Corrrespondance de Fénelon tomes I à IX



Avertissement



Dominique Tronc, révisions 2020 & 2021 .



Voici l’outil enfin numérisé

Indispensable pour étudier Fénelon vivant avec ses proches. Il livre les textes des lettres, permet les recherches par mot clé des noms et assure une consultation aisée des notices remarquables et incontournables établies par Orcibal.

Le projet officiel d’établir au moins un index des noms n’ayant pas vu le jour et après avoir tenté d’établir un index manuellement, j’ai ressenti la nécessité d’informatiser les dix-huit volumes établis par I. Noye, J. Orcibal, J. Le Brun. Je peux ainsi rendre compte de l’amitié qui régna entre Guyon et Fénelon  ainsi qu’avec les disciples de « notre mère » et de « notre père ».

Les états du présent fichier (tomes I à IX) et du suivant (tomes X à XVIII) sont satisfaisant même s’ils n’ont pas fait l’objet d’une correction fine pas à pas de l’OCR.

Les photographies des volumes sont disponibles dans ma base de données sur demande.

Les deux tomes se partagent ~5000 pages A4 (~16 megasignes) ...environ 20000 pages au format d’un livre ordinaire demi-A4.

Lettres tomes pairs, Commentaires tomes impairs.



§



Je reprend finement le seul début de l’immense entreprise pour couvrir l’époque concernant Madame Guyon avant son embastillement.

En titrant les intitulés de lettres au niveau 4 : la table devient longue ! et est reportée en fin du volume. On note au passage des erreurs qui attendent rectification1. On se reportera aux photos double pages (à l’origine de l’ocr).

§





Styles : calibri 10 gras pour txt courant et 9 pour les notes de bas de page (affiché et modifié sous ‘tous les styles’ ; noter la différence entre « Appel de note en bas de page » et « Note en bas de page », cette dernière modifiée)









Tome unique pour Fénelon puis tomes des Correspondances par groupes de deux

I sans commentaires

II & IV commentés en III & V

VI & VII commentés en VIII & IX



Table de premier niveau

Table des matières

Corrrespondance de Fénelon tomes I à IX 3

TOME I L'abbé de Fénelon, sa famille, ses débuts 7

Tome II Lettres antérieures à l'épiscopat 1670-1695 181

Tome IV De l'épiscopat à l'exil (4 Février 1695 - 3 Août 1697) 413

Tome III Commentaire du t.II Lettres antérieures à l'épiscopat 563

Tome V Commentaire du t.IV De l'épiscopat à l'exil 891

Tome VI Le procès romain des Maximes des saints (3 Août 1697 - 31 Mai 1698) 1096

Tome VIII La Condamnation des Maximes des saints (3 juin 1698 - 29 Mai 1699) 1402

Tome VII Commentaire du t.VI Le procès romain des Maximes des saints (3 Août 1697 - 31 Mai 1698) 1837

Tome IX Commentaire du t.VIII La Condamnation des Maximes des saints (3 juin 1698 - 29 Mai 1699) 2048

fin 2329



Table des deux premiers niveaux

Niveaux deux utilisé dans le tome I Fénelon soigneusement revu

puis

Niveaux deux pour annoncer des Tables chronologiques de Lettres et

Niveaux trois drapeaux par centaines de lettres ou pour annoncer des Chronologies concernant Fénelon en fin de tome !



Table des matières

Corrrespondance de Fénelon tomes I à IX 3

Avertissement 3

Tome unique Fénelon puis Correspondances par groupes de deux 4

Table de premier niveau 4

Table des deux premiers niveaux 4

TOME I L'abbé de Fénelon, sa famille, ses débuts 7

INTRODUCTION 7

PREMIÈRE PARTIE LA FAMILLE DE FÉNELON 15

I LA FAMILLE PATERNELLE DE FENELON 15

II LA MÈRE DE FÉNELON 35 21

APPENDICE LA MAISON DE LA CROPTE 23

III FRANÇOIS II DE SALIGNAC, EVEQUE DE SARLAT 28

IV LE MARQUIS DE FENELON-MAGNAC (1621-1683) 34

V LA MARQUISE DE LAVAL 52

VI LE COMTE FRANÇOIS II DE FENELON (1630-1715) 57

APPENDICE I FRANÇOIS II DE FENELON A L'ABBE DE CHANTERAC (1) 66

APPENDICE II RELATION DE LA CROISADE DE Mr LE COMTE DE FENELON ECRITE PAR CE PIEUX ET BRAVE SEIGNEUR 71

VII FRANCOIS DE FENELON, SULPICIEN (1) 83

DEUXIÈME PARTIE L'ABBÉ DE FÉNELON 89

I PREMIERES ETUDES 89

II FENELON ET SAINT-SULPICE 92

III LES BENEFICES DE FENELON 98

IV A) FENELON SUPERIEUR DES NOUVELLES CATHOLIQUES 101

B) FENELON SUPERIEUR DE LA MADELEINE DU TRESNEL 105

V LE « JANSENISME » DE L'ABBE DE FENELON 106

VI FENELON ET LES PROTESTANTS 110

VII LA NOMINATION DE FENELON AU PRECEPTORAT 123

VIII LES PREMIERES LETTRES DE DIRECTION DE FENELON 128

IX FENELON, MADAME DE MAINTENON ET SAINT-CYR 144

X FENELON VU PAR MADAME GUYON 151

XI LA NOMINATION DE FENELON A CAMBRAI 169

INDEX DES PRINCIPAUX NOMS 172

Début de la correspondance 182

Tome II Lettres antérieures à l'épiscopat 1670-1695 182

1. Au MARQUIS ANTOINE DE FÉNELON (1). 182

100. A Mme DE MAINTENON. 279

200. A BOSSUET. 340

295. A LA COMTESSE DE GRAMONT. 392

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 405

Tome IV De l'épiscopat à l'exil (4 Février 1695 - 3 Août 1697) 413

301. A LA MARQUISE DE LAVAL (1). 413

400. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC. 515

432. A M. TRONSON. 548

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 557

Tome III Commentaire du t.II Lettres antérieures à l'épiscopat 563

1. Au MARQUIS DE FÉNELON. 563

100. A Mme DE MAINTENON. 700

200. A BOSSUET. 783

300. A LA COMTESSE DE GRAMONT. 876

Fénelon CHRONOLOGIE 877

877

Tome V Commentaire du t.IV De l'épiscopat à l'exil 891

400. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC. 1017

432. A M. TRONSON. 1049

Fénelon CHRONOLOGIE 1049

1095

1095

Tome VI Le procès romain des Maximes des saints (3 Août 1697 - 31 Mai 1698) 1096

433. A UN AMI 1096

500. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC 1294

INDEX DES NOMS 1385

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 1396

422 coRRESPONDANCE DE FÉNELON 1397

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 423 1397

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 425 1399

1402

Tome VIII La Condamnation des Maximes des saints (3 juin 1698 - 29 Mai 1699) 1402

524 B. LE GRAND-DUC DE TOSCANE COSME III A FÉNELON ' 1402

600. Au PAPE INNOCENT XII 1774

INDEX DES NOMS 1809

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 1825

Tome VII Commentaire du t.VI Le procès romain des Maximes des saints (3 Août 1697 - 31 Mai 1698) 1837

433. A UN AMI 1839

500. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC 1972

Tome IX Commentaire du t.VIII La Condamnation des Maximes des saints (3 juin 1698 - 29 Mai 1699) 2048

524 B. COSME III A FÉNELON 2050

600. Au PAPE INNOCENT XII 2237

2329

fin 2329



TOME I L'abbé de Fénelon, sa famille, ses débuts



TOME I

L'abbé de Fénelon, sa famille, ses débuts

Commentaires de Jean ORCIBAL

PARIS

ÉDITIONS KLINCKSIECK

1972

INTRODUCTION

Il y a longtemps qu'on a marqué l'importance de la correspondance de Fénelon. Aux yeux de Brunetière, c'est « l'une des plus curieuses qu'on puisse lire, à bien des égards une des plus instructives, et en tout cas la vraie source où doivent remonter ceux qui ne veulent pas se borner à dire de Fénelon ce que déjà vingt autres ont dit avant eux » (1). G. Lanson a encore renchéri : « Il se pourrait que le chef-d'oeuvre de Fénelon fût sa vaste correspondance. Toutes les variétés de sentiments, toutes les sortes d'esprit y sont : et quelle connaissance de l'homme et du monde, des ressorts par lesquels se manient les coeurs ! Quel exquis ménagement des intérêts légitimes, et quelle délicieuse souplesse pour se couler dans une âme, pour s'établir dans son centre, et pour en régler tous les mouvements ! Quelle irrésistible séduction qui fait l'idéal chrétien aimable et ne l'abaisse pas ! Ces lettres sont l'oeuvre où il faut chercher Fénelon tout entier, comme on cherche Voltaire dans les siennes » (2).

Pour la première fois replacées dans leur ordre chronologique ou même inédites, les quelques centaines de lettres antérieures à la désignation de l'archevêque de Cambrai (4 février 1695) ne contrediront pas, croyons-nous, l'impression globale des grands critiques. Bien qu'elles ne forment qu'une faible partie de son oeuvre épistolaire, elles couvrent en effet la majeure partie de sa vie et la découpent en périodes très variées. Après la longue jeunesse de l'ecclésiastique obscur qu'elles ne nous font guère connaître qu'en relation avec le terroir natal, viennent les deux missions dans l'Ouest (décembre 1685 - été 1687) où Fénelon, observateur pénétrant de l'âme protestante et politique avisé, a peine à dissiper par une affectation d'intransigeance les soupçons que son irénisme avait fait naître. Cet échec — car c'en est un — contribue à l'éloigner de la controverse 2dont se détourne d'ailleurs l'intérêt public. Aux Nouvelles Catholiques même, dont il restera encore deux ans supérieur, sa présence devient de plus en plus exceptionnelle. La mort de son oncle M. de Sarlat (14T mai 1688) met d'autre part fin aux séjours annuels en Périgord et même aux rapports suivis avec le Midi.

(1) Art. Fénelon, Grande Encyclopédie, t. XVII, p. 174.

(2) Histoire illustrée de la littérature française, t. II, p. 18. Voir sur l'intérêt des lettres de direction, REUTER. Revue luxembourgeoise, t. IV, 3, 1909, p. 90.



En revanche, il commence à jouer pour l'ensemble des questions religieuses le rôle de conseiller de Seignelay qu'il n'avait jusqu'alors eu que sur le plan local. Parallèlement, son activité de directeur augmente jusqu'à éclipser toutes les autres : d'abord limitée aux Beauvillier, elle s'étend aux Chevreuse, puis à tout le groupe des Colbert. La guerre qui a éclaté en septembre 1688 a d'autre part bouleversé l'existence de leurs jeunes parents qui, à l'armée, ont particulièrement besoin de lettres édifiantes : celles que Fénelon a adressées au chevalier Colbert ont heureusement été conservées. C'est alors qu'il donne les instructions reprises dans De la véritable et solide piété, manuel dont, fait curieux, la postérité a presque aussitôt oublié l'existence. La cause en est peut-être dans la rencontre qu'il fit au même moment de Mme Guyon : l'expérience de la mystique enrichit singulièrement sa spiritualité qui était restée un peu livresque.3 L'effet désastreux de cet événement sur son avenir n'apparaîtra pas immédiatement, bien au contraire. Mais c'est un Fénelon transformé qui monte sur la scène de Versailles.

Le 15 août 1689 le clan Colbert, secondé par Madame de Maintenon, fait appeler à la Cour le plus brillant des ecclésiastiques dévots, sachant bien que c'est le désigner pour les plus hautes fonctions, et pas seulement dans I'Eglise. Ces perspectives n'amènent le précepteur des princes à rompre aucun lien et il continue même à se poser en disciple de Bossuet. Nous possédons pour cette période de nombreuses lettres de lui à sa famille (en particulier à sa cousine et à son frère), à de simples compatriotes, aux gens de lettres et ecclésiastiques avec lesquels le met en rapport sa charge de précepteur : Gaignières, Santeul, Mabillon, Lamy. Il rend ou demande des services à ceux qu'il rencontre à la Cour : entre autres la princesse Christine de Salm et l'abbé Dubois. Si les vues politiques sont nombreuses dans le célèbre avertissement à Louis XIV et même dans la correspondance avec le duc de Noailles, c'est à leurs consciences que s'adresse Fénelon. Il faut donc joindre ces pièces aux lettres de direction qui, comme pour les années 1688 et 1689, l'emportent par le nombre et par l'intérêt. Aux Beauvillier (auxquels il n'a guère l'occasion d'écrire), aux Chevreuse, vient, dès 1690 se joindre Seignelay qu'il assiste dans sa dernière maladie. Ses avis à Mme de Gramont se multiplient. Il a peine à se dérober à l'inquiète Mme de La Maisonfort, attirée vers lui par l'enthousiasme que ses conférences au « petit couvent de la Cour » avaient d'abord provoqué chez l'épouse du Roi elle-même. Pendant près de quatre ans, les lettres adressées à Mme de Maintenon renseignent d'ailleurs mieux que toute autre sur la spiritualité de Fénelon. C'est le changement de la marquise qui crée un contraste entre le ton des premières lettres, où la discrétion ne fait que voiler la confiance que donne une faveur cachée, et celui des dernières, écrites par un théologien qu'elle juge suspect. La coupure peut être placée en septembre 1693, moment où Bossuet est chargé de suivre l'affaire. Mais la crise était ouverte dès le 6 février 1692, date à laquelle Mme de Maintenon s'effraie du résultat qu'ont à Saint-Cyr des imprudences dont elle est plus que personne responsable et ce n'est qu'au début de mai 1694 qu'une lettre sévère et imprudente de Fénelon entraînera la rupture. Désormais le précepteur va se livrer à un travail immense pour défendre auprès des examinateurs d'Issy, non seulement l'orthodoxie de Mme Guyon, mais la sienne propre.

La lecture de la correspondance de Fénelon opposera sans doute une fois de plus amis et adversaires, mais ils pourront s'accorder sur l'extraordinaire complexité de sa figure. Nulle part elle ne nous paraît mieux marquée que dans un manuscrit du chancelier Daguesseau : « Jamais homme n'a mieux su réunir en lui des qualités contraires et incompatibles dans tout autre. Simple et délié, ouvert et profond, modeste et ambitieux, sensible et indifférent, capable de tout désirer, capable de tout mépriser, toujours agité, toujours tranquille; ne se mêlant de rien, entrant dans tout; sulpicien, missionnaire même et courtisan; propre à jouer les rôles les plus éclatants, propre à vivre dans l'obscurité; suffisant à tous et se suffisant encore plus à lui-même; génie versatile, qui savait prendre tous les caractères sans perdre jamais le sien, dont le fond était une imagination féconde, gracieuse, et dominante sans faire sentir sa domination » (3). Notre commentaire ne prétend pas dissiper les mystères d'une âme énigmatique : il s'efforce pourtant de permettre d'en mieux poser les problèmes en apportant les documents qui les éclairent. On ira jusqu'à l'homme en partant de l'oeuvre épistolaire, mais la richesse et la variété de celle-ci exigent, selon les époques, des moyens d'approche différents.

L'embarras de l'éditeur n'est jamais plus grand que pour les pièces antérieures à 1686 : Fénelon n'a encore rien publié, il n'est pourvu que d'une charge peu importante, de sorte qu'il échappe à presque tous les yeux. Rien d'étonnant donc que Brunetière ait avoué qu'« on ne connaîtrait enfin presque rien de ses débuts dans le monde si ce n'était par quatre ou cinq lettres dont encore les dates sont incertaines » (4) — ajoutons que pour ses vingt-trois premières années nous n'avons que quelques lignes de lui. On ne suppléera pas à ce silence par les traditions douteuses ou grossièrement erronées qui le mènent de l’«humaniste» Meneschié (en réalité un fermier de Lamothe-Massaut) aux jésuites de Cahors et de là à Saint-Sulpice où éclorait une vocation de missionnaire en Grèce ou même au Canada. Nous n'avons pourtant pas cru pouvoir passer sous silence des années qui comme c'est géné-

(3) Œuvres du chancelier Daguesseau, Paris, 1789, t. VIII, p. 167 n. Nous complétons le texte imprimé par une note au crayon de l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale. Réflexions analogues, mais plus sévères, dans BRUNETIÈRE, Etudes critiques sur l'histoire littéraire, Paris, 1889. t. II, pp. 54-56 et dans LANSON, op. cit.. t. II, pp. 18 sq.

(4) Grande Encyclopédie. art. cit., p. 174.



ralement le cas, donnent la clé de toute une existence. Si les documents directs sur la jeunesse de Fénelon restent rares - les meilleures pistes ne mènent qu'a des portes que nous n'avons pu nous faire ouvrir (5) — il appartenait a une grande famille dont les membres ont, dans des domaines divers, laissé plus de traces que l'on n'avait cru. Ce premier volume commence donc par des monographies sur ses parents, ses oncles, l'évêque et le marquis, ses frères consanguins, le comte François H et le sulpicien. Nous ne nous arrêterons pas aux faits curieux, même pas à la date de la mort prématurée de sa mire, qui bouleverse une perspective psychologique couramment admise, mais nous indiquerons d'un mot ce que ces notices apportent à l'intelligence de son caractère et des traits essentiels de sa vie et de sa pensée.

L'auteur de la lettre anonyme à Louis XIV est d'abord le représentant d'un milieu : « Il avait beaucoup de noblesse et peu de bien », formule officielle que nos enquêtes viennent préciser : divers ducs reconnaissaient les Solignac comme leurs parents, mais les dettes du père de l'archevêque ne furent jamais payées. A la mort de l'ambassadeur Bertrand (1599), la famille était pourtant dans l'opulence et, sauf peut-être François Ier, grand-père de Fénelon, elle ne paraît pas avoir compté de prodigues. Mais elle subit le sort de sa classe, ruinée par le trop grand nombre d'enfants à établir à chaque génération dans des conditions économiques défavorables4. L'avenir n'était pas pour autant fermé au jeune orphelin que soutenaient ses oncles et tuteurs. Il était désigné pour l'épiscopat par le loyalisme monarchique des siens (même pendant la Fronde) et par la mémoire des nombreux prélats de son nom. Le dernier en date, son oncle l'évêque de Sarlat, lui offrait un modèle qui n'était pas méprisable. Lettré, bon prédicateur, il avait relevé bien des ruines et partageait l'idéal austère des grands évêques de la Contre-Réforme française : il avait vécu dans l'intimité de Solminihac et cette rencontre l'avait marqué pour toujours. C'est néanmoins par son autre oncle, le marquis Antoine, que le jeune abbé de Fénelon eut une idée plus directe des Olier et des Vincent de Paul. Officier courageux et susceptible, celui-ci n'avait rien perdu de son caractère entier quand, après sa conversion par le curé de Saint-Sulpice, il se fit l'adversaire acharné des duels. Ses multiples activités dans la Compagnie secrète du Saint-Sacrement avaient inquiété Mazarin et contribué à la dissolution de celle-ci. Ce guerrier, promoteur de la première expédition française à Candie, était aussi très cultivé, et Fénelon connut dans son salon de Saint-Germain-des-Prés des écrivains, des gens d'Eglise et de robe, plus ou moins liés à la Compagnie, en particulier Bossuet. Mais c'est d'une façon plus profonde et aussi plus périlleuse que l'esprit de la Compagnie, en sommeil mais non tuée, reparut dans les démarches du précepteur du

(5) Cf. infra, n. 11.

duc de Bourgogne. Il n'hésitait pas à s'inspirer dans ses lettres à Madame de Maintenon de l'inquiétante formule : « empêcher tout mal, procurer tout bien » (6). Bien plus, la confrérie des Michelins pouvait bien être sortie de l'imagination mystique de Mme Guyon, elle n'en constituait pas moins en pleine Cour de Louis XIV le prolongement des multiples sociétés qui, à partir de la Ligue, s'efforcèrent dans l'ombre de faire triompher la politique du parti dévot. S'il n'avait pas l'envergure du marquis Antoine, le frère aîné de Fénelon, François II, partageait ses tendances et ne craignait pas davantage de se compromettre. Il alla deux fois se battre contre les Turcs et ses souvenirs de Morée (1685) peuvent seuls expliquer la lettre, si mal datée et mal comprise, que Fénelon a écrite le jour de la Saint-Denis. D'autre part, lors de l'affaire de la Régale, il osa défier Louis XIV lui-même en prêchant aussi une « croisade » à l'intérieur « pour les libertés ecclésiastiques ». Sans rapport connu avec Port-Royal, il était étroitement lié avec ceux qu'on considère comme les jansénistes du Midi, en particulier avec l'évêque de Saint-Pons et c'est surtout en raison de cette parenté que les Nouvelles ecclésiastiques des Foucquet exultèrent lors de la nomination du précepteur des princes et de celle de l'archevêque de Cambrai. Mais un épisode du séjour au Canada de son autre frère le sulpicien explique sans doute encore mieux la façon surprenante dont l'ancien confident de Mme de Maintenon se précipita lui-même dans la disgrâce. Administrateur remarquable autant que missionnaire héroïque, cet autre François de Fénelon avait été le conseiller et le collaborateur intime de son parent le gouverneur Frontenac : à la suite d'une indélicatesse de celui-ci, le sulpicien, piqué d'honneur, n'en introduisit pas moins dans un sermon un portrait du bon magistrat, où l'on n'eut pas de peine à reconnaître ce que Frontenac n'était pas (pensons à la figure du « roi selon le coeur de Dieu » dans le Télémaque), geste entièrement gratuit qui lui valut de mourir en exil. Ce don-quichottisme ne semble pas caractéristique de la jeunesse du futur archevêque, sans doute toujours très indépendant à l'égard du « scandaleux » Mgr de Harlay, mais auquel Bossuet put reprocher d'avoir pris, au moment où il était suspect, un jésuite pour confesseur. La correspondance de Mme Guyon ne permet pas de douter que c'est d'elle que cet ecclésiastique trop « précautionneux » a appris à chanter « Heureux les fous » et à s'exposer contre toute raison.5 C'est ce qu'il fit en faveur d'Ellies du Pin et surtout par la lettre anonyme écrite à Louis XIV dans l'exaspération causée par les terribles spectacles qu'il avait sous les yeux. Mais la mystique elle-même fut la grande bénéficiaire de ce sens du point d'honneur qu'elle avait réveillé dans l'atavisme chevaleresque de l'abbé. Alors que celui-ci

(6) Cf. infra, re p., ch. IV, n. 30 et lettre de janvier 1690 à Mir' de Maintenon, dans LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 69.

n'était attiré ni par sa personne ni par ses écrits, qu'il souriait volontiers de ses prophéties et qu'on voit à diverses reprises des brouilles prêtes à éclater entre eux, il se perdit par la lettre à Mme de Maintenon de septembre 1696 où il affirmait que la reconnaissance pour celle qui lui avait découvert de nouveaux aspects de la vie spirituelle ne lui permettait pas d'abandonner une « amie » malheureuse (si elle n'avait pas été persécutée, elle aurait sans doute disparu de sa vie)6. Il trouva, pour le même motif, un défenseur à Rome dans le grand féodal qu'était le cardinal de Bouillon. En revanche, il fut abandonné par l'intime de sa famille et de sa jeunesse, l'archevêque de Paris Noailles qu'effrayèrent des risques bien moindres. Aussi Fénelon ne pardonna-t-il jamais au cardinal d'avoir trahi l'idéal de leur caste encore plus que manqué aux devoirs de l'amitié. Et les événements ne lui fournirent que trop l'occasion de dénoncer le « coeur faible et mou » qui permettait à l'approbateur du P. Quesnel d'échapper aux vicissitudes de la politique religieuse du pouvoir, alors que lui-même mourait en exil comme son frère le sulpicien.

On trouvera aussi dans ce premier volume divers chapitres correspondant aux activités variées qui ont occupé la jeunesse de Fénelon. Ce n'est pas notre faute si le silence des documents ne nous a permis d'en offrir qu'un exposé discontinu et incomplet. Les premiers billets de l'abbé à sa cousine Mme de Laval et à Bossuet (on peut y joindre le récit de voyage écrit pour distraire M. de Sarlat de ses maux) ont eux-mêmes un caractère trop littéraire pour ne pas risquer d'induire le biographe en erreur. A côté d'un art indéniable, ces pièces manifestent, même sur des sujets graves, un souci de se montrer plaisant à tout prix, dont le lecteur moderne est étonné, sinon choqué. Il y a une première explication, valable surtout pour les lettres à Bossuet : le désir de cacher son embarras devant un supérieur qui l'intimidait. Fénelon emploie ici le procédé dont il fera plus tard la théorie à son jeune neveu Gabriel-Jacques : « Il y a un petit badinage, léger et mesuré, qui est respectueux et même flatteur, avec un air de liberté; c'est ce qu'il faut tâcher d'attraper » et il répète un peu plus tard : « Avec M. le Duc, il faut un peu d'enjouement respectueux ». Mais la nature de ce « badinage » ou de cet « enjouement » est elle-même précisée par l'histoire du genre épistolaire. Il est trop évident que Fénelon ne doit rien aux belles périodes et à la rhétorique d'un Balzac. Mais sa plume alerte n'a pas davantage la simplicité réaliste de Mme de Sévigné. Dans sa jeunesse Fénelon a profondément subi l'influence du précieux Voiture7. Pour lui non plus la sincérité n'exclut pas le souci d'un public devant qui il pose sans craindre un léger artifice. Il cherche à lui être agréable et ne croit pas pouvoir mieux y réussir qu'en usant d'un tour spirituel qui relève, s'il en est besoin, la petitesse ou la banalité de l'objet. Celle-ci disparaît quand l'imagination, peu soucieuse de mesure, est allée jusqu'à l'hyperbole et que la fantaisie poétique a transfiguré la réalité, quitte à lui céder finalement la place en se moquant de soi-même.

Dans l'intervalle, il a satisfait la curiosité de l'initié qui en sait d'autant plus gré à l'auteur qu'il n'est pas donné à tous de saisir les allusions à une actualité fugitive. Tel est le secret de la séduction de Voiture que les contemporains les plus réputés pour leur bon goût jugeaient le plus grand épistolier de tous les temps. Tel est celui de son rapide oubli quand on n'a plus été capable de saisir les intentions qu'il cache derrière chaque mot ni même de soupçonner l'existence de ces intentions (7). Il en est allé de même pour les premières lettres de Fénelon, surtout pour celle où il se représente marchant sur les traces de saint Paul et de saint Jean. De même que Tallemant des Réaux avait jugé nécessaire d'écrire un ample commentaire de Voiture, il faudrait, pour apprécier justement chacune des lettres de Fénelon une documentation très poussée sur son état d'esprit et celui de son correspondant, sur les événements et le milieu à la date où il écrivait.

On dira que l'influence de Voiture sur Fénelon s'estompe vite, et, à partir des missions de l'Ouest, son style dépouillé ne révèle que la volonté de donner au correspondant le plus possible d'informations et d'agir sur ses décisions. Mais, si la forme perd de son importance, & est désormais le fond qui interdit une lecture rapide. Michelet y a vu un trait d'époque : « C'est le siècle des réticences. Même dans les lettres intimes, on trouve un étonnant excès de prudence ». Aussi exigent-elles « l'attention la plus forte, la plus fine interprétation. Chaque mot doit être pesé d'après la date de la lettre et les faits qui se passaient alors ». Nul écrivain du temps ne justifie mieux ce jugement que Fénelon dont les phrases concises, lourdes d'intentions, trahissent l'horreur du vague, mais aussi un caractère compliqué, calculateur et secret. C'est ainsi que la correspondance de Saintonge et d'Aunis forcera à examiner la situation locale, l'évolution internationale, les hésitations et les vicissitudes de la politique royale et surtout le heurt de deux conceptions de la Contre-Réforme après la Révocation. On devine qu'il n'y a pas moins de sous-entendus dans les pièces sorties à Versailles de la plume du confident de Mme de Maintenon qui est peut-être déjà l'auteur du Télémaque. Les lettres de direction posent un problème un peu particulier, mais, si elles échappent à la banalité pieuse, c'est par ce qu'elles apprennent sur la psychologie du destinataire et sur celle de Fénelon lui-même à un moment précis.

Enfin, en raison de l'absence totale des millésimes, l'établissement de la date, clé du texte, ne peut souvent lui-même que couronner l'enquête érudite. Nous ne prétendons pourtant pas que toutes nos annotations, et

(7) Vallant en donne quelques exemples, en particulier les allusions à la science de M. de Pisani qui était en réalité « ignorantissime » et la lettre « hyperbolique » adressée à Balzac en parodiant son style, ce dont Balzac ne s'aperçut que dix ans plus tard (cf. E. MAGNE, Voiture et l'hôtel de Rambouillet, Paris, 1930, pp. 289 sq.).

surtout nos notices biographiques, se bornent à répondre directement aux questions posées par les lettres que nous publions. La science est oeuvre collective et l'étendue même de notre dette à l'égard des admirables éditions des Grands Ecrivains, celles de Boislisle et d'Urbain-Levesque en particulier, nous laisse espérer qu'on nous pardonnera d'avoir à notre tour pensé aux chercheurs qui viendront après nous. Tel détail qui n'a qu'un rapport éloigné avec la correspondance de Fénelon semblera peut-être capital aux spécialistes d'autres sujets qui n'avaient presque aucune chance d'en avoir directement connaissance (8).

On s'étonnera peut-être inversement de ne pas trouver ici une édition paléographique. Nous avons en effet cru devoir moderniser l'orthographe dans la crainte que la juxtaposition d'originaux et de copies de toutes dates ne donne, selon le mot de M. Roger Pierrot, l'impression d'un « habit d'Arlequin » (9). D'ailleurs, la solution contraire eût infligé à la plupart des lecteurs une gêne certaine pour un bénéfice douteux : l'originalité de Fénelon en la matière semble en effet nulle. Qui s'étonnerait de trouver sous sa plume des i et des u au lieu de j et de y, des pluriels en -ris et non en -nts, des imparfaits en -ois ou oit, des allongements de voyelles par un s devant consonne, des y et des z en place de i et s, des redoublements de consonnes, en particulier celui du t? Nous avons en revanche respecté la graphie des noms propres, les abréviations significatives (par ex. Mad. la P. de), la division en paragraphes et, autant que possible, la ponctuation. Nous avons marqué par des crochets droits les rares corrections qui nous ont paru absolument nécessaires (10).

Il nous est agréable de remercier ici une partie de ceux dont la générosité a rendu possibles nos recherches (11). Les gardiens de collections privées, tout d'abord, et en premier lieu les archivistes de la Compagnie de Saint-Sulpice, où, depuis leur achat par M. Emery (18 brumaire an IX), se trouvent la plupart des pièces confiées par la famille aux premiers éditeurs (12). Bien que leur confrère Gosselin

(8) Voir sur l'utilité d'un commentaire étendu (il est évidemment impossible quand il s'agit de la Correspondance de Voltaire) les pénétrantes remarques de M. Lloyd J. Austin dans Les éditions de correspondances. Colloque (avril 1968), Paris, 1969,

pp. 55 sq.

(9) Ibid., p. 37, cf. pp. 14, 70 sq., 75.

(10) Ibid., p. 55. Nous avons d'autre part jugé inutile de mettre en question l'authenticité des autographes : le catalogue d'H. Bordier (fait à l'occasion de l'affaire Vrain-Lucas) ne signale en effet que deux lettres à Santeul et trois à l'abbé Dubois, toutes fabriquées à partir de textes déjà connus. Il en va peut-être de même d'un reçu de Fénelon pour ses frais de mission dans l'Ouest. Cf. H. BORDIER et E. MABILLE, Une fabrique de faux autographes, Paris, 1870.

(11 ) La liste qui suit est loin d'être exhaustive, mais, nous l'avons dit en 1968 (Colloque, pp. 72 sq. ), certaines portes nous sont restées fermées.

(12) Voir surtout l'édition du Télémaque par A. Cahen, Paris, 1920, t. I, p. LXXVIII.

en ait déjà tiré sous la Restauration la meilleure des éditions de Fénelon, le regretté M. Jean Carreyre et M. Irénée Noye ont, depuis vingt ans, mis à notre disposition, avec une complaisance inaltérable, tous les documents utiles à notre travail. Nous sommes aussi reconnaissant à M. le chanoine Bastit, vicaire général honoraire de Cahors, qui nous a ouvert les archives de l'Evêché où est conservé le précieux fonds Alain de Soiminihac.

Au pays de Fénelon, M. Agelasto, compatriote de Télémaque et restaurateur du château de Sainte-Mondane, nous a communiqué avec la plus extrême obligeance les autographes qu'il a su en peu de temps y réunir. Particulièrement important pour l'étude de la famille de l'écrivain, l'ancien chartrier des Fénelon, actuellement conservé au château d'Aiguevive (à Cénac et Saint-Julien), nous a été libéralement ouvert par Mme la comtesse de Maleville. M. Viers, de Lamothe-Fénelon, nous a généreusement signalé un document capital trouvé par lui dans les archives de la famille Du Pouget. Le docteur P. G. Linon a donné connaissance de documents en sa possession sur les Fénelon, seigneurs de Boisse (commune de Castelnau-Montratier, Lot). Pour une période postérieure, M. le duc de Mouchy nous a très obligeamment communiqué des autographes de sa collection adressés au duc de Noailles. Un érudit cambrésien, M. René Faille, des historiens périgourdins, MM. Jean Valette, Jean Secret et le chanoine G. Briquet, nous ont également aidé de façons diverses. Enfin, M. Jacques Le Brun nous a permis de transcrire une copie ancienne de lettres spirituelles de Fénelon.

Notre premier tome doit beaucoup aux archives notariales. C'est donc avec empressement que nous remercions les archivistes du Minutier Central parisien et les notaires qui nous ont permis d'y consulter de nombreuses pièces. En province, notre gratitude va particulièrement à Me Chausserie-Laprée, notaire honoraire à Magnac-Laval et à son successeur Me Giboin, à W Valmary, notaire à Castelnau-Montratier, et à Mme Laurent qui a bien voulu faire des recherches dans les minutes anciennes de son mari, notaire à Saint-Julien-de-Lampon.

Les dépôts publics nous ont aussi été largement ouverts. Nous tenons particulièrement à nommer la direction du département des autographes de la Pierpont Morgan Library, MM. Marcel Thomas, Roger Pierrot et Jean Bruno, conservateurs à la Bibliothèque Nationale, M. Monicat et M. Mahieu aux Archives Nationales, MM. N. Becquart, Decanter, Pietresson de Saint-Aubin, Prat et M. Delafosse, respectivement directeurs des Archives Départementales de la Dordogne, de la Haute-Vienne, du Nord, du Lot et de la Charente-Maritime.

Il nous aurait été impossible d'entreprendre ce travail si, sur l'initiative de notre regretté maître Mario Roques et de M. Jean Pommier, grâce à l'appui de M. René Lebègue et de divers rapporteurs, le Centre National de la Recherche scientifique ne nous avait accordé un concours qui a permis à MM. Pierre Flament, Irénée Noye et Paul Poupard de nous apporter successivement une collaboration indispensable. Bien qu'il ait dû prendre pour cela sur le temps de ses vacances, M. René Toujas, directeur du Service de Documentation de la Préfecture de la Haute-Garonne, a bien voulu se charger de toutes les recherches à faire dans les départements du Lot, de la Haute-Vienne, du Tarn-et-Garonne et de la Haute-Garonne, ainsi que de la plus grande partie de celles qu'appelaient les divers fonds périgourdins. Nous sommes ainsi redevable à son concours désintéressé de la plupart des documents mis en oeuvre dans la première partie de notre tome I.

Nous devons enfin dire toute notre gratitude à M. G. Corlieu, secrétaire général de la Caisse Nationale des Lettres, qui a bien voulu se charger de trouver un éditeur et lui donner généreusement les moyens de s'engager dans une entreprise de longue haleine et d'une audace quelque peu anachronique. Nous lui associons les membres de la commission de la Caisse Nationale des Lettres.

SIGLES

Archives départementales de la Dordogne. (Et de même pour tout autre département.)

Archives nationales.

Archives de Saint-Sulpice, fonds Fénelon (sauf si un autre fonds est spécifié : fonds Tronson, etc.).

Correspondance de M. Louis Tronson. Lettres choisies, annotées et publiées par L. Bertrand, Paris, 1904, 3 vol.

Bibliothèque municipale. Bibliothèque nationale.

Mémoires de Saint-Simon, par A. de Boislisle, Paris, 1879-1930, 43 vol.

Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze (Brive).

Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et historiques du Lot.

Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord.

Bulletin de la Société des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis.

Société de l'Histoire du Protestantisme français. Bulletin historique et littéraire.

Journal du marquis de Dangeau, ...avec les additions inédites du duc de Saint-Simon, Paris, 1854-1860, 19 vol.

A. Delplanque, Fénelon et la doctrine de l'amour pur d'après sa correspondance avec ses principaux amis, Lille, 1907, 2 vol.

A. D. Dordogne

A. N.

A. S. S.

B. M.

B. N

BOISLISLE

Bull. Corrèze Bull. Lot

Bull. Périgord Bull. Saintonge Bull. S. H. Prot. DANGEAU

Doc. Histoire Documents d'histoire, recueil trimestriel, Paris, 1910-1912, 3 vol.

DUTOIT Lettres chrétiennes et spirituelles (de Mme Guyon),

nouvelle édition enrichie de la correspondance secrète de M. de Fénelon avec l'auteur (publiée par J.-Ph. Dutoit-Mambrini), Londres-Lyon), 1767-1768, 5 vol.

FURETIÈRE A. Furetière, Dictionnaire universel, 2e édition, La Haye-Rotterdam, 1702, 2 vol.

HILLENAAR H. Hillenaar, Fénelon et les jésuites, La Haye, 1967.

LACHAT Œuvres complètes de Bossuet publiées par F. Lachat, Paris, 1862-1866, 31 vol.

LALANNE Correspondance de Bussy-Rabutin, Paris, 1859, 6 vol.

LANGLOIS Mme de Maintenon, Lettres publiées par Marcel Langlois, t. II-V seuls parus, Paris, 1935-1939.

LANGLOIS, Fénelon, Pages nouvelles pour servir à l'étude Pages nouvelles. des origines du quiétisme avant 1694, publiées par Marcel Langlois, Paris, 1934.

LEDIEU Les dernières années de Bossuet. Journal de

Ledieu. Nouvelle édition par Ch. Urbain et E. Levesque, Bruges, 1928, 2 vol.

MASSON Maurice Masson, Fénelon et Mme Guyon. Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907.

M. C. Archives nationales, Minutier central.

MONMERQUÉ Lettres de Mme de Sévigné, de sa famille et de ses amis, éd. par Monmerqué, Paris, 1862-1866, 14 vol.

O. F. CEuvres complètes de Fénelon, Paris-Lille, 1848-

1852, 10 vol. (par les soins de MM. Gosselin et Caron).

PÉROUAS L. Pérouas, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724, sociologie et pastorale, Paris, 1964.

PHÉLIPEAUX Relation de l'origine, du progrès et de la condamnation du Quiétisme répandu en France, S. 1., 1732 [par Phélipeaux]. Nous citons l'édition

Rev. Hist. litt. Fr. in-8'; l'édition in-12, de la même date, a le même texte en pagination différente.

SONNOIS Revue d'Histoire littéraire de la France.

SOURCHES Fénelon, Réponse inédite à Bossuet, éd. par Mgr Sonnois, Paris, 1901.

URBAIN-LEVESQUE Mémoires du marquis de Sourches sur le règne de Louis XIV, publiées par le comte de Cosnac et Edouard Pontai, Paris, 1882-1893, 13 vol.

Correspondance de Bossuet. Nouvelle édition par Ch. Urbain et E. Levesque, Paris, 1909-1925, 15 vol.

Quand elles ne sont pas indiquées comme inédites ou comme publiées postérieurement, les lettres de cette édition se trouvaient déjà dans l'édition Gosselin (O. F.). Nous ne signalons les différences entre son texte et le manuscrit que lorsqu'elles correspondent à une difficulté réelle.



PREMIÈRE PARTIE LA FAMILLE DE FÉNELON

avec la collaboration de René TOUJAS

CHAPITRE PREMIER 

I LA FAMILLE PATERNELLE DE FENELON

Il n'est pas question d'évoquer ici l'antiquité de la maison des Solignac (en 1710 l'archevêque de Cambrai la jugeait attestée dès le commencement du XIIIe siècle, sinon au Xe (1), ni de passer en revue les trente-trois portraits d' « illustres » (2) (archevêques, évêques, ambassadeurs, gouverneurs de province, chambellans et sénéchaux) que l'enfant avait en 1663 sous les yeux) La Mothe-Fénelon (3). Pour l'intelligence de sa correspondance (4), il suffira de remonter à son grand-père François II . Né en l580, celui-ci perdit en 1588 son père Jean III, tué à trente ans devant Domine, et épousa le 12 mars 1599 une autre orpheline, Marie de Bonneval, fille unique d'Horace, tut en 1587, et de Marguerite Ile Neuville, dame de µµ MtlgIllke., morte en 1580. Ils eurent au moins douze enfants, dont sept filles, et passèrent d'une situation de fortune qui paraissait brillante lors de leur mariage à des dettes écrasantes elles sidevaient VII 1641 à 41 730 livres pour le mari et n 9 5,15 pour la femme (5) (lui avait le 21 juin 1.640 obtenu la séparation des biens (6). Ayant ri‘glé sa succession d'une façon curieuse (7), François Ier mourut il Orléans il la fin de I ( ).

(1 ) Cf. sa lettre à Clairambault du 15 juillet 1710,

(2 ) Cf. l'inventaire cité infra, n. 52.

(3 ) Fénelon lui-inêtne écrivait h, 6 juillet 1.694 it son frère : 4( NO11,4

eu dans notre famille plusieurs gouverneurs de province, des chambella de

rois, des alliances avec les premières (liaisons de nos provinces, un chevalier di, l'ordre du Saint-Esprit, des ambassades dans les principales cours et presque tous les emplois de guerre que les gens de condition avaient autrefois n.

(4 ) D'ailleurs une généalogie détaillée des Solignac-ih'(414,1.n a été dressée per P.-Louis LAÎNÉ, Archives généalogiques et historiques de la noblesse de Frimes. Recucil de preuves, mémoires et notices généalogiques, t, IX, Paris, 1844, et le docteur Charles LAPON l'a résumée et enrichie dans il il article facilement accessible

du. Bulletin de la société historique et archéologique du IY•rigord, t. XVIII., 1951,

pp. 159-196. On trouvera en outre dans le présent volume et dans l'annotation de la correspondance des notices sur les principaux inembres de la famille de Fénelon.

(5) Ch. LAPON, art. cit., pp. 160-164.

(6) Cf. infra, jr, p., eh. VI, App. I, n. 12.

(7) Cf. infra, n. 39.

(S) C'est du moins le 13 décembre 1644 que son fils François If en mentionne la nouvelle dans un acte qu'il fit signifier ii M. de Lauransy-Monbrun (archives d'Aiguevive).



24 LA FAMILLE DE FÉNELON LA FAMILLE PATERNELLE 25

Retirée à Magnac, Marie de Bonneval le suivit dans la tombe le 21 juin 1658 (9).

Deux de leurs fils, l'évêque de Sarlat et le marquis Antoine, tuteurs du futur archevêque, seront étudiés à part. On aura à cette occasion à mentionner les deux aînés morts jeunes dont ils reçurent respectivement les héritages : François obtint le prieuré de Carennac qu'avait Louis, mort en 1630, et Antoine la compagnie de Claude, tué en 1638 (10).

Bien qu'il fût l'aîné, Pons, né en 1601, reste beaucoup moins bien connu que ses frères plus brillants (11). Il avait pourtant épousé le 21 février 1629 la fille du maréchal d'Aubeterre, Isabelle d'Esparbès Lussan (12). Il en eut :

François II, né le 19 janvier 1630, baptisé le 2 mars 1630 (13);

Henri qui fut le 22 mars 1631 tenu sur les fonts à Aubeterre par Henri, comte de Bourdeille, et par une soeur de sa mère, Marie de Sainte-Maure, comtesse de Jonzac. Il aurait commencé des études à Toulouse, mais se noya vers 1646 dans la Dordogne au port de Saint-Julien (14);

Léon, né le 20 juin 1632, présenté au baptême le 19 octobre 1632 par Léon de Sainte-Maure, comte de Jonzac, sr de Monat (qui sera désigné le 15 août 1668 dans le contrat de mariage de la fille de François II comme marquis d'Anzillac, lieutenant-général de la province d'Angoumois et de Saintonge) et par Marguerite de La Châtre, dame de Bourdeille. Page de la chambre du Roi, sous M. de Mortemart, Léon mourut en 1649 à Saint-Germain-en-Laye où se trouvait la Cour (15);

(9) Registres paroissiaux de Magnac. Elle avait, dans des actes passés au château les 4 juillet 1656 et 26 juin 1657, représenté son fils Antoine qui s'acquitta à son tour le 24 janvier 1660 à Carennac de divers legs stipulés dans son testament.

(10) Cf. infra, I" p., ch. III, n. 3 et ch. IV, n. 1.

(11) Il porta successivement les titres de chevalier, de baron et de comte (AD. Gironde, 9 J. 114, pp. 317 sq.).

(12) Le mariage fut célébré à l'église des cordeliers d'Aubeterre sur un contrat du 20 (Registres paroissiaux). Leur arrière-petit-fils soulignera en 1737 que, si la famille comptait quinze chevaliers de Malte, Aubeterre était la seconde terre d'Angoumois et valait e autant de milliers de livres de revenu que le boisseau de blé valait de sols » (A.N., M. 538, n" 6, p. 3). La mariée reçut en dot le domaine de La Serre (Bulletin Périgord, t. 81, p. 41). Si Pons et sa femme semblent avoir continué à résider à Aubeterre, même lorsque la peste (1629-1634) eut cessé à Sarlat (ibid.. t. 27, 1900, pp. 285 sq., 369 ), c'est sans doute en raison du confort beaucoup plus grand qu'ils trouvaient sur les bords de la Dronne (cf. Armand YoN, François de Salignac-Fénelon, sulpicien dans les Cahiers des dix, no 33. 1968, pp. 129-131).

(13) A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 318.

(14) Reg. par. — Ms. fr. 22252, f. 142 — il aurait eu à sa mort environ quinze ans (YoN, p. 138).

(15) Mêmes sources. Il serait resté trois ans à Saint-Germain (YoN, p. 138).

Naquirent ensuite :

vers 1634 Marie qui épousa par contrat du 23 février 1653 Henri de Beaumont, sr de Gibaud (16) et reçut en dot la terre de Mont-

malenan1617);

1641 Françoise-Paule qui fut supérieure des soeurs de Notre-Dame de Sarlat. Elle mourut le 12 mai 1723.

Etaient nés avant 1638 (ils étaient majeurs à la mort de leur père) :

François, le futur sulpicien, qualifié en 1663 de puîné (18), et Angèle-Hippolyte qui épousa le 17 février 1665 Jean de Beaulieu, sr de La Filolie. Veuve en 1690 ou en 1692, elle vécut jusqu'en 1733 (19).

Enfin Henri-Joseph. Mentionné pour 6 000 livres dans le testament de son père le 22 août 1660, il semble encore avoir été mineur à cette date. Il porta le titre de sieur de Meyrac (20).

Isabelle d'Esparbès fit son testament le 20 novembre 1646 et fut enterrée à l'église des récollets de Sarlat (21). Le veuf ne tarda pas à se remarier et il eut encore quatre ou cinq enfants (22).

Pons de Fénelon semble avoir fait une carrière militaire assez honorable. Il suivit, au sortir de l'Académie, Louis XIII dans le Midi et participa en qualité de volontaire aux sièges de Montauban et

(16) D'après YON (p. 137 n.), elle était née en 1635. Voir sur la famille de Beaumont-Gibaud les Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, t. XIII, 1876, pp. 435 sq. et les propos du chevalier de Méré (Revue d'histoire littéraire de la France, 1922, p. 223, n.).

(17) Après la mort d'Isabelle d'Esparbès, son frère le marquis d'Aubeterre céda le 12 mai 1647 pour 72 000 livres à Pons la terre de Montmalan (acte dressé par le notaire Tacher) qui servit le 23 février 1653 de dot à rainée des filles de l'acquéreur, ce qui fait qu'une note « de jurisconsultes établie en 1654 à la demande du fils aîné » de celui-ci juge fâcheuse l'acquisition de cette seigneurie hypothéquée par les créanciers et que, d'ailleurs, Pons a dû compter en 1653 deux mille écus de moins qu'il ne l'avait payée (la consultation se trouve dans les archives d'Aiguevive).

(18) Cf. infra, I" p., ch. VII.

(19) SAINT-SAUD, Rôle des bans et arrière-bans, Bordeaux, 1930, p. 289, et Nouveaux essais de généalogie périgourdine, Paris, 1942, pp. 166 sq. — Bull. Périgord, 1951, p. 176 — A. D. Dordogne, 2 E. 1004 (1-21) et infra, lettre du 19 mars 1689, n. 1.

(20) Bulletin trimestriel des anciens élèves de Saint-Sulpice, 1905 — A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 317 — Bull. Périgord, 1905, p. 174. Cf. sur lui infra, lettre 2, n. 4.

D'après YON (p. 138 ), Pons eut encore de son premier mariage un enfant mort en bas âge, Louis.

(21) On trouve aux archives d'Aiguevive une mention de ce testament et le contrat concernant sa sépulture fut reçu par le notaire Lagrange le 16 février 1647 (A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 318). Laîné se trompe donc en la faisant mourir dès 1645.

(22) Cf. infra, I' p., ch. II.



26 LA FAMILLE DE FÉNELON

de La Rochelle (23). S'il quitta le service une fois marié, la Fronde des Princes lui donna l'occasion d'affirmer un loyalisme que peut expliquer le grade élevé de son beau-frère Saint-Abre dans les troupes de la Cour (24). Celle-ci jugea qu'il pouvait lui être utile, lorsque, le 1 r janvier 1653, Sarlat fut tombée aux mains des rebelles (25). On expédia donc le 28 du même mois à Pons des lettres de satisfaction signées de Louis XIV (26) qu'accompagnaient le 29 une exemption de contribution pour ses terres et l'envoi d'une garnison « pour demeurer sous les ordres du comte de Lamothe-Fénelon » (27). Précaution inutile, car la garnison frondeuse exaspéra vite les Sarladais et un de ses officiers, Faujan, major du régiment de Marchin, fit parvenir à Candale les conditions qu'il mettait à sa trahison (28). La péripétie finale eut lieu dans la nuit du 23 au 24 mars 1653. Le châtelain de SainteMondane n'attendit pas la fin de l'action pour écrire à Saint-Abre, alors à Paris (29)

« Monsieur mon très cher frère, M. de Sarlat et moi avons négocié si heureusement avec les officiers du régiment de Marchin que ce matin à la pointe du jour ils ont ouvert une porte de la ville de Sarlat aux gens du Roi qui, sur l'avis de cette intelligence, étaient venus à Domme. Les gens du Roi y étant entrés se sont mis à crier : « Vive le Roi et Candale ! » et ensuite : « Vive le bourgeois ! ». Ceux de Marchin ont d'abord tous pris parti (30). Le régiment Danguin (31), qui n'était pas si fort, a voulu faire quelque résistance, il n'y en a eu pourtant que douze ou quinze de tués, et tous les autres ont été faits

(23) Ms. fr. 22252, f. 139.

(24) Cf. infra, lettre du 13 juillet 1674, n. 3.

(25) Assiégée dès le 25 décembre, la ville fut prise le 1" janvier 1653 par Marchin et occupée par Chavagnac (Bull. Périgord, 1910, p. 58 et 1951, pp. 169 sq.).

(26) u S. M. ayant été informée des services qu'il [Pons] lui a rendus dans ces derniers mouvements et de l'attention qu'il a eue de maintenir son voisinage dans la fidélité et l'obéissance qui lui est due, Elle lui a écrit cette lettre pour lui en témoigner sa satisfaction » (B. N., f. Périgord, t. 164, f. 31 — A. N., MM. 7391, pp. 15 sq. et M. 538, n° 98).

(27) « Considérant l'importance de son château de Fénelon, par son assiette et la proximité de la ville de Sarlat, surprise depuis peu de jours par les factieux, elle mande à son cousin le duc de Candale d'envoyer dans le château tel nombre de gens de guerre qu'il jugera à propos pour sa garde et préservation, et de pourvoir à la subsistance de cette garnison » (ibid. ). Le château reçut effectivement une garnison de quarante hommes (A. N., M. 7391, p. 16).

(28) Candale accepta ces conditions et Faujan changea de camp pour la troisième fois (Mémoires de Balthazar, éd. Ch. BARRY, Paris, 1876, pp. 97 sq., cf. Bull. Périgord, 1910, p. 218).

(29) L'adresse porte : M. de Saint-Abre, maréchal de camp aux armées du Roi, aux Vieux-Augustins à Paris (ibid., p. 228).

(30) Prendre parti, « s'enrôler, se mettre au service d'un général » (Furetière); se dit particulièrement des prisonniers de guerre qui changent de camp.

(31) D'Enghien.



LA FAMILLE PATERNELLE 27

prisonniers. M. et Mm" de Chavaniac sont cachés; on ne les a pas trouvés encore; on est après à les chercher et je ne crois pas qu'ils puissent échapper. J'ai envoyé vers ceux qui commandent les années du Roi maintenant à Sarlat pour leur conseiller d'attaquer le bourg de Castelnau où étaient encore les canons hier au soir, et qui ne peut être incommodé du château, guère qu'à coups de pierre, outre que le dit château n'est rempli que de beaucoup de crocandalie (32) que le sieur de Meyriniac, intendant de M. de Castelnau, y a fait entrer, et est très mal pourvu de toutes choses, de sorte que, si je suis cru, le château et les trois canons qui battaient Sarlat seront bientôt au Roi et je m'en vais offrir pour cela à ceux qui commandent les armées du Roi à Sarlat cinq cents hommes; j'offre bien davantage, car si ces troupes qui ont pris Sarlat et M. de Giscars qui commande à Souliac me veulent faire l'honneur de m'obéir, je réponds sur ma tête de la prise du château de Castelnau et des canons, c'est ce que je leur ai envoyé proposer. S'ils me prennent au mot, je donnerai au moins cinq cents hommes. Je testimonie que je ne suis serviteur impuissant ni inutile, et j'ai cru que vous ne seriez pas marri que je vous rendisse compte de toutes ces choses; je suis aussi assuré que vous ferez valoir comme il faut ce que je fais, et vous en supplie, et de m'honorer tous les jours de votre amitié, Monsieur mon très cher frère. Votre très obéissant serviteur, La Mothe-Fénelon, à Fénelon, ce 24 mars 1653. L'on vient me dire que Chavaniac et sa femme sont pris » (33).

Ce récit ne paraît pas exempt de gasconnade, étant donné que celui de la Gazette de France attribuera aux bourgeois, et en particulier au consul Saint-Clar, tout le mérite de la libération de la ville, réduction qui sonna le glas de la Fronde en Périgord : mais Candale lui-même ne reconnut leur rôle que le e avril (34). On a l'impression que Pons de Fénelon se soucie moins d'être complet ou même exact que

(32) Crocandalie, croquants.

(33) Lettre publiée pour la première fois par G. de Gérard dans le Bull. Périgord, 1910, pp. 227 sq.

(34) G. de Gérard (pp. 219 sq.) s'étonne que Pons de Fénelon ignore que les canons de Castelnau avaient été repris le 19 mars par les habitants de Montagnac. En réalité, c'est lui qui a été induit en erreur par la Gazette. Cette artillerie était de nouveau passée au parti des princes, comme en fait foi une lettre du Roi au duc de La Force du 3 avril 1653. Castelnau résista encore plusieurs semaines, et ce n'est que le 6 juin 1653 que Louis XIV put donner l'ordre de remettre les trois canons à Candale (G. J. de COSNAC, Souvenirs du règne de Louis XIV, Paris, 1878, t. VI, pp. 338-340; cf. aussi les Mémoires de Balthazar, pp. 96, 99 ). Il est en revanche curieux que Pons n'ait pas su que « celui qui commandait les armées du Roi maintenant à Sarlat » était Michel du Bourget, sieur de Marin, et qu'il ne disposait que de trois cents hommes (G. de GÉRARD, pp. 226, 229 sq.). Voir sur la Fronde au château de Beauséjour le Bull. Périgord, 1876, p. 80 et 1884, p. 252.



28 LA FAMILLE DE FÉNELON LA FAMILLE PATERNELLE 29

de permettre à son beau-frère de « faire valoir » ses services avant que d'autres renseignements ne fussent parvenus à Paris : sur ce point il réussit, puisque Candale n'envoya de nouvelles à Mazarin que le 27 mars. De fait, une récompense fut accordée, mais ce fut à l'intermédiaire : Saint-Abre reçut le 12 avril 1653 l'important gouvernement de Salces (35). Quant à Pons de Fénelon, dont le château avait désormais perdu son intérêt stratégique, il dut se contenter d'une nouvelle lettre du Roi à Candale l'exemptant le 10 juillet 1653 du logement des troupes (36). Néanmoins ce n'est pas sans quelque fondement que ses descendants purent croire qu' « il avait arrêté les progrès des rebelles dans le Périgord qui en avaient occupé la plus grande partie, y employant sa personne et sa maison avec assez de succès pour mériter que le Roi » ait « semblé le regarder comme le premier de ses serviteurs dans cette province » (37).

Personne ne pouvait d'ailleurs reprocher à Pons de n'avoir pas aggravé par des campagnes coûteuses une situation financière désastreuse (38), d'autant que les partages de 1641 l'avaient certainement lésé en ne lui attribuant que les biens paternels grevés de près de soixante mille livres de dettes (39). Que l'on se fût ou non « servi de faux rapports pour lui nuire auprès de ses parents » (40), ceux-ci le sacrifièrent, en dépit du droit aux substitutions qui lui revenait en tant qu'aîné (41), au jeune Antoine jugé beaucoup plus capable

(35) Ibid., p. 229.

(36) Ibid., cf. A. N., A E II 1771, pp. 15-16.

(37) Ms. français 22 252, f. 139.

(38) C'est peut-être aussi pour cette raison que « le seigneur de la Mothe-Fénelon » avait « défailli » aux Etats du Périgord de 1651 (A. D. Dordogne, ms. 66).

(39) Cf. infra, I" p., ch. VI, App. I, notes 11 sq.

(40) L'intéressé « le disait fort », mais son fils précisait : mon oncle » (ibid.).

(41) Ce n'est pas sans artifice qu'Antoine essayait le 27 février 1662 de démontrer que Pons avait « eu pour récompense des deux tiers de Magnac qu'il prétendait par son contrat de mariage et la coutume :

1° 72 000 lb. touchés par Bertrand et François ter sur les biens maternels soit 12 000 lb. comme dot, 30 000 de la vente du quart de Bonneval et de Blanchefort (1599), 30 000 de la vente de Salignac (1608);

2° 25 000 lb. de la vente d'une partie de la terre de Neufville par François Jr; 3° 17 000 lb. de la vente par Pons de ce qui restait de cette terre;

4° les 15 478 lb. qu'il a retirées de la maison d'Urfé pour le remplacement d'autres aliénations du bien maternel de Mal' de Fénelon que l'aïeule de M. l'évêque de Limoges d'à présent, sa tante, avait fait;

5° Les dites 15 000 livres sur la terre de Magnac;

6° La jouissance entière de la terre de La Mothe, d'un aussi grand revenu que Magnac : Mme de Fénelon aurait pu en jouir quatorze ans à titre de douaire;

7° Enfin les intérêts des quatre premières sommes dont Pons a commencé à jouir dès les premiers jours du contrat de 1641 » (Archives d'Aiguevive, supplique du 27 février 1682).

d'illustrer la famille. Ce n'est pas que toutes les opérations réalisées par l'héritier de Sainte-Mondane aient été malheureuses. Il régla le 17 novembre 1644 avec François de Bourzoles de Caumont de Carlux les problèmes créés par une modification du cours de la Dordogne et un échange de 1650 avec Jean de Vassal de la Tourette lui permit de récupérer les fiefs que Vassal possédait dans la seigneurie de Fénelon. Un expert juge même qu'il fit, en 1650 également, « une bien bonne affaire » en obtenant par échange de Pierre Roques de Gourdon le fief de Rouffilliac sis dans la seigneurie de Fénelon,

« considérable par son étendue et sa rente » (42). Dans les procès qui lui étaient communs avec son frère, pour les terres de Salignac et de Blanchefort par exemple, il laissa agir le marquis Antoine, mais celui-ci reprocha à Pons d'avoir contribué à la perte de la seconde

« par la délivrance qu'il fit de gaîté de coeur d'un acte particulier secret » qui « déchargeait » le 12 juillet 1641 l'un des co-partageants

« de la garantie qui pourrait être due pour raison de la transaction passée entre leur père et Henri de Bonneval » (43). Antoine se flattait au contraire d'avoir « par arrêt du 21 juin 1653 de la 3e chambre des enquêtes de Paris... fait recevoir ledit M. Pons à rendre son affirmation en province devant le juge de Gourdon en présence de ses créanciers » : car, ajoute sévèrement le marquis, Pons « aurait plutôt tout laissé perdre que d'aller à Paris, ni fournir pas un sol pour faire les poursuites » (44). Il n'est donc pas étonnant que l'aîné de la famille ait procédé, surtout de 1654 à 1656, à « beaucoup d'aliénations, tant de bien-fonds que de rentes, des deux seigneuries de la Mothe et de Fénelon ou Sainte-Mondane » (ces mutations entraînèrent même en 1658 un renouvellement du terrier de La

En réalité les sommes visées dans les deux premiers articles avaient été dépensées par le père de Pons

et il n'avait non plus jamais touché celles des- 4* et 5` articles; le marquis s'était contenté de lui faire signer les 13 juin, 4 juillet 1660 et 26 juillet 1663 les décomptes de ses avances (en particulier dans les procès contre les Bonneval).

(42) A. N., M. 538, n° 9 (p. 33), 47 bis et 48. Il n'est pas sans intérêt de connaître les limites de la seigneurie de Fénelon qui s'étend sur « deux lieues de long de la Dordogne depuis l'église de Mareuil jusqu'à l'extrémité du fief de Manobre ». Large de trois quarts de lieue, elle confine aux paroisses de Mareuil, Mesclat (en Quercy), Fayolle et Veyrignac. Sauf sur les bords de la Dordogne (au Nord), il s'agit d'un mauvais terrain (M. 538, n° 9, pp. 63 sq., 66). Nous connaissons aussi la « transaction de 1652 entre Louis de Lavaur, héritier de Jean son frère, et M° Barth. Dupuy, juge de Brivezac et de Lostanges, au sujet d'un procès entre François de Salignac, baron de La Mothe Fénelon, dame Marie de Bonnexfal, ledit Jean de Lavaur et Marie de Salignac sa femme » (A. D. Corrèze, E. 569, Montet ).

(43) Arrêt du 12 mars 1671, s. f. (A. D. Haute-Vienne, 3 G 295).

(44) Archives d'Aiguevive, supplique à M. des Coutures, infra, I" p., ch. VI, App. I. n. 36).

« ceci ne tombe pas sur



30 LA FAMILLE DE FÉNELON

LA FAMILLE PATERNELLE 31

Mothe) (45), ni qu'il ait vendu 8 500 livres une partie de la terre de Loubert à François Barbarin, sieur de Chambes et de La Plana (4o).

De telles ventes lésaient son fils aîné François H en tant qu'héritier appelé à la substitution par le testament de l'ambassadeur Bertrand de Salignac. Pons avait beau lui représenter qu'il restait possible de revenir sur des cessions indûment consenties par François rr, en particulier sur celle de Salvagnac-en-Rouergue (47), et que lui-même avait pris la précaution d'assigner l'acquéreur, M. de Lauransy-Monbrun, président de la Cour des Aides de Cahors dès le 13 décembre 1644 (48) : en l'absence de toute liquidité, ce n'étaient en effet là que chimères, et François II se trouvait en outre mécontent de la façon dont Pons avait disposé de l'héritage d'I. de Lussan. De Manot où il se trouvait, il fit donc assigner son père en 1653. Après consultation de gens de loi, tous deux s'accordèrent pourtant le 2 décembre 1654 pour conclure une transaction. Mais Pons ne se tint pas aux termes de celle-ci, se pourvut en 1660 au Parlement de Guyenne et il fit à son tour assigner François II en son château de Péricard qui lui venait de sa femme (49). Nous ignorons quelle valeur le vieux gen-

(45) A. N., M. 538, n° 9, p. 76. La même pièce indique qu'en 1680 François II en racheta une partie.

(46) Bull. Périgord, 1951, p. 168.

(47) e Les moyens que je crois avoir pour rentrer dans Salvagnac : 1° feu mon père qui a vendu Salvagnac m'avait donné par son contrat de mariage la moitié de tous ses biens avec la moitié des charges. La vente n'a été faite que longtemps après son mariage, et, peu d'années après sa mort, je fis assigner M. de Monbrun à Toulouse, où l'affaire est. 11 y a assez longtemps, après la mort de mon père, je fis faire inventaire de ses biens par autorité de justice. La substitution de la maison a été ouverte en ma faveur. Vous êtes appelé à la substitution qui est assez grande et, mon père s'en étant chargé et en étant responsable, on peut prendre sur son bien vendu ce qui se trouve à dire de ladite substitution. De plus, mon père, avant la vente de Salvagnac, avait reçu comptant de 1 000 livres du bien de feue ma mère, lequel elle m'a cédé moyennant Magnat que j'ai quitté à mes frères et, ne trouvant point dans le bien de mon père de quoi payer les sommes de ma mère reçues par mon père qui est le vendeur, ce qu'il reste et se trouve à dire de la substitution et la moitié des biens que feu mon père avait, qui en a vendu la majeure part. Je peux m'en prendre sur Salvagnac qu'il a vendu avec plusieurs autres terres, et cela d'autant plus qu'il y a dans la vente de ladite terre lésion de la moitié du juste prix. Voilà les raisons dont je puis me souvenir présentement. et peut-être qu'avec le temps en y songeant on en pourra trouver d'autres.

Ma femme vous baise les mains. Le petit Pona se porte très bien, Dieu merci. Mon fils. Votre très bon père. Lamothe-Fénelon.

A Fénelon, ce 29 janvier 1660 » (Archives d'Aiguevive).

(48) L'acte portait que, « ne voulant point accepter l'hérédité du défunt, il désirait faire faire inventaire » (cf. supra, n. 8 ). Une lettre de Fénelon à l'abbé de Langeron du 20 juillet 1700 rappelle que Pons avait aussi « commencé un procès » dans des conditions analogues au sujet de la terre de Salignac qu'il prétendait n'être passée par les femmes aux Gontaut-Biron, puis à M. d'Arros, qu'en violation d'un « pacte mutuel s de 1460.

(49) Archives d'Aiguevive.

tilhomme attribuait au testament qu'il passa le 22 août 1660 deus la maison de M. de Gérard, sieur de Latour (50). Quoi qu'il en soit, Pons mourut le 7 mars 1663 et fut enterré le 13 aux Récollets de Sarlat selon son rang, son frère ayant officié pontificalement et l'oraison funèbre ayant été prononcée par un jésuite, le P. Roatin (51). Mais aussitôt son fils aîné fit vendre son cheval et dresser un inventaire qui, à côté de quelques traces de la magnificence passée (une tapisserie d'Aubusson), souligne la détresse de la famille (52). On ne s'étonnera donc pas que François II n'ait pas voulu se charger des dettes de son père, en faisant valoir que celui-ci avait été lésé dans le partage de la succession de ses parents, et qu'en outre il lui « était encore dû les intérêts de la légitime de sa seconde femme, de quoi il n'a jamais rien touché » : il croyait trouver dans ces deux chefs « assez de moyens pour satisfaire les créanciers de son père » (53). Aussi le titre d'héritier revint-il au futur archevêque : mais ses tuteurs refusèrent la succession (54). En revanche les dettes faites pendant le second mariage de Pons ne furent jamais payées et c'est à peine si, cinquante ans plus tard, François II pensera, dans son propre testament, à ceux qui lui avaient alors vendu du blé (55). La ruine rapide des Fénelon, surchargés d'enfants, de dettes et de procès, au cours des soixante premières années du XVIIe siècle, illustre celle de la moyenne noblesse provinciale : l'auteur de la lettre anonyme à Louis XIV et des Tables de Chaulnes s'en souviendra toute sa vie.

(50) Il y léguait 6 000 livres à chacun de ses cinq derniers fils : Henri-Joseph (cf. supra, n. 20 ), François-Martial, François-Armand, Louis et celui dont sa femme était alors enceinte de second Henri-Joseph). Conservée aux archives de Gérard, cette pièce nous est connue par l'analyse de SAINT-SAUD, Généalogies périgourdines. 1903 (A. D. Gironde, 9 J. 114, pp. 317 et 319).

(51) Registres paroissiaux de Notre-Dame de Sarlat. Du point de vue religieux, nous savons seulement que Pons fut admis le 14 février 1659 aux Pénitents bleus de Sarlat et que ceux-ci lui firent chanter le 26 avril 1663 un nouveau service funèbre (Registre 1624-1722).

(52) Cf. sur son inventaire après décès, E. de MALEVILLE, dans Annales de la Société d'agriculture de la Dordogne, t. XXX, 1869, pp. 449 sq., t. XXXII, 1871, pp. 115 sq. ainsi que Ed. CHARTON, Le Magasin pittoresque, t. XXXVIII, 1870, pp. 68-70 et L.-A. BERGOUNIOUX, Bull. de la Société des Et. du Lot, 1941, p. 109.

(53) Cf. infra, I" p., ch. VI, n. 24.

(54) L'archevêque écrira le 20 juillet 1700 à Langeron : u Mon père m'a fait son héritier par son testament, je n'ai jamais pris de lettres de bénéfice ». L'exploit des chanoines de Limoges de 1665 parle pourtant du « fils aîné desdits mineurs qui est l'héritier » de feu Pons (cf. infra, P° p., ch. II, n. 15 ), ce qui semblerait désigner François-Martial. Quoi qu'il en soit, le précepteur des princes assurait le 26 octobre 1690 à sa cousine Mme de Laval intéressée à la liquidation : e Cette succession m'est insupportable. Je la ruine en la gardant et je fais tort à tous ceux à qui elle doit s. Sur ses divers actes de partage avec son frère François II, cf. infra, P° p., ch. VI, n. 9.

(55) Cf. infra, ibid., n. 38.



34 LA FAMILLE DE FÉNELON

II LA MÈRE DE FÉNELON 35

[oubli de la première page]



bleus de Sarlat en 1659 (mais le registre lui attribue un obit de 1710!); François-Armand, le futur archevêque, désigné en 1660 comme le « chevalier de Fénelon »;

Louis, qui vivait encore le 22 août 1660;

et Henri-Joseph dont sa mère était enceinte à la même date (9). De fait, cc n'est qu'en 1686 qu'il put prendre possession de la terre de Beauséjour en qualité d'héritier légitimaire de Louise de La Cropte (10). Laîné se trompe donc en plaçant sa naissance vers 1653.

A ces quatre garçons, la généalogie imprimée joint une fille, Louise, dont on ne sait rien.

Selon une tradition liée à un document figuré, le futur archevêque, encore en bas-âge, échappa à une maladie assez grave pour que sa mère offrît, à la suite d'un voeu, un petit tableau peint à l'huile à la Vierge de Rocamadour : cette oeuvre « naïve et maladroite » d' « un artiste local » représente « le bébé raide comme une poupée dans son berceau cerclé de bois... entre sa mère agenouillée qui ressemble à Anne d'Autriche et son père qui fait songer à un Mazarin moins pointu et plus jovial » (11). Admis aux Pénitents bleus le 14 février 1659, le jeune François se vit, comme ses quatre frères mineurs, attribuer un legs de six mille livres par le testament que son père passa le 22 août 1660 dans la maison de M. de Gérard, sieur de Latour (12). Mais l'importance des dettes était telle que Pons désigna ensuite paradoxalement l'enfant comme héritier; lorsqu'il fut mort le 13 mars 1663, on eut soin de ne pas prendre de lettres de bénéfice (13). Selon la coutume, la veuve se retira au second des châteaux de son mari, Lamothe-Massaut, à deux

(9) Testament de Pons de Fénelon du 22 août 1660 (A.D. Gironde, 9 J. 114, pp. 317 sqq.).

(10) A.D. Dordogne, B. 395 et 2 E. 982 (6). De plus, dans l'acte du 9 novembre 1684 par lequel il renonce à la succession paternelle, le futur archevêque doit encore

« se faire fort de m" Henri-Joseph de Salagnac, chevalier de Fénelon », et promettre de lui faire ratifier l'acte « incontinent après qu'il aura atteint l'âge de majorité à peine n (notaires Clersin et Royer, A.N., M.C., Etude VI, liasse 581).

(11) L'ex-voto est conservé dans la chapelle de Rocamadour. On en trouvera la reproduction dans le Bulletin de la société des études du Lot, 1951, fasc. 4, Supplément, pp. 6-9. Cf. Jean SECRET, Au pays de Fénelon, Périgueux, 1939, p. 14, ainsi que Bull. Périgord, t. XI, 1884, p. 255 — BARRA, Bull. du Lot, t. XXXIV, 1899,

p. 216 — Ernest RUPIN, Rocamadour. Etudes artistiques et archéologiques, Paris, 1904,

p. 201. Nous croyons que cette tradition n'a pas de fondement plus solide que l'affirmation sans preuve d'A.B. Caillou : e On y voit encore quelques mauvais tableaux... en particulier un dessin représentant Mule de Fénelon offrant à Dieu son jeune enfant, d'abord dans l'âge le plus tendre et dans son berceau, et puis plus tard quand » il était « déjà docteur... L'on croit avoir encore son tableau dans le petit vestibule qui communique de la chapelle Notre-Dame à celle de Saint-Sauveur où les chanoines célèbrent leurs offices s (Histoire critique et religieuse de N.-D. de Rocamadour, Paris, 1834, p. 27).

(12) Conservé dans les archives de Gérard, l'original nous est resté inaccessible : mais cf. A.D. Gironde, 9 J.114, p. 319.

(13) Cf. supra, ch. I, notes 54 sqq.

heures de marche de Sainte-Mondane. C'est là que le chapitre de Limoges, en procès avec le défunt au sujet de la terre de Salignac en Limousin, la fit assigner les 9 juillet 1665 et 24 février 1666 avec ses fils « et nommément le fils aîné desdits mineurs qui est l'héritier » de son père (14). On a cru jusqu'ici que la veuve de Pons de Fénelon avait laissé le 4 juillet 1691 par testament trois mille livres au chapitre de Rocamadour. En réalité la fondation fut faite par Julie de Salagnac, marquise de Meilhars, soeur de la femme de son frère Jean de la Cropte (15). L'arrêt du Conseil privé du 12 mai 1671 qui renvoie au Parlement de Toulouse François II de Fénelon, le marquis de Magnac et « le vicomte de Fénelon, fils du second lit de Pons et son héritier substitué » ne fait déjà aucune mention de la mère (16) : on ne s'étonnera donc plus du silence de la lettre du 13 juillet 1674 où la mort de son oncle maternel donne au jeune clerc l'occasion de parler de sa famille. En tout cas, celui-ci passa le 10 février 1677 à Sarlat une procuration pour une créance à recouvrer « en conséquence de la donation faite à la défunte dame Louise de la Cropte et aux siens par feue d"' Yzabeau de Bideran, tant de son chef que comme héritière de feue d"e Anne de Bideran sa soeur » (17). M. de Cambrai abandonna à son frère cadet Henri-Joseph le reste de la succession de sa mère (18), dont nous devons donc placer la mort entre 1666 et 1671.

(14) Les deux exploits signifiés à La Mothe ne mentionnent qu'un fils du second lit, mais le mémoire des chanoines précise « qu'on a fait appeler ses enfants mineurs au procès et qui sont du second lit, et nommément le fils aîné desdits mineurs qui est son héritier. Il faut savoir s'ils ont comparu séparément ou conjointement..., si leur mère prend qualité de tutrice » (A. D. Haute-Vienne, 3 G. 295 ). Le 15 avril 1663, son beau-fils François II l'avait fait assigner « en son nom propre et comme tutrice naturelle de ses enfants » (cf. infra, Ir° p., ch. VI, notes 7-9).

(15) Ca' de BAUSSET — A. B. CAILLAU, Annales de la société d'agriculture de la Dordogne, t. XLI, 1880, p. 698 — RUPIN, p. 202 — J. SECRET, p. 19 — J. Th. LAVRAL, Notre-Dame de Rocamadour, 4° éd., Paris, s.d., p. 226. Cf. infra, App., n. 16.

(16) A. N., Va 578 — A. D. Haute-Vienne, 3 G. 295.

(17) M. Viers, de la Mothe-Fénelon, a retrouvé en 1963 dans les archives du baron du Pouget (château de la Fonnaute à Cazoulès, Lot) une quittance du 11 mars 1677 signée par Charles Menissier (cf. sur lui, infra, II° p., chap. I, n. 14 ), muni de la procuration en question : elle donne reçu à Joseph de Bideran, seigneur de Mareuil, de la somme de 650 lb. « pour tous les droits, soit au principal ou intérêts, qui pouvaient être dus audit abbé et à son frère » Henri-Joseph. Un acte du même notaire Pebeyre ateste que, le 3 juin 1679, J. de Bideran fit un versement complémentaire de 500 livres. Nous tenons à remercier M. Viers d'avoir bien voulu, par l'intermédiaire de M.R. Toujas, nous communiquer ces précieuses pièces. Sur les rapports très anciens entre les Fénelon et les Bideran de Mareuil, cf. Bull. Périgord, t. LXXXI, 1954, pp. 119 sq. et surtout A. N., M. 538, n° 9, p. 40 : il en ressort qu'un du Pouget de Bideran renouvela en 1658 l'hommage à Pons de Fénelon pour Mareuil, partie de Bideran renouvela en 1658 l'hommage à Pons de Fénelon pour Mareuil, partie de la seigneurie de Lamothe (cf. aussi B. N., I. Périgord, ms. 16, 11". 303 sq.).

(18) Par un acte du 4 mai 1695, l'archevêque nommé de Cambrai lui cédait tous ses droits sur la succession de sa mère et sur celles d'Antoinette de Jousserand et de



36 LA FAMILLE DE FÉNELON

François de Saint-Abre (notaires François Lange et de Troyes, M. C., Et. XCII, liasse 290 ). Mais Henri-Joseph n'avait pas attendu cette cession pour, a incontinent la mort » en janvier 1686 de François de La Cropte, sr de Beauséjour, se mettre a en possession du château dudit Beauséjour et de ce qui en était les dépendances comme héritier légitimairc de Louise de La Cropte sa mère », tout en a renonçant à la succession dudit seigneur de Beauséjour son oncle ». Peu avant le 22 août 1709, il consulta un avocat de Bordeaux sur la possibilité de « rentrer dans tous les biens aliénés tant par Antoinette de Jousserand que par » son oncle (A. D. Dordogne,

2 E 982 (6)). C'est sans doute en 1686 qu'il emprunta 18 000 livres à sa tante Hippolyte-Angèle de La Filolie (ibid., B. 395, notaire Mailliat de Périgueux contrôlé le 24 novembre 1700 ). Henri-Joseph afferma Beauséjour à Lalande, puis au gendre de celui-ci Labonne de Lagrave. Il entreprit en 1708 d'importantes réparations au château (Bull. Périgord, t. XI, 1884, p. 257 ). Le domaine était évalué le 17 septembre 1739 à 60.000 livres.



APPENDICE LA MAISON DE LA CROPTE

La généalogie nous en est connue grâce aux preuves présentées en 1783 par le marquis de Bourzac (1) et à diverses notices imprimées, en particulier celle de l'Armorial général d'Hozier (2), et surtout celle de Lespine dans le Nobiliaire universel de France de Viton de Saint-Allais (3) qui a été suivie par Borel d'Hauterive dans l'Annuaire de la noblesse de France (4). La famille a son berceau au bourg de La Cropte en Périgord. On la fait remonter jusqu'à 1144. En tout cas, la filiation en paraît établie depuis 1271 et Bertrand III de La Cropte fut évêque de Sarlat de 1416 à 1446. Du mariage d'Hugues de La Cropte avec Marie Vigier, dame de Chanterac (1457) sortirent les branches de Bourzac, de Saint-Abre et de Chantérac-Beauvais.

Outre leur commune ascendance lointaine, les Bourzac et les Chantérac avaient une alliance récente. Jean-Pierre de La Cropte, Sr du Mas de Montet, de Chassaignes etc. (qui vivait encore le 15 mai 1660) était en effet devenu seigneur de Bourzac le 14 mai 1639 par son mariage avec Isabeau Jaubert de Saint-Gelais, fille de François, sr de Seurin et d'Allemans, et de Suzanne Raymond, fille de Jean Raymond, sr de Vandoires et de Bourzac (5). Leur petit-fils François-Isaac, comte de Bourzac, né vers 1651, mourut à Vandoires en 1738 après avoir servi d'intermédiaire entre Malebranche et son cousin Armand Jaubert du Lau, marquis d'Allemans, né le 8 mars 1651, fils d'Isaac et de Gabrielle Jaubert de Saint-Gelais (6). Dans la branche de Chantérac, Louis-Joseph de La Cropte avait de son côté épousé le 4 octobre 1627 Marthe Raymond (7), soeur de Suzanne. C'est ce qui explique que Jean-Pierre de La Cropte, sr de Bourzac, ait signé le 15 août 1668 en qualité de

(1) B. N., Nouveau d'Hozier, s. v. et f. Périgord, t. 130.

(2) Ed. Didot, Registre I, lr« partie, p. 167.

(3) Paris, 1817, t. XI, pp. 74-82.

(4) T. XIII, 1856, pp. 195 sqq.

(5) A.D. Dordogne, B. 2217, f. 85. — B. N., f. Périgord, t. 16, f. 10 v° et t. 74, p. 148.

(6) D'HozIER, Armorial, reg. I, i' p., p. 167. — URBAIN-LEVESQUE, t. III, pp. 365, 367.

(7) Cf. infra, n. 31, et t. III, lettre du 8 (?) novembre 1687, n. 2.



38 LA FAMILLE DE FÉNELON

cousin germain au mariage de David-François de La Cropte de Chantérac et de la nièce du futur archevêque de Cambrai. Cette indication suffit pour les Bourzac, mais il est nécessaire de suivre depuis le début du XVIIe siècle la généalogie de la branche des Saint-Abre à laquelle appartient la mère de l'archevêque, et celle des Chantérac dont est sorti son ami et d'ailleurs proche allié.

Branche de Saint-Abre (8)

François III de La Meynardie épousa par contrat du 3 février 1614 Antoinette de Jousserand, dont la famille avait acquis Saint-Abre le 1.r juin 1601, et que sa tante Marguerite Jousserand, veuve de Claude de Candale, dame de Beauséjour, institua par testament du 24 mars 1617 son héritière universelle avec clause de substitution au cas d'interruption de la lignée. Marguerite mourut en 1621. Conformément aux stipulations de son contrat de mariage, Antoinette de Jousserand, qui, déjà veuve le 10 décembre 1643, ne devait mourir que le 23 octobre 1656, donna le 6 mars 1638 la moitié de ses biens à l'aîné de ses sept enfants (9).

1. Celui-ci, François de La Cropte, sieur de Beauséjour, se maria le 10 décembre 1643 avec Bertrande de Noalis, fille de Jean, sieur de La Vallade. Il fit en 1667 ses preuves de noblesse devant le subdélégué de l'intendant Pellot et mourut sans enfants en 1686 (10). Bertrande de Noalis avait été le 30 juillet 1674 marraine d'un fils de son frère (11).

2. Jean II de la Cropte qui suit. Il semble avoir été le puîné, bien que Lespine le croie plus jeune que :

3. François, sieur de La Meynardie, chevalier de Malte en 1631. Il fut commandeur du Cap François (1634), puis du prieuré de Saint-Gilles, mais ne prononça pas ses voeux et serait devenu sénéchal de Périgueux (12). Il épousa en premières noces Marie de Taillefer de Mauriac et, en secondes, le 2 août 1652, Lydie de Caillières, veuve de Jean Jusson du Châtelard. Il n'en eut qu'une fille, Isabeau, qui apporta

(8) Outre les généalogies imprimées, voir la consultation sur la dévolution de Beauséjour, 1702, A. D. Dordogne, 2 E 982 (6 ), le Bull. Périgord, t. VIII, 1881,

p. 290 et t. XI, 1884, p. 256, et, sur le sceau de François III, Ph. de BOSREDON, Sigillographie du Périgord, Périgueux, 1880-1882, p. 74.

(9) SAINT-ALLAIS, t. XI, p. 76 — A. D. Dordogne, Etat-civil de Tocane — Bull. Périgord, t. XI, 1884, pp. 253 sq.

(10 ) Armorial, Reg. I, lrP p., p. 167. On trouve plusieurs actes de

lui dans la collection Dujarric-Descombes (Société historique de Périgueux ). Cf. Ph. de BOSREDON, p. 74, n° 570, et Bull. Périgord, t. XI, 1884, p. 256 — A. D. Dordogne, B 2219 et 3138.

(11 ) A. D. Dordogne, Etat-civil de Tocane.

(12 ) B. N., f. Périgord, t. 16, f. 10 y° et t. 74, p. 148.

LA MAISON DE LA CROPTE 39

La Meynardie à Léon de Saint-Astier du Lieu-Dieu par son contrat de mariage du 16 février 1678 (13).

4. Louise, mariée le 1" octobre 1647 après la mort de son père à Pons de Salignac, en eut l'archevêque de Cambrai et Henri-Joseph qui sera, après la mort de l'aîné de ses oncles, seigneur de Beauséjour (14).

Et trois enfants morts sans alliances :

5. Louis,

6. René de La Cropte, sr du Sauzet, vivait en 1643 et en 1646. et 7. Jeanne (15).

Jean II, sr de Saint-Abre, lieutenant général (cf. sur sa belle carrière et sa mort la lettre du 13 juillet 1674) avait épousé par contrat du 22 décembre 1650 (16) Catherine de Salignac, dame d'Aixe, de Rochefort et de Rochemeaux, fille d'Achille (mort le 19 mai 1649, dont la succession fut réglée en 1666) et de Catherine de Meilhars, mariés en 1621 (17). Achille était fils d'Isaac (marié le 13 janvier 1601 et mort en 1634) (18), lui-même fils de François (marié le 29 juin 1567, il fit son testament le 19 novembre 1585) dont la femme Louise de Sainte-Maure-Montausier fit son testament le 4 septembre 1619. Issue de Raymond et de sa femme Jeanne de Caumont, cette branche des Salignac, la seule qui fût passée à la Réforme, se convertit sous Louis XIII.

Après avoir apporté aux Saint-Abre les terres de la branche de Rochefort, Catherine de Salignac mourut à Aixe le 21 février 1671 (19). Elle avait eu de Jean II de Saint-Abre :

1° N..., comte de Rochefort, reçu page de la grande écurie, tué à la bataille de Sinzheim le 16 juin 1674 (20).

2° Jean-Isaac-François qui suit.

3° Léonard, chevalier, sr de Sérilhac, né le 18 novembre 1666,

lieutenant de vaisseau par brevet du janvier 1703, mort le 11 jan-

vier 1719. Il épousa 1° Jeanne du Reclus, dame de Cibiou, née le 12 février 1665 (qui était sa cousine germaine, s'il s'agit bien d'une fille de François du Reclus du Cibiou qui avait épousé le 23 novem-

(13) Cette date souligne l'erreur de la consultation (A. D. Dordogne, 2 E 982 (6)) qui le fait remarier à Marie de Taillefer : elle fut en réalité dame de La Meynardie.

(14) Bull. Périgord, t. XI, 1884, p. 257.

(15) SAINT-ALLAIS, /OC. Cit.

(16 ) A. D. Dordogne, B. 2223. Jean de la Cropte et sa femme Catherine eurent en 1670-1671 avec leur belle-soeur et soeur Julie de Salagnac (cf. sur elle, supra, ch. II, n. 15) un procès qui alla successivement devant le Parlement de Bordeaux et devant le Conseil privé (cf. les arrêts de celui-ci des 6 mars, 8 mai et 5 juin 1671, A. N., Ve 576, 578, 580).

(17) Ibid., 2 E 1853 (530).

(18) J. NADAUD, Nobiliaire du diocèse et de la généralité de Limoges, Limoges, 1878, t. IV, p. 140.

(19) B. N., f. Périgord, t. 164, pp. 25, 40 — Bull. Périgord, 1951, p. 192.

(20) Cf. infra, lettre du 13 juillet 1674, n. 3.

40 LA FAMILLE DE FÉNELON

bre 1657 Jacqueline-Catherine de Salignac, fille d'Achille de Rochefort et Rochemeaux et de Catherine de Meillars (21) et 2° Renée Dexmier, fille du sr du Roc et du Montet. Il fit souche de la branche de Cibiou, plus tard de Saint-Abre.

4° N..., chevalier de Saint-Abre, lieutenant de vaisseau, chevalier de Saint-Louis le 6 février 1694. Il doit s'agir de François, baptisé « à six ou sept ans » le 30 juillet 1674, filleul de son frère François et de sa tante Bertrande de Noalis, dame de Beauséjour (22).

5° N... de La Cropte, religieuse à Puyberland en Poitou (23).

Jean-Isaac-François de Saint-Abre, Rochefort, Aixe et Rochemeaux, gouverneur de Salces jusqu'en 1719, mort en mars 1727. Saint-Simon a tracé un vivant portrait de ce « vieux libertin... d'esprit et de corps, qui s'était battu plus d'une fois, de bonne compagnie, familier de feu

M. le Duc et des Conti avec qui il alla en Hongrie, intime de M. de La Rochefoucauld le favori et de ses enfants » (24). Il avait épousé en mars 1677 Marie-Anne de La Rochefoucauld-Bayers, fille de Louis-Antoine et d'Anne Garnier, dame de La Bergerie en Saintonge, qui vivait le 10 juin 1686 séparée de son mari. Il en eut :

François IV, comte de Saint-Abre, capitaine de cavalerie au régiment de Duras, cornette des chevau-légers de Bourgogne (17 septembre 1704), puis sous-lieutenant de la compagnie des gendarmes flamands (7 août 1712), blessé à Malplaquet le 11 septembre 1709, mort sans alliance en 1716 (25).

Louise-Marie-Françoise, d" de Rochemeaux, qui épousa le 26 juin 1720 Charles d'Orsay, intendant de Limoges. Il mourut le 14 août 1730, sa femme en 1754. A en croire Dangeau et Saint-Simon (26) son père l'avait avantagée au détriment de ses soeurs plus âgées qui le « faisaient enrager », Françoise et Marie-Louise-Françoise, mortes sans alliance après 1728, la seconde à cinquante-cinq ans le 19 août 1735.

Branche de Chantérac

Charles de La Cropte, chevalier, sieur de Chanteirac et du Puis-Imbert épousa le 29 avril 1600 Isabelle d'Auzanneau dont il eut dix enfants (27):

1. Louis-Joseph qui suit;

2. Charles, écuyer, sieur de La Mauzie;

(21) A. D. Dordogne, Insinuations de Périgueux, B 3211.

(22 ) Gazette de France, février 1694 — A. D. Dordogne, Etat-civil de Saint-Aine.

(23) SAINT-ALLAIS, /OC. Cit.

(24) BoisLisLE, t. XXXVII, pp. 29, 382 sq.

(25) SOURCIIES, t. IX, p. 76, t. X, p. 10, t. XII, p. 65, t. XIII, p. 472.

(26) DANGEAU, t. XVIII, pp. 181 et 209 — BOISLISLE, loc. cit.

(27) D'HozIER, reg. I, l're p., p. 168.

LA MAISON DE LA CROPTE 41

3. Jean, archiprêtre de Chantérac, fondateur de la congrégation des Prêtres de la Mission de Périgueux (28);

4. François-Paul, sieur de Beauvais, épousa Charlotte de Martel, comtesse de Martel, dont il n'eut qu'une fille, Uranie, comtesse de Soissonsl(29

(29);

5. Alain-Jean, sieur de Carles et de Camarzac, qui assista le 15 août 1668 au mariage de son neveu et eut un fils;

6 à 10. Et cinq filles mortes sans alliance : Catherine, Madeleine, Marie, Jeanne et Gallienne, qui testa le 23 septembre 1640 (30).

Louis-Joseph, sieur de Pouquet, épousa le 4 octobre 1627 Marthe de Raymond, fille de Jean de Raymond, sieur de Vandoires et de Bourzac (31). Il fit son testament le 18 mai 1666 (il avait alors trois filles novices chez les clarisses), fut maintenu noble le 29 août 1667 et mourut avant le 15 août 1668 (32). Ils eurent pour enfants :

1.. Charles de La Cropte, sieur de Pouquet, tué à Candie en 1669, mort sans alliance (33);

2. David-François, sieur de Beauvais, Pouquet, Puis-Imbert, maître de camp de cavalerie, maintenu dans sa noblesse le 29 août 1703. Il vivait encore le 22 octobre 1714. Il avait épousé le 15 août 1668 Marie-Anne de Salignac, fille de François II (34), qui mourut avant le 20 novembre 1710. Il reçut à son mariage la moitié des biens de ses père et mère et en particulier la résidence de Pouquet.

Leurs enfants se partagèrent le 26 mars 1714 la succession de leur mère et se mirent le 26 août 1715 d'accord sur celles de leurs père et mère (35);

3. Gabriel, ami et vicaire-général de Fénelon (36);

(28) Cf. infra, i' p., chap. VI, App. I, n. 23.

(29) Cf. infra, lettre du 20 juillet 1694, n. 5.

(30) A. DELPLANQUE, Fénelon et ses amis, Paris, 1910, p. 268. (31 ) Acte passé chez le notaire Gomeau et insinué le 17 décembre 1627 à

Périgueux, A. D. Dordogne, B 2215.

(32) A. D. Dordogne, B 3250.

(33 ) Gazette de France, Extraordinaire, 27 août 1669 — BOREL d'HAUTERIVE, Annuaire de la noblesse de France, t. XIII, 1856, p. 200.

(34) Infra, 1" p., ch. VI, n. 25. La liste des témoins du mariage est donnée par SAINT-ALLAIS, t. XI, pp. 97 sq. Cf. aussi BOREL d'HAUTERIVE, ibid., p. 201.

(35) Cf. SAINT-ALLAIS, t. XI, pp. 97 sq. et Bull. Périgord, t. LXV, 1938, p. 411 et surtout t. LXXVIII, 1951, p. 183.

(36) Né vers 1640, clerc du diocèse de Périgueux, prieur de Pontu, séminariste à Saint-Sulpice du 14 juillet 1662 à 1668 (cf. la Correspondance ms. de M. Tronson, 18 juin 1695, A.S.S., t. VII, pièce 738). Il assista le 15 août 1668 au mariage de son frère David-François avec la nièce de Fénelon. Il était certainement prêtre le 15 octobre 1670 (A. D. Dordogne, 2 E 982, liasse n° 4, sentence du 15 janvier 1687). Bien qu'il n'ait pas acquis de grades à Paris, des pièces d'archives lui donnent le titre de docteur en théologie. B passa les années suivantes (cf. A. D. Dordogne, B 3250) à la Mission de Périgueux, fondée par son oncle Jean (cf. infra, ch. VI, App. I, p. 104). C'est sans



42

LA FAMILLE DE FÉNELON

43

LA MAISON DE LA CROPTE

4. Aime, en faveur de laquelle Gabriel testa le 24 juin 1703;

5. Elisabeth, dame de L'Hôpital. Les 23 et 24 juin 1703. Celle-ci

doute alors qu'il reçut le prieuré de Parcoul. Sa première charge semble avoir été celle de supérieur et recteur du couvent Saint-Joseph des Carmélites déchaussées de Bordeaux. Cette nomination fut approuvée le 8 juin 1675 par le nonce Fabr. Spada. En 1681 il était réélu pour la troisième fois et l'acte était confirmé le 8 avril par les vicaires capitulaires. Il était encore supérieur en 1695 (Correspondance de M. Tronson, éd.

L. BERTRAND, Paris, 1904, t. III, pp. 146 sq., 188, 357 ). Mais, dès 1676, M. de Sarlat souhaitait avoir pour vicaire général le beau-frère de sa petite-nièce. Hésitant l'abbé de Chantérac s'adressait à M. Tronson qui l'encouragea le 19 décembre 1676 à accepter, sans abandonner pour autant les carmélites (ibid., t. III, pp. 186--190 ). Chantérac représenta son évêque aux assemblées provinciales de 1681 et de 1685 (cf. J. VALETTE, p. 325) et fit si bien que Fénelon put écrire le 2 août 1697 au Pape que l'abbé « avait été le principal soutien de son oncle l'évêque » (0.F., t. IX,

p. 184 ). Pendant cette période, il restait en rapports étroits avec M. Tronson. C'est à celui-ci que la prieure de Bordeaux, Marie-Madeleine du Saint-Sacrement, adressait les lettres destinées à Chantérac : le 8 décembre 1680 le sulpicien lui répondait que l'abbé était toujours en bonne santé et qu'il se disposait à retourner bientôt à Bordeaux (Correspondance ms., t. I, lettre 390 ). Le 6 août 1683, Tronson s'adressait à lui pour lui demander de faire entériner dans le diocèse de Périgueux les bulles d'un vicaire de la paroisse (t. I, lettre 702 ). Le 29 octobre suivant, il avait été douloureusement surpris d'apprendre par la M. Marie-Madeleine que Chantérac, « une personne qui nous est bien chère », avait été u à l'extrémité » (t. I, lettre 729 ). Beaucoup plus curieuse, la réponse adressée le 15 décembre 1684 par Tronson à Chantérac, qui venait seulement de mettre fin à un « grand silence », nous révèle les démêlés de celui-ci avec Poncet Cluniac, héritier universel de Jean de La Cropte (cf. infra, p. 104) dont il avait été dès 1646 un des premiers collaborateurs à la Mission de Périgueux. P. Cluniac avait dirigé le séminaire de celle-ci de 1651 à 1665 et succéda à l'oncle de notre abbé comme supérieur de la congrégation de 1665 à 1686 (il fit son testament le 26 octobre 1686 ); il était aussi prédicateur et vicaire de la chapellenie Saint-Antoine à Saint-Front de Périgueux (F. CONTASSOT, La congrégation de la Mission de Périgueux (1646-1791), dactylographié, pp. 9, 13, 18, 36, 60, 95; sur Pierre Cluniac, né à Périgueux en 1606, cf. M. de CERTEAU, Revue d'Asc. et de Myst., 1965, pp. 356, 364, 369). Il avait accusé G. de Chantérac d'être trop « attaché à la philosophie de Descartes » et même incriminé « les ajustements de sa chambre et de son alcôve », allant jusqu'à « porter des plaintes contre lui à Paris et jusqu'au prélat » et à lui faire ôter ses fonctions de visiteur. Chantérac signalait par rétorsion que la « conduite » de son adversaire « à l'égard de sa communauté était fort extraordinaire ». Le supérieur de Saint-Sulpice avait « peine à le croire » et il s'efforçait visiblement d'empêcher Chantérac « qui n'avait agi que par l'avis de deux prélats » de pousser l'affaire (ibid., t. II, n° 112, pp. 44 sq.). A la charge de vicaire général se joignit la dignité de prévôt du chapitre de Sarlat dont nous le voyons pourvu en 1686, le 19 décembre 1689 et en 1694 (la lettre que Fénelon écrivit le 15 janvier 1694 à Mme de Laval établit qu'il résidait en Périgord) et il n'y eut de successeur qu'en 1695 (Gallia christiana, t. II, c. 1552 — A. D. Dordogne, B 1257 et II C 2384). Néanmoins Godet-Desmarais, qui tenait à s'entourer de « bons ouvriers », le nomma avant le 11 novembre 1690 chanoine de Chartres (M. Tronson l'en félicitait à cette date, cf. Correspondance, éd. BERTRAND, t. III, p. 117 et O. F., t. IX, pp. 172 sq., 193 sqq.). A la fin de 1694, Fénelon lui cédait le prieuré de Carennac et bientôt il l'appelait auprès de lui à Cambrai comme vicaire général. Il y devint archidiacre de Brabant de GLAY, Recherches sur l'église métropolitaine de Cambrai, Paris, 1825, p. 113) et mourut à Périgueux le 20 août 1715. Voir surtout le chapitre que lui a consacré A. DELPLANQUE, Fénelon et l'Amour Pur, Paris, 1907.

et Gabriel se désignèrent mutuellement comme légataires universels (37);

6. Françoise épousa François du Gauchet, écuyer, sieur de Belleville. Elle était veuve le 7 septembre 1696 (38);

7. Gallienne, épouse de Montazès;

8. Jeanne, religieuse au couvent de Fontaines.

Marthe de Raymond eut des procès avec ses fils Gabriel (3 septembre 1683, 15 janvier 1687) et David-François (3 septembre 1683),

jusqu'à ce que sa part de succession eût été réglée par arrêt du 30 juillet 1689. David-François eut aussi à plaider contre sa soeur Françoise de Belleville (6 juin 1696, 7 septembre 1696, 15 avril 1697) pour la succession de leurs père et mère (39).

(37 ) DELPLANQUE, p. 266.

(38 ) Le 15 octobre 1674 elle avait reçu une donation de sa mère (A. D. Dordogne, B 2225).

