Correspondances de directions mystiques au sein de L’École du Cœur, tome I
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Série Directions : l’ensemble des correspondances disponibles sous /MASTER avant d’éventuelles réductions.
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! FF 1 Chrysostome à Bernières et à Mectilde, Bernières à Bertot
! FF 2 Bertot à Guyon et à divers
! FF 3 Mectilde à ses filles
! FF 4 Guyon à Chevreuse et à Fénelon
! FF 5 Guyon à Mortemart
! FF 6 Guyon à disciples
! FF 7 Fénelon directeur
! FF 8 Écossais
! FF 9 Influences
! FF 10 Synthèse (notes de fin, lignée seule)
Correspondances de Directions au sein de l’École du Cœur
Assemblées par Dominique Tronc
Présentation des correspondances.
Tome I « Avant Madame Guyon » :
Conseils de Marie des Vallées. Lettres échangées entre le Père Chrysostome, Monsieur de Bernières, Mère Mectilde, Monsieur Bertot, Madame Guyon.
Dans toutes les Traditions des aînés forment leurs cadets en étant inspirés par la grâce divine. Des filiations mystiques existent en terres d’Islam, en Inde, dans le bouddhisme Mahayana chinois, etc.
Nous nous limitons à la récente filiation mystique reconnue en terres chrétiennes dont Madame Guyon fut un maillon. Elle est bien attestée sur deux siècles 1. Je ne reprend pas ici son exposé.
En voici les figures principales dont quatre maillons constituant une filiation sont soulignés
Antoine le Clerc (1563-1628)
Père Chrysostome (~1594-1646) Marie des Vallées (1590-1656)
Jean de Bernières (1601-1659) Mère Mectilde (1614-1698)
Monsieur Bertot (1620-1681) Pierre Poiret (1646-1719)
Madame Guyon (1648-1717) François de Fénelon (1651-1715)
Duc de Chevreuse (1656-1712) Duc de Beauvillier (1648-1714)
Isaac Dupuy (- après 1737) marquis de Fénelon (1688-1745)
Marie-A. de Mortemart (1665-1750) Marie-Chr. de Noailles(1672-1748)
Les tomes I à IV présentent des traces écrites d’échanges mystiques qui eurent lieu entre les membres de l’École du Cœur. Parmi une douzaine de figures « apôtres » se détachent les lettres inspirées de Jean de Bernières, de Jacques Bertot, de Jeanne-Marie Guyon . Le coeur du vécu mystique au dix-septième siècle se retrouve dans leurs correspondances. Le dossier V déborde l’ École mais livrant son influence.
Bernières (1601-1659), Bertot (1620-1681), Guyon (1648-1717) proposent un même message. Il se répète ainsi de génération en génération, chacune prenant le relais de la précédente. S’y rattachent comme branches vivantes d’un arbre mystique les échanges avec Chrysostome de Saint-Lô, Mère Mectilde, François de Fénelon et bien d’autres.
Le même courant traverse la diversité de conditions humaines vécues dans les trois ordres de la société par les deux sexes. La diversité est déjà présente pour les seules figures citées : Monsieur de Bernières est un grand bourgeois laïc, Monsieur Bertot est un prêtre confesseur d’origine paysanne, Madame Guyon connut la vie mariée, la Cour et les prisons.
D’autres figures sont moins présentes si l’on privilégie l’intériorité mystique de ce qui nous est parvenu en rapports épistolaires. Le fondateur de la lignée mystique Chrysostome de Saint-Lô ne fut que partiellement « sauvé » par Bernières et Mectilde. Cette dernière, la ‘Mère du Saint-Sacrement’ fondatrice qui traversa le siècle, eut à gérer de nombreuses entreprises fondatrices. Le confesseur Lacombe ne fut pas un médiocre. La « petite duchesse » de Mortemart était intérieurement proche de Madame Guyon. S’y ajoutent des disciples : les Français « cis » dont le duc de Chevreuse et les étrangers « trans » dont l’éditeur hollandais Poiret, des disciples Écossais, etc.
Revenons aux trois figures principales. Nous sont parvenues des lettres de Bernières rédigées entre ~1635 et 1659 soit durant les 24 dernières années d’une vie de cinquante-neuf ans ; celles de Bertot entre ~1660 et 1681 couvrant les 21 dernières années d’une vie de soixante ans ; les lettres de Madame Guyon entre ~1683 et 1717 distribuées sur les 34 dernières années d’une vie de soixante-neuf ans (réduites à ~25 années si l’on déduit une dizaine d’années d’enfermements).
Tous se relient par échanges d’aînés à cadets. On les voit vivre au sein d’imposants corpus épistolaires. Parfois présents avec incertitude, car ils y ont été intégrés avec discrétion par leurs premiers éditeurs qui omettent dates et noms pour mieux les protéger. Nous avons opéré avec prudence quelques restitutions au sein du tome I.
Ils traduisent les façons fort diverses dont s’opère le travail de transmission mystique ou simplement d’assistance spirituelle.
Là réside l’intérêt des traces d’échanges. Il l’emporte nettement sur celui de « livres » souvent recomposés à partir de lettres - pratique courante de l’époque - ou rédigés avec prudence à l’intention d’un cercle élargi.
Si les lettres discrètement échangées sont protégées des censures et des Inquisitions - le Chrétien intérieur de Monsieur de Bernières, le Moyen court et les Torrents de Madame Guyon furent condamnés - l’intérêt d’ouvrages adressés à un plus grand nombre est moindre car l’autocensure est pratiquée au Grand siècle par tout auteur. Leurs ouvrages supposent des Approbations pour être édités chez le « Roi Très Chrétien ». La réécriture admise à l’époque est honnêtement et naïvement avouée par Louis François d’Argentan le « co-rédacteur » capucin du Chrétien intérieur.
Des omissions s’imposent chez l’éditeur et disciple Pierre Poiret grâce auquel nous avons l’essentiel de Bertot et de Guyon : étranger et protestant, il lui fallait protéger leurs correspondants (et ses informateurs) en supprimant noms et indices personnels. Le « sauveur » de Guyon et de Bertot fut malgré tout critiqué par des disciples français catholiques pour ses projets heureusement menés à terme (l’édition d’une Vie par elle-même peu hagiographique).
Les conditions que je viens d’évoquer compliquent la tâche d’identification des destinataires de lettres et rendent certains choix problématiques. Je n’identifie que le huitième des trois corpus qui couvrent environ six mille pages. J’y adjoins quelques emprunts faits à d’autres sources.
Bernières (1601-1659) est remarquable par un élan spirituel qui l’a mené de la révérence devant la grandeur divine à l’abandon au flux de Sa grâce.
Bertot (1620-1681) est remarquable par la solide et exigeante « foi nue » qu’il illustre par des analogies empruntées à la nature normande. C’est le plus dense et exigeant des directeurs.
Guyon (1648-1717) est remarquable par son intelligence, sa vitalité et une simplicité qui n’exclut pas une fine psychologie.
Ces trois pôles sont entourés d’une pléiade de mystiques parfois moins favorisés en liberté intérieure.
Se détachent l’autorité du fondateur franciscain Chrysostome (1595-1646), l’immense correspondance de la fondatrice Mectilde (1614-1698), d’un Fénelon (1652-1715) dont le génie littéraire a fait oublier le correspondant mystique.
Le lecteur aborde une succession chronologique en « dialogues ». Seule une Marie de l’Incarnation excentrée en Nouvelle-France n’est pas représentée - ses longues missives échangées avec Bernières demeurent introuvables2.
Résumé commun à tous ceux d’une même filiation : le pur amour est vécu par abandon de la volonté propre non de soi-même, mais par action de la grâce reçue en passiveté.
L’exigence est très forte, mais tout intérieure et sans ascèse visible. Elle est affirmée avec humilité chez Bernières, avec force chez l’abrupt Bertot, plus voilée mais sans compromis possible chez la souple Guyon. Leurs témoignages montrent un souci constant de répondre aux besoins de leurs compagnons.
Dix regards portés sur une « littérature des correspondances » devenue à nos yeux lieu préservé de filtrages sociaux, culturels, religieux :
1. L’époque mystique vivante qui nous est la moins lointaine est française. Elle succède à la flamande du quatorzième siècle et à l’espagnole du seizième siècle. Car aux dix-septième et dix-huitième siècles, le français domine en tous lieux, mais pour moins de deux siècles3.
2. En époque inquisitoriale tous les siècles précédant les plus récents d’Occident, les textes à visée collective sont censurés (en Hollande, un espace relativement ouvert, Spinoza ne publie rien, mais entretient ses amis qui l’éditeront après sa mort) . L’échange discret de lettres est l’expression écrite compatible avec la paix nécessaire pour ‘ le penser ’.
3. Les correspondances privées respectent diversités et minorités, donc l’originalité des rares mystiques existants au sein d’une majorité religieuse. S’y adapte une littérature d’opuscules et de traités plus généraliste. Ce sont des signaux visibles – mais ils n’éclairent pas intimement. Les lanternes pourront être plus largement ouvertes au siècle des Lumières – en d’autres domaines.
4. En général on n’a pas conservé les dialogues entre mystiques. Soit par effet grossissant où seul est respecté le très saint ou le grand fondateur devenu émetteur textuel par nécessité, ce qui entraîne l’absence de correspondance passive4. Soit par destruction par peur, telle celle des lettres de Jean de la Croix aux carmélites. Soit par auto-destruction - l’hypothèse bénigne - pour Madame Acarie, première Marie de l’Incarnation.
Soit plus généralement parce qu’une reconnaissance improbable ne s’est pas produite : Marie Guyart, seconde Marie de l’Incarnation dite « du Canada », n’est sauvée que par son fils d’outre-océan. Madame Guyon est sauvée par l’éditeur Poiret, un disciple qui ne pourra jamais lui rendre visite parce qu’il est protestant.
Les correspondances ne conservent pas les pièces passives de correspondants qui sont considérés comme de moindre intérêt ? Sauf au sein d’une filiation qui tient à garder pour la formation des cadets – une nouvelle génération de disciples - un dialogue questions-réponses (c’est le cas du P.Chrysotome et ses dirigé(e)s, de Monsieur Bertot dans ses lettres - comportant un ‘décalogue’ - adressées à Madame Guyon).
5. L’extraordinaire s’est cependant produit et il s’est répété quatre fois ! Toute une littérature est à redécouvrir reliant les animateurs de la tradition mystique Chrysostome – Bernières et Mectilde – Bertot – Guyon – Fénelon, Poiret, etc. Et l’on reconnu tous les chaînons qui les unissent, dialogues Chrysostome-B., B.-Bt, Bt-G., G.-Fénelon...
6. Les Corpus B., Bt, G. ont été transmis parce que tout autre appui visible manquait – absence de structures telles que celles offertes par les Ordres religieux, méfiance vis-à-vis des laïcs, puis condamnations des « quiétistes ». Ce sont les raisons pour lesquelles Jean de B. et sa sœur Jourdaine, Guyon, Poiret ont été tous conscients de sauvetages successifs à mener d’urgence. Ils ont œuvré pour éviter la disparition d’une vie mystique menée en commun5.
7.L’histoire de ces sauvetages reste à conter, dater, exposer… Bernières préserve « notre bon père » Chrysostome, la sœur Jourdaine de B. préserve son frère, Guyon préserve Bertot, Poiret préserve (tout !) Guyon, les bénédictines « filles » de Mectilde sauvent cette dernière (avec une pincée de Bernières). Cas unique d’une « conspiration » réussie : le « devoir de mémoire » est accompli en réponse typique d’une minorité persécutée.
8. Ce « Trésor de langue sauvée », à défaut d’une efficacité directe exercée de cœur à cœur, est indépendant de toute théorie théologique, car constitué de simples rapports entre individus. Donc il n’est appréciable qu’aujourd’hui où l’on favorise enfin vécu à croyance.
9. C’est sans réaliser leur importance, mais sensibilisé par les rencontres de textes « pratiques » plutôt que théoriques que sont ou serons publiés chez l’éditeur Honoré Champion les trois correspondances Guyon, Bernières, Bertot. Soit : Guyon correspondances I II III (2003-2005 en 2500 pages), Bertot (2005 en 500 page puis ?2026 intégrale en 2000 pages), Bernières (2025 en 1500 pages). Six mille pages certes imposantes mais à mes yeux trésor mystique français.
À ces nœuds de la filiation, au tronc d’un arbre sont rattachées de nombreuses branches : celle de Fénelon apprécié par les littéraires plutôt ou avant les spirituels ; celle de Mère Mectilde sauvée par ses « filles » et actuellement transcrite partiellement ; des restitutions opérées pour Chrysostome, pour Lacombe, pour les ducs « cis », Poiret et les écossais « trans » (références en notes infra).
10. Cette littérature « sensible au cœur » donne sa valeur et rends vie au travail d’érudition même si elle ne s’adresse guère à ce corps de métier.
Son socle de premier niveau est ainsi rendu disponible, sauvé par Jourdaine sœur de Bernières, puis par l’éditeur Poiret et par les disciples de Madame Guyon. Les restitutions souvent intégrales de tels ‘directoires mystiques’ permettent de proposer/de retrouver/d’exposer les grandes lignes d’une voie mystique commune.
De nombreuses lettres adressées à des figures anonymes sont admirables et utiles, écrites par les mêmes ‘nœuds de la Voie’ : Monsieur de Bernières qui animait l’Ermitage de Caen, Monsieur Bertot le ‘passeur mystique’ de Caen à Paris, Madame Guyon « Dame directrice ». S’y adjoignent les restitutions en références infra.
Les traces de ce qui les animait intimement furent préservées par des membres vivant la filiation mystique. Manuscrits préservés par eux seuls, car ils ne purent être imprimé avec quelque visibilité (sauf un Bernières affadi) suite au rejet janséniste, à l’incompréhension de théologiens, aux sanctions prises par le « Roi Catholique » espagnol, par le « Roi Très Chrétien » français, par la Papauté italienne condamnant en 1687 puis en 1699. Rien donc (six mille pages quand même) pour équilibrer les vingt-cinq mille titres spirituels religieux édités en français au XVIIe siècle.
Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon (sauf Moyen court et Cantique imprimés par un disciple grenoblois) auraient à nos yeux totalement disparus si Bernières, Mère Mectilde, Guyon, le pasteur Poiret n’avaient veillés à obtenir et à permettre la conservation d’écrits jugés précieux - en priorité les correspondances avec un aîné ou une aînée mystique - à l’intention des cadets mis en route sur le chemin de l’amour divin. Le disciple éditeur Poiret acheva un long travail mémoriel.
Il s’agit de sauvegardes de textes des quatre directeurs succédant dans la lignée. Dans cette présentation qui favorise la lisibilité à l’exposé continu d’une « histoire », les attestations des soucis et efforts entrepris - extraits de lettres, précisions portant sur des contenus, bibliographie - sont reportées en notes6.
Elles sont attachées aux noms et titres de la séquence 1. à 5. suivante :
1. Mère Mectilde 7et Jean de Bernières 8 sauvent partiellement le P. Chrysostome : Divers exercices de piété et de perfection 1654
2. Jourdaine de Bernières sauve son frère Jean de Bernières : L’Intérieur chrétien 1659 Le Chrétien Intérieur 1660 9
3. Madame Guyon 10 et Pierre Poiret 11 sauvent l’essentiel de Jacques Bertot : Le Directeur mistique 1726
4. Fénelon avec Dupuy sauve les correspondances Guyon 12
5. Pierre Poiret sauve « tout » Madame Guyon 13 : Lettres 1717 Vie par elle-même 1720, Torrens 1720, etc.
Les textes des correspondances de nos auteurs figurent en Garamond gras de corps 10. Nos présentations et explications sont de même style en Garamond normal. Nos notes sont de même style mais en caractères parfois réduits.
Il s’agit d’un compromis entre l’opportunité d’éditer « une bible » de plusierus millions de caractères14 lisibles en corps Garamond gras 15. Reprises de nos précédents travaux chez Champion et d’autres éditeurs ainsi qu’en ligne lulu.com et sous www.cheminsmystiques.fr. Travaux à consulter pour les présentations de correspondants mystiques et de compléments historiques. Aux tomes dont les destinataires sont certains I, IV à VI s’ajoutent les tomes II et III sans destinataires repéré (pour donner un exemple16 : les disciples ont voilé par précaution leurs noms dans leur excellent choix de lettres publié ensuite par Poiret).
Voici la liste des sept titres de fichiers.odt livrant l’ensemble majeur des correspondances de directions mystiques au sein de L’École du Cœur. Elles couvrent deux siècles :
! FF Directions I de Chrysotome à Bernières à Mectilde à Bertot
! FF Directions II de Bernières (choisi) de Bertot de Guyon à diverses personnes
! FF Directions III de Bernières aux Amis canadiens de Marie de l'Incarnation à diverses personnes
! FF Directions IV de Guyon aux ducs à Fénelon à Mortemart
! FF Directions V de Guyon et de Fénelon aux disciples
! FF Directions VI de Milley de Caussade entre Ecossais.
Reprise de :
R. P. Jean BREMOND, S. J.
L’Abandon dans les lettres du P. Milley 17
Le rapprochement des mots placés en tête de ces pages doit paraître deux fois paradoxal. Les écrits mystiques n’ont pas, de place dans l’histoire littéraire du siècle de Voltaire et de l’Encyclopédie. Prétention plus audacieuse encore que de vouloir justifier ce titre en révélant les noms de deux inconnus, le P. Milley, que les rares Jésuites qui ont retenu son nom connaissent seulement comme un martyr de la charité18, et une religieuse, la Mère de Siry, à qui l’Année Sainte, qui relate la vie d’un millier de religieuses n’a pas même accordé une courte notice.
Nous avons cependant le double dessein, et d’assurer aux lettres que nous présentons un rang honorable sur les rayons des bibliothèques spirituelles, et de jeter quelque lumière sur cette période, insuffisamment connue, de l’histoire des âmes.
Si en effet l’esprit chrétien qui anime l’ensemble des écrivains du grand siècle est contredit et refoulé par les chefs-d’œuvre de la langue au siècle suivant, il faut se garder d’en conclure à un recul général de la foi catholique, même dans les milieux cultivés. Le génie des lettres peut avoir changé de camp, et cependant, en
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étudiant l’état des mœurs et des croyances depuis la mort de Louis XIV jusqu’à la veille de la Révolution, on se convaincrait, pensons-nous, des réserves qu’il faut apporter à l’apophtegme : la littérature est l’expression de la société. Ces réserves s’imposent davantage en face de la rareté et de l’infériorité des œuvres de dévotion et de mystique, les contemplatifs n’étant guère portés à faire confidence de leur secret, et le don d’exprimer l’ineffable étant départi avec parcimonie. La pauvreté de notre littérature spirituelle au XVIIIe siècle, comparée à la richesse de l’âge précédent, ne doit pas faire penser que le mouvement de renaissance qui s’était produit dès la fin du XVIe siècle fût arrivé à son terme, et que les Jardins fermés, exposés au souffle desséchant de la critique et privés de la rosée céleste, fussent devenus terre stérile. Il y a de cet appauvrissement une explication dans la défiance à l’égard des dons supérieurs de prière, dans le souvenir des condamnations qui avaient été portées, dans la sévérité de la censure à l’égard des écrits qui traitaient de mystique. Ces dispositions se constatent avec évidence dans l’histoire de la correspondance du P. Milley.
Trois quarts de siècle après qu’elles ont été écrites paraît un imprimé de 112 pages : « Fragments de quelques lettres choisies du R. P. Claude-François Milley de la Compagnie de Jésus, mort en odeur de sainteté en assistant les pestiférés de Marseille, le 2 septembre 1720. À Maestricht. De l’imprimerie de p. L. Lekiens, 1791. »
Pas de préface ; l’approbation de M. de Thurmenies, grand-maître de Navarre, est du 15 juillet 1788, près de trois ans avant l’impression. La raison de ce retard est peut-être en partie dans les événements publics : tout d’abord, difficulté de trouver un imprimeur ; puis, menaces et inquiétudes de la Révolution à ses débuts ; en -
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suite, le 13 février 1790, décret de l’Assemblée supprimant les ordres religieux ; enfin, avec l’émigration, les religieuses ou le prêtre qui avaient obtenu l’imprimatur obligés de s’entendre avec un libraire de. Hollande.
Quel fut le tirage ? Comment le petit livre se répandit-il ? Nous l’ignorons. Mais nous le voyons réapparaître à Lille, chez Lefort, en 1834 ; à Poissy en 1845 ; à Paris vers la même époque. Lefort le réédite en 1840, 1846, 1877, 1888 ; et le P. Van der Speeten le donne dans sa petite bibliothèque chrétienne. Une traduction italienne paraît, à Gênes, en 1878/1.
Que ce recueil soit resté pour une élite comme une petite somme, complément de l’Imitation ou du Combat spirituel ou des Saintes Règles, cela atteste bien une valeur. Mais la préparation de l’opuscule est d’un intérêt plus général et, en offrant un aperçu du travail de sélection, de condensation, de remaniements successifs, nous ferons valoir les motifs de la publication présente.
Les lettres ont commencé à se répandre, chez les Visitandines et dans d’autres couvents, vers 1709. La collec -
1. Les vieilles maisons d’édition n’avaient pas, on le voit, le culte exclusif des actualités à grand tirage. Elles ne dédaignaient pas les clientèles spéciales qui assurent à un ouvrage, de grand ou de petit format, un débit lent, mais sûr.
Un vétéran de l’enseignement du latin, le P. Passard, lorsqu’il publiait, chez Poussielgue, la Pratique du Ratio, entendait un jeune confrère souhaiter au nouvel ouvrage plus longue vie qu’à son manuel de Conversation latine. « Détrompez-vous, répondait-il, la Conversation continue, l’éditeur reçoit des commandes des libraires de Facultés pour les étudiants de licence, des petits séminaires où l’on' cultive encore le latin ; et nous aurons bientôt une nouvelle édition du butin que j’ai fait chez le P. Pomey et le P. de Colonia. » Ainsi, brique par brique, les livres empilés dans une profonde arrière-boutique, s’en allaient, et, quand la dernière pile était entamée, on pensait à une réimpression. Vrais livres de fond, ils n’étaient pas source de gros dividendes, mais le libraire accomplissait la mission d’aider le travail et la dévotion sérieuse.
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tion que nous avons s’arrête à 1716. (Nous ne tenons pas compte du billet écrit par le P. Milley six jours avant sa mort en 1720.)
Accueillies par des contemplatives heureuses de se voir comprises, apportant les paroles d’un guide entraînant et sûr, elles eurent le sort des collections manuscrites souvent consultées, passant de mains en mains. Les religieuses retenaient quelques lettres, transcrivaient les passages qui les avaient frappées ; les supérieures ou les aumôniers découpaient des morceaux qui enrichiraient leurs conférences. Il arrivait que, par voie d’échange ou comme don gratuit, le cahier passât à d’autres qui ajoutaient, retranchaient ou donnaient une disposition nouvelle. Tel livret, signalé par l’heureux choix ou l’ordre des textes, était plusieurs fois recopié, et subissait encore des modifications. Ce fut un de ces recueils retravaillés qui fut livré à l’imprimeur en 1791. Comment avait-on attendu si longtemps avant d’imprimer ce petit livre, dont on faisait dans nombre de monastères un si constant usage ? On ne s’aventure pas en supposant que ce retard, fut dicté par la prudence. Au temps même où, par les copies qui se multiplaient, la parole du P. Milley se propageait tranquillement dans l’intérieur des couvents, régnait au-dehors une défiance générale à l’égard des écrits mystiques. Les discussions et les luttes autour du pur amour, la condamnation de Molinos ; la mise à l’Index de nombreux ouvrages qui, pendant des années, avaient été lus en sécurité faisait voir partout le danger d’un faux mysticisme. Nous rencontrerons de saintes moniales qui se demandent si elles ne sont pas elles-mêmes atteintes par le venin de ce quiétisme dont le nom fait penser à un amalgame d’erreurs, d’horreurs et de fausse piété. Qu’on se rappelle la tactique à laquelle le P. de Caussade devait recourir pour justifier l’enseignement traditionnel de l’oraison, se servant des paroles de Bossuet, afin de dissiper les méprises et les confusions qu’encourageait la vivacité de certaines invectives lancées dans la retentissante controverse avec Fénelon/2. Les mêmes précautions s’imposaient aux amis et aux disciples du P. de Caussade, et ce n’est que cent ans après sa mort que la littérature du XVIIIe siècle s’est enrichie de ce chef-d’œuvre, l’Abandon à la Providence. D’ailleurs ses écrits ne furent pas copiés aussi souvent que les lettres du P. Milley, qui étaient déjà devenues livre de lecture pieuse quand le P. de Caussade commença à écrire. N’y a-t-il pas des écrits de haute spiritualité de cette époque qui nous restent inconnus, des réserves souterraines qui mériteraient une prospection méthodique dans les bibliothèques publiques ? Peut-être quelques sondages feraient-ils jaillir des sources savoureuses et limpides. En tout cas, le nombre des lettres, traités, entretiens, retraites figurant dans les catalogues des seules bibliothèques publiques suffit à attester la persistance de la culture spirituelle et mystique.
S’il fallait tant de précautions pour présenter une doctrine jusque-là commune, le moment n’eût pas été bien choisi pour exposer aux critiques du public des lettres destinées à des « âmes célestes que les mondains, disait M. de Thurmenies, n’entendront pas ».
Nous avons un curieux témoignage de cette suspicion
2. Déjà avant le P. Milley et la M. de Siry, la prudence s’imposait aux Visitandines. Nous trouvons dans l’Année Sainte, IVe vol., p. 396, que la M. de Lucinges, faisant publier, en 1693, des notices de religieuses : « … le chanoine que Monseigneur notre prélat a commis pour examiner nos imprimés est obligé en quelque sorte de retrancher beaucoup de choses des états intérieurs et de l’oraison, à cause de ces nouveautés qui ont fait tant de bruit à Rome et en France, tout passe maintenant pour suspect d’erreur et, sans grande précaution, on n’en peut guère dire. »
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persistante dans un dialogue où Marie-Eustelle fait-part de ses idées et de ses souvenirs/3. « Monseigneur (de Villecourt) n’a voulu me permettre ni l’Intérieur du chrétien, par un Solitaire, ni les œuvres de Guilloré, ni même les conférences du P. d’Argentan. Je pensais qu’il ferait grâce au moins aux livres de Boudon ; mais il m’a laissé entrevoir qu’il préférerait que je m’en abstienne, à cause, m’a-t-il dit, de l’inexactitude de plusieurs de ses propositions. Il est bien vrai que plusieurs de ces ouvrages ayant été mis au jour avant que l’Église eût prononcé un jugement définitif sur plusieurs points qu’elle a éclaircis depuis, il n’y a rien à en conclure contre la catholicité de leurs auteurs ; mais depuis qu’elle s’est expliquée, tout vrai fidèle doit réprouver avec elle les erreurs qu’elle a dévoilées, et s’abstenir des livres qui les renferment. » On ne voudra pas trouver dans ces lignes un jugement définitif sur le P. Guilloré, ni sur le P. d’Argentan, pas plus que sur le P. Milley, dont le nom vient s’ajouter à la liste : « C’est la raison pour laquelle on n’a pas consenti, en France, à l’impression des lettres du P. Milley, qui circulent en manuscrits et sont communiquées comme un trésor par certaines personnes qui les mettraient volontiers au-dessus de l’Évangile. »
Voilà, reconnue en passant, l’estime faite du P. Milley
3. Eustelle Harpain (1824-1842), appelée l’ange de l’Eucharistie, après un essai de vie religieuse, vécut dans le monde, simple ouvrière, ayant fait les vœux de chasteté et de pauvreté. Fait qui manifeste sa réputation de sainteté : quelques mois après sa mort, Mgr de Villecourt, évêque de La Rochelle, faisait publier les écrits d’Eustelle, précédés d’un mandement. Les phrases citées ici sont prises dans ce livre : Recueil des écrits de Marie-Eustelle, La Rochelle, 1842, 2 volumes, pp, 329 à 331. Ces écrits ont été réédités. La deuxième édition de la Vie par le P. Mayet, mariste, est honorée d’une lettre du cardinal de Villecourt, alors à Rome. La cause de Marie-Eustelle est introduite depuis plusieurs années. Le procès informatif est favorable. — En 1925, sa biographie a été publiée par E. Maire (P. Lethielleux).
dans les milieux spirituels, au début du XIX° siècle. Mais que d’inexactitudes ! On a vu plus haut que les fragments publiés en Hollande avaient eu l’approbation ecclésiastique. Et de quel droit supposer que les bonnes âmes, dont la dévotion se nourrissait d’extraits du P. Milley, copié dans leurs petits cahiers après des morceaux de Surin, de La Colombière, de Grou, les exaltaient au-dessus des textes sacrés ou cédaient au courant d’une mode vieille de plus d’un siècle ! Autre trait de perfidie inconsciente : « Le P. Milley convient en plusieurs endroits de ses lettres que ses confrères ne partagent point ses sentiments. » Les jugements des supérieurs sur lui sont tout à son avantage et ne portent pas trace de suspicion ou de réserves. Dans les lettres conservées du P. Milley, aucune allusion à un dissentiment doctrinal avec ses confrères. Il dit qu’il ne fait pas de propagande indiscrète en faveur de l’abandon. Il ne s’ouvre qu’à ceux qui s’ouvrent à lui. Il n’était d’ailleurs pas maître des novices ni supérieur. « Il a soin de recommander très souvent le secret aux personnes qu’il dirige », lisons-nous encore dans le même document. On aurait peine à justifier ce très souvent ; nous avons plus de deux cents lettres et cet avis ne s’y montre que trois ou quatre fois. Et comment peut-on travestir la pensée d’un honnête religieux ? On suggère des secrets dangereux conservés à l’intérieur d’une secte. Or le Père, en avertissant telle ou telle de ne pas signer, a eu en vue le cas où la lettre s’égarerait. Quel est le directeur qui aimerait que les conseils qu’il envoie sur des affaires de conscience tombent dans les mains du premier venu et soient exposés aux rires du gros public ?
Ces préventions étaient l’héritage d’une attitude de prudence et de méfiance prise dans le temps où les dangers d’illusion avaient été énergiquement dénoncés. Et
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il était nécessaire d’ailleurs de donner le vrai sens de phrases qui, isolées, auraient pu rappeler des propositions notées comme offensant les oreilles pies.
Tel était sans doute le sentiment de celui qui présenta le recueil à l’approbation de l’Ordinaire. Il pouvait bien avoir le dessein de condenser la doctrine en un petit volume/4. Mais la comparaison avec la copie que nous reproduisons fait supposer qu’il était guidé par des calculs de prudence. Outre les phrases éliminées, on reconnaît des expressions adoucies et estompées, ou des formules hardies soudées à quelque maxime d’usage commun.
Laissant de côté quelques billets peu significatifs, nous présentons les lettres telles qu’elles ont été conservées dans leur texte intégral. Ce faisant, nous pensons mieux atteindre le but du P. Milley, l’instruction d’âmes appelées à l’abandon ou soucieuses d’ascension, et nous n’avons aucune modification à introduire pour sauvegarder la réputation d’orthodoxie du directeur, ni des dirigées.
Admis à suivre ces conversations, on entre dans la familiarité des élus, on est pressé de faire pénétrer l’enseignement dans sa propre vie, on profite des avantages d’un livre de dévotion et d’une biographie. D’autre part, cette lecture nous remet dans les circonstances qui donnent le vrai sens d’expressions équivoques, écartant les interprétations qui ne pouvaient venir à l’esprit dans les milieux où se faisaient ces échanges spirituels. Le contexte des phrases qui peuvent surprendre un étranger est dans la vie sans histoire des monastères qui ont con-sêrvé la doctrine transmise par les lettres, dans les vertus des moniales, la ferveur entretenue, les règles et les traditions fidèlement gardées. Et de même que le procès de
4. 120 pages d’un in’32, dans l’édition Lefort.
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Molinos éclaire les pratiques ténébreuses qui déduisaient de la Guide Spirituelle (ce livre comblé d’éloges et d’approbations) des conseils de désordre et d’immoralité, de même nous pouvons trouver un commentaire authentique des lettres du P. Milley dans sa carrière d’homme apostolique et de directeur.
Par ses origines, le P. Milley ne tenait pas à la Provence, où il devait travailler dans la maturité de ses forces et de ses talents et qui devint en même temps que son champ d’apostolat sa patrie mystique.
Il était né, le 28 janvier 1668, à Montigny-les-Cherlieu/1, en Franche-Comté, diocèse de Langres, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne. L’acte de baptême fait connaître cette particularité qu’il eut pour parrain le curé même de la paroisse, M. Guichard. Nous savons qu’il fut élève au collège des Jésuites, probablement au collège de Gray d’où Montigny est peu éloigné ; à la fin de ses études classiques, il suivit pendant un an les cours de philosophie. Admis dans la Compagnie
le 16 septembre 1685, il entrait dans la province de Lyon, qui s’étendait alors de Vesoul à Marseille, de Paray, Roanne, Nîmes jusqu’à Embrun, Fenestrelle et Fréjus. Le noviciat était à Avignon dans la maison Saint-Louis. Le P : Gabriel Jacob, qui fut ensuite Provincial de Lyon, était recteur et maître des novices. Après ses deux années de probation, c’est le curriculum vitae du jeune jésuite, qui, à cette époque, souffrait peu d’exceptions les années de philosophie, trois ou quatre ans de régence dans les collèges, la théologie pendant quatre ans, puis le retour pendant un an aux manœuvres spirituelles dans la solitude d’une troisième année de noviciat. Cet itinéraire était suivi par tous. En laissant en blanc les dates et quelques noms de villes, on a le cadre biographique des La Chaise et des Bourdaloue comme des plus obscurs de leurs confrères.
Les années de formation du jeune Milley, de Maître Milley, s’écoulent à Lyon au collège de la Trinité. Ce collège, qui avait été richement doté grâce au P. de La Chaise, avait une grande réputation. Des centaines d’élèves suivaient les cours. Il avait des maîtres réputés. Le P. Ménestrier vivait encore. Le P. Malatra, qui avait d’abord enseigné les lettres et les mathématiques, était alors professeur de théologie morale. Appelé ensuite à Rome comme théologien du Général, ses cours et l’ouvrage qu’il commença à publier et qui offrait une synthèse originale des principes, appuyèrent le probabiliorisme du T. R. P. Thyrse Gonzalez.
Parmi les scolastiques, Maître Croiset et Maître de Gallifet qui étaient en théologie/2. Le P. Croiset allait
1/ Dans la Haute-Saône. Dans les documents officiels, le Père est tantôt Grayensis, tantôt Montanensis ou Montiliensis. Sa vraie patrie a été reconnue grâce à la découverte de son acte de baptême par l’abbé Poirey, en 1900. Le cardinal Gousset, archevêque de Reims, auteur d’ouvrages contre le rigorisme et le gallicanisme (qui ont eu une grande influence au XIXe siècle) était, lui aussi, enfant de Montigny-les-Charlieu.
2/ Le P. Croiset et le P. de Gallifet ont été les deux grands promoteurs de la nouvelle dévotion. Le P. Croiset, né à Marseille en 1656, fut en relation avec la Sœur Alacoque avant d’être prêtre. La dévotion au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ paraît à Lyon en 1691. Le livre, mis à l’Index en 1704, en a été retiré en 1887. Le Père fut. supérieur à Marseille, recteur à Aix, recteur du noviciat et instructeur à Lyon, recteur de la Trinité, provincial ; il mourut à Avignsn, en 1738. Il et aussi l’auteur d’ouvrages de piété très répandus, comme L’Année Sainte (12 vol., 1712 à 1720). Le P. de Gallifet, né à Aix en 1663, co-novice du P. Croiset, initié aux visions de Paray par le P. de la Colombière, guéri d’une maladie mortelle pendant son troisième an, après le vœu fait pour lui par un de ses frères : que « sa vie serait dévouée à la gloire du Sacré-Cœur ». Recteur à Vesoul, Grenoble, Lyon, provincial, il fut appelé à Rome comme assistant du général. Ii travailla avec grand zèle en vue d’obtenir la concession d’une fête du Sacré-Cœur. De retour en France, il publia De l’excellence de la dévotion au Cceur adorable de Jésus-Christ. Il mourut au noviciat d’Avignon en 1749, âgé de quatre-vingt-sept ans.
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bientôt publier le petit livre qui, pour la première fois, présentait de façon didactique la dévotion au Sacré-Cœur. Il la répandait parmi les étudiants, jésuites et autres, et le zèle sans doute exubérant de ses néophytes devait alarmer quelques Pères et le faire éloigner de Lyon.
Le Frère Milley n’avait que deux ans de philosophie à faire, ayant suivi le cours pendant un an avant son entrée. Le catalogue le donne comme bidelle. Le bidelle était l’intermédiaire entre les autorités, supérieur et professeurs, et les scolastiques. Le choix indique qu’on appréciait sa régularité religieuse, aussi bien que son savoir-faire et l’aménité de ses relations.
En octobre 1689, début de sa régence, il est maître de la première année de grammaire, qui correspond à peu près à notre cinquième. Il suivra ou conduira ses élèves jusqu’à la fin des humanités. Il aura pour collègue le P. Croiset, devenu prêtre et, professeur de rhétorique, qui ensuite fut tout entier aux fonctions de — père spirituel.
Descendu de la chaire d’humanités, Maître Milley alla prendre place sur les bancs des élèves de théologie. Cours de quatre ans. Ici encore nous pouvons saisir l’estime que l’on avait de sa vertu et de son zèle. Nous le voyons diriger la congrégation des jeunes artisans et faire le catéchisme au personnel du collège, bien qu’il ne fût pas encore prêtre.
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Ordonné prêtre en 1697, il fit sa quatrième année de théologie, après quoi il n’était pas au terme de sa formation. À l’automne de 1698, il allait commencer sa troisième année de noviciat à Avignon, où il avait accompli ses deux premières. Il y retrouvait comme recteur le P. Jacob qui avait été son maître des novices ; son instructeur fut le P. Antoine Jouve.
Au terme de cette longue préparation, il aurait pu remonter dans une chaire de collège ou être envoyé dans les missions lointaines. Il fut destiné au ministère en France et appliqué à la mission des Cévennes. Il ne s’éloignait pas, il n’avait qu’à passer le Rhône. Mais il débutait dans un genre d’apostolat qui n’était pas commun. Depuis le soulèvement des camisards, c’était le travail auprès des soldats, des prisonniers, des huguenots convertis, des populations catholiques, victimes, elles aussi, de la guerre civile ; on était comme en pays de mission. Sous la direction d’un supérieur, douze à quatorze Pères s’employaient aux diverses œuvres de zèle et de charité, répartis en divers centres d’où ils rayonnaient.
Le P. Milley, qui avait d’abord eu son pied-à-terre à Valleraugue, était en 1702-1703 supérieur de la mission et résidait à Alais, ville épiscopale, où les Pères avaient quelques classes. Le 2 février 1702, il faisait les quatre vœux de profès ; pour cette solennité, il s’était rendu au collège de Nîmes. Nous entendrons plus tard le P. Milley, après avoir lu L’Esprit de saint François de Sales, se promettre d’emporter le livre avec lui, lorsqu’il retournerait parmi les huguenots. L’exemple de l’apôtre du Chablais lui avait sans doute inspiré le regret de quelques vivacités dans la controverse.
Contrairement à ce que ferait supposer la longueur des voyages, les changements étaient fréquents à cette
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époque. Après quatre ans passés en diverses localités du Languedoc, le P. Milley va changer de résidence presque chaque année, jusqu’en 1710 où il sera affecté à Marseille.
Il quitte Alais pour Lyon, et cette fois pour la maison de Notre-Dame-du-Bon-Secours, qui était sur la rive droite de la Saône, au pied de la colline de Fourvière. Dénommée le Petit Collège, elle n’avait que le cours classique, mais suivi par un grand nombre d’élèves. Avec l’enseignement des lettres, les ministères ordinaires, dans l’Église et au-dehors ; le P. Milley est porté comme prédicateur.
À la fin de l’année scolaire, il part pour Marseille où il restera deux ans. Il retrouve le P. Croiset qui est son supérieur à la maison de. Sainte-Croix. Le P. Croiset était en même temps professeur de théologie positive. Un Père faisait, la théologie dogmatique. Les autres étaient prédicateurs et confesseurs. Nous n’avons pas de particularités sur l’activité apostolique du P. Milley. Mais après deux ans, il connaissait l’esprit de la population, les ressources spirituelles, les dangers et les obstacles ; plusieurs couvents avaient sans doute profité de son zèle ; cependant sa direction n’était pas encore marquée de cet esprit qui la distinguera et lui donnera une influence si pénétrante et si étendue.
Le status de 1706-1707, qui marque sa place à Apt, l’envoie, sans qu’il s’en doute, à un complément de formation, comme à son noviciat mystique.
Voisine du Comtat, assise aux pieds du versant nord de la chaîne du Luberon, dans le prolongement de la Provence d’Aix, siège d’un évêché, chef-lieu de viguerie, la treizième des communautés aux Assemblées du pays, la petite ville avait une importance et une individualité qu’elle a perdues, comme beaucoup d’autres cités de province. Un trésor envié, les reliques de sainte Anne, attirait les pèlerins. Anne d’Autriche avait élevé une gracieuse chapelle, ouvrant sur la nef gauche de la cathédrale, en actions de grâces de la naissance de Louis XIV. En plus des chanoines et des membres de la curie épiscopale, il y avait à Apt un couvent de Carmes, un couvent de capucins et un grand séminaire. Aujourd’hui le service du culte de ce chef-lieu d’arrondissement ne peut compter que sur quatre prêtres. Plusieurs communautés de femmes, les Carmélites, les Ursulines, les Visitandines. Celles-ci, les dernières venues, n’avaient obtenu l’autorisation de s’établir qu’en renonçant à la besace, droit de quêter à domicile.
L’évêque était Mgr de Foresta-Collonges, auparavant prévôt de la cathédrale de Marseille. Avancé dans les voies de la dévotion, il avait accueilli à Marseille la
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voyante du Laus, la Sœur Benoîte. Une pleine conformité de vues et de sentiments devait en faire un ami de Mgr de Belsunce. Il fut le premier évêque à condamner les Réflexions morales, de Quesnel. Ami des Jésuites aussi, il prêchait au collège d’Aix le panégyrique de saint François-Xavier. Il fut un des premiers à profiter de la déclaration royale de 1698 sur la fondation des séminaires. Dès 1699, il obtenait des lettres patentes et passait contrat avec les Jésuites en 1700. Les revenus affectés au séminaire étaient « unis » au collège d’Aix. Un Père devait donner l’Avent et le Carême. Le P. Milley en fut chargé. La résidence ne comptait que trois Pères et un Frère ; ce nombre ne fut pas dépassé dans la suite. Le P. Milley n’y était pas professeur, mais prédicateur et ouvrier apostolique.
De ses relations suivies avec les Ursulines d’Apt, nous avons la preuve dans l’échange de lettres qui, aussitôt après son départ, commença avec les religieuses de ce couvent. Les Carmélites durent l’entendre aussi et user de son ministère, mais les filles de Sainte-Thérèse d’Apt, d’Aix et de Marseille ne nous ont conservé aucune lettre du Père.
Son ministère à la Visitation nous fait saluer l’arrivée et le séjour à Apt du P. Milley ; il y fait la connaissance de la supérieure, la M. Madeleine de Siry, qui donne une nouvelle orientation à ses ambitions spirituelles, date mémorable dans la vie du Père, et on peut le dire aussi, dans l’histoire de la voie d’abandon.
Sur le point de quitter Apt, après un an de séjour et au cours de sa retraite annuelle, il écrivait (c’est la première lettre que nous ayons de lui) : « Continuez, ma chère Mère, à me dire vos sentiments comme vous l’avez fait aujourd’hui. » Et, pendant la retraite de l’année suivante : « J’ai compris ce que vous me mandiez dans
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votre lettre que c’est en partie pour moi que Dieu vous a si bien fait goûter cet état. J’avais besoin de voir quelqu’un pour dissiper mes craintes. »
Le Père écrivait ainsi d’Embrun. C’est l’éloignement d’Apt qui est à l’origine de la correspondance que nous voulons faire connaître, correspondance avec la M. de Siry, avec des visitandines, des ursulines, des personnes mariées, tout un petit monde gagné à l’abandon. La Visitation d’Embrun est bientôt atteinte. Le Père exprime son admiration devant les trésors cachés dans le monastère d’Embrun et les progrès de ses dirigées, parmi elles, et les précédant, la M. Catherine Morel. À la fin de janvier, il note que son seul emploi a été dans une mission à la montagne. Il passe le carême et les fêtes sans entendre une confession. Était-il condamné au repos ? Les peines d’esprit dont il parle étaient-elles aiguisées par le mauvais état de ses nerfs ? « J’ai passé cette nuit dans l’amertume de mon âme et dans des frayeurs qui m’ont empêché de fermer les yeux, je n’ai rien éprouvé de si triste. Ah ! si l’on pouvait savoir au moins que Dieu n’est pas offensé. »
Ni fatigue ni souci de recueillement n’arrêtent son ardeur à remplir la mission qui lui a été confiée. Les Saintes-Maries d’Embrun ne sont pas seules à en profiter. Dans un séjour à Sisteron, il fait des découvertes : « L’une est religieuse, l’autre est une dame séculière qui me fit offrir une chambre et un lit chez elle, pendant mon séjour ici, sans avoir jamais entendu parler de moi. Elle ne'doute pas que je n’ai été envoyé pour elle, et il me le semble. Je lui ai donné vos Maximes ; elle en est enchantée et je crois qu’elle fera de grands progrès ; elle n’a encore que trente-huit ans, et elle est dans une opulente fortune, avec son mari, comme n’en ayant point. »
Nous faisons connaissance avec les premières élues
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d’Apt. A une ursuline, il passe un cahier de la M. de Siry : « Je vous envoie pour vous délasser un peu un cahier de sentiments d’une sainte âme sur les voies de l’abandon entre les mains de Notre-Seigneur ; vous y trouverez d’u goût, je m’en assure, faites-en part à la chère Mme R. et, quand vous l’aurez lu, ce que je vous prie de faire bientôt, vous l’enverrez à la Mère supérieure de Sainte-Marie d’Apt, sous la même enveloppe sous laquelle je vous l’envoie. Si vous ne devinez pas de qui sont ces sentiments, mortifiez votre curiosité, et si vous le devinez, ce qui n’est pas bien difficile, gardez un secret inviolable, car quoique cette personne ne se mette plus en peine ni d’elle, ni de ce qui la touche, et qu’elle m’ait donné là-dessus une pleine autorité, il faut pourtant en user modérément. »
À la supérieure, il adresse un abbé : « Vous avez actuellement au séminaire mon bon ami et mon très cher frère, M. l’abbé R. Oh ! que cette âme est propre à cet état, je ne le verrai jamais sans lui en parler avec toute l’ouverture possible ; je l’ai pressenti dans différentes lettres et je trouve la victime toute préparée. Je lui écris un mot, et je le prie de vous aller voir, regardez-le comme mon frère, parlez-lui de la bonne façon, c’est l’âme la plus docile, la plus généreuse et la plus humble que l’on puisse voir. »
La toute première des agrégées faisait sa fierté et son admiration. Elle vient le voir à Embrun, et il donne à la Mère des nouvelles de notre aînée. Cette jeune fille d’Apt devait ensuite aller le trouver fréquemment à Aix, et devenir un agent de liaison, comme une visitatrice et excitatrice. Si on ne tirait pas le réchabite de son désert pour l’envoyer prêcher, il semble qu’on lui avait découvert une vocation d’administrateur et d’économe général. À mesure qu’il s’élance vers les cimes de l’indifférence, il est engagé dans le maniement des intérêts temporels. Il passe six semaines à Sisteron, uniquement occupé des affaires du collège d’Embrun. Malgré son peu d’inclination à ces niaiseries, il avoue qu’il a heureusement terminé. Après avoir pris part à la mission de Nyons, les supérieurs lui confient une autre entreprise d’importance. Il est à Beaucaire/1 pour établir un hôpital général et y enfermer tous les pauvres de la ville. Il ne devait pas reprendre le chemin des montagnes, affecté qu’il était à la maison d’Aix.
Apt ne se trouve pas sur le chemin de Beaucaire à la capitale de la Provence, mais comment ne pas faire un détour ? « J’ai pourtant passé à Apt au sortir de là ! Je n’ai pu y demeurer que trois jours. Mais je vous avoue que j’en ai donné une bonne partie à notre chère Mère.
1. Qui appelait le P. Milley à Beaucaire ? Il n’y avait pas de maison de jésuites, et l’entreprise d’un hôpital général, aurait dû être l’affaire des habitants. Mais il y eut, à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe siècle, un mouvement général vers la fondation de ces hôpitaux. Ce qui le déterminait et le soutenait était surtout le désordre causé par les mendiants et les vagabonds. Le P. Chaurand avait été chargé par Louis XIV d’une mission qui s’étendait à toute la France. Il y a des indices que le P. Chaurand eut la collaboration de la Compagnie du Saint-Sacrement pour la fondation de l’hôpital d’Aix, en 1687 (P. J. de Haitze, Histoire de la ville d’Aix, 1. XXIV, ch. xx). Le P. Chaurand était mort au noviciat d’Avignon en 1698. En 1686, il prêchait encore à Aix.
Donc, vers la fin de l’automne 1708, le P. Milley arrivait à Aix. Il trouvait un champ d’action et d’influence plus étendu, au centre d’une grande province avec parlement, intendant, archevêché, université. Depuis le séjour de Louis XIV, qui y résida deux mois en 1660, la ville avait continué à s’étendre et à s’embellir. Les nouveaux quartiers, qui gardent encore dans le nom de deux de leurs rues, la rue Cardinale et la rue Mazarine, le souvenir du cardinal de Mazarin, archevêque d’Aix (frère du ministre), avaient pris cet aspect que les récits des voyageurs comparaient à Versailles. Les lignes des beaux hôtels, la perspective des places et des promenades aux belles fontaines peuvent encore donner des leçons à l’urbanisme d’aujourd’hui. Les édifices religieux, qui venaient d’être élevés, gardent l’empreinte de la religion du grand siècle. À l’extrémité de la rue Cardinale, qui est opposée à l’église gothique des chevaliers de Malte, un bijou de l’architecture classique, la chapelle des Petites-Ursules/1 est comme dans un écrin parmi les riches demeures, avec, pour vestibule, la place des Quatre-Dauphins. La promenade du Cours
1/Dite des Andrettes. C’est aujourd’hui la chapelle du lycée Mignet.
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aboutissait au couvent des Carmélites (aujourd’hui des Oblats) dont l’église avait été bâtie d’après les plans de Puget. Non loin de là, près de la porte de la ville qui ouvrait sur une autre promenade, le cours Saint-Louis, l’église du collège, modèle achevé de l’architecture que les Jésuites continuaient de répandre en Europe et par-delà les mers ; on en trouvera peu dont les heureuses proportions, la grâce discrète et la convenance d’une riche décoration inspirent de plus profonds sentiments d’adoration paisible et confiante. Avec des traits communs, car les deux édifices sont dus à la même famille d’architectes aixois, la chapelle des Visitandines/2 a un aspect plus gracieux et plus intime. À proximité des Jésuites et de la Visitation, et toujours dans le même style, la vaste et magnifique église des Prêcheurs.
Voilà quelques échantillons. Mais pour donner une idée de l’activité de la vie religieuse qu’il suffise de dire que, dans une ville qui n’avait pas vingt-cinq mille habitants, on comptait vingt couvents d’hommes : Prêcheurs, Observantins, Augustins, Minimes… et dix-huit de femmes : Dominicaines, Clarisses, Carmélites, visitandines, Ursules... Et les confréries de pénitents, et les tiers-ordres, et les congrégations… Autour du collège des Jésuites, congrégation des Messieurs, des Artisans, des Dames, des Étudiants…
En 1662, les Jésuites avaient formé une congrégation secrète, qui fait penser à la Compagnie du Saint-Sacrement. Un des membres les plus actifs de la Compagnie à Marseille avait été un Aixois, le chevalier de La Coste ; son neveu, le marquis de Simiane La Coste, était sans doute de la Compagnie d’Aix. Initié à la vie mystique par
2. Les bâtiments et la chapelle subsistent toujours, rue Mignet, autrefois rue Bellegarde. Au XIXe siècle, le couvent avait passé aux Ursulines qui l’ont quitté il y a une vingtaine d’années.
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le P. Piny/3, alors professeur au couvent des Prêcheurs, il se mit ensuite sous le direction d’un jésuite. Et nous avons l’attestation que donna de son mérite le P ; Ruffi, théologien de la Compagnie de Jésus. Elle est, imprimée en tête de la brochure qui contient la Retraite Spirituelle du président, brèves notes, qui témoignent d’une haute vertu et de l’expérience d’un contemplatif et qui permettent de suivre dans ses pratiques de dévotion un président à mortier : « … Étant habillé, je dirai le chapelet de Fiat voluntas tua… mon oraison étant terminée, j’irai au Palais pour satisfaire à ma charge, où j’entendrai la messe et ferai les prières suivantes… pour le scapulaire… chapelet de la Sainte-Trinité, etc. Si je ne puis entendre la messe au Palais, ce sera immédiatement après en être sorti… L’après-dîner… une heure de récréation et donnerai le reste du temps au Palais à écouter les parties, après quoi… une demi-heure de lecture spirituelle… après souper, je me retirerai dans ma chambre et dirai les litanies de la Sainte Vierge avec mes domestiques… Examen, prières de la congrégation… » Les points de méditation sont sur la souffrance : « Le pur amour ne souffre point. de mélange, et fait mourir continuellement la nature… Vous seul, 8 pur amour, pouvez me mettre dans la liberté des enfants de Dieu. Puisque c’est vous, 8 mon Jésus, qui êtes le maître du pur amour, faites-le entrer dans mon âme, mais
3. Le P. Piny, d’après son acte de baptême, est né à Allos, et non à Barcelonnette, comme le conjecturait le P. Mortier, le 25 février 1640 ; l’acte nous donne son vrai nom, qui était Pin et non Piny. Il est mort à Paris en 1709. L’estime que l’on avait de sa science théologique le fit appeler au couvent de Saint-Jacques, à Paris, où il enseigna quelque temps. Sa réputation de directeur n’était pas moindre. Il a recueilli les fruits de son savoir et de son expérience dans de petits traités où il donne la théorie de l’abandon. : L’état de pur amour, La Clef du pur amour, Le ciel sur la terre… Plusieurs ont été réédités de nos jours.
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premièrement videz-la de toutes les inclinations propres… »
Dans la direction des mystiques, les spiritualités des divers ordres s’accordaient. M. de Simiane, après avoir été guidé par un Dominicain, usait des conseils, d’un jésuite.
Quelque temps après, c’était encore un jésuite à qui s’adressait un prêtre déjà près d’atteindre les sommets de l’union et du pur amour. Nous avons, dans un manuscrit auquel on a donné pour titre L’Augustin de notre temps, l’autobiographie de M. Arnaud, curé du Tholonet/4. Le jeune Arnaud, en sa vie d’étudiant à Avignon, à Toulouse et à Aix, ne s’était pas disposé à des faveurs surnaturelles. N’étant pas encore prêtre, on lui obtint, sans qu’il fît rien pour cela, les bulles pour un bénéfice que laissait un oncle à lui. Sa réputation n’était pas intacte. — « Si l’archevêque eût envoyé son promoteur à l’endroit où je demeurai...., écrit-il, il ne m’eût jamais donné le forma dignum. » Depuis dix ans il administrait honnêtement sa paroisse, quand, soudain, l’appel à une vie supérieure se fit entendre. Il fut saisi par une force divine, une tempête s’abattit sur lui, déchirant-les voiles qui lui cachaient la honte de sa tiédeur, le soulevant, l’entraînant vers d’insignes faveurs. La conversion date de février 1704. Il décrit les étapes de l’ascension : le 13 août 1710 commença la perte des puissances ; l’union se consommait. le jour de l’Assomption 1714. À partir de 1716, M. Arnaud s’adressa au P. Bouthier, qui, plus tard, lui fit écrire ses mémoires. Or ce P. Bouthier est très probablement le jésuite dont parle le P. Milley dans une lettre de janvier 1709 où il dit à la M. de Siry com-
4. Petite paroisse, à cinq kilomètres d’Aix, où est encore debout le château de Gallifet.
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ment il a converti à l’abandon un des Pères les plus vertueux de la province.
Sans parler des ouvrages de Provençaux publiés en dehors de leur province, comme ceux de Thomassin, du P. Piny, les livres de compte des David, des Brébion, des autres imprimeurs et libraires d’Aix, de Marseille, de Toulon, renseigneraient sur la place de la dévotion dans la vie de ce temps. Signalons en passant l’Aixois Timothée de Reynier, minime, auteur de L’Homme Intérieur, idée du parfait chrétien, du Combat Spirituel réduit en exercices, de L’Amour aspiratif et unitif, ou La théologie mystique pratiquée par le secours des aspirations ferventes. On le voit, nous avons bien des indices que les appels à une vie supérieure étaient fréquemment compris. Le P. Milley ne manquait pas d’occasions de les adresser. Appartenant à la maison du Collège Royal Bourbon, sans y avoir un emploi scolaire, et se donnant aux diverses fonctions du ministère, il nouait aisément des relations parmi toutes les classes de la société, et dans l’église ouverte à tous, et dans les chapelles des congrégations réservées à différentes catégories. Le travail ne manquait pas. Le journal de 1687 note qu’à la même heure, aux jours solennels, onze jésuites montaient en chaire, « ce qui fut d’un grand éclat et d’un grand profit dans la ville »… Les Jésuites n’étant pas seuls à prêcher, on juge par là du goût de la population pour la parole de Dieu.
Les élèves venaient en grande partie du monde de la noblesse et des parlementaires. Brillantes assistances aux cérémonies religieuses, aux fêtes, aux soutenances de thèses, vrais événements de la vie publique de la cité, comme suffiraient à le montrer les incidents que faisaient surgir les questions de préséance, entre Parlement, Clergé, Conseils, membres de la Cour des
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Comptes… Ce public était exigeant en matière de prédication. Au Parlement comme à la cathédrale ou à la Madeleine, on invitait les prédicateurs de renom. Quelques années après, Surian, évêque de Grasse, qu’on égalait alors à Massillon, y prêchait le Carême. Cette année-là, 1709, le prédicateur de la station du Parlement n’eut pas de succès. L’annaliste du collège en voit la raison dans des procès passionnants qui retenaient les magistrats. Par contre : « Le P. Claude-François Milley a eu un meilleur sort (que le P. Girardot, prédicateur du Parlement), prêchant à Saint-Sauveur. Il a été fort applaudi, surtout pour son onction qui l’a fait goûter de toutes les personnes qui aiment à entendre parler des choses de Dieu. C’est en effet un religieux d’une grande régularité dans une maison, et d’un zèle pour le salut du prochain qui le porte, dans le temps où les autres prédicateurs ont coutume de se reposer, à donner des retraites, à faire des exhortations aux religieuses, et aux autres actions de la vie apostoliques. »
Ces dernières lignes donnent la physionomie de son zèle, apte et prêt à tous les services, sermons de grandes chaires, conférences aux grilles des cloîtres, confessions, conversations, visites, soins aux malades, prêchant toujours la même doctrine, dont il découvrait par degrés la sublimité.
Mais il était poussé là où il pouvait plus aisément faire part du trésor qu’il avait découvert à Apt, vers les âmes religieuses, mieux disposées à accueillir et à comprendre les secrets de la perfection évangélique. Tous les couvents n’étaient pas également ouverts à son influence. On comprend que les habitudes, les traditions, les circonstances locales, les soins de nombreux prêtres et religieux les
5. MÉCHIN, Annales du Collège Royal Bourbon d’Aix, II, p. 188.
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fissent s’adresser à d’autres qu’à un jésuite. Cela tout naturellement et de tout temps. Mais, de plus, la propagande janséniste faisait se fermer les portes de certaines maisons et mettait la division dans des communautés dont l’esprit aurait dû rester aux antipodes de la nouvelle hérésie. L’archevêque, Mgr de Cosnac, lui était très opposé. Aidé de son neveu, vicaire général, il déployait autant de fermeté que de vigilance. Mais dans ces temps, l’autorité épiscopale rencontrait des résistances que nous n’imaginerions pas aujourd’hui. En 1700, ayant voulu faire la visite des Clarisses, il trouva les portes fermées. il fallut les rompre de force, et le Provincial des Observantins ayant voulu justifier les Sœurs, l’archevêque interdit tous les Observantins du diocèse. Les religieuses mettaient en avant le privilège de l’exemption. À d’autres époques, les Jésuites soutinrent des contestations pareilles. Dans ces circonstances, la bienveillance du prélat prévint tout différend. « On attendait avec impatience comment le prélat nous visiterait, et de quelle manière nous le recevrions ; mais l’on fut bien étonné quand il déclara qu’il nous avait visités, lorsqu’il vint entendre la messe, le jour de Saint-Louis, et qu’il fut présent à la communion que l’on distribua au peuple, dont il fut bien édifié. » Les églises des Augustins et des Prêcheurs furent également interdites pendant deux ans.
L’opposition la plus opiniâtre fut de la part des dames de Saint-Barthélemy, où le prélat ne put pas pénétrer même par effraction. Malgré sa prudence et sa vigueur, le cardinal de Grimaldi, archevêque, prédécesseur de Mgr de Cosnac, y avait usé son autorité. Lorsqu’il avait voulu faire cesser de graves abus et rétablir la clôture,
6. MéCHIN, op. cit., II, p. 148.
les visiteurs avaient été repoussés par des hommes que ces dames avaient introduits dans le cloître et auxquels elles se joignaient, lançant des pierres sur les envoyés de l’évêque. Le monastère étant maison royale, les religieuses, par les intrigues qu’elles nouaient à la cour, empêchèrent les réformes qui avaient sauvé un si grand nombre de maisons religieuses.
Même chez les ordres nouveaux de la contre-réforme, l’esprit d’opposition se montrait parfois. « Dans la visite qu’il fit au grand couvent de Sainte-Ursule, il (Mgr de Cosnac) en admira l’union et la vertu solide en ajoutant qu’elles se maintiendraient dans la régularité tandis qu’elles n’auraient pas d’autres confesseurs que les Jésuites. Il loua aussi les religieuses bernardines de ce qu’elles se servaient uniquement de nos Pères. Pour le second couvent des Ursules, nos Pères s’en sont entièrement éloignés parce qu’elles sont toutes adonnées aux nouveautés/7 » — Le P. Milley s’en rapprocha. Lui, qui avait eu de ses premières adeptes parmi les Ursulines d’Apt, put pénétrer aux Andrettes, chez les Petites-Ursules. Cependant, après lui, ces religieuses devaient revenir à leurs errements et se signaler dans la lutte contre la bulle Unigenitus.
Et la Visitation ? Aurait-on pu prévoir qu’elle accueillit l’esprit de l’évêque d’Ypres et du grand Arnauld ? L’ordre avait, comme les Ursulines, deux maisons à Aix. Le premier monastère d’Aix s’était signalé par son zèle à répandre la dévotion au Sacré-Cœur, partout combattue par le jansénisme/8. La fête avait été célébrée en
7. MÉCHIN, op. cit., II, p. 147.
8. Culte du Sacré-Cœur, Molinisme et Quiétisme, pour les jansénistes, c’était tout un : « De Marseille le 8 juin. On ne saurait dire combien le quiétisme fait de progrès dans les villes de cette province, où la direction des Jésuites prévaut comme ici. La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus en est toujours le préliminaire, et c’est pour cela qu’on débite publiquement Marie Alacoque et Marie d’Agrèda. On ne parle que de visions et d’extases parmi les dévotes des Révérends Pères. Il est mort une religieuse de la Visitation dont Mgr l’évêque a publié la sainteté et les merveilles. Mais depuis qu’on a su que cette religieuse avait été dirigée par le P. Girard, on n’en a plus parlé. » Cette religieuse était la Sœur Madeleine de Rémuzat (Nouvelles Ecclésiastiques, 16 juin 1731).
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1693 avec le concours de la musique de la cathédrale ; la cérémonie du soir commença par un Te Deum chanté au bruit des bottes, des tambours et des trompettes ; les pieuses réjouissances s’étaient prolongées la nuit, au-dehors, dans la rue. « Au milieu d’une machine, sur un grand piédestal, un odeur [?] de couleur rouge, où l’on avait enfermé toutes sortes d’artifices à feu. Une colombe venant de fort loin y mit le feu, ce qui fit un effet si prodigieux que le plus beau jour ne pourrait lui être comparé… » Les Sœurs pouvaient-elles s’afficher avec plus d’éclat ? Cependant le parti parvint à s’infiltrer dans la place. Le P. Orfaure avait été sollicité avec de grandes instances de faire des « conférences familières ; interrogé par une religieuse sur les livres nouveaux, il en fit sentir le danger ; d’où grand mouvement chez plusieurs qui étaient entêtées de la lecture de ces livres que des parents et amis leur faisaient passer en cachette/9… l’une d’elles, la sœur de Revest, fit un écrit contre les Jésuites qu’un ecclésiastique, son parent, colportait en ville… » L’abbé de Cosnac, à la grande joie de la plupart des religieuses, fit mettre la coupable en pénitence, et la supérieure qui avait péché par indulgence écrivit au recteur une lettre qui lui donnait satisfaction. Trois ans après, le grand vicaire sollicitait de nouveau le pardon : « Le 4 du mois d’août, M. l’abbé de Cosnac, prévôt de Saint-Sauveur et grand vicaire,
9/ MéCHIN, op. cit., II, pp. 142-143.
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ayant fait de grandes amitiés au R. Père Recteur, étant débarqué à Marseille, voulut profiter de cette liaison pour apaiser les Pères du collège contre les religieuses du premier monastère de Sainte-Marie, dont ils s’étaient retirés depuis trois mois, parce que ces filles avaient imprimé une lettre circulaire où on semblait blâmer les directeurs étrangers, ce qui fut pris en mauvaise part par les nôtres qui les laissèrent. Cet éloignement des Jésuites leur fit du mal, puisqu’on en retira des pensionnaires. Le susdit abbé les ayant blâmé de leur procédé, les obligea d’inviter le R. Père Recteur à leur aller pardonner, et de s’offrir à toutes sortes de satisfaction par une lettre que la Mère Supérieure leur écrivait, que l’on conserve. Ledit Père y alla, la communauté s’assembla au parloir au nombre de cinquante-six ; il leur reprocha leur faute, et il promit de les servir comme auparavant. »
Le choix des confesseurs suscitait parfois des incidents. En 1700, l’archevêque décidait qu’alternativement les Pères de l’Oratoire et les Jésuites seraient « confesseurs extraordinaires au premier monastère. Mais au second monastère toute la communauté s’y opposa, bien que quelques-unes se servent des Pères de l’Oratoire ». Les difficultés furent passagères ; quant au P. Milley, il paraît avoir exercé sans opposition son apostolat mystique chez les filles de sainte Chantal. Alors que par ses lettres il entretient les foyers allumés les deux années précédentes à Apt, à Embrun, à Sisteron, qu’il visite les deux monastères de Marseille, qu’il fait figure de Provincial de l’Ordre des Abandonnées, aurait-il pu ne pas atteindre à Aix les Grandes et les Petites-Maries ? Nous avons, dans ses lettres au-dehors, quelques indications sur l’efficacité de son zèle. Le 2 juillet, il prêchait le sermon de la Visitation aux Grandes-Maries. Le 9 août,
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il écrivait à la M. de Siry : « Nous avons ici dans votre couvent deux nouvelles conquêtes qui passent toutes les autres. » Notons que les murs du monastère abritaient alors une descendante de sainte Jeanne de Chantal, Marie-Blanche d’Adhémar-Grignan, petite-fille de Mme de Sévigné. Sa mère, la marquise de Grignan, venait s’y mettre en solitude, et Mme de Sévigné la prémunissait contre les idées noires : « Vous êtes en dévotion… vous y avez une cellule ; mais ne vous y creusez point trop l’esprit ; les rêveries sont quelquefois si noires qu’elles font mourir ; vous savez qu’il faut un peu glisser sur les pensées. Vous trouverez de la douceur dans cette maison dont vous êtes la maîtresse. Mercredi 8 avril 1671. » L’attachement de l’aïeule aux Saintes-Maries, où elle était vénérée comme une relique vivante, n’empêchait pas sa défiance à l’égard des baragouines d’Aix. Elle avait grand-peur qu’on leur confiât Pauline : « Je mettrais la petite avec sa tante (Mme d’Adhémar, religieuse à Aubenas)… on a mille consolations dans une abbaye, on peut aller avec sa tante voir quelquefois la maison paternelle, on va aux eaux, on est la nièce de Madame. »
Mme de Sévigné reprochait à la Visitation de ne pas offrir les facilités et commodités de vie qu’on trouvait dans une abbaye. Cependant la régularité des Visitandines ne resserrait pas les âmes. Les petites intrigues du parti n’avaient pas acclimaté la sombre humeur janséniste. Gabrielle de Valbelle-Jouques, qui fut élue en 173/supérieure en place de Marie-Blanche de Grignan, nous a transmis quelques chansons qui égayaient les Sœurs du grand et du petit habit/10
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Les Saintes-Maries, tout en restant en relation avec leurs familles, n’exposaient pas leur esprit religieux. Elles gardaient seulement l’agrément des manières, les charités de la politesse, l’élévation des vues, et aussi un peu de l’affection aux belles choses. Le jardin était orné
10/Chanson sur l’air mirliton, faite le 6 mai 1725, pour la naissance du poupon premier-né de Mme de Valbelle, ma nièce :
pour le poupon de Valbelle
que le ciel nous a donné
que la feste soit nouvelle
vive ce fils premier-né.
Vive le poupon, le poupon de Valbelle,
Vive ce poupon, don don.
À la visite de Mgr de Valbelle (chanté par sa petite-nièce) :
vive mon oncle leveque
que j’ayme de tout mon cœur
je veux le voir archeveque
et l’abbé son coadjuteur
que ce beau poupon l’imite et lui succede
vive ce poupon, don don.
Mgr de Valbelle, évêque de Saint-Omer, avait succédé à son oncle ; il passa l’évêché à un de ses neveux.
Elles ne dédaignaient pas non plus les petits présents : « Le seigneur de Sainte-Tulle (son frère) apporte de Paris de quoi faire une loterie pour quatre-vingts personnes qui se sont trouvées dans cette maison… tant religieuses que pensionnaires… vingt-quatre tabatières d’ébène, douze lanternes de bois très propre vernissé, douze paires de ciseaux. » Une autre fois, « un présent à toutes, qui consiste en café, chocolla, petit voile…, évantail, gans, pallatines, et autres bagatelles ». Bagatelles, il ne peut venir à l’esprit que ces naïves réjouissances, l’attention à ces amusements, pût gêner les Sœurs engagées dans la voie d’abandon. Partager les surprises et les émerveillements des petites pensionnaires ne les détournait pas de l’esprit d’enfance.
La M. de Valbelle, qui nous a laissé ces détails, était entrée au monastère à neuf ans, reçue par sa tante, qui y avait été élevée ; elle y avait trouvé une sœur aînée qui mourut à trente ans ; devenue religieuse et supérieure, elle y accueillit une nièce, Marie-Dauphine, qui avait alors quatre ans. Nous sommes aujourd’hui surpris de voir des enfants en bas âge conduites ainsi au cloître, d’où elles ne devaient sortir, si elles ne se faisaient pas religieuses, qu’à la fin de leur éducation (elles n’avaient pas de vacances). Marie-Dauphine ne regretta pas les onze ans passés à la Visitation, puisqu’elle confia, à sa tante deux de ses filles. La première mourut à l’âge de trois ans et quatre mois d’un accident d’apoplexie ; la seconde, d’une hydropisie universelle, à trois ans et six mois.
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dans le goût du temps. Des eaux abondantes se répandaient dans les élégantes vasques et les bassins. Quelques vestiges de ces ornements ont été reproduits dans le Cadre de la vie mondaine à Aix au XVIIIe siècle de Dobler. La présence de quelques génies des eaux, de Neptunes d’eau douce, ou de petits amours, cousins des, anges de la chapelle, ne portaient pas menace d’infiltration païenne.
D’autres couvents firent bon accueil au prédicateur de l’abandon, comme les Grandes et les Petites-Ursules. Sa correspondance fut active avec des communautés de cet ordre. Les lettres que nous avons ont été conservées par les Visitandines ; des Ursulines, aucune collection ne nous est parvenue.
Depuis qu’il avait rencontré dans le monde des âmes aptes à l’abandon, il s’appliquait à faire entendre l’appel. Avec le don d’attirer, il avait la science du discernement. Il fait part à la Mère d’une conquête : « J’ai trouvé un trésor caché pour l’abandon. C’est une âme que Dieu avait préparée pour ce précieux état depuis de longues années, et qui languissait au bord de cet abîme sacré, faute d’une main qui l’y poussât ; je ne sais par quel instinct elle vint me demander à la porte quoiqu’elle ne mit jamais les pieds aux Jésuites, et qu’elle eût un directeur de la nouvelle mode, à ce qu’on prétend. Je découvris dans cette première entrevue le fond de cette âme, et je lui dis en général que son cœur n’était pas tranquille, et que Dieu demandait d’elle quelque chose qu’on n’avait pas pensé à lui dire. »
Nous nous aventurons à identifier cette nouvelle recrue avec Mlle de Gallifet ; elle était sœur d’un jésuite fameux, nous dit le P. Milley dans une de ses lettres. Il se trouvait en ce temps plusieurs Aixois qui pouvaient être ainsi désignés. Le P. Honoré Gaillard, fils d’un avocat célèbre, avait donné quatorze carêmes devant Louis XIV, Mme de Sévigné en parle plusieurs fois dans ses lettres et le rapproche de Bourdaloue. Il fut recteur du collège Louis-le-Grand. Mais, né en 1641, il ne pouvait guère avoir une sœur d’une trentaine d’années. Autre illustration, le P. Dominique de Colonia. Son âge, sans l’éliminer, ne l’indiquerait pas ; il avait quarante-neuf ans. Cependant, bien que son nom fut très honoré, son enseignement l’avait fixé à Lyon ; on parlait moins de lui à Aix que du P. Joseph de Gallifet qui avait paru plusieurs fois dans sa ville natale, dont les parents étaient en relations suivies avec le collège ; il avait été recteur de Vesoul et de Grenoble. Il avait quatre ans de moins que le P. de Colonia. Enfin le fait suivant suffirait presque à vérifier notre conjecture : nous avons des lettres du P. Milley et de la M. de Siry à Mlle de Gallifet ; celles de la M. de Siry, datées du début de 1708, concordent avec le récit du Père. Sur le registre de la confrérie de la Bonne-Mort, établie à Aix en 1714, parmi les premiers inscrits, on trouve le P. Joseph de Gallifet et Mlle Thérèse de Gallifet/11. Il est vrai que l’éloignement de la demoiselle à l’égard des Jésuites n’était pas dans l’esprit de la famille. Qu’on en juge par ce que rapporte le Journal du Collège, au départ du jeune de Gallifet, envoyé d’Avignon à Aix demander à l’air natal le rétablissement de sa santé :
11/ Avant le nom de Thérèse de Gallifet, celui du Frère Antoine Sauvage, ermite ; immédiatement après, vient Marguerite de Vauvenargues. Mlle de Gallifet meurt le 18 août 1756, âgée de quatre-vingt-deux ans. Elle est enterrée à la chapelle de l’hôpital. Thérèse de Gallifet eut deux sœurs religieuses, Marie-Dorothée, bénédictine de la Celle, ensuite prieure du Chambon en Gévaudan, et Élisabeth, religieuse dominicaine au couvent de Saint-Barthélemy. Les trois sœurs étaient les dernières des neuf enfants que Jacques de Gallifet, premier seigneur du Tholonet, eut de son second mariage. Le P. Joseph était le troisième.
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« Maître de Gallifet a resté avec nous environ un an, mais on doit plus que tout cela à l’amitié dont M. le Président son père honore la Compagnie. Ce maître prêcha très bien au réfectoire le jour de saint Ignace en présence de monsieur son père qui régala ce jour-là toute la communauté. » Peut-être la jalousie de son indépendance inspirait-elle à la demoiselle des sentiments différents de ceux des siens. La conquête fut complète. « Elle est retournée huit jours après, enfoncée dans l’abîme, à peu près comme notre chère fille N., une paix, une joie, une idée de Dieu, un courage, une estime de cet heureux état. Enfin un changement de tout elle-même si prompt qu’elle et moi en sommes également surpris et consolés. »
D’après le récit de la mission de 1717, dont le P. Milley, alors en résidence à Marseille, fut un des ouvriers les plus actifs, il est dit qu’à la procession des filles, Mlle de Gallifet voulut porter la croix. « Elles étaient près de huit cents, qui marchaient avec une modestie angélique. Elles partirent de la Madeleine et revinrent y communier. » Nous pouvons reconnaître la convertie de 1708. Si pleinement saisie par l’esprit d’abandon, on aurait pu croire qu’elle serait poussée vers le cloître. Restée dans sa famille, elle imita son maître et l’aida à attirer des gens du monde vers le pays perdu. Elle garda, dans un âge avancé, l’ardeur de la jeunesse. À la mission de 1741, nous la voyons passer, conduisant encore une fois la procession des filles. (La marquise de Mirabeau portait la croix en tête du cortège des dames.)
Avec quelle sollicitude le Père suivait leur marche « Mlle R. me donne un peu plus de consolation et marque plus de docilité que jamais. Je la vois changée presque au point que je souhaite » (13 avril). — « Mlle N. est charmée de votre lettre. Vous l’avez tentée de vous
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aller voir » (16 juin). — « Mlle N. revient de la campagne où elle a passé l’été. Il est vrai que je la trouvai un peu reprise… Je lui ai lu pour l’humilier ou pour l’éprouver tout ce que vous avez écrit sur son compte. »
Avent, carême, sermons, confessions, direction, lettres, ces nombreuses occupations pouvaient épuiser des forces ordinaires. Il écrivait le lundi de Pâques : « Je commence à employer le premier moment de mon repos à vous parler de celui qui est le repos véritable et unique. Il s’est servi de moi pendant le carême. Je l’ai fini avec autant de voix, de facilité et de force que le jour des Cendres, sans rhume et sans altération. C’est que c’est son affaire et non pas la mienne. »
À la fin de l’année, il paraît se ressentir de ses travaux et fatigues : « Je perds tous les jours le peu d’esprit que Dieu m’avait donné ; toutes mes idées s’effacent, j’oublie tout… quand il faut répondre à une lettre de compliment ou en faire une, je ne sais plus ce que je dis… je suis apathique à l’excès, sans goût, sans désirs, sans desseins, sans volonté. »
Bien entendu, aucune inquiétude sur l’avenir. En se laissant conduire, il avait amplement récolté, et ses travaux promettaient encore de riches moissons. Or voilà qu’en septembre, après onze mois seulement passés à Aix, il annonce qu’il est envoyé à Nîmes. Y avait-il quelque plainte portée contre lui ? Quelque sujet de mécontentement donné aux autorités ? Il nous fait part en vérité de quelques désagréments que sa prédication et sa direction lui attirent : « Le fruit de la retraite que j’ai donnée aux religieuses N. est que deux ou trois me paraissent en avoir profité et que par rapport à moi il m’en est revenu beaucoup de murmures, de railleries et de médisances, de petites contradictions qui m’ont été sensibles plus qu’elles ne devaient… » (18 juillet). Ce -
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pendant ces critiques semblent bien n’être venues que de quelques religieuses ou de dévotes, sans doute surprises de la simplicité de sa doctrine.
II était discret dans sa propagande. Il ne s’ouvrait qu’aux Pères qu’il sentait prêts à le comprendre : « Le P. N. avance d’une façon admirable. Je recommande au. P. N. de vous voir, c’est mon ami particulier et un jésuite de grand mérite. » — « Le P. R. sort de ma chambre et me charge de vous dire qu’il veut tout de bon se perdre. »
Même si ces plaintes avaient trouvé un confident en quelqu’un de ses confrères, elles ne semblent pas avoir ému ses supérieurs ; ils nous ont dit leur sentiment. Les regrets et la réputation qu’il laissa le firent souvent rappeler à Aix lorsqu’il fut en résidence à Marseille. En 1711, le chapitre lui faisait donner l’octave du Saint-Sacrement. Le jugement porté sur le concours qu’il prêta à la mission de 1717 est en harmonie avec le suffrage qu’il avait mérité en 1709 : « Le P. Milley est un excellent missionnaire en tout sens. On ne doit rien oublier pour l’avoir, surtout quand il sera à Marseille. » Le motif de la décision a pu être dans le mauvais état de santé du Père. Ce qu’il écrivait le 18 juillet : « Je perds tous les jours le peu d’esprit que Dieu m’avait donné… je demeure deux heures à faire une lettre… » rappelle l’aveu d’impuissance qu’il exprimait l’année précédente, en écrivant d’Embrun. À Mmes, lui qui auparavant, pris par les confessions, la chaire, la direction, n’avait pas un moment libre, il se trouve comme dans un désert. « Je n’y suis venu que le dix-huitième (d’octobre) ; oh ! que ce lieu est bien propre à se perdre tout à fait au Seigneur ! et demeurer tranquillement en cette perte ; il n’y a point de forêts et de solitude plus éloignées du tumulte du monde pour moi que celle-ci ; je n’y connais personne et je suis résolu à ne point faire de connaissances. Je passe tout le jour en ma chambre comme un Chartreux » (24 janvier). Et, le 22 janvier : « Je n’ai encore confessé que deux paysans et deux espèces de servantes, ainsi quatre confessions assez sèches ont fait toute mon occupation. »
Des prédications l’avaient fait connaître et eussent dû achalander son confessionnal. Il parle, en novembre, « d’une retraite où toute la ville a été ». Il prêchera le carême à la cathédrale avec le même succès. À la Pentecôte, il mentionne encore une retraite aux dames catholiques. Quel était le motif qui l’éloignait de la confession et de la direction ? Il dit que durant trois semaines il était tombé dans un épuisement universel. Et, le 30 avril : « L’étude qui m’avait épuisé était une étude attachée à mon état, ainsi je ne pouvais la quitter. »
Nous voudrions bien connaître l’objet de ce travail ; carêmes et avents, il en avait déjà donné plusieurs,, la préparation des sermons ne requérait pas une longue étude. Un traité sur l’abandon ? Quelque ouvrage à réviser, à compléter ? Quelle aubaine si nous pouvions lire les titres des livres dont il s’aidait… les familiers nous sont connus : l’Éminence de la Perfection, les Lettres de M. de Bernières, celles du P. le Valois, du P. Surin… il y a aussi un Père carme, un Père capucin, auteurs qu’on arriverait avec quelques recherches à identifier ; et cet Esprit de saint François de Sales, qu’il s’était promis d’avoir avec lui, si jamais il avait à traiter avec les huguenots ? Avec ses livres, un tout petit nombre d’amis, parmi lesquels l’évêque de Nîmes. C’était Fléchier, avec qui il avait dû être en rapports au temps de sa mission aux Cévennes. Il ne jouit pas longtemps de cette haute relation : Fléchier mourut avant le Carême, le
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16 février 1710. « Mgr notre évêque est depuis quatre jours dans une agonie cruelle, avec toute la connaissance et presque toutes les forces de son esprit. C’est un spectacle touchant, et son diocèse fait une grande perte, je pourrais aussi dire, selon l’homme, que je perds beaucoup, il avait quelque bonté pour moi et j’aurais pu aussi beaucoup profiter sous un si habile maître. » Le prédicateur de l’abandon consultant Fléchier, lui soumettant ses écrits, ses vues, rencontre peu attendue, qui nous fait apprécier la connaissance que possédait du monde spirituel le neveu du P. Hercule Audiffret. L’auteur du poème satirique contre le quiétisme savait apprécier les vrais mystiques. Le P. Milley s’étonne de n’avoir pas ressenti plus profondément la perte de cette amitié : « Il semblait que la mort de notre évêque devait me chagriner par rapport à moi et à mon emploi, il m’a été impossible de ressentir aucun chagrin là-dessus, je crois que c’est stupidité ou je n’y comprends rien. »
Malgré la mort de l’évêque, dont la présence aux sermons attirait nombre d’auditeurs, le Père, à la fin du carême, constate qu’on n’a jamais vu pareille affluence. Ce qui nous étonne, c’est qu’il n’ait pas eu un confessionnal assiégé. Peu de temps après, il écrit : « Je ne vois que trois ou quatre personnes, j’en ai fait autant d’abandonnées… » L’explication vraisemblable est l’état de sa santé. « Avant mon carême, écrit-il, j’étais tombé dans un épuisement universel… après cela il m’est venu tout d’un coup une force, une liberté d’esprit… je n’ai jamais prêché de carême avec plus de facilité. » Il a dû recevoir la consigne de ne pas ajouter à la fatigue des sermons. De même lors de la retraite aux dames de la ville entre l’Ascension et la Pentecôte : « Elles s’y sont rendues en grand nombre, même des nouvelles converties ; elles ont fait un changement que Dieu seul pouvait opérer. »
Jusqu’à son départ, sa solitude sera respectée. Ainsi, à Nîmes comme à Embrun, il a mené la vie contemplative, sans, toutefois, les nuits d’épreuve angoissante.
Le soin des petits bercails qu’il avait formés avant de venir à Nîmes ne l’avait pas quitté. Il s’en informe, il demande des nouvelles de M. le chanoine, doit il avait fêté deux ans auparavant l’heureuse perte. « Le R. P. de R. en entrant au collège me dit : Mmes de N. et de N. vous saluent et se recommandent à vos prières ; depuis lors il ne lui est pas échappé un mot sur votre compte… » Ces dames sont des ursulines. On croit sentir la gêne de deux directeurs s’occupant des mêmes brebis. Les deux directions étaient-elles en sens opposés ? « Je vous disais, dans ma dernière lettre, que. le R. P. de R. ne m’avait fait de votre part qu’un seul salut en passant, et cela est vrai ; mais après qu’il eût prêché son octave, il m’entretint fort au long sur votre communauté et me rendit un cahier sur vos Règles qu’un capucin lui avait donné ; mais ni de vous, ni de la chère amie, ni de l’état de votre âme, il ne lui en échappa un mot. Cela me fait croire, ce qui me console beaucoup, que lui seul croit savoir ce qui s’y passe. Hélas ! il est mille fois plus propre que le Passant à être employé à la sanctification des âmes, et il sait bien que ce Passant malotru n’est propre à rien ; aussi toute la morale du Passant se réduira désormais à cet aimable Rien… » — « Notre chère aînée m’aidera à me laisser donner le coup de la mort, j’ai ressenti une vraie joie d’apprendre le dessein qu’elle a de nous venir voir, ne souffrez pas qu’elle le rompe. Si Mme N. la veut accompagner la joie sera parfaite. Si elles viennent à l’Ascension, elles assisteront à une retraite que je donnerai jus -
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qu’à la Pentecôte aux dames catholiques ; malgré cela, j’aurai assez de temps à leur donner. Dieu fait tout ce qu’Il veut dans ceux qui se laissent faire. »
Mais l’initiatrice du mouvement ne pourrait plus le renseigner. Déjà avant de quitter Aix, le Père savait qu’on désirait la Mère comme supérieure dans une communauté. Plus tard à Nîmes il n’avait pas encore deviné le nom de la ville. Enfin il apprenait que la Mère allait à Mamers. « Allez donc au bout de la France, ma chère Mère, montrer à ses élus le secret de le servir à son gré, et de le laisser agir en Maître dans leurs cœurs, tandis que de mon côté je m’offrirai à Lui pour être employé aux mêmes desseins, puisqu’il n’a besoin pour cela que des plus vils instruments. Embrasons s’il se peut toute la terre du feu sacré de son saint amour ! Vous avez raison de compter que je ne vous oublierai jamais, non, ma chère Mère, je m’oublierais plutôt que tout le reste, mais c’est dans cet Être immense que je veux vous trouver, vous voir, vous avoir présente à mon esprit et à mon cœur. »
Comme il avait été prévu, le Père quittait Nîmes à la fin de cette année 1709-1710. Il repassait le Rhône et se rendait à Marseille, à la maison de Sainte-Croix/1. Jusqu’ici il s’est entendu dire, à la fin de chaque année de ministère : « Marche,… marche, tu n’as pas de demeure permanente ! » Désormais l’autre partie de sa règle dira au prédicateur de l’abandon qu’il doit aussi bien s’attendre à rester au même poste. Marseille sera sa dernière résidence. Après un an à Sainte-Croix, il restera attaché jusqu’à la fin de sa vie à la maison de Saint-Jaume.
La plupart des lettres de 1710 (à partir d’octobre) et de 1711 sont datées de Marseille où il a dû donner le carême de 1711. « C’est une misère, écrit-il le Ier mars, d’avoir à prêcher tous les jours. »
Aix l’entend pendant l’octave du Saint-Sacrement. C’est le chapitre qui choisissait le prédicateur. Cette année, l’octave était prêchée dans l’église de la Madeleine/2. La ville était mise en grand mouvement pendant ces fêtes par la célébration des jeux de la Fête-Dieu.
1. Il y avait deux résidences à Marseille, l’autre était Saint-Jaume. Le collège fut établi à Saint-Jaume bien plus tard.
2. Archives des Bouches-du-Rhône, 2 G, 403. Registre des délibérations du chapitre de Saint-Sauveur, Aix, folio 4o8. Du 28 mars 1711.
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En septembre, il est de la mission de Saint-Étienne avec le P. Bonaud, prédicateur du Roy, les PP.. Guévarre, Bontoux et six de leurs confrères/3. Une heure et demie avant le jour, la Grande-Église était remplie, cantiques spirituels, messe, sermon. « Pendant la messe, on lisait alternativement des actes et l’on chantait des cantiques qui convenaient parfaitement aux mystères que représentaient les différentes parties du Saint-Sacrifice. » À 10 heures, second sermon. À I heure, « instructions théologiques, également savantes, instructives, touchantes et populaires ». Catéchismes dans la chapelle des Pénitents. Dernier sermon le soir dans la chapelle des Pénitents. « C’est à ses prédications (du P. Bonaud) comme à celles du R. P. Milley, que plusieurs pécheurs d’éclat ont avoué être redevables de leur conversion. » Le P. Milley donna en plus « à messieurs les ecclésiastiques de la ville et des environs une retraite de six jours ». Les Visitandines ne pouvaient manquer de le solliciter. Elles eurent aussi leur retraite. Le P. Milley eut ainsi ordinairement à faire trois instructions par jour, d’une heure chacune, et à confesser plusieurs heures/4.
Pour l’année 1711-1712, la maison de Saint-Jaunie fut
3. « Les PP. Dumoulin, Chomel, Dechateauneuf et Chassaing se chargèrent d’entendre les confessions, tandis que les PP. Barberin et Bernou s’appliquèrent à d’autres exercices et à catéchiser séparément près de huit cents filles et de neuf cents garçons : ils leur faisaient tous les jours deux instructions d’une heure dans la chapelle des Pénitents. Ces deux Pères se voyant accablés par un emploi si fatigant, invitèrent MM. Gendre, Rouzet, Jalrin, Frecen et autres ecclésiastiques à venir les aider à faire répéter aux garçons les leçons qu’on leur avait expliquées. Plusieurs demoiselles zélées prenaient l’après-dîner les mêmes soins à l’égard des filles. »
4. Relation de la Mission faite par les RR. PP. Jésuites à Saint-Étienne en Forest l’an 1711 avec une description de la Croix de la Grande-Place qu’ils ont fait réparer. Par M. l’abbé Théollière à Lion, Imprimerie André Molin, rue Belle-Cordière, 1712.
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un port d’attache et ses ministères demandèrent des voyages au long cours. Il semble qu’il ait prêché l’Avent à Dôle. Notons (et la remarque vaut pour les Avents donnés à Aix, à Apt, à Nîmes) qu’à la dévotion de ce temps ne suffisait pas une prédication à chacun des quatre dimanches, mais qu’on prêchait en semaine.
Il donne le carême à Dôle l’année suivante, ensuite il est de la grande mission de Lyon. Ses amis de Marseille pensèrent qu’il ne leur reviendrait pas. Il les rassure de Dôle : « Ma destination pour Marseille dure toujours. » Il figure au catalogue de 1711-1712 comme directeur de la congrégation des messieurs et de celle des dames ; comment, chargé de ces fonctions astreignantes, pouvait-il passer hors de Marseille la plus grande partie de l’année ? Le livre des comptes de la congrégation des messieurs était visé chaque année par le directeur et les dignitaires/5. En juillet 1709, on trouve la signature du P. de Surmes ; en 1710 et 1711 il y a une lacune, aucune signature de directeur. Enfin en décembre 1712 apparaît la première signature de Milley, jésuite, avec celles de Pierre d’Oraison, préfet, et de Magalon, dépositaire ; la dernière sera du 21 juin 1720. On a conjecturé que les Pères de Marseille, craignant que ses succès dans la prédication ne l’éloignent définitivement, le maintinrent directeur pour marquer qu’ils entendaient bien ne pas le perdre.
Il était tout entier aux auditeurs à qui il était envoyé : « Je sors `de chaire actuellement, écrit-il de Dole, le 24 mars 1712, et la main encore tout agitée, je prends la plume pour vous écrire. Me voilà enfin au bout d’une
5. Archives des Bouches-du-Rhône 15o ; H. g à l’exercice de 1715 est porté : au R. Perre Milley pour le present que la congregation a trouvé à propos de lui faire pour ses peines et soin, 5 o L. (livres).
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carrière assez pénible, où ma poitrine m’a fait un peu souffrir, mais je n’ai manqué aucun sermon… » Il n’oublie pas ses fidèles de Provence : « Je suis charmé des progrès que le cher chanoine. y fait » (dans la voie de l’abandon). À la mission, de Lyon, il est un des vingt-trois prédicateurs qui sont aidés par les Pères des trois maisons de la ville : plusieurs sermons chaque jour, confessions, cérémonies… travaux au-dessus des forcés ordinaires, quatre ou cinq prédicateurs tombèrent malades, le P. Milley fut gravement atteint, il passa pour mort et il se dit dans la ville grand nombre de De profundis. Après quatre jours de fièvre, il remontait en chaire. Le zèle fut récompensé et par l’affluence du public et par sa correspondance à la parole de Dieu, confessions, conversions, restitutions, de 100 000 livres, de 48 000, etc. /6
Il rentre à Marseille en juillet 1712. Il est aussitôt absorbé : « Depuis que je suis à Marseille, écrit-il à la fin d’août, j’ai à peine eu le temps de me reconnaître… » Désormais ses absences seront fréquentes, mais de moindre durée et toujours dans la région. Mission à Apt en octobre, avec cinq Pères, en plus des trois qui y sont ordinairement. En 1715, les Jésuites du collège d’Avignon, qui avaient les revenus du prieuré de Pernes, donnaient une mission dans cette ville. Ils avaient mis à leur tête pour diriger la mission M. de Salvador, second supérieur de la congrégation de Sainte-Garde, et faisaient appel au zèle éloquent du P. Milley/7. En 1717,
6. Mission faite à Lyon sous les ordres de Mgr Claude de Saint-George, comte de Lyon, primat des Gaules, par les Pères de la Compagnie de Jésus, l’an 1712. Lyon, in-40.
7. La vie de Messire Joseph-François de Salvador, second supérieur de la congrégation des prêtres de Notre-Dame de Sainte-Garde, fondateur du séminaire d’Avignon. À Avignon chez Louis Chambeau, imprimeur-libraire, près les RR. PP. Jésuites, 1761, p. 83.
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mission générale à Aix. Il prêchait à la Madeleine. On a vu plus haut comment son action fut appréciée. Carême à Avignon, carême dans la « petite villette de Fréjus ». Ces quelques noms donnent une idée de son activité de missionnaire.
Les courses à travers la province aidaient puissamment la diffusion du message ; il a dit souvent qu’il ne se croyait fait que pour prêcher l’abandon et l’amour pur. Ce ne pouvait être le thème unique de ses sermons de mission et de carême, mais la vérité toute simple qui le possédait ne pouvait pas ne pas se faire jour, même dans les développements les plus condescendants aux faiblesses et aux ignorances. Il ne se sentait pas toujours compris : « Je ne suis ici que pendant huit jours, écrit-il de Toulon, pour donner une retraite aux dames R. comme je viens de la donner aux dames de Marseille, n’y trouvant pas la même piété et le même intérieur. On est si loin de notre pays que les personnes les plus spirituelles n’en entendent pas seulement les termes » (juin 1713).
Mais, c’était d’ordinaire plusieurs brebis qui reconnaissaient la voix du pasteur, recevant la parole révélatrice, attendue peut-être depuis longtemps ; le courant s’établissait, l’initiation se poursuivait en conversations et au confessionnal. Puis c’était la visite aux maisons religieuses, à nombre de foyers, de bercails, dans le monde et dans les cloîtres. La direction se continuait après le départ. Le Père écrivait beaucoup. Il lui arrivait d’avoir sur son bureau vingt-cinq lettres attendant une réponse. Avec le choix qui nous a été conservé, nous n’avons qu’une faible partie de sa correspondance.
À Marseille, il retrouvait nombre de ses enfants, de ses converties, de ses perdues qu’il plongeait plus profondément dans l’abîme, tandis qu’il étendait la confrérie. Il ne prêchait pas dans le désert. Qu’on se garde, en cherchant les échos d’une prédication profonde et sublime, des sentences d’une psychologie simpliste sur le caractère léger, inconstant de cette population. Nos aïeux ne se jugeaient pas de province à province avec cette sévérité hâtive et superficielle. Voyageurs parisiens ou normands, ou bourguignons, qui aimaient à noter les traits de mœurs ou les défauts des Provençaux, auraient été surpris du reproche général de légèreté ou de fatuité/8. Ils ne retenaient pas, comme on l’a fait depuis, quelques gais propos jetés entre gens de mer et portefaix pendant leur rude travail, ou échangés entre paysans luttant avec la terre ingrate, pour condamner ou tourner en dérision leur indolence. On savait entendre les doléances des pasteurs, saisir la portée des apostrophes des prédicateurs sur les désordres de la grande ville, et on ne bornait pas là une enquête sur le niveau moral de la cité. Quelle est l’époque qui n’a pas entendu dénoncer la décadence des mœurs ? Les registres de la Compagnie du Saint-Sacrement qui nous disent le zèle et la vie intérieure de ce groupe de riches marchands, d’échevins, de nobles, d’ecclésiastiques, nous apportent sur l’état des mœurs un témoignage de premier ordre. Ces documents d’information directe, qui relèvent les déficits et les dérèglements dans la vie religieuse et morale, sont aussi importants par ce qu’ils ne disent pas. En effet les désordres
8. À propos du mariage du jeune marquis de Grignan, Mme de Sévigné a noté l’honnêteté et la délicatesse des mœurs de Provence. « Hélas ! mon cher cousin, que vous êtes grossier ! J’ai été charmé de l’air et de la modestie de cette soirée…, il n’y a point de mauvaise contenance, point d’embarras, point de méchantes plaisanteries ; et voilà ce que je n’ai jamais vu, et ce que je trouve de plus honnête et la plus jolie chose du monde » (Mme de Sévigné à Coulanges, le 3 février 1695). Louis-Provence de Grignan, qui devait périr neuf ans après, dans la retraite qui suivit la défaite d’Hochstedt, né à Lambesc, pendant la session des communautés de Provence, avait eu pour parrains tous les députés des trois ordres.
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de quelque conséquence n’échappaient pas à la vigilance d’hommes qui avaient tous les moyens de se renseigner, et par eux-mêmes et par les administrations, où ils pénétraient facilement, s’ils n’en faisaient pas partie.
Ils s’occupent de faire respecter les règlements sur les femmes de mauvaise vie. C’était l’application d’une ordonnance royale pour toute la France. Ils enquêtent sur des maisons suspectes, ils s’emploient à faire « fermer le berlan de la nommée Demuse, près la croix des Réformés ».
- « On parlera au prieur des Jacobins pour faire couvrir la nudité qui est à l’autel des saintes âmes. »
- « Une danseuse est soupçonnée de ne pas se borner à l’exercice de son art. »
- « M. le Supérieur verra le grand Vicaire sur la mode de 1'Ettole que les femmes commencent à porter. »
- « M. de Colonges continuera pour l’affaire de l’huguenot et l’escandale qu’il donne par le mauvais commerce avec une femme. »
- « Il faut informer M. de Marseille de Michard qui a eu commerce avec une veuve. »
Ces procès-verbaux seraient à rapprocher (car, en ces matières de contingences et de faiblesses humaines, on ne juge que par comparaison) des ordres du jour d’une ligue de moralité du XXe siècle. Est-ce que ces violations des lois du mariage causent plus ou causent moins de scandale qu’autrefois ? Mais sans étude approfondie on peut bien dire qu’il serait injuste de parler d’un débordement des mauvaises mœurs, du vice s’affichant sans pudeur, et d’inconduite générale.
À contempler Marseille de quelque bastide, campée sur la colline de la Garde, on aurait pu se croire en face d’une Oxyrinque, cette ville monastique de l’Égypte
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chrétienne. Par delà la forêt des mâts gris que traversent des voiles blanches cherchant le vent, des quais encombrés où s’amorce le défilé des rues noires, jusqu’aux moulins à vent du Chapitre et au clocher des Grands-Carmes, la ville offre au regard des églises, des chapelles, des clochers, des hospices, des enceintes claustrales, dont le groupe des maisons qui s’y attachent paraissent des dépendances.
En plein mouvement, aux heures du trafic intense, on ne peut avancer dans la foule qui se presse dans les rues sans croiser des religieux de tous ordres, de toutes robes, ou quelque ermite descendu pour prendre l’air de la ville, sans être arrêté par quelque pieux cortège ou attiré par les cloches ou la décoration d’une église en fête. Au calendrier liturgique, chaque jour était marqué par des bénédictions, sermons, dévotions particulières à une paroisse, à un ordre, à une confrérie. Cela, en semaine, tandis que la dévotion générale s’exprimait à l’aise dans le repos complet et l’animation joyeuse des jours de fête. Et les jours de préceptes, où s’arrêtaient les métiers et se fermaient les boutiques, étaient nombreux : l’Épiphanie, les deux fêtes de Pâques, les deux fêtes de Pentecôte, l’Ascension, la Purification, l’Annonciation, Saint-Victor, Saint-Lazare, Saint-Roch, l’Assomption, Notre-Dame de septembre, l’Immaculée-Conception…, environ deux ou trois fêtes chômées par mois, moyennant quoi nos aïeux ignoraient la plaie du chômage. On a vite fait de sourire de ce réseau de solennités, de processions, de pratiques ; les mots de routine et de superstition se présentent sans exiger aucun effort. Mais de quel droit et sur quel document conclure à une religion superficielle et purement extérieure ? Prières, rites, démonstrations dévotes, cantiques formulaient diversement et faisaient pénétrer les vérités essentielles. Les
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apôtres du temps savaient fustiger l’indolence qui se refuse à les traduire dans la conduite et rappelaient sans se lasser le culte d’une vie intérieure à laquelle tous étaient appelés.
Loin de se spécialiser dans la culture des âmes de haut vol, le P. Milley se donnait à tous les travaux apostoliques, à tous les degrés de l’ascension spirituelle. C’est à la foule des fidèles qu’il s’adressait en établissant l’Association du Saint-Sacrement. Le P. Lequieu, par la fondation des Sacramentines, avait travaillé efficacement en Provence à promouvoir l’adoration publique de la Sainte Eucharistie. Le mouvement continua. Souvent les missions étaient couronnées par l’établissement d’une confrérie du Saint-Sacrement. Ainsi, celle donnée par les Jésuites en janvier 1713, dans la paroisse de Saint-Ferréol. « Le R. P. Milley, porte le registre de la paroisse, chargé de l’établissement de ce grand œuvre, qu’on doit à ses sermons pleins d’onction, à ses exhortations vives et touchantes…, s’occupe des moyens de rendre constante une si pieuse et louable pratique. » Mgr de Belsunce, voulant revivifier l’association qui avait fonctionné à Saint-Martin/9, faisait prêcher. le P. Milley devant lui à cet effet le
9/Nous ne pouvons pas ici, comme nous l’avons fait à Aix, inviter le lecteur à visiter les églises qui ont entendu le P. Milley. Rien ne reste de la maison de Saint-Jaume, ni du collège Belsunce qui lui fut adjoint dans la suite ; tous ces bâtiments ont disparu à la création de la rue Impériale (rue de la République). Deux tronçons de rues indiquent leur emplacement, la rue Saint-Jaume (2 o mètres) au midi de la rue de la République, la rue Belsunce (5 o mètres) au nord, du celé des quartiers derrière la Bourse. De Sainte-Croix, il reste quelques parties, mais la grande église, bâtie par le duc de Guise et consacrée en 1699, n’existe plus. Pendant longtemps les noms des rues des Grandes et des Petites-Maries ont indiqué l’emplacement des deux Visitations. L’église du premier monastère, la seule qui subsistât en 161 o, est tombée alors sous le pic de l’entrepreneur municipal. L’église Saint-Ferréol, où prêchait le P. Milley, fut remplacée peu après par une église qui fut démolie au XIXe siècle ; elle occupait une partie du terrain de la place Saint-Ferréol. Les vieux Marseillais se rappellent encore l’église gothique de Saint-Martin qui survécut quelques années parmi les terrains déserts, bouleversés par les démolitions et les travaux de la rue Colbert.
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6 avril de la même année. Les adorations furent reprises. Les statuts ne furent approuvés et publiés que le 29 juin 1716. Le P. Milley y avait travaillé avec soin, entrant dans tous les détails nécessaires : les adorateurs étant répartis par quartiers et par rues, un jour étant assigné à chaque maison (un groupe de maisons si une ne suffisait pas), de sorte que les habitants de la maison se rappelaient les uns aux autres le jour et l’heure de l’adoration. Ainsi, « tous les jours, du soleil levé au soleil couché, il y avait plusieurs adorateurs près du flambeau toujours allumé ».
Nous aurions voulu retrouver les sermons de la retraite prêchée aux artisans, que possédait le grand séminaire avant l’application de la loi de Séparation. Nous aurions vu comment il savait se faire comprendre de tous ses auditeurs.
Pour le P. Milley, tous les baptisés étaient possédés par la même grâce, destinés à la même fin, et il devait leur proposer le même idéal. Le domaine du père de famille que l’Évangile compare au champ des âmes, le P. Milley l’avait sous les yeux dans la campagne provençale. C’était le même paysage que désignait le geste du Sauveur, les terres fertiles de la plaine, le sol caillouteux de la vigne, le verger d’oliviers frôlant les buissons verts de la colline. C’était bien aussi l’image du pays accidenté où il exerçait son zèle ; gravissant les pentes douces ou abruptes, il voyait croître les blés verts, jau -
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nir la moisson, mûrir les grappes et les olives. À tous les paliers, en toutes saisons, il était au même climat, respirant le même air, réalisant la continuité de son action surnaturelle.
On ne saurait trop le redire à qui cherche à constater le niveau moral et religieux, les forces vives de la cité n’étaient pas absorbées par le souci du lucre, ni dissipées dans une joyeuse folie.
Entre clergé et laïques, la distinction n’était pas marquée par la différence du programme de vie intérieure ; congrégations, confréries, bureaux de charité, autant d’anneaux entre les membres de la communauté spirituelle, Les Tiers-Ordres agrégeaient des artisans, des marins, des grands seigneurs aux ordres les plus austères et leur proposaient la pratique des béatitudes évangéliques. Il s’établissait autour des cloîtres, des petites et grandes chapelles, des zones d’influence où un homme de Dieu découvrait les semences de vocation.
Les âmes d’oraison savaient saisir l’âme profonde de ce grand corps, aux réactions et aux mouvements si divers. Des cloîtres et des jardins fermés, elles sentaient se lever des souffles de grâce, se répandre des essences spirituelles, des ferments purificateurs, des semences de charité. Engagé dans le ministère, un contemplatif comme le P. Milley pourrait en appeler à son expérience et faire saisir la circulation de la sève qui s’épanouissait en fleurs invisibles, ou ranimait les rameaux desséchés. Ce jeune prodigue, regagnant sa demeure par une nuit sans lune, entend la cloche des matines aux Augustins, il est invité par la couleur des vitraux qui s’animent, il se faufile dans le temple ; la vue du chœur éclairé, les moines dans la pénombre des stalles, la psalmodie réveillent la voix intérieure qui, depuis longtemps, lui
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reproche son désordre. Le riche armateur, dont quelques largesses essayaient d’endormir la conscience, finissait par écouter les reproches d’une tante clarisse ou les invitations importunes d’un frère quêteur.
Mais c’est d’échanges qu’il faut parler. De ces flots agités du monde, arrivaient vers les moniales, au repos dans leur port de salut, des brises bienfaisantes et des exemples qui stimulaient leur ferveur, leçons d’austérité cachées sous les dehors d’une vie opulente, d’oraisons sublimes dont une mansarde avait les confidences, tandis que la recrue incessante des vocations amenait aux noviciats des prouesses ascétiques et des générosités qui humiliaient les jubilaires.
On nous a conservé un trait du zèle divinatoire du P. Milley : « Mme Merlet sentit une fois un regret si vif de n’avoir pas suivi son désir de se faire religieuse que, pour tranquilliser sa conscience, elle exposa sa peine à son confesseur, le P. Milley. Ce religieux, si plein d’esprit de Dieu, calma pour toujours le scrupule de sa pénitente : N’ayez plus d’inquiétude sur votre vocation, lui dit-il, d’un ton assuré ; vous êtes dans l’état où le Seigneur vous voulait ; la place que vous pensiez occuper dans le cloître ne vous était pas destinée ; c’est l’enfant que vous portez qui doit la remplir. Quelque temps après la naissance de cette fille, chérie du ciel, le P. Milley, la prenant dans ses bras, lui adressa ces paroles avec l’air et l’accent d’un homme inspiré : Oui, je vous le répète, vous serez religieuse et une grande sainte. » L’enfant parut démentir la prédiction. Son intelligence restait fermée. Mais après une neuvaine à saint Augustin, elle se trouva douée d’un esprit vif et sérieux. élève au premier monastère de la Visitation, elle triompha de l’opposition de son père, devint religieuse et mourut supérieure du monastère.
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La Visitation ! Le P. Milley y avait ses grandes et petites entrées, comme celui qui avait été son premier supérieur à Marseille, le P. Croiset. Celui-ci, dès avant son arrivée dans la ville, était connu et vénéré aux Grandes et aux Petites-Maries comme le confident de la voyante de Paray-le-Monial, la Sœur Alacoque. À sa demande, il avait écrit le premier traité sur le Sacré-Cœur. Père spirituel à Lyon, il avait réussi à propager la nouvelle dévotion et lui avait donné la forme qu’elle devait garder. Son travail de propagande avait été brusquement interrompu. Il avait été écarté de Lyon et envoyé à Arles. Il n’avait pas cependant perdu la confiance de ses supérieurs. La mesure avait été sans doute provoquée par la ferveur intempérante et trop expansive de scolastiques dont la jeunesse, comme il arrive, exaltait la nouveauté de la formule plus que la beauté d’une antique dévotion qui arrivait à son épanouissement. Il était en grand crédit auprès de la Visitation. Or, dans la diffusion de cette dévotion et de ce culte, la Visitation de Marseille allait avoir une action comparable à celle qu’avait eue Paray dans la première présentation.
Le rapprochement entre les deux monastères s’impose à d’autres qu’à des historiens marseillais. Les grâces données à Anne-Madeleine de Rémuzat renouvellent les faveurs reçues par Marguerite-Marie. Ses démarches an-près de Mgr de Belsunce, avant et pendant la peste, qui amènent la consécration de la ville au Sacré-Cœur, le vœu des échevins, la cessation du fléau, qui sont bientôt connus de tout le monde catholique, continuent la mission de la dirigée du P. de La Colombière. Le rôle de celui-ci ne va-t-il pas être pris auprès de la sœur de Rémuzat par le P. Croiset qui vient d’arriver à Marseille ? Et cependant c’est le P. Milley qui doit être mis à côté de la Sœur Anne-Madeleine sur le panneau qui
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fera pendant à celui du Bx de La Colombière et de sainte Marguerite-Marie/10.
Il l’avait sans doute connue toute jeune fille, lorsque son ministère de direction l’appelait d’Aix à Marseille. Peut-être est-ce d’elle qu’il parlait à la M. de Siry dans une de ses lettres. Madeleine avait été élevée au second monastère ; le Père inspira ou approuva le choix qu’elle
10/Le P. Letierce, après un parallèle entre Marguerite-Marie (alors bienheureuse) et la sœur de Rémuzat et, d’autre part, entre leurs directeurs, conclut : « Une fois qu’elle (la sœur de Rémusat) aura rejoint, comme nous l’espérons, la première Marguerite-Marie sur les autels, ensemble elles intercéderont auprès du Cour de Jésus pour attirer à la même gloire leurs directeurs vénérés. Nous avons dit les titres du P. de la Colombière à la béatification. Le P. Milley, mort en soignant les pestiférés, serait-il indigné de ce suprême honneur ? Si le martyre sanglant ouvre à ses élus les portes du ciel, le martyre de la charité n’aura pas moins de vertu pour sanctifier sa victime et la couronner. » À noter encore ces dernières lignes de la notice conservée aux Archives de la Compagnie de Jésus : « Il existe à Marseille de si éclatants témoignages de sa piété et do son zèle que plusieurs n’hésitent pas à l’invoquer, même comme un saint. »
Voici maintenant, dans les Nouvelles Ecclésiastiques, une lettre de Marseille du 17 septembre 1731 : « Au mois de juin, une carmélite de cette ville crut entendre dans une vision qu’il n’y aurait point de pluie à Marseille, qu’on eût exhumé et placé décemment le corps du P. Millet (sic), jésuite mort de la peste en 1720. Mgr l’Évêque, à qui cette révélation fut communiquée, ordonna au curé de Saint-Ferréol de faire la translation. Celui-ci, accompagné d’un ecclésiastique et d’un médecin affidés, se transporte à II heures ou minuit au tombeau qu’on avait scellé à cause de la corruption. Et, sans la permission de la police, il l’ouvrit et en tira quelques restes d’ossements qui furent mis dévotement dans uné châsse garnie de velours cramoisi galonné d’or, que l’on exposa dans une chapelle de l’église des Jésuites de Saint-Jaume à la dévotion de la troupe molinienne. Elle ne doutait nullement qu’il ne plût aussitôt : plusieurs jours se passèrent néanmoins sans changement de temps, les reliques disparurent sans qu’on sache ce qu’on en a fait » (Nouvelles Ecclésiastiques, 3e édition à Utrecht, aux dépens de la Compagnie).
On ne peut pas accepter dans tous ses détails le récit du correspondant janséniste, mais il reste un bon témoin de la vénération et du culte dont le P. Milley était l’objet.
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fit du premier. Il ne cessa pas de la diriger. Il eut la confidence des faveurs qu’elle recevait, la soutint dans la mission qu’elle avait à remplir, en particulier auprès de Mgr de Belsunce, tâche aisée puisqu’il avait la confiance de l’évêque qui, lui-même, l’avait pris pour directeur.
Avant que le bruit public en fût arrivé à lui, il connut par la sœur l’événement qui s’était produit à l’église des Observantins pendant l’exposition des quarante heures, en 1718. Les adorateurs avaient vu apparaître le Sauveur dans l’hostie, avec un visage plein de majesté et de douleur. La Sœur, qui était en oraison au moment du miracle, avait entendu Notre-Seigneur lui dire que c’était un avertissement donné à la ville, le dernier appel de sa miséricorde. Elle faisait part de la révélation à sa supérieure lorsque le P. Milley se présenta au monastère. Il ignorait ce qui venait de se passer dans l’église de l’Observance ; Anne-Madeleine le lui raconta dans les termes les plus précis, et le pria de faire savoir au prélat Ies vues que Dieu lui avait données sur les malheurs dont Marseille était menacée. Le P. Milley n’hésita pas à croire sa pénitente, car il était habitué dès longtemps aux faveurs extraordinaires que le Seigneur lui prodiguait. Il partit immédiatement pour porter à l’évêque ce qui lui avait été confié, et acquit, chemin faisant, une double certitude de la révélation. En quittant la Visitation il entra au Carmel, où il dirigeait une religieuse qui, elle aussi, recevait de Dieu des grâces très particulières. Elle lui fit une confidence analogue à celle d’Anne-Madeleine, bien que personne ne lui eût annoncé le fait ; car elle n’avait aucune relation extérieure, et ne connaissait la Sœur Rémuzat que sur sa réputation de sainteté. Cette coïncidence frappa le P. Milley, et plus encore peut-être Mgr de Belsunce, à qui il la transmit sans retard.
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Aux Saintes-Maries de Marseille il se trouvait bien dans la patrie de l’abandon ; rares durent être les Visitandines qui y vécurent en étrangères. Il n’était pas pour cela l’homme d’une communauté ou d’un ordre. Il quittait le parloir de la Visitation pour aller à une voyante du Carmel. Ces traits, notés d’ici de là, disent l’étendue de ses relations. Nous aurions un tableau plus complet des couvents et des églises qui l’appelaient si ses confrères et ses amis nous avaient laissé une notice de quelques pages.
Aurait-elle eu son chapitre des épreuves et contradictions qui doit venir dans toute vie de saint ? Son enseignement fut-il mis en suspicion ou dénoncé ? Ceux qui ont présente à l’esprit la réaction qui suivit la condamnation de Molinos et les mises à l’Index qu’elle amena, entre autres celle de la Pratique facile de Malaval, pourraient supposer qu’il y eut à Marseille une école spirituelle contaminée par l’erreur quiétiste. Le fait de la mesure prise par Rome ne permet pas de rien conclure sur l’état des milieux dévots marseillais. Le livre avait paru en 1672, et avait mérité les éloges des grands spirituels, comme le cardinal Bona ; le P. Guilloré/11 se dit le disciple de Malaval. Il avait été réimprimé, traduit, toujours loin de Marseille. La mise à l’Index vint en 1688. On peut supposer qu’un des motifs de la décision était l’équivoque de plusieurs formules. L’imprudence du titre à elle seule méritait le blâme. Il paraissait mettre à la disposition de tous les degrés de dévotion l’oraison de quiétude, alors que Malaval s’adressait, pour écarter difficultés et scrupules, à des âmes déjà arrivées à cet état, de prière ou pour le moins sur le seuil.
11/ « Ne vous imaginez pas aussi que je veuille vous faire entrer dans les égarements de certains spirituels, qui veulent absolument que tout cesse dans la présence de Dieu, et qu’on y apporte les Puissances comme mortes… » (p. 598). Et encore : « Mais je vous envoie à un livre intitulé Pratique pour élever l’âme d la contemplation, dont il se peut dire que l’auteur a reçu de Dieu pour ces sortes de matières des clartés encore plus grandes que ne le sont les ténèbres à ses yeux ; où après l’approbation que lui ont donnée les plus intelligents dans la vie intérieure, j’ose aussi avancer que, selon mon sens, il ne se peut rien voir de mieux expliqué dans un sujet si infini, et rien de plus facile, pour donner entrée dans un exercice, qui semblait inaccessible, sinon aux grandes âmes ; je vous en conseille particulièrement la lecture, Théonée » (Guilloré, Progrès spirituel, édition 1675, p. 599).
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Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas qu’à Marseille l’orthodoxie de la pensée de Malaval ait été mise en doute, et il garda l’estime de tous ; le saint aveugle, comme on l’appelait, resta vénéré jusqu’à sa mort (1719). De même que le P. Croiset (dont le livre sur le Sacré-Cœur avait été mis à l’Index) était toujours occupé à quelque nouveau livre, Malaval rééditait ses Cantiques Spirituels. Impossible que cet ami des Jésuites (à qui il laissa la moitié de sa bibliothèque), de Foresta-Colonges, de la Sœur Benoîte, n’ait pas été mis en rapport avec le P. Milley. Celui-ci n’était arrivé à Marseille que longtemps après la proscription de la Pratique facile. Le souvenir en était effacé dans le public. Et la vigilance de l’autorité se portait ailleurs. Lorsqu’un ouvrage traitant de ces matières était présenté à l’approbation de l’Ordinaire, les censeurs ne perdaient pas de vue les propositions réprouvées, mais des désordres qui avaient provoqué la condamnation, ils ne voyaient, dans le diocèse, aucun indice qui pût donner de l’inquiétude. Plus récente, la condamnation de Fénelon pouvait suggérer des rapprochements avec les leçons du P. Milley. Le bruit des controverses a passé par-dessus les murs du cloître, les moniales ont appris la sentence pontificale, elles n’ont pas encore le texte de la Bulle, mais elles ont appris qu’une hérésie quiétiste s’est insinuée même dans les
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couvents ; est-ce qu’elles ne seraient pas elles-mêmes dans l’erreur ? Le P. Milley est prompt à dissiper les craintes : « Rassurez-vous, ma chère fille, on ne peut tomber dans l’erreur quand on est aussi attachée à l’Église que vous l’êtes. Il est vrai qu’il y a dans cette Bulle certaines propositions qui ont un très bon sens ; aussi ne les condamne-t-on pas dans ce sens. Mais au contraire le Pape approuve et confirme ces actes d’abandon, de pur amour, de pure perte, d’oubli de son propre intérêt… » Il parlait avec d’autant plus d’autorité que ni les évêques, gardiens vigilants de la doctrine, ni les supérieurs, aussi jaloux de la réputation d’orthodoxie qu’attentifs à la sûreté de la direction, ne pensèrent pas à modérer sa propagande. Les accusations vinrent de ceux qui, à Marseille, combattaient l’autorité de l’évêque : « Les novateurs ennemis de la religion ont écrit contre moi en cour et me préparent encore des coups bien plus terribles, ainsi qu’on me l’a fait pressentir. »
Présenter les Jésuites, défenseurs de la Bulle Unigenitus, comme coupables de répandre une spiritualité dangereuse et condamnée par une Bulle, c’était de bonne guerre pour les jansénistes. La tactique n’était pas nouvelle. On sait qu’à Rome, dans la campagne contre Fénelon, par-delà l’archevêque de Cambrai, la doctrine des Jésuites était visée par d’éminents consulteurs/12. La discussion descendant dans un public excité par l’esprit de parti, une accusation, qui profitait des similitudes de nom, molinisme, molinosisme, des rapprochements entre les doctrines, casuistique, morale relâchée, avait des chances de trouver crédit. Il a pu se faire qu’on insérât, dans un de ces confus réquisitoires, quelques phrases du P. Milley, colportées dans les couvents et les groupes
12. Cf. La Vie Spirituelle, ler mars 1935.
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par des spirituelles du parti. Les infiltrations jansénistes parmi des religieuses très régulières se sont produites à Marseille, comme à la Visitation et aux Petites-Ursules d’Aix, et l’on sait les grandes difficultés que Mgr de Belsunce eut avec les couvents attachés aux prêtres et aux religieux appelants.
Cependant certaines paroles du P. Milley et de la M. de Siry permettraient de laisser supposer qu’ils ont vu la direction spirituelle donnée par les jansénistes influencée par l’illuminisme du laisser-faire ; « novateurs et directeurs à la nouvelle mode », ils associaient les deux dénominations dans une pareille méfiance. Nous savons qui sont les novateurs ; mais que peut être la direction à la nouvelle mode ? On a peine à penser que le P. Milley et la M. de Siry se plaignaient d’une trop grande rigueur, eux qui exigeaient comme condition de l’abandon l’entière mort à soi-même.
Les ennemis des Jésuites, pris à revers, les jansénistes marseillais accusés de connivence avec une morale trop facile, ce serait un de ces piquants changements de front qui parfois se produisent dans les mêlées. Nous remarquons cependant que, dans la discussion soutenue par le P. Milley avec le P. Salomon, de l’Oratoire/13, adversaire de la Bulle Unigenitus, aucune allusion n’est faite à la direction spirituelle du prédicateur de L’abandon. La discussion avait portée sur les questions agitées autour de la Constitution, appel au concile, suprématie
13. Il y a eu un P. Salomon, oratorien, né à Marseille, célèbre canoniste. Il avait deux neveux. L’aîné, élève de l’Oratoire de Marseille, brilla par son talent poétique. Sa mort tragique fut expliquée de diverses façons ; parti, un jour d’été, sur un bateau qu’iI avait pris dans le port, il se noya en pleine mer. Son frère, qui était oratorien, quitta sa congrégation et recueillit la fortune de son aîné, dont il ne jouit pas longtemps ; c’est l’auteur de la lettre qui provoqua la réponse du P. Milley.
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du Pape, la résistance de saint Paul à saint Pierre rapportée dans les Actes des Apôtres… Une des habiletés
de l’appelant paraît avoir été de profiter de la distinction entre les différents sens d’une proposition condamnée ; il pouvait en trouver parmi les articles notés, qui étaient susceptibles d’un sens orthodoxe. Mais le débat ne s’égara pas sur les fonctions du P. Milley directeur. Le Père, apprenant que des rapports étaient colportés en ville, qui dénaturaient ses paroles, rédigea un compte-rendu rétablissant la vérité. Le P. Salomon, ayant connu le contenu de cette pièce, se défendit dans une lettre où il ne ménageait pas les plaisanteries propres à jeter le ridicule sur son adversaire, ce qui amena une lettre du P. Milley dans laquelle il se plaignait du ton du contradicteur et se refusait à poursuivre la discussion ; réplique du P. Salomon, qu’il publia avec les deux premières lettres dans une brochure que nous avons encore.
Le parti des appelants luttait alors avec violence contre la Constitution et contre l’évêque, Mgr de Belsunce. Il avait obtenu du Parlement d’Aix, le 17 décembre 1718, un arrêt défendant à l’évêque de procéder contre les Oratoriens. Le 3 janvier suivant, Belsunce condamnait le libelle « Réponse des Pères de l’Oratoire aux calomnies qu’on répand contre eux ». Le 14 janvier, arrêt du Parlement ordonnant la saisie du temporel de l’évêque. La conférence entre l’Oratorien et le jésuite avait eu lieu dans le salon de M. de Mazenod vers le milieu de décembre. La lettre du P. Salomon est du 3 janvier ; la réponse du P. Milley du 5 janvier. À en croire le P. Salomon, le P. Milley se serait laissé emporter à des éclats de voix qui arrivaient dans la rue et attroupaient les passants.
Nous croirons volontiers le P. Milley quand il dit que le récit a exagéré la véhémence de ses paroles. Mais cette vivacité dans l’argumentation, cette émotion dont il nous a fait part, qui le tenait encore tremblant dans sa chambre après qu’il était descendu de chaire, disent quelle pouvait être son action oratoire. Nous surprenons l’exhortateur des moniales aux combats de première ligne dans la lutte qui passionnait alors l’Église de France, à l’unisson de l’ardeur et la fougue de son évêque. Il faut bien renoncer à l’imaginer perdu dans des rêveries nuageuses, loin des réalités et des devoirs qu’elles proposent.
Avant de connaître son portrait gravé par de Cars, nous l’aurions vu d’une maigreur ascétique, le visage allongé, resserré, un regard vif jeté vers le ciel, expression d’une sévérité sereine. L’artiste nous le peint d’un embonpoint convenable, le visage plein, un large front dénudé, de fortes lèvres débonnaires, d’un aspect de bonhomie souriante, de tranquille possession de soi ; rien d’un agité, d’un visionnaire disposé aux illusions qui paralysent les pouvoirs de bien faire. Mais le Père s’est peint lui-même dans une lettre destinée aux Visitandines de Mamers : « Je me suis acquitté de la commission que vous m’avez donné de vous informer d’un certain P. Milley dont on vous avait parlé… je ne sais pas bien quel portrait je puis vous en faire. Je crois qu’il ne se connaît pas très bien lui-même. On dit qu’il a beaucoup d’occupations et d’embarras ; dans le fond il n’en est pas en peine. C’est un de ces bons garçons sans souci, qui vit au jour la journée et qui ne pense guère au lendemain. Cela ne serait pas trop mal si le motif était bien pur… »
On voudrait placer ici, comme dans les anciennes vies d’un serviteur de Dieu, le chapitre des vertus, où l’on ramassait les petits traits, les dires rapportés par les personnes qui l’avaient approché ou avaient vécu avec lui. Mais les témoins de la vie du Père ne nous ont
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pas fait part de leurs souvenirs et, nous en tenant à l’idée que nous laissent les documents, nous voyons en lui un type de mystique, puissant dans l’action extérieure, passionné pour la solitude, de feu dans l’exercice du zèle, réunissant un ensemble de vertus et de talents qui, vrai abandonné, le tiennent prêt à toutes les motions divines.
Essaierons-nous de composer un chapitre des défauts ? Les éléments nous manquent également, si nous laissons de côté les diatribes jansénistes. La lecture de ses lettres à la M. de Siry et les confidences qu’il lui fait peuvent suggérer un reproche : il est plutôt dirigé que directeur. Mais on revient de cette impression si on se rappelle que la Providence s’est servie de ses relations avec la M. de Siry pour le porter à un état d’âme supérieur. Ayant reçu cette grâce d’initiation, n’était-il pas dans l’ordre qu’il se tournât de nouveau vers cette supérieure d’où lui était venue la lumière ? D’ailleurs, qu’il n’ait rien perdu de son autorité, nous en avons la preuve dans la vénération et la docilité qui s’expriment dans toutes les lettres de la Mère. Remarquons que les entretiens portent uniquement sur la voie d’abandon, ses bienfaits, les difficultés qui s’y rencontrent. Pas un mot d’autres tentations, de ministères, d’austérités, du temps donné à la prière, toutes choses sur lesquelles il se confiait à ses supérieurs.
Des relations semblables ne sont pas rares entre des âmes élevées au-dessus de l’état ordinaire. Nous les trouvons dans les lettres de saint François de Sales à sainte Chantal : « Vous me fistes grand plaisir en l’une de vos lettres de me demander si je faysois pas l’orayson. O ma fille si faites ! demandez-moy tous-jours l’estat de mon âme… » (Lettre III, p. 318 ; édition d’Annecy).
Dix ans après la mort du P. Milley, un saint religieux,
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à qui avait passé la direction de la sœur de Rémuzat, accusé calomnieusement et traîné en justice, se voyait opposer trois lettres écrites par lui à une dirigée. La réponse péremptoire fut la publication de trois lettres de saint François de Sales, à la lumière desquelles les expressions affectueuses du P. Girard, comme celles du P. Milley, paraissaient de lointains reflets de tendresse salésienne. Rappelons des termes d’amitié que ne peuvent se permettre des directeurs qui n’ont pas la pureté de regard des saints : « O Dieu, ma toute chère fille, je proteste, mais je proteste de tout cœur, qui est plus vostre que mien, que je ressens vivement la privation que je souffre de vostre veüe pour ce jourd'huy… »
Laissons donc aux saints la liberté d’exprimer des états d’âme et des sentiments dont nous n’avons pas l’expérience, surnaturels qu’ils sont dans leur terme qui est Dieu même, et dans les biens qu’ils se communiquent, accroissement de foi, de ferveur et de générosité.
Le tableau des journées du P. Milley permettrait de réaliser la mystérieuse communion des âmes. Quel coin de la ville peut-il ignorer ? qui ne le connaît ? Les amis des appelants, toujours en éveil, épiaient ses démarches. Mais il est l’ami du bon peuple. Il leur a parlé à tous, à Saint-Jaume, à Sainte-Croix, aux Carmélites, à la cathédrale… Il vient de quitter le palais de Mgr l’évêque, il doit se diriger vers les Grandes-Maries ; non pas, il a des malades à visiter. On l’attend à Saint-Martin ou à l’extrémité de la nouvelle ville, à Saint-Ferréol, mais l’hôpital est sur la route, ou bien fera-t-il un détour vers les galères ? Les fêtes n’amènent pas le repos ; la veille, confessions prolongées dans la nuit, reprises pendant les messes, le lendemain, il doit prêcher aux Accoules ou à la congrégation des artisans.
La milice que son maître Ignace lui a découverte dans
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la contemplation tant de fois répétée des Deux Étendards, elle est là dans tous ces milieux, dans toutes ces positions, qu’il pénètre et traverse, agent de liaison entre les différentes unités, entre elles et les isolés, les sentinelles perdues, les francs-tireurs, tous ceux qui soutiennent le combat.
Mais il va être entraîné sur un nouveau terrain. Voici le cours de la vie arrêté. Le 27 mai 1720 est entré dans le port le navire le Grand-Saint-Antoine qui arrivait de Saïda, Tripoli, Chypre et autres ports du Levant, et qui portait les germes de la peste. Grâce à la patente nette, délivrée par Livourne, et malgré les quatorze décès survenus à bord, les autorités, après avoir hésité, après avoir pris des demi-mesures, comme de faire transporter les marchandises aux Infirmeries, ont accordé la libre pratique. Matelots et passagers circulent en ville ; la cupidité viole les défenses et introduit en contrebande des paquets de soie et des pièces d’étoffes. Bientôt on dénonce des malades suspects, des décès surviennent ; pendant que l’on discute encore sur la nature du mal, les cas foudroyants se multiplient. Quelques jours après, l’aspect de la ville a changé. Le port est presque désert ; quelques barques muettes glissent sur la vaste surface, vers les rares vaisseaux qui apportent encore du blé et qui attendent en vain du lest pour reprendre la mer… Un silence funèbre s’étend sur la ville. Au lieu de la foule affairée ou joyeuse, des malades qui supplient, qui se traînent vers les hôpitaux, qui trébuchent et obstruent les rues et les abords des demeures ; le Cours, rendez-vous des élégances, est encombré de cadavres ou d’agonisants ; les cloches se sont lassées de tinter le glas ; bientôt les dernières églises restées ouvertes se ferment, le mal qui répand la terreur s’acquitte des fonctions des prédicateurs. Le P. Milley est à d’autres travaux…
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Le monument qui commémore les héroïsmes de la peste de 172 o mentionne en bloc les cent cinquante prêtres ou religieux, morts à leur poste de dévouement. Avec Belsunce, un seul est nommé, le P. Milley.
À l’éternelle mémoire
des hommes courageux dont les noms suivent
LANGERON, commandant de Marseille
DE PILLES, gouverneur viguier
DE BELSUNCE, évêque
ESTELLE, premier échevin
MOUTIERS, AUDEMAR, DIEUDÈ, échevins
ROZE, commissaire général
pour le quartier de Rive-Neuve
MILLEY, jésuite, commissaire pour la rue
de l’Escale, principal foyer de la contagion/14.
14. À ceux qui seraient curieux de lire cette inscription, bien des vieux Marseillais ne sauraient dire où l’on peut trouver le monument. Ne vous en étonnez pas ! Mais apprenez à connaître le tempérament des monuments de Marseille ; une statue marseillaise qui se respecte se doit de voyager. Le monument à la gloire des héros de la peste fut élevé en 1802. C’était une fontaine que l’on établit dans la rue Paradis, à la hauteur de la rue Armény. Sur une colonne de granit, le Génie de la Santé, œuvre d’un sculpteur aixois, Chardigny, « relevait d’une main le flambeau de la vie à moitié éteint, et de l’autre couronnait les citoyens qui s’étaient illustrés pendant la peste ». Quelques années après, la fontaine se transporte à l’extrémité du cours Bonaparte (cours Pierre-Puget). Vers 1860, on la trouvait à la place Saint-Ferréol. On pense que de là elle se rendit directement à sa place actuelle. En tout cas, on ignore les détours. Mais le square de la Bibliothèque, sorte de jardin suspendu aux flancs de la rue qui monte vers la Plaine, ne pouvait hospitaliser une fontaine. On ne pourrait y faire les cent pas qu’en tournant plusieurs fois sur soi-même. La colonne seule s’y trouve, avec les inscriptions sur le socle. Le génie de Chardigny a demandé un domicile stable (?) au Palais Longchamp. Mais une copie l’a remplacé. Il est vrai que le flambeau de la vie est éteint, le petit génie est devenu manchot, mais, de sa main gauche, il tend encore la couronne.
Cette histoire n’est pas exception. Cf. dans Le Petit Marseillais d’un certain jour de 1935, l’article : « Les statues à roulettes ».
Le regretté secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, le chanoine Gamber, a donné un ouvrage sur l’Édition massaliote de l’Iliade. Ces pérégrinations des monuments dans la cité phocéenne feraient un sujet de thèse peu banal : la réédition marseillaise de l’Odyssée.
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Si le nom du P. Milley est inscrit dans l’histoire, si nous trouvons sa notice dans le Ménologe de son ordre, c’est au zèle dépensé pendant les quarante derniers jours de sa vie que nous le devons.
Alors que l’on controverse sur le caractère contagieux de la maladie, son diagnostic est fixé, il n’a pas hésité dans le choix de son poste de combat, ou pour mieux dire de son poste de commandement. C’est la rue de l’Escale/15 avec les petites rues adjacentes, quartier de pauvres gens, le premier foyer de la contagion, « département que personne n’a jamais osé prendre, dit Pichâtty, parce que c’est le siège le plus enflammé de la peste, et qui est comme interdit et barricadé avec des corps de garde aux avenues pour que personne n’y entre ni n’en sorte/16 ».
Le P. Milley demande à y pénétrer, on lui confie les fonctions de commissaire. Il s’y installe et assume la charge des âmes et des corps. Il assiste les mourants, soutient les malades, il prend et fait exécuter les me —
15/ La rue de l’Escale subsiste, elle a seulement francisé son nom, elle est devenue la rue de l’Échelle. D’ailleurs, le nom provençal l’Escale lui était venu par la déformation du nom de Lescalis, famille do Marseille. Avec la rue de la Petite-Roquebarbe et les rues avoisinant l’église des Carmes, dont le clocher domine cette partie de l’ancien Marseille, elle forme un quartier limité par la profonde tranchée do la rue de la République et les terrains vagues do derrière la Bourse.
16/. La Propagatrice de la dévotion au Sacré-Cœur, p. 229.
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sures préventives ou de désinfection. M. Ricord, délégué de Lebret, intendant de Provence, lui offre un pied-à-terre dans son logis. C’est son bureau et sa chambre. Il ne s’y attarde pas. À chaque instant on l’appelle. Il sort aussi du quartier pour rencontrer son évêque, pour ramasser des aumônes, se faire céder des vivres, car la famine est venue après l’établissement des cordons sanitaires. On porte les sommes qu’il recueillit à 8 ou 10 000 livres. Dans une note sur une des maisons du quartier dont la plupart des habitants succombèrent, on lit : « Maison de Marguerite Jourdan, les deux sœurs qui faisaient le bouillon, d’ordre du P. Milley. »
Le P. Milley mandait à une demoiselle d’Apt (ce sont les dernières des lignes écrites à des dirigées) : « Je ne vous écrirai qu’un mot, ma chère fille, parce que tous les moments que je passe à cela, il me semble que je les ôte à des moribonds qui nous demandent sans cesse. Il y a ici une contagion qui se répand comme un torrent, et l’on n’a pu encore y trouver un remède efficace ; deux ou trois heures et quelquefois moins portent au tombeau. Ce qui est plus affligeant, c’est qu’on meurt sans secours. Tout le monde vous fuit ; on n’ose approcher pour vous donner un verre d’eau. Le nombre de cadavres qu’on ne peut enlever assez tôt infecte l’air. On les voit pourrir dans les maisons ou par les rues. Dieu est bien irrité contre nous parce que nous avons beaucoup péché. Conjurez-le d’apaiser sa colère. Il est déjà mort trois jésuites. Je suis encore en santé quoique beaucoup accablé. Je m’attens à tous momens à estre frappé comme les autres. »
Le 27 août il se sent incommodé. Il a reconnu les symptômes du mal. De Saint-Jaume, où il s’est rendu, il écrit à Belsunce qu’il ne pourra se trouver au rendez-vous qu’il lui avait donné, qu’il n’espère pas le revoir ;
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mais que Sa Grandeur sera conservée à son troupeau. « Votre Grandeur n’a rien à craindre pour sa sûreté personnelle, parce que Dieu toujours bon, toujours clément n’affligera pas le troupeau dans la personne du bien-aimé pasteur, si nécessaire à ses ouailles/17. » Le 3 o, il reçoit le viatique : « Et vous aussi, dit-il aux autres Pères qui l’assistent, vous approchez du terme de vos travaux… Bénissons Dieu de ce qu’il daigne nous offrir pour quelques jours de souffrance sur la terre. » Il ne se trompait pas. Tous étaient emportés quelques jours après, sauf le doyen d’entre eux, un P. Levert, âgé de quatre-vingts ans, qui travaillait avec l’ardeur des jeunes/18.
Mgr de Belsunce en pleurs fit la courte cérémonie funèbre et releva le corps à Saint-Jaume. Il nous a laissé une oraison funèbre digne de son directeur et de son ami, dans la lettre qu’il adressait à l’archevêque d’Arles, Mgr de Forbin-Janson : « Le pauvre P. Milley, dont le zèle a été sans exemple, qui a remédié à tout, qui a été l’âme de tout et qui m’a toujours encouragé, a travaillé plus de cinquante jours sans accident ; mais le 23 du passé, il a confessé plus d’une heure au milieu d’un tas de morts infects ; l’odeur fit impression sur luy ; on prétend même qu’il tomba sur un mort. Il se donna mal le 28, mais, comme rien n’était capable de l’arrêter, il confessa encore le 29 jusqu’à midy et fut ensuite alité. Dieu, qui me punit, a été sourd à mes prières et peu
17. Dom Bérengier, Vie de Mgr de Belsunce, I, p. 237.
18. Du journal du P. Giraud, trinitaire : “Août 1720… Le 28, le père Millet jesuite logé chez Mr Rigord subdelegue de M. Le Bret se sent mal, le 3 o il reçoit le viatique, fait un petit discours a ses pères qui le lui administrent, le I 7bre Mr Rigord le voit encore de loin lui dit M. l’Eveque et tous vos amis sont affligés de votre maladie, il répond qu’il priera Dieu pour eux et meurt en paix le 2 7 bre” (Bibliothèque de Marseille, ms. 49 420).
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touché de mes larmes. Le saint homme est mort hier à midy. Je suis persuadé de son bonheur, mais ce coup m’afflige et me déconcerte au-delà de ce que je puis vous dire. »
L’annaliste du collège d’Aix, dans le dénombrement qu’il fait des Jésuites tombés à Aix et à Marseille, s’arrête au P. Milley. « Le P. Claude Milley fut le premier qui s’exposât, et on reconnaît à présent le tort qu’on eût d’exposer ainsi un homme qu’il serait impossible de remplacer. Ce saint religieux travailla 5 ou 6 semaines avec tant de zèle et de courage que Mgr de Marseille le comparait au Bx J.-F. Régis/19. Il fut frappé vers la fin du mois d’aoust, et mourut en héros, regretté de tout Marseille où il dirigeait les congrégations des messieurs et des dames et dont il était comme l’apôtre. »
Cette fin couronne les années passées dans la pratique du pur amour et du parfait abandon. Qu’on recueille les paroles, les apostrophes, les exclamations où l’on a cru parfois trouver les traces d’une doctrine dissolvante. Ces lignes s’éclairent sur ces sommets du sacrifice aux derniers rayons d’une vie de renoncement et de sainteté.
Il avait dit de lui-même « Dieu veut me tenir dans un état de mort et d’inutilité… les créatures n’ont plus
/19 D’une lettre de Mgr de Belsunce à Capus, archiviste de Marseille : “De Castres, en Languedoc, on m’escrit qu’il faut que la ville promette de desputes au tombeau du B. Jean-François Régis, ainsi que je l’avais fait proposer par le P. Milley” (Correspondance de Mgr de Belsunce, évêque de Marseille.., publiée par le R. P. Antoine de Porrentruy, Marseille, Aschero, 1911, p. 5o1).
Les Jésuites faisaient invoquer le Ba François Régis en temps d’épidémie. À Aix, on remarqua que le “premier jour auquel on ne tira aucun malade de la ville fut le jour de la fête du B. François Régis”. L’archevêque avait mis le diocèse sous sa protection. Une chapelle du collège d’Arles fut dédiée au Bienheureux en accomplissement d’un vœu des consuls. Le collège d’Avignon possède un curieux tableau de Montfaucon désolé par la peste et secouru par le B. Régis.
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rien à démêler avec moi ; je laisse les morts ensevelir les morts ». Mieux que son humilité, ses efforts inlassables contre le fléau et la famine, nous disent la nature de son indifférence. « Nous devons servir Dieu par l’inaction…, écrivait-il à ses dirigées. Il se sert de nos mesures pour renverser nos mesures… Le plus sûr et le plus tranquille est de le laisser faire. » Il n’a pas pensé contredire sa direction en distribuant ou en appliquant des remèdes, en pénétrant dans les maisons et les taudis infectés, en soignant les malades d’auprès de qui parents et amis ont pris la fuite, en déblayant les rues des cadavres. « Cet Être souverain tient lieu de tout, il ôte le désir, la crainte, la pensée de tout ce qui n’est pas lui… Dieu est, le reste n’est rien. » Celui qui ne voyait que néant en dehors de Dieu avait enfin atteint cette réalité unique en donnant ses soins, sa force, sa vie aux pestiférés du quartier de l’Escale.
L’esprit d’abandon de la M. de Siry n’eut pas l’occasion de s’exprimer dans des circonstances tragiques. Mais la suite de sa vie rend le même son que celle du P. Milley. Elle complète l’idée que nous avons du milieu d’élite qui a provoqué cette correspondance, qui l’a aidé à fixer sa doctrine ; elle est bien de nature à dissiper les préventions, à faciliter l’intelligence des passages qui peuvent surprendre à première vue.
Les lettres du P. Milley et de la M. de Siry ne se correspondent pas. Du P. Milley à la M. de Siry nous avons soixante-douze lettres et vingt-huit seulement de la M. de Siry.
Dans celles-ci, la Mère ne parle que de son intérieur
1. À défaut des documents dont nous a privés le désir exprimé par la M. de Siry qu’on n’écrivît rien sur elle, les nobiliaires nous renseignent sur sa famille. Celle-ci était de noblesse de robe et Bourguignonne, originaire de Montcenis (gros bourg près du Creusot). Les de Siry, en plus de la baronnie de Couches, possédaient les fiefs de Montfalconnet, Marigny, Ocle, Saint-Eusèbe, Sérandey. Deux d’entre eux furent présidents aux enquêtes au Parlement de Paris. Hugues de Siry, président de la Chambre des Comptes de Dijon en 1718, fut président en la Chambre aux Enquêtes de Paris en 1731, et fut autorisé à cumuler. En 1733, il résigna son office de Dijon en faveur de son beau-frère, Jean-Marie Durand. En 1718, la M. de Siry était supérieure à Caen, elle mourait en 1735, deux ans après que Hugues de Siry avait résigné son office de Dijon (La Noblesse aux États de Bourgogne, par Henri Beaune, 2 vol., 1864, Dijon).
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et de ce qui regarde l’abandon. Absence presque complète de détails qui puissent indiquer les temps et les lieux. Réduit à la critique interne, on attribuerait aussi bien ces pages à une supérieure qui serait restée confinée dans son monastère aux soins de son petit troupeau. Presque rien sur sa vie extérieure, ses occupations, ses relations, qui puissent donner une idée de sa physionomie morale, comme elle apparaissait à ses religieuses et aux personnes qui l’approchaient.
Sur le cours de sa vie, nous n’avons pas d’autre source d’informations. Le ménologe de l’Ordre, qui donne chaque jour la vie de plusieurs religieuses, n’a pas donné place, nous l’avons dit, à une notice sur la M. de Siry qui pourtant gouverna quatre maisons, qui exerça une très grande influence de son vivant, et dont les écrits, répandus dans tout l’ordre, sont encore d’actualité après deux siècles. Nous y trouvons le témoignage rendu par la M. de Siry à d’autres religieuses, et son nom mentionné quelquefois, avec éloge d’ailleurs, à propos d’autres visitandines.
Comment expliquer ce silence ? Dans une préface aux lettres, rédigée bien après sa mort, il est dit que « cette humble religieuse disait confidemment à la T. R. M. Anne-Alexis de Maréchal, qui lui avait succédé à Bourbon-Lancy, qu’elle priait Dieu qu’on l’oubliât partout où elle avait été ». On ajoute que la « grande pauvreté du monastère de Bourbon-Lancy favorisa ce silence ».
Les données que nous avons sur ses origines sont si incomplètes que nous sommes tentés de la voir entrer dans la vie « sine patre, sine madre ». Un préambule en tête d’un manuscrit la fait naître au château de Sérandé, près de Bourbon-Lancy. L’abbé Berry la dit originaire de Couches. Il semble bien qu’elle fut confiée
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encore jeune au monastère de Bourbon-Lancy, où elle resta, et où elle fit profession.
C’est à propos d’Apt que son nom paraît dans la notice de la M. de Bruguier. Celle-ci, professe de Saint-Flour, avait été élue supérieure de Bourbon-Lancy. Après Bourbon-Lancy, ce fut Apt qui demanda à profiter de ses éminentes qualités. En 1702, partant pour sa nouvelle mission, elle emmena avec elle la sœur de Siry. Celle-ci, quoique jeune professe, avait déjà été distinguée, puisqu’en 1698 elle avait été élue conseillère. La M. de Bruguier avait sans doute discerné en elle les qualités d’une supérieure et elle achevait de la former à la fonction qu’elle exercerait plus tard. Et voilà la jeune Visitandine sur les grandes routes de France, faisant l’apprentissage des longs voyages de ces supérieures, qui étaient prêtées successivement à plusieurs monastères. La M. de Bruguier avait-elle eu un pressentiment de sa mort prochaine ? Le fait est qu’elle mourait quatre mois après son arrivée, « et sa fidèle compagne, après avoir partagé ses travaux et l’avoir assisté dans sa douloureuse maladie…, lui succéda dans la charge du gouvernement ».
Elle était à Apt depuis quatre ans et supérieure depuis deux ans, quand, à la fin de 1706, le P. Milley y fut envoyé. Confesseur extraordinaire de la communauté, et consulté par la supérieure sur ses dispositions intérieures, il sentit une telle correspondance « à tout ce qu’elle lui communiquait sur son attrait… qu’il se forma entre ces deux âmes d’élite une de ces liaisons spirituelles comme entre nos saints Fondateurs... » La M. de Siry avait déjà assuré la marche de plusieurs de ses filles dans la voie d’abandon. Avait-elle été poussée dans cette direction par la M. de Bruguier ? On peut le supposer.
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Le P. Milley, par ses conseils, ses encouragements, son influence, allait aider puissamment à la diffusion de la doctrine. Il pressa la Mère de mettre par écrit ses sentiments, ses vues et les fruits de son expérience. Elle avait sans doute déjà commencé les Maximes. Le compte rendu de la Première Retraite était peut-être déjà fait. L’autre compte rendu est de la retraite de 1708, faite donc un an environ après l’arrivée du P. Milley à Apt. Celui-ci venait alors d’être envoyé à Embrun et restait en relation avec la supérieure. Les lettres reçues par elle pendant les trois années que le Père passa à Embrun, Aix et Nîmes, forment la plus grande partie des recueils que nous possédons. Il est probable que des lettres de la Mère, gardées par le P. Milley, la plupart sont de cette époque.
En 1710, expirait le second triennat de la Mère, et nous constatons quelle était sa réputation dans l’ordre, en la voyant élue supérieure à Mamers. Les maisons où elle s’arrêta en se rendant à son nouveau poste purent apprécier ses vertus et son esprit. Avignon, qui l’avait vue passer huit ans auparavant et qui, étant près d’Apt, avait dû garder le contact avec elle, la retint quinze jours. La supérieure, la M. Marie-Angélique de Chapelles, admira fort son mérite et félicita la communauté de Mamers. On nous dit que la reine d’Angleterre, qui était au deuxième monastère de Paris (Chaillot) « fut charmée de sa modestie, de son air rabaissé et de ses manières religieuses ». D’autre part, la M. de Siry, dans sa circulaire du 7 juin 1718, parlant de la perte que vient de faire l’Institut, ajoute « qu’elle eut l’avantage de voir de ses yeux les aimables vertus de cette auguste princesse ». Dans cette même circulaire, elle dit du monastère de Mamers : « Je le porterai toujours dans mon
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cœur, et je n’oublierai jamais la douceur que nous y avons goûtée, et la docilité des esprits, l’humble soumission.... »
Cette circulaire est de Caen. La M. de Siry y avait été élue en 1716 et y rencontrait des difficultés qu’elle n’avait pas connues jusque-là. Le jansénisme avait réussi à former des cellules parmi les Visitandines, faible minorité, mais très agissante, et forte de l’appui de membres du clergé, surtout de M. de Surville, confesseur de la communauté. Il semble que les manœuvres de ce petit groupe contribuèrent à l’élection de la M. de Siry. Les discoles étaient en si petit nombre qu’elles ne pouvaient pas espérer faire élire une d’entre elles ; elles préféraient une étrangère à une des Sœurs avec qui elles étaient en opposition. Aussi mirent-elles en avant le nom de la M. de Siry, qui ne s’était pas fait connaître dans la lutte contre la secte et dont la réputation devait attirer les suffrages. Mais la nouvelle supérieure ne voulut pas donner aux discoles les charges qu’elles demandaient. D’où mécontentement et agitation. Une des opposantes, la sœur de Beneville, passa à l’ordre de saint Benoît. Leur confiance se releva lorsque le Cardinal de Lorraine eût été fait évêque de Bayeux. L’esprit de parfaite soumission à l’Église qui animait la supérieure de la Visitation avait obtenu des vicaires généraux (l’évêque, le cardinal de la Trémoille, résidait à Rome) l’ordre de ne pas recevoir les prêtres appelants. À peine nommé, Mgr de Lorraine (absent de Bayeux) révoqua cet ordre. La M. de Siry écrivit au prélat pour lui demander que rien ne fût changé jusqu’à ce qu’elle eût l’honneur d’exposer à son Altesse les raisons qu’elle avait de s’opposer au retour de ces personnes. Son Éminence maintint sa décision, « car il régnait dans les communautés une partialité qui en éloignait beaucoup d’honnêtes gens… » Peu
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après, la M. de Siry, arrivée au bout de ses trois ans, fut rappelée par son monastère de Bourbon-Lancy.
Comme lors de ses précédents voyages, elle s’arrêta dans plusieurs maisons. Dans cet ordre de la Visitation, qui n’avait ni Mère générale, ni Provinciale, le passage de ces éminentes supérieures, qui avaient gouverné plusieurs maisons, avait quelques-uns des avantages d’une visite de supérieurs majeurs. « La première maison où elle séjourna fut celle de Rouen qu’elle embauma de la suave odeur de ses vertus… Étant arrivée à Paris, la difficulté de trouver un équipage pour continuer sa route procura à nos Sœurs du premier monastère de cette ville l’avantage de renouveler la connaissance… » Rentrée à Bourbon-Lancy, elle fut élue supérieure, à l’Ascension de l’année suivante (172 o).
La situation du monastère de Caen, qui avait empiré depuis son départ, l’amena à tenter une discrète intervention. Un fait incroyable s’était produit au scrutin qui devait désigner la supérieure. Il était présidé par M. Delaunay-Hue, vicaire-général, presque aveugle, assisté de M. de Surville. Celui-ci profita de la demi-cécité du vicaire-général pour fausser les bulletins et faire proclamer élue la sœur de Chauvettes, professe d’Annecy. La fraude ayant été prouvée, le roi cassa l’élection et, au nouveau scrutin, fut élue la sœur d’Épinay de Beaumanoir/1. Le cardinal de Lorraine ne reconnut pas l’élection, et la supérieure gouverna contre le gré de l’évêque. Dans ses embarras, elle recourut souvent à la M. de Siry. À la fin du deuxième triennat, le cardinal de Lorraine voulut que le couvent d’Annecy nommât la supérieure ; c’était aller contre les constitutions. La M. de Siry écrivit à l’évêque à la date du 17 août 1725.
1. Cf. P. A. Hamon, Quand les Jansénistes étaient les maîtres, dans Revue des questions historiques, 1927, 3e série, I, xi.
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« Monseigneur,
« L’impression du respect et de la crainte, où nous laissa la réponse de Votre Altesse à la lettre que nous eûmes l’honneur de lui écrire, étant supérieure à Caen, n’est pas moins vive que le jour où nous l’avons reçue… » Elle s’aventure cependant à parler, car « son sentiment n’a de relief qu’autant qu’il est conforme aux maximes et aux pratiques de notre saint ordre… » Elle demande donc que soit sauvegardée « la liberté des élections qui doivent être entièrement du choix des religieuses ». En même temps elle attestait le bon esprit dans lequel elle avait toujours vu les Sœurs de Caen. (Elle ne voulait pas se rappeler, en écrivant, les intrigues de la petite minorité.)
Peu après avoir pris le gouvernement de Bourbon-Lancy, la Mère apprenait la mort du P. Milley. L’attachement à son directeur n’avait pas changé, pas plus que les sentiments du Père à son égard. Cependant le Père semblait l’avoir préparée à son départ par la rareté de ses lettres. « Il était tellement consommé dans l’abandon qu’il ne trouvait plus de termes pour exprimer le dénuement de son état. » Sa correspondance avec celle qui l’avait initié à l’abandon « paraissait même prendre une légère teinte de froideur… dont on s’étonnerait si l’on ne savait pas que la conduite des serviteurs de Dieu est parfois incompréhensible au sens humain ».
En 1726, elle cessa d’être supérieure. La M. de Maréchal lui succéda. Celle-ci, retournée, après son supériorat, à sa maison de Paray, « ne pouvait assez se louer de la grande édification qu’elle avait reçue de la respectable déposée ».
La M. de Siry mourut en 1735, sous la T. H. M. de Tracy. « Quelques heures avant sa mort, elle parut
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comme abîmée en Dieu, dans un ravissement de la gloire future dont elle allait bientôt jouir. Revenant ensuite à elle, cette sainte mourante entretint les Sœurs avec des transports de joie, de confiance, d’amour, et d’un ardent désir de s’unir à Dieu. C’est dans ces ravissantes dispositions qu’elle expira doucement. Sa physionomie conserva un air de bonheur et de majesté qui ôtait à la mort tout ce qu’elle a d’effrayant. » Cet air de sereine majesté, on l’entrevoit à la lecture de ses lettres, où se révèlent l’élévation de ses pensées, la sagesse, la sûreté de ses vues, sa sollicitude envers ses inférieures et les âmes qui recourent à elle, mais où la bonté ne descend pas jusqu’aux confidences familières et aux sourires plaisants, où la réserve et la gravité maintiennent une distance, sans nuire à la confiance qu’attirent toutes ses qualités et la pénétration d’un regard qüi sait lire dans les âmes.
La M. de Siry s’est survécu dans ses écrits ; elle exerce encore après deux siècles sa discrète et profonde influence. Ses lettres, ses retraites, ses vers, des générations de visitandines s’en sont nourris. De nos jours encore, quand arrive le moment de la solitude annuelle, on se sert des points d’oraison de la confidente du P. Milley. Mieux que l’estime où l’a tenue son ordre de son vivant, les services qu’il continue à lui demander témoignent de la pureté, de la sagesse, de la bienfaisance de sa doctrine.
La vie de nos deux maîtres d’abandon, et de ceux qu’ils ont guidés, dispose favorablement à la lecture de leurs lettres de direction ; on ne s’attend pas à y rencontrer des insinuations corruptrices. Qu’on veuille bien pourtant, l’avis n’est pas superflu, ne pas perdre de vue le caractère de ces pages, ne pas oublier les libertés d’expression permises dans une correspondance. La M. de Siry a donné parfois, sous forme de lettres, des réponses doctrinales, qui pourraient entrer dans un traité. Le P. Milley ne s’adresse jamais au public. Il n’a devant lui que la conscience dont il a le soin. Il n’avait pas eu l’idée que ses lettres pussent être copiées : « Vous savez que j’écris avec une vitesse et une précipitation qui m’ôte le temps de penser à ce que j’écris… » Et quand il donne la permission de les recueillir : « Je vous ai écrit… que je comptais assez sur votre prudence pour ne laisser rien passer qui pût être sujet à la censure, ou faire quelque tort à la piété… » Ainsi averti, le lecteur n’est pas disposé à prendre en mauvaise part des maximes et des expressions qui ont pu être usurpées par de faux mystiques. Mais cette disposition confiante ne suffit pas à déterminer le sens des principes énoncés et la portée des conseils disséminés dans les lettres ni, par suite, à distinguer la doctrine du P. Milley d’autres en -
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seignements sur l’abandon. Pour arriver à cette distinction, très délicate à établir, nous choisissons et nous groupons des traits de ces états d’âme que le P. Milley avait en vue ; nous essayons de suivre ces abandonnées dans leurs progrès, leurs réactions aux difficultés qu’elles rencontrent et dans leur fidélité aux directions reçues. En prenant divers aspects de l’abandon, et en évitant les distinctions catégoriques, les précisions isolantes, qui laisseraient sans âme ce corps de doctrine, nous verrons l’abandon État privilégié, État d’oraison, État d’amour pur, état de docilité au Saint-Esprit, préservé d’illusions par la soumission au Directeur et répugnant au Quiétisme par sa fidélité à la Tradition Salésienne.
Gardant le contact avec la pensée vivante, nous pouvons arriver à une vue d’ensemble, où les Ieçons distribuées s’harmonisent entre elles et s’accordent avec les principes de la Spiritualité chrétienne.
À côté de cette esquisse, ou au-dessus, peuvent venir se placer d’autres vues, d’autres directions. Multiformis gratia Dei, les grâces de Dieu ont divers visages, surtout les grâces d’abandon.
Pourquoi ne pas donner une définition qui préviendrait toute équivoque. — Difficulté à définir les états d’âme ; ce qu’une définition des couleurs apprendrait à un aveugle. — Il est nécessaire cependant de distinguer les diverses acceptions du mot : les directions du P. Milley ne conviennent pas à toutes les sortes d’abandon.
On peut dire des âmes qui se tiennent prêtes à accomplir les ordres de Dieu qu’elles sont dans un état d’abandon ; elles ne sont pas pour autant dans l’état que le P. Milley a en vue, qui est un état privilégié. — Comment peuvent-elles y accéder ? — C’est Dieu qui met dans cet état. — Le mystère de la distribution des grâces. — Moyens humains dont Dieu se sert pour adresser l’appel.
L’abandon compatible avec les occupations extérieures. — Complet détachement requis pour y demeurer. — Le progrès dans l’abandon. — Épreuves et vicissitudes.
On pourrait, dès le début, attendre une définition de l’abandon d’après le P. Milley, afin d’éviter toute confusion avec des doctrines rencontrées de droite et de gauche sur les chemins de la spiritualité. Mais nous ne nous — trouvons pas sur le terrain de la métaphysique ou des sciences exactes ; et dans ces régions, en voulant trop préciser, on s’expose à accroître les confusions. Pour s’en rendre compte, il suffit de penser aux diverses manières de compter les degrés de l’échelle mystique, et
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aux discussions qui se perpétuent autour de la définition de l’état mystique ut sic.
Aussi Dom Lehodey, dans son ouvrage sur le saint abandon, après avoir cheminé quarante pages, arrive à une notion qui ne prétend pas délimiter et définir « une conformité au bon plaisir de Dieu, née de l’amour et portée à un degré élevé/1 ». En le lisant, on reconnaît la science d’un maître, qui commerce avec les grands spirituels, familier avec les états dont il parle, qui a suivi leurs évolutions et qui n’ignore pas la variété des étapes. On aime sa réserve qui le garde de marquer le moment exact où l’on passe d’une différence de degré à une différence spécifique.
Exiger l’amour à un degré élevé, c’est exclure de l’abandon les simples chrétiens qui, dans l’épreuve, ne se révoltent pas contre la Providence, et qui ne voudraient pas perdre l’amitié divine par de graves infractions aux commandements. Nous sommes d’accord avec Dom Lehodey dans cette exclusion. Mais, au-dessus de cette conformité à la volonté de Dieu, combien de degrés d’abandon !
Pour être vraiment abandonnée, une âme doit être avancée dans la pratique de la vertu et du détachement, se livrer au bon plaisir de Dieu, être prête à tous les sacrifices.
Ce degré de générosité ne suffit pas à ranger cette âme parmi les dirigées du P. Milley. Et la distinction d’avec celles-ci est d’autant plus importante à établir, que les conseils, avis, directions données par le Père ne visent pas toutes les bonnes volontés et qu’ils pourraient égarer les âmes à qui ils ne sont pas adressés. Le Père suppose une Arne élevée par une grâce particu -
1/Le saint abandon, p. 71
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lière à un état supérieur, état mystique, où l’on semble « moins agir que souffrir l’action et l’opération de Dieu ».
Pour bien marquer ce qui distingue ces âmes, le P. Ramière/2 se sert du mot état ; elles sont dans l’état d’abandon. Celles qui n’ont pas reçu cette grâce particulièrement gratuite, qui n’est pas promise aux efforts généreux, même accompagnés d’une prière fervente, pratiquent la vertu d’abandon.
Les termes ne nous paraissent pas caractéristiques. Le mot état, manière d’être permanente, disposition habituelle, ne s’oppose pas au mot vertu, on se trouve en état de ferveur, comme de tiédeur, comme de péché, comme d’abandon. Aussi préférons-nous spécifier et parler d’état privilégié.
L’étendue même du champ où opère l’abandon nous dit bien qu’il s’agit d’un état. Et il est souvent désigné sous ce nom : « vous qui êtes la fondatrice d’un nouvel état…, état qui me paraît toujours plus admirable et plus sûr. C’est véritablement le trésor et la pierre précieuse ».
L’âme qui a répondu à l’appel est admise dans une contrée où elle n’avait pas eu accès, elle se meut dans une atmosphère nouvelle, ses facultés sont transformées, changé son mode d’être, de vivre et d’agir. « Ah ! qu’il est doux de se sentir dans une région supérieure, élevé comme un autre Élie et emporté par l’esprit de Dieu sans savoir si l’on vit ou si l’on ne vit pas. » — « J’en ai trouvé trois ou quatre qui marchent à grands pas dans ce pays perdu. » — « Pour moi, je ne vois encore que de loin ce beau pays, comme on montrait à Moïse la terre
2/Cf. Ramière, L’Abandon à la Providence divine du P. de Caussade, introduction, p. 6.
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de promission, je ne mourrai peut-être pas, s’il plaît à Dieu, sans l’approcher de plus près. »
Le Père est en admiration devant les effets du changement d’altitude… « Elle est revenue, huit jours après, enfoncée dans l’abîme… une paix, une joie, une idée de Dieu, un courage, une estime de cet heureux état, enfin un changement de tout elle-même si prompt qu’elle et moi en sommes également surpris et consolés. »
L’âme élevée au-dessus de la mobilité des facultés sensibles est moins exposée aux changements. « Encore qu’en ce monde il n’y ait point d’état tellement permanent que l’on n’en puisse déchoir, l’abandon néanmoins est le plus assuré et le moins sujet au changement, parce que tout s’y opère indépendamment des sens, des sentiments et de toutes choses créées, Dieu seul agit dans sa créature, l’âme lui ayant donné un libre consentement d’adhérence et d’acquiescement, il fait tout le reste, tandis qu’elle demeure à se laisser faire et opérer. Il est donc requis de demeurer dans un non-vouloir et une non-résistance.
« J’ai ici deux âmes pieuses devant Dieu qui paraissent être faites pour les voies du saint abandon, et qui n’en avaient pas seulement l’idée ; elles attendaient une main charitable pour les jeter dans ces saints abîmes ; elles y font des progrès qui me surprennent. » Il s’agit d’âmes qui avaient reçu les leçons de perfection, familières avec les livres spirituels, exercées dans la pratique des vertus. Pour elles, il y avait cependant comme une révélation à recevoir.
« Il y a un jésuite mon ami intime… un des plus saints Jésuites de la province. Je le tâtai pour voir s’il serait homme à entrer dans ces voies. Je lui donnai le livre de l’Éminence de la Perfection… S’il goûte ce livre, je ne garderai plus de mesure. »
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Il y a donc un secret à livrer, comme une chiquenaude à donner. On penserait, à lire isolément certains passages, à des illuminés en possession de formules cabalistiques, de recettes miraculeuses, à des chefs de secte ménageant habilement les étapes de l’initiation, excitant la curiosité et l’envie du disciple en soulevant par degrés les voiles.. Pareil rôle, pareille attitude sont bien loin de leur pensée. Le P. Milley voit dans cet appel une grâce d’ordre spécial : « Ce n’est que Dieu seul qui met en cet état quand il lui plaît. » Et la M. de Siry : « Il n’appartient qu’à Dieu de nous mettre dans une pareille disposition. »
À qui et comment fera-t-il cette faveur ? Le Père reste confondu devant les mystères de la distribution de ces grâces. O altitudo ! « J’ai fait souvent la même réflexion que, vous sur la conduite incompréhensible de Dieu, qui appelle quantité d’âmes à ce parfait dénuement de soi-même, et qui les laisse cependant languir à la porte… j’en ai déjà trouvé partout où j’ai été, qui semblaient n’attendre qu’un mot pour entrer. »
Dieu peut préparer une âme, faire entendre un appel lointain, indéterminé, provoquer des désirs confus, et ne pas les satisfaire complètement, laisser l’âme à mi-chemin ou tout près de la réalisation. Il est maître dans le choix des signes d’appel, comme dans le choix des privilégiés.
Il a donné au P. Milley une mission : « Que j’aurais de peine dans la conduite des âmes vraiment intérieures à ne pas les conduire par cet heureux et précieux abandon ! — Je ne sais comment Dieu m’ouvre la bouche quand je lui parle, je suis plus surpris qu’elle de ce que je lui dis des grandeurs de Dieu, des beautés de cet état, je ne saurais tarir avec elle. »
Cependant « Dieu n’a pas besoin de nous pour se faire
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connaître », tout est bon à la divine sagesse pour signifier ses intentions, le directeur, le prédicateur, même ignorant de ces voies, les supérieurs, la conversation des initiés, la lecture d’un livre. Le P. Milley, en prêtant à son confrère l’Éminence de la Perfection, avait joint un préambule, avait insinué, suggéré la clef. Mais à d’autres le texte aura suffi et, rencontré par hasard, il aura été le seul appel extérieur ; le directeur n’aura qu’à constater, à rassurer, à affermir, à encourager.
Il n’y a pas acception de genre de vie, pas plus que de personnes. « Je n’en croyais pas trop capables les personnes mariées, mais je vois que Dieu a ses élus partout. » « L’occupation extérieure n’empêche pas l’intérieur. » (M. de Siry)/3.
« Ne rejetez point sur votre état ni sur votre famille l’obstacle à votre abaii.don. Les personnes que je connais les plus avancées dans cet heureux état sont des gens accablés de mille affaires extérieures. » L’indifférence est donc compatible avec le maniement d’affaires compliquées, mais, même au milieu du monde, elle va avec une pratique éminente des conseils. « Oh ! que cette personne fait de grands et admirables progrès en ces divines voies ! c’est qu’elle a un courage infini, un amour pour la pénitence, la mortification et la retraite qui passe ce que l’on peut dire, une docilité parfaite. »
Il en est qui ne veulent pas entendre : « Je vois même tous les jours davantage qu’il ne faut pas s’obstiner à le faire entendre (cet appel) à qui n’en est pas capable. » Si donc la grâce de l’abandon n’est pas due à une abnégation constante, il y a un degré de détachement, faute duquel on ne pourra entrer en pays perdu.
3/. Les citations sans indication de référence sont prises de la correspondance du P. Milley.
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Une fois admis dans ces régions, où il n’y a qu’à se laisser vivre, sera-t-on dans un état de perfection acquise, ayant atteint le degré d’union à la volonté divine auquel on est prédestiné ? Il n’en est pas ainsi : ayant fait le pas, on se voit au bas de l’échelle dont les degrés vont à l’infini. Il n’y a qu’à se laisser porter, il est vrai, mais encore faut-il lutter contre la tendance toujours renaissante à se diriger soi-même. « Il me semble qu’il y a trois degrés différents par rapport à l’abandon. Lorsque Dieu nous y appelle, il commence par nous en donner une idée qui n’est encore que dans l’esprit et dans la connaissance. On parle de cet état fort pertinemment, on en voit la beauté, la sûreté, la simplicité et la droiture, on commence à le souhaiter, et si on est fidèle, on passe à un second degré, qui est comme un goût de ce même état, on se sent dans quelque moment heureux, indifférent à tout, ne pouvant faire aucun fond sur son industrie, ni sur les créatures dont on reconnaît l’inutilité et le néant. Mais cette disposition ne dure qu’autant que le goût qu’on a se fait sentir, aussitôt que rien de sensible ne soutient, on se trouble, on s’alarme, on se décourage, on cherche dans les créatures ou dans ses propres efforts de quoi s’appuyer, on ne veut plus marcher à l’aveugle… Mais quand on est enfin arrivé au véritable abandon, on voit disparaître toutes ces faiblesses et ces changements. Comme on ne compte nullement sur la créature, on ne change point pour la voir changer, on la regardé toujours comme rien. »
Le véritable abandon est donc une disposition permanente au fond de l’âme abandonnée qui a abdiqué en faveur de son Maître souverain et s’est livrée au bon plaisir de Dieu. Ascension continue, à condition de la persévérance à se laisser dépouiller et conduire. « Pour satisfaire à votre demande, je vous dirai que, depuis
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quelque temps, j’ai reçu une connaissance plus pure et plus opérante de la liberté d’esprit qui s’acquiert et se soutient par l’abandon ; j’ai reconnu une imperfection qui se glisse très subtilement ; c’est de s’appuyer sur des vues distinctes, sous prétexte de s’affermir dans ses bonnes dispositions. “(M. de Siry.)
“Au reste, consolez-vous, ma chère demoiselle, j’ai éprouvé près de dix-huit ans, depuis les premières connaissances que j’eus de l’abandon, ces vicissitudes continuelles de dispositions… de sorte que l’enfer ne me paraissait pas pire.” (M. de Siry.)
Confidences de traverses, de combats, d’angoisses, qui peuvent nous sembler étranges de la part de la messagère qui invite à la sécurité et à la paix de l’abandon, mais dont on ne peut pas suspecter la sincérité. À travers les brumes, voilà quelque lumière qui nous arrive sur la réalité de cet état, sur les voies d’accès, sur les vertus requises de ceux qui y parviennent, lumière bien tamisée, bien divisée, adaptée à la faiblesse de notre regard. Quel tableau nos imaginations peuvent-elles se faire du « pays perdu », du déploiement de l’activité dans ce grand vide… steppes monotones ou pentes veloutées, vols rapides ou marches forcées, toutes nos comparaisons n’arrivent pas à réaliser ce dont nous n’avons pas l’expérience. Cependant, en ne se départant pas de la réserve qui s’impose à nos traductions, à nos transpositions, à nos réductions, nous ne désespérons pas en groupant des traits cueillis dans ces récits de voyage de donner quelque juste idée de ces itinéraires.
Les conseils qui sont donnés d’une façon générale sur l’abandon à la grâce supposent une âme qui reçoit des grâces d’oraison. — La vocation à l’abandon est en même temps l’appel à l’oraison de simple regard, de simple remise en Dieu. — Dans la pensée du saint fondateur, les Filles de la Visitation sont destinées à cette oraison, bien que toutes n’aillent pas au bout de leur grâce.
Les pratiques et méthodes graduellement laissées de côté. — Pas de retour sur soi dans la prière, sous prétexte d’éliminer d’apparentes distractions : pas de temps perdu à imaginer les difficultés qu’on pourra rencontrer ; la simple et unique simplicité. — Mais on ne renonce aux actes distincts qu’autant que c’est Dieu qui les ôte ; ne pas s’obstiner à faire cesser toute opération quand c’est un attrait intérieur qui la produit.
Laisser faire Dieu ce n’est pas tomber dans l’oisiveté. « Oh ! qu’il faut un grand courage pour ne rien faire… mortification que l’attrait intérieur inspire et à quoi il porte tout doucement. » — « Une inaction qui est un acte véritable et continuel. » — Le « sine intermissione orate » du simple chrétien.
État d’oraison, et nous entendons état d’oraison mystique, état passif ; c’est un caractère qui doit étonner ceux qui ont entendu prêcher l’abandon comme une voie, non seulement facile, mais ouverte à tous. Mais en décrivant avec le P. Milley la conversion d’une âme « perdue », l’entrée dans un monde nouveau, l’activité
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spirituelle transformée, n’avons-nous pas déjà parlé de grâces supérieures d’oraison ?
Nos guides, dans les conseils et les directions qu’ils donnent, mentionnent rarement les exercices de piété, mais toujours ce qu’ils disent s’applique aux conditions de la prière : nécessitées du dépouillement, de la désappropriation, du combat contre les retours sur soi, pleine liberté Iaissée à l’action divine, toutes ces leçons font partie d’un cours d’oraison.
Abandon, remise de soi en Dieu et oraison de simple regard, c’est pour eux une même chose. Ils ne distinguent pas entre les moments de la journée, entre les travaux et les emplois du temps auxquels la grâce divine condescend à collaborer. C’est toujours la même consigne : laisser la place à Dieu, et nous pouvions dès le début les entendre ainsi, sachant déjà que la prière c’est l’amour de Dieu. Nous connaissions l’équation : abandon = charité, charité = prière.
« Il n’y a qu’à se livrer à la volonté souveraine ou plutôt qu’à s’y laisser livrer par un acquiescement universel et un anéantissement de tout nous-mêmes, et de toutes nos opérations propres, en sorte que tout ce qui s’appelle opérations de notre part ne sont plus qu’un Consentement à l’esprit de Dieu qui agit en nous. » Le Père parlerait-il autrement en donnant ses directions à une âme qui « souffre les choses divines » ? Écrivant à son ami intime, il lui représente une fois de plus le danger des saillies de la nature, le danger des émotions qui empêchent la conduite divine, et il continue sans paraître quitter ce point de vue général : « Cette attention intérieure qu’on appelle aussi simple regard s’appelle repos, inaction, parce qu’elle bannit cette multiplicité d’actes, de retours, de réflexions, d’efforts que l’esprit de l’homme a coutume de produire pour s’élever à
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Dieu… » L’abandon, c’est le sentiment vivant, efficace de la présence de Dieu. « Ce je ne sais quoi, que vous dites qui vous occupe et vous tient recueillie dans votre obscurité, c’est ce qu’on appelle la présence de Dieu dans l’intime de l’âme. Celà n’est pas fort sensible, mais les effets le sont. » L’omniprésence de Dieu ne cessant pas, l’âme qui en garde le sentiment ne cesse pas de prier. « Faites les prières d’obligation, l’office, le chapelet, après quoi tenez-vous humblement perdue dans votre rien, et regardez ce rien perdu dans l’immensité de Dieu… »
La M. de Siry, combattant les hésitations d’une sœur à s’abandonner, lui expose que c’est à quoi les Visitandines sont appelées, et elle rassemble les paroles des saints fondateurs. Or, elle commence par celles-ci de saint François de Sales, qui visent la voie d’oraison. Vocation à la Visitation, vocation à l’abandon, vocation à l’oraison passive, c’est tout un : « Notre saint Fondateur veut qu’étant appelée à l’oraison de simple remise en Dieu et de total abandon, l’âme oublie tout ce qui n’est pas Dieu et pour Dieu, et par ce continuel souvenir de Dieu, se repose en lui avec une vraie et entière confiance. »
Ayant répondu à la voix qui l’appelait à la vie religieuse, admise dans l’arche, la Visitandine n’entre pas de plain-pied dans cette région mystique, et il en est même qui n’y parviendront pas. C’est par degrés que se fait l’ascension. “Il est vrai que dans les commencements pour tirer les âmes de leurs plus grossières imperfections et de certaines superstitions, on leur propose plusieurs méthodes, on les assujettit à plusieurs pratiques, on tâche d’arrêter la légèreté de l’imagination et de fixer l’inconstance de la volonté ; mais quand, grâce à l’exercice de ces pratiques, on est affermi dans le bien, sans sortir de l’exercice des bonnes œuvres, sans
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détruire la loi ni les prophètes, il est temps d’entrer dans cette voie que nous enseigne le grand Apôtre, disant : « Je vais vous montrer une voie plus excellente encore, c’est la charité. » (M. de Siry.) Bien qu’on ne rencontre pas dans ces écrits les termes des traités de mystique : oraison, esprit d’enfance, état de passivité, suspension des puissances, ligature… l’âme abandonnée à l’Esprit de Dieu, c’est bien une âme parvenue à l’état supérieur.
Elle doit se défier d’elle-même, de la tendance de son activité naturelle. À maintenir la pureté de sa prière conviennent tous les avis contre les retours sur soi-même qui altèrent la pureté d’intention. Une fois entrée « dans l’oraison de foi, de présence de Dieu et d’adhésion à sa volonté sans intervalle de discours, de raisonnements, de représentations, formes ou figures tombant sous les sens, qui ne doivent avoir aucune part à cette simple et unique simplicité par laquelle l’âme s’applique non seulement convenablement à Dieu, mais l’adore en esprit et en vérité ». (M. de Siry.)
« Si durant l’oraison on s’occupe plus à regarder ce que l’on fait qu’à faire ce que l’on doit, ou comment on est occupé intérieurement, qu’à l’objet de l’occupation, l’attention n’est plus qu’un regard sur soi-même où l’amour-propre se cherche et se trouve bien mieux qu’en de plus apparentes distractions, dont cependant on se fait bien plus de reproches. » (M. de Siry.)
« … les raisonnements naturels de l’entendement, qui ralentissent les affections de la volonté, et occupent la mémoire, préférablement à Dieu, d’une infinité d’objets qui, en se multipliant et se succédant les uns aux autres, augmentent la dissipation du cœur et rendent l’âme moins capable de ce saint exercice. Ensuite elle regarde les difficultés comme des impossibilités, et c’est en vain
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qu’elle s’efforce de les surmonter par d’autres moyens que celui d’un entier renoncement d’elle-même et détermination d’être absolument à Dieu ; ce n’est que par là qu’on recueille et qu’on jouit des fruits de l’oraison et qu’elle devient à l’âme une source de vie où elle puise les grâces comme dans un fonds qu’elle s’est acquis en donnant tout ce qu’elle avait. » (M. de Siry.)
Nos praticiens connaissent bien les dangers d’illusion. Ils avertissent qu’il ne faut pas se presser de renoncer aux raisonnements, à l’exercice de l’imagination, à la répétition des diverses formules… ni prétendre changer de soi-même la puissance de ses ailes ; et même le chercher est contraire au principe de l’abandon. — « Prenez bien garde qu’il faut que ce soit lui-même qui nous ôte ces moyens et ces pratiques. Autrement ce serait une erreur de les quitter et une perte de temps. Or voici comment vous connaîtrez que c’est Dieu qui les ôte, c’est quand vous ne les faites qu’avec une répugnance intérieure, quand vous sentez que toutes ces pratiques ne vous unissent pas à Dieu autant que ce simple repos et recueillement intérieur ; quand après une oraison passée dans ce silence et ce repos vous êtes plus fortifiée, plus détachée de vous-même, plus portée à Dieu que lorsque vous avez fait tous ces actes… »
Habituées à vivre dans cet élément, les âmes choisies et favorisées doivent-elles renoncer à l’emploi ordinaire de leurs facultés ? Sera-ce une infidélité que de se retrouver dans le monde commun, de vivre, d’agir ? « Il ne faut pas qu’elles s’obstinent à faire cesser toute opération quand c’est un mouvement et un attrait intérieur qui les produit, ce serait une illusion. Dieu se sert de nous pour opérer en nous, surtout dans les commencements. » — « Sans doute qu’on peut faire des actes et des aspirations soit à l’oraison, soit pendant la journée,
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lorsqu’on s’aperçoit qu’on est distraite, ce sont des retours à Dieu. » (M. de Siry.)
I1 reste que la tentation qui est la plus ordinaire à combattre chez les âmes « perdues », c’est celle de revenir aux actes distincts, par désir de se connaître, de se retrouver, et, en détournant leur attention de Dieu, de redescendre à l’activité ordinaire, alors que Dieu veut les retenir. « Oh ! qu’il faut un grand courage pour ne rien faire, et qu’il est vrai de dire que l’âme a infiniment plus de peine à écouter Dieu sans l’interrompre et à le goûter par un acte de foi pure et presque invisible qu’à se répandre à tous ces actes qui le cherchent avec tant de fracas. Je ne sais pas ce que je dis, mais il me semble que je le sens. »
« La fin de la consommation de l’abandon ou de la perfection, ce qui est la même chose, est tellement de tout abandonner à Dieu, qu’il ne reste plus rien à sacrifier. C’est un consentement et une adhérence continuelle de notre volonté à tout ce qu’il fait. C’est cette mort mystique dont on parle tant… » (M. de Siry.) — « Tel est le bonheur de ceux qui meurent dans le Seigneur. » (M. de Siry.)
On peut ainsi avoir la clef de l’apparent paradoxe : l’âme est plus active lorsqu’elle n’agit pas elle-même. « Le consentement est un acte réel de notre volonté, quoiqu’il ne soit pas toujours assez sensible pour que nous le distinguions. » — « Une inaction qui est un acte véritable et continuel. »
Maintenir constamment dans l’inaction ces facultés qui veulent s’affirmer elles-mêmes, qui se refusent à se laisser prendre et dominer, ceux qui n’ont pas l’expérience de l’abandon ne peuvent comprendre le courage t que cela réclame. « C’est là que l’on comprend comment une même personne est dans l’action, et dans le
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repos de la contemplation, comment elle change de lieux sans changer de place, comment elle est heureuse en effet et malheureuse en apparence, qu’elle est avec les créatures et vit séparée de tout. L’occupation extérieure n’empêche pas l’intérieur. Mais cela ne se fait qu’à mesure que l’âme lui est plus abandonnée et dans le dénuement et la désappropriation d’elle-même. » (M. de Siry.)
Si l’enseignement et les exemples des abandonnés projettent des lueurs proprement mystiques sur le sine in-termissionne orate, tout chrétien, qui a l’ambition de ne pas renoncer à l’amitié divine, c’est-à-dire à l’union habituelle de l’âme à Dieu, peut entrevoir la possibilité de l’état de prière.
L’abandon parfait n’est autre chose que le pur amour. — Pureté du regard de l’Ame abandonnée ; elle ne voit que Dieu, sans considération de son intérêt propre. — La bonté de Dieu adorée en elle-même et pour elle-même.
En quel sens parle-t-on d’abandon à la Providence ? — La considération des intérêts spirituels ne vient qu’au second plan.
Indifférence et détachement effectif. — Ne pas chercher à connaître son état. — Punition mémorable. — La recherche des fautes commises. — Les retours inspirés par l’amour-propre.
Indifférence à l’égard de son avancement compatible avec le progrès vers la perfection. — Désir des souffrances ? — Mortifications volontaires. — Une sollicitude blâmable des intérêts de Dieu.
Pur. Amour, encore une note qui n’entre pas dans la définition courante de l’abandon, et que nous devons regarder comme essentielle de l’état que nous essayons de décrire. On ne connaîtra pas l’âme abandonnée si on ne la voit pas possédée, mue et dominée par l’amour désintéressé, par l’amour de Dieu pour lui-même. C’est Dieu dans ses perfections infinies vers qui tend sa volonté, et qui détermine toute sa conduite. « Tout aboutit à ne vouloir que Dieu seul en Lui-même pour le temps et pour l’éternité, et pour tout dire en un mot : Dieu pour Dieu c’est tout ce que je veux. » (M. de Siry.) —
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« Si je pouvais sur ce papier vous faire connaître mon cœur, vous le verriez plein, rassasié, assouvi de cet Être immense, mais hors d’état d’en pouvoir dire un seul mot… Quand j’ai pensé un océan, un abîme, un fonds inépuisable de perfections, mon cœur sent que c’est encore tout autre chose, sans pouvoir dire ce que c’est ; il se sent porté comme par un poids immense vers cet abîme. » — « Une démission, un renvoi de nous-même entre les mains de Dieu. Il est le maître de sa créature et sa créature ne peut mieux l’honorer qu’en demeurant anéantie et comme replongée dans le sein de celui qui l’a formée. »
Les perfections divines attirent et retiennent l’attention de l’abandonnée. On ne peut pas penser à l’une, en l’isolant des autres, ce serait violenter le sentiment profond et universel de l’infinité de sa perfection. « Tout en Dieu est Dieu, et tout est infini ; sa grandeur, sa puissance, sa sublimité ; et tout est un seul Dieu, le seul objet de mon amour, sans distinction ni préférence de ses divines perfections. » (M. de Siry.) Cependant l’attribut de l’immensité, qui fait penser au recul de toutes les limites avec celles de l’espace, revient quand ils essaient d’exprimer leur attrait. D’où, la comparaison, souvent ramenée, de la goutte d’eau perdue dans l’océan. Pourrait-elle avoir idée d’une destinée indépendante de celle de la masse dans laquelle elle se meut et se perd ? « Pourquoi ce vous-même vous vient-il plutôt devant les yeux que votre Dieu qui est plus présent et plus intime à vous que vous-même ? Comment vous retrouvez-vous si tôt dans cette immensité où vous êtes plongée ? Cherchez une goutte d’eau dans la mer tant qu’il vous plaira, vous ne la trouverez plus. »
C’est donc bien l’amour de Dieu seul, l’amour le plus pur, qui est cause de tous les mouvements et de toutes
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les tendances, I'attrait dominant. « Vous me l’avez dit cent fois et je l’expérimente sans cesse, que l’abandon parfait n’est autre chose qu’un parfait amour ; l’abandon est mieux nommé la charité qui est la reine des vertus. » (M. de Siry.)
Le regard doit être si purement dirigé vers Dieu qu’il n’atteigne qu’obliquement les biens qui viennent de lui. La bonté divine est adorée et aimée en elle-même sans la considération de ce qu’elle communique. « Ce n’est pas parce que tout revient au bien de ceux qui aiment Dieu et qui se soumettent à sa volonté que nous devons le faire aimer ; mais parce que nous faisons consister notre félicité dans son accomplissement. » (M. de Siry.)
Le titre qu’on a donné au recueil dès pages familières et splendides du P. de Caussade : Abandon à la Providence, peut induire en erreur, le mot Providence, dans le langage courant, faisant d’abord penser au bienfait reçu, à la sécurité, à la confiance qu’inspire la sollicitude divine ; au point qu’on appellera providentielle une intervention exceptionnelle, alors que la Providence est de tous les instants, de tous les événements, de tous les incidents d’une vie, les plus communs comme les plus énigmatiques. La vue des soins paternels de Dieu qui font tout tourner au bien de ceux qui l’aiment n’est certes pas exclue par l’âme perdue en Dieu, mais ce caractère bienfaisant de la Providence est laissé par elle au second plan. Elle n’est pas préoccupée de son intérêt, mais de celui de Dieu, qu’elle voudrait réaliser, même si elle n’en retirait rien pour elle-même. « S’il se présente des occasions de souffrir et de pratiquer quelques vertus, au lieu de chercher comme autrefois des motifs pour se soutenir, et de regarder les mérites qu’elle y acquiert, la seule vue de la volonté de Dieu l’absorbe, l’entraîne, lui fait vouloir et aimer tout ce qu’il permet
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sans s’arrêter aux avantages qui lui en reviennent, parce qu’elle n’aime la volonté de Dieu que comme volonté de Dieu, et non dans ses effets par rapport à nos propres intérêts. »
Pour que ce motif soit vraiment agissant et dominant, l’âme abandonnée doit être dans la complète indifférence au regard de tout ce qui serait capable de l’attirer ou de la repousser, prête à faire ce que Dieu « veut et à se détourner de ce qu’il repousse. L’amour de l’âme abandonnée est un amour effectif. Pour bien saisir les conséquences de l’abandon, on ne doit pas oublier que l’amour est dans la volonté. Il ne suffit pas, de reconnaître que Dieu mérite d’être aimé et servi pour lui-même, on doit être fermement déterminé à l’aimer et à le servir, et par conséquent être pratiquement détaché de tout ce qui n’est pas lui. On s’expose à des méprises, si on ne réalise pas cette logique de l’abandon qui est logique d’abnégation.
Détachement des consolations et des douceurs qu’il arrive de goûter dans la prière. Nos maîtres dénoncent souvent l’erreur grossière qui confond avec la parfaite union ces satisfactions, ces sensations de bien-être qui se répandent dans toutes les facultés comme une perception de la grâce divine. Aucune considération pour tout le sensible : « Ne jugez pas de l’amour divin par le profane, celui-ci étant tout dans les sens et pour un objet sensible, doit nécessairement être fort sensible, mais l’amour divin, étant dans l’intime de l’âme et ayant un objet qui ne tombe dans aucun sens, ne peut se sentir, quand il est bien pur et ce qu’on en sent dans les transports si doux n’est pas l’amour même ; ce n’est pour l’ordinaire qu’un amour-propre qui a pris le nom d’amour divin. » Bien plus, dites « que vos ténèbres vous sont chères, que vous les préférez à toutes les dou —
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ceurs et grâces sensibles ; en effet elles sont préférables à tout ce qui s’appelle consolation, larmes, dévotion, transport d’amour et le reste ».
D’une âme, dont il chante l’heureuse perte, le P. Milley écrit : « Rien de sensible, nul motif ou aperçu dans toute sa conduite. » Aucun motif distinct, on voit que le mot sensible a une portée très étendue. Se retourner avec agrément vers ce qui est capable de satisfaire, de flatter, c’est s’arrêter plus aux dons de Dieu qu’à lui-même. Même si l’on accepte la sécheresse et l’aridité, le détachement n’est pas complet lorsqu’on revient à mesurer son niveau spirituel. Détachement de la satisfaction qu’on éprouve à faire l’inspection de son domaine intérieur, à reconnaître à quel degré on est monté, dans laquelle des catégories énumérées par les auteurs spirituels on doit se placer. « Soyez d’une indifférence qui aille jusqu’à vous oublier et à ne pas jeter un regard sur vous, si ce n’est pour y voir Dieu que vous portez en vous. » — « Je les ai mises dans cet état sans leur en dire le nom. » — « Je crois qu’une âme abandonnée ne doit pas même savoir si elle l’est. » — « … l’essentiel de l’abandon, c’est de s’oublier et aller à l’aveugle, tête baissée, partout où il plaît au bon Dieu de vous conduire. »
Nos maîtres paraîtront pousser trop loin la guerre aux traces, aux restes des plus légères complaisances et raffiner en poursuivant les plus subtiles tactiques de l’amour-propre. Mais seuls les cœurs pleinement abandonnés et perdus peuvent comprendre la jalousie divine à l’égard de ces reprises qui se dissimulent si habilement sous les apparences de pratiques salutaires.
Une punition, rapportée par la M. de Siry, nous aide à saisir la délicatesse de ces exigences et de ces prohibitions : « Une personne avait eu des touches de Dieu très
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pressantes pour sa parfaite conversion, mais elle avait combattu la grâce et l’attrait, n’étant même à beaucoup près revenue des défauts grossiers de sa vie relâchée, Notre-Seigneur ne laissa pas de la gratifier d’une de ces faveurs singulières qui ne semblent convenir qu’à des âmes fidèles, très avancées dans la voie de l’abandon et du pur amour. Voilà comment elle s’explique elle-même : « Un jour, je me sentis pressée d’un mouvement de ferveur, qui ne m’était pas ordinaire, d’aller devant le Saint-Sacrement ; aussitôt que j’y fus à genoux, je me sentis prévenue et comme prise et remplie de la présence de Dieu d’une manière si peu naturelle, si sublime et si efficace, qu’il me semblait être ôtée et enlevée à moi-même ; ce que je goûtai en ce moment tenait quelque chose de l’état des bienheureux, tant l’union avec Dieu anéantissait tout le reste ; mais je me regardai, je me retournai sur moi-même pour voir l’opération de Dieu et de quelle manière il agissait en moi ; à l’instant cela cessa. »
L’insistance à dénoncer les retours est donc caractéristique de la direction du P. Milley et de la M. de Siry. Dans leurs prohibitions vont-ils s’arrêter devant la recherche des fautes commises ? Ils ne veulent certes pas que l’on ferme les yeux sur elles. Mais ils dénoncent cette manière de s’arrêter à la considération des défaillances qui est entachée d’amour-propre. Ce n’est pas la satisfaction morbide, à la manière de Rousseau, mais une considération morose où l’âme est plus touchée du dépit de voir une tache sur sa robe nuptiale que de l’offense faite à Dieu. Se trompant elle-même par une fausse humilité, elle ne se résout pas à accepter l’humiliation de sa défaite. Elle est comme en état de bouderie avec elle-même et avec la vertu, état étranger à l’amour pur et à la parfaite contrition. « Vos lettres me feront tou -
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jours plaisir, mais à condition que vous n’irez plus tant chipoter sur vos actions particulières pour m’en faire le détail… Allez tout droit à votre devoir, attentive à la volonté de Dieu. ... Le meilleur moyen de réparer une faute quand elle vous est échappée, c’est de jeter un simple et amoureux regard du côté de Dieu. » - « Au lieu d’aller à la confession dans un esprit d’abandon, dire tout simplement, après un examen raisonnable, ce que nous connaissons avoir fait, nous ne serons jamais contents si, après bien du temps perdu, nous ne trouvons de quoi faire une confession bien rangée et de plusieurs fautes apparentes. Toutes ces méthodes laissent à l’amour-propre pour quelques moments une extrême assurance. » (M. de Siry.)
La honte ressentie et acceptée doit être un remède. « Il y a dans l’homme même le plus saint un fond inépuisable de misère et d’orgueil, Dieu se sert de l’un pour guérir l’autre ; à la vue des grâces spéciales qu’il daigne nous faire, nous nous laissons comme insensiblement surprendre à je ne sais quelle complaisance ou appui sur ce qui se passe en nous, c’est là une très dangereuse infidélité, c’est un orgueil imperceptible à nos yeux, mais qui blesse ceux de Dieu. Pour détruire cet orgueil ou le prévenir, Dieu nous laisse un poids de misères, un reste de naturel, une faute plutôt extérieure pour ainsi dire qu’intérieure, laquelle nous fait sentir ce que nous sommes et jusqu’à quel excès de faiblesse nous nous laisserions entraîner si Dieu ne nous retenait pas. »
Remarquons que tous ces reproches, observations, conseils, vont à tenir l’âme toujours tendue vers l’action, au-dessus de toute langueur déprimante.
Même dans les vues d’avenir, le souci de la parfaite pureté du regard inspire des prohibitions et des exi -
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gences. Le vrai abandon ne peut laisser dominer d’autre désir que celui de mieux servir Dieu, qui aura soin de l’avancement et du progrès. « Pourquoi vous intéressez-vous si fort sur tout ce qui regarde ce vous-même ? Qu’il aille comme il voudra ; c’est profaner ses pensées que de les abaisser jusque-là. » — « Si j’avais quelque chose à appréhender pour vous, c’est le trop grand désir de vous avancer dans cette voie. » — « Mais ne faut-il pas avoir soin de son âme, de son avancement, de son salut ? Sans doute qu’il faut en avoir soin, mais en aurons-nous un plus grand soin que lorsque nous l’abandonnerons tellement entre les mains de Dieu, que nous nous ôterons la liberté de la reprendre et de la retirer jamais ? »
Faut-il expliquer ici que le P. Milley ne s’exprimerait pas de la sorte dans un sermon de mission ? Le désir d’acquérir les vrais biens, qu’il s’efforce d’exciter chez les simples fidèles, il le suppose profondément enraciné chez les âmes abandonnées. Mais connaissant les exigences de Dieu à l’égard de l’âme qu’il s’est choisie, il ne veut pas qu’elle se guide par la vue de son progrès, de son avantage, mais que, persévérant dans l’oubli d’elle-même, elle marche à la lumière du bon plaisir de Dieu.
Du moins ne sera-t-il pas permis à l’âme qui regarde vers l’avenir de désirer et de demander les souffrances ? Même sur ce point, est maintenue la consigne de l’indifférence. « Je souhaite quelques fois des épreuves, des travaux, des humiliations, mais cela même est hors-d’œuvre ; c’est une pure infidélité et une suite de mes retours et de mes craintes ; il faut fermer les yeux et courir de toutes ses forces. » — « On dit à cette âme qu’il faut aimer les croix et les humiliations : Mon Dieu, répond-elle, vous savez qu’il n’y a plus en moi ni
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d’amour ni de temps que pour vous. Y a-t-il quelque chose au monde qui puisse vous disputer ce droit d’être aimé de moi ? Les plaisirs et les souffrances, les humiliations et les honneurs sont regardés chez moi d’un même œil, c’est-à-dire que je suis également insensible à tout ce qui n’est pas vous, ô mon Dieu ! » (Lettre 59.)
On n’enlève rien à l’admiration que mérite la haute sainteté de ceux qui ont chanté leur amour de la croix, de ceux qui s’écrient : « Ou souffrir ou mourir ! » Mais, outre qu’à vouloir parler de même il peut y avoir présomption, illusion sur ses forces ou manque de simplicité avec soi-même, la règle de conduite la plus parfaite pour l’âme abandonnée est de ne rien désirer d’extraordinaire, à moins d’une notification de la volonté de Dieu, d’une inspiration et d’une motion spéciale du Saint-Esprit.
C’est encore avec cette réserve de la docilité à l’action de la grâce qu’il faut entendre le conseil relatif aux mortifications volontaires : « Ne caressez, ni maltraitez votre corps, ayez-en le soin que vous auriez d’un autre. Ce corps est plus à Dieu qu’à vous-même… » Réduirait-il les pénitences des religieuses, à qui il écrit, aux règles communes de la tempérance ? Il n’a certes pas voulu proscrire les pratiques de règle ni celles qui sont d’usage courant. Mais il sent vivement le danger de se rechercher soi-même dans l’industrie des austérités, ces tendances à se complaire à ce que l’on a mis de soi dans la lutte contre la sensualité, que dénonçaient les géants de l’ascèse, les Pères du désert, ce qui deviendrait le culte de l’effort pour lui-même. À des spirituels, que d’ailleurs leur règle ne spécialise pas dans la mortification extérieure, il rappelle que jeûnes et macérations ne sont que des moyens qui ne doivent pas être surestimés, succédanées, qui ne sont pas la marque du détachement
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foncier. « Ah ! qu’est-ce que tout ce monde, ma chère fille, il ne faut pas porter la mortification à l’excès, mais il est sûr qu’il en faut un peu. Aussitôt qu’on cesse de se mortifier, Dieu se retire. Commençons de nouveau vous et moi, car j’ai plus besoin que vous des avis que je vous donne ; et je veux aussi en profiter, en me replongeant dans cet heureux abandon d’où il me semble que mes chutes continuelles me retirent sans cesse. Aidez-moi par vos saintes prières à le faire et croyez que je suis avec tout l’attachement qu’un petit rien peut avoir pour un autre rien… »
Enfin, après toutes ces exclusives données à des dispositions et des démarches où l’âme est retenue par le soin de ses propres intérêts surnaturels, il va de soi qu’on veille à la pureté du zèle pour les intérêts de Dieu et la diffusion de ses grâces. Si les religieuses contemplatives sont moins exposées que des hommes d’action aux impuretés aux alliages, aux amalgames de vanité et d’ardeur apostolique, elles sont sujettes à l’empressement, à l’esprit de parti, toujours prêt à se glisser parmi ceux qui prennent part au bon combat. « L’amour ardent que j’ai pour votre perfection me fait souvent chercher d’où pourrait venir cette dissipation dont vous vous plaignez. Il me semble quelquefois que vous n’êtes pas assez morte sur ce qui regarde les Jésuites ; vous vous informez avec avidité de ce qui les touche ; vous entretenez commerce avec ceux de ces Pères qui vous peuvent remplir l’esprit de ces nouvelles jésuitiques. À quoi sert tout cela ? Laissez-les tels qu’ils sont. Dieu aura soin d’eux s’ils sont gens de bien, on dit que leur affaire de la Chine est perdue, cela ne m’a pas causé un moment d’altération ; s’ils ont tort, je suis bien aise qu’on les détrompe. »
Après cette rapide tournée d’inspection, on a une idée du contenu de ce programme à l’article unique, et on peut entrevoir ces espaces du pays, du rien qui s’étend à mesure du progrès en droiture et en simplicité.
Encore une note caractéristique de l’abandon. — Mouvements secrets nécessaires pour intimer les ordres divins dans les innombrables décisions à prendre. — Interprétation des circonstances. — Comment connaître la volonté de Dieu ? — Habileté des tendances intéressées à parler en son nom. — Manières de dissimuler les vrais motifs de sa décision. — Il ne suffit pas d’offrir à Dieu le choix que l’on a fait.
Nécessité de l’abnégation pour recevoir les impressions divines et connaître ce que Dieu veut. — L’action ordinaire de la grâce et la direction des abandonnées.
Nous essayant à donner une idée juste de l’abandon, nous ne pouvons pas ne pas ajouter que l’âme abandonnée est sous la direction habituelle du Saint-Esprit. Encore une note essentielle ! Trouvera-t-on que nous les multiplions ? Mais, nous l’avons dit, nous revenons d’une enquête en pays lointain, comme un explorateur qui serait bien en peine de donner une définition du désert qu’il a parcouru et de noter en deux mots ce qui différencie le désert arabique d’autres étendues de sable.
À l’âme qui est prête à obéir en tout, les volontés divines doivent être notifiées. Aussi, élevée à l’état supérieur que nous avons décrit, elle est douée d’un instinct surnaturel qui lui fait saisir les inspirations d’en haut et la maintient dans une dépendance habituelle. « Il faut respecter et suivre beaucoup l’impression de l’Es -
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prit de Dieu, et ne pas le prévenir. » — « Je vous trouve toujours instruite par ce mouvement secret et cette divine force qui vous entraîne. C’est là le seul maître que vous devez écouter, parce que c’est l’Esprit de Dieu qui ne trompe jamais. »
Impressions de l’Esprit, mouvements secrets/1…, il nous faut voir pourquoi ils sont exigés par l’abandon, et comment on doit concevoir cette action surnaturelle. Comment la volonté de Dieu sera-t-elle manifestée ? Par les préceptes qui sont donnés à tous les chrétiens, par les règles d’un ordre religieux, par les ordres de l’autorité. Cette manifestation extérieure n’est pas suffisante, elle laisse dans l’attente d’un supplément de lumière. En effet il ne suffit pas dans la pratique de l’abandon de se soumettre à la volonté divine qui met dans une situation nouvelle. Il faut avancer dans la nouvelle direction où l’on est engagé, où tous les pas, tous les chemins ne sont pas indiqués, où il ne suffit pas de soumission, où il faut se déterminer et choisir. Il n’y aurait que les préceptes prohibitifs qui pourraient être observés sans choix préalable.
Le règlement dira bien qu’on doit se trouver en tel lieu, à tel moment, à tel emploi, mais peut-il prévoir et prescrire les sentiments qui animeront le travail, la cadence de l’activité, l’ordre et la distribution de la
1/Du P. SURIN, Catéchisme spirituel, Ire partie, ch. I :
D. — Quel est l’homme parfait ?
R. — C’est celui qui, par une grande pureté de cœur, étant parvenu à l’union et à la familiarité avec Dieu, ne se conduit que par des mouvements de la grâce et par la direction du Saint-Esprit.
D. — Faut-il être parfait ?
R. — Notre-Seigneur a prévenu cette demande : Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.
D. — En quai consiste la perfection chrétienne ?
R. — Elle consiste dans la charité.
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tâche ? Et le sacristain, par quel autel commencera-t-il, par lequel des soins dont il doit s’acquitter ? Et le comment de chaque geste, de chaque attitude, voilà une suite ininterrompue de choix qui échappe à tout recensement. Mais, dira-t-on, les circonstances qui changent elles aussi avec la même rapidité sont là pour lever l’indétermination. Dieu nous garde d’oublier cette vérité essentielle au programme de l’abandon, que nous recevons à chaque instant les indications de la Providence, mais n’en exagérons pas la portée. La Providence nous notifie, par les circonstances, certaines de ses intentions et oriente notre action. Mais n’attendons pas les dernières précisions ! « On nous dit qu’il faut écouter les événements, disait Henri Poincaré, le malheur est que les événements ne parlent jamais ! » La logique des sciences exactes écarte ainsi en souriant les prétentions de ces philosophes de l’histoire qui des mêmes faits tirent des conclusions opposées. Retenons ceci : que les faits ne nous dictent pas nos décisions dans leurs dernières précisions. Mis en face d’une détresse cruelle, nous avons à faire un geste charitable, ce ne sera pas nécessairement celui de Vincent de Paul se chargeant des chaînes d’un forçat ni celui de saint Martin revêtant le pauvre de la moitié de son manteau.
Et le langage des faits sera diversement compris suivant les désirs ou les antipathies de celui qui les entend. « Tends l’oreille au chant du coq, s’il dit kakaraka, ne te marie pas, s’il dit kikiriki, marie-toi. » C’est le critérium tout objectif que donne le malin bon sens de Roumanille à la fille qui brûle du désir de se marier et qui feint l’hésitation en demandant conseil. Les cris des oiseaux, le bourdonnement des abeilles, le chant du vent dans les panaches des pins, ou les rumeurs de la mer, de combien de notations différentes ne sont-ils pas sus-
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ceptibles ! Ainsi des faits. Comment sont-ils interprétés, comment leur demandons-nous ce qu’ils attendent de notre bonne volonté ? Cette interprétation chez les âmes perdues se fait avec le secours de la lumière intérieure. Allons-nous pour cela les considérer comme des inspirées, exposées aux dangers de l’illuminisme ? Rien n’est plus loin du véritable abandon ! Les apparitions, les paroles et les signes miraculeux, loin d’être désirés ou attendus, sont objet de défiance. L’âme abandonnée se sert de sa raison, de son expérience, elle considère les situations, voit les motifs qui se présentent dans un sens ou dans l’autre, mais dans cet examen elle est guidée par la grâce. Elle n’a pas ordinairement conscience de l’action qui s’exerce sur elle, mais, marchant avec la volonté sincère d’accomplir les ordres de Dieu, elle ne se perd pas en longues délibérations et va tout droit, avec assurance.
Pour que sa confiance soit légitime, il est nécessaire que l’âme soit entièrement dépouillée, désappropriée. Les maîtres de l’abandon savent quelle part les tendances mauvaises ou imparfaites peuvent avoir dans les déterminations. En isolant par la pensée quelqu’un de ces choix qui se succèdent dans une heure de temps, et en examinant les antécédents et les causes du choix, on pourra reconnaître bien des forces qui s’opposent à l’action de la grâce, force des impressions du moment qui n’ont pas été contrôlées, prolongement ou suite des actions et des réactions qui ont précédé, influence des habitudes, des sympathies et des antipathies… Ces tendances sont habiles à se glisser derrière quelque bon principe qui se présente à la mémoire, à prêter leur voix aux événements dans l’application d’un programme de vie parfaite. Voilà pourquoi nos maîtres exigent, pour la parfaite liberté, qu’on ait réduit à néant l’action des forces obscures qui sont toujours prêtes à servir l’amour-propre. Même cet esprit réfléchi qui voudra s’assurer et faire le point, en alignant les raisons pour et les raisons contre, peut oublier l’apport subjectif dans le poids des motifs, dans la façon de les formuler et de les comparer. La longueur même des délibérations ne garantit pas la parfaite impartialité.
Une personne de dévotion que l’amour de ses aises fait hésiter devant une privation ou un geste pénible que suggèrent les circonstances recourra à une délibération pour connaître la volonté divine. Elle ressemble au chômeur qui cherche du travail et qui prie Dieu de n’en pas trouver. Elle voudra concilier par cette discussion son désir de perfection et sa crainte de l’effort, et parviendra à entourer d’obscurité le sacrifice qui se présentait en pleine lumière.
Mais voici, pourra-t-on dire, la règle des choix infaillibles : tout rapporter à l’intérêt et à la volonté de Dieu. N’est-ce pas celle donnée par les maîtres de l’abandon ? Sans doute ! mais attention aux démarches secrètes du propre intérêt contre lesquelles ils ne se lassent pas de mettre en garde ! Suffirait-il de voir clairement que tout doit aller à Dieu, d’admirer et d’aimer la perfection de ce motif ? Non ! il faut qu’il agisse sur une volonté qui, elle-même, domine toutes les puissances intérieures. Répandons la leçon très encourageante que l’intention pure ennoblit, élève, sanctifie les démarches les plus humbles, les soins les plus terre à terre, mais à condition qu’elle soit vraiment pure d’alliage avec des attraits dont on n’oserait pas avouer l’action. Voici une bonne âme qui a entendu l’appel à entrer dans une voie où il suffit de tout rapporter à Dieu. Ayant le choix entre deux partis, tous deux licites, elle se laisse attirer par ce qui demande le moins d’efforts, par ce qui est le plus facile.
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Elle ne peut pas attribuer sa détermination à un de ces mouvements secrets qui guident l’âme abandonnée.
Il y a une voie facile que n’encourage pas la doctrine de l’abandon : facilité de colorer, grâce au visa d’une belle idée, un choix auquel les inclinations naturelles, des tendances très vulgaires, la recherche de sa propre satisfaction, la poursuite de mesquins intérêts ont la plus grande part. Nos maîtres, dans la guerre impitoyable aux retours et aux complaisances, en veulent à l’art de se tromper soi-même sur les vrais motifs de la décision. Ils diraient volontiers qu’il est aussi difficile de reconnaître la volonté de Dieu que de l’accomplir.
Si on perçoit l’ensemble et l’harmonie de leur direction, on les reconnaîtra pour les ennemis redoutables des illusions quiétistes. Ils supposent toujours que l’âme est abandonnée, c’est-à-dire entièrement détachée, qu’elle a déracilíé les passions, ou du moins les a liées, les a privées d’influence, et qu’elle leur impose silence dans les délibérations.
Quel rapport verront-ils entre l’abandon et les oblations faites par de saints personnages : vœu du plus parfait, vœu de la plus grande mortification ? Au lieu de vœu mettons résolutions, dispositions, car ils ne suggèrent pas des formules de vœu. Ils diraient que la disposition à toujours choisir et accomplir le plus parfait c’est l’état même d’abandon. Le plus parfait n’est-il pas d’accomplir la volonté de Dieu ? Est-elle à conseiller de préférence à l’autre disposition ? « La belle question ! répondraient-ils ; mais cette dernière est simplement la condition de l’abandon ; on ne peut prétendre à la conformité parfaite que si l’on est vraiment maître, parfaitement libre à l’égard de toutes les répugnances, comme de toutes les inclinations. »
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Seule l’âme dégagée/2 voit aisément le rapport à la gloire de Dieu des différentes décisions qui se proposent. Elle n’attend pas des visions, des paroles mystérieuses, mais simplement la lumière et la motion sans lesquelles il lui est impossible de faire un acte surnaturel. « Pour moi je ne vois plus rien à mon usage : je n’ai rien et je ne veux rien, je ne suis plus capable de rien choisir, ni recevoir, ni aimer, ni comprendre, ni juger, ni décider de quoi que ce soit ;, mais l’amour, quand il en est besoin, fait tout cela pour moi. Ayant pris la place de tout ce qu’il m’a ôté, il ne me montre que d’un moment à l’autre ce que je dois savoir et faire, je dirai mieux, il ne m’est pas seulement montré, mais donné : car tout m’est si évident que je n’ai nul besoin d’examiner si je dois prendre, ou laisser faire. Je me sens poussée par un instinct secret qui ne laisse ni doute en le faisant, ni scrupule après l’avoir fait. Cet instinct est si simple ; il n’est suivi ni précédé d’aucun sentiment ; si fidèle, que jamais il ne se trompe ; si positif et constant, qu’il me porte toujours à Dieu ; si pur, qu’il me découvre jusqu’à la moindre imperfection ; il est absolu et n’accorde ni trêve ni repos qu’on ne lui ait
2/. Entendons aussi M. de Bernières : “Je vois mieux qu’autrefois et connais plus sensiblement quand c’est l’Esprit de Dieu qui agit en moi, ou celui de la nature. Je discerne assez bien leurs différents mouvements. Le moindre mouvement de la nature, quand il est suivi, affaiblit l’âme et l’obscurcit ; au contraire, celui de Dieu lui donne vigueur et lumière. Sous la conduite et les mouvements de l’Esprit de Dieu, on pratique les vertus d’une façon extraordinaire ; on s’humilie tout autrement ; on a horreur et contrition des moindres péchés ; on s’abandonne plus entièrement au bon plaisir divin, et on vit dans une très grande indifférence ; on se sent bien plus animé de l’esprit de pénitence et d’austérité ; on voit clairement que l’esprit d’oraison ne se donne, ne se conserve et ne se perfectionne qu’en ceux qui sont tout à fait morts à leurs sens. C’est se moquer que de vouloir faire oraison et prendre encore quelque goût aux créatures (Le chrétien intérieur, p. 124).
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cédé ; il est si doux et si fort, qu’il insinue et convainc également. II est efficace, réel dans son action, égal dans ses mouvements, et si exact sur les miens, que rien n’échappe à sa censure de tout ce qui ne tend pas purement et constamment à Dieu. Quand je commets des fautes, c’est toujours lorsque j’agis contre cet instinct. Enfin cet instinct n’est ni sujet au temps, ni au lieu.” (M. de Siry.)
Le Seigneur se charge de tout ce qui regarde l’âme, « mais cela ne se fait qu’à mesure que l’âme lui est plus abandonnée ». La lumière qui guide les pas de l’abandonnée est plus pure, plus pleine, plus constante à mesure que les yeux sont mieux soustraits aux apparences trompeuses.
Est-il nécessaire de rappeler que le parfait dépouillement exigé à l’entrée du pays d’abandon est compatible avec le progrès ? Les saints qui, dans une retraite, répètent l’acte de complète immolation qui marqua leur conversion, trouvent toujours quelque attache à rompre, quelque radicelle à extirper. La docilité généreuse à la voix intérieure provoque des paroles plus claires, élève à un plan supérieur, d’où l’appel à monter sera encore mieux perçu et d’où nouvel élan et assurance nouvelle. Nous sommes bien loin des rêveries de l’illuminisme, mais simplement aux leçons de la foi sur l’économie surnaturelle.
Nous pouvons résumer les idées de nos auteurs en comparant la direction du Saint-Esprit dans l’abandon à l’action ordinaire de la grâce. Il n’y a pas d’action méritoire qui n’ait été présentée dans une lumière de grâce et qui n’ait pas été accomplie sous une impulsion surnaturelle.
Donc il y a eu influence de l’Esprit d’en haut sur le plus tiède des chrétiens comme sur les âmes les plus
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élevées. Mais l’âme qui veut agir par charité pure, qui s’est livrée à Dieu pour tout et en tout temps, est continuellement sous cette influence et dirigée vers ce qui est le plus agréable à Dieu.
Dans les déterminations à prendre, dans l’interprétation des ordres, des événements, tandis que les imparfaits sont exposés à se laisser mener par leurs habitudes, leurs goûts, leurs passions, qui souvent s’opposent aux vues divines, les âmes abandonnées, par la pratique continuelle de la mortification, laissent libre l’action d’en haut. L’instinct surnaturel qui leur a été donné quand elles ont été élevées à un état supérieur les rend sensibles aux bonnes inspirations et il se développe par leur docilité et leur promptitude à collaborer avec la grâce.
On voit les relations mutuelles entre état d’oraison et conduite du Saint-Esprit. La fidélité à la conduite du Saint-Esprit dispose l’âme à être élevée à l’oraison, et l’oraison dispose l’âme à n’agir que sous l’action de l’Esprit.
Le simple chrétien peut s’appliquer à lui-même cette exhortation à être attentif et docile aux inspirations et aux mouvements surnaturels. En écoutant les hérauts de l’abandon traduire les impressions qu’ils reçoivent de l’Esprit qui conduit leur marche dans ce monde sensible, nous sommes au point d’application de ces forces que les sens n’atteignent pas, au point où le courant mystérieux passe des profondeurs de l’âme à l’usage des démarches les plus communes. À entendre ces leçons préliminaires, en atteignant dans ses pulsations les plus fortes et les plus apparentes la circulation d’une vie divinisée, le simple chrétien s’entend rappeler que sa propre vie s’alimente à la même source dont les eaux rejaillissent aux sommets les plus hauts, et que noblesse oblige.
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Si au terme de notre enquête nous essayons de récapituler, dans une phrase qui approche d’une définition, les traits saillants dans les réponses de nos maîtres, nous dirions de l’âme abandonnée : Ayant reconnu dans les faveurs reçues l’appel à une union plus intime avec Dieu, elle s’est livrée à sa domination, s’oubliant elle-même, tendant à l’aimer comme il s’aime, attentive à maintenir son intelligence ouverte à sa lumière, sa volonté docile à ses motions, refoulant et écartant tout ce qui peut contrarier l’action divine.
L’attention aux inspirations divines ne dispense pas de l’obéissance aux règles et aux supérieurs, avec laquelle elle doit concorder, et ne diminue pas le rôle du directeur.
Directeur qui n’est pas lui-même dans l’état d’abandon ; quelle peut être l’utilité de sa direction ? — Danger de contrarier l’action de la grâce, attitude des abandonnées avec un directeur qui ne connaît pas l’état d’abandon.
Petits côtés de la pratique de la direction : « les cinq ou six directeurs qu’on prétend vous donner » ; amusements, rebuts apparents des directeurs ; illusion des dirigées qui veulent qu’on s’occupe d’elles. — Attachement au directeur. — Ne pas prendre le moyen pour la fin.
Le directeur doit être lui-même sous la conduite de l’Esprit. — De même la supérieure. — Le discernement n’est point dans ce que peut pénétrer un juste et prudent raisonnement. — Se mettre en état de recevoir la force et la lumière nécessaires. — Avantages personnels que le directeur peut recevoir de ses dirigées. — Le P. Milley initié par la M. de Siry, influence réciproque.
Tandis que le P. Milley maintient sous la direction de l’Esprit les âmes appelées, rappelant sans cesse l’attention et la docilité dues à ses inspirations, il n’oublie pas la mission des intermédiaires et des porte-parole qui sont dans l’ordre de la Providence., Il suppose toujours l’observation des Règles, l’obéissance aux autorités qui les appliquent et les interprètent. Et toutes ses lettres,
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qui sont des lettres de direction, affirment la collaboration à la conduite des âmes, du directeur dont l’Esprit se sert pour faire entendre l’appel, pour contrôler les réponses, pour assurer, pour affermir la marche dans la voie royale. Nous suivons le P. Milley dévoué à ces fonctions diverses. Il prépare, il dispose, il dit la parole décisive ; « Veni… Avance sur les eaux », il soutient la marche en avant, dissipe les fantômes qui détournent le regard du but unique, reproche les craintes qui font chercher des appuis ruineux, les défiances qui ouvrent l’abîme sous les pas hésitants.
Se rappelant le temps où il passait sans les remarquer près des champs qui promettaient de riches moissons, son zèle s’animait aux explorations dans le domaine des grâces. Il aurait été inexcusable de ne pas arroser les semences maintenant qu’il savait les reconnaître et les distinguer. « Je n’avais pas besoin de révélation pour connaître votre état, dès nos premières entrevues… »
Est-ce à dire que la direction des âmes dans la voie de l’abandon exige que le directeur y soit lui-même engagé ? Le Père n’ignorait sans doute pas la pensée de sainte Thérèse : « Comme directeur, un prêtre de vertu commune, mais instruit, vaut mieux qu’un saint ignorant/1. »
Le P. Milley oppose souvent l’expérience de l’abandon à l’idée qu’on peut s’en faire. À celui qui n’a pas la con-
naissance expérimentale, il sera difficile de découvrir les âmes qui sont arrivées à un état qu’il ignore, si elles
1/. « Je demande pour l’amour de Dieu à celle qui sera prieure, qu’elle assure absolument cette sainte liberté de traiter avec d’autres qu’avec les confesseurs ordinaires… avec des hommes instruits, surtout si leurs confesseurs ne le sont pas, quelque vertueux qu’ils soient d’ailleurs » (Le Chemin de la Perfection, chap. VI, p. 35, traduction Bouix, Paris, 1922).
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ignorent elles-mêmes leur don ou si elles gardent le silence. Mais l’envoyé de Dieu qui a la défiance de lui-même, le respect de l’action divine, l’estime de ce qui le dépasse, s’il ne peut pas être un apôtre de l’abandon, la prudence et le tact le garderont de gêner, de contrarier, et il pourra rassurer, soutenir la fidélité aux impulsions de la grâce. Il a à sa portée les critères négatifs qui lui permettent de démasquer les prétentions orgueilleuses, les illusions de celles qui voudraient se hausser à des états dont les éloignent leur vanité et la complaisance dans leur médiocrité.
Les paroles d’un guide qui n’a pas suivi les sentiers du pays perdu peuvent avoir une force entraînante ; qu’il parle d’abandon, d’anéantissement, des perfections divines, des droits de Dieu, de ses jugements… ses paroles portent aux âmes simples l’avis, le conseil, le reproche qui leur convient. La M. de Siry entendait ainsi le P. Milley avant qu’il eût commencé son noviciat.
Ce qui est à craindre de confesseurs qui n’ont pas la pratique de l’abandon, c’est qu’ils ne veuillent assujettir les âmes abandonnées aux règles de la voie commune. Le P. Milley avait constaté bien des fois les pertes et les troubles causés par leur intervention. Il indique à ses filles les réponses à faire : « Pourquoi vous laissez-vous embarrasser dans la manière de vous expliquer au P. R. ? Dites-lui que, persuadée que Dieu est le Maître et que tout arrive par ses ordres, vous avez pris le parti de ne point vous opposer à ses volontés, mais de le laisser agir en Maître, que la lecture de quelques lettres de saint François de Sales et de la M. de Chantal vous ont infiniment confirmée dans cette voie ; offrez-vous à les lui montrer. »
Parfois mieux vaut garder le silence. « Je ne sais que vous dire touchant l’ouverture à la personne dont vous
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me parlez ; si vous pouvez suivre ce que je vous prescris dans ma lettre demeurez-en là, et ne lui dites que vos défauts ; quand il arrivera quelque chose de nouveau où vous aurez besoin d’éclaircissements, vous pouvez m’écrire. »
Les misères qui se produisent lorsque l’élément humain ne se résout pas à disparaître n’ont pas échappé aux apôtres de l’abandon : exigences de directeurs jaloux de leur autorité, préoccupés de garder leur clientèle, dociles aux secrets désirs de la pénitente, jusqu’à l’usage de la manière forte ; et de l’autre côté de la grille, les soupirs de l’âme qui se croit incomprise, prétentions à vouloir voler sans ailes, réticences coquettes, artifices pieux amorçant les gronderies et les bourrades reçues comme les épreuves réservées aux âmes de haut-vol, le jeu du « fais-moi peur ». Amusements, pertes de temps déplaisants toujours, mais qui choquent encore davantage lorsqu’ils veulent prendre le visage de l’abandon. « Je n’ai pu m’empêcher de rire des cinq ou six directeurs qu’on prétend vous donner, mais j’ai encore plus de joie de voir que vous en avez ri vous-même ; ce sont des effets de puérilité des temps passés, et je n’ai rien à ajouter à ce que vous en pensez. »
« À quoi sert cette multiplicité de directeurs ? Je dis cela à l’occasion de la personne que vous me mandez, qui a pris un nouvel attachement… Voyez, mon Père, tous les rebuts apparents de ce directeur ne sont au fond qu’un amusement, et la pénitente doit bien sentir que c’est de l’huile jetée sur le feu. À quoi bon tant de méthodes et de paroles où il ne s’agit que de pratiquer la vertu connue ? Oh ! que c’est se tromper grossièrement, quand une fois on a trouvé Dieu par l’abandon, de croire que l’on puisse légitimement s’amuser et se plaire en de pareilles satisfactions. » (M. de Siry.)
L’avancement des âmes qui sont dans la vraie voie risque d’être ralenti. Que de pertes si on s’arrête aux moyens et si on perd de vue la fin unique ! « Il se sert des hommes pour faire “connaître ses volontés, mais aussitôt qu’elle (l’âme) compte sur cet appui comme sur une chose nécessaire,, cet appui devient un obstacle et un piège. » À propos de Mn » R. : « Son directeur a été fait grand vicaire de…, ce nouvel emploi lui donne à peine le temps de la voir quelques fois, peut-être qu’elle s’accoutumera par là à s’en détacher. Elle a un fonds bon et Dieu… »
« En effet, ma chère fille, il faut se servir avec tant de dégagement de ceux que Dieu donne pour la direction qu’à peine les doit-on connaître. L’oubli de soi-même est le principe réel de ce détachement, comme le pur amour est aussi celui de l’oubli de soi-même. »
Le directeur qui pratique ce qu’il enseigne, qui a réalisé ses leçons, et toutes les descriptions de l’état, ne doit pas compter seulement sur sa science et sur son expérience, il doit se livrer à l’Esprit de Dieu qui, par lui, conduira ses dirigés. La M. de Siry l’a rappelé souvent aux supérieures, aux maîtresses des novices qui la consultaient sur la direction des inférieures. « Et quelquefois telles âmes souffrent beaucoup si les supérieures ne connaissent pas leur chemin, parce que, craignant de perdre leur temps, elles se travaillent pour démêler ce qui se passe en elles. Cela leur est très préjudiciable et les fait tomber dans des entortillements d’esprit qui troublent leur paix. » (M. de Siry.)
« Le discernement d’une supérieure qui s’est remise et abandonnée au Seigneur son Dieu no consiste point comme aux autres en ce que peut pénétrer un juste et prudent raisonnement, et la vivacité de l’esprit pour approfondir le fort et le faible du naturel, de l’humeur
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et des inclinations, mais absolument en l’abandon, et selon qu’il est plus ou moins parfait et dénué, on reçoit aussi plus ou moins de Dieu, parce qu’il ne se communique qu’à mesure de ce dénuement de nous-mêmes, qui le laisse absolument maître de faire en nous, pour nous et pour les autres tout ce qu’il lui plaît. » (M. de Siry.)
Dans la même lettre, la M. de Siry rapporte les paroles d’une personne que Dieu favorisait de grandes lumières sur ceux et celles qui la consultaient, et qui était sans doute le P. Milley. Dans les règles données aux supérieures, on reconnaît les traits de son zèle, pur de toutes recherches de soi-même. Désapproprié, il — ne pouvait avoir qu’un sourire compatissant pour ces faiblesses et ces illusions de directeurs qu’il lui arrivait de rencontrer, gardiens vigilants du petit domaine à eux confié par la Providence, sollicitude jalouse sur leurs brebis de choix qu’ils sont seuls à connaître. Lui, passerait volontiers sa vie dans la solitude avec Dieu seul. Il se réjouit du progrès de ses dirigées passées sous une nouvelle houlette. « Confiez-vous au P. R. il me surpasse en direction. » Et de son côté la M. de Siry : « Le P. Milley dit que le P. R. le surpasse en direction. »
Toutes ces vues et conseils sont à la marque de l’Esprit de Dieu. Mais d’autres paroles du P. Milley ne font — elles pas penser qu’il s’en éloignait dans ses rapports avec la M. de Siry. Il exprime souvent la reconnaissance des grâces reçues par l’entremise de la supérieure. Il semblerait qu’il se méprend en pratique sur la nature des relations entre directeur et dirigée et que c’est lui qui reçoit la direction.
Pour s’arrêter à cette suspicion, il faudrait méconnaître les services qu’un directeur peut recevoir de la personne qu’il dirige. Un directeur, même distant et ré-
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servé, est non seulement édifié, mais aussi instruit à la vue des opérations de la grâce qui dépassent son expérience intime. Qu’il questionne, qu’il s’informe, c’est la suite naturelle d’une première découverte. Avant ses expériences d’Apt, le P. Milley avait sans doute rencontré des âmes à qui il n’avait pas pu dire le mot qu’elles attendaient. Mort à lui-même, docile aux inspirations de la grâce, homme de prière, il était bien près du seuil, comme il le dira plus tard d’autres élus, il n’avait qu’un petit coup à recevoir pour se perdre dans l’abîme. Le sens des choses divines, exercé par son abnégation et la pratique du confessionnal, se faisait plus pénétrant au contact de faveurs supérieures et avant même de dire un mot de ses dispositions personnelles, il avait la révélation de l’abandon dans ses effets sur une âme abandonnée. « C’est en partie pour moi, écrira-t-il, que Dieu vous a fait goûter cet état… »
La supérieure, se sentant comprise et répondant sans doute aux demandes que le directeur lui faisait de prier pour lui, indiquait la voie à suivre en lui détaillant sa propre histoire. Elle l’enhardissait, en lui donnant la pleine intelligence des conseils qu’elle recevait de lui. Il était pris par ce mouvement qu’il aidait à accélérer, et commençait ainsi à s’abandonner.
À mesure que ses yeux s’habituaient à la nouvelle lumière, qu’il se sentait libéré de ses faiblesses et de ses timidités, qu’il jouissait d’une nouvelle liberté, il prenait conscience de sa mission : il ne devait pas garder la lumière sous le boisseau, il devait éclairer le chemin : vers le pur amour. Sa direction prenait plus d’assurance et de fermeté, et, en même temps, grandissait le désir de s’instruire lui-même. Oubliait-il son caractère en faisant part de ses hésitations et de ses doutes sur son intérieur à une âme qu’il savait instruite par des grâces émi -
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nentes, qui ne sont pas toujours données à des maîtres vertueux et savants ? D’ailleurs, qu’on suive cette correspondance, et l’on verra que le P. Milley a toujours inspiré à la M. de Siry confiance et vénération, et qu’il a gardé toute son autorité avec la liberté de signaler les imperfections, de rappeler les exigences de la voie d’abandon.
On ne doit pas non plus s’étonner qu’il ait révélé à ses confrères ce trésor caché et les ait invités à s’éclairer à cette belle lumière, sans qu’il fût question d’ailleurs de direction suivie, ni même simplement de direction. « Ce n’est plus la M. de Siry que je regarde en votre personne, c’est un Dieu infiniment aimable qui a pris la place de tout le créé… »
Dieu s’est servi de sa créature pour éclairer et raffermir la marche de son serviteur. Lorsque, par l’éloignement de la Mère, Il rend les communications moins fréquentes, c’est qu’Il pourvoira d’une autre façon à l’achèvement de son dessein.
De même que les douceurs et les goûts sensibles qui encouragent les premiers pas dans l’oraison se font ensuite plus rares, de même les appuis extérieurs et les intermédiaires deviennent moins utiles à ceux qui sont instruits par une longue expérience de l’abandon. Ainsi pensait le P. Milley lorsque, les dernières années de sa vie, il espaçait de plus en plus ses lettres. Ces deux âmes plus dégagées du sensible, plus perdues en Dieu, se trouvaient aussi plus rapprochées dans l’union divine.
Le P. Milley et la M. de Siry prétendent bien livrer la pensée de saint François de Sales. — Le style de la M. de Siry, sa manière plus didactique, l’usage qu’elle fait de l’Écriture. — Peut-on parler du développement doctrinal ? L’esprit du saint fondateur toujours vivant. — Il continue à diriger ses filles ; remarques, corrections, instances, précisions viennent, accroître l’héritage spirituel.
La continuité de cette influence évidente dans la vie de Madeleine de Rémuzat et dans ses écrits. —, On peut la suivre dans les lettres du P. de Caussade et dans les écrits du P. Grou.
« Lisez quelques lettres de sainte Chantal et de M. de Bernières », écrivait le P. Milley à une Ursuline. Et à une dame du monde : « Dites au P. N. que la lecture de quelques lettres de saint François de Sales et de la M. de Chantal vous a infiniment confirmée dans cette voie. » Voilà comment, pour éclairer les néophytes ou pour rassurer les directeurs, le Père les dirigeait vers l’évêque de Genève.
S’adressant à ses filles ou à des Sœurs en religion, la M. de Siry avait encore plus à cœur de s’effacer et de laisser la parole aux saints Fondateurs. Elle n’a fait que souligner ce qu’elles ont lu ou médité « dans les écrits de la M. de Chantal et ceux de notre saint Fondateur où l’on trouve cet esprit d’abandon répandu presque en
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chaque ligne ». L’abandon, en effet, les Visitandines le trouvaient proposé et décrit dans les Entretiens qui, candidement, fidèlement recueillis, prolongeaient la conversation du père avec ses enfants de prédilection. Mais, comme l’indique la M. de Siry, il faut savoir reconnaître l’esprit d’abandon, même lorsqu’il n’est pas nommé, par exemple dans des conseils qui préservent la pureté de la prière, dans la mise en garde contre la recherche des lumières consolantes au détriment du désintéressement, du parfait dénuement spirituel.
La supérieure d’Apt se tient près des saints Fondateurs. Sans doute nous n’attendons pas de sa plume les agréments, les gracieusetés, les comparaisons ingénieuses qui charment Philothée et Théotime. Sans avoir la maîtrise de la langue que possède sainte Chantal, elle a quelque chose de son allure vive, décidée, virile ; la netteté se fait tranchante. La douceur ne lui a pas manqué, cette lacune ne se conçoit pas chez une supérieure de la Visitation. Mais la tendresse dont ses filles éprouvaient les effets est discrètement voilée dans les lettres qu’elles nous ont transmises. Le P. Milley, qui cependant avait peine à écrire autre chose que le nom du Seigneur, a un accent plus humain et plus ému. Par contre, il a passé à la Mère l’habitude du prédicateur et du théologien, qui est de recourir aux textes de l’Écriture. Conseils, réponses, apologies, chez elle, sont émaillés de citations. Versets des Proverbes, des Psaumes, du Nouveau Testament viennent au bon moment confirmer ou illustrer les principes de conduite. Et, notons-le en passant, trop avisée pour s’exposer à n’être pas comprise, sa manière suppose chez les correspondantes la familiarité avec les Saints Livres.
Quoi qu’il en soit de ces ressemblances et différences, c’est bien la pensée du saint docteur qui est transmise
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par sainte Chantal et, un siècle après, par la M. de Siry ; mais c’est une pensée toujours vivante qui s’adapte, se développe, se précise. Ne parlons pas d’évolution doctrinale, c’est la direction du saint Fondateur qui continue. À mesure que s’étendent ses relations, de nouveaux visages d’âmes se présentent, et se manifestent des surprises, des timidités, des appréhensions qu’il n’avait pas rencontrées, qui demandent des éclaircissements et des mises au point. Il y a de secrètes résistances. On ne se rend pas aux exigences de l’abandon. Par ses interprètes, François de Sales dévoile les secrètes reprises, défait les plis et les replis qui se forment, vigilant à garder les toiles d’attente de ses filles toutes déployées.
Ainsi, nous suivons un progrès dans l’extension et l’expression de la doctrine. Avec nos maîtres et avec leur premier maître, nous voyons les supérieures des Visitandines appliquées à leur mission. C’est comme la tâche du confesseur et du directeur confrontant les situations individuelles avec les axiomes de morale qui ne peuvent atteindre l’infinie variété des accidents de conscience. Il y a pour ceux qui guident dans la voie des conseils, comme pour les confesseurs de mission, une casuistique dont seuls peuvent médire ceux qui le commercent pas avec les âmes, ou qui les traitent comme des abstractions. Et les solutions de ces cas imprévus suggèrent des compléments aux formules directrices. Une addition, une restriction, un mot, un adjectif, viennent intégrer dans les leçons de morale l’expérience de longues années.
Dans ce sens, — nous pouvons parler du développement de la doctrine salésienne, progrès venant de l’intérieur, comme les motions qui partent du centre de l’âme et qui ne reçoivent du dehors que l’appui nécessaire pour s’étendre e s’exprimer. C’est la même sève qui circule
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et les greffes sont prises de l’arbre lui-même. Excitations, corrections, redressements sont reçus du P. Milley, disciple de la Visitation. Éloge insigne pour un livre de dévotion : ces lettres pourraient être omises dans l’histoire de la littérature pieuse, elles appartiendront toujours à l’histoire des âmes.
Ce progrès dans la transmission, nous avons eu la bonne fortune de le saisir dans la vie de Madeleine de Rémuzat. À première vue, elle nous paraîtrait loin du petit monde spirituel fidèle aux leçons du P. Milley. Recherche d’austérités au-dessus de la règle, macérations déconcertantes, plaies miraculeuses, faveurs surprenantes, activité qui étend son influence sur la grande ville, part prise à la conduite des événements publics, que d’anomalies dans une communauté de Saintes-Maries ! Et cependant la vénérable est bien une conquête de l’apôtre de l’abandon et de la simplicité. Il a éclairé son chemin vers le premier monastère de Marseille, il a continué à la guider, il a reconnu l’origine des phénomènes qui mettent ses Sœurs en défiance, il a approuvé ses démarches. Enfin, voilà qu’après sa mort, lui, dont la vie a été tout unie, toute simple, lui, ennemi de tout éclat, de tout le sensible, lui apparaît dans une lumière éclatante. « Après la mort de mon directeur, écrit-elle, je fus attaquée par des craintes si horribles… que je crus avoir été trompée par l’ange des ténèbres… Ces craintes ne me laissaient aucun repos. » Sa supérieure lui ordonna de faire une neuvaine et d’invoquer tous les jours le P. Milley. Le dernier jour, vers les 2 heures de l’après-midi, « il me sembla voir dans une nuée de gloire le saint homme qui me reprenait sévèrement, m’adressant ces paroles : Le vrai amour demeure ferme et inébranlable… Prenez garde à ne pas vous regarder vous-même. C’est ce qui vous arrête dans le chemin où
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Dieu veut que vous alliez toujours… Demeurez en repos et rentrez dans cette paix profonde d’où l’ennemi s’efforce de vous tirer/1. »
La messagère du Sacré-Cœur, l’inspiratrice de Mgr de Belsunce, est restée la fidèle disciple du P. Milley. À peine initiées, « elles parlent toutes la même langue », avait dit le P. Milley des âmes qu’il avait jetées dans l’abîme. Et rien qu’à lire les passages de Madeleine de Rémuzat, on devinerait l’école où elle a fait ses classes. On a d’elle une série de méditations pour une retraite de huit jours ;, mais ce n’est qu’un résumé des Méditations du P. du Pont, qui n’ont pas gagné d’ailleurs à cette accommodation. On n’y retrouve pas le souffle puissant, la plénitude de foi vive, l’onction pénétrante du saint. Cependant le choix de la matière des points, les perfections divines, que bien peu de communautés estimeraient capables d’occuper l’attention pendant huit jours, convenaient à une élève de celui qui, se plongeant en retraite, laissait ses livres sur le rivage, content du seul sujet de méditation : Dieu est, le reste n’est rien.