(39) Ibid., 2 E 982, n0 4.

III FRANÇOIS II DE SALIGNAC, EVEQUE DE SARLAT

Fénelon eut un second tuteur qui favorisa ses débuts dans la carrière ecclésiastique et lui procura, en lui résignant un bénéfice, des ressources qui lui permirent d'attendre jusqu'en 1694 les premières manifestations de la générosité royale : son parrain l'évêque de Sarlat.

Fils de François Ier de Salignac et de Marie de Bonneval, il naquit le 20 mars 1607 (et non en 1605 comme le dit la généalogie de Lainé) à Manot (1). Il pouvait compter sur les faveurs romaines, puisque son frère aîné, Louis, recevait l'abbaye de Carennac dès l'âge de onze ans, Paul V ayant fait valoir dans ses provisions du 24 octobre 1615 la noblesse d'une famille qui comptait divers évêques, son attachement au catholicisme et en particulier le fait que Jean de Gontaut-Biron, fils d'une Salignac (mort en 1610), avait, pendant son ambassade auprès de la Porte, obtenu que la messe fût célébrée publiquement à Constantinople (2). Tonsuré le 10 juin 1619 par son cousin l'évêque de Sarlat, François II devint à son tour doyen de Carennac en 1629 par la démission de Louis qui était aussi archiprêtre de Peyrac et devait d'ailleurs mourir le 29 novembre 1630 (3).

(1) Nous utilisons ici la thèse inédite de l'Ecole des Chartes de M. Jean Valette sur les Evêques de Sarlat (A. D. de la Dordogne) qui tire lui-même profit de la précieuse dissertation de R. de Gaignières sur Les évêques de la maison de Salagnac, B. N., ms. fr. 22 252, ff. 189-198, et surtout 197 v°-198 y° (cf. Bull. Périgord, t. X, 1883, pp. 489-492 ). La date de naissance donnée par Gaignières est confirmée par une déclaration recueillie le 29 juin 1654 par Jean Bose (Aral. d'Aiguevive).

(2) Bull. Périgord, 1951, p. 168 n. Cf. sur l'ambassadeur à Constantinople, BONAVENTURE de S. Amable (Histoire de S. Martial de Limoges, 1684, t. III, p. 54 — H. ROBILLARD d'AVRIGNY, Mémoires chronologiques et dogmatiques, s.l., 1739, t. I, pp. 236 sq. — Théod. de GONTAUT-BIRON, Préface à GONTAUT-BIRON, Ambassade de Turquie, Paris, 1888, pp. LII sq., LXXVI — Paul VILLATTE, Le canton de Salignac de la fin du Moyen Age à la Révolution, Paris, 1935, t. II, pp. 13, 60, 70, 86 sq., 95, 104 sq. — P. DELATTRE, Etablissements des jésuites en France, Paris, 1953, t. II, col. 1377 sq., 1383-1387 — Bibl. de l'Arsenal, Index du catalogue des manuscrits. Sur l'évêque de Sarlat Louis II de Salignac-Gaulejac, cf. A. D. Gironde, 9. J. 225, cf. 31 — Bull. Périgord, 1951, p. 216, et surtout la monographie de J. Valette.

(3) B. N., ms. fr., 22 252, f. 131, et f. Périgord, ms. 164, f. 30. On trouvera aux A. N., M. 537, n. 35, le testament fait le 2 octobre 1630 à Paris par lequel Louis institua François II son légataire universel. Cf. aussi Bull. Périgord, t. LVII, 1940,



Après avoir commencé ses études au collège des jésuites de Rouen où il fut le condisciple d'Hardouin de Péréfixe, il les continua à Paris (évidemment pas à Saint-Sulpice qui n'existait pas encore), reçut le 15 mars 1631 le sous-diaconat des mains de J. F. de Gondi, et devint le 5 septembre 1636 bachelier en droit canon (4). D'après Gaignières, il suivit d'abord la Cour, fut estimé de Richelieu, de Balzac et d'autres beaux esprits. Bon écrivain, il composait des sermons qui valaient des abbayes à ceux qui les débitaient à la Cour (lui-même ne pouvait prêcher à la suite d'un accident). Nommé aumônier du Roi le 26 novembre 1646, il se retira à Carennac, « mais à peine y fut-il arrivé qu'il se fit une petite cour dans son abbaye continuellement visitée de la plus belle noblesse et des gens du monde de toute la province » (Gaignières).

Il appartint de bonne heure à la Compagnie du Saint-Sacrement on trouve sur les boiseries d'une chambre de Carennac un « soleil » ou « monstrance » avec la devise de la Compagnie (5). Il est naturel

p. 140. Carennac (dont dépendait Saint-Céré, A. D. Lot., B. 1164 ) semble être resté le seul bénéfice de François II.

On ne s'étonnera pas qu'il ait eu des démêlés financiers avec les moines qui composaient son chapitre. Nous sommes renseignés d'une façon détaillée sur un de ces procès par un arrêt du Grand Conseil du 28 juillet 1671 (A. N., V5 578).

(4 ) Arch. Vat., Process. Consist., vol. 57, f. 348 y° — A. D. Dordogne, 2 E 120 et 1593, n° 3 — J. MAUBOURGUET, Bull. Périgord, t. LVII, 1940, p. 101. Gaignières a confondu (f. 197) ce baccalauréat avec le doctorat en droit canon que François obtint aussi (Process. Consist., vol. 57, ff. 340 et 349 ), mais à une date inconnue. On notera qu'il était prêtre du diocèse de Limoges (L. BERTRAND, Correspondance de M. Tronson, Paris, 1904, t. III, p. 45, n.). En 1634, l'abbé de Fénelon assistait au château de Magnac l'archevêque de Bourges lors de l'abjuration de G. Foucauld de Saint-Germain Beaupré (J. AULAGNE, La réforme catholique du xvite siècle dans le diocèse de Limoges, Limoges, 1906, p. 621, cf. infra, ch. III, n. 6). C'est lui qui plaça vers 1635 Etienne de Bascle, originaire de Martel (cf. R. FACE, Les Etats de la vicomté de Turenne, Paris, 1894, t. II, pp. 193, 200, 211, 220, 236, 239, 249, 266) auprès d'un « jeune abbé de Platz qui avait l'abbaye de Viaron», dont il était u l'ami intime » et le proche parent (cf. infra, ch. V, n. 38 ) : il s'agit de Louis de PLas, abbé de Vierzon, qui succéda le 17 janvier 1636 à son oncle Jean-Jacques (il mourut en 1675 après avoir, en 1665, établi la réforme mauriste, cf. Gallia Christian, t. II, c. 141, et TOULGOET-TREANNA, Histoire de Vierzon et de l'abbaye S. Pierre, Paris, 1884, pp. 247, 512-515 — Bull. de la Soc. des Lettres de la Corrèze, t. XIX, 1897, pp. 492 sq.). Après avoir accompagné son jeune abbé à Bordeaux et au château d'un a marquis de Fénelon », Bascle revint en octobre 1637 auprès de Saint-Cyran (A. LEMAÎTRE, Vie de Bascle dans Recueil de plusieurs pièces, Utrecht, 1740, pp. 181-183 ). Malgré ses imprécisions, ce récit est d'autant plus vraisemblable que Bernard Bascle, originaire de Martel, signa comme curé de

Carennac du 23 janvier 1642 (Bull. Lot, 1941, p. 153) au octobre 1670 et que

le 10 octobre 1655 François II affermait ses droits sur le prieuré d'Argentat à Bascle, juge de Cazillac (J.-E. BOMBAL, Histoire de la ville d'Argentat, Tulle, 1879,

p. 129 ).

(5) A. N., M. 5372, n. 37 — L. BERTRAND, t. III, p. 45 n. — AULAGNE,

p. 552. Cf. sur la cheminée de Carennac, la Revue de l'Agenais, 1881, pp. 381 sqq.

qu'il ait bien connu Vincent de Paul (6) et qu'il ait été étroitement lié avec Alain de Solminihac (Carennac se trouvait dans le diocèse de Cahors) qui le convoqua en octobre 1649 avec les évêques d'Alet, Pamiers, Sarlat et Périgueux, et leurs vicaires généraux à la célèbre conférence de Mercuès (12-19 octobre 1649) qui posa les principes de la réforme tridentine dans le Sud-Ouest (7). L'estime du prélat éclate dans la lettre qu'il écrivit le 25 mai 1650 pour lui faire obtenir l'évêché de Tulle : « Quand vous verrez M. l'abbé Olier, je vous prie de lui demander quelle qualité a M. le doyen de Carennac... et s'il le juge propre d'être évêque, car je n'en ai point en Guyenne qui puisse remplir cet évêché mieux que lui; je vous en ai parlé autrefois. C'est un personnage d'une grande piété et un exemple de vertu dans son diocèse » (8). A en croire Gaignières, Solminihac lui aurait même offert d'être son succeseur à Cahors, mais « il ne put venir à bout de son humilité. Il trouva » pourtant le moyen, en prenant pour coadjuteur Nicolas de Sevin, évêque de Sarlat, de faire accepter l'évêché de Sarlat à François II : cinq membres de sa famille s'étaient d'ailleurs déjà succédé sur ce siège (9). Evêque nommé, Mgr de Fénelon entra à Saint-Sulpice le 1" janvier 1659. C'était évidemment une retraite épiscopale (10) qui

(6 ) Voir la lettre de Fénelon à Clément XI du 20 avril 1706.

(7) Voir E. SoL, Le vénérable Alain de Solminihac, Cahors, 1928, et P. BROUTIN, La réforme pastorale en France au xvie siècle, Paris, 1956, t. I, pp. 54-71, 145. Lire sur les conférences de Mercuès, L. CHASTENET, Vie de Mgr Alain de Solminihac, Saint-Brieuc, 1817, p. 298 — E. SoL, p. 145 — P. BROUTIN, t. I, pp. 69-71 J. VALETTE, La conférence de Mercuès dans Annales du Midi, 1957, pp. 71-79. M. R. Toujas prépare l'édition d'un manuscrit nouveau.

(8 ) E. SoL, Lettres et documents, Alain de Solminihac, Cahors, 1930, p. 411. Sa lettre du 16 avril 1651 à Vincent de Paul montre que le doyen de Carennac servait d'ailleurs d'intermédiaire entre M. Olier et lui (ibid., p. 456). Mais, l'abbé l'ayant prié de voter pour l'abbé de Beaujeu, l'évêque répondait le 21 octobre 1654 qu'il « ne s'engageait jamais en semblables occurrences qu'au temps de la députation » (ibid., p. 574 ).

(9) Ms. latin 17 028, ff. 135, 276. Cf. Bull. Périgord, t. X, 1883, pp. 489-492. M. René Toujas vient de montrer que les longs efforts de Solminihac pour obtenir un coadjuteur (1651-1656 ) eurent en réalité des mobiles beaucoup plus compliqués et, d'ailleurs, en partie restés mystérieux (Actes du XXI` Congrès de la Fédération des sociétés académiques et savantes de Languedoc, Toulouse, 1966).

(10) Bulletin trimestriel des anciens élèves de Saint-Sulpice, 1905, p. 36, n° 520'. C'est peut-être cette absence qui amenait Solminihac à écrire le 5 janvier 1659 à Mgr de Sevin : « Je ne crois pas que M. l'abbé de Carennac soit en l'état que vous a dit Mgr de Condom, l'ayant vu diverses fois cet été et dans un temps bien rude en une parfaite santé et n'ayant point su que depuis ce temps il ait été malade... » dettres et documents, p. 617). M. J. Valette fournit à ce sujet des précisions tirées des Archives Vaticanes. Le Pape ayant refusé à Mgr de Sevin de cumuler la charge de coadjuteur de Cahors et l'évêché de Sarlat, celui-ci résigna le 23 juin 1658 ce siège à M. de Carennac moyennant pension et le Roi élevait le 31 octobre 1658 François de Salignac à l'épiscopat, « vu sa capacité, doctrine, intégrité de vie et moeurs, piété et vertu n (Process. Consist., vol. 57, f. 338). En

48 LA FAMILLE DE FÉNELON

dut se terminer le 25 mai, date de son sacre dans l'église des Feuillants de la rue Saint-Honoré par Mgr de Sevin et les évêques de Saintes (Louis de Bassompierre) et de Rodez (Hardouin de Péréfixe). La même année, il se faisait recevoir avec plusieurs membres de sa famille dans la confrérie des Pénitents bleus de Sarlat (11).

Le nouvel évêque n'oubliait pas ce qu'il devait au grand évêque de Cahors. Le 18 septembre 1661, il signait une attestation latine de ses vertus. Bien plus, il donna le 4 septembre 1662 une approbation à la biographie du P. L. Chastenet : « Sa vie était sans doute un miracle continu et nous avons eu souvent l'honneur d'en être un très respectueux témoin ». Ce livre ayant été attaqué dans les milieux théologiques de la capitale, l'auteur envoya son apologie à l'évêque : celui-ci l'assura qu'il était persuadé de la « vérité de sa doctrine » et qu'il était prêt à faire son devoir dans leur «commune cause » (12). H n'avait pas manqué d'écrire à son frère le marquis de Magnac qui joua en la circonstance un rôle décisif. Le 22 février 1670 une lettre du P. Garat, abbé de Chancelade, au P. Chastenet, montre que la congrégation comptait sur son intervention en sa faveur à l'assemblée provinciale qui allait se tenir à Bordeaux. Mais déjà on attribuait à Solminihac des miracles nombreux. Informé, M. de Sarlat écrivait le 27 juillet 1673 au P. Chastenet : « Je suis fort touché de toutes ces marques de la sainteté d'un prélat que j'ai honoré si particulièrement pendant sa vie » (13). Il n'est donc pas étonnant qu'on l'ait chargé de demander à l'Assemblée du clergé de 1675, à laquelle il était député, son appui en vue de

conséquence, le nonce en France C. Piccolomini ouvrait le 13 janvier 1659 le procès consistorial où témoignèrent Hardouin de Péréfixe, évêque de Rodez, Anne de l'Hospital, comte de Saint-Mesme, lieutenant général, premier écuyer du duc d'Orléans, Abraham Boullegui, chevalier, et Alexandre Le Ragois de Bretonvilliers, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice. C'est au consistoire du 31 mars 1659 que François de Salignac fut nommé évêque de Sarlat (ibid., Acta Camer., vol. 20, f° 74 ). Des clauses annexes confirmaient la pension de 4 000 lb. due à Nicolas de Sevin et autorisaient le nouveau promu à conserver le prieuré-doyenné de Carennac (cf. J. MAUBOURGUET, Bull. Périgord, t. LVII, 1940, p. 101 ). Les bulles furent expédiées le 12 avril 1659 (elles ont été éditées par A. JARRY, ibirl., t. XLI, 1914, p. 290 ). Le 28 mai, le nouvel évêque passait donc procuration en faveur de Gabriel de La Brousse, grand vicaire et official de Sarlat, pour prendre en son nom possession de l'évêché (MAUBOURGUET, p. 101 et Bull. Périgord, 1910, p. 496 ). Voir sur son sacre ms. latin 17 028, f. 135 et A. JARRY, Nos évêques, Périgueux, 1917, pp. 70 sq.

(11) Registres du docteur Chassang consultés par M. Jean Secret. Le 10 septembre 1659, il consacrait aussi le maître-autel de l'église Saint-Maximin de Magnac et il

inaugurait les ostensions au Dorat pour saint Israël et saint Théobald (AULAGNE, p. 621).

(12 ) Archives de l'évêché de Cahors, cartons 22, n° 5 et 20, n° 3, liasse 73. Le vicaire général de La Brousse écrivait le 24 mars 1665 de Sarlat au P. Chastenet : e Il y a un mois, M. de Sarlat s'était proposé de partir pour Paris... Ce fut hier seulement qu'il se détermina à ne partir qu'après la fête » (ibid. ).

(13 ) Evêché de Cahors, carton 21, n° 4 et 20, n° 5, liasse 4.

l'ouverture du procès de canonisation. Il remit à M. de Paris « l'abrégé des événements extraordinaires » composé par le P. Chastenet, mais une indisposition qui le retint une dizaine de jours à Paris l'empêcha d'obtenir complète satisfaction (14). En 1676, se trouvant avec plusieurs membres de sa famille (dont un mystérieux « abbé de Maignac ») au château d'Issigeac, il les édifiait en leur parlant longuement de la vie du « bienheureux père » (15).

Non seulement Monseigneur de Fénelon tint à se consacrer uniquement aux besoins de son diocèse (ils étaient grands et ses moyens réduits) (16), mais il prit, jusque dans le détail, le réformateur de Cahors pour modèle. Il établit vingt-quatre conférences ecclésiastiques et un corps de dix missionnaires diocésains (17). Dès qu'il eut un séminaire, il

(14 ) Paris, 22 septembre 1675, à M. de Cahors (ibid., carton 22, n° 5, liasse 13) Procès-Verbal de l'assemblée générale du clergé de France tenue à Saint-Germain-en-Laye... en 1675, Paris, 1678, pp. 285 sq. M. de Couserans avait déjà eu mission de demander la béatification d'Alain à l'Assemblée de 1670, mais la motion, admise au procès-verbal, ne fut pas discutée (E. SOL, Solminihac, 1928, p. 410 ).

(15 ) Lettre de Marthine au P. Chastenet du 16 juin 1676, Evêché de Cahors, carton 22, n° 5, liasse 13. L'abbé de Maignac mentionné avant « Madame de Fénelon » abbesse, ne devrait-il pas ce nom à la nécessité de distinguer à cette date le sulpicien et le futur achevêque? On s'expliquerait ainsi qu'il n'en soit pas question ailleurs.

(16 ) Créé en 1317, le diocèse n'occupait que douze lieues sur huit : il était séparé du diocèse de Périgueux par le cours de la Vezère de Larche à Limeuil, puis par celui de la Dordogne. Il s'agissait bien d'un des évêchés e les plus crottés de France puisque les sources officielles en évaluent les revenus de douze (J. LE PELETIER, Recueil général de tous les bénéfices de France, Paris, 1690, p. 98) à quinze mille livres (Pouillé royal concernant les bénéfices à la nomination du Roi, Paris, 1648 ). Cf. J. VALETTE, Bull. Périgord, t. 94-95, 1967-1968. Solminihac écrivait le 3 mai 1643 à saint Vincent de Paul de l'évêque J. de Lingendes : « Cependant son diocèse, qui est un des plus perdus de la chrétienté, demeure abandonné ». Bien qu'il fût lui-même disciple de Solminihac, Nicolas de Sevin (16481659 ) ne réussit même pas à fonder un séminaire (Félix CONTASSOT, Annales de la congrégation de la Mission, t. 119-120, 1955, pp. 398, 633 ). François de Salignac eut d'abord à réparer les ruines causées par la Fronde, par une inondation et par un tremblement de terre (A. JEAN, Les évêques et archevêques de France, 16821801, Paris, 1891, pp. 156 sq.). Dans un autre domaine, le Parlement de Bordeaux soutint longtemps les prêtres séculiers auxquels l'évêque refusait le visa (J. VALETTE, thèse inédite, pp. 355-359 ).

(17) Gaignières, ms. fr. 22 252, f. 198. Il envoya aussi chercher en 1662 le célèbre P. Lejeune à Limoges pour lui faire prêcher la station de Sarlat (AULAGNE, p. 199 ). Sur la mission du P. Honoré (18 février 1682 ), cf. J. VALETTE, La continuation de Tarde, Bergerac, 1957, p. 27.

Il est naturel d'attribuer au vicaire général Armand de Gérard-Latour, spécialiste de l'histoire ecclésiastique locale (cf. sur lui infra, lettre du 6 février 1692, n. 1), la rédaction du Propre du diocèse de Sarlat (Paris, 1677 et 1699). Il faut pourtant noter que le « septième cahier » des Nouvelles ecclésiastiques (il semble dater du début de l'été 1677) annonce que « Mgr de Sarlat a fait dresser l'office propre des saints de son église par le savant M. de Sainte-Beuve qui a retranché toutes les fables populaires pour y rétablir la véritable tradition ecclésiastique, car vous



[ oubli des pages 50-51]

On ne s'étonnera pas qu'un membre de la Compagnie du Saint-Sacrement ait cru nécessaire de compléter cette restauration catholique par la lutte contre le protestantisme qui possédait en 1660 dans son diocèse une trentaine de lieux de culte : son zèle obtint la destruction des temples de Montpazier et d'Eymet en 1671, de celui d'Issigeac en 1672 et, cette même année, il fut couronné par « le fameux jugement souverain rendu à Libourne contre les huguenots rebelles par M. Daguesseau, lors intendant de cette province ». En 1685 tous les temples du diocèse étaient démolis et l'évêque organisa des missions pour l'instruction des douze mille « nouveaux convertis » (28).

Il est surtout connu comme un grand bâtisseur et la postérité trouve dans les édifices construits ou embellis par ses soins une image grandiose

de l'Eglise du Grand Siècle. Il s'occupa d'abord du palais épiscopal qui « tombait en ruine » : il en fit de 1661 à 1674 « un des plus commodes

et un des plus beaux de la Guyenne, en traça et fit irriguer le jardin »,

le Plantier, sans toutefois s'adresser, comme le veut la légende, à Le Nôtre (29). Château, terrasses, canaux, c'est aussi le paysage qui, grâce à

ses soins, sortit à partir de 1674 des ruines d'Issigeac, à deux lieues de Bergerac (30). Il remit également en état son château de Temniac, à une lieue de Sarlat (31).

flatteurs la Conduite spirituelle pour les personnes qui veulent entrer en retraite (Paris, Et. Michallet, 1677, petit in-8°, p. âij; exemplaire signalé par M. I. Noye à la Bibliothèque de Saint-Sulpice).

(28 ) Gaignières, ms. fr. 22 252, f. 198 — VALETTE, Continuation de Tarde, pp. 22, 25 sq. : l'annaliste attribue à l'évêque lui-même le mérite de la démolition de treize temples (ibid., p. 33 ). Cf. J. VALETTE, thèse inédite, pp. 383 sqq.

(29) Gaignières, ms. fr. 22 252, f. 198 y°, et surtout la Continuation de Tarde : « L'an 1661, il fit faire la porte de l'évêché du côté de la maîtrise... pour qu'il pût commodément aller de l'évêché dans le chapitre » (p. 23 ). Le 26 mai 1668, « le Plantier venait d'être fait n'étant auparavant qu'une grande pièce de terre sans être fermée » (p. 24 n.). Mais c'est en 1674 que fut « bâti le corps de logis de l'évêché qui est sur la grande rue depuis la salle épiscopale jusques à la maison du doyen, et tel qu'on le voit à présent. Il embellit toutes les chambres par une grande quantité de dorures et de peintures des plus fines » (p. 26 ). Cf. aussi J. VALETTE, thèse inédite, pp. 437-442.

(30) D'après Gaignières (ms. fr. 22 252, f. 198), l'ancien château était en ruines depuis les guerres de religion. Marthine précise dans sa lettre du 16 juin 1676 qu' « Issigeac est un très beau château que S. G. a bâti depuis deux ans, plus beau que Mercuès. Nous y logeons et travaillons sans cesse. C'est le plus beau pays du monde. Nous allons y faire de grands canaux, grandes terrasses et beaux jardins » (cf. supra, n. 15). Cf. aussi Continuation de Tarde, p. 24. Le château existe encore (J. SECRET, Au pays de Fénelon, 1939, p. 53 ).

(31) Le château avait été détruit en 1652 par Marsin, lieutenant de Condé. François II l'a reconstruit en 1662 avec de grandes salles, des cheminées monumentales et des sous-sols voûtés. Il abrita les soeurs de Notre-Dame, puis, à partir de 1683, le séminaire qui y resta vingt ans (CONTASSOT, Annales de la congrégation de la Mission, décembre 1955, p. 646). Cf. ms. fr. 22 252, f. 118 v°.

Ayant plus tard à faire l'éloge de son oncle, l'archevêque de Cambrai préfèrera insister sur son souci des églises : rappelant la modicité de ses revenus, il n'hésite pas à lui attribuer à cet égard de la munificence (32). Il est du moins certain qu'à la fin de sa vie il consacra ses ressources à sa cathédrale, restée inachevée depuis près de deux siècles : la voûte n'en dépassait pas le choeur. C'est donc là que les travaux reprirent le 10 mai 1682. L'année suivante, François de Salignac « fit jeter les fondements de la nef » et des « six chapelles », si bien que, jusqu'au clocher, tout fut terminé en 1685 : le choeur fut lui-même sculpté en 1686. R. de Gaignières est donc en droit de le noter, l'évêque « a fini ses jours en finissant ce travail » (33).

C'est cependant cette question — ou du moins celle de l'exemption du chapitre qui y était liée — qui provoqua sans doute un conflit qui inquiéta fort ses amis. M. Tronson écrivait en effet le 25 septembre 1678 : « M. le marquis de Fénelon a reçu ici d'étranges nouvelles par MM. ses neveux qui sont dans le pays de la conduite de l'évêque qui les touche de près. Comme les bruits que l'on en fait courir... peuvent avoir de grandes suites, il a cru devoir aller dans la province », mais, « dans la différence des esprits et des vues que peuvent avoir ceux qui prennent intérêt à cette affaire, il est difficile qu'il puisse s'assurer des personnes » (nous croyons qu'il s'agit des chanoines) « et traiter avec eux avec toute la confiance qui serait nécessaire pour y réussir ». Aussi espérait-il que son correspondant voudrait bien s'entremettre (34). De fait, une pièce de procédure nous confirme qu'évêque et chapitre « étaient en grand procès, et prêts encore d'entrer en un plus grand touchant le réglement et la juridiction sur le chapitre de l'église cathédrale que le seigneur évêque prétend être en droit d'exercer en seul, et ledit chapitre... au contraire ». Cependant les médiations avaient été efficaces car, le 4 août 1680, les deux parties se mettaient d'accord pour désigner deux arbitres. Le prévôt François du Masnegré, le grand archidiacre Gabriel de Bars, le chantre Guillaume de Ladieudye, les chanoines Armand de Gérard, Raymond de Vayssière et Pierre Gaurenne, désignaient devant le notaire Denaur, Gratien Desnau comme procureur. Celui-ci comparaissait le 13 septembre 1680 avec l'évêque au château abbatial de Saint-Germain-des-Prés devant le notaire Claude Levasseur

(32) Lettre à Clément XI, 20 avril 1706. Il y insiste aussi sur sa générosité envers les pauvres.

(33) J. VALETTE, Les campagnes de construction de la cathédrale gothique de Sarlat, Bull. Périgord, t. XCIII, 1966, pp. 24-28. Cf. aussi J. VALETTE, Continuation de Tarde, pp. 23, 27-29, 31 — JARRY, Nos évêques, Périgueux, 1917, pp. 70 sq. J. MAUBOURGUET, Sarlat et ses châteaux, Paris, 1939, p. 28.

(34 ) Lettre de M. Tronson à M. C. pour lequel « l'évêque avait assez d'ouverture » (A. S. S., f. Tronson, t. I, pièce 181, pp. 88-89) : il doit s'agir de Poncet Cluniac (cf. supra, ch. II, App., n. 36).

54 LA FAMILLE DE FÉNELON L'ÉVÊQUE DE SARLAT 55

ils faisaient choix de deux arbitres qui devaient rendre leur sentence à la Noël et pouvaient nommer un surarbitre : la question des élections aux dignités canoniales serait réglée par un compromis; en outre, u pour les réparations qui sont à faire en commun, et même s'il faut rebâtir l'église cathédrale, les deux parties conviennent que l'évêque fournira, de cinq parties les trois, et le chapitre les deux autres » (35). Bien que l'évêque ait encore eu, en 1681-1682, à faire de la procédure contre le chapitre de Sarlat (36), rien ne dit que ce soit à ce sujet, ni qu'on s'en soit étonné de la part d'un prélat que son neveu définira « pastor gregis amans et gregi casus, benignus quidem, sed in laude hominis sobrius » (37).

Après une maladie sur laquelle l'abbé de Fénelon (38) avait été renseigné par une lettre du docteur. La Closure, François II mourut le 1" mai 1688 (39) et semble avoir été également regretté en Périgord et à Paris (40). Pour nous, sa figure reste plus effacée que celle de son

(35) M. C., Etude XCVIII, 273 Rés. Le 21 décembre 1679, l'évêque était a Paris (Evôché de Cahors, carton 20, nu 2, liasse 64 ). Nous ne pensons pas qu'il y ait de lien entre cette affaire et l'exploit de l'évêque contre Jean Larue (1679. 1680, A. D. Dordogne, B 366).

(36) 11 décembre 1683, A. D. Lot, III E 279, n° 17.

Le Conseil privé avait déjà rendu le 12 octobre 1669 un arrêt renvoyant su Parlement de Bordeaux l'évêque et son chapitre en procès au sujet des lods et ventes de la ltoquc-Gajac (A. N., V" 558).

(37) Lettre à Clément XI, 20 avril 1706.

(38) Par son testament du 18 août 1686, l'évêque institua Fénelon son s héritier général et Il /1 i Venu,' ». M. Mailbourguet en signale l'original à Aiguevive. Copie

partielle aux Archives de In Charente-Maritime, D. 5. Dans une lettre du 7 sep-

tembre [1688], Fénelon affirme avoir donné une u procuration générale » à M. de Salagnac, sans doute son frère consanguin Henri-Joseph (chartrier d'Aiguevive dans

J. MAUBOTJHCVET, Choses et gens du Périgord, Paris, 1941, p. 65). G. Bades, procureur de l'abbé de Fénelon, a héritier binéficier » de l'évêque, signait le 15 septembre 1691 à 'migrer. un reçu de 12 lb 3 sols pour les arrérages de la rente d'une terre de la paroisse de Montaud (A. D. Dordogne, 2 E 34).

(39) Cette lettre e été publiée par Villepelet dans le Bull. Périgord, 1900. p. 460. On en trouvera (lais le t. il un extrait à sa place chronologique. La Continuation de Tardi' indique qu'il avait ordonné le 27 avril que « toutes les communautés feraient des prières publiques, chacune è son tour » (éd. J. VALETTE, p. 32).

(40) La Continuation de Tarde affirme qu'il a a donné pendant tout son épiscopat des marques sensibles de sainteté, par sa piété, par son zèle pour la gloire de

Dieu et le Relut du prochain, par le soin de son troupeau, par ses aumônes

continuelles et extraordinaires, par ses austérités sans relâche et le bon exemple, par son ardeur pour la conversion des hérétiques » (pp. 31 sq.). De leur côté, les

Mémoires de Sourthea (t. II, p. 164) annoncent le 16 mai 1688 « la mort de

l'évêque de Serial qui était un très saint évêque et frère du marquis n. La Gazette de France (1688, n. 22, p. 176) fait aussi son éloge, mais les Nouvelles ecclésias-

tiques (noue. aeq. fr. 1732, f. 3 v°) soulignent davantage cette « fort grande perte pour l'église. il passait quatre-vingts ans ». Quant à François Hébert, qui fut curé de Venantes avant de devenir évêque d'Agen, il le considère comme un « très vertueux prélat et dont la mémoire est eu bénédiction dans son diocèse et dans tout le pays » (Mémoires, éd. G. GIIIARD. Paris, 1927, p. 225). Cf. enfin DANGEAU. t. II. p. 138 et Gnignières, ms. latin 17 028, f. 135.

frère le marquis c'est peut-être que le loyalisme dont les SalignacGaulejac avaient déjà fait preuve sur le même siège (ce qui lui valut d'ailleurs son évêché) l'empêchait de s'associer aux audaces du parti dévot. Il ne s'en montra pas moins un des bons artisans de la réforme catholique en travaillant à réparer les ruines accumulées aux siècles précédents dans l'ordre matériel (son goût des constructions est caractéristique des prélats français de son temps), mais aussi dans l'ordre pastoral : s'il favorisa les ordres mendiants que Louis II de Salignac avait déjà appelés à Sarlat, il s'inséra encore plus nettement, grâce à la rencontre de Solminihac, dans la lignée des évêques réformateurs disciples de saint Charles Borromée (

(41) Cf. VALICTTII, thèse inédite, pp. 454 et 457.

Une lettre conservée da M. de Surlut permettra de se faire une idée de son irtyle et de k comparer à celui ele son neveu. H s'agit de remerciements adressée à l'avocat du Roi de la ville, de Monet de la Chapoulie (cf. sur iion père Raymond, Bull. Périgord, 1910, p. 69) au sujet de la harangue que celui-ei avait prononcée è l'occasion de l'anniversaire de la victoire que Jean de Salagnac avait remportée eu novembre 1587 en forçant le prince de Turenne à lever le siège de Sarlat et te l'orateur n'avait évidemment pas oublié de faire l'éloge do la maison du héros. copie lettres (d. infra, la lettre de Fénelon du 8 novembre 1687) semble fournir la date de 1686:

s Isslgrae, ce 9' janvier. Je n'oserais vous dire, Monsieur, combien je vous suis ,obligé de la part que vous m'avez voulu donner à la lecture et au corps même de cette belle production de votre esprit, que vous m'avez envoyée. On ne peut n'en sentir et n'en aimer pas les beautés répandues en tant d'endroits, niais je puis bien aimer trop celui, où votre bonté pour moi me déguiserait à moi-même, si je ne savais pas que c'est la charité qui vous fait parler et qu'elle vous fait faire un original qui n'est pas le mien, mais seulement un modèle que je dois tacher d'imiter. Cet endroit, die-je, quelque bien touché qu'il soit, a des grâces que je dois craindre, me souvenant de l'avis salutaire qu'on donne, d'éviter les choses périlleuses. J'avoue de bonne foi que j'en ai mal profité en cette occasion, l'ayant relu, et tout le reste, bien plus d'une fois. Il faut donc vous redire que je n'oserais vous marquer, Monsieur, combien ce discours m'a plu, et je crains bien néanmoins que je n'en serais pas si sobre sans mon neveu l'abbé de Fénelon qui m'aura l'obligation de ne tarder pas à le recevoir. Je suis comme je le dois, par toutes celles que je vous ai, et par le motif de votre mérite, tout à votre service. François, E. de Sarlat » (A. D. Gironde, 9 J. 385, ef. 188, et, sur les événements de 1587, le Chansonnier, ms. fr., 12 616, pp. 249-254).

IV LE MARQUIS DE FENELON-MAGNAC (1621-1683)

Nul n'a joué de rôle plus important dans la vie du futur archevêque que son oncle et tuteur Antoine, dont Gosselin a pu parler comme de son « second père ». Cinquième fils de François Ier et de Marie de Bonneval, il se distingua vite à la guerre, de sorte que ses parents lui donnèrent la compagnie de son frère Claude, baron de Neuville, capitaine au régiment de Picardie, tué le 25 août 1638 au siège du Câtelet (1). Le jugeant beaucoup plus capable que son aîné Pons d'illustrer la famille, ils le favorisèrent par la transaction du 12 juillet 1641 qu'ils réussirent à faire accepter par Pons. Antoine recevait la baronnie de Magnat dans la Basse-Marche que l'acte n'évaluait qu'à trois mille trois cents livres de revenu, bien qu'elle en rapportât en réalité plusieurs fois autant. Ce passe-droit était destiné à lui permettre un mariage avantageux (2). Il épousa le 4 juillet 1647 Catherine de Montberon, en eut l'année suivante un fils et au début de l'été 1650 une fille à la naissance de laquelle sa femme ne survécut que quelques jours (3).

(1) « Ce fut ce même Marquis de Fénelon qui, ayant remarqué des talents extraordinaires dans le jeune abbé de Fénelon son neveu, fils de Pons, le fit venir à Paris, prit soin do fia jeunesse, contribua beaucoup à le faire connaître de bonne heure » (mémoire du marquis de Fénelon, A. N., M. 538, n. 1). On trouvera son portrait gravé à la B. N., ms. Clairambault 118E, f. 1. Voir sur sa biographie P. ANSELME, Histoire généalogique de la maison de France, éd. Potier de Courcy, Paris, 1890, t. IX, 1, p. 486. — Bulletin de la Société historique et archéologique... du Périgord, 1951, pp. 163-167. Cf. aussi O. F., t. VII, p. 612, et A. de LA Gente, lin oncle de Fénelon (La Croix, 10-11 juin 1951). Après avoir eu pour précepteur un « saint prêtre » et fait quelques études à l'Académie de Paris, il se trouvait mousquetaire de Louis XIII quand lui parvint la nouvelle de la mort de son frère. A la remarque du Roi qu'il était « bien jeune » pour lui succéder, il aurait répondu : u Il est vrai, Sire, mais j'aurai plus de temps pour servir Votre Majesté » ([PASSAVANT], Vie de la R. M.

Cautron, Paris, 1690, pp. 505 n. Bibi. Net., Périgord, t. 164, f. 30 v°). La

compagnie de Claude avait coûté 12 000 livres (Bull. Périgord, 1951, p. 167). En 1639, il semble avoir porté le titre de « sr tlu Clusel » (Arch. Dép. Lot, Il. 416).

(2) Cf. infra, chap. VI, App. I, n. 18. D'après un acte du 29 juin 1680, les revenus de Magnas auraient alors été de 32 000 livres (J. AULAGNE, La réforme catholique du XVII' siècle dans le diocèse de Limoges, Limoges, 1906, p. 600) et un factum de 1734 les évaluait à 60 000 livres (A. LEFORT, La province d'Anjou, 1935, pp. 264 et 321).

(3) Issue de « l'illustre maison de Montberon », Catherine était née le 6 décembre 1622 (A. N., M. 538, n° 12 — P. ANSELME, t. VII, p. 25). Son père Jean, comte

58 LA FAMILLE DE FÉNELON LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 59

« Le premier baron de la Marche » ne déçut pas les espoirs qu'il avait suscités. Le prince de Condé avait pour lui une haute estime et le disait « propre pour la conversation, la guerre et le cabinet tout ensemble » (4). Il fut longtemps domestique du duc d'Orléans et si en faveur auprès de la Régente que sa baronnie de Magnac fut érigée en marquisat

de Fontaine-Chalendray et d'Ausance, etc., premier écuyer de la duchesse d'Orléans, mourut le 31 mars 1645. Sa mère Louise de L'Aubespine (fille de Claude, sr de Verderonne et de Louise Pot de Rhodes ) fut aussi dame d'atours de Madame, charge qu'elle dut abandonner à Anne de Saujon moyennant une indemnité de douze mille livres (Mémoires de N. Goulas, éd. Ch. CONSTANT, Paris, 1882, t. I, pp. 226, 440, t. II, p. 141, t. III, pp. 179 sqq.). Leur piété est attestée par la fondation en 1622 du prieuré de Saint-Léger de Cognac où vécut leur soeur Catherine de Montberon (1589-1671) : Louise ( + 1660 ) et Marie (+1669 ) do Montberon furent prieures, et leur soeur Elisabeth ( + 1665) religieuse du même couvent (A. N., M. 537, n° 48 — Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, t. XXIII, 1894, pp. 257-263 — Les Cloches de Fontaine, n° 55-56 ). Quant à la future Mme de Fénelon, la Grande Mademoiselle la considérait comme « une fort honnête personne, pleine d'esprit et de vertu » à qui elle confia Anne de Saujon, de peu sa cadette, lorsque celle-ci fut exposée aux dangers de la Cour. Mile de Fontaine conseilla d'ailleurs à sa protégée la prudence à l'égard de Gaston d'Orléans, de sorte que celle-ci cessa de la voir et « évita son entretien » (Mémoires de Mile de Montpensier, éd. A. CHÉRUEL, Paris, 1859, t. I, p. 136 — Revue de Saintonge et d'Aunis, t. XLIV, 1932, pp. 109 sq., 115 ). On ne s'étonnera donc pas que Passavant (p. 511) ait célébré la piété et la vertu de Mme de Fénelon qui aidait son mari dans ses bonnes oeuvres. Il précise qu'elle mourut à vingt-sept ans lors d'un voyage qu'ils avaient fait à Paris. On attachera beaucoup plus d'importance au témoignage de son directeur M. Olier : c'est peut-être à elle qu'il a adressé la lettre spirituelle n° 395 (« à une dame de santé fort ébranlée et très avancée dans les voies spirituelles »). En tout cas, le sulpicien écrivait au lendemain de sa mort à M. de Queylus : « Nous recommandons à vos saints sacrifices la chère Mme de Fénelon, qui est allée à Dieu avec des sentiments et dispositions aussi chrétiennes que sa vertu l'avait fait espérer pendant sa vie ». Le 1er septembre 1650, il assurait à Mme de Portes avoir demandé à la Vierge sa guérison et ajoutait : « Et, chose étrange, que jamais je ne fus porté ni ne pus me résoudre de faire autant pour notre chère fille, Mme de Fénelon, qui est honorée comme une sainte à présent, par un concours merveilleux de peuples qui visitent son corps; telle est forte l'impression que Dieu a mise dans les coeurs de sa vraie piété et sainteté » dettres, éd. E. LEVESQUE, Paris, 1935, t. I, pp. 494 sq., 498, t. II, pp. 352 sq. avec référence au ms. 569 de la Bibliothèque de l'Institut ). On remarquera que le zèle de Fénelon contre les duels et pour la fondation du séminaire de Magnac n'est pas attesté avant 1650. Cf. infra, n. 16.

(4) A. M. RAMSAY, Vie de Fénelon, La Haye, 1723, p. 8. Il servit en effet sous les ducs d'Orléans et d'Enghien, se trouva aux sièges d'Arras (1640 ), de Bapaume (1641 ), d'Aire (1641 ), de Gravelines (1644), de Mardick (1646 ), fut fait maréchal de bataille en 1646 (f. Périgord, t. 164, f. 30 v° ). Il ne faut pas le confondre avec le Fénelon, major au régiment de Villandry, qui se distingua à la prise de Tortose (Gazette de France, Extraordinaire du 28 décembre 1642 ), ni avec le baron de Fénelon qui se signala au siège de Bergue en Catalogne (ibid., Extraordinaire du 12 novembre 1655 ). Sur sa valeur chevaleresque, cf. PASSAVANT, pp. 505516.

en mai 1650 (5), et lui-même fait en 1650 maréchal-de-camp, puis, le 29 décembre 1652, lieutenant-général au gouvernement de la Haute et Basse-Marche avec un brevet de retenue de 18 000 livres (6). Le 18 mars

(5) « Il était » en 1646 « à Mgr le duc d'Orléans, comme il y est encore » écrivait le 19 mai 1656 Vincent de Paul à Edme Jolly (Correspondance, éd. P. COSTE, Paris, 1922, t. V, p. 618). On s'en étonne moins quand on s'aperçoit que l'oncle du Roi avait parmi ses officiers de nombreux membres de la Compagnie du Saint-Sacrement dont plusieurs y avaient été mis par M. Olier lui-même. On jugeait donc que Gaston « avait l'esprit de la Compagnie » à qui il laissait faire officieusement la police dans son apanage, au point que les magistrats de Blois s'inquiétèrent en 1659 de ses « coups de force et grandes oeuvres qui surprennent » (A. RÉBELLIAU, Revue des Deux Mondes, ler juillet 1903, pp. 54, 59 - 15 octobre 1909, p. 893 - ler novembre 1909, pp. 205, 210). Cf. infra, n. 30. Cette évolution inattendue de Monsieur était attribuée à l'influence d'Anne de Saujon (Revue de Saintonge et d'Aunis, t. XLIV, 1932, p. 116).

Les lettres qui lui conféraient le marquisat (mai 1650) furent enregistrées au Parlement le 8 avril 1653 et à la Chambre des Comptes le 30 juin 1653 (Joseph NADAUD, Nobiliaire du diocèse et de la généralité de Limoges, Limoges, 1880, t. I. p. 141, t. IV, p. 292).

(6) Son petit-neveu François III écrivait en 1737 : « Il fut maréchal de bataille, qui était dans ce temps-là un grade militaire; il quitta le service par des occasions qui l'attachèrent à la Cour » (A. N., M. 538, n. 6). Sur sa lieutenance du Roi, cf. le contrat de mariage de sa fille, ibid., M. 537, n° 48.

Le gouvernement de la Marche ne rapportait guère que 10 à 20 000 lb. Entré (avec le gouvernement d'Argenton) dans la famille Foucauld de Saint-Germain Beaupré comme récompense de sa fidélité à Henri IV, il appartint successivement à quatre de ses membres. Gabriel, mort en 1642, avait cédé quelques années auparavant sa charge à son fils Henri. Celui-ci devint en avril 1644 conseiller d'Etat, le 8 avril 1645 marquis de Saint-Germain, en 1649 maréchal de camp. Il mourut le 11 septembre 1678 âgé de soixante-et-onze ans. Il avait résigné en 1674 son gouvernement à son fils Louis, d'abord exempt et enseigne des gardes du corps, qui fut fait en septembre 1688 brigadier de cavalerie et mourut le 27 janvier 1719 à soixante-quatre ans. Gouverneur de la Marche depuis le 5 mars 1711, le fils de Louis mourut en mars 1752. Ce que nous savons de Gabriel, surnommé par Mme de Rambouillet « le Vieux de la Montagne », ou de son fils Henri, cruellement traité par Tallemant des Réaux (éd. MONMERQUÉ, Paris, 1861, t. VII, pp. 155. 158) et que Saint-Simon dit « vrai tyran en Marche comme son père » (éd. BoisLISLE, t. IX, p. 13, n. 1; cf. t. XX, p. 313, t. XXIII, p. 172), ne permet guère d'expliquer leurs rapports avec les Fénelon (sur ceux-ci, cf. infra, la fin de la n. 13 ). Les relations de parenté et de voisinage y réussissent mieux : « une fille de Salignac s'était mariée dans la maison de S. Germain Beaupré » (A. N., M. 538, n. 12) et. en 1618. « toute la noblesse des environs se groupa autour de Gabriel Foucault, de Pompadour et de Bonneval ». Aussi, quand le huguenot au passé chargé eut compris que les circonstances l'obligeaient à abjurer, il alla le faire nu château de Magnac (Paul RATIER, Le château de S. Germain Beaupré, les Foucauld. Limoges, 1862. pp. 50, 89-108, 138-143) et le futur évêque de Sarlat, frère d'Antoine de Fénelon, assista à cette occasion l'archevêque de Bourges (cf. supra. chap. III, n. 4).

Passavant affirme que Fénelon « refusa plusieurs charges importantes dont la Reine-Mère qui l'aimait beaucoup voulait le gratifier », mais, comme M. Olier trouvant « le métier de la guerre trop dangereux pour le salut d'un homme aussi prompt que lui, lui conseillait de se retirer du service », il obtint la lieutenance

60 LA FAMILLE DE FÉNELON LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 61

1652, il leva le régiment de Fénelon, mais les circonstances permirent de le licencier dès l'année suivante (7). Quatorze ans plus tard, voyant son jeune fils Jean-Baptiste-Martial « enclin à la débauche et extrêmement emporté », il s'engagea avec lui comme volontaire pour la campagne de 1667; l'un et l'autre furent cités par la Gazette de France du 31 août 1667 pour leur bravoure au siège de Lille, et Jean-Baptiste fut nommé aide-de-camp du Roi (8). Mais le rétablissement de la paix redoubla les inquiétudes du marquis. C'est donc, comme il l'avoua lui-même à Louis XIV, pour arracher Jean-Baptiste à l'oisiveté de la Cour, qu'il l'emmena contre son gré à Candie : on lui attribue même la première idée d'une expédition française pour secourir la ville assiégée par les Turcs (9). Quoi qu'il en soit, le marquis partit le 26 août 1668

du Roi de la Marche « pour pouvoir mener une vie retirée » (pp. 510 sq. ). Peu après, M. Olier « rompit le dessein » qu'il eut, à la mort de sa femme, « d'entrer dans l'état ecclésiastique » (ibid., p. 512).

(7) Il maintint ainsi sa province dans l'obéissance alors que celles qui l'entouraient étaient ravagées par la guerre et il put même secourir le comte de Palluau qui assiégeait Montrond (PASSAVANT, p. 511 — Louis SUSANNE, Histoire de l'ancienne infanterie française, Paris, 1853, t. VIII, p. 187) : la chute de la ville après un siège de trois mois (1" septembre 1652) fut un coup terrible pour la puissance de Condé. Attaché à Clérambaut, le chevalier de Méré, qui semble avoir fort bien connu le marquis (cf. infra, n. 93 ), put le rencontrer à cette occasion; la famille du chevalier possédait d'ailleurs en Poitou des terres voisines de FontaineChalendray.

(8) Extraordinaire de la Gazette — PASSAVANT, p. 511 — Mémoire de François III de Fénelon (1737), A. N., M. 538, n. 6, p. 3.

(9) Passavant croit pouvoir préciser (pp. 512 sqq.) qu' « allant un jour voir feu le premier président avec les ducs de Navailles et de La Feuillade, il leur proposa séparément le voyage et que chacun le goûta ». Il n'en reste pas moins que le marquis entretenait des relations beaucoup plus étroites avec La Feuillade : son père avait, dès le 12 juillet 1641, constitué des rentes au profit d'un Aubusson de La Feuillade (Bull. Périgord, 1951, p. 167 ). Mais il y avait plus, comme un autographe de son neveu François III de Fénelon le reconnaît sans pouvoir l'expliquer : « Je crois que feu le maréchal de La Feuillade regardait feu M. le Marquis de Fénelon comme son parent et il pouvait y avoir quelque vieille alliance par les maisons de Pierre-Buffière et de la Roche-Aimon ou par quelque autre endroit » (A. N., M. 538, n. 12 ). En réalité, François-Antoine de Salignac-Gaulejac épousa en mai 1661 Jeanne d'Aubusson, de Villac et Miremont; la branche s'était sans doute détachée des La Feuillade au xve siècle, mais le maréchal, qui n'avait pas de plus proches parents, désignait le 29 juin 1687, pour la substitution de La Feuillade, Jean d'Aubusson de Miremont immédiatement après son propre fila (A. D. Dordogne, B. 1720 — A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 331 et 9 J. 225). D'autre part, la grand-mère de la femme du marquis, Louise Pot de Rhodes, était presque certainement la nièce de son homonyme, trisaïeule du maréchal de La Feuillade. Quant à Navailles, il s'attribue à lui-même « la pensée de faire un régiment de deux mille hommes pour le mener au secours de Candie... assiégée depuis vingt-trois ans ». Le Roi lui en refusa « la permission... parce que M. de La Feuillade, qui avait eu dessein avant » lui « d'aller à Candie, se disposait à partir ». Mais, la ville étant assiégée par 40 000 Turcs commandés par le grand-vizir, Louis XIV promit au

avec quatre cents gentilshommes dont plusieurs étaient ses proches parents (10). Le jeune Jean-Baptiste fut d'abord blessé avant d'atteindre l'île. Ce fut le début de sa conversion et de sa réconciliation avec son père (11). Les semaines suivantes, celui-ci allait, comme chef d'état-major de La Feuillade, manifester un courage et une science militaire que reconnaissent toutes les relations, favorables ou hostiles au duc (12). Le

Pape un corps de 6 000 hommes et en offrit le commandement à Navailles qui s'embarqua le 5 juin sur les vaisseaux de Beaufort et mouilla le 19 à Candie. A la fin d'août, il retournait en France (Mémoires du duc de Navailles, éd. C. MOREAU, Paris, 1861, pp. 140-143, 161 sq., 170). Cf. Ch. TERLINDEN, Le pape Clément IX et la guerre de Candie (1667-1669 ), Louvain, 1904, pp. 96, 99. Navailles ne nie pas que l'expédition de Fénelon n'ait été antérieure et nous verrons que celui-ci eut aussi un rôle dans la préparation de l'envoi de troupes en juin, cf. infra, n. 13 s.f.

(10) Cf. le testament de J.-B. de Fénelon, comte de Fontaine-Chalendray, dans L. de MALEVILLE, Annales de la société d'agriculture, sciences et arts de la Dordogne, t. XXIII, 1871, p. 116. Le marquis était aussi accompagné de son neveu François II et du fils de celui-ci, Pons-Jean-Baptiste.

(11) Ces événements nous sont connus par quatre sources, d'inspirations opposées, qui se complètent et permettent de se faire une idée assez précise des opérations :

1° Le bref rapport que La Feuillade se hâta de faire répandre : Relation véritable de tout ce qui s'est passé dans la ville de Candie depuis L'entrée de M. le duc de Roannez [La Fueillade], février 1669.

2° Au contraire, le Journal de l'expédition de M. de La Fueillade en Candie par un volontaire, Lyon, 4 juillet 1669, adresse au duc des critiques malignes.

3° Le Journal véritable de ce qui s'est passé en Candie avec M. de La Fueillade, Paris, Ch. de Sery, 1670, constitue une réponse au « volontaire ».

4° Mais nous suivrons de préférence les Mémoires ou Relation militaire par un capitaine français commandant dam la place pour les Vénitiens, Paris, Barbin, 1670, beaucoup plus détaillés.

5° Quant aux Mémoires du voyage de M. le marquis de Ville au Levant, tant sous le commandement de ce général que de... S. André Montbron, tirés des Mémoires de J. B. Rostagne par Fr. Sav. d'Alquié, Amsterdam, 1670, t. II, pp. 214-241, ils dépendent du « volontaire » et prennent le parti des Vénitiens contre La Feuillade.

Le 3 novembre 1668 le duc de La Feuillade et le marquis de Fénelon entrèrent dans la place. Des barques qui, les jours suivants, firent la navette entre les vaisseaux et le port, une seule fut coulée à coups de canon; ce fut, dans la nuit du 6 au 7, celle « qui portait quantité de meubles au marquis de Fénelon et, entre autres choses, tout son argent ». Il y eut plusieurs morts, dont le secrétaire du marquis; blessé d'un éclat au pied, le comte de Fontaine dut rester trois heures accroché au mât de sa barque. Le lendemain, le coffre du marquis fut repêché par un esclave turc qui, au dire du « volontaire », « est présentement au service de M. de Fénelon, qui l'a ramené avec lui en France » (Relation véritable, p. 2 — Journal... du volontaire, pp. 20 sq. — Journal véritable, p. 56 — Mémoires ou relation, pp. 89 sq.). La blessure du comte de Fontaine est signalée par l'Extraordinaire de la Gazette de France du ler février 1669. D'après PASSAVANT (p. 514), il composa pendant sa convalescence un a écrit en latin et en allemand où il reconnaît son impuissance à vivre chrétiennement dans le monde et promet de se mettre dans quelque profession régulière ».

(12) Les 10 et 11 novembre, « M. de la Mothe-Fénelon, pour se délasser un peu de ses premières fatigues militaires, s'occupa avec nos bons pères capucins... à chercher dans la ville une maison propre à faire un hôpital ». Son choix finit par

62 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC

63

16 décembre 1668, jour de la sortie des volontaires, il vit son fils recevoir à ses côtés une nouvelle blessure — cette fois le jeune homme devait en mourir, — mais il n'en continua pas moins à rallier une aile qui menaçait de se débander (13).

s'arrêter sur le réfectoire des Récollets. Le 12, il se rendit avec La Feuillade et d'autres officiers près du bastion Saint-André (Journal véritable, pp. 98 sq. ). « Là-dessus, Fénelon représenta aux généraux vénitiens qu'ils ne conserveraient jamais ainsi une sortie au front de tant de travaux ennemis déjà postés » si l'on ne « rétablissait pas deux caponnières ruinées... avec une petite place d'armes découverte que l'on laisserait au milieu ». Il « offrit de la part du duc de faire exécuter cette entreprise par les brigades françaises » (Mémoires ou relation, pp. 94 sq. ). Il se chargea même le 13 de « tracer lui-même un flanc », bien qu'il se trouvât « vu du canon » (Relation véritable, pp. 4-5 ). L'exécution en fut confiée le 22 à Montbrison et à Villemor sous la direction du marquis qui allait sans cesse de l'un à l'autre et resta vingt-quatre heures sans prendre de repos (Mémoires ou Relation, pp. 96- 101 ). Le 26 et le 27, Fénelon dirigea encore l'exécution d'une opération délicate et, se trouvant le plus loin de l'issue de la caponnière, faillit être suffoqué par la fumée dont l'avait remplie la maladresse d'un Français. Sitôt remis, il n'en fut pas moins chargé de « commencer une autre antestatpre du côté de la gauche » (Relation véritable, p. 5 — Mémoires ou relation, pp. 103-105 ).

(13 ) Les Français, dont les effectifs diminuaient sans cesse, brûlaient de se signaler en chassant les Turcs de leurs tranchées situées entre le bastion de la Sabioneria et la mer. Le 14 décembre, le marquis de Fénelon remit au général Morosini un écrit de sa main où il lui demandait quatre formes de soutien que la conviction de la vanité de l'entreprise empêcha les Vénitiens d'accorder. Néanmoins, la sortie générale des volontaires français eut lieu le 16 décembre et La Feuillade confia au marquis le commandement « du côté de la marine » (Journal véritable, pp. 121 sqq. — Mémoires ou relation, pp. 195-201 ). Le « volontaire » assure que « le zèle de M. Fénelon ne contribuait pas peu à entretenir la chaleur de ceux qui aspirent au martyre, paraissant toujours avec le comte de Fontaine son fils au plus grand feu et agissant partout de la main et de l'esprit, d'une manière qu'il inspirait de l'ardeur et du courage à tout le monde. M. son fils y fut blessé d'un éclat de grenade à la cheville du pied vers le même endroit où il avait déjà été frappé en arrivant » (Journal, pp. 74, 88, 87; le Journal véritable, pp. 128-130,

célèbre l'héroïsme des Fénelon qui auraient « fait incliner la victoire de notre côté » en des termes trop dithyrambiques pour ne pas être suspects). Précisément, le

comte de Villemor venait d'être tué et La Feuillade avait fait inviter Fénelon à

rallier les troupes qui risquaient de plier de ce côté. Ce serait alors le comte de Fontaine qui aurait « fait voir à son père qu'il n'avait besoin que d'aller reposer

la blessure de sa jambe qui ne l'empêchait pas de marcher tout seul... L'honneur

l'emporta ainsi sur la nature » et le marquis rendit « aussitôt par sa présence l'assurance aux troupes ébranlées..., allant et venant de tout côté, mais toujours

au plus grand feu et au plus chaud de l'attaque où il donna autant de marques

de sa valeur que de son zèle ». La retraite se fit ainsi en bon ordre, mais le comte de Fénelon (de la brigade du comte de Saint-Pol) et le comte de Salignac (qui

appartenait comme le comte de Fontaine à la brigade du duc de Château-Thierry )

étaient également blessés (Mémoires ou Relation, pp. 204 sq., 213, 215, cf. B. N., ms. italien 385, f. 59 et Cabinet historique, t. XXVII, p. 230 ). Le comte de

Fontaine mourut le 10 janvier 1669 à Candie de sa blessure « en rendant publique-

ment grâces à Dieu de ce qu'il le tirait de la corruption du monde » (PASSAVANT, Dédicace non paginée) a entre les bras de son père » qui tint à le faire embaumer

avant de s'embarquer avec son corps sur les vaisseaux français qui l'avaient attendu. n prit part au conseil de guerre qui ne jugea pas à propos de différer le retour pour permettre aux Vénitiens d'obtenir des Turcs des conditions meilleures. mais il

Si le marquis de Fénelon se conduisit alors de telle sorte que son fils put d'abord croire qu'il « le sacrifiait à la dévotion » (14), c'est qu'il se souvenait des dangers qu'avait courus sa propre jeunesse. Il avait en effet été un « fameux duelliste » (15). Mais sa « conversion », dont

M. Olier fut l'artisan (16), fut si complète que M. Vincent pouvait

donna aux assiégés (qui ne le suivirent que trop tard) le conseil de protéger la brèche Saint-André en faisant exploser à l'extérieur un chapelet de « fourneaux » (Mémoires ou Relation, pp. 226 sq., 250-252 ).

Dès le 12 janvier 1669, le capitaine général Morosini avait informé le doge que « le marquis n'a pas hésité à sacrifier son fils, grièvement blessé le jour de la sortie des volontaires français ». L'Extraordinaire de la Gazette l'annonçait le 22 mars 1669 et, le 15 mai, l'ambassadeur à Paris Morosini joignait à ses condoléances des félicitations pour la conduite de l'un et de l'autre. Dix jours plus tard, Colbert parlait aussi de cette « mort glorieuse » au marquis de Saint-Germain. Il avait lu au Roi le mémoire du marquis sur la façon d'attaquer le camp des Turcs devant Candie : « S. M. en approuvait toutes les pensées et avait donné l'ordre de l'envoyer au duc de Navailles » dont l'expédition devait bientôt arriver dans l'île (ms. Clairambault 1181, f. 193 — ms. français 22 252, f. 291). Le 27 mai 1669, le corps de Jean-Baptiste était inhumé à Magnac en présence de « François de Salagnac de la Mothe-Fénelon qui a assisté à la mort dudit comte » (registres paroissiaux de Magnac-Laval) : il s'agit évidemment de François II. Il y a une erreur de date dans COURONNEL, pp. 25 sq. et dans la Province d'Anjou, 1934, p. 271.

La liaison du marquis avec le duc de La Feuillade fut durable, puisqu'il était présent lorsque la duchesse, soeur du duc de Roannez, reçut les derniers sacrements et qu'il revint ensuite prier avec l'agonisante dettre de M"° Petit à M. Feydeau, 18 février 1683, Bibl. de Port-Royal, ms. P. R. 83, pp. 143, 145; malgré J. MESNARD, Pascal et les Roannez, Paris, 1965, p. 939, nous ne trouvons pas dans ce récit trace de malveillance ).

(14) Mémoire cité par PASSAVANT, p. 515.

(15 ) S. VINCENT de PAUL, lettre du 19 mai 1656, éd. COSTE, t. V, p. 618. Le marquis de Sourches le définira de même « un des plus braves hommes du monde et qui, ayant fait le plus de combats, fut des premiers après sa conversion à travailler à cet admirable ouvrage de l'édit qui défend les duels que le Roi fit ensuite » (16 mai 1688, éd. COSNAC-PONTAL, Paris, 1883, t. II, p. 165 ). Cf. aussi PASSAVANT, pp. 506 sq. On ne sait comment interpréter les Contre-vérités (1659 ) : « La MotheFénelon jette beaucoup d'ceillades » (ms. fr. 12 638, p. 271).

(16 ) « M. de Salignac Fénelon, grand duelliste, fut un jour trouver M. Olier pour le prier de se charger de la conduite de son âme. Hé, comment, lui dit M. Olier, pouvez-vous accommoder votre conscience avec l'habitude où vous êtes de vous battre en duel? — Hé, quel mal y trouvez-vous, dit M. de Fénelon, un homme de qualité peut-il souffrir une injure sans en tirer raison? — Puisque vous n'en connaissez pas le mal, dit M. Olier, demandez donc à Dieu qu'il vous le fasse connaître, et promettez-lui qu'après que vous l'aurez connu, vous combattrez le duel de toutes vos forces et vous travaillerez à la conversion des duellistes. — Je le veux bien, dit M. de Fénelon. Lui et M. Olier se mirent en prières. Il fut exaucé » (note au Mémoire sur la vie de M. Olier par M. Baudrand, ms. fr. 11 760, f. 48 v0; cf. Les saints prêtres français du XVII° siècle, Angers-Paris, 1897, t. II, p. 444, et E. FAILLON, Vie de M. Olier, Paris, 1874, t. II, pp. 259 sq., 262, 276). Sans doute mieux renseigné par la fille du marquis, Passavant précise (p. 507 ) qu' « il ne fut pas persuadé d'abord » par les instructions de M. Olier, mais qu' « il y pensa toujours depuis, de sorte qu'après la fin d'une campagne, il se sentit tout autre, et prit la résolution de renoncer publiquement au duel ».

64 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 65

affirmer le 19 mai 1656 que « le marquis de Fénelon était celui de qui Dieu s'était servi pour susciter les moyens de détourner l'usage des duels », et René de Voyer d'Argenson reconnaîtra plus tard qu'il avait déployé « des talents extraordinaires pour pousser à bout l'entreprise » (17). Fénelon et le maréchal Fabert obtinrent en effet de divers gentilshommes en vue la promesse de ne plus se battre. Réunis à la Pentecôte 1651 dans l'église Saint-Sulpice, ils jurèrent solennellement de n'accepter aucun défi et de lutter contre cette coutume. Cette démarche fut approuvée par cinquante docteurs de Sorbonne (18 août) et par l'Assemblée du clergé (28 août 1651) (18). Les maréchaux de France !avaient, dès le 1* juillet 1651, chargé le marquis et ses associés de préparer un Règlement auquel ils donnèrent force de loi le 22 août 1653. Bien plus, le 7 septembre 1651, en mai 1653 et lors de son sacre (7 juin 1654), Louis XIV promit de ne jamais accorder de lettres de rémission aux contrevenants et il voulut que Fénelon reçût lui-même les signatures des gentilshommes de sa maison (19). En province, Solminihac faisait signer dans le diocèse de Cahors (20) et le prince de Conti en

(17) Ed. COSTE, t. V, p. 618, cf. P. COSTE, Le grand saint du grand siècle,

M. Vincent, Paris, 1935, t. III, pp. 118-122. — Annales de la Compagnie du Saint-Sacrement, éd. BEAUCHET-FILLEAU, Marseille, 1900, p. 171. La dédicace de la Vie de la R. M. Gautron de Passavant affirme que « la Providence l'avait destiné pour cette espèce de miracle qu'on a vu de nos jours dans l'abolition des duels ». De fait, le grand Condé lui avait d'abord dit : « Il faut être aussi sûr que je le suis de votre fait sur la valeur, pour n'être pas effrayé de vous voir le premier rompre une telle glace » (cf. R. ALLIER, La cabale des dévots, 1627-1666, Paris, 1902, p. 326 ).

(18 ) R. ALLIER, p. 327. On trouvera le texte du serment du 28 mai 1651 dans les O. F., t. X2, p. 331.

(19 ) Ce Règlement de MM. les maréchaux de France touchant les réparations des offenses entre les gentilshommes pour l'exécution de l'édit contre les duels (septembre 1651 ) est cité par le Comte de CHATEAUVILLARD, Essai sur le duel, Paris, 1836, p. 15. Sur le rôle de Fénelon, cf. PASSAVANT, p. 509 : dès le 14 août 1651, il avait parlé de ce règlement à la Compagnie du S. Sacrement de Paris (R. ALLIER, pp. 328 sqq. ). Le chevalier de Méré lui-même avouait en 1674 à son confident : « M. de La MotheFénelon. Les règlements qu'il a fait sont beaux » (dans BOUDHORS, Revue d'Hist. lits. de la France, 1922, p. 224).

L'archevêque de Cambrai était bien informé en écrivant au Pape le 20 avril 1706 a piissima Regina suadente Vincentio.. ». Passavant avait d'ailleurs rapporté que

« M. Vincent en parla à la Reine avec tant de force qu'elle voulut donner plusieurs audiences » à Fénelon et que l'édit de 1651 en sortit (p. 508). Cf. FAILLON, t. II, pp. 261 sqq. — R. ALLIER, p. 327 — Correspondance de S. Vincent de Paul, t. V,

p. 619. — P. COSTE, Le grand saint du grand siècle, t. III, p. 120. Il ne faut pas négliger non plus le rôle de M. Olier qui écrivait à l'été de 1651 au P. Ch. Paulin, jésuite, confesseur du Roi : « M. de Fénelon et moi avons pensé qu'il était de la dernière importance de prier V. R. de remettre à dimanche qui vient de parler à la Reine de l'affaire des duels » dettres, éd. LEVESQUE, t. I, pp. 566 sq.).

(20 ) L. CHASTENET, Vie de Solminihac, Saint-Brieuc, 1817, p. 242. — E. SoL, Le vénérable Alain de Solminihac, Cahors, 1928, pp. 196 sq.

Languedoc (21) : l'un et l'autre étaient membres de la Compagnie du Saint-Sacrement.

On comprendrait mal que le pouvoir en soit venu à s'inquiéter des succès d'un mouvement qu'il avait lui-même encouragé, si on ne savait qu'ils avaient été obtenus par des filiales de la « cabale des dévots » (22) de marquis y joua un rôle très actif, surtout pour le Limousin) (23), les Compagnies de la Passion, sociétés de gentilshommes « tout à fait cachées » (24) : Mazarin pourra accuser Fénelon d'en établir « sans ordre du Roi par toutes les grandes villes du Royaume » (25). De fait, nous savons qu'il y en avait au moins deux dans le diocèse de Solminihac et que celle qui se trouvait aux confins du Périgord et du Quercy était présidée par le comte de La Mothe, François II de Fénelon, aîné des neveux du marquis (26). Bien que ces sociétés, composées seulement d'une quinzaine de membres, se soient assigné pour premier but « la sanctification des sujets qui les composaient » et que l'on retrouve dans leur règlement les grands thèmes de la spiritualité de M. Olier : dévotion à la Passion, renonciation aux maximes du monde, elles avaient aussi pour

(21 ) A. S. S., ms. XV, 2. On trouvera la correspondance (16 décembre 1654 3 février 1655 ) échangée à ce sujet entre Louis XIV et le prince de Conti dans la Gazette de France, 26 février 1655, dans GRANGES de SURGÈRES, Le duel et la noblesse du Languedoc, Paris, 1902, pp. 5-11, et dans Hubert PIERQUIN, La juridiction du point d'honneur sous l'ancien régime, Paris, 1904, p. 118. Cf. aussi les Mémoires de Mgr le prince de Conty touchant les obligations d'un gouverneur de province et la conduite de sa maison, Paris, 1667, pp. 22-69. Sur l'adhésion des Etats de Bretagne, cf. R. ALLIER, p. 333 et J. GESLIN de BOURGOGNE, Anciens évêchés de Bretagne. Diocèse de Saint-Brieuc, Paris, 1855, t. I, p. 59.

(22 ) Passavant (p. 511, cf. 505, 518) précise que « Renti et plusieurs autres firent

entrer le marquis dans plusieurs assemblées charitables » R. de VOYER d'ARGENSON,

Annales de la Compagnie du S. Sacrement, éd. BEAUCHET-FILLEAU, Marseille, 1900,

pp. 119, 139, 155, 171. R. ALLIER, pp. 331 sq.

(23) R. ALLIER, p. 358 — J. AULAGNE, pp. 556, 561, 563. En 1660, les confrères de Limoges le chargèrent de travailler à la destruction du temple d'Aubusson (cf. Alf. LEROUX, Archives historiques de la Marche et du Limousin, Limoges, 1887, t. I, p. 248).

(24 ) On en trouvera les règlements dans Ed. ALBE, Revue d'histoire de l'Église de France, t. III, 1912, pp. 646 sqq.

(25) BEAUCHET-FILLEAU, p. 258.

(26) Arch. de l'évêché de Cahors, carton 22-5, liasse 12. Cf. R. ALLIER, pp. 331, 333. On identifierait plutôt au marquis Antoine le « comte de Fénelon » qui, selon Marthine, écrivait le 23 août 1651 à saint Jean Eudes pour lui annoncer « les progrès que... quelques grands personnages... avaient déjà fait en plusieurs provinces du royaume... pour l'extinction des duels; il le priait d'envoyer les listes de gentilshommes qui, dans ses différentes missions, avaient... signé qu'ils ne se battraient jamais en duel, afin d'engager plusieurs autres à entrer dans la même association ». En revanche, c'est bien François II que désigne Costil lorsqu'il écrit : « M. le comte de Fénelon qui était occupé à travailler au même dessein dans le Périgord » (Ch. BERTHELOT du CHESNAY, Les missions de saint Jean Eudes, Paris, 1967, p. 167).

66 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC

67

objet l’action sur tout le corps de la noblesse (27). Il n'est pas douteux qu'après avoir obtenu les mesures de 1651 et de 1653, elles n'en aient poursuivi l'exécution rigoureuse dans chaque province. Elles y parvenaient grâce à l'appui des magistrats affiliés à la Compagnie du Saint-Sacrement (28) et on jugeait en particulier que « M. de Magnac était tout puissant sur le premier président de Lamoignon » (29). Or, des

(27) Evéché de Cahors, cartons 20-5, 21-1-VII, n" 21 et 51, 21-3 — Revue d'histoire de l'Eglise de France, 1912, pp. 644 sqq. — E. SOL, pp. 204-208. Cf. aussi FAILLON, Vie de M. Olier, Paris, 1873, t. II, pp. 245 sqq. — Marg. PECQUET, X Vlie Siècle, 1965, n° 69, p. 19. — !mn1. St. CitiLL, The Company of the Holy Sacrament, Columbia University, 1960, pp. 184-200.

(28) Nous sommes renseignés sur les efforts déployés par le groupe de Poitiers (A. RÉBELLIAU, Revue des Deux-Mondes, 1" juillet 1903, p. 66 — cf. B. N., noue. acq. fr., ms. 21 091, f. 53), de blarseille (cf. A. REBELLIAU, La Compagnie de Marseille, documents, Paris, 1909, p. 96 ), de Tulle (Ali. LEROUX, Bulletin de la société des lettres de Tulle, t. XXXIII, 1885, p. 74) et de la Compagnie dans son ensemble, en particulier en 1657 (cf. A. RÉBELLIAU, Revue des Deux-Mondes,

I" août 1908, p. 852 ). Le P. RAPIN (Mémoires sur la société..., éd. L. AUBINEAU, Paris, 1865, t. I, p. 294, t. II, p. 329) voit dans « la destruction des duels... une des plus importantes et des plus heureuses entreprises » de la Compagnie. On trouve en revanche un écho de l'hostilité générale de la noblesse dans un passage des Mémoires de Mlle de Montpensier qui rapporte, il est vrai. des poursuites contre un gentilhomme de son père : « blême on proposa de faire signer qu'on ne se battrait plus. D'abord cette proposition fut tournée en ridicule. parce qu'elle avait été faite par certains dévots qui étaient assez ridicules eux-mêmes, et qu'il n'y avait eu que des estropiés qui avaient signé... Néanmoins la proposition était bonne en soi, elle trouva des partisans, elle fut autorisée, et elle a très bien réussi, on se bat fort peu. Le pauvre comte d'Aubijoux, le seul qui restait de la maison d'Amboise », gouverneur de Montpellier, fut condamné à la suite d'un duel. « blbl. de Fénelon et d'Albon allèrent solliciter les juges contre lui de porte en porte, et ils disaient : « Nous sollicitons un exemple pour la gloire de Dieu »; ils en furent extrêmement blâmés et on s'étonna que des gentilshonunes de qualité insultassent ainsi à un malheureux ». Gaston d'Orléans ne sut pas le protéger et Aubijoux, dont le cas faisait précédent. dut passer en Angleterre, victime « de la persécution des dévots, ou du moins de ceux qui font semblant de l'être; les véritables ont un peu plus de charité » (Mémoires. éd. A. CHÉRUEL, Paris, 1859. t. III, pp. 36 sq. — R. ALLIER, pp. 329 sq.

E. PILON, Dames et gentilshommes, Paris, 1941, pp. 58-65 ). Passavant rapporte même qu'un « gentilhomme contre qui le marquis plaidait tira l'épée pour le tuer » (p. 510).

(29) Lettre adressée de Paris le 19 novembre 1661 au P. Chastenet au sujet d© l'érection de Chancelade en congrégation (Archives de l'évêché de Cahors, carton 21. no 4 ). De fait, une fiche rédigée peu avant 1662 à l'intention de Colbert accusait Lamoignon de « cacher une grande ambition, conservant pour cet effet une grande liaison avec tous les dévots, de quelque parti et cabale que ce soit » et d'avoir « pour amis MM. de Fénelon, d'Albon et Pelletier ». Colbert pensait aussi qu' « à titre de dévot. il était engagé très avant dans la cabale qu'on appelle de ce nom ». Il avait caché le coffre secret de la Compagnie. Tous gestes qu'on interprétait par le désir d'entrer au ministère (R. AI.LIER, p. 358 — A. RÉBELLIAU, Revue des Deux-Mondes. 14' novembre 1909, pp. 211-214 ). On ne s'étonnera donc pas qu'O. Lefèvre d'Ormesson ait écrit le 4 juin 1665 : « Le soir je fus chez M. le Premier Président » (cf. supra.

n. 9) « qui me montra une lettre de M. de Montaigu, fort obligeante, et je vis

groupes de gentilshommes que leurs statuts invitaient à « empêcher tout mal, procurer tout bien » pouvaient être aisément portés à intervenir dans des matières que Mazarin se réservait (30). I1 n'est donc pas étonnant qu'à la fin d'août 1660 le cardinal se soit plaint à Montaigu des menées de Fénelon : à cause de lui, « la noblesse s'assemblait en secret et c'étaient sans doute des gens mal contents et chagrins qui cabalaient quelque chose contre le service du Roi et qu'il était nécessaire d'y mettre ordre, que tous ces dévots étaient intéressés et ambitieux v (31). Le 12 septembre, l'appréhension des membres de la Compagnie redoubla quand ils apprirent que le prince de Conti avait su de Le Tellier que « le cardinal était en grande colère contre des confrères et des compagnies de dévots, et surtout contre une assemblée de duels qui se tenait à l'Hôtel-Dieu » (de fait, le surintendant Fouquet lui versait six mille livres par an); « que ces gens-là écrivaient de tous les côtés, que c'était contre le service de 1'Etat ». Anne d'Autriche ne tarda pas à faire savoir qu'on se préparait à surprendre les confrères assemblés, de sorte que, le 20 septembre, le groupe parisien mit fin à ses réunions en confiant ses affaires aux officiers et à quelques anciens. Le même mois, Mazarin s'en félicitait devant sa nièce la princesse de Conti, mais il « s'emportait e encore « fort » contre Fénelon, ambitieux qui « voulait dominer et se faire des amis pour se rendre puissant »; même des duellistes poursuivis, il tirait « une gloire qui fait parler de soi et qui rend estimable » : c'est en vain que la princesse soutint que « Fénelon était de ses amis et véritable serviteur de Dieu ». Le 13 décembre 1660, un arrêt du Parlement vint interdire toutes les assemblées non autorisées : la « grande décadence de la Compagnie s'ensuivit (32). Fénelon ne fut pas reçu

M. de Lainothe-Fénelon qui lui avait porté cette parole. Il me dit que lorsque la première fois la Reine-blère avait parlé au Roi sur mon sujet, et pressé sur le mauvais effet du manque de sa parole, il dit : « Je sais qu'on ne m'aime pas; mais je ne m'en soucie pas, car je veux régner par la crainte » (Journal d'O. Lefèvre d'Ormesson, éd. A. CHÉRUEL, Paris, 1861, t. II, p. 366).

(30) Revue des Deux-Mondes, juillet 1903, p. 61 — SOL, p. 20t). Solminibao

chargea aussi plusieurs fois le marquis de représenter les intérêts du clergé français au Nonce ou à la Reine (cf. Sot,. pp. 622-627). Mgr J. Calvet considère le marquis comme « le véritable chef du groupe politique qui en 1660 réveil d'installer en France une royauté vraiment chrétienne avec un roi dévot » (dans J. KRAUS, Fendons Pers6nlichkeit und Werke. Baden-Baden, 1953, pp. 30 sq.).

(31) BEAUCHET-FILLEAU, pp. 258, 263 — R. ALLIER, pp. 358-361. Mazarin ayant « parlé contre les dévots » en présence du marquis lui-même, celui-ci « lui répondit d'un air ferme : V. E. a un bon moyen de les attrapper; ils le méritent bien. C'est de ne leur donner jamais rien » (PASSAVANT, p. 513).

(32) R. ALLIER, pp. 359-364 — A. RÉBEI LIAU, Revue des Deux-Mondes, 15 octa› bre 1909, p. 902, et rr novembre 1909, pp. 211 sqq. Il y eut néanmoins des séances des officiers jusqu'au début de 1666 (BEAUCHET-FILLEAU, pp. 209 sq., 238 — AULAGNE, pp. 555 sq.). C'est par référence à celles-ei qu'il faut, semble-t-il, interpréter un curieux passage du Registre des Assemblées du Supérieur du Séminaire de Saint-

68 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 69

en décembre 1661 dans l'Ordre du Saint-Esprit pour lequel la Reine-Mère lui avait accordé un brevet de nomination (33) et les attaques contre lui allèrent si loin qu'il fut mis en cause à propos de Tartuffe (34). Cela ne l'empêcha pas de participer en 1666 aux réunions d'un « conseil charitable » de Saint-Sulpice, qui essaya de continuer, sous le couvert d'une institution paroissiale, beaucoup des activités de la Compagnie (35),

Sulpice et de ses quatre consulteurs (A. S. S., t. I, pp. 56-57) : « Du 4 février 1665... M. de Bretonvilliers ayant assemblé ses consulteurs... leur proposa que M. le marquis de Fénelon demandait comme une grâce singulière qu'on lui permît d'avoir une porte dans sa maison qui était proche du jardin du séminaire de Saint-Sulpice, pour y pouvoir entrer quelquefois. Et leur ayant demandé leur avis, tous conclurent que s'il n'y avait que sa seule considération, quoiqu'on l'estimât beaucoup, on ne lui devrait point accorder cette grâce. Mais que, comme il y avait une oeuvre très importante pour la gloire de Dieu qui ne pourrait réussir sans cela, on lui accorderait, sans toutefois que cela pût être tiré à conséquence pour d'autres... Signé : Tronson, secrétaire ».

(33) Mgr de Beaumont, évêque de Saintes, écrivait à son cousin Gabriel-Jacques, ambassadeur à La Haye : « Il avait eu un brevet (ou lettre) pour être fait chevalier du Saint-Esprit, mais des brouilleries de Cour en empêchèrent l'effet » (A. N., M. 538, n. 75, p. 11), indication reprise par son correspondant (ibid., M. 538, n. 1 et Examen de conscience pour un Roi, 1747, p. 205 ). Bien que la promotion de 1661 (il n'y en eut pas d'autre entre 1642 et 1688) ait compris soixante-trois chevaliers, le cas ne fut pas unique. Par exemple : « Le 1" janvier 1658, le Roi fit chevalier de ses ordres Armand-Jean de Peyre, comte de Troisvilles, né en 1596, mort en 1672 sans avoir été reçu », cf. le Dictionnaire de JAL, p. 1201. Voir sur le marquis de Rouillac qui obtint le brevet le 11 décembre 1643, le P. ANSELblE, t. II, 1726, p. 183 B et TALLEMANT des RÉAUX, éd. A. Adam, t. II, p. 1402.

(34) On l'accusa de « surprendre la piété de la Reine, de faire sa cour aux dépens des autres... Quand Tartuffe parut, on dit à l'auteur qu'il aurait mieux fait de donner une épée qu'une soutane à son faux dévot » : c'est Fénelon qu'on visait (PASSAVANT, pp. 509 sq., 513 ). Ch. PERRAULT (Hommes illustres, Paris, 1696, t. I, p. 80) notera qu'on « faisait application du Tartuffe à des personnes de grande qualité » et le P. RAPIN (t. I, p. 294) pense même que c'est le Roi qui, « pour décrier » les membres de la Compagnie, « les fit jouer quelques années après sur le théâtre ». Si Molière ne semble pas avoir eu personnellement à se plaindre du marquis, il avait été en revanche lésé, même financièrement, par M. Olier, le prince de Conti et Pavillon (cf. R. ALLIER, pp. 393-395).

(35) On lit en effet dans l' u Etablissement d'un Conseil charitable; extrait du premier registre dudit Conseil, commençant le premier août 1666 et finissant le 16 avril 1673. M. d'Hemery étant secrétaire » : u du Jeudi xixe jour d'août 1666, à la séance dans la salle presbytérale, où étaient, M. d'Acolle, prêtre, M. Angot, M. le marquis de Crenay, M. le comte de la Mothe-Fénelon, M. le président de Garibal, M. Duplessis, conseiller du Roi en ses Conseils, M. Loyseau, conseiller du Roi en sa Cour des Aides, M. de Brion, M. Poirier, M. Gallois, avocat, M. Le Moyne, avocat, M. Callos, frère Jean Blondeau... L'Assemblée continuée au Jeudi IX septembre 1666 deux heures de relevée chez M. le Curé...

Du jeudi XIV octobre 1666 : A la séance tenue en la salle de M. le Curé où étaient MM. ci-après nommés : M. le marquis de Carnau, M. le marquis de Fénelon, M. le Président de Garibal, M. Duplessis-Montbar, M. Callos, M. de S. Germain, M. Poirier, M. Le Moyne. M. Le Mercier, prêtre, y présidait pour l'absence de M. le Curé... L'Assemblée remise à jeudi XXVIII octobre 1666 » (textes publiés dans

Bien que le marquis de Fénelon ait manifesté en 1653 un véritable acharnement anti-janséniste (36), d'autres motifs avaient pu accroître l'inquiétude du pouvoir : dans le Midi surtout, la Compagnie avait une spiritualité, une morale et une politique ecclésiastique que le prince de Conti soutenait sans réserves. La première était celle du P. Surin qui

le volume très rare de SIMON de DONCOURT, Remarques historiques sur Saint-Sulpice, [Paris, 1774? ], t. III, pp. 317-322). Créé par M. Olier ce « Conseil charitable D avait été rétabli par M. Ragnier de Poussé (J. M. PICOT, Essai historique... XVII' siècle, Paris, 1824, t. II, p. 93 ). Comme le signale A. RÉBELLIAU (Revue des Deux-Mondes, 1" novembre 1909, pp. 218, 221), il ne s'occupait pas seulement du u soulagement des pauvres honteux engagés dans quelque procès D. Dès 1668 il avait repris contre les blasphémateurs, les débauchés, les protestants, toute la besogne dénonciatrice et répressive de la Compagnie. C'est sans doute par prudence que le nom du marquis n'y reparaît pas à partir de 1666. Mais il est en 1673 remplacé par celui du futur archevêque (cf. infra, II° p., ch. 2, n. 27 ). Il semble bien que c'est cette métamorphose locale de la Compagnie du S. Sacrement qui chercha vite à s'étendre en province. Le 17 novembre 1670, M. de Meaux (D. de Ligny) dit en effet à l'Assemblée du clergé « qu'une compagnie pleine de charité de Paris lui a mis entre les mains un petit livre intitulé L'arbitre charitable [d'Alexandre de la Roche, Paris, 1668] pour faciliter l'accord des procès et des querelles suivant l'Edit du Roi Henri IV du 10 mars 1610 et les édits de S. M. contre les duels. Que ce livre avait déjà produit de très bons effets, et qu'on en espérait plus de fruit s'il plaisait à l'assemblée de l'appuyer de son autorité; il a ajouté que la même compagnie procurerait des remèdes pour les pauvres, qui avaient été éprouvés en plusieurs lieux avec succès, suivant l'attestation de Messeigneurs les prélats qui en avaient pris pour leurs diocèses. L'assemblée a loué le zèle et la charité de ladite compagnie et l'a exhortée d'envoyer dans les provinces de ces livres de l'Arbitre charitable et de ces remèdes, et a invité Messeigneurs les évêques de l'Assemblée d'en emporter dans leurs diocèses et d'établir dans leurs paroisses des confréries de charité de S. Charles Borromée » (Remède universel pour les pauvres gens et leurs bestiaux, pri,,ilègn (lu 16 octobre 1669, 9° éd., Paris, 1681, p. 5, dans le recueil factice de In Bibi. de la Sorbonne, Hôpitaux pauvres, remèdes, S. M. m. 51, 4° ). Suit une liste de s grands seigneurs et officiers du Roi qui ont fait... ces établissements dans leurs terres ou gouvernements » (ibid., p. 8), composée vers 1671. Si le nom du lieutenant-général de la Marche y frappe par son absence, on y trouve ceux de ses parents, le lieutenant-général de S. Abre, le marquis et le chevalier d'Aubeterre et même celui de son jeune neveu le comte de Fénelon, colonel au régiment de Conti. La Compagnie du S. Sacrement n'est pas moins bien représentée avec la princesse de Conti, le due de Liancourt, le comte d'Albon, les abbés de Prières et de Noailles. On trouve dans le même recueil (n° 26) un Avis du secrétaire de l'assemblée charitable de Paris et (n° 32 et 3:1) la mention en 1679 d'un « avocat général des pauvres à Paris chez le curé de S. Sulpice ». Enfin l'indication du titre de Remède universel : « le Roi en envoie » à ceux « qui le demandent par les mains de M. Pellisson » fait croire que le palais abbatial de S. Germain-des-Prés, où résidait aussi le marquis de Fénelon, était devenu le quartier général de la Compagnie en voie de reconstitution, et pas seulement du point de vue de ia lutte contre les protestants. Cf. aussi La direction et le secours des pauvres de la campagne, Lyon, 1687 (in-12, B. N., R. 27 208), pp. 45-48. Le 5 avril 1678 le marquis était marguillier (ms. fr. 5989, f. 96).

(36) Il écrivait le 7 mai 1653 à M. Olier : « Je fis hier un tour quasi semblable à celui de chez Mm° de Fleury. dans une autre maison du faubourg, sur le sujet de cette Remontrance si charitable et si chrétienne récrit que le P. Desmares fit paraître le 18 février 1653 contre un sermon de M. Olier sur la pénitence].

70 LA FAMILLE DE FI NELON LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 71

réservait au marquis un des premiers exemplaires de ses livres (37) et lui adressait des lettres d'exhortation. Mais le directeur du marquis était plutôt Solminihac qui le recevait le 23 octobre 1655 à Mercuès avec son frère l'abbé de Carennac, le comte de Fénelon son neveu et quelques autres gentilshommes désireux de « suivre des conférences des moyens de se tenir bien unis pour procurer la gloire de Dieu » (38). L'accord était d'ailleurs si complet entre l'évêque et le gentilhomme que, lorsque M. de Cahors, déjà malade, entreprit de faire condamner les casuistes, il invita Vincent de Paul à tenir avec M. de Magnac et le curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, Féret, un « conseil qui devait être fort secret » et dont le marquis dresserait une relation pour mettre le prince de Conti au courant. Le mois suivant, Solminihac était satisfait des résultats de la réunion et chargeait Fénelon d' « informer bien la Reine de l'importance de cette affaire et de la supplier de vouloir servir l'Eglise en cette rencontre, ce qu'elle peut faire en recommandant au nonce » d'appuyer les démarches entreprises à Rome pour la condamnation de ce « livre très pernicieux » (39). Il n'est donc pas étonnant que le marquis ait

Si vous n'avez pas vu un écrit qu'on publie dans la rue contre les gens sinistres, nous vous l'enverrons pour vous divertir. Remerciez Dieu, s'il vous plaît, de la guérison du petit Martial [son fils] et demandez-lui celle de mon âme, que je mets de tout mon coeur entre vos mains pour la lui offrir sans réserve. Ce petit garçon nous rapportera de vos nouvelles en revenant de Fontainebleau où il n'arrêtera point. Je suis tout à vous, mon très bon père, et plus, Dieu merci, que je ne saurais vous le dire. J'eus hier une conversation de demie heure avec M. le maréchal de Gramont sur votre sujet, sur l'esprit de votre communauté, sur celui de M. de Liancourt et des jansénistes où je vous réponds que je n'épargnais rien. La proposition que M. de Morangis s'est attaché de faire de M. de Fontenay [Mareuil, qui fut ambassadeur à Rome; sans doute s'agit-il de son admission dans la Compagnie du Saint-Sacrement dont il fut reçu membre en 1653] a fait un étrange vacarme, où j'ai joué un personnage qui m'aura bien perdu à l'hôtel de Liancourt et me procurera, si Dieu plaît, quelque remontrance charitable à mon tour » (E. LEVESQUE. Lettres de M. Olier, Paris, 1935, t. II, pp. 117-119).

(37) Le P. Surin fait allusion à cet échange de lettres dans celle où il met Mme de Pontac en garde contre les dangers de la Cour (1664, cf. M. de CERTEAU, Correspondance de J. J. Surin, Paris, 1966, pp. 1644, 1652 ). Mais « le marquis de Fénelon », auquel le P. Champion croit une lettre adressée, est plutôt François II. Cf. infra, ire p., ch. VI, n. 16.

(38) Solminihac à du Ferrier dans E. SoL, A. de Solminihac. Notes et documents, Cahors, 1930, p. 587.

(39) Lettres du 3 mai et de juin 1659 dans la Correspondance de saint Vincent de Paul, éd. COSTE, t. VII, pp. 528-533 et 614 sq. Il s'agit de l'Apologie des casuistes du P. Pirot dont le P. Jean Ferrier avait pris la défense dans Les sentiments des plus considérables casuistes... Toulouse, 1659. Sur Conti, cf. la lettre de Solminihac du 17 mai 1659, Archives de l'évêché de Cahors, carton 20, n° 5. Dans sa Vie, le P. Chastenet devait bientôt souligner que le prélat défunt « s'attachait à la source des canons et des Pères et non pas à ces petits jets d'eau des casuistes » (éd. de Saint-Brieuc, 1817, p. 338; cf. p. 324 où il met cette « nouveauté » sur le même plan que le jansénisme que M. de Cahors n'avait pas moins combattu; mais l'Avertissement au Lecteur ne parle que du jansénisme, non du laxisme). Cf. E. SoL, Notes et documents, pp. 433 sq. 620, 622, 627 — H. HILLENAAR, pp. 5, 16.

correspondu avec Pavillon et admiré les Pensées de Pascal (40). Il n'en était pas moins considéré en 1663 comme ultramontain (41). Et non sans raison, puisqu'il ne craignait pas alors de prendre la défense de la Vie de Mgr de Solminihac où il était rappelé qu'aucun évêque ne s'était montré plus ardent contre le livre de Dupuy, Des libertés de l'Eglise gallicane (42), alors que, le marquis lui-même le reconnaissait, les sentiments de la Sorbonne étaient présentement si délicats sur de semblables matières que l'ombre même de l'erreur était capable de les blesser » (43).

Ses multiples activités militaires, administratives et religieuses n'empêchaient pas le marquis Antoine d'user de son intelligence et de sa bourse pour accroître le patrimoine de la famille dont il était incontesta-

(40) Nous le savons par l'archevêque H. de Péréfixe qui avait été le condisciple et le consécrateur du frère du marquis (cf. supra, eh. III, n. 4 ). Il racontait le 24 décembre 1669 au libraire Desprcz : « M. Desprcz, il y a un fort habile homme qui m'est venu voir; ce n'est pourtant pas, me dit-il, un homme de notre métier, je veux dire qu'il n'est pas théologien, mais c'est un fort habile homme et fort éclairé; il m'a dit qu'il avait lu le livre de M. Pascal, et qu'il fallait demeurer d'accord que c'était un livre admirable; mais qu'il y avait un endroit dans ce livre où il y avait quelque chose qui semblait favoriser la doctrine des jansénistes, et qu'il valait mieux faire un carton que d'y laisser quelque chose qui en pût troubler le débit; qu'il en serait fâché à cause de l'estime qu'il avait pour la mémoire de feu M. Pascal »... Ensuite le prélat parla à son aumônier [M. Messat] de l'estime qu'avait faite du livre de M. Pascal celui qui l'avait lu et qui lui en avait parlé. « C'est, lui dit-il, M. de Lamothe-Fénelon ». Cet aumônier lui (lit qu'il le savait bien n (B. PASCAL, CEuvres, éd. Brunschvicg, Paris, 1925, t. XII, pp. CLXVI, CLXIX). C'est sans doute par les Roannez que le marquis connaissait le premier tirage des Pensées (cf. supra, n. 13 s.f. ). L'auteur de la Vie ms. de Pavillon — sans doute Paris — écrit d'autre part : a Je trouve encore beaucoup de lettres de M. le marquis de la Mothe-Fénelon, du maréchal d'Humières..., de Morangis..., d'Andilly..., toutes pleines de respect, de vénération, d'estime et de soumission pour M. d'Alet p(t. II, ch. 25, Bibl. de Port-Royal, ms. P. R. 120, p. 101). Il faut y joindre le nom de Brancas (ibid., 1. I, ch. 18, p. 82). Tous ces noms se situent aux confins de la Compagnie du Saint-Sacrement et de Port-Royal. Sur le P. de Monchy, cf. infra, n. 91.

(41) Après l'acte du 14 avril 1663 par lequel la Faculté mit fin à l'affaire Drouet de Villeneuve, Colbert reçut un rapport où se trouvaient dénoncées quatre communautés des Bagotistes, Saint-Sulpice, S. Nicolas et les Trente-Trois) et « des particuliers dévots qui contribuent à l'avancement de l'ouvrage que les bons Français et les véritables sujets du Roi essaient d'empêcher. Les principaux sont MM. d'Albon, de la Mothe-Fénelon... ». Cf. Ch. GÉRIN, Recherches sur l'assemblée du clergé de France de 1682, Paris, 1T° éd., 1869, pp. 31, 383 — 2° éd., 1870, pp. 29, 521, 524 — Raoul ALLIER, p. 374 — A. RÉBEI,LIAU, Revue des Deux-Mondes, 1" novembre 1909, p. 216).

(42) Ed. de Saint-Brieuc, pp. 415-418; cf. pp. 516 sq. et la lettre de M. de Cahors du 19 mars 1656 dans SoL, Notes et documents, p. 590.

(43) Expressions d'un billet que lui-même fit circuler sur certaines propositions et sur leur censure par le docteur de Breda (Evêché de Cahors, carton 20, n° 4, liasse 76 ). n n'est pas daté, mais la dernière approbation de la Vie est du 8 novembre 1662.

72 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 73

blement le chef (44), et spécialement les biens provenant de sa mère dont il se trouvait, de fait, l'unique héritier. Or, Henri ler de Bonneval, oncle et tuteur de Mn" de Fénelon, s'était attribué le château de Blanchefort et la terre de Salignac (45), alors que sa pupille était encore mineure. Il avait bien obtenu le 12 mars 1599 lors du mariage de celle-ci que François jr et Bertrand de Fénelon « s'obligent à faire cesser l'action » qu'elle pourrait entreprendre pour faire valoir ses droits sur la succession de son grand-père Gabriel (46), mais le marquis de Magnac soutiendra le 12 mars 1671 que « ces actes étaient nuls et prohibés, étant des aliénations de biens dotaux faites par son mari, ou plutôt exigées de lui par Henri, saisi de tous les titres et biens de ladite dame, dont il avait toujours joui sans en avoir jamais rendu de compte » (47). Malheureusement pour les Fénelon, François I" avait de nouveau accepté les 11, 17 et 19 janvier 1608 une sentence arbitrale du Parlement de Bordeaux (48) et sa femme, alors majeure, avait, le 14 août 1611, par une transaction passée à Brive, ratifié avec lui ce qui avait été fait (49). Ce n'est qu'une fois veuve que la mère du marquis de Magnac parvint à rouvrir l'action judiciaire en alléguant qu'elle ne s'était laissé arracher cette signature que pour ne pas entrer en procès avec son mari : ses requêtes à cet effet lui permirent de justesse d'échapper à la forclusion (50).

La terre de Salignac avait été vendue le 13 janvier 1620 par Henri de Bonneval à un Rochefort de Saint-Angel, mais le chapitre de la cathédrale Saint-Etienne de Limoges en avait, en sa qualité de suzerain, obtenu la rétrocession. Marie de Bonneval interrompit sa possession par

(44 ) La supplique adressée le 27 février 1682 à M. des Coutures mentionne que le marquis « a dépensé 4 500 livres pour la cause commune contre la dame de Saint-Marc » (Archives d'Aiguevive) dans un litige dont nous ignorons l'objet.

(45 ) Petit fief dans la paroisse de Grand-Bourg (Creuse ) qui relevait de Magnac, sans rapport aucun avec la terre patronymique des Fénelon (Bull. Périgord, 1951,

p. 161 n.). En juillet 1583 Horace de Bonneval, père de Marie, recevait par son contrat de mariage le quart et le douzième des terres de Bonneval et de Blanchefort et un acte du 25 du même mois lui assurait les terres de Salignac et de Montaigu (arrêt du 12 mars 1671, A. D. Haute-Vienne, 3 G 295 ).

(46) Par cette transaction, Bonneval s'engageait à payer 30 000 lb. aux dits sieurs de Salignac et à ladite demoiselle de Bonneval (ibid. ). La supplique du 27 février 1682 considère que cette somme représente le prix de « vente du quart de Bonneval et de Blanchefort » et la distingue des 12 000 lb. de la dot constituée par Jeanne d'Anglure son aïeule (Archives d'Aiguevive).

(47) Arrêt du 12 mars 1671.

(48) Il toucha à cette occasion 30 000 lb. que la supplique du 27 février 1682 met en rapport avec le délaissement de Salignac.

(49) C'était la suite de lettres de restitution qu'elle avait de ses biens de 1599 (transaction du 8 février 1671).

(50 ) Il faut croire que le marquis de Magnac n'avait pas vu plus tôt l'intérêt ou les chances de succès de la procédure, mais le chapitre de Limoges aura des raisons de se demander si François r était bien mort après le 4 novembre 1644.

une requête du 4 novembre 1654 au sénéchal de Limoges. Le 15 décembre 1660 Jean-François de Bonneval, petit-fils d'Henri Pr, intervenait devant le Parlement de Bordeaux contre Antoine et son frère Pons, mais le Conseil du Roi renvoyait le 12 mai 1662 le procès au Parlement de Paris (51). On peut croire que c'est pour cette affaire que le marquis de Magnac et son neveu François II se trouvaient en 1666 « à la suite du Conseil » (52). La transaction conclue le 8 février 1671 entre ceux-ci et Bonneval reconnut les droits exclusifs des premiers (53). Il leur restait à les faire valoir contre le chapitre de Limoges qui avait intenté en 1665 et en 1666 un procès aux divers héritiers de Marie de Bonneval. Par arrêt du 12 mars 1671, le Conseil du Roi renvoya les parties au Parlement de Toulouse et le chapitre fut assigné le rr mai 1671 à y comparoir dans les deux mois. L'état actuel de ce fond très riche ne permet malheureusement pas de connaître la fin du procès (54).