Son influence se révèle, intime et profonde, dans les notes et les confidences de la Sœur Madeleine. « Je ne puis presque plus prier, dit-elle, sans me trouver dans une espèce de saisissement qui me met hors d’état de participer à ce qui se passe en dehors. Ce n’est pas des saisissements qui violentent ou qui embarrassent ; c’est un assouvissement, une plénitude qui met l’âme dans l’impuissance' de rien recevoir de ce qui lui est donné au dedans… Je vis par la grâce de Dieu, par la force de son opération, dans un état de consommation continuelle et pour le corps et pour l’âme. Je sens un être divin qui
1/. La Propagatrice de la Dévotion au Sacré-Gour de Jésus, Anne-Madeleine Rémuzat, p. 255.
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domine sur tous mes mouvements. Ma lumière, mon occupation, ma vie, c’est Dieu. Je ne sais plus rien autre. La vue continuelle de ce que Dieu est porte dans l’âme une pureté qui la dispose • d’un moment à l’autre à une augmentation de connaissance et d’amour. Les grâces portent avec elles je ne sais quel feu qui purifie sans cesse le fond dans lequel elles doivent être reçues. » (Vie de 176 o, p. 227). En relisant ces lignes, on se demande si on ne les a pas prises dans la correspondance du P. Milley. Aussi bien, d’autres passages pourraient être signés par la M. de Siry : « Le bon Dieu agit en maître et sur le corps et sur l’âme. Il possède tout et il dispose de tout comme d’un bien qui lui appartient. Je ne sens plus d’opposition à faire tout ce qu’il veut et à être tout ce qu’il veut que je sois. Je suis telle — ment réduite au néant, qu’il ne me serait pas possible de produire le plus petit acte qui marquât encor. e une vie propre. Je ne sais rien et je ne veux rien savoir. Je ne vois rien et je ne veux rien voir. Je souffre sans pouvoir, m’occuper un moment de ce que je souffre et sans savoir ce que Dieu veut opérer en moi par la souffrance… Ma disposition est de ne rien voir en Dieu que Dieu même, d’être contente de tout ce qu’il veut, de tout ce qu’il fait et de tout ce qu’il ne fait pas. Je ne distingue plus une volonté contraire. Mon âme jouit par là en tout événement de cette paix de Dieu où les gens du monde ne sauraient atteindre. Tout est égal en celui qui ne saurait changer. Voilà ma situation la plus ordinaire. Je ne sais plus ce que c’est que lumière, que ténèbres, que richesses, que pauvreté. Ce que je sais et qui m’occupe uniquement, c’est qu’il y a un Dieu qui m’a rendue par sa bonté capable de lui, et qui mérite d’être aimé en Dieu. Ne demandez plus rien autre de moi. La connaissance de celui qui est m’élève au-dessus de tout
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ce qui n’est pas Dieu. » (Vie de 176 o, p. 172 sq.). Pas de dissonances, pas de méprises, directeurs et dirigés entendent et parlent bien la même langue.
En laissant le milieu provençal, et en allant vers le P. de Caussade, nous ne quittons pas la Visitation. L’entretien se poursuit, mais celui qui nous y introduit manie la langue de l’abandon en maître écrivain. A-t-il causé avec le P. Milley ? À quel point en dépend-il ? On pourra sans doute répondre à ces questions ; constatons seulement son plein accord avec lui et la continuité de la tradition.
Dans un programme de lectures spirituelles, le nom du P. Grou est si naturellement — amené par celui du P. de Caussade que nous le saluions en terminant. Ses traités ne nous mettent pas, comme les lettres de ses deux confrères, dans l’intimité des âmes qu’il dirigeait, il reste cependant le héraut de cette doctrine qu’il transmet au XIXe siècle en lui léguant ses chefs-d’œuvre.
Ainsi la M. de Siry et le P. Milley, en prêchant l’abandon, continuent à donner aux Visitandines les leçons de leur fondateur. Est-ce à dire qu’il faille réserver la lecture de leurs écrits aux âmes engagées dans la voie mystique ? Non pas ! les autres en feront leur profit, pourvu qu’elles fassent les transpositions nécessaires et ne s’appliquent pas à la lettre toutes les directions données. En suivant ces entretiens dont Dieu est l’unique sujet, en entendant ces âmes qui ne se lassent pas de parler de ses grandeurs, on est élevé comme malgré soi ; elles communiquent quelque chose de l’impression qu’elles reçoivent de l’Immensité, de la Sainteté, des Perfections divines.
Tandis qu’elles dirigent les regards vers les sommets, elles invitent à monter plus haut. Les reproches qu’elles s’adressent de quelques négligences sont bien capables
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de faire rentrer en soi-même. Elles ont été l’objet d’un libre choix de Dieu, mais ne s’y étaient-elles pas disposées, offertes, pour ainsi dire ? Et combien y en a-t-il eu d’appelées que la lâcheté a empêchées de répondre ! Si on veut savoir lire, à chaque page on trouve rappelée la nécessité du renoncement. L’amour pur est un amour effectif ; il est dans la continuelle réalisation des volontés divines, toujours préférées aux nôtres.
Il n’est pas jusqu’à ces prohibitions des retours sur soi-même dont on ne puisse profiter. Pour les scrupuleux, cela est bien évident. Mais à ceux-là qui sont portés à l’insouciance, il n’est pas inutile d’être mis ei garde contre les ruses de l’amour-propre qui peuvent vicier les plus sûres méthodes d’examen, contre une malsaine complaisance à se regarder soi-même dans ses infirmités spirituelles, ou à s’attarder dans un exercice de mémoire et d’intelligence. Combien de temps ainsi perdu au détriment de la vraie conversion vers Dieu, du redressement de la volonté !
Nous en avons fait la remarque, on ne trouvera pas dans ces lettres, où il n’est question que d’états supérieurs, les termes des traités d’oraison mystique. Ceux-ci, très utiles aux directeurs, peuvent être dangereux pour les autres. Quel profit une personne de dévotion peut-elle avoir en apprenant qu’elle est dans l’oraison affective, ou qu’elle approche de l’union transformante ? Retour sur soi-même, plus propre à causer un recul. De même, on pourra lire le Traité de l’Amour de Dieu en ignorant les classifications et le vocabulaire des traités de mystique, mais non sans avoir une notion d’états supérieurs qui excite à mieux prier.
En s’approchant de ce milieu où tant de vies ferventes se sont épanouies, en essayant de les suivre dans le pays perdu, de les voir s’abîmer dans « cet océan immense où se concentrent toutes choses, les années, les jours, les moments, tous les siècles », on se sent vivre dans l’atmosphère de la tradition, de la vérité vivante qui ne change pas, et on a la confiance de la mieux saisir, dans la fidélité au Docteur de l’amour pur, de la grâce insinuante et de la prière.
Si la doctrine du P. Milley est reconnue orthodoxe, que penser de certaines de ses phrases qui rappellent des propositions condamnées ? — Comment déterminer leur sens ? — Le P. Milley et la M. de Siry ont répondu aux objections et dissipé les soupçons de quiétisme.
Les deux erreurs auxquelles on donne le nom de quiétisme. — Un quiétisme spirituel. — Le quiétisme charnel de Molinos.
Les subtilités qui faussent la notion d’amour pur bien étrangères à l’idée de l’abandon. — L’indifférence pour le salut. Peut-on aimer Dieu sans considération de son propre intérêt ? .--- Les théologiens sur ce point donnent raison à Fénelon et aux maîtres de l’abandon. — Consentement hypothétique à la damnation. La M. de Siry s’exprime et parle comme beaucoup de saints. — Elle ne soulève pas de ces questions qui auraient dû rester dans l’enceinte des écoles.
Le principe du laisser-faire Dieu, le P. MilIey l’entend comme tous les mystiques. — Dans l’oraison, il met en garde contre l’illusion de la paresse. — Souffrances dans l’abandon dont ne peuvent se douter ceux qui n’ont pas l’expérience de cet état.
Après cette course au pays du rien, si l’essai de carte que nous rapportons nous paraît bien loin de la réalité, du moins nous ne sentons pas de défiance à l’égard des guides qui nous ont aidés à la dresser. Dans leurs récits d’aventures, leurs avis, leurs croquis, pas de traces de
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hardiesses imprudentes, d’inquiétantes témérités. À leur assurance, à leur entrain, à leur optimisme, qui fait appel continuel à l’effort, nous sentons qu’ils se meuvent dans un climat salubre et qu’ils respirent un air vivifiant.
« D’accord, pourra-t-on dire, nous ne soupçonnons aucune contamination d’hérésie ou de doctrine immorale dans leurs dispositions intimes, dans leurs pensées dirigeantes, mais il faut bien avouer qu’ils ont des façons de s’exprimer qui rappellent le vocabulaire quiétiste, des mots d’ordre et des maximes qui voisinent avec des sentences hérétiques. »
Et certes oui ! mais, dans ces régions du pur esprit, les routes les plus sûres côtoient des abîmes, et — les formules de notre langage ne peuvent pas calquer leurs contours. En découpant des phrases dans l’œuvre de sainte Thérèse, de saint Jean de la Croix, de saint Augustin, on peut leur trouver une place dans tel ou tel Syllabus de propositions condamnées.
Le vrai sens des phrases notées hérétiques ou scandaleuses est déterminé par leur rapport aux autres propositions avec lesquelles elles ont été réunies, par leur place dans une synthèse de l’erreur qui est visée. La remarque est à retenir, surtout quand les passages susceptibles de plusieurs sens se rencontrent, non dans une œuvre didactique, mais dans une correspondance. Nous pourrions donc nous en tenir à l’impression raisonnée que nous laisse l’étude attentive de ces pages, de ceux qui les ont écrites, de leur milieu et de leurs correspondants.
Cependant ils nous ont donné eux-mêmes la réponse à cette difficulté. Des critiques avaient été formulées à l’endroit de cet abandon où le P. Milley et la M. de Siry engageaient les âmes ; il était naturel que l’écho des
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controverses sur le quiétisme et des sentences qui l’avaient frappé inspirât la crainte de voir se propager en Provence ces faux principes, germe d’une corruption de mœurs dont on n’avait pas eu l’idée jusque-là. Un zèle vigilant, déjà mis en éveil par quelques paroles de direction, déformées dans la transmission, par des raccourcis de conférences ou d’exhortations, fut peut-être mis en possession de lettres ou de fragments de lettres, et l’on ne manqua pas de signaler le danger. Il fallait rassurer les âmes abandonnées, aussi bien que les censeurs bénévoles et peut-être en outre les autorités spirituelles. C’est ce qui nous a valu des explications pertinentes, surtout de la part de la M. de Siry à qui le P. Milley laissait volontiers le rôle de théologien. « Ce n’est pas pour ma défense, écrit la M. de Siry, ni pour justifier ce que j’ai écrit, que je me suis résolue de faire une espèce de réponse : cette censure étant si générale, qu’elle ne cite en propres termes aucun endroit de nos écrits, elle semble plutôt une invective contre ce que l’on prétend en être le sens et qui ne fut jamais le mien, que le raisonnement d’un homme à soutenir la vérité et à détruire le mensonge. »
Censure trop générale, il faut donc arriver au détail. Dans l’examen de ces écrits, on peut rechercher les indices de deux erreurs capitales, deux déviations de principes orthodoxes, celui de l’excellence de l’amour pur et celui de la part prépondérante de la grâce divine dans la vie chrétienne. D’une part, lorsqu’on pousse toujours plus loin la recherche du désintéressement parfait, le danger est d’arriver à disqualifier la vertu d’espérance, et même à approuver que l’on consente à sa propre damnation. D’autre part, le sentiment du besoin que l’on a du secours divin tout-puissant, joint à une fausse humilité qui exagère l’impuissance humaine,
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conduit à renoncer à sa propre activité et à rester désarmé devant la tentation. Donc, deux quiétismes : un quiétisme spirituel, pour ainsi dire, extrait des Maximes des Saints et un quiétisme charnel, condamné avec Molinos.
Examinons d’abord la doctrine de l’abandon en rapport avec les deux principales erreurs reprochées à Fénelon. L’abandon exige-t-il la complète indifférence sur le salut, et l’exclusion de la vertu d’espérance ?
La M. de Siry répond : « Mais quand je leur dis : amour sans intérêt, je n’entends pas parler de cet amour blâmable dans son désintéressement qui n’a d’autre effet que l’indifférence du salut. À Dieu ne plaise ! puisqu’au contraire, je comprends qu’il doit opérer et assurer le salut au-delà de toutes mesures, prévoyances ou attentions distinctes ; parce que, n’ayant que Dieu pour sa fin, sa volonté, l’union avec lui pour objet unique, il est impossible qu’on puisse y trouver le change ; Dieu étant lui-même et lui seul la vraie béatitude et le salut de sa créature, plus on s’attache à lui en observant ses commandements par un amour désintéressé, sans partage ni retour vers la créature, et plus il est opérant pour nous únir à Dieu, plus il produit l’oubli de soi-même. »
Et le P. Milley : « Mais ne faut-il pas avoir soin de son âme, de son avancement, de son salut ? Sans doute, mais n’en aurons-nous un plus grand soin que lorsque nous l’abandonnons entre les mains de Dieu, que nous nous ôterons la liberté de la reprendre et de la retirer jamais. » Le Père suppose toujours vivant et agissant le désir de la béatitude qui doit s’exprimer et ne peut manquer de s’exprimer en actes d’espérance. Mais l’âme abandonnée se laisse habituellement guider par la cha
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rité pure, l’amour de Dieu pour lui-même, sans s’arrêter à son avantage personnel :
Tendre à Dieu sans penser à son propre intérêt, serait-ce une disposition qui ait mérité la censure ? Non pas, il n’a jamais été défendu de se diriger vers Dieu en ne s’arrêtant pas à considérer son propre intérêt. L’opinion de Bossuet que la charité ne peut exister sans le motif du propre intérêt ne peut certes pas s’autoriser de la condamnation des Maximes des Saints. Bien au contraire, l’opinion commune donne raison sur ce point à Fénelon.
Quant à l’autre erreur, conviction invincible qu’on est réprouvé et acceptation absolue de sa damnation, on la chercherait en vain chez les apôtres de l’abandon. « Pour moi, mon Souverain, que les autres pensent et disent ce qu’ils voudront, mais si par impossible je pouvais être sauvée sans vous aimer et que j’eus le choix d’être damné en vous aimant, je n’hésiterais pas un moment à brûler dans l’enfer en priant mon juge que les flammes de mon amour ne s’éteignissent non plus que celles qui causeraient mon “tourment. » Si par impossible, il s’agit d’une acceptation conditionnelle, avec la. certitude que la condition ne sera pas réalisée. Et à cette acceptation hypothétique des tourments est jointe la réserve qu’ils doivent laisser intacte la charité. Ainsi la M. de Siry. Pour le P. Milley, on ne voit nulle part qu’il ait poussé ses dirigées à faire ces hypothèses. Il dit même avoir eu de la peine à concevoir l’état d’une âme se voyant sous la menace de la réprobation ! « J’ai eu quelque peine touchant ce que vous me marquez dans votre lettre que vous sentez une impression de crainte dans le fond de l’âme, et le reste. Je n’ose pas condamner cela ; mais il me semble qu’encore que, dans l’abandon, on ne s’arrête pas beaucoup à ces motifs et à ces pensées d’espérance, on n’a pas pourtant l’impression contraire… Qu’il y ait une disposition constante et habituelle dans laquelle on est intérieurement persuadé qu’on n’a rien à prétendre et qu’on est réprouvé, encore une fois, je ne comprends pas bien cela. » Cependant, après réflexion, sa pensée se modifie. « J’ai relu l’endroit de votre lettre qui me faisait de la peine, je l’ai mieux compris que la première fois, il n’y a en cela rien de contraire à l’Esprit de Dieu ; c’est au contraire un dernier état où Dieu dépouille l’âme d’elle-même ; c’est le plus dur de l’abandon, mais c’est le plus pur, il faut seulement une fidélité inviolable dans votre conduite.
On le voit, la doctrine de l’abandon n’a nullement été contaminée par la lecture du petit livre où Fénelon voulait prendre la défense du pur amour. A-t-il pu induire en erreur d’autres âmes ? Celles qui poursuivent pratiquement la perfection ne sont pas exposées au danger de raffiner sur la charité pure et le parfait désintéressement ; elles ne seront pas attirées vers ces questions subtiles qui n’auraient pas dû sortir du' cercle des écoles de théologie.
Le retentissement du procès de Molinos et des condamnations qui suivirent avaient mis en défiance à l’égard du « laisser faire Dieu ». Qu’on pût tirer de cette maxime, qui se trouve chez tous les mystiques, des leçons d’immoralité, c’est ce qui ne pouvait pas venir à la pensée de nos ferventes visitandines. Et il ne suffit pas, pour rendre justice aux maîtres de l’abandon, de dire qu’il y a une pratique de l’abandon tolérable, parce qu’elle sait s’arrêter dans les suites d’un principe dangereux. Ils ne peuvent se contenter de ce laissez-passer. Ils n’admettent pas les suspicions jetées sur des vérités saintes pour la raison qu’une pratique immorale et so -
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phistique en a déduit des erreurs détestables. Ils demandent seulement qu’on ne fausse pas leur pensée.
Le « laisser faire Dieu » est d’application dans la pratique de l’oraison et dans la conduite ordinaire de la vie. Dans l’oraison de simple regard, la grâce qui pénètre doucement l’âme la détache du travail du discours. Est-ce à dire que l’âme devienne oisive ? Bien au contraire ; elle n’est jamais plus active que lorsqu’elle est agie par Dieu. On ne peut comprendre les mystiques si on ne reconnaît pas chez eux une activité différente de l’activité ordinaire.
Quant au « laisser faire Dieu » dans la conduite de la vie, l’interprétation molinosiste est aux antipodes de l’abandon. L’abandon suppose toujours une âme entièrement détachée des objets extérieurs et d’elle-même et qui se maintient ainsi vigilante à empêcher tout lien de renaître. « Ce n’est que dans ce seul état qu’on peut exécuter à la lettre le conseil de Jésus-Christ : si vous voulez être parfait, renoncez à vous-même, portez votre croix et me suivez. Ce renoncement ne consiste pas seulement à rejeter toute attache aux richesses, aux plaisirs, aux honneurs, ce n’est là que le premier pas. »
« Il faut à la vérité une grande détermination ; et ce sacrifice du parfait abandon requiert une générosité dont très peu de personnes, et moins qu’on ne saurait penser, se veulent rendre capables par trop de retours sur leurs propres intérêts ; mais quand une fois, on a eu le courage de tout abandonner, Il supplée lui-même à ces besoins qu’on néglige pour l’amour de Lui. »
Seules sont appelées les âmes rompues à la pratique de la mortification, à moins d’un coup de la grâce, foudroyant sur le chemin de Damas. En tous cas, une fois sur la voie nouvelle, l’avancement exige une désappropriation continuelle ; la vraie garantie contre tout éga -
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rement et tout détour est le progrès dans toute vertu. Comment l’idée absurde et criminelle de consentir au péché pour plaire à Dieu aurait-elle pu séduire celles que l’on maintenait dans l’aversion des moindres fautes ? « La plus légère faute dans une âme abandonnée est considérable, quand elle est volontaire. »
Consigne facile que de laisser agir Dieu, pourra-t-on penser. Ceux qui la donnent et ceux qui l’observent savent bien le degré de mortification qu’elle comporte. Un profane n’a pas le — droit de hausser les épaules à la mention de souffrances qui se rencontrent dans un état dont il n’a pas l’expérience et qui le dépasse.. Le courage nécessaire pour s’interdire des retours sur soi-même ne sera guère compris de celui qui, captif d’une vie de désordre, ne veut pas même regarder ses chaînes. Le P. Milley lui-même, déjà dans la voie, avait parfois peine à comprendre ce que ses dirigées lui confiaient de leur tourment : « O qu’il en coûte parfois de ne pas se permettre un regard sur son intérieur, j’ai quelquefois pensé dans cet état que ma pauvre et chère fille R. n’était pas si déraisonnable que je la faisais quand je n’avais pas encore éprouvé les mêmes peines. »
On peut avoir, comme le P. Milley l’avait eu d’abord, difficulté à réaliser les souffrances qui se rencontrent dans un état dont, on n’a pas l’expérience ; mais on ne peut pas récuser le témoignage de ces saintes âmes ; et l’on doit reconnaître que celles qui, connaissant les termes de la, langue — spirituelle, s’entendent rappeler constamment le détachement, l’abnégation, l’oubli de soi, ne sont pas exposées à sombrer dans les erreurs et les horreurs qu’évoquent les mots, quiétisme de Molinos.
Jetant un regard en arrière sur les chemins parcourus, récapitulant les caractères de l’abandon avec leurs
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exigences, nous les voyons en parfait accord entre eux et avec les principes de la perfection chrétienne ; nous saisissons comment le laisser-faire commande le continuel agendo contra, comment, dans l’oraison de quiétude, est intense l’activité de l’âme, comment la fuite des retours qui peuvent ralentir l’élan aiguise la délicatesse du sens du péché, détourne des moindres écarts et tient toutes les énergies tendues vers la fin suprême.
Les lettres que nous donnons du P. Milley et les passages des lettres et écrits de la M. de Siry que nous citons sont pris de deux recueils respectifs qui appartiennent au premier monastère de la Visitation à Marseille. Ces recueils sont presque identiques aux deux que possède la Visitation de Montélimar, et, comme ceux-ci, ont été copiés dans la seconde moitié du XIX° siècle, d’après des recueils du XVIIIe. Sur le manuscrit de Montélimar des lettres du P. Milley on a reporté la date de 1744. Nous remontons ainsi à une copie, établie vingt-cinq ans après la mort du P. Milley.
Nous ne connaissons aucun autographe du Père, sauf sa signature, qui se trouve plusieurs fois répétée dans le livre de comptes de la Congrégation des Messieurs à Marseille, lequel était paraphé à la fin de chaque exercice par les dignitaires et le directeur. La signature du Père apparaît pour la première fois en 1712.
On peut affirmer que nous avons les lettres telles qu’elles ont été écrites par le Père, sauf quelques erreurs de copistes et la suppression des noms propres. On •ne rencontre rien qui fasse soupçonner qu’on ait voulu expurger le texte ; on a conservé des passages qu’on aurait supprimés si l’on avait voulu éviter les censures. Nous sommes confirmés dans ce sentiment de sécurité, si nous nous reportons aux copies du XVIII° siè
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cle que possèdent la Visitation de Marseille et la bibliothèque des Jésuites de Florennes en Belgique (manuscrit provenant de la Visitation de Dijon) et que nous aurions reproduits s’ils avaient été complets. (Petit recueil de Marseille, 59 lettres, au lieu de 211 du grand ; Florennes, I07 lettres.) Entre ces deux manuscrits et notre texte, les divergences sont rares et de minime importance. Même constatation après comparaison avec d’autres copies du XIXe siècle que nous mentionnons plus loin.
Les recueils de Fragments témoignent dans le même sens, outre que leur nombre atteste la diffusion très étendue des enseignements Père. Ils ont tous une partie commune qui se trouve dans le petit volume imprimé en 1791/1. Il y a donc eu un premier travail de choix et de groupement, fait dans un monastère dont beaucoup d’autres ont profité. Ce travail a dû être fait assez tôt, car le manuscrit de Nancy qui paraît d’une date reculée contient cette partie commune. En rapprochant ces extraits de notre texte ; on constate bien des modifications apportées, des mots supprimés, des passages de différentes lettres soudés entre eux, et on se rend compte de l’esprit qui a inspiré ces opérations : désir d’abréger et de donner dans un petit volume l’essentiel de la doctrine et souci d’orthodoxie et de prudence. Cette dernière préoccupation est plus évidente dans la rédaction imprimée. Ces arrangements (c’est le titre donné à son manuscrit par une religieuse de Metz) nous apportent une nouvelle garantie qu’avec les lettres de Marseille, qui n’ont pas subi de retouches, nous sommes en possession du texte même du P. Milley.
Une lettre du Père a été imprimée de son vivant par
/1. Cf. Introduction, p. 7.
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le P. Salomon de l’Oratoire, nous la reproduisons en dernier lieu.
Même si nous n’avions pas eu à limiter le nombre des pages, nous n’aurions pas donné toutes les lettres du P. Milley ; car le Père envoyait les mêmes avis, les mêmes conseils à des personnes dans des situations semblables et uniquement au sujet de l’abandon. Beaucoup de lettres ne se différencient de celles que nous publions que par quelques expressions interchangeables. Mais nous n’en avons écarté aucune par crainte qu’un passage ne soulevât des critiques, et celles qui ont été choisies sont publiées intégralement. Quant à l’étendue du texte, ces quatre-vingt-dix-neuf lettres reproduites ici dépassent de beaucoup les cent douze lettres laissées de côté.
La correspondance commence avec une lettre écrite par le P. Milley à la fin de son séjour à Apt, vers fin septembre 1708. La dernière lettre datée est du 5 mai 1716 (si nous exceptons le billet du 28 août 1720). On constate quelques erreurs de date. Pour certaines lettres, l’année seulement est indiquée, et l’indication est peut-être conjecturale. Cependant lorsque la lettre contient des faits et des détails, ils correspondent le plus souvent à la date marquée.
Ces lettres sont adressées à des religieuses ou à des personnes vivant dans le monde. Il n’y a qu’une lettre à un correspondant, un Père jésuite, son ami intime.
C’est à la M. de Siry que nous devons la conservation du plus grand nombre de lettres. En plus de celles qu’elle avait reçues elle-même, elle a dû réunir des lettres adressées à des dirigées du Père qui étaient aussi ses enfants à elle. En effet, même lorsqu’elles ne sont pas nommées, on reconnaît souvent, parmi les correspondantes, des élues de l’âge d’or, des fleurs du printemps aptésien.
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De la M. de Siry, on conserve des lettres et autres écrits dans les recueils indiqués plus haut (Marseille et Montélimar) et dans d’autres manuscrits. En voici le détail :
I° Une soixantaine de lettres dans divers manuscrits.
2° Des impressions de retraite : première retraite, retraite de 1708.
3° Réponses aux objections sur l’abandon.
4° Cantique de l’Amen et portrait de l’âme abandonnée, en vers.
5° Une retraite de dix jours, les points de méditations. (Cette retraite a été imprimée par les soins de la Visitation de Limoges.)
6° Maximes spirituelles correspondant à la Voie purgative, à la Voie illuminative et à la Voie unitive.
Lorsque nous citons les lettres, les impressions de retraite, les réponses, nous renvoyons aux manuscrits de Marseille et de Montélimar mentionnés avec ceux du P. Milley. L’authenticité de ces textes est garantie, comme celle des lettres du Père, par la comparaison avec des manuscrits (moins complets) du XVIIIe. siècle. Pour les Maximes nous nous référons à un manuscrit qui appartient au monastère de Dijon.
Nous avons pris, dans un petit recueil de Marseille du XVIIIe siècle, deux lettres que nous n’avons pas trouvées dans nos autres manuscrits : la lettre 53 de notre publication, qui est la 59e dans le petit recueil, et la lettre 86, qui est la 5e.
Manuscrits
MARSEILLE. — Premier monastère de la Visitation
1. Lettres Spirituelles du révérend Père Milley de la Compagnie de Jésus, mort victime de son dévouement pendant la peste de Marseille le Ier septembre 172o. — Ad majorem Dei gloriam.
211 lettres du P. Milley. t lettre du P. de La Colom-bière (écriture du XIXe siècle).
2. « Ce livre est du Ier monastère de Marseille, à l’usage de Sr Paule Elisabeth. » Lettres Spirituelles du R. P. Milley. 59 lettres du P. Milley, 8 lettres de la M. de Siry, puis des Lettres et Extraits du P. Surin, de M. de Bernières, de M. Duquesne, de Ste Chantal, du P. Grou, du P. Rigo-leuc (écriture du XVIIIe siècle).
3. Lettres de la respectable Mère Madeleine Joseph de Siry religieuse de la Visitation Sainte-Marie, Professe de Bourbon-Lancy.
57 lettres, dont 27 au P. Milley. — À la suite : Réponses à plusieurs objections sur l’Abandon (écriture du XIXe siècle).
MONTÉLIMAR. — Monastère de la Visitation
1. Lettres Spirituelles du Révérend Père Milley de la Compagnie de Jésus. Ad majorem Dei gloriam. — MDCCXLIV.
211 lettres du P. Milley. t lettre du P. de La Colom-
bière (écriture du XIXe siècle).
2. Lettres de la Très-Honorée Mère Madeleine Joseph de Siry.
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57 Iettres. Après la Ire lettre : Première Retraite, Retraite de 1708, De l’oubli de soi-même, Du Libre Arbitre et sur le mot Amen. Après la 57e lettre (à la M. Gué-nyard, supérieure d’Avallon) : Réponses à plusieurs objections, Portrait d’un cœur abandonné, Circulaire de Caen, 7 juin 1718 (écriture du XIX° siècle).
NOVICIAT DES JÉSUITES DE FLORENNES (Belgique)
Ce livre est du monastère Ste Marie de Dijon. » Le manuscrit porte aussi le cachet de la maison des Jésuites de Saint-Acheul : Domus Acheolana. Nous avons eu en main la copie très exactement collationnée, qui appartient au Scholasticat de théologie d’Enghien (Belgique). Ire partie. Lettres du P. Claude François Milley 17081716. 107 lettres du P. Milley.
2e Partie. Lettres de la V. M. Joseph de Siry. 55 lettrés dont 28 au P. Milley. Réponses à plusieurs objections sur l’Abandon (écriture du XVIII° siècle).
PARAY-LE-MONIAL. — Monastère de la Visitation
Le Retraite de Io jours, des lettres de la M. de Siry, sa Ire Retraite, la Retraite de 1708, des réflexions, ensuite une lettre « du P. Surin et enfin quelques lettres du P. Milley (écriture du XVIII° siècle).
DIJON. — Monastère de la Visitation
Maximes Spirituelles pour conduire à la perfection I° La voie purgative, 2° La voie iliuminative, 3° La voie unitive, par la Mère Madeleine Joseph de Siry, religieuse de la
Visitation Ste Marie (écriture du XVIII° siècle).
THONON. — Monastère de la Visitation
1. Sur les principaux devoirs de la vie religieuse. Par la T. H. Mère Madelaine Joseph de Siry (c’est la Retraite de 10 jours), ensuite, Maximes Spirituelles appropriées aux trois voies, purgative, illuminative et unitive, et 73 lettres du P. Milley (qui ne sont pas des fragments). Copie de 186 o.
2 . Les écrits de la Vb1e M. de Siry. --- 66 lettres, Réponses à plusieurs objections sur l’abandon (écriture du XIX° siècle).
NANCY. — Monastère de la Visitation
Fragmens choisis des lettres du R. P. Claude François Milley de la Compagnie de Jésus, mort en odeur de Steté au service des pestiférés de Marseille. — 8 o lettres ou fragments de lettres du P. Milley (écriture du XVIII° siècle).
NICE. — Monastère de la Visitation
Endroits choisis des lettres du R. P. Claude François Milley de la Compagnie de Jésus, mort en odeur de sainteté en assistant les pestiférés de Marseille le 2 7 bre l’an 1720. Ressemble à l’imprimé de Maastricht. À la suite : prières, réflexions, prières de la messe, office de saint François de Sales en latin et en français. À Rouen MDCCLXX (écriture du XVIIIe siècle).
SCHOLASTICAT DES JÉSUITES, ENGHIEN (Belgique)
Arrangements de quelques lettres choisies du R. P. Claude François Milley de la Compagnie de Jésus mort en odeur de sainteté en assistant les pestiférés de Marseille l’an 172o. Réflexions, Office de saint François de Sales, Traité de la dévotion envers l’Enfant Jésus (écriture du XVIII° siècle).
MSS. BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
Endroits choisis des lettres « du R. P. Claude Milley. Catal. Léop. Delisle, p. 18 o, n° 13 257.
BIBLIOTHÈQUE MUNICIPALE DE MARSEILLE
D’Authier de Sisgaud, évêque de Bethléem. Traité de l’abandon ou les moyens pour arriver à la perfection du pur Amour de Dieu dans ses œuvres spirituelles, n° 49 294.
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Imprimés
Fragmens de quelques lettres choisies du R. P. Claude-François Milley de la Compagnie de Jésus, mort en odeur de sainteté en assistant les Pestiférés de Marseille, le 2 septembre 1720. — Maestricht, De l’Imprimerie de P. L. Lekeu, 179 r, in-i2, pp. I21. Rééditions à Poissy en 1845, à Paris, à Lille, chez Lefort, 184 o, 1865, 1888, 1893, et dans la Petite Bibliothèque Chrétienne du P. Van der Speeten. — Traduction italienne, Gênes, 1878.
Lettre du P. Salomon Prétre de l’Oratoire au R. P. Milley Jésuite. — Lettre du R. P. Milley Jésuite au P. Salomon, Prêtre de l’Oratoire. — Brochure, 3 o pp., 8. d.
PAUL AUTRAN : Eloge historique du Père Milley, par M. Paul Autran, secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille, brochure, 27 pp., Marseille, 1868.
SOULIER (S. J.) : Les Jésuites à Marseille aux XVIIe et X VIII° siècles d’après des documents recueillis par le P. Terret. — Avignon, 1899.
La vie de la Très Honorée Sœur Anne-Madelaine Remuzat, religieuse de la Visitation Ste Marie, morte en odeur de sainteté dans le ter monastère de Marseille. --- Marseille, chez J. A. Brébion, imprimeur du Roi, de Mgr l'Evêque, etc., M. DCC. LX.
Mgr VAN DEN BERGHF. : Anne-Madeleine de Rémusat. — Paris, 1877.
La Propagatrice de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Anne-Madeleine Rémuzat. — Lyon, 1891.
MARIE GASQUET : La vénérable Anne-Madeleine Rémuzat. — Paris, 1 vol.
Dom THÉOPHILE BERENGIER : Vie de Mgr Henry de Belsunce, évêque de Marseille, 1670-1755. — Lyon, Paris, 1887.
Abbé PAUL ARDOIN : Le Jansénisme en Basse-Provence au XVIIIe siècle. — Marseille, 1936.
EDOUARD MÉCHIN : Annales du Collège Royal Bourbon d’Aix. — T. II, Marseille, 189 o. T. III, Aix, 1892.
P. LAURIOL : Marseille, ville du Sacré-Cœur. — Marseille, 1920.
Relation historique de la peste de Marseille en 1720. --- A Cologne, chez Pierre Marteau, imprimeur-libraire, 1721.
PAUL GAFFAREL et M. DE DURANTY : La peste de 1720 à Marseille et en Provence. — Perrin, 1911.
Année Sainte des Religieuses de la Visitation Ste Marie. — Annecy, 1867. T. II (Mère de Bruguier). T. VIII (Sœur Rostaing).
Calendrier Spirituel contenant les fêtes que l’on célèbre dans chaque église de Marseille et des Fauxbourgs.
SAINT FRANÇOIS DE SALES : Entretiens Spirituels. Traité de l’Amour de Dieu. Lettres.
SAINTE JEANNE-FRANÇOISE DE CHANTAL : Sa vie et ses ouvres. I et II, Œuvres diverses. — Plon, 1875 et 1876.
BERNIRES-LOUVIGNY : Le Chrétien intérieur. — Lyon et Paris, 1855, 2 vol.
P. ALEXANDRE PINY : L’oraison du cœur. À Paris, chez Jean Villette, 1683. — Retraite sur le Pur Amour. À Paris, chez Jean de Launay, 1684. — La Clef du Pur Amour. À Lyon, chez François Barbier, 1692.
La Retraite Spirituelle de M. le marquis de Simiane La Coste, président au mortier au Parlement de Provence. — À Aix, chez Guillaume Le Grand, Imprimeur-Libraire, 1687.
Lettres Spirituelles de M. Jean Paul,. prêtre vicaire et official Forain. — À Marseille, chez la Vve de Henri Martel, à l’Enseigne du Nom de Jésus, proche la Loge, 1701.
F. LAURENT DE LA RÉSURRECTION : Maximes Spirituelles fort utiles aux âmes pieuses pour acquérir la présence de Dieu. — A Paris, chez Edme Couterot, rue saint Jacques, au bon pasteur. M. DC. XCII.
La Vie du P. Jean Rigoleuc de la Compagnie de Jésus avec ses Traitez de dévotion et ses Lettres Spirituelles. — À Lyon, chez Pierre Valfray, Imprimeur du Roy et du Clergé, rue Mercière à la Couronne d’Or. M. DCC. XXXIX (en particulier Xe Traité).
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Retraite sur les principaux devoirs de l’âme religieuse, par la très honorée Mère Madeleine Joseph de Siry. — Visitation Sainte-Marie de Limoges, 1896.
Instructions Spirituelles en forme de dialogues, sur les divers états d’oraison suivant la doctrine de M. Bossuet, évêque de Meaux, par un P. de la Compagnie de Jésus, docteur en Théologie. — À Perpignan, chès Jean-Baptiste Reynier, imp., et se vend à Toulouse, chès Forest, rue S. Rome. À Lyon, chès les Freres Deville, libraires. À Nancy, chès la Veuve Balthazar. MDCCLI. Avec approbation et permission. Nouvelle édition donnée par Henri Bremond avec introduction et notes sous le titre : Bossuet, maître d’oraison, Paris, 1931.
P. DE CAUSSADE : L’Abandon à la Providence Divine. — Le Puy et Paris, 1867 (édité par le P. Ramière).
Gnou : Maximes Spirituelles avec des explications par M. l’abbé Grou. — À Paris, chez Belin, Libraire, rue Saint-Jacques, près Saint Yves, 1 789 (en particulier VII-X-XII). — Manuel des Âmes intérieures. Paris, Lecoffre, 1901 (en particulier : De la pureté d’intention, de la Simplicité, Sur les paroles du Ps. 108, sur l’Abandon).
Dom VITAL, LEHODEY : Le Saint Abandon. — Briquebec (Manche), La Chapelle-Montligeon, Paris, 1919.
P. POURRAT : La Spiritualité Chrétienne. T. IV, Paris, 1928.
Dictionnaire de spiritualité ascétique et mystique. Articles « Abandon », « Bernières », « De Caussade ». — Paris, 1932, 1938.
JORET (O. P.) : L’Enfance spirituelle.
Mgr PAULO : Le message doctrinal de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus à lez lumière de saint Paul. — Juvisy, 1934.
R. P. MARTIN : La Petite Voie d’Enfance Spirituelle d’après la vie et les écrits de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. ---
Lisieux.
La comparaison entre les textes de la première lettre qui sont présentés ici donne une idée des traitements qu’a subis la correspondance du P. Milley. Avec les manuscrits de Marseille et de Montélimar, qui ont entre eux peu de différence, et celles-ci peu importantes, nous avons ce qui est sorti de la plume du P. Milley, sauf peut-être quelques erreurs de copistes ou de très légères retouches. Le rapprochement entre le manuscrit de Nancy mentionné plus haut et le recueil imprimé de Maëstricht montre le travail qui a été fait sur l’original et les motifs qui l’ont guidé.
I) Travail de condensation. On a ici intégralement reproduit une partie de la lettre originale, moins de la moitié ; à côté reproduit intégralement tout ce qui dans les deux autres est mis sous le titre de première lettre. On reconnaît donc que la partie originale reproduite a subi trois amputations, une au début de la lettre et encore deux autres. Nous n’avons pas transcrit la deuxième partie de l’original, en face des quelques lignes des deux autres versions ; on la trouvera à sa place dans le recueil et on verra qu’en somme le texte de la première lettre est raccourci de près des deux tiers.
2) Mais ce n’est pas seulement le désir de donner la doctrine sous un petit volume qui a inspiré les remanie -
160ments. On a voulu retrancher le plus possible des détails personnels.
3) Préoccupation d’éliminer tout ce qui prêtait à mauvaise interprétation ou à critique comme le membre de phrase : « Je n’ai pas le courage de tout cela » (supprimé dans Nancy et dans Maëstricht). L’éditeur de Maëstricht, censeur encore plus vigilant, avant de livrer à l’impression, supprime retours inutiles, expression courante sous la plume du P. Milley et caractéristique de son état d’abandon.
4) Dans le même souci d’abréger, en se mettant en règle avec la censure, on a amalgamé dans les dernières lignes, avec de brèves gloses, des lambeaux de phrase du P. Milley.
C’est grâce à l’emploi de ce procédé que dans ces recueils on trouve sous un même numéro des fragments de différentes lettres.
MANUSCRIT DE MARSEILLE ET MONTÉLIMAR
Non, ma chère Mère, votre lettre n’est point pour moi une distraction, il me semble que vous avez deviné toute ma disposition présente ; tous les sentiments de ma retraite jusqu’ici se sont réduits à celui seul de ne vouloir que Dieu, de ne pas m’éloigner de lui un moment. L’avoir toujours présent et voilà tout. Tous les_ emplois, même simples, je les regarde comme une distraction ; ce serait une illusion et une perte de temps de les rechercher. Si Dieu veut que je m’y occupe, Il me mettra lui-même dans la nécessité de m’y occuper, car je suis résolu de les fuir autant que je le pourrai, selon mon état.
Il n’y a dans le monde qu’une chose digne de nos soins ; c’est de faire la volonté de Dieu, mais de quelle manière, en quel temps ? Ce n’est pas mon affaire ; c’est à Lui à voir, à commander. Pour moi, je me jette à corps perdu entre ses bras ; qu’il fasse,
qu’il laisse,
qu’il punisse, qu’il console, je n’ai pas seulement le courage de songer ou de désirer rien de tout cela. Il me semble que je n’ai rien à faire en ce monde et que je ne serai jamais plus heureux que lorsque j’y serai plus inconnu et plus inutile.
La présence de Dieu est la vie de l’âme ; on fait tout lorsqu’on » travaille à cela, mais si vous saviez, ma chère Mère, ce que je suis devant Dieu, quand j’ose me mettre en sa présence. Oh 1 qu’il faut qu’Il soit patient, doux, aimable et miséricordieux pour m’y souffrir Luy qui m’y avait toujours
attiré toute ma vie, et qui ne s’est pas rebuté de mes révoltes continuelles contre Lui ; remerciez-le pour moi, ma chère mère ; aimez-le de tout votre cœur, je ne sais point l’aimer, je suis comme une bête devant Lui ou comme un criminel de lèze-Majesté…
(Le reste de la lettre, à peu près aussi long que ce qui est donné ici, n’est pas reproduit. On passe à « Lettre seconde ».)
ÉDITION DE 1791
Ma disposition présente et tous les sentiments de ma retraite se réduisent à celuy seul de ne vouloir que Dieu seul, ne pas m’éloigner de luy un moment, lavoir toujours présent par la foy et par l’amour et voilà tout.
Je ne vois plus qu’une chose digne de mes soins ; c’est de faire la volonté de Dieu. Mais en quelle manière et en quel temps, ce n’est pas mon affaire, c’est à mon Dieu, à voir, à commander, pou moy je me jette entre ses bras et dans son sein paternel. Qu’il fasse ou défasse, qu’il punisse ou qu’il console, il est le maître cela suffit. Il me semble que je n’ai rien à faire en ce monde que de m’unir à Lui selon son bon plaisir, et que je ne serez jamais plus heureux que lorsque je serai plus inconnu come inutil à tout. La présence de Dieu est la vraie vie de l’âme, on fait tout quand on travaille à vivre de Dieu, en Dieu et devant Dieu. Aimons-le donc.
Aimons-le donc de toute l’étendue de notre cœur, ne soyons plus occupés que de Lui.
MANUSCRIT DE NANCY
Ma disposition présente et tous les sentiments de ma retraite se réduisent à celui seul de ne vouloir que Dieu ; ne pas m’éloigner de lui d’un moment, l’avoir toujours présent par la foi et par l’amour ; et voilà tout.
Je ne vois plus qu’une chose digne de mes soins : c’est de faire la volonté de Dieu. Mais en quel temps et de quelle manière ? Ce n’est pas mon affaire. C’est à mon Dieu, à mon Dieu à voir et à commander pour moi. Je me jette à corps perdu entre ses bras et dans son sein paternel. Qu’il fasse ou défasse, qu’il prenne ou qu’il laisse, qu’il punisse ou qu’il console, pourvu qu’il me sauve, il est le maître cela suffit. Il me semble que je n’ai plus rien à faire en ce monde que de m’unir à Lui selon son bon plaisir et que je ne serai jamais plus heureux que lorsque je serai plus inconnu du monde et considéré comme inutile. La présence de Dieu est la vie de l’âme. On fait tout quand on travaille à vivre de Dieu, pour Dieu, en Dieu, et devant Dieu. Aimons-le donc.
Aimons-le donc de toute l’étendue de notre cœur. Ne soyons plus occupés que de Lui et pour Lui : qu’il nous soit tellement présent que nous ne voyions que lui en nous et en toutes choses, et que. nous nous abîmions tout en Lui. Abandonnons-nous pleinement à Dte'i_ Heureux en ce précieux abandonnement, qui donne au divin amour tout ce qu’on donnait auparavant à soi-même ou aux objets périssables. Dieu seul est tout. Le reste n’est rien ou n’est qu’en Lui,
(fin) suit : Lettre seconde.
Le Père fait part de ses sentiments pendant sa retraite. — Indifférence à l’égard des emplois. --- La vue de ses révoltes continuelles dominée par la confiance. — Que la M. de Siry continue à lui dire ses sentiments. — Il lui donne trois ordres.
Apt, le 20 septembre 17071.
Non, ma chère Mère, votre lettre n’est point pour moi une distraction ; il me semble que vous avez deviné
1. Cette lettre est la première en date de celles qui nous ont été conservées, et la seule écrite d’Apt. Le P. Milley avait passé un an dans cette petite ville où les Jésuites avaient été établis en 1701 par Mgr de Foresta-Collonges, qui leur avait confié l’établissement du séminaire. D’après le contrat passé avec l’évêque, un des Pères était chargé de la prédication de l’Avent et du Carême. Ce fut cette année-là le P. Milley. En relation avec la Visitation, la supérieure, la R. M. de Siry lui a fait connaître la voie d’abandon. Le Père lui écrit pendant sa retraite annuelle ; il ne paraît pas savoir qu’il va être envoyé à Embrun.
Notons que Mgr de Foresta, prévôt de la cathédrale de Marseille, et grand-vicaire, avait célébré pour la première fois la fête du Sacré-Cœur au deuxième monastère de la Visitation de cette ville, en 1694. Attaché à la tradition, il fut le premier évêque à condamner les Réflexions, morales de Quesnel.
Au trésor de la cathédrale, la relique la plus insigne était celle du corps de sainte Anne. C’est de la relique d’Apt que fut détaché le fragment vénéré à Auray.
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toute ma disposition présente ; tous les sentiments de ma retraite jusqu’ici se sont réduits à celui de ne vouloir rien que Dieu, ne pas m’éloigner de Lui un moment. L’avoir toujours présent et voilà tout ; tous les emplois, même saints, je les regarde comme une distraction ; ce serait une illusion et une perte de temps de les rechercher. Si Dieu veut que je m’y occupe, il me mettra Lui-même dans la nécessité de m’y occuper, car je suis résolu de les fuir autant que je le pourrai selon mon état.
Il n’y a dans le monde qu’une seule chose digne de nos soins ; c’est de faire la volonté de Dieu. Mais de quelle manière ? En quel temps ? Ce n’est pas mon affaire ; c’est à Lui à voir, à commander. Pour moi, je me jette à corps perdu entre ses bras ; qu’Il fasse, qu’Il laisse, qu’Il punisse, qu’Il console, je n’ai pas seulement le courage de songer ou de désirer rien de tout cela. Il me semble que je n’ai rien à faire en ce monde, et que je ne serai jamais plus heureux que lorsque j’y serai plus inconnu et plus inutile.
La présence de Dieu est la vie de l’âme ; on fait tout lorsqu’on travaille à cela, mais si vous saviez, ma chère Mère, ce que je suis devant Dieu, quand j’ose me mettre en sa présence. Oh ! qu’il faut qu’Il soit patient, doux, aimable et miséricordieux pour m’y souffrir, Lui qui m’y avait toujours attiré toute ma vie, et qui ne s’est pas rebuté de mes révoltes continuelles contre Lui. Remerciez-le pour moi, ma chère Mère, aimez-le de tout votre cœur ; je ne sais point l’aimer, je suis comme une bête devant Lui ou comme un criminel de lèze-majesté, mais Il ne laisse pas de me donner une grande confiance en sa bonté ; toute mon ingratitude n’a pu l’épuiser ; je T’aimerai, je pense, comme vous ; je ne serai occupé que de Lui, il sera tellement présent à moi que je ne verrai
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que Lui seul dans moi, et que je m’abîmerai tout en Lui.
La disposition où vous êtes, ma chère Mère, depuis quelques jours me fait beaucoup de plaisir ; il me semble que c’est la seule chose à laquelle il faut aspirer, s’il était encore permis d’aspirer à quelque chose ; laissons faire Dieu. Que j’aurais de peine dans la conduite des âmes vraiment intérieures à ne les pas conduire par cet heureux et précieux abandon ; il me semble que toute autre voie conduit à l’égarement, et je ne me suis hélas tant et si longtemps égaré, que parce que je n’ai pas connu cette voie.
Continuez, ma chère Mère, à me dire vos sentiments comme vous avez fait aujourd’hui ; ce sera pour moi un secours fort efficace, et c’est pour vous engager à agir toujours avec la même liberté, que je vais vous faire des ordres sur deux ou trois choses que Dieu demande de vous. La première, que vous ne fassiez plus aucun retour sur vous, soit par rapport au passé, soit par rapport à l’avenir, qu’autant que le devoir général de l’examen de conscience y oblige. Abandonnez tout ce qui vous regarde entre les mains de Dieu, et donnez à l’amour tout ce que vous donneriez à ces retours inutiles. La seconde, c’est que vous bannissiez de votre cœur, autant que vous pourrez, toutes sortes de désirs sur quelques sujets que ce soit et autant que la volonté de Dieu ne vous paraîtra pas s’y opposer manifestement ; vous avez toujours continuellement tout ce que vous devez désirer, parce que vous ne devez désirer que la volonté de Dieu et elle s’accomplit toujours infailliblement.
La troisième, c’est que vous travailliez sans relâche à faire mourir tous les sentiments et les inclinations naturelles qui pourraient vous porter à vous attacher aux créatures ou à rechercher leur affection et leur
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estime. Ce qu’il y a de bon dans toutes les créatures se trouve en Dieu d’une manière infiniment plus parfaite ; c’est Lui qui a tout et c’est Lui qui est tout. Le reste n’est rien ou n’est qu’en Lui. C’est en Lui que je suis
Votre très humble et obéissant serviteur,
MILLEY.
Il se reproche ses infidélités — entre autres de souhaiter les épreuves.
Embrun 1, le 16 janvier 1708.
Il se présente, ma très chère Mère, une occasion, je veux en profiter pour vous assurer de mes respects, quoique je sois sur le point de partir pour aller dans les montagnes faire une mission ; voilà la première œuvre extérieure, à quoi l’on m’ait employé depuis que je suis ici. Que le Seigneur en tire sa gloire ; il faut quitter la solitude quand Il le veut, quelque chère qu’elle soit.
1/ À cette date du 16 janvier, il y avait sans doute plus de trois mois que le Père était à Embrun. Cette petite ville était le siège d’un archevêché. Quelques années plus tard, l’archevêque, Mgr de Tencin, y présidait le fameux concile qui condamna Soanen, évêque de Sénez.
Le Collegium Ebredunense avait, en plus des cours classiques (rhétorique, humanités, trois classes de grammaire), les cours de philosophie. Comme dans tous les collèges, aux professeurs étaient adjoints des Pères appliqués à la prédication et aux autres ministères. Le P. Milley est porté au status comme prédicateur de l’Avent et du Carême, confesseur, etc., et, en janvier, il est à sa première œuvre extérieure. C’est vraisemblablement l’état de sa santé qui explique cette inaction. Dans sa lettre du 3 o janvier, il dira qu’il va mieux. Plus tard, il parlera de sa poitrine qui le fait souffrir.
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Je vous prie, ma chère Mère, d’écrire à la Mère N. ; elle veut entrer en société de prières avec vous ; mandez-lui que vous l’acceptez. Il faut, comme vous le savez, parler comme les autres. Je suis tous les jours plus charmé de la vertu et de l’état intérieur de quatre ou cinq de ses filles. Je vous écrirai un jour là-dessus plus au long. Rien ne montre mieux la vertu et la solidité de cet état d’abandon, que l’esprit de Dieu est toujours le même partout et qu’il est admirable partout. Il me semble que hors de là, il n’y a ni vertu, ni intérieur, ni amour, ni rien du tout. Je suis cependant toujours très infidèle et craintif ; ce sont mes seules infidélités qui produisent cette crainte. Je sens que Dieu ne l’approuve pas. Il faut une grande fidélité et un grand courage dans ces voies. Je souhaite quelques fois des épreuves, des travaux, des humiliations, mais cela même est hors-d’œuvre, c’est une pure infidélité et une suite de mes retours et de mes craintes ; il faut fermer les yeux et courir de toutes ses forces.i
Envoyez-moi vos remarques ou plutôt vos sentiments présents ; il me semble qu’il y a longtemps que vous ne me dites rien. Je voudrais toujours entendre parler de cet état, et je suis presque muet dès qu’on m’en retire, je deviens, ce me semble, inepte et incapable de tout le reste, tout ce qui est extérieur m’ennuie et me dégoûte. Je comprends enfin la vérité de ce que vous m’avez dit quelquefois, que je n’étais pas fait pour ceux qui n’étaient pas appelés à l’abandon/2. Je suis fort tranquille,
2. Au cours de la conversation, la Mère de Siry a pu se servir de ces termes qu’elle savait ne devoir pas être pris à la lettre, mais qui marquaient fortement la vocation du Père. Celui-ci, dans l’inaction forcée d’Embrun, ne pouvant pas s’appliquer à d’autres travaux, ne pensait qu’à cette mission, qu’il mettait au-dessus de celles qu’il ne pouvait pas remplir. De ces lignes d’une lettre, on ne peut pas conclure que le Père se désintéressait de tout autre apostolat. Il devait se donner à toutelsl les catégories de fidèles et à tous les genres de travaux. « Nullum erat operum... quod non zeli sui amplitudine complecteretur. — Il n’y avait aucune espèce de bonne œuvre à laquelle son zèle ne s’étendit », ce sont les termes ee la notice officielle conservée aux archives.
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mais jamais si fort que lorsque je m’abandonne à corps perdu pour ainsi dire entre les bras de mon Dieu. Voilà à peu près mon état ; écrivez-moi le vôtre, et ce que fait notre chère fille N. A-t-elle toujours ces retours et ces craintes ? C’est le plus grand piège qu’elle ait à craindre ; dites-lui qu’elle m’écrive son état présent ; dites aussi à vos chères religieuses que je ne les oublie point.
Adieu, ma chère Mère, il ne se passe pas un seul jour que je ne pense plusieurs fois à vous devant le Seigneur ; faites-en de même pour moi qui en ai plus besoin que vous assurément. Je suis de tout mon cœur en Notre-Seigneur, tout à vous.
Votre…
Remerciements pour ses lettres, pour L’Éminence de la Perfection, pour ses écrits.
D’Embrun, le 3 février 1708.
J’ai bien des choses à vous dire, ma très chère Mère, je dirai ce que je pourrai, et pour le reste, je n’en suis pas en peine ; je veux devenir d’une indifférence extrême, c’est-à-dire qui approche de la vôtre, je ne saurais trop remercier Dieu de ce qu’il vous fait bien comprendre le vide et le néant de toutes choses. J’ai fort approuvé là-dessus la lettre que vous écriviez à cette sainte âme. Le
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commencement m’en a paru un peu dur, mais dès que vous venez à vos sentiments, tout change de face. Vous voyez par le début que j’ai reçu le paquet où étaient les lettres de R. et L’Éminence de la Perfection/1, avec la suite de vos sentiments intérieurs/2, je vous remercie bien de me les avoir envoyés ; ce que j’en ai lu me paraît admirable et d’un goût encore tout différent du commencement, quoique toujours sur le même état, j’en ferai mon profit et j’aurai soin de le renvoyer.
Je suis d’avis que vous continuiez à écrire, cela serait utile pour plus d’une raison. Mon Dieu ! ce sont donc là proprement les uniques affaires qui sont au monde, tout le reste n’est qu’un embarras inévitable. Quand on ne veut que Dieu, on ne craint plus que lui, et tout le bruit du dehors n’étonne pas beaucoup, c’est pourtant une grâce spéciale que tant d’affaires et de tumulte ne vous aient pas dérangée et retirée de ce profond repos. Je ne vous recommande pas de vous y souvenir de moi, ce serait une parole inutile, mais je vous prie de n’avoir pas de ma prétendue perfection une idée si avantageuse ; jamais idée plus fausse. Vous ne sauriez croire combien je suis imparfait, même craintif, capable de tous retours, infidèle et lâche à l’excès. Voilà dans la sincérité de mon cœur et dans la plus exacte vérité ce que je suis. Il ne faut pas que cela vous décourage, puisque cela ne me décourage pas moi-même ; au milieu de cet abîme je vois ce que je dois faire et Notre-Seigneur par sa miséricorde infinie me donne quelque
/1. L’Éminence de la Perfection chrétienne, par le P. Le Grand, Lyon, 1693.
/2. II s’agit d’un écrit de la Mère de Siry. Ses sentiments personnels, ses dispositions habituelles sont exposés et dans ses lettres et dans deux comptes rendus de retraite, qui ont pour titre : Première Retraite, Retraite de 1708. Mais il peut être question des Maximes auxquelles la Mère travaillait.
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volonté et beaucoup de grâces. Redoublez vos prières pour moi, c’est ici l’année de ma sainteté comme l’année dernière était celle de mon exercice ; jamais je n’ai été plus convaincu que la voie du pur abandon est l’unique pour moi/3, jamais je n’ai été plus content, c’est bien Dieu qui me veut.
Je n’ai pas encore mis le pied à l’église pour y confesser qui que ce soit de la ville ou de la campagne. Reclus, réchabite à l’excès, je ne pense qu’à mon Dieu, à vous et à quatre ou cinq de nos saintes religieuses dont vous seriez charmée, si vous voyiez comme moi les progrès admirables qu’elles font dans la voie du pur abandon. J’ai envie pour votre consolation de leur ordonner de vous écrire quelque chose de leur état. Voilà, je vous
3. Le Père est toujours plus vivement frappé de l’excellence de l’état d’abandon où il s’est engagé l’année précédente ; c’est l’unique voie pour lui et pour les âmes appelées à cette faveur, non pas pour toutes les âmes ; ce qu’il dit un peu plus loin des bonnes dames qui s’imaginent qu’on se fait fête de les servir le montre bien.
En cet état, il est sous l’empire de la grâce et dominé par la charité. Il ne voit et ne veut voir que Dieu, il dirige vers lui tout son être et toute son activité. L’abandon est l’état de pur amour qui cherche Dieu pour lui-même, qui s’arrête à ses perfections infinies. L’abandonné ne s’interdit pas de penser à son propre bonheur, mais cela est à l’arrière-plan. Par toutes ses pensées, ses désirs, ses volontés, il va à la Sainteté, à la Sagesse, au Bonheur de Dieu, à sa Bonté, considérée en elle-même, non dans les bienfaits qu’elle répand.
Cet amour est effectif, cette tendance continuelle à Dieu ne doit pas être contrariée, ralentie, par les inclinations vers des créatures. L’abandon demande le parfait détachement qui met l’âme au-dessus des impulsions, suggestions, sollicitations de la nature, et le détachement de soi-même qui interdit les retours intéressés. Par cette abnégation, l’âme se met à la disposition du Saint-Esprit.
Afin d’éviter toute méprise, certaines idées, remarques ou réflexions de l’introduction sont reproduites ici : en ces sujets délicats où s’impose l’emploi de termes parfois équivoques, on ne saurait trop insister pour mettre en garde le lecteur ; et d’ailleurs les lettres peuvent être lues avant la première partie.
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avoue, pour moi une consolation bien douce, et ma présence ne leur déplaît pas à leur tour. Si vous savez après cela combien peu me paraît ce que je dis, et combien je reconnais de temps et de peines perdues à l’égard de celles que vous savez, malgré tous mes mouvements pour leur faire plaisir. Est-il possible que ces bonnes dames puissent imaginer qu’on se fasse fête (à parler naturellement) de les servir ; et par quel endroit le mériteraient-elles ? Voyez comme on s’aveugle. Je regarde tout cela comme dans les desseins de la Providence, ou plutôt je regarde tout cela comme rien.
Je vous envoie la réponse de la Mère R., je ne l’ai pas revue depuis votre lettre ; et ainsi je ne puis pas vous dire avec quelle joie elle recevra l’union de prières avec vous, je sais qu’elle sera extrême. Cette Mère a vraiment un grand mérite, je le reconnais tous les jours davantage, elle est fort intérieure.
Pourquoi, ma chère Mère, voulez-vous mortifier R. maintenant qu’elle est si sage ? J’allais semblablement la gronder si vous ne m’aviez écrit son changement ; je l’en félicite de tout mon cœur ; dites-lui qu’elle m’est très chère, tandis qu’elle voudra se tenir tranquille et renoncer à tout retour, n’oubliez rien pour rompre son jugement et l’humilier ; tout est raccommodé, grâce au Seigneur et à vos soins. Je ne sais presque que répondre sur le choix d’un confesseur. Quand elle aura quitté celui-là, en trouvera-t-elle un meilleur ? Si elle pense le trouver, elle fera fort bien de s’en servir ; dans le fond, le meilleur parti pour elle est de dire à ses confesseurs autant de fautes qu’il est nécessaire pour appuyer l’absolution et garder sur le reste un profond silence ; quand elle doutera sur son état, si le malheur lui arrive encore, il faut ou aveuglément suivre votre conseil, ou obéir aveuglément à un confesseur, je ne lui écris pas pour sa
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paresse à m’écrire elle-même ; dites-lui bien et lui lisez de tout ce que je viens de vous dire ce que vous jugerez à propos.
Adieu, ma chère Mère, voilà une bien longue lettre, faites-en de même à toutes les occasions, parlez-moi bien de la seule chose au monde dont je me soucie.
Il s’est peu servi de L’Éminence de la Perfection, mais il trouve les écrits de la Mère admirables. — Ses peines intérieures. Elles lui font réaliser l’état de la sœur R. — La dévote de Lyon. — Frayeurs nocturnes.
Embrun, le 10 février 1708.
Je reçois actuellement, ma chère Mère, votre lettre et vos livres, je vous dirai que je n’en ai plus besoin d’autres que de ceux que vous m’envoyez, je n’ai pas beaucoup lu encore L’Éminence de la Perfection, mais vos écrits m’ont paru admirables, ils m’ont donné une nouvelle idée de cet heureux état, j’y ai remarqué une solidité, une netteté, une profondeur toute divine. Il n’y a rien du vôtre en tout cela ; c’est Dieu qui parle d’un bout à l’autre, jamais rien ne m’a tant donné d’amour pour cette voie ;ii c’est tout de bon, ma très chère Mère, que je la veux suivre et que je me renonce de tout mon cœur. Ô qu’il en coûte quelquefois de ne pas se permettre un regard sur son intérieur ! J’ai été pendant quelques jours dans des frayeurs fort grandes/1, je n’ai
1. La fatigue et la faiblesse du Père contribuaient sans doute à ces frayeurs qui le saisissaient. Mais c’était bien aussi une de ces épreuves de purification que traversent ordinairement les âmes appelées à une union plus complète. Avant d’y passer, le Père ne réalisait pas la peine des âmes ainsi éprouvées.
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pas voulu chercher ce que c’était ; je me suis abandonné. Je passe quelquefois de fâcheux moments. 0 que l’abandon coûte en ces rencontres ! Il me vient en pensée, ma chère Mère, de vous prier de me recommander à Dieu, mais c’est peut-être un autre retour. Je ferme les yeux. Ce — qui n’est plus rien, mérite-t-il qu’on le regarde ?
J’ai quelquefois pensé dans cet état que ma pauvre et chère fille R. n’était pas si déraisonnable que je la faisais quand je n’avais pas encore éprouvé les mêmes peines. Direz-vous que son nouvel état me rassure dans le mien ? J’espère de finir comme elle, je ne veux pas penser à ce qui arrivera, Dieu est le Maître, Etiamsi me occiderit sperabo in eum. Entendez-vous ces deux petits mots latins ? Quiconque craint encore n’est pas encore perdu et son abandon n’est qu’en idéeiii. Ô quand sera-t-il aussi réel que le vôtre et celui de ma chère fille ? Je ne saurais vous exprimer la joie que me donne son nouvel état. Si j’avais quelque chose à souhaiter, ce serait de me trouver au petit parloir de l’église avec vous et elle pour quelques heures. Trouvons-nous dans le Cœur de Jésus/2 ; si nous ne sommes plus rien partout ailleurs, certainement nous nous trouverons là et c’est assez.
Je suis ravi, ma très chère Mère, que vous me disiez sans ménagement tout ce qui vous vient dans l’esprit à mon sujet, vous voyez que j’agis de même avec vous. Il me vient en pensée que vous feriez bien d’écrire à la
2. La mention du Cœur de Jésus ne se présente que trois ou quatre fois dans le cours des lettres. Il n’emploie pas l’expression devenue courante : « le Sacré-Cœur ». Il n’y a d’ailleurs que de très rares allusions aux dévotions le plus répandues que le Père et ses dirigées pratiquaient.
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dévote de Lyon/3, que sait-on si Dieu ne l’a pas réservée à ce coup-là ? EIle a du mérite infiniment, et est capable de la plus sublime vertu ; je ne fais que vous proposer ma vue, sans exiger que vous l’exécutiez, si Dieu ne vous l’inspire. Je le suis fort/4 de vous envoyer quelque jour les sentiments de quelques-unes de nos chères abandonnées, vous en serez charmée, je leur ai ordonné de les écrire.
Non, ma chère Mère, je ne doute nullement que Dieu ne m’ait bien voulu ici, mais m’y perdrai-je entièrement ? Y travaillerai-je assurément ? J’ai passé cette nuit dans l’amertume de mon âme et dans des frayeurs qui m’ont empêché de fermer les yeux, je n’ai encore rien éprouvé de si triste. Ah ! si l’on pouvait savoir au moins que Dieu n’est pas offensé, que les peines seraient douces malgré leur rigueur ! Priez le divin Maître de faire sa volonté, ou plutôt priez que je m’y soumette aveuglément. Je vous découvre mon cœur, ma chère Mère, et vous y voyez encore bien des faiblesses, je sens que je me suis laissé vaincre et intimider, c’est une pure lâcheté, il ne fallait pas détourner les yeux pour regarder sur soi ; je serai plus fidèle à l’avenir ;, de temps en temps ma peine m’est pour un moment entièrement effacé de l’esprit, je cherche ma peine et ne la trouve plus. Que Dieu est bien le maître du cœur, qu’Il l’embrase actuellement de son amour ! C’est en Lui que je serai toujours, ma très chère Mère,
Votre…
3. Le Père, qui avait fait à Lyon ses études de philosophie et de théologie, avait été en 1703-1704 comme prédicateur à la maison de Lyon, appelée communément Petit Collège.
4. Sic dans les manuscrits.
5. De la Mère de Siry : « Après avoir passé une partie de la nuit dans les craintes qui me sont ordinaires… » (lettre 5e). (les lettres de la Mère ne sont pas datées).
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Il a passé les fêtes sans donner une seule absolution. Il n’aime plus que sa chambre. — Trésors cachés dans le monastère d’Embrun. — Une des Sœurs. — Sa joie d’avoir enfin trouvé sa voie.
Embrun, le 4 mars 17438.
Que direz-vous de moi, ma chère Mère, qui ai laissé passer toutes les fêtes solennelles/1 sans donner une seule absolution c’est pourtant la vérité ; je n’aime plus que ma chambre, et si je retournais à Apt, j’y agirais encore moins ; je n’ai que trop fait pour les autres, il est temps de tourner mon zèle contre moi. Mon Dieu, que j’ai belle occasion de mourir à moi-même, et de retomber dans le néant et dans cet oubli si cher ! J’espère que je ne la laisserai échapper, malgré mes infidélités et ma lâcheté continuelle. J’ai vu d’admirables exemples, j’ai trouvé des trésors cachés dans votre monastère d’Embrun, j’en découvre tous les jours, je ne sais si vous avez au monde une maison plus sainte, plus intérieure. Je ne doute presque plus que le Seigneur ne m’ait conduit ici pour profiter de leurs exemples et leur donner mes petits secours dans leur état. J’en ai trouvé quatre qui sont dans la voie du pur abandon, mais d’une manière admirable. Hélas ! si je pouvais vous exprimer la consolation qu’elles ont eue de pouvoir s’expliquer et se faire entendre ! Vous en béniriez le Seigneur ! Je me con-
1/Ici encore c’est sans doute l’épuisement de ses forces qui lui a interdit les séances au confessionnal, très longues et absorbantes au temps des Pâques.
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vaincs toujours plus que c’est le vrai chemin et l’état le plus parfait. Il y en a une entre autres, en qui je remarque presque tous les sentiments, toutes les vues, toutes les grâces que Dieu vous a faites dans cette voie, excepté qu’elle n’en connaît pas la sûreté, qu’elle ne savait que penser de cette affreuse répugnance à agir dans l’oraison par actes distincts et à réfléchir sur soi, de ce trouble à la vue de ce néant. Elle commença par me dire qu’elle avait un besoin extrême de s’ouvrir et une répugnance infinie à le faire, qu’elle n’en pouvait même venir à bout ; quand elle le faisait, qu’elle ne disait rien de ce qu’elle voulait dire, qu’elle était donc résolue de garder un silence éternel, parce qu’elle ne voyait qu’un chaos affreux de toutes parts. Je lui jetai quelques mots de cet état ; elle en pensa mourir de joie, elle est dans un paradis. Faites-moi part, ma chère Mère, de vos écrits, je les trouve toujours plus de mon goût.
Je suis, en Notre-Seigneur, tout à vous.
Il a tant de choses à dire et il est incapable d’écrire. — Il envoie les lettres de ses filles.
Embrun, 1,708.
J’ai toujours, ma très chère Mère, tant de choses à vous dire, et quand je veux écrire, et quand je veux y penser, rien ne me vient. Est-ce que je suis tellement plein de Dieu, qu’il n’y a point de place pour le reste ? Oh ! ce n’est pas cela, ma plénitude se répandrait avec abondance et avec facilité, c’est plutôt parce qu’il n’y
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a rien de bien en moi ; mais qu’importe, ne vaut-il pas mieux qu’il soit dans sa source que dans un si mauvais canal, ou plutôt dans une citerne crevassée qui ne peut retenir les eaux de la vie éternelle. Communiquez-moi un peu de cette surabondance qui vous est si naturelle, autrement vous courrez le risque d’avoir de moi des lettres sèches, dures, indévotes et tout à fait conformes à l’esprit qui les dicte. Je ne sais, ma chère Mère, ce que je dis, tout va de travers, je vais tout déchirer, et, après pourtant, je dis : « Vaille que vaille, aille comme il pourra, quand il devrait aller autrement ; c’est à Dieu à y mettre ordre, il n’y a rien de tel que de tout lui abandonner, et après de ne point reprendre. » Que dis-je !, ne point reprendre ? ne pas même jeter un regard sur ce qu’on lui a abandonné, demeurant si absolument perdu, qu’on ne se permette pas même la pensée
I/. On a déjà remarqué les reproches que le Père s’adresse sur ses retours ; et on verra son zèle et son insistance à combattre chez ses dirigées la tendance à se trop considérer elles-mêmes.
On commettrait un contre-sens en pensant qu’il détourne do l’examen nécessaire pour connaître l’état de sa conscience ou du combat contre les mauvaises inclinations. Il se garderait d’adresser ces conseils et ces reproches à des chrétiens qui ne s’inquiètent pas d’une vie intérieure. Mais il discerne le danger pour ces âmes ferventes d’une vaine recherche d’elles-mêmes, d’une certaine complaisance à se contempler dans les dons reçus de Dieu et même dans ses défauts… C’est un peu se reprendre que de se regarder, de compter sur ce qu’on peut trouver en soi-même…
Plus entier est l’abandon, plus grande est l’aversion de tout mal, plus aiguisé le sens qui avertit des moindres écarts. Pas n’est besoin de longues considérations. Mais aussitôt l’écart aperçu, il n’y a qu’à se remettre avec plus d’ardeur dans la vraie direction. La volonté doit être toujours plus tendue à se conformer à celle de Dieu. Nous sommes aux antipodes du quiétisme. Ces recommandations peuvent être adaptées à toutes personnes de dévotion. Il n’est pas inutile de signaler le danger de s’arrêter trop longtemps à la recherche, à l’appréciation des fautes. Dans l’exercice de l’examen, le principal n’est pas l’examen, mais c’est le redressement de la volonté.
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de compter désormais sur ce qu’on peut être à soi-même, ou de pouvoir disposer par rapport à ses propres intérêts d’aucune partie de ce nous-mêmes. Oh ! que dans cette disposition les douceurs que l’on ressent (si toutefois on peut ressentir où rien n’est plus sensible) passent infiniment tout ce qu’en un autre état peut être goûté.
Je vous envoie les lettres de nos filles, voyez combien les disciples passent le maître qui sera toujours en sa manière accoutumée, sans aucune réserve,
Votre…
Sa surprise et sa joie à la vue de l’Aînée. — Il vient de dire le mot décisif à Mlle N.
D’Embrun, 1708/1.
J’ai eu, ma très chère Mère, une agréable surprise et une vraie consolation de voir notre très chère fille aînée/2, que je trouve toujours plus perdue qu’auparavant. C’est sans doute la fidélité qu’elle a à se rendre aux attraits de la grâce qui la met dans cette heureuse disposition, j’espère qu’elle me servira beaucoup pour
1/. La date du mois ne se trouve pas dans les manuscrits.
2/. Voici une aptésienne qui vient trouver son directeur à Embrun. Le Père était attentif à suivre les âmes qu’il avait engagées dans la voie. Il parlera souvent de l’aînée. C’était une demoiselle d’Apt en qui il voyait se développer des grâces merveilleuses. Lui et la Mère de Siry lui ont donné ce surnom, soit parce qu’en effet elle avait été la première parmi les personnes du monde à pénétrer dans le pays perdu, soit à cause de l’avance qu’elle avait sur les autres.
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l’intérieur, je tâcherai en revanche de lu i donner tous les petits secours dont je suis capable.
J’ai eu le plaisir de voir Mlle N. Je me suis enfin déterminé à lui ouvrir mon cœur sur les voies de l’abandon. Elle a reçu tout cela avec une plénitude de cœur et une docilité qui ne me laisse aucun lieu de douter qu’elle n’y soit appelée et qu’elle n’y fasse de grands progrès.
Je comprends tous les jours que l’on n’est fait que pour ces voies-là, aussitôt que l’on veut être tout de bon à Dieu et qu’il n’y a dans le fond d’autre chemin que celui-là. Je ne sais plus parler de Dieu d’une autre manière ; il me semble que tout le reste n’est qu’illusion/3. Oh ! qu’on connaît peu la vertu même parmi les gens vertueux et qu’il y a de tromperie dans la recherche de la perfection et les pratiques de piété ! Priez Dieu, ma chère Mère, que la mienne soit plus réelle, et que mon abandon passe de l’esprit au cœur ; il se sent dans un vide et une assez grande indifférence pour tout ce qui n’est pas Dieu. Achevez, ô mon Dieu, votre ouvrage ; perdez, anéantissez, régnez tout seul !
C’est en lui, ma très chère Mère, que je suis tout à vous.
Remerciement pour service rendu. — Le cahier de la chère fille d’Embrun. — Les abandonnées du couvent s’encouragent en se communiquant leurs pensées. — Qu’il fait bon de vivre en enfant perdu ! — Il sent qu’il n’est fait que pour les âmes abandonnées.
3. I1 n’est pas venu à la pensée du Père de jeter tous ses pénitents dans cette voie. Il dira souvent qu’il ne faut pas y inviter les personnes qui n’y sont pas aptes, fussent-elles de bonnes religieuses ou des personnes de sérieuse dévotion.
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De Sisteron, le 3 o juin 1708.
Vous êtes morte, ma chère Mère, et pourtant quand il s’agit de servir vos amis vous faites voir que l’un n’est pas incompatible avec l’autre. C’est que c’est Dieu qui fait tout cela en vous. Je le regarde par cet endroit, et c’est encore à Lui que je suis obligé, et que je remercie en vous de tout mon cœur du service que vous m’avez rendu en la personne que je vous recommandais. Je vous avoue que ne m’attendais pas à un si heureux succès. La nouvelle qu’elle m’a donnée m’a fait un double plaisir, puisque cette occasion me procure l’honneur, et en même temps un « moyen de vous écrire sûrement.
J’ai toujours, ma chère Mère, le cahier des sentiments de notre chère fille d’Embrun que vous m’avez envoyé car je ne l’avais pas lu auparavant. Je vous avoue que j’en ai été charmé, mais je dois vous dire qu’elle va tous les jours de lumières en lumières ou plutôt de rien en rien. Je n’ai rien vu de plus tranquille, de plus doux, de plus généreux. Il y en a quatre autres dans la même maison, sans compter la supérieure, qui approchent de cette élévation tout à fait. J’ai cru les devoir obliger de s’ouvrir entre elles de leurs dispositions et cela a réussi/1. Elles s’animent merveilleusement à se perdre, disent -
1/. Que les Sœurs abandonnées profitent des hasards qui les font se rencontrer aux récréations, il n’y a là aucune singularité, aucun danger qu’on les voie former bande à part. Le P. de Caussade parle d’une petite confrérie formée dans la communauté de Nancy : « Ces sept... avec lesquelles vous avez formé une sainte ligue pour le renouvellement de l’esprit intérieur » (cf. livre II, lettre 17 ; Ramière, I, p. 253).
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elles, et à tellement s’oublier qu’il ne leur vient plus d’idées d’elles-mêmes. Quand le sort les fait rencontrer ensemble aux récréations, c’est un charme, elles ne parlent que de rien, que d’abandon, que de perte. Oh ! si elles avaient ici notre chère fille R. ! Mais tant de trésors peuvent difficilement se trouver ensemble. Il faudrait, au contraire, les répandre par tout le monde. Je ne sais point, ma chère Mère, si les choses changeront à mon égard et je m’en embarrasse fort peu. Je vous avoue confidemment que je ne me soucie ni d’emplois, ni de lieux, ni de demeures, ni de quoi que ce soit, je ne veux rien, je ne refuse rien, ou plutôt, je le demande ce rien et je le souhaite de tout mon cœur. Mon Dieu, qu’il fait bon vivre en enfant perdu, en homme sans souci. J’ai pourtant le malheur de me rechercher, de me retrouver ; mais cela dure moins et va toujours mieux. Je ne saurais voir Dieu d’une autre manière, et dans quelque infidélité que je sois tombé (car j’y tombe sans cesse), je ne trouve point de plus doux parti que de fermer les yeux sur ma faiblesse et mes chutes, et de me jeter à corps perdu dans cet abyme sans fond de la divinité.iv Le mot de votre lettre qui m’a fait le plus de plaisir c’est cette indifférence pour toutes les créatures. Je me défierais de votre état, si vous comptiez encore sur quelqu’un ; que puis-je, moi, et que peuvent toutes les créatures ? Que peut le rien ? Abandonnons-nous donc une bonne fois et nous ne verrons que Dieu dans les personnes mêmes qui paraissent les plus nécessaires. Je ne sens que trop que je suis seulement pour la conduite des âmes abandonnées. Je suis bien aise que vous ayez envoyé des livres à Mme R., cultivez-la un peu plus que moi, car je suis d’une paresse infinie à écrire. Vous êtes la seule personne du monde à qui j’écris avec plaisir, vos lettres m’en font beaucoup, donnez-m’en donc sou -
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vent, ma chère Mère, et me parlez comme il faut ; ce n’est pas vous qui parlez, vous n’êtes plus ; c’est Dieu qui parle en vous.
Vous avez donc été malade à la fin du carême, c’est que vous tombez dans le défaut que vous me reprochez ; vous ne vous ménagez point, corrigez-vous là-dessus. Ne soyez plus en peine de ma santé, je me porte mieux, grâce au Seigneur. Il faut regarder la santé et la maladie d’un même œil. Arrive ce que pourra, tout est bon à qui ne veut rien.
Adieu, ma très chère Mère.
Deux trouvailles à Sisteron. — Il ne croyait pas les gens mariés aptes à l’abandon. — Qu’elle continue les Maximes. — N’éveillez pas la bien-aimée !
Sisteron, le 15 juillet 1708/1.
Que diriez-vous, ma très chère Mère ? Me voici encore à Sisteron où je ne prétendais demeurer que sept ou huit jours et je n’en sortirai apparemment pas avant la fin de juillet. J’ai trouvé ici deux âmes pieuses devant Dieu qui paraissent être faites tout exprès pour les voies
1. Le Père ne trouvait pas de jésuites à Sisteron. La ville cependant, avant Aix, Arles, Marseille, avait passé contrat avec la Compagnie. En 16o6, après une procession solennelle où assistait le P. Richeome, provincial, la première pierre du collège avait été posée. Les travaux avaient été poussés activement, mais de graves malversations épuisèrent les crédits votés, et les finances de la ville ne purent pas pourvoir à l’achèvement du collège. Sisteron avait un monastère de la Visitation depuis 1631, la religieuse que le Père vient d’introduire à l’abandon était sans doute d’un autre couvent.
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du saint abandon, et qui n’en avaient pas seulement l’idée ; elles attendaient une main charitable pour les jeter dans ces saints abîmes ; elles y font déjà des progrès qui me surprennent. L’une est religieuse, l’autre est une dame séculière qui me fit offrir une chambre et un lit chez elle, pendant mon séjour ici, sans avoir jamais entendu parler de moi. Elle ne doute pas que je n’aie été envoyé pour elle, et il me le semble. Je lui ai donné vos Maximes, elle en est enchantée et je crois qu’elle fera de grands progrès ; elle n’a encore que trente-huit ans, et elle est dans une opulente fortune avec son mari, comme n’en ayant point.
En vérité, ma chère Mère, je sens, tous les jours plus, que je ne suis fait que pour ce genre de direction. Je n’en croyais pas trop capables les gens mariés, mais je vois que Dieu a ses élus partoutv. Je ne saurais presque plus parler de Dieu d’une autre manière, et grâce à sa miséricorde, qui me met tous les jours plus avant dans ses voies, malgré mes infidélités continuelles, je deviens, ce me semble, d’une indifférence extrême pour tout ce qui n’est pas Dieu ; en effet tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien du tout.
J’aurai apparemment la consolation de vous voir au mois d’octobre, et de passer plus près de vous toute l’année prochaine, car on dit que ce n’est plus à Apt que je vais prêcher l’Avent et le Carême/2. Si cela est, Dieu fait bien voir qu’il se joue de nos faibles vues, et que quand on le laisse faire, il a plu à cœur ce qui
2. On ne saisit pas la pensée du Père. Puisqu’il ne prêchera pas à Apt l’Avent et le Carême, il sera éloigné d’elle une bonne partie de l’année. S’il s’agit de passer l’année à Aix, il sera en effet plus rapproché d’elle que, lorsqu’il se trouvait à Embrun. Mais la distance entre Apt et Aix est encore grande. Et le Père, l’année suivante, ne la franchira pas une seule fois.
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nous touche, que nous-mêmes. Je ne sais comment ni par qui ce changement s’est fait et j’ai peine à le croire encore, quoiqu’on me l’ait écrit plusieurs fois.
Je verrai quelquefois, si on le permet, la pauvre Sœur R., qui véritablement a besoin de soutien, parce qu’elle ne sait pas encore bien n’avoir besoin de rien, écrivez-lui autant que vous pouvez.
Je trouve vos maximes sur l’abandon toujours plus solides, chaque fois que je les lis ; vous ferez parfaitement bien de continuer, je m’en servirai pour moi et pour les autres ; c’est comme un précis de cet état qui est facile à entendre, quand une fois on est entré dans la voie d’abandon. Que fait notre fille ? Quand je veux lui écrire, il me semble entendre l’Époux des cantiques me dire : je vous conjure de ne point éveiller ma bien-aimée, jusqu’à ce qu’elle-même le veuille ; dites-lui seulement, sans l’éveiller, que je suis ravi de la voir si parfaitement abandonnée entre les bras de son céleste Époux. C’est là tout ce que j’ai à lui dire, mais je vous assure que je remercie bien le bon Dieu des grâces qu’il lui fait.
Adieu, ma chère Mère,
Votre…
Il a passé six semaines à Sisteron. — Il a heureusement terminé les affaires du collège. — Il retrouve ses idées dans les lettres de M. de Bernières.
Embrun, 29 juillet 17o8.
Me voici enfin de retour, ma très chère Mère, après six semaines de séjour à Sisteron. J’y ai heureusement
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terminé les affaires du collège, ou plutôt Dieu les a terminées pour moi, car je n’y comprenais rien, et, je vous assure que je ne suis point fait pour des niaiseries comme cela. Tout ce que j’en ai retiré a été un mépris souverain pour tout ce qui n’est pas Dieu. Oh ! qu’il fait bon s’abandonner entre ses mains ! J’expérimente tous les jours que moins nous faisons, plus il fait lui-même, tout consiste à être un instrument mort entre ses mains.
J’ai vu les lettres spirituelles de M. de Bernières/1 ; cet ouvrage surpasse tous les autres, je ne pouvais le lire assez ; ce qui me consolait infiniment, c’est que j’y ai trouvé mes sentiments pour la conduite de l’abandon si bien marqués, et exprimés en termes si ressemblants, que je croyais presque l’avoir copié avant que de le connaître. Les personnes, que j’ai tâché de conduire à cet état et qui y font de grands progrès, disent que c’était moi qui avais fait ces lettres. Vous voyez, ma chère Mère, qu’il fait bon de ne rien faire et de ne rien savoir, Dieu fait tout pour nous.vi J’oublie toujours la moitié de ce que vous me demandez dans vos lettres. Je vous renvoie la lettre que vous me demandez. Quand vous verrez le Père R. faites-lui, mais de la bonne façon, mes très humbles compliments.
1. Les lettres et notes de Jean de Bernières-Louvigny ont été publiées en plusieurs éditions, diversement composées et d’inégale étendue. Le Chrétien Intérieur, divisé en huit livres, fut mis à l’index en 1689, et les Œuvres Spirituelles de Bernières, en 169 o. N’ont été mis à l’index ni les Pensées, ni L’intérieur Chrétien, ni le deuxième volume du Chrétien Intérieur. Il y a plusieurs éditions postérieures à ces décrets. Le P. Millet ne désigne pas quelle est celle des éditions qui lui a révélé Bernières. On s’accorde d’ailleurs à reconnaître que la doctrine de Bernières est orthodoxe, que la mise à l’index a été déterminée par quelques expressions critiquables et parce que le livre paraissait s’adresser à tous, alors qu’il a en vue des états spéciaux. Le P. Milley ne recommande Bernières qu’à des âmes très avancées qui peuvent le comprendre. Mgr Doney a réédité en 1867 le Chrétien Intérieur.
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Notre mission à Nyons ne commencera que le 3 o septembre et finira le 28 octobre. Je suis le dernier et le plus jeune des quatre ou cinq Jésuites qui la feront avec moi. Voyez si j’ai lieu de me plaindre ou d’être plaint. Ce que vous m’écrivez du Père R. m’a fait bien rire. Et de qui ne peut-on pas se passer en ce monde ? ou plutôt de qui a-t-on besoin quand on est à Dieu ? Vous ne sauriez me faire plus de plaisir qu’en cultivant la Sœur R., je la crois propre à la vraie vertu. Je croyais, ma chère Mère, vous avoir envoyé vos écrits/2 ; au nom de Dieu continuez d’écrire, c’est l’esprit de Dieu qui parle par votre bouche, je trouve toujours vos maximes plus solides, plus véritables, plus propres à faire du bien, je ne saurais les lire sans un nouveau plaisir.
La chère Mère R. à qui je viens de parler à loisir est tout à fait entrée dans ces voies. Elle ne se possède plus de joie dans ce nouveau pays. Écrivez-lui un peu plus ouvertement.
Adieu, ma chère Mère, je suis, autant que vous savez, tout à vous en Notre-Seigneur et, ailleurs, rien.vii
Il la félicite des grâces reçues. — Dieu n’est jamais mieux connu que dans les ténèbres. --- Il lui envoie un cahier en lui faisant deviner qu’il est de la Supérieure de la Visitation.
2. Nous avons plusieurs copies des Maximes. Elles sont différentes par le nombre des maximes et des sections. Peut-être représentent-elles des rédactions successives de la Mère qui paraît y avoir travaillé longtemps. Elles sont réparties entre les trois voies, purgative, illuminative, unitive.
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Embrun, le 6 août 1708/1.
Je ne pensais pas avoir le temps de vous écrire, Madame, mais le Seigneur qui le voulait a permis que l’occasion qui me pressait tant ait manqué. J’ai connu d’ailleurs qu’elle aurait été fort peu sûre, aussi la Providence m’en fournit une telle que je la souhaitais, pour vous donner des marques de mon souvenir, et vous remercier de vos libéralités, ou plutôt ce n’est pas pour cela, ma chère fille, c’est pour vous féliciter mille fois des grâces que le Seigneur vous fait sans cesse et pour vous animer à vous abandonner sans réserve entre ses mains, à ne vivre plus qu’en Lui, ou plutôt à Le laisser vivre et agir en vous, comme en un palais où il est le Maître absolu, et où Lui seul est écouté. L’esprit des ténèbres ne manquera pas de faire de nouveaux efforts pour vous troubler, mais quand on est comme perdu et abîmé en Dieu tous les efforts retombent contre Dieu même, c’est Lui qui les soutient pour nous, et qu’avons-nous à craindre alors ? Quand on ne craint que Dieu, on ne craint rien.
I/. Toutes les lettres que nous avons avant le 6 août ont été adressées à la M. de Siry. Celle-ci est à une ursuline, à qui il a déjà envoyé des lettres que nous n’avons pas. Ayant reçu le secret de l’abandon à la Visitation, il en avait fait part à des ursulines qu’il dirigeait. Il restera en relation avec celles d’Apt et, dans la suite, il portera la bonne nouvelle aux maisons d’ursulines qu’il pourra atteindre. Nous avons d’un contemporain du P. Milley des lettres écrites à des ursulines de Provence, dont quelques-unes étaient avancées dans l’oraison. La comparaison avec les lettres du P. Milley fait bien ressortir l’originalité de sa doctrine. Lettres spirituelles de M. Jean Paul, prêtre, vicaire et official forain, et Supérieur du Monastère de Ste Ursule de Brignoles, écrites à diverses ursulines de Provence… à Marseille chez la veuve de Henri Mortel à l’Enseigne du Nom de Jésus proche la Loge, 1701.
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Rien ne peut manquer, ni affliger, parce que Dieu lui-même ne peut manquer ni s’éloigner, mais íl n’est jamais si près de nous que dans ces temps d’obscurité et de ténèbres/2, quoiqu’il semble alors que tout soit perdu. Ce qu’il y a de vrai, c’est que tout ce qui n’est pas Dieu est alors perdu, et, tant mieux, ma chère fille, une telle perte est le plus grand gain de la vie.
Je ne serai bien content que lorsque je vous verrai sans consolation, sans secours humain, sans goût sensible, mais uniquement attachée à votre Dieu par une foi pure et simple.
Je me vois presque au bout de mon papier et je n’ai pas commencé, ce sera une autre fois. Donnez-moi de vos nouvelles, et croyez-moi toujours autant que cela se peut tout à vous en Notre-Seigneur, car, je ne suis rien ailleurs/3.
Je vous envoie pour vous délasser un peu un cahier de sentiments d’une sainte âme sur les voies de l’abandon entre les mains de Notre-Seigneur, vous y trouverez du goût, je m’en assure. Faites-en part à la chère Mme R. et, quand vous l’aurez lu, ce que je vous prie de faire bientôt, vous l’enverrez à la Mère Supérieure de Sainte-Marie d’Apt, sous la même enveloppe sous laquelle je vous l’envoie. Si vous ne devinez pas de qui sont ces sentiments, mortifiez votre curiosité, et, si vous
2/. Très souvent le Père parle des ténèbres où l’âme paraît abîmée. Celles qui sont appelées à monter passent par ce tunnel. Leur tourment est de ne rien sentir de divin et, ce qui est plus dur, de se croire en opposition à Dieu. La réponse du Père est double : Dieu n’est jamais aussi près que dans les temps d’obscurité, et cette privation de tout appui doit élever l’âme à la foi pure et simple et à la plus parfaite charité.
3/. Le manuscrit de Montélimar termine ici la lettre XI. Ce qui suit et qui se trouve dans les autres manuscrits a pu être mis par le Père en post-scriptum.
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le devinez, ce qui n’est pas bien difficile, gardez un secret inviolable, car quoique cette personne ne se mette plus en peine ni d’elle ni de ce qui la touche, et, qu’elle m’ait donné là-dessus une pleine autorité, il faut pourtant en user modérément.
Faites, s’il vous plaît, mes très humbles compliments à Madame la Supérieure, elle et sa communauté me sont très chères. Je ne dis rien de particulier à Mme R.,/4 sur son intérieur, elle en devine la raison. C’est pour la laisser plus libre de montrer ses lettres à la personne qui prétend avoir le droit de les voir. J’ai cru qu’il valait mieux prévenir cela que de la mettre dans la nécessité d’user de quelque dissimulation, car je ne crains rien tant que les manquements de droiture.
Un voyage le fait sortir de son désert. — Solitude intérieure. — Les personnes les plus avancées dans l’abandon sont des gens accablés d’affaires. Ne pas juger de l’amour divin par le profane.
Embrun, le 16 août 1708.
Je goûtais trop de plaisir, Madame ma très chère fille, dans ma solitude ; le Seigneur m’en retire demain pour
4. Madame R., une dame d’Apt, liée avec l’ursuline. C’est, sans doute, elle qui est plusieurs fois désignée dans les lettres à une ursuline sous le nom de « la bonne amie ». La dame, dont le Père avait fait la découverte à Sisteron, n’était donc pas la première personne mariée qu’il avait jugée apte à l’abandon. Mais le cas de la dame aptésienne avait pu lui paraître tout exceptionnel.
1. La destinataire paraît être la dame d’Apt dont il est question dans la lettre précédente.
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sept ou huit jours. On me fait faire un voyage qui ne serait guère de mon goût, s’il était permis d’avoir encore du goût. Je crois que le meilleur pour vous et pour moi, c’est de nous faire une solitude intérieure que nous puissions porter partout. Quelque part que nous soyons, ne sommes-nous pas toujours au milieu de cette immensité divine ? Et que peut-il manquer au milieu d’un pareil trésor ? Ne rejetez point sur votre état ni sur votre famille l’obstacle à votre abandon entre les mains de Dieu, les personnes que je connais les plus avancées dans cet heureux état, sont des gens accablés de mille affaires extérieures ; que coûte-t-il d’être persuadé de son néant, et de se jeter aveuglément entre les mains de Dieu. Ne peut-on pas aussi bien faire cela au milieu des plus grands embarras que dans la solitude ; au contraire nos faiblesses et nos fautes qui sont plus fréquentes en cet état que dans la solitude nous font sentir le besoin que nous avons de Dieu et nous doit seul rappeler plus souvent à Lui. Si vous n’expérimentez pas cela, c’est justement cela ce qui doit vous faire rentrer dans votre néant ; vous ne pouvez que cela, et cela vaut mieux que tout le reste. Dieu n’est-il pas aimable de se contenter de si peu ; laissez-lui donc, ma fille, le soin de votre perfection et de tout ce qui vous touche, et ne prenez pour vous que le soin de le goûter intérieurement et de vous soumettre à sa sainte volonté, sans nulle réflexion sur vous, sans nul retour sur les créatures. Cela ne guérit d’aucun mal, mais en fait beaucoup.viii
Ne jugez pas de l’amour divin par le profane ; celui-ci étant tout dans les sens et pour un objet sensible doit nécessairement être fort sensible, mais l’amour divin étant dans l’intime de l’âme, et ayant un objet qui ne tombe sous aucun sens, ne peut se sentir, quand il est bien pur ; et ce qu’on en sent quelquefois dans les trans-
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ports si doux n’est pas l’amour même ; ce n’est pour l’ordinaire qu’un amour-propre qui a pris le nom d’amour divin. Le vrai amour de Dieu est dans l’accomplissement de ses commandements et la soumission à toutes ses volontés ; c’est la seule preuve que nous en demande Notre-Seigneur comme il paraît par ces paroles. « Si vous m’aimez, gardez mes commandements. » Faites-le donc, et vous vivrez. C’est ce que vous souhaite celui qui est
Votre…
Le progrès de la M. Morel. — La M. de Siry, fondatrice du nouvel état où le Père l’a introduite sans le connaître. — Son goût pour discerner les dures qui y sont appelées. — Au retour de Nyons, il passera à Apt.
Embrun, le 16 août 1708.
Je grondais un peu, ma chère Mère, de ne voir qu’un paquet pour notre chère Mère (la M. Catherine Morel, supérieure d’Embrun) et rien pour moi, mais quand elle l’a ouvert, elle a grondé à son tour de ce qu’il n’y avait rien pour elle. Je crois qu’elle vous écrira, vous seriez charmée de voir combien elle avance dans les voies d’abandon, c’est une joie, une paix qu’elle n’avait jamais goûtée ; elle se trouve élevée au-dessus de tout. En vérité, Dieu est bien aimable et sa Providence bien admirable ; je ne sais plus dire que cela, quoique je pense mille choses. Qui l’eût dit que vous deviez être comme la Fondatrice d’un nouvel état, pour lequel vous aviez des répugnances insurmontables et dans lequel je
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vous ai presque introduite sans le connaître/1, et où vous m’avez jeté à votre tour pour y faire entrer toutes les autres. Il me semble que j’ai un goût pour sentir ceux qui y sont appelés, je leur en parle une ou deux fois tout au plus et ils en savent bientôt plus que moi, vous seriez charmée de les entendre, mais celle qui fait de plus grands progrès vous écrira.
Il paraît par votre lettre que vous n’avez pas reçu mes deux dernières ; je sais qu’une est encore en chemin, je la ferai prendre au porteur en passant à Sisteron où je l’ai envoyée avec vos écrits que je vous prie bien fort de continuer ! vous verrez par là que j’ai reçu votre paquet. Au reste, je ne suis pas à Nyons comme vous pensez ; je vous avais déjà écrit que ce ne serait qu’au mois d’octobre et au retour je passerai assurément à Apt. Vous voyez assez quel est le sujet de mon passage, je m’en ferai un vrai plaisir ; je ne le souhaite pourtant qu’autant que Dieu le veut ;, tout ira bien quoi qu’Il permette.
Infiniment à vous, en celui seul qui est quelque chose.
1. On peut s’insinuer dans l’intimité de cette direction mutuelle. Au début de ses relations avec la M. de Siry, le P. Milley, éminent religieux et homme de prières, est préparé par ses goûts, ses pressentiments, ses attraits, les premières touches de la grâce mystique, à recevoir et à saisir les confidences d’une âme plus avancée que lui, et à la guider dans une région qu’il n’a pas encore explorée, mais qui peu à peu se découvre à lui, où il est invité à pénétrer plus avant. Il pourra dire plus tard qu’il l’a introduite dans l’abandon.
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Sur la communauté d’Embrun, solitude parfaite… triomphe de la piété. — Il donne de ses nouvelles et parle de lui-même à la troisième personne.
Embrun, le 21 août 17o8.
Me voilà presque à votre porte/1, ma très chère Mère, je voudrais bien que les affaires qui m’ont amené ici me conduisent un peu plus loin ; la chose pourra se faire.
Comment vous portez-vous ? N’êtes-vous pas fâchée contre moi, vous ne m’écrivez rien depuis longtemps, il me semble. Je vous envoie une lettre de cette religieuse dont je vous ai envoyé les écrits. Vous y verrez toujours le même esprit. Je vous avoue que je suis charmé de sa conduite, et de celle de trois ou quatre de cette même maison. Oh ! la sainte communauté ! il me semble quelquefois, en pensée, que vous seriez bien à votre aise dans cette maison ; c’est solitude parfaite par rapport au dehors et au-dedans, c’est l’image du recueillement, le triomphe de la piété, de la paix et de l’amour de Dieu.
Voulez-vous savoir, à présent, quelque chose de cette personne pour qui vous vous intéressez si fort, et, qui vous a mille fois plus d’obligation, que vous ne lui en avez ? Vous savez ce que je vous ai mandé de ses peines extraordinaires, et surtout de cette cruelle tentation qui est passée. Elle jouit présentement d’un grand calme, le pur abandon la charme au moins en idée, elle en a des vues et des sentiments qu’elle n’avait jamais eus, et, j’espère que je la verrai bientôt dans cet oubli de soi-même pour ne plus penser qu’à son Dieu. Ce seul mot de Dieu la calme, la tranquillise, et, si elle n’était pas
1/. C’est sans doute par erreur que la copie donne le nom d’Embrun. Le Père ne se serait pas rapproché d’Apt s’il était resté à Embrun. II écrit sans doute de Sisteron, où il a pu être rappelé par les affaires du collège.
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aussi lâche, aussi infidèle qu’elle est, je pense que le Seigneur lui ferait des grâces bien plus singulières, car je vois qu’Il l’aime bien. Joignez vos prières aux miennes pour obtenir sa parfaite conversion. Ce qui doit vous y engager, c’est qu’elle est très fidèle à se souvenir de vous dans ses prières. En voilà assez pour elle. Revenons à vous. Comment vous portez-vous ? Mais surtout pour l’intérieur écrivez-moi, je vous prie et bien amplement de l’abandon.
Adieu, ma très chère Mère,
Votre…
Lettres perdues. — Ne pas signer. — Se laisser gouverner par l’esprit de Dieu et la main des supérieures, même dans les choses qui portent à la dissipation. — Ce qui n’est plus, ne veut plus rien.
Embrun, le 8 septembre 1708.
Ce n’est pas un grand malheur, ma chère fille, que ces lettres perdues ; le muletier les aura jetées dans la Durance, ainsi elles ne seront vues de personne. Cela doit vous apprendre à ne vous plus signer comme je vous l’ai déjà écrit, mais en voilà de reste sur si peu de chose, n’y pensons plus. Vous ne me dites pas que vous
1. On a voulu voir, dans cet avis de ne pas signer, la marque d’une secte qui cherche le mystère, alors que le motif est évident : du moment que les lettres peuvent tomber en d’autres mains, il ne faut pas exposer à l’indiscrétion des confidences spirituelles (cf. Introduction, p. 1 r) ; quelques lignes plus bas le Père recommande de se laisser guider par l’esprit de Dieu et la main de la supérieure.
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avez reçu une longue lettre de moi depuis peu, par un homme qui m’apporta la vôtre du 2 août dernier. Accusez toujours mes lettres, s’il vous plaît. J’ai lu la dernière que vous m’écrivez du 30e d’août dernier, avec beaucoup de consolation, parce que je vous vois résolue à vous perdre entièrement, et à vous abîmer dans votre néant, pour ne plus vivre qu’en Dieu, ou pour laisser Dieu vivre en vous. Je trouve encore beaucoup de vivacité et d’action propre qu’il faut éteindre peu à peu ; laissez-vous gouverner intérieurement par l’esprit de Dieu et par la main de vos supérieures ; qu’importe à quoi l’on vous occupe, que ce soit à parler, à prier, ou à ne rien faire ; tout cela vous doit être indifférent. Ce qui n’est plus, ne veut plus rien ; un bâton, que l’on tient dans la main, se laisse conduire où l’on veut sans résistance. Il faut être comme cela. N’est-on pas bien partout, puisque partout on est en Dieu ? Il est vrai qu’il ne faut pas prévenir l’obéissance dans les choses extérieures qui portent à la dissipation, mais quand la supé-reure s’est expliquée, il y faut aller comme à la prière ; ce sera à Dieu à vous soutenir puisque c’est Lui qui vous engage à l’occasion ; c’est son affaire, la vôtre est de penser à lui obéir.
Je/2 sais ce que c’est que le livre dont vous me parlez, il ne servira qu’à vous confirmer dans l’état où Dieu vous appelle. Je suis bien aise que vous l’aimiez ; il ne faut pas sous prétexte d’une plus parfaite pauvreté se dépouiller de certaines choses fort utiles à l’état. La perfection de la pauvreté n’est pas précisément à n’avoir rien, elle est à n’être attaché à rien de ce qu’on a, à être prêt à quitter avec plaisir tout ce qu’on a. Je réglerai' tout cela lorsque je vous verrai ; en attendant vivez con-
2/. La copie de Montélimar porte : Je ne sais.
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tente de ce que Dieu vous donne. Il ne s’ôtera pas lui-même, n’est-ce pas assez pour nous ?
On m’arrache ma lettre ; adieu, ma chère fille, il me semble que je ne suis plus rien, mais s’il me reste encore quelque chose, je suis tout à vous, en Celui qui seul est.
Sa retraite. — Son cœur… plein de cet Être immense sans pouvoir en dire un seul mot, c’est en partie pour lui que Dieu a mis la Mère dans cet état. — Ses nouvelles vues sur l’abandon. — L’infirmerie d’Embrun, spectacle d’une abandonnée entre la vie et la mort. — L’abbé R., tout préparé à entendre l’appel.
Embrun, 11 septembre 1708.
Je suis en retraite depuis hier, mais ce n’est pas en sortir que de m’entretenir avec vous une demi-heure. De quoi le ferai-je ? Hélas ! je n’en sais rien. Je sais qu’il n’y a plus qu’une seule chose, qu’un seul être dans le monde et que par conséquent on ne peut plus parler d’autres choses. Mais, mon Dieu, que dire même de celui-là ? Si je pouvais sur ce papier vous faire connaître mon cœur, vous le verriez plein, rassasié, assouvi de cet Être immense, mais hors d’état d’en pouvoir dire un seul mot/1. Quand j’ai pensé un océan, un abîme, un fonds inépuisable de perfection, mon cœur sent que
1/. Marque de l’âme qui avance dans l’union divine, il paraît au Père qu’il en est à ses premiers pas, qu’il vient à peine de se convertir. Nous avons là un point de repère dans son itinéraire mystique.
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c’est encore tout autre chose sans pouvoir dire ce que c’est ; il se sent porté comme par un poids immense en cet abîme. Il désire de s’unir à lui ; et cependant il ne peut former un acte de désir ; c’est une faim à quoi il ne se trouve nul remède ; l’âme rejette même tous ceux qui paraissent propres à la contenter ; nul acte, nulles démarches, et pourtant on ne vit et on ne soupire que pour cela. Je ne sais ce que je dis ou plutôt je ne saurai dire ce que je pense ; devinez-le, ma chère Mère, vous qui êtes si avant enfoncée dans cette immensité de beautés, de perfections et d’amabilités.ix
J’ai compris ce que vous me mandiez dans votre lettre, que c’est en partie pour moi que Dieu vous a si bien fait goûter cet état ; j’avais besoin d’y voir de mes yeux quelqu’un pour dissiper mes craintes ; je n’avais presque jamais cru ce que vous m’aviez dit tant de fois dans vos lettres, que Dieu m’y appelait et qu’il voulait absolument. Une infidélité continuelle me fermait les yeux là-dessus. Seulement depuis quelques semaines le Seigneur m’a ouvert les yeux et m’a forcé d’entrer dans un état dont mon esprit et mon cœur étaient charmés depuis un an, sans passer plus avant. À présent je suis résolu de me laisser aller à l’aventure, le moindre retour me fait horreur, me trouble, me tire de mon centre. Je me suis jeté à corps perdu je ne sais où, je demeurerai là jusqu’à ce que Celui qui m’y a conduit m’en retire. C’est là l’unique sentiment de toute, ma retraite ; au reste, ne me demandez plus rien.x Mes chères filles d’ici font toujours de nouveaux progrès ; la Mère Supérieure les passera bientôt toutes, c’est une grande âme. Savez-vous que celle dont je vous ai envoyé une lettre avec des cantiques est depuis peu à l’infirmerie et fort malade, avec une aussi perdue qu’elle, et aussi malade ? Je les allai voir avant-hier dans leur lit, c’est un spectacle digne
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du ciel, une image parfaite du parfait abandon, tranquilles comme les bienheureux, ne désirant ni la vie, ni la mort, ni la santé, ni la maladie, ni le repos, ni la désolation, ayant le cœur abîmé en Dieu, sans souci, sans crainte, parlant de la mort comme d’une noce, ou plutôt ne voyant aucune différence entre la vie et la mort. Je n’oublierai jamais ce que j’y ai vu ; répondez à celle des deux qui vous a écrit.
Vous avez actuellement au Séminaire mon bon ami et mon très cher frère, M. l’abbé R. Oh ! que cette âme est propre à cet état ; je ne le verrai jamais sans lui en parler avec toute l’ouverture possible ; je l’ai pressenti dans différentes lettres et je trouve la victime toute préparée. Je lui écris un mot, parlez-lui de la bonne façon, c’est l’âme la plus docile, la plus généreuse et la plus humble que l’on puisse voir.
J’ai reçu les Cantiques du P. Surin/2, ils ont fait toute la fortune possible ; les avez-vous ? Ma chère Mère, écrivez-moi toutes vos pensées ou sur cet état, ou sur l’Écriture. Dieu le veut, et je vous en convaincrai à notre première entrevue.
Adieu, ma très chère Mère, toute à Dieu !
2. Cantiques spirituels de l’amour divin pour l’instruction et la consolation des âmes dévotes composés par un Père de la Compagnie de Jésus. Série d’éditions revues et augmentées. Celle de Paris, 1664, ajoute des cantiques du P. Martial de Brive, capucin. Celle de 1696, (Paris) a des cantiques à la louange des saints nouvellement canonisés.
La monnaie jésuitique est venue fort à propos. — Vicissitudes de ferveur et de sécheresse qui ne passe pas jusqu’à l’esprit. — Pas tant de réflexions sur elle-même.
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Embrun, le 11 octobre 17o8.
Un petit mot, ma chère fille, pour une si longue et si obligeante lettre et pour de si magnifiques présents. La monnaie jésuitique est venue fort à propos pour moi et pour mes confrères ; cette monnaie est ici fort inconnue, et nous aurions pu souffrir sans ce secours, mais il ne faut pas me permettre le plaisir de m’étendre plus au long là-dessus ; l’amour-propre est à craindre partout. J’ai lu votre lettre avec plaisir, et j’y reconnais toujours plus l’esprit de Dieu. Je suis ravi de voir tomber ces réflexions si fréquentes. Faites encore périr celles que vous faites sur ces différents états de ferveur et de sécheresse ; cette vicissitude ne marque point de relâchement parce qu’elle ne passe point jusqu’à l’esprit. Dès là qu’on est homme on ne peut être exempt de ces changements. L’homme parfait est celui qui ne daigne pas y faire attention, et qui va son chemin sans regarder derrière soi.
Le plus grand avantage de l’état d’abandon, c’est de vous élever comme nécessairement au-dessus de tout ce qui n’est pas Dieu, et par conséquent de ne craindre ni changement, ni sécheresse, ni désolation.
Vous mettez dans votre lettre même quelques obstacles à cet entier abandon par les réflexions que vous mêlez presque à chaque ligne sur votre état, sur votre aveuglement, sur votre dissipation, à quoi sert tout cela ? Recoulez-vous doucement dans votre centre qui est Dieu et ne pensez à rien autre.
Je n’ai pas le temps d’achever, je suis de tout mon cœur à vous.
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Une faute plus grande que vos réflexions, c’est que vous vous étonniez que vous en fassiez.
Aix, le 2 novembre 1708/2.
C’est bien tard, ma chère fille, répondre à vos lettres, mais c’est le plus tôt que je puis. Madame la chère amie vous en dira les raisons que je ne répète pas, parce que je m’imagine bien que vous vous communiquez mes lettres. Ainsi je viens d’abord à vous. Je n’ai pu m’empêcher de rire des cinq ou six directeurs qu’on prétend vous donner, mais j’ai encore plus de joie de voir que vous en avez ri vous-même, ce sont des effets des puérilités des temps passés, et je n’ai rien à ajouter à ce que vous en pensez.
Mais comment n’ai-je point trouvé votre réponse au P. R. ? Vous l’aurez oubliée ou vous aurez changé de dessein, car en effet vous savez assez ce qu’il lui faut répondre. En quoi donc pensez-vous que vous vous relâchez ? N’êtes-vous pas plus attentive que jamais à la
1./Le repos, la solitude, la vie de réchabite n’ont pas duré un an. Le Père a été envoyé à Sisteron, à Beaucaire, à la mission de Nyons. Le voilà à Aix, la capitale de la Provence, où dans les nombreux couvents, dans la société, il se dépensera très activement. Il y verra souvent des aptésiennes abandonnées, ira à Marseille, et partout propagera le saint abandon.
2./ Cette date du a novembre 1708 est sans doute une erreur. Le Père n’était pas encore à Aix le 2 novembre. La mission de Nyons avait dû finir le 28 octobre. De là il était allé à Apt où il avait passé trois jours. D’ailleurs, dans sa lettre 20, datée du 26 novembre, il dit à la M. Morel qu’il a eu ses lettres à Apt seulement depuis quelques jours.
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volonté de Dieu ? Si votre devoir, votre emploi, votre état demande quelque chose de vous, ne le faites-vous pas, sans hésiter, quoi qu’il en soit ? Et si vous le faites d’où viennent vos craintes de tiédeur et de relâchement ? O Mon Dieu, qu’il fait bon de se remettre tellement entre les mains du Seigneur qu’on ne pense plus qu’à le laisser maître de notre cœur et de toutes nos volontés. Je ne sais, dit-on quelquefois, si je me relâche ou non, si j’avance ou recule, mais je sais que je veux faire la volonté de Dieu, que ce qui lui plaît m’est si cher que toutes les créatures du monde ne m’empêcheraient pas de l’exécuter ; après, je n’ai plus rien à faire ni à désirer.
Voilà, ma fille, où vous devez tendre ; je commence par vous dire que vous réfléchissez trop, mais une faute plus grande que vos réflexions, c’est de vous étonner que vous en fassiez ; pour moi, je suis surpris que vous ayez gagné sur votre esprit d’en faire si peu ; souffrez-le, ce pauvre esprit et toutes ses saillies ; elles diminueront peu à peu, et vous vous trouverez enfin toute abîmée en Dieu. Oh ! le bon maître ! Laissez-le agir, toutes vos imperfections ne l’empêcheront pas de vaincre. Il vous aime, mais de quel amour ! J’achèverai une autre fois. Adieu, ma chère fille.
MILLEY J.
Il lui déclare pour la dernière fois l’appel de Dieu. — Distractions à l’oraison du matin.
1./ Encore une visitandine du monastère d’Apt.
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Aix, le 26 novembre 1708.
Je vous ai souvent querellée, ma chère fille, lorsque j’étais à R.. , et je ne suis point encore lassé de le faire, parce que vous ne vous lassez pas de recommencer vos plaintes et vos défiances ; je n’ai rien de nouveau à vous dire parce que vous n’avez que les mêmes doutes à proposer. Je ne change point de sentiment sur votre vocation à ce saint état. La chère Mère supérieure vous a parlé justement comme je l’aurais fait moi-même, nous nous accordons tous dans le même sentiment, c’est une marque de la volonté de Dieu, mais une autre plus sensible, mille fois, c’est votre propre expérience. Vous n’êtes troublée, inquiétée, découragée que lorsque vous hésitez et voulez raisonner. Dieu peut-il s’expliquer davantage ? Je vous déclare, pour la dernière fois, que la volonté de Dieu est que vous entriez dans cet état, et que vous renonciez à toute crainte, à tout raisonnement, sur vos peines et vos pensées. Abandonnez-vous à Dieu, ma chère fille, croyez-vous qu’Il ne soit pas assez puissant pour vous soutenir quand vous ne penserez plus qu’à Lui, ou qu’Il ne soit pas assez bon pour le vouloir ? Quelle ingratitude ! quel outrage !
Cette oraison du matin, si pleine de distractions, est un nouveau motif de vous humilier et de vous abandonner à Dieu, souffrez la peine qu’il y a d’être distraite, que vous importe que vos oraisons soient sèches ou non, pourvu que vous soyez toujours déterminée à ne vouloir que Dieu. Quand on ne cherche que Lui, on se soucie peu que le reste nous manque.
C’est en Lui que je suis tout à vous,
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Après Nyons et Beaucaire, il a passé à Apt. — Il y a encore à Embrun des âmes aptes à l’abandon. — L’avenir de la Sœur Rose Rostaing.
Aix, le 26 novembre 1708.
C’est seulement depuis quelques jours, ma très chère Mère, que j’ai reçu votre paquet à Apt, parce qu’après ma mission à Nyons, j’ai été à Beaucaire pour y établir un hôpital général et y renfermer tous les pauvres de la ville. J’ai pourtant passé à Apt, et au sortir de là, je n’ai pu demeurer que trois jours/2 ; mais je vous avoue que j’en ai donné une bonne partie à notre chère Mère/3 pour laquelle j’y passais. Elle m’a rendu toutes les lettres de nos chères filles ; je vous avoue que j’ai reçu une grande consolation de cette. lecture ; elles font toutes de grands progrès dans la vertu ; mais vous, ma chère Mère, vous en faites encore plus que toutes. Votre lettre m’a fort consolé touchant les vues que Dieu vous donne et que vous inspirez à vos filles. Comme vous êtes leur supérieure, Dieu vous donne toujours toutes les lumières pour les faire entrer dans cette sainte voie, et je crois comme vous qu’il y a beaucoup d’autres sujets dans votre communauté qui y sont appelés ; vous-même vous leur ouvrez ces voies divines d’abnégation, d’anéantis -
1./Beaucaire n’avait pas de maison de jésuites. Mais les Jésuites se sont employés à établir des hôpitaux généraux dans plusieurs villes. Le P. Chaurand est allé dans ce dessein sur plusieurs points de la France.
2./ Sic dans les manuscrits.
3./ La M. de Siry.
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sement qui conduisent à ce saint état. Je pense comme vous que la chère Rose Rostaing/4 y fera de grands progrès : elle nous passera tous. Mais il faut encore la modérer et la porter peu à peu à éteindre cette vivacité dont elle est agitée. Je laisse tout à votre prudence. La cadette me paraît aussi avoir quelque vocation et disposition, donnez-lui aussi votre attention.
Enfin, ma chère Mère, ménagez bien la sainte famille ; vous viendrez, s’il plaît à Dieu, à bout de perdre toute votre communauté ; mais ce sera cette heureuse perte en Dieu qui vous transformera toutes en Lui.
J’ai fait votre présent à notre chère Mère ; ne m’oubliez pas devant le Seigneur. C’est en lui que je suis tout à vous,
MILLEY J.
Il a moins souffert de la poitrine pendant l’Avent. — Dieu se sert d’un méchant instrument pour que tout l’honneur des résultats lui revienne.
1708.
La personne qui doit vous rendre celle-ci m’avertit dans le moment qu’elle part, je l’ai priée d’attendre un petit billet pour vous, ma chère Mère. Me voici un peu plus de tranquillité, mon Avent est achevé/1 et sans beau-
4./Le monastère a possédé deux, sœurs Rostaing. Leur mort sera mentionnée dans les lettres du Père. Il y a eu un P. Rostaing, Jésuite, qui a été provincial de Lyon.
1./ Le manuscrit de Marseille n’indique pas de date. L’histoire du collège d’Aix parle du Carême du Père, et ne dit rien de l’Avent. Mais il pouvait très bien ne pas le mentionner. La prédication de l’Avent comportait plusieurs sermons par semaine.
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coup de peine, j’ai moins souffert de la poitrine que je n’aurais cru ; c’était l’ouvre de Dieu. Oh ! qu’il fait bon de le laisser faire : que ses desseins sont admirables ! Comme ce n’est point en nous qu’il cherche des moyens de nous faire du bien, mais en lui, il va toujours son chemin malgré les faibles obstacles de sa créature rebelle, et il se prépare tous les jours de nouvelles conquêtes pour lesquelles il lui plaît de se servir d’un aussi méchant instrument que moi, afin que toute la gloire retourne à sa source. Quel abîme de grandeur, et que Dieu est peu connu ! mais que les efforts que l’on fait pour le connaître et pour le goûter sont vains, la sainteté est l’ouvrage de lui seul ; tant que le faible vermisseau veut y mettre sa propre industrie, tout est suspendu, tout est différé.xi Mais il est bon, il revient dès qu’on le laisse rentrer dans ses droits, c’est-à-dire dès qu’on le laisse faire, car s’il est le maître absolu, il faut aussi qu’il agisse absolument et librement.
On attend ma lettre, je vous écrirai de notre nouvelle anéantie au premier jour. Faut-il vous souhaiter une bonne année selon le langage ordinaire, encore pour le coup, mais nous savons ce qu’il doit signifier.
Je suis assurément et constamment à vous,
MILLEY J.
1. La lettre n’est pas datée dans les copies, nous la laissons à la place qu’on lui a donnée.
Les Ursulines auxquelles le Père écrit d’Aix sont vraisemblablement du couvent d’Apt.
Ne pas chipoter sur le détail des fautes. — N’y penser qu’au moment de l’examen. — Moyen de les réparer. — L’oraison de présence de Dieu.
J’ai reçu votre dernier paquet, ma chère fille, mais le premier s’est perdu en chemin, ne vous signez pas quand vous m’écrivez de votre intérieur ; voilà la seule chose à quoi je vous restreins ; car pour le reste, donnez toute l’étendue qu’il vous plaira à vos lettres, elles me feront toujours plaisir, mais à condition que vous n’irez plus tant chipoter sur vos actions particulières, pour m’en faire le détail ; de quoi vous embarrassez-vous, et pourquoi détournez-vous tant de fois vos regards de dessus cet objet souverainement aimable qui les doit tous occuper, sans les arrêter sur une bagatelle, sur une faiblesse que vous ne réparez pas par toutes vos réflexions et vos retours. Allez tout simplement avec Dieu, tâchez d’être exacte à votre devoir, attentive à la volonté de Dieu et à ce qu’il vous demande intérieurement, et après ne songez seulement pas si vous faites des fautes/2 ou si vous n’en faites pas, excepté au temps de l’examen et de la confession. Le meilleur moyen de réparer une faute, quand elle vous a échappé, c’est de jeter un simple et amoureux regard du côté de Dieu et de se replonger pour ainsi dire dans son sein adorable, comme dans un asile, où le démon n’ait plus la hardiesse de venir attaquer, après quoi recommencer comme si on n’était
2. « Ne songez pas si vous faites des fautes », voilà encore un de ces membres de phrase qui, découpé et détaché d’une lettre, peuvent insinuer à l’égard du directeur un soupçon de molinosisme. Mais remarquons qu’il met à part le temps de l’examen et de la préparation à la confession, que, la faute une fois reconnue, on doit se replonger dans le sein de Dieu. Oubli du moi misérable, toutes les forces spirituelles dirigées vers Dieu, sans appui sur la créature, c’est la consigne de continuelle abnégation qui est continuellement rappelée.
pas tombé ; tout ce que prétend le démon par toutes ces attaques, ces révoltes intérieures, ces dégoûts, ces craintes et ces découragements à la vue de vos fautes, c’est au moins de nous troubler et de nous faire perdre Dieu de vue pour attacher nos regards sur nous.
Quel échange, ma fille, et quel objet présentons-nous à nos yeux au lieu de cet aimable Seigneur ! Cette pensée fait frémir, nous devons avoir une véritable horreur de nous-mêmes. Nous disons cent fois que nous ne sommes rien, et cependant ce rien est si cher que nous quittons sans peine la vue de la présence de Dieu pour le considérer, pour l’écouter, pour le plaindre aussitôt que Dieu le traite un peu durement ou qu’il cesse de le caresser et de lui faire des grâces sensibles.
Avouez, ma chère fille, que cette conduite est encore bien naturelle, aussi n’est-ce plus la vôtre, et je lis toujours avec un nouveau plaisir dans vos chères lettres que vos ténèbres vous sont chères, que vous les préférez à toutes les douceurs et les grâces sensibles ; en effet elles sont préférables à tout ce qui s’appelle consolations, larmes de dévotion, transports d’amour et le reste. Quelle récompense a donc méritée ce misérable rien, et pourquoi voulons-nous l’obliger à caresser son ennemi et le vôtre ? Quand il plaît au Seigneur de le faire, il ne faut pas s’y opposer ; il est le maître, mais il serait honteux de s’y trop arrêter et encore plus de les désirer. Ce qu’il faut faire, le voici, c’est que Dieu se glorifie en nous comme il lui plaira, si c’est par les consolations sensibles, il faut s’humilier profondément, et, certes, il y a bien sujet. Si c’est dans les ténèbres, par un dénuement de tout, par une privation entière de tout le sensible, il faut l’en bien remercier ; ce sont là les vraies marques de son amour ; quoi qu’il nous ôte, il ne s’ôtera pas lui-même ; il sera toujours dans nous ou plutôt nous
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dans Lui, et quel mal après cela peut-il nous faire ? Si on ne cherche que Lui, on l’a, et par conséquent on est content : que si l’on n’est pas content, c’est qu’on cherche quelque autre chose.
Ce je ne sais quoi, que vous dites qui vous occupe et vous tient recueillie dans votre obscurité, c’est ce qu’on appelle la Présence de Dieu dans l’intime de l’âme.xii Cela n’est pas fort sensible, mais les effets le sont ; cela dégoûte de soi-même, du monde, de ses propres opérations quelques bonnes qu’elles paraissent ; à moins que cet attrait de Dieu et les devoirs de l’état ne les exigent, il faut peu s’en mettre en peine. Faites les prières d’obligation, l’office, le chapelet ; après quoi tenez-vous humblement perdue dans votre rien, et regardez ce rien perdu dans l’immensité de Dieu d’où vous ne sauriez sortir que par les fautes volontaires et considérables. Ne vous embarrassez pas pour savoir si vous êtes dans l’erreur ou non ! Qui est-ce qui vous y fera tomber ? Ce ne sera pas Dieu, et nul autre n’est écouté ni obéi dans vous, pas même votre propre volonté, puisque vous ne vous êtes plus rien réservé et que vous êtes abandonnée entre les mains de votre Dieu.xiii
Vous connaissez assez que cette chaleur à prendre le parti des Jésuites vous porte trop loin, et que cela, à le bien prendre, ne vaut rien ; empêchez-vous de parler et d’agir ; soyez, je vous prie, plus indifférente là-dessus ; quelle autre chose au monde doit vous être plus chère que votre union avec Dieu. Je ne veux pas que vous n’ouvriez jamais le discours sur ces sortes de différends, et quand on vous en parlera, répondez froidement et en peu de mots, après quoi parlez d’autre chose. Vous me priez de vous mortifier, je ne puis le mieux faire que par cet endroit.
Voilà, ma fille, une bien longue lettre ; elle vous trouvera déjà toute perdue et abîmée dans le Seigneur. C’est en lui que je suis de tout mon cœur Votre…
L’éminence de la Perfection pour la nouvelle conquête. — Nouvelles jésuitiques.
Aix, le 27 janvier 1709.
J’ai reçu, madame, ma très chère fille, le paquet que vous avez envoyé pour moi à Mme R. Les lettres ont été rendues au P. R. ; si votre livre de L’éminence de la Perfection n’est pas à Paris ou qu’il vienne trop tard, je vous le renverrai quand vous le voudrez, parce que j’en ai trouvé un à Marseille, pour le donner à notre nouvelle conquête, c’était le seul.
Oh ! que cette personne fait de grands et d’admirables progrès en ces divines voies ! J’en suis étonné, c’est qu’elle a un courage infini, un amour pour la pénitence, la mortification et la retraite qui passe ce qu’on peut dire, une docilité parfaite, avec telles conditions on avance toujours.
Vous les avez, ces conditions, ma chère fille, ainsi j’attends de vous que vous ne céderez à personne. Vous faites bien de ne pas vous alarmer et troubler au sujet de cette grande dissipation dont vous vous plaignez tant dans vos lettres, mais il faut pourtant prendre des mesures pour n’y pas donner occasion. Cet heureux état d’abandon demande, comme vous le savez mieux que moi, une fidélité extrême, un éloignement entier pour
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tout ce qui n’est pas Dieu, puisque tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien ; c’est dans la pratique et le mépris réel de toutes choses qu’il faut montrer que vous croyez toutes ces choses n’être rien. L’amour ardent que j’ai pour votre perfection, et le désir que j’ai de vous voir faire toujours de nouveaux progrès me fait souvent chercher d’où pourrait venir cette dissipation dont vous vous plaignez dans vos lettres. Il me semble quelquefois que cela peut venir de ce que vous n’êtes pas assez morte sur ce qui regarde les Jésuites ; vous écoutez et vous vous informez avec avidité de ce qui les touche ; vous entretenez commerce avec ceux de ces Pères qui vous peuvent remplir l’esprit de ces nouvelles jésuitiques. À quoi sert tout cela ? Laissez-les tels qu’ils sont.xiv Dieu aura soin d’eux s’ils sont gens de bien ; on dit que leur affaire de la Chine est perdue/1, cela ne m’a pas causé un moment d’altération ; s’ils ont tort, je suis bien aise qu’on les détrompe.
Ah ! qu’est-ce que tout ce monde, ma très chère fille, il ne faut pas porter la mortification à l’excès/2, mais il est sûr qu’il en faut un peu. Aussitôt qu’on cesse de se mortifier, Dieu se retire. Commençons de nouveau, vous et moi, car j’ai plus besoin que vous des avis que je vous donne, mais je veux aussi en profiter, en me replongeant dans cet heureux abandon d’où il me semble que mes chutes continuelles me retirent sans cesse. Aidez-moi
1. La controverse sur l’adoption de certains rites chinois agitait depuis plusieurs années le monde religieux. Mgr de Tournon, envoyé par Clément XI en Chine comme légat, avait condamné l’usage de rites autorisés par les missionnaires jésuites. Ceux-ci avaient appelé du mandement de Mgr de Tournon. Le Pape venait d’ordonner l’exécution du mandement.
2. La mortification dont il parle est la mortification corporelle. De l’abnégation de l’amour-propre nous savons qu’elle est de pratique constante dans l’abandon.
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par vos saintes prières à le faire et croyez que je suis avec tout l’attachement qu’un petit rien peut avoir pour un autre rien.
Votre…
Voyage à Marseille. — Une bonne demoiselle. — La Supérieure du premier monastère. — Notion plus avancée de l’abandon dans les dernières maximes. — Dispositions de la nouvelle élue. — Conversion d’un jésuite son ami.
Aix, le 29 janvier 1709.
Oh ! que j’ai de choses à vous dire, ma très chère Mère. J’ai reçu le gros paquet que vous m’avez envoyé, mais je n’ai pas reçu la lettre du dernier décembre ; vous me parlez du voyage de Mlle R. Pourquoi est-il rompu ? Est-ce à cause des temps, des chemins ? Je la verrai avec plaisir.
Le mauvais temps ne m’a pas empêché d’aller à Marseille/1, je n’y ai resté que quatre jours, et j’y ai vu avec un très grand plaisir deux personnes ; la première est cette bonne demoiselle dont je vous ai tant parlé, et qui voulait vous venir voir ; je l’ai trouvé dans une admirable disposition, augmentant sans cesse dans sa perte et dans son abandon à Dieu qui lui a servi uniquement de directeur ; la seconde est votre supérieure/2 du premier monastère de la Visitation de cette ville. C’est ainsi
1./ Le Père avait été deux ans à Marseille avant d’être envoyé à Apt. Il y retrouvait plusieurs connaissances.
2./ La Supérieure du premier monastère était la M. Nogaret.
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que Dieu se choisit partout des épouses fidèles. Et il lui est égal qu’elles soient aux champs ou à la ville, dans la solitude ou dans le commerce, puisque partout quand il lui plaît, il les fait vivre inconnues et perdues à toutes les créatures. Quel avantage, ma très chère Mère, ne trouve-t-on pas dans une pareille disposition, et n’est-il pas bien doux de trouver dans le silence et l’éloignement de ses créatures ce qu’il lui plaît de nous donner indépendamment d’elles ?xv
J’ai fort goûté vos dernières maximes ; elles sont plus profondes et touchent de plus près l’abandon que les premières pour ainsi dire, mais les premières, sont plus intelligibles et plus propres pour des commençantes ; je les ai montrées à notre nouvelle abandonnée qui les a fort goûtées, et qui fait de si admirables progrès que j’en suis surpris.
Il n’y a que moi, ma chère Mère, qui demeure toujours en arrière, je fais comme la cloche qui appelle tout le monde et qui ne bouge pas ; j’ai bien pris pour moi uniquement ce que vous mandez dans une de vos lettres, que nous nous trouvons aussi éloignés de l’abandon que si nous n’avions jamais su ce que c’est. Il me semble pourtant que je l’aime et que je l’estime plus que jamais ; je ne saurais plus parler de Dieu que comme cela, et vous ne sauriez croire combien je suis embarrassé et sec avec les personnes avec qui je ne puis et n’en dois point parler. Je sens si visiblement qu’il n’y a de vertu que là, que je suis surpris comment tant de gens vertueux n’en ont nulle idée ; que Dieu est peu connu !xvi
Il y a un jésuite, mon ami intime/3, qui depuis de
3./Ce jésuite est probablement le P. Marc-Antoine Bouthier qui était cette année-là à Aix préfet des pensionnaires. Dans certains manuscrits le Père est désigné par l’initiale du nom B. Ce qui est dit de l’estime dans laquelle le Père était tenu par ses confrères, concorde avec la réputation de sainteté qu’il avait à Aix. Il y resta quarante-deux ans dans diverses fonctions du collège et du ministère, en relation avec toute la ville. À sa mort, en 1716, chacun disait qu’Aix pouvait se glorifier d’avoir un nouveau saint protecteur au ciel. Le Chapitre obtint de lui faire un service solennel. Son portrait fut fait par Arnulfi, maître dont les œuvres sont admirées encore de nos jours. Cette toile n’a pas été retrouvée, mais on a la gravure à la manière noire qu’en a faite Caussin. Un dirigé du P. Bouthier a écrit sur son ordre, sous forme de mémoire, un vrai traité de mystique, où il décrit les degrés de son ascension. Il est dédié « Au pur Amour ». Cf. Introduction, p. 27.
longues années a toujours passé et est en effet un des plus saints Jésuites de la Province. Il vint dans ma chambre, il y a quelques jours, et pendant une heure de conversation, je le tâtais pour voir s’il serait homme à entrer dans ces voies ; je ne m’ouvris qu’à demi, mais je lui trouvai de grandes dispositions pour cela et j’espère beaucoup. Je lui donnai le livre de L’Éminence de la Perfection, mais seulement pour le prier de l’examiner et de m’en dire son sentiment. S’il goûte ce livre, je ne garderai plus de mesure. Si je pouvais faire connaître cet état aux autres, quelle foule de gens en vaudrait mieux !
Vous avez bien raison de ne pouvoir plus ni parler ni souffrir rien de tout ce qui n’est pas de cet état, nos filles y font de grands progrès.
Adieu, ma très chère Mère.
Il raconte la découverte d’un trésor caché, la sœur d’un jésuite fameux, une des filles les plus sensées de la ville. — Sa complète transformation.
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Aix, le 7 février 1709/1.
Vous vous plaignez donc, ma chère Mère, de mon silence sur l’abandon ; rien de plus juste que vos plaintes ; j’étais le premier à murmurer contre moi, mais les occasions qu’on me fournissait étaient si courtes qu’elles m’ôtaient le temps de le faire. Je vais de ce pas réparer ma faute, mais je ne puis me dispenser de commencer par vous dire que j’ai trouvé un trésor caché pour l’abandon/2. C’est une âme que Dieu avait préparée pour ce précieux état depuis de longues années, et qui languissait au bord de cet abîme sacré ; faute d’une main qui l’y poussât ; je ne sais par quel instinct elle vint me demander à la porte, quoiqu’elle ne mît jamais les pieds aux Jésuites, et qu’elle eût un directeur de la nouvelle mode, à ce qu’on prétend. Je découvris dans cette première entrevue le fond de cette âme, et je lui dis en général que son cœur n’était pas tranquille, et que Dieu demandait d’elle quelque chose qu’on n’avait pas pensé à lui dire. C’en fut assez pour revenir bientôt, je m’ouvris à elle ; comme elle a de l’esprit infiniment, elle me fit mille objections sur cet état et se retira cependant très résolue à suivre mon avis ; elle est retournée huit jours après enfoncée dans l’abîme, à peu près comme notre chère fille R. Une paix, une joie, une idée de Dieu, un courage, une estime de cet heureux état, enfin un changement de tout elle-même si prompt qu’elle et moi
1. Cette lettre qui porte la date du 7 février, vient avant la lettre 28, qui est datée du 27 janvier et la lettre 29 qui est du 29 janvier. On peut supposer que cette date du 7 février vient d’une erreur, d’autant plus que dans les deux lettres suivantes le Père parle d’une nouvelle convertie.
2. Il s’agit probablement de Mlle de Gallifet, sœur d’un jésuite qui était déjà connu, qui devait devenir provincial et assistant de France. Cf. Introduction, pp. 26, sq.
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en sommes également surpris et consolés. Il est vrai, ma chère Mère, que rien ne m’a tant confirmé l’excellence de cet état que cette nouvelle conquête ; jamais personne n’en avait eu moins d’idée, et elle en parle maintenant comme vous et moi. Elle comprend qu’il n’y a de vertu solide que là ; que tout le reste est amusement. Elle me dit quelques fois que c’est là le plus dur des états, que c’est une destruction de tout nous-même, qu’il faut un courage infini pour s’y soutenir, qu’il faut être suspendu entre le ciel et la terre, qu’il ne faut plus se regarder, que ce n’est qu’à présent qu’elle comprend combien Dieu est bon, et aimable, et grand !
Ce qui me fait plaisir, c’est que c’est une des filles qui passe pour une des plus sensées, et qui est des plus estimées de la ville, et dans laquelle je découvre en effet une prudence, une solidité admirable ; elle paraît avoir trente à trente-quatre ans, sœur d’un jésuite fameux par son mérite et sa piété ; je ne sais comment il m’arrive que Dieu m’ouvre la bouche quand je lui parle, je suis plus surpris qu’elle de ce que je lui dis des grandeurs de Dieu, des beautés de cet état, je ne saurais tarir avec elle.
Oh ! ma chère Mère, que Dieu est admirable et puissant quand on a enfin trouvé le secret de le laisser faire. Non, il n’y a de vertu que dans cette disposition, et de voie sûre que celle-là, tout le reste n’est qu’amusement. La seule pensée qu’on n’est qu’un petit atome perdu dans cette immensité, qu’une goutte d’eau mêlée dans les eaux de cet océan, qu’un petit rien réuni à ce tout unique, cette seule pensée, dis-je, opère plus dans une âme fidèle et docile que toutes les pratiques et les moyens ordinaires. Quelle témérité de prétendre par son opération et son travail arriver à ce terme invisible et insensible et hors de la sphère de notre activité ; c’est
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justement un enfant qui veut enfermer la mer dans un petit creux, comme un insensé qui veut construire une échelle pour monter au soleil.xvii
Agissez, ô mon Dieu, vous seul pourrez le bien faire, mais agissez en maître ! vous l’êtes enfin, il ne m’est plus permis de retourner chez moi pour voir ce qui s’y passe.
Me voilà trop tôt au bout de mon papier. Adieu, ma chère Mère, tout à vous en Notre-Seigneur.
Le Père est ravi qu’elle ait fait selon son conseil le sacrifice d’une correspondance.
Aix, le 9 février 1709.
Je viens de recevoir votre lettre du Ier de février, ma chère fille, et j’avais reçu l’autre que vous aviez donnée à votre novice ; je la trouvai au parloir des Petites Ursules/1, où j’allais faire une exhortation mardi dernier. Je suis ravi que vous soyez entrée dans ma pensée touchant les lettres en question ; la petite répugnance que vous avez sentie à faire le sacrifice marque encore mieux qu’il y avait en effet quelque chose à sacrifier. Dieu est d’une pureté et d’une délicatesse infinie ; la plus légère faute dans une âme abandonnée est considérable, quand elle est volontaire. Retranchons tout, ma chère fille, et
1./Le premier couvent des Ursulines, les Grandes Ursules, était tout dévoué aux Jésuites. Aux Petites Ursules, la faction janséniste s’était introduite, si bien qu’à un moment les Jésuites s’en retirèrent. Cf. Introduction, p. 31.
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qu’avons-nous besoin de tout ce qu’il y a au monde, pourvu que nous ayons notre Dieu et qu’il soit content de nous. Or, le secret de le contenter, c’est de ne désirer rien, de n’avoir rien, de n’être rien à ses propres yeux, de ne se mêler de rien et de lui abandonner tout le soin de nous-mêmesxviii. Il prendra son temps pour éteindre la vivacité naturelle qui nous reste ; vous n’avez pas encore senti assez combien vous êtes pauvre et misérable, mais ne vous découragez jamais ; ce serait une misère plus grande que vos plus grandes misères.
Je vous accorde la permission que vous m’avez demandée.
Une heure avant de recevoir votre lettre, j’ai vu à la porte du collège la chère demoiselle R. Je vous avoue que cela m’a fait très grand plaisir, je la trouvai toujours plus enfoncée dans l’abîme de l’abandon entre les mains de Dieu ; vous en seriez charmé. Je veux vous l’envoyer, supposé que nul obstacle ne soit survenu, car vous et la chère amie ne seriez pas pardonnables de vous gêner en rien là-dessus, d’autant plus que cette chère fille est tellement morte à tout, qu’en vérité on ne peut plus lui faire ni plaisir ni déplaisir ; elle ne sent plus et ne veut plus que Dieu, je n’ai rien vu de si étonnant. Adieu, ma chère fille, je suis tout à vous en son saint amour.
Votre…
Son admiration des progrès de l’Aînée. — Une âme perdue qui s’est retrouvée. — La première des perdues, qui est allée se retrouver au ciel. — Peines du Père au sujet du voyage de l’Aînée.
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Aix, le 10 février 1709.
J’ai trouvé, ma chère Mère, notre chère aînée toute telle que vous me la dépeignez, c’est-à-dire admirable et vraiment perdue en Dieu ; je l’ai fait voir à nos nouvelles prosélytes qui n’ont pu retenir leurs larmes en l’entendant ; elle vous dira ce qu’elle en a pensé ; à l’égard de celle que je croyais la devoir suivre et imiter dans l’abandon, elle retourna hier de sa campagne, mais bien différente d’elle-même ; je la vois tellement retrouvée que cela fait pitié. Je disais ce soir à notre chère aînée que par rapport à la conduite de cette âme, j’étais, je le comprends, vraiment abandonné au Seigneur, mais en la voyant elle-même, je comprends que je ne le suis plus. En effet, il y a bien de la différence de cette dernière à moi, mais qu’importe ? je ne veux plus me mêler de cela, et c’est tout de bon que je le dis.
Hélas ! ma chère Mère, que pouvons-nous vouloir dans cette vallée de larmes, sinon Celui qui est ? Savez-vous que notre chère fille d’Embrun en est sortie, c’est la première des perdues qui est allée se perdre ou plutôt se retrouver en Dieu, je me sens tout plein de vénération pour elle.
Diriez-vous que, pour une quatrième fois, le dessein de voyage de notre aînée a échoué. On vint mercredi au soir pour la prendre ; le lendemain j’y donnai les mains avec une peine intérieure qui augmenta beaucoup. Je dis à Notre-Seigneur : « Si vous ne voulez pas qu’elle parte, mettez-y ordre, car pour moi, je la fais partir demain matin. » Le lendemain une tempête de vent et de pluie fut la réponse de mon Dieu et le calme fut rendu à mon cœur, je ne pensai plus à l’y envoyer.
Tout va bien chez nous, excepté Mme de R. qui se reprend toujours et retombe dans ses craintes ; il faut beaucoup de patience.
Adieu, ma très chère Mère, on m’arrache ma lettre.
Il ne peut entrer dans la perte de cette personne si chère. — Dieu se sert de nos mesures pour renverser nos mesures. — Tranquillité de l’Aînée. — Perte du P. R.
Aix, le 19 février 1709.
Je me trouve, ma très chère Mère, un peu plus de loisir que la dernière fois où je vous écrivis. Je viens de recevoir votre lettre, je voudrais pouvoir entrer dans la perte que vous faites en la mort d’une personne si chère et si utile que celle que vous avez perdue, mais je ne puis… Je suis, au contraire, si charmé de l’état d’indifférence dans lequel Dieu vous met dans toutes ces conjonctures que je l’en bénis de tout mon cceur.
Rien de plus vrai que ce que vous me dites, que Dieu va son chemin, et qu’il se sert même de notre liberté et de toutes nos vues pour nous conduire où nous ne voudrions pas. Quel amusement de s’embarrasser de ce qu’on fera, de ce qu’on deviendra. Il faut quelquefois prendre de certaines mesures, quand Lui-même les inspire/1, mais c’est souvent de nos mesures qu’Il se sert
1. La direction du Saint-Esprit est un trait caractéristique de l’état d’abandon. Le Père rappelle souvent la docilité nécessaire aux inspirations d’en haut. Pour conformer sa volonté à celle de Dieu il faut la connaltre ; les commandements, la règle, la voix des supérieurs ne la manifestent pas dans tous les détails de la vie. Mais la grâce est là pour éclairer tous les pas de l’abandonnée. Elle n’attend pas de signes miraculeux, mais usant de sa raison et de son expérience elle a confiance qu’elle sera guidée vers la décision à prendre. Pour recevoir cette dirction, l’âme doit être soustraite à l’influence des créatures, des tendances de l’amour-propre et de la sensualité.
De quelque côté qu’on regarde la doctrine de l’abandon on rencontre le combat et le détachement. À quelle distance se trouve-t-on du quiétisme et de l’illuminisme !
Du P. de Caussade, Lettres à la sœur de Rosen : « Si nous étions plus attentifs aux lumières du divin Esprit, mieux disposés à recevoir ses sacrées impressions… nous n’aurions guère besoin d’autre chose… » Ramière, II, p. 51.
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pour renverser nos mesures mêmes. Ainsi le plus sûr et le plus tranquille est de le laisser faire. Je reviens toujours là, je ne sais chanter que sur ce ton, mais c’est que je suis persuadé que tout est là.xix
Laissons faire Dieu. Il faut que vous me passiez ma faute pour ce coup. J’étais avec notre aînée quand j’ai reçu votre lettre, je la lui ai toute lue. C’est une tranquillité admirable ; elle espérait bien, dit-elle, que cette séparation qu’elle souhaitait tant viendrait de ses parents, sans qu’elle s’en mêlât ; je suis toujours plus charmé de sa perte en Dieu. Il ne se peut rien ajouter. En vérité, elle mène une vie bien douce, aussi bien que notre nouvelle fille qui fait tous les jours de nouveaux progrès. Elle se voit sur les bords de l’abîme de l’abandon, mais elle n’y est pas encore dedans. Cet état lui fait horreur, ce qui me fait bien sentir qu’elle le comprend. C’est une grande âme.
Notre cher P. R. vit hier notre aînée, elle le trouva tout perdu déjà. Oh ! ma chère Mère, qu’il l’est en effet bien plus excellemment que moi, vous en seriez charmé.
2. De quelle séparation s’agit-il ? On pourrait penser que l’aînée avait sollicité la permission de quitter ses parents et d’entrer en religion. Mais Dieu voulait son abandon au milieu du monde. On peut suivre, les années suivantes, les allées et venues de cette messagère de l’abandon.
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Adieu, ma très chère Mère, je suis tout à vous tout ce qu’il est possible d’être.
Méprise de la sœur : s’abstenir de tout acte, sur la persuasion qu’on est uni à Dieu. — Recevoir les sentiments que Dieu inspire, les laisser se développer. — Cessation d’actes qui serait illusion.
Aix, le 23 mars 1709.
Il me semble, ma chère fille, que vous n’avez pas assez pris ma pensée et mes paroles touchant l’abandon/1 ; c’est en effet une erreur de s’imaginer qu’on est uni à Dieu, et sur cette persuasion, ne faire aucun acte, aussi ne disais-je pas cela, mais j’ai dit seulement que l’acte le plus ordinaire que Dieu demande de nous, c’est une simple vue de Dieu, un regard sur Lui, un acte par lequel on est habituellement disposé à faire sa volonté, à recevoir ce qu’il nous donne, content de tout, se conformant en tout à sa divine volonté. Dans cette disposition intérieure, il se présente une quantité de sentiments d’amour, de confiance, d’humilité, de douleur ou de de -
1./Les directions du Père sur la prière s’adressent toujours à des âmes élevées à l’oraison de simple regard. Appel à l’abandon, appel à l’oraison de quiétude c’est tout un. Mais il y a bien des degrés de cette prière. Avec les âmes moins avancées, le Père se préoccupe de les prévenir contre les méprises. Il connaît le danger d’une paresse spirituelle, qui, sous couleur de passivité, se refuse aux efforts qui doivent maintenir l’âme à la disposition de la grâce. Se tenir dans la simple vue de Dieu, oui ; mais ne pas s’abstenir des actes que lui-même inspire dans l’oraison.
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mande, il faut alors recevoir ce qu’on vous donne, ne faisant nul effort pour retenir ces sentiments, mais n’en faisant point aussi pour les rejeter ; ce serait s’opposer à l’Esprit de Dieu qui ne s’explique en vous que par ces sentiments. Mettez-vous entre les mains de Dieu, bien abîmée dans votre néant et persuadée de sa grandeur ; s’il vous laisse dans les ténèbres, acceptez-les, vous les méritez ; servez-vous-en pour vous enfoncer encore plus dans votre néant, retournez doucement votre regard vers lui, et ne lui demandez par ce simple regard que sa volonté ; tout cela sont des actes, mais des actes simples, confus et nullement distincts. S’il lui plaît de faire naître en votre odeur des sentiments de confiance, d’amour, d’humilité, ne les rejetez pas, ce serait agir contre lui, prenez comme un pauvre ce qu’on vous donne, et quand ces sentiments dureraient toute l’oraison et tout le jour, laissez-les durer. Dieu n’est-il pas Maître ? Voilà ce qui s’appelle suivre l’esprit de Dieu. Une autre cessation d’actes en vous serait une illusion, remettez-vous entre ses mains, dites-lui qu’il fasse ce qu’il voudra, et vivez contente, toujours attentive à laisser agir Dieu et accepter tout ce qu’il vous donne.
Vous me ferez le plaisir de m’écrire si vous me comprenez, et si vous vous en trouvez bien comme je l’espère.
Je suis tout à vous en Notre-Seigneur.
Bon état de ses forces à la fin du carême. — Trop d’empressement de la Mère pour des affaires temporelles. — Jalousie de Dieu.
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Aix, le lundi de Pâques, Ier avril 1709/1.
Je commence à employer le premier moment de mon repos, ma très chère Mère, à vous parler de celui qui est le repos véritable et unique. Il s’est servi de moi pour annoncer sa parole pendant le Carême. Je l’ai fini avec autant de voix, de facilité et de forces que le mercredi des Cendres, sans rhume ni altération. C’est que c’est son affaire et non pas la mienne. Tout va bien quand Lui seul s’en mêle, et j’éprouve tous les jours que rien ne va bien, dès le moment que nous voulons y entrer pour quelque chose. Voilà tout ce que j’ai à vous dire pour le coup de l’abandon. Vous vous plaignez encore que c’est peu de chose, mais cependant ce peu dit tout, ce me semble et c’est proprement là le nœud de l’abandon.xx Voulez-vous bien que je vous gronde un peu de la sollicitude que vous avez marquée sur l’affaire domestique de notre aînée/2, je sens que la nature avait quelque part à cet empressement. On ne gâte jamais rien par cet esprit de douceur, il faut laisser dire les hommes ; que nous font leurs paroles ? Jamais on ne les évitera moins que lorsqu’on voudra s’en mettre en peine, il faut aller son chemin et laisser dire. Que peut-il arriver à une personne, qui est perdue en Dieu, que ce que Dieu même ordonne ? Mais Il se veut servir de nous, dit-on. Oui, ma chère Mère, mais quand Il le voudra, Il nous inspirera lui-même ce qu’Il veut de nous pour cela. J’ai ordonné à notre chère fille de m’écrire, je suis toujours plus charmé de son intérieur. Je n’avais garde de la gronder sur les retours, elle en connaît mieux que moi
1./ Après le Carême qu’il a prêché à la Cathédrale et qui a produit grand effet.
2./ Qu’on veuille bien remarquer les passages où le Père reprend dans la M. de Siry les imperfections qu’il a remarquée.
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les dangers. Mais elle souffre et Dieu le permet pour la punir d’un reste de crainte qu’elle se sentait inspirée de négliger et qu’elle ne négligeait pas. Dieu est d’une jalousie infinie sur cette âme, Il ne veut pas même qu’elle y voit ce qu’Il y fait, il suffit qu’elle y consente ou plutôt qu’elle ferme les yeux et qu’elle le laisse fairexxi. Je vous dirai, ma chère Mère, pour votre consolation, que j’ai trouvé la demoiselle dont vous m’aviez parlé à la porte de l’abandon ; en la poussant avec le bout du doigt, on l’y ferait entrer ; il est vrai que c’est l’effet des conversations qu’elle a eues avec notre aînée, j’espère qu’elle pourra être la cadette. Il n’en est pas de même de Mlle N., attachée comme le premier jour à son jugement ; elle veut tout voir, raisonner sur tout, elle me paraît incapable par ce seul endroit, car pour le reste c’est l’âme du monde la plus détachée et la plus généreuse/3. Je n’aurais pas cru qu’elle pût s’attacher si fort à son jugement après avoir si bien perdu tout le reste.
Je la cultiverai cependant, il y a douze heures dans le jour, dit l’Évangile. Dieu a ses moments, il faut les attendre.
Vous m’avez fait un très grand plaisir de m’envoyer le livre De l’Esprit de saint François de Sales/4, je le goûte infiniment, et je m’en servirai certainement chez les huguenots.
3. Le jugement. porté sur Mlle N. permet d’apprécier la qualité de l’abnégation exigée par l’abandon. Elle est détachée de tout ce qu’offre le monde, sa générosité va de pair avec son détachement. Mais elle tient encore à son propre jugement, elle n’est pas admise dans le pays perdu.
4. Cet ouvrage où paraît l’esprit de suavité du saint dans ses rapports avec les protestants, le P. Milley ne le connaissait pas lors de son premier séjour dans les Cévennes. Le Père compte s’en servir auprès des Huguenots. Il y avait peu d’occasions, à Air, de relations avec les protestants. Aurait-il été prévenu de son envoi à Nîmes… ?
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Je m’attendais à la réponse que vous a faite la M. N. Je sais qu’elle a bon cœur et qu’elle vous aime. Il me semble que vous devez lui écrire de temps en temps, vos sentiments lui feront plaisir, et à moi, ma chère Mère, qui ai vos intérêts plus à cœur que vous-même, car moins vous y pensez, plus je le dois faire ; mais si vous saviez pourtant avec quelle douceur et quelle tranquillité cela se fait, vous m’accuseriez d’une vraie indifférence. Je suis persuadé que l’empressement gâte tout et qu’en l’extérieur comme à l’intérieur, il faut respecter et suivre beaucoup l’impression de l’Esprit de Dieu et ne pas la prévenir. Que pouvons-nous quand Lui-même ne nous inspire pas ? Mais j’avais résolu de ne vous dire qu’un mot de l’abandon ; et je reviens toujours à ma chanson ; ces redites ne vous déplairont pas, ma chère Mère, il n’y a même à proprement parler que cela à dire, il faudrait le dire sans cesse. J’ai trouvé une religieuse qui depuis dix-sept ans demandait à Dieu un directeur, sans en avoir pu goûter aucun et que Dieu a jetée entre mes mains comme par hasard. Je l’ai vue deux fois, je l’ai trouvée toute perdue en Dieu.
Je n’ai pas eu seulement la pensée, ma très chère Mère, que vous eussiez le moindre attachement pour moi, malgré tout le bien que vous me voulez, cela est si bas et si peu conforme aux sentiments qu’inspire l’abandon, que vous auriez raison de vous en défendre si vous pouviez le penser, mais je ne comprends pas comment vous avez eu ce doute.
Adieu, ma chère Mère, je suis contraint de finir.
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Elle n’a confiance en Dieu que lorsqu’elle n’a rien à craindre d’ailleurs. — Les choses vont plus mal, quand elle s’en inquiète davantage. — Sujets et livres pour sa retraite.
Le 7 avril 1709/1.
Madame, vous souffrirez que je recommence mes plaintes ordinaires contre vous, parce que vous retombez toujours dans le même abattement. C’est là comme je vous l’ai dit souvent la plus grande de vos infidélités. Il vous semble que Dieu soit embarrassé à vous soutenir dans les occasions difficiles. Vous paraissez n’avoir de confiance en Lui que lorsque vous n’avez rien à craindre d’ailleurs. Quelle conduite est-ce là pour uni âme à qui il a donné tant de marques de son amour ?
Remarquez-le bien, ma chère fille, les choses ne vont jamais plus mal que lorsque vous vous inquiétez davantage. À quoi sert votre trouble ? Faites ce que vous pouvez et laissez à Dieu le reste. Ne sait-il pas votre peine et votre faiblesse ? Votre confiance en lui l’engagera infailliblement à faire tout ce que vous ne pouvez pas vous-même. Jetez-vous une bonne fois entre les mains de sa Providence ; c’est votre Père, c’est le meilleur de tous les pères. Je veux que vous rejetiez toutes ces défiances et ces craintes comme des mauvaises pensées.
Je ne vous conseillerais guère d’autres sujets de re-
1. Les manuscrits que nous reproduisons (Marseille et Montélimar) après avoir donné des lettres par ordre de date de 1708 à 1716 donnent un certain nombre de lettres de 1709 et autres années antérieures à 1716. Bien qu’il puisse y avoir des erreurs de dates nous mettons ces lettres à la date qui est indiquée.
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traite que celui d’une conformité parfaite et d’unie entière confiance et abandon entre les mains du Seigneur, et pour les considérations, vous les pourrez prendre indifféremment dans les PP. Neveu, Le Large et Crasset/2. Cependant suivez votre attrait, vous verrez bien à quoi vous êtes portée pendant les méditations. Écoutez beaucoup la voix du Seigneur et parlez peu.
Adieu, ma fille, priez pour moi qui suis avec beaucoup de respect
Votre…
Elle ne doit renoncer aux actes et aux pratiques que lorsque c’est Dieu lui-mêrne qui les ôte.
Aix, le 13 avril 1709.
Vous me faites plaisir, ma fille, de vous ouvrir des difficultés que vous éprouvez dans votre intérieur. Vous
2. De même que dans la conduite extérieure la confiance en la direction du Saint-Esprit ne dispense pas des recherches et des considérations, ainsi dans ses exercices, et spécialement dans une retraite, l’âme abandonnée se dispose aux grâces de prière, en commençant par chercher, par les moyens ordinaires et dans les livres, l’aliment et l’excitant de sa ferveur.
Retraite selon l’esprit et la méthode de saint Ignace. Par le Père François Nepveu, de la Compagnie de Jésus. --- Paris, Michallet, 1690. Plusieurs fois réimprimé ; une édition en 1706.
Retraite spirituelle, ou conduite d’une âme qui aspire à la perfection, par le R. P. François Le Large, de la Compagnie de Jésus. À Lyon, chez Jacques Liouz, rue Mercière, au Bon Pasteur, 1705. Autres éditions, une en 1710.
Le chrétien en solitude. À Paris chez Estienne Michallet, 1674, réimpression…, à Paris, en 1700, à Lyon, en 1707.
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avez raison de mépriser les réflexions inutiles qui ne corrigent pas le mal et qui nous détournent de Dieu, et nous empêchent de nous occuper tranquillement du soin de lui plaire et de nous soumettre à Lui. La perfection et la sainteté ne peuvent mieux être qu’entre ses mains ; en le possédant lui seul, nous possédons tout cela, un simple regard sur sa divine majesté tient excellemment lieu de toute cette multiplicité d’actes et de pratiques extérieures qui étaient comme des moyens de le trouver.
Ainsi, quand on l’a trouvé, il est inutile de revenir aux moyens qui conduisent à lui, ce serait s’éloigner de lui, sous prétexte de le chercher, mais prenez bien garde qu’il faut que ce soit lui-même qui nous ôte ces moyens et ces pratiques ; autrement ce serait une erreur de les quitter et une perte de temps.
Or, voici comment vous connaîtrez que c’est Dieu qui les ôte/1, c’est quand vous ne les faites qu’avez une répugnance intérieure, quand vous sentez que toutes ces pratiques ne vous unissent pas à Dieu autant que ce simple repos et ce recueillement intérieur, quand après une oraison passée dans ce silence et dans ce repos vous êtes plus fortifiée, plus détachée de vous-même, plus portée à Dieu et que lorsque vous avez fait tous ces actes, vous ne sentez qu’une solitude d’esprit et un vide intérieur qui vous laisse dans une espèce de langueur ;
1./ À rapprocher de la lettre précédente et d’autres passages de la correspondance où s’affirme la pensée du Père et son souci de mettre en garde contre toute illusion. Quel est le signe auquel reconnaître que dans la prière la volonté de l’âme a été conforme à celle de Dieu ? C’est l’état où elle reste après l’oraison. L’âme est-elle plus détachée, c’est qu’elle a bien fait de rester dans le repos. Si, au contraire, elle a suivi l’impulsion qui la portait à l’activité et qu’elle se trouve ensuite animée et tranquille, c’est qu’elle a bien fait do recourir aux actes distincts.
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alors, ma chère fille, Dieu veut que vous quittiez tous ces actes et ces pratiques. Mais si au contraire pendant l’oraison et pendant le jour votre cœur se sent porté à ces actes et à ces pratiques ; si cela se forme en vous sans vous, pour ainsi dire, et sans effort pour les faire naître, s’ils vous tiennent unie à Dieu, et qu’au sortir de l’oraison vous soyez animée et tranquille, ne rejetez pas ces actes, c’est Dieu qui les produit.
Un mort ne résiste point ; il est de l’abandon même de produire tout cela. Pensez bien à ce que je vous dis, et écrivez-moi dans quelque temps votre disposition. Je suis en Notre-Seigneur tout à vous.
Il n’y a dans la Bulle rien de contraire au véritable abandon. Le P. R. est du même avis, il avance à grands pas.
Aix, le 13 avrils 1709.
J’ai beau faire, je suis toujours en arrière pour les lettres, quoique vous soyez plus occupée que moi. Celle-ci va servir de réponse aux trois dernières que vous m’avez écrites. J’ai été charmé de la réponse que vous avez faite à N. ; c’est en effet la manière dont il en faut juger. Il ne faut pas s’étonner qu’elle ait eu quelques difficultés touchant cette bulle/1. Je vous l’envoie, vous serez bien aise de voir ce dont il s’agit ; il n’y a cependant rien de contraire au véritable abandon. Le P. R. et
/1. La bulle qui mit fin aux controverses sur l’amour pur par la condamnation d’un certain nombre de propositions.
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moi l’avons examinée et découvert le sens mauvais que les Quiétistes donnaient à ces propositions, qui, dans le vrai sens, sont si pieuses ; au reste, ce Père avance à grands pas ; rien de si admirable. Hélas ! ma chère Mère, que vous eussiez eu bien plus de consolation et de plaisir à lui donner vos avis qu’à un autre qui en a si peu profité, je crois pourtant, à ne vous rien dissimuler, que ce dernier commence enfin à ouvrir les yeux ou plutôt à les fermer.
Mlle N. me donne un peu plus de consolation et marque plus de docilité que jamais ; je la vois changée et presque au point que je la souhaite ; elle y viendra. Dieu lui donne une connaissance très pénétrante de son néant et de l’inutilité de sa propre opération ; elle ne peut plus retourner chez soi, qu’avec violence. Voilà déjà de grands pas, j’espère tout, je ne crois pas qu’il faille si tôt lui donner votre lettre.
Le P. R., à qui j’ai donné votre retraite/2, en est dans l’admiration. ; cela l’a mieux mis au fait que tous ses livres. Vous voyez, ma très chère Mère, qu’il est à propos que vous continuiez à écrire. Dieu se sert de tout, et ce qu’il fait lui-même est toujours parfaitement bien fait.
Je suis tout en lui, ma très chère Mère,
Votre…
2./ On pourrait penser aux deux retraites, dans lesquelles la M. de Siry décrit le travail qui s’est fait en elle. Mais c’est plus probablement la retraite de dix jours qui donne pour chacun des jours des points de méditations et un entretien. Beaucoup de visitandines s’en servent encore maintenant pendant leur solitude annuelle, cf. Introduction, p. 82.
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Elle n’est pas devenue hérétique. — Ce que la Bulle condamne. — Ce qu’on a vu dans les écrits de M. de Cambrai avant qu’il se fût expliqué.
Aix, le 14 avril 1709.
Vous n’êtes donc pas encore morte, madame ma très chère fille ? Oh ! que vous en êtes, à ce que j’espère, bien peu éloignée. Il me semble que l’amour-propre est à l’agonie ; il est vrai qu’il y a quelquefois de longues agonies, mais enfin elles cessent et la mort suit. Je suis persuadé que l’amour-propre, ce reste d’activité qui se fait encore sentir en vous a perdu plus de la moitié de ses forces dans votre dernière retraite ; achevez de l’assommer en sorte que Dieu seul vive et agisse tranquillement en vous.
Je n’ai presque pu m’empêcher de rire en voyant dans la lettre de la chère amie les perplexités et les alarmes que vous avait causées, à l’une et à l’autre, la lecture de la Bulle en question ; ce serait une jolie chose si vous étiez devenue tout à fait hérétique sans le savoir.
Rassurez-vous, ma chère fille, on ne peut tomber dans l’erreur quand on est aussi attaché à l’Église que vous l’êtes. Il est vrai qu’il y a dans cette Bulle certaines propositions qui ont un très bon sens ; aussi ne les condamnait-on pas dans ce sens ; au contraire, le Pape approuve et confirme ces actes d’abandon, de pur amour, de pure perte, d’oubli de son propre intérêt, il condamne ceux qui nient ces sortes d’actes. Je suis allé chercher la Bulle latine et je l’ai actuellement sous les
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yeux. Qu’est-ce que le Saint-Père condamne ? le voici. Avant que Mgr de Cambrai/1 se fût expliqué, on prétendait avoir voulu dire que l’essence de la perfection consistait réellement dans un état habituel de pur amour, que c’était déchoir de la vertu et de la perfection que de désirer la béatitude éternelle seulement pour soi, en sorte qu’on ne pouvait déchoir de cet état de pur amour ni former seulement un acte d’espérance sans manquer à la grâce. Il prétend que d’aimer Dieu non seulement parce qu’il est, grand et miséricordieux en lui-même, mais encore parce qu’il est bon et miséricordieux pour nous, c’est une imperfection, c’est manquer à la perfection essentiellement. Eh ! qui a jamais approuvé ces sortes de maximes ? Ne vous disons-nous pas au contraire : laissez-vous gouverner au Seigneur, recevez comme un pauvre ce qu’il vous donne, sans vous plaindre, quand il produit en votre âme des sentiments de douleur, d’humilité… acceptez tout, soumettez-vous à tout (le sentiment prétendu de ce saint archevêque était que vous manqueriez alors à la perfection). Et moi je vous dis que vous y travaillez efficacement. Êtes-vous en repos ?
Montrez votre lettre à Mme de R. Je n’ai pas pu trouver le temps de le lui marquer. Je suis de tout mon cœur, ma très chère fille,
Votre…
1. Dans cette fin de lettre, le Père ne s’explique pas nettement sur l’interprétation des Maximes des Saints. Il ne dit pas en propres termes que Fénelon a été mal compris. Mais c’est bien son sentiment ; avant que M. de Cambrai se fût expliqué… le sentiment prétendu de l’archevêque… Et qui a jamais approuvé ces sortes de maximes.. D’autre part, en parlant de ces maximes, il dit de Fénelon : il prétend… Il est possible que ces lignes aient été retouchées. Le manuscrit de Montélimar omet la fin du paragraphe à partir de la parenthèse jusqu’à en repos.
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Son désir d’avoir des nouvelles de la maison d’Embrun. — Une âme abandonnée ne peut pas faire de pertes.
Aix, le 6 mai 1709.
Sans doute, ma chère Mère, je vous aurais terriblement grondée, si le P. R. ne m’eût rapporté de vos nouvelles ; le détachement et l’abandon ne sont pas encore allés jusqu’à me rendre insensible à ce qui regarde votre personne et toute votre sainte communauté ; au contraire, plus j’ai d’attrait pour l’abandon, plus je m’en sers pour une maison où il est si universellement pratiqué. Les dispositions de la chère Sœur Rostaing me charment, et je crois que je serai prophète sur son compte.
Ce serait une vraie perte pour la maison si la pauvre Sœur Dépinace vous manquait ; elle me paraît tout à fait entrée dans ce cher abandon. Mais que peut-on perdre quand on est bien perdu au Seigneur ? Dès là qu’on possède son Dieu, on ne peut rien perdre, et ce n’est qu’une manière de parler ordinaire. Où sont les afflictions, les peines, les désolations ? Car c’est en quoi consistent les heureux succès et le bonheur d’une âme abandonnée sans réserve, puisque tout doit être perdu et anéanti pour elle, elle se regarde elle-même comme insensible, morte et anéantie à tout ; il ne reste plus que son Dieu : voilà, ma chère Mère, un heureux état et c’est assurément le vôtre. Vive la foi pure, la foi simple et dégagée de tout le sensible. Dieu est esprit et vérité ; il faut le servir en esprit et en vérité.
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Ne laissez pas échapper d’occasions de me donner de vos nouvelles et de celles de vos filles. Vous ne me dites rien de ce que je vous ai envoyé et à la Sœur Dépinace. Si tout cela était perdu, je serais ruiné et ferais nécessairement banqueroute, car je n’ai pas un moment de loisir en ce pays-ci, tout est bon !
Adieu, ma chère Mère ; priez pour celui qui est en Notre-Seigneur infiniment à vous.
Votre…
Il lui reproche de ne pas lui avoir dit sa tristesse. — J’ai plus besoin de vous que vous de moi.
Aix, le 16 juin 1709.
Je suis ravi, ma chère Mère, que je ne sois pas tout à fait la cause de votre tristesse. Cela m’en avait véritablement donné, je vous l’avoue, quoique je fisse bien peu d’attention à tout cela autant que possible. Mais pourquoi ne m’avez-vous pas dit ce qui vous affligeait pendant que j’étais encore auprès de vous/1 ? Vous vous retranchez sur le peu de loisirs que j’avais, ma chère Mère, ce n’est ni mensonge ni compliment, si j’avais su votre peine j’aurais sans hésiter laissé toute autre
1./ La M. de Siry a craint de manifester, lorsqu’elle était à Apt, un assaut de tristesse qu’elle subissait. Le Père réagit fortement à cette confidence tardive. « J’aurais laissé toute autre affaire… » L’expression ne va-t-elle pas au-delà de sa pensée ? Cependant l’opinion qu’il avait de la sainteté de cette âme, et ses obligations envers elle, étaient capables de faire passer avant ses autres occupations le service que son état demandait.
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affaire pour ne m’occuper uniquement qu’à celle-là qui m’était assurément à cœur plus que toutes les autres. Je n’aurais rien entrepris si je me fusse cru de quelque utilité auprès de vous, mais je suis persuadé que j’ai toujours plus besoin de vous que vous de moi, une autre fois cependant ne gardez pas ces ménagements et ce silence. Pour moi, je ne puis que le garder sur la peine qui faisait le sujet de cette tristesse, parce que vous prenez précisément le parti que je vous aurais conseillé, de demeurer soumise et comme étant une victime immolée aux adorables volontés de Dieu acquiesçant à tout, laissant tout faire à ce grand Maître sans se donner la liberté même de s’informer de ce qu’Il fait ou même de le vouloir voir entrer dans ses desseins, sans lui demander raison de ce qu’Il fait, ne lui sera-t-il donc pas permis d’agir en Dieu chez nous ? et faudra-t-il que notre faible et imparfaite opération ou plutôt l’inquiétude naturelle de la créature vienne toujours se mettre dans l’ouvrage de Dieu ? Il me semble que le plus grand plaisir et la seule gloire que Dieu puisse trouver en ce monde, c’est dans une âme qui ne s’est rien réservé d’elle-même, pas même la liberté de regarder les biens ou les maux qu’on lui fait, mais vous savez tout cela mieux que moi.
Le P. R. a été charmé de votre lettre, vous l’avez tout deviné tel qu’il est. Melle N. en est charmée, de même, vous l’avez tentée de vous aller voir, ce sont de ces choses sur lesquelles je ne décide point absolument, mais où volontiers je laisse suivre un certain instinct qui est quelquefois aux âmes abandonnées la seule marque de la volonté de Dieu.
Adieu, ma chère Mère, donnez-moi des nouvelles de votre disposition intérieure.
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Qu’elle suive le Maître intérieur qui ne trompe jamais. — Ne pas chercher trop d’appui dans les livres. — Ne pas s’étonner de sa propre inconstance. — Que les Sœurs ne s’obstinent pas à faire cesser toute aspiration.
Aix, le 3 o juin 1709.
J’ai reçu, ma très chère Mère, votre lettre, je suis très content de votre disposition intérieure et j’ai peu de choses à vous dire là-dessus, parce que je vous trouve toujours instruite par ce mouvement secret et cette divine force qui vous entraîne. C’est là le seul maître que vous devez écouter, parce que c’est l’Esprit de Dieu qui ne trompe jamais. Je crois que vous voulez avec trop d’empressement chercher quelques lumières dans les livres qui parlent de l’abandon, ce serait encore un appui que Dieu condamne, et c’est là sans doute la source de cette peine que vous avez à fixer votre esprit et de cette lassitude intérieure. Dieu vous veut toute seule, et vous veut tellement perdue qu’il ne vous soit plus permis de vous regarder vous-même ; pouvez-vous encore trouver quelque délassement et quelque récréation à le faire ? Lorsque l’âme est accablée par sa sensibilité et son activité, il faut simplement se replonger dans la divinité comme dans une vaste mer, arrêter sur lui les yeux de l’âme, et laisser ainsi passer la tempête ; nous ne sommes qu’un amas de misères et de faiblesses ; l’inconstance, la légèreté et le dégoût, voilà notre partage, mais pour tout remède un regard vers Dieu qui semble tout lui dire suffit, et puis se tenir en repos. Il faut très peu s’étonner de tout cela, d’autant plus que
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notre inquiétude et notre agitation ne servent qu’à aigrir le mal. S’il dure longtemps, prenez patience, c’est Dieu qui l’ordonne ainsi pour achever de vous dégoûter de vous-même ; ne vous donnez pas même la liberté de regarder vos plaies, vous n’avez plus d’yeux pour vous voir, parce que vous avez abandonné votre âme entre les mains du Seigneur ; c’est à lui de la traiter comme il voudra ; et à vous d’agréer ce qu’il fait, d’accepter ce qu’il donne dans une parfaite tranquillité et indifférence.
Je vous prie de saluer bien particulièrement nos chères perdues au Seigneur. Comme je dois prêcher après-demain dans votre grand couvent de la Visitation/1, je n’ai pas le temps de leur écrire, dites-leur que je suis très content de leurs dispositions ; il ne faut pas qu’elles s’obstinent à faire cesser toute opération, quand c’est un mouvement et un attrait intérieur qui le produit, ce serait une illusion. Dieu se sert de nous pour opérer en nous surtout dans les commencements, mais il ne faut pas non plus qu’elles s’amusent à trop chercher ce qui se passe en elles ; il faut fermer les yeux à cent doutes qui viennent ou à la curiosité de vouloir comprendre cet état. Dieu est le Maître ; il faut s’anéantir et le laisser faire. Adieu, ma chère Mère, priez pour celui qui est avec tout l’attachement qui se peut, dans le cœur de Notre-Seigneur.
Votre…
1./ Le premier monastère où le Père devait prêcher pour la fête de la Visitation avait été fondé par sainte Chantal. Parmi les religieuses se trouvait alors Marie-Blanche de Grignan. Cf. Introduction, p. 34.
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Il est à la Bastide de M. R. — Il est charmé du nom de Passant qu’elle lui a donné. — Qu’elle soit bien aise de ne trouver la sainteté qu’en Dieu
À la Bastide/1, 4 juillet 1709.
Jamais, ma chère fille, commission n’a été plus promptement exécutée que celle que vous avez donnée à Mme R., car le Passant a lu votre lettre avant elle-même ; au moment où elle ouvrait le paquet, le Passant a pris une lettre et elle l’autre, vous pouvez juger si on a ri de bon cœur et de bonne sorte, car le Passant est actuellement a la bastide de M. R. depuis hier au soir et ne s’en retournera que demain, charmé du nouveau nom qu’il se voit donner il est résolu de n’en prendre plus d’autres dans les lettres qu’il vous écrira et à la bonne amie. Je dois vous dire qu’il a été tout à fait édifié des sentiments de piété et de générosité dont votre lettre est remplie. Dans le fond, vous avez bien raison d’admirer la bonté de Dieu, de daigner s’abaisser jusqu’à entrer dans ce qui regarde une petite créature comme si son propre bonheur dépendait d’elle, mais telle est sa bonté et sa grandeur ; elle ne paraît jamais tant que lorsqu’elle s’abaisse davantage, et qu’il fait de plus grandes faveurs à qui le mérite le moins. Le Passant craint que ces retours continuels sur votre orgueil
1./ Une bastide est une maison de campagne. Le Père était sans doute dans une famille d’Aix en vacances. Certains villages ont gardé le nom d’une bastide importante, par exemple : La Bastide de Jourdan (Vaucluse). Il accepte le nouveau nom qui lui est donné et s’en servira lui-même.
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et votre misère ne donnent quelque atteinte à la tranquillité de votre âme et à cette paix profonde que le Seigneur exige de nous pour nous communiquer son esprit. Le temps que vous mettez à dire et à penser que vous êtes pleine d’orgueil, de misères, de faiblesses, mettez-le à admirer la grandeur, la majesté, la sainteté de cet Être souverainxxii. Ne devez-vous pas être bien aise que Lui seul soit toute chose, et que le reste ne soit rien. Si je savais qu’il y eût quelque chose de bon en qui que ce soit hors de lui je le lui irais arracher dans le moment, si je le pouvais, pour le rendre à son légitime Maître, et je ne laisserais à ce voleur que ce qui lui appartient de droit ; c’est-à-dire la misère, l’orgueil, le péché et le néant.
De quoi vous étonnez-vous donc ? Si vous connaissiez bien ce que c’est que la créature, pourriez-vous en attendre autre chose ? Mais qu’elle soit ce qui plaira à Dieu. Aimez-le et laissez-le maître absolu de votre cœur ; soyez pour vous d’une indifférence qui aille jusqu’à vous oublier et à ne pas daigner jeter un regard sur vous, si ce n’est pour y voir Dieu et pour vous porter à lui.
Voyez-vous comme ce Passant se mêle de prêcher ; je vous assure qu’il ne faut pas toujours le mépriser, car il s’en trouve qui, en passant, ne laissent pas de vous faire souvenir fort : à propos que tout passe..
Je suis le Passant et le très humble serviteur…
Elle a le tort de ne pas lui dire ses vérités. — Il se reproche de chercher le succès. — Son dégoût d’agir au-dehors. — Dieu l’appelle à jouir non de sa présence, mais de lui-même.
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Aix, le 7 juillet 1709.
Oui, ma très chère Mère, je le dis tout de bon, je suis fort en colère contre vous, et il me semble qu’il ne faudrait pas tout à fait traiter de la manière/1 un homme pour lequel après tout vous ne devez pas être indifférente. Le Seigneur vous presse depuis deux mois de me dire ce qu’il vous inspire pour mon bien et pour sa gloire, et vous, par je ne sais quelle crainte mal fondée, vous temporisez, vous différez, vous n’expliquez qu’à demi l’infidélité de ma conduite, et cependant vous me laissez vivre dans un égarement dont les suites pourraient m’éloigner tout à fait de mon Dieu ; que pensez-vous de cela ? En serez-vous reçue à dire que vous avez craint de me fâcher. Quand est-ce que les avis si salutaires que vous m’avez donnés ont produit un tel effet ?
Voyez, ma chère Mère, je ne vous pardonnerai qu’à condition que vous me direz désormais sans délai et sans ménagement tout ce que le Seigneur vous inspirera sur mes infidélités, j’aime bien mieux cela que cent compliments que vous me faites dans vos lettres, et que je ne mérite pas. J’ai compris mieux que jamais après la lecture de votre lettre que dans le fond je ne suis ni pour Dieu ni pour moi, mais seulement pour les autres, et que c’est plutôt le succès que je cherche dans mes actions que la volonté de Dieu.xxiii J’ai fait cent fois propos de me corriger là-dessus, mais inutilement ; avouez que mon sort est bien digne de compassion, mais, ma chère Mère, ne vous contentez pas de cet aveu, offrez pour moi vos ferventes prières au Seigneur, je vous les demande de tout mon cœur et je vous promets à mon tour que je vais faire de nouveaux efforts pour arracher de mon
/1. De la manière, sic dans les manuscrits.
âme un mal si invétéré. Il me semble que Dieu le demande à présent, plus que jamais, par un dégoût si grand que j’ai d’agir au dehors, qu’il me faut faire une extrême violence autant de fois que je veux faire quoi que ce soit.
Ce mot de votre lettre a que Dieu m’appelle à jouir, non de sa présence, mais de lui-même, m’a pénétré jusqu’au fond du cœurxxiv, j’ai senti ce que ce mot voulait dire, dites-m’en souvent de pareils, rien n’est si propre à me soutenir.
Je vous envoie une lettre de Mme N., vous verrez sa disposition. Je ne sais si je me trompe, cela n’est pas encore l’abandon ; il y a une trop grande attention et une estime et repos sur tous les états différents de son âme qui me paraît trop marquée. Quand on est uniquement perdu en Dieu, on s’amuse peu à se plaindre ou à se consoler de ses croix, à discerner ses lumières de ses ténèbres ; on va son chemin, et on ne se donne pas la consolation d’examiner s’il est doux, facile ou raboteuxxxv ; il suffit que Dieu soit et qu’Il gouverne tout seul. Mandez-moi s’il vous plaît sans façon ce que vous pensez là-dessus, c’est au reste une très grande âme, une victime immolée sans cesse à la gloire du Seigneur ; elle prendra bien tout ce que vous lui direz.
Notre cadette fait des progrès admirables, je fus hier tout content de ses dispositions intérieures ; elle est entrée dans cette voie d’abandon si avant, qu’en vérité elle prévient tout ce que je puis lui dire.
Adieu, ma chère Mère, lisez ma lettre à notre aînée ;
2./ En suivant les confidences du Père, on a quelques lueurs sur l’avance d’une âme dans les états supérieurs, et sur la lumière croissante. Et dans le discernement des pensées et des mouvements qui occupent Mlle N., on saisit mieux ce que le Père condamne dans les retours, la complaisance en soi-même.
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elle est pour elle aussi, car je suis bien aise qu’elle voie comme vous mes infidélités, afin que cela l’engage à prier pour moi, qui suis, je ne sais plus quoi, le plus misérable et le plus indigne de tous vos serviteurs.
Elle écrit avec naïveté à son amie et elle se guinde en écrivant au Père. — Il feint de la féliciter de son zèle à s’examiner, puis lui montre sa grossière erreur.
16 juillet 1709.
Enfin vous l’allez revoir cette chère amie, si digne en toutes manières de vos empressements et de votre estime ; s’il était encore permis d’avoir de l’empressement pour quelque autre que pour le seul Être souverain ; mais comme ce n’est que par rapport à Lui que vous la souhaitez, je n’ai garde de vous condamner là-dessus ; elle m’a fait l’honneur de me montrer la lettre que vous lui écrivez, je vous y ai vue dépeinte au naturel et avec plus de naïveté que vous ne le faites au Passant quand vous lui écrivez ; ce n’est pourtant pas que vous ayez rien de caché pour lui, ce serait, dit-il, un blasphème de le dire et une injustice de le penser, mais
1./Lettre typique de la direction du Père. Il commence par reprocher à la religieuse de s’étudier lorsqu’elle veut lui parler d’elle-même. Puis il met sur les lèvres d’un directeur imaginaire les conseils qui conviennent à une débutante à qui les examens sont nécessaires, conseils que la religieuse a bien des fois entendus. Le Passant (le P. Milley) prend alors la parole et dénonce ce qu’il peut se glisser d’amour-propre dans ces retours, analyses de soi, minutieux examens.
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vous parlez à la chère amie sans étude, sans réflexion et comme il vous vient en tête, au lieu que pour vous faire connaître au Passant, vous étudiez vos dispositions, vous choisissez vos paroles, et par là vous agissez vous-même au lieu de laisser agir le grand maître.
Le Passant m’a dit confidemment qu’il était surpris que vous revinssiez si souvent à cet orgueil qui vous tourmente et il demandait sérieusement de quoi donc pouvait s’enorgueillir le néant et le néant criminel, pour moi je lui ai répondu qu’il était bien vrai que vous vouliez trop souvent retourner chez vous et jeter les yeux sur vous-même, mais que dans le fond ce soin et cette application de se connaître était fort louable et digne d’une âme chrétienne, et que pour détruire cet orgueil il fallait au moins l’examiner, qu’il fallait se reprocher son ingratitude, se remettre devant les yeux sa misère et ses chutes continuelles, et que par là l’esprit était convaincu que nous ne valons rieñ, le cœur n’aurait garde de se laisser surprendre par l’orgueil.
Je m’imaginais après cela que le Passant allait admirer ma réponse, mais, hélas ! m’a-t-il dit, que vous vous trompez grossièrement, pensez-vous donc que ce soit par votre industrie et par vos pratiques que vous viendrez à bout de détruire l’orgueil et d’acquérir l’humilité ? Tout le bien ne vient-il pas de Dieu, et n’est-il pas Lui-même la voie qui conduit à la vie ? Le plus infaillible secret de déraciner ce maudit orgueil n’est pas de le regarder, c’est de regarder Dieu et de s’oublier soi-même, nous n’avons de ressource qu’en Lui pour nous défendre contre les ennemis qui nous oppriment ; c’est donner à l’orgueil de nouvelles forces que de regarder sans cesse s’il va bien ou mal. Oubliez-vous vous-même, plongez-vous doucement dans le sein de la divinité, et fuyez dans ce divin asile aussitôt que l’orgueil
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veut s’élever contre vous. Dans le temps même, qu’il semble déjà triompher et faire du ravage dans votre odeur, ne faites pas seulement semblant d’en avoir peur ni même de l’écouter ou de l’apercevoir ; c’est un étranger et un fruit de malédiction qui s’élève dans la nature, mais votre volonté attachée et unie à son Dieu n’y a nulle part, ainsi il ne peut vous nuire, et de quoi se nourrirait-il si vous ne faites plus rien ? C’est Dieu qui opère en vous, et vous n’êtes jamais plus agréable à Dieu que quand, anéantie devant Lui, votre âme fait cesser toute opération pour donner lieu à la sienne.
Remarquez-le bien, continua le Passant, nous n’avons de l’orgueil que parce que nous ne voulons pas nous dépouiller de nous-mêmes et nous abandonner entre les mains de Dieu. Celui qui n’est plus, ne peut pas sentir l’orgueil parce qu’il n’opère plus, et qu’il ne daigne pas s’abaisser jusqu’à regarder ce qui s’opère dans la partie inférieure, Dieu lui tient lieu de tout, il sait bien que s’il a quelque chose de bon en lui, ce n’est pas de ce misérable néant que cela peut partir, et rien ne le confondrait davantage que de voir qu’il est encore capable d’une pensée d’orgueil, s’il n’était déjà persuadé qu’il est toujours capable de toutes sortes de maux.
Le Passant avait encore cent choses à dire là-dessus, et il m’en dit assez pour me faire comprendre que si l’orgueil vous faisait de la peine, c’était bien votre faute, et apparemment parce que vous tourniez trop souvent vos regards sur vous et pas assez sur ce Dieu de majesté qui doit vous occuper tout entière. Je lui promis de vous écrire ses pensées là-dessus, mais comme il était fort tard et que la lettre devait être prête à 4• heures du matin, je ne le pus faire qu’en courant et à bâtons rompus, je le ferai peut-être mieux une autre fois, si je le puis, car je vous avoue que je deviens tous
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les jours si bête, que je ne saurais plus écrire, même les choses les plus communes ; j’ai une extrême difficulté à écrire même mon nom, je ne sais presque plus où je suis ni ce que je deviens ; puissé-je être tout à fait réduit au néant, il me semble que Dieu prend toutes les mesures pour cela, laissons-le faire. Cependant le Passant m’a chargé de vous présenter ses respects et de vous demander souvent de vos lettres pour lui, mais comme les siennes, sans ordre, et toutes telles que le grand Maître les dictera.
Adieu, ma chère fille, croyez, que je serai toujours votre très obéissant serviteur,
L’AMI DU PASSANT.
Il voudrait être abandonné et ne jamais parler d’abandon. — Fruits d’une retraite donnée à une communauté. — Les critiques qu’elle lui a values.
Aix, le 18 juillet 1709.
Il est vrai, ma très chère Mère, que je ne suis pas pardonnable de vous écrire si peu, et de le faire si froidement, ce n’est assurément ni paresse ni indifférence ; que ne ferais-je point pour vous dans l’occasion ? Mais pourquoi, direz-vous donc, ne faites-vous aucune réponse ? Ma chère Mère, vous ne sauriez croire la difficulté et la répugnance extrême que j’ai à faire des lettres ; il me semble qu’on me met à la torture quand il faut faire une lettre ; je perds tous les jours le peu d’esprit que Dieu m’avait donné, toutes mes idées s’effacent,
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j’oublie tout, je demeure des heures entières à faire une lettre qui ne m’aurait coûté qu’un quart d’heure ; quand il faut répondre à une lettre de compliment ou en faire une, je ne sais plus ce que je dis, et quand il faut écrire à nos chères abandonnées, je prends et quitte la plume je ne sais combien de fois ; il faut m’arracher chaque parole avec violence, et quand je relis cela je trouve que je ne sais quasi ce que je dis, vous pourrez vous en convaincre en voyant la lettre à la chère Sœur N., je demeure deux heures entières à la faire, et au bout, je n’ai rien dit qui vaille ; il me semble qu’il faut être abandonné et ne plus parler d’abandon ; si j’écoutais mes retours, je me persuaderais facilement que je ne suis qu’un hypocrite en fait d’abandon et que Dieu ne permet pas que je parle d’un état dont je suis si indigne et si éloigné ; d’autres fois je me persuade que Dieu veut, comme vous l’écrivez, me tenir dans un état de mort et d’inutilité pour tout le monde, dans une solitude où les créatures n’aient plus rien à démêler avec moi, où je laisse les morts ensevelir les morts. Ce qui confirme tout cela, c’est une indifférence absolue pour tout, je suis apathique à l’excès, sans goût, sans désirs, sans dessein, sans volonté, comme ces fantômes et ces demi-fous qui ouvrent les yeux, qui vous regardent, et puis c’est tout.
Je dis de temps en temps à ceux qui me parlent ou qui m’emploient que je ferai avec ardeur ce qu’ils souhaitent, que je dirai, que je prendrai des mesures, que je suis fort empressé… tout cela autant de mensonges ; je rentre dans ma chambre et toutes ces idées s’effacent ; j’ai actuellement je ne sais combien de lettres à répondre, la plume me tombe des mains et je ne fais rien, ce qui me devrait désoler, si je n’étais pas si dur ; ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est que ce n’est point
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Dieu qui succède à tout cela et qui en prend la place, je suis indifférent pour lui comme pour tout le reste, je parle de lui quand je le dois, mais c’est comme une marionnette qui ne sait ce qu’elle dit, je n’aurais de plaisir qu’à être seul comme un reclus et un réchabite, sans soins, sans soucis, sans action, comme une souche. La seule chose qui me réveille un peu, c’est quand je lis vos lettres, j’en voudrais recevoir tous les jours, et ne vous répondre jamais, ou, pour mieux dire, je voudrais trouver ma réponse toute faite, vous faire entendre la bêtise de mon cœur, et puis demeurer là. Quand je vous vois en peine ou en souffrance, je ne saurais vous plaindre, parce que je vois certainement que c’est Dieu qui se plaît à faire tout ce qu’il veut de vous et en vous, et qu’il apporte lui-même le remède au mal qu’il fait.
Je ne puis vous apprendre rien que vous ne voyiez mieux que moi et que vous me marquiez dans les lettres où vous me les exposez ; je ne saurais vous souhaiter un autre état que celui-là et je sens que si j’en avais un à souhaiter pour moi, ce serait le vôtre. Que vous êtes heureuse de pouvoir servir de quelque chose à Dieu, puisqu’il y a si peu d’âmes où il règne en maître souverain et où il soit tout Dieu ! Il ne m’appartient pas d’aller troubler son gouvernement ni de vous dire que je suis bien marri qu’il vous traite comme ceci ou comme cela.
Faites, ô grand Dieu, ce que vous voudrez ; détruisez, anéantissez, élevez, humiliez, éclairez, obscurcissez, tout cela sera bien fait ; tout ira bien dès que ce sera vous qui le ferez. Hé ! qui sommes-nous pour vous aller interrompre ou vous suggérer une autre manière de traiter une âme qui vous est chère et où vous êtes le maître tout seul ? Vous ne me traitez pas comme cela, mon Dieu, parce que vous ne régnez pas encore en Maître
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absolu et unique dans mon cœur ; mille fantômes, mille retours et attaches vous éloignent de moi, et pourquoi voudrais-je encore vous aller chasser ou vous faire procès dans le cœur da ma chère Mère ? /1
Mais il est temps de répondre aux articles de votre lettre ; je vous laisse la liberté de penser tout ce que vous voudrez de ma profonde humilité, je sais bien certainement que le bon Dieu vous aveugle là-dessus, mais cet aveuglement n’est pas dommageable pour vous et ne sert qu’à me confondre et à me faire voir que je suis bien hypocrite, puisque je sais si bien cacher mon orgueil ; qu’il en soit ce qu’il vous plaira, je n’y veux pas penser.
Le fruit de la retraite que j’ai donnée aux religieuses N./2, c’est que deux ou trois me paraissent en avoir profité et que, par rapport à moi, il m’en est revenu beaucoup de murmures, de railleries et de médisances, de petites contradictions qui m’ont été sensibles plus qu’elles ne devaient, et qui m’ont donné lieu de faire bien des fautes, j’espère néanmoins que Dieu en tirera sa gloire.
Vous avez raison de dire qu’une âme indocile n’est pas propre à l’abandon, mais je ne saurais me repentir de ma conduite à l’égard de Mlle N. Elle me paraît à présent bien abandonnée, je n’ai rien vu de plus parfaitement entrer dans ces voies, au moins je me l’imagine ;
1./ L’état d’impuissance qui est décrit, effet sans doute en partie de la fatigue physique, présente cependant les caractères de l’épreuve par laquelle passent les âmes contemplatives, et., précisément en ce temps-là, la M. de Siry. À lui comme à elle, convient le conseil : laisser Dieu opérer l’anéantissement de la créature.
2./ Quel était le couvent où le Père avait donné la retraite ? Petites Ursules, Bernardines, Clarisses… les communautés de femmes étaient nombreuses à Aix. La réputation du Père avait pu le faire inviter dans un couvent qui appelait rarement les Jésuites.
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il me semble que votre lettre est un peu trop dure, je la donnerai pourtant.
Je me recommande à vos prières, ma chère Mère, et je suis
Votre…
La difficulté qu’il a d’agir vient d’un artifice de l’amour-propre. — Comment il traite N., qui n’est pas apte à l’abandon.
Aix, le 19 juillet 1709.
Il faut que je vous avoue, ma très chère Mère, que vous avez parfaitement réussi dans le dessein de me faire rire, vous avez dissipé toute ma mauvaise humeur contre moi-même ; en vérité, j’avais déjà bien compris tout ce que vous me mandez touchant ma difficulté à agir et ma paresse à écrire ; j’ai bien vu d’abord que c’était un artifice de l’amour-propre qui ne meurt qu’à regret et qui ne veut pas même qu’on l’attaque impunément, c’est pourquoi les choses iront leur train.
Je commençais, ma chère Mère, à vous écrire et à me plaindre de vous à vous-même, je l’ai fait encore un quart d’heure trop tôt, en vérité vous m’avez bien attrapé et agréablement embarrassé/1, car en ouvrant
1./ La Mère imitant l’écriture et le style du Père avait écrit une lettre avec sa signature et adressée à elle-même, elle y joignait sa réponse. Il doit y avoir des erreurs de date, la lettre 54 est du 18 juillet, celle-ci 55 du 20 juillet, elle n’a pas été écrite deux jours après la lettre 53, et entre les deux on a placé une autre lettre à la Mère avec la seule date 17o9.
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votre paquet, surpris de voir sur une lettre l’adresse à vous-même de votre propre main, j’ai commencé par cette lettre sans lire celle qui était pour moi ; jamais homme plus attrapé. Voilà mon style, disais-je, mais quand ai-je écrit cela ? et pourquoi me transcrit-on ? A-t-on voulu rire à mes dépens ? Ma lettre à la chère Mère aurait-elle été ouverte, et quelqu’un pour rire aurait-il supposé cette réponse ? Non, disais-je ensuite, mais la Mère, qui veut que je la gronde, m’envoie les injures qu’il lui faut dire ; en quelle conscience lui pourrais-je dire tout ce qu’elle marque là ; d’ailleurs pourquoi parle-t-elle en mon nom ? Et après plusieurs folies semblables j’ai tout lu le soir au P. R., et nous nous vengerons de tout l’embarras où vous nous avez mis.
Je ne vous ai rien dit de N. parce que j’ai méprisé cela comme je le devais. C’est un esprit léger, inconstant, qui prétend toujours avoir raison, elle a fait ce qu’elle sait faire, quand elle a parlé à bâtons rompus. Ce que j’en ai tiré, c’est de la conduire plus conformément à sa capacité et de lui inspirer force pratiques, quand je serai contraint de lui parler/2.
Pour tout le reste de votre lettre, il me semble que je vous avais assez dit que j’en étais charmé, et surtout du bon prédicateur Noé/3 qui fabriquait son bateau pour tout sermon, je vous avoue que j’ai quelquefois l’esprit si rétif que j’aurais quasi aussitôt fait un bateau qu’un sermon. Mais ma chère Mère, que veut dire tout cela, sinon que c’est aujourd’hui le P. Milley qui vous écrit ; ce sera au premier jour un pauvre petit néant animé,
2./ Remarquons là comment nous devons entendre les passages où le Père dit ne connaître que la voie d’abandon.
3./ Nous n’avons pas de lettre de la M. de Siry où elle parle du prédicateur Noé, ni celle où le Père lui en parlait.
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qui ne respire que pour celui qui est, et en qui je suis et serai sans fin, ma très chère Mère,
Votre…
Remettons à Dieu notre fonds. — Quel plaisir pour Lui de ne voir sortir d’un cœur que ce qu’il y a produit Lui-même.
Aix, le 4 août 1709.
J’ai lu au Passant, ma chère fille, ce que vous marquez sur son compte, il m’a paru sensible à toutes les marques de confiance que vous lui donnez dans vos lettres. Je dis qu’il m’a paru sensible, parce que je ne sais pas s’il l’a été en effet, ou plutôt je crois qu’il ne l’est plus qu’à une seule chose, c’est au plaisir de vous voir avancer généreusement dans les voies de la vertu et dans l’oubli de tout ce qui n’est pas Dieu. I1 a été ravi que vous n’allassiez plus voir dans cet homme de péché et dans cette terre de malédiction qui n’est fertile qu’en ronces et en épines. Rien n’est plus capable de nourrir et d’entretenir nos imperfections que ce continuel et inquiet regard sur elles. C’est, comme l’eau qui les nourrit et qui les fait croître. Remettons à Dieu notre fonds tout tel qu’il est, quand Lui seul le regardera, ses regards en feront disparaître toutes les imperfections, surtout si pendant ce temps-là nous sommes exacts à ne pas détourner les yeux de dessus sa souveraine Majesté. Il est bien temps, ma chère fille, que nous commencions à le servir à sa manière, il y a longtemps que nous ne le servons point du tout ou que nous le servons
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à notre façon grossière et remplie de défauts. Quel plaisir pour Lui quand il ne voit sortir d’un cœur que ce qu’il y a produit lui-même. C’est alors qu’il se met à la place de ce nous-mêmes, qu’il s’aime en nous, qu’il se glorifie en nous, qu’il se sert de nous pour faire ce qui lui plaîtxxvi. Cet état n’est-il pas préférable à tous les trésors ? C’est un Paradis anticipé parce que c’est un état où Dieu est l’unique Maître et où il est obéi. Assurez la conquête de mon souvenir et de mes respects, mais grondez-la de ses craintes injurieuses au Seigneur. Oh ! comment peut-on craindre entre les mains du Tout-Puissant ! Quel ennemi peut nous arracher de son sein ? Lorsqu’on est encore à soi, ou que l’on veut avoir part à sa conservation parce que Dieu, à qui on ne se fie pas entièrement, nous laisse en proie à nos ennemis, l’on a sujet de craindre, mais, quand on l’a chargé du soin de tout ce qui nous regarde, le ciel et la terre passeront plutôt que la promesse qu’Il a faite d’avoir soin de nous.xxvii
Son désir de recevoir des lettres d’elle. — Il ne se le reproche pas, car elles lui enseignent à se mieux détacher. — Nouvelles recrues au monastère/1 d’Aix.
Aix, le 9 août 1709.
Je reçois votre paquet, ma chère Mère, avec les lettres de votre part ; diriez-vous que le temps me durait fort
1. Il est probable qu’il parle du premier monastère, comme il l’a déjà fait.
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de n’en plus recevoir de vous ; c’est encore un attachement, mais certainement il ne m’embarrasse pas, et je ne pense pas seulement à m’en faire une peine, parce que ce n’est sûrement que pour m’apprendre à me bien détacher que je souhaite vos chères lettres ; au reste, écrivez-les comme vous voudrez, sans vous gêner en rien, dites du bien ou du mal, des louanges ou des reproches, tout cela est la même chose ; dans le fond quand vous me louez, je ne vaux pas mieux que quand vous me reprochez tous mes défauts, parce que je ne vaux toujours rien, et tant mieux ; c’est Dieu seul qui vaut quelque chose, c’est Lui seul que vous louez dans son ouvrage, et Il mérite d’autant plus d’être loué que le sujet est plus indigne de ses faveursxxviii. Soit ce qu’il pourra ; je m’en mets si peu en peine que je ne puis plus me résoudre à y jeter un regard pour voir ce qui s’y passe, je suis de temps en temps comme un homme assoupi et enivré qui ne veut que se reposer ou dormir, sans s’embarrasser de ce qui se passe en lui ou autour de lui.
Je m’imagine que toute la sainteté et le bonheur de la vie consistent à laisser faire Dieu, et à agréer ce qu’Il fait. Sur ce principe vrai ou faux, mais dont je ne saurais jamais douter, je laisse aller les choses comme elles vont et je suis tranquille. Comment pourrait-on ne l’être pas à ce prix-là ? Si quelquefois je me suis trouvé dans le vide et l’agitation, c’est précisément lorsque j’ai voulu sortir de cette disposition intérieure et m’ingérer dans l’action extérieurexxix ; je trouve alors des coups de massue qui m’assomment et me font rentrer dans ma coquille. Rentrons-y donc, et n’en ressortons plus. Tout ce que je vous écris ne m’en éloigne pas ; mais toute autre lettre me coûte, je n’ai plus de facilité à rien, excepté à la paresse. Comptez, ma chère Mère, que je n’en aurai point à votre égard ; puisque nos Pères sem -
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blent vous oublier, il est bien juste que je redouble mes soins. Mais que sont l’oubli des uns et le souvenir des autres ? Tout n’est rien, et mon souvenir ne vaut pas mieux que leur oubli. Dieu seul vaut tout le reste.
Je ne change point de sentiment sur Mlle N. ; elle parle mieux qu’elle n’écrit, et je la vois d’un fond de paix et d’indifférence pour tout ce qui n’est pas Dieu, qui n’est point équivoque ; cette haine des créatures n’est qu’un dégoût et une indifférence. Nous avons ici en votre couvent deux nouvelles conquêtes qui passent tout le reste, je vous en entretiendrai une autre fois. Votre pensée sur une âme abandonnée m’a fort agréé, j’avais à peu près le même sentiment et ce n’est en effet qu’une suite de cet état bien entendu. Quand on est une fois perdu et absorbé en Dieu, tout est égal, et le changement de cette vie en l’autre n’est pas une circonstance aggravante pour ainsi dire, c’est comme le changement d’une ville en une autre, on trouve Dieu dans toutes les deux, il est également le Maître.
Priez-le qu’Il le soit de mon cœur, et que je ne sois plus qu’autant qu’il faut pour dire que je suis en Lui, tout à vous, ma très chère Mère. Votre…
Il veut la détacher de l’importance donnée aux bienséances mondaines.
Aix, le 17 août 1709.
Non, Madame ma chère fille, vous ne serez point la brebis galeuse du troupeau, je vois dans le Pasteur adorable des soins pour vous, qui me tranquillisent infiniment sur toutes les petites faiblesses qui se font encore sentir en vous ; le fond est véritablement à Dieu, il est bien le Maître en vous, je ne lis jamais vos lettres sans m’en convaincre de nouveau, par les endroits même, où vous ne pensez rien moins qu’à cela. Ne vous troublez donc point, ma chère fille, sur ce fond de sensibilité qui règne en vous, mais travaillez pourtant à la détruire, un peu de générosité et de grandeur d’âme vous élèverait au-dessus de cent petits chagrins qui ne sont dans le fond que bagatelles. Qu’est-ce qu’un regard un peu froid, un manquement d’empressement, une bienséance mondaine ignorée ou négligée ? Laissez faire le Seigneur, Madame, les choses même extérieures et de l’ordre du monde n’iront jamais mieux que lorsque vous les aurez remises à Dieu ; quand on est bien persuadé que tout le monde n’est rien, on n’estime pas beaucoup une petite bienséance ou bagatelle du mondexxx. Je m’arrête beaucoup à cela, parce que je sens intérieurement qu’il ne vous manque plus que cela pour être tout à fait abandonné au Seigneur.
C’est en lui que je suis, ma chère fille,
Votre…
Quel profit fait-elle sous un nouveau directeur ? — Ses retours et ses vivacités.
Aix, le 2 septembre 1709.
Tout à propos, Madame ma chère fille, notre chère
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Mère m’envoie ce paquet pour vous tout ouvert afin sans doute que j’y puisse glisser ce petit billet que vous recevrez sans risque qu’il soit vu par un autre, car, hélas ! le pauvre Passant doit passer bien vite et bien secrètement dans les conjonctures présentes.
Mandez-moi le profit qu’on fait sous celui qui n’est pas le Passant ; il est grand sans doute et j’en remercie le Seigneur de tout mon cœur ; et il sera charmé de la disposition intérieure où il vous trouvera, et comme il a bien l’esprit de Dieu, il approuvera tout ; pour moi qui suis en droit et en possession de murmurer et de gronder, je veux me plaindre de ce que vous remplissez toujours vos lettres de vos misères, de vos vivacités, de vos fautes. Mon Dieu, ma chère fille, qu’on n’est guère loin de chez soi, quand on voit encore de si près ce qui s’y passe ; que faites-vous auprès de cette terre ingrate et stérile ? Sortez de votre pays, de votre maison, de votre voisinage, et suivez le Seigneur dans le nouveau pays qu’il veut vous montrer, c’est là qu’il vous bénira.xxxi
Je suis persuadé que ces craintes et ces retours vous ont fait plus de mal que vos fautes ; après tout il n’est pas surprenant que vous en fassiez, vous ne savez faire que cela, mais ne devez-vous pas être ravie qu’il n’y ait que Dieu qui puisse faire quelque chose de bon, et s’il ne lui plaît pas encore de vous tellement anéantir que vous ne soyez plus rien tout à fait, prenez patience ; pourquoi vous intéressez-vous si fort sur tout ce qui regarde ce vous-même ? Qu’il aille comme il voudra. C’est profaner ses pensées que de les abaisser jusque-là. Rien ne peut aller mal quand on laisse tout conduire à Dieuxxxii ; souffrez-vous dans vos faiblesses, c’est une des plus grandes croix et des plus agréables à Dieu, mais, après tout, cela donne uniquement votre attention à celui qui la mérite uniquement ; un simple regard sur
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lui, quelque faible et misérable que vous soyez, dira plus, lui « plaira plus que tout le reste.
Adieu, ma chère fille, je suis en Notre-Seigneur tout à vous.
Quel est le couvent qui la demande. — Sa méprise sur Mlle N.
Aix, le 27 septembre 1709.
Je viens de recevoir votre lettre, je suis en retraite comme vous, ma très chère Mère, mais je ne la fais pas si bien que vous ; mille embarras extérieurs me viennent chercher jusque là. Je vous avoue que c’est une grande misère d’avoir encore à traiter avec le monde ; il me paraît tous les jours plus méprisable et plus ennuyeux ; c’est bien tout de bon que je veux lui tourner le dos, et ne le plus regarder, même sous prétexte de charité et de bien ; il ne manquera pas d’autres personnes qui le soulageront, et malgré tous mes soins, il demeurera toujours ce qu’il a été jusqu’ici ; à quoi sert donc de m’en embarrasser, je sens ces vérités d’une façon toute nouvelle, et j’espère que ce sentiment durera.
Apprenez-moi, ma chère Mère, en quel couvent on vous demande ; votre destinée est arrêtée là-haut, laissons le seul maître gouverner, tout ira comme il l’a
1./Déjà, en vue des élections, qui se font à l’Ascension, un monastère avait manifesté l’intention de choisir la M. de Siry. Le fait montre que sa réputation s’était étendue dans tout l’ordre. Il s’agit sans doute de Mamers, où la Mère devait être supérieure pendant six ans.
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déterminé. Vous avez raison de me gronder dans mon opiniâtreté dans la conduite de Mlle de N. elle s’est bien démentie et ne reviendra pas apparemment, mais je m’étais tellement avancé que je ne pouvais lâcher prise, après tout elle ne peut que me reprocher d’avoir voulu la conduire trop haut ou trop purement, je ne crains rien là-dessus et puis, ma chère Mère, quel mal peut-on faire à qui ne craint et ne désire plus rien.
Adieu, ma chère Mère, saluez bien notre fille N. elle a fait ici beaucoup de bien.
Il est sur le point de son départ. — Il est satisfait de la disposition de la sœur, puisqu’elle a renoncé aux gémissements sur ses misères, qui ne servent à rien.
Aix, le 27 septembre 1709.
Cette lettre, ma chère fille, vous sera commune avec notre chère aînée, parce que je suis sur le point de mon départ, et occupé de cent petits embarras. Vous aurez sans doute cessé de me plaindre de mon style étranger quand vous avez reçu le paquet du P. R., il y avait pour vous une lettre fort longue et précisément du style qui vous convient, et une autre pour Mme R. Celle-ci n’est que pour vous dire que je suis tout à fait content des dispositions que vous me marquez dans votre lettre du 18e septembre. Vous voilà enfin avec votre chère amie dans la situation où je vous désirais depuis longtemps ;, ce verbiage ordinaire et cette routine commune qui nous fait dire cent fois : « Je ne suis rien, je ne suis
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qu’un misérable, je fais mille fautes », à quoi sert tout cela, et de quel mal guérit-on par là ? Valez ce que vous pourrez, rien, si vous ne pouvez autrement, et puis après cela, remettez-vous à Dieu, cachez-vous avec toutes vos misères dans Son sein. Si jamais nos misères doivent nous abandonner, c’est certainement lorsque nous allons, avec elles toutes nous jeter entre les bras de Dieu, et l’aimer tous tant que nous sommes de tout notre cœur. Est-ce parce que je suis misérable qu’il ne me sera plus permis d’aimer Dieu ? Au contraire, plus je suis misérable, plus je veux l’aimer tendrement ; c’est là le seul secret de faire cesser mes misères, et puis, qu’elles finissent ou non, cela m’est fort indifférent ; dès le moment que j’aime Dieu, c’est son affaire encore plus que la mienne de les faire finir ; et si, pour m’humilier et me confondre, il lui plaît de me laisser croupir dans la pauvreté, le rebut, la misère spirituelle et corporelle, cela me plaît aussi ; ce qui vient de sa part est également bon pour moi, parce que je n’aime que lui et ne me soucie pas du reste.xxxiii
Ce sont vos sentiments, mes chères filles, que je viens d’exprimer ; je les écris et vous les avez. Donnez-moi de vos nouvelles quand je serai à Nîmes, où je vais passer l’année. Je passe à Apt/1, où je verrai et saluerai de votre part notre chère et bonne Mère et la chère aînée/2 qui y est retournée après avoir, ici, par ses discours et encore plus par son exemple, fait entrer trois ou quatre personnes dans les voies de l’abandon.
1./ Si la sœur avait été du couvent d’Apt il lui annoncerait sa visite et ne se proposerait pas de saluer de sa part la M. de Siry. Le Père était donc en relation avec plusieurs maisons d’ursulines.
2./ La chère aînée était l’agent de liaison entre les divers couvents, foyers d’abandon, et entre les moniales et les personnes du monde.
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Je suis, mesdames mes chères filles, tout à vous sans aucune réserve en Notre-Seigneur.
LE PASSANT.
Sa vie de chartreux au collège de Nîmes. Le bienheureux état d’anéantissement.
Nîmes, le 8 novembre 1709.
Votre lettre du 12e d’octobre est arrivée avant moi qui ne suis venu que le 18e. Oh ! ma chère fille, que ce lieu est bien propre à se perdre tout à fait au Seigneur, et demeurer tranquillement en cette perte ; il n’y a point de forêts et de solitudes plus éloignées du tumulte du monde pour moi que celle-ci, je n’y connais personne et je suis résolu de ne point faire de connaissance. Je passe tout le jour en ma chambre comme un Chartreux/1, il me semble que Dieu se fait mieux goûter de cette manière, ainsi, jusqu’à ce qu’il me retire de ma petite retraite, je n’aurai garde d’en sortir. Il est temps une bonne fois d’apprendre à mourir à tout pour ne vivre qu’à Celui-là seul qui est la vie de toutes ses créatures.
Je sens comme vous, ma très chère fille, que c’est un bonheur infini d’être dans cet état d’anéantissement et
1./Le Père a donc quitté Aix pour Nomes. On peut chercher la raison du changement, et celle du peu de ministère qui lui permet de mener dans le collège une vie solitaire. C’est sans doute la raison de sa santé (comme deux ans auparavant, quand il a été envoyé à Embrun). Il notera que les Pères ont été surpris qu’il ait pu aller au bout de son Carême.
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d’oubli entier de soi-même pour laisser tout occuper à ce souverain Maître, mais je ne suis pas encore aussi fidèle que vous, je n’ai pourtant garde de me troubler ou de me décourager à la vue de mes faiblesses ; où veut-on qu’elles soient, si elles ne se trouvent toutes dans une créature aussi misérable que moi ; c’est leur place naturelle. Mais quelque faible que l’on soit, est-ce une raison pour n’être pas à Dieu ? Au contraire, toutes nos faiblesses nous donnent un nouveau droit d’aller à Lui, de nous confier en Lui et de ne compter que sur Lui pour trouver tout en Lui puisqu’il n’y a rien ailleursxxxiv. Que ceux-là l’oublient qui peuvent se passer de Lui ou qui s’imaginent n’avoir pas besoin de Lui ; pour moi, j’ai un droit incontestable de me jeter entre ses bras, d’espérer d’en être bien reçu, parce que je ne vois que misères en moi, et que partout ailleurs je ne vois aussi que misères, et que je n’ai garde de chercher hors de chez Lui ce que je sais bien que je n’y trouverai pasxxxv. Quelle obligation n’avons-nous pas à ce grand Dieu de vous avoir fait connaître cette manière `de le chercher. Aimons-le, ma fille, autant que de tels néants en sont capables.
Cette lettre sera pour la chère amie comme pour vous ; quel plaisir vous me faites de m’apprendre ses dispositions. Le P. de R., entrant au collège, me dit : Mmes de N. et de N. vous saluent et se recommandent à vos prières ; depuis lors, il ne lui est pas échappé un mot sur votre compte/2.
2. Ce Père était sans doute venu d’Apt pour quelque ministère. Le P. Milley, ici et dans la lettre 5o, s’amuse du silence que garde son confrère sur les membres du petit troupeau dont il croit devoir être le seul à connaître les secrets. Il donne les initiales de R., précisément cette année-là le supérieur de la petite communauté d’Apt était le P. de la Royère.
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Je ne sais si vous avez reçu le paquet où je vous envoyais l’écrit que je vous ai fait sur vos Règles, vous ne m’en parlez pas.
Je vous prie de faire mes compliments à M. le Chanoine, il est fait tout exprès pour être un grand saint. Adieu, ma fille, je suis, en Notre-Seigneur, tout à vous.
LE PASSANT.
Nîmes est la ville de Provence où il est le plus solitaire. — Le P. de R. a été sobre de nouvelles sur les anciennes dirigées du P. Milley.
Nîmes, le 24 novembre 1709.
Je ne sais, ma chère fille, qui vous a dit que je ne prêchais plus à Nîmes ; on n’a point pensé à ce changement et je n’en suis pas fâché, parce que c’est la ville de la Provence/1 où je suis le plus solitaire, je ne connais encore que le chemin de la cathédrale, et j’ai si peu de rapports au-dehors que ne suis pas même approuvé pour confesser, et je sortirai de Nîmes sans le demander. Avouez qu’un homme bien perdu s’accommoderait aisément de cela, quoique dans le fond tout est bon à qui ne veut que Dieu, et qui regarde tout le reste comme s’il n’était pas ; alors tout est égal.
Je vous disais dans ma dernière lettre que le R. P. de R. ne m’avait fait de votre part qu’un seul salut en passant, et cela est vrai ; mais après qu’il eût prêché son Octave,
1. Pour un Franc-Comtois, Nîmes est une ville de Provence
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il m’entretint fort au long sur votre communauté et me rendit un cahier sur vos Règles qu’un capucin lui avait donné, mais ni de vous, ni de la chère amie, ni de l’état de votre âme, il ne lui échappa pas un mot. Cela me fait croire, ce qui me console beaucoup, que lui seul croit savoir ce qui s’y passe. Hélas ! il est mille fois plus propre que le Passant à être employé à la sanctification des âmes, et il sait bien que ce Passant malotru n’est propre à rien ; aussi toute la morale du Passant se réduira désormais à cet aimable Rien il ne veut Rien, il ne craint Rien, il ne conseille que le Rien, parce qu’il est, dit-il, persuadé que c’est avec le Rien qu’on possède le toutxxxvi. N’est-il pas plaisant dans ses idées ? On dirait pourtant à l’entendre qu’il a raison et qu’il sait bien ce qu’il dit ; qu’en pensez-vous ?
Adieu, ma chère fille, je suis de tout mon cœur dans celui seul qui vous doit être Tout.
LE PASSANT.
Elle pense plus juste que lui. — Son intérêt aux affaires de ta Mère. — L’état si dur où Dieu la met est un coup de sa main.
Nîmes, le 28 novembre 1709.
Vous êtes plus méchante que moi, ma très chère Mère, je me serais imaginé que la M. N. allait à la bonne foi et qu’elle ne craignait poing ce que vous voulez qu’elle
2. Dans le manuscrit de Marseille, Rien est avec un grand R.
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craigne, mais je suis tellement accoutumé à vous croire, surtout lorsque vous dites du mal, que je penserai encore comme vous, si vous le voulez. Plusieurs expériences m’ont appris que vous pensez plus juste que moi, et des fautes continuelles, que je vois en moi ou dans les autres, me montrent toujours mieux que c’est un grand fond de misères que le cœur humain.
Je suis bien mortifié du voyage de Mme de R., à moins que Dieu n’ait pitié d’elle, on lui renversera ses idées ; elle se retrouvera mieux que si elle ne s’était jamais perdue. Oh ! qu’on ne se quitte de guère loin, qu’il y a peu d’âmes assez généreuses pour ne plus regarder derrière ni autour de soi ! Heureusement notre aînée n’a point donné dans le piège, et j’espère bien que l’autre reviendra, elle est en bonne compagnie, et ce serait dommage qu’ayant si bien commencé elle ne persévérât pas. Tirez-moi le plus tôt que vous pourrez de peine sur son compte, je redoublerai pour elle mes faibles prières.
Comment dites-vous, ma chère Mère, que je ne vous ai point parlé de vos affaires temporelles/1 ; il me semble que tous ne vous en souvenez pas, car je me rappelle parfaitement ce que vous m’en dites à votre parloir, et s’il est vrai que je ne vous en ai rien dit, c’est que d’autres choses qui vous tenaient plus à cœur vous ont ôté les idées, car il est sûr que je les ai fort à cœur, et que je fis tout ce que je pus touchant l’affaire que vous avez à Aix, je vous l’ai dit ou écrit ce me semble. Mais, hélas ! ce que je puis est si peu de chose que c’est tout un que je fasse ou que je ne fasse pas. Je souffre de vous voir en cet état, peut-être plus que vous, je me reproche cent fois ma défiance, et j’aime votre fermeté, quoique
1./ Il s’agit peut-être de quelque procès, où était engagé le monastère d’Apt et qui avait été porté devant le Parlement d’Aix.
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dans mes lettres et dans mes discours, je marque une confiance entière parce que je dois vous en inspirer. Que direz-vous de cet aveu ; ne vous scandalisez pas, c’est moi qui ai tort, et il est toujours vrai, malgré mes craintes et ma sensibilité, que Dieu veille sur vos besoins et qu’il vous aime. Cet état si dur, où vous êtes réduite, est un coup de sa main, c’est Lui qui l’a frappé. Eh ! qui sommes-nous pour répondre à Dieu et lui demander raison de sa conduite ? Quelque difficile qu’elle nous paraisse, il en saura tirer sa gloire, et c’est assez pour nous, ma très chère Mère, qui ne sommes que pour lui. Sa Providence m’a mis dans l’occasion de bien profiter de vos avis, car je ne sais ce que c’est que dehors, je n’ai absolument rien à faire hors de ma chambre et de la chaire. Nous verrons si cette disposition me mettra en bouche quelque chose à vous dire de plus à la première occasion; celle-ci presse et ne me laisse que le temps de vous dire que je suis, comme vous savez, tout à vous.
Il craint que les sœurs Rostaing ne portent trop loin la cessation des actes. — Il reste au fond de l’âme un acte presque imperceptible qui enferme tous les actes. — La pratique des vertus, marque de l’abandon.
1709.
Vous me faites toujours un très grand plaisir, madame ma chère Mère, quand vous m’envoyez vos lettres ou celles de vos chères abandonnées vos filles. Je doute que vous en ayez reçu une de moi assez longue, que je vous
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écrivis il y a un mois ; dans cette lettre j’en avais mis une pour la chère Sœur N. ; je ne voudrais pas surtout que celle-là eût été perdue. En cas que vous ne les ayez pas reçues : faites en sorte que la Sœur Rostaing/1 voit la réponse que je fais à sa sœur, c’est à peu près la même disposition. J’ai eu quelque crainte en lisant leurs lettres qu’elles ne portassent trop loin cette cessation de toutes pratiques et de tous actes extérieurs ; il pourrait en cela y avoir de l’illusion, mais vous qui êtes sur les lieux, en jugerez parfaitement. Si on aime mieux se laisser dans la distraction et l’égarement d’esprit en ne faisant rien, que de faire quelques actes tranquilles, simples et qui naissent pour ainsi dire du fond du áoeur pour nous recueillir, c’est une illusion. Quelquefois Dieu, dans l’état d’abandon, fait notre action, il nous inspire un sentiment d’amour, d’humilité, de contrition, de désir de le trouver et de s’unir à lui ; si on voulait rejeter tout cela sous prétexte que Dieu doit tout faire en l’âme, ce ne serait plus un état de perfection, ce serait un état de perdition.
1. Les deux sœurs Rostaing sont entrées à la Visitation d’Embrun le 2 avril 1701 et ont pris l’habit le 18 décembre 1702. La circulaire de 1702 note à ce propos que leur oncle, le R. P. Rostaing, était recteur du collège. Il avait en 1699 donné l’Avent et le Carême au monastère. Marie-Claire venait d’achever son éducation chez les Ursulines de Gap, son père disait d’elle qu’il l’estimait plus que tous ses autres enfants, bien qu’elle eût moins de vivacité d’esprit. Elle avait quatre ans de moins que Marie-Rose. Celle-ci s’était attardée dans le monde. Jusqu’à sa jeunesse, elle avait été d’une dévotion et d’une austérité au-dessus de son âge ; les flatteries que lui attira son esprit, avec son humeur gaie et agréable, changèrent ses dispositions. Elle fut ramenée sur la voie de la vocation par saint François Xavier, qui la guérit miraculeusement d’une extinction de voix.
Le P. Rostaing se chargea à leur mort de rédiger les notices de ses deux nièces. Il était alors recteur d’Avignon. 11 fut ensuite supérieur à Marseille ; cf. lettres 35 et 71.
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Une âme véritablement abandonnée ne désire rien que Dieu et ne refuse pourtant pas ce que Dieu Iui donne. Quand il envoie un sentiment, une lumière, on ne s’ÿ attache pas, mais on ne la rejette pas, et quoi qu’on fasse cesser toute opération, il est pourtant vrai qu’il reste au fond de l’âme un acte intime et presque imperceptible qui les renferme tous. C’est le simple regard vers un Dieu que la foi nous découvre au milieu de nous, c’est comme un doux repos en lui ; quand on goûte Dieu de cette manière, on ne peut s’amuser avec un acte pour le chercher, ce serait s’éloigner de lui ; mais quand on est dans une espèce de nuit où tout disparaît, où l’esprit est livré en proie à mille distractions, il faut alors s’anéantir, se replongerxxxvii dans le sein d’un Dieu que la foi nous montre, se soumettre à ses coups, accepter et agréer ce qu’il fait en nous, aimer ses rebuts comme ses dons puisque tout ce qui vient de lui est également bon. Être indifférente à tout ce qui lui plaira faire de nous, parce que nous ne voulons que lui et sa volonté très sainte qui est notre unique règle. Vous leur direz tout cela mieux que moi.
Voyez si celles qui sont en cette voie sont plus humbles, plus dociles et exactes à l’obéissance, plus détachées d’elles-mêmes qu’auparavant ; sans cela, elles seraient dans l’illusion/2. L’abandon opère nécessairement toutes ces vertus. J’ai été charmé des dispositions de la sœur N., elle comprend très bien cet état, vous y avez sans doute travaillé. Je suis en Notre-Seigneur tout à vous, ma très chère Mère.
2. Conseils à des débutantes. Le Père décrit l’oraison de simple regard à l’état faible, pour ainsi dire, où l’esprit de Dieu, après avoir saisi et fixé le regard de l’âme, lui inspire de se porter vers des pensées distinctes. Vigilance du directeur à prévenir les distractions et les égarements.
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Le seul usage de la correspondance est en vue de se porter mutuellement à aimer le Seigneur. — Pas de retour ! — Toute l’action intérieure donnée à réprimer ces saillies de la nature qui distraient des impressions de Dieu. — Le repos dans l’oraison est un acte véritable qui nous tient aux pieds de Jésus-Christ. — Il n’est pas surpris que les âmes détachées aient accédé à la voie. — Cet état fondé sur une mortification continuelle. — Direction sur les mortifications extérieures. — Dieu plus désirable que ses dons.
29 novembre 1709/1.
Sera-ce interrompre ma chère retraite que de répondre au dernier billet que j’ai reçu de vous, mon très cher Père ? Non sans doute, puisque la lecture que j’en ai faite n’a fait que m’enfoncer davantage dans la solitude. C’est, ce me semble, le seul usage qu’il faudrait
1. Dans le recueil de Marseille, comme dans celui de Montélimar, cette lettre est à la date de 1711. Mais Marseille a en surcharge la date du 29 novembre 1709. Le fait que l’auteur de cette addition ou correction marque le jour indique qu’il avait sous les yeux un document. Ce qui paraît lui donner raison, c’est que les circonstances relatées dans la lettre sont bien celles où se trouve le Père en novembre 1709. Le Père est en effet dans la solitude de Nîmes et se dispose à prêcher l’Avent. Une difficulté vient de ce que la lettre LXIV, datée du 26 novembre, et la lettre LXX, datée du 28, ne parlent pas de retraite. De plus, dans la lettre LXIV datée d’Aix 26 septembre 1709 le Père dit qu’il est en retraite. Or il n’a pas fait deux retraites en 1709, et il se plaint d’être sollicité par les affaires du dehors, ce qui ne correspond pas à sa solitude de Nîmes. Mais par retraite, il peut entendre sa solitude, son désert de Nomes. Malgré ces objections, nous donnons ici cette lettre, parce qu’il ne s’est jamais plus trouvé dans une pareille séparation du monde et à la veille de prêcher l’Avent. Dans l’incertitude, nous laissons la lettre à la place qu’elle a dans les manuscrits.
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faire de sa plume et æ son loisir que de nous porter mutuellement à aimer le Seigneur et à nous unir toujours plus étroitement à Lui, car je crois que le vrai secret de l’aimer, c’est de se jeter à ses pieds, de s’y tenir collé pour ainsi dire, et de ne s’en point laisser arracher par les violentes secousses de la nature, des passions, de la persuasion mal entendue de son indignité et de sa malice, des retours continuels que notre misérable esprit produit sans cesse, sous prétexte que nous ne sommes pleins que de misères et de péchés. Quand on a bien examiné, qu’on est en effet un grand pécheur, on sent qu’il n’y a pas d’autre parti à prendre que d’aller humblement se jeter aux pieds de ce Dieu de bonté, lui montrer ses plaies, s’anéantir devant Lui, lui dire que Lui seul a tout le bien et que nous n’avons que la misère en partage, cela console et ranime au lieu que tout autre manière de retour sur soi jette infailliblement dans le trouble et dans la crainte.
Je crois que c’est le découragement qui les inspire ces retours, du moins ils inspirent le découragement, personne n’a plus de droit que moi de les écouter, car personne n’a été plus infidèle et plus lâche, mais autant de fois que je les écoute et que j’y fais trop d’attention, trouble ; craintes, inquiétudes, tout s’élève contre moi et j’ai remarqué que la suite immanquable de tout cela c’est de laisser l’esprit et le cœur dans un vide et une certaine dissipation qui vous font perdre Dieu dans le temps même que vous faites des efforts pour le trouver. Pourquoi chercher tant de détours ? Allons à Lui, il est le terme, il est vrai, mais il est aussi la voie. Jamais nous ne sommes assez persuadés de notre impuissance pour le bien et de l’inutilité de tous nos efforts, c’est pour cela que nous voulons toujours les y faire entrer pour quelque chose ; mais c’est aussi pour cela que
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Dieu, pour nous en faire voir l’inutilité, renverse tous nos projets et nous laisse dans le vide et dans le trouble.xxxviii Il me semble que toute notre action intérieure avec tous nos efforts doit aboutir à modérer ces saillies de la nature, cette activité intérieure et ces agitations, qui nous empêchent de connaître et d’écouter les impressions de l’Esprit de Dieu qui ne se fait point entendre dans le tumulte.
Cette attention intérieure, qu’on appelle aussi simple regard, s’appelle repos, inaction, parce qu’elle bannit cette multiplicité d’actes, de retours, de réflexions, d’efforts que l’esprit de l’homme a coutume de produire pour s’élever à Dieu, mais c’est pourtant un repos et une inaction, qui est un acte véritable et continuel, acte qui nous tient aux pieds de Jésus-Christ par une foi pure et dégagée du sensible, acte qui nous arrache pour ainsi dire à nous-mêmes et nous élève au-dessus des tempêtes, des tentations, des retours de l’amour-propre qui s’élèvent en nous, sans qu’il nous laisse la liberté de regarder ce qui s’y passe, ou de s’y trop intéresser, acte qui nous expose tout nu, dépouillés de tout aux yeux de Dieu comme pour lui dire avec une résignation parfaite : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. »xxxix Et où serions-nous mieux, mon cher Père, que dans cette situation ? Que pouvons-nous ? Et que sommes-nous ?
Je n’ai pas de peine à croire, que la bonne M. R. ait sitôt ouvert cette voie aux âmes détachées d’elles-mêmes. C’est le chemin royal, on ne peut aller à Dieu que par lui, et c’est uniquement dans cet état que l’âme se laisse entraîner par l’esprit de Dieu. Dans toute autre voie, on agit, on remue, on s’inquiète, on s’efforce, dans celle-ci on laisse agir Dieu. C’est pour cela que toute la spiritualité est renfermée dans cette voiexl. Mais il faut
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une mort continuelle de la nature et des sens. Il est incroyable combien l’amour-propre et la sensualité se réveillent et se mêlent en notre conduite ; aussitôt qu’on cesse de les combattre, on leur met la victoire entre les mains, mille choses paraissent utiles et nécessaires, qui ne sont qu’une amorce de l’amour-propre ; et dans cet état d’abandon la plus légère satisfaction donnée aux sens et à la nature fait une plaie profonde et retire bientôt de l’union avec Dieu.
Cet état est fondé sur une mortification continuelle, mais une mortification que l’attrait intérieur inspire, et à quoi il porte doucement, et non pas une mortification qu’on ne prend que parce que la force du raisonnement montre qu’il en faut faire, ou parce que les grands saints ont fait de grandes pénitences, c’est nous alors qui agissons et non pas l’Esprit de Dieu. En de pareilles pénitences, l’esprit qui les a cherchées y trouve son appui, souvent l’amour-propre y trouve son asile ; ce sont ces sortes de pénitences que l’état d’abandon rejette, mais les autres, il les admet, il ne peut être sans elles.
Réglez sur ce principe les pénitences de N. et des autres âmes abandonnées, car on m’écrit que vous avez quantité d’âmes perdues de la bonne façon, mais on ajoute que vous les tenez encore beaucoup dans les austérités, les pénitences et autres pratiques extérieures. Sans doute, vous ne le faites pas sans bonnes raisons et après les avoir bien convaincues qu’il ne faut nullement s’appuyer sur tous ces secours extérieurs.
J’ai toujours cru comme vous que la Sœur de R. irait bien loin dans le pays des âmes perdues, elle est faite pour être une des plus chères épouses de l’adorable Époux. Je pense comme vous de sa bonne amie. Le seul obstacle qui lui fera de la peine, comme il en fait généralement à tous ceux qui entrent dans cette voie, ce sont
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ces retours et ces craintes continuelles, il est vrai que cela paraît tout naturel, et qu’à moins que Dieu ne détrompe lui-même, on a peine à en venir à bout, ou plutôt on ne le fait pas, mais il ne faut pas craindre qu’Il manque jamais aux âmes de bonne volonté.
Pour moi, je ne vois encore que de loin ce beau pays, comme on montrait à Moïse la terre de promission, je ne mourrai peut-être pas, s’il plaît à Dieu, sans l’approcher de plus près, mais s’il ne lui plaît pas, que sa sainte volonté soit faite !
Je vous assure qu’il n’y a de solide plaisir en ce monde que de se soumettre à ses ordres, je suis toujours plus convaincu de cette pensée que cet heureux état d’abandon est bien la voie sûre, courte et infaillible pour plaire à Dieu. Et que pourrait faire de plus un petit néant que de s’anéantir devant l’Être ? N’est-ce pas l’ordre naturel ? Il faut que le rien ne soit rien et ne se croie pas quelque chosexli. C’est aussi sur ce néant docile et soumis que Dieu se plaît à répandre ses plus grandes grâces, parce qu’il les sait en sûreté.
Mais ce n’est pas ce dont il veut que nous nous occupions, aussi ne faut-il pas le faire. Dieu seul doit suffire à l’âme, il est plus aimable et plus désirable que tous ses dons ; aussi, quand un cœur est bien à Lui, il ne trouve plus d’amour pour ses dons et ses grâces sensibles, Lui seul emporte tout. Laissons-le donc faire, mon cher Père, qu’il ôte tout, il se substituera lui-même à la place de tout. Allons sans nous arrêter, donnez-moi la main et marchons à l’aveugle à notre perte en Dieu.
J’ai ici tout ce qu’il faut pour avancer en chemin, une solitude si entière que je n’ai encore rien expérimenté de pareil ni de plus doux ; uniquement occupé en ma chambre à mon étude, et voilà tout ! Si peu de rapport au dehors que je n’ai pas même encore eu besoin de me faire approuver pour les confessions. Qu’un tel état est bien doux quand c’est Dieu qui le donne. Mais que dis-je ? Il n’y a ni doux ni amer, il n’y a que Dieu au monde, et tous ces différents états extérieurs ne doivent point entrer en ligne de compte, parce que dans le fond c’est la même chose. Dieu y est, et il n’y a que lui seul. Qu’on le trouve en la chambre ou à la ville, en solitude ou en compagnie, c’est toujours Lui que l’on a et l’on n’a précisément que Lui, tout ce qui passe hors de là doit être mis au nombre des songes, qui ont une apparence de réalité, et qui ne sont rien dans le fond, ou qui ne sont qu’une imagination qui passe et qui ne laisse rien après elle.xlii Oh ! qu’il est donc bien vrai qu’il n’y a que Dieu au monde et que tout est dans Lui, c’est là que je vais quelquefois vous chercher, assuré de vous y trouver toujours.
Je suis à la veille de commencer l’avent, hélas ! à quels auditeurs ? Que Dieu est peu connu ici, recommandez-moi bien à toutes nos filles, saluez-les toutes, et priez pour un pauvre perdu !
MILLEY, jésuite.
1./Voici une lettre que nous n’avons trouvée, sous le n° 39, que dans le petit recueil de Marseille (c’est la 59e du recueil). Elle expose amplement la nature de l’abandon, ses conditions, sa passivité, qui n’est pas oisiveté… Elle fait penser aux lettres-programmes de la M. de Siry. Mais on reconnaît la manière du P. Milley, qui ne peut se tenir aux généralités et vient aux détails personnels.
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Elle a été fidèle à la grâce, à régler les mouvements de son cœur, à résister à ses passions…, ce n’est là que le chemin vers Dieu. — Dieu demande un autre pas. — Qu’elle s’abandonne à lui, qu’elle s’oublie elle-même, qu’elle s’abîme en lui. — On ne doit pas mépriser los moyens, mais ne pas s’y arrêter pour toujours. — Pratiquer la vertu sans penser seulement qu’on la pratique. — Plaisirs et souffrances regardés du même œil. — Le renoncement requis pour l’abandon. — Jamais l’esprit plus occupé que lorsque Dieu seül l’occupe. — Curiosité que l’âme fidèle doit se refuser. — Il arrive que Dieu se dérobe, l’âme comme suspendue entre ciel et terre, elle doit souffrir ce dépouillement avec une force héroïque. — Ne parler aux directeurs que lorsqu’ils pourront voir la joie, le repos, la vertu de cet état.
1709.
Je ne saurais plus longtemps résister à la pensée que j’ai de vous dire mes sentiments sur votre conduite intérieure. Je prie le Seigneur qu’il me fasse la grâce de me bien expliquer, et à vous de me bien comprendre. Dieu vous a fait de grandes grâces et vous destine à une sainteté extraordinaire. Vous avez eu beaucoup de fidélité à suivre les mouvements de la grâce, vous avez regardé la sainteté comme la seule chose digne de vos empressements, vous vous êtes attachée jusqu’ici avec un très grand soin aux moyens de l’acquérir, vous êtes attentive à tous les mouvements de votre cœur pour les régler, vous résistez constamment à vos passions, vous êtes toujours attentive à ce qui peut déplaire à Dieu pour l’éviter et à tout ce qui peut lui plaire pour le pratiquer. Voilà le but et la fin de toutes vos actions. Cela est très bon, mais savez-vous bien que ce n’est là que le chemin qui conduit à Dieu ? et que par conséquent il ne faut pas s’y arrêter toujours, autrement on n’arriverait jamais au terme. Dieu demande de vous un autre pas ; il y a longtemps qu’il le demande, et vous ne l’avez point encore fait. C’est pour cela que vous avez été si long -
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temps troublée et effrayée, c’est pour cela que Dieu vous a paru quelquefois si terrible, que ses jugements vous ont été si présents, et que vous avez tant de fois craint l’enfer avec horreur, que vous n’avez jamais bien connu comment il fallait le chercher et l’aimer, que tantôt vous vouliez le servir avec crainte, et vous connaissiez que cela vous éloignait, vous abattait, tantôt dans la confiance, et vos confesseurs vous alarmaient. Que veut dire tout cela ? Rien autre sinon que vous n’avez pas encore donné à Dieu ce qu’il demande de vous. Il veut que vous vous abandonniez à lui, que vous vous désoccupiez totalement de vous et de tout ce qui vous regarde. Plus aucun retour, ni sur vous, ni sur votre progrès dans la vertu, ni sur les moyens d’acquérir cette vertu. En un mot que vous vous oubliiez vous-même, comme une personne qui n’est plus rien, qui n’a plus rien à craindre ni à rechercher, à perdre ni à gagner, parce qu’elle est perdue et abîmée en son Dieu qui lui tient lieu de tout, qui est lui-même en elle, qui agit par elle, qui anime ses pensées, son cœur et son esprit, et qui ne demande d’elle autre chose, sinon qu’elle le laisse faire et qu’elle ne trouble pas l’opération divine par la sienne propre. C’est le véritable sens de ces paroles de saint Paul : je vis, non ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi.xliii
Tandis que nous cherchons encore avec empressement ce qui se passe en nous, que nous voulons savoir si nous avançons ou non ? si nous acquérons du mérite ou des vertus, il me semble que nous ne sommes dans le fond occupés que de nous-mêmes, que notre propre intérêt nous tient lieu de tout, et nous laissons le bon Dieu, à qui seul devraient tendre toutes nos pensées, tous nos désirs, et qui mérite seul d’occuper toute notre attention, toute notre occupation et tout notre amour. Je ne
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dis pas qu’on doive mépriser ces moyens, on ne peut aller à Dieu que par là. Mais si on s’arrête toujours à ces moyens, on n’arrivera jamais pleinement à Dieu. Mais quand nous y sommes une fois (car on peut y être en cette vie) pourquoi faire encore notre affaire principale de cela ? C’est comme si un homme arrivé au terme voulait retourner en chemin, parce que ce chemin était beau. Abraham étant arrivé au pied de la montagne y laissa ses serviteurs et l’âne, pour monter seul avec son fils et l’immoler. On pratique toujours la vertu en cet état. Jamais on ne la pratique d’une manière plus noble ; mais on ne pense seulement pas qu’on la pratique.xliv Nul retour, nulle réflexion. Dieu seul occupe toute l’âme. On est perdu en lui, on ne songe qu’à lui, et on ne se permet pas seulement le plaisir de réfléchir comment on l’aime. On se méprise soi-même, on ne daigne pas se donner un regard. On sait que Dieu a soin de nous. On ne voit plus que lui dans nous. On dit à cette âme qu’il faut aimer les croix et les humiliations. Mon Dieu, répond-elle, vous savez qu’il cn'y a plus en moi ni d’amour, ni de temps que pour vous, y a-t-il quelque autre chose au monde qui puisse vous disputer ce droit d’être aimé de moi ? Les plaisirs et les souffrances, les humiliations et les honneurs sont regardés chez moi d’un même œil, c’est-à-dire que je suis également insensible à tout ce qui n’est pas vous, ô mon Dieu ! Rien ne peut me plaire ni m’affliger, parce que je ne suis plus abandonnée entre les bras de Dieu et perdue en lui, je ne veux pas savoir ce qu’il fera de moi. Je serai toujours contente, quoiqu’il en fasse parce qu’il n’en fera que ce qu’il voudra, et que cette volonté adorable est la seule chose que je souhaite et que je demande. Ce n’est qu’en ce seul état, qu’on peut exécuter à la lettre le conseil de Jésus-Christ : Si vous voulez être parfait, renoncez à vous-mêmes, portez votre croix et me suivez.
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Ce renoncement ne consiste pas seulement à rejeter toute attache aux richesses, aux plaisirs, aux honneurs ; ce n’est là que le premier pas. Il y a quelque chose à quoi nous tenons davantage, c’est à nos propres actes, à nos propres lumières, à notre propre volonté, à nos vues particulières pour pratiquer ou acquérir la vertu, à cette multiplicité d’actes et de pratiques, sans quoi nous croyons tout perdre. Hélas ! sur quoi nous appuyons-nous ? Un fondement si ruineux (puisque ce n’est que l’ouvrage de la créature) peut-il porter ce grand édifice de la perfection ? Non, sans doute.xlv Il faut se dépouiller de tout cela, regarder tout cela comme rien, s’élever au-dessus de soi-même, pour s’écouler en Dieu notre premier principe, par une simple inclination ; nous attacher à lui par un regard simple, par une foi obscure, débarrassée de ce tumultueux amas d’actes réitérés, qui ne servent qu’à nous étourdir et à nous rappeler à nous-mêmes. Mais ce n’est pas là cette oisiveté criminelle que le quiétisme a introduite pour corrompre la vraie piété. Non, ma fille, en cet état si pur, si dégagé des opérations sensibles, on n’est point oisif. Jamais l’esprit et le cœur ne furent plus occupés ; mais c’est Dieu seul qui les occupe. C’est là cette foi vive et dégagée des images et des fantômes pénibles sous lesquels notre imagination nous représente un Dieu. C’est cette douce et intime pente qui nous incline sans cesse vers notre unique bien, qui nous attache à lui, qui nous unit, nous perd et nous mêle tellement en lui, que nous ne voyons plus que lui en nous, plus de moyens d’aller à lui, que lui-même. Il est la voie, la vérité et la — vie. C’est-à-dire que c’est par lui qu’il faut aller à Lui. On ne pourrait tourner les yeux vers un moyen créé, sans les détourner de lui ; ce serait reculer. On est donc nécessairement attaché et collé à
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lui dans cet état, et on s’y voit hors d’atteinte à tous ces changements qu’on éprouve sans cesse, lorsqu’on ne s’appuie que sur ses propres actes.. On y est comme insensible à tous les revers, les humiliations et les croix qui arrivent, parce que Dieu, dans qui on est comme perdu et abîmé, les porte avec nous, que nous ne voulons pas nous séparer de lui, pour voir d’où viennent nos croix. C’est une consolation qu’une âme fidèle ne veut pas s’accorder, ou plutôt c’est une curiosité qu’elle veut se refuser, parce qu’elle ne tient plus à elle-même, et qu’elle s’est perdue pour ne plus se trouver. C’est le vrai sens de cet oracle : Qui s’est perdu se trouvera.xlvi
Il arrive quelquefois que Dieu se dérobe à cette âme, en sorte qu’elle ne voit ni ce qu’il est devenu ni par où il faut le chercher ? Elle ne doit plus alors regarder en arrière ni chercher du secours en soi, en ses actes, en ses premiers moyens créés. Ce serait mettre sa confiance en ses ouvrages et se faire auteur de son salut. Elle se croit éloignée de lui, elle est comme suspendue entre le ciel et la terre, n’ayant plus de quoi s’appuyer nulle part, ne voyant partout qu’un affreux vide et néant, qu’une nuit obscure, qu’un dépouillement universel. Mais il ne faut pas que rien de tout cela l’étonne ou la décourage, et la fasse réfléchir sur soi et y chercher du secours, elle n’en doit attendre que de son Dieu. Il faut qu’elle souffre ce triste dépouillement et ces ténèbres avec une force héroïque, jusqu’à ce que Dieu, l’ayant purifiée, humiliée, anéantie dans ces tristes ténèbres et cette nudité universelle, fasse reluire un rayon de sa lumière en son esprit. Alors elle se replonge en son Dieu, qu’elle a uniquement cherché. Elle est dans une liberté souveraine qui lui inspire un mépris infini pour tout ce qui n’est point Dieu. Elle ne s’embarrasse plus de ce qu’elle fera, de ce qu’elle deviendra, de ce qu’il
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faut faire pour acquérir la vertu et la sainteté. Dieu est sa vertu, sa sainteté, son trésor et son tout, et elle sent qu’elle possède son Dieu. Cet état n’est-il pas heureux ? et pourquoi feriez-vous difficulté d’y entrer ? Dieu vous y appelle, je n’en saurais douter.
Abandonnez-vous à lui en cette manière, bientôt vous connaîtrez que je ne vous trompe point en vous ouvrant cette voie. N’en parlez point cependant à vos directeurs, jusqu’à ce que vous l’ayez éprouvée, car alors la joie, le repos, la vertu qu’ils remarqueront en vous, les convaincra que cet état est bon. Mais peut-être y êtes-vous déjà, et je ne le sais pas ! Il y a longtemps que vous ne m’avez écrit bien à fond sur votre intérieur. Si cela est, vous expérimentez que je ne vous trompe point. Si cela n’est pas, commencez-le au nom de Dieu, et faites-le d’abord en cette manière ; mettez-vous en la présence de Dieu par un acte de foi, c’est-à-dire souvenez-vous que la foi vous apprend qu’il est au milieu de votre cœur. Jetez humblement les yeux sur lui ; tenez-vous en silence devant cette majesté terrible ;xlvii ne l’étourdissez pas, pour ainsi dire, à force d’actes réitérés ; tout ce qui vient de la créature est indigne de lui, mais écoutez-le et tenez-vous devant lui comme un pauvre qui n’a rien à lui donner parce qu’il lui a déjà donné son cœur, et qu’il s’est dépouillé de tout le reste, ou comme une personne ignorante qui ne sait ni rien dire, ni rien faire, mais qui n’a d’autre volonté que la sienne, etc. Je ne finirai jamais, mais je veux savoir ce que vous pensez de tout cela ? Écrivez-le-moi.
MILLEY.
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Il n’accepte pas les éloges qu’elle et ses sœurs ont fait de son écrit. — S’il était plus homme de bien, il aurait eu des pensées plus propres à édifier. — Les distractions de la sœur à la messe, à la communion, viennent de ce que sa propre opération empêche celle de Dieu.
5 janvier 1710.
Hélas ! ma chère Mère, de quoi vous faites-vous une peine, que mon cahier ait été vu du P. R. ou non ; qu’on s’en moque ou qu’on l’estime, n’est-ce pas la même chose ? Et pourquoi votre conduite vous donne-t-elle de la confusion ? Vous avez fait ce que vous avez pu, c’est assez ; le Seigneur est le Maître de tout, et rien n’arrive que par son ordre. Oh ! si vous vous faites une peine de si peu de chose, vous devez être souvent inquiète ! Laissez gouverner la Providence, et ne songez plus à une affaire, aussitôt qu’elle est terminée, ou que vous avez pris vos mesures pour cela. Ce n’est plus alors votre affaire, c’est celle de Dieu, et il saura bien venir à bout de ses desseins. Encore une fois, laissez-le agir, et vous, abandonnez-vous à lui !
J’avais reçu votre lettre du 28 octobre, mais comme je ne mérite nullement ces beaux éloges, que vous et vos religieuses m’y donnez, j’ai cru que le meilleur parti était de laisser tomber cela ; je vous suis infiniment obligé, et à elles, de tous ces beaux sentiments. Mais permettez-moi de vous demander, si ce n’est pas de Dieu que vient tout ce qu’il y a de bon dans cet écrit ; et si c’est Dieu, pourquoi en rapportez-vous gloire aux hommes. Je suis persuadé que si j’étais plus homme de
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bien, Dieu m’aurait donné pour vous des pensées encore plus saintes et plus propres à vous édifier. Vous devriez donc me gronder de ce que j’ai gâté son ouvrage ; mais priez-le de me rendre plus fidèle pour achever, et puis ne revenons plus là-dessus.
Vous me sauriez croire combien j’ai ressenti de joie en lisant dans votre lettre, que vous entrez dans les sentiments de confiance que j’ai tâché de vous inspirer. Je suis persuadé que vous ne serez chère à Dieu, qu’autant que vous vous abandonnerez sans, réserve entre ses mains. La confiance doit être votre vertu favorite. Et ne craignez pas, — ma chère fille, de tenter Dieu, en le laissant le maître de tout, c’est l’honorer et le faire rentrer dans tous ses droits. Votre confiance entière l’obligera à gouverner lui-même, et rien n’arrivera que par sa volonté et par ses ordres. Quelle illusion est-ce là de s’inquiéter de cent choses passées ou à venir qui n’arriveront peut-être jamais, mais qui sûrement n’arriveront que comme Dieu voudra !
Je crois que la raison pourquoi vous êtes plus distraite à la messe et avant la Sainte Communiqn que pendant l’action de grâces, c’est parce que vous voulez trop agir par vous-même ; votre propre opération empêche celle de Dieu ; tenez-vous humiliée et anéantie devant lui, jetant les yeux sur sa Majesté, et puis laissez-le faire. C’est la meilleure préparation.
Adieu, ma chère fille, je vous souhaite et à toute votre chère et sainte communauté une heureuse année.
Je suis, en Notre-Seigneur, à vous sans réserve,
MILLEY, Jésuite.
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Son sentiment sur un voyage projeté. — Pas de consolations à recevoir du néant. — Âmes bien disposées au monastère de Marseille.
Nîmes, le 22 janvier 1710.
Vous voulez donc, ma chère Mère, savoir mon sentiment sur le voyage de Mlle N. avec vous, quand vous partirez. J’avais quelque peine à vous le dire, outre que cela me paraît inutile, car après avoir pris de belles résolutions et de sages précautions, Dieu qui veut gouverner tout seul renverse infailliblement tout cela, et il n’arrivera que ce qu’il voudra. Mais, uniquement parce que vous le voulez, je vous dirai que ce dessein de l’emmener me paraît tout à fait hors de propos, pour cent raisons. Il y a là un je ne sais quoi qui me rebute malgré moi, et je sens toujours que cela ne sera pas ; je souhaite de tout mon cœur de me tromper pour votre consolation et la sienne. Mais, que vais-je dire là ? Avez-vous besoin l’une et l’autre de quelque consolation autre de faire la volonté de Dieu, et que pourrions-nous chercher et trouver parmi les créatures qui fût capables de nous donner du plaisir ou du chagrin ? Tout ce qu’il y a de créé s’efface tellement et disparaît si fort que quand on veut voir ce qui peut consoler ou désoler au monde, il faut premièrement chercher s’il y a quelque chose au monde, et je vous assure qu’on n’y trouve rien que des ombres qui passent comme nous et avec nous, Vous seul ô mon Dieu, ne passez pas, parce que vous êtes quelque chose ou pour dire mieux vous êtes tout ce qui peut être
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réel, à quoi donc pourrons-nous attacher notre cœur sinon à vous seul, ô mon Dieu.
Quelle consolation, ma chère Mère, que nous le puissions trouver partout et qu’il n’y ait jamais ni près, ni loin avec lui. Je ne sais ce que je dis, mais vous le comprenez assez. Je ne sais pas si la Providence me fournira quelque prétexte pour me trouver à Avignon ; quoi qu’il en soit, ma chère Mère, je ne serai jamais éloigné de vous parce que je sais où il faut vous chercher/1. Il me semble que toute la terre n’est qu’un point et que ce point est en Dieu, où je sais que vous êtesxlviii. Je voudrais de tout mon cœur que vous puissiez aller à Marseille ; il y a, `au grand couvent et au petit, plusieurs âmes bien disposées à entrer dans l’abandon ; à ce dernier, il y en a une qui n’attend qu’une main charitable pour être jetée dans le pays inconnu.
Je n’ai encore confessé que deux paysans et deux espèces de servantes, ainsi quatre absolutions assez sèches ont fait toute mon occupation depuis quatre mois, jugez Si, je suis tranquille et si j’ai changé de méthode. Dieu seul est tout, quand on l’a lui seul, que cherche-t-on ailleurs ?
Adieu, ma chère Mère, tout à vous en Notre-Seigneur.
1/ On reconnaît bien le directeur qui ne se laisse pas imposer les idées de ses dirigées. Il désapprouve que la Mère se fasse accompagner par cette demoiselle. Quant à lui, il n’essaiera pas de forcer la Providence à lui ménager une rencontre à Avignon.
Comment l’âme perdue est partout et tranquillement occupée. — Description de ce repos actif.
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Nîmes, le 3 février 1710.
Je reçus hier matin vos lettres, ma très chère Mère, cela me consola beaucoup, par la disposition intérieure où je vous vis, et par les bonnes espérances que vous y conservez de ma perte totale en Dieu ; il me semble quelques fois qu’en effet je veux me perdre, du moins je suis tous les jours plus expérimentalement convaincu que tout n’est rien, et que toute notre opération et nos vains efforts ne sont en un sens qu’un obstacle aux opérations du Seigneur, qu’il ne nous appartient pas d’être les artisans/1 de notre perfection, et que de tous les ouvrages du Seigneur, la sainteté et la sanctification d’une âme qui lui est chère, est sans contredit celui qui est plus entièrement l’ouvrage de lui seul. Mais comment s’entend cela, ma chère Mère ? Car il me semble que dans cette inaction même, il n’est pas vrai que l’âme ne fasse rien, elle ne se sent au contraire jamais plus fortement et tranquillement occupée ; on dirait qu’elle aime, qu’elle désire, qu’elle contemple, qu’elle admire, qu’elle se plonge avec une douceur infinie dans le fond de son néant où elle découvre à la place de son être anéanti, un Être souverain et immense qui lui tient lieu de tout, qui lui ôte le goût, le désir, la crainte, la pensée de tout ce qui n’est pas lui et qui ne lui laisse pour elle-même qu’un désir si tranquille, si peu actif et violent qu’il semble que ce soit plutôt une jouissance qu’un désir ;xlix tout ce qu’on peut dire de cet état, c’est que c’est un regard vers son Dieu, encore est-il si simple ce regard et si tôt terminé par son objet, qu’il semble qu’on le voie ce divin objet, avant que d’avoir voulu le con-
1/Les manuscrits de Marseille et de Montélimar ont la même erreur de copie et mettent assistants ; le petit recueil de Marseille porte artisans.
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templer, qu’on le trouve et qu’on le possède avant d’avoir voulu le chercher ; les désirs, les pensées ou les craintes des choses extérieures viennent encore quelquefois se présenter à la porte du coeur, mais cela vient de si loin, fait si peu de bruit et retourne si tôt qu’on s’aperçoit aussitôt de leur/2 retour et de sa fuite que de son approche, et l’on ne trouve plus que son Dieu qui vient à la place de tout.
Hélas ! que dis-je, ma chère Mère ; ce que je pense plutôt que ce que j’expérimente/3. Priez le Seigneur que mon activité et ma facilité à me répandre au-dehors ne mettent pas plus longtemps obstacle aux desseins de Dieu sur moi.
Adieu, ma chère Mère, je suis en la manière que vous savez que cela se fait tout à vous en N.-S.
2. Les mêmes manuscrits portent son, tandis que le petit recueil porte leur.
3. On ne peut pas croire le Père lorsqu’il se met parmi ceux qui traitent des degrés d’oraison sans avoir l’expérience des grâces mystiques. En lisant ces lignes dont l’accent ne peut pas tromper, on ne doute pas de l’éminence des grâces reçues, on n’hésite pas sur le caractère de cette inaction. Et aussi comment ne pas réaliser le bienfait de ces échanges entre des âmes capables de se comprendre ?
Sa solitude. — L’agonie de Mgr l’évêque.
Nîmes, le 16 février 1710.
Oh ! ma chère Mère, qu’il y a longtemps que je ne reçois point de vos lettres ! Profitez, je vous prie, de l’occasion que je vous indique pour me donner de vos
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nouvelles et de notre fille aînée ; l’abandon devient-il toujours plus grand en elle ? Il est admirable dans nos filles de Sisteron ; la religieuse m’écrivit hier une lettre dont je suis charmé.
J’ai ici belle occasion d’être moi-même bien abandonné au Seigneur ; jamais solitude plus entière, je ne vois personne et je ne suis vu de personne. Ma chambre et mes livres, ou plutôt mon Dieu me tient lieu de ; tout ; je n’avais jamais goûté toute la douceur de cette heureuse et tranquille vie.
Vous venez souvent dans ma solitude avec vos filles et je vous vois dans le cœur de Dieu, ou plutôt on voit Dieu et c’est tout ; on le laisse parler, on le laisse agir ; on accepte, on agrée, on approuve et on a le plaisir de voir que tout va toujours bien, puisque c’est Dieu qui fait toujours tout aller. Priez-le, ma chère Mère, qu’il soit le maître absolu chez moi.
Je recommande à vos saintes prières Monseigneur notre évêque/1 ; il est depuis quatre jours dans une agonie cruelle, avec toute la connaissance et presque toute la force de son esprit. C’est un spectacle touchant et son diocèse fait une grande perte ; je pourrais aussi dire, selon l’homme, que je perds beaucoup, il avait quelque bonté pour moi, et j’aurais pu aussi beaucoup profiter sous un si habile maître, mais que peut-on perdre, quand on ne perd pas Dieu ; tout se trouve en lui, et s’il ne donne rien, tant mieux, ses dons sont mieux chez lui que chez moi.
Adieu, ma très chère Mère, priez pour moi, qui suis, comme vous savez, autant qu’il est possible, tout vôtre en Notre-Seigneur.
M.
1/. Fléchier était évêque de Nîmes depuis 1687. Le Père avait sans doute été en relation avec lui pendant les quatre ans qu’il passa à la mission des Cévennes. On voit ici qu’il ne s’entretenait pas seulement avec son évêque des intérêts du ministère, mais qu’il lui parlait de choses spirituelles. Il mourait le 16 février 1710, le jour où le Père écrivait sa lettre.
Son insensibilité et son apathie. Le voyage de l’aînée. — Toute sottise trouve un appui dans le monde monastique.
Nimes, le 16 mars 1710.
Serait-il possible, ma chère Mère, que vous remarquassiez dans mes lettres de l’indifférence pour vous et pour ce qui vous intéresse ? Ce n’est pas du moins mon intention, car il est vrai à la lettre que vous êtes la personne du monde pour laquelle je m’intéresse le plus/1, mais, à
1. Va-t-on retenir ces mots et d’autres expressions cueillis dans les lettres pour dénoncer des tendances quiétistes ? Nous ne pensons pas qu’un acte d’accusation puisse faire fond sur ces prétendus indices. Sans même s’arrêter à la considération des hyperboles et des libertés plus grandes permises dans une lettre primesautière, on peut bien dire que le P. Milley n’avait rien à désavouer de cette assurance donnée à la M. de Siry. S’il lui était permis de s’intéresser à ceux que la Providence avait mis en contact avec lui, n’était-il pas naturel que l’âme de la M. de Siry, en qui il voyait des vçrtus éminentes et de qui il avait tant reçu, lui tînt plus à cœur ? (Cf. la note, lettre 36, p. 232.)
Mais il convient de traiter la question de plus haut, ou mieux, il faut la poser nettement. La grâce qui rapproche les âmes et se communique à elles par leur mutuelle libéralité exige-t-elle que les liens par lesquels elle les a unies soient rompus ? Oui ou non, y a-t-il de saintes amitiés ? Il n’est personne qui ose répondre négativement. Mais certains, après avoir fait une concession à l’évidence, obsédés par le danger du sentimentalisme, ont la phobie de toute expression amicale, qui veut atteindre par delà le type abstrait du prochain, comme si, selon l’expression de saint François de Sales, pouvait exister une amitié qui ne fût pas particulière. Confondant l’indifférence de volonté avec l’atrophie du sentiment, ils voudraient des âmes insensibles, la vie d’amitié entre cœurs taillés dans le marbre. Il serait facile de rapprocher de oes lignes du P. Milley bien des lettres de saints personnages qui s’expriment en termes affectueux, et qui laissent transparaître une nature non pas détruite, mais élevée par la grâce.
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vous dire le vrai, je sens tous les jours que je deviens insensible et apathique ; rien ne me touche, je regarde tout le monde comme un grand chaos rempli de mille différents fantômes qui ne valent pas la peine de nous occuper sinon que le grand et le seul Être le permet. Mais je le reconnais ce seul Être divin plus abondamment en vous, et je ne puis dire que vous me soyez indifférente, soyez-en persuadée, je vous prie, et si Dieu ne permet pas que vous le soyez, il faut se soumettre à ses ordres. Cela me fâcherait, si quelque chose pouvait vous fâcher.
Oh ! qu’il fait bon n’être qu’à Dieu, ne vivre et ne respirer que pour lui. On est toujours content quoiqu’il arrive. Il semblait que la mort de Monseigneur notre évêque devait me chagriner par rapport à moi et à mon emploi, il m’a été impossible de ressentir aucun chagrin là-dessus, je crois que c’est stupidité ou je n’y comprends rien, les choses vont d’ailleurs leur train. Sa présence, disait-on, forme l’auditoire pendant le carême, il semble qu’if n’y en' ait jamais eu un si nombreux depuis longtemps, à, ce qu’on m’assure. Laissons faire le grand Maître, jamais les choses ne vont mieux que quand tout paraît perdu, et puis si elles vont mal c’est Lui qui l’ordonne, dès lors elles vont bien.
Ainsi, ma chère Mère, je suis résolu de suivre votre avis et de le laisser faire, il me paraît même quelque chose de si monstrueux dans toute autre conduite que je ne puis plus en entendre parler. Nous ne devons servir
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Dieu qu’en une seule manière, ce me semble, c’est par l’inaction et l’anéantissement, je regarde tout le reste comme un obstacle aux desseins de Dieu. Mais, mon Dieu, que cette inaction est un grand et inépuisable fond ! ce n’est, ce me semble, qu’en cette manière qu’on ne borne pas l’action et l’opération de Dieu en nous, il taille alors en pleine étoffe, si j’ose ainsi m’expliquer, et ne s’arrête que quand nous voulons remuer.l
Je vous ai mandé, ma chère Mère, que j’avais reçu les lettres de notre chère aînée, mais vous n’en avez pas reçu une que je vous écrivis il y a quelques semaines ? J’en juge par le silence que vous gardez sur ce que je vous demandais de vos affaires temporelles.
Je ne doute pas qu’il y ait quelque chose de singulier dans la chère sœur N. C’est une âme pure et innocente toute disposée à l’opération de Dieu, il en est de même de notre chère aînée. En vérité, elle me paraît l’aînée de toute manière. Je vous répète ce que je vous ai dit sur le voyage, il me semble qu’il ne pourra pas se faire, mais si le Seigneur lève les obstacles que je m’imagine d’y voir, j’y donne les mains de tout mon cœur, et comment n’approuver pas ce que Dieu ordonnera, mais ne prenons pas encore des mesures, elles seraient inutiles, Dieu les fournira lui-même sans qu’on y pense, quand il veut les choses. Hélas ! que nos vues sont courtes et bornées ! ce qui paraît une peine et un obstacle est quelquefois la seule et la plus solide source de notre repos et de notre sanctification. Je ne sais si vous irez à N. Dieu le sait, cela est déjà déterminé dans son conseil, il sait ce qu’il vous fera goûter de plaisir et de peines ; toutes nos petites mesures ne le feront pas changer, et de quoi nous embarrassons-nous ? Vous allez dire, ma chère Mère, que je vous jette encore bien loin de chez vous, mais que faire ? Je vous parle aujourd’hui sans
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contrainte et ne puis retenir ces sentiments, mais Dieu est tout, il gouverne tout, il pourvoira à tout, nous le croyons, nous le sentons, et comment après cela nous embarrasser de l’avenir ?
J’ai appris ce qui s’est passé au sujet dont/2 j’avais eu déjà comme vous savez quelque connaissance. Ce que j’y trouve de plus particulier c’est que la fautive soit autorisée dans son dérèglement, vous ne devez pourtant pas vous en surprendre ; il n’est point de conduite si dérangée et l’on peut dire même si extravagante qui ne trouve encore des protectrices. Chaque sottise a son fauteur et son appui, c’est le monde, et surtout le monde monastique ; il faut se mettre peu en peine de tout ce qui vient de là, mais seulement de se faire en tout un nouveau plaisir de demeurer soumise et résignée à la volonté de Dieu et lui marquer son amour en acceptant et agréant tout cela parce que tel est son bon plaisir.
Adieu, ma chère Mère, voilà une longue lettre pour un homme qui prêche, mais pour vous écrire il trouve toujours le temps.
Je suis, dans le cœur de Jésus, votre…
2/. Au sujet dont, sic dans les manuscrits.
Sacrifice imposé par l’éloignement de la Mère. — L’étude qui l’avait épuisé. — Personnes qu’il a mises dans l’abandon sanas leur en dire le nom. — Les cahiers de la Mère prêtés aux abandonnées.
Nîmes, le 3 o avril 1710.
Je viens, ma chère Mère, de recevoir votre paquet ; le porteur ne me donne qu’une heure pour vous répondre, aussi je le fais à la hâte. Je devrai, en effet, avoir compris quelque chose dans l’ignorance affectée de N., mais, comme je vais bonnement devant moi, je crois que les autres en font autant. Je ne m’oppose nullement au voyage de Mlle N. parce que je sais que, si Dieu ne le veut pas, Il y mettra obstacle Lui-même, mais j’ai peine à croire qu’Il le veuille, le temps nous éclairera là-dessus. Je n’ai pu lire votre lettre sans être touché quand vous dites que nous ne nous verrons peut-être jamais/1, cela peut en effet arriver, et je vous avoue que c’est un sacrifice pour moi, je ne suis point encore mort tout à fait à cela, et jusqu’ici je n’y avais pas trop pensé ; le Seigneur est le Maître ; qu’Il fasse ce qui lui semblera être bon ; mais quelque part que vous soyez, écrivez-moi tant que vous pourrez, je vous promets que j’en agirai de même, et que pour ne jamais vous oublier je m’oublierais plutôt moi-même. Mais, hélas ! à quoi servent toutes ces plaintes et ces sentiments trop naturels ? Allez, ma chère Mère, où Dieu vous appelle, quand ce serait au bout du monde, j’y consens de tout mon cœur, et comment n’aimer pas tout ce que Dieu ordonne ?
L’étude qui m’avait épuisé était une étude attachée à mon état/2, ainsi je ne pouvais la quitter, mais en épuisant le corps, elle n’avait pas dissipé l’esprit, ni tiré le cœur de l’abandon, au contraire, je sentais que le bon Dieu le demandait de moi et Il m’a fait connaître par le
1/. La M. de Siry venait sans doute de lui annoncer qu’elle irait à Mamers.
2/. Quelle était cette étude ? La prédication du Carême était sans doute de nature à épuiser une petite santé. Mais après tant de sermons donnés, après la prédication à Aix du Carême précédent, l’étude préparatoire ne devait pas demander beaucoup de travail.
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succès que cela ne lui avait pas déplu. Je travaille parce qu’il le faut et non parce que le succès me tient à cœur, je le laisse au grand Maître, et plus je lui abandonne toutes choses, plus tout réussit. Ne croyez pas cependant que je sois d’un abandon qui me rende insensible à tout, hélas ! il s’en manque joliment, mais sur cela même il faut s’abandonner, je me vois coupable de cent infidélités chaque jour, et rien ne me convainc mieux de la bonté de Dieu envers moi. Qu’il soit à jamais aimé, loué et adoré de toutes les créatures ; c’est un autre sacrifice pour moi que celui de ne pas voir vos écrits, le peu que j’en ai vu m’a beaucoup servi, et le Seigneur y attache une bénédiction toute particulière ; je ne vois que trois ou quatre personnes, j’en ai fait autant d’abandonnées à toutes les volontés de l’adorable Époux, mais cela va assurément à Dieu de la belle façon/3.
J’ai voulu les mettre en cet état sans leur en dire le nom et sans leur en faire connaître que je les portasse à rien de particulier et j’ai eu le consolation de les voir m’expliquer tout cela et me parler le langage de l’abandon, sans savoir de quoi il s’agissait. Que Dieu est grand et qu’il est uniforme en sa conduite ! Je ne saurai plus conduire une âme que par cette voie, mais sans m’expliquer pourtant. Chacun, selon sa portée, entre peu ou beaucoup dans ce que je dis ; il y a une certaine efficacité et force toute divine dans les paroles d’une âme abandonnée. Priez le Seigneur que je le sois tout de bon. Mais, si je ne puis voir vos écrits, n’ai-je pas droit sur les lettres que vous écrivîtes pour m’être envoyées ? Souffrez que je redemande ce qui m’a été destiné,
3. Manière de faire, conforme à la méthode de direction du Père. À quoi sert aux âmes de connaître le degré où elles sont arrivées ?
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et si je ne puis avoir l’original, procurez-moi une copie, je suis persuadé, que cela fera du bien. Ces personnes viennent me dire tantôt qu’elles ne peuvent plus prier vocalement, qu’elles sont d’une indifférence infinie même pour le spirituel, tantôt qu’elles ne peuvent faire aucune lecture exceptée l’Évangile et l’Imitation, elles en sont tout étonnées comme d’un malheur, et après que j’en ai un peu ri, je leur donne un de vos cahiers, elles lisent, elles goûtent, elles dévorent ; ainsi, envoyez-moi au moins ces lettres.
J’ai goûté vos réflexions sur le Cantique des cantiques. Ordonnez à notre aînée de faire les remèdes nécessaires pour ses yeux, Dieu l’exige d’elle ; il n’importe qu’ils soient utiles ou non, qu’ils réussissent ou non, c’est sur quoi elle doit être en repos, c’est l’affaire du Seigneur, mais la sienne c’est de prendre les moyens convenables pour conserver ses yeux. Saluez-la bien tendrement ! On m’a dit que notre chère cadette était à Apt, mais il faut que cela ne soit pas, puisque vous ne m’en dites rien.
Les Pères du collège étonnés de ce qu’il est sorti du Carême en parfaite santé. — Sur la maladie du mari et le mariage de la fille. — Ne pas se reprocher une vivacité par une vivacité plus grande.
Nîmes, 2 mai 1710.
Quelque peu de loisir que me laisse mon occupation présente, madame ma chère fille, je ne puis me dispenser de chercher un moment pour vous rassurer sur la fausse alarme qu’on vous avait donnée sur mon compte ; il est vrai que trois semaines avant mon carême j’étais tombé dans un épuisement universel, n’ayant ni forces ni esprit, je m’en sentais encore notablement les premiers jours du carême, mais après cela, il m’est tout d’un coup venu une force, une liberté d’esprit si extraordinaires que je n’ai jamais prêché carême avec tant d’esprit et de facilité. C’est sans doute vos prières, chère madame, mais j’ai toujours mieux compris par là qu’il faut bien laisser Dieu le Maître de tout, qu’il n’est jamais plus près de nous que quand tout paraît désespéré. Tous nos Pères du collège étonnés me demandaient, en entrant en carême, comment je m’en tirerais ; à présent, il n’y en a pas un qui se porte mieux que moi, et comment cela est-il venu ? ce n’est pas à moi à m’en informer, je n’en sais rien et ne me soucie pas d’en rien savoir, il faut laisser faire celui qui fait tout si bien.
Venons à vous. La bonne amie m’avait dit un mot de la maladie de monsieur votre époux ; vous avez vu nia réponse là-dessus, je ne savais pourtant pas que ce fût un accident d’apoplexie ; cela est plus considérable, car c’est une preuve assez certaine qu’il manquera par là, ces maux-là ne pardonnent pas, aussi il faut se tenir prêt. Je lui écrirai, mais donnez-moi quartier jusqu’après Pâques, je trouverai alors un prétexte plus plausible pour lui écrire.
Je suis ravi qu’on pense sérieusement à l’établissement de mademoiselle votre chère aînée, Dieu ne permettra pas qu’elle rencontre mal, elle a trop de mérite. Vous voyez bien, ma chère madame, que je ne dois pas ignorer ce qui se passera là-dessus, je prends trop de part à tout ce qui vous touche, et elle aussi ; ainsi ayez
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la bonté de m’en écrire si la chose avance, et cependant je redoublerai pour elle mes faibles prières.
Vous vous plaignez, ma chère fille, de vos vivacités par une vivacité encore plus grande et plus dangereuse. La destruction de cet ennemi domestique est l’ouvrage de Dieu et non le vôtre ; il ne vous appartient pas de prévenir les moments qu’il a marqués, soumettez-vous, humiliez-vous et après cela vivez en paix ; quel grand mal y aura-t-il quand vous serez convaincue que vous ne valez pas grand-chose ?li Mais il y en aurait un grand pour vous, si la vue du peu que vous valez vous jetait dans le trouble et le découragement. Souvenez-vous de ce que j’ai eu déjà l’honneur de vous dire, savoir que ce n’est pas dans nous que Dieu cherche un motif pour nous faire du bien, c’est dans Lui seul, il nous souffre parce qu’il est bon, et non pas par ce que nous valons ou ne valons pas ; tout cela est égal devant Lui, parce que devant Lui tout n’est rien. Tenez-vous donc dans votre vivacité tranquille et laissez éteindre la vivacité quand il plaira au Seigneur.lii
Vous allez creuser jusqu’au fond de votre âme d’une manière qui marque nécessairement beaucoup de retours sur vous, corrigez cela, ma fille, et vivez en paix !
Je suis, en Notre-Seigneur, tout à vous,
MILLEY J.
Le silence de la sœur lui faisait douter de sa fidélité à l’abandon. — Retours, marque de relâchement. — Docilité à l’esprit de Dieu.
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9 juin 1710.
Vous avez rassuré le Passant, ma chère fille, par la lettre qu’il reçut de vous hier au soir, jour de la Pentecôte. Une heure auparavant on m’en avait apporté une autre, dans laquelle était celle de la R. Mère supérieure, mais comme cette lettre était datée du 11 mars, elle n’avait pu calmer mon esprit de ses inquiétudes sur votre compte. Je n’ai jamais mieux compris combien votre perfection et votre perte en Dieu m’étaient chères que dans ce silence si long. Je ne vous dissimulerai pas que je doutais un peu de vos sentiments touchant l’abandon, et ce qui me semblait fonder mon doute, c’est que dans vos lettres mêmes depuis quelque temps je n’apercevais plus cette simplicité de vue et cette droiture d’autrefois ; une espèce de trouble et de lassitude causée par le nombre, infini de retours dont vous étiez accablée était tout ce qui remplissait vos lettres. Or, dans cet état d’abandon, les retours sur soi sont inutiles et même pernicieux, mais il faut avouer aussi qu’ils sont une marque presque infaillible qu’on s’est relâché et qu’on n’a pas eu cette fidélité inviolable qui est l’âme de l’abandon/1 ; ces retours-là me paraissent de justes re-
1/. Dans quelques mots embarrassés des lettres de la sœur, les antennes délicates du directeur ont décelé des infidélités, des manques de droiture. Ce qu’il lui dit met bien au point sa pensée sur les retours. Qu’on ne pense pas qu’il encourage la négligence, le laisser-aller, en défendant de porter un regard en arrière sur les points desquels on a dévié. L’âme abandonnée ne doit pas se laisser détourner, car l’abandon exige une fidélité inviolable, c’est-à-dire la volonté toujours tendue à se conformer à celle de Dieu, à donner tout à Dieu. Que si la conscience fait des reproches, il n’y a pas à s’attarder en enquêtes et en observations, mais à se redonner à Dieu, à repousser tout ce qui peut détourner de lui, à se laisser gouverner par son esprit. Seule la pratique constante du renoncement peut maintenir sous cette direction de l’Esprit.
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proches d’une conscience qui ne donne pas tout à Dieu, et sous prétexte qu’il faut peu compter sur toutes nos actions on s’accoutume insensiblement à se négliger. Dieu, qui a pitié de nous, vient au secours par ses reproches secrets, et quand on les néglige, on tombe dans le relâchement. Faut-il donc s’en occuper ? Non, ma fille, mais il ne faut pas que votre négligence les fasse naître ; quel parti faut-il donc prendre ? Hélas ! ma chère fille, le parti est pris, votre fortune est faite, vous êtes toute à Dieu, demeurez-y, vous lui avez abandonné votre cœur, votre esprit, tout vous-même, c’est donc lui seul qui doit agir en vous comme dans un bien qui lui appartient, ne reprenez pas ce que vous lui avez donné, ne vous troublez pas de ce qu’il fait en vous et de vous.liii
Remarquez-le bien, ma chère fille, c’est ordinairement cette multitude de pensées, de soucis, de retours qui gâtent tout. En matière de perfection il n’y a qu’une chose à faire, c’est de se laisser gouverner par l’Esprit de Dieu sans avoir d’autre vue ni d’autre dessein que de vouloir exécuter ses adorables volontés, en sorte que l’on ne sente plus ce que l’on veut ou ce que l’on ne veut pas, mais seulement ce que Dieu veut. Ne dites pas que cela soit difficile, car, ce n’est pas vous qui le faitesliv, c’est Dieu, or à Dieu rien n’est difficile. Ne vous étonnez pas de vos vivacités, vous n’êtes capable que de cela. Dieu le voit, il saura vous en guérir quand il lui plaira. S’il ne lui plaît pas, conformez-vous à sa volonté. Ces défauts involontaires sont quelquefois des instruments dont Dieu se sert pour nous sanctifier.
Que direz-vous, ma chère fille, de ma liberté à vous écrire tous mes soupçons ; ils étaient bien mal fondés puisque c’était la maladie du corps et non pas celle de l’esprit qui vous faisait garder le silence, mais vous savez que le pauvre Passant ne sait plus ce que c’est que
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ménagement et prudence humaine ; il dit ce que le Seigneur lui met en pensée, et il se sent encore pressé de marquer ici pour la bonne amie qu’il avait presque les mêmes sentiments sur son compte, s’imaginant que les embarras domestiques, la conduite de monsieur son époux et surtout la pensée continuelle de l’établissement de mademoiselle sa fille faisaient trop d’impression sur son esprit, que cela avait un peu altéré sa confiance et sa perte entre les mains de Dieu. Voyez les égarements de mon esprit, mais pardonnez-les, mes chères filles, il faut permettre quelque chose à un père qui aime et désire votre avancement et votre perte en Dieu. C’est dans son saint amour que je suis tout vôtre.
LE PASSANT.
L’abandon de la M. de Siry et des abandonnées, à l’épreuve des critiques et des blâmes. — Ne pas tant se préoccuper des mesures à prendre. — Dieu veut gouverner seul. — Les changements de Mlle N. — Apt tout en feu contre lui.
Nîmes, le 7 juillet 1710.
J’ai reçu depuis quatre ou cinq jours votre lettre, ma très chère Mère, je m’imagine que l’on aura fait grand bruit sur le voyage de ces dames/1, mais qu’est-ce que
I/. Nous ignorons le but du voyage de ces dames. À propos du changement de la demoiselle N., nous sommes instruits de la pratique de l’abandon ; Dieu, qui est d’une jalousie infinie, ne veut pas que l’âme se recherche elle-même dans les projets qu’elle forme et les décisions qu’elle prend, il exige la parfaite indifférence sur le succès des mesures qu’on a cru devoir prendre. Il souhaite que la Mère passe par Nîmes, mais s’il n’a pas la satisfaction de l’y voir, il sait par avance que cela tournera à son avantage.
tout cela ? ce, n’est, après tout, que du bruit, et vous avez pris le bon parti de vous en mettre peu en peine, aussi bien qu’elles et moi. Elles devaient bien un peu s’y attendre avant leur départ, ainsi, elles ne devaient pas partir si elles craignaient le bruit, ou ne pas craindre le bruit si elles voulaient partir.
J’ai été tout à fait surpris du changement de Mlle N. touchant le voyage, jamais je n’ai été plus convaincu que Dieu est sur votre compte d’une jalousie infinie, et qu’Il veut être Lui seul votre appui, votre consolation, votre unique occupation.
Nous voilà présentement réduits au même état que si nous n’avions jamais pris de mesures, c’est, ma chère Mère, que Dieu veut gouverner tout seul et que ses volontés adorables s’accomplissent toujours indépendamment de tous nos mouvements et soins inutiles. Oh ! qu’il est bien juste de le laisser faire et qu’il est doux d’agréer tout ce qu’il fait. Je ne sais pas quel conseil vous donner, excepté celui-là : ne nous opposons pas à sa sainte volonté et ne nous embarrassons pas du soin de la faire réussir, comme si elle avait besoin de nous pour être accomplie ; les choses iront toujours à notre avantage, dès là que nous nous en remettrons à Lui. Si vous passez par ici, ce sera pour moi le plus grand plaisir que je puisse recevoir. Quoi qu’il en soit, ma chère Mère, que je vous voie ou non, vous n’en serez pas moins présente à mon esprit ou plutôt nous serons toujours réunis dans le même lieu, dans cet ttre souverain qui est le seul motif et la seule cause de notre union, union par conséquent que rien au monde ne sera capable de détruire ou d’altérer ; c’est pourquoi je ne crains
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pas d’y avoir donnée atteinte par la dernière lettre que je vous écrivis. J’ai au contraire expérimenté que jamais mon respect et mon attachement pour vous ne s’augmentaient plus que lorsque vous m’aviez averti de mes infidélités et de mes résistances à la grâce. Je juge qu’il en est de même de vous, qui êtes mille fois plus perdue en Dieu que moi, qui ne le suis peut-être encore qu’en idée et qui ne connais cet heureux état que par votre moyen. De quelque manière que je le sois, de quoi je m’embarrasse peu, je veux être et je suis, ce me semble, entièrement dévoué à ce Dieu, je ne refuse rien, je ne veux rien, sinon que sa volonté se fasse en moi et par moi, comme Il lui plaira, qu’Il règne en Souverain, ce sont ses droits. Adveniat regnum tuum !
Je n’oserais former aucun projet sur la destinée de Mlle N., il en serait comme de ceux que nous formons sur la vôtre. Laissons agir le Seigneur, Il a assez de pouvoir et de bonté pour ne pas abandonner une âme qui s’est abandonnée à Lui. Elle voulait être religieuse, ne le veut-elle plus et change-t-elle encore sur ce point comme sur le voyage ? Il n’y a que Dieu seul qui ne change point.
On me remet actuellement votre lettre du 29 juin, je ne saurais vous dire la joie qu’elle m’a causée. Je reconnais toujours ma chère Mère, et soit qu’on la loue soit qu’on la calomnie, elle est toujours également au-dessus d’elle-même et unie à son Dieu avec la même tranquillité, je veux tout de bon l’imiter en ce point ; il s’en présente une assez belle occasion dans les bruits que vous marquez/2 qu’on fait courir sur mon compte.
2/. Encore l’indifférence en pratique ; le Père est consolé par avance de ce qui rejaillira sur lui des bruits qui courent autour du monde dévot de la petite ville, sans doute au sujet de démarches imprudentes de quelqu’une de ses dirigées.
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Vous savez ce qu’il en est, ma chère Mère, et en quoi j’ai contribué à ce voyage, mais tout ce que vous mandez n’approche pas de ce que mande le P. R. Si j’ai l’honneur et la consolation de vous voir, nous en rirons ensemble. Tout est en feu contre moi, dit-il, il faudrait vivre un siècle pour réparer le tort qu’elles ont fait à la dévotion, encore ne le répareraient-elles pas. C’est moi qui suis chargé de tout ; on me conjure de fournir des armes pour me défendre, et c’est la plus jolie chose du monde de voir comme on me traitelv. Grâce au Seigneur, il me semble que je n’ai rien à me reprocher là-dessus devant Dieu. Après cela, il faut laisser dire les hommes et demeurer tranquille sur ce qu’on dit. J’ai eu le malheur ou le bonheur d’être depuis longtemps en butte à la raillerie, je crois devoir ce petit mot d’éclaircissement à ma robe. Après cela, ma chère Mère, qu’on le prenne comme on voudra, j’en serai bientôt consolé ou plutôt je le suis déjà parfaitement.
Voilà ce que c’est que le monde ; il n’oublie rien pour nous dégoûter de lui, tant mieux. Je suis mille fois plus aise de vous voir abandonnée entre les mains du Seigneur que je ne suis sensible à tout ce tintamarre de gens qui n’ont à faire autre chose qu’à parler à tort et à travers.
Adieu, ma chère Mère, je serai toujours le plus dévoué de vos serviteurs.
Ses sentiments au départ de la Mère pour Mamers. — Dieu se substitue à tous les appuis. — Il envoie la Mère répandre la doctrine de l’abandon.
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Nîmes, le 17 juilet 1710.
Je reçois dans le moment votre lettre, ma très chère Mère, mais je ne puis me persuader que ce soit la dernière et j’aurais quelque peine à m’en consoler, pardonnez-moi encore ce sentiment trop naturel, il paraît bien fondé, si jamais aucun ne peut l’être. Mais, puisque vous êtes élue supérieure, ne me sera-t-il pas permis de vous écrire au moins deux fois l’année ? Pour vous, je vous prie de le faire autant que vous les pourrez/1, par la poste ou par occasion ; nos Pères de Lyon me feront tenir vos lettres quelque part que je sois. Je trouve trop de profit dans vos lettres pour acquiescer si facilement à n’en plus recevoir, car je les garde toutes et surtout cette dernière qui m’a fait encore mieux comprendre combien vous aimez Dieu et combien ce grand Dieu vous aime. Non, ma chère Mère, ce Dieu si bon ne veut plus que vous trouviez hors de Lui ni goût, ni plaisir, ni appui, ni vie, ni repos. Il s’est substitué à la place de tout le reste, et, en vérité, le change est trop avantageux pour ne le pas agréer, c’est Lui qui vous conduit, qui vous arrache à nous, qui vous veut ailleurs et qui se servira de vous pour apprendre à mille âmes choisies le précieux trésor de l’abandon. Allez donc au bout de
1/. À qui s’étonnerait que le P. Milley eût besoin de consolation, on conseillerait la description suivante d’un cœur désolé.
« Les deux premiers jours qu’il ne se vict plus soymeme, il demeura en une douce tendreté et quelques larmes ; mais quand je le portay la première fois où il avait accoustumé de treuver son ame et qu’il ne l’y treuva plus, il fut saysi d’un estonnement non-pareil qui luy a duré trois ou quatre jours et le ressaisit souvent, c’est à dire quand il y pense par manière de privation au bien qu’il ayme plus que tout autre au monde… »
C’est François de Sales qui décrit ainsi l’effet sur son cœur de l’éloignement de Mme de Chantal (S. François de Sales, lettre VI, p. 3o2, édition d’Annecy).
la France, ma chère Mère, montrer à ses élus le secret de le servir à son gré et de le laisser agir en Maître dans leurs cœurs, tandis que, de mon côté, je m’offrirai à Lui pour être employé aux mêmes desseins, puisqu’il n’a besoin pour cela que des plus vils instruments. Embrasons s’il se peut toute la terre du feu sacré de son saint amour !
Vous, avez raison de compter que je ne vous oublierai jamais, non, ma chère Mère, j’oublierais plutôt tout le reste, mais c’est dans cet 1tre immense que je veux vous trouver, vous voir, vous avoir présente à mon esprit et à mon cœur.
C’est en lui que je suis et serai toujours
Votre..
Il reconnaît toujours mieux que les retours sont un véritable piège. — Ce n’est donner qu’à demi que de se réserver le souvenir du don. — Conduite incompréhensible de Dieu qui appelle des âmes et les laisse à la porte. — Celles qui sont entrées, description de leur état. — Ses premières découvertes à Marseille.
Marseille, 27 octobre 1710.
Votre lettre du 27 septembre, ma très chère Mère, ne m’a été rendue que le 22 octobre. Je puis dire avec toute la sincérité dont vous me connaissez capable que je n’ai jamais reçu de lettre avec plus de plaisir. Je comptais tous les jours depuis votre départ, et j’étais un peu mortifié de n’avoir pas reçu de vos lettres depuis. Je
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croyais quelquefois que la manière trop dure/1 dont je vous avais écrit avant votre départ m’avait attiré cette mortification. Mais hélas ! j’avais bientôt rejeté une telle imagination quand je pensais à la simplicité et à la droiture de mes intentions en vous écrivant, et à la disposition intérieure de votre âme. Tout cela n’était que de vains retours/2 propres à m’amuser. Je connais, tous les jours mieux, que tous les retours et les réflexions sur le passé sont un véritable piège, qui ne sert qu’à retarder une âme, et souvent à la faire reculer. Il n’y a de sûreté qu’à marcher simplement devant soi, sans jamais regarder en arrière, sans s’amuser à considérer les chutes et les plaies de son âme, sinon quand le devoir de l’examen le demande. Pourquoi tant regarder et, prendre encore part à ce qui n’est plus à nous ? Et s’il est vrai que nous sommes véritablement abandonnés par le don que nous avons fait de nous-mêmes, pourquoi regretter encore ou s’informer de ce qu’on a donné ? C’est ne donner qu’à demi que de se réserver encore le souvenir du don. Peut-on mieux mettre son
1. Nous n’avons pas de lettre de cette époque à la Mère de Siry, où le Père s’exprime durement. En tous cas, ce n’est certainement pas un ressentiment qui a retenu la plume de la Mère. Or, depuis la fin juillet jusqu’au 22 septembre, aucune lettre n’a été échangée. Dans sa lettre du 17 juillet précédent, le Père exprime le désir d’écrire deux fois par an.
2. Le Père, en s’étendant sur la vanité des retours, nous permet de mieux saisir ce qui peut s’y glisser de mal dans l’état d’âme où sont les abandonnées, état qui ne peut être présenté que dans une description. Les traits donnés ici aident à pénétrer ce petit monde intérieur : sauf « quand le devoir de l’examen le demande, il n’y a pas à regarder en arrière. » Pourquoi tant regarder ce (qui n’est plus à nous… s’informer de ce qu’on a donné, c’est ne donner qu’à demi que de se réserver le souvenir du don…
N’oublions pas que nous sommes avec des âmes sous la domination habituelle de grâces supérieures, « mortes à leurs propres opérations..; saintes de la présence et de la majesté de Dieu… avec une crainte toujours plus vive des plus légères imperfections ».
âme qu’entre les mains de Dieu ? Et si elle y est en effet, comment peut-on craindre qu’il lui manque quelque chose ? C’est peu connaître Dieu, et s’aimer soi-même beaucoup.lvi
Allons, comme vous le dites et le faites si bien, ma chère Mère, à l’aventure et à l’aveugle ; guidés par l’amour on ne peut faire de faux pas ; et où est l’amour véritable, sinon dans un véritable abandon et une remise de tout soi-même entre les mains de Dieu ? Pourquoi, ma chère Mère, appeler verbiage ce que vous m’en écrivez, n’y a-t-il rien de plus solide, rien de plus conforme à l’esprit de l’Écriture Sainte, à la pure, à la véritable foi. J’ai fait souvent les mêmes réflexions que vous sur la conduite incompréhensible de Dieu, qui appelle quantité d’âmes à ce parfait dénuement de soi-même et qui les laisse cependant comme languir à la porte jusqu’à ce qu’une main charitable les pousse dans cet heureux abîme. J’en ai déjà trouvé partout où j’ai été qui semblaient n’attendre qu’un mot pour entrer et qui, cependant, n’entraient pas encore. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que sitôt qu’on leur a ouvert cette porte elles marchent toutes de la même manière, ont les mêmes sentiments, éprouvent les mêmes choses, s’expliquent dans les mêmes termes, se sentent presque également portées à l’indifférence pour tout ce qui n’est pas Dieu, deviennent mortes à toutes leurs propres opérations, se sentent comme saisies de la présence et de la majesté de Dieu, n’ont d’attrait que pour le recueillement et une crainte toujours plus vive des plus légères imperfections, sentant le vide et la faiblesse de toutes les créatures, qui leur paraissaient auparavant d’une nécessité absolue pour les faire avancer dans la vertu, ont un mépris souverain pour tout ce qui vicnt de leur propre industrie et ne connaissent pas d’autre perfection
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ni d’autre bonheur que celui de laisser Dieu seul maître de leur cœur ; qu’il y agisse librement, sans qu’elles n’interrompent jamais son opération, se contentant de recevoir et de suivre fidèlement les impressions de son Esprit-Saint, vivant au moment présent, sans rappeler le passé, sans s’inquiéter de l’avenir ; de là cette profonde paix où elles se trouvent établies aussitôt qu’elles ne s’écoutent plus, et qu’elles ne regardent plus en arrière. EIles se trouvent toute surprise de se voir tranquillement unie à Dieu, dans les occasions où elles se trouvaient auparavant dans la dissipation ; il semble que Dieu se mette en tout et se montre partout. Elles parlent et agissent au-dehors avec autant de recueillement que si elles priaient actuellement, parce qu’elles ne font pour ainsi dire que prêter leur langue et leurs mains à Dieu, qui parle en elles, qui agit en elles.lvii
En voilà assez, ma chère Mère, pour qui en sait et en expérimente mille fois plus que le n’en écris, mais on ne saurait trop parler de ce qui doit faire notre occupation continuelle.
Nos chères filles font toujours de nouveaux progrès ; et vous en seriez charmée. J’ai trouvé ici deux personnes, l’une est religieuse et l’autre séculière, lesquelles avaient les plus heureuses dispositions ; elles se sont jetées à corps perdu dans cet état si saint pour lequel assurément elles étaient faites.
Le Père R. est parfaitement entré dans cet heureux état et a un talent singulier pour ouvrir la porte aux autres.
Ne nous verrons-nous plus que dans le ciel ? Dieu est le Maître et nous sommes soumis à lui, c’est assez.
Adieu, ma chère Mère, c’est dans son saint amour que je suis et serai toujours,
Votre…
Conseils pour sa retraite. — Laissez-vous occuper à l’esprit de Dieu. — Lisez peu, écoutez beaucoup. — Aimez la Sainte Vierge et saint Joseph, patrons de la vie intérieure.
Marseille, le 3 novembre 1710.
Je reçois votre lettre du 18 octobre, ma très chère fille, et je me presse d’y répondre afin qu’elle puisse vous trouver en retraite au commencement du mois prochain, et j’y serai moi-même quand vous la recevrez, car j’y rentrerai, s’il plaît à Dieu, le 3 novembre. Ainsi nous voilà tous deux occupés en même temps de l’objet le plus aimable, de l’Être par excellence, de l’Être unique, car il n’y a en effet rien autre chose. Pourquoi me demandez-vous à quoi vous vous occuperez ? mais voulez-vous une, réponse plus précise ? Ne vous occupez pas, laissez-vous occuper à l’Esprit de Dieu/1. Vous n’ignorez
1/. De ces avis sur l’usage qu’une âme abandonnée doit faire des points de méditation pendant sa retraite, rapprochons ces lignes du P. de la Colombière, à la fin de sa retraite à Londres en i777 : « J’ai remarqué, aujourd’hui, septième jour, que quoique Dieu m’ait fait bien des grâces pendant cette retraite, ce n’a presque point été dans mes oraisons ; au contraire, j’y ai beaucoup plus de peine qu’à l’ordinaire ; je ne sais si cela ne viendrait point de ce que j’ai voulu m’assujettir aux points ordinaires, à quoi je ne sens guère d’attrait ; j’aurai passé, ce me semble, plusieurs heures, sans m’épuiser et sans me fatiguer, à considérer Dieu autour de moi et dans moi, me soutenant et me secourant, à le louer de ses miséricordes, à m’entretenir en des sentiments de confiance, en des désirs d’être à lui sans réserve, et d’anéantir en moi tout ce qui est de moi… Et cependant, lorsque je voulais considérer un mystère, j’étais d’abord fatigué et j’en avais la tête rompue, de sorte que je puis dire que je n’ai jamais eu moins de dévotion qu’à l’oraison » (Le Bienheureux Claude de la Colombière, Notes spirituelles, recueillies par les PP. Monier-Vin’ard et Condamin, pp. 14o, 141, § 132).
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pas que Dieu seul veut dominer, et régner dans votre cœur, mais, ma chère fille, ne souffrez pas même cette multiplicité d’actes, de retours, d’empressements, de mouvements pour chercher Dieu, cela ne ferait que l’éloigner davantage. Avouez devant Lui votre impuissance à tout bien, tendez-lui les bras pour ainsi dire, priez-le de jeter un regard sur vous, regardez-le vous-même, et puis attendez en silence ce qu’il lui plaira de vous donner, rien, s’il le veut. Cela est si doux, ma chère fille, cela est si simple et si facile ; si vous avez de la peine, c’est que vous êtes tombée dans la dissipation. Revenez à votre Dieu, mettez-vous devant Lui, tenez-vous constamment comme un pauvre à la porte, qu’on aurait beau rebuter, il s’y tient toujours quand il a un vrai besoin, jusqu’à ce qu’on lui accorde le secours qu’il demande. Toute autre voie ne serait pas utile pour vous. Je voulais vous en inspirer une autre en commençant ma lettre, il m’a été impossible. Ce serait revenir sur vos pas et gâter tout. Lisez quelque chose des lettres de la Mère de Chantal ou de M. de Bernières.lviii
Le Père R. me pria, en passant à Aix, de vous acheter ici les Fondements de la vie spirituelle et Les Lettres du Père Surin ; je les ai déjà envoyés, je ne sais si vous les avez reçus, lisez-les ; mais dans le fond, lisez peu et écoutez beaucoup ; il faut forcer N.-S. à revenir, et à vous tenir lieu, Lui seul, de tout le reste ; vous en viendrez bientôt à bout, et je le souhaite plus que vous. Je veux bien que vous fassiez les quinze samedis. Aimez la Sainte Vierge et saint Joseph, ce sont les patrons de la vie intérieure.
Écrivez-moi après votre retraite, et priez la chère amie de le faire aussi.
Adieu, ma chère fille, je vais entrer dans un nouveau pays et dans un autre monde, heureux si je pouvais ne
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plus paraître en celui-ci, l’autre est un lieu de repos, d’union et d’amour, celui-ci n’est qu’une ombre, une suite de misères, un chaos affreux où on ne voit que danger d’offenser Dieu, que pièges, tentations, il faut ne plus y être que comme n’y étant pas, aussi bien ne fait-on qu’y passer.
Priez Dieu qu’ainsi soit véritablement le
PASSANT.
Conseils à une religieuse qui est entrée dans la voie. — Générosité requise pour l’abandon. — Ne pas se soucier de se bien porter. — Acceptation des emplois. — Relations avec le confesseur.
Marseille, le 3 novembre 171o.
Je n’avais pas besoin, ma chère fille/1, de révélations pour connaître votre état ; dès nos premières entrevues, je compris que Dieu vous avait destinée pour faire de vous, une de ses plus chères et plus tendres épouses. Que si vous ne voulez pas répondre à ses desseins, en vous abandonnant à lui sans réserve, oh Dieu ! en quel danger ne vous mettez-vous pas que lui-même vous abandonne ; mais avant d’en venir là, il répandra un fiel amer sur toutes les douceurs, et les vaines satisfactions que vous pourriez chercher, afin de vous faire sentir qu’il n’y a plus pour vous de ménagements à garder
1/. À quel monastère appartenait cette visitandine ? On peut hésiter entre Apt et Aix.
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avec les créatures ni de milieu à tenir avec lui, et en la perfection qu’il demande de vous, aussi persisté-je toujours dans le même sentiment, qu’il faut, si vous êtes bien résolue d’être à Dieu sans réserve, vous résoudre aussi à mourir si absolument à vous-même et à ne vous intéresser non plus à ce qui vous touche que si cela regardait la personne du monde la plus indifférente. Ne vous effrayez pourtant pas de cette proposition ; ce n’est rien de si difficile qu’il paraît d’abord aux yeux de la chair et du sang.
Il faut à la vérité une grande détermination ; et ce sacrifice du parfait abandon requiert une générosité dont très peu de personnes, et moins qu’on ne saurait penser, se veulent rendre capables, par trop de retours sur leurs propres intérêtslix ; mais quand une fois, on a eu le courage de tout, il supplée lui-même à ces besoins qu’on néglige pour l’amour de Lui. Vous expérimenterez que vous ne vous porterez jamais mieux, que quand vous ne vous soucierez plus de vous bien porter, et que vous aurez toujours assez de force pour remplir vos devoirs, ou de courage pour souffrir la maladie ; comme au contraire tout ira de travers dès lors que vous agirez par retours sur vous-même. Ne rejetez pas les secours et soulagements que votre supérieure vous offre, mais ne les recherchez pas, et ne les voulez que comme ils — vous sont offerts ; abandonnez votre corps à Dieu aussi bien que votre ame, l’un et l’autre lui appartiennent, il en aura le soin, c’est son affaire. Il est fidèle, on ne perd rien avec lui. Ne consultez point vos doutes là-dessus, laissez agir la Providence. Acceptez les emplois que l’obéissance vous donne quoi qu’il arrive. Encore une fois, Dieu suppléera à vos forces. Dès qu’on est persuadé qu’on ne peut rien, on devient capable de tout. Souvent c’est l’amour-propre et une certaine paresse qui nous
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persuadent que nous ne sommes propres à rien, et l’on croit que c’est humilité.
Je ne sais que vous dire touchant l’ouverture à la personne dont vous me parlez ; si vous pouvez suivre ce que je vous prescris dans ma lettre, demeurez-en là, et ne lui dites que vos défauts ; quand il arrivera quelque chose de nouveau où que vous ayez besoin d’éclaircissement, vous pouvez m’écrire, je ne me lasserai point de vous répondre, je sens que Dieu exige cela de moi.
Tenez-vous pour l’ordinaire dans une simple attention ou regard sur Dieu, comme fait une fidèle servante sur sa maîtresse ; vivez au moment présent, ne faites aucun retour, ni sur le passé ni sur l’avenir. Soyez comme un enfant entre les mains de sa mère. Dieu vous aime tendrement, je ne saurais trop vous le dire, aimez-le de tout votre cœur, et priez pour moi, qui suis, en lui, tout votre, ma chère fille.
Les moments et les jours se perdent dans l’immensité de Dieu. — L’âme abandonnée se perd elle aussi dans cet abîme.
Marseille, 29 décembre 1710.
Il n’y a que huit jours que je vous ai écrits, ma très chère Mère, mais laisser passer le commencement d’une nouvelle année sans vous la souhaiter heureuse, c’est ce que je n’ai garde de faire. Ainsi s’explique le jargon ordinaire des hommes. Qu’avons-nous à souhaiter de nouveau, où sont ces nouvelles années ? Tout est passé
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pour vous. Il y a un Dieu qui est comme la mer, où s’engloutissent tous les moments et tous les jours, c’est là qu’ils ne passent plus. Une âme abandonnée est déjà, avec tout ce qu’elle a reçu, et ce qu’elle doit vivre, perdue dans cet abîme où l’on ne reconnaît ni passé, ni avenir, ni bonnes, ni mauvaises années.lx
Heureuse perte, ma chère Mère, image de cette vie heureuse où l’on doit vivre en Dieu pendant l’éternité. Je sais qu’elle est encore attaquée par bien des endroits, qu’elle a de terribles tempêtes à essuyer, mais dans le fond tous les flots viennent se briser contre l’Être immuable et toujours immobile, comme ils se briseraient contre un rocher, au-dessus duquel on serait porté en assurance.
Telle est déjà votre situation, ma chère Mère, mais, hélas ! que la mienne est erycore différente ! Je sens qu’elle peut devenir la même, et que Dieu le veut, dans le moment qu’il, me donne plus de loisirs que jamais ; car je n’ai pas encore confessé une seule personne au-dehors ; tout le jour dans ma chambre et à mes livres ; mais toute cette extérieure solitude ne sert de rien dans le fond ; c’est Dieu qui est l’unique moyen d’aller à Dieu. Il est le chemin et le terme, la voie, la vie et le tout.
Profitez du retour de R. pour m’envoyer vos écrits, et me donner amplement de vos nouvelles.
Vous savez que je suis…
Le Père écrit plus rarement, parce qu’une âme avancée dans la voie d’abandon a moins besoin de secours étrangers. — La critique que l’on fait des cantiques du P. Surin.
29 novembre 1710.
J’attends depuis quinze jours le retour du messager, pour vous donner de mes nouvelles. Il ne vient point, et je ne puis différer plus longtemps. Est-il possible, ma chère fille, que vous puissiez penser que je vous oublie ou que je vous néglige comme vous semblez le craindre dans votre lettre du 22 octobre. Hélas ! ma fille, je m’oublierai plutôt moi-même. Vous êtes véritablement ma fille aînée en Notre-Seigneur, et je sais qu’Il a voulu se servir de moi pour vous conduire à Lui, et vous faire connaître la manière de le servir à son gré.
Mais, pourquoi donc est-ce que j’écris si, rarement ? Je vous dirai tout simplement la raison. C’est qu’il me parait que mes lettres vous sont assez peu nécessaires et que je n’aime pas à ne rien faire d’inutile. Je suis persuadé que rien au monde ne peut vous faire revenir du dessein que vous avez formé d’être toute à Dieu, que vous êtes tellement abîmée et perdue, que vous pouvez à peine ouvrir les yeux pour voir ce qui se passe au dehors, et, que quand toutes les créatures se tairaient sur ses amabilités, votre cœur vous en dirait assez pour l’aimer uniquement. Quand on est dans une pareille disposition, les secours étrangers sont bien inutiles. Il me semble que ce sont plutôt des distractions. Il y a pourtant une différence à faire ; je comprends qu’il y a des lettres qui ne servent qu’à nous replonger toujours plus avant dans cette immensité divine, et je veux désormais que les miennes soient de ce nombre. C’est dans le sein de ce grand Dieu que je veux vous voir, vous parler, vous écrire, tout est là ! hors de là, il n’y a que misère,
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trouble et vide infini. Je n’en ai jamais été si fortement persuadé que dans la retraite que je viens de faire. Je n’en veux plus sortir puisqu’il est vrai que l’on y peut être partout. Je ne vous ai point oubliée auprès de Notre-Seigneur, faites-en de même, ma chère fille.
Il m’est revenu qu’on avait fait dans votre ville de grandes railleries sur le cantique du Père Surin, il ne fallait pas le montrer à des gens qui n’y entendent rien, et je ne sais comment cela s’est fait, mais je suis surpris qu’on ait trouvé là de quoi critiquer.
Le Père R., qui voulut le blâmer devant moi, me trouva dans un sentiment bien différent, je lui fis voir qu’il, n’y avait rien de plus solide et de plus vrai que ce cantique/1, on n’aurait eu garde de le condamner en ma présence. Si l’impression qu’il a faite dure encore, faites-le-moi écrire par M. le Chanoine de Saint-Girons/2, je prendrai occasion en lui répondant de montrer par principes de théologie la solidité de tout cela. Que Ai vous aimez mieux mépriser tous ces traits faites-le. Qu’est-ce tout le monde et tous ses murmures.
J’irai à Aix au mois de janvier, s’il plaît à Dieu ; vous pourriez prendre votre temps d’abord après ma lettre reçue pour partir, afin d’être quelques jours d’avance. C’est alors que je me réserve la consolation de vous parler à cœur ouvert des grandeurs, des amabilités de votre divin Maître, et du bonheur qu’il y a de s’abandonner à lui sans réserve.
Je comprends, tous les jours, qu’il faut un grand cou -
1/. La doctrine des cantiques est très saine. Mais certaines expressions peuvent choquer l’oreille ou le goût (cf. note, p. 44).
2/. Une des rares personnes dont le nom ait été conservé par les copistes. À la grande procession que firent à Aix les élèves du Collège Royal Bourbon en 1661, Jean-Baptiste de Saint-Girons figurait le personnage de saint Protais, dans le groupe des martyrs (Méchin, op. cit., I, p. 334).
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rage et une détermination bien généreuse pour être fidèle en sa voie, mais Dieu est bon, il vient au secours, et soutient son ouvrage aussitôt qu’on ne pense plus qu’à se jeter entre ses bras, et qu’on s’oublie entièrement pour ne penser qu’à Lui.
J’ai encore reçu une lettre de la bonne Mère R. datée du 29 novembre, elle n’avait pas encore reçu la vôtre. Cette chère Mère est toujours plus fidèle et plus généreuse, je vous montrerai sa lettre. Adieu, ma chère fille, priez pour moi qui suis sincèrement
Votre…
La nouvelle année. — Au nom du Dieu des années et des siècles. — Savoir suivre l’impression de l’Esprit-Saint.
Marseille, Ier janvier 1711.
C’est pour moi, ma chère Mère, une douce consolation de commencer cette nouvelle année par vous écrire une lettre dont Dieu seul sera tout le sujet, et ne peut par conséquent manquer d’attirer la bénédiction sur toutes les autres, que j’écrirai dans la suite. C’est au nom du Dieu des années et des siècles que je prends la plume, et que je voudrais pouvoir embraser les âmes de tous les temps des feux de son amour. Mais, mon Dieu, ma chère Mère, qu’Il est peu connu, et parmi ceux qui le connaissent qu’il y en a peu qui le servent à sa manière et à son goût. Chacun veut entrer pour quelque chose dans ce que Dieu veut faire en nous ; on y veut mêler son opération particulière, et, par là, on gâte tout. On veut remuer ; l’âme inquiète portée à l’action croit ne rien
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faire, quand Dieu seul fait. Hélas ! qu’elle ferait beaucoup, si elle savait mourir à elle-même, recevoir et suivre l’impression de l’Esprit-Saint ; c’est pour cela qu’il faut avoir véritablement du courage. C’est alors que le vieil homme est détruit en nous et que le nouveau n’opère plus comme de soi, mais seulement par le mouvement et l’impression de l’Esprit de Dieu, en sorte que l’on semble moins agir que souffrir l’action et l’opération de Dieu, car quoique l’homme en cet état produise librement et réellement les actes intérieurs de son âme, et les actions extérieures et sensibles du corps, il ne les produit pas comme de lui-même, mais il les regarde comme produits par cet Être immense, dans lequel il est, par l’anéantissement de la volonté propre, tellement absorbé qu’il ne distingue et ne sent plus sa propre opérationlxi, mais seulement celle d’un Dieu qui a pris la place, et qui vit lui-même en nous, comme dit l’Apôtre : « Je vis, non ce n’est plus moi, mais Jésus-Christ qui vit en moi. » Il dit : je vis, parce qu’en effet l’aime propre opère et produit réellement ces actes, et par là évite cette fatale et monstrueuse oisiveté qui se trouve dans l’hérésie du Quiétisme, mais il ajoute : ce n’est pas moi, c’est Jésus-Christ qui vit en moi, parce qu’en effet Dieu est tellement le principe, le motif, l’auteur, et l’ouvrier pour ainsi dire de toutes les actions et opérations de l’âme, qu’elle ne voit que Dieu en elle et dans ses opérations. Dieu entre en tout, Dieu se montre et se présente à la place de tout le reste, qui disparaît tellement qu’il semble qu’on n’est plus, qu’on n’agit plus, mais que Dieu est tout et partout. Oh ! ma chère Mère, qu’il y a de réalité et de vérité en tout cela pour une âme bien abandonnée et unie à son Dieu. J’en ai trouvé trois ou quatre qui marchent à grands pas dans ce pays perdulxii, la Mère de R. est du nombre ; elle se faisait un fort grand plaisir de vous voir, et a été fort mortifiée que vous n’ayez pas passé à R., elle pensait vous tenir, mais la Providence en a disposé autrement.
Hélas ! ma chère fille, je viens d’apprendre par la supérieure du premier monastère d’Avignon/1 la croix dont Dieu vous a affligée en permettant qu’on mit le feu à vos métairies ; elle n’osait m’écrire cela, à cause de la part qu’elle sait que je prends à vos intérêts. Je crois assurément que je l’ai plus sentie que vous, car je suis encore plus homme et plus immortifié ; mais après tout, ma chère Mère, je ne sais si je dois vous plaindre ou remercier Dieu, de ce qu’Il trouve en vous un sujet propre à faire éclater sa puissance, et l’empire souverain qu’Il a sur les âmes, pour montrer qu’Il peut frapper les plus rudes coups, sans abattre et sans rien perdre de la parfaite soumission que vous savez qu’Il exige et qu’Il mérite par tant de titres.
Soutenez-vous, ma chère Mère, malgré tous ces efforts de l’enfer, montrez par votre constance et votre courage que Dieu, de quelque manière qu’Il vous traite, est toujours également ce qu’Il est. La Providence vous a soutenue dans des circonstances plus difficiles et son bras n’est pas raccourci.
Le P. R. fait d’admirables progrès, je ne suis plus qu’un enfant comparé à lui, mes infidélités sont continuelles, mais elles ne m’abattent pas, je sais que je ne puis faire que mal aussitôt que je voudrais faire quelque chose. Agissez donc, mon Dieu, faites vous-même tout en moi !
Offrez, je vous prie, mes très humbles respects à votre
1/. Il s’agit des métairies appartenant au monastère de Mamers. Nous connaissons par ce passage une des correspondantes du Père, la supérieure du premier monastère d’Avignon.
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sainte communauté, le portrait que vous m’en faites me ravit. Elles sont heureuses d’être si détachées et séparées du monde, faites-les entrer dans les heureuses voies de l’abandon, rien ne résiste en elles. Recommandez-moi à leurs saintes prières, je prie à mon tour pour elles et pour vous, ma chère Mère ; il m’est impossible de vous oublier. C’est dans le cœur de Jésus, c’est dans cette immensité divine que je vous vois tous les jours plus d’une fois.lxiii
Ce n’est pas les emplois qui empêchent la paix intérieure. — Qu’elle écarte les prétextes. — Il vous aime parce qu’il est bon.
9 janvier 1711.
Vous vous plaignez, madame ma très chère fille, de vos distractions et de vos dissipations dans la prière, c’est une marque très évidente de ce que vous avez dit si souvent, savoir que ce n’est pas précisément l’emploi que la Providence nous destine qui nous distrait, mais que c’est toujours de notre fonds que vient tout le mal. Étant débarrassée du soin de la supériorité, il paraissait que rien ne devait troubler votre repos et votre silence intérieur, et cependant vous vous êtes trouvé la même, dans une situation bien plus unie et bien moins interrompue, c’est, ma fille, que c’est Dieu et non pas nous-mêmes qui nous procure la paix intérieure et le recueillement aussitôt qu’on s’abandonne entièrement à lui ; mille affaires extérieures ne dissipent pas parce que
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c’est Lui qui les met dans notre état. Elles ne servent que comme des degrés pour aller à Dieu, et quand, au contraire, nous serions dans une solitude et dans un désert affreux, si nous ne sommes pas entièrement abandonnés à son aimable conduite, toutes les affaires et les contradictions viendront fondre sur nous. Il ne faut donc compter ni sur l’emploi, ni sur le lieu, ni sur la solitude, ni sur nos desseins, mais uniquement sur Dieu comme la source unique de tous nos biens.
Donnez-vous à Lui, ma chère fille, avec cette confiance entière et généreuse qu’Il demande de vous, hélas ! Il vous a fait sentir tant de fois qu’Il veut avoir soin de vous, qu’Il veut se charger de vous, pourvu que vous l’aimiez. Pourquoi ne le faites-vous pas ? Ne vous retranchez pas sur votre indignité, c’est l’insulter ; Il vous veut telle que vous êtes. Si vous attendez de l’aimer et de vous abandonner à Lui, que vous en soyez digne, la vie passera que vous n’aurez pas encore commencé. Ce n’est pas parce que vous le méritez qu’Il vous aime, c’est parce qu’Il est bon.lxiv Cherchez-le Lui seul, et vous reposez doucement dans son sein, sans vous mêler d’autres choses que ce qui sera de votre emploi ou de l’obéissance.
Je suis, ma très chère fille, tout vôtre en Notre-Sei-ganeur.
MILLEY, Jésuite.
Il a reçu la visite de son mari, — Motifs qu’elle a de remercier Dieu. — Mais ce n’est pas pour ses biens qu’il faut l’aimer.
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16 janvier 1711.
Je viens, madame ma chère fille, d’avoir la plus agréable surprise du monde, M. R., lorsque je sortais de l’autel, s’est présenté à mes yeux dans notre sacristie et m’a sauté au col ; ah ! que je l’ai embrassé de bon cœur, et que j’ai bien tâché de lui témoigner toutes les amitiés et la reconnaissance possible ; j’ai été ravi de le voir en bonne santé ; il me lut une lettre que lui écrivit de Montfleury/1 mademoiselle votre fille, rien de mieux sensé que cette lettre, de plus poli et de plus tendre ; il m’a dit que vous vous portez bien ; que de sujets de consolations, d’actions de grâce, ma chère madame, et pour vous et pour moi, car vous êtes bien persuadée que, je n’y prends guère moins de part que vous. Tout cela fait de nouveaux motifs d’aimer Dieu, et de l’aimer de tout notre cœur ; mais quand elle tiendrait une conduite tout opposée et que la fille serait languissante et mécontente, l’époux chagrin et insupportable, la mère accablée de maux et de croix, Dieu en serait-il moins aimable ? Et devriez-vous en avoir moins de reconnaissance et d’attachement ? Non, ma chère fille, ce n’est pas pour les biens que Dieu nous fait qu’il faut l’aimer, c’est pour lui-même ; c’est parce qu’il est également aimable de quelque manière qu’il nous traite. Quand il console, c’est parce qu’il voit que cela nous est utile ; et quand il afflige, c’est parce qu’il voit que cela nous est nécessaire. Il mesure sa conduite sur nos besoins, laissons-le faire et acceptons avec plaisir tout ce qu’il nous envoie, ou dur ou agréable ; n’est-il pas le Maître ? Qu’on est heureux entre ses bras ! Montrez-moi, ma chère fille, le
1/. Sans doute le Montfleury près de Grenoble. Une lettre à la même dame parle de cette ville.
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progrès que vous y faites, et me consolez par d’heureuses nouvelles de votre intérieur. et de votre abandon entre les mains de Dieu, priez-le pour moi qui suis, avec tout le respect possible,
LE PASSANT.
Mort de la sœur de Rostaing l’aînée dans un calme admirable. Il va rencontrer à Aix les premières conquêtes. — Il y a loin de l’idée de l’abandon à la pratique.
Marseille, le 16 janvier 1711.
Je vous écrivis le premier jour de ce mois, `ma très chère Mère, et je suis ravi de l’occasion qui se présente pour vous renouveler mes sentiments à votre égard, il me semble que l’éloignement extrême où nous sommes ne fait que les augmenter, et dans tous ceux qui vous connaissent et surtout la Mère supérieure d’Embrun, qui me demande souvent de vos nouvelles. Elle vient encore de perdre la sœur de Rostaing/1 l’aînée après avoir perdu
1/. Les notices rédigées par le P. Rostaing, alors recteur d’Avignon, justifient les admirations du P. Milley devant les effets de l’abandon. Il y est dit de Marie-Claire qu’il est difficile de porter plus loin qu’elle l’égalité d’âme, qu’elle ne perdait jamais son air doux et affable… Elle ne priait pas pour obtenir sa guérison : “Je ne saurais, disait-elle, lui demander (à Dieu) autre chose que l’accomplissement de sa sainte volonté.” Elle mourut à vingt-six ans. La Sœur Marie-Rose, qui la suivit après quelques mois, en avait trente. Plus habile à exprimer ce qui se passait en elle, on la voit, dans les lettres à son oncle, vraie disciple du P. Milley : « … je ne fais plus ces vaines réflexions que je faisais autrefois, si je suis utile ou non. Je ne puis plus un seul moment m’occuper de quelque créature que ce soit avec vue. Quand je suis assez lâche pour le faire, Dieu me prive de ce silence intérieur dont je jouis ordinairement… J’entre tous les jours davantage dans le vide et dans le néant des choses créées ; c’est dans ce rien que je trouve le tout, Dieu tout seul, car tout le reste s’est effacé de mon esprit… je me trouve, à l’oraison du soir, comme passée en Dieu » (Année Sainte, t. VIII, pp. 59 et 66 ; cf. lettres XLVI et LXXIII).
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l’année passée la cadette. Vous aviez vu dans une lettre de l’aînée une partie de ses peines et tentations horribles ; elles étaient tellement passées qu’on m’écrit qu’elle est morte avec une douceur et une tranquillité admirable. Je vais après-demain passer trois ou quatre jours à Aix où je sais que notre aînée s’est rendue depuis quinze jours auprès de sa chère cadette, c’est là, ma chère Mère, que nous parlerons à cœur ouvert de notre grand Dieu et du bonheur qu’il y a de s’abandonner entre ses mains. Hélas ! qu’il y a loin de la spéculation à la pratique ; si je suivais mon inclination, je ne vous parlerais que de mes misères et de mes infidélités. Je ne suis perdu qu’en idée, je me recherche en mille choses et je me trouve presque en tout. C’est bien ma seule faute, le Seigneur m’appelle et me fait mille grâces, je deviens tous les jours plus méchant, mais ce sont là des retours inutiles et que vous condamnez sans doute, ma chère Mère ; tous, tels que nous sommes, il faut nous jeter entre les bras de notre bon Père. Où irions-nous ? et que peut-on trouver hors de Lui ? Que nouvelles misères ; après tout, c’est ce qui doit nous consoler. Je suis ravi qu’il n’y ait rien de bon qu’en Lui. La vertu est à sa place naturelle quand elle est chez lui, c’est là qu’il faut se perdre et s’abîmer, heureux quand on est venu à ne plus voir que Dieu en nous, et à nous regarder comme des instruments morts entre ses mains, qui n’ont plus d’autres mouvements et d’autres actions que ceux que leur donne l’ouvrier. C’est là qu’il faut espérer que
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je viendrai par le secours de vos saintes prières ; ne me les refusez pas et que l’éloignement des lieux ne refroidisse point cette charité que vous avez eue pour moi. Hélas ! que j’ai ressenti vivement le malheur qui est arrivé à votre maison, mais, ma chère Mère, c’est ainsi que Jésus-Christ est pour vous un époux de sang. Il vous soutiendra jusqu’au bout. L’expérience du passé est pour vous une preuve de ses bontés pour l’avenir. C’est un spectacle digne de Lui de voir tout à la fois une âme accablée et tranquille qui reçoit le coup avec actions de grâces.
On me presse de donner ma lettre, je n’achève pas, je ne laisserai passer aucune occasion de vous écrire, faites-en de même, et croyez que je suis avec un attachement immuable tout à vous dans le cœur de jésus, ma très chère Mère.
Votre…
Il lui reproche ses efforts inquiets. — Ne pas parler de retrancher des communions. — Qu’elle se garde des ressentiments, ils sont plus volontaires qu’elle ne pense.
24 janvier 1711.
Je lus, madame ma chère fille, à la fin de votre lettre du 4 janvier, le remède à la peine dont vous vous plaignez au commencement, c’est que pour être en repos vous ne devez plus rien attendre de votre propre industrie. Hélas ! que pouvez-vous ? Et, après toute l’expérience de votre faiblesse et de votre néant, comment pouvez-vous encore essayer de parvenir par vos efforts à ne plus commettre tant de fautes. Tout ce que vos efforts produiront se réduira à une agitation d’esprit, à une certaine inquiétude extérieure, à une espèce de lassitude et de découragement et voilà tout ; vous ne vous corrigerez pas par là.
Rentrez dans votre néant, ma fille, puisque tant de fautes vous y replongent, et là tenez-vous aux pieds de votre Dieu, qui daignera jeter les yeux sur vous, et s’il ne le fait pas d’une manière assez efficace pour vous purifier entièrement, soumettez-vous à ses divines et adorables volontés. Il sait bien gouverner, laissez-le conduire. Serait-il embarrassé d’un si petit être ? Rien ne le rebutera que votre agitation et votre inquiétude, ce ne sera pas votre faiblesse et votre néant, ne sait-il pas ce que nous valons ?
Ne me parlez pas de ce dessein, je vous prie, de retrancher vos communions. Qui est-ce qui n’a jamais ouï dire que le secret de ne guère faire de fautes fut de s’éloigner de son Dieu, ou que les communions que l’on ne fait que dans le dessein de lui plaire ou de lui obéir fut le chemin de l’enfer ? Quelle occupation donnez-vous là à Jésus-Christ, ma chère fille, et où nous emportent nos faibles et aveugles raisonnements en matière de dévotion quand nous voulons les suivre ? Vous
1/. La correspondante ne pouvait pas se méprendre sur le sens du mot efforts ; elle sait bien qu’elle ne doit pas renoncer à sa libre énergie ; à la fin de la lettre, le Père lui reproche des fautes plus volontaires qu’elle ne croit. Mais il discerne qu’à l’aversion profonde de tout mal, inséparable de la tendance continuelle à Dieu, se joint le chagrin de se voir diminué, le dépit d’une défaite. Il voit dans les industries et les pratiques en vue de se garantir de tout faux pas, quelque chose du culte stoïcien de sa propre excellence. Il ne parlerait pas ainsi à ses auditoires de mission. Dirigé par le Saint-Esprit, il usait de la discrétion, de l’art de dire le mot qui convient à la personne, au moment, aux circonstances.
n’êtes pas faite, non plus que moi, pour raisonner avec Dieu ; Il demande notre cœur et non pas les beaux raisonnements de notre esprit. Communiez à l’ordinaire. Si cela ne lui agrée pas, Il saura bien l’empêcher. Écoutez toujours avec respect les reproches de votre confesseur. Vous valez encore moins qu’il ne dit ; mais après cela, présentez-vous simplement au Seigneur pour lui montrer vos infirmités et le prier de vous donner ce qu’Il jugera à propos pour sa gloire et pour votre salut, mais que dis-je, hélas! Notre salut c’est Dieu. Abandonnez-vous entre ses bras, et vous avez tout parce que vous possédez celui qui a tout.
Les fautes que vous faites par rapport à la personne en question sont plus volontaires que vous ne pensez. Il faut, s’il vous plaît, un peu d’attention sur cet article. N’en dites rien ou dites-en du bien. Est-il possible que vous vous amusiez à écouter ou à conserver quelque ressentiment contre une faible créature formée à l’image d’un Dieu ? Et la vue d’un Dieu qui est au milieu de vous et qui seul doit vous occuper tout entière ? Priez-le pour moi, ma chère fille, et recommandez-moi aux prières de votre bonne amie. Elle a dû recevoir une de mes lettres sans qu’elle ait fait un mot de réponse. Sans doute que Dieu la possède tellement qu’il ne lui reste plus d’attention pour le reste. Elle est heureuse, dites-lui pourtant qu’un petit mot ne gâterait rien.
Adieu, ma fille, je suis, en Jésus-Christ,
Votre…
Il ne craint pas de dérober quelque chose de son attachement à Dieu. — Son carême. — Le livre du capucin. — Une pénitente qu’il peut comparer à l’aînée.
Marseille, le I er mars 1711.
Je ne sais, ma très chère Mère, si j’aurai le temps de vous écrire une lettre aussi longue que mon cœur le désirerait et que mes besoins le demanderaient. Je ne puis le faire qu’à certains moments interrompu ; je vais au moins avoir soin de n’en laisser échapper aucun, je ne fais en cela que suivre mon inclination et le penchant de mon cœur. Je puis hardiment parler de la sorte, sans crainte de rien dérober à mon Dieu de l’attachement qu’Il veut qu’on ait uniquement pour Lui. Ce n’est plus la M. R. que je regarde en votre personne, c’est un Dieu infiniment — aimable, qui a pris la place de tout le créé, qui agit Lui seul à la place de sa créature, anéantie, perdue, et comme transformée en Lui. Heureux, ma chère Mère, ceux qui sont perdus en cette manière ; hélas ! je m’exprime mal, ce n’est qu’en ce seul état qu’on n’est pas perdu. On l’est véritablement, mais, perte funeste aussitôt qu’on se trouve soi-même, perte qui seule en mérite le nom, puisqu’on perd tout quand on se trouve et qu’on trouve tout quand on se perd en Dieu.lxv Laissons-le donc, ma chère Mère, le maître absolu et indépendant, ne nous donnons pas la liberté de regarder ce qu’Il fait en nous ; fermons les yeux également, et sur les plaies qu’Il nous fait et sur les grâces qu’Il nous donne, sur les ténèbres qu’Il répand en nous, et sur les sentiments et les lumières qu’Il produit en notre âme, tout cela est quelque chose de Lui, mais ce n’est pas Lui. Ce n’est donc rien, si j’ose parler de cette manière, ou plutôt Lui seul est quelque chose de si doux, de si grand, de si capable de remplir la capacité de notre âme, de terminer ses mouvements, de combler et d’assouvir ses désirs, de` lui être tout, que tout le reste ne paraît rien, quelque grand, quelque sacré qu’il soit.
Oh ! que l’expérience en fait beaucoup plus sentir à un cœur fidèle que je n’en puis exprimen ; vous le faites/1, ma chère Mère, mais je n’ai pourtant pu m’empêcher de le dire, je dirais cent fois la même chose et il me semble encore que je ne l’ai pas dite une seule fois ; c’est que Dieu a toujours un goût nouveau, c’est que c’est un abîme où l’on ne voit rien, où l’on sent pourtant que tout se trouve, ou plutôt que tout ce qui se trouve dans cet abîme n’est autre chose que l’abîme.lxvi
Il y a déjà presque dix jours que j’ai commencé cette lettre, ma chère Mère, je ne sais encore quand je l’achèverai, c’est une misère d’avoir à prêcher tous les jours. Ce qui me console, c’est que Dieu le veut ; je vous dirai même confidemment qu’Il daigne donner quelques succès à mes travaux. Il se sert de qui Il lui plaît, et plus ordinairement des plus faibles instruments. C’est son affaire, la nôtre est de le laisser agir. J’avais déjà comme acheté le livre du capucin dont vous me parlez. J’en ai été aussi charmé que vous. La dévote de Marseille dont vous me parlez vit encore, quoiqu’accablée d’infirmités. Elle est tout à fait entrée dans la voie de l’abandon. Elle est bien revenue de cette grande attention aux grâces sensibles qu’elle recevait, et votre dernière lettre lui servit beaucoup ; elle la relit souvent ; mais, ma chère Mère, j’ai trouvé une pénitente qui a fait des progrès inouïs dans cette voie. On peut la comparer à notre aînée, c’est une dame de condition, mariée, qui vit avec son époux comme sainte Delphine a avec saint Elzéar, quoique en —
1/. Vous le faites, sic dans tous les manuscrits.
2/. Saint Elzéar et sainte Delphine, deux saints vénérés dans leur pays de Provence. Ils gardèrent la continence dans le mariage. Elzéar naquit à Robians. Son père était Mermaugand de Sabran, comte d’Arian (en Sicile), baron d’Ansouis (village près d’Apt).
Page de Charles II, roi de Sicile, il fut fiancé à dix ans et marié trois ans après à Delphine, fille de Guillaume de Signe, seigneur de Puymichel. Ils habitèrent à Ansouis et à Puymichel. Robert, qui avait succédé à Charles II comme roi de Sicile, emmena Elzéar et lui confia l’éducation de son fils. Il l’employa aussi à l’administration et à la défense du royaume. On attribua à la valeur d’Elzéar deux victoires remportées sur l’empereur Henri VII. Il fut ensuite envoyé à Paris auprès de Charles IV pour négocier le mariage du duc de Calabre avec Marie de Valois. Il y mourut après avoir réussi dans sa mission. Delphine lui survécut trente-cinq ans. Elle quitta la cour, se dépouilla de ses biens, vécut dans la retraite, la pénitence et la prière, près d’Ansouis, puis à Apt où elle mourut. Elle témoigna au procès qui aboutit à la canonisation d’Elzéar en 1369. Le procès de Delphine fut commencé et était sur le point d’aboutir quand survint la mort d’Urbain V. Il y a eu reconnaissance de culte ; elle a commencé à être honorée par la liturgie en 1642. Les corps des deux saints, qui étaient ensemble dans l’église des Cordeliers d’Apt, se trouvent maintenant dans l’église paroissiale (l’ancienne cathédrale)
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core fort jeune ; elle ne peut se rassasier de vos écrits, et n’est plus en état de goûter aucune autre lecture. Le naturel, d’ailleurs le plus heureux du monde, tout l’esprit et la politesse possible, Dieu est bien le Maître de son cœur, elle lui demandait depuis longtemps de se saisir d’elle, aussitôt que je lui ai ouvert ces voies, elle y est entrée avec un courage invincible. Je vois peu la M. R., elle est souvent malade, et dans la santé même elle m’a paru d’une réserve à mon égard, malgré les assez grandes ouvertures que je lui ai faites, qui me portait à mon tour de me tenir en réserve. Ce n’est pas là la chère M. R. pour qui j’aurai toujours tout le respect et l’attachement possible…
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Se retourner, c’est montrer à Dieu qu’on n’a pas confiance en lui. — L’âme qui s’est donnée à Dieu ne doit pas revenir sur son don. — Il prend part aux croix que Dieu lui envoie.
27 mai 1711.
Mon Dieu, ma chère Mère, que votre lettre du 28 avril que je viens de recevoir est venue à propos, et que le temps me durait de n’en point avoir reçu depuis longtemps. Je veux profiter du moment de repos que j’ai pour répondre. Je suis fâché que vous n’ayez pas reçu celle que je vous écrivis par la supérieure d’Avignon. Je m’y étais, expliqué sur l’abandon plus au long que dans aucune lettre, et je m’imaginais qu’elle ne serait pas inutile. Le Seigneur a confondu mes vaines idées et m’a confirmé dans le sentiment si juste et si véritable que Dieu n’a pas besoin de nous pour se faire connaître à une âme qui lui est chère et qui s’abandonne à sa conduite et à sa Providence. Il est vrai qu’Il se sert des hommes pour lui faire connaître ses volontés, mais aussitôt qu’elle compte sur cet appui comme sur une chose nécessaire, cet appui devient un obstacle et un piège. Lui seul est nécessaire, Il sait bien remplir la place du secours extérieur qu’Il nous ôte, ou par Lui-même ou par un autre, ne peut-Il pas même des rochers en faire sortir des enfants d’Abraham ?
L’unique parti qu’il y ait à prendre est de s’abandonner à Lui à l’aveugle et sans retour sur soi-même, comme on ne fait nul retour sur une chose qu’on a jetée et abandonnée. Il n’y a assurément rien qui l’honore
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tant qu’une telle conduite, mais il est vrai aussi qu’il n’y a rien de plus rare qu’un tel abandon. On s’imagine qu’on est véritablement abandonné parce que l’on connaît qu’il est juste de le faire, ce n’est alors que l’esprit qui est persuadé qu’il faut s’abandonner/1, mais la volonté ne suit pas la conviction de l’esprit, et la plus grande preuve que cela est ainsi, ce sont ces retours continuels dont on s’occupe sur soi-même et sur son état présent, car si on a remis véritablement son âme entre les mains de Dieu, de quoi s’embarrasse-t-on pour elle ?lxvii et pourquoi regarder sans cesse ce qu’elle est devenue et ce qu’elle fait.
Agir de la sorte, c’est montrer à Dieu qu’on ne s’y fie pas bien, c’est lui dire qu’on doute qu’Il ait assez de bonté pour vouloir prendre soin de nous, c’est l’accuser d’indifférence dans la chose du monde qui lui est la plus chère, c’est lui dire que Lui seul ne suffit pas pour contenter une âme et assurer son repos, et qu’il est nécessaire que notre industrie vienne à son aide, mais surtout c’est montrer évidemment qu’on n’a pu se résoudre à se quitter soi-même, que l’on ne l’a fait que pour un moment, puisque sans cesse on se reprend et l’on cherche où l’on est et ce que l’on fait.
Si je vous avais fait un présent de peu de conséquences et infiniment au-dessous de ce que vous méritez, et que je vous accablasse de lettres tous les ordinaires pour savoir ce que vous avez fait de mon présent, si vous en avez bien soin, si vous ne le laissez point périr, si vous ne me ferez point la grâce de me le laisser voir encore quelquefois, n’est-il pas vrai, ma chère Mère, que vous concluriez sans hésiter que je me repens de mon don,
1/. Le Père revenait souvent sur la distinction entre l’idée de l’abandon et la pratique.
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que c’est malgré moi et par respect humain que je ne vous le redemande pas, et que bientôt vous prendriez le parti de me le rendre. Voilà précisément notre conduite à l’égard de Dieu quand nous écoutons nos retours volontairement, car on ne peut s’empêcher d’en sentir quelqu’un ; nous nous sommes donnés à Lui sans réserve, sans regrets, sans droit de nous reprendre et cependant nous lui disons cent fois le jour : Mon Dieu, qu’avez-vous fait de moi ? Où avez-vous mis mon âme que je vous ai abandonnée, va-t-elle bien, ne se perd-elle point, ne risque-t-elle rien entre vos mains...?
Vous voyez mieux que moi l’injustice d’une telle conduite. Aussi Dieu ne manque point de rendre ces âmes à elles-mêmes, elles se livrent alors à mille retours, à mille craintes, à une occupation tout entière d’elles-mêmes qui les vide de l’Esprit de Dieu. Tandis qu’une âme voudra ébouter ces vains et inutiles retours, jamais elle n’avancera dans la perfection.
Mais ne faut-il pas avoir soin de son âme, de son avancement, de son salut ? Sans doute qu’il faut en avoir soin, mais en aurons-nous un plus grand soin que lorsque nous l’abandonnerons tellement entre les mains de Dieu, que nous nous ôterons la liberté de la reprendre et de la retirer jamais. Peut-elle être mieux qu’entre les mains de son Dieu et de son époux céleste ? Si toute notre occupation est de l’aimer Lui seul et d’oublier tout ce que nous avons de plus intime pour penser à Lui uniquement, se peut-il faire que nous lui soyons alors moins chers et qu’Il ait moins soin de nous ? Parler ainsi c’est blasphémer, c’est vouloir qu’Il nous abandonne parce que nous abandonnons tout pour Lui, c’est vouloir qu’Il nous punisse parce que nous le servons, qu’Il nous perde parce que nous l’aimons.
Pensons uniquement à lui plaire, par là nous penserons efficacement à tout ce qui nous regarde, car c’est Lui qui est notre salut. Quand on pense à Lui et qu’on ne s’occupe uniquement que du soin de lui plaire et de faire actuellement sa volonté à mesure qu’elle se découvre en nous par l’accomplissement des devoirs d’état ou par l’organe des supérieurs qui nous tiennent sa place, ou par le mouvement intérieur de son esprit et une espèce d’instinct qu’Il ne manque guère de faire sentir à une âme qui ne vit que pour Lui,, qui ne pense qu’au moment présent et qui ne s’amuse pas inutilement à regarder en arrière pour voir les fautes qu’elle a faites ou les vertus qu’elle a pratiquées. Ces sortes de regards et de retours sont également inutiles ; le vrai secret d’effacer une faute passée n’est pas d’en rappeler le souvenir, c’est de jeter les yeux sur son Dieu, s’humilier devant lui et aller son chemin.
En voilà assez, ma chère Mère, sur ces sortes de retours, mais vous avez voulu que j’en dise mon sentiment pour l’édification de vos filles/2, elles profiteront plus de vos avis que des miens, et nos sentiments là-dessus sont si conformes que l’on peut dire que ce sont les mêmes choses prononcées par deux différentes bouches.
Permettez-moi de venir à vous. Je prends toute la part possible aux croix que Dieu vous envoie, c’est-à-dire que j’adore sa Providence et que je le prie d’accomplir sur vous ses desseins, sans que jamais Il n’y trouve de résistance, Il vous aime mille fois plus que ne peut vous aimer la personne qui vous a le plus d’obligation. Que
2/. Les explications adressées aux visitandines de Mamers écartent tout soupçon de quiétisme. Elles indiquent bien les moyens par lesquels le Saint-Esprit éclaire la voie : les devoirs d’état, la volonté et la direction des supérieurs, et l’instinct secret donné aux vrais abandonnées.
peut-on craindre entre ses mains ? C’est dans cette situation intérieure que je dirai la messe en l’honneur de l’Immaculée Conception/3, aussitôt que l’octave de la Pentecôte sera passée, j’espère qu’Il vous exaucera. Il veut se servir de vous pour porter encore bien des âmes à s’abandonner à Lui. En attendant, ma chère Mère, persévérez dans cette heureuse perte de vous-même, que ce soit Dieu seul que vous puissiez voir en vous, qu’Il occupe seul toute la place que vous y occupiez auparavant, en sorte que ce ne soit plus vous qui viviez, mais que Lui seul vive en vous.
C’est en Lui que je suis, ma très chère Mère,
Votre…
3. Nous avons remarqué que, dans ces lettres, il est très rarement fait mention' de dévotions particulières. On ne doit pas conclure que le Père les négligeait ni concevoir le soupçon d’un déficit tendancieux. Il sait bien que ses correspondantes n’ont pas à être exhortées aux saintes pratiques. À la façon dont il parle d’une messe de l’Immaculée Conception, on voit bien qu’il avait l’habitude de recourir à cette pratique. Si nous n’avions pas cette indication, pourrions-nous penser qu’il était indifférent à ce mystère ? Si on n’avait pas le quatrième livre de l’Imitation, l’auteur passerait-il pour ne pas croire à la sainte Eucharistie ?
Répugnance à écrire et surcharge d’occupations. — Est-elle dans une situation pitoyable ? — Le bon Dieu est-il perdu, est-il malade ? — Mort de la Sœur Dépinace.
16 juillet 171 I.
Je reçois dans ce moment, madame ma très chère fille, votre lettre du 3e juillet ; je commence par passer de propos délibéré chercher au dehors de quoi contenter ou amuser votre esprit, si vous vous étiez laissée dissiper volontairement, ce serait une faute ou plutôt ce serait une chute, mais à un si grand mal quel remède, ma fille ? Relevez-vous et allez votre chemin tout simplement, voilà tout le remède, au lieu de tant de retours et de complaintes inutiles, jetez les yeux sur votre Dieu, anéantissez-vous devant Lui, et demeurez dans ce néant jusqu’à ce qu’il vous en tire. Un regard sur Lui dans ces occasions vaut mieux lui seul que toutes les pratiques. C’est à Lui qu’il faut aller immédiatement pour apprendre la vraie manière de l’aimer.
Accoutumez peu à peu votre esprit à s’occuper de Lui, à jeter ses regards sur Lui, faites en sorte qu’en quelque situation que vous soyez, quelque action que vous fassiez, si l’on vous demandait : que faites-vous, que dites-vous ? vous puissiez répondre : je fais ce que Dieu veut, je suis où Dieu veut, je souffre ce que Dieu m’envoie, tout vient de Lui, je dois donc être contente de tout. Renouvelez ce grand mépris et cette extrême indifférence que je vous ai autrefois vus pour tout ce qui n’est pas Dieu. Qu’y a-t-il au monde capable de vous troubler, de vous occuper ou de vous attacher ; tout n’est rien, vous le savez, mais pourquoi des riens vous détruisent-ils comme s’ils étaient quelque chose ?
Nos chères Sœurs d’Embrun ont la même raison que vous, je suis un misérable qui ne suis fait que pour chagriner les personnes qui ont confiance en moi, faites-leur bien mes excuses.
La chère M. R. est dans un pays si éloigné qu’on ne peut presque avoir de ses nouvelles ni lui en envoyer. J’ai été tout à fait sensible à la mort de la chère Sœur Dépinace, c’est une vraie perte pour sa communauté, mais c’est pour elle un gain infini, elle était mûre pour condamnation sur tous les chefs d’accusation que vous formez contre ma paresse, mon silence et mon irrégularité en fait de lettres ; mais, au nom de Dieu, n’attribuez plus ce silence à oubli. Vous êtes toujours en mon souvenir. Mais pourquoi donc mon silence si opiniâtre ? Deux raisons, ma chère fille, écoutez-les, je les vais dire tout simplement. La première, c’est que j’ai depuis quelque temps une répugnance invincible à écrire, et je ne sais pourquoi ; j’ai actuellement plus de vingt-cinq lettres sur ma table auxquelles je n’ai pas encore fait de réponse, et je ne sais quand je le ferai. La seconde c’est qu’en effet je n’ai jamais moins de loisir qu’à présent ; on ne me laisse pas un moment de liberté, l’on est surpris comment je puis vivre ; outre cela les confessions, les monastères, les sermons achèvent de m’occuper. Je suspends dès ce moment toutes mes affaires pour vous faire une longue lettre.
Mais, ma chère fille, dois-je croire ce que vous me dites, que vous vous trouvez dans une situation pitoyable ? Avez-vous donc perdu le bon Dieu ? Est-il mort ? Est-il malade ? Lui est-il arrivé malheur ? Qu’est-ce qui peut troubler ou rendre malheureuse une âme qui ne veut que son Dieu et qui est persuadée que rien n’arrive que par ses ordres. N’êtes-vous pas dans la résolution de ne chercher que Lui, de ne vouloir que Lui ? Si cela est, ma fille, votre situation n’est point pitoyable, elle est heureuse, mais si cela n’est pas, relevez-vous et soyez tranquille, il n’est pas surprenant que nous tombions ; ce qui me surprend, c’est que nos chutes nous alarment et nous découragent et nous ôtent la confiance en Dieu. Vous êtes tombée ; c’est ce que vous savez faire ; mais relevez-vous autant de fois, et toujours avec une confiance nouvelle. Vous engagerez votre adorable époux d’avoir pitié de vous. Si par malheur vous aviez voulu le ciel, je n’ai aucun écrit d’elle. Je n’oublierai jamais sa chère sœur. Mon voyage de Dôle est fixé au 28 août ; quoique nous soyons plus éloignés, nous ne serons pas moins présents devant Dieu, et tous les lieux ne peuvent éloigner ceux que Dieu a unis.
C’est en son saint amour que je suis avec sincérité
Votre…
LE PASSANT.
Il sort de retraite. — Les affaires du dehors l’ont fort occupé, mais sans l’inquiéter. — Ce qu’il entreprend de lui-même ne réussit pas.
Marseille, le 20 août 1711.
J’allais, ma chère fille, mettre la main à la plume, quand j’ai reçu votre lettre, pour vous dire que je ne suis pas tout à fait mort, par malheur ; mais j’ai bien envie de mourir à tout ce qui n’est pas Dieu. Je sortis hier de retraite, j’en avais un grand besoin pour rentrer en moi-même, ou plutôt en mon Dieu. Je l’avais presque perdu de vue, et par sa grande miséricorde il s’est remontré à moi. Oh ! je le tiens, et je ne le laisserai plus aller, quoi qu’il en coûte. Aidez-moi par vos prières, ma fille, à en venir à bout. C’est tout de bon qu’il faut se perdre en Dieu et ne plus vivre qu’en lui. Notre chère Mère me paraît toujours plus perdue, je suis tout à fait content de sa lettre. Vous ne sauriez croire combien les affaires du dehors m’ont occupé ; la confiance qu’on a en moi a été si grande qu’il a fallu•céder et me donner
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à ceux qui me voulaient. Ce qui console c’est qu’au milieu de tous ces embarras extérieurs je ne me suis pas trop laissé inquiéter ni appliquer : persuadé que c’est Dieu qui agit en nous et que nous n’avons qu’à nous abandonner à son admirable conduite pour être toujours en repos. Après tout, nous n’avons qu’une chose à faire au monde, c’est de laisser faire Dieu et d’agréer tout ce qu’il fait ; à ce prix l’on est toujours tranquille parce qu’on est entre les bras de Dieu. J’ai fait depuis quelque temps une heureuse expérience : que tout ce que je veux entreprendre de moi-même ne réussit pas malgré tous mes soins, et que ce que je crois désespéré réussit toujours mieux que je ne l’aurais souhaité, quand je le remets à la disposition de Dieu. Laissons-le donc faire et contentons-nous d’agréer tout ce qu’il fait. Il me semble qu’en ce seul mot est renfermée toute la perfectionlxviii. Vous le comprenez mieux que moi, ma chère fille, et en tout cas vous êtes dans une école où vous l’aurez bientôt appris. Élevez-vous au-dessus du sensible et des retours, et je crois que tout est fait pour vous. Aimez votre divin Époux avec des ardeurs toujours nouvelles, abandonnez-vous uniquement à Lui, et puis laissez-le faire, il vous remplira de lui-même.
C’est en lui que je suis, ma chère fille, votre…
MILLEY, Jésuite.
Sa consolation en revoyant l’écriture de la Mère. — Il se sent plus porté à Dieu quand il regarde sa misère. — Sa dissipation au milieu des occupations. — Dieu ne laisse guère sans quelques souffrances les âmes qui lui sont chères. — Éprouver les âmes avant de les introduire dans l’abandon.
Marseille, 26 novembre 1711.
Je reçois votre lettre, ma très chère Mère, du 20 d’août, quelle consolation de revoir votre caractère, je ne savais plus que-penser de votre silence, je ne mens pas assurément, j’avais déjà la plume à la main pour vous écrire et me plaindre de votre silence.. Hélas ! ma chère Mère, que je perds d’être si éloigné de vous, qui m’étiez un exemple pour m’abandonner à Dieu sans réserve ; suppléez à cela par vos ferventes prières. Je n’oserais vous dire, ma chère Mère, combien je suis misérable et ingrat au milieu de toutes les bontés que Dieu a pour moi ; vous m’accusez de faire des retours indignes d’une âme qui, par tant de titres, doit être tout à Dieu, mais, non, ma Mère, ce ne sont point des pensées de pusillanimité, ni de défiance, je me sens au contraire plus porté à Dieu à mesure que je me remets mieux ma malice extrême devant les yeux/1. Je me jette avec tous mes péchés entre les bras de sa miséricorde. La vue de ma malice et de mon néant n’empêche point mon union avec lui. C’est dans lui, tout pécheur que je suis, que je déteste mon péché. C’est auprès de lui que je cherche du remède. Et où irais-je ? Ne suis-je pas comme enveloppé de sa Majesté, et abîmé dans cet océan de la divinité. C’est là que je contemple à loisir et
1. Le spectre obsédant du quiétisme va-t-il arrêter l’esprit sur ces déclarations ? Rappelleraient-elles les propositions de Molinos ? Oui, mais par contraste : la vue de sa misère n’empêche pas le Père de rester uni à Dieu, c’est qu’il avoue ses fautes (d’ailleurs plutôt des imperfections que des péchés), il s’appuie sur la Miséricorde, et il ne prétend pas plaire à Dieu dans l’acte et au moment même de la faute.
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ma malice et sa miséricorde, et plus je me vois misérable, plus j’admire et aime sa bonté et sa grandeur, et sa Majesté qui absorbe tout et ne laisse plus voir et sentir que lui par un sentiment de foi de sa présence. Qu’il règne donc, qu’il agisse en maître absolu dans mon cœur, et que je ne sois jamais assez malheureux pour lui résister ! Je l’ai beaucoup fait par une dissipation extrême, causée par le grand nombre d’occupations qui m’ont accablé pendant cette année ; vous savez que c’est là pour moi le plus dangereux de tous les pièges ; redoublez donc vos prières afin que j’obtienne ce parfait recueillement et ce repos au milieu même du travail. J’ai résisté sans c. essq à mon Dieu, mais c’en est fait, il sera le Maître, je ne veux plus être entre ses mains que comme un instrument mort qui n’a plus d’action que celle de la main qui le soutient.
Voilà, ma chère Mère, un long détail de ce qui me regarde, je vous avoue que je voudrais bien que vous me parlassiez un peu à cœur ouvert de vos biens et de vos maux, de votre grande fidélité à l’Esprit de Dieu, de votre indifférence infinie pour tout ce qui n’est pas Dieu/2, enfin de tout ce qui regarde le temporel et le spirituel, j’y prends toute la part possible, et je les ressens presque autant que vous. Mais ce qui me console, c’est que Dieu ne laisse guère sans quelques souffrances même corporelles les âmes qui lui sont véritablement chères et qui s’abandonnent à lui totalement.
Quoique cette voie soit la plus sainte, la plus sûre, la plus efficace, et peut-être même la seule voie pour aller à Dieu, il ne faut pas pourtant y introduire toutes sortes de personnes même spirituelles, à moins qu’on ne les
2/. Ici s’intercale dans le petit recueil de Marseille les mots : de votre non-être avec lui.
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voie bien éprouvées, et qu’elles n’aient un grand courage et docilité. Dieu est bien le maître de ses grâces, il les faut recevoir avec crainte et reconnaissance, ou plutôt, il faut se jeter entre ses bras et le laisser faire ; lui-même fait en nous et apprend ce qu’il faut pour lui plaire. Il me paraît que la Sœur Guillemin y va droit et est toujours plus perdue en Dieu, et qu’il lui fait de grandes grâces.
Le P. R.,/3 s’élève comme un aigle, et se défait de toutes ses craintes. Adieu, ma chère Mère, je suis en Notre-Seigneur
Votre…
3. Soulignons une fois de plus les paroles qui montrent dans l’abandon un état supérieur, privilégié.
Le petit reçueil de Marseille met sœur de Guillon, au lieu de Sœur Guillemin, et ie P. B., qui est sans doute le P. Bouthier.
Le Père, dans la première partie de la lettre, presse cette religieuse d’entrer résolument dans la voie où elle est très clairement appelée. — Puis il précise les conditions de la marche en avant.
1711.
Je suis toujours, ma chère fille, plus fortement dans le sentiment où j’étais en vous parlant, que vous êtes appelée à une vie intérieure et à un total abandon de vous-même entre les mains de Dieu. J’ai vu dans peu de personnes des marques plus sensibles et plus sûres de la volonté que Dieu a que vous soyez à Lui, sans réserve. Ces poursuites continuelles d’un Dieu, que vos
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infidélités n’ont point encore rebuté, me jettent dans l’admiration de ses bontés ; mais elles me font trembler pour vous, si vous y résistez plus longtemps. Ne vous y trompez pas, ma fille, Dieu ne veut point de vous s’il ne vous possède tout entière. Hélas ! est-ce trop lui donner ? Et — auriez-vous le courage de lui offrir la moitié d’un cœur, pour ainsi dire dont toute la tendresse et la sensibilité est déjà pour la créature, votre raison et votre confiance me répondent pour vous. Ne vous défendez pas sur la conduite de certaines âmes qui semblent avoir trouvé le moyen d’être beaucoup à Dieu et un peu aux créatures ; premièrement cela, est impossible et une pure illusion, un aveuglement déplorable en elles, mais, en second lieu, quand cela serait un état sûr pour les autres. je vois évidemment que c’est un état de perdition pour vous, et que Dieu veut de vous un état plus parfait que celui-là. Dispensez-moi de vous dire les preuves que j’en ai, vous les saurez peut-être un jour. Il n’y a donc pas de milieu pour vous, il vous faut, ou vivre selon l’Esprit de Dieu et l’étendue des lumières et des mouvements qu’Il vous donne, ou vous résoudre à languir dans un continuel combat contre Dieu, dans une opposition perpétuelle à son esprit, dans une langueur qui vous conduira à la fin dans le relâchement entier et dans l’oubli de vos devoirs mêmes les plus essentiels. O Mon Dieu ! ma fille, que cela est encore plus véritable que je ne le dis ; mais que craignez-vous ? Et pourquoi vous arracher sans cesse à un Dieu qui sans cesse vous recherche ? Est-ce la crainte de souffrir qui vous retient ? Ah ! je n’en veux appeler qu’à l’expérience que vous en avez déjà faite. N’est-il pas vrai que, si vous goûtez jamais du repos et de la tranquillité, ce n’est que lorsque vous vous abandonnez entre les mains de Dieu ; votre lettre est pleine de plaintes
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amères que vous arrachent le trouble et l’inquiétude où vous êtes depuis, que vous avez manqué' de fidélité. Lorsque vous serez toute à Dieu vous serez comblée de consolations, vous vous en plaindrez, vous aurez peine à les soutenir.
Revenez donc sans crainte, ma fille, conjurez le Seigneur de recevoir encore une fois la brebis égarée, l’épouse tant de fois infidèle ; vous n’avez pas besoin de chercher bien loin l’art de lui plaire et de l’aimer.
Hélas ! il crie à haute voix dans votre cœur. Il vous dit à chaque pas ce qu’il faut faire et ce qu’il faut omettre. Je n’ai pas vu d’âme où la bonté de Dieu fut plus aisée à connaître, laissez-vous aller à l’impression de son Esprit, jetez-vous entre ses bras et le laissez faire sans vous opposer à sa volonté. Je suis sûr que vous sentez dans chaque occasion, mais sans en pouvoir douter, ce que Dieu veut et ce qu’Il ne veut pas. Faites cela, et vous n’aurez plus besoin du P. R. Comment voulez-vous qu’un directeur vous donne des avis à propos, puisque vous ne lui avez pas donné une pleine connaissance de votre intérieur ?
Mais pour vous déterminer encore plus en particulier, je vais vous prescrire des ordres d’où dépend votre bonheur. Premièrement/1, détachez-vous une fois pour toutes de la Sœur R. et soyez avec elle plus réservée qu’avec les autres ; sans ce premier pas vous ne ferez
1. Comparez ces prescriptions et ces défenses avec les avis donnés à la Mère de Siry. À cette âme qui hésite à répondre franchement à l’appel, il faut dénoncer fortement ce qui la retient, liaison trop naturelle avec une sœur, amour de ses commodités, peur de la souffrance… À celles qui par une abnégation généreuse se sont mises au-dessus de ces misères, il parle de tentations plus subtiles, de détachements plus délicats et plus intimes. Qu’on se garde de prendre pour une direction générale un conseil donné à une telle personne et à un tel moment.
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rien, mais, ma fille, Dieu le fera avec vous, tournez-vous vers lui sincèrement, tout le reste disparaîtra. Deuxièmement, ne faites pas une faute avec une volonté délibérée et avec vue, quelque légère qu’elle vous. paraisse. Troisièmement, s’il vous arrive de tomber en quelque faute, » même avec vue, humiliez-vous et relevez-vous dans le. moment, marchez comme si vous n’étiez pas tombée, et ne vous permettez aucun retour sur votre chute, l’expérience vous apprendra que c’est là un des plus grands moyens de Ée tenir unie à Dieu et de vaincre la nature. Quatrièmement, n’écoutez pas trop votre corps et vos incommodités, je crois que rien ne les augmente tant que le trop d’attention que l’on y fait. Dieu veut que vous souffriez, mais jamais vous ne souffrirez moins que lorsque vous aurez une bonne fois abandonné le corps et la santé aux soins de la Providence. Sainte Thérèse fut toujours malade et incapable de tout jusqu’à ce qu’elle eût pris le parti de faire tout comme si elle n’eût point eu de mal, vous en userez de même à proportion, sans pourtant une indiscrétion notable. Cinquièmement, puisqu’on connaît votre mal, laissez-en donc le soin à la Providence et la charité de celles qui vous gouvernent et n’y pensez plus. Sixièmement, priez la Supérieure de ne pas vous ménager. Septièmement, enfin tenez-vous pour l’ordinaire dans un état d’anéantissement devant la majesté de Dieu et dans une séparation entière des créatures et une extrême indifférence pour vous-même ; ne refusez aucun des emplois qu’on vous donne, ne vous écoutez point, laissez agir la Providence et tenez-vous unie à Dieu par un regard sur lui et une remise totale de vous-même entre ses mains. Demandez à faire une retraite et écrivez-moi vos dispositions ; priez qu’on vous la permette. Ces retours sur la manière dont vous la ferez sont inutiles, écrivez seulement
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ce que vous pensez et tout ira bien. Adieu, ma chère fille, — priez pour celui qui est en Notre-Seigneur votre…
Sa lettre l’a charmé. Elle ne parle plus à demi-bouche. Prière pour lui à son patron saint François de Sales. — Communion quotidienne de l’aînée pendant sa maladie. — Guérison sans aucun remède.
Dôle 1711.
La proposition que je vous ai faite, ma chère Mère, n’a pas été pour vous éprouver. Est-il possible que vous m’en croyiez capable ? N’ai-je pas assez et trop même fait de preuves de votre vertu pour en être persuadé ? Vous ne sauriez croire combien votre lettre m’a consolé et charmé, il me semble que depuis longtemps vous ne me parlez qu’à demi-bouche de votre intérieur, mais dans cette lettre vous me laissez voir votre cœur jusqu’au fond. 0 mon Dieu que j’ai de joie de vous savoir si absolument perdue et abandonnée entre les mains de Dieu, j’aurais grand besoin que vous fussiez auprès de moi pour me ranimer et me faire revivre, car, en vérité, je ne suis plus abandonné qu’en idée ; mes fautes et mes infidélités continuelles auraient rebuté cent fois tout autre que mon Dieu. Priez-le, ma chère Mère, et le remerciez pour moi ! Intéressez votre saint Patriarche en ma faveur, vous savez combien j’honore ce grand saint, c’est mon patron, et j’ai été baptisé le jour de sa fête. Il faut vous dire que j’ai reçu une lettre qui m’apprend
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la maladie de notre chère aînée qui a eu la fièvre continue quarante-cinq jours avec des redoublements joints à de grands maux de tête et un dégoût universel, cependant elle a eu assez de courage pour aller tous les jours communier, excepté quelqu’un qu’on l’a retenue par force. Elle a été guérie sans aucun remède, ce qui a surpris, dit-elle, ceux qui ne savent pas que Dieu fait tout pour les âmes abandonnées. Elle était toujours dans la même tranquillité que si elle s’était bien portée, ses yeux lui font toujours mal, mais elle dit qu’elle ne s’en soucie pas parce qu’on peut également aimer Dieu sans yeux. La disposition de la cadette ne cède guère à celle de l’aînée. Elles vous ont écrit et donné de mes nouvelles ; il faut que vous n’ayez pas reçu leurs lettres, car ces deux chères filles sont trop reconnaissantes pour vous oublier, mais Dieu qui veut vous éprouver n’a pas permis que vous reçussiez leurs lettres.
Ma destinée pour Marseille dure toujours ; elle est retardée d’un mois à cause d’une mission que je vais faire à Lyon, avec vingt missionnaires jésuites, dans cinq paroisses tout à la fois. Malgré mes occupations, j’ai une santé inaltérable et qui semble croître dans les travaux, heureux, si au milieu de tous ces embarras je savais me comporter comme si, en effet, je ne faisais rien. Que fais-je, en effet, rien que du mal, mais je suis résolu de laisser faire le Seigneur et de ne m’opposer en rien à ses desseins. Toutes nos abandonnées font des progrès, j’en reçois des lettres les plus consolantes du monde.
Adieu, ma chère Mère, ne m’oubliez pas devant le Seigneur et comptez que je ne vous oublierai pas devant Dieu. C’est en Lui que je suis votre…
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Que le vrai anéantissement consiste à n’agir plus que par l’impression et le mouvement de Dieu. — Quand il ôte à une âme tout ce qui est sensible, c’est afin de se donner à elle à la place de ses dons. Après avoir marqué qu’il n’aime pas le ton plaintif de sa lettre, il fait sentir à la religieuse la nature de l’inaction.
28 janvier 1712.
Je suis ravi, ma très chère fille, que mes lettres fassent impression sur vous. De quoi Dieu ne se sert-il pas pour des personnes qui lui sont chères ? Je vous avoue que je n’aime guère vous voir sur le ton plaintif et sur vos retours ; mais pourtant j’aime beaucoup mieux que vous m’écriviez cela que de ne point m’écrire du tout ; j’ai toujours quelques peines quand je suis longtemps sans recevoir de vos lettres, ou de la chère amie. Est-ce parce que je doute de votre fermeté ou de votre constance dans ces heureuses voies ? Non, ma fille, mais il est pourtant vrai, que j’ai beaucoup de joie lorsque vous m’écrivez que vous avez toujours beaucoup d’estime pour ce saint état ou plutôt pour Dieu. Car en cet état il n’y a que Dieu.
Je crois que la raison de vos retours et de vos peines intérieures viennent de ce que vous agissez trop et que vous ne donnez pas assez d’attention à l’action et à la présence de la majesté souveraine qui est en vous, ou plustôt dans laquelle vous êtes.
Anéantissez-vous, ma fille, mais souvenez-vous que le
1/. Sic dans les manuscrits.
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vrai anéantissement est de n’agir que par l’impression et le mouvement de l’esprit de Dieu. De quoi s’agit-il ? Et où courez-vous par tant d’empressement, de réflexions, de désirs ? N’êtes-vous pas où vous devez aller ? N’êtes-vous pas en Dieu et qu’avez-vous à remuer ? Il sait déjà votre néant et votre misère, mais vous pouvez les lui représenter encore sans remuer, pour ainsi dire, il est au milieu de vous, il vous voit tout entière. Il me semble qu’on ne peut remuer, ni agir, sans sortir d’auprès de Lui.
Cette inaction intérieure est proprement cette mort dont Dieu nous inspire le désir. Elle n’est pourtant jamais séparée d’un regard simple vers Dieu, regard presque imperceptible, mais qui opère d’autant mieux qu’il est plus tranquille, plus simple, moins raisonné, moins interrompu. C’est seulement par les effets qu’on s’aperçoit qu’on a fait quelque chose pendant ce temps de recueillement, c’est alors que Dieu ôte tout le sensible à l’âme, pour se donner lui-même à la place de ses dons. Or Dieu entre, frappe sans faire de bruit, et sans se faire sentir, le sens de la créature est toujours quelque chose d’impur et de grossier. Dieu est trop pur et trop saint pour se mêler avec le sens et le sentiment.lxix
Ne vous embarrassez pas, je vous prie, laissez la révolte de la partie inférieure ; cela est trop bas et trop indigne d’une âme que Dieu occupe. Je crois qu’il n’y a point d’autre moyen pour faire cesser tout ce bruit, que de se retirer profondément au-dedans de soi-même, pour y voir un Dieu qui commande aux vents, aux tempêtes, qui les excite ou les calme, quand et comme il lui plaît. Mais n’est-il pas le Maître chez nous ? Sans doute, ma fille ; laissez-le donc gouverner en Maître souverain et absolu.
Il me semble que ces peines intérieures, ces idées d’une vie déréglée, qui vous viennent quelquefois, ne vous feront nulle peine, quand vous aurez profité de l’avis que je vous donne, c’est-à-dire qu’au lieu de vous amuser et disputer avec elles, vous fuirez comme une pure colombe, jusque dans le sein de la Divinité, pour être à couvert de leurs poursuites. On ne peut guère se mêler dans la boue sans se salir un peu. Ne descendez donc pas en vous-même par des réflexions et des retours continuels, Dieu sait bien que vous ressentez ces misères en vous malgré vous. Levez les yeux vers Lui, quand elles se font sentir, et attendez avec humilité ce qu’il lui plaira d’ordonner. Gardez-vous de vous éloigner jamais de la sainte communion, ce serait vous perdre. Peut-on, ô mon Dieu, être bien quand on n’est pas auprès de vous, ou qu’on s’en éloigne ?
Laissez dire à R. R. ce qu’il voudra ou pour ou contre vous. Qu’est-ce que les discours des hommes ? Il n’y a que Dieu au monde. Gardez-vous de parler de votre état aux personnes qui n’y entrent pas ; témoignez seulement le désir que vous avez d’être à Dieu et de n’être qu’à Lui ; après cela tenez-vous en dedans de vous-même.
Priez pour Votre
MILLEY, Jésuite.
Il a reçu ses vers et ses cantiques, il la paiera de retour. — La réponse à la critique pitoyable de l’abandon. — Comment un religieux qui s’occupe de direction peut-il avoir si peu de connaissance des vues intérieures ? Ses occupations.
Dole, le 9 mars 1712.
Je ne sais, ma chère Mère, si j’aurai le temps de vous faire une réponse aussi longue que je le souhaiterais. Mon carême me fatigue un peu et m’occupe beaucoup. Je reçus hier, troisième de mars, le gros paquet que vous avez eu la bonté de m’envoyer ; je le garde précieusement et j’en ferai, s’il plaît au Seigneur, bon usage. J’ai déjà lu vos vers et vos cantiques, je les trouve pleins d’onction et d’une doctrine admirable, vous m’avez presque donné envie de vous faire une énigme sur ce même Amen, si nous n’étions pas en carême, certainement cela se ferait, je veux vous envoyer un jour quelque chose de ma petite façon, à mon tour ; il n’est pas juste que vous fassiez tous les frais.
Je commencerais bien par la réponse que j’ai faite à l’auteur de la critique que je vous ai envoyée, mais je n’en ai point gardé de copie, outre que cette censure était si pitoyable et si peu digne de réponse que je n’ai pas cru qu’il fallût garder la réponse que je fis. J’ai admiré depuis ce temps comment souvent un religieux qui se mêle de diriger, peut avoir si peu de connaissance des voies intérieures ; jugez combien une pauvre âme aurait à souffrir en de telles mains?
J’ai laissé à Lyon les méditations que j’ai faites sur les règles des Ursulines, je pourrai vous les envoyer, quand je serai arrivé à Lyon, pour y faire une mission après Pâques, je pourrai là attendre de vos chères nouvelles, et le reste de vos écrits. J’y demeurerai six ou sept semaines, j’y serai le 24e d’avril, jusqu’au 3 o mai, et par conséquent j’aurai le loisir d’y voir les personnes que vous souhaitez.
La Sœur R. fait de grands progrès et Dieu a de grands desseins sur elle, mais ceux qu’Il a sur vous sont plus grands sans comparaison. Aussi ne devez-vous plus vous regarder que comme une ombre que Dieu anime, sous laquelle Il se rend sensible pour les différentes fonctions auxquelles Il l’occupe.lxx C’est Lui qui se sert de votre langue pour parler, de votre plume pour écrire, de votre esprit pour penser, de votre cœur pour aimer. C’est Lui qui veut vivre en vous afin que vous ne viviez que de son Esprit.
Diriez-vous, ma Mère, qu’il y a dix jours que j’ai commencé cette lettre, et que je n’ai pu encore l’achever. Il s’est trouvé ici qu’on a eu une certaine confiance en moi qui m’a beaucoup occupé. Dieu est le Maître, mais en vérité il faut qu’Il soit un bien bon Maître pour ne pas rejeter les services et les faibles efforts d’un si méchant et infidèle serviteur.
Priez-le pour moi, je vous prie, il me semble que je me relâche tout à fait et que je ne sais plus que le nom de perte et d’abandon.
Adieu, ma chère Mère, je suis de la manière que vous savez, tout dans notre Divin Maître,
Votre…
Son agitation en descendant de chaire. — Un texte pour tout le carême, s’il pouvait en prêchant suivre son attrait pour l’abandon.
24 mars 1712.
Je sors de chaire actuellement, ma chère Madame, et la main encore toute agitée, je prends la plume pour vous
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écrire et à la chère amie. Me voilà enfin au bout d’une carrière assez pénible, et où ma poitrine m’a un peu fait souffrir, mais, par la grâce de Dieu, je n’ai pas manqué un sermon, et j’ai eu dans tous la force nécessaire pour publier les louanges et les ordres de notre grand Dieu.
Oh ! si j’avais eu pour auditeurs des gens vraiment abandonnés au Seigneur, que j’aurais parlé avec bien plus de plaisir ! Ne prêcherai-je jamais en enfant perdu, j’en serais quitte à bien meilleur marché, mon texte de tous les jours serait toujours : Dieu est, et tout le reste n’est rien.lxxi Je crois qu’on pourrait bien parler tout un carême sur ce texte-là, et, au bout, on n’aurait presque rien dit. Quel abîme, ma chère fille, et quel plaisir de s’y voir enfoncé et perdu. Je suis charmé des progrès que le cher chanoine y fait. C’est une grande consolation pour vous d’avoir à qui vous puissiez en parler à cœur ouvert. Je ne puis rendre en mains propres votre lettre à mesdames vos sœurs, mais je les irai voir après les fêtes.
Adieu, ma chère Madame, je suis de tout mon cœur, dans celui qui seul est tout,
Votre…
La mission de Lyon. — Les fatigues et les maladies des missionnaires. — Le succès, les restitutions.
Lyon, le 7 juin 1712.
Hélas ! ma très chère Mère, se peut-il faire que depuis deux mois que je suis ici, je n’ai pu avoir un moment que celui de notre départ pour volis écrire. Vous êtes
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cependant la personne du monde à qui j’avais le mieux résolu de le faire ; mais il est incroyable en quelle fatigue une si grande mission nous a jetés ; on a regardé comme un prodige qu’aucun ne soit mort ; quatre ou cinq ont été assez malades et particulièrement moi qui ai en effet passé pour mort et pour qui on a dit, dans la ville même, grand nombre de De profundis ; j’en ai été quitte pour quatre jours de fièvre, après lesquels j’ai recommencé les travaux de la mission, quoique je fusse encore aux bouillons. Le Seigneur m’a tiré de tout cela, et je me porte bien.
Il faudrait trop de temps pour vous marquer le succès de cette mission. Nous avions d’abord commencé à prêcher quatre fois le jour dans les principales églises de Lyon ; ensuite la foule augmentant, on fit des [é]chafaux dans toutes les églises, en sorte que nous faisions quelquefois jusqu’à vingt-cinq sermons dans un jour. Je ne saurais vous dire combien de confessions, de restitutions, de réconciliations. On dit qu’une seule personne a restitué jusqu’à 100 000 livres, une autre vingt-huit mille, une autre douze mille, un nombre infini de moindres restitutions. J’ai eu la moindre part à tant de travaux, mais Dieu a fait de grandes choses, remerciez-l’en pour tous les missionnaires. Nous étions vingt-trois prédicateurs réunis et appelés de toute la Province outre tous les Pères de nos trois maisons de Lyon.
J’ai cru que vous seriez bien aise de tout ce petit détail.
Je vous écrirai plus au long quand je ne serai plus accablé d’affaires, en attendant, je suis avec le même attachement en Notre-Seigneur, ma très chère Mère,
Votre…
Il lui marque sa joie de la savoir abandonnée. — Qu’elle persévère, même sans directeur.
Marseille, le 7 septembre 1712.
Madame, la paix de notre Seigneur ! L’on m’a fait de vous un portrait si avantageux que je n’ai pu me dispenser de vous écrire pour vous marquer la joie que j’en ai eue. En vérité, Madame, vous êtes faite pour Dieu, et il est vrai de dire qu’Il prend de vous des soins particuliers. Conservez le dessein de vous abandonner à Lui sans réserve, et de ne plus faire de retour sur vous, quoique vous soyez sans directeur, ou que vos directeurs même vous détournent. C’est là une espèce de prodige que je ne saurais trop admirer. Laissez donc, ma chère fille, parler les hommes comme ils voudront, pour vous, suivez l’attrait intérieur de l’esprit de Dieu qui vous gouverne, et qui se rend maître de toutes les puissances de votre âme. Tournez tous vos désirs et toutes vos pensées vers Dieu, et ne les tournez guère sur vous-même.lxxii Dieu ne veut pas que vous cherchiez curieusement ce qu’Il fait en vous, c’est assez pour vous, que vous obéissiez à l’attrait qui se fait sentir, et lors même que vous ne sentez rien, il ne faut pas en être plus en peine, et ne craindre non plus que si Dieu se faisait sentir de la manière la plus sensible. La foi vous apprend toujours qu’Il est, et qu’Il est le Maître.
Laissez-le faire de sa petite créature ce qu’il trouvera bon, perdez-vous en Lui pour toujours !
On m’a fait espérer que vous et Mme de R. viendrez à
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Marseille pour voir le petit pensionnaire, j’en ai une vraie joie, saluez-la bien de ma part, et recommandez-moi à ses prières. Ne m’oubliez pas dans les vôtres, et soyez persuadée que je me ferai toujours un plaisir de vous montrer en tout, que je suis, Madame,
Votre…
Ame de peu de foi pourquoi avez-vous douté ? — Le vide affreux qu’elle ressent n’est pas une faute. — On lui a prédit cette nuit horrible. — Elle se prolonge à cause de ses réserves. — Dieu veut être seul à agir en elle. --- Les lettres de M. de Bernières.
22 octobre 1712.
Souffrez, ma chère fille, que je vous applique ici ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre : O âme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté et chancelé dans l’exercice de votre foi ? Que craignez-vous dans la mer orageuse où le Seigneur vous a exposée lui-même ? On ne peut seulement le concevoir. Saint Pierre ne commença à enfoncer et à risquer de périr, que lorsqu’il commença à douter. Tandis qu’il marcha sans réfléchir sur lui-même, ni sur le danger d’être submergé, il n’y eut rien à craindre pour lui.
Ce trouble extraordinaire que vous sentez, causé par
1/. Cette lettre, comme la lettre 53e, ne se trouve que dans le petit recueil de Marseille. C’est la seule (sauf celles adressées à la Mère de Siry) qui porte le nom de la destinataire, Mlle de Gallifet, que nous avons identifiée avec la convertie de la lettre 25 (Introduction, P 37).
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un vide affreux, n’est pas une faute ; c’est l’état du monde le plus propre à purifier une âme. Mais cette communion manquée, contre mes ordres, est une véritable faute. Vous fuyez Jésus-Christ pour être plus en sûreté, quelle conduite ! c’est comme si saint Pierre l’eût fui, quand il vit qu’il commençait à périr. Qu’est-ce qui vous étonne dans votre état ? Ne vous a-t-on pas prédit cette nuit horrible ? Chacun n’y passe-t-il pas ? Mais vous y demeurez plus que les autres, parce que vous ne vous renoncez pas vous-même. Dieu qui est jaloux de votre âme la punit et la tourmente lorsqu’elle a encore quelque réserve pour lui, c’est une marque de sa bonté. Donnez-lui enfin cette âme tout entière, et fiez-vous une bonne fois à lui, jetez-vous entre ses bras tête baissée, et laissez-le faire tout ce qu’il voudra. Peut-il s’éloigner, lui qui est partout ? Et pourquoi voulez-vous lui prescrire la manière dont il faut qu’il vous gouverne ! ? Je ne me trompe point sur votre compte ; c’est Dieu qui vous a appelée et qui vous conduit. Je ne fais que le suivre ; et c’est lui qui m’inspire actuellement de vous ordonner de ne pas seulement faire attention sur ce qui se passe en vous, de le laisser maître de votre cœur, de votre âme et de votre salut, d’aller votre train ordinaire et de prendre dès demain votre communion. Gardez-vous de manquer aucun de ces points !
Jamais vous ne serez tranquille tandis que vous voudrez voir et agir par vous-même, parce que c’est troubler l’opération intérieure d’un Dieu qui veut être le maître tout seul. Est-ce moi qui produis ces troubles en vous ? Et pourquoi forcez-vous Dieu, par vos résistances, à les produire ? Dites donc une bonne fois : Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. Je ne veux plus penser qu’à vous, ne me souvenir que de vous. Faites-en moi tout ce qu’il vous plaira, je me soumets à toutes
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vos saintes volontés ; la foi m’apprend que vous êtes toujours sage, puissant, heureux et bon. C’est assez pour moi, tout le reste ne mérite pas de m’occuper, bien moins encore de m’attacher ou de me troubler. O mon Dieu, rien que vous ! vous êtes tout à moi et je suis tout à vous. O bonté infinie, remplissez-moi de vous. Ô toute-puissance de Dieu, soutenez-moi seule ! Ô sagesse unique et souveraine, soyez mon unique lumière en tout et partout.
Je suis bien aise que vous ayez les lettres de M. de Bernières, vous y trouverez, surtout dans les lettres illuminatives et unitives, un abrégé de cet admirable état d’abandon que Dieu demande de vouslxxiii. Gardez-vous bien de résister ou de retourner en arrière. Un regard sur soi, un simple retour peut tout détruire. Il n’est plus temps de vivre ; la mort de tout le naturel doit être votre partage. Mais hélas ! que cette mort est précieuse aux yeux de Dieu ! et que l’esprit y trouve intérieurement de douceurs dans le temps même qu’on renonce à toutes les douceurs.
J’ai de la peine à croire que le P. B. /2 soit rebuté de vous ; mais il faut pourtant vous dire que vous n’avez eu le courage de vous abandonner entièrement à la conduite du Seigneur, et que vous êtes trop attachée à vos jugements et à vos idées particulières : cela rebute naturellement ceux qui ont soin de vous et qui voient les grâces que Dieu vous destine. Laissez-vous donc une bonne fois à la conduite de celui à qui Dieu vous a adressé, et ne pensez plus qu’à obéir.
Je suis…
2/. Probablement le P. Bouthier.
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Il s’étonne de ses impressions de crainte. — Les abandonnées sont d’ordinaire dans une paix profonde. — La pensée qu’elle est réprouvée est-elle continuelle ? — Le pays du rien se peuple ; quatre ou cinq jésuites y font des progrès admirables. — Je ne suis bon à rien, mais je suis prêt à tout.
11 décembre 1712.
Il faut, ma très chère Mère, que je commence par vous gronder sur un mot que j’ai lu dans votre lettre, qui assurément ne me rend pas justice ; vous voulez que Mlle de l’Ordonnais/1 vous mande si la raison de mon silence n’est point parce que je ne juge pas à propos de vous écrire. Hé ! mon Dieu, ma chère Mère, pouvez-vous avoir une telle pensée du pauvre Père Milley et m’avez-vous vu changer sur votre compte ? Laissez, je vous prie, ces tristes réflexions, je ne vous oublierai et ne cesserai de vous écrire, que quand je serai mort.lxxiv Comptez sur cela une fois pour toutes !
J’admire toujours plus la conduite de Dieu sur vous, ma chère Mère, et je comprends mieux que jamais, d’après ce que vous m’écrivez, que Dieu ne veut vous laisser
1/. Laurent Lordonnet, avocat, était assesseur de la ville d’Aix en 1700. C’est peut-être le père de cette demoiselle.
Celle-ci pourrait être M1e Rose Lordonnet, qui épousa Pazery de Thorame, conseiller au Parlement en 1734.
Les Lordonnet des différentes branches étaient en relations suivies avec les Jésuites ; ils étaient alliés aux Pazery de Thorame.
Au Parlement, les Lordonnet et les Thorame prirent la défense des Jésuites dans les discussions qui précédèrent la dissolution de la Compagnie (cf. Méchin, op. cit., II, p.145 ; III, pp. 49 et passim).
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aucun appui extérieur ; Il est trop jaloux de votre cœur, Il veut Lui seul en faire tout le loisir ou toute la peine, l’affliger ou le consoler selon ses desseins toujours justes et aimables. Mais j’ai eu quelques peines touchant ce que vous me marquez dans votre lettre que vous sentez une impression de crainte dans le fond de l’âme, et le reste. Je n’ose pas condamner cela, mais il me semble qu’encore que, dans l’abandon, on ne s’arrête pas beaucoup à ces motifs, et à ces pensées d’espérance, on n’a pas pourtant l’impression contraire, on pense à faire la volonté de Dieu au moment présent ou plutôt à ne s’y opposer pas, on se laisse à l’aveugle entre ses mains, sans s’amuser à chercher ce qu’il fera ou ce qu’il ne fera pas. On met toute son occupation dans une continuelle acceptation de tout ce qu’il fait ou qu’il envoie, et on s’en tient là.lxxv
Mais cet état mets pour l’ordinaire dans une paix profonde et une espèce de rassasiement qui ôte également l’espérance et la crainte parce qu’on ne se soucie plus de soi, on ne pense qu’à Dieu. Voilà, en peu de mots, l’idée que j’ai de cet état ? Je sais bien que l’on change quelquefois et que tout est tellement suspendu et perdu qu’on ne sait où l’on est, ni presque si l’on est.
Mais qu’il y ait une disposition constante et habituelle dans laquelle on est intérieurement persuadé qu’on n’a rien à prétendre et qu’on est réprouvé, encore une fois, je ne comprends pas bien cela. Marquez-moi, la première fois que vous m’écrirez, si cela n’est pas interrompu quelquefois au moins, par une certaine lumière qui passe comme un éclair et qui rassure pour un moment, car alors cette disposition de crainte ne sera qu’une épreuve telle qu’elle arriva au Père Surin ou au Père Rigoleu. Mais, quand cela ne serait pas, ma chère Mère, ne vous troublez pas de ce que je n’entre pas là
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dedans, c’est un état peut-être fort sain.lxxvi Le parti que vous avez à prendre, quoi qu’il en soit, c’est de vous abandonner entre les mains du Seigneur, n’est-il pas le Maître de sa créature, et ne l’aime-t-il pas ? Etiam si occiderit, sperabo in eum. Quand il est bien vrai que l’on ne veut plus rien, Dieu ne saurait longtemps demeurer caché.
Petit à petit, ma chère Mère, le pays du rien se peupleralxxvii. J’ai la consolation ici d’y voir quelques personnes bien avancées, il y a quatre ou cinq jésuites a qui j’en ai parlé et qui y font des progrès admirables. Quel malheur serait-ce pour nous deux, ma chère Mère, si, après y avoir conduit les autres, il y avait encore en nous quelque chose de naturel et si notre conduite ne répondait pas exactement à ce que nous disons, à ce que nous écrivons ; le malheur n’est bien à craindre que pour moi ; je suis en assurance sur votre compte. Mais ne nous quittons pas, ma chère Mère, traînez-moi avec vous. Après tout, j’ai confiance en Dieu, et, dans le fond, je ne veux que Lui. Je ne suis bon à rien, mais il me semble que je suis prêt à toutlxxviii. Laissons-le faire et ne résistons pas ! Voilà tout ce qu’il attend de nous. Priez-le, ma chère Mère, que mes occupations ne m’accablent pas ; j’en ai toujours assez, mais jamais elles n’avaient été si multipliées qu’à présent ; je sens pourtant qu’elles ne me dissipent qu’autant que je le veux. Le Seigneur est fidèle. Il ne permet pas que nous soyons tentés au-dessus de nos forces, mais je suis d’une infidélité insupportable. Voilà bien des choses sur ce qui me regarde personnellement ; voulez-vous que j’ajoute encore que je prêche actuellement l’Avent. Je suis toujours chargé des deux congrégations des messieurs et des darnes, le Seigneur permet que cela ne m’accable pas, heureux si je ne l’empêche pas d’en tirer sa gloire par mes résistances.
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J’ai relu l’endroit de votre lettre, qui me faisait de la peine, je l’ai mieux compris que la première fois/2, il n’y a en cela rien de contraire à l’Esprit de Dieu, c’est au contraire un dernier état où Dieu dépouille l’âme d’elle-même ; c’est le plus dur de l’abandon, mais c’est le plus pur ; il faut seulement une fidélité inviolable dans votre conduite.lxxix
Adieu, ma chère Mère, priez pour moi, pauvre misérable petit rien, qui suis content de n’avoir rien et de n’être plus rien.
2/. Un spirituel aussi avancé que le P. Milley avait cependant de la peine à réaliser l’état d’une âme qui ne peut écarter l’idée de sa réprobation. Il n’avait pas passé par cette épreuve. Cependant, aidé par les analogies avec d’autres peines spirituelles, par les récits du P. Rigoleuc et du P. Surin, il donne des conseils opportuns qu’une âme abandonnée est prête à recevoir.
[il y a plusieurs chemins, ne pas « hiérarchiser » ! NDE]
Les retraitantes de Toulon n’entendent pas les termes de l’abandon. — Il va lui envoyer divers écrits.
Toulon, le 10 juin 1713.
Je n’aurais pas cru, ma très chère Mère, différer si longtemps à vous écrire, mais plus j’avance, plus mes occupations croissent ; on ne peut aisément croire qu’elles aillent jusqu’au point qu’elles vont, heureux si je sais au milieu de tant d’embarras me comporter comme si je ne faisais rien ; je suis au moins bien persuadé que tout ce que je fais n’est rien, et qu’on ne commence tout de bon à faire quelque chose digne de Dieu que quand on a le courage de lui laisser tout faire.
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Je ne suis ici que pendant huit jours pour donner une retraite aux dames R./1 comme je viens de la donner à celles de Marseille. J’y ai porté vos lettres, parce que j’y suis bien moins détourné qu’à Marseille, n’y trouvant pas la même piété, et le même intérieur ; on y est si loin de notre pays que les personnes les plus spirituelles n’en entendent pas seulement les termes.
Laissons-les là, ma chère Mère, et revenons à vous. Vous me faites toujours des reproches sur ma paresse, parce qu’en effet, je suis toujours paresseux, mais en vérité il n’est pas croyable le peu de temps que j’ai ; je suis réduit depuis quelques mois à mon bréviaire pour toute lecture.
Il n’est personne qui ne convienne qu’on ne peut soutenir longtemps un travail aussi excessif ; il me semble que c’est mon état et mes emplois qui m’y engagent, ainsi je suis en repos sur la perte de mes forces qui diminuent insensiblement.
Mais souffrez, ma chère Mère, que je vous répète encore ce que je vous ai déjà dit et écrit quelquefois, que rien au monde ne vous effacera de mon esprit et de mon cœur. Je ne suis pas changeant naturellement, mais je le serais pour tous les autres que je ne le serais pas pour vous.
Je n’ai pas encore reçu les cahiers que vous avez envoyés à la Mère d’Embrun ; il est juste qu’elle les lise à loisir ; en vérité, elle en profite bien, jamais l’abandon n’a fait ailleurs un si grand progrès que dans sa communauté. Comme elle est elle-même toute perdue en Dieu, elle a su y mettre toutes ses filles. La mort y fait
1/. Probablement une communauté religieuse de Toulon. Les Jésuites avaient à Toulon le Séminaire Royal de la Marine où étaient instruits les futurs aumôniers.
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un terrible ravage ; il en est mort cinq ou six depuis un an ou deux ans.
Tous les écrits que je reçois de vous me charment tous jours plus. Je n’ai pas encore pu lire celui de la présence de Dieu ni la réponse à la critique, parce qu’il y a fort peu de temps que je les ai ; mais les réponses aux demandes sont admirables, aussi bien que les vers sur l’Amen/2. Vous auriez justes raisons de me priver de tous vos ouvrages, parce que je ne vous envoie rien de ma part, mais ayez patience et ne me punissez pas jusque-là ; je vous enverrai quelque chose, non pas sur l’abandon, car je n’ai pas le temps d’écrire rien de nouveau, mais je vous enverrai un discours que j’ai fait pour la Passion, et que vous accommoderez aisément à vos usages, avec les méditations sur votre Règle de saint Augustin/3 ; j’ajouterai à tout cela un petit livret que I'on m’a forcé de faire pour adorer le Très Saint -
2. Amen : le mot est bien choisi pour caractériser l’abandon, pour marquer la parfaite adhérence d’esprit et de cœur à Dieu et à son action, la fusion des deux volontés..
Amen termine tout, c’est l’accomplissement, la fin et le couronnement
Du parfait abandon et de l’indifférence ;
C’est de la charité le trait le plus charmant
Et le signe certain de la persévérance…
Mais plus heureux le cœur qui se voit à la mort,
Incertain quel sera son sort,
Ne fait aucun retour sur cette incertitude,
S’abandonnant à Dieu par un dernier effort :
Il prononce l’Amen sans nulle inquiétude.
3. Nous n’avons pas ces méditations. La Règle de saint Augustin (lettres ou fragments de lettres réunis) est adoptée par un grand nombre de communautés et congrégations, visitandines, augustines… Nous sommes privés également de l’opuscule sur le Saint Sacrement. Mgr de Belsunce, le 29 juin 1716, approuvait Ies statuts de l’Adoration du Très Saint-Sacrement dans l’église de Saint-Martin, statuts probablement rédigés par le P. Milley (cf. Introduction, p. 54).
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Sacrement pendant une heure, à l’occasion de l’adoration publique que j’ai établie dans les paroisses de Marseille.
C’est un spectacle bien touchant de voir depuis le matin jusqu’au soir dans ces paroisses, un flambeau allumé, une ou deux personnes qui adorent le Très Saint-Sacrement sans cesse et qui sont exactement relevées d’heure en heure par d’autres personnes. Tout ce qu’il y a de plus distingué parmi les gens de condition s’y trouve avec une piété et une modestie qui charment.
C’est ainsi que Dieu se plaît à se servir de tout ce qui n’est rien pour exécuter les desseins de sa gloire.
Voilà, ma chère Mère, ce que vous pouvez exiger d’un pauvre homme comme moi qui suis
Votre…
Il lui envoie le portrait « d’un certain Père Milley ».
6 juillet 1713. /1
Je me suis acquitté fidèlement de la commission que vous m’aviez donnée de vous informer d’un certain P. Milley dont on vous avait parlé.
Je l’ai cherché quelque temps, sans le trouver, et après l’avoir enfin trouvé, j’ai eu peine à le connaître, et je ne sais pas bien quel portrait je puis vous en faire.
1/. On comprend aisément chez les moniales de Mamers, qui depuis trois ans recevaient par leur supérieure les enseignements du P. Milley, le désir de connaître sa physionomie, d’où la demande à lui adressée de faire son portrait à la plume, selon la mode du temps.
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Je crois qu’il ne se connaît pas très bien lui-même, et ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’il ne s’embarrasse pas beaucoup de son ignorance là-dessus. On dit, et je le crois, qu’il a beaucoup d’occupations et d’embarras ; dans le fond, il n’en est pas en peine. C’est un de ces bons garçons sans souci, qui vit au jour la journée et qui ne pense guère au lendemain. Cela ne serait pas trop mal si le motif était bien pur ; mais l’ayant voulu examiner de plus près, j’ai reconnu qu’il y avait beaucoup de naturel dans sa conduite. À l’entendre, vous le prendriez pour un homme fort intérieur, et beaucoup de gens s’y laissent tromper, mais dans le fond je crois que souvent il débite plutôt ce qu’il pense que ce qu’il expérimente. Ce n’est pas médisance ce que je dis là, je ne lui veux absolument point de mal, je lui en ai dit encore plus à lui-même, et il m’a franchement avoué que je le connaissais mieux que personne ; mais il m’a ajouté qu’il espérait d’être un jour tout à fait dans l’état dont il s’avise de faire des leçons aux autres. Je m’aperçois, en effet, qu’il est déjà persuadé par un sentiment expérimental que tout le créé n’est rien, que toutes les créatures ne méritent pas qu’on s’y attache ni qu’on les craigne ; il les a, en effet, assez méprisées dans deux ou trois occasions que la Providence lui a ménagées, qui étaient capables de lui attirer bien de l’embarras. Parmi tout cela il m’a assuré confidemment que par la miséricorde de Dieu il avait été aussi indifférent que si on l’avait beaucoup loué. Il ne m’a point paru assez fidèle aux grâces du Seigneur, mais après ces fautes il ne laisse pas d’aller toujours son chemin, avec la même confiance que s’il n’avait rien fait ; il se tourne vers Dieu, et puis il ne pense plus qu’il est un misérable. Cela est-il bon ou mauvais ? Faites-le décider à celle que vous avez sous les yeux.lxxx
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Il assure qu’il la connaît bien et qu’elle peut vous donner de plus justes leçons que lui sur cet heureux état d’abandon et de perfection où vous courez à grands pas.
Voilà tout ce que j’ai pu tirer de lui pour le présent. Je verrai un jour s’il est plus traitable ; sachez-moi, en attendant, un peu de gré de ma bonne volonté et de mon exactitude à faire votre commission, et croyez-moi, avec un très profond respect,
Votre…
Qu’elle ait la consolation d’avoir conduit tout son monastère dans ces heureuses voies ! — Prendre garde de tomber dans une inaction mauvaise et dangereuse.
7 juillet 1713.
Que devez-vous penser de moi, madame ma très chère Mère ? Que je vous ai entièrement oubliée, vous et votre communauté. Le jugement ne serait pas téméraire à en juger par mon silence si long, mais certainement il ne serait pas véritable ; jamais je n’oublierai les âmes qui se sont si bien oubliées et perdues elles-mêmes en Dieu. Il `est peu de jours que je ne rappelle ces heureux moments où nous nous excitions mutuellement à nous abandonner entre les mains de la Providence et à nous jeter à corps perdu entre les bras d’un Dieu si bon.
C’est pour moi un très grand sujet de joie de voir dans vos lettres et dans celles de vos chères filles que le Seigneur a accepté l’offrande que vous lui avez faite de
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vous-même. Je crois que vous aurez la consolation avant la mort d’avoir conduit tout votre monastère dans ces heureuses voies. C’est qu’en effet, ma chère Mère, il n’y a pas de moyen plus court, plus infaillible, plus éloigné de toute illusion que celui-là. Tout consiste à ne vouloir que Dieu, à renoncer à sa propre volonté pour suivre celle de Dieu, à reconnaître que, Lui seul étant le Maître souverain, il est juste que Lui seul agisse en Maître dans nous, que sa pauvre créature ne peut mieux l’honorer qu’en se tenant anéantie devant Lui, jetant sur Lui un humble regard pour lui faire comprendre qu’on n’est rien, qu’on ne peut rien, mais qu’il n’a qu’à parler, à ordonner Lui-même, que dans le moment on obéira, que notre âme est entre ses mains comme une. cire molle, qu’Il n’a qu’à lui donner le mouvement, l’impression qu’Il voudra, qu’elle recevra tout comme venant de sa main. Une âme en cette disposition peut-elle ne pas être bien avec son Dieu ? Et quelle âme n’est pas appelée à cet état, c’est-à-dire à tout cela ?
Il faut bien prendre garde que sous prétexte de ne vouloir plus que l’opération de Dieu en nous, nous ne tombions dans une inaction mauvaise, et dangereuse. L’âme doit toujours agir, mais son action ordinaire doit être ce simple regard vers Dieu, cette disposition continuelle à ne vouloir que ce qu’Il veut, à accepter patiemment tout ce qu’Il nous envoie, à nous remettre de tout entre ses mains. Comme il ne faut pas s’efforcer inutilement d’arracher de son cœur des actes distincts et multipliés quand il ne plaît pas à Dieu d’en produire, aussi ne faut-il pas rejeter ni étouffer ces sentiments de piété et ces actes intérieurs d’amour, de désir, de confiance, de douleur, d’anéantissement, à quoi le cœur se sent quelquefois porté. C’est Dieu qui agit en nous alors, il faut le laisser faire, prendre ce qu’Il nous donne et
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être content quand Il ne nous donne rien, parce qu’Il se donne toujours lui-même et que lui seul nous suffit. Dans une pareille disposition règne une tranquillité que rien ne saurait troubler, et c’est là la véritable marque de l’Esprit de Dieu.lxxxi
J’ai ressenti autant qu’il se peut la mort de R. Dieu vous a retiré une grande consolation, mais puisque Lui seul veut être votre appui, acceptez-le, Il vaut infiniment mieux que ce qu’Il vous ôte !
Je suis en peine de votre santé, ménagez-la autant que vous devez, Dieu l’exige de vous dans l’état où est votre communauté.
Adieu, ma chère Mère, priez pour votre…
La réélection de la Mère. — Dieu veut la conduire par les croix. — Il n’y a plus de vie pour elle que dans une mort constante.
10 juillet 1713.
Vous voilà donc, ma très chère Mère, encore pour trois ans confinée au bout du monde par votre réélection/1, ainsi que vous me l’apprenez. Je suis ravi, pour votre communauté, que vous soyez encore leur Mère, mais, en vérité, il m’est bien fâcheux de vous savoir si loin et hors de tout secours et tout appui. Il est vrai qu’il ne faut ni en chercher ni s’y appuyer, mais il est pourtant bien dur de ne les avoir pas, et c’est tout autre
1/. La Mère venait d’être réélue supérieure à Mamers.
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chose de se passer d’un secours quand vous ne l’avez pas, ou de ne s’y appuyer pas quand vous l’avez ; ce dernier sacrifice est infiniment plus doux et plus aisé à faire que le premier.
Ma chère Mère, Dieu veut vous conduire par les croix, les dépouillements, et il n’attend rien de médiocre de vous en ce point, vos écrits inspirent tous cet état, il est juste que Dieu vous le fasse sentir. On n’écrit jamais qu’en tâtonnant et par devinaille de ce qu’on n’expérimente pas, et le lecteur sent en lisant un ouvrage si son auteur a commencé par faire, avant que de parler. Il n’y a donc plus de vie, pour vous, que celle que vous trouverez dans une mort constante, il ne vous est pas même permis ou de souhaiter, ou d’espérer un autre genre de vie, il faut que vous soyez une victime/2, sans cesse immolée au bon plaisir de Dieu, abandonnée à sa direction, livrée à sa justice, et tellement éloignée de vous-même et perdue en lui que, lorsque vous ouvrirez les yeux pour voir un objet, que ce soit lui qui se présente, parce qu’il a pris la place que vous occupez et qu’il n’y a plus que lui seul au monde et quelques fantômes d’êtres que nous avons accoutumés de regarder comme des êtres réels, quoique, dans le fond, il n’y a de réel dans le monde que le Créateur du monde même. Cette vérité étant bien gravée dans l’âme par un sentiment expérimental, tous les fantômes disparaissent, et l’on agit, l’on pense, l’on vit, comme si on n’était pas soi-même et que Dieu seul fût. De là cette indifférence pour tout, puisque tout n’est rien.
/2. La Mère est encore dans l’épreuve crucifiante. Elle la supporte avec la simplicité de l’abandon, constante simplicité qui atteint l’héroïsme. L’idée d’immolation n’est pas souvent exprimée par le P. Milley, bien que la vie de sa dirigée, Madeleine de Rémusat, fut une vie de victime.
De là cet oubli universel et permanent de soi-même et de toutes les créatures, de là cette paix profonde et cette tranquillité parfaite au milieu de tout ce qui est propre à la troubler, parce qu’étant persuadé de ce principe qu’il n’y a que Dieu seul au monde, on ne peut attribuer qu’à Lui seul tout ce qui nous arrivelxxxii.
Je ne sais, ma chère Mère, si je dis bien, mais je dis ce que je pense, et je dis ce que vous expérimentez au milieu des amertumes que Dieu semble répandre sur toutes vos voies. Ecce in pace amaritudo mea amarissima. Ne m’oubliez pas, ma chère Mère, malgré mon silence, continuez à me donner fréquemment de vos nouvelles, priez toujours le Seigneur pour celui qui vous est infiniment uni dans le cœur adorable de Jésusl
Votre…
Quand on possède Dieu par la foi, il nous tient lieu de toute chose. — Il est heureux qu’elle ait fait sa retraite sous la conduite du non Passant. — Entrera-t-il dans l’état dont il parle si bien ? Qui fera la leçon aux docteurs de la Loi ?
Sera-ce à Grenoble, ma chère madame, que ma lettre vous trouvera ? C’est un long voyage pour vous, mais le motif est si utile que je ne saurais n’en pas être bien aise. Ménagez seulement une santé si nécessaire à toute votre famille ou plutôt laissez-la ménager à Dieu, et la santé du corps et celle de l’âme, lui-même en aura plus de soin que vous. Je ne doute pas que ce voyage ne vous soit une occasion à plusieurs distractions, mais vous les
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ferez bientôt disparaître par le mépris que vous en faites et par cette confiance totale aux soins de la Providence. Vous et mademoiselle votre fille lui êtes extrêmement chères. Comment pourrait-il abandonner le soin de l’une et de l’autre ? Rien ne pourrait l’y obliger, à moins que vous ne vous défassiez de lui, mais c’est ce qui n’arrivera pas. Je suis ravi que vous ayez fait votre retraite sous la conduite du non Passant. Vous avez pu admirer comment Dieu met en la bouche de ses ministres ce qui vous convient précisément. Je souhaiterais avec plus d’empressement que vous qu’il entrât dans l’état dont il parle si bien, mais hélas ! qui oserait faire la leçon aux docteurs de la Loi ? Et comment voudrait-on se résoudre à apprendre, après avoir si longtemps et si bien enseigné les autres. Laissons faire à Dieu, c’est surtout ici qu’il est vrai de dire que c’est Lui seul qui doit tout faire. Je comprends bien que votre indifférence pour toutes ces pratiques ne peut manquer de faire croire au non Passant que vous reculez.
Mais, ma fille, attachons-nous à la source et non aux ruisseaux, à la fin et non pas aux moyens. Quand on possède Dieu par la foi, qu’a-t-on besoin d’instructions, et pourquoi chercher, par je ne sais quel embarras, Celui dont un seul regard peut nous mettre en possession' ? N’est-il pas au milieu de nous, ce grand Dieu, ou bien ne sommes-nous pas au milieu de Lui ? Et qu’est-ce qui pourra empêcher de nous unir immédiatement à Lui ?lxxxiii Seraient-ce nos fautes et nos vivacités continuelles ? Rien n’est plus propre à les détruire que de se jeter avec confiance entre ses bras. Un retour, un regard vers Lui semble tout effacer, tout guérir. Tout le reste ne ferme pas la plaie, mais la rend incurable.
Je pars demain pour Marseille, c’est là qu’il faudra m’adresser vos lettres. J’ai vu ici, en passant, madame
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votre sœur, la religieuse, qui se porte fort bien. Elle m’a parlé avec plus d’ouverture que jamais ; elle s’apprivoiserait enfin, si elle voyait souvent des gens aussi noirs que moi.
Priez pour moi, qui suis, en Dieu,
Votre…
Elle doit offrir au Dieu naissant sa pauvreté intérieure.
6 janvier 1714.
C’est le jour des rois, que je vous écris, Madame ma très chère fille, mais je ne puis le faire qu’en peu de mots, car je dois prêcher deux fois aujourd’hui.
Quels présents ferez-vous au Dieu naissant que les rois adorent ? Vous n’avez plus rien, vous ne reconnaissez plus rien en vous, vous ne pouvez plus former ni désirs, ni prières, vous êtes chassée comme hors de chez vous, que faire à tout cela ? Le voici : il faut offrir à Jésus naissant votre pauvreté et votre dépouillement, il faut accepter toute la pauvreté intérieure qu’Il vous envoie, lui dire que vous ne pouvez offrir que ce que vous êteslxxxiv, et que vous vous jetez à corps perdu entre ses bras, pour devenir tout ce qu’Il voudra, sans vous embarrasser de rien autre chose que de vous tenir perdue et abîmée toute en Lui.
C’est en son divin amour, que je suis, Madame, ma chère fille,
Votre…
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Il lui envoie ses écrits —Il se plaint de ne pas recevoir de lettres. — Les novateurs ont écrit contre lui à la Cour. Comment se conduisent les élues d’Apt et d’Embrun.
30 janvier 1714.
Je viens d’apprendre, ma très chère Mère, que le paquet que je vous avais adressé il y a près de trois mois par le Père R. n’est pas encore parti. Hélas ! que devez-vous penser de moi, de ne vous avoir point donné de mes nouvelles depuis si longtemps ? Je comptais que les papiers que je vous envoyais vous feraient toujours mieux connaître mon dévouement et mon empressement à vous faire plaisir, je les croyais entre vos mains, ils sont encore à Aix. C’est l’écrit que vous m’aviez demandé sur la Passion de Notre-Seigneur, et un petit livre que j’avais fait imprimer sur l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement. Je ne sais s’ils vous seront rendus vers la fin du carême ; il faut en tout adorer la divine Providence. Je suis assuré que vous aurez cru pour le coup, que je vous oubliais, et ce qui me le persuade, c’est qu’à votre tour vous ne me faites plus la grâce de me donner de vos nouvelles. Il y a près d’un an que je n’en ai point, je vous ai écrit une lettre au mois de juillet dernier, à laquelle vous n’avez point répondu. Peut-être s’est-elle égarée en chemin, ou bien vous avez pris ce que je vous disais de mes occupations accablantes pour une marque que je ne voulais pas entretenir de commerce avec vouslxxxv ; en vérité, ma très chère Mère, ce n’était nullement mon dessein, et ce ne le sera
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jamais. Plût à Dieu que je fusse aussi fidèle serviteur de Dieu que je suis fidèle et constant ami, quand c’est Dieu qui est le lien et le motif de l’amitié.
Je ne parlais de mes affaires que pour vous montrer que ce n’était pas l’oubli qui était la cause de la rareté de mes lettres. Revenez donc, ma chère Mère, de votre doute à mon égard, supposé que vous ayez douté. Bien loin de vous oublier, je passe peu de jours que je ne pense à vous. Vous m’avez ouvert les yeux sur un état qui me paraît tous les jours plus admirable et plus sûr. C’est véritablement le trésor et la pierre précieuse, et par la miséricorde infinie de mon Dieu, je me sens tous les jours plus détaché de tout ce qui n’est pas Dieu. Il me semble que tout m’est indifférent. La Providence me ménage certaines occasions de lui prouver mon indifférence pour la réputation et l’honneur.
Les novateurs, ennemis de la religion, ont écrit contre moi en Cour, et me préparent encore des coups bien plus terribles, ainsi qu’on me l’a fait pressentir ; et je ne doute pas que cela n’arrive en effetlxxxvi. Tant mieux, je regarde cela comme un effet du plus tendre amour de Dieu pour moi, et je vous avoue que je serais inconsolable si, par mes infidélités et ma lâcheté, je me rendais indigne de souffrir les persécutions et les opprobres que l’on me prépare. Conjurez le Seigneur, ma chère Mère, d’achever son ouvrage, et de me faire la grâce d’être tellement livré à son bon plaisir, abandonné à ses desseins que je ne m’aperçoive pas de ce qu’on fait, ou pour ou contre moi, il me semble, en effet, qu’on ne peut rien contre qui n’est pas.
Voilà un petit mot de ma disposition intérieure, dites-moi quelque chose de la vôtre, si vous pouvez encore apercevoir votre disposition, car je m’imagine que vous ne voyez plus que Dieu en vous, et que votre être est
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comme perdu en Lui et réuni à son premier principe, en sorte qu’il ne fait plus qu’un même Esprit avec Luilxxxvii. Je ne sais pas comme se gouvernent nos chères filles, aînée et cadette, je n’ai reçu qu’une lettre d’elles depuis sept ou huit mois. Elles sont toutes deux à Apt, l’aînée vint ici l’année dernière, elle me parait toujours dans des dispositions plus saintes. Elle est élevée dans un état bien pur, la cadette s’était un peu reprise sans presque le savoir, je crois que le Père R. l’en a fait revenir. La Sœur Madeleine/1, dont vous avez peut-être l’idée, a fait des progrès surprenants. Elle l’a passée de beaucoup dans cet état, vous en seriez charmée. Le Père R., lui-même, en homme selon le odeur de Dieu, est tout à fait abandonné à Lui. Il y a ici quelques personnes desquelles j’ai soin, qui me donnent beaucoup de consolations, et qui font de grands progrès. Comment va votre sainte communauté ? l’état d’abandon y est connu généralement, je n’en doute pas, sous une telle Mère on ne peut guère s’en défendre. La communauté d’Embrun fait des progrès surprenants. Je vais prêcher le carême à Avignon, c’est là que j’attends votre réponse. Mandez-moi ce que vous avez écrit de nouveau.
Je n’ai point reçu le cahier des lettres, que vous avez écrites, je crois que ce sera un des meilleurs ouvrages. Adieu…
Votre…
1/. On pourrait penser à Madeleine de Rémuzat. Mais il semble que la sœur dont il est parlé soit à Apt, comme l’aînée et la cadette, à laquelle on la compare.
Son carême à Avignon. — Il ne mérite plus le nom d’abandonné, mais il ne perd pas confiance. — L’état de la Mère : vivre de mort. — Dieu a voulu lui donner plus de temps pour écrire.
2 avril 1714.
C’est le jeudi saint que je vous écris, ma très chère Mère. Hélas ! aurais-je cru que les paquets, que je vous avais préparés depuis tant de mois, eussent dû vous être rendus si tard! Encore ne les recevrez-vous peut-être pas par cette voie. Je les ai envoyés prendre à Aix, et l’on ne répond rien. Peut-être qu’on les aura fait partir par une autre occasion. Je ne vis pas nos filles en passant à Aix. Elles sont à Apt ; j’y passerai en retournant à Marseille. L’aînée avance toujours à grands pas.
Venons à vous, ma chère Mère, hélas ! vous êtes déjà comme morte pour nous par votre éloignement ; on ne peut presque plus vous donner ni recevoir aucun signe de vie. Gardez-vous bien, ma chère Mère, de prendre cela pour une marque que je ne veux pas continuer le commerce de lettres avec vous. J’ai une vraie envie de vous gronder, de ce que vous avez si mal jugé de mes intentions, je ne vous parlais de la manière/1 que pour vous faire connaître ce que je ne pouvais autrement vous dire, afin que vous n’ignoriez rien de tout ce que je fais ; mon Dieu que vous seriez mécontente de moi pour le coup !
J’étais venu à Avignon dans le dessein de convertir
1/ De la manière, sic dans les manuscrits.
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toute la ville, j’avais fait faire une infinité de prières pour le succès de mon dessein, et, bien loin de convertir les autres, je suis moi-même tout à fait dissipé et relâché. Je vois beaucoup de monde venir à mes sermons, et je n’apprends pas qu’il se soit fait la moindre conversion, c’est qu’il fallait commencer par moi, et j’ai fait tout le contraire ; je ne mérite plus d’être regardé comme un enfant abandonné à la Providence divine.
Ne dites pas, ma chère Mère, que je me reprends, tout cela ne m’ôte rien de ma confiance en Dieu, mais je dois vous avouer toute mon infidélité. Que vous êtes heureuse d’être toujours toute perdue dans l’immensité d’un Dieu qui vous tient lieu de tout, et qui ne vous laisse pas la liberté de vous regarder vous-même. Le portrait que vous faites de votre état dans votre lettre du dixième de février, est tout à fait touchant, et je comprends bien que ce n’est pas vivre, que de vivre ainsi, ou que c’est vivre de la mort/2. Mais c’est un Dieu qui le fait. Il faut l’adorer et se taire. Ce qui me console en tout cela, c’est. que vous allez toujours votre chemin, sans retours, sans réflexions, sans vous arrêter en des pensées qui naturellement vous feraient de la peine.
Je ne vous dis rien sur la manière de se conduire en votre état : elle consiste uniquement à laisser faire, à souffrir l’action d’un Dieu, à être livrée à son pouvoir et abandonnée à sa merci pour le corps et pour l’âme, pour le temps et pour l’éternité.
2/. Les peines et les ténèbres purificatrices vont croissant. Le Père sait combien il est cruel de vivre de mort. Le remède est toujours le même, il est dans la simplicité du programme de l’abandon : « être à la merci de Dieu pour le corps et l’âme »,
On ne trouvera pas, dans cette correspondance, des points de repère précis, correspondant aux descriptions techniques de la nuit obscure.
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Je veux, comme vous le dites si bien, m’abandonner à la merci de mon Dieu et le laisser faire, sans crainte ni désir. Tout est bon, quand on ne veut que Dieu. Je ne sais pourquoi, je n’ai pu encore obtenir de nos chères Sœurs d’Embrun les lettres et les cahiers » que vous leur avez envoyés. Quand vous leur écrirez, faites-leur-en des reproches.
Ne vous dispensez pas, ma chère Mère, de me faire voir tout ce que vous écrivez. J’y ai une espèce de droit, mais dispensez-vous. moins encore d’écrire tous les ouvrages que le Seigneur vous inspirera. Il faut que je vous avoue que j’ai une forte pensée que Dieu ne vous — a conduite où vous, êtes, que pour avoir plus de temps pour écrire, et que je ne serai conduit à mon tour où je vous ai dit que pour recevoir vos écrits, pour lés mettre au net, et en état d’être un jour utiles au public/3 ; heureux si, nous pouvons l’un et l’autre être utiles aux desseins de Dieu. Que son adorable Volonté soit toujours accomplie !
Présentez bien mes respects à vos très chères filles, je suis ravi des progrès qu’elles font dans l’abandon. Dieu ne les laissera pas, il faut qu’elles soient fidèles et généreuses à correspondre à sa grâce.
Adieu, ma chère Mère,
Votre…
3. Le projet, formé par le Père, de publier les écrits de la M. de Siry n’a pas été exécuté. Ce sont les lettres du Père qui ont eu, les premières (en fragments, il est vrai), les honneurs de la publication et elles ont eu, en manuscrit, une diffusion bien plus grande. « Conduit… où je vous ai dit », on avait sans doute fait entrevoir au Père qu’il serait envoyé dans une maison où il aurait plus de loisirs. Il devait, jusqu’à sa mort, rester à Marseille dans une vie d’activité et de surmenage.
Les trois degrés de l’abandon. — Il retient l’aînée depuis quelques jours. — La cadette est abîmée d’une manière encore plus admirable. — Il ne pense pas que ses lettres puissent être publiées.
Marseille, 21 novembre 1714.
Il y a deux mois, ma très chère Mère, que j’attendais l’arrivée de Mademoiselle notre aînée pour avoir la consolation de vous faire une lettre commune. Elle arrive actuellement, et elle me dit qu’elle vous a écrit. Que pensez-vous d’un si long retard de ma part ? Mais vous êtes morte à tout, vous ne penserez à rien ; vous lirez mes lettres quand elles vous seront rendues, et vous ne vous amuserez pas à les désirer quand elles ne viendront pas. C’est ainsi qu’on est toujours content quand on ne voit que Dieu en toutes choses et que toutes choses ne paraissent rien hors de Dieu, voilà une des maximes qui est plus généralement répandue dans vos écrits. J’en ai bien l’idée, ce me semble, mais hélas ! ne serait-il point vrai que je n’en ai que l’idée, car il me semble qu’il y a trois degrés/1 différents par rapport à l’abandon. Lorsque Dieu nous y appelle il commence par nous donner une idée qui n’est encore que dans l’esprit et dans sa connaissance/2. On parle de cet état fort pertinemment, on en voit la beauté, la sûreté, la simplicité et la droiture ; on commence à le souhaiter, et si on est fidèle on passe
1/. Dans ces traits de son autobiographie spirituelle, le P. Milley décrit les étapes de l’abandon.
2/. Sa connaissance, sic dans les manuscrits.
à un second degré, qui est comme un goût de ce même état, on se sent dans quelque moment heureux, indifférent à tout, prêt à tout, ne pouvant faire aucun fond sur son industrie, ni sur les créatures dont on reconnaît l’inutilité et le néant. Mais cette disposition ne dure qu’autant que le goût qu’on en a se fait sentir ; aussitôt que rien de sensible ne soutient, on se trouble, on s’alarme, on se décourage, on cherche dans la créature ou dans ses propres efforts de quoi s’appuyer, on ne veut plus marcher à l’aveugle, et toutes ces heureuses dispositions d’une âme qui semblait ne voir plus que Dieu seul, n’avait dans le fond que soi-même pour objet, on ne peut se résoudre à se quitter ni à se perdre de vuelxxxviii.
Mais quand on est enfin arrivé au véritable abandon, on voit disparaître toutes ces faiblesses et ces changements. Comme on ne compte nullement sur la créature, on ne change point pour la voir changer, on ne s’étonne pas quand elle nous oublie, on ne se plaint pas quand elle nous méprise ou nous abandonne, on ne se croit ni plus heureux ni plus content quand elle nous est fidèle, parce qu’on la regarde toujours comme rien, ou tout au plus comme un instrument dont Dieu se sert selon ses desseins adorables sur nous.
Tous les différents efforts des créatures ne peuvent donc troubler une âme abandonnée parce qu’elles sont reçues en Dieu, et non en nous-mêmes qui ne nous regardons plus comme chose séparée de Dieu ; les dons mêmes que Dieu envoie, vous les recevez sans vous y reposer, sans y compter, sinon qu’autant que c’est un moyen de s’approcher plus près du Seigneur, et de s’unir plus immédiatement à Lui, moyen cependant dont la privation ne vous trouble point quand cela arrive, parce que c’est Dieu qu’on cherche uniquement, et qu’on est résolu de le chercher à sa manière, et non pas
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à la nôtre ; et tout cela se fait sans étude, sans réflexions, sans même penser qu’on le fait, mais c’est une disposition permanente au fond de l’âme abandonnée et livrée au bon plaisir de Dieu. Vous connaissez, par votre expérience, ma chère Mère, la vérité de ce que je viens de dire et, pari conséquent, vous êtes véritablement heureuse.
Je retiens ici, depuis quelques jours, notre chère aînée, elle ne s’est jamais arrêtée dans sa course, et, en vérité, elle a fait de grands progrès ; je voudrais bien que vous fussiez à portée d’en être témoin. Direz-vous que Mlle R., la cadette, est encore perdue et abîmée en Dieu d’une manière plus admirable que notre aînée ? C’est quelque chose d’étonnant, je n’ai certainement rien vu de pareil en ces matières.
J’ai ici quelques personnes qui valent beaucoup et qui sont bien fidèles, surtout une certaine dame dont je vous ai parlé quelquefois. Vos écrits lui ont beaucoup servi. La Mère R. ne m’a point encore envoyé vos lettres. Que voulez-vous faire de celles que j’ai écrites moi-même ? Vous voyez bien que cela est sans ordre, sans liaison et à bâtons rompus. Je ne pense pas que cela puisse être d’aucune utilité pour le publier. J’aurais dû prendre d’autres mesures si j’avais eu ce dessein ; en tous cas, il aurait fallu en ôter cent choses qui y sont mêlées, et qui regardent d’autres affaires. Si la Providence vous ramène ici, nous verrons plus en détail de quoi il s’agit et si quelque chose peut servir à la gloire du Seigneur, que sommes-nous pour nous y opposer ?
Adieu, ma chère Mère, vous savez ce que je vous suis dans le cœur adorable de Jésus-Christ,
Votre très humble et obéissant serviteur,
MILLEY, Jésuite.
D’après sa dernière lettre, il la voit dans un abandon plus parfait. — Sa disposition habituelle ne répondait pas aux lumières de son esprit. — Il voyait en elle une certaine délicatesse sur beaucoup de choses.
7 janvier 1715.
J’ai reçu, ma très chère Mère, votre lettre du 17 décembre, je ne vous dis pas avec quelle consolation je l’ai lue. C’est ma disposition ordinaire toutes les fois que je reçois de vos lettres, parce qu’elles me donnent toutes quelques nouvelles preuves de l’abandon parfait que vous avez fait de vous-même entre les mains de votre adorable époux. Il faut pourtant vous avouer que cette dernière m’a fait beaucoup de plaisir, et plus qu’aucune que j’aie encore reçue de vous, parce que j’ai cru y voir un abandon plus parfait à I'occasion d’une parole que vous y dites. C’est que vous avouez que j’ai dû remarquer jusqu’ici dans vous certaines alternatives, qui prouvaient que vous n’étiez pas bien affermie dans cet heureux état.
Oui, ma chère Mère, permettez-moi de vous le dire, jamais jee n’ai douté de votre droiture avec Dieu, votre conformité à ses ordres, de votre disposition à tout faire et à tout souffrir pour lui, mais seulement je sentais que votre disposition habituelle ne répondait pas exactement aux lumières de votre esprit. Je voyais en vous une certaine délicatesse sur beaucoup de choses que la nature ressent, et que la nature ne doit plus sentir dans une personne aussi morte que vous le devez être. Et s’il s’élève en nous un commencement de sentiment, il doit être dans le moment anéanti et cela par la vue de Dieu, et un retour vers lui, si pur, si simple et si délié, pour ainsi dire, qu’il se fait, sans presque se laisser apercevoir, de sorte que l’on connaît plutôt qu’il n’est plus, qu’on ne s’était aperçu qu’il était.
Je suis, ma très chère Mère, dans le cas que je vous reproche, et je vois bien que tous mes sentiments dans l’occasion, ne sont point encore éteints comme je sais qu’ils devraient être dans une personne qui véritablement n’est plus, c’est-à-dire qui est tout à fait sortie d’elle-même pour se perdre en Dieu ; mais ma faiblesse ne m’étonne point, parce que je ne m’amuse guère à la considérer, et ainsi je ne fais pas façon de vous dire ce qu’il faut faire, et où il faut être, comme si j’y étais en effet.
Vous me demandez des nouvelles de nos filles ; par la grâce de Dieu, elles persévèrent toutes dans l’abandon, quoique leurs dispositions soient bien différentes ; mais notre aînée en soutient toujours le rang et est dans un état plus constant, plus invariable, et plus pur que celui des autres. Vous seriez charmée de ses dispositions d’autant plus que vous lui avez servi autrefois/2. Vous vous
2. Le manuscrit de Florennes replace ici un passage supprimé :
« J’ai trouvé dans le livre dont vous m’avez parlé la vie du P. Hubi, toute telle que vous me le dites ; l’esprit de Dieu est le même partout. Je voudrais bien que vous puissiez trouver un livre intitulé « Sentiments de piété ». Il traite de la manière de connaître et d’aimer Dieu. Chez Abaly, rue Saint-Jacques, 1713. Nous avions déjà rencontré le P. Milley en compagnie de Surin, de Rigoleuc, de Bernières, voilà le P. Huby… C’est bien ce même esprit d’abandon qui les a rapprochés. — Le livre est du P. Champion, La vie des fondateurs des Maisons de Retraite, Monsieur de Kerlivio, le Père Vincent Huby de la Compagnie de Jésus et Mademoiselle de Francheville. À Nantes, chez Jacques Maréchal, 1698. Plusieurs éditions ont suivi.
plaignez de n’avoir pas les méditations que je vous avais promises, hélas ! elles ne sont pas achevées. J’en devais faire dix, sur les dix points de la Règle de saint Augustin, je n’en ai fait que cinq. S’il se trouve occasion, vous les aurez toutes, telles qu’elles sont.
Adieu, ma chère Mère,
Votre…
Il lui laisse la liberté de communiquer ses lettres, sauf à faire les corrections que dictera la prudence. — Qu’elle continue à écrire sous l’inspiration divine sans tenir compte de ses propres lumières. — Qu’elle mette ses pensées sous forme de lettres. — Les méditations sur la règle ne sont pas achevées. — Renoncer à faire entendre le langage de l’abandon à qui n’en est pas capable. — La Générale et la Réformatrice de l’ordre des abandonnées.
Marseille, 7 février 1716.
J’ai reçu depuis huit ou dix jours, ma très chère Mère, votre lettre du 23e de décembre, et je l’ai reçue comme toutes les autres avec un empressement et un plaisir toujours nouveau ; je m’imaginais que je vous avais écrit de nouveau depuis ma lettre du 25e de décembre, et ce qui me confirmait dans cette pensée, c’est que je vous vois toutes occupée dans votre lettre du 23 à me rassurer sur la peine que j’avais, touchant le recueil de mes lettres,
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et cependant je sais que je vous ai écrit que vous étiez maîtresse absolue, que je comptais assez sur votre prudence pour ne laisser rien passer qui pût être sujet à la censure et faire quelque tort à la piété, car par rapport à moi je me soucie fort peu de ce qu’on dira, et ne voudrais pas ouvrir la bouche pour me justifier, s’il ne s’agissait que de mes intérêts particuliers. Le nombre des calomnies atroces qu’on répand contre nous de toute part commence à m’aguerrir ; j’ai tout sujet de croire que le Seigneur me fera bientôt la grâce d’y avoir en mon particulier bonne part, et je regarde cela comme un grand bonheur.
Faites donc de mes lettres et de mes écrits tout ce que vous pensez qui pourra servir à faire connaître notre adorable Époux. Je ne m’y oppose plus, et si j’ai quelque désir de les voir, ce n’est que pour me ranimer et me confondre à la vue de ce que je dis, et que je ne pratique pas assez, car, ma chère Mère, quelle différence n’y a-t-il pas entre dire et faire, entre donner des leçons et les pratiquer ! C’est que l’on peut écrire, instruire et parler de Dieu, sans l’aimer ; et on ne peut vraiment faire son oeuvre et le servir sans l’aimer. Ne prenez pas cela tellement pour vous, que vous cessiez d’écrire quand il vous l’inspirera, car parler ainsi c’est dire et faire. C’est pour vous, vous n’en devez pas douter, l’œuvre de Dieu, puisqu’il lui plaît d’attacher à vos écrits un goût pour les âmes appelées à l’abandon, qu’elles ne trouveraient pas indifféremment dans toutes sortes de livres, mais faites-le toujours dans une grande indépendance de vos propres lumières. Il est surprenant combien le plus ou le moins en cela se distingue et la différence des effets qu’ils produisent par cet endroit.
J’ai reçu depuis cinq semaines le cahier de vos lettres ; et celui de l’intérieur de la Mère Roussel ; je ne sais par
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quelles voies elles sont venues, c’est notre Frère portier qui me les a rendues. Je les ai lues avec beaucoup d’attention et de plaisir, mais surtout le recueil de vos lettres m’a paru tout rempli de l’Esprit de Dieu ; je n’ai rien reçu de votre part, à mon sens, de plus utile et de plus agréable que cela, et je ne doute pas que Dieu n’en tire sa gloire ; je l’ai déjà communiqué à des personnes fort instruites dans les voies intérieures qui en jugent comme moi.
Je voudrais que les autres choses que vous avez la pensée d’écrire sur l’abandon vous les missiez en forme de lettres ; ce genre d’écrire attache davantage et plaît soit par la brièveté d’une lettre, soit par la diversité et la variété qu’on est obligé de, mêler par rapport aux différentes personnes à qui l’on écrit.
Diriez-vous, ma chère Mère, qu’il y a trois ans entiers que je veux efficacement travailler à achever les méditations sur votre Règle, sans avoir pu seulement les commencer ; mes occupations augmentent toujours, mais le Seigneur me donnera le temps de les achever ; je dois cela au désir que vous témoignez de les avoir.
L’indifférence où je vous vois sur votre destinée me fait un vrai plaisir ; en effet que pourriez-vous faire de mieux, que ce que Dieu fera pour vous. Le bien et tous les avantages, ne sont-ils pas où il les attache ? Si jamais personne a lieu de s’y abandonner, c’est bien ma chère Mère. Allez donc partout, à l’aventure ; c’est là' où se doivent borner toutes vos prévoyances ; jamais vous ne serez plus heureuse que quand vous ne penserez pas à l’être. Que peu de personnes comprennent ce langage ! Je vois même tous les jours davantage qu’il ne faut pas s’obstiner à le faire entendre à qui n’en est pas capable ; c’est un avis que j’ai quelquefois reçu de vous, et que je vous donne à mon tour. Une conduite contraire de -
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meure ordinairement sans succès à l’égard de telles âmes, et, par là, souvent on se jette dans des embarras, qui font regretter la trop grande facilité que l’on a eue à entrer dans leurs peines, lesquelles se guérissent beaucoup plus pour l’ordinaire en leur apprenant à s’affranchir de l’occupation inutile qu’elles s’en font, qu’en laissant à leur amour-propre la liberté d’en faire tous les jours de nouveaux détails.
Dans ma dernière lettre, je vous prévenais sur une chose que je doutais qui ne vous fit de la peine, mais, toutes réflexions faites, je vous rends plus de justice ; ce qui n’est plus, ne peut plus se, regarder, je vous ai peut-être fourni par là une nouvelle occasion d’abandon, profitez-en et ne dites mot.
Gardez-vous de rien retrancher de ce que j’ai pu dire pour louer vos écrits ; cela ne vous regarde plus, si vous êtes abandonnée.
Mais puis-je douter que vous ne le soyez, vous, ma chère Mère, qui êtes la Générale, et comme la réformatrice de l’Ordre des abandonnées/1 ; il faut cependant avec tout le respect que je dois à la première personne qui m’a fait connaître cet heureux état, que je lui ramène/2 encore qu’elle se laisse trop longtemps occuper
1/. Veut-on voir un effet de la peur exagérée du quiétisme même au XIXe siècle : nous avons en main un cahier des principales lettres tirées du recueil de Marseille peu après que celui-ci avait été copié. En tête une note d’un bon religieux qui prémunit contre les tendances quiétistes, signalant pour justifier ses craintes que le P. Milley ose s’adresser à la M. de Siry comme à la Générale de l’Ordre des Abandonnées. Comment le vigilant théologien comprenait-il les joyeusetés de la conversation, si cette innocente plaisanterie ne mérite pas d’y être rangée ? Mais il y a plusieurs manières d’entendre saint François de Sales, témoin le grave critique qui, lors de l’acte de Pie IX proclamant docteur de l’Église l’auteur du Traité de l’amour de Dieu, prononçait que saint François de Sales n’avait pas écrit sur la mystique !
2/. Sic dans le manuscrit.
et tourmenter par ce cruel sentiment de désespoir et de crainte à la vue des infidélités passées. Quoi donc, est-ce qu’il y a quelques péchés au-dessus des miséricordes de Dieu ? Ne peut-il plus combler de ses grâces et honorer de son amour une âme autrefois pécheresse ? Quelle idée serait-ce avoir d’un Dieu qui fait surabonder la grâce où le péché a abondé, d’un Dieu qui aima beaucoup Madeleine parce qu’elle avait beaucoup aimé ? Pensez-vous que cette triste et défiante idée d’un Dieu toujours prêt à punir l’honore beaucoup ? N’est-ce pas le Dieu de l’amour et ne cherche-t-il pas avec une ardeur incroyable la brebis même égarée ?
D’ailleurs, ma chère Mère, vous m’avez dit cent fois, et je l’expérimente sans cesse, que l’abandon parfait n’est autre chose qu’un parfait amour ; or le parfait amour bannit la craintelxxxix, et je n’ai pas encore compris comment on peut aimer ardemment et sentir un poids continuel de crainte et de désespoir. N’est-ce point en vous un effet de timidité plutôt qu’un châtiment de la part de Dieu ? Pour moi, je suis persuadé que si cela vient de Dieu, ce n’est que pour vous punir. de votre défiance envers lui qui a fait cent fois jusqu’au prodige pour vous marquer l’amour le plus tendre. Je ne sais pas tout, mais ce que j’en ai vu de mes yeux me persuade que Jésus-Christ a peu d’épouses qui lui soient plus chères, et sur lesquelles on voit une Providence plus marquée et plus tendre.
Et sans aller plus loin, ce qu’actuellement vous expérimentez, n’est-il pas plus que suffisant pour vous convaincre que Dieu se charge tellement de tout ce qui vous regarde, qu’après ce simple acquiescement qu’il demande de votre fidélité, il vous décharge de toutes ces attentions et prévoyances inquiètes, infiniment préjudiciables aux âmes abandonnées, par la préoccupation où
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elles les retiennent sur leurs propres intérêts, et c’est aussi ce qu’il fait, pour ne laisser en leur vie aucun moment vide et qu’il ne remplisse de lui-même.
Qu’appelez-vous preuves de l’amour de Dieu pour vous, si cela n’en est pas ? Pour moi je les estime infiniment plus que toutes les révélations et j’ajoute que cela m’est pas moins rare et extraordinaire, car certainement cela n’est pas naturel, et vous n’en voulez cependant rien voir, pour ne penser qu’à nourrir un sentiment de crainte capable d’éteindre tout l’amour. Allez ! vous êtes une ingrate, et vous ne pouvez obtenir le pardon de votre faute qu’en aimant sans mesure et sans retour.
Il n’est plus nécessaire que vous m’envoyiez le livre que vous m’offrez, je suis las d’apprendre de nouvelles choses sur l’abandon, je fais même tous mes efforts pour oublier le peu que j’en ai appris dans les livres ; un moment de perte et d’union dans le sein de mon Dieu m’en fait plus sentir que tous les docteurs ; les trop grandes lumières de l’esprit sont quelquefois un obstacle, et l’on prend facilement un abandon étudié, une connaissance de l’abandon, pour l’abandon même.
Ce n’est que Dieu seul qui met en cet état quand il lui plaîtxc. Il ne demande qu’une mort des sens, et une grande fidélité, mais le tout sans trouble, sans travail d’esprit, sans cette crainte et ces retours pour savoir si l’on est fidèle, pour éplucher et examiner sans cesse en quoi il faut l’être, et c’est là une fidélité qui empêche d’être fidèle, si je puis ainsi m’exprimer.
Ne raisonnons pas tant, et aimons davantage, et puisque nous ne pouvons rien faire de nous-même, livrons-nous sans réserve à Celui qui peut tout et qui fait tout en nous, et qui ne demande de nous autre chose sinon que nous ne lui résistions pas.
Écrivez-moi si ma lettre aura fait sur vous quelque impression. Je ne veux plus voir l’épouse timide ; Dieu ne veut de vous que de l’amour.
C’est en Lui que je suis, ma très chère Mère, le plus dévoué et attaché de vos frères et serviteurs,
MILLEY, Jésuite.
Il y a dans l’homme le plus saint un fonds inépuisable de misères et d’orgueil. Dieu se sert de l’un pour guérir l’autre. — On se laisse insensiblement surprendre à une complaisance sur ce qui se passe en nous. — Ses méditations sur les points de la règle. — Il ne peut souffrir qu’elle ait des sentiments si durs sur sa destinée. — Il va prêcher le carême à Fréjus.
25 février 1715.
Je n’ai donc qu’à vous gronder un peu, ma très chère Mère, pour vous faire plaisir, et pour m’attirer incontinent des lettres des plus gracieuses et les plus édifiantes de votre part. Oh ! si cela est, vous courez risque d’être souvent grondée, et de l’être à tort et à travers, car je ne puis trouver que rarement de bien faibles sujets de le faire ; la faute que je reprenais dans ma dernière lettre est plutôt un reste de naturel, que Dieu n’avait pas encore éteint, qu’une faute de volonté. Je suis sûr que vous pensez comme moi sur ce point. Il y a dans l’homme, même le plus saint, un fonds inépuisable de misères et d’orgueil, Dieu se sert de l’un pour guérir l’autre ;xci à la vue des grâces spéciales qu’Il daigne nous faire, nous nous laissons comme insensiblement surprendre à je ne sais quelles complaisance ou appui sur
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ce qui se passe en nous, c’est là une très dangereuse infidélité, c’est un orgueil imperceptible à nos yeux, mais qui blesse ceux de Dieu. Pour détruire cet orgueil, ou le prévenir, Dieu nous laisse un poids de misères, un reste de naturel, une faute plutôt extérieure, pour ainsi dire, qu’intérieure, laquelle nous fait sentir ce que nous sommes et jusqu’à quel excès de faiblesse nous nous laisserions entraîner si Dieu ne nous retenait pas. C’est là, ces sortes de fautes, qu’on pourrait dire en un vrai sens, heureuses fautes, faiblesses nécessaires pour notre sûreté ; elles n’en sont pas cependant moins humiliantes, ma chère Mère, et nous ne devons pas moins travailler à les détruire. Mais, hélas ! comment le faire, et quelles ressources reste-t-il à qui n’a rien, qui ne sent plus d’autre mouvement que celui de l’Esprit de Dieu ?
Je vois la réponse/1 que vous faites, en lisant ceci ; c’est cela même, dites-vous, qui est le plus excellent moyen de détruire toutes nos faiblesses, il n’y a précisément pour en venir à bout qu’à n’être rien, qu’à ne chercher dans son propre fonds ni moyen, ni industrie, qu’à se livrer à la merci de la volonté Souveraine, ou plutôt qu’à s’y laisser livrer et abandonner par un acquiescement universel et un anéantissement entier de tout nous-mêmes et de toutes nos opérations propres, en sorte que tout ce qui s’appelle opérations de notre part
1. Dans cette lettre, où le Père imagine les reparties de la M. de Siry, on peut voir comme la sténographie d’une conversation entre saintes âmes, une séance d’école mutuelle. La Mère entendait bien déjà quelques avis intérieurs. La gronderie du Père lui a fait mieux voir ce reste de naturel. « Je ne sais quelle complaisance… » une fois de plus le Père, en revenant sur les dangers de cet orgueil imperceptible qui cause les « retours », se met lui-même en garde. Puis, après la question qui suit l’exposé de ses faiblesses humiliantes, la question presque découragée : « Quelles ressources reste-t-il ? » Et il donne la réponse qu’il avait déjà, mais que dans son entretien il arrive à mieux réaliser.
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ne sont plus qu’un consentement à l’Esprit de Dieu qui agit en nous. Ce consentement est un acte réel de notre volonté, quoiqu’il ne soit pas toujours assez sensible pour que nous le distinguions ou que nous y fassions attention.
Mais où vais-je me perdre ? Vous m’entendez bien, ma chère Mère, et toutes les âmes vraiment unies et comme absorbées en Dieu m’entendent de même. Saint Augustin disait un petit mot latin qui vient parfaitement à mon sujet et que je veux vous laisser deviner : Da amantem et sentit quod dito. Donnez-moi une personne qui aime vraiment, et elle sentira ce que je dis.
Je vous envoie, enfin, ma chère Mère, les méditations que j’ai faites sur les points de votre règle. Il n’y en a que la moitié, mais vous les voulez, et d’ailleurs je ne sais pas quand je les achèverai, et elles ne sont pas de l’élévation des vôtres. Croiriez-vous que je n’ai pas encore pu recevoir le recueil des lettres que vous avez envoyées à la Mère d’Embrun, c’était pourtant celui de vos ouvrages que j’aurais lu avec le plus de consolation et de profit. Dieu soit béni en tout !
Je ne puis souffrir, ma chère Mère, que vous ayez des sentiments si durs sur votre destinée, et si peu conformes aux bontés et à la tendresse que Dieu vous a marquées toute votre vie, je suis persuadé que vous écoutez en cela un reste de crainte et de préjugé trop naturel, L’esprit de Dieu est un esprit de paix, de joie, de consolation, il ne se dément jamais. Ne regardez comme bonnes pensées que celles qui démentent ces sentiments si capables de jeter dans le désespoir. C’est Dieu lui-même qui vous met de temps en temps dans cette profonde paix qui bannit toutes craintes. Aimez-le, et ne vous troublez de rien. Comment Dieu pourrait-il réprouver une âme qui ne veut que Lui, et qui le veut toujours
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avec la même égalité et la même constance, malgré les délaissements, les ténèbres, les peines et les croix dont, Il prend plaisir de l’accabler/2.
Je ne vous écrirai qu’après Pâques. Je vais prêcher le carême à Fréjus, petite villette déserte et qui me semble quelquefois être l’exil qu’on m’a prédit/3. C’est un endroit bien propre à être caché et oublié ; on n’a rien négligé pour m’empêcher d’y aller.
J’aurais été bien aise qu’on eût réussi, et cependant on n’a pu le faire. Dieu se déclare et me fait pressentir que c’est dans cette solitude qu’Il me veut parler au cœur. Par sa miséricorde infinie je ne m’embarrasse plus guère de ce qui me regarde, qu’on me mette où l’on voudra, tout est bon. Un rien occupe si peu de place.
Adieu, ma chère Mère, j’ai fait ce bout de lettre à
2. Parmi les peines et les croix, la plus dure est de se voir rejetée et, réprouvée par Dieu. Il faut alors écarter toutes les pensées capables de mener au désespoir. Comment Dieu pourrait-il réprouver l’âme qui le veut toujours, malgré les afflictions qu’il lui envoie. Sur la lutte contre les sentiments capables de jeter dans le désespoir la M. de Siry rapporte l’enseignement de sainte Chantal : « Il y a une espèce de martyre qui s’appelle martyre d’amour… Je sais que c’est le martyre auquel toutes les filles de la Visitation sont appelées…, j’en sais une qui ayant été séparée des choses qui lui étaient le plus sensibles, a plus souffert que si les tyrans avaient séparé son, âme de son corps… » La Mère ajoute : « On connut qu’elle parlait d’elle-même. »
Et du P. de Caussade à la sœur de Rosen : « Tant que durent ces opérations crucifiantes, l’esprit, la mémoire, la volonté, tout est dans un vide affreux, dans le rien… » (Ramière, II, p. 237).
3. Fréjus était en effet une toute petite ville. Fleury, qui était alors à la tête du diocèse, signait : « évêque par la grâce de Dieu et l’indignation divine. » Le P. Milley nous étonne un peu en disant qu’il eût aimé à ce qu’on réussit à l’empêcher d’y aller. Nous connaissons son amour de la retraite. Peut-être la copiste a-t-elle supprimé une phrase ou fait une erreur d’un ou deux mots. — « L’exil qu’on m’a prédit », parle-t-il du changement qu’il entrevoyait dans sa lettre du 2 avril 1714 ?
vingt reprises, et je ne sais ce que je dis. Je vous donnerai à mon retour de plus amples nouvelles. Je suis, en attendant, tout ce que vous savez, par rapport à Dieu et par rapport à vous.
C’est le néant, c’est le rien, c’est
MILLEY, Jésuite.xcii
Il est persuadé que Mlle R. sera une bonne religieuse. --- La Mère ne doit pas regretter la condition de simple professe. — Les rigueurs de Dieu se font-elles toujours sentir ?
5 mai 1716.
J’ai reçu, ma très chère Mère, depuis sept ou huit jours, votre lettre du 13 avril, je suis bien aise que vous ayez reçu celle que j’écrivis à Mlle R./1. Je comprenais bien par la sienne qu’elle avait fort envie que je la détournasse du couvent, mais c’est cela même qui me détermine à croire que Dieu la poursuivait vivement puisqu’elle cherchait si loin et avec tant de soin des prétextes à se cacher à elle-même ce que Dieu demandait d’elle. Je suis persuadé qu’elle sera bonne religieuse, et fort heureuse dans son état.
Je ne vous mande rien de nouveau de la supérieure R. Elle va son train ordinaire, toujours fort attachée à vous.
Je comprends bien que la qualité de simple professe
1/. Cette personne avait été mise par la supérieure de Mamers en relations avec le Père, qui avait démasqué et écarté les répugnances s’opposant à sa vocation.
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aurait de grands agréments pour vous/2 ; mais, ma chère Mère, les conditions les plus tranquilles en elles-mêmes ne causent pas toujours la tranquillité ; Dieu sait exercer une âme en tous les états, quand il lui plaît de le faire.
Il y a dans les trésors de sa sagesse des ressorts inconnus aux hommes pour les éprouver et les purifier. Ce n’est jamais dans l’état extérieur ou dans l’emploi que nous remplissons qu’il faut chercher la source ou de notre paix ou de notre trouble : c’est dans Dieu, non dans nous. Laissons-le faire, il s’est chargé de nous aussitôt que nous. nous sommes quittés nous-mêmes. La Providence ne sera jamais trompée par les différents projets des hommes ou pour nous, ou contre nous.
Mais à quoi m’amusais-je, ma chère Mère, je ne vous dis rien que ce que vous m’avez appris vous-même, et tout ce que je pourrais ajouter ne servirait tout au plus qu’à montrer que je n’ai pas oublié ma leçon. Oh ! l’heureuse leçon, dans l’exécution de laquelle on trouve en effet ce trésor caché et cette perle précieuse capable d’enrichir ceux qui la possèdent.
Les rigueurs de Dieu se font-elles sentir toujours à vous ? Et ce Dieu de bonté ne se montre-t-il point quelquefois avec ses regards favorables qui rendent la paix et la vie à une âme désolée. Ayez le courage de les lui
2/. La Mère va être supérieure à Caen. Peut-être ne le sait-elle pas encore.
C’est ici la dernière lettre adressée à la M. de Siry que nous ayons. Elle en a probablement reçu à Caen, puis à Bourbon-Lancy. Cependant nous savons par une phrase de sa notice qu’elle eut de la peine à voir les lettres du Père s’espacer de plus en plus. Il pensait sans doute que la Mère était assez pleinement sous la dépendance du Saint-Esprit et que son aide devenait superflue.
Quant à l’aînée, il l’avait avertie qu’il la jugeait assez perdue pour se passer de cet appui. Elle-même écrivait rarement. Nous sommes en mai, et le Père n’a rien reçu d’elle depuis le mois de septembre.
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demander quelquefois ! Vous ne risquerez rien ; au pis aller, il ne sera pas fâché d’une demande qui n’est qu’un nouvel aveu de la confiance que vous avez en lui et de l’indigence que vous éprouvez en vous.
J’aurais vu avec plaisir les écrits que vous envoyez à Mlle R., je me les procurerai. Je ne lui ai pas écrit depuis quatre ou cinq mois, quoique j’en ai reçu quatre ou cinq lettres ; mes occupations continuelles m’en ont empêché. Je le ferai en ce moment ; son directeur a été fait grand vicaire de R., ce nouvel emploi lui donne à peine le temps de la voir quelquefois, peut-être qu’elle s’accoutumera par là à s’en détacher. Elle a un bon fond, et Dieu est miséricordieux.
La M. R. se porte fort bien, j’ai eu de ses nouvelles depuis peu de jours. Elle est vraiment établie dans un abandon solide et elle ne se dément point.
Depuis le mois de septembre je n’ai pas reçu un mot de lettre de notre aînée, pas même un salut, je la sais pourtant toujours la même.
Mes très humbles respects à vos chères filles.
Adieu, ma chère Mère, je suis tout à vous dans le Cœur de Jésus.
Votre…
1/. On aimera à conjecturer que c’est l’aînée qui nous a transmis la dernière lettre écrite par le P. Milley. Il est vrai, nous l’avons vu, qu’il avait mis la correspondance avec elle au ralenti. Mais il continuait à suivre les ascensions de cette âme.
En ce temps, où la violence du fléau allait presser la Sœur Madeleine de Rémuzat d’accomplir sa mission auprès de l’évêque de Marseille, le P. Milley mettait fin à cette correspondance, tout employée à répandre le message de l’abandon, par un adieu dans le « Cœur Adorable de Jésus-Christ ».
Marseille, le 27 août 1720.
Je ne vous écris qu’un mot, ma chère fille, parce que tous les moments que je passe à cela, il me semble que je les ôte à des moribonds qui nous demandent sans cesse.
Il y a ici une contagion qui se répand comme un torrent, et l’on n’a pu encore y trouver un remède efficace ; deux ou trois heures, et souvent beaucoup moins, portent au tombeau. Ce qui est plus affligeant, c’est qu’on meurt sans secours. Tout le monde vous fuit ; on n’ose s’approcher pour donner un verre d’eau. Le nombre des cadavres qu’on ne peut enlever infecte l’air. On les voit mourir dans leur maison ou par les rues.
Dieu est bien irrité contre nous parce que nous avons beaucoup péché. Conjurez-le d’apaiser sa colère. Monseigneur notre Évêque a fait en son nom et au nom de la ville un vœu au Ba François Régis. Joignez-vous à nous auprès de ce grand saint.
Il est déjà mort trois jésuites. Je suis encore en santé, quoique beaucoup accablé. Je m’attends à tous moments d’être frappé comme les autres. Priez pour moi notre grand Dieu, qu’il daigne me pardonner mes péchés et accepter le sacrifice, que je lui fais de tout mon cœur, de ma vie.
Saluez bien notre sœur de Sainte-Gertrude.
Adieu, adieu, tout à vous dans le Cœur adorable de Jésus-Christ, ma très chère fille.
Votre très humble et obéissant serviteur.
MILLEY, Jésuite.
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Marseille, le 7 janvier 1719. Mon Révérend Père,
Les Plaisanteries continuelles et les Railleries répandues dans toute votre Lettre contre moy, contre ma Société et contre toutes les personnes qui me consultent quelquefois sur l’affaire de leur salut, ne me font point repentir de l’esprit de douceur et de charité qui paroit dans l’Abregé que j’ai fait d’une Conférence, qui ne passa pas assurement, permettez-moi de vous le dire, dans cette vehemence, et ces clameurs capables d’alarmer le voisinage et d’arrêter les passans, ma memoire, toute ingrate et infidèle que vous la faites, ne m’a pas permis d’oublier qu’en cherchant la vérité il faut avoir un soin infini de ne pas perdre ni altérer la charité. Cet écrit, où je n’ai en effet prétendu garder d’autre ordre que celui de la Conférence même, je ne l’ai tiré des mains de M. Cary qu’à la persuasion d’un de Messieurs vos Parens, que je lui ai nommé. Si ce qu’il contient est vrai ou faux, le Public est en droit de ne s’en rapporter ni à Vous ni à Moi, nous sommes Parties. Les Témoins qui l’ont signé étant vos Parens ou vos Amis, Gens de conditions et d’une probité généralement avouée, ne peuvent être suspects. Il ne s’agissait point de discuter des matières subtiles de Théologie. Je me bornais simplement (puisqu’assurement vous ne me montrates ni
1/. On doit cette lettre au P. Salomon qui publia dans la même brochure sa première lettre, celle du P. Milley et une réplique au P. Milley.
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Livres ni aucun Extrait des Auteurs), je me bornai, dis-je, à démontrer que le fait cité par le Mandement 2 en question étoit faux, et le passage tiré du 15 des Actes tronqué, et cité infidèlement.
Le mandement assure que les Prélats assemblés avoient cru l’instruction Pastorale absolument nécessaire pour fixer le sens des Propositions ; et je dis que le Procès verbal de l’assemblée nous apprenoit au contraire que les Prélats avoient condamné les Propositions de la même manière et avec les mêmes qualifications que le Pape avant même qu’on eut ordonné de faire une Instruction Pastorale ; ce n’étoit donc pas l’Instruction qui avoit fixé le sens des Propositions.
Le Mandement prouvait par l’exemple de St Pierre que le Pape devoit donner des explications, et moi je soutins au contraire que le Passage cité tout entier nous apprenoit qu’après que S. Pierre eut parlé une seule fois tout le monde se tût, et personne ne demanda des explications. Tacuit omnis multitudo, his auditis tacuerunt. Vous sçaves bien que ce que j’ai retranché dans le Passage du 15 des Actes ne regardoit que le recit des Miracles que Dieu avoit operé par Paul et Barnabé parmi les Gentils. Pour verifier tout cela, mon R. P., il ne faut
1/. Clément XI, par la constitution Unigenitus du 8 septembre 1713, avait condamné les Réflexions morales du P. Quesnel, dont on avait extrait cent une propositions, quelques-unes notées d’hérésie. L’assemblée des évêques, réunie par ordre du roi, déclara, le 33 janvier 1714, recevoir la constitution avec respect et soumission, qu’ils y reconnaissaient la doctrine de l’Église, et décida de rédiger avant de se séparer une lettre pastorale qu’ils publieraient avec la bulle. Le P. Milley reprochait avec raison au Mandement d’affirmer que la Lettre pastorale avait été jugée nécessaire pour fixer le sens des propositions. Les évêques avaient condamné le livre et les propositions de la même manière que le Pape, avant même de rédiger la Lettre pastorale. Neuf évêques donnèrent des mandements opposés à la bulle. Le mandement sur lequel porte la discussion est peut-être celui de Colbert, évêque de Montpellier.
que des yeux comme dans une Bataille à coups de poings, selon votre serieuse agression.
Au reste, comme vous n’avez pas eu mon Ecrit entre les mains assés longtemps pour le citer fidelement, je ne m’étonne nullement que vous me fassiez dire ce que je n’ai point dit, dans des choses essentielles. II me sera fort aisé de vous le prouver quand il vous plaira, après cela vous agréerez bien que je prenne le parti de faire cesser de ma part des Contestations qui ne servent qu’à donner des Scenes inutiles au Public. Je suis avec un très profond respect,
M. R. Père
Votre Très Humble et Tres
Obéissant Serviteur Milley, jésuite
JEAN-PIERRE DE CAUSSADE
Lettres Spirituelles
Texte établi et présenté par Michel Olphe-Galliard, s.j.19
INTRODUCTION (Extraits)
[...]
Pourquoi commencer la publication des Œuvres complètes du Père Jean-Pierre de Caussade par ses lettres de direction ? Ne devait-on pas reproduire d’abord les Instructions Spirituelles en forme de dialogues, dont il a surveillé lui-même l’impression et qui condensent d’une façon systématique les principes de sa direction ?
Il nous a paru plus logique de conserver l’ordre historique du développement spirituel qui a présidé à la composition de ces écrits. Directeur de conscience par vocation et par tempérament, Caussade a été amené à aider par sa correspondance les Visitandines qui l’interrogeaient. Celles-ci ont tiré de ses nombreuses lettres de petits traités spirituels, dont L’Abandon à la Providence divine a été le plus apprécié. Les contradictions n’ont pas épargné ce jésuite épris de simplicité, d’effacement devant Dieu, et donc d’une certaine passivité trop proche de la doctrine fénelonienne tenue, à cette époque, en particulière suspicion. Les Instructions Spirituelles sont nées du besoin que Caussade ressentait de se faire une idée personnelle et juste des opinions qui avaient opposé Bossuet à l’archevêque de Cambrai. Cet ouvrage ne fut imprimé qu’en 1741, et, si sa rédaction est en partie contemporaine des lettres aux Visitandines, il n’en demeure pas moins comme le résultat d’une expérience dans laquelle ces lettres l’avaient engagé. Il convient donc que nous les étudions d’abord.
1 Le traité de L’Abandon à la Providence divine a été souvent réimprimé sous diverses formes dont nous parlerons plus loin.
Mais avant d’en connaître les circonstances, on aimera savoir ce que fut leur auteur et comment, jésuite de la province de Toulouse, il se vit amené à consacrer le meilleur de son ministère spirituel aux moniales d’un monastère de Lorraine.
Où naquit, le 6 mars 1675, Jean-Pierre de Caussade ? Il a déclaré, en entrant dans la Compagnie de Jésus, être originaire du Quercy. Pouvons-nous localiser de façon plus précise le berceau de sa famille ? Caussade est un nom très répandu dans le midi de la France. On le rencontre le plus souvent dépourvu de la particule. Or, nous avons la preuve que le jésuite toulousain se dénommait lui-même : de Caussade. Quelques catalogues de sa province, il est vrai, suppriment la particule, certains autres la maintiennent. Les catalogues de la province de Champagne, dans lesquels il figure durant son séjour en Lorraine, se contentent d’une transcription phonétique répondant à son appellation courante : Decossade. Une copie provenant du Bon-Pasteur de Nancy et contenant quelques lettres de lui, abrège en le désignant : Decoss 1. La famille de Caussade appartenait donc à la noblesse du Quercy.
Cette précision a son importance. En effet, un document d’archives nous apprend que, le 6 décembre 1697, « noble Jean-Baptiste de Caussade » est poursuivi pour usurpation de titre nobiliaire. Il est condamné par le juge de Cahors nommé Samson. Sur son appel, un nouveau jugement reconnaît son droit. Quel lien de parenté unissait Jean-Baptiste et notre Jean-Pierre ? Faute de documents, nous en sommes réduits aux conjectures, mais rien ne s’oppose à ce que Jean-Pierre fût le fils ou le frère de ce Jean-Baptiste, dont la pièce du greffe nous apprend que son titre de noblesse remontait à son aïeul, « noble Pierre de Caussade habitant la Bastide de Ver », époux de « dame Peyronne de Basset ». Ce dernier a donc fait souche dans la petite localité de la rive droite du Lot, à une quinzaine de kilomètres de Cahors/2.
Ce manuscrit se trouve actuellement dans la Bibliothèque des Jésuites. à Chantilly (ancienne bibliothèque d’Enghien). Un recueil manuscrit conservé à la Visitation de Nancy porte : Decossade. Ce recueil est celui des lettres adressées à la Sœur de Lésen par la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen. Il est de la main de la Sœur de Lésen qui était elle-même dirigée par le P. de Caussade (Voir pp. 222-223).
/2 Archives du Lot : 88 F « Nobiliaire de Montauban : Recherches contre les faux nobles (1696-1707) ». Dans la liasse F 89, se trouve un dossier Caussade n° 49 où on lit : « Noble Pierre de Caussade, habitant de la Bastide de Vers, épouse le 9 juillet 1553 demoiselle Peyronne de Basset. » On lit encore : « Jean de Caussade, écuyer, épouse en septembre 1603 demoiselle Joana de Bertrand, épouse en 1609 demoiselle Françoise Bardal. »
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La même pièce nous avertit que Jean-Baptiste « habitait la ville ». Cette circonstance permettrait encore de conjecturer que le futur jésuite a passé son enfance à Cahors, s’il n’y est pas né. On s’explique alors qu’il ait fréquenté de bonne heure le collège des Pères de la Compagnie de Jésus en cette ville, et qu’il ait pu se déclarer à dix-huit ans « maître ès arts ».
Cahors se glorifiait, à cette époque, de posséder une université florissante. Caussade avait pu y acquérir une culture solide, un humanisme conforme à ses goûts, en même temps qu’une éducation religieuse qui le préparait au rôle dont nous le verrons s’acquitter. On pourrait peut-être trouver un autre signe de sa prédestination dans le fait qu’il fréquenta cette même université dans laquelle Fénelon l’avait précédé d’une vingtaine d’années/1. Leur communauté de formation n’était sans doute pas totalement étrangère à l’affinité spirituelle qui les rapprocherait dans leurs options doctrinales.
Le 16 avril 1693, Jean-Pierre de Caussade est admis au noviciat de Toulouse. Il y fut accueilli par le P. Just-Louis Delens, qui exerçait les fonctions de maître des novices. Le bâtiment dans lequel les Jésuites avaient établi leur maison de formation englobait un antique sanctuaire appelé la « capelle redonde », sur la rive droite de la Garonne. Quelques pas la séparaient du collège. Les deux années que le jeune Cadurcien y passa n’ont laissé aucune trace marquante dans l’histoire du noviciat. Il suffit de rappeler qu’il fit là les Exercices de saint Ignace et s’initia à la spiritualité de son Ordre/2.
À la rentrée de 1694, on lui confie une classe de grammaire au collège d’Auch, réputé pour l’humanisme de quelques-uns de ses maîtres. Ce collège avait pour recteur, depuis mars précédent, le P. Pierre Médaille, qu’il ne faut pas confondre avec son homonyme, le fondateur des Religieuses de Saint-Joseph du Puy.
1/ Mme Jeanne-Lydie GORÉ, dans L’Itinéraire de Fénelon : Humanisme et Spiritualité, Paris, 1957, a tracé le tableau de ce cadre universitaire à l’époque de Fénelon (pp. 39-47). Il n’avait pas sensiblement changé vingt ans plus tard, lorsque le jeune de Caussade y faisait ses études.
2/ L’histoire de ce noviciat est racontée dans l’ouvrage du P. Pierre DELATTRE : Les établissements des Jésuites en France depuis quatre siècles, Wetteren (Belgique), 1939-1957, IV, col. 1327-1333.
Celui que connut Caussade à Auch est l’auteur des Méditations sur les évangiles de l’année, souvent rééditées /1.
Observons, dès le seuil de cette vie religieuse, un trait qui la caractérise : ses constantes vicissitudes. Le jésuite méditatif dont les lettres nous feront apprécier l’attrait pour la paix intérieure et pour l’union à Dieu, est contrarié dans son recueillement par de perpétuels changements de maisons et d’emplois.
En 1696, le voici à Aurillac, où il enseigne la grammaire, comme à Auch. En 1698, il est professeur de métaphysique à Rodez. L’année suivante, le collège de Saint-Flour lui confie la classe d’Humanités ; il y dirige en même temps une académie de grec. Il remplit les mêmes fonctions, en 1700, à Mauriac. L’année suivante, nous le trouvons à Albi, chargé des rhétoriciens.
L’année 1702 marque pour Caussade un tournant important. Il commence ses études de théologie à l’Université de Toulouse. Il sera prêtre à la fin de la troisième année, en 1704. La quatrième année est couronnée par le doctorat en théologie. Puis c’est le Troisième An, sous la direction du Père Goudounèche. Nous ne savons malheureusement rien sur le Père Instructeur et sur l’influence dont a pu bénéficier son disciple : aucun répertoire bibliographique ne signale d’ouvrage écrit par lui. Caussade le retrouvera quelques années plus tard, au collège de Perpignan.
Les établissements dans lesquels le jeune régent est passé ont eu leur célébrité. Ses séjours n’y furent pas assez prolongés pour que son action y fût remarquée. Ce que révèle cet itinéraire rapidement évoqué, c’est la valeur intellectuelle de celui que le ministère sacerdotal allait faire connaître comme un directeur spirituel riche des dons de la grâce.
Au reste, le Troisième An achevé, il revient à l’enseignement et, pendant quatorze années encore, il ira de collège en collège. Mais à ses fonctions professorales s’ajouteront des charges spirituelles qui le prépareront à la direction des âmes, sa véritable vocation.
Le collège d’Aurillac, où il avait déjà vécu, l’accueille de nouveau en 1707, et c’est là que, l’année suivante, il prononce ses vœux de profès. Il y enseignait le grec. Mais la rentrée de 1708 le trouve à Perpignan, chargé d’un cours de sciences et directeur d’une congrégation d’élèves.
Le collège de Toulouse lui confie un cours de philosophie en 1710, mais il est aussi désigné comme confesseur et se voit chargé
1/ Nous signalons une fois pour toutes les monographies concernant les divers collèges et les maisons dans lesquels le P. de Caussade est passé : Pierre DELATTRE, op. cit., sous les mots correspondants.
des exhortations à la communauté. Il revient à l’enseignement des sciences en 1714 et 1715. Puis, il est envoyé à Montauban, pour y remplir les fonctions de préfet des études au collège ; mais il est en même temps prédicateur en ville, confesseur de la communauté et chargé des exhortations.
Voici 1720. Caussade quitte décidément la carrière professorale. Il est pour deux ans à Clermont-Ferrand, en qualité de prédicateur, et s’acquitte dans la communauté du rôle de « consulteur ». La séjour dans cette résidence a pu décider, nous le verrons, de sa destinée : il y est en contact avec quelques jésuites appliqués aux missions urbaines auxquelles lui-même se consacrera bientôt. Mais, avant de franchir les limites de sa province, il passera deux années à Saint-Flour : il y est « préfet spirituel » au collège et prédicateur. Une année encore, il remplira les mêmes ministères au Puy. En 1724, il est à Beauvais, où les Jésuites ne possèdent ni collège ni résidence. Pourquoi est-il envoyé dans la province de Champagne ? Les documents ne le disent pas, mais ils nous laissent deviner que Caussade fait maintenant partie de ces équipes de missionnaires qui sillonnent la France pour réveiller la ferveur des paroisses des villes. Il avait connu à Clermont quelques-uns de ces missionnaires dont la prédication rayonnait à travers le pays entier : un P. Quin, qui missionna de 1693 à 1721, un P. Jean Levolpillère, de 1694 à 1719, et surtout le P. Guillaume de Fonfrède, de 1721 à 1745.
À partir de cette époque, nous voyons Caussade inscrit au catalogue de Champagne, dont une lacune nous prive de le suivre durant quatre ans. En 1729, le catalogue de Toulouse le mentionne résidant en Champagne. On ne voit pas qu’il soit venu en Lorraine avant 1729, ou même peut-être 1730.
Or, voici qu’en 1731 il quitte Nancy et retourne à Toulouse. Ses supérieurs l’envoient à Albi, où il va passer deux années au séminaire diocésain. Il y connaît une demi-disgrâce dont quelques allusions de sa correspondance permettent de soupçonner les motifs/1.
Il a cinquante-six ans lorsque cette épreuve révèle publiquement l’opposition dont il supportera la souffrance longtemps encore en secret. L’atmosphère de son temps est saturée de jansénisme ; d’autre part, la condamnation de Fénelon en 1699 est loin d’apaiser les désaccords qui subsistent entre les directeurs d’âmes sur les problèmes de la vie spirituelle. Quoi qu’il en soit,
1/Voir infra, p. 49. Ces allusions se trouvent dans les fragments empruntés au manuscrit dit « livre de la Sœur Cailhau ».
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l’éloignement du P. de Caussade dut laisser bien des regrets en Lorraine, non seulement parmi les religieuses qu’il dirigeait, mais aussi parmi ses confrères de Champagne. On s’en aperçut, lorsque le provincial eut à remplacer le P. Nicolas Foulon, pour diriger la maison de retraites Saint-Ignace à Nancy. Nul ne parut plus apte à remplir cette fonction, que le jésuite toulousain/1, dont certaines visitandines, en outre, réclamaient le retour avec insistance.
Caussade reparut donc en Lorraine pour l’Avent de 1733. Les événements politiques, entraînant des opérations militaires, troublaient la vie du pays, paralysant l’activité de la maison dont on lui confiait la charge. Les retraitants étaient relativement peu nombreux et laissaient au nouveau Directeur le loisir d’étendre son ministère aux communautés de la ville : au Bon-Pasteur, fondé par la Mère de Ranfaing, et surtout au monastère de la Visitation. C’est dans ce monastère que Dieu lui ménageait l’occasion d’accroître son expérience des âmes et d’enrichir sa doctrine spirituelle.
Parmi les Visitandines se trouvait alors une moniale éminente, la Mère Françoise-Ignace de Bassompierre/2. Ancienne supérieure du monastère de Meaux qu’elle avait gouverné de 1718 à 1724, elle était revenue dans son monastère d’origine, où elle devait mourir, âgée de soixante-dix-huit ans, en février 1734. Les notes spirituelles conservées dans sa notice et prises par elle au cours de sa dernière retraite, attestent l’influence exercée sur son âme par celui qu’elle appelle : « la personne qui me tient la place de Dieu et qui est chargée de ma conscience »/3.
La Mère de Bassompierre était une fervente admiratrice de Bossuet. Comment n’aurait-elle pas partagé la reconnaissance de sa communauté envers l’évêque qui avait prodigué ses sollicitudes aux Filles de saint François de Sales et leur avait dédié ses Méditations sur l’Évangile ? Ne tenait-elle pas de la Sœur Cornuau un précieux recueil de lettres et de documents spirituels écrits par Bossuet et dont elle avait apporté une copie en retournant à Nancy/4 ? Ses entretiens avec le P. de Caussade ne pouvaient
1/Cf. Pierre DELATTRE, op. cit., III, col. 753-754.
2/ Pour plus de détails, voir notre article dans la Revue d’Ascétique et de Mystique, juillet-septembre 1962 : L’Abandon à la Providence divine et la tradition salésienne.
3/ Archives de la Visitation de Nancy. Notice de la Mère Françoise-Ignace de Bassompierre (1656-1734), p. 17. Cette notice se trouve dans le Registre des circulaires (1689-1742).
4/ Ce recueil qui contenait cent cinquante et une lettres de Bossuet a servi de texte de base à l’édition de 1747 (URBAIN-LEVESQUE, Correspondance de Bossuet, IV, pp. 410-411).
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manquer d’évoquer les souvenirs de son séjour à Meaux. Elle avait dû y connaître plusieurs des survivantes de l’époque où Mme Guyon avait été séquestrée dans le monastère ; elle savait assurément le renom d’édification laissé par la dévote et qu’avait attesté un certificat signé de la supérieure et de quelques visitandines/1.
Si la Mère de Bassompierre avait été conquise à la spiritualité de Bossuet, il est permis de croire qu’elle ne nourrissait aucun préjugé défavorable à l’endroit de Fénelon. On devine avec quel intérêt elle recueillait les propos du P. de Caussade, familiarisé depuis longtemps avec les opuscules de l’archevêque de Cambrai/2. Le parloir des Visitandines devint ainsi pour le jésuite une source d’information exceptionnellement précieuse.xciii
C’est en 1772 que Dom Déforis publie les opuscules spirituels de Bossuet. Caussade venait de prendre ses premiers contacts avec la communauté, qui ne tarda pas à reconnaître en lui un interprète très compétent de la tradition salésienne. L’estime dont il voyait entouré Bossuet, les documents qu’on mettait sous ses veux, l’incitaient à comparer plus profondément les spiritualités des deux prélats dont la querelle avait violemment souligné l’opposition. Il se mit, dans un esprit conciliant, à relire les articles d’Issy et le commentaire qu’en avait fait Bossuet dans son Instruction sur les états d’oraison. Il s’aperçut, comme il l’écrira, « que, pour le fond de la vraie spiritualité, les deux prélats n’étaient pas si éloignés de sentiment qu’un certain public l’a pensé », et il ajoutait : « Ce qui paraît encore mieux par les livres posthumes de M. Bossuet, et surtout par ses lettres de direction, à peu près semblables à celles du très illustre et très pieux archevêque de Cambrai/3. »
C’est ce qu’il s’efforçait de démontrer aux Visitandines avides de l’interroger et de lui proposer leurs difficultés. Telle est, croyons-nous, l’origine de ce petit chef-d’œuvre qui ravissait H. Bremond : Les Instructions Spirituelles en forme de dialogues sur les divers états d’oraison, suivant la doctrine de M. Bossuet.
La Mère de Bassompierre mourut peu de mois après le retour du P. de Caussade à Nancy, mais elle laissait derrière elle des
1/ Ce certificat a été publié par URBAIN-LEVESQUE, op. cit., VII, p. 501.
2/ Les Sentiments de piété avaient été publiés dès 1713. Une nouvelle édition améliorée est de 1719.
3/ Instructions Spirituelles, dialogue préliminaire, (éd. Bremond, p.2).
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disciples, entre autres la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen, directrice du noviciat, qui avait servi de secrétaire à la vénérée défunte ; elle devait nous conserver le plus important recueil des lettres que nous publions/1.
Les confrères de notre jésuite ne partageaient pas tous ses idées mystiques, et certains critiquaient sa manière de conduire les âmes. La sympathie que lui vouait l’un d’entre eux nous est connue. Ce religieux, auprès duquel sa doctrine trouvait l’approbation la plus complète, n’était autre que le P. Paul-Gabriel Antoine, théologien estimé, ancien recteur de l’université de Pont-à-Mousson. De 1736 à 1740, le P. Antoine a exercé les fonctions d’Instructeur du Troisième An à Nancy. Sa direction était particulièrement appréciée chez les Visitandines. Le P. de Caussade, pendant les deux années qui ont précédé son départ définitif de Lorraine/2, a pu s’entretenir fréquemment avec l’ancien professeur de morale, lui-même écrivain spirituel/3. Leur entente fut telle qu’on peut se demander si Caussade n’a pas rédigé son ouvrage à l’instigation de son ami. Celui-ci, du moins, s’est porté garant de son orthodoxie et a encouragé si activement la publication, que le provincial de Champagne libellait à son nom le « permis d’imprimer » qui figure sur la première édition. L’impression devait se faire à Perpignan, en 1741, lorsque l’auteur y gouvernait le collège de la Compagnie de Jésus.
[...]
Des historiens récents, à la suite de Dom John Chapman/1, ont voulu voir en Bossuet un « maître » de Caussade. Le mot nous paraît exagéré. Nous venons de constater que le père spirituel des Visitandines n’avait pas abordé l’Instruction épiscopale sans idées personnelles arrêtées. Il avait cherché dans sa lecture moins un enseignement que la justification de sa propre doctrine. Il n’était pas dupe des prétentions doctorales du prélat. Il avait lu sans doute la Relation sur le Quiétisme, mais plus attentivement encore la Réponse de Fénelon/2. Il savait de qui l’évêque de Meaux tenait son information sur les problèmes de la mystique. Il n’ignorait pas quels avaient été les préjugés que les amis de celui-ci eux-mêmes avaient dû vaincre pour l’amener à une plus juste conception de l’oraison de quiétude. Mais surtout, l’optique de Caussade n’était pas celle de Bossuet. L’intellectualisme abstrait de l’orateur différait profondément de cette sorte de pragmatisme spirituel que le jésuite aimait à puiser dans l’expérience concrète des saints.xciv Ses entretiens avec les Visitandines lui ont inspiré une attention respectueuse pour l’autorité du prélat, mais leur admiration ne suscita jamais chez lui qu’une déférence sans chaleur. Il cite quelquefois Bossuet dans ses lettres, rarement, et pour lui emprunter des formules plutôt que des idées.
Sa sympathie allait spontanément à Fénelon. N’étaient-ils pas l’un et l’autre originaires du même pays et n’avaient-ils pas reçu dans la même université de Cahors la culture humaniste et chrétienne des Pères de la Compagnie de Jésus ? La parenté de leurs esprits s’affirme dans leur opposition aux tendances rigoristes qui divisent l’Église de France et dont ils rencontreront l’obstacle au cours de leurs ministères/3.
1/ The Dublin Review, 1931, pp. I-15. Voir aussi Dom David KnowLes dans l’Introduction à l’édition anglaise de Caussade (Londres, Burns and Oates, 1961, p. vi).
2/ Voir notre article de la R.A. M., juillet-septembre 1962.
3/ On sait que Fénelon s’est toujours refusé à pactiser avec les Jansénistes qui auraient voulu mêler sa cause à la leur (J. ORCIBAI,, dans Revue de l’Histoire de l’Église de France : Dom Gabriel Gerberon défenseur de Fénelon).
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Caussade s’y heurtera lors de son arrivée à Nancy, et il est vraisemblable que sa disgrâce passagère a été provoquée par le conflit des idées religieuses de son temps. Comme Fénelon, il est anti-janséniste ou, plus précisément, anti-port-royaliste : sa doctrine de la pratique sacramentelle en témoigne/1.
Lorsqu’en avril 1752, sur des renseignements venus de Toulouse quelques mois après sa mort, les Nouvelles ecclésiastiques s’aviseront de parler des Instructions Spirituelles, on sait de quelle encre elles noirciront le jésuite aussi bien que l’archevêque. Elles l’accuseront d’avoir trompé le public en faisant dire à Bossuet le contraire de ce qu’il avait enseigné/2. Quoi qu’il en soit de ces accusations, la feuille janséniste ne se trompait pas en unissant Caussade et l’auteur du Manuel de Piété : c’est bien la doctrine de l’archevêque que nous retrouvons dans la correspondance du jésuite. Caussade cite fréquemment M. de Cambrai et aime à répéter certains mots du prélat.
Ce qu’il a surtout apprécié chez celui-ci, c’est l’interprète des mystiques dont lui-même goûtait particulièrement les écrits : saint François de Sales et la Mère de Chantal, sainte Thérèse et le P. Balthasar Alvarez, saint Jean de la Croix. Il reconnaissait dans la doctrine de l’Amour Pur l’expérience d’une sainte Catherine de Gênesxcv, et le renoncement total à l’amour-propre lui paraissait, comme à cette sainte, l’authentique réalisation de la pauvreté spirituelle. La lecture de sainte Catherine de Sienne l’avait affermi, de même que Fénelon, dans la conviction que les consolations sensibles sont de peu de prix auprès de l’union divine de pure foi. C’est l’expérience des mystiques, telle qu’elle se reflète dans les œuvres spirituelles de l’archevêque, qu’il admirait, et, si Henri Bremond a pu lui décerner le titre de « Jésuite fénelonien », c’est parce que Fénelon lui renvoyait l’image des maîtres dont il se réclamait/3.
Aucun document ne nous renseigne sur la vie spirituelle de Caussade avant 1731, mais est-il téméraire d’imaginer l’émotion avec laquelle il a dû suivre les principaux épisodes de la querelle dont la France entière avait été saisie ? Quels échos de la condamnation du Moyen court par les évêques réunis à Issy en 1694. sont-ils parvenus jusqu’aux oreilles des novices de Toulouse ?
1/ Nous verrons que le monastère de Nancy souffrait de la direction donnée sur ce point par le confesseur de la communauté.
2/ Voir les textes dans Bossuet maître d'oraison, Introduction, pp. XVIII-xxi.
3/ L’expression se trouve dans H. BREMOND, Apologie pour Fénelon, Paris, 1910, p. 447.
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Des échos sans doute assez étouffés ou au moins soigneusement filtrés grâce à la vigilance d’un Père Maître prudent. Mais lorsque, le 1er février 1697, éclate comme une bombe la publication des Maximes des Saints, se pourrait-il que le régent du collège d’Aurillac restât indifférent à un pareil éclat ? Ne fut-il pas atterré, lorsque, en mars 1699, il eut connaissance, à Saint-Flour, de la condamnation par le Saint-Siège qui frappait Fénelon/1 ?
M. de Cambrai mourut en 1715. Le P. de Caussade était alors préfet des études au collège de Montauban : il partageait avec ses occupations scolaires des fonctions spirituelles qui supposaient chez lui une compétence déjà reconnue.