C'est surtout le litige relatif au château de Blanchefort qui permit à Antoine de Magnac de montrer à la fois son habileté et sa modératiou. Agissant au nom de sa mère, il obtint le 6 septembre 1655 un arrêt définitif et contradictoire qui lui donna toute satisfaction (55). Il était peut-être plus difficile de déloger les « seigneurs-brigands ». Antoine obtint à cet effet une « route » de l'intendant de Guyenne Hotman et son neveu François — futur sulpicien — se chargea de l'exécution à la tête de soixante cavaliers du régiment de Saint-Abre (56). Mais Jean-François de Bonneval produisit peu après un testament encore inconnu du 13 mars 1547 — il fit aussitôt l'objet d'une inscription en faux (57), — et surtout une pièce du 12 juillet 1641, imprudemment communiquée par Pons, qui montrait qu'à cette date les Fénelon n'étaient nullement persuadés de leur bon droit (58). Antoine entra dès lors dans la voie des négociations; il signa le 10 avril 1668 un compromis avec son cousin de Bonneval devant les notaires Grégoire et da Troyes et, malgré les réserves des héritiers de Pons (59), il se prêta le 8 février 1671 à une

(51) A. D. Haute-Vienne, 3 G. 295.

(52 ) Supplique du 27 février 1682.

(53 ) Cf. infra, notes 59 sq. Ayant obtenu par surprise le 20 mai 1667 un arrêt de la Grand Chambre de Paris, Bonneval fit pourtant installer à Blanchefort un juge de son choix. Mais le marquis Antoine provoqua le 12 décembre 1670 un arrêt contraire du Conseil privé (A. N., V6 573, n° 44 ).

(54) Cf. supra, ch. II, n. 16.

(55) Arrêt du 12 mars 1671.

(56 ) Cf. infra, 1" p., ch. VII, n. 5. La même supplique du 27 février 1682 signale que François II demandait qu'il lui fût tenu compte « des frais pour envoyer de Manot à Magnae les papiers de Biron et une récompense pour son voyage à Fontainebleau et pour la poursuite au Conseil privé, le tout contre Bonneval s.

(57) Arrêt du 12 mars 1671.

(58) Cf. supra, ch. I, n. 43.

(59 ) Après le sous-seing privé du 10 avril 1668, Bonneval demanda des lettres au grand sceau le 29 septembre 1669, « le vicomte François », du second lit,

74 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 75

transaction en se faisant fort pour ceux-ci. Les Fénelon garderaient les revenus perçus, ruais ils rendraient 13lanchefort moyennant une indemnité de 34 000 livres. Signé du marquis François et du chevalier Léon d'Auheterre, du lieutenant général Jean de La Cropte, du maréchal César-Phoebus d'Albret, mais aussi du chancelier de la Reine Fieubet et du naît re des requêtes Barillon, cet acte paraît un exemple de l'action pacificatrice de la Compagnie du Saint-Sacrement (60).

La générosité du marquis de Magnac pour ses neveux de Fénelon ne faisait pas oublier à l'aîné de ceux-ci qu'ils avaient été gravement lésés par le partage de 1641. Aussi François II tint-il en 1679 à empêcher la prescription par un exploit. Après de pénibles discussions, les deux parties acceptèrent en février 1682 l'arbitrage de M. des Coustures, sr du Bort, conseiller et avocat du Roi au présidial de Limoges, mais Antoine mourut avant que l'affaire ne fût complètement réglée (61). Ces divers litiges obligèrent le lieutenant du Roi de la Marche à faire divers séjours en Périgord (62), où il conservait d'ailleurs des liens étroits avec la communauté de Chancelade (63).

Antoine de Fénelon s'occupait naturellement davantage de sa terre de Magnac, exerçant avec beaucoup de zèle ses droits de justice dans les treize grosses paroisses qui en dépendaient (64). Il travailla aussi à enri-

pmtesta contre la sentence arbitrale du 12 octobre 1669 et le marquis de Magnac fut reçu partie intervenante le 25 octobre 1669; lui et le vicomte de Fénelon ont produit en instance le 30 janvier 1670 et les contredits de Bonneval sont du 28 juin 1670 (A. D. Haute-Vienne, 3 G. 295).

(60) ibid.

(61) Cf. infra, 1" p., eh. VI, App. I, n. 36 s. f.

(62) Se trouvant le 13 juin et le 4 juillet 1660 à Sainte-Mondane, il y signa des accords avec Pons. C'est à Gourdon que les comptes de la prise de Blanchefort « furent arrêtés le 26 juillet 1663 en présence des principales personnes de la famille par le comte de Clermont, leur ami commun ». Le 23 octobre 1663, il approuvait une nouvelle transaction : « les comptes de 1663 nécessitèrent un assez long séjour en Quercy du marquis de Magnac. Il employa même des avocats » (cf. supra, ch. I, n. 41). Le 15 août 1668, il signa au contrat de mariage de sa petite-nièce, fille de François II (cf. supra, ch. II, App., n. 34). Au début de 1682 il se trouvait enfin auprès de M. de Sarlat et ne devait pas être revenu le 9 mars au lieu de l'arbitrage (supplique du 27 février 1682, cf. infra, 1" p., ch. VI, App. 1, n. 36).

(63) Sur son voyage de septembre 1678, cf. supra, chap. III, n. 34. A la Fête-Dieu 1680, il écrivait aux Pères de Chancelade qu'il aurait passé l'après-midi aver eux, si ses neveux n'étaient pas a partin en ce temps-là pour aller d'ici à La Réole » (Evèché de Cahors, carton 2G, n° 2, liasse 64). Sur ses rapports avec

M. de S. Pierre (de Chantérne), cf. infra, Ir" p., ch. VI, App. I, n. 23. Le 22 février 1676 le sénéchal de Sarlat rendait une sentence d'appointement dans le prorès qui l'opposait à Louise de Vivant et à Joseph de Vivant (A. D. Dordogne. B. 12g1).

(64) D'après Passavant (p. 516 sq.), il ne voulut jamais vendre d'office de justice. 11 veillait sur son sénéchal, les notaires et les sergents, faisait punir les criminels et les prêtres scandaleux. Il était redouté, mais surtout par les riches contre qui il prenait le parti des pauvres, et il réglait beaucoup de procès par arbitrage. Il faisait distribuer de nombreuses aumônes et surtout du blé.

chir l'église de la ville (65). Plus convaincu encore de la nécessité de la création de séminaires, le marquis de Fénelon travailla longtemps à en établir un à Magnac. L'entreprise était malaisée, et il dut d'abord se contenter d'obtenir en 1649 de M. Olier ungroupe de sulpiciens qui s'appliquèrent, sous la direction de Pierre Couderc, à évangéliser les campagnes du marquisat (66). Après le rappel de ceux-ci (1651), il fit de leur maison « un collège ecclésiastique où l'on recevrait des jeunes gens de tout le diocèse de Limoges ». Il ne perdait pourtant pas de vue son projet et demandait à Solminihac, réticent, de compter comme année de séminaire le temps passé à Magnac par un clerc de Cahors (67).

Il avait d'ailleurs pressé dès 1652 Mgr de La Fayette d'établir les sulpiciens à Limoges. D'abord peu enthousiaste, celui-ci changea d'avis, sans doute en raison des efforts de la Compagnie du Saint-Sacrement : le 5 janvier 1657 il obtenait des lettres patentes pour un séminaire d'ordinands (68). Sous l'impulsion de Martial de Maledent de Savignac, le « saint Vincent de Paul limousin », celui-ci fut créé en 1661 et installé en 1666 dans des bâtiments neufs à l'aide d'un prêt de 6 500 livres consenti par Fénelon à Maledent (69). Et comme, à Magnac même, les élèves affluaient, le marquis commença en 1665 à faire construire dans le style de son propre château un établissement clérical auquel il avait affecté le 17 octobre 1664 le produit de la moitié des octrois de Magnac qui lui avait été attribué par arrêt du 2 août 1656. Bien que les lettres patentes du 22 mars 1665 lui donnent le titre légal de séminaire (70), le contrat du 16 janvier 1666 précise qu'il servirait aussi de collège et qu'un ecclésiastique y serait attaché pour la direction des petites écoles (71). En fait, Magnac ne reçut jamais d'ordinand, et le

(65) Cf. infra, lettre du 6 octobre 1689, n. 7.

(66) M. Olier à Pierre Couderc, décembre 1650, éd. E. LEVESQUE, Paris, 1935, t. I, p. 519 — E. FAILLON, Vie de M. Olier, t. II, p. 310 et Vie de M. de Lantages, Paris, 1830, p. 431 — J. AULAGNE, p. 598 — A. PACAUD, Histoire du grand séminaire de Limoges, Limoges, 1950, pp. 57 sq.

(67) AULAGNE, pp. 255, 563, 616 — COSTE, Correspondance, t. IV, p. 118 SOL, Lettres et documents, p. 434.

(68) J. GRANDET, Les saints prêtres français du xvitc siècle, t. I, pp. 219-238 AULAGNE, p. 255 — PACAUD, pp. 56, 58 sq., 335.

(69) A. LEROUX, Documents concernant la Marche et le Limousin, Limoges, 1883-1885, t. II, p. 137 — J. AULAGNE, p. 271 — PACAUD, pp. 47-52, 56, 68 sq., 339, 345, 349.

(70) J. H. NORMAND, Histoire du collège de Magnac-Laval depuis sa fondation en 1664 jusqu'à la Révolution, Limoges, 1871, pp. 31-34, 42, 81, 261 — A. LEROUX, Nouveau choix de documents historiques sur le Limousin, Limoges, 1895, t. VI, pp. 166-197 — AULAGNE, pp. 598 sqq. Le directeur Etienne Vayssière afferma le 21 novembre 1687 ces « deniers d'octroi » 1 164 livres (notaire Nicault, A. D., Haute-Vienne, 4 E 45, liasse 230).

(71) Le 29 juillet 1665, le conseil épiscopal de Limoges avait, en présence de l'évêque de Sarlat et du supérieur de Magnac, Fraysse, donné un réglement à la

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGIVAC

76 LA FAMILLE DE FÉNELON 77

Tronson, n° 272, 274, 280 sq. - 211,

supérieur, Pierre Goneldieu, n'obtint que le 12 novembre 1675 de M. de Limoges l'approbation du règlement (72). Le marquis dut encore attendre le 29 juin 1680 pour qu'après de difficiles négociations conduites par M. Tronson, Mgr de Lascaris d'Urfé ratifiât par contrat l'union de Magnac à son séminaire. Le fondateur affecta le 29 septembre 1682 des ressources supplémentaires à l'entretien du régent chargé des petites écoles et fit en 1683 confirmer par de nouvelles lettres patentes le statut du collège qui put ainsi subsister jusqu'à la Révolution (73). Des volumes qui lui avaient été donnés par le marquis, on a conservé la Vie du V én. serviteur de Dieu Vincent de Paul par Abelly et les quatre volumes des Méditations sur la vie de Jésus-Christ du jésuite Hayneufve (74).

De sa conversion par M. Olier jusqu'à son inhumation dans la crypte de l'église, le marquis de Fénelon a constamment conservé les liens les plus étroits avec Saint-Sulpice et ses supérieurs. En juin 1661 nous le voyons assister à un conseil de fabrique (75). Le 26 mai 1666 c'est dans sa maison que « des articles » furent « accordés entre le curé de la paroisse et MM. du Séminaire des Missions Etrangères » : la présence de la signature de Bossuet à côté de celles de Vincent de Meur et de Gazil suffirait à nous rappeler l'intérêt que la Compagnie du Saint-Sacrement portait à la nouvelle fondation (76). Nous savons qu'il était présent à la fin de la même année quand son neveu déclara à M. Tronson sa résolution d'aller au Canada (77). Dix ans plus tard, le journal de M. G. Bourbon nous permet de suivre les nombreuses visites du marquis (souvent accompagné par sa fille, MI' de Fontaine) au supérieur: les 22, 24 et 29 avril (il venait lui parler « d'un arrêt rendu au préjudice du séminaire de Magnac »), les 26 juin, 8 et 10 août 1677 (78).

fondation nouvelle (AULAGNE, pp. 598 sq.). L'acte du 16 janvier 1666 stipulait que le séminaire était établi « tant pour la décharge de celui de Limoges (qui ne peut

suffire à recevoir les ordinands qui s'y présentent) que pour servir de bourse cléricale en faveur des plus pauvres clercs qui méritent d'être promus aux ordres sacrés ». Au cas où l'union avec Limoges serait rompue, le séminaire passerait sous la juridiction de Saint-Nicolas du. Chardonnet (NORMAND, pp. 58, 81 sq. — LEROUX, t. VI, pp. 171-189 — AULAGNE, pp. 270, 598 sq., 601, 603, 617).

(72) L'évêque omettait d'ailleurs la mention de Saint-Nicolas du Chardonnet (A. LERoux, Documents historiques concernant la Marche et le Limousin, Limoges, 1883-1885, t. II, pp. 279-285).

(73) NORMAND, pp. 39, 50-52 J. L. GUIBERT, Manuscrits du séminaire de

Limoges, Limoges, 1892, p. 116 — AULAGNE, pp. 599, 603, 616.

(74) NORMAND, p. 280. Cf. H. HILLENAAR, pp. 52 sq.

(75) Ms. fr. 5 989, f. 51 y°. Le 5 avril 1678 le marquis y promettait de donner u par aumône cent-dix livres pendant trois ans » (ibid., ff. 96 r° - 97 r°).

(76) Adrien LAUNAY, Documents relatifs à la Société des Missions Etrangères, Paris, 1904, p. 425 et n. 3.

(77) Cf. infra, 1" p., ch. VII, n. 8.

(78) A. S. S., Journal des actions de M. 257 et 259.

Une lettre de M. Tronson à M. Bourdon le jeune révèle qu'il cherchait à obtenir l'appui des sulpiciens pour empêcher le retranchement d'une partie des octrois qu'il avait donnés à son séminaire de Magnac. Prudemment, le supérieur se refusait à « prévenir les ordres » de M. de Limoges (79). Le 21 septembre, le marquis venait chercher M. Tronson en carrosse. A la fin d'octobre des visites simultanées du gentilhomme et de Mm' d'Urfé indiquent qu'il s'agissait de la même affaire. Le marquis revenait le 22 novembre (80) et M. Tronson y faisait allusion dans une lettre à l'évêque de Limoges du 27 novembre 1677 (81). L'année suivante, nouvelles visites les 5 et 7 avril, 29 mai, 4 juin 1678. Le 25 septembre, M. Tronson invitait le missionnaire Cluniac à aider le marquis dans la tâche de pacification des esprits qu'il était allé entreprendre à Sarlat (82). En avril 1679, c'était la question du sentinaire de Magnac qui se posait : son fondateur venait les 27 tuai, I 4, 20, 23 juin voir M. Tronson (deux fois avec sa fille, le 23 avec l'abbé) (83) et lui remettait pendant l'été plusieurs mémoires, qui étaient envoves à Limoges par les soins du sulpicien. Des ditlieultés se presentaient (rapport à la mission et au séminaire, exclusion des habitants du lieu de la direction du séminaire), mais le supérieur s'entremettait et multipliait les lettres à ses confrères Bourdon, Guye, !lardon, Masson (84). Il écrivait aussi à Louis de Lascaris (l'Urfé, évêque de Limoges, 1(.4 22 juillet et 11 novembre, et pouvait, le 19 décembre 1679, le féliciter de l'heureuse conclusion de l'affaire : eût-elle jamais abouti si le prélat, nommé en 1677, n'avait été à la fois ancien élève de Saint-Sulpice et fils du cousin issu de germain du marquis (85)? lin peu plus lard, nous voyons M. Tronson et le marquis s'ocetiper d'accomntoder les

différends entre l'évêque de Limoges et ElisnIs de 1,a Feitilhule, abbesse

de Notre-Dame de la Règle (86).

Il n'est pats sans intérêt, même pour la biographie du futur archevêque, de noter que le marquis paraît avoir presque toujours résidé à Paris sur la paroisse Saint-Sulpice, mais avec des adresses différentes. Il est

(79) A. S. S., f. Tronson, t. IV, f. 41.

(80) A. S. S., Journal de M. Bourbon, n° 302, 312, 332, 337, 364.

(81) Correspondance, éd. L. BERTRAND, t. II, p. 407.

(82) Journal de M. Bourbon, pp. 506, 509, 511, 563 et 569 et supra, ch. II. 34.

(83) Lettre à Bourdon du 15 avril 1679, ms., t. IV, p. 100 — Journal de M. Bourbon, n° 674, 678, 681, 694, 697.

(84) Lettres des 3 juin, 8, 10 et 22 juillet, 28 octobre, 11 novembre, I() décembre 1679, ms., t. IV, pp. 102, 104, 106, 108, 114, 124, 125, 127, 129 sq., 133 sq.

(85) Ms., t. IV, n. 114, 129, 133. Cf. infra, ch. V, n. 41.

(86) Lettres de Tronson du 3 février 1680 (éd. BERTRAND, 1904, t. II, p. 441 ) et du 22 août 1682 (ibid., t. II, p. 451). Cf. J. AUI.AGNE, p. 429. La lettre du même à M. Gaye du 12 iuin 1683 concerne le désir du marquis de voir M. Ilurdun passer au séminaire de Magnac.

78 LA FAMILLE DE FÉNELON

LE MARQUIS DE FÉNELON-MAGNAC 79

d'abord domicilié rue Taranne (par exemple dans les actes des 17 octobre 1664 et 19 mai 1665) (87). Il déménagea peut-être lorsqu'en 1675 Pellisson devint économe de Saint-Germain-des-Prés, car on lit dans une lettre du P. Chastenet au P. Carcavy en date du 21 décembre 1679 :

« M. Noizeux continue à nous tourmenter pour le compte que vous avez fait avec lui. Prenez la peine de voir M. du Ferrier, neveu de M. Pellisson et logé avec lui dans l'abbaye Saint-Germain... S'il ne veut pas vous accorder ce que je vous mande, vous devez prier M. le marquis de Manhac de lui en dire un mot, c'est son bon ami et demeure comme vous savez dans l'abbaye de Saint-Germain » (88).

De fait, « rue du Petit-Bourbon » (l'actuelle rue Bourbon-le-Château) est, jusqu'à 1689, l'adresse du marquis, de sa fille, de son gendre, de l'abbé de Fénelon et de l'abbé de Langeron (89). Nous n'avons trouvé

(87) NORMAND, pp. 31-34 et COURONNEL, p. 25. D'après JAILLOT (Recherches critiques, historiques et topographiques sur la ville de Paris, Paris, 1782, XX, p. 80)

la rue de Taranne commence au carrefour Saint-Benoît et finit rue des Saints-Pères. Cf. aussi BERTY, Topographie historique du vieux Paris, Paris, 1882, pp. 269, 272. Cependant le marquis logeait les 8 février et 1" mai 1671 « au Palais-Royal, paroisse Saint-Eustache » (A. D., Haute-Vienne, 3 G 295).

(88) Archives de l'évêché de Cahors, carton 20, n° 2, liasse 64.

(89) Cf. par ex. le contrat de mariage de sa fille (infra, l'e p., ch. V, n. 10) où le marquis est indiqué le 22 janvier 1681 comme u demeurant à Paris dans

le palais abbatial de Saint-Germain-des-Prés » et NORMAND, pp. 39, 50 sqq. L'abbé de Fénelon donne en particulier cette adresse dans sa quittance du 14 avril 1687. D'après JAILLOT (t. V, p. 33) la rue Bourbon-le-château ou du Petit-Bourbon va de la rue de Buci à la cour abbatiale de Saint-Germain-des-Prés. Elle doit son nom au cardinal de Bourbon qui fit bâtir en 1586 le palais abbatial.

De fait, le Mémoire de son neveu pour servir à la vie de M. de Cambrai-Fénelon précise : « A sa sortie de Saint-Sulpice, il fut quelque temps logé chez M. le

marquis de Fénelon son oncle à qui le Roi avait donné un logement à l'abbaye

de Saint-Germain que l'on laissa longtemps vacante, la destinant à M. le comte de Vexin » (A. S. S., ms. XV, 2 ). Il était évidemment redevable de cette faveur à

l'administrateur des économats, Pellisson (cf. supra, n. 88 ). Elle explique que le

précepteur des princes ait été au nombre des ecclésiastiques qui obsédèrent le converti pendant sa dernière maladie pour l'amener à communier : leur échec obligea à

faire circuler aussitôt une lettre selon laquelle « le 6 février 1693, veille de la

mort de M. Pellisson, le Roi ayant su qu'il était plus mal qu'il ne le croyait lui-même, lui envoya M. l'évêque de Meaux, M. l'abbé de Fénelon et le P. de

La Chaise..., il convint de se confesser le lendemain sur les onze heures du matin...,

mais il fut surpris par la mort sur les sept heures du matin » (C. de RENNEVILLE, L'Inquisition française ou l'histoire de la Bastille, Amsterdam, 1724, t. IV,

pp. 396 sq., cf. p. 391 — MORERI, s. y.). C'est évidemment la raison pour laquelle l'abbé fut choisi le 7 mars pour lui succéder à l'Académie française. Dès le 31 mars 1693, son Discours de réception rassurait l'opinion par un témoignage oculaire sur la ferveur catholique du moribond qui avait en particulier promis « d'achever son grand ouvrage sur l'Eucharistie » (cf. le Discours, Paris, 1693 et DANGEAU, t. IV, p. 255).

Mais le salon — et sans doute la table (cf. infra, n. 93 s. f.) — du marquis de Fénelon attirait d'autres illustres. On peut douter, malgré l'autorité de son petit-neveu (cf. la Vie jointe à l'Examen de conscience, Londres, 1747, pp. 86, 90 ), que

qu'une exception : la constitution de rente du 26 juin 1682 à l'abbaye de Sézanne en Brie. Le marquis et sa fille y sont dits « demeurer à Paris, rue Saint-Dominique, quartier Saint-Germain-des-Prés » (90).

Lors de sa dernière maladie, le marquis témoigna à sa fille le remords d'avoir trop dépensé pour embellir Magnac. Il se plaisait alors à se faire lire l'Ecriture, en particulier le Livre des Macchabées et les Actes des Apôtres. Assisté par le P. de Monchy, oratorien (91), il mourut à

l'archevêque Harlay eût avec lui beaucoup plus que des relations mondaines. Il en allait tout autrement de l'archevêque d'Auch La Mothe-Houdancourt que le futur archevêque de Cambrai « eut souvent l'occasion d'entendre » (cf. sa lettre à Clément XI du 20 avril 1706) — évidemment chez son oncle.

Ancien dignitaire de la Compagnie du Saint-Sacrement et très lié avec Pellisson, Bossuet ne pouvait pas ne pas fréquenter celui qu'il appellera, dans sa lettre à e". de Laval du 19 août 1689, « un ami d'un si grand mérite et si cordial ». Notons en passant que c'est un « M. de La Mothe » qui mit le 2 décembre 1678 Bossuet en relation avec le duc Jean-Frédéric de Hanovre et par lui avec Leibniz. 11 annonçait que M. de Condom « serait (à ce qu'on croit) revêtu de la pourpre et qu'il n'en aurait obligation qu'à son mérite extraordinaire »; il ajoutait que « sa réplique à la réponse qu'on a faite à son premier livre serait une pièce toute divine u (Landesbibliothek Hannover, L.H. I, XIX, f. 149 y° — FOUCHER de CAREIL, (Euvres d Leibniz, Paris, 1859, t. I, pp. 25 sq., ou 2° éd., pp. 59 sq.). Malgré les éditeurs de Bossuet, nous attribuerions plutôt cette pièce 'à un gentilhomme lié aux Coudé, proches parents de Jean-Frédéric, qu'à un grand-vicaire de Paris que ne désignent ni ses relations ni le ton de sa lettre. L'auteur de celle-ci appartenait sans aucun doute à la « cabale des accommodeurs » dont le centre était à Saint-Germain-dis-Prés et pourrait donc être le marquis de Fénelon. En tout cas, l'affirmation que celui-ci fit connaître son neveu à Bossuet, se trouve non seulement sous la plume du marquis Gabriel-Jacques (A. S. S., ms. XV, 2 ), mais sous celle de Ledieu (éd. C UETT Paris, 1856, t. I, p. l 83) : « Le marquis de Fénelon qui était à la Cour en réputation d'homme d'esprit et de piété, se lia bientôt avec l'évêque de Condom et ensuite » (vers 1672 d'après le contexte) « il lui amena son neveu ». C'est aussi par lui que le jeune clerc dut connaître Claude Fleury, né en 1640, bien que celui-ci ne le nomme dans son Journal que le 27 juin 1683 (Fr. GAQUÈRE, La vie et les oeuvres de Cl. Fleury, Béthune, 1925, pp. 234 sq. et surtout 255 sq.). E. JOVY (Pascal inédit, Vitry-le-François, 1910, t. II, p. 443 n.) affirme que le duc de Beauvillier faisait aussi partie du cercle de Saint-Germain-des-Prés : c'est d'autant plus vraisemblable que, le 11 avril 1674, il recommandait au maréchal de Bellefonds un neveu du marquis (cf. infra, lettre I, n. 9). Enfin le conseiller Henri Daguesseau écrira le 5 septembre 1692 à Fénelon qu'il « avait été fort serviteur » de son oncle « qui avait beaucoup de bonté pour » lui.

(90) Minutier Central, Etude Le Vasseur, XCVIII, liasse 281.

(91) Le choix de ce directeur qui s'abstenait souvent de dire la messe de peur de le faire par routine est un signe assez net des tendances du marquis. Issu vers 1610 d'une bonne maison de Picardie et entré en 1633 à l'Oratoire, Pierre de Monehy passa la plus grande partie de sa vie à Saint-Magloire où il mourut le 8 novembre 1686. Parent de la femme de Le Tellier et ayant « de grands accès n auprès du Chancelier, il avait refusé des évêchés. Nommé assistant du général de l'Oratoire en 1662, il se fit remplacer dès 1663. Il avait assisté Gaston d'Orléans à ses derniers moments et provoqué la conversion de Rancé, puis celle de Le Camus. ll accompagna celui-ci dans le diocèse de Grenoble où il se fit traiter de « rigoriste et de janséniste ». Mais il continua à le diriger de Saint-Magloire. Henri de Barillon

80

LA FAMILLE DE FÉNELON

Paris, le 8 octobre 1683 (92). Sa mort fut annoncée par la Gazette de France et le Mercure galant lui consacra une notice où il était dit que « tous les gens de bien avec qui il avait beaucoup de liaison le regrettent fort » (93).

souhaitait également l'attirer dans son diocèse de Luçon. Ce fut aussi lui qui se trouvait au lit de mort du comte de Brancas : Saint-Simon était donc bien renseigné sur les milieux fréquentés par Fénelon (cf. infra, II° p., ch. V, n. 2 ) qui écrira le 7 mars 1696 à MW' de Maintenon : « Je me souviens que le P. de Monchy, bien éloigné de l'esprit de schisme, ne m'écrivait jamais sans saluer notre petite église; il voulait parler de ma famille ». La même allusion paulinienne (Col. IV, 5 ) venait aussi sous la plume de J.-J. Boileau (cf. A. DURENGUES, M. Boileau de l'archevêché, Agen, 1907, p. 69). Voir les notices consacrées au P. de Monchy par L. BATTEREL (Mémoires domestiques pour servir à l'histoire de l'Oratoire, Paris, 1904, t. III, pp. 190-208 et surtout 192, 194-198, 202-207 ) et J. GRANDET des saints prêtres français du xvixe siècle, éd. G. LETOURNEAU, Paris, 1897, t. II, pp. 138-141). On ne s'étonnera pas que le P. de Monchy ait séjourné à la Trappe (1679 ) et qu'il ait reçu de nombreuses lettres de Rancé (H. TOURNOUER, Bibliographie et iconographie de Notre-Dame de la Trappe, Mortagne, 1905, t. II, pp. 267, 271, 289 sq., 302, 344 sq.). 11 était d'autre part lié au P. Thomassin et il se montra à l'assemblée de l'Oratoire de 1678 « très facile à intimider » par l'imputation de jansénisme (Bibi. de Port-Royal, ms. P. R. 6, p. 783, cf. Br. NEVEU, Oratoriana, mai 1965, pp. 92, 97, 99, 104 ). Si bien qu'il mérita à la fois les éloges des Nouvelles ecclésiastiques (27 septembre et 9 novembre 1686, ms. fr. 23 498, ff. 125 y°, 139 r° ) et ceux du P. de La Chaise, qui voulait oublier que le défunt n'avait pas « été pendant sa vie sans traverse de sa Société » (mars 1691, ms. fr. 23 501, f. 27 r° ).

(92 ) Il fut inhumé dans la chapelle souterraine du séminaire Saint-Sulpice

(L. BERTRAND, t. III, p. 46 n.).

(93) PASSAVANT, p. 517 — Gazette de France, 16 octobre 1683 — Mercure galant, octobre 1683, p. 284 — SOURCHES, 8 juillet 1687 et 16 mai 1688, t. II, pp. 64 et 164 n., cf. supra, n. 15. Le chevalier de Méré (cf. supra, n. 7 ) avait porté vers 1674 sur le grand dévot un jugement assez favorable dans la bouche d'un libertin : « 11 a de l'esprit, mais il n'a pas de jugement; pour avoir du jugement, il faut avoir la tête ferme et rassise, regarder le rapport qu'une chose a avec une autre. Il n'a que la première vue; il faut qu'il y ait quelque faux ressort dans sa tête. Nous parlions de M. de la M.-Fénelon » (dans Ch. BOUDHORS, Divers propos du chevalier de Méré, Revue d'Histoire litt. de la France, t. XXIX, 1922, p. 84). Un autre jour le chevalier précisait : « Ce qu'a de mauvais ce M. de la (M ) F., c'est cette affectation de dévotion. Il faut n'avoir rien d'affecté... M. de la Mothe-Fénelon : un gargottier, un maçon. Il n'y a rien qui siée plus mal que d'être l'un ou l'autre » (ibid., p. 84). L'épithète de « gargottier », familière sous la plume de Méré, vise probablement la qualité gastronomique de la table des intéressés. Dans un autre domaine, il juge favorablement les « règlements » composés par le marquis (cf. supra,

n. 19).

CHAPITRE V

V LA MARQUISE DE LAVAL

A partir du moment où il fut confié à son oncle le marquis, le futur archevêque ne vécut peut-être avec aucun de ses frères aussi familièrement qu'avec sa cousine germaine Marie-Thérèse-Françoise, née en 1650 (1), et bientôt après orpheline par la mort de sa mère Catherine de Montberon. La mort de son frère (2) fit passer à Marie-Françoise la succession de leur oncle Charles de Montberon, sieur de FontaineChalendray (canton d'Aulnay près de Saint-Jean d'Angély), décédé le 5 juillet 1666 (3). Dès le 15 mai 1670 elle fournit le dénombrement de sa seigneurie à Macé Bertrand, sr de Vouvant (4). Elle rejoignit d'abord sa grand-mère (née de L'Aubespine) à Fontaine où elle tint des nouveaux-nés sur les fonts baptismaux avec des compères de la meilleure noblesse du pays (5). Elle semble avoir même présidé à des chasses à

(1) Cf. supra, ch. IV, n. 3 et Aimé LEFORT, La Province d'Anjou, t. IX, 1934, p. 269 (cf. aussi p. 329 et t. X, pp. 245, 320). Moreri donne à tort 1652. Sur ses prénoms, cf. Bibl. Nat., f. Périgord, t. 164, f. 30 y°.

(2 ) Dans son testament daté du 25 août 1668, veille de son départ pour Candie, le jeune homme y parle de leur grand-mère, la comtesse de Fontaine, et de leur oncle, M. de Sarlat. Il ajoutait : « Au reste je te supplie, ma très chère soeur, d'assister de ton bien tes pauvres cousins de Fénelon qui n'ont rien, en cas que tu ne te maries point, sur quoi je ne te donnerai point de conseil que celui de suivre celui de ta grand-mère et de ton oncle qui ne s'accorderont peut-être pas en cette rencontre » (Annales de la société d'agriculture, sciences et arts de la Dordogne, t. XXXII, 1871, p. 116 ). Le 23 août 1668, le frère et la soeur avaient tenu un enfant sur les fonts à Magnac. Les 17 septembre 1668 et 27 février 1669, Marie-Françoise y fut encore marraine (Registres paroissiaux ).

(3 ) Abbé MULOT, Les cloches de Fontaine, n° 58. Cf. le P. ANSELME, t. VI, p. 562 et surtout t. VII, p. 25.

(4 ) On trouvera cet « adveu et dénombrement » aux Arch. Nat., M. 537, n° 45.

Il est utilisé dans Les cloches de Fontaine, n° 7, janvier-février 1926. En 1744 relevaient de cette succession les terres de Fontaine, des Gours, de la Pironnière et de

la Plaine qui rapportaient respectivement 16 000, 9 000, 5 200 et 12 000 lb. de rente (cf. LEFORT, La Province d'Anjou, 1935, p. 321). Voir sur la forêt de Fontaine, L. FAVRE, Histoire de la ville de Niort, Niort, 1880, p. 335.

(5 ) Les cloches de Fontaine (n° 60, août 1930) citent les noms : Claude de Bourdeilles, comte de Matha, chevalier Gabriel des Escandes, prieur de S. Fraigne, Louis de Livennec, sr de Barbezières et de Nogaret, Jean de Mesmes. sr des Coûts, François de La Rochefoucauld, abbé de Cressé.

82 LA FAMILLE DE FÉNELON

83

LA MARQUISE DE LAVAL

courre (6) et le futur archevêque séjournait peut-être à Fontaine le

8 mai 1673 (7). Mais, sa grand-mère s'étant retirée à Cognac, Françoise s'établit auprès de son père aux charités duquel elle fut étroitement associée : &est ainsi qu'elle l'accompagna plusieurs fois lors des visites qu'il fit à M. Tronson au sujet de l'union du séminaire de Magnac à celui de Limoges (8). Elle ne cessait pas de voir le jeune abbé de Fénelon puisqu'ils présentaient tous deux un enfant au baptême le 18 juin 1679 (9). Le Roi, la Reine, des ducs et des duchesses signèrent le 22 janvier 1681 son contrat de mariage avec Pierre de Laval-Lezay. baron de Treves, sieur de Neuville, de la Bigeottière et du Bourg d'Iré, chef du nom et des armes de Laval, branche détachée des Montmorency dès 1230 : elle entrait ainsi dans une famille où la richesse n'accompagnait pas l'illustration (10). L'arrière-grand-père de son mari (Pierre I", mort en mai 1589) avait pourtant épousé le 5 juillet 1550 Jacqueline Clérambaut, héritière du sieur de La Plesse, qui lui apporta plus de 50 000 livres de rentes, et son grand-père Pierre II (mort le 25 mai 1623) avait, le 11 mars 1592, reçu les 120 000 livres de la dot d'Isabeau de Rochechouart de Mortemart. Mais Pierre III était fils d'un cadet, Guy-Urbain de La Plesse, époux de Françoise de Sesmaisons, mort le 21 octobre 1661, et avait eu à partager l'héritage de son oncle le marquis Hilaire de Lezay (1600 - 11 février 1670) avec sa tante J. A. d'Acigné. Il avait en outre un frère, Hilaire, et deux soeurs, Marie-Louise et Françoise (11). Les terres que Pierre III apporta en mariage (12) étaient

(6 ) On nomme parmi les veneurs le baron de Chantérac, le marquis de La Force et Bernard d'Allegret de Contré. Les chasses cessèrent en 1670 (ibid.).

(7) Date de la lettre signée, 1 p. in-f°, signalée par le Catalogue des autographes composant la collection d'un amateur hollandais (Gabriel Chavaray, 17-18 novembre 1876, p. 10, P. 107 ) : mais ne s'agit-il pas d'un autre Fénelon? Notons pour mémoire qu' e avant 1793 on montrait au vieux château de Monteil, près d'Arnac-la-Poste, la chambre où Fénelon serait né » : la baronnie d'Arnac dépendait de Magnac (COURONNEL, Notice sur Magnac, Bellac, 1884, p. 35).

(8) Cf. supra, ch. IV, n. 83.

(9 ) Leur filleule était fille de Pierre Simon, maître charpentier (JAL, Dictionnaire de biographie et d'histoire, p. 572).

(10 ) Les Laval avaient obtenu les 19 novembre 1467 et 16 février 1644 le titre plus ou moins justifié de « cousins du Roi », ce qui permit au fils de la cousine de Fénelon de « draper » à la mort de Louis XIV : cf. BOISLISLE, t. XXXI, pp. 230

et 242. Voir l'annonce du mariage dans la Correspondance de Bussy-Rabutin, éd.

LALANNE, Paris, 1859, t. V, p. 222.

(11) Cf. le P. ANSELME, t. III, Paris, 1738, p. 642 C — [PASSAVANT], Vie de R. M. Gautron, Paris, 1690, pp. 495-501 — La Province d'Anjou, 1934, p. 274. Cf. sur l'aînée de ses soeurs, infra, lettre du 16 juin 1681, n. 9. La cadette mourut en 1726 abbesse de Sainte-Croix de Poitiers, âgée d'environ soixante-cinq ans.

(12) C'est des Lezay que son fils Guy-André tenait le fief de La Bigeottière, la châtellenie de Neuville et une rente sur le marquisat de La Plesse dont les revenus étaient, en. 1744, respectivement évalués à 3 000, 9 000, 6 200 livres (La Province d'Anjou, 1935, p. 321). Mais Guy-André avait dû hériter, en partie au moins, de son

donc grevées de dettes énormes (13). Lui-même avait servi quelque temps comme capitaine au régiment royal de cavalerie et, la paix faite, il était

venu à la Cour (14). Son beau-père, qui avait dû être lié avec Hilaire de Lezay, membre de la Compagnie du Saint-Sacrement et marguillier

d'honneur de Saint-Sulpice (15), lui céda le jour du contrat sa charge de lieutenant-général de la Marche en se réservant les deux tiers des appointements (16).

Le 26 juin 1682, le marquis et sa fille constituaient cent cinquante livres de rente aux Dames abbesse et religieuses de l'abbaye royale de Notre-Dame de la ville de Sézanne en Brie (17). Une lettre de M. Tronson du 22 août 1682 nous informe que « l'affliction » du marquis était « extrême pour l'accident arrivé à sa fille qui accoucha mercredi d'un enfant mort » (18). Marie-Françoise, née le 22 décembre 1683 et dont le futur archevêque fut, le 24, parrain par procuration de M. de Sarlat, mourut le 30 mars 1685 (19). Ce n'est que le 21 octobre 1686 que naquit Guy-André, le comte de Laval (20). Après la mort de son père, M!"° de Laval se reconnut le 10 mars 1684 redevable de douze cents livres de rente constituées par le marquis de Fénelon au profit de l'Hôpital général de Paris (21). Le 24 octobre 1684, Bossuet, alors en tournée de confirmation, recevait d'elle l'hospitalité à Crécy (22). Pierre de Laval mourut à Paris le 7 juillet 1687 âgé d'environ trente ans (23) d'une

oncle Hilaire, dit l'abbé de Laval puis le marquis de La Plesse Saint-Clément, mort sans alliance le 23 mars 1716 à 56 ans. Cf. sur celui-ci Bull. trim. des anciens élèves de Saint-Sulpice, 1907 et peut-être la Correspondance de M. Tronson, t. I, 29 octobre 1677.

(13 ) La reddition des comptes de tutelle (1687 — 6 mars 1713) fit apparaître que Guy-André était débiteur de sa mère pour 328 428 livres (La Province d'Anjou. 1935, p. 251).

(14 ) PASSAVANT, pp. 503-505 — La Province d'Anjou, 1934, p. 272 — JAL, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p. 572.

(15 ) Bull. hist. et litt. de la Société de l'hist. du Prot. français, t. LI, 1902, p. 171 — PASSAVANT, p. 497 — Louis DELAUNAY, Un Port-Royal saumurois : les religieuses bénédictines de la Fidélité, Angers, 1917, p. 13. Sur la piété d'Hilaire et de Gui de Laval, cf. PICOT, t. II, pp. 533 sq.

(16 ) Le P. ANSELME (t. III, p. 642 C ) dit que la lieutcnance générale lui fut conférée par des lettres royales du 16 mars 1683, enregistrées au Parlement le l'ex décembre. JAL (p. 572) donne au contraire la date du 16 mars 1681. Mais cf. A. N., M. 537, n° 48 et SOURCHES (t. II, p. 64).

(17 ) Etude Le Vasseur, Minutier Central, XCVIII, liasse 281.

(18) A. S. S., Correspondance ms. de M. Tronson, t. IV, pièce 358, p. 230.

(19) JAL, Dictionnaire, p. 572.

(20) ANSELME, t. III, p. 642 C — La Province d'Anjou, 1934, p. 275.

(21 ) Etude Châlon, Minutier Central, XVIII, liasse 363.

(22 ) Journal du curé Raveneau dans La Province d'Anjou, 1934, p. 277.

(23) Le P. ANSELME (t. III, p. 642 C) lui attribue cet âge et A. LEFORT (La Province d'Anjou, 1934, p. 275 ) l'a suivi. Moreri parle de trente ans et quatre mois (chiffre le plus probable), SOURCHES (t. II, p. 64) de trente et un, mais PASSAVANT (p. 517) de trente-deux. N'y aurait-il pas là une nouvelle tentative pour rapprocher son âge de celui de sa femme (cf. supra, n. 1)?

84 LA FAMILLE DE FÉNELON LA MARQUISE DE LAVAL 85

fièvre intermittente, « sans que les plus habiles médecins de la capitale et le premier médecin du Roi aient, ni connu son mal, ni la façon de la traiter » (24). Le 26 juin 1689 sa veuve réglait sa succession par un compromis où intervinrent son beau-frère l'abbé Hilaire de Laval, ses belles-soeurs Marie-Louise de Roquelaure, Françoise de Laval, et l'abbé Pierre d'Acigné, fondé de procuration du comte Jean-Léonard (25).

Les époux n'avaient sans doute guère résidé à Magnat (26) et, s'ils rachetèrent en 1682 les droits de suzeraineté de Fontaine-Chalendray, ils en laissèrent l'administration à François Rocher, bourgeois de Carennac, auquel le marquis Antoine l'avait confiée. Mais, devenue veuve, sa fille se hâta de faire analyser le chartrier, ce qui lui permit le 12 décembre 1688 de mettre fin à des abus relatifs à la forêt. Elle obtenait dès le printemps suivant des lettres patentes, aussitôt enregistrées, pour la comté de Fontaine (27). Elle faisait en même temps venir de Magnac des maçons qui travaillèrent du 8 mars à la fin de novembre 1689 à rendre le château habitable (28). Cela venait d'autant plus à propos que la nomination de son cousin l'abbé au préceptorat la forçait à abandonner les appartements de la rue du Petit-Bourbon qu'ils avaient conservés en commun (29). Mais, comme c'est aussi le moment où elle apparaît dans la correspondance de Fénelon, nous renvoyons pour la suite de sa vie au commentaire des diverses lettres qui lui sont adressées (30).

Nous pensons qu'il ne sera pas inutile, pour connaître le milieu où vécut Fénelon, d'indiquer les signatures illustres apposées le 22 janvier 1681 sur le contrat de mariage où la mère de Pierre de Laval (31)

(24) La Province d'Anjou, 1934, p. 275.

(25) Etude Carnot, Minutier Central, XCI, liasse 475.

(26) Les travaux d'embellissement n'y reprirent qu'en 1734 après le retour de leur fils Guy-André (Cte de COURONNEL, Notice sur le château de Magnac-Laval, Limoges, 1894, p. 26).

(27) Les Cloches de Fontaine, n°' 7 et 8 (janvier-mars 1926 ), 17 (octobre 1930,

p. 62). Pendant ce temps les représentants du marquis de Laval à Fontaine semblent avoir été Dupeux (1681-1685 ), qui fit les deux années suivantes la recette du marquisat de Magnac, et le receveur Monalier. Jean Neau remplissait alors les mêmes fonctions à Magnac (acte du 4 juillet 1698 passé à Magnac devant le notaire Nicault, A. D. Haute-Vienne, 4 E 45).

(28) Cf. l'acte passé le ler mars 1689 par son procureur Claude Poyron, chirurgien de Magnac (ibidem, 4 E 45, liasse 230).

(29) C'est l'adresse donnée par l'acte cité supra, n. 25. Dans ses lettres à Mme Guyon de 1689 Fénelon fait plusieurs fois mention du voisinage du jeune Guy-André. Plus tard la marquise logera rue du Pot-de-Fer.

(30) D'après les Cloches de Fontaine (1930, n° 3, p. 61), Mme de Laval confia son fils à sa propre nourrice Denyse Riolaud qui l'éleva en paysan à Fontaine jusqu'à dix ans. Nous rencontrerons dans la correspondance Jacques Reyeau, « revêche Manceau » qui portait les titres pompeux de « premier valet de chambre et gouverneur ». Quant au précepteur, il n'était autre que Jean Darauville, régent des petites écoles de Fontaine.

(31) W Carnot, M. C., XCI, 426, cf. aussi A. N., M. 537, n. 48. On lit à la fin de l'acte notarié : « La pièce était accompagnée d'une procuration de la mar-

est représentée par Claude de Chaillou, ancien conseiller au Parlement et commissaire aux requêtes du Palais, son cousin (32). De son côté, Antoine de Fénelon décline ses titres et déclare demeurer dans le palais abbatial de Saint-Germain-des-Prés.

Après les signatures de la famille royale : Louis; Marie-Thérèse; Louis de Dauphin); M. Anne Chrestienne (la Dauphine); Louis de Bourbon de Grand Condé); H.J. de Bourbon (son fils); Orléans (Monsieur); Elisabeth-Charlotte (Madame); Anne d'Orléans; on lit les noms des témoins, « parents et alliés », dont la proximité est, quand il s'agit de grands seigneurs, complaisamment exagérée. Ce sont, « du côté du futur époux », Marie-Louise de Laval, sa soeur, première fille d'honneur de la Dauphine (33); Henri de Laval, évêque de La Rochelle, son oncle (34); [Louis-Victor], duc de Mortemart, son cousin germain, et les trois soeurs de Rochechouart, la marquise de Montespan, Mme de Thianges et l'abbesse de Fontevrauld (35); Marie-Anne, comtesse d'Acigné, sa cousine germaine, et Anne-Marguerite d'Acigné, «fille», qui sera la deuxième femme du duc de Richelieu.

Sont ensuite désignés comme « cousins issus de germain » : le duc de Saint-Simon et Charlotte de Laubespine, son épouse (36); Armand de Camboust, duc de Coislin; Charles [-César] de Camboust, chevalier de Coislin; Marie de Laval, maréchale de Rochefort; Louis de Lorraine [comte d'Armagnac], grand-écuyer de France; [Charles de Sainte-Maure] duc de Montausier; l'abbé [Henri-Guillaume] Le Jay, nommé à l'évêché de Cahors; M. Chaillou, docteur de Sorbonne (37); Jean-Baptiste de

quise de La Plesse (7 janvier 1681), par devant Bonnier, notaire royal de la baronnie du Plessis s. Les Mémoires de Sourches (t. I, p. 213) annoncent au début de mai 1685 que la marquise de La Plesse était morte « de la rougeole malgré tous les remèdes des médecins et de quelques autres ».

(32) L'Armorial de la généralité de Paris de peu postérieur distingue Amelot du Chaillou, conseiller d'Etat et doyen des maîtres des requêtes, de Claude Chaillou, intendant des maisons et affaires du duc de Luxembourg, parent d'un « marchand bourgeois » (éd. MEURGEY de TUPIGNY, Paris, 1965, t. I, pp. 7-10 ). C'est du premier qu'il semble s'agir. Cf. infra, n. 37.

(33) Cf. supra, n. 25. On remarquera l'absence de la signature du frère cadet du marié, Hilaire, abbé de Laval (cf. sur lui, supra, n. 12).

(34) En réalité l'évêque était un Laval de Boisdauphin, branche qui s'était détachée de celle de Loué à la fin du xy° siècle, tandis que les Laval de Lezai n'en sortaient que quelques années plus tard. La parenté remontait donc à deux siècles.

(35) Cf. sur leur parenté avec les Laval, supra, n. 11.

(36) On s'attendrait à les voir parmi les parents de la mariée qui était la petite. fille de Louise de L'Aubespine. Cf. aussi A. N., M. 538, n° 12.

(37) Cf. supra, n. 32. Nous hésitons entre 1° Amelot du Chaillou, né vers 1610, doyen de Beauvais, exilé à Tulle le 4 juillet 1682 comme ultramontain (ms. fr. 23 510, f. 45 r° ); 2° Jean Chaillou, docteur de Sorbonne mort en 1695, qui avait institué A. F. d'Ormesson du Chéray exécuteur testamentaire (M. ANTOINE et F. LAMIERS, Archives d'Ormesson, 144 AP 76 et 78); 3° Etienne Carme du Chaillou, admis à Saint-Sulpice le 4 juillet 1669, dont il est souvent question dans

86 LA FAMILLE DE FÉNELON

Becdelièvre, premier président de la Chambre des Comptes de Bretagne; Guy-onne de Lesrat, veuve de M. Le Gay; M. de Lemilli, parents et alliés dudit seigneur futur époux.

Et, « de la part de la demoiselle future épouse » : l'abbé de Fénelon, son cousin germain; Marie de Scorailles, duchesse de Fontanges, sa cousine germaine; le duc [François VII] de La Rochefoucauld, son cousin issu de germain (38); [Nicolas de Neufville], maréchal de Villeroy; [François de Neuf ville], duc de Villeroy (39); [François d'Aubusson], duc de La Feuillade (40); Anne [Poussart] de Fors [du. Vigean], duchesse de Richelieu; Marie d'Hautefort, duchesse de Schomberg; Marquis [Jacques-François] d'Hautefort et Marthe d'Estourmel, son épouse; Catherine de Scorailles de Roussille, marquise de Molac; Emmanuel de Lascaris, marquis d'Urfé, et dame Marguerite d'Alègre, son épouse (41); Charles-François Duret, écuyer, sr de Chevry, conseiller du Roi, président en sa Chambre des Comptes (42); Antoine Girard, chevalier, comte de Villetaneuse, son procureur général en ladite Chambre des Comptes; M. Lambert et M. de Sève, parents et alliés de ladite demoiselle future épouse.

la correspondance de M. Tronson : curé de Saint-Philibert à Dijon, il sera fâcheusement impliqué dans les querelles quiétistes.

(38) François VII de La Rochefoucauld (1634-1714) et la duchesse de Fontanges n'étaient pas pour la mariée des cousins si proches. En réalité, Charles de La Chataigneraye, sénéchal de Saintonge (mort en 1616 ), époux de Renée de Vivonne d'Oulmes, était le bisaïeul de François VII (fils de l'auteur des Maximes et d'Andrée de Vivonne) et le trisaïeul de Marie-Françoise de Fénelon dont l'arrière-grand-père Louis IV de Montberon avait épousé Héliette de Vivonne. D'autre part, elle avait, comme Marie-Angélique de Roussille de Scorailles, un Pellegrue de Casseneuil pour trisaïeul. II avait en effet marié ses deux filles en 1579, Anne à Jean de Salignac, et Antoinette à Claude de Plas. Celui-ci avait été le grand-père d'Aimée-Eléonore, mariée le 27 janvier 1640 à Jean-Rigaud de Roussille, et de Jeanne-Anne de Plas (14 octobre 1617 - 11 octobre 1677), abbesse de Faremoutier dont Fénelon prononça l'oraison funèbre. Cf. les Dictionnaires de Moreri et de Chaix-d'Est-Ange, et le mémoire de François III, A. N., M. 538, n° 12.

Il se peut que cette alliance lointaine ait aidé à l'établissement de liens assez étroits entre le duc et le précepteur des princes (Mémoire de Ledieu, Revue Bossuet, 25 juillet 1909, pp. 26 et 42 ). Il est piquant en tout cas de voir la signature de celui-ci figurer à côté de celle de la favorite du moment.

(39) Le trisaïeul de François de Villeroy et celui de la mariée étaient également fils de Claude 1" de L'Aubespine.

(40) Cf. supra, ch. IV, n. 9.

(41) Charles-Emmanuel d'Urfé, fils de Marguerite de Neuville, était cousin issu de germain du marquis Antoine, père de la mariée. François III de Fénelon notera cinquante ans plus tard que « MM. d'Urfé ont tous été fort amis de MM. de Fénelon, outre leur parenté n (A. N., M. 538, n. 12).

(42) Cf. sur lui infra la lettre du 26 octobre 1690, n. 2. On se demande si cette parenté réelle n'est pas la seule cause de la présence, aux côtés du président, de ses collaborateurs, Antoine Girard (cf. sur lui ms. fr. 23 510, f. 302 y° et H. Cous-TANT de YANVILLE, La chambre des comptes de Paris. Essai historique et chronologique, Paris, 1866-1885, p. 939) et Rouillé de Mêlai.

CHAPITRE

VI LE COMTE FRANÇOIS II DE FENELON (1630-1715)

Aîné des frères consanguins du futur archevêque, François II, né le 19 janvier 1630, de Pons et d'Isabeau d'Esparbès de Lussan, baptisé à Aubeterre le 2 mars 1630, était le filleul de son grand-père François I" (1). Capitaine de chevau-légers dans le régiment d'Aubeterre à dix-neuf ans (2), il épousa par contrat du 26 mars 1646 Anne du Lac de La Parède, fille de feu Mathieu-Paul et de Suzanne du Maine (3) qui lui apporta les seigneuries de Boisse et de Péricard (Lot) (4). Es s'établirent au château de Manot (généralité de Limoges, canton de Confolens) sur les bords de la Vienne (5) : c'est là qu'Anne du Lac mourut

(1) Registres paroissiaux de S.-Jean-d'Aubeterre, A. D. Charente.

(2) D'après un mémoire de son fils François III (1737 ), « François II, dit le comte de Fénelon, servit en sa jeunesse... comme capitaine de cavalerie... avec une grande réputation de ses talents » (A. N., M. 538, n. 8, p. 7 ). Cf. aussi B. N., ms. fr. 22 252, f. 147 et A. N., AE II 1771 (= MM. 7391), pp. 13 sq.

(3) François III rappelle qu'en tant qu'arrière-petit-fils d'Anne de Bezolles, il se trouvait allié aux maisons de Roquelaure, d'Albret, de Pardaillan-Montespan et de Firmacon (ibid., M. 538, n. 8, p. 6 et n. 93).

(4) Dans cet acte passé à Péricard, « le sr de Lamothe père » accorde de son côté à son fils « le comte de Fénelon » le bénéfice de la substitution établie par l'ambassadeur Bertrand (elle portait sur la moitié de ses biens). Outre une rente de 2 000 livres, il lui attribuait la jouissance de Loubert et de Manot (A. N., M. 537, n. 36).

(5) Il porte même le 2 décembre 1654 le titre de « baron de Manot v (Arch. d'Aiguevive). C'est ce qui explique que François II ait annoncé le 14 février 1663

de Montauban qu'il « partirait après-demain pour Périgord » et ajoutait : « je dois

m'éloigner bientôt du pays et aller Angoumois » (Arch. de l'évêché de Cahors, carton 21, n. 4). Cela ne l'empêcha pas de séjourner souvent en Quercy (cf. infra,

note 14) et il fut parrain en 1655 à La Mothe-Massaut (Reg. par.) : un « vicomte de Fénelon » avait déjà le 11 avril 1645 tenu sur les fonts Jean de Calvirnont à Sarlat (Reg. par.). Mais François II résida aussi à Boisse où sa fille Anne-Marie-Louise naquit le 11 mars 1653 et fut baptisée le 17 (Etat-civil de CastelnauMontratier ).

D'ailleurs François H compta très tôt parmi les « domestiques » du prince de Conti, gouverneur du Languedoc. L'abbé de Ciron écrivait en effet le 25 août 1658

à Mme de Mondonville au retour d'une visite « secrète » que « le prince et sa cour » venaient de rendre au vice-légat à Avignon : en cours de route il avait failli être écrasé par un carrosse, « mais Dieu l'en avait garanti, ayant été secouru par MM. de La Mothe-Fénelon et de Beauregard D. La façon dont l'abbé parle de ces gentilshommes

88 LA FAMILLE DE FÉNELON

FRANÇOIS II DE FÉNELON 89

le 2 août 1660 (6). Devenu le 13 mars 1663 chef de la famille par le décès de son père Pons à Fénelon, François II revint en Sarladais (7), où des transactions avec ses frères des deux lits (23 octobre 1663 (8) et 4 février 1676 (9), lui assurèrent, outre la possession du château

prouve qu'ils étaient déjà bien connus de la fondatrice des Filles de l'Enfance (Archives du Périer, Haute-Garonne, Abrégé des lettres de M. de Ciron, ff. 77 v°81 r° — A. AUGUSTE, Notes biographiques sur G. de Ciron, épreuves, Arch. S. J. de Toulouse, I, 1, p. 109 : notes aimablement communiquées par la R.M.M.M. Shibano). Cf. aussi infra, n. 26.

(6) Le curé de Loubert certifie que, bien qu'elle n'eût pas « vingt-cinq ans accomplis », elle avait donné « un rare exemple de piété », se montrant « fort assidue à tous les divins offices » (A. N., M. 537, n. 89; cf. la copie de son épitaphe, M. 538, n. 96).

(7) Le 5 décembre 1675 il était représenté à Boisse par le marchand Guillaume Vieillevigne (registre 1658-1676, f. 703, archives de 111' Valinary à Castelnau-Montratier ).

(8 ) Bull. Périgord, 1951, pp. 170 sq. Voici la copie de l'essentiel de l' « acte de vente et de délaissement » qu'il signa le 23 octobre 1663 avec son frère puîné François, le futur missionnaire, qui s'engageait aussi au nom de leur cadet Henri-Joseph (A. D. Dordogne, 2 E 1593, n° 1, ex 2 E 120) : « Messire François de Salagnac, sgr comte de Lamothe-Fénelon, Loubert et autres places d'une part, et Messire François de Salagnac, frère dudit sgr comte de LamotheFénelon d'autre, demeurant tous deux au château de Fénelon, paroisse de SainteMondane en Périgord, lequel seigneur de Salagnac frère dudit sgr comte, comme ayant charge de Messire Henri-Joseph de Salagnac, aussi son frère, auquel il a promis faire agréer et ratifier ces présentes, vend... audit sgr comte son frère aîné acceptant, tous les... droits... qui appartiennent et peuvent appartenir audit Messire Henri-Joseph de Salagnac aux successions déjà échues, tant mobilières qu'immobilières, et de toutes sortes de dettes à lui appartenant à cause d'icelles par le décès de feus Pons de Salagnac, comte de Lamothe-Fénelon et de Loubert, et d'Isabeau des Parbayes de Lussan d'Aubeterre, son épouse, ses père et mère, de feu Léon de Salagnac leur frère et de la profession de dame Paule de Salagnac, leur soeur, religieuse dans le couvent de Notre-Dame de Sarlat, de laquelle ledit sgr acquéreur est donataire par acte du [un blanc], et sans y comprendre les droits qui peuvent appartenir audit Messire Henri-Joseph en la maison et seigneurie de Bonneval, Blanchefort et en la terre de Salagnac, pour raison desquels il y a procès; lesquels ledit sgr vendeur audit nom s'est par exprès réservés pour le prix et somme de 14 000 livres tournois, que ledit sgr comte a promis bailler et payer audit vendeur son puîné dans dix ans prochains... Est passé au bourg de Manot après-midi, le 23' jour d'octobre 1663 ès présences de Messire Antoine de Salagnac, marquis de Lamothe-Fénelon, lieutenant du roi en la haute et basse Marche, de 1140 Joseph Tiffaud, prêtre et curé de Manot, témoins connus, requis et appelés. Ainsi signés l'original : François de SALAGNAC; F. de SALAGNAC; Anthoine de SALAGNAC; de SALAGNAC; TIFFAUD, prêtre et curé de Manot, présent J. BRUNOT, notaire pour Loubert. Le présent extrait a été tiré de sur son original par moi notaire royal soussigné, à moi remis par ledit sgr comte de Lamothe-Fénelon et par ledit Messire Henri-Joseph de Salagnac, frères. par acte du rr du mois d'avril 1680. Signé : J. LACOMBE, notaire royal » (Archives d'Aiguevive).

Les droits éventuels des Salignac sur le château de Blanchefort venaient du mariage de leur grand-père François Pr avec Marie de Bonneval, fille unique du seigneur du lieu (12 mars 1599). Cf. B. N.. f. Périgord, t. 164. ff. 30, 54.

(9) Quand il en eut l'âge, le futur archevêque passa le 4 février 1676 à Sarlat un accord sous seing privé avec son aîné : il était convenu que celui-ci lui « don-

ancestral, des droits sur Blanchefort et Salignac. Malgré son ardeur processive (10), le succès de ses efforts semble avoir été médiocre et sa situation financière ne fut jamais brillante : même ses grands amis de Chancelade eurent de la peine à se faire rembourser par lui (11).

nerait annuellement la moitié de tous les revenus de La Mothe et de ses dépendances, à condition de payer chacun la moitié des charges et frais annuels nécessaires pour entretenir ces biens; que s'il arrive que lui, premier aîné, retire à l'avenir, en vertu de ses droits particuliers, les rentes et biens aliénés, il en jouira seul, sans que cela soit sujet à partage; le cadet s'oblige à céder à son dit aîné la jouissance de cette moitié de La Mothe, toutes les fois que lui et les siens le requerront, pourvu que le remplacement lui en soit fait par 1 000 lb. de revenu sur une autre terre de la maison, et promet de ne lui demander nulle autre jouissance, pour quelques droits que ce puisse être, et se charger entièrement de l'entretien de Henri-Joseph de Salagnac, son frère germain, et répond en son nom que le dit Henri-Joseph ne demandera rien davantage au même François leur aîné, et est dit que cet accord sera exécuté par provision entre les parties, jusqu'à la majorité d'Henri-Joseph leur frère, sans préjudice à chacun de tous leurs droits ». L'acte porte les signatures de Fr. de Salagnac de La Mothe-Fénelon et de François de Salagnac (Arch. Nat., AE II 1711 — B. N., f. Périgord, t. 164, f. 130 r°-v° ).

Cette transaction ne fut même pas exécutée et, afin « d'éviter à tous procès et différends et entretenir la paix et amitié dans sa famille », le futur archevêque « renonçait » le 9 novembre 1684, en son nom et en celui de son frère le chevalier Henri-Joseph, encore mineur, à la succession de leur père, « de laquelle ils n'avaient jamais profité ni demandé aucunes choses » (notaires Clersin et Royer, M. C., Et. VI, liasse 581).

Un acte passé peu après à Paris entre les mêmes contractants attribua pourtant aux enfants du second lit 8 000 livres de principal que la vente de Boisse permit à Henri-Joseph de toucher le P' août 1699 (acte passé devant le notaire Pélerin du Châtelet, archives privées, presbytère de Castelnau-Montratier (Lot)).

(10 ) Nous sommes surtout frappés par ses procès avec son père (cf. supra, ch. I, n. 49) et avec son oncle (cf. infra, notes 20 et 24 et Appendice I, n. 32) : mais ils n'étonnaient pas à l'époque et avaient d'ailleurs de solides fondements. Plus imprudente et désinvolte fut sa tentative pour reprendre Salagnac (cf. infra, n. 38 ). Sur le procès du comte de Fénelon contre Anne Saux (1673-1674 ), cf. A. D. Lot, B. 384. Le 16 décembre 1674 Jean de Bourzoles, comte de Carlux, lui adressait une sommation relative au choix de plusieurs arpenteurs, chargés de déterminer, conformément à la transaction du 17 novembre 1644, les compensations dues en raison « du changement de cours et de canal de la Dordogne » (acte passé le 16 décembre 1674 devant le notaire Duteilh de Carlux, étude de Me Laurent).

(11) Le 10 janvier 1668 le P. Garat qui en était abbé écrivait au P. Chastenet, prieur de Cahors : « Je serais bien aise que vous eussiez retiré les cent livres quo nous doit M. le comte de Fénelon. Il est vers Cahors à ce qu'on m'a dit; pressez-le à vous donner mandement sur son fermier s'il n'a d'argent » (Evêché de Cahors, carton 21, n° 4 ). Le P. Chastenet remit aussi le 20 octobre 1668 au notaire Geniès de Cahors (A. D. Lot, III E 257, n° 21) la reconnaissance que François II avait souscrite le 3 avril 1665 à Sainte-Mondane devant le notaire Galtié d'une dette de trois cents livres à la demoiselle Boyer « pour ses gages pendant qu'elle a demeuré avec les enfants dudit seigneur ». Il promettait de s'acquitter dans les deux mois. Si, le 22 décembre 1674, François II remboursait à Michel de Bideran 612 livres 10 sols qu'il avait empruntées à son père Jean le 12 octobre 1653 (A. D. Lot, III E 262, n° 39 ), il vendait le 17 mars 1679 le greffe de la justice ordinaire de Lamothe-Massaut (minute de Gisbert, notaire de Cahors, A. D. Lot, III E 217,

90 LA FAMILLE DE FÉNELON

Mais l'activité de François Il était plus heureuse sur d'autres plans (12). 11 avait été mis à l'Académie où les « bontés » de son oncle le marquis lui inspiri.rent à son égard un attachement si grand qu'il donna de l'ombrage à son père (13). On ne s'étonne donc pas qu'il soit devenu président de la Compagnie de la Passion établie par Solminihac aux confins du Sarladais et du Quercy et qu'il ait pris part à Mereuès à des retraites dirigées par l'évêque de Cahors (14) ou par celui d'Alet. C'est Pavillon qu'il tint à consulter lorsque, après son veuvage, « plusieurs personnes de piété et même M. de Sarlat son oncle le portaient à entrer dans l'état ecclésiastique », à quoi il avait « assez d'inclination ». Comme il devait participer à la retraite que le prince de Conti avait déridé de faire en 1662 à Alet avec toute sa « famille » à partir de la semaine de la Passion, il s'y rendit trois jours plus tôt afin d'entretenir Pavillon plus à loisir. Y ayant appris que l'évêque prêchait une mission à Quillan, il l'y rejoignit le soir même, mais, au lieu des longues instructions qu'il attendait sur la manière de se préparer aux ordres, il ne reçut qu'une réponse laconique : dès le lendemain, Pavillon retournait d'ailleurs dans sa ville épiscopale où il ne devançait le gouverneur du Languedoc que d'un jour. « Son Altesse qui savait quelque chose du Pujet de la consultation de M. de Fénelon lui en demanda le succès... Celui-ci lui répondit que... M. d'Alet ayant su qu'il avait cinq enfants encore jeunes, il lui avait dit que la loi de Dieu l'obligeait de prendre soin de l'éducation chrétienne de ses enfants, de les élever et les pourvoir selon leur condition et la vocation de Dieu sur eux... Il aurait fallu des miracles pour l'en dispenser » (15). Bien que le P. Surin lui ait

n° 17). Le 8 mai 1682, il remboursait 962 livres en paiement d'obligations souscrites le 28 octobre 1680 et même le 31 janvier 1661 (minutes du notaire de Cahors Saurazac, A. D. Lot, III E 262, n° 52 ) : la transaction sur Magnac lui en avait

peut-être fourni les moyens. La pauvreté de François II éclate dans le contrat

de mariage de sa fille Marie-Anne-Louise avec David-François de Beauvais-Chantérac (15 août 1668, A. D. Dordogne, B 3 250 ) : il lui constitue bien une dot de

30 000 lb., mais en y faisant entrer 18 000 lb. que la mariée doit retirer des successions de sa mère et de sa soeur Marie-Françoise. Bien plus, pendant cinq ans, les époux ne pourront exiger que les intérêts et ils sont même invités à se contenter des revenus de la terre de Péricard en Agenais.

(12) La pièce 4 025 de Saint-Sulpice donne sur lui des renseignements précis que son auteur attribue aux Mémoires pour servir à l'histoire des évêques de

Cahors de l'abbé d'Hauteserre (1742 ). Il mentionne « ses études à l'Académie de

Paris », sa carrière militaire, sa « grande piété » et ajoute : « Il a laissé des mémoires. Il y raconte la guerre de Candie où il voulut servir... Il est à souhaiter

que sa famille voulût communiquer ses mémoires » (nous n'avons malheureusement pu retrouver que le récit de sa Croisade de 1685, cf. infra, App. II ). La note ajoute qu'il atteignit « une grande vieillesse sans aucune infirmité ».

(13) Cf. infra, App. I.

(14) Cf. supra, ch. IV, n. 26.

(15) [PARIS], Vie de M. Pavillon, livre II, ch. XXII, Bibl. de Port-Royal, ms.

R. 120, pp. 45, 87-88.

FRA14ÇOIS II DE FÉNELON 91

sans doute adressé la lettre du 17 mai 1662 où il souligne les dangers de la vie de cour, il est donc probable que François II resta auprès du prince en qualité d'officier ou de gentilhomme (16).

Après la mort du gouverneur du Languedoc (1666), le comte de Fénelon suivit le marquis de Magnac à Candie (17) avec un fils que l'on dit âgé de quinze ans (ce serait Henri-Joseph, le chevalier de Fénelon, mort en 1683; mais s'il s'agit de son aîné, Pons-Jean-Baptiste, mort en 1674, il aurait eu vingt et un ans) (18). Le testament qu'il signa le 2 septembre 1668 confiait ses enfants à son parent et ami Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons, pour qui il conserva toute sa vie la même vénération (19). En revanche, ses sentiments pour le marquis se refroidirent pendant l'expédition : cc Quoique je commençasse de n'être pas content de lui en Candie, je le supplie de se souvenir comme, quoi j'en eusse, il me dit que j'étais tombé malade en le servant et à son fils, mais ce ne fut pas la plus grande marque d'attachement que je lui donnai en ce pays-là » (20). En tout cas, on le retrouve à son retour de croisade auprès de la princesse de Conti, envers laquelle il montrait une complaisance sans bornes, au risque, souligne le futur archevêque dans sa lettre de 1670 ou 1671, de nuire à son fils Pons-

(16) Dans cette lettre, le P. Surin parle à un correspondant de l'entourage du prince de « l'emploi que le Roi vient de lui donner dans le Languedoc et qui risque de ralentir sa ferveur ». Le P. Champion dit la lettre adressée au marquis de

Fénelon. Il nous paraît difficile d'y reconnaître Antoine. Mais cette identification

étant postérieure à la mort de celui-ci, Champion lui-même a dû penser à François II qui aurait hésité entre l'emploi en question et la cléricature jusqu'au moment où

Pavillon ne lui aurait laissé que la ressource d'accepter le premier. Cf. M. de CERTEAU, Correspondance de J. J. Surin, Paris, 1966, pp. 1345-1349. D'après son fils, François II « ne laissa pas de servir de volontaire dans l'armée de Catalogne pendant la guerre de Dévolution avec la même réputation de talents que quand il était capitaine de cavalerie » (A. N., M. 538, n. 6 ). Cf. supra, notes 2 et 12.

(17) Cf. supra, ch. IV, n. 10.

(18) C'est très probablement à Pons que pense François III en écrivant : « Avec son fils aîné qui n'avait que quinze ans » (A. N., M. 538, n. 6, cf. Bull. Périgord, 1951, pp. 182 sq). Si l'on peut en croire le t. 164 du f. Périgord, f. 32 r°, Pons-Jean-Baptiste commandait un régiment en Candie à dix-sept ans : mais, outre l'erreur sur l'âge, l'affirmation est peu vraisemblable. Toutefois, le maréchal de Navailles raconte dans ses Mémoires (éd. C. MOREAU, Paris, 1861, p. 150 ) : « Je composais le corps de réserve des régiments d'Harcourt-Conty s. L'erreur sur l'âge se retrouve dans la Gazette de France du 29 septembre 1674 (cf. infra, lettre I, n. 9).

(19 ) L'acte fut dressé à Saint-Pons par Mc Delort (J. SAHUC, Un ami de Port-Royal. Messire P. J. F. de Percin de Montgaillard, Paris, 1909, p. 277 ). Dans sa

Réponse à la première lettre de M. de S. Pons sur le silence respectueux du 10 décembre 1705, l'archevêque parlera des « liens de parenté et d'amitié qui ont donné

à son frère tant d'attachement à la personne » du vieil évêque (O. F., t. IV, pp. 392411, cf. aussi la lettre du 20 mars 1710 ). Le ms. fr. 23 500, f. 149 y° donne l'adresse : « le comte de La Serre à S. Chignan chez M. de S. Pons ».

(20) Cf. infra, lettre du 26 septembre 1680. Cela n'empêcha pas François II d'assister le 29 mai 1669 à Magnac à l'inhumation de son cousin (Registres paroissiaux de Magnae).

92 LA FAMILLE DE FÉNELON FRANÇOIS II DE FÉNELON 93

Jean-Baptiste, colonel du régiment de Conti (21). Le penchant au jansénisme qu'il s'exposait à se voir reprocher s'accordait bien avec ce qu'on attendait d'un ami de M. de Saint-Pons. Il n'étonnait guère non plus de la part d'un gentilhomme qui conservait avec la congrégation de Chancelade les liens étroits qui avaient uni tous les siens à Solminihac. Le 24 septembre 1670, il écrivait au P. Chastenet une lettre qui le montre tout acquis aux tendances intransigeantes : « J'eus bien du déplaisir, mon T.R.P., de ne m'être pas trouvé ici, lorsque vous y passâtes. Je me serais réjoui avec vous de ce qu'on vous a réduit à cinq maisons parce que je craignais qu'un plus grand nombre nuirait à votre réforme. Je voudrais encore qu'elle fût purgée de tous ceux qui y peuvent causer de l'altération, que j'aimerais mieux à Sainte-Geneviève que parmi vous. Je crains le prétexte spécieux de faire du bruit dans le monde, ce qui est souvent une tentation pour les religieux. Puisque je crains pour leur état, craignez et priez pour le mien ». Et il lui envoyait la copie d'une lettre du cardinal de Bouillon en lui demandant de la « lui renvoyer après en avoir édifié ses amis » (22). On n'est donc pas surpris que le comte de Fénelon se soit signalé par sa piété lors de la mission organisée à la fin de février 1680 à Cahors par les chanoines de Chancelade : il contribua beaucoup à son succès en « donnant un grand exemple », car « il allait tous les jours aux Pénitents faire sa méditation tout haut, où il y avait trois ou quatre cents hommes dont quelques-uns ne pouvaient contenir les larmes » (23). A la fin de

(21) François III écrit dans son mémoire de 1737 : « Au retour de Candie, il mit son fils aîné à l'Académie, puis cadet garde du corps; il demeura chez lui pendant ce temps occupé à l'éducation du reste de sa famille » (A. N., M. 538, n. 6 ), mais on trouvera plus de précisions infra, lettre I, notes 9 et 11. Aussitôt après la convocation du ban (8 avril 1674 ), il alla avec son équipage en Saintonge rejoindre le maréchal d'Albret (déclaration de Ch. Ménissier du 28 mai 1674 dans Ardt. hist. dép. Gironde, t. 18, 1878, pp. 266, 276).

(22) Evêché de Cahors, carton 20, n° 1. D'après le P. de La ROCHE de portrait fidèle des abbés... dans la vie de Jean Garat, Paris, 1691, p. 385 ), le successeur de Solminihac avait « souvent en bouche cette belle maxime : tout pour le maître, tout pour le maître. M. de La Mothe-Fénelon, parlant un jour de sa manière de porter les gens à la pratique du bien, dit avec quelque sorte d'étonnement à M. de Saint-Pierre de Chanteyrac, premier supérieur de la Mission de Périgueux, que M. l'abbé de Chancelade n'avait jamais que la gloire de Dieu en bouche pour obliger les personnes à faire leur devoir : comme si tout le monde était capable de se conduire par cette unique vue ! Ce Monsieur... lui répondit en même temps : Que voudriez-vous faire là, Monsieur? Le R. Père Abbé de Chancelade trouve ce motif si puissant sur son esprit, qu'il ne croit pas qu'il y ait personne qui puisse résister à ses impressions ». On notera que les lettres du P. Chastenet des 15 décembre 1664 et 23 juillet 1668 sont datées de Fénelon (Arch. de l'Evêché de Cahors, carton 22-4) et que Henri-Joseph, baron de Salagnac, demandait en 1673 au religieux « un billet écrit du sang de feu Mgr de Cahors » (ibid., n° 21-1-7'). Cf. aussi ibid., n° 24-IV-7°.

(23) Lettres des 22 et 29 février 1680, Evêché de Cahors, carton 20, n° 2, liasse 64. Un éloge de François II — sans doute composé par le curé de La MotheMassaut au lendemain de sa mort — fournit des précisions sur sa piété, sur ses

la même année, ses sentiments furent pourtant mis à l'épreuve par son conflit au sujet de Magnac avec le marquis dont il écrivait un peu irrévérencieusement le 26 septembre 1680 : « Je désire autant que sa réputation produise de bons effets pour le spirituel et le temporel qu'il le peut désirer lui-même ». Et il ajoutait que c'est seulement une fois qu'il serait « sorti d'affaires avec son oncle » qu'il se sentirait prêt à « se donner à Dieu tout de bon et solidement » (24). Il y fut bientôt aidé par la guérison miraculeuse de son gendre David-François de Chantérac, comte de Beauvais, à la suite d'un voeu fait à Alain de Solminihac (fin de 1680) (25). La question de Magnac faisait d'ailleurs en 1682 l'objet d'un arbitrage.

relations avec Mgr de Noailles (1679-1682) et sur son activité littéraire : « Sa charité s'étendait sur tous les états : sur l'état ecclésiastique, procurant de tout son pouvoir de bons sujets à l'Eglise, sur celui de la noblesse, de la justice et du peuple. Un président a dit qu'il avait tant d'obligation au comte de Fénelon, que s'il voyait son père et celui-là, il courrait plutôt à celui-ci, c'est-à-dire au feu comte, parce

que sans lui il n'aurait pas la charge de président. II était tout prêt de rendre du service à toutes sortes de personnes autant que sa conscience et l'honneur le lui permettaient.

Il avait un grand zèle pour l'accroissement du royaume de Jésus-Christ. Il me fit l'honneur de me dire que, si Mgr de Cahors l'approuvait, il prendrait une soutane et viendrait avec moi faire le catéchisme dans les villages, et il avait envie de prendre le parti de l'Eglise si Mgr l'évêque ne l'en avait dissuadé, lui disant qu'il faisait plus de bien dans le monde.

Il composa des entretiens de méditation pour la noblesse que Mgr de Noailles approuva. Il faisait des entretiens de piété dans des maisons particulières avec tant de ferveur qu'un très habile prédicateur des jésuites l'ayant entendu, dit : « Si ce Monsieur était à Paris, il y ferait des biens infinis ».

Il a procuré ici qu'on lave les pieds à douze pauvres le Jeudi-Saint. Il fit devant moi pendant deux ans qu'il se trouva à La Mothe deux fois le renouvellement des promesses faites au baptême, s'étant mis à genoux dans l'église les jours fixés en présence de tout le peuple assemblé. Il eut la dévotion d'imiter celle des rois mages à leur adoration du Sauveur, car il offrit un demi-louis d'or, de l'encens et de la myrrhe à l'offrande de la Messe. Il a procuré de mon temps plusieurs missions et retraites de MM. de Saint-Lazare, des jésuites et de M. l'archiprêtre de Moncabrié à La Mothe, à Sainte-Mondane et à S. Julien.

Il épargnait pour les pauvres qui auraient beaucoup souffert sans lui dans ses terres les années de la disette.

Il était d'une si grande délicatesse pour sa conscience qu'il ne faisait rien sans me consulter, et dans les affaires les plus difficiles il avait recours aux docteurs de l'un et l'autre droit. M. l'archiprêtre de Moncabrié en peut rendre un très illustre témoignage. Il était particulièrement attentif à faire extirper les jurements de ses terres, ce qu'il recommanda plusieurs fois à MM. les juges. Enfin, il était tout plein du désir de faire tout le bien qu'il pourrait pour la gloire de Dieu et n'avait rien plus en tète.

Mgr de Noailles étant évêque de Cahors faisait une grande estime de cet illustra défunt, tellement qu'on l'appelait son grand vicaire » (A. N., M. 538, n. 38).

(24) Cf. infra, App. I, n. 36.

(25) Voir, sur ce gendre, supra, chap. II, App., n. 34. Son beau-frère François III soulignera en 1737 « la convenance de piété entre le beau-père et le gendre »

94 LA FAMILLE DE FIINELON

François 11 avait des relations plus compromettantes avec un autre disciple de Solminihac, Jean du Ferrier, à qui il attribuait l'honneur de sa conversion (26) et avec lequel il projeta sous Innocent XI une croisade pour la défense des libertés opprimées dans le Midi par les Régalistes. Le 3 août 1678 il lui écrivait : « Je vous envoie, Monsieur, un mémoire ou modèle que je n'eusse jamais osé vous envoyer, si M. l'abbé de Cambiac [frère de du Ferrier] ne m'eût dit que la chose n'était pas sans exemple. Je vous l'envoie par mon cadet [sans doute llenri-Joseph, de Chiiteaubouchet] qui ne sait pas de quoi il est question, et il n'est pas nécessaire qu'on le sache. Si vous approuvez mon dessein, ayez la bonté, Monsieur, de corriger cette lettre et, si vous la faites copier, ne me nommez pas, s'il vous plaît, et je le veux si peu être en cela que je ne signerai pas même cette lettre, de peur que, mon nom étant vu, on ne connaisse qui a écrit ce que je vous adresse. Si vous approuvez mon dessein, faites mettre la chose au net, en suivant un style cavalier, et envoyez-la à Rome à quelque personne qui l'appuie etc... Je crois, Monsieur, qu'il faut envoyer les écritures à Rome sous ce pontificat, si vous approuvez qu'on les envoie etc... ».

Les deux lettres suivantes s'adressent à la fois à du Ferrier et à son frère. La fin de celle du 3 septembre 1678 porte : « Je crois, Messieurs, que vous êtes à présent ensemble, et que vous aurez été indulgent sur mes écritures etc... Je ne me soucie pas de savoir d'autre réponse de Rome, si ce n'est celle qui regarde la guerre sainte pour les matières ecclésiastiques » (27).

Il faut croire qu'on ne le découragea pas, car il écrivait encore de Cahors à du Ferrier le 14 septembre 1679 : « Je vous envoie un mémoire de ma façon dans l'espérance que vous pourrez, par M. le cardinal

(A. N., M. 538, n. 6 ). François II raconte le miracle dans la lettre qu'il écrivit le 4 janvier 1681 de Boisse au P. Chastenet. On le voit occupé à faire exécuter le tableau commémoratif ex-voto dans ses lettres des 22 avril et 16 mai 1684 (il se trouvait alors malade au château de Fénelon) et dans sa lettre de Gourdon du 31 octobre 1687 (Evêché de Cahors, carton 21, n° 1, VII et carton 20, n° 2, liasse 66 ). Cf. René TOUJAS, Un miracle attribué à Alain de Solminihac dans la famille de Fénelon (Actes du XXIII° congrès d'études régionales de la Fédération des sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne, Figeac, 2-4 juin 1967 ).

(26 ) Après avoir été le premier supérieur de la communauté de Saint-Sulpice, Jean du Ferrier avait participé aux conférences de Mercuès alors qu'il était ou allait devenir vicaire général d'Albi. Il se chargea de faire connaître les déclarations de Solminihac mourant aux évêques d'Alet, de Pamiers et de Comminges. Malgré son ultramontanisme très actif, ce n'est donc pas sans raison qu'il était considéré comme janséniste par M. Tronson (G. DOUBLET, Jean du Ferrier, Toulouse, 1906, pp. 164, 172-175 ). Sur son rôle dans l'évolution religieuse du comte de Fénelon, cf. infra, n. 28, la lettre de celui-ci du 14 septembre 1679.

(27) On lisait également au milieu de sa lettre du 27 septembre 1678 : « Je vous supplie tri humblement, Messieurs, de faire l'usage qu'il vous plaira de mes écrits sans les renvoyer » (extraits dans le ms. fr. 13 844, p. 168).



FRANÇOIS II DE FÉNELON 95

Grimaldi, ou par quelque autre, le faire agréer au Pape. Si cela réussit, il trouverait en France des gens de qualité dévoués pour la défense de la religion, et qui vivraient chrétiennement en soutenant la cause de Dieu. Quel bien n'en viendrait-il pas? Je soumets mes vues à vos lumières : c'est de vous, Monsieur, dont Dieu s'est servi le premier pour me toucher. J'espère encore que vous contribuerez à mon sacrifice » (28).

On comprend que ces lettres audacieuses, découvertes le 30 juin 1683 dans les papiers de Jean du Ferrier en même temps que d'autres du cardinal Grimaldi, des évêques de Saint-Pons, d'Agde, etc... aient valu à leur destinataire, considéré comme un chef de réseau, de mourir à la Bastille (29). Les expéditeurs ne semblent pas en revanche avoir été inquiétés. Après avoir assisté le 13 novembre 1684 au mariage de son fils François III et lui avoir cédé ses biens (30), l'ancien volontaire de Candie repartit le 27 décembre 1684 de Fénelon pour aller combattre l'Infidèle : cette croisade, à laquelle s'intéressèrent tous les anti-régalistes, de l'évêque d'Agde Louis Foucquet à Antoine Arnauld, en passant par L. du Vaucel, mena d'abord le gentilhomme âgé de cinquante-six ans qu'accompagnait un petit-fils de quinze ans (sans doute François-David de Chantérac) aux pieds d'Innocent XI, sous la bannière duquel il désirait combattre, puis à Venise. On trouvera plus loin le récit de son voyage et de sa blessure à la prise de Coron (31) : cette victoire, qui paraissait le prélude d'une reconquête de la Grèce, a inspiré à Fénelon son brillant jeu d'esprit du 9 octobre [1686?] qu'on ne peut comprendre hors de ce contexte (32). La lettre que François II fit au passage écrire le 10 juillet 1685 par l'archevêque de Spalato à l'évêque de Châlons (33), comme celle qu'il adressa lui-même après son retour à la duchesse douairière, montrent d'autre part son intimité avec les Noailles (34).

(28) Textes dans le ms. français 13 844, p. 159.

(29) Cf. G. DOUBLET, p. 164 — Xavier AZÉMA, Un prélat janséniste, Louis Foucquet, évêque et comte d'Agde, Paris, 1963, p. 155 — Ms. fr. 13 803, f. 342 r°.

(30) Cf. infra, n. 38.

(31) Cf. infra, App. II.

(32) Voir cette lettre à sa date dans notre t. II.

(33) Cf. infra, App. II, n. 33.

(34) Voici la lettre qu'il lui adressait : « A Bergerac, ce 14 février 1687.

Je dois être, Madame, dans de continuels remerciements de vos bontés. J'écris à mon gendre celles que vous avez pour lui, afin qu'il supplie M. de Guedevillo

d'exécuter les ordres obligeants que vous voulez bien lui donner. Je n'ai point reçu de nouvelles de Paris de Mme de Chatilon. J'en ai reçu de Rome du bon cardinal archevêque de Corfou qui me logea chez lui. Mr le cardinal Coloredo

m'écrit que la vie retirée dans une s[ain]te solicitude (sic) est bien différente de celle qu'on mène dans le tumulte du monde, exposé à l'attrait de tant de vanité. Il

désire qu'on prie pour lui, et je m'adresse à vous, Madame, pour cela. Vous savez qu'il vivait fort retiré aux pères de l'Oratoire de St Philippe Nery, et qu'il n'a

96 LA FAMILLE DE FÉNELON

FRANÇOIS II DE FÉNELON 97

Dans ses dernières années, la piété du comte de Fénelon frappa de plus en plus ses contemporains (35). Le Mercure galant lui-même le nomme parmi les « gentilshommes qui ont assisté à la retraite faite chez M. l'évêque de Périgueux » à partir du 29 juin 1700 : s'y trouvaient aussi le marquis et le chevalier de Salagnac, MM. de Barrière, de la Filolie, etc. (36). Le 22 septembre 1712, dom Jacques Boyer qui le rencontra à Sarlat, notait : « M. le comte de Fénelon, frère de M. de Cambrai, âgé de plus de quatre-vingts ans, vit comme un saint » (37). Le « vénérable patriarche » (c'est ainsi que l'archevêque l'appelait à la même date) fit le 23 janvier 1713 un testament où il ne renie aucune de ses amitiés, puisqu'il y déclare : « Je charge mon fils d'avertir de ma mort M. de Cambrai, M. le cardinal de Noailles et M. de Saint-Pons afin qu'ils fassent prier pour moi dans leurs diocèses ». Les autres stipulations montrent en particulier son attachement aux Pénitents bleus de Sarlat dans la chapelle desquels il demandait à être enterré (38).

accepté le chapeau que par l'obéissance qu'il a cru devoir rendre au Pape. II peut servir les gens de piété, qui voudrait (sic) aller à l'armée de Venise. Le bon cardinal archevêque de Corfou les peut bien recommander à ses amis particuliers, mais il n'est pas bien avec la république. Je vous remercie très humblement, Madame, de ce que vous prenez part à ce qui regarde ma santé. J'espère que vous demanderez et ferez demander à Dieu que je fasse un bon usage de l'état où il voudra que je sois.

Je suie incommodé de temps en temps, et toujours fort respectueusement, Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur, L. M. Fénelon.

Je n'ose pas prendre la liberté de faire ici mon compliment à Mgr de Chaalons » (nu. fr. 6919, f. 49 — Revue Fénelon, 1911, pp. 168 sq.). Le 30 décembre 1695 la duchesse de Noailles parlait encore à son fils le maréchal du a chevalier de Chantérac que son grand-père le comte de Fénelon a voulu qui vous portât une de ses lettres » (ms. fr. 6 921, f. 68).

(35) Les Nouvelles ecclésiastiques de mai 1688 annonçaient : « Il est malade à Paris de la pierre et doit être taillé demain par Colo » (nouv. acq. fr. 1732, f. 3 v°). Après avoir mentionné cette opération, son fils François III ajoute : « Il fit tout le bien qu'il pouvait faire dans ses terres. et même dans le voisinage » (A. N., M. 538,

n. 29).

(36) Septembre 1700, pp. 28-52.

(37) Le bénédictin se trouvant à Sarlat, François II « lui donna quelques lumières touchant ses oncles évêques de Sarlat » et lui fit, pendant sa maladie, des visites pour ainsi dire quotidiennes (Jacques BOYER, Journal de voyage 1710-1714, éd. Ant. Vernière, Clermont-Ferrand, 1886, pp. 272, 277).

(38) Voici, d'après une copie du xvitt° siècle, ses dernières volontés, datées du 23 janvier 1713, avec un codicille du 5 février 1713, fait à Sarlat : e Si je meurs à Sarlat, je veux que » mon corps « soit enterré à Sarlat aux Récollets avec mes père et mère. Je charge mon fils d'avertir de ma mort M. de Cambrai, M. le cardinal de Noailles et M. de Saint-Pons mon parent, afin qu'ils fassent prier pour moi dans leurs diocèses, et les carmélites de Bordeaux... Je ne charge pas » mon fils a d'autres légats pies parce que je me réduisis à ne disposer que de 3 000 livres pour lui éviter un procès avec sa soeur et fut à Caors en présence de M. Merlin, avocat; il me promit alors qu'il payerait pour moi jusqu'à 4 000 livres. Il y est plus obligé à présent puisque, après lui avoir donné 1 000 livres pour payer les

Il vivait encore en août 1714 (39).

On risque parfois d'attribuer à François II certains actes qui concernent François III (1648? — 12 janvier 1742) (40). Mais celui-ci s'établit à Manot quand son père fut revenu en Sarladais (41). Il épousa le 13 no-

orphelins. de Caors et (un blanc dans le texte) aux invalides ce que sa mère devait, 400 livres, comme il paraît par son testament qu'on trouvera avec celui-ci, j'ai

payé lesdites dettes et j'ai une obligation de lui où il se chargea de payer 600 livres auxdites orphelines de Cahors après que je lui eus donné une pareille somme que je destinais à les payer; je suis persuadé de son amitié, je le conjure d'en donner des marques en satisfaisant à ma volonté... Je le supplie d'assister de ses conseils et de ses bons offices les maisons de Duffau de Ste Mondane et de Galtié et Lacombe de la paroisse de S. Julien à qui je veux donner si je vis à cause de ce que leurs prédécesseurs ont prêté ou se sont obligés pour notre maison... Je crois mon fils aussi reconnaissant que moi de ce que Monsieur de Cambrai a fait pour notre famille, ce qui est cause que j'aime mieux payer les héritiers d'Etienne Goussac qui demeuraient aux Vignes, terre de Salagnac, que de Manaut (?), sur ce qu'ils ont prêté du blé à mon père pendant son mariage avec la mère de Monsieur de Cambrai; cela paraît dans les promesses et est si privilégié que je charge mon fils de le payer aux héritiers de Goussac. Je crois qu'ils demeurent à présent à Bourrèze, terre de Salagnac. Ils ont une promesse de mon père de six vingt deux livres et

une autre de 60 livres. Je mettrai dans un mémoire à part la dette de Thournon en Vivares de mon frère l'abbé et l'affaire de M. Arnaud, marchand d'Angoulême,

et d'autres choses afin que je puisse y mettre ce que j'aurai payé... On trouvera avec ce testament, celui de ma femme et ce mémoire, un état de mes droits, afin que ceux à qui je devais avant donner mon bien à mon fils sachent que j'avais de quoi les payer, et que mon fils n'a pu se prévaloir de ma donation qu'à la charge de les payer. La plus considérable de mes dettes de ce temps-là était celle de La Buxière. Il est mort. II faisait les affaires de mon oncle de Fénelon. Il a reçu sur ladite dette de moi 800 livres. J'ai donné de l'argent à mon fils pour payer les dépens et l'amende auquel M. de Cambrai fut condamné pour le procès de Salagnac. Il n'est pas juste qu'il lui eût coûté rien. Il ne me reste d'enfants de ma femme que mon fils François de Salagnac. Je lui donne expressément et nommément le gain des noces qui m'est acquis par la mort de sa mère, ma très chère épouse, avant moi. Je l'institue mon héritier universel... Don aux religieuses de la Visitation de Périgueux de la chaire de St François de Sales que le supérieur du séminaire de Necy m'a envoyé.

Ecrit de ma main à Sarlat le 23 janvier 1713. Signé : Lamothe-Fénelon, testateur.

J'ajoute que mon fils et moi avons convenu de payer la dette du sr La Boixière par moitié, quoique par les termes de son contrat de mariage il dut la payer toute, parce qu'il est dit que je lui donne tous mes biens et que les réserves que j'y fais sont franches et quittes de charges. Je veux bien pourtant que ladite moitié soit payée sur ma réserve... Il faudra aussi qu'on me tienne en compte 800 livres que j'ai payées audit sieur La Boixière... A Sarlat, ce 5' février 1713. Signé LamotheFénelon n (A. D. Dordogne, 2 E 1593, n° 1).

(39) D'après le mémoire de son fils François III (1737) il mourut à quatre-vingt-cinq ans (A. N., M. 538, n. 6). La date de 1715 est fournie par les registres des Pénitents bleus de Sarlat (J. SECRET. Au pays de Fénelon, Périgueux, 1939, p. 67; cf. le Nouveau Mercure Galant, janvier 1715, pp. 181 sqq.).

(40) Bull. Périgord, 1951, pp. 184 sq.

(41) Dans le contrat du 11 novembre 1684 reçu par le notaire Des Martins au château de Roniac en Périgord, François H nommait son fils pour recevoir effet de la substitution créée par Bertrand de Salignac (cf. supra, n. 4) et lui faisait

98 LA FAMILLE DE FÉNELON

FRANÇOI8 II DE FÉNELON 99

vembre 1684, Elisabeth de licaupoil de Saint-Aulaire, demoiselle de Pontville (42). l.,e 28 mai .1689 il reçut la commission de lieutenant-colonel du régiment d'Angoumois (43) : il partait pour la guerre le 9 janvier 1690 (44). Mais il reconnaît lui-même « n'avoir pas servi longtemps par le soin qu'il fut obligé de prendre de ses affaires domestiques, de sa grande famille » (il avait quatorze enfants!) et avoir mené une vie assez obscure » (45). Sa terre de Fénelon fut néanmoins érigée en marquisat (46). ll réussit, grâce à la vente de certains biens plus ou moins éloignés (47), îi arrondir son domaine de Manot (48). L'aide de

son oncle Henri-Joseph et de sa tante A. H. de La Filolie lui permit d'autre part à la fin de 1708 d'acheter un régiment à son fils Gabriel-Jacques (49) : mais la correspondance de l'archevêque nous fera souvent rencontrer celui-ci (50) et ses frères.

en outre don de tous ses biens (A. N., AE 1771, p. 11 — B. N., /. Périgord,

t. 164, f. 33 r° ). François II étant aussitôt parti pour l'Italie et la Grèce, son fils dut le remplacer à Sainte-Mondane. C'est ce qui explique qu'il ait versé le 20 juillet 1685 un marchand de Cahors, Fr. Maysonneufve, 1 200 livres en paiement de marchandises dues par son père et d'un miroir rehaussé d'or et d'argent qui devait être livré au château de Fénelon (Minutes du notaire Valenty de Cahors, A. D. Lot, III E 263, n° 37 ). C'est sans doute aussi lui que le présidial de Sarlat condamnait

le 14 février 1690 à payer près de 400 livres sur une somme due à Jacques Gerbet, marchand de Bergerac, depuis le 2 août 1685 (A. D. Dordogne, B 1396). Mais, dès le 10 novembre 1689, on le voit résider à Manot (A.N., M. 537, n. 108 à 119; cf. aussi infra, n. 50).

(42) Elle était fille de Bernard à qui le contrat de la fille de François II donnait

le 15 août 1668 le titre de cousin germain du mari de celle-ci, Chantérac. Bernard de Pontville fit son testament le 17 décembre 1707 (A. N., M. 538, n. 93, 98, 100).

(43) A. N., M. 538, n. 96 — B. N., f. Périgord, t. 164, f. 33 r°. C'est sans doute à la suite de la convocation des gentilshommes de l'arrière-ban en mai 1689 (cf. Correspondance de Bussy-Rabutin, éd. LALANNE, t. VI, p. 242) que le régiment d'infanterie d'Angoulême fut mis sur pied en octobre 1689 avec M. de Brassac pour colonel (Etat de la France, 1694, p. 334; cf. aussi Louis SUSANNE, Histoire de l'ancienne infanterie française, Paris, 1853, t. VII, p. 101). François III paraît bien le a pauvre neveu s que le précepteur des princes avait, à la fin de 1689, hésité à recommander à un ministre : Mme Guyon le lui conseillait le 26 décembre 1689 (P.M. MASSON, pp. 52, n. 1, 330, 335).

(44) Notaire Revel à Ambarnac (cf. A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 320).

(45) 11 se flattait dans son mémoire de 1737 de a n'avoir perdu qu'un seul enfant étant en nourrice. Tous les autres ont dépassé quinze ou seize ans » (A. N., M. 538,

n. 8).

(46) A. N., M. 538, n. 98. Dès le 24 juillet 1685, le registre des baptêmes de Lamothe-Massaut lui accordait ce titre, sans doute par courtoisie (Arch. communales). Il faut sans doute lui attribuer l'acte a de mainmise sur le tènement de Saint-Julien s du 22 juin 1695 (notaire Pecheyran, Reg. de contrôle des notaires, A. D. Dordogne, C 2 384, n° 1 289).

(47) Le 31 décembre 1693, François II aliénait un domaine dépendant de la seigneurie de Boissy Ta. A. D. Lot, III E 220, n. 38 ). Le 5 mai 1699, c'est cette seigneurie elle-même qu'il échangeait contre la terre de Jugeulx (Jugeais, canton de Drive?) devant Boissy, notaire de Loupiac en Quercy : il en retirait un© soulte de 23 000 livres (archives privées, presbytère de Castelnau-Montratier ). Le 30 octobre 1700, il vendait devant le notaire Revel une seigneurie de la vicomté de Turenne (cf. A. D. Gironde, 9 J 114, p. 320).

(48) On trouvera aux A. N., M. 537, n. 108 à 119, de nombreuses quittances relatives à l'acquisition du domaine de l'Estournellerie (30 novembre 1689) et de la métairie de La Forest (19 juillet 1708 ). Le 10 décembre 1695 l'archevêque

espérait qu'il « ne se laisserait pas éblouir à de petits profits dans les accommo- dements qu'il a faits à Manot ».

(49) Cf. les contrats des 10 août et 30 décembre 1708 (B. N., f. Périgord, t. 164, f. 33 r°).

(50) Baptisé le 26 juillet 1688 à Saint-Martial de Manot t. 164, f. 132 v0),

mousquetaire en 1704 (Botsusus, t. XXVI, p. 70), capitaine du régiment royal de cuirassiers sous Bonneval (1706 ), colonel du régiment de Bigorre infanterie en 1709. Cf. sur lui A. CAmm, Télémaque, t. I, p. LXXVIII.

APPENDICE I FRANÇOIS II DE FENELON A L'ABBE DE CHANTERAC (1)

A Fénelon, ce 26 septembre 1680

Je ne crus pas devoir vous parler à Roquemadou de mes affaires avec mon oncle de Fénelon (2), mais ayant depuis fait réflexion à votre attachement pour lui (3) et à votre franchise vers vos amis, j'ai cru que vous pouviez vous servir utilement de ce que vous sauriez par moi et même le faire voir à mon oncle, après lui (4) avoir disposé. Je le crois délicat et sensible (5); ainsi il faut le préparer pour lui faire bien recevoir les vérités.

On m'a dit que La Buxière (6) avait bien fait des contes au séminaire de Limoges, mais voici la vraie histoire de notre maison. Après que mes aïeul (7) et aïeule (8) eurent nommé mon père (9) aux avantages qu'ils avaient fait à un de leurs enfants par leur contrat de mariage,

(1) L. a. s., A. S. S., n° 524. Cf. sur le destinataire, supra, chap. II, App., n. 36.

(2) Bien que le frère de l'abbé de Chantérac, gendre de François II, fût dans une certaine mesure intéressé au succès de la démarche de celui-ci, on comprend que le comte de Fénelon ait hésité à en parler à l'abbé dans un lieu de pélerinage.

(3) C'est surtout pendant son séjour à Saint-Sulpice que l'abbé avait dû connaître le marquis de Magnac (cf. sur lui, supra, ch. IV).

(4) Lui pour L'y. François II est homme d'épée et son français est parfois incorrect.

(5) e On dit d'un homme qui se fâche aisément, qu'il est pointilleux, qu'il est fort délicat sur les formalités, sur les égards qu'il prétend lui être dus, qu'il est chatouilleux » (Furetière). « Sensible, aisé à toucher. Cet homme est fort délicat et fort sensible sur le point d'honneur s (ibid.).

(6) Cf. sur lui la lettre du 6 octobre 1689, n. 7. Le collège de Magnac ayant été uni au séminaire de Limoges par contrat du 29 juin 1680 (cf. supra, ch. IV, n. 73), La Buxière avait à cette date bien des occasions d'y parler des affaires financières des Fénelon.

(7) François Pr, né en 1580, mort avant le 13 décembre 1644 (cf. supra, ch. r, n. 5 à 8).

(8) François Pr épousa, par contrat du 12 mars 1599 passé au château de Blanchefort en Limousin et signé Sagauli, notaire, Marie de Bonneval, fille unique de feu Horace de Bonneval et de Marguerite de Neuville, dame de Magnac (Louis LAINÉ, Généalogie de la maison de Salignac-Fénelon, Archives généal. et hist. de la noblesse de France, t. IX, 1844, p. 4 ). Elle apportait à son mari Magnac, première baronnie de la Marche, les seigneuries de Bonneval, de Blanchefort, de Neuville, d'Argentat, d'Arnac. Cf. supra, ch. I, n. 9.

(9) Pons, né en 1601, épousa le 21 février 1629 Isabeau d'Esparbès de Lussan. Il mourut le 13 mars 1663.

LA FAMILLE DE FÉNELON

102 FRANÇOIS II A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC 103

et expressément aux avantages de la coutume de Poitou dans laquelle Magnac est situé, ils cherchèrent des voies extraordinaires afin que mon père n'en retirât pas l'utilité (10) qu'il en devait attendre. Mon père disait fort qu'on s'était servi de faux rapports [en interligne : ceci ne tombe pas sur man oncle] (11) pour lui nuire auprès de ses parents, mais voici ce qui paraît : mon aïeule poursuivit et obtint une séparation de biens contre mon aïeul (12), de quoi il fut piqué et se pourvut pour la faire casser, mais il fut bientôt apaisé et engagé à faire tout ce qu'on désira de lui, puisque mon aïeule, ayant déclaré par un acte public, qu'elle n'avait pas poursuivi cette séparation pour se séparer du respect qu'elle lui devait, mais que c'était pour pouvoir donner ses revenus à mon oncle son fils, et que si mon aïeul voulait l'autoriser pour l'avantager, elle se départirait (13) de cette séparation; mon aïeul l'ayant autorisée par ce même acte; elle donna tous ses biens à mon oncle, et mon aïeul donna les revenus de Magnac à la mère et au fils pour trois mille trois cents livres, ce qui fait bien voir qu'il ne connaissait pas la valeur de cette terre (14).

(10) Utilité, profit, avantage (Furetière).

(11) Dans une lettre conservée à Aiguevive à la suite de 7 novembre 1680, Pons se plaint à Antoine d' « avoir été si mal traité de sa famille qu'il vaut mieux l'oublier que le regretter ».

(12) Le 21 Pin 1640 le sénéchal du Dorat prononçait : « Vu la sentence rendue entre lesdites parties le dernier jour d'avril dernier 1640 par laquelle ledit sgr de La Mothe défendeur est déclaré vrai défaillant et contumax, avons tenu et réputé ladite dame Marie de Bonneval, dame de Maignac, séparée ès biens, et la séparons d'avec ledit sgr de La Mothe son mari et, ce faisant, l'avons mise et mettons en ses droits et biens, en lui donnant puissance et autorité de contracter, ester en jugement, intenter et poursuivre toutes actions, instances et procès contre toutes personnes, jouir desdits biens et les administrer, pour disposer de ses meubles et fruits des immeubles sans l'autorité et consentement dudit sgr son mari, ordonné qu'inventaire sera fait des biens de la communauté et commission pour cela donnée à un notaire de Limoges » (copie de 1667 aux A. D. Haute-Vienne, 3 G 295 ). Mais cela ne suffit pas à expliquer les actes passés au préjudice de Pons puisque nous connaissons un projet d' « accord » entre Pons et Antoine qui porte la date du 2 novembre 1639 : il y était stipulé que « Pons baillerait à Antoine 70 000 livres, plus la propriété des deux tiers de Magnac et d'Arnac qui lui reviennent comme fils aîné ». De son côté, « Antoine faisait cession de tous ses droits sur les biens de son père et de sa mère, et du sixième du total qui lui est acquis par la coutume de Poitou » (archives d'Aiguevive). Les termes de l'échange étaient évidemment disproportionnés.

(13) Se départir, « abandonner une prétention, une demande » (Furetière).

(14) Cette lettre renseigne sur la date (juillet 1640) d'un acte perdu, mais dont le contenu était aussi connu par la procédure ultérieure : François I" cédait à Pons tous ses biens et dettes passives (41 730 lb.) sous réserve de la constitution d'une rente viagère de 12 000 lb. Marie de Bonneval demandait la même rente au cadet, Antoine, mais ses biens étaient peut-être plus considérables et, en tout cas, ses dettes ne s'élevaient qu'à 9 545 lb. On comprend que Pons qui avait cinq enfants vivants et dont la femme n'était pas riche, ait refusé(cf. L. A. BERGOUNIOUX, Quelques documents inédits, 1641-1642, Bulletin de la Société des Etudes du Lot, t. LXII, 1941, pp. 5 sqq., 80-88, 149-153.

Le lendemain, mon aïeul donna tous ses biens à son second fils, à présent M. de Sarlat, lors absent. Cela se passa au mois de juillet, en 1640 (15). Le mois de septembre suivant, on fit quatre actes en trois jours, on refit les deux donations faites au mois de juillet, et M. de Sarlat accepta celle qui le regardait, comme aussi le don que mon aïeule lui fit par un autre acte de tous ses revenus et de la sixième partie de la terre de Magnac. M. de Sarlat accepta aussi pour et au nom de M. le marquis de Fénelon son frère les avantages que mon aïeul fit à mon dit oncle de Fénelon, en présence, et du consentement de mon aïeule, qui le fit encore par un acte séparé (16). Toutes ces choses firent tant de peur à mon père qu'elles l'obligèrent de transiger avec ses père, mère et frères.

Cette transaction se passa contre l'avis des avocats qui furent consultés là-dessus et qui répondirent, par la consultation que j'ai entre les mains, que ces actes étaient nuls et ne servaient qu'à brouiller les familles et à mettre tout en confusion. Mon père signa cet acte (17) sans être instruit des affaires de sa maison ni de la valeur de Magnac. Il paraît par le même acte que mon père n'avait point les papiers de sa maison qui pouvaient l'instruire de ses droits et que mon aïeul les avait remis à M. de Sarlat, lorsqu'il lui fit cette donation de ses biens. Il paraît aussi au commencement de cette transaction que, lorsque mon aïeul fit la dite donation, il stipula de M. de Sarlat qu'il en remettrait l'effet à mon père, au cas qu'il consentît au règlement que ses père et mère voulaient faire entre leurs enfants, et il paraît par la suite de cet acte qu'il fallait, pour satisfaire mes aïeul et aïeule, que mon père renonçât à ses droits sur Magnac. Et il paraît aussi que ni mon aïeul ni lui n'en connaissaient pas la valeur, puisque mon aïeul en donna la jouissance pour 3 300 lb., et il est facile à justifier qu'il valait beaucoup plus dès ce temps-là (18).

(15) Sur François, alors doyen de Carennac, cf. supra, ch. III.

(16) Par acte du 21 septembre 1640 passé à Limoges, M. de La Mothe donnait tous ses biens à l'abbé « avec rémission d'effet de sa donation en faveur de Pons..., en cas qu'amiablement et par voie de la douceur il consentirait au règlement » que lui et sa femme désiraient établir entre leurs trois fils « pour ôter tout sujet de différends à l'avenir ». De son côté, l'abbé cédait ensuite ses droits à Pons « aux charges et conditions de ladite donation, et ce du vouloir et consentement de son père ». Le chantage pouvait impressionner un gentilhomme peu savant et qui, d'ailleurs, ne disposait pas du contrat de mariage de ses parents (A. D. Haute-Vienne, notaire Tardieu de Limoges, 4 E 2 n° 599, année 1640).

(17) A Cahors, le 12 juillet 1641, cf. Bull. Lot, 1941, pp. 14 sq., 80-86. Voici le résumé que François II lui-même en a fait dans une note conservée à Aiguevive : « Pons a cédé ses droits sur Magnac à Antoine et sa mère lui a cédé les droits qu'elle avait sur les biens de son mari qui consistaient en 20 000 écus reçus de la maison de Bonneval et des sommes provenant des biens d'Argentat vendus par mon grand-père ». Et il indique que les biens de François I.1> (non inclus dans la substitution ) étaient Salvagnac, Montaigu, Montdomer et La Mothe.

(18) Sur le revenu réel à une époque postérieure, cf. supra, eh. IV, n. 2.

la transaction du

104 LA FAMILLE DE FÉNELON

Il est vrai qu'on ne comptait pas sur la force de cet acte, puisque mon aïeule écrivant à mon oncle de sa main, lui manda que mon aïeul ayant dit que cet acte était une chanson, que mon père le croyait. Je lui ai bien dit, ajoute-t-elle, que quand cela serait, il ne le devrait pas dire. J'ai cet écrit entre les mains, comme aussi une lettre de mon oncle écrivant à mon aïeul, par laquelle il se sert de ces termes : après avoir fait tant de violence à mon frère aîné pour l'obliger à vous le quitter (19) (il avait parlé auparavant de Magnac); c'est une preuve et de la violence de mon aïeul exercée sur mon père, et de la part que mon oncle y a eue. J'ai aussi entre mes mains des lettres de mon aïeule et de M. de Sarlat, qui font voir qu'on avait fait grand peur à mon père de cette multitude d'actes dont j'ai parlé. Il ne les avait pas vus. Il envoya pour les retirer; mais l'ordre de mon aïeule et de M. de Sarlat portait seulement qu'on envoyât les seings; de quoi mon père ne s'étant pas contenté, on fit délivrer ces actes et c'est par là que je les ai en mon pouvoir. Mon oncle (20) m'a avoué qu'on n'avait jamais douté que mon père ne pût revenir contre cette transaction. Mon oncle sait bien qu'il s'en est fort plaint et à tant de personnes qu'il est bien facile de le justifier, et même par des voisins de Magnac qui savent que mon père se plaignait aussi de mon grand attachement pour mes oncles, ses frères. Il a dit en ma présence que, quand il retirerait ses droits de mon oncle, je les lui (21) rendrais, et mon oncle sait bien que je n'eusse su lui (22) faire un plus grand plaisir que d'entrer en liaison avec lui pour rompre les traités passés; et il me semble que mon oncle me devrait sentir gré de ce que, non seulement je n'ai pas déféré aux sentiments de mon père, mais même lui ou M. de Sarlat m'ont dit là-dessus que j'étais leur martyr, et il est vrai que mon père m'a fort pressé sur ce sujet, et mon oncle le sait bien. Depuis la mort de mon père, mon oncle sachant les impressions que mon père m'avait données, voulut me les ôter, en présence de feu M. de Saint-Pierre (23), mais

(19) Quitter, renoncer à, abandonner volontairement (Furetière).

(20) Dans cette lettre, « mon oncle » désigne toujours le marquis Antoine et non M. de Sarlat.

(21) Au marquis Antoine. Sur les rapports de François II avec lui, cf. supra, ch. VI, notes 13, 20, 24-25.

(22) A Pons. François II étant né en 1629, il ne pouvait entamer de procédure avant 1655. Ces faits doivent donc se passer entre cette date et 1663.

(23) Il ne s'agit pas d'un membre de la famille Thomasson de Saint-Pierre, dont la résidence se trouvait à Saint-Germain-des-Prés, canton d'Excideuil (A. D. Dordogne,

2 E 1849, 2 et 4 ), mais de l'oncle de Gabriel de Chantérac, Jean de La Cropte, né vers 1605, prieur commendataire de Saint-Sernin-de-Pavancelles (diocèse de Périgueux), puis archiprêtre de l'église Saint-Pierre-ès-liens de Chantérac (canton de Neuvic-sur-l'Isle; une dizaine de paroisses en dépendaient, dont celle de TocaneSaint-Apre). Il était habituellement désigné sous le nom de M. de S. Pierre. Il fut fondateur et premier supérieur de la Mission de Périgueux (indépendante,

FRANÇOIS II A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC 105

ce n'était pas assez de présenter des papiers et de les retirer. J'avoue qu'il a eu de la bonté pour moi; mais je lui avais bien obligé par ma conduite pendant la vie de mon père (24), et il faut que je le fasse souvenir que depuis, dans une occasion très importante, je me suis accusé pour l'excuser (25), et quoique je commençasse de n'être pas content de lui en Candie, je le supplie de se souvenir comme, quoi j'en eusse, il me dit que j'étais tombé malade en le servant [en interligne : et à son fils] (26), mais ce ne fut pas la plus grande marque d'attachement que je lui donnai en ce pays-là; il ne l'a peut-être pas remarqué, et il n'est pas nécessaire de la faire connaître à présent; ce que j'ai dit suffit pour le convaincre qu'après toutes ces choses, il devait avoir plus d'indulgence pour moi et se mettre en ma place. Faites-lui considérer, Monsieur, que j'ai bien eu des sujets de soupçon par tous ces écrits que j'ai trouvés, qu'il ne fallait pas tant se récrier après cela de ce que j'ai donné un exploit pour empêcher la prescription (27); il me semble que c'est à mon égard qu'il devrait appliquer cet avis porté dans une lettre de sa chère épouse, qu'il faut donner plus qu'on ne doit pour conserver la sainte paix (28). J'en ai plus de besoin que lui (29); les apparences le condamnent, et même deux contrats de mariage, dont celui qui assure Magnac à mon père est insinué au Dorat (30). N'est-il

malgré son nom, de la congrégation de saint Vincent de Paul ). Il mourut le 2 novembre 1665 (cf. Robert BÉZAC, Jean de la Cropte et la Mission de Périgueux, 1605-1665, XVII' Siècle, 1961, n° 53, pp. 27-30, 41). Bien que sa famille ne se soit alliée que le 15 août 1668 à celle de François II, leurs relations sont connues par d'autres sources (cf. supra, ch. VI, n. 22 ). Dans le Mémoire de procédure du 27 février 1682 (Archives d'Aiguevive) le marquis ajoute que son neveu « avait fait examen de toutes les pièces s du dossier durant plusieurs jours en 1677 « devant M. Roulier, lieutenant général d'Angoulême que les parties avaient choisi comme leur ami commun pour leur arbitre ».

(24) Donc ce n'est pas seulement pendant que François II se trouvait à l'Académie à Paris, mais aussi après 1663.

(25) Allusion possible à la Compagnie du Saint-Sacrement (François II était à la tête de la filiale des gentilshommes sarladais) ou aux activités ultramontaines communes à l'oncle et au neveu (cf. supra, ch. VI, notes 14, 20, 22, 26 sqq.).

(26) Sur l'expédition de Candie où le fils du marquis, le comte de FontaineChalendray, trouva la mort, cf. supra, ch. IV, notes 9 sqq.

(27) Nous ignorons la date de cet exploit, sans doute récent, car il est à l'origine des actes de procédure des 7 novembre 1680 et 8 janvier 1682 (cf. Bull. Périgord, 1951, p. 218). Cf. infra, n. 36.

(28) Sur Catherine de Montberon que son directeur M. Olier ne pouvait assez louer après sa mort prématurée, cf. supra, ch. IV, n. 3.

(29) François II avait en effet cinq enfants et sa fille Mu" de Chantérac en eut sept. Au contraire le marquis n'avait plus qu'une fille qui avait aussi hérité de la fortune maternelle (cf. supra, ch. V, n. 2).

(30) Le droit d'aînesse avait été violé d'une façon d'autant plus anormale que le contrat de mariage du 12 mars 1599 (cf. supra, n. 8) prévoyait qu'il jouerait largement. Pons devait bénéficier de la substitution établie par Bertrand. En outre son propre contrat de mariage lui attribuait, conformément à la coutume de Limousin, les deux tiers de Magnac.

106 LA FAMILLE DE FÉNELON

pas fort heureux, Monsieur, de ce qu'après cela, et étant persuadé par des gens éclairés que je serais rétabli dans mes droits sur Magnac, je veux pourtant exécuter à son égard une transaction insoutenable et qui nous ôte la plus belle terre de la famille? Ne devrait-il pas être content de cela ? Devrait-il encore m'imposer des lois très rudes ? Il ne se contente pas que j'excuse cette transaction, qui a procuré son mariage et lui a donné le moyen d'avoir sa charge (31). Il veut, sans attendre que toutes choses soient réglées, que, par préalable, je déclare par un acte que je veux m'en tenir à cette transaction et il veut cela avant m'instruire du profit que je puis tirer de cette transaction. J'ai dit oui sans en connaître les conséquences, mais c'est à condition qu'il me donnera des sûretés de finir toutes nos affaires. Je ne demande cela qu'afin de n'être pas obligé de plaider contre lui en conséquence et exécution de la transaction (32). Cela pourrait faire croire qu'il m'aurait fait faire ce pas à contre-temps, et je vous assure qu'il me semble que je désire autant que sa réputation produise de bons effets, pour le spirituel et le temporel, qu'il le peut désirer lui-même (33).

Il s'agit donc, Monsieur, à présent, de ne laisser point de queue dans nos affaires (34), et qu'il me fasse connaître ce qu'il peut me devoir en exécution de la transaction : il le sait bien. Je m'assure que si lui, M. de Salagnac (35), vous et moi étions ensemble, que nous sortirions de cette affaire; qu'il mène La Buxière; j'ai choisi un homme de bien, qui aime et me conseille la paix, et qui est le seul homme de son métier qui m'a conseillé d'exécuter la transaction dont il est question. Je m'en remettrai entièrement à lui pour cette exécution et, si vous me procurez le moyen de sortir d'affaires avec mon oncle, je vous promets, Monsieur, que je ferai tout ce que vous trouverez à propos pour me donner à Dieu tout de bon et solidement (36). C'est un grand moyen pour vous faire

(31) En réalité Antoine ne se maria que le 4 juillet 1647 et il n'acquit la lieutenance du Roi de la Marche qu'en 1652. Cf. supra, ch. IV, notes 2, 3, 6. Il fit valoir dans son mémoire du 27 février 1682 (Archives d'Aiguevive) que son frère Pons avait u parlé » à son contrat de mariage. Cf. aussi A. D. Haute-Vienne, 3 G 295.

(32) François II est donc prêt à abandonner ses droits sur Magnac en échange d'une compensation pécuniaire. Mais son oncle voulait en plus l'assurance qu'il ne plaiderait en aucun cas.

(33) La position juridique du marquis Antoine était plus forte que sa position morale et sa « réputation » de grand dévot pouvait en souffrir. D'où l'ironie de François II.

(34) Queue, suite... se dit figurément cies affaires. Faisons si bien notre transaction que nous ne laissions point de queue à notre procès (Furetière).

(35) Henri-Joseph, sr de Meyrac, qui résidait à Châteaubouchet (cf. infra, lettre du 13 juillet 1674, notes 5-7 ). Il n'est pas question des enfants du second lit, car le futur archevêque avait signé en 1676 une transaction qui cédait à François II tous les droits litigieux sur la succession paternelle (cf. supra, ch. VI, n. 9).

(36) Solidement, fermement (Furetière ). Mélange curieux de piété et d'intérêt, bien caractéristique de la personnalité de François II. Cf. supra, ch. VI, n. 10.

FRANÇOIS II A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC 107

travailler à nous donner la paix; vous ferez en cela un très grand bien et votre très humble et très obéissant serviteur en sera très reconnaissant.

La Mothe Fénelon.

Venez avec mon oncle, je vous en conjure, Monsieur, pour l'amour de ce Dieu de paix qui nous donnera par sa grâce celle que le monde ne peut donner.

Conservé aux archives d'Aiguevive, le précieux Mémoire de procédure du 27 février 1682 nous renseigne sur la suite de l'affaire. Dès le 7 novembre 1680, François II se désista du procès qu'il avait entamé contre le marquis pour la terre de Magnac par une transaction conclue à Saint-Yrieix qui fut suivie d'un autre compromis le 8 janvier 1682. Ils y choisissaient pour arbitre commun Simon des Coustures, seigneur de Bort, conseiller avocat du Roi au présidial de Limoges (27 juillet 1609 - 23 octobre 1707) qui fut trente-cinq ans subdélégué. Il était d'autant plus qualifié qu'en 1666 il avait été chargé par Henri d'Aguesseau de la vérification des titres de la noblesse de la généralité de Limoges et que l'intendant Bernage déclarait en 1698 que ce u premier avocat du Roi est celui de tous les officiers du siège sur quoi on peut compter le plus solidement » (cf. l'édition de son Nobiliaire de la généralité de Limoges, par A. LECLERC, Paris, 1900, pp. 1 sqq.). Sans perdre de temps, des Coustures « régla le 25 février 1682 la plupart des articles du compte » des Fénelon et il devait « se prononcer sur les autres à son retour d'Angoulême en l'absence des parties » de marquis resterait jusqu'au 9 mars chez M. de Sarlat). D'après le mémoire du 27, Antoine de Fénelon passait sous silence l'estimation de Magnac et rejetait par des arguties de procédure (en particulier en invoquant la séparation de biens de sa mère) tout le poids des dettes sur son frère aîné. En revanche, il faisait valoir que pendant longtemps il n'avait rien retiré de Magnac : u Il était chargé par le contrat du 12 juillet 1641 d'une pension viagère de 1200 livres vers sa mère et d'une légitime vers M. l'évêque de Sarlat qui emportaient ensemble plus des deux tiers de ce revenu pendant le vivant de lad. dame sa mère » et, après la mort de celle-ci, « il était chargé par ledit contrat de 1641 de payer 1 500 audit W Pons et 1 200 livres pour les legs de ladite dame qui faisaient 2 700 livres, lesquelles jointes à la légitime dud. sieur évêque de Sarlat, il n'a point resté de quitte pour led. sieur marquis ». A l'en croire, son frère Pons aurait été beaucoup plus avantagé et aurait largement retrouvé l'équivalent des deux tiers de la valeur de Magnac que lui assuraient la coutume et son contrat de mariage. Le marquis admettait qu'une donation de M. de Sarlat lui avait procuré lors de son mariage les trois quarts des droits de sa mère, mais l'arbitre aurait reconnu qu'ils lui ont été très onéreux — et ce, ajoute le marquis, par suite de la maladresse de son frère Pons. Ces arguments prouvent seulement que le marquis de Magnac avait exécuté une transaction qui lui était, du moins depuis 1658, très avantageuse, puisqu'il échappait au fardeau des dettes (cf. supra, n. 14). L'arbitre, dont nous ignorons la sentence finale, en tint sans doute compte et François II put quelques mois après marier son fils et partir pour la croisade en Morée. Mais l'affaire n'était pas totalement réglée et le précepteur du duc de Bourgogne aura encore le 26 octobre 1690 à inviter son neveu François III et sa cousine Mm`' de Laval à un règlement amiable.

APPENDICE II RELATION DE LA CROISADE DE Mr LE COMTE DE FENELON ECRITE PAR CE PIEUX ET BRAVE SEIGNEUR

Je partis de Fénelon le 27 de décembre 1684 pour aller servir dans les armées chrétiennes contre le Turc (1), et j'entrepris ce voyage par l'avis de divers évêques (2). Il y en eut un qui me donna deux cents pistoles d'or pour les Grecs réunis si j'allais au service des Vénitiens, ou pour les soldats blessés ou malades si j'allais en Hongrie ou en Pologne (3). Je passai à Avignon et j'y pris des lettres pour Rome de

M. le Vice-légat (4); Mr le cardinal Grimaldi m'en donna pour le pape duquel il était fort considéré, il me fit dîner avec lui à Aix dans son réfectoire, il y faisait bien lire à sa table, et y faisait manger ses domestiques (5) : il est mort depuis peu après avoir donné un grand

(1) Copie inachevée, Rijksarchief Utrecht, f. Amersfoort, ms. P. R. 3071.

Louis de Vaucel caractérise exactement son dessein dans une lettre qu'il adressait le 17 février 1685 de Rome à Antoine Arnauld : « Un M. le comte de Fénelon est ici depuis quinze jours. Il est venu par mer, avec un sien petit-fils, qui est un jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans et trois ou quatre personnes pour demander emploi contre le Turc. C'est une personne de piété, et qui est entré dans ce dessein à peu près comme tant de grands seigneurs qui se croisaient autrefois contre les infidèles » (f. Amersfoort, ms. P. R. 281, et Oeuvres d'A. Arnauld, Lausanne, 1775, t. II, p. 505).

(2) Il doit s'agir de M. de S. Pons, J. P. Fr. Percin de Montgaillard (cf. supra, ch. VI, n. 19 ), de M. de Châlons, Louis de Noailles (cf. supra, ch. VI, n. 38 et infra, n. 33) et surtout de M. d'Agde, Louis Foucquet.

(3) L. du Vaucel simplifiait donc un peu en écrivant le 17 février 1685 « M. l'évêque d'Agde lui a fait remettre deux mille francs pour secourir les pauvres soldats, surtout les malades ».

(4) Francesco Niccolini fut vice-légat d'Avignon de mars 1677 au 1" septembre 1685 (dom P. DENIS, Notes sur la cour de Rome aux xviic et xvilia siècles, Paris, 1913, p. CXLV). Il devint ensuite archevêque de Rhodes et nonce au Portugal, puis à Paris.

(5) Jérôme de Grimaldi fut nommé archevêque d'Aix par Mazarin le 20 septembre 1645, mais il ne reçut ses bulles qu'en 1655. Il devint par la suite un saint évêque, s'opposa aux Quatre articles de 1682 et prit la défense de ses Provençaux, si bien qu'il mérita d'être appelé « le saint Charles de la France » par les Nouvelles ecclésiastiques de novembre 1691 (ms. fr. 23 501, f. 154 v° ). Il dut d'autant mieux accueillir le croisé périgourdin que l'un et l'autre avaient de multiples liens avec les anti-régalistes (cf. supra, ch. VI, n. 28).

LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON

110 LA FAMILLE DE FÉNELON 111

exemple au diocèse d'Aix duquel il était archevêque (6), et à toute 1'Eglise; c'était un fort grand aumônier.

Je trouvai à Marseille des personnes d'une rare piété, le commandant de la citadelle est de ce nombre (7), ses blessures rendent témoignage des services qu'il a rendus au Roi, et le soin qu'il a du salut des soldats de sa garnison fait connaître sa grande piété; j'y admirai celle de M. le chevalier de Maireul (8), il était capitaine d'une galère du Roi. Il est très bien fait, il a beaucoup d'esprit, et il emploie tous ses talents à servir et à honorer Dieu qui les lui a donnés. Il eut grand déplaisir de me voir embarquer pour une guerre sainte sans pouvoir être de la partie.

Notre navigation fut fort heureuse le premier jour; nous crûmes périr ensuite, et nous nous y disposâmes par des actes de religion, nous nous confessâmes à un prêtre qui allait à Rome. Il s'affligeait de ce qu'il donnait la bénédiction aux autres, sans pouvoir la recevoir. Il s'accusa de quelques fautes, mais je lui représentai que celles des prêtres causaient du scandale. et qu'il ne fallait pas les publier. Je dis au fils de Me de Chamteyrac (9), ma fille, que je menais avec moi, qu'il essayât de se sauver avec le capitaine; il me répondit qu'il voulait mourir entre mes bras, et il crut qu'il souffrirait moins s'il se noyait pendant son sommeil, dans cette pensée il s'endormit fort paisiblement.

Après que Dieu nous eut délivrés de ce péril, nous arrivâmes et débarquâmes à Civita Vechia où sont les galères du Pape, d'où l'on peut aller à Rome dans un jour, mais nous fûmes deux jours à faire ce chemin; nous marchâmes une lieue à pied en arrivant dans cette ville avec dessein de reconnaître la grâce que Dieu nous avait faite de nous préserver du naufrage. Nous allâmes d'abord à saint Pierre. Ceux qui

(6) Grimaldi mourut à quatre-vingt-dix ans le 4 novembre 1685. Cette circulaire ne peut être bien postérieure, puisqu'elle était destinée à préparer la campagne de

1686 pour laquelle « le Pape veut que les galères partent de bonne heure » (cf. infra, n. 76).

(7) Jacques-Louis de Beringhen, né le 20 octobre 1651, destiné à Malte. Pourvu en 1667 de l'abbaye Saint-Etienne de Fontenay, il n'en devint pas moins cornette et enseigne au régiment de Bourgogne. En 1674 la mort de son aîné lui valut la commission de colonel d'infanterie et la charge de grand écuyer en survivance. Gouverneur de la citadelle de Marseille en 1679, il prit en 1685 les fonctions de grand écuyer lors de la retraite de son père. Chevalier des ordres en 1688, il mourut le l'r septembre 1723.

(8) S'agit-il du chevalier de Mareuil auquel Rancé adressa le 7 mars 1689 une

lettre sur les devoirs des chevaliers de Malte? Du Charmel écrivit aussi en 1694 au commandeur de Mareuil « sur la conduite édifiante du comte de Santena à la Trappe s (H. TOURNOUER, Bibliographie et iconographie de la Maison-Dieu Notre-Dame de la Trappe, Mortagne. 1896, t. II, pp. 161, 369). — Vie de Mme Guyon, 1720, t. II, p. 246. — Lettres de G. Vuillart, p. 179.

(9) François-David. Du Vaucel lui attribue dix-sept ou dix-huit ans (supra, n. 1),

mais il na devait guère en avoir plus de quinze. puisque ses parents s'étaient mariés en août 1668. Il était major du régiment du Perche quand il fut en 1702 tué à la bataille de Luzzara sans avoir été marié.

connaissent les belles choses assurent que cette église surpasse tout ce que la sainte Ecriture rapporte du temple de Salomon. Il y a un grand nombre d'églises admirables dans Rome, mais aucune n'est comparable à celle de saint Pierre; les peintures, les statues, les antiquités et les architectures de Rome surpassent tout ce qu'on en peut trouver dans les villes de l'Europe, et je pense dans tout le monde. Il y a des fontaines admirables dans les places et les palais, et dans la plupart des maisons particulières; ce qu'on appelle les Vignes (10) est d'une grande beauté. Le Pape ne s'est jamais promené depuis son pontificat dans ses très beaux jardins, et on peut dire, je pense, que même peu de saints papes ont été aussi retirés et éloignés de la grandeur que celui-ci, ce qui le fait fort honorer des étrangers, et même des hérétiques. Les Romains qui ont toujours aimé ce qu'il y a de l'éclat (sic) voudraient qu'il eût beaucoup de cardinaux; le Pape craint d'en faire qui n'aient pas les qualités que demande cette dignité. Les Romains voudraient qu'il y eût beaucoup d'ambassadeurs à sa Cour, le Pape est moins touché de l'éclat qu'ils y peuvent donner, que de l'intérêt de ses sujets, et c'est pour conserver le bon ordre qu'il désirerait retrancher les abus que causent dans Rome les franchises des ambassadeurs où les plus scélérats se retirent après avoir commis les plus grands crimes (11). Ainsi le Pape mérite de grandes louanges de préférer le bien public à la magnificence avec laquelle les ambassadeurs paraissent à Rome; celuy du Roi d'Espagne (12) qui est à présent Vice-Roi de Naples y a fait des dépenses extraordinaires; elles ont fort plu au peuple qui en retire du profit à la vérité, mais il est sans cesse exposé à tout ce que les méchants entreprennent, dans l'espérance de trouver des asiles dans ces franchises des ambassadeurs; il n'y en a plus qui en soit en possession que celui de France (13) qui a une conduite fort modérée

(10) Vigne, « jardin d'une grande étendue » (Furetière).

(11) Benoît Odescalchi, pape de 1675 à 1689. La notation concernant sa popularité en pays protestant est fort exacte. Il en va de même de ses scrupules sur les promotions cardinalices et de ses efforts pour supprimer la franchise des quartiers.

(12) Don Gaspard de Haro et Guzman, marquis del Carpio et de Heliche, né en 1629, était le petit-neveu d'Olivares et le fils du négociateur de la paix des Pyrénées. Ambassadeur à Rome en 1674, il entra bientôt en conflit avec Innocent XI en raison de son refus d'abandonner les privilèges du quartier. Son gouvernement finit par céder et l'envoya à Naples comme vice-roi en août 1682. Il y mourut le 15 novembre 1687 (Œsterreichisches Staatsarchiv, Rom-Korrespondenz, t. 83, f. 40 r° — F. de BOJANI, Innocent XI, sa correspondance avec ses nonces, Rome, 1910, t. I, pp. 299, 358. — BOISLISLE, t. XXI, p. 332. — L. von PASTOR, Storia dei Papi, Rome, 1943, t. XIV 2, p. 253 ). Il eut pour successeur à Rome Louis-François de la Cerda Aragon Enriquez de Cabrera, marquis de Collogudo, qui devint en 1691 le IX` duc de Medina-Celi. Le 3 mars 1685 il prit congé du Pape (Rom-Korrespondenz, ff. 68 r°, 69 v0), mais conserva son ambassade jusqu'en 1696. Il mourut le 26 janvier 1711 (BotsusLE, t. VII, p. 253).

(13) Né en 1623, François-Annibal II duc d'Estrées fut nommé ambassadeur extraordinaire à Rome en août 1670 et y resta jusqu'à sa mort le 30 janvier 1687.

112 LA FAMILLE DE FÉNELON

LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON

113

et respectueuse pour le Pape. Les Romains aiment fort les réjouissances du Carnaval, et le Pape abrège ces jours mauvais; ce fut pour cela qu'il fit juger (14) le Jubilé, et qu'il le prolongea dans ce temps là.

Pendant que j'étais à Rome (15), quoiqu'il y ait des gens armés pour empêcher le désordre, et qu'on soit obligé de se démasquer avant la nuit, ces réjouissances ne durent qu'environ huit jours; elles cessent entièrement les dimanches, les fêtes et les vendredis; dans les autres jours on fait courir des chevaux dans la rue du Cours (16), qui sont excités par certaines choses qu'on met sur eux sans les monter : le plus vif fait gagner le prix à son maître. Je fus très bien traité de MM. le cardinal (17) et duc d'Etrées (18); ils sont très honnêtes et obligeants; je vis par leur moyen eue de Martinozy, nièce de feu Mgr le Cardinal Mazarin (19), illustre par sa piété et pour avoir été mère de feue Mn" la Princesse de Conty (20). Elle ne put souffrir nos louanges de mon petit-fils ni de moi, mais elle prit plaisir qu'on parlât des vertus de cette princesse. C'est celle-là, dit-elle, qui était bonne; MM. d'Etrées me firent aussi voir NP° la duchesse de Modène, fille de Mme de Martinozy (21), et mère de la Reine d'Angleterre; le même jour j'accompagnai M. l'ambassadeur de France à l'audience qu'il eut du

(14) Erreur du copiste. Lire : « publier » ?

(15) Il y était arrivé vers le 2 février 1685 (cf. supra, n. 1).

(16) Le célèbre Corso.

(17) César d'Estrées (février 1628 - 18 décembre 1714 ), évêque-duc de Laon (1653-1681), avait négocié la paix de l'Eglise et reçu en 1671 le chapeau de cardinal. Il fut chargé de diverses missions diplomatiques et seconda en particulier son frère à Rome pendant de longues années.

(18) Du Vaucel avait précisé le 17 février : « M. l'ambassadeur l'a fort bien reçu et s'est offert de le présenter au Pape ».

(19) En réalité Laure-Marguerite Mazzarini était la soeur cadette des cardinaux Mazarin. Mariée le 6 juillet 1634 à Jérôme Martinozzi, qui prenait le titre de comte,

elle mourut à Rome le 9 juin 1685. En l'annonçant le 2 juillet 1685, les Mémoires de Sourches (t. L p. 262) la déclarent « d'une vertu extraordinaire aussi bien que les deux princesses ses filles ». Cf. B. N., ms. Clairambault 1144 s. f. — ROCA, pp. 7-41, 115 sqq. et les dépêches du cardinal Pio des 9 et 16 juin 1685 (11. 170 y°, 171 r°, 173 r°, 177 y° ).

(20) Anne-Marie Martinozzi épousa le 24 février 1654 Armand, prince de Conti, et mourut le 4 février 1672 à trente-cinq ans. François II de Fénelon fut longtemps attaché à leur maison et nous verrons (cf. infra, t. II, lettre I) le futur archevêque blâmer sa déférence aveugle aux volontés de la princesse.

(21 ) Née à Rome en 1640, Laure Martinozzi vint en France en 1653. Elle épousa en 1656 Alphonse d'Este, IV* duc de Modène et Reggio, qui la laissa veuve dès

1662. Tutrice de son fils, elle demeura fidèle à l'alliance française. En 1673 elle accompagna jusqu'à Paris sa fille Béatrice d'Este, fiancée au duc d'York qui montera sur le trône d'Angleterre en 1685. De retour à Modène, elle laissa le pouvoir à son fils âgé de quatorze ans (1674) et se retira à Rome où elle mourra le 19 juillet 1687. Les dépêches du cardinal Pio nous renseignent sur son arrivée à Rome au milieu de novembre 1684, sur son installation provisoire au monastère Sainte-Catherine de Sienne (f. l 52 r° ), sur son état fébrile (6 janvier 1685, f. 3 r° ), sur l'audience qu'elle obtint du Pape trois mois après son arrivée (17 et 24 février 1685, ff. 35 r°

Pape; on me dit que je (ne) pourrais pas le voir parce qu'il était au lit. Je le vis pourtant par le moyen de M. l'ambassadeur. S. S. me parla des avantages qu'il y avait de mourir pour la foi (22), et il me donna un beau chapelet avec une médaille d'or, un autre à mon petit-fils, et un 3' à M. de Rocanadel (23), gentilhomme mon voisin.

Nous prîmes la route de Lorete en partant de Rome; les villes où nous passâmes, et desquelles j'ay retenu le nom, sont Narnis, Tarvis, Spolete, Foligny et Masserata (24); nous apprîmes à Lorette que les Turcs avaient pris quelques barques et fait esclaves ceux qui étaient dessus, ce qui n'arriverait pas si on prenait Castelnove (25) et Dulcigno qui sont sur la même mer, et où les corsaires turcs se retirent. Nous

trouvâmes un gentilhomme français à Lorette, lequel y emploie ses revenus à recevoir les pèlerins. Tout le monde sait que les fidèles

accourent en foule à ce saint lieu, et qu'il y a de grandes richesses; après en être partis, nous passâmes proche de Mone (26) et d'Enrimini (27); ce sont deux assez bonnes villes; nous passâmes aussi à Faenza, à Imol, et en d'autres lieux que j'ai oubliés. Boulogne (28),

et 57 r° ), sur ses projets d'emménagement : au palais Gabrielli elle préféra celui du marquis Maccarani sur le Monte Cavallo (17 mars et 7 avril 1685, f. 101 r° ). Le cardinal signale encore ses villégiatures à la villa Borghese (16 juin 1685, f. 182 y° ) et à Naples (1" février 1687, t. 83, f. 40 r° ).

(22 ) L'audience paraît bien postérieure au 17 février 1685, date à laquelle du Vaucel écrit : « On ne croit pas qu'avec tout cela il obtienne ce qu'il désirait, qui serait d'avoir quelque régiment à commander, comme officier du Pape; car Sa Sainteté n'a point de troupes en son nom. On lui donnera apparemment un beau bref de recommandation pour les Vénitiens. Car, pour la Hongrie, il ne se serait pas de lui-même proposé d'aller de ce côté-là, où il y aurait des difficultés particulières à lui donner de l'emploi ». Le croisé dut adresser aussitôt à l'évêque d'Agde un récit de son audience, car on lit dans les Nouvelles ecclésiastiques du 28 avril 1685 : « Je vous dirai en cet endroit que le comte de Fénelon vit le Pape au lit qui avait un visage fort riant. Sa Sainteté lui parla de l'avantage qu'il y avait à mourir pour Jésus-Christ et lui donna, et à sa petite croisade qui était avec lui, de beaux chapelets. Ce vertueux et brave comte pria M. d'Estrées, ambassadeur, de dire à Sa Sainteté que Mme de Martinozzi, si digne mère de la feue princesse de Conti et de Mme de Modène, qui vit fort retirée à Rome dans un couvent, parlait à toutes occasions du mérite d'offrir sa vie pour la cause de Dieu. Elle aura bien de la joie de la résolution de ses petits-fils, princes du sang » (ms. fr. 23 498, f. 22, cf. f. 55 v°).

(23) Une des « trois ou quatre personnes » que du Vaucel signale à la suite de François II. La vallée de la Dordogne était effectivement commandée sur la rive

gauche par Fénelon, Rocanadel (commune de Veyrignac ) et La Tourette, comme par Carlux sur la rive droite. En 1674 deux « écuyers » de ce nom, Louis et Jacques de Dureffort, furent convoqués avec l'arrière-ban (Arch. Hist. Dép. Gironde, t. 18, 1878, p. 264).

(24 ) Lire Narni, Terni, Spoleto, Foligno, Macerata.

(25) Castelnuovo, capitale de l'Herzégovine sur le canal de Cattaro, et Dulcigno, à l'extrémité sud du Montenegro à la hauteur de l'Albanie. Cf. infra, n. 38.

(26) Erreur du copiste : Monte Marciano ou Osimo.

(27) Rimini.

(28) Faenza, Imola et, naturellement, Bologne.

114 LA FAMILLE DE FÉNELON LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON

115

où nous passâmes les fêtes de Pâques, est une belle et grande ville. Il y a de belles églises, et des arcades des deux côtés des rues, et, au-dehors de la ville, il y en a qui ont environ deux mille pas de longueur, sous lesquelles on peut aller et se promener sans craindre le soleil ni la pluie. Il y a un canal sur lequel nous nous embarquâmes pour aller à Ferrare; c'est encore une ville considérable qui appartient au Pape; nous fîmes onze journées de chemin dans ses Etats, et nous en sortîmes pour entrer dans ceux de Venise. De Ferrare, un canal nous conduisit dans le Po, et d'autres canaux nous conduisirent dans la mer Adriatique où Venise est située; les canaux de cette ville conduisent dans toutes les maisons, les églises, les palais et les places. L'église de saint Marc mérite d'être vue par les plus curieux. Je ne sais s'il y a dans Rome une plus grande place que celle de saint Marc; j'y comprends les galeries sous lesquelles s'assemblent les nobles vénitiens; ils s'y promènent et entretiennent ensemble, et ceux qui ont affaire à eux les y vont trouver. Ils reçoivent peu de visites, et c'est un crime parmi eux de visiter les ambassadeurs. Il n'y a que ceux qui sont députés par la République qui osent les voir. Le Doge (29) paraît assez souvent couvert de robe et manteau de drap d'or, mais il a très peu d'autorité. Le jour de l'Ascension, il entre dans le Beufcentaure avec des habits magnifiques, accompagné des sénateurs; le Beufcentaure est un vaisseau fait en forme de galère, fort doré au dedans; on ne le met jamais à la mer que pour la fête de l'Ascension; le Doge y entre ce jour-là, et va à quelques milles de la ville faire une cérémonie en présence du Patriarche, qu'on appelle épouser la mer. Le grand vaisseau est suivi de toutes les gondoles de Venise desquelles on se sert pour aller dans les canaux aux lieux de la ville où l'on a affaire; dans cette cérémonie, on jette une balle dans la mer Adriatique, de laquelle les Vénitiens veulent tellement être les maîtres absolus qu'ils ne souffrent pas que le Pape, l'Empereur, ni le Roi d'Espagne envoyent des galères, ni des vaisseaux de guerre dans les places qui leur appartiennent sur cette mer. Cette cérémonie étant achevée, le Doge et les sénateurs se rendent au Lido: c'est une île où les Vénitiens tiennent leurs troupes jusqu'à leur embarquement. Il y a une église où l'on dit une messe solennelle le jour de l'Ascension, après laquelle le Doge entre dans le Beufcentaure et s'en retourne à Venise. Je m'embarquai avec M. de Gourdon, français et colonel de Dragons (30); il avait avec lui des volontaires de

(29) Marc-Antoine Justiniani qui succéda en 1683 à Louis Contarini, élu en 1676.

(30) Le copiste donnera plus bas le nom exact. Il s'agit du marquis de Courbon dont la vie romanesque, écrite par Aimar, juge de Pierrelatte en Dauphiné ou par un jésuite de même nom, sera publiée à Lyon en 1692. Né à Châteauneuf du Rhône, celui auquel son biographe attribue une jeunesse pleine d'aventures invraisemblables, était officier au service de l'Empereur lors du siège de Vienne où il se distingua. Il épousa ensuite la veuve du comte de Rimbourg, ministre d'Etat

Dannemark, de Flandres, de Piémont et du royaume de Naples; nous débarquâmes et vîmes quelques petites places de FIstrie qui sont aux Vénitiens : Trieste et quelques autres lieux de la même province sont à l'Empereur. Les vents nous approchèrent ensuite de la Dalmacie; notre bâtiment pensa se briser et le gouvernail toucha à terre; les bâtiments qui venaient avec nous s'en séparèrent, le nôtre seul mouilla l'ancre à la vue de Trau (31), petite ville de Dalmatie, assez bien fortifiée et située; de là nous nous rendîmes à Spalatro (32) dans des barques; ce fut le lieu où Dioclétien se retira après avoir quitté l'Empire; le temple de ses faux dieux y sert aujourd'hui d'église cathédrale, contre l'intention de ce grand persécuteur des chrétiens. L'archevêque de cette ville est fort estimé à cause de sa grande piété et de sa science. Je lui donnai trente pistoles d'or pour être distribuées à ceux de ce pays qui seraient réunis à l'Eglise, et je lui expliquai l'intention de l'évêque qui m'avait mis cet or entre les mains (33). Nous vîmes arriver en ce lieu, au bruit du canon et des boëtes (34), le Général de Dalmatie; les enfants portaient de petits étendards au devant de lui et criaient : vivat, vivat. Il reçut avec beaucoup de modestie les honneurs qu'on lui fit, il reconnut que c'était par une grâce particulière de Dieu qu'il avait secouru une petite place assiégée par deux mille soldats turcs, cinq cent Morlaques, soldats du pays, les désirant; leur cavalerie qui était dispersée croyant que les Vénitiens n'étaient pas en état de secourir cette place, se retira en voyant fuir l'infanterie; on fit un butin considérable sur les Turcs; on prit leur artillerie, et on fit plusieurs esclaves. Le Général alla deux fois le jour à l'église avec sa petite Cour, pendant que je fus à Spalatro d'où l'on voit la forteresse

et grand-maître des monnaies de l'Empire. L'ambassadeur Contarini le choisit pour commander un régiment de dragons : il se signala aux sièges de Coron (1685 ), Navarin, Napoli de Romanie (1686) et il était un des commandants en chef sous le généralissime quand il fut tué en 1688 au siège de Négrepont : il n'aurait eu alors que trente-huit ans.

(31 ) Par seize degrés de longitude et quarante-trois de latitude.

(32 ) Spalato, un peu plus à l'Est sous la même latitude.

(33 ) Etienne Cupilli, archevêque de Spalato de 1679 à 1708. Peu après le « bref séjour » du croisé périgourdin, il écrivit à Louis de Noailles, évêque de Châlons, une lettre datée du 10 juillet 1685 dont le texte est conservé (Sainte-Geneviève, ms. 2 571, f. 20 ). Il y exprime la reconnaissance à laquelle il est désormais tenu à l'égard de l'évêque d'Agde à qui il adresse une lettre et une relation qu'il prie M. de Chiions de bien vouloir transmettre tout en en conservant copie. On comprend les motifs de cette démarche lorsqu'on lit dans les Nouvelles ecclésiastiques : « L'archevêque de Spalato a écrit à l'évêque de Châlons sur Marne, je crois sur la misère des peuples de Dalmatie » (ms. fr. 23 498, f. 157 v° ).

(34) Boeste, petit mortier de fer, haut de sept à huit pouces qu'on charge de poudre jusqu'au haut et qu'on bouche avec un fort tampon de bois pour le tirer dans des feux et réjouissances publiques afin que le bruit s'en fasse ouïr de plus

loin (Furetière).

I Di LA FAMILLE DE rirrirmoN LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON 117

De Clissa (35) que les Vénitiens prirent sur les Tures pendant la guerre

d, Candis. Cf' ineme Général, le Commissaire général, et M. Grimaldy1 la t1 thil plus habiles rt anciens officiera qu'aient les Vénitiens, nous tirent grande cbcre; now4 ét j011t4 eu peint, chez lequel nous irions manger, craignant de déplaire, it celui chez lequel nous n'irions pas. 14e Général envoya une galiote (36) pour chercher les bittiments qui s'étaient séparés de nous, mais ce fut inutilement; il nous donnai une autre galiote pour

lioindre i) notre bâtiment que ln vent avait empéché d'approcher de , pilaire); nous tic le découvrîmes point en mer, mais tillant débarquer rt éteint montés sur une montagne, nous l'aperçutnes près de la côte. Nous veines en reintinuant notre navigation l'île et la petite ville de Limi lift ( 37 ), et ensuite Raguse; c'est une petite république pli paye tribut aux Turcs. rt quelque chose aux Vénitiens, ce qui passe aussi pour une i-pf,... dr tribut; nous vîntes en continuant notre roule Castelnovo qui i.r t au Tura ($8), et it l'entrée it ee drtroit du golfe par oit il fnut passer pour se rendre à Cattaro, place considérable des Vénitiens; cille de Camtelnovo empechn qu'ils n'y pttifisent envoyer de petits bâtiments Muttra escorte; notoi laimmîintem ce petit golfe sur la gauche. Nous prétendions aller faire de l'eau it Ituduat (39), petite plare des Vénitiens, niais Ir vent tic fut pam fnvoruble it notre dessein; dans ce temps, une galiote neutre vint vers nous; notre bittiment riait plus propre it porter de la tuanitandise qu'il combattre, mais comme il était rempli (I( très braves gens, M. de Gourdon espéra que, si la galiote s'en approchait, on pourrait l'accrocher et ln prendre; tout le monde me railla pour faciliter ertir luise., un seul capitoline parut et parla nux gens de la galiote potsr lem attirer; ils se dirent Vénitiens sans se vouloir fort approcher de nous, ett fini nous donna du tsoupçon; il s'augmenta lorsque nous vîntes plusieurs voiles en mer; nous munies enfin tille c'était par l'ordre (lu Gouverneur de Ilitilittit gu i. yes biitintents avaient mis it la voile pour prendre le tartre, mil vitt été terre; nous manquions (l'eau pour nous et pour les (111,V Mi x dem i)1'liciers des dragtms; si ces voiles eussent été ennemies, nous eussions étt'. fibrt COI 1 bit rrilSMét4, pll i5( I n'il Ver ril idl. ales nuisis, noirs en etlIlleS tIN re grand peine. t ln religieti X IlliSSit)iltillire 1111 P11111, dans ces cantons nous lit trouver du fourrage polir les chevaux, et des rafraîchissements pour nous. Nous apprîmes it Corfou, tri..s bonne place uppartemint nux

(33) I Ai« 1 d4 galerie dr :mufle M. Ir ii iiun ru 1669. 1.r Huc1•Htria faisait partie reiiinMItion des volontaires Er, itriçaim rrr 1668,

(36 ) Gaiiata, prtitts galcrex t.irt kgert, proprr, n aller en course (Furelii.re).

(87) lexins se trouve sous In Imiginsite 1113 SpillittO un peu MI, &SMIC. 1111 (.111411111, te, trObali.,1110 444W.

(38) Surts:mitplailovo, et, ou pro, U. 25. Cattaro est égtiktur tif illt 111)111ellrgrO.

(39 ) On tnatiVr 11t4 plan tir liudma dnns lei livre du ConieNia.1,1,

pâtiarephirpio rt i1/ orée reconquise par /es V.:ni/ions junt,'ers /687,

Paris, 14f17, App., p. 114.

Vénitiens, le siège de Corron; M. Vernel, excellent ingénieur français, n'en avait pas bonne opinion (40), et il y avait sujet de craindre que les Tures secourraient une place en terre ferme et fort avancée dans leur pays. Mr l'archevêque de Corfou, qui a beaucoup de piété (41), nous logea chez lui, M. de Courhon et moi, et nous fit manger dans son réfectoire; il bénit avec les cérémonies de l'Eglise l'étendard et les armes des dragons; nous sortîmes de cette ville et de l'île de Corfou pour nous rendre au plus tôt au siège; il fallut pourtant coucher au Zantz (42), qui est une autre île des Vénitiens; nous y apprîmes que le secours des Turcs s'était approché de notre camp et que nos gens voulaient attaquer la ville en présence de ce secours; les Turcs avaient en ce même temps emporté la redoute qui commandait sur le camp des chrétiens, d'où ils pouvaient les désoler (déloger?) et chasser à coups de canon et de mousquet, et les égorger lorsqu'ils seraient moins en état de se défendre (43). Le Commandeur de la Tour Meaubourg, un des plus grands sujets qu'ait jamais eu l'ordre de Malthe, ayant été informé de ce mauvais succès, dit : ce n'est rien, nous reprendrons bien cette redoute. Le soir précédent, il avait fait voir à ses amis des lettres de Paris qui le disposaient à la mort; il avait communié le matin, et dit que c'était un viatique; il fit un mille dans un très grand chaud pour se rendre à cette redoute; il baisa le drapeau de sa religion où il y a une Croix, en disant : Nous vaincrons par ce signe; en effet les chevaliers vainquirent après qu'il fut entré le premier dans la redoute et qu'il y eut été tué (44). M. le chevalier de Gesvres, fils du duc de

(40 ) Coron fut en effet pris « contre l'attente commune » (infra, n. 53, s. f.).

(41) Marc-Antoine Barbadigo ou Barbarigo, vénitien, né le 6 mai 1640, docteur en droit de Padoue, nommé le 6 juillet 1678 archevêque de Corfou. Fait cardinal le 2 septembre 1686, il était en fort mauvais termes avec la République (cf. supra, oh. VI, n. 34) quand il fut transféré le 7 juillet 1687 à Monteiiascone. Il mourut le 17 mai 1706. Cf. sur lui L. von PASTOR, Storia dei Papi, Rome, 1943, t. XIV', p. 307.

(42) Les îles de Prevesa et de Sainte-Maure, conquises l'année précédente par les Vénitiens, sont à la hauteur de l'Achaïe, mais Zante est à la hauteur de la Morée.

(43) Le comte de Fénelon raconte d'abord la partie du siège de Coron (à la pointe sud de la Messénie, en avant du cap Gallo, vers le pays des Mainotes) à laquelle il n'a pas assisté. La Relation plus détaillée qu'on trouve dans le Mercure galant d'octobre 1685 (pp. 189-239) permet de compléter ses indications. Les troupes des Vénitiens et de leurs alliés avaient débarqué le 25 juin; elles ouvrirent la tranchée le 26. Le Bacha de Morée parut le 3 juillet avec un camp volant de trois ou quatre mille hommes auxquels deux mille autres vinrent se joindre. Le 24 juillet. les chrétiens voulurent donner l'assaut, mais la mine n'eut pas la force de faire sauter le rocher. Pendant ce temps « le bacha de Morée vint attaquer la redoute et la batterie élevée sur l'éminence qui couvrait nos lignes et en chassa les Vénitiens et les Esclavons qui en avaient la garde ».

(44) Voir sur Hector de Fay de la Tour Maubourg, VERTOT, Abrégé de l'histoire des chevaliers de Malte, Tours, 1842, t. V, p. 222, cf. p. 209. On trouvera sur lui de précieux renseignements à la tin de la Relation du comte de Fénelon qui

118 LA FAMILLE DE FÉNELON LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON 119

ce nom, y fut tué aussi (45), et M. le Prince Philippe de Savoie y entra des premiers (46); M. de la Barre (47) et tous les chevaliers y tuèrent tous les Turcs qu'ils y trouvèrent. Ces infidèles essayèrent encore de reprendre cette même redoute, mais ce fut inutilement. J'arrivai au camp après ces choses avec M. de Courbon, ses volontaires et ses dragons; on y avait perdu l'espérance de prendre la place; nos soldats y périssaient de maladie et de misère, les canons et les coups de mousquet de la ville et du camp ennemi en tuaient un grand nombre (48), ce qui obligea M. de la Barre, commandant les troupes du Pape et de Malthe depuis la mort de M. de la Tour, de soutenir qu'il fallait nécessairement attaquer les Turcs dans leurs retranchements; son avis fut suivi(49), et il s'y disposa avec ses amis le 7' août par la confession et et la communion qu'ils reçurent à la messe qui se dit avant le jour. Les Malthois et les dragons entrèrent avec tant de vigueur dans les retranchements des Turcs qui s'étaient tous couverts de terre, qu'ils

indique qu'il avait déjà commandé les troupes de Malte en Crète (cf. infra, n. 80 ). Le Mercure galant d'octobre précise que ses chevaliers de Malte occupaient le poste le plus proche de la redoute enlevée par les Turcs. Plus complets, les détails qu'il donne sur sa mort s'accordent avec ceux qu'on lit ici.

(45 ) Cinquième fils de Léon Potier, duc de Tresmes, dit de Gesvres, gouverneur de Paris (1624-1704), François Potier, né en 1664, faisait alors ses « caravanes »

de chevalier de Malte (SOURCHES, t. I, p. 313 — DANGEAU, t. I, p. 229 -P. ANSELME, t. IV, p. 732 ). On trouve dans le Mercure galant d'octobre des détails sur les circonstances de sa mort.

(46) Philippe de Soissons-Carignan, chevalier de Malte, abbé de Saint-Pierre de Corbie, Saint-Médard de Soissons et Notre-Dame du Gard, devait mourir le 4 octo-

bre 1693 à trente-quatre ans. Il était alors capitaine de vaisseau au service des

Vénitiens. Frère puîné du comte de Soissons qui avait épousé une La Cropte (cf. infra, lettre du 20 juillet 1694, n. 5), c'était d'après les Mémoires de Madame

« un grand fou qui est mort de la petite vérole à Paris... qui eut presque en tout un sort semblable à son frère aîné » (cf. BOISLISLE, t. X, pp. 257, 261, n. 4, 551, 557 sq., 561, 572 ).

(47) Le comte de Fénelon parlera longuement à la fin de sa Relation du chevalier de La Barre, son correspondant. Il s'était déjà signalé en 1670 dans une action avec le frère du chevalier de Théméricourt (VERTOT, t. V, p. 210 ).

(48 ) L'année suivante du Vignau prouvera « l'invalidité et l'extrême faiblesse des troupes turques » par les circonstances de la prise de Coron « où le général

Morosini, n'ayant que huit mille hommes lorsqu'il assiégea cette place, se trouve

investi et entouré par le Seraskier à la tête de dix mille Turcs, qui le tiennent lui-même assiégé et en danger évident de le perdre avec toute son armée; mais,

nonobstant le péril qu'il y avait et les fatigues de plus de trente jours d'un rude siège, nonobstant l'opiniâtreté de la garnison de la place et la perte de près de deux mille soldats, Morosini ne défend pas seulement sa contrevallation, mais encore il taille d'un côté tous les Turcs en pièces, et de l'autre il emporte la ville d'assaut » (L'état présent de la puissance ottomane, Paris, 1687, pp. 309 sq.).

(49) Le croisé français souligne tout ce qui est favorable à l'ordre de Malte et par conséquent à ses compatriotes, car « les Turcs se plaignaient que Malte n'étant composée crue de Français pour la plupart, on peut dire que ceux-ci leur font une guerre perpétuelle » (Du VIGNAU, pp. 290 sqq.). Cf. infra, notes 57 sq. et 78-85.

prirent la fuite et firent si peu de résistance qu"un cheialier de Malthe dit sur ce sujet : nous aurions eu plus de peine à chasser des moutons; on prit les canons des Turcs, leurs étendards, et des queues de chevaux, ce qui est une grande marque de victoire sur eux; on fit un grand butin dans leur camp, notre infanterie prit les chevaux de leur cavalerie, et nos dragons se montèrent par ce moyen; l'après-dînée de ce même jour ils firent des courses avec ces chevaux, à cinq ou six milles du camp sans trouver aucun Turc, et on n'a point su qu'ils se soient ralliés, quoiqu'il::: n'eussent été chassés de leurs retranchements que par des gens de pied (50). Leur fuite ne fit point perdre coeur aux assiégés, ils firent plus grand feu qu'auparavant. Celui qui se prit à la ville et aux palissades de la brèche nous donna de l'espérance d'emporter la place d'assaut; M. de la Barre et ses amis se rendirent dans la tranchée le 11 août avant le jour, après s'être confessé et communié comme ils avaient fait le 7e du même mois; d'abord que la mine eut fait son effet, le chevalier de Faussillon, fils de M. de Faussillon, lieutenant du Roi de Leytoure et neveu de M. l'évêque de St-Pons(51), se rendit à la palissade de la brèche à la tête des grenadiers. M. de la Barre s'y rendit aussi, pendant que les chevaliers, tous à découvert, voulaient avec une ardeur incroyable signaler leur zèle pour la religion par la prise de Corron; mais leurs désirs n'eurent point d'effet ce matin; trente-cinq de ces héros furent tués ou blessés dans cette occasion, et ils y perdirent beaucoup de soldats. Je ne dois pas oublier une chose qui regarde mon petit-fils âgé de seize ans; lorsqu'il fallut grimper plutôt que monter pour donner l'assaut, il me dit : vous ne sauriez monter, et il monta sans m'attendre; je le suivis avec l'aide d'un valet (52); les troupes de Bronsvic (53) perdirent beaucoup de gens dans cette

(50 ) Cette victoire est mieux expliquée par la lettre de Morosini du 10 août : il avait fait passer secrètement pendant la nuit du 6 au 7 un corps de quinze cents hommes aux flancs de l'ennemi; le matin tous les chefs firent feu à un signal donné, mouvement si bien concerté, si imprévu et si bruyant que les Turcs, surpris dans leur sommeil et tout en désordre, prirent aussitôt la fuite en abandonnant un butin abondant (Mercure galant de septembre 1685, pp. 309 sqq.). Le Mercure du mois suivant ajoute qu'on apprit par une barque venue de Patras que « le hacha de Morée y avait été tué et que son armée s'était entièrement dissipée ».

(51) Cf. supra, n. 2.

(52) Cf. infra, n. 84.

(53 ) Georges-Guillaume, duc de Brunswick-Lunebourg-Zelle (1624-1705 ), frère de celui qui avait déjà envoyé des troupes à Candie (VERToT, t. V, p. 209 ), avait contribué à la présente expédition par un corps de 2 400 hommes commandé par un de ses fils qui, au dire du Mercure galant d'octobre (p. 230, cf. pp. 189 sqq.), « s'y est tout à fait distingué avec ses troupes ». Le 10/20 septembre 1685, le landgrave écrivait aussi à Leibniz : « Les troupes de votre maître auront beaucoup contribué à la prise de Coron contre l'attente commune, ou peut-être contre l'espoir de quelques-uns, car assurément la Cour de France ne l'avoue pas volontiers » (Briefwechsel, Hist. Pol. Klasse, Berlin, 1950, t. IV, p. 376).

120 LA FAMILLE DE FÉNELON LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON 121

occasion (54); un de leurs colonels, français et catholique, y fut tué; ces troupes et celles de Malthe se retirèrent. Enfin M. de Courbon entra dans la ville du côté de la ville où la mine avait fait un grand effet; mais plusieurs de ses dragons ayant été tués, deux de ses capitaines et deux lieutenants, et lui-même mis hors de combat, il fut obligé de se retirer; l'après-dînée on voulut donner un second assaut; les Turcs firent bannière blanche et donnèrent des otages; mais le feu s'étant mis à la bandoulière (55) d'un de nos soldats, ils crurent qu'on avait tiré sur eux, et ils tirèrent sur les nôtres lesquels entrèrent dans la ville sans y trouver grande résistance; on y tua bien des gens, on y fit bien des esclaves, et on y trouva un grand butin.

Environ douze jours après cette conquête (56), les galères du Pape et de Malthe partirent; on y disait le Rosaire tous les jours, ce que les soldats pratiquèrent toujours, les soldats de Malthe, même lorsqu'ils étaient appliqués dans le camp à défendre les lignes contre les entreprises des Turcs. Le Pape fut fort touché lorsque je lui dis que j'avais trouvé plusieurs fois des soldats qui disaient leur chapelet la nuit pendant qu'ils étaient en sentinelle; je donnai dans le camp des sequins aux Esclavons réunis à l'Eglise, qui avaient bien fait leur devoir dans le combat, par l'avis de M. de la Barre, et c'était de l'argent qui avait été mis entre mes mains pour le distribuer aux Grecs réunis à l'Eglise. Nous repassâmes au Zantz, ensuite les galères espalmèrent (57) près l'île de Sainte-Maure. C'est une grande conquête pour

les Vénitiens à laquelle les chevaliers de Malthe contribuèrent beaucoup la campagne qui a précédé cette dernière (58). J'ai ouï dire que cette

île avait quarante milles de tour. Il y avait des corsaires dans la ville de

ce nom qui incommodaient extrêmement les îles de Corfou, de Céphalonie et de Zante qui sont aux Vénitiens; on trouva dans cette même

ville un canon qui avait été pris sur les chevaliers lorsqu'ils perdirent Rhodes, on le mit sur une des galères de Malthe pendant que nous étions à la vue de Sainte-Maure. Je vis encore à Corfou le bon archevêque et je lui laissai tout le reste de l'argent que l'on m'avait mis entre les mains pour les Grecs réunis à l'Eglise. Nous nous rendîmes ensuite à

(54) Le comte de Fénelon insiste sur le rôle des troupes de Courbon tandis que la relation envoyée de Malte attribue tout aux chevaliers, en mentionnant seulement qu'ils furent soutenus le matin par « les troupes du Pape et de Brunswick ».

(55) Bandoulière, espèce de baudrier... qui sert... soit pour porter des carabines, soit pour porter des charges pour le mousquet (Furetière).

(56) La prise de Coron le 11 août est rapportée de la même façon par la relation publiée par le Mercure galant. Le départ du comte de Fénelon se place donc vers le 23.

(57 ) Espalmer, enduire le dessous d'un vaisseau avec du suif... pour le faire voguer avec plus de facilité (Furetière).

(58) L'île de Sainte-Maure (s,ncienne Leucade) fut prise le 6 août 1684 (P. DARU, Histoire de Venise, éd. Viennet, Paris, 1853, t. V, p. 107).

Gallipolis (59), jolie ville du royaume de Naples; nos galères y furent en quelque péril et le bâtiment qu'elles remorquaient qui était chargé d'esclaves échoua sans que personne se perdît. Les galères du Pape et de Malthe se saluèrent au cap Spartivent (60); il y en eut deux de Malthe qui vinrent jusqu'à Rege, très ancienne ville du royaume de Naples; nous allâmes voir l'archevêque (61) qui nous proposa de manger de ses fruits, nous disant en espagnol que la différence qu'il y avait de sa maison à Corron était que ceux de Corron ne voulaient pas être pillés et qu'il voulait l'être; il ajoute : vous êtes soldats et vous êtes somptueux (62). Il nous obligea de prendre du chocolat et de ses beaux raisins; nous fîmes quelque séjour à Rege, parce qu'on ne voulait pas nous recevoir dans Messine que nous n'eussions fait quarantaine; nous vîmes seulement le beau port de cette ville, et t e fut là que je quittai les galères de Malthe pour me mettre dans celle du Pape, et j'y fus jusques auprès de Naples. Le vice-roi (63) envoya des présents au capitaine de la Patronne du Pape. Naples est une très belle ville et fort peuplée; les églises y sont magnifiques et ont de grandes richesses; les maisons y tremblaient à cause du bruit que faisait le Mont Vésuve qui en est voisin; lorsqu'il jetait des pierres en l'air il sortait de cette montagne des feux et des flammes qui doivent épouvanter tout le voisinage et faire craindre les mêmes effets que produit le mont Gibel (64) en Sicile. Nous passâmes à Capoue en retournant à Rome qu'une ville assez interne se conserve mieux ce me semble (65) (?). J'eus encore l'honneur de voir le Pape; mon petit-fils fut mon interprète (66) et le félicita de ma part de ce que dans six mois l'hérésie avait été détruite en France (67), les Turcs battus en Hongrie et dans la Morée, leurs

(62) Somptueux s'appliquait alors aux personnes (avec le sens de « magnifique, qui fait une grande dépense ») aussi bien qu'aux choses (Furetière).

(63) Cf. supra, n. 12.

(59) L'Etna.

(65) Texte irrémédiablement corrompu.

(66) Fait de civilisation intéressant : François H savait l'espagnol, son petit-fils l'italien ou le latin.

(67) Il doit s'agir des conversions massives obtenues par les troupes de Louvois, et non de la Révocation de l'Edit de Nantes (20 octobre 1685) : celle-ci est postérieure de plus de six mois à l'avènement de Jacques II et, surtout, le bénédictin Jean Durand écrivait le 15 octobre 1685 de Rome à son confrère Charles Bulteau : e M. le Febvre, l'agent en cette cour » des vicaires apostoliques des Indes, « partit hier pour retourner en France, en la compagnie de M. le comte de La MotheFénelon, gentilhomme du Limousin, qui revient de l'armée des Vénitiens dont il n'estime pas fort la bravoure » (M. VALÉRY, Correspondance inédite de Mabillon et de Montfaucon avec l'Italie, Paris, 1847, t. I, p. 146 ). C'est pendant ses séjours Rome que le noble périgourdin se lia avec le zelante Colloredo, de l'Oratoire de

(59) Gallipoli sur le golfe de Tarente.

(60) Pointe sud-ouest de l'Italie.

(61) Reggio di Calabria. Martin de Villanueva en était devenu archevêque le 27 mai 1675

LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON

1 2 LA FAMILLE DE FeNE LON 123

Places prises (68), etde ce que le Roi d'Angleterre s'était déclaré catholique (69) qu'un Electeur catholique avait succédé à un hérétique (70), 1,,u( (pin (huis six mois, ce que le Pope ne voulut pas qu'on attribuât hrm prieres. 11 1111' (hi Crie St'S gal res partiraient la campagne prochaine

plus 14',1 que les ri on m'a écrit de Malthe qu'il avait écrit

pont scia au Grand nuire (71L et sur ce que je lui dis qu'on pouvait conquerir In Morée (72), il s'excusa de ne pouvoir pas faire ce qu'il

mur ilfv qu'il était obligé de donner tc l'Empereur et au Roi lie Pologne (73), el sur l'état auquel il a trouvé la Chambre (74). Il a un grand zele pour la destruction des Turcs, et il fera assurément ses efforts pour y contribuer. Nous sommes revenus en France par Sienne cl l'ira, villes eonsidérables qui sont au Grand Duc de Toscane (75), par Cesnes qu'on appelle avec raison la Superbe, par Turin, belle ville oluoique fort inférieure h Gênes, et par la Savoie.

(hi remarquera que le Pape veut que les galères partent de bonne heure, et ainsi, ai quelques gens veulent les aller joindre, il faut que ce soit au plus ed. C't't pour la même raison qu'il faudrait sans délai envoyer du vieux linge pour les blessés (76). Autrefois on baisait les plaies dc ceux qui avaient souffert pour J.-C. Il n'aura pas moins agréable qu'on ait à présent soin des blessures et des plaies qu'on reçoit pour mn querelle (77).

Philippe (I( Héri a qu'on appelle le Port-Royal de Rome » : malgré ses répugnance,. Innocent X1 obligea l'année suivante Colloredo à accepter le chapeau de cardinal (Nouvelles ecclésiastiques, 27 septembre et 12 octobre 1686; ms. fr. 23 498, If. 124 r0, 127 v0; cf. les Mémoires de Coulanges, éd. MONMERQUI, pp. 227 sq., 287 ). Le 14 février 1687, François II cite son nom dans sa letre à la duchesse de Noailles (cf. supra, ch. VI, n. 34 ). Dix ans plus tard, il lui écrira en faveur des Maximes des Saints. Le cardinal parlera à son tour de François II u avec beaucoup d'estime » et demandera des nouvelles e de ce jeune enfant qu'il avait avec lui » dettres de Chantérac à Fénelon des 20 novembre, 7 et 14 décembre 1697, 13 février 1698, O. F., t. IX, pp. 128, 263, 274, 312, 411).

(68 ) Après leur victoire de Gran (16 août), les troupes de Léopold Ier s'étaient emparées de Neuhausel (19 août ), d'Epéries, de Cassovie, etc.

(69 ) Jacques II avait succédé le 6 février 1685 à son frère Charles II.

(70 ) Philippe-Louis de Neubourg était devenu le 26 mai 1689 électeur par la mort de Charles.

(71 ) Le grand-maître fut de 1680 à 1690 le napolitain Gregorio Caraffa

(C. E. ENGEL, L'ordre de Malte en Méditerranée, Monaco, 1957, p. 323 ).

(72) François II fit quelques mois plus tard partager sa conviction à son frère l'abbé : d'où la fameuse lettre de celui-ci à Bossuet (cf. infra, 9 octobre 1686?).

(73 ) Jean III Sobieski qui, en 1685, assiégeait Kaminieck.

(74) La chambre apostolique qui administrait les finances pontificales.

(75) Cosme III de Médicis (1642-1723).

(76) On notera le parallélisme de cette requête avec la e petite annonce » des

Nouvelles ecclésiastiques du 16 mars 1686 : « Le chevalier de La Barre qui doit eommander le débarquement demande un missionnaire, un chirurgien et du vieux linge • (ms. fr. 23 498, f. 90 r").

(77 ) Querelle, cause.

M. le chevalier de la Barre s'est fait chevalier ayant pour le moins quarante ans, et M. le chevalier d'Ormesson (78) qui n'en a que trente l'a fait résoudre, il y a déjà quelques années, de renoncer à toute espérance de fortune pour se dévouer entièrement aux exercices de la charité dans l'infirmerie de Malthe, ou à la guerre contre les Turcs; le même M. d'Ormesson persuada aussi par ses lettres M. le Commandeur de la Tour-Meaubourg de quitter Paris et la Cour ou il avait de très bonnes habitudes pour se rendre à Malthe. Ces trois illustres chevaliers et un frère de M. de la Tour en ont attiré quelques autres du nombre desquels est un Espagnol fort humble, ce qui fait remarquer que la piété corrige les défauts des nations (79). Ils résolurent tous ensemble de faire réparer une Maison nommée la Camarade pour y faire leurs exercices de piété. L'année passée, M. de la Barre se trouva au siège de Sainte-Maure, et celle-ci M. de la Tour fut général des troupes du Pape et de Malthe, quoique (ce) ne fût plus son tour de l'être. Le généralissime vénitien (80) qui l'a vu en Candie commander les troupes de Malthe, désirait passionnément qu'il les commandât encore dans cette présente guerre; M. de la Barre fut déclaré Lieutenant général, leurs amis de piété voulaient les suivre, mais le Grand Maître jugea fort prudemment qu'il ne fallait pas contenter le désir qu'avaient ces saints héros de s'exposer tous à la mort pour la religion. M. d'Ormes-son fut de ceux qui demeurèrent à Malthe. M. l'abbé de Fleury qui a été son précepteur (81) avant de l'être de 1‘11‘1. les Princes de Conty et de M. de Vermandois, a cru et dit en le voyant si sage dès sa jeunesse et dans le dessein d'être chevalier de Malthe, qu'il ferait de grands biens dans son ordre. M. de la Tour était un des grands sujets qu'ait jamais eus le même ordre. Il avait acquis une grande autorité à Malthe et dans l'armée.

M. de la Barre eut soin du corps de M. de Meaubourg son cher ami, et on en doit porter les os à Malthe, on le pleura et je pense qu'on... (un blanc) ce grand homme, et on a cru que ses prières avaient contribué aux avantages qu'ont remportés les chrétiens dans la

(78) Olivier Lefèvre d'Ormesson eut six fils. L'un devint colonel des dragons du régiment du Roi.

(79) Cf. supra, n. 49.

(80) Francesco Morosini, qui avait commandé à Candie et exercé les fonctions de doge, venait d'être rappelé au commandement lors de la formation de la Sainte Ligue. La libération de la Morée en trois ans lui vaudra de la part du Sénat des honneurs exceptionnels et le surnom de Peloponésiaque.

(81) Claude Fleury (1640-1723 ), avocat, puis, à partir du 14 janvier 1667, précepteur des six fils d'Ormesson. Le 21 février 1672 il devint précepteur des princes de Conti (F. GAQUÈRE, La vie et les oeuvres de Claude Fleury (1640-1723 ), Paris, 1925, pp. 38, 40, 47, 54, 177 ). Au moment où François II écrivait cette relation, Cl. Fleury accompagnait en Saintonge l'abbé de Fénelon.

palatin

124 LA FAMILLE DE FÉNELON

LA CROISADE DU COMTE DE FÉNELON 125

Morée (82). Le Sénat de Venise ou le Doge au nom de la République a écrit une lettre fort touchante au Grand Maître sur cette grande perte; le Pape en a témoigné sa douleur à l'ambassadeur de Malthe qui est à Rome; S. S. en fut consolée lorsque cet ambassadeur lui dit que M. de la Barre n'avait pas moins de mérite. En effet cette mort ne changea rien, M. de la Barre fut semblable au défunt, il parut toujours aussi brave et pieux et aussi ardent pour entreprendre sur les Turcs, il parla avec tant de force de la nécessité qu'il y avait de les attaquer dans leurs retranchements auprès de Corron qu'on s'y résolut. On connaîtra mieux le caractère de M. de la Barre par ce qu'il m'a écrit de Malthe que par toute autre chose.

Avant que de mettre par écrit ce qui me souvient de la lettre que M. de la Barre m'a écrite de Malthe, il est bon d'ajouter à ce que je viens d'écrire que le jour de l'assaut de Corron, il ne se contenta pas d'être à la tête du bataillon de Malthe; il fut le plus exposé aux coups de canon et de mousquet, et à tout ce que les assiégés mettaient en usage pour conserver leur vie et leur liberté. Il y eut trente-cinq chevaliers de tués ou de blessés dans cette occasion (83); il témoignait envier particulièrement le bonheur de ceux qui étaient tués; il fit enfin retirer le bataillon sans s'en retirer lui-même, sans doute pour observer s'il n'y avait point quelque moyen de retourner à l'assaut et d'entrer dans la ville comme il arriva l'après-dînée du même jour. Voici à peu près ce qu'il m'a écrit de Malthe. Il commença par m'expliquer d'où est venue la nouvelle de ma mort (84), ce n'est pas une méprise de nom, mais c'est qu'on m'a voulu faire honneur de me mettre au nombre des blessés, à cause d'un petit coup de pierre, et à cause de cela on me mit à Malthe au nombre des morts. M. de la Barre m'écrit qu'il jouit d'une si bonne santé qu'il penserait à la campagne prochaine, mais qu'il fallait faire effort pour ne rien désirer que l'accomplissement de la divine volonté; il parle avec une grande estime des exercices de charité de son ordre, et le bonheur, dit-il, de sortir d'une sainte guerre et de rentrer dans l'exercice de la pure charité, et prie ensuite, afin qu'il en fasse bon usage, et il s'accuse des défauts qu'il n'a point et qu'on ne peut remarquer en lui; il ajoute : pourquoi entamer une matière inépuisable; il me suffit, dit-il, de vous prier d'oublier ce que vous en avez pu remarquer et qui vous a pu offenser; il résout de

(82 ) De fait la Relation envoyée de Malte au Mercure galant (octobre 1685) porte que la grande victoire du 7 août qui ne coûta que deux ou trois soldats chrétiens et pas un seul du régiment de Malte fut a attribuée à ses prières ».

(83 ) On en trouvera la liste à la fin de h Relation imprimée dans le Mercure galant.

(84 ) Cette Relation porte que, le 11 au matin, a il y eut quatre chevaliers tués

sur la place. avec k comte de Fénelon qui servait en qualité de volontaire avec eux » (p. 224).

s'en corriger, et de changer de vie afin de paraître, et peut-être dans peu de temps, devant un Juge formidable qui n'écoutera plus lors nos prières; il conclut en disant qu'il veut travailler à des intérêts si importants. Je n'avais pas tort de consulter cet excellent homme comme un directeur; il faut demander à Notre Seigneur qu'il se serve de son courage pour détruire ses ennemis, de sa charité pour exciter les religieux et religieuses de son ordre d'en avoir beaucoup pour le prochain, surtout pour les malades, de sa prudence, de ses.. (85) [le reste manque].

(85) Ici s'interrompt le seul exemplaire connu de cette circulaire, évidemment destinée à obtenir des concours pour la prochaine campagne. Elle constitue une sorte de supplément des Nouvelles ecclésiastiques de Louis Foucquet (cf. supra, notes 2-3, 22, 33, 76) qu'on peut sans doute dater de janvier 1686. La lettre du 12 de ce mois porte en effet : a Je vous dirai une autre fois ce que j'ai pu apprendre de la glorieuse expédition de quelques gentilshommes qualifiés contre les Infidèles par le pur zèle de la foi s (ms. fr. 23 498, f. 55 v° ) : mais les correspondances manquent entre le 12 et le 26 janvier 1686. D'ailleurs, le fonds d'Amersfoort contient aussi une collection du périodique manuscrit. Celui-ci parlera encore en mai 1688 de François II comme de « ce héros chrétien qui s'est si fort signalé en Candie où il mena son fils, en Morée où il conduisit un de ses petits-fils fort jeune s (noue. acq. fr., 1732, f. 3 v°).

VII FRANCOIS DE FENELON, SULPICIEN (1)

On a souvent confondu avec l'archevêque le François de Fénelon, sulpicien et missionnaire au Canada, et cela rend encore plus fâcheuses les lacunes qu'offre la biographie de celui-ci. Les historiens modernes ont tous placé sa naissance en 1641, ce qui ferait de lui le septième des enfants du premier lit de Pons de Salignac (2) : il était pourtant majeur le 15 avril 1663, date à laquelle il reçut une assignation personnelle relative à la succession de son père; un acte du 23 octobre 1663 le qualifie en outre de puîné, agissant en son nom et en celui de son frère Henri-Joseph (3). Il est donc certain que Gaignières avait raison de l'identifier au baron de Fénelon qui, d'après l'Extraordinaire de la Gazette du 12 novembre 1655, se distingua au siège de Bergue en Catalogne et eut un cheval tué sous lui dans la retraite du régiment de Saint-Abre où il était volontaire (4). Lorsque le Parlement eut adjugé à sa famille le château de Blanchefort, il se chargea de faire exécuter l'arrêt avec des cavaliers de son régiment qui en chassèrent « les gens de M. de Bonneval », leur cousin (5). Il aurait été admis le 14 février

(1) Voir sur lui Bull. Périgord, 1934, p. 167, 1948, p. 56, 1951, p. 175 et 1967, p. 44. Ce chapitre était écrit quand nous avons eu connaissance d'Armand Y0N, François de Salignac-Fénelon, sulpicien, Première partie, Cahier des Dix, n° 33, 1968. pp. 127-156, que nous désignerons comme YON, 1968.

(2) Cette date a été tirée par YON (ibid., p. 130) du Registre des Insinuations de Québec, qui le désigne d'ailleurs comme « clericus Petracoriensis », ce qui semble impliquer qu'il n'était pas né à Sainte-Mondane, mais au château maternel d'Aube-terre. Les archives de Saint-Sulpice de Paris indiquent la même incardination, mais ne donnent pas de date de naissance : 1638 est la plus probable (cf. infra, n. 33).

(3) Archives d'Aiguevive. Cf. supra, ch. VI, n. 8.

(4) B. N., ms. français 22 252, f° 147, XVII3.

(5) Dans les mémoires contradictoires adressés le 27 février 1682 à l'arbitre des Coutures, François II porte en compte e un emploi de soixante chevaux que défunt M. le baron de Fénelon son frère avait fait pour la prise de Blanchefort, qu'il commença à payer leur dépense à Gourdon au cabaret ». A quoi son oncle le marquis répondait que e le baron ne conduisit d'autres cavaliers à Blanchefort que ceux qu'il commandait du régiment de Saint-Abre, pour lesquels ledit sieur marquis de Magnac lui avait obtenu une route de M. Hotman, intendant de Guyenne... laquelle il lui envoya à sa garnison par un gentilhomme. Il logea effectivement à Gourdon et encore à Saint-Rabier et séjourna deux jours en ce dernier lieu... dont tout le blâme fut jeté sur ledit marquis de Magnat à l'égard des plaintes qu'en faisait le seigneur dudit Saint-Ratier » (archives d'Aiguevive). Cf. supra, eh. IV, n. 56.

CHAPITRE VII

FRANÇOIS DE FENELON, SULPICIEN (1)

128 LA FAMILLE DE FÉNELON FRANÇOIS DE FÉNELON, SULPICIEN 129

1659 aux Pénitents bleus de Sarlat et — conséquence assez fréquente de la paix des Pyrénées — portait déjà à la mort de son père le titre d'abbé de Fénelon (6). En attendant le règlement de la succession, il obtint le 25 novembre 1665 en guise de pension alimentaire la moitié des rentes dues à sa famille par les habitants des paroisses de Pillac et de Boisse (7).

Ayant, semble-t-il, reçu les ordres mineurs le 11 juin 1663, il venait d'être admis le 27 octobre 1665 au séminaire de Saint-Sulpice. Il ne devait y rester que quelques mois, s'étant senti appelé par une impérieuse vocation aux missions d'Amérique : dès le 30 janvier 1667, il partait pour Sarlat afin d'en prévenir son oncle. En réponse aux plaintes de l'évêque, mécontent d'être mis devant le fait accompli et de devoir renoncer au concours de ce neveu, M. Tronson invoquait le 19 février 1667 les témoignages du marquis de Fénelon et du frère aîné du missionnaire, qui « savaient le peu de part » que Saint-Sulpice « avait à ce dessein ». Mais personne ne pouvait s'opposer à l' « inclination forte et permanente » du jeune clerc, à « la fermeté de sa résolution, la pureté de ses intentions et de ses vues » (8).

(6) Cf. les exploits cités n. 3. C'est à cette période obscure de sa vie que doivent se rapporter les indications du mémoire du 27 février 1682 : « Le dernier compte que La Buxière a fait avec lui était pour quarante écus qu'il lui avait prêtés à Paris de l'argent dudit sieur marquis et pour du vin que ledit sieur baron, pour lors abbé de Fénelon, avait envoyé de Quercy à Magnac ». Cf. aussi A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 318.

(7) Il avait les 30 septembre et 19 octobre 1665 assigné à ce sujet son beau-frère Beaumont de Gibaud. Le lieutenant général du présidial d'Angoumois lui accorda satisfaction par un arrêt du 25 novembre 1665 (A. N., M. 537, n. 43). Pillac est une commune du canton d'Aubeterre. Boisse (commune de Montboyer) se trouve dans le canton de Chalais et l'arrondissement de Barbezieux.

(8) Registres d'entrée de Saint-Sulpice, n° 881. Correspondance littéraire, 25 octobre 1863, p. 11. Voici le texte de la lettre écrite le 19 février 1667 par M. Tronson à l'évêque de Sarlat :

« Monseigneur, je ne doute point que le dessein de M. votre neveu ne vous ait fort surpris. Le droit que vous avez sur lui par toutes sortes de titres, et les vues raisonnables et très saintes que vous donnent les besoins de votre diocèse, ne peuvent que vous fournir en cette rencontre un fondement de peine bien légitime de la privation de ce secours. Je vous puis assurer, monseigneur, que j'aurais souhaité de tout mon coeur, qu'il eût été en état de pouvoir répondre à vos intentions, et que ce serait avec bien de la consolation que je le verrais s'appliquer it se rendre digne de travailler sous les ordres d'un prélat pour le service duquel je me sacrifierais moi-même avec joie, si je pouvais être en état de le faire : mais sa résolution est d'une nature que je ne voie pas ce que j'y puis faire à présent, après ce que je lui ai dit avant son départ de cette ville. Je crois que M. le marquis votre frère et M. le comte savent assez le peu de part que nous avons à ce dessein. J'ai taelté, dans les rencontres, d'éloigner autant que j'ai pu cette résolution. Je lui ai parlé plusieurs fois pour le porter à ne se pas précipiter; je lui ai dit nettement que, s'il pouvait modérer son désir et demeurer en paix, il pourrait, en continuant ses études et ses exercices de piété, se rendre plus capable de travailler un jour dans l'Eglise. Enfin, monseigneur, j'ai tâché de mettre sa fermeté à l'épreuve, en lui

Fondée en 1657, la mission de Montréal avait alors un recrutement fort aristocratique, tant à cause des droits seigneuriaux qu'elle exerçait que des dépenses qu'elle entraînait : deux fois plus élevées que ses revenus, celles-ci ne pouvaient être couvertes que par les contributions personnelles des Messieurs. Passé au Canada avec Claude Trouvé, Fr. de Fénelon arriva à Québec le 27 juin 1667. Il y recevait dans la cathédrale le sous-diaconat le 7 août 1667, le diaconat et la prêtrise les 10 et 11 juin 1668. A cette date, les chefs des farouches Iroquois — quelques mois plus tôt ils avaient encore martyrisé Vignal et Le Maistre — se décidaient à demander des « robes noires ». Le supérieur M. de Queylus désigna Trouvé comme supérieur de la mission de

représentant ce que j'ai cru le plus capable de l'ébranler : mais après ces épreuves son inclination se trouvant toujours également forte, et ses intentions paraissant désintéressées, je me suis vu hors d'état de passer outre, ayant employé inutilement tout ce que je pouvais, et ne croyant pas, dans ces dispositions, avoir droit de faire d'autre violence à son désir. Voilà, monseigneur, ce que j'ai cru vous devoir mander sur une affaire sur laquelle vous pouvez prononcer plus absolument, mais où j'ai remarqué des résolutions trop bien affermies, pour pouvoir espérer quelque changement. Je ne dis ceci que pour vous rendre compte de sa conduite et de la mienne, pour satisfaire au désir que vous m'avez témoigné par la lettre que vous m'avez fait l'honneur do m'écrire, et pour vous protester que je suis et serai toujours, mais avec tout le respect que je dois, monseigneur, etc.

L. TRONSON, Pr.

J'ai cru, monseigneur, devoir ajouter ici un mot sur le silence que nous avons gardé en cette affaire, que j'ai appris, depuis ma lettre écrite, vous avoir fait quelque

peine : et premièrement, je vous dirai que nous n'avons pas accoutumé de parler

des personnes que nous dirigeons et confessons. Nous leur donnons simplement avis sur ce qu'ils nous demandent, et ce n'est pas manque de respect pour ceux à qui

ils appartiennent, si nous tenons secrètes des choses que nous n'avons pas droit de publier. Nous supposons toujours qu'ils ne manqueront pas de s'acquitter de leurs obligations en ces rencontres.

Secondement, je vous dirai, monseigneur, que je n'aurais pas même cru devoir vous écrire sur cette affaire, dont je m'étais expliqué nettement à M. votre neveu

en présence de M. le marquis votre frère. Comme il avait été témoin de tous mes sentiments, je ne pus douter qu'il ne vous en informât bien amplement, et je crus qu'il n'y avait point de meilleure voie pour vous les faire connaître, puisqu'il n'y en avait point de moins suspecte et de plus sûre.

Voilà, monseigneur, deux principaux fondements de mon silence sur le voyage de M. votre neveu, et ce qui m'avait jusqu'à présent retenu et empêché de vous en

écrire. A présent qu'il s'en est expliqué lui-même, vous jugerez de sa vocation bien

mieux que je ne pourrais faire. Son inclination forte et permanente, la fermeté de sa résolution, la pureté de ses intentions et de ses vues, est ce qui m'a paru bien

considérable pour y faire attention. Et c'est ce que j'ai cru devoir vous exposer ici, pour vous rendre compte, avec toute l'exactitude qui m'est possible, de notre conduite en cette affaire, qui nous donnerait un sujet de mortification considérable, si elle vous laissait le moindre soupçon que nous eussions voulu manquer au respect que nous vous devons. »

(A. S. S., Correspondance ms. de M. Tronson, t. I tête-bêche, pp. 20 sq. Ed. L. BERTRAND, t. HI, pp. 45-48).

LA FAMILLE DE FÉNELON

Kenté et lui adjoignit Fénelon (9). Il ne paraît pas inutile de citer la lettre que l'évêque de Québec leur écrivit le 15 septembre 1668, car elle marque le lien entre cette tentative d'évangélisation et celles des jésuites dont les Relations avaient sans doute fait naître la vocation des jeunes sulpiciens. Mgr de Laval félicite ceux-ci de se rendre sans délai « dans un lieu situé vers l'entrée plus proche de nous du lac nommé Ontario, côte du Nord, pour y travailler à la conversion d'une nation qui s'y est établie il y a environ trois ans », après avoir reçu des jésuites les premières semences de l'Evangile. Et il invite les nouveaux missionnaires à traiter par lettres avec ces premiers apôtres des Iroquois et à « se conformer à leur pratique... pour la conduite de ces nouveaux chrétiens, tant en ce qui concerne l'usage des sacrements qu'en tout le reste du spirituel ». Après s'être embarqué le 2 octobre, Fénelon parvint le 28 après un voyage en canot plutôt pénible à Kenté (Consecon sur la baie Weller) (10). Reçu avec hospitalité par les Goyogouins, le jeune missionnaire demanda pour « plus grande grâce » à son évêque « de ne point faire parler de nous » (11) et ne se rendit au printemps 1669

(9) Aug. GOSSELIN, Vie de Mgr de Laval, Québec, 1890, t. I, p. 543, t. II, pp. 689 sq. — L. GROULX, Revue de l'histoire de l'Amérique française, septembre 1957, pp. 203, 213. — H. A. VERREAU, Les deux abbés de Fénelon, 1898. -

M. GIRAUD, Histoire du Canada, Paris, 1946, p. 22 et surtout YON, 1968, pp. 145 et 147.

(10) Correspondance littéraire, octobre 1863 — GOSSELIN, t. I, pp. 543-549 VERREAU, pp. 19-22 — Mgr de Laval écrivait aussi le 8 novembre 1668 à un correspondant parisien : « J'ai donné mission depuis un mois à deux très vertueux et et bons ouvriers pour aller dans une nation iroquoise qui s'est établie depuis quelques années assez proche de nous du côté du Nord du grand lac nommé Ontario... L'un est M. de Fénelon duquel le nom est assez connu dans Paris, et l'autre M. Trouvé... Nous en avons tout sujet d'en espérer un grand fruit » (dans R. G. THWAITES, Jesuit Relations and allied Documents, Cleveland, 1899, t. LIII, p. 47 ). De son côté la Relation des jésuites de 1667-1668 souligne que « ce détachement des Oiogouens, ou plutôt cette nouvelle peuplade, avait besoin de pasteurs pour confirmer l'esprit de la foi dans cette nouvelle église que nous avons cultivée pendant deux années; et c'est ce qui a été fait dignement par M. de Fénelon et M. Trouvé », mais « ils n'ont pas encore pu envoyer aucune nouvelle » (ibid., t. LI, p. 256 ) — YON, 1968, pp. 148 sq. On notera que Claude Trouvé n'était né qu'en 1643, ce qui explique un curieux passage de la célèbre ursuline Marie de l'Incarnation sur les missionnaires sulpiciens : « Plusieurs d'entre eux sont de qualité et de naissance, gens bien faits, qui portent la piété dépeinte sur le visage. M. l'abbé de Fénelon n'a point eu honte de se faire compagnon d'un ecclésiastique plus jeune que lui dans une mission iroquoise n dettres, éd. RICHAUDEAU, Paris, 1876, t. II, p. 395 ). Cf. YON, 1968, pp. 147, 155.

(11 ) Abrégé de la mission de Kenté par Trouvé dans DOLLIER de CASSON, Histoire de Montréal, Montréal, 1868, pp. 195, 260. La même source indique pourtant que le chef de village Rohiario leur permit d'instruire les enfants et d'en baptiser cinquante (ibid., pp. 214 sq.). Cf. aussi B. N., nouv. acquis. franç. 9 271, f. 166 — Correspondance littéraire, octobre 1863 — GOSSELIN, t. I, pp. 543-549 — VERREAU, pp. 19-22, 25 — YON, 1968, pp. 149 sq.

FRANÇOIS DE FÉNELON, SULPICIEN 131

à Montréal (12) par le Saint-Laurent que pour en ramener un compagnon, son parent François Lascaris d'Urfé, qui, formé par lui, devait lui succéder à un an de distance dans toutes ses missions (13). Une fois celui-ci installé à Kenté, Fénelon alla lui-même hiverner seul à Gandatseteigon (Port Hope) (14).

La destinée du missionnaire fut modifiée par une mission que lui confia l'intendant Talon après son retour à Québec. Séduit par l'étendue des vues de l'ancien officier qu'il n'eut pas de peine à rallier à son plan de francisation des indigènes, Talon écrivait en effet à Colbert le 29 août 1670 : « Comme M. l'abbé de Fénelon... a fait une mission chez les Iroquois et qu'en tout ce qu'il a pu, il a travaillé à me donner les connaissances que je ne pouvais avoir que par lui, pour les découvertes que je désirais faire, il mériterait, Mgr, que vous lui témoignassiez quelque satisfaction pour son zèle au service ». Suivait une demande d'audience : « Si vous voulez donner un demi-quart d'heure de votre temps à M. l'abbé de Fénelon Salignac, vous serez pleinement instruit de ce qui s'est fait ici en mon absence » (15). Bientôt après le sulpicien traversait l'Atlantique — en trente et un jours seulement. Débarqué à La Rochelle, il se rendit aussitôt à la Cour (16) où il remettait au grand ministre un long mémoire qui reste une source essentielle pour l'histoire

(12 ) Trouvé nous apprend que dans son voyage à Montréal, Fénelon « traîna lui-même son canot, tant en montant qu'en descendant, au milieu des plus furieux rapides » dont les « eaux, très souvent plus impétueuses que la descente d'un moulin... lui venaient parfois jusque sous les aisselles », tandis qu'il marchait a nu pied sur des pierres fort coupantes » (dans DOLLIER de CASSON, p. 215 ) — YON, 1968, p. 150. — GOSSELIN (t. I, p. 553) place pendant l'été 1669 sa visite à la bienheureuse Marie de l'Incarnation qui écrit à son sujet dans sa LXXXII° Lettre historique : « J'ai demandé... à M. l'abbé de Fénelon comment il avait pu subsister, n'ayant eu que de la sagamité pour tout vivre et de l'eau pure à boire. Il a réparti qu'il y était si accoutumé... qu'il ne faisait point de distinction de cet aliment à aucun autre, et qu'il allait partir pour y retourner et y passer encore l'hiver avec M. Trouvé, ne l'ayant laissé que pour aller quérir de quoi payer les sauvages qui les nourrissent. Le zèle de ces grands serviteurs de Dieu est admirable » dettres, éd. RICHAUDEAU, Paris-Tournai, 1876, t. II, p. 415 ).

(13 ) Clerc du diocèse du Puy, il entra dès le 1 avril 1660 à Saint-Sulpice, mais ne partit pour le Canada qu'en 1668. Il mourut en France au château de Bâgé (Ain) le 30 juin 1701 (Bull. trim. des anciens élèves de Saint-Sulpice, 1905 ). Voir sur lui J. AULAGNE, La réforme catholique du XVII' siècle dans le diocèse de Limoges, Paris, 1902, p. 567 et surtout Armand YON, Une victime de Frontenac, l'abbé François Lascaris d'Urfé, sulpicien (1641-1701) (Bulletin d'histoire et d'archéologie du diocèse de Belley, t. XII, n° 35, octobre 1961, pp. 9-13 ). Son père était le cousin issu de germain de Pons de Fénelon (cf. supra, ch. V, n. 41).