Quels ouvrages de l’archevêque a-t-il pu lire ?
Les Oeuvres spirituelles de Fénelon n’ont été publiées par son neveu qu’en 1738/2. Les amis du prélat n’avaient pas attendu cette date tardive pour répandre, même à son insu, des écrits édifiants dont l’auteur se désintéressait au point qu’il fût obligé de désavouer l’une ou l’autre de ces publications, à lui faussement attribuées. Très peu de temps après sa mort, on avait imprimé ses Prières du matin et du soir. On les réédita en 1718 en y joignant quelques pièces inédites, parmi lesquelles des fragments de sa correspondance déjà connus de son vivant. Cet ensemble de textes assez disparates avait reçu le titre de Sentiments de piété. Le marquis de Fénelon changea ce titre en celui de Manuel de piété, lorsqu’il réunit les Oeuvres spirituelles de son oncle. Monsieur Gosselin enrichira le dossier dans son édition de 1820/3. On ne peut parcourir ce recueil sans constater à quel point Caussade avait trouvé sa pâture dans ces pages, nourrissantes pour le cœur autant que pour l’esprit.xcvi Les thèmes qui reviennent sous sa plume sont ceux qu’on peut lire dans le Manuel fénelonien : l’oraison du cœur, la prière continuelle, le combat contre l’amour-propre, l’abandon à la Providence, tout ce qui touche à l’Amour Pur et à ses conditions subjectives : la paix intérieure, l’acceptation des croix, la pauvreté spirituelle.
1/ On sait que les Jésuites appuyèrent de tout leur pouvoir la cause de Fénelon. Voir J. ORCIBAI,, Le procès des Maximes des Saints à Rome, dans XVIIe siècle, n. 12-13-14, pp. 231-234. Dès la publication des Maximes, Fénelon lui-même avait sollicité l’appui des professeurs du Collège de Clermont et celui du P. de la Chaise. Fénelon écrivait à Chantérac, le 27 mars 1699 : « La Compagnie doit voir combien mes sentiments sont les siens, et ce que les gens qui m’ont étranglé leur préparent » (éd. de Paris, IX, p. 718).
2 Voir Œuvres de Fénelon par M. Gosselin, I, pp. 79-82. C’est l’édition que nous citons sous le nom d’édition de Paris.
3/ VI, Ouvrages de morale et de spiritualité, pp. 5-71.
L’auteur des Maximes des Saints, on le sait, attache une valeur de critère dans les choses spirituelles à l’expérience des saints authentiques. Caussade manifeste la même confiance en leurs exemples et en leurs enseignements : il oppose inlassablement à ses contradicteurs cet argument de fait. On s’explique sans peine l’application qu’il avait mise à se pénétrer de leur doctrine.
Disciple de Fénelon, le P. de Caussade l’est nécessairement de saint François de Sales : si l’archevêque a largement puisé dans la « tradition des mystiques », l’évêque de Genève est son maître préféré. Il semble que l’affection de Caussade pour l’auteur des Maximes soit la conséquence de leur filiation salésienne commune. Ils étaient l’un et l’autre profondément imbus de l’esprit du saint docteur et Caussade aimait en Fénelon le défenseur de cette spiritualité. Comment s’étonner que le directeur des Visitandines fasse de nombreuses allusions au saint fondateur ? N’avaient-elles pas apprécié sa direction précisément parce qu’elles la jugeaient conforme à celle de leur bienheureux Père ?
Oui a lu le Traité de l’amour de Dieu retrouve sous la plume de Caussade les grands principes salésiens : ne pas céder à l’agitation inquiète, ne pas s’« amuser » à considérer les dons divins au détriment de l’attention à la présence de Dieu dans l’oraison, ne pas se troubler de ses fautes, mais s’en humilier doucement devant Dieu. C’est la doctrine du Livre VI, chapitre 10, du Traité, ce sont les conseils que livrent les lettres adressées à la Mère de Chantal ou à d’autres correspondantes du fervent directeur. Les Entretiens du fondateur fournissent souvent à Caussade une réponse aux peines, aux craintes, aux tentations de découragement que lui confient les Visitandines de Nancy. Les lettres à la Sœur de Vioménil sont l’écho de celles que François de Sales adresse à la fondatrice pour calmer ses perpétuelles inquiétudes. Les lettres à la Sœur de Lésen ou les conseils que le jésuite donnait à la Mère Marie-Thérèse de Rosen au sujet de cette âme scrupuleuse, ressemblent à ceux que l’évêque de Genève prodiguait de son côté. Le Deuxième Entretien est passé en entier dans la doctrine de l’abandon que Caussade prêche sans se lasser : confiance en Dieu seul, abandon, support du prochain et, plus encore, de soi-même, acceptation des croix de la maladie, de l’emploi, pratique de la pauvreté spirituelle, soumission au bon plaisir de Dieu, détachement des consolations sensibles. Cette doctrine si virile et si pacifiante est celle que Caussade a méditée en lisant et relisant le livre IX du Traité de l’Amour de Dieu.
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De cette influence prédominante, on ne peut séparer celle de sainte Thérèse. L’auteur du Traité de l’Amour de Dieu s’avoue tributaire, pour une part, de la réformatrice du Carmel dans son enseignement sur l’oraison de quiétude. Caussade a puisé à la même source et il aime faire appel à l’autorité de « la sainte Mère Thérèse ». Il s’appuie sur son exemple pour défendre la direction qu’il donne en matière d’oraison contre certains de ses confrères qui critiquaient sa conduite jugée imprudente.
N’est-il pas déjà remarquable que, dans les Instructions Spirituelles, lorsqu’il parle des « commençants », Caussade emploie ce terme en l’appliquant aux âmes qui se disposent à recevoir la grâce d’oraison que Dieu leur destine, ainsi que l’avait fait sainte Thérèse/1 ? De même, Caussade invoque le chapitre 17 de la Vida pour ouvrir les voies de l’oraison passive devant de jeunes religieuses, et même devant des âmes apparemment imparfaites. Comme la sainte, il estimait que la bonne volonté est un signe de l’appel à une contemplation infuse, au moins sous sa forme inférieure. Comme la sainte encore, il fait de la purification du cœur le plus pressant de ses conseils. À l’égard des distractions dans l’oraison, il ne parle pas autrement qu’elle, lorsqu’il recommande de ne pas s’en préoccuper outre mesure.
Par contre, Caussade revient souvent sur une pratique que sainte Thérèse ne semble pas avoir recommandée : il appelle « pauses attentives » des instants de recueillement plus profonds au cours de l’oraison ou de la lecture spirituelle. S’il en doit peut-être l’idée à Fénelon, c’est, semble-t-il, au P. Balthasar Alvarez qu’en remonte la première inspiration/2.
L’atmosphère que respire la correspondante du P. de Caussade rappelle la Nuit Obscure de saint Jean de la Croix. Le Père spirituel y apaise les angoisses dont il est le confident : le creuset dans lequel sont purifiées les âmes contemplatives est fait d’aridités, de sécheresses dans l’oraison, de craintes et d’un douloureux sentiment de misère que le docteur mystique appelle « pauvreté spirituelle ». Tels sont aussi les thèmes souvent rencontrés dans les lettres de Caussade. Quelques-unes font allusion à des épreuves violentes : agonie et mort mystiques au milieu de tentations dont la Noche fait la caractéristique de la « nuit de l’esprit ». C’est la raison pour laquelle il est nécessaire de situer ces lettres dans le contexte psychologique propre à chacune des destinataires. Pour la conduite à tenir en face des épreuves les plus
1 Voir le Dialogue VI du livre II, éd. Bremond, pp. 192-200, Nous reviendrons plus loin sur ce sujet déjà touché p. 23.
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crucifiantes, Caussade renvoie au P. Surin et surtout au P. Guilloré, dont l’expérience en ces matières accrédite les écrits/1.
Caussade a-t-il lu les ouvrages de Mme Guyon ? Dans le Premier Dialogue des Instructions Spirituelles (Livre I), il nomme le Moyen court et le Commentaire sur le Cantique des Cantiques/2 que vise Bossuet dans son Instruction sur les états d’oraison. Il en a nécessairement pris connaissance. Cependant, on chercherait en vain dans sa correspondance quelque allusion à celle que Bossuet appelle « la Prophétesse ». S’il y a influence sur Caussade, ce ne peut être qu’indirectement, par l’entremise de Fénelon.
Par contre, il parle de Bernières à la Mère Louise-Françoise de Rosen. Il porte un jugement favorable sur Le Chrétien Intérieur, dont il interprète avec bienveillance les hyperboles que critiquait la religieuse/3.
On le voit, Caussade était de ceux que la condamnation de 1699 n’avait pas découragés. Sa connaissance de la tradition mystique le rangeait aux côtés de Fénelon, avec lequel il rejette loyalement les propositions censurées. Jésuite, il n’en reste pas moins disciple fidèle de saint Ignace et représentant remarquable de la spiritualité de son Ordre.
[...]
PREMIÈRE PARTIE
Parmi les Visitandines qui nous ont conservé les lettres spirituelles du P. de Caussade, la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil mérite d’être placée au tout premier rang : nous lui devons la série la plus considérable des pièces que nous publions dans ce volume et la part qu’elle a prise à la conservation de cette correspondance est particulièrement importante. Elle nous a laissé une soixantaine de lettres que lui a adressées son directeur au cours d’une douzaine d’années, et c’est par elle que nous ont été transmis deux des recueils principaux dans lesquels, plus d’un siècle plus tard, le P. Ramière devait puiser le texte de son édition.
L’abondante documentation qu’on va lire fera connaître les traits complexes de la physionomie spirituelle de cette religieuse. Sa personnalité marquante lui a valu une notice dans le recueil intitulé Année Sainte des Religieuses de la Visitation Sainte-Marie/1, et nous pourrons ainsi reconstituer facilement le cadre extérieur dans lequel Marie-Thérèse de Vioménil a manifesté les dons que la nature et la grâce lui avaient prodigués. Nous rappellerons ensuite comment elle a contribué pour sa part à la diffusion de la doctrine dont elle avait apprécié le bienfait pour elle-même.
La perfection religieuse de Marie-Thérèse de Vioménil n’est pas restée inaperçue de son entourage. Nous en avons pour preuve la place que l’Année Sainte lui a réservée dans la galerie des Visitandines exemplaires dont elle garde la mémoire. Sa vocation semble n’avoir rencontré aucun obstacle ni posé aucun problème délicat, même si un court délai lui fut imposé par la sagesse de ses parents/2. Elle a dix-sept ans, en 1720, lorsqu’elle est accueillie
1/V. pp. 150-163.
2/ Selon l’auteur de sa notice, ses parents avaient formé pour elle d’autres projets d’avenir : ils n’agréèrent pas sans résistance ses attraits pour la solitude.
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au noviciat, et rien ne marque qu’elle ait aspiré à autre chose qu’à se consacrer tout entière au Seigneur. Deux ans plus tard, elle fait profession, sans que nous puissions soupçonner qu’aucune objection ait été élevée contre son admission parmi les Visitandines de Nancy. La sévérité légendaire de la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen n’avait pu étouffer les saillies d’une nature qu’on nous dit « très vive et très gaie ». Il faudra nous souvenir de ce jugement porté par les témoins de ses premières années de vie religieuse, lorsque nous lirons les confidences qu’elle fera à son directeur spirituel, moins de dix ans après sa profession, et qui révèlent l’agitation intérieure comme le caractère dominant de son âme.
Son intelligence avait trouvé chez les Bénédictines de Rambervillers, dont l’éducation était réputée, l’enrichissement qui la signalait, dès son entrée au couvent, pour ses aptitudes intellectuelles. Au lendemain de sa profession, elle fut chargée, en qualité de sous-directrice du pensionnat, du soin des jeunes enfants que la Visitation admettait dans ses murs afin de veiller à leur formation religieuse. Elle deviendra plus tard directrice du pensionnat et nous verrons que cet emploi n’alla pas pour elle sans souffrance ni sans fatigue. Elle eut, pour l’aider à en porter les croix, les conseils pacifiant du directeur spirituel que la Providence lui avait envoyé peu avant l’année 1730. C’est, en effet, vers cette date que les catalogues de la Compagnie de Jésus permettent de placer l’arrivée du P. de Caussade à Nancy/1.
1/ La chronologie n’est pas facile à établir, si l’on s’en tient aux dates fournies par la correspondance du P. de Caussade. L’Année Sainte (V, p. 1) place le départ du P. de Caussade et son éloignement de Nancy « vers la fin de 1734 ». Cette date est manifestement inexacte. La chronologie qu’établit le P. Ramière dans l’Avant-Propos de son édition (p. 10 n. 1) est juste, mais on peut lui donner plus de précision en se référant aux catalogues des provinces de Toulouse et de Champagne (le premier est plus précis) :
1729, il arrive dans la province de Champagne.
1730, il arrive en Lorraine.
1731, il revient dans sa province au cours de l’année.
1732, il est à Albi.
1733, il retourne en Lorraine au cours de l’année.
1733, il prêche l’Avent à Lunéville.
1734, il prêche le Carême à Nancy.
1735-1738, directeur de retraites à Nancy.
1739, il quitte Nancy au cours de l’année.
1739, il est à Toulouse.
1740 (20 mai), recteur du collège de Perpignan.
1743-1746, recteur du collège d’Albi.
1747-1751, Il est au séminaire de Toulouse, où il meurt le 8 décembre 1751.
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Nous situons en 1733 la grave maladie qui joua un rôle capital dans l’évolution spirituelle de Sœur Marie-Thérèse/1. Les allusions que feront à cet événement les lettres du P. de Caussade nous permettent de retracer les étapes de la voie purificatrice par laquelle Dieu faisait passer cette âme généreuse, trop attachée cependant au réconfort des appuis humains.
Physiquement rétablie, mais moralement très affectée par la crainte de la mort et harcelée de scrupules, elle n’en fut pas moins replacée à la tête du pensionnat. Les répugnances qu’elle éprouvait pour son emploi venaient surtout de l’attrait qu’elle ressentait pour une vie de silence et de solitude, attrait qui contraste singulièrement avec la fougue excessive et l’inquiétude de son tempérament. Nous admirerons la manière dont son directeur lui apprend à supporter les rigueurs de l’abnégation et à trouver « la paix intérieure » au milieu de ses tourments les plus violents/2.
Nous ne savons pas en quelle année elle fut élue Assistante de la communauté. On nous dit seulement qu’elle exerça cette charge durant « de longues années/3 ». Il est donc vraisemblable qu’elle cumula ses deux fonctions pendant une partie notable de sa vie. D’un côté comme de l’autre, elle sut faire apprécier son autorité. Nous apprendrons que ce fut au prix d’épreuves multiples et humiliantes. Au tracas des responsabilités s’ajoutaient les croix de la vie commune : les défauts du prochain à supporter, les incompréhensions, sans parler de tous les petits assujettissements qui font partie de la vie régulière. La correspondance du P. de Caussade nous aide à comprendre quelle place toutes ces épreuves occupent dans la voie purificatrice d’une âme contemplative.
Vers 1744, on voit la Sœur de Vioménil s’effacer totalement dans le silence d’une existence vouée désormais uniquement à la
1/Année Sainte (V, p. 157) dit : « Quelques années après » 1734. Une lettre datée du 23 juillet 1733 (infra, lettre 20, p. 97) fait allusion à cette maladie comme à un événement encore récent.
2/ Année Sainte (V, p. 159) parle de ces « répugnances excessives pour son emploi » et des « revers extraordinaires » qu’essuya Sœur Marie-Thérèse, mais elle ne permet pas de préciser quelles furent les difficultés qu’elle rencontrait dans l’application à son devoir d’état : « Avec son expérience consommée de la faiblesse humaine et des voies par lesquelles Dieu sanctifie ses élus, le bon Religieux encourageait notre chère Sœur au milieu des contradictions et des difficultés qu’elle devait soutenir et sur lesquelles les anciens mémoires ne donnent aucun détail. »
3/ Année Sainte, V, p. 163. Elle était, nous dit-on, « un ange de paix parmi ses sœurs, qui aimaient à recourir à ses lumières et à la bonté de son cœur ».
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contemplation : « Son nom, lit-on dans l’Année Sainte/1, ne se trouve mêlé à aucun des événements qui marquèrent au monastère de Nancy ce long espace de temps », c’est-à-dire les quarante dernières années de sa vie. À cette date, le P. de Caussade avait quitté Nancy. Nommé recteur du collège de Perpignan, puis de celui d’Albi, il n’oubliait pas ses filles spirituelles de Lorraine. Il leur écrivait de loin en loin. Plus réservé en ce qui concerne leur direction personnelle, il leur livrait avec simplicité quelques-uns des résultats de sa propre expérience. Les deux dernières lettres adressées à la Sœur de Vioménil, et qui soient datées, nous font connaître les avantages que le pieux directeur reconnaissait à la pratique de l’abandon, dans la vie active qui lui était imposée par l’obéissance. Les années 1740 et 1741 sont celles où la publication de ses Instructions Spirituelles doit ajouter bien des tracas aux obligations de sa charge/2.
Les dernières années de Sœur Marie-Thérèse se résument dans son acceptation des infirmités douloureuses dont elle était accablée. L’édification qu’elle donnait à sa communauté n’en était que plus grande et le souvenir qu’elle a laissé est celui d’une personne particulièrement affable, dont les propos avaient un charme empreint d’une exquise charité. Elle continuait à être l’âme d’oraison qu’avait formée le P. de Caussade, et la paralysie ne l’empêchait pas de manifester une dévotion toute particulière envers l’Eucharistie : « Au moyen d’un fauteuil à roulettes où les infirmières la plaçaient le matin, elle put jusqu’à la veille de sa mort tenir fidèle compagnie à son divin Maître caché sous les voiles du Sacrement, assister au Saint Sacrifice et participer au céleste banquet/3. » Elle mourut saintement le 6 mai 1784, âgée de 81 ans.
R. I, 216-217/1 1731
Ma chère Sœur et très chère Fille en Notre-Seigneur,
La paix de Jésus-Christ soit toujours avec vous.
I° Je remercie Dieu de tous les bons sentiments qu’il continue de vous inspirer. Tandis que vous conserverez cette bonne volonté d’être à Dieu sans réserve, avec un entier et total abandon à son bon plaisir, ne craignez ni sécheresse, ni obscurité, ni tentation, ni délaissement : tout cela tournera à votre plus grand avancement spirituel.
2° La crainte de vous tromper sur la paix au milieu des peines intérieures est très vaine. Sur ce que vous m’en dites sans y penser, je comprends que cette paix est très réelle ; c’est le fondement de tout, et une grande grâce qu’il faut tâcher de conserver, à quelque prix que ce soit. Toutes les attaques et les ruses du démon tendront à vous la faire perdre, à l’affaiblir ou à la troubler ; mais tenez ferme en foi, en confiance, par l’abandon. Gardez-vous bien de vous engager par vœu à quoi que ce soit…
3° La séparation entière des créatures, d’esprit et d’affection, est une grande faveur qui mène infailliblement au pur amour et à l’union divine.
4° Le secret pressentiment d’une mort prochaine peut venir de Dieu et du démon. Si ce pressentiment ne fait que vous mieux détacher de tout, sans vous troubler, ni vous porter au découragement, ni à la défiance, il vient de Dieu et il le faut conserver ; sinon, il le faut rejeter, car tout ce qui vient de Dieu a de bons effets, et c’est uniquement par ces effets qu’on peut sûrement discerner les esprits.
Toutes les répugnances dont vous me parlez sont destinées à vous détacher absolument de tout appui humain pour n’en avoir qu’en Dieu seul ; vos pratiques intérieures là-dessus sont très bonnes. Mais je suis surpris que vous n’ayez pas appris
1/Nous donnerons ainsi la référence à l’édition du P. Ramière de 1928. Le tirage le plus récent date de 1934, mais il conserve la même pagination.
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encore que, quand Dieu permet l’obscurité, tout bon sentiment disparaît, comme le soleil pendant la nuit. Il n’y a donc qu’à demeurer alors ferme et en repos, en attendant le retour du soleil et l’arrivée du jour, où tout paraît comme auparavantxcvii.
Je vous permets de m’écrire une, deux, trois et quatre fois par an, et toutes les fois qu’après avoir imploré le secours de Dieu vous le jugerez nécessaire ; et, si je juge de même, je serai très exact à vous répondre.
La Visitandine ne manquera pas d’user de la permission que lui donne son directeur, éloigné d’elle par suite d’une circonstance qui dut être, à l’un comme à l’autre, particulièrement douloureuse.
Pourquoi le P. de Caussade a-t-il quitté Nancy, où il commençait à se faire apprécier en raison de son expérience des choses spirituelles ? Pourquoi a-t-il été rappelé dans sa province ? Après quelques mois passés à Toulouse, il se rend à Albi, et notre catalogue le désigne du titre de « director » au séminaire/1. Le P. Ramière n’a pas cherché à éclaircir le mystère de cet éloignement précipité. Une des lettres qu’il a publiées nous fait percevoir quelque chose de l’émotion que son départ a causée à sa dirigée.
R. II, I 13-I14
Ma chère Sœur,
Je ne suis ni fâché ni étonné de votre grande sensibilité au sujet du départ de votre directeur. Si, loin de vous laisser abattre par cette sensibilité, vous savez la dominer, elle donnera lieu aux actes les plus méritoires d’abandon à Dieu. Par là, peu à peu, vous vous détacherez des créatures, et vous vous unirez à celui qui seul est votre souverain bien. Oh ! quel bonheur, quelle sécurité pour l’autre vie, quelle paix inaltérable pour celle-ci, que d’être à Dieu seul, de n’avoir d’autre trésor,
1/Pour 1730, le catalogue de Toulouse indique : In Provincia Campaniae. Pour 1731 : Rediit in Provinciam. Le titre de « Directeur au séminaire » lui est donné par le catalogue de 1732. Celui de 1733-1734 le signale de nouveau en Lorraine.
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d’autre appui, d’autre secours, d’autre espérance qu’en Dieu seul ! Je voudrais pouvoir vous envoyer la belle lettre que vient de m’écrire sur ce point une de vos Sœurs. Durant un mois, dit-elle, cette seule pensée : Dieu seul, je n’ai que Dieu seul, la consolait et la soutenait si fortement qu’au lieu de regret, elle sentait un fonds de paix et de joie inexplicable. Il lui semblait que Dieu prenait la place du directeur et que lui seul voulait désormais l’instruire et la corriger. C’est aussi à lui seul que je vous ai recommandée en partant et que je continue à le faire. Voici l’adieu que me fit la Mère de…/1, la veille de mon départ : « Mon Père, je vous dis adieu dans la volonté de Dieu. » Le même soir, elle alla consoler toutes les autres Sœurs, et, le lendemain, elle fit la conférence tout comme à l’ordinaire. Elle a eu beaucoup à souffrir depuis, mais c’est avec un abandon qui vaut mieux que tous les contentements, même spirituels.
Le silence dont les recueils de la Sœur Marie-Thérèse et de la Mère de Rosen ont enveloppé les motifs de cet éloignement n’est peut-être pas absolument impénétrable. Quelques-uns des fragments qui nous sont parvenus dans le « livre de la Sœur Cailhau » ont jeté un peu de lumière sur cet événement qui est à l’origine de la correspondance du P. de Caussade avec les religieuses de Nancy. Aucune preuve matérielle ne nous permet d’affirmer que ces fragments ont été extraits de lettres adressées à la Sœur de Vioménil, mais rien non plus ne s’oppose à cette attribution : nous constatons, par ailleurs, que le « livre de la Sœur Cailhau » a puisé largement dans la correspondance de notre Visitandine. Peu importe, du reste, puisque nous ne cherchons ici qu’à expliquer le déplacement du P. de Caussade.
Je sais bon gré à N... d’être venu vous apprendre ma destinée. J’ai fort bien compris les deux mouvements opposés que vous cause cette nouvelle, comme aussi votre facilité au recueillement en renouvelant vos sacrifices. Dieu seul est une grande force. À mesure qu’on laisse tout le reste pour lui seul, l’âme
1/« La Religieuse dont le P. de Caussade parle ici paraît être la Supérieure du Refuge de Nancy fondé par Mme Ranfaing » (P. Ramière). Sur les relations du P. de Caussade avec le Refuge, voir notre tome II.
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la plus faible en est mieux soutenue, quoique bien souvent ce soutien ne se sente pas. Je suis dans une de nos grandes villes sans avoir personne sous ma direction et il y a apparence que cela durera, (ce) dont je remercie le Seigneur. Ce que Dieu m’ôte de la solitude par certains soins de mon emploi, il me le rend par la délivrance de toute direction, et même du confessionnal où je ne suis jamais appelé/1. Voyez les admirables arrangements de la Providence/2.
L’émoi causé par ce départ inopiné fut grand au monastère de Nancy. Les lettres que nous possédons de cette époque en témoignent. Mais pour quel motif, il est difficile de le dire très précisément. Nous savons qu’en cette année 1731, le Père prêcha une mission à Nancy, et même qu’il en fut l’un des principaux prédicateurs/3. Un fragment fait allusion à une maladresse de langage qui pourrait avoir été l’occasion de son renvoi dans sa province d’origine.
Ma chère Fille, je tremble quand je pense aux suites de quelques paroles indiscrètement échappées. Dieu l’a ainsi permis et voudra peut-être qu’il m’en revienne quelques petites humiliations dans le public. Eh bien ! que sa sainte volonté soit faite. J’en accepte de tout mon cœur toutes les suites. C’est à de pareilles choses qu’il faut s’attendre dans notre ministère. Les saints s’en réjouissaient, les regardant comme des récompenses, c’est assez pour moi de les souffrir patiemment/4.
Nous disions que le jansénisme sévissait jusque dans le monastère des Visitandines par la direction du confesseur ordinaire, mais il faut ajouter que, parmi les confrères du jésuite toulousain, certains critiquaient sa spiritualité trop simple/5. On lui reprochait de conduire sans assez de circonspection les âmes à une
1/Au séminaire d’Albi, en effet, le P. de Caussade était simplement professeur. Le catalogue ne le désigne pas comme « confesseur », emploi qui lui était attribué partout ailleurs.
2/ Manuscrit Cailhau, p. 319.
3/ Cf. Lettre édifiante, Tournai, 1733. L’auteur en serait un laïc de la paroisse Saint-Sébastien (R.A.M., 1938, p. 399, n. 14).
4/ Ms. Cailhau, p. 731.
5/ Voir la lettre 7, infra, p. 66.
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oraison trop passive. La condamnation de Fénelon était encore dans l’air, et nous avons signalé que les soupçons dont il était l’objet inciteront le P. de Caussade à composer ses Instructions Spirituelles/1.
Tandis qu’il acceptait sa disgrâce comme une épreuve qui devait le fortifier dans la résignation, les Visitandines remuaient ciel et terre pour obtenir le retour de leur directeur si regretté.
Sœur Marie-Thérèse de Vioménil se distingue entre toutes par la véhémence de ses plaintes. La privation d’un guide spirituel est pour elle une « croix » dont elle ne cache pas son accablement. On serait surpris que le fragment qui suit ne lui soit pas destiné. Avec quelle délicatesse ne lui est-il pas reproché d’être trop esclave de sa sensibilité !
Ce que vous me dites sur la nécessité d’un directeur et sur l’aveuglement du monde à cet égard est juste et bien pensé, mais vous ne voyez pas que vous donnez dans un autre aveuglement qui, pour être moins grossier, n’est guère moins dangereux : c’est de mettre toute sa confiance dans le directeur extérieur et presque point dans le directeur intérieur qui anime tout.xcviii C’est l’Esprit de Dieu qui, seul, supplée à tout et ne manque jamais au besoin, quand on le consulte avec quelque confiance. C’est une vérité de foi encore peu connue de bien des dévotes. Oh ! mon Dieu, quel pitoyable aveuglement ! Prenez garde à ce que je vais vous dire, je sens actuellement que Dieu m’éclaire spécialement sur vos dispositions intérieures, que je les connais mieux que vous, que la pesante croix de mon éloignement vous a fort changée ; qu’elle a produit des biens intérieurs que Dieu vous cache avec raison ; que vous êtes presque continuellement en la présence de Dieu, mais d’une manière sèche et presque insensible ; que les sentiments habituels et continuels de vos misères intérieures commencent à produire l’humilité et la grande défiance de vous-même. Dieu ajoutera à tout cela, en son temps, une grande confiance en lui seul, un amour et un goût de la sainte abjection intérieure, en sorte que vous demeurerez tranquille, paisible et très contente, dans les vifs sentiments de votre misère, faiblesses et corruption intérieures ; que cette vue autrefois si affligeante
1/Voir notre Introduction, supra, pp. 14-15.
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pour l’orgueil et l’amour-propre fera votre plus doux repos et même vos délices devant Dieu. C’est par là où il faut en venir, et je sens que c’est là où Dieu vous appellexcix/1.
Tel est donc le contexte dans lequel il faut placer les lettres que nous allons transcrire.
Voici tout d’abord un fragment que le P. Ramière a publié sous la rubrique : Obstacles à l’abandon ; ses retouches y sont nombreuses. Le manuscrit de Verviers reproduit ce passage en tête d’une lettre qui, nous le verrons, date d’une époque bien ultérieure, alors que le jésuite gouvernait le collège de Perpignan.
Ms. V. 385. R. I, 329/2
Votre grand désir de… est fort bon, mais vous devez faire en sorte qu’il soit toujours soumis et résigné, et par conséquent toujours pacifique, car vous n’ignorez pas que dans nos meilleurs désirs la nature et la passion s’y mêlent, et alors ils sont violents, inquiets, empressés et turbulents. C’est aussi pour purifier peu à peu nos plus saints désirs que Dieu ne nous exauce souvent que bien tard, car les désirs turbulents de la nature ne méritent pas d’être exaucés. Il n’y a que les désirs formés par le Saint Esprit, et qui sont toujours doux, tranquilles et pacifiques, qui méritent d’être écoutés et exaucés de Dieu. Tant que vous pouvez, tenez-vous ainsi en paix et même dans une sainte joie pour recevoir toutes les bonnes impressions du bien qui s’insinue beaucoup mieux dans un cour content et joyeux/3.
1/ Ms. Cailhau, p. 667.
2/ Nous détachons ce paragraphe, comme l’a fait le P. Ramière en l’attribuant à une lettre destinée à la Sœur de Vioménil. Dans le manuscrit il est placé en tête d’une lettre que nous lirons au chapitre V, pp. 207-208, et qui appartient à l’époque où le P. de Caussade est revenu définitivement dans sa Province. Le P. Ramière a retouché le style de ce paragraphe.
3/ Caussade met en œuvre les principes traditionnels du « discernement des esprits » : saint Ignace, saint François de Sales et Fénelon se rencontrent sous sa plume. Pour ce dernier, on peut comparer Manuel de piété, éd, de Paris, VI, p. 49.
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Ce désir véhément que Sœur Marie-Thérèse exprimait à son directeur, ne serait-ce pas le désir de le revoir et de profiter ainsi des conseils dont elle était sevrée ? Le P. de Caussade ne cessera désormais de l’aider à distinguer l’action de Dieu pacifiante, de ces impulsions de nature par lesquelles Sœur Marie-Thérèse se laissait trop facilement entraîner.
Après l’appel aux principes, voici maintenant l’appel à l’expérience. C’est tout un programme de vie d’abandon, tel qu’il l’a réalisé lui-même, que le P. de Caussade met sous les yeux de sa dirigée.
Ms. V. 330-334. R. I, 183-185
Vous vous faites des peines sur ce qui me regarde, et moi j’en pense bien autrement. Je bénis Dieu chaque jour de cet heureux coup de la Providence. J’apprends par là à mourir à plus de choses pour ne vivre qu’à Dieu seul. Je n’étais pas si enterré à/1… Bien des choses au-dedans et au-dehors me soutenaient et me faisaient sentir que je vivais. À présent, rien de tout cela, comme si j’étais dans un vrai désert, seul avec Dieu seul. Oh ! que cela est bon ! c’est une mort générale à tout le sensible, même spirituel ; c’est une espèce d’anéantissement par où il faut passer pour ressusciter avec Jésus-Christ à une vie nouvelle : vie toute en Dieu, vie dénuée de tout, dépouillée de toute consolation où les sens pouvaient avoir quelque part. Dieu me veut dénué de tout à l’extérieur et mort à tout pour ne vivre plus qu’à lui. Sa sainte volonté soit faite ! Qu’elle s’accomplisse en tout et pour tous les temps ! Voilà la ferme colonne à laquelle nous devons demeurer immobilement attachés. C’est là le fondement solide et inébranlable de toute notre perfection/2.
Quand Dieu nous envoie quelques grandes croix, et que nous désirons sincèrement de les bien porter pour l’amour de
1/On serait tenté de suppléer : « à Nancy », mais ce peut être aussi : « à Toulouse », où le P. de Caussade a passé quelques mois avant d’être envoyé à Albi.
2/ On a reconnu saint Paul, Col. 3, I-5.
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lui, il ne manque jamais de nous soutenir invisiblement, de telle sorte que la grandeur de la résignation et de la paix intérieures va toujours de pair avec la grandeur des croix et même parfois la surpasse. Telle est la bonté de Jésus-Christ notre Maître, et la force de la grâce intérieure qu’il nous a mérités. Concluons de là qu’en fait du service de Dieu et de l’avancement spirituel, tout consiste presque à avoir de notre part une bonne volonté. Dieu fait miséricordieusement le reste, connaissant bien jusqu’où va notre faiblesse, notre misère et notre impuissance pour toute sorte de bien. Il nous soutient et nous fortifie, l’opérant lui-même en nous par son divin Esprit.
La pratique d’agréer à chaque moment l’état présent où Dieu nous met, peut seule nous tenir toujours dans la paix du cœur, et nous avancer beaucoup sans empressement, trouble ni inquiétude.c D’ailleurs, cette pratique est très simple, il faut nous y attacher beaucoup, mais pourtant avec une entière résignation à tout ce que Dieu voudra, même à cet égard/1.
La grande marque qu’on ne s’abuse pas en fait d’amour de Dieu, c’est : 1. quand on veut tout ce qu’il lui plaît qui arrive ; 2. quand on sait souffrir et se contraindre pour lui plaire ; 3. quand on a une grande horreur du péché, même des plus légers, et qu’on s’efforce à n’en commettre aucun avec vue.
L’amertume de cœur, ni les dispositions intérieures d’angoisse dans les peines, ne sont nullement une marque de peu de soumission, mais seulement de la nature qui souffre et de la grande sensibilité du sacrifice. Ne faire alors rien contre l’ordre de Dieu, ne pas dire un seul mot pour se plaindre ou pour se lamenter, voilà la parfaite soumission qui naît de l’amour et du véritable amour.ci Ah ! si vous saviez en de pareilles rencontres, ne rien faire ni rien dire, mais demeurer dans un humble silence de respect, de foi, d’adoration, de soumission, d’abandon et de sacrifice ! Voilà le grand secret pour sanctifier toutes nos souffrances, et même pour les adoucir beaucoup. Il faut s’exercer à cela et s’y former doucement, peu à peu, sans trouble ni découragement quand on y a manqué, mais revenir
1/Cette « pratique » se retrouve fréquemment dans les conseils du P. de Caussade. Elle est aussi très fénelonienne : cf. Explications des Maximes des Saints, art. XI, éd. Chérel, p. 198.
aussitôt à ce grand silence, avec une humilité paisible et tranquille.
Il est vrai que ma grande solitude d’ici, tout à coup, ne m’a paru d’abord douce que par la partie supérieure, mais dans peu mon âme en a été toute pénétrée. J’aime fort de laisser-aller les choses, au cours et au pas de la divine Providence ; c’est là mon grand attrait, et de m’y livrer aveuglément, sans réserve pour tout, pour les lieux, les emplois, les temps, et enfin pour toutes choses.
Je suis ravi que vos ardents désirs servent eux-mêmes à vous modérer et à vous rappeler, comme vous dites, en bien des rencontres pour mettre Dieu de votre côté, en gagnant pour ainsi dire son cœur.
Puisque Dieu vous fait la grâce de goûter si fort nos chères maximes de soumission, d’abandon et de sacrifice, soyez assurée qu’il vous les fait faire et pratiquer en partie, au moins imparfaitement. Mais, comme vous êtes si vive en tout, vous voudriez tout d’un coup atteindre à la plus haute perfection de cet état ; cela ne se peut, il faut y aller peu à peu, et même en faisant bien des petites fautes, qui servent à nous humilier et à nous faire sentir devant Dieu notre grande faiblesse. Les révoltes intérieures dans ces rencontres n’empêchent pas la soumission de la partie supérieure. Lisez et relisez là-dessus l’épître de saint François de Sales, livre III, à une religieuse de la Visitation appelée Marie/1. Cette lettre m’a toujours enchanté : elle vous fera toucher au doigt la distinction des deux volontés de l’âme, dont la connaissance exacte est un point essentiel pour la vie intérieure/2.
Quels pouvaient donc être les motifs qui suscitaient dans l’âme de Marie-Thérèse un si grand désir de revoir son directeur ? Que se passait-il en elle, au moment même où Dieu semblait la priver d’un appui humain qui lui était particulièrement nécessaire ? Une longue lettre, datée de 1731, va nous faire connaître avec une singulière perspicacité le drame intérieur qui agitait la sous-directrice des pensionnaires. Force nous est de la transcrire tel que nous la donne le P. Rainière. Il a dû ajouter de son cru quelques retouches de style, niais, pour le fond, il a manifestement respecté les confidences que le P. de Caussade avait reçues de sa dirigée.
1 Cette lettre est adressée à la Sœur Péronne-Marie de Chastel, Visitandine, éd. d’Annecy, XVI, pp. 241-243.
2 L’expression : « toucher au doigt », est classique au xvne siècle. Voir Littré.
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R. II, 88-92 1731
Il n’est pas nécessaire de me faire souvenir de prier Dieu pour vous ; c’est à quoi je n’ai garde de manquer, surtout depuis que je vous sais dans un état bien pénible à la nature, mais encore plus salutaire. Je vous avouerai cependant que jamais il ne m’est venu dans l’esprit de demander pour vous à Dieu autre chose que patience, soumission, résignation à toutes ses saintes volontés, abandon total à son aimable Providence ; et cela, parce que je suis vivement pénétré de la grande grâce que Dieu vous fait et du besoin que vous en avez, besoin d’autant plus grand que vous l’ignorez vous-même. Quand cet orage aura passé, vous comprendrez ces deux choses d’une manière si vive et si distincte que vous ne saurez comment témoigner à Dieu assez de reconnaissance pour avoir bien voulu mettre lui-même la main à l’œuvre et opérer en vous, dans quelques mois, ce qu’avec ses grâces ordinaires vous n’auriez su faire en vingt années : vous purger par ces potions amères d’un certain fonds d’amour-propre très caché et d’un orgueil d’autant plus dangereux qu’il était plus délicat et plus imperceptible. De cette racine vénéneuse, naissaient une infinité d’imperfections dont vous n’aviez presque pas conscience, de vains retours sur vous-même, des complaisances encore plus vaines, de vaines craintes, de vains désirs, de petites espérances frivoles, des soupçons défavorables au prochain, de petites railleries et des manières pleines d’amour-propre. Vous couriez donc grand risque de demeurer longtemps en proie à tous les défauts, remplis, sans presque vous en douter, de vanité et de confiance en vous-même, sans jamais pouvoir ou vouloir sonder le profond abîme intérieur de perversité et de corruption naturelle que vous portiez en vous. C’est ce fonds de misères que Dieu vous fait sentir aujourd’hui, non pas en particulier, parce que si vous le connaissiez de cette façon, cela vous toucherait peu ; mais comme en général, comme en bloc et en gros, d’une manière confuse. Cet amas d’imperfections est comme un poids qui accable. Ne cherchez donc pas dans votre conscience ce grand péché qui vous semble y être caché ; ce qu’il y a réellement est, en un sens, plus effrayant : c’est ce chaos de misères intérieures, de faiblesses, d’imperfections, de fautes légères, mais presque imperceptibles et continuelles, produites par le fonds d’amour-propre dont nous venons de parler. Dieu vous fait une grâce en vous le faisant connaître par sa lumière, car sans elle vous ne l’apercevriez jamais, pas même dans ses effets ; étant à cet égard à peu près dans le même aveuglement et la même insensibilité où sont les hommes vicieux à l’égard de certaines fautes grossières dont l’habitude leur voile la gravité. Vous étiez également insensible à ce levain de corruption que vous portiez en vous et qui gâtait et empoisonnait toutes vos œuvres, celle même dont la grâce était le principe.
Le céleste médecin a donc usé envers vous d’une grande bonté en appliquant à votre mal un traitement énergique, en ouvrant à vos yeux les abcès intérieurs qui vous consumaient, afin qu’à la vue de la pourriture qui en découle, vous en conçussiez une salutaire horreur. Il n’y a point, en effet, d’amour-propre ni d’orgueil qui puisse tenir contre une vue si affligeante et si humiliante.cii Je conclus de ce miséricordieux dessein que vous ne devez ni désirer ni espérer voir cesser, avant l’entière guérison, le traitement auquel vous êtes soumise. Jusqu’alors il faut vous résoudre à recevoir bien des coups de lancette, à avaler quantité de pilules amères ; mais continuez toujours à vous animer d’un grand courage et à exciter dans votre cœur une filiale confiance envers la main charitable et paternelle qui vous visite. Humiliez-vous sous cette main toute puissante ; anéantissez-vous sans cesse ; laissez-la faire, ne sortez point du mépris et de l’horreur de vous-même ; ne pensez qu’à vos infidélités et à vos ingratitudes. Regardez-vous continuellement, non dans le miroir trompeur de l’amour-propre, mais dans le miroir fidèle que Dieu expose par miséricorde à vos yeux, pour vous représenter telle que vous êtes.
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De ces vues fréquentes naîtront l’oubli de vous-même, l’humilité et l’estime du prochain : Venez et voyez, vous dit l’Esprit Saint, c’est à dire approchez-vous du Seigneur, et, à la faveur de la nouvelle clarté dont il vous éclaire, voyez ce que vous avez été, ce que vous êtes, et ce que vous seriez infailliblement devenue.
Gardez-vous bien de jamais quitter l’oraison ni la communion, ce doit être là votre force et votre bouclier ! Pour des péchés, vous n’en commettrez point, du moins de considérables, tandis que vous craindrez, comme vous faites, de déplaire à Dieu ; cette seule crainte doit vous rassurer : c’est un don de la même main qui vous soutient invisiblement dans les épreuves.
Ayons patience : la consolation viendra en son temps et elle sera durable, tandis que l’épreuve passe rapidement. Mais la pauvre nature, qui n’aime pas la souffrance, est impatiente d’en voir le terme. L’important, c’est de recueillir le fruit de la croix. Prions donc et gémissons pour obtenir des forces que nous n’avons pas et que nous ne saurions jamais trouver dans notre fonds. Vérité fondamentale dont il faut que vous trouviez la pleine conviction dans votre propre expérience ; et voilà pourquoi Dieu la prolonge, jusqu’à ce que vous en soyez bien pénétrée, que le sentiment intérieur ne puisse jamais s’en effacer dans votre âme. Vous parlez du pur amour : sachez qu’il n’y a jamais eu d’âmes qui y soient parvenues sans passer par les épreuves et par les travaux intérieurs. Il faut donc que le désir d’arriver à ce bienheureux terme vous fasse aimer ces travaux qui, seuls, peuvent vous y conduire. Plus vous serez généreuse, plus tôt vous verrez la fin de l’épreuve et plus elle produira de fruits.
Marchez donc avec courage dans votre voie. Réjouissez-vous chaque fois que vous découvrirez une nouvelle imperfection. Soupirez après l’heureux moment où la pleine connaissance de cet abîme de misère achèvera de détruire en vous toute confiance et toute vaine complaisance en vous-même. C’est alors que, fuyant avec horreur la pourriture de ce tombeau, vous entrerez avec des transports de joie dans le sein de Dieu. C’est après s’être ainsi complètement dépouillé de soi-même qu’on arrive à ne plus penser qu’à Dieu, à ne goûter
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plus que Dieu ; qu’on ne s’appuie et qu’on ne se réjouit plus qu’en Dieu ; et voilà la vie nouvelle en Jésus-Christ, voilà la vie de l’homme nouveau après la destruction du vieil homme ! Hâtez-vous donc de mourir, comme le ver à soie, pour devenir un agréable papillon, qui vole dans le ciel au lieu de ramper sur la terre, comme vous l’avez fait jusqu’à ce jour/1.
Cette admirable analyse d’un état d’âme à la fois complexe et déroutant s’achève sur une image thérésienne, bien faite pour stimuler la patience de la Visitandine et la rassurer sur la conduite de Dieu à son égard.
Cependant que le P. de Caussade conservait une si grande lucidité pour éclairer et aider les autres, lui-même cheminait seul dans un sentier obscur : les yeux fixés sur les exemples que lui donnaient les Saints, il allait, comme il le dit, « de principe en principe », cherchant instant après instant où le menait la volonté divine. C’est ce qu’un fragment conservé par le P. Ramière, mais inédit/2, nous fait comprendre :
J’ai reçu votre lettre, ma chère Sœur, le grand jour de saint Michel, jour où j’ai grande dévotion à cause de ce mot : « Quid Deus/3 » (sic), qui est ma devise. Je n’ai de consolations que par cette voie des lettres qui, cependant, n’a été pour moi, comme vous savez, depuis quelque temps, par l’ordre de Dieu, qu’affliction : j’ai certainement marché tout seul de principe en principe, ayant des saints en tête/4 et des contradictions continuelles d’amis présents, avec l’obscurité de la crainte au-dedans, et tout cela était voilé de Dieu, qui me conduisait au large par ce sentier étroit, scabreux, semblable à celui d’un songe de ces nuits dernières où, croyant descendre d’un chemin élevé à un bas par le travers d’une montagne, le penchant devint raide et un sentier au milieu si étroit qu’il n’y avait qu’à poser les pieds/5 (sic) ; et, en rêvant, je marchais hardiment
1/Cf. Col. 3, 5-12 et sainte THéRÈsE, Le Château de l’âme, Cinquièmes Demeures, ch. 2.
2/ Ce fragment se trouve sur un folio d’un manuscrit conservé par le P. Ramière ; nous l’avons utilisé dans notre article de la R.4. M, 1938, p. 402.
3/ La copiste a mal lu : « Quis ut Deus. »
4/ Il veut dire : ayant l’attention fixée sur les saints,
5/C’est-à-dire : que la place de poser les pieds,
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dans ce sentier et m’appuyais contre la montagne, jusqu’à ce qu’enfin je trouvai un chemin large, d’un roc très solide, où je me réveillai/1.
À Nancy, on continue de s’agiter. On sollicite des interventions. Tout le monde ne partage pas les regrets des Visitandines à l’égard de leur directeur exilé loin d’elles. Celui-ci ne se fait guère illusion :
Comme ceux dont vous me parlez ne sont point passionnés comme vous sur mon retour, ils ne sont si vifs, ni (si) prompts, ni si alertes à la répartie. Dieu donne l’effet qu’il lui plaira au mouvement que vous donnez à tant de gens, et en dernier lieu à M.. Ce qui me fait plaisir à cet égard, c’est que vos ardents désirs vous servent à vous modérer et à vous rappeler, comme vous dites, en bien des rencontres, pour mettre Dieu de votre côté et dans votre parti. Je crois que c’est là ce qui fera réussir cette affaire. Dieu soit béni par avance, quoi qu’il arrive/2.
À de nouvelles instances répondent de nouveaux conseils de modération :
Ma chère Fille, vous me permettrez bien de vous dire que, quoique je voie en vous bien des changements qui me font plaisir et que Dieu cache à vos propres yeux, vous ne me paraissez pourtant pas encore tout à fait bien raisonnable au sujet de notre grand projet :
1° Vous pourriez aisément comprendre comme moi que les gens dont vous parlez, n’ayant à cette occasion ni vos yeux, ni votre cœur, ni vos pensées, ni vos sentiments, il est naturel qu’ils, n’aient pas le même empressement, et je suis plutôt surpris que plusieurs, par de petits intérêts et vues contraires, n’y apportent pas des obstacles positifs.
2° Vous devriez mieux comprendre que, dans la plupart des affaires, lorsque tout est désespéré, c’est alors qu’il faut mieux
1/D’autres fragments confirment l’état d’âme douloureux que révèlent ces lignes.
2/ Ms. Cailhau p. 689.
espérer, parce qu’on n’espère qu’en Dieu seul, qu’on l’engage par ces sentiments à mettre la main à l’œuvre ; et tout réussit quand Dieu veut parce qu’il sait faire servir à ses desseins les difficultés et les obstacles des hommes. Croyez-moi, si c’est pour notre commun avantage les hommes ont beau faire, la chose réussira et si c’est contraire à nos avantages communs, Dieu peut-il mieux faire que de l’empêcher ? À l’égard de ce que vous souhaitez, agissez sans empressement pour le succès qui est du seul ressort de la Providence et à qui, par conséquent, il faut s’abandonner par la plus grande soumission d’esprit et de cœur qu’il vous sera possible. En vérité, je suis fort charmé de voir par avance toutes les difficultés, et c’est Dieu qui le veut et qui a tout fait. De plus, je n’ai jamais douté que tous les obstacles dont vous venez de parler et peut-être cent autres que vous ne prévoyez pas encore sont, comme dit M. le D., pour vous éprouver en particulier, en sorte que si vous tenez ferme sur la résolution prise, cette affaire délicate pour vous sera la source d’une infinité de grâces, de mérites et d’une force, d’un courage à toute épreuve pour l’avenir. N’en doutez pas et ne laissez échapper le moindre mot ni marque de dépit et d’aigreur contre certaines gens qui n’ont pas les mêmes vues que vous/1…
Mais voici que, bientôt, le ciel s’éclaircit. C’est du moins ce qu’il est permis de deviner à travers les lignes qui suivent :
Je n’ai point d’autre détail à vous faire pour ma santé, si ce n’est que Dieu me la conserve et qu’il me fasse la grâce de l’employer toute, de l’user et même de la perdre pour le seul service de sa gloire, car il est tout et nous rien : tout lui est dû et rien au pur néant. Je suis ravi des bonnes intentions du R. P. Pro(vincial), puisque Dieu le veut ainsi, mais il me semble qu’en tout vous regardez trop les créatures. Pour moi, grâces à Dieu, je remonte à lui et je ne dépends que de lui et de certains hommes pour l’amour de lui. C’est lui qui inspire, qui fait agir les hommes. Je ne veux rien recevoir que de sa main, avoir d’obligation qu’à lui, faire des actions de
1/Ms. Cailhau, p. 699-705.
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grâces qu’à lui seul ; et sachez que, dans l’occasion présente, c’est proprement la divine Providence qui a tout ménagé d’une façon singulière. Si vous saviez comme moi le peu que les hommes y ont contribué, comme ils s’y sont pris à rebours ! Mais surtout il sait faire naître les circonstances et les exécuter comme il lui plaît. Qu’il soit à jamais béni de tous les divers arrangements de sa Providence, aussi souverainement sage que bienfaisante et avantageuse à ses chétives créatures/1.
Parmi les amis que le P. de Caussade conservait à Nancy, se trouvait probablement le P. Nicolas Frizon. Ce religieux, ancien recteur, maître des novices et instructeur du Troisième An de Nancy, avait contribué à fonder une maison de retraites, dont la construction s’était achevée vers 1731. Il atteignait alors quatre-vingts ans et laissait derrière lui plusieurs ouvrages hagiographiques ou historiques, mais surtout une traduction française des Méditations du vénérable P. Luis de la Puente/2. Le P. de Caussade, dans une lettre à la Sœur de Vioménil, parlera avec vénération de ce vieillard qu’il dut assister dans ses derniers moments en 1737. Est-ce le P. Frizon qui demanda, pour continuer l’œuvre qu’il avait commencée, son confrère toulousain, ou bien sont-ce les supérieurs qui songèrent à ce dernier pour donner un nouvel essor au mouvement qui périclitait ? Nous ne le savons pas. Il est vraisemblable, en tous cas, que l’intention de lui confier la maison Saint-Ignace de Nancy incita les PP. Provinciaux à le ramener dans la capitale de la Lorraine. La chose ne se fit, d’ailleurs, que progressivement. En décembre 1733, il prêche l’Avent à Lunéville ; le Carême de l’aimée suivante à Nancy. Ce n’est qu’en 1735 que nous le voyons figurer sur le catalogue avec le titre de a directeur des retraites pour ceux du dehors » (c’est-à-dire des non-Jésuites).
Les lettres que nous allons lire ont été écrites à Albi, durant les mois qui ont précédé le départ pour Nancy. Elles nous révèlent un état d’âme auquel le guide spirituel s’efforce de remédier sans cesse en mettant en lumière le prix inestimable de la « paix intérieure », que l’émotivité naturelle ne cesse de compromettre. Quelques lignes conservées par le manuscrit Cailhau nous aident à préciser cette psychologie féminine en proie à des appréhensions chimériques :
1/Ms. Cailhau pp. 626 sq.
2/ Sur le P. Nicolas Frizon, voir P. DELATTRE, op. cit., III, col 679.
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Pourquoi encore toutes les chimères d’imagination qui pourraient être bientôt rappelées (sic) ? Je n’y vois pas la moindre apparence, et on n’y compte pas même ici. On y pense tout le contraire. Pourquoi s’attrister par avance de ce qui ne nous arrivera peut-être jamais ? À chaque jour suffit son mal. Ces prévenances inquiètes vous ont bien nui par le passé, pourquoi continuer à vous y livrer/1 ?
1/ Ms. Cailhau p. 663.
Ms. V. 282-285. R. I, 190-192
A chaque jour suffi son bien et son mal. Tout ce qui arrive est conduit par les ordres de la divine Providence. Demeurons donc humblement soumis, dans les plus petits événements comme dans les plus grands, à tout ce que Dieu veut ou permet. Oh ! que nous sommes aveugles quand nous désirons autre chose que ce que Dieu veut ! Lui seul connaît l’avenir et tout ce qui y doit arriver. Je suis fortement convaincu que nous serions tous perdus, si Dieu exauçait tous nos désirs. Et voilà pourquoi, dit saint Augustin, Dieu, par miséricorde et par compassion de notre aveuglement, n’exauce pas ce que nous désirons et demandons. Et bien souvent il nous donne tout le contraire, comme étant dans le fond le meilleur pour nous. En vérité, il me semble souvent que nous sommes presque tous en ce monde comme ces pauvres malades qui, dans la frénésie ou dans le délire, demandent précisément ce qui leur causerait la mort, et à qui on la refuserait par pure charité et par une pitié bien entendue. O Mon Dieu, si cette vérité était une fois bien connue, quelle charmante soumission, quel entier abandon aux ordres de Dieu et de sa divine Providence n’aurions-nous pas ! Quelle paix et quelle tranquillité de cœur en tout et pour tout ! Je dis même par rapport aux états intérieurs de l’âme et à ses différentes situations. Car, quand même il y aurait de notre faute, Dieu l’a ainsi voulu d’une volonté de permission, et il faut s’y soumettre, détester la faute et en agréer les suites
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pénibles et humiliantes, dit saint François de Sales/1. Oh ! que ce seul principe bien entendu arrêterait de troubles et d’inquiétudes inutiles et préjudiciables à la paix du cœur et à notre avancement spirituel !
Ne pourrai-je donc jamais, avec le secours de la grâce, insinuer dans votre esprit et surtout dans votre cœur ce grand principe de foi, si doux, si consolant, si aimable et si pacifiant ? O mon Dieu, devrions-nous dire souvent, que toutes vos très saintes volontés s’accomplissent en moi, et jamais les miennes ! Les vôtres, car vous ne pouvez rien vouloir que pour le plus grand bien de vos créatures, dès qu’elles sont soumises à vos ordres ; et jamais les miennes, qui sont toutes aveugles et, pour l’ordinaire, trompeuses et pernicieuses. Que si jamais, ô mon Dieu, il m’arrivait par ignorance et par passion de former des désirs contraires aux vôtres, que j’en sois toujours confondue ou punie par un effet non pas de votre justice, mais de votre pitié et de votre très grande miséricorde !
Arrive ce qui pourra, disait saint François de Sales, du reste vive Jésus ! Je tiendrai toujours le parti de la divine Providence, la sagesse humaine dût-elle s’en arracher les cheveux de dépit ! Quand on est éclairé de la lumière céleste, on pense bien autrement que le commun des hommes, mais aussi quelle source de paix, quelle ressource ne trouve-t-on point dans cette manière de penser et d’envisager les choses ! Oh ! que les saints sont heureux ! Oh ! qu’ils vivent tranquilles !
Et que nous sommes misérables, aveugles et insensés, de ne vouloir pas nous accoutumer à penser comme eux, et d’aimer mieux demeurer ensevelis dans les épaisses ténèbres de la maudite sagesse humaine, qui nous rend aussi malheureux qu’aveugles et coupables ! Mettons donc notre étude, nos soins, notre attention à nous conformer en tout aux saintes volontés de Dieu, malgré les révoltes intérieures que ce Dieu de bonté ne permet que pour nous accoutumer à demeurer en tout
1/Cette pensée est familière à saint François de Sales. On peut voir les textes recueillis par le P. Joseph TissOT dans L’art d’utiliser ses fautes d’après saint François de Sales, Poitiers-Paris-Annecy, 1880. L’exposé de la doctrine se trouve dans l’Introduction à la vie dévote, Partie III, ch. 6, Que l’humilité nous fait aymer nostre propre abjection (éd. d’Annecy, III, p. 153), et dans le Traité de l’Amour de Dieu, livre IX, ch. 7 (éd. d’Annecy, V, pp. 13o sq.).
temps et pour tontes choses devant lui dans un état de sacrifice, par un silence, même intérieur, de respect, d’adoration, d’anéantissement, de soumission et d’amour, avec un abandon plein de confiance.
N’est-ce pas dans ces mêmes circonstances que l’infatigable prédicateur de l’abandon écrivait la lettre dans laquelle il laisse deviner le secret de cette paix intérieure dont il jouissait, à la grande admiration de sa dirigée ?
Ms. V. 275-279. R. I, 193-196
Je vous plains de la continuation de votre croix, mais je vous plaindrais bien davantage si vous n’en saviez pas profiter, du moins en faisant, comme on dit, de nécessité vertu. Souvenez-vous de nos grands principes : I. Qu’il n’est rien de si petit, ni de si indifférent en apparence, qui ne soit ordonné ou permis de Dieu, jusqu’à la chute d’une feuille d’arbre ! 2. Que Dieu est assez sage, assez bon, assez puissant, assez miséricordieux, pour tourner les événements les plus funestes en apparence au bien et à l’avantage de ceux qui savent adorer et accepter humblement toutes ses divines et adorables permissions.
Y a-t-il rien de plus consolant dans la religion, quand d’ailleurs on est bien instruit que les répugnances et les révoltes de la nature, loin d’empêcher le mérite de la soumission, ne font que l’augmenter, lorsqu’elle est sincère, dans la partie supérieure, et qu’on sait de plus que quelques petits impatiences et chagrins d’esprit à demi volontaires sont des imperfections et des fautes de pure fragilité, qui ne corrompent pas la soumission, mais la gâtent un peu. Souvent même, elles nous sont nécessaires pour nous tenir dans l’humilité, sans quoi tout serait gâté et perdu par nos vaines complaisances. Souvenez-vous de ce grand mot de M. de Cambrai/1, que c’est une grande
1/Nous n’avons pas retrouvé le passage de Fénelon auquel se réfère cette citation de Caussade. L’idée est familière à Fénelon. Voir Œuvres Spirituelles, de 1742, I, p. 1o8 et II, pp. 6 sq.
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grâce de Dieu de pouvoir souffrir, non pas grandement et courageusement, mais petitement et humblement, car par là on devient patient, petit et humble en même temps.
Pour ce qui est de la grosse peine dont vous me parlez, ajoutez-la à votre autre croix, comme un surpoids que la divine Providence permet qu’on y mette et, au lieu d’un fiat, dites-en deux. Et puis demeurez en paix dans la partie supérieure de l’âme, qui, aidée de la grâce, peut demeurer paisiblement tranquille au milieu des orages et des tempêtes qui s’excitent dans la partie inférieure, qui est comme le bas de ces hautes montagnes où il pleut, il grêle à force, pendant qu’au sommet on jouit d’un ciel serein.ciii Tenez-vous donc toujours élevée sur ces hauteurs salutaires, pour y être à couvert de la foudre et de tout fâcheux accident/1.
Il me semble que vous regardez encore trop la créature. Pour moi, grâce à Dieu, je ne veux voir que lui dans tout ce qui arrive. Je remonte de tout à lui, pour ne dépendre que de lui et pour l’amour de lui et de ceux qui nous crucifient. C’est lui qui permet ou qui fait agir les hommes. Je ne veux rien recevoir que de sa main, n’avoir d’obligation qu’à lui, ne faire mes actions de grâces pour tout qu’à lui seul.
Si vous saviez comme moi combien les hommes contribuent peu aux choses, vous verriez que c’est proprement la divine Providence qui ménage tout d’une façon singulière et qui arrange tout pour le mieux. Dieu sait faire naître les circonstances et les nécessités comme il lui plaît. Qu’il soit béni de tout et en tout à jamais !
Je sais qu’on trouve ma conduite un peu trop simple, mais n’importe ! Cette sainte simplicité que le monde abhorre, je la trouve si charmante que je ne penserai pas même à m’en corriger. Chacun a sa voie. Je respecte les prudents et les sages, mais je me contente d’être de ces pauvres, de ces simples et de ces petits dont parle Jésus-Christ et, après lui, saint François de Sales/2.
1/ C’est, exprimée en termes salésiens, la distinction des deux parties de l’âme, qui est courante chez les mystiques. Voir Dictionnaire de Spiritualité, art. Ame, I, col. 463-464.
2/ Le manuscrit Cailhau, p. 627, conserve quelques lignes supprimées : « Le R. P.… a eu ses raisons pour ne pas d’abord tout dire. Sa conduite fait trouver la mienne un peu trop simple, mais n’importe ! Cette simple simplicité que le monde abhorre, je la trouve si charmante que je ne pensais même pas à m’en corriger. »
Soyons bien persuadés que Dieu ménage tout pour le mieux. Nos craintes et nos activités, nos empressements, nous font imaginer des inconvénients où souvent il n’y en a aucun. Suivons pas à pas les arrangements de la divine Providence et nous verrons ce qu’elle demande de nous : nous le voudrons, et rien au-delà. Oh ! que Dieu sait bien mieux que nous ce qui nous convient, pauvres aveugles que nous sommes ! Souvent, nos malheurs et nos peines viennent de nos souhaits accomplis. Laissons tout à Dieu et tout ira bien. Abandonnons-lui tout généralement, voilà le seul moyen de pourvoir infailliblement et sûrement à tous nos véritables intérêts ; je dis véritables, car il y en a bien des faux, et qui vont à notre ruine.
Mon abandon à la divine Providence, tel que je le conçois et conseille, n’est pas si héroïque ni si difficile que vous le pensez. C’est le centre de la paix solide : on y trouve un repos inaltérable et à l’épreuve des événements les plus fâcheux. Ah ! qu’on est bien payé des petits et misérables sacrifices qu’on fait à Dieu ! et puis, à force d’en faire, on n’en fait plus, parce qu’on ne désire plus rien ; on ne sait plus rien vouloir de soi-même, mais tout dans la seule volonté du souverain Maître et selon ses divines permissions. Oh ! L’heureuse situation pour cette vie et pour l’autre !
La présence du médecin spirituel comme du corporel est bonne, quand on peut l’avoir. Mais lorsque les arrangements de la divine Providence nous l’ôtent, il faut savoir s’en passer et mettre toute sa confiance en Dieu seul, qui est le grand Tout et le très avantageux supplément à tout ce qui peut nous manquer pour le spirituel et pour le temporel. Quiconque s’appuie ailleurs, son repos sera aisément troublé en bien des rencontres.
L’annonce du retour du P. de Caussade à Nancy est parvenue jusqu’à la Visitation. La décision des supérieurs est connue. Quelle nouvelle, et comme on s’empresse de s’en réjouir d’une
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manière si humaine ! On voudrait avoir des précisions et l’on demande combien de temps reste à attendre ce retour tant désiré. La réponse du pieux directeur est comme un appel tombé d’une cime presque insoupçonnée même de ces saintes filles.
La lettre que nous allons transcrire pose un problème que nous résolvons en donnant les numéros 8 et 8bis à deux textes qui ont pu être plus ou moins remaniés par la Mère de Rosen. Le premier paragraphe se trouve dans le manuscrit de Verviers en tête d’un fragment qui semble d’une autre époque et qui, en tous cas, n’a aucun rapport avec l’événement dont parle ce paragraphe. Le P. Ramière a jugé préférable de rattacher, à l’allusion explicite que le P. de Caussade fait de son retour, une autre lettre dont le contenu s’harmonise parfaitement avec elle. Nous donnerons sous le numéro 8 le texte que l’on retrouve dans l’édition Ramière, en nous conformant toutefois au manuscrit de Verviers. Nous reproduisons sous le numéro 8bis le texte de ce manuscrit qui fait suite au premier paragraphe et ne semble pas dater de l’époque du retour à Nancy.
Ms. V. 279-280 et 413-41
Vous voudriez bien savoir, dites-vous, le temps de mon retour. Le voici. C’est que je n’en sais rien moi-même, et je ne puis ni ne le veux savoir. Je me livre et je m’abandonne à la divine Providence pour tout, du jour à la journée ; faites-en de même, autant que vous le pourrez : rien n’est meilleur. Ce n’est que dans ce total abandon qu’on peut trouver et goûter un fond de paix inaltérable. La grande fortune pour l’autre vie, c’est de bien mourir à tout pour celle-ci.civ Heureux qui, par sa mort journalière, se dispose à la grande mort par où l’on entre dans la véritable vie/1.
1/ Ces dernières lignes rappellent Fénelon, Entretiens sur les caractères de la piété, éd. de Paris, V, p. 676. Ramière supprime cette phrase et la remplace par celle-ci : « O ma chère Sœur, combien je désire que vous goûtiez la saveur de cette manne cachée, qui tient lieu aux vrais israélites des mets les plus délicats. Ne désirons que Dieu et Dieu remplira tous nos désirs. » C’est au paragraphe suivant qu’on passe à Ms, V. 413-415.
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Abandonnons-nous également à toutes les volontés de Dieu, et nous serons bientôt soulagés et déchargés. Alors nous verrons que, pour avancer dans les voies du salut et de la perfection, il n’y a dans le fond que peu de choses à faire, et qu’il suffit, sans tant raisonner ni sur le passé ni sur l’avenir, de regarder Dieu avec confiance, comme un bon Père qui nous mène dans le moment présent comme par la main.
Je ne sais rien encore de ma destinée, ce dont je suis fort aise. Cette profonde ignorance me laisse à plein dans l’abandon à la divine Providence, où je suis en paix comme dans mon élément, sans soin ni soucicv, comme un petit enfant qui repose doucement dans le sein de sa bonne et tendre mère, voulant tout, et ne voulant rien, c’est-à-dire tout ce que Dieu voudra et rien de ce qu’il ne voudra pas.
Dans cet heureux abandon, je trouve ma paix et un profond repos de cœur et d’esprit, qui me délivrent de mille vaines pensées, de cent désirs inquiets et de toute sollicitude pour l’avenir.
Tous les états, les lieux, les emplois par où Dieu me fait passer ont été mêlés de tant de biens et de maux que, quand j’y devrais repasser encore, je ne pourrais rien choisir de moi-même. Dieu seul connaît ce qui est le plus expédient pour nous. Il nous aime plus que nous ne nous aimons nous-mêmes. Pouvons-nous donc mieux faire que de lui laisser tout vouloir et choisir pour nous ? D’ailleurs, nous n’avons qu’une grande importante affaire en ce monde, qui est le salut éternel. Pourvu que cette affaire si essentielle réussisse, tout est fait : peu importe tout le reste/1.
1/ Ramière ajoute : « Du reste, rechercherais-je mon plaisir, je ne vois pas comment j’en pourrais goûter un plus doux que d’être comme l’oiseau sur la branche, et de ne voir rien de sûr pour mon séjour. Cette incertitude donne lieu à un plus grand abandon, et cet abandon sans réserve fait mon repos. Il me délivre du soin de me conduire moi-même, et m’assure que j’arriverai infailliblement à mon but, porté sur les bras de Dieu et marchant au pas de sa divine Providence. Quelle est la créature dont la perfection et l’amitié pourraient me donner une assurance aussi consolante ? »
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Ms. V. 280-282
Je vous plains de vos infirmités et en même temps je vous en félicite, parce que c’est une vérité constante, quoique peu connue, qu’on avance plus dans les voies de Dieu et de la vertu en patientant et souffrant qu’en agissant. C’est par la croix que Jésus-Christ, notre Dieu, notre Sauveur, notre Avocat, notre Vie et notre Trésor, nous a sauvés.
Comme vous voyez quelquefois N..., parlez-lui surtout de la nécessité de s’assujettir exactement à un certain règlement de vie et des actions de la journée, pour ne pas agir par humeur, par caprice, par goût et comme au hasard. (Parlez-lui) de la nécessité du recueillement intérieur pour ne pas se livrer au gré de ses imaginations, pensées et désirs inutiles. (Parlez-lui) de la nécessité de s’abandonner continuellement à la conduite de la divine Providence, dans tous les événements extérieurs ou intérieurs, de quelque cause qu’ils paraissent venir, quand même ce serait par sa faute. (Parlez-lui) de la nécessité de résister à ses passions, à ses humeurs, à ses vivacités et impatiences, jusque dans les moindres choses. Parlez-lui encore des moyens de surmonter les sensibilités, les dépits, les chagrins et les activités naturelles, même dans les choses les plus saintes. (Parlez-lui) de la nécessité de ne se jamais troubler ni décourager après ses fautes, mais de revenir promptement à Dieu avec une humilité non inquiète, chagrine, dépiteuse, mais douce, pacifique, tranquille et confiante. Enfin, (parlez-lui) de la nécessité et des moyens de conserver toujours le plus grand trésor spirituel, qui est le calme intérieur et la paix de l’âme, fondée sur la soumission aux très saintes volontés de Dieu, la confiance et l’abandon aux soins de sa paternelle Providence en union avec Jésus-Christ, à son exemple et à l’exemple des saints qui ne le sont devenus que par leur conformité à sa divine volonté.
On admettra sans peine que ces conseils destinés à une tierce personne ont été ajoutés artificiellement au paragraphe qui faisait allusion à un événement personnel. Le P. Ramière a eu raison de modifier cet assemblage peu naturel.
Ne nous y trompons pas : l’abandon du P. de Caussade n’est pas une indifférence désabusée ni une apathie paresseuse. Sa résignation est l’exercice de la vertu de foi dans ce qu’elle a de plus actif et de plus généreux. En voici un autre témoignage :
R. II, 144-145
Je vois clairement par votre lettre, ma chère Sœur, qu’au milieu de vos troubles intérieurs et de vos épreuves, vous avez fait, sans vous en apercevoir, des progrès solides.
1° Connaître le prix de la vie intérieure et de la paix du cœur, et y aspirer au milieu des embarras et de tous les contretemps, c’est déjà beaucoup ; le reste viendra en son temps et sera le fruit de votre douceur pour les autres et pour vous-même.cvi Accoutumons-nous à bien prendre tout de la main de la divine Providence, et à la bénir également en tout et pour tout. Si nous acceptons de la sorte ses dispositions, ce qui nous fait le plus de peine deviendra le plus avantageux. Confions-nous en Dieu, et n’entrons jamais dans la moindre défiance ; faisons-lui, s’il le faut, à tout moment, de nouveaux sacrifices, et par là nous obtiendrons sans cesse de nouvelles grâces, et nous nous enrichirons de trésors pour le ciel.
2° Les pensées et les sentiments contre le prochain, quand ils ne sont ni consentis intérieurement ni exprimés au dehors, sont une matière de mérites et non de péchés. Tenez ferme pour la charité, et peu à peu tout cela passera ou s’adoucira. S’il vous échappe quelques fautes extérieures ou intérieures, contentez-vous de vous en humilier d’abord devant Dieu, sans trouble et en paix, et réparez ensuite généreusement la peine que vous aurez pu faire ou la mauvaise édification que vous aurez pu causer ; vous gagnerez plus par cette réparation que vous n’aurez perdu par la faute.
3° La dureté et l’insensibilité dans la réception des sacrements est certainement une très grande peine ; soutenez-la avec humilité et patience ; faites ce que vous pouvez, doucement, dans la pure foi ; c’est la plus rude pénitence que Dieu
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impose à une âme, pour la purifier des recherches d’elle-même et des satisfactions de son amour-propre.
4° Tâchez, durant la journée, de vous faire de tout un sujet d’élévation de cour vers Dieu, mais sans effort et sans empressement. Conservez en tout la soumission la plus filiale aux divers arrangements de la divine Providence ; vous gagnerez plus par cela seul que par tous les autres moyens spirituels de votre goût et de votre choix. Faites surtout consister votre perfection à ne vouloir précisément que ce qui plaît à Dieu, et comme cela lui plaît. Son bon plaisir est, en effet, la règle de toute bonne volonté et le principe de toute perfection, soit sur la terre, soit dans le ciel.
Comment Sœur Marie-Thérèse recevait-elle ces conseils, si peu favorables à son caractère bouillant ? Nous aimerions le savoir plus précisément. Ce qui paraît demeurer l’obstacle principal à cette paix intérieure dont son directeur ne cesse de lui vanter les avantages, c’est sans doute le trop grand attachement à cet appui humain dont elle avait été privée par suite de l’éloignement du P. de Caussade. Deux lettres lui ont montré l’inconvénient de cet excès de sensibilité.
Ms. V. 334-336. R. Ti, 114-I17
J’avoue qu’un guide visible est une grâce de Dieu et un grand soutien, quand il est tel qu’il le faut. Mais quand la divine Providence ne le donne pas, ou nous l’enlève, si on savait dire alors de tout son cœur : « Mon Dieu, je n’ai plus que vous ! », ce qu’on obtiendrait par là vaudrait mieux que tout ce qu’on peut avoir par le canal des directeurs, et je vous assure que souvent Dieu ne nous ôte tout appui extérieur que pour avoir seul toute notre confiance. Oh ! si nous savions la lui donner tout entière sans en partager un seul petit brin avec qui que ce soit, que nous nous trouverions bien dédommagés de manquer du secours des créatures ! Quelle paix et quelle liberté intérieure n’éprouverions-nous pas ! Mais cela viendra peu à peu, comme tout le reste, à force de sacrifices et d’abandon. Il n’y
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a qu’à savoir patienter avec Dieu pour s’enrichir de dons et de grâces ; mais cela coûte beaucoup aux personnes vives et ardentes.
Vous avez bien raison d’être tranquille sur votre confession générale… Mais cette sincère contrition, dites-vous ? Voilà sur quoi on a tant de peine à tranquilliser les bonnes âmes, surtout de votre sexe ; sachez, je vous le répète, que la bonne contrition n’est presque jamais sensible. Dieu ne veut pas qu’on la sente, pour nous tenir dans la crainte et dans un plus grand abandon à sa miséricorde. Mais, dites-vous encore, c’est Dieu qui a tout fait, qui a tout arraché, et je n’ai jamais su rien sacrifier de moi-même ! Et voilà précisément ce que je trouve de meilleur et de plus consolant pour vous, car c’est une marque sensible de sa divine prédilection. Je trouve qu’il en agit ainsi constamment à l’égard de la plus grande partie de ses élus, qu’il tient par là dans l’humilité intérieure avec des sentiments de la plus vive reconnaissance.
Au reste, ce que vous appeliez stupidité et insensibilité, c’est précisément le don de Dieu pour vous. Plût à sa bonté que vous fussiez encore plus stupide et plus insensible pour toutes les choses du monde ! C’est là une des principales opérations intérieures de la grâce, quand Dieu veut gagner et s’attacher totalement une âme et qu’elle soit à lui tout de bon.
Ms. V. 404-405. R. II, III-113
I° Vous n’avez, dites-vous, à présent aucun secours. Mon Dieu, que vous êtes à plaindre de tant soupirer après de petits appuis extérieurs ! Cela est bon quand Dieu les donne, mais, quand il les ôte et les retire, ah ! qu il est bien meilleur alors de ne s’appuyer que sur lui seul et de pouvoir lui dire cent et cent fois : « Mon Dieu, vous êtes mon Tout ! Seigneur, je n’ai plus que vous, mais vous me suffisez et je n’attends plus rien que de vous ! » La toute-puissante main de Dieu vient pour lors prendre la place d’un vil et faible roseau.
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2° Vous ne pouvez être conseillée qu’après coup ! Et moi, je vous dis qu’après tant d’avis et de lettres, vous devez être en état de conseiller les autres ; et puis, après avoir élevé son cœur vers Dieu, que reste-t-il que de prendre de bonne foi le parti que l’on croit sur le champ le plus convenable, qui est toujours le plus conforme à la vertu et à la volonté de Dieu ? Puis, en arrive ce qu’il lui plaira ! Alors, on a bien fait et l’on ne pouvait mieux faire dans ces conjonctures. Pensez-vous donc que Dieu demande l’impossible ?/1. Il aime la droiture et la simplicité ; et il est content quand nous faisons ce que nous pouvons et le mieux que nous pouvons, après avoir demandé avec confiance ses divines lumières.
3° Vous n’envisagez rien qui ne soit pour vous un sujet de peine et d’affliction. Oh ! la grande grâce de Dieu qui doit avoir produit ou qui produira comme nécessairement l’entier détachement de tout le créé ! N’est-ce pas aux âmes les plus chéries à qui Dieu fait une telle grâce ? Ô fille de peu de foi, mais fille bien-aimée de Dieu, plaignez-vous après cela, si vous l’osez ! Dieu seul, dites-vous encore, peut savoir ce que je souffre. Si vous n’en dites pas trop, je vous en félicite de tout mon cœur. C’est ainsi que la bienheureuse Mère sainte Thérèse parlait durant ses grands travaux intérieurs.
4° C'est une bonne marque quand on trouve la vie triste et amère. — Mais la mort fait peur à cause des jugements de Dieu. — Mais pourvu que cette crainte soit sans trouble, elle vient du Saint Esprit. Je craindrais tout pour qui serait sans cette sainte crainte.
La souffrance qu’éprouvait la religieuse s’exprimait sans doute dans des reproches qu’elle adressait aux personnes responsables, croyait-elle à tort ou à raison, des circonstances qui retenaient son directeur éloigné de Nancy. Celui-ci profitait de ses plaintes pour ramener sa dirigée dans les vues de la foi.
1/ On reconnaît ici la doctrine que saint François de Sales développe au livre IX du Traité de l’Amour de Dieu, ch. 7, éd. d’Annecy, V, pp. 129 sq.
R. I, 274-275
Ma chère Sœur,
Que ne pouvez-vous bien comprendre, une bonne fois, que tout réussit quand Dieu le veut, parce qu’il sait faire servir à ses desseins les difficultés mêmes et les oppositions des hommes ? Croyez-moi : si c’est pour votre plus grand avantage, les hommes ont beau faire, la chose réussira ; que si, au contraire, cela ne vous est point avantageux, Dieu peut-il mieux faire que de l’empêcher ? Or, Dieu seul pénètre l’avenir et toutes ses suites ; pour nous, nous sommes de pauvres aveugles, qui pouvons toujours craindre des dangers de tous genres, dans les événements même qui nous paraissent sous le plus beau jour. Pouvons-nous donc faire plus sagement que de tout remettre à la garde de Dieu ? Notre avenir peut-il être plus en sûreté qu’entre les mains toutes-puissantes de cet adorable Maître, de ce bon et tendre Père qui nous aime beaucoup plus que nous ne nous aimons nous-mêmes ? Où trouverons-nous un refuge plus assuré que le sein maternel de la très aimable Providence ? Voilà où notre cœur doit aller se reposer comme dans son bienheureux centre. Hors de là, point de paix ni de repos solide : ce ne sont qu’empressements, troubles et amertumes de cœur, chagrins pour la vie présente et dangers pour notre salut éternel.
L’excessive sensibilité de la Visitandine manifestée à l’occasion de la disgrâce de Caussade n’était que le symptôme d’une inquiétude liée à son tempérament naturel. Des scrupules de conscience en étaient un autre signe qui faisait obstacle à l’équilibre spirituel d’où naît la paix intérieure. Les avis qu’elle recevait du jésuite n’avaient pas d’autre but que de l’aider à franchir le barrage de cette agitation inutile, pour découvrir, plus profondément, la région où s’épanouit la vraie liberté intérieure avec l’apaisement qui en résulte.
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Ms. V. 338-341. R. I, 286-288
La paix du cœur, la confiance et l’abandon à Dieu avec le désir de s’unir à Jésus-Christ, voilà la meilleure et la plus utile préparation aux sacrements, mais le démon tâche de donner le change et il n’oublie rien pour troubler la paix intérieure, parce qu’il sait bien que, si cette divine paix était une fois bien établie dans l’âme, rien ne nous troublerait, tout nous serait facile et nous volerions pour ainsi dire dans les voies de la perfection. Ne nous laissons donc pas déconcerter par je ne sais quelles raisons spécieuses, et allons à Dieu humblement, mais simplement et confidemment, comme dit saint François de Sales/1, dans la droiture d’un cœur qui le cherche sincèrement.
Pour la prière, vous savez bien ce que je vous ai tant recommandé : faites seulement que vos retours intérieurs et vos élévations vers Dieu durant le jour deviennent si fréquents que cela seul puisse au besoin vous tenir lieu d’oraison, sans laisser pourtant jamais de la faire autant qu’il vous sera possible.
Attachez-vous surtout à la lecture des lettres de saint François de Sales. Vous en trouverez de si propres à votre état et à votre situation présente, que vous devez les regarder comme si ce grand saint vous les écrivait du haut du ciel et que l’Esprit Saint les lui ait dictées pour vous/2.
Vous voulez savoir ce que je demande spécialement à Dieu pour vous ? Le voici. Ce sont toutes choses si aisées que cette seule facilité va vous charmer : I° La modération de l’extérieur, ce qui peu à peu dompte les passions, c’est-à-dire : parler
1/« Confidemment », au sens où l’emploie ici le P. de Caussade à la suite de saint François de Sales, est vieilli et signifie : avec confiance (Littré). Dom Mackey ne l’a pas signalé dans ses Glossaires de l’édition d’Annecy.
2/ La première édition des Lettres a été faite par les soins de sainte Jeanne de Chantal avec la collaboration du chanoine Louis de Sales. Elle a été imprimée à Lyon par Vincent de Cceursilly, en 1626, sous le titre : Les Épistres du bienheureux Messire François de Sales, évesque et Prince de Genève. Le recueil a été plusieurs fois réédité au XVIIe siècle et c’est sous cette forme que le P. de Caussade et ses correspondantes pouvaient. le lire. L’édition sensiblement améliorée par l’abbé Corru ne parut qu’en 1758.
doucement, agir doucement, sans véhémence ni empressement, tout comme si vous étiez d’une humeur flegmatique. 2° La douceur intérieure avec vous-même et avec les autres, surtout les proches et les domestiques ; du moins qu’il n’échappe rien à l’extérieur de contraire à cette vertu ou, du moins, qu’on le répare et s’en relève aussitôt. 3° Un entier abandon à la divine Providence pour le succès de toutes choses, sans en excepter votre avancement dans la vertu, n’en voulant qu’autant que Dieu voudra pour savoir dire en tout : Je ne veux que ce que Dieu veut. 4° Une paix du cœur qui ne soit point troublée, pas même par vos fautes ni par vos péchés, et qui vous fasse retourner à Dieu avec une humiliation paisible et douce, comme si vous n’aviez pas eu le malheur d’offenser sa divine Bonté ou que vous fussiez assurée du pardon. Suivez simplement ces conseils et vous verrez comme Dieu vous aidera/1.cvii
Suivre ce conseil n’est pas chose facile pour une âme travaillée par une grande ambition spirituelle et pour qui la seule pensée de la médiocrité est insupportable. Le découragement la menace et déjà parfois l’accable. Le découragement ! L’amour-propre n’a pas de complice plus redoutable pour détruire la paix du cœur. [? NDE : il vaut mieux ne lire que Caussade !].
Ms. V. 254-256. R. I, 340-341
Le découragement est une des plus dangereuses tentations. Ayez un peu plus de confiance en Dieu, et soyez sûre qu’il achèvera en vous son ouvrage commencé. Vos vaines appréhensions pour l’avenir viennent du démon. Ne pensez qu’au présent, abandonnez l’avenir à la Providence : c’est le bon usage du présent qui assure l’avenir. Appliquez-vous à vous attacher et à vous conformer à toutes les volontés de Dieu en tout et par tout, jusque dans les plus petites choses : c’est en quoi consiste toute la vertu et toute la perfection.
1/ Ces conseils ne font que résumer le Traité de l’Amour de Dieu, livre IX, ch. 7 (éd. d’Annecy, V, pp. 129-133).
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Au reste, Dieu ne permet les fautes journalières que pour nous humilier. Si vous en savez tirer ce fruit et demeurer en paix et en confiance, vous voilà dans un meilleur état que celui de ne faire presque nulle faute, ce qui flatterait beaucoup l’amour-propre par de vaines complaisances en soi-même. Admirons la bonté de Dieu qui sait tirer notre plus grand bien de nos fautes mêmes ; il faut seulement ne les pas aimer et travailler avec paix à les corriger.
Soumettez-vous à la volonté de Dieu dans votre emploi, mais n’y soyez pas empressée ni inquiète. Faites bonnement ce que vous croyez devoir faire, et, après, laissez tout le reste à la divine Providence, sans souci, sans inquiétudecviii, afin d’avoir l’esprit libre et le cœur tranquille tant qu’il se peut, vous tenant en paix jusqu’au milieu des embarras et des troubles involontaires, par conformité à la volonté permissive de Dieu. Qu’il soit béni de tout et en tout, maintenant et à jamais !
Mais si la paix intérieure est un enjeu de si grand prix, ne doit-on pas lui sacrifier les activités extérieures qui sont la cause de tant d’inquiétudes et d’embarras inévitables ? La réponse du P. de Caussade formule la seule règle qui suffit à tout : la conformité à la volonté divine.
Ms. V. 265-267. R. I, 277-278
Tout ce qui modère la vivacité de nos passions et les tient en suspens est une grâce singulière de Dieu. Tâchez donc doucement d’en profiter pour ne donner aucune entrée libre dans votre esprit et dans votre cœur à tout ce qui s’appelle désir, crainte, espérance, tristesse, joie, abattement volontaire ; par là, peu à peu, la paix de Dieu s’introduira dans le fond de l’intérieur et moins elle sera sensible, plus elle sera précieuse, ne pouvant venir que de Dieu seul.
Quand on ne veut s’ingérer en rien où on n’a rien à faire, on peut trouver partout une charmante solitude à laquelle pourtant est préférable l’embarras et l’importunité, quand c’est la divine Providence qui nous y engage. À la vérité, la première situation est plus douce et plus consolante/1, mais l’autre étant plus pénible est aussi plus méritoire, quand c’est par l’ordre de Dieu qui nous y met contre notre choix. D’où je conclus qu’il y a plusieurs voies pour aller à Dieu, mais qu’il faut que chacun marche précisément dans la sienne, sans envier celle des autres, ne voulant être que ce que Dieu veut, et dans ce seul mot est renfermé tout le bonheur présent avec l’espérance de l’éternelle félicité. Il est de la foi que tout vient de Dieu, au moins d’une volonté permissive, à quoi il faut également se soumettre. Défions-nous toujours de notre vivacité, surtout dans les bonnes œuvres. Souffrons patiemment ce que Dieu souffre ; et, après avoir fait raisonnablement ce que nous pouvons et croyons devoir faire, selon la lumière de Dieu, demeurons tranquilles et paisibles dans l’abandon de tout à ses adorables volontés.
Ainsi donc les peines de la Sœur de Vioménil ne proviennent pas seulement du mal qu’elle ressent à se supporter elle-même avec ses imperfections : elle rencontre des contrariétés dans son activité extérieure, et nous verrons plus loin que l’acceptation de ces croix de l’emploi et de la vie commune sont des moyens providentiels que le pieux directeur saura mettre à profit pour aider la Visitandine à se sanctifier. On a pu goûter la saveur salésienne des textes que nous venons de citer : c’est la suavité patiente de l’évêque de Genève qui est ici constamment rappelée, avec l’austère dépouillement de soi-même qu’elle suppose et ce sens aigu de la conformité à la volonté divine dans toute l’étendue de la vie spirituelle.
La date approchait où le jésuite allait revenir à Nancy. Sœur Marie-Thérèse n’en demeurait pas moins impatiente et chagrine. Le ton du directeur se fait parfois plus sévère : c’est, du moins, ce que permet d’entrevoir un fragment que nous a conservé le manuscrit Cailhau :
Je commence à vous dire que je vous trouve toujours trop vive et trop empressée sur le temps de mon retour. Quand on
1/ Année Sainte, V, p. 155, écrit constante au lieu de consolante.
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a obtenu ce qu’on souhaite, deux, trois mois plus tôt ou plus tard ne vaut pas la peine de s’en troubler.
Deux choses m’ont consolé sur votre peine : c’est une suite de votre grand chagrin sur l’éloignement que j’ai toujours regardé par rapport à vous comme une épreuve de Dieu, si salutaire pour votre salut que cela seul vous a plus servi que n’aurait fait ma présence. Vous ne le comprendrez pas, mais je l’ai compris et vous devez m’en croire par parole… Le retardement nécessaire de mon retour vous servira encore pour la même raison. Demeurons donc toujours patients/1.
1/ Ms. Cailhau pp. 661-662.
Entre-temps et au cours de cette même période, puisque la lettre est datée de 1731, le P. de Caussade avait adressé à sa dirigée quelques principes généraux de spiritualité. Le document fait partie des lettres ajoutées par le P. Ramière aux dernières éditions qu’il a données de Caussade.
R. I, 204-206 1731
« Dieu a laissé l’homme dans la main de son conseil ; la vie ou la mort, le bien ou le mal sont devant lui ; ce qu’il choisira lui sera donné. » Par ces paroles, l’Écriture nous fait comprendre que l’homme est libre/2, et que son salut dépend du bon usage de sa liberté. Il est vrai que, depuis le péché originel, la liberté est affaiblie pour le bien, et, au contraire, beaucoup fortifiée pour le mal ; mais avec le secours de la grâce, qui ne lui manque jamais, il est toujours en son pouvoir de fortifier la liberté du bien, qui est naturellement très faible, et d’affaiblir la liberté du mal, malheureusement trop forte/3.
Il y a trois sortes de biens auxquels notre liberté affaiblie se porte avec une grande peine et avec beaucoup de difficultés :
2/Eccli. 15, 14 et 17.
3/ Ces quelques lignes prennent tout leur sens, quand on se rappelle qu’elles étaient écrites au moment où la doctrine janséniste sévissait dans les milieux religieux.
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1° Le bien essentiel au salut, dont l’omission constitue une faute mortelle. 2° Le bien commandé par un précepte moins grave, et dont l’omission serait une faute vénielle. 3° Le bien parfait, que nous ne pouvons négliger sans diminuer nos mérites.
Toutes les inclinations qui affaiblissent en nous la résolution d’accomplir nos obligations essentielles, la haine, le désir de vengeance, la colère, les attachements déréglés, l’avarice, l’envie, etc., sont autant de principes de ruine spirituelle. Il en est de même, à proportion, des inclinations qui nous portent au péché véniel et à l’imperfection volontaire ; car, qui néglige les petites fautes, tombera peu à peu dans les grandes, dit le Saint Esprit/1 ; et ne fût-on lâche dans la poursuite de la perfection que dans un seul point, on n’y arrivera jamais.
Mais aussi, toutes les victoires qui fortifient notre volonté pour le bien sont des principes de prédestination et de salut.
Notre soin continuel doit donc être de fortifier sans cesse notre faible liberté pour le bien, et de vaincre notre penchant au mal. Nous avons trois moyens pour assurer et hâter le succès de cette œuvre. Le premier est de faire à Dieu de grands sacrifices en surmontant généreusement nos répugnances dans ce qui nous coûte le plus/2. Le deuxième est de faire tous les petits sacrifices journaliers dont les occasions sont fréquentes et continuelles, et cela avec une fidélité constante, généreuse, universelle. Le troisième moyen, le grand moyen, c’est la prière, mais une prière humble, simple et formée par l’opération du Saint Esprit ; car c’est lui, disait saint Paul, qui nous apprend à prier, qui gémit en nous, qui prie en nous, avec des cris et des gémissements ineffables s. Le Publicain en est un excellent modèle ; il priait en silence et dans une humble componction ; les plus grands pécheurs et les plus imparfaits peuvent faire cette oraison ; et c’est ainsi que, du fond de l’abîme de leur misère, ils s’élèveront par degrés, s’ils sont fidèles, à la plus haute sainteté.
1/ Eccli. 19, 1. Cf. Le 16, Io.
2/ Principe ignatien de l’agere contra (Exercices Spirituels n. 97 ; voir les références que donne la traduction Christus sous ce numéro).
3/ Rom. 8, 26.
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En automne de l’année 1733, le jésuite toulousain avait quitté le Languedoc pour se rendre en Lorraine. Il était à Lunéville, où il venait d’achever la prédication de l’Avent, lorsqu’il écrivit les lignes que nous lisons dans un fragment du manuscrit Cailhau.
Quoique la mission soit finie depuis quelques jours, voici l’unique moment que j’ai pour répondre à diverses lettres, et je commence par la vôtre. Le découragement est une des plus dangereuses tentations. Ayez un peu plus de confiance en Dieu et soyez sûre qu’il achèvera en vous son œuvre. La mission de Nancy ne m’empêchera pas de vous voir et (de) vous dire que je dois demeurer jusqu’à la fin de… Que savons-nous si Dieu ne voudra pas que j’y demeure encore plus longtemps ? Vos vaines appréhensions pour l’avenir viennent encore du démon. Ne pensons qu’au présent et abandonnons l’avenir à la Providence. Bien plus, c’est le bon usage du présent qui nous assure l’avenir/1.
Quelques phrases de ce fragment ont été insérées dans une lettre citée plus haut. L’essentiel est pour nous ici l’allusion à la mission de Nancy, que le P. de Caussade prêchera pendant le Carême de 1734. Sans doute en sait-il plus long qu’il ne le dit sur son avenir. Il se contente de laisser entrevoir à sa dirigée la possibilité d’un séjour dont la durée serait illimitée. En effet, il ne va pas tarder à rejoindre le P. Frizon à la maison Saint-Ignace, qui sera son point d’attache pendant les quatre ans qu’il passera encore en Lorraine 2.
1/ Ms. Cailhau p. 452. Ce culte du moment présent est très familier à Caussade, comme il l’était à saint François de Sales et à Fénelon.
2/ Sur la maison Saint-Ignace de Nancy, voir P. DELATTRF., op, cil., III, col. 753-754.
Lorsque le P. de Caussade revint à Nancy, la Lorraine se trouvait une fois de plus bouleversée par l’occupation militaire. En octobre de cette année 1733, la France, qui soutenait la prétention de Stanislas Leczinski à la couronne de Pologne, était entrée en guerre contre l’Autriche et la Russie. Presque toute la durée du séjour que le jésuite toulousain allait faire dans l’Est serait marquée par les vicissitudes d’une campagne qui devait éprouver gravement toute cette région : c’est seulement en 1738 que le traité de Vienne attribuerait la Lorraine et le Barrois au roi polonais dépossédé/1.
Ce n’est pas à ces troubles internationaux et à leur répercussion sur la vie civile que fait allusion la lettre suivante. Elle signale des calamités d’ordre naturel : une inondation, à ce qu’il semble. Mais les considérations spirituelles qu’y fait le P. de Caussade sont applicables à toutes les épreuves extérieures contre lesquelles les âmes religieuses ne sont pas immunisées.
Le P. Ramiére a détaché les paragraphes que nous donnons ici, d’une lettre transcrite par ailleurs dans le manuscrit de la Mère de Rosen. Les sujets traités dans ces deux textes étant nettement différents, nous suivrons l’exemple de notre prédécesseur, en indiquant en notes les références qui permettront de se reporter aisément au manuscrit lui-même.
Ms. V. 393-395. R. II, 97-99
Le désastre des eaux dont vous me parlez est, comme vous dites, un fléau de Dieu des plus visibles. Heureux qui en profite
1/Le 13 octobre, Nancy était occupée pour la quatrième fois. Voir PFISTER, Histoire de Nancy, II, pp. 428 sq.
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pour l’autre vie ! Ces fléaux bien pris de la main de Dieu valent mieux que toutes les prospérités du monde, qui passent si vite. Ces désastres sont autant de coups de prédestination pour plusieurs et, hélas ! de réprobation pour les autres, mais ce sera par leur faute et leur très grande faute, car quoi de plus raisonnable et de plus facile en un sens que de faire, comme on dit, de nécessité vertu/1 ? Pourquoi se roidir inutilement et criminellement contre la main paternelle de Dieu notre Père, qui ne nous frappe que pour nous détacher des misérables biens d’ici-bas, dont l’attachement nous ferait perdre des biens éternels que la foi nous promet et nous perdrait nous-mêmes pour toujours ? Considérons souvent et attentivement dans ces occasions ce passage d’un Père de l’Église : « Telle est la bonté du souverain Père des hommes, que sa colère même vient de sa miséricorde puisqu’il ne nous frappe que pour nous retirer du péché et pour nous sauver, comme un sage chirurgien. Il coupe jusqu’au vif les chairs pourries, afin de conserver la vie et de préserver le reste du corps/2. »
Accoutumons-nous à envisager toutes choses par les grandes vues de la foi, et tout ce qui passe en ce monde ne nous touchera plus guère ; ni les désirs, ni les craintes, ni même les espérances vives qui troublent si souvent la paix de l’âme et le repos de la vie, ne nous feront que très peu d’impression.
Oh ! que d’aveuglement parmi les hommes et que d’attachement à son propre sens ! Qu’il est rare qu’on veuille avouer qu’on a failli, bien écouter et recevoir les bons avis ! Oh ! que saint François de Sales avait bien sujet de dire que nous sommes pleins de déraisons ! Du moins reconnaissons cet
1/Ce proverbe est volontiers cité par le P. de Caussade : pp. 65, 14 o, etc. Il implique toute la philosophie que le jésuite cherche à inculquer à ses dirigées : accepter par amour de Dieu ce qu’on ne peut éviter par force.
2/ Quel est ce Père de l’Église ? On pense spontanément à saint Augustin. Nous n’avons pas trouvé chez celui-ci de passage qui corresponde textuellement à la traduction que donne le P. de Caussade, mais la pensée ne lui est pas étrangère : voir M. PONTET, L’Exégèse de saint Augustin, p. 467 et, en particulier, Enarr. in Ps. LXIX, PL 36, 1022 : « Ita plane irasceris ut pater corrigens, non ut judex damnans. » Pour la comparaison du chirurgien, Sermon 285, n° 3, PL 38, 1254-5.
abîme de misère et d’aveuglement où nous sommes tombés par le péché/1 : humilions-nous-en sans cesse devant Dieu ; apprenons de là à être toujours en défiance de nous-mêmes et en garde contre nos jugements et sentiments pervers. Sainte Catherine de Gênes en était si pénétrée qu’elle souhaitait pouvoir s’écrier à tout moment et être entendue de tout le monde : « Seigneur, aidez-moi, assistez-moi, ayez pitié de moi/2 ! »
Par rapport à nos peines présentes et à celles qu’on craint pour soi et pour les autres à l’avenir, un simple fiai suffirait pour vous amasser un trésor de mérites dans le ciel et un trésor de paix, de repos et de tranquillité sur la terre, ou, tout au moins, de force et de consolation dans toutes vos peines et vos craintes.
Lorsque le P. de Caussade fut affecté officiellement aux retraites de la rue Paille-Maille, la maison n’était pas encore totalement aménagée/3. La conjoncture n’était guère au recueillement. Les vingt cellules destinées aux retraitants n’étaient pas souvent occupées toutes ensemble. On parle d’une retraite collective donnée durant la Semaine Sainte de l’année 1735 à trente personnes. Cette même année, il y avait eu dix-huit retraites individuelles. Parmi ces retraitants se trouvaient des âmes d’élite, comme celle de ce jeune colonel français qui abandonna une brillante carrière militaire pour entrer chez les Cisterciens proches de Lunéville. On imagine sans peine que le directeur de la maison avait suffisamment de loisirs pour consacrer beaucoup de son temps à la direction des religieuses de la ville. C’est ainsi qu’il partageait ses sollicitudes entre la Visitation et le Refuge, adressant chaque mois à ces communautés des exhortations particu -
1/Allusion à ce qu’on a appelé l’« humanisme » de saint François de Sales. On sait que le livre IV du Traité s’intitule De la décadence et ruine de la charité.
2/ Sainte Catherine de Gênes, Vie, 25, traduction des Chartreux de Bourg-Fontaine, Paris, 1602, p. 173. Le P. Debongnie a publié une nouvelle traduction sous le titre : La grande Dame du Pur Amour, sainte Catherine de Gênes, Études Carmélitaines, Desclée De Brouwer, 196 o, p. 84. Bossuet cite ce même passage dans l’Instruction sur les états d’oraison, 2e éd., 1697, p. 347.
3/ P. DELATTRE, oP. cit., III, col. 751-754. Voir E. BOCQUILLON, Une maison de retraites fermées à Nancy au XVIIIe siècle, Enghien, colt. Bibl. Exerc., n° 28, 191 o, pp. 56 sq.
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lièrement appréciées/4. Mère de Rosen se servira des notes qu’elle avait prises pour composer le traité de L’Abandon.
Le pieux directeur ne se contentait pas de donner oralement ses conseils. Il répondait par écrit aux questions qui lui avaient été posées par ses dirigées. La lettre que nous allons lire semble avoir été écrite avant le retour du jésuite toulousain en Lorraine. Elle reflète les plaintes que la Sœur de Vioménil lui exprimait à cette époque.
Le P. de Caussade s’efforce de lui faire accepter l’unique remède à ses peines intérieures : la soumission à la volonté divine qui, dans les détails les plus quotidiens de notre existence, nous mortifie et se révèle ainsi pour nous comme la réplique de la volonté paternelle à laquelle le Christ obéissait sur le Calvaire. L’acceptation des croix, tel est bien le thème central des conseils que nous allons entendre maintenant, et à travers lesquels nous verrons se dessiner la psychologie de Sœur Marie-Thérèse. Nous comprendrons, en les lisant, combien l’obéissance de cette âme anxieuse, agitée, fut méritoire, et ce que lui coûta la docilité que réclamait d’elle son Père spirituel.
Ms. V. 293-296. R. H, 166-169
Ne vous étonnez point de ce qu’on n’avance point dans les affaires intérieures comme dans les autres ouvrages : celui de notre sanctification et de notre perfection doit être celui de toute la vie. Je m’aperçois que votre vivacité naturelle et votre empressement se fourrent partout ; de là les inquiétudes, les découragements, les troubles, qui vous reculent de votre fin en vous déchirant le cœur. En voici le remède : tant que vous sentirez une bonne volonté d’être à Dieu, un goût ou une estime pour ce qui vous conduit à Dieu, quelque peu de courage pour vous relever après vos petites chutes, vous êtes en bon état devant Dieu. Prenez donc patience avec vous-même ;
4/ Voir éd. Ramière, I, Avant-propos, p. vu. Un manuscrit provenant du Refuge de Nancy et contenant des fragments de lettres du P. de Caussade est conservé actuellement dans la bibliothèque de jésuites de Chantilly.
apprenez à supporter vos faiblesses et vos misères avec douceur, comme il faut supporter celles du prochain ; contentez-vous de vous en humilier doucement devant Dieu, et n’espérez votre avancement que de lui seul et de sa sainte opération qui se fait le plus souvent au fond de l’âme, sans qu’on en sente rien/1.
Quand vous me parlez de pénitences, ah ! ma chère Fille, peut-on en faire une plus salutaire et où il y ait moins de notre propre volonté que de supporter patiemment toutes les croix qui viennent de Dieu immédiatement, quand elles sont les suites nécessaires, naturelles et inévitables de l’état où sa divine Providence a permis que nous nous trouvions engagés. Voilà les croix les plus pesantes, mais aussi les plus sanctifiantes, parce qu’elles sont toutes des croix de Dieu, croix du Père céleste, croix de la divine Providence, n’étant point de notre choix comme celles qu’on embrasse volontairement et qu’on se taille à soi-même par sa propre volonté, au lieu que Dieu seul vous a taillé et taille toutes vos croix. Laissons-le faire : lui seul connaît ce qui convient à chacun. Demeurons ainsi fermes, soumis et humiliés pour toutes les croix de Dieu ; nous y trouverons enfin le repos de nos âmes, lorsque, par notre soumission, nous aurons mérité que Dieu nous fasse sentir l’onction toute divine attachée et renfermée dans la croix depuis que Jésus-Christ y est mort pour nous/2.
Mais la vie intérieure, dites-vous ? Ah ! ma chère Fille, combien s’y trompent ! La vie intérieure douce et tranquille, telle que je vous l’ai dépeinte quelquefois pour vous en inspirer le goût, ne se trouve que dans deux sortes de personnes : 1° Celles qui sont entièrement séparées du monde et hors de tous ses embarras. 2° Quelquefois, mais plus rarement, au
1/La distinction entre le sensible et le spirituel est fondamentale dans la spiritualité d’abandon. On sait comment saint Prançois de Sales parle de l’« esprit et suprême pointe de la raison » pour distinguer la « portion supérieure de la raison » de la « portion inférieure de l’esprit ». Cf. Traité, livre IX, ch. II, pp. 144-145. Voir l’article Ame dans le Dictionnaire de spiritualité I, col. 463-464.
2/ On se rappelle l’apologue de la jeune malade saignée par son père, que saint François de Sales raconte dans le Traité, livre IX, ch. 15, éd. d’Annecy, V, p. 156. La fin de ce chapitre donne en exemple la Passion et la mort de Jésus sur la Croix, acceptée par complète obéissance au bon plaisir du Père.
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milieu du monde, quand, à force de s’être vaincu et détaché de tout, on vit au milieu du monde comme si on n’y était pas, c’est-à-dire n’y étant que de corps, et non d’esprit et de cœur. Mais n’y a-t-il pas encore une autre vie intérieure qui, sans avoir ces douceurs, n’en est que plus méritoire ? Et c’est à celle-ci qu’il faut vous former, l’autre pourra venir dans la suite. Or, cette vie intérieure consiste en deux points. Premièrement, à recevoir tout comme venant de la main de Dieu : affaires, adversités, maladies, embarras, importunités, etc. Mais si l’on s’échappe quelquefois ? Et voilà ce qui nous arrivera toujours un peu ; il faut s’y attendre. Que faire alors ? Vous le savez : revenir à soi avec douceur, reprendre sa tranquillité avec sa soumission ; s’humilier doucement devant Dieu, ne jamais se décourager, ni rebuter ; tout cela le moins mal qu’il se pourra, se gardant bien, selon la doctrine de saint François de Sales, de s’affliger de s’être affligé, de se courroucer de s’être courroucé, de s’inquiéter de s’être inquiété, car alors, c’est aller de mal en pis, le trouble intérieur augmentant toujours, et c’est ici le grand écueil des personnes vives/1.
Quelques mois avant le retour du P. de Caussade à Nancy, un événement était intervenu qui devait avoir une importance capitale dans la vie spirituelle de Sœur Marie-Thérèse. Une grave maladie l’avait terrassée, au cours de l’hiver de 1733, laissant les suites que, désormais, le Seigneur lui demandait de supporter patiemment. Son directeur ne cessera de l’encourager à voir en toutes choses la volonté divine qui, en elle, travaille à détruire son amour-propre. Cette douloureuse purification fait l’objet de la plupart des lettres que nous allons lire.
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Au moment où la Sœur de Vioménil était au plus mal, la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen avait écrit au P. de Caussade pour l’informer de cette pénible nouvelle. Celui-ci avait répondu :
Je prends trop de part à l’avancement de la chère Sœur M.-Th. de Vioménil pour la plaindre beaucoup de ses maux. C’est une nouvelle grâce de Dieu pour la former et la façonner intérieurement. Il fallait que tout en elle fût crucifié, le corps aussi bien que l’âme. Patience, soumission et abandon ! Et, s’il lui fallait partir en cet état où je la sais, je l’estimerais encore plus heureuse ; mais, apparemment, elle est réservée à bien d’autres croix, et j’espère la voir toute renouvelée et refondue, comme un vieux vaisseau d’étain ou d’argent qui a passé par la refonte et qu’on voit tout neuf, tout beau et tout brillant. Il n’était pas nécessaire, d’ailleurs, de la recommander à mes prières ; par elle-même, elle m’est et me sera toujours fort recommandable/1.
Et voici maintenant la réponse que reçoit la convalescente à la lettre par laquelle elle avait expliqué à son directeur la détresse morale où l’avait plongée sa souffrance physique.
Ms. V. 130-140. R. II, 93-95
La paix de Jésus-Christ soit avec vous/2.
1° A l’égard de votre maladie, quoi que vous en disiez, soyez assurée que votre âme en a profité comme d’une lessive spirituelle, car souffrir en paix, c’est bien souffrir, encore que l’on ne fasse point alors certains actes exprès et bien forts d’acceptation : le cœur soumis les offre sans qu’on y pense par
1/Introduction, partie III, ch. 9 et 10 ; Traité, livre IX, ch. 7, éd. d’Annecy, V, pp. 131-133. Nous reproduisons le texte de ce dernier paragraphe tel que le donne le manuscrit V. On voit qu’un des deux points annoncés a été omis par la copiste. Le P. Ramière (II, p. 168) a corrigé cette lacune par un texte de son cru : a 1. À accomplir généreusement toutes les volontés divines qui nous sont manifestées, soit par les préceptes qu’il nous a imposés lui-même, soit par nos règles, soit enfin par les ordres et les désirs de nos supérieurs. » Suit le passage conforme à celui du manuscrit, mais précédé du chiffre 2.
1/ Cité par Année Sainte, V, p. 154.
2/ Cette salutation est donnée par Ramière. Elle n’est pas dans le manuscrit V.
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cette humble et simple non-résistance. De plus, sachez que souffrir faiblement et petitement, c’est-à-dire sans sentir beaucoup de courage et comme si on était accablé de son mal et à deux doigts de s’en lasser, de s’en plaindre et de se livrer aux révoltes de la nature, sachez, dis-je, que c’est une très grande grâce, parce qu’on souffre alors avec humilité et petitesse de cœur, au lieu que, si on se sentait un certain courage, une certaine force, une résignation bien sensible, le cœur s’en enflerait : on deviendrait sans s’en apercevoir plein de confiance en soi-même, intérieurement superbe et présomptueux, au lieu qu’autrement on se trouve faible et petit devant Dieu, humilié et tout confus de souffrir si faiblement.cix C’est ici une vérité certaine, très consolante, fort cachée, tout intérieure et peu connue. Souvenez-vous-en dans toutes les occasions où, sentant de la peine des croix et des souffrances, vous sentez aussi votre faiblesse, adhérant pourtant toujours au-dessus de vous-même en paix et simplicité à tout ce que Dieu veut. C’est là la manière la plus sanctifiante de souffrir, voilà ce que M. de Cambrai appelle devenir petit à ses propres yeux et se laisser rapetisser par le sentiment de sa faiblesse dans la souffrance/1.cx Si cette vérité était bien connue de toutes les personnes qui ont la bonne volonté, ah ! qu’elles souffriraient en paix et en simplicité, sans la moindre inquiétude ni retour d’amour-propre sur leur faiblesse et leur peu de courage sensible à bien souffrir. Rappelez-vous tout cela dans les peines journalières qui vous viennent de la personne qui vous exerce et dans les sentiments d’antipathie pour d’autres.
2° Pour ce qui regarde les petits soulagements, il est vrai qu’il ne faut en croire toutes ces personnes qui viennent voir les malades. Leurs discours flatteurs sont autant de pièges, comme vous dites, mais il n’est pas moins vrai qu’il faut prendre sans scrupule, humblement, en sainte simplicité, tout ce que les médecins, les supérieures et infirmières ordonnent. Souvent même, celles-ci outrent l’obéissance : il se trouve là
1/L’humilité dans la souffrance est une des idées que Caussade emprunte le plus souvent à Fénelon. Cf. Instructions sur la Morale et la Perfection chrétienne, XXIII (éd. de Paris, VI, pp. 98, 125, etc.) et surtout Lettre 243 à la Comtesse de Grammont, VIII, p. 602. Le texte édité par le P. Ramière s’arrête ici.
une plus grande abnégation de soi-même, par un certain renoncement à ses idées, à son jugement, à ses désirs, à sa propre volonté. Autre vérité, dont l’ignorance fait que bien des personnes dévotes sont très immortifiées dans leurs mortifications mêmes, fort attachées à leurs idées, fort opiniâtres dans leurs prétendues saintes volontés, car notre amour-propre et notre propre volonté gâtent tout, corrompent tout, dans les plus saintes pratiques elles-mêmes. Oh ! qui saurait une bonne fois bien renoncer pour l’amour de Dieu à toutes ses volontés, jugements et idées propres, qu’il serait heureux et content !
L’accroissement de la paix et du repos dans l’oraison est une grâce de Dieu, soyez-y fidèle, et ne vous faites point de peine des distractions qui vous déplaisent et que vous souffrez malgré vous.
3° Pour rattraper le recueillement, quand vous croyez l’avoir un peu perdu, ne faites point d’effort pour l’avoir sensible et actif ; contentez-vous du passif, qui est un repos du fond du cœur, d’un intérieur libre et dégagé des objets extérieurs de ce monde. Alors, Dieu est moins l’objet distinct de nos pensées, mais il est le principe de vie qui règle nos occupations. C’est une certaine abstraction durant laquelle on est tenté de croire qu’on ne pense à rien, parce que, d’une part, on est désoccupé des choses visibles et que, de l’autre, on n’a de Dieu qu’une idée si générale, une notion si simple et si obscure qu’elle se perd dans l’esprit, ou plutôt que l’esprit s’y perd et semble s’évanouir et s’échapper à lui-même. En cet état, on fait en paix, sans empressement et sans inquiétude, tout ce qu’on a à faire, parce que l’esprit de Dieu le suggère doucement, arrête et suspend notre action, dès que l’activité de l’amour-propre commence à s’y mêler ; et alors il n’y a qu’à laisser tomber cette activité pour se remettre et pour rentrer dans le recueillement passif, qui n’est que ce repos du fond de l’âme dont j’ai parlé, et par là vous vous remettrez presque continuellement dans cette simple oraison qui consiste à se taire intérieurementcxi, à
1/Saint François de Sales ne donnait pas d’autres conseils aux malades, comme on peut le voir dans sa longue et belle lettre à l’abbesse du Puits d’Orbe (Lettre CCLXXX, éd. d’Annecy, XIII, p. 32). Entretiens, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, p. 24.
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laisser tomber toute pensée, plutôt qu’à combattre celles qui viennent et qu’à chercher celles qui ne viennent pas/1.
4° Les vivacités qui se réveillent durant des temps considérables en vous crucifiant intérieurement, vous font des biens infinis, vous purifiant, vous humiliant, vous rapetissant si fort que, peu à peu, elles vous font devenir comme ces petits enfants auxquels Jésus-Christ veut que nous ressemblions. Vous avez bien raison de dire que l’on a besoin alors de patience, de douceur, de support avec soi-même, peut-être plus qu’avec le prochain, comme dit saint François de Sales/2.
5° Les vicissitudes continuelles de l’intérieur sont une bonne marque. C’est par là que l’Esprit Saint nous rend souples à tous ses mouvements, car, à force de changer de forme et de figure intérieure, on n’en retient aucune de propre, et ainsi on est prêt à prendre toutes les formes au gré de cet esprit divin qui souffle où il lui plaît et comme il lui plaît. C’est, dit M. de Cambrai, comme une fonte et une refonte continuelles de l’intérieur, qui le rend souple et liquide comme l’eau qui, d’elle-même, n’ayant ni forme ni figure, prend indifféremment toutes les figures et les formes des vases où on la met/3.
6° N'ayez aucune peine de vous conduire vous-même dans ces différentes situations. Vous n’avez qu’une seule chose à faire, simple et très aisée, qui est de voir à quoi vous porte la pente foncière du cœur, sans consulter l’esprit ni la réflexion qui gâteraient tout. Agissez constamment avec cette sainte simplicité, bonne foi et droiture de cœur, sans regarder en arrière ni de côté, mais toujours devant vous, au seul temps et moment présent, et je vous réponds de tout. Savez-vous que cette manière d’agir est une mort continuelle à soi-même, la plus entière abnégation du moi et le vrai sacrifice d’abandon à Dieu dans les ténèbres de la foi ? Pour ce qui est de la crainte de l’abandon de la part de Dieu, voilà la tentation et le piège du démon. Laissez tomber toutes ces pensées inquiètes et ces vaines craintes, comme si c’étaient les pensées les plus criminelles, et n’y adhérer jamais volontairement/1.
7° Vous dites que vous ne sentez aucun reproche intérieurement, ni pour le mal ni pour le bien. Ce silence vous paraît terrible. Il est de votre état. Toute sensibilité vous doit être ôtée : c’est l’état de la foi toute pure. Ne craignez rien, allez votre train en paix, en simplicité, en abandon total, sans retour ni réflexions recherchées. Quand il y en aura à faire, Dieu vous les donnera, ou y suppléera par un sentiment intérieur ou un attrait caché qui vous conduira en tout plus sûrement que toutes vos misérables réflexions dont vous regrettez peut-être un peu la perte et le dépouillement. Bienheureux les pauvres d’esprit, car le Royaume des Cieux est à eux ! Aimez cette pauvreté intérieure qui nous dépouille de nous-mêmes au-dedans, comme la pauvreté extérieure nous dépouille de nos biens au-dehors. C’est ainsi que se forme le Royaume de Dieu au-dedans de nous/2.cxii
1/ Cette oraison est celle que Caussade appelle « l’oraison du cœur ». L’activité qu’il condamne est celle de l’amour-propre, non pas celle des vertus théologales. « Laisser tomber toute pensée » s’entend du raisonnement discursif et des réflexions intéressées. Fénelon écrivait dans le même sens (Instructions, XXVI, éd. de Paris, VI, p. 129) : « … La parfaite prière et l’amour de Dieu sont la même chose. La prière n’est donc pas une douce sensation, ni le charme d’une imagination enflammée, ni la lumière de l’esprit qui découvre facilement en Dieu des vérités sublimes, ni même une certaine consolation dans la vue de Dieu : toutes ces choses sont des dons extérieurs sans lesquels l’amour peut subsister d’autant plus purement qu’étant privé de toutes ces choses qui ne sont que des dons de Dieu, on s’attachera uniquement et immédiatement à lui-même. »
2/ Introduction, partie III, ch. g.
3/ L’abandon et la docilité à l’action de l’Esprit Saint sont un trait caractéristique de la spiritualité du P. Lallemant. Il se retrouve dans la spiritualité de Fénelon. Voir Manuel de piété.
1/ La « pente foncière du cœur » est pour le P. de Caussade l’équivalent de l’« attrait de la grâce ». Il prend ici le mot « esprit » dans le sens de « raison raisonnante », et « réflexion » signifie inquiétudes et recherches d’amour-propre. La « simplicité » et la « droiture » définissent l’attitude qui correspond à la pratique des « actes directs » dont Fénelon parle volontiers. Voir les lettres à la Comtesse de Grammont, en particulier Lettre 235 (p. 598) : « Ce ne sera qu’à force de renoncer à votre propre esprit, dans le silence devant Dieu, que vous pourrez être apetissée et adoucie par la grâce. » Voir surtout Instructions sur la Morale et la Perfection chrétienne, Instruction XXII : Écouter la parole intérieure de l’Esprit Saint. Suivre l’inspiration qui nous appelle ù un entier dépouillement (éd. de Paris, VI, pp. 118-125).
2/ La « pauvreté spirituelle » est un des thèmes favoris du P. de Caussade. Nous le retrouverons au chapitre 4. C’est un point que la doctrine de l’abandon doit surtout à saint Jean de la Croix. Voir aussi FÉNELON, Sentiments de piété, sur le renoncement à soi-même, 28 éd. Paris, 1719, pp. 125-155.
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8° Si vous aviez eu plus de simplicité à vous soumettre, vous auriez pu exercer tout à la fois l’obéissance, la charité et le zèle, en vous sacrifiant à aider, dans ce que l’on souhaitait de vous, malgré l’antipathie, etc. Cela vous aurait encore été plus utile à vous-même, car que de petits actes d’humilité, de patience, de support, de gêne, de contrainte, de vigilance et de charité n’auriez-vous pas eu occasion de faire ! Mais vous n’en avez pas eu le courage. Du moins, humiliez-vous en bien devant Dieu et apprenez à devenir bien petite à vos propres yeux.
9° L’exercice que Dieu veut vous donner par la personne dont il s’agit, est une plus grande grâce que vous ne pensez. Voici ce que vous ferez constamment : 1. Supporter patiemment ces révoltes involontaires, comme on supporte la fièvre ou la migraine. C’est en effet une fièvre intérieure avec des petits redoublements. Oh ! que cela est crucifiant, humiliant, pénible, et par conséquent bien sanctifiant ! 2. Ne parlez jamais à son sujet comme les autres, mais toujours en bonne part, car en effet elle a du bon, et qui n’a pas du mauvais ? Qui est-ce qui est parfait en ce monde ? Peut-être que, sans le vouloir et sans y penser, Dieu l’exerce plus par vous qu’il ne vous exerce par elle. Dieu polit souvent un diamant par un autre diamant, dit M. de Cambrai 1. 3. Quand vous aurez fait quelque faute, relevez-vous aussitôt en vous humiliant doucement, sans dépit volontaire, ni contre elle ni contre vous, sans trouble, sans chagrin, sans inquiétude. Nos fautes, ainsi réparées, nous deviennent profitables et avantageuses. C’est par ces misères et ces fautes journalières que Dieu nous rapetisse sans cesse et nous tient dans la vraie humilité de cœur.
10° Au reste, laissez tout dire, tout faire ; ne vous mêlez de rien, si votre devoir ne vous y oblige ; n’en parlez point, n’y pensez point, abandonnons tout à la divine Providence. Que tout s’en aille, que tout périsse, peu importe, pourvu que nous soyons tout à Dieu et que nous parvenions au salut/2.
1/ Caussade cite souvent ce mot de Fénelon. Nous ne l’avons pas retrouvé dans l’édition de Paris.
2/ En lisant ces lignes, on n’oubliera pas qu’elles s’adressent à une personne que la vivacité poussait parfois à des démarches inopportunes, comme nous le verrons par la suite. Le reste de cette lettre est reproduit dans R. II, pp. I01-102.
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11°, Mais, direz-vous, que deviendrai-je après ceci ou cela ? Le voici : Je n’en sais rien et je n’en veux rien savoir, car je serais bien fâchée de me tirer de cet heureux état d’abandon qui me fait vivre dans une entière et absolue dépendance de Dieu. Vivre au jour la journée, heure à heure, moment à moment, sans m’embarrasser de tout l’avenir, ni du jour de demain. Demain aura soin de lui-même : le même qui nous soutient aujourd’hui nous soutiendra demain par sa main invisible. La manne du désert n’était donnée que pour le jour présentcxiii : quiconque, par défiance ou par une fausse sagesse, en ramassait pour le lendemain, la trouvait corrompue. Ne nous faisons pas, par notre industrie et par notre prévoyance inquiète et aveugle, une providence aussi fautive que celle de Dieu est éclairée et pleine d’assurance 1. Comptons uniquement sur ses soins paternels, abandonnons-nous-y entièrement pour tous nos intérêts temporels, spirituels et même éternels.
Voilà le vrai et total abandon qui engage Dieu à avoir soin de tout à l’égard de ceux qui lui abandonnent tout pour honorer ainsi en esprit et en vérité son souverain domaine, sa puissance, sa sagesse, sa bonté, sa miséricorde et toutes ses infinies perfections. Amen, amen.
Les thèmes essentiels de la spiritualité caussadienne viennent d’être touchés : l’oraison de recueillement, le sentiment de la pauvreté spirituelle, le culte de la volonté divine considérée dans le moment présent. Soulignons, pour l’instant, celui qui est présenté ici, devant une malade, avec une délicate compréhension : l’acceptation des croix, par laquelle l’abandon à la divine Providence nous réfère à l’acceptation par Jésus-Christ de la volonté de son Père.
Sœur Marie-Thérèse a-t-elle parfaitement compris ce que son directeur voulait lui faire entendre ? Toujours est-il que, dans une lettre datée de juillet 1733, il met les choses au point et poursuit sa direction dans la même perspective que nous retrouverons maintes fois ailleurs.
1/ La volonté de Dieu comparée à la manne se trouve chez Fénelon, par exemple Instructions, éd. de Paris, VI, p. 145.
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R. II, 196-200 Alby, 23 juillet 1733
Ma chère Sœur et très chère Fille en Notre-Seigneur, La paix de Jésus-Christ soit toujours avec vous.
1° Je ne vous ai jamais parlé dans le sens que vous le dites, mais seulement comme à une pauvre commençante, que Dieu éprouve dans sa miséricorde, pour la purifier et la préparer à s’unir à lui. Ces impressions terribles sur vos égarements passés sont à présent votre attrait ; il faut y demeurer tranquillement, tant qu’il plaira à Dieu, comme on demeure dans les attraits qui n’ont que de la douceur. Ces vifs sentiments de votre pauvreté et de vos ténèbres me font plaisir, car ils sont pour moi une marque certaine que la lumière divine croît en vous, à votre insu, pour y former un grand fonds d’humilité intérieure. Viendra le temps où la vue de ces misères, qui aujourd’hui vous font horreur, vous comblera de joie et vous entretiendra dans une paix charmante. Ce n’est que lorsque nous sommes arrivés au fond de l’abîme de notre néant, et que nous y sommes fermement établis, que nous pouvons, suivant l’expression des Livres saints, marcher devant Dieu dans la justice et la vérité/1. De même que l’orgueil, qui est un mensonge, éloigne les faveurs de Dieu de l’âme la plus riche en méritecxiv, ainsi cet heureux état d’humiliation voulue et d’anéantissement aimé, attire les grâces divines sur l’âme la plus misérable. Ne cherchez donc pas d’autre ressource, soit pendant la vie soit à l’heure de la mort/2.
1/ 1 Rois 3, 6 ; 2 Rois 20, 3.
2/ Les termes d’« anéantissement » et d’« abandon total » ont été reprochés à Fénelon (voir éd. de Paris, I, p. 81). Le Cardinal de Fleury n’en a pas moins autorisé l’impression en constatant que l’ensemble de ses écrits présentait les correctifs opportuns pour la bonne interprétation de sa pensée. On peut en dire autant des lettres du P. de Caussade qui ne doivent pas être jugées comme des traités de théologie. On sait d’ailleurs que l’« anéantissement » de la volonté est un thème commun à l’école rhéno-flamande et à l’école italienne, représentée surtout par sainte Catherine de Gênes et par Isabelle Bellinzaga, auteur du Breve Compendio, dont l’influence a été considérable en France au XVIIe siècle (voir M. VILLER, Autour de l’« Abrégé de la perfection ». L’influence, dans la R.A.M., 1932, pp. 34-59, 257-293).
C’est dans cet anéantissement volontaire que vous auriez dû vous réfugier pour échapper aux craintes qui vous ont assaillie durant votre dernière maladie. N’y manquez pas, si jamais Satan cherche à vous prendre au même piège. L’amour-propre voudrait avoir, à l’approche de la dernière heure, quelque appui sensible dans les œuvres passées ; ne veuillons point d’autre appui que celui de la pure foi en la miséricorde de Dieu et aux mérites de Jésus-Christ. Du moment qu’on veut être tout à Dieu, c’en est assez pour avoir cet appui ; tout le reste n’est que vanitécxv.
2° J’approuve, du reste, votre conduite intérieure et extérieure dans votre maladie. Je vois que Dieu vous a sagement caché le peu de bien qu’il vous y a fait faire, sans quoi mille vaines complaisances auraient tout gâté. Je connais mieux que vous ce qui s’est passé, et j’en bénis Dieu. Il vous a soutenue contre vos faiblesses ; vous n’avez maintenant qu’à l’en remercier, sans faire tant de réflexions pour savoir si tout a été bien surnaturel. Laissez cela à Dieu ; tâchez seulement de vous oublier pour ne penser qu’à lui !
3° Qu’avez-vous à faire de vous tant excuser sur l’esprit mélancolique ? Laissez chacun penser à ce sujet ce qu’il lui plaira ; vous n’avez à plaire qu’à Dieu seul ; qu’il permette qu’on pense ou qu’on dise de vous ce qu’on voudra ; il n’y faut pas donner un seul moment de réflexion volontaire. Tout cela ne fait qu’entretenir l’amour-propre et la vanité.
4° Je suis ravi que vous trouviez la paix là où naturellement vous devriez la moins trouver ; c’est une marque que Dieu vous veut là, et qu’il ne vous veut faire goûter de paix que dans le seul accomplissement de sa sainte volonté, ce qui est une très grande grâce. Si je n’ai pu vous plaindre beaucoup dans votre maladie, c’est que je ne regarde pas comme de véritables maux les souffrances du corps qui procurent de grands biens à l’âme.
5° Vous êtes convaincue que vous ne faites rien, que vous ne méritez rien ; ainsi vous voilà toute plongée dans le rien. Oh ! que vous voilà bien, puisqu’il est certain que, du moment qu’on est dans le rien, on est en Dieu qui est toutcxvi ; ô le précieux état que celui du rien ! Il faut nécessairement passer par là, avant que Dieu puisse vous remplir ; car il faut que tout
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notre intérieur se trouve comme vidé, avant que Dieu puisse le remplir de son seul esprit. Ainsi ce qui vous trouble et vous inquiète, c’est cela même qui devrait vous pacifier et vous remplir d’une sainte joie en Dieu/1.
6° L’acceptation de tout, sans réserve, pour le présent et pour l’avenir, est un des plus agréables sacrifices que nous puissions faire à Dieu. Ce seul acte habituel vaut tout ce que vous sauriez faire ; ainsi votre grande et unique pratique, ce sera d’adhérer continuellement à toutes les dispositions imaginables, soit extérieures, soit intérieures, de la Providence. Ne faites précisément que cela, et Dieu, peu à peu, opérera tout le reste dans votre intérieur. Voilà une pratique bien simple et toute dans votre attrait.
7° Je ne suis pas trop fâché des manières réservées de votre compagne ; il faut encore faire à Dieu ce sacrifice ; elle n’avait pas tant de torts que vous, dans ce qui a allumé si fort votre bile ; mais Dieu l’a permis pour vous humilier, en vous faisant sentir ce que vous êtes lorsqu’il vous laisse un peu à vous-même. Humiliez-vous sans dépit ni trouble ; vous savez ce que dit là-dessus saint François de Sales/2.
8° Dieu demande de nous l’accomplissement de nos devoirs, mais il ne demande pas que nous cherchions s’il y a mérite ou non. Vous pensez trop à vous-même, vous vous occupez trop de vous-même, sous le pieux prétexte d’avancer dans la voie de Dieu. Oubliez-vous pour ne penser qu’à lui, et abandonnez-vous aux ordres de sa divine Providence. C’est alors qu’il vous avancera lui-même, qu’il vous pacifiera, vous élèvera sûrement, tout comme il lui plaira, quand il lui plaira, et au degré qui lui plaira. Qu’avons-nous à faire, sinon de lui plaire, et de vouloir en tout et partout ce qu’il veut ? Nous allons chercher
1/On reconnaît dans cette opposition du tout de Dieu et du rien de la créature l’alternative familière à saint Jean de la Croix : « Heureux rien, écrivait le saint, et heureuse cachette du cœur, qui est de si grande vertu qu’il assujettit toutes choses, ne se voulant rien assujettir, et quitte tous soucis pour pouvoir davantage s’embraser d’amour (Lettre XIII, éd. du P. Lucien-Marie, pp. 1143-1144). Voir aussi le Breve Compendio de la Daine milanaise et FÉNELON, Instruction XI, éd. de Paris, VI, p. 9o.
2/ Nous avons rappelé plus haut la doctrine de l’Introduction. La correspondance du saint revient souvent sur ce point.
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bien loin la perfection, et nous l’avons presque entre nos mains : c’est de vouloir en tout la volonté de Dieu et jamais la nôtre. Mais, pour en venir là, il faut se renoncer et sacrifier, en un sens, ses plus chers intérêts, et c’est ce que nous ne voulons pas ; nous voudrions que Dieu nous sanctifiât, nous perfectionnât, selon nos idées et notre goût. Quelle misère, quel pitoyable aveuglement/1 !
Aux doléances que laisse deviner cette lettre, Sœur Marie-Thérèse en ajoutait une autre qui lui était particulièrement sensible. L’éloignement de son directeur spirituel la laissait, au moins en apparence, sevrée du soutien humain sur lequel la religieuse croyait pouvoir compter. Le P. de Caussade va s’efforcer de lui montrer que cette privation est elle-même une grâce de Dieu.
Ms. V. 399-402. R. II, 117-120
Je vous exhorte toujours à la patience et à l’abandon à Dieu, parce que vous en avez toujours besoin. Comme Dieu seul est tout, et tout le reste n’est rien, attachons-nous donc à lui fortement, pleinement, inébranlablement. Il a ses vues et ses desseins qu’il ne nous est pas permis de sonder : point d’autre remède à tous nos maux, point d’autre consolation dans toutes nos peines, que la soumission à l’entier abandon, qui nous fait mériter une fortune éternelle : cette véritable vie, qui ne finira jamais.
Supportez vos maux et vos infirmités comme un supplément de purgatoire, où nous devons tous passer en cette vie ou en l’autre. Un simple fiat dans toutes vos peines intérieures et extérieures, doit faire votre sainteté devant Dieu. Souvenez-vous du grand mot de saint François de Sales à une de ses
1/Ce thème fondamental de la spiritualité caussadienne est celui de la Règle de perfection de Benoît de Canfield et de Laurent de Paris, dont saint François de Sales semble être tributaire. Voir M. DUBOIs-QUINARD, Laurent de Paris. Une doctrine du Pur Amour en France au début du X VIIe siècle, Rome, 1959, p. 345.
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pénitentes : « Ma fille, dite souvent durant le jour : Oui, Père céleste, oui et toujours oui. » Voilà une bien courte et une bien simple pratique, et c’est pourtant en cela que consiste toute la perfection que nous allons souvent chercher bien loin, pendant que nous pouvons la trouver si aisément dans notre propre cœur et sans sortir de notre intérieur.
Je suis très content et fort édifié de vos saintes réflexions au sujet du peu de consolation qui vous vient de la part des créatures et de la pensée que c’est en punition de votre trop grande tendresse et de votre excessive sensibilité pour vos parents et pour vos amis. C’est une grande grâce de Dieu, pour ramener votre cœur à lui seul, pour qui nous sommes faits uniquement et hors de que nous ne pouvons jamais trouver le véritable repos.
Je continue toujours à remarquer que votre principale désolation spirituelle vient de n’avoir aucun soutien pour l’intérieur. Je vous l’ai dit souvent, et je vous le répète encore : il est vrai que ce soutien est une grâce de Dieu, mais par rapport à certaines personnes et à certains caractères, je prétends que la privation de ce soutien est dans le fond encore une plus grande grâce, qui doit contribuer plus que tout autre moyen à la sanctification. Écoutez-moi sans prévention. Quand Dieu fait à une âme l’honneur d’être jaloux de son cœur, la plus grande grâce qu’il lui fait, c’est de lui ôter peu à peu tout ce qui peut attacher ce cœur hors de lui, car elle n’aurait jamais la force et le courage de s’en détacher elle-même. Or, le soutien spirituel à votre égard, vous tenait lieu de tout autre attachement. La jalousie de Dieu n’a pu souffrir cette espèce de partage, quoique sans péché. C’est là votre plus grande croix, parce que le cœur est attaqué par l’endroit le plus sensible et qu’c n croit avoir d’autant plus de droit de s’en affliger qu’on y perd plus en apparence pour son avancement spirituel.
Erreur et illusion de l’amour-propre ! Le seul fiat dans ces sortes de privations donne plus de vraie vertu devant Dieu et plus de mérite qu’on n’en pourrait acquérir par la plus belle, la plus digne, sainte et consolante direction du monde. — Mais si on était guidé d’un conseil suivi, on ne commettrait pas tant de fautes ? — Mais ces fautes déplaisent moins à Dieu que le plus petit attachement de cœur, pour si pur et si innocent qu’il paraisse et qu’il soit dans le fond. Ainsi je ne puis assez admirer la bonté de Dieu sur vous, qui vous conduit depuis nombre d’années par ces sortes de privations pour rompre en vous jusqu’aux moindres attachements. Maintenant, il attaque encore le corps par les infirmités pour vous détacher de vous-même ; il attaque l’âme par les ennuis, les dégoûts, les insensibilités et autres peines pour vous détacher dans l’intérieur de tout appui et de toute consolation sensible afin de ne tenir qu’à lui seul par la pure foi, par le pur esprit, et, comme parle saint François de Sales, par la fine pointe de l’esprit/1. Laissez faire ce Dieu de bonté, vous pouvez bien vous en fier à lui. Je ne puis m’empêcher de dire que plus je vis, plus je vois et je comprends que tout dépend de Dieu seul et qu’il n’y a qu’à lui livrer tout pour réussir en tout. Je ne lui ai pas plus tôt fait le sacrifice de toutes choses que tout s’arrange à souhait.cxvii Vous faites bien de penser qu’il y en a beaucoup qui ont des croix plus pesantes que les vôtres, mais sachez que le sentiment de cette pesanteur n’empêche pas que nous soyons privés de la soumission sensible et consolante, mais jamais nous ne manquons à celle de la pure foi et du pur esprit qu’aucune vaine complaisance ne peut gâter : et voilà pourquoi Dieu ne donne à bien des personnes que cette dernière soumission, qui laisse l’âme gémissante et humiliée sous le poids de ses afflictions. Dieu donne la robe selon le froidcxviii. Nous avons toujours des grâces particulières pour soutenir les revers extraordinaires. Tout ce qu’on ne peut empêcher devient plus supportable par la patience : c’est ce qu’a dit un philosophe païen par les seules lumières de la raison ; que ne doit pas faire penser et dire la foi et la religion ? La soumission entière à Dieu peut seule faire notre grand mérite et notre principale consolation/2.
Nous pouvons joindre à ces deux lettres un billet qui date vraisemblablement de la même époque. On y reconnaîtra le paragraphe qui traite des « petits soulagements » dont le manuscrit de Verviers donne deux versions légèrement différentes.
1/ Traité, livre IX, ch. 3, éd. d’Annecy, V, p. 116.
2/ Ce philosophe païen est l’auteur du Manuel d’Épictète.
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Ms. V. 406-408. R. I, 338-340
C’est le démon qui inspire tant de craintes et de peines à découvrir ses misères intérieures, parce qu’il sait par des millions d’expériences que les âmes qui ont assez de courage et d’humilité pour faire avec simplicité et droiture ces découvertes sont intérieurement guéries ou du moins extrêmement soulagées.
Adhérer à tous les ordres de la divine Providence, dans toutes les dispositions intérieures et extérieures : santé ou maladie, sécheresses, ennuis, dégoûts, tentations, etc., et en tout généralement et absolument, c’est là dire véritablement de cœur : « Oui, mon Dieu, je veux tout, j’accepte tout, je vous sacrifie tout, ou au moins je le désire et je vous en demande la grâce ; aidez, fortifiez, soutenez ma faiblesse, et dans les plus grandes peines et tentations, mon Dieu, préservez-moi de tout péché. Mais pour le martyre intérieur et la peine que je sens, je l’accepte autant qu’il vous plaira et pour le temps qu’il vous plaira. Fiat. »
À l’égard des petits soulagements, il faut les prendre sans scrupule au besoin, selon que les médecins, les supérieures et les infirmières ordonnent. Il se trouve là une plus grande abnégation de soi-même, par un certain renoncement à ses idées, à son jugement, à sa propre volonté.
Autre vérité dont l’ignorance fait de bien des personnes dévotes des immortifiées dans leurs mortifications, fort attachées à leurs idées et fort opiniâtres dans leurs prétendues saintes volontés, et c’est ce qui gâte et corrompt tout dans les pratiques les plus saintes en elles-mêmes. Oh ! qui saurait une bonne fois bien renoncer pour l’amour de Dieu à toutes ses volontés, à ses jugements et à ses propres idées, quel progrès ne ferait-on pas (sic) dans les voies de la vraie et solide perfection ?
Ne faites désormais usage de votre esprit et de votre raison i que pour savoir ce qui vous est ordonné, pour l’exécuter promptement, gaiement, avec une totale confiance en Dieu et un entier abandon à sa miséricorde, sachant que vous faites
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sa très sainte volonté. Il faut donc obéir en tout, quoi qu’il en coûte ; ce qui doit s’étendre à tout : prières mentales et vocales, offices, messes, confessions, communions, etc. L’obéissance aveugle n’excepte rien : c’est un généreux sacrifice de son esprit propre, de ses idées, de son jugement, de ses inclinations, répugnances, aversions, humeurs, en un mot, de toutes ses volontés. De là vient que ce sacrifice est plus agréable à Dieu que tout ce qu’on ne saurait jamais faire et que sans ce sacrifice tout le reste sert de peu, souvent de rien, et devient presque toujours préjudiciable. Aussi le Saint Esprit nous assure dans l’Écriture que l’homme obéissant racontera des victoires 1.
L’impression de solitude que mettait en la Visitandine la privation d’un directeur, rendait d’autant plus vives les petites souffrances occasionnées par son entourage et accrues par son état maladif. La compagne qu’on lui avait donnée pour infirmière n’était peut-être pas une perfection : en tous cas, elle avait le don singulier d’exciter l’antipathie de sa malade, et celle-ci se reprochait comme une faute les impatiences que sans doute elle ne laissait point paraître au-dehors, mais qui l’éprouvaient continuellement au-dedans d’elle-même. Voici une lettre qui nous permet d’en juger/2.
R. II, I0I-IO2
Vous avez raison de bénir Dieu, ma chère Sœur, de ce qu’il conserve dans votre cœur la paix, la douceur et la charité à l’égard de la personne qui a été chargée de vous servir. Il
1/Prov. 21, 28.
2/ Le manuscrit Cailhau conserve quelques fragments qui peuvent se rapporter aux difficultés ici exposées ou à d’autres analogues que Sœur Marie-Thérèse a pu rencontrer dans ses différents emplois. Ces confidences montrent que la vie commune est, par certains côtés, une rude école d’ascèse. Voir ms. Cailhau, pp. 320-321. Voir saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, pp. 26-28.
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vous fait en cela une grande grâce. Peut-être permettra-t-il encore que, soit ignorance, soit inadvertance, ou même, si vous voulez, par l’effet d’un caprice ou de la mauvaise humeur, elle vous donne lieu d’exercer la patience. Oh ! ma Sœur, tâchez alors de bien profiter de ces précieuses occasions, si propres à gagner le cœur de Dieu.
Hélas ! nous l’offensons tous les jours, ce Dieu de bonté, en tant de manières, non seulement par ignorance et par inadvertance, mais délibérément et par malice. Nous voulons qu’il nous pardonne, et il le fait, en effet, bien miséricordieusement ; et nous ne voudrions pas pardonner à nos semblables ! Cependant nous disons tous les jours la prière que Jésus-Christ, notre Maître, nous a enseignée : « Pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonnons. » Souvenons-nous encore de cette grande parole de Dieu, qu’il agira à notre égard comme nous agirons à l’égard du prochain : ayons donc pour notre prochain du support, des ménagements, de la charité, de la douceur, de la condescendance ; et Dieu, fidèle à sa parole, nous traitera de même. Je m’étends un peu sur cet article, parce qu’il vous fournira chaque jour bien des occasions de pratiquer les plus rares et les plus solides vertus : la charité, la patience, la douceur et l’humilité de cœur, la bénignité, le renoncement à votre humeur, etc. ; et ces petites vertus journalières, pratiquées fidèlement, vous feront une riche moisson de grâces et de mérites pour l’éternité. C’est par là, mieux que par toutes les autres pratiques et les autres moyens, que vous pouvez obtenir le grand don d’oraison intérieure, la paix du cœur, le recueillement, la présence continuelle de Dieu et son pur et parfait amour. Cette seule croix, portée patiemment, vous attirera une infinité de grâces ; et elle vous servira, plus efficacement que des épreuves en apparence plus douloureuses, à vous détacher parfaitement de vous-même, pour vous attacher pleinement à Dieu.
Si l’insistance du P. de Caussade peut paraître exiger un effacement excessif de la personnalité, il ne faut jamais oublier qu’il sait à qui il adresse cette direction. La riche nature de Sœur Marie-Thérèse n’avait point à craindre que le détachement exigé d’elle-même la conduise à je ne sais quelle sorte d’infantilisme qui serait aux antipodes de la volonté de Dieu. Écoutons encore les conseils que le sage directeur adressait à sa dirigée pour l’aider à profiter pleinement des croix de la vie commune.
R. II, 106-107
Je l’avoue, ma chère Sœur, il n’est rien de plus difficile que de conserver une parfaite égalité d’humeur et une patience inaltérable, dans les contrariétés domestiques et les rapports avec les personnes d’humeur différente qui nous entourent. La continuité de ces froissements nous met dans une sorte d’impuissance de ne pas nous oublier quelquefois ; mais si on tombe un moment, on se relève aussitôt. Tomber, c’est faiblesse ; se relever, c’est vertu ; si on échappe, on revient à soi sans jamais se dépiter, et peu à peu Dieu donne tout à ceux qui savent l’attendre patiemment.
Mais vous voulez tout avec violence, et vous prétendez devenir parfaite presque tout d’un coup. Il faut tâcher de modérer peu à peu la turbulence et l’agitation de ces désirs qui s’entrechoquent dans notre cœur au risque de le briser. Que si nous ne pouvons tout à fait empêcher ce choc, tâchons, au moins, de supporter cette misère doucement et humblement, et n’allons pas l’aggraver mal à propos, en nous tourmentant pour nous être tourmentés/1.
Les embarras que l’on vous suscite et l’injustice des hommes à votre égard sont, je l’avoue, ce qu’il y a au monde de plus révoltant ; mon cœur s’en est soulevé au seul récit ; mais à cela quel autre remède que celui dont nous nous sommes déjà servis pour guérir bien d’autres maux, d’élever les yeux au ciel, en disant : « Seigneur, vous le voulez ; vous le permettez ainsi ; j’adore et je me soumets. Votre sainte volonté soit faite ! Votre divine permission sert à me faire porter votre croix pour expier mes péchés et pour me faire mériter le ciel : fiat, fiat ! »
1/ Ce point de la doctrine salésienne est présenté souvent par Fénelon comme condition de la « simplicité » qu’il recommande particulièrement. Voir Instruction XXVIII, éd. de Paris, VI, p. 133.
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Si je savais un meilleur remède, je vous l’enseignerais, mais comme je suis persuadé que celui-là est le plus efficace de tous, vous me permettrez de n’en pas chercher d’autres. J’avoue qu’il est presque impossible de ne pas se laisser aller dans de telles occasions à quelques légers mouvements d’impatience, de révolte et d’aigreur, au moins intérieurement ; mais il faut toujours revenir au plus tôt à Dieu et à soi, pour s’en humilier doucement, sans trop de trouble, et demander instamment à Dieu la patience nécessaire.
Plaçons ici une lettre dont le ton n’est guère différent. Elle fait allusion à une situation particulièrement pénible qui peut se rapporter à la période où Sœur Marie-Thérèse de Vioménil était Assistante de sa communauté. Les conseils qui lui sont donnés élargissent ses horizons : c’est le destin de Job, l’héroïsme des martyrs qui lui sont proposés en exemple.
Ms. V. 325-330. R. II, 103-106
Il faut nous supporter mutuellement les uns les autres par la douceur, l’humilité, la patience, tâcher de profiter des fautes d’autrui et des nôtres, nous en relevant aussitôt, sans quoi nous ne conserverons jamais la paix.
Je conviens que votre situation habituelle est bien dure, mais aussi quel fonds de mérite pour le ciel ! Quels moyens de faire pénitence et de pratiquer des actes héroïques pour arriver dans peu à la grâce de la vie intérieure, si vous continuez dans la seule fidélité à l’abnégation et renoncement continuels à vous-même par la charité, l’humilité, la résignation et l’abandon à Dieu ! Ce sont ces actes de vertu qui prépareront bientôt votre cœur aux plus douces infusions du divin amour ; et je serais bien fâché pour vous, que vous fussiez dans une autre situation plus aisée et plus agréable, car voilà proprement ce que les saints estimaient et recherchaient, parce qu’ils en connaissaient le prix et les avantages pour réformer l’intérieur et pour parvenir à la véritable union avec Dieu.
Vous êtes attaquée depuis longtemps d’une tentation d’autant plus dangereuse que vous ne la connaissez pas telle. Ce qui en est la source, c’est que vous n’avez jamais bien compris ni pénétré cette vérité et ce principe fondamental qui est un article de foi : que tout ce qui arrive en ce inonde, sans aucune exception, hors le péché seul, `rient immédiatement de Dieu et de l’ordre de sa volonté. Ainsi, quoiqu’il soit certain que Dieu ne veut jamais le péché, les calomnies, les persécutions, injustices, etc., il en veut pourtant les suites, c’est-à-dire qu’il veut que ses élus soient calomniés, persécutés, humiliés, et souvent martyrisés en mille manières. Bien plus, un homme, par sa seule faute, par son imprudence et même par ses péchés, tombe dans la pauvreté, la maladie, dans de rudes afflictions de toutes sortes : Dieu, en détestant ces fautes, ces imprudences, ces péchés, en veut réellement les suites, c’est-à-dire qu’il veut cette pauvreté, cette maladie, ce renversement de fortune et toute autre peine que ce soit. Cet homme peut et doit dire alors : « Seigneur, je l’ai bien mérité ; vous l’avez permis, vous le voulez de la sorte, que votre sainte volonté soit faite… J’acquiesce à tout, j’adore et je me soumets. » Faute de bien comprendre ce grand principe, qui faisait dire au saint homme Job : Le Seigneur m’avait donné des biens, le Seigneur me les a ôtés, son saint Nom soit béni 1. Il ne dit pas : Le Seigneur m’avait donné des biens, et le démon me les a ôtés, car Dieu n’a fait que le lui permettre. Et voilà de quel principe il tirait sa parfaite soumission, son courage, sa constance, et la paix de son âme. Faute, dis-je, d’avoir bien pénétré ce grand principe, vous n’avez jamais bien su vous soumettre à certains états et événements, ni par conséquent y demeurer ferme et tranquille dans la volonté de Dieu. Le démon vous a toujours tentée, inquiétée, bouleversée par cent illusions et faux raisonnements à cet égard. Tâchez donc, je vous en conjure, par l’intérêt de votre salut et de votre repos, de revenir d’un tel égarement d’esprit, qui est la source de tant de dérangements, de dépits, de révoltes de cœur. Pour cela, accoutumez-vous à faire des actes de foi et de soumission sur tous les événements qui viennent de la part des hommes ou de la malice du démon,
1 Job I, 21. L’interprétation que Caussade donne de ce texte met en évidence son grand principe : les tribulations, comme les consolations, sont voulues par Dieu. Tout est grâce.
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ou de votre faute et même de vos péchés. Dieu l’a ainsi permis, il est le Maître, qu’il en soit béni et sa très sainte volonté accomplie ! Fiat, fiat.
Votre situation est très pénible, il est vrai, mais par là même elle est plus sanctifiante, et c’est la meilleure pénitence que vous puissiez faire, y étant assurée de la volonté de Dieu. Tout ce que le démon vous jette de contraire dans l’esprit, ce sont des illusions évidentes, pour vous ôter la sainte paix de Dieu en vous et de vous en Dieu, pour vous rendre triste, inquiète, chagrine, toujours mécontente de l’état présent, toujours soupirante après un autre. Voilà par où il rend une infinité de gens dans le monde aussi malheureux que coupables, faute de soumission et de vouloir bien comprendre cette si importante et consolante vérité, que tout, hors le seul péché, est de la volonté de Dieu qui arrange tout pour sa gloire et pour le plus grand bien de sa créature, si elle sait et veut en profiter par une soumission aveugle, totale, générale, sans exception et sans raisonnement contraire, au moins délibéré. Mon Dieu, que ne puis-je graver dans votre esprit et dans votre cœur cette vérité, la graver, dis-je, de mon sang ; mais Dieu le fera lui-même, je m’assure, peu à peu, si vous voulez bien coopérer à sa grâce, en rejetant promptement toutes les pensées contraires. Encore un coup, je vous en conjure, soumettez-vous, au-dessus de tous vos sentiments, aux ordres secrets de cette adorable Providence, et vous vous sanctifierez au goût de Dieu 2.
1/ L’abandon recommandé par le P. de Caussade, comme par saint François de Sales, embrasse toutes les manifestations possibles de la volonté de Dieu. Voir E. J. CUsKELLY, La grâce extérieure d’après le P. de Caussade, dans la R.A.M., 1952, pp. 226-229 : « Tout l’ordre de la Providence extérieure, à la fois positif et négatif… », à plus forte raison les inspirations intérieures. Le P. M. VILLER dans le Dict. de Spiritualité, (I, col. 7-8, art. Abandon) a réuni quelques textes de saint Augustin affirmant l’universalité de la Providence divine, fondement de la vertu d’abandon.
2/ Le mot « soumission » est un mot-clé de la spiritualité salésienne, qui exprime la disposition positive et active de l’abandon. Il se trouve dans le titre même du livre IX du Traité : De l’amour de soumission par lequel notre volonté s’unit au bon plaisir de Dieu. On remarquera que Caussade en fait un très fréquent usage. Il emploie de même les mots « esprit » et « cœur » pour signifier l’âme selon ses inclinations naturelles. Voir les lettres de saint François de Sales à sainte Jeanne de Chantal (éd. d’Annecy, XX, p. 129).
Ces objurgations ne faisaient que confirmer les conseils généraux que le P. de Caussade avait adressés à la Visitandine :
R. I, 2I2-216
Ma chère Sœur,
1° Ne vous chargez point de prières vocales, outre celles d’obligation, et appliquez-vous davantage à la perfection intérieure et à l’oraison.
2° Il est très utile de prévenir les fautes par quelques pénitences ; mais il convient mieux d’être fidèle à les expier, après les avoir commises, que de multiplier beaucoup ses pénitences par avance, sans un vrai besoin/1.
3° Modérez et surnaturalisez votre tendresse pour les personnes qui vous sont chères.
4° Profitez, pour vous exciter à la ferveur, des bons exemples et des entretiens avec les personnes spirituelles ; mais sans marquer jamais aucun dédain, et sans vous abandonner volontairement à aucun dégoût envers les autres.
5° Ne vous blessez point si fort d’être si souvent aux prises avec la misérable nature ; le ciel vaut bien tous ces combats. Peut-être seront-ils promptement terminés, et remporterez-vous bientôt une complète victoire. Après tout, ils passeront, et le repos sera éternel. Soyez donc en paix, et que votre humilité soit toujours mêlée de confiance.
6+ Il faut profiter des infirmités du corps pour fortifier son âme par l’esprit d’abandon à la volonté de Dieu et d’union avec Jésus-Christ/2.
7° Soyez attentive à mourir à vous-même, à renoncer à la nature, à étouffer, dans toutes les occasions, les vivacités, les sensibilités humaines. Ce genre de mortification est le plus
1 C’est un conseil qu’on lit souvent dans la correspondance de saint François de Sales. Voir aussi Introduction, partie III, ch. 23, éd. d’Annecy, III, p. 216.
2 Dans le même sens, voir les lettres de saint François de Sales à Madame Bourgeois, Abbesse du Puits d’Orbe
nécessaire ; il ne nuit point à la santé ; et il a plus de vertu que la mortification corporelle pour multiplier les mérites et réaliser les desseins de Dieu qui nous veut tout à lui, sans partage et sans réserve.
8° Travaillez à profiter avec fidélité, mais en paix, de tous les divers états par lesquels il plaît au Seigneur de vous faire passer pour sa gloire et votre perfection. Tournez tout du côté du divin amour et du simple abandon à la paternelle conduite de l’adorable Providence/1.
9° Il faut que le zèle pour son propre avancement et celui des personnes dont on est chargé soit ardent et actif, niais jamais inquiet et accompagné de trouble et de défiance.
10° Appliquez-vous à devenir de plus en plus intérieure, aspirant à toute la perfection de votre saint état, par une régularité parfaite. Humiliez-vous sans cesse devant Dieu afin qu’il vous rende victorieuse de vous-même. Vous avez besoin d’un secours bien puissant pour que votre sensibilité, votre délicatesse humaine et trop naturelle se trouvent pleinement éteintes, chez vous, avant la mort ; parce que ces défauts naissent de votre caractère et de votre tempérament. Il est vrai que cette considération excuse un peu les fautes, et excite la compassion de notre bon Dieu sur sa pauvre épouse ; mais cependant il faut toujours combattre, en sorte que, si le misérable orgueil et l’amour-propre ne sont pas détruits absolument avant votre dernière heure, la mort vous trouve au moins aux prises avec eux pour tâcher de les détruire. Vos principales armes doivent être le divin amour, une reconnaissance infinie des grâces de Dieu, une pleine confiance en lui et un profond mépris de vous-même, mais toujours sans découragement et en paix. Vous puiserez des forces toujours croissantes dans la sainte communion, dans l’oraison, l’humilité, la douceur, la patience, l’obéissance, la mortification, surtout dans le renoncement intérieur/2.
1/ Ce texte est de ceux qui montrent que, pour Caussade, l’abandon suppose l’amour. Voir M. VILLER, Dict. de Spiritualité I, col. 4, à propos de l’opinion du F. Watrigant qui rattachait l’abandon à la vertu d’espérance.
2/ On pourrait renvoyer aux lettres que saint François de Sales adressait à Madame de la Fléchère, dont l’extrême sensibilité appelait les conseils pacifiant de son saint directeur : « J e connais fort bien l’état de votre âme et m’est avis que je la vois toujours devant moi, avec toutes ces petites émotions de tristesse, d’étonnement, d’inquiétude qui la vont troublant parce qu’elle n’a pas jeté encore assez avant les fondements de l’amour de la croix et de l’abjection dedans sa volonté » (éd. d’Annecy, XIV, p. 235).
11° Les maladies et les infirmités, dans une soumission entière à la volonté de Dieu, avec une humble action de grâces et union à Jésus-Christ, servent beaucoup à expier le passé et à affaiblir le vieil homme ; elles aident à mourir spirituellement à tout avant la mort naturelle qui, en finissant nos maux passagers, nous fera entrer, il faut l’espérer, dans la jouissance des biens éternels. Quand Dieu lui-même nous applique à ce genre de pénitence, ne pouvant alors nous mortifier à l’extérieur, il faut nous en dédommager par la mortification intérieure, nous appliquant de plus en plus à détruire l’amour-propre, et la hauteur, les délicatesses, les critiques qui en sont les mauvais fruits. Enfin tâchez de devenir humble et simple comme un petit enfant, pour l’amour et l’imitation de Notre Seigneur, dans un esprit de paix et de recueillement. Si Dieu trouve en nous cette humilité, il avancera lui-même son ouvrage en nous. Persévérance et fidélité à la grâce, pour la plus grande gloire de Dieu et pour son pur amour. Tout consiste à bien aimer, de cœur et d’oeuvre, ce Dieu de bonté/1.
12° A mesure que notre carrière s’avance dans ce terrestre pèlerinage, efforçons-nous de croître dans la ferveur solide, selon la perfection de notre saint état et les desseins particuliers de Dieu sur nous. Quand il nous donne des goûts, des sensibilités, profitons-en pour nous attacher plus fortement à lui, au-dessus de tous ses dons. Mais dans le temps de sécheresse, allons toujours notre train d’un même pas, nous rappelant humblement notre indigence et pensant aussi que, peut-être, Dieu veut éprouver notre amour pour lui par de salutaires épreuves/2.
13° Soyons vraiment humbles, occupés à corriger nos défauts, et nous ne songerons guère à ceux des autres. Regardons
1/Est-il besoin de souligner combien ce texte est ignatien ?
2/ Saint IGNACE DE LOYOLA, Exercices Spirituels n° 318 : « En période de désolation, ne jamais faire de changement, mais s’en tenir avec fermeté et constance aux décisions et à la détermination dans laquelle on était le jour qui a précédé la désolation. »
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Jésus-Christ dedans tous nos prochains, et nous n’aurons pas de peine à les excuser, à les supporter et à les chérir Son exemple nous y engage : quelle patience envers ses disciples, ignorants et grossiers ! Tournons toute notre vivacité à glorifier Dieu en nous-mêmes et en ceux auprès de qui il nous donne quelque crédit. Vivons cachés en Jésus-Christ, et mourons à tout le créé et à nous-mêmes ; sans cela, Jésus-Christ ne daignerait pas vivre en nous, du moins, comme il le prétend, en absorbant toute notre vie humaine dans sa vie divine/1. Du reste, supportons-nous par charité comme nous devons supporter les autres, nous humiliant, nous punissant toujours pour nos fautes et au plus tôt. En priant pour nous, prions aussi pour nos frères les pécheurs/2.
Remarquons dans ces avis ceux qui conviennent spécialement à une Religieuse en charge : pas de privautés, pas de préférences marquées pour les « personnes spirituelles », un zèle ardent pour les âmes dont on a la charge, mais pas d’inquiétudes ; rien n’est plus mortifiant alors, que d’apercevoir ses propres fautes et surtout ses maladresses, dont les conséquences sont presque fatalement apparentes. Voici comment s’exprime à ce sujet le P. de Caussade.
Ms. V. 268-271. R. II, 200-203
[Je vous l’ai dit déjà bien souvent, ma chère Sœur, rien ne doit nous troubler, pas même nos fautes ; à plus forte raison ne devons-nous pas nous laisser abattre par les suites fâcheuses de certaines démarches, qui ne sont pas des péchés, quoiqu’elles puissent impliquer quelque imprudence de notre part.
1/ Col. 3, 3. Ce texte de saint Paul est de ceux que saint François de Sales commente volontiers.
2/ On voit que le zèle du missionnaire ne perdait pas ses droits lorsque le directeur des Visitandines s’adressait à ses dirigées contemplatives.
Il n’est guère d’épreuves plus mortifiantes pour l’amour-propre et, par conséquent, il n’en est guère de plus sanctifiantes que celles-là. Il n’en coûte pas autant, à beaucoup près, d’accepter les humiliations qui viennent du dehors, et que nous ne nous sommes attirées en aucune manière. On se résigne aussi beaucoup plus facilement à la confusion causée par des fautes plus graves en elles-mêmes, pourvu qu’elles ne paraissent pas au-dehors. Mais une simple imprudence qui entraîne des conséquences fâcheuses, visibles à tous les yeux, voilà, évidemment, de toutes les humiliations la plus humiliante ; voilà, par conséquent, une occasion excellente pour tuer l’amour-propre. Il ne faut jamais manquer d’en profiter. On prend alors son cœur à deux mains ; on le contraint, malgré ses résistances, à faire un acte de complète résignation. C’est alors qu’il faut dire et redire le fiat d’un parfait abandon ; il faut même s’efforcer d’arriver jusqu’à l’action de grâces et ajouter au fiat le Gloria Patri/1.]
Quant aux suites par rapport à Dieu, en ayant été la cause, quoique assez innocente, demeurez en paix dans le dessein de faire en temps convenable les démarches nécessaires pour la paix et l’union des cœurs, abandonnant à Dieu tout le succès, quel qu’il puisse être.
Accoutumons-nous à en user de même dans tous les événements fâcheux de cette misérable vie ; par là nous nous reposerons en paix et avec mérites dans le sein de la divine Providence. Sans cette soumission et ce total abandon, il n’y a nul repos à espérer durant le cours de ce triste pèlerinage. Ne pensons donc qu’à plaire à Dieu, qu’à contenter Dieu, qu’à tout sacrifier à Dieu ; que tout le reste s’en aille en perdition ; pourvu que Dieu nous demeure, nous ne perdrons jamais rien.
Je ne suis ni fâché ni troublé du mal intérieur. Ayez bon courage seulement, et tout ira bien. Ne soyez ni inquiète, ni surprise de ces révoltes de cœur ; je vous assure que cela
1/Cette introduction est probablement du P. Ramière qui ne s’est pas aperçu que le texte reproduit au tome II, pp. 200-203, était un doublet de la lettre transcrite pp. 109-110. Nous donnerons plus loin le début de cette lettre tel que nous le lisons dans le ms. V. p. 267. Le passage qui suit commence dans le ms. à la page 268.
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n’empêche nullement la soumission de la pointe de l’esprit et que Dieu nous cache cette soumission pour raison/1.
Dans les plus violentes attaques, tâchez seulement de dire ces trois mots : « Il est bien juste que la créature soit soumise à son Dieu ! Du moins je le désire et le demande. »
Lisez l’article du Progrès dans la vie intérieure du P. Guilloré, p. 9. Ce chapitre est tout divin ; j’espère que vous en demeurerez tout embaumée/2. Au nom de Dieu, ne vous chagrinez pas et tâchez de conserver un certain fonds de paix au milieu des plus terribles tempêtes. Moyennant cela, tout le reste ira bien. En effet, je ne vois que du bien dans tout ce que vous nie faites entrevoir, mais un bien qui cesserait de l’être, s’il vous était connu comme Dieu me le fait connaître à moi.
Quand il me vient cent pensées différentes qui me grossissent les moindres choses comme des monstres, je rappelle là-dessus ce que je dis aux autres en pareil cas : je m’abandonne à la divine Providence en tout et pour tout, portant les choses au pis ; et, par Jésus-Christ, sans la grâce duquel nous ne pouvons rien et sans l’union duquel tous nos sacrifices ne seraient rien devant Dieu, je le prie donc de me préserver dans toutes les tentations de tout péché, de tout ce qui pourrait lui déplaire et, pour l’amertume du cœur, le crucifiement intérieur, la sainte abjection et même la confusion devant les hommes avec toutes les suites, je l’accepte pour tout le temps qu’il plaira à la souveraine Majesté, voulant en tout que toutes ses saintes volontés s’accomplissent au préjudice de la mienne, le suppliant de me préserver de rien dire ni faire qui pût aller à éluder la moindre de ses volontés ; et même si par faiblesse, par erreur ou par malice, je l’entreprenais, de ne pas permettre que j’y puisse réussir, confessant que toutes ses volontés ne sont pas seulement saintes et adorables, mais infiniment aimables, salutaires et bienfaisantes pour ses créatures -
1/Le P. Ramière écrit (II, p. 20 1) : dans notre intérêt.
2/ Cette référence à Guilloré est imprécise. Le titre indiqué est fautif. Les progrès de la vie spirituelle selon les différents états de l’âme ont paru à Paris, chez Estienne Michallet, en 1675, in-12 de 628 pages. Plusieurs éditions ont suivi en 1676, 1703. Le même ouvrage figure dans les Ouvres Spirituelles imprimées en 1684, sous le titre : Les états de l’âme et compose le livre III des Maximes Spirituelles. Le livre II a pour titre : États de l’âme purifiée par les peines intérieures.
humblemant soumises, et que les miennes, au contraire, sont toujours aveugles ou déréglées. Là-dessus, je souscris cent et cent fois à tout ce qui est marqué et écrit dans les décrets du Père céleste ; c’est ce Père si cher et si bon qui l’a ainsi ordonné, cela suffit et qu’ai-je à craindre ? Donc de là il arrive deux choses : I. Que durant ces tempêtes et ces orages, excités souvent par des riens, je conserve une si profonde paix que j’en suis surpris moi-même. 2. Que je m’estime très heureux d’être mis intérieurement dans ces tortures de tentations et d’épreuves. Alors je me dis à moi-même : « Voilà qui vaut mieux que tous mes misérables intérêts. » Je sens que mon âme se fortifie dans l’abandon à la divine Providence, en sorte que tout désir et toute attache à mes propres volontés se sacrifient et s’anéantissent/1.
1/ Ce paragraphe montre la grande simplicité avec laquelle le P. de Caussade se livrait lui-même dans sa direction. Nous en verrons d’autres exemples au chapitre 5. La pratique de « porter toutes choses au pis » est recommandée par Fénelon à la comtesse de Montberon (éd. de Paris, VIII, p. 683).
Si le P. de Caussade fait appel à son expérience personnelle, c’est qu’il met tout en œuvre pour convaincre sa dirigée d’une attitude dans l’exercice de l’autorité particulièrement importante pour son emploi. Il ne se faisait guère illusion sur les difficultés que pouvait susciter autour d’elle son tempérament à la fois impulsif et exigeant. Les lettres que nous allons lire ne feront que confirmer ce sentiment.
Ms. V. 318-319. R. I, 283-284
C’est une grande grâce de voir la mauvaise conduite des autres sans aigreur, sans indignation, sans impatience et même sans trouble. Si vous en parlez pour de bonnes raisons, veillez sur votre cœur et sur votre langue, afin qu’il ne vous échappe rien qui ne soit approuvé de Dieu, et ne dites rien que par de bons motifs ; humiliez-vous doucement et gémissez en paix des fautes en général qui peuvent s’être glissées dans de tels
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entretiens. Demandez de temps en temps à Dieu la grâce d’une grande charité et circonspection, et puis demeurez tranquille.
Maintenez-vous dans le saint désir d’être toute à Dieu ; priez avec foi, confiance et abandon, et surtout humiliez-vous profondément devant Dieu : c’est à lui d’achever l’ouvrage qu’il a commencé en vous ; nul autre ne saurait y réussir ; il faut faire bien des sacrifices avant que Dieu s’empare de notre cœur par les délices ineffables de son pur amour ; et puisque notre cœur ne saurait vivre sans amour et sans attachement, prions et désirons que ce soit le seul amour de Dieu qui charme nos cœurs, qui les soutienne, qui les possède, qui les transforme en lui-même. Abandonnons-nous sans réserve à Dieu ; laissons faire son aimable Providence, et ne pensons qu’à bien marcher dans la route présente, ménagée de toute éternité comme la voie la plus assurée de notre prédestination. L’accomplissement actuel et continuel de la volonté de Dieu est le temps le mieux employé de notre vie.
Sœur Marie-Thérèse mettait à profit ces conseils, n’en doutons pas. Les efforts qu’elle accomplissait pour dominer sa vivacité étaient l’objet de sa constante vigilance. Il lui arrivait malheureusement souvent d’être moins heureuse dans ses démarches, dans ses propos. Elle s’en accusait humblement devant son directeur. Et celui-ci de lui recommander un zèle plus discret vis-à-vis de la perfection du prochain.
Ms. V. 83-86. R. 1, 331-334
Le désir de la perfection du prochain est sans doute fort bon ; la peine intérieure de ses défauts est fort bonne encore et vient du désir de le voir parfait. Mais, sous ce pieux prétexte, le démon ou l’esprit propre vous ont jetée dans des illusions très nuisibles aux autres et à vous-même. À quoi je ne vois pour vous point d’autres remèdes que celui qu’il a plu à Dieu de m’inspirer pour une autre, à peu près dans les mêmes agitations et illusions de zèle indiscret et turbulent. Je vous ordonne donc, au nom sacré de Jésus-Christ et de sa divine Mère, de ne plus penser à pratiquer la vertu de zèle ; je vous en décharge devant Dieu absolument, et voici ce que vous lui direz de temps en temps, surtout dans les moments où le démon voudra vous agiter par le zèle : Mon Dieu, direz-vous, la charité est la reine des vertus, je ne dois donc plus pratiquer celle du zèle que quand vous m’aurez mise en état de le faire sans altérer la charité que je dois aux autres et à moi-même ; quand je me sentirai assez forte ou plutôt assez humble pour exercer le zèle avec la paix profonde de mon âme, avec toute la douceur, la compassion, la condescendance pour le prochain ; avec support, avec bonté, avec une charité qui ne s’aigrisse de rien, qui ne se scandalise de rien que de ses propres défauts ; avec toute la patience et la longanimité qui fait qu’on souffre tranquillement et aussi longtemps les défauts des autres que vous les souffrez, ô mon Dieu, et qu’on n’est ni troublé, ni inquiété, ni étonné de l’incorrigibilité des autres.
Quand Dieu vous aura mise dans ces saintes et justes dispositions, vous pourrez et vous devrez même reprendre l’exercice du zèle. Jusqu’alors, ne pensez qu’à vous-même, ne vous occupez que de vous-même, et sachez que Dieu, pour en punir d’autres et pour les corriger de ce zèle indiscret, turbulent et amer, a souvent permis qu’elles soient tombées dans de plus grandes fautes que celles qui les avaient scandalisées dans les autres/1.
En second lieu, je vous ordonne de ne jamais parler de Dieu, ni d’aucune bonne chose que dans un esprit de douceur, d’une manière aimable et gracieuse, avec modération et encouragement, mais nullement rebutante ni sévère. Car, quoique vous ne disiez que ce qui est dans l’Évangile et dans les meilleurs livres, je conçois que, dans les dispositions où vous êtes, vous outrez tout, ou dans le sens, ou dans les choses prises à l’extrême, ou dans le tour et la manière. Nourrissez-vous vous-même et nourrissez les autres des bontés infinies de
Ce que nous venons de lire nous permet de mieux apprécier le travail de la grâce dans cette âme qui édifiera plus tard son entourage par sa douceur et son affabilité. Remarquons ici la fermeté du directeur qui n’hésite pas à élever le ton et à user du paradoxe pour convaincre la religieuse de son zèle indiscret. Le mot « zèle » est employé ici comme dans le Traité de l’amour de Dieu, livre X, ch. 12 : Comme l’amour produit le zèle.
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Dieu, de la confiance qu’on doit avoir en Dieu, des amabilités d’une vertu nullement gênante et qui ne gêne point les autres ; et gardez-vous bien surtout de donner jamais aux autres des décisions sévères. Si vous n’avez rien de doux à dire, gardez le silence et renvoyez à d’autres à faire des décisions purement exactes, mais non ce qui s’appelle ou qui paraît sévérités, qui ne fait que révolter les esprits et aigrir les cœurs au lieu de les gagner ; sans quoi on fait plus de mal que de bien, et on démolit au lieu d’édifier.
Tout ceci vous servira grandement pour bien remplir votre emploi au noviciat, en pratiquant la reine des vertus qui est la charité, si nécessaire et si à recommander surtout aux personnes qui vivent en communauté, les assurant que la charité s’exerce toujours en tout sans risques, mais que le zèle est une vertu très délicate, pleine d’écueils, qui demande des attentions, des réserves et une circonspection dont peu de personnes sont capables. Surtout, il faut qu’avant de corriger les autres, on ait eu assez de soin et de zèle pour se corriger soi-même. Que celui qui est sans péché, dit Jésus-Christ, jette la première pierre/1.
Lisons maintenant une longue lettre que le P. de Caussade lui-même présente à sa correspondante comme une sorte de synthèse de sa direction. Nous y retrouvons le souci de mettre en évidence l’avantage d’une voie aride pour une âme généreuse, éprise d’un amour de Dieu parfaitement désintéressé.
Nous empruntons le texte de cette lettre à l’Année Sainte, qui nous paraît plus fidèle à l’original que la transcription du P. Ramière.
Année Sainte, v, 152-153. R. II, 206-21I
La paix de Jésus-Christ soit avec vous !
Vous faites bien de tâcher de vous tenir toujours dans l’état d’une parfaite résignation et entière soumission à toutes
Jn 8, 7. Il est possible que ces conseils qui concernent un « emploi au noviciat » s’adressent à la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen, qui était maîtresse des novices.
les volontés de Dieu, c’est en quoi consiste toute la perfection. Mais, en ce point comme en tout autre, il faut savoir distinguer deux sortes de résignation : l’une sensible, avec goût, repos et suavité intérieure, et l’autre insensible, sèche, sans goût, avec répugnance et mille révoltes intérieures, telles que celles dont vous me parlez. La première est bonne, fort agréable à la nature et, en cela même, un peu dangereuse ; car il est bien naturel de s’attacher fortement à ce que l’on goûte. La seconde, toute pénible et désagréable qu’elle paraît à l’amour-propre, est plus parfaite, plus méritoire et nullement dangereuse, puisqu’on ne peut s’y plaire que par la pure foi et par l’amour pur. Efforcez-vous donc d’agir par ces motifs ; car, quand on s’accoutume à n’agir que par des attraits sensibles, par goût et par sentiment intérieur, on ne fait plus rien quand cela manque, au lieu que les motifs de la foi ne manquent jamais. Ce n’est que pour nous engager peu à peu à agir par ces derniers motifs que Dieu ôte si souvent les sentiments et les goûts, sans quoi nous demeurerions toujours dans l’enfance. Ainsi, vous ne devez pas être surprise de ces ennuis, dégoûts et révoltes, etc., dont vous me parlez. Dieu le permet pour votre avancement/1.cxix [Que si vous craignez qu’il ne se mêle des motifs humains dans les violences que vous vous faites, dites-vous à vous-même deux choses : 1. Je ne suis pas maintenant en état d’en juger ; nous y réfléchirons dans le temps de la paix et du calme. 2. Quand il y aurait encore quelque chose d’humain, Dieu le permet pour aider ma faiblesse ; quand il lui aura plu de me rendre moins imparfaite, nous agirons plus parfaitement. Là-dessus, calmez-vous et ne souffrez pas le moindre trouble volontaire.]
Je comprends aisément que le dégoût de votre emploi en fasse naître ; mais pensez aux couronnes des martyrs ! Il est naturel alors de sentir un redoublement d’attrait pour la vie solitaire ; mais la vie d’obéissance vaut encore mieux : c’est un continuel sacrifice. Continuez à vous y attacher invio -
1 Ici se termine le texte reproduit par Année Sainte. Il reprend quelques lignes plus loin. Ramière ajoute un paragraphe que nous indiquons par des crochets.
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lablement jusqu’à vous faire conscience/1 de dire un seul mot pour vous détacher de la croix de Jésus-Christ.
Le grand secret pour porter ses misères en patience et douceur avec soi-même, c’est : I. de regarder ses misères comme des croix de Dieu, tout comme les maladies et autres disgrâces de la vie, et, comme on supporte patiemment celles-ci, supporter les autres de même ; 2. de regarder ses misères comme les trésors de la vie spirituelle, puisque c’est là le grand moyen d’acquérir l’humilité et le mépris de soi-même. Dans cette vue, aimer cette humiliation et abjection, comme dit saint François de Sales. — Mais, pour ne pas mal édifier, ne faudrait-il pas les cacher ? — À la bonne heure ! Tâchez simplement et tout doucement de faire en sorte que les sentiments imparfaits ne paraissent pas de l’extérieur ; mais, quand ils paraîtront sans qu’il y ait grandement de votre faute, tâchez d’être bien aise de cette petite humiliation et abjection extérieure. Et, lors même qu’elle viendra de votre faute, en détestant la cause, comme dit votre bienheureux Père, aimez, pour l’amour de Dieu, l’abjection qui vous en revient ; car, si l’on n’y prend garde, on ne veut éviter les fautes extérieures que pour éviter la petite humiliation.
Pour calmer vos peines sur ce que vous ne savez pas ce qui vous occupe, souvenez-vous souvent que le seul désir habituel du recueillement peut en tenir lieu et qu’il ne faut que désirer sans cesse de penser à Dieu, de plaire à Dieu, d’obéir à Dieu, pour y penser en effet, lui plaire et lui obéir.
Vous dites que plus vous désirez de bien prier et moins vous savez prier. Cela pourrait bien venir de ce que vous le désirez sans une certaine soumission et pureté d’intention. Allez toujours à l’oraison dans le seul désir de plaire à Dieu et non pour y goûter des consolations. Allez-y en esprit de sacrifice, pour y éprouver tout ce qu’il plaira à Dieu, et puis sachez que l’oraison de recueillement est de la nature de ces choses qui échappent si l’on s’empresse à les retenir, et qui demeurent si on sait se tenir dans une certaine indifférence ; c’est la doctrine de saint François de Sales.
1/ Ramière : scrupule.
Rappelez-vous souvent cette grande maxime : qu’une grande misère et pauvreté spirituelle bien connue, bien sentie et bien aimée par amour de son abjection, est un des plus grands trésors, puisque cela nous tient dans une profonde humilité. Mais se croire perdue parce qu’on n’a nul de ces sentiments et qu’on pense être sans foi, sans espérance et sans charité, etc. ; là-dessus, se troubler, s’inquiéter, se décourager, c’est tentation, c’est illusion, amour-propre qui veut toujours voir clair en tout, goûter ou sentir. Il faut se dire alors : j’ai été, je suis, je serai, tout ce qu’il plaira à Dieu, mais, dans ma raison et dans la pointe de mon esprit, je veux être à. lui et y serai, quoi qu’il doive m’en coûter et m’en arriver dans ce monde ou dans l’autre/1.
Vous ne sauriez me dire ce que vous ressentez, mais moi, je vais vous le dire. C’est, d’une part, dans la partie inférieure, toutes sortes de révoltes, de peines, de tentations, et une perpétuelle confusion de sentiments que le démon et l’amour-propre y excitent ; c’est, d’autre part, dans ce qui s’appelle la partie supérieure, la fine pointe de l’esprit, un petit rayon de lumière et de foi presque imperceptible, à cause des sentiments turbulents de la partie inférieure. Et avec un si faible appui vous êtes inébranlable, parce que le moindre fil entre les mains de Dieu, est aussi fort qu’un câble, et un simple cheveu plus fort qu’une chaîne de fer.
C’est tentation et humilité mal entendue de vous éloigner quelquefois des sacrements ; ce que les autres font ne doit jamais tirer à conséquence pour vous, qui ne connaissez ni leurs sentiments, ni leurs motifs, ni les causes de leur éloignement.
Dieu, dites-vous, vous retire souvent le sentiment de la grâce. Auquel de ses plus chers amis a-t-il donné continuellement cet appui sensible ? Prétendriez-vous, par hasard, être plus privilégiée que tant de saints, à qui il l’a retiré plus souvent et durant bien plus longtemps qu’à vous ?cxx Qu’avaient-ils alors, sinon la seule lumière de la foi et d’une foi comme la nôtre,
1 Ici se termine le passage reproduit dans Année Sainte. Ce que dit Caussade de l’amour de l’abjection est la doctrine de l’évêque de Genève, que nous connaissons déjà.
qui ne semble que ténèbres ? Et, durant ces ténèbres de leurs tentations et le trouble de leurs passions, ils ne savaient pas plus que nous si Dieu était content d’eux. La foi nous enseigne qu’à moins de révélation particulière, les saints eux-mêmes n’ont pu en avoir la pleine certitude ; et vous vous plaignez de ne pas la posséder ! Voilà jusqu’où conduit ce malheureux amour-propre. Pour le satisfaire, il faudrait que Dieu fît des miracles ! De toutes les misères qui vous humilient tant, celle-là est certainement la plus grande et la plus propre à vous humilier.
Vouloir se désoccuper de soi-même pour ne s’occuper que de Dieu seul, et retomber continuellement sur soi-même, c’est, je l’avoue, une tentation aussi importune que les mouches en automne ; mais aussi faut-il chasser cette tentation comme on chasse continuellement les mouches, sans jamais se lasser de ce travail ; doucement pourtant, sans trouble ni dépit, en s’humiliant devant Dieu, comme des autres misères. C’est nous-mêmes qui forçons Dieu à nous accabler de misères pour nous réduire à être humbles et à avoir plus de mépris de nous-mêmes. Si, malgré cela, nous avons si peu d’humilité et tant d’estime de nous-mêmes, que serait-ce, si nous nous trouvions exempts de ces misères ?cxxi
Croyez-moi, vous me paraissez depuis quelque temps si pénétrée de vos misères, que je regarde ce seul sentiment comme une des plus grandes grâces que Dieu vous puisse faire. Aimez donc tout ce qui peut le conserver. Je suis tout à vous en Notre-Seigneur. En vérité, je me sens fatigué de tant écrire ; avant d’avoir lu la fin de votre lettre, j’avais eu la même pensée que vous, de partager mes réponses ; je ne regrette pourtant pas maintenant de vous avoir mis en état de saisir, d’un seul regard, l’ensemble de la direction que vous devez suivre pour recueillir tout le fruit de l’épreuve à laquelle Dieu vous soumet.
Sœur Marie-Thérèse n’était pas de celles qui se croyaient sans péché. La lettre importante que nous allons transcrire nous révèle un état d’âme menacé par des terribles tentations de découragement. Aux difficultés qu’elle rencontrait dans son emploi s’ajoutent les croix intérieures dont l’aveu sera, pour son directeur, l’occasion de formuler certains des principes essentiels.
Ms. V. 189-196. R. II, 30-35
1° Je comprends par ce que vous me marquez que vous marchez dans l’obscurité. Sachez d’abord que c’est la voie assez ordinaire aux personnes de votre sexe, et que c’est la plus sûre, parce qu’elle est moins exposée aux vaines complaisances de l’amour-propre et aux surprises de la vanité. Ainsi cette obscurité même est une grâce de Dieu, car, durant cette vie, le meilleur moyen d’aller à Dieu, c’est par la foi nue, qui est toujours obscure/1.cxxii
2° Malgré cette obscurité, on en comprend et on en dit toujours pour se manifester suffisamment à tout directeur un peu expérimenté. Vous ne savez pas prier, dites-vous. L’expérience m’a appris que toutes les personnes de bonne volonté qui parlent de la sorte savent mieux prier que les autres, parce que leur prière est plus simple et plus humble, et que par sa simplicité elle échappe à leurs réflexions. Prier de cette façon, c’est se tenir avec foi en la présence de Dieu, avec un secret et continuel désir de recevoir quelques grâces, selon ses besoins, car, comme Dieu voit tous nos désirs, c’est là notre grande prière, dit saint Augustin. Désirer toujours, c’est prier toujours. Suivez l’attrait de la simplicité dans la prière, elle ne saurait être trop grande : Dieu aime de nous voir comme de pauvres petits enfants devant lui a.
1 Caussade observe que la voie de foi nue est « assez ordinaire » aux âmes féminines. On peut s’en étonner si l’on se rappelle que cette voie a été décrite par saint Jean de la Croix et qu’elle fut vécue très profondément par Fénelon. Sainte Thérèse et Madame Guyon décrivent, par contre, une expérience mystique plus lumineuse.
2 C’est l’écho des premiers chapitres du Manuel de piété de Fénelon (éd. de Paris, VI, pp. 5-6). Nous parlerons de l’oraison au chapitre IV. Voir aussi saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, pp. 29-30.
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3° Pour la sainte communion, la sainte faim de cette divine viande et la force qu’on en retire sont une grande raison d’en approcher souvent. Ainsi ne craignez rien, je vous en assurer.
4° L’insensibilité pour toutes les choses de ce monde et le détachement même des parents est une plus grande grâce que vous ne pensez. Il ne reste plus qu’à se détacher de soi-même par une totale abnégation, surtout intérieure. La fréquente union avec Jésus-Christ et la prière achèveront cet ouvrage peu à peu, pourvu que vous vouliez l’avancer vous-même, en vous oubliant sans cesse pour ne penser qu’à Dieu, lui abandonnant tous vos intérêts spirituels comme les temporels.
5° On vous dit très bien que Dieu ne demande de vous que la soumission et la résignation à tout. Ah ! ma chère Fille, c’est là toute la perfection ; c’est erreur et illusion de la chercher en autre chose. Ainsi une personne spirituelle et un peu intérieure n’a à faire qu’une seule chose à proprement parler : c’est une simple soumission et adhérence de cœur à toutes les dispositions imaginables, soit extérieures ou intérieures, où Dieu veut la mettre. Ainsi, êtes-vous malade, Dieu le veut ; dites donc : Eh bien ! je le veux aussi et de la manière qu’il le veut et pour tout le temps qu’il le veut ! - Mais peut-être que cela me rendra incapable de tout emploi, de tout service dans la communauté ? - Eh bien encore ! si Dieu le veut, je le veux aussi et j’accepte par avance, avec la croix du mal que je souffre, la sainte abjection et humiliation qui l’accompagne. - Mais peut-être que dans cet état je me flatte un peu, ne me faisant pas toutes les violences que je pourrais et que je devrais ? - Mais en cela même, après avoir consulté ma supérieure et mon confesseur, je m’en tiens aveuglément à ce qu’ils en jugent. C’est donc la volonté de Dieu ; eh bien ! je la veux… Ainsi demeurons en repos dans toutes ces volontés divines et en paix intérieure, où Dieu habite et opère. Voilà, ma Sœur, votre grande et votre unique voie, suivez-la fidèlement et rejetez
La Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen avait écrit en 1725 ses « admirables lettres » sur la communion, pour protester contre les restrictions imposées par le confesseur de la comunauté. elle y parle de cette « sainte faim de la divine viande » à laquelle le P. de Caussade fait allusion. Il est possible que ce paragraphe lui soit adressé plutôt qu’à la sœur de Vioménil.
constamment toutes les pensés et idées contraires, comme des suggestions du démon, qui voudrait du moins atterri en vues la paix intérieure qui fait la brame cor etitutiaa de l’Ante et lie fondement solide de la vie spirituelle/1.
6° Vous avez fait une grande faute d’intpnttlettee et de désobéissance en vous exposant à avoir trois mois de fièvre, juste punition de Dieu. Compter que ce refus de faire gras dans les occasions n’est nullement vertu, mais entêtement et obstination d’attache à son jugement et à sa propre volonté sous un pieux prétexte : la plupart de nos dévotes et spirituelles font pitié en pareille rencontre, et on a besoin d’une grande patience pour les supporter. C’est aveuglement et illusion dont peut-être un ange du ciel aurait peine à les tirer. Pour vous, soumettez-vous en tout, écoutez tout, souffrez tout avec paix, douceur et patience, et demeurez de la sorte dans toutes les volontés de Dieu. Voilà le plus grand bien pour vous.
7° On a bien fait de vous défendre d’être dans le désir de quitter votre emploi et de penser à le demander. Je vous le défends aussi de tout mon pouvoir, gardez-vous bien de vous soustraire à l’ordre de Dieu. - N’ait je pas assez de santé ? - Dieu vous en donnera, s’il est nécessaire. - Mais les talents me manquent ? - Mais le pouvoir d’en donner suffisamment ne manquera jamais à Dieu et, s’il vous a déjà donné le principal, qui est la défiance de vous-même à cet égard, une connaissance et un sentiment de votre incapacité, voilà l’essentiel ; car alors on ne compte que sur Dieu, on s’adresse en tout à lui, on ne s’attribue rien, mais tout à Dieu seul, et ses seules bénédictions font croître et profiter toutes choses. Bref, demeurez en paix et en confiance en ce Dieu de toute bonté, et puis désespérez tout de vous-même tant qu’il vous plaira.cxxiii Soyez donc toujours dans l’humble sentiment de votre incapacité, faiblesse et imbécillité. C’est justement de tels instruments dont il plaît à Dieu de se servir, afin que sa gloire y éclate plus visiblement.
8° N'avoir aucune sensibilité sur les vérités de la religion, ce n’est pas une mauvaise marque à l’égard de certaines âmes.
Sœur Marie-Thérèse appliquera ces conseils, lorsque les infirmités et le poids de l’âge l’obligeront à se retirer à l’infirmerie Voir supra pp. 39-40.
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Au contraire, c’est souvent un signe que Dieu les veut conduire par la voie plus sûre de la foi simple et pure, sans ces sentiments et ces douceurs qu’il donne quand il lui plaît. Dans les voies de Dieu, il ne faut ni effort ni violence que contre le péché, mais paix et tranquillité. Quand vous ne pouvez réussir à former des actes, dites-vous alors à vous-même : Eh bien ! tout est fait devant Dieu puisqu’il a vu mon désir ; il m’en donnera la facilité quand il lui plaira ; il est le Maître, sa seule très sainte volonté sera toujours la règle de la mienne ; je ne suis en ce monde que pour l’accomplir. C’est ma richesse et mon trésor. Que Dieu donne aux autres tant qu’il lui plaira de lumières, de talents, de grâces, de dons, de douceurs sensibles spirituelles, pour moi, je ne veux être riche que de sa seule volonté. Voilà, ma chère Sœur, votre voie, marchez-y constamment en paix, en confiance et en abandon de tout vous-même, et vous êtes bien, vous êtes en toute sûreté/1.cxxiv
9° Votre plus grand soin pour votre avancement doit consister surtout à souffrir en paix tout ce que Dieu veut ou permet qu’il vous arrive, sans vous aller plaindre et mendier des consolations parmi les créatures, ni vous dissiper dans des entretiens inutiles, ni vous entretenir même dans des pensées frivoles et de vains projets pour l’avenir qui ne sera peut-être jamais tel que vous l’imaginez. Tout cela vous vide de Dieu et empêche la grâce d’opérer en vous ; prenez-y bien garde/2.
10° Pour vous aider à vous occuper avec facilité sans cesse de Dieu, selon vos souhaits et vos besoins, voici ce que vous devez faire : 1. Aimer la solitude et le silence qui font beaucoup pour l’esprit intérieur et le saint recueillement. 2. Ne lire que des livres de choix, solides et pleins de piété, avec de fréquentes pauses, tâchant plus de goûter que de tant comprendre ou retenir. 3. Faire durant la journée de ferventes aspirations vers
1 Cette distinction du sensible et du spirituel est une des pièces maîtresses de la spiritualité d’abandon. La « voie de foi simple et pure » est celle que saint Jean de la Croix a décrite. On remarquera que le P. de Caussade insiste sur ce qu’elle est « la plus sûre ».
2 La spiritualité d’abandon est exigeante et le P. de Caussade veut détacher les âmes d’une recherche trop naturelle des « appuis humains ». Toute sa théologie de la grâce appelle le désistement du « moi » pour laisser Dieu agir librement en l’âme.
Dieu sur tout ce qui se présente : dans les peines, tentations, ennuis, dégoûts, amertumes de cœur, contradictions, etc./1
11° Les prières que vous faites à Dieu pour le détachement de tout vous sont inspirées par sa grâce : continuez et soyez assurée que tôt ou tard vous serez exaucée. Il est bien juste d’attendre Dieu qui nous attend depuis si longtemps, et les grandes grâces que nous lui demandons méritent bien d’être désirées et attendues avec patience et persévérance.
Le P. de Caussade vient d’aborder les thèmes que nous retrouverons dans maints autres documents révélateurs de sa pensée. Il n’est jamais plus salésien — ou, si l’on veut, plus fénelonien — que lorsqu’il parle de l’obscurité de la foi. Les termes dont il se sert sont ceux que la tradition, à laquelle il se rattache par l’archevêque de Cambrai, a vulgarisés pour faire connaître en France la doctrine de saint Jean de la Croix et, d’une façon générale, les mystiques. Mais ce sont encore les difficultés que la Visitandine rencontrait dans sa Communauté qui doivent nous intéresser particulièrement en ce moment. La lettre que voici nous aide à mieux comprendre quelles sortes de peines intimes pouvait ressentir la religieuse, rebutée dans ses attentions les plus délicates.
Ms. V. 392-393, R. II, III
Ici Tout viendra en son temps, demeurons en paix devant Dieu et toujours en abandon à ses très saintes volontés, dont l’accomplissement doit fixer et borner tous nos désirs.
20 Je suis un peu surpris que par mes maximes vous ne soyez pas encore bien au fait depuis si longtemps de ce qui se passe de la part des créatures. Dieu, dites-vous, n’inspire pas ce qui porte au trouble. Cela est vrai dans un sens, mais n’est-il pas vrai aussi que Dieu a permis et permet souvent des malentendus avec bonne intention de part et d’autre pour éprouver,
1/La pratique ici recommandée tend à faire naître le sens de l’intériorité nécessaire pour que l’âme perçoive les touches de la grâce. Sur les « fréquentes pauses » dans la lecture des livres spirituels, voir notre Introduction, supra, p. 31.
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exercer, crucifier et sanctifier les uns par les autres. Nous en voyons cent exemples dans la vie des saints, et surtout récemment dans les vies de saint Régis et de la vénérable Sœur Marguerite-Marie Alacoque/1. Tâchons de juger de tout, non par le sens humain faible, borné et aveugle, mais par le sens divin si éclairé, si droit, si certain et si infaillible. Par là tout pourra nous édifier, sans jamais troubler la paix de l’esprit et du cœur. C’est par des sacrifices continuels et par un total abandon à la divine Providence qu’on travaille sûrement à son salut éternel et à son progrès dans la vertu, plus que par toute autre pratique. Voilà en quoi consiste le véritable et solide amour de Dieu, sans quoi tout le reste n’est que pur amusement et souvent illusion/2.
Et ailleurs avec plus d’insistance encore :
R. II, 130-133
Croyez-moi, ma chère Sœur, faisons taire toutes nos craintes et remettons-nous de tout à la divine Providence ; elle a des ressorts secrets, mais infaillibles, pour conduire tout à ses fins. Quoi que puissent dire et faire les hommes, ils ne font rien que ce que Dieu veut ou permet et qu’il ne fasse servir à l’accomplissement de ses miséricordieux desseins. Il n’est pas moins puissant pour conduire à ses fins par les moyens en apparence les plus contraires, que pour rafraîchir ses serviteurs au milieu des fournaises embrasées et les faire marcher sur les eaux. Nous éprouvons d’autant plus sensiblement cette
1/La biographie de saint François Régis la plus répandue au XVIIIe siècle fut celle publiée par le P. Guillaume Daubenton en 1716. Celle de sainte Marguerite-Marie avait été publiée en 1729 par Mgr Languet, alors évêque de Soissons.
2/On reconnaît la tendance commune aux maîtres dont se réclame le P. de Caussade, à intérioriser tout l’effort de l’ascèse chrétienne et à lui assigner pour but « la paix de l’esprit et du cœur », c’est-à-dire la paix de l’âme. Le manuscrit V place ici le fragment que nous avons reproduit pp. 83-85.
protection toute paternelle de la Providence, que nous nous confions à elle avec un abandon plus filial/1.
Je viens, tout récemment encore, d’en faire l’expérience ; aussi ai-je prié Dieu, avec plus de ferveur que jamais, qu’il me fasse la grâce de ne jamais faire mes volontés toujours aveugles et souvent pernicieuses, mais toujours les siennes qui sont justes, saintes, aimables et infiniment bienfaisantes. Ah ! si vous saviez quel plaisir c’est de ne trouver ni contentement ni repos que dans le seul accomplissement des volontés d’un Dieu aussi bon que puissant, vous ne pourriez plus vouloir autre chose. Ne regardez jamais une peine, quelle qu’elle soit, comme une marque de l’éloignement de Dieu ; car les croix et les peines, soit extérieures, soit intérieures, sont, tout au contraire, les effets de sa bonté et les visites de son amour.
Mais, dites-vous, que deviendrai-je si...? Oh ! voilà bien les tentations de l’ennemi. Pourquoi sommes-nous si ingénieux à nous tourmenter par avance de ce qui n’arrivera peut-être jamais ? À chaque jour suffit son mal. Les prévoyances inquiètes nous nuisent beaucoup ; pourquoi nous y livrer si facilement ? Nous sommes bien ennemis de notre repos ; car que gagnons-nous par là, et que ne perdons-nous pas, au contraire, pour le temps et pour l’éternité ? Quand nous sommes obsédés, malgré nous, par ces prévisions importunes, soyons fidèles à en faire un continuel sacrifice au Souverain Maître. C’est ce que je vous conjure de faire ; par là vous engagerez Dieu à vous être favorable et à vous assister en tout ; vous acquerrez un trésor de vertus et de mérites pour le ciel, une soumission et un abandon qui vous avanceront dans les voies de Dieu plus que toutes les autres pratiques de piété ; et c’est apparemment dans cette vue que Dieu permet en vous toutes ces imaginations fâcheuses et crucifiantes/2.
1/ La spiritualité d’abandon repose sur le dogme de la Providence. Voir dans le Dict. de Spiritualité, I, col. 7, les passages de saint Augustin recueillis par le P. Viller et qui expriment l’idée du souverain domaine de Dieu s’exerçant même par le moyen de la volonté perverse des hommes.
2/ On pourrait croire que Caussade conseille une sorte de fatalisme désabusé. Il n’en est rien. Les « imaginations fâcheuses et crucifiantes » dont il parle ici ne sont pas les prévisions nécessaires de la prudence éclairée par la foi, mais les inquiétudes troublantes et déprimantes de l’amour-propre.
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Mettez-les donc à profit, et Dieu vous bénira. Votre seule soumission à son bon plaisir dans les privations, vous avancera plus que tous les plus beaux discours et les plus saintes lectures. Oh ! si vous compreniez bien cette grande vérité, quelle paix intérieure et quel avancement dans les voies de Dieu ! Sans cette soumission à son bon plaisir, toutes les spiritualités sont bien peu de chose. Tant qu’on se borne aux pratiques extérieures, on n’a qu’une légère écorce de la vraie et solide piété, qui consiste très assurément et essentiellement à vouloir en tout et partout ce que Dieu veut et comme il le veut. Quand on en est venu là, l’esprit de Dieu règne absolument dans le cœur, supplée seul à tout, et ne manque jamais, au besoin, quand on l’appelle avec une humble confiance/1.
C’est là une vérité de foi, mais, hélas ! trop peu connue d’un grand nombre d’âmes, d’ailleurs pieuses. Aussi les voit-on, faute de cette disposition, ramper, ou s’arrêter dans les voies de Dieu. Quel pitoyable aveuglement ! Les tracas et les embarras où nous sommes, par les ordres de Dieu et par les arrangements de la divine et sage Providence, valent bien le plus doux recueillement, quand on sait dire souvent, mais du fond du cœur : « Mon Dieu ! Vous le voulez, je le veux, fiat ! » Quoiqu’on ne le dise que de la fine pointe de l’esprit, comme parle saint François de Sales, et que la volonté semble n’y avoir point de part, le sacrifice n’en est alors que plus agréable à Dieu et plus méritoire pour nous/2.
Attachez-vous avec une fermeté inébranlable à cette pratique, et vous en éprouverez bientôt les excellents fruits. Si vous y pouviez joindre une certaine paix et tranquillité d’esprit, une certaine douceur de cœur envers les autres et envers vous-même, sans jamais donner des marques de dépit, de chagrin et d’humeur, que de grands et méritoires sacrifices ne feriez -
1/Sur le sens du mot « esprit de Dieu » et le rôle qu’il joue dans la littérature mystique du xv11e siècle, voir l’article de M. l’abbé COGNET dans le Dict. de spiritualité, IV, col. 1233-1246. Pour Fénelon voir surtout Lettres à la Sœur Charlotte de Saint-Cyprien, éd. de Paris, VIII, pp. 453 sq.
2/ Contrairement à ce qu’écrit M. l’abbé Cognet dans l’article cité col. 1237, l’expression « la fine pointe de l’esprit » se trouve au moins deux fois dans le Traité de l’Amour de Dieu, livre IX, ch. 3, éd. d’Annecy, V, pp. 117-118.
vous pas ! Du moins, humiliez-vous doucement après toutes vos fautes, et revenez à Dieu avec confiance, comme si de rien n’était, ainsi que l’enseigne le Combat spirituel/1. Comme nous ne pouvons goûter ni bonheur ni repos dans cette misérable vie, qu’à proportion de notre aveugle soumission aux ordres de la divine Providence, c’est pour cela que je ne me lasse jamais de vous en parler toujours un peu. Croyez-moi, ne faites fond que sur cette aimable Providence, et abandonnez-lui le soin de tout, absolument et sans réserve. Faites seulement avec simplicité ce que vous croirez devoir faire, dans les rencontres, pour ne pas tenter Dieu ; mais faites-le doucement, tranquillement, sans efforts, sans trouble, sans empressement, ni inquiétude, comme parle saint François de Sales. Mon Dieu ! de combien d’inquiétudes, de chagrins et de prévoyances ne se décharge-t-on point, peu à peu, par une conduite si raisonnable et si chrétienne !
Que de compréhension et d’affectueuse sollicitude dans les encouragements que voici :
Ms. V. 377-378. R. II, 108-109
1° Votre épreuve de patience est très pénible, mais très avantageuse pour le ciel. Les idées des hommes sont différentes et elles varient selon leurs intérêts, chacun abondant dans son sens et croyant toute la raison de son côté. O hommes, ô hommes ! À quoi en sommes-nous réduits ! Quel fonds d’humiliation pour tout le genre humain ! Accoutumons-nous à voir le fonds du vrai en tout. L’esprit éclairé de la foi dispose le cœur à se soumettre aux arrangements de la divine Providence, qui permet que les gens de bien se font souffrir pour nous détacher les uns des autres. Dans ces occasions, nous n’avons que la religion et l’abandon à Dieu qui puissent nous soutenir, tant
1/Le Combat spirituel de Laurent Scupoli est un des ouvrages les plus appréciés de saint François de Sales. Le P. de Caussade fait allusion au chapitre 5.
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pour ce qui nous regarde que par rapport à ceux qui nous exercent et dont nous nous troublons si aisément sous prétexte des raisons apparentes. Mais sachez que nous ne pouvons jamais avoir raison de nous laisser abattre, inquiéter et troubler de quoi que ce soit : ces mouvements déréglés sont toujours contraires à la raison et à la religion/1.
20 Au reste, il est permis de parler en confiance à un directeur pour se consoler, se fortifier et pour s’instruire ; mais toujours avec discrétion et charité. Le plus parfait pourtant, et le meilleur, serait le silence, et de n’en parler qu’à Dieu seul, et lui dire tout comme à un ami et au directeur de la plus grande confiance. C’est là une prière excellente et très facile : cela s’appelle oraison de confiance et d’effusion de cœur devant son Dieu. On s’y fortifie intérieurement et on y puise la consolation, la paix du cœur et le couragecxxv.
Tant que vous vivrez à peu près comme vous faites, quoique très imparfaitement, mais avec un sincère désir de mieux faire et en vous y appliquant comme vous pouvez, vous êtes en sûreté pour votre salut ; et la crainte même à cet égard est un don de Dieu, pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’à vous troubler et vous faire abandonner l’approche des sacrements, la pratique de la vertu et vos exercices spirituels. Pour la dureté et l’insensibilité de cœur dont vous vous plaignez, prenez patience et offrez cette peine à Dieu en esprit de pénitence, comme vous lui offrez les maladies et les infirmités corporelles ; celles de l’âme sont encore plus rudes à supporter, et par conséquent plus méritoires.
Nous venons de l’entendre : outre les croix extérieures dont elle se plaignait auprès de son directeur, Sœur Marie-Thérèse ressentait vivement les croix intérieures qui les accompagnaient. Parmi ces dernières, l’une des plus douloureuses provenait des craintes que la Visitandine éprouvait avec une intensité anxieuse : crainte de la mort, nous l’avons vu au lendemain de sa maladie, crainte surtout d’offenser Dieu et d’abuser de ses grâces. Sa conscience délicate se faisait scrupule du peu de progrès qu’il lui semblait réaliser au service de Dieu. Écoutons le P. de Caus -
1/Religion est pris ici au sens de « vie religieuse » et de « vie dévote » selon l’acception salésienne du mot, c’est-à-dire vie fervente.
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sade lui prodiguer les apaisements dont elle avait si grand besoin dans ses épreuves. Nous surprenons ici quelques-unes des idées fondamentales de la spiritualité du jésuite fénelonien.
Ms. V. 267-268. R. II, 109-110
Il est vrai, et j’en conviens, qu’il faudrait être sainte pour laisser tomber de pareilles choses, et que le meilleur serait de ne les point relever. Mais, dans ces occasions si frappantes, tâchez premièrement d’éloigner, tant que vous pourrez, toutes les pensées, sentiments et discours qui pourraient aigrir votre cœur. Quand vous ne pourrez pas vous en défaire (ou qu’à demi) dites de cœur ou dans la pointe de l’esprit : « Mon Dieu, vous l’avez permis : vos saintes et adorables volontés, vos divines permissions s’accomplissent en tout ! Je vous fais le sacrifice de cette peine et de toutes ses suites ; il en sera tout ce qu’il vous plaira ; vous êtes le Maître ; soyez béni de tout et en tout : Fiat. » Ajoutez encore : « Je pardonne, Seigneur, de tout mon cœur pour l’amour de vous à la personne qui est la cause de ce que je souffre, et, pour marque de la sincérité de mes sentiments à son égard, je vous demande pour elle toutes sortes de grâces, de bénédictions et de bonheurs. »cxxvi Quand le cœur voudra résister, dites : « Mon Dieu, vous voyez ma misère, mais je désire au moins d’avoir tous ces sentiments et je vous en demande la grâce. » Cela fait, n’y pensez plus, ou laissez-vous-en peiner comme il plaira à Dieu, sans désister de lui en faire le sacrifice. Vol là un des grands moyens de participer au calice de Jésus-Christ notre Maître.
Caussade, comme saint François de Sales et comme Fénelon, insiste sur la valeur sanctificatrice des croix intérieures ; il les considère comme d’autant plus mortifiantes et méritoires qu’elles ne sont pas choisies par la volonté humaine, mais permises et choisies par Dieu. On ne voit en cela aucune mésestime de la mortification extérieure, mais on y reconnaît la tendance de l’école salésienne à spiritualiser les pratiques de la vie dévote.
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Cette tendance, faut-il le rappeler ? est déjà fortement accusée dans les Exercices Spirituels de saint Ignace.
Nous plaçons ici une lettre que le P. Ramière transcrit sans préciser quel en est le destinataire. Si le début semble plutôt faire allusion à une personne du monde (allusion à une Mission), qui pourrait être Mme de Lésen, la suite nous paraît convenir assez bien à l’état d’âme de la Sœur de Vioménil.
Ms. V. 362-364. R. II, 169-170
Vous voyez comme la divine Providence se mêle de nos affaires jusque dans les moindres choses et qu’elle sait pourvoir admirablement à tout. Quand c’est à rebours de ce que nous souhaitons, notre amour-propre aveugle nous fait entrer en défiance et peut-être en plaintes ; mais Dieu fait alors comme un bon Père qui aime ses enfants et qui leur donne des médecines amères, nécessaires pour les purger. Laissons-le faire et nous, pauvres aveugles, ne nous mêlons jamais de raisonner avec sa sage Providence contre ses saintes dispositions, toujours infiniment saintes et profitables à quiconque les reçoit de sa main paternelle avec un sincère abandon et une crainte filiale. Tout ce que vous me dites sur les divers sentiments souvent opposés et sur les dispositions toutes contraires que vous éprouvez durant la Mission, voilà ce que tout le monde éprouve en pareille rencontre, chacun en sa façon, c’est ce qu’on appelle les vicissitudes de l’intérieur à quoi l’on doit s’attendre, tout comme aux vicissitudes des saisons, des temps, des jours et de leurs différentes heures, et, dans tout cela, il ne faut qu’une simple soumission, un simple fiat/1.
Je vous l’ai dit souvent et je vous le répète encore : Dieu veut vous faire faire pénitence et vous sauver surtout par les peines du cœur et par les croix intérieures, et plus particulièrement par les peines de conscience et par les divers
1/Voir Traité de l’Amour de Dieu, livre IX, cli. 3 et 4. Ce paragraphe s’adresse à une « commençante » que déconcertent les « vicissitudes » de la vie mystique.
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changements intérieurs que Dieu vous fait si souvent éprouver. Je ne vous demande dans toutes ces épreuves qu’un peu de soumission et d’abandon, tel à peu près que vous l’avez dans les autres accidents de la vie, pertes, maladies, infirmités, etc. Quant à vos confessions, soyez en paix, l’obéissance aveugle ne peut jamais vous tromper/1.
Quant à la contrition, qui est le plus essentiel, en ajoutant à toutes vos confessions un péché de la vie passée, contentez-vous de savoir que la plus assurée marque d’une vraie contrition, c’est de ne plus retomber dans des péchés griefs et de vouloir toujours travailler à se corriger et à diminuer les fautes plus légères. Ainsi, demeurez en paix sur ce point, en souffrant patiemment les divers retours de ces peines qui vous tiennent lieu, infirme comme vous êtes, de jeûnes, de disciplines, de haires et de cilices, avec cette différence que, dans ces pénitences, la propre volonté peut s’y trouver, au lieu que, dans les autres, c’est la pure volonté de Dieu et les pénitences que ce Père céleste donne à ceux et à celles dont il veut spécialement le salut/2.
Ms. V. 434-436. R. II. 175-176
1° Pour vos confessions, si la préparation va au-delà d’une demi-heure et le temps de la déclaration au-delà d’un demi-quart d’heure, il y en a trop. Demeurez en paix à l’égard de la contrition. Par la grâce de Dieu, vous ne tombez en rien de mortel, ni qui en approche ; et, pour le passé, vous avez par la grâce de Dieu la marque la plus sûre que l’Église donne qui est de s’être corrigées.
2° Tâchez de vous rappeler souvent cette grande maxime : Dieu ne m’a mise ni pu mettre en ce monde que pour le con-
1/Caussade prend ici « obéissance aveugle » au sens où une confiance totale au directeur s’impose à une âme scrupuleuse.
2/ Il faut renvoyer ici encore à saint François de Sales, Traité, livre IX, ch. 3.
3/ Cette lettre adressée à la Sœur de Vioménil atteste que ses inquiétudes de conscience en faisaient une âme scrupuleuse, ce qui explique que nous lui avons attribué la lettre précédente.
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naître, l’aimer et le servir. Je veux toujours le faire le moins mal que je pourrai. Du reste, il fera de moi tout ce qu’il lui plaira, je m’abandonne entièrement à sa très sainte volonté qui ne peut vouloir que mon salut, en me rendant éternellement heureuse en l’autre vie : c’est pour cela même qu’il a la bonté de me faire passer par diverses peines intérieures et extérieures. Qu’il en soit béni à jamais !
3° Vous devez regarder vos peines passées, présentes et peut-être à l’avenir, au sujet de vos confessions, comme une pénitence du Père céleste, car je suis assuré que dans votre grande confession générale, vous dîtes et prétendîtes dire tout ; et cela suffit d’autant plus que je juge devant Dieu que, dans toute cette confession, il ne peut s’y être trouvé nulle omission considérable. Ainsi demeurez en paix et en repos là-dessus.
4° Pour les dispositions si sublimes que vous admirez, mais que vous n’osez ni ne pouvez pas même désirer, voici deux remèdes : 1. S’humilier et gémir intérieurement, mais en paix, de se voir si éloignée de ces saintes dispositions. 2. Souhaiter intérieurement de pouvoir les désirer, car peu à peu on passe d’un degré à un autre et du plus faible désir ou d’un demi-désir, à un véritable désir qui, à force d’être renouvelé et de séjourner dans le cœur, s’y fortifie et y prend enfin racine/1.
Discerner ce qui est du domaine de la sensibilité et ce qui est proprement spirituel est un des actes les plus difficiles qu’ait à accomplir une âme désireuse de perfection surnaturelle. Sœur Marie-Thérèse, comme beaucoup de ses semblables, craignait de n’avoir point une contrition authentique, parce qu’elle n’en sentait pas les effets. Il lui paraissait que son cœur s’était comme endurci, faute d’éprouver les regrets, les peines que, en certains moments de ferveur, elle avait ressentis. Son directeur doit, une fois de plus, l’aider à ce difficile discernement et lui apporter le réconfort qu’il puisait sans doute dans sa propre expérience.
1/ L’un des apaisements que Caussade donne aux âmes scrupuleuses consiste à leur faire prendre conscience du « désir » qui est en elles. Ce désir, au milieu des obscurités et des tempêtes de la vie intérieure, reste observable par l’attitude profonde qu’implique la crainte d’offenser Dieu.
Ms. V. 396-399. R. II, 172-173
1° La vraie contrition qui remet les péchés est toute spirituelle, et par conséquent au-dessus des sens. Il est vrai qu’en plusieurs, et en certaines occasions, elle devient quelquefois sensible et bien consolante pour l’amour-propre, mais elle ne dépend nullement de nous et n’est point du tout essentielle ni nécessaire. La plupart manquent de cette sensibilité, et les craintes qui en naissent sont la meilleure pénitence qu’il faut offrir à Dieu en les souffrant patiemment, puisqu’il le veut ainsi.
2° La souveraineté de cette douleur se sent encore moins pour l’ordinaire : il faut s’en fier à Dieu et s’abandonner à lui, après avoir fait ce que l’on doit et qu’un confesseur sage et attentif est content de ce qu’on a fait.
3° Être parfois frappé et touché, puis se trouver endurci par intervalles, ne dépend pas de nous. Voilà les vicissitudes de l’intérieur. Fiat, fiat. C’est là tout le remède. Il est certain et de la foi que Dieu donne toujours les soutient, non pas les plus sensibles, les plus agréables, ni les plus désirés, mais les plus nécessaires qui sont souvent les moins sensibles et les plus mortifiants, pour nous faire mieux mourir à nous-mêmes.
4° Dieu arrange et dispose toutes choses comme il lui plaît et se sert de qui il veut pour faire réussir ses desseins au temps et aux moments qu’il a marqués. Apprenons donc à nous abandonner à lui en tout et pour tout avec soumission et confiance, comme à Celui qui peut tout et qui dispose de tout selon ses vues et ses desseins : et, dans cette disposition, attendons que toutes choses arrivent au pas de sa divine Providence plutôt qu’au pas et à la course de nos activités et de nos empressements. L’abandon à cette sainte Providence engage Dieu à remédier à tout, à pourvoir à tout et à nous consoler de tout. Souvenons-nous toujours de cette grande maxime : tout passe, mais Dieu seul demeure.
Abandonnez-vous donc, et tous ceux qui vous touchent et vous sont les plus chers, au soin de son aimable Providence, dans les fléaux publics comme en tout le reste, et nous pourrons dire un jour avec David : Nous nous sommes réjouis, Seigneur, pour les années de maux où vous nous avez fait passer et où, par de courtes et légères afflictions, vous avez sauvé nos âmes. La souffrance est le partage des élus. Disons encore avec le même prophète : Seigneur, je me suis tu et humilié, parce que c’est vous qui l’avez fait/1. I1 n’y a point d’autres motifs de consolation dans les plus grands maux que la foi, la religion, l’éternité, la vue de nos péchés qui s’expient dans la courte durée de ces peines, l’immensité des récompenses réservées pour ceux qui les auront patiemment supportées. Notre impatience seule pourrait redoubler nos maux, comme la seule patience les peut adoucir. Dieu, dans tous les pays du monde, a ses fléaux particuliers, qui sont comme autant de différentes verges dont il menace et punit nos désordres, en Père pourtant, puisqu’il ne nous menace et ne nous frappe en ce monde que pour nous mieux sauver dans l’autre. Qu’il soit béni à jamais !
Le dernier paragraphe de la lettre que nous venons de transcrire fait allusion aux terribles « fléaux ». La guerre sévissait en Lorraine, durant presque tout le séjour que le P. de Caussade y devait faire. Plus que d’autres peut-être, la Visitandine ressentait au plus intime d’elle-même les contrecoups de ces calamités publiques, dans lesquelles sa famille naturelle ne pouvait manquer d’être frappée. Le jésuite toulousain, de son côté, partageait les épreuves de son pays d’adoption. Il s’efforçait d’y découvrir la main paternelle de la Providence et de faire envisager dans les perspectives de la foi la conduite que Dieu adopte pour une fin miséricordieuse à l’égard de ses créatures pécheresses.
La doctrine du P. de Caussade sur l’acceptation des croix se présente ainsi comme le corollaire de ses vues générales sur la Providence divine. Elles sont, au regard de la foi, la réalisation concrète et quotidienne de cette volonté souveraine qui domine et commande toutes choses ici-bas en vue de l’éternité.
Achevons ce chapitre par une lettre où le directeur (le la Sœur de Vioménil a ramassé l’essentiel de sa prudente direction. Peut-être cette lettre date-t-elle de 1733 et d’une époque qui précède de peu son retour à Nancy. Peu importe, les événements auxquels elle fait allusion continuaient à éprouver le pays dans lequel il revenait.
1/ Ps. 66, 10-12 ; 39, 10.
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Ms. V. 365-368. R. II, 127-130
Ne pourriez-vous pas suspendre vos craintes et vos alarmes, après tant d’expériences de vos erreurs et de vos vaines frayeurs sur tout ce qui vous touche vivement le cœur. Tâchez du moins toujours d’en tirer du profit par vos sacrifices intérieurs et par votre abandon à tous les ordres de la divine Providence, quels qu’ils puissent être, et attendons le succès de toutes nos entreprises, non de notre industrie, mais bien plus de Dieu, ne comptant que sur ses bontés paternelles.
Je suis de votre avis, et je n’ai jamais souhaité et moins encore demandé des peines et des contradictions : celles que la Providence envoie nous suffisent, sans les désirer ni procurer nous-mêmes. Il faut s’y attendre et s’y préparer, c’est le moyen d’avoir plus de force et plus de courage pour les recevoir et pour les soutenir comme il faut, quand Dieu les envoie. C’est là une de mes chères pratiques, dont je me trouve bien pour cette vie et pour l’autre, en sacrifiant par avance tout ce qui vient dans l’esprit, sans en rechercher l’idée et le souvenir, mais en profiter, quand Dieu nous crucifie par ces idées et ces craintes pour l’avenir. Du reste, j’ai toujours cru que, lorsqu’il nous envoie quelques consolations, soit spirituelles ou temporelles, on doit les recevoir simplement avec reconnaissance et action de grâces, mais sans attache ni sans trop nous y amuser ; car toute joie qui n’est pas en Dieu est vaine et est une pure pâture d’amour-propre.
Votre solitude durant l’absence de…/1, toute ennuyeuse qu’elle fût, m’a paru très salutaire pour vous. Que d’actes de résignation dans vos infirmités et vos impuissances ! Que d’élévations de votre cœur vers Dieu ! Que de bonnes affections et de saintes résolutions ! La bonne volonté vous sauvera : Dieu la voit dans votre cœur. Chacun a sa voie, qu’il doit suivre selon ses lumières. Tâchez peu à peu de vous servir de
/1 Le P. Ramière complète : « … de la personne sur laquelle vous aviez lieu de compter davantage ». Il s’agit vraisemblablement de son directeur, le P. de Caussade lui-même.
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votre situation présente et de vos amertumes de cœur, pour mettre en Dieu seul toute votre confiance pour les affaires du temps et de l’éternité.
La triste peinture que vous me faites des calamités présentes vous met dans la nécessité pour votre repos même de faire sans cesse à Dieu de bons sacrifices sur les misères publiques et sur la part que vous y avez. Mais la vie des hommes pécheurs, et nous le sommes tous, devant se passer tout entière dans la pénitence et dans la croix, Dieu exerce sa miséricorde en nous présentant de sa main le remède que nous devons prendre. Le calice est amer, il est vrai, mais les flammes de l’enfer et du purgatoire le sont infiniment davantage ; et puisqu’il nous faut boire ce calice salutaire bon gré ou mal gré, nous faisons, comme dit le proverbe, de nécessité vertu et de vertu nécessité. Cela même adoucira toutes nos amertumes. Les intérieures sont, comme vous dites, les plus crucifiantes, mais aussi elles sont les plus méritoires et les plus purifiantes. Et, après ces purifications et ces détachements intérieurs, tout devient plus doux et plus facile par l’abandon et par la confiance en Dieu seul par Jésus-Christ Notre Seigneur.
Vos réflexions à cet égard sont à la vérité raisonnables et justes, mais trop humaines. Il en faut toujours revenir à l’abandon et à l’espérance en la seule Providence divine, car que peuvent les hommes et à quels changements ne sont-ils pas exposés ? Comptons donc sur Dieu seul, qui ne change jamais, qui sait mieux que nous ce qu’il nous faut et qui nous le donne constamment en bon Père, mais à des enfants souvent si aveugles qu’ils ne savent ce qu’ils demandent ; et dans les prières mêmes qui leur semblent les plus justes et les plus raisonnables, mais dont les vues sont trop courtes, ils se trompent pour voir tout dans l’avenir, avec ses dépendances et ses suites, ce qui n’appartient qu’à Dieu seul. quand il nous ôte ce qui nous paraît nécessaire, il sait et il peut y suppléer imperceptiblement, par mille moyens secrets et qui nous sont inconnus. Cela est si vrai que les seules amertumes et serrements de cœur bien supportés en patience et silence intérieur et extérieur, font plus avancer une âme que la présence et les instructions des plus saints et des plus habiles directeurs. J’en ai cent expériences, et voilà à présent votre voie et l’uni-
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que chose que Dieu demande de vous : soumission, abandon, confiance, sacrifice et silence, le mieux que vous pourrez, sans pourtant de trop violents efforts.
Les lettres que nous avons groupées dans ce chapitre nous ont fait parcourir la période la plus mouvementée sans doute de l’évolution spirituelle de la Visitandine, à laquelle le P. de Caussade n’avait pas ménagé sa sollicitude. Les croix extérieures l’ont obligé à prendre conscience de la conduite par laquelle la Providence divine intervient dans chacune de nos existences. Les épreuves intérieures s’y sont ajoutées pour purifier en elle la foi que le baptême y avait allumée et que la grâce de sa vocation contemplative avait singulièrement affinée. Le sentiment de sa misère, la conscience de ses imperfections au service de Dieu, les sécheresses de ses oraisons, tout cet ensemble d’expériences purificatrices devait l’amener à ce désistement du moi qui est le fondement de la vraie humilité. C’est ce que précise encore la lettre suivante qui trouve dans l’exemple de Jésus-Christ la seule explication et la consolation de nos croix les plus douloureuses.
R. II, 184-186
Pour adoucir vos peines et vos regrets, ma chère Sœur, je n’ai que deux mots à vous dire : tout vient de Dieu ; et, de notre côté, tout consiste à acquiescer à la volonté de Dieu. De gré ou de force, elle s’accomplira toujours ; unissons-nous à elle avec toute l’énergie de notre volonté, et dès lors nous n’avons rien à craindre. Les serrements de cœur et les révoltes involontaires ne font qu’augmenter le mérite de la soumission. Quand on craint de ne pas l’avoir, on la demande à Dieu, en lui disant intérieurement : Seigneur, je veux et je désire cette entière soumission ; et je vous offre le déchirement qui me tourmente, en union avec l’agonie sanglante de Jésus-Christ votre cher Fils.
Il faut tâcher d’éloigner doucement toutes les réflexions inutiles, qui ne font qu’aigrir le cœur. Quand, malgré soi, on est aigri, il faut en supporter patiemment la peine ; et quand
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on est impatienté, c’est alors qu’il faut faire plus d’efforts pour avoir patience dans l’impatience même, et pour se résigner dans le manque de résignation/1.
Lisez, dans le livre des Saintes Voies de la Croix, les chapitres qui se rapportent à votre état présent ; vous y trouverez toute l’instruction, le soutien et la consolation qu’il vous est possible de recevoir ; mais ne vous attendez pas à y trouver ce que nul homme au monde ne saurait vous donner. Dieu seul peut vous tirer de votre épreuve ; attendez son heure avec patience. Vous avez toujours trop compté sur les appuis humains ; Dieu vous les a ôtés pour vous forcer à ne compter plus que sur lui seul, en vous abandonnant uniquement à. ses soins paternels. Plus votre épreuve est douloureuse et violente, mieux j’en augure pour votre salut et pour votre perfection. Vous le comprendrez bientôt comme moi.
Comme Jésus-Christ crucifié est notre unique modèle, et comme il veut nous sauver par notre ressemblance avec lui, il sème des croix sur les pas de chacun de nous, afin de nous tenir tous dans la voie du salut. Si nous sommes fidèles, ces contrariétés qui traversent notre vie feront notre richesse. Et voyez combien est grande la miséricorde de ce charitable Sauveur : après avoir passé par les plus rudes épreuves et accompli les plus douloureux sacrifices, les autres ne coûtent presque rien, et les plus pesantes croix commencent à paraître très légères. Oh ! l’heureuse expérience, aussi douce dans ses fruits qu’elle a d’abord paru dure à la nature.
R. II, 186-187
Le récit que vous me faites de vos maux, et surtout de vos fautes et de vos révoltes intérieures, m’a inspiré une vive compassion. Mais, en fait de remède, je n’en connais pas d’autre que celui que je vous ai souvent indiqué : chaque fois que vous avez acquis une nouvelle preuve de votre misère,
1/On reconnaît ici les idées que Caussade a exprimées dans l’Acte d’abandon dont nous avons parlé dans notre Introduction, pp. 30-31.
vous humilier, offrir tout à Dieu, et prendre patience. Si vous retombez encore, ne vous inquiétez et ne vous troublez pas plus la seconde fois que la première, mais humiliez-vous plus profondément, et ne manquez pas surtout d’offrir à Dieu la peine intérieure et la confusion que causent ces révoltes et ces fautes échappées à votre faiblesse. S’il en arrive encore de nouvelles, revenez de nouveau à Dieu avec la même confiance et supportez, le plus patiemment possible, les nouveaux remords de conscience, les révoltes intérieures et chagrinantes ; et toujours ainsi. Tant que vous ferez cela, et que vous vous combattrez vous-même de la sorte, sachez qu’il n’y aura presque rien de perdu ; il y aura même beaucoup à gagner dans les révoltes intérieures involontaires que vous souffrez. Quelque faute qu’il échappe, pourvu qu’on tâche constamment de revenir toujours à Dieu et à soi, de la façon qui vient d’être expliquée, il est impossible qu’on ne fasse pas de grands progrès. Oh ! que la solide vertu et la vraie abnégation intérieure sont peu connues ! Si vous apprenez une bonne fois à vous humilier sincèrement pour vos moindres fautes, vous en relevant promptement par la confiance en Dieu, avec paix et douceur, ce vous sera un bon et assuré remède pour le passé, un puissant secours et un efficace préservatif pour l’avenir.
J’approuve fort l’éloignement que vous me manifestez pour les contestations. Il est certain qu’il y entre d’ordinaire bien de petites illusions d’amour-propre : car ce misérable amour-propre, comme dit saint François de Sales, se mêle de tout, se fourre partout, gâte tout ; ce sont les effets des misères humaines, auxquelles nous sommes toujours sujets et exposés plus ou moins. Quand nous les reconnaissons dans les autres, nous avons deux choses à faire : d’abord excuser par cette vue ceux qui s’y laissent aller ; ensuite craindre pour nous-mêmes, et veiller sur nous, afin de n’être pas, à notre tour, pour le prochain, un sujet de mauvaise édification.
La lettre que nous transcrivons ici a pour destinataire, selon l’édition Ramière, Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Le manuscrit de Verviers porte la date de 1734. Le P. de Caussade n’avait pas encore pris la direction de la maison de retraites. Cette lettre peut avoir été écrite au cours d’un déplacement.
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Ms. V. 158-162. R. I, 256-258
C’est craindre comme il faut, quand la crainte ne cause ni trouble, ni inquiétude, ni découragement. Quand elle produit des effets contraires, il faut la repousser et n’y point adhérer, car sûrement, alors, elle vient du démon ou de l’amour-propre toujours turbulent… Dans nos projets, même les plus saints, il faut toujours savoir demeurer devant Dieu dans des attentes pacifiques, soumises et résignées à toutes ses volontés. Pourquoi ?
1° Parce que les seules volontés ou permissions de Dieu doivent faire la règle de tous nos désirs, puisque toute la perfection consiste à se soumettre et à adhérer continuellement à toutes les dispositions intérieures ou extérieures où l’on peut se trouver par les ordres et les arrangements de cette Providence divine qui s’étend à tout, qui règle tout, jusqu’à la chute d’une feuille d’arbre et d’un cheveu de notre tête, comme l’assure Jésus-Christ lui-même.
2° Pour rompre toutes nos propres volontés afin de les soumettre entièrement à celles de Dieu, à quoi rien n’est plus propre que les délais de nos bons projets. C’est pour cela que Dieu en diffère quelquefois l’accomplissement des années entières et plus. C’est alors qu’on a bien besoin de foi, d’abandon, de confiance ; et si quelquefois on craint d’en manquer, parce que la sensibilité des actes nous est ôtée, il faut se soutenir alors par les simples lumières de la pure foi et par de fréquents retours intérieurs à Dieu, pour implorer son assistance en confessant humblement notre impuissance, faiblesse, pauvreté et misère ; et c’est aussi pour nous humilier et nous faire sentir vivement le besoin que nous avons de sa grâce, que Dieu semble quelquefois nous laisser à nous-mêmes pour nous faire bien connaître ce que nous sommes de notre fonds.
3° Oh ! La grande faveur et l’importante vertu que d’avoir appris par des expériences personnelles et fréquentes jusqu’où va notre faiblesse et misère, notre pauvreté et le besoin continuel que nous avons que Dieu nous soutienne, nous éclaire, nous anime, nous touche et nous relève par les impressions intérieures de ses grâces.
4° L’impression intime que Dieu vous a donnée d’un grand désir d’être dépouillée de toutes vos volontés pour n’avoir plus que la sienne, est une grâce des plus précieuses. Pour la conserver et augmenter, il faut y livrer son cœur et son âme aussi souvent et autant de temps qu’on le peut, surtout durant l’oraison que je voudrais que vous puissiez passer tout entière dans ce seul sentiment, en grand silence intérieur, adhérant à l’opération de l’esprit de Dieu, mais le tout sans violence ni effort, doucement, tranquillement, paisiblement, puisque Dieu n’habite que dans la paix et qu’il se plaît dans un cœur pacifique.
5° Le grand mépris du monde, avec un grand désir d’être toute à Dieu, sont des effets bien marqués de la grâce de Jésus-Christ. S’il permet qu’en de certains moments tout cela vous paraisse des chimères, vous vous gardez bien sans doute d’adhérer à ces tentations. Il faut alors, comme vous faites, vous abandonner de plus en plus à tous les ordres de la divine Providence, qui tourne tout au bien et au plus grand avantage de ceux qui vivent dans un total abandon, en confiance, paix et tranquillité.
6° Les vicissitudes de l’intérieur sont des épreuves de Dieu, également justes, saintes, adorables, aimables et bienfaisantes, soit qu’elles viennent de sa justice ou de sa miséricorde, et, comme c’est l’ordinaire, partie de l’une et partie de l’autre.
7° Je suis ravi que la vue de vos misères et de vos faiblesses et le sentiment de votre néant soient votre plus ordinaire occupation intérieure durant l’oraison. C’est par là que s’acquiert peu à peu l’entière défiance de soi-même pour n’avoir plus un seul brin de confiance qu’en Dieu seul ; et encore l’humilité intérieure, qui est le fondement ferme et solide de l’édifice spirituel, et la première source d’où coulent les grâces de Dieu dans l’âme.
8° Vous ne devez pas être surprise ni peinée de ce que l’amour-propre craint sa destruction. Il ne serait plus amour-propre, s’il ne la craignait pas. Il n’y a que les saints déjà beaucoup morts à eux-mêmes, qui, loin de craindre cette mort totale, la désirent et la demandent sans cesse à Dieu. Pour nous,
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c’est assez d’en soutenir en paix et en patience les divers coups et les différentes atteintes.
9° Il arrive souvent qu’on ressentira durant la journée certains sentiments et goûts de Dieu ou des choses divines, et qu’on n’a point ce goût durant l’oraison. Dieu le fait ainsi pour nous faire connaître qu’il est tellement le maître de ses dons et de ses grâces qu’il les donne quand il lui plaît, lorsqu’on s’y attend le moins ; autrement, nous serions tentés de croire que cela vient un peu de nous, de nos dispositions, de notre travail, de notre industrie, et Dieu s’en est réservé toute la gloire, afin que l’on ne puisse se rien approprier par de vaines complaisances.
Lorsque le P. de Caussade reprit contact avec Sœur Marie-Thérèse de Vioménil, à Nancy, en 1734, celle-ci voulut commencer par se faire connaître d’une manière plus approfondie à son directeur. Elle rédigea un minutieux examen de toute sa vie intérieure, à partir du jour où elle se sentit appelée par Dieu à l’état religieux. Le jésuite répondit à cet exposé confiant par une lettre qu’il nous faut lire maintenant, car elle met en évidence un état d’âme que nous retrouverons dans la plupart des documents qu’il nous reste à parcourir pour mesurer l’efficacité de la direction du P. de Caussade sur cette âme agitée, mais généreuse. Nous la verrons, en particulier, se plaindre de ce sentiment de médiocrité qui est son tourment. Bien loin de la décourager en insistant sur les défaillances dues à un tempérament qu’il savait riche et difficile à maîtriser, le P. de Caussade ne cesse d’aider sa dirigée à discerner, comme le lui avaient appris les Exercices de saint Ignace, les différents esprits qui s’opposent en elle. Il cherche à lui faire prendre conscience du désir que Dieu a fait naître en elle et que sa grâce maintient comme un signe certain de bonne volonté. L’acceptation de ce sentiment douloureux d’impuissance, la certitude que, de ses fautes elles-mêmes, Dieu veut qu’elle tire profit pour sa sanctification, la patience au milieu des sécheresses de son oraison, tels sont les aspects divers de cette N pauvreté spirituelle » qui constitue, au dire de saint Jean de la Croix, l’une des garanties les plus rassurantes de l’action de Dieu dans une âme. Au cours de ce chapitre, les lettres que nous allons égrener reviendront inlassablement, sous mille formes diverses, à ce thème fondamental dans la spiritualité de l’abandon/1.
1/ En nous référant à saint Jean de la Croix nous entendons remonter jusqu’à la source à laquelle Fénelon lui-même a puisé. Il va sans dire que nous n’en sommes pas moins ici en pleine spiritualité fénelonienne.
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MS. V. I -17. R. II, I-II
Dieu vous a bien exaucée dans ce que vous lui avez demandé en m’écrivant, car il m’a semblé d’abord que je lisais dans votre âme et que j’en connaissais l’intérieur comme si je vous eusse confessée et dirigée depuis longtemps. Oh ! que j’ai de choses très consolantes et très instructives à vous dire, que j’espère que le Saint Esprit vous fera comprendre et goûter, et que Dieu daignera y donner sa sainte bénédiction par les mérites de Jésus-Christ, l’intercession de sa très sainte Mère, de saint Joseph, de saint François de Sales et de toutes ses saintes filles, vos sœurs qui sont au ciel.
1° Votre vocation me paraît marquée du sceau de Dieu, de sa divine volonté, de sa prédilection, par sa prédestination éternelle/1. Réjouissez-vous, bénissez Dieu, remerciez-le sans cesse de cette grande et si précieuse grâce.
2° L’attrait que Dieu vous a donné pour vous consacrer à lui et pour la vie intérieure, malgré les dissipations de l’esprit et les révoltes de la nature, est une secrète grâce dont je voudrais qu’il plût à Dieu vous faire connaître tout le prix comme à moi/2.
3° Pourquoi pensez-vous que, malgré cet attrait et toutes vos saintes lectures, vous êtes toujours demeurée comme à la porte de la vie intérieure sans pouvoir y entrer ? Sachez, ma chère Sœur, et je le vois très distinctement, que c’est parce que vous avez abusé de cet attrait par des désirs immodérés, par des empressements et une activité naturelle qui déplaisait à Dieu et qui étouffait les doux mouvements de la grâce. C’est encore parce qu’il y avait dans votre conduite une secrète et imperceptible présomption qui vous faisait trop compter sur vos propres industries, soins et efforts ; et Dieu a voulu vous
1/Le P. Ramière retouche cette phrase assez obscure : « Votre vocation me paraît marquée du sceau de Dieu, j’y vois des signes manifestes de sa divine volonté, des preuves de sa prédilection toute gratuite pour votre âme, et de solides garanties de votre prédestination éternelle. »
2/ Le P. Ramière ajoute : « Elle est d’autant plus réelle qu’elle est moins accessible aux sens et mieux cachée sous des apparences contraires. »
humilier et vous confondre par vos propres expériences et par là même modérer cette ardeur naturelle qui vous emportait au-delà des impressions de la grâce, connue si vous eussiez prétendu faire tout l’ouvrage par votre propre travail et même aller plus loin que Dieu ne voulait, par une ambition spirituelle et par un amour de votre propre élévation dans les voies de l’esprit. Mais consolez-vous, il n’y a rien de perdu encore, mais plutôt beaucoup de gagné. Dieu vous punit de ces imperfections en bon Père et avec tendresse, se servant de ce même châtiment par ce qui s’appelle épreuves, dont il a coutume de se servir pour purifier et pour détacher les âmes choisies qu’il appelle au pur amour et à l’union divines.
4° Que vos sécheresses et vos peines intérieures aient augmenté depuis que vous êtes en religion, je n’en suis tellement surpris et je serais bien fâché pour vous que cela ne fût pas arrivé. Voilà ce que nous appelons continuation et augmentation des épreuves : nouvelles assurances de la part de Dieu, qui prétend par là élever une âme à son union.
5° Quant à cette continuelle dissipation dont vous vous plaignez tant, je crois comme vous que cela vient en partie du naturel, de la vivacité d’imagination et surtout de l’habitude. Mais Dieu ne l’a ainsi permis que pour vous humilier et, vous confondre davantage ; et cela même, vous causant tant de peine, entre dans l’épreuve/2 ; et il s’en faut bien que le mal soit sans remède ou qu’il vienne de quelques péchés.
6° Vos craintes sur cela, allant à l’oraison, sont des tentations ou de pures imaginations, et Dieu vous a fait une grande grâce de passer outre, malgré les fausses craintes.
7° Vos grandes craintes encore et vos répugnances pour les choses extérieures et pour les emplois : autre partie de l’épreuve et grand sujet de mérite devant Dieu.