(14) DOLLIER de CASSON, p. 215 : ce village était « peuplé de Sonontouans détachés venus du Nord ». « Au printemps suivant, les grandes navigations reprendront... dans la rivière Richelieu... jusqu'au lac Champlain actuel, puis dans le Saint-Laurent jusqu'à Québec » (YoN, 1968, p. 150 ).

(15) A. N., Colonies, C-11-A, ff. 70 sq. cité ibid., pp. 151 sq. — P. MARGRY, Mémoires et documents, Paris, 1879, p. 80.

(16) VERREAU, p. 27. Pendant ce voyage, il rendit des services à la soeur Marguerite Bourgeoys qui revenait avec lui (FAILLoN, Vie de la soeur Marguerite

130

132 LA FAMILLE DE FÉNELON FRANÇOIS DE FÉNELON, SULPICIEN 133

du Canada français. Tout en s'inspirant des idées de son supérieur Dollier de Casson et surtout de celles de Talon, Fénelon y mettait à profit son expérience de pionnier. Il constatait d'abord la lenteur des progrès de l'évangélisation : quarante ans de labeurs n'avaient guère obtenu que la conversion d'une centaine de personnes « petites ou grandes », surtout chez les Hurons et les Algonquins. Ce n'est pourtant pas que les Français n'eussent, à la faveur du Saint-Laurent, pénétré beaucoup plus avant à l'intérieur des terres que les Anglais, les Hollandais ou les Espagnols : ils venaient d'atteindre le lac Ontario, de fonder « en Chine » à trois lieues en amont de Montréal, à plus de deux cents lieues du littoral. Mais ils n'avaient établi dans cet espace immense que quatre villes et « quelques lieux ramassés ». La situation restait donc précaire et Fénelon recommandait d'unir par une route Québec à un port de l'Acadie qu'on aurait soin de fortifier. Il souhaitait même l'achat de la Nouvelle-Hollande qui ravitaillait en armes et munitions les Iroquois en guerre avec les Français. Le sulpicien montrait d'ailleurs son ouverture d'esprit en abordant les problèmes économiques : « la ressource du castor », essentielle à cette date, « serait peu de chose à l'avenir » et il fallait davantage compter sur l'élevage dont Talon donnait l'exemple aux Islets, voire sur les mines de fer (17). Le crédit que valut à son auteur cette première Description du Canada put n'être pas étranger au choix du comte Buade de Frontenac, gentilhomme ruiné, mais compatriote et parent éloigné des Fénelon, comme gouverneur de la Nouvelle-France (18).

En tout cas, Frontenac manifesta dès son arrivée en 1672 la plus grande confiance dans le jeune sulpicien. D'ailleurs le gouverneur voulait faire des sauvages des « sujets de Dieu et du Roi tout ensemble », en les rendant sédentaires et en les amenant à parler français; tandis que les jésuites, dont les positions trop fortes inquiétaient d'ailleurs les représentants du Roi, refusaient de seconder ce plan ambitieux (19). François de Fénelon annonçait son intention d'ouvrir des écoles et

Bourgeoys, Villemarie, 1853, t. I, pp. 212 sq. et surtout [MONTGOLFIER], Vie de la vénérable soeur Marguerite Bourgeoys, Villemarie, 1818, pp. 104 sq.). Cf. aussi A. JAMET, Marg. Bourgeoys, Montréal, 1942, t. I, pp. 356-362.

(17 ) Archives des Colonies, Correspondance générale, Canada, t. III, ff. 192-211. Citations dans H. LORIN, Le comte de Frontenac, Paris, 1895, pp. 12, 17, 19, 23 — Emile SALONE, La colonisation de la Nouvelle-France, Paris, [1905], pp. 189, 192 sqq., 200, 205, 215, 218n. L'auteur du mémoire n'a été identifié que par l'abbé Yon qui a aussi retrouvé au séminaire de Montréal une quinzaine de volumes portant son ex-libris (cf. sa lettre du 14 février 1934 au comte de Saint-Saud, A. D. Gironde,

9 J. 31 et son opuscule de 1968, p. 154). Ceux-ci ont depuis disparu (Cahiers des Dix, n° 34, 1969, p. 136 n.).

(18) Bull. Périgord, 1951, p. 175, n. 1 et 1967, p. 44. Comme le marquis de Fénelon, Frontenac s'était signalé à Candie (cf. C. de ROCHEMONTEIX, Les jésuites et la Nouvelle-France, Paris, 1896, t. III, p. 96).

(19) Lettres de Colbert, 5 avril 1668, éd. CLÉMENT, Paris, 1861-1882, t. III, 2,

p. 405 — VERREAU, pp. 30, 42, 47 E. FAILLON, Histoire de la colonie française

fondait à cet effet une nouvelle mission à Gentilly (aujourd'hui Dorval) sur le lac Saint-Louis (20). Fontenac l'en récompensait le 9 janvier 1673 en lui concédant la seigneurie de trois îles adjacentes, Courcelles, Ouelle et Dorval : le missionnaire essayait d'y attirer les jeunes Iroquois (21). Lorsqu'en juin 1673 le gouverneur partit de Montréal pour le lac Ontario, il prit Fénelon pour guide : grâce à la diplomatie de celui-ci et de son confrère d'Urfé, les chefs iroquois vinrent le 12 juillet 1673 à la rencontre du gouverneur à Katarakoui (22). Fénelon paraissait alors « le meilleur ami » de son compatriote, mais ce bel accord n'allait pas durer longtemps. Se croyant tout pouvoir, « quitte à en répondre sur sa tête », Frontenac incriminait en particulier la conduite du gouverneur de Montréal François-Marie Perrot, duquel, dira-t-il, Fénelon « s'était plaint à lui plus que personne de ce pays ». Perrot avait pourtant confiance dans le sulpicien et ce n'est qu'en écrivant à celui-ci une lettre pour le moins ambiguë que le gouverneur de la Nouvelle-France parvint à les attirer tous les deux à Québec (29 janvier 1674). Dès le lendemain, Perrot était mis au secret, et Fénelon, qui n'avait reçu aucune explication, ne réussissait même pas à communiquer avec le prisonnier (23). Blessé dans son honneur, il revint outré à Montréal où il jugea prudent de rétrocéder son fief au Séminaire (24 février 1674). Non seulement il réunit soixante-quinze signatures en faveur de Perrot, dont celle du syndic des habitants de Montréal (24), mais il profita du

en Canada, Villemarie, 1866, t. III, pp. 492, 524 — H. LORIN, pp. 20. 70 sq. C. de ROCHEMONTEIX, t. III, pp. 115 sq..

(20) M. Tronson devait pourtant bientôt déclarer que « l'entreprise de Gentilly à la côte de la Chine n'était point si pressée, au moins pour y faire une aussi grande dépense : il est impossible qu'elle ne périsse » (A. S. S., Correspondance ms., t. XIII, pp. 37-40). Cf. A. D. Gironde, 9 J. 225 — THWAITES, Jesuit Relations, t. L, p. 326 et t. LI, p. 290 — Revue d'histoire de l'Amérique française, t. XVII. 1963-1964, pp. 57 sq.

(21) FAILLON, t. III, p. 479 — GOSSELIN, t. I, pp. 558, 581 — VERREAU. p. 85 — YON, pp. 12-13.

(22) Relation du voyage au lac Ontario, Arsenal, ms. 4258, ff. 8-20 — E. FAILLON, t. III, p. 462 — VERREAU, p. 30 — H. LORIN, p. 84 — W. J. ECCLES, Frontenac, Montréal, pp. 18 sq. — Buli. Périgord, 1934, p. 167. — D'après la Revue d'histoire de l'Amérique française (1963-1964, pp. 57, 160, 167), c'est probablement Fénelon qui donna au gouverneur l'idée de la fondation du fort Frontenac (Kingston) dans un rapport anonyme où il décrit les chasses des Iroquois dans la province d'Ontario et où il indique les endroits où l'on pourrait intercepter les fourrures. Il est d'ailleurs significatif que, lorsque Frontenac passa à Montréal, Fénelon fit le 24 juin 1673 son éloge à l'église paroissiale (ibid., t. XII, décembre 1958, p. 363). Voir aussi P. MARGRY, Mém. et doc... Amérique sept. (1618-1698), Paris, 1879, t. I,

pp. 233 sqq.

(23) E. FAILLON, t. III, pp. 478 sqq. — LORIN, p. 106 — ROC.11EPtiONTEIX, t. HI, pp. 104, 106 — VERREAU, pp. 40-47 — ECCLES, pp. 20-25 — Revue d'histoire de

l'Amérique française, 1958, p. 364.

(24) FAILLON, t. III, pp. 481, 484 sq., 502 — LORIN, pp. 107, 113 — VERREAU,

pp. 38 sq.

sermon qu'il devait prêcher pour Pâques (25 mars) devant toutes les notabilités de la ville pour faire aux abus d'autorité une allusion que le jeune Cavelier de la Salle, protégé de Frontenac, souligna par une habile mimique. D'autres auditeurs dénoncèrent aussi son audace au représentant du Roi et MM. du Séminaire s'excusèrent « en corps auprès de lui ». Fénelon était allé vivre seul à La Chine, au nord de l'île de Montréal : il refusa le 12 mai de fournir le texte de son sermon au gouverneur dont une ordonnance le réduisit au point « qu'à peine un habitant voulait lui donner le couvert ». Les lettres qu'il écrivit au gouverneur (l'une fut portée par l'abbé d'Urfé) ayant été jugées injurieuses par le destinataire (25), l'abbé se décida, après avoir tenu sur les fonts baptismaux une fille de Perrot, à passer à Québec où il fut traité en prisonnier sur parole. Traduit le 21 août devant le Conseil souverain, il demanda des juges ecclésiastiques, ce qui entraîna une vive altercation entre lui et Frontenac; indigné à l'idée qu' « il n'y avait qu'à porter ici une robe noire pour se croire indépendant », celui-ci soutenait qu'il s'agissait d'un cas privilégié. Fénelon le récusa par écrit le 23 et il agit de même le 5 septembre pour d'autres conseillers. Des prêtres de Montréal ayant refusé de déposer, la procédure qui fut faite du 11 septembre au 22 octobre resta sans conclusion, et le Conseil renvoya Perrot et Fénelon en France pour y être jugés. Frontenac joignait une lettre à Colbert du 14 novembre au dossier qu'il avait confié à son témoin à charge, Cavelier de la Salle. Le même bateau emportait sans doute le conseiller Villeray (que Frontenac traitera de jésuite de robe courte) et le supérieur des sulpiciens Dollier de Casson. Au grand déplaisir de Frontenac, l'abbé d'Urfé tint à s'embarquer avec eux (26). Il composa avec ses amis un mémoire destiné à Colbert, devenu récemment son allié proche : les abus de pouvoir du gouverneur n'y restaient pas dans l'ombre (27). Il en résulta que, si Perrot passa quelques jours à la Bastille et si la dépêche du 22 avril 1675 annonce que le Roi « a blâmé la conduite de l'abbé de Fénelon et lui a ordonné de ne plus retourner au Canada », elle tranche la question de l'immunité

(25) Nouv. acq. fr., 9 271, f. 151, cf. fr. 167-226 - FAILLON, t. III, pp. 489, 495-510 - LORIN, p. 113 - ROCREMONTEIX, t. III, pp. 108 sq. - VERREAU, pp. 50-53 - Bulletin des recherches historiques de Québec, t. XXII, 1916, p. 112 Archives de la province de Québec. Rapport de l'archiviste, 1921-1922, p. 149

- ECCLES, p. 24 - Revue d'histoire de l'Amérique française, 1958, pp. 363 sqq.

- Yori, 1969, pp. 127-132.

(26) Nouv. acq. fr., 9 271, ff. 159-161 - FAILLON, t. III, pp. 512-526 - LORIN, pp. 111-113, 117 - ROCHEMONTEIX, t. III, p. 111 sq. - VERREAU, pp. 47, 57-60 Rapport de l'archiviste, 1921-1922, p. 169 - Bulletin des recherches, t. XXX, 1924,

p. 267 - Revue d'histoire de l'Amérique française, décembre 1958, pp. 361, 368.

- YON, 1969, pp. 132-136.

(27) Ce mémoire existe encore dans les registres de Saint-Sulpice, cf. L. BERTRAND, Bibliothèque sulpicienne, Paris, 1900, t. I, pp. 156 sq. - Revue d'histoire de l'Amérique française, décembre 1958, pp. 361, 368.

FRANÇOIS DE FÉNELON, SULPICIEN 135

en faveur des ecclésiastiques et donne au gouverneur des avis qui montrent qu'il était tenu grand compte des plaintes d'Urfé. Les pouvoirs du Conseil souverain furent étendus à son détriment et un intendant lui fut adjoint. Cette affaire contribua sans doute même beaucoup au rappel de Frontenac en mars 1682 (28).

Ce n'était pour l'abbé de Fénelon qu'une revanche posthume. Le 7 mai 1675, M. Tronson avait invité ses confrères de Montréal à tirer la leçon de cet « exemple » : « Pour s'être trop intrigué dans le monde et s'être mêlé de ce qui ne le regardait pas, il a gâté ses affaires et a fait tort à celles de ses amis en voulant les servir. La neutralité sera toujours approuvée dans ces sortes de matières qui ne regardent que des démêlés particuliers » (29). Que devint-il par la suite? Cette lettre semble exclure qu'il soit resté à Saint-Sulpice et c'est par erreur qu'on l'a confondu avec un vicaire forain du diocèse de Cahors qui est simplement un homonyme (30). Après un exil de quelques mois à Tournon (31), il revint chez son cousin germain à Aubeterre et y mourut le 31 août 1679 (32).

(28) Lettres de Colbert, éd. CLÉMENT, t. III, 2, p. 590 - Correspondance littéraire, 25 juillet, 25 octobre, 25 décembre 1863, t. VII, p. 274, t. VIII, pp. 6 et 51 - Annuaire-bulletin de la Société de l'histoire de France, t. I, 1863, pp. 134 et 197 - FAILLON, t. III, p. 527 - LORIN, p. 114 - YON, art. de 1961 cité supra, n. 13. - ECCLES, pp. 27, 47 - Revue d'histoire de l'Amérique française, 1958, pp. 369-371. - M. GIRAUD, p. 24.

(29) Signée de M. de Bretonvilliers, cette lettre à « Messieurs du Séminaire à Montréal » figure dans la correspondance manuscrite de M. Tronson (A. S. S., t. XIII, pièce 4, pp. 38-39 ), car celui-ci a fait copier en tête du tome de ses lettres envoyées au Canada les directives antérieures qui concernaient la colonie.

(30) Léon BouLvÉ, De l'hellénisme de Fénelon, Paris, 1897, p. 381 - Bull. Périgord, 1934, p. 167. Vers 1652, Solminihac avait créé trente vicaires forains pour faire observer les statuts synodaux (E. SoL, Lettres et documents, p. 471). L'un d'eux était le Fénelon, prieur de Sailhac, qui écrivait le 21 mai 1673 au P. Chastenet et lui rappelait le 6 décembre 1675 qu'il « avait l'honneur d'avoir pris tous les ordres et le visa même de la sainte main » de Solminihac (Archives de l'évêché de Cahors, carton n° 21-1-VII ). Le 27 mars 1675, il avait béni le nouveau cimetière de Saint-Amans de Promilhargues (Archives communales de Caylus, T. et G., registre GG. 30, paroisse de Saint-Amans de Promilhargues, relevé de M. R. Toujas, cf. DEVALS, Notes pour servir à l'histoire de Caylus, Montauban, 1873, p. 150).

L'hypothèse qu'il se retira chez son oncle l'évêque (VERREAU, p. 67 et P. BARRIÈRE, La vie intellectuelle en Périgord, 1500-1800, Paris, 1936, p. 360) ne repose non plus sur aucun fondement.

(31) En effet le testament de François II de Fénelon (cf. supra, ch. VI, n. 38) mentionne « la dette de Thournon en Vivarès de mon frère l'abbé s. M. l'archiviste de la ville et M. l'archiviste départemental ont bien voulu nous informer qu'il n'existait plus de registres paroissiaux pour ces années.

(32) Le procès-verbal d'inhumation chez les Minimes (A. D. Charente, J. 960) lui attribue alors « quarante-et-un ans environ s (dans A. YON, Cahier des Dix, Montréal, n° 34, 1969, p. 138 ).

134 LA FAMILLE DE FÉNELON

DEUXIÈME PARTIE L'ABBÉ DE FÉNELON

I PREMIERES ETUDES

Une plaque placée dans la salle d'honneur du lycée Gambetta de Cahors affirme que Fénelon fut, à partir de 1663, élève du collège des jésuites de la ville (1). Sur quoi repose cette tradition, vigoureusement combattue par le docteur Ch. Lafon (2)? Devant le silence des documents, il suffit d'interroger à ce sujet les biographes qui ont eu accès à des sources originales.

Le plus récent de ceux-ci est le cardinal de Bausset qui invoque dans sa Vie des « manuscrits du marquis de Fénelon » que nous n'avons pas tous retrouvés : l'enfant serait resté dans la maison paternelle jusqu'à douze ans, il aurait pris des degrés suffisants à Cahors, puis il serait venu au collège du Plessis et aurait « prononcé à quinze ans un sermon avec un succès extraordinaire » (3).

Quant au P. de Querbeuf, il affirme qu'à douze ans, Fénelon savait très bien le grec, qu'il écrivait en français et en latin avec élégance. C'est à cet âge qu'il serait entré à l'Université et il n'aurait rejoint son oncle le marquis à Paris qu'à dix-huit ans (4).

Le Grand Dictionnaire historique de Moreri se contente de dire qu' « il fit ses premières études dans la province et à l'Université de Cahors. Il vint ensuite à Paris où il les finit sous le nom d'abbé de Fénelon ». Ces mots se retrouvent textuellement dans la Vie publiée par le marquis G. de Fénelon (5). Quant au curé de Versailles François Hébert, il raconte que le jeune François fut « élevé sous les yeux et par les soins de feu... l'évêque de Sarlat. Comme il avait un esprit très vif, il apprit en peu de temps les belles-lettres » (6).

Nous sommes ainsi renvoyés à la source la plus ancienne qui est le Mémoire pour servir à la vie de M. de Cambray Fénelon : « Il avait été élevé dans la maison paternelle et eut pendant quelques années un

(1) Bulletin de la Société des Etudes du Lot, 1951, fasc. 4, Tricentenaire de la naissance de Fénelon, 21 octobre 1951, pp. 7 sq.

(2) Bull. de la Soc. hist. et archéol. du Périgord, t. LXXIX, 1952, p. 12.

(3) Ed. de 1817, t. I, p. 4.

(4) Oeuvres de Fénelon, Paris, 1787, t. I, pp. 21, 23, 30.

(5) A la suite de l'Examen de conscience pour un Roi, Londres, 1747, pp. 85 sq.

(6) Mémoires, éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 225.



précepteur qui avait du goût et de la connaissance des belles-lettres. Il avait continué ses études d'humanités et de philosophie à l'Université de Cahors où il avait étudié ensuite en théologie et avait pris des degrés... De Cahors, il vint à Paris à l'âge d'environ seize ans, quoique déjà docteur ou au moins licencié à Cahors » (7).

Ce texte montre que le neveu de l'archevêque n'était pas trop bien renseigné, puisque nous savons maintenant que ce n'est pas à seize (!) ans, mais à plus de vingt-cinq, que Fénelon devint docteur en théologie de Cahors (8). Selon l'usage, attesté à tout le moins entre 1645 et 1655, il y avait sans doute pris le même jour le baccalauréat et la licence en théologie (9). On croirait que c'est aussi là qu'il reçut le titre de maître ès-arts et la date de 1669 proposée par Querbeuf paraîtrait vraisemblable : pourtant, son nom ne figure pas dans le registre correspondant de Cahors — non plus, d'ailleurs, que dans celui de la Faculté des Arts de Paris.

Les partisans de la tradition en sont en tout cas réduits à soutenir que « l'Université de Cahors » n'aurait fait que délivrer des grades (son monopole avait été réaffirmé en août 1623) auxquels, bien avant son incorporation en 1681, le collège des jésuites aurait préparé par le moyen de ses cinq régents de lettres humaines et de son régent de philosophie (en raison du grand nombre des élèves, un second régent fut même adjoint à celui-ci le 8 août 1664) (10). Il serait pourtant étonnant que les contemporains, si attentifs aux conflits des deux corps, aient attribué à l'Université un honneur qui aurait appartenu à la Compagnie. D'ailleurs, malgré sa décadence indiscutable, la Faculté des Arts de Cahors avait conservé un professeur de grammaire et un professeur de philosophie (11).

Nous n'avons donc aucune certitude au sujet des études que Fénelon a pu faire à Cahors. D'où l'importance accrue des textes qui parlent de ses précepteurs (12). Le 11 juin 1663, « le gouverneur des enfants du second lit » de Pons de Fénelon, récemment décédé, s'appelait

(7) Arch. de S.-Sulpice, ms. XV, 2. L'accord du marquis avec RAMSAY (Life, Londres, 1723, p. 10 ) ne prouve que la dépendance de l'un par rapport à l'autre.

(8) Bull. Lot, 1951 (4 ), p. 9 — Dr BERGOUNIOUX, Fénelon, docteur en théologie de l'Université de Cahors (Revue des Questions historiques, 1924, pp. 480, 484).

(9) Ibid., p. 483.

(10 ) Léon Boui.vÉ, De l'hellénisme de Fénelon, Paris, 1897, pp. 10-14 P. DELATTRE, Etablissements des jésuites en France, Wetteren-Enghien, t. I, c. 1 020.

(11) C'était en 1677 Jean Filhol et Pierre Foureau (BERGouNioux, p. 484). Cf. F. STROWSKI, Revue de Fribourg, juillet-août 1903, p. 348 et, sur la manifestation gallicane d'un docteur, les Nouvelles ecclésiastiques de 1677, Bibl. de Carpentras, ms. 455, 8- cahier, f. 362 v°.

(12) La lettre écrite le 18 mai 1662 par le P. Garat, abbé de Chancelade, au P. Chastenet, semble plutôt concerner les enfants de François II que ceux de Pons (Arch. de l'évêché de Cahors, carton 21, n° 4).

141

« Meneschié » (13). Il s'agit de Charles Menissier (c. 1636 - 23 décembre 1681) que, malgré son titre pompeux, on n'avait pas eu à chercher bien loin, puisqu'il était fermier de Lamothe-Massaut (14). Sa science devait être courte, mais la présence à ses côtés de Jean Pignol (1603 18 mars 1667), curé de Sainte-Mondane et chapelain de la famille, pouvait en combler les lacunes (15). Il serait d'ailleurs naturel que l'orphelin soit ensuite allé demeurer auprès de son oncle, M. de Sarlat (16), qui dut trouver sans peine des précepteurs plus ou moins

(13) L. de MALEVILLE, Annales de la société d'agriculture, sciences et arts de it Dordogne. t. XXX, 1869, p. 470.

(14 ) Le 26 janvier 1673 Charles Menessier « habitant présentement au château de Fénelon, paroisse de Sainte-Mondane » signait à Belvès, devant le notaire Lapeyre,

son contrat de mariage avec Gabrielle Lacroix (A. D. Dordogne, Insinuations,

B. 3398 ). Le 11 mars 1677, il porte les titres de « bourgeois et fermier de LamotheMassaut y habitant » et agit comme « procureur spécialement fondé de procuration

de l'abbé de Fénelon » (cf. supra, I" p., ch. H, n. 17). Le curé de Lamothe-

Massaut, Goutoulas, signale enfin le 23 décembre 1681 le décès clans le château de La Mothe-Haute de « Charles Mennissier, bourgeois... âgé de quarante-cinq ans

ou environ » (Arch. communales de Lamothe-Fénelon. Etat-civil). De plus haute naissance, le jeune Guy de Laval aura aussi un paysan pour gouverneur (cf. supra, I" p., ch. V. n. 30).

(15 ) Originaires sans doute de Martel (cf. A. D. Dordogne, B. 1 330 ), les Pignol furent longtemps liés aux Fénelon. L'un d'eux informait avant 1659 le prieur de

Carennac que l'évêque de Sarlat faisait des objections juridiques à la nomination

à la cure de Calviac et de son annexe Sainte-Mondane dont l'avait pourvu M. de La Mothe, et dont « le titre lui avait été mis en main par M. de Carennac et

les provisions par les vicaires généraux de Mgr de Cahors » (A. D. Dordogne, 2 E

1 593 (4 ); cf. Bull. Périgord, t. XXXVIII, 1911, pp. 130 sq.). C'est sans doute le même « maître Jean Pignol, prêtre et docteur en théologie » que nous voyons jouer

en qualité de chapelain un rôle actif dans l'inventaire après décès (11 juin 1663 ) de

Pons de Salignac (cf. supra, n. 13 ) et qui mourut le 18 mars 1667, à l'âge de soixante-quatre ans, étant toujours curé de Sainte-Mondane (Registre des morts de

la paroisse Notre-Dame de Sarlat ). Madame de La Filolie, soeur du futur arche-

vêque, était le 13 mai 1670, à Sarlat, marraine d'un fils de Jean de Pignol, avocat, conjuge à la cour des consuls et lui-même consul en 1659-1660, qui avait épousé

sa cousine Marguerite, fille de l'avocat du Roi et d'Antoinette de La Brousse (Bull. Périgord, 1910, p. 501 — Acte du 30 août 1672 à la Mairie de Sarlat cité dans A. D. Gironde, 9 J. 375, pp. 465 sq.).

On rencontre peu après un autre Pignol, secrétaire de l'évêque de Sarlat (A. D. Lot, III E 217, n° 17, Gisbert, notaire de Cahors 3 mars 1679 ). Il faut peut-être

l'identifier au chanoine Jean-Paul de Pignol, docteur en théologie, archiprêtre de

Darglan vers 1695, syndic du chapitre cathédral le 13 octobre 1714, qui vivait encore en 1720 (A. D. Dordogne, B. 1 381 et 1 706 — Bull. Périgord, t. LXVI,

1939, p. 626). La famille fut, pendant un siècle, « la Providence du séminaire de Sarlat » (CONTASSOT, Archives de la congrégation de la Mission, t. CXIX-CXX, décembre 1955, p. 647 et t. CXXI, 1956, p. 212).

(16 ) Fénelon écrivait le 20 avril 1706 à Clément XI avoir été « a patruis educatum ». François Hébert, curé de Versailles où il fut son directeur, assure de

son côté qu'il fut « élevé sous les yeux et par les soins de feu Mgr de Fénelon » (Mémoires, éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 225 ), termes que reprend l'abbé Ledieu (Mémoires, éd. GUETTÉE, Paris, 1856, t. I, p. 138). Petit-neveu de l'évêque, Panta-

142

bénévoles : l'un d'eux fut peut-être le jésuite sarladais Gabriel d'Aymeriques (17) que l'abbé d'Hauteserre, historien de Cahors, dira avoir été le « modérateur de celui qu'il devait retrouver plus tard archevêque » (18). De fait, rien n'empêche qu'il n'ait joué dans l'éducation du futur prélat un rôle au moins intermittent. Mais, comme il ne fut pas affecté au collège de Cahors avant 1680, cela ne suffit pas à faire du grand homme un élève de la Compagnie. Le silence du P. de Vitry (19) à ce sujet s'accorde parfaitement avec celui qu'ont gardé le marquis de Fénelon, Ramsay et surtout M. de Cambrai lui-même.

léon de Beaumont-Gibaud semble aussi avoir étudié la philosophie à Sarlat (cf. infra, lettre du 24 août 1684, n. 18).

(17) Les registres paroissiaux de Sarlat (A. D. Dordogne, 2 J. 881 ) font connaître : 1° Eymeric d'Aymeriques, sieur de La Bénéchie, né en 1600, conseiller au sénéchal (1637-1641 ), puis conseiller du Roi et lieutenant criminel au présidial de Sarlat. Il eut le 15 avril 1649 un fils de Suzanne de Lasserre de Langlade et mourut le 17 ou 18 juillet 1652.

2° Son fils Bertrand d'Aymeriques de la Bénéchie. Encore mineur (il était né en 1634 ), il se rendit à Paris pour solliciter les provisions de la charge paternelle qu'il avait obtenue à la date du 13 janvier 1653 : sa correspondance avec Eymeric de Grézel (août-septembre 1655) prouve qu'il y était aussi chargé des intérêts des royalistes de la ville. Il épousa le 27 janvier 1660 Françoise de Gérard, morte le 4 septembre 1664, puis se remaria le 28 novembre 1673 à Catherine de Bernard. Il était mort en mai 1706.

3° Un autre Eymeric d'Aymeriques était en 1671 assesseur de Pierre de Grézel, lieutenant civil et criminel (G. de GÉRARD dans Bull. Périgord, 1910, pp. 286 n., 462 sqq. — SAINT-SAUD, Magistrats des sénéchaussées, présidiaux et élections du Périgord, Bergerac, 1931, pp. 91 et 101).

D'autre part, Antoine d'Aymeriques était nommé le 1" août 1669 chanoine théologal de Sarlat. Il eut le 5 mai 1679 pour successeur Louis d'Aymeriques, docteur en théologie, qui occupait encore ces fonctions en 1701 (cf. aussi la Continuation de Tarde, éd. J. VALETTE, p. 34 — A. DUJARRIC-DESCOMBES, Bull. Périgord, 1876, pp. 209-212 ).

Quant à Jean-Aymeric d'Aymeriques, sieur de Mondassaigne, avocat, puis maire de Gourdon, époux de Jeanne de Garric, il eut pour enfants Jacques, Pierre et Gabriel qui semblent s'être établis dans le Lot (A. D. Dordogne, 2 E. 61, 20 mars 1681, 12 juillet 1690, 27 juin 1698, 4 mars 1714 — A. D. Lot, Registres de contrôle, notaire Jean Lataste, 10 et 13 décembre 1696 ) : un Gabriel, ouvrier du chapitre du Vigan, était député le 7 juillet 1671 à l'assemblée du clergé par le diocèse de Cahors (A. D. Lot, III E. 257, n° 23).

(18) A. S. S., pièce 4 025. On nommait « modérateur n le répétiteur d'un étudiant en théologie (A. DURENGUES, M. Boileau de l'archevêché, Agen, 1907, p. 86).

(19 ) On trouvera dans Henk. HILLENAAR, Fénelon et les jésuites, La Haye, 1967, pp. 6-8, une biographie du jésuite et un examen approfondi de ses rapports avec Fénelon. Nous suivons aussi les conclusions négatives de l'auteur sur le passage de celui-ci au collège de Cahors.

II FENELON ET SAINT-SULPICE

Le jugement des Longeruana sur Fénelon : « Ce pauvre M. de Cambrai ne savait rien en théologie... Ces gens de Saint-Sulpice ne savent ce que c'est qu'étudier, ni langues, ni Ecriture, ni Pères », frappe par sa malveillance, mais son auteur semble sur un terrain plus solide en ajoutant : « Son grand et unique maître avait été M. Tronson et le séminaire de Saint-Sulpice sa seule école » (1). Au XVIIIe siècle également, le P. de Querbeuf, biographe de Fénelon, dira que c'est là qu' « il se prépara par cinq années de recueillement à la prêtrise qu'il reçut à vingt-quatre ans » (2). On croit le fait suffisamment établi par les phrases où l'archevêque a parlé de « la confiance qu'il a eue dès sa première jeunesse en Saint-Sulpice » et en particulier en M. Tronson, qui lui a « tenu lieu de père » (3). Il est pourtant curieux que, alors que,

(1) Berlin, 1754, p. 78.

(2 ) P. 35. Querbeuf avait des sources, mais il en majore beaucoup la portée. La plus ancienne se trouve dans l'éloge du Mercure galant d'août 1689 : « Le séjour qu'il a fait dans le séminaire de Saint-Sulpice est une preuve de sa piété n (cf. infra, ch. VII, n. 24 ). Hébert rapporte ensuite que son séjour à Paris fut d'abord consacré à « se perfectionner dans les études, où il avança autant qu'homme du monde », mais qu'ensuite, soucieux de « solide piété..., il se retira pour mieux y réussir dans le séminaire de Saint-Sulpice. Il demeura pendant quelques années dans la petite communauté de Saint-Sulpice où il vivait tranquillement et dans la pratique des bonnes oeuvres avec plusieurs abbés de vertu, entre lesquels étaient l'abbé des Marais..., l'abbé Bertier... et d'autres d'un mérite très reconnu » (Mémoires du curé de Versailles Fr. Hébert, éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 225, cf. aussi A. S. S., XV, 3 ). Le P. de Vitry se contente d'écrire : u Il vint ensuite à Paris et demeura quelque temps à Saint-Sulpice n (Correspondance du président Dugas et de M. de Saint-Fonds, éd. W. POIDEBARD, Lyon, 1900, t. I, p. 90), ce qui peut ne viser que sa retraite d'ordination (cf. infra, n. 16 ). Mais dans sa Vie imprimée (cf. l'édition de l'Examen de conscience pour un Roi, Londres, 1747, pp. 85 sq.), le neveu de l'archevêque ne prononce même pas le nom de Saint-Sulpice. Noter que David de Bertier, né en 1652, ne fit la connaissance de Fénelon qu'en 1677 (cf. infra, lettre du 28 janvier 1686, n. 1).

(3 ) Voici ses déclarations, par ordre chronologique. Le 6 novembre 1694, il écrit à M. Tronson lui-même à props de Mme Guyon : « Il n'est question que de moi et du fond de la doctrine sur la vie intérieure. Souvenez-vous que vous m'avez tenu lieu de père dès ma première jeunesse ». Viennent ensuite deux lettres à M. Lesehassier : « Vous savez combien j'aime et révère la mémoire de M. Tronson qui m'avait

L'ABBÉ DE FÉNELON 144 FÉNELON ET SAINT-SULPICE 145

pour le XVIIe siècle, les listes du Séminaire portent les noms de nombreux évêques — dont certains, comme Jacques-Nicolas Colbert, coadjuteur de Rouen, n'y ont pas passé six mois — et qu'elles signalent le passage de quatre Fénelon : Henri-Joseph (7 janvier 1653 - 16 avril 1654), François, évêque de Sarlat (entré le 1" janvier 1659), François (entré le 23 octobre 1665, sorti le 30 janvier 1667) (4) et François-Martial (19 octobre 1668 - 6 mai 1669) (5), elles ne fassent aucune mention du futur archevêque de Cambrai.

Dès 1850, M. Gosselin, P. S. S., constatait cette omission et s'en étonnait. Un de ses successeurs a cru pouvoir l'expliquer : « Ce catalogue a été, pour le xviie siècle, formé à l'aide des registres de l'économat qui ne recevait que les noms de ceux qui habitaient la maison » (6); mais il y avait des établissements voisins qui en dépendaient, en particulier « la petite communauté pour ceux qui ont leur

servi de père pour la vie ecclésiastique » (22 mai 1706) et « Je ne vous donne cet embarras qu'à cause de la confiance en Saint-Sulpice que j'ai eue dès ma première jeunesse P (10 août 1706 ). Dans l'intervalle, l'archevêque avait affirmé à Clément XI en lui demandant la canonisation de M. Vincent : e Tronson... audivi; nimirum ab ipso enutritus verbis fidei, et in clericali vita institutus, sub umbra alarum crevisse glorior. Is certe disciplinae studio ac peritia, prudentia ac pietate, sagacitate denique in explorandis hominum ingeniis, nulli, ni fallor, imper fuit s (20 avril 1706). A la fin de la même année, il écrivait à l'abbé de Beaumont à propos de Saint-Sulpice : » C'est une maison où j'ai été nourri, que ma famille a toujours chérie et révérée, longtemps avant que je fusse au monde » der décembre 1706). Enfin. dans 1'Appendix de 1710 adressé au Pape : • Fateri juvat me institutum fuisse Parisiis, non in Sancti Maglorii apud Oratorienses seminario..., sed in seminario Sancti Sulpicii, ubi Sedis Apostolicae amor et reverentia quam maxime commendatur » (E. JOVY, Fénelon inédit d'après les documents de Pistoie, Vitry-le-François, 1917.

p. 371). De son côté, M. Tronson écrivait le 29 août 1679 qu' » il y avait longtemps qu'il conduisait » Fénelon (cf. infra, n. 31), mais le 23 septembre 1702 M. Leschassier note simplement que • M. Le Fèvre, prêtre de la communauté.... peut avoir vu autrefois

M. de Cambrai lorsqu'il demeurait dans notre paroisse » (à Godet Desmarais, A. S. S.. III, 792). Bossuet parle enfin dans ses Remarques sur la Réponse à la Relation sur le quiétisme de « M. Tronson qui avait élevé M. l'abbé de Fénelon et que cet abbé avait toujours regardé comme son père » (art. III. § 2, n. 7, éd. LÂCHÂT, t. XX. p. 206).

(41 ('f les listes publiées par E. Levesque dans le Bulletin trimestriel des rm,-;o^. a;..,,es de Saint-Sulpice, 1905, pp. 2. 15, 72 sq., 1906, p. 64, 1907, p. 97. T Tryweron n'y passa aussi que trois mois (cf. infra. lettre di, 24 annt ifiPt , 1 (à) Les Registres de S.-Sulpice (p. 64, n. 1009) précisent qu'il appartenait au diocèse de Cahors. Il mourut le 2 novembre 1670 à Paris sur la paroisse S. lienoit. C'est vraisemblablement de Français-Martial que M. Gaye parle le 26 février 1609 au P. Chastenet : « M. de Cahors lui a donné la tonsure lui-même à Paris à Saint-Sulpice avec la permission et l'agrément de M. l'archevêque de Paris » (Archives de l'évéehé de Cahors, carton 21. re 1, VII, liasse 24). Nous ignorons ce qui permettait à L. Bertrand de dire que le futur archevêque entra en 1672 au Séminaire (cf. F. Sisowsszt. Revue de Fribourg. 1903, p. 349).

(6) Edition de l'Histoire de Fénelon du cardinal de Bausset, dans O. F.. t. X2,

p. 17, n. 3 — LEVESQUE, art_ rit.


pension, mais qui manquent de santé » (7); elle aurait existé de 1672 à 1690 (elle fut dissoute à cette date pour des raisons financières et remplacée par les « philosophes » de M. Brenier) : il en est fait clairement mention dans une délibération du 27 janvier 1680 (8). Elle se trouvait rue du Pot-de-Fer (actuellement rue Bonaparte) (9). Le cas de Fénelon serait analogue à celui de Godet des Marais qui serait passé des Bons-Enfants à la Petite Communauté. où il descendait encore en 1690.

Mais, précisément, l'évêque de Chartres figure, à l'encontre de Fénelon. dans la liste des anciens élèves à la date de 1670 (10)

Il est en tout cas certain que le 9 juin 1674 Fénelon n'habitait pas rue du Pot-de-Fer, mais rue Guisarde (11), et qu'il avait à cette date pour précepteur le supérieur du collège du Plessis, Charles Gobinet (12).

(7) Définition donnée par M. Tronson dans une lettre à M. de Belmont. 15 avril 1685, A. S. S., ms. XIII, p. 415. Cf. sa Correspondance publiée par

L. BERTRAND, I. II, p. 278.

(8) E. FAILLON, Vie de M. Olier, e édition, Paris, 1873, t. III, p. 100 — Assemblées du supérieur de Saint-Sulpice et de ses quatre consulteurs, 27 avril, 19 juin. 8 août, 19 septembre 1690 (textes aimablement communiqués comme le précédent par

M. I. Noye, P.S.S.). Cf. BOISARD, La compagnie de Saint-Sulpice, Trois siècles d'histoire, multigraphié, s.l.n.d., t. I, pp. 56, 72.

(9) Les Robertins qui s'établirent impasse Férou communiquaient par les jardins avec le Petit Séminaire. les Philosophes et le Grand Séminaire (Boismin, t. I, p. 67). Cf. aussi E. FAILLON, Vie de M. Olier, 4` éd., Paris, 1873, t. III, pp. 99 sq. — Bulletin trimestriel des anciens élèves, 1905, p. 2 et Félix de RocuEGUDE, Promenades dans toutes les rues de Paris par arrondissements, VI' arrondissement. Paris, 1910. PP- 93 sq.

(10) LEVESQUE, Bulletin trimestriel..., 1905. p. 73 n.

(11) C'est l'adresse que lui attribue l'obligation, contre-signée par son frère « François, sieur de La Mothe-Fénelon, de verser à Charles Gobinet, docteur de Sorbonne. 970 livres 10 sols » (9 juin 1674) (A. N., Minutier central, Et. XLIV, 1. 51). Il est toutefois curieux que la communauté des prètres de la paroisse Saint-Sulpice fùt située rue Guisarde (AULAGNE, La réforme catholique du XVII` siècle dans le diocèse de Limoges, Paris, 1906, p. 350 ). La Wallace Collection possède un portrait de Philippe de Champagne (mort en 1674) sur lequel on a longtemps mis le nom de Fénelon, bien que le personnage ait e des cheveux longs avec moustache

et mouche » (il est vrai qu' e il tient un livre, coiffé d'une calotte et porte un

simple rabat ») (J. DURIEUX. Bull. Périgord, t. LXXI, 1944, pp. 70 sq.; on en trouvera le fac-similé dans J. NIAUBOURGUET, Choses et gens du Périgord, Paris, 1942 ). Mais M. Bernard Dorival, spécialiste du peintre, veut bien nous écrire qu'il s'agit e du portrait d'un échevin de Paris, fragment d'un tableau dépecé sous la Révolution ou l'Empire s.

(12) Docteur de Sorbonne. Charles Gobinet, né à Saint-Quentin en 1614 et mort à Paris en 1690, gouverna près d'un demi-siècle le collège du Plessis a avec autant de sagesse que d'économie ». Il composa des ouvrages sur le Saint-Sacrement, la pénitence, la communion et surtout pour e l'instruction de la jeun zesse s dont la pédagogie fénelonienne peut être tributaire (cf. Ch. JOURDAIN, Histoire de l'Université de Paris, Paris, 1862, t. I, p. 164). Un autre de ses élèves, Rollin, a fait son éloge dans son Traité des études (Paris. 1740, t. I. pp. 683 sq.). Cf. Léon BOULVÉ, De l'hellénisme de Fénelon, Paris, 1897, pp. 7-8, et surtout Ernest BERLEmorrr, Ch. Gobi-net. Société académique de Saint-Quentin, e série, t. X, 1890. pp. 293-331.

Il n'est pas difficile de deviner pourquoi le marquis de Fénelon avait confié son

146 L'ABBÉ DE FÉNELON FÉNELON ET SAINT-SULPICE 147

La quittance qui nous l'apprend confère ainsi une grande autorité aux plus anciens Mémoires manuscrits pour servir à la vie de M. de Cambrai (13) « Il recommença à Paris ses études de philosophie et de théologie au Collège du Plessis sous M. Gobinet principal, homme recommandable et qui avait une amitié tendre pour l'abbé de Fénelon (14).

M. le cardinal de Noailles avait été dans le même temps à ce collège et la liaison avait été grande entre les deux jeunes abbés contemporains » (15). La même source fournit d'ailleurs l'explication de l'erreur

neveu au docteur Gobinet : celui-ci était fort lié aux ultramontains. Des rapports envoyés à Colbert signalent, parmi les docteurs opposés à l'enregistrement de l'arrêt du Parlement du 22 janvier 1663 (à propos de la thèse de Drouet de Villeneuve) « Gobinet, Chamillard et tous les professeurs de Sorbonne, les sulpiciens ». D'autres notent : e M. Gobinet, principal du collège du Plessis, réussit assez heureusement dans cet emploi, et l'on publie qu'il se laisse gouverner entièrement par M. Grandin...

M. Gobinet, intime de M. Grandin, suivant en tout ses sentiments, et le gouvernant même quelquefois, mais il a l'esprit rude, entend difficilement raison et ainsi ne pouvant être gouverné, sachant bien les affaires ». Il fut un des docteurs députés pour la rédaction des six articles de Sorbonne (8 mai 1663 ), mais le docteur Bouthillier disait tenir de lui qu'ils les avaient « composés en termes les plus équivoques qu'ils aient pu » (Ch. GÉRIN, Recherches historiques sur l'assemblée du clergé de France de 1682, 2' éd., Paris, 1870, pp. 520-527 et 31). Cf. ms. fr. 23 499,

f. 308 v° et supra, Ir° p., ch. IV, n. 41.

(13) A. S. S., ms. XV, 3.

(14 ) « En remplacement du collège de Calvi que Richelieu avait fait démolir, sa famille fit réparer le collège du Plessis. De son côté, la Sorbonne s'engagea à y faire refleurir les bonnes lettres, tant en philosophie morale qu'en philosophie, rhétorique, humanités et grammaire. Le collège devint bientôt un des plus disciplinés et florissants de l'Université » (Ch. JOURDAIN, t. I, pp. 164 sq. ). Si Fénelon y a été élève, ce qui n'est pas certain, il aurait entendu les cours de philosophie et de logique de Paul Cohade (cf. les B. M. de Saint-Quentin, ms. 139, de Noyon, ms. 5, et de Reims, ms. 899 ). Tandis que Noailles étudiait à la Sorbonne dont il devint docteur le 14 mars 1676, Fénelon peut s'être contenté des leçons particulières de Gobinet. Au dire de Languet de Gergy (qui, à vrai dire, n'est entré à Saint-Sulpice qu'en 1692) « il avait négligé les études scolastiques de Sorbonne; même il en avait conçu du mépris et il s'en expliquait assez librement » et n'essaya que trop tard « de réparer en lui ce défaut » (Mémoires sur Mme de Maintenon, éd. Théoph. LAVALLÉE, Paris, 1863, p. 350 ). En réalité sa première lettre (cf. la note 17) donne une impression tout autre : il semble que le jeune abbé aurait désiré suivre le cours normal des honneurs, mais son oncle Antoine en décida autrement, sans doute surtout par prudence : les positions bien connues du marquis de Magnac et de François II rendaient le jeune homme suspect aux gallicans et il n'aurait pu les fléchir qu'en défendant les six articles de 1663 comme le fit Antoine de Noailles dans ses thèses soutenues en 1675 sous la présidence de Bossuet (URBAIN-LEVESQUE, t. H, pp. 422-427). Les siens auraient vu là une trahison.

(15) Le nom de Louis-Antoine de Noailles, né à Saint-Flour le 27 mai 1651, ne figure pas comme celui de son cadet Gaston sur les listes de Saint-Sulpice. Phélipeaux atteste aussi qu'il devint très tôt e l'intime ami de l'abbé de Fénelon » (Relation su le quiétisme, s.l., 1732, in-8°, t. I, p. 116 ). Le fait s'explique aisément par des raisons de famille : si les deux maisons ne se prétendaient pas parentes (François III de Fénelon lui-même ne signale qu'avec circonspection des liens possibles par les PierreBuffière et les Co_nborn, A. N., M. 538, n° 12 ), elles étaient depuis longtemps en rapports en raison des nombreuses terres que les Noailles possédaient en Sarladais

courante : non seulement Fénelon eut Tronson pour directeur, mais « il fut après au séminaire et à la petite communauté de Saint-Sulpice pour prendre les ordres » : ce séjour (sans doute pendant l'hiver 16761677) (16) ayant été inférieur à six mois, il ne l'aurait pas fait considérer comme « ancien élève ».

Mais l'ordination ne rompit pas les liens du neveu du marquis de Fénelon avec la maison de M. Tronson. S'il alla aussitôt recevoir le doctorat en théologie à Cahors (17) (il aurait, selon l'abbé d'Hauteserre, demandé à cette occasion un canonicat vacant à l'évêque N. de Sevin qui « lui répondit qu'il était né pour de plus grandes choses » (18)), nous le voyons prêcher le 14 septembre 1677 au mont Valérien aux pèlerins de Saint-Sulpice (19). Bien plus, d'après le même ancien biographe, le prédicateur du Séminaire étant tombé malade le deuxième jour d'une retraite d'ordination, Fénelon « prêtre depuis fort peu de temps » aurait « sans préparation » traité à sa place « quatre ou cinq heures par jour pendant huit jours des engagements et des devoirs ecclésiastiques »... avec un tel succès qu'une « crainte de religion » amena la moitié des quatre-vingts ordinands à refuser le sacerdoce (20) !

Il est probable que, surtout pendant la période — bien plus courte qu'on ne l'a cru — qui précéda sa nomination au poste de supérieur des Nouvelles Catholiques (21), Fénelon s'exerça au ministère sous la direction de Tronson : ce fut le cas d'autres jeunes ecclésiastiques que

(cf. la lettre de l'archevêque de Cambrai à Mm° de Noailles du 30 août 1703 ) et de celles des Salignac en Limousin : dès le xvie siècle leurs divers membres entre. tenaient une active correspondance (B. N., ms. fr. 6 914 et Cabinet historique, t. XIX, 1873, pp. 132, 164, 177 ). Plus récemment, le comte Fr. de Noailles, ambassadeur à Rome, et Charles de Noailles, évêque de Saint-Flour, avaient travaillé activement à la fondation de la Compagnie du Saint-Sacrement à laquelle prirent part également François de Fénelon, futur évêque de Sarlat, et son frère le baron de Magnac (AULAGNE, p. 552 — A. RÉBELLIAU, La compagnie secrète du Saint-Sacrement, Paris, 1908, p. 65).

(16) Le ms. de Saint-Sulpice, XV, 3, a été suivi par la Vie du P. de Querbeuf (p. 33 ). La date est fixée par la déposition de l'évêque d'Ypres M. de Ratabon en mars 1695 : il y assure que l'évêque nommé de Cambrai était « prêtre depuis dix-huit ans » (Bulletin de l'Institut historique belge de Rome, t. IX, 1929, p. 287 ). Le sacerdoce était d'ailleurs requis pour le doctorat en théologie.

(17) Le 26 mars 1677, cf. supra, ch. I, n. 8. Ce choix se justifie assez par les rapports de M. de Sarlat avec l'Université sans qu'on ait besoin de faire appel à « l'invraisemblable indulgence des jurys » qui expliquait, d'après G. Patin, que la faiblesse de l'enseignement n'en fît pas partir tous les étudiants en médecine (Bull. Périgord, 1932, p. 46).

(18) Abbé d'Hauteserre, Mémoires de Cahors, A. S. S., n° 4 025.

(19) A. S. S., Journal de M. Bourbon, s.d. Cf. de PONTBRIAND, Manuel à l'usage des paroissiens de Saint-Sulpice pour le pélerinage du Mont-Valérien, Paris, 1790.

(20) Hauteserre, loc. cit. Il faut se souvenir qu'il existait des recueils manuscrits qui donnaient le texte des conférences de retraite en huit ou dix jours.

(21) Elle n'excéda guère deux ans (cf. infra, Chronologie du tome III).

de 1742 pour servir à l'histoire des évêques

148 L'ABBÉ DE FÉNELON FÉNELON ET SAINT-SULPLICE 149

leur naissance et leur valeur désignaient pour l'épiscopat (22). En revanche, rien ne permet de dire qu'il ait compté alors parmi les membres de la communauté des prêtres de la paroisse Saint-Sulpice qui, aux exercices collectifs, joignaient l'apprentissage des « fonctions les plus pénibles » : les affirmations de Simon de Doncourt (1773) (23) sont contredites par le journal de M. Bourbon qui note ses visites comme celles d'un étranger à la maison. Quant à la « tradition constante » que Fénelon aurait été catéchiste à la paroisse et qu'il aurait composé à cette occasion deux cantiques « Mon bien-aimé ne paraît pas encore » et « Au sang qu'un Dieu va répandre », elle n'est pas non plus attestée avant 1768 (24). D'ailleurs, la voix publique, toujours généreuse pour les grands hommes, lui attribuait aussi les Litanies du St. Enfant-Jésus que, jusqu'en 1743, on chantait à Saint-Sulpice après les Vêpres le 25 de chaque mois (25) : or, la paternité de celles-ci appartient au cardinal de Bérulle (26). Si l'influence de M. Tronson sur la formation cléricale du futur évêque de Cambrai fut primordiale, il n'est donc guère possible d'indiquer avec certitude les formes qu'elle a prises (27).

(22) On cite également, niais sans plus de précisions, Louis d'Urfé, futur évêque de Limoges, Pierre Clément, François de Lescure, Godet-Desmarais (AULAGNE, pp. 350 sq., 367 ) — Voir sur cette « sorte d'école normale supérieure », P. BROU-TIN, La réforme pastorale en France au XVII° siècle, Paris, 1956, t. II, pp. 259, 267.

(23 ) Remarques historiques sur l'église et la paroisse Saint-Sulpice, Paris, 1773, p. 207 n.

(24) E. FAILLON, Histoire des catéchismes de Saint-Sulpice, Paris, 1831, pp. 8, 46 sq., 55. Il cite les Cantiques de Saint-Sulpice, éd. de 1768 et autres, ainsi que la Préface des Opuscules sacrés et lyriques à l'usage de la jeunesse de la paroisse Saint-Sulpice, 1772. Le premier cantique aurait été composé pour les communions du mois. Cf. aussi Rull. de la commission historique du département du Nord, t. XIII, 1877, pp. 365 sq.

(25 ) Calendrier spirituel et historique à l'usage de la paroisse Saint-Sulpice pour 1777, Paris, p. 94. Cf. E. FAILLON, Histoire des catéchismes, p. 47, et Vie de M. Olier, 1873, t. II, p. 578.

(26 ) Cf. I. NOYE, art. Enfance, dans le Dictionnaire de spiritualité, t. IV, col. 667.

(27 ) C'est paradoxalement en 1674 que les documents subsistant permettraient de placer le séjour du jeune clerc parmi les prêtres de la communauté de Saint. Sulpice (cf. supra, n. 11). Pour aventureuse qu'elle soit, cette hypothèse pourrait s'appuyer sur la présence inattendue dès le 4 avril 1673 d'un abbé de Fénelon, non encore prêtre, parmi les notabilités de la paroisse : « Du mardi 4` jour d'avril 1673 de relevée dans la salle presbytérale où étaient M. le duc de Luynes, M. de Bérulle, conseiller d'Etat, M. l'abbé de Fénelon, M. Petitpied, prêtre, docteur en Sorbonne, conseiller au Châtelet, M. Callois, M. Dauvergne, M. Dernancourt, M. le marquis de L'Aigle, M. de Berthier, conseiller d'Etat, M. l'abbé Chandellier, M. Amy, Conseiller et substitut de M. le Procureur Général, M. Loyseau, conseiller, M. Chassebras, M. Husson, avocat, M. Dollet, avocat, M. Martin, écuyer, M, Langellée: M. Dacolle, prêtre, présidait... MM. Loyseau et Petit se transporteront à l'Hôtel de M. le duc de Luynes pour rectifier les règlements de la Compagnie avec M. Dollet, à l'effet de quoi le projet des règlements a été mis ès mains de mon dit sieur Loyseau » (extrait du premier registre du Conseil charitable de SaintSulpiee, 1" août '1666 - 16 avril 1673 dans SIMON de DONCOURT, Remarques historiques sur Saint-Sulpice, Paris, 1774 (?), t. III, p. 337 ).

Entre son ordination et sa nomination de précepteur, Fénelon conserva avec M. Tronson des rapports étroits qui nous sont connus par le Journal des actions de M. Tronson du sulpicien G. Bourbon (conservé pour la période du 22 avril 1677 au 25 juillet 1679), puis par la correspondance du supérieur. Voici d'abord ce que le secrétaire nous fait connaître des visites du jeune ecclésiastique à Issy :

« Le 17 juin 1677 : Procession du S. Sacrement... M. Tronson n'y a pas été. M. le comte de Brancas l'est venu voir le matin et M. l'abbé de Fénelon. »

« Le dimanche 4e juillet 1677 : L'abbé de Fénelon est venu parler à M. Tronson pendant qu'il achevait de dîner. Il est aussi venu pendant son souper où il a écrit quelque chose; il a parlé avant le dîner à un jeune homme de Cahors qui a dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique. Ils ont résolu qu'il ferait une retraite pour consulter sa vocation. »

« Le mardi 3e (août 1677), M. Tronson est parti à pied pour aller à Paris à 5 h. et 3 quarts, nous y sommes arrivés un peu après 7 heures. Il a dit la sainte Messe après 9 heures, M. l'abbé de Fénelon ayant été assez longtemps avec lui. »

« Le mardi 14 septembre 1677, M. le curé est allé avec cinq ou six de nos Messieurs en carrosse au Mont Valérien où il a dit la Grand Messe, M. l'abbé de Fénelon y a prêché... »

« Le vendredi 1" d'octobre 1677... M. l'abbé de Fénelon a été l'après-dîner assez longtemps avec M. Tronson dans sa chambre. »

« Le vendredi 25 février 1678... M. l'abbé de Fénelon est venu le matin pour parler à M. Tronson, mais il s'est trouvé empêché » (28). Corrélativement aux nombreuses visites du marquis de Fénelon au sujet de l'affaire du séminaire de Magnac,

« Le vendredi 16 juin 1679... M. l'abbé de Fénelon est venu voir M. Tronson après-dîner » et « le vendredi 23 juin 1679, M. le marquis et l'abbé de Fénelon ont été toute l'après-dîner avec M. Tronson » (29).

Le 16 août 1678, M. Tronson écrivait à son cousin l'évêque d'Arras G. de Sève de Rochechouart au sujet d'un canonicat dont celui-ci disposait : « ... Si M. l'abbé de Fénelon ne se trouvait point engagé dans des affaires qui l'occuperont apparemment quelques années, je suis persuadé que vous en auriez été très satisfait, et qu'il vous aurait rendu de bons services. Mais il a tant de raisons pour ne les pas quitter que je ne vois nulle apparence de le presser sur cet article » (30).

Le 29 août 1679, il écrivait au même évêque : « Deux personnes me sont venues en pensée pour votre Archidiaconé. L'un est le neveu

(28 ) A. S. S., Journal de M. Bourbon, 25 v°, 30 r°, 35 r°, 36 r°, 51 r°.

(29) Ibid., n° 690, 697, ff. 82 y°, 83 (30 ) A. S. S., Correspondance de M.

n° 201, 219, 250, 296, 312, 465, fr. 23 r°, r°. Cf. supra, r° p., ch. IV, n. 73. Tronson, t. I, lettre 172, pp. 84 sq.

150

de M. le marquis de Fénelon qui n'a pas grand emploi, et qui ne manque ni de zèle ni de capacité. Il est d'un caractère d'esprit fort honnête, agréable et délié, qui a talent pour la conversation et la prédication et qui, à sa santé près, qui n'est pas des meilleures, serait en état de se bien acquitter de tous les emplois qu'on pourrait lui donner... Il y a longtemps que je conduis ces deux personnes, et je puis répondre de leur piété; mais je ne sais quelles seraient leurs dispositions pour ces sortes d'emplois. Le premier se trouve dans quelques engagements qu'il ne pourrait pas peut-être quitter si aisément... Je n'ai pas cru devoir sonder ni l'un ni l'autre, que je ne susse auparavant ce que vous désirerez. Peut-être auront-ils quelque peine à quitter Paris où ils ne manquent pas d'emploi, surtout le premier qui a été choisi depuis peu pour être supérieur des nouvelles converties à la place de Mgr do Cahors » (31).

Les pièces suivantes montrent M. Tronson servant d'intermédiaire entre des carmélites et Fénelon. Nous savons que celui-ci prêcha au Premier Couvent (du faubourg St-Jacques) le Carême 1681 et le Vendredi-Saint de 1685 (d'autres disent le jour de Pâques), qu'il écrivit en septembre 1691 une lettre de condoléances pour la mort de la Mère Agnès. Mais les couvents de province le sollicitaient aussi, comme le prouve le mot du supérieur de Saint-Sulpice à Marie-Magdeleine du Saint-Sacrement, prieure du couvent Saint-Joseph des Carmélites de Bordeaux, en date du 7 octobre 1681 :

« J'ai donné votre lettre à M. l'abbé de Fénelon. Je puis vous assurer que ces sortes de commissions qui nie viendront de votre part ne me seront jamais à charge » (32).

Une autre religieuse, Marie-Thérèse de l'Incarnation, avait dû chercher à attacher de quelque façon Fénelon à son couvent. M. Tronson lui répondait en effet le 3 juillet 1682 :

« Ma R. M., J'ai parlé selon les désirs de mon coeur quand j'ai parlé à M. Loysenu et j'ai fait ce que je lui avais promis. Si Dieu ne change M. l'abbé de Fénelon, il ne faut pas s'attendre que les hommes le fassent. Il m'a paru en lui trop d'opposition à ce que je lui ai proposé, et il m'a dit trop de raisons pour pouvoir espérer de le convaincre.

Pour la pensée que vous avez eue de vous adresser à M. l'archevêque... » (33).

(31) Ibid.. t. I, lettre 266, p. 134 — Ed. lbutTnAND. t. III, pp. 75.76.

(32) A. S. S., t. I, lettre 486, p. 243. Ce n'est pas d'elle que dom Martianay a publié la Vie en 1711.

(33) A. S. S., t. I, lettre 568, p. 280.

CHAPITRE

III LES BENEFICES DE FENELON

A) Avant son ordination

Le 8 mars 1671, l'évêque de Sarlat conférait un canonicat de sa cathédrale à son neveu François de Salagnac qui prenait possession et qui obtenait le 12 juin du Conseil du Roi un arrêt défendant de le troubler dans sa jouissance (1). Son homonyme se trouvant à cette date au Canada, il s'agit, semble-t-il, du futur archevêque. Dans ce cas, il se serait hâté d'échanger sa prébende contre un bénéfice simple n'exigeant pas la résidence (2). Son premier bénéfice certain est en tout cas le prieuré du Rauzel qui permit le 5 mars 1675 aux députés du diocèse de Sarlat de l'envoyer comme « procureur général et spécial » à l'assemblée provinciale qui se tint à Bordeaux le 27 mars 1675 (3). Nous ne pouvons préciser la date de son entrée en possession, car, s'il avait appartenu au chanoine Gabriel de Labrousse, official et vicaire général de M. de Sarlat, mort à 68 ans et enterré le 22 juin 1662 (4), le prieuré de Notre-Dame du Rauzel, do l'ordre de Saint-Augustin, dans la commune de Marcillac, canton de Sarlat (5), n'avait pas pu être conféré immédiatement à Fénelon, qui n'était pas encore tonsuré.

Il reçut en revanche peu après le prieuré de Saint-Pierre de Douzens ou de Douzains, dans le canton de Castillonnès, arrondissement de Villeneuve-sur-Lot (L.-et-G.) : il le tenait sans doute du chanoine Gaurenne, auquel M. de Sarlat avait conféré ce prieuré et cette cure à la mort du sieur Dales (1661). En effet, le registre des insinuations fait en 1676 mention d'un visa accordé par le même évêque à « noble François de Salagnae le jeune, diacre, prieur de Douzains et du Rauzel ».

(I) La stalle était devenue libre la veille par la mort d'Antoine de Momie dont la résignation en cour de Rome n'avait pas Cté enregistrée. Ce fut donc en vain que celui h qui elle aurait conféré des droits, Joseph de Brons, essaya de supplanter le neveu du prélat (A. N., E. 1763, p. 180; J. VALETTE, p. 358).

(2) Un clerc tonsuré pouvait posséder sept ans un bénéfice simple sans itutro obligation que celle de lire son bréviaire.

(3) A. D. Gironde, C.585.

(4) Mairie de Sarlat, registre des morts de la paroisse Notre-Dame.

(5) BEAUNIER-BESSE, Abbayes et prieurés de l'ancienne France, Paris, 1910, t. 111. p. 319.

152 L'ABBÉ DE FÉNELON LES BÉNÉFICES DE FÉNELON 153

lorsque celui-ci fut pourvu du prieuré de Sadiliac (Sadillac, arrond. de Bergerac, canton d'Eymet) (6). C'est la seule fois que ce nom est associé à celui de Fénelon. Peut-être a-t-il échangé Sadiliac pour le prieuré de Saint-Front (paroisse de Saint-Quentin, juridiction de Castillonnès). En tout cas, il résigna le 30 juin 1693 Le Rauzel, Douzains et Saint-Front (7), le premier à l'abbé de Chantérac qui en fit prendre possession le 25 novembre 1694 par son procureur M. de La Templerie (8) et était également pourvu le 30 juin 1695 de Douzains et de Saint-Front (9). Chantérac céda à son tour les prieurés du Rauzel, de Saint-Front et de Douzains les 16, 18 et 19 mai 1709, à François-Barthélémy de Fénelon, petit-neveu de l'archevêque, né en 1691, tonsuré en 1707 : les revenus en étaient certainement modiques (10).

B) Fénelon doyen de Carennac (11)

Carennac est un bourg du Lot (arrondissement de Gourdon), où une abbaye de l'ordre de Cluny avait été fondée au XIe siècle. Mise en commende, la charge de prieur-doyen fut du XVIe au XVIIe siècle comme un bien patrimonial des Salignac (12). Ce bénéfice de trois à quatre mille livres de rentes appartenait à François II de Fénelon, évêque de Sarlat : nous voyons le futur archevêque, sans doute charmé par les agréments du site, y séjourner dès 1674. Bien qu'il eût convenu à la conférence

(6) A. D. Dordogne, 2 E. 1593, n° 3, cf. II C. 2384, n° 3082, 4 décembre 1695 (notaire Mortemousque ).

(7) Résignant Le Rauzel à Chantérac, Fénelon remettait Douzains et Saint-Front à la disposition de l'évêque de Sarlat (Notaire Bruneau, registré le 3 juillet 1693 au contrôle, f. 46, A. D. Seine-et-Oise, Versailles, notaire Gigot ). Mais celui-ci ne pouvait que conférer à Chantérac ces deux derniers bénéfices.

(8) A. D. Dordogne, II C. 2384, n° 63 et 64 (acte reçu par le notaire apostolique de Sarlat, Borie). Cf. aussi II C. 2384, n° 13 (17 novembre 1694, notaire Vaussanges de Sarlat).

(9) A. D. Dordogne, 2 E. 1593, n° 3.

(10) Lettres spirituelles, CXXVII, O. F., t. VIII, p. 542.

(11) On se reportera avant tout à la monographie d'ALBE et de A. Vinù, Le prieuré doyenné de Carennac (Bulletin de la Société scientifique de la Corrèze, t. XXX1V, 1912, pp. 469, 518, 537 et t. XXXV, 1913, pp. 93, 301; en tiré à part Brive, Roche, 1913 ). Cf. aussi LEYGE, Le récit de l'entrée de Fénelon à Carennac. Une lettre de son successeur, l'abbé de Chantérac (Bulletin de la Société des Etudes... du Lot, t. XXVII, 1902, p. 242); G. VEDRENNE, Une page de l'histoire de Carennac (s.l.n.d., 4 pp.); H. RAMET, Carennac en Quercy, Toulouse, 1928; Hubert MORAND, Fénelon à Carennac, Journal des Débats, 7 octobre 1931; Le Tricentenaire de Fénelon à Carennac, Vie Quercynoise, n° 349 et 353, 28 juillet et 25 août 1951.

(12) Cf. Bull. du Lot, t. XXIV, 1899, p. 216. Le prieuré appartint successivement à Louis de Massaut de Clercs, allié des Salignac (1598-1606), à Louis de Salignac, évêque de Sarlat (24 octobre 1615) (Bull. de la Corrèze, 1913, pp. 103-106) et ri son neveu Louis qui résigna en 1629 à François Ï.I. Les Procès-verbaux tic Passent• idée du clergé de 1675, Paris, 1678, B. N., Les 279, p. 285, montrent qu'en dépit des u contrats passés avec le Roi », la chambre ecclésiastique avait condamné le doyen de Carennac à payer la somme à laquelle ses religieux avaient été taxés; bien qu'un arrêt dg Conseil d'En Haut y eût déjà remédié, il demandait à l'Assemblée d'y « pourvoir par quelque règlement général ».

de Mercuès (1649) que c'était un abus de rendre les bénéfices héréditaires dans les familles, M. de Sarlat le résigna en 1681 à son neveu le supérieur des Nouvelles-Catholiques qui n'avait guère d'autre ressource pour s'entretenir à Paris : il s'était d'ailleurs réservé une pension qui servit en partie aux réparations de la cathédrale de Sarlat. Cette charge disparut à sa mort (1688). En raison sans doute de quelque grêle sur les récoltes, Fénelon déclarait, il est vrai, le 31 janvier 1691, « Carennac ruiné sans ressource », mais, dès le 15 janvier 1694, le doyenné fournissait de nouveau un revenu (13). Nommé archevêque, son titulaire le résignait le 10 mars 1696 à l'abbé de Chantérac (14). Voyant l'abbé de Beaumont entraîné dans la disgrâce de l'auteur des Maximes des Saints et sans bénéfice, Chantérac proposait de rétrocéder le doyenné. Bien que Fénelon ait refusé le 11 juillet 1698 cette offre généreuse (15), elle fut suivie d'effet après 1699 puisque c'est de Beaumont que FrançoisBarthélémy de Fénelon, né en 1691, reçut Carennac le 4 mai 1715 (16).

Du doyenné de Carennac dépendaient le prieuré et la place d'Argentat dans le diocèse de Tulle (17). Le 19 avril 1662, l'évêque de Cahors suggérait à son confrère de Sarlat de les échanger contre le prieuré de Rocamadour que possédait l'évêque de Tulle (18). Mais rien n'indique que ce projet ait eu une suite (19).

Le prieur de Carennac était également prieur de Sainte-Spérie de Saint-Céré. En cette qualité Fénelon donnait, dès le 15 août 1681, une procuration à Maître Pierre Sahuc. Il était en revanche tenu à l'entretien

(13) ALBE, art. cit., 1913, pp. 103-114. Un acte du 24 septembre 1684 fait mention d'une u conférence de charité pour les secours et les soins aux malades » qui tirait en partie ses ressources des aumônes du doyen (ibid., p. 114).

(14) A. N., M. C., Etude XXXII, 47.

(15) Voir dans la Correspondance les lettres portant ces dates.

(16) A. D. Lot, B. 1175. Cf. ALBE, art. cit., p. 114 et Bull. Périgord, t. LXXVIII, juillet-septembre 1951, pp. 187 sq.

(17) Sur Saint-Pierre d'Argentat, prieuré conventuel des clunistes de Carennac (1705), cf. J. E. BOMBAL, Histoire de la ville d'Argentat et de son hospice, Tulle, 1879, pp. 117 sq., 129, 139, 142 sq.; J.-B. POULBRIÈRE, Dictionnaire historique et archéologique des paroisses du diocèse de Tulle, Tulle, 1894, t. I, pp. 35-45. Des chiffres donnés par J.-E. Bombai. (pp. 129-134) il résulte que, dès 1655, l'oncle de Fénelon affermait ses droits sur Argentat pour environ 2 000 lb. Mais il y eut de longs démêlés entre les doyens de Carennac et les curés d'Argentat qui firent même saisir les revenus du prieuré. Le juge de Brive en attribua à ceux-ci le quart par provision. Finalement, Fénelon, déjà précepteur des enfants de France, nomma curé Jean-Joseph Ceyrac ou Ceyrat (1689-1717 ), qui fit assigner au siège de Brive les religieux de Carennac alors possesseurs du bénéfice. Les religieux en appelèrent au Grand Conseil. Après deux ans de procès, un accord fut conclu en 1693 grâce à l'entremise de Fénelon, de son frère, et de l'évêque de Tulle, Ancelin; le curé prenait un quart et gardait un autre quart, sa vie durant, pour l'entretien de deux vicaires et pour les réparations.

(18) Lettre du P. Dumas, secrétaire de l'évêque de Cahors au P. Chastenet, alors à Sarlat (Evéehé de Cahors, carton 21, n° 4).

(19) Les actes des 15 juin 1712 et 7 juin 1714 montrent au contraire que des liens étroits subsistaient à cette date entre Argentat et Carennac (A. D. Lot. Registre de contrôle. Notaires Faure (de Loubressae) et Chevalier (d'Argentat)).

154

de prédicateurs dans la ville pour les temps d'Avent et de (:an-que. I,a lettre écrite un 25 mai de Versailles par le précepteur des princes semble faire allusion à un accord conclu entre l’évêque de Cahors et lui à ce sujet (20).

C) Fénelon, prieur de Saint-Avit-Sénieur

Quand il eut, le 23 janvier 1688, donner un successeur à son prieur Me Etienne Delpech, décédé, le chapitre collégial des chanoines de saint Augustin de Saint-Avit-Sénieur (prieuré d'église séculière) se composait du neveu de Fénelon, Léon de Beaumont, chantre, de J. de Vassal, sacriste, de Boysson-Saint-Clar, chanoine et syndic, et de H. Martin, Delpech, P. Dubreil, chanoines. Si son choix se porta sur Fénelon, c'est peut-être qu'il sentait particulièrement le besoin de la bienveillance de son oncle l'évêque de Sarlat. Quoi qu'il en soit, l'élu, résidant alors rue du Petit-Bourbon, accepta le 7 février 1688 cette charge par acte notarié. Le 17, M. de Sarlat confirmait l'élection. Le nouveau prieur ne se dérangeait pas pour autant, mais désignait comme procureur Pierre Gaurenne, chanoine de la cathédrale, vicaire général et official de Sarlat, depuis longtemps tout dévoué à sa famille. Le 5 mars 1688, celui-ci vint donc prendre possession au nom du futur archevêque (21). Le nouveau prieur faisait poursuivre le 22 janvier 1689 des débiteurs défaillants à la sénéchaussée de Sarlat (22). Mais déjà Armand de GérardLatour, vicaire général et en 1690 syndic du chapitre de Sarlat, travaillait à y réunir celui de Saint-Avit-Sénieur : le nouvel évêque, Mgr de Beauveau. y réussit en 1695 (23). On a expliqué cette mesure par le fait que les chanoines de la collégiale « menant une vie licencieuse, avaient presque abandonné le service divin » (24).

(20) PARAMELLE, Chronique de Saint-Céré, Cahors, 1867, pp. 70, 82; ALBE, art. pp. 112 et 166; Henri BRESSAC, La châtellenie de Saint-Céré et la vicomté de Turenne, Aurillac, 8.d., pp. 116-120, 147 sq.; A. D. Lot, B. 1164; Arch. Nat., T. 193, no 48-49.

(21) A.D. Dordogne, 2 E 1593, n. 3 (texte publié dans la Revue Fénelon, n° 4, mars 1911, pp. 250 sq.); A. DUJARRIC-DESCOMBES, Bull. Périgord, t. XXXVIII, 1911, pp. 132 sq., 250 et, pour l'acte du 5 mars 1688 qui se trouve dans les archives d'Aiguevive, cf. J. MAUBOUFIGUET, ibid., t. LV, 1928, pp. 218-221, et Choses et gens du Périgord, Paris, 1941, pp. 63-64.

(22) A.D. Dordogne, 8.1725.

(23) DUJARRIC-DESCOMBES, Bull. Périgord, t. III, 1876, p. 205 et t. IX, 1882,

p. 475. On trouve dans la Continuation de Tarde (éd. J. VALETTE, Bergerac, 1957,

p. 37) le concordat du 6 septembre 1690 entre les deux chapitres : en particulier Léon de Beaumont devait sa vie durant tenir séance à Sarlat en qualité de sous-chantre. Ce qui n'empêcha pas Guillaume de Saint-Clar de faire le 10 septembre 1695 un e acte de sommation contre les sieurs de Beaumont, de La Fage (Jean de Vassal) et autres s (A. D. Dordogne, II C 2384, n° 1721, notaire Durestes de Sarlat ). Cf. aussi ms. fr. 26 460.

(24) J.-J. ESCANDE, Histoire du Périgord, t. III, p. 236.

CHAPITRE

IV A) FENELON SUPERIEUR DES NOUVELLES CATHOLIQUES

Fénelon remplaça vers juin 1679 A. de Noailles à la tête des Nouvelles Catholiques (1), établissement fondé en 1634 par la Compagnie de la Propagation de la Foi, muni en 1637 de lettres patentes et situé depuis 1672 rue Sainte-Anne (2). Cela a paru suffisant pour le rendre responsable de tout ce qui se passa dans la maison jusqu'en 1689 : si le P. de Querbeuf y voit un de ses titres de gloire (3), O. Douen lui impute les cruautés qu'on y exerça, et, comme son nom n'est jamais associé à aucune dans les documents, il lui attribue de surcroît une habileté machiavélique (4). Panégyriste et détracteur ignorent le rôle véritable des supérieurs dans les communautés séculières de ce genre : « ils ne sont pas souvent dans les maisons qu'ils gouvernent », dira Mme de Maintenon (5), et c'était particulièrement vrai, M. Tronson le reconnut le 29 août 1679, dans le cas de Fénelon (6). Les soeurs chargées des Nouvelles Catholiques disposaient en effet, pour les sacrements et pour les offices, d'un confesseur et d'un chapelain (7). En outre, leur maison étant une fondation royale, tous les ordres d'incarcération et d'élargissement sont signés par le procureur général Harlay et surtout par le lieutenant de police La Reynie (8). Fénelon ne voyait les pensionnaires que lorsque, « suffisamment instruites et disposées pour faire leur abjuration », elles lui « étaient présentées par la soeur supérieure afin qu'il les examinât. s'il le jugeait à propos avant de leur donner

(1) Noailles avait été nommé le 3 mars 1679 à l'évêché de Cahors et M. Tronson écrivait le 29 août 1679 à l'évêque d'Arras que Fénelon le remplaçait « depuis peu » (cf. supra, 2' p., ch. II, n. 31).

(2) Constitutions pour la maison des Nouvelles Catholiques de Paris, Paris, Muguet, 1675, p. 7 — JAILLOT, Recherches critiques et topographiques sur la ville de Paris, 6e quartier, Montmartre, Paris, 1772, pp. 4, 7.

(3) Cité par O. DOUEN dans L'Intolérance de Fénelon, 2e éd., Paris, 1875. pp. 54 sq.

(4) Ibid., pp. XXII sq., 61 sq., 66-79.

(5) Lettre du 10 octobre 1688 à l'abbé Gosselin, supérieur de Saint-Cyr (LANGLOIS, t. III, p. 355; cf. aussi p. 370).

(6) Cf. supra, 2° p., ch. II, n. 31.

(7) Constitutions, pp. 188-190.

(8) O. DOUEN, La Révocation à Paris, Paris, 1894, t. II, p. 249.

156 L'ABBÉ DE FÉNELON LE SUPÉRIEUR DES NOUVELLES CATHOLIQUES 157

l'absolution de l'hérésie » (9). On avait même souvent recours à d'autres prédicateurs (10). Fénelon avait essentiellement des attributions canoniques : il présidait les conseils (11) et approuvait les décisions relatives au personnel et au temporel : examen, réception, expulsion et parfois mutation des soeurs (12), élection de la supérieure (13), nomination des prédicateurs (14), confesseurs, chapelains (15), acceptation des fondations et donations, revue annuelle des comptes (16). Sans doute il avait aussi « la conduite du spirituel de la maison en général...; il devait procurer que chacune des soeurs du séminaire en son particulier ait les secours qui seraient nécessaires pour son avancement à la vertu » (17) : mais, en pratique, ce rôle devait être réduit par la discrétion requise à l'égard de la supérieure (18) et par la nécessité d'en référer périodiquement à l'archevêque de Paris, « supérieur naturel », qui pouvait intervenir directement rue Sainte-Anne (19).

Il n'est pas étonnant que les attributions fixées par les Constitutions, et elles seules, aient laissé des traces dans les documents :

Entre le 12 janvier 1680 et le 20 avril 1688, le nom de Fénelon apparaît quinze fois à côté de ceux des supérieures et de leurs officières dans les actes dressés par le notaire Charles I" Sainfray. Il s'agissait de fondations et de donations qu'il approuvait et signait. En voici les dates :

Fondation M. F. Testu, 12 janvier liasse 355, et L. 1 048, n° 24.

Fondation L. M. Lasserre, 9 et L. 1 048, n° 23.

Fondation Agnès Dupuy, 16 et L. 1 048, n° 25.

(9) Constitutions, p. 183 et infra, n. 23. Si Bossuet et Fénelon s'employèrent personnellement à convertir M"e de Péray (cf. infra, lettre du 21 août 1688), c'est qu'elle était la nièce des Dangeau. La correspondance de Fénelon contient aussi les noms de deux autres converties, Mme de Théobon dettre de la fin décembre 1687? ) et de Mme du Noyer dettre de février 1695 ). Cf. sur elles, DOUEN, Révocation, t. II, p. 257.

(10) Constitutions, p. 26. Cependant Fénelon donna lui-même le Carême 1685,

l'Avent de 1686, le Carême et l'Avent de 1688 (cf. infra, t. III, Chronologie).

(11) Constitutions, pp. 183, 204.

(12) Ibid., pp. 74 sqq., 80-91, 195. Cf. infra, n. 21.

(13) Ibid., p. 141.

(14 ) C'était pourtant l'archevêque qui désignait

faisait, chaque vendredi, une conférence à la grille (ibid., p. 25 ).

(15) Ibid., pp. 95 sq., 188-190.

(16) Ibid., pp. 93 sqq., 216. Cf. infra, note 22.

(17) Ibid., p. 181, cf. pp. 112-117 et 150.

(18) Cf. infra, notes 24 à 28. Il est curieux que rien n'indique si les visites triennales prescrites par les Constitutions (pp. 184-188) ont effectivement eu

(19) Ibid., pp. 113 sq., cf. p. 85.

Constitution de rentes Lemaze et rachat de rentes Vve G. Le Mayet, 16 avril 1680, M. C., Et. XX, liasse 355, et H5, 4 206.

Fondation Fr. Darbon de Bellon, 21 octobre 1680, M. C., Et. XX, liasse 356.

Constitution de rentes Ch. Chamois, 21 octobre 1680, M. C., Et. XX, liasse 356, et H5 4 206.

Rachat de rentes Th. du Rieux, 21 octobre 1680, 115 4 206 (cf. aussi l'acte du 4 août 1681, M. C., Et. XX, liasse 358, passé sans le concours de Fénelon).

Marché du couvreur P. Lucas, 31 janvier 1682, M. C., Et. XX, liasse 359.

Constitution de rentes Jacques Le Conte, prêtre, demeurant ordinairement à Montargis, 10 février 1683, M. C., Et. XX, liasse 362. L'acte précise que la somme reçue sera employée au rachat de 300 lb. de rentes que les Nouvelles Catholiques ont constituées à dame Jeanne Bouvier, veuve de Jacques Guyon, par contrat passé par Malingre et Sainfray le 6 juillet 1681; cet acte, dans lequel le nom de Fénelon ne figure pas, est conservé dans l'étude XX, liasse 358 : il y est indiqué que 6 000 lb. avaient été remboursées le 10 février 1682 à Denis Huguet, devenu le 3 février 1682 tuteur des enfants de Mme Guyon et procureur de la belle-mère de celle-ci, Anne Detroies.

Création de pension M. Chanut, 19 février 1683, M. C., Et. XX, liasse 362.

Convention M. Chanut, 26 juillet 1683, M. C., Et. XX, liasse 363. Les officières « promettent faire agréer ces présentes » par Fénelon « et en fournir acte audit s' abbé d'Issoire aussitôt le retour dudit sieur de Fénelon à Paris ».

Contrat de fondation de plusieurs saluts par Dame Philippa Theresa, femme de chambre de la feu Reine, femme séparée de Jacques de Visé, 19 août 1684, A. N., L. 1 048, n° 26. Fénelon assiste les « principales soeurs ».

Bail Anne 011ier, 9 juin 1685, M. C., Et. XX, liasse 366. Les officières « promettent de faire agréer l'acte présent par » Fénelon.

Donation Marie M. Garnier, 28 mai 1686, M. C., Et. XX, liasse 368. Il n'est pas fait mention de Fénelon, mais on lit sur la même pièce que « la communauté assemblée le 4 avril 1688, de l'ordre et en la présence de M. l'abbé de Fénelon » a décidé d'appliquer cette donation à la fondation de deux places de soeurs.

Fondation de Créqui, 26 mars 1688, M. C., Et. XX, liasse 372. Les soeurs déclarent en avoir donné communication à Fénelon. Celui-ci comparaît le 20 avril 1688, ratifie et signe l'acte.

Fondation S. Blanchet, 4 avril 1688, M. C., Et. XX, liasse 372 et A. N., L. 1 048, n° 28. L'acte spécifie que « la proposition a été examinée en présence de M. de Fénelon le 9 février dernier » et porte sa signature.

158 L'ABBÉ DE FÉNELON LE SUPÉRIEUR DES NOUVELLES CATHOLIQUES 159

Fondation d'une messe quotidienne pour feu Madame Colbert, 6 avril 1688, A. N., L. 1 048, n° 29. L'acte fait état de l'approbation de Fénelon.

On remarquera la disparition du nom de Fénelon (trop occupé par ses missions et d'ailleurs en mauvais termes avec l'archevêque) entre juin 1685 et février 1688. Le 28 août 1689, il céda la supériorité à Louis Milon, son collaborateur en Saintonge, futur évêque de Condom (A. N., L. 1 048, n° 31).

Ces actes nous renseignent sur les religieuses avec lesquelles Fénelon a été en rapport à leur occasion des charges étaient triennales en vertu de l'article XVII des Constitutions) : Marie-Madeleine Garnier, ancienne fille de la Providence. Elle signe presque tous les actes comme supérieure (20). Cependant, les 16 avril, 21 octobre 1680 et 19 février 1683, c'est Marie Foucault qui porte ce titre. Marie de Tonnant signe en 1680 comme assistante, puis son nom disparaît. Charlotte-Madeleine de Bézu d'Hardencourt fut d'abord (1679-1683) dépositaire, puis sans doute assistante (1685). Marie-Angélique Tardif la remplaça comme dépositaire et signa jusqu'en mai 1686. Les autres officières mentionnées dans les actes en même temps que leur supérieur sont Marie-Thérèse Montallier (jusqu'à février 1683), Louise de Croy, Marie Ancelin ou Anselin, Claude Lemaire (mars-avril 1680), Marie Chéron. Un second groupe ne commence à y figurer qu'à partir de juillet 1683 : Anne-Marie des Fontaines, Anne Chappelot ou Chapelet, SuzanneElisabeth Renard de Saint-André, Marie Chevalier (Marie Bargedé est présente le 26 juillet 1683, Marie-Elisabeth du Bourg le 9 juin 1685, Suzanne de Salbert les 9 juin 1685 et 28 mai 1686). Au printemps de 1688, nous rencontrons enfin les noms de Marie-Anne Chanut de Marcon ou Macon et de Marie-Françoise Héat.

En mars 1680 Fénelon permit à la soeur Tardif, associée de ladite maison, de travailler pendant trois ans au service des pauvres malades de l'Hôtel-Dieu à Chars (S. et O.) à l'instruction des enfants du lieu (21). De fait, nous avons vu qu'elle revint aux Nouvelles Catholiques.

Le personnel, composé d'un confesseur, d'un chapelain, de quinze soeurs et de six domestiques, devint insuffisant par suite de l'afflux des protestantes : il fallut le compléter par des Filles de la Charité, que Fénelon se chargea d'obtenir du supérieur de la Mission, M. Jolly, et de Seignelay. Au début de 1687, il exposait aussi au ministre la détresse de la maison : celui-ci promit de l'argent, mais ajouta que le Roi « entendait que les protestantes payassent leur pension » (22).

(20) P. COSTE, Correspondance... de saint Vincent de Paul, Paris, 1920, t. I,

p. 351 — O. DOUEN, Révocation, t. II, pp. 244 sqq. et Intolérance de Fénelon, 2° éd., Paris, 1875, p. 75 n. D'après Douen (Révocation, t. II, p. 238 ), Marie Foucault fut élue supérieure en 1680, M.M. Garnier en 1675 et en 1685 et M. Ancelin en 1698.

(21) A. N., II. 4206, cf. O. DOUEN, Révocation, t. II, p. 249 et Intolérance, pp. 75 sqq. A. M. des Fontaines écrira le 20 juillet 1700 à Fénelon une lettre touchante (A.S.S., n° 720). Il est question d'elle dans les Lettres historiques et galantes de llfrn° Du Noyer (Londres, 1757, t. VIII, 1" p., p. 317 ). Elle affirme aussi que Louise de Croji (cf. sur elle, infra, n. 27) était en 1688 maîtresse des novices : nous la voyons pourtant signer les 18 janvier 1687 et 15 mars 1689 des actes comme dépositaire (A. N., G8 252).

Nous sommes mal renseignés sur les résultats obtenus par le prosélytisme de Fénelon. Toutefois, en annonçant la conversion de Mme de Langerie, le Mercure Galant de mars 1686 (23) signale que le chef de sa maison, M. de Boismoreau, avait « reconnu son erreur depuis quelques mois, ainsi que sa femme et ses filles qui, ayant été mises par ordre du Roi aux Nouvelles Catholiques, y ont fait abjuration entre les mains de M. l'abbé de La Motte-Fénelon, en présence de M. le Premier Président ».

Un des épisodes les plus notables des années 1679-1689 est le passage de Mme Guyon rue Sainte-Anne. Que le fait soit ou non lié aux relations de la Mère Garnier avec le P. Crasset (24), c'est là qu'elle vint se cacher pour échapper à ses proches. Elle était prête à signer le « contrat d'engagement » que le notaire avait déjà dressé, quand la Mère Garnier elle-même déclara « qu'il n'en fallait pas » : la fugitive aurait cependant donné à la maison les 9 000 livres qu'elle avait emportées; son affirmation qu' « on fit un contrat de 6 000 livres pour un remboursement dont » les soeurs « avaient besoin » est, en tout cas, rigoureusement exacte, comme le montre l'acte du 6 juillet 1681. A son départ, elle fut accompagnée par la Mère Garnier jusqu'à Melun, où elle prit « la diligence... avec les autres soeurs qu'elle ne connaissait pas » et avec qui elle entra à la communauté de Gex. Mme Guyon attribue « toutes les persécutions qu'elle eut à y subir » au fait que le P. La Combe et elle avaient mis une religieuse en garde contre l'ecclésiastique qui « avait autorité dans la maison et y confessait ». Celui-ci se vengea en effet en indisposant contre elle « la soeur économe, d'esprit faible », la supérieure et jusqu'à M. de Genève (d'Arenthon d'Alex) : n'avait-il pas déjà reçu le surnom de « petit évêque »? Mme Guyon reconnaît d'ailleurs que leur malveillance n'alla guère d'abord qu'à l'obliger « à s'engager » en « donnant tout son bien » ou « à se retirer », ce qui

(22) En 1686 les effectifs semblent avoir été de quarante-cinq à quatre-vingts personnes et le Roi fournissait 18 000 livres sur un budget de 25 357. Cf. DOUEN, Révocation, t. H, pp. 249-252. — Intolérance, pp. 78, 89. Cf. infra, la lettre du 31 octobre 1686.

(23) Pp. 222 sq. On connaît aussi la conversion de Mme de Sainte-Hermine (DOUEN, Intolérance, pp. 81, 223, 232 ). Il est plus important que d'autres pensionnaires des Villarnoul, les Catillon etc.) soient devenues de bonnes religieuses et que l'une d'elles ait même été supérieure de la maison au milieu du xviiiesiècle (Intolérance, pp. 81 sq.). Cf. aussi infra, n. 28. On trouvera dans le ms. fr. 7053, ff. 166-169, une liste de détenues. Sur les soeurs Amonet, cf. J. de SAINT-GERMAIN, La Reynie et la police au grand siècle, p. 329.

(24) Cf. Cl. FLEURY, Œuvres, Paris, 1837, p. 616. Notons sans insister que les Constitutions (approuvées le 3 janvier 1675) recommandent le Chrétien intérieur de Bernières en même temps que l'Imitation, le Combat spirituel, Rodriguez, Grenade, S. François de Sales, d'Avila etc. comme étant « des livres où l'on trouvera les vérités chrétiennes expliquées avec une pureté et une simplicité évangélique » (ms. fr. 11 766, f. 40 r°-v°; cf. infra, la lettre de Fénelon du 3 mars 1692).

160 L'ABBÉ DE FÉNELON 161

n'étonne guère, puisque prélat et religieuses avaient dès l'origine compté sur sa fortune pour établir la maison. La Mère Garnier elle-même fait l'objet de jugements contradictoires dans l'autobiographie de son ancienne bienfaitrice : celle-ci affirme d'abord ne pas savoir si l'attitude hostile prise par la supérieure lors de la rupture du P. de La Motte avec elle « fut une feinte ou un changement véritable », mais elle finit par stigmatiser la supérieure parisienne « qui » lui fut « si contraire lorsqu'on voulut » « engager de force ». Même après qu'elle se fut retirée aux Ursulines de Thonon, les Nouvelles Catholiques la « blâmaient et condamnaient pour se disculper de leur violence » (25).

Ces indications sont plutôt précisées que contredites par les adversaires de Mme Guyon. En 1698, Bossuet invitera Fénelon à se souvenir des efforts de M. de Genève « pour faire rappeler les filles des Nouvelles Catholiques dont il était alors supérieur » et de « ce qui se passa à ce sujet environ en l'an 1688 » (26). Phélipeaux fournit beaucoup plus de détails : « Mme Guyon et le P. Lacombe... firent toutes les tentatives possibles pour engager dans leur parti les soeurs qui étaient venues de Paris. Ils en gagnèrent d'abord deux; mais le sieur Garin, doyen et curé de Gex, supérieur de la maison des Nouvelles Catholiques... en qui « M. de Genève avait toute confiance, empêcha le progrès de l'erreur, et remit ces deux soeurs dans la voie de la vérité, à quoi la soeur de Croy ne contribua pas peu par son zèle et son attachement à la saine doctrine » (27). C'est à ces accusations que Fénelon fera allusion lorsqu'il avouera avoir été d'abord « prévenu contre Mme Guyon sur ce qu'il avait ouï dire de ses voyages » (28), et nul ne l'a contredit. Il était donc déjà depuis près de dix ans supérieur de la communauté quand il fit la connaissance de la mystique.

(25) Vie par elle-même, IIe p., ch. 1 à 7, Cologne, 1720, t. II, pp. 1-7, 22, 45 sq., 52 sq., 56, 58, 60, 64, cf. infra, la lettre du 22 juillet 1689, n. 4.

(26) Remarques sur la réponse à la relation sur le quiétisme, art. II, § 8, n. 32, éd. LACHAT, t. XX, p. 202.

(27) Relation, t. I, p. 6.

(28) Réponse à la relation sur le quiétisme, O. F., t. III, p. 7 d.

Il y eut postérieurement des infiltrations jansénistes aux Nouvelles Catholiques si, comme c'est probable, on peut en croire les propos tenus par le P. de Vitry au président Dugas. Celui-ci écrit le 10 janvier 1719 à M. de Saint-Fonds : « Le Père m'a raconté que, revenant de Cambrai, il était allé voir une religieuse aux Nouvelles Converties de Paris, qui avait été de la connaissance de M. de Cambrai, et qui avait beaucoup d'estime pour lui; mais elle avait pris depuis ce temps-là quelque teinture de jansénisme. On parla fort de M. de Cambrai et de ses ouvrages. Le P. demanda à la religieuse si elle avait vu l'Instruction pastorale en forme de dialogue ? Non, dit-elle, mais elle ne vaut rien, on dit que cet ouvrage n'est pas de lui, mais d'un jésuite qu'il avait avec lui à Cambrai. C'était justement du P. de Vitry qu'elle voulait parler sans le savoir, et à qui elle faisait l'honneur de donner cet ouvrage. Il ne fit point connaître que ce discours le regardât, mais il en releva l'impertinence » (Archives S. J. de Lyon-Fourvière; le début de cette lettre a été publié par POIDEBArD, t. I, p. 91).

B) FENELON SUPERIEUR DE LA MADELEINE DU TRESNEL

La communauté des Bénédictines du prieuré de Sainte-Marie Madeleine du Tresnel (fondée au XIIe siècle au Trainel en Champagne, elle se transporta en 1654 rue de Charonne au faubourg Saint-Antoine) (1) n'était pas sans analogie avec celle des Nouvelles Catholiques puisqu'on y enfermait aussi des protestantes (2). Cependant le rôle du supérieur y restait beaucoup plus limité, puisqu'il n'intervenait pas dans le domaine du temporel et que, pour les professions, il ne donnait d'attestations que concurremment avec des évêques et d'autres prêtres distingués. Fénelon, qui n'en devint supérieur qu'après le 18 février 1678, date à laquelle G. du Plessis de La Brunetière faisait une seconde visite en cette qualité (3), n'a signé que trois fois dans le registre des professions (pour Angélique Gilbert, Marguerite de Veny d'Arbouze et G. de Vigan, les 7 avril, 2 juin 1682 et 5 février 1687 (4) : or, pendant cette seule période, on s'adressa à d'autres ecclésiastiques pour neuf autres professions. Fénelon ne procéda à aucune visite, tandis que son successeur Emery Dreux, chanoine et sous-chantre de Notre-Dame, attachait son nom à celle du 17 juillet 1693 (5).

Les actes sont signés pendant cette période par Charlotte de Veny d'Arbouze de la Sainte-Mère de Dieu, prieure, puis, à partir de 1692, par Anne de Lattaignant du Saint-Sacrement, sous-prieure et secrétaire du chapitre. Divers actes nous font connaître la composition de celui-ci à diverses dates (6).

(1) BOISI ISLE, t. XXXII, p. 114, n. 2.

(2) 0. DOUEN, La Révocation de l'Edit de Nantes à Paris, Paris, 1894, t. II, pp. 247, 270.

(3) Bibl. Mazarine, ms. 3327, p. 28.

(4) N° 89, 91 et 117, ibid., pp. 39 et 54.

(5) N° 153, ibid., p. 74.

(6) Une constitution du 5 mars 1682 (M. C., Et. Lange, LXXXIX, liasse 55) indique les noms de toutes les religieuses professes : Charlotte de Veny d'Arbouze de la Sainte Mère de Dieu, prieure, Anne de Lattaignant du Saint Sacrement, sous-prieure, Madeleine de Brons de Saint Benoît, Louise Mulot de la Sainte Trinité, Marie Lambert de la Présentation, Marie Nioche de Saint Joseph, Madeleine du Pont des Anges, dépositaire, M. Anne de Vignoulle de l'Assomption, Marie-Chrétienne Cellié de Saint Augustin, Claude de Mante de Saint Bernard, Charlotte de Mante de Saint Maur, Charlotte Le Roux de Sainte Madeleine, Marie du Bois de Sainte Agnès, Gilberte de Veny d'Arbouze de l'Enfant-Jésus, Françoise Gilbert de Saint Placide, Madeleine Fausset de Sainte Gertrude, Marie-Anne du Bois de la Sainte Mère de Dieu, Marie Lalemant du Saint Esprit.

Le compromis du 25 juin 1682 (liasse 58) est en outre signé par : Elisabeth Robert de Saint Nicolas, Angélique Gilbert de Sainte Scolastique, Marguerite de Veny d'Arbouze de Sainte Madeleine, Catherine Lallemant de l'Annonciation, et la donation du 25 juin 1683 (liasse 64) par : Anne Marin de Sainte Marie de Jésus.

162 L'ABBÉ DE FÉNELON

On relève ensuite dans le registre des professions les voeux de : Elisabeth Lecoq de Goupillière de la Sainte Vierge le 9 juillet 1684, Marie-Anne Pecquot de Sainte Thérèse le 7 juillet 1685, Elisabeth Le Bossu de La Houssaye des Séraphins le 4 juin 1686, Marguerite Gilberte de Sainte Flavie le 14 juin 1686, Gilberte Françoise de Veny d'Arbouze de Villemont de Sainte Cécile de Saint Benoît le 18 juillet 1686, Jeanne Gondouin de Sainte Marthe le 30 janvier 1687.

CHAPITRE

V LE « JANSENISME » DE L'ABBE DE FENELON

L'acharnement que M. de Cambrai manifesta contre le jansénisme à partir de 1699 ne favorise guère la conjecture qu'il ait dans sa jeunesse manifesté à cet égard des sentiments tout différents. On ne peut d'ailleurs faire grand fonds sur la chronologie fantaisiste de Saint-Simon : « Il avait frappé longtemps à toutes les portes sans se les pouvoir faire ouvrir. Piqué contre les jésuites, où il s'était adressé d'abord..., il se tourna aux jansénistes » (1). L'affirmation repose sur un seul fait indiqué avec plus de précision dans les Additions à Dangeau : la participation du jeune abbé à « un dîner réglé au moins une fois toutes les semaines chez la duchesse de Brancas dans le bout de la rue Cassette avec plusieurs de ces Messieurs (jansénistes) en grand particulier ». Le renseignement est sans doute de première main (2) et il est au moins certain que le jeune abbé avait les mêmes directeurs que le duc de Brancas, beau-père de la duchesse : mais c'étaient M. Tronson et l'oratorien de Monchy (3) ! On se demande donc si le jansénisme en question se distingue de la sévérité qui caractérisait vers 1680 de larges cercles dévots (4) et à laquelle M. de Cambrai resta fidèle jusqu'à

(1) Ed. BOISLISLE, t. II, pp. 338 sq., cf. t. XXX, pp. 205 sqq.

(2) Addition 126, 28 août 1690 dans DANGEAU, t. III, p. 205. On notera la précision apportée par les Ecrits inédits (t. IV, p. 449) : « chez la duchesse de Brancas qui me l'a souvent raconté ». Cf. aussi les Mémoires, éd. BOISLISLE, t. VI, p. 74, t. XXVIII, p. 194.

(3) Cf. A. S. S., Journal de M. Bourbon, passim et supra, re p., ch. IV, n. 91.

(4) Cf. H. HILLENAAR, Fénelon et les jésuites, La Haye, 1967, p. 26. Nous avons cité dans Louis XIV contre Innocent XI, Paris, 1949, p. 38 n., le mot pénétrant de Richard Simon : « Tout le monde condamne maintenant la méchante morale des jésuites », y compris MM. de Saint-Sulpice (1692 ). Godet-Desmarais lui-même sera qualifié par Saint-Simon de « grand ennemi des jansénistes, presque autant des jésuites et de la morale relâchée » (Addition à Dangeau, 6 février 1690, t. III, p. 64 ). Le cas le plus net est encore celui de Guy de Sève de Rochechouart, évêque d'Arras et cousin germain de M. Tronson. Il fut exilé de la Cour comme janséniste, mais le curé de Versailles Hébert affirme qu' « élevé par M. Tronson et le P. Amelote, tous deux ennemis déclarés du jansénisme, il a à cet égard les mêmes principes que ces véritables prêtres... et j'en ai mille preuves par devers moi » (Mémoires, éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 157 ). Il est à noter que M. Tronson lui offrit Fénelon pour vicaire général (cf. supra, ch. II, n. 31) et qu'après 1699 M. d'Arras resta fidèle à son métropolitain condamné. Cf. sur le rigorisme dont fit preuve le jeune Fénelon à l'égard des ordinands, supra, ch. II, n. 20.

164 L'ABBÉ DE FÉNELON

sa mort (5). Plus significatifs seraient les liens, attestés par la correspondance, avec Mme de Vibraye, Mme d'Alègre (6) et même avec le duc de Chevreuse à qui l'archevêque rappellera le 24 mars 1701 : « Votre goût, votre habitude et votre confiance ont tourné longtemps de ce côté-là » (7).

Beaucoup plus précieux est l'aveu tardif de Fénelon lui-même : « Il est vrai que j'ai vu des personnes très opposées au jansénisme qu'on avait soupçonnées trop légèrement. Pendant ma jeunesse, j'étais tenté de croire, sur ces exemples, qu'il y avait peu de jansénistes. Je n'étais pas alors moins opposé que je le suis à ces nouveautés; mais je ne les croyais pas aussi répandues que je les vois maintenant » (8). La paix de l'Eglise ayant interrompu pendant un quart de siècle les controverses sur la grâce, il est d'ailleurs peu probable qu'il ait alors beaucoup

(5) Cf. infra, n. 18 s. f. La lettre du 8 août 1692 à l'archevêque de Rouen ne montre guère de sympathie pour les casuistes. Télémaque leur donnera une leçon en refusant, malgré les instances de Narbal, de mentir pour sauver sa vie menacée par le Tyrien Pygmalion. Devenu archevêque, Fénelon méritera par sa sévérité à l'examen des ordinands les éloges du P. Quesnel lui-même (cf. notre article des Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1940, p. 249 ). Et quand ses suffragants lui dénonceront des propositions de morale relâchée défendues par les jésuites (en particulier, lors des affaires du P. Taverne en 1703 et du professeur de Tournai en 1710) Fénelon invitera seulement la Compagnie à en prévenir la condamnation par une censure volontaire (cf. sa lettre du 17 mai 1703 à Beaumont, O. F., t. VII, p. 424 et H. HILLENAAR, pp. 50, 305 sq.).

Dans une longue lettre de 1710 au P. Tellier, il souhaite e que cet ordre demeure... dans la fermeté contre le relâchement des moeurs... qu'il ne se laisse tomber dans aucune indiscrétion... et ne souffre aucune mollesse dans les maximes de direction » (Catalogue d'autographes V. Degrange n° 52, 1950, n° 555 ). Cf. infra, n. 31.

(6) Cf. infra, lettres du 16 juin 1681, n. 22, et du 24 août 1684, n. 9.

(7 ) T. VII, p. 227. Le propos n'est nullement contredit par Saint-Simon selon lequel « Chevreuse se déprit pourtant assez tard de la doctrine de Port-Royal jusqu'à un certain point; car il savait ajuster des mixtions étranges, sans en quitter l'estime, le goût, l'éloignement secret mais ferme des jésuites, surtout les moeurs, la droiture, l'amour du vrai, les vertus, la piété » (Boislisle, t. XXIII, p. 191, cf. aussi t. XXI, p. 165 ). La rupture n'eut lieu qu'en 1693 lorsque l'abbé Boileau se déclara contre Mme Guyon. Celle-ci écrivait au duc le 30 septembre 1693 : « Ceux du parti de Port-Royal se remuent fort contre vous, en parlent même en mauvais termes, disent que vous avez quitté le parti, que vous ne ressemblez pas à M. votre père qui était un esprit ferme » (A. S. S., pièce 7 204). Un peu plus tard, G. Vuillart écrivait de Chevreuse lors de l'affaire des Maximes des Saints : e Son 'éducation avait été si solide qu'on en aurait attendu tout autre chose et des fruits d'un bien meilleur goût. Que cette bizarrerie aurait affligé M. Lancelot s'il avait vécu jusqu'ici... car il avait toujours des entrailles bien tendres pour son élève » dettres, éd. R. CLARK, Genève-Lille, 1951, p. 116). On ne doit d'ailleurs pas oublier que Fénelon connut le duc de Luynes avant son fils (cf. supra, II` p., ch. II, n. 27).

(8) A. S. S., n° 567. Devenu évêque d'Agen, Hébert soutient l'avis opposé dans 88 Lettre à Pontchartrain, pp. 67 sqq. Cf. DITRENGUES, Revue de l'Agenais, t. L (1923), p. 395 et 409.

165

réfléchi à leur sujet. On ne peut y rapporter qu'une phrase de la lettre à l'abbé de Langeron du 24 août 1684 où le supérieur des Nouvelles Catholiques soutient fortement que, même dans ses derniers ouvrages, saint Augustin, héritier de la pensée de saint Cyprien, n'avait rien d'un novateur (9). Sa doctrine sur ce point était certainement celle de Bossuet qu'il révérait comme un maître (10).

On ne pouvait s'étonner qu'entre Bossuet, ancien secrétaire de la Compagnie du Saint-Sacrement, et l'archevêque de Harlay qui en avait été le persécuteur, le neveu du marquis de Fénelon ait choisi le premier, mais il n'accorda même pas au membre du Conseil de conscience les égards que dictait la prudence : « Monsieur, vous voulez être oublié et vous le serez », aurait été la réaction de M. de Paris (11). Même s'il n'a pas prononcé le mot, celui-ci y conforma sa conduite puisque, selon le petit-neveu de l'intéressé et A. M. Ramsay, « cet abbé ayant été destiné à l'évêché de Poitiers, M. de Paris eut le crédit de le faire rayer de dessus la feuille où il était déjà en le représentant au Roi comme prévenu en faveur du jansénisme » (12). Il se trouve que ce siège fut attribué deux fois en quelques mois : le 10 novembre 1685 à l'abbé de Quinçay qui s'en démit le 30 mars suivant, de sorte qu'il ne fut conféré définitivement à Fr. J. de Baglion de Saillant que le 21 avril 1686. Si, comme nous le croyons, l'échec de Fénelon se place à cette dernière date (13), nous connaissons l'argument dont Harlay se servit contre lui : son jansénisme s'était manifesté dans le domaine alors

(9) Cf. infra, t. 1H.

(10) Cf. l'article de Ch. URBAIN, Du jansénisme de Bossuet (Revue du clergé français, r' août 1899) et la bibliographie que nous avons donnée dans Louis XIV contre Innocent XI, pp. 38 sq., n.

(11) Mémoire pour servir à la vie de M. de Cambray Fénelon, A. S. S., XV, 3, ff. 1 y° sq. — Repris par le marquis dans la Vie publiée avec l'Examen de conscience pour un Roi, Londres, 1747, pp. 90 sq. Phélipeaux précise : e Je me souviens qu'il blâmait alors tout publiquement la conduite de l'archevêque de Paris, exagérant sa vie mondaine et dissipée, ses caresses trompeuses, sa passion de dominer et le peu de soin qu'il avait pour la discipline de son diocèse : il rapportait souvent par raillerie le mot de M. Gaudin, chanoine de Notre-Dame : Que fait Monseigneur? II dispense » (Relation..., t. I, p. 35). La lettre anonyme à Louis XIV (cf. infra, décembre 1693, n. 72) est encore plus dure.

(12) Mémoire pour servir..., f. 2 r° — A. M. RAMSAY, Vie de... Fénelon, La Haye, 1723, p. 11 — Mémoires du curé de Versailles Hébert, pp. 226 aqq.

(13) Outre EUBEL, cf. DANGEAU, t. I, p. 249 et les Nouvelles ecclésiastiques du 30 mars 1686 : e L'abbé de Quincé... a rendu son évêché au Roi, s'en disant indigne par un exemple fort rare » (ms. fr. 23 498, f. 92 r° ). Nous n'attribuons pas une valeur décisive au fait que le Mémoire pour servir... présente les missions de l'Ouest comme une revanche du refus de l'épiscopat : « Cependant des amis de M. le marquis de Fénelon ayant contribué à dissiper la prévention qu'on avait donnée au Roi, il fut choisi pour aller à la tête d'une mission dans les diocèses de Saintes et de La Rochelle s (f. 2 r° v°) : il paraît en effet ignorer la dénonciation de janvier 1686. Cf. infra, lettre de novembre 1687, n. 21.

166 L'ABBÉ DE FÉNELON LE « JANSÉNISME » DE FÉNELON 167

capital de la controverse; le missionnaire de Saintonge s'étant inspiré dans sa prédication des principes de l'Exposition de Bossuet, il avait été accusé par quatre jésuites, les a têtes de fer » de Marennes, de faire le jeu de l'hérésie sur le culte des saints et des images. Si le P. de La Chaise se contenta de bons conseils (14) -- Fénelon l'avait sans doute rassuré en prenant en novembre 1685 pour confesseur son confrère le P. Le Valois (15) —, il n'en alla pas de même de l'archevêque auquel cette dénonciation permit d'empêcher la promotion du suspect. L'abbé était cependant trop en faveur auprès de Seignelay et du duc de Beauvillier pour que sa disgrâce fût complète et, retourné à La Rochelle, il y plut tellement à l'évêque Henri de Laval-Boisdauphin que celui-ci vint à Paris et le demanda pour coadjuteur (16). Le 7 décembre 1687 les Nouvelles ecclésiastiques annonçaient un nouvel échec (17). Le moment ne pouvait en effet être plus mal choisi. Rendant compte en

(14) Cf. infra, les lettres du début de 1686.

(15) Les paroles dont Bossuet se servit pour dissuader Fénelon de s'adresser aux jésuites, « chose indigne d'un homme de son mérite; que c'était aux jésuites à se mettre à see pieds et non à lui; que c'était à eux à le consulter et à prendre conseil de lui, qu'on ne manquerait pas d'attribuer sa conduite à l'envie d'assurer sa fortune, au lieu qu'il n'avait aucun besoin d'eux pour cela », (Mémoire de Ledieu de 1699 dans la Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 28, cf. aussi 25 juillet 1903, p. 162; cp. PHÉLIPEAUZ, Préface, p. biij : a Quoiqu'avant d'être précepteur il n'estimât guère les jésuites, il se lia par intérêt avec eux et se mit même sous la direction du P. Valois ») marquent seulement qu'il considérait comme acquise la promotion de son ami. Le P. Le Valois dit avoir été trois ou quatre ans confesseur de l'abbé, ce qui ne précise rien non plus. Il succéda sans doute auprès de lui au P. de Monchy, oratorien rigoriste qui mourut le 8 novembre 1686 (cf. sur lui supra, I" p., ch. IV, n. 91), mais rien ne dit que sa santé lui ait permis de se charger jusqu'au bout de la direction de l'abbé.

(16) A vrai dire, ce n'était pas par hasard que Seignelay avait envoyé Fénelon dans cette ville, car 1° les Nouvelles ecclésiastiques annonçaient dès le 15 mai 1683 :

« M. de La Rochelle sollicite un coadjuteur. Il demande M. l'abbé de Saint-Luc ou M. l'abbé des Marets de Saint-Sulpice moyennant cession d'une abbaye qu'il a » (ma. fr., 23 510, f. 71 y° ). 2° La cousine germaine de Fénelon avait épousé un Laval. Quoique lointaine, l'alliance était, dans les idées du temps, d'un grand poids. A Cambrai, Fénelon lui-même souhaitera pour coadjuteur un Laval d'une troisième branche, « parce que », dit Saint-Simon, « il était un peu son parent » (BotsusLE, t. XXIII, p. 357). 3° On pouvait prévoir que le prélat et le missionnaire s'entendraient. C'est précisément ce qu'essaie de cacher le Mémoire pour servir... écrit au plus fort d« controverses antiqueanellistes : « M. l'évêque de La Rochelle, Laval et distingué par sa naissance et sa piété, prit pendant cette mission une si grande estime et tant d'affection pour M. l'abbé de Fénelon, qu'étant venu quelque temps après à Paris et à la Cour, ce prélat de son propre mouvement et à l'insu do

M. l'abbé de Fénelon le demanda pour son coadjuteur » (f. 2 v° ). Ramsay ignore le fait mais les Mémoires du curé Hébert (pp. 226 sq.) expliquent l'échec de Fénelon à un siège non désigné par « sa liaison avec les évêques de La Rochelle et de Luçon » (Barillon).

(17) Ma. fr. 23 498, f. 252 r°. L'évêque semble avoir été absent de son diocèse d'août 1687 à avril 1688 et était certainement encore à Paris le 8 février 1688

(L. PiROUAS, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1734, Paris, 1964, p. 338, n. 2).

octobre 1687 du Traité de l'Education des Filles, les Nouvelles de la République des Lettres y avaient en effet malignement relevé, non seulement l'aveu que le calvinisme survivait à l'Edit de Nantes, mais le silence de l'auteur sur la transsubstantiation et son opposition aux casuistes (18). Mais c'est dans la personne de Mgr de Laval lui-même que se trouvait le plus grand obstacle (19). Fils de Madame de Sablé, co-éditeur du catéchisme des trois Henri avec les évêques d'Angers et de Luçon (20), mal vu depuis longtemps à Rome (21), il avait pour grand-vicaire Phélippes de La Brosse qui était encore plus compromis que lui (22) : au même moment un conflit dans le Saumurois donnait au P. de La Chaise et au secrétaire d'Etat Châteauneuf l'occasion de les traiter de jansénistes (23). Or, Bossuet avait déjà été écarté de Beauvais parce qu'on ne le jugeait pas capable de s'y opposer avec assez de force aux tendances que l'évêque précédent y avait encouragées (24). Comme le note très exactement l'ancien biographe, la démarche de Mgr de Laval « n'eut d'autre effet que de ?enouveler le soupçon que M. l'abbé de Fénelon penchait du côté du jansénisme, attendu que M. de La Rochelle était suspect de ce côté-là » (25).

(18) Cf. infra, ch. VI, n. 84.

(19) Cf. sur lui infra, lettre du 13 juillet 1674, n. 17.

(20) Voir L. DELAUNAY, Quelques notes sur le catéchisme des Trois Henri (Mémoires de la société d'agriculture, sciences et arts d'Angers, 5` série, t. XXIII, 1920 ), pp. 48 sq., 52 sq., 60, 65, 67, 69. On attaquait en particulier le chapitre « Des abus qu'il faut éviter dans l'invocation des saints et dans la dévotion à la sainte Vierge » (Grand Catéchisme, VI` p., leçon VIII du 2` art.). L'abbé de Pont-château se chargea en septembre 1677 de défendre le livre à Rome (P. HOFFER, La dévotion à Marie, Juvisy, 1938, p. 132 — L. von PASTOR, Storia dei Papi, Rome, 1943, t. XIV2, p. 314).

(21) Il devait protester dans une lettre au Pape du 31 mars 1678 contre l'accusation d'être mal affectionné au Saint-Siège (Arch. Vat., Vescovi, t. 64, ff. 96 sqq.).

(22) Le Mémoire pour servir... (f. 2 y° ) insiste sur le jansénisme de l'entourage du prélat. Il sera question de La Brosse dans la lettre du 11 mai 1686, n. 2.

(23) La Brosse disposait d'un prieuré bénédictin qu'il avait confié à Augereau, curé de la Fougereuse à quatre lieues de Saumur. Augereau fut exilé à Gergeau. Les Nouvelles ecclésiastiques du 14 novembre 1687 signalent que l'évêque a reproché au P. de La Chaise d'être intervenu contre lui et elles rapportent le 7 décembre les propos de Châteauneuf (ms. fr., 23 498, ff. 243 v° à 244 y°, 256 v°).

(24) Voir deux lettres de Sainte-Marthe à Pontchâteau, Paris, Bibl. de Port-Royal, ms. P. R. 47, ff. 603 et 631 et les Mémoires pour servir à l'histoire de ce temps, 1679, f. Amersfoort, P. R., 3 071.

(25) A. S. S., XV, 3, f. 2 y°, Bien que le P. de Vitry fùt soucieux de justifier son ordre, on ne peut rejeter a priori le propos rapporté par le président Dugas où il met en cause les rivaux de celui avec qui il vécut à Cambrai : « II passa dans les commencements pour janséniste dans l'esprit du P. de La Chaise sur le rapport de quelques abbés. Car, me disait le P. de Vitry, c'est une étrange nation que celle des abbés qui cherchent à attraper des bénéfices. Ils cherchent tant qu'ils peuvent à se détruire les uns les autres s (PounsAttn, p. 90). Pensait-il à l'abbé de Cordemoy, collaborateur de Fénelon en Saintonge dont le futur archevêque appré-

168 L'ABBÉ DE FÉNELON

Cependant les mois suivants voyaient se multiplier les succès de l'écrivain, du prédicateur, du directeur, même ceux de l'expert consulté par Seignelay en matière de haute politique religieuse. Il était de nouveau question de Fénelon pour un évêché (26), et les jésuites l'invitaient à prêcher le 1er janvier 1689 à la maison professe (27). Aussi ne s'opposèrent-ils pas à la désignation du précepteur du duc de Bourgogne —, mais le P. Le Valois fut consulté sur l'accusation de jansénisme (28). Ce qui n'empêchait pas les Nouvelles ecclésiastiques des Foucquet — qui, à vrai dire, connaissaient moins les opinions de l'abbé que celles de son frère François II, anti-régaliste du Midi et intime de l'évêque de Saint-Pons --- de voir là une défaite de la Compagnie (29). La nomination de Fénelon à Cambrai les faisait encore exulter : il ne serait pas monté si haut si on ne l'avait pas écarté du petit siège qui l'eût tenu loin de la Cour (30). En tout cas le nonce soulignait au même moment que le nouvel élu « n'avait pas la réputation d'adhérer au parti des pères jésuites » (31). Il fallut pour provoquer leur alliance l'affaire

169

des Maximes, mais Noailles, élève du P. Amelote, était en droit de s'écrier au plus fort de la querelle : « Qui l'aurait cru il y a dix ans, disait un homme d'esprit, que l'abbé Desmarais passerait pour janséniste et que l'abbé de Fénelon deviendrait moliniste ! » (32).

ciait peu les méthodes de controverse? Il est à noter qu'une certaine Mine L. de Chezelles recommanda le 25 février Cordemoy pour l'évêché de Poitiers (ms. fr. 20 967, ff. 73 sq.).

(26) Cf. infra, ch. VII, n. 25, lettre du 28 mars 1689, n. 9.

(27) Ms. fr. 23 499, f. 19 v°.

(28 ) Mémoires du curé Hébert, p. 228. Dans sa lettre à Pontchartrain (p. 69 ), le même accuse le P. Le Valois, venu quelques années après à la Cour, d'avoir dressé une liste des soi-disant jansénistes qu'Hébert juge calomnieuse. Cf. aussi Revue de l'Agenais, t. L, 1923, p. 409 et le mot du P. de Vitry dans HILLENAAR, p. 36.

(29) Mu. fr. 23 499, f. 291 r°, 23 505, ff. 11 y°, 16 y° et infra, ch. VII, n. 14, Une note curieuse d'un contemporain montre combien l'erreur était répandue : « Les jésuites voulant perdre l'abbé de Fénelon au commencement qu'il fut précepteur de Mgr le duc de Bourgogne, portèrent une consultation en Sorbonne, savoir si un prince ou grand seigneur peut mettre en conscience auprès de son fils pour son éducation un homme accusé de quiétisme ou d'hérésie. M. de Meaux étant allé en Sorbonne vit le mémoire, conseilla aux docteurs de n'en rien faire, que c'était un mauvais office que les jésuites voulaient rendre à l'abbé de Fénelon. Et ils ne répondirent pas » (rns. Clairambault 1180, f. 257 v° ). Phélipeaux qui rapporte (t. I, p. 57 ) l'anecdote en s'attribuant un rôle décisif la place en 1693 et impute avec beaucoup plus de vraisemblance à l'archevêque Harlay la responsabilité de la manoeuvre.

(30 ) Lettre de Paris (écrite par le P. Fzmcquet?) du 7 février 1695 (ms. fr. 23 505, ff. 11 y°, 12 r° ) — Quesnel à L. du Vaucel, 4 mars 1695, 11 octobre et 22 novembre 1698, f. Amersfoort ms. P. R. 2595. Les uns et les autres auraient été ravis par la lettre anonyme à Louis XIV et surtout par les attaques contre la Régale, contre l'archevêque Harlay et contre le P. de La Chaise qui la terminent (cf. infra, lettre de décembre 1693, notes 72-80).

(31 ) Arch. Vatic., Francia, t. 188, ff. 160 sq. Témoignage analogue sous la plume du chancelier Daguesseau : « Jusque là l'archevêque de Cambrai avait paru n'être que médiocrement des amis des jésuites, non qu'il penchât du côté du jansénisme par rapport au dogme, mais la morale relâchée des jésuites et la religion toujours tournée par eux en politique paraissait lui faire horreur; c'était ainsi qu'il s'en expliquait quelquefois avec ses plus infimes amis » (CEuvres, Paris, 1789, t. XIII, p. 178).

(32) Réponse de M. de Paris aux quatre lettres de M. de Cambrai, II, 528. Cf. notre article de la Revue d'Histoire de l'Eglise de France, t. 43, 1957, en particulier p. 206 et H. HILLENAAR, pp. 8 sq., 24, 47-51, 101 n., 118, 134.

« L'homme d'esprit » en question était l'abbé de Beaufort auquel J. J. Boileau écrivait le 31 mai 1698 : « On a bien ri de votre malice sur l'abbé Desmarais et l'abbé de Fénelon » (n. a. fr. 23 208, f. 97 ).

On relève deux mentions du nom de Fénelon dans les Lettres de J.-J. Boileau (Paris, 1737 ), ce qui n'a rien d'étonnant puisque les relations des deux directeurs du duc de Chevreuse paraissent avoir été excellentes jusqu'en 1693. Dans la première, il s'agit d'obtenir le paiement des dettes laissées par l'abbé de J. récemment décédé. Il y est question de Bontemps, de son beau-frère le procureur général à la Cour des Aides, de l'abbé de Lubière et de Mme de G. Boileau y conseille d'abord à son correspondant « d'écrire à l'abbé de Fénelon que le défunt s'est jeté aux pieds de M. son père quelques jours avant son départ pour le conjurer de payer ses dettes »; mais, à la fin, il se ravise : « Il me vient dans l'esprit que l'abbé de Fénelon étant intéressé dans les dettes du défunt ne voudra pas toucher cet article, je connais sa générosité » dettre LXI, t. I, pp. 450-453 ). Dans la seconde, Boileau annonce :

« M. D. portera demain une des mes lettres à l'abbé de Fénelon et cet abbé pourra dire beaucoup de bien à Mme la duchesse de N., sans pouvoir dire que ce témoignage lui ait été suggéré »; il affirme ensuite : « Je n'ai point été chez M. D. depuis que j'ai appris qu'il avait l'intendance des manufactures et des arts » dettre LXXVI, t. I, p. 501).

Bien que l'abbé de Rancé ait, à la fin de sa vie, pris à l'égard du jansénisme une position bien différente de celle de J.-J. Boileau, il n'est pas inutile d'indiquer ici ce que nous savons des premiers rapports de Fénelon avec le réformateur de la Trappe. Ils furent sans doute assez étroits puisque l'archevêque écrivait encore à l'abbé de Dileur après que Rancé se fut prononcé contre les Maximes des Saints :

« Je suis bien fâché d'être si fort condamné par un homme que j'estime tant; s'il m'avait fait la grâce de m'adresser ces lettres à moi-même, j'aurais peut-être pris les sentiments d'un si grand homme pour une décision contre moi » (dans MAUPEOU, La vie de Rancé, Paris, 1702, t. II, p. 261 ). De fait, un parent de Fénelon, Arnaud de La Filolie, était mort le 21 1/181"3 1692 à la Trappe sous le nom de frère Joseph (M. DUBOIS, Histoire de l'abbé de Rancé, t. II, p. 303). Sur la visite à la Trappe de l'abbé Colbert, cf. infra, lettre du 30 septembre 1690.

CHAPITRE

VI FENELON ET LES PROTESTANTS

Il est indéniable que, pendant les dix années qui suivirent son ordination, Fénelon eut pour principale « charge » celle de travailler à « l'instruction des hérétiques... tant à Paris et à La Rochelle qu'ailleurs » (1). Faut-il en chercher l'explication dans une tradition familiale? De fait peu de nobles du Midi étaient restés aussi fidèles au catholicisme que les Salignac (2) et, en raison de leur commune appartenance à la Compagnie du Saint-Sacrement, les oncles et tuteurs du jeune clerc, M. de Sarlat (3) et le marquis Antoine (4), avaient travaillé à extirper le protestantisme du Périgord ou de la Marche. Néanmoins ce n'avait été pour l'un et pour l'autre qu'une activité entre d'autres et la vocation première du jeune François semble avoir été beaucoup plus déterminée par la date à laquelle il aborda l'étude de la théologie. D'après les Mémoires de Ledieu, « depuis que le cardinal de Richelieu eut frappé le parti » protestant « d'un coup fatal et qu'il eut lui-même donné l'exemple de travailler à leur instruction, tous les gens habiles tournaient leurs études de ce côté-là » (5) : si c'est remonter trop haut (6), l'observation n'en reste pas moins très juste à partir du renouveau de la controverse avec la grande Perpétuité (1669) port-

(1 ) Voir sa lettre à MM. des Missions étrangères du 2 octobre 1702, O. F.. t. VII, p. 560.

(2 ) Au dix-septième siècle au moins, la seule branche de la famille encore protestante était celle d'Aixe de Rochefort et de Rochemeaux dans laquelle une tante maternelle de Fénelon, Catherine de Saint-Abre, était entrée par son mariage avec un Rochemeaux. Cf. supra, I" p., ch. II, App., n. 17 sqq. Quant à Mule de Salignac, convertie et controversiste que l'on rencontre dans la biographie du futur cardinal de Bérulle, elle appartenait aux Gontaut-Biron auxquels le fief de Salignac était passé par les femmes. Le fait que le bisaïeul de Fénelon avait été tué par les huguenots à Domme après avoir sauvé Sarlat avait scellé l'option des siens.

(3) On lui fit honneur de la destruction de treize temples et il organisa en 1685 des missions pour 12 000 nouveaux catholiques. Cf. supra, I" p., ch. III, n. 28.

(4 ) Sur ses démarches pour faire interdire le temple d'Aubusson, cf. supra, I" p., ch. IV, n. 23.

(5) Ed. GUETTÉE, Paris, 1856, t. I, p. 60.

(6) A. Rébellian a noté que, de 1640 à 1660, la besogne de « convertisseur » était tombée dans le discrédit des honnêtes gens (cf. Bossuet historien du protestantisme, Paris, 1909, pp. 15, 18).

172 L'ABBÉ DE FÉNELON FÉNELON ET LES PROTESTANTS 173

royaliste qui fut bientôt suivie de l'Exposition de la foi catholique (1671) de Bossuet (7). Les liens de celui-ci avec le marquis de Fénelon expliquent sans peine que le jeune abbé se soit préparé à travailler dans le même esprit irénique à l'unité religieuse de la France dont la restauration rapide était désormais le problème capital, non seulement pour les assemblées du clergé, mais aux yeux de Louis XIV lui-même (8). De son côté, le condisciple de Fénelon auquel tout promettait l'avenir le plus brillant, Antoine de Noailles, fut d'abord pourvu de la charge de supérieur des Nouvelles Catholiques de la rue Sainte-Anne. Nul ne s'étonna qu'il l'ait bientôt quittée pour un évêché et c'était un heureux augure pour le jeune abbé de Fénelon que d'être, vers juin 1679, appelé à sa succession (9). Pour réduites qu'aient été ses attributions (10), elles fournissaient à Fénelon l'occasion d'acquérir avec l'aide de Bossuet, dans le sillage duquel il s'était placé (11), la meilleure des préparations à un rôle beaucoup plus considérable que la politique royale devait lui offrir dans un avenir qui ne pouvait pas être fort lointain. De fait, Dangeau annonce le 16 octobre 1685 : « On sut que le Roi avait résolu d'envoyer des missionnaires dans toutes les villes nouvellement converties »; et, pour montrer l'importance qu'il attachait à cet apostolat, Louis XIV en chargeait d'abord les prédicateurs les plus réputés : le P. Bourdaloue et Esprit Fléchier (12). Il était d'ailleurs prévu que les évêchés où les Nouveaux Catholiques étaient nombreux seraient dorénavant attribués aux missionnaires qui auraient réussi (13).

(7) Ibid., pp. 21-23.

(8) Cf. notre Louis XIV et les protestants, Paris, 1951.

(9) Le nouvel évêque de Cahors avait dû désigner son ami pour le remplacer. D'ailleurs les deux familles appartenaient à la Compagnie du Saint-Sacrement qui avait aidé de ses subsides la maison des Nouvelles Catholiques à ses débuts.

(10) Cf. supra, II° p., ch. IV, notes 5 sqq.

(11) A en croire A. M. Ramsay (Vie de Fénelon, La Haye, 1723, p. 12) qu'a suivi Querbeuf (p. 34 ), leurs relations ne dateraient que 1679, ce qui paraît bien invraisemblable (cf. supra, n. 8). Il n'en est pas moins vrai que l'évêque dut s'occuper beaucoup plus du supérieur de la rue Sainte-Anne qu'il ne l'avait fait d'un séminariste. C'est peut-être à cette époque que Fénelon se procura la Bible française de Simon Desmaretz avec des notes tirées de diverses éditions (Amsterdam, Elzévier, 1669, 2 vol. in-f° ) actuellement conservée à la Bibliothèque municipale de Saintes (renseignement dû à l'obligeance de M. Jean Mesnard). En 1684 et 1685, M. de Meaux avait en outre appris à Fénelon le « métier d'évêque » en l'emmenant dans ses missions (cf. infra, t. III, Chronologie, 1684 et juin 1685).

(12) DANGEAU, t. I, p. 233. Sur l'envoi de Bourdaloue en Languedoc, cf. ibid. — MONMERQUÉ, t. VII, p. 469. — L. CROUSLÉ, Fénelon et Bossuet, Paris, 1894, t. I, p. 78. Sur celui de Fléchier en Bretagne, cf. SOURCHES, t. I, p. 321. Il fut nommé le mois suivant évêque de Lavaur.

(13) Dès le 25 août 1687, les Nouvelles ecclésiastiques précisaient que l'abbé de Saut venait d'être fait évêque d'Alais « à cause de la capacité qu'il avait montrée en Poitou dans les conversions » (ms. fr. 23 498, f. 213 r° ). Parmi les collaborateurs de Fénelon D. N. de Bertier était désigné en 1690 pour l'évêché de Blois, qui ne fut créé que beaucoup plus tard, et Milon obtint le i novembre 1693 celui de Condom.

A un moment où la Cour devait constater le manque d'ouvriers de talent et compétents, il était hors de question qu'elle laissât le supérieur des Nouvelles Catholiques se morfondre à Paris. Les interprétations opposées auxquelles donnait lieu l'Edit de Fontainebleau rendaient cependant incertaine la manière dont il serait fait appel à lui. Elle fut aussi flatteuse que possible : le 5 novembre 1685 Seignelay « s'adressait à » Fénelon « pour avoir de bons prédicateurs que le Roi veut envoyer sur les côtes de Xainctonge et de Poitou » (dès le 17, il rectifiait : « les côtes de Xainctonge et d'Aunis »). Au bout de quelques jours, Fénelon avait sous ses ordres une brillante équipe comprenant deux futurs évêques, Bertier et Milon, le célèbre Claude Fleury (14) et l'abbé de Cordemoy, controversiste réputé (15). Le choix de la région pouvait lui être d'autant plus agréable que l'évêché de Poitiers allait vaquer et que Mgr de Laval, évêque de La Rochelle auquel il se trouvait allié, était depuis plusieurs années en quête d'un coadjuteur (16). Il ne faut pourtant pas croire que le secrétaire d'Etat à la Marine n'avait agi que par complaisance pour les Beauvillier dont Fénelon était depuis plusieurs années le directeur. Si Seignelay avait écrit à Bonrepaus dès le 15 mai 1685 : « Il serait très avantageux pour le service de S. M. qu'il y eût à La Rochelle deux hommes du caractère de M. l'abbé de Lamotte-Fénelon, mais il est difficile de les trouver » (17), c'est que le supérieur des Nouvelles Catholiques incarnait à ses yeux la voie de douceur que les Colbert avaient toujours préférée aux violences du ministre de la guerre (18). Aussi peut-on en croire Ramsay lorsqu'il affirme que Fénelon n'accepta qu'à la condition qu'il ne serait pas accompagné par des troupes (19). Il est plus significatif encore que les Nouvelles ecclésiastiques aient pu annoncer le ler décembre 1685 que « M. de Meaux a donné leur instruction » aux missionnaires en instance de départ (20).

(14 ) Ancien précepteur des princes de Conti et de Vermandois, auteur d'ouvrages à succès, Claude Fleury était pourtant beaucoup plus connu que Fénelon, son cadet de dix ans. Le 27 février 1684 le Journal du curé Raveneau marquait fortement la différence entre « M. l'abbé Fleury » et « un abbé nommé M. de La Mothe-Fénelon » L'érudit ne participa qu'à la mission de 1687.

(15) Cf. infra, lettre du 5 novembre 1685, n. 2 s. f.

(16) Cf. supra, II* p., ch. V, n. 16. (17 ) Cf. infra, lettre du 5 novembre 1685, n. 2.

(18) Voir notre Louis XIV et les protestants, pp. 121, n. 59, 127, n. 5. Dans une lettre à Noailles du 5 novembre 1685, Louvois parle avec mépris de « l'édit que M. de Châteauneuf nous a dressé » (E. BENOIST, Histoire de l'Edit de Nantes, Delft, 1695, t. V, p. 868).

(19) Vie, La Haye, 1723, pp. 10 sq.

(20) Ms. fr. 23 498, f. 44 r°. D'après sa correspondance, Bossuet est à Meaux le 13 novembre, mais à Paris le 24 et le 28. Sur le chemin du retour, il prêche à Claye le 8 décembre.

174 L'ABBÉ DE FÉNELON

Mais si le secrétaire d'Etat cherchait de telles qualités chez ceux qu'il envoyait en Saintonge ou en Aunis, c'est moins pour des raisons de tempérament ou de système que parce qu'il savait qu'ils se heurteraient à de terribles obstacles « sur ces côtes où les N. C. sont en grand nombre et où ils ont moins de dispositions qu'ailleurs de recevoir les instructions et à vivre en bons catholiques » (21). Tant en raison de leurs professions que de leur situation géographique, les protestants y avaient les plus grandes facilités d'évasion et, à partir de 1681, ils ne cessèrent pas d'en profiter. Or, ceux pour lesquels la fuite était le plus aisée étaient aussi ceux que le fils de Colbert jugeait les plus utiles au Royaume : les marins (22). Rien ne réussirait mieux à les retenir qu'une bonne conversion et Seignelay comptait pour cela sur Fénelon, il en avertissait l'intendant Arnoul dès le 11 décembre 1685: « Il faut que vous fassiez connaître à M. l'abbé de Fénelon et aux autres ecclésiastiques qui l'accompagnent de quelle importance il est d'instruire les matelots nouveaux catholiques et je suis persuadé qu'ils

(21) Seignelay à l'évêque d'Orléans Coislin, 12 décembre 1685, cité infra, lettre 9 d,

n. 2. Le ministre était renseigné par l'intendant Arnoul qui venait de lui écrire le 20 novembre : « Je vois de plus en plus que les peuples de ces quartiers, au lieu de s'adoucir, s'endurcissent, depuis quelque temps. Il n'y en a presque point qui aillent à la messe... Ils ne veulent point être instruits des points qui sont en controverse et ils ne retournent plus à ceux qui leur en parlent ». Des oratoriens signalaient au début de septembre 1685 la rareté des conversions à La Rochelle

(L. PÉROUAS, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724. Sociologie et pastorale, Paris, 1964, p. 319, cf. p. 349). Le 16 janvier 1686, Fénelon dira avoir trouvé à Marennes « un attachement incroyable à l'hérésie » et conclura : « On gâtera tout ce pays si on y croit l'ouvrage bien avancé » (n. 3 ).

(22 ) Dès 1680 on s'était employé à convertir les officiers et l'édit du 10 décembre 1680 portait la peine de mort contre les Français qui serviraient sous pavillon étranger (W. C. SCOVILLE, The Persecution of the Huguenots and the French Economical Development, 1680-1720, Berkeley, 1960, p. 54). Dès novembre 1681 on avait pourtant déjà constaté à La Rochelle et à Rochefort de nombreux départs pour l'Angleterre et la Hollande (ibid., p. 283 ). Malgré les mesures exceptionnelles prises contre les capitaines huguenots, les premières dragonnades hâtèrent le mouvement d'émigration : le mécontentement royal faillit entraîner la révocation de l'intendant Demuin (ibid., p. 54 — O. DOUEN, L'intolérance de Fénelon, 2' éd. Paris, 1875, pp. 125 sqq.). En 1684 et 1685, Seignelay ne constata pas sans inquiétude l'hégémonie maritime des huguenots de la région, auxquels appartenaient la moitié des équipages et plus de la moitié des capitaines (ScovILI.E, pp. 51-54, 135 sq.). Les dragonnades d'Aunis et de Saintonge (juillet-octobre 1685) multiplièrent les départs, si bien qu'Arnoul proposa d'arrêter le trafic, ce que Seignelay refusa le 15 juin 1686 : « le commerce n'était déjà que trop interrompu » (E. GUITARD, Colbert et Seignelay contre la religion réformée, Paris, 1912, 2' éd., pp. 119 sq.). En revanche, Forant et Bonrepaus furent envoyés en Angleterre et en Hollande pour essayer de ramener les émigrés qui servaient sur les flottes de ces pays : Bonrepaus n'en évaluait le nombre qu'à huit cents (DouEN, L'intolérance de Fénelon, pp. 156, 160 n. — ScoVILLE, pp. 283 sq., cf. pp. 97 sq. — GUITARD, p. 132), chiffre peut-être optimiste, mais plus vraisemblable que celui de « huit à neuf mille matelots et des meilleurs » donné par Vauban (A. RÉBELLIAU, Vauban, Paris, 1962, p. 116).

FÉNELON ET LES PROTESTANTS 175

y travailleront avec succès » (23). Seul l'auteur de l'Éducation des Filles pourrait aussi par sa largeur de vues et par sa séduction aristocratique venir à bout de l'obstination des parents de Mme de Maintenon (la noblesse du Poitou fut la plus rétive de toutes) qui se savaient à l'abri des moyens brutaux (24).

Les premiers résultats obtenus par Fénelon semblèrent répondre à l'attente de Seignelay : il reçut l'abjuration de M. de Villette (25) et crut pouvoir écrire de Marennes le 28 décembre 1685 : « Les peuples commencent ici à nous aimer, ils courent en foule à nos instructions, ils nous arrêtent dans les rues pour nous parler; ils sont bonnes gens, disent-ils parlant de nous, ils nous prêchent bien l'Ecriture. Vous auriez du plaisir de nous voir embrasser ces marchands et ces matelots ». Seignelay devait d'autant moins douter de l'exactitude de ce rapport que l'intendant de Rochefort lui confirmait le 31 décembre : « M. de Fénelon et M. de Langeron gagnent tous ceux à qui ils parlent.., ils ont une manière d'instruire et de prêcher que les nouveaux convertis goûtent fort » (26) et il devait répéter un peu plus tard que la « douceur » et la « piété » des missionnaires obtenaient les plus heureux effets (27).

Le succès de Fénelon aurait pourtant été avant tout celui de Bossuet qui l'avait, à son départ, chargé d'appliquer le programme de l'Exposition de la foi catholique, manifeste de l'esprit irénique et, en tant que tel, combattu par l'archevêque Harlay et par des jésuites, mais approuvé, à la grande surprise des protestants, par Innocent XI dans deux brefs des 4 janvier et 12 juillet 1679 (28). Fénelon s'y montrait fidèle en « ne négligeant rien de tout ce que la religion permet » (29) : d'un côté, il retranchait « le latin qui est inutile » (30), il évitait de s'engager dans des controverses sans fin (31), il gardait le silence au sujet des

(23 ) Cité infra, lettre du 4 décembre 1685, s. 1. Fénelon rappellera cette invitation quand il lui faudra justifier sa conduite dettre du 28 janvier 1686, n. 10).

(24) Cf. E. BENOIST, t. V, p. 899.

(25) Cf. sur lui la lettre du 12 décembre 1685, n. 3.

(26 ) Cf. la lettre du 28 décembre 1685, n. 8.

(27 ) Le 11 février 1686 il assure à Seignelay qu'à Marennes « ils ont gagné les coeurs de tous ces peuples par leur douceur et par leur piété » (cité dans la lettre du 7 février 1686, n. 7 ). Le 6 juin 1687, Seignelay répétera que « le Roi loue l'application et la douceur » de Fénelon. Cf. infra, n. 79.

(28 ) Cf. à ce sujet les lettres de Pontchâteau à Neercassel (9 août, l" octobre, 22 novembre 1678, 8 mars 1679) et à Casoni (décembre 1679 et 26 février 1681) (B. NEVEU, Pontchâteau, Paris, [1969], pp. 448-581) — URBAIN-LEVESQUE, t. II, pp. 98 sqq., t. VII, pp. 101 sq. — Revue Bossuet, t. III, 1902, pp. 124, 248. — PICAVET dans Revue d'histoire lift. de la France, t. XVI, 1909, pp. 347 sqq. — notre Louis XIV et les protestants, pp. 34, 60 sq.

(29) Cf. sa lettre à Seignelay du 28 janvier 1686, n. 10.

(30) Lettre du 16 janvier 1686, n. 12.

(31) Au contraire, il souligne que « le chant des psaumes... joint à des instructions solides et insinuantes achèverait de leur faire oublier toutes les controverses » dettre du 16 janvier 1686, n. 17 ).

176 L'ABBÉ DE FÉNELON

indulgences et des confréries où ses auditeurs ne voyaient qu'idolâtrie (32); de l'autre, il nourrissait leur piété en multipliant les prédications sur l'Ecriture (33) et en leur permettant l'Evangile (34) et les Psaumes dans des traductions autorisées (35). Cela ne veut pas dire que Fénelon ait recherché les conversions à n'importe quel prix — il devait d'ailleurs se savoir exposé à l'accusation de jansénisme, presque synonyme à l'époque de celle de crypto-calvinisme (36) -- : alors que la plupart des missionnaires s'étaient, à la suite de l'archevêque Harlay, « contentés presque toujours que ceux qui abjuraient promissent en gros de croire ce que croit l'Eglise » et substituaient à la profession de foi de Pie IV des formules vagues (37), il assurait exiger « une croyance entière et distincte de tout ce que le concile de Trente enseigne » (38).

En admettant que l'orthodoxie de Fénelon ait toujours été aussi stricte qu'il le prétendit lorsqu'il eut à la défendre, elle n'aurait pas pour autant paru suffisante au clergé local., séculier et surtout régulier, qui, vieilli dans des disputes interminables contre les réformés et récemment associé aux dragonnades (39), prétendait imposer des croyances et des pratiques que l'Exposition de la foi catholique avait déclarées facultatives. C'était en particulier le cas à Marennes où l'Eglise n'avait jusqu'alors été représentée que par des récollets « méprisés et haïs et surtout par des jésuites qui ne l'étaient guère moins puisqu'il s'agissait de « quatre têtes de fer qui ne parlent aux nouveaux convertis pour ce monde que d'amende et de prison, et pour l'autre que du diable et de l'enfer » : le succès des missionnaires parisiens les exaspérait d'autant plus qu'il rendait leur échec plus éclatant. Fénelon eut beau leur prodiguer les marques de déférence, il « eut des peines infinies à empêcher ces bons pères d'éclater contre leur douceur ». Mais, si un scandale public avait été évité, il sentait bien qu'il avait ii redouter le ressentiment de ces « têtes dures et d'amies » (40) et, dès le 16 janvier

(82) Lettre du 16 janvier 1686, n. 3. tin peu plus loin (n. 13 ), il parle très habilement u de ne proposer certaines pratiques de dévotion que quand les esprits y seraient disposés ». Cf. infra, n. 45.

(33) Ce thème revient presque dans eluteune de ses lettres. Cf. en particulier celle du 16 janvier 1(i86, n. 3.

(34) 11 insiste en particulier le 7 avril 1686 Sur la neeessité de distribuer avec profusion des Nouveaux '.1'estaments à La Rochelle. On ne peut contester que la caisse des économats de Pellisson n'ait fait sur cc point un très gros effort (cf. notre Louis X111 et les protestants, p. 177 ). Le 18 octobre 1685 Louis XIV écrivait Harlay : a j'ai dit au sieur rellismon d'envoyer le plus qu'il pourrit de Nouveaux Testaments en langue française à l'évêque de BIWAS » (ms. Clairambault 489, f. 63).

(35) Cf. infra, n. 52.

(36 ) Cf. aillera, 11* p., rit. V.

(37) Voir infra, lettre du 28 janvier 1686, n. 3.

(38) Ibid.

(39) PeROUAS, p. 322.

(40) Lettre du 16 janvier 1686, n. 3-4.

FÉNELON ET LES PROTESTANTS 177

il mit au courant Seignelay, l'archevêque Harlay et le P. de La Chaise : bien qu'il fît encore preuve d'audace en réclamant le chant des Psaumes en français, il soulignait sa propre orthodoxie en prévenant discrètement que « M. de Villette ne croyait point ce que l'Eglise croit » (41). Ces précautions n'étaient pas superflues puisque Seignelay lui-même avertissait le 22 janvier l'ami de sa famille qu'il était accusé d'avoir « dit que le culte des images était inutile et qu'on pouvait croire la même chose de l'invocation des saints ». Cela était d'autant plus grave « qu'on en avait parlé à S. M. » : « on » désignait sans doute Harlay (42) qui cherchait, à travers Fénelon, à atteindre Bossuet et ses disciples (43). Dans l'apologie « ostensible » qu'il adressa le 28 janvier au secrétaire d'Etat, le chef de la mission de Marennes s'en tenait strictement aux termes de l'accusation et se contentait de reconnaître que lui et ses collaborateurs « avaient cru devoir différer de quelques jours l'Ave Maria dans leurs sermons, et les autres invocations des saints dans les prières publiques qu'ils faisaient en chaire » (44). Invoquant le témoignage de l'intendant Arnoul, Fénelon répondait qu'il avait en d'autres occasions montré sur ces points une intransigeance si sourcilleuse... qu'elle avait découragé ceux qu'il eût le plus importé de gagner : M. de Sainte-Hermine, cousin de 111` " de Maintenon, et le marin inventeur de Gennes. Ceux-ci n'avaient pas manqué de lui rappeler que, d'après l'Exposition, « l'Eglise n'exigeait point ces pratiques comme absolument nécessaires au salut »; Fénelon ne l'avait pas nié, mais il avait ajouté cc qu'elle exigeait comme une chose essentielle et à la foi et au salut qu'on crût ces pratiques très saintes et très utiles » et que « quand on les croit sincèrement saintes et utiles, bien loin d'avoir de la peine à les observer, on craint d'en perdre le mérite et le fruit ».

(41) Le 28 janvier 1686 (n. 12 ), Fénelon parle à Seignelay de plusieurs lettres adressées à Harlay et nu P. de La Chaise. 11 précise le 7 février qu'il avait « écrit dès le commencement » au Père confesseur au sujet de l'Ave Maria et il citait sa réponse, ce qui n'aurait pas été possible s'il avait attendu l'avertissement de Seignelay pour le prévenir.

(42) La lettre du 7 février exclut qu'il puisse s'agir du P. de 1,a Chaise. La dénonciation remonte sans doute au conseil de conscience du vendredi 18 janvier.

(43) Fénelon avait en effet de nombreux émules à travers la France, en particulier des oratoriens. C'est ainsi qu'une bourgeoise de Paris, M"'" Cannon, écrivait à son gendre, pasteur sorti de France : « Je trouve tout le contraire de ce que j'avais ouï dire hien des fois, que je n'entendrais parler que de saints et de saintes à qui on adresse des prières; je vous assure que je suis encore à en entendre parler un seul mot, et que je vais tous les jours à Saint-flarthélémy entendre un père de l'Oratoire, nommé le P. de la Tour, qui note prêche l'Evangile admirablement; nous signifiant parfaitement bien qu'il ne faut lien donner aux créatures, tout étant dû au Créateur; que nous n'obtenons rien que par le seul mérite de Jésus-Christ et que nous ne méritons rien que par le précieux sang de notre Sauveur n (cf. notre Louis XIV et les protestants, pp. 277 sqq.).

(44) La formule figure à la fin de la lettre du 7 février 1686, mais l'équivalent s'en trouve en termes plus diffus dans celle du 28 janvier 1686.

178 L'ABBÉ DE FÉNELON

La Cour dut être d'autant moins convaincue que, huit jours plus tôt, l'intendant dont Fénelon sollicitait le témoignage avait, alors qu'il ne soupçonnait pas encore le danger, laissé échapper un aveu fort compromettant : « Les missionnaires croient et je crois de même qu'un peu de condescendance pour ces sortes de gens et pour ce qui se pratiquait parmi eux dans les choses qui ne sont pas contraires aux dogmes de l'Eglise romaine ferait plus sur eux que toute autre chose » (45).

Il serait en effet étonnant que Fénelon n’eut pas fait au début des concessions plus grandes que celles qu'il avoue, en particulier au sujet de la communion sous les deux espèces, que beaucoup de protestants considéraient comme le seul obstacle à une réunion pacifique (46). Bossuet et Le Camus avaient bien permis d'espérer que la France ferait à Rome une démarche à ce sujet (47) ! Il est en tout cas certain que, dans sa lettre du 16 janvier, Fénelon insistait avec force sur l'extrême intérêt qu'il y avait à permettre aux nouveaux convertis le chant des Psaumes dans la paraphrase de Godeau : son audace paraissait d'autant moins grande qu'il prenait toutes les précautions pour que cela ne fit aucun tort à la liturgie en latin et que le pouvoir avait longtemps fait distribuer l'ouvrage pour remplacer celui de Marot (48). Cependant il

(45) Lettre du 20 janvier 1686 (E. GRISELLE, Documents d'histoire, t. I, p. 593).

(46) Cf. notre Louis XIV et les protestants, pp. 15, 16 et la lettre du 10 août 1687, n. 7. Dans son Traité de l'usage du calice ou de la communion sous les deux espèces (Caen, 1686, p. 12, cf. aussi la Dédicace) le jésuite Louis Doucin reconnaît que « la communion sous les deux espèces a été regardée jusqu'ici comme celui de tous les différends qui fait le plus d'impression sur les esprits pour les retenir dans le schisme ».

(47) Cf. supra, n. 37 et, sur Orange, Louis XIV et les protestants, p. 86.

(48) L'article de D. LAUNAY, La paraphrase des psaumes de Godeau et ses musiciens (dans Revue de Musicologie, juillet 1964, pp. 32, 39, 42, 46, 48, 54, 56, 60, 65-70) a jeté sur la proposition que Fénelon introduit dans sa lettre du 16 janvier 1686 (n. 18) et sur son échec une vive lumière. Il est curieux qu'il semble n'avoir pas su que, par suite de l'ambiguïté de la Préface de la Paraphrase des Psaumes de Godeau (1648 ), l'ouvrage avait été mis en musique, sous forme tantôt d'airs de cour à quatre parties (Jacques de Gouy en 1650 et surtout Etienne Moulinié en 1658), tantôt d'airs notés pour voix seule comme le psautier huguenot et les cantiques catholiques (ce que désirait Fénelon avait déjà été exécuté en 1654 par Artus Auxcousteaux et en 1655 par Antoine Lardenois, protestant qui devait se convertir quelques années plus tard), tantôt enfin en essayant de satisfaire tout le monde (Thomas Gobert en 1659 et Henri du Mont en 1663 ). C'est la Paraphrase de Gobert que nous voyons rééditée avec les dates de 1676 et de 1686 (Paris,

D. Thierry) : la Caisse de Pellisson n'avait pas dû y être étrangère. D'ailleurs, le 28 octobre 1685, Louvois autorisait l'intendant Foucault à faire imprimer « les Psaumes de M. Godeau en français » à l'usage des Nouveaux convertis « à condition de faire rompre ensuite les planches ». Tel est le contexte dans lequel se placent « les quelques lignes d'une densité remarquable » de Fénelon. « Elles laissent voir quelles concessions pouvaient être envisagées, mais aussi quelles en étaient les limites... Un

FÉNELON ET LES PROTESTANTS 179

ignorait que, deux jours plus tôt, le Conseil du Roi avait ordonné d'en supprimer tous les exemplaires (49). La mesure était certainement imputable à ceux qui traitaient de jansénistes toutes les traductions françaises des textes sacrés (50), mais ils n'avaient fini par l'emporter que grâce à une provocation des nouvellistes de Hollande : non seulement ceux-ci dénonçaient la mauvaise foi des convertisseurs qui n'exigeaient des prosélytes que des promesses vagues de catholicisme va ainsi, prédisait Pierre Bayle, se changer en un « vrai samaritanisme et un ambigu de religion » (51)), mais ils prétendaient qu'à la cathédrale de La Rochelle même des femmes venaient d'arracher au clergé la permission de chanter des Psaumes de Marot (52) ! L'intransigeance huguenote assurait ainsi le

tel chant, admis avant et après la Messe ou les Vêpres, en était exclu pendant le cours des offices liturgiques ». Ce n'est pas un hasard si Arnoul adressait le 20 janvier la même requête à Seignelay (GRISELLE, 1910, p. 596).

(49) L'arrêt du 14 janvier 1686 ordonne que, le chant des Psaumes de Godeau « détournant les N. C. des cérémonies et des prières usitées dans l'Eglise, tous les exemplaires en seraient supprimés ». Le 22 janvier, Châteauneuf précisait que Pellisson avait reçu défense d'en envoyer aux Nouveaux convertis. Le 31, Louvois le répétait à Bossuet : S. M. craignait « de les entretenir dans la coutume de chanter en commun et en langue vulgaire qui les détournerait des cérémonies de l'Eglise ». Châteauneuf réitérait le même ordre le 11 février, ce qui entraînait le 15 février un arrêt du Parlement : le 20, les exemplaires saisis à Paris étaient mis sous scellés. Cf. KROUAS. p. 335, et infra la lettre de Seignelay du 4 février, n. 4, et celle de Fénelon du 7 février, n. 7.

(50) Des missionnaires du diocèse d'Agde avaient été peu après le 21 octobre 1685 dénoncés au P. de La Chaise comme « ouvriers jansénistes » pour avoir permis de tels chants (Xavier AzÉmA, Un prélat janséniste, Louis Foucquet, Paris, 1963, p. 175).

(51) Nouvelles de la République des Lettres, novembre 1685, p. 1230. Le protestant Mathurin soulignait aussi : « On ne voit presque partout que des Condomites » (cf. notre Louis XIV et les protestants, p. 125).

(52) Les Nouvelles extraordinaires de divers endroits (plus connues sous le nom de Gazette d'Amsterdam) donnèrent en effet le 8 novembre 1685 une dépêche datée de « Paris, 2 novembre. On a nouvelles assurées de La Rochelle que le dimanche 28 octobre un grand nombre de nouveaux convertis étant allés au sermon qui se faisait ce jour-là dans l'église cathédrale... quelques femmes, après avoir invité les assistants à chanter un psaume à la gloire de Dieu avec elles, elles entonnèrent le psaume XXXIV qui commence : Jamais ne cesserez de glorifier le Seigneur, que sur cela le doyen du chapitre ou celui des chanoines qui tenait sa place, avait pris un Nouveau Testament et y avait lu ce que saint Paul écrit que les femmes doivent se taire dans l'église, ayant ajouté qu'elles pourraient bien apporter leurs Psaumes et leur Testament, pour y lire et faire leurs prières à voix basse, en attendant le prédicateur, mais ces remontrances n'avaient pas empêché ces femmes, suivies d'une bonne partie des assistants, de continuer le chant des psaumes jusqu'au bout, et le finir par ces paroles l'Eternel sauvera tout bon coeur qui le va servant. Quiconque espère au Dieu vivant jamais ne périra. Après quoi le doyen leur avait dit qu'il était bon de chanter ainsi, mais qu'il en fallait avoir ordre de M. l'évêque, à qui on le lui demanderait ». Ces concessions et d'autres semblables n'auraient eu pour but que de « les accoutumer petit à petit dans les églises » catholiques, « après quoi on pourrait leur ôter cette liberté avec plus de facilité qu'on ne les a dépouillés des autres ». L'article était d'autant moins passé inaperçu que P. Bayle y avait fait allusion dans les Nouvelles de la République des Lettres de novembre 1685 en

180 L'ABBÉ DE FÉNELON FÉNELON ET LES PROTESTANTS 181

triomphe du catholicisme le plus étroit. Pendant les premiers mois de 1686 on annonça même la disgrâce de Bossuet qui aurait « fait des démarches pour les prétendus convertis qui n'auraient pas agréé aux Révérends Pères » et encore moins à l'archevêque de Paris (53).

L'habile protection de Seignelay, l'appui de l'évêque de Saintes (54) et de l'intendant Arnoul (55), la neutralité assez bienveillante du P. de La Chaise (56) épargnèrent à Fénelon un rappel ignominieux, mais il ne fut plus en mesure de s'acquitter dans l'Ouest de la tâche irénique qu'on lui avait réservée (57) : il ne parla plus du chant des Psaumes et montra en toute circonstance un souci pointilleux d'orthodoxie qu'il dissimule d'autant moins à la fin de sa lettre du 29 juin 1687 que le « tempérament » réclamé par les nouveaux convertis était simplement l'usage de la coupe (58). Les bornes étroites qui lui sont désormais fixées ne l'empêchent pourtant pas d'essayer d'user encore de la voie de la persuasion. Le 26 mai 1687 il a averti Seignelay : « Nous insinuons tout ce qu'il faut pour faire de vrais catholiques en ne paraissant travailler qu'à faire en général de bons chrétiens ». Et il ajoute à l'adresse de son collègue Cordemoy qui essayait sur « les matelots et les laboureurs » de La Tremblade les arguments des livres érudits qu'il composait : « Les esprits y sont rebutés de l'instruction par la lassitude des fréquentes conférences... Nous éprouvons chaque jour de plus en plus qu'il ne faut guère espérer gagner les peuples par le raisonnement ». Il restait certes fidèle à la méthode de Bossuet

ajoutant que « sur cela plusieurs se récrient que c'est encore un effet de cette mauvaise foi dont ils se plaignent » (p. 1230).

(53) « M. de Meaux est brouillé avec la Cour. Il a eu ordre de demeurer Meaux. Il doit pourtant faire l'oraison funèbre de M. le Chancelier. On parle fort diversement du sujet pour les uns, du prétexte pour les autres. M. de Paris, dit-on, y entre pour beaucoup... » (Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 498, f. 54 v° ). Avec un retard qui s'explique, Leibniz écrira le 28 novembre (8 décembre n. st.) 1686 au Landgrave : « On dit que l'archevêque de Reims et même l'évêque de Meaux sont tombés dans la disgrâce du Roi. Il est vrai qu'ils ne sont pas trop grands amis de l'archevêque de Paris et du P. de La Chaise qui sont tout puissants dans les matières ecclésiastiques » (Allgemeiner Politischer und Historischer Briefwechsel, Erste Reihe, Berlin, 1950, t. IV, p. 411). Sur l'emploi du mot « Condomite », cf. supra, n. 51.

(54) Sur sa lettre à Seignelay du 31 janvier 1686, cf. la lettre du 14 février, n. 1.

(55) Cf. la lettre du 28 janvier 1686, n. 3 et celle d'Arnoul du 11 février citée dans le commentaire de celle de Fénelon du 7 février 1686, n. 7.

(56) Fénelon rapporte le 7 février qu'il venait de « recevoir une lettre du P. de La Chaise, qui me donne des avis fort honnêtes et fort obligeants sur ce qu'il faut, dès les premiers jours. accoutumer les nouveaux convertis aux pratiques de l'Eglise, pour l'invocation des saints et pour le culte des images ».

(57) Cf. supra. n. 27. Fénelon sait le rappeler à la fin de sa lettre du 28 janvier 1686 (n. 10).

(58) Mémoire du 10 (?) août 1687, n. 7. On notera que celui-ci se termine par les mots : e Il serait à souhaiter qu'en les obligeant d'aller à l'église, on leur y fit trouver quelque consolation qui ne changeât rien de la conduite de l'Eglise, sur laquelle il ne faut jamais rien relâcher ».

en préférant à « l'air contentieux des controverses » la « voie de simple explication », mais il la dépassait peut-être « en y joignant des mouvements affectueux pour faire goûter l'esprit doux et humble de l'Evangile » aux nouveaux convertis qu'il espérait « attirer insensiblement » par « l'édification » (59). En affirmant le primat de celle-ci, il rejoignait les plus audacieux — et les plus discutés — des accommodeurs catholiques, l'évêque de Grenoble ou l'oratorien de La Tour (60). Il semblait même proche de certains réformés qui, précurseurs du piétisme, exaltaient, avec Pierre Poiret, la charité, lien de la religion chrétienne, au détriment des dogmes particuliers de chaque confession (61). Pierre Jurieu s'en indignait dans sa XVI* lettre pastorale : « Les malheureux convertisseurs de France ne travaillent pas à détourner nos protestants de la dévotion, mais de la vérité. C'est pourquoi il est bien moins nécessaire de combattre l'indévotion que l'erreur » (62).

Il est d'autant plus paradoxal que Fénelon se soit retrouvé d'accord avec Jurieu pour dénoncer la « fausse conscience » qui fait « croire qu'on peut se sauver dans toute sorte de religion sans changer ses sentiments » (63). Il ne parlait pourtant pas ainsi pour mettre son orthodoxie à l'abri. Mais il ne se contredisait pas non plus car, à l'encontre de Poiret et de Jurieu, il ne visait pas par là des opinions spéculatives, mais l'attitude de beaucoup de nouveaux convertis qui (Arnoul le précisait au même moment) ne voyaient dans les communions que des « gestes extérieurs » qui ne les rendaient pas « coupables devant Dieu » quand ils étaient exigés par le prince (64). Fénelon partage au contraire avec les « accommodeurs » suspects de jansénisme l'horreur des sacrilèges (65) et il ne trouve pas de termes assez durs pour flétrir

(59) Lettre du 26 mai 1687, n. 1 à 7.

(60) Voir les textes cités dans notre Louis XIV et les protestants, pp. 122, 124.

(61) Le 14 novembre 1686 il avait publié un Avis charitable pour soulager la conscience de ceux qui sont obligés de se conformer au culte de l'Eglise romaine, et il en développait en 1687 les idées dans sa Paix des bonnes âmes dans tous les partis du christianisme. Cf. E. HAASE, Einfiihrung in die Literatur des Refuge, Berlin, 1959, pp. 169 sq. et G. GRUA, Textes inédits de Leibniz, Paris, 1948, t. II, p. 203. La Lettre d'un avocat nouvellement réuni à l'Eglise catholique tirait (p. 10) des aveux d'auteurs réformés sur la communauté de croyances la conclusion que « les nouveaux convertis ne peuvent être déserteurs de la foi chrétienne ». Cf. HAASE, p. 143.

(62) 2e année, XVI, 124. Quand Claude Brousson en revint à placer l'accent sur la spiritualité, il se fit traiter de viiionnaire anabaptiste par le pasteur Merlat de Lausanne. Cf. HAASE, pp. 117, 142.

(63) Lettre du 29 mars 1686, n. 14. De même Jurieu combattra dans sa Seconde apologie « ce dogme pernicieux qu'on peut se sauver dans toutes les religions » (G. H. DODGE, The Political Theory of the Huguenots of the Dispersion, New-York, 1947, p. 191). Cf. notre Louis XIV et les protestants, pp. 125, 164.

(64) Dépêche du 8 juin 1687 à Seignelay, nouv. acq. fr. 21 334, f. 141.

(65) Le mot se trouve dans ses lettres du 26 février 1686, n. 4 et du 29 mars 1686, n. 14. On remarquera que c'est toujours lui qui entraîne l'expression « indifférence de religion ».

182

à ce propos « une indifférence de religion qui est le comble de l'impiété, et une semence de scélérats qui se multiplie dans tout un royaume » (66). L'indignation du missionnaire de Saintonge est justifiée par le témoignage d'un nouveau converti d'Uzès, Jacques-Jacob d'Aigalicrs, selon lequel les évêques de Languedoc auraient déclaré : « Croyez ce que vous voudrez, mais faites les fonctions des catholiques », « conduite » qui « a produit en France une très grande quantité de déistes » (67). D'outres observateurs impartiaux le confirmaient (68). Fénelon nllait plus loin en déclarant que cette « indifférence de religion pour tous lem exercices extérieurs... doit faire trembler... C'est un redoutable levnin dans une nation » (69). De fait, d'Aigaliers constatait au même moment que « la contagion » s'étendait aux anciens catholiques (70).

Fénelon s'était donc vu interdire la tactique habile de concessions qui n'étaient peut-être qu'apparentes et il se refusait à l'emploi de la violenee qui lui paraissait conduire à une situation bien pire que celle à laquelle avait voulu remédier la Révocation. Que lui restait-il done à faire ? S'insurger contre celle-ci? Audace inconcevable à cette date chez un prêtre français. Puisqu'aucune solution de nature religieuse n'émit satisfaisante, il ne lui restait que la voie indirecte des mesures politiques et administratives : il en vint même à préconiser des coups d'autorité ou des tours de ruse, qui lui ont été d'autant plus reprochés

(66) Lettre du 26 février 1686, n. 5.

(67) Baronne de CUARNISAY, Un gent ilho m hu guenot au temps des Camisards,

Musée du Désert, 1935, pp. 60 sqq. 11 dira môme plus tard à Louis XIV : « Ils nous

ont empêché de devenir catholiques, mettant toute leur application à nous pousser dans le désespoir » (pp. 164 sq.). Le mot s'explique par ln doctrine protestante du péché contre le Saint-Esprit. Fénelon l'emploie dans le même sens : « Les voyant communier, on croira avoir fini l'ouvrage; mais on ne fera que les pousser par les remords de leur conseience jusqu'au désespoir » dettre du 26 février 1686, n. 5). Cf. aussi lettre du 29 mars 1686, s. I. Aigaliers, qui avait quatorze ans à la Révoeation, raconte que, les jeunes protestants disaient alors : « Nos pères, nos mères, nos parents et même plusieurs de non ministre/1 nous prêchent une vie éternelle et eependiutt ils préfèrent lem biens de celle-ci. Ils nous font apparemment des contes pour nous foire peur, puisqu'ils témoignent par leur conduite qu'ils ne croient pas eu,n)énlem ro qu'ils veulent persuader aux *Harem» (op. rit., p. 61). Cf. IIAssE, p. 61.

(68) A. Rennusti, Vauban. Paris, 1962, pi, 115 sq. et lem textes cités dans notre Louis X/V et leo protestants, pp. 144 sq., 162, 166.

(69) Lettre, à Bossuet du R mars 1686, n. 4.

(70) Op. rit.. pp. 61 sq. 11 avait expliqué que, de ln conduite qu'il n attribuée sua évï.ques, les jeunes eatholiques cultivés « formaient un argument rontre le christianisme », et que « quand ils PO. retrouvaient » avee les jeunes huguenots, « ilse unissaient leurs raisons pour se fortifier dans leur pensée de prendre les plaisirs de cette vie et de ne penser point à telle qui est à venir n (ibid. ). D'après Vauban, n même eller. irse eatholiques..., les conversions n'ont édifié personne pas même ceux qui ont Mé eommia l'exéeution, à qui elles ont souvent Èlonrut del la pitié ou de l'horreur, ou rnAme des pensées qui ne valent rien dams un pays où l'on est défit trop libre de raisonner sur In religion » (dans lienEt.t.tstt, p. 115). Cf. aumsi IfAmsE. pp. 145 sq. et notre Louis XIV et les protestants. p. 166.

qu'on n'a pas vu qu'il ne suggérait aux bureaux de Versailles que les mesures que ceux-ci appliquaient déjà (71). Il y a un contraste évident « entre les dispositions douces et bienveillantes que Fénelon porta en Saintonge » et la rigueur de certains de ses conseils d'août 1687 : mais ce n'est pas parce qu'il avait été « fatigué et irrité de l'insuccès de sa prédication » (72). C'est au contraire parce qu'on l'avait contraint à l'intransigeance que ses missions dans l'Ouest réalisèrent si peu des espoirs que les modérés des deux partis avaient placés sur elles (73).

Elles ne furent pourtant pas complètement inutiles. Tout d'abord, si l'intendant Arnoul « faisait bien l'évêque » (74), Fénelon montre dans ses dépêches à Seignelay des capacités remarquables sur les questions les plus profanes, fussent-elles stratégiques ou économiques. Les mesures qu'il proposa avec succès en matière d'assistance (75) ou d'enseignement (76) touchaient davantage au but religieux qu'il poursuivait. Mais la valeur des conseils qu'il donnait dans ces domaines renforçait le poids de ses prises de position les plus audacieuses sur l'horrible traitement infligé aux cadavres des relaps (77) ou surtout sur les communions forcées : conjugués avec ceux de Bossuet, de Le Camus et de Percin de Montgaillard, ses efforts sur ce dernier point — critère de la sincérité des convertisseurs — avaient triomphé à Versailles dès 168 6 (78). Et c'est précisément après avoir confirmé « la défense très

(71) V. g. l'exil d'opiniâtres au « cœur du Royaume n (cf. la lettre du 21 avril 1686, n. 2 et le mémoire du 10? août 1687, n. 5), voire au Canada (ibid., n. 7); les pensions secrètes et les aumônes (ibid., notes 23 sq.); les libelles apocryphes contre Jurieu (ibid., n. 21); le recours aux officiers royaux pour des mesures de rigueur auxquelles le missionnaire veut paraître absolument étranger dettres des 7 février et 21 avril 1686; l'évêque de Saint-Pons semble avoir raisonne; de même, cf. Jurieu, Lettres pastorales, p. 308, dans DOUEN, Intolérance, p. 153). Fénelon est présenté comme un persécuteur hypocrite par Douen et même par Crtousc.i., t. I, pp. 76, 106, 111, 133. Appréciation beaucoup plus nuancée sous la plume de L. naconits, pp. 335 sq.

(72) DOUEN, pp. XI sq.

(73) Fénelon sait que Versailles jugera sévèrement des missions qui ont obtenu si peu de résultats spectaculaires dettre du 14 juillet 1687, n. 5 ). Il avait pourtant eu soin d'avertir peu après son arrivée : « On gâtera tout si l'on croit l'ouvrage fort avancé n dettre du 16 janvier 1686) et il avait ajouté, non sans malignité, le 26 février : « Dans les lieux où les missionnaires et les troupes sont ensemble, les nouveaux convertis vont en foule à la communion n (n. 15). Mais, dans los autres provinces, les résultats réels n'étaient guère meilleurs. Basville avouait par exemple le 19 avril 1686 : « Quoique Bourdaloue ait beaucoup travaillé, il reste encore bien des choses à faire pour achever ce grand ouvrage ici et dans tout le Languedoc » (Botst.tsLE, Correspondance des contriileurs généraux, t. I, p. 67, n. 264).

(74) Lettre du 28 décembre 1685.

(75) Lettre du 20 février 1686, n. 5.

(76) Lettre du 8 mars 1686, n. 10.

(77) Lettre du 21 avril 1686, n. 4.

(78) Lettre du 15 mars, notes 10 sqq. Sur la lettre de M. de Saint-Pons, cf. DOUEN, Intolérance, pp. 176 sqq. Sur les polémiques au sujet de l'attitude de

184 FÉNELON ET LES PROTESTANTS 185

expresse de faire aucune menace aux nouveaux convertis ni de les obliger à communier » que Seignelay affirmait le 11 mars 1687 au marquis de Villette : « Sa Majesté est persuadée qu'un homme du caractère de M. l'abbé de Fénelon peut servir utilement à réparer le mal que le zèle indiscret de ces ecclésiastiques peut avoir causé » (79).

Les séjours de Fénelon dans l'Ouest furent, du point de vue de sa carrière un échec puisqu'il ne reçut pas immédiatement après l'épiscopat qui aurait dû en être la récompense normale : c'est que, malgré les efforts de Seignelay, il restait suspect de « jansénisme », accusation alors portée contre ceux qui se réclamaient de l'Exposition de Bossuet (80). Non seulement la dénonciation des jésuites de Marennes n'était pas oubliée, mais les adversaires de Fénelon, et peut-être ses rivaux (81), devaient tirer parti des éloges que des réfugiés de Hollande accordèrent au Traité de l'éducation des filles. Publié à Paris au début de 1687 entre les deux missions de Fénelon, l'ouvrage fut bientôt réimprimé à Amsterdam (82). Sans doute l'éditeur huguenot ne tombe pas dans le ridicule d'en faire l'ceuvre d'un coreligionnaire et il en critique même avec aigreur les passages les plus papistes :

Le Camus, la lettre de Leibniz du 1" août 1687 dans Hist. und Pol. Briefwechsel, 1950, t. IV, p. 440. Le secrétaire d'Etat Châteauneuf écrira le 2 octobre 1686 : Le Roi ayant été averti que les communions forcées entraînaient souvent des désertions veut être averti de la conduite des évêques à cet égard » (nouv. acq. fr. 21 333. f. 571 r° — HAASE, p. 145 — notre Louis XIV et les protestants, pp. 131134, 160).

En juin 1686 le secrétaire d'Etat avait prescrit à l'intendant Arnoul : a Vous devez observer de ne les contraindre par aucune sorte de rigueur à faire leur devoir de catholiques; je suis surpris qu'il faille encore vous le répéter » (dans V ER Ut ',lut. Fénelon missionnaire. p. 21).

(79) Cf. lettre du 11 mars 1687 et supra. n. 59.

Nos_re cadre biographique nous empêche de donner une idée complète du contenu des lettres écrites par Fénelon pendant ses missions.

Les arguments que Fénelon développa dans l'Ouest se retrouvent dans le Traité du Ministère des pasteurs qu'il publia à Paris en 1688 : ils dépendent étroitement de ceux dont Boemet s'était servi en mars 1678 contre le ministre Claude pour convertir Nr° de Duras (cf. sa Conférence avec M. Claude, Paris, 1682, in-12 ). Le Traité de Fénelon semble avoir passé également inaperçu en France et à l'étranger : preuve, entre beaucoup, du discrédit qui atteignit les ouvrages de controverse après la Révocation. Seules, les Nouvelles ecclésiastiques de 1688 l'annonçaient sous son nom comme • un petit in-12 de controverse très estimé. il est de bonne main » (Amersfoort. f. Port-Royal et Unigenitus. 3 070): mais le rédacteur était un ami de sa famille.

(80) Ce. supra, II' p., eh. V. notes 14 et 18. Il est vrai que certains y prêtaient k Banc par leurs plaisanteries sur « la grâce efficace » et « l'attrition des dragons » : d'après les Nouvelles ecclésiastiques de juillet 1689. celle-ci « fait le même change-

ment dans le coeur des N. C. que celle des bons Pères dans celui de leurs fi&les (ras. fr. 23 499. f.

(81) Cf. supre. eh. V. n. 25.

(82) L'édition protestante de 1687 porte seulement A la Sphère, selon la copie

« Ceux qui jetteront les yeux sur le chapitre VIII de cet ouvrage et sur la fin du VII, s'étonneront peut-étre qu'on réimprime dans un pays protestant un livre qui semble n'être à l'usage que des catholiques romains et fait exprès pour instruire les enfants des opinions de cette Eglise. Mais on a deux choses à dire là-dessus. La première est que tant s'en faut que dans notre communion on doive fuir la lecture des livres de morale, où des personnes d'esprit catholiques romaines tâchent d'insinuer les sentiments de leur Eglise, qu'au contraire il est utile qu'on les lise pour se confirmer dans sa religion. En effet il n'est rien de plus propre à persuader un protestant de l'obscurité des opinions qu'il rejette, que de voir d'un côté les preuves évidentes qu'un de ses adversaires apporte en faveur des doctrines fondamentales, dans lesquelles ils conviennent, et de marquer de l'autre la faiblesse des raisons qu'il allègue, pour soutenir les dogmes où ils diffèrent. Ainsi, au lieu que notre auteur est admirable, lorsqu'il montre avec combien de facilité on peut faire retenir l'Histoire sainte aux enfants même les plus stupides, et leur en donner une grande idée; au lieu qu'il apporte des preuves solides et concevables aux personnes les plus simples, de la distinction de l'âme et du corps, de l'existence de Dieu, de sa spiritualité et de ses autres perfections; de la création du monde, de l'immortalité de l'âme, du péché, de la nécessité de la grâce, des peines et des récompenses futures, etc.; il semble que sa clarté et sa solidité ordinaire l'abandonnent lorsqu'il s'agit de quelque dogme particulier de l'Eglise romaine. C'est un préjugé qui vaut une démonstration, qu'un homme aussi éclairé que M. Fénelon ne puisse soutenir les dogmes particuliers de son Eglise, que par l'autorité même de cette Eglise, qu'on est obligé de croire sur sa parole, ou du moins d'en faire semblant de peur de ressentir le redoutable effet de ses menaces, si l'on manquait d'ajouter foi à ses promesses. « Il faudrait, dit notre auteur (p. 85), poser comme le principal fondement l'autorité de l'Eglise du Fils de Dieu et Mère de tous les fidèles : c'est elle, direz-vous, qu'il faut écouter, parce que le S. Esprit l'éclaire pour nous expliquer les Ecritures. » Oui, sans doute, et c'est le S. Esprit qui a dicté à l'Eglise gallicane ou à un prélat et à un moine qui la représentent, et qui en possèdent toute l'autorité; c'est lui, dis-je, dont les célestes rayons leur ont fait comprendre que ce passage, contrains-les d'entrer, signifie, envoyez les dragons aux huguenots, qu'on les mange, qu'on les dévore, qu'on les réduise à la dernière mendicité, qu'on invente tous les jours de nouveaux tourments pour les mettre à la raison. Si les dragons. tout dragons qu'ils sont, n'en

imprimée à Paris chez Pierre Aubain- mais elle a été publiée de nouveau (avec le même nombre de pages) en 1697 à Amsterdam, chez Antoine Schelte (A. de Rot MÉJ OUI, Bibliographie générale du Périgord, Périgueux, 1897, t. I, pp. 298 n. ).

186

peuvent venir à bout, qu'on les envoie à Larapine, ce fameux bourreau, dont les Busiris et les Phalaris feraient gloire d'être écoliers... »

« ... Après avoir renversé si facilement le grand principe de ces Messieurs, l'autorité de l'Eglise, phrase qui est seule capable d'inspirer de l'horreur, lorsqu'il s'agit de persuasion et de sentiments : On n'aura pas de peine à se tirer de leurs autres sophismes, dont toute la force consiste dans un tour figuré. Telle est la raison que l'auteur allègue pour prouver que le mariage est un sacrement. « Admirez, dit-il (p. 103), les richesses de la grâce de Jésus Christ qui n'a pas dédaigné d'appliquer le remède à la source du mal en sanctifiant la source de notre naissance qui est le mariage. Qu'il était convenable de faire sacrement de cette union de l'homme et de la femme, etc. » Quelle pauvreté ! Est-ce ainsi que l'on prouve les fondements et les mystères de la religion? Il fallait alléguer des passages formels pour l'institution de ce nouveau sacrement, comme on en a pour ceux du baptême et de l'eucharistie. Après cela, il ne faut pas s'étonner s'il y a tant d'athées en Italie, en Espagne, et même à ce qu'on dit, en France; puisque les catholiques les plus zélés travaillent avec tant d'ardeur à obscurcir les vérités de la religion chrétienne, en y mêlant les opinions particulières de leur Eglise : rien n'étant plus capable de faire révoquer en doute les solides raisons qu'ils allèguent quelquefois en faveur du christianisme pie les faiblesses des preuves qu'ils apportent pour donner quelque couleur à ces opinions. Ajoutez à cela que pour s'attacher à l'étude de ces controverses, ils négligent celui de l'Ecriture et de l'antiquité, de la religion et de la morale. »

L'Avertissement montre bien pourtant en terminant que ses coups sont dirigés contre le catholicisme et non contre l'auteur du livre : « Mais M. Fénelon n'est pas du nombre de ces derniers, et c'est la seconde chose que nous avons à remarquer pour justifier l'édition de ce livre. Il ne faut pas avoir beaucoup de pénétration, pour sentir par la lecture de cet ouvrage, que cet abbé n'est pas extrêmement superstitieux, et qu'il n'y a mêlé qu'à regret quelques traits de papisme. Il passe fort légèrement sur certains dogmes épineux de son Eglise, et les explique dans les termes les plus doux et les plus généraux qu'il peut trouver. Il établit des maximes, qui étant bien comprises peuvent être d'un grand secours pour faire revenir de leurs erreurs grossières plusieurs membres de son Eglise. Enfin on n'y trouve pas même les mots de transsubstantiation, d'adoration du sacrement, ni celui du purgatoire. On n'y apprend point aux enfants à se prosterner devant les images, ni à invoquer les saints, ni à prier pour les morts, ni à gagner les indulgences» (83).

(83) Cf. Bull. de la Société de l'histoire du protestantisme fr., t. XIV, 1865, PP. 5-8.

D'ailleurs cet Avertissement avait certainement été moins connu en France que la recension très longue et très élogieuse, que les Nouvelles de la république des Lettres avaient donnée en octobre 1687 de l'Education des Filles. Voici comment P. Bayle y parlait des points qui touchent la controverse :

L'auteur « veut qu'on dispose de bonne heure » les filles « à lire la Parole de Dieu; qu'on leur mette devant les yeux l'Evangile, et les grands exemples de cette perfection céleste qui régnait parmi les premiers chrétiens. Et bien loin de jeter les filles dans la superstition, comme il sait qu'elle est à craindre pour ce sexe, et que rien ne la déracine 6u ne la prévient mieux qu'une instruction solide, il veut qu'on les prémunisse discrètement contre certains abus, qui sont si communs qu'on est tenté de les regarder comme des points de la discipline présente de l'Eglise. Ainsi il veut qu'on accoutume les filles naturellement trop crédules à n'admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité et à ne s'attacher pas à de certaines dévotions, qu'un zèle indiscret introduit (ch. 7, p. 144). Il est vrai que, comme dans la communion où il est, il ne faut dire les vérités qu'avec de grands ménagements, il ajoute peu après qu'on peut prévenir les enfants contre les discours que font là-dessus les calvinistes; sur le sujet desquels on peut remarquer en passant qu'il fait un aveu qui ne sert pas trop à montrer la sincérité des nouvelles conversions. Car, malgré tout ce qu'on publie qu'il y a déjà longtemps qu'il n'y a plus de calvinistes en France, l'auteur déclare que les catholiques y sont mêlés tous les jours avec des personnes préoccupées de leurs sentiments, qui en parlent dans les conversations les plus familières. Il veut donc qu'on apprenne aux enfants ce que l'Eglise enseigne sur le baptême, sur la confession etc. et qu'on leur die : Voilà tout ce qu'il faut croire. Ce que les calvinistes nous accusent d'y ajouter, ce qu'ils nous imputent sur les images, sur l'invocation des saints, sur les prières pour les Morts etc. n'est point la doctrine catholique. C'est mettre un obstacle à leur réunion que de les vouloir assujettir à des opinions qui les choquent et que l'Eglise désavoue. Je ne sais pourtant si, malgré toutes ces précautions, les calvinistes ne trouveraient point en tout cela de quoi se dédommager un peu de ce qu'il dit contre eux dans la suite.

« Le ch. 8 est une Instruction sur le Décalogue, sur les Sacrements et sur la Prière. Pour le premier, M. de Fénelon ne veut pas qu'on manque de l'expliquer à fond aux enfants. Il veut qu'on leur fasse comprendre que c'est un abrégé de la Loi de Dieu et qu'on trouve dans l'Evangile ce qui n'est contenu dans le Décalogue que par des conséquences éloignées. Il veut qu'on répète souvent que la lettre tue, et que c'est l'Esprit qui vivifie : parce que Dieu veut être honoré de coeur, et non pas des lèvres : que les cérémonies servent à exprimer notre religion et à exciter, mais qu'elles ne sont pas la religion même; que celle-ci est toute au dedans, puisque Dieu cherche des adorateurs en esprit et en vérité. Sur

188

les sacrements, il veut qu'on rappelle souvent les promesses et les engagements du baptême; qu'on représente fortement le bonheur que nous avons d'être incorporés à Jésus-Christ par l'Eucharistie; que dans le baptême il nous fait ses frères, dans l'Eucharistie ses membres, et qu'il nous y donne sa chair aussi réellement qu'il l'a prise. C'est à quoi revient l'instruction qu'il donne là-dessus, et il ne parle ici, ni de transsubstantiation ni d'adoration du sacrement. Sur le sujet de la pénitence, il enseigne qu'une confession sans changement intérieur, bien loin de décharger une conscience du fardeau de ses péchés, ne fait qu'augmenter le nombre de ses crimes. Maximes qui ne s'accordent pas trop avec celles des casuistes, ni avec les pratiques de tant de dévots. Enfin. sur ce qui regarde la prière il veut qu'on en montre en général la nécessité et en particulier l'excellence de celle que Jésus-Christ nous a donnée (84). »

Quelques mois plus tard, un autre réfugié, Jean Cornand de Lacroze, fit aussi l'éloge du Traité dans son Recueil de diverses pièces concernant le quiétisme et tes quiétistes ou Molinos, ses sentiments et ses disciples (85). Lors du procès des Maximes des Saints on attribua les textes en question au futur évêque anglican G. Burnet parce que le Recueil traduisait la première de ses Trois lettres touchant l'état présent de l'Italie (15 février 1687); mais il n'avait pu y parler à cette date du Traité de Fénelon. En fait les passages où il est nommé sont des additions du Recueil de 1688 et la première des deux ne permet pas de douter qu'elles n'aient été inspirées par la lecture des Nouvelles de Bayle. En voici en effet le texte : « Les quiétistes avaient en horreur les superstitions romaines et ils voulaient les ensevelir dans l'oubli, en ne les enseignant et ne les pratiquant point, aussi bien que fait l'abbé de Fénelon (Educ. Filles, p. 144) » (86). Le second suppose encore moins une lecture directe : « Je sais bien qu'on les a éblouis de belles espérances, qu'on a même fait des livres qui semblaient tendre à la réformation de quelques abus (Traité de l'Exposition du Saint-Sacrement de D. Thiers — Exposition et Catéchisme de l'évêque de Meaux — Catéchisme et Lettre de l'évêque de Grenoble — Education des Filles de l'abbé Fénelon -- le premier volume de la Bibliothèque des Pères de du Pin, ses Dissertations) » (87).

(84) Octobre 1687, art. V, pp. 1102-1105 (cf. pp. badin, l'article de Basnage de Beaux al dans l'Histoire (septembre 1687, pp. 79-87) n'a guère d'importance que 1081-1109). Aimable mais

(85) Amsterdam, Wolfgang, 1688, pp. 293 sq., 301. des ouvrages des savants

(86) Pp. 293 sq. du point de vue littéraire.

(87) P. 301. Ce livre parvint à Germigny où il fut vu par Fénelon, comme celui-ci le reconnaîtra le 30 octobre 1698 : « J'étais alors chez M. de Meaux. Je lus l'endroit qui me regardait et, par occasion, je lus quelques chapitres de la Guide de Molinos » (cf. aussi la Réponse aux Remarques de l'Ev. de Meaux, parag. 5, 0. F., t. III, p. 64 ). Rien n'indique en revanche que les adversaires de l'abbé aient essayé d'en faire usage en 1688. Cette manoeuvre devait paradoxalement être le fait de Bossuet qui, à la suite d'une dénonciation du curé de Châteaufort Luc de Bray (cf. M. LANGLOIS, Correspondance de Mme de Maintenon, 29 août 1696, t. V, p. 90 ), n'hésitait pas à affirmer dans une note envoyée à Rome en 1697 : « Nam a decem fere annis... ipsum Fenelonem inter Guyoniae amicos et sectae fautores varus rumusculis recensebant, et Molinoso studentes Angli protestantes... Fenelonem ipsum ejus occultum defensorem praedicabant » (dans E. GRISELLE, Documents d'histoire, no 2, 1910, p. 291, cf. aussi H. BREMOND, Apologie pour Fénelon, Paris, 1910, pp. 286 sqq. Et, sous une forme plus prudente, M. de Meaux reprenait l'accusation dans ses Remarques sur la Réponse à la Relation sur te Quiétisme, VII, § 3, éd. LÂCHÂT, t. XX, p. 233, cf. URBAIN-LEVESQUE, t. IX, pp. 66 et 246.



CHAPITRE

VII LA NOMINATION DE FENELON AU PRECEPTORAT

Né le 6 août 1682, le duc de Bourgogne devait être « ôté des mains des femmes » lorsqu'il aurait atteint sa huitième année (1). Bien avant cette date, le choix de ceux auxquels il serait ensuite confié avait suscité pronostics et intrigues. Le poste de gouverneur semblait communément destiné au marquis de Vardes (2) « fort distingué à la guerre par sa valeur et dans la paix par son bon esprit et par sa politesse ». Sans doute il n'était revenu qu'en juin 1683 d'un exil de dix-huit ans, bien mérité, mais ses amis soutenaient qu' « il avait su en profiter en cultivant son esprit par toutes sortes de sciences et en réglant ses moeurs par une solide piété » (3). « D'ailleurs, il avait contracté en Languedoc une étroite liaison » avec l'évêque de Mirepoix Pierre de La Broue, « ami et créature de M. de Meaux qui était en état de penser au préceptorat » (4). Ces calculs furent déjoués par la mort prématurée de Vardes (3 septembre 1688).

Il restait la possibilité de s'adresser de nouveau aux éducateurs du grand Dauphin. Montausier semble bien l'avoir espéré (5) et La Bruyère

(1) Dès le début de juin 1689, il faisait l'exercice dans les mousquetaires (Correspondance de Bussy-Rabutin, éd. LALANNE, Paris, 1859, t. VI, p. 248).

(2) Dangeau (t. II, p. 164) se contente d'écrire que e c'était un de ceux que l'on nommait pour être gouverneur du duc de Bourgogne », mais les Mémoires de Sourches affirment qu' « il mourut regretté de tous ceux qui le connaissaient, qui demeuraient d'accord qu'il était l'homme de la Cour le plus capable » (l'addition renchérit « et peut-être le seul qui en fut véritablement digne ») e de remplir la charge do gouverneur de Monseigneur, duc de Bourgogne n (t. II, p. 221). Cf. H. DRUON, Histoire de l'éducation des princes, Paris, 1897, t. H, p. 7.

(3) SOURCHES, 3 septembre 1688, t. II, p. 221. Mme de Sévigné confirme que Corbinelli tenait ce cartésien en haute estime (éd. MONMERQUÉ, t. IX, p. 83 ). Cf. sur lui la notice biographique de BOISLISLE, t. I, pp. 215-218.

(4) Voir la Relation... du quiétisme (éd. in-8°, s. 1., 1732) de J. Phélipeaux qui ajoute que cela donnait « tant d'ombrage » à Fénelon et à Langeron qu'ils e obsédaient tellement M. de Meaux que M. de Mirepoix avait peine de trouver aucun temps de lui parler en particulier » (t. I, p. 35 ). En guise de compensation, l'abbé de Catellan, neveu de La Broue, fut nommé le 23 août 1693 lecteur du duc de Berry (ibid., t. I, p. 36, cf. URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 86 n. 11).

(5) C'est du moins ce qu'affirme l'ambassadeur vénitien Erizzo 2' série,

Francia, t. III, Venise, 1863, p. 513).

192

aurait eu la « malice » d'augurer un second préceptorat à Bossuet en présence des abbés de Fénelon et Langeron (6), mais M. de Meaux déclarera plus tard sans fondement le récit que Phélipeaux en introduisit dans sa Relation (7). En faisant accompagner le Dauphin en Allemagne par Beauvillier et non par Montausier, Louis XIV indiqua d'ailleurs dès septembre 1688 où allaient ses préférences (8). Quant à la candidature au préceptorat de l'abbé de Dangeau, lecteur du Roi qui avait mis l'histoire de France sous forme d' « essuie-mains, de rouleau et de... jeu de l'oie », elle ne semble guère avoir été prise au sérieux (9).

Il suffisait donc de savoir que le Traité de l'Education des Filles était écrit à la demande du duc de Beauvillier pour juger très grandes

(6) Là encore Fénelon et Langeron auraient « cherché toutes les voies possibles de dégoûter » le prélat « de ce dessein » (Relation, t. I, p. 34 ).

(7) Phélipeaux « prétend qu'il a appris ces choses de M. l'abbé de Fénelon même dans ses entretiens à Germigny, peu avant qu'on (ne) le nommât précepteur », mais Ledieu lui inflige un démenti : « M. de Meaux... nous disait » le 29 octobre 1701 « que, pour lui, il n'avait jamais rien oui dire de semblable à M. l'abbé de Fénelon, ni à M. l'abbé de Langeron; et moi, jamais aussi je ne leur ai rien ouï souffler en manière quelconque... joint que... ces choses-là... donnent sujet de croire que M. de Meaux avait la pensée de devenir précepteur du jeune prince, et qu'il prenait des mesures pour cela, ce qui, nous assure-t-il, ne fut jamais son intention, et ne lui convenait plus, ni à son âge, ni à ses occupations » des dernières années de Bossuet, éd. URBAIN-LEVESQUE, Paris, 1928, t. I, p. 250, cf. p. 236 ). La maladresse de Phélipeaux était d'ailleurs d'autant plus grande que nombre de contemporains expliquaient alors l'acharnement de Bossuet contre son ancien ami par la déception qu'il aurait éprouvée en août 1689. C'est ainsi que André Morell écrivait à Nicaise : « Pour moi, je crois que si M. de Cambrai n'avait pas été précepteur de M. le duc de Bourgogne (au lieu de) M. de Meaux qui croyait l'être comme auprès du père, le livre de M. de Cambrai aurait été orthodoxe » (dans V. COUSIN, Fragments philosopLques, Paris, 1866, t. IV, pp. 173 sq.). L'hypothèse se retrouve sous la plume de Leibniz (éd. G. GRUA, Textes inédits, Paris, 1948, t. I, p. 106 ). Echo de l'abbé Fleury, le président Dugas ira plus loin dans une lettre du 8 janvier 1719 : « M. de Meaux voulait que M. de Cambrai suivît, pour l'instruction des princes, la méthode dont il s'était servi, qu'il donnât les mêmes thèmes. D'ailleurs, il vit avec chagrin qu'on avait pour M. de Cambrai, qui était homme de qualité, des distinctions qu'on n'avait pas eues pour lui. Par exemple, M. de Cambrai mangeait avec les princes, il allait dans le même carrosse, ce que n'avait pas fait M. de Meaux avec Monseigneur. Cela montre que les plus grandes âmes ont toujours quelques faiblesses » (Correspondance littéraire et anecdotique entre M. de S. Fonds et le président Dugas, p. p. W. POIDEBARD, Lyon, 1900, t. I, p. 90). Cf. aussi Mme Du NOYER, Lettres historiques, Londres, 1757, t. I, p. 49, cf. p. 32 — D'ARGENSON, Loisirs d'un ministre, Liège, 1787, t. II, p. 170 — URBAIN-LEVESQUE, t. IX, p. 431 — H. HILLENAAR, Fénelon et les jésuites, La Haye, 1967, p. 56, n. 1.

(8) Cf. infra, lettre du 14 octobre 1688, n. 12.

(9) Cf. la chanson : Brûlez, brûlez vos livres : a En essuie-mains et en rouleau, / Le savant abbé de Dangeau / A mis la science en morceau, / De tous les rois de France / Il nous fait des oisons, / Ce maître d'importance / Vaut bien les Fénelons » (ms. fr. 12 621, pp. 341 sq., cf. ms. fr. 12 669, pp. 37 sq.; 12 670, pp. 103 sq.; 12 689, ff. 559-561; BOISLISLE, t. XXXVIII, pp. 37 sq. et infra, n. 18).

les chances de Fénelon et l' « anagramme » ou prophétie que lui communiqua en avril 1689 Mme Guyon n'avait certainement rien de bien hasardé (10). Il n'y eut donc pas de surprise lorsque le Roi annonça le 16 août 1689 les nominations de Beauvillier et de Fénelon (11) : l'une ne pouvait aller sans l'autre (12). Sans doute il avait fallu dissiper le soupçon de jansénisme, mais l'abbé avait été justifié par les témoignages de M. Tronson, du jésuite Le Valois et du curé Hébert (13). Ce n'était pas néanmoins sans quelque apparence de raison que les Nouvelles ecclésiastiques présentaient la venue de Fénelon à la Cour comme une défaite des jésuites : mais elles n'indiquent pas qu'ils aient en aucune façon tenté de s'y opposer (14).

L'opinion semble avoir été unanime à applaudir à ces deux choix (15). Rivalisant d'emphase avec sa fille, Mme de Sévigné les déclare « divins ». Elle considère en particulier le précepteur comme « un sujet du plus

(10) Cf. infra, lettre du 30 avril 1689, n. 1. A-t-on en outre présenté le directeur des Beauvillier comme le candidat de Bossuet, lui-même spécialiste de l'emploi? Celui-ci dira le 6 octobre 1701 devant Ledieu « qu'il ne fallait tant appuyer qu'il croyait » que Phélipeaux « avait fait » dans sa Relation a sur l'envie qu'avaient M. l'abbé de Fénelon et l'abbé de Langeron de se servir du crédit de M. de Meaux pour faire leur fortune, ni donner à entendre que M. de Meaux les eût en effet servis dans leur établissemnt à la Cour, quoiqu'il soit vrai qu'il ne leur a pas nui, mais, au contraire, qu'il leur a été utile par son témoignage et par la considération de l'amitié et familiarité qu'il entretenait avec eux » des dernières années..., t. I, p. 236).

(11 ) Leurs provisions (Arch. Nat., O' 33, ff. 219 sq.) portent la même date. Cf. DANGEAU, t. II, p. 448 — SOURCHES, t. III, p. 137 — Abbé de La Brosse à Bussy, 20 août 1689 dans l'édition LALANNE, t. VI, p. 272. On verra Fénelon écrire le 4 juillet 1689 à M"'" Guyon : « L'affaire est dans sa crise ».

(12) Les Nouvelles ecclésiastiques d'août 1689 précisent même que « quelques jours auparavant que le duc de Beauvillier ne fût choisi pour le gouvernement du duc de Bourgogne, l'abbé de Fénelon qui est son intime et très digne ami lui augurant cette place, le duc lui dit qu'il ne l'accepterait qu'à condition qu'on le choisirait pour en être précepteur » (ms. fr. 23 499, f. 304 v0; répété en février 1695, ms. fr. 23 505, f. 12 r° ). Les Mémoires de Sourches (t. III, p. 138) se contentent de noter que le Roi laissa à Beauvillier « le choix de tous les officiers » dont la nomination fut annoncée ce jour-là.

(13) Cf. supra, eh. V, n. 28, et, sur Mme de Maintenon, infra, ch. IX, n. 18.

(14) « Le Roi a fait un choix fort approuvé des personnes qu'il met auprès du duc de Bourgogne : le duc de Beauvillier gouverneur, l'abbé de Fénelon précepteur, malgré l'envie des bons Pères et nonobstant son mérite singulier, et l'on croit que M. l'abbé Fleury sera sous-précepteur. Vous jugez bien à cela que les jésuites de cour n'y ont eu aucune part : aussi n'en ont-ils plus guère à faire des biens considérables, mais ils sont toujours, sinon accrédités, du moins industrieux à nuire » (ms. fr. 23 499, f. 291 r°).

(15) Le 17 août 1689 l'ambassadeur Pietro Venier faisait l'éloge de Beauvillier « soggetto di distinte e ammirabili parti » et notait que par sa nomination la maison Colbert recevait « un nuovo e grandissimo appogio e se va se non bilanciando, almeno contraponendo molto alla fortuna eccedente di Louvois » (Bibl. Nat., f. italien, ms. 1903, p. 64). Le 17 août 1689, M. Tronson félicitait le gouverneur de sa nomination « accompagnée de tous les agréments que vous pouviez souhaiter » (A. S. S., Corr. ms., t. II, pièce 548, p. 225).