1/ Ce paragraphe résume l’essentiel de la spiritualité C’est ce que saint François de Sales et Fénelon ne cessent de prêcher dans leurs correspondances. On voit sur quels critères se fonde l’opinion du P. de Caussade pour affirmer la réalité de l’appel à l’union mystique : un attrait de la grâce et un désir insatisfait. Le tort de la religieuse est de confondre son ardeur naturelle avec l’inclination surnaturelle.
2/ Le P. Ramière glose : « … n’est pas la partie la moins méritoire de l’épreuve. »
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8° Vos actes de désaveu, de sacrifice et d’abandon sont très solides et très bons, malgré le retour des révoltes intérieures qui vous crucifient tout de nouveau : autre partie de l’épreuve.
9°, Mais voici ce qu’il y a de plus fort, de plus rude et de mieux marqué dans l’épreuve : c’est la vive pensée que Dieu vous rejette, qu’il vous abandonne, comme ne voulant pas de vous. Oh ! ma chère Sœur, que vous seriez trop contente, si vous compreniez comme moi quelle est en cela même l’aimable conduite de Dieu à votre égard ! Tout ce que je puis vous dire sur cela, doutant si dans l’état d’épreuve Dieu voudra vous le faire connaître, c’est que jamais vous n’avez aimé Dieu si purement qu’alors et que jamais vous n’en avez été tant aimée, mais d’un amour si caché au milieu de ces tourments et de ces misères apparentes que les seuls directeurs expérimentés peuvent le connaître. Mais ayez patience, viendra le temps des lumières et des clartés qui vous raviront/1.
10° Oh ! que j’aime les temps auxquels vous vous tenez devant Dieu comme une bête, comme insensible à tout et comme accablée sous les tentations contre la foi et nombre d’autres. Quoi de plus propre à humilier, à confondre et à anéantir une âme devant Dieu ? Voilà ce qu’il prétend, et où conduisent ces misères apparentes. Ah ! si vous saviez alors vous tenir simplement dans cet état humiliant, dans un grand silence intérieur de respect et de soumission, jusqu’à vous complaire pour l’amour de Dieu dans cette abjection, jusqu’à vous réjouir de vous voir ainsi comme les jouets du divin amour ! Mon Dieu ! que ce seul silence intérieur de respect, de temps en temps renouvelé sans aucun acte formel, mais par le simple sentiment d’un cœur soumis et comme anéanti, mon Dieu ! quel excellent sacrifice de tout soi-même et que cela plairait grandement à sa divine Majesté ! Les oraisons les plus douces et les plus ferventes, les sacrifices faits de meilleur cœur
1/Tout ce texte a été profondément remanié par le P. Ramière. Les épreuves auxquelles il est fait allusion ici répondent aux descriptions de la Nuit Obscure, livre II, ch. 5 et 6 (traduction éditée par le P. Lucien-Marie, pp. 554-556). Pour une étude générale, voir MARIE-EUGÈNE DE L’ENFANT-JÉSUS, Je suis fille de l’Église, Tarascon, 1950, pp. 273-285 Nuit de l’esprit.
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en apparence n’ont rien de comparable et n’en approchent pas 1.
11° Vos craintes au sujet de la confession et de la sainte communion : autre partie de l’épreuve, autres tentations, autres chimères, qu’il faut rejeter et passer outre pour aller à Dieu, sans craintes volontaires, et prendre patience en ce point comme en tout le reste.
12° Quant au désir de sortir d’un état si violent, voilà l’amour-propre et la nature qui crient, qui veulent se révolter par la peine de se voir impitoyablement sacrifiés. Mais il faut alors résister courageusement à ces désirs et tenir ferme à ne vouloir en tout que l’accomplissement de la volonté de Dieu. Ce point est essentiel, même pour adoucir ces peines et en voir plus tôt la fin ; je crois même qu’elles ne durent depuis longtemps que parce que vous n’avez pas eu le courage de faire l’entier sacrifice que Dieu veut en disant : Oui, mon Dieu, j’accepte tout, je mue soumets à tout sans réserve et pour tout le temps qu’il vous plaira.
13° Ce que vous ajoutez sur votre état dans l’oraison est une suite de l’épreuve et suit naturellement de tout le reste, et je serais surpris du contraire. Il s’en faut bien, ma chère Sœur, que vous perdiez votre temps dans l’oraison. Vous en pourriez faire de plus tranquille, et vous en ferez dans la suite, s’il plaît à Dieu, mais vous n’en ferez jamais de meilleure, de plus utile, ni de plus méritoire, car l’oraison de croix et de souffrance étant la plus crucifiante est aussi celle qui purifie davantage l’âme et qui opère plus tôt la mort à soi-même pour ne vivre ensuite qu’en Dieu et pour Dieu/2.
14° Ces impressions de séparation de Dieu, qui sont en effet si terribles, voilà ce qui s’appelle une opération de l’amour divin, toute cachée et crucifiante, pour épurer l’âme de tout
1/Les « tentations contre la foi » (supprimées par le P. Ramière) sont mentionnées et expliquées par saint Jean de la Croix dans la Nuit Obscure, livre II, ch. 8, éd. Lucien-Marie, p. 564. De même l’impuissance dans l’oraison (ibid., ch. 6, pp. 556 sq.).
2/ Mort à soi-même pour ne vivre qu’en Dieu et pour Dieu, c’est toute la spiritualité de Caussade. On sent combien elle est proche des maîtres du Carmel : le moi naturel et intéressé ne peut cohabiter avec Dieu. Les contraires s’excluent. « Pour Dieu » est une réminiscence de Rom. 6, 10.
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amour-propre, comme on purifie l’or par le feu dans le creuset/1. Oh ! que vous êtes heureuse sans le savoir ! que vous êtes chérie sans le comprendre ! que Dieu opère en vous de grandes choses dans votre intérieur, d’une manière d’autant plus sûre qu’elle vous est plus obscure et plus inconnue ! C’est notre faiblesse, ô mon Dieu, c’est notre misérable amour-propre, c’est notre orgueil qui vous réduit à ne pouvoir nous faire de grandes grâces qu’en nous les cachant et, pour ainsi dire, à notre insu, de peur que nous ne corrompions vos dons en nous les appropriant par de vaines, secrètes et imperceptibles complaisances. Voilà tout le mystère de cette conduite si cachée de Dieu.
15° De tout cela vous comprendrez aisément que vous n’avez qu’une seule chose à faire, qui est de laisser faire à Dieu tout ce qu’il lui plaira et de vous tenir en repos et en tranquillité intérieure comme vous pourrez, et autant que vous le pourrez. Mais pourtant sans effort, doucement et paisiblement, pour parvenir à ce point unique qui est à présent votre seul nécessaire et qui consiste, car il faut vous le répéter, qui consiste dans l’entier abandon à Dieu qui opère. Et dans ce repos et cette paix intérieure, pour bien recevoir l’opération divine et ne pas l’empêcher et la troubler, voici ce que vous ferez/2 :
I. Vous irez à l’oraison pour y être tourmentée, affligée et crucifiée comme il plaira à Dieu. Quand les distractions, sécheresses, tentations, dégoûts, ennuis, etc., viendront fondre sur vous, vous direz : « Soyez les bienvenues, ô croix de mon Dieu ! Je vous reçois d’un cœur soumis, faites-moi tant et tant souffrir que mon amour-propre en soit crucifié et anéanti ! » Vous vous tiendrez là devant Dieu, comme une bête accablée de sa charge et prête à succomber, mais espérant l’aide et le
1 « Comme on purifie l’or dans le creuset » : réminiscence biblique (Sagesse, 3, 5) familière à saint Jean de la Croix, v. g. Nuit Obscure, livre II, ch. 7 (p. 448) ; Vive Flamme d’amour, strophe I, vers 3 (p. 968). Voir aussi Sainte CATHERINE DE GÊNES, Traité du Purgatoire, n° 12 (trad. Debongnie, p. 210).
2 Nous retrouvons ici la note salésienne apaisante, mais tout le contexte profondément mystique est sanjuaniste. Le P. Ramière a totalement remanié les lignes qui précèdent. Voir Vive Flamme, strophe III et, pour l’ensemble de la doctrine, MARIE-EUGÈNE, op. cit., pp. 105-111.
secours du Maître/1. Si vous pouvez vous jeter en esprit au pied de la croix de Jésus-Christ, baisez avec respect ses sacrées plaies ; tenez-vous humblement à ses divins pieds et demeurez là ferme et immobile, sans faire autre chose dans une attente passive, silencieuse et pacifique, comme fait un pauvre misérable qui attend l’aumône les heures entières à la porte d’un grand roi ou d’un riche libéral. Mais sur toutes choses ne vous avisez plus de vouloir faire des efforts, ni dans l’oraison ni ailleurs, pour être plus recueillie que Dieu ne veut/2.
2. Pour le recueillement de la journée et les dissipations continuelles qui vous travaillent, contentez-vous sans aucun effort de sentir et de connaître que cet état de dissipation vous déplaît et que vous auriez un grand désir d’être bien recueillie ; mais seulement quand il plaira à Dieu, et autant qu’il lui plaira, ni plus ni moins.
3. Si la dissipation est quelquefois si grande, si les sécheresses, les peines, les craintes et autres dispositions fâcheuses sont quelquefois si accablantes que vous ne puissiez pas faire un seul acte intérieur ni même concevoir une bonne pensée, ne vous rebutez pas, cela n’est rien ; et tant mieux encore si, dans cette déplorable situation, vous savez vous tenir dans ce simple silence intérieur, de respect, de soumission et d’adoration, dont j’ai déjà parlé, et qui doit être votre grande et presque continuelle pratique en toutes rencontres, car voilà votre refuge, votre lieu d’asile, où vous devez seulement et tout doucement tâcher de vous faire un plaisir de voir toutes les volontés de Dieu s’accomplir en vous, comme si vous le voyiez du haut du ciel, faisant pleuvoir dans votre âme les distractions, sécheresses, craintes, angoisses, etc., toutes sortes de misères et d’humiliations pour faire de vous comme le jouet de son bon plaisir et de son divin amour, à peu près comme on voit quelquefois des grands princes se réjouir et se divertir à éclabousser un de leurs favoris/3.
1/ Allusion au Psaume 73, 22.
2/ Ces derniers mots expliquent les précédents. Les actes que Caussade condamne sont ceux de l’amour-propre et ceux que suggère un « activisme intellectuel » contraire au silence de la contemplation dans lequel Dieu opère. C’est la doctrine de la Vive Flamme, strophe III.
3/ Saint François de Sales (Traité de l’amour de Dieu, livre IX, ch. 9, éd. d’Annecy, V, p. 137) imaginait un prince qui, pour mettre à l’épreuve le désintéressement du joueur de luth, le quittait brusquement pour aller à la chasse. L’épreuve malicieuse dont parle Caussade va plus loin encore.
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4. Pour les sacrements, gardez-vous bien d’omettre jamais ni confession ni communion. Mais, dites-vous, si les craintes et les troubles viennent en foule ? Il faut les mépriser, passer outre, et aller toujours à Dieu sans jamais disputer ni raisonner, ni pour ni contre ; et après avoir fait tout doucement et sans effort le peu que vous aurez pu et su faire, demeurez tranquille dans ce grand silence intérieur de foi, de respect, de soumission, de confiance, d’amour et d’adoration, disant souvent ces paroles, sans paroles : « Que mon souverain Seigneur et Maître fasse de moi tout ce qu’il lui plaira. Amen, amen ! »cxxvii
5. Comme dans tout ce que vous me dites il n’y a point de péché, du moins volontaire, quoiqu’il vous le semble souvent, tenez-vous continuellement en repos et en tranquillité, non dans la partie inférieure qui est toute troublée et désolée, mais dans la partie supérieure et dans le fin fond de votre âme, qui peut avec le secours de Dieu demeurer tranquille et paisible au milieu de ces orages et de ces bourrasques qui ne sont, pour ainsi dire, qu’au-dehors de l’âme et dans les sens extérieurs, pour les crucifier et les faire mourir comme il convient, avant de pouvoir parvenir au pur amour et à l’union avec Dieu/1.
6. Quoique je ne remarque point de péché dans votre conduite, j’y découvre une fourmilière de défauts et d’imperfections qui pourraient beaucoup vous nuire sans les précautions suivantes. Ce sont des inquiétudes, de vaines craintes, des abattements, des ennuis et des découragements qui altèrent sans cesse en vous la paix intérieure, qui est un point essentiel, à votre égard surtout. Mais que faire, direz-vous, pour les empêcher ? Le voici : 1. N’y adhérez jamais volontairement. 2. Ne pas s’en entretenir ni les combattre avec effort et violence, car cela les redouble, mais les laisser tomber comme on laisse tomber une pierre dans l’eau. Penser à autre chose, parler à Dieu d’autre chose, comme dit saint François de Sales/2,
1 Saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens, éd. d’Annecy, 1933, Deuxième Entretien, p. 21.
2 « Laisser tomber comme on laisse tomber une pierre dans l’eau » se trouve chez FENELoN, Instruction XXXII, sur la pratique du renoncement (éd. de Paris, VI, p. 143). Les pages de saint François de Sales auxquelles fait allusion le P. de Caussade sont dans l’Introduction, partie III, ch. 6 et 9, et dans le Traité, livre IX, ch. 6 et 7.
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recourir alors à votre refuge, au silence intérieur de respect et de soumission, de confiance et d’abandon total. — Mais si je fais quelquefois sur cela et sur d’autres choses des fautes et même des fautes volontaires, comment dois-je me comporter ?
– Le voici encore : vous bien garder de vous troubler de vous être troublée, de vous inquiéter de vous être inquiétée, de vous décourager de vous être découragée, etc., mais revenir aussitôt à Dieu, sans violence, vous humiliant tout doucement et tranquillement ; le remercier même de ce qu’il n’a pas permis que vous fassiez de plus grandes fautes. Cette humilité douce et tranquille, avec confiance en la divine bonté, pacifiera et tranquillisera votre intérieur, et c’est là à présent votre plus grand besoin spirituel.
J’oubliais de vous dire que vos grands désirs du divin amour, malgré ce que vous éprouvez ensuite, ne sont nullement des imaginations ni des chimères. Vos désirs sont très réels, très solides et très excellents ; il faut les conserver, mais doucement, tranquillement, sans s’abandonner jamais à ses ardeurs, à ses vivacités d’imagination ou activités naturelles qui gâtent tout/1.
Ce que vous éprouvez durant ces désirs et un moment après en voulant rentrer en vous-même et qui vous surprend, n’est autre chose que ce que je vous vais expliquer par une comparaison. Quand vous jetez au feu un bois bien sec et bien disposé à s’enflammer, la flamme s’y attache d’abord et l’embrase doucement et sans bruit ; mais, si c’est du bois vert, la flamme ne s’y attache que pour un instant, et puis la chaleur du feu, agissant sur le bois vert et mouillé au-dedans, le fait suer, pétiller, et l’agite de cent manières avec un grand bruit jusqu’à ce que par cette activité le bois soit devenu tout sec et bien disposé à recevoir la forme du feu ; alors la flamme s’y attache, l’embrase, le consume tout doucement sans effort et sans éclat/2.
1/ Ces lignes dépeignent un état d’âme que saint Jean de la Croix et saint François de Sales s’accordent à prévenir et à apaiser.
2/ C’est la célèbre comparaison de la bûche enflammée. Elle revient dans plusieurs des œuvres de saint Jean de la Croix. Le développement le plus complet est donné dans la Nuit Obscure, livre II, çh, Io, éd. Lucien-Marie, pp. 576-581.
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Voilà une image de l’action et de l’opération de l’amour divin dans les âmes qui sont encore toutes remplies d’imperfections et de mauvaises humeurs de l’amour-propre. Il faut les purger, épurer, raffiner, et cela ne se peut faire sans les agiter et sans les faire souffrir. Regardez-vous donc comme ce bois vert sur lequel le divin amour agit avant de pouvoir l’enflammer, l’embraser, le consumer, ou bien comme une statue entre les mains d’un sculpteur, ou comme une pierre qu’on taille et qu’on façonne avec le marteau et le ciseau pour la mettre en état d’être placée dans un bel édifice. Si cette pierre avait du sentiment et que, durant sa souffrance, elle vous demandait : Mon Dieu, ma Sœur, que dois-je faire, car je souffre beaucoup ? vous lui répondriez sans doute : Ne faites que vous tenir ferme et en repos sous la main de l’ouvrier et laissez-le faire, autrement vous demeureriez toujours une pierre brute et informe. Prenez donc pour vous-même ce conseil : ayez patience et laissez faire Dieu, car dans le fond vous n’avez autre chose à faire. Dites seulement : J’adore et je me soumets/1.
À travers les conseils que nous venons de lire, nous reconnaissons sans peine l’âme inquiète, douloureuse, que nous ont fait connaître les documents précédents. La purification à laquelle font allusion les dernières lignes va se prolonger tout au cours des années qui viennent. Nous en suivrons les étapes, sans être surpris d’y retrouver à maintes reprises les idées et le vocabulaire de saint Jean de la Croix. Et voici d’abord quelques précisions sur ces mouvements de la vie intérieure qui intriguaient Sœur de Vioménil et que le P. de Caussade connaissait pour une part sous l’influence des Exercices Spirituels de saint Ignace.
1/ Cette comparaison n’est qu’une comparaison. Elle tend à souligner que Dieu est le véritable auteur de la sanctification et que l’acte de la volonté est un acte de soumission à l’opération divine. La passivité spirituelle n’est pas celle du matériau inerte.
R. II, II-I3 Nancy 1734
Ma chère Sœur,
Les divers états que vous me dépeignez dans votre lettre ne sont autre chose que les vicissitudes intérieures, auxquelles, tous, nous sommes sujets. Ces alternatives de lumières et de ténèbres, de consolations et de désolations sont aussi utiles, je pourrais dire aussi indispensables, pour faire croître et mûrir les vertus dans notre âme, que les vicissitudes de l’atmosphère sont nécessaires pour faire croître et mûrir les moissons dans nos champscxxviii. Sachons donc nous y résigner, et accepter avec amour les épreuves aussi bien que les consolations ; car toutes ces épreuves, même les plus douloureuses, sont également justes, saintes, adorables, aimables et bienfaisantes, soit qu’elles viennent de la justice de Dieu ou de sa miséricorde. Souvent, elles nous sont envoyées par l’une et l’autre à la fois, mais jamais, sur la terre, la justice n’agit tout à fait séparée de la miséricorde. Je suis ravi que la vue de vos misères et de vos faiblesses et le sentiment de votre néant soient votre plus ordinaire occupation intérieure durant l’oraison ; c’est par là que s’acquièrent peu à peu l’entière défiance de soi-nome et la confiance exclusive en Dieu seul ; par là encore on s’établit fermement dans l’humilité intérieure, qui est le fondement solide de l’édifice spirituel, et la première source d’où coulent les grâces de Dieu dans l’âme.
Vous ne devez pas être surprise ni peinée de ce que l’amour-propre craint la destruction : il ne serait plus amour propre, s’il ne la craignait pas. Il n’y a que les âmes déjà très détachées d’elles-mêmes, qui, loin de craindre cette mort totale, la désirent et la demandent sans cesse à Dieu ; pour nous, c’est assez de supporter en paix et avec patience les coups successifs qui tendent à l’opérer/1.
1/ Cette attente paisible des mouvements de la grâce divine est un trait salésien de la spiritualité caussadienne, centrée sur la soumission au bon plaisir de Dieu Voir supra, ch. III, p. 1o8, n. 2.
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Il arrive souvent qu’on ressentira durant la journée certains sentiments et goûts de Dieu ou des choses divines, et qu’on n’a point ce goût dans l’oraison. Dieu le fait ainsi, pour nous faire connaître qu’il est le maître absolu de ses dons et de ses grâces, qu’il les donne à qui il lui plaît et quand il lui plaît. En les recevant ainsi, lorsque nous nous y attendons le moins, et en nous voyant ensuite déçus dans notre attente, nous ne pouvons plus nous persuader qu’ils sont le fruit de nos dispositions, de notre travail, de notre industrie : c’est ce que Dieu a en vue.cxxix Car, s’il est prodigue de ses dons, il prétend s’en réserver toute la gloire ; et il serait contraint de nous les retirer, s’il nous voyait nous en approprier quoi que ce soit par de vaines complaisances.
Cette initiation aux jeux de la grâce divine doit se compléter par un enseignement qui écarte certaines illusions de l’âme encore trop éprise d’elle-même. I., a lettre qui suit, après avoir dénoncé sur quelques points fondamentaux l’ignorance de Sœur Marie-Thérèse, va lui préciser les principes qui doivent désormais inspirer sa conduite.
Ms. V. 256-262. R. II, 61-66 1734
Voici les sources de votre mal :
1° L’ignorance de votre attrait, car, comme il y en a de doux, il y en a aussi de crucifiants ; comme à l’égard des gens du monde, il y en a que Dieu conduit par des prospérités et d’autres, mais en bien plus grand nombre, par la voie épineuse des croix, des afflictions et des adversités. L’ouvrage du salut et de la perfection consiste à marcher chacun fidèlement dans sa voie, en suivant l’attrait de Dieu sur soi, quel qu’il puisse être.
2° L’ignorance de ce grand principe que, communément parlant, on avance plus en pâtissant qu’en agissant, et que c’est beaucoup faire que de savoir patienter et pâtir, surtout patienter avec soi-même/1.
1/ Le mot « pâtir » rappelle le « pati divina » du Pseudo-Denys. C’est une note commune à tous les mystiques. Sur les rapports de saint Jean de la Croix avec la mystique dionysienne, voir Dict. de Spiritualité, III, col. 399-410.
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3° L’ignorance, au moins dans la pratique, que la perfection ne consiste pas à recevoir de grands dons de Dieu, comme de recueillement, d’oraison, de goûts spirituels pour les choses divines, etc., mais à adhérer simplement à toutes les volontés de Dieu dans toutes les dispositions imaginables, soit intérieures ou extérieures, où l’on puisse jamais se trouvera.
4° De là ces troubles, ces inquiétudes, ces abattements intérieurs qui ont aigri et redoublé toutes vos peines, qui vous ont ôté la paix de l’âme qui est le grand fondement de la vie intérieure, et qui très souvent vous ont portée à chercher de la consolation parmi les créatures, du moins en leur découvrant vos maux, et Dieu voulait que vous ne cherchassiez que celles qu’il lui plaît de donner, au temps et en la manière qu’il lui plaît. Il faut remédier à tout cela par d’autres principes et une tout autre conduite.cxxx
Premier principe : Dites souvent à vous-même : ma voie est pénible, il est vrai, elle est dure ; mais telle qu’elle est, c’est la volonté de Dieu ; il faut s’y soumettre, quoi qu’il en coûte. 1. Parce qu’il est le souverain maître qui a droit de disposer absolument de nous comme il lui plaît. 2. Parce qu’il est notre Père, avec un cœur si tendre et si bon, si miséricordieux qu’il ne peut rien vouloir que pour le bien et le mieux de ses chers enfants, tournant tout infailliblement à l’avantage de ceux qui lui sont soumis et dociles. 3. Parce que je ne trouverai jamais de paix ni de calme, ni le repos du cœur, ni consolation solide, que dans une humble et patiente résignation à tout ce qu’il voudra ordonner de moi. 4. Parce que je ne puis avancer d’un seul pas dans la vie intérieure qu’en suivant ma voie marquée et arrêtée dans les décrets éternels de ma prédestination. Puis-je me faire une voie à moi-même, et, quand je le pourrais, ne serait-ce pas la voie d’un aveugle qui conduit à la perdition/2 ?
1 Caussade fait ici allusion au défaut des commençants dont parle saint Jean de la Croix dans la Nuit Obscure, livre I, ch. 6 (éd. Lucien-Marie, p. 504), sous le nom de « gourmandise spirituelle ».
2 Ce premier principe énonce les vérités fondamentales sur lesquelles reposent la spiritualité d’abandon : souverain domaine de Dieu, paternité divine, paix de l’âme dans la résignation, prédestination qui fixe la « voie » de chacun en toute sagesse. Nous reviendrons sur ces fondements dans le volume où nous publierons L’Abandon à la Providence divine.
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Second principe. Je ne dois désirer mon avancement et ma perfection qu’autant que Dieu le veut et par les moyens qu’il veut ; le contraire serait un désir déréglé de sa propre excellence, un orgueil et un amour-propre, une imperfection. Par conséquent, tout désir, pour si saint qu’il paraisse, doit être retranché, du moment qu’il y entre de l’empressement, de l’inquiétude, du trouble, qui ne peuvent venir que du démon. Car tout ce qui vient de Dieu laisse l’intérieur paisible et tranquille. Par conséquent, pourquoi désirer avec une ardeur empressée les lumières de l’esprit, les sentiments, les goûts intérieurs, la facilité au recueillement, à l’oraison et tout autre don de Dieu, s’il ne lui plaît pas de me les donner encore ? Ce serait vouloir nie perfectionner à mon gré et non au sien et selon son bon plaisir, suivre ma volonté et non la volonté divine, avoir plus d’égard à mon goût qu’au goût de Dieu ; en un mot, vouloir le servir à ma fantaisie et non selon qu’il lui plaît/1.
— Mais je demeurerai donc peut-être ainsi toute ma vie, toujours dans ma pauvreté, dans ma misère, dans mes faiblesses ? — Mais si cela plaisait ainsi à Dieu, ma pauvreté, mes faiblesses, mes misères me doivent être de là aimables et préférables à tout, puisque la sainte volonté de Dieu s’y trouve ; et dès lors cette pauvreté se change en richesse, car c’est être bien riche que de vouloir précisément ce que Dieu veut, en quoi consiste la souveraine perfection. D’ailleurs, pouvez-vous ignorer qu’il y a une vertu héroïque à savoir supporter patiemment et constamment ses misères, ses faiblesses, sa pauvreté intérieure, ses ténèbres, ses insensibilités, les évagations, les folies, les extravagances de l’esprit et de l’imagination ? Ce qui a fait dire à saint François de Sales que, quand on aspire à la perfection, on a souvent plus besoin de patience, de douceur, de support pour soi-même que pour les autres/2. Supportons-nous donc dans nos propres misères, imperfections et défauts, comme Dieu veut que nous supportions le prochain en pareil cas.
1/ Sur les « désirs particuliers », une doctrine semblable à celle exposée ici se lit dans une lettre de Fénelon à la sœur Charlotte de Saint-Cyprien (éd. de Paris, VIII, pp. 452-453)
2/C’est une maxime de saint François de Sales que nous avons rencontrée au ch. 3. On peut lire sur ce thème Introduction, partie III, ch. 3 et 9 ; Traité, livre IX, ch. 7.
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— Mais, bien souvent, durant ce vacarme intérieur, la volonté souffre d’étranges émotions et se trouve sur le point de succomber, de s’impatienter. — Tenons ferme alors : nouveaux sujets de combats, de victoires, de sacrifices, de patience, de triomphe et de mérite.
— Mais si, dans ces premiers moments, cette pauvre volonté s’est échappée ? — Il faut aussitôt qu’elle tâche de revenir dans son sang-froid, en s’humiliant doucement et en paix devant le Seigneur plein de miséricorde.
— Mais tout ce carillon intérieur m’ôte toute attention dans mes prières, à la messe, à l’office, à la sainte communion, etc. : voilà donc tous mes exercices perdus ? — Point du tout, rien n’est perdu, parce que la seule volonté de m’en bien acquitter, que j ’ai eue au commencement, dure et persévère toujours, jusqu’à ce que je l’aie rétractée par une distraction un peu longue et tout à fait volontaire, en un mot, par quelque péché véniel bien connu et délibéré. Ainsi, avec tout le mérite de mes exercices spirituels, j’ai encore celui d’y avoir été d’une manière pénible et crucifiante, et surtout très humiliante ; et par là, bien loin de gâter ces saints exercices par de vains retours et mille complaisances d’amour-propre, si j’y avais eu de la satisfaction, je les pratique dans la sainte humilité, qui est le fondement et la gardienne de toutes les vertus.
— Mais cela m’empêche de sentir la contrition. — Mais la bonne contrition ne se sent jamais ; elle est toute dans le pur esprit, dans la cime de la volonté. La contrition sensible ne sert que de pâture à l’amour-propre et ne peut jamais rassurer, puisque ce n’est pas celle que Dieu demande.
— Mais si je ne l’ai pas ? — Mais vous devez croire et espérer fermement que Dieu vous l’a donnée, mais quand vous ne l’auriez eue qu’une seule fois, les péchés étant déjà confessés du passé, cela suffit pour les remettre tous, les présents et les précédents, tant est grande la bonté de Dieu.
Bref, s’il plaisait à Dieu de vous faire connaître votre état comme je le connais, vous l’en remercieriez plutôt que de vous en affliger. Demeurez donc en paix dans toutes les situations possibles où vous puissiez vous trouver. Quand vous ferez cela, tout est fait. Dites sans cesse : Dieu soit béni de tout et en tout ! Je ne veux que ce qu’il veut et rien au-delà. Que toutes
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ses très saintes volontés s’accomplissent en moi et par moi. Qu’aucune de mes volontés ne se fasse : elles sont toutes aveugles et perverties ; je serais perdue, si elles s’accomplissaient.
L’estime que le P. de Caussade manifeste pour l’état dans lequel se trouve sa dirigée, le prix qu’il attache aux sentiments qu’elle éprouve de sa pauvreté spirituelle, sont des lumières qui doivent aider Sœur Marie-Thérèse à prendre conscience de la voie par laquelle Dieu la mène. Elle voudrait sans doute acquérir cette patience, cette maîtrise de son imagination, de sa sensibilité, de tout ce qui compose la partie inférieure de son âme ; mais elle n’y parvient pas sans peine ni sans échec. Elle le confesse humblement à son directeur. Ne nous lassons pas de recueillir les conseils de celui-ci, de méditer avec la Visitandine l’expérience profonde que les directives ainsi reçues supposent chez celui qui les donne.
Ms. V. 287-293. R. II, 176-180
Vous n’êtes jamais contente, dires-vous, de votre patience et de votre soumission dans les peines. Pourvu que ce mécontentement de vous-même n’aille jamais jusqu’au dépit, au trouble, au découragement, il vous inspirera une humilité sincère et intérieure, un certain mépris de vous-même qui plaira plus à Dieu et vous avancera davantage qu’une patience et une soumission plus parfaite qui ne servirait peut-être qu’à nourrir l’amour-propre par des complaisances secrètes et presque imperceptibles.
Vous ne pouvez, dites-vous, m’apprendre encore que des misères. Je le crois bien, puisque, tant que nous sommes en cette vie, nous ne pouvons que nous trouver toujours très imparfaits et très misérables. Mais voici le remède général pour nous tous : c’est qu’en détestant les péchés, causes de notre misère, nous en aimions ou au moins en acceptions les suites, c’est-à-dire l’abjection et le mépris de nous-mêmes qui en résultent, le tout sans trouble, sans chagrin, sans inquiétude, sans découragement ; par la raison que Dieu, sans vouloir le péché, en veut pourtant les suites et les peines pour nous tenir toujours dans l’abjection et le mépris de nous-mêmes. Sans quoi, certes, nous nous évanouirions bientôt dans nos pensées. Croyez-moi, tenez-vous contente, ferme et tranquille au milieu de vos misères, en tâchant doucement de les diminuer. Plus vous avancerez, plus vous en verrez en vous de nouvelles. C’est cette augmentation de connaissance qui augmente l’humilité des saints, mais il faut que ce soit, dit saint François de Sales, une humilité joyeuse et paisible, aimant notre pauvreté spirituelle qui se change dès lors en véritables richesses. Et sachez que c’est sous ce fumier que Dieu cache les dons qu’il nous fait, pour les dérober aux complaisances de l’amour-propre et à la vaine estime de nous-mêmes/1.
Pour les larmes, quand vous en répandrez par sensibilité sur vos peines, tâchez de les répandre devant Dieu et pour Dieu. De cette façon, au lieu d’amertume, vous y trouverez une secrète douceur qui tend à la paix intérieure par une entière soumission à toutes les divines volontés, soumission qui est le souverain bien de la créature raisonnable, quoique cc bien lui soit souvent caché pour rendre sa soumission plus parfaite et plus méritoire. En un mot, le vif sentiment de ses misères et du besoin continuel que nous avons du secours de Dieu est une très grande grâce qui dispose à tout bien, surtout à l’oraison d’humilité et d’anéantissement devant Dieu, et à l’abandon plein de confiance en son infinie miséricorde, qui est si agréable à sa divine Majesté/2.
Quant au défaut prétendu de contrition qui vous désole : autre tentation pour vous ôter la paix. Eh ! ne savez-vous pas que la contrition la plus amère en apparence, accompagnée de torrents de larmes, n’est pas la meilleure ni la véritable contrition, ni celle que Dieu demande de vous, et qu’avec toutes ces belles marques on peut manquer de vraie contrition ? Au
1/Renvoyons une fois de plus à l’Introduction, partie III, ch. 9 et au Traité, livre IX, ch. 7.
2/ Ce paragraphe met en application ce que le Docteur du Carmel expose dans les sept premiers chapitres de la Nuit Obscure, livre I, où il rappelle quels sont les défauts des « commençants ». Voir surtout ce qu’il dit de l’orgueil, chapitre 2. C’est pourquoi Caussade présente à la Visitandine le sentiment qu’elle éprouve de sa médiocrité comme une « grande grâce », parce que « cachée » à ses propres yeux.
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contraire, sans rien sentir de tout cela, on peut avoir la contrition qui justifie, laquelle consiste dans la volonté et dans le fond du cœur, et qui réside dans la cime de l’âme et dans la partie supérieure. C’est pour cela que la véritable contrition est insensible et purement spirituelle. Demeurez donc en repos, mais l’amour-propre voudrait sentir et goûter cette contrition pour s’en bien assurer, et Dieu ne le veut pas pour plusieurs raisons, mais surtout pour nous tenir toujours dans la sainte humilité et dans une certaine crainte qui doit opérer notre salut.
Humiliez-vous donc profondément alors, et offrez à Dieu en esprit de pénitence cette vive appréhension de n’avoir pas la douleur requise. Faites à Dieu le sacrifice de cette peine de cœur, en vous abandonnant totalement à sa miséricorde au milieu des obscurités et des craintes salutaires par où il a résolu de nous conduire tous tant que nous sommes, sans que les plus grands saints en aient été exempts ; mais, plus fidèles que nous, ils s’abandonnaient à Dieu totalement et conservaient toujours la paix par une haute confiance en lui/1.
Pour les revues de conscience, quand on fait des récapitulations comme cela se fait ordinairement, non par nécessité mais par humilité et dévotion, chacun y donne l’étendue qu’il veut, avec l’avis de son confesseur. À la confession pour la mort, il n’y a non plus nulle obligation de confession générale ; on s’accuse pourtant des péchés plus griefs par esprit de pénitence et de componction, mais sans trop de recherche, pour mieux employer son temps aux divers actes de religion : de foi, d’espérance, de contrition, d’amour pour Dieu, de résignation, d’abandon, de confiance, et d’union aux mérites de Jésus-Christ. Au reste, la solide préparation à la mort, c’est cela que nous faisons chaque jour par la borine vie, par l’esprit de recueillement, d’anéantissement, d’abnégation, de patience, de charité, de confiance, d’abandon.
Quand vous me parlez de certains petits ménagements dans les infirmités, comme de se lever un peu plus tard, chauffer son lit, manger un peu plus à la collation, voilà ce que nous traitons de bagatelle. Faites là-dessus ce que vous sentez et
1/L’appel à l’expérience des saints est un trait caractéristique de la spiritualité fénelonienne.
jugez avoir besoin, en simplicité, pourvu que les passions intérieures soient bien rangées à la patience, à la soumission et abandon total à Dieu, à la douceur et à l’humble support du prochain/1 : voilà l’essentiel, voilà les vertus qui nous sauvent. Les personnes un peu dévotes ne manquent guère aux choses extérieures, sinon pour en faire leur capital, laissant l’ennemi dans la place qui est l’amour-propre et les passions du cœur, à quoi on n. e veut pas toucher pendant qu’on se ferait grand scrupule et conscience d’avoir mangé un jour de jeûne quelques bouchées de plus. C’est imiter les Juifs qui se faisaient scrupule d’entrer chez Pilate qui était Gentil, pendant qu’ils ne se faisaient nulle conscience de demander la mort du Juste. Et ceci se trouve quelquefois dans les personnes religieuses, où règnent de pareilles illusions/2.
La lettre que nous allons lire est une de celles que le P. Ramière ajoute à son recueil après la cinquième édition. Elle ne se trouve donc pas dans le manuscrit de Verviers. Le début en a été recopié par la religieuse à laquelle nous devons le manuscrit dit de la Sœur Cailhau : son texte est plus proche de l’original que celui retouché par Ramière ; nous le reproduisons en indiquant en notes quelques corrections de cet éditeur.
Ms. Cailhau, 190-192. R. I, 295-302
Ma chère Sœur,
Sachez qu’avant que de vous guérir de la vanité, Dieu vous veut faire sentir cette maudite passion dans toute sa laideur
1/Ces directives pratiques nous font toucher du doigt le caractère « intérieur » de la spiritualité caussadienne. Bagatelles, les menus détails des pratiques extérieures : bon sens et « simplicité » suffisent à les résoudre. Voir Nuit Obscure, livre I, ch. 1.
2/ Ces « illusions » sont celles que saint Jean de la Croix qualifie de « gourmandise spirituelle » (Nuit Obscure, livre I, ch. 6, (éd. Lucien-Marie, pp. 502-503). L’allusion aux « Juifs » rappelle celle de saint Jean de la Croix au Pharisien de la Parabole, Nuit Obscure, livre I, ch. 1 (éd. cit., p. 487).
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et avec toute votre impuissance pour en guérir, afin que toute la gloire de cette guérison lui soit attribuée à lui seul. Vous n’avez donc à cet égard que deux choses à faire : 1° à regarder en paix cette affreuse laideur intérieure ; 2° à espérer et attendre en paix de Dieu seul le moment pour cette guérison, dont je vous réponds dès à présent.
Vous ne serez jamais tranquille que quand vous saurez démêler ce qui lui appartient d’avec ce qui vous est propre.
Vous ajoutez dans votre lettre : « Que ne pouvez-vous m’apprendre tout d’un coup ce secret ! » Vous ne savez ici ce que vous dites. Je puis bien vous l’apprendre tout d’un coup, ce secret, mais vous n’en pouvez avoir la pratique intérieure qu’à force d’avoir bien senti, et en paix, toutes vos misères. Je dis : en paix, pour donner lieu aux opérations de la grâce. Voici donc ce grand secret, non en pratique, comme vous le voudriez tout d’un coup pour vous revêtir ainsi de la perfection, comme on met une robe, une jupe, dit saint François de Sales ; mais en spéculation qui, peu à peu, produira ce que vous souhaitez. Tout ce qui est bon vient de Dieu et tout ce qui est mauvais, gâté et corrompu, vient de vous. Mettez donc d’une part le néant, le péché, les mauvaises habitudes et inclinations, un abîme de misères, de faiblesses : voilà votre lot, cela est à vous et vous appartient véritablement. Tout le reste, le corps avec les sens, l’âme avec toutes ses puissances et le peu de bien pratiqué, voilà le lot (le Dieu et ce qui lui appartient si véritablement que vous ne sauriez vous en approprier la moindre chose par la moindre complaisance sans faire un vol et un larcin à Dieu.cxxxi
Ce que vous dites intérieurement et si souvent : « Seigneur, ayez pitié de moi ! Vous pouvez tout », est le meilleur et le plus simple. Il n’en faut pas davantage pour vous attirer son puissant secours. Tenez-vous ferme à cette pratique et disposition intérieure. Dieu fera le reste, sans que vous vous en aperceviez. J’espère le remarquer sensiblement dans la suite. Je suis convaincu intérieurement qu’à moins d’une très grande infidélité de votre part, Dieu fera bien des choses en vous par sa sainte opération. Comptez là-dessus fortement et n’y mettez point d’obstacle volontairement. Quand par malheur vous connaîtrez y en avoir mis, humiliez-vous promptement et
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revenez à Dieu et à vous-même intérieurement, toujours avec une pleine confiance en sa bonté.
Le vif sentiment de vos misères et du besoin continuel du secours de Dieu est une grâce bien grande, qui dispose à tout bien, mais surtout à l’oraison d’humilité et d’anéantissement devant Dieu, qui lui est agréable/1.
Vous ne comprenez pas comme moi les effets et les opérations de la grâce dans votre âme ; si vous les connaissiez, vous en seriez trop contente. Mais votre faiblesse et votre peu de vertu ne vous mettent pas encore en état de supporter votre connaissance. Il faut que ce fruit de grâce demeure encore caché et comme enseveli dans l’abîme de vos misères et sous les plus vifs sentiments de votre faiblesse. C’est sous ce tas de fumier que Dieu conserve les fruits de sa grâce ; car tel est l’abîme de notre misère, que nous forçons Dieu de nous cacher ses dons et les richesses dont il embellit notre intérieur ; sans quoi, le moindre petit souffle de vanité et d’une complaisance imperceptible anéantirait ou corromprait ces fleurs et ces fruits. Quand vous serez en état de les porter et d’en jouir sans danger, Dieu vous ouvrira les yeux, et vous ne ferez alors que le louer et le bénir sans aucun retour sur vous-même, en rapportant toute la gloire de votre délivrance à votre divin Libérateur. En attendant, suivez la conduite présente de son Esprit Saint et n’effarouchez pas votre cœur. Sachez que, dans tout ce que vous éprouvez actuellement, il n’y a point de péché, puisque vous le souffrez avec tant de peine et que vous seriez trop heureuse de pouvoir éteindre ces misérables effets de votre sensibilité. Maintenez-vous dans ce saint désir, priez, demandez avec patience, surtout humiliez-vous devant Dieu : c’est à lui d’achever l’ouvrage qu’il a commencé en vous ; nul autre ne saurait y réussir. Sachez que c’est là le sacrifice délicat que Dieu demande de vous, avant de remplir votre cœur des délices ineffables de son pur amour. Vous n’aurez de repos que lorsque ce dessein miséricordieux aura été réalisé, car votre cœur ne saurait vivre sans amour. Prions donc, afin que cette soif soit rassasiée par le seul amour de Dieu ; que ce soit lui et
1/Ici se termine le texte du ms. Cailhau. Nous reprenons Ramière, I, p. 297.
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lui seul qui charme nos cœurs, qui les possède, qui les embrase et qui les transporte.
L’abîme de misères et de corruption où il semble que Dieu prend plaisir de vous voir toute plongée, est, à mon avis, la grâce des grâces, puisque c’est le vrai fondement de toute défiance de soi-même et de la totale confiance en Dieu, qui sont les deux pôles de la vie intérieure ; c’est du moins de toutes les grâces celle que j’aime le mieux, et que je trouve plus constamment dans les âmes les plus avancées. Ce que vous pensez alors de vous-même, quoique terrible, est pourtant très vrai et très bien fondé, car si Dieu vous laissait à vous-même, vous seriez un assemblage de tout mal et un monstre d’iniquité. Mais Dieu ne fait connaître cette grande vérité qu’à bien peu de personnes, parce que peu sont capables de la porter comme il faut, c’est-à-dire en paix, en confiance de Dieu seul, sans trouble ni découragement.cxxxii
Point d’autre remède aux infidélités fréquentes que d’en gémir, de s’en humilier paisiblement et de tâcher de revenir à Dieu au plus tôt. Nous porterons toute la vie ces peines et ces humiliations, parce que nous serons toujours ingrats et infidèles ; mais, pourvu qu’il n’y ait que la fragilité de la nature sans affection du cœur, cela suffit, car Dieu connaît notre faiblesse ; il sait quelle est notre misère et combien nous sommes incapables d’éviter toute infidélité ; il voit même qu’il nous importe d’être réduits à cet état de misère, sans quoi nous ne pourrions réprimer les saillies continuelles d’orgueil, de présomption et de secrète confiance en nous-mêmescxxxiii. Gardez-vous bien de vous décourager, quoique vous voyiez échouer les résolutions tant de fois renouvelées d’être à Dieu. Servez-vous de cette expérience constante pour pénétrer toujours mieux le profond abîme de votre néant et de votre corruption, pour apprendre à vous défier totalement de vous-même, pour ne compter que sur Dieu seul. Dites souvent : Seigneur, je ne ferais rien si vous ne me le faites faire : éclairée par une funeste expérience, je ne compte plus que sur la toute-puissance de votre grâce ; et plus je m’en trouve indigne, plus j’espère, parce que mon indignité fera mieux éclater votre miséricorde. Vous ne sauriez pousser trop loin votre confiance en Dieu. Une bonté et une miséricorde infinies devraient produire une confiance infinie.
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C’est une bien délicate et imperceptible illusion de l’amour-propre, de vouloir savoir où on en est de la mort mystique, sous prétexte de s’y prendre comme il faut pour rendre cette mort plus complète en vous. Vous ne le saurez jamais en cette vie, et il ne vous est nullement avantageux de le savoir ; elle-même, si elle vient à le savoir, elle risque fort de ne plus l’être, car l’amour-propre serait si content et si satisfait de cette assurance qu’il ressusciterait et recommencerait à vivre d’une vie nouvelle, plus délicate et plus difficile à détruire que la première. O Dieu ! que le misérable amour-propre est subtil ! il se replie comme un serpent et il ne réussit que trop souvent à conserver la vie au milieu des plus affreuses morts. Voilà de toutes les illusions la plus spécieuse. Ayez en horreur ce maudit amour-propre ; mais sachez que, malgré tous vos efforts, il ne mourra totalement et radicalement qu’au dernier moment de votre vie/1.cxxxiv
Les impressions de la sainteté de Dieu, qui vous jettent dans de si grands sentiments de confusion et de peine, sans cependant vous troubler, sont, à mon avis, une grande grâce, plus précieuse et plus assurée que la consolation à laquelle elle a succédé. Je ne puis donc que vous en souhaiter la continuation. Ne résistez pas, laissez-vous abaisser, humilier, anéantir. Rien n’est plus propre à purifier votre âme ; et vous ne sauriez apporter à la sainte communion une disposition plus en rapport avec l’état d’anéantissement auquel Jésus-Christ s’est réduit dans ce mystère. Il ne saurait vous repousser, lorsque vous approcherez de lui humiliée, et comme anéantie, dans le profond abîme de votre misère.
Quand on n’a pas le mouvement ni la facilité de découvrir son intérieur, après en avoir demandé la grâce, il faut se tenir en paix et en silence. Votre découragement montre peu de pureté d’intention, et il est une tentation très dangereuse, car il ne faut vouloir aucun avancement que pour plaire à Dieu et non pas à soi-même. Il faut donc être toujours content de ce que Dieu veut ou permet, puisque sa seule volonté doit être la règle et la juste borne de nos désirs, même les plus saints. D’ailleurs, il ne faut jamais se mettre en tête qu’on
1/On reconnaît ici le mot de saint François de Sales.
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parviendra à un certain état où l’on sera satisfait de soi-même. Ce serait un grand malheur. Le signe le plus certain de notre avancement est la conviction de notre misère. Nous serons donc d’autant plus riches que nous nous croirons plus pauvres et que nous serons plus humiliés intérieurement, plus défiants de nous-mêmes et plus disposés à ne nous confier qu’en Dieu seul. Et voilà ce que Dieu commence à vous donner ; ainsi, point d’inquiétude ni de découragement. Chaque jour, il faut se dire : c’est aujourd’hui que je vais commencer/1.
Je loue fort la pratique que vous avez adoptée de ne point soutenir votre sentiment et de vous laisser blâmer et critiquer, dans les circonstances même où vous croiriez avoir de bonnes raisons pour vous excuser : vous sacrifiez, dites-vous, cette bonne idée que vous vouliez que l’on eût de vous, et vous gardez le silence, quoique, jusqu’à présent, vous eussiez cru qu’il était de la bonne édification de vous défendre, quand ce que l’on disait n’était pas juste. Voici ma réponse. Souffrir toutes sortes de blâmes et d’accusations injustes, en silence, sans lâcher un seul mot pour sa justification, sous quelque prétexte que ce soit, c’est selon l’esprit de l’Évangile, et conforme aux exemples de Jésus-Christ et de tous les saints. Vos idées contraires étaient une pure illusion. Tenez-vous donc ferme dans votre nouvelle et sainte conduite. Vous avez raison de dire que nous portons un fonds de corruption inséparable de notre nature et que c’est comme une eau bourbeuse et infecte, dont il sort une odeur insupportable dès qu’on la remue. C’est là une vérité bien constante, et Dieu vous fait une grande grâce en vous le faisant si vivement sentir. De ce sentiment naîtront peu à peu la sainte haine et la totale défiance de vous-même, en quoi consiste principalement la vraie humilité.
La solide spiritualité que prêche Caussade rencontre plus d’un obstacle dans une conscience féminine. Aller à l’essentiel et ne pas s’embarrasser des détails secondaires ou des minuties qu’aggrave une sensibilité émotive, cela réclame une maîtrise de soi-même peu spontanée chez Marie-Thérèse de Vioménil. Le directeur spirituel doit revenir inlassablement aux conseils pacifiant. La lettre qui suit nous en offre une nouvelle preuve. Nous la transcrivons d’après le manuscrit de Verviers, dont le texte présente un choix disparate de paragraphes dû vraisemblablement à la copiste.
1/ Ce mot est dans l’Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 22, no 5.
Ms. V. 428-433 R. II, 75-79
Quand vous n’avez ni le loisir ni le goût de lire, tâchez de vous tenir simplement en paix en la présence de Dieu et ne vous mettez point en peine de développer votre intérieur, que lorsqu’il vous en donnera la connaissance, le mouvement et la facilité. Encore que vous manquiez de courage en bien des choses, tenez-vous humblement dans la bonne volonté, quoiqu’en général, et regardez-vous toujours comme n’ayant encore rien fait pour mettre toute votre espérance dans la seule miséricorde de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ. Voilà la solide et la parfaite espérance qui anéantit entièrement l’amour-propre et qui le martyrise, ne lui laissant aucune ressource en soi-même, surtout à l’égard de certaines âmes/1.
Il y a, dites-vous, des sacrifices qui portent à Dieu et d’autres qui en détourne. Ce sentiment est une erreur qui vient de ce qu’on ne juge d’ordinaire du bon et du mauvais, en fait de piété, que par le sensible. Dans certains sacrifices qui ne touchent pas le cœur par l’endroit sensible, on y trouve un je ne sais quoi de consolant et qui nous porte à Dieu sensiblement ; mais dans ceux qui blessent vivement le cœur, comme on n’y sent que la peine, le trouble, l’abattement, la tristesse, outre cette souffrance, il y en a encore une autre très fâcheuse qui est la crainte de souffrir mal et de n’y rien gagner. Et voilà d’où vient l’erreur, que ces sacrifices détournent de Dieu. Cependant, c’est un principe certain et assuré que plus les sacrifices coûtent et nous touchent au vif, et plus ils nous font mourir à nous-mêmes, à toute consolation, à tout appui sensible, plus ils nous approchent et nous unissent à Dieu d’une
1/Ces conseils s’inspirent peut-être du portrait que saint Jean de la Croix trace des âmes humbles, exemptes d’orgueil spirituel. Voir Nuit Obscure, livre I, ch. 2, (éd. cit., p. 49).
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manière d’autant plus méritoire qu’elle est plus cachée, plus inconnue et plus hors de la portée des sens et de tout amour-propre, qui ne peut se repaître de ce qu’il ne peut ni connaître ni sentir. Dieu veuille vous persuader d’une maxime si certaine par tous les livres et par toutes les expériences/1.
Il faut savoir pour cela qu’il y a dans presque tous les hommes un tel fonds d’amour-propre, de faiblesse et de misère, qu’ils ne sauraient reconnaître en eux un don, une grâce de Dieu, sans l’altérer, la gâter, la corrompre par des retours imperceptibles de complaisance ; ce qui s’appelle s’approprier les dons de Dieu, se savoir bon gré d’être en tel et tel état, ce qui est le même que se remercier soi-même, non par des pensées distinctes, réfléchies et formées, mais par les seuls secrets sentiments du cœur dont Dieu pénètre tous les replis. Or, comme Dieu est et doit être infiniment jaloux de sa gloire qu’il ne peut donner à un autre, il faut, pour se la conserver et pour nous garantir de ces secrets larcins du cœur humain, nous convaincre par notre propre expérience, de notre infinie faiblesse, ce qui fait qu’il nous cache presque tous ses dons et ses grâces pour les conserver en nous dans leur pureté. J’excepte, d’une part, les commençants, qui ont besoin d’être attirés et gagnés par ces dons sensibles et connus. J’excepte, d’autre part, les grands saints, qui, à force d’avoir été purifiés de l’amour-propre par mille et mille épreuves intérieures, peuvent connaître en eux les grâces et dons de Dieu sans la moindre complaisance ni le moindre retour sur eux-mêmes/2.
Suivant cette maxime, j’ai toujours vu constamment que Dieu a tellement caché à la plupart des âmes qu’il m’a adressées, les dons et les grâces qu’il leur faisait, en sorte qu’elles ne pouvaient rien voir dans leur avancement, dans leur patience, leur humilité, leur abandon, leur amour pour Dieu,
1/Ici encore, c’est aux premiers chapitres de la Nuit Obscure, livre II, qu’il faut renvoyer. Le « sentier étroit » est celui qui fait passer l’âme du sensible au spirituel : mourir aux choses et à soi-même, pour « vivre en Dieu » (éd. cit., p. 484).
2/ L’idée biblique du « Dieu jaloux » ne se trouve pas dans la Nuit Obscure. L’application mystique qu’en fait ici Caussade est familière aux auteurs dont il s’inspire : saint François de Sales, Bossuet, Fénelon. Elle exprime une exigence de l’amour de Dieu d’autant plus rigoureuse que les âmes sont appelées à une union plus intime.
jusqu’à pleurer de n’avoir nulle de ces vertus et de ne pas bien souffrir. Mais plus elles craignent et s’affligent là-dessus, moins les directeurs ont à craindre et à s’affliger pour elles. Voilà de quoi vous guérir de mille peines que vous vous faites à vous-même, et vous le comprendrez encore par ce que dit là-dessus l’illustre et saint Archevêque de Cambrai. Le voici : « Il n’y a pas un seul don, si éminent qu’il soit, qui, après avoir été un moyen d’avancement, ne devienne d’ordinaire par la suite un piège et un obstacle par les retours de propriété qui salissent l’âme. » De là vient que Dieu ôte ce qu’il avait donné, mais il ne l’ôte pas pour en priver toujours. Il l’ôte pour le mieux donner, sans l’impureté de cette appropriation maligne que nous en faisons sans nous en apercevoir. La perte du don sert à en ôter la propriété qui, en étant ôtée, le don est rendu au centuple. Tout ceci me paraît pour vous d’une si grande conséquence que je crois qu’il vous importe de relire souvent ce long article qui seul peut vous faire revenir de vos faux préjugés et de bien des petites erreurs, qui troublent souvent et qui altèrent la paix intérieure de votre âme, sans quoi on ne fait guère de progrès dans les voies de Dieu/1.
Je connais une personne fort intérieure, si bien pénétrée de cette grande maxime, que je lui ai ouï dire plusieurs fois qu’après avoir demandé depuis fort longtemps et fait faire quantités de neuvaines et de prières pour obtenir certaines grâces purement spirituelles, elle dit souvent à Dieu : « Je consens, Seigneur, d’être privée pour toujours de savoir s’il vous a plu de m’accorder ces grâces, puisque je suis si misérable que tout don connu se tourne en moi en poison, sans presque m’en apercevoir ou sans presque pouvoir l’éviter. Tel est l’abîme de ma misère. Ainsi c’est moi-même, ô mon Dieu, qui vous lie
1/Cette doctrine de la « désappropriation » est une de celles que Fénelon développe avec le plus de complaisance dans l’Explication des Maximes des saints. Voir surtout l’article XVI, Vrai, éd. Chérel, pp. 225229. Fénelon l’identifie avec la doctrine de la cupiditas ordinata de saint Bernard et celle de la « résignation » salésienne présentée non comme des attitudes de péché, mais comme des imperfections par rapport à l’amour pur de la charité. Dans l’article XXI, Vrai (pp. 269-271), Fénelon rapproche la « désappropriation » de l’esprit de simplicité et de l’esprit d’enfance, qui sont les fruits de la « pauvreté spirituelle ». Voir aussi : Lettre à Charlotte de Saint-Cyprien (éd. de Paris, VIII, p. 449).
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les mains ou qui vous force à me cacher par bonté les grâces que votre miséricorde vous porte à me faire. Vous avez, ma chère fille, plus besoin que mille autres d’entrer dans de pareils sentiments, car je n’ai jamais connu personne qui fît plus de fond que vous sur ce qui s’appelle appui sensible de direction, sous le spécieux prétexte du besoin spirituel. J’ai toujours pensé, sans vous le dire, que viendrait enfin le temps où Dieu, jaloux de tout appui sensible de votre cœur, vous les ôterait sans même vous faire connaître ni sentir de quelle manière il veut suppléer à tout ce qu’il vous aura ôté. Cet état est, je vous l’avoue, terrible à la nature, mais dans ce terrible état un simple fiat, dans toute l’amertume et la répugnance du cœur, est le vrai et solide avancement de l’âme, à qui il ne reste plus que Dieu dans la foi nue, c’est-à-dire dans une foi obscure, dépouillée de toute dévotion sensible, mais résidente dans la cime pointe de l’esprit, comme parle saint François de Sales. Aussi saint Paul assure que nous marchons vers Dieu par la foi : Per fidem ambulamus. On entend facilement ces trois mots/1.
Tout ceci vous convaincra que ce n’est point punition, mais miséricorde et une très grande miséricorde, quand Dieu vous ôte plus qu’aux autres. C’est qu’il est plus jaloux de posséder tout votre cœur et toute sa confiance. C’est pour cela qu’il fallait vous ôter tout, sans aucun supplément sensible, quand même il serait tout intérieur. Au reste, plus tant de réflexions sur les maux présents ou futurs. Abandon, soumission, amour, confiance/2.
1/ L’expression : « La cime pointe de l’esprit » est une faute de lecture qui se trouve dans la Vie de la Mère de Chantal par la Mère de Chaugy), et que Bossuet reproduit, Instruction sur les états d’oraison, livre VIII, ch. 39, 2e édition, p. 329. François de Sales dit : « La fine pointe de l’esprit » ou encore « la cime de l’âme ». Quant au texte de saint Paul, 2 Cor. 5, 7, Caussade lui attribue un sens mystique qu’il n’a pas par lui-même. L’Apôtre oppose notre condition terrestre (per fidem ambulamus) à celle de la patrie céleste (per speciem). La direction donnée ici correspond à l’enseignement de Fénelon dans l’article XVI des Maximes des Saints (éd. Chérel, pp. 225-233), qui renvoie à saint François de Sales, Traité, livre IX, ch. 16.
2/ Ces quatre mots résument toute la direction du P. de Caussade.
On croirait lire Fénelon. Le Manuel de piété, la Correspondance et surtout l’Explication des Maximes des Saints fourniraient cent passages où la doctrine que nous venons d’entendre se trouve formulée. Mais n’est-ce pas la tradition la plus ancienne des ascètes chrétiens, la tradition du désert, qui nous apprend à regarder l’amour-propre des parfaits comme le « vice » le plus tenace et le plus subtil/1 ?
Au reste, les lectures que le P. de Caussade conseillait à sa dirigée étaient elles-mêmes empreintes de cette spiritualité centrée sur l’exercice de la foi la plus dépouillée. Témoin la lettre par laquelle il recommandait l’ouvrage intitulé De l’espérance chrétienne, qu’avait publié en 1728 le bénédictin Dom Robert Morel et dont il fait l’éloge qu’on va lire.
Ms. V. 272-275. R. I, 330-331
Voilà le livre en question que je vous envoie. C’est un vrai trésor pour vous, je vous prie d’en faire votre lecture ordinaire en cette manière : 1. En tâchant d’entrer dans des vérités si consolantes et si solides par un certain goût pratique, plutôt que par des réflexions ou par une avidité turbulente, faisant de temps en temps de petites pauses pour donner lieu à ces douces vérités de s’écouler plus profondément dans votre âme et pour donner lieu à l’opération du Saint Esprit qui, durant ces pauses pacifiques et ces attentes silencieuses, grave et imprime dans le cœur ces vérités célestes, le tout cependant sans gêner votre attrait, sans rien violenter pour empêcher les réflexions, mais en tendant simplement et doucement à les goûter plutôt qu’à les tant pénétrer, ou, si vous voulez, à les pénétrer par un certain goût du cœur plus que par les réflexions de nos aveugles raisonnements. 2. Remarquez bien certains chapitres plus importants et dont vous avez plus de besoin, pour les relire ensuite dans un nouveau loisir/2.
1 Voir ce que Cassien (De octo principalium vitiorum remediis, lib. XI et XII) dit de la vaine gloire et de l’orgueil du moine, c’est-à-dire du « spirituel ».
2 Le livre de Dom Robert Morel parut anonyme en 1728, à Paris, chez Vincent et chez bottin, sous le titre : De l’espérance chrétienne et de la confiance en Dieu. Il a été réédité en 1743. L’auteur est un bénédictin de Saint-Maur. Les thèmes chers à Caussade y sont développés avec une onction pénétrante : paternité de Dieu, sollicitude de la Providence, bienfait de l’abandon. Le chapitre 6 a pour titre : N’espérer qu’en Dieu seul et attendre tout de Lui. Des conseils que donne Caussade pour la lecture, on rapprochera ce que dit Fénelon dans l’article XX de l’Explication des Maximes des Saints (éd. Chérel, p. 242) : « Il vaut mieux lire peu et faire de longues interruptions de recueillement pour laisser l’amour imprimer en nous plus profondément les vérités chrétiennes. Quand le recueillement nous fait tomber le livre des mains, il n’y a qu’à le laisser tomber sans scrupule. On le reprendra assez dans la suite, et il reviendra à son tour pour renouveler le recueillement. »
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À l’égard de ces occasions et états de souffrances, croyez-moi, tâchons de profiter de notre mieux de mille petites occasions que Dieu nous fournit pour combattre l’amour-propre et cette maudite vanité qui s’aigrit et s’irrite de tout, nous fait faire mille fautes et nous déchire nous-mêmes par ses troubles et ses révoltes intérieures.
Pour ce qui est des grandes occasions de souffrances, il faut penser souvent que cela passera comme tout le reste, et que, ces peines étant passées, on ne peut se consoler d’en avoir mal profité. Mais aussi quelle satisfaction que d’avoir su faire, comme l’on dit, de nécessité vertu et de vertu nécessité/1. Il faut pour cela n’en parler jamais que quand il est nécessaire et en deux plots, c’est-à-dire le moins qu’il se peut : ne s’en point occuper volontairement, ni aussi des suites, abandonnant tout à la divine Providence qui tourne toutes choses au plus grand bien et avantage de ceux qui savent vivre en foi, en soumission, paix et abandon sans réserve. Je prie Dieu qu’il vous fasse bien comprendre les grands fruits spirituels et temporels renfermés dans la sainte pratique de l’entière résignation et du total abandon à toutes les très saintes volontés de Dieu et aux adorables permissions de son admirable et incompréhensible Providence, sans les ordres de laquelle il est de la foi qu’il ne tombe pas un cheveu de nos têtes, ni une seule feuille en automne dans toutes les forêts du monde/2.
1/ Sur ce proverbe, voir p. 84, n. 1.
2/ On remarquera que Caussade n’emploie pas le mot « indifférence » ; il dit « résignation et abandon », là où saint François de Sales dirait plutôt « résignation et indifférence ». Ne serait-ce pas en raison des critiques adressées par Bossuet à Fénelon au sujet de ce mot « indifférence ». Voir J.-L. GoRé, La notion d’indifférence chez Fénelon et ses sources, passim, index s. v. Bossuet et, du même auteur, L’itinéraire de Fénelon, p. 418.
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Jésus-Christ nous pouvait-il mieux faire sentir que par ces paroles qu’il n’est point d’événement ni grand ni petit dans le monde qui ne soit ménagé par les ordres exprès de cette Providence souveraine qui s’étend généralement sur tout, sans exception de chose quelconque ? O mon Dieu, que cela est consolant, quand on sait vous regarder, comme vous nous le dîtes vous-même, ainsi qu’un tendre Père, et nous regarder comme vos chers enfants à qui souvent vous faites prendre des remèdes bien amers, mais bien salutaires. Ayez pitié de ces malades, o Père infiniment bon, de ces malades qui dans leur frénésie se révoltent contre le médecin charitable et contre la purgation qui doit leur procurer la santé et la vie ! O mon Dieu, qu’il y a dans le monde d’aveugles et d’insensés qui ne veulent pas même entendre parler de ces vérités, quoique vous ne les ayez révélées dans vos divines Écritures que pour notre consolation présente et pour notre salut éternel !
Nous venons de reconnaître les principes fondamentaux de la spiritualité que le P. de Caussade ne cesse de prêcher à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Celle-ci ne pouvait manquer d’apprécier la belle unité de cette doctrine, et elle aimait recevoir à travers l’enseignement de son directeur la lumière que Dieu lui destinait au milieu des obscurités de sa voie spirituelle. N’est-ce pas cette lumière qui filtre dans la lettre que nous allons lire ?
Ms. V. 436-437. R. II, 162-163
1° Je suis ravi que Dieu se serve de mes lettres pour vous faire sentir la prodigieuse différence des sentiments du cœur par rapport à Dieu et aux créatures. En voici le remède. Après la grande grâce que Dieu vous a faite de vous en donner de si vives et de si fortes connaissances, il n’y a plus qu’à vouloir bien voir toutes ces misères en paix, sans nul dépit
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d’amour-propre et d’orgueil. Car voir toutes ses misères en paix et en humilité (en tâchant de les toujours diminuer avec la grâce de Dieu par une vigilance tranquille et par la prière), c’est, pour ainsi dire, ne les plus avoir aux yeux de Dieu ; c’est là une vérité aussi constante que cachée.
2° Vous avez besoin de réfléchir souvent sur ces paroles de Notre Seigneur à sainte Catherine de Sienne/1 : Ma fille, je vous laisse à vous autres, créatures, l’amour tendre et sensible, et je me réserve l’amour de préférence qui est purement spirituel, qui réside dans la cime de l’esprit, d’où pourtant tout l’intérieur se gouverne, selon saint François de Sales/2, puisqu’une sainte mère qui pleure et qui se désole de la mort de ses enfants chéris, ne voudrait pas leur rendre la vie par le moindre péché véniel. Il en est de même de la contrition comme de l’amour de Dieu : tout se passe spirituellement dans la partie supérieure et comme à notre insu, parce que, durant cette vie, nous sommes si misérables que tout don connu se change en poison par notre amour-propre, ce qui force Dieu en quelque sorte de nous faire des grâces à son insu, qui, au moins, s’en saurait bon gré, ce qui est se remercier soi-même dans son cœur et comme baiser sa main, ainsi que dit Job/3.
La direction vigoureuse que recevait ainsi la Visitandine l’aidait assurément à progresser dans cette humilité et cette soumission de cœur. Il lui arrivait parfois de trouver la conduite de celui-ci austère, et elle se plaignait à son père spirituel des exigences qu’il manifestait à son égard. Voici comment le P. de Caussade lui répondait.
1/ Sainte CATHERINE DE SIENNE, Dialogue ; Saint FRANÇOIS DE SALES, Traité, livre IX, ch. 3.
2/ Saint François de Sales (loc. cit.) renvoie à Job 2, 1 o.
3/ Nous respectons le texte de notre manuscrit, qui est obscur et que Ramière corrige ainsi : « C’est ce qui force Dieu, en quelque sorte, de nous cacher les grâces qu’il nous accorde. Si nous entendions bien nos intérêts, nous regarderions ce salutaire aveuglement comme la plus précieuse de toutes les grâces ; et, semblables au saint homme Job, nous ne baiserions jamais sa main avec plus d’amour que lorsqu’il semble davantage l’appesantir sur nous » (R. II, p. 163). Allusion probable à Job 2, 5.
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Ms. V. 311-318. R. II, 66-71
Vous convenez avec moi que votre activité et votre empressement sont un défaut et vous dites que je vous voudrais voir sans défauts et toute parfaite. Cela est ainsi ; ç’a toujours été l’objet de mon zèle pour vous, mais cela ne peut se faire que peu à peu, par une grande confiance en Dieu qui seul peut achever l’ouvrage qu’il a commencé. Abandonnez-vous toute à lui et laissez-le faire. Ne soyez pas de ceux dont Jésus-Christ dit à sainte Catherine de Sienne, qu’ils n’avancent guère dans la perfection parce qu’ils veulent tout dire et tout faire sans l’écouter ni lui donner le loisir d’agir en eux/1.
Je suis ravi que vous sentiez que Dieu vous soutient visiblement dans vos peines : demeurez-y paisible, tant que vous pourrez, et dans un grand calme et silence intérieur. Cette seule pratique vous avancera beaucoup en calmant votre cœur en Dieu. Il vous a donné du courage, mettez ce talent à profit. Ce divin Maître demande à présent de vous la patience, la douceur, la résignation tel que vous pouvez l’avoir au fond de l’âme et dans la pointe de l’esprit, sans même le sentir, et je m’aperçois qu’il vous la donne ainsi, ce dont je lui rends grâces. Quand, après cela, cette résignation deviendra sensible, elle vous remplira de paix et de douceur, comme quelques saints ; c’est alors que vous goûterez l’onction secrète et céleste que Jésus-Christ a attachée à la participation de sa croix par un effet merveilleux de sa grâce intérieure. Oh ! quel bonheur et quel plaisir de trouver la paix et la joie jusque dans la croix ! Voilà ce qui rendait inaltérables la paix et le bonheur des saints, et ce qu’éprouvent encore comme eux les personnes qui aspirent généreusement à la vie intérieure et à la perfection, en sacrifiant tout à Dieu.
Cette vie intérieure, dites-vous, vous paraît impossible par rapport à votre caractère et à votre tempérament. Elle l’est, en effet, mais ce qui est impossible à l’homme, est facile à Dieu : c’est sur lui seul et sur sa grâce que vous devez compter
1/Sainte CATHERINE DE SIINNE, Dialogue.
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par Jésus-Christ. C’est pour cela que le Dieu de bonté commence par vous faire sentir plus vivement votre faiblesse, mais relevez-vous aussitôt par l’espérance, car Dieu se plaît à faire triompher sa grâce de nos plus grandes faiblesses.
Ce que vous dites intérieurement et si souvent : « Seigneur, ayez pitié de moi, vous qui pouvez tout ! » est la meilleure et la plus simple prière que vous puissiez faire ; il n’en faut pas davantage pour vous attirer son puissant secours. Tenez-vous ferme à cette pratique et à cette juste disposition intérieure de ne rien attendre de vous et de tout espérer de Dieu : il fera le reste, sans que vous vous en aperceviez, et je me promets de le remarquer sensiblement dans la suite.cxxxv
Je suis convaincu intérieurement qu’à moins d’une grande infidélité de votre part, Dieu fera bien des choses en vous par sa sainte opération : comptez là-dessus fortement et tâchez seulement de n’y mettre point d’obstacles volontaires par votre faute ; et quand par malheur vous connaîtrez y en avoir mis, humiliez-vous promptement et revenez à Dieu et à vous-même intérieurement et toujours avec une pleine confiance en sa divine Bonté. Nous n’avons qu’à nous attacher à Dieu et à sa sainte volonté, y acquiesçant et à toutes ses suites, qui ne peuvent manquer de nous être heureuses et profitables, quand il n’y aurait de notre part que cette seule soumission aveugle à son bon plaisir, puisque c’est en cela que consiste toute la perfection et le vrai amour de Dieu.
C’est une grande grâce que de sentir comme vous faites la folie et l’extravagance des mondains, au sujet cies choses où ils mettent leurs plaisirs. De là naissent de grands biens dans l’âme, qui se fortifie pour mépriser le monde et pour pratiquer la vie intérieure. Vous direz que vous n’y êtes enfoncée encore guère avant, mais vous estimez cet état, vous y tendez, vous le désirez, vous le demandez, vous y allez, vous y marchez : voilà tout autant de divers degrés de grâce ; le reste viendra en son temps. Modérez cependant votre ardeur spirituelle et votre sainte ambition.
Vous commencez, dites-vous, à devenir un peu insensible aux bonnes et aux mauvaises manières des gens à votre égard : c’est là une plus grande grâce que vous ne pensez. Il y a encore, dites-vous, des temps de tristesse et de découragement, qui semblent plus fort que nous : il faut alors les soutenir comme on peut, et surtout la peine de se voir et de se sentir si faible, car c’est ce qui pique le plus notre amour-propre spirituel, qui se révolte à la vue de ses défauts, de ses misères, faiblesses et impuissances. C’est aussi le plus grand sacrifice et le plus humiliant ; d’où je conclus, avec saint François de Sales, que nous avons plus besoin de patience et de support de nous-mêmes, que par rapport aux autres/1.
Il est bien permis de souhaiter quelque appui ou soutien sensible, et même visible, dans les voies de Dieu. Mais il faut le souhaiter avec modération, le chercher sans empressement, en user sans attache, le perdre quand Dieu le veut ; je ne dis pas sans peine, mais sans trouble ni abattement volontaire, sans chagrin ni inquiétude écoutée et qui paraisse ; et puis, au défaut de tout, espérer pleinement en Dieu, mettre toute sa confiance en Dieu, recourir en tout temps et pour tout à Dieu jusque dans les plus petits besoins, ainsi que font les tendres enfants à l’égard de leur bonne chère mère. Cette sainte simplicité, cette conduite humble et enfantine envers Dieu, touche et charme son cœur paternel, et on obtient tôt ou tard tout ce qu’on lui demande, ou quelque chose de meilleur qui nous est souvent donné sans même que nous le comprenions/2.
Ce que Notre Seigneur dit à sainte Catherine de Sienne, que les hommes veuillent tant dire et tant faire qu’ils ne lui laissent pas le loisir d’opérer en eux, doit s’entendre qu’en agissant et en accomplissant nos devoirs, nous le fassions sans trop d’empressement ni avec une certaine activité et impétuosité naturelle ; et que, pendant la journée, nous soyons comme aux écoutes de la divine Sagesse dans l’intérieur, pour entendre Celui qui parle au fond du cœur, sans voix, sans syllabes, parce que sa parole, c’est son opération. De plus,
1/C’est une idée qui revient souvent sous la plume de Caussade et que nous avons rencontrée plus haut. Nous ne trouvons pas de référence précise dans les œuvres du saint Docteur, mais il est évident que telle est bien sa pensée dans l’Introduction, partie III, ch. 3 et 9.
2/ On sait combien cet « esprit d’enfance », profondément salésien, est celui de Fénelon. Voir, en particulier, la Lettre à la Sœur Charlotte de Saint-Cyprien (éd. de Paris, VIII, pp. 451 sq.).
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que dans toutes nos prières, lectures, examens, élévations à Dieu, etc., nous fassions le tout doucement, suavement, sans confusion, sans efforts, cherchant seulement le repos du cœur en Dieu, et pour cela usant de fréquentes pauses pour donner lieu à l’esprit de Dieu d’opérer librement et à loisir dans notre âme ce qu’il lui plaira et comme il lui plaira/1.
Tout ce que vous me dites sur la crainte que vos fautes ne soient rendues plus grièves par la présence de Dieu, sont autant d’illusions du démon, qui par là essaie de vous rebuter de l’attention à cette divine Présence, et d’être assidue devant le Saint Sacrement. Continuez sans crainte ce double exercice ; j’en vois les fruits, et ils deviendront si sensibles que vous les verrez vous-même en leur temps.
Je vous félicite de ce que Dieu vous ôte une partie de votre vivacité naturelle ; pour ce qui est de la gaieté, ce n’est que pour un temps, elle reviendra, mais toute changée, ou plutôt transformée dans une joie spirituelle, douce, tranquille et paisible, parce qu’elle sera comme celle des saints, toute en Dieu, et ne viendra que de Dieu/2.
J’approuve fort votre manière de procéder dans l’oraison. Continuez de même, faites des actes quand vous vous y sentez doucement inclinée. Lorsque, durant les pauses et le silence intérieur, il vous vient de bonnes pensées ou sentiments, recevez-les doucement, et le repos intérieur de même, tantôt plus grand, tantôt moindre, comme il plaira à Dieu. En un mot, tendez toujours vers ce souverain Seigneur, plus du cœur et des désirs que d’esprit et de tête, et, quoi que ce soit qui vous soit donné, soyez toujours contente. Dieu sait mieux que nous ce qu’il nous faut, laissons-le faire : soyons seulement bien convaincus que le moindre repos du cœur en sa sainte présence,
1/Le texte de sainte Catherine de Sienne auquel ce fragment fait allusion est celui que nous avons lu plus haut. Preuve que nous avons là des fragments de deux lettres différentes réunies par la Mère de Rosen. Caussade répond sans doute à une demande d’explication. Fénelon explique en quoi consiste la passivité de la quiétude mystique dans l’article XXX, Vrai des Maximes (éd. Chérel, p. 266).
2/ Sur la « nuit de la joie » voir saint JEAN DE LA CROIX, Montée du Carmel, livre III, ch. 26 (éd. Lucien-Marie, pp. 385-389) ; sur la joie de l’âme transformée, voir Nuit Obscure, livre II, ch. 22 (p. 431).
vaut mieux que tout ce que nous saurions dire ni penser. Que cette conviction vous porte toujours plus à tendre de cœur à ce saint repos et à ne pas l’interrompre quand Dieu vous le donne, car ce sont alors les précieux moments d’une intime audience/1.
Nous nous souviendrons de ce dernier paragraphe, lorsque nous traiterons plus amplement de l’oraison. Mais il nous est bon, avant de prendre congé de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil, de constater que les progrès spirituels dont son directeur était le témoin, restaient inaperçus à ses propres yeux. Le combat qu’elle menait courageusement contre elle-même, afin de surmonter les vivacités de son caractère et l’impressionnabilité de son tempé-rainent, se poursuit avec une sérénité accrue par la confiance que Dieu s’exprimait à elle à travers les paroles si simples si persuasives de son guide spirituel.
Les quelques lettres qui nous restent à transcrire dans ce chapitre n’ajouteront guère à ce que nous savons déjà de la Visitandine. Elles n’ajouteront pas davantage aux éléments de la direction qu’elle reçoit du P. de Caussade. C’est toujours dans la même ligne de la résignation, de la soumission à Dieu, de l’abandon et de la maîtrise de sa sensibilité, en un mot, de tout ce qui constitue, au sens de saint Jean de la Croix, la « pauvreté spirituelle », c’est-à-dire l’acceptation de disparaître à ses propres yeux sous des apparences de misères pour que la confiance en Dieu soit plus totale et plus pure. Toute la doctrine de la foi nue est impliquée dans l’attitude que le P. de Caussade recommande inlassablement à sa dirigée.
Rien ne contribue à créer dans une âme ce climat d’humilité, connue les petites fautes qui l’affligent d’autant plus qu’elle les voie davantage et pense, pour cela, qu’elle ne parviendra jamais à éviter les rechutes. Sœur Marie-Thérèse ressentait cette peine avec toute la vivacité de son tempérament et tout son besoin de réconfort sensible. Nous présumons facilement cet état d’âme à travers la réponse que reçoivent ses propres confidences.
1/ C’est un des leitmotive qui inspirent les fragments inédits qui composent le Traité de l’oraison du cœur, que nous publierons dans notre volume III.
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R. I, 284-286
Ma chère Sœur,
Il faut se soumettre à Dieu en tout et pour tout, pour l’état et pour la condition où il nous a placés, pour les biens et les maux qu’il nous a départis, et même pour le caractère, l’esprit, le naturel, le tempérament, les inclinations dont il nous a doués. Exercez-vous donc à la patience à l’égard de vous-même, et à cette parfaite soumission aux volontés divines. Dès que vous l’aurez acquise, vous jouirez d’une grande paix, ne vous chagrinant plus à aucun égard, ne vous dépitant plus contre vous-même, mais vous supportant avec la même douceur dont vous devez user à l’égard des autres. Cet article est plus important que vous ne pensez ; et, en ce moment, il n’en est pas peut-être de plus essentiel pour votre sanctification. Ayez-le donc toujours devant les yeux, et faites des actes fréquents de soumission aux saintes volontés de Dieu, de charité, de support, de douceur, pour vous-même plus encore que pour les autres.
Vous n’en arriverez pas là sans vous faire une grande violence.
Une âme à qui Dieu fait connaître ses misères est bien plus à charge à elle-même que ne saurait jamais l’être le prochain ; car celui-ci, tout prochain qu’il est, n’est pas toujours auprès de nous ; en tous cas, il n’est pas en nous ; tandis que nous nous portons nous-mêmes, et ne pouvons nous quitter un seul instant ni cesser complètement de nous voir, de nous sentir et de charrier partout avec nous nos imperfections et nos défauts. Mais voici où éclate surtout l’infinie bonté de notre Dieu : c’est que la douleur et la honte que nous causent ces défauts en sont le remède, pourvu, toutefois, que cette honte ne se change pas en dépit, et que cette douleur nous soit inspirée par l’amour de Dieu, et non par l’amour-propre. La douleur qui naît de l’amour-propre est pleine de trouble et d’aigreur ; et, loin de guérir les plaies de notre âme, elle ne sert qu’à les envenimer. Au contraire, la douleur produite par
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l’amour de Dieu est calme et pleine d’abandon. Si elle déteste la faute, elle se complaît dans l’humiliation qui suit la faute ; aussi a-t-elle pour résultat de donner à l’humiliation tout son mérite, et de changer les pertes mêmes en occasion de gain.
Cessez donc de vous tourmenter à cause de vos défauts et de l’imperfection de vos œuvres. Offrez à Dieu la douleur qu’elle vous cause et laissez sa miséricordieuse Providence réparer ces petites infidélités par bien des petites croix et des peines de toute espèce. Armez-vous seulement de patience ; relevez-vous le plus tôt que vous pourrez ; et ne gémissez jamais sur vos chutes qu’avec une humilité douce et tranquille. Dieu le veut ainsi ; et, par cette infatigable patience, vous lui rendrez plus de gloire et vous ferez plus de progrès que vous n’en feriez jamais par les plus violents efforts/1.
La doctrine que nous venons d’entendre est inspirée à la fois par le discernement des esprits, tel que saint Ignace l’enseigne dans ses Exercices/2, et de saint François de Sales pour qui l’art d’accepter l’humiliation dans la conscience même de nos fautes est un des points essentiels du progrès spirituel.
Mais Dieu met la main à l’œuvre d’une manière plus profonde, et certaines croix intérieures interviennent pour couper d’une façon plus douloureuse, mais aussi plus radicale, l’attache à soi-même qui est le fruit de l’amour-propre.
Nous savons que la confession était pour Sœur Marie-Thérèse l’occasion de peines particulièrement sensibles. Les craintes l’assaillaient à ce sujet : l’aveu de ses fautes avait-il été suffisant ? sa contrition était-elle assez sincère ? Elle se voyait sevrée de cette douleur sensible qu’elle avait éprouvée naguère et elle se demandait, non sans anxiété, si son amour de Dieu était assez fervent. Son directeur, bien loin de s’alarmer de ces confidences, en prenait occasion pour l’éclairer sur l’action profonde de Dieu dans son âme. Cette purification était à ses yeux le signe d’une ferveur non point défaillante, mais au contraire plus généreuse et plus désintéressée.
1/ Cette lettre ne se trouve pas dans le manuscrit V. Nous la reproduisons telle que le P. Ramière nous la donne avec des retouches probables. Il résume admirablement ce que nous ont appris les lettres précédentes.
2/ Exercices Spirituels, n. 315, 317, 321, 329, etc,
R. II, 170-172
Si vous le voulez, ma chère Sœur, il vous suffira d’un brin de foi et de docilité, pour vous délivrer, à tout jamais, des craintes qui vous tourmentent au sujet de vos confessions ; vous n’avez, pour cela, qu’à suivre les règles parfaitement sûres que je vais vous tracer.
1° Ne demandez jamais la délivrance de cette peine, car Dieu vous a bien fait sentir pourquoi il la permettait : c’est que lui seul veut être tout votre appui, toute votre consolation, toute votre confiance, sans qu’aucun motif sensible altère la pureté de votre amour. Ne trouvant pas en vous le courage qui a conduit les saints à cette parfaite pureté par des sacrifices héroïques, il vous y amène peu à peu par des épreuves moins pénibles. Remerciez-le de sa condescendance, et efforcez-vous de répondre à ses miséricordieux desseins.
2° Voici comment vous vous préparerez désormais à vos confessions : après un quart d’heure tout au plus d’examen, fait tant bien que mal, comme vous pourrez, vous vous direz à vous-même : Par la miséricorde de Dieu, je vis dans la contrition habituelle, puisque, pour rien au monde, je ne voudrais commettre un péché mortel ; je sens même de l’horreur pour le péché véniel, quoique je ne laisse pas d’avoir le malheur d’en commettre ; je n’ai donc plus qu’à faire de mon mieux un acte de cette disposition que Dieu a mise dans mon cœur par sa grâce. Il ne faut pas pour cela beaucoup de temps, quelques minutes suffisent ; et la meilleure manière de produire les actes de contrition, c’est de prier Dieu de les produire lui-même en nous.
3°, Mais s’il m’est impossible, direz-vous, de me rappeler aucune faute distincte, comment pourrai-je me confesser ? Voici ce que vous direz : « Mon Père, mon peu de lumière m’empêche de connaître mes fautes ordinaires ; mais je viens
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m’accuser en général de tous les péchés de ma vie passée, et en particulier de tel ou tel péché, dont je demande pardon à Dieu de tout mon cœur. » Après cela, vous recevrez tranquillement la pénitence que votre confesseur vous imposera ; et vous ne devez douter, en aucune manière, que l’absolution qu’il prononcera sur vous ne vous confère toutes les grâces attachées à ce sacrement.
Y a-t-il au monde, je vous le demande, rien de plus aisé et de plus consolant ? Et si vous adoptiez cette méthode, ne seriez-vous pas délivrée par là même des peines qui vous ont tant tourmentée jusqu’à ce jour ?
Je souhaiterais que cette petite pratique fût connue et pratiquée par bien des membres de votre communauté, qui éprouvent les mêmes embarras que vous, et qui, comme vous, pourraient aisément s’en délivrer/1.
Le P. Ramière n’indique pas la destinataire, mais cette lettre fait suite à une série d’autres qui concernent Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Le contenu nous paraît s’appliquer parfaitement à l’état de cette âme que nous connaissons déjà. Son directeur s’efforce de lui faire accepter humblement l’inquiétude qui la tourmente et qui lui fait craindre de ne point être en paix avec Dieu.
R. II, 190-192
Ayez bon courage, ma chère Sœur, et ne vous persuadez pas que vous êtes éloignée de Dieu. Jamais, au contraire, vous n’avez été plus rapprochée de lui. Rappelez-vous l’agonie de
1 On se souvient que le confesseur de la communauté était de tendance janséniste. La direction du P. de Caussade devait libérer les religieuses ferventes de cette communauté, dont les réactions se font sentir dans les lettres admirables de la M. de Rosen sur la Sainte Communion (inédites). On peut lire une direction analogue donnée par Fénelon à la comtesse de Montberon sujette aux scrupules (éd. de Paris, VIII, pp. 624-630).
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Notre Seigneur au jardin des Olives, et vous comprendrez que l’amertume du cœur et la violence des angoisses ne sont pas incompatibles avec une parfaite soumission. Ce sont les gémissements de la nature qui souffre, et les marques de la difficulté du sacrifice. Ne rien faire alors contre l’ordre de Dieu, ne pas dire un seul mot pour se plaindre ou pour se lamenter, voilà la parfaite soumission qui naît de l’amour et du plus pur amour. Oh ! si vous saviez dans de pareilles rencontres ne rien faire, ne rien dire, niais demeurer dans un silence de foi, d’adoration, de soumission, d’abandon et de sacrifice, vous auriez trouvé le grand secret pour sanctifier toutes vos souffrances et même pour les adoucir beaucoup. Il faut s’exercer à cela, et s’y former doucement, prendre bien garde de ne pas se laisser aller au trouble et au découragement, quand on y a manqué, mais revenir bientôt à ce grand silence avec une humilité paisible et tranquille.
Nous avons déjà vu le P. de Caussade s’employer à faire discerner dans ce qu’il appelle un « fonds de bonne volonté » l’action même de la grâce. Mais ce sont parfois des tempêtes suscitées de l’extérieur qui troublent le plus intime de l’âme et l’empêchent de trouver dans le recueillement qu’elle souhaite la paix intérieure dont elle est avide. Alors le directeur reprend inlassablement les mêmes considérations, le même enseignement, sachant que les difficultés renaissent et appellent les mêmes réconforts.
Cependant, Sœur Marie-Thérèse reste toujours la même. Progresse-t-elle ? elle ne s’en aperçoit aucunement. Toujours les mêmes imperfections, les mêmes impatiences, la même agitation. Elle aperçoit des âmes tellement plus avancées. Une de ses sœurs, en particulier, lui paraît beaucoup plus agréable à Dieu, beaucoup plus mortifiée ! Il faut qu’avec une délicatesse toute paternelle son directeur répète les mêmes encouragements : abandon à la Providence, patience avec soi-même, humble respect de la vertu des autres sans doute, mais non point pour se mépriser soi-même.
Ms. V. 296-300. R. II, 193-196
Comme vous tâchez d’abandonner vos affaires temporelles à la divine Providence, en prenant pourtant assez de soins pour ne point tenter Dieu, faites-en de même pour votre avancement spirituel et, sans en négliger le soin, laissez-en tout le succès à Dieu, n’espérant rien que de lui. Mais ne vous arrêtez jamais à ces pensées diaboliques : Je suis toujours la même, toujours aussi misérable, aussi peu recueillie, aussi dissipée, aussi impatiente, aussi imparfaite, etc. Tout cela trouble l’intérieur, accable le cœur, jette dans la tristesse, dans la défiance, dans le découragement, et voilà ce que le démon prétend par cette prétendue humilité et ce regret de ses fautes/1. Supportez-vous vous-même avec douceur, revenez à Dieu avec douceur, repentez-vous avec douceur, sans empressement extérieur ni intérieur, mais paisiblement : ce seul point bien pratiqué peut vous procurer peu à peu le calme intérieur, qui vous fera plus avancer dans la voie de Dieu que tout ce que vous ne sauriez jamais faire, car, quand on sent un peu de paix et de douceur dans son cœur, on y rentre avec plaisir, et ce qu’on fait avec plaisir, on le fait volontiers, continuellement, sans peine, et presque sans y faire réflexion.
Pour votre soutien, croyez-moi, mettez toute votre confiance en Dieu seul par Jésus-Christ ; abandonnez-vous de plus en plus totalement à lui en tout et pour tout, et vous verrez par votre propre expérience qu’il vous assistera toujours au besoin. Il se fera votre maître, votre guide, votre appui, votre protecteur, votre invincible soutien, et cela immanquablement. Alors il ne vous manquera plus rien, car qui a Dieu, a tout et, pour l’avoir, il ne faut que s’adresser à lui avec une pleine Iconfiance en tout et pour toutes choses, grandes et petites,
1/Exercices Spirituels, n. 332 : « C’est le propre de l’ange mauvais qui se transforme en ange de lumière, d’aller d’abord dans le sens de l’âme fidèle, et de l’amener finalement dans le sien. C’est-à-dire qu’il propose des pensées bonnes et saines, en accord avec l’âme juste, et, ensuite, peu à peu, il tâche de l’amener à ses fins, en entraînant l’âme dans ses tromperies secrètes et ses intentions perverses. »
sans nulle réserve, et dire partout à Dieu : Seigneur, que ferai-je en telle occasion ? que dirai-je ? Je m’abandonne entièrement à vous, éclairez-moi, conduisez-moi, soutenez-moi, possédez-moi.
Je vous plains des embarras et tracas dont vous me parlez. Mais souvenez-vous que la seule patience et soumission intérieure vous avancera plus que la vie la plus douce et la plus recueillie, car celle-ci flatte toujours un peu l’amour-propre et l’autre l’afflige et le crucifie. Et voilà ce qui fait mourir ce misérable amour de nous-mêmes et nous fait parvenir à la vraie paix du cœur par l’union avec Dieu.
Quand vous vous trouverez dans un si grand accablement de cœur que vous ne pourrez pas faire sur quoi que ce soit un seul acte, gardez-vous bien alors de vous tourmenter et efforcer, mais tenez-vous simplement en la présence de Dieu dans ce grand silence d’accablement, mais avec respect, humilité et soumission, comme un criminel devant son roi et son juge qui lui impose un châtiment bien mérité. Et sachez que le silence intérieur d’anéantissement et de soumission vaut mieux et purifie plus tôt le cœur que tous les actes qu’on s’efforce alors de produire inutilement, et qui ne font souvent qu’augmenter le trouble de l’âme/1.
Le caractère que vous me marquez de cette personne est très bon ; mais haïr pour cela le vôtre, cela n’est pas bien. Il faut par soumission, et par respect pour l’ordre de Dieu, vouloir être tel qu’il a voulu que nous soyons, sans pourtant négliger de nous réformer. Or, la plus grande et l’essentielle réforme que je voudrais en vous, ce serait de ne jamais aigrir votre cœur pour quoi que ce fût, niais de vous traiter toujours vous-même avec douceur, ainsi que vous en devez user envers le prochain, à qui vous ne feriez pas d’aigres reproches sur son caractère, mais vous tâcheriez doucement de l’engager à le réformer. Usez-en de même à votre égard, et si, peu à peu, cet esprit de douceur peut s’introduire dans votre cœur, vous
1/Exercices Spirituels, n. 74 : « Me porter à la confusion pour mes si nombreux péchés, en prenant des comparaisons, par exemple, un chevalier qui se trouve devant son roi et toute sa cour, plein de honte et de confusion pour avoir beaucoup offensé celui dont il a reçu auparavant beaucoup de dons et de faveurs
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avancerez bientôt dans la vie intérieure et sans tant de peine. Mais si le cœur se trouve aisément rempli d’aigreur et d’amertume, on ne fait pas grand-chose et tout coûte infiniment. J’appuie fort sur cet article, parce qu’il est essentiel pour vous ; et, si j’étais à votre place, je m’appliquerais en toutes choses à acquérir une grande douceur intérieure et extérieure, comme s’il n’y avait point d’autres vertus à acquérir, car celle-là doit amener chez vous toutes les autres, j’en appelle à votre propre expérience, dès que vous y aurez travaillé quelque temps, tout doucement, sans y mêler les vivacités et les empressements qui éloignent cette même douceur qu’on veut acquérir/1.
À ces conseils si clairs, si pénétrants, pourquoi Sœur Marie-Thérèse semble-t-elle fermer l’oreille ? Les peines qu’elle a confiées jusqu’ici à son directeur n’ont guère varié : impressions d’isolement, de faiblesse, scrupules de conscience ont accompli en elle un profond travail de purification. Voici que de nouvelles tempêtes, plus douloureuses peut-être que les précédentes, troublent sa paix intérieure. Les lettres qui nous font connaître cette étape de son itinéraire sont datées de 1738. Le P. de Caussade est à la veille de quitter Nancy. Sa direction se fait plus compatissante devant les souffrances intérieures de la Visitandine. N’est-elle point l’écho de la doctrine que formule saint Jean de la Croix, lorsque dans La Montée du Carmel, il recommande de s’abstraire des « formes et figures » en coupant court à toute réflexion inutile, pour ne se préoccuper que de tendre en « la volonté envers Dieu », c’est-à-dire de « chercher la nudité ou pauvreté spirituelle et sensitive » ? Le P. de Caussade n’avait-il pas lu ce que le Docteur mystique en disait : “Se vouloir privé véritablement de tout appui, de consolations et appréhensions, tant extérieures qu’intérieures. Ce que l’on pratique bien en voulant et tâchant de s’écarter et détacher de ces formes, puisqu’on recevra de là un tel profit que, d’autant plus on s’éloignera des
1/La douceur salésienne, nous l’avons dit et répété, est un trait caractéristique de la spiritualité du P. de Caussade. Il convient de rappeler aussi ce passage de la Nuit Obscure « touchant le vice de la colère » : “Il y en a d’autres qui se fâchent contre eux-mêmes d’une impatience non humble, quand ils se voient imparfaits ; d’où vient qu’ils sont si impatients qu’ils voudraient être saints en un jour” (éd. Lucien-Marie. p. 500). Voir aussi ibid., livre I, ch. 13, p. 534.
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formes, images et figures imaginaires, tant plus s’approchera-t-on de Dieu qui n’a point d’image, de forme ou de figure/1.”
Les sécheresses, les épreuves que Sœur Marie-Thérèse connaissait dans l’oraison, étaient aux yeux du directeur un signe indiscutable de l’entrée dans la voie de contemplation dont saint Jean de la Croix lui avait révélé les cheminements mystérieux. N’avait-il pas appris dans la Nuit Obscure que de telles épreuves étaient nécessaires pour que l’âme se purifie dans le sentiment de sa pauvreté, en même temps que lui seraient révélées la grandeur et l’excellence de Dieu : « Il nous faut ici remarquer un autre profit excellent qu’il y a en cette nuit et sécheresse de l’appétit sensitif, puisque nous sommes venus à en parler… Dieu illumine l’âme, non seulement lui donnant connaissance de sa misère et bassesse…, mais aussi de la grandeur et excellence de Dieu. Car, outre que les goûts, les appétits et les appuis sensibles étant amortis, l’entendement demeure net et libre pour entendre la vérité, parce que le goût sensible et l’appétit, bien qu’ils soient des choses spirituelles, offusquent et embarrassent l’esprit, semblablement cette pressure et aridité du sens illustrent et vivifient l’entendement/2, »
Saint Jean de la Croix parle le langage de l’École. Caussade, comme Fénelon, s’adresse à une âme et fait appel à son expérience intérieure la plus concrète. Les « formes et figures » sont pour elle ces agitations dont nous avons rencontré tant d’exemples : les craintes, la fébrilité qu’elle apporte au service de Dieu et qui l’empêchent de se recueillir dans la paix. La direction qu’elle reçoit s’efforce de la rassurer et de lui faire prendre conscience des grâces spirituelles que Dieu lui prodigue en secret.
Ms. V. 77-83. R. II, 157-161 1738
1° Quant au premier point, il est certain que vous vous devez abandonner totalement à Dieu sans réserve, sans fin, sans bornes. Il le demande de vous, n’en doutez pas. Ce qui fait là-dessus votre grande erreur et votre grande peine, c’est l’idée que vous avez eue jusqu’à présent de penser que la bonne
1/Montée du Carmel, livre III, ch. 13 (éd. Lucien-Marie, p. 338).
2/ Nuit Obscure, livre I, ch. 12, pp. 527 sq.
volonté que Dieu demande toujours, vous manquait. Oui bien, la bonne volonté sensible et connue, mais il y a un certain fond de bonne volonté que Dieu conserve au plus intime de l’âme, que je connais très certainement être en vous, malgré tous vos sentiments contraires. Ainsi demeurez tranquille sur ma décision et croyez très fermement que ce fond de bonne volonté imperceptible demeure toujours en vous par un effet tout singulier de la grâce de Jésus-Christ, et que votre abandon même sert infiniment à purifier et à augmenter cette bonne volonté, quelque cachée qu’elle vous puisse paraître. C’est là un point certain, demeurez ferme dans cette croyance ; dans la suite, votre propre expérience vous en convaincra/1.
2° La captivité de la volonté est en vous, comme en bien d’autres, une vraie impuissance. Mais pourquoi ? Pour vous tourner vers Dieu par des actes connus que vous voudriez faire à votre goût ? Dieu ne le veut pas, et vous avez grand tort de vous y forcer. C’est une infidélité que vous paierez chèrement. Que faire donc alors ? Ce que vous pourrez, ce à quoi la puissance ne manque jamais, qui est le seul simple désir dans lequel Dieu voit tous les actes que vous voudriez bien faire pour votre consolation ou pour votre assurance connue. Mais Dieu ne le veut pas, pour donner lieu à un plus parfait abandon. Cessez donc de vous chagriner, affliger et lamenter sur vos véritables impuissances. Dites alors : Fiat, fiat. Voilà qui vaut mieux infiniment que tout ce que vous voudriez faire et dire à votre façon, selon votre propre esprit et votre propre sens. Je vous permets cependant, à cause de votre faiblesse, de vous dire à vous-même de temps en temps : Je connais pour l’ordinaire que je voudrais bien me tourner vers Dieu et je ne le puis. Mais est-ce que Dieu ne voit pas ce désir ? Et ce seul désir lui dit tout, quoiqu’il soit aussitôt comme étouffé ou arrêté. Mais, direz-vous, il me semble quelquefois que ce désir
1/Caussade parle ici encore de l’abandon comme Fénelon parle de l’indifférence. Il appelle « fond de bonne volonté » l’attente de la grâce qui fait que l’« état passif » des mystiques orthodoxes n’est jamais purement passif. Fénelon est ici d’accord avec saint Jean de la Croix, comme l’a bien montré J. — L. GoRÉ, La notion d’indifférence chez Fénelon et ses sources, Paris, 1956, pp. 155-161.
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me manque. Et moi, je vous réponds : pourquoi donc avez-vous tant de peine de ce prétendu manquement ? Car on n’a de la peine de manquer d’une chose qu’à proportion qu’on la désire ; si on n’en avait aucun désir, on ne sentirait nulle peine dans le manquement. Êtes-vous fort en peine de manquer de richesses, d’honneurs, de beauté, etc. ? C’est que ces choses ne vous touchent plus et que vous n’y pensez seulement pas/1.
3° Vous n’êtes dans une disette de grâce et de force que pour ce que Dieu ne veut plus à présent de vous, mais jamais dans la disette des bons désirs, puisque vous sentez tant de peine à ne pouvoir les effectuer. Demeurez donc en paix dans votre grande pauvreté spirituelle, qui est un vrai trésor, quand on sait bien la prendre pour l’amour de Dieu et parce qu’il le veut ainsi, puisqu’il est de la foi que tout, ici-bas, hors le péché seul, est volonté de Dieu. Je vois bien que vous n’avez jamais compris la vraie pauvreté et nudité d’esprit, par où Dieu achève de nous détacher de nous-mêmes et de nos propres opérations, pour nous purifier davantage et nous simplifier en nous réduisant aux seuls actes de pure foi et de pur espritcxxxvi, état qui est la dernière disposition à l’union parfaite. Il est vrai que c’est une véritable mort à soi-même : mort très intime, très crucifiante, très difficile à supporter ; mais ce n’est que par ces agonies intérieures qu’on meurt à tout soi-même pour ne plus vivre qu’en Dieu et de Dieu par Jésus-Christ et avec Jésus-Christ. Comprenez ici votre aveuglement de vous lamenter comme vous faites sur votre avancement spirituel, qui, après certains progrès, ne se fait et ne peut se bien faire que par voie de dépouillement et de nudité, d’anéantissement et de mort à tout le créé, même spirituel, pour s’unir immédiatement à Dieu, qui n’est rien de tout ce qu’on peut sentir, connaître et éprouver. Ô fille de peu de foi, de peu d’intelligence et de peu de courage, qui s’afflige et se désespère presque de ce qui devrait la consoler et la réjouir ! Dites souvent à votre amour-propre qu’il se désespère tant qu’il voudra de se voir
1/Cette remarquable analyse est un modèle de discernement spirituel. Elle fait apparaître les motivations inconscientes qui sous-tendent une vie fervente dans l’épreuve que saint Ignace appelle « désolation » et saint Jean de la Croix « nudité d’esprit ».
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si intimement mourir, mais que votre âme se réjouira en Dieu de son désespoir, dût-il en crever de dépit/1.
4° Est-il possible que le désir si violent d’être toute à Dieu et de vous sentir un moment après comme repoussée par une main toute-puissante et invisible, cause en vous des pensées de réprobation et de désespoir, tandis que cela même devrait vous en donner de toutes contraires, puisque ce double sentiment est la marque infaillible d’une des plus précieuses opérations du Saint Esprit, pour opérer en vous par ce crucifiement intime la plus entière mort à vous-même ? Mais que dis-je ? Si Dieu vous le laissait comprendre comme à moi, cette épreuve cesserait de l’être et se changerait en une joie ineffable. Fille bienheureuse sans le savoir, pourquoi redoubler vos peines inutilement, par des réflexions toutes contraires à l’esprit de Dieu ?
5°, Mais que faire, direz-vous, lorsque vous ne pouvez même faire l’acte d’abandon ? Abandonner cet abandon même, par un simple fiai qui devient alors le plus parfait des abandons. L’oubli de Dieu, dites-vous, vous paraît un enfer. Oh ! le grand sentiment qui charme le cœur de Dieu et qui renferme l’acte d’amour le plus parfait ! Les amants profanes en viennent quelquefois jusque-là par l’excès de leurs amours insensés. Ce sont vos états de privation et de sacrifice qui, peu à peu, vous ont menée jusqu’à ce saint excès d’amour désespéré, et voilà j ustement le dessein de Dieu dans les privations, les angoisses et les impuissances intérieures/2.
6° Dieu permet presque toujours que ces sortes de peines semblent à l’âme ne devoir jamais finir. Pourquoi ? Pour lui donner par là occasion de s’abandonner plus totalement, sans fin, sans bornes, sans mesure, en quoi consiste le pur et parfait amour.
7° Encore une fois, vous n’avez de l’impuissance que pour faire ce que Dieu ne veut pas et qu’il ne vous serait pas expédient de faire comme vous le voudriez. Mais Dieu opère alors
1/La nécessité de cette mort mystique est souvent affirmée par saint Jean de la Croix : voir l’Index analytique dans l’édition du P.Lucien-Marie, p. 1469.
2/ On peut rapprocher cette description de certaines pages de la Vie ou du Dialogue de sainte Catherine de Gênes.
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en vous, avec vous et par vous, quelque chose de si excellent que, si vous le compreniez, vous vous prosterneriez pour le remercier de certaines impuissances qui vous empêchent de troubler, par vos misérables et chétives opérations, celles que le Saint Esprit fait en vous presque en cachette, niais que je découvre très sensiblement et dont je rends grâces à Dieu pour vous, pauvre aveugle que vous êtes.
8° Il n’est pas nécessaire que vous puissiez expliquer vos peines, vos doutes. Ce ne sont point des péchés, niais de pures croix intérieures, qu’il s’agit seulement de supporter avec une soumission sans bornes. C’est pour cela aussi que Dieu vous a mise depuis assez longtemps dans l’impuissance d’en parler, ni d’y pouvoir réfléchir distinctement, parce que rien ne sanctifie tant les peines qu’on souffre que le silence tant intérieur qu’extérieur. Oh ! que le fiat est alors un grand sacrifice, surtout quand il est caché dans un simple désir qu’on peut à peine démêler, mais où Dieu voit toute la grandeur et l’étendue de ce même sacrifice, tout ce que nous souhaiterions lui en pouvoir dire, sans en avoir la moindre consolation ni aucune assurance, ce qui met au désespoir l’amour de nous-mêmes et réduit toute l’âme dans une véritable agonie.
Se supporter soi-même lorsqu’on se sent ainsi lâche, défaillant, en proie aux vicissitudes d’une imagination prompte à dramatiser, voilà ce qui réclame l’humilité la plus constante et la plus détachée. Lorsqu’à ces épreuves intérieures s’ajoutent les croix de la vie commune, la mesure est comble. La patience nécessaire avec soi-même et avec les autres ne trouve son équilibre que dans un abandon total en la Providence divine. À l’âme parvenue à une profonde, mais insensible union à Dieu, le directeur ne peut que rappeler une des vérités maîtresses de sa spiritualité : le désir de rester fidèle à Dieu, caché peut-être par bien des remous de surface, est le critère indiscutable de sa docilité à la volonté divine.
La lettre suivante est datée de 1738. Elle fait allusion à des difficultés que, nous l’avons vu, Sœur Marie-Thérèse avait rencontrées bien des années auparavant. Il est possible que ces paragraphes aient été empruntés par la copiste à des lettres antérieures. Mais rien n’empêche de croire que les mêmes épreuves se soient renouvelées en des périodes diverses d’une même existence.
Ms. V. 359-362. R. II, 188-190 1738
Les grandes peines jettent tout le monde dans quelque abattement : on ne peut s’en bien relever que par la confiance en Dieu et l’abandon à sa divine Providence. Et quand il semble qu’on ne peut pas le faire, qu’on ne le fait pas bien, ou qu’à demi, il faut se résigner en cela même à la divine volonté, toujours avec une humilité douce et patiente. Car Dieu ne permet que nous tombions dans ces abattements et dans ces impuissances que pour nous faire mieux connaître et sentir notre misère, afin qu’il n’y ait pas le moindre brin de confiance en nous-mêmes, mais toute en lui seul et en sa grâce toute-puissantecxxxvii. Sur quoi je dois vous dire que je remarque depuis longtemps en vous une grande grâce à laquelle vous ne réfléchissez pas : c’est que vous me paraissez vivement pénétrée de vos misères, faiblesses, défauts et imperfections. Or, cela n’arrive qu’à mesure que Dieu s’approche de nous et que nous vivons et marchons dans sa lumière, qui, sans réflexion de notre part, nous fait voir et sentir, connaître et apercevoir au-dedans de nous un abîme de misère et de corruption. Voilà une des plus grandes marques du progrès dans les voies de Dieu et de l’intérieur. Et c’est à quoi vous n’avez jamais pensé pour en rendre grâces ! Il ne reste plus à présent qu’à tâcher de vivre en paix par conformité à la divine volonté au milieu de cet abîme de misère et de faiblesse. Si vous pouviez même aimer la sainte abjection, le mépris et l’horreur de vous-même qui naît de cette vive connaissance expérimentale, ce serait un autre point encore plus grand pour votre avancement spirituel. Voyez donc quelle est la bonté de Dieu, de vouloir vous enrichir par la vue de votre pauvreté même, bien connue, agréée et chérie parce qu’il le veut ainsicxxxviii, sans exclure, cependant, le désir d’y remédier, car nous devons toujours joindre à la vue de nos défauts et à leur haine, le désir et la vigilance pour nous en corriger/1.
1/ Nous retrouvons ici la doctrine de saint FRANÇOIS DE SALES, Traité, livre IX, ch. 7 et Introduction, partie III, ch. 9. Le sentiment de sa misère s’ajoute donc au « fond de bonne volonté » dont Caussade a parlé dans la lettre précédente, pour donner à l’âme la garantie de la grâce divine opérant en elle. Voir saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, pp. 18-21.
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Les occupations pressantes, les importunités et les tracas du monde, dans les vues de la divine Providence qui le veut ou permet ainsi, valent bien le doux recueillement et le silence. C’est une espèce continuelle d’oraison de patience, de souffrance, de résignation. Mais on s’impatiente quelquefois ? Eh bien ! voilà les distractions de cette oraison ; on tâche d’en revenir aussitôt et de se calmer, parce que c’est Dieu qui permet ce qui nous exerce et nous fait peine. Mais pourtant on n’a garde de s’impatienter de s’être impatienté, de s’inquiéter de s’être inquiété : on s’en humilie doucement et, par cela seul, on gagne plus que l’on n’a perdu/1.
Je n’ai pas besoin d’un grand détail au sujet de cette peine si vive et si sensible dont vous me parlez. je comprends toutes les diverses et cruelles pensées qui vous roulent dans l’esprit et tous vos déchirements de cœur. Mais, mcn Dieu, ma chère Fille, la belle occasion, si vous la savez mettre à profit ! Et comment ? Le voici : 1. Prier souvent pour la personne qui vous a causé ce chagrin. 2. Garder un profond silence, n’en parlant à personne pour soulager sa peine. 3. N’y point penser volontairement, mais faire diversion par d’autres pensées saintes et utiles. 4. Veiller sur son cœur, afin qu’il ne se livre pas le moins du monde à l’aigreur, au dépit, aux murmures et révoltes volontaires. 5. Tâcher, quoi qu’il en coûte, de dire du bien de cette personne : la regarder de bon œil, agir à son égard comme si rien ne s’était passé, excepté que l’on ne peut plus en user avec la même confiance et relation, à moins d’être une sainte, ce que vous n’êtes pas encore. 6. Lui rendre service et de bons offices, en toute occasion, et lui vouloir tout le bien possible/2.
La patience, la résignation en face de ses propres impuissances, telles sont les attitudes qu’appelle le sentiment de pauvreté spirituelle sur lequel le P. de Caussade insiste avec le même esprit que ses maîtres spirituels : saint Jean de la Croix, saint François
1/Nouvelle allusion à la doctrine salésienne déjà rencontrée. Ibid., pp. 24-25.
2/ Cf. ibid., p. 28.
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de Sales, Fénelon. Rien dans sa spiritualité ne s’oppose à l’accomplissement d’un devoir d’état, même si celui-ci est particulièrement assujettissant et distrayant. Ramener l’âme sans cesse au sens de sa vocation surnaturelle qui est d’obéir à la volonté du Seigneur, c’est là tout le secret de sa direction/1.
Ms. V. 438-439. R. II, 226-227
1° Je n’ai qu’un mot à vous dire sur ce grand et pénible poids qui reste toujours sur votre cœur : un simple acquiescement, un humble fiat que vous ne sentez nullement, mais que Dieu opère et voit très distinctement en vous, peut seul vous sauver et faire de vous une martyre de sa Providence. D’ailleurs, vous ne sauriez croire combien d’actes excellents sont renfermés dans le sentiment d’accablement que vous cause ce grand poids du cœur, qui est pour vous une plus grande grâce que vous ne pensez. C’est ce qui s’appelle la vraie pénitence du cœur, ce que Dieu vous a fait sentir en de certains moments. Dites-lui souvent que, jusque dans vos désirs les plus saints et les plus salutaires, son adorable volonté en sera toujours la règle et la mesure, ne voulant que le degré de vertu et puis le bonheur éternel qu’il a résolu de vous donner.
2° Communiez le plus souvent qu’on voudra vous le permettre et souffrez en paix et en soumission toutes vos peines à ce sujet. Les meilleures dispositions et les plus grands fruits sont de vous soutenir avec courage et abandon dans les voies où Dieu vous conduit.
3° Votre mal et le régime de vie où il vous réduit est une bonne pénitence, et la meilleure que vous puissiez faire. Et vous craignez encore de vous flatter dans cet état souffrant en ne jeûnant pas ! Vaines craintes ! Obéissez aveuglément au médecin. Dieu le demande de vous. Offrez-lui le plus souvent que vous pourrez votre mal, ses suites et vos craintes, mais de
1/Ces conseils sont à rapprocher de ceux qu’il a donnés au lendemain de la grande maladie de 1733 (supra, ch. III, pp. 88 sq.). Voir saint François de Sales, Entretiens, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, pp. 26-28.
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cœur seulement, le rappelant doucement à vouloir tout ce que Dieu veut — une simple pensée, un regard vers lui suffit pour cela/1.
4° La comparaison de vos maux à ceux des autres est très raisonnable et très chrétienne. Aussi Dieu y donne sa bénédiction par les bons effets que produisent en vous les saintes comparaisons.
L’allusion que nous venons d’entendre aux infirmités de la Visitandine, nous permet de présumer que ce fragment date d’une époque déjà passablement avancée. Le jésuite toulousain regagnera sa province vers 1739. C’est, nous pouvons tout au moins le penser, vers cette date que Sœur Marie-Thérèse de Vioménil, continuant à se ressentir des suites de sa grande maladie, se voit affligée par l’impuissance où elle se trouve à suivre les exemples d’austérité corporelle qu’elle peut trouver autour d’elle. Avec l’insistance que nous lui connaissons, son directeur s’applique à mettre l’accent sur la vie intérieure qui procure à quiconque l’accepte avec générosité toutes les occasions de victoire sur soi-même qui sont, aux yeux de Dieu, la pénitence la plus salutaire. Ainsi s’achève la série des lettres du P. de Caussade qui ont trait a la conduite personnelle de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Ces lettres nous ont permis de connaître dans ses moindres replis la conscience religieuse de celle à qui Dieu avait envoyé le P. de Caussade comme son messager. C’est à travers la direction reçue de lui que nous avons suivi les progrès de son âme vers une intimité plus obscure avec Dieu.
Nous l’avons vue, tout d’abord, en proie à une agitation si violente que le jésuite devait parfois hausser le ton à sa dirigée que la paix du cœur est le don fondamental sans lequel le progrès serait privé de la marque surnaturelle imprimée par Dieu lui-même. Puis, ce fut à l’occasion des multiples devoirs imposés par la profession religieuse que le directeur s’efforça de lui faire découvrir la volonté divine. Les « croix » de la vie commune plus rigoureuses au temps de la maladie, celles de l’emploi, celles qu’implique le support du prochain, celles, enfin, qui font partie de l’expérience intérieure, tout cet ensemble de peines est le vêtement sous lequel se cache la grâce. En faire prendre
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conscience à une âme généreuse, appelée à l’union divine, n’est pas une tâche facile. Le P. de Caussade ne s'est pas lassé de poursuivre cette tâche avec la certitude que sa dirigée était apte à profiter d'une telle direction. Il l'a aidée à comprendre que sa souffrance la plus vive était le sentiment de la pauvreté spirituelle béatifiée par Jésus-Christ : sentiment de médiocrité, d'impuissance, d'imperfection, de faute même. Imitant saint Jean de la Croix, saint François de Sales, Fénelon, Caussade se plaît à guider Soeur Marie-Thérèse dans la voie du dépouillement qui écarte le grand obstacle à l'amour de Dieu : l'amour-propre.
1/L’état maladif de la religieuse s’aggrave. Nous avons vu qu’elle devait passer les quarante dernières années de sa vie retirée de toute activité.
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Le séjour du P. de Caussade à Nancy avait amplement établi, ou plutôt confirmé, sa réputation de directeur spirituel. Le temps de la disgrâce et des suspicions s’était peu à peu estompé. Il n’est pas téméraire de penser que les Visitandines ont été pour quelque chose dans la justice ainsi rendue à sa science et à sa vertu : comment auraient-elles gardé pour elles seules le secret de cette vénération dont elles entouraient le jésuite envoyé par la Providence pour leur apporter le réconfort de sa spiritualité d’abandon ?
Le provincial de Toulouse n’était assurément pas sans savoir la bonne réputation dont jouissait ce religieux de sa province languedocienne. Il ne l’avait pas perdu de vue, et nous pouvons imaginer que plusieurs fois son regard s’est fixé sur le nom du missionnaire résidant au loin. Il avait besoin de monde pour gouverner les maisons, et surtout les collèges de la France méridionale où les Jésuites s’étaient largement implantés. Le P. de Caussade y avait laissé le renom de sa culture et plus encore sans doute de sa valeur spirituelle/1.
La maison Saint-Ignace de Nancy, où il dirigeait les retraites, n’avait jamais retrouvé la prospérité qu’elle avait connue au début du siècle. Les événements politiques, avons-nous dit, ont contrarié le développement qu’elle aurait dû connaître selon les prévisions de son fondateur, le P. Nicolas Frizon.
En 1737, racontent les Annales, il y eut, pendant la Semaine Sainte, une retraite commune de trente-quatre personnes et, durant le reste de l’année jusqu’au mois de septembre, trente-deux retraites particulières. » Et l’historien moderne de poursuivre : « En 1738, furent “fondées” des retraites générales importantes. Malgré tout, le mouvement des retraites restait
1/Rappelons qu’il avait été successivement aux collèges d’Auch, d’Aurillac, de Saint-Flour, de Mauriac, de Toulouse, d’Albi, de Perpignan, avant de prendre part, à partir de 1720, aux “Missions Urbaines” dans la province de Champagne.
peu considérable, et, en 1740, on imagina de loger, dans les chambres souvent vides de la Maison des Exercices, les missionnaires que la piété et la munificence de Stanislas avaient demandés l’année précédente à la Compagnie de Jésus pour subvenir aux besoins spirituels et matériels de ses peuples/1. »
Le 8 décembre 1739, le P. Étienne Cotonay avait succédé au P. André Bertrand à la tête de la province de Toulouse. C’est donc lui qui rappelait, probablement au début de l’automne 1739, le P. de Caussade. Celui-ci demeura quelques mois à Toulouse. Puis, le 21 mai 1740, il reçut son affectation au collège de Perpignan, dont il devenait le recteur.
Le collège de Perpignan, fondé par les Jésuites espagnols au temps où la Catalogne faisait partie de la province de Tarragone, était devenu français avec le Traité des Pyrénées en 1659. Lorsque le P. de Caussade en prit la direction, ce collège était en pleine prospérité. I, es Pères de la Compagnie de Jésus y jouissaient d’une estime à peu près universelle, qu’ils avaient conquise non sans difficultés en relevant le niveau intellectuel de l’Université qui, dans cette province du Roussillon, était assez bas/2. Le P. de Caussade ne s’est pas signalé dans les Annales de sa maison par une activité exceptionnelle. Les lettres que nous allons lire nous apprendront dans quel esprit il remplissait sa tâche.
Il avait emporté dans son bagage, en venant de Nancy, le manuscrit du travail auquel il s’était consacré pendant les moments de répit assez nombreux que lui avait laissés le ministère des retraites dont nous avons parlé. Il l’avait soumis au jugement de ses confrères de la province de Champagne. Il avait obtenu l’attestation la plus élogieuse d’un théologien en vue à l’Université de Pont-à-Mousson, le P. Paul-Gabriel Antoine, dont le jugement avait été appuyé par celui du Provincial et de trois autres Jésuites de la même région. Sa charge ne l’absorbait pas tellement qu’il ne pût surveiller l’impression de cet ouvrage, qu’il avait confié aux presses de l’imprimeur Jean-Baptiste Reynier.
L’effet que produisit sur lui la nouvelle de sa nomination à Perpignan, on le devine sans peine. Écoutons-le annoncer lui-même à ses filles de la Visitation de Nancy le coup qui le frappe.
1/ P. DELATTRE, op. cit., III, col. 754.
2/ Ibid., col. 1563-1581.
3/ Nous reviendrons sur la publication de cet ouvrage au tome IV de notre édition. On peut voir, en attendant, ce qu’en a dit Henri Bremond dans son Introduction à Bossuet maître d’oraison. Voir aussi Dictionnaire de spiritualité, I, pp. 7-23 sq.
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Ms. V. 378-381. R. I, 177-180
Perpignan, 1740
1° Il vient de m’arriver ce que j’avais toujours le plus appréhendé. J’ai eu beau gémir, prier, conjurer, m’offrir à rester toute ma vie au noviciat de Toulouse, il a fallu faire le sacrifice qui est l’un des plus grands de ma vie. Mais voici où paraît visiblement l’aimable Providence. Ce sacrifice fait et refait cent fois, Dieu a ôté de mon coeur toutes mes anciennes répugnances, en sorte que j’ai quitté la maison professe que vous savez que j’aimais tant avec une certaine paix et liberté d’esprit, dont j’ai été étonné moi-même/1. Il y a plus encore : c’est qu’en arrivant ici, j’y ai trouvé quantité d’affaires temporelles où je n’entends rien, quantité de gens à voir et à ménager : évêque, intendant, lieutenant du Roi, parlement, état-major, etc. Vous savez quelle était mon horreur pour toutes sortes de visites, et surtout pour celles des grands. Mais rien de tout cela ne m’effraie : j’espère que Dieu remédiera à tout, et je sens en sa divine Providence une confiance qui nie met au-dessus de tout, moyennant quoi je suis en paix et tranquille au milieu de certains soins et embarras dont j’aurais pensé naturellement devoir être accablé. Il est vrai que ce qui contribue le plus à cette grande paix, c’est la disposition où il a plu à Dieu de me mettre de ne rien craindre, ni rien désirer pour cette courte et misérable vie. Ainsi, quand j’aurai fait ce que je penserai devant Dieu devoir faire, les succès seront tels qu’il lui plaira. Je les lui abandonne entièrement et de tout mon cœur, le bénissant de tout par avance, ne voulant en tout et partout que sa sainte volonté, parce que je suis convaincu par la foi et par beaucoup d’expériences personnelles que tout vient de Dieu et qu’il est assez puissant et trop bon père pour
1/Lorsqu’il revint de Nancy dans sa province, le P. de Caussade passa donc quelques mois à la maison professe de Toulouse, dont le Père Jean-Pierre Cayron était supérieur. On sait que ce dernier est mort en odeur de sainteté. Notons qu’en 1640 le Noviciat de Toulouse acquit comme maison de campagne le domaine du Mirail, où il est permis de penser que le P. de Caussade fit une halte en se rendant au domaine de Campagne, qui servait pour les Pères de la résidence.
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ne pas faire réussir tout au plus grand avantage de ses chers enfants, qu’il aime plus que sa vie puisqu’il l’a sacrifiée pour l’amour d’eux.
2° Je crains fort que vos empressements ne troublent en vous la paix intérieure… Ne savez-vous pas que, dès que j’ai fait une chose devant Dieu et selon Dieu, je lui en laisse tout le soin et tout le succès, l’attendant tranquillement au pas de sa divine Providence, qui règle et qui ménage tout pour notre plus grand bien, quoique pour l’ordinaire nous n’en sachions rien et n’en connaissions rien, pauvres aveugles et ignorants que nous sommes, comme ces taupes qui vivent sous la terre.
3° Prenons tout de la main de notre bon Père, et il nous tiendra en paix au milieu des plus grands désastres de ce monde dont la figure passe comme un éclaircxxxix. À proportion de cet abandon et de cette totale confiance en Dieu, nous mènerons une vie sainte et tranquille ; mais aussi, sans cela (du moins jusqu’à un certain degré), point de vertu solide, point de repos assuré.
4° Vous avez eu tort d’être surprise de ce que je ne l’étais pas des vues et projets de N., car, outre que rien ne me surprend en cette vie, vous devez savoir ma manière d’envisager toutes choses par le bon côté et par l’endroit le plus favorable, comme dit saint François de Sales. Cette heureuse habitude me met hors d’état et de tout risque de mal penser, de mal juger, de mal parler de qui que ce soit, et contribue beaucoup à la paix de l’âme et à la pureté de la conscience. Sacrifions tous les sentiments humains, et consolons-nous de tout par l’abandon et la confiance en Dieu seul, puisque lui seul peut et nous doit tenir lieu de tout. J’en dis autant à la chère Sœur quand vous la verrez. Je lui souhaite comme à vous la fortune éternelle/1.
1/Cette doctrine de la confiance en Dieu seul est celle que saint François de Sales ne cessait de prêcher aux Visitandines. Voir, par exemple Entretiens, Annecy, 1933, Septième Entretien, pp. 118-122.
À quelle religieuse de la Communauté de Nancy fait allusion ce dernier paragraphe ? Nous l’ignorons et il nous importe peu. L’intérêt de cette lettre est de nous montrer sur le vif ce qu’était la vie profonde du P. de Caussade, au moment où ses supérieurs
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lui manifestaient la confiance que nous savons. Une longue pratique de l’abandon, au milieu d’épreuves et à la lumière de l’expérience qu’il avait acquise auprès des âmes dont il était le directeur, lui avait forgé cette sérénité parmi les embarras les plus absorbants de sa charge. Il fait allusion aux nombreuses visites que lui imposaient ses obligations professionnelles. L’histoire du collège qu’il dirigeait à Perpignan nous apprend, en effet, que la faveur des Pères restait toujours assez instable, malgré la sympathie dont ils se voyaient entourés par les principaux personnages de la ville. L’avenir devait montrer combien ils auraient eu tort de prêter une confiance trop humaine à ces appuis de la terre. Vingt ans plus tard, en 1762, lorsque s’abattra la tempête qui devait renverser la Compagnie de Jésus, le Parlement de Perpignan se montrera particulièrement ingrat à l’égard de ceux qui se sont faits les éducateurs de la jeunesse du pays à un moment où cette œuvre s’avérait éminemment nécessaire/1. Le P. Recteur, plus que tout autre, prenait conscience des difficultés de la situation et devait assumer les responsabilités que comportait la vie scolaire à l’intérieur de l’établissement aussi bien qu’à l’extérieur. Comment le P. de Caussade, cet homme pacifique et tout recueilli en Dieu, a-t-il compris sa tâche ? Lui-même nous le fait connaître.
1 P. DELATTRE, op. cit., III, col. 1576.
Ms. V. 395-396. R. i, 181-183
Perpignan, 1241
J’éprouve ici des coups continuels de la divine Providence, car je n’ai pas plutôt fait à Dieu le sacrifice de tout, qu’il remédie à tout et il me fait trouver tout à propos ce dont j’ai besoin. Et lorsque je me vois sans ressource, je remets tout entre les mains de cette aimable Providence ; j’en espère tout ; j’ai recours à elle en tout et pour tout ; je la remercie sans cesse de tout, recevant tout de sa seule divine main. Elle ne manque jamais, tant qu’on met toute sa confiance en sa protection. Mais que fait-on pour l’ordinaire ? Par une providence particulière bien fautive, on se fonde sur sa propre industrie et par là on se soustrait et on se prive des soins immanquables de cette Providence générale qui règle tout avec tant de bonté et de sagesse, quoique bien souvent nous n’en connaissions ni les secrets ressorts ni les fins qu’elle se propose. — Mais, direz-vous, que devient le proverbe : Aide-toi et Dieu t’aidera ? — Sans doute il faut le faire, autrement ce serait présomption et tenter Dieu. — Et quand on emploie ses soins et son industrie par le motif de ne pas tenter la Providence divine ? — Et précisément pour s’aider de son côté on agit doucement, sans trouble, sans empressement, sans inquiétude pour le succès, l’abandonnant à cette paternelle Providence et comptant sur elle, plus que sur tous les moyens humains possibles. Par là on est toujours en paix, et Dieu tourne tout immanquablement à notre bien temporel ou éternel, et quelquefois à tous les deux/1.cxl
La sérénité que dénotent de pareilles confidences se retrouve dans une autre lettre qui date vraisemblablement de la même époque. Le manuscrit de Verviers fait précéder le texte d’un paragraphe que nous avons reproduit plus haut, où il nous paraissait davantage à sa place/2.
Ms. V. 385-389. R. I, 180-181
Votre grand désir de… est fort bon, mais vous devez faire en sorte qu’il soit toujours soumis et résigné, et par conséquent toujours pacifique, car vous n’ignorez pas que dans nos meilleurs désirs la nature et la passion s’y mêlent, et alors ils sont violents, inquiets, empressés et turbulents. C’est aussi pour purifier peu à peu nos plus saints désirs que Dieu ne nous exauce souvent que bien tard, car les désirs turbulents de la nature ne méritent pas d’être exaucés. Il n’y a que les désirs formés par le Saint Esprit, et qui sont toujours doux, tranquilles et pacifiques, qui méritent d’être écoutés et exaucés de Dieu. Tant que vous pouvez, tenez-vous ainsi en paix et même dans une sainte joie pour recevoir toutes les bonnes impressions
1/Nous entendons, ici encore, l’écho du septième Entretien cité p. 205, n. I. Les derniers mots font allusion à Rom. 8, 28.
2/ Voir supra, p. 52.
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du bien qui s’insinue beaucoup mieux dans un cœur content et joyeux/1.
Il est vrai que toutes mes affaires présentes m’ont fait d’abord beaucoup de peine, étant si contraires à mon attrait pour le silence et la solitude. Mais voici comme la divine Providence y a pourvu. Dieu me fait la grâce de ne m’attacher à aucune de ces affaires : ainsi j’ai l’esprit toujours libre ; j’en abandonne le succès à ses soins paternels, ce qui fait que rien ne me chagrine. Souvent les choses vont à souhait, alors j’en remercie Dieu ; quelquefois tout va mal, je l’en bénis et lui en fais le sacrifice et, ce sacrifice fait, Dieu raccommode tout, (ce) dont je suis agréablement surpris.cxli
Pour du temps à moi, j’en ai plus que partout ailleurs. Les visites sont rares à présent, parce que je n’en fais que par devoir et par nécessité. Nos Pères mêmes, qui connaissent mon goût, ont bientôt fait avec moi, et moi avec eux. Et comme ils sont persuadés que ce n’est nullement par fierté ni par misanthropie, personne ne désapprouve ma conduite et plusieurs en sont édifiés.
Du reste, je ne suis pas si mort que vous le pensez, mais Dieu me fait la grâce de ne pas me soucier de faire des mécontents en suivant ses voies. C’est à lui seul que nous avons grand intérêt de plaire ; pourvu qu’il soit content, cela nous suffit ; tout le reste n’est qu’un pur néant : dans peu de jours nous irons comparaître devant ce grand Dieu, cet Être infini. Hélas ! de quoi nous servirait alors, et pour toute l’éternité, ce qui n’aura pas été fait pour lui, animé de sa grâce et de son Esprit ? Si on se rendait ces simples vérités un peu familières, de quel repos de cœur et d’esprit ne jouirions-nous pas dès à présent ? De combien de vaines craintes, de vains désirs, de vaines inquiétudes, ne se délivrerait-on pas et pour cette vie et pour l’autre ? Je vous avoue que, depuis mon retour en France, je commence à envisager plus que jamais la fin de cette triste vie, et cela avec beaucoup de paix et de tranquillité, et avec plus de bons désirs de voir de près la fin de mon pèlerinage.cxlii
1/ Ici commence le texte reproduit par Ramière à la page que nous indiquons.
Vous avez raison de dire que si vous perdiez votre affliction présente, tout votre intérieur irait en décadence : rien de plus vrai. L’affliction rappelle à Dieu, unit à Dieu, fait respecter, craindre et aimer Dieu. Les misérables révoltes de la nature produisent aussi un autre bon effet qui est de nous tenir fort bas et fort humiliés devant Dieu et dans notre propre esprit, avec une très basse opinion de nous-mêmes, en quoi consiste la vraie humilité intérieure qui nous fait nous mépriser sincèrement, qui conserve et met en sûreté toutes les autres vertus.
Si ce que Dieu vous fait connaître et sentir de vos misères, vous le fait craindre en paix, et croître en confiance en lui, voilà une des plus grandes grâces ; mais si cette tristesse et cette humble connaissance vous trouble, vous inquiète, vous met à la torture, c’est une grande imperfection : tâchez de la combattre en vous tenant en paix dans la connaissance sincère de votre faiblesse, ne voulant avoir d’autre appui, d’autre soutien, d’autre espérance, qu’en l’infinie bonté de Dieu et dans les mérites de Jésus-Christ, et ne voulant jamais vous savoir bon gré de rien ni vous attribuer rien, pour devoir tout à Dieu et à son divin Fils votre Rédempteur, tâchant de mettre toute votre consolation intérieure dans ce seul si juste sentiment. D’autres auront fait beaucoup pour Dieu, et moi, n’ayant rien fait ou presque rien, je veux être redevable de tout à sa pure bonté : et voilà mon unique ressource dans toutes mes misèrescxliii. Appliquez-vous cependant toujours à tâcher de les diminuer, et vous surmontant dans les occasions avec vertu.
L’état du P. T. est digne de pitié. Dieu veut bien le sauver, puisqu’il l’afflige si fort sur la fin de ses jours. Il est bien dur alors, selon la nature, d’être négligé, mais quelle consolation de beaucoup souffrir pour Dieu avant que d’aller à Dieu et de paraître devant lui. Avoir de quoi être bien soulagé, comme N., est à la vérité un bienfait de Dieu, mais très différent du premier. Dieu me préserve de pareilles grâces : je m’y affectionnerais peut-être et j’y mettrais ma consolation. Une vertu médiocre peut bien user de la première grâce, mais il faut une vertu héroïque pour bien user selon Dieu de la seconde.
Je suis à vous en Notre-Seigneur jusqu’à la mort et après même, si Dieu me fait miséricorde ainsi que je l’espère grandement.
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Qu’il est difficile à une âme anxieuse, comme celle de la Visitandine à qui ces lignes sont adressées, de croire possible une pareille égalité d’humeur ! Ce calme ne doit pas donner le change : le P. de Caussade était non moins que sa dirigée impressionnable et inquiet. Écoutons-le faire cet aveu et assurons-nous que l’expérience du combat spirituel lui avait été acquise par l’effort soumis constamment à la grâce de Dieu.
Ms. V. 381-385. R. II, 230-232
1° Puisque mes lettres vous sont consolantes et utiles, où je me puisse trouver jusqu’au dernier moment, je vous promets de vous répondre toujours avec exactitude.
2° Les imperfections et même les fautes qu’on peut commettre contre l’entière soumission en tout à la volonté de Dieu, n’empêchent ni l’essentiel, ni le mérite d’un certain fonds de soumission. Il suffit de s’humilier et de revenir de ses fautes le plus tôt qu’on le peut.
3° Je comprends mieux que vous ne croyez votre serrement de cœur habituel et le poids qui semble l’accabler. J’ai demeuré plusieurs années dans ce même état, et pour un sujet bien moindre que le vôtre, ce qui désespérait l’orgueil intérieur : j’y faisais bien des fautes, mais je tâchais aussitôt d’en revenir. Ce ne fut qu’assez longtemps après cette épreuve que j’en connus les avantages, qui m’ont paru dans la suite si grands et en si grand nombre que, tous les jours encore, je remercie Dieu de m’avoir frappé, non dans sa justice, mais dans sa miséricorde, en me faisant passer par ce purgatoire intérieur. Je me tiens assuré qu’en son temps, Dieu vous donnera à peu près les mêmes vues, et qu’alors vous ne pourrez vous lasser de lui rendre grâces de ce qui vous afflige aujourd’hui.cxliv
4° J’ai pareillement éprouvé en je ne sais combien d’occasions ces mêmes redoublements de peine comme d’une fièvre : alors, tout comme dans les plus grièves maladies, il n’y a qu’à tâcher de demeurer en silence intérieur et en paix, autant que l’on peut, car, pour des actes exprès, on n’est guère alors en
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état d’en faire, au moins de sensibles et de consolants. Mais Dieu voit le fond de soumission ou le désir d’en avoir qui reste toujours dans le cœur, et cela suffit pour le mérite et pour le profit spirituel, (d’autant plus que) sans consolation/1.
5° Il n’est pas défendu de demander à Dieu la cessation de ses peines, surtout lorsqu’elles attaquent vivement le cœur : c’est ainsi que Jésus-Christ le fit au jardin des Olives. Mais il faut ajouter comme lui et avec lui : Cependant, que votre volonté soit faite, et non pas la miennecxlv. Et quoique l’on ajoute avec peine ces paroles et avec une très grande répugnance et beaucoup de révolte intérieure, qu’importe, car c’est la partie inférieure qui combat, qui résiste et qui s’afflige ; mais il faut de plus en plus se soumettre en dépit qu’elle en ait, et c’est ce qui fait le mérite et l’avancement dans les voies de l’intérieur.
6° On fait très bien de vous faire fréquenter les sacrements à l’ordinaire. Votre plus grande faute serait d’y manquer, ce qui vous serait fort nuisible. L’abattement, le découragement, le trouble ni la confusion et l’embarras de l’intérieur, ne doivent jamais vous retirer de la sainte communion, de vous-même. Ces tristes dispositions souffertes et acceptées pour Dieu valent mieux que les douceurs, ferveurs et consolations sensibles, qui ne font que repaître et entretenir un amour-propre délicat et spirituel ; au lieu que ces autres dispositions servent peu à peu à le faire mourir, et c’est dans cette mort que consiste la vraie piété et tout le progrès spirituel sans quoi la plupart des personnes dévotes n’ont qu’une surface de dévotioncxlvi.
7° Quant au dérangement de votre santé, autre sacrifice journalier : il faut vous assujettir à tous les remèdes et même à la triste nécessité de ne pas faire un jour maigre, si on l’ordonne. Vos répugnances ou vos scrupules sur cet article n’ont aucun fondement : il faut sacrifier ces peines et vos répugnances les plus spirituelles en apparence. Le contraire serait une vraie illusion, où j’ai vu donner quelques personnes abusées, même des religieuses, sous le pieux prétexte de piété ;
1/ Le P. Ramière écrit pour plus de clarté : « Il y a, dans cet état, d’autant plus de profit spirituel qu’il y a moins de consolations. » Il faudrait relire ici le passage que nous avons transcrit pp. 113-115. Le P. de Caussade y décrit son expérience personnelle.
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il est surprenant que le démon attaque par un endroit si faible et contre le bon sens/1.
8° J’ai fait ici les visites de nécessité absolue ; je n’y veux avoir aucune relation particulière. À tous ceux qui me rendent visite, je leur parle de Dieu, du salut, de l’éternité, car, comme dit saint Ignace, « s’ils goûtent ces discours, ils en profiteront, et ce ne sera pas un temps perdu ; et s’ils ne les goûtent pas, ils ne reviendront plus, ou que très rarement/2 ». De quelque façon qu’on soit placé ici-bas, ce n’est rien, pour quiconque ne veut que Dieu en ce monde, afin de le posséder dans toute l’éternité. Fiat, fiat, et toujours et en tout fiat/3.
Le P. de Caussade parle des visites qu’il reçoit ou qu’il fait et des contacts qu’il entretient ainsi avec le monde. L’allusion évoque évidemment son rôle de recteur. Est-il encore à Perpignan, ou est-il déjà au collège d’Albi pour y remplir les mêmes fonctions qu’en Roussillon/4 ? Cette seconde hypothèse ne nous paraît pas invraisemblable. Sa nomination au collège d’Albi est datée du 12 octobre 1743. C’est l’époque où, nous le savons, la santé de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil décline de plus en plus. L’Année Sainte/5 nous parle à son sujet de quarante années de
1/Cette allusion aux infirmités doit se rapporter à la période où la Sœur de Vioménil se sent de plus en plus affaiblie et ne tardera pas à être retirée de toute activité extérieure.
2/ Caussade a probablement lu ce mot de saint Ignace dans RIBA-DENEYRA, Vita, livre V, ch. i 1. Il a été également rapporté par Olivier Manare et par Nadal, comme on peut le voir dans X. de PRANCIOS1, L’esprit de suint Ignace, nouvelle édition, Paris, 1948, p. 336, n. 6.
3/ Ce fiat, qui revient si souvent sous la plume du P. de Caussade, se réfère au Pater et à la prière de Jésus à Gethsémani. On se souvient du mot de Notre-Seigneur entendu par sainte Catherine de Gênes : « Quand tu réciteras le Pater, prends pour fondement le fiat voluntas tua, c’est-à-dire : Ta volonté se fasse en toute chose, dans l’âme, le corps, les fils (ses disciples), parents, amis, les biens et toute autre chose qui puisse te toucher et en bien et en mal. » (Vie et Doctrine, ch. 6, traduction P. Debongnie dans Sainte Catherine de Gênes, Paris, 1960, p. 26).
4/ Le collège d’Albi avait été fondé en 1623. Les archives ont conservé un document daté de 1761 qui atteste à quel point les Pères s’étaient attaché l’élite de la population albigeoise. Bien qu’aucune pièce ne parle expressément du P. de Caussade, on peut penser que son rectorat ne fut pas indigne des éloges décernés à la Compagnie de Jésus, au moment où celle-ci allait succomber à la tourmente. Voir P. DELATTRE, Op. Cit., I, col. 110.
5/ Année Sainte, IV, p. 163.
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silence et d’effacement. Elle est recluse à l’infirmerie. Les détails que vient de nous donner la lettre précédente semblent indiquer ce changement d’existence et inviter la malade à accepter patiemment les exigences de son nouvel état. Un autre billet, plus court, remonte évidemment à la même époque et précise la direction qui convient à une personne gravement éprouvée dans sa santé.
Ms. V. 417-419. R. I, 280-281
Vos maux incurables ou peu guérissables me toucheraient d’une très vive compassion, si je ne connaissais évidemment que c’est pour vous un grand trésor pour l’éternité. C’est une espèce de martyre ou de purgatoire, source inépuisable de toutes sortes de sacrifices et d’actes d’abandon continuels. Je vous assure que tout cela, supporté comme vous faites, sans plaintes, sans murmures, avec la seule patience ordinaire à tout bon chrétien, malgré les révoltes de la nature et quelques petits moments d’impatience échappés comme malgré soi, tout cela, dis-je, est seul capable de vous sanctifier. Votre vie se peut appeler une vie dure et laborieuse, une vie pénitente et crucifiée, pour vous servir de purgatoire en ce monde, vous délivrer de l’autre ou du moins l’abréger de beaucoup. Voilà ce qui fait que je n’ose demander à Dieu la délivrance d’un mal qui doit bientôt finir et dont vous aurez à rendre grâces à Dieu durant toute l’éternité en louant sa miséricorde. Ainsi je ne puis lui demander pour vous que la seule augmentation de son amour et les vertus de soumission, de patience et de l’entier abandon dans votre état souffrant. C’est une grâce de Dieu de n’être guère sensible à la pensée de la mort. Supportez vos insensibilités et vos ennuis intérieurs comme vos autres maux corporels. Dieu ne vous demande pas autre chose : le seul fiat journalier peut et doit opérer votre salut et même votre perfection. Tout ce que les livres et les directeurs pourraient vous dire, se réduit à ce seul mot : fiat, fiat en tout temps et pour toutes choses, mais surtout par rapport à la vie pénitente et crucifiée où il a plu à la divine Providence de vous réduire. Tobie dans son aveuglement, Job sur son fumier et tant
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d’autres saints et saintes, cloués sur le lit de la douleur, n’en faisaient pas davantage. Il est vrai qu’ils le faisaient avec moins de fautes, avec plus de perfection et plus d’amour.
Quelques lettres adressées à d’autres correspondantes nous permettront de revenir sur le séjour du P. de Caussade à Albi. Il était de retour dans cette ville qui gardait le souvenir de l’année la plus douloureuse sans doute de sa vie religieuse : c’est là, on s’en souvient, qu’il passa les mois de sa disgrâce, en 1732, dans l’emploi de directeur au grand Séminaire. La charge qu’on lui confiait dix ans plus tard atteste qu’il avait su accepter son épreuve pour l’édification de tous ceux qui l’y avaient connu. Nous ignorons dans quels sentiments on le vit revenir. Il est certain que rien dans sa correspondance ne laisse soupçonner qu’il n’y fut agréé par la confiance de tous. Les archives ne gardent point trace d’événements importants pour la vie du collège, au cours du XVIIIe siècle. Une décision du conseil politique, en 1761, montre à quel point il était estimé dans la ville. À la veille des bouleversements révolutionnaires qui devaient jeter bas l’ouvre éducatrice des Jésuites en France, les Consuls tinrent à affirmer publiquement les sentiments que la population albigeoise nourrissait à l’égard des maîtres qui, depuis près de deux siècles, se dévouaient auprès de la jeunesse du pays. Ils élevaient une protestation contre les décrets des Parlements de Paris et de Toulouse visant à supprimer les collèges de la Compagnie de Jésus.
L’activité du P. de Caussade n’a pas tranché à l’extérieur sur celle de ses prédécesseurs : l’histoire n’enregistre aucun trait de son gouvernement. Ce que nous savons de lui, de l’esprit intérieur qui l’animait, nous permet de constater que l’Ordre auquel on reprochait son esprit mondain n’avait pas cessé de former des religieux dignes de leur fondateur. Qu’un P. de Caussade ait exercé sur sa communauté l’influence que nous soupçonnons, est le signe de la fidélité des fils de saint Ignace à leur vocation évangélique.
Lorsque le P. de Caussade eut terminé les trois années de son rectorat au collège d’Albi, le 23 mai 1746 exactement, il fut remplacé par le P. Michel Fornier. Lui-même vint à Toulouse : il était âgé de soixante et onze ans. La lettre que nous allons insérer ici ne porte plus de date.
Elle témoigne que la pensée de la mort était familière au directeur et à sa dirigée. Elle suppose, en conséquence, qu’ils sont tous deux arrivés à une période avancée de leur âge. Le manuscrit de Verviers, rappelons-le, porte sur sa couverture la date de 1744 : ce peut être celle où la Mère Marie-Thérèse de Rosen commençait à copier les lettres du jésuite revenu dans sa province. Il ne faudrait pas en conclure que la présente missive ait été rédigée antérieurement. Il est à croire que la transcription a duré plusieurs années et, s’il est vrai que la cécité ait interrompu ce travail, rien ne nous oblige à penser que ce fut avant le retour du P. de Caussade à Toulouse. Quoiqu’il en soit de ce détail chronologique, il nous semble que ce texte est composé de fragments empruntés à diverses lettres écrites à des époques différentes.
Ms. V. 389-392. R. II, 124-127
I° Nous ne profitons jamais parfaitement et dans leur étendue des bons avis qu’on nous donne, soit par écrit ou de vive voix. Mais quand ils ne nous serviraient qu’à nous humilier sans découragement et dans la volonté de mieux faire, c’est toujours beaucoup. Vivons en espérance et dans l’entier abandon à Dieu et à tous les divers arrangements de sa divine Providence, dont la conduite secrète est pour nous un grand mystère qu’il faut adorer sans le vouloir pénétrer avant le temps/1.
2° Les affaires touchent vivement selon qu’on les envisage et qu’elles nous intéressent de plus près : ainsi je ne suis nullement surpris de ce que vous me marquez sur votre situation présente. Oh ! qu’une entière résignation nous apporte de grands trésors, de mérites, de grâces, de paix et de tranquillité ! C’est pour cela que je vous ai tant prêché et que je vous prêche encore sans cesse le parfait abandon, vous souhaitant aussi tranquille et aussi heureuse que sainte. Mais cela viendra, avec le secours de Dieu, peu à peu.
1/ Le respect du « mystère » divin est à la base de la spiritualité d’abandon. Il s’accompagne de la certitude que le chrétien doit avoir de la bonté souveraine de Dieu. De là un optimisme exprimé par les mots « vivre en espérance ».
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3° Dieu laisse toujours mon parent malade dans le même état pour éprouver et pour convertir toute sa famille. S’ils en tirent ce fruit, comme j’ai tout lieu de l’espérer, oh ! l’heureux accident qui vaut mieux que toutes les fortunes du monde !
4° Je viens de perdre le meilleur ami et le plus proche qui me restait, celui que j’estimais et que j’aimais le plus et sur lequel je pouvais le plus compter. Dieu l’a ainsi voulu : sa sainte volonté soit faite ! Fiat ! Je le recommande à vos prières, etc.
5° Dieu soit béni de tout et en tout, et de ce qu’il sait si bien se servir de tout pour sanctifier les uns par les autres. Sur quoi le saint Archevêque de Cambrai a très bien dit que Dieu se sert souvent d’un diamant pour polir un autre diamant/1. Oh ! que cette pensée est d’un grand usage pour se consoler et pour ne jamais se scandaliser des persécutions des saints les uns contre les autres/2 !
6° Les grêles et les pluies ont fait en bien des provinces de grands ravages, comme dans la vôtre. Dieu nous fasse la grâce de tirer du profit de tous ces fléaux du ciel pour nos péchés : un simple fiat bien sincère vaut mieux que toute l’abondance qu’on désire, parce que c’est un trésor pour l’éternité. Quand une fois on est bien rempli de ces hautes espérances, on se trouve beaucoup moins sensible aux accidents de cette courte et misérable vie/3.
7° A force de penser à la mort, on parvient peu à peu à l’envisager tranquillement. Sur quoi l’incomparable P. Bourdaloue a fort bien dit que la pensée de la mort est à la vérité triste, mais qu’à force de l’envisager comme salutaire, elle devient enfin agréable ; et on rapporte d’un grand cardinal jésuite qu’il disait à cette dernière heure qu’il n’aurait jamais pensé qu’il fût si doux de mourir/4.
1/ Voir supra, p. 94, n. I
2/ On rapprochera cette pensée de ce que Caussade a dit des « croix de la vie commune », p. 103.
3/ Ce fragment est à rapprocher de la Lettre 17, pp. 83-85. Une pareille déclaration ne doit pas être prise comme un aveu d’indifférence àl'égard des souffrances de cette vie et surtout des maux qui frappent le prochain. Ici encore, Caussade condamne une inquiétude et des plaintes qui seraient en contradiction avec l’esprit de foi.
4/ On se rappelle que la pensée de la mort avait causé de pénibles appréhensions à la Sœur de Vioménil (supra, p. 132). La lecture de Bourdaloue était particulièrement appréciée à la Visitation de Nancy, comme en témoigne la Mère Louise-Françoise de Rosen citée par le P. INGOLD, op. cit., p. 124. Voir aussi R. DAESCHLER, La spiritualité de Bourdaloue, Louvain, 1927, p. 186. Le Cardinal Jésuite dont on rapporte les mots est saint Robert Bellarmin.
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8° On entend dire quelquefois : mais je n’ai point d’appui, ni d’instruction qui m’encourage ! Sujet de sacrifice, fiat, fiat. Toutes les instructions les plus fortifiantes ne valent pas ce que l’on gagne par un simple fiat durant toutes les privations d’appui extérieur. La grande voie de toute perfection est renfermée dans ces seules paroles du Pater : Fiat voluntas tua, etc. Vous n’avez qu’à le dire de bouche, et encore plus de cœur, le mieux que vous pourrez, et soyez persuadée qu’avec cette seule disposition intérieure, rien ne vous manque et ne peut jamais vous manquer. Apprenez par là à trouver le repos au milieu des embarras mêmes et du trouble, parce que tout cela devient bon quand Dieu le veut et que nous le voulons parce que Dieu le veut ou le permet ainsi. Les afflictions et les croix sont de si grandes grâces que les méchants ne se (sauvent) ordinairement que par là et les gens de bien ne se perfectionnent que par ce même moyen/1.
9° Dieu peut aisément suppléer à tout et il y supplée effectivement quand on ne veut que lui seul et qu’on attend tout de lui seul. C’est pour nous conduire peu à peu et par une heureuse nécessité à cette belle et si désirable disposition qu’il nous prive souvent de tout appui humaincxlvii, de toute consolation humaine, de même qu’il répand des amertumes sur les plaisirs du monde pour en dégoûter et en détacher les âmes mondaines qu’il veut sauver. Heureuses amertumes ! Heureuses privations ! Quand on comprend bien qu’elles viennent plutôt de la bonté de Dieu que de sa justice, car c’est ainsi qu’on les doit regarder/2.
Le texte sur lequel nous achevons la série des lettres adressées à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil est peu homogène. Il rappelle les circonstances qui ont marqué l’existence de cette religieuse et dans lesquelles le P. de Caussade a vu comme la manifestation sensible de la grâce divine à l’égard de sa dirigée. Le fiat qu’il lui
1/Voir supra, p. 212, n. 3.
2/ Ces deux derniers paragraphes font écho à ce que le p. de Caussade écrivait d’Albi, lors de sa disgrâce en 1732.
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recommande résume l’essentiel de la direction qu’il n’a cessé de lui prodiguer au cours des années sur lesquelles s’étend la correspondance qu’on vient de lire. Ce fiat est emprunté à la prière du Seigneur. Il est la clé qui ouvre le secret de cette paix intérieure dans laquelle le P. de Caussade a vu comme le critère d’une âme parfaitement abandonnée à Dieu.
Les dernières lettres que nous avons transcrites nous ont montré combien lui-même avait vécu en profondeur ce qu’il prêchait aux autres. Admirable conduite du prêtre, du religieux, du supérieur qui se sait investi de la responsabilité d’âmes à l’égard desquelles son langage, pour être véridique et efficace, doit être pleinement vérifié par son expérience personnelle. Ce qui fait la valeur de sa direction, c’est la sincérité absolue avec laquelle il s’est efforcé de réaliser pour sa part l’idéal qu’il concevait pour les autrescxlviii. À ce titre, son nom mérite d’être inscrit parmi les plus insignes représentants de cette forme d’apostolat qui, dans l’Église, a toujours tenu une si grande place. La direction des âmes ferventes demeure, aux yeux de l’Épouse du Christ, une de ses obligations les plus essentielles. Sa maternité spirituelle trouve là une de ses applications les plus concrètes et les plus nécessaires. N’est-ce pas aux âmes engendrées par le baptême et fortifiées par l’Eucharistie que l’Église doit encore assurer l’éducation qui les aide à entrer aussi pleinement que possible dans les voies placées par Dieu pour chacune d’elles ? La direction du P. de Caussade s’adresse à des âmes avancées, mais les principes sur lesquels repose cette direction ne sont autres que les principes de la religion prêchée par le Sauveur du monde. Le Pater en est la formulation la plus adéquate. Il est rassurant pour ceux qui acceptent la conduite du P. de Caussade de constater à quel point il s’est pleinement assimilé la doctrine de Jésus-Christ. S’il s’est mis à l’école des maîtres auxquels il réfère sans cesse sa pensée, il n’en reste pas moins avant tout le disciple de l’Évangile.
Le nom de la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen est revenu fréquemment au cours des pages qui précèdent. Cette religieuse éminente avait été la maîtresse des novices de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Les rapports confiants qui ont uni la directrice du noviciat et sa disciple ne semblent pas s’être jamais démentis. Nous avons vu qu’elles ont collaboré pour la conservation des lettres du P. de Caussade. C’est à Mère Marie-Anne-Thérèse que nous devons le précieux manuscrit de Verviers et nous dirons qu’elle ne semble pas avoir été étrangère à la composition du traité de L’Abandon à la Providence divinecxlix, que nous publierons dans le tome III des Ouvres du P. de Caussade. Sa parenté spirituelle avec Sœur Marie-Thérèse de Vioménil nous invite à placer la correspondance que lui adressa leur commun directeur immédiatement à la suite des lettres destinées à celle que nous avons appelée la « disciple préférée du P. de Caussade ».
Marie-Anne-Thérèse de Rosen naquit le 15 septembre 1675, au château de Bollwiller, en Alsace/1. Son père, le Maréchal de France, eut cinq filles, dont trois entrèrent à la Visitation. Il avait été élevé dans le luthéranisme. En 1686, il se convertit à la religion catholique, sans entraîner dans son abjuration son épouse, qui mourut protestante quelques années plus tard. Pour soustraire ses filles à l’influence de leur mère, employant un procédé qui paraît aujourd’hui surprenant, il fit intervenir la police et transférer trois de ses enfants à la Visitation de Nancy : c’étaient Louise-Françoise et Marie-Anne-Thérèse, avec leur sœur Jeanne qui mourra en 1738. L’aînée des enfants du Maréchal ne se convertira que plus tard et donnera, elle aussi, une fille à la Visitation : ce
1/La biographie de Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen a été écrite par le P. Ingold et insérée dans l’ouvrage que celui-ci a consacré à la Mère Louise-Françoise de Rosen, au chapitre 6. On trouve, en outre, quelques indications dans l’Année Sainte, dans la notice consacrée à la Mère Louise-Françoise, IV, pp. 657-695, passim. Quelques allusions dans la notice de la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil, Année Sainte, V, p. 150.
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sera la Mère de Rottembourg, dont la correspondance avec le P. de Caussade servira à composer le traité de L’Abandon.
Les trois demoiselles de Rosen abjurèrent le protestantisme quelques mois après leur arrivée à la Visitation. Elles y demeurèrent, en demandant à être reçues au noviciat.
Louise-Françoise avait trente-six ans, lorsqu’elle fut élue pour la première fois supérieure du monastère lorrain. Après un intermède de quelques années comme directrice du noviciat, elle fut placée à la tête de la Visitation de Strasbourg par les religieuses de cette ville. C’était en 1712, et elle emmena avec elle sa sœur Marie-Anne-Thérèse en qualité de directrice du noviciat d’Alsace.
Le séjour de Marie-Anne-Thérèse à Strasbourg ne dépassa pas trois ans. En 1716, en effet, elle fut rappelée à Nancy par les suffrages de son monastère d’origine dont elle devenait supérieure. Trois ans plus tard, en 1719, elle cède la houlette à sa sœur Louise-Françoise, rappelée à son tour par les Visitandines de Lorraine. Marie-Anne-Thérèse reprend la direction du noviciat. C’est l’année où Marie-Thérèse de Vioménil demande à être reçue parmi les novices. Les annales des communautés religieuses enveloppent d’une sage discrétion l’histoire des années de formation où les plus jeunes recrues constituent comme une petite communauté dans la grande. Nous ne saurions pas grand-chose de ce que fut Mère Marie-Anne-Thérèse au cours des nombreuses années où elle fut chargée des novices, si l’Année Sainte n’avait gardé la souvenir de sa manière, pleine de bonté sans doute, mais aussi de fermeté à l’égard de ses disciples, à qui elle cherchait à inculquer le sens de la grandeur et de la majesté divine. On ne nous cache pas que sa sévérité la rendait redoutable et que Sœur Marie-Thérèse de Vioménil n’eut pas un médiocre mérite à subir avec docilité l’éducation à laquelle sa directrice la soumettait : le tempérament spontané, que nous avons vu se dessiner devant nous au cours des pages précédentes, ne devait pas s’accommoder facilement des principes et des habitudes que préconisait Mère Marie-Anne-Thérèse/1.
Des documents, cependant, nous renseignent d’une façon plus immédiate sur la vie profonde de notre religieuse. Ce sont les lettres que, en 1725, elle adressait à sa supérieure, la R. M. de Bassompierre, pour protester contre la rigidité des confesseurs qui écartent de la communion fréquente les âmes de bonne volonté ardemment éprises de ce sacrement d’amour. Ces Lettres admi -
1/Année Sainte, loc. cit.
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rables sur la Sainte Communion sont conservées précieusement dans les archives de la Visitation de Nancy, et le P. Ingold, dans la Vie de la Mère Louise-Françoise de Rosen, en a donné des extraits qui suffisent à nous montrer comment cette âme était, avant même de le connaître, en parfaite harmonie d’esprit avec le P. de Caussade/1. Nous avons dit que le confesseur de la communauté était, semble-t-il, imbu des préjugés que le livre d’Antoine Arnauld avait répandus contre la pratique de la communion fréquente. La venue à Nancy du jésuite toulousain fut une libération pour les Visitandines, qui souffraient de cette disette spirituelle à laquelle les avait réduites le représentant de l’Église auprès d’elles. Nous pouvons conjecturer que la directrice du noviciat fut des premières à accueillir l’enseignement du P. de Caussade et à en faire profiter les âmes qui lui étaient confiées.
Parmi celles-ci, il faut compter une personne que la Providence avait envoyée à la Mère de Rosen pour qu’elle la dirigeât au temps d’une retraite qu’elle vint faire à la Visitation. Madame de Lésen était une âme mondaine, peu appliquée à la piété, ignorante de cette vie intérieure à laquelle la Visitandine allait s’efforcer de l’initier. Le rôle du P. de Caussade a été capital dans ce retour vers Dieu et vers une vie intérieure plus profonde ; c’est à lui que Mme de Lésen doit, pour une large part, l’ascension spirituelle que nous permettent de suivre les lettres par lesquelles le jésuite répondait aux questions posées par Mère Marie-Anne-Thérèse au sujet de cette disciple de choix et celles que le P. de Caussade écrivit directement à Mme de Lésen, devenue religieuse Annonciade à Saint-Mihiel. On comprend pourquoi nous avons voulu grouper dans un même chapitre cette double correspondance qu’il était difficile de séparer sans compromettre la vérité historique. Un premier chapitre nous fera connaître la directrice et les préoccupations dominantes de son enseignement, au sujet duquel le P. de Caussade est appelé à lui donner de précieux éclaircissements. Un second chapitre nous révélera la vie profonde de cette convertie généreuse que fut Mme de Lésen. Enfin, le troisième chapitre nous permettra d’entrer plus avant dans le mystère de l’expérience mystique que ces deux âmes, la directrice du noviciat des Visitandines et l’Annonciade de Saint-Mihiel, ont connue chacune pour sa part.
1/ Nous remercions les Visitandines de Nancy d’avoir bien voulu nous communiquer ce précieux manuscrit. C’est un petit cahier de cinquante pages rempli au recto et au verso, d’une écriture très appliquée. Le confesseur rigoriste se nommait M. Bouchard.
La première lettre datée adressée à la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen est de 1731. Elle fait partie du lot des lettres que le P. Ramière avait ajoutées après sa cinquième édition et qui provenaient des recherches faites pour la composition de l’Année Sainte.
Cette lettre témoigne du souci que la Mère Directrice du noviciat avait de se former elle-même et de former ses novices à l’oraison. Les conseils que lui donne son directeur, alors absent de Nancy, sont du plus pur esprit thérésien. Toute la doctrine que nous allons recueillir au cours de cette partie est celle que le P. de Caussade avait lui-même empruntée à la Réformatrice du Carmel. Le ton de cette première lettre diffère déjà de celui que nous avons rencontré dans la correspondance adressée à la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Il s’agit maintenant d’une religieuse qui a la charge de guider ses sœurs plus jeunes dans les voies de la perfection. Le P. de Caussade ne se contente pas de lui donner des avis appropriés aux difficultés personnelles qu’elle peut rencontrer. Déjà, une allusion catégorique est faite à l’état d’une âme que Mère Marie-Anne-Thérèse doit éclairer : s’agit-il de Mme de Lésen ? il est difficile de le dire/1. Nous verrons plus loin quelles sont les difficultés que cette âme devait confier à la Visitandine que Dieu lui avait donnée pour l’aider dans la voie où elle venait d’entrer.
1/ Le peu que nous savons sur elle nous est transmis par le P. Ramière qui s’inspire d’une note d’archives dont nous transcrivons le texte : « Madame de Lézen avait été ramenée à Dieu par l’épreuve de la perte de ses biens, elle avait fait vœu de se faire religieuse, mais elle fut longtemps retenue dans le monde où elle menait la vie dévote. Elle fit en 1731 et 1732 une retraite dans notre Monastère de Nancy et eut pour Directrice notre T. H. Sœur Marie-Anne-Thérèse de Rosen. Peu après, en 1733, elle entra chez les Religieuses Annonciades de St-Mihiel. Notre chère Sœur Marie-Anne-Thérèse exhorta cette daine à se mettre comme elle sous la direction du P. de Caussade, et secondait cette sage direction par les lettres qu’elle écrivait de son côté à Madame de Lézen. » Le P. Ramière l’appelle tantôt « Madame », tantôt « Mademoiselle ». On sait que le titre de Madame était décerné aux femmes de qualité. Les Visitandines de Nancy ont bien voulu nous communiquer un précieux manuscrit. C’est un solide volume relié plein cuir de 13 x 20 cm, portant au dos le titre : « Lettres de piété de la vénérable mère Marie Anne Thérèse de Rosen, Religieuse de la Visitation de Ste Marie de Nancy. Elle est morte le io novembre 1754. Écrites à la Sœur de Lézen, Religieuse Annonciade de St Michel (sic). » Et au-dessous, d’une encre beaucoup plus pâle : « Transcrites par la Sr de Lézen elle-même qui les a envoyées à la Mère Charlotte-Sophie du Planta. »
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R. I, 217-219 1731
1° Appliquez-vous à l’oraison par une simple vue du sujet, c’est-à-dire à la seule appréhension de l’objet par la foi, sans autre raisonnement.
2° Je vous conseille de vous arrêter le plus que vous pouvez à tout ce qui pourra vous humilier et vous anéantir davantage ; plus vous vous sentirez, au sortir de l’oraison, pénétrée et comme abîmée dans votre misère, et plus vous serez disposée à recevoir les dons de Dieu/1.
3° Il ne faut faire nul état des distractions ; mais quand on s’en aperçoit, rappeler tout doucement l’esprit et surtout le cœur à la foi de la présence de Dieu et au goût du saint repos. Si on n’y réussit pas, il n’y a qu’à se résigner. Cette croix des distractions est souvent plus méritoire que l’oraison elle-même, car c’est l’union de notre volonté à celle de Dieu qui est tout notre bien/2.
1/ On sait combien sainte Thérèse insiste sur l’humilité comme fruit de la contemplation. On sait aussi comment elle détourne les âmes de la recherche des faveurs extraordinaires : « Notre vrai trésor consiste dans une humilité profonde… » (Chemin de la perfection, ch. 20, trad. Grégoire de Saint-J oseph, éd. du Seuil, p. 671). « Anéantir » rappelle saint Jean de la Croix et surtout sainte Catherine de Gênes, Vie et Doctrine. ch. 30 (trad. Debongnie, pp. 96 sq.).
2/ Sainte THÉRÈSE, Chemin de la perfection, ch. 26, (éd. cit., p. 707) : « Pour moi, j’en ai fait l’expérience plusieurs fois, le meilleur remède aux distractions est de m’appliquer à fixer ma pensée sur Celui à qui j’adresse mes prières. » Voir aussi ch. 28, p. 771, et ch. 30, p. 721.
4° Les sentiments avec lesquels on sort de l’oraison en montrent l’efficacité. La foi solide vaut incomparablement mieux que la foi sensible ; sous sa conduite, l’âme fait des progrès plus rapides et marche plus sûrement/1.
5° Assistez à la sainte messe avec grand recueillement, et abandonnez-vous à une confiance sans bornes dans la bonté divine, en vous appuyant sur les mérites de Jésus-Christ victime.
Ces sentiments seront d’autant meilleurs qu’ils auront été plus simples et plus débarrassés de toute pensée et raisonnement de l’esprit.
6° La voie sèche et aride est de beaucoup préférable à celle des consolations, quoiqu’elle soit bien plus pénible. C’est dans cette seule voie qu’on acquiert la solidité de la vertu ; dans l’autre voie, les dispositions les plus parfaites en apparence sont sujettes à se démentir au moindre souffle des aridités ou des tentations. Aussi Dieu a-t-il coutume de mettre les âmes dans les épreuves après un certain temps de douceurs et de consolations/2.
7° Quand il plaît à la divine Bonté de faire marcher une âme dans la voie du pur amour, la crainte ne fait sur elle aucune impression. « Comme la crainte fait venir l’amour, aussi l’amour chasse la crainte », dit saint Augustin après saint Jean/3. Ceux qui sont chargés de la direction de cette âme doivent seconder ce dessein et ne la conduire que par l’amour et la confiance. S’il se présente quelque circonstance où la crainte lui soit nécessaire pour éviter le mal, Dieu aura soin de la lui inspirer.cl
Qu’elle continue donc toujours à aimer, sans s’embarrasser d’autre chose, et qu’elle évite surtout de s’inquiéter et de se troubler ; car cette tentation est plus à craindre que toute autre pour les âmes qui marchent dans cette voie. Il faut donc
1/« Foi solide et foi sensible » : distinction qui repose sur l’opposition du « spirituel » et du « sensible », principe fondamental de la direction donnée par le P. de Caussade comme par les maîtres dont il se réclame.
2/ On sait que sainte Thérèse se montre moins défiante que saint Jean de la Croix à l’égard des consolations sensibles. Caussade semble parfois de l’avis de la Réformatrice, mais ici il est plutôt d’accord avec le saint Docteur.
3/ I Jn 4, 18. Saint AUGUSTIN, Commentaire de la première Épître de saint Jean, Traité IX, 4 (éd. Agaèsse, coll. « Sources Chrétiennes », 1961, pp. 384-385).
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toujours leur recommander de garder à tout prix la paix intérieure, et de rejeter comme un messager de l’enfer tout ce qui tend à troubler ou à altérer cette sainte paix/1.
Au reste, sachez que l’oraison la plus parfaite est celle qui est la plus simple, et la plus simple est celle où il entre moins du nôtre, moins d’idées, moins d’imaginations, moins de raisonnements, qui est formés d’un seul sentiment plus longtemps continué.
Plus les sentiments inspirés par la grâce séjourneront dans l’âme, plus elle en sera pénétrée, et plus il lui sera facile d’agir sous leur influence. Celui du divin amour, qui contient éminemment tous les autres, doit faire sa nourriture la plus habituelle ; quand il dominera toutes les affections de l’âme, elle éprouvera une ardeur et une sorte d’enchantement qui la feront courir dans la voie de la sainteté/2.cli
Les lignes que nous venons de lire nous rapportent l’écho de la doctrine du pur amour, à laquelle le P. de Caussade donnait toute son adhésion. C’est la conformité à la volonté divine, qui est, à ses yeux, le véritable critère d’une bonne oraison. Aussi peut-il écrire, ici comme ailleurs : « La voie sèche et aride est de beaucoup préférable à celle des consolations. » Rien, dans cet enseignement, que nous ne connaissions déjà par les lettres adressées à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil.
Mais nous savons aussi quelle objection on opposait à la conduite de ce directeur trop épris de simplicité dans la vie d’oraison. Ne conseillait-il pas d’une manière trop générale la simplification à laquelle lui-même se sentait appelé ? Tenait-il assez compte de la diversité des états d’âmes ? Ne conduisait-il pas d’une façon trop uniforme toutes celles qu’il rencontrait par ce chemin qui paraissait à certains celui d’une catégorie très limitée d’âmes particulièrement sollicitées par la grâce divine ? C’est à ces objections que notre pieux directeur répond en s’appuyant sur l’enseignement de la Mère Thérèse elle-même.
1/ Le P. de Caussade s’adresse à la maîtresse des novices, mais il est possible qu’il s’agisse ici de Mme de Lésen, dont nous verrons que l’âme était remplie de crainte à la pensée de ses fautes.
2/ Ici, Caussade rappelle plutôt sainte Thérèse, Chemin de la perfection, ch. 30 (éd. cit., p. 725) : « Les âmes qui marchent par cette voie semblent donc voguer sur mer avec rapidité. » L’« ardeur et l’enchantement » dont parle Caussade sont les « faveurs du roi » que décrit la sainte (ibid., p. 722).
R. I, 220-222 1731
Ma chère Sœur,
Tenez-vous-en toujours au grand directeur intérieur qui seul peut donner lumière et force dans tous nos besoins. Ne vous souciez point des livres quand il parle intérieurement. Que votre capital soit ce saint repos en sa divine présence ; n’en sortez jamais ; ne rompez pas ce silence sacré, sinon quand Dieu vous donnera attrait pour certains entretiens saints et utiles ; après quoi, rentrez dans votre fort et dans votre sanctuaire, qui n’est autre que le recueillement et le silence intérieur, en la présence et à la vue du Bien-Aimé. En lui seul, et dans ce simple et doux repos en Dieu, vous trouverez toute lumière, courage, force et douceur, patience, humilité, résignation, paix et repos du cœur. Je vous souhaite tout cela, au plus haut degré de perfection.
Ne craignez point les ténèbres et les aridités dans l’oraison ; quand on sait s’unir à Dieu et à sa sainte volonté, acceptant tout ce qu’il veut, on est bien, on a tout.clii Voilà la plus parfaite oraison et le plus pur amour, selon sainte Thérèse/1.
Vous avez fait très sagement de faire expliquer le Révérend Père… au sujet dont vous me parlez. J’ai tant de respect pour ses sentiments que je me croirais dans l’erreur si j’en avais de contraires aux siens. J’ai toujours pensé, comme lui, que personne ne peut ni ne doit s’ingérer dans l’oraison de recueillement, si on n’y est appelé ; et même qu’on ne peut mériter cette grâce par ses bonnes œuvres ni y parvenir par tous ses efforts. J’ai seulement ajouté, avec le Père Surin/2 et les auteurs qui en parlent, qu’on peut indirectement et de loin se disposer à recevoir ce grand don du ciel, en ôtant les obstacles par une
1/Chemin de la perfection, ch. 34 (éd. cit., pp. 746-753).
2/ J.-J. SURIN, Dialogues spirituels, éd. 1829, Avignon, II, livre VII, ch. 9, pp. 342-343. Première édition, Nantes, 1704-1709 (3 volumes).
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grande pureté : I° de conscience, 2° de cœur, 3° d’esprit, 4° d’intention/1 ; ce qui seul mène une âme fort loin ; qu’on peut et qu’on doit après cela s’y disposer encore prochainement par de petites et fréquentes pauses, comme pour se tenir aux écoutes et donner lieu à l’esprit intérieur/2.
Après avoir lu ceci au Révérend Père/3… ou lui avoir envoyé ce petit papier, si vous ne pouvez promptement lui parler, je vous prie de lui dire que je le crois obligé en conscience de désabuser de ma part les personnes qu’il voit abusées, et que je m’en décharge sur lui, ne sachant pas sur qui cela peut tomber.
Mais pour y procéder avec toute la discrétion et la prudence nécessaires, je le prie auparavant de vouloir bien faire deux réflexions. Premièrement, il doit s’assurer de l’abus par quelques connaissances de l’intérieur des personnes en question ; car le seul rapport d’autrui ne donne pas grande lumière sur un fait secret et tout intérieur. Mais, dira-t-on, nous savons que ces personnes sont très imparfaites, nous leur voyons faire bien des fautes qui nous scandalisent. Je réponds à cela, et c’est la seconde réflexion : l’expérience de la direction nous apprend que, sous ces extérieurs très imparfaits, Dieu cache souvent de grandes vertus intérieures connues de lui seul.
Ainsi, je ne vois pas qu’on puisse juger précisément que ces personnes s’abusent et sont dans l’erreur, touchant ce genre d’oraison ; d’autant mieux qu’il arrive bien souvent que ces imperfections et ces fautes sont bien grossies et exagérées par le manque de charité des autres, et quelquefois par des motifs encore plus mauvais. Je me souviens ici que sainte Thérèse dit, parlant d’elle-même, que cette manière d’oraison fut suspecte longtemps à son sujet, et que ce qui fit penser que ce n’était en elle que tromperie et illusion du démon, c’est que les personnes les plus éclairées qu’elle consultait, ne pouvaient accorder dans leur esprit un tel don d’oraison avec la conduite
1/C’est la division adoptée par le P. de Caussade dans les Instructions Spirituelles.
2/ Sur la pratique de ces « pauses attentives », voir notre Introduction, pp. 20-21 et 31.
3/ Il s’agit probablement du Père auquel fait allusion la Lettre 7 (supra, p. 66, n. 2).
qu’elle tenait alors, c’est-à-dire avec son empressement à aller au parloir, à connaître, à voir, à être vue, à entretenir des relations et des liaisons mondaines, perdant ainsi beaucoup de temps et négligeant son intérieur ; car elle dit qu’elle était telle alors. Et voilà, ajoute-t-elle, ce qui faisait juger à tous ceux qui me connaissaient que mon oraison n’était qu’illusion/1.
Sur quoi j’ai trouvé des directeurs qui avaient fait l’expérience, disaient-ils, que Dieu donne quelquefois cette oraison : I° à de grands pécheurs, dès le commencement de leur conversion, pour que cette œuvre de leur conversion se fasse d’une manière plus prompte et plus entière ; 2° à des personnes très imparfaites, pour corriger mieux et plus promptement leurs défauts/2. Mais ce qu’on ajoute, et ce que je crois aussi très certain et très juste, c’est qu’il est très difficile et infiniment rare qu’on puisse conserver ce don d’oraison avec des défauts ou des imperfections considérables, habituelles, ou fréquentes et reconnues, sans qu’on fasse des efforts pour s’en corriger.
Nous allons voir comment les principes exposés par le P. de Caussade doivent s’appliquer à une âme de bonne volonté qui débute dans les voies de la contemplation. Il s’agit de Madame ou Mademoiselle de Lésen, qui vint confier, en 1731, ses peines et ses désirs à Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen. La perte de ses biens, des épreuves particulièrement humiliantes sans doute, avaient contribué à tourner vers Dieu cette âme trop attachée à la terre. Deux années de suite, elle fit retraite à la Visitation de Nancy. Puis, en 1733, elle demanda son admission aux Annonciades de Saint-Mihiel, répondant enfin au vœu qu’elle avait formulé depuis déjà plusieurs années d’entrer en religion. Écoutons les conseils que le P. de Caussade donne à la Visitandine, pour l’aider dans la tâche que la Providence lui assignait auprès de cette disciple généreuse/1.
1/ Caussade résume les chapitres 7-10 de la Vie écrite par elle-même.
2/ Cette doctrine de sainte Thérèse (Chemin de la perfection, ch. 18, éd. cit., pp. 658-659 et Sixièmes Demeures, ch. 1, p. 931) a été appuyée par Jean de Jésus-Marie et par Thomas de Jésus. Le P. Surin l’a prise à son compte dans La Guide spirituelle, Paris, 1836, partie VII, ch. 4, pp. 407-408. Cet ouvrage n’a paru pour la première fois qu’en 1801. Si Caussade l’a lu, ce ne peut être que manuscrit. Il a pu aussi avoir connaissance de La Vie intérieure du P. André Baiole, ch. 5, qui se réclame du Pseudo-Macaire et de saint Bernard. Voir Albert VALENSIN, Une étude synthétique de la Vie intérieure, dans la R.A.M., 1921, p. 171.
1/ Voir supra, p. 225, n. I.
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R. I, 302-304 1731
Je ne suis pas surpris de la tranquillité de la personne dont vous me parlez ; c’est le fruit de l’humilité qu’elle a exercée en ouvrant son cœur, malgré ses répugnances, et l’effet des paroles que Dieu ne manque jamais d’inspirer alors à ceux qui nous parlent de sa part/2. Faites-lui bien comprendre que Dieu a commencé à l’éprouver de la sorte pour la punir et la guérir d’un fond raffiné d’orgueil caché qu’elle nourrissait depuis longtemps sans s’en apercevoir. Plus le trouble a été grand, plus il a fait paraître la grandeur de la vanité, qui se déconcerte et se révolte à la moindre humiliation, même intérieure. Il faut donc que cette personne tâche de se dépouiller peu à peu des complaisances secrètes qui se cachent dans les replis les plus enveloppés de son cœur, soit au sujet des qualités naturelles, soit à l’égard des vertus qu’on peut avoir ou dont on se flatte. Car, sans y prendre garde, on se complaît vainement en tout cela ; et, sans se l’avouer à soi-même, on se croit supérieur aux autres sur bien des articles. Un amour-propre délicat se repaît de ces vanités de l’esprit, autant que l’orgueil mondain se complaît dans les belles qualités du corps ; et comme celui-ci trouve son plaisir de penser continuellement à sa beauté ou à la contempler dans un miroir, de même, l’autre fait ses délices intérieures de tous les dons naturels ou surnaturels qu’il se flatte d’avoir reçus du ciel.
2/ Dieu parle aux hommes par les hommes : ce principe est fondamental dans la spiritualité du P. de Caussade, comme dans celle de Fénelon. Il justifie l’attrait que ces deux maîtres ont éprouvé pour la direction spirituelle.
Le remède à ce mal diabolique, car c’est le crime de l’ange superbe, c’est : I° D’imiter les femmes modestes qui ne se contemplent jamais dans le miroir ou qui chassent de leur esprit toutes les vaines réflexions sur leur beauté ou sur leurs agréments extérieurs. 2° De contraindre souvent son amour-propre à envisager en face tous ses défauts, ses misères et ses faiblesses, à en savourer l’abjection et à se nourrir de mépris. 3° De considérer ce qu’on a été, ce qu’on est, et ce qu’on deviendrait, si Dieu retirait la main qui nous soutient. Quand on néglige de s’appliquer à ces réflexions humiliantes, Dieu se voit contraint, par sa bonté paternelle, de prendre un autre moyen pour détruire la vanité secrète dans les âmes qu’il veut conduire à une haute perfection : il permet des tentations ou même des chutes qui les jettent dans un abîme de confusion et les guérissent de cette enflure d’esprit et de cœur. Quand Dieu nous ménage ce remède amer, mais salutaire, il faut se soumettre humblement, sans dépit et sans inquiétudes volontaires. 4° Ne jamais croire qu’à force de réflexions, nous pourrons adoucir nos peines ; mais il faut se tenir comme immobile dans le sein de la miséricorde de Dieu, et laisser passer l’orage, sans se démener ni agiter intérieurement : on aigrirait le mal au lieu de l’adoucir. 5° Ne point demander la délivrance de ses peines, puisqu’elles ont été ménagées par un coup favorable de la Providence ; mais il faut demander la patience avec soi et avec les autres, et une entière résignation. 6° Au lieu de faire l’esprit fort, c’est alors qu’il faut devenir enfant par une grande simplicité, candeur, ingénuité et ouverture de cœur envers ceux qui conduisent/1.cliii
Voilà ce qui s’appelle ne pas biaiser avec les desseins de Dieu. Pour qui croit en la Providence et en son domaine souverain sur toutes choses, il n’est d’événements qui ne soient grâces. Le P. de Caussade voulait que ses dirigées interprètent tous les événements comme autant de moyens qui leur étaient offerts de tendre à une union plus intime avec Dieu. La purification, si souvent douloureuse, de l’amour-propre est une condition de cette union.
1/ Ces six points n’ajoutent rien à ce que nous ont appris les lettres adressées à la Sœur de Vioménil. Ils nous rappellent la doctrine de saint François de Sales et de Fénelon : humilité, calme, simplicité.
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Madame de Lésen, femme du monde, nous pouvons le supposer, avait trouvé dans la conduite de Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen un écho fidèle de ce que le P. de Caussade allait bientôt lui enseigner directement. Deux autres lettres adressées à la Visitandine font allusion à Mère de Lésen. Il nous faut les lire avant de parcourir les lettres que l’Annonciade de Saint-Mihiel a dû communiquer à la religieuse de Nancy.
Ms. V. 238-244. R. II, 180-184
Appliquez-vous à tranquilliser l’âme au sujet de laquelle vous me consultez ; car les motifs qu’elle croit avoir de s’inquiéter n’ont rien de réel. Il n’y a de danger que dans les inquiétudes elles-mêmes/1.
I° Quand les reproches de la conscience, quelque saints et justes qu’ils puissent être, causent du trouble et de l’abattement, qu’ils découragent et déconcertent, il est certain qu’ils viennent du démon, qui ne pêche qu’en eau trouble, dit saint François de Sales/2. Le premier soin de cette âme doit être de prévenir, d’étouffer ou plutôt de mépriser ce qui lui cause ces troubles et ces abattements, en se disant souvent, comme l’ordonne sainte Thérèse : Ce qui est impossible à ma faiblesse, deviens facile avec la grâce de Dieu qui me la donnera en son temps ; du reste, je ne veux de perfection ni de vie intérieure qu’autant qu’il plaira à Dieu de m’en donner et au temps qu’il a marqué pour cela. Il faut tâcher d’acquérir l’habitude de ces deux actes, à force de les répéter dans son cœur, d’autant mieux que le dernier tend à l’abandon total qui est le grand attrait des âmes qui veulent être pleinement à Dieu/3.
2° Les révoltes des passions, les sensibilités continuelles ou extraordinaires et à la moindre occasion, ne doivent point inquiéter ni décourager la personne qui s’en plaint, ni lui
1 Ces quelques lignes d’introduction sont du P. Ramière.
2/ Introduction, partie IV, ch. II, éd. d’Annecy, p. 311.
3/ La direction donnée ici est éminemment salésienne. Inutile de répéter les références signalées plus haut.
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persuader que ses désirs pour le bien ne sont point sincères. Ces derniers effets sont les plus nuisibles des tentations. Pour s’en délivrer ou pour les combattre, il faut : 1. Se bien persuader que les révoltes et les grandes sensibilités sont des permissions divines pour faire la matière de nos combats et de nos victoires ; et dans (nos) petites chutes (il y a) la matière d’une douce humiliation intérieure de patience et de support envers nous-mêmes ; et de cette façon nos chutes mêmes peuvent nous être plus utiles que des victoires gâtées par de vaines complaisances. Voilà une vérité des plus certaines et des plus encourageantes. 2. Il faut être convaincu et bien convaincu que notre misère est la cause de toutes les faiblesses que nous éprouvons et que Dieu les permet par miséricorde, parce que sans cela nous ne guéririons jamais d’une présomption secrète, d’une certaine confiance en nous-mêmes, et nous ne sentirions jamais comme il faut que tout le mal vient de nous et tout le bien vient de Dieu seul. Il faut, pour en venir à ce double sentiment habituel, un million d’expériences personnellescliv, et il en faut d’autant plus que ces vices cachés dans notre âme sont plus grands et plus enracinés.
3° Il ne faut jamais être surpris qu’un jour de grand recueillement soit suivi d’un autre plein de dissipation. Telle est la vicissitude de toutes choses durant la vie présente : elle est même nécessaire dans les choses spirituelles, afin de nous tenir dans l’humiliation et dans la dépendance de Dieu. Les saints mêmes ont passé par cette alternative et par de bien plus fâcheuses encore. Il faut seulement tâcher de n’y pas donner lieu, et quand par malheur cela est arrivé, s’en humilier paisiblement et sans se troubler, ce qui serait pire que le mal, et puis tâcher de revenir à soi et de se rappeler à Dieu. Le tout encore doucement, sans trop d’empressement, au moyen du saint et total abandon à la conduite de Dieu.
4° L’état présent de votre oraison est bon ; tenez-vous-en là. Les différents sentiments du cœur, les diverses postures de l’âme devant Dieu, valent mieux que tant d’actes formels réitérés. Ce sont des actes directs du cœur, plus forts et plus efficaces auprès de Dieu, quoique souvent ils ne soient pas si sensibles, ni si bien aperçus, ni si consolants que les autres que
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Dieu nous ôte pour nous donner quelque chose de meilleur, de plus simple et plus unissant à lui/1.
5° L’amour de Dieu nécessaire ne manque pas à la personne dont vous me parlez, mais Dieu lui en cache la connaissance, de peur qu’elle ne s’y complût et qu’elle ne s’attachât plus à son amour qu’à celui qui en doit être l’unique objet, qui est lui-même. Qu’elle soit donc en paix à cet égard, en désirant pourtant toujours d’aimer davantage, sans souhaiter de le connaître (et de) pouvoir s’en assurer.clv
6° L’opposition et contradiction perpétuelle de pensées et de sentiments n’est autre chose que cette guerre intestine dont parle l’Apôtre, quand il dit que l’esprit convoite contre la chair et la chair contre l’esprit/2. Aucun saint n’en a été exempt. Il est vrai que cette guerre intestine est plus grande en certaines personnes et sur certains points que sur d’autres et même en certain âge, en certain temps, en certaines occasions. Mais le plus ni le moins ne font nul tort à l’âme qui combat avec la résolution de combattre et de vaincre toujours. Au contraire, le plus de contradictions intérieures fait les plus grands combats, les plus grandes victoires, le plus grand mérite, les plus grands saints, les plus grandes récompenses, et surtout le plus grand sujet d’humiliation. Oh ! si on savait bien l’accepter, l’aimer, l’estimer, la chérir, cette heureuse abjection intérieure, on voudrait toujours la sentir, toujours y demeurer, parce qu’on se trouverait plus près de Dieu, qui s’approche de nous à mesure que nous nous abaissons ou que nous aimons de nous voir abaissés, sinon aux yeux des autres, au moins à nos propres yeux, aux yeux de notre orgueil et de notre amour-propre qui en crève de dépit ; et voilà aussi ce qui le fait mourir peu à peu en nous, et c’est pour cela que Dieu permet tant de divers sujets d’humiliations intérieures. Il n’y a qu’à savoir en profiter, en pratiquant l’avis de saint François de Sales, par des actes d’une humilité douce et paisible, qui chasse la chagrine et la dépiteuse, qui sont autant d’effets et d’actes d’orgueil, comme le chagrin et le dépit dans la souffrance sont autant d’actes d’impatience/1. Ainsi l’aveuglement de l’âme ne peut tomber que sur les points susdits. Et qu’on se garde bien de regarder comme endurcissement le peu de sensibilité pour les choses de Dieu : c’est pure sécheresse, à quoi tout le monde est sujet, comme aux distractions. Si elle est continuelle, c’est encore une meilleure marque, puisque Dieu prépare ainsi l’âme à se laisser conduire par la pure foi, qui est la voie la plus sûre comme la plus méritoire.
7° On devrait dire continuellement à une telle âme : paix, paix, tenez-vous en paix, demeurez toujours enfermée dans votre intérieur, conservez précieusement ce désir continuel de la vie intérieure, que ce seul désir fasse votre attrait pour demeurer sans cesse avec Dieu au-dedans de vous. Au moyen de ce saint désir, les effets viendront en leur temps ; prenez garde surtout à ce qui vous retire de ces heureuses dispositions ; évitez-en les occasions ; humiliez-vous quand vous y aurez manqué ; mais jamais ne vous troublez ni inquiétez de quoi que ce soit : ce serait là le plus grand mal de votre âme/2.clvi
L’amitié d’une sainte âme, quelle grâce pour celle que Dieu appelle à traverser les épreuves purifiantes par lesquelles il entend la conduire jusqu’à l’union la plus intime avec lui ! Une lettre, qui n’est point datée, mais se rapporte visiblement à ces débuts de l’amitié spirituelle dont Marie-Aime-Thérèse de Rosen faisait confidence à son directeur, nous permet de suivre pas à pas, en quelque sorte, son acheminement dans les voies de la contemplation passive.
1/ L’excellence des actes directs et leur efficacité plus grande que celle des actes réfléchis ou aperçus, est un point capital de la spiritualité caussadienne. Il y insiste dans les Instructions spirituelles (voir notre Introduction, supra, pp. 18 sq. Ce paragraphe qui se rapporte à l’oraison de la Mère de Rosen semble avoir été inséré là de façon assez artificielle par la compilatrice.
2/ Gal. 5, 17. 1 Traité, livre IX, ch. 7.
2/ On voit que toute la direction de l’âme dont il s’agit est dominée par la présence persistante du « désir de vie intérieure » dans lequel Caussade reconnaît l’appel surnaturel prochain à l’union mystique. Il interprète, en conséquence, comme des épreuves purificatrices toutes les peines que sont l’insensibilité et les distractions. D’où les consignes apaisantes qu’on vient de lire.
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Ms. V. 262-265. R. II, 203-206
Dieu a coutume de faire passer grand nombre de bonnes âmes par des croix et des peines intérieures pour les éprouver, les purifier et les détacher de tout. Je puis vous assurer que la personne dont vous m’avez parlé est en très bon état et qu’elle fera une bonne fin. Quand vous lui écrirez, ne lui parlez que de patience, de soumission à Dieu et d’abandon total à sa divine Providence, comme on fait à l’égard des gens du monde dans leurs afflictions et leurs adversités temporelles/1. Et surtout qu’elle tâche par le moyen de sa soumission et de sa confiance en Dieu de ne pas tomber dans des troubles et inquiétudes volontaires, parce que souvent il arrive à ces âmes peinées et éprouvées qu’elles ne sont pas les maîtresses de ces troubles, de ces inquiétudes, ennuis et abattements involontaires, qui font leur plus grande peine et le plus affligeant de l’état d’épreuve où Dieu les veut tenir pendant un certain temps ; alors il n’y a qu’à se soumettre à Dieu pour ces redoublements de peines intérieures, comme pour tout le reste.
Dites-lui que sa grande et presque continuelle prière devrait être de se tenir un peu en silence au pied de la croix de Jésus-Christ, en disant comme lui et avec lui ce grand mot : fiat ! « Que votre volonté, ô Père céleste, soit faite en tout et non la mienne ! C’est vous qui formez toutes nos afflictions à l’avantage de nos âmes ; vous ne pouvez rien vouloir que pour mon plus grand bien et pour mon salut éternel. Disposez donc de moi comme il vous plaira. J’adore et je me soumets. » Je trouve qu’elle fait fort bien de ne pas examiner ses pensées. Cet examen ne ferait que lui embrouiller
1/La comparaison entre les peines intérieures des âmes religieuses et les épreuves extérieures que rencontrent plus ordinairement les personnes du monde, est familière au P. de Caussade. On lit dans le traité de L’Abandon (R. I, p. 64) : « Comme Dieu convertit, éprouve et sanctifie les personnes séculières par des afflictions et adversités temporelles, de même il convertit, éprouve, purifie et sanctifie d’ordinaire les personnes religieuses par des adversités spirituelles et des croix intérieures mille fois plus douloureuses : ce sont les sécheresses, ennuis, dégoûts… » (cité par M. J. CUSKELLY dans la R.A.M., 1952, p. 227.)
davantage l’esprit. Qu’elle laisse tout à Dieu. Qu’elle méprise ces pensées et ces prétendus cris de la conscience dès qu’il n’y a rien de certainement mauvais. C’est l’ouvrage du démon, pour lui ôter la paix de l’âme et l’empêcher ainsi d’avancer dans la vertu, car le trouble de l’âme est sa plus grande maladie, car alors elle est toute languissante pour la vertu, comme un corps malade, faible et languissant, est incapable du travail corporel.
Mais il faut qu’en elle cette paix la rétablisse peu à peu comme un corps infirme et languissant se rétablit par le repos et par la bonne nourriture : 1° En éloignant doucement de son esprit tout ce qui la trouble ou l’inquiète, regardant ces sortes de pensées comme venant du démon, car tout ce qui vient de Dieu est paisible, doux et suave et ne fait qu’entretenir la confiance en lui et la paix intérieure où il habite et où il opère les divers sentiments de piété qui perfectionnent les âmes/1. 2° Par de fréquentes élévations d’esprit et de cœur vers Dieu, qui toutes doivent rouler sur la soumission, l’abandon et la confiance en cette bonté paternelle qui ne l’afflige à présent que pour en faire une sainte. 3° Par les lectures spirituelles qui peuvent le plus pacifier un peu son intérieur et la porter à la confiance en Dieu, comme le Traité de M. de Soissons/2, le livre De l’Espérance chrétienne/3, les Lettres de saint François de Sales/4, etc. Du reste, qu’elle aille toujours son chemin sans rien changer à sa conduite, confessant et communiant à son ordinaire, car le démon, pour la tromper et pour l’affaiblir toujours davantage, pourrait bien employer ses efforts pour lui inspirer du dégoût et une crainte excessive de la confession, de la communion et des autres exercices spirituels. Elle ne doit pas seulement écouter ces mauvaises
1/Principe général de discernement spirituel qui distingue la consolation et la désolation décrites dans les Exercices Spirituels, n° 8 316 et 317.
2/ I1 s’agit du Traité de la confiance en la Miséricorde de Dieu, de Mgr Jean-Joseph LANGUET, qui fut évêque de Soissons avant de devenir archevêque de Sens. Il mourut en 1753.
3/ C’est le livre de Dom Robert Morel, dont nous avons parlé p. 175, n. 2.
4/ Nous avons vu (supra, p. 76) que Caussade recommandait aux Visitandines la lecture des lettres de leur saint fondateur.
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inspirations, mais suivre toujours les lumières de la foi et les saintes pratiques de la religion chrétienne en bonne et vraie fille de l’Église. Amen/1.
Une lettre nous est parvenue par le P. Ramière, qui rie porte aucune date et ne donne aucun nom de destinataire. Cette lettre fait partie de celles qui ont été réunies à l’occasion de la composition de l’Année Sainte. Son contenu nous invite à la transcrire ici : rien ne s’oppose à ce qu’elle concerne Mme de Lésen. En effet, il y est question d’une tierce personne et d’une âme à laquelle se posent les problèmes de l’oraison de recueillement. L’enseignement qu’elle nous donne fait suite à celui que nous avons recueilli au début de ce chapitre à propos de l’oraison personnelle de Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen.
R. I, 223-225
Voici ma réponse au sujet de la personne en question : son oraison de recueillement me semble procéder plutôt de l’esprit que du cœur. C’est l’inverse de ce qui devrait être ; car, pour que cette oraison porte son fruit, il faut que le cœur soit plus appliqué que l’intelligence. C’est, en effet, une oraison toute d’amour : le cœur, se reposant doucement en Dieu, l’aime sans bien savoir ce qu’il aime, ni comment se produit en lui cet amour. Mais la réalité se montre bien par une certaine ardeur qu’on ressent continuellement dans le cœur ; par une tendance constante vers ce centre divin qu’on poursuit sans en avoir une vue distincte, et à l’attraction duquel on cède sans que rien ne puisse en distraire. De là vient la grande facilité de cette oraison, qui est pour le cœur un doux repos, et qui se prolonge sans efforts presque autant que l’on veut/2.
1/ Ces derniers mots rappellent ceux de sainte Thérèse agonisante : « J e suis fille de l’Église. »
2/ Cet enseignement est celui que l’on retrouve dans le Petit Traité de l’oraison du cœur que nous publierons dans notre volume III. Ce traité est composé avec des lettres adressées par le P. de Caussade à une religieuse du Bon Pasteur de Nancy. On peut comparer avec ce que Fénelon écrit à la carmélite Charlotte de Saint-Cyprien sur le même sujet (éd. de Paris, VIII, pp. 450 sq.).
Donc, si la personne dont vous me parlez sent, ensuite, une très grande application d’esprit, c’est une marque que son recueillement n’est pas encore ce qu’il doit être. Mais le remède à cela ? Le voici, ce me semble : 1° Quand on se sent pris de ce grand recueillement, il faut tourner la pointe du regard intérieur, c’est-à-dire sa réflexion et action, sur son cœur, comme pour en sentir et goûter le doux repos : cette douceur et suavité est un charme qui attire presque toute l’attention de l’âme sur le cœur, et alors on sent davantage qu’on aime ; et l’esprit, sans efforts et presque sans application volontaire, se trouve comme enchanté au sentiment qui nourrit le cœur. 2° Si, malgré cela, cette grande contention d’esprit continuait, vous défendrez à la personne de donner plus de deux heures en tout, chaque jour, à son oraison ; et, pendant ses lectures et autres temps, vous lui direz de ne pas chercher à dessein le recueillement, mais seulement de s’y livrer quand Dieu l’y entraînera ; se souvenant toujours de porter sa principale attention intérieure sur son cœur, pour y savourer à loisir la suavité du doux repos et du calme intérieur. 3° Vous lui direz d’employer toujours un peu de temps pour examiner comment s’est passée son oraison, dans son commencement, son progrès et sa fin ; c’est-à-dire : 1. comment s’est formé son recueillement ; 2. s’il a fait naître en elle des sentiments et pensées distinctes, ou si ce doux sommeil a été si profond qu’elle ne se souvienne de rien, ce qui est le meilleur ; 3. comment elle se trouve au sortir de cet état : par exemple, dans un grand recueillement, dans un grand désir de bien faire, de ne s’attacher qu’à Dieu et de plaire uniquement à ce grand Maître.
Persuadons-nous bien qu’on peut trouver Dieu partout, sans nul effort, parce qu’il est toujours très présent à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quoiqu’il ne fasse pas toujours sentir sa divine présence. Ainsi, lorsque vous vous trouverez entièrement désoccupée des choses créées, en sorte qu’il vous semble que vous ne pensez à aucune, que vous n’en désirez
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aucune, sachez que votre âme est alors occupée de Dieu et en Dieu sans le savoir. En voici la raison : comme Dieu est cet objet caché et invisible où tendent, sans le savoir, tous les désirs d’un cœur droit, du moment qu’on ne détourne pas ses désirs vers les créatures, ils demeurent dans leur centre naturel, qui est Dieu ; et, à force de s’y fixer, ils s’accroissent peu à peu, jusqu’à se faire sentir quelquefois très vivement et à produire de vives flammes d’amour. Ainsi, la vraie présence de Dieu n’est, à bien parler, qu’une espèce d’oubli des créatures avec un désir secret de trouver Dieu. Et voilà en quoi consiste le divin silence intérieur et extérieur, si précieux, si désirable et si avantageux ; vrai paradis terrestre, où les âmes qui aiment Dieu savourent déjà l’avant-goût du bonheur céleste/1.clvii
La lettre qu’on vient de lire nous livre un des thèmes les plus chers au P. de Caussade : l’oraison du cœur. Une de ses dirigées, probablement religieuse du Bon-Pasteur, a composé, avec les fragments des lettres reçues de son directeur jésuite, un Petit Traité de l’oraison du cœur sur lequel il nous faudra revenir.
Les lettres adressées à Mme de Lésen vont nous montrer que la difficulté soulevée par cette oraison pour une personne portée à intellectualiser ses rapports avec Dieu correspond à son tempérament.
1/ Cette pratique est recommandée par les Exercices Spirituels, n. 77 : « Cinquième addition. Une fois l’exercice terminé, pendant l’espace d’un quart d’heure, soit assis, soit en me promenant, je regarderai comment s’est passée la contemplation ou la méditation. »
C’est en 1731 que Madame de Lésen va frapper à la porte du monastère de Nancy, demandant à y faire une retraite. La Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen la reçut en qualité de directrice du noviciat et reconnut en elle des dispositions singulières à la vie intérieure. Comprenant les difficultés qu’offrait la direction d’une âme aussi éprouvée, la Visitandine eut recours aux lumières du P. de Caussade, qui se trouvait alors éloigné dans sa province du Languedoc. Les lettres que nous avons lues précédemment nous ont fait connaître les avis que le jésuite donnait à la maîtresse des novices en vue d’aider Madame de Lésen. Celle-ci, sur le conseil de la religieuse, écrivit directement au Père, dont elle ne connaissait que la réputation. Voici la réponse qu’elle en reçut :
R. I, 206-208
Je ne suis nullement surpris du premier effet de la méditation des grandes vérités ; j’en remercie le Seigneur et vous en félicite. Vous aviez besoin de ces vifs sentiments, et je crois qu’ils doivent durer pour produire en vous cet esprit de componction et d’humiliation qui doit être le fondement de votre édifice spirituel et le commencement de votre enfance spirituelle. Le trouble qui a accompagné ces sentiments était de trop ; mais je me trompe, il était involontaire et peut-être nécessaire, et un effet de la justice divine. Les mêmes sentiments, quand ils reviendront, seront plus doux et plus tranquilles à l’avenir/1 :
1/Ces lignes font penser à la septième règle du Discernement des esprits pour la Seconde Semaine dans les Exercices Spirituels, n. 335 « Chez ceux qui avancent du bien au mieux, le bon ange touche l’âme de façon douce, légère et suave, comme la goutte d’eau qui pénètre une éponge ; le mauvais touche de façon aiguë, avec bruit et agitation, comme lorsque la goutte tombe sur la pierre. »
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J’avais déjà compris, indépendamment de votre lettre, que Dieu vous avait fait de grandes grâces ; j’avais déjà entrevu que vous n’y aviez pas assez répondu, et voilà ce que je comprends mieux que jamais/1 : 1° Que votre âme est comme une grande salle, mais toute dégarnie ou assez mal meublée. 2° Qu’elle ne sera jamais propre à loger le souverain Seigneur, si lui-même ne fournit et n’arrange les meubles précieux et convenables à un tel hôte. 3° Qu’il ne fera jamais ses arrangements et n’enrichira votre âme de ses dons que durant le silence et le repos de l’oraison. Vous n’avez donc qu’à tenir la salle bien balayée et bien propre, avec le secours de la grâce ; puis, laisser faire celui qui prend à sa charge les beaux meubles dont elle doit être enrichie et qui les veut ranger lui-même à son gré.
N’allez donc pas vous inquiéter mal à propos, dans un ouvrage où vous gâterez tout, si vous vous en mêlez. Laissez donc faire, tenez-vous comme un tableau qu’un grand maître se dispose à peindre ; mais armez-vous de courage, car je prévois qu’il faudra quelque temps pour piler et broyer les couleurs, et puis pour les placer, les mélanger, les nuancer. Il vous suffit de tenir la toile prête, bien poncée et fixée sur ses deux pivots immobiles : humiliation jusqu’à l’anéantissement de soi-même, résignation par un abandon total, jusqu’à perdre toutes nos volontés dans celle de Dieu/2.clviii
Le haut idéal que tracent ces dernières lignes nous laisse entrevoir l’intuition que le P. de Caussade ne manqua pas d’avoir sur une âme qu’il ne connaissait que par les renseignements fournis par Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen. La conversion de cette personne, dont le repentir paraissait si sincère et si
1/Le P. de Caussade avait-il rencontré Mme de Lésen ? Il est plutôt à croire qu’il la connaissait surtout par ce que la Mère de Rosen lui en avait dit.
2/ La comparaison de la « toile d’attente » tendue devant le peintre divin est celle que sainte Marguerite-Marie avait apprise de sa maîtresse des novices. Mgr GAUTHEV, Vie et Œuvres de sainte Marguerite-Marie, Paris, 1915, II, p. 56. Elle était familière à la Visitation, comme on le voit par l’Année Sainte, X, p. 481 ; V, p. 72o ; XII, p. 155. généreux, l’avertissait que Dieu avait des vues sur elle. Il allait, au cours des années qui commencent, l’aider à correspondre fidèlement au dessein de la Providence. Le chemin sera rude, qui la conduira à l’abnégation totale qui, selon le P. de Caussade et conformément à la tradition dont il se réclame, conditionne ordinairement l’union la plus intime avec Dieu. Une lettre qu’adressait à sa dirigée la Mère de Rosen et qui est datée de 1732 nous laisse entendre que la ferme conduite du P. de Caussade mit à l’épreuve le renoncement de cette âme qui traversait probablement une crise de scrupules, comme il est fréquent au début d’une vie spirituelle fervente : « Au reste, je vais pouvoir vous assurer que c’est une pure tentation de l’ennemi que l’envie qui vous prend de quitter le sage guide que le ciel lui-même vous a indiqué ; il faut même que la tentation soit bien forte pour vous ébranler, après les marques si visibles que vous avez eues que c’est pour vous l’ange du Seigneur. Laissez-vous donc conduire avec plus de soumission que jamais, quoiqu’il vous en coûte, et que la réserve sévère qu’on exige de vous ne vous fasse aucun ombrage. Mettez votre force dans le silence et dans l’espérance. Arrive ce qu’il pourra ! Quand il sera temps, on vous permettra de vous ouvrir, s’il convient pour la gloire de Dieu et le bien de votre âme/1. »
En l’absence de documents, nous ne pouvons préciser quels motifs ont déterminé Madame de Lésen à entrer au noviciat des Annonciades de Saint-Mihiel. Elle n’en continue pas moins à recourir à la direction spirituelle du jésuite qu’elle a rencontré à la Visitation de Nancy. Remarquons seulement que le ton du P. de Caussade paraît contraster par une certaine réserve avec le style plus libre dont témoignent ses lettres aux Visitandines, chez lesquelles son autorité est pleinement reconnue/2. La lettre que voici ne porte pas de date, mais elle s’adresse évidemment à la novice fraîchement admise dans la vie religieuse.
1/ Ms. inédit, p. 7.
2 Les supérieures de la Sœur de Lésen ne devaient pas tarder à apprécier elles-mêmes la sagesse du directeur qu’elle leur avait fait connaître, comme en témoignent ces lignes de la Mère de Rosen dans la même lettre (Ms., pp. 39-4o) : « Vous me demandez ce que je pense de tout cela, c’est entièrement et absolument ce que pense et ce que nous dit notre cher Père, et je ne peux trop vous exhorter à suivre de point en point tout ce qu’il vous dit. Vous m’avez fait un vrai plaisir de me marquer la confiance de voir ce que vous lui marquez et écrivez et ce qu’il vous répond. Je trouve une grande instruction dans tout ce qui vient de ce canal et je sais bon gré à votre digne supérieure d’y avoir recours et de le permettre à ses filles et à vous en particulier. Toute ignorante que je suis, j’ose vous assurer que je ne crois pas qu’on puisse donner de meilleurs conseils, ni vous dire rien de plus à propos, rien de plus propre et de plus solide pour vos dispositions. »
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Ms. V. 63-67. R. II, 80-82
Vous me faites plusieurs demandes, mais que puis-je vous répondre que les saintes lectures, la méditation, les prédicateurs, les directeurs, et, plus que tout, l’esprit intérieur ne vous ait dit cent et cent fois ?
1° Ne savez-vous pas que, pour être une bonne religieuse, il ne faut qu’être une bonne et parfaite chrétienne ? C’est dans les cloîtres bien réglés que l’ancien christianisme s’est retiré : les premiers chrétiens et chrétiennes étaient ce qu’on appelle aujourd’hui de saints religieux et de saintes religieuses. Après avoir observé fidèlement les commandements de Dieu, ils s’appliquaient à l’observation des conseils, à peu près comme on fait dans une sainte et fervente communauté. Laissez-vous donc doucement entraîner aux beaux exemples que vous y verrez, avec une humble et aveugle docilité aux instructions de vos saintes et dignes maîtresses/1.
2° Ne savez-vous pas que l’entière mort à soi-même pour ne vivre qu’en Dieu et pour Dieu, ne s’opère que peu à peu, par la continuelle fidélité à l’esprit intérieur qui demande de continuels sacrifices de l’esprit, de la volonté, de toutes nos passions et humeurs, de nos sentiments et affections, et une entière soumission dans toutes les épreuves, c’est-à-dire dans toutes les vicissitudes perpétuelles des différentes dispositions intérieures où il faut passer pour répondre aux desseins de Dieu ?
3° Ne savez-vous pas que l’état de pure foi exclut tout le sensible, en sorte qu’on marche dans un tel dépouillement, à n’avoir et à ne pouvoir trouver le moindre appui sensible ?
1/ Ce paragraphe a été omis par le P. Ramière. Il énonce une idée traditionnelle dans l’ancien monachisme : la vie religieuse continue la vie de la communauté de Jérusalem, telle qu’elle est décrite par les Actes 4, 32-34.
Mais la pure lumière de la foi reste toujours dans la pointe de l’esprit et, par cette simple lumière, non seulement on voit ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter, mais on conçoit encore que par la grâce de Dieu on vit dans l’horreur et dans la fuite du mal, dans l’amour et dans la pratique du bien. Donc je suis en assurance et je ne risque rien pour l’éternité. Mais peut-être me trompé-je ou trompé-je les autres sans le savoir ? Je suis donc dans la bonne foi ; or, la bonne foi excuse tout aux yeux d’un Dieu également juste et miséricordieux. Mais, malgré cela, il me reste toujours bien des craintes ? C’est l’état de cette vie de vivre toujours en crainte, nul ne pouvant avoir une parfaite assurance. Dieu veut l’abandon en confiance et en amour : c’est le double tribut dont il est jaloux. D’ailleurs, qui vivrait sans crainte, serait alors suspect d’illusion en tout. Tout état devient suspect, quand il est sans crainte qu’on appelle chaste et amoureuse, c’est-à-dire douce, paisible, sans inquiétude et sans trouble, à cause de l’amour et de la confiance qui l’accompagnent toujours/1.
Il n’est point d’obscurité où l’on ne puisse se rassurer suffisamment par ces saintes réflexions, toutes fondées sur les principes inébranlables de la foi que Dieu même nous a donnée et qu’il conserve toujours au fond de l’âme ou dans la partie supérieure de l’esprit.
4° Ne savez-vous pas que souvent la présence sensible de Dieu se tourne par la douceur en satisfaction d’amour-propre, que c’est pour cela que Dieu nous l’ôte pour ne nous laisser que cette présence de pure foi, sans douceur, sans image ni figure, ni représentation quelconque ? Mais, dites-vous, je ne sais si j’ai celle-là. Du moins vous connaissez que continuellement vous aspirez à l’avoir.clix Ajoutez : Je la souhaite, je la désire si ardemment que peu s’en faut que le désir frustré, ce
1/On se rappellera la condamnation de l’Explication des Maximes des Saints par le Bref du 12 mars 1699. La première proposition censurée excluait la crainte : « On peut aimer Dieu d’un amour qui est une charité pure et sans aucun mélange du motif de l’intérêt propre. Ni la crainte des châtiments, ni le désir des récompenses, n’ont plus de part à cet amour » (J. DE GUIBERT, Documenta Ecclesiastica christianae perfectionis, p. 321, n. 500.)
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me semble, de son attente ne se tourne en trouble et en dépit. J’ai donc du moins le désir continuel et habituel de cette divine présence. Ce désir est connu de Dieu qui voit encore jusqu’à la préparation de mon cœur. Cela me suffit. Demeurons donc en paix, en confiance, en soumission, en abandon et en amour de reconnaissance.
5° Ne savez-vous pas que la meilleure disposition pour approcher de la sainte communion, c’est celle que Dieu opère lui-même dans l’âme ? Allez-y donc avec un entier abandon, dans cette pauvreté et ce dénuement où il lui plaît de vous mettre. Demeurez-y comme sacrifiée, anéantie et toute perdue à vos yeux, ainsi que Jésus-Christ l’est lui-même dans son Sacrement, car il y est dans une espèce d’anéantissement. Unissez le vôtre au sien. Là où il ne reste plus rien de créé et d’humain, Dieu s’y trouve : plus vous serez dénuée de tout et séparée de vous-même, plus vous posséderez Dieu. Faites-vous un trésor spirituel de votre pauvreté même, par une adhérence continuelle à la volonté de Dieu. Dès lors, vous serez plus riche que celles qui possèdent les plus grands dons de goûts et de consolationsclx, qu’on gâte souvent par de vains retours et de secrètes complaisances presque imperceptibles ; et vous serez riche des saintes volontés de Dieu, sans craindre les complaisances, puisque ses volontés sont dures à la nature et humiliantes pour l’orgueil, ce qui vous met à couvert des vols de l’amour-propre et du démon de l’orgueil/1.
1/ Nous retrouvons ici la mise en garde contre les « réflexions » de l’amour-propre. Quant à l’« anéantissement de Jésus-Christ » dans l’Eucharistie, c’est une doctrine qui s’inspire de l’exinanivit semetipsum (Phil. 2, 5).
Le P. de Caussade parle ici comme il recommandait à Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen de le faire dans les lettres précédentes. Ne pas braquer une âme sur ses imperfections, ses misères ; l’épanouir dans la confiance et dans la soumission totale à la volonté de Dieu, voilà le chemin par lequel il s’applique à la conduire en secondant les desseins de la grâce. Il lui découvre des horizons qu’elle ne soupçonnait pas, en lui révélant une présence secrète, cachée au plus profond de son âme.
Transcrivons ici deux fragments des lettres de la Mère de Rosen à son amie l’Annonciade. Elles sont datées de 1734. La destinataire doit être encore au noviciat : « N’écrivez de vos dispositions que quand vous en aurez le mouvement de facilité. Si Dieu ne vous la donne pas, il saura bien suppléer lui-même ; il est jaloux de prendre seul soin de vous. Si cependant il vous inspire d’exposer quelques doutes ou de faire quelques questions au R. P. de Cossade (sic), il est si rempli des lumières d’en haut que vous pouvez avec certitude vous en tenir à ses sages décisions. Il a la charité de nous faire des exhortations une fois la semaine, dans le saint temps de nos retraites. La seconde a été aujourd’hui. Il nous a dit des merveilles de l’oraison : vous savez bien que c’est son fort. Il nous a dit tantôt qu’il avait encore huit entretiens à nous faire sur l’oraison de recueillement, nous en espérons des biens infinis. Voici seulement deux traits de celui d’aujourd’hui qui vous feront sans doute plaisir. Il a beaucoup recommandé les pauses après chaque acte ou affection, qu’il dit être comme un coup de marteau à la porte du Père céleste ; après cela, il faut attendre comme les pauvres qu’on nous fasse l’aumône, et cette aumône n’est autre chose que l’opération du Saint Esprit qui, durant ces pauses, façonne nos âmes et y fait des changements que tous nos efforts faibles et imparfaits ne pourraient produire. Il nous a dit de plus que, communément, les personnes du monde ne pensent qu’à leur corps, à l’orner, à l’embellir, à lui donner des aises et des plaisirs ; que les personnes communément spirituelles songent à leurs âmes, mais avec des principes d’amour-propre et mille recherches de soi-même, inquiétudes, soins empressés, retours continuels, activités, etc. Mais les personnes vraiment intérieures, qui ont le Royaume de Dieu au-dedans, sachant que, comme l’âme est la vie de leur corps, de même et beaucoup plus Dieu est la vraie vie de leur âme et ne sont proprement et uniquement qu’à Dieu seul en qui elles sont comme en leur bienheureux centre, et plus elles s’oublient pour ne plus penser qu’à lui et ne se fier qu’à lui, plus Dieu de son côté a soin d’elles : il les fortifie, les perfectionne et les élève à la plus intime union avec lui. Pour peu, ma chère Sœur, qu’on entre dans cette instruction, il faut avouer qu’elle inspire un grand dégoût de nos chétives opérations et qu’on s’écrie de tout son cœur avec saint Augustin : « O mon âme, tournez et retournez-vous tant qu’il vous plaira ; tout vous sera dur, insipide, intolérable, jusqu’à ce que vous vous reposiez en Dieu seul/1. »
1/ Ms. inédit, p. 31.
Une autre lettre de la même époque nous montre la Visitandine soucieuse d’affermir la confiance de l’Annonciade dans la
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direction que celle-ci continue à recevoir du P. de Caussade : “Le R. P. de Cossade (sic) répond parfaitement à votre état, et il vous convient d’une manière admirable et très solide : que l’impuissance ne vous donne lieu qu’à un abandon plus entier, puisque le désir est au-dessus de tout sentiment, c’est encore l’avoir d’une manière plus parfaite parce qu’il est sans appui et sans satisfaction de soi, que nous ne saurions assez sacrifier. Suivez en aveugle tout ce que vous dit ce fidèle serviteur de Dieu, car c’est en son nom et de sa part qu’il vous décide avec une lumière expérimentale/1.”
1/ Ms. inédit, p. 39
C’est bien dans ce contexte d’une initiation à la vie intérieure qu’il faut lire la lettre suivante. Elle est datée de 1734, comme celles de la Mère de Rosen que nous venons de transcrire.
Ms. V. 408-410. R. II, 136-138 1734
1° Le goût et l’estime des choses spirituelles que Dieu laisse dans les dérangements sont une ressource pour le retour à lui, comme il laisse à certains grands pécheurs, à qui il veut faire miséricorde, un levain de foi et des semences de religion que tous leurs excès n’ont pu étouffer, et sans lesquels ils ne seraient jamais rentrés dans leurs devoirs, comme vous sans cette heureuse semence de grâce et de salut. Vous devez bénir Dieu toute votre vie de ce fortuné retour à lui qui en est le fruit ; cela s’appelle en vous, comme dans les plus grands pécheurs, des coups de la très grande miséricorde de Dieu. Vous êtes du nombre de ces âmes que Jésus-Christ demande de temps en temps à son Père, comme les favoris demandent de temps en temps de grandes grâces aux rois, en faveur de quelques misérables, pour faire éclater leur crédit dans tout le royaume.
2° C'est une illusion de trop craindre les combats. Ne reculez jamais sur de si pitoyables raisons que celles d’éviter les contradictions et les humiliations, de peur d’être obligée de combattre et en danger de faire des fautes. Espérez plus en Dieu que cela et quand par malheur il vous arriverait quel -
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ques petites chutes, ce n’est presque rien en comparaison des grands biens que vous acquerrez. Mais si' ous craignez tant les combats contre vos pensées et vos sentiments, laissez tomber tout cela en vous jetant dans un simple recueillement ou par le seul souvenir de Dieu, supportant ainsi en patience et en paix toutes les peines et humiliations de vos fautes et misères.
3° En punition de vos défiances, Dieu permet que le démon vous tente sans cesse. Car quelle tentation plus évidente et plus grossière que de penser et dire que vous ne réussirez jamais dans la vie intérieure ! Quoi donc ? Est-ce que toutes les personnes religieuses n’y sont pas appelées, et vous en particulier, qui ne pouvez ni vous délivrer de vos peines, ni avancer dans la perfection que par cette voie unique à laquelle il paraît certainement que Dieu vous appelle plus que le commun ?
4° Ne voyez-vous pas que toutes les pensées qui vous découragent, vous troublent, vous inquiètent, viennent du démon, pour vous ôter vos forces intérieures, pour vaincre les répugnances de la nature ? Autre tentation, de regarder les révoltes des passions comme un abandon de Dieu. Non, ma chère fille, c’est au contraire une plus grande grâce que vous ne pensez. En vous pénétrant de votre faiblesse et de votre perversité, elles vous forcent à ne rien attendre que de Dieu, pour vous faire éprouver toute son infinie bonté, pour ne vous appuyer que sur lui seul, sans quoi il n’y peut avoir de para faite union avec lui. Dieu seul et Dieu tout pur doit suffire à une âme qui le connaît/1.
L’âme un peu timorée qui recevait de pareils conseils devait se ressaisir et se sentir stimulée dans la voie, parfois âpre, dans laquelle Dieu venait de l’introduire. La longue lettre qui suit va compléter l’enseignement ainsi donné et jeter une lumière bien inattendue sur les réalités de la vie profonde que Dieu lui-même anime
1/« Dieu seul et Dieu tout pur » est une formule qui résume la spiritualité du P. de Caussade. Le texte que le P. Ramière donne de cette lettre est remanié dans un sens volontariste.
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R. II, 15-20 17 janvier 1735
Ma chère Sœur,
Tout ce que vous me proposez dans votre lettre me paraît si aisé à décider qu’il faut que Dieu vous tienne dans une bien grande obscurité pour que vous n’ayez pu en venir à bout toute seule, avec le secours de sa grâce. Au reste, vous m’avouez vous-même que Dieu vous donne de temps en temps des rayons de lumière qui éclairent tout votre intérieur et dissipent tous vos doutes. Ces clartés qui dilatent votre cœur et le remplissent d’une douce paix et d’un grand courage pour servir Dieu, ne peuvent venir que du ciel ; vous pouvez donc les suivre sans crainte et le souvenir qui vous en reste devrait suffire pour vous soutenir et vous guider dans les moments d’obscurité. Mais, puisque Dieu vous a inspiré de vous adresser encore à moi, il me sera bien facile de vous satisfaire, article par article.
1° Les pièges et les raffinements de l’amour-propre vous rendent, dites-vous, incapable d’en faire le juste discernement. Mais aussi, pourquoi entreprenez-vous de le faire ? N’avez-vous pas, dans la sainte obéissance, un oracle infaillible, et, dans l’humilité et la docilité, des garanties certaines de ne pas vous égarer en suivant la décision de ces oracles ?
2° Après avoir consulté votre supérieure ou votre maîtresse, avec la simplicité d’un petit enfant, demeurez en paix ; vous voilà en toute assurance. Mais si vous n’entriez pas dans ces sentiments, vous seriez bien à plaindre, et cela par votre pure faute/1.
3° Sentir vivement sa faiblesse, sans aucun appui sensible, et se voir ainsi, à tout moment, sur le bord du précipice, c’est, il est vrai, une épreuve bien humiliante, mais bien salutaire, puisqu’elle vous conduit infailliblement à la totale défiance de
1/Caussade souligne ici un aspect de l’obéissance religieuse souvent incompris. L’obéissance dans les peines intérieures est une libération qui conduit l’âme à la paix véritable en lui donnant dans les avis de ses supérieurs un signe sensible de la volonté divine.
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vous-même, à la plus pure et à la plus parfaite confiance en Dieu. Il n’y a pas d’autre chemin pour sortir de la région des sens, et pour entrer dans la vie toute spirituelle de la pure foi et du pur amour.
4° Le cachot ténébreux où vous vous voyez enfermée, c’est la prison où vous jette de temps en temps, je ne dis pas la justice de Dieu, mais sa très grande miséricorde, pour vous y purifier comme l’or dans le creuset. Vous n’avez qu’à y demeurer aussi tranquille que vous pourrez. — Mais comment alors pratiquer la vertu ? — Tout consiste alors à pâtir, à souffrir en silence et en abandon, à se soumettre humblement et amoureusement. Vous connaissez déjà cette grande maxime : que l’on avance beaucoup plus en pâtissant qu’en agissant/1. — Mais direz-vous, je pèche dans cet état ! — Non, point de péché ; le maître de la prison vous en empêche bien. — Mais il me semble que je regarde alors l’enfer avec indifférence ! — L’expression est forte ; mais, grâce à Dieu, j’en comprends le sens mieux que vous. Elle n’exprime autre chose que le résultat de l’opération intérieure par laquelle Dieu amortit votre sensibilité. Courage, courage, vous verrez un jour, et peut-être bientôt, les grands biens opérés dans cette si obscure prison ; à présent, il faut vivre dans cette espérance, sans autre lumière que celle de la foi.
5° Sans doute qu’il y a, dans votre état de fièvre intérieure, des redoublements qui semblent vous dévorer et vous consumer. C’est ce qu’il y a d’impur et de terrestre au fond de l’âme qui, alors, est consumé et dévoré, comme les mauvaises humeurs du corps le sont durant les redoublements de certaines fièvres. Il y a là un symptôme de guérison et non de maladie. — Mais je ne puis, alors, ni prier ni recourir à Dieu — Non, sans doute, vous ne le pouvez pas d’une manière aperçue ; mais c’est alors le cœur qui prie sans cesse, par ses désirs cachés et aperçus de Dieu seul.
Votre conclusion a failli me faire rire : jugez par là, dites-vous, comment je m’acquitterai de l’obligation de réciter le saint office, d’assister à la messe, et le reste. Bien volontiers, ma chère Sœur, je me charge de tout le mal que vous commet -
1/Voir supra, p. 158, n. I.
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trez dans ces circonstances, si vous pouviez me céder tout le bien que Dieu fera alors en vous. Ce petit mot, pourtant, m’a fait entrevoir une certaine tentation que la subtilité du malin esprit tâche de faire glisser dans votre âme/1.
Mais suivons votre lettre et le fil de mes réponses. Il vous vient en pensée, dites-vous, que vous êtes une téméraire de vous être engagée par vœu à vous faire religieuse et que les pratiques de la religion sont bien au-dessus de vos forces. Si je n’avais une longue expérience des progrès que font les tentations les plus manifestes quand on leur donne la moindre ouverture, sous prétexte de les examiner, je ne vous aurais jamais crue capable de donner si grossièrement dans celle-ci. Pour couper court, je vais vous dire :
1. Que j’ai senti dans toute votre lettre que c’est à cette tentation que visait le démon par tous ces divers carillons qu’il faisait sonner dans votre âme. Ah ! s’il pouvait vous faire lâcher prise, quelle victoire pour lui ! quel triomphe pour tout l’enfer !
2. Je vous défends, au nom de Dieu, et par toute l’autorité qu’il me donne sur vous d’écouter ni d’examiner plus rien sur ce sujet, et je vous ordonne de faire, à cet égard, tout comme vous feriez si le démon vous mettait tout à coup dans l’esprit de vous aller précipiter dans un puits ou d’empoisonner toutes vos religieuses.
3. Dieu vous veut dans l’état religieux : cela doit être et cela sera, malgré tout l’enfer déchaîné pour y mettre obstacle. — Mais les peines d’esprit, mais les infirmités du corps ! — Dieu ferait à cet égard des miracles, si jamais il le fallait ; et il faudrait les attendre au besoin. Humiliez-vous ici, ma chère Sœur, anéantissez-vous profondément devant Dieu, confessez -
1 Un écho des épreuves traversées par la Sœur de Lésen se perçoit dans la lettre que lui adresse la Mère de Rosen au début de cette année 1735 : « Ce rien affreux, plus pénible que la mort, est un bon Purgatoire. Vous ne pouvez mieux faire qu’en le portant comme vous dites : paisiblement, quoiqu’avec de grands reproches intérieurs. Combattez courageusement par la confiance au-dessus de toutes vos peines, vos obscurités et vos ténèbres et de plus extrêmes afflictions intérieures, et, quoique ces actes se fassent sans sentiment et soient comme imperceptibles, Dieu voit ce désir » (Ms. pp. 65-66).clxi
-lui que vous êtes la fragilité et l’inconstance même. Oh ! que cette expérience servira dans la suite à vous faire sentir combien nous devons nous défier de nous, de notre prétendu courage et de notre fermeté apparente dans nos bonnes résolutions, si Dieu ne nous soutient sans cesse ! Combien nous sommes pauvres, faibles, misérables, au-delà de toute expression, et capables de donner dans tous les travers imaginables et dans des écarts auxquels nous n’aurions jamais pensé.
4. La sensibilité de cœur et d’esprit aux corrections qui vous sont infligées dans le fort de vos peines, doit vous humilier, sans vous décourager ; car il est vrai que, dans ce temps-là, la sensibilité va quelquefois si loin que sainte Thérèse elle-même était obligée de se tenir en garde contre une humeur dépiteuse et chagrine qui cherchait à s’échapper contre les Sœurs. Il serait trop long de vous dire les grands biens que Dieu produit dans nos âmes par ces sensibilités et ces révoltes, pourvu qu’elles soient patiemment supportées.
5. Dieu vous fait bien sentir que vous êtes dans les pièges de Satan, et en même temps sa main invisible vous soutient et vous arrête : quoi de plus encourageant ! Tenez ferme ; tout ceci tournera à votre plus grand bien et servira surtout à vous pénétrer vivement de votre faiblesse, que vous n’avez jamais bien connue telle qu’elle était. Il vous fallait toutes ces tentations et ces épreuves pour vous en convaincre et pour arracher de votre cœur jusqu’aux moindres racines de vaine confiance en vous-même. C’est un mal que l’on ne connaît bien que quand on commence à guérir.
6. Je finis et je résume cette réponse, en vous disant que votre état est, à la vérité, crucifiant, mais par là même très bon, très sûr, très purifiant et très sanctifiant. Vous n’avez à craindre aucun danger, tandis que vous saurez vous en tenir à cette grande maxime de Fénelon : désespérer entièrement de vous-même pour n’avoir plus un brin d’appui ni de confiance qu’en Dieu seul, qui des pierres même, fait naître, quand il lui plaît, des enfants d’Abraham/1.
1/ La Mère de Rosen écrivait au début de cette même année 1735 à son amie, la Sœur de Lésen : « Je ne peux assez vous dire tout ce que je vous souhaite à ce renouvellement d’année ; mais plus particulièrement le plus parfait abandon, qui, en glorifiant Dieu, tiendra en paix et dans une sainte joie son heureux petit rien, plus le souverain tout lui sera toutes choses. Souvenez-vous, chère sœur, du petit chemin de rien de saint Jean de la Croix qui faisait trembler tout l’enfer et souffrir le démon, du temps que ce bienheureux saint était sur la terre ; obtenez-moi quelque entrée dans ce fortuné état de la manière que Dieu le demande de ma faiblesse. » Nous verrons plus loin comment Dieu exauça la Visitandine.
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Le ton autoritaire que prend ici le P. de Caussade ne doit pas nous étonner. Ce ton n’était assurément pas dans son caractère, mais, en présence des hésitations d’une dirigée dans laquelle il apercevait une indécision de tempérament, il se fait un devoir de hausser la voix pour couper court à des perplexités qu’exploite l’esprit du mal.
C’est une attitude analogue que nous allons trouver dans une lettre où il est fait allusion à une tierce personne. Sans rien retrancher de ce que l’affection humaine a de plus délicat, le P. de Caussade s’applique à considérer les événements à travers l’optique surnaturelle que la foi seule peut justifier.
Quelle est la personne dont il va être question ? Probablement une Annonciade de Saint-Mihiel, compagne de celle qui vient de quitter le noviciat et sans doute de faire profession.
Ms. V. 439-442. P. II, 233-236 1736
Malgré ma tendre compassion naturelle et une grande affection de charité pour la personne affligée dont vous me parlez, je ne saurais ni m’alarmer de son état, ni même la plaindre beaucoup. Je lui ai dit souvent qu’après de certaines faveurs de Dieu et un assez grand don de simple recueillement, j’ai été surpris qu’elle ne fût pas mise plus tôt aux épreuves ordinaires de cet état. Quand je sus venir le commencement de cette épreuve, je n’en fus nullement fâché ; maintenant que j’apprends qu’elle est dans le redoublement, que puis-je lui dire que lui répéter ce qu’elle sait, ce que Dieu lui fait la grâce de mettre en pratique, ce que vous lui avez dit en deux mots ? Tant que Dieu la voudra tenir dans cette épreuve, un ange descendu du ciel ne l’en tirerait pas et ne pourrait lui donner la moindre consolation que Dieu a déterminée à sa portée et en son temps. Cependant je veux bien pour votre satisfaction descendre dans quelques petits détails/1.
Ce qui me fait juger que c’est non seulement une véritable épreuve, mais une peine surnaturelle, c’est 1. Qu’elle a pris son commencement dans la foi, par la crainte des jugements de Dieu, de la mort, de l’éternité, etc. 2. Qu’elle a été fort soulagée durant longtemps par le simple abandon entre les mains de Dieu et l’union à Jésus-Christ souffrant. 3. Que ce redoublement si pénible lui a pris maintenant sans aucun sujet apparent et sensible, et sans aucune réflexion qui ait précédé. 4. Et quand même le naturel, le caractère, l’humeur et autres causes y auraient contribué comme cela arrive quelquefois, sa peine au fond n’en serait pas moins surnaturelle, puisqu’elle va beaucoup au-delà de la nature, sans cause sensible et apparente/2.
Ainsi ne craignez rien à son sujet, car c’est pâtir le don crucifiant de Dieu. Quant à la perte de la raison et à un état de folie qu’elle a craint, elle n’est pas la seule : j’en ai connu nombre d’autres qui ont été poussées jusqu’à devoir faire ce grand et dernier sacrifice, mille fois plus pénible que celui de sa santé et de sa vie. Eh bien ! s’il le faut, qu’elle le fasse, ce sacrifice, avec un entier abandon et une pleine confiance ; elle en aura tout le mérite sans risque. Telles sont les voies de Dieu sur les âmes, qui ne demande en cent pareilles rencontres que le sacrifice du cœur, sans en vouloir l’effetclxii, comme autre -
1 Est-ce à cette lettre que la Mère de Rosen fait allusion dans les lignes qu’elle adresse en 1736 à son amie : « J’ai lu au R. P. de Cossade (sic) votre lettre, mais cela ne me surprend point que vous soyez peinée jusqu’à ce point que vous expliquez. Dieu est avec vous comme il a été avec ses serviteurs et servantes. La Bse Angèle de Foligno a passé ce Purgatoire et j’espère que votre âme se purifiera ; vous faites tout ce qu’il faut dans cet état hors de vous en trop inquiéter, mais souvent cela n’est pas libre. Sans doute que le R. P. de Cossade vous répond là-dessus » (Ms., p. 96).
2 On pensera ici à la règle énoncée par les Exercices Spirituels, n. 33o : « Seul, Dieu Notre-Seigneur donne à l’âme la consolation sans cause précédente. C’est, en effet, le propre du Créateur d’entrer, de sortir, de produire des motions en elle, l’attirant tout entière dans l’amour de sa divine Majesté. Je dis : sans cause, sans aucun sentiment ni aucune connaissance préalable d’aucun objet grâce auquel viendrait la consolation par les actes de l’intelligence et de la volonté. » Il est vrai que notre texte fait allusion à des « peines » et non à la consolation. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit d’une opération divine qui dépasse les causes naturelles, autant, du moins, qu’il paraît au sujet.
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fois à Abraham. Ainsi, qu’elle espère toujours contre toute espérance. Tout ceci bien pris tournera à son plus grand bien. Soyez donc tranquille et en paix à cet égard/1.
I° Pour la retraite, je penche à croire qu’elle ne ferait pas mal de la différer. Que si pourtant elle désire la continuer, il n’y a qu’à faire comme vous lui avez conseillé : point d’autre méditation que sur la confiance en Dieu, point de lectures que pour nourrir son âme du suc du simple recueillement, sans presque penser ni raisonner, du moins avec le moindre effort.
2° Qu’elle réfléchisse le moins qu’elle pourra sur sa peine et détresse intérieure ; ses réflexions, en ôtant une partie du mérite, ne servent qu’à aigrir et redoubler le mal. Qu’elle tâche de s’oublier pour ne penser qu’à Dieu, mais doucement et simplement, sans aucune violence ni effort. Qu’elle ne parle plus de ses peines, pas même à Dieu dans ses prières ; qu’elle s’entretienne avec lui de toute autre chose, tant qu’elle pourra/2.
3° Quand la solitude l’enfoncera trop dans ses angoisses malgré elle, je lui conseille alors de s’entretenir saintement avec vous ou quelque autre. La très honorée Mère a raison de lui retrancher la confession annuelle ; je la lui défends de la part de Dieu, et même d’y penser.
4° Il est certain, comme vous l’avez fort bien remarqué, que cet état de peine a eu de très heureuses suites. Jamais rien ne lui a fait et ne lui fera tant de bien. Quand même les accès de sa peine auront passé et cessé tout à fait, je l’avertis qu’il lui en restera longtemps une certaine impression et crainte intérieure du retour, qui produiront encore des effets merveilleux, surtout d’humilité et d’une certaine dépendance de Dieu très profonde et presque continuelle, ce qui sera pour elle un très grand bien.
1/ Rom. 4, 18 ; cf. Gen. 15, 5. Quelles fonctions exerçait la Sœur de Lésen au sortir du noviciat ? Aucun document ne nous le dit, mais les conseils qu’elle demande au P. de Caussade pour une de ses sœurs donnent à penser qu’elle avait une charge de confiance ; peut-être était-elle maîtresse des novices.
2/ « Ayant fait cela, demeurez en paix, et sans faire attention sur votre trouble, parlez à Notre-Seigneur d’autre chose » (saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens spirituels, Annecy, 1933, Deuxième Entretien, p. 2I).
5° Du reste, rien de plus simple, je ne dis pas les remèdes, car il n’y en a point aux peines surnaturelles que la seule volonté de Dieu et l’abandon, mais rien de plus simple que les moyens d’en tirer un très grand profit et de les adoucir beaucoup : soumission, abandon, paix, patience, confiance ; laisser faire Dieu sans l’interrompre par de trop fréquents actes intérieurs. Encore une fois, ce ne doit être qu’une humble et simple disposition intérieure de foi, de confiance, d’abandon, de paix, de patience en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Ainsi soit-il/1.
La religieuse à laquelle s’adresse le P. de Caussade a déjà acquis une grande maturité spirituelle. Nous sommes en 1736, et Mme de Lésen n’a encore que deux années au maximum de vie religieuse. Dieu a pris en main la formation de cette âme privilégiée. La lettre qui suit nous montrera, en effet, par quel chemin ardu elle continue à être menée vers la plus haute contemplation/2.
Ms. V. 67-73. R. 236-241 /736
1° Chacun doit faire l’oraison, tous ses exercices spirituels et, par conséquent, la retraite, selon son attrait et ses besoins. Prenez donc un livre spirituel qui vous convienne le mieux et que dans toutes vos occupations intérieures votre âme tende par-dessus tout au total abandon à Dieu, avec d’autant plus de confiance qu’il vous paraîtra souvent en avoir moins de
1 Le P. Ramière glose cette dernière phrase : « En un mot, ce ne doit être qu’une humble et sainte disposition intérieure que la grâce de Jésus-Christ produit dans l’âme, et à laquelle celle-ci coopère, en quelque sorte, plus passivement qu’activement ; ou, pour mieux dire, en faisant servir son activité à se soumettre à l’action de Dieu. » Cette lettre remarquable précise les critères d’après lesquels une épreuve peut être reconnue comme surnaturelle. La direction qui convient alors maintient l’âme dans la paix, condition de la patience et de la conformité à la Passion de Jésus-Christ.
2 La Mère de Rosen écrivait encore à la Sœur de Lésen, à cette même époque : « Je suis charmée du parfait contentement que vous goûtez toujours plus de votre saint état, je m’unis à votre reconnaissance et à vos actions de grâces » (Ms., p. 99).
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sujet. Ce qui ravit le plus le cœur de Dieu et ce qu’il demande surtout de vous, c’est l’espérance contre toute espérance, c’est-à-dire contre toute espérance d’oser espérerclxiii/1.
20 Quant à l’horrible tentation dont vous vous plaignez avec les circonstances qui vous effraient le plus, sachez :
1°. Que c’est d’ordinaire par ces épreuves que Dieu fait passer certaines âmes : j’en ai entre les mains, actuellement, qui sont à cet égard dans des états qu’on ne peut écrire et dont le seul récit fait horreur. Tout l’extérieur de l’âme est dans la boue. Dieu conserve et soutient la volonté. La partie supérieure, dans un certain fond où la pauvre âme ne voit rien, est réduite dans une désolation qui est un vrai martyre. 2. Lisez sur cela dans Guilloré le chapitre où il parle de l’excès des tentationsclxiv/2. 3. Il faut, à la vérité, craindre toujours, mais sans trouble et sans abattement, et en penchant beaucoup plus à la confiance et à l’espérance, parce que le Tout-Puissant qui a ses desseins dans ces voies si cachées, s’empare alors du fond, et y soutient divinement sans qu’on s’en aperçoive. Dieu vous fait une grâce qu’il refuse souvent à bien d’autres, qui est de sentir ou du moins de connaître et de discerner que vous aimeriez mieux être mise en pièces que de donner le moindre consentement.
3° Ne soyez point embarrassée pour la confession. Il n’en faut point parler. Quant à la manière de votre désaveu, c’est de toutes la meilleure, la plus aisée et la plus efficace dans toutes les personnes de votre voie : ce simple regard de l’âme vers son Dieu qui la détourne des créatures et de soi-même pour la tourner vers lui, car c’est là la vraie conversion de cœur à Dieu. Servez-vous-en en tout et pour tout, tant qu’il plaira à sa bonté de vous faire cette grâce. Vous pourrez cependant quelquefois, mais sans obligation forcée, vous mettre dans les actes réfléchis de cette disposition intérieure : « Mon Dieu,
1 Retenons cet appel à l’espérance que le P. de Caussade considère comme une vertu fondamentale, ce qui le met à l’abri du soupçon de quiétisme.
2 GUILLORÉ, Œuvres complètes, Paris, 1684, p. 919 ; V : La manière de conduire les âmes ; livre IV, traité III, ch. 4 : La manière de conduire les âmes éminentes qui sont éprouvées durement ; section III : Si elles sont dans les tentations. Et pour un exposé plus complet, voir le tome III : Les progrès de la vie spirituelle selon les différents états de l’âme ; livre II : État de l’âme purifiée par les tentations, pp. 515 sq.
préservez-moi de tout consentement volontaire ou tant soit peu libre, en cette matière et en toute autre où je pourrais avoir le malheur de vous offenser ; mais pour ce qui est de la peine, du déchirement de cœur et des désolations intérieures, et aussi de l’humiliation et abjection, je l’accepte pour tout le temps qu’il vous plaira.
4° L’impression foudroyante de la justice de Dieu, les angoisses et les amertumes intérieures qui s’en suivent, sont en vous évidemment une autre épreuve de Dieu. La paix et la tranquillité jointes viennent de même évidemment de la soumission foncière que Dieu vous donne. Cette paix, avec la conviction intérieure que tout ce que vous faites est inutile pour le ciel, n’est pas si malaisée à entendre que vous pensez, du moins aux directeurs qui ont quelque expérience. La paix vient de Dieu, elle réside au fond de l’âme, ou, si vous voulez, dans la cime pointe de l’esprit/1. La conviction effrayante n’est autre chose qu’une impression vive que le démon a permission pour votre bien de faire dans tout l’inférieur ou pour ainsi dire dans l’extérieur et sensible de votre âme. C’est cette impression diabolique qui fait le martyre de l’âme. Et c’est la soumission que Dieu lui donne qui fait sa paix au-dessus de tout sentiment. Voilà ce qui est certain, je vous l’assure. Si vous en aviez une vue aussi distincte que moi, vous ne seriez plus dans l’épreuve. Contentez-vous donc que Dieu vous en laisse une vue presque imperceptible et je ne sais quel sentiment confus qui vous tient en paix ; de quoi je vous réponds de la part de Dieu sans hésiter. Il veut par là épurer toujours plus votre amour. Dites sans cesse en général, par une ferme disposition actuelle de votre volonté : Dieu fera de moi tout ce qu’il lui plaira, mais je veux toujours en attendant l’aimer et le servir de mon mieux, et espérer en lui, quand je me verrais aux portes de l’enfer. Il est de la foi que Dieu n’abandonne jamais ceux qui s’abandonnent à lui et qui mettent en lui toute leur confiance. Dites donc encore : Il est le Dieu de mon salut, qui ne sera jamais plus en assurance qu’en le remettant entre ses mains et en me confiant pleinement en
1/« Cime pointe de l’esprit » : erreur de lecture que nous avons déjà rencontrée plus haut, voir p. 174, n. 1.
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son infinie bonté, puisque de moi-même je ne suis propre qu’à me perdre et à tout gâter.
5° Votre fiat, en gardant les dehors par fidélité et égalité d’humeur, est tout ce que Dieu demande de vous. O mon Dieu, ma chère Sœur, que plusieurs âmes que je connais se croiraient trop heureuses, si Dieu leur laissait comme à vous autant et d’aussi consolantes ressources !
6° Le désir foncier du recueillement est un recueillement, quoique sans jouissance, et par conséquent plus pur et plus désintéressé. On ne s’approprie rien, parce qu’il semble qu’on n’a du tout rien.clxv
7° L’impatience sur le sentiment de votre néant malicieux n’est qu’un petit dépit d’amour-propre orgueilleux. C’est une grande imperfection, car il faut déplorer sa misère avec une humble tranquillité. Apprenez, dit saint François de Sales, à supporter vos propres misères comme vous devez supporter les misères du prochain/1.
8° Les troubles de la partie inférieure dans les accès de peine, vous laisseront toujours la véritable paix au-dessus des sens, tant que votre soumission à Dieu sera entière. Cela s’appelle avoir la paix dans la guerre, et c’est là la vraie paix de Dieu, non suspecte.
À l’égard des pensées fâcheuses, folies d’imagination et autres tentations, il faut : 1. Les laisser tomber autant qu’on le peut, comme une pierre dans l’eau. 2. Quand on ne peut y réussir, ce qui arrive souvent au temps des épreuves, il faut s’en laisser crucifier comme il plaît à Dieu et souffrir les maladies de l’âme, tout comme celles du corps, en patience, en paix, soumission, confiance et total abandon à Dieu, ne voulant que sa volonté en union avec Jésus-Christ. 3. Je ne suis pas surpris du redoublement de vos peines et tentations depuis la retraite. Si vous compreniez comme moi les bons effets qu’elles doivent opérer en vous purifiant jusqu’aux plus secrets replis du cœur, vous en béniriez Dieu sans cesse, car c’est en effet une grande grâce qu’il ne fait qu’à certaines âmes qu’il veut conduire au pur amour, en les détachant de tout et particulièrement d’elles-mêmes.
1/ Voir les lettres à Madame Brulart, v.g. éd. d’Annecy, XIII, p. 20.
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Il est bon de faire quelques pénitences avec discrétion, mais peu, car la prière du saint recueillement et le souvenir presque continuel de Dieu valent infiniment mieux, surtout par rapport aux effets que vous prétendez en tirer. Mais je ne vous trouve pas assez abandonnée à Dieu dans ces sortes de peines, qui ne peuvent passer qu’à mesure que vous saurez vous y livrer selon toutes les volontés de Dieu, sans réserve, sans fin, sans bornes. Dieu soit béni de tout et en tout ! Amen/1.
On comprend que le P. Ramière ait rangé la lettre que nous terminons dans la série de celles qu’il publie sous le titre Agonie et mort mystique. Lorsque nous lirons, tout à l’heure, les dernières lettres adressées à Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen, nous verrons sans peine combien ces deux âmes ont pu se comprendre. L’amitié de la Visitandine et de l’Annonciade est fondée sur une expérience commune de ce que la vie spirituelle a de plus profond et de plus bouleversant.
La dernière lettre que nous ait conservée l’Annonciade de Saint-Mihiel est datée de Nancy le 16 mars 1739. Le P. de Caussade est parvenu presque au terme de son séjour en Lorraine. Le contenu de cette missive répond à des questions qui lui ont été posées. Elles nous reportent au plan des exigences ascétiques auxquelles doivent se soumettre toutes les âmes religieuses pour rester fidèles à leur consécration à Dieu.
1/ Cette lettre résume excellemment ce que la correspondance du P. de Caussade avec la Sœur de Vioménil nous a déjà appris. Soulignons ici une fois de plus la tendance de la spiritualité d’abandon à intérioriser les rapports de l’âme avec Dieu. Ce qui vient de nous être rappelé au sujet des pénitences est caractéristique et répond pleinement à la pensée de saint François de Sales.
Ms. V. 74-77. R. I, 320-322
Nancy, 16 mars 1739
Je ne suis pas surpris de la tendre amitié que vous avez pour cette chère parente. Je comprends que vous la lui devez par bien des endroits et des raisons, mais voici ce que Dieu demande de vous.
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I° Que vous ne vous en occupiez ni trop souvent ni avec trop d’empressement. Il faut de la modération en tout.
2° Que dans ses maladies, inquiétudes, croix et peines, vous en fassiez le sacrifice et l’abandon entier à Dieu, afin qu’il dispose d’elle et de vous en tout et pour tout, selon sa très sainte volonté et son aimable bon plaisir. Et sachez qu’en l’abandonnant ainsi au gré et au soin de la divine Providence, vous lui rendez, à elle et à vous, le plus grand service que vous puissiez lui rendre, puisque, par ce sacrifice, vous la remettez entre les mains d’un Dieu également bon et tout-puissant.
Il faut s’aider de la raison dans ses peines, mais, comme l’a bien dit une sainte et savante chrétienne : « Impuissante raison, qui t’oppose à tout, qui ne surmonte rien ! » C’est la religion, c’est la grâce obtenue par une humble prière qui peuvent nous soutenir. Les tristesses, les abattements, les révoltes intérieures causées par une grande tendresse dans les divers accidents qui arrivent à nos proches, ne seront pour nous qu’un plus grand sujet de vertu et de mérite, si, tâchant de nous élever au-dessus par la foi, nous savons tout sacrifier aux saintes et adorables volontés de Dieu, sans l’ordre duquel rien ne peut arriver en ce monde, et qui a rangé à l’avantage et au plus grand bien de ceux qui lui sont soumis, ou au moins qui désirent de se soumettre et qui, en tout événement, ont recours à lui pour obtenir cette heureuse soumission et cette parfaite résignation qui peut et qui doit sauver la plupart des hommes, et même leur adoucir toutes les croix de la vie. Un sage païen l’a pensé comme nous, quand il a dit que ce que l’on ne peut empêcher, devient plus léger par la patience/1. Quand on a le cœur tendre et ce qu’on appelle des sentiments d’honneur dans le monde, ce n’est pas une petite affaire que de se guérir peu à peu d’un trop grand attachement et d’une trop grande sensibilité pour sa famille dans tout ce qui lui arrive, surtout à ceux ou celles qui nous y sont plus tendrement chers. Il faut pour cela beaucoup prier, il faut aussi réfléchir et encore plus combattre.
I. Réfléchir sur l’inutilité de nos inquiétudes et de nos sensibilités, et sur le préjudice qu’elles nous causent à nous-mêmes, tant pour la santé du corps que pour le bien de l’âme.
1/ Réminiscence probable du Manuel d’Epictète.
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2. Se combattre en n’y pensant pas si souvent, ni si longtemps, ni si fortement, sacrifiant et abandonnant tout à Dieu, malgré le déchirement de cœur qu’on sent durant la violence de ces sacrifices.
3. Soutenir et souffrir patiemment les dépits, les révoltes intérieures qui sont comme des médecines et des pilules amères par où Dieu guérit peu à peu un cœur malade de ses excessives tendresses et sensibilités trop naturelles.
4. Penser qu’après tout il n’y a qu’une seule chose nécessaire et que, pourvu que la grande affaire aille bien, tout le reste ira comme il plaira à Dieu. Ce sont des affaires de quatre jours, ou plutôt de vrais riens et des bagatelles, qui passent comme des éclairs, mais sans retour. Faisons comme les gens du monde, quand ils ont une affaire de la dernière importance où il s’agit de leur honneur, de leur vie, de leurs biens et de tout, comme ils disent. Ils ne pensent alors, jour et nuit, qu’à cette importante affaire. Ils négligent tout le reste, parce que tout le reste ne leur paraît rien en comparaison. Apprenons, dit Jésus-Christ, apprenons des enfants de ténèbres comment nous devons agir, nous qui sommes les enfants de lumière/1.
Souvenez-vous que la retraite et la solitude qui nous sauvent ne sont pas l’extérieur qu’on peut avoir même au milieu du monde, mais sont l’intérieur, la retraite de l’esprit et du cœur : de l’esprit, en bannissant les pensées et les soins superflus, tâchant de ne s’occuper que de Dieu ; du cœur, qui sait gémir, s’humilier et soupirer fréquemment en vue de Dieu, et qui cherche à se détacher peu à peu de toutes les créatures, pour ne s’attacher uniquement qu’au Créateur, qu’à Celui qui est, tout le reste de ce bas-monde, avec tout son éclat, n’étant que des ombres, des fantômes et des apparences d’ombres.
Voilà pour le présent tout ce que Dieu m’inspire d’édifiant et de consolant/2.
1/ Lc 16, 8.
2/ Cette lettre met en lumière le détachement du cœur exigé par la vie contemplative à l’égard des affections les plus légitimes. L’ordre des Annonciades célestes auquel appartenait la Sœur de Lésen était particulièrement sévère sur le point des relations avec la famille (voir Dictionnaire d’Histoire et de Géographie ecclésiastique, III, col. 410). Les conseils du P. de Caussade visent à modérer une inquiétude vaine et à la remplacer par l’esprit de foi et par la prière que suppose l’abandon à la Providence. C’est la seule manière efficace pour une religieuse de subvenir aux besoins de ses proches. On ne doit pas voir en cette attitude une indifférence stoïcienne, mais bien le sacrifice fondé sur la confiance en Dieu.
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Les trop rares lettres que nous venons de transcrire dans ce chapitre sont tout ce qui nous reste d’une correspondance qui fut vraisemblablement abondante. Les lettres de la Mère de Rosen à son amie nous montrent que celle-ci avait trouvé sa voie et ne cessait de rendre grâces à Dieu à ce sujet : « Dieu est admirable dans ses voies. Heureux qui espère en lui ! Vous l’éprouvez, ma plus que chère sœur, et je me joins à vous pour lui rendre grâces, et j’invite tout le ciel et la terre pour le faire avec plus de force et d’étendue par Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous voilà donc où ce divin et ravissant Maître vous voulait pour vous attacher à lui pour jamais, en qualité de son épouse. Vous n’avez qu’à suivre la route qu’il vous a ouverte et aller à lui de vertu en vertu jusqu’à la perfection de son amour/1. »
L’Ordre des Annonciades célestes avait été fondé en 1604, à Gênes, par Vittoria Fornari et un jésuite, le Père Bernardin Zénon. Il se répandit rapidement en France, et il établit à Saint-Mihiel en 1619 une filiale du monastère de Nancy. L’une des caractéristiques de sa spiritualité est l’action de grâces. Ses constitutions suivent la règle de saint Augustin avec des particularités qui rendent plus rigoureuses la pénitence et la pauvreté/2.
Les lettres de la Mère de Rosen nous apprennent que la Sœur de Lésen avait reçu en religion le triple nom de Marie-Anne-Thérèse par une délicate attention pour la Visitandine. Elles nous montrent que l’Annonciade était en relations épistolaires avec le P. Antoine, dont nous connaissons par ailleurs la communauté de pensée avec le P. de Caussade. Dans une lettre de 1739, nous lisons : « Vous ne sauriez croire le plaisir qu’a notre chère Mère et toutes celles que vous nommez. Je m’assure que le R. P. Antoine en sera dans la joie. Ne manquez pas de lui écrire. Mr de Lieure m’a écrit que Mgr de Toul agréait que vous soyez déchargée de…,
1/Ms., p. 159.
2/ Sur les Annonciades célestes, voir le Dictionnaire d’Histoire et de Géographie ecclésiastique, loc. cit., et l’encyclopédie Catholicisme, I, col. 602. Deux monastères de cet ordre subsistent en France, l’un à Joinville et l’autre à Langres. Au moment de la Révolution, la communauté de Saint-Mihiel avait pour aumônier le P. Nicolas Cordier, dernier supérieur de la résidence des Jésuites, martyr des pontons de Rochefort (P. DELATTRE, op. cit., IV, col. 750).
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mais qu’il fallait que les RR. PP. Viart et Triholet en fassent une exposition ; sur quoi ils donneraient la permission. J’ai parlé de cette affaire au P. de Cossade (sic) qui m’a dit que le P. Viart lui avait dit qu’en vertu des pouvoirs qu’il avait pendant la mission, il vous en avait déchargée. Faites savoir à Mgr de Toul le changement de votre situation et votre décharge à l’occasion de la mission. Le R. P. de Cossade s’intéresse beaucoup pour vous ; écrivez-lui les articles dont vous me parlez : I° sur la foi nue et obscure… 2° sur le parfait abandon, sur la simple présence de Dieu…, sur la sainte communion. Il nous fait des exhortations divines, que ce maître de la vie intérieure nous fait (sic) ; nos sœurs en sont enchantées/1. »
La correspondance que nous a conservée l’Annonciade, nous permettrait de suivre son itinéraire jusqu’à l’année 1748. Les dernières lettres ne renferment plus aucune allusion au P. de Caussade.
On attribue à la Sœur de Lésen un commentaire du Cantique des Cantiques qu’elle aurait composé à l’aide des lettres du jésuite toulousain. Il est donc permis de croire que leur correspondance s’est prolongée bien après le retour de celui-ci dans sa province. Le P. Ramière a estimé que ce texte n’était pas d’une authenticité assez sûre pour qu’on puisse le publier sous le nom du P. de Caussade. Après en avoir pris connaissance nous-mêmes, il nous a semblé bon d’imiter l’exemple de notre prédécesseur.
Mais il nous faut revenir à la maîtresse des novices de Nancy. Un certain nombre de lettres qu’elle reçut de son directeur, ont servi à composer le traité de L’Abandon à la Providence divine. Celles qui nous restent à transcrire reflètent la haute destinée mystique de cette âme, qui nous est apparue dès le début comme une âme d’oraison éminente.clxvi
1/ Ms., p. 163. De quelle décharge s’agit-il ? L’intéressée a supprimé ce détail par discrétion. Nous pensons qu’elle était maîtresse des novices. Le P. Antoine est le théologien qui a approuvé les Instructions Spirituelles du P. de Caussade (voir notre Introduction, p. 15).
Les lettres adressées à Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen que nous devons transcrire maintenant sont datées de 1734. Le P. de Caussade était depuis peu revenu à Nancy. La directrice du noviciat des Visitandines s’était vraisemblablement empressée de recourir à ses conseils dans la tâche délicate qu’elle avait à remplir. La première réponse qu’elle reçut aux questions posées par elle est une réponse d’ordre général. Le jésuite y expose les principes fondamentaux de sa spiritualité préférée. Les autres lettres sont beaucoup plus personnelles et nous révéleront combien l’âme de la Visitandine avait progressé par rapport au temps où elle se contentait de confier à son directeur les difficultés qu’elle rencontrait dans son oraison.
Écoutons le P. de Caussade rappeler que la spiritualité d’abandon a pour motifs la grandeur de Dieu et sa bonté pleine de miséricorde.
Ms. V. 176-180. R. I, 187-190 1734
[Ne me demandez pas de nouveaux secrets pour acquérir l’amitié de Dieu et faire de rapides progrès dans la vertu : je n’en connais qu’un seul, que je vous ai déjà exposé plus d’une fois, et dont une expérience chaque jour renouvelée me démontre mieux l’efficacité vraiment infaillible : ce secret, c’est l’abandon à la Providence divine. Souffrez que de nouveau je vous le recommande, et ne vous lassez pas plus de l’apprendre que je ne nie lasserai moi-même de vous l’enseigner/1.]
Je voudrais pouvoir crier partout : Abandon, abandon ! Et quoi plus ? Encore abandon, mais abandon sans bornes et sans réserve, et cela pour deux grandes raisons.
1/ Ce premier paragraphe est ajouté par Ramière.
Premièrement, parce que la grandeur de Dieu, son souverain domaine, demande que tout plie, que tout soit abattu, humilié, rampant, et comme anéanti devant cette suprême majesté et grandeur qui absorbe tout, qui engloutit tout, ou plutôt qui seule est tout, puisque tout est sorti de l’abîme et du sein de sa divinité par la création, que tout en ressort continuellement par la conservation, qui est comme une nouvelle création, et que tout, en sortant et ressortant, y demeure encore plongé et abîmé ; puisque rien n’est, ne vit, ne subsiste et ne se meut que par lui et qu’en lui ; qu’il est celui qui est, par qui tout est, en qui tout est, et qui est toutes choses, tout le reste n’étant que des espèces d’ombres et des êtres apparentsclxvii, n’ayant l’être ni la substance que par emprunt et d’une main étrangère, qui, après leur avoir donné ce qu’elles ont, en retient encore tout ce qu’il y a de réel, jusqu’à ne pouvoir s’en dépouiller elle-même, tant son suprême domaine est un bien propre et inaliénable de sa divinité. Il faut donc, comme tout lui appartient nécessairement, que tout lui revienne par l’abandon volontaire de sa créature raisonnable, qui ne saurait faire un plus juste et un plus digne usage de sa liberté qu’en lui rendant tout ce qu’elle a reçu de lui ou ne recevra jamais. Usage pourtant de sa liberté et de sa volonté qu’elle ne peut jamais faire comme il faut, si Dieu lui-même ne le lui fait faire en lui en donnant la pensée, le désir, le mouvement et la volontéclxviii. Et après que tout cela sera fait, bien loin de nous en servir pour nous en savoir gré et d’être contents de nous-mêmes, il faut en revenir encore à rendre grâces à Dieu de ce qu’il nous a fait faire cet abandon, car c’est un nouveau et un très grand bienfait de sa part. La pensée même de lui faire ce dernier remerciement est encore une nouvelle grâce, aussi bien que la réflexion qui fait naître cette pensée. Et c’est ici que l’esprit, le cœur, l’âme et toutes les puissances, demeurent comme abîmés, perdus et anéantis dans le profond abîme de ce souverain domaine de notre souveraine dépendance, qui va jusqu’à l’anéantissement, et par conséquent jusqu’à nous remettre dans notre état naturel, qui est le néant. Et lorsqu’on marche devant Dieu dans ces sentiments et dans cette disposition intérieure, voilà ce que l’Écriture appelle « marcher dans la justice, dans la sainteté et dans la
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vérité/1 ». Hors de cet état, ce n’est qu’injustice et que mensonge envers Dieu : injustice, lui retenant et lui dérobant toujours quelque chose ; mensonge, nous flattant nous-mêmes et nous appropriant ce qui ne peut jamais nous appartenir.
La seconde raison de cet abandon sans réserve, c’est que Dieu, après avoir rendu à sa suprême grandeur et majesté et à son souverain domaine ce qu’il se doit à lui-même, en exigeant que tout lui soit ainsi rapporté, soumis, résigné, assujetti et abandonné, il donne alors carrière à sa bonté infinie, en voulant par pure miséricorde, en voulant, dis-je, que sa créature retrouve tout dans l’abandon même de tout. Quelle puissante sagesse, quelle miséricorde et quelle bonté/2 ! — Mais, direz-vous, comment se peut-il faire qu’on retrouve tout dans l’abîme même de tout ? — C’est qu’on y trouve d’abord un fond de paix imperturbable, en quoi consiste tout le bonheur de la vie. C’est qu’on y trouve, en second lieu, le plus pur et le plus parfait amour, en quoi consiste toute la perfection et la plus forte assurance de la souveraine félicité, c’est-à-dire les arrhes et le gage du salut éternelclxix.
Cette page admirable fait écho à celles que nous lirons un jour dans le traité de L’Abandon à la Providence divine. Le P. de Caussade y manifeste à la fois l’ampleur de sa pensée et le talent de sa plume. Nul doute que sa correspondante n’ait trouvé dans ses instructions quelques-uns des enseignements qu’elle communiquait à ses novices.
Comme l’avait fait Sœur Marie-Thérèse de Vioménil, la directrice du noviciat voulait profiter aussi pleinement que possible de la présence à Nancy d’un tel directeur que la Providence leur avait rendu. Les deux réponses qui suivent sont celles qu’elle reçut à l’ouverture de conscience faite au P. de Caussade. Ce sont de véritables mémoires. Le P. Ramière, en les publiant, en a considérablement remanié le style. Le texte que nous reproduisons aujourd’hui est celui du manuscrit de Verviers, mais l’édition du xixe siècle nous fournira quelques éclaircissements nécessaires pour la bonne intelligence de la doctrine.
1/ I Rois 3, 6 ; 2 Rois 20, 3.
2/ Le texte de Ramière s’arrête ici. Ce développement du thème traditionnel du tout de Dieu et du néant de la créature donne la note fondamentale de la spiritualité caussadienne inspirée à la fois de saint Jean de la Croix et de sainte Catherine de Gênes, comme chez Fénelon.
Ms. V. I 08-120. R. I, 247-253 1734
J’ai lu votre lettre avec beaucoup de consolation et de joie spirituelle. Dieu soit à jamais béni de se vouloir glorifier dans votre faiblesse, misère et pauvreté. Nous célébrons aujourd’hui la fête de sainte Agathe, dans l’oraison de laquelle nous disons à Dieu qu’il se plaît de choisir ce qu’il y a de plus faible pour y faire mieux éclater sa puissance, sa bonté et la force de sa grâce. Et je vous ai appliqué cette pensée.
I° Votre grand attrait pour la simplicité est une grâce prochaine à l’union avec Dieu, car la simplicité tend à l’unité. Il faut s’y conserver : I. par le simple et amoureux regard de Dieu en pure foi, soit que le regard intérieur soit sensible par sa douceur comme il l’est à présent, soit qu’il devienne bientôt presque imperceptible en se rendant sec et aride, et ne résidant plus qu’au fin fond de l’âme ou dans la cime et pointe de l’esprit ; 2/1. par la conservation de la paix intérieure et sensitive ; 3. en ne multipliant vos actes intérieurs réfléchis et sensibles qu’à mesure et autant que Dieu vous en donnera la pensée, l’attrait et le mouvement.
2° Cette connaissance indistincte, ou plutôt ce vif sentiment sur l’immensité de Dieu, est une riche opération de la grâce, qui produit et laisse dans le fond de l’âme de charmants effets que nul homme ne peut expliquer en particulier, et sur quoi il ne faut jamais raisonner, ni même trop s’y arrêter qu’autant que Dieu en donne l’impression. Laissez donc passer ces impressions et s’évanouir comme il plaira à Dieu, de crainte que l’âme ne s’attache aux dons de Dieu plus qu’à lui en s’en rendant propriétaire, ce qui gâterait et ruinerait toutes sortes de bonnes opérations.
3° Dieu habite, dit l’Écriture, dans des ténèbres inaccessibles à tout esprit humain, mais, quand il y transporte une âme, ces ténèbres deviennent lumineuses et on voit tout sans rien voir, on entend sans entendre, on sait tout sans rien savoir.clxx
1/ Ramière : « Deuxièmement, en retenant, dans un profond silence, vos sens intérieurs. »
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Cela s’appelle la savante ignorance et, comme parle saint Denis, l’obscurité des rayons de la foi. Il n’est besoin là-dessus que de savoir que c’est une opération de la grâce, s’y laisser mettre avec joie, s’y abîmer et s’y perdre autant qu’il plaira à Dieu/1.
4° Cet attrait et ce goût à l’oraison, ce calme profond, ce silence d’admiration et d’amour qui dit tout sans rien dire, n’est qu’une simple oraison de recueillement, mais plus fort et plus enlevant qu’à l’ordinaire. Mais se trouver dans une certaine inaction, comme une pure capacité et un vil instrument qui attend la main du maître ouvrier, est une autre opération de la grâceclxxi. Il n’y a qu’à faire alors ainsi que le Saint Esprit vous l’a inspiré : demeurer dans une attente paisible, silencieuse et toute résignée ou, comme le dit le saint roi David/2, se tenir ainsi qu’une servante les yeux attachés sur sa maîtresse pour voir et accomplir au moindre signe ses commandements. Si elle ne dit mot, demeurer là dans cette situation et disposition intérieure de soumission et d’abandon. Si la grâce demande des actes exprès et formés, les faire doucement, suivant pas à pas le mouvement qui en est donné et cesser aussitôt qu’il cesse pour rentrer dans son attente silencieuse.
5° Cet esprit d’abandon total, avec la demande fervente et réitérée d’accomplir toutes les saintes volontés de Dieu, pronostique souvent le passage à des états intérieurs rudes et crucifiants. Il ne faut que s’y préparer en général devant Dieu par l’entière défiance de soi-même et une grande confiance en lui et par l’abandon général à tout, sans rien particulariserclxxii, à moins que Dieu ne le manifeste : sur quoi je vous dis en passant que si, faute de tyrans, il n’y a plus de martyrs de la foi par l’effusion du sang, Jésus-Christ ne laisse pas d’avoir bien des martyrs de sa grâce par les divers crucifiements intérieurs qui se font dans les âmes pour les purifier de plus en plus, afin de les rendre plus capables d’une union toujours plus grande et plus intime avec Dieu, qui est toute pureté et toute sainteté. le sentiment de confusion et d’anéantissement inté-
1/Retenons cette allusion explicite à la mystique dionysienne.
2/ Ps. 123, 2.
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rieur est un effet solide de l’Esprit de Dieu : toutes les grâces qu’il nous fait doivent toujours porter avec elles l’humilité et l’on doit regarder comme suspectes toutes les impressions qui ne tendent pas là, et qui laissent la moindre fumée d’orgueil, de présomption et de vaine estime de soi-même.
6° Quand on a une fois bien éprouvé la douceur, l’efficacité et la pureté des opérations divines, je ne suis pas surpris qu’on ait une espèce d’horreur de ses propres opérations, presque toujours empressées, turbulentes, inquiètes et suivies de mille vains retours sur soi-même. Demeurer dans l’inaction, quand on ne se croit pas poussé de l’Esprit de Dieu, ce n’est point un mal, pourvu que l’une de ces conditions s’y trouve, que cette inaction ne dure pas longtemps, ou que ce soit une attente pacifique, laquelle n’est pas une oisiveté, puisqu’on a alors, avec le regard intérieur amoureux de Dieu, la foi, le désir et l’espérance de sa sainte opération, toutes choses qui sont autant d’actes et autant de mouvements de l’esprit et du cœur, ce qui est l’essence de la vraie oraison intérieure. Il ne faut pas tant éplucher les choses spirituelles, mais aller avec Dieu bonnement, comme dit saint François de Sales. Faire autrement, c’est aller contre la sainte simplicité des âmes franches et innocentes. Tout ce qui vient ou se fait par amour de Dieu, dit encore ce saint, est doux et suave, comme l’est ce très saint amour, au lieu que le trouble, l’inquiétude, l’empressement marquent la nature qui se recherche et l’amour-propre toujours empressé, inquiet et turbulent.
7° Je comprends que votre attrait a toujours été la connaissance et l’amour de Dieu en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. La simple vue ou considération de ses mystères avec les saintes affections est la meilleure manière de s’y appliquer. Quand toutes ces vues, ces considérations simples et ces pures affections du cœur viennent à se réunir en un point dans le même objet qui rassemble tout, qui est la divinité, cela est encore plus simple, meilleur et plus divin. Mais il ne faut pas vous imaginer que cette manière dure toujours pour l’ordinaire : ce n’est pas un état permanent, mais une grâce passagère. Quand on ne l’a plus, il faut en revenir à la simple vue du mystère, avec quelques petites affections du cœur, douces, paisibles, sans effort ni trop de recherches.
8° Votre manière ordinaire très simple à faire oraison est bonne et fort bonne : elle me paraît bien plus de la grâce que de vous ; gardez-vous dans ce temps des réflexions sur vous-même et sur votre manière de prier, car, si on ne s’observe de près, on quitte souvent le simple regard de Dieu pour se regarder soi-même, se réfléchissant et se repliant pour ainsi dire sur soi, par un pur effet de l’amour-propre qui, ne voulant jamais se délaisser totalement, retombe à tout coup naturellement sur le moiclxxiii. Aux approches de ce divin repos, ne pensez pas à sa douceur, mais à Dieu seul, dans le sein duquel votre âme doit moins chercher son repos que l’amour et l’infusion des vertus qui coulent dans l’âme durant cet heureux sommeil. Au reste, on ne peut entendre la messe ni réciter l’office d’une manière plus digne et plus sainte que dans ces dispositions intérieures. Mais il faut se préparer à s’en voir sevré pour manger le pain des forts, après avoir quitté le lait de l’enfance spirituelle. Dieu en soit béni par avance.
9° Il est certain que plus l’âme se trouve comme anéantie à force de se séparer d’affection et de se vider de tout le créé, elle acquiert une plus grande capacité pour l’amour divin, et qu’on lui en verse plus abondamment. Il semble alors qu’on boit l’amour à longs traitsclxxiv avec un rassasiement et une soif insatiable. Il faut donc alors se contenter de boire dans la source, et les actes formels d’amour seraient bien mal placés quand on sent tout le cœur plongé, inondé, regorgeant et comme enivré d’amour. Dieu veuille qu’à force de plongements et de replongements amoureux, votre cœur se trouve percé de la flèche de cet amour sacré et tout embrasé de ses très pures et divines flammes. Pour cela, de votre côté ne pensez qu’à ces deux choses : 1. à vous séparer de plus en plus de cœur et d’esprit de tout le créé ; 2. à laisser faire Dieu qui seul peut opérer de tels effets dans les âmes. Vous pouvez pourtant et vous devez même, quand vous vous y sentez portée et poussée, désirer et demander toujours plus d’amour pour Dieu ; mais cela se fait alors presque sans y penser, et même sans qu’on puisse en quelque sorte s’en empêcher.
10° Les vicissitudes intérieures ont quelque chose de bien amer pour une âme qui a bien goûté Dieu ; mais elles sont absolument nécessaires : I. pour nous tenir dans l’humilité et dans la continuelle dépendance de Dieu ; 2. pour nous faire bien sentir ce que nous sommes de nous-mêmes ; 3. pour nous purifier toujours plus par cette espèce de martyre ; 4. pour nous mettre en occasion de donner à Dieu des preuves de notre fidélité, de notre reconnaissance et de notre amour ; et enfin pour nous rassurer sur notre état, car, s’il était toujours le même, il devrait nous être suspect, ne tenant rien des révolutions humaines, auxquelles la divine Providence a voulu assujettir toutes choses durant notre pèlerinage ici-bas.
Pendant ces fâcheuses alternatives, voici ce que Dieu demande de vous : 1. une soumission de cœur sans réserve à tout et pour tout le temps qu’il lui plaira ; 2. tâchez d’aimer la volonté de Dieu dans cet état, parce qu’il produit la vraie humilité de cœur qui doit conserver toutes les autres vertus, et parce que c’est là que l’amour de Dieu devient plus pur, l’amour-propre n’y trouvant nullement son compte ; 3. une fidélité inviolable à tous vos devoirs et à tous vos exercices de religion, malgré les ennuis et dégoûts ; 4. une grande douceur et charité envers le prochain et envers vous-même, vous supportant et les autres sans dépit ni chagrin volontaires ; 5. une humble patience après toutes les fautes que vous aurez pu faire pendant ces temps fâcheux, sans vous fâcher de vous être fâchée, ni vous inquiéter de vous être inquiétée, ni vous chagriner de vous être chagrinée, comme parle saint François de Sales, revenant toujours à Dieu avec la même confiance que s’il ne vous était échappé aucune faute. Il faut cependant toujours s’en humilier et lui en demander pardon.
II° Demander à Dieu son divin esprit et sa sainte opération, c’est tout demander. Les retours sur soi-même sont une misère dont Dieu seul par une grâce spéciale peut nous affranchir : il faut en attendant souffrir cela comme tout le reste, avec une humilité patiente et tranquille. J’ai connu une personne qui, par un simple abaissement de cœur et d’esprit aux pieds de Jésus-Christ, anéantissait tous ces vains retours et souvent même les étouffait dès leur naissance.
12° L’état d’une âme dénuée de toutes ses opérations, réduite presque à sa seule substance, et par là comme morte et anéantie, est un état de terrible agonie quand Dieu la laisse ainsi. Mais sitôt qu’il daigne remplir ce vide immense, on se
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trouve comme ressuscité à une vie toute nouvelle et toute divine. Ainsi je ne suis pas surpris de la jubilation intérieure d’une telle âme dans ces heureux moments ; mais, lorsqu’il faudra passer cent et cent fois par cette mort et par ces agonies, sans que Dieu se fasse sentir, c’est alors qu’on a besoin d’une force que lui seul peut donner. Il faut la lui demander pour les besoins à venir ; pour l’ordinaire, la mesure des grâces et des faveurs fait ensuite le mesure des croix et des crucifiements intérieurs.
13° Votre manière présente de vous appliquer aux mystères est d’autant meilleure qu’elle est plus simple dans la pure foi, le pur esprit, la pure grâce. Tant qu’il vous sera donné de considérer de cette façon les mystères, pourquoi en chercher d’autres ? Mais si cela se passe, il faut en revenir aux simples considérations, avec quelques affections douces et paisibles.
14° Votre présence de Dieu, par une pensée simple, spirituelle, sans forme, image ni figure, c’est la vraie présence de Dieu par la foi : tout ce qui est plus que cela est pure imagination. La seule différence qu’il y a, c’est que ce simple regard en foi nue est quelquefois accompagné de tant de divers sentiments réduits à l’unité et de tant de diverses opérations, qu’il semble alors que c’est une présence de Dieu toute différente de la présence ordinaire. Mais il n’y a de différence que du plus au moins, ou du sensible à l’insensible plus spirituelclxxv.
15° Dieu fait son œuvre par qui il lui plaît et opère quelquefois des merveilles par les plus faibles instruments. Ainsi ne vous refusez pas à qui il inspirera de s’adresser à vous. Dites simplement ce que vous pensez, donnez ce que Dieu vous donnera, et soyez assurée qu’il bénira votre simplicité et l’humilité de ces chères âmes. Ce n’est pas s’ingérer, quand Dieu nous adresse quelqu’un, par quelque voie que ce soit : c’est lui témoigner son amour et sa reconnaissance que d’aider les autres ; quand même on paraîtrait vous rebuter, tenez ferme et dévorez tout pour la gloire du grand Maîtreclxxvi. Mes saluts à votre chère sœur, dites-lui d’avoir bon courage par une entière confiance en Dieu et par la continuation de son total abandon à la divine Providence. Je prie la très sainte Trinité de vous combler toutes les deux de toutes sortes de bénédictions spirituelles, car, pour les temporelles, je ne les souhaite guère à personne.
Ms. V. 169-185. R. II, 51-56 1734
Avant toute chose, je crois vous devoir dire en simplicité une pensée qui m’est souvent venue à votre occasion et à celle de bien d’autres. Que si nous avions l’attention, la docilité et la fidélité que nous devrions et que nous pourrions avoir aux lumières et aux mouvements du Saint Esprit, à ses sacrées impressions intérieures, nous n’aurions guère besoin d’autre chose pour arriver à toute la perfection à quoi nous sommes appelés. Car je remarque que, au milieu même des dispositions les plus obscures, il y a toujours dans la pointe de l’esprit une certaine lumière de pure foi, qui est le guide le plus sûr ; outre cela, il y a de certains moments où, par des lumières plus vives, mais rapides, le Saint Esprit nous fait connaître qu’il nous tient dans la bonne voie ; ajoutez encore un certain fonds de paix au milieu même des orages de l’intérieur et une certaine conduite qui, malgré les fautes de fragilité, se trouve d’ordinaire conforme aux règles infaillibles de l’Évangile pour la pratique du bien et pour la fuite du mal. Or, en faudrait-il davantage à une âme docile et fidèle, pour se livrer avec un entier abandon à cet esprit intérieur qui la conduit si bien ? C’est donc une marque de grande misère et faiblesse et d’un grand amour-propre, d’avoir besoin d’autre chose, excepté dans les commencements, où le Saint Esprit n’a pas encore bien établi son règne au-dedans de nous, et encore dans quelque occasion extraordinaire/1. Quoi qu’il en soit, venons à ma réponse.
1° Ce nouvel état de privation de lumières, de goûts, de sentiments, etc., ne me surprend pas. Dieu commence toujours par se faire connaître, aimer et goûter, puis il met l’âme dans la privation pour la tirer hors de la grossièreté des sens, afin de s’unir à elle au-dessus de tout le sensible, en simplicité de pure foi et par le pur esprit, sans quoi l’union ne serait ni intime ni solideclxxvii. Outre les privations, il faut encore des souffrances
1/Le P. Ramière ajoute : «... où la violence des orages empêche d’entendre sa voix. »
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comme sont les impuissances à tout bien, répugnances, révoltes, tentations, langueurs, agonies, etc. Tout cela pour purifier et humilier cette âme et lui donner quelques traits de ressemblance à son Époux crucifié. Toutes ces agonies sont autant de coups que Dieu nous porte pour nous faire mourir à nous-mêmes. Plus l’amour-propre résiste à cette mort spirituelle, plus les coups paraissent rudes et les agonies plus cruelles. Ce glaive à deux tranchants, c’est l’impression de l’amour divin qui combat et qui poursuit l’amour-propre. La vive douleur ne vient que de la forte résistance de ce maudit amour de nous-mêmes, qui ne veut pas être dépossédé de notre cœur pour y laisser régner en paix l’amour de Dieu, son ennemi implacable, lequel ne fait que des impressions douces et charmantes dans un cœur où il ne trouve nul obstacle à ses divines ardeurs et nul ennemi qui lui résiste. Ne regrettez donc plus, je vous prie, ces jours que vous appelez précieux par les goûts sensibles à l’oraison, à la communion, et votre union charmante et délicieuse avec votre Bien-Aimé. Oh ! que ces jours présents d’agonie et de martyre sont bien autrement estimables et précieux ! Ce sont des jours de pur amour, puisqu’on y aime Dieu à ses propres dépens ; car il n’y a rien ici d’aimable et qui flatte l’amour-propre, c’est la pure volonté de Dieu qu’on veut et qu’on aime, et d’un amour si pur que les sens n’y ont point de part. Ah ! qu’il est difficile d’aimer Dieu purement dans les jouissances, sans nul retour sur soi-même, sans aucune v aine complaisance ! Mais dans le temps des croix et des privations intérieures, c’est là le pur amour. Il ne peut s’y trouver autre chose, si on s’y soumet sincèrement. Oh ! que cette assurance est consolante et encourageante pour quiconque comprend un peu le prix et les avantages du pur amour ! Quand Dieu vous l’aura fait comprendre, vous comprendrez alors pourquoi tant de saints préféraient les privations et les souffrances aux consolations et aux jouissances, jusqu’à ne pouvoir presque souffrir celles-ci et soupirant après celles-là/1.
1/ Cette louange du pur amour fait penser à maintes pages de sainte Catherine de Gênes qu’on a pu appeler « la grande Dame du Pur Amour » (P. Debongnie).
Sans doute que Dieu vous met dans l’esprit que cet état si pénible durera peut-être toute la vie, afin de vous donner lieu à de plus grands sacrifices. Ne balancez pas, n’hésitez pas un seul moment : sacrifiez tout, abandonnez-vous sans réserve et sans borne à celui de qui vous vous croyez abandonnée. Maintenez-vous constamment dans cette disposition intérieure, c’est à présent le plus essentiel pour vous et peut-être l’unique chose que vous ayez à faire durant l’oraison, à la sainte communion, à la messe, pendant l’office et pendant la journée, le tout doucement et sans effort, même sans la fréquente répétition des actes formés ; il suffit de savoir et de maintenir son âme dans cette disposition habituelle d’abandon total sans aucune réserve. Et ici je vous défends de demander et de désirer autre chose que la très sainte volonté de Dieu : ni plus ni moins de peine. Dieu sait mieux que nous la juste mesure de tout ce qu’il nous faut. C’est souvent présomption et illusion que de vouloir suivre l’exemple de certains saints qui, dans les souffrances, par une inspiration particulière, disaient : Encore plus, Seigneur ! Nous sommes trop petits et trop faibles pour oser en venir là, à moins d’une certitude morale que Dieu le veut ainsi de nous/1.
Je vous défends aussi tout scrupule, peine ou doute volontaire sur la récitation de l’office, sur la messe, etc. L’intention droite et de pure foi à cet égard suffit. Dieu n’en demande pas davantage et j’ose dire que vous n’en sauriez faire davantage pour le présent.
Oh ! que je suis aise de vous entendre dire que vous vous trouvez si insupportable à vous-même que vous êtes à toute heure à deux doigts du trouble et de l’inquiétude, sans pourtant, par la grâce de Dieu, y tomber jamais tout à fait. C’est-à-dire que Dieu, en vous faisant sentir votre faiblesse, vous soutient invisiblement et vous donne ainsi la victoire en vous conservant dans l’humilité, que vous perdriez peut-être en tout ou en partie si vous vous trouviez un certain courage, si vous vous sentiez une certaine force intérieure. Apprenez de là une des maximes des plus importantes, selon M. de Cam -
1/« Encore plus, Seigneur ! » C’est le mot qu’on prête à saint François-Xavier.
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brai [Fénelon], que c’est une pure grâce de Dieu et des plus grandes, que celle de souffrir petitement, que de vaincre petitement, c’est-à-dire avec petitesse intérieure, humilité, mépris de soi-même, croyant n’avoir rien fait, tant on est éloigné d’être content de soi, ce qui fait le vrai contentement de Dieu, et ce seul contentement doit faire le nôtre : ne pas avoir d’autre satisfaction intérieure que celle de pouvoir oser espérer que Dieu est satisfait et content de nous/1.
2° C'est encore une autre grande grâce de Dieu que la fidélité qu'il vous donne à tous vos devoirs, exercices et à toutes vos règles dans l'état présent, et de ne chercher nulle consolation parmi les créatures, pas même de parler de ses peines à une personne de confiance. Le seul silence alors sanctifie tout.
Autre grande grâce : de ne sentir ni trouble, ni crainte, ni inquiétude sur votre état présent, ni même sur l’avenir, comme si on était devenu insensible à toute chose. Voilà le fruit et l’effet heureux de votre entier abandon : comme vous avez tout abandonné à Dieu, aussi Dieu prend soin de tout, et bannit ainsi de l’âme tout trouble, toute crainte, toute inquiétude, et lui ôte toute sensibilité à ses propres intérêts pour n’en avoir que pour Dieu seul ; et voilà le vrai principe et le solide fondement de votre grande et imperturbable sécurité, qui est le plus grand bonheur de cette vie et la marque la plus assurée des bonnes grâces de Dieu/2.
Pour vos confessions, faites toujours en simplicité, comme vous dites, et obéissez de même. Demeurez en paix, comme vous l’ordonne votre confesseur.
Pour les paroles intérieures que vous avez entendues très distinctement, elles viennent sûrement de Dieu. Je le connais par les bons et subits effets qu’elles ont produits dans votre âme. Il n’y a que Dieu qui puisse imprimer de la sorte avec une étendue si profonde ce qu’il lui plaît dans les âmes. Vous voyez la bonté divine à votre égard, pour vous donner de temps
1/Cette « maxime » ne se trouve pas chez Fénelon littéralement comme la rapporte Caussade. Mais c’est une idée familière à l’Archevêque de Cambrai, et que nous avons rencontrée déjà sous la plume du jésuite. Voir supra, p. 90, n. 1.
2/ Le P. de Caussade parle d’expérience, cf. pp. 202 sq.
en temps quelques miettes de consolation et de force, pour soutenir votre faiblesse dans les déserts où il vous fait passer/1.
Vous ne devez pas être surprise que vos peines intérieures n’influent en rien sur le prochain, et que cela va toujours de même en égalité d’humeur, support, bonté ; bien plus, c’est alors ordinairement que l’on est plus propre à aider, consoler, soulager et servir les autresclxxviii.
Pour la paix imperturbable, voici ce qu’en dit le grand Archevêque de Cambrai, parlant de lui-même : « Je porte tout au pis aller, et c’est dans le fond de ce pis-aller que je trouve ma paix dans le total abandon. /2 »
Pour le plus pur et le plus parfait amour, voici la pensée de tous les Pères et de tous les théologiens : aimer d’un pur amour, c’est aimer sans nulle réserve, nul retour sur soi ni sur ses propres intérêts/3. Or, l’abandon total, sans réserve et sans bornes, n’a nul retour sur ses intérêts, puisqu’il ne pense qu’à Dieuclxxix, à son bon plaisir, à ses volontés, à sa gloire ; qu’il ne connaît pas, qu’il ne veut pas même connaître, qu’il serait même fâché de connaître autre chose, parce que, dans les obscurités et les incertitudes, il trouve le sujet d’un plus grand et d’un plus parfait abandon, qui lui plaît d’autant plus qu’il le croit plus capable de plaire au Bien-Aimé dont le seul plaisir et le pur contentement fait tout le plaisir, fait tout le contentement de l’âme totalement abandonnée, ou plutôt perdue, abîmée, et comme anéantie dans le profond et obscur abîme des volontés de celui qu’elle aime/4.
1/ Exercices Spirituels, n. 330 : « Seul, Dieu notre Seigneur donne à l’âme la consolation sans cause précédente. C’est, en effet, le propre du Créateur d’entrer, de sortir, de produire des motions en elle, l’attirant tout entière dans l’amour de sa divine Majesté. Je dis : sans cause, sans aucun sentiment ni aucune connaissance préalable d’aucun objet grâce auquel viendrait la consolation par les actes de l’intelligence et de la volonté. »
2/ Fénelon écrivait à Mme de Montberon : « Livrez-vous à Dieu. Mettez tout au pis aller ; supposez la vérité de toutes les imaginations les plus fausses, et acceptez tout sans bornes. C’est dans ce désespoir qu’est la paix » (éd. de Paris, VIII, p. 683).
3/ Comparer FÉNELON, Explication des Maximes des Saints, article II, Vrai (éd. Chérel, pp. 133-139).
4/ Sur le problème théologique de l’amour pur, voir l’article du P. S. HARENT dans Études, avril-mai 1911,
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Sur quoi je puis vous dire que j’ai connu des âmes qui, après avoir franchi cent et cent fois ce pas si terrible en apparence de l’abandon total, sans réserve et sans bornes dans le profond abîme des volontés impénétrables de Dieu, ne pouvaient s’empêcher de s’écrier dans des transports de joie et d’une sainte assurance : « O volonté de mon Dieu, également sainte, juste et adorable, je vous trouve encore plus aimable et bienfaisante, puisque, si vous vous accomplissez toute en moi, je dois trouver infailliblement mon vrai contentement en cette vie et mon bonheur éternel dans l’autre, à cause que votre miséricorde infinie ne peut vous laisser vouloir rien de vous-même qui ne tende au plus grand bien de vos pauvres créatures, et qu’elles seules peuvent se perdre par la perversité de leur volonté qui peut empêcher et qui empêche souvent l’accomplissement des vôtres les plus saintes et les plus bienfaisantes. Ainsi, je ne voudrais pas de plus grande assurance de ma perfection et de mon salut que d’être assurée, ô mon Dieu, que toutes vos divines volontés s’accompliront en moi, sans que jamais j’en empêche aucune par l’aveuglement et par la corruption des miennes, presque toujours opposées et contraires aux vôtres adorables.
Un autre bien et grand avantage des états de privation et des impuissances, c’est de bien sentir la différence d’être mue et conduite par l’esprit de Dieu, et non par le nôtre, quoique avec la grâce ordinaire, sans quoi nous ne pourrions pas même faire le moindre acte de vertu, quoique très imparfaitement. Cela est de foi, contre les Pélagiens, qui croyaient pouvoir faire quelque chose de bon, au moins imparfaitement, sans la grâce de Jésus-Christ/1.
Vous avez raison, et l’esprit intérieur le fait bien sentir, qu’un des plus grands obstacles au règne de Dieu et de sa grâce, de son esprit et de son saint amour dans nos cœurs, c’est notre misérable nature qui résiste à l’esprit de captivité et de mort continuelle à nous-mêmes, si absolument nécessaire. Mais le même esprit intérieur nous inspire ce qu’il faut faire : 1. Le désirer, le vouloir sincèrement à quelque prix que ce soit. 2. Croire fermement, et le dire souvent à Dieu, que cela vous
1/Concile d’Orange (Denzinger, nos 177 et 178).
est aussi impossible de vous-même que de voler au milieu des airs, et que sa grâce rend tout facile, que vous l’espérez de sa miséricorde et que vous la lui demandez en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. 3. Vous humilier doucement et paisiblement, lorsque vous vous serez retirée de cette sainte captivité, et ajouter à Dieu que vous attendrez en patience et résignation les moments marqués pour cette heureuse mort totale à vous-même et pour cette nouvelle vie en lui, toute cachée avec Jésus-Christ Notre Seigneur/1.
L’esprit intérieur inspire encore d’estimer davantage les opérations presque insensibles, car plus elles deviennent délicates et profondes, plus elles s’éloignent des sens, et plus aussi elles sont divines. On en est alors plus totalement à Dieu, car c’est de toutes ses puissances et de toute l’étendue de son être qu’on va à lui, qu’on tend à lui, sans rien particulariser, comme chaque être va à son centreclxxx.
Soyez persuadée qu’il vous reste une carrière immense à fournir. Il y aurait à travailler et à croître durant plusieurs siècles, mais en ce point comme en tout autre vous devez dire : « O mon Dieu, vos saintes et aimables volontés feront toujours la juste mesure de mes désirs les plus saints, les plus justes et les plus parfaits en apparence : je ne veux ni grâces, ni sainteté qu’au temps marqué et au degré précis de vos très saintes volontés, rien au-deçà, rien au-delà. Quand tous les saints et tous les esprits bienheureux se prosterneraient devant votre trône pour vous demander un seul degré de grâce ou de gloire de plus que vous ne m’avez destiné, j’en fais le sacrifice parce que j’aime mieux m’en tenir précisément et simplement, ô mon Dieu, à ce qui vous plaira d’en ordonner. »
Je vous conjure surtout de vous rendre fidèle, de n’avoir en tout d’autre motif, à moins que Dieu ne vous l’inspire, que son très pur amour et sa plus grande gloire, désirant même votre salut et votre perfection bien plus et principalement parce que c’est la gloire de Dieu, que parce que c’est votre propre félicité/2. Les plus petites actions faites par ce très pur amour, surpassent à l’infini et valent mieux sans compa -
1/Allusion à Col. 3, 3.
2/ Comparer PÉNELON, Explication des Maximes des Saints, article IV, Vrai (éd. Chérel, pp. 149-151).
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raison que les plus grandes faites par d’autres bons motifs. J’espère que, par ce même si saint motif, vous vous mettrez tout de bon, plus que jamais, dans le fidèle renoncement à vos propres volontés jusque dans les moindres choses. Ce renoncement est plus important que vous ne pensez, surtout quand on le fait par ce motif de pur amour et de la seule gloire de Dieu. Prenez aussi garde de près de ne jamais sortir de cette bienheureuse disposition, sous quelque prétexte que ce soit, de ne vouloir de la part des créatures que l’oubli et le mépris pour l’amour de Jésus-Christ et par le pur et simple désir de lui ressembler, au moins en quelques petites choses. Et lorsqu’elles sont si minces et si légères vous devez ensuite beaucoup vous humilier de n’être pas jugée digne d’en supporter de plus considérables/1.
Hélas ! les conseils des directeurs les plus précis et les plus riches d’expériences ne trouvent pas toujours l’audience qu’ils attendent. Témoin la lettre qui, vraisemblablement, fait suite à la précédente. Nous y surprenons l’écho de cette déception devant laquelle le P. de Caussade ne reste pas désarmé. La déception de sa dirigée lui rappelle que, instrument de Dieu, sa parole n’est efficace que lorsque Dieu veut s’en servir. La grâce a d’autres voies, pour toucher jusqu’au plus intime l’âme suffisamment dépouillée.
R. I, 258-259
Ma chère Sœur,
Il y a peu de jours que je répondis assez amplement à votre avant-dernière lettre. Si vous trouvez que Dieu ne me donne
1/Exercices Spirituels, n. r 67 : “Troisième humilité. La troisième est la plus parfaite. Incluant la première et la seconde, elle consiste en ceci : afin d’imiter le Christ notre Seigneur et de lui ressembler effectivement davantage, je veux et je choisis la pauvreté avec le Christ pauvre plutôt que la richesse, les humiliations avec le Christ humilié plutôt que les honneurs, étant égale la louange et la gloire de la divine Majesté ; et je préfère être regardé comme un sot et un fou pour le Christ, qui le premier a passé pour tel, plutôt que comme un sage et un prudent en ce monde. »
pas grand'chose pour vous, vous devez en conclure qu'il ne juge pas que mon secours vous soit nécessaire, ou bien qu'il veut pourvoir par lui-même à vos besoins. Oh ! comme il sait bien, quand il veut, se passer de nous ! Une seule parole, dite par lui à l'oreille de l'âme, instruit mieux que tous les discours des hommes. Le moindre petit souffle de la grâce pousse plus vigoureusement notre navire et le fait arriver au port plus sûrement et plus vite que nos rames, nos voiles et nos avirons /1. Je suis ravi que vous commenciez d'en faire l'épreuve ou plutôt que vous en fassiez chaque jour des épreuves nouvelles et bien plus touchantes. Tenez-vous-en là : le seul silence intérieur de respect et de soumission, gardé humblement en présence de Dieu, quand il ne nous commande pas d'agir, sanctifie notre activité, adoucit nos inquiétudes, pacifie nos troubles ; et cela presqu'en un moment. Attachez-vous à cette unité et simplicité : la multiplicité jette le trouble et la confusion dans l'esprit, dissipe nos puissances et les égare, sans que nous nous en apercevions. Les désirs multipliés affligent l'âme, dit le Saint Esprit. Voici une pratique que je vous conseille pour réunir tous vos désirs en un seul : pénétrez-vous bien de cette vérité : Je n'ai été créée et mise au monde que pour servir Dieu, l'aimer et lui plaire ; voilà ma tâche ici-bas ; que fera-t-il de moi en cette vie ou en l'autre ? à quel degré de perfection et de gloire m'élèvera-t-il ? c'est à lui de le voir ; c'est son affaire, c'est, pour ainsi dire, sa tâche : chacun a la sienne, chacun ne doit penser qu'à s'en acquitter ; plaise à Dieu que je pense d'aussi bon coeur à la mienne que Dieu pense à la sienne /2 ! Je suis en lui et par lui tout à vous, ma chère Soeur.
Celui qui tient la plume pour écrire de tels propos se laisse simplement guider par l'inspiration qui lui vient d'un héritage
1/ L. LALLEMANT, Doctrine spirituelle. Quatrième principe, ch. 3, art. 2 : « On compare ceux qui sont conduits par les dons du Saint Esprit à un navire qui vogue à pleines voiles, le vent en poupe ; et ceux qui se conduisent par les vertus, et non encore par les dons, à une chaloupe qu'on fait aller à force de rames, avec bien plus de travail et de bruit, et plus lentement » (éd. Courel, p. 188).
2/ Exercices Spirituels, n. 23 : « L'homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu Notre-Seigneur et par là sauver son âme. »
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spirituel bien spécifié. C’est un fils de saint Ignace qui, ici, évoque les vérités fondamentales que lui ont apprises les Exercices Spirituels.
L’insensibilité aux conseils de son directeur fait partie, semble-t-il, de l’épreuve que traversait à ce moment Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen. La lettre que nous allons transcrire est datée de 1734, elle aussi. Ce n’est pas sans motif, on le verra, que le P. Ramière a placé cette pièce sous le titre Agonie et mort mystique.
Ms. V. 185-189. R. II, 241-245 1734
1° L’impression vive d’anéantissement devant Dieu est une forte opération de la grâce du Saint Esprit. Il est vrai que, dans ces moments, il semble à une pauvre âme qu’elle va retomber dans un véritable anéantissement, qui est son fond propre d’où il a plu au Seigneur de la tirer et où elle devrait toujours demeurer pour faire un continuel hommage, par son anéantissement, à la grande œuvre et au tout infini de Dieu. La douleur qu’on ressent alors est comme celle d’une personne agonisante ; c’est par ces sortes d’agonies et de morts spirituelles qu’il faut passer à la vie divine, à une intime union avec Dieu : plus cette union est éloignée de tout le sensible, plus elle est parfaite. Mais que faire alors, sinon de s’abandonner de plus en plus à tout ce qu’il plaira au Souverain Maître de faire de sa pauvre créature, et demeurer dans cette agonie et dans ce pénible passage autant qu’il le voudra ?
2° Dans les opérations crucifiantes, l’esprit, la mémoire, la volonté, tout est dans un vide affreux, dans le rien, ce semble. Aimons ce vide immense puisque Dieu le daigne remplir, aimons ce rien puisque Dieu tout seul s’y trouve. Bon courage, ma chère Fille, consentons à tout, avec un saint abaissement d’esprit aux pieds de Jésus-Christ crucifié, d’où doit venir toute notre force, et accoutumons-nous aux approches de ces agonies : Oui, je veux, Seigneur, tout ce que vous voulez, en Jésus-Christ et par Jésus-Christ. Que pourrions-nous appréhender dans une telle compagnie ? Dans les tentations les plus fortes, un simple abaissement aux pieds de ce Dieu
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Sauveur calmera tout, et il vous rendra victorieuse ; ce sera par sa force qu’il fera triompher votre faiblesse de tous les artifices du tentateur/1.
3° La révolte des passions, sans même de sujet, sans presque rien marquer à l’extérieur, la vivacité, les inquiétudes et troubles involontaires et cent autres misères sont permises en vous pour deux raisons. 1. Pour vous humilier extraordinairement, vous faisant sentir quel comble, quel abîme de corruption vous portez dans votre fond, par conséquent ce que vous feriez sans la grande miséricorde de Dieu. 2. Afin que, de nouvelles opérations intérieures survenant, tout soit peu à peu arraché, comme de mauvaises herbes qui ne paraissent à fleur de terre que pour donner plus facilement prise à l’habile main du jardinier, pour y planter ensuite de bonnes plantes, des fleurs et des fruits choisis. Laissez-le faire : abandonnez-lui entièrement la culture de cette mauvaise terre, qui d’elle-même ne peut porter que des chardons et des épines. Ne vous inquiétez pas : contentez-vous de vous sentir bien humiliée et bien confondue ; tenez-vous avec un profond abaissement dans ce bourbier comme Job sur son fumier, c’est votre place. Attendez que Dieu vous en retire, et cependant laissez-vous purifier par lui. Que vous importe, pourvu que vous soyez à son gré ? Les princes prennent quelquefois plaisir à éclabousser leurs favoris ou à les faire tomber dans l’eau, même dans un bourbier : leur plaisir, alors, c’est de voir le prince prendre le sien à les mettre en cet état/2.
4° Quand vous sentez des mouvements de pusillanimité et de crainte, humiliez-vous, vous disant à vous-même : Tout cela, et bien moins encore, est impossible à ma faiblesse ; mais tout cela, et mille fois plus que tout cela, devient possible et facile avec la grâce de Jésus-Christ en qui seul j’espère et de qui j’attends tout mon bien.
1/ Allusion à 2 Cor. 12, 10.
2/ On se rappelle l’apologue que saint François de Sales développe dans le Traité, livre IX, ch. 9 (éd. d’Annecy, V, p. 137, représentant un prince qui, pour éprouver l’amour d’un musicien excellent sourd et aveugle, ne jouant de son luth que pour le plaisir de son maître, « s’en alla à la chasse » et laissa son favori jouer sans auditeur. L’apologue du P. de Caussade imagine un roi qui va plus loin encore dans l’épreuve infligée à son favori.
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Bref, ne craignez rien, tenez ferme, ayez bon courage. Dieu est avec vous et en vous : quel mal vous peut-il arriver au milieu des démons déchaînés et dans l’enfer même ? Dieu, en vous, vous défendra. Rien ne vous peut arriver sans sa permission, et pourrait-il rien permettre qui ne tourne à votre avantage ? Ou pourriez-vous en douter en vous confiant et abandonnant aux bontés d’un ami si fidèle, d’un père si tendre, d’un protecteur si puissant, d’un époux et d’un amant si passionné, car ce sont les noms si tendres et si aimables qu’il daigne lui-même se donner dans l’Écriture et qu’il remplit si parfaitement à notre égard.
Cette pièce est la dernière lettre datée et adressée à Mère Marie-Anne-Thérèse que nous possédions. C’est donc en 1734 que cette religieuse traversait les épreuves dont nous venons d’entendre parler. Des fragments postérieurs de sa correspondance avec le P. de Caussade ont été incorporés au traité de L’Abandon à la Providence divine.clxxxi Dix ans plus tard, la Visitandine constituait le manuscrit dont nous nous servons pour cette édition et qui porte la date de 1744. L’année suivante, elle écrivait à son amie de Saint-Mihiel, dont les peines intérieures ne s’étaient point apaisées, des conseils encore tout remplis des enseignements qu’elle avait reçus elle-même du P. de Caussade et que nous avons reproduits dans la Lettre 76/1. Peu après, la Visitandine perdit la vue, sans que nous sachions exactement dans quelles circonstances, sinon qu’elle nous apprend elle-même, dans une lettre à l’An-nonciade datée de 1740, que son propre frère avait dû quitter l’armée en raison du mauvais état de ses yeux/2.
C’est probablement vers cette époque que le P. de Caussade, arrivé au terme de son rectorat au collège d’Albi, faisait part à la Mère de Rosen des infirmités dont il souffrait et, en particulier, de l’affaiblissement de sa vue. Ce texte nous a été conservé dans le manuscrit Cailhau sans autre indication.
La paix de Jésus-Christ, en voulant tout ce que Dieu veut et comme il veut, conservant par là une paix inaltérable et arrivant par la même voie à toute perfection.
J’ai un œil dans le même état que celui que vous avez perdu. Je n’ai point de douleur de l’autre, mais la vue en
1/Manuscrit, p. 271.
2/ Manuscrit, pp. 169-170, lettre de 1740.
baisse si fort que je dois et veux profiter de votre fiat continuel. Je m’exerce même à ce qui peut bientôt m’arriver, me levant, m’habillant sans lumière et m’exerçant à faire bien des choses dans les ténèbres. Je sens pourtant une secrète espérance de ne pas devenir complètement aveugle, en considération et par les prières de certaines bonnes âmes avec qui Dieu m’a mis en relation de lettres/1.
Lorsqu’il quittait Albi en 1746, le P. de Caussade était nommé « directeur » au séminaire diocésain de Toulouse. Il y était également désigné comme confesseur des scolastiques, ce qui témoigne de la confiance que ses supérieurs mettaient dans sa direction spirituelle.
Le séminaire auquel il était affecté avait déjà une longue histoire, puisqu’il avait été fondé en 1684 par Mgr de Montpezin, l’un des premiers prélats à profiter de ce que la Compagnie de Jésus acceptait, depuis sa congrégation générale de cette même année, la direction des séminaires/2. C’est là que mourut le P. de Caussade, le 8 décembre 1751.
Quant à la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen et à la Sœur de Lésen, nous les voyons échanger des confidences toujours aussi intimes dans une lettre que la Visitandine écrivait à son amie en 1748. Elle lui donnait des conseils à l’occasion de la retraite annuelle : « Ne craignez point d’avoir perdu le temps dans votre retraite. Ne vous proposez pour l’année prochaine que de suivre simplement le Seigneur. Le faire de Dieu, c’est le laisser faire de la créature. Plus vous vous abandonnez à Dieu, plus vous serez en sûreté, et votre dépendance de lui fera votre abondance. Au reste, soyez soumise comme une enfant. Il y a un mérite infini à se conduire de la sorte et vous trouverez dans cet état d’enfance spirituelle la plus haute de toutes les sagesses, dans la mort à vous-même la plus belle de toutes les vies, comme vous trouverez dans votre captivité la plus parfaite de toutes les libertés. »
Ces lignes témoignent de la profonde impression que l’enseignement du P. de Caussade avait faite sur la vie spirituelle de ses disciples.
1/ Ms. Cailhau, p. 83.
2/ P. DEI, ATTRE, op. cit., IV, col. 1319-1327.
3/ Manuscrit, p. 260.
Chapitre unique
Louise-Françoise de Rosera naquit au château de Bollwiller le 12 août 1670/1. Elle avait sept ans lorsque le maréchal de France se convertit au catholicisme. C’est en 1686, nous l’avons vu, qu’elle fut confiée, ainsi que ses deux sœurs Marie-Anne-Thérèse et Jeanne, aux soins des Visitandines de Nancy. Elle devait remplir une existence particulièrement bienfaisante durant les soixante années qu’elle y vécut : elle fut quatre fois élue à la tête de sa communauté, et dut la quitter de 1712 à 1719, pour répondre à l’appel des Visitandines de Strasbourg en quête d’une supérieure et qui gardèrent le souvenir de son supériorat comme d’une bénédiction particulière pour leur monastère.
Elle avait trente-six ans, lorsqu’elle fut pour la première fois choisie par ses sœurs. Ce premier supériorat s’étendit de 1706 à 1712. Nous avons dit que Mère Louise-Françoise, à son retour de Strasbourg en 1719, fut réélue par son monastère d’origine. Au cours de cette période de six années, le monastère de Nancy traversa des difficultés qui mirent en péril son existence elle-même : on contestait le bien-fondé de ses droits sur un revenu absolument nécessaire à sa subsistance. La Mère Louise-Françoise défendit avec habileté les intérêts de sa famille religieuse et obtint par son intelligence et sa fermeté la reconnaissance des droits violés. En 1731, elle fut pour la troisième fois placée à la tête de ses sœurs. Les difficultés qu’elle avait rencontrées précédemment se renouvelèrent en 1735, et c’est avec le même succès qu’elle mena l’affaire, imposant à tous le respect de sa dignité et de sa vertu. Enfin, en 1743, alors qu’elle se sentait accablée par l’âge et par les infirmités, sa communauté n’hésita pas à lui demander de
1/La vie de cette Visitandine nous est connue par l’Année Sainte, IV, pp. 656-695. Le P. Ingold l’a jugée digne de figurer dans sa collection des « Moines et Religieuses d’Alsace » sous le titre La Mère Louise-Françoise de Rosen, Colmar, 1903. Il en a puisé les éléments dans les archives de la Visitation de Nancy et, en particulier, dans les circulaires annuelles. Il donne de larges extraits des œuvres de cette éminente religieuse qui ont été imprimées en 4 tomes.
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reprendre sa charge. Elle était encore supérieure, lorsque la mort l’arracha à l’affection de ses filles, le 26 avril 1746.
Les hautes fonctions dont elle fut investie au cours de son existence n’avaient point fait perdre le souvenir des vertus que Sœur Louise-Françoise avait pratiquées dès son entrée dans la vie religieuse. Ses compagnes les plus anciennes se rappelaient le temps où, réfectorière et surtout infirmière, elle se dévouait sans compter au service de toutes ses sœurs. N’avait-elle pas rêvé d’être simple sœur converse ? Il n’avait fallu rien de moins que l’intervention de l’évêque de Nancy pour l’obliger à conserver le rang auquel l’appelaient ses capacités. Admirablement douée pour les tâches administratives, elle fut à plusieurs reprises économe de la communauté et, nous le disions précédemment, lorsqu’elle fut supérieure, elle veilla avec une sollicitude avisée sur les biens matériels qui lui étaient confiés. Ses aptitudes intellectuelles et son expérience spirituelle lui permirent de remplir avec une compétence exceptionnelle la charge de directrice du noviciat à deux reprises. C’est en s’acquittant de ses fonctions qu’elle rédigea plusieurs ouvrages, dont un commentaire de la sainte Règle, qui furent plusieurs fois réédités et restent encore aujourd’hui comme une interprétation authentique de la spiritualité salésienne.
Sa patience avait éclaté, pour l’édification de sa communauté, à l’occasion d’une chute qui devait lui laisser l’usage d’un bras continuellement douloureux/1.
Mais ce sont surtout les épreuves intérieures qui ont marqué sa destinée. L’Année Sainte nous aidera à en mieux préciser la nature. Les lettres du P. de Caussade, surtout à partir de l’année 1735, nous permettront d’entrer profondément dans l’intime de son expérience mystique.
Les premières réponses qu’elle reçut du P. de Caussade, en effet, témoignent de la sérénité d’une vie spirituelle que tout semble favoriser. On y voit le reflet des préoccupations qui harcèlent forcément l’esprit d’une supérieure consciente de ses responsabilités temporelles et spirituelles. Puis, assez brusquement, le ton des confidences se transforme en une angoissante confession des souffrances, des sécheresses, des obscurités sous lesquelles l’âme semble parfois accablée. Ici encore, la direction du P. de Caussade multiplie ses appels à la confiance et à la résignation, s’adaptant sans cesse aux épreuves dont il reçoit la confidence.
1/ Cet accident survint en 1728.
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La première lettre que nous ayons à transcrire est du 29 octobre 1735. La Mère Louise-Françoise est à ce moment arrivée presque au terme de son troisième mandat de supérieure. Elle a interrogé le P. de Caussade sur un certain nombre de points concernant la vie spirituelle. Le jésuite y répond, non sans reconnaître qu’il s’adresse à une âme déjà formée et instruite par sa propre expérience.
Ms. V. 24-33. R. I, 225-231 et ii, 83-85
29 octobre 1735
La paix de Notre Seigneur Jésus-Christ.
Quand on est attentif et docile à l’esprit intérieur, il nous guide si sûrement qu’on fait rarement de faux pas. Je loue pourtant la sage précaution de s’expliquer quelquefois aux ministres de Jésus-Christ par une sainte défiance de soi-même, que Dieu a si bien bénie que j’ai été presque poussé à ne vous répondre que ce seul mot : « Tout va bien, continuez. » Cependant, pour votre consolation, je veux ajouter tout ce que Dieu m’inspirera en relisant votre lettre.
Oh ! la belle parole ! Je n’aime, dites-vous, je n’aime ni à parler, ni à écrire, ni à lire beaucoup. Cela seul marque un esprit ordinairement bien occupé dans l’intérieur ; et un grand spirituel a dit de ces sortes de personnes qu’elles ont des « occupations immenses sans travail ». Un autre appelle cette heureuse disposition le « saint loisir », la « sainte désoccupation », où ne rien faire en apparence, c’est tout faire ; où ne rien dire, ce semble, c’est tout dire/1.
1° Toutes les trois dispositions que vous éprouvez tour à tour sont bonnes : 1. de foi ; 2. de goûts et de sentiments ; 3. de renversement et de peines. La première est la plus simple, la plus sûre, et elle favorise moins l’amour-propre. La seconde est plus agréable et demande un grand détachement de tous goûts et sentiments, même divins, pour ne s’attacher qu’à
1/Caussade emploie ici la méthode de Fénelon qui consiste à invoquer la « tradition des mystiques » pour justifier sa propre manière de parler.
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Dieu tout pur et tout seul, selon l’expression de M. de Cambrai/1. La troisième est pénible et souvent très crucifiante, mais aussi c’est la meilleure, parce que tout ce qui mortifie l’intérieur, le rend plus pur et par conséquent le dispose toujours à une plus étroite union avec le Dieu de toute pureté et de toute sainteté.
2° Grâce à sa bonté, vous vous comportez très bien dans toutes ces trois dispositions ; il n’y a qu’à continuer. Mais vous vous expliquez d’une manière qui ferait de la peine à d’autres, qui ne connaîtraient pas cet état d’oraison ; car sachez que vous faites toujours quelque chose, sans quoi ce serait une pure oisiveté. Mais vous agissez si doucement que vous ne vous apercevez pas des actes intérieurs de consentement et d’adhérence aux saintes impressions du Saint Esprit. Plus les impressions sont fortes, moins il convient d’agir ; il faut seulement suivre ce qui attire et s’y laisser entraîner tout doucement, comme vous le dites très bien.
3° Votre manière d’agir au temps des orages et des bouleversements m’enchante. Soumission, abandon total et sans réserve ; se tenir content de n’être pas content, lorsque Dieu le veut ou le permet ainsi ; on avance alors dans un jour plus que dans cent autres de douceurs et de consolations. Ô mon Dieu, la bonne, la belle et solide pratique ! Enseignez-la à tout le monde et répétez-la souvent à la pauvre Sœur N. À proprement parler, elle n’a besoin à présent que de ce point. Cette maxime pratiquée par elle constamment en pourrait faire une sainte et adoucirait toutes ses peines intérieures. Encore un coup, avec cette seule pratique, vous la verriez dans peu toute autre, comme si on l’avait refondue et transformée/2.
4° Votre abandon total par confiance en Dieu seul en tout et pour tout, unie à Jésus-Christ faisant toujours la volonté de son Père, est la pratique la plus divine et la plus sûre pour réussir en tout. Tâchez de la communiquer à tout le inonde, surtout à la chère Sœur dont je viens de parler.
1/ Cette expression est employée par Fénelon dans sa polémique avec Bossuet. Caussade dit ordinairement : « Dieu seul. »
2/ Cette religieuse est, selon le P. Ramière, la Sœur Anne de Bellière qui nous a laissé quelques lettres du P. de Caussade : nous les publierons dans notre tome II.
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5° La grâce et la lumière qui vous font combattre et étouffer les sentiments de la nature, dans toutes les occasions dont vous me parlez, méritent d’être précieusement conservées. L’attention et la fidélité à y correspondre pleinement jusque dans les moindres rencontres, pourront encore les augmenter, mais ne souhaitez jamais d’être délivrée de la sensibilité des premiers mouvements : cela sert à conserver l’humilité intérieure, qui est le fondement et la gardienne de toutes les vertus.
6° Pour vos fautes ordinaires, vous devez savoir que, du moment que nos imperfections nous déplaisent sincèrement, et que nous sommes résolus sincèrement aussi à les combattre sans réserve, dès lors il n’y a plus d’affection dans le cœur ni, par conséquent, rien de ce qui s’oppose à notre perfection. Il faut seulement alors : 1. Travailler à diminuer le nombre de ses fautes et imperfections. 2. Quand, par fragilité, surprise ou autrement, on y est tombé, se relever aussitôt courageusement et revenir à Dieu avec la même confiance que si rien n’était arrivé, après s’en être humilié devant Dieu et lui avoir demandé pardon, sans dépit contre soi, ni trouble, ni inquiétude. L’humilité supplée alors au défaut de fidélité et répare souvent nos fautes avec avantage. 3. Si, à l’égard du prochain, il y a quelque petite réparation à faire, ne jamais y manquer, mais alors vaincre généreusement l’orgueil et le respect humain.
7° Dans certaines occasions, avant que la grâce étouffe certains mouvements, donnez-vous le temps de bien sentir jusqu’à quel excès porteraient l’orgueil et la passion, afin que par là vous puissiez acquérir par des expériences personnelles l’entière connaissance de ce profond abîme de perversité qui nous entraînerait comme tant d’autres à toutes sortes d’excès et de désordres.
Voilà le vrai fondement de la plus profonde humilité du cœur, basse estime de soi-même, sainte haine, défiance, horreur de soi ; car c’est par ces vues, ces sentiments réitérés, ces fréquentes expériences personnelles, que tous les saints en sont venus jusqu’à ce point de défiance et de haine de soi-même que nous lisons dans l’histoire de leur vie/1.
Cette référence à l’expérience des saints est également caractéristique de l’esprit fénelonien que l’on reconnaît chez Caussade.
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8° Quant au sentiment de peine et de tentation pour l’extérieur, tout ce que vous m’en dites me fait comprendre que le Saint Esprit a si bien réglé à cet égard vos pensées, vos sentiments et votre conduite extérieure et intérieure que je n’ai rien à y ajouter. Car : 1. Il est certain que, du moment que les marques d’estime et d’amitié non recherchées, au lieu des complaisances, nous sont à charge, nous causent des peines et des dégoûts, en voilà le contre-poison. 2. Souffrir patiemment, et sans aucun éclaircissement que le pur nécessaire pour l’édification, souffrir, dis-je, patiemment, en conformité aux ordres de Dieu et aux arrangements de la Providence, à l’exemple de Jésus-Christ, soupçons, faux jugements, jalousies, etc., c’est devant Dieu des actes de vertus d’un mérite infini. 3. Pour tous ces divers et injustes jugements ou discours, aller toujours son train, sans rien changer à sa conduite, marchant au gré et au pas de la Providence, c’est vraiment vivre de la foi, seul à seul avec Dieu seul au milieu du tracas et de l’embarras des créatures qui, dès lors, ne peuvent atteindre jusqu’à l’intérieur ni y faire aucune brèche par leurs caresses ni par leur mépris. C’est là ce qui s’appelle vivre de la vie intérieure, et très intérieure, sans quoi toutes les vertus les plus apparentes sont très peu de choses, et très superficielles, et fort faciles à être corrompues et renversées par le moindre souffle de l’inconstance et de la contradiction/1.
Je salue très cordialement votre chère sœur [Marie-Anne-Thérèse de Rosen]. Dites-lui, s’il vous plaît, de ma part, qu’elle continue toujours à se laisser conduire par l’esprit intérieur, et de se tenir, comme elle fait, en abandon total entre les mains de Dieu, également contente de ce qu’il donne ou qu’il ôte, et du rien apparent où il laisse quand il lui plaît. C’est là toute la perfection, et le vrai avancement d’une âme fidèle. Ah ! qu’elle fait plaisir à Dieu de parler sans cesse à ses épouses du saint recueillement qui nous unit à lui. Je vous sais bon gré aussi d’en parler souvent en communauté, surtout à la Sœur A., qui ne peut guère avoir d’autre ni de meilleure ressource à tous ses maux.
1/ Ces lignes nous laissent entendre que la Mère Louise-Françoise, dont le gouvernement était si apprécié, n’en a pas moins souffert des « croix de la vie commune ».
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Pour la Sœur de [Anne-Marguerite Boudet de la Bellière], je l’estime plus heureuse que jamais, en conséquence de ses épreuves et de ses crucifiements par où Dieu la purifie de plus en plus comme l’or dans le creuset, pour se l’unir ensuite plus étroitement. Car remarquez bien toutes deux le grand principe : la mesure de la purification de l’âme dans ses replis les plus secrets, et la mesure de la purification intérieure, est la mesure aussi de l’union plus ou moins intime avec le Dieu de toute pureté, et par là même jugez si la pauvre A. ne serait pas la plus heureuse de vous toutes, si elle savait regarder son état si souffrant par ce côté-là, le supporter en patience avec une soumission sans réserve, s’y abandonnant totalement aux permissions adorables de Dieu, avec une certaine confiance de pure foi, sans jamais se relâcher sur ses exercices spirituels, surtout l’oraison et la sainte communion, et principalement sans se livrer aux trop grands désirs et à l’envie secrète de l’amour-propre de secouer le joug de la croix de Dieu. — Mais, dira-t-on, c’est en elle une juste punition. — J’en conviens. Mais en cette vie nulle punition de la justice qui ne soit en même temps un dessein de miséricorde de la part de Dieu et, par conséquent, une épreuve de sa bonté toute purifiante et sanctifiante pour les âmes qui savent supporter cette croix de Dieu en la manière susdite et que je ne saurais trop répéter pour l’instruction et la consolation de toutes les âmes peinées et intérieurement crucifiées, de quelque cause ou principe que cela vienne, puisque rien n’arrive que par les ordres de la divine Providence et par un effet des adorables permissions de Dieu.
Fournissez toujours, à cette chère Sœur si peinée, des lectures les plus spirituelles et les plus intérieures. Elle n’a que ce moyen pour adoucir et supporter son tourment continuel, pour tourner ses peines à son profit, et pour en sortir avantageusement au temps marqué par la divine Providence. Dieu me donne pour elle de vraies entrailles de Père spirituel, et je ne puis m’ôter de la pensée qu’elle sera un jour ma joie et ma couronne devant Dieu et même visiblement devant les hommes par une vie la plus édifiante. Je veux qu’elle ne perde jamais le souvenir du passé, pour s’en humilier devant Dieu et mettre ainsi le solide fondement de la vie intérieure
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dans laquelle Dieu m’a inspiré de la faire entrer, dès le premier moment de sa conversion, pour son bonheur/1.
Je suis en Notre Seigneur tout à vous.
1/ Cette lettre s’adresse à une supérieure devant laquelle le P. de Caussade s’exprime en confiance. Elle nous permet d’entrevoir à quel niveau surnaturel se place l’intérêt que le directeur spirituel témoignait à ses dirigées.
Ainsi la supérieure trouvait-elle dans les conseils du P. de Caussade un appui et une lumière pour la direction qu’elle avait elle-même à donner à des âmes qui traversaient parfois les plus douloureuses épreuves. Nous aurons à reparler de la Sœur Anne de Bellière, dont les lettres reçues du P. de Caussade nous ont été conservées. Nous verrons combien l’attitude préconisée par le sage directeur réclamait de tact en face d’un état d’âme particulièrement complexe.
Ce sont des conseils d’ordre général que nous allons trouver dans la lettre qui suit. Nous y reconnaîtrons sans peine les pensées dominantes du religieux formé à l’école des maîtres. Nous empruntons le début de cette lettre au texte qu’a publié le P. Ramière : texte qui résume l’ensemble de la lettre dont nous ne possédons qu’une version mutilée par celle qui en fut la destinataire.
Ms. V. 105-108. R. I, 262-265
[Ma chère Sœur,]
[Les dispositions au sujet desquelles vous me consultez ne sont pas rares parmi les âmes que Dieu appelle, comme vous, à s’unir à lui par un amoureux abandon. Tantôt, me dites-vous, vous vous sentez portée à adorer la divine Majesté avec une humilité mêlée d’amour et par des actes très distincts, très savoureux, qui naissent en quelque sorte d’eux-mêmes avec un contentement qui remplit l’âme tout entière ; d’autres fois, vous êtes portée à demeurer dans un grand repos, avec une vue très simple de Dieu présent, et sans pouvoir former d’actes distincts qu’après un violent effort, même durant la sainte messe ; et alors vous vous voyez obligée de prendre un
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livre et de vous faire violence pour sortir de cette apparente inaction qui vous inquiète ; ce sont bien là les traits principaux des deux états que vous dépeignez dans votre lettre et au sujet desquels vous désirez que je vous donne mon avis. Voici ce que j’en pense.]
Voici ce que Dieu m’inspire au sujet de ces deux dispositions habituelles, assez égales et constantes.
I° Il est certain que toutes les deux sont un don du ciel ; mais la seconde me paraît la meilleure. Premièrement, parce qu’elle est plus simple, plus profonde, plus spirituelle et plus éloignée des sens, par conséquent plus digne de Dieu, qui est un pur esprit et qu’il faut adorer en esprit et en vérité. En second lieu, parce qu’elle est un exercice de pure foi, qui contente moins l’âme, qui la rassure moins et, par conséquent, où il y a plus de sacrifice et de pur abandon à Dieu. En troisième lieu, parce que dans celle-ci, c’est le Saint Esprit qui agit avec l’agrément et le consentement de l’âme, au lieu que dans la première, qui tient plus de l’oraison ordinaire affective, c’est l’âme qui agit avec la grâce de Dieu. Or, vous comprenez bien que là où il y a plus d’action de Dieu et moins de la créature, les opérations en doivent être plus parfaites.
2° De là il s’ensuit qu’il n’y a nul risque, nul doute bien fondé qu’on y perde le temps ni, par conséquent, qu’on ne satisfasse point au précepte d’entendre la messe. Sur quoi voici mes conseils.
Toutes les fois que le second attrait se rend absorbant et dominant ou pressant, vous devez vous y laisser entraîner doucement, autrement ce serait résister aux inspirations et aux opérations secrètes que le Saint Esprit voudrait faire en vous, et cela pour agir selon votre propre sens, par amour-propre, pour être plus contente et plus rassurée. Or, il faut en tout chercher, non pas notre propre contentement, quelque spirituel qu’il soit, mais le pur contentement de Dieu/1.
Lorsque cet attrait n’est pas si fort ni si pressant, vous devez pourtant le seconder et vous y laisser en profond silence,
1/Caussade s’inspire de saint François de Sales, Traité, livre VI, ch. 10 et 11, éd. d’Annecy, IV, pp. 339-342. Il pense aussi peut-être à la « désappropriation » dont parle Fénelon dans l’Explication des Maximes des Saints, article XVI, Vrai (éd. Chérel, pp. 225-229).
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pour donner plus de lieu aux opérations intimes du Saint Esprit, durant tout le temps des longues oraisons/1. Mais lorsque vous n’avez que peu de temps à prier, comme un demi-quart d’heure, aux courtes visites du Saint-Sacrement, le matin ou le soir, c’est alors le temps de ménager et de cultiver le premier attrait que vous appelez la première disposition : vous pouvez faire alors vos actes formels et aperçus d’adoration, etc., et sachez que cet acte d’adoration, de la manière dont le Saint Esprit vous porte à le faire, renferme l’acte d’amour de Dieu. ou qu’il en prend naissance. Je voudrais même, comme dit saint François de Sales à une personne de la même voie, je voudrais que ces actes exprès et aperçus se fissent sans beaucoup de sensibilité ni d’effort, en sorte qu’ils fussent « coulés, filés, distillés par la fine pointe de l’esprit », selon l’expression du même saint ; car c’est un principe reçu que les opérations les plus simples, les plus au-dessus des sens, les plus profondes, sont les plus spirituelles et, par conséquent, les plus parfaites, car, comme dit le P. Louis Lallemant, le sensible de la grâce n’en est, pour ainsi dire, que le marc. Or, vous savez ce que c’est que le marc dans toutes les distillations ou infusions/2.
Prier selon votre première disposition, c’est prier par actes formels, successifs et aperçus. Prier selon la seconde, c’est prier par actes pratiques et nullement signifiés ni aperçus que confusément, ou, autrement, c’est prier par une simple, mais actuelle disposition ; or, cette simple et actuelle disposition du cœur renferme tout et dit tout à Dieu, sans pourtant le dire expressément. Les divers noms qu’on donne à cette manière de prier vous le feront parfaitement comprendre. Or, on l’appelle : oraison d’attention amoureuse à Dieu, oraison de simple regard, mais amoureux de Dieu, oraison de pure foi et de simplicité qui tend vers Dieu, oraison de recueillement amoureux de Dieu, oraison de remise et d’abandon à Dieu,
1/Ce « profond silence » est celui des « pauses attentives » que Caussade recommande souvent. Voir notre Introduction, p. 20.
2/ Ce mot n’est pas du P. Lallemant, mais du P. Jean Rigoleuc qui écrit à une dirigée : « Ce que l’on ressent de la grâce n’en est que le marc et la lie. Quant à la grâce, on ne la ressent point parce qu’elle n’est pas sensible… » (Jean RIGOLEUC, Œuvres spirituelles, éd. A. Hamon, Paris, 1931, p. 275).
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qui naît de l’amour de Dieu et qui fait naître toujours un plus grand amour pour Dieu. Vous voyez donc que celle-ci vaut mieux que la première. Il en faut donc faire votre capital, sans pourtant négliger la première en certains moments, comme je vous l’ai dit ci-dessus.
Tout à vous en Notre-Seigneur.
Comme Jean de la Croix, Caussade est un docteur de la nuit mystique. Le document que nous venons de lire en est une nouvelle preuve. Ce n’est pourtant pas à dire que le directeur, disciple de sainte Thérèse, rejette indistinctement les grâces que Dieu peut rendre plus douces à l’âme. En voici un témoignage. Nous l’empruntons à une lettre que le P. Ramière publie, et non sans motif, comme faisant un tout. Ce texte fournit les premiers paragraphes d’un document beaucoup plus long dans le manuscrit de Verviers. Visiblement, la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen a mélangé ici plusieurs lettres différentes, se rapportant à des dates peut-être assez éloignées les unes des autres.
Ms. V. 140-142. R. I, 246-247
1° Le premier sentiment de reconnaissance, de joie, d’anéantissement qui vous tient unie à Dieu durant plusieurs jours sans nulle dissipation n’est qu’une opération semblable à tant d’autres que vous avez déjà éprouvées et sur quoi je n’ai qu’à vous féliciter de la grâce que Dieu vous fait.
2° Il est certain qu’il y a un langage du cœur que Dieu seul entend et qu’on lui parle par les seuls désirs du cœur et les mouvements intérieurs, comme on parle aux hommes par la voix et par les paroles articulées. C’est ce qui s’appelle la prière cordiale, toute intérieure et purement spirituelle. C’est alors que le Saint Esprit tient école dans l’intérieur, au fond de l’âme, où il l’écoute, lui parle, l’instruit, la meut, la tourne, la façonne à son gré. Ce sont des opérations d’esprit à esprit, où la personne même n’entend presque rien, ce semble, et d’où pourtant elle sort avec certaines impressions qui l’ont toute renouvelée. Point d’autres recherches ni de curiosité
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en cette matière que de recevoir en simplicité ce qui est donné en secret et comme incognito.
30 Votre impression et votre sentiment sur la félicité des saints est fondé sur la vérité, puisqu’il est de la foi que l’essentiel de ce souverain bonheur n’est qu’une espèce de flux et reflux du bonheur même de Dieu dans l’âme des saints, selon la capacité de leur cœur, fondée sur la mesure de leurs mérites. Quand il plaît à Dieu, il en fait éprouver quelques petits échantillons sur la terre, pour attirer l’âme à lui en lui inspirant du dégoût pour tout le reste. Et voilà le bon effet de ces impressions passagères et il est permis de les estimer et de les goûter avec modestie et sobriété intérieure.
4° La comparaison de la pierre qu’on taille et qu’on polit à coups de marteaux et de ciseaux est très juste. Il n’y a qu’à se laisser tailler et façonner, et puis à ne pas détruire, par des sentiments et des actions contraires, la forme et la figure qui ont été données et imprimées par le divin ouvrier.
L’âme qui reçoit aujourd’hui de pareils conseils connaîtra plus tard, nous le verrons, un traitement plus rigoureux de la main de Dieu. La lettre qui suit atteste que cette période de calme relatif a dû se prolonger. Mais déjà l’appel de l’Amour Pur se fait entendre et le prudent directeur prépare les voies aux dépouillements douloureux dont l’heure ne va pas tarder.
Ms. V. 304-308. R. II, 85-88
1° Ce calme profond que vous éprouvez, cette paix intime et si douce dont vous vous sentez investie, n’est point une illusion, mais une véritable opération du Saint Esprit qui parle alors au fond du cœur. La paix et l’amour, dit saint Jean de la Croix, se réunissent ensemble : la paix d’une manière sensible et l’amour d’une façon non aperçue, mais très réelle. Je ne suis pas surpris que vous ne sentiez plus alors le mal de tête ordinaire. Je sais des personnes qui n’ont jamais trouvé de plus efficace remède à leurs maux que ce doux recueillement en Dieu, quand il lui plaît de le donner, car, comme vous dites très bien, ce n’est pas de nous qu’il vient.
2° Se tenir simplement en la présence de Dieu, toute abandonnée à son amour et à la merci de sa divine Providence, est encore un effet et une autre disposition que le Saint Esprit met dans l’âme, et c’est principalement par là qu’on peut connaître que ce n’est pas une illusion du démon. Vous n’avez donc autre chose à faire qu’à demeurer humblement et simplement entre les mains de Dieu, adhérant à lui, vous livrant à son amour afin qu’il fasse de vous, en vous et avec vous, tout ce qu’il trouvera bon. Mais ne vous arrêtez jamais à ce doux repos comme à votre objet, allez toujours plus loin et tendez toujours de cœur à celui qui le donne, et n’en faites nul cas qu’autant que c’est un moyen de vous unir plus étroitement à Dieu, votre centre, votre vie et votre tout. N’oubliez jamais qu’il faudra peut-être vous voir bientôt dépouillée de tout, dans la plus grande pauvreté d’esprit et simple nudité de foi, pour mourir entièrement à vous-même, car cette mort totale ne s’opère presque jamais que par un dépouillement total, dont les seules approches font frémir toute la nature, car il semble alors qu’on va être perdu sans ressource, n’ayant plus d’appui sensible pour se soutenir dans le plus entier abandon, fait dans toute l’obscurité de la foi.
Je suis bien aise que Dieu ait diminué la peine de réprobation qui vous tourmentait. Vous pouvez donc maintenant vous abandonner sans beaucoup de difficulté par ce seul acte : Dieu fera de moi tout ce qu’il lui plaira, je veux être à lui sans réserve en l’aimant et servant de mon mieux. Il est le Dieu de mon cœur, le Dieu de mon salut, et mon salut ne saurait être en des mains plus sûres : je lui en fais l’abandon avec une pleine confiance en lui. Ce n’est que dans ce parfait abandon qu’on peut trouver l’assurance que l’amour-propre cherche inutilement dans le recours aux créatures ou en nous-mêmes, dont la faiblesse et l’aveuglement doivent plutôt nous faire trembler ; et il y aurait de quoi nous désespérer sans la confiance en l’infinie bonté de Dieu. Ce n’est donc qu’en lui seul, par Jésus-Christ, qu’on peut trouver de quoi se rassurer, et on ne le trouve qu’à mesure qu’on s’abandonne à lui sans réserve.
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Votre simple fiat contient tout, et le sentiment de votre continuelle dépendance est une des plus grandes grâces de Dieu. Le sentiment de son puissant secours en est la récompense. Il est bien aisé alors de recevoir tout de la bonne main de ce Père plein de miséricorde.
Pour l’amour pur, sans mélange d’intérêt d’amour-propre, Dieu seul peut le donner, mais, pour le donner, il faut auparavant que l’âme passe par bien des dépouillements et des épreuves pour l’épurer, car on s’attache toujours un petit brin à toute jouissance, à moins d’avoir appris durant longtemps à aimer toujours Dieu dans les plus terribles privations.
Je suis charmé d’apprendre que l’esprit intérieur règne dans votre communauté. Si le saint recueillement n’est pas tout, c’est du moins ce qui fait tout. Vous avez bien fait de laisser tous les compliments et les souhaits ordinaires de l’année : Dieu les voit dans le cœur et c’est une prière pour moi, comme les miennes pour vous devant Dieu, car je lui demande tout pour vous en le désirant, nos désirs étant nos véritables prières, dit saint Augustin : ce sont nos discours et nos paroles avec Dieu. Prions sans cesse ainsi pour nous et pour les autres.
Voici maintenant une lettre qui intéressera les historiens de la spiritualité. Le P. de Caussade y explique comment il faut interpréter les expressions hyperboliques des mystiques. Il porte un jugement sur l’ouvrage de Jean Bernières-Louvigny, Le Chrétien intérieur/1, qui eut de nombreuses éditions et plusieurs traductions. On sait que le capucin Louis François d’Argentan fut, pour une large part, responsable de cette publication. Attaqué par les jansénistes, le petit livre fut, avec plusieurs autres, entraîné dans le courant de suspicion qui s’opposait à la littérature mystique, englobée dans la désapprobation que méritait la doctrine de Michel Molinos. La condamnation romaine du premier tome de cet ouvrage, en 1688, n’empêcha pas sa diffusion. Le Chrétien
1/Jean DE BERNIEREs-LOUVIGNY a fait l’objet d’une étude d’Henri Bremond, dans Histoire littéraire du sentiment religieux (voir Index alphabétique et analytique par Charles Grolleau) : voir surtout tome VI, pp. 22o-266. L’étude la plus complète et la plus sûre est celle de Raoul HEURTEVENT, L’Œuvre spirituelle de Jean de Bernières, Paris, 1938. Du même auteur, Bernières dans le Dictionnaire de Spiritualité, II, col. 1522-1527. M. PRÉVOST, dans le Dictionnaire de Biographies françaises, VI, col. 120-122.
intérieur fut lu par d’innombrables âmes dévotes et pénétra jusqu’à l’intérieur des communautés religieuses. Il n’est donc pas surprenant que Mère Louise-Françoise de Rosen l’ait eu entre les mains ni qu’elle fût quelque peu choquée par certaines expressions qu’elle y lisait : ne serait-ce pas sous l’influence de ce jansénisme plus ou moins latent dont souffraient certaines Visitandines de Nancy qu’elle pose au jésuite la question contenue dans la lettre suivante ?
Ms. V. 235-238. R. II, 270-271
I° Il ne faut jamais prendre à la rigueur les expressions extrêmes, mais entrer dans le sens et dans la pensée des auteurs catholiques. On doit, cependant, défendre aux bonnes âmes d’user de ces manières de parler de sang-froid et avec une pleine liberté.
2° Il ne faut pas aussi condamner ni se scandaliser de certaines âmes, qui, dans de certains moments, se sentent fortement transportées et comme hors d’elles-mêmes, ni croire que cela vienne alors d’un désespoir qui renonce à la félicité du ciel. C’est bien plutôt un excès de confiance caché au fond du cœur qui les fait parler de la sorte, tout comme on a vu quelquefois des criminels s’aller présenter à leur souverain la corde au cou, disant qu’ils se livraient à toute la sévérité de la justice. Croyez-vous que ce fut le désespoir qui les fit courir ainsi à la mort et non pas plutôt un excès de confiance en la bonté du prince ? Aussi n’en a-t-on jamais vu qui aient manqué de réussir par de tels excès de douleur, de repentir et de confiance. Dieu sera-t-il moins bon à l’égard des âmes qui s’abandonnent à lui pour le temps et pour l’éternité, avec des expressions qui, dans le fond, ne signifient que transports d’abandon et de confiance ? C’est faute de bien entrer dans ces sentiments que vous crûtes nécessaire d’effacer de pareilles expressions dans le livre du Chrétien intérieur. Pour moi, quand j’en trouve dans de bons auteurs, j’en demeure fort édifié, bien loin de m’en scandaliser ; j’admire la force de l’abandon et j’y d’écouvre un excès de confiance, peut-être non aperçu dans les moments où une âme est transportée, lorsqu’elle
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parle de la sorte. Bref, j’admire les petits mystères intérieurs de la grâce dans certaines âmes saintes, tout comme j’admire les merveilles de Dieu dans la naturel.
3° L’esprit de suffisance et de critique semble à plusieurs n’être qu’une bagatelle, mais pourtant il est vrai que ce seul esprit, même dans les personnes religieuses, si opposé à la sainte simplicité, en empêche tous les jours un grand nombre d’entrer dans les voies intérieures, parce qu’on ne le peut sans l’esprit de Dieu et que cet Esprit Saint ne se communique jamais qu’aux humbles, aux petits et aux simples.
4° Souvenez-vous toujours que le saint recueillement est comme le premier mobile de tout le reste de la vie spirituelle ; c’est la maîtresse-roue de l’intérieur.
5° Votre fiat et le oui, toujours oui de saint François de Sales, voilà votre grande et chère ressource en tout et pour tout : c’est le chemin droit, simple et assuré de la plus haute perfection.
6° Votre manière profonde, délicate, simple et presque imperceptible de résister à toutes sortes de tentations, est une pure grâce de Dieu. Tenez-vous-en là. Ce simple retour à Dieu vaut infiniment mieux que toutes les autres manières d’actes. On ne peut bien enseigner celui-ci : Dieu seul l’apprend et le donne à l’âme dans l’école du Saint Esprit qui se tient au fond du cœur. Les doutes paisibles qui surviennent sont la crainte chaste, qu’il faut toujours avoir. Pour les doutes inquiets qui troublent, il n’y a qu’à les chasser et mépriser.
7° Au reste, rien au monde n’est plus aisé à reconnaître et à découvrir que les abus et les illusions de l’oraison de foi et de simple recueillement, et cela par l’infaillible règle de Jésus-Christ : on connaît l’arbre par ses fruits 2. Donc toute
1/Le Chrétien intérieur a été condamné par un décret du 3 o novembre 1689, puis de nouveau le 29 mars 1692. Cette censure semble avoir été motivée moins par la doctrine elle-même que par l’usage qu’on pouvait en faire. Cette mise à l’index a été entraînée, comme tant d’autres, par la condamnation de Michel Molinos et du quiétisme. Boudon n’en permettait pas moins la lecture de Bernières. Bossuet lui reprochait certaines expressions excessives, et surtout la manière dont il insiste sur le néant de la créature. L’ouvrage, édité par le capucin Louis-François d’Argentan, était une compilation des lettres de Bernières (Cf. HEURTEVENT, op. cit., ch. 8).
2 Mt. 7, 16-2o.
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oraison qui produit la réforme du cœur, l’amendement des mœurs, la fuite de tout vice, la pratique des vertus évangéliques et des devoirs de son état est une bonne oraison. Au contraire, toute oraison qui ne donne pas ses fruits, ou qui en produit d’opposés, est un mauvais arbre et une fausse oraison, fût-elle accompagnée de ravissements, d’extases et de miracles. Car ce ne sont pas précisément les dons de Dieu qui nous rendent saints, mais le seul fidèle et bon usage qu’on en fait pour pratiquer ce que la foi enseigne, car c’est par la foi que nous allons à Dieu et c’est par la seule foi et par la charité qu’il faut juger de tout, et par une sincère humilité. C’est là la règle pure et infaillible, règle et décision le plus à portée de tous pour prévenir et pour réformer tout abus, toute illusion, puisque c’est une parole et un oracle de Jésus-Christ : Vous les connaîtrez par leurs fruits.
Nous venons de reconnaître dans ces derniers conseils sur l’oraison un point de doctrine que le P. de Caussade ne se lasse pas de rappeler aux âmes qui entrent dans la vie mystique. Mère Louise-Françoise de Rosen connut, à son tour, les épreuves que son directeur devait prévoir. Écoutons-le, en effet, et admirons la sérénité avec laquelle il communique aux autres l’expérience de sa propre vie intérieure.
Ms. V. I 43-147. R. II, 40-44
Ma chère Sœur,
[A toutes les inquiétudes que vous m’exprimez dans votre lettre, à tous les doutes que vous m’exposez, je n’ai qu’une réponse à faire. Je vous dirai avec le bon Maître : la paix soit avec vous ; ne craignez point ; ce qui vous trouble devrait, au contraire, être pour vous un sujet de joie. Là où vous croyez voir des symptômes de relâchement, je vois, au contraire, des marques indubitables d’un progrès solide/1.]
1/ Cette courte introduction est du P. Ramière. Dans le manuscrit de Verviers, cette lettre fait suite aux Paragraphes que nous avons transcrits dans la lettre 85.
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Cette épreuve d’une dissipation presque continuelle, d’ennui et de dégoût à l’oraison, à l’office, à la communion, confession, etc., tout cela n’est que l’absence apparente de Dieu qui se cache aux yeux de votre âme qui, alors, en ressent beaucoup de peine et souvent une vive douleur, qui fait impression même sur le corps. Cela s’appelle le martyre de la grâce et du Saint Esprit ; car, depuis qu’il n’y a plus de tyrans pour faire des martyrs par l’effusion du sang, le Saint Esprit sait trouver le secret de faire ses martyrs par ses absences apparentes et douloureuses, et cela par mille sortes d’opérations crucifiantes. Alors il ne faut autre chose que résignation, abandon à tout, et longue patience, comme il le fallait aux martyrs de la foi et de la religion. Le même Esprit Saint, qui tenait les martyrs dans une paix, un calme et une joie toute divine, qui éclatait souvent sur leurs visages au milieu même des tourments et des tortures, le même Esprit, dis-je, vous tient dans une paix et un calme imperturbable au milieu de ces mouvements et de ces agitations intérieures. J’estime fort l’état d’anéantissement que Dieu opère en vous après toutes ces divines impressions, et rien ne montre plus évidemment que tout cela vient de lui 1. Je suis bien aise que vous ayez si vivement senti le besoin extrême que vous avez de vous tenir en esprit aux pieds de Jésus-Christ crucifié. C’est de lui et par lui que nous avons tout ce que nous pouvons désirer et espérer. Sans lui nous sommes moins que rien, capables de tout mal et impuissants à tout bien. J’espère que ce seul abaissement aux pieds de ce Dieu Sauveur fera disparaître toutes vos tentations ou vous en rendra au moins toujours victorieuse. J’ai connu une personne qui me disait que, du moment qu’elle sentait dans son intérieur quelques petits mouvements dont elle se défiait, la seule pensée de se jeter en esprit aux pieds de Jésus-Christ crucifié, faisait tout disparaître dans l’instant, comme un vent de bise dissipe tous les nuages.
Pour les matières de vos confessions, il faut vous attendre toute la vie à trouver en vous toutes sortes de misères, de faiblesses, de défauts et d’imperfections. Je vous estimerais
1/Même idée chez LALLEMANT, Doctrine spirituelle, septième principe, ch. 4, art. 3 (éd. Pottier, 1924, p. 416) et chez RIGOLEUC, cité ibid., n. 1.
bien malheureuse et bien aveugle, du moment que vous cesseriez de trouver en vous ce fond de faiblesse et de corruption. Ce serait une marque que vous cesseriez de vous connaître. C’est sur ce misérable fond que Dieu établit la vraie humilité intérieure ; c’est au milieu de cet abîme de misères que Dieu cache ses dons et ses grâces, pour les dérober ainsi aux yeux de l’amour-propre, aux surprises et aux voleries de l’orgueil qui cherche à se repaître vainement de tout ce qui peut le flatter et à se l’approprier par de vains retours et de vaines complaisances, si naturelles et si imperceptibles que nous corromprions tous les dons de Dieu sans sa profonde sagesse à les cacher sous nos pauvretés, nos misères et nos faiblesses. C’est pour cela, dit saint François de Sales, qu’il en faut aimer la sainte abjection intérieure, et même souvent extérieure, jusqu’au dernier moment de la vie/1. Comprenons de là quelle est la misère extrême de tant d’âmes qui s’affligent, se troublent, se désolent, se désespèrent presque à la seule vue de leurs défauts et faiblesses, au lieu de s’en servir comme du remède le plus présent et le plus efficace à leurs infirmités spirituelles.clxxxii O Dieu ! que ce point est important et peu connu de certaines âmes pieuses, si Dieu ne les éclaire pour leur faire comprendre les grands biens qu’elles peuvent tirer de leurs propres misères, au lieu de s’en laisser abattre jusqu’à perdre la confiance et la paix par cela même qui devrait leur en donner davantage ; mais elles sont pour le spirituel comme une personne mondaine, idolâtre de sa prétendue beauté, qui s’attriste et se désole à la vue d’un miroir fidèle qui la représente tout autre qu’elle ne se croyait et qu’elle ne voudrait. Pour nous, ne soyons pas si amateurs de notre propre excellence, pour éviter ces connaissances et ces vues intérieures qui nous représentent tels que nous sommes, tout difformes, hideux et pleins de défauts, aux yeux mêmes de notre propre raison. Aimons, au contraire, les lumières qui nous font marcher dans la vérité et dans la justice, aux yeux de la souveraine Vérité qui ne peut souffrir les plus légers mensonges des flatteries de notre orgueil et de notre amour -
1/Saint FRANÇOIS DE SALES, Introduction, partie III, ch 6 et Entretiens, Annecy, 1933, Vingt-deuxième Entretien, pp. 460-484.
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propre, si ingénieux à nous représenter à nous-mêmes tels que notre vanité naturelle souhaiterait que nous fussions.
Pour les contradictions dont vous me parlez, il n’y a qu’à prendre patience et se réjouir de ces petites humiliations. Alors, ne soyez pas la première à parler aux personnes rebutées et indisposées, à moins de quelque nécessité ; laissez-les venir d’elles-mêmes, attendez que la Providence vous les renvoie ou qu’elle vous en donne une inspiration très particulière ; ne pressez pas trop ces personnes, ne les accablez pas d’avis et gardez-vous surtout de vous rendre importune, et si vous vous apercevez qu’on ait été importuné d’ailleurs, ne parlez plus de quelque temps à qui vous croyez que cela ne ferait pas un bon effet alors.
Transcrivons ici les paragraphes que nous lisons dans l’édition du P. Ramière et qui ne se trouvent pas dans le manuscrit de Verviers.
Pour recouvrer le recueillement, quand vous croyez l’avoir un peu perdu, ne faites point d’effort violent. Résignez-vous vous-même, de bonne grâce, à être privée de recueillement sensible et actif. Contentez-vous du recueillement passif, qui subsiste au fond du cœur, alors même que l’esprit paraît dissipé, et qui est l’inaliénable apanage d’une âme libre de toute attache désordonnée à l’égard des biens de ce monde.
Dans cet état, Dieu n’est pas toujours, il est vrai, l’objet distinct de nos pensées, mais il est le principe de vie qui règle nos occupations. C’est une certaine abstraction durant laquelle on est tenté de croire qu’on ne pense à rien ; parce que, d’une part, on est désoccupé de choses visibles, et que, de l’autre, on n’a de Dieu qu’une idée si générale, une notion si simple et si obscure qu’elle se perd dans l’esprit, ou plutôt que l’esprit s’y perd et semble s’évanouir et s’échapper à lui-même. En cet état, on fait en paix, sans empressement et sans inquiétude, tout ce qu’on a à faire, parce que l’Esprit de Dieu le suggère doucement. Mais ce divin Esprit, jaloux d’être l’unique guide de l’âme qu’il a élevée à cet état, arrête et suspend notre action, dès que l’activité de l’amour-propre commence à s’y mêler ; et alors il n’y a qu’à laisser tomber cette activité, pour se
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remettre et pour rentrer dans le recueillement passif. Ce recueillement, vous le voyez, n’est autre chose que le fruit et l’extension de l’oraison de quiétude et de silence, qui consiste à se taire intérieurement, à laisser tomber toute pensée, plutôt qu’à combattre celles qui viennent ou à chercher celles qui ne viennent pas.
Les vivacités qui se réveillent en vous quelquefois et durent des temps considérables, sont une autre épreuve également fructueuse. En vous crucifiant intérieurement, elles vous apportent des biens infinis, vous purifiant, vous humiliant, vous rapetissant si fort que, peu à peu, elles vous font devenir comme ces petits enfants, auxquels Jésus-Christ veut que nous ressemblions, si nous voulons entrer dans son Royaume. Vous avez bien raison de dire qu’on a grand besoin alors de patience, de douceur, de support à l’égard de soi-même, peut-être plus qu’à l’égard du prochain, suivant la pensée de saint François de Sales/1.
Les vicissitudes continuelles de l’intérieur sont une bonne marque. C’est par là que l’Esprit Saint nous rend souples à tous ses mouvements ; car, à force de changer de forme et de figure intérieure, on n’en retient aucune propre, et ainsi on est prêt à prendre toutes les formes au gré de cet Esprit divin, qui souffle où il lui plaît et comme il lui plaît. C’est, dit Fénelon, comme une fonte et refonte continuelle de l’intérieur ; il devient par là liquide comme l’eau, qui d’elle-même, n’ayant ni forme ni figure, prend indifféremment toutes les figures et les formes des vases où on la met/2.
Il n’est rien moins que difficile de vous conduire vous-même dans ces différentes situations. Vous n’avez à faire qu’une seule chose simple et aisée, qui est de voir à quoi vous porte la pente foncière du cœur, sans consulter l’esprit ni la réflexion, qui gâterait tout. Agissez constamment avec cette simple simplicité, avec bonne foi et droiture de cœur, sans regarder en arrière ni de côté, mais toujours devant vous, au seul temps et au seul moment présent, et je vous réponds de tout. Ne
1/Introduction, partie III, ch. 3 et 9.
2/ L’image du liquide qui prend toutes les formes du vase est développée par saint François de Sales, Traité, livre VI, ch. 12, éd. d’Annecy, IV, pp. 343 sq.
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voyez-vous pas que cette manière d’agir est une mort continuelle à soi-même, la plus entière abnégation du moi, et le vrai sacrifice d’abandon à Dieu, dans les ténèbres de la foi/1 ?
Vous dites que vous ne sentez aucun reproche intérieur, aucun sentiment, ni pour le mal, ni pour le bien ; et ce silence vous paraît terrible. Il est de votre état. Toute sensibilité doit être ôtée ; c’est l’état de la foi toute pureclxxxiii. Encore une fois, ne craignez rien ; allez votre train en paix, en simplicité, en abandon total, sans retour ni réflexions recherchées : quand il y en aura à faire, Dieu vous les donnera, y suppléera par un sentiment intérieur ou un attrait caché qui vous conduira en tout plus sûrement que toutes vos misérables réflexions/2. Est-ce donc là un trésor si précieux que vous deviez tant en regretter la perte et le dépouillement ? Bienheureux les pauvres d’esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. Aimez cette pauvreté intérieure, qui nous dépouille de nous-mêmes au-dedans, comme la pauvreté extérieure nous dépouille au-dehors. C’est ainsi que se forme au-dedans de nous le Royaume de Dieu.
Ajoutons à ces confidences celles qui se trouvent dans une autre lettre que le P. Ramière a reproduite à la suite.
Ms. V. 285-287. R. II, 44-45
L’état de dégoût, de paresse, d’indolence qu’on éprouve quelquefois malgré soi, n’est point coupable ni mauvais, pourvu qu’on le souffre avec résignation et que, malgré ces dégoûts, on ne retranche rien à aucun de ses exercices de piété. Le désir, alors, des sacrements et une vive contrition après
1/C’est en quelque sorte l’essentiel de la direction de Caussade comme de Fénelon : simplicité, mort à soi-même, abandon à Dieu dans les ténèbres, c’est une vie de foi portée jusqu’à l’héroïsme du sacrifice de la volonté propre.
2/ Lorsque Caussade parle de « réflexions » c’est toujours dans un sens péjoratif, comme Fénelon. Les « misérables réflexions » sont celles qui sont entachées de complaisance et de crainte inquiète.
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ses fautes est un effet bien sensible de la miséricorde de Dieu très spéciale qui se sert de nos propres défauts pour nous avancer en ferveur et en humilité.
Il y a deux sortes de paix intérieure. L’une sensible, douce, savoureuse ; celle-là ne dépend point de nous et par conséquent elle n’est pas nécessaire. Il y en a une autre, qui est presque insensible : elle réside au fond du cœur, dans le plus intime de notre âme ; d’ordinaire, elle est sèche, et sans goût ; on peut l’avoir au milieu des peines et des plus grandes tribulations. Il faut se recueillir profondément pour la reconnaître ; vous diriez qu’elle est cachée au fond des abîmes. C’est celle où Dieu habite et qu’il forme lui-même pour y résider, comme sur son trône, au plus profond de nos cœurs, où il opère des choses merveilleuses, mais insensibles. On ne les reconnaît que par les effets, qui sont de braver bientôt les troubles et les violentes secousses qu’on ressent dans les grandes peines et les afflictions imprévues, après quoi on ne sent plus qu’une paix sèche et une espèce de tristesse tranquille. Vous voilà donc dans la paix nécessaire à l’avancement spirituel.clxxxiv Conservez-la comme le don le plus précieux ; à force de croître peu à peu, elle sera votre plus grand charme en son temps, mais il faut que les combats et les victoires aient précédé.
Quant à mon mot favori : Dieu le veut, Dieu soit béni de tout ! oh ! que cette parole est consolante ! Saint François de Sales disait que c’est un épithème sur le cœur afin qu’il ne défaille jamais, que c’est une potion cordiale qui fait digérer le fer, l’acier et tout ce qu’on peut nous faire avaler de plus dur et de plus révoltant, un baume qui adoucit et guérit les plaies les plus envenimées. Oh ! ma chère fille, servons-nous-en en toutes rencontres, contre les faiblesses d’un estomac délicat, qui a tant de peine à supporter les choses qui répugnent si fort à son goût. Avec cette simple recette, l’amertume se changera en douceur, tout nous paraîtra bon et bien assaisonné, rien ne pourra plus nous faire soulever le cœur.
Il convient de citer textuellement ici le passage où l’auteur de l’Année Sainte signale 1 l’intervention du P. de Caussade dans la
1 IV, p. 678.
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direction de la supérieure des Visitandines : « Les chagrins accablants, que la prudence oblige de taire, pressurèrent son cœur pendant ses deux triennats de 1731 à 1737 ; mais la divine Bonté sut lui ménager un puissant secours en la personne d’un guide fort éclairé dans les voies spirituelles. C’était le R. P. de Caussade de la Compagnie de Jésus, en qui elle trouva la charité même du Sauveur. Saintement touchée du soin qu’il prit de sa conduite, elle se sentit obligée à une grande reconnaissance envers Dieu et à une scrupuleuse fidélité aux conseils et aux avis qu’elle reçut de ce saint directeur. Non seulement elle demeura convaincue que le Seigneur le lui avait donné et le considéra comme une singulière faveur, mais elle assura qu’il avait été nécessaire à l’œuvre de Dieu en son âme, et que sa direction était toute conforme à l’esprit de grâce qui l’avait instruite et éclairée jusqu’alors. Les bornes restreintes qu’il faut donner au rapide tableau des vertus de cette vénérée Mère, font regretter de ne pouvoir citer que quelques passages de cette correspondance qui put être justement comparée à une échelle conduisant par des degrés successifs l’âme de bonne volonté à l’union la plus intime avec Dieu et à l’abandon le plus héroïque au pouvoir de la grâce. À tous les doutes, à toutes les peines qui lui sont exposées, le saint directeur applique la même solution, le même remède, l’abandon ; et c’est en persuadant à l’âme la nécessité de laisser faire Dieu qu’il lui fait trouver la paix au milieu de la guerre, la joie dans la souffrance, le repos dans le travail, la lumière dans les ténèbres. » Et la biographie continue en citant les textes que voici.
Ms. V. 33-39. R. II, 255-260 4 mai 1736
La paix de Jésus-Christ.
En lisant votre lettre, je ne fus pas plutôt tombé sur l’endroit de votre peine, que par un mouvement indélibéré je me jetai intérieurement aux pieds de Jésus-Christ pour l’en remercier, parce qu’il est incontestable, et que mille et mille expériences me le rendent chaque jour plus sensible, que les peines intérieures purifient une âme jusque dans son fond et ses replis les plus cachés et tout autrement que les mortifications,
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les pénitences et les croix extérieures. Sur quoi j’ai à vous dire plusieurs choses :
I° Que dans le cas présent, ni tout autre pareil, il ne faut jamais s’attendre à recevoir d’autres consolations que celles qu’il plaira à Dieu de nous donner, car un ange du ciel ne saurait tirer du pressoir où Dieu met une âme pour la purifier de plus en plus.
2° De plus, il est certain que plus grand est le crucifiement intérieur, et plus Dieu a dessein d’élever l’âme à une haute pureté d’amour et d’union avec lui.
3° Votre peine sur la réprobation ne me paraît nullement extrême en cette matière, mais assez commune aux bonnes âmes que Dieu y fait passer.
4° Dieu, dans cette peine, me paraît bien ménager votre faiblesse, puisqu’il vous y donne un abandon et une confiance en lui, même souvent sensible ou du moins aperçue.
5° Dieu, en cette matière, comme dans toute autre chose, vous instruit si bien par impression, qu’il vous porte précisément et constamment à pratiquer ce qu’il y a à faire, en sorte que je pourrais me contenter de vous dire ces deux mots : I. Votre état présent me paraît le meilleur de toute votre vie et la plus grande grâce que vous ayez reçue. 2. Dieu vous y apprend tout ce qu’il faut. Continuez et vivez en paix.
Cependant essayons si, en relisant votre lettre, Dieu voudra me donner quelque peu de chose au-delà du pur nécessaire qu’il vient de me donner et que je viens de marquer en simplicité.
1° Toutes les pensées au sujet d’un Dieu infiniment bon et miséricordieux par lui-même, mais qui ne l’est plus pour vous, etc., ce sont les divers traits de la peine foncière de réprobation que Dieu veut que vous supportiez. Cette peine est votre martyre, et ces différentes suggestions de l’ennemi, ce sont les différentes flèches qu’il décoche par permission divine. Au lieu de blesser votre corps, elles percent votre cœur et votre âme, et elles n’en sont pas, assurément, moins méritoires pour cela/1.
1/ Ces lignes ont été ajoutées par le P. Ramière. Le manuscrit porte « Non votre corps, mais le cœur et l’âme. »
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2° Cette idée et persuasion que la mesure de vos péchés et infidélités est comblée, n’est pas de Dieu, mais du démon.
Et outre que cela humilie infiniment, c’est ce qui fait le principe de la cuisante peine qui doit vous purifier cent et cent fois, et aussi souvent qu’elle vous mettra dans le creuset.
3° Cette prétendue tiédeur, sécheresse, insensibilité, c’est précisément les suites et les effets de cette dure persuasion de réprobation imprimée dans votre âme, comme on imprime un cachet sur la cire. Voilà les flammes qui doivent, non dévorer, mais purifier la victime, afin qu’elle soit plus propre à être consumée par le feu du pur amour.clxxxv Ces efforts pour s’élancer vers Dieu, suivis de l’impuissance, sont parfois dans quelques âmes si violents qu’ils produisent ce que M. de Bossuet (sic) appelle l’amour désespéré ou le désespoir d’amour, qui, dans le fond, est le plus violent de tous les amours. Voilà, dit ce grand évêque, comme la grâce imite quelquefois ce que fait faire à des insensés l’amour profane des créatures.
4° Surcroît de grâces, de pouvoir faire l’acte héroïque de saint François de Sales, et se dire : il faut, du moins pendant ma vie, aimer mon Dieu et le servir/1. Voilà un soutien que la plupart n’ont point, mais ne vous y accrochez pas, car Dieu pourrait bien vous l’ôter quant au sensible. C’est très sagement fait de multiplier alors ses communions, trop heureuse de pouvoir le faire.
5° La foi, l’abandon, la confiance contre toute apparence, sont de grands soutiens. Quand Dieu les laisse inaperçus, il ne vous reste plus qu’à vous abandonner sans fin, sans borne, et même sans aucun soutien sensible et aperçu, s’il le voulait ainsi, auquel cas Dieu soutient dans le fond d’une manière incompréhensible, mais qui, étant inconnue à l’âme, fait l’excès des peines de cet état qui, pour lors, paraît un véritable enfer. Mais pour vous, vous n’êtes encore qu’en purgatoire : purgatoire si purifiant et si plein de trésors de grâces, que je prie Dieu de ne vous en tirer qu’après vous y être enrichie pour l’éternité et y être devenue aussi pure et aussi brillante
1/C’est l’acte héroïque qui a délivré le saint de sa grande épreuve au cours de ses études à Paris (éd. d’Annecy, XXII, pp. 19-2o).
devant Dieu que nombre d’autres très vertueuses ne le sont à nos yeux/1.
6° Cette paix dans la pure souffrance, voilà la vraie paix de Dieu, sans crainte de mélange d’illusion. Au lieu de fidélité, de courage, de force, de ferveur dans l’oraison, vous ne devez voir qu’infidélité, que faiblesse, que tiédeur, qu’indévotion, etc. Voilà ce qui doit opérer votre anéantissement devant Dieu. Ô heureux état d’anéantissement ! Une bonne âme me disait, il y a quelques jours, qu’elle craignait de sortir d’un certain état affreux. Et pourquoi, lui dis-je ? C’est, mon Père, répliqua-t-elle, que je crains de perdre mon état d’anéantissement devant Dieu, qui me charme plus que toutes les grâces sensibles, douces et consolantes.
Voici quatre mots pour votre chère Sœur, car je remarque qu’à l’égard de toutes les deux, Dieu laisse peu à faire aux directeurs. D’où je conclus, en passant, que vous devez l’une et l’autre les consulter rarement. Le contraire serait une espèce d’infidélité au grand Maître intérieur qui veut presque seul vous conduire l’une et l’autre. Venons au fait :
I° Dieu me paraît jusqu’ici ménager encore davantage la faiblesse de cette chère Sœur. L’obscurité et les sécheresses sont les épreuves en un sens les moins pénibles, mais les plus fructueuses, parce que l’âme n’y voyant rien n’y peut rien gâter, et d’ailleurs cela la conduit au plus parfait abandon. Le sien croît, dit-elle, jusqu’à l’étonner ; voilà la grâce des grâces, car toute la perfection se trouve dans le plus parfait abandon, où toutes nos volontés sont perdues dans celle de Dieu. Et voilà encore l’amour véritable et le plus pur à couvert de toute illusion et même des vains retours de l’amour-propre.
2° Ce qu’elle a éprouvé d’ineffable avant de tomber dans cet état d’obscurité et de sécheresse, n’était que pour gagner totalement le fond et le centre où Dieu devait établir sa demeure pour y résider et y opérer à l’insu de l’âme.
3° Qu’elle demeure donc tant qu’elle pourra dans cet état de simple remise ou de simple attente, pour n’en sortir que par
1/Cf. FéNELoN, Œuvres Spirituelles, 1732, II, p. 33
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le mouvement du fond, et à proportion de ce mouvement, car il ne faut jamais ni prévenir les attraits, ni aller au-delà/1.
L’auteur de la notice que nous lisons dans l’Année Sainte conclut : « On ne peut savoir au juste combien durèrent les épreuves de cette humble Mère. D’après les nombreuses lettres du R. P. de Caussade, il est à présumer que les desseins de l’adorable bon plaisir prolongèrent pendant bien des années les angoisses et l’agonie de sa fidèle servante. La vie spirituelle lui paraissait alors un labyrinthe inexplicable ; et, avec un tact parfait, l’habile et saint directeur lui faisait trouver dans l’abandon un fil conducteur qui devait l’aider au milieu des orages.
En 1737, la Mère Louise-Françoise de Rosen, ayant achevé son second triennat, fut remplacée à la tête de sa communauté par sa nièce, la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottenbourg. La supérieure déposée fut chargée, pour la seconde fois, de la formation des novices. Six ans plus tard, quand il fut nécessaire de procéder à de nouvelles élections, c’est encore vers elle, malgré son âge et ses nombreuses infirmités, que ses sœurs tournèrent leurs regards : « Ah ! dit-elle, vous voulez donc avoir jusqu’au dernier fil de ma vie ? Elle a été si longtemps employée à votre service que j’espérais en avoir du moins les restes. » Et ce disant, elle reprenait avec courage la houlette qu’on lui imposait.
Sa santé, éprouvée par une longue existence de dévouement et par des mortifications parfois excessives, ne put résister longtemps. Les mois qu’elle vécut encore, et durant lesquels on la voyait s’efforcer de répondre aux obligations de sa charge, furent un long acheminement vers la mort. Après des alternatives, que l’Année Sainte raconte en détail, cette sainte âme quitta la terre le 26 avril 1746.
1/ On a reproché à Caussade (voir notre Introduction) de devancer l’attrait de la grâce par la pratique des « pauses attentives ». Nous remarquons ici qu’il n’en est rien.
Texte établi et présenté par Michel Olphe-Galliard, s j.
Les Lettres du P. de Caussade que nous publions dans ce volume sont groupées, comme dans le tome I, selon leurs destinataires. Les noms de ces visitandines nous sont fournis par l’édition du P. Ramière. Nous y ajoutons, dans la neuvième Partie, les pièces qui nous sont conservées par le manuscrit provenant du Bon Pasteur de Nancy. Nous ne reproduisons pas les lettres, au nombre de dix-sept, que le P. Ramière a éditées sans désigner les religieuses auxquelles elles sont adressées. Nous nous proposons de les insérer dans un volume qui sera le tome V des Œuvres complètes de Jean-Pierre de Caussade et qui comprendra, en outre, des documents inédits provenant de notre auteur ou du milieu lorrain dans lequel s’est exercée son influence/1.
Qu’on nous permette de remercier ici le P. Henri de Gensac dont le concours nous a été précieux pour l’établissement du texte et la correction des épreuves.
1 Nous nous permettons de signaler des erreurs qui se sont glissées dans notre tome I :
P. 31, quelques mots ont été omis dans l’Acte d’Abandon. Après : Je m’y soumets, rétablir : je veux tout, j’accepte tout. Nous reviendrons sur ce texte dans notre dixième partie (infra, p. 226).
P. 38, note, il faut lire :
1734, il prêche le carême à Nancy (et non à Lunéville) 1739, il quitte Nancy au cours de l’année (et non 1738) 1743-1746, recteur du collège d’Albi (et non 1742-1746).
Sœur Charlotte-Élisabeth Bourcier de Monthureux nous a laissé onze lettres qu’elle avait reçues de son directeur. Ces lettres sont toutes datées et elles s’égrènent au long des douze années que nous a déjà fait connaître la correspondance de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil.
L’Année Sainte n’a pas inscrit le nom de cette religieuse parmi celles dont la Visitation propose l’exemple à ses membres. Elle apparaît, cependant, à travers les conseils que lui donne le P. de Caussade comme une âme profondément intérieure, devant laquelle le jésuite ouvre les voies de la contemplation mystique.
La première lettre est datée de 1731. La visitandine est née en 1703 et elle a onze ans de profession lorsque cette réponse lui est envoyée d’Albi où se trouve son directeur. Celui-ci y insiste sur les signes distinctifs qui caractérisent l’action du bon et du mauvais esprit. C’est une première initiation à la vie intérieure, où se reconnaissent les principes de la tradition spirituelle dont Caussade était pénétré.
Le texte de cette lettre est donné par le P. Ramière, mais il ne se trouve pas dans ses premières éditions. Il fait partie des pièces qui ont été ajoutées après la cinquième édition et qui proviennent des recherches faites pour la composition de l’Année Sainte/1.
1. Le P. Ramière s’explique à ce sujet dans une note de l’avant-propos de la septième édition (p. xiv des derniers tirages).
R. I, 234-236
1731
Ce que vous me dites sur la paix et la tranquillité de votre intérieur m’a fait beaucoup de plaisir : il faut vous souvenir toute votre vie qu’une des principales causes pour lesquelles certaines bonnes âmes avancent peu, c’est que le démon jette continuellement dans leur intérieur des inquiétudes, des perplexités et des troubles, qui les rendent incapables de s’appliquer sérieusement, doucement et constamment à la pratique de la vertu. Le grand principe de la vie intérieure est dans la paix du cœur : il la faut conserver avec tant de soins que, du moment qu’elle reçoit quelque atteinte, il faut abandonner tout autre soin pour s’appliquer à rétablir cette sainte paix, tout comme durant un incendie on quitte tout pour aller éteindre le feuclxxxvi/1. Lisez, de temps en temps, sur cet important sujet, le Traité de la paix de l’âme qui se trouve à la fin du petit livre appelé le Combat spirituel, et que les anciens nommaient très justement, le Sentier du paradis, pour nous faire entendre que la principale voie qui mène au ciel, c’est cette bienheureuse paix de l’âme/2. La raison de cela est que la seule paix et tranquillité d’esprit donne beaucoup de force à l’âme, pour la porter à tout ce que Dieu veut, au lieu que le trouble et l’inquiétude rendent l’âme faible et languissante, et comme malade. On ne sent alors nul goût, nul attrait à la vertu, mais, tout au contraire, un dégoût, un découragement, dont le démon ne manque jamais de profiter. C’est pour cela qu’il emploie toutes ses ruses pour enlever cette paix, sous mille prétextes spécieux ; tantôt sous prétexte d’examen ou de douleur de ses péchés ; tantôt sous prétexte qu’on abuse continuellement des grâces, qu’on n’avance nullement par sa faute, que Dieu se retirera enfin, et cent autres artifices dont il y a peu de personnes qui sachent bien se défendre. C’est pourquoi les maîtres de la vie spirituelle, pour faire reconnaître les véritables inspirations de Dieu et celles qui viennent du démon, donnent ce grand principe, que les premières sont toujours douces et paisibles,
1/Voir notre tome I, ch. 2, lettres i à 7.
2/ On sait que l’ouvrage attribué à Laurent Scupoli, théatin, est souvent recommandé par saint François de Sales. Voir Œuvres de saint François de Sales, éd. d’Annecy, III, pp. 34 et 37. Le Traité de la paix de l’âme est de Jean de Bonilla. Il a été publié à Florence en 1600 par les théatins sous le titre Sentiero del Paradiso. Caussade a pu le lire en français dans la traduction de Berthier parue en 1675 où le petit traité figure avec son double titre à la suite du Combat spirituel faussement attribué à un bénédictin UBALD D’ALENÇON, Des influences franciscaines sur l’auteur du « Combat spirituel », dans Études Franciscaines, XXVII, 1912, pp. 81-83).
portant à la confiance et à l’humilité ; tandis que les autres sont vives, inquiètes, turbulentes, portant au découragement et à la défiance ou même à la présomption et à la volonté propre. Il faut donc constamment rejeter tout ce qui ne porte pas un caractère de paix, de soumission, de douceur, de confiance, toutes choses qui sont comme les marques du sceau de Dieu, ce point est d’une grande conséquence pour toute la vie/1.
Ms. V. 336-338/2
Il vaut mieux aller à Dieu et à la vertu par les sentiments du cœur que par les pensées de l’esprit, et c’est une chose très salutaire et importante de faire jeûner l’esprit pour nourrir le cœur/3, c’est-à-dire, désirer Dieu, soupirer après Dieu, aspirer au saint amour de Dieu, à l’union intime avec Dieu, sans s’amuser à tant de pensées et de réflexions de l’esprit qui souvent ne font que dessécher le cœur et se tournent dans une espèce de dissipation en pur amusement et vaine complaisance sur ces beaux raisonnements. Ainsi il vaut beaucoup mieux s’occuper du saint désir d’être à Dieu sans réserve, du désir de la vie intérieure, du don d’oraison, de l’amour de Dieu, du désir d’avoir l’esprit de Jésus Christ et la pratique des vertus qu’il nous a enseignées par ses paroles et par ses divins exemples, que de faire avec contention mille réflexions sur bien des bonnes choses, mais qui ne vont pas au but par trop de confusion/4.
1 Parmi ces maîtres spirituels, citons au moins saint IGNACE, Exercices spirituels, n. 329 : « C’est le propre de Dieu et de ses anges, dans leurs motions, de donner la véritable allégresse et joie spirituelle, en supprimant toute tristesse et trouble que nous inspire l’ennemi. Le propre de ce dernier est de lutter contre cette allégresse et cette consolation spirituelle, en proposant des raisons apparentes, des subtilités et de perpétuels sophismes. »
2 Ce fragment a été conservé par le Ms. de Verviers : c’est ce texte que nous citons et nous reprendrons plus loin la version de Ramière que nous ne possédons pas par ailleurs.
3 L’expression « faire jeûner l’esprit pour nourrir le cœur » se trouve dans FÉNELoN, Sentiments de piété, p. 210 : « Nourrissez votre cœur et faites jeûner votre esprit. » Cette phrase est omise dans les Œuvres spirituelles, éd. 1752.
4 Ramière, p. 236 : que de faire là-dessus même mille réflexions inutiles.
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Mais, dites-vous, lorsqu’on ne sent aucun de ces bons désirs ? — Alors, le seul désir de les avoir, la seule affection du cœur suffit pour tenir une âme recueillie et unie à Dieu. Ainsi, encore un coup, la seule tendance du cœur vers Dieu, ou vers certaines vertus pour plaire à Dieu, nous avancera plus que toutes nos réflexions et grands raisonnements. On appelle cela tendre à Dieu par goût, par attrait, par sentiment, et cette manière est plus douce, plus sûre, plus efficace que toutes les plus belles lumières, à moins que Dieu ne les donne par une pure effusion de sa grâce et une faveur spéciale. Alors même ces lumières sont jointes à un certain goût et attrait intérieur qui touche, et qui charme le cœur, sans quoi l’on n’avance guère pour l’ordinaire.clxxxvii
Penser, parler, agir, prier, souffrir, s’occuper d’une manière digne de Dieu et par l’impression de son Saint Esprit, c’est suivre en tout la volonté de Dieu purement et simplement en y conformant toute sa conduite. Êviter les moindres fautes avec vue, supporter humblement avec paix et douceur tout ce que la divine Providence veut ou permet qu’il nous arrive, s’imposer le plus de silence qu’il est possible de la langue, des pensées, des sentiments, des réflexions non nécessaires ; rapporter tout à Dieu par Jésus Christ, s’unissant à lui en toutes choses et pour toutes choses ; invoquer sans cesse le Saint Esprit ; se mépriser soi-même, ménager, supporter et prévenir le prochain ; se vaincre pour Dieu quoi qu’il en coûte ; vigilance, fidélité, paix, patience, résignation entière, oraison continuelle, humble et fervente ; sacrifices de foi et d’amour, abandon sans bornes et sans réserve, dans une haute confiance en la miséricorde de Dieu et aux mérites infinis de Jésus Christ, moyens solides et pratiques, qui mènent droit à Dieu et à sa parfaite union.
R. I, 237-240
Dieu met souvent les âmes dans le vide de l’esprit dont nous avons parlé ; et alors il serait bien inutile de vouloir avoir des pensées distinctes, puisque Dieu les ôte. Il serait même dommageable de faire des efforts pour penser et réfléchir
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beaucoup ; d’où je conclus que, en tout état, le meilleur est de se tenir en paix devant Dieu, acquiesçant de cœur à ce qu’il donne ou qu’il ôte, comme il lui plaît, sans faire autre chose que de conserver au fond de l’âme le désir sincère d’être à Dieu sans réserve, d’aimer Dieu ardemment et de s’unir à Dieu intimement, ou bien, comme nous avons dit, de conserver le désir d’avoir ces désirs/1.
Comme Dieu donne des lumières et des pensées, quand il lui plaît, dans l’oraison ou hors de là, lorsqu’on sent que ces lumières et ces pensées viennent d’une manière douce et suave, on s’y arrête tout autant de temps qu’on y sent du goût, de l’attrait ou du repos, prêt à les voir s’évanouir quand il plaira à Dieu sans jamais faire effort pour retenir ces pensées et ces lumières : car ce serait vouloir s’en rendre propriétaire et aller contre cette dépendance continuelle, où Dieu veut tenir les âmes qu’il appelle à la vie intérieure.clxxxviii Et c’est particulièrement pour les tenir dans cette continuelle dépendance qu’en certains temps Dieu ne fait que donner et ôter tour à tour, presque continuellement, d’où naissent, dans l’intérieur de ces âmes, de perpétuelles variations. C’est par ces divers changements et vicissitudes continuelles que Dieu exerce lui-même les âmes à la parfaite soumission d’esprit et de cœur, en quoi consiste la vraie perfection ; à peu près comme une mère sage et ferme qui, pour rompre les volontés propres d’un enfant et le rendre ainsi parfaitement souple et docile, lui donne et lui ôte tour à tour ce qu’il aime le plus, le caresse, le gronde, le flatte, le menace, et, en moins d’une heure, lui fera faire ou lui défendra cent choses différentes. Voilà justement la conduite intérieure de Dieu sur les âmes chéries, qu’il veut élever lui-même à la pure et solide vertu. Oh ! si on comprenait bien cette conduite amoureuse de Dieu, quelle paix, quelle soumission, au milieu de toutes les vicissitudes spirituelles, et des changements de l’état intérieur ! D’où je tire la conséquence dont je vous ai souvent parlé : qu’en certaines situations la
1/La valeur de ces désirs dans la vie spirituelle est souvent rappelée par Caussade. Ils sont la garantie de la « bonne volonté » qui est un don de la grâce divine, bien différent d’une simple « velléité » avec laquelle on est parfois tenté de la confondre.
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plus efficace voie de l’avancement intérieur, c’est la simple voie d’aquiescement à toutes les volontés de Dieu. J’adhère à tout, Seigneur ! je veux tout ce que vous voudrez ; je me résigne à tout ! Cela s’appelle ne vouloir rien et vouloir tout, rien de soi-même et tout par résignation ; cela s’appelle encore marcher devant Dieu dans la plus grande simplicité. Cette voie, dans un certain sens, n’a rien de gênant, parce que cette simple adhésion à toutes les volontés de Dieu vient comme d’elle-même, par goût, par attrait et enfin par une douce habitude/1.
Vous êtes surprise de ce qu’après avoir fait de bon cœur certains sacrifices à Dieu, la tentation sur cela même revient plus violemment, jusqu’à vous troubler. Il est expédient que cela arrive pour prévenir les vaines complaisances de l’amour-propre, qui gâterait tout. Contentez-vous donc de ce que Dieu vous a portée d’abord par sa grâce à lui faire ces sacrifices ; et tenez-vous ferme contre la tentation de rétracter ces sacrifices déjà offerts. Dieu prétend par là vous tenir dans l’humilité ; car l’esprit est naturellement si enclin à s’enfler de tout, à s’applaudir de tout, et à s’approprier tout bien et toute vertu par de vaines complaisances que, sans le secours de ces épreuves réitérées de notre misère et faiblesse, nous nous flatterions d’avoir beaucoup de part dans la victoire, et perdrions ainsi tout le fruit que nous aurions gagné. En sortant de la vérité, et nous tirant de notre néant, nous marcherions dans la vanité et le mensonge, si opposés à Dieu, qui est la Vérité essentielle.
C’est ainsi que l’expérience actuelle et presque continuelle de notre faiblesse devient la gardienne des vertus que la grâce nous fait pratiquer. De là vient qu’à mesure qu’on avance, Dieu donne et plus de lumières et de plus vifs sentiments de notre misère et de notre pauvreté, pour conserver par là, en nous, le trésor de grâce et de vertu qui nous serait enlevé par nos ennemis, si Dieu ne l’enterrait dans l’abîme d’une extrême
1/Caussade résume ici ce que Fénelon développe avec une onction admirable dans le Manuel de piété : « Cet état de pleine acceptation et d’acquiescement perpétuel fait la vraie liberté ; et cette liberté produit la simplicité parfaite… » éd. de Paris, VI, p. 155. Voir aussi Ibid., p. 133.
misère bien connue et vivement sentie/1. Ceci vous fera comprendre d’où vient que les personnes les plus saintes sont toujours les plus humbles, et celles qui ont de plus bas sentiments d’elles-mêmes : c’est que par notre pente rapide à la vanité nous forçons Dieu à cacher, à nos propres yeux, le peu de bien que nous faisons par sa grâce, tout notre avancement spirituel et les vertus dont il nous enrichit à notre insu. C’est là une preuve bien touchante et de l’excès de notre misère et de la sagesse et bonté de notre Dieu, réduit, pour ainsi dire, à nous cacher ses plus grands bienfaits, de peur que nous ne les perdions en nous les appropriant par de vaines et presque imperceptibles complaisances. De là cette grande maxime qu’une misère bien connue et bien sentie vaut mieux qu’une vertu angélique dont on s’approprie injustement le mérite. Cette maxime bien gravée dans une âme la tient toujours en paix, au milieu des plus vifs sentiments de sa misère, puisqu’elle regarde ces sentiments comme de très grandes grâces de Dieu, ainsi qu’ils le sont en effet/2.
On aura remarqué l’allusion faite dans ce fragment à « la parfaite soumission d’esprit et de cœur en quoi consiste la vraie perfection ». Ce sont les mêmes termes que nous trouvons dans l’Acte d’Abandon pour exprimer la grâce demandée chaque Jour. Ces mots rappellent le titre donné par saint François de Sales au livre neuvième du Traité de l’amour de Dieu : De l’amour de soumission par lequel notre volonté s’unit au bon plaisir de Dieu. Les chapitres 3 et 4 de ce même livre développent le thème en identifiant cette soumission avec l’« indifférence amoureuse » qui n’est autre chose que la perfection de l’abandon/3.
La lettre que nous venons de lire doit avoir été écrite vers la fin de 1731. Une année passe. Nous ne possédons aucune lettre datée de 1732/4. Mais au début de 1733, la Sœur Charlotte-Élisabeth
1 Ici encore on croirait entendre Fénelon qui, d’ailleurs, n’est qu’un écho de saint Jean de la Croix. Voir notre tome I, p. 163. FéNELoN, Lettre à la Comtesse de Gramont, éd. de Paris, VIII, p. 610 ; Lettre à la Comtesse de Montberon, éd. de Paris, VIII, p. 627.
2 Sur cette maxime et la doctrine qu’elle exprime, voir notre tome I, pp. 90 et 279-280.
3 Nous avons proposé cette explication dans la R. A. M., Juillet-septembre 1962, p. 329.
4 Les dates qu’indique le P. Ramière sont souvent inexactes. Nous les rectifions d’après le manuscrit de Nancy (cf. sa description dans notre texte ; il aura désormais pour sigle : N.) qui donne non seulement le millésime, mais le jour où la lettre a été écrite.
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a adressé ses vœux à son directeur exilé loin d’elle. Il est permis de conjecturer qu’une correspondance assez suivie avait été échangée au cours des mois précédents. La réponse du P. de Caussade, datée du 31 janvier, suppose, en effet, que des lettres ont été perdues.
Le texte publié par Ramière a été notablement retouché. Celui que nous transcrivons nous est fourni par un manuscrit que le regretté P. René Daeschler avait trouvé à Nancy. Nous le désignons en abrégé : Ms. N. Il s’agit d’une copie transcrite sur un petit carnet d’une écriture assez fruste, et dans laquelle se trouvent des pièces disparates, bien que portant toutes le cachet du style de Caussade : Avis, Maximes spirituelles et Lettres composent un ensemble dépourvu de toute ordonnance systématique. La copiste a voulu conserver pour son édification les documents qu’elle a dû reproduire soit d’après les originaux, soit d’après les copies qui en avaient été faites. Elle a veillé à transcrire les dates et elle nous permet de corriger ainsi celles que nous lisons dans l’édition Ramière/1.
1/ Remarquons que ce Ms. ne dépend pas du recueil de la Mère de Rosen. Les lettres qu’il conserve sont absentes du Ms. V.
Ms. N. 158-161. R. n, 71-75
Ce 31 janvier 1733
Ma chère Sœur et très chère fille en notre Seigneur,
Je ne reçus votre dernière lettre que le 29. A cause de certaines occupations survenues tout à coup, il a fallu différer ma réponse jusqu’au second courrier. Je vous rends grâces de vos bons souhaits, surtout de vos prières. J’en fais de même pour vous chaque jour au saint sacrifice de la messe. Je remercie le Seigneur du bon effet qu’il produit en votre âme par la lecture de mes lettres, mais vous me permettrez de vous dire que je vous trouve encore bien sensible à l’état de misère, de pauvreté et d’impuissance spirituelles. Cela ne vient que d’un grand fonds d’amour-propre qui ne se peut souffrir dans le rien, qui abhorre cet état d’anéantissement. Cependant, il faut nécessairement passer par cette épreuve, car il faut vider notre intérieur de notre propre esprit avant que celui de Dieu puisse le remplir ; il faut mourir à l’ancienne vie, avant que de vivre de la nouvelle. Nous voudrions l’un sans l’autre : cela ne se peutclxxxix. Prenez patience ; conservez au fond de l’âme une certaine paix, au milieu de toutes ces tempêtes intérieures. L’état d’obscurité ni d’insensibilité, jusqu’à quel point qu’il aille, ne doit nullement vous effrayer. Il ne faut alors que soumission et abandon total à Dieu, et ne [pas] vous embarrasser de le sentir : le sentiment ne fait rien à l’affaire. Il suffit qu’il réside dans la pointe de l’esprit/1.
2° Ne craignez rien de votre faiblesse pourvu que vous sachiez vous confier en Dieu : il vous soutiendra comme il l’a déjà fait sur le bord du précipice. Ce n’est que par un petit filet que vous ne voyez pas, mais ce petit filet est fort comme un gros câble entre les mains de Dieu.
3° Dans les situations pénibles dont vous me parlez, il n’y a qu’à faire une de ces deux choses : ou se jeter en esprit aux pieds de Jésus Christ et baiser en esprit ses sacrés pieds ; ou, si on ne le peut, demeurer dans le seul silence intérieur de soumission et d’adoration, et se contenter d’en prendre la posture extérieure, comme de lever les yeux en haut et puis les baisser en inclinant un peu la tête, et demeurer là en silence quelque peu de temps, comme Jésus Christ faisait dans sa courte prière au Jardin des Olives et, si on peut, se tenir un peu là même à côté de Jésus Christ humilié, abaissé, anéanti devant son Dieu.
Vos vues dans l’oraison comme d’un pauvre, d’une bête, d’une pierre sont bien bonnes/2, mais j’aime encore mieux ce je ne sais quoi qui vous attire au-dedans sans nulle vue distincte et dans un certain repos sec et aride. Tenez-vous en là, quand vous y serez attirée ; hors de là, contentez-vous de demeurer dans les simples attentes.cxc D’autres fois, essayez de faire ou quelques actes ou quelque petite lecture, mais le tout doucement, et avec de fréquentes pauses pour donner lieu à
1/On reconnaît le thème salésien du Traité de l’amour de Dieu, livre IX.
2/ Ramière : j’aime à vous voir, dans l’oraison, prendre l’attitude d’un pauvre…
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l’attrait intérieur. Mais souvenez-vous toujours qu’au moindre attrait qui vous attire au-dedans, vous devez le suivre et y demeurer en paix sans nulle crainte de l’oisiveté et sans vous mettre en peine des vues distinctes. Ce seul repos en la présence de Dieu, ce seul petit recueillement de l’âme vaut mieux et vous avancera plus tôt.
4° Je vous félicite des révoltes et répugnances que Dieu vous a fait la grâce de surmonter dans la continuation de votre emploi. C’est par ces victoires difficiles qu’on acquiert de la solidité dans la vertu.
Tout le détail que vous me faites de vos sentiments extraordinaires à cet égard, me fait sentir la bonté de Dieu qui a voulu, en vous humiliant, détruire la présomption cachée au fond du cœur, dont vous ne pouviez être guérie que par la médecine très amère des sentiments diaboliques que Dieu a permis alors au démon d’exciter dans votre âme. Apprenez de là à laisser faire Dieu et [à] vous abandonner, s’il le veut, à de plus grandes pauvretés, misères et humiliations intérieures, dont il saura bien vous retirer avec de grands profits, pourvu que vous soyez toujours fidèle à le réclamer avec confiance du fond de l’abîme de votre néant.
5° Je crois ce que vous dites : que Dieu vous veut dans l’humiliation. Aimez-vous bien dans cet état par l’amour de la ressemblance avec le divin Époux. Ce seul goût ou désir de l’humiliation vous avancera plus dans les voies de Dieu que toutes les autres pratiques ensemble. Tâchez donc de profiter de toutes les plus petites occasions, et tâchez de nourrir votre esprit dans les pensées et le goût de l’abjection 1, comme les mondaines le nourrissent dans les pensées et dans le goût de la vanité, estime et réputation. La paix profonde que vous commencez à goûter dans ces occasions de mépris, rebuts et humiliations, est une des plus grandes grâces dont vous m’ayez jamais parlé, et si vous continuez, il se fera bientôt par ce seul endroit un grand changement dans tout l’intérieur.
6° Pour la mortification extérieure, suivez en tout la modération, la discrétion et surtout l’obéissance ; mais
1/Le mot « abjection » appartient au vocabulaire salésien ; nous le trouvons dans le titre du chapitre 6 de la troisième partie de l’Introduction à la vie dévote.cxci
revengez-vous/1 par l’abnégation intérieure en ne souffrant pas le moindre petit désir, la moindre petite joie ni la plus petite pensée qui ne fût de Dieu et pour Dieu, rejetant continuellement tout l’inutile pour ne vous occuper qu’en Dieu ou de Dieu seul. Oh ! que les rebuts des créatures nous servent admirablement pour cette fin ! Oh ! quelle joie et quel triomphe pour moi, quand je vois mes chères filles dans l’abjection qui les rend semblables à Jésus Christ abject, humilié et anéanti. Pour vous, suivez la grâce de cet attrait. Elle seule vous conduira loin. Je ne puis assez vous le répéter : remerciez-en Dieu sans cesse. Je ne cesserai de le prier qu’il vous fortifie dans le saint amour de l’abjection.
Je vous remercie et toutes nos autres Sœurs de la neuvaine. Pour l’exercice du soir, je n’ai ni le mouvement ni le temps pour y penser. Croyez-m’en, vous n’avez déjà que trop de pratiques : il faut tendre à simplifier l’intérieur. La seule présence de Dieu, le seul abandon à Dieu, le seul désir d’aimer Dieu, de s’unir à son Dieu, voilà des sentiments et des vues très simples qui valent mieux que toutes ces pratiques qu’on cherche et qui ne sont bonnes qu’en certains temps/2.
Il me vient dans l’esprit que vous pourriez tirer quelques fruits des trois lectures que j’ai marquées à la chère Sœur Marie-Anne-Thérèse/3.
Je suis, comme vous savez, tout à vous en notre Seigneur.
On le voit, après la « paix et la tranquillité » que Sœur Charlotte-Élisabeth avait goûtées et dont elle parlait en 1731, la voici dans les épreuves que connaissent les âmes contemplatives. Le moment est venu de pratiquer la « pauvreté spirituelle » que les lettres transcrites plus haut nous ont appris à estimer. Caussade formule à son tour le principe que les mystiques n’ont cessé de répéter : « Il faut vider notre intérieur de notre propre esprit, avant que celui de Dieu puisse le remplir ; il faut mourir à l’ancienne vie avant que de vivre de la nouvelle/4. »
1/ Ramière : dédommagez-vous.
2/ Ramière s’arrête ici.
3/ Marie-Anne-Thérèse de Rosen. Nous ne possédons pas la lettre à laquelle il est fait allusion.
4/ Le mot « esprit » reçoit ici le « sens vital » que l’on trouve déjà chez saint Paul et auquel, si nous en croyons L. Cognet (Dictionnaire de Spiritualité, IV, col. 1237 sq.), Bérulle et son école ont donné une place particulière dans la spiritualité française. Guilloré, Surin s’en sont inspirés. Caussade ne fait ici que suivre leur enseignement.
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Les lettres qui suivent ne feront guère qu’insister sur les moyens pratiques grâce auxquels cette substitution de l’Esprit de Dieu à notre propre esprit peut s’accomplir en même temps que l’action de la grâce remplace l’activité naturelle de l’âme humaine.
La réponse que voici témoigne de la fréquence des courriers qui s’échangeaient entre Nancy et Albi. Elle est datée du 19 août 1733 : le P. de Caussade, nous l’avons dit, sait que son retour en Lorraine semble probable. Grâce au manuscrit de Nancy, que nous transcrivons, nous corrigeons l’erreur de date commise par le P. Ramière.
Ms. N. 148-152. R. II, 213-219
Ce 19 août 1733
Ma très chère fille en notre Seigneur,
La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous.
De toutes vos lettres la dernière est celle qui m’a le plus consolé devant Dieu. Vous ne comprenez rien, dites-vous, à votre situation, et moi, par la grâce de Dieu, je vois clair comme le jour. Cet état de bêtise et de stupidité, ce chaos de misère, de pauvreté et d’impuissance, voilà précisément le grand don de Dieu ; voilà ce qu’ont produit peu à peu en vous les différentes opérations intérieures de la grâce. En vain je tâcherais de vous les expliquer, parce que dans l’état où Dieu vous a mise, il ne vous en donnerait presque aucune intelligence, ou elle s’évanouirait aussitôt. Mais voici ce qui doit vous suffire : j’ai été d’abord un peu surpris que Dieu vous traitât comme les personnes avancées, car d’ordinaire cet état n’est donné qu’après plusieurs années de combats et d’efforts. Lorsque Dieu est content de l’application et du travail d’une âme pour mourir à tout, il met lui-même la main à l’œuvre pour la faire passer à une mort totale par la totale privation de tout plaisir même spirituel, de tout goût, de toute lumière, afin que par là elle devienne insensible, stupide et comme morte à tout.
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Il ne s’agit donc plus de faire guère autre chose que de supporter en paix cette dure opération et de pâtir, comme on dit, le don de Dieu dans un profond silence intérieur de respect, d’adoration et de soumission : voilà votre tâche qui, dans un sens, est fort facile, puisqu’il ne s’agit que de faire ce que fait une personne dans son lit lorsqu’elle est entre les mains des médecins et chirurgiens : elle souffre tout patiemment, dans l’attente d’une prompte et parfaite guérison. Vous voilà de même entre les mains du grand et charitable médecin de nos âmes/1.cxcii
2° Le violent et presque continuel soulèvement de toutes les passions, dont vous me parlez, est une suite de la même opération qui, d’une part, laisse soulevés tous ces mouvements pour vous donner occasion de les combattre et d’acquérir les vertus contraires, et qui, de l’autre, produit par là en vous le solide fondement de la perfection : savoir la plus intime humilité, le mépris et la haine de soi-même ; la grande crainte d’offenser Dieu dans ces occasions vous est donnée précisément pour fonder en vous l’esprit de componction, autre fondement de la vie spirituelle, comme dit le P. Seurin/2.
3° Les tentations de découragement et, si vous voulez, de désespoir : autre suite du même état pour vous purifier en vous crucifiant. En tout cela je comprends qu’il n’y a jamais de consentement volontaire, parce que la même main qui met votre âme comme l’or dans le creuset, vous soutient invisiblement. Ainsi, ne vous affligez pas, je vous prie, du don de Dieu, des miséricordes de Dieu.
4° Votre oraison est bonne et le sera toujours tandis que vous saurez y demeurer en paix, dans l’entier abandon ou, comme parle saint François de Sales, dans une simple attente pacifique et toute résignée/3.
1/ Comme nous l’avons déjà dit ailleurs, cette comparaison de Dieu à un charitable chirurgien est familière à saint François de Sales. On la trouve déjà chez saint Augustin. Voir notre tome I, p. 87, note 2.
2/ Catéchisme spirituel, partie I, ch. 1. Le premier fondement est « l’esprit de récollection et de dévotion », qui est obtenu par l’oraison. L’édition de 1730 dit : « en remportant une entière victoire sur soi-même. »
3/ Saint FRANÇOIS De SALES, Traité de l’amour de Dieu, livre VI, ch. 9, éd. d’Annecy, p. 341.
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5° Comme chacun doit suivre son attrait dans l’oraison et en tout temps, vous feriez bien de ne penser qu’à vous tenir continuellement dans ce grand vide, dans je ne sais quel attrait confus qui vous rappelle sans cesse au-dedans de vous-même, sans aucune pensée qu’une pure stupidité et insensibilité. Aimez l’une et l’autre, parce que, par rapport à vous, c’est le don de Dieu et la source de tout bien. Je n’ai jamais vu des âmes choisies que Dieu n’ait fait passer par ces déserts, avant d’arriver à la Terre promise qui est le paradis terrestre/1.
6° Les reproches intérieurs sur les moindres choses sont la marque évidente des soins particuliers du Saint Esprit pour votre avancement. Il ne laisse rien passer à certaines âmes par une jalousie délicate, et ce n’est pas une tentation, mais une vérité constante qu’il y en a beaucoup qui peuvent faire sans imperfection ce que le Saint Esprit ne vous passerait pas à vous. Sa délicatesse et sa sainte jalousie sont plus ou moins grandes selon les divers degrés de sa prédilection. Voyez si vous avez sujet de vous en plaindre !
7° Vous faites bien de n’avoir aucun dessein particulier pour la retraite. Ce n’en est plus le temps, mais bien celui de vous abandonner sans réserve à tout ce que le Saint Esprit voudra opérer en vous et à la manière dont il s’y prendra pour l’opérer, car il y en a de bien dures, mais les plus humiliantes, les plus crucifiantes sont toujours les plus sanctifiantes. Laissez donc faire en grand silence le charitable médecin qui s’est chargé de votre guérison et de votre avancement.
8° Vous ne devez pas être surprise que, durant cette espèce de renversement intérieur, mes lettres ni les lectures ne vous soient d’aucun secours. Dieu ne le veut pas alors : il fait évanouir toute lumière, tout sentiment, pour opérer seul au fond de l’âme ce qu’il lui plaît. Mais ce que fait Dieu alors, ne vaut-il pas infiniment mieux que tout ce que vous sauriez faire par vos industries. Priez-le de vous rendre comme une bête et comme une pierre pour recevoir simplement toutes ses saintes opérations.
1/ Allusion à l’Exode et à la marche d’Israël à travers le désert. Le thème de l’Exode est fréquent chez Fénelon (Œuvres spirituelles, 1752, I. p. 129).
9° Le défaut d’espérance vous afflige plus que tout, car comme dans une vie, etc. vous ne trouvez rien qui vous fournisse le plus petit appui, etc., il vous semble que vous serez à la mort dans un vide si terrible, etc. Or voici, certes, la misère, et la grande et la véritable misère, dont je vous plains et dont je vais tâcher de vous guérir avec la grâce de Dieu. Vous voudriez donc trouver quelque appui dans vos bonnes œuvres et dans vous-même, et voilà précisément ce que Dieu ne veut pas et ne souffrira jamais dans les âmes qui aspirent à la perfection. Quoi ! s’appuyer sur soi-même, compter, espérer sur ses œuvres, quel misérable reste d’amour-propre, d’orgueil et de perversité.cxciii Et voilà la raison pourquoi Dieu fait passer toutes les âmes choisies par un état affreux de pauvreté, de misère, de nudité, pour détruire peu à peu en elles tout appui, toute confiance, toute ressource en elles-mêmes, afin qu’il soit lui seul tout notre appui, notre confiance, notre espérance, notre unique ressource.
La maudite espérance que vous souhaitiez d’avoir sans y faire réflexion, oh ! que je suis aise que Dieu la détruise, la confonde, l’anéantisse, cette maudite espérance, par cet état de pauvreté, de misère, etc. O bienheureuse pauvreté, bienheureux dépouillement qui faisaient les délices des saints et, en particulier, de saint François de Sales, parce que, quand par là tout appui en nous est détruit, on ne s’appuie plus, on ne se confie, on n’espère plus qu’en Dieu : voilà la bonne confiance, la bonne espérance des saints en la seule miséricorde de Dieu et aux mérites de Jésus Christ. Mais vous ne l’aurez, cette espérance, qu’après que Dieu aura détruit en vous jusqu’aux dernières racines, jusqu’aux fibres de tout appui en vous-même, et cela ne peut se faire qu’en vous tenant un certain temps dans la dernière pauvreté et misère spirituelles. Aimez-la donc bien, cette sainte pauvreté qui doit être en vous la mère de la sainte humilité et totale défiance de vous-même et de vos misérables œuvres.
Mais, direz-vous, à quoi servent donc nos bonnes œuvres ? À quoi ? — À nous obtenir la grâce d’une plus grande confiance et espérance en Dieu seul : voilà tout l’usage que faisaient les saints de leurs grandes œuvres : elles sont, disaient-ils, si gâtées et si corrompues par notre perversité que, si Dieu nous jugeait par là à la rigueur, nous mériterions plutôt des châtiments que des récompenses. Ne me parlez donc plus de bonnes œuvres pour avoir de quoi s’appuyer à la mort, ne me parlez que de la miséricorde de Dieu, des mérites de Jésus Christ, de l’intercession des saints, des prières des bonnes âmes, mais non pas de la moindre chose qui fasse sentir qu’on s’appuie sur soi-même, sur ses œuvres, qu’on y met sa confiance.
10° Ce que vous dites aux autres ou plutôt ce que Dieu vous donne pour leur consolation, dans le temps de vos plus grandes sécheresses, ne me surprend nullement. C’est assez la conduite ordinaire de Dieu, parce qu’il veut consoler les autres dans le même temps qu’il veut pour de bonnes raisons vous tenir dans la désolation et l’abandon ; vous dites alors ce que Dieu vous donne, sans nul sentiment pour vous et avec beaucoup de sentiments pour les autres. Je ne vois point là nulle espèce d’hypocrisie.
11° Pour éviter la dissipation dans les emplois de l’obéissance, il n’y a qu’à faire les choses tout doucement, sans inquiétude ni empressement ; et pour les faire de la sorte, il n’y a, dit saint François de Sales, qu’à les faire précisément pour l’amour de Dieu, pour obéir à Dieu, car, ajoute ce saint, comme cet amour est doux et suave, tout ce qu’il fait faire est de même/1.
Mais quand l’amour-propre s’y mêle et le désir de réussir en tout : de là l’activité naturelle, l’empressement, puis inquiétudes et troubles. Quoi qu’il en soit, me direz-vous, cela m’empêche d’avancer… — Mais quand on n’aime que Dieu et son avancement pour l’amour de Dieu, on ne veut avancer qu’autant que Dieu le veut et on s’abandonne à la divine Providence pour les progrès spirituels, tout comme les gens de bien dans le monde pour le succès des affaires temporelles. Mais le grand mal, c’est que notre amour-propre se fourre partout, se mêle de tout et gâte tout, dit encore saint François de Sales/2.
1/ Entretiens de saint FRANÇOIS DE SALES, Onzième Entretien, éd. d’Annecy, 1933, p. 196. Voir aussi Douzième Entretien, p. 220.
2/ Traité de l’amour de Dieu, livre IX, ch. 7, pp. 131-132.
Insérons ici une lettre dont le manuscrit de Nancy ni l’édition Ramière ne nous indiquent la date. La reconnaissance qui s’y exprime laisse entendre qu’elle fait suite à une correspondance déjà échangée. Ramière a fondu cette lettre avec la précédente, en en supprimant les premières lignes. Nous donnons le texte tel que nous le lisons dans le manuscrit de Nancy.
Ms. N. 199-202. R. II, 219-220
Vive Jésus
Ma grande et chère fille, etc.
Ne me parlez plus de reconnaissance. Saint François de Sales et vos autres saintes à qui vous me recommandez paieront tout au centuple. Ne me parlez pas non plus d’importunité, parce que vous ne sauriez jamais m’être importune.
Vous craignez, dites-vous, que votre insensibilité ne soit le principe de votre paix, et moi je dis : n’en doutez pas, cela est sûr ; mais vous devez savoir aussi que cette insensibilité en vous vient de Dieu, est un don de Dieu. Je souhaite que les opérations du Saint Esprit vous conduisent à de plus grandes insensibilités, jusqu’à vous trouver pour tout le créé comme une cruche et un tronc d’arbre, ainsi que je vous le disais jadis, et vous vous en moquiez. Sans cette espèce d’insensibilité nous n’aurions ni la force ni le courage nécessaire en bien des rencontres pour conserver la paix. Il faudrait avoir la vertu de la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, de qui on remarque avec admiration qu’au milieu de toutes les sensibilités elle était toujours maîtresse d’elle-même.
Quant à votre goût de la solitude au milieu de vos occupations, etc., je vous dirai ce que disait saint Ignace au P. Lainez en pareil cas : « Mon Père, tandis qu’à la cour où vous êtes par obéissance, vous conserverez ce saint goût de la solitude, vous êtes en assurance ; si ce goût passait, et que vous en vinssiez jusqu’à aimer vos occupations distrayantes, ce serait mauvais signe/1. »
Le manuscrit de Nancy conserve une lettre datée du 4 décembre 1733. Le P. de Caussade l’écrit de Lunéville, où il est venu prêcher l’Avent. L’état d’âme de sa dirigée ne surprend pas les lecteurs de saint Jean de la Croix. On y reconnaît les épreuves de la nuit de l’esprit, devant lesquelles le directeur averti, bien loin d’être déconcerté, ne cesse d’encourager et de découvrir des motifs de confiance. Il soutient ainsi Sœur Charlotte-Élisabeth dans l’abnégation de soi-même et la patience.
Ms. N. 153-158. R. Ir, 220-226
Ce 4 décembre 1733
Ma chère Sœur et très chère fille en notre Seigneur, La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous.
En fait de misères spirituelles, dit M. de Cambrai, on ne commence à les bien connaître et à les sentir que quand on commence à guérircxciv. Ainsi c’est la meilleure marque que de se sentir tout pénétré de ses misères, le tout dans la paix et soumission, sans trouble ni inquiétude/2.
2° Durant les obscurités et sécheresses, insensibilités et délaissements intérieurs, etc., conserver dans la fine pointe de l’esprit la volonté ferme et sincère de vouloir être tout à Dieu : c’est tout ce qu’on peut faire alors et toute la fidélité
1/Ce conseil de saint Ignace, cité de mémoire, est probablement celui que le saint fondateur adressait non à Lainez, mais au P. Jacques Miron au moment où, avec le P. Gonçalves da Câmara, il était appelé à la cour de Jean III, roi du Portugal (1 er février 1553). Lettre 87 dans la traduction française de G. Dumeige, DDB 1959, p. 293.
2/ Œuvres spirituelles, 1752, I, p. 227. « Mais tandis que nos maux diminuent, la lumière qui nous les montre augmente, et nous sommes saisis d’horreur. Mais remarquons pour notre consolation, que nous n’apercevons nos maux, que quand nous commençons à en guérir. »
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que Dieu demande. Ainsi consolez-vous et demeurez en paix de ce côté-là.
3° Il est vrai que cet état dont je vous ai parlé est le grand don de Dieu, pour l’ordinaire à l’égard de ses âmes choisies qui, etc. Mais il l’est aussi quelquefois pour des âmes très imparfaites, car Dieu ne s’assujettit point à des règles. Il fait telle grâce qu’il lui plaît et à qui bon lui semble. Et vous voilà dans le cas, je vous en réponds. Vous n’aurez de votre côté qu’à vous tenir constamment renfermée dans la simple soumission aux dispositions intérieures que vous éprouvez à chaque moment, ne voulant que ce que Dieu veut et pour tout le temps qu’il le voudra ; après quoi, vous verrez en son temps ce qui en arrivera, que je prévois par avance et dont je vous suis le garant devant Dieu.
4° Vous souffrez sans mérite, sans vraie fidélité, vous le croyez ainsi, il est bon que vous le croyiez, puisque Dieu le permet. Demeurez si vous voulez, tant qu’il vous plaira, dans cette croyance, mais demeurez-y ferme dans la soumission à toutes les volontés, permissions de Dieu, et je vous réponds de tout.
5° Vous ne voyez rien dans votre état, et moins qu’à l’ordinaire. Je souhaite que ces ténèbres augmentent toujours, car par la grâce de Dieu je vois clair dans ces ténèbres, et cela doit vous suffire. Marchez au milieu de cette nuit obscure aux lueurs de l’obéissance aveugle qui est un guide sûr qui n’a jamais égaré personne et qui conduit d’autant plus sûrement et plus promptement que l’abandon est plus parfait ».
6° Les actes de votre abandon et soumission sont excellents, mais qu’ils vous manquent dans le temps d’impuissance et de stupidité, il y a encore quelque chose de plus parfait, qui est précisément de demeurer dans ce silence intérieur de respect, d’adoration et de soumission dont je vous ai tant parlé, silence qui dit plus à Dieu que tous vos actes les plus formels, et cela sans retour de complaisance et sans consolation sensible ; voilà où se trouve la véritable mort mystique, qui doit nécessairement précéder la vie surnaturelle de la grâce, vie
1/Sur l’obéissance aveugle voir saint FRANÇOIS DE SALES, Entretiens spirituels, éd. 1933, Douzième Entretien, p. 200. Caussade envisage le cas où l’obscurité est une épreuve de la vie mystique.
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toute spirituelle, tout intérieure, à quoi vous aspirez et où vous ne parviendriez jamais, si Dieu n’opérait en vous cette seconde mort qui est la mort aux consolations spirituelles, à quoi, si Dieu n’y remédiait, on s’attacherait encore plus fortement qu’à tous les plaisirs du monde, ce qui serait un obstacle éternel à l’union parfaite.cxcv
7° Dans cet état de vraie bêtise apparente, Dieu sait ce qui vous occupe, je le sais aussi ; que cela vous suffise, vous n’en viendrez apparemment jamais à l’heureux état de ce serviteur de Dieu qui ne pouvait plus converser avec les hommes, ayant oublié les termes, et les idées communes. Sachez, pour vous soutenir, que ce qui fait aujourd’hui votre peine et une espèce de martyre fera un jour vos plus grandes délices ; mais quand viendra cet heureux temps ? Dieu seul le sait ; quand il lui plaira.
8° La petite dissipation et la diminution de la paix que vous trouverez après être un peu sortie de cet état de bêtise, devraient vous faire concevoir ce qui vous occupe sans le savoir dans cet état de bêtise, dans ce vide affreux.
9° Ne souhaitez pas de vous expliquer plus clairement sur cet article. Par la grâce de Dieu j’y vois clair comme en plein midi.
10° Vous sentez vous-même dans certains moments les heureux effets de cette espèce de bêtise. Non, non, ce n’est ni mélancolie ni bizarrerie : c’est la seule opération du Saint Esprit/1.
11° En certains moments, tout vous impatiente, vous ennuie, etc. — Sainte Thérèse elle-même dit qu’en ces moments, elle ne sentait pas la force d’écraser une fourmi pour l’amour de Dieu. Jamais on ne parvient à une entière défiance de soi-même et parfaite confiance en Dieu seul, qu’après avoir passé par ces divers états d’insensibilité, d’obscurité et d’impuissance. Heureux états qui produisent de si grands effets !
12° Ce que vous avez éprouvé dans la retraite était un petit redoublement de votre état ordinaire, comme sont les
1/L’impression de « bêtise » qu’éprouve la religieuse traduit le dégoût des choses de Dieu et des choses créées dont saint Jean de la Croix fait le premier signe de l’entrée dans la vie mystique (Nuit obscure, livre I, ch. 9, traduction Lucien-Marie, p. 511).
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redoublements de la fièvre. Ce redoublement ne peut que vous avoir été très salutaire et fort purgatif, l’ayant accepté comme vous dites. Demeurez en repos : Dieu vous conduit, sa grâce opère, mais d’une manière dure et crucifiante, comme on l’éprouve dans les remèdes violents, et vos maux intérieurs avaient besoin de tels remèdes. Laissez faire ce charitable médecin comme il l’entendra : il proportionne la force des remèdes à la force du mal. Oh ! que vous étiez jadis bien malade sans le sentir.
13° Ce que vous avez éprouvé dans l’oraison est encore fort bon, quoique bien amer. Ne faites alors que de vous tenir ferme dans la résignation entière et dans la paix sèche de la fine pointe de l’esprit, comme parle saint François de Sales/1.
14° Dans la manière dont vous faisiez la retraite autrefois, il y avait infiniment de ce sensible qui charme tant l’amour-propre, mais votre insensibilité d’à présent vaut incomparablement mieux et vous devriez déjà le sentir par les effets, car vous êtes bien différente de ce que vous étiez autrefois, après la retraite ; si vous ne le connaissez pas, je le connais pour vous, cela suffit.
15° Avoir passé tout le temps de la retraite, d’une part, si tristement et, de l’autre, sans ennui et si rapidement, devrait seul vous faire concevoir ce qui peut vous avoir si bien occupée sans le savoir. Et je le sais bien, cela doit vous suffire.
16° Pour les frayeurs du passé, c’est la plus visible et peut-être la plus dangereuse de vos tentations. Ainsi je vous ordonne de chasser tous ces retours diaboliques comme on chasse les tentations de blasphème et d’impureté. Ne pensez qu’au seul présent pour vous y renfermer dans la seule volonté de Dieu, laissez tout le reste à sa Providence et à sa miséricorde/2.
17° Votre stupidité et insensibilité n’est nullement une punition de quelque péché caché comme le démon voudrait
1 Traité de l’amour de Dieu, livre IX, ch. 3.
2 Nous reconnaissons ici un des grands principes de la spiritualité que le P. de Caussade développe dans le traité de l’Abandon : c’est ce qu’il appelle vivre dans la « plénitude du moment présent ». Ce trait est très fénelonien, comme nous l’avons montré dans la R. A. M., juillet-septembre 1962.
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vous le persuader pour troubler la paix de l’intérieur. C’est une pure grâce, à la vérité amère, mais qui a eu et aura encore de très bons effets. Qui vous l’a dit ? — C’est moi qui vous en assure de la part de Dieu/1.
18° Je serais bien fâché d’avoir eu la sotte complaisance d’entendre votre confession générale. Que faut-il donc faire pour vous tirer de ces craintes ? Obéir simplement et aveuglément à celui qui vous parle de la part du Maître qui l’a envoyé, et ne plus y penser volontairement.
19° L’insensibilité ou la seule indifférence pour les créatures et pour tout ce qui plaisait le plus jadis, est, en vérité, une des plus grandes grâces. Mais comment cela s’est-il opéré en vous par ce vide affreux, par cet état durable de stupidité, d’insensibilité, etc. ? Voilà un des remèdes violents du charitable médecin de nos âmes. Voici en deux mots comme l’abrégé de toute cette lettre et votre unique pratique intérieure : c’est de continuer à demeurer comme vous faites entre les mains de Dieu, comme une pierre brute qu’on taille, qu’on façonne, qu’on polit à grands coups de marteau et de ciseau, attendant patiemment dans quel lieu de l’édifice le souverain Architecte voudra placer cette pierre, après l’avoir travaillée et façonnée de sa main/2.
Je suis tout à vous en notre Seigneur.
Ce que vous me racontez du duc est tout à fait admirable, mais ne me surprend nullement : nous sommes accoutumés à voir de pareils coups de la puissance et de la miséricorde de Dieu. Cette petite conversation a été une grâce pour vous, ne l’oubliez jamais/3.
Pour la…, sa dernière lettre m’a plus consolé devant Dieu que toutes les précédentes : j’ai été surpris que Dieu la traite déjà comme les personnes avancées. Oh ! si elle connaissait le bon de son état comme moi, mais je me trompe : si elle le connaissait, il ne serait pas si pénible, si crucifiant, ni par conséquent ce qu’il faut pour la purifier, la détacher et la faire
1/Second signe de l’entrée dans la voie mystique, Nuit obscure, livre I, ch. 9, éd. cit., p. 512.
2/ On se rappelle la comparaison de la statue chère à saint François de Sales, Traité, livre VI, ch. 11, éd. d’Annecy, p. 341.
3/ D’après l’édition Ramière il s’agirait du duc d’Hamilton sur lequel nous ne possédons pas de renseignements.
mourir à tout le sensible, qui est la dernière disposition au pur amour et à l’union divine.
Je prends trop de part au bien spirituel et à l’avancement de la chère Sœur de… pour pouvoir la plaindre beaucoup dans sa maladie. C’est une nouvelle grâce de Dieu pour la former et façonner intérieurement. Il fallait chez elle que tout fût crucifié : le corps aussi bien que l’âme. Patience, soumission, abandon et, s’il fallait partir en l’état où je la sais, je l’estimerais encore plus heureuse, mais apparemment elle est réservée à bien d’autres croix, et j’espère de la revoir toute renouvelée et refondue comme un vieux pot d’étain ou d’argent qui a passé par la refonte et qu’on voit tout neuf, tout beau et tout brillant. Il n’était pas nécessaire de la recommander à mes prières. Par elle seule, elle m’est et me sera toujours fort recommandée/1.
Le désarroi dont témoigne cette lettre ne pouvait qu’aviver le désir de revoir prochainement le jésuite dont la direction était si ferme et si réconfortante. Quelques jours plus tard, le 16 décembre, le P. de Caussade répond à de nouvelles doléances de Sœur Charlotte-Élisabeth. Le manuscrit de Nancy, aussi bien que la copie dont se servait le P. Ramière, indiquent que la lettre a été expédiée de Lunéville.
Ms. N. 181-184. R. n, 245-248
Lunéville 2, 16 décembre 1733
Ma très chère fille en notre Seigneur,
La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous.
Je comprends fort bien que l’état où il plaît à Dieu de vous mettre est très pénible à la nature, mais je suis un peu surpris
1/Ce fragment que nous avons cité dans notre tome I, p. 89, était adressé, si nous en croyons le P. Ramière, à la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen et il s’agirait de la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil.
2/ En effet, il prêchait l’Avent dans cette ville, dès son retour en Lorraine.
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que vous ne compreniez pas encore que Dieu veut par là opérer en vous une mort totale, pour vous faire vivre ensuite de sa propre vie et d’une vie toute surnaturelle et divine. Vous lui avez cent fois demandé cette mort mystique et il vous exauce. Plus votre misère apparente croit et plus vous êtes assurée que c’est Dieu qui opère cette nudité et cette pauvreté d’esprit dont parlent les mystiques. Je vous renvoie là-dessus à Guilloré/1, où vous trouverez votre état présent si bien expliqué.
Mais que faut-il faire, direz-vous ? — Rien, rien, ma fille, que de pâtir le don de Dieu et ne faire quoi que ce soit qui peut gâter l’opération de Dieu, pas même des actes de résignation sensibles, que lorsque vous sentirez que Dieu vous en donne le mouvement. Demeurez donc comme une souche, comme une bête dans l’état où Dieu vous met ; vous verrez dans la suite les merveilles que Dieu aura opérées durant cette nuit si ténébreuse.
Mais, direz-vous, cet aveuglement, endurcissement, abandon total de Dieu ? — C’est la nature, c’est l’amour-propre qui ne peut souffrir de se voir ainsi totalement dépouillé et réduit à rien. Lisez et relisez ce rien dont parle Guilloré, et vous en bénirez Dieu. Pour moi, je ne puis que l’en bénir et trouver votre sort digne d’envie, car sachez qu’il y a peu de personnes à qui Dieu fasse la grâce de passer par un état d’un si grand dépouillement Ces révoltes épouvantables pour tout bien sont la suite ordinaire de cette grande nudité. Dieu vous soutient invisiblement comme vous l’éprouvez vous-même ; et il est si vrai que cet état vient de Dieu que vous y possédez un fonds de paix au-dessus des sens que, devant Dieu, vous seriez bien fâchée de n’y être pas. Vous n’avez besoin que de patience, de résignation et abandon, encore le tout est insensible. Souvenez-vous alors que Dieu voit tout le fond de vos désirs. Cela dit tout, fait tout et vous doit suffire. Un cri retenu vaut bien un cri poussé, dit l’évêque de Meaux/2.
1/ Vair notre tome I, p. 114, note 2.
2/ Caussade cite plusieurs fois ce mot de Bossuet. Nous ne l’avons trouvé ni dans l’Instruction sur les états d’oraison ni dans la Correspondance éditée par Urbain-Levesque. L’idée est bien exprimée au livre V des États d’oraison, 1696, pp. 155-157. La prière comparée à un cri se réfère à CASSIEN, Conférences, X, 11 : & Parmi les six caractères de la plus sublime et de la plus simple oraison, le second est selon Cassien de crier tous les jours, quotidie, comme un humble suppliant, suppliciter, avec David : « Je suis un pauvre et un mendiant… » (Etats d’oraison, livre VI, ch. 3 o, p. 109).
Abandonnez ces réflexions et continuels retours sur vous-même et sur ce que voue faites ou ne faites pas ; vous vous étiez abandonnée et livrée toute à Dieu, cent et cent fois. Il ne faut pas vous reprendre. Laissez-lui le soin de tout.
Votre comparaison est très juste : Dieu vous lie pieds et mains pour opérer lui seul en vous, et vous ne faites que vous remuer, par mille vains efforts pour briser ces liens sacrés et opérer ensuite de vous-même, selon le sensible de la nature.
Dieu ne demande de vous d’antre travail que de demeurer en repos dans vos chaînes et dans vos impuissances, Pour vos devoirs, faites l’extérieur le moins mal qu’il se pourra et je vous réponds de l’intérieur. Car c’est Dieu qui s’y met d’une façon imperceptible pour vous tirer du sensible. Le seul sentiment de votre misère et corruption montre la présence de Dieu, mais d’un Dieu qui se cache pour le présent et semble s`être éloigné. Lisez là-dessus Guilloré.
Dieu permit votre petite imprudence : I. Pour vous procurer, sans y penser, un soulagement nécessaire ; 2. Pour mortifier et humilier l’amour-propre. Oh ! l’heureuse imprudence ! Dieu a peut-être encore permis la seconde pour vous tirer de votre emploi : vous, ne l’ayant pas dit dans ce dessein, n’en ayez nul scrupule, n’y pensez plus et laisses faire la divine Providence qui, souvent, permet qu’il noua échappe innocemment pareilles choses pour nous faire soulager en nous humiliant et en nous ôtant la satisfaction de n’avoir contribué en nulle façon à notre soulagement. Laisses augmenter vos frayeurs de la mort et du jugement tant qu’il plaira à Dieu. Ne faites rien de positif ni pour avoir ces frayeurs, ni pour vous en délivrer ; en un mot, soyez entre les mains de Dieu comme un corps mort qui se laisse manier, tourner et retourner comme on veut.
Enfin, je ne vois rien de plus simple ni de plus facile en un sens que toute votre conduite présente, puisqu’il n’y a qu’a laisser faire Dieu et demeurer en repos. Mais voilà le tourment
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de cette maudite nature qui ne vit que de ses propres opérations et ne peut souffrir sa mort et son anéantissement par la perte de toutes ses misérables opérations qui font sa vie.
On voit par cette lettre combien Caussade estimait les analyses dont Guilloré a enrichi son ouvrage sur les épreuves de la vie mystique.
Les deux lettres suivantes sont datées, l’une du 22 octobre 1734, et l’autre du 4 novembre de la même année. Elles font allusion à la retraite que la religieuse avait faite entre ces deux dates. Caussade est maintenant à Nancy, mais sa direction orale se double d’une direction par correspondance, dont nous avons ici le témoignage.
Le texte que nous transcrivons nous a été conservé par la Mère de Rosen. Remarquons qu’aucune de ces lettres ne se trouve dans le Ms. N./1.
1/ Le Ms. N. semble avoir été copié sur l’un des recueils provenant de la Sœur de Vioménil et dont le P. Ramière nous dit qu’il contenait des dates, tandis que le recueil de la Mère de Rosen, sauf de rares exceptions, a négligé de les préciser.
Ms. V. 410-413. R. II, 248-251
22 octobre 1734
La manière/2 dont vous devez faire votre retraite est des plus simples, mais pénible à cause de la situation intérieure où est à présent votre âme.
I° Il faut d’abord être persuadée qu’après un certain temps et certaines dispositions tout notre avancement s’opère par voie de perte, de destruction, d’anéantissement et de mort à tout, qui mène à la vie nouvelle, surnaturelle et toute de grâce ; par conséquent, vous devez vous attendre, durant cette retraite, non à des lumières, des goûts spirituels et à des sensibilités pour Dieu et pour les choses divines, mais à tomber sans doute dans de plus grandes ténèbres, de plus grands dégoûts, de plus grandes insensibilités pour Dieu et pour les choses divines, bref à tout ce qu’il plaira à ce souverain Maître
2/Ramière : la matière.
MORS ET VITA 37
et Seigneur ; car, après vous être abandonnée à lui, vous devez regarder votre intérieur comme une terre qui n’est plus à vous, mais à lui seul, pour y semer tout ce qu’il voudra : lumières ou ténèbres, goûts ou dégoûts, en un mot, tout ce qu’il lui plaira, et comme il lui plaira. Et même rien, s’il le veut ainsi. Oh ! que ce rien est terrible à l’amour-propre, mais qu’il est bon et avantageux à l’esprit de la grâce, et à la vie de la foi ; car Dieu n’opère parfaitement en nous qu’à mesure que nous sommes plus ou moins dans le rien, puisque c’est à proportion de ce rien plus ou moins grand, qu’il trouve en nous plus ou moins d’obstacles, de résistances et d’empêchements à ses divines opérations/1.cxcvi
2° Dans cet état de dépouillement, il ne faut point forcer vos dispositions par des méthodes ou des sujets qui vous gênent : méditez en simplicité sur la vie et sur les mystères de Jésus Christ comme vous pouvez. Lisez saint François de Sales, et quelques lettres de la Mère de Chantal, qui traitent des états de peines et de privations : par extraordinaire, quelques vies de saints ou saintes plus touchantes ou des vertus de vos saintes Mères et Sœurs, cela vous instruira et vous consolera.
3° Pendant la journée, tenez-vous comme renfermée avec Dieu dans l’intérieur, pour y agréer et accepter toutes les différentes dispositions par un entier abandon et une remise totale à la divine Providence : c’est là le vrai recueillement, où l’oisiveté n’est nullement à craindre. Quand vous sentirez quelques mouvements ou de la facilité à former des actes ou des colloques et entretiens familiers avec Dieu ou avec notre Seigneur, suivez doucement ces impressions de la grâce, mais sans effort ni empressement, mais comme dit saint François de Sales/2, il faut que ces actes simples soient coulés et comme distillés par la pointe de l’esprit ; du moment qu’il faudrait faire quelque effort pour continuer, cessez aussitôt et rentrez humblement dans votre intérieur, dans ce repos du fond du cœur, dégagé des pensées des choses extérieures de ce monde, comme parle Monsieur de Cambrai, j’entends des pensées volontaires, car pour celles qui ne font que passer, il ne faut
1/Sur cette opposition du tout de Dieu et du rien de la créature, voir notre tome I, p. 98, note 1.
2/ Voir infra pp. 132 et 186.
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pas seulement y prendre garde, et si on s’en trouve obsédé malgré soi, alors patience, paix et abandon.
4° Pour l’exactitude et la fidélité aux exercices marqués pour le temps de la retraite, cela va sans dire.
Avec ces règles ne craignez jamais la perte du temps, craignez seulement que cette misérable crainte d’amour-propre ne vous trouble, ne vous occupe, ou ne vous distraie du simple recueillement, quelque mince, sec et aride qu’il puisse être ; car, par rapport à vous, point d’autre vue ni point fixe que ce recueillement en Dieu, par lequel il peut et doit faire ses divines opérations, presque toujours insensibles et qui tendront bien plus à vous appauvrir et dénuer de plus en plus qu’à vous enrichir et à vous remplir/1.
5° Quand on est parvenu par la grâce à se trouver insupportable à soi-même et à n’avoir plus la moindre satisfaction dans ses œuvres ou opérations, il ne reste plus qu’à se supporter soi-même avec douceur, patience et la même charité dont on doit user envers le prochain, dit saint François de Sales/2. Heureux qui, à force de détruire l’amour-propre qui est le faux amour de soi-même, ne s’estime plus en rien et ne s’aime que par pure charité, comme on aime le prochain et même ses ennemis. Malgré cette espèce de mépris et d’horreur de vous-même, ah ! qu’il faudra bien encore passer par d’autres degrés et épreuves, avant que d’en venir à ce point de ne s’aimer plus soi-même que du véritable amour de pure charité. Je prie Dieu de tout mon cœur de vous en faire la grâce.
1/ Ramière : car, par rapport à vous, il n’y a rien de plus important que ce recueillement en Dieu, sans lequel il ne pourrait accomplir en vous ses divines opérations.
2/ Œuvres de saint François de Sales, Toulouse, 1637, Épistre XXXV de la quatrième partie, p. 583.
Ms. V. 1S3-158. R. II, 251-254
4 novembre 1734
1° Je commence par vous avouer franchement que, tout compatissant que je suis naturellement, je n’ai pu vous plaindre et je me suis même réjoui intérieurement en Dieu, en lisant votre lettre. Il est arrivé ce que j’avais pensé et même osé espérer, comme je vous en dis quelque chose, lorsque vous entrâtes en retraite.
2° Vous savez ce que je pense du vif sentiment de notre faiblesse et de nos impuissances. Ce sont, dit Monsieur de Cambrai, autant de grâces qui nous portent et nous réduisent à tout désespérer de nous-mêmes, pour ne plus rien espérer que de Dieu seul. C’est alors, ajoute-t-il, que Dieu commence à faire des merveilles dans une âme, et pour l’ordinaire en cachette et à son insu pour la préserver des appropriations de l’amour-propre/1. Pour ce qui est des peines intérieures, vous savez encore qu’à mesure qu’elles sont plus grandes, on en juge que l’âme est appelée à une plus haute perfection. C’est la règle sûre de tous nos maîtres.
3° Pour ce qui est des consolations et des appuis, vous savez que, tant que l’épreuve dure, un ange du ciel n’en pourrait donner. C’est pour cela qu’il est de la perfection de tout endurer en silence même à l’égard de Dieu. Pour les supérieurs et les directeurs, il faut alors les consulter, non pour sa consolation, mais pour son instruction.
4° La manière dont Dieu vous a fait passer la grande fête de tous les saints est bien dure à la nature, mais infiniment meilleure selon la grâce que celle où l’amour-propre trouve son compte. Aveugles que nous sommes, laissons faire Dieu. Au lieu d’avancer nous reculerions beaucoup, s’il nous conduisait selon nos désirs et nos vues même les plus saintes en apparence.
5° Vous ne vous sentez sans foi, sans espérance et sans charité que quand Dieu vous ôte tout le sensible de ces vertus pour les placer dans la cime pointe de l’esprit/2 en pur sacrifice de toute satisfaction et c’est ce qu’il y a de meilleur. De quoi donc vous plaignez-vous ? C’est la nature désolée qui gémit de ne rien sentir que des peines, des sécheresses, des agonies intérieures. Voilà des coups de mort ; mais aussi faut-il qu’elle meure avant que nous recevions la nouvelle vie de la grâce,
1 Cette doctrine est celle que l’on trouve dans les Œuvres spirituelles de FÉNELON, 1752, II, ch. 3o : De la trop grande sensibilité dans les peines.
2 Voir infra, p. 118, n. 1.
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vie toute sainte et toute divine. Je connais des âmes qui passent par les plus fréquentes et les plus terribles agonies, en sorte qu’il leur semble, comme à vous, qu’à chaque moment elles vont expirer. C’est comme un criminel sur la roue, qui n’attend que le coup de grâce, qui, en lui arrachant ce misérable reste de vie, doit finir ses tourments. Courage, patience, abandon, confiance en Dieu : encore vous fait-il une grande grâce, une signalée faveur d’apercevoir de temps en temps un soutien imperceptible sans quoi vous ne pourriez subsister. Toutes ces différentes secousses, par le vif souvenir de vos péchés, misères et faiblesses, voilà les différentes opérations divines, très crucifiantes, mais qui doivent vous épurer comme l’or dans le creuset. Comment donc pourrais-je vous plaindre ? J’ai plutôt lieu de vous féliciter, comme on félicitait jadis les saints martyrs qui s’estimaient eux-mêmes heureux au milieu de leurs tortures et des plus cruels tourments.
6° Ces premiers sentiments de regret des autres retraites sont des illusions : jamais vous n’en avez fait de si utiles par la grâce de Dieu ; il vous l’a même un peu fait sentir par le sacrifice des goûts, sensibilités, douceurs, consolations, etc.
Mais vous l’avez répété, ô mon Dieu, ce sacrifice, ajoutez-vous ? — Voilà la tentation et l’illusion, dont Dieu permet le retour pour vous crucifier à diverses reprises. Fiat, fiat. Quand Dieu ôte parfois la tranquillité, eh bien, qu’elle s’en aille avec tout le reste ! Dieu demeure toujours et il suffit : avec d’autant plus de pureté qu’il ne reste que lui seul. C’est lui seul aussi alors qui travaille divinement à notre perfection par ces dénuements intérieurs que la nature abhorre tant comme sa dernière mort, son dernier anéantissement et sa perte.
Prenons patience, fiat, fiat. On ne va solidement à la perfection que par les voies de perte, d’abnégation, de dépouillement, de mort à tout, d’anéantissement et d’abandon. Laissons s’en affliger la nature et même la raison, cette pauvre ignorante dans la voie de la foi, car cette ignorance va jusqu’à n’aspirer à la perfection que par les voies de lumières, de goûts intérieurs, de sensibilités, de consolations, etc., par où l’amour-propre vit et vivra toujours pour se fourrer partout et pour gâter tout comme dit saint François de Sales.
7° C'est justement le vif sentiment de votre extrême fragilité à vous faire tomber à chaque pas, qui a dû être un de vos grands soutiens, parce qu'il vous jettera dans la totale défiance de vous-même, et dans l'entière confiance en Dieu. C’est dans ce sens que l’Apôtre dit : Lorsque je me sens plus faible, c’est alors que je suis plus fort, parce que le vif sentiment de ma faiblesse me revêt, par une plus haute confiance, de toute la force de Jésus Christ/1.
8° Votre disposition est très facile à connaître comme le moyen de bien profiter de votre état pénible et crucifiant qui est un oui habituel du cœur, ou un humble fiat, en entier abandon et parfaite confiance. Voilà tout depuis le matin jusqu’au soir. En ne faisant que cela, il vous semblera ne faire rien, et tout se trouvera fait et bien fait. Vous, demeurant toujours en profonde humilité sans aucun de ces misérables contentements qui ne contentent pas Dieu, mais notre amour-propre, dit encore notre bienheureux Père saint François de Sales.
1/ 2 Cor. 12, 10.
La lettre qui suit est datée également de 1 734. Il est difficile de la situer par rapport aux deux précédentes. L’état d’âme qu’elle décrit paraît bien être dans le prolongement de ceux dont nous venons d’entendre parler. Caussade appelle « seconde mort » ce que saint Jean de la Croix désigne du nom de « nuit de l’esprit ». On admirera la précision des touches par lesquelles le jésuite décrit ces suprêmes étapes de l’union mystique. La sérénité avec laquelle il répond aux questions qui lui ont été posées, témoigne d’une parfaite maîtrise en cette matière.
Ms. V. 247-254. R. II, 260-265 Nancy, 1734
Ma chère Sœur,
Tant que vous serez dans cet abandon total en Dieu, je vous assure de sa part qu’il ne vous abandonnera jamais. Le passé et le présent vous en sont des garants pour l’avenir. Je comprends que la voie par où le Seigneur vous mène est dure aux sens, mais outre qu’il est le maître, pensez de temps en temps, il vous le permet, aux grands avantages et à la pureté de cette voie. Mais pensez aussi à sa nécessité. En vérité, vous en avez besoin, et j’ai connu fort peu de personnes dans cette voie ordinaire aux épouses choisies, qui n’aient mis Dieu dans une espèce de nécessité de les conduire ainsi dès leur entrée dans la grande carrière de la perfection. Pourquoi ? Pour humilier ainsi un certain fonds de présomption cachée et pour attaquer l’amour-propre jusque dans ses racines par ces amertumes, ces serrements de cœur, qui rendent tout insipide ; et alors ce maudit amour-propre qui ne s’attache qu’à l’agréable, ne sait plus où se prendre, et meurt enfin faute d’aliments et d’entretien, comme le feu s’éteint faute de bois qui est sa nourriture. Mais cette mort ne s’opère pas tout d’un coup : il faut bien de l’eau pour éteindre un grand incendie. Et qu’arrive-t-il après cette première mort à la nature et aux sens ? L’amour-propre s’attache au sensible de la piété, comme un homme qui a fait naufrage s’attache à la première planche qui lui tombe sous la main, et je puis vous assurer que ce second attachement devient souvent plus fort que le premier, parce qu’il est tout bon et tout saint en apparence. Cependant, ces goûts intérieurs, ces consolations sensibles partagent notre cœur avec Dieu. Qu’arrive-t-il alors ? Quand Dieu n’a pas un amour fort jaloux pour certaines âmes, il les laisse jouir en paix de ces saintes douceurs et il se contente du sacrifice grossier qu’elles lui ont fait des plaisirs des sens, et voilà le petit train commun des personnes dévotes qui ne vont pas bien loin en fait de perfection, et Dieu n’en demande souvent pas davantage de ces épouses communes. Mais à l’égard des épouses choisies, lorsqu’il a de grands desseins sur elles, sur celles qu’il aime d’un amour très jaloux, voulant posséder leur cœur tout entier sans aucun partage ? — Or voici ce qu’il fait alors : il ne se contente pas des croix et des peines extérieures pour les détacher des créatures, il veut les détacher d’elles-mêmes et faire mourir en elles les dernières racines de cet amour-propre qui s’attache au sensible de la dévotion, qui s’y appuie, qui s’en nourrit, qui s’y complaît. Pour opérer en [elles] cette seconde mort, il ôte toute consolation, tout goût, tout appui intérieur, en sorte que cette pauvre âme se trouve alors comme suspendu entre le ciel et la terre, sans goûter les douceurs ni de l’un ni de l’autre. Certes, un cœur qui ne peut vivre sans plaisir et sans amour se trouve alors dans une espèce d’anéantissement. Que lui reste-t-il donc que de s’attacher, non par le cœur qui ne sent plus rien, mais par la fine pointe de l’esprit, à Dieu seul tout pur, connu et envisagé par la foi obscure et toute nue ? Ah ! c’est alors que cette âme parfaitement purifiée par cette double mort entre en société d’esprit avec Dieu, le possède dans les pures délices du plus pur amour qu’elle n’aurait jamais pu ni posséder ni goûter, si son goût spirituel n’avait été doublement purifié.
Mais ceci me mène bien loin. Revenons à votre lettre.
Que de faux pas, dites-vous. — Mais vous savez vous-même le remède : s’humilier doucement, ajoutez-vous, se relever et s’encourager. — Mais je le fais avec tant de dégoût, de peine, d’ennui, de tristesse. — Voilà donc ce qui augmente le mérite, et ce qui fait acquérir la vertu solide, puisqu’elle ne l’est j amais que quand on l’acquiert vaillamment et à la pointe de l’épée, comme dit saint François de Sales.
Ce qui vous environne est bien triste… — Je le comprends à merveille et c’est par là précisément que Dieu attaque votre cœur par l’endroit le plus délicat. Oh ! certes, ma fille, dirait saint François de Sales, c’est pour l’avoir ensuite tout entier, ce pauvre cœur. Oh ! donnons-le lui donc un peu par force, et puis nous le lui donnerons amiablement, au retour de cette grâce si douce et si suave qu’il a retirée et dont il a ôté le sentiment.
Mais je doute si j’aime ce que je m’efforce d’aimer ? — Oui, certainement vous le faites par vos seuls désirs et efforts, car alors Dieu n’en demande pas davantage : un jour, je l’espère, Dieu vous conduira plus loin.
Dailleurs, dites-vous, je serais consolée et trop consolée, si je sentais à présent pour Dieu ce que je m’efforce de sentir — Mais Dieu pour le présent veut m’ôter toute consolation intérieure pour me faire [mourir] de la seconde mort qui doit précéder la vie toute surnaturelle et divine de son Esprit, de sa grâce, et de son pur amour.
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Oh ! nous voici dans un bel endroit de votre lettre, où mon cœur s’épanouit devant Dieu : je me contenterai, dites-vous, de faire mes très humbles remontrances, puis je me tiendrai sur la croix, dussé-je y mourir par obéissance. Eh ! voilà bien du courage que le bon Dieu vous donne et vous inspire ! Il nous tient donc toujours en sa main : qu’avons-nous à craindre ? Non, vous ne mourrez pas, ma chère Sœur, que de la seule mort spirituelle, plus précieuse que toutes les vies du monde. — Mais, ajoutez-vous, je serai cependant bien aise que Dieu me tire de l’occasion ou situation où je suis ? — Les saints en pouvaient dire autant en mille rencontres, et en pareil cas où vous êtes. Mais plus on serait aise d’être tiré d’un lieu, d’un emploi, et plus il y a de mérite à vouloir y demeurer, si Dieu le veut.
Consolez-vous donc, rassurez-vous, demeurez en paix. Dieu est avec vous, et un Dieu de bonté, qui supporte les faiblesses, les misères, les fragilités de ses bons amis, avec une tendre compassion, jusqu’à leur défendre de s’en troubler, de s’en inquiéter. Pourquoi ? — Parce qu’il veut qu’une paix inaltérable soit le continuel partage de ceux qu’il aime, parce qu’il s’en voit aimé par sa pure grâce.
Les actes fréquents d’amour de Dieu, ou même du simple désir de ce saint amour, sont un excellent remède aux craintes des divins jugements et aux frayeurs sur sa prédestination. Je ne suis point surpris de son heureux effet. J’approuve aussi beaucoup votre réponse à la personne au sujet de ses nouvelles craintes. C’est une illusion visible du démon, qui, sous prétexte de je ne sais quel amour-propre, voudrait retarder cette âme et l’arrêter dans sa course. Dites-lui que l’amour-propre, quoique permis et salutaire d’ailleurs, ne se trouve que dans les âmes qui se font des dons de Dieu ou de ses récompenses un motif de l’aimer pour elles-mêmes ; mais que c’est l’amour pur et pratique des saints d’aimer Dieu pour lui-même, parce qu’il est Dieu et en tant qu’il est lui-même notre Dieu, notre grande récompense, notre souverain bien, infiniment bon et infiniment aimable. Car aimer la souveraine félicité qui est Dieu lui-même, c’est n’aimer que Dieu : ce sont deux termes qui n’expriment qu’une même chose, et on ne peut pas aimer Dieu, que tel qu’il est en lui-même. Or, en lui-même, il est essentiellement notre souverain bien, notre ticrnic're tin et notre félicité éternelle.
Mais, dira quelqu’un, s’il ne l’était pas ? — Oh ! quelle étrange et quelle pitoyable supposition ! Car c’est dire : si Dieu n’était pas Dieu ! N’allons point tant raffiner ; allons bonnement et simplement, grosso modo comme dit saint François de Sales. Aimons Dieu en simplicité et de notre mieux, et il élèvera et purifiera de plus en plus cet amour comme il lui plaira. Pour vous, tenez-vous dans la posture intérieure où il plaira à Dieu de vous mettre : crainte de la mort, frayeur des jugements de Dieu et de l’éternité. Saint Jérôme porta plus longtemps et plus violemment que vous ces fortes impressions. Demeurons comme il plaît à Dieu. Toutes nos volontés doivent aller mourir, expirer et se perdre heureusement dans celles de Dieu, toujours également aimables, respectables et adorables. C’est la doctrine de saint François de Sales votre bienheureux Père.
L’exposé de cette doctrine est remarquablement ferme, lucide, adapté. Caussade s’y montre autant le disciple de saint Jean de la Croix que de saint François de Sales. Il présente en des termes remarquablement étudiés l’enseignement du premier sur les purifications passives et la double étape nocturne qu’il comporte. Mais c’est le plus pur esprit salésien qui le guide dans la direction par laquelle il écarte de ses conseils tout danger de quiétisme. La simplicité de la foi qu’il préconise met les âmes à l’abri des raffinements dans lesquels Madame Guyon avait entramé Fénelon et l’avait exposé aux griefs dont Bossuet n’a pas manqué d’accabler son rival.
Concluons ce chapitre par deux lettres de la meure époque. La première ne fait que résumer les principes de la vie spirituelle que nous venons d’entendre. Sœur Charlotte-Élisabeth a dû lire et relire bien souvent ces lignes dans lesquelles son directeur se montrait si clairvoyant et ai expérimenté dans les voies de la vie mystique. La seconde de ces lettres met en lumière les marques de l’état d’abandon et décrit la pratique qui en découle au milieu des grâces dont cet état fait l’objet.
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Ms. V. 204-215. R. II, 145-153
1734
Plût à Dieu qu’il me donnât autant de grâces, je ne dis pas pour vous guérir, mais pour rendre votre mal salutaire, qu’il me donne de lumière pour le bien connaître. Ainsi, loin de vous apprendre quelque chose de nouveau, je ne puis que vous répéter d’une nouvelle façon ce que j’ai eu l’honneur de vous dire. Le voici réduit en maximes et en pratiques. Je vous supplie au nom de Jésus Christ de lire de temps en temps cette lettre en la présence de Dieu, en esprit de recueillement. Or, les temps propres à cette lecture sont ceux où vous êtes moins en ténèbres et bouleversements intérieurs, car alors toute lecture est presque inutile, et un ange du ciel ne saurait alors ni vous éclairer, ni vous consoler, par la raison que nulle intelligence ni puissance ne saurait arracher des mains de Dieu une âme, lorsqu’il la saisit pour la crucifier et pour la purifier.
Première maxime. — Soyons certains que, durant cette vie, tous les coups que Dieu porte sont moins des châtiments de sa justice que des effets de sa miséricorde. C’est pourquoi le Prophète dit : Seigneur, lors même que vous êtes courroucé contre nous, vous vous souvenez toujours de votre miséricorde/1.
Seconde maxime. — Comme Dieu, pour la conversion et la sanctification des gens du monde, leur envoie souvent des afflictions purement temporelles : maladies, perte de biens, renversement de fortune, etc., de même pour la purification et la sanctification des âmes qui sont plus à lui, surtout dans la vie religieuse, il leur envoie des afflictions spirituelles et purement intérieures, car, quoique vous soyez malade de corps, vos principales peines viennent d’un esprit qui est à la torture, ce qui fait mieux sentir, augmenter et redoubler la maladie corporelle, et la rend plus pénible.
Troisième maxime. — Comme, pour se sanctifier dans les adversités temporelles, nous ne prêchons aux séculiers que
1 Ps. 6 o, 3. Caussade s’inspire du texte de la Vulgate : « Deus, repulisti nos et destruxisti nos, iratus es et misertus es nobis. »
patience, soumission et résignation continuelles, de même, nous ne prêchons autre chose aux âmes peinées et intérieurement crucifiées.
Quatrième maxime. — C’est une vérité certaine et reconnue que l’on avance beaucoup plus dans les voies de Dieu et du salut en pâtissant qu’en agissant. D’où je conclus que, pour mettre en sûreté votre salut, et même pour aspirer et atteindre à la perfection, vous n’avez à proprement parler qu’une seule chose à faire, qui est de souffrir avec patience, paix et résignation intérieures le mieux que vous pourrez l’état pénible où vous êtes, invoquant le secours de la grâce avec confiance par Jésus Christ/1.
C’est là le point de la difficulté, direz-vous. — J’en conviens, mais en voici la pratique qui vous deviendra peu à peu assez facile, si vous voulez tâcher de vous y assujétir, selon les règles que voici :
Première règle. — Prendre, comme vous [le] faites déjà, le grand mot : fiat pour votre acte favori et pour votre continuel exercice.
Seconde règle. — Vous moquer, mépriser et compter pour rien les continuels soulèvements de cœur qui vous viennent dans vos peines, vous efforçant de prononcer ce mot : fiat, ou pour parler plus juste, en former simplement l’acte intérieur. — Mais, direz-vous, comment les mépriser et les compter pour rien ces soulèvements de cœur qui me font sentir que ma soumission à la volonté de Dieu n’est ni intérieure ni réelle ? — Écoutez-moi, je vous prie, jusqu’au bout. Je sens que Dieu m’inspire pour votre bien et peut-être un peu pour votre consolation.
Vous vous trompez, ma Sœur, et c’est le plus cruel de votre peine, en pensant qu’à cause de ces soulèvements violents, et qui paraissent peut-être être volontaires, votre soumission n’est pas réelle. Vous êtes à cet égard, par une permission divine, à peu près comme des personnes du monde qui sont dans de fréquentes et de violentes tentations d’impureté ou de haine, d’aversion, de vengeance ou autres mouvements
1/Pure doctrine salésienne : voir Traité, livre IX, ch. 2, éd. d’Annecy, p. 114.
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déréglés, avec des impressions fortes, mais indélibérées et involontaires. La tentation dans ces pauvres âmes est quelquefois si violente, le maudit plaisir qui s’appelle « prévenant et involontaire » les saisit si fortement, ou plutôt fait tant de bruit, de vacarme, et cause un si grand trouble dans la partie sensitive et inférieure, qu’il leur est impossible de bien discerner si elles ont consenti ou non dans la partie suprême et supérieure si troublée, si offusquée, si obscurcie par ces troubles et ces nuages : il n’y a que le confesseur qui puisse connaître et discerner à certaines marques qu’elles ne consentent jamais. De même Dieu ne permet pas, pour votre plus grande épreuve, que vous puissiez distinguer la vraie soumission qui se fait dans la fine pointe de l’esprit comme en cachette et presque à l’insu de votre âme. Mais moi, grâce à Dieu, je la connais, je la vois, je la sens, cette vraie soumission, purement intellectuelle, spirituelle et presque imperceptible.
Mais, direz-vous, comment pouvez-vous connaître, voir et sentir dans le fin fond de mon âme ce que je n’aperçois en aucune sorte ? — Je vais vous le dire, mais peut-être Dieu ne permettra pas que vous le compreniez ou que ce ne soit que pour un seul moment, pour que cette connaissance ne diminue en rien la peine par où il veut vous purifier en vous crucifiant.
Revenons à la comparaison des autres tentations : une personne me dira la grande peine intérieure que lui causent ces tentations de haine, d’impureté, etc., que la crainte d’y avoir succombé l’afflige, l’agite, l’attriste, la désole et l’abat continuellement. Voilà, dis-je en moi-même, la marque évidente d’une grande crainte de Dieu, d’une grande horreur du péché, d’une grande volonté de résister. Or, la théologie, aussi bien que la connaissance du cœur humain, m’apprennent qu’une âme dans ces dispositions intérieures ne saurait donner un consentement libre, plein, entier, qu’on appelle délibéré, que, si elle le donnait, elle sortirait aussitôt de sa situation intérieure et de la disposition habituelle où elle se trouve et où je la vois. Tout au plus, il peut arriver que, durant la fréquence et la violence de la tentation, il y ait eu quelques négligences, quelques moments de surprise, quelque petit désir commencé de se venger par exemple, quelques mouvements de complaisance à demi-volonté, comme parle l’École. Mais pour un consentement plein, entier, délibéré, cela ne se peut dans cette situation de l’âme ; aussi voyons-nous par expérience que tous ceux qui consentent véritablement au mal, sont fort éloignés de ces peines et de ces troubles, de ces abattements et de ces craintes, n’y pensant seulement pas.
Vous n’avez à présent qu’à faire l’application de ceci à votre état, et vous verrez comme moi, durant le temps serein de l’âme, que plus vous craignez et vous affligez de manquer de soumission intérieure, plus vous en avez dans le fond. Mais Dieu ne permet pas que vous le voyiez comme moi, parce que l’assurance de cette soumission, en vous consolant et vous tirant de la plus grande peine, vous tirerait aussi de l’état d’épreuve où Dieu veut vous tenir un certain temps pour mieux purifier votre âme dans le creuset de l’affliction. D’où je tire une troisième règle : c’est de dire le même fiat sur le manquement apparent de cette même soumission tant désirée et peut-être plus souhaitée pour la consolation de votre amour-propre que par tout autre motif. Lors donc que vous vous sentirez plus désolée, en vue de ce prétendu défaut de soumission, ou la plus éprouvée, en vue des jugements de Dieu, ne faites autre chose que de dire : Seigneur, vous ne voulez pas même que je sente et que je connaisse mon état ; si j’ai ou si je manque de soumission envers vous, eh bien ! fiat, je le veux aussi, je m’y soumets encore.
Vous pouvez alors, dans le dessein de rattraper la paix intérieure et de vous encourager, vous pouvez, dis-je, vous parler à vous-même de la sorte : je sens au moins par la grâce de mon Dieu que j’ai le désir de cette soumission, et un désir qui n’est peut-être que trop grand et trop fort, puisque la crainte de ne pas l’avoir me jette dans le trouble, dans l’abattement et m’inquiète plus que tout le reste. Or, dès là que j’ai ce désir sincère, j’en ai tout l’effet et tout le fruit, car le désir sincère vaut la chose désirée et fait le mérite ou le démérite de nos bonnes œuvres.
Quand la nature et la partie inférieure se trouvent dans la détresse et se désespèrent de ne voir aucun remède ni aucune consolation dans ces crucifiements intérieurs, c’est alors l’amour-propre qui est réduit à l’agonie et qui se voit sur le point d’expirer. Ah ! qu’il meure donc ce misérable amour de
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nous-mêmes ! Qu’il soit crucifié cet ennemi domestique de nos pauvres âmes, cet ennemi de Dieu et de tout bien !
Quatrième règle. — Une soumission aveugle à ceux qui nous conduisent, et gardez-vous bien à l’avenir d’omettre une seule communion ordonnée. — Mais, direz-vous, cette affreuse indifférence pour Dieu ? — Elle n’est, ma Sœur, qu’apparente et dans la partie inférieure. La supérieure veut Dieu et Dieu en est content, mais il ne lui plaît pas que vous le sachiez, et, marque évidente que je vous dis vrai, c’est que vous êtes déconcertée et désolée dans tous vos exercices de sentir que vous n’aimez pas Dieu, et que vous ne pouvez que lui dire et vous plaindre : « Mon Dieu, je ne vous aime pas ! » Oh ! que le désir intérieur et profond de l’aimer, doit donc être bien violent, puisqu’il vous rend si désolée de n’aimer pas, que la seule crainte que vous en avez vous afflige et fait que vous n’en pouvez plus. Croyez-moi, demeurez en paix et sachez que vous ne sauriez rien faire de mieux, ni apporter une meilleure disposition aux sacrements, que de vous trouver affligée, désolée et intérieurement déconcertée de la seule crainte de ne pas aimer Dieu. C’est la marque certaine qu’au milieu de vos froideurs, insensibilités et de vos indifférences apparentes, Dieu a allumé en vous le feu d’un grand amour, qui s’accroît et devient toujours intérieurement plus fort, plus profondément embrasé par les craintes mêmes de ne le pas aimer et de n’avoir pas en vous son saint amour. — Mais, direz-vous, pourquoi demeure-t-il si caché que je ne puisse ni le sentir ni le connaître ? — Oh ! ma Sœur, c’est un pur effet de la bonté de Dieu pour vous purifier et vous faire mériter un plus parfait amour. Si vous le connaissiez à présent, vous seriez si satisfaite de votre amour pour Dieu que vous penseriez plus à lui qu’à Dieu même qui en doit être le souverain et unique objet. Il vous arriverait au préjudice de cet amour ce que dit Monsieur de Cambrai à l’égard de la présence sensible de Dieu, qui, souvent, par sa douceur fait oublier Dieu même, c’est-à-dire qu’on s’attache à la douceur et au goût de Dieu, plus qu’à Dieu, jusqu’à en oublier l’objet, qui est Dieu connu par la foi/1.
1/ C’est la doctrine que Fénelon développe sous le titre : Que la voie de la foi nue et de la pure charité est meilleure et plus sûre que celle des lumières et des goûts dans Œuvres spirituelles, 1752, II, PP. 47-55.
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Mais, ajoutez-vous, vous ne demandez pas même cet amour. — Mais votre cœur le demande pour vous, sans que vous le pensiez : vos craintes et vos troubles, vos alarmes à cet égard, sont des demandes et des prières bien fortes devant Dieu, qui voit où tendent vos craintes, vos désirs les plus cachés et même les seules préparations de votre cœur. Demeurez donc en paix et ne craignez rien. Si vous manquez de directeur, Dieu vous en servira lui-même ou il suscitera qui vous convient. Sacrifice, abandon, paix et confiance en tout. Vivez de la foi, et attendez en attendant (sic), laissez tout à Dieu, il aura soin de tout et il pourvoira à tout : Amen, amen.
Le billet assez bref qui suit achève de nous faire connaître l’état d’âme par lequel Sœur Charlotte-Élisabeth est passée au cours de ces années 173o-1734, et permet d’admirer une fois de plus le discernement spirituel de son directeur. Celui-ci excelle à faire prendre conscience des réalités soustraites aux prises de la sensibilité, dont la présence n’en est pas moins la meilleure garantie de la paix intérieure.
Ms N. 184-186. R. II, 272-273
Nancy 1734
Ma chère Sœur,
La paix de Jésus Christ soit avec vous.
Je vous remercie de la copie de la charmante lettre. Elle semble faite pour vous ; faites-vous en l’application, je vous en supplie. Pour moi, je l’ai relue et relirai souvent avec grande édification. J’éprouve par rapport à vous une chose qui ne m’est presque jamais arrivée : c’est qu’après avoir lu et relu votre lettre en implorant le secours de Dieu, je n’ai pu me rappeler ni ce que vous m’aviez dit ni ce que je vous avais répondu. Sur quoi il m’est venu trois pensées : 1. Quand Dieu veut tirer une âme hors de tout appui sensible, il ne permet pas qu’elle en puisse trouver même dans son directeur que d’une manière rare et passagère, qui la fait souvenir seulement de cette simple pensée : mon état est bon, puisqu’il a été trouvé tel par le conducteur qu’il a plu à Dieu de me donner. 2. Qu’est-il nécessaire que Dieu me fasse parler après la lettre que j’ai jugé devant Dieu vous convenir entièrement et vous suffire pleinement ? 3. Malgré vos ténèbres, insensibilité et stupidité, ne connaissez-vous pas assez l’appui insensible de votre foi, puisqu’à l’exemple de Jésus Christ vous voulez bien vous abandonner à celui-là même de qui vous vous croyez abandonnée et délaissée, marque évidente qu’au milieu même de votre délaissement apparent et de cet abandon sensible, la foi toute pure vous fait connaître et vous convainc intérieurement que vous n’êtes, dans le fond, rien moins qu’abandonnée, rien moins que délaissée, puisque librement et volontairement vous mettez toute votre consolation présente à vous abandonner à celui dont tous les sentiments sensibles vous portent à croire d’être abandonnée ; et la peine intérieure que vous sentez dans ces moments que vous ne pouvez, ce semble, vous abandonner en tout ou de la manière que vous le désireriez, ne montre-t-elle pas le désir profond et caché que vous portez au fond du cœur de ce total abandon et remise à Dieu ? Dieu ne voit-il pas ces désirs ? Et tous ces désirs si cachés et si profonds ne parlent-ils pas mieux à Dieu que tout ce que vous pourriez lui dire, avec cette différence que, s’il vous était donné de le dire d’une manière sensible, vous retomberiez dans la consolation du sensible avec de moindres sentiments de votre misère et néant, et peut-être même avec des retours imperceptibles de quelque vaine complaisance cachée. Tenez-vous donc en paix et abandon de pure foi : voilà votre oraison, recueillement, préparation à tout/1.
Je suis tout à vous en notre Seigneur.
1/ Ici, comme ailleurs, Caussade insiste sur la réalité du désir et son orientation vers Dieu, comme sur le critère spirituel par excellence de la bonne volonté et de la grâce divine agissant dans l’âme. Voir FéNELON, Œuvres spirituelles, 1752, I, p. 84 sq.
Sœur Charlotte-Élisabeth Bourcier de Monthureux a trouvé dans la direction du P. de Caussade une initiation précoce aux épreuves de la vie mystique. Les lettres que nous venons de parcourir se rapportent à la période de sa vie religieuse qui fait suite immédiatement à l’émission de ses vœux. Elle avait fait profession en 172 o. C’est donc dix ans plus tard qu’elle était entrée en relations épistolaires avec le jésuite toulousain. Beaucoup plus tard, le 4 juin 1767, elle serait élue supérieure de sa communauté. Nous ne pouvons la suivre jusqu’à ce tournant important de sa carrière de visitandine. Les trois dernières lettres que nous possédons du P. de Caussade à elle adressées nous permettent de constater l’apaisement que lui procurèrent peu à peu les conseils de celui-ci. Les deux premières sont datées de 1735 et témoignent de l’agitation intérieure dont la religieuse était encore trop souvent troublée. La dernière est de 1742, époque où le P. de Caussade gouverne le collège de Perpignan. Cette dernière lettre atteste que la visitandine avait acquis une remarquable possession d’elle-même. Les lignes que lui adresse son directeur, désormais éloigné de Nancy, montrent l’efficacité de la spiritualité d’abandon dans laquelle l’âme mystique s’épanouit librement.
R. 1, 304-309
1735
Ma chère Sœur,
Depuis quelques jours, j’ai eu tant de lettres à écrire soit pour ce pays-ci, soit pour la France, que je n’ai pu lire votre long mémoire/1. Je ne vous dissimulerai pas qu’il m’a paru
1/Cette confidence atteste que le P. de Caussade étendait sa direction bien au-delà des visitandines de Nancy. On lui écrivait, non seulement de la Lorraine, mais encore de France et sans doute d’Albi, où son dernier séjour l’avait fait apprécier, comme on le comprendra mieux par une lettre adressée à la Sœur Marie-Antoinette de Mahuet, infra, p. 102
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fort inutile, car Dieu m’a fait la grâce de bien connaître votre état sans que j’eusse besoin de cette lecture. J’ai pourtant lu l’article le plus essentiel, celui auquel vous aviez mis une marque particulière et il n’a fait que me confirmer dans la persuasion où je suis depuis longtemps à votre égard. Souffrez donc, ma chère Sœur, que j’insiste sur la direction que je n’ai cessé de vous donner. Vous vous êtes jusqu’ici très bien trouvée de l’avoir suivie ; pourquoi donc vous en laisseriez-vous détourner par les illusions du démon ? Je ne vous parle pas au hasard, mais avec une pleine certitude. Veuillez donc me croire et prouvez-moi par votre docilité que la confiance dont vous m’honorez n’est pas un vain semblant.
Si vous avez une vraie bonne volonté, si vous êtes sincèrement et énergiquement résolue d’être à Dieu, vous devez faire tous vos efforts pour vous maintenir dans la paix, afin de ne pas donner un démenti à la parole des anges : La paix aux hommes de bonne volonté. Mais il faut vous attendre à ce que Satan fasse tous ses efforts pour vous empêcher d’acquérir cette paix si désirable. Je sais qu’il n’y a malheureusement que trop bien réussi jusqu’à ce jour. Le plus grand mal de votre âme, à présent, c’est le trouble, l’inquiétude, les agitations intérieures. Cette maladie n’est pas incurable, grâce à Dieu, mais tant qu’elle ne sera pas guérie, elle ne pourra que vous être plus funeste encore qu’elle n’est douloureuse. Le trouble intérieur rend l’âme incapable d’écouter et de suivre la voix du divin Esprit, de recevoir les douces et délicieuses impressions de sa grâce, de s’appliquer aux exercices de piété et aux devoirs extérieurs. Il en est de cette âme malade et troublée comme des corps affaiblis par la fièvre, qui ne peuvent accomplir aucun travail sérieux jusqu’à ce qu’ils soient délivrés de leur mal. Et, comme il y a quelque analogie dans l’infirmité des unes et des autres, il y a aussi quelque ressemblance dans les remèdes à employer.
La santé du corps ne peut se rétablir que par trois moyens : docilité au médecin, repos et bonne nourriture ; ce sont aussi les trois moyens qui rendront la paix et la santé à une âme agitée, malade et presque agonisante.
La première condition de sa guérison est sa docilité, mais une docilité enfantine, aveugle, fondée sur le principe que Dieu, ayant mis ses ministres à sa place pour nous guider, ne peut pas laisser s’égarer les âmes qui, en vue de lui, s’abandonnent aveuglément à leur conduite. faites donc avant tout consister votre vertu dans le renoncement à votre jugement propre, et dans la disposition humble et généreuse à croire et à faire tout ce que votre directeur jugera à propos devant Dieu. Si vous êtes animée de cet esprit d’obéissance, vous ne vous permettrez jamais de vous arrêter volontairement à aucune pensée contraire à ce qui vous aura été ordonné ; et vous vous garderez bien de céder au penchant de tout examiner et de tout éplucher. Que si, malgré vous, il vous vient à l’esprit des pensées contraires à l’obéissance, vous les rejetterez, ou mieux encore, vous les mépriserez comme des tentations dangereuses.
Le second remède à votre mal est le repos et la paix de l’âme. Pour l’acquérir, il faut avant tout la désirer avec ardeur, et la demander instamment à Dieu ; il faut ensuite travailler de toutes vos forces à l’acquérir. Si vous me demandez comment vous devez vous y prendre, je vais vous le dire.
Ayez bien soin d’abord de ne laisser jamais séjourner volontairement dans votre esprit aucune pensée qui aurait pour résultat de l’inquiéter, de le chagriner ou de l’abattre. Ces pensées sont dans un sens plus dangereuses que les tentations impures, il faut donc les laisser passer sans s’y arrêter, les mépriser et les laisser tomber comme une pierre dans la mer ; leur résister, en fixant votre attention sur des pensées contrairescxcvii, et surtout en produisant des aspirations préparées à ce dessein, des soupirs et gémissements intérieurs, accompagnés d’actes d’humilité. Mais cette lutte, tout en étant énergique et généreuse, doit être douce, tranquille, paisible ; car, si elle était inquiète, chagrine, dépiteuse et turbulente, le remède serait pire que le mal. En second lieu, vous éviterez, dans toutes vos actions extérieures et intérieures, l’ardeur, l’empressement, l’activité naturelle ; vous vous accoutumerez, au contraire, à parler, à marcher, à prier et à lire tout doucement, tout lentement, sans jamais vous efforcer pour quoi que ce
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soit, pas même pour repousser les tentations les plus affreuses. Vous vous souviendrez que le meilleur désaveu de ces tentations est la peine qu’elles causent. Tant que la volonté libre n’a que de l’horreur et de la haine pour les objets qu’elles offrent à l’imagination, il est évident qu’elle n’y consent en aucune manière. Tenez-vous donc en paix au milieu de ces tentations, comme au sein des épreuves/1.
Reste à guérir la faiblesse, qui est pour une âme troublée le résultat de la fièvre qui la tourmente. Il faut, pour cela lui donner une nourriture fortifiante, c’est-à-dire : I° lui faire lire de bons livres, et l’accoutumer à faire ses lectures tout doucement, avec de fréquentes pauses, plutôt pour tâcher de goûter par le cœur ce qu’elle lit que pour appliquer les réflexions de l’intelligence. Il faut se souvenir de ce beau mot de Fénelon : « Les paroles qu’on lit ne sont que comme le marc, et le goût qu’on y trouve en est comme le suc dont notre âme est nourrie et engraissée/2. » Il faut faire, par rapport à cette nourriture spirituelle, ce que font les hommes gourmands et sensuels à l’égard des ragoûts, des sucreries et des liqueurs, qu’ils goûtent encore et qu’ils savourent après les avoir avalés. Il faut 2°, ne s’entretenir que des choses utiles et édifiantes avec les personnes les plus capables de nous porter à Dieu par leurs saints discours ; 3°, n’aller jamais mendier de la consolation auprès des créatures, par des entretiens inutiles. Ce point est essentiel aux personnes qui sont dans les épreuves. Dieu, qui nous les envoie pour notre bien, veut que nous les supportions sans chercher d’autres consolations que les siennes ; et il prétend marquer lui-même le moment où ces consolations nous doivent être données. Il faut 4°, s’appliquer, chacun selon son pouvoir et son attrait, à la prière intérieure, mais sans contention et sans violence ; se tenir tout doucement en la sainte présence de Dieu, en lui adressant de temps en temps quelque acte intérieur d’adoration, de repentir, de confiance et d’amour.
1/ Faut-il rappeler que cette direction si ferme est l’écho de celle que saint François de Sales et Fénelon prodiguaient à leurs dirigées ?
2/ Nous n’avons trouvé ce texte, pourtant caractéristique, ni dans les Œuvres spirituelles, ni dans le Manuel de piété. On se rappelle que la comparaison du marc a été employée par Rigoleuc pour distinguer le « sensible » de la grâce de sa « réalité » spirituelle. Voir notre tome I, p. 302, note 2.
Que si on ne peut former aucun acte, se contenter du bon désir qu’on en aurait ; car, soit en bien, soit en mal, le désir équivaut à un acte devant Dieu. Bossuet dit très bien quelque part : « Le désir est, à l’égard de Dieu, ce que sont à l’égard des hommes la voix et la parole : car, comme par la voix et la parole nous parlons aux hommes, nous les prions, nous les remercions ; tout cela se fait envers Dieu par les seuls désirs de notre cœur, qui lui dit et demande tout, bien plus fortement que ne pourraient le faire toutes nos paroles et même les actes intérieurs qu’on appelle exprès et formels. » C’est ce qui a fait dire qu’un cri retenu au fond de l’âme vaut bien, à l’égard de celui qui sonde les âmes, un cri poussé jusqu’au ciel/1.
Il faut 5°, mettre en œuvre cette manière de prier, douce, facile, tendre et affectueuse non seulement à l’oraison du matin, mais encore durant toute la journée par de fréquentes élévations du cœur vers Dieu, ou par le regard intérieur de sa présence divine. Pour y trouver plus de facilité, on pourrait, le matin, prévoir à peu près toutes les situations, soit intérieures, soit extérieures, où l’on se trouvera durant la journée, et se demander à soi-même : quand je me trouverai dans telle rencontre, dans telle et telle situation, que dirai-je à Dieu, quel acte pourrai-je faire ? Le moment venu, si on est empêché d’exécuter ses bons propos, on se contente d’y adhérer au moins confusément et d’exposer à Dieu son impuissance.
Enfin, cette bonne nourriture de l’âme consiste à ne vouloir en tout et partout que ce que Dieu veut, ou, en d’autres termes, à adhérer à tous les ordres de la divine Providence, dans toutes les dispositions imaginables, soit intérieures, soit extérieures : santé ou maladie, sécheresses, distractions, ennuis, dégoûts, tentations, et à dire en tout cela de cœur : oui, mon Dieu, je veux tout, j’accepte tout, je vous sacrifie tout ou du moins je désire de le faire ; je vous en demande la grâce ; aidez, soutenez ma faiblesse. Dans les plus affreuses tentations, il faut lui dire : mon Dieu, préservez-moi à cet égard de tout péché ; mais la confusion de mon orgueil et la sainte abjection
1/Ce texte, que nous avons déjà rencontré, est un de ceux que Caussade a retenus de Bossuet. Nous l’avons cherché en vain dans ses Opuscules de piété et dans son Instruction sur les états d’oraison.
58 CHARLOTTE-ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX
et humiliation intérieure, je la veux, je l’accepte autant qu’il vous plaira et pour le temps qu’il vous plaira.
L’âme la plus troublée et la plus affaiblie, si elle adopte les moyens qui viennent d’être indiqués, ne saurait tarder de recouvrer la paix et les joies qui lui manquent.
Le reproche que le P. de Caussade vient d’adresser à sa fille spirituelle n’a pas manqué de la piquer au vif. Sans beaucoup tarder, elle se plaint d’avoir été mal comprise. Le directeur ne laisse pas passer l’occasion de révéler à la religieuse les racines obscures du mal dont elle souffre à son insu.
Ms. V. 215-228. R. I, 310-319
1735
I° Si ma lettre vous a affligée, je vous dirai, comme saint Paul, que je m’en réjouis, non pas de votre affliction, mais du bon effet qui est de se reconnaître coupable en bien des choses, non pour se les reprocher d’une manière dure, aigre, sensible, comme vous le souhaitez, mais pour s’en humilier doucement, paisiblement, sans dépit ni aigreur contre soi-même.
2° Vous ne paraissez indocile, dites-vous, que parce que vous dites tout bonnement vos craintes et vos doutes. — Ce n’est pas cela, ma chère Sœur. Mais c’est que vous adhérez trop à ces craintes et à ces doutes : vous vous en occupez trop au lieu de les mépriser, au lieu de vous jeter dans l’entier abandon à Dieu, comme je vous le prêche sans cesse depuis si longtemps. Sans cet heureux et saint abandon, vous ne jouirez jamais d’une paix solide, pleine d’une parfaite confiance en Dieu seul par Jésus Christ.
Mais, encore une fois, que craignez-vous dans cet abandon, surtout après tant de marques évidentes de la très grande miséricorde de Dieu sur vous ? Vous cherchez toujours des appuis sensibles dans vous-même, dans vos œuvres, dans votre conscience, comme si ces œuvres et votre conscience étaient de plus grandes assurances et de plus forts soutiens que la
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miséricorde de Dieu et les mérites de Jésus Christ, et ne pouvaient pas vous tromper. Je prie Dieu de vous éclairer et toucher sur cet article qui est essentiel pour vous.
3° Je serais, dites-vous encore, déconcerté, je serais surpris moi-même si vous pouviez me découvrir tout ce que vous voyez et sentez. — Voilà précisément ce que m’ont dit souvent des personnes de votre état et que je ne connais pas mieux que vous. Et voici ma réponse à vous et à toutes vos semblables : C’est une grâce ordinaire de Dieu en cet état. Pourquoi ? — 1. Parce que les vues pénétrantes de nos misères nous tiennent dans l’humilité et de bas sentiments de nous-mêmes, qui vont quelquefois jusqu’à l’horreur et à la sainte haine de nous-mêmes. 2. Parce que cet état en apparence si misérable et si désespéré donne lieu à un abandon héroïque entre les mains de Dieu et fait qu’on ne peut plus retenir aucun appui, ni la moindre confiance en soi-même ni en ses œuvres, où l’on ne trouve que misère, amour-propre et corruption. Et voilà précisément ce qui fait la paix, la sainte joie, la pleine confiance en Dieu seul et la totale défiance de soi-même dans les âmes bien abandonnées. Ah si vous connaissiez le don de Dieu ! le prix, le mérite, la force, la paix, et la sainte assurance du salut qui sont cachés dans ce seul entier abandon, vous seriez bientôt délivrée de toutes vos craintes et inquiétudes. Mais vous croyez vous perdre, dès que vous pensez à vous abandonner et c’est cependant le plus efficace moyen de salut que d’en venir à ce parfait et total abandon. Je n’ai point encore vu d’âmes qui aient tant résisté que la vôtre à faire cet abandon à Dieu. Il faudra pourtant en venir là nécessairement, du moins à la mort, car personne sans une révélation expresse ne pouvant être assurée de son salut éternel et devant toujours craindre, jusqu’au dernier moment, il faut d’une nécessité absolue s’abandonner alors à la très grande miséricorde de Dieu/1.
1/ La confirmation en grâce, à laquelle Caussade fait ici allusion, est une faveur exceptionnelle. On en connaît un exemple singulier dans la vie du jésuite Gaspar Druzbicki, dont les œuvres avaient été rééditées pour la troisième fois à Ingolstadt en 1732 (voir sa notice dans le Dictionnaire de Spiritualité, III, col. 1723 et surtout Ibid., II, col. 1423-1425) Il n’est pas impossible que Caussade ait lu certains traités de ce remarquable auteur spirituel, dont la doctrine coïncide souvent avec celle de l’Abandon à la Providence divine. Rappelons qu’une révélation du même genre avait été faite à saint Jean de la Croix (ibid.).