194

rare mérite pour l'esprit, pour le savoir et pour la piété » (16), termes auxquels font écho les additions à Sourches (17) et les chansons qui raillent l'abbé de Dangeau (18). Nous sommes plus étonnés que la jeune Académie d'Angers (19) ait mis dès le 25 août au concours « la prudence que le Roi vient de faire paraître dans le choix des personnes illustres auxquelles il confie l'éducation de Mgr le duc de Bourgogne » : ces termes constituaient une habile flatterie de Nicolas-Guillaume de Bautru, abbé de Vaubrun (1662-1746), futur lecteur du Roi, qui ne pouvait assigner d'emploi plus utile pour sa carrière à un prix fondé par sa famille (20). Le 17 mai 1690, Charles-Maurice Le Peletier, abbé de Saint-Aubin d'Angers et ami de Fénelon (21), donnait lecture du meilleur mémoire (22) : comme on pouvait s'y attendre, celui-ci célébrait les victoires du précepteur sur les hérétiques, en province et à Paris, « ses doctes ouvrages, ses éloquentes publications » et, plus grand « sujet d'admiration », la modestie qui couronnait le tout (23). Cette pièce resta inédite, d'autant que chacun avait pu lire dans le Mercure galant d'août 1689 les mêmes banalités avec quelques indications plus précises

(16) Lettres des 21 août et 11 septembre 1689 à Mme de Grignan, éd. MONMERQUE, t. III, pp. 513, 531.

(17) Elles traitent tous les collaborateurs de Beauvillier de « gens d'une piété et d'une sagesse exemplaire ». Une addition souligne en outre que « le marquis de Fénelon... était un homme d'un mérite et d'une capacité extraordinaires » (t. III.

p. 137 n. et p. 138). Sur les sentiments de Bossuet et de M. Tronson, cf. infra, leurs lettres d'août 1689.

(18) « Il ne peut encor digérer / Qu'au grand mépris de sa férule / On ait osé lui préférer / Un saint selon lui trop crédule. / Une telle indigestion / Ne se guérit point à Bourbon / ... Faut pour sauver un Courcillon / Décanoniser Fénelon ? » (ms. fr. 12 642, f. 330).

(19 ) Les lettres patentes en datent du 10 juin 1685 et furent enregistrées au Parlement le 9 septembre. Elle comptait l'abbé Grandet parmi ses trente membres (DE BEAUREGARD, Notice historique sur l'ancienne Académie &Angers, dans Mémoires de la société d'agriculture, des sciences et des arts d'Angers, 2` série, t. 3, 1852, pp. 6-11).

(20) « On a prié le comte de Serrant de prescrire les sujets des deux prix qu'il a agréable de donner pour l'année prochaine. Mais ayant témoigné qu'il désirait que ce choix fût fait par toute l'Académie, la chose mise en délibération, on a cru ne pouvoir choisir un plus beau sujet pour la prose que celui proposé par M. l'abbé de Vaubrun » (Procès-verbaux, Bibl. municipale d'Angers, ms. 1261, p. 49). Sur celui-ci, fils de Nicolas Bautru et de Marguerite Bautru de Serrant, qui sera exilé de 1700 à 1709 à Serrant à cause de son attachement au cardinal de Bouillon, cf. BOISLISLE, t. V, p. 342 et URBAIN-LEVESQUE, t. IX, p. 196.

(21) Cf. la lettre de M. Tronson à Cl. Le Peletier du 29 octobre 1688 que nous publions à sa place chronologique.

(22) Bibl. d'Angers, ms. 1261, p. 50.

(23 ) De brefs extraits en avaient été donnés par le cardinal de Bausset (Vie de Fénelon, 1. I, n. 24 et 31, 0. F., t. X2, pp. 22, 28 ). Gosselin n'a pas pu en retrouver le texte complet (Histoire littéraire, ibid., t. I, p. 173), mais il en a publié (ibid., t. X2, p. 158 g.) les passages essentiels sur Beauvillier et sur Fénelon. L'auteur était d'ailleurs bien mieux documenté sur le premier que sur le second.

LA NOMINATION AU PRÉCEPTORAT 195

sur « l'ancienneté de sa noblesse, son séjour dans le séminaire de Saint-Sulpice » et surtout sur « ses talents admirables pour ramener les âmes à Dieu : les malades qu'il veut bien assister éprouvent par la manière dont il les conduit... des effets sensibles de la grâce » (24). Mais un éloge d'un tout autre poids parut en 1690 dans la cinquième édition des Caractères. Après avoir demandé dans sa quatrième édition (août 1689) : « Quel plus beau talent que celui de prêcher apostoliquement? et quel autre mérite mieux un évêché? », La Bruyère ajouta en effet dans la suivante : « Fénelon en était-il indigne? Aurait-il pu échapper au choix du Prince que par un autre choix? » (25).

Le nouveau précepteur prêta serment au Roi le 29 août 1689 (26). Remis le 3 septembre entre les mains de Beauvillier, le jeune prince « commença dès ce soir-là à recevoir d'assez bonne grâce les instructions » de Fénelon (27). Par scrupule religieux, son gouverneur s'efforça de le tenir en dehors des fêtes de la Cour et il consulta dès le mois de septembre M. Tronson sur les moyens d'y parvenir (28). Mais le plus grand obstacle résidait dans le caractère du petit duc lui-même et un billet de sa main en date du 27 novembre 1689 marque sans doute l'échec d'une tentative de révolte (29). L'histoire de son éducation a été souvent faite à l'aide surtout de deux lettres de Fénelon (1695 et 1696) et d'un mémoire de Louville (1696) (30). Tous les contemporains ont

(24) Pp. 241-243. Cf. l'édition de Télémaque par Albert CAHEN, t. L p. XVI.

(25) XV. 30, éd. SERVOIS, t. II, pp. 236, 451, 463 sq. En 1693, La Bruyère fit aussi l'éloge de Fénelon dans son Discours de réception à l'Académie. Le satirique abbé Faydit était lui-même obligé de s'incliner devant la vie austère de l'archevêque et le caractère apostolique de sa prédication (Télémacornanie, Paris, 1700, p. 14).

(26) A. N., 01* 33, f. 221 — DANGEAU, t. II, p. 460 — B. N., f. Clairambault, ms. 560, f. 392.

(27) Nous le savons par les mémorialistes qui notent aussi qu'il avait la fièvre les 2 et 3 octobre (DANGEAU, t. III, pp. 1 sq. — SOURCHES, t. III, pp. 151, 161, 164).

(28) Le supérieur de Saint-Sulpice répondait à Beauvillier entre le 15 et le 26 septembre 1689 : « Si l'on pouvait avoir un ordre du Roi, ce serait le plus court. Mais, puisqu'il le donne [sic] et que l'on voit d'ailleurs quelque inconvénient à lui en parler, le meilleur parti à mon avis serait d'exposer à le" la Dauphine les suites de ces divertissements, surtout par rapport à l'étude. Car, pour les autres raisons essentielles, on pourrait faire plus de mal que de bien en les lui représentant si elle n'est pas en état de les goûter. Quand elle n'accorderait qu'une partie de ce qu'on désire, on aura sujet de se tenir en paix, puisqu'on ne sera pas responsable du reste, tant que la Providence ne donnera point d'autre ouverture. Je vous conseille pour une sûreté entière de voir si M. l'abbé de Fénelon n'aura point de meilleur avis à vous donner » (A. S. S., Correspondance ms., t. II, pièce 562, p. 230).

(29) « Je promets foi de prince à M. l'abbé de Fénelon de faire sur le champ ce qu'il m'ordonnera... » (dans BAUSSET, I, 38, 0. F., t. X2, p. 36).

(30) Cf. la bibliographie d'A. CIOFtANESCU, t. II, pp. 863 sq., 868 et surtout A. CHARMA dans Mémoires lus à la Sorbonne dans les séances extraordinaires du comité impérial. Sciences historiques, Paris, 1866, pp. 66-73 — A. de BOISLISLE, Annuaire-bulletin de la Société de l'histoire de France, t. XI, 1874, pp. 54 sq. H. DRUON, Histoire de l'éducation des princes, Paris, 1897, t. II, pp. 3-150. — M. DANIÉLOU, Fénelon et le duc de Bourgogne, Etude d'une éducation, Paris, 1955.

196 L'ABBÉ DE FÉNELON

été frappés de l'étendue du succès du précepteur (31) et ses détracteurs n'ont eu que la ressource de l'attribuer à son adjoint Claude Fleury, nommé par le Roi lui-même le 14 septembre 1689 (32) : le rôle de 1' « antiquaire » ne semble cependant avoir été grand que sur le terrain proprement scolaire (33) et c'est lui qui a rendu le plus bel hommage au talent pédagogique de Fénelon (34). En 1693 Clairambault eut en outre à instruire les princes sur les généalogies des courtisans (35). Le collectionneur Gaignières contribua à former leur goût (36), tandis que François Le Blanc était, à partir de 1696 au moins, chargé de former aux affaires d'Etat et en particulier aux questions économiques celui qui ne semblait plus pouvoir tarder beaucoup à gouverner la France (37).

(31) Voir en particulier la lettre adressée à Gaignières le 16 janvier 1693 : « Le souhait trop joli pour moi convient hier à M. le duc de Bourgogne qui l'a fait, et au Roi pour qui il l'a fait. S. M. P. eu raison d'être bien contente de ce compliment, car il est au-dessus de l'âge de ce petit prince. Le gouverneur et le précepteur en ont eu apparemment bien de la joie » (ms. fr. 24 987, f. 71). La satisfaction du Roi est attestée au début de J 695 par une dépêche plus probante de l'ambassadeur de Venise (cf. infra, ch. XI, n. 21).

(32) DANGEAU, t. II, p. 470, t. III, p. 205 — SOURCHES, t. III, p. 164.

(33) D'après le Mémoire de l'abbé Ledieu de 1699, Fénelon et ses amis se cachaient de Fleury qu'ils « nommaient entre eux le bonhomme » et « qu'ils estimaient un simplart... Quand ils en avaient besoin pour entendre un endroit d'Horace, pour avoir l'intelligence de quelque difficulté qui les arrêtait dans Cicéron, pour savoir quelque point d'histoire, quelque maxime de l'ancien droit romain, quelque chose des moeurs de ces anciennes républiques, M. de Fénelon allait à l'école du bonhomme. On l'y a trouvé plus d'une fois son Horace à la main, un instant avant la leçon, s'instruisant de ce qu'il allait montrer au prince. Pour Langeron, il a pris des leçons avec assiduité pendant un long temps et il disait de lui par manière de plaisanterie : c'est un antiquaire » (Revue Bossuet, 25 juillet 1909, pp. 26 sq.).

(34) « M. Fleury me redit ce beau mot de M. de Cambrai : La méthode d'enseigner doit être variée selon la diversité des genres; il faut prendre la mesure des esprits comme on prendra celle des corps » (Correspondance du président Dugas..., ms. des Facultés missionnaires de Fourvière, t. I, p. 407 ). De son côté « M. de Fénelon disait à M. l'abbé Fleury en lui parlant de son histoire, et en général de sa manière d'écrire : Vous nous donnez des confitures qui sentent le fruit » (ibid., t. I, p. 271).

(35) L'intéressé rapportera lui-même : « En 1693 le feu Roi ne trouvant pas Mgrs les ducs assez instruits pour discerner les personnes de la Cour... je fus proposé par le chancelier Pontchartrain, Beauvillier et Fénelon pour lui en donner une idée... J'allais trois fois par semaine à Versailles et cela dura trois ans » (BoisusLE, t. XXII, p. 507, cf. t. XV, p. 247).

(36) Cf. Ch. de GRANDMAISON, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1890, pp. 613617, 1891, pp. 182-185.

(37) L. ROTRKRUG, Opposition to Louis XIV, Princeton, 1965, pp. 281-284, 429. Bien qu'il soit difficile de préciser la date de sa nomination, c'est avant la promotion de Fénelon à Cambrai que François II Couperin fut chargé par Louis XIV d'enseigner le clavecin au duc de Bourgogne et à ses frères (N. DUFOURCQ, XVII' Siècle, 1969, n° 82, pp. 10, 16 et surtout 19 ). On notera cependant que Louville écrit dans son mémoire de 1696 que les princes « n'apprendront à jouer d'aucun instrument, parce qu'on craint que cela ne leur fît perdre trop de temps et que cela ne les rendît trop particuliers » (O. F., t. VII, p. 523).

CHAPITRE

VIII LES PREMIERES LETTRES DE DIRECTION DE FENELON

Il n'y a guère de sujet sur lequel la correspondance de Fénelon nous renseigne aussi mal que sur l'évolution de sa spiritualité jusqu'à sa rencontre avec Mme Guyon : nous en sommes en effet réduits à un très petit nombre de lettres, mal datées et obscures, à la comtesse de Gratuont et à de nouvelles converties (1). C'est peut-être le désir inconscient de pallier cette lacune qui a poussé Gosselin à introduire dans son édition le texte de trois pièces originales dont l'écriture n'était certainement pas celle de son auteur.

Il s'agit de la lettre de spiritualité XXXIX(2) adressée à une dame d'honneur du vivant de la Reine (elle est même antérieure au 30 juillet 1683, si, comme il est probable, la destinataire est une fille de Colbert (3)), et des lettres IV et V au duc de Chevreuse : la première est datée du 28 tuai 1687 (4); la seconde est ecrile le jour clé Pentecôte et son contenu force à lui donner le même millésime (18 mai 1687) (5), ce qui rend injustifiable l'ordre de Gosselin.

Tous les critiques ont été frappés des différences de fond et de forme entre ces lettres et celles de la maturité de Fénelon. Cependant ils ont cru pouvoir se contenter d'y voir l'effet du bouleversement produit dans son esprit par l'influence de Mme Guyon (6). Il est d'ailleurs indiscutable

(1) Voir dans notre édition les lettres à M"'" de Graniont (IO décembre 1686 ), à une officière des Nouvelles Catholiques (1686 ou 1687 ), à une nouvelle convertie (janvier 1687), à Ma" de Gramont (29 décembre 1687, 11 juin et 17 novembre 1688), à Charlotte de Saint-Cyprien (21 août 1688) : mais presque toutes ces dates sont conjecturales.

(2) A. S. S., Correspondance ms., t. IX, ff. 66-71; 0. F., t. VIII, pp. 479-483.

(3) Cf. ibid., p. 481 g.

(4) A. S. S., t. I, ff. 12-13; O. F., t. VII, pp. 201 sq.

(5) A. S. S., t. I, ff. 9-11; O. F., t. VII, pp. 200 sq.

(6) Il vaut la peine d'indiquer les jugements portés sur ces pièces par les meilleure connaisseurs. D'après P.-M. Masson, la première lettre, « programme détaillé de vie spirituelle, ...nous laisse voir la méthode primitive n de Fénelon « avant qu'elle ait été régénérée par Ma" Guyon. C'est une réglementation très minutieuse de la journée chrétienne, la minutie y est même poussée jusqu'au scrupule; le nom et la pensée de Jésus-Christ y sont partout présents; les prières vocales, la lecture méditée, l'utilisation des images matérielles pour soutenir l'esprit dans l'effort de la méditation, — toutes choses dont plus tard il fera si bon marché, — y sont mises au premier plan

198

qu'on y reconnaît des thèmes qui resteront chers à M. de Cambrai : celui de la fréquente communion (7) et surtout celui de la vanité du monde (qui entraîne même à la fin de la lettre de la Pentecôte l'image très fénelonienne du « songe de la vie ») (8). Le recours à des chiffres pour marquer les articulations de la première pièce sera souvent le fait

de la vie intérieure; l'humiliation sous toutes ses formes, même l'humiliation physique des prosternements contre terre, y est célébrée comme un moyen de salutaire purification; l'amour et la crainte de Dieu s'y mêlent dans un sentiment de pieuse obéissance. Point de pur amour, d'indifférence au salut, de sainte liberté des enfants de Dieu. L'appel à la largeur, à la souplesse, à l'anéantissement délicieux dans l'inconnu de Dieu, toutes ces maximes d'abandon, qui reviennent comme un refrain apaisant dans les Lettres spirituelles, sont ici absentes. Mme Guyon ne lui a pas encore montré la vérité et la voie » (Fénelon et Mme Guyon, pp. LXX sq.). De même pour A. Chérel, Fénelon « ne songe alors nullement à rompre avec la dévotion méthodique et austère, si fort en honneur dans la génération qui précède la sienne... En fait d'oraison... il recommande... une méditation, précise, active, réglée, appliquée, toute remplie d'efforts de pensée et de volonté, et envisageant moins la perfection de Dieu que les fautes de l'homme, la malice du démon, la laideur du péché. Et son style, toujours docile aux impressions de son âme, se ressent de cette tension intellectuelle et volontaire; il se fait presque roide, et consciencieux, et raisonneur » (Fénelon et la religion du pur amour, Paris, 1934, pp. 22 sq.). Le P. F. Varillon juge au contraire qu' « on ne saurait utiliser ce texte pour affirmer que jusqu'en 1688 la prière de Fénelon fût plus méditative que contemplative, plus anthropocentrique que théocentrique, plus soucieuse de précision et d'application intellectuelle que d' « abandon à l'esprit de grâce ». Car enfin il s'adresse à une débutante et l'on sait qu'il est prudent. Il n'est pas sûr, du moins à cette époque, que sa direction soit révélatrice de sa propre manière de prier... Une lecture attentive de cette lettre nous découvre un Fénelon réaliste, aussi peu chimérique que possible, fidèle aux méthodes d'oraison classiques, mais déjà convaincu que l'exercice de prière, s'il est condition de prière, n'est pas la prière même. A travers l'examen de conscience qu'il prescrit, le psychologue apparaît plus que le mystique, le connaisseur d'âmes plus que le familier de Dieu. Cependant le sentiment domine, dans l'analyse psychologique elle-même, de l'impureté essentielle de l'homme devant Dieu, et cela se situe déjà au plan mystique » (Fénelon. Œuvres spirituelles, Paris, 1954, pp. 28 sq.). La lettre du 28 mai 1687 a été commentée par L. Navatel dans Fénelon. La confrérie secrète du Pur Amour, Paris, 1914, pp. 84 sq. Le P. Varillon note avec raison qu'il y est question de « douceurs... mot que l'on cherchera en vain dans les oeuvres spirituelles postérieures à 1688, sinon pour en dénoncer l'illusion... Un peu plus loin... le mot sentir... n'est que la cime d'une phrase tout entière expressive d'une sourde inquiétude. Fénelon a écrit : sentir; il n'a pas osé écrire éclater qu'appelait le parallélisme des termes. Dieu est moins éclatant à son âme que les créatures ne le sont à son être charnel... II se sent dès lors en danger... Il vit dans un état habituel de sourd désespoir où le désir et le dépit s'engendrent l'un l'autre douloureusement » (pp. 26 sqq.). Quant à l'abbé L. Cognet, il juge très probable que jusqu'à 1688 « la piété » de Fénelon « soit demeurée extrêmement intellectualiste, qu'il n'ait connu comme oraison qu'une méditation à forme méthodique, et qu'il ait abouti à cette sorte de nausée intérieure, de totale sécheresse qui saisit parfois certaines âmes après quelque; années de cet exercice... » Dans sa « lettre... du 28 mai 1687... on croit discerner en lui un appel inconscient vers l'expérience mystique » (Crépuscule des mystiques. Paris, 1958, p. 120).

(7) Cp. infra, notes 34-35 et 68 à O. F., t. V, pp. 716-720, 726 sqq.

(8) Lettre du 18 mai 1687, infra, p. 213, n. 71.

de l'auteur des Maximes des Saints et les exhortations de 1687 sont d'une qualité littéraire peu commune. Gosselin a dit attacher plus de poids encore à une autre considération, externe celle-là : les éditeurs du XVIIIe siècle tenaient ces documents des héritiers des Chevreuse (9), ce qui fournissait une quasi certitude sur leurs destinataires et une forte probabilité sur leur auteur, puisque Fénelon avait fort bien pu être consulté dès cette époque par les tilles et les gendres de Colbert. Il resterait pourtant à établir qu'il ait été le seul dans ce cas, et, ni l'éditeur des Œuvres de piété ni le P. de Querbeuf n'ont eu assez de confiance dans le critère d'origine pour publier sous le nom de Fénelon ces trois lettres qui posent d'ailleurs deux problèmes différents. Voyons d'abord la lettre de spiritualité XXXIX (10).

« Je vous envoie, Madame, ce que vous avez ordonné. Quelque bonté que vous ayez pour le recevoir, je suis très persuadé que vous n'en sauriez être satisfaite, ce qui fait que je ne le suis (11) nullement d'être comme obligé de vous l'envoyer, parce que vous le souhaitez. C'est donc uniquement pour vous obéir, Madame, que je vous dis que, pour faire votre oraison avec fruit, et avec l'application que vous désirez, il serait bon, dès le commencement, de vous représenter un pauvre, nu, misérable, accablé, et qui se meurt de faim; qui n'a qu'un homme à qui il puisse demander l'aumône, et de qui il la puisse espérer; ou bien un malade tout couvert de plaies, qui se voit mourir, si un médecin ne veut entreprendre de le traiter de ses plaies et de le guérir. Voilà, Madame, une image de ce que nous sommes devant Dieu. Votre âme est plus dénuée des biens du ciel, que ce pauvre ne l'est des biens de la terre (12). Elle en est dans un plus grand besoin, et il n'y a que Dieu seul à qui vous les puissiez demander, et de qui vous les deviez attendre. Votre âme est sans comparaison plus malade que cet homme tout couvert de plaies, et il n'y a que Dieu seul qui vous puisse guérir. Tout consiste à fléchir Dieu par vos prières. Il peut, Madame, l'un et l'autre; mais souvenez-vous qu'il ne le veut faire qu'après en être ardemment prié et presque importuné.

(9) Les pièces insérées dans Œuvres de piété furent communiquées par le duc de Chaulnes (l'ancien vidame d'Amiens ), mais la copie Dupuy des lettres de Mil" Guyon conservée aux Archives de Saint-Sulpice est dite venir de Km* de Giac. I1 s'agit d'Anne Bonier de Lamosson, fille du trésorier des Etats de Languedoc et d'Anne de Melon, veuve en premières noces de Michel-Ferdinand d'Albert d'Ailly, duc de Chaulnes, remariée à Martial Giac, fils d'un avocat, né à Bordeaux en 1737, qui devint surintendant honoraire de la maison de la Reine. Elle mourut le 6 décembre 1782 (cf. les Archives de Lainé), assez tard pour avoir eu connaissance de l'édition de l'abbé de Fénelon et du P. de Querbeuf. Cf. E. PILON, Revue hebdomadaire, 14 octobre 1916.

(10) A. S.S., t. IX, ff. 66-71.

(11) Le suis, suis satisfait. Style embarrassé.

(12) Adaptation originale du thème traditionnel de la « prière du pauvre • (cf. nos Origines du jansénisme, Paria, 1962, t. V, p. 68).

200

« Si vous êtes bien pénétrée de cette vérité, comme vous devez l'être, pour vous bien disposer à la prière toutes les fois que vous voudrez vous appliquer, lisez ensuite ce que vous aurez à lire de l'Ecriture sainte, ou du livre dont vous tirerez le sujet de votre oraison. Arrêtez-vous après un verset ou deux, pour y faire les réflexions que Dieu vous mettra dans l'esprit. Et afin que vous voyiez celles que quelques personnes font, et auxquelles vous pourriez vous conformer dans les commencements, afin de retirer votre esprit de son inapplication (13) ordinaire, et l'accoutumer à s'arrêter sur ce que vous vous proposez de méditer; il me semble qu'il ne serait pas mauvais d'adorer d'abord ces paroles sacrées, comme les oracles de Dieu, par lesquels il nous fait connaître ses ordres et ses volontés; le remercier de ce qu'il nous en a bien voulu instruire lui-même; s'humilier, et lui demander pardon de s'en être si peu instruit jusqu'à présent, de les avoir si peu écoutées; voir en quoi vous ne les avez pas suivies par le passé, et si vous ne les méprisez point encore; considérer et rechercher dans votre vie ce que vous avez fait et ce que vous faites contre.

« On peut aussi considérer la manière dont Jésus-Christ a pratiqué la vérité et la maxime qu'il vous a enseignée; la manière dont les gens de bien de votre connaissance la pratiquent, combien certaines gens du monde s'en éloignent dans leur conduite; combien vous vous en êtes éloignée, et vous vous en éloignez vous-même. Il est bon que vous en portiez la confusion devant Dieu, et que vous vous prosterniez même de corps dans le secret de votre cabinet, afin que cette posture humiliante fasse que votre esprit s'humilie comme il doit dans la vue de ses fautes.

« Considérez ensuite les occasions qui vous font tomber dans ces fautes; les moyens les plus propres pour les éviter, ou pour y remédier; ce que Jésus-Christ demande avec justice de vous, pour vous préserver de ces chutes, et pour réparer le passé; combien vous êtes obligée de vous y rendre (14), quelque difficulté que vous y trouviez; combien il vous est avantageux de le faire; quelle honte c'est 'à vous, et quel danger vous courez, si vous ne le faites : et comme nous ne sommes que faiblesse, et que nous ne l'avons que trop éprouvé, offrez-vous à Jésus-Christ; détestez votre lâcheté et vos infidélités; priez-le qu'il mette dans votre coeur ce qu'il veut que vous y ayez (15); qu'il fortifie cette volonté qu'il vous donne de faire mieux; ayez confiance en sa bonté, et dans les promesses solennelles qu'il a faites, qu'il ne nous abandonnerait pas dans les occasions; appuyez-vous sur ses paroles, et espérez qu'il achèvera ce qu'il a déjà commencé dans vous.

« Et afin, Madame, de vous rendre les choses plus palpables, prenons un exemple et appliquons-y ce que nous venons de dire. Si vous aviez

(13) inapplication, mot négatif, catégorie fréquente chez les Rhéno-Flamands.

(14) Se rendre à, « arriver à » plutôt que « se livrer à » (Furetière).

(15) Paraphrase du « Da quod jubes » augustinien.

pour sujet d'oraison ces paroles qui sont au commencement du xvi te chapitre de saint Jean, sur lesquelles je me suis trouvé en tous écrivant : c'est Jésus-Christ qui s'adresse à son Père et qui lui dit : Je vous ai glorifié sur la terre; j'ai achevé rceuvre que vous m'aviez donnée à faire. Il est temps à présent, mon Père, que vous me glorifiiez en vous-même etc. Vous pourriez, Madame :

(16)

« 1° Remercier Jésus-Christ de l'instruction qu'il vous donne, et de ce qu'il a bien voulu vous apprendre lui-même que vous ne pouvez prétendre à la gloire que Dieu vous a préparée, qu'après l'avoir glorifié sur la terre. C'est une loi inviolable, et que Jésus-Christ marque expressément à tous les fidèles, par l'ordre qu'il garde dans ces paroles. La gloire que vous aurez rendue à Dieu sur la terre, est ce qui vous mettra en droit de demander la gloire qu'il vous a promise dans le ciel : sans cela, il n'y faut pas prétendre.

« 2° Considérer en quoi consiste, et ce que c'est que glorifier Dieu sur la terre. Jésus-Christ l'explique nettement par ces paroles : J'ai achevé l'oeuvre que vous m'aviez donnée à faire. Il faut done, pour glorifier Dieu, connaître et exécuter ce qu'il nous a chargé de faire. Chacun a son ouvrage, et tout le monde y travaille; mais ce n'est pas toujours à celui que Dieu nous a donné. Nous n'avons que celui de Jésus-Christ, qui est d'opérer notre salut, auquel il a travaillé toute sa vie. Tout ce que la vanité, le désir de m'établir (17) puissamment dans le monde; tout ce que mon humeur, mon caprice, rua colère, mon amour-propre, et la seule considération des hommes me fait entreprendre, n'est pas l'ouvrage dont Dieu m'a chargé, et par conséquent rien de tout cela ne peut honorer Dieu : c'est là l'ouvrage de nia passion (18), l'ouvrage du péché et du démon.

« 3° L'oeuvre que Dieu m'a mise entre les mains, c'est de réformer ce qu'il y peut avoir de mauvais dans mon naturel; c'est là ce qu'il veut que je fasse : c'est de corriger mes défauts, de sanctifier mes pensées et mes désirs, de devenir plus patiente, plus douce et plus humble de coeur. C'est là, Madame, votre ouvrage : c'est de faire servir Jésus-Christ dans votre famille (19), c'est de l'élever uniquement pour lui; c'est d'y

(16) jo. XVII, 4-5. La suppression de la fin de la citation u claritate, quant habui prius quam mundus met apud te s rend le texte beaucoup plus facilement applicable à la vie spirituelle. Noter que dans une lettre du 13 mai 1679 au frère de Mm de Beauvillier, Seignelay, M. Tronson avait déjà paraphrasé le « Opus conaummavi quod dedisti mihi » (Correspondance, éd. BERTRAND, t. III, pp. 388 sq.). « Domestique s des Chevreuse, J. J. Boileau le fera aussi dettres, n° LXII, Paris, 1737, t. I, p. 455).

(17) u Ce ministre a puissamment établi tous les siens s (Furetière).

(18) Passion, tout désir violent, penchant, inclination, affection qu'on a pour quelque chose (Furetière).

(19) Famille (à distinguer de maison ), désigne mari, enfants et domestiques (et, ici en raison de l'emploi du mot « élever », surtout les enfants).

202

établir le mépris du monde, la douceur, la modestie, la patience, et l'amour véritable de Dieu. Voyez si vous le faites, et comment vous le faites.

« 4° Et afin de ne pas se flatter, voyez comme Jésus-Christ a travaillé toute sa vie à l'oeuvre dont son Père l'avait chargé, sans relâche, sans y perdre un moment; et jugez sur ce modèle de ce que vous êtes obligée de faire. Si un Dieu emploie incessamment toute sa vie pour vous, qu'est-ce que vous ne devez pas faire pour lui? Quelle confusion d'avoir encore si peu fait, ou plutôt de n'avoir presque encore rien fait! humiliez-vous-en profondément.

« 5° Voyez comme les saints s'y sont comportés, et ce qu'ils font encore tous les jours devant vous. L'oeuvre dont Dieu les avait chargés était souvent beaucoup plus difficile que celle que vous avez à faire; ils avaient moins de moyens et de secours pour l'avancer et pour l'achever, que vous n'en avez; ils étaient aussi faibles, et sujets à des humeurs (20) plus difficiles à surmonter : et cependant ils en sont venus à bout. Reconnaissez en cela votre lâcheté; condamnez votre négligence. Remerciez Dieu des secours qu'il vous a donnés. Demandez-lui pardon d'en avoir si peu et si mal usé jusqu'à présent, et donnez-vous à Jésus-Christ pour en faire, par sa grâce, un meilleur usage.

« 6° Regardons, Madame, tout ce que nous avons fait pendant notre vie, et nous verrons qu'elle aura peut-être été toute employée à ruiner, et dans nous et dans les autres, l'ouvrage de Dieu, et à y avancer (21) celui du démon et du péché. Quand est-ce que nous avons fait ce que Dieu voulait de nous, et comment l'avons-nous fait? Quand est-ce que nous avons refusé de faire ce que notre humeur ou notre amour-propre désirait, et que n'avons-nous pas fait pour le contenter? Quel regret, quelle peine, de se voir assez malheureuse, pour n'avoir presque rien fait de ce qui pouvait glorifier Dieu, et n'avoir travaillé qu'à ce qui le déshonorait sur la terre! Quel crève-coeur d'avoir travaillé presque toute sa vie, et même avec plaisir, à déshonorer Dieu, et honorer le démon par notre conduite! Se peut-on voir dans cet état? peut-on penser à une vie si malheureusement employée, sans être percé de douleur, sans gémir devant Dieu, sans s'indigner contre soi-même?

« 7° Quoi, mon Dieu, ç'a donc été là mon occupation, que de détruire votre ouvrage! C'est à cela que j'ai employé mes biens, ma santé, mon autorité, mon esprit, mon adresse, mes amis, mes connaissances! à vous déshonorer, à renverser ce que vous aviez cimenté de votre propre sang! et j'ai pu prendre mon plaisir à défaire ce qui vous a coûté la vie! contre toutes vos menaces, je me suis vendue à votre ennemi pour établir

(20) Humeurs, en général les passions qui s'émeuvent en nous, suivant la disposition ou l'agitation des quatre humeurs (Furetière).

(21) Avancer, faire réussir.

sa gloire sur les ruines de la vôtre, sans récompense, sans espérance d'en avoir, sans m'attendre qu'à (22) toutes sortes de tourments! Le moyen, Madame, de porter cette vue (23), sans avoir le coeur fendu de douleur! On n'a besoin ni de lire, ni de raisonner, lorsqu'on peut sentir cet état comme on doit. Il faut laisser agir cette vue sur votre coeur, et l'abandonner à une douleur si juste. Et, pour descendre encore plus dans le particulier (24),

« 8° C'est donc pour le démon que je parle et que j'agis, si je dis ou si je fais quelque chose qu'une mauvaise humeur me suggère : c'est son ouvrage que je fais, et je renverse en moi celui que Jésus-Christ y veut faire, et qu'il y a déjà commencé par la volonté et le désir qu'il m'a donné d'en user tout autrement. Comment est-ce, mon Dieu, que vous me pouvez souffrir, et comment me puis-je souffrir moi-même? Faut-il que pour suivre mon humeur, et pour contenter ma passion, que je connais si déraisonnable et si mauvaise, je détruise en moi un ouvrage qui vous a tant coûté ? C'est votre ouvrage, mon Dieu, que la douceur, et c'est celui dont vous m'avez chargée. Je ne puis vous glorifier qu'en y travaillant, et qu'en l'achevant en moi. Je le veux, mon Dieu; faites par votre miséricorde que j'y sois fidèle. Que tout se renverse plutôt dans ma maison et dans ma famille (25), que d'y voir votre ouvrage renversé, et renversé par ma seule faiblesse!

« 9° Je ne m'occuperai donc, mon Dieu, que de cette unique pensée, puisque vous le voulez. Faut-il souffrir qu'on me serve mal? je le souffrirai avec joie, pourvu que je vous serve en cela. Ce n'est pas mon ouvrage que d'être bien servie; mais de vous bien servir, mais d'être douce et patiente en toutes rencontres. C'est la manière dont je vous puis glorifier sur la terre, et qui seule me peut donner quelque espérance de l'être un jour de vous dans le ciel.

« Il y a mille autres choses, dans la vie ordinaire, que vous voyez vous-même et que je ne peux remarquer ici, dans le détail desquelles vous devez descendre, afin de prendre à (26) l'oraison, et de demander à Dieu les moyens d'y remédier si elles sont mauvaises, et de les fortifier si elles étaient bonnes.

« Quand ces choses se font sentir vivement, il faut pour lors, Madame, laisser agir l'esprit de Dieu, sans s'en détourner ni par la lecture, ni par la prière vocale (27). Mais si ces pensées s'évanouissent, et que d'autres viennent dans l'esprit, humiliez-vous devant Dieu, et priez-le de vous

(22) Qu'à, à autre chose qu'à.

(23) Vue, pensée, réflexion.

(24) Particulier, détail des choses, des circonstances.

(25) Maison semble avoir le sens féodal (la « gens » des Colbert) et est ainsi beaucoup plus large que famille.

(26) Prendre à, s'accoutumer à (sens n° 57 de Littré attesté par Mme de Sévigné).

(27) Noter la place, d'ailleurs limitée, faite à la passivité.

204

les graver dans le coeur; tâchez de vous appliquer encore. Que si, après ce petit effort, la distraction revient, prenez votre livre, et passez à une autre vérité, sur laquelle vous pourrez à peu près faire les mêmes actes et les mêmes réflexions.

« Sur la fin de votre oraison, avant que d'en sortir, demandez toujours pardon à Dieu des manquements que vous y avez faits : quand même vous y auriez été dans une distraction presque continuelle, vous n'y aurez pas perdu votre temps, si vous en sortez plus humble. Voyez ce qui vous aura le plus touchée, et repensez-y souvent pendant la journée : c'est là le véritable moyen de continuer toujours dans l'oraison. Si vous pouvez encore sur le soir vous y appliquer quelque temps, cela vous imprimerait ces vérités beaucoup davantage, et aurait plus d'effet.

« Il est bon que vous commenciez par là votre journée. Vous retrancherez du temps que vous y donniez avant de vous habiller, afin que vous ne soyez pas si pressée ensuite; mais vous aurez soin de le reprendre après, si vous en avez. Cela fera deux biens : 1° vous n'aurez pas d'occasion d'impatience, ayant plus de temps qu'il ne vous en faut pour vous habiller; 2° vous pourrez, en vous habillant, continuer à jeter la vue sur ce que vous aurez déjà médité, et vous disposer à faire encore mieux, s'il vous reste quelque temps pour vous remettre à la prière.

« Pour ce qui est, Madame, de ces occupations si distrayantes dans lesquelles vous êtes obligée d'être, je vous avoue qu'il serait à souhaiter d'en être bien loin; mais puisque cela ne se peut, je vous dirai que, quand nous avons quelque peine ou quelque dessein en tête, nous le portons partout avec nous, et rien n'est capable de nous en divertir. Ainsi, si vous avez une véritable peine de vos fautes, et un dessein ferme de vous sauver et de plaire à Dieu, rien ne sera capable de vous en détourner. C'est à cela que vous devez rapporter vos oraisons.

« Ce qui vous distrait le plus, ce sont vos devoirs envers la Reine, envers un mari, envers un père, envers des parents, etc. (28). Et cependant, Madame, tout cela peut servir merveilleusement à sortir de cette distraction dont vous vous plaignez. Vous n'avez pas recherché cet emploi auprès de Sa Majesté; c'est la providence de Dieu qui vous y a engagée : c'est donc une oeuvre dont Dieu vous a chargée; il faut s'y rendre (29) pour lui obéir. Ce qui est à craindre, c'est qu'on perd cette vue de Dieu, et qu'on y substitue celle de sa vanité, de ses intérêts, de son plaisir, de considérations purement humaines, et qu'on fait de l'ouvrage de Dieu un ouvrage de péché et d'amour-propre. Il n'y a donc, Madame, qu'à rejeter ces vues, si elles nous viennent importuner, et à nous tenir fermes dans celle de faire ce dont Dieu nous a chargés, et le faire comme il veut.

(28) Passage essentiel pour dater cette lettre.

(29) Cf. supra, n. 14.

« Qui vous empêche, Madame, dans le tracas de la maison, de vous élever incessamment à Dieu, voyant comment tous vos gens exécutent vos ordres, comme ils tâchent à vous plaire en tout ce qu'ils peuvent; comme ils souffrent sans oser rien dire, s'ils reçoivent quelque mauvais traitement; quelle joie ils ont quand vous êtes contente de leur service? Ils ne pensent, ils ne travaillent que pour vous, et vous ne les souffririez pas dans votre maison longtemps, s'ils oubliaient le service qu'ils vous doivent, pour ne penser qu'à eux-mêmes. Ce que tout ce monde fait chez vous et pour vous, vous le devez faire pour Dieu, dans la maison duquel vous êtes. Apprenez de vos gens à être prompte à exécuter ses ordres, à retrancher dans vous ce qui lui peut déplaire, et à corriger ce qui peut vous faire encourir sa disgrâce, à porter (30) sans vous plaindre les peines qu'il vous envoie, à recevoir avec humilité et reconnaissance de vos fautes ses châtiments, à penser incessamment et à travailler à l'ouvrage dont il vous a chargée; et par ce moyen tout ce qui vous distrait ordinairement, vous servira à vous recueillir et à vous élever à Dieu. Et souvenez-vous, Madame, que, comme vous ne pourriez pas souffrir chez vous un domestique qui ne penserait jamais à son ouvrage, ou qui ne le ferait qu'avec une grande négligence, aussi Dieu ne peut souffrir dans sa famille aucune servante qui ne fasse point du tout, ou qui ne fasse qu'avec négligence et tiédeur l'ouvrage dont il l'a chargée.

« Tout ce que nous voyons dans le monde peut nous servir à nous entretenir dans la présence de Dieu. Il y a, à la vérité, peu de bien; mais on y en voit pourtant, et cela nous porte de soi-même à en remercier Dieu qui en est l'auteur, et à le prier d'y conserver les personnes qui y sont, et nous faire la grâce de nous y mettre nous-mêmes. Le mal y est grand, et nous le trouvons souvent en chemin. Si peu que vous ayez d'amour du bien, vous en avez horreur sitôt que vous le voyez, et il n'y a guère de danger qu'il vous surprenne. On n'oserait l'approuver ni le louer. Ce qui est de plus dangereux, c'est qu'il y a de certains maux dont on a moins d'horreur, et dont le monde est accoutumé de rire : il y en a même dont on fait son divertissement; et c'est, Madame, ce qui doit vous affliger davantage dans le fond de votre coeur. Bien loin de prendre part à cette joie pernicieuse du monde, vous devez pour lors gémir dans votre âme, de voir que des enfants de Dieu puissent prendre plaisir à des choses qui ont causé à Jésus-Christ une tristesse mortelle (31). Vous devez remercier Dieu de vous avoir retirée de cet état, et trembler de crainte qu'il ne vous abandonne à un sens aussi réprouvé (32), que vous le voyez dans les autres. Ce sont ces

(30) Porter, endurer.

(31) Matth. XXVI, 38 — Marc, XIV, 34.

(32) Réprouvé opposé à prédestiné. Lien étroit avec la citation de Jac. I, 27 qui termine le paragraphe.

206

sentiments qui vous empêcheront de tremper dans la malignité du monde, et de vous en laisser infecter. C'est là /a religion véritable, que de se conserver sans tache au milieu de la malice du siècle (33).

« Pour les prières vocales, comme vous n'en avez pas qui soient d'obligation, faites-les fort lentement, tâchant d'entrer dans les sentiments que les paroles que vous récitez vous inspirent. Pour cela, occupez-vous du sens qu'elles ont, et prenez tout le temps qu'il vous faut pour cela; ne vous pressez jamais pour finir bientôt; il vaut mieux dire comme il faut la moitié d'un seul Psaume, qu'en dire mal et avec précipitation plusieurs. Si vous êtes obligée de l'interrompre par quelque nécessité, finissez où vous êtes, sans vous troubler, et reprenez ensuite dans le même endroit, si vous avez le loisir.

« N'allez jamais à la sainte messe, sans penser, en y allant, au sacrifice de Jésus-Christ auquel vous allez assister. Tâchez d'entrer dans un vrai regret de vos fautes, qui ont obligé un Dieu de verser son sang pour les laver. Que votre modestie extérieure, et votre application à une chose si sainte, fassent connaître la disposition avec laquelle vous y êtes. Je ne vous dis rien du soin que vous devez avoir de retenir votre vue, et d'éloigner tout ce qui peut dissiper votre esprit : c'est la première chose qu'il faut faire, et que je suis persuadé que vous faites.

« Les jours que vous devez vous confesser, prenez le temps de l'oraison du matin, pour en employer une partie à vous examiner, et l'autre, qui doit toujours être la plus grande, à demander la douleur nécessaire de vos fautes, et la grâce de vous en corriger. Cette préparation est bonne; mais il y en a encore une meilleure, qui serait de veiller plus sur vous-même deux ou trois jours devant, et faire quelque pénitence et quelques bonnes oeuvres de vous-même, pour obtenir de Dieu la douleur que vous lui demandez. Et quand vous n'aurez que des péchés de fragilité (34) sur la semaine, je ne sais s'il serait si nécessaire de vous en confesser, et s'il ne vaudrait pas mieux faire ce que nous venons de dire. de crainte de se faire une coutume de se confesser, et de le faire quelquefois sans toute la préparation qui serait à souhaiter. Cela dépend du profit que vous retirerez de la confession plus ou moins fréquente; car c'est ce qui doit régler la fréquentation des sacrements.

« Le jour que vous communierez, vous ferez plus de prières que les autres. Souvenez-vous, Madame, que vous ne recevez Jésus immolé dans le sacrifice, que pour vous immoler et sacrifier avec lui, que pour vivre ensuite de sa vie. Il est plein de vie dans le sacrement, et il nous y donne la vie, mais une vie d'hostie (35). Il y sent les injures

(33) Jar. I, 27.

(34) Fragilité, faiblesse.

(35) Hostie, victime qu'on immole en sacrifice à la divinité. Noter la spiritualité condrénienne qui était d'ailleurs celle de la Compagnie du Saint-Sacrement à ses origines.

qu'on lui fait, et il les souffre sans y faire paraître ni sa peine ni sa puissance. Voilà l'esprit de patience et d'hostie que vous y devez recevoir, si vous communiez comme il faut. C'est à cet état où vous devez tendre et vous avancer par les communions que vous faites. Que cela demande de choses de vous !

« Ne vous fiez pas, Madame, aux bons désirs que vous pouvez avoir, s'ils sont stériles et sans effet. Travaillez avec courage à devenir douce et humble de coeur (36). Si vous tombez dans quelque faute et que vous puissiez d'abord vous retirer dans votre cabinet, allez vous prosterner devant Dieu contre terre, et demandez-en pardon. L'humiliation et la douleur de votre coeur vous attirera la grâce d'être plus fidèle dans une autre occasion. Adorez souvent le silence de Jésus-Christ (37), lorsqu'il était si maltraité par ses juges et par son peuple. Si on fait quelque chose de mal qui regarde seulement votre personne et le service qu'on vous doit en particulier, souffrez-le sans rien dire. S'il vous échappe quelque parole fâcheuse (38), après vous en être humiliée en vous-même, réparez cela en parlant avec douceur, et faisant même quelque bien aux personnes que vous aurez traitées rudement, si l'occasion s'en présente. N'oubliez jamais la manière dont Dieu en a usé et en use continuellement avec vous; elle est si patiente et si douce ! Voilà votre modèle. Apprenez de lui ce que vous devez être aux autres. Ne vous découragez pas pour vos rechutes; comme elles vous font connaître et toucher du doigt votre faiblesse, elles vous doivent tenir plus humble et plus appliquée à veiller sur vous et à recourir à tous moments à Dieu, de crainte de vous perdre.

« Quand vous faites vos lectures, souvenez-vous que c'est Jésus-Christ qui va vous parler, et qui va vous parler de l'affaire la plus importante que vous ayez. Ecoutez-le dans cette disposition. Lisez peu et méditez beaucoup les vérités que vous trouvez dans le livre. Voyez si vous les pratiquez et comment vous les pratiquez. Demandez à Jésus-Christ qu'il vous parle au fond du coeur et qu'il vous y enseigne ce que le livre vous représente au dehors. Si vous y trouvez quelqu'un de vos défauts sévèrement repris, remerciez Dieu de cette grâce qu'il vous fait, de vous reprendre sans vous flatter, et priez-le de vous en faire une autre, qui est celle de vous en corriger. Lisez l'Ecriture Sainte autant que vous pourrez et les livres qui vous toucheront le plus. Il sera bon même que vous marquiez (39) les paroles qui vous auront le plus frappée, afin de les répéter quelquefois pendant le jour, et à réveiller les senti-

(36) Matth. XI, 29.

(37) Matth. XXVI, 63.

(38) Fâcheux, qui cause de la peine.

(39) Marquer, « mettre quelque signe sur quelque chose pour la reconnaître, pour s'en souvenir. Marquer un texte, un passage en lisant » (Furetière).

208

ments qu'elles vous auront donnés. Votre lecture faite, finissez toujours par une petite prière, et demandez à Dieu qu'il vous fasse accomplir, dans l'occasion, ce que vous avez appris par la lecture ».

L'écriture de cette pièce ne se retrouve qu'une fois dans le même fonds : c'est celle de la Réponse du R. P. M. à une lettre sur l'oraison mentale (40). Il s'agit d'un long parallèle méthodique (en sept feuillets) entre la méditation et l'oraison mentale; on y remarque en manchette une trentaine d'annotations de la main de Chevreuse, qui avait évidemment interrogé son correspondant à ce sujet. De multiples rapprochements textuels invitent à identifier l'auteur de la lettre XXXIX à celui de la Réponse. Il reste à identifier le P. M. Par bonheur un autre « domestique » de l'hôtel de Luynes, Jean-Jacques Boileau, nous apprend que la seconde femme du duc, née Rohan-Montbazon, fut assistée lors de sa dernière maladie (novembre 1684) par son confesseur habituel, le P. M. (41). Les années suivantes, les filles de la défunte, religieuses à Jouarre, eurent des liens non moins étroits avec l'oratorien Pierre Moret et il servit aussi d'intermédiaire entre leur tante l'abbesse et Bossuet. M. de Meaux lui fera d'ailleurs l'hommage de son instruction sur les états d'oraison (42), faveur exceptionnelle justifiée par la position du destinataire dans sa congrégation (entré à l'oratoire de Lyon en 1651, prêtre en 1660, il fut chargé de la leçon de scolastique à Saint-Magloire en 1678 et était depuis six ans assistant du général

lorsqu'il mourut le 1er juin 1702 (43)) et surtout par sa réputation de directeur : celle-ci est bien attestée par Mme de Sévigné qui ne voit pas en la matière d'autorité supérieure à celle du confesseur de son oncle Charles de Coulanges de Saint-Aubin et de Mlle de Grignan (44). L'abbé de Rancé lui-même le confirmait en lui adressant du Channel

(40) A. S. S., pièce 1047. L'ancienne chemise 1046) porte n Extrait d'une lettre

au R. P. M. sur l'oraison mentale, avee sa réponse » et Bausset a donne au dossier qui contenait les pièces 1037 à 1047 (7' carton. if 8) le titre de lielitsiges Si spiritualité sur différents sujets trouvés dans les papiers du duc de Chevreuse. Copies-.

(41) Lettres de M. l'abbé 8*", Paris, 1737, t. I, p. 7, cf. les pp. 207 et 4tio et lr t. II, pp. 46 sq. Sur la date de la mort de la duchesse, cf. DANGEAU, 28-29 novent> bre 1684.

(42) URBAIN-LEVESQUE, t. 1V, pp. 146, 158, t. V, pp. 295, 297, t. VI, pp. 160, 221, 248, 253, 287, 308, 349. 359, 387, 389, 488. t. VII, p. 99.

(43) On trous era sur lui une notice et une bibliographie ibid.. t. IV. p. 146 n.

et t. p. 202. Le.s relations des LuNnes avec l'Oratoire sont aussi attestée.s par

le fait que c'est Chevreuse qui demanda à Malebranche d'écrire les Conversations chrétiennes et qui lui donna l'occasion de rentontrer Bossuet chez lui (1.c.ot.n, 1-ie du P. Malebranche par h' P. André, Paris, 1886, pp. 30, 33, 93, 95 — URBAINLeVESQUIE, t. III, pp. 393 sq., t. VIII, p. 356) : il n'allait cependant pas jusqu'à le

Prendre pour directeur (cf. INGOLD. Le prétendu jansénisme du P. de Sainte-Marthe. ari,. 1882, p. 35).

(44) Noter qu'il est appelé tantôt Moret, tantôt More!. dans l'édition Monmerqué, et toujours Mord dans celle de Gérard-Gailly en Noir les tables.

qui venait seulement de se conyertir (45). il n'est done pas étonnant que Chevreuse rait consulté sur des problèmes qui eommençaient à opposer les spirituels, ni que sa femme lui ait demande de guider ses premiers pas dans la piété. La réponse du P. Moret est un bon exentple du jansénisme discret qui régnait dans le cercle de Saint-Magloire : elle commence par emprunter à Saint-Cyran l'image de la prière du pauvre et se termine par une mise en garde coutre l'aceoututuance dans « lit fréquentation des sacrements » que doit seul régler le « profit qu'on en retire ». Plus caracteristiques encore sont « l'adoration » fréquente du « silence de Jesus-Christ » et la « vie d'hostie » de « Jesus immolé dans le sacrifice », qu'on ne « reçoit » que pour « s’immoler et sacrifier avec lui » rappel au thème essentiel du condrenisme n'a rien de surprenant sous la plume d'un oratorien; il serait en revanche sans exemple sous celle de Fénelon(40).

Si la lettre XXXIX a été exactement publiée, il est loin d'en aller de même pour celles de 1687 Gosselin ayant opéré de longues coupures au début et à la fin de la lettre de la Pentecôte (d'ailleurs dejà mutilée dans le manuscrit) et même au début du celle du 28 mai, il est d’abord nécessaire d'en reproduire les véritables textes (47)

« Je suis un peu trop franc, vous le savez, et je ne sais pas assez les ruses de la Cour ni des Casuistes pour me tirer d'embarras par équivoque ou par un compliment (48). Si vous concluez avec M. le Duc (49) de ne point pousser votre projet (50), il n'y aura qu’à écrire

(43) M. puma, Histoire de l'abbé di Rongé eu de sa ri/orme, I abg), t . I I ,

P. 106. (46) Cl. supra, a. 35.

(47 ) A. S. S., t. 1, 9-13. Le destinataire tien avide: amant le due de Chevreuse

ci. mer lai, la lettre de Fénelon du 2 décembre 1688, n. 15.

(44) Ce eut pas sans eame que J. j. lioilmu éprouve dam une titi *es lettres le bombe de rte défendre « contre ceux qui l'amumnt d'une rigidité excessive (Paria. 1737, t. I, pp. 323427).

(49) 1. I. Boileau était prieepteur de* enfants du second lit du père de son correependant, Lottia.Charlos d'Albert. Fils du connétable de Luynes, celui-ei était tir en décembre 1620; grand Lattemusier et chevalier des ordres, il mourut à Paris le 20 octobre 1690. Sa troisième fatum était Marguerite d'Aligre, veuve du marquis de Mannerille, ipomée* par lui en juillet 16$5 et qui mourra le 26 septembre 1722 à quatre-ringt-un ans (cf. SOLI litCHSS, t. I, p. 273 ). Le due de Luynes habitait Resala 1662 l'hôtel que sa mire avait fait sionstruire en 1650 au rein de la rue Saint Dominique et de la rue des Vaches (Ch. Slell,Llith, Anciens hôtels de Paris, Paris,

1910, pp. 247-250 — B0181 tais, t. XXIII, pp. 156, 201 E. MAGNE, La titi

troublée de Tallemant des RN. île, Paria, 1922, p. 221).

(50) Nous poumons q; le « projet • dom il s'agit ici est relui qu'avait fait CheNreuse d'aller y habites. S'il n'y donna pas immédiatement cuite (et infra, n. 55 ), il l'avait cependant réalisé le 31 décembre 1688, date à laquelle le curé de Saint-Sulpice. Claude Elottu de La Barmondière, témoirsa en faveur du nouveau duc de Luynes en le déclarant « son paroissien s (A. N., K. 616, e 13). Le 25 novembr.-

210

ou à faire écrire au jeune Seigneur (51) qu'on lui avait dit vrai en lui témoignant de votre part que la proposition vous faisait de la peine à sa considération, et qu'ayant appris de l'ecclésiastique député (52) l'embarras où l'on (53) se trouvait, vous avez marqué sur le champ que vous sacrifieriez de bien plus grands avantages à la paix et à l'amitié. On est déjà persuadé de vos sentiments sur cet article. Car, à tout événement, j'ai cru, mon chez Seigneur, qu'il fallait vous mettre hors d'intrigues. Cependant vous pouvez vous assurer que je n'ai exposé personne pour vous sauver (54). Mais il ne m'était pas malaisé de faire entrevoir une vérité favorable sans montrer les vérités odieuses. Si vous concluez avec Monsieur le Duc suivant le projet que vous aviez formé, je crois, sauf votre meilleur avis, qu'il ne faut ni parler ni écrire à la personne intéressée. Les choses vont d'elles-mêmes pourvu qu'on les laisse aller. Iller on (55) dit un mot qui pourrait accrocher de nouveau. Sur l'incertitude où l'on me laissait si vous quitteriez Monsieur de Seignelay ou non (56) on jugea à propos d'arrêter pour quelques jours la conclusion des marchés (57) que le jeune seigneur pourrait faire à son préjudice. Je proposai un expédient qui fut agréé et qui ne découvrirait point le dessein qu'on avait. C'était de faire dire à la personne intéressée par une voie souterraine de ne se pas tant presser de conclure (58), puisqu'on n'était pas en état de remplir maintenant sa place (59). Vous pouvez deviner pourquoi je ne voulais pas que l'on fît soi-même cette proposition (60). Cependant on fut si touché d'un marché qu'on disait être prêt à finir (61) qu'on dit soi-même ce que nous avions résolu de faire dire par des voies qui ne tiraient point à conséquence. Voilà, Monseigneur, l'état où est cette affaire. Quelque parti que vous preniez, il n'est plus nécessaire que je m'en mêle, car c'est peut-être moi dans le fond qui ai causé tout l'embarras (62). En tout cas, mon petit ministère y est absolument inutile, et il serait nuisible. Si vous vous allez imaginer que c'est par indifférence pour vos intérêts, je déplorerai dans vous comme dans les autres le malheur des plus grands esprits, qui se laissent tous les jours si étrangement prévenir, et je tâcherai de mon côté de pratiquer h votre égard, mon cher Seigneur, tous les devoirs d'un bon coeur dont rien ne peut altérer la reconnaissance. Je vous

1695, l'archevêque de Cambrai indiquera à MI"' de Laval que a le petit hôtel de Luynes n'est pas à louer ».

(51) Ce « jeune seigneur » qui occupait un appartement chez le duc quand celui-ci habitait avec Seignelay (cf. infra, n. 55) semble avoir été un des six fils de Colbert. 11 est désigné dans la lettre du 28 mai comme « M. de B. ». L'initiale ne nous paraît pas désigner Jules-Armand, marquis de Blainville et d'Ormoy (1663-1704) : marié le 27 juillet 1682 à Gabrielle de Rochechouart de Tonnay-Charente, il en avait deux filles, nées respectivement en 1684 et 1686, et il possédait la charge de maître des cérémonies, ce qui s'accommoderait mal avec une installation aussi précaire que celle dont il s'agit ici. On pourrait en revanche penser au jeune Louis Colbert, abbé de Bonport, mais désireux de reprendre l'épée : cf. sur lui, infra, la lettre du 31 juillet 1688.

(52) L'auteur de la lettre lui-même?

(53) On, Louis Colbert. Le déménagement des Chevreuse entraînait le sien car, sans charges de famille, il ne pouvait occuper seul leur logement. Son embarras devait venir du caractère aléatoire de ce départ : s'il n'avait pas eu lieu, ce n'aurait pas été la peine de faire les frais d'une nouvelle location. Au début de la phrase suivante, on peut désigner de nouveau le « jeune seigneur » ou un autre Colbert (Mme" de Beauvillier?).

(54) En rejetant sur le duc de Luynes déménagement de son fils ?

(55) Cet on et les deux suivants semblent désigner trois personnes différentes. Le premier serait, comme « la personne intéressée », le beau-frère de Chevreuse. En revanche, le second ne peut guère cacher que le duc de Luynes. Quant au troisième, il représenterait une personne soucieuse des intérêts du jeune homme, sa soeur M..• de Beauvillier par exemple.

(56) Cette page ne se comprendrait pas si l'on ne savait que les enfants de Colbert poussaient l'esprit de famille jusqu'à vouloir vivre dans le voisinage inimédint les tins des autres. A Versailles, Beauvillier et Chevreuse avaient au Palais des upparte. ments rapprochés: bien plus, ils possédaient deux hôtels contigus entre l'Orangerie et la rue de la Surintendance (G. LIZERAND, Le duc de Beauvillier, Paris, 1933, p. 320), tandis que Seignelay avait son hôtel rue de l'Orangerie (n" 10 et 12). Cela leur était plus facile encore à Paris où Colbert avait agrandi la maison que Mazarin lui avait léguée (rue Neuve des Petits Champs, à l'angle oriental de la rue V ivienne) par de nombreux achats (1665, 1669, 1672, 1678 etc.) dont le principal avait été celui de l'hôtel Bautru (L. DussiEux, Etude biographique sur Colbert, Paris, 1886. p. 291 sqq.). Aussi voyons-nous dès le 17 avril 1684 les ducs de Mortemart et de Beauvillier donner comme adresse au notaire Beauvais « rue Neuve des Petits-Champs, paroisse Saint-Eustache » (M. C., Etude XCV, liasse 37 ). Le due de Chevreuse fuit de même le 17 avril 1684, 22 septembre et tr octobre 1687 (Etude XCV, liasses 37 et 42 ). Or, cette adresse était celle de l'hôtel Colbert (25 août 1682, Etude XXXIII, liasse 353) qui devint ensuite l'hôtel Seignelay. Mais la mort, le 6 avril 1687, de Marie Charron, veuve de Colbert qui y résidait aussi (Bibliophile français, t. VII, 1883, p. 238) avait pu modifier les intentions de ses enfants. On notera que le 22 septembre 1687 le duc de Chevreuse « demeurant en son hôtel rue Neuve des Petits-Champs donnait à bail à Etienne Pollot, sr de la Tour, et à sa femme Marie-Amie de Mailly, une grande maison sise rue Vivien » (Et. XCV, liasse 42) :

Bautru, agrandi par Colbert, se trouvait à l'angle de la rue des Petits-Champs et de la rue Vivienne (cf. JAILLOT, Recherches critiques et topographiques sur la Pille de Paris, VI` quartier (Montmartre), Paris, 1772, p. 16).

(57) Marché, la conclusion d'un bail, l'achat de meubles.

(58) Un mot barré : absolument?

(59) Sans doute parce que le duc de Chevreuse ne savait encore à qui louer son hôtel. Jusqu'à ce qu'il le fût, il lui était avantageux que son beau-frère en occupât une partie. C'est la raison pour laquelle son correspondant manifestera bientôt la crainte que, s'il cesse de se mêler de cette affaire, le duc ne croie que c'est par « indifférence pour ses intérêts ».

(60) Pour que Chevreuse gardât la possibilité d'aller habiter l'hôtel de Luynes dès qu'il le désirerait.

(61) L'intéressé avait-il été « touché » des inconvénients d'un nouveau bail qu'il avait donné comme presque conclu? Cf. infra, n. 73.

(62) L'auteur de la lettre pourrait avoir « causé tout l'embarras s en apprenant au jeune seigneur, soit le projet de Chevreuse de déménager, soit ses hésitations à le réaliser de début du fragment porte à choisir la seconde explication).

212

rends mille grâces de la lettre de recommandation. Si elle n'opère rien, ce ne sera pas assurément votre faute.

« Je ne manque point de demander à Dieu les puissants secours dont madame la Duchesse a besoin dans l'état où elle se trouve (63). Je lui souhaite cette plénitude de l'Esprit Saint, qui nous vide entièrement de l'esprit du monde. Elle n'est pas tout à fait dans l'état où se trouvaient Marie et les disciples pour recevoir cet Esprit sacré que le monde ne connaît ni ne reçoit; mais j'ai lieu de croire qu'au milieu de la cour, où elle est retenue, son coeur recueilli, mortifié, appliqué à Dieu, consacré par la grâce et par l'adorable Eucharistie, forme un temple, et qu'il est lui-même ce temple où l'Esprit Saint descend et réside. Dieu veuille que ce vent sacré (64) chasse bien loin toutes les ordures et la poussière qu'on ramasse dans le grand monde. Dieu veuille que ce feu consumant dévore toute l'écume et la paille qui nage sur la surface de notre coeur. Il est difficile, dans un temps (65) et dans un pays (66) où tout dissipe, où tout séduit ou du moins affaiblit la piété, de ne pas sentir quelque altération : mais il n'est pas impossible de demeurer ferme, quand c'est l'Esprit Saint qui affermit. Il y a une parole d'un grand poids dans l'histoire ecclésiastique, au sujet d'une sainte dame, qui fut exposée à de terribles épreuves dans le monde : T auto pondere f ixit eam Spiritus sanctus, ut immobilis permaneret (67). On n'acquiert guère ce degré de fermeté, que par des prières vives, fréquentes, humbles et pures. Il y faut joindre la réception fréquente de ce corps sacré formé par l'Esprit Saint, qui est lui-même une source inépuisable de l'esprit de sainteté. Je suppose toujours qu'on mène une vie chrétienne.

(63) Ses fonctions militaires l'attachant étroitement à la personne du Roi, le duc de Chevreuse devait le suivre dans tous ses déplacements, et c'est ainsi qu'il était parti le 10 mai 1687 de Versailles pour accompagner à Luxembourg Louis XIV qui avait pris la duchesse dans son carrosse. Le 18, jour de la Pentecôte, ils s'arrêtèrent à Châlons où le monarque distribua des bénéfices. Après être restés à Luxembourg du 21 au 26 et s'être trouvés à Verdun le 28, ils repassèrent à Châlons le 11" juin et étaient de retour le 6 à Versailles (ms. fr. 24 987, ff. 237 sq.; DANGEAU, t.

p. 42 — LALANNE, Paris, 1859, t. VI, pp. 61, 69, 73). Les 13 octobre 1688 et 4 août 1693, la duchesse est encore une des quatre dames « de la plus intime confidence s et elle accompagne le Roi en calèche (mss. Clairambault 491, f. 69 r° et 1165, f. 189). Cf. aussi BOISLISLE. t. XXVIII, p. 267. Le 22 janvier 1677, Rancé avait rendu hommage aux vertus du duc (Toimmoukrt). Plus tard des railleurs mettaient son attitude pacifiste eu relation avec un caractère peu belliqueux (Chansonnier, ms. fr. 12 691, p. 237).

(64) Allusion aux signes de l'effusion du Saint-Esprit : le grand vent de la Pentecôte, le feu consumant et. plus bas, le vin nouveau.

(65) Dans sa lettre LXX1I (t. I, pp. 490 sq. de l'édition de 1737 ), J.-J. Boileau déconseille un voyage à une dame.

(66) La Cour.

(67) Passion de sainte Lucie de Syracuse, cf. les Vies des saints par les Pères bénédictins de Paris. Paris, 1956, t. XII, p. 405.

Il ne faut point d'autre préparation pour l'Eucharistie, quand on examine les choses dans le fond. Quiconque est sain, ou légèrement infirme, doit manger s'il ne veut insensiblement s'affaiblir et mourir (68). Les voyages n'empêchaient pas les premiers Chrétiens de rompre le pain et de le manger. Ils le portaient avec eux ce pain du ciel, de peur d'en être privés par des accidents imprévus. Si l'on vit de l'esprit de Jésus-Christ, on a droit de se nourrir de son corps. Plaise à cet Esprit Saint de descendre sur nous avec les mêmes dons qu'il descendit sur les premiers disciples! Enivrons-nous (69) de cet Esprit Saint, mon cher Seigneur; ne nous souvenons plus ni de nos premières faiblesses pour nous abattre, ni des charmes (70) du monde pour nous laisser attirer. Oublions tout, comme les Apôtres, hors les vérités saintes et les biens éternels que cette divine ivresse (69) de l'esprit fait connaitre et goûter. Que tout le reste nous paraisse une illusion, telle qu'elle est dans le fond, une ombre et un songe. C'est ainsi que l'Ecriture parle de ces misérables plaisirs, de ces biens périssables qui passent avec plus de rapidité que les songes et les ombres. Un homme qui, pendant le sommeil, s'est trouvé dans les délices et dans l'opulence, dit le lendemain, en se retrouvant malheureux : Que mon bonheur est bientid passé ! ee n'était qu'un songe (71). Hélas ! que diront à la mort ces homri-rie's de richesses et de plaisirs dont parle David (72), lorsque se réveillant de leur léthargie, ils ne trouveront rien dans leurs mains ni dans leur coeur? On appelle un songe l'agréable illusion d'une nuit, qui dans ln vérité a une solidité et une durée très réelle par rapport à la brièveté de notre vie. Coitoue-it appellera-t-on cette illusion d'un moment, quand ce moment durerait toute la vie, dès qu'on entrera dans l'éternité?

Je ne sais pourquoi je tue suis si fort étendu. Je suis si persuadé de votre religion et de votre bonté, que je ne garde ni préenution ni mesure en parlant avec vous de notre commune espérance.

On vient de me dire que le jeune Seigneur doit passer demain le bail d'une maison (73). Si je le savais, je demanderais permission à Monsieur le Duc (74) de lui (75) rendre votre lettre après le bail

(68) Cf. supra, n. 7 et 64.

(69) Actes II, 1-14, cf. supra, n. 64.

(70) Charmes a le sens fort alors fréquent et taseinatio nugacitatis.

(71) Thème cher à Fénelon, mais qui ne l'était pas moins à J.-J. Boileau roumi° le montrent les Lettres imprimées de celui-ci, t. I, pp. 232, 314, t. II, pp. 27, 363, 380, 388 sq., 454, 513.

(72) Ps. LXXV, 6, cf. XLVIII, 7 et LI, 9.

(73) Ce qui suit (f. 13 e) manque dans l'édition Gosselin : c'est une espeee de post-scriptum, le correspondant de Chevreuse rouvrant sa lettre pour lui communiquer des informations qu'il vient seulement de recevoir.

(74) Le duc de Luynes.

(75) Lui, le jeune seigneur.

214

fait. Cependant il n'y a nulle nécessité; il ne peut douter maintenant de votre désintéressement dans cette affaire. S'il prend son parti, je suis persuadé que les domestiques, qui ne veulent plus être gênés céans, ont fait réflexion que leur intérêt était de changer. En ce cas là, je ne m'étonne pas qu'ils aient déterminé l'esprit du maître, car il est doux et docile : il faudrait qu'il fût aveugle pour ne pas voir qu'il ne tiendrait qu'à lui de demeurer, pour peu qu'il voulût s'aider : on lui a donné beau jeu. Si vous jugez à propos de lui écrire, il me paraît qu'il faut le » [la suite manque dans le manuscrit].

Le 28 mai [1687] (76).

« Dès que j'eus reçu votre lettre pour Monsieur de B. (77), je vis bien que, si je la rendais, j'allais causer quelque nouveau mouvement; mais comme ce mouvement ne pouvait nuire à personne et qu'il pouvait servir à vos intentions, je crus, Monseigneur (78), devoir rendre la lettre sans délibérer et sans consulter. Je ne me repens point de ma résolution. On a vu par là ce que je voulais qu'on vît, que vous ne vouliez faire peine à personne. Voilà ma mission expirée. Il y a eu certaines gens embarrassées par leur bonté, mais leur embarras sera léger, et il leur est aisé de s'en tirer en laissant aller les choses leur train. Vous allez recevoir des lettres de divers côtés, vous saurez bien vous défendre ou vous rendre, selon que le parti vous paraîtra plus raisonnable et plus chrétien.

« Je suis très aise, mon cher Seigneur, d'apprendre que l'agitation du voyage ait laissé madame la Duchesse dans la même situation. Il y a toujours à craindre que ces grands mouvements ne nous dérangent un peu (79). Mais, dans le fond, quand on se tient attaché à Jésus-Christ par la prière et par la fréquentation de ses mystères, l'agitation ne sert souvent qu'à nous affermir. Cet arbre dont parle David, qui est planté le long des eaux (80), et qui est profondément enraciné, selon les termes de l'Apôtre. dans l'humilité et dans la charité (81), n'est pas ébranlé par

(76 ) A. S. S., Correspondance de Fénelon, t. I, fr. 9-11. Le premier paragraphe a été supprimé par Gosselin. La date de 28 mai 1687) est barrée.

(77 ) Sans doute Louis Colbert, cf. la lettre du 18 mai 1687, n. 51.

(78) Au début de sa lettre du 9 mai 1688, Boileau appellera également Chevreuse « Monseigneur » (A. S. S., Correspondance de Fénelon, pièce 481).

(79) Cf. la lettre du 18 mai 1687, n. 65.

(80) Ps. I, 3.

(81) Ephes. III, 17.

les vents qui arrachent les plantes sans racine. Cet arbre est même plus affermi à mesure qu'il paraît plus agité. Les occasions de vanité, de dissipation, d'ambition, de jalousie, sont pour ces âmes des occasions d'un nouveau mérite. Mais je conviens avec vous, mon cher Seigneur, qu'on a besoin, dans ces rencontres, de s'observer avec grand soin, et de se tenir fortement attaché à Dieu. Pour peu que Dieu se détourne de nous pour punir notre négligence ou nos infidélités, nous nous trouvons bientôt dans l'état où était David au milieu de sa cour. Hélas je me croyais affermi dans le bien, disait ce prince selon le coeur de Dieu; je ne serai jamais ébranlé dans mes résolutions, disais-je en moi-même; me voilà fixé pour l'éternité : Dixi in abundantia mea : Non movebor in ceternum; mais vous n'avez fait que détourner vos yeux un moment, ô mon Dieu, et je suis tombé dans le trouble; avertisii f aciem tuam, et f actus sum conturbatus (82).

« Nous avons par nous-mêmes un si terrible penchant vers les biens sensibles, et nous y sommes poussés avec tant de violence par tout ce qui nous environne, que, pour peu que le Fort d'Israël cesse de nous soutenir, la chute est infaillible. Notre chemin est glissant, dit le Psaume (83), et l'ange exterminateur nous pousse de toute sa force. Qui nous peut soutenir sur le penchant d'un précipice où nous roulons déjà de nous-même? C'est votre seule grâce, ô mon Dieu; c'est vous seul, ô Jésus, qui avez vaincu le monde, et en nous, et hors de nous, en répandant des douceurs infiniment plus grandes que celles qui nous séduisent (84). Mais cette grâce, mon cher Seigneur, ne se communique, dans la voie ordinaire, que par la prière fréquente et par les sacrements. Un pauvre dont les besoins sont continuels, et qui n'a ni force ni adresse pour y remédier de lui-même, n'a d'autre ressource que de prier continuellement, et de s'adresser à ceux qui peuvent remplir ses besoins (85). Faut-il donc s'étonner que Jésus-Christ et les Apôtres nous ordonnent de prier continuellement et sans relâche (86)? Quand il n'y aurait pas un précepte de le faire, notre faiblesse nous devrait suggérer cette pratique. Mais, par malheur, on ne sent pas même ces besoins, quoiqu'ils soient si pressants et si importants. Pour peu que nos forces corporelles s'affaiblissent, nous le sentons promptement et bien vivement; la moindre altération dans la tête ou dans le coeur nous avertit que nous avons besoin du médecin et du remède : mais souvent nos forces spirituelles sont presque entièrement épuisées avant que nous connaissions notre mal. On attribue à un premier mouvement, à une légère négligence,

(82) Ps. XXIX, 7 et 8.

(83 ) Ps. XXXIV, 6.

(84 ) « Jansénisme » et « panhédonisme » discrets.

(85) Cf. supra, n. 12.

(86 ) Luc, XVIII, 1 - I Thess. V, 17. Cf. les Lettres imprimées de l'abbé Boileau, t. I, p. 37 et t. II, p. 475.

à une petite faiblesse, ce qui est souvent l'effet et la niarque passion dominante et d'un coeur corrompu. On aime le monde el ce qui est dans le monde par une vraie affection, et l'on s'imagine qu'on n'a que des vues passagères qui ne laissent titille impression dans h, coeur. Qui est-ce qui peut discerner, mon cher Seigneur, l'impression passaere que fait le monde sur une aime exposée à son commerce dangereux d'avec l'affection permanente qu'il imprime (87)? Qui est ('e qui peut discerner si c'est par nécessité et avec répugnance qu'il sert à la vanité, ainsi que parle l'Écriture (88), ou si c'est de bon gré et avec plaisir? Que faire done dans cette incertitude terrible? S'humilier, reinir, prier. soupirer incessamment vers Jésus-Christ. Averte oeulos M'ON, ne videant vanitatem : tri via tua vivilica me (89). C'est une exeellente prière pour une âme engagée dans la cour, comme David, c'est-à-dire plongée dtuis le milieu des attraits du inonde. O mon Dieu, vérité souveraine et souverainement aimable, détournez mes yeux de la vanité qui les environne de toutes parts; et parce que leur mobilité naturelle les fait tourner incessamment vers les objets qui se présentent et qui éclatent, fixez-les, ô mon Dieu, en vous présentant vous-même et vous faisant sentir avec cette force qui fait que les grands objets attirent, uniquement notre attention et notre vue (90). Mais ne vous contentez pas, Seigneur, de détourner une fois mes yeux de la vanité : hélas ! je rechercherais bientôt avec empressement ces misérables, mais agrédibles objets dont vous m'avez ôté la vue; faites-moi entrer uniquement dans cette voie de justice et de sainteté, où la vanité ne se présente plus à ceux qui vous aiment; in via tua vivifiea me : mettez-moi dans cette voie où l'on ne voit, où l'on n'entend, de quelque côté qu'on se tourne. que vérité et charité. Remplissez incessamment mon esprit et ini"inie mon imagination de pensées et d'images qui me portent à vous; pénétrez mon coeur de cette ineffable suavité qui attire les âmes à l'odeur de vos parfums (91); consacrez même mon corps par l'infusion de votre Esprit et par l'attouchement de votre chair sainte, en sorte que ma chair, aussi bien que mon coeur, tressaille vers le Dieu vivant. Faites. ô Jésus, que, devenu par votre grâce, par mon Baptême, par la Confirmation et par l'Eucharistie, votre temple, votre enfant, l'un de vos membres, la chair de votre chair, l'os de vos os, je n'aie plus d'autres mouvements que les vôtres. Que s'il n'est pas de votre providence. ni de mon utilité que je sois exempt de toute tentation, empêchez au moins, ô mon Dieu, tout-puissant, empêchez que je n'y

(87) Passage très augustinien et, si l'on veut. jansénisant.

(88) Rom. VIII, 20.

(89) Ps. CXVIII, 37. (40) Elévation augustinienne. (91) Cuti. 1, 3.



succombe (92). Il est de votre gloire que vous vainquiez le démon en moi, comme vous l'avez vaincu en vous-même, non en l'empêchant de tenter, mais en repoussant sa tentation. Mais faites donc, Seigneur, Glue, lorsque cet esprit séducteur me tentera, ou par la sensualité, ou par la curiosité, ou par l'ambition (93), je ne sois non plus ébranlé que vous le fûtes dans le désert; s'il me montre la gloire du monde, en me flattant qu'il m'en fera part pourvu que je l'adore, détournez alors mes yeux de la vanité, faites-moi sentir l'illusion de ces vaines promesses, et gravez vivement et profondément au fond de mon coeur ces vérités par où vous dissipâtes la vanité de Satan, qu'il ne faut adorer que Dieu, qu'il ne faut servir que lui seul (94).

« Vous me pardonnerez bien, mon cher Seigneur, cette petite digression. Je suis si touché du danger où je me trouve quelquefois, que je dis à Dieu tout ce qui me vient alors en pensée; et comme je ne distingue pas trop l'amour que j'ai pour mon salut, de celui que j'ai pour le vôtre, vous ne devez pas être surpris que je parle pour vous comme je parle pour moi (95). Il faut pourtant finir, de peur que le zèle ne devienne indiscret. Aussi bien ne vous pourrais-je jamais marquer jusqu'à quel point je suis à vous.

« Je ne sais si le respect et la reconnaissance que j'ai pour les personnes que j'honore, et à qui je suis obligé, m'impose un peu; mais je ne puis dissimuler que j'espère de voir Madame la duchesse de C [hevreusel une grande sainte (96). Il y a tant de traces de la miséricorde de Jésus-Christ dans cette âme, qu'il achèvera infailliblement ce qu'il a commencé : oui, il l'achèvera, malgré le démon et le monde, et personne ne lui arrachera cette brebis qu'il a achetée de tout son sang (97). Vous ne sauriez croire combien j'ai de joie dans l'espérance que je sens de voir entièrement à Dieu ceux que j'estime. Vous pourriez devenir favori, premier et unique ministre, que je n'en sentirais pas, ce me semble, une grande émotion; mais je ne puis penser, sans une joie sensible, que vous voulez être à Jésus-Christ sans réserve et sans retour.

« Le comte de Montfort (98) me donne aussi, depuis quelques jours, de grandes espérances. Vous verrez du fruit, si je ne me trompe, quand

(92) Raffinement sur le Pater.

(93) A la suite de saint Augustin, les jan,eni›te› avaient souvent développé lo célèbre verset de la Id Joanni$ dans leur thi;orie des trois concupiscences.

(94) Matth. IV, 10.

(95) Habile excuse de ce que la différence de rang pouvait faire considérer comme la manifestation d'un e zèle indiscret ».

(96) Le nom de Chevreuse a été complété postérieuretnent.

(97) Allusion discrète à la doctrine des marques de prédestination.

(98) Le fils aîné des Chevreuse étant mort à cinq ans, le titre de comte de Montfort était alors porté par Honoré-Charles, né le 6 décembre 1669. Il fut blessé le 1er avril 1691 au siège de Mons et épousa le 18 février 1694 la fille unique du marquis de Dangeau. Brigadier de cavalerie en 1696, il fut fait le 10 janvier 1700



[page 218 à refaire]



évoque sans indulgence a les ordures et poussières qu'on rencontre dans le grand monde » (103) et l'élévation : « O mon Dieu, vérité souveraine et souverainement aimable » est d'un ton très augustinien, comme d'ailleurs l'analyse de la « passion dominante » et de l' « affection permanente » (104). Mais on a peine à croire qu'un ami du l'. Quesnel ait jamais pu exhorter à « la réception fréquente » de l'Eucharistie à laquelle il ne faut point « d'autre préparation » qu' « une vie chrétienne ». « Quiconque est sain, ou légèrement infirme, doit manger, s'il ne veut insensiblement s'affaiblir et mourir » (105). Il suffit cependant de se référer à ses Lettres imprimées pour y trouver de nombreuses invitations à communier et même la formule : « L'Eucharistie est le pain des forts, mais elle l'est aussi des faibles qui désirent sincèrement devenir forts » (106).

En même temps qu'elle nous invite à réviser la carte spirituelle de la lin du XVIIe siècle — des théologiens d'écoles opposées pouvaient fort bien donner les mêmes conseils à ceux qui se plaçaient sous leurs directions respectives — cette critique des sources doit rendre l'éditeur de Fénelon prudent à l'égard des pièces dont il n'a pas l'atutographe, même si elles appartiennent au fonds constitué au XVIIIe siècle par les disciples de l'archevêque : comme c'est souvent le cas, sa gloire avait déjà rejeté dans l'oubli ceux auxquels les contemporains avaient mis longtemps à le préférer. Il est en tout cas probable que Fénelon ne devint que tardivement une autorité en la matière : l'assistance qu'il prêta au duc de Mortemart durant la maladie dont il mourut le 3 avril 1688 fut peut-être la première manifestation de la nouvelle vocation du supérieur des Nouvelles Catholiques (107).

La correspondance de Fénelon ne renseigne donc que fort peu sur sa première spiritualité et ses autres oeuvres authentiques de la même période de Traité de l'Education des Filles, voire ses sermons sur la profession (l'une nouvelle convertie ou sur la vocation des gentils) ne fournissent à cet égard que des indications assez lointaines. Il serait de meilleure méthode de chercher si certains des opuscules réunis dans les Oeuvres de piété ne seraient pas antérieurs à 1689. C'est la question qu'A. Chérel s'est posée au sujet de « L'entretien sur les caractères de la vraie et solide piété que les éditeurs ont joint aux Lettres spirituelles » : en effet « il préconise un examen de conscience minutieux

(.103) Voir supra. notes 85 et 65. Sur le « jansénisme » du duc de Chevreuse, cf. supra, 111 p., eh. V, n. 7.

(104) (:f. supra, Ilotes 90 et 87.

(105) Cf. supra, note 68.

(106) T. II, p. 467 le t. I (pp. 391-394) ne se montre pas moins catégorique. Cf. nus ' t. 1, pp. 446-449, 460, t. XI, pp. 90, 97, 122, 198 sqq., 267 sqq., 373, 395, 473.

(107) Cf. infra, lettre, du 7 avril 1691, n. 2.

[page 220 à refaire]

221

Mme de Maintenon en prit aussitôt connaissance (111). Le caractère décousu de l'opuscule confirme que l'auteur se contenta de ne pas interdire le travail d'un disciple dévoué. Les pièces mises en oeuvre sont forcément antérieures à septembre 1689, et elles remontent en toute hypothèse à une époque où il ne subissait pas vraiment l'influence de Mme Guyon.

L'opuscule de 1690 est pour l'essentiel reproduit sous le titre Entretien sur les caractères d« la véritable et solide piété dans les Oeuvres de 1852, t. V, pp. 673 d - 685 g (112). Mais cette édition omet le précieux avertissement initial :

« Avertissement. Bien des gens font aujourd'hui profession d'être dévots; et l'on ne saurait prendre un meilleur parti, qui devrait être celui de tous les chrétiens : mais parce que plusieurs l'embrassent sans règle et sans lumière, il n'arrive que trop ordinairement qu'ils se trompent; et que la cupidité se rendant le guide de leur conduite, ils font de fausses démarches et s'éloignent souvent de leur fin.

« Ce petit Ouvrage a été fait pour remédier à ce désordre; et on peut dire qu'il renferme tout ce qui est nécessaire à une âme qui a résolu de s'appliquer sincèrement à son salut.

« On objectera peut-être que ce qu'il contient regarde particulièrement les personnes qui vivent dans la retraite. Il les regarde effectivement; mais ce n'est pas si particulièrement qu'il ne convienne encore à tous les chrétiens qui ne doivent jamais se dispenser de tendre à la perfection que Jésus-Christ notre Sauveur a si formellement recommandée. En effet il est vrai que les personnes retirées n'ont point un autre évangile que celles qui ne le sont point; que nous sommes tous également obligés d'user de ce monde comme n'en usant point; et qu'on peut dire que c'est là l'unique nécessaire. »

Et l'on doit y signaler un assez grand nombre de variantes mineures :

(108) iléfirion et /a religion du pur amour, p. 89. Cf. M. IlAtt.LANT, Fénelon et la prédication, Paria, 1969, pp. 18 .q.

(109) Le 5 juin 1702 Bossuet avait en effet assuré e A. de Noailles : « Il court à Paris fort secrètement deux petits écrits de M. l'archevêque de Cambrai, dont l'ion qui e pour titre De l'excellence de Dieu... » (URBAIN-LEVRSQU1t, t. XIII, pli. 342 sq. ). Fénelon ne pensait plus qu'il l'avait lui-même envoyé à Ma' de Montheron le 6 janvier 1702.

(110) Ms. fr. 23 505, f. 221 y°. L'opuscule (B.N., D. 54 208) est deux fois plus long que le précédent. Il porte un privilége et dee approbations des docteurs de >icelles et Gerbais respectivement datées des 30 décembre 1695 et 8 octobre 1696. Un Avertissement nouveau souligne l'orthodoxie de l'entretien De le Prière.

(111) Cf. infra, ch. IX, n. 31 s. f.

(112) Gosselin a suivi les Sermons choisis de 1718 où Ramsay avait inséré le texte de la e nouvelle édition » de 1700 (B.N., D. 33 713 ). Elle omettait le début de l'Avertissement de 1696, mais ajoutait une troisième pièce, un peu plus brève que la précédente, l'Entretien de l'humilité qui se présente comme un sermon. Quant à l'édition de 1704 (B. Mazarine 56 544 ), elle parait une simple contrefaçon de celle de 1690.

[suit un tableau comparatif non reconnu]

IX FENELON, MADAME DE MAINTENON ET SAINT-CYR

Les historiens ont tendance à placer très tôt le début de la faveur de Fénelon auprès de M"'" de Maintenon. Quoique nul n'ose plus se réclamer ouvertement de textes apocryphes, on doit faire remonter cette tradition h La Reaumelle, selon lequel la marquise aurait écrit dès le 20 décembre 1683 à Mme de Saint-Géras :

« Votre abbé de Fénelon est fort bien venu ici : tout le monde ne lui reml pourtant pas justice et il voudrait être aimé avec ce qu'il faut pour l'être » (1).

Si l'anachronisme est par trop audacieux, il ne, serait pourtant pas invraisemblable (lue Fénelon eût été, peu avant son départ pour la Saintonge, présenté à l'épouse (lu Roi dont le cousin germain M. de Villette « témoignait » dès le 28 novembre 1685 « avoir de l'impatience de voir arriver M. de Fénelon n (2) et faisait au cours de décembre Mursay son abjuration entre les mains de l'abbé (3). Malgré la perte de ses illusions sur le désintéressement de la conversion du nouveau chef d'escadre (4) et un complet échec avec un autre cousin de la nitr-

(1) Lettres de Mme de Maintenon, t. II, p. 299. Le cardinal de Bausset a repris la citation dans son Histoire de Fénelon (livre II, § 2). Mais un article de A. Geffroy publié en janvier 1869 dans la Revue des Deux Mondes (pp. 377 set. ) a prouvé qu'il fallait considérer comme « une pure invention de La Beaumelle Ies quelque, soixante lettres qu'il a publiées en 1752 et en 1755 comme adressées à Mme de Saint-Géran et à Mme de Frontenac ». Depuis, Marcel FIN (Mm' rie Maintenon et les protestants, lfzi.s, 1943, p. 137) n souligné que le style en trahissait la fausseté : c'est particulièrement net dans la lettre que l'épouse (lu Roi aurait écrite le 13 avril 1691 à Mn" d© Saint-Géran : « Adieu, mn tri.« chère; j'ai vu encore aujourd'hui l'abbé de Fénelon. Il a bien de l'esprit; il n encore plus da piété. C'est justement ce qu'il me fauta (ibid., t. II, p. 318 ). Cf. aussi LAVA LLÉK, Correspondance générale, t. I, p. 227 et M. LANGLOIS, M"" de Maintenon. Ses oeuvres complètes, légende et histoire (Revue historique, t. CLXVIII, 1931, p. 260) et, sur Mme de Saint-Géran, le ma. fr. 23 498, f. 62 v° et BotstImit, t. I, p. 143 n.

(2) Arnoul à Seignelay, cité infra, lettre du 12 décembre 1685, n. 3.

(3) Cf. infra, Seignelay à Fénelon, 12 décembre 1685 et n. 4.

(4) Le 16 janvier 1686 Fénelon indiquait à Mes' de Beauvillier : • J'ai découvert par les écrits de M. de Villette qu'il m'a confiés qu'il est tri-ci mal converti; il ne croit point ce que l'Eglise croit... Qu'on l'empêche doucement de communier et qu'il s'instruise ».

230

quise, M. de Sainte-Hermine (5), Fénelon conserva des liens avec les Villette : sa nièce Madeleine-Françoise-Geneviève de Beaumont épousa en effet le fils cadet de son prosélyte, le chevalier Henri-Benjamin de Mursay, qui fut quelques mois après tué à Steinkerque (août 1692) (6). Cette union, que des raisons géographiques peuvent suffire à expliquer, est à rapprocher du bruit, rapporté en février 1695 par le nonce Cavallerini, que le nouvel archevêque de Cambrai « avait quelque degré de parenté » avec Mme de Maintenon (7). Cependant la marquise ne figure dans les lettres de l'abbé de 1685-1687 que comme une puissance lointaine, voire redoutable (8); rien ne permet de croire qu'elle ait été directement renseignée sur ses activités de missionnaire.

A en croire Marcel Langlois, Fénelon aurait écrit à Mme de Maintenon les 4 octobre, 30 octobre, 25 novembre 1688 et en janvier 1689. Mais, deux de ces lettres portent une autre date dans les manuscrits (4 octobre 1689 et 1690) (9) et les deux autres sont données par les sources comme écrites par Bourdaloue (10). On ne reconnaît d'ailleurs en aucune façon dans ces dernières le style « rapide » que Langlois lui-même juge caractéristique de Fénelon (11) : et, sur le fond, le P. Daeschler « penche pour Bourdaloue » en raison de « certains rapprochements de textes » (12). Si des expressions (« la dévotion solide, l'importun ») se retrouvent dans les lettres des deux spirituels, c'est que l'un et l'autre répondaient aux mêmes questions (13). Quant à la lettre

(5) Cf. infra, Fénelon à Seignelay, 28 janvier 1686, n. 6.

(61 Cf. infra, lettres du 12 décembre 1685 et du 20 juillet 1694, n. 6.

(7) Dépêche citée dans HILLENAAR, p. 49.

(8) Cela semble en particulier ressortir des précautions de la fin de la lettre du 16 janvier 1686 à M'et' de Beauvillier au sujet de l'hétérodoxie de M. de Villette : « Il faut vous dire encore en grand secret... Ne me nommez pas ».

(9) Cf. infra, le texte de ces lettres auxquelles nous avons cru devoir conserver leurs dates traditionnelles. Celle que Langlois place en janvier 1689 figurera au début de l'année 1690.

(10) M. LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 40-55. Les Mémoires de Languet de Gergy (éd. LAVALLÉE, Paris, 1863) précisent pourtant (p. 284) que la marquise s'adressa à Bourdaloue en 1688. Cf. aussi LAVALLÉE, Correspondance générale, t. III, p. 156 et le ms. fr. 23 498, f. 222 ve.

(11) Pages nouvelles, cp. la p. 284 à la p. 41.

(12) Dictionnaire de Spiritualité, s. y. Bourdaloue, col. 1903, cf. aussi col. 1902. Par exemple, « quitter Dieu pour Dieu s (Pages nouvelles, p. 43) semble bien emprunté à la Vie de saint Ignace, par Ribadeneira (V, 10, Ingolstadt, 1590, p. 477). Avant Fénelon, Bourdaloue avait d'ailleurs préconisé la vraie, la « solide dévotion » la dévotion du devoir qui se règle sur la volonté divine d'abord dans nos obligations, spécialement nos devoirs d'état » (R. DAESCHLER, Bourdaloue. Doctrine spirituelle, Paris, 1932, pp. 161-200). Même accord sur les diverses formes de prières (ibid., pp. 227-245 ). Contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est l'oraison affective que le prédicateur jésuite préconise le plus souvent (ibid., p. 237, cf. Pages nouvelles, p. 48).

(13) On notera d'ailleurs que l'a idée de la dévotion solide » (ibid., p. 42 ) désigne l'écrit de Mine de Maintenon elle-marne. Cp. cependant ibid., pp. 46, 50 sq. aux O. F., t. V, pp. 673-685 et à la lettre du 23 février 1690 sur l'importun.



« sur ses défauts », elle est trop guyonienne pour avoir été écrite au début de 1689 (14).

En admettant que l'intimité que révèle cette dernière pièce (15) fût aussi ancienne, on serait d'ailleurs en peine d'expliquer que la destinataire ait, exactement au même moment, oublié d'inviter l'abbé périgourdin aux représentations d'Esther (16) de 22 février 1691 le précepteur des princes sera au contraire un des rares privilégiés conviés à voir Athalie 17). Dans la même hypothèse on comprendrait encore plus mal qu'en août 1689 Beauvillier ait jugé nécessaire de « prévenir » Mme de Maintenon au sujet de l'abbé et que le curé de Versailles Hébert ait « eu l'occasion de parler aussi à cette dame dans les mêmes termes » (18). Tout s'éclaire en revanche si l'on en croit A. M. Ramsay : entre l'automne 1687 et août 1689 Fénelon ne se rendit jamais à la Cour (19).

Aurait-il néanmoins fréquenté Saint-Cyr? Plus que par la difficulté qu'il aurait alors eue à éviter Versailles, nous sommes arrêtés par le silence des documents. M. Langlois a fait valoir qu'ils ont été épurés après la disgrâce de l'auteur des Maximes des Saints, mais ce n'est certainement pas le cas pour les Mémoires de Manseau, économe de la maison, ou pour la Relation de Phélipeaux. Or, le premier, qui tient un journal, donne une liste détaillée des ecclésiastiques qui prêtèrent leur ministère aux dames de Saint-Louis (20) : le nom de Fénelon n'apparaît sous sa plume qu'en janvier 1690 (21). De son côté,

(14) Cf. infra, notes 8-9, etc.

(15) Fénelon y rappelle les principes qu'il a g souvent » (n. 44 ), « si souvent » (n. 6) exposés à la femme du Roi.

(16) La liste des spectateurs de janvier et février 1689 qu'on trouvera dans LANGLOIS, t. III, pp. 395-400 peut être complétée à l'aide des textes énumérés dans notre Genèse d'Esther et d'Athalie, Paris, 1950, p. 22, n. 64.

(17) Il se signala en outre par ses inutiles instances pour porter Godet des Marais à y assister (Mémoires de Manseau, éd. Ach. TAPHANEL, Versailles, 1902, p. 162).

(18) Mémoires du curé de Versailles F. Hébert, éd. G. GIRARD, Paris, [19271, p. 228. Ce passage et trois mots de l'intéressée (cf. infra, lettre du 8 novembre 1690, n. 2) autorisent Languet de Gergy à dire (op. cit., pp. 128-130) que « Mme de Maintenon avait fortement contribué à faire nommer » Fénelon « précepteur ». Mais quand elle-même assurait à Mme de Glapion : e J'avais aussi de très bonnes intentions quand je fis nommer Noailles et Fénelon » (dans A. GEFFROY, Ars. de Maintenon, Paris, 1887, t. H, p. 190), c'est à la nomination à Cambrai qu'elle pensait.

(19) Histoire de Fénelon, 1723, p. 11.

(20) Outre le supérieur (Gobelin) et les confesseurs ordinaires de docteur Converset, Du Boullay, Ricard ), Godet des Marais, Brisacier et Tiberge furent appelés en mai 1688 et y revinrent à la fin du Carême de 1689 (Mémoires de Manseau, pp. 61, 63, 115, cf. l'édition LANGLOIS, t. III, p. 144).

(211 En particulier il assista en janvier 1690 avec Godet, Brisacier, Tiberge « et autres » à la délibération qui résolut d'appeler les lazaristes à Saint-Cyr (Mémoires de Manseau, p. 123). Le 24 octobre 1691 il y était convoqué avec les trois mêmes ecclésiastiques pour y discuter sur « la réformation des constitutions et la forme des

232

Phélipeaux disposait des souvenirs et des archives de Mme de La Maisonfort, disciple favorite de Fénelon. Or c'est après août 1689 qu'il place les premières tentatives de l'abbé pour « se gagner les bonnes grâces de Mme de Maintenon ». Quant à Mme de La Maisonfort, poussée par sa cousine Mme Guyon, mais déjà sous la direction de Godet des Marais, elle aurait attendu encore davantage pour « avoir à Versailles dans l'appartement de la duchesse de Charost une entrevue secrète » avec celui qui ne devait se laisser charger de sa conduite qu'au début de 1691 (22).

Si la rencontre de Fénelon et de Mme de Maintenon fut tardive, toutes les conditions se trouvaient réunies pour que, dès son arrivée à la Cour, il acquît aussitôt un ascendant manifeste sur l'épouse du Roi : on ne s'en étonnera pas, puisqu'il était depuis longtemps le directeur des « duchesses de Chevreuse et de Beauvillier qui avaient tout accès auprès d'elle » (23) et que Madame Guyon formait entre eux un lien supplémentaire (24). C'est sans doute dès l'automne 1689 que « tous les dimanches » le nouveau précepteur « dînait en particulier avec Mme de Maintenon chez la duchesse de Chevreuse » (ou chez sa soeur Mme de Beauvillier, ajoute l'abbé Ledieu) « et, sur les deux heures après-midi, il faisait une conférence spirituelle où se rendaient toutes les dévotes de la Cour » (25). Dès la fin de l'année il donnait des avis à

voeux » (ibid.. p. 177 ). En janvier et en avril 1692 il participait à de nouvelles assemblées à ce sujet (ibid., pp. 182, 195) et en décembre il était appelé à déposer dans l'enquête de commodo et incommodo (ibid., p. 227, cf. aussi pp. 162 et 186). Les Mémoires s'arrêtent au ler janvier 1693.

(22) Relation, pp. 36 et 43.

(23) Ibid., p. 36. La marquise ne l'a jamais nié, cf. par exemple son entretien de 1709 avec Mme de Glapion : u J'ai voulu que le duc de Beauvillier et le duc de Chevreuse fussent amis du Roi » (dans GEFFROY, t. II, p. 190). Voir aussi LANeLOIS, t. III, p. 354.

(24) Libérée en août 1688 grâce à Mme de Maintenon qui la considérait comme une victime de son adversaire Harlay, Mme Guyon obtint aussitôt d'elle l'autorisation de se faire des adeptes à Saint-Cyr où elle avait sa cousine germaine Mme de La Maisonfort. Bien plus, la marquise « l'avait tellement goûtée qu'un jour se trouvant dans une profonde tristesse à Saint-Cyr, elle l'envoya quérir à Paris, n'espérant trouver de la joie et de la consolation que dans la douceur de son entretien » (PHÉLIPEAUX,

t. I, pp. 31, 43 — Vie de M"'" Guyon par elle-même, p., ch. 9, n. 9, et

ch. 11, n. 5, Cologne, 1720, pp. 123 sq. — Mémoires de M"" du Pérou (Grand Séminaire de Versailles), 1. I, ch. 19, p. 134 — P. M. MASSON, p. LXXVII). Même lorsqu'elle se fut aperçue de son imprudence, l'épouse du Roi écrivait encore à la fin de 1691 : e Elle m'a paru d'une discrétion admirable, tout ce que j'ai vu d'elle m'a édifiée et je la verrai toujours avec plaisir » (cf. infra, lettre du 7 juin 1692, notes 8-9 ). C'est sans doute à son illustre protectrice que pensait Mme Guyon lorsqu'elle écrivait à Fénelon entre le 24 et le 28 août 1689 : u J'ai une certitude que N. vous était donnée » (dans MASSON, p. 269, cf. lettre du 21 août 1689, n. 5). Dans la lettre de l'abbé du 11 juillet 1689, M. de M. nous paraît, malgré MASSON (p. 204), désigner plutôt Men* de Mortemart.

(25) PHÉLIPEAUX, t. I, p. 43. n affirme aussi, peut-être avec moins de fondement,



Mme de Maintenon, à qui son directeur en titre, Godet des Marais, « répondait de lui comme de lui-même » (26).