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Mais, direz-vous, si j’avais vécu saintement et fait de cerf tains bonnes œuvres ? — Et voilà précisément en quoi consiste cette faible et malheureuse confiance qu’on voudrait toujours avoir en soi-même, au lieu de la mettre toute uniquement en Dieu seul et aux mérites infinis de Jésus Christ. Jamais vous n’avez bien voulu pénétrer comme il faut ce point essentiel, mais toujours vous vous arrêtez à examiner vos craintes et vos doutes, au lieu de vous mettre au-dessus pour vous jeter à l’aveugle et à corps perdu entre les mains decxcviii Dieu et dans son sein paternel ; c’est-à-dire que vous voudriez toujours avoir de certaines assurances de votre part pour mieux vous abandonner. Oh ! certes, ce n’est plus là le véritable abandon à Dieu par une totale confiance en lui seul, mais bien un désir secret de pouvoir s’assurer de soi-même avant que de s’abandonner à Dieu, comme un criminel d’État qui, avant que de s’abandonner à la clémence du roi, voudrait avoir des assurances de son pardon ! Cela s’appelle-t-il ne compter que sur Dieu, n’espérer rien que de Dieu, ne se confier qu’en Dieu ? Jugez-en vous-même. Et voilà cependant l’abandon par confiance filiale, auquel Dieu vous appelle depuis si longtemps, mais, au lieu d’entrer dans cette confiance filiale, vous vous laissez tyranniser et crucifier par la crainte des esclaves/1.
Je m’étends fort sur cet article, parce que l’expérience m’a appris que c’est là comme la dernière démarche des personnes de votre situation, le dernier pas ou passage qui coûte le plus, mais personne ne m’a jamais paru y apporter tant de résistance : cela vient d’un fond tout particulier, d’une secrète et grande présomption et confiance en soi-même que vous n’avez peut-être jamais bien connue. Car remarquez bien que, dès qu’on vous parle de ce total abandon à Dieu, vous sentez aussitôt un certain bouleversement intérieur, comme si tout était perdu, et qu’on vous dît de vous précipiter à yeux clos dans un abîme. Et c’est précisément tout le contraire, car la
1/L’opposition marquée ici entre la confiance filiale et la crainte des esclaves est un thème cher à Fénelon, Maximes des saints, art. II, éd. Chérel, p. 133-135.
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plus grande assurance du salut en cette vie ne réside que dans cet abandon total qui consiste, dit Monsieur de Cambrai, à être poussé à bout, et jusqu’au désespoir entier de soi-même, pour n’espérer qu’en Dieu seul. Pesez bien l’énergie de ces termes qui semblent d’abord trop forts et outrés/1.cxcix
Or, pour vous conduire à cet abandon total, Dieu a fait deux choses : I. Des grâces singulières pour vous solliciter à mettre toute votre confiance en sa très grande miséricorde et bonté. 2. De grandes connaissances et des vues très pénétrantes de vos misères, faiblesses, perversités, impuissance à tout bien, etc. Comme pour vous dire : sachez que dans cet état vous ne devez plus et vous ne pouvez plus en aucune sorte compter sur vous-même, ni vous appuyer en rien qui vienne de vous-même puisque vous n’êtes qu’un abîme de corruption. Laissez-moi donc le soin de tout, en vous abandonnant vous-même et tout retour sur vous-même pour ne penser plus qu’à moi.
Mais que deviendra donc le soin de mon salut ? — Eh quoi ! ignoreriez-vous encore que le moyen le plus sûr d’y réussir, c’est d’en laisser entièrement le soin à Dieu, pour ne s’occuper plus que de lui, comme ferait un homme qui, au service d’un grand roi qui se l’est attaché, s’abandonnerait entièrement à lui pour sa fortune, ne pensant qu’au service et aux intérêts de son maître. Croyez-vous que, par cette voie si généreuse, il ne ferait pas mieux ses affaires que d’autres, intéressés, qui ne pensent jamais qu’à ce qu’ils pourront gagner ou obtenir ?
Mais il est ordonné de penser à soi, de rentrer en soi-même, de veiller sur soi ? — Oui bien, dit Monsieur de Cambrai, en commençant d’entrer au service de Dieu, pour se détacher du monde, pour se retirer des objets extérieurs, pour corriger les mauvaises habitudes contractées ; mais ensuite il faut s’oublier soi-même pour ne penser qu’à Dieu, se quitter soi-même pour aller droit à Dieu seul/2. Et vous, vous voulez toujours demeurer comme ensevelie dans vous-même, dans vos prétendus intérêts spirituels ; et Dieu, pour vous ôter cette misérable et dernière ressource de l’amour-propre, fait que vous ne trouvez
1 C’est la doctrine exposée notamment dans les Œuvres spirituelles, 1752, pp. 195-197, sous le titre : De la confiance en Dieu.
2 Voir F éNELON, Œuvres spirituelles, 1752, II, pp. 4-8.
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en vous-même qu’une source de craintes, de doutes, d’incertitudes, de troubles, d’inquiétudes et d’abattement, comme si ce Dieu de bonté vous disait par là : quittez-vous vous-même, et vous trouverez en moi seul la paix, la joie intérieure, le calme, la vraie assurance de votre salut. C’est moi qui suis le Dieu du salut, et vous, vous ne pouvez être que la cause de votre perte. — Mais, direz-vous encore : dans cet oubli de moi-même, loin de me corriger de mes péchés et imperfections, je ne les connaîtrai pas même ? — Erreur, illusion, ignorance. Jamais on ne connaît mieux ses défauts que dans la simple vue ou présence de Dieu. C’est comme un soleil intérieur, qui, sans les peines d’un examen continuel de notre part, nous fait tout connaître quand il faut par une simple impression : et de plus c’est par là plus que par toute autre voie, que tous nos défauts et imperfections sont peu à peu consumés comme la paille dans le feu, dit Monsieur de Cambrai/1. Et puis, qu’arrive-t-il ? Voici l’état où vous devriez être parvenue il y a longtemps, et Dieu m’a donné et me donne de fréquentes expériences.
Comme la misère et la corruption du cœur humain sont un abîme sans fond, plus on s’approche de la lumière de Dieu et plus on découvre des choses tristes et humiliantes dans cet abîme. Mais alors, ces nouvelles découvertes, loin d’attrister l’âme, la consolent en entretenant son humilité intérieure, qu’elle sait être le fondement solide de tout l’édifice spirituel. Loin de la troubler et de l’abattre, elles lui inspirent une sainte joie et une solide confiance, puisqu’on sent qu’on ne la met plus qu’en Dieu seul, et que cette confiance n’a jamais été confondue, dit l’Écriture, en sorte que, dans cette situation, j’ai connu et connais des âmes tout étonnées de ce qu’elles sentent croître leur confiance en Dieu à mesure qu’elles se voient plus pauvres, plus faibles, plus misérables. La raison est que, à mesure que ces vues de misère et de corruption croissent, elles tombent toujours dans une plus grande défiance qui va jusqu’au désespoir de soi-même, jointe à une grande confiance en Dieu qui augmente toujours à proportion. Et Dieu
1/Texte non identifié chez Fénelon. Nous le retrouverons infra, pp. 113 et 189.
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leur fait bien sentir alors que la totale défiance de soi-même, jointe à l’entière confiance en lui, d’où naît l’abandon total, sont les deux grands ressorts de la vie spirituelle, et que, tant que l’on sera dans cet état, on ne court nul risque pour le salut. Ainsi c’est en abandonnant tout à Dieu que l’on retrouve tout en lui seul avec avantage, sans ces misérables retours sur soi, ces craintes, ces troubles, ces inquiétudes, etc., qui tyrannisent les âmes intéressées, qui ne veulent aimer Dieu que pour l’amour d’elles-mêmes, qui cherchent leur salut et leur perfection, non pas tant pour plaire à Dieu et pour le glorifier que pour leur propre intérêt et bonheur éternel.
Mais, direz-vous, Dieu nous ordonne de vouloir notre salut et notre éternelle félicité ? — Oui, sans doute, mais il faut le vouloir dans son ordre et comme il le veut. Or voici l’ordre de Dieu qu’il vous importe de bien comprendre. Dieu ne nous a créés et n’a pu nous créer que pour sa propre gloire et pour accomplir ses volontés. Voilà ce qu’il se devait à lui-même et à son souverain domaine. Mais, comme il est aussi infiniment miséricordieux, il a voulu que sa créature trouvât ses intérêts et son bonheur éternel en accomplissant ses volontés. Mais voici le renversement que fait cette pente d’amour-propre qui se recherche en tout : nous voulons premièrement et principalement pourvoir à nos intérêts spirituels et éternels et pour la gloire de Dieu ; ensuite et en second lieu, Dieu qui voit ce renversement d’un œil jaloux dans certaines âmes qu’il a comblées de grâces et dont il veut être aimé d’un amour pur et désintéressé, il les trouble, les intimide, les frappe intérieurement pour y détruire par ces amertumes secrètes ce fonds d’amour-propre, pour les engager peu à peu à penser moins à elles et à leurs intérêts, pour ne s’occuper tranquillement que de lui, en lui abandonnant le soin et la conduite de leur salut. Et voilà le sens de ces grandes paroles de Jésus Christ à plusieurs saintes âmes : « Ma fille, pensez à moi, et je penserai à vous, à vos vrais intérêts, à votre fortune éternelle/1. » Mais que faisons-nous en nous inquiétant et en nous occupant toujours de nous-mêmes ? C’est comme si nous disions : ah !
1/ La doctrine exposée ici est l’écho de Fénelon dans les Œuvres spirituelles, 1752, pp. 5o-67 : Sur l’amour pur.
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Seigneur, que me dites-vous là ? Je serais perdue, si je ne pensais continuellement à mon intérieur, où j’en suis avec vous, et à ce que je deviendrai. Et voilà de quoi il faut que je m’occupe sans cesse, et puis, de temps en temps, je penserai à vous plus tranquillement, lorsque je verrai tarir en moi la source de mes défauts et que je n’ai rien à risquer dans cette continuelle et bienheureuse application de penser à vous. Mais auparavant, je ne puis m’y résoudre, car je me croirais perdue, et vous voulez bien qu’avant toute chose je tâche de pourvoir à la sûreté de mon âme. — Mais voici la réponse positive et absolue de Jésus Christ dans l’Évangile : « Quiconque aime son âme la perdra, mais qui la perd en apparence pour moi la trouvera, la sauvera pour l’éternité ». » Et en effet, je ne vois point d’âme qui ait plus d’horreur du péché, plus de force à pratiquer le bien et à faire à Dieu dans les rencontres les plus grands sacrifices, que celles qui, pour ne s’occuper continuellement que de Dieu, semblent ne point penser à elles-mêmes, se reposant en lui de toutes choses et de leur salut. Et c’est précisément dans cet état que le salut est plus en sûreté : d’où je conclus que, non seulement les scrupules, mais les craintes excessives, les doutes chagrinants, les troubles intérieurs et les amertumes de cœur, ne viennent que de cet amour intéressé qui s’occupe plus de ses intérêts spirituels que de la gloire de Dieu, de ses volontés, du pur désir de lui plaire, ce qui dans notre cœur doit tenir le premier rang, parce que l’amour de Dieu doit passer avant la charité que nous nous devons à nous — mêmes, devant aimer Dieu plus que nous et plus que tout. Et lorsque nous l’aimons de la sorte, nous retrouvons plus avantageusement, dans cet amour pur, tout ce que nous semblions lui avoir sacrifié. Ainsi, bien loin de se perdre, c’est tout gagner que de s’abandonner entièrement à Dieu par amour et par confiance.
La vue de cet amas confus de fragilité, de misères, d’indignités, de toute corruption, etc., ne doit point vous déconcerter. C’est justement pour cela que je dis hardiment que tout va bien, car je n’ai jamais vu personne dans ces vues pénétrantes et humiliantes, qui n’y ait été mis par une grâce
1/Mt. l0, 39.
singulière de Dieu, et qui n’y ait trouvé la racine de toute perfection en y trouvant la vraie connaissance de soi-même, la vraie et solide humilité de cœur. J’ai connu et je connais bien de saintes âmes qui n’ont pour tout bien que la profonde connaissance de leur misère, et qui ne sont jamais plus contentes que de s’y voir pour ainsi dire abîmées. C’est alors qu’on est dans la vérité, et par conséquent en Dieu qui est la souveraine vérité. Savez-vous que, marchant ainsi devant lui la tête baissée et dans cet esprit d’anéantissement de soi-même, c’est presque tout dans la vie intérieure : il n’y a qu’à savoir s’y tenir en paix et en abandon. Plût à Dieu qu’il vous fît la grâce de passer toutes vos oraisons dans ce simple anéantissement intérieur, abîmé dans votre misère, mais en paix, soumission, abandon et confiance. Je vous dirai alors : demeurez là, et tout est fait. Dieu fera le reste, peut-être sans même que vous le connaissiez et le sentiezcc/1.
Vous tremblez pour votre état, et moi j’en bénis Dieu pour vous, pourvu qu’il y ait paix, soumission, confiance et abandon comme je viens de le dire.
Mais vos relâchements ? — Vous faites comme les écrevisses. Dieu empêche les grands relâchements et il permet les petits pour nous tenir dans l’humilité. Saint François de Sales met une vertu héroïque à se relever sans cesse, sans jamais perdre cœur. Dieu soit béni de tout et en tout !
Ces deux dernières lettres ont été placées par le P. Ramière dans le tome I de son édition. En tenant compte de leurs dates, nous nous apercevons qu’elles décrivent les épreuves rencontrées par une âme déjà très avancée dans la voie mystique. L’état de cette âme nous rappelle les peines intérieures décrites à l’adresse de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. La direction que donne Caussade est sensiblement la même. On constate combien il reste fidèle aux maîtres spirituels dont il s’inspire : à saint Jean de la Croix/2, pour qui la confiance en Dieu est proportionnelle à la
1/Tout ceci nous rappelle ce que Caussade écrivait à la Sœur de Vioménil et que nous avons groupé sous le titre : La pauvreté spirituelle. Voir notre tome I, première partie, ch. 4. Pure doctrine de saint Jean de la Croix reprise maintes fois par Fénelon dans sa correspondance et dans ses Opuscules spirituels.
2/ Voir Nuit obscure, éd. Lucien-Marie, p. 348 sq.
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défiance que l’âme a d’elle-même ; à saint François de Sales, dont la direction tend toujours à ramener la paix par un abandon simple et filial aux desseins de la Providence divine.
C’est bien vers cet idéal pacifiant que la moniale s’est acheminée sous les conseils de son directeur. Nous possédons encore une lettre que celui-ci lui a adressée, quatre années plus tard. Elle révèle, chez Sœur Charlotte-Élisabeth, un état d’âme apaisé et tout illuminé par l’esprit de foi.
R. I, 173-174
Perpignan, 1742
Madame et très chère Sœur,
Vous faites bien de vous attacher fortement et presque uniquement à l’excellente pratique de l’entier abandon à la volonté de Dieu. C’est là que gît pour vous toute la perfection ; c’est la voie la plus simple, celle qui conduit plus tôt et plus sûrement à une paix profonde et invariable ; c’est aussi la sauvegarde assurée qui conserve cette paix au fond de notre âme, au milieu des plus furieuses tempêtes. L’âme qui s’abandonne vraiment à Dieu n’a rien à craindre de la violence des orages. Loin de lui nuire, ils serviront infailliblement non seulement à accroître ses mérites, mais encore à l’affermir de plus en plus dans cette union de sa volonté à la volonté divine, qui rend la tranquillité de l’âme invariable/1.
Ms. V. 39-42
Oh ! quel bonheur, quelle grâce, quelle sûreté pour l’autre vie et quelle paix inaltérable pour celle-ci que d’être en Dieu seul, n’avoir plus que Dieu seul, plus d’autre appui, d’autre recours, d’autre espérance qu’en Dieu seul. Oh ! la belle lettre que me vient d’écrire sur cela la Sœur de… Durant un mois, dit-elle, cette seule pensée : Dieu seul, je n’ai plus que Dieu seul, cette
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seule pensée la consolait, la soutenait, l’encourageait, si fortement qu’au lieu de regrets, elle sentait un fond de paix et de joie inexplicable. Il lui semblait que Dieu prenait la place tout entière de directeur d’âme et que lui seul voulait lui être toutes choses, l’instruire, la diriger, la conduire, etc.
Le paragraphe que nous venons de transcrire se trouve dans le manuscrit de Verviers tel que nous l’avons reproduit. Le P. Ramière achève cette lettre par le paragraphe suivant que nous ne lisons pas dans le manuscrit.
Plus nous nous pénétrerons de ces sentiments, plus notre paix sera solide ; car cette détermination bien arrêtée de ne chercher que Dieu et de vouloir tout ce qu’il veut, c’est par excellence la bonne volonté à laquelle la paix a été promise. Comment les créatures pourraient-elles troubler l’âme qui n’a plus à leur égard ni désirs ni craintes ? Efforçons-nous d’en arriver là, et notre paix sera vraiment imperturbable, imitons le saint archevêque de Cambrai qui dit de lui-même : « Je porte tout au pis aller ; et c’est au fond de ce pis aller que je trouve ma paix dans l’entier abandon/1. »
Le texte du manuscrit de Verviers, dont nous avons détaché un paragraphe correspondant à celui de l’édition Ramière, continue de la façon suivante :
Les fiat, quoique forcés, n’en sont pas moins bons ; au contraire, ils marquent une plus grande victoire qui, petitement emportée, est plus humble et plus sûre. Je suis ravi de vos sages craintes au sujet de l’estime, des éloges et des applaudissements. Tandis qu’au lieu de les goûter vous les appréhenderez, ils ne sauraient vous nuire. Au reste, j’aime fort votre pauvreté et misère spirituelles, parce que ce n’est que par la privation de tout le sensible que l’on s’unit plus purement à Dieu, et cette privation est moins que rien devant lui. L’esprit d’oraison n’est nullement perdu, tandis qu’on en conserve le désir habituel et actuel quand il le faut ; on prie alors par bonne volonté, quoique insensible, par intention
1/Renvoyons ici encore à notre tome I, première partie, ch. 2. 1 Voir notre tome I, p. 281, n. 2.
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cachée, par simple disposition actuelle, mais imperceptible. Cela se connaît encore par certains bons effets qu’on aperçoit quelquefois malgré ses imperfections journalières.
En travaillant à votre salut, abandonnez à Dieu tout le succès, comme font les bons chrétiens en travaillant à leurs affaires temporelles. Et dès lors vous serez en paix et en sûreté. Il n’y a que cet abandon total à Dieu par Jésus Christ qui puisse nous calmer.
Pour ce qui regarde le renouvellement des saillies de toutes les passions, autre grâce de Dieu et autre croix. Souffrez le tout avec patience et humilité intérieures. C’est tout.
Mais, dites-vous, que ferai-je quand il faudra partir de ce monde ? — Vous vous jetterez à corps perdu entre les bras de Dieu, dans le sein de sa paternelle miséricorde, aux pieds de Jésus Christ et dans son Sacré Cœur. Et en vous abandonnant toute à ce cher et divin Fils et par lui à son Père et le nôtre, vous aurez recours à son infinie bonté et à celui à qui il vous inspirera de vous adresser alors. Et ne craignez point que sa divine Providence vous manque. Oh ! non, car elle pourvoira à tout.
Votre bêtise devant Dieu me plaît beaucoup. Certes, nous devrions tous être comme cela en sa présence. « Notre silence, ô mon Dieu, fait votre louange », chante David/1, qu’il soit béni à jamais ce grand Dieu, de tout et en tout.
Les derniers paragraphes que nous a conservés le manuscrit de la Mère de Rosen pourraient provenir de lettres antérieures à celles que reproduit l’édition de Ramière. On y entend l’écho des conseils que nous avons déjà trouvés dans les lettres qui remontent au début de la formation contemplative de la visitandine. Quoi qu’il en soit de cette question de date, les thèmes sont bien ceux qui correspondent à l’état d’âme de Sœur Charlotte-Élisabeth. Ainsi s’achève la correspondance conservée de cette religieuse dont l’itinéraire mystique illustre heureusement la doctrine du P. de Caussade.
1/ Ce mot du Ps. 65, 2, souvent invoqué par les auteurs spirituels, ne se trouve pas dans la traduction de la Vulgate. Il remonte à la traduction de saint Jérôme : Silentium tibi laus. Voir la Bible de Pirot, V, p. 246, note 2.
Le baron Marc-Antoine de Mahuet de Luptcourt était l’un des conseillers de Léopold, duc de Lorraine. Sa fille Marie-Antoinette demanda son admission au monastère des visitandines de Nancy, alors qu’elle n’avait pas encore seize ans. Elle fit profession en 1709 et vécut jusqu’en 1770, donnant à sa communauté l’exemple d’une vie intérieure très éprouvée et cependant rayonnante d’affabilité et de simplicité. L’Année Sainte lui réserve une place au tome X de ses notices, marquant ainsi l’estime que conservait d’elle son monastère/1. Remarquons, cependant, que l’« Abrégé de ses vertus » semble avoir été composé pour mettre en évidence les conseils que lui prodiguait son directeur, notre P. Jean-Pierre de Caussade. Plusieurs des lettres que nous allons transcrire ont été largement citées dans ce document.
La première lettre qui nous ait été conservée est datée de 1731. Elle a donc été écrite d’Albi et c’est à elle probablement que fait allusion une des réponses à la Sœur Charlotte-Élisabeth Bourdet de Monthureux que nous avons transcrite plus haut/2. En effet, Caussade y donne les principes généraux de sa direction, sans s’arrêter aux questions que lui a posées Sœur Marie-Antoinette dans la détresse où la maintient sa conscience scrupuleuse.
1/ Année Sainte, X, pp. 164-185.
2/ Supra, p. 12.
Ms. N. 108-115. Année Sainte, X, 165-168. R. I, 199-204
Ma chère Sœur, 1731
Le Seigneur m’a donné pour vous quelque chose de meilleur que ce que vous demandiez et à quoi vous ne pensiez pas. Ce sont quelques principes généraux de conduite pour toute la vie avec la manière la plus simple de les pratiquer :
Premier principe. Le grand ressort de toute la vie spirituelle, c’est la bonne volonté, c’est-à-dire le désir sincère d’être à Dieu sans nulle réserve ; par conséquent, on ne saurait trop souvent renouveler ce saint désir pour s’y affermir et le rendre constant/1.
Second principe qui vient de ce désir ferme, c’est de ne vouloir jamais penser qu’à Dieu seul et à accomplir toutes ses saintes volontés en lui abandonnant tout le reste. Voici comme il faut réduire en pratique ce second principe qui renferme deux points : le premier de ne penser qu’à Dieu seul, ce qui se pratique en deux manières : la première de ne s’entretenir jamais volontairement et avec réflexion dans quelque pensée que ce soit qui ne regarde point Dieu directement ou indirectement, comme sont les pensées qui regardent les devoirs de son état en général ou en particulier. Le meilleur moyen pour chasser ces pensées inutiles n’est pas de les combattre et moins encore de s’en laisser troubler ou inquiéter, mais seulement de les laisser tomber comme une pierre dans la mer : peu à peu l’habitude de les laisser tomber, ces pensées, en produira la facilité.
La seconde manière/2 de ne penser qu’à Dieu, c’est qu’à force de laisser tomber les pensées inutiles on parvient à une sorte d’oubli général de toutes choses, en sorte que, durant quelque temps, on passe les journées entières sans penser, ce semble, à rien, comme si on était devenu stupide. Souvent même Dieu met certaines âmes dans cet état qu’on appelle le vide de l’esprit et de l’entendement ; cela s’appelle encore être dans le rien. Et voilà une espèce d’anéantissement de notre esprit pour faire place à celui de Jésus Christ. Voilà la mort mystique aux opérations chéries de notre esprit qui nous dispose à recevoir les opérations de l’esprit de Dieu. Ce grand vide de l’esprit en produit souvent un autre encore plus pénible : c’est celui de la volonté ; en sorte que l’on n’a, ce
1/Le P. Surin a développé cette doctrine dans les Dialogues spirituels, livre I, ch. I : Du désir de la perfection, ou de la détermination au bien parfait.
2/ Ce paragraphe est omis dans l’Année Sainte.
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semble, nul sentiment ni pour Dieu ni pour les choses de ce monde, et qu’on se trouve également insensible à tout. Souvent même c’est Dieu qui opère ce second vide dans certaines âmes. Il ne faut donc pas chercher à sortir de ce second état, puisqu’il nous dispose à recevoir les plus précieuses opérations de Dieu, autre seconde mort mystique qui doit précéder l’heureuse résurrection à une vie toute nouvelle. Il faut donc estimer et chérir ce double vide, ce double anéantissement si dur à l’amour-propre, à l’esprit d’orgueil, et vous accoutumer à vous trouver dans cet état avec une sainte joie de l’esprit intérieur/1.
Le deuxième point du second principe, c’est de vouloir accomplir toutes les saintes volontés de Dieu en lui abandonnant tout le reste, c’est-à-dire le soin de tous nos intérêts temporels et même spirituels, comme celui de notre avancement dans la vertu. Voici le principe de ce double abandon.
Quant au premier, toutes les fois qu’on sent dans son cœur un désir, une crainte, des vues et des projets qui regardent nos intérêts ou ceux de nos parents et amis, etc. : Seigneur, je vous sacrifie tout cela ; je vous abandonne tous ces misérables intérêts ; il en arrivera tout ce qu’il vous plaira, j’accepte tout et je veux tout ce que vous voulez. Cependant, comme il est des occasions où la raison veut qu’on pense et qu’on agisse, ou pour soi ou pour les autres, parce qu’on ne doit jamais tenter la Providence, voici ce qu’il faut faire alors : Seigneur, s’il est expédient qu’en telle et telle rencontre je pense et j’agisse, je vous supplie de m’en donner la pensée et le mouvement lorsqu’il en sera temps ; et alors, je ne ferai rien que suivant ce que vous daignerez m’en inspirer, et j’accepte, par avance, le bon ou le mauvais succès. Après cet acte intérieur, il faut précisément laisser tomber, comme une pierre, tous ses désirs, craintes, etc. sans plus s’en embarrasser, persuadés que Dieu donnera, en temps et lieu, la pensée et le mouvement de parler ou d’agir selon ses saintes volontés/2.
1/ On peut comparer ce que Surin dit de la « mort mystique » dans les Dialogues spirituels, livre III, ch. 4.
2/ Caussade s’adresse ici à une de ces âmes ferventes dont parle Surin dans les Dialogues spirituels, au chapitre intitulé : De l’économie de la grâce et de l’ordre qu’elle tient dans l’âme (livre I, ch. g) : « Ceux qui marchent dans les voies les plus sublimes de la grâce font les actions que Dieu prescrit, ou qu’il demande d’eux, non seulement par le motif de lui obéir ou de lui plaire ; mais, pour les faire divinement, ils se lient à Dieu et se rendent tellement dépendants de Dieu qu’on peut dire que c’est Dieu qui opère en eux : et cela s’appelle agir par principe de grâce. »
Quant à la pratique du second abandon/1 qui est celui de son avancement dans la perfection, c’est l’article le plus délicat, le plus mal pratiqué par les personnes spirituelles, celui où l’on commet le plus de fautes, qui ne font que nous troubler et nous reculer dans les voies de Dieu. Mais en voici la pratique très simple que Jésus Christ lui-même donna à sainte Thérèse dans une apparition : « Ma fille, lui dit-il, ne pensez jamais qu’à me plaire, à faire ma volonté, et j ’aurai soin de tout ce qui vous regarde, soit pour le corps, soit pour l’âme/2. » Pour bien pénétrer d’abord cette grande maxime, il faut vous regarder sans cesse comme un homme qui entrerait au service d’un Salomon, le plus grand, le plus sage et le meilleur de tous les rois ; si cet homme avait une certaine grandeur d’âme, un cœur généreux ou seulement un certain esprit sensé, voici comme il parlerait d’abord : Sire, je sais que vous êtes un prince également puissant et bon, je me livre donc à vous sans réserve ; je veux vous servir, sans savoir ce que je dois gagner chaque jour ou au bout de l’an, ni à la fin de mes petits services. Je vous promets de ne penser qu’à vos seuls intérêts, et, pour les miens, je les abandonne entièrement à votre discrétion, ou plutôt à votre bonté et libéralité/3. Appliquez-vous souvent cette comparaison, bien imparfaite par rapport au grand Maître que nous servons et soyez bien convaincue qu’il est certain et évident que comme ce grand roi ne pourrait souffrir de se voir surpassé en libéralité par un de ses serviteurs, Dieu, tout puissant et
1/L’Année Sainte comme saint François de Sales dit : « abandonnement ». Voir Entretiens spirituels, Second Entretien.
2/ Septièmes Demeures, ch. 2, i : « Il lui dit que l’heure était enfin arrivée où elle devait regarder ses intérêts à lui comme les siens propres et que lui prendrait soin de ses intérêts à elle » (trad. du P. Grégoire de Saint-Joseph, éd. du Seuil, p. 1034). Voir aussi Relation XXVIII, ibid., p. 552. Le texte de Caussade paraît être une réminiscence de plusieurs passages des écrits de la sainte. M. Olivier Leroy a bien voulu m’indiquer encore les références suivantes : Vie, ch. 19, 9, éd. cit., p. 187 ; ch. 25, 18, p. 264 ; ch. 26, 2, p. 269. Relation VII, éd. cit., P. 537.
3/ Caussade pense peut-être au roi que décrit saint Ignace dans les Exercices, nn. 93 et 94.
tout bon, le peut encore moins souffrir. De ce principe, de cette conviction, voici la pratique :
Il me vient des désirs empressés et inquiets d’acquérir le don d’oraison, l’humilité, l’amour de Dieu, etc. — Là-dessus je réponds : ne pensons point tant à nos intérêts ; mon affaire c’est de m’occuper simplement et tranquillement de Dieu, à accomplir ce qu’il demande à présent. Voilà ma tâche ; je laisse tout le reste aux soins de Dieu ; mon avancement c’est son affaire, comme la mienne c’est de m’occuper sans cesse de lui/1.
Il me vient dans l’esprit : Mais je suis encore si remplie de défauts, de misères et de faiblesses, dans quel temps m’en verrai-je délivrée ? — Je réponds aussitôt : Par la grâce de Dieu, je n’aime point mes défauts ; je suis résolue de les combattre ; mais je n’en serai délivrée que quand il plaira à Dieu ; c’est son affaire ; la mienne, c’est de les haïr, ces défauts, et d’en faire une matière de combat, de patience, et d’humilité, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de m’en rendre victorieuse/2.
Il me vient en pensée : Mais je suis si aveugle que je ne connais pas même mes fautes, quand il faut en gémir devant Dieu et s’en confesser. — Je réponds aussitôt : Mais je désire de connaître ces fautes ; je ne vis plus dans une dissipation volontaire, j’emploie tout doucement quelque peu de temps à m’examiner ; voilà ce que Dieu demande ;, il me donnera plus de lumières et de connaissances quand il le jugera à propos ; c’est son affaire, puisque j’ai remis en ses mains tout mon progrès spirituel, c’est donc assez pour le présent que je m’accuse de quelques fautes journalières, comme Dieu me les fait connaître, avec un péché de la vie passée.
Il me vient en pensée : Mais ai-je jamais fait une bonne confession ? Dieu m’a-t-il pardonnée ? Suis-je en bon ou en mauvais état ? Quels progrès ai-je fait dans l’oraison et dans les voies de Dieu, etc. ? — Aussitôt je réponds : Dieu a voulu me cacher tout cela afin que je m’abandonne à l’aveugle à ses
1/On reconnaît la doctrine de saint François de Sales au livre IX du Traité, ch. 9.
2/ Nous avons déjà souvent rencontré cette doctrine salésienne de l’utilisation des fautes. Voir les références dans notre tome I, p. 64, note 1.
miséricordes ; je me soumets, j’adore ses jugements ; je ne veux connaître que ce qu’il veut et marcher dans toutes les ténèbres où il voudra me plonger ; c’est son affaire de savoir où j’en suis ; la mienne c’est de m’occuper de lui seul, de le servir et de l’aimer le moins mal que je pourrai ; il aura soin de tout le reste, je m’en décharge sur lui/1.
Mais je lui demande depuis longtemps certaines grâces, employant pour cela les plus puissantes protections, comme celle de la sainte Vierge, de saint Joseph, des saints apôtres, de saint François de Sales, etc. et il semble que rien ne peut le fléchir. — Il est le maître ; que toutes ses volontés s’accomplissent en moi ; je ne veux de grâces ni de mérites, ni de perfections, qu’autant et si peu qu’il lui plaira ; sa seule volonté me suffit ; elle sera toujours la seule règle de mes désirs/2 les plus saints, disposée à le bénir dans ma pauvreté spirituelle tout comme si j’étais dans l’abondance. Mais si je demeure toujours dans le même état d’imperfection et que la mort m’y surprenne, qu’aurais-je à présenter à Dieu ? — Je réponds aussitôt : je lui représenterais sa très grande miséricorde, les mérites de Jésus Christ, la protection de la sainte Vierge et des saints, les prières de toute l’Église et ma parfaite soumission à accepter la mort dans toutes les circonstances qu’il a déterminées. Voilà mes seules ressources qui fonderont toute ma confiance, non dans mes œuvres, mais dans lui seul, car quand j’aurais tous les mérites des plus grands saints, qu’est-ce que ce serait par rapport à Dieu ? Rien du tout, et il m’en faudrait toujours revenir à sa miséricorde, aux mérites de Jésus Christ, etc., tout comme je le fais dans mon dénuement. Bref, du moment que pour ne penser qu’à Dieu et ne s’occuper intérieurement que de lui seul on s’est déchargé ainsi de tout soin temporel et même en un sens de tout soin spirituel, on se trouve déchargé d’une infinité d’inquiétudes, de désirs, de craintes, de pensées inutiles et affligeantes, de mille retours frivoles, bas et intéressés sur soi-même. Et voilà ce qui s’appelle la parfaite liberté des enfants de Dieu : le servir dans la latitude du cœur, ne se rien réserver, sacrifier tout au pur amour.cci Et
1/La thérapeutique du scrupule mise en œuvre ici consiste à libérer l’âme d’elle-même en la fixant en Dieu.
2/ L’Année Sainte et Rainière interrompent ici cette lettre.
voilà d’où vient dans les saints cette constante égalité d’esprit qu’on admire, cette paix de l’âme qui, croissant tous les jours, devient profonde comme les abîmes de la mer, cette paix inaltérable dans toutes sortes d’événements et de situations intérieurs. On n’examine plus comme le temps se passe, si c’est dans la lumière ou dans les ténèbres, dans la ferveur sensible ou dans la sécheresse, dans la disette ou dans l’abondance, parce qu’on laisse tout cela aux soins de la divine Providence par cette entière remise qu’on lui fait de tout soi-mêmeccii, comme parle saint François de Sales : « Dieu, voyant une âme dans cette situation habituelle, si désintéressée, si noble et si généreuse, la conduit lui-même par des voies secrètes et invisibles, faisant tout servir, jusqu’à ses propres fautes, à son avancement qu’il prend soin de lui cacher pour la garantir de l’orgueil et de mille secrètes complaisances qu’elle aurait malgré elle si Dieu lui manifestait les dons et les grâces dont il la remplit. »cciii
Marcher dans cette voie débarrassée de tout soin, cela s’appelle marcher et aller à Dieu dans la plus grande simplicité. Puisque toutes nos pensées, nos désirs et nos soins n’ont qu’un but, savoir de ne penser qu’à Dieu, de n’aimer que Dieu, de ne goûter que Dieu, de ne vouloir que trouver Dieu en tout ; et lors même qu’il semble qu’on ne peut ni penser à Dieu, ni l’aimer, ni le goûter, ni le chercher, s’arrêter alors à cette volonté de Dieu, demeurer parfaitement soumise à cette rigoureuse volonté de Dieu. Ce dernier point est le comble de la perfection, parce qu’alors on aime Dieu purement et uniquement pour Dieu, lequel, ne pouvant voir durant longtemps dans la peine une âme qui le sert à ses propres dépens, vient alors l’inonder de consolations et de pures délices de l’esprit, à proportion de la pureté de l’amour de sa pauvre créature.
À tout cela, je ne vois qu’une seule objection qu’il faudra résoudre. Mais, dira-t-on, sous prétexte de ne s’occuper que de Dieu, il faudra donc laisser tomber je ne sais combien de pensées, de retours et de réflexions sur soi-même ; cependant on nous enseigne qu’il faut souvent rentrer en soi-même, réfléchir souvent sur soi-même. Comment accorder cela ? — Je réponds deux choses :
Premièrement, à qui est-ce qu’on recommande de rentrer souvent en soi-même, de réfléchir souvent sur soi-même ? Aux personnes qui commencent, qu’il faut retirer de la dissipation presque continuelle dans les objets extérieurs, pour les rappeler à elles-mêmes et dans leur intérieur. Mais quand une fois on a acquis quelque facilité à rentrer en soi-même, qu’on veut être à Dieu sans réserve et qu’on commence à marcher dans la vie intérieure, il s’agit alors non plus de rentrer en soi-même, mais de sortir de soi-même pour entrer en Dieu, de se quitter soi-même pour chercher et trouver Dieu seul, c’est-à-dire qu’il s’agit d’oublier presque tous ses intérêts, même les plus spirituels, pour ne s’occuper que de Dieu et à faire en tout sa volonté, connue par l’obéissance ou par les inspirations intérieures.
En second lieu je réponds qu’il ne s’agit que de renoncer aux réflexions inutiles, et frivoles retours sur soi-même, ce qu’on connaît lorsqu’on sent que ces réflexions ou retours ne font que nous tirer du recueillement ou de la paix intérieure, par la confusion des pensées, par des troubles et des inquiétudes ; ou bien que tout cela n’aboutirait qu’à nous causer de vaines complaisances qui flattent et nourrissent l’amour-propre, au lieu que quand ces réflexions doivent être utiles on sent qu’elles se présentent comme d’elles-mêmes avec douceur, avec an certain attrait et goût intérieur tranquille et paisible qui est la marque qu’elles viennent de Dieu ; et on s’en occupe alors paisiblement, tout autant de temps que Dieu en donne le mouvement, d’où vous conclurez que dans cette simple voie d’un entier abandon à Dieu, il ne faut rien rechercher, mais seulement se rendre attentif à ce que Dieu donne pour en profiter avec fidélité, et lorsqu’il ne donne rien, qu’il n’inspire rien, se tenir tranquille dans ce rien par conformité à la volonté divine, et dates un silence qu’on appelle mystique parce qu’il est non seulement extérieur, mais intérieur par la suspension ou cessation des pensées, désirs et mouvements intérieurs, jusqu’à tant que Dieu nous en donne tout de nouveau ; et quand ces bons mouvements inspirés sont passés, il faut en perdre jusqu’au souvenir pour rentrer dans le rien et dans le silence mystique qui doit être votre refuge ordinaire, votre lieu de retraite jusqu’à tant que Dieu vienne vous en tirer une seconde fois par de bonnes pensées, par de saints mouvements, par des colloques intérieurscciv.
Cela s’appelle s’abandonner pleinement à la conduite intérieure de Dieu, et se laisser conduire par le Saint Esprit qui, en assez peu de temps, conduit bien loin et fait monter bien haut les âmes intérieures attentives, dociles, humbles et fidèles.
La lettre qui précède répondait sans doute par avance aux difficultés que la religieuse ne devait pas manquer de soumettre encore bien des fois à son directeur.
Quelques jours plus tard, le 13 août de cette même année, Sœur Marie-Antoinette recevait du P. de Caussade la lettre suivante. Le directeur y répond d’une façon beaucoup plus précise et circonstanciée aux difficultés que lui avait soumises la religieuse.
R. II, 153-156
13 août 1731
Ma chère Sœur,
En relisant votre lettre, à laquelle je n’avais pu répondre plus tôt, j’y ai remarqué deux choses : beaucoup de grâces de Dieu et beaucoup de marques très sensibles d’amour-propre. Votre peine et votre détresse redoublent, dites-vous, avec vos inquiétudes. - Les peines et les détresses, voilà les grâces de Dieu qui servent à épurer et à élever l’âme ; les inquiétudes, voilà l’effet de l’amour-propre qui s’agite et se plaint sous cette croix intérieure, où Dieu voudrait le faire mourir, pour vous faire vivre en lui d’une vie nouvelle. Vous éprouvez une douloureuse impuissance à faire agir votre esprit, en sorte que tout raisonnement et toute réflexion vous lassent. - Autre marque par où Dieu vous fait sentir qu’il veut vous dépouiller de vos chétives et misérables opérations, pour y substituer l’opération divine, sans laquelle on n’avance que fort lentement et avec peine. Mais, en même temps, vous éprouvez une grande crainte de perdre le temps. - Autre effet de l’amour-propre, qui veut toujours des certitudes intérieures pour s’en faire des appuis, tandis que Dieu veut qu’on ne s’appuie que sur lui.
Les livres et les directeurs vous en disent assez pour vous rassurer, autant qu’il le faut, sur les vaines craintes de perdre le temps, que le seul amour-propre ou le démon peuvent vous suggérer dans les circonstances où vous vous trouvez.
Vous vous sentez toujours interdite, et dans une abstraction qui vous rend comme stupide, et là-dessus vous vous croyez dans l’illusion. Plaise à Dieu que ce n’en soit pas une de vous croire dans cet état d’abstraction, qui est une des plus grandes grâces que Dieu puisse faire à une âme ! Si vous y êtes véritablement comme vous le dites, je vous en félicite ; loin d’être une illusion, ce que vous appelez abstraction ne serait autre chose qu’un recueillement profond qui mène à tout bien par le sentiment constant de la présence de Dieu, et par une intime union déjà formée ou bien prête à se former en nous.
Vous êtes dans une grande paix : une autre grâce ; mais vous n’osez pas y croire : autre effet de l’amour-propre. Vous vous plaignez de ne pas sentir la douceur : effet plus manifeste encore de l’amour-propre. Ne savez-vous pas que la paix solide que Dieu maintient au fond de l’âme parmi les épreuves, est toujours sans douceur sensibleccv ; et puis, ne faut-il pas nécessairement que Dieu ôte à notre âme toute douceur sensible qui ne servirait que de pâture à l’amour-propre ? Peut-il nous faire une plus grande grâce que de faire mourir cet ennemi domestique en lui soustrayant son aliment le plus délicat, qui sont les douceurs sensibles spirituelles ? Vous seriez bien injuste, en vérité, de vous plaindre de ce Dieu, infiniment miséricordieux, qui sait purifier votre intérieur, ce que jamais vous n’auriez su faire. Vos plaintes mêmes ne prouvent que trop que vous n’auriez jamais eu le courage de donner la mort à cet amour-propre qui seul empêche le règne de l’amour divin. Bénissez donc le Seigneur qui vous en épargne la peine et qui, pour accomplir en vous cette œuvre, demande seulement que vous le laissiez faire. Vous craignez, dites-vous, que vos infidélités passées n’empêchent les opérations de Dieu dans votre âme. Non, ma chère Sœur, ce ne sont pas vos infidélités passées, ce ne sont pas non plus vos misères, vos ténèbres et vos impuissances présentes qui devraient exciter vos craintes. C’est votre manque de soumission, ce sont vos agitations volontaires dans les temps de pauvreté, de ténèbres et d’impuissance qui, seules, pourraient mettre obstacle aux opérations divines. La pauvreté, les ténèbres et l’impuissance, si elles n’étaient accompagnées de ces craintes, ne peuvent, au contraire, que favoriser cette divine action. Vous n’avez donc à craindre autre chose que vos craintes.
Que si vous voulez savoir ce que vous devez faire durant ces bourrasques intérieures, je vais vous le dire : vous devez vous tenir dans une attente paisible, silencieuse, soumise et tout abandonnée au divin vouloir, comme on attend à l’abri qu’un orage soit passé, vous en remettant à Dieu du soin de calmer les éléments déchaînés. La différence est que la patience n’empêche pas les orages qui troublent l’atmosphère de causer les plus grands désastres, tandis que les tempêtes intérieures, tranquillement soutenues, produisent toujours les plus grands biens dans l’âme.
Vos craintes excessives sur les confessions passées sont un autre effet de l’amour-propre, qui veut en tout avoir des assurances.
Dieu, au contraire, veut que nous soyons privés de cette absolue certitude qui serait si agréable à l’amour-propre. Il faut donc en faire le sacrifice généreusement au souverain Maître, qui l’a ainsi voulu, pour tenir l’homme dans l’humiliation et la plus parfaite dépendance.
Quand vous vous faites violence, vous croyez que rien ne plaît à Dieu à cause de l’imperfection de vos dispositions intérieures.
Autre illusion bien dangereuse du démon : par là il prétend ou vous empêcher de faire du bien ou vous jeter dans l’inquiétude et dans le trouble après l’avoir fait. Dans un cas comme dans l’autre, il vous ravirait une grande partie de votre mérite. De grâce, ne vous prenez point à un piège aussi grossier.
Ce qui me fait plaisir, c’est que, malgré ces méprises causées par votre inexpérience, je trouve dans votre âme, par la grâce de Dieu, les deux dispositions les plus essentielles à l’opération divine, à savoir : une ferme résolution d’être à Dieu sans réserve, quoi qu’il vous en puisse coûter ; en second lieu, une volonté ferme et constante d’éviter les moindres fautes délibérées. Persévérez dans ces dispositions ; tenez-vous plus en garde que vous n’avez fait jusqu’ici contre les secrètes recherches de l’amour-propre, et vous verrez le règne de Dieu s’établir en vous.
L’âme timorée dont cette lettre nous laisse entrevoir les perplexités n’était encore qu’au début d’une voie où Dieu se charge lui-même de purifier les subtils retours de l’amour-propre. Le rôle du directeur est d’éclairer cette âme sur la confusion qu’elle fait encore entre le sensible et le spirituel. L’aider à ne pas se troubler des inquiétudes et de l’émotivité qui tiennent à la nature pour découvrir la paix profonde de la foi, tel est le secret de cette direction à laquelle le P. de Caussade apporte les ressources de sa culture et surtout de son expérience spirituelle. Voici la lettre qu’il adressait, quelques mois plus tard, à la visitandine.
R. II, 25-30
Albi, 1732
Ma chère Sœur,
I° Rien n’est plus commun pour les âmes qui n’ont pas acquis encore une grande expérience dans les voies intérieures que la crainte dont vous me faites la confidence : je veux dire la crainte de perdre le temps dans l’oraison de simple présence de Dieu. Mais il est facile de rassurer ces âmes et de vous rassurer vous-même ; il suffit pour cela de vous rappeler le principe posé par le divin Maître : on connaît l’arbre à ses fruits. Ce qui ne produit que de bons effets ne peut qu’être bon ; or, votre propre expérience vous fait sentir que, depuis que vous vous appliquez à cette manière d’oraison, votre intérieur est infiniment changé à votre avantageccvi ; vous n’avez donc qu’à remercier Dieu de la faveur qu’il vous a faite, en substituant, comme il l’a fait, l’action paisible de sa grâce à l’agitation de votre activité naturelle/1.
Je souhaite que vous vous accoutumiez à juger ainsi toujours de vos progrès et de votre état intérieur, par les seules
1/ Cet enseignement est celui que Caussade donnait à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil et qu’il avait puisé lui-même chez ses auteurs préférés : sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint François de Sales.
règles infaillibles de la foi et des conseils de l’Évangile. Quand vous verrez que vos voies, vos sentiments, votre conduite s’accordent avec ce que la foi enseigne, et avec ce que les saints ont pratiqué, vous pourrez les tenir pour bons et parfaitement sûrs. Il n’y a point là d’illusion possible, comme lorsqu’on juge de soi-même par les impressions sensibles, toujours équivoques. Diriger sa conduite d’après ses impressions, c’est prendre pour boussole une girouette qui tourne à tous les vents.ccvii
On ne peut naviguer en sûreté qu’autant qu’on se guide d’après les règles sûres et infaillibles de la foi, qui nous porte à la fuite du péché, à l’amour de Dieu et du prochain, au détachement des créatures, à l’obéissance, à l’oubli de soi-même, à l’entière soumission aux volontés de Dieu, à l’abnégation et à la mortification, surtout intérieure. L’oraison qui produit le plus efficacement ces résultats est incontestablement la meilleure.
2° Comme les livres spirituels qui parlent de l’oraison peuvent tomber entre les mains de toutes sortes de personnes, par conséquent être mal compris, leurs auteurs font sagement, ainsi que les prédicateurs, de parler pour tout le monde, et de ne tracer que des règles assez générales pour ne pas donner trop de prise à l’illusion ; mais les directeurs, qui parlent à des personnes connues, en usent tout autrement et rassurent dans la direction celles qui, mal à propos, se seraient effrayées dans la lecture ou dans la prédication. C’est d’après cette connaissance de votre état et des desseins de Dieu sur vous que je n’hésite pas à vous rassurer. Allez en avant sans aucune ombre de crainte. On ne peut éprouver les fruits de la bénédiction de Dieu, si on ne suit l’attrait de Dieu.ccviii Les tromperies et les illusions de l’esprit de ténèbres se font connaître par des effets et des fruits contraires à ceux de la grâce. Quand je vous verrai exposée à ces illusions, je ne manquerai pas de vous le dire, et, à mon défaut, d’autres vous rendront ce service, à la seule condition que vous continuerez à vous ouvrir avec sincérité/1.
1/ Caussade, qui apprenait à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil à se passer d’un directeur, quand les circonstances en demandaient le sacrifice, montre qu’il en reconnaît bien l’utilité pour protéger une âme contre les illusions. Il est fidèle à la doctrine de saint François de Sales exposée dans l’Introduction, partie I, ch. 4, et dans les premières lettres à la baronne de Chantal (Œuvres, éd. d’Annecy, XII, pp. 277 et 396).
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3° Il faut également appliquer la règle de la foi pour juger de cette stupidité que vous éprouvez depuis quelque temps. S’il s’agit seulement d’être stupide, bouchée, hébétée et même insensible à toutes les choses de ce monde, la foi nous apprend que cette stupidité est la vraie sagesse. Que si cette même stupidité semble s’étendre encore quelquefois jusqu’aux choses du salut, ce n’est pas une preuve qu’elle soit le résultat de votre éloignement de Dieu ; si elle ne vous empêche pas de remplir vos devoirs, de garder vos règles, de vous acquitter de vos exercices de piété, vous devez la regarder comme une épreuve de Dieu, qui vous est commune avec presque tous les saints 1. Soyez fidèle et, dans l’acceptation de cette stupidité apparente, vous trouverez un exercice très méritoire de patience, de soumission, d’humilité intérieure. Elle ne peut être préjudiciable qu’à l’amour-propre qui, peu à peu, meurt, se détruit et s’anéantit par là plus efficacement que par toutes les mortifications extérieures.
4° Quand nous avons quelques grands sacrifices à faire, la nature et l’amour-propre qui y répugnent excitent naturellement dans le cœur des révoltes qui semblent renverser tout l’intérieur. Jésus Christ lui-même ne voulut-il pas l’éprouver au Jardin des Olives ? Il suffit alors que la partie supérieure de l’âme tienne ferme et dise comme Jésus Christ : Fiat voluntas tua. Voilà les combats intérieurs dont parle saint Paul et, après lui, tous les maîtres de la vie spirituelle. Voilà comment le vrai juste vit de la foi et se soustrait à la domination des sens ; voilà les grandes victoires qui seront couronnées, en ce monde par la paix et par la soumission de la partie inférieure, dans l’autre par la possession de Dieu.
5° Le dernier et le plus efficace de tous les remèdes que j’ai à vous offrir est un entier et total abandon entre les mains de ce Dieu de bonté, qui ne cesse depuis longtemps de vous prévenir des bénédictions de sa très grande miséricorde. Il faut vous jeter dans cet abandon, avec le même courage que vous vous jetteriez dans la mer, si vous saviez que Dieu
1/ Sur cette impression de « stupidité » éprouvée par les âmes qui entrent dans la voie mystique, voir supra, p. 30, note 1
2/ Allusion à Rom. 7, 19.
demande de vous ce sacrifice ; comme fit autrefois cette sainte martyre qui, par un attrait intérieur et une inspiration particulière, se jeta au milieu des flammes sans attendre que les bourreaux l’y précipitassent/1. C’est ce courage et ce saint abandon, fondés sur la foi et l’amour, qui charment le cœur de Dieu et établissent l’âme dans une paix que rien ne peut plus ébranler.
6° Votre conduite pour éviter les visites inutiles, les pertes de temps et les distractions, me paraît excellente. Sachez que la solitude extérieure est le rempart de l’intérieur qui, sans elle, peut difficilement s’établir. Je vous conseille même d’y ajouter, à l’égard des personnes de la maison, le plus grand silence que vous pourrez, ne parlant jamais sans raison ni sans quelques saints motifs : comme d’une honnête récréation, pour se délasser un peu ; par charité et par condescendance religieuse, ou pour se vaincre avec certaines personnes, à l’égard desquelles on éprouverait de l’antipathie. En finissant, je vous rappelle une maxime que je voudrais graver dans le cœur de tout le monde, et surtout des personnes religieuses et dévotes, qui s’inquiètent et se troublent de se voir si pauvres, si misérables, si dénuées de tout, comme elles disent en soupirant et en gémissant. Cette seule maxime pourrait les rendre tranquilles, contentes et même véritablement riches dans leur pauvreté spirituelle. Vous m’entendez par avance : c’est que la vraie perfection, et par conséquent la vraie richesse de l’âme, consiste à tenir toutes nos volontés conformes à celle de Dieu. Par conséquent, toutes les fois que, pressée du sentiment de mes faiblesses et de mes misères intérieures, je pense que, tout en évitant par la grâce de Dieu de l’offenser délibérément, je suis pourtant très dénuée des dons et des grâces qui ont enrichi les saints, je puis et je dois dire alors : mon Dieu, je veux tout ce que vous voulez, et durant tout le temps qu’il vous plaira. — Mais, direz-vous, quelle ressource aurai-je donc si Dieu me prend à la lettre et me tient toujours dans cette pauvreté spirituelle ? — Vous aurez, nia chère Sœur, la seule volonté de Dieu et cette ressource vous tiendra lieu de toutes les autres.
1/ Il s’agit de sainte Apolline ou Apollonie, vierge d’Alexandrie (Vie des Saints et des Bienheureux par les PP. Bénédictins de Paris, II, Paris 1936, p. 197)
Cette divine et adorable volonté sera le supplément des dons qui vous manquent ; elle deviendra votre trésor ; elle vous constituera une fortune spirituelle au milieu même de votre pauvreté ; car peut-on être plus riche devant Dieu qu’en se conformant à toutes ses saintes volontés dans les choses les plus affligeantes ? Peut-on être plus assuré de posséder le pur amour que lorsqu’on se résigne, de bon cœur, à ce qu’il y a de plus mortifiant pour l’amour-propre le plus délicat qui est l’amour-propre spirituel ? Croyez-moi, ma chère Sœur, l’âme qui voit ainsi de bon œil sa pauvreté, n’a rien à envier aux âmes même les plus riches des dons de Dieu.
L’âme craintive à laquelle s’adressaient ces conseils dut trouver à leur lecture quelque apaisement. Cependant, il ne suffit pas d’entendre des paroles de sagesse pour que s’évanouissent d’une âme délicate et fervente les inquiétudes que lui causent les épreuves auxquelles Dieu la soumet. Lorsque le P. de Caussade revint à Nancy, il put continuer par sa direction orale l’initiation aux voies particulières dans lesquelles Dieu engageait Sœur Marie-Antoinette. L’année 1735 semble avoir été pour elle une période d’agitation intérieure accrue. Nous verrons que le P. de Caussade s’y montre attentif à calmer sa dirigée en lui rappelant les grands principes dont lui-même nourrit sa vie spirituelle. Nous y ajouterons une cinquième lettre, qui ne porte pas de date, mais dont le contenu s’accorde assez bien avec l’état d’âme que nous allons connaître.
R. I, 281-283 1735
Ma chère Sœur,
Quoique votre maladie ne soit pas bien grave, je suis sûr que vous faites comme bien des âmes généreuses qui, dans leurs moindres incommodités, poussent tout au pis aller, afin d’avoir occasion de faire à Dieu de plus grands sacrifices.
Mais, dit-on d’ordinaire, pour bien faire à Dieu le sacrifice de sa vie, ne faut-il pas se sentir un peu prête ? Et je le suis si peu ! — Je vous engage à opposer à ces craintes la réponse des âmes dont je vous parle.
Prête ou non, disposée ou non, je suis toujours prête, toujours disposée à faire la volonté de Dieu. Votre bienheureux Père saint François de Sales disait à ce sujet une chose bien remarquable et bien consolante pour toute sorte de gens : Je suppose, disait-il, le plus grand pécheur du monde qui, à son dernier soupir, fait généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie, en s’abandonnant totalement à ses divines volontés et à son aimable Providence ; Dieu ne pourrait jamais le condamner, si grands que fussent ses crimes/1. Et je le crois bien, puisqu’un tel sacrifice est un acte d’amour parfait, capable d’effacer à lui seul tous les péchés, même sans confession, comme le baptême et le martyre.ccix Faisons donc souvent de ces actes d’amour, en remettant entièrement entre les mains de Dieu tout ce qu’il nous a prêté, parce qu’il ne pouvait pas nous le donner en propre. Et puisque, selon la parole de Jésus Christ, il faut redevenir enfants, imitons ces petits enfants à qui leur père redemande, pour éprouver leur naturel, quelques-uns des joujoux et des bonbons qu’il leur a donnés. Il faudrait qu’ils fussent bien égoïstes et bien sots pour ne pas lui dire : cher père, prenez ce qu’il vous plaira, je vous donne tout. Dans le fond, que donne-t-il, ce pauvre enfant, et à qui appartient véritablement ce qu’il donne ? Cependant le cœur du père attendri des petites marques d’un si bon naturel : oh ! le bon enfant, s’écrie-t-il, oh ! l’aimable enfant ; il le baise et se montre désormais beaucoup plus généreux à son égard. Telle est la conduite que tient envers nous notre bon Dieu, lorsqu’il nous offre l’occasion de lui faire quelques sacrifices.
Le 21 février de cette même année, mourait à la Visitation de Nancy une religieuse dont la vie intérieure semble s’être particulièrement accommodée de la spiritualité du P. de Caussade. Le P. Ramière, qui nous a conservé cette lettre, a jugé bon de reproduire en note un court extrait de la notice rédigée par la Mère Louise-Françoise de Rosen, alors supérieure de la communauté. En introduction à la lettre suivante dont on ne manquera pas d’admirer la profondeur, il convient que nous reproduisions tout d’abord ces quelques lignes :
1/ Ce texte ne se trouve pas dans le Traité, livre IX, ni dans le Second Entretien.
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La Sœur Anne-Catherine de Preudhornme était d’une très noble famille de Lorraine, et fit profession dans le monastère de la Visitation Sainte-Marie de Nancy, l’an 1666, à l’âge de 21 ans. Son attrait dominant était l’abandon à la divine Providence : elle avait une soumission parfaite aux volontés de Dieu, par un flat continuel dans tous les événements, disant en toute occasion : « C’est vous, mon divin roi, mon grand monarque, qui voulez ou ne voulez pas cette chose. Cela me suffit : soyez béni de tout en tout. » Sa grande confiance en Dieu lui attira d’abondantes grâces. Dans sa dernière maladie, elle était dans un acte continuel de foi, d’adoration, de contrition et de confiance, d’union avec Jésus Christ crucifié, d’amour pour Dieu et d’abandon à sa paternelle bonté, et toujours avec un air de paix, de joie et d’action de grâces. Continuant ainsi son union avec Dieu jusqu’au dernier soupir, elle expira doucement de pure défaillance, âgée de 90 ans et avec toutes ses facultés intellectuelles qu’elle a toujours conservées/1.
R. I, 293-294
Nancy, 21 février 1735
Ma chère Sœur,
J’ai vu à la sacristie le billet annonçant la mort de la chère Sœur Anne-Catherine de Preudhomme. Je n’ai nullement regretté la défunte dont le sort est plutôt digne d’envie.
Dans les spectacles de mort, la frayeur doit être jointe à la confiance ; mais celle-ci doit prédominer : l’abandon, voilà ce que devrait avoir la Sœur… Je la renvoie, sur cet article, à la lettre de la B. Paul, qui n’est plus inquiète, dit-elle, comme autrefois, sur les grâces nécessaires pendant la vie et surtout à la mort, parce qu’elle sera rassurée en Dieu ; le nom de père lui donne la confiance avec l’abandon. Si on ne peut en avoir le sentiment, il faut s’abandonner en cela même à Dieu ; et cet abandon non senti vaut encore mieux, puisqu’il renferme un plus grand sacrifice.
Cette lettre de la B. Paul me sert de lecture spirituelle. Après y avoir répondu, il me semble que j’en ai mieux compris et
1/Ramière, I, p. 293, note i. La notice de cette religieuse se trouve dans le registre des circulaires 1689-1742, pp. 338-340.
goûté certaines choses fort intérieures, délicates et profondes. Je n’aime point la recherche inquiète des soulagements dans les pauvretés et misères spirituelles, non plus que dans les corporelles. Cela vient de trop de tendresse sur soi-même. Je veux des âmes fortes et courageuses pour savoir bien soutenir les absences apparentes de l’Époux céleste, qui ne s’absente jamais qu’en apparence et pour nous détacher de tout le sensible, même le plus spirituel ; car les dons de Dieu ne sont pas Dieu. Lui seul est tout, vaut tout et nous doit être tout.
Les craintes excessives ne viennent que du défaut de confiance et d’abandon ; c’est pour cela que j’ai renvoyé la Sœur… à cet article de la B. Paul. Dieu la veut tellement dans la pauvreté, et vous aussi, qu’il ne me donne rien pour vous autres ; mais j’espère que vous profiterez d’une assez longue lettre écrite ce matin à une certaine personne, à qui j’ai mandé de la copier et de me renvoyer l’original pour une autre ; et c’est justement la Sœur… que Dieu m’a mise dans la pensée.
Je salue très cordialement en Dieu toutes les Sœurs et en particulier la Sœur Marie-Anne-Thérèse, et spécialement et très respectueusement votre très honorée Mère L.-F. de Rosen.
Les encouragements à la confiance que nous venons de lire laissent entendre combien Sœur Marie-Antoinette souffrait de ses craintes perpétuelles et de ses appréhensions en face des grâces dont elle sentait la responsabilité peser sur elle. Nous comprenons sans peine que cet état d’âme découlait pour elle d’une sensibilité qui tenait à son tempérament. Quelle est la personne que Caussade désigne par le nom de « B. Paul » ? Les textes ne nous renseignent pas à ce sujet. Mais peut-être n’est-il pas téméraire de supposer que cette personne n’est autre qu’une belle-sœur de la religieuse. La « B. Paul » pourrait être la baronne Paul de Mahuet, et par conséquent l’épouse d’un frère de la visitandine. L’Année Sainte signale (X, p. 17o, note) qu’une sœur de Marie-Antoinette était une bienfaitrice du monastère que connaissait le P. de Caussade. Notre hypothèse ne peut invoquer aucun témoignage formel ; mais on comprendrait assez que le directeur fasse appel à l’exemple d’une âme qui touche de près à sa dirigée.
L’Année Sainte nous a conservé une lettre datée du 16 juillet 1735. Elle nous confirmera dans le jugement que nous venons de porter sur le caractère de la Sœur de Mahuet.
Année Sainte, X, 171-172. R. II, 266-270
16 juillet 1735
Ma chère Sœur et très chère fille en notre Seigneur,
La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous.
En vous envoyant de quoi faire exercer l’œuvre de charité dont je vous parlais, j’ai eu la pensée de vous dire quelques vérités certaines et fort consolantes pour la vie intérieure.
Premier principe. — On ne peut s’unir à Dieu, source de toute pureté qu’à mesure qu’on se détache de tout le créé, source continuelle de corruption et d’impureté.
Second principe. — Ce détachement ou dépouillement qui s’appelle une mort mystique, est de deux sortes : de l’extérieur et de l’intérieur, qui est proprement nous-mêmes ou le « moi » de Monsieur de Cambrai/1.
La preuve et la marque de la mort à tout l’extérieur sont une espèce d’indifférence ou plutôt d’insensibilité pour tous les biens extérieurs : plaisirs, réputation, parents, amis, etc. Cette insensibilité devient, par la grâce de Dieu, si parfaite et si profonde qu’on est tenté de la croire purement naturelle, ce que Dieu permet pour nous ôter tout retour de complaisance, et pour nous faire marcher en tout dans l’obscurité de la foi et dans un grand abandon/2.ccx
Troisième principe. — Le dépouillement intérieur ou la mort à soi-même est le plus difficile, étant le plus intime. C’est comme si on nous arrachait à nous-mêmes, qu’on nous écorchât tout vivant. Plus l’amour-propre jette les hauts cris, plus il était attaché et plus il avait besoin de ce dépouillement ; car on jette les hauts cris à proportion qu’on va jusqu’au vif.
1/ « Ce moi qui nous est si cher… » (Nécessité de renoncer à soi-même : pratique de ce renoncement, éd. de Paris, VI, p. 139). Voir aussi éd. 1752, II, p. 16.
2/ On se rappelle la définition que saint François de Sales donne de l’indifférence et comment il veut qu’elle s’étende à toutes choses extérieures ou spirituelles : « L’indifférence est au-dessus de la résignation, car elle n’aime rien sinon pour l’amour de la volonté de Dieu… » (Traité, livre IX, ch. 4 et 5).
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Cette mort et ce détachement ne peuvent se faire que par voie de privation : il faudrait une vertu éprouvée et héroïque pour l’avoir, ce détachement, au milieu des plaisirs de la jouissance. C’est donc, de la part de Dieu, grâce et miséricorde de nous dépouiller de tous ses dons et faveurs sensibles, facilités et goûts spirituels, etc., tout comme c’est un effet de sa miséricorde de dépouiller les mondains des biens temporels pour les détacher.
Que faut-il donc faire au temps de ce dénuement ? — Se laisser dénuer, dépouiller, sans résistance, comme une statue/1. — Mais les révoltes intérieures ? — Il faut les supporter sans y adhérer. — Mais si on sent qu’on les supporte mal ? — Il faut ajouter cette autre peine à celle du dépouillement et prendre le tout en paix sans trouble volontaire. — Mais on n’est pas certain si ce dénuement vient de l’opération de Dieu ? — Comme c’est ici le retranchement de l’amour-propre qui, pour se consoler, cherche en tout des certitudes impossibles, voici ce que je dois répondre :
Quatrième principe. — Il est assuré qu’à moins d’une révélation particulière, Dieu n’a voulu nous laisser aucune certitude sur les choses du salut éternel. Pourquoi ? 1. Pour nous faire marcher toujours dans les ténèbres, les obscurités et les incertitudes de la foi. 2. Pour nous tenir toujours grandement humiliés, contre le penchant si naturel et si rapide de l’orgueil.ccxi 3. Pour exercer sur nous son souverain domaine et nous tenir dans la plus absolue dépendance et le plus parfait abandon dans des points d’une conséquence éternelle.
Voilà ce qu’il y a de plus terrible en apparence dans la religion ; mais voici le doux et le consolant : je ne me suis pas plus tôt soumis en tremblant au souverain domaine de Dieu et à ses jugements incompréhensibles, que j’éprouve une douce consolation dans sa miséricorde qui me laisse, au lieu de certitude, une ferme espérance qui vaut bien la certitude, sans ôter rien du sacrifice de l’abandon si glorieux à Dieu et si méritoire
1/La comparaison de la statue a été développée dans un style pittoresque par saint François de Sales au livre VI du Traité, ch. II. Il l’avait esquissée une première fois dans une lettre (éd. d’Annecy, XIII, p. zo), et surtout dans une lettre adressée à la Mère de Chantal vers 1612 (éd. d’Annecy, XV, p. 321).
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pour moi. Et sur quoi se fonde cette ferme espérance ? — Sur les trésors de la miséricorde divine et des mérites infinis de Jésus Christ ; sur tant de grâces dont j’ai déjà été comblé ; sur le sentiment des directeurs auxquels il appartient de juger de mon état et de mes dispositions ; sur les pures lumières de la foi, qui ne peuvent tromper et que je suis dans nia conduite, du moins quant à l’essentiel qui est la fuite et l’horreur du péché, et la pratique des vertus canonisées par cette foi et que je pratique, quoiqu’imparfaitement, avec le désir de les mieux pratiquer.
Mais, malgré tout cela, il reste toujours quelques craintes ? — Si c’est la crainte qu’on appelle chaste, paisible et sans trouble, c’est la vraie crainte de Dieu, qu’il faut toujours conserver 1 ; en sorte que là où il n’y a nulle crainte, c’est illusion du démon. Que s’il reste encore une crainte excessive ou turbulente, c’est la crainte de l’amour-propre, dont il faut gémir et s’humilier.
Que faut-il faire après ce dénuement total ? — Y demeurer en simplicité et en paix, comme Job sur son fumier en disant souvent : bienheureux les pauvres d’esprit. Qui n’a plus rien possède tout, puisqu’il possède Dieu. Quittez tout, dépouillez-vous de tout, dit le fameux Gerson, et vous aurez tout en Dieu. Dieu senti, Dieu goûté et bienfaisant, dit Monsieur de Cambrai, est véritablement Dieu, mais c’est Dieu avec des dons qui flattent l’âme ; Dieu en ténèbres, en privations, en insensibilités, est tellement Dieu que c’est Dieu tout seul et tout nu pour ainsi dire/2.
Mais c’est un peu dur ! — Oui, dur à l’amour-propre, cet ennemi de Dieu, de nous-mêmes et de tout bien, et c’est par
1/Saint FRANÇOIS DE SALES, Traité, livre XI, ch. 18 (éd. d’Annecy, V, pp. 304-305) : « Ceux-là donc craignent Dieu d’une affection filiale qui ont peur de lui déplaire purement et simplement parce qu’il est leur Père, très doux, très bénin et très aimable. » Sur la crainte de Dieu, son rôle dans la vie spirituelle au regard de la tradition, voir l’article Crainte de E. BOULARAND dans le Dict. de Spiritualité, II, col. 2463-2511.
2/ C’est ce que Fénelon appelle « entrer dans la pure foi » et ce pour quoi il prêche à temps et à contretemps le « dépouillement de soi-même » et l’acceptation des « peines et des délaissements intérieurs ». Voir dans le Manuel de piété les Instructions sur la morale et la perfection chrétiennes, XXIII et XXIV (éd. de Paris, VI, pp. 125-127).
la dureté de ces coups qu’il doit mourir en nous. Craindrons-nous cette mort qui produit en nous une vie de grâce, une vie toute divine ?
Mais il est dur de passer ainsi sa vie ? — Mais un peu plus ou un peu moins de douceur, durant quelques moments de vie, ce n’est pas grand-chose à celui qui a devant les yeux un royaume éternel. — Mais je souffre tous ces dépouillements si imparfaitement, si faiblement ? — Autre grâce inconnue ! Dieu vous préserve de les souffrir avec un certain courage et force sensible. Que de secrètes complaisances, vains retours et appuis sensibles en vous-mêmes qui gâteraient l’œuvre de Dieu ! Une main invisible vous soutient assez pour vous rendre victorieuse, et le vif sentiment de votre faiblesse vous rend humble dans la victoire même. Oh ! Il est avantageux de souffrir petitement et faiblement plutôt que grandement, fortement et courageusement ! Nous sommes rapetissés, nous nous trouvons faibles et petits dans ces sortes de victoires, au lieu que, dans les autres, nous nous trouvons grands, forts, courageux, enflés de nous-mêmes, vains, confiants, présomptueux sans même nous en apercevoir. Admirons la sagesse et la bonté de Dieu, qui sait si bien mêler et proportionner toutes choses pour notre profit et avantage ; au lieu que, s’il agissait à notre gré, tout serait gâté, corrompu et peut-être perdu ». Je vous prie de communiquer ceci à la Sœur N..
Je suis tout à vous en notre Seigneur.
Quels sentiments Sœur Marie-Antoinette a-t-elle éprouvés en lisant les conseils de son saint directeur ? Une lettre, dont nous ignorons la date, nous permet d’en apprécier la prudence et l’opportunité : elle nous fait connaître les épreuves que traversait la conscience pour laquelle ces conseils étaient formulés.
L’Année Sainte nous a conservé une partie de cette lettre, dont le P. Ramière nous procure les premiesr paragraphes sans doute retouchés par lui : nous lui empruntons littéralement le début de cette pièce.
1/ FÉNEI, ON, op. cit., p. I 27.
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Année Sainte, x, 169-170. R. II, 164-166.
Madame et très chère Sœur,
Je ne puis que bénir Dieu du prolongement de votre épreuve et du redoublement des peines intérieures que vous éprouvez au temps de l’oraison, alors que je vous vois en retirer tant de profit, et pratiquer si bien les vertus que je vous ai recommandées, à savoir l’entier sacrifice de tout et l’abandon total au bon plaisir de Dieu.
Loin de souhaiter de vous voir perdre ces occasions d’amasser d’inappréciables mérites, je ne puis que vous féliciter et vous exhorter à la constance. Des oraisons ainsi faites sont, à la vérité, bien pénibles, mais ce sont aussi les plus méritoires et les plus fructueuses.
D’où peut vous venir/1 la grande crainte de déplaire à Dieu sans même le connaître, tandis que vous connaissez et sentez même pour l’ordinaire que vous voulez, pour lui plaire, les choses les plus rudes à la nature ?
Vous voyez bien que ce ne sont que de vaines imaginations qu’il faut laisser passer et repasser comme des mouches en prenant patience/2.
Il est bien surprenant, après tout ce que nous avons dit et que vous avez lu, que vous ne sachiez que penser de vos dispositions intérieures en conséquence des changements, des variations extrêmes et des fâcheuses alternatives que vous éprouvez. C’est tout comme si vous ne saviez que penser de ce qu’après les plus beaux jours vient un temps pluvieux et sombre, de ce qu’après le plus bel automne vient l’hiver très rude. C’est l’ordre établi de Dieu ; ce sont les vicissitudes de la vie, où il n’y a rien de stable. C’est ce que les saints ont éprouvé. Dans la belle saison, il faut se préparer à voir venir le mauvais
1/Ici commence le texte de l’Année Sainte.
2/ Saint François de Sales dit à propos de la méditation que les simples pensées sont « ainsi que nous voyons les mouches communes voler çà et là sur les fleurs sans en tirer chose aucune » (Traité, livre VI, ch. 2, éd. d’Annecy, IV, p. 307).
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temps, et, quand il est venu, comme il n’y a point de remède, il faut tranquillement le souffrir et laisser passer cet orage dans l’attente du retour de la belle saison/1.
Au lieu de tous ces actes, peut-être forcés, ne vaudrait-il pas mieux alors se tenir, comme je vous l’ai déjà dit, en la présence de Dieu, dans un silence intérieur de respect, d’humilité, de soumission, d’abandon ? Mais l’amour-propre voudrait toujours sentir et goûter. Cela ne se peut et Dieu ne le veut pas. Il vous vient dans l’esprit que vous trompez tout le monde. — Mais vous savez bien que vous ne voulez pas tromper, cela doit suffire. S’il vous venait dans l’esprit de vous tuer, de vous précipiter, vous diriez aussitôt : je sais bien que je ne veux pas le faire. Laissons passer ces folies, car le moyen d’arrêter les folies et les inepties de l’esprit humain et surtout de l’imagination ! Ce sont de nouvelles mouches importunes : souffrons patiemment ces nouvelles importunités ; quand celles-là seront passées, il en viendra d’autres qu’il faudra souffrir de même avec patience et résignation.
Je bénis Dieu des saintes dispositions intérieures de sacrifice, d’abandon, de mort à soi-même et du plus profond anéantissement, etc. Comment pouvez-vous penser seulement que Dieu vous abandonne, tandis que, par un changement singulier et des opérations si précieuses, il vous favorise comme il a favorisé les saints ? Car que peut-il nous donner de plus conforme à l’Évangile, de plus sanctifiant et de meilleur ? Les extases ni les révélations ne valent pas les moindres de ces dispositions intérieures, puisque c’est là précisément en quoi consistent la sainteté et la perfection. Je n’ai donc qu’à vous exhorter à ne perdre rien de si précieux par des actes contraires ; mais quand il plaira à Dieu de vous en dépouiller en apparence, en vous ôtant le sentiment de tout cela, laissez-le faire. Qu’il donne, qu’il ôte, qu’il redonne, n’est-il pas maître de ses dons ? Son saint nom soit toujours également béni/2 !
1/ Exercices spirituels, Règle huitième du discernement des esprits, n. 321 : « Celui qui est dans la désolation doit travailler à demeurer dans la patience, qui est opposée aux vexations qui lui adviennent. Il doit penser qu’il sera bientôt consolé, s’il met tout son soin à combattre la désolation… »
2/ Allusion à Job, 1, 21. Ici s’arrête le texte de l’édition Ramière.
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Ne craignez jamais de me fatiguer, encore moins de m’importuner. Toutes les fois que vous aurez de vrais besoins et des demandes nécessaires, ou même utiles, en tant que nouvelles et méritant réponse, je me ferai un point de conscience de me refuser à votre piété et à vos ardents désirs pour la perfection. Dieu ne vous a adressée à moi que pour cette noble fin, et il veut que je réponde de mon mieux.
Vous m’avez fait plaisir de m’apprendre de si bonnes nouvelles de Mademoiselle votre sœur 1. J’avais pensé à elle ; je la félicite et me recommande à ses bonnes prières et à celles de toute votre communauté, que j ’honore et chéris beaucoup. Je ne manquerai pas de m’acquitter de l’agréable et sainte commission que vous me donnez.
Quant à la confession, s’il vous reste un seul brin de foi et de docilité, rien de plus aisé que de vous tirer pour toujours d’embarras : ne demandez jamais la délivrance de cette peine, car Dieu vous a bien fait sentir pourquoi il la permettait.
C’est que lui seul veut être votre appui, toute votre consolation, toute votre confiance, sans qu’un seul de ces sentiments puisse être diverti ailleurs, et, pour cela, il vous fallait ce moyen, au défaut d’une vertu et d’un détachement héroïques que vous n’avez pas.
Voici votre pratique : après une petite demi-heure, tout au plus, d’examen fait tant bien que mal comme vous pourrez, vous vous direz à vous-même : par la miséricorde de Dieu, je vis dans la contrition habituelle, puisque pour rien au monde je ne voudrais commettre un péché mortel ; je sens même de l’horreur du péché véniel, quoique je ne laisse pas d’avoir le malheur d’en commettre. Voilà l’essentiel pour la contrition, où je tâcherai de me renouveler si je puis.
Pour la confession, que dirai-je ? Le voici : mon Père, mon peu de lumière m’empêche de connaître mes fautes ordinaires, mais je viens m’accuser en général de tous les péchés de ma vie passée et en particulier de tel ou tel péché, dont je demande pardon à Dieu de tout mon cœur. Et, avec cela, vous recevrez
1 Mademoiselle Marie-Élisabeth de Mahuet, bienfaitrice du monastère de Nancy, qui mourut le i6 août 1738 (Année Sainte, X, p. 17o, note).
tranquillement toutes les grâces attachées à ce sacrement. Y a-t-il au monde rien de plus aisé et de plus consolant ? Le tout fondé sur les grands principes de la foi : cette pratique devrait être connue et mise en usage par bien des personnes de votre communauté, car je suis assuré qu’il y en a plusieurs à peu près dans le même cas.
Vous voyez assez, par tout ce que je vous ai dit, que vous ne pouvez omettre de vous confesser que par pure lâcheté et en succombant à la tentation.
Plaçons ici un fragment conservé par le Ms. de Nancy et dont nous ignorons la destinataire. n précise les avis relatifs à la confession, que nous venons de lire.
Ms. N. 123-126
Pour la confession, voici ce que vous devez faire toujours.
1. N’employez qu’une demi-heure à vous y préparer ; le plus ne serait qu’une perte de temps et une occasion au démon de jeter le trouble dans votre âme, ce que vous devez éviter par-dessus tout, parce que cette profonde paix du cœur est le vrai fondement de la vie intérieure et la disposition la plus essentielle à l’oraison du silence intérieur.
2. Le premier quart d’heure tout au plus sera employé à rappeler le souvenir de vos fautes : tout ce que vous pourriez oublier après cet examen sera comme non avenu et vous sera pardonné.
3. Le dernier quart d’heure sera employé à vous exciter au regret de vos fautes, et demandant à Dieu cette grâce, et
i vous y excitant tout doucement et sans nul effort d’esprit, par le souvenir des bontés de Dieu à votre égard et de sa très grande miséricorde, soit en vous retirant du monde où vous vous seriez perdue, en vous appelant à la religion où vous pourrez si aisément vous sauver, soit en vous empêchant de mourir en état de péché, soit en vous retirant d’une vie tiède et imparfaite et languissante, où vous courriez risque de vous perdre au milieu même de la religion.
4. Après ces petites réflexions, vous penserez que la véritable contrition, quelque forte qu’elle soit, ne se sent jamais parce qu’elle est purement spirituelle et que les douleurs les plus sensibles sont si équivoques que, malgré toutes ces marques d’une douleur extérieure très vive, on refuse souvent l’absolution parce que cette douleur sensible peut subsister avec l’habitude et l’inclination au péché mortel, et que la grande marque de la véritable douleur sur quoi nous absolvons les plus grands pécheurs, c’est de ne plus tomber dans les grands péchés dont ils s’accusent ; ensuite, vous direz à Dieu : Seigneur, j’espère que vous m’avez [fait] la grande grâce de nie donner la contrition nécessaire ; je vous demande pardon de tous mes péchés ; je les déteste autant que je puis et vous voyez que je suis bien fâchée non seulement de les avoir commis, mais encore de n’en point sentir toute la douleur que je souhaiterais ; je me soumets en ce point à vos ordres. Vous avez voulu nous cacher cette douleur, lors même que vous nous la donnez, afin que nous ne soyons jamais sûrs du pardon ni assurés d’être en état de grâce. Il vous a plu de nous tenir tous dans cette humble dépendance pour donner lieu à la foi et à la seule espérance par où vous voulez nous conduire, afin que nous nous contentions d’espérer en votre miséricorde, et de nous y abandonner à l’aveugle ; c’est ce que je fais, ô mon Dieu, de tout mon cœur, acceptant cet état d’incertitude où vous voulez tenir même les plus grands saints.
5. Pour ce qui regarde l’accusation des péchés, vous direz en peu de paroles les petites fautes dont Dieu vous aura rappelé le souvenir, laissant tout le reste à sa miséricorde, sans la moindre inquiétude sur tout ce que vous pourriez oublier, mais ne manquez jamais d’ajouter un péché des plus considérables de la vie passée. Avec cela vous devez être moralement assurée de recevoir les grâces du sacrement. Voilà ce qui vous facilitera, comme à tant d’autres, la pratique de la confession fréquente. Pour éviter tout trouble sur le passé ou pour l’avenir, voici une grande maxime en trois mots : il faut laisser [le] passé à la très grande miséricorde [de] Dieu, l’avenir à son aimable Providence, et le présent à notre fidélité avec le secours de la grâce.
6. En recevant l’absolution, voici la seule pensée courte qui doit vous occuper en vous jetant en esprit au pied de la croix et baisant en esprit les plaies sacrées des pieds du Sauveur : ô mon Dieu, direz-vous, je ne vous demande qu’une seule goutte de ce sang adorable versé dans mon âme pour la laver de plus en plus de tous ses péchés et surtout des grands péchés de ma vie passée, dont je vous demande encore très humblement pardon avec une ferme espérance de l’obtenir de cette très grande miséricorde que vous avez si souvent fait éclater sur cette vile et très misérable créature.
Cela fait, je vous défends de la part de Dieu de ne plus penser volontairement ni à la confession, ni à vos péchés, ni à la contrition, ni si vous êtes pardonnée et entrée en grâce. C’est un mystère dont Dieu s’est réservé à lui seul la connaissance et dont le démon se sert continuellement pour inquiéter et troubler les âmes, afin de leur ravir cette douce paix intérieure qui est la meilleure disposition à la communion, et sans laquelle on ne peut retirer presque aucun fruit de la communion, parce qu’on va la recevoir avec un cœur inquiet et troublé et par conséquent sans aucun goût pour cette divine nourriture, souvent même avec de grands dégoûts qui viennent de notre faute pour nous être laissés troubler volontairement par mille pensées vaines et mauvaises que le démon a jetée dans notre esprit, et que nous devrions rejeter au plus tôt et mépriser en les laissant tomber comme on laisse tomber une pierre dans l’eau et dans la mer 1.
Une telle direction était bien faite pour apaiser des consciences religieuses profondément éprises de pureté et de don généreux à leur unique Maître.
L’état anxieux de Sœur Marie-Antoinette, avec ses craintes, ses scrupules, ses appréhensions du confessionnal, nous est encore révélé par une lettre non datée, que la Mère de Rosen a insérée dans son recueil.
1/ Les conseils du P. de Caussade sont ici ceux que les maîtres spirituels adressent à des âmes délicates et même scrupuleuses. Le besoin qui les tourmente de trouver dans la confession la garantie sensible du pardon de Dieu est en contradiction avec le sens spirituel de ce sacrement. Partisan comme saint François de Sales (Introduction, partie II, ch. 19, éd. d’Annecy, p. 112-I15) de la confession fréquente, il met en garde Sœur Marie-Antoinette et certaines de ses compagnes contre la recherche du sensible qui est la cause de leur trouble.
Ms. V. 422-425. R. II, 173-174
I° Quand en sa vie on a fait une confession générale de bonne foi, toutes les réflexions et inquiétudes qui viennent ensuite, sont autant de vains scrupules qu’il faut mépriser ; l’ennemi s’en sert pour troubler la paix de l’âme, pour faire perdre du temps et pour diminuer ou affaiblir la confiance en Dieu. Abandonnons tout le passé à son infinie miséricorde, tout l’avenir à sa divine Providence, et ne pensons qu’à profiter du présent, par le seul fiat en tout, pour tout et partout. Ce seul acte, réduit peu à peu en dispositions habituelles, fait toute la perfection qu’on va chercher loin et hors de son état par ignorance ou par illusion.
2° Du reste, ne croyez pas me rebuter en me parlant de vos misères. À force de ne voir en soi que pauvreté et misère, les voir en paix et humilité, s’anéantir devant Dieu en lui demandant sa grâce et travaillant avec son secours à diminuer ses fautes et à se vaincre pour Dieu, c’est en quelque sorte ne plus les avoir, dit Monsieur de Cambrai dont voici encore un bel endroit propre à consoler et encourager : « Nous avons besoin de vivre et de mourir dans une incertitude impénétrable, non seulement des jugements de Dieu sur nous, mais encore de nos propres dispositions/1. » Il faut, comme dit saint Augustin, que nous soyons réduits à ne pouvoir présenter à Dieu que nos misères et sa très grande miséricorde : notre misère comme l’objet de sa miséricorde et sa miséricorde comme notre unique titre par les mérites de Jésus Christ. Méditez souvent ces grandes paroles, vous y trouverez la paix de l’âme, l’abandon, la confiance et la plus grande sûreté dans l’incertitude même 2.
3° J’ai fait une trouvaille qui me satisfait plus que tous les agréments imaginables. Il y a dans cette ville un monastère de clarisses de la grande réforme, totalement séparées du inonde,
1 Idée qui revient souvent dans les écrits de Fénelon : on la trouvera développée avec une particulière ampleur sous le titre : Des opérations intérieures de Dieu pour ramener l’homme à sa vraie fin, pour laquelle Il nous a créés (Œuvres spirituelles, 1752, II, pp. 16-36).
2 Ici s’arrête le texte de Ramière. La suite de cette lettre fait l’objet de celle que Ramière transcrit au tome I de son édition, pp. 185-186.
qui ne prennent point de dot, vivant d’aumônes journalières. La supérieure est une des plus saintes personnes que j’ai connues en ma vie. J’ai senti d’abord un grand attrait intérieur pour entrer en sainte société avec elles, et presque toutes m’ont avoué avoir eu de leur part le même attrait. Je crois que Dieu me prépare quelques grandes grâces par leurs saintes prières. Elles sont très intérieures… Leur ayant dit que, dans toutes les occasions favorables, je m’emploierai à leur procurer des charités, elles en parurent presque scandalisées, me priant de penser seulement à les rendre plus intérieures, plus détachées et plus saintes par mes instructions et mes prières. Leurs union, candeur et simplicité sont admirables. Frappé de leur grande austérité, je leur demandai un jour si cette vie si dure n’altérait pas beaucoup leur santé, et n’abrégeait leurs jours. Elles me répondirent qu’il n’y avait presque jamais de malade, qu’il en mourait très peu de jeunes et presque toutes après quatre-vingts ans, ajoutant que l’austérité et les jeûnes contribuent à la santé et à une plus longue vie que la bonne chère abrège. Je n’ai jamais vu plus de gaieté et de sainte joie qu’en ces saintes filles, pourvu qu’on ne leur parle que des choses de Dieu, car, pour les indifférentes et les nouvelles, elles ne peuvent les supporter, disant : que nous fait et à quoi nous sert tout cela ? Je m’assure que vous serez édifiée et bien aise pour moi de cette heureuse trouvaille, car, bien que j’aie souvent demeuré ici, je ne savais que le nom de cette sainte maison, et je regardais toutes ces dignes filles comme des personnes mortes à tout, enterrées et tout à fait invisibles ; quelle grâce et quelle consolation pour moi ! Je puis ajouter : quelle instruction pour ma sanctification ! C’est bien ici qu’il faut louer et bénir Dieu de ses merveilles dans les âmes 1 !
1 Ce monastère de clarisses avait été fondé en 1487 par Louis d’Amboise. Il a subsisté jusqu’à la Révolution (1792) et s’est distingué par sa ferveur constante et la sainteté de certaines moniales. Le P. Agathange de Paris écrit à son sujet : « La communauté a mérité les éloges unanimes des historiens. Elles vivent comme des anges et dans une telle dévotion qu’il n’y en a point au reste du royaume de si austères qu’elles, écrivait en 1638 un panégyriste anonyme de Louis I d’Am-boise… » (AGATHANGE DE PARIS, o. f. m. cap., L’établissement des clarisses de la première règle dans le midi de la France, Collectanea franciscana, 28 [1958], p. 370).
Le dernier paragraphe que nous venons de transcrire, avec l’allusion faite au couvent des clarisses avec lequel le P. de Caussade est entré en relation, fait partie d’une lettre postérieure. Ce paragraphe date vraisemblablement d’une époque dont la lettre suivante va nous apporter des échos circonstanciés. Datée de 1743, elle fait allusion à l’arrivée du jésuite toulousain dans cette ville d’Albi où il a séjourné, notamment à son retour précipité de Nancy, lorsqu’il souffrait de la disgrâce dont nous avons eu l’occasion de retracer les péripéties dans notre tome I.
Ms. V, 419-422. R. I, 290-293
Albi, 1743
1. Me revoici à Albi, climat très doux, gens très affables et sociables, un peu trop pour moi qui aime toujours la solitude : invitations fréquentes partout [ce] qui sera pour moi une véritable croix, sans compter les autres qui m’attendent pour tempérer le plaisir de me revoir pour la quatrième fois dans un pays que j’ai toujours fort aimé 1. Dieu soit béni de tout ! Il sème des croix partout ! Mais j’ai déjà fait tous mes sacrifices et offert d’avance en acceptant tout ce que Dieu voudra m’envoyer. Cette disposition en adoucit le détail et en fait trouver beaucoup moins et des moindres que l’imagination n’en prévoit. Cependant, je suis charmé de me trouver où Dieu me veut par la seule disposition de son aimable Providence, qui me conduit toujours comme par la main, ce qui redouble ma confiance.
2. Quoique je me trouve toujours en parfaite santé, je sais et je sens que les années en passant avec rapidité nous
1/ Il semble que Caussade fasse erreur en parlant d’un quatrième séjour à Albi. Il y vint pour la première fois en 1701. Il y revint, lors de sa disgrâce, en 1731-1732. Le P. Ramière signale bien un troisième séjour en 1738 (éd. de 1870, tome I, p. 10, note), mais il n’indique pas la source de ce renseignement que le travail en Lorraine du P. de Caussade rend peu vraisemblable (voir notre tome I, p. 203). De plus le P. Ramière qualifie de « troisième séjour » celui de 1743. Par ailleurs la Mère M.-A.-Th. de Rosen dans une lettre à la Sœur de Lesen signale la présence du P. de Caussade à Nancy en 1739 (Archives de la Visitation).
approchent du terme éternel où il nous faut tous aboutir. Il est vrai que cette pensée est dure à la nature, mais à force de l’envisager comme salutaire, elle devient presque agréable, comme un remède amer cesse peu à peu de le paraître, quand on en ressent les bons effets. Un de mes amis me disait ces jours passés qu’en vieillissant comme moi il lui semblait que le temps s’écoulait avec une rapidité si extraordinaire que les semaines lui paraissaient comme autrefois les jours, les mois comme les semaines, et les années comme les mois. Et puis hélas ! quelques années de plus ou de moins, qu’est-ce que c’est par rapport à nous qui devons durer et subsister autant que Dieu même ? Ceux qui nous ont devancés de vingt, de trente années, d’un siècle même, et ceux qui dans les vingt, trente ans ou un siècle, doivent nous venir joindre, n’en seront ni plus reculés ni plus avancés dans cette vaste éternité. Il nous semblera à tous que nous la commençons également. Oh ! que cette pensée peut beaucoup adoucir les peines de cette courte et misérable vie et nous les rendre utiles par la patience. Un peu plus ou un peu moins de vie, un peu plus ou un peu moins de peine, qu’est-ce que cela par rapport à la vie éternelle que nous attendons, où nous courons, où nous volons sans cesse et où nous touchons presque déjà ? Moi surtout qui me vois comme sur le rivage et sur le point d’être embarqué. Il est donc temps, comme dit saint François de Sales et le Père Surin, de préparer son petit équipage pour l’éternité 1. Or, le meilleur équipage se prépare dans l’amertume des croix et par les grands sacrifices faits à la volonté de Dieu et aux divers arrangements de sa divine Providence, malgré les réflexions subtiles de l’amour-propre le plus spirituel, qui se cache sous les plus spécieux prétextes.
3. Les vicissitudes de bien et de mal, de guérison ou d’infirmité, doivent nous tenir devant Dieu dans une continuelle dépendance, avec confiance et abandon. Ce saint usage de nos peines les adoucit beaucoup et les rend très profitables. Les soutenir comme il faut est un grand sacrifice, car toutes les
1/Cf. Lettres spirituelles du P. Jean-Joseph Surin de la Compagnie de Jésus, édition critique par L. Michel et P. Cavallera, t. 11630-1639, Toulouse 1926, p. 102.
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souffrances de la vie, dans tous les états, font les martyrs de la Providence, comme les supplices des tyrans faisaient les martyrs de la foi et de la religion/1.
4. La comparaison des israélites est très juste. Imitons les bons en reconnaissant l’équité de Dieu dans les punitions trop bien méritées, et regardons toutes nos afflictions, soit publiques, soit particulières, comme l’ouvrage de Dieu et non de l’injustice des hommes. Dieu, dit saint Augustin, ne permettrait aucun mal, s’il n’était assez puissant et assez bon pour le tourner au plus grand avantage de ses élus. Servons-nous donc des maux présents pour éviter les éternels et pour mériter les récompenses promises à la foi et à la patience ; viendra le temps, et il est proche, où nous dirons avec David : nous nous réjouissons, Seigneur, pour tous les maux passés et si tôt passés, dont les récompenses ne passeront jamais.
5. Les sentiments de découragement et autres misères intérieures, ne sont qu’un nouveau sujet de grâces et de mérites, pourvu qu’on aille son train ordinaire en soutenant sa conduite par les exercices de piété.
Comme les lettres adressées à Sœur Marie-Thérèse de Vioménil que nous avons citées plus haut, ces lignes nous permettent de constater combien la direction du P. de Caussade s’appuyait sur une expérience personnelle profonde et constante. L’abandon à la Providence divine qu’il prêchait aux autres, il le pratiquait avec une fidélité dont nous trouvons ici un témoignage émouvant par sa simplicité et sa sincérité. L’A nnée Sainte n’a pas manqué de louer le mérite de Sœur Marie-Antoinette qui unissait aux anxiétés de sa constitution psychasthénique une grande énergie de caractère. L’austérité de sa conduite, le peu de ménagements qu’elle accordait à ses infirmités lorsque l’âge vint à les multiplier, l’esprit de labeur et de régularité dont elle donnait l’exemple, tout le sérieux de la pratique religieuse la préparait à faire une mort édifiante. Une fluxion de poitrine, suite d’un rhume mal soigné, l’emporta à l’âge de 77 ans.
La direction du P. de Caussade, impuissante à la délivrer des craintes tenant à son tempérament, l’avait aidée à en faire l’instrument de sa sanctification.
1 Nous avons signalé dans notre tome I, p. 31o, note i, des textes parallèles chez Lallemant et Rigoleuc.
L’Année Sainte/1 a consacré l’une de ses notices les plus intéressantes à Sœur Aime-Marguerite Boudet de la Bellière, qui fut l’une des dirigées du P. de Caussade. Elle était née en 1712 et appartenait, nous dit-on « à une très honorable famille de la Lorraine ».
Orpheline de très bonne heure, elle avait été prise en tutelle par sa tante, Madame Royère, femme très en vue à la cour du duc Léopold, qui résidait à Lunéville. Sa tutrice la confia, âgée de sept ans, aux visitandines de Nancy. Elle se fit bientôt remarquer par ses espiègleries et par l’indépendance de son caractère. Lorsqu’elle eut quatorze ans, les religieuses la rendirent à sa famille, sans beaucoup de regrets. Elle vécut, pendant deux années, tout au plaisir de la vie mondaine.
Un jour, cependant, elle se sentit prise d’un profond dégoût pour cette vie conventionnelle, dont les attitudes et les propos blessaient son besoin inné de sincérité. Les souvenirs du cloître où elle avait été élevée se présentèrent à son esprit, obsédant de plus en plus sa conscience. Laissant les succès brillants qu’elle avait remportés dans le monde, elle demanda à être admise au noviciat de Nancy. Nous soupçonnons qu’elle n’y fut pas reçue sans quelques appréhensions. Elle avait dix-sept ans, et ses anciennes maîtresses, ses compagnes qui l’avaient précédée ne pouvaient oublier sans doute ce qu’elle avait été, lorsqu’elle était enfant.
C’est donc en 1729 ou 1730 qu’elle franchit le seuil du monastère. Le P. de Caussade, on s’en souvient, avait quitté depuis peu la Lorraine et se trouvait à Albi. Il est douteux que la jeune postulante l’ait rencontré à ce moment. Mais lorsqu’il revint à Nancy, vers la fin de 1733, il ne tarda probablement pas à entendre parler d’elle.
Les débuts de la postulante avaient été fervents. Mais les rigueurs de l’observance régulière et surtout les humiliations qui ne lui avaient pas été ménagées par ses supérieures soucieuses de
1/XI, pp. 313-324.
corriger son caractère altier et peu accommodant, lassèrent sans beaucoup tarder les efforts de sa bonne volonté. Il se produisit chez elle un relâchement d’autant plus dangereux qu’il touchait à sa piété. Peu à peu, prétextant les exigences de son emploi de réfectorière, elle en était venue à omettre, aussi souvent qu’elle le pouvait, son oraison pour se divertir, nous dit-on encore, à des lectures de pure curiosité. Et l’auteur de la notice de conclure : « Ce seul trait, que notre chère Sœur accusa plus tard avec larmes, fait entrevoir tout ce que la grâce trouva de résistance dans son âme/1. » Bientôt, ce fut la fidélité à sa vocation qui fut elle-même en cause. Privée des joies de vie intérieure et retenue par sa seule fierté dans le cadre de la vie conventuelle, elle faillit, paraît-il, voyant la porte ouverte, en profiter pour s’enfuir du monastère.
On était ainsi parvenu à l’année 1734. Son tour venu, Sœur Anne-Marguerite se mit en solitude. C’est là que le Seigneur l’attendait.
Le P. de Caussade était depuis peu retourné à Nancy. On ne nous dit pas avec précision quel fut son rôle dans la retraite de la jeune religieuse. Nous savons seulement que, frappée par une grâce de lumière, elle ouvrit son cœur à sa supérieure. Celle-ci fit vraisemblablement appel aux conseils du jésuite qui reçut la confession générale de l’âme pénitente. L’événement marqua un changement total dans la vie spirituelle de la visitandine, qui ne manquait pas de générosité, mais s’était laissée aveugler par son amour-propre.
De sa correspondance avec son directeur, nous possédons encore quatre documents. L’une de ces lettres a été reproduite dans l’Année sainte/2, mais nous la possédons également grâce à la copie de la Mère de Rosen, où se lisent aussi les trois autres lettres du P. de Caussade qui lui sont adressées. Le P. Ramière, qui a connu ces quatre pièces, n’a pas manqué de les insérer dans son recueil.
1 Année Sainte, XI, p. 315.
2 Année Sainte, XI, pp. 316-317. connaît tout l’avenir, n’a pas employé un coup si singulier de sa Providence sans quelque dessein particulier, et voilà d’abord
Ms. V. 123-130. R. I, 240-246
1734
I° Ce que vous me dites sur votre vocation est plus utile que vous ne pensez, car un directeur qui voit quelque chose de particulier sur une vocation, pense aussitôt que Dieu, qui connaît tout l’avenir, n’a pas employé un coup si singulier de sa providence sans quelque dessein particulier et voilà d’abord un heureux présage pour la personne que Dieu a singulièrement appelée, sans doute, pour se l’attacher d’une manière digne de sa divine vocation. Je remercie Dieu de cette première grâce, et de la seconde qui est de vous faire sentir et reconnaître cette faveur singulière. D’où je conclus que vous êtes du nombre fortuné de celles dont Dieu veut quelque chose de particulier, et qui risqueraient beaucoup si elles ne répondaient pas aux prédilections de l’Époux céleste, que l’Écriture nous représente comme un amant et un époux jaloux.
2° Il est certain que, dans la vie intérieure, il faut s’attendre à des vicissitudes continuelles, à quoi Dieu a assujetti toutes les choses passagères en cette vie, en sorte qu’un état toujours constant deviendrait par cela seul fort suspect. Que faut-il donc faire maintenant qu’il plaît à Dieu de vous combler de lumières et de caresses ? 1. Il faut vous attendre et vous préparer aux rudes absences de l’Époux. /2. Et durant l’absence, il faut vous tenir dans la fidélité durant cette épreuve par l’espoir du retour du divin Amant. /3. Il ne faut pas trop vous livrer à ces goûts et à ces douceurs, crainte de vous y attacher : il faut en cela user de la même modération, sobriété et modestie, dont use une personne mortifiée à l’égard des viandes dans un délicieux festin.
3° Votre manière d’oraison d’à présent est bien plus de la grâce que de vous. Tenez-vous donc dans cette simplicité bienheureuse du regard intérieur et amoureux de Dieu, et de votre propre néant. Dieu opère alors de grandes choses dans votre âme, sans que vous sachiez ce que c’est ni comment. Gardez-vous bien alors de toute curiosité : contentez-vous de connaître et de sentir que c’est une opération divine. riez-vous en celui qui travaille en vous, et abandonnez-vous totalement à lui, afin qu’il vous forme et vous façonne intérieurement comme il lui plaira. Ne vous suffit-il pas que vous soyez à son gré et à son goût ?
4° Dans ces heureux moments, n’ayez d’autres craintes que celle de vous attacher plus aux dons et aux grâces qu’au donateur et au bienfaiteur. Ne les estimez, ne les goûtez, ces grâces et ces faveurs, qu’autant qu’elles peuvent vous enflammer du divin amour et vous être des aides et des secours pour acquérir les vertus solides, qui plaisent à l’Amant céleste l’abnégation de vous-même, l’humilité, la mortification, la patience, la douceur, l’obéissance, la charité et le support du prochain, et sachez que le démon n’est point l’auteur de ces faveurs, et qu’il ne pourra jamais vous tromper, quand vous ferez servir ces goûts et ces douceurs à l’acquisition prompte et fervente des vertus solides que la foi et l’Évangile nous enseignent et nous prescrivent. Laissez faire Dieu, ne mettez point d’obstacles à sa sainte opération par votre activité naturelle et soyez-lui fidèle jusque dans les moindres choses sous peine d’exciter et même d’irriter sa divine jalousie/1.
5° Les idées les plus simples et qui portent le plus à la sainte enfance et divine confiance, sont toujours les meilleures dans la prière. Oh ! que les prières simples, familières et respectueuses tout ensemble, sont agréables à Dieu et toutes puissantes auprès de lui ! Oh ! que je vous souhaite la continuation de ce simple et humble don d’oraison qui est le grand trésor de la vie spirituelle !
6° Vous ne comprenez pas, dites-vous, comment s’est fait le passage d’une antipathie si forte pour… à un amour si parfait de votre état ? C’est, ma fille, que par diverses opérations intérieures votre âme a été pour ainsi dire refondue, à peu près comme on fait refondre un vieux pot d’étain ou d’argent, pour en faire un tout neuf, beau, clair, brillant/2. Il se fera encore bien d’autres refontes dans votre âme, si vous êtes bien détachée dans les consolations, fidèle à la grâce, et toute résignée au bon plaisir de Dieu dans les sécheresses, peines et désolations.
7° Je sens comme vous que Dieu veut que peu à peu vous mouriez à tout, pour ne plus vivre qu’en lui, pour lui, et par lui. C’est-à-dire, pour n’avoir plus ni pensées, ni désirs, ni dessseins, ni vues, ni prétentions, ni affections, ni joies, ni craintes, ni espérances, que pour Dieu, ni d’amour que pour
1 L’importance que Caussade attache à la pratique des « vertus solides » met sa doctrine à l’abri du « laisser faire Dieu » entendu à la manière des quiétistes.
2 Cette comparaison empruntée à Fénelon se retrouve ailleurs sous la plume de Caussade. Voir notre tome I, p. 89.
lui seul. Mais avant que d’en venir à tous ces entiers détachements, qui sont et qui s’appellent des morts mystiques, il vous faudra souffrir bien des agonies, à quoi il faut se préparer, comme anciennement les vierges et autres fidèles se préparaient au martyre, puisque c’est ici effectivement un vrai martyre d’amour 1, et qui tend à consommer l’amour ; niais ayez bon courage, Dieu vous soutiendra et, pour cela, il vous donnera de temps en temps le loisir de respirer à l’aise, par certains goûts et douceurs qu’il jettera dans votre âme pour la nourrir et la fortifier de cette manne céleste.
8° Oh ! l’heureux poids et l’heureux attrait que celui qui vous rappelle sans cesse au-dedans de vous, où l’Époux céleste vous attend et où il s’est bâti lui-même une demeure cachée, une retraite paisible, où l’Amant et l’amante se parlent cœur à cœur, dans le plus profond et le plus aimable silence, sans le bruit des paroles ni la confusion des pensées volages. Voilà, âme fortunée, quel doit être votre séjour continuel et, quand vous vous en sentez un peu sortie, tâchez tout doucement d’y revenir et de rentrer au plus tôt dans votre divin rendez-vous. Voilà sur quoi la fidélité vous est le plus nécessaire.
9° Pour ce qui est de votre extrême faiblesse et misère, au temps des sécheresses et de l’absence de l’Époux céleste, n’en soyez nullement surprise et moins encore troublée, inquiétée, ni trop affligée ; cela arrive à toutes les bonnes âmes et Dieu le fait ainsi pour nous bien faire sentir par cent expériences personnelles ce que nous sommes sans lui, afin que nous connaissions mieux ce que nous sommes avec lui par sa grâce et par sa force, et que nous lui en rapportions seul toute la gloire/2,
1 Voir notre tome I, p. 310, où nous avons donné une référence au P. Louis Lallemant.
2 Exercices spirituels, n. 32o et 321. Règles du discernement des esprits (première Semaine) : septième règle : « Celui qui est dans la désolation doit considérer comment le Seigneur, pour l’éprouver, l’a laissé à ses puissances naturelles, afin qu’il résiste aux diverses agitations et tentations de l’ennemi ; car il le peut, avec le secours divin qui lui reste toujours même s’il ne le sent pas clairement. Le Seigneur, en effet, lui a retiré sa grande ferveur, son immense amour et sa grâce intense, mais il lui laisse pourtant la grâce qui suffit pour son salut éternel. »
Huitième règle : « Celui qui est dans la désolation doit travailler à demeurer dans la patience, qui est opposée aux vexations qui lui adviennent. Il doit penser qu’il sera bientôt consolé, s’il met tout son soin à combattre la désolation. »
sans nous jamais attribuer aucun bien, mais toujours tout le mal.
10° Dans les commencements que Dieu appelle une âme au saint recueillement, vous ne sauriez croire combien il importe non seulement de s’interdire toutes vaines joies et satisfactions, toutes curiosités, et conversations inutiles, mais encore les trop longs discours, même de piété. C’est souvent un piège du démon pour nourrir l’orgueil, l’amour-propre, la vaine estime de soi-même, et pour nous tirer hors de nous à l’oubli de Dieu, en parlant même de Dieu, à moins que par uile longue habitude et un vrai fond intérieur on n’en parle de cœur, plutôt que de l’esprit.
11° Conservez donc précieusement ce grand goût de la solitude et du silence ; ce désir vous suffit à présent ; dans la suite, le temps propre viendra pour le mettre en pratique.
12° Il est certain aussi que tous ces petits commerces de lettres les plus innocentes sont un obstacle à la perfection, surtout dans la jeunesse. Votre directeur d’alors vous conseilla très bien, et vous fîtes encore mieux de lui obéir. Ce petit sacrifice [a] beaucoup plu à Dieu, et vous aura sans doute obtenu des grâces pour en faire un second que je juge nécessaire. I. en général, pour ne pas vous arrêter en si beau chemin, 2. en particulier, à cause des grâces reçues de Dieu et d’une fidélité toute spéciale qu’il exige de vous. C’est ce que l’Esprit de Dieu, la prudence et la vue des circonstances peuvent régler. Il me vient là-dessus une pensée : ne pourriez-vous pas marquer en simplicité à cette personne ce qui en est ; que vous avez un directeur dont vous voulez suivre les avis, et qui prétend que les plus innocents commerces de lettres sont pour vous des petits sacrifices à faire ; qu’il le veut et l’exige de la sorte, quoiqu’il sache et que vous lui ayez appris qu’il n’y a pas le moindre danger de part et d’autre ; que c’est avec un honnête homme, bon religieux, et même parent, que, malgré tout cela, ce directeur s’obstine, qu’il le veut absolument, sous peine de vous refuser ses soins, et que vous n’osez, ni ne voulez pas lui désobéir. En voilà assez sur cet article.
13° Pour ce misérable amour de nous-mêmes, de nos petites aises et commodités, il est si profondément enraciné en nous que les seules opérations de l’amour divin, son contraire, peuvent, peu à peu, l’amortir. Il vous suffit pour le présent de vous en affliger et humilier devant Dieu.
L’oraison qu’il vous donne est un feu divin, qui consume insensiblement toutes les mauvaises inclinations, comme le feu consume la paille, dit Monsieur de Cambrai. Ainsi ayez confiance en Dieu, en attendant ayez patience.
14° Cette heure de plus d’oraison par l’oubli de Madame la grande prieure m’a fort réjoui. Dieu soit béni de tout et que sa sainte volonté soit faite. Amen.
On le voit, le P. de Caussade n’hésite pas à présenter dans toute sa rigueur un haut idéal à cette âme qu’il sait combattue par des inclinations sensibles particulièrement vives. Il ne craint pas de lui demander des sacrifices pour la disposer à l’union intérieure à laquelle il la croit appelée : silence, non seulement des lèvres, mais du cœur et de l’esprit, suppression d’une correspondance, dont il ne conteste pas la légitimité, mais qu’il croit embarrassante pour une âme que Dieu veut s’attacher toute entière.
L’écho de cette première ferveur nous parvient à travers une lettre du P. de Caussade où nous voyons le pieux directeur tout à la reconnaissance envers Dieu et plein d’encouragements pour la jeune religieuse. Il sait, cependant, que sa dirigée n’est pas au bout de ses peines et qu’elle aura encore beaucoup à faire pour se détacher des biens sensibles auxquels son tempérament l’incline avec une force singulière.
Ms. V. 120-123. Année Sainte, XI, 316-317. R.1, 323-324
1734
Ma fille très chérie en notre Seigneur.
La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous !
i° Je ne puis assez bénir Dieu de ce grand désir de perfection et d’être à lui sans réserve qu’il vous donne et en vertu duquel vous savez faire bien des petits sacrifices et modérer vos attachements les plus innocents. O Ma chère Sœur, que Dieu vous a bien éclairée là-dessus, car combien de personnes voyons-nous qui, sous prétexte qu’il n’y a point de péché dans certains attachements, mettent par là des obstacles invincibles aux grâces et aux communications de Dieu, et surtout à son pur amour qui voudrait remplir et embraser leurs cœurs, mais qu’il trouve toujours occupé de quelques vains amusements et du misérable amour de quelque créature. Continuez toujours, ma chère fille, à vous en détacher de plus en plus et, à mesure que vous le ferez, vous éprouverez un plus grand attrait pour Dieu, pour l’oraison, pour le recueillement, pour la pratique de toutes sortes de vertus, car, quand un cœur est vide, Dieu le remplit, et alors on fait tout sans peine et avec goût, parce qu’on le fait avec amour. Or, vous savez que l’amour rend tout facile et adoucit tout.
2° De ce que depuis votre retraite vous êtes la bonne odeur de Jésus Christ dans la communauté, dites souvent à Dieu : Quelle grâce ! O mon Dieu, qu’après avoir tant de fois mal édifié mes Sœurs, vous me faites maintenant réparer tout le passé par un changement heureux qui ne peut venir que de vous ! Que tous vos anges et vos saints, vous en bénissent à jamais/1 !
3° Ne vous découragez jamais pour toutes les fautes qui peuvent encore vous échapper. Tâchez de vous relever aussitôt et de revenir à Dieu avec la même confiance. C’est le conseil du Combat spirituel 2, qui donne pour maxime de revenir promptement de nos moindres égarements, à quoi notre fragilité nous expose toujours.
4° De ce que la paix, la douceur, la charité règnent dans votre cœur à l’égard de cette bonne fille de service, c’est une
1 On lit dans l’Année Sainte, XI, p. 315 : « … Elle avait abandonné le monde avec joie ; toutefois, en présence des continuels renoncements de la vie religieuse sa raison était insuffisante, il fallait que la grâce vînt fortifier son cœur. Dieu, sans doute pour humilier l’orgueil de cet esprit naturellement altier, permit qu’elle fît fausse route pendant quelque temps, afin qu’elle reconnût que tout bien vient d’en haut, et qu’elle n’en ravît point la gloire au Seigneur… »
2 Ch. xxvi : « Si vous êtes tombé dans quelque faute, soit par faiblesse, soit par mauvais vouloir et malice, ne perdez pas courage pour cela et ne vous troublez pas ; mais retournez-vous sans retard vers Dieu… »
grande grâce de Dieu : il permettra peut-être encore que tantôt par ignorance, inadvertance, ou, si vous voulez, par quelque petit chagrin ou mauvaise humeur, elle vous donnera lieu d’exercer la patience. Oh ! ma chère Sœur, tâchez alors de bien profiter de ces précieuses occasions, si propres à gagner le cœur de Dieu. Hélas ! nous l’offensons tous les jours, ce Dieu de bonté, en tant de manières, non seulement par ignorance et inadvertance, mais avec vue et par malice ; nous voulons qu’il nous pardonne, et il le fait aussi si miséricordieusement ! et nous ne voudrions pas pardonner à nos semblables ! Cependant, nous disons tous les jours dans la prière que Jésus Christ notre Maître nous a enseignée : pardonnez-nous, Seigneur, comme nous pardonnons. Souvenez-vous encore de cette grande parole de notre Dieu, qu’il fera à notre égard comme nous ferons à l’égard du prochain 1. Ayons donc pour lui du support, du ménagement, de la charité, de la douceur, de la condescendance. Et Dieu, sur sa parole, nous traitera de même. Je m’étends un peu sur cet article parce qu’il vous fournira chaque jour bien des petites occasions de pratiquer les plus rares et les plus solides vertus : la charité, la patience, la douceur et l’humilité de cœur, la bénignité, la victoire de l’humeur. Et ces petites vertus journalières pratiquées fidèlement vous feront une riche moisson de grâces et de mérites pour l’éternité, et peuvent vous obtenir, plus que toutes autres pratiques et moyens, le grand don d’oraison intérieure, la paix du cœur, le recueillement, la présence continuelle de Dieu, et son pur et parfait amour.
Le P. de Caussade ne se trompait pas s’il pensait qu’il aurait encore à soutenir Sœur Anne-Marguerite dans des combats rudes et mortifiants. On nous raconte, en effet, que la religieuse éprise de recueillement avec cette véhémence qu’elle apportait en toute chose, demanda et obtint qu’on lui réservât un petit réduit pour qu’elle puisse travailler dans la solitude aux ouvrages de son emploi d’aide-lingère. Elle en fit son oratoire et voulut qu’il fût tellement digne de sa piété qu’elle ne cessait plus de penser et de s’ingénier à l’orner et à le fleurir. Elle fit tant et si bien que, s’attachant à ce culte extérieur, elle en perdit le goût de cette
1/Mt. 18, 35.
contemplation intérieure à laquelle son directeur l’initiait avec prudence. Il résulta de cette fausse orientation une aridité et une sécheresse qui ne tardèrent pas à jeter notre visitandine dans une profonde désolation. Nous avons trouvé dans une lettre adressée à la Mère Louise-Françoise de Rosen une première allusion à la mésaventure spirituelle que nous connaissons par la notice de l’Année Sainte.
Le 26 octobre 1735, le jésuite écrivait à la supérieure : « Votre abandon total par confiance en Dieu seul en tout et pour tout, unie à Jésus Christ faisant toujours la volonté de son Père, est la pratique la plus divine et la plus sûre pour réussir en tout. Tâchez de la communiquer à tout le monde, surtout à la chère Sœur dont je viens de parler. » Il avait écrit plus haut, en effet : « Votre manière d’agir au temps des orages et des bouleversements m’enchante. Soumission, abandon total et sans réserve ; se tenir content de n’être pas content, lorsque Dieu le veut ou le permet ainsi ; on avance alors dans un jour plus que dans cent autres de douceurs et de consolations. Ô mon Dieu, la bonne, la belle et solide pratique ! Enseignez-la à tout le monde et répétez-la souvent à la pauvre Sœur (Anne-Marguerite). À proprement parler, elle n’a besoin à présent que de ce point. Cette maxime pratiquée par elle constamment en pourrait faire une sainte et adoucirait toutes ses peines intérieures. Encore un coup, avec cette seule pratique, vous la verriez dans peu tout autre, comme si on l’avait refondue et transformée/1. »
1/ Voir notre tome I, p. 296.
Ms. V. 162-168. R. II, 57-61
1734
Que la paix de Jésus Christ soit toujours dans nos cœurs !
I° Votre obscurité présente est une véritable grâce de Dieu, qui veut vous accoutumer un peu à marcher dans les ténèbres de la pure foi, qui est le chemin le plus sûr et le plus méritoire.
2° Les sécheresses et les impuissances, autre grâce parce que c’est avoir part à la croix de Jésus Christ. Mais, direz-vous, cela m’empêche de demander à Dieu les secours nécessaires.
— Mais cela ne vous empêche pas de désirer de pouvoir les demander. Or, vous savez que, devant Dieu, nos désirs font la véritable prière, selon saint Augustin, ce qui fait dire à Monsieur de Bossuet qu’« un cri retenu au fond du cœur, vaut bien un cri poussé jusqu’au ciel/1 ». Parce que Dieu voit nos désirs les plus secrets et même jusqu’à la simple préparation de notre cœur. Faites-vous-en l’application dans le temps de vos prières, avant et après la sainte communion, etc. Voilà ce qui rend le commerce avec Dieu toujours sûr, facile et efficace, malgré toutes nos sécheresses, distractions involontaires et toutes nos impuissances, puisque rien de tout cela n’empêche la bonne volonté de prier, de gémir, de soupirer devant Dieu, qui voit tout dans la simple intention et préparation du cœur. Oui, il y voit tout ce que nous souhaiterions faire et pouvoir lui dire, comme il voit les fruits des arbres dans les seuls boutons du printemps, qui ne peuvent alors encore se déplier et se développer à nos yeux, quoiqu’ils le soient déjà à ceux de Dieu. C’est la belle comparaison du saint évêque de Meaux ; au nom de Dieu, ma chère fille, tâchez de bien pénétrer et goûter cette maxime, elle vous consolera et vous soutiendra en mille rencontres, où il semble qu’on ne fait rien et qu’on ne peut rien. La bonne volonté subsiste toujours et elle fait tout devant Dieu, lors même qu’elle semble être entièrement oisive.
3° L’acquiescement, la soumission et l’union de notre volonté à toutes celles de Dieu, fait tellement notre perfection que tout consiste à s’y tenir ferme en tout, partout et pour tout. Cela fait, tout est fait, et sans cela, prières, austérités, œuvres même héroïques, souffrances ne sont rien devant Dieu, parce que l’unique moyen de lui plaire, c’est de ne vouloir en tout que sa volonté, et plus il y a d’oppositions intérieures involontaires, plus il y a aussi de mérites à cause du plus grand sacrifice.
4° La connaissance et la crainte des pièges continuels, qui nous sont tendus de toutes parts au dehors et au-dedans de nous, est précisément la grâce qui nous les fait éviter, et quand on joint à cette humble crainte une grande confiance en Dieu, on est sûrement victorieux, hors en certaines petites rencontres,
1 Voir supra, partie IV, p. 34, note 2.
où Dieu permet de petites chutes pour notre plus grand bien, puisqu’elles sont salutaires, et servent à nous tenir toujours bien petits et bien humiliés devant Dieu, toujours défiants de nous-mêmes, toujours anéantis à nos propres yeux.
5° Pour la paix du cœur, il faut s’accoutumer à la chercher, à la trouver, à la sentir dans la partie supérieure de l’âme, dans la cime pointe1 de l’esprit, malgré les troubles, révoltes et les inquiétudes de la partie inférieure et animale, qu’il faut toujours compter pour rien, puisque Dieu n’a jamais égard à ce qui se passe dans ce bas étage malgré nous, qui est, dit sainte Thérèse, comme la basse-cour du château intérieur de l’âme. Faites donc alors comme une personne qui, se trouvant avec des animaux sales et des reptiles, dans la basse-cour de son château, loin de s’y arrêter monterait aussitôt dans les chambres hautes et supérieures, bien ornées et en bonne compagnie, puisque c’est là le sanctuaire de l’âme où Dieu a bâti sa demeure permanente/2.
6° Vous avez bien raison et de vous abandonner à Dieu en tout et de ne vous inquiéter jamais volontairement des fréquentes expériences de vos misères, faiblesses et fragilités. C’est là où se forme peu à peu le fondement de la vraie humilité, et de la totale défiance de soi-même, qui attire sur nous toutes les grâces de Dieu qui nous revêtent de sa force, à mesure qu’il nous trouve plus vivement pénétrés de notre faiblesse et impuiçssnce à tout bien. C’est ce qui faisait dire à saint Paul : « Lorsque je me sens plus faible, c’est alors que je me trouve plus fort »/3.
7° Je vous déclare de la part de Dieu que, pour l’ordinaire et même presque toujours, lorsque vous croyez prier le plus mal, c’est alors que vous priez le mieux. Pourquoi ? Parce que,
1/Dans notre tome I, p. 174, note 1, nous avons attribué par erreur 4 la Vie de la Mère de Chantal écrite par la Mère de Chaugy cette expression fautive reproduite par Bossuet dans son Instruction sur les états d’oraison, livre VIII, ch. 39. En réalité, la coquille se trouve dans la Vie de la Mère de Chantal par MAUPAS (éd. de 1644, 30 partie, ch. Iv, p. 294). La sainte écrit quelque part : « La cime et pointe de l’esprit. »
2/ Basse-cour traduit l’expression espagnole las bajas qu’on trouve dans les Premières Demeures du Château de l’âme et qui signifie plutôt le rez-de-chaussée.
3/ 2 Cor. 12, 10.
d’une part, la bonne volonté et le désir continuel de prier et. de bien prier est la vraie prière du etrur, et que, de l’autre, on prie alors sans nulle complaisance, sans vains retours sur soi, sans satisfactions propres qui gâtent tout. On prie par patience, par silence, par anéantissement, par soumission et par abandon à Dieu. Et on sort de la prière fort humilié, fort abaissé, sans aucun de ces contentements sensibles de l’amour-pn-pre, [ce] qui fait dire à saint Jean, — ois de Sales que nos misérables satisfactions ne font [pas] le contentement de Dieu. Jugez par là des pensées et des tentations par où l’ennemi essaie de vous rebuter, de vous troubler, de vous dégoûter, lasser, ou, au moins, de vous empêcher de prier et de vous jeter dans l’inquiétude.
8° Le grand et sincère désir d’être tout à Dieu sans réserve et quoi qu’il en puisse coûter, est appelé par saint François de Sales la colonne ferme de l’édifice spirituel. Cette colonne doit : soutenir tout le reste. Ne craignez rien tant qu’elle subite pat la grâce de Dieu dans la cime pointe de l’esprit, car, pour le sensible, n’en faisons aucun état.
9° Les vicissitudes continuelles de l’intérieur tiennent de l’ordre des choses de la vie présente, où tout est sans cesse eu de perpétuels changements. Par là Dieu travaille à rompre sans cesse toutes nos volontés pour les soumettre à la mienne toute sainte et divine. Apprenons de là à ne nous attacher à quoi que ce soit, à nous abandonner à Dieu en tout, partout, et pour tout : dans les plus petites choses comme dans les plus grandes et les plus saintes, aussi bien que dans les plus indifférentes, puisque toute la perfection n’est que plans lu simple et habituelle adhérence à toutedes volontés de Dieu pour nous, et sur tout ce qui nous touche.
10° Il est bien vrai qu’on ne peut vaincre l’amour propre sans en sentir la peine. Mais comptez que c’est bien plus l’ouvrage de Dieu que le vôtre. Profitez des petites occasions de combats et de victoires, et soyez bien assurée que, quand Dieu vous verra faire de bonne foi le peu que vous louvet avec ses grâces ordinaires, il y mettra enfin la main lui-même, pour faire ce que vous ne pouvez pas, en achevant et en perfectionnant l’ouvrage. C’est pour cela que je vous conseille toujours plus de demander sans cesse à Dieu son divin Esprit et sa sainte opération, sans quoi on demeure toute la vie dans de grands défauts et imperfections considérables, d’où l’on risque de ne jamais sortir, de tomber toujours plus bas et de se perdre même tout à fait.
11° La sainte communion est le vrai pain quotidien de nos âmes : ce doit être leur chère nourriture, leur entretien, leur force, leur remède, leur soutien. Mon Dieu, quelle différence, entre les personnes qui communient souvent, et celles qui ne le font que rarement ! Ah ! qu’elles connaissent peu le trésor et les grâces dont elles se privent/1 !
1 Cette remarque est en parfait accord avec les sentiments exprimés par la Mère Marie-Anne-Thérèse de Rosen dans ses « admirables lettres » sur la communion (Archives de la Visitation de Nancy)
Nous possédons une quatrième lettre adressée par le P. de Caussade à la Saur Anne-Marguerite. Cette lettre n’est pas datée, mais elle appartient vraisemblablement à une époque ultérieure, lorsque la religieuse, profitant de son expérience de la vie intérieure, était plus à même d’en comprendre la signification. L’Année Sainte, en effet, nous apprend qu’à l’âge de vingt-quatre ans la visitandine fut chargée d’emplois importants au pensionnat. Elle y connut de nouvelles difficultés en raison de son caractère autoritaire. On l’en retira pour lui confier l’économat de la communauté.
La lettre que nous transcrivons nous montre son directeur attentif à l’encourager dans l’acceptation des peines intérieures qui accompagnaient les progrès de son union avec Dieu.
Ms. V. 244-247. R. I, 259-262
Ma chère Sœur,
La manière dont vous recevez les petites épreuves plaît infiniment à Dieu et, par le seul renoncement que vous faites pour l’amour de lui aux douceurs et aux consolations intérieures, vous en recevrez beaucoup en son temps. Le peu que vous dites avoir retenu de ce que je vous ai dit est l’essentiel, cela vous doit suffire. Dieu voit le cœur, et ne demande que le cœur. La perfection ne consiste pas dans la multitude des actes, même intérieurs, puisque, à mesure qu’on avance, Dieu même nous les retranche en nous mettant hors d’état d’en faire beaucoup, nous attirant au silence en sa présence et au simple recueillement.ccxii Contentez-vous d’un simple acte de foi et de soumission, avec confiance et abandon dans tous les divers changements intérieurs et extérieurs. Dites toujours au fond du cœur : mon Dieu, vous le voulez, je le veux… Je ne refuse rien de votre main paternelle, j’accepte tout, je me soumets à tout. Dans ce seul acte continué, ou plutôt habituel, consiste toute notre perfection/1. Et voilà ce qui entretient la paix dans le fond du cœur et dans le centre de l’âme, lors même qu’on se sent agité de divers troubles et mouvements contraires. Plus vous saurez vous maintenir dans cette sainte simplicité intérieure, et plus vous vous avancerez ou, pour parler plus juste, plus Dieu lui-même vous fera avancer sans que vous vous en aperceviez, parce que les opérations de Dieu sur notre âme, étant toutes spirituelles, sont presque insensibles. Voici seulement quelques marques à quoi vous pourrez connaître dans la suite les opérations intérieures de Dieu et le changement du cœur : z. une sainte indifférence ou comme une espèce de stupidité pour toutes les choses de ce monde ; 2. un fonds de paix à ne se troubler de rien au fond de l’âme, pas même de ses imperfections et de ses fautes, et moins encore de celles des autres ; 3. un certain goût de Dieu et des choses de Dieu ; une espèce de faim et de soif de la justice, c’est-à-dire de la vertu, de la sainteté, de toute perfection, sans pourtant de trop d’empressement, ni de trouble à cet égard, voulant tout ce que Dieu veut, et rien au-delà, prête à le bénir dans la pauvreté spirituelle tout comme dans l’abondance. Souvenez-vous toujours de cette grande parole de Jésus Christ : Si vous ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le Royaume des cieux 2. Gardez-vous bien de donner jamais la moindre atteinte à cette sainte simplicité si peu
1 « J’accepte tout, je me soumets à tout » sont les termes que l’on retrouve dans l’Acte d’abandon que nous reproduirons plus loin, partie X, p. 226, note 1.
2 Mt. 18, 3.
connue, si peu estimée, mais si précieuse aux yeux de Dieu et à son goût. Soyez de plus en plus droite et simple dans vos pensées, dans vos paroles, dans vos sentiments, dans toutes vos actions et votre conduite. Il y en a qui veulent être tout le contraire, et qui l’affectent même par vanité. Oh ! que ces personnes sont éloignées du Royaume de Dieu puisqu’elles n’en ont même pas le fondement, qui est l’humilité/1.
Tant que vous irez à l’oraison et que vous en sortirez avec un esprit tranquille, recueilli et bien disposé, vous en tirerez toujours du fruit d’une manière ou d’une autre. Bien plus, lorsque vous croirez Dieu plus éloigné de vous, c’est alors que je le crois plus proche. Ne multipliez pas vos actes dans l’oraison, faites-en peu, fort doucement, dans le plus grand repos d’esprit, de cœur et la plus grande quiétude que vous pourrez.
Pendant la journée, ne vous efforcez pas de faire tant de divers actes et, moins encore, à y sentir de la ferveur et de la dévotion.
Tenez-vous seulement humblement et doucement en paix, tranquille et toute résignée dans ce vide de l’esprit et de la volonté. C’est ce vide de l’esprit qui conduit au pur amour, et à l’union avec Dieu.
1 FÉNELON, Instructions sur la morale et la perfection chrétienne : « La simplicité est une droiture de l’âme qui retranche tout retour inutile sur elle-même et sur ses actions… » (éd. de Paris, VI, p. 153).
Si nous croyons l’Année Sainte, l’épreuve de la visitandine dura encore bien des années. Il n’est pas douteux qu’elle trouva un appui dans l’intelligente direction de la supérieure, la Mère Louise-Françoise de Rosen. Nous en avons pour témoignage les lignes suivantes du P. de Caussade que, dans son recueil, la Mère Marie-Anne Thérèse de Rosen a jointes à la lettre que nous avons citée plus haut.
Pour la Sœur (Anne-Marguerite Boudet de la Bellière), je l’estime plus heureuse que jamais, en conséquence de ses épreuves et de ses crucifiements par où Dieu la purifie de plus en plus comme l’or dans le creuset, pour se l’unir ensuite plus étroitement. Car remarquez bien toutes deux le grand principe : la mesure de la purification de l’âme dans ses replis les plus secrets, et la mesure de la purification intérieure, est la mesure aussi de l’union plus ou moins intime avec le Dieu de toute pureté, et par là même jugez si la pauvre A. ne serait pas la plus heureuse de vous toutes, si elle savait regarder son état si souffrant par ce côté-là, le supporter en patience avec une soumission sans réserve, s’y abandonnant totalement aux permissions adorables de Dieu, avec une certaine confiance de pure foi, sans jamais se relâcher sur ses exercices spirituels, surtout l’oraison et la sainte communion, et principalement sans se livrer aux trop grands désirs et à l’envie secrète de l’amour-propre de secouer le joug de la croix de Dieu. — Mais, dira-t-on, c’est en elle une juste punition. — J’en conviens. Mais en cette vie nulle punition de la justice qui ne soit en même temps un dessein de miséricorde de la part de Dieu et, par conséquent, une épreuve de sa bonté toute purifiante et sanctifiante pour les âmes qui savent supporter cette croix de Dieu en la manière susdite et que je ne saurais trop répéter pour l’instruction et la consolation de toutes les âmes peinées et intérieurement crucifiées, de quelque cause ou principe que cela vienne, puisque rien n’arrive que par les ordres de la divine Providence et par un effet des adorables permissions de Dieu.
Fournissez toujours à cette chère Sœur si peinée, des lectures les plus spirituelles et les plus intérieures. Elle n’a que ce moyen pour adoucir et supporter son tourment continuel, pour tourner ses peines à son profit, et pour en sortir avantageusement au temps marqué par la divine Providence. Dieu me donne pour elle de vraies entrailles de Père spirituel, et je ne puis m’ôter de la pensée qu’elle sera un jour ma joie et ma couronne devant Dieu et même visiblement devant les hommes par une vie la plus édifiante. Je veux qu’elle ne perde jamais le souvenir du passé, pour s’en humilier devant Dieu et mettre ainsi le solide fondement de la vie intérieure dans laquelle Dieu m’a inspiré de la faire entrer, dès le premier moment de sa conversion, pour son bonheur. Je suis en notre Seigneur tout à vous.
Il n’était pas besoin d’un témoignage aussi exprès pour que nous soupçonnions quel appui la religieuse avait trouvé dans la sage direction de sa supérieure. Lorsque la Mère Louise-Françoise de Rosen fut déposée, en 1737, elle devint maîtresse des novices. On lui donna pour assistante la Sœur Anne-Marguerite et l’auteur de sa notice nous avertit que cette nomination avait pour but principal de donner à cette âme éprouvée le repos spirituel qu’elle devait trouver auprès de son ancienne supérieure.
L’auteur de cette notice nous assure que les pronostics consolants formulés par le P. de Caussade se réalisèrent et que la religieuse, dont la nature passionnée faisait obstacle aux prévenances divines, devint un modèle de vie contemplative. Elle édifiait sa communauté par l’esprit intérieur dont elle était animée. Elle revint au pensionnat, eut à souffrir de ne pouvoir imposer son autorité comme elle l’eût voulu, mais se rattrapa en se dévouant sans compter, surtout au service des malades. En 1754, une épidémie de peste sévit parmi les pensionnaires. Elle les soigna avec un désintéressement et une abnégation qui témoigne assez de la bienveillance divine à son égard.
L’expérience spirituelle qu’elle avait acquise transpirait dans les réflexions et les conseils que l’A renée Sainte a conservés/1. Les onze dernières années de sa vie, elle fut en qualité d’économe la providence de son monastère. Sa mort fut particulièrement héroïque, puisque, atteinte d’une fièvre maligne, elle semble avoir été victime d’une erreur de traitement qui abrégea ses jours. Elle mourut âgée de cinquante-quatre ans.
1/ Tome XI, p. 324 : « … Ah ! si l’on savait ce que doit être une fille de la Visitation, et quelle perfection Dieu demande d’elle, quelle union avec Dieu, quel détachement de toutes choses de la terre, quel éloignement du monde, quelle simplicité, quelle douceur, union et charité envers le prochain ! Il faut se faire sage aux dépens des autres, afin de trouver à la mort autre chose que des regrets. »
Nous savons peu de chose de Marie-Henriette de Bousmard.
L’Année Sainte ne lui a pas décerné de notice. Elle était née en 1714 et avait prononcé ses vœux le 23 octobre 1731. Elle mourut prématurément, à l’âge de quarante ans.
Les quatre lettres que nous conservons du P. de Caussade adressées à cette religieuse nous la montrent très désireuse de devenir une âme d’oraison. Son directeur ne semble pas avoir eu beaucoup de peine à la conduire dans la voie où Dieu l’appelait. L’ardeur de sa dévotion trouvait dans la générosité de son caractère un terrain favorable à cette conquête de soi-même qui est la rançon de tout progrès spirituel. Il dut sans doute modérer son activité naturelle qui faisait obstacle au calme intérieur nécessaire pour parvenir à l’union intime avec Dieu. Les conseils qu’elle reçoit du P. de Caussade sont ceux que nous avons déjà rencontrés sous la plume du pieux jésuite. Sœur Marie-Henriette semble avoir connu, à un degré moindre sans doute, les difficultés qu’avait rencontrées Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Nous ne serons pas surpris de relire dans ces lettres les principes auxquels le disciple de saint François de Sales nous a déjà habitués.
Ms. N. 166-169. R. I, 208-209
Albi, 3 o août 1733
Ma chère Sœur et très chère fille en notre Seigneur. La paix de Jésus Christ soit toujours avec vous.
Vous avez bien raison de le dire, ma chère fille, et c’était la grande maxime de notre vénérable et bienheureuse Mère de Chantal : « Pas tant d’écrits, de science, ni d’avis, mais bonne pratique. » En effet, on peut réduire toute la perfection pratique en cette seule maxime : exercice d’une résignation continuelle à toutes les volontés de Dieu, dans toutes les dispositions imaginables, soit extérieures, soit intérieures ; un seul fiai. Ou comme disait saint François de Sales : : c Oui, Père céleste, je veux tout, oui et toujours oui. » Cela dit seulement de cœur sans le prononcer même intérieurement, voilà en peu de mots, le grand et le court chemin de la plus haute perfection, parce que c’est une union continuelle aux saintes, aimables et adorables volontés de Dieu. Et il ne faut pas tant de mystère pour cela ; il ne faut que deux choses : 1. Être vivement convaincu qu’il n’arrive rien en ce monde ni dans l’intérieur que Dieu ne veuille ou ne permette. Or il faut également se soumettre aux permissions de Dieu, et aux volontés absolues de Dieu. 2. Que tout ce que Dieu veut ou permet tourne toujours à l’avantage de tout cœur qui a cette soumission par un effet de la toute-puissance de la sagesse et de la miséricorde infinie de la divine Providence. Bien plus, l’amour pur qu’on désire tant ne consiste qu’à adhérer sans cesse en esprit d’humilité et de sacrifice à toutes les dispositions imaginables de la divine Providence ; à être simplement content de tout ce qui arrive, je dis content, non pas dans la partie inférieure qui se révolte toujours, mais dans la cime de l’esprit ou la fine pointe de la volonté, comme parle saint François de Sales/1.
J’insiste toujours là-dessus, parce que, quand on est comme vous dans les privations intérieures, dans les impuissances, dans le rien et comme sous le pressoir, on n’a besoin que de cette seule pratique, en laissant faire à Dieu tout le reste et demeurant en grande paix dans le sein de sa divine Providence, et il n’est nullement besoin que cette paix soit sensible, douce et agréable, comme il arrive hors des épreuves, ce qui corrompt souvent cette paix en la faisant devenir fausse, sensuelle. Il la faut, cette paix, comme la pure soumission, dans la partie supérieure, dans la plus fine pointe de l’esprit : c’est là la véritable paix de Dieu qui subsiste au milieu des orages et des tempêtes ; toute autre paix est souvent vaine, fausse,
1 Traité, livre IX, ch. 5, éd. d’Annecy, p. 124.
sensuelle, dangereuse et sujette aux illusions de l’amour-propre et du démon/1.
En continuant de relire votre lettre, il me semble que Dieu vous donne la paix solide et non suspecte dont je viens de parler ; et quant aux actes exprès de soumission, souvent ils sont impossibles, et d’autres fois ils ne servent qu’à brouiller l’intérieur et à affaiblir la simple, mais forte soumission de cœur, laquelle, dans sa simplicité, est tout et dit à Dieu plus que nous ne saurions lui dire par les actes exprès et formels. Ainsi demeurez en paix dans cette disposition de cœur et d’âme, dans cette posture intérieure de l’esprit. Contentez-vous de cela dans vos oraisons, recueillement et solitudes intérieures ; c’est la plus pure, la plus parfaite oraison : alors, le cœur seul prie toujours, même au milieu des occupations, distractions et emplois. Cet état de bêtise et de stupidité est en vous l’effet d’une infinité d’opérations intérieures qui se sont faites en vous, hors de toutes vos connaissances. Cela s’appelle la pauvreté d’esprit, la nudité intérieure, le dépouillement de soi-même qui s’opère peu à peu, mais à quoi la nature résiste de toutes ses forces parce qu’elle n’y vit plus et qu’elle se voit sur le point d’être anéantie ; car notre esprit ne vit que de ses opérations, et quand il n’en a plus absolument, il est mort pour laisser place à l’esprit de Dieu, à la vie de grâce qui alors fait tout et anime tout en nous, et c’est alors qu’on peut dire : « Non, je ne vis plus, mais Jésus Christ vit en moi/2 », car c’est son seul esprit qui donne le mouvement et la vie à tout ce que je pense et à tout ce que je fais.
Vous me parlez de l’oraison : non, vous n’en faites point, ma chère Sœur, car c’est Dieu qui la fait en vous. Eh ! laissez-le donc faire, demeurez en repos, en humilité et action de grâces ; suivez son attrait en tout et partout ; ne faites absolument que cela, toujours dans le vide, toujours dans le rien, toujours avec ce grand désir presque imperceptible, toujours comme captive dans l’intérieur et comme prisonnière dans votre fonds, sans faire autre chose qu’attendre avec longanimité et se résigner, en grande simplicité ; voilà l’état dont il est dit que ne
1 Ici s’arrête le texte de Ramière. Une comparaison permettrait de de constater qu’il a été fortement remanié.
2 Gal. 2, 20.
rien dire, c’est tout dire et ne rien faire, c’est tout faire.ccxiii
Quant à la communication avec la supérieure, vous tâcherez de désirer qu’elle vous prenne pour une bête, ou qu’elle croie que vous manquez de confiance. Il faut aimer, ou du moins souffrir patiemment cette sainte abjection. Cependant, comme il faut que tout se fasse en candeur et simplicité, vous lui direz simplement que ne connaissant rien dans votre état intérieur vous ne pouvez absolument lui en rendre compte [ce] dont vous êtes bien fâchée, mais que, pour y suppléer, vous lui direz, si elle le veut, ce que je vous marque sur cet état obscur et ténébreux. Cela dit ou fait, demeurez en paix sans y plus penser, ni à autre chose qu’à suivre votre attrait de sacrifice et d’immolation totale au divin vouloir.
Je vous conseille derechef la lecture du troisième livre du tome de Guilloré où il traite de l’état d’une âme unie à Dieu : c’est sur la fin de ce tome des Progrès ». Il y a plusieurs chapitres qui vous conviennent. L’esprit de Dieu vous le fera bien sentir. Mais pour faire cette lecture avec plus de bénédiction, vous direz de ma part à Madame la supérieure que je juge devant Dieu que cette lecture vous sera très utile, que je la prie de vous la permettre, à moins qu’elle n’ait un jugement tout contraire, auquel cas je renonce au mien et vous ordonne de vous en tenir en tout à ses lumières, préférablement aux miennes.
Je salue la Sœur J. M. Je ferai ce qu’elle souhaite, qu’elle s’en tienne invariablement à ce que vous m’en dites, sans nulle crainte d’erreur ni d’illusion. Quand on est entièrement au néant dans le pur rien, ne voyant rien, ne sentant rien, comme une souche, on peut dire qu’on est dans le tout qui est Dieu, possédé alors par le pur esprit en foi simple et nue.
Je suis tout à vous en notre Seigneur.
La lettre suivante, qui ne porte pas de date, nous fera mieux connaître la nature vive de la jeune religieuse. Son directeur la met en garde contre son activité naturelle, qu’il faut dominer si l’on veut entrer en commerce intime avec Dieu.
1 Il s’agit de l’ouvrage intitulé : Les Progrès de la vie spirituelle selon les différents états de l’âme, publié à Paris en 1675 et plusieurs fois réédité.
R. I, 325-328
Je voudrais, ma chère Sœur, que vous comprissiez bien tout le mal que peut vous faire et que vous fera infailliblement l’excessive activité de votre caractère, tant que vous ne l’aurez pas complètement soumise à l’empire et à la direction de la grâce. C’est là un de ces défauts que le monde prend pour des vertus, et qui n’en sont pas moins très funestes à l’avancement de l’âme dans la voie de la sainteté. L’activité naturelle est l’ennemie de l’abandon, sans lequel, comme je vous l’ai dit souvent, il n’y a pas de perfection véritable : elle prévient, empêche ou gâte toutes les opérations de la grâce, et substitue dans l’âme qui s’y livre l’impulsion de l’esprit propre à celle du divin Esprit. Il n’est pas douteux, en effet, que cette impétuosité, avec laquelle on se livre aux bonnes œuvres, ne naisse d’un fond secret de confiance en soi-même, et d’une présomption irréfléchie qui nous fait croire que nous faisons ou pouvons faire beaucoup. Oh ! combien nous serions plus modestes et plus réservés, si nous étions constamment pénétrés de cette vérité indubitable que nous n’avons rien en propre que le pur néant, une impuissance entière à tout bien, et une espèce de toute-puissance pour le mal ! Pour nous guérir et pour arracher de nous cette mauvaise racine si féconde en imperfections et même en péchés, il faut bien du temps et beaucoup de moyens. Voici ceux que je vous recommande le plus : 1. Nous bien convaincre, à force d’expériences passées et présentes, de ce qu’est notre impuissance et notre misère,
1 Rappelons ce que le concile d’Orange dit de la nécessité de la grâce pour faire le bien : « Nous devons, avec l’aide de Dieu, prêcher et croire que le péché du premier homme a tellement dévié et affaibli le libre arbitre que personne, depuis, ne puisse aimer Dieu comme il faut ni croire ni faire le bien pour Dieu, si la grâce de la miséricorde divine ne l’a prévenu » (Traduction G. Dumeige dans La Foi catholique, pp. 335-336). Il va sans dire que l’expression de Caussade ne doit pas être interprétée dans le sens de Baïus ou de Jansénius. Voir sur ce sujet l’article du P. H. Rondet dans la Nouvelle Revue théologique, 1947, pp. 113-136 : La grâce libératrice. Fénelon écrit (CEuvres spirituelles, 1752, tome II, p. 91) : « L’esclave n’a rien à soi : à combien plus forte raison la créature, qui n’a de son fonds que le néant et le péché, et en qui tout est don et pure grâce, ne doit-elle avoir rien en propriété ? »
afin de nous défier peu à peu de nos propres opérations jusqu’à en sentir une espèce d’horreur. 2. Réprimer l’excès de notre activité extérieure, en faisant toutes nos actions sans ardeur ni précipitation, tout bellement et doucement, comme dit saint François de Sales. 3. Dans tous nos exercices spirituels faire de même, et mortifier toujours la première ardeur qui nous porte à quelque bonne œuvre que ce soit, pour ne l’entreprendre que par le pur Esprit de Dieu, et par le seul mouvement paisible de la grâce. 4. Quand nous prions et traitons intérieurement avec Dieu, tâcher de s’éloigner de toute ardeur sensible et de toute ferveur de sang et d’imagination propres aux commençants. Pour cela, pratiquer ce que dit saint François de Sales, faisant en sorte que tous nos actes intérieurs soient coulés, filés et distillés par la pointe de l’esprit 1, de manière qu’à peine nous sentions que nous prions et faisons des actes. Loin d’être pour cela moins fructueux, ces actes, au contraire, pénétreront beaucoup mieux et plus suavement notre âme et tout notre intérieur. 5. Quand nous sentons, quoique confusément, qu’il s’opère quelque chose dans l’intérieur, plus l’impression est forte, plus nous devons nous tenir cois et paisibles, et comme dans l’inaction, pour ne rien gâter en nous y mêlant mal à propos. 6. Quand Dieu nous fait sentir certaines consolations, ou de vifs transports, loin de nous y livrer avec une avidité sensuelle, se comporter alors avec la même retenue et la même modestie dont userait une personne mortifiée qui serait conviée à un grand festin. 7. Faire sa principale occupation intérieure pendant la journée de ce qui s’appelle de simples attentes intérieures, silencieuses, pacifiques et toutes résignées ; et ne pas croire que ce soit pure oisiveté, perte de temps et une chose inutile ; car, comme un pauvre, qui attend toute la journée à la porte d’un riche ou à l’entrée d’une église, n’est nullement oisif, mais très occupé intérieurement de sa misère, de ses besoins et de ses désirs continuels de recevoir l’aumône, de même une âme, dans ces simples attentes devant Dieu, est intérieurement très occupée, mais d’une manière simple, de tous les actes suivants : de foi en la présence
1 Saint François de Sales, Exercice envoyé à Madame de Villesavin (éd. d’Annecy, XXVI, Opuscule 34, p. 333). Voir notre tome I, p. 302, et supra, p. 37, infra, p. 186.
de Dieu ; d’adoration devant ce grand Dieu, dont elle reconnaît la toute-puissance et la miséricorde infinie ; de défiance d’elle-même et de profonde humilité, se croyant incapable de tout ; de désirs de recevoir la sainte opération de Dieu ; d’espérance, puisqu’on n’attend que ce qu’on espère ; d’abandon à la Providence en tout ce qu’elle voudra donner ou opérer. Et si tous ses actes ne sont pas exactement formés, spécifiés et sensibles, ils résident au fond du cœur ; Dieu les y voit au moins en désirs, et dans la préparation du cœur. Or, comme vous savez, nos souhaits et nos désirs, même commencés, sont, à l’égard de Dieu, ce qu’est la voix par rapport aux hommes. Il les entend bien mieux que les hommes n’entendent notre voix ; et il n’a même pas besoin que ces désirs soient formés ; car, suivant le Psalmiste, il entend même la simple préparation et disposition de nos cœurs, dès le premier instant qu’ils commencent à s’ébranler et à se mouvoir vers lui 1 ; et voilà, en passant, ce qui est fort consolant dans l’état présent de votre intérieur.
Mais voici un moyen plus efficace encore que tous les autres : c’est de supporter patiemment les obscurités, les ténèbres, sécheresses, insensibilités, impuissances. Cet état douloureux est le remède spécifique que Dieu emploie pour éteindre l’activité naturelle, en nous réduisant au pur néant. Sans cela nous n’en viendrions jamais à bout : car l’activité désordonnée de nos puissances ne peut rentrer dans l’ordre qu’autant que, par des efforts réitérés, nous les réduisons à ne plus opérer d’elles-mêmes et par elles-mêmes, mais uniquement sous l’influence de l’Esprit de Dieu et par sa grâce. Voyez par là combien nous sommes aveugles et injustes quand nous changeons en sujet d’affliction et de plaintes un des plus grands bienfaits de Dieu, qui ne tend pas seulement à amortir l’activité naturelle, mais à nous faire mourir à nous-mêmes pour ne plus vivre que de la vie surnaturelle de la grâce.
Sœur Marie-Henriette ne tarda pas à vérifier, par sa propre expérience, la portée de l’enseignement qu’elle venait de recevoir. La lettre qui suit atteste que, dès 1734, elle était entrée dans la
1 Ps. ro, 17. Caussade s’inspire ici de Bossuer, Instructions sur les états d’oraison, livre V, ch. 24.
voie purificatrice par laquelle Dieu conduisait plusieurs de ses compagnes.
R. II, 20-25
1734
1° Ne regrettez pas, ma chère Sœur, les attraits et les goûts sensibles que Dieu vous avait donnés et qu’il vous a retirés. Aux consolations que vous éprouviez dans cet état se mêlaient mille imperfections.
Il est vrai que par là même que ces consolations étaient sensibles, elles plaisaient fort à la nature, qui veut toujours voir, connaître et sentir ; mais plus cet état est conforme à la nature, moins il est propre à satisfaire les exigences du divin amour. C’est pour cela que Dieu se hâte d’autant plus d’en retirer une âme qu’il la voit plus fidèle à la grâce. S’il n’usait pas sous ce rapport, à notre égard, d’une paternelle rigueur, nous demeurerions toujours faibles, sujets à toutes sortes de défauts, et incapables de nous défendre contre les séductions et les illusions de l’amour-propre. L’âme que l’épreuve n’a pas éclairée et affranchie, se laisse aller, sans presque s’en apercevoir, à de continuels retours sur elle-même ; elle fait dépendre son contentement et sa paix de tout ce qu’il y a au monde de plus instable, sa sensibilité ; si elle s’attache à Dieu, ce n’est pas uniquement pour lui-même, c’est bien plus encore pour les consolations qu’elle en attend ; elle reste dans une vaine estime d’elle-même, causée par ses richesses spirituelles dont elle se croit en possession ; et plût à Dieu qu’elle n’en vînt pas à une espèce d’idolâtrie de sa prétendue excellence ! Mais, lors même qu’elle éviterait ce criminel excès, il est bien à craindre que, pleine d’elle-même, elle ne demeure vide de Dieu.
Plutôt que d’exposer à cet affreux malheur les âmes qu’il aime d’un amour de prédilection, Dieu leur envoie toutes sortes d’épreuves ; il les frappe, les humilie, les anéantit à leurs propres yeux. Mais combien surabondamment il dédommage les âmes qui lui demeurent fidèles dans l’épreuve, des privations qu’elle leur cause ! Lorsque, par un renversement total de toute sa fortune spirituelle, on se voit réduit à rien, on se trouve tout d’un coup sans vanité, sans présomption, sans nulle estime de soi-même ; plein de défiance, d’humilité, de confiance en Dieu, d’amour pour lui ; et cet amour alors est tout pur, parce que l’amour-propre n’a plus d’appui sensible, ni par conséquent rien à quoi il puisse s’attacher, et qu’il puisse corrompreccxiv. Ainsi, je fais plus d’état de votre pauvreté présente que de tous vos beaux sentiments d’autrefois, qui vous paraissaient parfaitement purs, tandis que l’amour-propre en faisait secrètement sa plus délicieuse pâture.
2° Il semble quelquefois qu’on est sans foi, sans espérance, sans charité, sans religion, sans aucune vertu, comme si on avait perdu toute connaissance de Dieu. Cela arrive lorsqu’il lui plaît d’ôter tout goût, toute onction, tout le sensible de ces vertus, pour les faire résider dans le pur esprit, et faire marcher une âme dans la pure foi. C’est alors qu’on sert et qu’on adore Dieu en esprit et en vérité, comme disait Jésus Christ à la Samaritaine/1. Cet état est bien plus éloigné des sens, plus précieux, plus élevé, plus épuré et plus solide ! C’est là qu’on peut goûter les pures délices de l’espritccxv ; mais on n’y parvient que par la privation des plaisirs sensuels et terrestres. Ce sont divers passages qu’il faut franchir nécessairement pour arriver, par degrés, jusqu’à la région de la pure lumière. Cependant on a toujours la paix dans cet état, parce qu’alors l’âme est établie en Dieu ; on y sent même ce que vous sentez, je veux dire une force secrète et cachée qui vient de la présence intime de Dieu ; et cet appui, tout imperceptible qu’il est, rend véritablement une âme plus forte qu’elle n’était lorsqu’elle se croyait en état de supporter le martyre. Ainsi, demeurez dans votre paix, et bénissez Dieu.
3° Quant aux actes multipliés d’offrande, de résignation, les commençants doivent, sans aucun doute, s’y attacher pour s’en former l’habitude ; mais, dans votre état présent, c’est votre cœur qui doit faire et qui fait tout cela, et plus que tout cela, presque sans que vous y pensiez. Dieu ne voit-il pas toutes vos intentions les plus secrètes, sans que vous les lui signifiiez par ce que l’on appelle des actes formels et exprès ? Quand, au milieu de vos bonnes œuvres, il se glisse dans le cœur quelque secrète intention d’amour-propre, d’orgueil, de respect humain, bien loin d’en faire des actes exprès, nous voudrions nous cacher à nous-mêmes ces intentions perverses, convaincus que Dieu les voit et les punira ; croyons-nous donc qu’il ne voit pas de même nos bonnes et plus secrètes intentions ; ou qu’il est moins libéral à récompenser que sévère à punir/1 ?
4° L’égarement de vos pensées n’est en vous qu’une épreuve de Dieu, une occasion de souffrance, d’humiliation, un exercice de patience et de mérite ; et la peine que vous en ressentez montre le désir que vous auriez d’être toujours occupée de Dieu. Or, Dieu voit ce désir, et les désirs, devant Dieu, valent des actes, soit en bien ou en mal. Souffrez donc humblement et patiemment tous les égarements involontaires de l’esprit ; et gardez-vous bien de vous en troubler ou d’examiner avec inquiétude d’où cela provient : ce serait une pure curiosité d’amour-propre que Dieu punirait par de plus grandes ténèbres. Souvenez-vous de ce que sainte Thérèse dit sur ce sujet : Laissons le traquet faire du bruit, pourvu que le moulin fasse de la farine/2. Elle compare l’esprit égaré au traquet, et la volonté qui tend à Dieu au moulin qui fait la farine. La volonté fixée en Dieu, c’est ce que nous devons surtout souhaiter. Que pensez-vous qu’il se passe dans le cœur d’une femme bien mondaine durant une belle prédication ? Il lui passe dans l’esprit et dans l’imagination cent bonnes pensées, tandis que sa volonté et son cœur sont dans l’objet de sa passion ! En est-elle plus sainte pour cela ? Tout le contraire se passe chez vous ; pourquoi donc vous affligez-vous ? D’ailleurs, que signifient cette paix et cette tranquillité d’âme au milieu de ces accès, de ces peines, de ce tourment, et le peu d’envie de consulter là-dessus ? N’est-ce pas là un grand don de Dieu, et une marque évidente que c’est lui qui blesse le cœur si délicatement et si paisiblement ? Demeurez donc tranquille dans votre abandon total à Dieu, et ne vous embarrassez pas de savoir comment vous en formez les actes ; ils se font
1 C’est la doctrine que Caussade développe, en s’appuyant sur Bossuet, dans les Instructions spirituelles, Dialogue V, éd. Bremond, PP. 40-47.
2 Château de l’âme (Quatrièmes Demeures), éd. du Seuil, p. 871.
par des mouvements secrets et imperceptibles de votre cœur, que Dieu touche intérieurement et qu’il remue comme il lui plaît/1.
5° Je ne suis pas surpris de la fatigue et du vide que vous éprouvez en voulant multiplier et réitérer avec effort vos actes intérieurs. C’est que par là vous vous soustrayez à l’opération de Dieu pour agir par vous-même, comme si vous vouliez prévenir la grâce et faire plus que Dieu ne veut. Voilà bien l’activité naturelle ; contentez-vous de demeurer en paix dans votre fond ; et tenez-vous y comme dans une prison, où Dieu se plaît à vous retenir captive, sans plus vous aviser de faire des sorties mal à propos. C’est ainsi qu’on est dans la sainte et féconde oisiveté dont parlent les saints, et c’est là qu’on a des occupations immenses sans travail. Ce n’est que l’amour-propre qui s’ennuie et qui se désespère de ne rien faire, de ne rien voir, de ne rien sentir, de ne rien entendre ;ccxvi mais laissons-le gémir, tant qu’il voudra ; à force de s’ennuyer et de se désespérer, il finira par nous délivrer de sa présence. En lui coupant les vivres, nous le ferons mourir de faim. Oh ! la bienheureuse mort ! je vous la souhaite, comme je me la souhaite à moi-même, de tout mon cœur.
6° La manière dont vous vous tenez devant Dieu, par un simple regard de foi, sans images, ni figures, ni représentations quelconques, dans une totale remise de tout vous-même, est la manière la plus pure et la plus parfaite de traiter avec Dieu. C’est la vraie prière du cœur, prière tout intérieure, toute cordiale d’esprit à esprit ;ccxvii et plus ces opérations sont simples, déliées, imperceptibles et éloignées de tout le sensible, plus elles sont solides, sublimes, pénétrantes et efficaces, dit la bienheureuse Mère de Chantal/2.
1 Instructions spirituelles, Dialogue V, éd. Bremond. Caussade cite Bossuet expliquant comment les actes de vertus demeurent distincts dans les états mystiques, bien que cette distinction ne soit pas perçue par le sujet. Il ajoute que Bossuet parle ainsi « pour la consolation de certaines âmes toujours inquiètes quand elles n’aperçoivent pas la distinction [de ces trois actes de foi, d’espérance et de charité] qui souvent se font en elles tout à la fois, par un simple mouvement de cette charité qui croit tout, qui espère tout, qui demande tout ainsi qu’il vient d’être remarqué ».
2 Dans les Instructions spirituelles, Caussade consacre les Dialogues XI et XII à l’oraison de la Mère de Chantal. Il cite un texte caractéristique de la sainte fondatrice s’adressant à une supérieure de son Ordre : « Vous me donnez un sujet de confusion de me demander quelle est mon oraison. Hélas ! ma fille, ce n’est pour l’ordinaire que distractions et un peu de souffrance ; car que peut faire autre chose un pauvre et chétif esprit comme le mien, rempli de mille sortes d’affaires ? Mais je vous dis confidemment et simplement qu’il y a environ vingt ans que Dieu m’ôta tout pouvoir de rien faire à l’oraison avec l’entendement, considération ou méditation, et que tout mon savoir-faire est de souffrir et d’arrêter très simplement mon esprit en Dieu, adhérant à son opération par une entière remise sans pouvoir en faire les actes, sinon que j’y sois excitée par son mouvement, attendant là ce qu’il plaît à sa bonté de me donner. » ccxviiiCf. Bossuet, Instructions sur les états d’oraison, livre VIII, ch. 37, p. 324.
La direction de la Sœur Marie-Henriette ne présentait pas les mêmes difficultés que celle d’une Sœur de Vioménil ou bien de la Bellière. Cette âme, très droite et très désireuse de réaliser pleinement son saint idéal, n’avait besoin que d’être mieux éclairée sur la pédagogie divine qui devait la conduire à une plus grande simplicité dans l’amour/1.
1/ On aura noté l’analogie de la voie par laquelle Dieu la mène avec celle de sainte Jeanne de Chantal, à laquelle le P. de Caussade n’a pas manqué de la renvoyer.
La dernière lettre que nous avons encore à transcrire à son sujet ne fera que confirmer le jugement que nous pouvons porter dès maintenant.
Ms. V. 147-153. R. II, 46-51
Nancy, 1734
Ma chère Sœur,
I° Ce repos et ce calme que vous goûtez dans la solitude, dans un esprit et un cœur qui se vide de tout le créé, et s’en désoccupe de plus en plus, voilà le vrai recueillement intérieur. Dieu vous en prive au temps de l’oraison, parce qu’il y a alors trop de désirs et trop d’empressement. Demeurez donc, durant l’oraison, tout comme dans votre solitude : je ne vous demande ni plus d’application, ni plus d’empressement. Demeurez là comme toute pensive et rêveuse, laissant tomber toutes les idées des choses créées, et alors vous serez en Dieu, sans le comprendre, ni le sentir, ni même le savoir. C’est un mystère que vous ne connaîtrez que par ses heureux effets, qui sont la mort à tout, et l’insensibilité à toutes les choses crééesccxix
20 Croire ne rien faire pour Dieu et que le peu qu’on fait est encore gâté par le mélange de notre amour-propre qui y glisse mille imperfections, c’est la pure vérité, mais une vérité d’une part si évidente qu’il est surprenant que tout le monde ne la voie pas pour se tenir toujours tremblant et anéanti devant Dieu. Mais vérité d’autre part enveloppée de tant de ténèbres de notre esprit, si profondément ensevelie dans les replis de l’amour-propre, de l’orgueil naturel, de la présomption humaine, avec des plus grandes fautes.
Mais quand il plaît à Dieu de donner cette connaissance de soi-même, avec les vifs sentiments de sa sainte grâce, dès là, on n’espère plus rien de soi, mais tout de lui seul. On ne compte plus sur je ne sais quelles prétendues bonnes œuvres, mais sur la miséricorde de Dieu et sur les mérites infinis de Jésus Christ. Et voilà la vraie espérance chrétienne qui nous sauve. Tout autre état, toute autre disposition intérieure est pleine de grands risques pour le salut. Mais n’espérer qu’en Dieu, ne compter que sur Dieu en Jésus Christ et par Jésus Christ, c’est la pierre ferme, le fondement solide et inébranlable que nulle illusion, nul amour-propre, nulle tentation ne peuvent endommager : oh ! que je vous félicite d’en être là ! Tenez-y ferme, c’est l’ancre du vaisseau, c’est le port du salut/1.
3° Il faut avouer ici que le bon Dieu vous aveugle bien par miséricorde. Vous attribuez à votre mauvais tempérament ces vues inopinées du passé, qui vous remplissent d’horreur de vous-même. Et n’est-il pas clair comme le jour que c’est une des plus belles et des plus fortes impressions de la grâce pour vous inspirer la sainte haine de vous-même, et vous tenir devant Dieu dans la plus profonde humiliation. Cela vous est donné tout à coup, lorsque vous y pensez le moins, pour vous faire mieux sentir que c’est une pure grâce. Mais pourquoi
1 Caussade développe ses idées sur l’espérance dans le Dialogue IX des Instructions spirituelles. Il s’y réfère au traité de Bossuet intitulé : Préface sur l’Instruction pastorale de M. de Cambrai, placé en tête des Divers écrits ou Mémoires sur le livre intitulé : Explications des Maximes des Saints (Œuvres de Bossuet, éd. de Versailles, tome XXVIII, pp. 561-563).
autrefois des sentiments tout contraires à la vue du passé ? C’est qu’autrefois vous n’auriez pu porter tels sentiments sans un entier abattement ! Il vous fallait alors l’espérance prédominante, et il vous faut à présent la sainte horreur de vous-même, qui est la vraie pénitence du cœur. Recevez de pareils sentiments en paix avec reconnaissance et action de grâces, quand Dieu vous le donne, et laissez-les passer quand ils passent, vous abandonnant toute à tout ce qu’il lui plaira d’opérer en vous, sans nulle attache à toutes les différentes dispositions intérieures où il voudra vous mettre, et pour tout le temps qu’il vous plaira/1.
4° Je connais l’emploi dont vous me parlez, et le soutien du chant surtout aux grandes fêtes, lorsqu’on en est incommodé. Cela est très pénible, il est vrai ; mais ce qui est encore plus vrai et plus consolant, c’est votre réflexion : que Dieu le veut et le permet évidemment pour dompter votre volonté. Voici donc ce que vous devez faire en ces cas et en tous autres pareils : prière, sacrifice, abandon. Je m’explique : après avoir imploré la lumière de Dieu, vous irez dire simplement à votre supérieure l’état où vous êtes, attendant de sa bouche ce qu’il plaira à Dieu de vous ordonner, bien résolue de lui sacrifier dans un parfait abandon vos répugnances, votre santé, votre vie même, espérant sans nul doute que Dieu, qui n’abandonne jamais ceux qui s’abandonnent à lui, inspirera ce qui vous est le plus nécessaire. Et alors il arrivera infailliblement, ou qu’on vous soulagera, ou que Dieu vous soutiendra, vous conservera, ou vous laissera succomber, vous prenant à lui et vous retirant de cette misérable vie. Or, pourriez-vous la mieux finir que par un tel sacrifice dans un entier abandon ? Après cela, quoi qu’il arrive, tenez ferme, demeurez en paix : vivez ou mourez en paix, n’en parlez plus, c’est l’affaire de Dieu, ce n’est plus la vôtre : il saura bien tourner le tout à votre plus grand bien et avantage pour sa gloire. Ô ma chère fille, quelle sainte,
1 Caussade parle ici selon l’optique de son temps. Le psychologue moderne pourra se demander si la religieuse n’a pas raison d’invoquer son tempérament comme cause des retours inquiets sur le passé, accompagnés d’un sentiment de culpabilité émergeant soudain à sa conscience. Caussade ne semble pas avoir tort, cependant, en affirmant que la grâce intervient en se servant pour le bien de l’âme d’une telle pulsion instinctuelle.
quelle heureuse, quelle généreuse conduite que celle-là en tout ! Quelle paix, quel sacrifice, quelle grâce, quelle sûreté pour le salut, mais surtout quel mérite aux yeux de Dieu ! Quelle consolation pour moi, quand, en pareil cas, j’apprendrai que c’est fait de vous : que Dieu en a disposé par sa seule, pure et très sainte volonté/1 !
5° Faites-vous donc un saint contentement intérieur de celui de Dieu : de voir que sa volonté et son bon plaisir s’accomplissent toujours en vous ; et, par là, lors même que vous aurez sujet d’être mécontente de vous, vous serez par réflexion très contente du seul contentement de Dieu, qui, comme dit saint Augustin, n’est jamais plus content de nous, que lorsque nous en sommes mécontents. C’est où s’exerce, sans y penser, le pur amour, qui consiste à n’aimer, à n’agréer, à ne vouloir en tout que le bon plaisir de Dieu, préférant sa volonté à tout ce que nous voudrions ou pourrions souhaiter même de plus saint en apparence ; en sorte que vous soyez toujours dans cette disposition intérieure à pouvoir dire à Dieu d’une part : Seigneur, je hais et déteste mes imperfections et mes péchés, surtout tels et tels… Je veux m’en corriger avec le secours de votre sainte grâce, mais pour la peine et l’abjection qui m’en reviennent, je l’accepte de tout mon cœur pour l’amour de vous ; et à pouvoir dire d’autre part : mon Dieu, je désire vous plaire, je désire mon salut, le don d’oraison, les vertus, etc. Je vous les demande, et je veux même y travailler de tout mon cœur dans les occasions, cependant dans tout cela, je veux tellement l’accomplissement de toutes vos saintes volontés, aux dépens des miennes, que je ne veux ces grâces et ces vertus qu’en tel et tel degré qu’il vous plaira, et au temps marqué par votre sage Providence, ne fût-ce qu’au dernier moment de ma vie ; car vos très saintes et adorables volontés seront toujours la règle et la mesure de tous mes désirs, même les plus saints et les plus avantageux. Voilà ce qui s’appelle le pur amour sans intérêt propre, et dont il est de la foi qu’un seul acte est aussi efficace que le baptême et le martyre, et qu’il efface tous les péchés, suivant ces paroles de Jésus Christ à la Madeleine :
1 Sur l’acceptation des croix de l’emploi, voir notre tome I, pp. 112-122.
« Beaucoup de péchés lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup p aimé. » Peut-on voir rien de plus consolant, de plus fortifiant, de plus encourageant/1 ?
6° Vous vivez, dites-vous, pauvrement. Bienheureux les pauvres d’esprit ! Voilà l’humilité intérieure et le saint mépris de soi-même, vous vivez sans appui, c’est-à-dire dans le pur esprit et la pure foi. O le bienheureux état I Quoique caché et pénible à l’âme I Vous marchez toujours au hasard et comme un aveugle, c’est là le pur abandon ; vous ne le connaissez pas ; mais si vous le sentiez et le connaissiez, ce ne serait plus un abandon, mais la plus forte assurance, car pourrait-on être plus assuré que de savoir qu’on s’est totalement abandonné à Dieu, et pour le temps et pour l’éternité ? Vivez donc en paix au milieu de vos craintes, de vos peines, et confiez-vous pleinement en Dieu au-dessus de toute vue et de tout sentiment, en Jésus Christ et par Jésus Christ a. Je le prie d’être toujours avec vous.
Ces derniers conseils s’adressent à une personne de petite santé. Il la préparait au sacrifice suprême de sa vie, que le Seigneur lui demanda le 10 octobre 1754. Le P. de Caussade l’avait précédée de trois ans dans la tombe.
1/ Le 7, 47. Sur l’amour désintéressé, voir le développement que donne Caussade dans les Instructions spirituelles, Dialogue IX.
2/ On se rappellera ce que le P. de Caussade écrivait à la Sueur litazie-Thérèse de Vioménil sur la « pauvreté spirituelle ». Voir notre tome I. pp. 147-156.
Nous plaçons ici l’unique lettre du P. de Caussade que nous ait laissée Sœur Jeanne-Élisabeth Guoerry. Cette religieuse était née en 1712 ; elle fit profession le 3 septembre 1729 ; elle mourut le 9 mars 1767. L’Année Sainte conserve le souvenir de sa vocation marquée par des attentions singulières de la Providence. Le monastère des visitandines de Nancy, comme l’atteste l’ensemble de nos Lettres, se recrutait parmi la noblesse de Lorraine et ne paraissait pas destiné à recevoir la jeune Jeanne-Élisabeth, issue d’une famille modeste. Les rares talents dont la nature avait doté son esprit s’harmonisaient avec les attraits dont la grâce l’avait comblée dès son enfance pour la vie intérieure. Sa piété lui conférait une distinction qui s’affirmait également dans la simplicité et la douceur de son caractère. Des aptitudes remarquables pour la musique et pour la peinture lui valurent les sollicitudes de plusieurs amis de la Visitation et l’intérêt de Madame de Rottem-bourg, la propre sœur des Mères de Rosen.
Admise au noviciat au titre de Sœur converse, selon son désir, elle parut aux yeux de la communauté digne de prendre rang parmi les religieuses de chœur. Son zèle s’exerça surtout auprès des enfants du pensionnat, dont elle était particulièrement aimée. Une cruelle maladie, supportée pendant vingt ans avec un courage peu commun, rendit son emploi plus éprouvant. Elle ne céda au cancer qui la rongeait que peu de jours avant sa mort prématurée.
Sa vie intérieure la rapproche, nous semble-t-il, de la Sœur Marie-Henriette de Bousmard. L’une et l’autre ressentirent de bonne heure un vif attrait pour la contemplation. Elles s’y montrèrent admirablement dociles et leurs expériences spirituelles leur méritèrent des conseils assez semblables du P. de Caussade.
Dans la lettre adressée à la Sœur Jeanne-Élisabeth Guoerry, celui-d rappelle les principes de l’oraison de recueillement qu’il a puisés aussi bien chez sainte Thérèse que chez sainte Jeanne-Françoise de Chantal.
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Ms. V. 229-235. Année Sainte, IX, 143-145. R. II, 35-40
1735
Ma chère Sœur,
I° Votre attrait est fort simple, et ce qui est simple est le meilleur. Il va droit à Dieu, et il faut le suivre constamment, mais doucement, sans effort et sans empressement, soit pour le conserver, soit pour le rattraper, quand le sentiment se retire. Ce serait vouloir s’approprier le don de Dieu. Dans cette manière d’oraison, les distractions et les sécheresses y sont assez fréquentes, mais tout cela, supporté avec patience et abandon, est une excellente prière. D’ailleurs, ces distractions, sécheresses, insensibilités, etc., étant pénibles, n’empêchent pas le désir continuel de prier qui réside dans le fond du cœur, et c’est en quoi consiste la prière cordiale/1.
Si vous êtes dans cette excellente manière d’oraison depuis un temps considérable, comme d’un ou deux ans, il serait assez inutile de prendre un livre. Si, cependant, ces temps d’impuissance et d’aridités duraient sept ou huit jours de suite, par exemple, alors prenez un livre, mais lisez peu, avec de fréquentes pauses ; et si vous éprouvez que cette lecture vous dissipe encore plus, ou trouble votre intérieur, laissez là ces lectures, et tâchez de demeurer en la présence de Dieu, en paix et en silence, le mieux que vous pourrez.ccxx
Vous ne devez pas être surprise et moins encore inquiétée de ce que les mêmes choses, qui vous ont fort touchée en un temps, ne vous font en d’autres nulle impression : ce sont là les vicissitudes qu’il faut supporter dans l’intérieur, tout comme on supporte à l’extérieur les vicissitudes du temps et des saisons. Et c’est être bien novice que de ne pas s’y attendre.
1 L’Année Sainte a noté que cet attrait pour la simplicité remonte à l’enfance de Jeanne-Élisabeth : « L’amour de la prière fut son premier attrait : c’était chose ravissante de voir cette petite enfant à genoux immobile pendant des heures entières en présence du très saint Sacrement… Elle grandit ainsi à l’école du divin Maître qui se plaît à communiquer ses secrets aux petits et aux humbles de cœur » (p. 140).
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2° Dans cette manière d’oraison, on ne fait guère de résolutions, mais on fait le bien beaucoup mieux que si on l’avait résolu dans la méditation, parce que le cœur s’y trouve disposé dans les occasions par l’opération précédente du Saint Esprit. Et pour les personnes de cet état voici quelle doit être leur disposition intérieure, qui vaut mieux que toutes les résolutions : Seigneur, faites-moi faire le bien et éviter le mal, en telles et telles occasions et rencontres, sans cela je ferai tout le contraire de ce que je dois, tant ma misère est grande ; je n’ai là-dessus que trop d’expérience personnelle.
La douceur et l’efficace du saint recueillement est souvent le prix et la récompense des sacrifices précédents ; mais ce goût intérieur n’ôte pas d’abord les répugnances et les révoltes involontaires, il les affaiblit pourtant peu à peu, jusqu’à faire sentir avec le temps une joie sensible dans les plus amers sacrifices.
Dieu permet de petites infidélités pour vous convaincre plus intimement de votre faiblesse, et pour faire mourir ainsi peu à peu en vous cette malheureuse estime de soi-même, cette présomption et cette confiance secrète en soi, si opposée à la vraie humilité de cœur qui est si agréable à sa divine Majesté, avec cette totale confiance en lui seul dont il est si jaloux ; mais que ce Dieu de bonté vous fasse souvent boire, malgré vous, ce calice rejeté, c’est, en effet, une grande miséricorde ; et le connaître, le sentir, en être enchanté, c’est une grâce spéciale et une pure opération du Saint Esprit/1.
3° Autre opération de la grâce : se sentir touchée du bonheur de ressembler à Jésus Christ. Mais ne comptez pas si fort
1 On peut se rappeler ici ce que sainte Thérèse dit de l’humilité à propos des Troisième et Quatrième Demeures (éd. du Seuil, p. 856) : « Croyez-moi, la question n’est pas de porter un habit religieux ou non, mais de s’exercer dans la pratique des vertus, de soumettre notre volonté à celle de Dieu en tout, de régler notre vie sur ce que sa Majesté réclame de nous, et de ne pas vouloir que notre volonté s’accomplisse, mais la sienne. Tant que nous n’en serons pas là comme je l’ai dit, humilions-nous. L’humilité sera le remède à nos plaies, et si cette vertu est profondément enracinée en nous, le chirurgien qui est Dieu pourra tarder quelque temps, mais il viendra nous guérir. » Voir aussi p. 867. Ramière, d’accord avec l’Année Sainte, écrit : « … ce calice redouté par votre amour-propre et votre nature corrompue. »
sur ce sentiment, craignez toujours pour les rencontres, et défiez-vous de votre faiblesse.
Votre abandon du salut entre les mains de Dieu : autre grâce de votre oraison. N’être touchée alors ni de la mort, ni des jugements de Dieu, ni de l’enfer, etc., suite heureuse de cet abandon bienheureux. Chacun a son attrait et sa voie : celle de la crainte est bien imparfaite en plusieurs, faible, très pénible et souvent inutile, arrêtant trop en soi ou faisant perdre du temps destiné à aimer Dieu, et à s’appliquer à lui plaire par amour/1.
4° Point d’illusions à craindre dans les répugnances et les révoltes involontaires. Elles sont compatibles/2 avec la plus sainte oraison, qui les fait vaincre et surmonter. Voici en quoi consiste votre erreur. C’est que vous pensez et croyez que vous ne pourrez jamais acquérir ni la vraie humilité ni la mortification parfaite, à cause des oppositions fortes que vous y sentez. Si vous vous consultez vous-même, cela est vrai et il vous est aussi impossible que de voler en l’air, mais comme vous ajoutez très bien : avec la grâce de Dieu que Jésus Christ vous a méritée, tout devient possible et même facile. Il peut arriver que cette vérité ne fait souvent sur vous nulle impression, cela n’est rien, niais me fait apercevoir que vous êtes fort pour les impressions sensibles, comme toutes les commençantes ; c’est pourtant le moins parfait et le moins sûr, car ce qui est plus intime et plus spirituel est beaucoup meilleur. Quand Dieu retire le sentiment de sa présence, le recueillement sensible, contentez-vous d’en conserver le saint désir, dans votre cœur, cela suffit, et n’est que plus agréable à Dieu et plus méritoire.
5° Toute inquiétude est un mal de l’âme. Elle est encore plus mauvaise pour vous au sujet du saint office, parce qu’elle est très mal fondée. Le désir et la volonté de le bien dire subsistent toujours malgré et au milieu des distractions involontaires, et toutes les vôtres sont de la sorte ; la preuve en est évidente. C’est que toutes les fois que vous vous apercevez de
1 Ce paragraphe, assez obscur dans sa rédaction, ne se trouve ni dans l’Année Sainte ni dans Ramière.
2 Ramière : Incompatibles. L’Année Sainte est ici d’accord avec le Ms. V.
ces égarements d’esprit, vous en sentez une vraie peine dans le fond du cœur, ce qui est le plus sûr et le meilleur de tous les désaveux que vous en pourriez faire. Ces distractions ne sont point volontaires dans leur principe, quand on craint ce qui dissipe et qu’on se recueille souvent. Ainsi demeurez en paix et avec soumission dans ces misères involontaires.
6° Autre sujet d’inquiétude qui ne vaut rien en vous et qui est fondé sur plusieurs illusions, dont il faut guérir votre esprit.
Première illusion : c’est de désirer beaucoup le goût sensible de la communion, effet de l’amour-propre spirituel.
Deuxième illusion : de croire ce goût nécessaire pour une bonne communion. Hélas ! ma chère Sœur, où en seraient tant de saintes âmes qui, pour l’ordinaire, n’y éprouvent qu’aridités, sécheresses, insensibilités et souvent du dégoût ? Dans tous nos exercices de piété nous devons aller à Dieu par la pure foi, qui d’elle-même est presque insensible. Communions, oraisons, etc., elles sont pour l’ordinaire d’autant plus pures et plus agréables à Dieu qu’elles sont faites avec moins de sensibilité. C’est là la voie du pur esprit, du pur amour, qui ne se recherche point lui-même. Sur quoi saint François de Sales avait accoutumé de dire une grande parole : nos misérables satisfactions ne font pas les satisfactions de Dieu. Le pur amour consiste à ne mettre tout, son contentement que dans ce qui contente Dieu, qui comprend de ne vouloir, même dans nos plus saints désirs et dans nos plus saintes actions, que ce que Dieu veut et par conséquent ce qu’il permet, quand même il y aurait de notre faute dans la cause. Voilà un grand principe, fort ignoré, ou [du] moins fort obscurci par les beaux prétextes de l’amour-propre si ingénieux à croire toujours bon et saint ce qui est à son goût et qui le contente. Sur quoi une sainte religieuse disait : que Dieu lui ôtait peu à peu tous les goûts, attraits et sensibilités spirituelles dans tout ce qu’elle faisait pour mieux épurer son amour, que les premières douceurs avaient rendu si imparfait et si impur.
Suivez à la sainte communion, aux exercices du matin et du soir, etc., votre simple attrait : un seul de vos actes courts vaut mieux que tout le reste. Votre indifférence sur tout ce que l’on peut penser ou dire de vous est un effet de l’opération du Saint Esprit, je vous en souhaite la continuation. Sans doute le plus parfait est de ne jamais s’excuser ni se justifier, à moins qu’on ne vous ordonne de dire la vérité. Dieu soit béni de tout et en tout. Amen.
Cette dernière lettre résume excellemment la direction du P. de Caussade. Les âmes qui s’adressent à lui sont généreuses et appelées à une vie d’union intime avec Dieu. Leur agitation inquiète provient du changement qui s’opère en elles, lorsqu’aux consolations sensibles, que Dieu accorde aux commençants, succèdent les sécheresses, les insensibilités, qui sont le prix d’une contemplation de pure foi. Le rôle du directeur est d’encourager ces âmes à persévérer dans la confiance en la volonté de Dieu, à prendre conscience de la voie purificatrice dans laquelle elles ont été introduites par l’opération divine, à juger de l’efficacité de leur oraison sur ses effets : désirs de contenter Dieu uniquement, humilité, abandon total entre les mains de la divine Providence. Tels sont bien les critères que nous retrouvons sans cesse, lorsque le P. de Caussade rencontre dans ses dirigées les peines spirituelles que saint François de Sales lui apprend à traiter avec une infinie douceur.
L’Année Sainte consacre une notice exceptionnellement importante à la Mère Marie-Arme-Sophie de Rottembourg (t. VI, pp. 149-173). Cette éminente visitandine est morte, âgée de quatre-vingt-neuf ans, le 6 juin 1775. Elle avait exercé toutes les charges de confiance dans sa communauté et gouverné, à plusieurs reprises, le monastère de Nancy.
Elle était, nous dit-on, de ces âmes qui « vivent de la volonté de Dieu » et réalisent ainsi à la lettre l’idéal que saint François de Sales n’avait cessé de tracer devant ses filles.
Nièce des Mères de Rosen, elle était la fille aînée du comte Frédéric de Rottembourg, maréchal des camps et armées du Roi. Sa mère avait abjuré le protestantisme peu après la naissance de cette enfant, qu’une guérison attribuée à saint Antoine de Padoue avait rendue plus chère à ses parents. Elle avait huit ans lorsqu’elle fut confiée à ses tantes visitandines. La discipline du pensionnat l’avait obligée, dès cette époque, à contraindre sa nature vive, que l’éducation familiale et surtout la tendre affection de son père avaient trop laissée à elle-même.
Nous n’avons pas à raconter ici les vicissitudes d’une vocation violemment combattue par les succès mondains et par l’entourage de la jeune fille. Des grâces sensibles intervinrent au cours d’une retraite qu’elle fit au monastère de Nancy. L’énergie que Dieu lui communiqua alors l’arma pour toujours et lui permit de surmonter avec une étonnante sérénité les épreuves diverses qu’elle rencontra durant sa longue existence.
Reçue au noviciat le 29 octobre 1702, elle fit profession l’année suivante. Ses qualités d’esprit la désignaient comme éducatrice, et son premier emploi fut celui de maîtresse de pensionnat. Elle en fut retirée quelques années plus tard, pour mettre son dévouement au service de la communauté dans la charge d’assistante. Elle était depuis peu (1728) maîtresse des novices, lorsque le P. de Caussade vint à Nancy. Elle fut vite conquise par l’esprit salésien que celui-ci déployait dans sa direction. Une correspondance, sans doute assez suivie, s’établit entre la visitandine et le jésuite, tous deux épris de la même spiritualité pacifiante fondée sur l’abandon à la volonté divine. On s’étonnerait peut-être de ne trouver ici qu’un nombre si restreint de lettres adressées par le père spirituel à la Mère Marie-Anne Sophie si l’on ne savait que, vraisemblablement, le meilleur de cette correspondance est passé dans le petit traité de l’Abandon à la Providence divine que nous éditerons plus tard. En effet, la première des lettres que l’Année Sainte ait reproduite se trouve être le début du traité caussadien et une note de la notice nous avertit : « Nous croyons que l’Abandon à la Providence divine édité par le R. P. Ramière (le Puy, 1861) est formé par la réunion des lettres et des avis donnés par le R. P. de Caussade à la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourgccxxi/1. »
Ce texte mérite d’être reproduit ici, tel que nous le lisons dans la notice.
Année Sainte, VI, 16o-161
Magnificat anima mea Dominum/2. Dieu vous a parlé, ma révérende Mère, comme il parlait à nos pères lorsqu’il n’y avait pas de méthode : la fidélité à l’ordre de Dieu faisait toute leur spiritualité. La plus simple et la plus abandonnée des âmes (la très sainte Vierge) appliquait toute la théologie mystique de ses ancêtres quand elle répondait à l’ange : Fiat mihi secundum verbum tuum/3. Il est vrai que les apparences de ce moment sont fort éclatantes ; mais la divine Marie se soumet aussi bien à l’action de la grâce lorsqu’elle se voile sous des ombres plus communes, et, sans doute, elle glorifiait Dieu et reconnaissait la grandeur des opérations du Tout-Puissant dans les choses les plus ordinaires. Son esprit, ravi de joie, regardait ce qu’elle avait à faire et à souffrir à chaque moment comme un présent de cette main qui remplit de bien un cœur qui ne se nourrit point de l’espèce et de l’apparence créées. La vertu du Très-Haut la couvrait incessamment de son ombre, et cette ombre n’était que ce que chaque instant présentait de devoirs,
1/Année Sainte, VI, p. 16o.
2/ Lc I, 47
3/ Lc I, 38
d’attraits et de croix. Ces ombres, en s’écoulant sur les facultés de la sainte Vierge, remplissaient sa foi de celui qui est toujours le même. Retirez-vous, archange, vous êtes une ombre, votre moment vole et vous emporte. Marie vous passe et outrepasse ; mais l’Esprit Saint, qui la pénètre sous le sensible de votre mission, ne l’abandonne jamais.
Il y a peu d’extraordinaire dans la sainte Vierge ; sa vie est très simple et très commune à l’extérieur. Elle fait et souffre ce que font et souffrent les personnes de son état : elle va visiter sa cousine, les autres parents y vont comme elle ; elle se retire dans une étable, c’est une suite de sa pauvreté ; elle retourne à Nazareth, Jésus et Joseph y vivent de leur travail avec elle. Voilà le pain quotidien de la sainte Famille/1. Mais de quel pain se nourrit la foi de Marie et de Joseph ? Quel est le sacrement de leurs sacrés moments ? Ce qu’il y a de visible est semblable à ce qui arrive au reste des hommes ; mais l’invisible que la foi y découvre n’est rien moins qu’un Dieu opérant de très grandes choses. Ô Pain des anges, manne céleste, perle évangélique, sacrement du moment présent, tu donnes Dieu sous des apparences aussi viles que l’étable, la crèche, le foin, la paille ! Mais à qui le donnes-tu ? Esurientes reples bonis… Dieu se révèle aux petits dans les plus petites choses, et les grands, ne s’attachant qu’à l’écorce, ne le découvrent pas même dans les grandes.
Mais quel est le secret de trouver ce trésor, cette drachme ? Il n’y en a point. Ce trésor est partout ; il s’offre à nous en tout temps, en tout lieu comme Dieu : toutes créatures, amies et ennemies, le versent à pleines mains et le font couler par toutes les facultés de nos corps et de nos âmes jusqu’au centre de notre cœur. Ouvrons notre bouche et elle sera remplie. L’action de Dieu inonde l’univers, elle pénètre toutes les créatures, elle surnage au-dessus d’elles, partout où elles sont elle y estccxxii, elle les devance, elle les accompagne, elle les suit ; il n’y a qu’à se laisser emporter au cours de ses ondes. Plût à Dieu que les rois et leurs ministres, les princes de l’Église et du monde, les prêtres, les soldats, les bourgeois, les laboureurs, en un mot
1/La volonté de Dieu comparée au « pain quotidien 12s e une idée chère à Fénelon : Sentiments de piété, Paris, 1713, pp. 7-complètes, éd. de Paris, VI, p. 145.
tous les hommes, connussent combien il serait facile d’arriver à une éminente sainteté par les simples devoirs du christianisme, par ceux de leur état et par les croix qui y sont attachées, enfin par tout ce que la Providence les engage à faire et à souffrir incessamment sans qu’ils le cherchent !
Cette doctrine de simplicité était bien faite pour convenir à la Mère Marie-Anne-Sophie. L’auteur de sa notice nous assure que, dès le premier entretien, elle comprit qu’elle avait trouvé dans le P. de Caussade le guide que Dieu lui-même lui envoyait pour l’aider à connaître sa voie et à se sanctifier par une union toujours plus intime avec le divin Époux de son âme/1.
En 1737, le second triennat de la Mère Louise-Françoise de Rosen vint à échéance. C’est sa nièce qui fut élue pour la remplacer. Bien loin de convoiter une pareille charge, Mère Marie-Anne-Sophie en avait redouté, dès les premières années de sa vie religieuse, l’éventualité. Son frère, le comte de Rottembourg, a raconté comment, sur le point de se rendre à Madrid, il avait reçu de sa sœur une confidence dont il avait été édifié et en même temps fort surpris. Elle lui avait demandé d’obtenir du Saint-Siège la dispense de figurer au catalogue de la communauté, en sorte qu’elle ne puisse être l’objet des suffrages, lors de l’élection d’une supérieure. L’évêque de Toul, mis au courant, dut la convaincre qu’il y avait dans une telle démarche un manque de simplicité et obtenir qu’elle renonce à la faveur octroyée par Rome/2. Son élection lui porta un si rude coup qu’elle en tomba malade. C’est quelques mois plus tard, en i 738, qu’elle reçut de son sage directeur les conseils que nous allons lire.
1 Année Sainte, VI, p. 160.
2 Le comte de Rottembourg venait d’être nommé ambassadeur en Espagne. Année Sainte, VI, p. 157.
Ms. V. 93-100. Année Sainte, VI, 163-165. R. I, 275-277 et 253-255
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Que la paix de Jésus Christ règne toujours dans votre cœur et que la très sainte volonté de Dieu soit toujours accomplie en vous et par vous !
Je savais déjà, ma Révérende Mère, votre élection et je m’en suis réjoui d’abord en Dieu. Premièrement, parce que je ne doute pas que ce soit au grand contentement de toute votre communauté et à son profit spirituel. Et, en second lieu, parce que, dans vos dispositions de total abandon à la divine Providence, cet emploi ne vous sera nullement dommageable, car je me souviens d’avoir lu que ce qui nous dissipe, ce ne sont point ni nos emplois ni nos charges, mais l’empressement, les inquiétudes et le trouble qui naissent de l’activité naturelle et de l’amour-propre, par le désir de réussir en tout devant les hommes. Le fameux M. de Renty disait que depuis longtemps il n’éprouvait aucune difficulté ni aucune différence entre être en prières dans son oratoire, ou travailler, agir et [se] tracasser pour l’amour de Dieu au service du prochain/1.
Vous avez mal fait de vous tant défendre. Dieu vous le pardonne, mais n’y retournez plus. Ne rien désirer et ne rien refuser, voilà la maxime de saint François de Sales : je vous ordonne d’en faire la vôtre. La nouvelle épreuve du secours visible du ciel vous rendra inexcusable si pour tout l’avenir vous ne vous établissez dans un abandon et une confiance sans réserve et sans bornes.
Ce que vous me dites touchant l’attrait intérieur de plusieurs au saint recueillement et sur les obstacles et la manière dont vous vous prenez pour ôter ces obstacles spécieux et si bien déguisés, ne peut venir que du Saint Esprit : je n’ai rien à y ajouter. Suivez doucement et peu à peu les lumières que Dieu vous donne, allant petit à petit.
Vous avez bien fait de ne point faire de vœux sur les plus saintes vues dont vous me parlez : il est fort rare qu’on permette de faire de pareils vœux. Tenez-vous-en aux résolutions sans y compter de votre part ; et le plus souvent tournez ces résolutions en demandes à Dieu, car telle est notre misère inconnue que, dans la plupart de nos résolutions les plus saintes, il y entre presque toujours un petit brin d’une imperceptible confiance en soi-même, que Dieu prend plaisir ensuite de confondre et de renverser. Avertissez souvent de ce piège
1/Caussade a pu lire ce texte dans la Vie de M. de Renty écrite par le P. Saint-Jure, paru à Paris en 1651 et souvent rééditée.
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les personnes intérieures, car c’est le maudit ver qui gâte tout. Quelle consolation et quelle joie pour moi d’apprendre que toutes celles que je connais plus particulièrement, et pour lesquelles je m’intéresse davantage, sont justement celles qui ont le plus d’attrait et plus de désir de la vie intérieure. Je vous supplie de les féliciter de ma part du don de Dieu, de les saluer toutes et surtout votre chère sœur. Oh ! que je suis ravi qu’elle ait été confirmée dans son emploi. Ces sept que vous nommez feront peu à peu bien des prosélytes, etc.
Le sentiment de votre pauvreté me paraît pour vous un Pérou spirituel, car de là la totale défiance de soi-même, la parfaite confiance en Dieu et la continuelle dépendance de sa grâce, qui sont les vrais fondements de la vie intérieure et qui renferment la vraie humilité de cœur, qui va peu à peu jusqu’à cet entier anéantissement de soi-même devant Dieu, qui produit enfin l’union parfaite, qui ne s’opère que par cette perte en Dieu que vous cherchez tant et à quoi vous êtes appelée avec vos six compagnes/1.
Vos principes et vos maximes pour le gouvernement sont dans le sens divin et tout à fait éloignés du maudit sens humain : vous n’avez qu’à les suivre. C’est le seul esprit de recueillement qui vous attire ces lumières et qui peut seul les conserver et les augmenter.
Le détail de vos dispositions intérieures est la preuve et l’effet essentiel et visible d’une infinité de grâces précédentes. Il ne reste qu’à les conserver, ces précieuses dispositions. Dieu les augmentera, il les enracinera, il les perfectionnera, en ne faisant de votre part que marcher simplement dans la voie du pur esprit et de la pure foi. Voilà la voie, sinon la plus douce, au moins la plus sûre, la plus méritoire, la plus profitable à soi et aux autres.
Profitez de vos expériences pour ne jamais sortir par aucun raisonnement propre de la voie simple de pure foi, où tout se passe presque imperceptiblement dans le plus intime de l’intérieur, qui est un certain fond de l’âme très éloigné des sens
1/Le mot « Pérou » pour exprimer une chose avantageuse à celui qui la possède, est classique au xviiie siècle (voir Littré). Caussade fait probablement allusion à l’ouvrage du P. Surin : Les fondements de la vie spirituelle.
et, par conséquent, de tout le sensible. Pour vous enraciner dans cette voie, souvenez-vous : I. que c’est là adorer le Père céleste en esprit et en vérité ; 2. que le sensible de la grâce n’en est pour ainsi dire que le marc selon le Père Louis Lallemant 1 ; 3. que la Mère de Chantal a fort bien dit que plus les impressions de Dieu sont simples, profondes et imperceptibles, plus elles sont spirituelles, solides, pures et parfaites/2.
L’esprit pacifique en soi et avec les autres est un des plus grands dons de Dieu. Suivez ce seul esprit et tout ce qu’il vous inspire. Il fera des merveilles dans le prochain et dans vous-même, d’où vous pouvez conclure que, quand on a appris à demeurer en paix dans son intérieur, Dieu y tient cette divine école où il enseigne tout, sans le bruit des paroles, aux âmes attentives, paisibles et dociles, en sorte que les directeurs n’ont autre chose à dire à ces âmes bienheureuses, sinon : soyez attentives à la voix, ou plutôt à suivre fidèlement l’impression intérieure de l’Esprit de Dieu.
Vos sentiments à l’égard de vos filles sont autant de voix intérieures à quoi Dieu ne laisse rien à ajouter, s’étant fait lui-même votre maître et votre guide.
Mon plaisir, dites-vous, pour ce qui me regarde, c’est d’être comme l’oiseau sur la branche et de ne voir rien de sûr pour mon séjour. Cela donne lieu à un plus grand abandon, et cet abandon sans réserve fait mon repos et me charme pour aller en tout au pas de la divine Providence. Voilà mon grand attrait.
Vos réflexions sur les peines et sur le zèle de la Sœur… sont de l’esprit de Dieu, vos avis de même ; mais il me paraît que
1° Cette comparaison, nous l’avons dit plus haut (voir notre tome I, p. 302, n. 2), n’est pas de Lallemant, mais de Rigoleuc.
2° Dans l’Instruction sur les états d’oraison, Bossuet traite longuement de l’oraison décrite par la Mère de Chantal (éd. 1697, pp. 315 ss). Il montre par cet exemple que l’oraison passive n’entraîne jamais une suspension absolue et prolongée des actes de la volonté. Le texte auquel Caussade fait allusion n’est pas cité, mais l’idée s’y trouve : « Elle demeurait, dit-elle, dans la simple vue de Dieu, tout abandonnée, contente et tranquille. Ce n’était donc point le fond des actes qui lui était ôté, mais leur seule sensibilité… » Voir le commentaire que Caussade fait de ce passage de Bossuet dans les Instructions spirituelles, Dialogue XI (éd. Bremond, pp. loi-102). Il y corrige la manière dont l’évêque de Meaux explique « l’acte continu » des nouveaux mystiques.
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vous la laissez encore un peu trop dans le piège du zèle que je nomme diabolique, parce qu’il n’est ni discret, ni paisible, ni doux, ni patient. Ainsi je lui ordonne de la part de Dieu de ne plus s’occuper de ce maudit zèle sous quelque prétexte que ce soit ; et dans les occasions les plus évidentes, elle dira à Dieu : Seigneur, le vrai zèle commence par soi-même, et ne doit jamais se pratiquer au dépens de son âme, ni de sa paix : ainsi, je ne dirai rien que lorsque vous m’aurez mise dans la disposition intérieure de parler sans trouble, sans empressement, avec paix, douceur et charité intérieure et extérieure. Jusqu’alors je la décharge de toute obligation de zèle et d’une prétendue charité. Ainsi elle n’aura plus à combattre, puisqu’elle ne sera plus obligée à rien dire ni rien faire par un zèle qui n’est ni selon Dieu ni selon la science de la charité, jusqu’à ce que la grâce ait changé en elle toutes les dispositions qui n’en naissent pas/1.
Le texte que nous venons de transcrire d’après le manuscrit de Verviers et d’après l’A nnée Sainte appartient probablement à deux lettres distinctes. Du moins est-ce ainsi que nous le lisons dans l’édition du P. Ramière, I, 275-277 et 253-256. Nous devons ajouter ici deux passages omis par nos sources, mais que le P. Ramière a conservés.
Le premier a trait au refus d’un emploi par la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. La Mère Marie-Anne-Sophie s’était fait prier, mais elle avait cédé aux instances de la communauté. La Sœur de Vioménil cédera, elle aussi, mais aux reproches que lui avait adressé son directeur et que nous allons lire :
La Sœur N... a commis une infidélité du même genre ; mais elle est moins excusable, puisqu’elle n’a point cédé aux instances qui lui ont été faites. Veuillez lui dire que j’ai été bien peu édifié de sa conduite. L’espérance de mieux conserver le recueillement lui a fait perdre l’occasion de pratiquer une foule de vertus. Si elle avait mis plus de simplicité à se soumettre,
1 On se rappellera ce que Caussade écrivait à la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil sur ce même sujet ; voir notre tome I, p. 117.
elle aurait pu exercer tout à la fois l’obéissance, la charité, le zèle. Je ne parle pas du renoncement, qu’elle eût excellemment pratiqué en surmontant son antipathie, et en s’offrant généreusement à servir la communauté dans l’emploi qui lui était offert. L’incapacité même qu’elle croyait reconnaître en elle eût dû l’engager à accepter ; car le dommage qui pouvait résulter pour la communauté de cette incapacité n’était pas son affaire, puisqu’elle n’avait en aucune manière recherché cette charge ; mais, pour elle, il ne pouvait en résulter que des mérites. De combien de petits actes d’humilité, de patience, de support, de gêne, de contrainte, de vigilance et de charité, cette incapacité lui eût-elle fourni l’occasion ! Mais elle n’a pas eu le courage d’affronter ces sacrifices, elle a cédé à son amour-propre, tout en croyant suivre les conseils de l’humilité. Au moins qu’elle s’humilie profondément devant Dieu : qu’elle apprenne à devenir bien petite à ses propres yeux, et qu’elle n’omette rien pour réparer la mauvaise édification qu’elle a donnée à ses sœurs.
Le second passage omis par le manuscrit de Verviers est un développement doctrinal important, concernant les « attentes pacifiques » auxquelles le P. de Caussade tenait particulièrement. Le texte que nous donnons a probablement été retouché par le P. Ramière, mais la doctrine est bien celle du directeur des visitandines de Nancy :
Soyez fidèles à suivre l’impression de sa grâce. C’est ce que saint Jean disait déjà aux premiers chrétiens : « Vous n’avez pas besoin qu’aucun homme vous instruise ; car vous avez reçu du Saint Esprit une onction divine qui demeure en vous et qui vous instruit de toute chose. » Suivre avec parfaite docilité cette divine onction, quand elle se fait sentir ; l’attendre paisiblement et avec confiance, quand son impression devient moins distincte, c’est le grand moyen de marcher, avec rapidité et sans danger de s’égarer, dans la voie de la perfection.
Pourquoi voulons-nous toujours substituer notre propre action à celle de ce divin ouvrier, qui travaille sans cesse en nous à l’œuvre de notre perfection ? Combien on ferait plus de progrès si l’on mettait son principal soin à ne pas troubler son action, à s’abandonner à lui et à l’attendre. L’Écriture nous recommande fréquemment d’« attendre le Seigneur » et il n’est guère en effet de secret plus utile pour se sanctifier. Il n’est rien à quoi les âmes, suffisamment exercées dans la vie active et dans l’accomplissement des préceptes, doivent s’appliquer davantage qu’à ces attentes pacifiques. C’est le moyen d’acquérir l’esprit de prière, le saint recueillement et l’union la plus intime avec Dieu. Ce Dieu, infiniment libéral, a toujours les mains pleines de grâces, et il ne désire que de nous en combler. Pour recevoir ces grâces avec abondance, il suffit de tenir son cœur prêt, et de demeurer continuellement en attente. Mais la sécheresse et l’ennui de ces attentes lassent les âmes impatientes et empresséesccxxiii ; elles rebutent celles qui ont en vue leurs propres intérêts, au lieu de se laisser conduire par ce pur amour, qui consiste à conformer toujours et en toutes choses notre volonté à celle de Dieu.
Il n’est pas au monde de trésor comparable à celui-là. Mais on court toujours après je ne sais quelle perfection chimérique et l’on perd de vue la règle unique de la vraie perfection qui est la volonté divine : cette volonté infiniment sage et infiniment douce qui, si nous la prenons pour guide, nous fera trouver près de nous, et à tout moment, ce qu’on cherche fort laborieusement et inutilement partout ailleursccxxiv.
La lettre suivante a subi quelques retouches dans l’édition Ramière. Nous reproduisons le manuscrit de Verviers et l’Année Sainte. On y reconnaît les principes de la spiritualité caussadienne formulés à l’usage d’une âme particulièrement élevée.
Ms. V. 100-104. Année Sainte, VI, 165-167. R. II, 274-276
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I° Votre route, ma révérende Mère, en général, est du Saint Esprit ; en effet, pourquoi tant s’occuper de soi ? Le véritable moi, c’est mon Dieu, puisqu’il est plus la vie de mon âme que mon âme n’est la vie de mon corps. Dieu n’a pu me créer que pour lui : pensons donc à lui et il pensera à nous, et il pourvoira à tout bien mieux que nous.
Quand nous tombons, humilions-nous, relevons-nous et reprenons en paix notre voie, qui est de penser toujours au véritable moi qui est Dieu, dans lequel nous devons nous perdre et abîmer à peu près comme nous nous y trouverons perdus et abîmés dans le ciel, pour tout le grand jour de l’éternitéccxxv/1.
2° Votre conduite dans l’oraison, dans la plus grande simplicité, vient du Saint Esprit. N’y changez rien, d’autant mieux qu’il n’y a pas un seul sentiment qui ne soit fondé sur ce grand principe de foi que Dieu tout puissant et tout bon donne à ses enfants, en tout et pour tout ce qu’il sait leur être nécessaire et le plus convenable/2, et que toute la perfection consiste dans une constante adhérence de cœur à toutes ses adorables volontés. Par ce simple et humble procédé, toutes nos volontés, peu à peu, se perdent dans celles de Dieu, ou s’y transforment totalement et heureusement ; et voilà la souveraine perfectionccxxvi.
3° Votre fiat, dans les deux fortes occasions que vous me marquez, est une grande grâce dont le bon usage vous en attire bien d’autres, qui perfectionneront de plus en plus la profonde paix de votre âme dans l’entier abandon.
4° Quand Dieu ne vous aurait fait tirer de votre maladie d’autre fruit que la connaissance des pertes continuelles d’une âme peu attentive aux mouvements intérieurs, je m’écrierai toujours : ô heureuse et très heureuse maladie ! parlez donc sans cesse à vos chères filles de l’étroite obligation du divin amour et des avantages de la vie intérieure. Oh ! que peu de gens la connaissent, et combien peu la pratiquent ! On ne connaît aujourd’hui et on ne fait presque point d’état que des
1/Ramière rejette ce paragraphe à la fin de la lettre ; R. II, 276.
2/ Année Sainte, VI, p. 166 « Votre repos en Dieu, dans l’oraison, vient également du Saint Esprit. Gardez-vous bien de sortir, par une multiplication très inopportune de vos actes, de cette simplicité d’autant plus féconde qu’elle se rapproche davantage de l’infinie simplicité de Dieu. » Cf. R. II, 274.
exercices extérieurs ; cependant, Dieu est un pur esprit, qu’il faut adorer, dit Jésus Christ, en esprit et en vérité.
Où sont donc, ô mon Dieu, les vrais adorateurs, spirituels et véritables ?
5° Votre vœu pour un mois est fort de mon goût. Quand l’habitude et la grâce vous auront rendue plus forte, vous pourrez, à mon avis, le faire pour un an, et chaque année le renouveler ; mais je ne crois pas que vous dussiez le faire pour toujours sans ces trois conditions : 1. un violent attrait qui vous y pousse ; 2. une assez longue expérience que ce vœu ne vous cause point de scrupules à vous faire perdre la paix ; 3. le consentement exprès d’un directeur sage et éclairé.
6° N'être point surprise de ses misères est un bon commencement d’humilité fondée sur la connaissance de soi-même : mais les sentir vivement et habituellement en paix est une très grande grâce, d’où naît la parfaite défiance de soi-même et la vraie et parfaite humilité, qui ne compte que sur Dieu. Votre confiance au Sacré Cœur de Jésus Christ, et vos pratiques à cet égard sont un vrai trésor spirituel pour vous et pour enrichir vos chères filles ; plus on tire de ce trésor, plus il reste à en tirer, parce qu’il est inépuisable/1.
7° Ce que vous avez appris du vénérable Père de Condren sur l’esprit de sacrifice est bien la plus excellente des pratiques/2 ; mais elle ne peut être continuelle, ni constante, que
1 La dévotion au Sacré Cœur a été particulièrement vivante au monastère de Nancy, témoin les multiples rééditions de l’ouvrage du P. Croiset (sans nom d’auteur) à Nancy : La dévotion au Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ établie dans les communautés des Religieuses de la Visitation de Sainte-Marie et dans plusieurs autres lieux, avec la permission des évêques dans un grand nombre de diocèses, et autorisée par des Bulles des Souverains Pontifes à Nancy. Sommervogel, dans la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, II, col. 1663, ne connaît que l’édition de 1749 imprimée avec l’approbation du P. H. Petitdidier datée du 17 décembre 1732. Cette approbation figure dans l’édition de 1732, imprimée chez Nicolas Baltazar, comme le sera celle de 1749. Il existe une autre édition, non datée, imprimée chez Leseure-Gervois imprimeur-libraire près de la Paroisse Saint-Sébastien. Nous verrons plus loin (partie X, p. 226) que le P. de Caussade n’a probablement pas été étranger à cette édition, où l’on peut lire p. 53 l’Acte d’Abandon reproduit dans les éditions postérieures.
2 Le P. de Condren, dont la doctrine du sacrifice occupe une place importante dans la spiritualité dite française, recommande spécialement la sanctification de chaque jour et de chaque heure. Peut-être est-ce à cette pratique qu’il est fait allusion. Voir Dictionnaire de Spiritualité, II, c. 1383. Le P. Ingold, dans sa Vie de la Mère Louise-Françoise de Rosen, a signalé l’estime dont jouissait le P. de Condren parmi les visitandines de Nancy.
dans et par la vie intérieure, qui prend garde à tout et tâche d’être fidèle en tout.
8° L’humiliation d’esprit et de cœur sur toutes les fautes connues et inconnues apaise Dieu, attire de nouvelles lumières et de nouvelles forces : en sorte que tout se réduit presque à savoir bien s’humilier, je veux dire à porter intérieurement devant Dieu un esprit toujours humilié, un cœur toujours contrit, toujours gémissant, car Dieu nous voit alors dans la place qui nous convient, et nous marchons alors dans la vérité et dans la justice, selon l’expression de l’Écriture/1 : hors de là, nous sommes dans l’erreur et dans le mensonge, par conséquent, hors de Dieu qui est la souveraine vérité, et haï de Dieu qui déteste le mensonge de fait, encore plus que celui de parole.
9° C'est un beau présent du ciel que l'esprit de douceur et de modération dans le gouvernement. Il en devient par là plus efficace et plus salutaire pour les autres et pour soi-même, en évitant toutes les fautes du zèle amer, indiscret ou trop vif. Votre conduite à l’égard des anciennes doit être pleine de sagesse et d’une humble charité, et à l’égard des jeunes de bonne volonté, mais encore un peu faibles et pas assez courageuses, toute de douceur, de support, de modération et de prudence.
Le fruit de ces enseignements recueilli par une âme droite, généreuse, totalement donnée à son idéal, devait singulièrement contribuer au prestige de la Mère de Rottembourg. Les principes dont elle vivait elle-même étaient le fond de la doctrine qu’elle prêchait autour d’elle. Il ne sera pas déplacé de reproduire ici le texte des avis qu’elle donnait à ses filles et que sa notice a pieusement conservés/2 :
« I° Modérer l’activité naturelle et une certaine manière d’agir trop empressée, même à l’égard des meilleures choses.
1/ Caussade a déjà employé cette expression dans une lettre à la Sœur Marie-Thérèse de Vioménil avec un contexte assez semblable. Voir notre tome I, p. 96. Cf. Is. 38,3.
2/ Année Sainte, VI, pp. 168-169.
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2° Ouand on sent une trop vive inclination à agir, suspendre pour quelque temps son action, jusqu’à ce que la vivacité soit amortie ; mais, si l’action est inutile, y renoncer absolument.
3° Retrancher dans la conversation certaines railleries agréables, mais un peu piquantes, surtout à l’égard des personnes dont on croirait avoir lieu d’être peu contente.
4° Retenir un bon mot qui ferait paraître de l’esprit, mais qui blesserait peut-être la charité, ou tout au moins flatterait la vanité et l’amour-propre.
5° Être honnête et prévenante à l’égard des personnes pour lesquelles on éprouve de l’antipathie ou qui ont mal agi envers nous ; ne point éviter leur rencontre ni leur conversation. — Ne point chercher des personnes de confiance pour décharger son cœur ; car, pour l’ordinaire, ces décharges se font aux dépens de la 1 charité, et, en voulant décharger son cœur, on charge sa conscience.
6° Ne se plaindre jamais de la nourriture, qui sera toujours meilleure que le fiel qui fut présenté à notre Seigneur. Ne rechercher ni les odeurs ni rien de ce qui peut flatter les sens. Se priver quelquefois, en esprit de pénitence, des plaisirs les plus légitimes et des satisfactions les plus innocentes.
7° Ne jamais s’excuser, à moins que l’édification, la charité ou l’obéissance ne l’exigent. Garder le silence dans les croix, sans rechercher les consolations humaines ni même les divines avec empressement. Ne s’attacher qu’à Dieu, qui seul peut nous rendre heureux et qui ne nous sera jamais ravi. Tout ce qui mortifie aujourd’hui fera notre consolation et notre joie au moment de la mort.
8° Jésus dans le sépulcre est l’image de la vie véritablement religieuse ; pour cela, recueillement continuel, mort totale à la vie des sens et de la nature. Il faut être aveugle, sourde et muette. Aveugle sur les défauts du prochain ; sourde aux louanges et à tout ce qui flatte l’amour-propre ; muette au milieu des contradictions. — La dépendance aux supérieures et une intime union avec Dieu amèneront cet événement, cette heureuse mort à tout ce qui n’est pas Dieu. »
Sœur Catherine-Angélique de Serre avait été confiée, au moment de sa première communion, à la Mère de Rottembourg, qui était maîtresse au pensionnat et dont nous avons dit plus haut les éminentes qualités d’éducatrice/1. L’enfant appartenait à une des familles les plus honorables de Nancy et elle avait donné, dès son bas âge, les marques d’une maturité précoce. À l’école des visitandines, sa piété s’était développée dans le sens d’un attrait intérieur nettement marqué pour la prière et pour la solitude. Elle semblait prédestinée à entrer de plain-pied du pensionnat au noviciat. Dieu en avait décidé autrement. Elle fut rappelée dans sa famille par sa mère qui trouvait en elle non seulement une enfant tendrement aimée, mais une aide efficace dans l’administration d’une lourde maison. C’est ainsi que Mademoiselle de Serre demeura jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans postulante à la Visitation, tout en restant dans le monde.
La Mère de Rottembourg, pour l’aider dans les bonnes dispositions spirituelles où Dieu l’avait placée, ne crut pouvoir mieux faire que d’adresser son ancienne élève au P. de Caussade. Celui-ci se trouvait alors éloigné de Nancy, et, de la correspondance qui s’établit entre la jeune fille et le jésuite, nous ne conservons que de trop rares fragments, grâce surtout à l’Année Sainte. La première de ces lettres date de 1731 : elle atteste combien le P. de Caussade fut frappé, dès l’abord, par les signes d’une vocation à la vie contemplative chez une personne parfaitement douée pour traiter les affaires temporelles.
1/ Supra, p. 151.
Année Sainte, VIII, 788-789. R. I, 265-267 1731
Tout ce que vous m’avez écrit, ma chère fille, me fait connaître que Dieu vous appelle véritablement à la Religion et, en particulier, à l’Ordre de la Visitation. Votre attrait intérieur pour cet institut et les raisons que vous apportez ne permettent pas de douter de cette double vocation : je dis double vocation, car, comme il y en a une pour la Religion en général, il y en a une aussi pour telle ou telle communauté en particulier. Il ne s’agit plus que d’être fidèle à cette grâce, puisque vous devez être assurée que de cette fidélité dépend pour l’ordinaire notre prédestination. Or cette fidélité demande de vous trois choses :
1° Tâcher, malgré toutes les oppositions extérieures ou intérieures, de conserver dans votre cœur cet attrait de Dieu, ce goût intérieur, avec le désir sincère d’exécuter la volonté de Dieu, quand il vous fournira lui-même les moyens de vous consacrer réellement à son service, comme vous le faites par avance d’esprit et de cœur.
2° Espérer contre toute espérance, ainsi qu’il est dit d’Abraham, c’est-à-dire croire fermement que, comme Dieu est tout-puissant et que rien au monde ne peut lui résister, il saura bien, dans son temps, vaincre tous les obstacles et les oppositions des hommes. Les esprits et les cœurs sont entre ses mains, et il les tourne comme il veut, sans qu’il lui en coûte que cette seule parole : « Je veux que cela soit. » C’est par cette seule parole qu’il fit sortir toutes les créatures du néant ; ce grand ouvrage ne lui coûta que ce mot : fiai, dit l’Écriture ; ainsi, quand le temps sera venu, il n’aura qu’à dire : fiai, et tous les obstacles contre votre vocation seront anéantis. Cependant, il les permet, ces obstacles, pour éprouver votre patience, votre foi en lui et votre ferme espérance en son puissant secours ; ainsi ne vous troublez point, mais continuez d’espérer fortement en Dieu. Ne vous inquiétez et ne vous tourmentez point ; mais soumettez-vous généreusement à Dieu et à toutes les épreuves de Dieu, en lui disant sans cesse : Seigneur, que toutes vos saintes volontés s’accomplissent en moi, dans le temps et de la manière qu’il vous plaira ; je veux tout, j’accepte tout, je vous sacrifie mes propres intérêts, mes volontés et tous les désirs de mon cœur, pour n’en avoir jamais d’autres que ceux de vous obéir et de vous plaire en tout/1.
1 On reconnaît ici les mots mêmes de l’Acte d’Abandon, sur lequel nous reviendrons dans la partie X, à l’occasion d’un document où cet acte figure. Voir partie X, p. 226, note 1.
3° Être fidèle à tous vos exercices ordinaires de piété, et surtout n’en jamais abandonner aucun par chagrin, trouble, dégoût, ennui, sécheresse, ou quelque autre raison que ce soit, parce que tout cela est nécessaire pour vous tenir attentive et unie à Dieu, qui seul doit être votre lumière, votre appui, votre consolation et votre force. C’est apparemment pour cela qu’on vous a défendu d’aller… Dieu l’ayant permis afin que, ne recevant plus de consolations que de lui immédiatement, vous ne vous attachiez purement et uniquement qu’à lui seul. Il faut donc vous soumettre à ses ordres en obéissant à ceux qui ont droit de vous commander de sa part. Si le commandement doit porter préjudice à votre intérieur, soyez assurée que Dieu ne permettra pas qu’il subsiste longtemps. II saura bien le lever quand il faudra : ainsi reposez-vous doucement, sans la moindre inquiétude, entre les bras de son aimable Providence, comme fait un petit enfant dans le sein de sa mère très chère/1.
Ces conseils de l’habile directeur auraient dû pacifier l’âme à laquelle ils s’adressent. Il n’en fut rien. La postulante sentit grandir en elle le désir de réaliser au plus tôt l’idéal vers lequel l’attrait intérieur l’avait tournée. Ce désir, cependant, ne tarda pas à se traduire par une inquiétude dans laquelle le P. de Caus-sade reconnaîtrait sans peine l’action d’un esprit qui n’était pas celui de Dieu. Il répondit à la lettre de sa dirigée :
Année Sainte, VIII, 789-790. R. I, 267-269
L’accroissement de votre désir de vous consacrer à Dieu, est une nouvelle grâce de sa miséricorde. Souffrir alors toute la peine de ne pouvoir accomplir ces ardents désirs, et la souffrir avec résignation, c’est bien répondre à la grâce et en mériter de nouvelles. La peine intérieure pour se maintenir dans cette résignation est une espèce de martyre qui aura sa récompense tôt ou tard. Dieu accomplira le dessein qu’il vous inspire ; les délais sont pour éprouver votre fidélité. Si, en attendant, vous avancez en âge, vous ne devez pas vous en faire une peine, puisque vous avez déjà le meilleur de ce que vous souhaitez, qui est le vif désir de vous consacrer à Dieu, désir qui, aux yeux du Seigneur, vaut bien le sacrifice, ou, pour mieux dire, qui est un sacrifice et un double sacrifice, puisque vous êtes sacrifiée d’esprit et de cœur et que vous sacrifiez encore vos plus ardents désirs en attendant patiemment le temps destiné par la Providence à leur accomplissement. Peut-être même ce dernier sacrifice vaut-il mieux que le premier, puisqu’il renferme un plus grand renoncement à votre propre volonté. Ainsi tenez-vous en paix et fort tranquille en la présence de celui qui voit le fond du cœur et qui prend tous vos bons désirs pour les effets. Il n’a nul besoin de ce que vous pouvez lui offrir ; mais il aime le cœur qui est préparé et disposé à toutes sortes de sacrifices.
La crainte de la mort et des jugements de Dieu est bonne, pourvu qu’elle n’aille pas jusqu’à vous troubler et à vous inquiéter, ce qui serait alors une illusion du démon. En effet, de quoi vous troubleriez-vous ? Serait-ce de n’avoir pas encore fait ce que vous n’avez pas pu faire ? Dieu demande-t-il l’impossible ? Vous ajoutez pour raison que vous n’avez encore rien fait pour le ciel. Prenez garde ici, ce point est fort délicat ; car il semble qu’on voudrait acquérir des mérites pour s’y confier ; ce n’est point la véritable confianceccxxvii, qui ne peut jamais être fondée que sur la seule miséricorde de Dieu et sur les mérites infinis de Jésus Christ. Se confier autrement, ce serait une vaine et présomptueuse confiance ; ce serait se confier en soi-même, et en je ne sais quelles misérables œuvres qui ne sont rien devant Dieu. Sans compter donc sur tout ce que nous pouvons faire avec la grâce, il ne faut vouloir acquérir des mérites que pour avoir plus de sujet d’espérer en la bonté divine et aux mérites du Sauveur, après avoir tâché d’accomplir tout ce qu’il demande de notre part.
Vous avez raison de dire qu’il faut plus de vertu pour se sauver dans le monde que dans la Religion. J’en conclus qu’on a besoin d’une plus grande vocation, d’une vocation plus marquée pour s’engager dans le monde que pour se consacrer à Dieu dans l’état religieux/1 ; mais il y a des grâces particulières pour le temps qu’on demeure malgré soi dans le siècle. Dieu est comme obligé alors de nous y soutenir ; ainsi ne craignez rien, vous êtes dans la Religion d’esprit et de cœur, tâchez d’y conformer vos pensées, vos sentiments, vos exercices, le tout en paix et tranquillité d’esprit, par une humble résignation et une parfaite confiance en la bonté paternelle et en la puissance du céleste Époux, que vous avez choisi et qui vous regarde aussi de son côté comme son épouse bien-aimée.
1/ Telle est du moins l’opinion de saint Ignace. Voir Directoria Exercitiorum spiritualium, éd. Iparraguirre, MHSJ, vol. 76, Rome 1955, Documentum I : Directoire autographe de saint Ignace, p. 73. L’éditeur renvoie à d’autres textes des Directoires des PP. Gonzales Davila, Polanco, Cordeses et Mirón.
Des avis aussi fondés sur les vérités de la foi ne parviennent pas cependant à calmer la postulante. Elle s’est ouverte de nouveau au P. de Caussade sur les inquiétudes que lui cause un retard dont elle redoute les conséquences, même pour son salut. Le sage directeur répond à cette angoisse :
Année Sainte, VIII, 790-791. R. I, 269-271
Vous avez raison de regarder comme une des plus grandes grâces le dessein que Dieu vous a inspiré. C’est une des plus évidentes marques de la prédestination de Dieu sur une âme, que de l’attirer à son divin service ; de là dépend non seulement le salut éternel, mais encore le bonheur temporel, puisque l’expérience apprend qu’on ne peut trouver de paix et de vrai contentement en ce monde sinon dans le service de Dieu, et que, d’ailleurs, la malignité du siècle est telle qu’on ne peut guère servir Dieu parfaitement hors de la Religion. Il en coûte tant dans le monde pour être véritablement à Dieu qu’on perd souvent courage et qu’on abandonne les meilleurs desseins. Il faut donc remercier le Seigneur sans cesse d’une telle préférence sur tant d’autres qui se perdent dans le monde, en y menant une vie pleine de croix et de misère.
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Il faut, en second lieu, se confier en la bonté de Dieu et espérer fermement qu’il fera réussir en son temps ce qu’il nous inspire. C’est souvent pour notre plus grand avantage qu’il diffère l’accomplissement de nos plus saints désirs. La Providence a des ressorts cachés et infaillibles pour faire réussir, malgré tous les obstacles, des choses qui paraissent entièrement impossibles. Dieu permet souvent que ses ouvrages soient traversés pour faire mieux éclater sa puissance et nous convaincre certainement qu’il est le maître absolu de tous les événements, et que, comme sans lui on ne peut rien faire, aussi, avec son secours, on vient à bout de tout ce qui paraît impossible à nos yeux.
Il faut, en troisième lieu, se résigner entièrement à toutes les volontés de Dieu en lui disant souvent que nous voulons dépendre en tout de lui, que nous ne voulons avoir d’autre volonté que la sienne. Ainsi, quand il arrive quelque chose qui paraît contraire à vos plus saints désirs, il faut d’abord en faire le sacrifice et vous tenir en paix ; car rien n’est si contraire à l’esprit de Dieu et aux impressions de la grâce que le trouble intérieur produit par nos grands empressements pour les choses même les meilleures et les plus saintes. Il faut modérer cette ardeur indiscrète, cette trop grande vivacité, en faisant effort pour ne s’attacher en tout qu’à la volonté immuable de Dieu, en renonçant à la nôtre, quelque sainte, quelque raisonnable qu’elle nous paraisse ; car il n’y a de vraie vertu, de véritable sainteté que dans le seul acquiescement à la volonté de Dieu, également puissant et miséricordieux. Si vous sentez quelquefois de la répugnance à vous soumettre à ce que Dieu veut, il faut aussitôt recourir à lui intérieurement par la prière et le supplier de conformer en tout votre volonté à la sienne, en vous donnant la force de surmonter vos répugnances et l’amour-propre qui veut se satisfaire lui-même dans les choses les plus saintes. Cependant, comme l’ordre de Dieu demande que nous fassions, en tout, ce que nous pouvons pour faire réussir les bons désirs qu’il nous inspire, voici ce que vous devez faire : 1. Fréquenter les sacrements le plus et le mieux que vous pourrez. 2. Vivre dans une grande pureté de conscience et éviter les moindres fautes qui pourraient éloigner Dieu de vous. 3. Faire chaque jour à loisir et avec une grande attention des lectures spirituelles qui vous tiennent lieu de méditation quand vous ne pouvez pas la faire. 4. Pendant le cours de la journée, élevez le plus souvent que vous le pouvez votre esprit et votre cœur à Dieu, surtout durant les petites peines, ennuis, chagrins, dégoûts, pour les lui offrir et lui en faire de continuels sacrifices ; par là vous obtiendrez sans cesse de nouvelles grâces et inspirations du ciel, auxquelles il vous importe infiniment d’être fidèle, puisque c’est à cette fidélité que Dieu attache d’ordinaire les plus grands dons et surtout celui de la persévérance.
Mais l’épreuve se prolonge et la paix ne s’établit pas pour longtemps dans l’âme de la jeune fille, malgré les propos si rassurants de son directeur. Elle souffre de voir les obstacles persister, alors que son désir se fait plus vif et plus lancinant. Elle se tourne vers celui qui est pour elle le plus sûr interprète de la volonté divine. Écoutons la réponse qu’elle en reçoit, alors que sa mère s’obstine à la retenir auprès d’elle :
Année Sainte, VIII, 792-793. R. I, 272-274
Cette espèce de martyre que vous souffrez sera très agréable à Dieu si vous le souffrez avec patience et avec une parfaite résignation, car toute la perfection consiste dans l’entière conformité à la volonté de Dieu en tout et pour tout. C’est-à-dire qu’il ne faut jamais vouloir autre chose que ce que Dieu veut. Or, il est de la foi que Dieu veut tout ce qui nous arrive, hors le péché ; car, à l’exception du péché, rien ne nous arrive en ce monde que par les ordres secrets de la Providence. Supposé cela, je ne comprends pas comment vous pouvez tant souffrir de voir votre sacrifice différé ; puisque Dieu y met des obstacles, il ne veut actuellement de vous que le désir de lui faire ce sacrifice en temps et lieu, lorsqu’il en donnera lui-même les moyens et la facilité. Mais remarquez ceci : comme en toutes choses nous cherchons à contenter notre propre volonté, l’impuissance de le faire inquiète notre amour-propre, nous fait perdre la paix intérieure et cause toutes sortes de troubles. C’est là une marque évidente que nous cherchons plutôt à nous contenter qu’à contenter Dieu, et à faire notre propre volonté qu’à exécuter celle de Dieu. Car, si nous ne cherchions précisément que cette volonté divine, nous serions toujours contents et tranquilles par cette seule pensée : Dieu ne veut actuellement que ce qui dépend de moi, c’est-à-dire de désirer lui faire mon sacrifice ; mais d’un désir paisible, tranquille, soumis à tous les ordres de sa divine Providence.
Mais, si jamais je ne puis venir à bout d’accomplir mes saints désirs ? — Eh bien ! c’est que Dieu ne le voudra pas, et je serai contente de faire sa sainte volonté ; car alors il sera évident que Dieu n’a voulu de moi que le seul désir de mon sacrifice, et non pas le sacrifice même, comme il arriva à Abraham, lorsqu’il avait résolu de sacrifier son fils Isaac, et comme il est arrivé à tant de saints et de saintes qui ont eu un très véritable et ardent désir de sacrifier leurs vies par le martyre, sans jamais en avoir pu trouver le moyen, parce que Dieu ne l’a pas permis ni voulu, et qu’il ne demandait d’eux que le sacrifice de désir, lequel, devant lui, a le même mérite que le sacrifice actuel et réel.
Mais, si je suis par là forcée de demeurer au milieu du monde, que deviendrai-je ? — Vaines craintes, vaines alarmes que le démon jette dans l’esprit pour ôter la paix du cœur. Il faut s’abandonner entièrement à Dieu, se confier en lui. Il est assez puissant pour nous soutenir dans le monde et assez bon pour le vouloir, lorsque c’est par la destination de sa Providence que nous y demeurons.
Pour pratiquer l’abnégation et le recueillement, il faut renoncer sans cesse à votre propre volonté en tout, particulièrement à vos désirs trop ardents, trop vifs et trop empressés, pour saints qu’ils puissent être ; car cette ardeur immodérée et ces empressements inquiets marquent beaucoup d’imperfection et d’amour-propre. Ce qui les marque encore plus, ce sont vos inquiétudes après être tombée dans quelques fautes d’impatience ou de chagrin, et ces troubles ne viennent pas de l’amour de Dieu qui produit toujours la paix, niais d’un amour-propre révolté et d’un secret orgueil, piqué de se voir si imparfait. Une âme un peu humble, après ses fautes, au lieu de se troubler inutilement et pernicieusement, ne fait que s’humilier doucement et tranquillement devant Dieu, sans s’inquiéter au sujet de ses chutes, en conçoit de la douleur sans trouble, demande pardon à Dieu sans inquiétude et le remercie même de n’avoir pas permis qu’elle ait fait de plus grandes imperfections.
Direction vraiment digne d’un parfait disciple de saint François de Sales ! Cette ascèse du désir est celle qui convient aux âmes généreuses. Leur ardeur, en effet, soulève parfois des élans véhéments, sous lesquels se cachent les secrets mouvements de l’amour-propre. Dieu les purifie en suscitant à ces désirs des obstacles qui obligent à en faire le sacrifice. Qu’il est réconfortant pour ces âmes de savoir que Dieu se contente souvent du simple désir d’un bien que l’on voudrait pouvoir faire, mais que les circonstances ne permettent pas d’accomplir. Tel était le cas de Mademoiselle de Serre, et son prudent directeur ne cesse de la maintenir dans cette disposition intérieure, faite de patience et d’abnégation, par laquelle s’actualise la soumission au bon plaisir divin.
C’est en 1734 que la mort de Madame de Serre permit à sa fille, qui venait d’atteindre sa vingt-cinquième année, de réaliser son rêve le plus ardent. La postulante fut enfin introduite au noviciat de la Visitation. L’année suivante, elle faisait profession et les deux lettres que nous allons citer sont celles que Sœur Catherine-Angélique a remises à la Mère Marie-Thérèse de Rosen pour qu’elles soient insérées dans son recueil. C’est donc d’après le manuscrit de Verviers que nous allons citer ces documents, témoin des rapides progrès de la dirigée du P. de Caussade, que Dieu ne tarderait pas à rappeler à lui.
Ms. V. 87-90. Année Sainte, VIII, 793-796. R. I, 231-234
Ma bien chère Sœur,
La paix de Jésus Christ soit toujours avec nous et en nous, puisque Dieu n’habite et n’opère librement que dans les cœurs paisibles.
I° Je me réjouis et je vous félicite de la paix que le Seigneur vous fait éprouver dans un entier abandon à toutes ses divines volontés, signifiées par les ordres et les divers arrangements de son aimable Providence. Cette paix, comme vous savez, est le fondement de la vie intérieure, parce que c’est comme la santé et la force de l’âme, qui, dans le trouble, se trouve sans force, sans vigueur et comme un corps malade.
En second lieu, parce que l’agitation et le trouble de l’intérieur empêchent de prêter l’oreille à la voix délicate et au doux souffle du Saint Esprit : pour se maintenir dans cette paix qui ira toujours croissant, il n’y a qu’à se soutenir dans l’abandon total et la résignation à tout sans réserve, par le motif de cette grande et constante vérité qu’il n’arrive [rien] en ce monde que par l’ordre de Dieuccxxviii et sa divine permission ; et que tout ce qu’il veut ou permet tourne infailliblement à l’avantage des âmes soumises et résignées, en sorte même que ce qui paraît déranger nos desseins spirituels se change en quelque chose de meilleur pour nous. Tenez donc ferme dans cette paix par ce grand principe qui ne laissera pas de vous faire souffrir quelquefois des secousses intérieures ; mais n’oubliez jamais qu’outre le vrai bonheur même temporel, renfermé dans cette paix, elle mène encore à la plus haute perfection, qui consiste par-dessus toute chose, dans une adhérence continuelle à toutes les très saintes volontés de Dieu, à tous les arrangements de sa Providence, dans toutes les différentes dispositions extérieures ou intérieures, ce qui renferme tout.
3° L’accroissement du désir d’être entièrement séparée du monde pour vous unir plus étroitement à Dieu, qui est le centre de notre félicité, est une augmentation de la grâce, qui se conserve et s’accroît toujours de plus en plus par le saint exercice de l’oraison intérieure et par la fidélité aux mouvements du Saint Esprit
4° Pour l’oraison, quand vous y recevrez de certains goûts, que vous y éprouverez un certain repos d’âme et de cœur en Dieu, recevez le tout avec beaucoup d’humilité, avec action de grâces, mais sans attache, ce qui vous en attirerait la fréquente privation, car Dieu veut qu’on s’y présente et qu’on s’y tienne, non par amour-propre et pour s’y contenter, mais seulement pour y faire sa sainte volonté et pour y apprendre à s’y conformer en tout, toujours plus parfaitement.
Quand les distractions et les sécheresses succéderont, vous savez comme il faut les supporter, je veux dire, en paix, soumission et abandon, comme il plaît à Dieu de les permettre. Vous savez encore qu’il n’y a de distractions nuisibles que celles de la volonté, par conséquent toutes celles qui déplaisent n’empêchent pas l’oraison de cœur et de désir ; et ne vous efforcez jamais de combattre ces distractions opiniâtres, il est plus sûr et mieux de les laisser tomber, comme on laisse tomber les diverses folies et extravagances qui nous passent malgré nous dans l’esprit ou dans l’imagination.
5° Dieu vous fait souvent éprouver, après l’oraison, ce qu’il vous refuse pendant l’oraison, afin de vous faire sentir que c’est le pur effet de sa grâce et non de votre travail ou industrieccxxix. Rien ne sert plus à nous tenir fort petit et dépendant devant Dieu. Et voilà ce qui fait la vraie humilité de cœur et d’esprit.
6° Pendant le cours de la journée, tâchez de vous tenir unie à Dieu, ou par certaines affections et élévations vers lui, ou par une simple tendance de cœur doux et paisible, ou par le simple regard de pure foi, ou par un certain repos du fond de l’âme et de tout son être en Dieu, dégagée de tous les objets extérieurs de ce monde, selon que Dieu vous en donnera intérieurement le mouvement, le goût, la facilité, la disposition ; car cette union dépend surtout des divers états de la grâce, chacun selon son attrait ; il faut connaître le sien, et puis le suivre avec simplicité et fidélité, mais sans trouble, inquiétude, ni empressement : toujours suavement, doucement et paisiblement, comme dit saint François de Sales.
Le manuscrit de Verviers nous a conservé une seconde lettre, adressée à la jeune religieuse. Elle montre que le P. de Caussade ne s’était pas trompé en considérant Sœur Catherine-Angélique comme une âme prédestinée à l’état d’abandon. Par les lignes qui suivent, il l’initie aux épreuves purificatrices qui sont le signe de cet appel. Le P. Ramière a placé ce document parmi les avis qui nous renseignent sur les premières épreuves de cette voie mystique.
Ms. V. 90-92. R. II, 13-15
Il faut toujours tenir ferme dans votre intérieur pour vous conserver dans l’entier abandon à Dieu et dans une parfaite confiance, puisqu’il est certain que Dieu ne peut jamais abandonner ceux qui s’abandonnent entièrement à lui et qui se confient pleinement en son infinie miséricorde. Et puisque d’ailleurs il est de la foi, que rien n’arrive en ce monde que selon les ordres de sa Providence, et que la soumission à ces ordres adorables tourne toutes choses à l’avantage et au plus grand profit des âmes toujours soumises et résignées. Les pensées contraires, les combats intérieurs ne serviront, si vous êtes fidèle, qu’à augmenter, qu’à affermir et à mieux enraciner dans votre intérieur ces justes et heureux sentiments d’abandon sans réserve, et de la plus entière confiance.
La perfection de l’état où Dieu vous appelle est sans doute au-dessus de vos forces ; aussi ne faut-il pas compter sur vous le moins du monde, mais vous en défier à l’infini pour n’espérer qu’en Dieu seul et ne faire nul fond que sur le secours et la force de sa grâce intérieure, par laquelle tant d’autres plus faibles que vous ont pu et peuvent encore ce qui vous paraît si difficile. Il faut donc vous dire sans cesse à vous-même : oui, vu ma misère et ma faiblesse, tout cela m’est aussi impossible que de voler au milieu des airs, tuais ce qui est impossible à l’homme devient possible, aisé et facile avec la grâce toute puissante de Jésus Christ, et je l’espère, cette grâce, de sa bonté et par ses mérites infinis. C’est par elle que tant de jeunes personnes, faibles en tout, ont triomphé de la cruauté des tyrans, ont souffert et bravé les plus cruels et affreux supplices, et les plus sanglants outrages, à l’imitation et en la vertu d’un Dieu crucifié.
Les ennuis, dégoûts et sécheresses, où vous vous trouvez souvent, sont les vicissitudes ordinaires par où toutes les âmes qui vont à Dieu ont coutume de passer ; sans cela, quel mérite aurions-nous ? Et comment pourrions-nous montrer à Dieu notre fidélité, si la grâce intérieure nous portait, nous soutenait et nous consolait toujours d’une manière sensible et forte ? L’essentiel, c’est d’être fidèle à tous ses devoirs, et aux pratiques extérieures et intérieures de notre état dans les sécheresses et les dégoûts comme auparavant dans les douceurs, goûts et sentiments, quoique tout se fasse alors avec effort et mille répugnances, le mérite en étant d’autant plus grand et l’amour de Dieu plus épuré des retours, satisfactions et consolations de l’amour-propre, qui se fourre partout, se mêle de tout et gâte tout, comme dit saint François de Sales.
Comme il y a une paix douce et savoureuse durant l’oraison, il y en a aussi une autre qu’on appelle sèche, amère et quelquefois même douloureuse, par laquelle Dieu opère plus dans notre intérieur que par l’autre, sujette aux attachements de l’amour-propre. Ainsi il faut s’abandonner à Dieu en ce point comme en tout autre. Laissons-le faire, il sait mieux que nous ce qui nous convient, et jusque dans les choses les plus saintes notre propre volonté gâte tout. Il ne faut vouloir précisément que ce que Dieu veut, à toute heure, à tout instant, pour toutes choses. Et voilà le plus sûr et le plus court chemin de la perfection, et j’ose dire l’unique : tout le reste est suspect d’illusion, d’orgueil et d’amour-propreccxxx.
Au reste, laissez tomber peu à peu doucement et sans effort les longs raisonnements qui voudraient occuper votre esprit durant l’oraison, pour tendre plutôt aux affections, aux aspirations, au goût de Dieu ou au simple repos en lui, ce qui n’empêche pas qu’on ne puisse s’arrêter un peu aux bonnes pensées, quand elles sont simples, douces, paisibles et qu’elles semblent naître et venir comme d’elles-mêmes.
Si nous en croyons le P. Ramière, cette lettre fut adressée à Mademoiselle de Serre avant qu’elle n’entrât au couvent. Nul doute, cependant, qu’elle ne l’ait conservée pour la lire et la relire souvent afin d’y puiser la lumière que son directeur excellait à rayonner autour de lui. Sœur Catherine-Angélique, durant son noviciat et les quelques années qu’il lui restait à vivre, ne manqua pas de revenir encore à cette lecture bienfaisante.
La maîtresse des novices qui l’accueillit, lorsqu’elle demanda son admission, n’était autre que la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg, qui la connaissait depuis son enfance. La notice de l’Année Sainte' nous laisse entendre que cette éminente religieuse voyait en sa novice longtemps attendue l’une de ces filles où l’esprit de saint François de Sales se reflétait comme en elle-même. Elle fondait les plus grands espoirs sur la jeune moniale, dont l’expérience dans les choses temporelles s’était développée au cours de son attente, mais qui s’imposait déjà par le prestige d’une vertu reconnue par toute sa communauté. Cependant, le passage de Sœur Catherine-Angélique au monastère de Nancy fut bref. Une fièvre typhoïde l’emporta brusquement, le 18 juin 1738. Elle était âgée de vingt-neuf ans.
1/ Année Sainte, VIII, p. 795.
Les lettres qui nous restent à transcrire dans cette section de notre recueil sont inédites. Elles proviennent d’un manuscrit qui est, aujourd’hui, en possession de la bibliothèque des Pères jésuites de Chantilly. Ce manuscrit a été constitué par une religieuse du Bon-Pasteur de Nancy, comme l’atteste la page de titre/1. Sur le plat on lit : « Sophie Plassiard ; ce livre appartient à Sœur Cécile Fels du monastère du Bon-Pasteur de Nancy. » C’est un in-12/2, dont l’encre a pâli. Son écriture est assez maladroite, son orthographe détestable. Il comprend deux cahiers reliés ensemble. Le premier contient le « traité sur l’oraison du cœur composé par un Révérend Père jésuite, Docteur en théologie ». Il s’agit d’un opuscule parfaitement présenté sous forme dialoguée. Ce Révérend Père jésuite, docteur en théologie, n’est autre que. notre P. de Caussade. Nous reviendrons sur ce traité, lorsque nous le publierons dans notre tome III. Le second cahier renferme une série de pièces tirées des œuvres de saint François de Sales, de Bossuet,
1/ Le couvent Notre-Dame du Refuge de Nancy et la congrégation du Bon-Pasteur de cette ville ont été fondés par la Mère Marie-Élisabeth de la Croix de Jésus, dans le monde Élisabeth de Ranfaing. Celle-ci, connue des historiens sous le nom de « L’énergumène de Nancy », avait été mêlée à une tragique affaire de sorcellerie racontée naguère par Chr. Pfister, L’énergumène de Nancy, Élisabeth de Ranfaing, et le couvent du Refuge de Nancy, 1901, 82 p. Le Père Nicolas Frizon, que le P. de Caussade était venu rejoindre à la maison de retraites Saint-Ignace, avait écrit la Vie de cette fondatrice. Il la publia en 1735 chez François Girard, imprimeur à Avignon. Dans la lettre dédicatoire adressé « aux Révérendes Mères et aux très chères Sœurs, religieuses de l’Ordre de Notre-Dame de Refuge », il déclare avoir cédé aux instances qui lui ont été faites. Aucun document n’atteste que le P. de Caussade ait eu quelque part dans cette publication : constatons, cependant, qu’il avait été en rapport avec cette communauté avant même son expulsion de Nancy en 1731 (voir notre tome I, p. 49). La supérieure était alors la Mère Marie de Saint-Nicolas (1730-1733) ; en 1735, la supérieure était Mère Marie-Catherine. (Voir PFISTER, op. cit., p. 62, note).
3/ 10,5 x 17,5 ; sigle : Ms.B. P.
de sainte Jeanne de Chantal, de Saint-Jure, etc., parmi lesquelles ont été insérées six lettres qui portent, chacune pour sa part, le titre : lettre de Coss. II s’agit, ici encore, d’une direction spirituelle, dans laquelle il est facile de reconnaître le confesseur extraordinaire de la Visitation. Le P. de Caussade, dont les relations avec le Bon-Pasteur de Nancy nous sont connues par ailleurs, n’a pas manqué de susciter parmi les filles de la mère de Ranfaing un mouvement de ferveur animé par la vie d’oraison et par la spiritualité d’abandon dont il s’était fait l’apôtre.
Il nous paraît plus vraisemblable que nos six lettres aient été adressées à la même personne. Elles permettent de suivre son itinéraire spirituel, depuis les débuts d’une vie d’oraison commençante jusqu’à ces épreuves douloureuses, parfois troublantes, dont les visitandines nous ont donné plusieurs exemples.
La première de ces lettres est l’initiation à l’oraison de recueillement. Elle vise le cas d’une âme de très grande bonne volonté, mais encore très inexpérimentée dans les voies intérieures.
Ms. B. P. 61-64
Quand on sent une impression et opération du Saint Esprit, il ne faut alors que s’abandonner tout simplement, tout doucement, à cette opération intérieure, se taire intérieurement ou, du moins, parler peu et tout bellement de peur d’étouffer ce doux souffle du Saint Esprit.
Quand on sent que, par une certaine activité, on sort de ce doux repos, ou qu’on l’altère, il faut aussitôt faire une petite pause pour recouvrer le silence de l’intérieur, laisser tomber toute pensée, toute activité, tout désir empressé, ce qui n’est pas une petite affaire pour les commençants, mais Dieu vous aidera peu à peu à modérer cette activité naturelle.
La pratique ordinaire est de préparer un sujet pour l’oraison, mais, en conséquence de vos misères, je crois que vous ferez mieux de porter toujours un de ces livres que vous goûterez le plus, en lire quelques petites choses et, dès que vous sentirez goût ou doux repos, vous arrêter tout court ou pour vous y reposer simplement ou pour y prendre les sentiments et vues qu’il plaira à Dieu de vous donner. Par là vos lectures se tourneront peu à peu en oraison. Dieu veut vous faire une double grâce par rapport à l’oraison, en vous donnant de temps en temps celle qu’on nomme affective, par des actes forcés, tendres et affectueux : colloques simples et familiers avec Dieu ou Jésus Christ, et celle dont vous aviez déjà un bon commencement et qui s’appelle oraison de présence de Dieu, de recueillement, de repos en Dieu, d’union ou de perte en Dieu, qui sont à peu près la même chose 1. Sur quoi vous devez observer que l’oraison de simple regard, ou repos dans votre centre, doit être votre asile et demeure ordinaire pour n’en sortir que quand Dieu vous en donne le mouvement par les colloques, actes et entretiens : du moment que ces douces saillies sont passées et que vous ne pourriez les continuer sans efforts c’est alors le temps de rentrer dans votre port assuré et simple repos dans votre fond intérieur, dégagé des pensées des choses extérieures de ce monde. J’entends des pensées volontaires et réfléchies, pour ne sortir de là qu’aux seuls mouvement et sollicitation de la grâce intérieure, et puis pour y rentrer tout de nouveau, en sorte que l’un soit comme votre sortie en Dieu, et l’autre comme votre rentrée toute simple en Dieu. Vous l’entendrez fort bien, s’il plaît à Dieu : les grâces, quoique courtes et passagères, peuvent beaucoup opérer dans votre âme. Une autre fois, ne vous regardez pas par curiosité, vous quittez Dieu par ce petit retour sur vous-même, et puis ne désirez pas que cela dure ni revienne. Dites alors, comme il plaira à Dieu, car il ne faut ni vouloir avoir, ni retenir ces dons comme par force, à notre gré, mais tout comme il plaira à Dieu dans une espèce d’indifférence pour s’attacher uniquement à la seule et sainte volonté, dont le seul contentement doit faire le nôtre 2. Il est le véritable moi, puisque nous ne vivons, ne
1 Dans les Instructions spirituelles, livre II, Dialogue préliminaire, Caussade emprunte à Bossuet les divers noms qu’il donne à cette oraison : de simple repos, de simple regard, de simple remise ou d’abandon à Dieu, de simple recueillement, de simplicité et de silence. Il explique chacun de ces termes par lesquels se caractérise, sous divers aspects, ce degré d’oraison. On voit ici que son vocabulaire est encore plus riche en synonymes.
2 Par l’expression « une espèce d’indifférence », Caussade semble vouloir atténuer ce que le mot « indifférence » pourrait avoir de favorable au quiétisme.
subsistons qu’en lui et par lui, et que, sans lui, nous ne sommes qu’un pur néant, abîmé dans le péché par le mauvais usage de l’être que Dieu nous avait prêté, et non pas donné 1.
Quand certaines impressions viennent, il ne faut pas se livrer à la joie et à la complaisance, mais les recevoir simplement et avec certaine indifférence, tout comme on reçoit les autres événements de la main de Dieu, n’y voyant rien d’aimable que l’accomplissement de ses saintes volontés qu’on aime par-dessus tout et qu’on préfère à tout. Tout le surplus n’est qu’imperfection de l’amour-propre, qui se recherche en tout, voulant s’approprier jusqu’aux dons de Dieu, les retenir et posséder comme un bien propre et qui appartient à ce maudit moi qu’il faut oublier ou plutôt anéantir autant qu’il dépend de nous par la grâce. Ne vous livrez jamais aux sentiments impétueux, faites à cet égard ce que le Saint Esprit vous a inspiré, vous avez plus besoin que tout autre d’amortir l’activité naturelle en tout et partout. La grâce commence à vous conduire, si vous êtes fidèle elle vous guidera intérieurement sur toutes choses ; dites souvent à Dieu : c’est vous, ô mon Dieu, par les opérations intérieures, qui avez opéré ce petit changement ; j’espère de vous seul que vous voudrez bien achever ce que vous avez commencé par l’oraison du simple repos et abandon. Il faut que cette manière de prier douce et tranquille, facile et tendre, se fasse durant la journée par de fréquentes élévations de cœur vers Dieu, ou par le simple regard intérieur sur sa divine et aimable présence.
La seconde lettre pousse plus loin l’initiation à cette oraison dont le P. de Caussade ne cesse de vanter les effets. Les formules qu’il emploie ici sont de celles qui pourraient paraître osées, si l’on oubliait qu’elles s’adressent à une âme généreuse, ardente sans doute, mais trop attachée peut-être à une activité rendue de plus en plus difficile à mesure que s’intériorise l’union divine.
1/ Le « véritable moi » est le moi soumis à la volonté divine. L’amour-propre est le moi qui usurpe la propriété de l’être reçu de Dieu. Voir supra, partie VIII, ch. 1, pp. 16o-i, où la même idée est exprimée,
Ms. B. P. 64-65
L’oraison qui nous humilie, qui nous rabaisse, qui nous terrasse le plus, qui nous réduit presque à l’anéantissement de nous-mêmes, est toujours la meilleure de quelque façon que ce soit. Et quand c’est par de purs et simples sentiments intérieurs, sans pensées ni réflexions fort distinctes, c’est l’oraison la plus simple et la plus parfaite. Et lorsque, pour faire quelque chose de meilleur en apparence ou de plus satisfaisant, on se retire de cette simplicité et abaissement de l’âme et qu’on sent alors le repos en Dieu et la paix de l’âme s’évanouir, c’est marque évidente qu’on quitte l’attrait de Dieu et sa propre voie pour suivre son propre esprit et son amour-propre, qui ne peut souffrir une manière d’oraison qui est comme une agonie et une mort continuelle de soi-même. Cependant ce n’est que par les agonies et mort de soi-même qu’on parvient à la vie nouvelle, vie de grâce, où l’on ne vit plus de soi-même ni pour soi-même, mais à Jésus Christ et pour Jésus Christ, et que cette manière d’oraison est un grand don de Dieu. Oh ! les bons effets qu’elle opère peu à peu, mais qu’elle est peu connue ou peu pratiquée/1 !
Je fus content et charmé de ce commencement, de la nouvelle manière d’être à l’oraison, c’est-à-dire pensées, réflexions, actes du cœur très paisibles, sans empressement ni activité naturelle, ni ardeur propre, le tout très profond, intime et si délicat que vous ne savez pas trop alors, ni ce que vous faites, ni ce que vous dites. Voilà ce qui s’appelle commencer à entrer dans la voie du pur esprit et de pure foi. Voilà ce qui nous avance en fort peu de temps. Voilà ce qui est exempt de
Voici comment Caussade décrit cette oraison dans les Instructions spirituelles, Dialogue VII (éd. Bremond, p. 201) : « … C’est le recueillement qu’on appelle sec et aride… À la douceur près, il est semblable dans tout le reste (au recueillement accompagné de consolations sensibles), car on y est occupé de Dieu quoique sans goût ; le cœur y demeure tranquille devant Dieu dans une paix sèche, on s’y trouve d’ordinaire sans ennui, mais aussi sans douceur ; on en sort avec une volonté toujours pl
toute illusion et vaine imagination, éloigné du sensible à quoi les sens font tant d’état et l’amour-propre a tant d’attaches. C’est ce que conseillait un des plus grands directeurs à ses pénitentes, par ces paroles que je vous prie de bien peser et de bien retenir : “Tâchez, chère enfant, de ne plus faire vos actes intérieurs de la manière forte, vigoureuse et sensible dont vous usiez au commencement, mais que tous vos actes intérieurs et paroles soient seulement filés et comme distillés par la fine pointe de l’esprit, en sorte qu’à peine vous sentiez que vous réfléchissez sur ce que vous faites, pour ne plus vous occuper de vous-même, mais de Dieu seul, pour ne plus penser à la manière dont vous pensez et vous parlez, mais [à] celui-là seul à qui vous parlez/1.” Oh. ! que cet avis est divin ! Je prie Dieu de vous en donner l’intelligence et la pratique fidèle. Les ennuis et les souffrances dans l’oraison ne viennent nullement des fautes en question. Ce sont des épreuves par où il faut passer et faire alors l’oraison de patience et de soumission, vous ressouvenant de cette grande maxime : qu’on avance plus en pâtissant qu’en agissant. L’état d’obscurité où vous tombez est nécessaire pour pratiquer l’abandon total à Dieu et la vraie pénitence du pèlerinage qui consiste à trouver et à supporter la vie pénible et ennuyeuse. La sensibilité et facilité que Dieu donne quelquefois est une grâce pour ménager la faiblesse de sa créature. Alors, il faut la prendre, en profiter sans s’y attacher. La paix sèche et amère dans les peines est la paix des grandes âmes qui ont pourtant besoin parfois de quelques miettes de sensibilité et consolation ; c’est une erreur des plus grossières de penser que tout est perdu quand on n’a point de ces sensibilités ; c’est alors que l’union de volonté et de pure foi est plus méritoire et plus digne de Dieu.
Tenez ferme, vous pourrez jouir bientôt des heureux fruits de la vie intérieure toute d’oraison ou de simple présence de Dieu, de paix, de repos en Dieu. C’est évidemment votre attrait, je l’avais déjà connu. Ce que vous me dites m’en convainc davantage : j’approuve fort votre manière de procéder
1 Ce « grand directeur » n’est autre que saint François de Sales et le texte cité ici est l’un de ceux que Caussade affectionne particulièrement (voir notre tome I, p. 302, et supra, pp. 37 et 132).
dans l’oraison : faites des actes, quand vous vous y sentez doucement inclinée durant les pauses et le silence intérieur. S’il vous vient dans la pensée quelques bons sentiments, recevez-les doucement et le repos intérieur de même, tantôt plus grand, tantôt moindre, comme il plaira à Dieu ; en un mot, tendez toujours vers le souverain bien, plutôt de cœur et de désir que d’esprit et de tête/1.
Les derniers mots que nous venons de lire attestent que la religieuse à laquelle ils s’adressent était tentée de donner à son oraison une forme abstraite et raisonnée contre laquelle le P. de Caussade ne cesse de mettre en garde ses dirigées. La lettre qui suit ne fera que confirmer notre impression. Le jésuite s’y conduira comme naguère Fénelon, lorsqu’il prodiguait ses conseils à la carmélite Charlotte de Saint-Cyprien. Caussade insiste pour que sa correspondante, tout en remerciant Dieu du goût qu’elle ressent pour l’oraison, ne s’attache pas trop à une telle faveur dont il sait que Dieu prive les âmes généreuses, lorsqu’il les appelle à une union particulièrement intime avec lui. C’est, une fois de plus, cette divine pédagogie que la lettre suivante nous décrit.
Ms. B. P. 70-72
C’est un bon signe que le goût que vous avez et que Dieu vous donne pour l’oraison de simplicité, que j’appelle volontiers : l’oraison de bêtise, que je tâche d’apprendre : 1. aux personnes simples et grossières qui ne savent presque point réfléchir ni presque rien dire à Dieu comme les paysans et bergers de la campagne ; 2. aux grands pécheurs du monde, qui, faute d’usage de la prière, sont à cet égard comme les pauvres paysans ; 3. à de pauvres religieuses qui, par leurs fautes et négligences passées, ou pour d’autres raisons, me paraissent quelquefois aussi ignorantes que les deux sortes de
1 On reconnaît ici encore l’enseignement donné dans les Instructions spirituelles, Dialogue V (éd. Bremond, pp. 18o-18x), où Caussade fait de la pratique des « pauses attentives » une des règles principales de l’oraison de recueillement.
personnes ci-dessus 1. Ainsi, pourvu que vous ayez un peu de leur esprit de simplicité, de docilité et de défiance de vous-même et de patience, j’espère que Dieu, par sa sainte opération durant vos pauses, fera en vous ce que vous ne sauriez jamais faire de vous-même. Vous devez si peu craindre que vous ne soyez pas propre à cette oraison en conséquence du passé, que c’est là ma plus forte raison pour vous la conseiller, car je ne vous crois guère capable d’autre chose devant Dieu que de vous y tenir bien petite et comme anéantie en sa présence, incapable de toute autre chose que d’attendre comme une pauvre bête que Dieu ait pitié de vous, et que par sa sainte opération il veuille refondre tout votre intérieur et vos puissances, comme on refond de vieux pots d’étain pour en faire des ouvrages qu’on puisse présenter. Vous vous êtes gâtée et comme perdue par trop de misérables réflexions sur vous-même dans cette oraison ; il faudra vous perdre de vue, vous oublier pour ne penser qu’à Dieu seul, et cela pour l’ordinaire comme une bête qui n’a ni esprit, ni réflexion, ni presque d’autre puissance que celle de croire, espérer, attendre, renoncer à ses opérations, ne plus compter que sur Dieu seul, et cela dans la profonde obscurité de la foi. Oh ! qu’il faut de patience, de courage, d’humilité, pour persévérer dans cette oraison, quand le simple repos ou recueillement devient tout sec et aride ; ne vous découragez pas, je vous le dis par avance, Dieu aide beaucoup au besoin.
Que votre facilité à goûter Dieu, à vous reposer en Dieu, soit un véritable attrait ou un instinct, comme vous l’appelez, ce n’est pas de quoi il est question, ce n’est qu’une pure continuation de votre habitude à réfléchir par un orgueil secret et une vaine curiosité. Il s’agit seulement de profiter des dons naturels, comme des surnaturels. Ainsi tâchez de mettre à profit cette facilité d’où [qu’] elle puisse venir, et souvenez-vous seulement d’aspirer de votre mieux aux quatre sortes de pureté qui servent de disposition à cette oraison 2. Vous devez faire
1 Voir supra, Lettre 107, p. 82.
2 D’après les Instructions spirituelles, ces quatre sortes de pureté sont : la pureté de conscience, la pureté de cœur, la pureté d’esprit, la pureté d’action. Caussade consacre à chacune d’elles un Dialogue de la seconde partie de son livre (Dialogues I, II, III, IV).
votre capital de cette prière cordiale du saint recueillement et présence de Dieu, le tout doucement sans effort, évitant en tout l’empressement et activité intérieure si opposés au doux souffle du Saint Esprit. Il est certain qu’une lecture faite à plusieurs reprises, avec certaines pauses et goûts pacifiques, sert plus à réprimer les passions que toutes les réflexions inquiètes, empressées, que toutes les mortifications extérieures et autres exercices. Pourquoi ? Parce que la lecture faite de cette façon se change en prière de présence de Dieu, de repos en Dieu, de simple recueillement, et c’est dans cette prière, dit Monsieur de Cambrai, que toutes nos imperfections et mauvaises inclinations sont peu à peu consumées comme la paille dans le feu/1. Il y a longtemps que Dieu m’a fait connaître que votre attrait et la grande ressource à vos misères étaient de vous appliquer sérieusement à la vie intérieure, dont l’oraison de présence de Dieu et de simple recueillement est le capital et l’essentiel, et c’est cette oraison, souvent pratiquée et entretenue par l’étude au recueillement journalier, qui vous donnera peu à peu la force de vous vaincre et de triompher des mauvaises habitudes et, bien loin que ces mauvaises habitudes soient à présent un obstacle à cette vie intérieure, elles peuvent vous y servir beaucoup pour la parfaite défiance de soi-même, pour ne plus se confier qu’en Dieu seul. L’attachement à son sens vient d’un grand fond de vanité et d’orgueil, le grand remède et peut-être l’unique, c’est l’oraison de présence de Dieu et de simple recueillement par où Dieu peu à peu nous rapetisse, jusqu’à [nous] faire devenir petits à nos yeux, simples et dociles en tout à l’égard de tous, comme ces petits enfants dont parle notre Seigneur Jésus Christ. Revenez au plus tôt à Dieu et à vous-même, plus vous retarderez, plus la difficulté [croîtrait] et peut-être perdriez-vous courage. Reprenez toutes vos pratiques, surtout celles de l’oraison de présence de Dieu, par aspirations fréquentes et communes à la sainte communion. Si vous saviez gémir souvent, humblement, mais tranquillement et sans dépit ni aigreur contre vous-même, sur vos misères et mauvais penchants, Dieu vous en guérirait bientôt ; mais ce qui en empêche la guérison, ce sont ces dépits, ces révoltes
1 Voir supra, p. 62, n. I.
intérieures, quand elles sont libres et volontaires. Il n’y a qu’à les supporter en paix, et bientôt on se trouvera guéri.
Dites souvent à Dieu : mon Dieu, ôtez-moi la fragilité du cœur en m’ôtant l’affection pour les sujets de fragilité, mais pour la peine et la sainte abjection de retomber si souvent, je l’accepte pour tout le temps qu’il vous plaira. Dans ces distractions tuantes, il ne faut faire autre chose que ce que l’on fait dans un grand mal de tête, qui est de souffrir en patience. Je vous défends d’y craindre le moindre péché, car il n’y en a point pour vous. Fût-ce le jour de Pâques durant la messe d’obligation, usez des moyens que je vous ai enseignés et si souvent répétés.
Le P. de Caussade ne sépare jamais abnégation et oraison. En cela il reste fidèle à l’esprit ignatien dont il est rempli. La lettre qui suit nous le montrera mieux encore. Mais elle marquera l’apparition des grandes épreuves de la vie mystique. Ce sont tout d’abord les tentations contre la foi. Nous verrons comment le jésuite, instruit par les maîtres du Carmel, sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, excelle à apaiser l’âme au milieu de ses tourments intérieurs.
Ms. B. P. 72-75
Les deux petites victoires remportées au sujet de… sont de l’abnégation intérieure, en quoi consiste la vraie vertu de renoncement à soi-même et la vie intérieure. Accoutumez-vous peu à peu à vous renoncer ainsi et vous avancerez beaucoup dans la sainte oraison qui, à son tour, vous fera avancer dans toutes les vertus. Commencez à comprendre, à estimer et à goûter les opérations intérieures par lesquelles l’Esprit Saint meut, agite, remue, forme et façonne insensiblement l’âme, en sorte que, dans les occasions, elle se trouve intérieurement disposée, inclinée au bien et à la vertu tout comme les âmes mondaines, après une infinité d’impressions mauvaises, se trouvent dans certaines occasions disposées, inclinées et entraînées au mal. Et voilà pourquoi on vous dit que l’oraison de repos en Dieu étouffe peu à peu dans une âme toutes les dispositions et inclinations au mal, et en donne peu à peu de toutes contraires, ce qui a fait dire au grand évêque de Cambrai que nos passions et défauts sont peu à peu consumés dans cette oraison comme la paille dans le feu.
I° Lorsqu’il vous vient des doutes sur la foi, dites-vous en vous-même : ne serais-je pas une insensée, moi dont la raison est si faible, moi qui ne suis qu’une ignorante, de vouloir révoquer en doute les vérités enseignées par Jésus Christ, autorisées par ses miracles, scellées par le sang de tant de millions de martyrs, prêchées par une infinité de saints, confessées par une infinité de miracles, des vérités infinies que l’Église de Jésus Christ croit et enseigne par toute la terre. Là-dessus humiliez-vous devant Dieu et dites : oui, mon Dieu, je crois et je crois fermement tout ce que vous avez révélé à votre Église.
2° Ces pensées de désespoir sont certainement des suggestions du démon que vous devez mépriser, et dire souvent : malgré toi, maudit Satan, je serai sauvée, j’ai cette confiance en la miséricorde de mon Dieu et les mérites de Jésus Christ qui est mon Sauveur. Ces doutes que vous avez sur vos confessions passées sont des scrupules que vous ne devez point écouter. Vous avez tout sujet de croire que vos péchés sont bien confessés et, par conséquent, bien pardonnés. Ainsi, tenez-vous tranquille là-dessus.
3° Quoique vous soyez sans sentiment de Dieu, vous ne devez pas croire que Dieu vous ait abandonnée. Il veut seulement vous éprouver. Il veut que vous marchiez à la lumière obscure de la foi toute pure, et il vous donne, pour cela, les secours nécessaires. Ainsi, marchez à la lueur de cette lumière et remplissez vos devoirs selon que vous le pouvez, persuadée que Dieu est avec vous, quoiqu’il semble se cacher. Cet état est dur pour la nature, mais il faut s’armer de courage et se soutenir dans une ferme espérance que Dieu vous aidera.
4° Vous dites que vous n’osez plus dire ni même penser que vous aimez Dieu, que vous avez même des sentiments tout contraires, c’est-à-dire que vous n’avez rien de sensible pour Dieu, c’est-à-dire que dans la partie inférieure vous n’avez que de l’indifférence pour Dieu. Mais dans la partie supérieure, dans le fond de l’âme, vous l’aimez et une preuve que vous l’aimez, c’est que, s’il s’agissait de commettre un péché mortel de propos délibéré, vous ne le voudriez pas, ne voulant pas faire cette horrible injure à Dieu, parce que vous l’aimez. Ainsi, que votre volonté ni votre cœur n’aient point de part à cette froideur et à cette indifférence. Après tout, la marque la plus sûre qu’on aime Dieu, c’est quand on tâche de remplir ses devoirs et de ne pas l’offenser ; or, c’est là votre disposition, j’en suis on ne peut pas plus sûr.
5° Quoi, dites-vous, avoir offensé un Dieu si bon et si aimable ! il faut le venger et mourir de douleur : n’est-ce pas là un beau sentiment pour Dieu ? N’est-ce pas là le sentiment d’une âme pénétrée de la bonté de Dieu et d’une vive douleur de l’avoir offensé ? Et n’est-ce pas la grâce qui vous inspire ce sentiment ? Il faut seulement prendre garde de ne pas porter ce sentiment trop loin.
À la bonne heure ! Ayez une vive douleur d’avoir offensé un Dieu si bon, rien n’est plus raisonnable. Mais que cette douleur n’aille pas jusqu’à vous troubler et inquiéter ! Cela serait injurier la bonté de Dieu et faire le jeu du démon : au contraire, cette douleur doit vous remplir de confiance en Dieu et de courage pour lui être désormais plus fidèle. Vengez Dieu, à la bonne heure ! Non pas en vous chargeant d’austérités dont vous n’êtes pas capable, ce qui serait contre la règle, mais en remplissant fidèlement vos devoirs, en pratiquant l’humilité et la charité, en supportant avec patience et avec courage toutes vos peines, soit intérieures, soit extérieures.
6° Je vous conseille de laisser là votre N., vous n’en avez que faire ; si vous pouvez avoir le traité De la confiance en Dieu/1, lisez-le, surtout lisez et relisez le petit livre de La méthode de converser avec Dieu/2, j’espère qu’il vous fera du bien. Enfin, tenez-vous-en à ce que je vous ai marqué, bannissez de votre cœur, tant que vous pourrez, toute inquiétude,
1 Ce traité De la confiance en la Miséricorde de Dieu est celui de Mgr Languet que Caussade recommandait à la Sœur de Lésen ; voir notre tome I, p. 239.
2 Cet ouvrage a pour auteur le jésuite Michel Butauld. La première édition est de 1684. Il a été traduit en italien par saint Alphonse de Liguori. L’opuscule a pourtant été mis à l’index en 1723. Caussade semble ignorer ce fait en le recommandant à sa dirigée. (Voir Dictionnaire de Spiritualité, t. II, col. 1917.)
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toute tentation, non pas en les heurtant de front, mais en les méprisant. Servez Dieu dans la paix de votre cœur, en vous abandonnant entre les mains de sa bonté, et pleine de confiance en sa miséricorde. Vous êtes son enfant, c’est votre Père et le meilleur de tous les pères, pourrait-il donc ne pas vous aimer et ne pas prendre soin de vous ? Vous êtes son épouse, il est votre Époux, pourrait-il donc ne pas vous aimer et ne pas travailler à vous rendre digne de lui ?
Adieu, soyez toujours bien petite et vous serez toujours bien aimée.
Et maintenant nous retrouvons, une fois de plus, le disciple de saint François de Sales, le Père spirituel constamment attentif à suivre les mouvements de la grâce dans l’âme qu’il dirige. Il se plaît à la rassurer, en lui prêchant cet abandon total entre les mains de Dieu, qui va, non seulement à faire confiance en l’avenir, mais, pour le présent déjà, à se laisser porter par l’Esprit Saint, sans inquiétude, sans recherche inutile d’une mortification extérieure que vivifie et suscite spontanément la mortification du cœur.
La lettre que nous transcrivons ici est un appel à cette simplicité d’enfant que l’évêque de Genève ne cessait de recommander à ses filles de la Visitation.
Ms. B. P. 75-76
1° Vous êtes trop grande fille ; il ne faut pas tant vous tourmenter en vos peines et tentations, ne pas même penser que vous en avez, car ce serait vous y enfoncer davantage ; mais faire un simple désaveu, un regard amoureux vers Dieu vous doit suffire, sans effort, sans combat.
2° Mourez à votre esprit propre au regard des opérations de Dieu en vous. Vous voulez trop agir et voilà votre mal. Je vous recommande la mortification intérieure ; vous en avez besoin. Marchez comme un petit enfant, mais c’est encore trop, car je veux vous mettre au maillot. Que fait un enfant en cet état ? Il ne pense pas à ce que l’on fera de lui, mais il se repose sur la tendresse de ses père et mère. C’est ainsi que vous devez regarder le bon Dieu. Voici comment : en vous abandonnant entre ses bras et même dormir et vous reposer sur son sein ». Faites-en de même en votre état d’abandonnement, [de] délaissement et de peines.
3° Allez, je vous prie, simplement à Dieu ; quittez cette multiplicité d’opérations, car vous empêchez par là celle de Dieu. Je vous le répète : adorez ses desseins sans les vouloir connaître. Votre esprit vole trop haut, humiliez-vous, soyez toute petite, quittez ce haut étage de votre esprit, car cela ne vaut rien du tout.
4° N'écoutez pas les pensées de craintes excessives que le démon jette en votre imagination, approchez-vous de Dieu sans inquiétude, sans toutes ces défiances qui lui déplaisent et vous ôtent une certaine grandeur d’âme et candeur. Dieu vous aime en bon père, ainsi ne le regardez pas comme un tyran.
5° Vos dispositions au regard de la communion sont bonnes, mais il faut remarquer qu’elles sont mêlées d’épreuves, de tentations. Vous devez adorer les desseins de Dieu sans tant raisonner, et communier quand on vous le dit ; méprisez toutes les pensées que le démon vous suggère, uniquement pour vous troubler et vous empêcher d’en retirer tout le fruit que vous devriez. Je vous conseille, mais ne l’oubliez jamais, de communier toute les fois qu’on vous le permettra. Je vous recommande de dormir sur le sein du Sauveur votre Époux, sans inquiétude. Je trouve que votre esprit a beaucoup de retour : ainsi mortifiez-le, apprenez-lui à marcher aveuglément soumis à la volonté de Dieu et de ceux qui vous gouvernent de sa part.
6° Défaites-vous de la présomption que vous avez sans la connaître, car vous devez plus compter sur Dieu que sur vous-même pour votre progrès dans la vertu, et de même en vos combats intérieurs. Je vous assure que votre volonté n’y a point de part : ainsi soyez paisiblement recueillie en votre intérieur et laissez gronder l’enfer ; surtout ayez la confiance du bon enfant, c’est tout ce que vous avez à faire. Amen.
1/ L’incorrection de cette phrase est peut-être due à la copiste.
Dans la lettre qui suit, le P. de Caussade s’applique, comme il l’a fait si souvent, à présenter à une âme inquiète les avantages de l’abandon à la Providence divine. Il l’encourage aussi à trouver dans l’accomplissement de son devoir d’état les motifs d’une paix intérieure que la fidélité à Dieu doit garantir contre tous les troubles suscités par l’esprit du mal.
Ms. B. P. 76-78
On m’a remis votre lettre après les jours écoulés pour lesquels vous me consultiez : la divine Providence, cette bonne et sage mère, l’a ainsi permis pour votre plus grand bien. Je suis bien persuadé que, nonobstant toutes les tentations dont vous me faites le détail, vous avez passé outre et que, sans que vous vous en aperçussiez, vous aurez rempli tous les devoirs de votre état sans retour sur vous-même. Vous avez dû apprendre et vous devez retenir une bonne fois pour toutes que la charité doit bannir la crainte et que l’obéissance (surtout à votre supérieure) doit vous rassurer. C’est ce que la vraie foi catholique, apostolique et romaine doit vous persuader, et tout ce qui peut vous inquiéter, au contraire, n’est que tentation du démon pour vous éloigner de la perfection à laquelle Dieu vous appelle sans cesse, et c’est là l’unique voie par laquelle vous devez marcher par l’anéantissement de vous-même jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu de se montrer à vous tel qu’il est dans la céleste et glorieuse patrie. Je vous parlerais tous les jours et vous écrirais de même pendant cent ans, que je vous tiendrais toujours le même langage et je m’attirerais la malédiction de Dieu si j’en tenais un autre. Toutes ces pensées de blasphème et autres semblables, quelques horribles puissent-elles être, et tout ce trouble apparent qu’elles vous causent sont moins que rien ; vous en inquiéter d’une façon à vous retirer de ce que vous avez fait jusqu’ici, pour perdre une seule communion, c’est l’erreur et l’illusion de l’ennemi ; et vous avez fait ce que je vous ai ordonné à cet égard et vous avez bien fait. Vous ne l’avez pas fait sans peine et tant mieux. C’est où il y a plus de mérite, parce qu’il y a moins d’amour-propre. Vous avez obéi, obéissez toujours ; cela vous a coûté bien des larmes, mais ces larmes qui ressemblent à l’amour-propre out été les expressions de l’amour, quoiqu’elles vous aient paru celles de la seule peine et de la seule douleur. Pleures, pleurez, pourvu que vous obéissiez. Pour connaître l’illusion n du démon, je dois vous dire que tout méchant, tout fin qu’il veuille paraître [il] est bien grossier : pousser une âme religieuse à faire vœu de ne plus communier, c’est vouloir en faire un monstre ; sous prétexte de respect l’éloigner de la fidélité qu’elle doit à son divin Époux, c’est la vouloir induire dans l’hérésie condamnée par l’Église ; c’est folie, extravagance. Ce vœu doit être d’une bonne chose, d’une meilleure que celle-ü ; il roule ordinairement sur tout ce qui tend à une plus grande perfection et jamais sur un péché. Peur de communier, vouer de ne communier jamais, c’est vouer de pécher toujours.
À la vérité, à prendre la chose strictement, vous n’êtes pas digne de communier quatre fois la semaine, pas même une seule fois pendant toute votre vie. Si notre Seigneur ne l’avait ordonné, qui oserait le faire ? Mais Dieu, la sainte Église, le ministre à qui il a confié ses volontés, le veulent. Obéir, voilà ce qu’il faut. — Je l’ai trouvé à propos et vous l’ai donné, dites-vous, par pénitence. — Oh ! la belle pénitence de recevoir son Seigneur et son Dieu ! Si j’avais à y changer, ce serait avec la permission de votre supérieure de vous faire communier tous les jours. Vous devriez [le] lui demander avec larmes et empressement. Point de ruse là-dessus, point d’espérance du contraire : je le connais et je sais devant Dieu, que ni moi ni tout autre ne pourront vous dispenser de ce que je vous ai ordonné ; ainsi, taisez-vous, obéissez, ne raisonnez plus, s’il vous plaît.
Quand vous êtes tentée de cracher au visage du bon Dieu, de lui dire des laideurs, contentez-vous de l’adorer par un simple regard ; faites-en de même dans toutes vos tentations.
L’âme scrupuleuse à laquelle ces lignes sont adressées ne nous semble pas être celle à qui le P. de Caussade écrit la lettre suivante. Nous y discernons plutôt une âme dont la confiance en soi-même était l’obstacle principal au progrès dans l’union divine à laquelle le jésuite voulait la conduire.
MS. B. P. 78-79
Je me réjouis en Dieu de la grâce qu’il vous fait en vous faisant sentir le poids de votre misère et de votre corruption. Vous avez besoin de cette expérience pour vous fonder dans l’humilité, car il y a une grande différence entre la connaissance spéculative que nous avons du néant de la créature, et celle que nous donne l’expérience que nous taisons de nos faible ; c’est un effet de votre orgueil de vous en étonner. Apprenez que Dieu fait les plus merveilleuses opérations de sa grâce dans nos plus profondes humiliations : sa sagesse remplie de miséricorde sait bien vous accabler de ce poids, sans qu’il soit en votre pouvoir ni en celui des créatures de vous donner le moindre soulagement. En chercher, c’est une infidélité qui ne fait qu’augmenter votre peine. Vous ne faites que commencer votre bienheureuse carrière. Tenez-vous dans une disposition aveugle à tout ce que Dieu voudra de voua, sait pour les humiliations extérieures, soit pour les intérieures. Convenez avec moi que vous avez un besoin extraordinaire d’être humiliée, pour détruire en vous votre propre estime et la délicate complaisance que vous prenez dans celle que l’on fait de vous. Et c’est en châtiment de cette infidélité que vous souffrez lr, peines qui vous exercent à présent.
Ne vous apercevez-vous pas que votre vanité se recherche en tout ? La crainte que vous avez que la sincérité avec laquelle vous me découvrez vos faiblesses vous détruise dans mon i esprit, n’est qu’un effet de votre orgueil. Je connais vos fait blesses au-delà de ce que vous m’en dites, mais que cela ne « j vous empêche pas de découvrir et à moi et à tous vos supé-1 rieurs toutes les plus secrètes recherches de votre amour-propre. Dieu veut cela de vous, n’en doutez pas. Acceptez vos peines et vos abjections en esprit de pénitence. Soyez contente de tout ce que Dieu permet en vous et hors de vous. Au péché près, soyez joyeuse de voir le renversement de vos beaux projets et idées de perfection. Les voies lumineuses ne sont pas pour vous, vous en êtes indigne. Les desseins de Dieu sur vous sont que vous aimiez à vivre dans la petitesse, l’abjection, la pauvreté et la souffrance. C’est là où il en faut venir en vous laissant dépouiller à tout moment de tout ce qui pourrait vous donner quelques satisfactions naturelles, et en acceptant même la privation des goûts sensibles de la grâce. Cette privation bien supportée est une très grande richesse.
Le même manuscrit nous conserve encore quelques lignes adressées à la même religieuse.
Ms. B. P. 79
Gravez bien dans votre esprit la parfaite abnégation intérieure et extérieure dans laquelle vous devez vivre, hors de laquelle vous ne trouverez point de solide paix. N’aspirez qu’à être riche en pauvreté et portez amoureusement la privation de toutes les satisfactions et petites commodités. Aimez souffrir entre Dieu et vous, et attachez-vous plus à la solidité des vertus qu’à leur apparence. Ne cherchez plus à être aimée et estimée de qui que ce soit, car si la conviction de votre néant est véritable, elle doit vous tenir au-dessous de toute estimeccxxxi. Cherchez et trouvez en Dieu seul vos consolations, dans une vie humble et cachée : craignez, si vous ne répondez pas à ses desseins sur vous, qu’il ne vous abandonne à votre propre sagesse, qui est cette voie qui paraît droite à l’homme et dont la fin conduit à la mort. Il y a des âmes dont Dieu demande plus qu’une vertu médiocre. Je vous crois de ce nombre, prenez-y garde, répondez à ses grâces, car un Dieu méprisé devient un Dieu vengeur/1.
1/ Ce paragraphe, extrait d’une lettre du P. de Caussade, est le dernier fragment qui lui soit attribué dans le Manuscrit du Bon-Pasteur. D’autres fragments, dont l’origine n’est pas indiquée, reflètent une spiritualité très semblable à la sienne. Nous ne les reproduisons pas ici pour ne pas alourdir par de pures répétitions les textes qui sont sûrement de notre auteur.
Relevé d’une correspondance qui éclaire les divergences entre Fleischbein et Dutoit, deux figures influentes de la seconde moitié du siècle des Lumières. Les religions laissent place à des spéculations pré-scientifiques. Elles tentent de compenser l’affaiblissement de croyances religieuses et politiques.
Premier fascicule, Lettres 11e. 15 mars 1763.
(6)20. Dr Burckardt (méthodiste) méprise les mystiques en les appelant quiétistes, gens inutiles. Les écrits du cher et vénérable Dutoit feraient quelque chose de bien grand s’il faisait du docteur B[urckardt] un mystique. Mais qui sait ce que Dieu fait. Il suscite des sages, des prophètes, etc. M. Dutoit lui-même, un grand exemple de la grâce de Dieu. [Et] Même dans le clergé, parmi les savants, etc.
Deuxième fascicule, Lettre 2. 12 octobre 1763.
(6). Je crois que M D[utoit] sera le directeur d’une famille spirituelle, mais qu’il aura beaucoup à souffrir pour elle.
Lettre 7e du 6 janvier 1764.
(1). [...] Dès que vous m’eûtes fait connaître quelque chose de mon cher Théophile [Dutoit], je jugeai par un certain instinct de cœur et du fonds intime que son état était un état de lumière, et beaucoup de choses que vous n’en disiez étaient repoussées par mes principes. Le cahier d’écrits mystiques a justifié mes appréhensions et mes appréciations. Quant à la métempsycose, je n’ai rien signalé expressément dans cet écrit, parce que j’estime pour le moment du moins qu’il est dangereux d’y penser et encore plus d’en écrire. Je sais témoigner avec certitude que les opinions de Théophile sur ce point sont fausses et sans fondement. [...]
J’atteste devant la face de Dieu que mon sentiment intime (mein innerer Gründ) repousse absolument tout ce qui dans ses écrits est fondé directement ou indirectement sur ce principe de fausses lumières, et que je ne veux plus rien avoir à faire avec ces choses ni les lire ni les examiner. Ce n’est pas notre voie, ce n’est pas la voie qu’enseigne Mme Guyon dans ses divins écrits, c’est une voie en intelligence (verstand und vernunft), en raison, en partie éclairée, mais avec beaucoup d’erreurs, funeste et propre à entraver ceux qui cherchent la voie droite de la foi nue et obscure.
Les écrits de Théophile [...] ne peuvent que vous détourner de la foi intérieure pour vous pousser dans les spéculations. Ils vous feront perdre cette vocation si évidente que vous avez à une route simple, enfantine de foi obscure, pour [14] vous pousser dans cette voie des spéculations, où les savants s’égarent, et qui, lors même que vous vivriez des siècles, ne vous ferait jamais parvenir au but. Laissez toutes ces vaines spéculations et suivez la voie des enfants, car le royaume des cieux est pour ceux qui sont tels, a dit Jésus-Christ. [...] Vous ferez bien pendant longtemps de ne lire aucun autre livre spirituel, outre la sainte Écriture, que les ouvrages de Mme Guyon et de vous occuper à les traduire. Particulièrement si vous vous sentez troublé, tenté par la sécheresse et les distractions, appliquez-vous à ce travail de traduction, dans le recueillement et en présence de Dieu, qui vous fera connaître d’où viennent ces misères. Cela est absolument nécessaire pour votre avancement spirituel.
Quant au cher frère Théophile, il fera bien de brûler entièrement et sans exception ses écrits mystiques tout ce qui est fondé sur ces principes erronés que j’ai mentionnés plus haut, puis de se retirer dans sa voie de perte et de misère. Et quand la tentation d’écrire (tentation trop répandue) viendra le saisir d’une manière irrésistible qu’il écrive sur toute autre matière que les sujets spirituels. L’expérience lui en apprendra plus là-dessus que tout ce que je pourrais dire ici.
J’ai aussi commencé à lire la lettre de quatre demi-feuilles [?] du cher Théophile que vous avez bien voulu me communiquer. Il m’a été absolument impossible d’en poursuivre la lecture il m’est arrivé comme en lisant ses écrits mystiques ; je me suis senti jeté hors de mon centre et pressé dans le domaine de la raison et de la spéculation. Comme je ne puis pas lire cette lettre jusqu’au bout, j’ai l’honneur de vous la renvoyer avec mes humbles remerciements [...]21.
Lettre 8. 19 janvier 1764.
[...] J’ai déjà montré que ses enseignements [ceux de Dutoit] sont contraires à ceux de Mme Guyon, de même que ceux de tous les grands saints de l’église chrétienne, qui depuis le quatrième siècle ont rejeté la doctrine de Basilidès, d’Origène, des gnostiques et d’autres encore, doctrines que le cher frère Théophile a même exagérées en plusieurs points. [...]
Lettre 10. 17 février 1764.
Soyez certains que malgré ce que je vous aie écrit au sujet du cher et vénérable frère Théophile, mon union avec lui n’a nullement été interrompue. Je le vénère et l’aime comme auparavant, mais dès le commencement j’ai compris qu’il y aurait des choses sur lesquelles nous ne serions pas en harmonie.
M. de Fleischbein à Monsieur de Klinckowström22.
Tout ce que me fait écrire le cher frère Théophile, tout ce que je sais de lui, m’a confirmé qu’il est dans un état de lumière ; qu’il a la vue et le goût de l’anéantissement, mais non pas encore l’état même ; qu’il lise ce que Mme Guyon, entre mille autres endroits, écrit de l’état d’Élie, et le passage admirable sur Habacuc 3 v. 3, etc. Elle y fait voir la différence de deux moyens : le plus éloigné, par tentations, persécutions et tourments inconcevables, a été le moyen dont Dieu s’est servi à l’égard de lui par le passé jusqu’ici. Le second moyen est celui que Mme Guyon décrit après le premier, et auquel, à ce que je crois, le cher frère Théophile est appelé. Toutes ces grandes choses en lui, que je respecte et révère pour ce qu’elles sont, et pour le temps destiné à cela disparaîtront ; il deviendra tout naturel, à ce qu’il paraîtra à lui et aux autres ; et comme par le passé il s’est ceint lui-même, et est allé où il a voulu, il viendra un temps où un autre le ceindra et le fera aller où il ne voudrait pas. [...] Dieu le veut amener dans la voie d’une foi nue et dépouillée de tout, et qui sera d’autant plus nue et dépouillée que plus il a été élevé par son état de lumière. [...] Dévorez, consumez ! écrivent Mme Guyon et M. Bertot ; son combat est en cédant et non en résistant. Il m’entendra. Cela est pour notre très cher Théophile, et non pas pour vous, Monsieur le Baron.
Pour ses écrits que je n’ai pas vus ni lus, je suspends mon jugement. Mais qu’ils [18] soient bons ou à rejeter, il faut toujours les abandonner à la divine providence, et son désir qu’il me paraît avoir pour qu’ils soient imprimés, m’est une marque certaine qu’il les a écrits dans un état de lumière. La marque infaillible d’un état consommé est l’extinction de tout désir, de toute volonté et de toute propre subsistance de l’âme ; ayant donc encore ce désir, c’est une marque certaine qu’il n’est pas encore dans l’état de consommation. Mme Guyon écrit que le seul désir pour travailler à la gloire de Dieu et au salut des hommes est ce qui rend une telle personne indigne, que Dieu se servirait de lui pour de telles choses. Il faut être mort à tout. Et si c’est Dieu qui met l’âme à désirer l’avancement de son règne et de la gloire, il donne en même temps à cette âme un acquiescement à sa sainte volonté et aux ordres de sa providence, ne faisant pas le moindre pas pour avancer le moment divin en l’accomplissement de ce que Dieu lui a fait connaître être sa volonté.
Cette règle est générale, et à moins d’un impulsion ou mouvement divins, à laquelle on ne peut pas résister, une telle âme, en sa consommation, n’agira jamais autrement que par la providence, et cette impulsion ou mouvement divin, irrésistible lorsqu’on l’a, n’est que pour ce qui nous regarde nous-mêmes à faire ou à entreprendre, si une autre personne doit y concourir, on le lui pourra dire, mais y pleinement acquiescer, si cette autre personne le refuse, la laissant à Dieu, indifférent si l’on se serait trompé ou non. C’est pour répondre à la visite ou vision de Mme Guyon, que le cher Théophile a eue, si la chose et que ses livres doivent être imprimés, est de Dieu, la providence en disposera, mais qu’il assure être sûr que l’impression lui soit faite, je ne puis pas croire que cette impression ou lumière soit de Dieu, d’autant moins qu’il assure que M. le Baron en sera l’instrument, cela dépendant de cette chère personne, et de l’inclination que Dieu lui en donnera, à quoi le cher Théophile faudra acquiescer, quand même cette vision serait de Dieu ou par [19] ordre de Dieu, ce qu’il n’est plus que douteux, parce qu’il y ajoute : [revoir les soulignements !] Voilà la vocation de laquelle je vous avertis… et Mme Guyon m’a dit de ne pas me mettre en peine et de m’immoler résolument. Ainsi vous n’aurez qu’à voir le concours et le moment de la providence, je ne puis presque pas douter que le cher Théophile n’a eu cette vision, que pour l’humilier, Dieu l’ayant permis, qu’un Esprit étranger lui est apparu sous la figure de Mme Guyon, ou si cela n’est pas une vision (sur quoi il ne s’explique pas positivement), que cela s’est fait en la manière intellectuelle, dont l’un ou l’autre sont des choses toujours très douteuses et qu’il faut toujours surpasser, ne s’y arrêtant pas un moment. La vision de l’excellent Fénelon qui vint auprès de lui étant au lit il y a deux ans… lui disant qu’il lui fallait passer l’océan avant que de pouvoir être uni à lui, cette vision pourra être d’un bon esprit, mais il devait toujours surpasser sans s’y arrêter un moment. Il ne le fit pas, car il écrit : Depuis quelque temps j’ai eu la certitude que cet océan avait été brisé devant moi et que je l’avais passé, etc. L’océan ne se brise pas et ne se passe pas en deux ans. Mme Guyon écrit que quelquefois dans vingt et trente ans les états des pertes jusqu’à la consommation ne se passaient pas. Rien n’est impossible à Dieu. Dieu pourra même exempter une âme de passer ces états à la manière commune, mais ordinairement cela ne se fait pas. Et même l’assurance qu’il écrit en avoir n’est qu’une preuve convaincante qu’il n’a pas passé l’Océan. Saint Jean de la Croix écrit positivement (à ce que je m’en souviens, car il y a trente ans que je ne l’ai pas lu) il écrit que ceux qui étaient encore en chemin croyaient qu’ils étaient arrivés au terme de la vie divine, mais que ceux qui y étaient arrivés véritablement ne croyaient pas. La raison est que les premiers ont des lumières en leur propre capacité de l’âme qui les éblouissent et la leur font croire ; mais les derniers restant dans leur anéantissement, qui les empêche de savoir eux-mêmes et jugeant par intervalles de leurs misères et de leur néant, ils ne le peuvent pas croire, à moins que [20] par mouvements divins et pour le bien des autres, Dieu leur fait dire ou écrire quelque chose de leur état véritable, ce qui passe et qu’ils oublient dans le moment.
Il m’a paru bien extraordinaire ce qu’il a écrit de moi-même. Mme Guyon, écrit-il, venait alors me rassurer entre l’esprit de M. de Fleischbein qu’il venait toujours pour me faire brûler ce qui était écrit du Traité de Dieu (note 1), et cela durant plusieurs jours, sous la raison qu’il y avait des choses est trop long et aussi douteuse. Il me talonnait, etc. Il est vrai, et ma sœur le peut attester que depuis longtemps je lui disais que le cher Théophile, suivant mon exemple, ferait bien de brûler tous ses écrits qui avaient de l’extraordinaire et qu’il ferait [21] bien d’entrer de bonne foi dans la voie de perte. C’est ce que j’ai dit cent fois à ma sœur, mais aussi c’est tout, ayant en horreur toutes les opérations magiques : et lorsque je prie pour lui, je prie Dieu qu’il lui fasse ouvrir les yeux pour voir le grand danger de sa voie de lumière, et de le conduire dans la voie de la foi obscure et nue, et cela pour le bien de lui-même et de toutes les âmes que Dieu lui a adressées ; étant certain que s’il reste dans sa voie et si les autres le suivent, cela aboutira sinon à une chute et scandale notable, du moins cela arrêtera le grand œuvre qu’il semble que Dieu se veut préparer en Suisse.
(note 1)
Je savais bien que le cher frère Théophile écrivait des traités mystiques, et de diverses matières, mais pour ce Traité de Dieu en particulier, je n’en savais absolument rien. Je ne pouvais donc pas penser en ce temps, qu’il devait brûler le dit traité, quoique je pensasse qu’il ferait bien de brûler tous ses traités mystiques qui contenaient ces choses extraordinaires. Il faut donc que ce ait été un esprit étranger qui ait pris mon nom ou ma figure, à le talonner et pousser à brûler ce traité, et qui après est pris la figure ou forme et le nom de Mme Guyon, pour, sous prétexte de le rassurer contre moi, l’ait voulu préoccuper contre moi, et contre mes sentiments à l’égard de lui, prétendant par là de l’engager à faire son possible pour l’impression de ses ouvrages, afin de jeter par là du blâme sur les voies intérieures, enseignées principalement dans les divins écrits de Mme e Guyon, de les décrier par les gens d’étude, qui n’approuvent certainement pas les écrits mystiques de Théophile, de faire traiter les voies intérieures de folie, imaginations et fanatisme par les mondains et libertins, de détourner les vrais intérieurs de cette voie divine pour les faire donner dans les spéculations, choses extraordinaires et dans le fanatisme ; mais enfin pour empêcher par là l’avancement du règne de par le vrai [21] intérieur. Ça été le véritable but de cet esprit impur, qui est apparu (visiblement ou en manière intellectuelle) ou cher Théophile, prenant premièrement mon nom et l’idée de ma personne, et depuis le nom et la figure de Mme Guyon. Le cher frère Théophile est assez illuminé et savant dans ces sortes de matières pour connaître, si le veut sincèrement, que certainement il a été la dupe de cet esprit impur, qui le mène tout droit dans le fanatisme, s’il ne s’en retire promptement et sagement. J’ai marqué dans mon écrit français précédent que sa voie de lumière et bien des points de sa doctrine sont directement opposés à ce que Mme Guyon a écrit, touchant ces choses. Quelle apparence n’y a-t-il donc que cette très grande Sainte lui soit apparue véritablement pour le rassurer contre des conseils entièrement conformes à ses doctrines (qui sont celles de l’Écriture sainte et de la Sainte Église de Jésus-Christ,) et qu’elle l’ait poussé à faire imprimer ses ouvrages mystiques et à s’immoler pour cela. Saint Paul écrit : S’il vient un Ange qui prêche un autre Évangile que… qu’il soit anathème Je dis hardiment à cet esprit impur d’une qui a pris la forme et le nom de Mme Guyon, la même chose.
[22] Quant à ses écrits, j’en ai écrit les sentiments de ceux que j’ai vus et lus, c’est-à-dire le cahier des Discours ; et je suis encore du même sentiment. En général il fera bien de se poser les bornes pour ne jamais avancer quelque chose qu’il ne trouve pas autorisé et fondé dans les saints mystiques reçus et approuvés par l’Église. Encore doit-il éviter tous les mots et expressions inusitées ; ils sont toujours la marque d’un état de lumière dans lequel on voit les choses de loin, sans les posséder réellement. Si ses écrits, comme je ne puis pas douter, sont fondés sur des principes conformes à ceux qui sont dans le cahier des Discours, et principalement s’ils contiennent des expressions extraordinaires et inusitées, le meilleur est de brûler ces écrits. Les Sermons qu’il a faits et qui sont imprimés sont édifiants ; s’il a donc un attrait ou une envie irrésistible d’écrire des choses spirituelles, qu’il écrive des sermons semblables, se contenant dans les bornes ci-dessus marquées.
Quant à mes propres écrits, j’embrasserais avec beaucoup de joie le moment, si Dieu m’ordonnait de les brûler tous, ne les estimant autrement, autant que Dieu les veut encore souffrir et ne me donne pas le mouvement de les brûler ; mais si un autre les brûlerait, j’en serais parfaitement content, ne doutant pas qu’il le ferait par ordre ou par mission de Dieu et de sa Providence. Qu’on les corrige, les change, cela ne me touche pas (mais qu’on ne m’attribue pas des changements notables) ; ce n’est plus mon affaire. Ils sont entièrement abandonnés à ce que Dieu en ordonnera. Si j’ose encore souhaiter quelque chose, j’ai l’inclination qu’ils ne soient pas souvent rendus publics pendant ma vie. Qu’on ne dise pas : il y a pourtant de belles choses dedans, ce serait dommage de les brûler. Nullement. Dieu est si absolument indépendant de tout moyen qu’il fera son œuvre sans le concours d’un instrument si chétif et si misérable que je suis.
Voilà Monsieur le baron, mes sentiments à l’égard du très cher frère Théophile, de ses écrits et des miens, et je proteste devant Dieu que cela est véritable autant que je puis juger [23] de moi et de mon intérieur. Je ne vous dis pas, Monsieur le Baron, de faire savoir mes dits sentiments au cher frère Théophile, et aussi n’y suis-je pas contraire que vous le fassiez. Je le laisse à vous et à ce que Dieu nous en fera connaître, et vous inclinera de faire. Si vous écrivez au cher Théophile quelques mots de moi, faites-lui et à ses chers associés, mes salutations très cordiales, que je l’aime et le révère grandement, et que je souhaite de tout mon cœur que Dieu l’arrache de ses voies extraordinaires de lumière si dangereuses pour lui et pour tous ceux que Dieu a confiés à ses soins.
[Tout le reste de la lettre est en allemand, nous en extrayons encore ce qui suit :]
[…] Mme Guyon, notre chère spirituelle et sainte mère, avait, comme sa vie le montre, des rapports avec des âmes qui étaient pareillement dans un état de lumière, comme le frère Anselme par exemple. Elle les estimait beaucoup, et les révérait comme des personnages réellement saints, quoique non encore consommés (überge gangen) en Dieu. Nous pouvons donc et nous devons faire grand cas de notre cher frère Théophile et le vénérer, mais sans nous laisser enlacer dans son état de lumière, et sans approuver les lumières et les vues qui ne sont pas d’accord avec l’enseignement général des saints auteurs mystiques de l’Église catholique. Pour ce qui me concerne, je ne puis absolument pas adopter ces vues, je dois au contraire m’y opposer et les combattre. C’est ce que j’ai fait dans mon écrit du mois passé, et je le ferai encore partout si Dieu m’y poussera. Ces vues feraient un horrible ravage si on les publiait, et je n’y donnerai jamais mon assentiment. Quant à ce qu’il écrit au sujet des premiers Élohim ou Innés [?], je n’ai aucune idée à cet égard, et de telles recherches ne sont pas mon affaire, je n’écris que des lettres et je travaille à mes traductions. Quant au reste je demeure à ma place, comme Mme Guyon le dit du ver. Je ne le ferai pas de nouvel essai de pénétrer dans les lumières de Théophile, j’en ai dit ma façon de penser et je m’y tiens. [...]
Distinction de l’enthousiasme et du fanatisme.
Les âmes qui appartiennent à Jésus-Christ reçoivent immédiatement l’esprit de Dieu pour se diriger dans toutes les circonstances de la vie.
Celles qui sont dans des degrés inférieurs et qui sont encore sur le chemin sont conduites d’une manière médiate par un bon ange, et celles qui sont amenées à l’intérieur, dans le désert de la foi obscure, ou qui y marchent réellement, sont conduites par un ange de la hiérarchie de Michel l’ange du pur amour, comme Mme Guyon l’atteste.
Les âmes qui sont dans l’obscurité de la foi, lorsqu’elles entrent dans leur propre esprit, tout comme les âmes qui sont dans l’état de lumière, peuvent être entraînées dans le fanatisme, mais les premières bien plus difficilement que les dernières. On tombe dans le fanatisme lorsqu’on suit son propre esprit, ses imaginations, ses propres vues, et de fausses lumières (ce qui comprend tout l’extraordinaire) et lorsqu’on prend ces choses pour divines et venant de Dieu lui-même.
Pour ces deux classes d’âmes, le plus sûr est d’avoir un directeur bien expérimenté dans les voies de Dieu et de suivre aveuglément ses avis. C’est ce que conseillent et attestent Mme Guyon, M. Bertot, tous les mystiques, les anciens anachorètes, et même Origène, lui qui était dans un état de lumière.
Dans les deux voies, mais bien plus dans la dernière, il survient des choses que l’on appelle invitations (ou exigences) et les âmes se croient poussées de Dieu à faire ceci ou cela, et il est souvent assez difficile de discerner si ces choses viennent de Dieu, ou de la mauvaise nature de l’homme, ou d’un esprit impur se déguisant en ange de lumière. Les âmes auxquelles pareilles choses arrivent ne savent pas en général faire cette distinction et demeurent souvent bien des années, quelquefois même toute leur vie dans l’incertitude, si une telle sommation qu’elles ont eue, à laquelle elles ont peut-être obéi, venait de Dieu ou non. Un directeur expérimenté leur serait de toute utilité.
Lettre 13. 3 avril 1764.
Théophile est sans aucun doute appelé à l’anéantissement, mais il devra travailler de tout son pouvoir à se débarrasser de ses lumières (en outrepassant [dürch ûberschreiten] ce qu’il se sent irrésistiblement poussé à écrire immédiatement : de telles lumières sont à brûler). Il faut qu’il entre dans l’obscurité de la foi et même qu’il demeure dans sa vie de perte, s’il veut accomplir sa vocation de Dieu sur la terre. Quant aux voies et aux états de perte ou d’anéantissement (comme il veut les nommer) une âme fidèle ne peut pas en sortir par ses propres efforts. La toute-puissance de Dieu, c’est-à-dire de Jésus-Christ, peut seule en tirer ; c’est là son droit de Sauveur.
Il n’est pas douteux que des personnes en état de lumière puissent avoir de bonnes lumières, et même des lumières venant de Dieu, mais pour de telles âmes ce ne sont que des lumières médiates. Dans mon opinion (que je laisse toutefois à l’examen des autres) les lumières venant des Séraphins sont données aux cœurs dans lesquels l’Esprit habite ; et qui ont l’expérience de l’amour divin. Mais les lumières qui sont données essentiellement à l’intelligence, démonstrativement, sont pour la plupart des lumières de Chérubins quoiqu’elles puissent aussi venir en partie du cœur, ou de l’esprit, ou du fond de l’âme, mais les unes et les autres sont des lumières médiates. Elles ont quelque chose de brillant, un certain éclat, quelque chose qui se donne à discerner en tant que lumières.
Les lumières immédiates au contraire, aucune âme ne peut les avoir que celles dans lesquelles Jésus-Christ est né mystiquement. Ces lumières immédiates n’ont rien de brillant, ni quoi que ce soit qui les fasse distinguer comme lumière. On connaît un mystère ou une vérité, sans savoir comment on a pu les connaître, et on est très étonné de les connaître (lorsqu’on vient à y réfléchir). C’est là la vraie connaissance (science), celle des lumières immédiates, comme Mme Guyon l’atteste. [...]
Lettre 14. 13 avril 1764.
[…] Je suis au reste très réjoui des excellentes dispositions du cher frère Théophile. Quant à l’extérieur de sa mission, il n’en sera plus question, du moins pour un très longtemps ; excepté ses directions à ses enfants de grâce, direction qui ne devra point cesser, et que des enfants ne pourront point abandonner, si des deux parts ils ne veulent pas marcher hors de l’ordre de Dieu. Il leur sera bien plus utile qu’il ne l’a jamais pu être auparavant et ses paroles porteront coup, comme le dit Mme Guyon dans une de ses lettres.
Je pense qu’il renoncera bientôt à son travail d’écrire des sermons, Dieu lui en donnera du dégoût, et le mettra peut-être dans l’impuissance de faire. Il éprouvera encore des choses, qu’il n’aurait jamais pu imaginer ; car la mesure de son élévation précédente sera celle de son futur abaissement, cela ne peut pas m’en manquer, puisqu’il doit être anéanti dans le degré de sa vocation, et puisqu’il persévère avec fidélité dans sa voie de foi obscure. Je me sens très intimement uni avec lui, et je conçois de très grandes espérances quant au progrès de l’œuvre de Dieu dans les âmes en Suisse. Il faut maintenant qu’il naisse à la croix, puisqu’il était auparavant dans le danger d’une entière perdition, s’il avait persévéré dans la voie de lumière. Dieu a fait ici une grande œuvre, qui ne sera bien connue que dans l’éternité, et qui sera en particulier un sujet de grande bénédiction pour mon chérisssime patrons, ce qui est pour moi une grande joie.
Lettre 15. 24 avril 1764.
J’espère que le cher frère Théophile s’avancera maintenant sans obstacle et de plus en plus dans le désert de la foi obscure. Oh ! Qu’il sera étonné lorsque les nombreuses richesses spirituelles qui lui sont encore laissées lui seront ôtées, et quand il reconnaîtra seulement alors qu’il les a possédés ! Aussi parce que Né... adnazar pouvait avoir des richesses spirituelles pendant les sept ans qu’il a passés au milieu des bêtes sauvages, peut-il nous en et laisser dans les états de perte.
Il est à son sens comme écrasé, mais ce n’est qu’un éblouissement qui l’amènera successivement dans le lieu où Dieu veut l’avoir. Dieu a accompli ici une vraie merveille, non par moi qui n’ai fait que témoigner ce que je savais par expérience être la vérité, mais en ceci, qu’il a incliné ce cher frère à renoncer à son propre esprit et à ses prétendues lumières, par où il a sauvé son âme d’une chute grave dont il était bien près, et encore en ce que les âmes qui lui sont unies sont mises à l’abri de ses dangereuses lumières et introduites dans l’obscurité de la foi. Et ainsi il leur sera encore d’une grande utilité, non pas tant comme auparavant par la direction, mais par la souffrance.
Et vous, mon cher patron, comme vous avez été réveillé par lui et qu’il vous a amené à la conversion par l’Évangile, vous ferez bien de ne pas renoncer à sa direction. Mais puisqu’il témoigne qu’une correspondance étendue et trop fréquente lui est onéreuse, il faut que nous nous confirmions à son désir. Je suppose qu’il est plus jeune que moi de plusieurs années ; il me survivra donc probablement. Ceci établit entre vous deux une union subordonnée qui doit demeurer aussi longtemps que vous marcherez l’un et l’autre fidèlement dans voie. Suivez-le donc comme votre directeur, aussi longtemps que Dieu le voudra. [...]
Lettre 16. 15 mai 1764.
Je n’ai pas le moindre doute sur la grande vocation du cher frère Théophile, et je trouve quelques rapports entre lui et le père La Combe, quant à la manière dont il est conduit. La Combe a comme lui été transporté tout à coup d’un état de grande lumière où il avait été très utile à beaucoup d’âmes, dans la voix obscure. On aurait pu croire que Dieu le destinait à de grandes choses éclatantes, et il a été jusqu’à sa mort dans la captivité et dans l’exil, tandis que son intérieur était pareillement dans l’obscurité, comme le montre sa dernière lettre à Mme Guyon. Néanmoins il était dans un état apostolique véritablement très élevé. Mais tout demeura caché en Dieu, et cela aux yeux du monde, ignoré même des âmes pieuses, à l’exception de ce que Mme Guyon en a révélé d’après une vraie lumière divine. Cela appartient aux Magnalia Dei que les grandes choses et les œuvres les plus sublimes, il les accomplit dans et par le Néant.
Théophile sera certainement aussi employé à l’œuvre de Dieu, quand il se laissera détruire jusqu’au fond, et qui laissera abattre en lui tout ce qui est grand. Il sera bien sûr plus utile aux autres et à ses enfants de grâce par ses souffrances. Eux et lui forment une famille spirituelle, dont il est le capitaine. Il doit les précéder en tout, et se plonger le premier dans l’abîme de l’humiliation, et il leur sera utile dans la mesure où il le fera. Son esprit éclairé par l’abaissement et les souffrances deviendra toujours plus capable d’être en communion avec les autres et de leur donner de bons conseils. En outre son esprit sera fortifié en Dieu dans la mesure où il sera dépris de lui-même. Que ses enfants de grâce le suivent pas à pas dans l’abîme de l’abaissement. Par là je suis convaincu que l’œuvre de Dieu avancera prochainement parmi ces chers [31] frères, et cela sans éclat extérieur et sans grande apparence.
Que les âmes intérieures marchent ainsi, et elles deviendront dans leur pays la petite semence de moutarde pour le royaume spirituel de Jésus-Christ. Qu’elle ne cherche pas d’autre directeur que Théophile que Dieu a destiné à cela et qu’ils reconnaîtront comme un berger fidèle dans cet abaissement que chacun doit éprouver pour sa part Vermis sum et non homo. Il éprouvera que ni lui ni ses enfants de grâce ne doivent attendre des choses éclatantes, grandes, extraordinaires, mais qu’ils doivent se laisser conduire dans les voies tout ordinaires. Rappelez-vous ces paroles de l’aveugle-né si souvent cité par Mme Guyon : « Comment as-tu recouvré la vue ? - Il a mis de la boue sur mes yeux. »
C’est aussi la seule chose que j’aie à répondre, d’après votre dernière lettre, à l’écrit du cher frère Baillif pour lui et pour Madame son épouse. (Quant aux éloges qu’il me donne, je ne puis rien répondre, je ne les accepte pas.) Dieu ne me donne rien pour eux que ce qu’ils peuvent savoir par la lumière générale, et par les conseils qu’ils tireront des écrits de Mme Guyon. Pour les cas particuliers, Dieu donnera lumière et sagesse au cher frère Théophile pour leur faire connaître à l’un et à l’autre sa sainte volonté. Ce qu’ils ont admiré jusqu’ici dans ce cher Théophile n’était que de brillantes bagatelles ; et ce qu’il les met maintenant dans l’étonnement, savoir que Dieu a commencé à renverser et à briser cette âme grande et douée de tant de grâce, ce sont de grandes, glorieuses et même divines merveilles, dont le résultat sera, s’ils viennent à connaître eux-mêmes par expérience la lumière de la vérité, de leur faire considérer le cher Théophile comme bien plus élevé et bien plus heureux, que lorsqu’il brillait à leurs yeux encore charnels d’un si grand éclat. [...]
PS.
Mon chérissime patron me permettra de faire encore quelques réflexions au sujet des chers frères et sœurs de la Suisse. C’est évidemment une œuvre du Seigneur qui s’est faite parmi eux, mais ils étaient tous bien près du fanatisme, ce qui aurait fini par un effroyable scandale ; et l’œuvre du Seigneur et ses voies auraient fini là calomniées. Dieu commence à les en tirer, et cela par leur capitaine spirituel, celui-ci devait le premier descendre dans les humiliations, sans quoi les autres n’auraient pas pu revenir dans l’ordre de Dieu. Par ce qu’on forme ensemble une famille spirituelle, qu’un membre dépend d’un autre, et reçoit la nourriture par son canal, si l’on veut se séparer sans être introduit immédiatement dans une autre famille spirituelle, on périra infailliblement.
Que l’on est heureux d’être introduit dès le commencement dans la voie de la foi obscure par les enseignements de notre sainte mère, et d’être conduit dans l’obéissance et dans la subordination qui sont ici d’une nécessité indispensable ! Combien de faux pas l’on évite ainsi ! Mais il arrive souvent que l’on présente aux âmes dirigées des vérités qui étant au-dessus de leur capacité ou plutôt de leur état propre (spécial) leur sont indigestes, ce qui occasionne, comme l’écrit Madame Guyon, de terribles écarts, qui exigent beaucoup de temps, jusqu’à [ce que] tout revienne en ordre, et qui arrêtent extrêmement les âmes. Elles veulent éviter ceci ou cela, d’après leurs propres sentiments ou leurs intérêts, et les choses qu’elles redoutent sans motif ; et il leur arrive selon le proverbe, qu’en voulant éviter la pluie elles tombent dans le ruisseau, ou sous la gouttière. [...]
Lorsqu’on a reconnu en gros le mode de conduite que Dieu nous a destiné, il ne [34] faut pas user de ménagement envers Dieu, mais suivre aveuglément la voie où il veut nous conduire. L’Étoile Polaire est au-dedans l’attrait intérieur, le repos et la paix ; au-dehors le moment de la providence divine ; ceux qui ont une direction ne doivent avoir aucune défiance à l’égard de leur directeur, car il est impossible que Dieu permette qu’un directeur donné par lui puisse faire égarer les âmes.… Il est d’autant plus nécessaire d’insister là-dessus afin que, puisque le cher frère Théophile est si effroyablement humilié, ses enfants de grâce n’en viennent pas à le mépriser à cause de cela ; bien au contraire ils doivent l’en estimer d’autant plus, comme portant l’image de Jésus-Christ, et demeurer soumis à sa direction. [...]
Le cher frère Monsieur Baillif fait bien de s’abstenir à cet égard et d’éviter l’émissaire des quakers. Éviter entièrement ses esprits errants çà et là, c’est le plus sûr moyen de s’épargner bien des tentations, bien des détours et des arrêts dans la voie que Dieu donne aux âmes qui marchent dans la foi obscure et encore plus à celles qui sont dans la voie de perte, précisément pour cela une lumière si claire pour saisir les erreurs et les détours de ceux qui sont dans les lumières et dans la force active. C’est précisément afin qu’elles discernent et évitent aisément de tels esprits. Si elles font cela sans entrer dans aucun examen et sans se laisser mettre en rapport avec une telle voie, comme Monsieur Baillif le fait à l’égard du quaker [35] tout va bien. Mais si elles veulent (discuter avec des syllogismes) examiner avec les augmentations de la raison ou même si elles cherchent à convertir des esprits étrangers, les âmes intérieures sortent de leur sphère, pour rentrer dans un pays étranger qu’elles ont quitté, et n’y trouvent plus aucune force. C’est pour cela aussi qu’elles seront facilement vaincues et terrassées par ces esprits étrangers qui possèdent encore dans cette sphère toute leur force. Et tout cela les expose à des luttes nombreuses, inutiles, souvent préjudicielles [sic], et à une grande perte de temps.
Lettre 17. 22 mai 1764.
Quoique le cher frère Théophile ait renoncé pour la suite à vous diriger, vous ferez bien cependant, mon chérissime patron, de lui demeurer attaché en esprit, mais comme il est maintenant en proie à de cruelles souffrances, de ne pas le presser, jusqu’à ce que la divine providence amène l’occasion de renouveler le fond de votre union. Je suppose, sans en douter aucunement, que Théophile marchera en toute fidélité dans la voie que Dieu lui destine. Il est maintenant effroyablement humilié par la circonstance que vous connaissez, non pas à nos yeux, car j’estime son état actuel bien supérieur à son élévation précédente, mais d’après son propre jugement et le sentiment qu’il en a. Si l’on voulait lui indiquer maintenant telle chose qui le mette bien plus bas encore (au point de vue humain et selon qu’il l’estimerait lui-même), sa nature ne le pourrait peut-être pas supporter, surtout si cela venait de vous, qu’il considère comme son enfant spirituel qu’il a engendré en Christ. Mais si l’on voulait le consoler, cette consolation même lui serait encore plus intolérable, parce que la générosité de son sacrifice se réveillerait et le contraindrait à repousser toute consolation. Il faut le considérer comme Job sur son fumier, couvert de plaies, ne pouvant recevoir aucun soulagement pour les coups qu’il a reçus de la main de Dieu. Il juge bien de son état et reconnaît tous les dangers de son précédent état de lumière. Vouloir le lui faire voir plus clairement et plus à fond, ce ne serait qu’augmenter sa confusion et sa douleur. Le mieux est de ne plus du tout lui en parler, et de laisser Dieu agir. Ce que vous lui avez écrit aura son utilité. Qu’on laisse ce qui est fait en s’en remettant à Celui qui peut tout faire servir au bien, sans se trop préoccuper si l’on a bien ou mal fait. Ce que vous avez écrit, vous l’avez écrit dans un sentiment d’amour et de fidélité envers Théophile. D’ailleurs comme il porte l’image de Job, tout lui est douloureux [36] dans ce qu’on se contenterait pour panser ses plaies, fusse même le baume le plus précieux. [….]23.
J’aime de tout mon cœur le cher frère Baillif et je crois qu’il marchera avec fermeté et une grande fidélité dans la voie de la foi obscure. Son aventure avec sa femme mentionnée dans la précédente lettre montre que dès le commencement c’était là sa voie, mais comme sa femme tient à l’extraordinaire, il s’y est laissé entraîner ; à cela s’est joint le brillant des lumières de Théophile auquel il s’est attaché avec admiration. Il doit par conséquent avoir été comme déplacé pendant tout le temps où il n’a pas été pleinement dans sa voie, mais maintenant qu’il a reconnu son erreur, qu’il se plonge de nouveau dans sa précédente obscurité de voie, ce qui lui sera rendra le repos qu’il goûtait autrefois. Il en est de lui comme d’un homme à qui l’on a remis une articulation déboîtée, il est calme et n’éprouve plus aucune douleur, s’il se tient tranquille et en repos.
Mais il en est tout autrement de notre cher frère Théophile. En lui s’accomplissent ces paroles de Jésus-Christ : Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Il endure les opérations non pas de la remise en place d’une articulation, mais bien de sa rupture, et son imagination se remplit en outre de la pensée des choses qui doivent encore arriver. Tout cela ne sert qu’à le crucifier. C’est un état tout autre et bien plus élevé. Théophile doit marcher de nouveau dans ces états de pertes où il ne voit ni mesure ni terme.
Monsieur Baillif au contraire est dans le commencement d’un dépouillement, où il a encore beaucoup de vêtements à ôter, avant qu’il puisse bien connaître sa nudité. On peut aussi, pour conclure de la conduite de l’un à la conduite de l’autre, que si l’on voulait conclure du premier état de privation de Job, lorsqu’il perdit ses troupeaux, à l’état qui suivit lorsqu’il était sur son fumier, ou si l’on mettait en comparaison sa douleur dans le premier état, et celle qu’il éprouva dans l’autre. Je me sens intimement uni dans mes prières à ces deux chers frères. Tous deux marchent très bien et s’avancent la voie où Dieu les veut l’un et l’autre, mais chacun d’après son état et son degré. [37] il en est de Monsieur Baillif et de sa femme à peu près comme il en a été de feu Wattenwyll et de la sienne. Elle a été pendant toute sa vie pour lui, une croix aussi pénible que nécessaire.
Je sais bien que ce que j’ai écrit et mis en avant à l’occasion du cher frère Théophile a été très avantageux à mon chérissime patron, et que vous reconnaîtrez bien mieux encore à l’avenir la sagesse et la miséricorde de Dieu dans cette direction. Cela vous a surtout été des plus utiles quant à vos dispositions préparatoires. Mais il ne m’est pas permis, bien plus il m’est interdit de m’étendre sur ces choses, avant que le temps soit venu, où elles pourront venir au jour avec une grande utilité, si Dieu prolonge ma vie jusque-là. Mais Dieu n’est lié à aucun moyen. Toutes les créatures ne sont rien devant lui. Je pensais comme vous dans les premiers temps de ma connaissance avec Monsieur de Marsay, mais Dieu m’a bien montré que mes inquiétudes étaient vaines. Ses voies sont merveilleuses. Qui n’a jamais été confus, après avoir mis son espérance en Jéhovah !
Quant au cher Théophile, le mieux serait bien pour lui de ne plus rien à écrire sur des sujets spirituels. Mais Dieu le conduira dans la voie où il doit marcher, et lui montrera ce qu’il a à écrire. Comme je suis accoutumé dès mon enfance à penser, je ne pouvais pas demeurer sans occupation d’esprit, après que Dieu par l’exil du cœur m’avait poussé aussi loin hors de moi-même que je ne pouvais plus trouver de demeure tranquille. Aussi je m’occupais par récréation et dans les souffrances les plus pénibles pour y faire diversion, à lire d’autres livres qui ne fussent pas nuisibles, comme des histoires, etc., et j’écrivais sur ce qui m’avait paru remarquable, mais je brûlais la plus grande partie de ce que j’avais écrit. À cet égard on ne peut donner aucune règle. Dieu lui-même conduira Théophile et le poussera là il faut où il veut l’avoir. Un autre le ceindra et le conduira où il ne voudrait pas aller. [38]
Troisième fascicule, Lettre première. Page trois. 19 juin 1764.
J’estime que c’est par un effet de la volonté de Dieu que vous m’avez communiqué des extraits des écrits de Théophile. Sans rien changer à l’opinion que j’avais de lui, ces extraits me le font connaître plus exactement et plus à fond. Si vous vous souvenez de ce que je vous ai écrit depuis plus d’un an sur ce sujet, vous reconnaîtrez qu’autant que j’ai pu et que j’ai osé le faire, j’ai travaillé à vous détourner de tout ce qui est extraordinaire, et de ses lumières qui ne font que vous arrêter, en même temps qu’à combattre ces choses qui chez Théophile ne pouvaient que vous être éminemment préjudicielles. [...]
Si je ne me trompe, Théophile et son ami Baillif sont en bon chemin. Je me sens intimement uni avec eux. Le dernier dans un état plus calme, au premier s’applique la parole de Jésus : je suis venu pour apporter non la paix, mais l’épée, et pour allumer un feu. À mon avis Théophile ne s’est pas encore entièrement plongé dans le désert de la foi obscure, mais il est sur le chemin qui y conduit, et il commence, c’est-à-dire il recommence à marcher au point où il avait abandonné la route, depuis qu’il s’est laissé retirer de ses lumières. Mon chérissime patron reconnaîtra bientôt d’une manière incontestable que si Théophile n’avait pas été retiré par la miséricorde de Dieu de sa voie dangereuse, il serait devenu un hérésiarque, le chef d’une secte pernicieuse et séductrice. Dieu soit béni de ce qu’il a délivré ce cher homme de lien si dangereux !
Je devrais lui écrire, puisqu’il a commencé, mais ma nature y répugne, peut-être est-ce un signe que Théophile n’est pas encore dans une pleine disposition. Au moins aussi longtemps que j’éprouve cette répugnance, je crois que je n’écrirai pas.
Il déclare qu’il y a dans son manuscrit certaines vérités qu’il ne rétractera que devant le trône de Dieu, cela prouve qu’il persiste dans son propre esprit. Dans ce qui me concerne, si j’ai pu manquer en quelque chose dans ce qui venait de moi-même, je suis assuré que ce qui est clairement fondé sur la sainte Écriture et sur les écrits de Madame Guyon, [39] elle ferme et inattaquable. C’est ici le cas d’appliquer ce qu’on appelle la foi du charbonnier. Je crois cela, parce que l’église ne croit. Et qu’est-ce qu’on croit l’église ? Ce que je crois. Le développement, en temps que venant de moi, je le considère comme mettant propres sans y penser, comme si Dieu me l’avait donnée ; par conséquent et à ce point de vue, si j’ai pu mêler la vérité divine avec quelque chose provenant de moi, je considère le tout comme mettant propres, lors même que j’ai pu me tromper. Mais je ne puis pas errer, quand je crois ce que l’église croit, c’est-à-dire ceux qu’accrue et ce que croit encore la vraie église des adorateurs intérieurs en esprit et en vérité.
Le grand Fénelon avait aussi cette foi du charbonnier, lorsqu’il a rétracté ses maximes des saints, comme on le voit dans un passage de la continuation de la vie de Madame Guyon. [...]
PS. J’ai lu avec Weyl (qui est discret) l’extrait du manuscrit de Théophile que vous m’avez envoyé. Je lisais, Weyl écoutait, et nous causions à mesure. Cela m’a été très pénible, parce que j’ai dû rentrer dans son cercle pour approfondir les choses. Cette lecture m’a affermi dans ce que j’ai cru en tout temps du cher frère Théophile : que ces écrits sont comme un enfant né avant terme ; il a écrit à la fin d’un violent état de pertes, auquel a succédé une lumière des facultés et de l’intelligence, qu’il a prise pour la lumière centrale, pour la lumière du jour éternel, ce en quoi il s’est grandement trompé. Au lieu de combattre et surmonter toutes ces lumières qui lui venaient avec abondance, il s’y est complu et a cru avoir outrepassé la mort mystique du fonds. (Il a peu à peu réprimé toute espèce de doute à cet égard), et il a mis sur le papier des productions prématurées imprégnées de ses propres imaginations, et par le plaisir qu’il y a pris, il a donné accès dans son imagination aux esprits impurs pour susciter en lui de fausses lumières et pour le précipiter dans l’erreur. L’état dans lequel il était avant ses fausses lumières est décrit par Madame Guyon au troisième chapitre d’Habacuc (deux moyens : page 469.) Il était dans le moyen le plus éloigné. [40].
Lettre sixième. P.S. 6 septembre 1764.
Extrait d’une lettre d’Eusebius (Docteur Burckhardt junior à Monsieur de Fleischbein) qui parle de manuscrits qui lui avaient été envoyés de Suisse il y a quelques années. Il les avait ouverts avec empressement, ayant reçu antérieurement beaucoup d’édification de la même source. Mais il y avait trouvé beaucoup de choses horribles, renversant les principes des saints auteurs et de tous les mystiques. Il les avait envoyés à Monsieur de Klinckowström en lui disant qu’il ne voulait prendre aucune part à la publication de tels écrits. Sachant que Monsieur de Kl. a exprimé [?] une pleine confiance, je vous prie de lui demander de vous communiquer en particulier les Opuscules spirituels et philosophiques, ainsi que le Traité des métempsycoses, afin que vous en jugiez et puissiez prévenir si possible le mal que ces écrits pourraient faire. Ces écrits sont de ce même auteur des sermons Théophile dont j’ai soigné l’impression avec tant de plaisir, quoique j’eusse vu volontiers qu’il eut fait çà et là, particulièrement dans sa préface, certaines modifications qui eussent rendu le livre d’utilité plus générale. Ses défauts peuvent bien ainsi diminuer la vertu, et empêcher l’impression de la deuxième partie.
(Monsieur de Fleischbein a répondu à Eusebius24). Vous avez très bien jugé à l’égard de Théophile. Lorsque Monsieur le baron de Klinckjoström eût pris connaissance de ces manuscrits, il en fut scandalisé et écrivit à ce sujet à Théophile. Celui-ci, bien loin de vouloir susciter du scandale répondit au baron qu’il devait brûler à l’instant les manuscrits qu’il avait, parmi lesquels étaient ceux que vous nommez. Théophile fit de même pour ce qu’il avait encore chez lui. Ainsi tous les écrits philosophiques étaient philosophiques et théorétiques ont été brûlés dès longtemps. Théophile offrit même de brûler aussi ses sermons, ne renfermant que des vérités pratiques ; ce qui ne fut pas jugé nécessaire. Tous les écrits philosophiques et ce qui pouvait être en scandale ont donc été brûlés avant même que vous en eussiez exprimé le désir. Ce renoncement de Théophile à ses propres vues est très louable, et c’est une preuve évidente de sa sincérité et de son désir constant de tout faire pour la gloire de Dieu.
Lettre neuvième. P.S. 28 octobre 1764.
En relisant la lettre du cher Théophile […] j’avais dû écrire que c’était par moi qu’une si grande œuvre avait été opérée en lui. J’espère que je n’ai pas assez oublié mon néant, pour m’attribuer cette œuvre à moi-même. C’est en effet, je le crois, une grande œuvre, qui ne sera bien connu que dans l’éternité, mais c’est à la toute-puissance et la miséricorde de Dieu que je l’attribue et non pas à moi. C’est Dieu qui l’a accomplie, en donnant aux chers frères de Suisse l’humilité, et la disposition à consentir à ce qui était exigé d’eux. C’est aussi à leur foi et à leur confiance en Dieu qu’on doit attribuer ce que Dieu a fait de bon en eux. Ils sont tous deux dans la voie. L’Esprit de Dieu [41] dans les écrits de Mme Guyon qui m’a conduit dans cette voie, me l’a enseignée, la leur montrera et les y conduira encore par ces mêmes écrits. Si je leur réponds, c’est parce qu’ils le demandent, mais c’est sans le désirer et sans croire que je leur sois nécessaire. Malgré cela je suis très réjoui quand je vois par leurs lettres quel est leur bon état intérieur. Je me sens intimement uni avec ces deux chers frères, et je sais que maintenant ils marchent dans l’ordre de Dieu. [...]
Table des matières
Les contenus de Correspondances. 7
L’intérêt d’un « dossier de lettres » 9
Comment sauver les traces d’une filiation, rappel d’une histoire. 12
Le Père Milley 1668-1720 et la Mère de Siry -1738 17
LE CHOIX ET LE TEXTE DES LETTRES 122
TROIS RÉDACTIONS DE LA PREMIÈRE LETTRE : TABLEAU COMPARATIF 131
XI À UNE RELIGIEUSE URSULINE 153
XV À UNE RELIGIEUSE URSULINE 159
XVII À UNE RELIGIEUSE URSULINE 163
XVIII À UNE RELIGIEUSE URSULINE/1 164
XIX A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION/1 165
XX À LA MÈRE CATHERINE MOREL 166
XXII À UNE RELIGIEUSE URSULINE/1 168
XXIII À UNE RELIGIEUSE URSULINE 171
XXVI À UNE RELIGIEUSE URSULINE 177
XXIX À UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION 180
XXXI À UNE SUPÉRIEURE URSULINE 184
XXXII À UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION 185
XXXIV À UNE RELIGIEUSE URSULINE 188
XXXV À LA MÈRE CATHERINE MOREL 189
XXXVII À LA MÈRE CATHERINE MOREL 192
XXXVIII À UNE RELIGIEUSE URSULINE 193
XL À UNE RELIGIEUSE URSULINE/1 196
XLIII À UNE RELIGIEUSE URSULINE 203
XLVI À UNE RELIGIEUSE URSULINE 206
XLVIII À UNE RELIGIEUSE URSULINE 208
XLIX À UNE RELIGIEUSE URSULINE 210
L À UNE RELIGIEUSE URSULINE 211
CXLI À UN PÈRE JÉSUITE, SON AMI INTIME 216
LIV À UNE SUPÉRIEURE URSULINE 225
LXI A UNE RELIGIEUSE URSULINE 237
LXV À UNE RELIGIEUSE URSULINE 246
LXVI À UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION 247
CVI À UNE SUPéRIEURE DE LA VISITATION 249
LXVII À UNE DEMOISELLE QU’IL NOMMAIT SA FILLE AÎNÉE 250
LXIX À UNE RELIGIEUSE URSULINE 254
LXXV À UNE RELIGIEUSE URSULINE 266
LXXVIII À UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION 271
LXXXI À UNE RELIGIEUSE URSULINE 275
LXXXIII À UNE DAME DE GRANDE PIÉTÉ 278
LXXXVI À MADEMOISELLE DE GALLIFET/1 281
LXXXVIII À LA MÈRE DE SIRY 286
LXXXIX À LA COMMUNAUTÉ DE MAMERS 288
XCII À UNE DAME DE GRANDE PIÉTÉ 293
CI À UNE DEMOISELLE D’APT/1 313
CII LETTRE DU R. P. MILLEY, JÉSUITE, AU P. SALOMON, PRÊTRE DE L’ORATOIRE 314
Lettres attribuées à J.-P. de Caussade 317
3. LES SOURCES LITTÉRAIRES 325
Une âme agitée Marie-Thérèse de Vioménil 331
Chapitre premier. MARIE-THÉRÈSE DE VIOMÉNIL 331
Chapitre III L’ACCEPTATION DES CROIX 368
2. LES CROIX De LA VIE COMMUNE 388
Chapitre IV LA PAUVRETÉ SPIRITUELLE 428
3. SÉCHERESSES ET OBSCURITÉS 467
Chapitre V L’ABANDON DU PERE DE CAUSSADE 480
DEUX ITINÉRAIRES MYSTIQUES : 497
Marie-Anne-Thérèse de Rosen et madame de Lésen 497
MARIE-ANNE-THéRÈSE DE ROSEN 497
Chapitre premier UNE ÂME D’ORAISON 500
I. L’ORAISON DE MÈRE MARIE-ANNE-THÉRÈSE DE ROSEN 500
Chapitre II L’ASCENSION MYSTIQUE DE MADAME DE LÉSEN 517
Chapitre III NUITS MYSTIQUES 541
UNE GRANDE SUPÉRIEURE : LA MÈRE LOUISE-FRANÇOISE DE ROSEN 562
Lettres Spirituelles Tome II : plusieurs soeurs 589
QUATRIÈME PARTIE SŒUR CHARLOTTE-ÉLISABETH BOURCIER DE MONTHUREUX 590
Chapitre premier MORS ET VITA 590
Chapitre II LA PAIX DE L’ABANDON 629
CINQUIÈME PARTIE SŒUR MARIE-ANTOINETTE DE MAHUET DE LUPTCOURT 645
Chapitre unique LA DIRECTION D’UNE ÂME SCRUPULEUSE 645
SIXIÈME PARTIE SŒUR ANNE-MARGUERITE BOUDET DE LA BELLIÈRE 677
Chapitre unique LE REPENTIR D’UNE ÂME RELIGIEUSE 677
SEPTIÈME PARTIE SŒUR MARIE-HENRIETTE DE BOUSMARD & SŒUR JEANNE-ÉLISABETH GUOERRY 694
Chapitre premier LE PRIX DE LA CONTEMPLATION 694
Chapitre II L’ORAISON DE RECUEILLEMENT 708
HUITIÈME PARTIE MÈRE MARIE-ANNE-SOPHIE DE ROTTEMBOURG & SŒUR CATHERINE-ANGÉLIQUE DE SERRE 714
Chapitre premier UNE ÂME SALéSIENNE 714
Chapitre II UNE VOCATION COMBATTUE 727
Chapitre unique UN ITINÉRAIRE MYSTIQUE 739
DIXIÈME PARTIE AVIS ET MAXIMES [omis] 755
Lettres de M. de Fleischbein au baron de Klinckowström (1763-1764) 756
Suivent des passages relevés en vue d’une future anthologie 791
Table des matières
Le Père Milley 1668-1720 et la Mère de Siry -1738 17
Lettres attribuées à J.-P. de Caussade 317
Une âme agitée Marie-Thérèse de Vioménil 331
Marie-Anne-Thérèse de Rosen et madame de Lésen 497
UNE GRANDE SUPÉRIEURE : LA MÈRE LOUISE-FRANÇOISE DE ROSEN 562
Lettres Spirituelles Tome II : plusieurs soeurs 589
Lettres de M. de Fleischbein au baron de Klinckowström (1763-1764) 756
Suivent des passages relevés en vue d’une future anthologie 792
vis-à-vis
2,5 interne, 1, 3 externe
1,5 haut et bas
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! Passage relevés en vue d’une anthologie = notes de fin infra
1 Nous avons repéré deux filiations en terres chrétiennes qui précèdent la présente : flamande illustrée par Ruusbroec, des deux Hadewijch à la devotio moderna ; espagnole illustrée par Jean de la Croix, de Teresa à Quiroga.
2 À retrouver dans des fonds de bibliothèques inexplorés ? et de même pour deux Anonymes « perdus » livrant la suite de correspondance Guyon-Fénelon.
3 Puis l’anglais le remplace – sans l’égaler de notre point de vue intérieur certes ‘Traditionnel’. Ce qui semblait imprévisible aux lettrés de la fin du dix-huitième siècle et au début du suivant ! Tandis que l’italien Leopardi se désespère d’une prochaine domination française dans son Zibaldone, les nobles allemands et russes conversent encore en notre langue.
4 Lettres des dirigés.
5 Cela n’a toutefois pas empêché son affadissement aux siècles suivants. Après Poiret et Dutoit il s’agit d’y remédier.
6 cité supra: “7.L’histoire de ces sauvetages reste à conter : Bernières préserve « notre bon père » Chrysostome, la sœur Jourdaine de B. préserve son frère, Guyon préserve Bertot, Poiret préserve (tout !) Guyon, les bénédictines « filles » de Mectilde sauvent cette dernière (avec une pincée de Bernières). Cas unique d’une « conspiration » réussie : le « devoir de mémoire » est accompli en réponse typique d’une minorité persécutée.”
713 mai 1644 LMJ À Jourdaine .Sur Mere Benoîte : « Entre autres choses, il m’a parlé de certains degrés de la parfaite abjection que notre bon Père Chrysostome a fait depuis peu, mais ils ne sont imprimés. Lui ayant dit que j’avais un imprimeur à ma liberté il m’assura qu’il me les enverrait avec la beauté divine et quantité d’autres choses, je ne sais s’il en a perdu le souvenir. Au temps qu’il pourra appliquer son esprit à ces choses, je supplie votre bonté de lui en parler. »
8 L’impression des Divers exercices de piété et de perfection... a lieu à Caen très certainement grâce au bon soin de Bernières, animateur de l’Ermitage de Caen.
9 La multiplicité des éditions des Chrétiens peut heureusement se rattacher à trois « familles » : Intérieur Chrétien de 1659, Chrétien Intérieur « primitif » de 1660 avec adjonction de Pensées en 1676, Chrétien Intérieur « tardif » de 1676. Au sein de chaque famille, les variations entre rééditions sont mineures.
Par contre, les trois familles de Chrétiens se distinguent entre elles très largement. En témoignent en premier lieu de considérables différences de taille : on passe de ~170 000 caractères (évaluation brute, espaces compris) pour L’Intérieur Chrétien de 1659 signé Charpy « assisté » très probablement par d’Argentan, à ~770 000 caractères pour Le Chrétien Intérieur « primitif » en huit livres (1660) signé « Un Solitaire » qui n’est autre que le même d’Argentan, enfin à ~1 200 000 caractères pour Le Chrétien Intérieur « tardif » en deux tomes et dix livres, de 1676, signé nommément par ce dernier !
10 Avertissement [P. Poiret] [à l’édition du Directeur mistique] : “Toutes les pièces qui composent cet ouvrage ont été imprimées sur des copies très fidèles, collationnées sur les originaux avec tout le soin possible ; et une grande partie en a été revue par Madame Guyon elle-même. [notre soulignement]. Pour ceux qui souhaiteraient de savoir quelques particularités de la vie de Monsieur Bertot, ils en trouveront le précis dans un petit mémoire qui renferme tout ce que l’on a bien pu découvrir, et qu’on joint ici mot à mot comme il nous a été communiqué:
‘Monsieur Bertot était natif du diocèse de Coutances en Normandie, où il fut fait prêtre. Il était grand ami de feu Messire (vii) Jean de Bernières Louvigny trésorier de France à Caen, si connu par ses œuvres spirituelles, qui mourut en odeur de grande piété le 13 mai 1659. Après la mort de ce cher ami, qu’il regardait comme son Père spirituel, il s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de religieuses. Plusieurs personnes de considération de l’un et de l’autre sexe [et même quelques-uns qui étaient engagés dans des charges importantes tant à la cour qu’à la guerre] le consultèrent pour apprendre de lui les voies du salut, et il tâcha de les aider par ses instructions et par ses lettres. Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des religieuses bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche Paris, où il est resté dans cet emploi environ 12. (viii) ans jusqu’à sa mort.’ ”
11 Avertissement [P. Poiret] [à l’édition du Directeur mistique]: Les œuvres de Monsieur de Bernières ont été reçues avec tant d’estime de tous ceux qui goûtent les voies intérieures et la vie de l’esprit et de la foi, qu’on peut se promettre que les écrits et les lettres de Monsieur Bertot, son ami intime et son Fils spirituel, qu’on donne ici au public, ne pourront avoir de mauvais succès ; puisqu’ils enseignent la même doctrine, et ne marquent pas moins la solidité de ses lumières et de ses expériences dans les voies de l’oraison, surtout dans celle de l’oraison passive en pure et nue foi, avec les beaux talents qu’il avait reçus de Dieu, pour y bien acheminer les âmes capables de ces grâces (ii) pour y animer et affermir celles qui y sont déjà entrées, et pour préserver les une et les autres de toute illusion.
Ceux qui auront vu l’histoire de la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, y auront remarqué sans doute que notre auteur a été son directeur presque durant tout le temps que le divin Amour la conduisit par les voies les plus dures et les plus rigoureuses pour lui faire trouver la vie ressuscitée en Dieu par le moyen d’assurer de la croix et de la mort entière.
12 Isaac Dupuy figure méconnue, est le copiste à la longue vie qui devint la “mémoire” quiétiste. Gentilhomme de la manche cassé par Louis XIV, il fut recueilli par l’Archevêque à Cambrai. On se reportera à Irénée Noye, Etat documentaire des manuscrits des oeuvres et des lettres de madame Guyon, dans Madame Guyon, Jérôme Millon, 1997, 51-62. Voir aussi cité infra notre “HH13 Biographie & Etudes revu”, “Relation par Isaac Dupuy”, 218-295.
13 Elle eut prémonition d’une telle sauvegarde de ses écrits. On se reportera au relevé bibliographique des éditions de Madame Guyon par Pierre Poiret dans notre / HH Série Madame Guyon /”HH13 Biographie & Etudes revu”, “Accès à l’oeuvre”, 172-207. On sait la difficulté rencontrée par le pasteur Poiret pour éditer la Vie par elle-même, témoignage jugé peu hagiographique par les disciples - dont et surtout par “le chevalier” Ramsay.
14 Ici 4,0 millions de caractères pour 700 pages “in-folio” A4.
15 Eventuellement on peut grossir le corps 10.0 points en 10.5 mais au-delà l’usage de gras devient lourd à l’oeil, ceci même en élégant Garamond. On est limité à 800 pages sur l’éditeur en ligne économique lulu.com. Coût modéré < 20 euros 2022 par tome.
16 Voir tome “Correspondance III Chemins mystiques”, Champion, 2005.
17P. LETHIELLEUX 10, rue Cassette PARIS (6e), 1943.
18Mort à Marseille dans le quartier sous quarantaine lors de l’épidémie de peste de 1720. NDE DT.
20 Page de l’original porté sur le manuscrit.
21 Notre pagination reportée sur nos reproductions du ms.
22 Ce qui suit est en français et non traduit.
23 Points de suspension du manuscrit.
24 Parenthèse du manuscrit.
25 Et non “copiables “ sous LO sinon une par une (puisque ce sont des notes !) = les copier à partir du pdf ?
Il faut, comme vous le savez, parler comme les autres. Je suis tous les jours plus charmé de la vertu et de l’état intérieur de quatre ou cinq de ses filles. Je vous écrirai un jour là-dessus plus au long. Rien ne montre mieux la vertu et la solidité de cet état d’abandon, que l’esprit de Dieu est toujours le même partout et qu’il est admirable partout. Il me semble que hors de là, il n’y a ni vertu, ni intérieur, ni amour, ni rien du tout. Je suis cependant toujours très infidèle et craintif ; ce sont mes seules infidélités qui produisent cette crainte. Je sens que Dieu ne l’approuve pas. Il faut une grande fidélité et un grand courage dans ces voies. Je souhaite quelques fois des épreuves, des travaux, des humiliations, mais cela même est hors-d’œuvre, c’est une pure infidélité et une suite de mes retours et de mes craintes ; il faut fermer les yeux et courir de toutes ses forces.
iivos écrits m’ont paru admirables, ils m’ont donné une nouvelle idée de cet heureux état, j’y ai remarqué une solidité, une netteté, une profondeur toute divine. Il n’y a rien du vôtre en tout cela ; c’est Dieu qui parle d’un bout à l’autre, jamais rien ne m’a tant donné d’amour pour cette voie
iiiQuiconque craint encore n’est pas encore perdu et son abandon n’est qu’en idée.
ivtant de trésors peuvent difficilement se trouver ensemble. Il faudrait, au contraire, les répandre par tout le monde. Je ne sais point, ma chère Mère, si les choses changeront à mon égard et je m’en embarrasse fort peu. Je vous avoue confidemment que je ne me soucie ni d’emplois, ni de lieux, ni de demeures, ni de quoi que ce soit, je ne veux rien, je ne refuse rien, ou plutôt, je le demande ce rien et je le souhaite de tout mon cœur. Mon Dieu, qu’il fait bon vivre en enfant perdu, en homme sans souci. J’ai pourtant le malheur de me rechercher, de me retrouver ; mais cela dure moins et va toujours mieux. Je ne saurais voir Dieu d’une autre manière, et dans quelque infidélité que je sois tombé (car j’y tombe sans cesse), je ne trouve point de plus doux parti que de fermer les yeux sur ma faiblesse et mes chutes, et de me jeter à corps perdu dans cet abyme sans fond de la divinité.
vEn vérité, ma chère Mère, je sens, tous les jours plus, que je ne suis fait que pour ce genre de direction. Je n’en croyais pas trop capables les gens mariés, mais je vois que Dieu a ses élus partout.
viJ’ai vu les lettres spirituelles de M. de Bernières/1 ; cet ouvrage surpasse tous les autres, je ne pouvais le lire assez ; ce qui me consolait infiniment, c’est que j’y ai trouvé mes sentiments pour la conduite de l’abandon si bien marqués, et exprimés en termes si ressemblants, que je croyais presque l’avoir copié avant que de le connaître. Les personnes, que j’ai tâché de conduire à cet état et qui y font de grands progrès, disent que c’était moi qui avais fait ces lettres. Vous voyez, ma chère Mère, qu’il fait bon de ne rien faire et de ne rien savoir, Dieu fait tout pour nous.
viiAdieu, ma chère Mère, je suis, autant que vous savez, tout à vous en Notre-Seigneur et, ailleurs, rien.
viiiJe crois que le meilleur pour vous et pour moi, c’est de nous faire une solitude intérieure que nous puissions porter partout. Quelque part que nous soyons, ne sommes-nous pas toujours au milieu de cette immensité divine ? Et que peut-il manquer au milieu d’un pareil trésor ? Ne rejetez point sur votre état ni sur votre famille l’obstacle à votre abandon entre les mains de Dieu, les personnes que je connais les plus avancées dans cet heureux état, sont des gens accablés de mille affaires extérieures ; que coûte-t-il d’être persuadé de son néant, et de se jeter aveuglément entre les mains de Dieu. Ne peut-on pas aussi bien faire cela au milieu des plus grands embarras que dans la solitude ; au contraire nos faiblesses et nos fautes qui sont plus fréquentes en cet état que dans la solitude nous font sentir le besoin que nous avons de Dieu et nous doit seul rappeler plus souvent à Lui. Si vous n’expérimentez pas cela, c’est justement cela ce qui doit vous faire rentrer dans votre néant ; vous ne pouvez que cela, et cela vaut mieux que tout le reste. Dieu n’est-il pas aimable de se contenter de si peu ; laissez-lui donc, ma fille, le soin de votre perfection et de tout ce qui vous touche, et ne prenez pour vous que le soin de le goûter intérieurement et de vous soumettre à sa sainte volonté, sans nulle réflexion sur vous, sans nul retour sur les créatures. Cela ne guérit d’aucun mal, mais en fait beaucoup.
ixJe suis en retraite depuis hier, mais ce n’est pas en sortir que de m’entretenir avec vous une demi-heure. De quoi le ferai-je ? Hélas ! je n’en sais rien. Je sais qu’il n’y a plus qu’une seule chose, qu’un seul être dans le monde et que par conséquent on ne peut plus parler d’autres choses. Mais, mon Dieu, que dire même de celui-là ? Si je pouvais sur ce papier vous faire connaître mon cœur, vous le verriez plein, rassasié, assouvi de cet Être immense, mais hors d’état d’en pouvoir dire un seul mot/1. Quand j’ai pensé un océan, un abîme, un fonds inépuisable de perfection, mon cœur sent que c’est encore tout autre chose sans pouvoir dire ce que c’est ; il se sent porté comme par un poids immense en cet abîme. Il désire de s’unir à lui ; et cependant il ne peut former un acte de désir ; c’est une faim à quoi il ne se trouve nul remède ; l’âme rejette même tous ceux qui paraissent propres à la contenter ; nul acte, nulles démarches, et pourtant on ne vit et on ne soupire que pour cela. Je ne sais ce que je dis ou plutôt je ne saurai dire ce que je pense ; devinez-le, ma chère Mère, vous qui êtes si avant enfoncée dans cette immensité de beautés, de perfections et d’amabilités.
xc’est en partie pour moi que Dieu vous a si bien fait goûter cet état ; j’avais besoin d’y voir de mes yeux quelqu’un pour dissiper mes craintes ; je n’avais presque jamais cru ce que vous m’aviez dit tant de fois dans vos lettres, que Dieu m’y appelait et qu’il voulait absolument. Une infidélité continuelle me fermait les yeux là-dessus. Seulement depuis quelques semaines le Seigneur m’a ouvert les yeux et m’a forcé d’entrer dans un état dont mon esprit et mon cœur étaient charmés depuis un an, sans passer plus avant. À présent je suis résolu de me laisser aller à l’aventure, le moindre retour me fait horreur, me trouble, me tire de mon centre. Je me suis jeté à corps perdu je ne sais où, je demeurerai là jusqu’à ce que Celui qui m’y a conduit m’en retire. C’est là l’unique sentiment de toute, ma retraite ; au reste, ne me demandez plus rien.
xiil lui plaît de se servir d’un aussi méchant instrument que moi, afin que toute la gloire retourne à sa source. Quel abîme de grandeur, et que Dieu est peu connu ! mais que les efforts que l’on fait pour le connaître et pour le goûter sont vains, la sainteté est l’ouvrage de lui seul ; tant que le faible vermisseau veut y mettre sa propre industrie, tout est suspendu, tout est différé.
xiiles vraies marques de son amour ; quoi qu’il nous ôte, il ne s’ôtera pas lui-même ; il sera toujours dans nous ou plutôt nous dans Lui, et quel mal après cela peut-il nous faire ? Si on ne cherche que Lui, on l’a, et par conséquent on est content : que si l’on n’est pas content, c’est qu’on cherche quelque autre chose. /Ce je ne sais quoi, que vous dites qui vous occupe et vous tient recueillie dans votre obscurité, c’est ce qu’on appelle la Présence de Dieu dans l’intime de l’âme.
xiiitenez-vous humblement perdue dans votre rien, et regardez ce rien perdu dans l’immensité de Dieu d’où vous ne sauriez sortir que par les fautes volontaires et considérables. Ne vous embarrassez pas pour savoir si vous êtes dans l’erreur ou non ! Qui est-ce qui vous y fera tomber ? Ce ne sera pas Dieu, et nul autre n’est écouté ni obéi dans vous, pas même votre propre volonté, puisque vous ne vous êtes plus rien réservé et que vous êtes abandonnée entre les mains de votre Dieu.
xivc’est dans la pratique et le mépris réel de toutes choses qu’il faut montrer que vous croyez toutes ces choses n’être rien. L’amour ardent que j’ai pour votre perfection, et le désir que j’ai de vous voir faire toujours de nouveaux progrès me fait souvent chercher d’où pourrait venir cette dissipation dont vous vous plaignez dans vos lettres. Il me semble quelquefois que cela peut venir de ce que vous n’êtes pas assez morte sur ce qui regarde les Jésuites ; vous écoutez et vous vous informez avec avidité de ce qui les touche ; vous entretenez commerce avec ceux de ces Pères qui vous peuvent remplir l’esprit de ces nouvelles jésuitiques. À quoi sert tout cela ? Laissez-les tels qu’ils sont.
xvDieu se choisit partout des épouses fidèles. Et il lui est égal qu’elles soient aux champs ou à la ville, dans la solitude ou dans le commerce, puisque partout quand il lui plaît, il les fait vivre inconnues et perdues à toutes les créatures. Quel avantage, ma très chère Mère, ne trouve-t-on pas dans une pareille disposition, et n’est-il pas bien doux de trouver dans le silence et l’éloignement de ses créatures ce qu’il lui plaît de nous donner indépendamment d’elles ?
xviIl n’y a que moi, ma chère Mère, qui demeure toujours en arrière, je fais comme la cloche qui appelle tout le monde et qui ne bouge pas ; j’ai bien pris pour moi uniquement ce que vous mandez dans une de vos lettres, que nous nous trouvons aussi éloignés de l’abandon que si nous n’avions jamais su ce que c’est. Il me semble pourtant que je l’aime et que je l’estime plus que jamais ; je ne saurais plus parler de Dieu que comme cela, et vous ne sauriez croire combien je suis embarrassé et sec avec les personnes avec qui je ne puis et n’en dois point parler. Je sens si visiblement qu’il n’y a de vertu que là, que je suis surpris comment tant de gens vertueux n’en ont nulle idée ; que Dieu est peu connu !
xviiOh ! ma chère Mère, que Dieu est admirable et puissant quand on a enfin trouvé le secret de le laisser faire. Non, il n’y a de vertu que dans cette disposition, et de voie sûre que celle-là, tout le reste n’est qu’amusement. La seule pensée qu’on n’est qu’un petit atome perdu dans cette immensité, qu’une goutte d’eau mêlée dans les eaux de cet océan, qu’un petit rien réuni à ce tout unique, cette seule pensée, dis-je, opère plus dans une âme fidèle et docile que toutes les pratiques et les moyens ordinaires. Quelle témérité de prétendre par son opération et son travail arriver à ce terme invisible et insensible et hors de la sphère de notre activité ; c’est justement un enfant qui veut enfermer la mer dans un petit creux, comme un insensé qui veut construire une échelle pour monter au soleil.
xviiile secret de le contenter, c’est de ne désirer rien, de n’avoir rien, de n’être rien à ses propres yeux, de ne se mêler de rien et de lui abandonner tout le soin de nous-même.
xixIl faut quelquefois prendre de certaines mesures, quand Lui-même les inspire/1, mais c’est souvent de nos mesures qu’Il se sert pour renverser nos mesures mêmes. Ainsi le plus sûr et le plus tranquille est de le laisser faire. Je reviens toujours là, je ne sais chanter que sur ce ton, mais c’est que je suis persuadé que tout est là.
xxsans rhume ni altération. C’est que c’est son affaire et non pas la mienne. Tout va bien quand Lui seul s’en mêle, et j’éprouve tous les jours que rien ne va bien, dès le moment que nous voulons y entrer pour quelque chose. Voilà tout ce que j’ai à vous dire pour le coup de l’abandon. Vous vous plaignez encore que c’est peu de chose, mais cependant ce peu dit tout, ce me semble et c’est proprement là le nœud de l’abandon.
xxiMais elle souffre et Dieu le permet pour la punir d’un reste de crainte qu’elle se sentait inspirée de négliger et qu’elle ne négligeait pas. Dieu est d’une jalousie infinie sur cette âme, Il ne veut pas même qu’elle y voit ce qu’Il y fait, il suffit qu’elle y consente ou plutôt qu’elle ferme les yeux et qu’elle le laisse faire.
xxiiLe temps que vous mettez à dire et à penser que vous êtes pleine d’orgueil, de misères, de faiblesses, mettez-le à admirer la grandeur, la majesté, la sainteté de cet Être souverain.
xxiii… c’est plutôt le succès que je cherche dans mes actions que la volonté de Dieu.
xxivCe mot de votre lettre a que Dieu m’appelle à jouir, non de sa présence, mais de lui-même, m’a pénétré jusqu’au fond du cœur
xxvQuand on est uniquement perdu en Dieu, on s’amuse peu à se plaindre ou à se consoler de ses croix, à discerner ses lumières de ses ténèbres ; on va son chemin, et on ne se donne pas la consolation d’examiner s’il est doux, facile ou raboteux
xxvinotre façon grossière et remplie de défauts. Quel plaisir pour Lui quand il ne voit sortir d’un cœur que ce qu’il y a produit lui-même. C’est alors qu’il se met à la place de ce nous-mêmes, qu’il s’aime en nous, qu’il se glorifie en nous, qu’il se sert de nous pour faire ce qui lui plaît.
xxviiC’est un Paradis anticipé parce que c’est un état où Dieu est l’unique Maître et où il est obéi. Assurez la conquête de mon souvenir et de mes respects, mais grondez-la de ses craintes injurieuses au Seigneur. Oh ! comment peut-on craindre entre les mains du Tout-Puissant ! Quel ennemi peut nous arracher de son sein ? Lorsqu’on est encore à soi, ou que l’on veut avoir part à sa conservation parce que Dieu, à qui on ne se fie pas entièrement, nous laisse en proie à nos ennemis, l’on a sujet de craindre, mais, quand on l’a chargé du soin de tout ce qui nous regarde, le ciel et la terre passeront plutôt que la promesse qu’Il a faite d’avoir soin de nous.
xxviiidans le fond quand vous me louez, je ne vaux pas mieux que quand vous me reprochez tous mes défauts, parce que je ne vaux toujours rien, et tant mieux ; c’est Dieu seul qui vaut quelque chose, c’est Lui seul que vous louez dans son ouvrage, et Il mérite d’autant plus d’être loué que le sujet est plus indigne de ses faveurs.
xxixJe m’imagine que toute la sainteté et le bonheur de la vie consiste à laisser faire Dieu, et à agréer ce qu’Il fait. Sur ce principe vrai ou faux, mais dont je ne saurais jamais douter, je laisse aller les choses comme elles vont et je suis tranquille. Comment pourrait-on ne l’être pas à ce prix-là ? Si quelquefois je me suis trouvé dans le vide et l’agitation, c’est précisément lorsque j’ai voulu sortir de cette disposition intérieure et m’ingérer dans l’action extérieure
xxxles choses même extérieures et de l’ordre du monde n’iront jamais mieux que lorsque vous les aurez remises à Dieu ; quand on est bien persuadé que tout le monde n’est rien, on n’estime pas beaucoup une petite bienséance ou bagatelle du monde.
xxxiMon Dieu, ma chère fille, qu’on n’est guère loin de chez soi, quand on voit encore de si près ce qui s’y passe ; que faites-vous auprès de cette terre ingrate et stérile ? Sortez de votre pays, de votre maison, de votre voisinage, et suivez le Seigneur dans le nouveau pays qu’il veut vous montrer, c’est là qu’il vous bénira.
xxxiivos fautes ; après tout il n’est pas surprenant que vous en fassiez, vous ne savez faire que cela, mais ne devez-vous pas être ravie qu’il n’y ait que Dieu qui puisse faire quelque chose de bon, et s’il ne lui plaît pas encore de vous tellement anéantir que vous ne soyez plus rien tout à fait, prenez patience ; pourquoi vous intéressez-vous si fort sur tout ce qui regarde ce vous-même ? Qu’il aille comme il voudra. C’est profaner ses pensées que de les abaisser jusque-là. Rien ne peut aller mal quand on laisse tout conduire à Dieu ;
xxxiii ce verbiage ordinaire et cette routine commune qui nous fait dire cent fois : « Je ne suis rien, je ne suis qu’un misérable, je fais mille fautes », à quoi sert tout cela, et de quel mal guérit-on par là ? Valez ce que vous pourrez, rien, si vous ne pouvez autrement, et puis après cela, remettez-vous à Dieu, cachez-vous avec toutes vos misères dans Son sein. Si jamais nos misères doivent nous abandonner, c’est certainement lorsque nous allons, avec elles toutes nous jeter entre les bras de Dieu, et l’aimer tous tant que nous sommes de tout notre cœur. Est-ce parce que je suis misérable qu’il ne me sera plus permis d’aimer Dieu ? Au contraire, plus je suis misérable, plus je veux l’aimer tendrement ; c’est là le seul secret de faire cesser mes misères, et puis, qu’elles finissent ou non, cela m’est fort indifférent ; dès le moment que j’aime Dieu, c’est son affaire encore plus que la mienne de les faire finir ; et si, pour m’humilier et me confondre, il lui plaît de me laisser croupir dans la pauvreté, le rebut, la misère spirituelle et corporelle, cela me plaît aussi ; ce qui vient de sa part est également bon pour moi, parce que je n’aime que lui et ne me soucie pas du reste.
xxxivAu contraire, toutes nos faiblesses nous donnent un nouveau droit d’aller à Lui, de nous confier en Lui et de ne compter que sur Lui pour trouver tout en Lui puisqu’il n’y a rien ailleurs.
xxxvj’ai un droit incontestable de me jeter entre ses bras, d’espérer d’en être bien reçu, parce que je ne vois que misères en moi, et que partout ailleurs je ne vois aussi que misères, et que je n’ai garde de chercher hors de chez Lui ce que je sais bien que je n’y trouverai pas
xxxviHélas ! il est mille fois plus propre que le Passant à être employé à la sanctification des âmes, et il sait bien que ce Passant malotru n’est propre à rien ; aussi toute la morale du Passant se réduira désormais à cet aimable Rien il ne veut Rien, il ne craint Rien, il ne conseille que le Rien, parce qu’il est, dit-il, persuadé que c’est avec le Rien qu’on possède le tout.
xxxviiC’est le simple regard vers un Dieu que la foi nous découvre au milieu de nous, c’est comme un doux repos en lui ; quand on goûte Dieu de cette manière, on ne peut s’amuser avec un acte pour le chercher, ce serait s’éloigner de lui ; mais quand on est dans une espèce de nuit où tout disparaît, où l’esprit est livré en proie à mille distractions, il faut alors s’anéantir, se replonger
xxxviiiJe crois que c’est le découragement qui les inspire ces retours, du moins ils inspirent le découragement, personne n’a plus de droit que moi de les écouter, car personne n’a été plus infidèle et plus lâche, mais autant de fois que je les écoute et que j’y fais trop d’attention, trouble ; craintes, inquiétudes, tout s’élève contre moi et j’ai remarqué que la suite immanquable de tout cela c’est de laisser l’esprit et le cœur dans un vide et une certaine dissipation qui vous font perdre Dieu dans le temps même que vous faites des efforts pour le trouver. Pourquoi chercher tant de détours ? allons à Lui, il est le terme, il est vrai, mais il est aussi la voie. Jamais nous ne sommes assez persuadés de notre impuissance pour le bien et de l’inutilité de tous nos efforts, c’est pour cela que nous voulons toujours les y faire entrer pour quelque chose ; mais c’est aussi pour cela que Dieu, pour nous en faire voir l’inutilité, renverse tous nos projets et nous laisse dans le vide et dans le trouble.
xxxixCette attention intérieure, qu’on appelle aussi simple regard, s’appelle repos, inaction, parce qu’elle bannit cette multiplicité d’actes, de retours, de réflexions, d’efforts que l’esprit de l’homme a coutume de produire pour s’élever à Dieu, mais c’est pourtant un repos et une inaction, qui est un acte véritable et continuel, acte qui nous tient aux pieds de Jésus-Christ par une foi pure et dégagée du sensible, acte qui nous arrache pour ainsi dire à nous-mêmes et nous élève au-dessus des tempêtes, des tentations, des retours de l’amour-propre qui s’élèvent en nous, sans qu’il nous laisse la liberté de regarder ce qui s’y passe, ou de s’y trop intéresser, acte qui nous expose tout nus, dépouillés de tout aux yeux de Dieu comme pour lui dire avec une résignation parfaite : « Seigneur, celui que vous aimez est malade. »
xlC’est le chemin royal, on ne peut aller à Dieu que par lui, et c’est uniquement dans cet état que l’âme se laisse entraîner par l’esprit de Dieu. Dans tout autre voie, on agit, on remue, on s’inquiète, on s’efforce, dans celle-ci on laisse agir Dieu. C’est pour cela que toute la spiritualité est renfermée dans cette voie.
xlije suis toujours plus convaincu de cette pensée que cet heureux état d’abandon est bien la voie sûre, courte et infaillible pour plaire à Dieu. Et que pourrait faire de plus un petit néant que de s’anéantir devant l’Être ? N’est-ce pas l’ordre naturel ? Il faut que le rien ne soit rien et ne se croie pas quelque chose.
xliiIl n’y a ni doux ni amer, il n’y a que Dieu au monde, et tous ces différents états extérieurs ne doivent point entrer en ligne de compte, parce que dans le fond c’est la même chose. Dieu y est, et il n’y a que lui seul. Qu’on le trouve en la chambre ou à la ville, en solitude ou en compagnie, c’est toujours Lui que l’on a et l’on n’a précisément que Lui, tout ce qui passe hors de là doit être mis au nombre des songes, qui ont une apparence de réalité, et qui ne sont rien dans le fond, ou qui ne sont qu’une imagination qui passe et qui ne laisse rien après elle.
xliiivous n’avez pas encore donné à Dieu ce qu’il demande de vous. Il veut que vous vous abandonniez à lui, que vous vous désoccupiez totalement de vous et de tout ce qui vous regarde. Plus aucun retour, ni sur vous, ni sur votre progrès dans la vertu, ni sur les moyens d’acquérir cette vertu. En un mot que vous vous oubliiez vous-même, comme une personne qui n’est plus rien, qui n’a plus rien à craindre ni à rechercher, à perdre ni à gagner, parce qu’elle est perdue et abîmée en son Dieu qui lui tient lieu de tout, qui est lui-même en elle, qui agit par elle, qui anime ses pensées, son cœur et son esprit, et qui ne demande d’elle autre chose, sinon qu’elle le laisse faire et qu’elle ne trouble pas l’opération divine par la sienne propre. C’est le véritable sens de ces paroles de saint Paul : je vis, non ce n’est plus moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi.
xlivil me semble que nous ne sommes dans le fond occupés que de nous-mêmes, que notre propre intérêt nous tient lieu de tout, et nous laissons le bon Dieu, à qui seul devraient tendre toutes nos pensées, tous nos désirs, et qui mérite seul d’occuper toute notre attention, toute notre occupation et tout notre amour. Je ne dis pas qu’on doive mépriser ces moyens, on ne peut aller à Dieu que par là. Mais si on s’arrête toujours à ces moyens, on n’arrivera jamais pleinement à Dieu. Mais quand nous y sommes une fois (car on peut y être en cette vie) pourquoi faire encore notre affaire principale de cela ? C’est comme si un homme arrivé au terme voulait retourner en chemin, parce que ce chemin était beau. Abraham étant arrivé au pied de la montagne y laissa ses serviteurs et l’âne, pour monter seul avec son fils et l’immoler. On pratique toujours la vertu en cet état. Jamais on ne la pratique d’une manière plus noble ; mais on ne pense seulement pas qu’on la pratique. Nul retour, nulle réflexion. Dieu seul occupe toute l’âme. On est perdu en lui, on ne songe qu’à lui, et on ne se permet pas seulement le plaisir de réfléchir comment on l’aime.
xlvCe renoncement ne consiste pas seulement à rejeter toute attache aux richesses, aux plaisirs, aux honneurs ; ce n’est là que le premier pas. Il y a quelque chose à quoi nous tenons davantage, c’est à nos propres actes, à nos propres lumières, à notre propre volonté, à nos vues particulières pour pratiquer ou acquérir la vertu, à cette multiplicité d’actes et de pratiques, sans quoi nous croyons tout perdre. Hélas ! sur quoi nous appuyons-nous ? Un fondement si ruineux (puisque ce n’est que l’ouvrage de la créature) peut-il porter ce grand édifice de la perfection ? Non, sans doute.
xlvielle ne tient plus à elle-même, et qu’elle s’est perdue pour ne plus se trouver. C’est le vrai sens de cet oracle : Qui s’est perdu se trouvera.
xlviiAbandonnez-vous à lui en cette manière, bientôt vous connaîtrez que je ne vous trompe point en vous ouvrant cette voie. N’en parlez point cependant à vos directeurs, jusqu’à ce que vous l’ayez éprouvée, car alors la joie, le repos, la vertu qu’ils remarqueront en vous, les convaincra que cet état est bon. Mais peut-être y êtes-vous déjà, et je ne le sais pas ! Il y a longtemps que vous ne m’avez écrit bien à fond sur votre intérieur. Si cela est, vous expérimentez que je ne vous trompe point. Si cela n’est pas, commencez-le au nom de Dieu, et faites-le d’abord en cette manière ; mettez-vous en la présence de Dieu par un acte de foi, c’est-à-dire souvenez-vous que la foi vous apprend qu’il est au milieu de votre cœur. Jetez humblement les yeux sur lui ; tenez-vous en silence devant cette majesté terrible ;
xlviiije ne serai jamais éloigné de vous parce que je sais où il faut vous chercher. Il me semble que toute la terre n’est qu’un point et que ce point est en Dieu, où je sais que vous êtes.
xlixje suis tous les jours plus expérimentalement convaincu que tout n’est rien, et que toute notre opération et nos vains efforts ne sont en un sens qu’un obstacle aux opérations du Seigneur, qu’il ne nous appartient pas d’être les artisans/1 de notre perfection, et que de tous les ouvrages du Seigneur, la sainteté et la sanctification d’une âme qui lui est chère, est sans contredit celui qui est plus entièrement l’ouvrage de lui seul. Mais comment s’entend cela, ma chère Mère ? car il me semble que dans cette inaction même, il n’est pas vrai que l’âme ne fasse rien, elle ne se sent au contraire jamais plus fortement et tranquillement occupée ; on dirait qu’elle aime, qu’elle désire, qu’elle contemple, qu’elle admire, qu’elle se plonge avec une douceur infinie dans le fond de son néant où elle découvre à la place de son être anéanti, un Être souverain et immense qui lui tient lieu de tout, qui lui ôte le goût, le désir, la crainte, la pensée de tout ce qui n’est pas lui et qui ne lui laisse pour elle-même qu’un désir si tranquille, si peu actif et violent qu’il semble que ce soit plutôt une jouissance qu’un désir ;
lNous ne devons servir Dieu qu’en une seule manière, ce me semble, c’est par l’inaction et l’anéantissement, je regarde tout le reste comme un obstacle aux desseins de Dieu. Mais, mon Dieu, que cette inaction est un grand et inépuisable fond ! ce n’est, ce me semble, qu’en cette manière qu’on ne borne pas l’action et l’opération de Dieu en nous, il taille alors en pleine étoffe, si j’ose ainsi m’expliquer, et ne s’arrête que quand nous voulons remuer.
liVous vous plaignez, ma chère fille, de vos vivacités par une vivacité encore plus grande et plus dangereuse. La destruction de cet ennemi domestique est l’ouvrage de Dieu et non le vôtre ; il ne vous appartient pas de prévenir les moments qu’il a marqués, soumettez-vous, humiliez-vous et après cela vivez en paix ; quel grand mal y aura-t-il quand vous serez convaincue que vous ne valez pas grand-chose ?
liiSouvenez-vous de ce que j’ai eu déjà l’honneur de vous dire, savoir que ce n’est pas dans nous que Dieu cherche un motif pour nous faire du bien, c’est dans Lui seul, il nous souffre parce qu’il est bon, et non pas par ce que nous valons ou ne valons pas ; tout cela est égal devant Lui, parce que devant Lui tout n’est rien. Tenez-vous donc dans votre vivacité tranquille et laissez éteindre la vivacité quand il plaira au Seigneur.
liiiquel parti faut-il donc prendre ? Hélas ! ma chère fille, le parti est pris, votre fortune est faite, vous êtes toute à Dieu, demeurez-y, vous lui avez abandonné votre cœur, votre esprit, tout vous-même, c’est donc lui seul qui doit agir en vous comme dans un bien qui lui appartient, ne reprenez pas ce que vous lui avez donné, ne vous troublez pas de ce qu’il fait en vous et de vous.
livsans avoir d’autre vue ni d’autre dessein que de vouloir exécuter ses adorables volontés, en sorte que l’on ne sente plus ce que l’on veut ou ce que l’on ne veut pas, mais seulement ce que Dieu veut. Ne dites pas que cela soit difficile, car, ce n’est pas vous qui le faites
lvSi j’ai l’honneur et la consolation de vous voir, nous en rirons ensemble. Tout est en feu contre moi, dit-il, il faudrait vivre un siècle pour réparer le tort qu’elles ont fait à la dévotion, encore ne le répareraient-elles pas. C’est moi qui suis chargé de tout ; on me conjure de fournir des armes pour me défendre, et c’est la plus jolie chose du monde de voir comme on me traite.
lviâme qu’entre les mains de Dieu ? Et si elle y est en effet, comment peut-on craindre qu’il lui manque quelque chose ? C’est peu connaître Dieu, et s’aimer soi-même beaucoup.
lviiJ’ai fait souvent les mêmes réflexions que vous sur la conduite incompréhensible de Dieu, qui appelle quantité d’âmes à ce parfait dénuement de soi-même et qui les laisse cependant comme languir à la porte jusqu’à ce qu’une main charitable les pousse dans cet heureux abîme. J’en ai déjà trouvé partout où j’ai été qui semblaient n’attendre qu’un mot pour entrer et qui, cependant, n’entraient pas encore. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que sitôt qu’on leur a ouvert cette porte elles marchent toutes de la même manière, ont les mêmes sentiments, éprouvent les mêmes choses, s’expliquent dans les mêmes termes, se sentent presque également portées à l’indifférence pour tout ce qui n’est pas Dieu, deviennent mortes à toutes leurs propres opérations, se sentent comme saisies de la présence et de la majesté de Dieu, n’ont d’attrait que pour le recueillement et une crainte toujours plus vive des plus légères imperfections, sentant le vide et la faiblesse de toutes les créatures, qui leur paraissaient auparavant d’une nécessité absolue pour les faire avancer dans la vertu, ont un mépris souverain pour tout ce qui vicnt de leur propre industrie et ne connaissent pas d’autre perfection ni d’autre bonheur que celui de laisser Dieu seul maître de leur cœur ; qu’il y agisse librement, sans qu’elles interrompent jamais son opération, se contentant de recevoir et de suivre fidèlement les impressions de son Esprit-Saint, vivant au moment présent, sans rappeler le passé, sans s’inquiéter de l’avenir ; de là cette profonde paix où elles se trouvent établies aussitôt qu’elles ne s’écoutent plus, et qu’elles ne regardent plus en arrière. EIles se trouvent toutes surprises de se voir tranquillement unies à Dieu, dans les occasions où elles se trouvaient auparavant dans la dissipation ; il semble que Dieu se mette en tout et se montre partout. Elles parlent et agissent au-dehors avec autant de recueillement que si elles priaient actuellement, parce qu’elles ne font pour ainsi dire que prêter leur langue et leurs mains à Dieu, qui parle en elles, qui agit en elles.
lviiicomme un pauvre à la porte, qu’on aurait beau rebuter, il s’y tient toujours quand il a un vrai besoin, jusqu’à ce qu’on lui accorde le secours qu’il demande. Tout autre voie ne serait pas utile pour vous. Je voulais vous en inspirer une autre en commençant ma lettre, il m’a été impossible. Ce serait revenir sur vos pas et gâter tout. Lisez quelque chose des lettres de la Mère de Chantal ou de M. de Bernières.
lixil faut, si vous êtes bien résolue d’être à Dieu sans réserve, vous résoudre aussi à mourir si absolument à vous-même et à ne vous intéresser non plus à ce qui vous touche que si cela regardait la personne du monde la plus indifférente. Ne vous effrayez pourtant pas de cette proposition ; ce n’est rien de si difficile qu’il paraît d’abord aux yeux de la chair et du sang. /Il faut à la vérité une grande détermination ; et ce sacrifice du parfait abandon requiert une générosité dont très peu de personnes, et moins qu’on ne saurait penser, se veulent rendre capables, par trop de retours sur leurs propres intérêts
lxIl y a un Dieu qui est comme la mer, où s’engloutissent tous les moments et tous les jours, c’est là qu’ils ne passent plus. Une âme abandonnée est déjà, avec tout ce qu’elle a reçu, et ce qu’elle doit vivre, perdue dans cet abîme où l’on ne reconnaît ni passé, ni avenir, ni bonnes, ni mauvaises années.
lxiChacun veut entrer pour quelque chose dans ce que Dieu veut faire en nous ; on y veut mêler son opération particulière, et, par là, on gâte tout. On veut remuer ; l’âme inquiète portée à l’action croit ne rien faire, quand Dieu seul fait. Hélas ! qu’elle ferait beaucoup, si elle savait mourir à elle-même, recevoir et suivre l’impression de l’Esprit-Saint ; c’est pour cela qu’il faut avoir véritablement du courage. C’est alors que le vieil homme est détruit en nous et que le nouveau n’opère plus comme de soi, mais seulement par le mouvement et l’impression de l’Esprit de Dieu, en sorte que l’on semble moins agir que souffrir l’action et l’opération de Dieu, car quoique l’homme en cet état produise librement et réellement les actes intérieurs de son âme, et les actions extérieures et sensibles du corps, il ne les produit pas comme de lui-même, mais il les regarde comme produits par cet Être immense, dans lequel il est, par l’anéantissement de la volonté propre, tellement absorbé qu’il ne distingue et ne sent plus sa propre opération
lxiiJ’en ai trouvé trois ou quatre qui marchent à grands pas dans ce pays perdu
lxiiiC’est dans le cœur de Jésus, c’est dans cette immensité divine que je vous vois tous les jours plus d’une fois.
lxivc’est Dieu et non pas nous-même qui nous procure la paix intérieure et le recueillement aussitôt qu’on s’abandonne entièrement à lui ; mille affaires extérieures ne dissipent pas parce que c’est Lui qui les met dans notre état. Elles ne servent que comme des degrés pour aller à Dieu, et quand, au contraire, nous serions dans une solitude et dans un désert affreux, si nous ne sommes pas entièrement abandonnés à son aimable conduite, toutes les affaires et les contradictions viendront fondre sur nous. Il ne faut donc compter ni sur l’emploi, ni sur le lieu, ni sur la solitude, ni sur nos desseins, mais uniquement sur Dieu comme la source unique de tous nos biens. Donnez-vous à Lui, ma chère fille, avec cette confiance entière et généreuse qu’Il demande de vous, hélas ! Il vous a fait sentir tant de fois qu’Il veut avoir soin de vous, qu’Il veut se charger de vous, pourvu que vous l’aimiez. Pourquoi ne le faites-vous pas ? Ne vous retranchez pas sur votre indignité, c’est l’insulter ; Il vous veut telle que vous êtes. Si vous attendez de l’aimer et de vous abandonner à Lui, que vous en soyez digne, la vie passera que vous n’aurez pas encore commencé. Ce n’est pas parce que vous le méritez qu’Il vous aime, c’est parce qu’Il est bon.
lxvCe n’est plus la M. R. que je regarde en votre personne, c’est un Dieu infiniment — aimable, qui a pris la place de tout le créé, qui agit Lui seul à la place de sa créature, anéantie, perdue, et comme transformée en Lui. Heureux, ma chère Mère, ceux qui sont perdus en cette manière ; hélas ! je m’exprime mal, ce n’est qu’en ce seul état qu’on n’est pas perdu. On l’est véritablement, mais, perte funeste aussitôt qu’on se trouve soi-même, perte qui seule en mérite le nom, puisqu’on perd tout quand on se trouve et qu’on trouve tout quand on se perd en Dieu.
lxviDieu a toujours un goût nouveau, c’est que c’est un abîme où l’on ne voit rien, où l’on sent pourtant que tout se trouve, ou plutôt que tout ce qui se trouve dans cet abîme n’est autre chose que l’abîme.
lxviiil n’y a rien de plus rare qu’un tel abandon. On s’imagine qu’on est véritablement abandonné parce que l’on connaît qu’il est juste de le faire, ce n’est alors que l’esprit qui est persuadé qu’il faut s’abandonner/1, mais la volonté ne suit pas la conviction de l’esprit, et la plus grande preuve que cela est ainsi, ce sont ces retours continuels dont on s’occupe sur soi-même et sur son état présent, car si on a remis véritablement son âme entre les mains de Dieu, de quoi s’embarrasse-t-on pour elle ?
lxviiiune heureuse expérience : que tout ce que je veux entreprendre de moi-même ne réussit pas malgré tous mes soins, et que ce que je crois désespéré réussit toujours mieux que je ne l’aurais souhaité, quand je le remets à la disposition de Dieu. Laissons-le donc faire et contentons-nous d’agréer tout ce qu’il fait. Il me semble qu’en ce seul mot est renfermée toute la perfection.
lxixqu’avez-vous à remuer ? Il sait déjà votre néant et votre misère, mais vous pouvez les lui représenter encore sans remuer, pour ainsi dire, il est au milieu de vous, il vous voit tout entière. Il me semble qu’on ne peut remuer, ni agir, sans sortir d’auprès de Lui. /Cette inaction intérieure est proprement cette mort dont Dieu nous inspire le désir. Elle n’est pourtant jamais séparée d’un regard simple vers Dieu, regard presque imperceptible, mais qui opère d’autant mieux qu’il est plus tranquille, plus simple, moins raisonné, moins interrompu. C’est seulement par les effets qu’on s’aperçoit qu’on a fait quelque chose pendant ce temps de recueillement, c’est alors que Dieu ôte tout le sensible à l’âme, pour se donner lui-même à la place de ses dons. Or Dieu entre, frappe sans faire de bruit, et sans se faire sentir, le sens de la créature est toujours quelque chose d’impur et de grossier. Dieu est trop pur et trop saint pour se mêler avec le sens et le sentiment.
lxxAussi ne devez-vous plus vous regarder que comme une ombre que Dieu anime, sous laquelle Il se rend sensible pour les différentes fonctions auxquelles Il l’occupe.
lxxiOh ! si j’avais eu pour auditeurs des gens vraiment abandonnés au Seigneur, que j’aurais parlé avec bien plus de plaisir ! Ne prêcherai-je jamais en enfant perdu, j’en serais quitte à bien meilleur marché, mon texte de tous les jours serait toujours : Dieu est, et tout le reste n’est rien. J
lxxiiConservez le dessein de vous abandonner à Lui sans réserve, et de ne plus faire de retour sur vous, quoique vous soyez sans directeur, ou que vos directeurs même vous détournent. C’est là une espèce de prodige que je ne saurais trop admirer. Laissez donc, ma chère fille, parler les hommes comme ils voudront, pour vous, suivez l’attrait intérieur de l’esprit de Dieu qui vous gouverne, et qui se rend maître de toutes les puissances de votre âme. Tournez tous vos désirs et toutes vos pensées vers Dieu, et ne les tournez guère sur vous-même.
lxxiiiJe suis bien aise que vous ayez les lettres de M. de Bernières, vous y trouverez, surtout dans les lettres illumi-natives et unitives, un abrégé de cet admirable état d’abandon que Dieu demande de vous.
lxxivvous gronder sur un mot que j’ai lu dans votre lettre, qui assurément ne me rend pas justice ; vous voulez que Mlle de l’Ordonnais/1 vous mande si la raison de mon silence n’est point parce que je ne juge pas à propos de vous écrire. Hé ! mon Dieu, ma chère Mère, pouvez-vous avoir une telle pensée du pauvre Père Milley et m’avez-vous vu changer sur votre compte ? Laissez, je vous prie, ces tristes réflexions, je ne vous oublierai et ne cesserai de vous écrire, que quand je serai mort.
lxxvMais j’ai eu quelques peines touchant ce que vous me marquez dans votre lettre que vous sentez une impression de crainte dans le fond de l’âme, et le reste. Je n’ose pas condamner cela, mais il me semble qu’encore que, dans l’abandon, on ne s’arrête pas beaucoup à ces motifs, et à ces pensées d’espérance, on n’a pas pourtant l’impression contraire, on pense à faire la volonté de Dieu au moment présent ou plutôt à ne s’y opposer pas, on se laisse à l’aveugle entre ses mains, sans s’amuser à chercher ce qu’il fera ou ce qu’il ne fera pas. On met toute son occupation dans une continuelle acceptation de tout ce qu’il fait ou qu’il envoie, et on s’en tient là.
lxxviMais qu’il y ait une disposition constante et habituelle dans laquelle on est intérieurement persuadé qu’on n’a rien à prétendre et qu’on est réprouvé, encore une fois, je ne comprends pas bien cela. Marquez-moi, la première fois que vous m’écrirez, si cela n’est pas interrompu quelquefois au moins, par une certaine lumière qui passe comme un éclair et qui rassure pour un moment, car alors cette disposition de crainte ne sera qu’une épreuve telle qu’elle arriva au Père Surin ou au Père Rigoleu. Mais, quand cela ne serait pas, ma chère Mère, ne vous troublez pas de ce que je n’entre pas là dedans, c’est un état peut-être fort sain. […]
J’ai relu l’endroit de votre lettre, qui me faisait de la peine, je l’ai mieux compris que la première foie, il n’y a en cela rien de contraire à l’Esprit de Dieu, c’est au contraire un dernier état où Dieu dépouille l’âme d’elle-même ; c’est le plus dur de l’abandon, mais c’est le plus pur ; il faut seulement une fidélité inviolable dans votre conduite.
lxxviiQuand il est bien vrai que l’on ne veut plus rien, Dieu ne saurait longtemps demeurer caché. /Petit à petit, ma chère Mère, le pays du rien se peuplera.
lxxviiiMais ne nous quittons pas, ma chère Mère, traînez-moi avec vous. Après tout, j’ai confiance en Dieu, et, dans le fond, je ne veux que Lui. Je ne suis bon à rien, mais il me semble que je suis prêt à tout.
lxxix Cf lxxvi
lxxx LXXXIX À LA COMMUNAUTÉ DE MAMERS
Il lui envoie le portrait « d’un certain Père Milley ».
6 juillet 1713. /1
Je me suis acquitté fidèlement de la commission que vous m’aviez donnée de vous informer d’un certain P. Milley dont on vous avait parlé.
Je l’ai cherché quelque temps, sans le trouver, et après l’avoir enfin trouvé, j’ai eu peine à le connaître, et je ne sais pas bien quel portrait je puis vous en faire.
1/. On comprend aisément chez les moniales de Mamers, qui depuis trois ans recevaient par leur supérieure les enseignements du P. Milley, le désir de connaître sa physionomie, d’où la demande à lui adressée de faire son portrait à la plume, selon la mode du temps.
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Je crois qu’il ne se connaît pas très bien lui-même, et ce qu’il y a de plaisant, c’est qu’il ne s’embarrasse pas beaucoup de son ignorance là-dessus. On dit, et je le crois, qu’il a beaucoup d’occupations et d’embarras ; dans le fond, il n’en est pas en peine. C’est un de ces bons garçons sans souci, qui vit au jour la journée et qui ne pense guère au lendemain. Cela ne serait pas trop mal si le motif était bien pur ; mais l’ayant voulu examiner de plus près, j’ai reconnu qu’il y avait beaucoup de naturel dans sa conduite. À l’entendre, vous le prendriez pour un homme fort intérieur, et beaucoup de gens s’y laissent tromper, mais dans le fond je crois que souvent il débite plutôt ce qu’il pense que ce qu’il expérimente. Ce n’est pas médisance ce que je dis là, je ne lui veux absolument point de mal, je lui en ai dit encore plus à lui-même, et il m’a franchement avoué que je le connaissais mieux que personne ; mais il m’a ajouté qu’il espérait d’être un jour tout à fait dans l’état dont il s’avise de faire des leçons aux autres. Je m’aperçois, en effet, qu’il est déjà persuadé par un sentiment expérimental que tout le créé n’est rien, que toutes les créatures ne méritent pas qu’on s’y attache ni qu’on les craigne ; il les a, en effet, assez méprisées dans deux ou trois occasions que la Providence lui a ménagées, qui étaient capables de lui attirer bien de l’embarras. Parmi tout cela il m’a assuré confidemment que par la miséricorde de Dieu il avait été aussi indifférent que si on l’avait beaucoup loué. Il ne m’a point paru assez fidèle aux grâces du Seigneur, mais après ces fautes il ne laisse pas d’aller toujours son chemin, avec la même confiance que s’il n’avait rien fait ; il se tourne vers Dieu, et puis il ne pense plus qu’il est un misérable. Cela est-il bon ou mauvais ? Faites-le décider à celle que vous avez sous les yeux.
lxxxiIl faut bien prendre garde que sous prétexte de ne vouloir plus que l’opération de Dieu en nous, nous ne tombions dans une inaction mauvaise, et dangereuse. L’âme doit toujours agir, mais son action ordinaire doit être ce simple regard vers Dieu, cette disposition continuelle à ne vouloir que ce qu’Il veut, à accepter patiemment tout ce qu’Il nous envoie, à nous remettre de tout entre ses mains. Comme il ne faut pas s’efforcer inutilement d’arracher de son cœur des actes distincts et multipliés quand il ne plaît pas à Dieu d’en produire, aussi ne faut-il pas rejeter ni étouffer ces sentiments de piété et ces actes intérieurs d’amour, de désir, de confiance, de douleur, d’anéantissement, à quoi le cœur se sent quelquefois porté. C’est Dieu qui agit en nous alors, il faut le laisser faire, prendre ce qu’Il nous donne et être content quand Il ne nous donne rien, parce qu’Il se donne toujours lui-même et que lui seul nous suffit. Dans une pareille disposition règne une tranquillité que rien ne saurait troubler, et c’est là la véritable marque de l’Esprit de Dieu.
lxxxiiDe là cet oubli universel et permanent de soi-même et de toutes les créatures, de là cette paix profonde et cette tranquillité parfaite au milieu de tout ce qui est propre à la troubler, parce qu’étant persuadé de ce principe qu’il n’y a que Dieu seul au monde, on ne peut attribuer qu’à Lui seul tout ce qui nous arrive.
lxxxiiiMais, ma fille, attachons-nous à la source et non aux ruisseaux, à la fin et non pas aux moyens. Quand on possède Dieu par la foi, qu’a-t-on besoin d’instructions, et pourquoi chercher, par je ne sais quel embarras, Celui dont un seul regard peut nous mettre en possession' ? N’est-il pas au milieu de nous, ce grand Dieu, ou bien ne sommes-nous pas au milieu de Lui ? Et qu’est-ce qui pourra empêcher de nous unir immédiatement à Lui ?
lxxxivQuels présents ferez-vous au Dieu naissant que les rois adorent ? Vous n’avez plus rien, vous ne reconnaissez plus rien en vous, vous ne pouvez plus former ni désirs, ni prières, vous êtes chassée comme hors de chez vous, que faire à tout cela ? Le voici : il faut offrir à Jésus naissant votre pauvreté et votre dépouillement, il faut accepter toute la pauvreté intérieure qu’Il vous envoie, lui dire que vous ne pouvez offrir que ce que vous êtes
lxxxvPeut-être s’est-elle égarée en chemin, ou bien vous avez pris ce que je vous disais de mes occupations accablantes pour une marque que je ne voulais pas entretenir de commerce avec vous
lxxxviJe ne parlais de mes affaires que pour vous montrer que ce n’était pas l’oubli qui était la cause de la rareté de mes lettres. Revenez donc, ma chère Mère, de votre doute à mon égard, supposé que vous ayez douté. Bien loin de vous oublier, je passe peu de jours que je ne pense à vous. Vous m’avez ouvert les yeux sur un état qui me paraît tous les jours plus admirable et plus sûr. C’est véritablement le trésor et la pierre précieuse, et par la miséricorde infinie de mon Dieu, je me sens tous les jours plus détaché de tout ce qui n’est pas Dieu. Il me semble que tout m’est indifférent. La Providence me ménage certaines occasions de lui prouver mon indifférence pour la réputation et l’honneur. /Les novateurs, ennemis de la religion, ont écrit contre moi en Cour, et me préparent encore des coups bien plus terribles, ainsi qu’on me l’a fait pressentir ; et je ne doute pas que cela n’arrive en effet.
lxxxviiVoilà un petit mot de ma disposition intérieure, dites-moi quelque chose de la vôtre, si vous pouvez encore apercevoir votre disposition, car je m’imagine que vous ne voyez plus que Dieu en vous, et que votre être est comme perdu en Lui et réuni à son premier principe, en sorte qu’il ne fait plus qu’un même Esprit avec Lui.
lxxxviiiun second degré, qui est comme un goût de ce même état, on se sent dans quelque moment heureux, indifférent à tout, prêt à tout, ne pouvant faire aucun fond sur son industrie, ni sur les créatures dont on reconnaît l’inutilité et le néant. Mais cette disposition ne dure qu’autant que le goût qu’on en a se fait sentir ; aussitôt que rien de sensible ne soutient, on se trouble, on s’alarme, on se décourage, on cherche dans la créature ou dans ses propres efforts de quoi s’appuyer, on ne veut plus marcher à l’aveugle, et toutes ces heureuses dispositions d’une âme qui semblait ne voir plus que Dieu seul, n’avait dans le fond que soi-même pour objet, on ne peut se résoudre à se quitter ni à se perdre de vue.
lxxxixce cruel sentiment de désespoir et de crainte à la vue des infidélités passées. Quoi donc, est-ce qu’il y a quelques péchés au-dessus des miséricordes de Dieu ? Ne peut-il plus combler de ses grâces et honorer de son amour une âme autrefois pécheresse ? Quelle idée serait-ce avoir d’un Dieu qui fait surabonder la grâce où le péché a abondé, d’un Dieu qui aima beaucoup Madeleine parce qu’elle avait beaucoup aimé ? Pensez-vous que cette triste et défiante idée d’un Dieu toujours prêt à punir l’honore beaucoup ? N’est-ce pas le Dieu de l’amour et ne cherche-t-il pas avec une ardeur incroyable la brebis même égarée ? / D’ailleurs, ma chère Mère, vous m’avez dit cent fois, et je l’expérimente sans cesse, que l’abandon parfait n’est autre chose qu’un parfait amour ; or le parfait amour bannit la crainte
xcQu’appelez-vous preuves de l’amour de Dieu pour vous, si cela n’en est pas ? Pour moi je les estime infiniment plus que toutes les révélations et j’ajoute que cela m’est pas moins rare et extraordinaire, car certainement cela n’est pas naturel, et vous n’en voulez cependant rien voir, pour ne penser qu’à nourrir un sentiment de crainte capable d’éteindre tout l’amour. Allez ! vous êtes une ingrate, et vous ne pouvez obtenir le pardon de votre faute qu’en aimant sans mesure et sans retour. / Il n’est plus nécessaire que vous m’envoyiez le livre que vous m’offrez, je suis las d’apprendre de nouvelles choses sur l’abandon, je fais même tous mes efforts pour oublier le peu que j’en ai appris dans les livres ; un moment de perte et d’union dans le sein de mon Dieu m’en fait plus sentir que tous les docteurs ; les trop grandes lumières de l’esprit sont quelquefois un obstacle, et l’on prend facilement un abandon étudié, une connaissance de l’abandon, pour l’abandon même. / Ce n’est que Dieu seul qui met en cet état quand il lui plaît.
xciIl y a dans l’homme, même le plus saint, un fonds inépuisable de misères et d’orgueil, Dieu se sert de l’un pour guérir l’autre ;
xciiC’est le néant, c’est le rien, c’est/MILLEY, Jésuite.
xciiid’évoquer les souvenirs de son séjour à Meaux. Elle avait dû y connaître plusieurs des survivantes de l’époque où Mme Guyon avait été séquestrée dans le monastère ; elle savait assurément le renom d’édification laissé par la dévote et qu’avait attesté un certificat signé de la supérieure et de quelques Visitandines/1
Si la Mère de Bassompierre avait été conquise à la spiritualité de Bossuet, il est permis de croire qu’elle ne nourrissait aucun préjugé défavorable à l’endroit de Fénelon. On devine avec quel intérêt elle recueillait les propos du P. de Caussade, familiarisé depuis longtemps avec les opuscules de l’archevêque de Cambrai/2. Le parloir des Visitandines devint ainsi pour le jésuite une source d’information exceptionnellement précieuse.
xcivMais surtout, l’optique de Caussade n’était pas celle de Bossuet. L’intellectualisme abstrait de l’orateur différait profondément de cette sorte de pragmatisme spirituel que le jésuite aimait à puiser dans l’expérience concrète des saints.
xcvIl reconnaissait dans la doctrine de l’Amour Pur l’expérience d’une sainte Catherine de Gênes
xcviLe marquis de Fénelon changea ce titre en celui de Manuel de piété, lorsqu’il réunit les Oeuvres spirituelles de son oncle. Monsieur Gosselin enrichira le dossier dans son édition de 1820/3. On ne peut parcourir ce recueil sans constater à quel point Caussade avait trouvé sa pâture dans ces pages, nourrissantes pour le cœur autant que pour l’esprit.
xcviiquand Dieu permet l’obscurité, tout bon sentiment disparaît, comme le soleil pendant la nuit. Il n’y a donc qu’à demeurer alors ferme et en repos, en attendant le retour du soleil et l’arrivée du jour, où tout paraît comme auparavant.
xcviiiCe que vous me dites sur la nécessité d’un directeur et sur l’aveuglement du monde à cet égard, est juste et bien pensé, mais vous ne voyez pas que vous donnez dans un autre aveuglement qui, pour être moins grossier, n’est guère moins dangereux : c’est de mettre toute sa confiance dans le directeur extérieur et presque point dans le directeur intérieur qui anime tout.
xcixCe que vous me dites sur la nécessité d’un directeur et sur l’aveuglement du monde à cet égard, est juste et bien pensé, mais vous ne voyez pas que vous donnez dans un autre aveuglement qui, pour être moins grossier, n’est guère moins dangereux : c’est de mettre toute sa confiance dans le directeur extérieur et presque point dans le directeur intérieur qui anime tout. C’est l’Esprit de Dieu qui, seul, supplée à tout et ne manque jamais au besoin, quand on le consulte avec quelque confiance. C’est une vérité de foi encore peu connue de bien des dévotes. Oh ! mon Dieu, quel pitoyable aveuglement ! Prenez garde à ce que je vais vous dire, je sens actuellement que Dieu m’éclaire spécialement sur vos dispositions intérieures, que je les connais mieux que vous, que la pesante croix de mon éloignement vous a fort changée ; qu’elle a produit des biens intérieurs que Dieu vous cache avec raison ; que vous êtes presque continuellement en la présence de Dieu, mais d’une manière sèche et presque insensible ; que les sentiments habituels et continuels de vos misères intérieures commencent à produire l’humilité et la grande défiance de vous-même. Dieu ajoutera à tout cela, en son temps, une grande confiance en lui seul, un amour et un goût de la sainte abjection intérieure, en sorte que vous demeurerez tranquille, paisible et très contente, dans les vifs sentiments de votre misère, faiblesses et corruption intérieures ; que cette vue autrefois si affligeante pour l’orgueil et l’amour-propre fera votre plus doux repos et même vos délices devant Dieu. C’est par là où il faut en venir, et je sens que c’est là où Dieu vous appelle/1.
cConcluons de là qu’en fait du service de Dieu et de l’avancement spirituel, tout consiste presque à avoir de notre part une bonne volonté. Dieu fait miséricordieusement le reste, connaissant bien jusqu’où va notre faiblesse, notre misère et notre impuissance pour toute sorte de bien. Il nous soutient et nous fortifie, l’opérant lui-même en nous par son divin Esprit. /La pratique d’agréer à chaque moment l’état présent où Dieu nous met, peut seule nous tenir toujours dans la paix du cœur, et nous avancer beaucoup sans empressement, trouble ni inquiétude.
ciL’amertume de cœur, ni les dispositions intérieures d’angoisse dans les peines, ne sont nullement une marque de peu de soumission, mais seulement de la nature qui souffre et de la grande sensibilité du sacrifice. Ne faire alors rien contre l’ordre de Dieu, ne pas dire un seul mot pour se plaindre ou pour se lamenter, voilà la parfaite soumission qui naît de l’amour et du véritable amour.
ciiLe céleste médecin a donc usé envers vous d’une grande bonté en appliquant à votre mal un traitement énergique, en ouvrant à vos yeux les abcès intérieurs qui vous consumaient, afin qu’à la vue de la pourriture qui en découle, vous en conçussiez une salutaire horreur. Il n’y a point, en effet, d’amour-propre ni d’orgueil qui puisse tenir contre une vue si affligeante et si humiliante
ciiiEt puis demeurez en paix dans la partie supérieure de l’âme, qui, aidée de la grâce, peut demeurer paisiblement tranquille au milieu des orages et des tempêtes qui s’excitent dans la partie inférieure, qui est comme le bas de ces hautes montagnes où il pleut, il grêle à force, pendant qu’au sommet on jouit d’un ciel serein.
civVous voudriez bien savoir, dites-vous, le temps de mon retour. Le voici. C’est que je n’en sais rien moi-même, et je ne puis ni ne le veux savoir. Je me livre et je m’abandonne à la divine Providence pour tout, du jour à la journée ; faites-en de même, autant que vous le pourrez : rien n’est meilleur. Ce n’est que dans ce total abandon qu’on peut trouver et goûter un fond de paix inaltérable. La grande fortune pour l’autre vie, c’est de bien mourir à tout pour celle-ci.
cvAbandonnons-nous également à toutes les volontés de Dieu, et nous serons bientôt soulagés et déchargés. Alors nous verrons que, pour avancer dans les voies du salut et de la perfection, il n’y a dans le fond que peu de chose à faire, et qu’il suffit, sans tant raisonner ni sur le passé ni sur l’avenir, de regarder Dieu avec confiance, comme un bon Père qui nous mène dans le moment présent comme par la main. /Je ne sais rien encore de ma destinée, ce dont je suis fort aise. Cette profonde ignorance me laisse à plein dans l’abandon à la divine Providence, où je suis en paix comme dans mon élément, sans soin ni souci
cvi1° Connaître le prix de la vie intérieure et de la paix du cœur, et y aspirer au milieu des embarras et de tous les contretemps, c’est déjà beaucoup ; le reste viendra en son temps et sera le fruit de votre douceur pour les autres et pour vous-même.
cvii … parler doucement, agir doucement, sans véhémence ni empressement, tout comme si vous étiez d’une humeur flegmatique. 2° La douceur intérieure avec vous-même et avec les autres, surtout les proches et les domestiques ; du moins qu’il n’échappe rien à l’extérieur de contraire à cette vertu ou, du moins, qu’on le répare et s’en relève aussitôt. 3° Un entier abandon à la divine Providence pour le succès de toutes choses, sans en excepter votre avancement dans la vertu, n’en voulant qu’autant que Dieu voudra pour savoir dire en tout : Je ne veux que ce que Dieu veut. 4° Une paix du cœur qui ne soit point troublée, pas même par vos fautes ni par vos péchés, et qui vous fasse retourner à Dieu avec une humiliation paisible et douce, comme si vous n’aviez pas eu le malheur d’offenser sa divine Bonté ou que vous fussiez assurée du pardon. Suivez simplement ces conseils et vous verrez comme Dieu vous aidera/1.
cviiiAu reste, Dieu ne permet les fautes journalières que pour nous humilier. Si vous en savez tirer ce fruit et demeurer en paix et en confiance, vous voilà dans un meilleur état que celui de ne faire presque nulle faute, ce qui flatterait beaucoup l’amour-propre par de vaines complaisances en soi-même. Admirons la bonté de Dieu qui sait tirer notre plus grand bien de nos fautes mêmes ; il faut seulement ne les pas aimer et travailler avec paix à les corriger. / Soumettez-vous à la volonté de Dieu dans votre emploi, mais n’y soyez pas empressée ni inquiète. Faites bonnement ce que vous croyez devoir faire, et, après, laissez tout le reste à la divine Providence, sans souci, sans inquiétude
cixcette humble et simple non-résistance. De plus, sachez que souffrir faiblement et petitement, c’est-à-dire sans sentir beaucoup de courage et comme si on était accablé de son mal et à deux doigts de s’en lasser, de s’en plaindre et de se livrer aux révoltes de la nature, sachez, dis-je, que c’est une très grande grâce, parce qu’on souffre alors avec humilité et petitesse de cœur, au lieu que, si on se sentait un certain courage, une certaine force, une résignation bien sensible, le cœur s’en enflerait : on deviendrait sans s’en apercevoir plein de confiance en soi-même, intérieurement superbe et présomptueux, au lieu qu’autrement on se trouve faible et petit devant Dieu, humilié et tout confus de souffrir si faiblement.
cxvous sentez aussi votre faiblesse, adhérant pourtant toujours au-dessus de vous-même en paix et simplicité à tout ce que Dieu veut. C’est là la manière la plus sanctifiante de souffrir, voilà ce que M. de Cambrai appelle devenir petit à ses propres yeux et se laisser rapetisser par le sentiment de sa faiblesse dans la souffrance/1.
cxi3° Pour rattraper le recueillement, quand vous croyez l’avoir un peu perdu, ne faites point d’effort pour l’avoir sensible et actif ; contentez-vous du passif, qui est un repos du fond du cœur, d’un intérieur libre et dégagé des objets extérieurs de ce monde. Alors, Dieu est moins l’objet distinct de nos pensées, mais il est le principe de vie qui règle nos occupations. C’est une certaine abstraction durant laquelle on est tenté de croire qu’on ne pense à rien, parce que, d’une part, on est désoccupé des choses visibles et que, de l’autre, on n’a de Dieu qu’une idée si générale, une notion si simple et si obscure qu’elle se perd dans l’esprit, ou plutôt que l’esprit s’y perd et semble s’évanouir et s’échapper à lui-même. En cet état, on fait en paix, sans empressement et sans inquiétude, tout ce qu’on a à faire, parce que l’esprit de Dieu le suggère doucement, arrête et suspend notre action, dès que l’activité de l’amour-propre commence à s’y mêler ; et alors il n’y a qu’à laisser tomber cette activité pour se remettre et pour rentrer dans le recueillement passif, qui n’est que ce repos du fond de l’âme dont j’ai parlé, et par là vous vous remettrez presque continuellement dans cette simple oraison qui consiste à se taire intérieurement
cxii7° Vous dites que vous ne sentez aucun reproche intérieurement, ni pour le mal ni pour le bien. Ce silence vous paraît terrible. Il est de votre état. Toute sensibilité vous doit être ôtée : c’est l’état de la foi toute pure. Ne craignez rien, allez votre train en paix, en simplicité, en abandon total, sans retour ni réflexions recherchées. Quand il y en aura à faire, Dieu vous les donnera, ou y suppléera par un sentiment intérieur ou un attrait caché qui vous conduira en tout plus sûrement que toutes vos misérables réflexions dont vous regrettez peut-être un peu la perte et le dépouillement. Bienheureux les pauvres d’esprit, car le Royaume des Cieux est à eux ! Aimez cette pauvreté intérieure qui nous dépouille de nous-mêmes au-dedans, comme la pauvreté extérieure nous dépouille de nos biens au-dehors. C’est ainsi que se forme le Royaume de Dieu au-dedans de nous/2.
cxiii11°, Mais, direz-vous, que deviendrai-je après ceci ou cela ? Le voici : Je n’en sais rien et je n’en veux rien savoir, car je serais bien fâchée de me tirer de cet heureux état d’abandon qui me fait vivre dans une entière et absolue dépendance de Dieu. Vivre au jour la journée, heure à heure, moment à moment, sans m’embarrasser de tout l’avenir, ni du jour de demain. Demain aura soin de lui-même : le même qui nous soutient aujourd’hui nous soutiendra demain par sa main invisible. La manne du désert n’était donnée que pour le jour présent
cxivCes vifs sentiments de votre pauvreté et de vos ténèbres me font plaisir, car ils sont pour moi une marque certaine que la lumière divine croît en vous, à votre insu, pour y former un grand fonds d’humilité intérieure. Viendra le temps où la vue de ces misères, qui aujourd’hui vous font horreur, vous comblera de joie et vous entretiendra dans une paix charmante. Ce n’est que lorsque nous sommes arrivés au fond de l’abîme de notre néant, et que nous y sommes fermement établis, que nous pouvons, suivant l’expression des Livres saints, marcher devant Dieu dans la justice et la vérité/1. De même que l’orgueil, qui est un mensonge, éloigne les faveurs de Dieu de l’âme la plus riche en mérite
cxvDu moment qu’on veut être tout à Dieu, c’en est assez pour avoir cet appui ; tout le reste n’est que vanité.
cxvi5° Vous êtes convaincue que vous ne faites rien, que vous ne méritez rien ; ainsi vous voilà toute plongée dans le rien. Oh ! que vous voilà bien, puisqu’il est certain que, du moment qu’on est dans le rien, on est en Dieu qui est tout
cxviiAinsi je ne puis assez admirer la bonté de Dieu sur vous, qui vous conduit depuis nombre d’années par ces sortes de privations pour rompre en vous jusqu’aux moindres attachements. Maintenant, il attaque encore le corps par les infirmités pour vous détacher de vous-même ; il attaque l’âme par les ennuis, les dégoûts, les insensibilités et autres peines pour vous détacher dans l’intérieur de tout appui et de toute consolation sensible afin de ne tenir qu’à lui seul par la pure foi, par le pur esprit, et, comme parle saint François de Sales, par la fine pointe de l’esprit/1. Laissez faire ce Dieu de bonté, vous pouvez bien vous en fier à lui. Je ne puis m’empêcher de dire que plus je vis, plus je vois et je comprends que tout dépend de Dieu seul et qu’il n’y a qu’à lui livrer tout pour réussir en tout. Je ne lui ai pas plus tôt fait le sacrifice de toutes choses que tout s’arrange à souhait.
cxviiiDieu donne la robe selon le froid.
cxixdeux sortes de résignation : l’une sensible, avec goût, repos et suavité intérieure, et l’autre insensible, sèche, sans goût, avec répugnance et mille révoltes intérieures, telle que celle dont vous me parlez. La première est bonne, fort agréable à la nature et, en cela même, un peu dangereuse ; car il est bien naturel de s’attacher fortement à ce que l’on goûte. La seconde, toute pénible et désagréable qu’elle paraît à l’amour-propre, est plus parfaite, plus méritoire et nullement dangereuse, puisqu’on ne peut s’y plaire que par la pure foi et par l’amour pur. Efforcez-vous donc d’agir par ces motifs ; car, quand on s’accoutume à n’agir que par des attraits sensibles, par goût et par sentiment intérieur, on ne fait plus rien quand cela manque, au lieu que les motifs de la foi ne manquent jamais. Ce n’est que pour nous engager peu à peu à agir par ces derniers motifs que Dieu ôte si souvent les sentiments et les goûts, sans quoi nous demeurerions toujours dans l’enfance. Ainsi, vous ne devez pas être surprise de ces ennuis, dégoûts et révoltes, etc., dont vous me parlez. Dieu le permet pour votre avancement/1.
cxxDieu, dites-vous, vous retire souvent le sentiment de la grâce. Auquel de ses plus chers amis a-t-il donné continuellement cet appui sensible ? Prétendriez-vous, par hasard, être plus privilégiée que tant de saints, à qui il l’a retiré plus souvent et durant bien plus longtemps qu’à vous ?
cxxiVouloir se désoccuper de soi-même pour ne s’occuper que de Dieu seul, et retomber continuellement sur soi-même, c’est, je l’avoue, une tentation aussi importune que les mouches en automne ; mais aussi faut-il chasser cette tentation comme on chasse continuellement les mouches, sans jamais se lasser de ce travail ; doucement pourtant, sans trouble ni dépit, en s’humiliant devant Dieu, comme des autres misères. C’est nous-mêmes qui forçons Dieu à nous accabler de misères pour nous réduire à être humbles et à avoir plus de mépris de nous-mêmes. Si, malgré cela, nous avons si peu d’humilité et tant d’estime de nous-mêmes, que serait-ce, si nous nous trouvions exempts de ces misères ?
cxxiiAinsi cette obscurité même est une grâce de Dieu, car, durant cette vie, le meilleur moyen d’aller à Dieu, c’est par la foi nue, qui est toujours obscure.
cxxiiiMais les talents me manquent ? — Mais le pouvoir d’en donner suffisamment ne manquera jamais à Dieu et, s’il vous a déjà donné le principal, qui est la défiance de vous-même à cet égard, une connaissance et un sentiment de votre incapacité, voilà l’essentiel ; car alors on ne compte que sur Dieu, on s’adresse en tout à lui, on ne s’attribue rien, mais tout à Dieu seul, et ses seules bénédictions font croître et profiter toutes choses. Bref, demeurez en paix et en confiance en ce Dieu de toute bonté, et puis désespérez tout de vous-même tant qu’il vous plaira.
cxxivQuand vous ne pouvez réussir à former des actes, dites-vous alors à vous-même : Eh bien ! tout est fait devant Dieu puisqu’il a vu mon désir ; il m’en donnera la facilité quand il lui plaira ; il est le Maître, sa seule très sainte volonté sera toujours la règle de la mienne ; je ne suis en ce monde que pour l’accomplir. C’est ma richesse et mon trésor. Que Dieu donne aux autres tant qu’il lui plaira de lumières, de talents, de grâces, de dons, de douceurs sensibles spirituelles, pour moi, je ne veux être riche que de sa seule volonté. Voilà, ma chère Sœur, votre voie, marchez-y constamment en paix, en confiance et en abandon de tout vous-même, et vous êtes bien, vous êtes en toute sûreté/1.
cxxvLe plus parfait pourtant, et le meilleur, serait le silence, et de n’en parler qu’à Dieu seul, et lui dire tout comme à un ami et au directeur de la plus grande confiance. C’est là une prière excellente et très facile : cela s’appelle oraison de confiance et d’effusion de cœur devant son Dieu. On s’y fortifie intérieurement et on y puise la consolation, la paix du cœur et le courage
cxxviAjoutez encore : « Je pardonne, Seigneur, de tout mon cœur pour l’amour de vous à la personne qui est la cause de ce que je souffre, et, pour marque de la sincérité de mes sentiments à son égard, je vous demande pour elle toutes sortes de grâces, de bénédictions et de bonheurs. »
cxxviisi les craintes et les troubles viennent en foule ? Il faut les mépriser, passer outre, et aller toujours à Dieu sans jamais disputer ni raisonner, ni pour ni contre ; et après avoir fait tout doucement et sans effort le peu que vous aurez pu et su faire, demeurez tranquille dans ce grand silence intérieur de foi, de respect, de soumission, de confiance, d’amour et d’adoration, disant souvent ces paroles, sans paroles : « Que mon souverain Seigneur et Maître fasse de moi tout ce qu’il lui plaira. Amen, amen ! »
cxxviiiCes alternatives de lumières et de ténèbres, de consolations et de désolations sont aussi utiles, je pourrais dire aussi indispensables, pour faire croître et mûrir les vertus dans notre âme, que les vicissitudes de l’atmosphère sont nécessaires pour faire croître et mûrir les moissons dans nos champs.
cxxixIl arrive souvent qu’on ressentira durant la journée certains sentiments et goûts de Dieu ou des choses divines, et qu’on n’a point ce goût dans l’oraison. Dieu le fait ainsi, pour nous faire connaître qu’il est le maître absolu de ses dons et de ses grâces, qu’il les donne à qui il lui plaît et quand il lui plaît. En les recevant ainsi, lorsque nous nous y attendons le moins, et en nous voyant ensuite déçus dans notre attente, nous ne pouvons plus nous persuader qu’ils sont le fruit de nos dispositions, de notre travail, de notre industrie : c’est ce que Dieu a en vue.
cxxx3° L’ignorance, au moins dans la pratique, que la perfection ne consiste pas à recevoir de grands dons de Dieu, comme de recueillement, d’oraison, de goûts spirituels pour les choses divines, etc., mais à adhérer simplement à toutes les volontés de Dieu dans toutes les dispositions imaginables, soit intérieures ou extérieures, où l’on puisse jamais se trouvera.
4° De là ces troubles, ces inquiétudes, ces abattements intérieurs qui ont aigri et redoublé toutes vos peines, qui vous ont ôté la paix de l’âme qui est le grand fondement de la vie intérieure, et qui très souvent vous ont portée à chercher de la consolation parmi les créatures, du moins en leur découvrant vos maux, et Dieu voulait que vous ne cherchassiez que celles qu’il lui plaît de donner, au temps et en la manière qu’il lui plaît. Il faut remédier à tout cela par d’autres principes et une tout autre conduite.
cxxxi « Que ne pouvez-vous m’apprendre tout d’un coup ce secret ! » Vous ne savez ici ce que vous dites. Je puis bien vous l’apprendre tout d’un coup, ce secret, mais vous n’en pouvez avoir la pratique intérieure qu’à force d’avoir bien senti, et en paix, toutes vos misères. Je dis : en paix, pour donner lieu aux opérations de la grâce. Voici donc ce grand secret, non en pratique, comme vous le voudriez tout d’un coup pour vous revêtir ainsi de la perfection, comme on met une robe, une jupe, dit saint François de Sales ; mais en spéculation qui, peu à peu, produira ce que vous souhaitez. Tout ce qui est bon vient de Dieu et tout ce qui est mauvais, gâté et corrompu, vient de vous. Mettez donc d’une part le néant, le péché, les mauvaises habitudes et inclinations, un abîme de misères, de faiblesses : voilà votre lot, cela est à vous et vous appartient véritablement. Tout le reste, le corps avec les sens, l’âme avec toutes ses puissances et le peu de bien pratiqué, voilà le lot (le Dieu et ce qui lui appartient si véritablement que vous ne sauriez vous en approprier la moindre chose par la moindre complaisance sans faire un vol et un larcin à Dieu.
cxxxiiL’abîme de misères et de corruption où il semble que Dieu prend plaisir de vous voir toute plongée, est, à mon avis, la grâce des grâces, puisque c’est le vrai fondement de toute défiance de soi-même et de la totale confiance en Dieu, qui sont les deux pôles de la vie intérieure ; c’est du moins de toutes les grâces celle que j’aime le mieux, et que je trouve plus constamment dans les âmes les plus avancées. Ce que vous pensez alors de vous-même, quoique terrible, est pourtant très vrai et très bien fondé, car si Dieu vous laissait à vous-même, vous seriez un assemblage de tout mal et un monstre d’iniquité. Mais Dieu ne fait connaître cette grande vérité qu’à bien peu de personnes, parce que peu sont capables de la porter comme il faut, c’est-à-dire en paix, en confiance de Dieu seul, sans trouble ni découragement.
cxxxiiiil sait quelle est notre misère et combien nous sommes incapables d’éviter toute infidélité ; il voit même qu’il nous importe d’être réduits à cet état de misère, sans quoi nous ne pourrions réprimer les saillies continuelles d’orgueil, de présomption et de secrète confiance en nous-mêmes.
cxxxivC’est une bien délicate et imperceptible illusion de l’amour-propre, de vouloir savoir où on en est de la mort mystique, sous prétexte de s’y prendre comme il faut pour rendre cette mort plus complète en vous. Vous ne le saurez jamais en cette vie, et il ne vous est nullement avantageux de le savoir ; elle-même, si elle vient à le savoir, elle risque fort de ne plus l’être, car l’amour-propre serait si content et si satisfait de cette assurance qu’il ressusciterait et recommencerait à vivre d’une vie nouvelle, plus délicate et plus difficile à détruire que la première. O Dieu ! que le misérable amour-propre est subtil ! il se replie comme un serpent et il ne réussit que trop souvent à conserver la vie au milieu des plus affreuses morts. Voilà de toutes les illusions la plus spécieuse. Ayez en horreur ce maudit amour-propre ; mais sachez que, malgré tous vos efforts, il ne mourra totalement et radicalement qu’au dernier moment de votre vie/1.
cxxxvCe que vous dites intérieurement et si souvent : « Seigneur, ayez pitié de moi, vous qui pouvez tout ! » est la meilleure et la plus simple prière que vous puissiez faire ; il n’en faut pas davantage pour vous attirer son puissant secours. Tenez-vous ferme à cette pratique et à cette juste disposition intérieure de ne rien attendre de vous et de tout espérer de Dieu : il fera le reste, sans que vous vous en aperceviez, et je me promets de le remarquer sensiblement dans la suite.
cxxxvi3° Vous n’êtes dans une disette de grâce et de force que pour ce que Dieu ne veut plus à présent de vous, mais jamais dans la disette des bons désirs, puisque vous sentez tant de peine à ne pouvoir les effectuer. Demeurez donc en paix dans votre grande pauvreté spirituelle, qui est un vrai trésor, quand on sait bien la prendre pour l’amour de Dieu et parce qu’il le veut ainsi, puisqu’il est de la foi que tout, ici-bas, hors le péché seul, est volonté de Dieu. Je vois bien que vous n’avez jamais compris la vraie pauvreté et nudité d’esprit, par où Dieu achève de nous détacher de nous-mêmes et de nos propres opérations, pour nous purifier davantage et nous simplifier en nous réduisant aux seuls actes de pure foi et de pur esprit
cxxxviiLes grandes peines jettent tout le monde dans quelque abattement : on ne peut s’en bien relever que par la confiance en Dieu et l’abandon à sa divine Providence. Et quand il semble qu’on ne peut pas le faire, qu’on ne le fait pas bien, ou qu’à demi, il faut se résigner en cela même à la divine volonté, toujours avec une humilité douce et patiente. Car Dieu ne permet que nous tombions dans ces abattements et dans ces impuissances que pour nous faire mieux connaître et sentir notre misère, afin qu’il n’y ait pas le moindre brin de confiance en nous-mêmes, mais toute en lui seul et en sa grâce toute-puissante.
cxxxviiivous me paraissez vivement pénétrée de vos misères, faiblesses, défauts et imperfections. Or, cela n’arrive qu’à mesure que Dieu s’approche de nous et que nous vivons et marchons dans sa lumière, qui, sans réflexion de notre part, nous fait voir et sentir, connaître et apercevoir au-dedans de nous un abîme de misère et de corruption. Voilà une des plus grandes marques du progrès dans les voies de Dieu et de l’intérieur. Et c’est à quoi vous n’avez jamais pensé pour en rendre grâces ! Il ne reste plus à présent qu’à tâcher de vivre en paix par conformité à la divine volonté au milieu de cet abîme de misère et de faiblesse. Si vous pouviez même aimer la sainte abjection, le mépris et l’horreur de vous-même qui naît de cette vive connaissance expérimentale, ce serait un autre point encore plus grand pour votre avancement spirituel. Voyez donc quelle est la bonté de Dieu, de vouloir vous enrichir par la vue de votre pauvreté même, bien connue, agréée et chérie parce qu’il le veut ainsi
cxxxix3° Prenons tout de la main de notre bon Père, et il nous tiendra en paix au milieu des plus grands désastres de ce monde dont la figure passe comme un éclair.
cxlPerpignan, 1241/J’éprouve ici des coups continuels de la divine Providence, car je n’ai pas plutôt fait à Dieu le sacrifice de tout, qu’il remédie à tout et il me fait trouver tout à propos ce dont j’ai besoin. Et lorsque je me vois sans ressource, je remets tout entre les mains de cette aimable Providence ; j’en espère tout ; j’ai recours à elle en tout et pour tout ; je la remercie sans cesse de tout, recevant tout de sa seule divine main. Elle ne manque jamais, tant qu’on met toute sa confiance en sa protection. Mais que fait-on pour l’ordinaire ? Par une providence particulière bien fautive, on se fonde sur sa propre industrie et par là on se soustrait et on se prive des soins immanquables de cette Providence générale qui règle tout avec tant de bonté et de sagesse, quoique bien souvent nous n’en connaissions ni les secrets ressorts ni les fins qu’elle se propose. — Mais, direz-vous, que devient le proverbe : Aide-toi et Dieu t’aidera ? — Sans doute il faut le faire, autrement ce serait présomption et tenter Dieu. — Et quand on emploie ses soins et son industrie par le motif de ne pas tenter la Providence divine ? — Et précisément pour s’aider de son côté on agit doucement, sans trouble, sans empressement, sans inquiétude pour le succès, l’abandonnant à cette paternelle Providence et comptant sur elle, plus que sur tous les moyens humains possibles. Par là on est toujours en paix, et Dieu tourne tout immanquablement à notre bien temporel ou éternel, et quelquefois à tous les deux/1.
cxliIl est vrai que toutes mes affaires présentes m’ont fait d’abord beaucoup de peine, étant si contraires à mon attrait pour le silence et la solitude. Mais voici comme la divine Providence y a pourvu. Dieu me fait la grâce de ne m’attacher à aucune de ces affaires : ainsi j’ai l’esprit toujours libre ; j’en abandonne le succès à ses soins paternels, ce qui fait que rien ne me chagrine. Souvent les choses vont à souhait, alors j’en remercie Dieu ; quelquefois tout va mal, je l’en bénis et lui en fais le sacrifice et, ce sacrifice fait, Dieu raccommode tout, (ce) dont je suis agréablement surpris.
cxliiDu reste, je ne suis pas si mort que vous le pensez, mais Dieu me fait la grâce de ne pas me soucier de faire des mécontents en suivant ses voies. C’est à lui seul que nous avons grand intérêt de plaire ; pourvu qu’il soit content, cela nous suffit ; tout le reste n’est qu’un pur néant : dans peu de jours nous irons comparaître devant ce grand Dieu, cet Être infini. Hélas ! de quoi nous servirait alors, et pour toute l’éternité, ce qui n’aura pas été fait pour lui, animé de sa grâce et de son Esprit ? Si on se rendait ces simples vérités un peu familières, de quel repos de cœur et d’esprit ne jouirions-nous pas dès à présent ? De combien de vaines craintes, de vains désirs, de vaines inquiétudes, ne se délivrerait-on pas et pour cette vie et pour l’autre ? Je vous avoue que, depuis mon retour en France, je commence à envisager plus que jamais la fin de cette triste vie, et cela avec beaucoup de paix et de tranquillité, et avec plus de bons désirs de voir de près la fin de mon pèlerinage.
cxliiiD’autres auront fait beaucoup pour Dieu, et moi, n’ayant rien fait ou presque rien, je veux être redevable de tout à sa pure bonté : et voilà mon unique ressource dans toutes mes misères.
cxliv3° Je comprends mieux que vous ne croyez votre serrement de cœur habituel et le poids qui semble l’accabler. J’ai demeuré plusieurs années dans ce même état, et pour un sujet bien moindre que le vôtre, ce qui désespérait l’orgueil intérieur : j’y faisais bien des fautes, mais je tâchais aussitôt d’en revenir. Ce ne fut qu’assez longtemps après cette épreuve que j’en connus les avantages, qui m’ont paru dans la suite si grands et en si grand nombre que, tous les jours encore, je remercie Dieu de m’avoir frappé, non dans sa justice, mais dans sa miséricorde, en me faisant passer par ce purgatoire intérieur. Je me tiens assuré qu’en son temps, Dieu vous donnera à peu près les mêmes vues, et qu’alors vous ne pourrez vous lasser de lui rendre grâces de ce qui vous afflige aujourd’hui.
cxlv5° Il n’est pas défendu de demander à Dieu la cessation de ses peines, surtout lorsqu’elles attaquent vivement le cœur : c’est ainsi que Jésus-Christ le fit au jardin des Olives. Mais il faut ajouter comme lui et avec lui : Cependant, que votre volonté soit faite, et non pas la mienne.
cxlviCes tristes dispositions souffertes et acceptées pour Dieu valent mieux que les douceurs, ferveurs et consolations sensibles, qui ne font que repaître et entretenir un amour-propre délicat et spirituel ; au lieu que ces autres dispositions servent peu à peu à le faire mourir, et c’est dans cette mort que consiste la vraie piété et tout le progrès spirituel sans quoi la plupart des personnes dévotes n’ont qu’une surface de dévotion.
cxlvii9° Dieu peut aisément suppléer à tout et il y supplée effectivement quand on ne veut que lui seul et qu’on attend tout de lui seul. C’est pour nous conduire peu à peu et par une heureuse nécessité à cette belle et si désirable disposition qu’il nous prive souvent de tout appui humain
cxlviiiCe qui fait la valeur de sa direction, c’est la sincérité absolue avec laquelle il s’est efforcé de réaliser pour sa part l’idéal qu’il concevait pour les autres.
cxlixMère Marie-Anne-Thérèse de Rosen est revenu fréquemment au cours des pages qui précèdent. Cette religieuse éminente avait été la maîtresse des novices de Sœur Marie-Thérèse de Vioménil. Les rapports confiants qui ont uni la directrice du noviciat et sa disciple ne semblent pas s’être jamais démentis. Nous avons vu qu’elles ont collaboré pour la conservation des lettres du P. de Caussade. C’est à Mère Marie-Anne-Thérèse que nous devons le précieux manuscrit de Verviers et nous dirons qu’elle ne semble pas avoir été étrangère à la composition du traité de L’Abandon à la Providence divine
cl6° La voie sèche et aride est de beaucoup préférable à celle des consolations, quoiqu’elle soit bien plus pénible. C’est dans cette seule voie qu’on acquiert la solidité de la vertu ; dans l’autre voie, les dispositions les plus parfaites en apparence sont sujettes à se démentir au moindre souffle des aridités ou des tentations. Aussi Dieu a-t-il coutume de mettre les âmes dans les épreuves après un certain temps de douceurs et de consolations/2.
7° Quand il plaît à la divine Bonté de faire marcher une âme dans la voie du pur amour, la crainte ne fait sur elle aucune impression. « Comme la crainte fait venir l’amour, aussi l’amour chasse la crainte », dit saint Augustin après saint Jean/3. Ceux qui sont chargés de la direction de cette âme doivent seconder ce dessein et ne la conduire que par l’amour et la confiance. S’il se présente quelque circonstance où la crainte lui soit nécessaire pour éviter le mal, Dieu aura soin de la lui inspirer.
cliQu’elle continue donc toujours à aimer, sans s’embarrasser d’autre chose, et qu’elle évite surtout de s’inquiéter et de se troubler ; car cette tentation est plus à craindre que toute autre pour les âmes qui marchent dans cette voie. Il faut donc toujours leur recommander de garder à tout prix la paix intérieure, et de rejeter comme un messager de l’enfer tout ce qui tend à troubler ou à altérer cette sainte paix/1.
Au reste, sachez que l’oraison la plus parfaite est celle qui est la plus simple, et la plus simple est celle où il entre moins du nôtre, moins d’idées, moins d’imaginations, moins de raisonnements, qui est formée d’un seul sentiment plus longtemps continué.
Plus les sentiments inspirés par la grâce séjourneront dans l’âme, plus elle en sera pénétrée, et plus il lui sera facile d’agir sous leur influence. Celui du divin amour, qui contient éminemment tous les autres, doit faire sa nourriture la plus habituelle ; quand il dominera toutes les affections de l’âme, elle éprouvera une ardeur et une sorte d’enchantement qui la feront courir dans la voie de la sainteté.
cliiNe craignez point les ténèbres et les aridités dans l’oraison ; quand on sait s’unir à Dieu et à sa sainte volonté, acceptant tout ce qu’il veut, on est bien, on a tout.
cliiiUn amour-propre délicat se repaît de ces vanités de l’esprit, autant que l’orgueil mondain se complaît dans les belles qualités du corps ; et comme celui-ci trouve son plaisir de penser continuellement à sa beauté ou à la contempler dans un miroir, de même, l’autre fait ses délices intérieures de tous les dons naturels ou surnaturels qu’il se flatte d’avoir reçus du ciel. /Le remède à ce mal diabolique, car c’est le crime de l’ange superbe, c’est : I° D’imiter les femmes modestes qui ne se contemplent jamais dans le miroir ou qui chassent de leur esprit toutes les vaines réflexions sur leur beauté ou sur leurs agréments extérieurs. 2° De contraindre souvent son amour-propre à envisager en face tous ses défauts, ses misères et ses faiblesses, à en savourer l’abjection et à se nourrir de mépris. 3° De considérer ce qu’on a été, ce qu’on est, et ce qu’on deviendrait, si Dieu retirait la main qui nous soutient. Quand on néglige de s’appliquer à ces réflexions humiliantes, Dieu se voit contraint, par sa bonté paternelle, de prendre un autre moyen pour détruire la vanité secrète dans les âmes qu’il veut conduire à une haute perfection : il permet des tentations ou même des chutes qui les jettent dans un abîme de confusion et les guérissent de cette enflure d’esprit et de cœur. Quand Dieu nous ménage ce remède amer, mais salutaire, il faut se soumettre humblement, sans dépit et sans inquiétudes volon-saires. 4° Ne jamais croire qu’à force de réflexions, nous pourrons adoucir nos peines ; mais il faut se tenir comme immobile dans le sein de la miséricorde de Dieu, et laisser passer l’orage, sans se démener ni agiter intérieurement : on aigrirait le mal au lieu de l’adoucir. 5° Ne point demander la délivrance de ses peines, puisqu’elles ont été ménagées par un coup favorable de la Providence ; mais il faut demander la patience avec soi et avec les autres, et une entière résignation. 6° Au lieu de faire l’esprit fort, c’est alors qu’il faut devenir enfant par une grande simplicité, candeur, ingénuité et ouverture de cœur envers ceux qui conduisent.
cliv2. Il faut être convaincu et bien convaincu que notre misère est la cause de toutes les faiblesses que nous éprouvons et que Dieu les permet par miséricorde, parce que sans cela nous ne guéririons jamais d’une présomption secrète, d’une certaine confiance en nous-mêmes, et nous ne sentirions jamais comme il faut que tout le mal vient de nous et tout le bien vient de Dieu seul. Il faut, pour en venir à ce double sentiment habituel, un million d’expériences personnelles
clv5° L’amour de Dieu nécessaire ne manque pas à la personne dont vous me parlez, mais Dieu lui en cache la connaissance, de peur qu’elle ne s’y complût et qu’elle ne s’attachât plus à son amour qu’à celui qui en doit être l’unique objet, qui est lui-même. Qu’elle soit donc en paix à cet égard, en désirant pourtant toujours d’aimer davantage, sans souhaiter de le connaître, (et de) pouvoir s’en assurer.
clviEt qu’on se garde bien de regarder comme endurcissement le peu de sensibilité pour les choses de Dieu : c’est pure sécheresse, à quoi tout le monde est sujet, comme aux distractions. Si elle est continuelle, c’est encore une meilleure marque, puisque Dieu prépare ainsi l’âme à se laisser conduire par la pure foi, qui est la voie la plus sûre comme la plus méritoire.
7° On devrait dire continuellement à une telle âme : paix, paix, tenez-vous en paix, demeurez toujours enfermée dans votre intérieur, conservez précieusement ce désir continuel de la vie intérieure, que ce seul désir fasse votre attrait pour demeurer sans cesse avec Dieu au-dedans de vous. Au moyen de ce saint désir, les effets viendront en leur temps ; prenez garde surtout à ce qui vous retire de ces heureuses dispositions ; évitez-en les occasions ; humiliez-vous quand vous y aurez manqué ; mais jamais ne vous troublez ni inquiétez de quoi que ce soit : ce serait là le plus grand mal de votre âme/2.
clviiLETTRE 70/R. I, 223-225
Voici ma réponse au sujet de la personne en question : son oraison de recueillement me semble procéder plutôt de l’esprit que du cœur. C’est l’inverse de ce qui devrait être ; car, pour que cette oraison porte son fruit, il faut que le cœur soit plus appliqué que l’intelligence. C’est, en effet, une oraison toute d’amour : le cœur, se reposant doucement en Dieu, l’aime sans bien savoir ce qu’il aime, ni comment se produit en lui cet amour. Mais la réalité se montre bien par une certaine ardeur qu’on ressent continuellement dans le cœur ; par une tendance constante vers ce centre divin qu’on poursuit sans en avoir une vue distincte, et à l’attraction duquel on cède sans que rien ne puisse en distraire. De là vient la grande facilité de cette oraison, qui est pour le cœur un doux repos, et qui se prolonge sans efforts presque autant que l’on veut.
Donc, si la personne dont vous me parlez sent, ensuite, une très grande application d’esprit, c’est une marque que son recueillement n’est pas encore ce qu’il doit être. Mais le remède à cela ? Le voici, ce me semble : 1° Quand on se sent pris de ce grand recueillement, il faut tourner la pointe du regard intérieur, c’est-à-dire sa réflexion et action, sur son cœur, comme pour en sentir et goûter le doux repos : cette douceur et suavité est un charme qui attire presque toute l’attention de l’âme sur le cœur, et alors on sent davantage qu’on aime ; et l’esprit, sans efforts et presque sans application volontaire, se trouve comme enchanté au sentiment qui nourrit le cœur. 2° Si, malgré cela, cette grande contention d’esprit continuait, vous défendrez à la personne de donner plus de deux heures en tout, chaque jour, à son oraison ; et, pendant ses lectures et autres temps, vous lui direz de ne pas chercher à dessein le recueillement, mais seulement de s’y livrer quand Dieu l’y entraînera ; se souvenant toujours de porter sa principale attention intérieure sur son cœur, pour y savourer à loisir la suavité du doux repos et du calme intérieur. 3° Vous lui direz d’employer toujours un peu de temps pour examiner comment s’est passée son oraison, dans son commencement, son progrès et sa fin ; c’est-à-dire : 1. comment s’est formé son recueillement ; 2. s’il a fait naître en elle des sentiments et pensées distinctes, ou si ce doux sommeil a été si profond qu’elle ne se souvienne de rien, ce qui est le meilleur ; 3. comment elle se trouve au sortir de cet état : par exemple, dans un grand recueillement, dans un grand désir de bien faire, de ne s’attacher qu’à Dieu et de plaire uniquement à ce grand Maître.
Persuadons-nous bien qu’on peut trouver Dieu partout, sans nul effort, parce qu’il est toujours très présent à ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quoiqu’il ne fasse pas toujours sentir sa divine présence. Ainsi, lorsque vous vous trouverez entièrement désoccupée des choses créées, en sorte qu’il vous semble que vous ne pensez à aucune, que vous n’en désirez aucune, sachez que votre âme est alors occupée de Dieu et en Dieu sans le savoir. En voici la raison : comme Dieu est cet objet caché et invisible où tendent, sans le savoir, tous les désirs d’un cœur droit du moment qu’on ne détourne pas ses désirs vers les créatures, ils demeurent dans leur centre naturel, qui est Dieu ; et, à force de s’y fixer, ils s’accroissent peu à peu, jusqu’à se faire sentir quelquefois très vivement et à produire de vives flammes d’amour. Ainsi, la vraie présence de Dieu n’est, à bien parler, qu’une espèce d’oubli des créatures avec un désir secret de trouver Dieu. Et voilà en quoi consiste le divin silence intérieur et extérieur, si précieux, si désirable et si avantageux ; vrai paradis terrestre, où les âmes qui aiment Dieu savourent déjà l’avant-goût du bonheur céleste
clviiivoilà ce que je comprends mieux que jamais/1 : 1° Que votre âme est comme une grande salle, mais toute dégarnie ou assez mal meublée. 2° Qu’elle ne sera jamais propre à loger le souverain Seigneur, si lui-même ne fournit et n’arrange les meubles précieux et convenables à un tel hôte. 3° Qu’il ne fera jamais ses arrangements et n’enrichira votre âme de ses dons que durant le silence et le repos de l’oraison. Vous n’avez donc qu’à tenir la salle bien balayée et bien propre, avec le secours de la grâce ; puis, laisser faire celui qui prend à sa charge les beaux meubles dont elle doit être enrichie et qui les veut ranger lui-même à son gré.
N’allez donc pas vous inquiéter mal à propos, dans un ouvrage où vous gâterez tout, si vous vous en mêlez. Laissez donc faire, tenez-vous comme un tableau qu’un grand maître se dispose à peindre ; mais armez-vous de courage, car je prévois qu’il faudra quelque temps pour piler et broyer les couleurs, et puis pour les placer, les mélanger, les nuancer. Il vous suffit de tenir la toile prête, bien poncée et fixée sur ses deux pivots immobiles : humiliation jusqu’à l’anéantissement de soi-même, résignation par un abandon total, jusqu’à perdre toutes nos volontés dans celle de Dieu/2.
clix4° Ne savez-vous pas que souvent la présence sensible de Dieu se tourne par la douceur en satisfaction d’amour-propre, que c’est pour cela que Dieu nous l’ôte pour ne nous laisser que cette présence de pure foi, sans douceur, sans image ni figure, ni représentation quelconque ? Mais, dites-vous, je ne sais si j’ai celle-là. Du moins vous connaissez que continuellement vous aspirez à l’avoir.
clxDemeurez-y comme sacrifiée, anéantie et toute perdue à vos yeux, ainsi que Jésus-Christ l’est lui-même dans son Sacrement, car il y est dans une espèce d’anéantissement. Unissez le vôtre au sien. Là où il ne reste plus rien de créé et d’humain, Dieu s’y trouve : plus vous serez dénuée de tout et séparée de vous-même, plus vous posséderez Dieu. Faites-vous un trésor spirituel de votre pauvreté même, par une adhérence continuelle à la volonté de Dieu. Dès lors, vous serez plus riche que celles qui possèdent les plus grands dons de goûts et de consolations
clxi1 Un écho des épreuves traversées par la Sœur de Lésen se perçoit dans la lettre que lui adresse la Mère de Rosen au début de cette année 1735 : « Ce rien affreux, plus pénible que la mort, est un bon Purgatoire. Vous ne pouvez mieux faire qu’en le portant comme vous dites : paisiblement, quoiqu’avec de grands reproches intérieurs. Combattez courageusement par la confiance au-dessus de toutes vos peines, vos obscurités et vos ténèbres et de plus extrêmes afflictions intérieures, et, quoique ces actes se fassent sans sentiment et soient comme imperceptibles, Dieu voit ce désir » (Ms. pp. 65-66).
clxiiQuant à la perte de la raison et à un état de folie qu’elle a craint, elle n’est pas la seule : j’en ai connu nombre d’autres qui ont été poussées jusqu’à devoir faire ce grand et dernier sacrifice, mille fois plus pénible que celui de sa santé et de sa vie. Eh bien ! s’il le faut, qu’elle le fasse, ce sacrifice, avec un entier abandon et une pleine confiance ; elle en aura tout le mérite sans risque. Telles sont les voies de Dieu sur les âmes, qui ne demande en cent pareilles rencontres que le sacrifice du cœur, sans en vouloir l’effet
clxiiiCe qui ravit le plus le cœur de Dieu et ce qu’il demande surtout de vous, c’est l’espérance contre toute espérance, c’est-à-dire contre toute espérance d’oser espérer
clxivc’est d’ordinaire par ces épreuves que Dieu fait passer certaines âmes : j’en ai entre les mains, actuellement, qui sont à cet égard dans des états qu’on ne peut écrire et dont le seul récit fait horreur. Tout l’extérieur de l’âme est dans la boue. Dieu conserve et soutient la volonté. La partie supérieure, dans un certain fond où la pauvre âme ne voit rien, est réduite dans une désolation qui est un vrai martyre. 2. Lisez sur cela dans Guilloré le chapitre où il parle de l’excès des tentations
clxv6° Le désir foncier du recueillement est un recueillement, quoique sans jouissance, et par conséquent plus pur et plus désintéressé. On ne s’approprie rien, parce qu’il semble qu’on n’a du tout rien.
clxviOn attribue à la Sœur de Lésen un commentaire du Cantique des Cantiques qu’elle aurait composé à l’aide des lettres du jésuite toulousain. Il est donc permis de croire que leur correspondance s’est prolongée bien après le retour de celui-ci dans sa province. Le P. Ramière a estimé que ce texte n’était pas d’une authenticité assez sûre pour qu’on puisse le publier sous le nom du P. de Caussade. Après en avoir pris connaissance nous-mêmes, il nous a semblé bon d’imiter l’exemple de notre prédécesseur.
Mais il nous faut revenir à la maîtresse des novices de Nancy. Un certain nombre de lettres qu’elle reçut de son directeur, ont servi à composer le traité de L’Abandon à la Providence divine. Celles qui nous restent à transcrire reflètent la haute destinée mystique de cette âme, qui nous est apparue dès le début comme une âme d’oraison éminente.
clxviiJe voudrais pouvoir crier partout : Abandon, abandon ! Et quoi plus ? Encore abandon, mais abandon sans bornes et sans réserve, et cela pour deux grandes raisons. /Premièrement, parce que la grandeur de Dieu, son souverain domaine, demandent que tout plie, que tout soit abattu, humilié, rampant, et comme anéanti devant cette suprême majesté et grandeur qui absorbe tout, qui engloutit tout, ou plutôt qui seule est tout, puisque tout est sorti de l’abîme et du sein de sa divinité par la création, que tout en ressort continuellement par la conservation, qui est comme une nouvelle création, et que tout, en sortant et ressortant, y demeure encore plongé et abîmé ; puisque rien n’est, ne vit, ne subsiste et ne se meut que par lui et qu’en lui ; qu’il est celui qui est, par qui tout est, en qui tout est, et qui est toutes choses, tout le reste n’étant que des espèces d’ombres et des êtres apparents
clxviiiIl faut donc, comme tout lui appartient nécessairement, que tout lui revienne par l’abandon volontaire de sa créature raisonnable, qui ne saurait faire un plus juste et un plus digne usage de sa liberté qu’en lui rendant tout ce qu’elle a reçu de lui ou recevra jamais. Usage pourtant de sa liberté et de sa volonté qu’elle ne peut jamais faire comme il faut, si Dieu lui-même ne le lui fait faire en lui en donnant la pensée, le désir, le mouvement et la volonté.
clxixPremièrement, parce que la grandeur de Dieu… […] La seconde raison de cet abandon sans réserve, c’est que Dieu, après avoir rendu à sa suprême grandeur et majesté et à son souverain domaine ce qu’il se doit à lui-même, en exigeant que tout lui soit ainsi rapporté, soumis, résigné, assujetti et abandonné, il donne alors carrière à sa bonté infinie, en voulant par pure miséricorde, en voulant, dis-je, que sa créature retrouve tout dans l’abandon même de tout. Quelle puissante sagesse, quelle miséricorde et quelle bonté/2 ! — Mais, direz-vous, comment se peut-il faire qu’on retrouve tout dans l’abîme même de tout ? — C’est qu’on y trouve d’abord un fond de paix imperturbable, en quoi consiste tout le bonheur de la vie. C’est qu’on y trouve, en second lieu, le plus pur et le plus parfait amour, en quoi consiste toute la perfection et la plus forte assurance de la souveraine félicité, c’est-à-dire les arrhes et le gage du salut éternel. Cette page admirable fait écho à celles que nous lirons un jour dans le traité de L’Abandon à la Providence divine.
clxx2° Cette connaissance indistincte, ou plutôt ce vif sentiment sur l’immensité de Dieu, est une riche opération de la grâce, qui produit et laisse dans le fond de l’âme de charmants effets que nul homme ne peut expliquer en particulier, et sur quoi il ne faut jamais raisonner, ni même trop s’y arrêter qu’autant que Dieu en donne l’impression. Laissez donc passer ces impressions et s’évanouir comme il plaira à Dieu, de crainte que l’âme ne s’attache aux dons de Dieu plus qu’à lui en s’en rendant propriétaire, ce qui gâterait et ruinerait toutes sortes de bonnes opérations.
3° Dieu habite, dit l’Écriture, dans des ténèbres inaccessibles à tout esprit humain, mais, quand il y transporte une âme, ces ténèbres deviennent lumineuses et on voit tout sans rien voir, on entend sans entendre, on sait tout sans rien savoir. Cela s’appelle la savante ignorance et, comme parle saint Denis, l’obscurité des rayons de la foi. Il n’est besoin là-dessus que de savoir que c’est une opération de la grâce, s’y laisser mettre avec joie, s’y abîmer et s’y perdre autant qu’il plaira à Dieu/1.
clxxi4° Cet attrait et ce goût à l’oraison, ce calme profond, ce silence d’admiration et d’amour qui dit tout sans rien dire, n’est qu’une simple oraison de recueillement, mais plus fort et plus enlevant qu’à l’ordinaire. Mais se trouver dans une certaine inaction, comme une pure capacité et un vil instrument qui attend la main du maître ouvrier, est une autre opération de la grâce.
clxxii5° Cet esprit d’abandon total, avec la demande fervente et réitérée d’accomplir toutes les saintes volontés de Dieu, pronostique souvent le passage à des états intérieurs rudes et crucifiants. Il ne faut que s’y préparer en général devant Dieu par l’entière défiance de soi-même et une grande confiance en lui et par l’abandon général à tout, sans rien particulariser
clxxiii8° Votre manière ordinaire très simple à faire oraison est bonne et fort bonne : elle me paraît bien plus de la grâce que de vous ; gardez-vous dans ce temps des réflexions sur vous-même et sur votre manière de prier, car, si on ne s’observe de près, on quitte souvent le simple regard de Dieu pour se regarder soi-même, se réfléchissant et se repliant pour ainsi dire sur soi, par un pur effet de l’amour-propre qui, ne voulant jamais se délaisser totalement, retombe à tout coup naturellement sur le moi.
clxxiv9° Il est certain que plus l’âme se trouve comme anéantie à force de se séparer d’affection et de se vider de tout le créé, elle acquiert une plus grande capacité pour l’amour divin, et qu’on lui en verse plus abondamment. Il semble alors qu’on boit l’amour à longs traits
clxxv14° Votre présence de Dieu, par une pensée simple, spirituelle, sans forme, image ni figure, c’est la vraie présence de Dieu par la foi : tout ce qui est plus que cela est pure imagination. La seule différence qu’il y a, c’est que ce simple regard en foi nue est quelquefois accompagné de tant de divers sentiments réduits à l’unité et de tant de diverses opérations, qu’il semble alors que c’est une présence de Dieu toute différente de la présence ordinaire. Mais il n’y a de différence que du plus au moins, ou du sensible à l’insensible plus spirituel.
clxxvi15° Dieu fait son œuvre par qui il lui plaît et opère quelquefois des merveilles par les plus faibles instruments. Ainsi ne vous refusez pas à qui il inspirera de s’adresser à vous. Dites simplement ce que vous pensez, donnez ce que Dieu vous donnera, et soyez assurée qu’il bénira votre simplicité et l’humilité de ces chères âmes. Ce n’est pas s’ingérer, quand Dieu nous adresse quelqu’un, par quelque voie que ce soit : c’est lui témoigner son amour et sa reconnaissance que d’aider les autres ; quand même on paraîtrait vous rebuter, tenez ferme et dévorez tout pour la gloire du grand Maître.
clxxvii1° Ce nouvel état de privation de lumières, de goûts, de sentiments, etc., ne me surprend pas. Dieu commence toujours par se faire connaître, aimer et goûter, puis il met l’âme dans la privation pour la tirer hors de la grossièreté des sens, afin de s’unir à elle au-dessus de tout le sensible, en simplicité de pure foi et par le pur esprit, sans quoi l’union ne serait ni intime ni solide.
clxxviiiVous ne devez pas être surprise que vos peines intérieures n’influent en rien sur le prochain, et que cela va toujours de même en égalité d’humeur, support, bonté ; bien plus, c’est alors ordinairement que l’on est plus propre à aider, consoler, soulager et servir les autres.
clxxixPour la paix imperturbable, voici ce qu’en dit le grand Archevêque de Cambrai, parlant de lui-même : « Je porte tout au pis aller, et c’est dans le fond de ce pis-aller que je trouve ma paix dans le total abandon. /2 »
Pour le plus pur et le plus parfait amour, voici la pensée de tous les Pères et de tous les théologiens : aimer d’un pur amour, c’est aimer sans nulle réserve, nul retour sur soi ni sur ses propres intérêts/3. Or, l’abandon total, sans réserve et sans bornes, n’a nul retour sur ses intérêts
clxxxL’esprit intérieur inspire encore d’estimer davantage les opérations presque insensibles, car plus elles deviennent délicates et profondes, plus elles s’éloignent des sens, et plus aussi elles sont divines. On en est alors plus totalement à Dieu, car c’est de toutes ses puissances et de toute l’étendue de son être qu’on va à lui, qu’on tend à lui, sans rien particulariser, comme chaque être va à son centre.
clxxxiCette pièce est la dernière lettre datée et adressée à Mère Marie-Anne-Thérèse que nous possédions. C’est donc en 1734 que cette religieuse traversait les épreuves dont nous venons d’entendre parler. Des fragments postérieurs de sa correspondance avec le P. de Caussade ont été incorporés au traité de L’Abandon à la Providence divine.
clxxxiiJe vous estimerais bien malheureuse et bien aveugle, du moment que vous cesseriez de trouver en vous ce fond de faiblesse et de corruption. Ce serait une marque que vous cesseriez de vous connaître. C’est sur ce misérable fond que Dieu établit la vraie humilité intérieure ; c’est au milieu de cet abîme de misères que Dieu cache ses dons et ses grâces, pour les dérober ainsi aux yeux de l’amour-propre, aux surprises et aux voleries de l’orgueil qui cherche à se repaître vainement de tout ce qui peut le flatter et à se l’approprier par de vains retours et de vaines complaisances, si naturelles et si imperceptibles que nous corromprions tous les dons de Dieu sans sa profonde sagesse à les cacher sous nos pauvretés, nos misères et nos faiblesses. C’est pour cela, dit saint François de Sales, qu’il en faut aimer la sainte abjection intérieure, et même souvent extérieure, jusqu’au dernier moment de la vie. Comprenons de là quelle est la misère extrême de tant d’âmes qui s’affligent, se troublent, se désolent, se désespèrent presque à la seule vue de leurs défauts et faiblesses, au lieu de s’en servir comme du remède le plus présent et le plus efficace à leurs infirmités spirituelles.
clxxxiiiVous dites que vous ne sentez aucun reproche intérieur, aucun sentiment, ni pour le mal, ni pour le bien ; et ce silence vous paraît terrible. Il est de votre état. Toute sensibilité doit être ôtée ; c’est l’état de la foi toute pure.
clxxxivIl y a deux sortes de paix intérieure. L’une sensible, douce, savoureuse ; celle-là ne dépend point de nous et par conséquent elle n’est pas nécessaire. Il y en a une autre, qui est presque insensible : elle réside au fond du cœur, dans le plus intime de notre âme ; d’ordinaire, elle est sèche, et sans goût ; on peut l’avoir au milieu des peines et des plus grandes tribulations. Il faut se recueillir profondément pour la reconnaître ; vous diriez qu’elle est cachée au fond des abîmes. C’est celle où Dieu habite et qu’il forme lui-même pour y résider, comme sur son trône, au plus profond de nos cœurs, où il opère des choses merveilleuses, mais insensibles. On ne les reconnaît que par les effets, qui sont de braver bientôt les troubles et les violentes secousses qu’on ressent dans les grandes peines et les afflictions imprévues, après quoi on ne sent plus qu’une paix sèche et une espèce de tristesse tranquille. Vous voilà donc dans la paix nécessaire à l’avancement spirituel.
clxxxv3° Cette prétendue tiédeur, sécheresse, insensibilité, c’est précisément les suites et les effets de cette dure persuasion de réprobation imprimée dans votre âme, comme on imprime un cachet sur la cire. Voilà les flammes qui doivent, non dévorer, mais purifier la victime, afin qu’elle soit plus propre à être consumée par le feu du pur amour.
clxxxviLe grand principe de la vie intérieure est dans la paix du cœur : il la faut conserver avec tant de soins que, du moment qu’elle reçoit quelque atteinte, il faut abandonner tout autre soin pour s’appliquer à rétablir cette sainte paix, tout comme durant un incendie on quitte tout pour aller éteindre le feu
clxxxviiMais, dites-vous, lorsqu’on ne sent aucun de ces bons désirs ? — Alors, le seul désir de les avoir, la seule affection du cœur suffit pour tenir une âme recueillie et unie à Dieu. Ainsi, encore un coup, la seule tendance du cœur vers Dieu, ou vers certaines vertus pour plaire à Dieu, nous avancera plus que toutes nos réflexions et grands raisonnements. On appelle cela tendre à Dieu par goût, par attrait, par sentiment, et cette manière est plus douce, plus sûre, plus efficace que toutes les plus belles lumières, à moins que Dieu ne les donne par une pure effusion de sa grâce et une faveur spéciale. Alors même ces lumières sont jointes à un certain goût et attrait intérieur qui touche, et qui charme le cœur, sans quoi l’on n’avance guère pour l’ordinaire.
clxxxviiiDieu met souvent les âmes dans le vide de l’esprit dont nous avons parlé ; et alors il serait bien inutile de vouloir avoir des pensées distinctes, puisque Dieu les ôte. Il serait même dommageable de faire des efforts pour penser et réfléchir beaucoup ; d’où je conclus que, en tout état, le meilleur est de se tenir en paix devant Dieu, acquiesçant de cœur à ce qu’il donne ou qu’il ôte, comme il lui plaît, sans faire autre chose que de conserver au fond de l’âme le désir sincère d’être à Dieu sans réserve, d’aimer Dieu ardemment et de s’unir à Dieu intimement, ou bien, comme nous avons dit, de conserver le désir d’avoir ces désirs. /Comme Dieu donne des lumières et des pensées, quand il lui plaît, dans l’oraison ou hors de là, lorsqu’on sent que ces lumières et ces pensées viennent d’une manière douce et suave, on s’y arrête tout autant de temps qu’on y sent du goût, de l’attrait ou du repos, prêt à les voir s’évanouir quand il plaira à Dieu sans jamais faire effort pour retenir ces pensées et ces lumières : car ce serait vouloir s’en rendre propriétaire et aller contre cette dépendance continuelle, où Dieu veut tenir les âmes qu’il appelle à la vie intérieure.
clxxxixvous me permettrez de vous dire que je vous trouve encore bien sensible à l’état de misère, de pauvreté et d’impuissance spirituelles. Cela ne vient que d’un grand fonds d’amour-propre qui ne se peut souffrir dans le rien, qui abhorre cet état d’anéantissement. Cependant, il faut nécessairement passer par cette épreuve, car il faut vider notre intérieur de notre propre esprit avant que celui de Dieu puisse le remplir ; il faut mourir à l’ancienne vie, avant que de vivre de la nouvelle. Nous voudrions l’un sans l’autre : cela ne se peut.
cxcVos vues dans l’oraison comme d’un pauvre, d’une bête, d’une pierre sont bien bonnes/2, mais j’aime encore mieux ce je ne sais quoi qui vous attire au-dedans sans nulle vue distincte et dans un certain repos sec et aride. Tenez-vous en là, quand vous y serez attirée ; hors de là, contentez-vous de demeurer dans les simples attentes.
cxcitâchez de nourrir votre esprit dans les pensées et le goût de l’abjection 1,
1/Le mot « abjection » appartient au vocabulaire salésien ; nous le trouvons dans le titre du chapitre 6 de la troisième partie de l’Introduction à la vie dévote.
cxciiDe toutes vos lettres la dernière est celle qui m’a le plus consolé devant Dieu. Vous ne comprenez rien, dites-vous, à votre situation, et moi, par la grâce de Dieu, je vois clair comme le jour. Cet état de bêtise et de stupidité, ce chaos de misère, de pauvreté et d’impuissance, voilà précisément le grand don de Dieu ; voilà ce qu’ont produit peu à peu en vous les différentes opérations intérieures de la grâce. En vain je tâcherais de vous les expliquer, parce que dans l’état où Dieu vous a mise, il ne vous en donnerait presque aucune intelligence, ou elle s’évanouirait aussitôt. Mais voici ce qui doit vous suffire : j’ai été d’abord un peu surpris que Dieu vous traitât comme les personnes avancées, car d’ordinaire cet état n’est donné qu’après plusieurs années de combats et d’efforts. Lorsque Dieu est content de l’application et du travail d’une âme pour mourir à tout, il met lui-même la main à l’œuvre pour la faire passer à une mort totale par la totale privation de tout plaisir même spirituel, de tout goût, de toute lumière, afin que par là elle devienne insensible, stupide et comme morte à tout. /Il ne s’agit donc plus de faire guère autre chose que de supporter en paix cette dure opération et de pâtir, comme on dit, le don de Dieu dans un profond silence intérieur de respect, d’adoration et de soumission : voilà votre tâche qui, dans un sens, est fort facile, puisqu’il ne s’agit que de faire ce que fait une personne dans son lit lorsqu’elle est entre les mains des médecins et chirurgiens : elle souffre tout patiemment, dans l’attente d’une prompte et parfaite guérison. Vous voilà de même entre les mains du grand et charitable médecin de nos âmes.
cxciiiVous voudriez donc trouver quelque appui dans vos bonnes œuvres et dans vous-même, et voilà précisément ce que Dieu ne veut pas et ne souffrira jamais dans les âmes qui aspirent à la perfection. Quoi ! s’appuyer sur soi-même, compter, espérer sur ses œuvres, quel misérable reste d’amour-propre, d’orgueil et de perversité.
cxcivEn fait de misères spirituelles, dit M. de Cambrai, on ne commence à les bien connaître et à les sentir que quand on commence à guérir.
cxcvvoilà où se trouve la véritable mort mystique, qui doit nécessairement précéder la vie surnaturelle de la grâce, vie toute spirituelle, tout intérieure, à quoi vous aspirez et où vous ne parviendriez jamais, si Dieu n’opérait en vous cette seconde mort qui est la mort aux consolations spirituelles, à quoi, si Dieu n’y remédiait, on s’attacherait encore plus fortement qu’à tous les plaisirs du monde, ce qui serait un obstacle éternel à l’union parfaite.
cxcvivous devez regarder votre intérieur comme une terre qui n’est plus à vous, mais à lui seul, pour y semer tout ce qu’il voudra : lumières ou ténèbres, goûts ou dégoûts, en un mot, tout ce qu’il lui plaira, et comme il lui plaira. Et même rien, s’il le veut ainsi. Oh ! que ce rien est terrible à l’amour-propre, mais qu’il est bon et avantageux à l’esprit de la grâce, et à la vie de la foi ; car Dieu n’opère parfaitement en nous qu’à mesure que nous sommes plus ou moins dans le rien, puisque c’est à proportion de ce rien plus ou moins grand, qu’il trouve en nous plus ou moins d’obstacles, de résistances et d’empêchements à ses divines opérations/1.
cxcviiAyez bien soin d’abord de ne laisser jamais séjourner volontairement dans votre esprit aucune pensée qui aurait pour résultat de l’inquiéter, de le chagriner ou de l’abattre. Ces pensées sont dans un sens plus dangereuses que les tentations impures, il faut donc les laisser passer sans s’y arrêter, les mépriser et les laisser tomber comme une pierre dans la mer ; leur résister, en fixant votre attention sur des pensées contraires
cxcviiiMais, direz-vous, si j’avais vécu saintement et fait de cerf tains bonnes œuvres ? — Et voilà précisément en quoi consiste cette faible et malheureuse confiance qu’on voudrait toujours avoir en soi-même, au lieu de la mettre toute uniquement en Dieu seul et aux mérites infinis de Jésus Christ. Jamais vous n’avez bien voulu pénétrer comme il faut ce point essentiel, mais toujours vous vous arrêtez à examiner vos craintes et vos doutes, au lieu de vous mettre au-dessus pour vous jeter à l’aveugle et à corps perdu entre les mains de
cxcixl’expérience m’a appris que c’est là comme la dernière démarche des personnes de votre situation, le dernier pas ou passage qui coûte le plus, mais personne ne m’a jamais paru y apporter tant de résistance : cela vient d’un fond tout particulier, d’une secrète et grande présomption et confiance en soi-même que vous n’avez peut-être jamais bien connue. Car remarquez bien que, dès qu’on vous parle de ce total abandon à Dieu, vous sentez aussitôt un certain bouleversement intérieur, comme si tout était perdu, et qu’on vous dît de vous précipiter à yeux clos dans un abîme. Et c’est précisément tout le contraire, car la plus grande assurance du salut en cette vie ne réside que dans cet abandon total qui consiste, dit Monsieur de Cambrai, à être poussé à bout, et jusqu’au désespoir entier de soi-même, pour n’espérer qu’en Dieu seul. Pesez bien l’énergie de ces termes qui semblent d’abord trop forts et outrés
cctoutes vos oraisons dans ce simple anéantissement intérieur, abîmée dans votre misère, mais en paix, soumission, abandon et confiance. Je vous dirai alors : demeurez là, et tout est fait. Dieu fera le reste, peut-être sans même que vous le connaissiez et le sentiez
cciBref, du moment que pour ne penser qu’à Dieu et ne s’occuper intérieurement que de lui seul on s’est déchargé ainsi de tout soin temporel et même en un sens de tout soin spirituel, on se trouve déchargé d’une infinité d’inquiétudes, de désirs, de craintes, de pensées inutiles et affligeantes, de mille retours frivoles, bas et intéressés sur soi-même. Et voilà ce qui s’appelle la parfaite liberté des enfants de Dieu : le servir dans la latitude du cœur, ne se rien réserver, sacrifier tout au pur amour.
cciivoilà d’où vient dans les saints cette constante égalité d’esprit qu’on admire, cette paix de l’âme qui, croissant tous les jours, devient profonde comme les abîmes de la mer, cette paix inaltérable dans toutes sortes d’événements et de situations intérieurs. On n’examine plus comme le temps se passe, si c’est dans la lumière ou dans les ténèbres, dans la ferveur sensible ou dans la sécheresse, dans la disette ou dans l’abondance, parce qu’on laisse tout cela aux soins de la divine Providence par cette entière remise qu’on lui fait de tout soi-même
cciiiFrançois de Sales : « Dieu, voyant une âme dans cette situation habituelle, si désintéressée, si noble et si généreuse, la conduit lui-même par des voies secrètes et invisibles, faisant tout servir, jusqu’à ses propres fautes, à son avancement qu’il prend soin de lui cacher pour la garantir de l’orgueil et de mille secrètes complaisances qu’elle aurait malgré elle si Dieu lui manifestait les dons et les grâces dont il la remplit. »
ccivil ne faut rien rechercher, mais seulement se rendre attentif à ce que Dieu donne pour en profiter avec fidélité, et lorsqu’il ne donne rien, qu’il n’inspire rien, se tenir tranquille dans ce rien par conformité à la volonté divine, et dates un silence qu’on appelle mystique parce qu’il est non seulement extérieur, mais intérieur par la suspension ou cessation des pensées, désirs et mouvements intérieurs, jusqu’à tant que Dieu nous en donne tout de nouveau ; et quand ces bons mouvements inspirés sont passés, il faut en perdre jusqu’au souvenir pour rentrer dans le rien et dans le silence mystique qui doit être votre refuge ordinaire, votre lieu de retraite jusqu’à tant que Dieu vienne vous en tirer une seconde fois par de bonnes pensées, par de saints mouvements, par des colloques intérieurs.
ccvNe savez-vous pas que la paix solide que Dieu maintient au fond de l’âme parmi les épreuves, est toujours sans douceur sensible
ccviI° Rien n’est plus commun pour les âmes qui n’ont pas acquis encore une grande expérience dans les voies intérieures que la crainte dont vous me faites la confidence : je veux dire la crainte de perdre le temps dans l’oraison de simple présence de Dieu. Mais il est facile de rassurer ces âmes et de vous rassurer vous-même ; il suffit pour cela de vous rappeler le principe posé par le divin Maître : on connaît l’arbre à ses fruits. Ce qui ne produit que de bons effets, ne peut qu’être bon ; or, votre propre expérience vous fait sentir que, depuis que vous vous appliquez à cette manière d’oraison, votre intérieur est infiniment changé à votre avantage
ccviiQuand vous verrez que vos voies, vos sentiments, votre conduite s’accordent avec ce que la foi enseigne, et avec ce que les saints ont pratiqué, vous pourrez les tenir pour bons et parfaitement sûrs. Il n’y a point là d’illusion possible, comme lorsqu’on juge de soi-même par les impressions sensibles, toujours équivoques. Diriger sa conduite d’après ses impressions, c’est prendre pour boussole une girouette qui tourne à tous les vents.
ccviii2° Comme les livres spirituels qui parlent de l’oraison peuvent tomber entre les mains de toutes sortes de personnes, par conséquent être mal compris, leurs auteurs font sagement, ainsi que les prédicateurs, de parler pour tout le monde, et de ne tracer que des règles assez générales pour ne pas donner trop de prise à l’illusion ; mais les directeurs, qui parlent à des personnes connues, en usent tout autrement et rassurent dans la direction celles qui, mal à propos, se seraient effrayées dans la lecture ou dans la prédication. C’est d’après cette connaissance de votre état et des desseins de Dieu sur vous que je n’hésite pas à vous rassurer. Allez en avant sans aucune ombre de crainte. On ne peut éprouver les fruits de la bénédiction de Dieu, si on ne suit l’attrait de Dieu.
ccixFrançois de Sales disait à ce sujet une chose bien remarquable et bien consolante pour toute sorte de gens : Je suppose, disait-il, le plus grand pécheur du monde qui, à son dernier soupir, fait généreusement à Dieu le sacrifice de sa vie, en s’abandonnant totalement à ses divines volontés et à son aimable Providence ; Dieu ne pourrait jamais le condamner, si grands que fussent ses crimes/1. Et je le crois bien, puisqu’un tel sacrifice est un acte d’amour parfait, capable d’effacer à lui seul tous les péchés, même sans confession, comme le baptême et le martyre.
ccxLa preuve et la marque de la mort à tout l’extérieur est une espèce d’indifférence ou plutôt d’insensibilité pour tous les biens extérieurs : plaisirs, réputation, parents, amis, etc. Cette insensibilité devient, par la grâce de Dieu, si parfaite et si profonde qu’on est tenté de la croire purement naturelle, ce que Dieu permet pour nous ôter tout retour de complaisance, et pour nous faire marcher en tout dans l’obscurité de la foi et dans un grand abandon.
ccxiQuatrième principe. — Il est assuré qu’à moins d’une révélation particulière, Dieu n’a voulu nous laisser aucune certitude sur les choses du salut éternel. Pourquoi ? 1. Pour nous faire marcher toujours dans les ténèbres, les obscurités et les incertitudes de la foi. 2. Pour nous tenir toujours grandement humiliés, contre le penchant si naturel et si rapide de l’orgueil.
ccxiiDieu voit le cœur, et ne demande que le cœur. La perfection ne consiste pas dans la multitude des actes, même intérieurs, puisque, à mesure qu’on avance, Dieu même nous les retranche en nous mettant hors d’état d’en faire beaucoup, nous attirant au silence en sa présence et au simple recueillement.
ccxiiiVous me parlez de l’oraison : non, vous n’en faites point, ma chère Sœur, car c’est Dieu qui la fait en vous. Eh ! laissez-le donc faire, demeurez en repos, en humilité et action de grâces ; suivez son attrait en tout et partout ; ne faites absolument que cela, toujours dans le vide, toujours dans le rien, toujours avec ce grand désir presque imperceptible, toujours comme captive dans l’intérieur et comme prisonnière dans votre fonds, sans faire autre chose qu’attendre avec longanimité et se résigner, en grande simplicité ; voilà l’état dont il est dit que ne rien dire, c’est tout dire et ne rien faire, c’est tout faire.
ccxivsans vanité, sans présomption, sans nulle estime de soi-même ; plein de défiance, d’humilité, de confiance en Dieu, d’amour pour lui ; et cet amour alors est tout pur, parce que l’amour-propre n’a plus d’appui sensible, ni par conséquent rien à quoi il puisse s’attacher, et qu’il puisse corrompre.
ccxvsi on avait perdu toute connaissance de Dieu. Cela arrive lorsqu’il lui plaît d’ôter tout goût, toute onction, tout le sensible de ces vertus, pour les faire résider dans le pur esprit, et faire marcher une âme dans la pure foi. C’est alors qu’on sert et qu’on adore Dieu en esprit et en vérité, comme disait Jésus Christ à la Samaritaine/1. Cet état est bien plus éloigné des sens, plus précieux, plus élevé, plus épuré et plus solide ! C’est là qu’on peut goûter les pures délices de l’esprit
ccxvic’est là qu’on a des occupations immenses sans travail. Ce n’est que l’amour-propre qui s’ennuie et qui se désespère de ne rien faire, de ne rien voir, de ne rien sentir, de ne rien entendre ;
ccxvii6° La manière dont vous vous tenez devant Dieu, par un simple regard de foi, sans images, ni figures, ni représentations quelconques, dans une totale remise de tout vous-même, est la manière la plus pure et la plus parfaite de traiter avec Dieu. C’est la vraie prière du cœur, prière tout intérieure, toute cordiale d’esprit à esprit ;
ccxviiila sainte fondatrice s’adressant à une supérieure de son Ordre : « Vous me donnez un sujet de confusion de me demander quelle est mon oraison. Hélas ! ma fille, ce n’est pour l’ordinaire que distractions et un peu de souffrance ; car que peut faire autre chose un pauvre et chétif esprit comme le mien, rempli de mille sortes d’affaires ? Mais je vous dis confidemment et simplement qu’il y a environ vingt ans que Dieu m’ôta tout pouvoir de rien faire à l’oraison avec l’entendement, considération ou méditation, et que tout mon savoir-faire est de souffrir et d’arrêter très simplement mon esprit en Dieu, adhérant à son opération par une entière remise sans pouvoir en faire les actes, sinon que j’y sois excitée par son mouvement, attendant là ce qu’il plaît à sa bonté de me donner. »
ccxixI° Ce repos et ce calme que vous goûtez dans la solitude, dans un esprit et un cœur qui se vide de tout le créé, et s’en désoccupe de plus en plus, voilà le vrai recueillement intérieur. Dieu vous en prive au temps de l’oraison, parce qu’il y a alors trop de désirs et trop d’empressement. Demeurez donc, durant l’oraison, tout comme dans votre solitude : je ne vous demande ni plus d’application, ni plus d’empressement. Demeurez là comme toute pensive et rêveuse, laissant tomber toutes les idées des choses créées, et alors vous serez en Dieu, sans le comprendre, ni le sentir, ni même le savoir. C’est un mystère que vous ne connaîtrez que par ses heureux effets, qui sont la mort à tout, et l’insensibilité à toutes les choses créées
ccxxdistractions et les sécheresses y sont assez fréquentes, mais tout cela, supporté avec patience et abandon, est une excellente prière. D’ailleurs, ces distractions, sécheresses, insensibilités, etc., étant pénibles, n’empêchent pas le désir continuel de prier qui réside dans le fond du cœur, et c’est en quoi consiste la prière cordiale/1.
Si vous êtes dans cette excellente manière d’oraison depuis un temps considérable, comme d’un ou deux ans, il serait assez inutile de prendre un livre. Si, cependant, ces temps d’impuissance et d’aridités duraient sept ou huit jours de suite, par exemple, alors prenez un livre, mais lisez peu, avec de fréquentes pauses ; et si vous éprouvez que cette lecture vous dissipe encore plus, ou trouble votre intérieur, laissez là ces lectures, et tâchez de demeurer en la présence de Dieu, en paix et en silence, le mieux que vous pourrez.
ccxxiUne correspondance, sans doute assez suivie, s’établit entre la visitandine et le jésuite, tout deux épris de la même spiritualité pacifiante fondée sur l’abandon à la volonté divin divine. On s’étonnerait peut-être de ne trouver ici qu’un nombre si restreint de lettres adressées par le père spirituel à la Mère Marie-Anne Sophie si l’on ne savait que, vraisemblablement, le meilleur de cette correspondance est passé dans le petit traité de l’Abandon à la Providence divine que nous éditerons plus tard. En effet, la première des lettres que l’Année Sainte ait reproduite se trouve être le début du traité caussadien et une note de la notice nous avertit : « Nous croyons que l’Abandon à la Providence divine édité par le R. P. Ramière (le Puy, 1861) est formé par la réunion des lettres et des avis donnés par le R. P. de Caussade à la Mère Marie-Anne-Sophie de Rottembourg
ccxxiiMais quel est le secret de trouver ce trésor, cette drachme ? Il n’y en a point. Ce trésor est partout ; il s’offre à nous en tout temps, en tout lieu comme Dieu : toutes créatures, amies et ennemies, le versent à pleines mains et le font couler par toutes les facultés de nos corps et de nos âmes jusqu’au centre de notre cœur. Ouvrons notre bouche et elle sera remplie. L’action de Dieu inonde l’univers, elle pénètre toutes les créatures, elle surnage au-dessus d’elles, partout où elles sont elle y est
ccxxiiiCe Dieu, infiniment libéral, a toujours les mains pleines de grâces, et il ne désire que de nous en combler. Pour recevoir ces grâces avec abondance, il suffit de tenir son cœur prêt, et de demeurer continuellement en attente. Mais la sécheresse et l’ennui de ces attentes lassent les âmes impatientes et empressées
ccxxivMais on court toujours après je ne sais quelle perfection chimérique et l’on perd de vue la règle unique de la vraie perfection qui est la volonté divine : cette volonté infiniment sage et infiniment douce qui, si nous la prenons pour guide, nous fera trouver près de nous, et à tout moment, ce qu’on cherche fort laborieusement et inutilement partout ailleurs.
ccxxvI° Votre route, ma révérende Mère, en général, est du Saint Esprit ; en effet, pourquoi tant s’occuper de soi ? Le véritable moi, c’est mon Dieu, puisqu’il est plus la vie de mon âme que mon âme n’est la vie de mon corps. Dieu n’a pu me créer que pour lui : pensons donc à lui et il pensera à nous, et il pourvoira à tout bien mieux que nous. /Quand nous tombons, humilions-nous, relevons-nous et reprenons en paix notre voie, qui est de penser toujours au véritable moi qui est Dieu, dans lequel nous devons nous perdre et abîmer à peu près comme nous nous y trouverons perdus et abîmés dans le ciel, pour tout le grand jour de l’éternité
ccxxviune constante adhérence de cœur à toutes ses adorables volontés. Par ce simple et humble procédé, toutes nos volontés, peu à peu, se perdent dans celles de Dieu, ou s’y transforment totalement et heureusement ; et voilà la souveraine perfection.
ccxxviiVous ajoutez pour raison que vous n’avez encore rien fait pour le ciel. Prenez garde ici, ce point est fort délicat ; car il semble qu’on voudrait acquérir des mérites pour s’y confier ; ce n’est point la véritable confiance
ccxxviiipour se maintenir dans cette paix qui ira toujours croissant, il n’y a qu’à se soutenir dans l’abandon total et la résignation à tout sans réserve, par le motif de cette grande et constante vérité qu’il n’arrive [rien] en ce monde que par l’ordre de Dieu
ccxxix5° Dieu vous fait souvent éprouver, après l’oraison, ce qu’il vous refuse pendant l’oraison, afin de vous faire sentir que c’est le pur effet de sa grâce et non de votre travail ou industrie.
ccxxxIl ne faut vouloir précisément que ce que Dieu veut, à toute heure, à tout instant, pour toutes choses. Et voilà le plus sûr et le plus court chemin de la perfection, et j’ose dire l’unique : tout le reste est suspect d’illusion, d’orgueil et d’amour-propre.
ccxxxiNe cherchez plus à être aimée et estimée de qui que ce soit, car si la conviction de votre néant est véritable, elle doit vous tenir au-dessous de toute estime.