Il eût été surprenant que la fondatrice de Saint-Cyr eût négligé d'employer au service de la maison l'auteur du Traité de l'Education des Filles auquel la direction des Nouvelles Catholiques avait en outre donné une longue expérience de la psychologie féminine. Il existait un lien plus direct encore, puisque une au moins des « dames de Saint-Louis », Geneviève de Montfort, n'était convertie que depuis quelques années (27) et avait eu Fénelon pour « Ananias » (28). Mais nous ignorons absolument ce qui autorise M. Langlois à affirmer que c'est pour ses voeux simples à Saint-Cyr (11 janvier 1687) que l'abbé aurait prononcé son célèbre sermon « pour la profession religieuse d'une nouvelle convertie » (29). Il est seulement certain que Fénelon est, tout comme Godet ou Brisacier, nommé dans trois lettres de la marquise à Mme de Montfort (30), et que l'une d'elle, datée « vers le 18 mai 1689 »,

que l'abbé « faisait de temps en temps à Saint-Cyr des entretiens où Mme de Maintenon et les principales dames de la Cour assistaient. Mme Guyon s'y trouvait assez souvent » (ibid. ). Il n'est question que des conférences de Versailles dans les Mémoires sur le quiétisme (1699) de l'abbé Ledieu (cf. la Revue Bossuet de 1909 et LANGLOIS, t. HI, p. 431). Cf. aussi les Souvenirs de Mme d'Aumale, éd. HAUSSONVILLEHANOTAUX, Paris, s. d., t. II, p. 128 — BOISLISLE, t. XXVIII, p. 247 — Correspondance de la princesse Palatine, trad. jAEGLÉ, t. I, p. 203 ). Dans sa monographie sur Mem de Maintenon (p. 136 ), Langlois fait remonter à 1688 ce « couvent intérieur de la Cour », mais sans parler des autres difficultés que nous avons rencontrées, cela supposerait des voyages hebdomadaires de l'abbé à Versailles. Fénelon composait aussi des opuscules pour ses auditrices, Madame de Maintenon enverra le ler avril 1697 le texte de trois d'entre eux à Noailles en précisant : « Le premier et le dernier ont été faits à ma prière; celui De la tristesse et de la dissipation a été fait, je crois, pour Mme de Chevreuse, au moins c'est d'elle que je le tiens » (LANGLOIS, t. V, p. 186).

(26) Lettre (du début?) de janvier 1690, Bibl. municipale de Versailles, mss. 847 bis (P. 36) et 301 bis (P. 63 ), ff. 215-220. Le texte en contredit absolument l'affirmation de Mu° d'Aumale : « Fénelon aurait été peu de temps directeur de la marquise avant M. de Chartres » (Mémoires, éd. HAUSSONVILLE-HANOTAUX, t. I, p. 92 ). En mai 1690, celui-ci écrivait de nouveau à la marquise : « M. l'abbé de Fénelon vous a écrit quelque chose d'admirable sur cela, je suis tout à fait de son avis; le fonds, l'arbre et le fruit, tout est à Notre-Seigneur par bien des titres » (ibid., ms. 301 bis, P. 63, f. 339).

(27) Cf. sur elle la notice de Th. LAVALLÉE, Lettres édifiantes de M"' de Maintenon, Paris, 1856, t. I, p. 73 n. : « Pellisson » l'aurait « donnée toute jeune à Mme de Maintenon » et elle avait fait partie des communautés de Rueil et de Noisy. Elle fut la douzième à faire profession.

(28) Mme de Maintenon lui écrivait au printemps de 1690 : « J'ai grande impatience que votre Ananias soit à Saint-Cyr » (nouv. acq. fr. 1438, f. 192 ve; sur la date, cf. infra, n. 30).

(29) Pages nouvelles, pp. 27-29. Ce sermon se trouve dans O. F., t. V, pp. 654-662. Cf. M. HAILLANT, Fénelon et la prédication, Paris, 1969, p. 15.

(30) Les lettres à Mme de Montfort (seul un petit nombre en a été imprimé dans les Lettres édifiantes de LAVALLÉE ) se trouvent en copie dans le ms. nouv. acq. fr. 1438, ff. 176-210. il est question de u des Marais » fr. 177 r°, 179 r° et de Brisacier,

234

porte : « Parlez à M. de Fénelon. Je mande à Mme la sous-prieure de le faire venir, si vous le lui demandez; vous aurez plus de loisir de l'entretenir que lorsqu'il sera à Saint-Cyr pour tout le monde » (31). Le reste de la pièce s'applique fort mal au brillant abbé (32), mais M. Langlois renforce cette datation par deux autres lettres de la même qu'il place dans le même mois. L'une à Mme de Valley : « M. l'abbé de Fénelon vous disait l'autre jour qu'il ne faut pas s'arrêter à ses chutes, mais nous relever et reprendre notre course » (33) et l'autre à Mme de Fontaines : « Je gardai vos questions, pour les faire à M. de Fénelon dès que je saurai qu'il aura le loisir de vous répondre. Il écrit présentement quelque chose pour moi, et par conséquent pour vous... Lisez les lettres de M. de Fénelon, je vous prie... Mme la chanoinesse les a toutes » (34). Fénelon aurait donc déjà dirigé à cette date,

ff. 176, 186 r°, 189 y°, 196 y°. Langlois (Pages nouvelles, pp. 28 sq.) renverse la proportion en identifiant avec Fénelon le spirituel dont les écrits doivent être recopiés par Mau° de Montfort (ff. 180 r°, 186 r°, 190 y°, 191 r°, 192 y', 193 r°, 194 r°, 195 r°, 199 r°, 201 v0), son a conducteur », et même M. de ..., confesseur dont la religieuse se moquait! (IL 177 y°, 179 y°, 180, 186 y°, 187 y°, 196 y°, 197 r",

202 r°, 204 y°, 205 r°, 207 r°, 209 r°, 210 r°). Cf. Lettres édifiantes, t. I, pp. 75, 76, 174.

(31) Il n'y a pas de problème pour la lettre datée de 1689 : a Je suis fâchée de n'aller pas aujourd'hui à Saint-Cyr, ma chère fille, et surtout à cause de vous; je meurs d'impatience de savoir comment vous vous trouvez de M. de Fénelon, et il me semble que si j'avais une conversation avec vous, je vous ferais voir combien le sacrifice que Dieu demande vous doit être facile dans les circonstances où vous êtes s (Bibi. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 63, ff. 66-69), ni pour une autre qui porte : a En lisant hier le livre de M. l'abbé de Fénelon, je trouvai cet endroit si convenable pour vous que je le fis copier hier au soir dès que je fus arrivée. J'ai une grande impatience que votre Ananias soit à Saint-Cyr. Vous me ferez savoir cc qui se sera passé entre vous et vous ne croirez pas que je vous le demande par curiosité, je vous aime tendrement s : sans date dans le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 192 r°, cette pièce porte celle de septembre 1689 dans le ms. de Versailles 301 bis, ff. 24.26; elle contient en réalité une allusion certaine à De la véritable et solide piété dont l'achevé d'imprimer est du 20 mars 1690.

(32) • Mais, ma très chère, ne prenez pas ce secours avec dégoût, avec dédain, avec hauteur, avec orgueil; car, avec une telle disposition, tout vous deviendra inutile. Cherchez Dieu, et ce qui peut vous mener à lui; n'ayez point d'autres vues; respectez le caractère des ministres de Jésus-Christ; n'ayez point d'attention à la personne; elle ne doit point être comptée ni en bien ni en mal. Ne croyez pas que je vous abandonne, quand vous aurez pris un directeur, j'aurai toujours les mêmes soins de vous, et encore plus; car je serai plus hardie, pouvant, dans les occasions de conséquence, demander son avis ». La source n'est malheureusement indiquée ni par LAVALLÉE dettres édifiantes, t. I, p. 77) qui date d'avril 1689, ni par LANGLOIS (t. III, pp. 412 sq.). On se demande si l'original ne portait pas : « Parlez à M. de... », personnage qu'on voit jouer ailleurs un rôle plus ridicule encore (nouv. acq. /r. 1438, ff. 186 v°, 187 y°, 189 y°, 205 r°).

(33) Vendredi matin, [20 mai 1689], nouv. acq. fr. 1438, f. 235 r° — LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 150 et t. III, pp. 413 sq.

(34) Langlois date cette pièce « après le 9 mai 1689 » dans ses Pages nouvelles,

p. 149 et « vers le 18 mai 1689 » dans son t. III, p. 409 sq. La copie Languet de Cergy (Bibi. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 62, t. I, lettre 128) l'insérait



par la parole et surtout par la plume, non seulement une ou deux religieuses, mais toute la communauté. L'affirmation contraire de Phélipeaux sur les circonstances de la première rencontre de l'abbé et de Mme de La Maisonfort (35) nous paraît pourtant devoir prévaloir sur les dates toujours incertaines des copies de Saint-Cyr (36) et nous fait considérer ces trois pièces comme postérieures à l'arrivée de l'abbé à Versailles.

Il n'en reste pas moins que, sans avoir jamais eu de fonctions dans la maison, le précepteur a aussitôt exercé une forte influence sur les dames de Saint-Louis. Comment en aurait-il été autrement puisque la fondatrice leur avait garanti dès le début que ses lettres « sont d'une pratique continuelle, on les retrouve mille fois le jour... Je n'ai rien trouvé de plus solide : elles inspirent une dévotion libre, douce, paisible, droite, et il est impossible que ce ne soit la véritable » (37)? Bien plus, les années suivantes elle invoqua quelque vingt-cinq fois l'autorité de l'abbé en citant ses réflexions édifiantes. En voici u n relevé (38) :

Elle écrivait à Mme de Fontaines vers février 1690 : « Ne tuez pas Manseau, il ne se porte pas trop bien; et vous savez qu'un grand auteur a dit que Saint-Cyr est propre à faire mourir » (39). A Mme de Radouay, un « dimanche au soir » [2 avril 1690] : « ... M. l'abbé de Fénelon dit : Lorsque l'âme est touchée du souvenir de tout ce que Dieu a fait pour elle, c'est une marque certaine qu'elle a besoin de ce souvenir...; et il ajoute : Vivons donc de reconnaissance, tant que la reconnaissance servira à nourrir notre coeur » (40). A Mme de Bouju, le 10 décembre [1690] : « Vous êtes comme M. l'abbé de Fénelon dit

au contraire entre le 24 mars et le 1" avril 1689. Les Lettres édifiantes (t. I, p. 82) ne portent que e mercredi au soir 1689 », mais la placent avant le 11 mai.

(35) Cf. supra, n. 22.

(36) On en a vu un exemple supra, n. 31 s. f. Il y a un autre plus frappant : la 21° lettre à Mm° de Montfort (nouv. acq. fr. 1438, f. 184 y' ) est aussi datée de mai 1689 alors qu'on y lit : « C'est demain la saint-Augustin », fête qui tombe le 28 août !

(37) Lettre déjà citée supra, n. 34.

(38) Nous nous contentons de compléter sur quelques points celui de LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 149-154, grâce à la Correspondance du même et aux copies de la Bibliothèque Nationale et de celle de Versailles. En l'absence d'indication contraire, nous indiquons, sans les garantir, les dates proposées par Langlois.

(39) Correspondance, t. III, pp. 455 sq. Le même éditeur place vers le 7 mars 1692 une lettre à M"i" de Fontaines où on lit : a Ce n'est point Racine qui a dit que Saint-Cyr est propre à faire mourir, c'est un auteur plus grave s (ibid., t. IV, p. 31;

ces pièces se trouvent, sans date, dans le ms. noue. acq. fr. 1438, ff. 10 y° et 25 r°).

(40) Correspondance, t. III, pp. 457 sq. et Bibl. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 63, ff. 309-312. Le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 281 y° donne la date du

2 décembre [1692]. Les deux phrases se trouvent dans les OEuvres spirituelles de 1718, t. I, pp. 246 sq.

236

qu'est l'amour-propre, qui aime mieux se tourmenter que s'oublier » (41). (On trouvera plus bas la lettre du 12 décembre 1690 à Mme de La Maisonfort 42). A Mme de Buthery, le 20 décembre (?) [1690] : « Un découragement involontaire... est un état de grand mérite; M. l'abbé de Fénelon nous a dit que les pas que l'on fait dans ces états sont des pas de géants » (43). Sans doute à Mme de Montfort vers la Noël 1690 : « M. de Fénelon nous dit que comme nous croyons Dieu sans le voir, il faut l'aimer sans le sentir » (44). A une maîtresse de classe, vers avril 1691 : « Lisez et relisez les écrits de M. l'abbé de Fénelon; soyez en garde contre votre promptitude » (45). A Mme de Brinon, le 20 août [1691] : « Nous avons ici un saint qui dit qu'à mesure que Dieu nous demande des sacrifices, nous voyons, dans l'exécution, combien nous tenons à de petites choses, que nous comptions comme rien dans la spéculation » (46). A Mme de Radouay, le septembre [1691] : « Je suis ravie de ce que vous me mandez que vous êtes dans un état où vous n'auriez pas pu vous trouver autrefois; je me suis souvenue là dessus d'une phrase de M. l'abbé de Fénelon qui dit qu'il faut mettre la tête où l'on avait les pieds » (47). Entre le 4 novembre 1691 et le ler septembre 1692, la marquise répète à la même : « M. l'abbé de Fénelon nous a dit que les pas qu'on fait dans cet état » (d' « inquiétude » et de « découragement involontaire ») « sont des pas de géants » (48). On verra en son lieu l'aveu caractéristique sur les écrits de Fénelon

(41) Correspondance, t. III, pp. 481 sq. La copie Languet (f. 549-557) place cette pièce entre le 25 octobre et le 18 décembre 1690.

(42) Cf. infra, lettre du 17 décembre 1690, n. 1.

(43) Les Pages nouvelles (p. 150) donnent la date du 2 décembre 1690, les Lettres édifiantes de Lavallée, t. I, p. 140, la Correspondance, t. III, p. 484, celle du 20 décembre, et la copie Languet (ff. 458-465) celle du i' septembre 1690. Langlois a retrouvé les « pas de géants » (cf. infra, n. 48) dans les Lettres spirituelles de 1718, t. I, n° 14, mais il peut s'agir d'une instruction.

(44) Le passage paraît inédit. Il se trouve dans le recueil Languet (ff. 578-584) entre une pièce de Noël 1690 et une autre du 27 décembre 1690.

(45) Correspondance, t. III, p. 506.

(46) Ibid., t. III, p. 523.

(47) Ibid., t. III, p. 525. Le recueil Languet (ff. 574-578) l'insère entre une pièce de Noël 1690 et une autre du 27 décembre 1690, mais certainement à tort puisque le texte de Langlois porte : « A Marly ».

(48) La lettre est datée du lier septembre 1692 dans les Lettres édifiantes, t. I,

p. 236, du 4 octobre dans Pages nouvelles (p. 151), du 5 dans la Correspondance, t. III, p. 555. Nous pensons que les éditeurs n'ont pas d'autre source que le ms. nouv. acq. fr. 1438 qui la place (f. 278 y° ) entre le 4 novembre 1691 et le lier septembre 1692. Cf. aussi ibid., f. 239 y° et supra, n. 43. Dans la phrase à Mme de Vancy du 25 décembre 1691 : « Vous savez que mes... conseils... sont soumis à M... Je ne suis point surprise de la charité qu'il a pour vous, il l'étend bien plus loin; gardez les belles prières de Noël qu'il vous a envoyées, je les ai dans mes livres secrets s, M. L. de F. est surchargé en de Brisacier. Lavallée dettres édifiantes, t. I,

p. 192) date de 1690, mais Langlois (t. III, p. 564) rectifie d'après le ms. nouv. acq. fr. 1438.



qu'elle fit le 6 février 1692 à Mme de La Maisonfort (49). Le 1er mars 1692 l'abbé prononça pour la profession de cette novice un sermon « sur les avantages et les devoirs de la vie religieuse » (50); la fondatrice ne tardait pas à en citer un long extrait à Mme de Fontaines (51). Le 5 mars [1692], elle écrivait de Compiègne : « Il m'est tombé depuis peu

entre les mains une lettre de M. l'abbé de Fénelon qui finit ainsi : Aimez Dieu, et vous serez humble; aimez Dieu, et vous ne vous aimerez plus vous-même; aimez Dieu et vous aimerez tout ce qu'il veut que vous aimiez pour l'amour de lui » (52). A Mme de Vancy, samedi au soir [6 septembre 1692] : « Ne soyez pas si prévoyante et souvenez-vous de ce que M. l'abbé de Fénelon dit, sur le temps présent, et qu'il n'y a que le moment qui soit à nous; employons-le bien, et n'allons pas plus loin... » (53). A la même, de Fontainebleau, 8 ou 18 octobre [1692] : « Combien les écrits de M. l'abbé de Fénelon, que vous aimez tant, vous prêchent-ils l'enfance, la petitesse, la pure foi! Qu'est-ce que cela, si ce n'est marcher sans savoir où l'on vous mène? » (54). A la même, le 10 octobre [1692] : « Je crois bien que vous n'avancez pas autant que vous voudriez, dans le renoncement à vous-même auquel vous aspirez; c'est un ouvrage pour toute notre vie et qu'il ne faut pas vouloir mener trop vite. Vous avez les écrits de M. l'abbé de Fénelon sur cette matière qui peuvent, ce me semble, donner toute la lumière et toute la tranquillité qu'on peut attendre du secours humain; mais il faut que Dieu donne l'accroissement » (55). A Mme de Loubert, vers le 2 novembre [1692] : « ... Je chargerai M. de F[énelon] en partant, de vous prier de bien penser que ce que nous allons faire, présentement, pour Saint-Cyr, est de très grande importance; vous ne pouvez trop

(49) LANGLOIS, t. IV, p. 13, cf. infra, lettre du 26 novembre 1693, notes 4-5.

(50) Cf. LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 200 sqq. Est-ce sur ce sermon que Mme de Maintenon écrivait à Mme de Montalembert : « Je suis bien aise que vous ayez entendu M. L. de Fénelon : tout le monde se trouva dans la peinture qu'il fit, son zèle peut nous toucher, mais il n'y a que Dieu qui puisse le faire efficacement... » dettre sans date, nouv. acq. fr. 1438, f. 387 y° )?

(51) LANGLOIS, t. IV, pp. 21-25.

(52) Correspondance, t. IV, p. 29 d'après la copie de la Bibl. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, ff. 435-438. Les Pages nouvelles (p. 152) portent la date erronée du 5 mai 1692. Le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 302 r°-v°, plIce à tort cette pièce après le 24 mars 1b94, puisque la lettre citée est du 23 février 1691.

(53) Correspondance, t. IV, p. 73. La copie Languet (Bibi. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, ff. 569-573) place cette lettre entre un document d'août 1692 et un autre du 18 août 1692. Le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 240 y° ne donne pas de date.

(54) 8 octobre d'après la Correspondance, t. IV, p. 87, et le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 242 y°. 18 octobre selon la copie Languet (ms. 301 bis, P. 64, ff. 616-621) et l'édition LAVALLÉE, t. I, p. 250.

(55) Correspondance, t. IV, p. 89 d'après le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 280 y°, LAVALLÉE (t. I, p. 264) date du 2 décembre 1692.

238

demander è Dieu d'inspirer ce qu'il y a de meilleur, pour que son nom soit sanctifié dans notre communauté... » (56). A ma Sr de Fontaines, de Marly, le 27 février [1693] : « Je trouve très bon que vous preniez les oraisons de M. l'abbé de Fénelon; vous savez si j'estime ce qui vient de lui; ses écrits et ses discours ne peuvent faire de mal qu'à ceux qui sont mal disposés et qui prennent une partie de ce qu'il dit, sans prendre le tout... Je conviens. avec M. l'abbé de Fénelon, que ce n'est là que l'écorce de la religion et une hypocrisie, si le dedans n'est à Dieu et si cet extérieur n'est un effet de l'intérieur... Livrez-vous à Lui dans cet esprit de sacrifice, dont l'abbé de Fénelon vous parla si bien... » (57). A la même. de Compiègne, le 21 mai [1693]: « Tâchez de souffrir quelque chose par la pauvreté, tantôt par la nourriture, tantôt par vos habillements, par la privation de quelques commodités, ou pour vous, ou dans vos charges, et profitez de l'excellente instruction que vous avez sur cette matière dans un sermon de M. l'abbé de Fénelon » (58). Aux dames de Saint-Louis, le 1er octobre [1693] : Un auteur moderne, fort connu à Saint-Cyr, nous a dit souvent que les retours inquiets sur nous-mêmes retardent notre perfection et qu'il faut marcher avec foi et confiance sans regarder derrière nous... » (59). A ma Sr de Radouay, 3 janvier [1694] : « Notre-Seigneur n'est pas loin de vous, marchez en foi, comme Abraham, et ne pensez guère. M. l'abbé de Fénelon dit qu'un pas dans cet état en vaut cent de ceux que l'on fait dans une ferveur sensible... » (60). A la même, le 27 janvier [1694] « On m'a écrit une fois que j'avais une sensibilité qui avait besoin d'un rude mors; je crois qu'on peut vous appliquer ce discours... » (61). A ma Sr de Veilhant, de Compiègne, le 24 mars [1694] : « M. l'abbé de Fénelon dit que nous aimons mieux nous tourmenter que nous oublier » (62). Le silence qu'elle semble avoir gardé ensuite sur lui prouve combien sa volte-face fut complète (63).

(56) Correspondance, t. IV, p. 102.

(57) Ibid., t. IV, p. 125 — LAVALLiE, Lettres édifiantes, t. L p. 274 sq., 277. La copie Languet (ms. 301 bis, P. 64, f. 665) est placée entre le 28 février et le 15 mars 1693. C'est vers le 7 ou 17 mai 1693 que Mu' de Maintenon écrivit au sujet de l'Esprit de l'institut des Filles de Saint-Louis une lettre que Lavallée dettres édifiantes, t. I, p. 287) croit adressée à Godet, mais à laquelle Langlois (Correspondance, t. IV, pp. 134 sq., cf. Pages nouvelles, pp. 243-272 ) donne Fénelon pour Premier destinataire.

(58) Correspondance, t. IV, p. 140 d'après la copie datée de Languet de Gergy, ma. 301 bis, P. 64, ff. 729, 733.

(59) Correspondance, t. IV, p. 156.

(60) Ibid„ t. IV, p. 189. La copie du ma. nouv. acq. fr. 1438, f. 305 r°, date du 11 juillet 1695 au début et du 5 octobre 1695 à la fin.

(61) Ibid., t. IV, p. 203. Lavallée date du 7 janvier 1692.

(62) Ibid., t. IV, p. 240. Le ms. nouv. acq. fr. 1438, f. 262 v° porte e Compiègne ». Cf. supra, n. 41.

(63) On verra comment la lettre que Fénelon adressa à la marquise le 7 mai 1694

entraîna la réaction : « J'ai beaucoup de chagrin de voir que Dieu veut que je me sépare totalement de l'abbé de Fénelon » (dans LANGLOIS, t. IV, p. 273). Elle garda assez les formes pour que M. de Cambrai pût encore lui écrire amicalement peu avant le 21 septembre 1695 et le 6 mars 1696, mais elle ne semble plus avoir jamais cité aux religieuses des avis qu'elle avait déférés aux examinateurs d'Issy (cf. infra, lettre du 6 novembre 1694, n. 4 ). Si elle fait encore allusion à ses « petits livres » les 18 mars 1702 et 31 décembre 1712, c'est qu'ils contenaient des textes d'autres directeurs (LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 29 sq.). Mme de Maintenon avait en effet veillé avec soin à ce que les pièces de cette provenance fussent ôtées aux religieuses de Saint-Cyr (LANGLOIS, Correspondance, t. IV, p. 375 et t. V, p. 201 — PHÉLIPEAUX, t. I, p. 155 ). En 1704 elle soulignait à Mn.' de Glapion (nouv. acq. fr. 1438, f. 364 r°) et à l'ensemble de la communauté (Bibi. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 66, ff. 138-141) l'extrême danger que leur avaient fait courir les e écrits nouveaux » de Fénelon imprudemment répandus par ses soins.

CHAPITRE

X FENELON VU PAR MADAME GUYON

Le nom de Fénelon reste, encore de nos jours, associé à celui de Mme Guyon selon la proportion injurieuse établie par Bossuet dans sa Relation sur le quiétisme : « Cette Priscille a trouvé son Montan pour la défendre (1) ». Tout en regrettant la formule, M. Masson l'aggrave presque : « S'il n'a pas été le Montan de cette Priscille, il a été, si l'on ose risquer l'expression, l'homme d'une femme (2) ». Chacun reconnaîtra sans doute que de telles conclusions dépassent beaucoup les quelques phrases où Fénelon a rendu hommage à la directrice « expérimentée » « sur toutes les matières d'oraison » (3) qui avait su comprendre les causes de sa langueur spirituelle et réussir ainsi une véritable cure psychologique. Il est vrai que le caractère « précautionneux » du précepteur des princes affaiblit cet argument a silentio. Plutôt que d'accumuler les gloses sur quelques textes d'ailleurs bien connus, nous préférons, par une démarche inverse, chercher dans les lettres de Mme Guyon elle-même son opinion sur Fénelon : il est peu probable qu'elle y ait dissimulé la profondeur de leur amitié.

Les lettres conservées de Mme Guyon à Fénelon ne s'étendent guère que sur l'année 1689 : les passages où elle analyse les dispositions de son correspondant sont reproduits dans les notes de la présente édition. On voit la spirituelle prendre peu à peu de l'influence sur le brillant abbé, qui ne cache pourtant pas le peu de goût qu'il a naturellement pour sa personne (4) : quant à ses volumineux traités, il dissimule à peine qu'ils l'ennuient (5). Néanmoins le printemps 1689

(1) Section XI, § 8, éd. LÂCHÂT, Paris, 1864, t. XX, p. 168, cf. pp. 205, 294.

(2) P. MASSON, Fénelon et Mn"' Guyon, Paris, 1907, p. LXI.

(3) Ses déclarations les plus fortes ont été groupées ibid., pp. XVIII sq., LXXVI. Voit aussi la Correspondance de Fénelon, 7 mars 1696, 8 juin 1697, 12 juillet, 6 septembre, 10 octobre 1698, t. IX, pp. 81, 157, 464, 516, 544. — BOSSUET, Relation sur le quiétisme, sect. III. n. 18 sq., et Remarques sur la Réponse à la Relation sur le quiétisme, art. II, § 1, n. 2 sq. et art. V, n. 2, éd. LACHAT, t. XX, pp. 115, 190, 221.

(4) Cf. en particulier ses lettres des 8 avril, 8 juin, 18 juillet et 16 octobre 1689, MASSON, pp. 114, 162, 218, 294, n. 10 et 17.

(5) Cf. MASSON, pp. XIII, XVI. En revanche, Fénelon ne manque pas de donner à sa correspondante des leçons de théologie (ibid., pp. 82, 85, 91. 136 sq., 213. 217, 227, 244, 252).

242

marque une rapide progression de l'ascendant de Mme Guyon (6). Mais, les 9-10 juillet, se produit un brusque coup d'arrêt : Fénelon a été très ému par des propos scandaleux sur les purifications passives qu'on dit avoir été tenus par Mme Guyon (7). Bien qu'il semble se rassurer assez vite (8), il lui en restera un malaise et Fénelon avouera le 16 octobre son « manque de foi » avec moins d'embarras que le 8 avril (9). Bien plus, au mois de novembre, le précepteur avait laissé sans réponse diverses lettres de sa correspondante qui s'en plaindra le 26 novembre et surtout le 27 : « Dieu me tire d'un côté et vous tirez de l'autre, votre raison vous arrachant, pour ainsi dire, ou essayant de le faire... Lorsque le froid ou rebut vous divise, je souffre du côté de Dieu, qui me fait tout payer et en même temps j'éprouve à votre égard un tiraillement intime. Dieu veut que je vous retienne devant lui, malgré votre fuite... Satan a demandé de vous cribler, mais j'ai prié pour vous afin que votre foi ne défaille pas... Ma harpe s'est tournée en deuil et mes orgues en voix de pleurs ». Elle confirme le l'r décembre : « Il me fallut dernièrement faire dire des messes pour vous sans en comprendre la raison (10) ». Cependant, les dernières pièces conservées semblent montrer que, vers Noël, les nuages étaient dissipés (11).

(6) Voir en particulier les lettres des 28 mars, 8 avril (« je sais que vous me faites beaucoup de bien »), 16 avril, 11 mai (a Rien ne m'entre si avant dans le coeur que la pensée d'être uni en vous à Dieu. Cela s'approfondit tous les jours »), 3 juin (a Rien au monde ne vous est plus dévoué que moi en Notre-Seigneur »),

9 juin (« Je ne sens rien pour vous et je ne tiens à personne au monde autant qu'à vous » ), 12 juin (a Je n'ai le goût d'aucune lecture, si ce n'est de vos lettres lorsqu'elles arrivent » ), 14 juin (« Je ne sens rien en moi, qui ne soit uni à vous sans réserve, et je ne l'ai jamais été tant à rien en ce monde, depuis que j'y suis »), 16 juin (« Je meurs d'envie de vous voir... Je suis à vous avec une reconnaissance proportionnée à ce que je vous dois. C'est tout dire, Madame »), 4 juillet (« De plus en plus tout à vous sans réserve en Notre-Seigneur, et avec une reconnaissance que lui seul connaît »), 5 juillet (« pour l'union avec vous, elle est intime et... j'ose me rendre ce témoignage que je fais à proportion autant que vous »), cf. MASSON, pp. 88, 102, 115, 139, 155, 162, 166, 169, 177 sq., 188, 191.

(7) Lettres des 9-10, 11, 17 juillet (« J'ai ressenti quelque petit mouvement de peine à votre égard »), ibid., pp. 196-199, 204-207, 211 sq.

(8) Lettres des 18 juillet (« Rien n'égale mon attachement froid et sec pour vous » ), 26 juillet (e Vous savez mieux que moi jusqu'à quel point Dieu me donne tout à vous sans réserve »), 31 août (e Je suis de plus en plus uni à vous, Madame, en Notre-Seigneur »), 1" octobre (« Je ne saurais vous dire à quel point je suis uni à vous. car Dieu seul le sait, et je ne le sais pas moi-même » ), 16 octobre (« Je suis infiniment uni à vous au-delà de tout ce que je puis dire et comprendre »), ibid., pp. 218, 228, 271, 286, 296. Voir aussi les lettres non datées, ibid., pp. 305 et 307.

(9) Ibid., pp. 114, 293 sq., cf. p. XXIII. Cf. SPAEMANN, pp. 176 sq.

(10) Ibid., pp. 310, n. 2, 325 sq.

(11) La lettre de Fénelon que Dutoit-Mambrini date du 25 décembre 1689 se termine par : « Je suis à vous, Madame, en Notre Seigneur de plus en plus et sans réserve s, (ibid., p. 331).



A défaut des lettres échangées entre Fénelon et Mme Guyon, nous devons après cette date nous contenter de celles qu'elle adressa au duc de Chevreuse : mais, fait curieux, elles ne manifestent d'abord rien de l'intimité qu'on croyait pouvoir induire de la correspondance de 1689 (12). Il n'y en a aucune de conservée pour 1690. Trois seulement subsistent pour l'année suivante et, en 1692, la mystique ne semble pas en avoir écrit plus de huit à Chevreuse ou à son fils le duc de Montfort, camarade du jeune Guyon à l'armée. La seconde de celles-ci charge Chevreuse d'inviter son beau-frère Beauvillier à écouter docilement celui qui lui était associé dans l'éducation des princes :

« Il a auprès de lui l'homme de Dieu qui le deviendra toujours plus par la perte de lui-même, qui lui donnera des conseils justes, surtout lorsqu'il sera assez mort, ainsi qu'il arrivera bientôt, pour ne suivre dans les conseils qu'il lui donnera nulle prévention ni nulle impression qui lui puisse venir par dehors, ni même aller de sa propre sagesse, mais une impression prompte, hardie, soudaine, qui n'admet nulle hésitation. Car le Seigneur dit de lui : c'est mon Saint sur lequel mon esprit reposera, il n'a qu'à suivre nulle règle, quelle qu'elle puisse être, mais se laisser mouvoir au vent du Saint-Esprit, que j'espère qui viendra chasser le propre esprit de [ ] et s'emparer de lui-même (13) ».

Dès janvier 1693, le nombre des lettres de Mme Guyon augmente rapidement. Non seulement elle s'occupe beaucoup de la vocation de Mlle de Chevreuse (qui deviendra au début d'avril Mme de Morstein), mais les accusations portées contre elle par le curé de Versailles Hébert, lui fournissent une nouvelle occasion de s'en remettre aux lumières du précepteur du duc de Bourgogne. Elle écrit en effet à Chevreuse le 20 janvier 1693 :

« Ne parlez point de moi, je vous prie, si ce n'est à M. l'abbé de F[énelon], qui me connaît assez et à qui mon coeur est entièrement ouvert. Obligez-moi de parler de tout cela à M. l'abbé de F.; et, s'il vous dit autre chose, l'on vous donnera pour faire voir au curé ce qu'il vous plaira (14) ».

Il faut attendre le 2 mars 1693 pour que Mme Guyon assure de nouveau au duc de Chevreuse : « Un de ces soirs je me trouvai très unie à vous et à Mr L. de F. (15) ». Le 16 ou 17 mars, elle marque longuement à quoi on reconnaît les « mouvements de Dieu », mais ce n'est pas sans renvoyer son correspondant à « Mr L. de F. », qui « vous expliquerait mieux cela que moi et vous satisferait davantage (16) ».

(12) Cf. les nombreuses références de la Table de MAssoN, s.v. Chevreuse.

(13) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 254, 7 260-7 261. La pièce porte le n° V (2` de 1692) dans le recueil de copies n° 7 233.

(14) A.S.S., Correspondance de Fénelon, t. XI, f. 5, cf. O. F., t. IX, p. 8 d.

(15) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 148. (16 ) Ibid.. n° 7 151.

244

Vers Pâques (22 mars 1693), Mme Guyon emploie les expressions les plus fortes pour convaincre Chevreuse qu'elle n'est nullement jalouse de la confiance qu'il lui avait déclaré éprouvedr à l’égard de Fénelon.

« Vous devez vous ouvrir over simplicité à Mr L. de F. Nul ne peut mieux vous convenir; il a la science, la droiture et l'expérience; c'est un autre moi-même, Dieu me l'ayant donné d'une manière bien singulière par un coup de sa droite, et hien loin que l'omerture que vous aurez avec lui puisse nuire à notre commerce, cela serrera notre union, car nous devons tous etre uns en J .C.(17) »,

Mme Guyon agissait en conséquenve et invitait le 8 ou 9 mai son correspondant à « demander à Mr L. de F. sa pensée » sur les « airs de l'opéra » que le duc voulait interdire « absolument » à sa fille nouvellement mariée (18),

Le 16 ou le 17 juin, Mme Guyon annonçait à Chevreuse, alors à Reims avec le Roi : « J'ai été voir le P. P. de duc de Bourgogne). Je l'aime bien. Si vous y eussiez été, cela aurait augmenté le plaisir (19) ». On peut admettre qu'elle avait profité de l'absence de la Cour pour rencontrer Fénelon à Versailles.

Le 30 juin on voit s'aggraver les menaces auxquelles la lettre du 20 janvier faisait déjà allusion : « Pour M. le C[uré de Versailles], M. l'abbé de F. m'a mandé ce qu'il lui avait dit : il est fort alarmant (20) ».

Bientôt après, elle avait aussi à se défendre contre la béate Rose, oracle du puissant abbé Boileau. Mme Guyon écrit au duc le 8 juillet 1693 : « Il m'est venu dans l'esprit que vous consultiez Mr L. de F. sur cette dévote prétendue que je ne puis plus envisager sans frémir et je suis persuadée que Dieu lui donnera l'esprit de discernement (21) ». Mais le 18, elle refusait de rencontrer la suspecte en l'absence de Chevreuse, et le chargeait d'en prévenir Fénelon : « Dites-le à St-B. (22) ». C'est sans doute aussi de l'abbé qu'il est question dans la lettre du 29 juillet sur la même affaire : « Ne commettons point l'ami avec cette personne; il y répugne et j'y répugne aussi (23) ». En effet Mme Guyon précise le 1er août : « Il n'est point à propos que St-B. se mêle dans l'affaire de cette dévote, il faut attendre votre retour (24) ».

Ce peut être à Fénelon que Chevreuse est renvoyé le 19 août : « Demandez à Versailles s'il vous plaît qu'on vous fasse voir la conversation que j'ai eue avec Mm' de Nouaille que je leur ai écrite (25) ».

Bien qu'elle sût que Mme de Maintenon venait de parler d'elle à Saint-Cyr dans les termes les plus durs, Mme Guyon portait le 30 septembre 1693 sur Fénelon un jugement beaucoup plus nuancé que les lettres précédentes ne pouvaient le faire prévoir : « J'aime toujours B. de tout mon coeur quoiqu'il ait peu de foi, je donnerais mille vies pour lui et il tient chez moi tellement le premier rang que rien ne le peut effacer. Je sens pourtant bien qu'il n'est pas tout à fait comme je le souhaite. Je ne m'en prends pas à lui, je me contente de l'aimer et de me sacrifier pour lui au Seigneur, et de lui demander ou qu'il me rejette ou qu'il le reçoive en lui. Les paroles me sont interdites sur lui, elles seraient sans effet à présent, il n'y ferait pas même attention. J'espère que Dieu consommera en lui un jour son ouvrage. J'aime toujours le P. P. de duc de Bourgogne) malgré ses misères ». La sévérité relative de ce passage est d'autant plus frappante que Mme Guyon ajoute aussitôt : « M. de M[eaux] se déclare fort contre moi, il dit que B. est dans mes sentiments qu'il condamne comme très dangereux... Je suis très fâchée que B. soit mêlé là-dedans. Je voudrais souffrir mille morts pour l'en garantir. Je sais que Mme de M[aintenon] ne l'estime pas à beaucoup près comme elle faisait, qu'il lui est même suspect... Selon ce que je vois par ce qu'on m'a mandé, il y a quelque indisposition dans le coeur de Mme de M. contre B. Il est assez aisé de trouver à parler contre lui en confiance, rendant ses sentiments suspects. J'ai toujours appréhendé qu'il fût mêlé en quelque chose avec M. (sic) de M. et je peux dire que ce que je craignais le plus m'est arrivé. Je vous prie que B. sache tout. Que de bon coeur je lui ferais rempart de mon coeur et de ma vie (26) )).

Le 6 octobre elle annonçait : « L'on m'a écrit de bon endroit que M. de Chartres avait donné de mauvaises impressions de St B. à Mme de M[aintenon] » (27). Le jour suivant elle priait son correspondant de « donner cette lettre à St B.; elle a été oubliée; c'est une réponse » (28). Le 12 octobre, elle envoyait à Chevreuse une lettre que l'abbé de Noailles avait écrite à son sujet à sa nièce Mme de Guiche. Elle ajoutait « Montrez la au bon [Beauvillier] et à St Bi, je n'ai pas l'intention de leur rien cacher, je les aime trop ». Elle rappelait

(25) lbtd., n° 7 225. Les lettres de septembre et du 6 au 22 octobre 1693 ont été publiées dans la Revue Fénelon, t. III.

(26) Ibid., n° 7 233, pp. 28 sq. et Copie Dupuy, ff. 26 r° - 27 r°.

(27) Ibid., n° 7 200.

(28) Ibid., n0 7 167. L'original porte : « Reçue le 8 octobre ».

(17) Lettre du 25 (?) mars 1693, ibid., n° 7 278. Ibid., n° 7 160. IX, p. 10.

(18) Ibid., n° 7 164. d'août 1693 ont été publiées

(19) Ibid., t. XI, ff. 7 sq., cf. l'édition GossELIN, t. Ibid., n° 7 214. Les lettres du 8 juillet à la fin Revue Fénelon, t. II, pp. 195-217. F. sont désormais remplacées

(20) Ibid., n° 7 221. Trop claires, les initiales L. de B. (« Saint-Bon »), B., Bi, Bibi, S' Bi.

(21) dans la Ibid., n° 7 222.

(22) par S' Ibid., n° 7 223.

(23)

(24)

246

aussi la promesse de ne rien publier qu'elle avait faite à l'archevêque Harlay : « St Bi Bi peut, s'il le juge à propos, l'érliticir ou vous, cela m'est néanmoins indifférent » (29).

C'est sans doute cette ouverture qui donna à Mme de Noailles l'idée de confier à Fénelon la justification de Mme Guyon, mais celle-ci fut la première à la rejeter dans deux lettres non datées. Elle assurait en effet à Chevreuse : « Je suis très peinée que Mme de No[ailles] veuille mettre S. Bi en jeu. Si elle savait comme moi le déchaînement qui est contre lui et comme on ne cherche qu'à le perdre absolument, étant certaine même que M. de Maintenon] le craint plus qu'elle ne l'aime et qu'elle indispose R. [Louis XIV ?] contre lui. Vous voyez de quel secret est ce que je vous mande, cependant l'on ne veut rien croire, et l'on agit avec elle comme si elle était la mieux disposée du monde (30) ». Dans une autre lettre, elle « conjurait » la comtesse de Guiche : « Que Mme votre mère ne commette point M. L. de F.; il a déjà tant d'ennemis et il aurait pu faire du bien sans le tort qu'on lui a fait à mon occasion. J'aime mieux que Mme votre mère me regarde comme une trompeuse » (31).

Le 15 octobre 1693, elle avouait cependant : « Je ne sais rien sur M. de M. (sic) à l'égard de S. B., que ce que M. Fouquet m'a mandé que Mme la d. de Charost lui a dit qu'il a dit lui-même à Mme de la Mar[valière?]. Je crois que M. de M. avait parlé sur le rapport que lui avait fait M. de Ch[artres] avant d'avoir vu St B., car je suis assez contente de la lettre de M. de Meaux » en réponse à celle qu'elle avait le 6 octobre adressée elle-même à Bossuet (32).

Le 17 octobre 1693 elle se détachait de l'actualité pour constater : « Je me trouve assez unie à St B. et à M. B [Beauvillier], encore plus au premier, car il est certain que Dieu m'a unie à lui pour ses desseins d'une manière singulière. Je ne doute point qu'il n'accomplisse en eux ses desseins. J'ose même dire que ses défauts seraient peu pour un autre, mais les moindres taches paraissent bien plus sur un beau visage que sur un autre. Vous m'entendez, nous parlerons de tout lorsque nous nous verrons. Aimez bien mon petit maître, je vous en prie. Dites à St B. et à mon bon de l'aimer bien, car on ne l'aime point, cela m'afflige, mais dites-leur bien qu'il me donne cette consolation de l'aimer. Dites donc bien à mon cher B. qu'il me fasse ce plaisir de le bien aimer, mais il ne le peut aimer sans être bien petit, qu'il soit donc hien joli » (33).

(29) Ibid., n° 7 198.

(30) Ibid., n° 7 233, p. 21 et Copie Dupuy, ff. 20 r° - v°.

(31) Ibid., n° 7 233, p. 21 et Copie Dupuy, ff. 20 v° - 21 r°.

(32) Ibid., n'a 7 197.

(33) Ibid., n° 7 196.

La condamnation des communications silencieuses par Bossuet amena Mme Guyon à changer brusquement de ton. Elle annonçait le 31 octobre 1693 à Chevreuse son départ définitif et ajoutait : « Ne vous donnez plus, s'il vous plaît, la peine de m'écrire. Je vais assez loin et il serait difficile d'avoir réponse, ainsi ayez la bonté d'oublier une misérable qui ne vous a causé que de la peine. J'en dis autant à St B. et à mon bon ». Le 1er novembre, elle confirmait sa résolution de garder une « retraite entière » : « Si je suis trompée, je le suis seule et je ne communiquerai point ma contagion. J'aime fort St Bi, Dieu ne m'aurait pas donné une si forte union pour lui, s'il n'avait dessein de le consommer en son amour. Lorsque le soleil a été occupé de brouillards, il en est plus ardent. Je sens bien que son coeur est droit, et je peux vous assurer qu'il est très excellent, mais je suis sûre qu'il le sera encore plus. J'ai bien plus de peine de la suspicion qu'on a sur St Bi que de tous les maux qui me pourraient arriver » (34).

L'annonce de ce départ provoqua une grave crise entre Mme Guyon et ses amis qui y virent une tentative de se soustraire aux examens dont elle avait accepté le principe. Elle se défendait faiblement dans une lettre du 17 novembre 1693 à Chevreuse : « Un de mes plus grands tourments après les violentes douleurs que je sens est de ne pouvoir suivre la raison des autres. C'est peut-être une tromperie comme tout le reste et je voudrais de tout mon coeur pouvoir obéir en toutes choses à M. l'abbé » (35). Deux jours après, elle se plaignait d'avoir « reçu des lettres de S. B., surtout de la Marv[alière] d'une dureté étonnante. Mais le pis était que le seul parti que Dieu me permettait de prendre était condamné d'eux comme une déraison outrée. L'on voulait que je fusse à la campagne, je n'y ai pas un pouce de terre, avec cela la fièvre et des douleurs au-delà de toute expression... L'on me mandait que je faisais perdre terre par ma déraison, et je ne pouvais trouver en moi nulle raison ». Elle offrait à Chevreuse de reprendre leur correspondance tout en ajoutant curieusement : « Que personne ne sache que je vous écris, car St B. m'a mandé de ne recevoir de lettres de personne sans exception que de M. Fouquet. Sur ce pied, il n'est pas à propos que j'écrive pour Mme la D. de Ch [arost]. Dieu suppléera à tout et elle est en bonne main que celle de St B. » (36). Le 5 décembre, Mme Guyon mettait Chevreuse au courant de l'enquête de Mme de Maintenon sur son séjour à la Visitation de la rue Saint-Antoine; elle ajoutait : « Que cela ne passe pas St B.. mon b. et vous » (37).

Chevreuse reçut k 10 décembre 1693 de Mme Guyon « la copie d'une lettre » qu'elle avait « écrite à St B. n (38). Le 20 décembre 1693,

(34) Ibid., n° 7 188 et 7 187.

(35) Ibid., n° 7 185.

(36) Ibid., n° 7 184.

(37) Ibid., n° 7 181.

(38) Ibid., n° 7 165.

248

elle exhortait le duc lui-même : « Soutenez S. B. sans faire semblant de rien, car » Mme de Beauvillier « lui est très dangereuse pour l'esprit railleur et de raison, ceci dans le dernier secret. Je vous avoue que je serais fort touchée s'il allait moins bien. Dieu le veut petit et simple, et tout ce qui l'écarte de là est un dangereux poison. J'ai laissé périr ma famille pour son salut, car, m'étant proposé un jour de consentir ou qu'il quittât sa voie, ou que mes enfants se ruinassent, je choisis sans balancer... Il y a toujours quelque chose en moi qui hésite sur lui. Quoiqu'il soit bon, il ne l'est pas encore assez et ses défauts seraient des vertus en d'autres, mais pour lui mon coeur n'est point assez content » (39). On retrouve la même note dans la lettre à Chevreuse du 24 décembre : « Ne vous laissez point aller à votre raisonnement, défiez-vous-en et aidez S. B., car mon coeur le voudrait tout autre qu'il n'est » (40).

Le 2 janvier 1694, Mme Guyon rapportait des propos de l'archevêque de Reims : « on allait faire son procès dans les formes » et la « faire brûler, qu'il y a des témoins de sortilège »; bien qu'elle affectât d'en rire, elle réclamait « le secret à tous sans exception, sinon St B. et mon bon » (41). En revanche, elle plaisantait agréablement en février 1694 sur son « image... poncée », c'est-à-dire toute « barbouillée » de suie. Et elle invitait ses enfants, en particulier « son Bi. », à n'en « avoir pas mal au coeur » (42). Elle avait d'ailleurs eu le 30 janvier une entrevue avec Bossuet et c'est en prévision de celle du 20 février qu'elle annonçait le 18 à Chevreuse : « Je dirai à M. de M[eaux] avec une grande simplicité l'affaire de Defit [Filtz]. Je lui dirai que vous la savez et S B. et qu'il l'a déclarée lui-même de la même sorte à M. de la Marvalière » (43). Le 23 février elle indiquait : « Je ne puis écrire non plus à mon b. ni à St B. Je prie mon cher Maître d'imprimer dans leur coeur les caractères ineffaçables de sa plus pure charité. J'espère qu'elle nous unira tous de plus en plus » (44). Elle essayait le surlendemain d'excuser la lettre qu'elle venait d'écrire à Bossuet sur son impuissance à faire les demandes et les prières qu'il lui prescrivait : « Je crains que St Bi ne me gronde, mais dites-lui qu'il ne doit attendre de moi que des folies, car je suis folle pour détruire la sagesse des sages. Il est pourtant bien excellent, ce pauvre St Bi, et je l'aime bien » (45). De fait, Bossuet répondit le 4 mars par une longue démons-

(39) Ibid., n° 7 233, p. 47, cf. n° 7 180.

(40) Ibid., n° 7 172.

(41) Ibid., n° 7 281.

(42) Ibid., n° 7 289.

(43) lbid., n° 7 294.

(44) Ibid., n° 7 297.

(45) Ibid., n° 7 298.

tration de la nécessité des actes réfléchis dans la prière (46). Quand elle l'eut reçue, Mme Guyon avouait le 10 à Chevreuse : « Je n'ai jamais été si hébétée, il ne me peut rien entrer par dehors dans la tête. St B. m'avait écrit trois raisons qui me paraissaient fort belles, je les ai lues vingt fois sans les pouvoir retenir ». En outre, M. de Meaux lui avait interdit « tout air de dogmatiser ou d'enseigner ». Sa correspondante déclara aussitôt : « J'obéis à M. de Meaux » et conclut sa lettre du 10 mars : « J'embrasse de tout mon coeur mon B. et St B. et suis tout à vous en N.-S. pour toute l'éternité » (47).

Mme Guyon fit tout son possible pour tenir parole. M. Tronson le constate dans ses lettres à l'abbé de La Pérouse les 9 et 27 avril et le 2 juin 1694. A cette dernière date il reconnaît cependant que, « quoiqu'elle se soit retirée et qu'elle soit maintenant si cachée que ses amis même ignorent le lieu de sa retraite, on ne laisse pas de parler fort d'elle » (48). C'est la raison qu'elle invoque elle-même dans sa Vie pour expliquer sa lettre du 7 juin 1694 : elle y demandait des juges qui se prononceraient sur la pureté de ses moeurs (49), mais tout ce qu'elle obtint fut que Bossuet, A. de Noailles, évêque de Châlons, et M. Tronson s'assemblèrent à partir de juillet 1694 à Issy pour examiner sa doctrine (50).

Le 18 juillet 1694, Mme Guyon reprenait, après un silence de près de vingt semaines, sa correspondance avec M. de Chevreuse. Bien qu'elle se déclarât « toujours prête » à « répondre de sa foi », elle s'écriait : « Je vous dis à tous un dernier adieu, je suis également morte pour tous. Je consens à ce que vous vous déclariez tous contre moi » (54 Néanmoins, au cas où le duc n'aurait pas « changé de sentiment » à son égard, elle le priait, dès le 25 juillet, de faire tenir une lettre aux trois examinateurs d'Issy (52). Le 26 août, elle savait que Bossuet comp-

(46) Correspondance, éd. URBAIN-LEVESQUE, t. VI, pp. 161 sqq.

(47) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 303. Cf. aussi ses lettres du 8 (?) mars à Bossuet (URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 194) et de la fin mai 1694 à Mme de Charost (A.S.S., F. Fénelon, n° 7 304 ).

(48) O. F., t. IX, pp. 20 et 24. Ou notera que Fénelon écrit en marge de la Relation sur le quiétisme : « Au printemps de 1694, je condamnai les deux livres imprimés de Mme Guyon comme censurables. Je le dis dès ce temps-là aux principales personnes... Pour la personne, je donnai le conseil qu'elle se retirât sans voir ni écrire à personne. Si l'on eût suivi ce conseil qui parut d'une indulgence pernicieuse, tout était sauvé » (Réponse inédite à Bossuet, éd. SONNOIS, Paris, 1901, p. 33 ).

(49) Vie de Mme Guyon écrite par elle-même, III, 15, Cologne, 1720, t. III, p. 167.

(50) Cf. les Nouvelles ecclésiastiques, juin 1694, ms. fr. 23 504, f. 117 ro. Le 18 juillet 1694, Mme Guyon était la première à constater l'échec de sa démarche :

« J'ai voulu justifier les moeurs pour justifier la foi, l'on ne le veut pas, que puis-je faire de plus? » (A.S.S., F. Fénelon, n° 7 306, 7 347).

(51) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 306, 7 347.

(52) Ibid., n° 7 308.

250

tait se servir de sa Vie (« il dit que sans elle on ne me pourrait condamner ») : elle demandait seulement à Chevreuse « qu'on effaçât tous les noms et qu'on ôtât le dernier cahier qui regarde St Bi » (53).

Malgré l'énorme travail auquel Fénelon se livrait depuis des semaines pour faire connaître la pensée des mystiques aux examinateurs d'Issy — travail qui avait fini par épuiser ses forces (54) — ce n'est que le 29 août 1694 qu'on voit son nom reparaître sous la plume de Mme Guyon. « Ayez donc la bonté, écrivait-elle alors à Chevreuse, de voir cela avec le b. et St B. que je salue et dont je suis en peine de la santé, quoique je ne croie pas sa maladie à la mort. On m'a écrit une grande lettre pour m'assurer qu'il n'avait plus ni liaison ni union avec moi et qu'on en avait la certitude » sans doute par le billet que le précepteur avait écrit le 25 juillet 1694 pour rassurer Mme de Laval. La mystique ajoute : « J'ai peine à comprendre que cela pût être et j'ai tant de respect et d'estime pour lui que cela me serait un argument plus convaincant contre moi que le jugement que j'attends. Ayez la bonté de lui témoigner que, quelque changement qui arrive de sa part, mon coeur sera inviolablement uni au sien en Dieu, à moins qu'il ne cessât d'aimer Dieu, ce qui ne sera pas. Sachez donc, s'il vous plaît, M., s'il approuve la proposition que ces Messieurs se déterminent dans la fin des dernières interrogations nous tous assemblés, après avoir prié un quart d'heure » (55). Le l'er septembre, Mme Guyon se repentait d'avoir « par excès de bonne foi », « confié » à Bossuet sa Vie complète : si elle s'était « souvenue » qu'il y avait plusieurs feuillets sur Fénelon, elle les eût « ôtés ». « La croix et l'humiliation est la voie la plus sûre pour nous rapetisser, ainsi il ne faut pas s'étonner qu'elle serve à S. B., cela l'a détaché d'un obstacle qu'il ne voyait pas comme tel (M. de Mraintenonj). Je l'aime plus que jamais quoiqu'on dise qu'il ne m'aime point... St B. pourra conduire un grand troupeau intérieur par ses souffrances sans qu'il en paraisse rien au dehors (56) ».

Le 20 septembre, Mme Guyon savait que Fénelon mettait sa plume à son service. « Il me vient à l'esprit que St Bi. vérifie mon songe par son écriture, travaillant à m'ôter les épingles qu'un autre prêtre, qui est M. le C[uré] de Ver[sailles] m'enfonçait de toutes ses forces » (57). Le 22 septembre, l'abbé lui avait écrit : « St B., disait-elle à Chevreuse, me mande une chose que je ne vois nul moyen d'exécuter. Voilà la lettre que je n'ose garder ici. Vous aurez, s'il vous plaît, la bonté de m'en faire ressouvenir, car je compte toujours que vous aurez la charité de m'accompagner aux interrogations » (58).

Mme Guyon précise dans une pièce importante mais non datée (elle avait achevé le neuvième cahier des Justifications, mais il lui restait à traiter de l'épreuve et de la purification) « qu'elle ne s'embarrasse point de ce qui fait la question des examinateurs et de M. l'Ab[bé], puisqu'elle la doit ignorer ». Est-ce aussi à Fénelon que rend hommage la phrase énigmatique : « Il y a peu de choses d'Harphius et d'Henri Suso; ce peu est très fort et choisi par une meilleure tête que la sienne »? En tout cas, c'est lui qui doit « prouver l'article dont parle P. [Dupuy], car elle n'a point du tout le don de discernement » (59).

M. Masson a jugé que « pendant toute l'enquête de Bossuet », Fénelon « reste derrière » l'accusée « pour lui souffler ses réponses, relire ses lettres, trouver les formules imprécises et diplomatiques qui avaient chance de tout sauver » (60). Affirmation excessive, car elle n'est guère fondée que sur des textes de Mme Guyon du mois d'octobre, en particulier sur un mot de sa lettre du 3 à Chevreuse : « Si St B. veut bieu lire la lettre que j'écris à M. de Meaux, il me fera plaisir » (61). Le 4, elle mentionne une pièce où sont réfutées les accusations du curé de Versailles. Il doit s'agir d'une oeuvre de Fénelon, puisqu'elle répète :

« Enfin le St B. m'arrache donc les épines autant qu'il peut… Il me semble que je vois aussi vérifié ce qui me fut donné à connaître de St B. et que je lui écrivis, qu'il serait ma langue, qu'il parlerait mon même langage, et que nous accomplirions ensemble toute justice. Il me semble que nous composons, lui et moi, le grain, lui la fleur et moi le grain, mais l'un ne laisse pas de servir à la conservation de l'autre et le grain serait défectueux sans cela » (62).

Alors que Bossuet lui avait écrit le 5 : « L'Ecriture et la Tradition seront ma seule règle », Mme Guyon avait « trouvé » le 15 « dans saint Jean Climaque des petits endroits semés qui sont bien forts », ce qui l'amenait à souhaiter qu'on fît des recherches dans « les manuscrits de la bibliothèque du R[oi] », mais « il faudrait que d'autres que B. fissent ce travail, car cela l'épuiserait » (63), Néanmoins, elle estimait le 18 octobre que cc si l'on entreprenait de prouver par l'Ecriture par passages positifs après avoir fait la Tradition, tout irait bien; mais il faut laisser cela aux hommes à faire. J'espère que Dieu l'inspirera encore à S. B. » (64).

(53) Ibid., n° 7 317. M'a° Guyon écrit « De plus, il y a un cahier qui regarde je soumets tout 7) (ibid., n° 7 316).

(54) La fatigue explique en particulier

(55) Ibid., n° 7 315.

(56) Ibid., n° 7 320. Cf. supra, n. 53.

(57) Ibid., n" 7 328.

dans une autre lettre de la même date : B. qui ne doit point être vu, cependant

l'absence de lettres pour le mois d'aoùt.

(58) ibid., n° 7 331.

(59) ibid., n° 7 546.

(60) Op. cit., p. LXII n.

(61) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 334, cf. URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 412.

(62)

supra, n. 57. Gruin, « balle du froment s (Encyclopédie

uni

(64)

252

Le 24 octobre 1694, la condamnation de ses ouvrages par l'archevêque de Paris inspirait à Mme Guyon la réflexion : « Il me roula au coeur lorsque mon bon St B. me manda de voir M. l' [archevêque] et de me soumettre à lui, qu'il n'en serait plus temps et que j'avais manqué l'occasion » (65).

Dans une autre lettre du même jour, elle interrogeait Chevreuse : « Voyez si après la condamnation du livre je dois me faire examiner de nouveau, et s'il n'est pas mieux de me retirer tout-à-fait, par soumission à M. l’[archevêque]. Consultez mon oracle là-dessus. Après le petit m., c'est St B. » (66). Le 26 octobre, elle avait préparé une lettre qui devait être montrée aux examinateurs par Chevreuse à qui elle écrivait : « Renvoyez-moi ce brouillon si vous l'approuvez et St B., et je le transcrirai » (67).

Dès le 19 octobre 1694, Mme Guyon annonçait qu'elle avait « contracté une nouvelle alliance avec saint Michel » en créant les ordres des Michelins et des Christophlets. Le premier étant destiné aux grandes âmes, elle lui avait naturellement donné pour chef Fénelon qu'elle désigne en conséquence par la suite comme Notre Général (N. G.) (68). C'est ainsi que, se plaignant le 27 octobre à Chevreuse qu'il n'eût pas corrigé les maladresses d' « une grande lettre qu'il avait donnée à M. Tronson », elle écrit : « Vous méritez réprimande du Général devant lequel je porte mes plaintes ». Et, faisant allusion au Gnostique de saint Clément d'Alexandrie que l'abbé avait composé à l'usage de Bossuet, elle ajoute : « Je ne verrai donc pas S. Clément, cela me consolerait trop, il faut que je reste souffre-douleur de l'ordre... Mais, je vous en prie, agréez que je présente mes respects à N. G. que j'aime de plus en plus. Je vous prie de ne rien faire de ce que je vous dis si S. B. ne l'approuve » (69). Cela ne l'empêchait pas de revenir dès le 28 octobre à la charge au sujet de l'ouvrage de Fénelon : « Je voudrais si bien voir St Clément si notre général me le voulait prêter, je ne le garderais point du tout et je le rendrais bien promptement. Je crois qu'il m'accordera cela si vous le lui demandez » (70).

II y avait plus grave. Comme l'avait indiqué le 25 octobre 1694 M. Tronson à l'abbé de La Pérouse (71), Mme Guyon ne pouvait conserver sa liberté que grâce à une prompte soumission à la censure de l'archevêque. Aussi écrivait-elle le 29 octobre 1694 à Chevreuse : « Je vous conjure par le sang de J. C. qu'on m'envoie un modèle. Si notre P.

253

G[énéral] voulait me faire une lettre et ensuite ses explications, je tâcherais de le mettre dans mon style et avec le plus d'humilité et de soumission que je pourrais (72) ». Elle semble avoir adressé le même jour à son correspondant une lettre qui la montre très attentive à ne pas compromettre Fénelon : « Voilà la réponse pour N. G. S'il n'a pas loisir de me répondre, j'espère que vous serez assez petit pour lui servir de secrétaire » (73).

Le 31 octobre 1694, Mme Guyon écrivait à Chevreuse deux lettres dans des états d'esprit bien différents. Dans la première, elle se défendait d'avoir fait son propre éloge en « demandant... qui est le plus humble de celui qui dit de lui-même des paroles d'humilité et ne dit rien à son avantage... Cette question est digne d'être résolue entre le général et les deux discrets... J'ai bien peur que... je commencerai par scandaliser et indisposer... mes juges... en m'élevant, à moins que notre G. ne me le défende et ne dise à mon cher maître de m'en empêcher... Attachez dans le cabinet de notre G. le tableau de saint Michel que je lui envoie » (74). En revanche, la seconde suppose que le Roi va ajouter foi aux accusations portées contre elle par les filles du P. Vautier et la montre prête aux résolutions extrêmes : « Si notre général me le permet, je me retirerais dans ma première solitude... Que je sache sur cela la volonté de N. G., s'il vous plaît » (75).

Le 3 novembre, Chevreuse adressait à Mme Guyon un projet de soumission à la censure de l'archevêque. Il semble bien faire allusion au rôle de Fénelon en ajoutant : « Ce projet a été refait une seconde fois, parce qu'on a trouvé beaucoup de choses à changer et à ajouter au premier que j'avais fait... Ainsi, quand vous aurez fait le vôtre, Madame, on vous prie de l'envoyer avant que d'en faire aucun usage, et j'aurai soin de vous le renvoyer aussitôt » (76). Le même jour, Madame Guyon se hâtait de répondre : « Je vous donne à tous trois [Fénelon, Chevreuse et Beauvillier] carte blanche... J'ai tout dit à Put. [Dupuy] pour vous dire à tous trois sous le secret... Je copierai mon modèle à loisir » (77). Le 4 novembre, elle se déclare pourtant incapable de rien changer à celui-ci. Elle observe donc qu' « avant de continuer, il faut que N. G. voie s'il le trouve bien : car je n'y ajouterai sûrement rien du mien, ne le pouvant » (78). Le 8, elle réclame « la lettre pour M. l'archevêque » qui ne lui est pas encore revenue : « Si N. G. a au coeur que je la récrive, envoyez-la moi s'il vous plaît ». Elle reprend ses sollicitations

(65) Ibid., n° 7 341 sq. (72 ) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 233, p. 119 et Copie Dupuy, f. 99 r°.

(66) Ibid., n° 7 138. (73) Ibid., n° 7 350.

(67) Ibid., n° 7 343. (74) Ibid., n° 7 354.

(68) Ibid., n° 7 339, cf. 7 376 sq. (75) Ibid., n° 7 353.

(69) Ibid., n° 7 348. (76) Ibid., t. XI, ff. 55-60, 0. F., t. IX, p. 33.

(70) Ibid., n° 7 349. (77) Ibid., n° 7 356

(71) O. F., t. IX, p. 31. (78) Ibid., t. XI, f. 61 — O. F., t. IX, p. 36.

254

au sujet du Gnostique : « Je ne partirai point que je n'aie Saint Clément pour compagnon de voyages... soit pour la terre soit pour le ciel ». Elle glose enfin la lettre allégorique qu'elle avait adressée le mois précédent à l'abbé de Charost au sujet des Michelins : « J'ai voulu dire dans la lettre de l'aumônier que St B., le P.1. c. [Lacombe] et moi arracherons le coeur de Baraquin [le diable], nous deux par la croix et lui par l'épée de la parole (je veux dire S. B.) ». Et elle ajouta une observation précieuse pour la psychologie de l'élève de Fénelon : « Pour souffre-douleurs, j'ai eu la pensée que le P. P. (petit prince) qui s'offre si fort à souffrir et qui dit qu'il souffre pour l'empire d'union méritait une petite place parmi les souffre-douleurs. Pour le P. P., oh, ce sera lui qui le fera fleurir. Il en sera le chef comme mon saint sera son protecteur spécial » (79).

Le 9 novembre, Mme Guyon déclare à Chevreuse qu'elle est prête à se sacrifier : « Laissez-moi noyer et qu'il ne s'agisse non plus de moi que si j'étais morte, à moins que vous ne jugiez, et les deux personnes, qu'il faille faire autrement » (80), et sa lettre du 23 novembre commence par une déclaration particulièrement importante : « Je croyais pouvoir partir... sur le congé... que St B. m'a donné, auquel je vous prie de donner ce billet qui sera le dernier » (81).

Mme Guyon avait déjà dû obtenir communication du Gnostique, car elle écrit le 7 décembre 1694 à Chevreuse : « Il y eut de certaines choses où j'eusse répondu bien juste » à Bossuet, « mais comme ce que j'eusse dit eût approché de S. Clément et qu'il était important qu'il ne crût pas que je l'eusse vu, Dieu me fit demeurer court sur ces choses » (82).

Mme Guyon partit pour Meaux peu après le 8 janvier 1695. Prisonnière à la Visitation, elle y obéit assez longtemps à la loi du silence que Bossuet avait voulu lui imposer dès le 4 mars précédent. Cependant à la lecture des articles d'Issy (10 mars 1695), elle se laissa emporter par une indignation qui n'épargna pas Fénelon : « J'ai vu un papier d'articles qu'on dit avoir été conclus avec une personne en qui vous avez toute confiance. Plût à Dieu que je fusse morte il y a un an... Malheur à l'homme qui se confie à l'homme, malheur à qui cède à la

255

politique. La désertion de tous mes amis ne me fait aucune peine, mais l'horreur d'écrire des articles de foi en Dieu et en Jésus-Christ... est ce qui me blesse » (83).

Toutefois cette aigreur ne fut que passagère et, le 15 avril, Mme Guyon elle-même accepta de souscrire aux exigences de Bossuet (84). Elle avait annoncé au début du mois qu'elle enverrait la déclaration rédigée par celui-ci pour « qu'on examine tous les termes et qu'on me marque ceux que je dois retrancher ou mettre » (85). Nous ne savons si ce « on » inclut Fénelon. Elle « priait » en tous cas vers le 1er juin la « petite duchesse » « de faire connaître son respect profond pour S. B., le Tut, et les autres » (86). Ce n'est d'ailleurs que le 11 juin 1695 que Mme Guyon usa de la permission d'écrire à M. de Chevreuse que Bossuet lui avait donnée au début du printemps. Elle rapportait au duc les propos que l'évêque venait de lui tenir : « que tous mes amis que j'avais abusés... avouent que je les avais égarés ». Bien plus, il la menaçait de la « faire déclarer contumace... de conseil avec les quatre qui ont signé » (87).

Dans une lettre du 21 juin, elle revenait sur une insinuation destinée à lui donner à la fois des doutes sur le duc et sur Fénelon : « Quand même l'on aurait changé pour moi, je n'y trouverais pas à redire, mais je n'ai pu croire qu'on eût dit cela, ni qu'on eût avoué en confiance au Prélat que l'on m'a reconnue fourbe ». Elle le craignait pourtant (88), et il ne faut pas prendre pour un éloge sa phrase du 23 juin : « Quand j'aurais tout l'esprit de S. B. et toute l'attention de la sagesse humaine, je ne pourrais pas agir autrement » (89). Elle déclarait néanmoins au début de juillet, à propos de l'attestation de Bossuet qu'elle venait d'envoyer à Chevreuse : « Je remets le tout à S. B., mais qu'il se mette en ma place et qu'il se souvienne encore de ses anciennes bontés sans entrer dans l'intérêt d'un homme qui n'a nulle probité » (90).

Mme Guyon partit de Meaux le 9 juillet (91) et dès le 13, une lettre de Chevreuse l'avait un peu rassurée sur ce que ses amis de Versailles

(83) Ibid.,

(84) Ibid., LEVESQUE, t.

(85) A.S.S

(86) Ibid., Chevreuse

Copie Dupuy, f. 116 y° — cf. O. F., t. XI, if. 104-106, 138 — Copie Dupuy, VII, pp. 518 sq.

., F. Fénelon, n° 7 233, p. 145.

n° 7 233, p. 147 — Copie Dupuy, ff.

t. IX, p. 58.

ff. 116 v° - 117 r° — URBAIN-

137 r°-138r°. Le Tuteur est

(79) Ibid., n° 7 362. Elle précisera le 15 novembre 1694 : « J'ai découvert les énigmes du P. P., cela me vint tout à coup après avoir lu ses lettres » (ibid., n° 7 364). — Noter que la Relation sur le quiétisme (section III, n. 19, éd. LACHAT, t. XX, p. 114) affirme que « la prophétie » de NP'° Guyon que « son oraison revivrait sous un enfant... a été marquée à cet auguste enfant, sans faire aucune impression dans son esprit D.

(80) Ibid., n° 7 361. La gravité de la situation est prouvée par une lettre de Mme de Guiche qui prévenait le 16 novembre Mme Guyon qu'on avait consulté un canoniste sur la possibilité de lui intenter un procès criminel. La comtesse ajoutait : « J'ai raconté cela à ma mère sous le secret et le dirai de même à St Bi » (ibid., n° 7 372).

(81) Ibid., n° 7 369 sq.

(82) Ibid., n° 7 376 sq. (87) Ibid., n° 7 233, pp. 165 sqq. — Copie Dupuy, ff. 143 r° sqq. Sur l'autorisa-

tion accordée par Bossuet, cf. n° 7 392 sq.

(88 ) Ibid., n° 7 387. D'après la fin de cette pièce, c'est Chevreuse qui aurait fait cet « aveu » à Bossuet. Aussi Mme Guyon n'y conjure-t-elle le Tuteur que « par

la charité que vous avez eue pour moi autrefois ».

(89) Ibid., n° 7 388. Cf. la lettre du P. Lacombe à Mme Guyon du 29 juillet i695,

O. F., t. IX, pp. 69 sq.

(90) A.S.S., Copie Dupuy, f. 121v°.

(91) URBAIN-LEVESQUE, t. VII, pp. 503, 517.

256

pensaient de son équipée : « Je craignais extrêmement deux choses, l'une qu'on n'en fût pas content, et l'autre qu'on ne m'obligeât à y retourner... je ne me sentais pas assez de force pour résister à l'ordre que S. B. m'en eût imposé ». Et elle adoptait l'attitude qui devait dorénavant rester la sienne à l'égard de Fénelon : « Permettez-moi donc de saluer ici S. B. et de le prier que, si je ne puis avoir de commerce extérieur avec lui, qu'au moins il agrée que nos coeurs soient unis en J.C. notre petit Maître » (92).

Les lettres suivantes manifestent à l'égard de Mme de Maintenon des sentiments de plus en plus amers, si bien que celle du 7 ou 8 août 1695 se conclut par les mots : « Je ne laisse pas d'être indignée contre nos amis pour leur aveuglement sur Mad. de M[aintenon] et sur M. de M[eaux] » (93). Les circonstances de la nomination du nouvel archevêque de Paris allaient lui donner raison. Après avoir appris la mort de Harlay, Mme Guyon écrivait aussitôt : « Hélas, Seigneur, donnez-lui un successeur qui répare tout. Je vous prie de le mander à S. B... Ecrivez sans différer à S. B. » (94). Et peu après : « Je ne crois pas que votre ami soit arch[evêque] de ce coup, je n'en sais pourtant rien, mais comme j'ai cru longtemps qu'il y en aurait un entre, je vous écris ce que je pense. Si c'est l'homme à la pension qui est arch., j'en serai d'autant plus fâchée que nos amis le connaissent peu. Le Tut. [Chevreuse], sur une conversation qu'il a eue avec lui, le croit le mieux intentionné du monde et est plus pour lui que jamais, au lieu de juger de sa duplicité par les différents personnages qu'il fait ». Elle ne cesse d'ailleurs de déplorer la crédulité de ses amis : « Je suis si certaine que Mad. de M[aintenon] fait à leur égard un personnage faux sur l'affaire du Général, que je n'en puis douter... mais comme on ne me croit pas, je laisse toutes choses » (95). Même idée, exprimée souvent dans les mêmes termes, les jours suivants : « J'admire comme M. de Ch[evreuse] est toujours la dupe de Mme de M[aintenon] et de M. de M[eaux]... Je vous mandais dans cette lettre que je ne croyais pas que N[Fénelon] fût cette fois archevêque de Paris » (96). Et, d'une façon plus explicite, le 12 ou 13 août : « J'ai bien cru que le G[énérall ne serait pas cette fois-ci; je ne sais si ce que j'ai pensé n'arrivera point qu'il y en aurait un entre deux; je vous admire de ne pas connaître la Dame et ses finesses; je vous assure qu'elle y mettra indirectement plus d'obstacles

(92) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 394.

(93) « A la bonne petite duchesse », ibid., n° 7 233, p. 155 et Copie Dupuy, ff. 124 v° 125 y°. Cf. aussi n° 7 397 et 7 400.

(94) Ibid., n° 7 233, p. 154 — Copie Dupuy, f. 123 v°.

(95) Ibid., n° 7 233, p. 154 — Copie Dupuy, ff. 123 y° 124 y°. « L'homme à la pension » semble bien l'évêque de Chartres dont Saint-Simon assure qu'il recevait une pension secrète de 20 000 livres (BoisusLE, t. VI, pp. 293 sq., t. XVIII, p. 236).

(96) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 233, p. 158 — Copie Dupuy, f. 128 r°.

que le Grand-Père. Je n'ai qu'à prier Dieu qu'il vous éclaire sur elle et sur M. de Meaux; je craindrais infiniment que celui-ci fût arch[evêque]... je crois que la lettre du B [Beauvillier?] au Gr[and] P[ère] sera inutile. Si la Dame n'y était plus, tous obstacles seraient levés. Vous verrez un jour que je vous dis vrai » (97). Ou encore : « Mad. de M [aintenon] fait semblant qu'elle souhaite que S. B. ait la place que vous savez, elle l'empêche assurément et fait croire le contraire, disant que c'est lui qui ne le veut pas et sur cela emploie le Bon [Beauvillier], quoiqu'elle sache, à ce qu'elle dit, que c'est inutilement, et fait cent momeries qu'ils croient, et j'ai la certitude que c'est elle seule qui s'y oppose. Ceci m'est donné sous un grand secret, ne le dites à personne. Si on vous en parle, dites, comme l'apprenant de ce moment, que c'est un jeu joué de cette femme qui est si bonne comédienne qu'ils la méconnaissent toujours; elle et M. de Meaux sont deux bons acteurs de théâtre » (98). Le 18 août, le triomphe de Mme Guyon est d'autant plus complet qu'elle se flatte de savoir depuis le 15 la nomination de Noailles: « Je connus le jour de la Vierge... durant la messe... que ce serait M. de Châlons qui serait archevêque » (99). En septembre 1695, Mme Guyon répète encore : « Je ne suis nullement surprise de la trahison d'Eud[oxe]. S'ils voyaient tout, ils en verraient bien d'autres, mais il n'y a pas moyen de les changer » (100). Et le même mois, elle plaint en Fénelon la victime des Noailles : « Cela est bien lâche à M. et à Mme de No. de dire ce qu'ils disent de M. de C[ambrai]. Quand cela serait vrai, un bien dont on se vante et qui est reproché devient un mal et désoblige. Dites-lui que je l'aime de toute mon âme » (101).

A la fin d'août, Mme Guyon laissait entendre qu'ayant désormais perdu tout espoir de vivre paisiblement à Paris, elle pourrait se laisser persuader de retourner à Meaux. Mais la forme que ses lettres à Chevreuse donnent à cette preuve de bonne volonté trahit surtout la crainte d'être

(97) Mule Guyon ajoute un peu plus loin : u H me vient dans l'esprit, et il est vrai, que Mu'. de Maindenon] n'a porté le Bon à écrire au Gr[and] P[ère] que parce qu'elle lui avait dit » [au Roi] u que le Bon était résolu à faire des efforts pour cela et qu'elle a voulu qu'il vît qu'elle ne lui avait rien avancé que de vrai. Vous ne connaissez point cette femme » (ibid., n° 7 313 ). Beauvillier devait parler au nom du duc de Bourgogne dont l'ambassadeur vénitien écrit : u Il ducs di Borgogna vorrebbe che quello di Cambray cambiasse la Mitra, per non aver egli da mutar Maestro » (Bibl. Nat., f. Italien, 1911, p. 339).

(98) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 233, p. 156 — Copie Dupuy, f. 126 r". MW* Guyon reprendra le 18 août les mêmes termes : « Je connus même » le 15 u que tout ce que Mme de Maintenon] faisait écrire au Grand Père était une momerie, et il me fut mis que c'était une excellente comédienne que vous ne connaissiez pas. Je suis contente que Dieu vous la fasse connaître. Elle a des vues pour sa nièce auprès de M. de Nouailles » (ibid., n° 7 402).

(99) Ibid., n° 7 402.

(100) Ibid., n° 7 233, f. 159 — Copie Dupuy, if. 128 v*-129 r°. Eudoxe est Mk'° de Maintenon.

(101) Ibid., n° 7 233, f. 160 -- Copie Dupuy, f. 129 r° - v°.

258

prise au mot : « Cependant, si St B., mon b. et vous jugez qu'il soit nécessaire pour le bien de la voie que je retourne à Meaux et que cela vous soit utile à tous, je ne manquerai pas d'y aller et je crois que c'est pour moi un horrible purgatoire » (102). Au mois de septembre elle répètera : « N'écrivez à B. par la poste qu'avec précaution, et sachez de lui ce qu'il pense pour retourner où l'on était, ou demeurer cachée » (103).

Dans ses lettres d'octobre 1695 « à sa chère et bonne duchesse » (Mme de Charost?), Mme Guyon se montre soucieuse de ne pas compromettre Fénelon. Elle la prévient en effet au début du mois : « Je n'écris point à B., qu'il sache seulement que je l'aime de tout mon coeur » (104). Quelques jours plus tard, elle adresse à la même des recommandations très précises : « Je vous prie de ne point témoigner à B. que je suis encore ici, ni que nous nous écrivions souvent, c'est afin de lui ôter à lui-même toute piste et qu'il puisse assurer qu'il ne sait où je suis et que vous ne le savez pas vous-même ». Elle n'en déclare pas moins à sa correspondante : « Je vous avoue que j'ai bien de la joie de ce que B. fait bien, que je serais affligée s'il devenait grand ici. Dites-lui que je vous ai mandé avant de partir, qu'il fût toujours petit, et rien, et que Dieu ferait tout réussir pour sa gloire. Qu'il ne se laisse plus tromper par Mme de M[aintenon], car elle n'est rien moins que ce qu'il s'imagine » (105). Et, le même mois, Mme Guyon assurait à la « petite duchesse » (de Mortemart?) : « Je ne sens après B. pour personne la correspondance de coeur que j'ai pour vous » (106).

Cette correspondance fut naturellement interrompue par l'arrestation de Mme Guyon (27 décembre 1695). Son transfert de Vincennes au couvent des soeurs de Saint-Thomas de Villeneuve à Vaugirard (17 octobre 1696), lui permit pourtant d'adresser des lettres assez fréquentes à une disciple qui est sans doute plutôt la duchesse de Mortemart que la duchesse de Charost (107). Ce n'est pourtant qu'en février 1697 qu'on y rencontre une brève mention de Fénelon : « Je désire tout à fait

(102) Ibid., n° 7 405. Cette lettre doit être antérieure à celle que Mfm° Guyon adressa à Bossuet à la fin du même mois d'août et que les éditeurs croient rédigée par Chevreuse et manie par Fénelon (URBAIN-LEVESQUE, t. VII, pp. 196 sqq.).

(103) A.S.S., F. Fénelon, n° 7 233, p. 160 — Copie Dupuy, f. 129 r° - v°.

(104) Ibid., n° 7 233, p. 162 — Copie Dupuy, f. 132e-v°.

(105) Ibid., n° 7 233, pp. 161 sq. — Copie Dupuy, f. 130 v°.

(106) Ibid., n° 7 233, f. 164 — Copie Dupuy, f. 133 r° - y°. Dans une lettre de novembre 1695 Mme Guyon dissuade sa correspondante de venir la voir en termes énigmatiques : « L. B. ne pourrait s'empêcher de le dire à B. pour N. » (ibid., no 7 233, f. 164 — Copie Dupuy, f. 133 v°-134r°).

(107) Cette hypothèse s'appuie surtout sur la phrase de la lettre du 18 avril 1697 : « Vous vous souviendrez peut-être bien qu'étant revenues de Meaux, nous envoyàmes quérir s (A.S.S., Copie Dupuy, if. 181 aqq.). Or, le 9 juillet 1695, Mme Guyon était revenue de Meaux avec Mmes de Mortemart et de Morstein, la duchesse de Charost se trouvant alors à Forges (URBAIN-LaVaSQuE, t. VII, pp. 164 n., 196 n., 502).



d'avoir des nouvelles de B. que j'aime plus que jamais » (108). Le mois suivant, la prisonnière demandait à sa correspondante de lui « envoyer » les Maximes des Saints, ajoutant : « Je vous promets que personne au monde ne le saura jamais ». Confiée au curé de Saint-Sulpice, Trotti de La Chétardie, elle rapportait ses propos sur l'ambition de Fénelon : « Toute la conversation se tourna à blâmer l'auteur avec les derniers excès. Croiriez-vous bien que, pour l'amitié que je lui porte, cela m'a fait plus souffrir que toutes mes affaires?... Je rêvai, étant à Vincennes, que j'étais avec N[Fénelon] que j'aime uniquement, comme vous savez, et qu'il me montrait N [La Chétardie] sous la figure d'un chien ». Revenant aux Maximes, elle dit à celui-ci « que tous les passages étaient si formels qu'on n'y pouvait donner un autre sens. Je souhaiterais extrêmement qu'il en mît de formels dans cette seconde édition, cela est nécessaire; priez-l'en, car assurément cela est important. Il en trouvera une infinité dans les notes du P. Jean de la Croix. Lorsque N. [La Chétardie] me dit que N. [Fénelon] m'avait condamnée, je lui dis : il a bien fait si je suis condamnable. Enfin, il me fit entendre que tout ce qui était de bon dans le livre de M. de C[ambrai] avait été volé dans les manuscrits que M. de M[eaux] lui avait prêtés. J'en fus si mal satisfaite que je ne le peux exprimer ». Et la lettre se conclut par : « Empêchez que N. [Fénelon] me soit infidèle, son amie [Mme de Beauvillier ?] est une pierre d'achoppement, mais parmi tant de bon il faut pardonner les faiblesses » (109).

Dans une seconde lettre de mars 1697, Mme Guyon revient sur le sujet : « Ce que vous me mandez du succès du livre me donne de » la « joie; c'est une marque que Dieu l'agrée, puisqu'il le couronne par une si forte tribulation; si les méchants en deviennent plus endurcis, ceux qui aiment Dieu en seront fortifiés. Cela m'unit davantage à son auteur, et je prie Dieu qu'il envoie un plus grand embrasement dans son coeur que celui qu'il a envoyé dans sa maison... Tout ce que je crains de tout ceci, c'est que, sous bon prétexte, on ne travaille à descendre de dessus la croix... Ne pourriez-vous m'envoyer le livre en question par l'homme qui vous porte celle-ci?... Il est vrai que je n'ai pas été trompée au succès du livre et que je crus bien, lorsque N. [ La Chétardie] m'en parla, qu'il serait mal reçu parce que le temps n'est pas propre pour cela. Je pensai même que M. de M[eaux] ne différait l'impression du sien que pour voir quel cours aurait celui-ci et pour en tirer avantage, mais tout cela ne me fit pas en avoir de peine, quoique je comprisse bien qu'il m'en coûterait quelques années ou mois de captivité ». Et, plus loin : « Je voudrais avec mes peines avoir celles de N. [Fénelon]. Comment prend-il cela? Est-ce avec peine

(108) A.S.S., Copie Dupuy, f. 175 r°.

(109 ) F. Fénelon, n° 7 233, pp. 187 sqq. -- Copie Dupuy, f. 169 r°-v°.

260

ou hauteur? ou avec petitesse et sans découragement? Je prie Dieu qu'il soit sa force et la vôtre... Mandez-moi la situation de N. dans tout ceci, car Dieu en lui est plus que tout. S'il commence comme Job, il pourra achever comme lui. Est-ce malice ou accident qui a mis le feu chez lui? ».

« Depuis ceci écrit, N [La Chétardie] m'est venu voir, qui m'a dit le contenu du livre. Je vous avoue que j'en suis affligée, car il ne peut servir aux bonnes âmes, n'étant pas selon leurs expériences, et il nuit beaucoup à l'auteur et à la vie intérieure. Mais Dieu l'a permis. Je crains qu'il ne l'ait fait par quelque politique et que Dieu ne l'ait pas béni, mais, quoi qu'il en soit, il faut faire usage de tout ». La lettre se termine sur des propos de La Chétardie qui « croit que » Fénelon « a pris des matières de M. de M[eaux] et s'en est servi, qu'il n'a pas voulu approuver le livre de M. de M[eaux], ce qu'il aurait dû faire, que c'est ce qui indigne M. de M. contre lui, qu'il ne se relèvera jamais de cela, qu'il est perdu et le reste. Pourvu que Dieu soit glorifié, il n'importe, et ce sera par sa destruction... M. de P[aris] dit que M. de C[ambrail condamne entièrement mon livre dans tout le sien, et qu'il ne l'a fait que pour faire voir qu'il me condamnait etc. » (110).

Dans une lettre qui est encore datée de mars 1697 par la copie Dupuy, Mme Guyon porte un jugement d'ensemble sur les Maximes des Saints : « J'ai lu le livre avec respect et satisfaction, j'y trouve peu de choses à redire. On se pouvait peut-être passer de mettre quelques chapitres des épreuves, mais aussi peut-être cela était-il nécessaire. Je trouve en quelques petits endroits le Faux trop poussé et qu'il peut causer bien de la peine à quelques âmes timorées. Je trouve encore qu'il est trop concis en bien des endroits qui auraient besoin de plus d'explication. Tout en gros, je le crois très bon et que les crieries viennent de l'ennemi de la vérité. A Dieu ne plaise que je me plaigne d'y être condamnée en quelques endroits, puisque, outre que la condamnation n'est pas formelle, Dieu sait que je voudrais de tout mon coeur, pour le bien de l'Eglise en général, et pour l'utilité des particuliers, être condamnée de tout le monde. Dieu connaît la sincérité de mon coeur. Je peux m'expliquer mal, étant une femme ignorante, mais plutôt mourir que de croire mal et de ne pas soumettre toute expérience à ceux qui doivent juger de tout et surtout à une personne pour laquelle j'ai tant de respect... Je prie Dieu qu'il inspire à l'auteur d'ajouter et d'éclaircir ce qui sera pour sa gloire, et qu'en nous enseignant le pur amour, il n'y mêle jamais ni politique ni propre intérêt ni considération humaine. Il doit bannir tout cela de sa conduite comme il le bannit de l'amour pur. Je prie donc Dieu de tout mon coeur qu'il se glorifie toujours en lui et par lui... Il y a deux endroits qui me font de la peine et je porte

(110) Ibid., n° 7 233, pp. 190 sqq. — Copie Dupuy, ff. 170 r° - 172 r°.

impression que ceci va avoir des suites fâcheuses. Je prie Dieu que tout tombe sur moi. Il fallait omettre de parler des prières vocales d'obligation, mais le plus fâcheux, c'est l'endroit de l'épreuve de pure foi où il exclut possessions, obsessions. Cela fait croire mille choses fausses. L'on ne peut même expliquer cela sans accroître la prévention, et si tout eût été confondu, les hommes en sont plus capables. Il me paraît qu'il y a un amour sans raison d'aimer, ou qui n'en peut rendre aucune, l'âme aime parce qu'elle aime, elle ne songe ni à beauté ni à bonté, elle est enivrée d'une totalité qui absorbe toute distinction spécifique, car celui qu'on aime est au-dessus du beau et du bon. Je n'ai pu me résoudre à garder plus longtemps le livre que je vous renvoie » (111).

A partir d'avril 1697, il est de nouveau question des Maximes des Saints dans de nombreux passages souvent fort longs, qui n'entrent pas dans le cadre du présent travail (112). Mais eu° Guyon rapporte aussi dans une lettre d'avril (1697?) que La Chétardie lui avait assuré :

« M. l'arch. de Reims a juré sur les Evangiles que N. vous était venu voir ici. Je lui dis qu'on le connaissait bien mal de juger cela de lui et par-dessus cela, il ne l'aurait pu faire. Ensuite il me dit qu'il était chassé de la Cour et bien d'autres » (113). Le 18 avril, le sulpicien ajoutait qu'elle « devait avoir de grands remords de conscience d'avoir perverti tous ces Messieurs, surtout N. [Fénelon]. Je lui dis que la souffrance les sanctifierait, qu'il deviendrait un saint Jean Chrysostome » (114). En mai 1697, le même interlocuteur lui avait fait croire que Chevreuse l'abandonnait, tout en répétant que « ces Messieurs allaient être chassés de la Cour. Je souhaite qu'ils me chargent si cela leur est utile, ils le peuvent faire à présent sans blesser leur conscience puisqu'ils me croient mauvaise, ou du moins puisqu'ils le peuvent croire sur de belles apparences » (115).

En mai 1697, Min' Guyon porte sur l'attitude de Fénelon un jugement nuancé : « Je vous avoue que je suis bien fâchée des mouvements que N. se donne, il aurait mieux fait de tout prévenir à Rome, mais Dieu saura bien lui ôter ces appuis... Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l'état de N., mais Dieu le veut pour lui. Il me

(111) Ibid., n° 7 233, pp. 192 sqq. — Copie Dupuy, 11. 172 r° SON, p. LVII.

(112) Cf. en particulier les lettres d'avril-juin 1697, A.S.S., Copie 183 v° -185 r°, 187 r° - 188 v°, 190, 193-195, 199 sq., 202 eq.

(113) Ibid., Copie Dupuy, ff. 179 v° - 181 r°. Au moment de le duc de Villeroy avait aussi a assuré » à La Chétardie a avoir « à une heure indue M. de Cambrai qui venait voir s Ne" Guyon 186 r° ).

(114) Ibid., f. 182 e.

(115) Ibid., ff. 183 r° - 184 ie.

-173 v°. — MASDupuy, ff. 178 e,

Pâques (7 avril ), vu » à Vaugirard (ibid., ff. 185 r° -

262

semble que je vois l'effet de mon songe il y a huit ans. Une femme l'a arrêté, l'abandon de cette femme le fera aller... Je crois que Dieu mettra N. hors d'état de trouver de refuge autre part qu'en Dieu, c'est l'unique appui d'un homme de son caractère... Je n'ai rien à vous mander sur N., sinon que l'abandon à Dieu. J'espère qu'il le sanctifiera, mais », notation inattendue sur l'attitude de Fénelon à l'égard de Louis XIV, « je ne puis supporter sa hauteur et sa sécheresse envers le Grand Père. On prend plus de mouches avec du miel qu'avec du vinaigre. Tout dépend de 11. [orne] d'y avoir des amis et de l'intrigue, sans quoi rien ne va. M. de Reims a entre les mains St Clément et d'autres écrits, c'est le temps de la tempête et de la destruction... N. s'est si fort consacré et a tant demandé l'humiliation qu'il l'a eue. Dieu lui-même, en lui ôtant tous les appuis, le fera tomber dans son ordre et fera son oeuvre en lui et par lui lorsqu'il l'aura détruit... J'aime bien les trois bons amis, surtout N. et celui qui le sert si bien » (116).

Dans une autre lettre du même mois, elle répète : « Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l'état de N. J'ai toujours cru que le livre serait condamné par le crédit des gens, mais Dieu voulant l'auteur pour lui et détaché de tout, Il ne l'épargnera pas. C'est la conduite ordinaire de Dieu de joindre les épreuves intérieures aux extérieures; c'est ce qui rend les commencements bien glissants et qui affermit dans la suite... Je souhaite fort que N. soit ferme. C'est un bien pour lui de sortir d'un lieu où il tient si fort. Dieu n'établit que par la destruction... Je souhaite fort que N. ne sorte jamais de son abandon, quoique pénible. Partout ailleurs, il y trouvera plus de peine et moins de paix. Le temps est fort à passer. Dieu veut qu'il ne tienne qu'à lui seul et qu'il perde tout pour lui, qu'il soit en paix et que Dieu soit sa force... D'où vient que votre ami ne retourne pas à son diocèse? Il faut qu'il ait des raisons pour cela, sans quoi j'y attendrais en paix ce qu'il plairait à Dieu d'ordonner » (117).

En juin 1697, Mme Guyon augure de nouveau que Fénelon serait « un saint Jean Chrysostome s'il est ferme, mais que craindre ou qu'espérer?... Si on ne se sent pas assez de courage pour poursuivre d'aller à R[ome] et rompre toutes conférences, qu'on aille dans son diocèse et que de là on écrive au P[ape]... Pourquoi reste-t-on entre deux termes à écouter le sifflement des troupeaux!... Dieu est jaloux du coeur de N. Il le veut tout pour soi, il est fâché de son partage. Une marque qu'il verrait est la peine qu'il a de tout perdre. Quand il aura tout perdu, il trouvera tout » (118). Dans une autre lettre du même mois, la prisonnière croyait que Fénelon « abandonnait » son livre et elle s'en indignait : « Bon

Dieu, qu'est devenu N? Est-ce le même homme... Il eût été bien mieux de ne pas écrire » (119). La pièce suivante est à peine moins sombre : « Vous ne sauriez croire combien je suis affligée de tout ce que vous me mandez de N. Il n'a garde qu'il ne soit troublé. J'espère que Dieu se servira de cela pour l'éloigner d'un lieu qui lui est si funeste, puisqu'il y tient si fort. J'ai toujours connu son attache pour une certaine personne » [Mme de Maintenon ou Mme de Beauvillier?] « C'est ce qui lui tient le plus au coeur. Pourquoi ne vous voit-il plus? Cela m'afflige, mais j'espère que la tempête le jettera au port, et que, lorsqu'il sera éloigné de ce lieu, il sentira le repos que son attache lui dérobe. Je prie Dieu pour lui de toute mon âme. Ne laissez pas le pauvre N. à lui-même, Voyez-le malgré lui et tâchez de le faire rentrer dans son premier abandon » (120).

Le même mois, La Chétardie aggravait ses craintes en lui annonçant que « N. faisait un livre pour se rétracter et qu'il m'y condamnait formellement, moi personnellement et mes deux livres... que ce second livre le rendrait encore plus méprisable que le premier et ne satisferait personne, parce qu'on était fort persuadé qu'il ne condamnait pas mon livre dans son coeur et qu'il ne le faisait que par politique, par respect humain et pour ne pas perdre sa fortune... Le pauvre homme est faible, tout le monde lui tourne le dos, il ne peut supporter cela » (121). Une fois détrompée, elle exulte dans sa lettre du 24 juin 1697 : « Vous ne sauriez croire la joie que vous me donnez de me mander qu'on tiendra ferme et que la chose ira à R[ome]... S'il reste encore quelque union pour moi, je n'en veux que cette seule marque... Je ne doute pas que sitôt qu'on aura pris ce parti, on ne retrouve la paix et l'étendue de coeur »; elle n'en ajoute pas moins : « Pour N. que vous dirai-je de ces manières d'agir avec vous? Je les veux regarder comme des marques d'amitié, car il a toujours été pour moi comme vous le remarquez à présent pour vous. Cela fait bien souffrir, mais il faut aimer nos amis avec leurs défauts » (122). Elle affirmait d'ailleurs le 28 juin : « Je suis bien plus indignée de ce que M. de M[eaux] écrit contre M. de C[ambrai] que de tout ce qu'il met contre moi » (123).

En juillet 1697, Mme Guyon croyait Bossuet radouci à l'égard de Fénelon et émettait l'hypothèse « que le changement vient peut-être de la condamnation que M. [ Fénelon] a fait de mes livres et de ma personne, car c'est tout ce qu'ils voulaient » (124). Au début d'août, Mme Guyon croyait encore que Fénelon préférait à l'appel de Rome

(119) Ibid., ff. 194 v° - 195 v°.

(120) Ibid., ff. 195 v° - 196 v°.

(121) Ibid., ff. 196 v° - 197 v°.

(116) Ibid., ff. 186 r° - 187 r°. (122) Ibid., ff. 197 v° - 198 r°.

(117) Ibid., ff. 188 v° - 190 r°. (123) Ibid., f. 198 r°.

(118) ibid., ff. 193 v° - 194 r°. (124) Ibid., fr. 199 r° - 200 v°.

264

des négociations avec M. de Chartres et réagissait avec une violence exceptionnelle : « Je vous assure que j'ai bien de la peine de la faiblesse et de la mollesse de N., mais il en sera puni par tout ce qu'il fait. Il a affaire à des gens qui ne sont forts que lorsqu'il craint et qui craignent lorsqu'on est résolu. Cela nous fait bien voir que la véritable force est en Dieu. Ce n'est point être humble que de ramper, mais l'humilité s'accorde avec la générosité d'âme. Si cela empêche qu'il n'envoie promptement à R[ome], ce qu'il faut, ce sera céder à Bar[aquin, le diable] tout pur. On se moque de ses lettres, et on les regarde comme celles d'un homme qui a peur. Cela me fait pitié. Ma consolation est que j'espère qu'il aura un jour honte de lui-même, et que cela lui ôtera un peu de sa hauteur » (125). Toutefois elle fut bientôt détrompée. « Bien loin que l'exil m'ait fait de la peine, j'en ai eu une joie que je ne puis vous exprimer. Vous savez que je vous avais mandé que, dès que le parti serait pris d'aller à son diocèse, qu'il serait en paix et remis en sa place. Comme il n'avait pas le courage de le faire, Dieu l'a fait de son autorité. Il n'a permis l'état terrible où vous l'avez vu avant cela que pour mieux faire connaître la différence et confirmer la parole que j'avais donnée de sa part qu'il serait en paix... N. sera bien plus en état de faire les choses à présent qu'il sera rétabli dans sa place. J'admire la bonté de Dieu qui nous arrache ce que nous n'avons pas la force de lui immoler ».

Dans une autre lettre d'août, elle se réjouit du départ de Chantérac pour Rome et reconnaît : « La paix que Dieu a rendue à N. marque sa volonté ». En tout cas, elle témoigne le 14 août à La Chétardie sa joie de cet exil : « Oh ! que j'en suis aise ! Que le bon Dieu soit béni, il aura plus de temps pour l'aimer et le servir étant hors de ce fracas ».

Mme Guyon ne cessa pourtant pas de juger Fénelon avec une sévérité qui lui était d'ailleurs peut-être inspirée par sa correspondante. En septembre 1697 elle écrivait à celle-ci : « Pour vos défauts, quoique M. de C[ambrai] vous en reprenne avec âpreté et humeur, comme c'est là sa manière, ne laissez pas de les croire en vous, mais ne vous en tourmentez pas pour cela... Je n'approuve pas qu'il les dise aux personnes que vous me marquez ». Cependant Fénelon était devenu un vivant reproche pour les amis qui les abandonnaient : « Qu'ils se souviennent combien celui qui est à présent si persécuté et moi, nous nous sommes livrés à l'humiliation. Dieu a exaucé ce qu'on a demandé en faisant un livre avec bonne intention, qui lui a attiré ce qui n'était alors que sur moi. » Et, en septembre encore, elle déclarait « admirable » la Lettre Pastorale de Fénelon, et elle y avait quelque mérite : « Je laisse à part ce qui peut me regarder. Plût à Dieu que, par la condamnation même

(125) Ibid., fr. 210

que mes meilleurs amis feraient de moi, l'intérieur fût connu pour ce qu'il doit être, suivi et embrassé. Il y a des passages admirables sur le pur amour et je voudrais de tout mon coeur que cette lettre fût vue à Rome ». Un peu après elle invitait à « ne rien précipiter » et disait de Fénelon : « J'espère que sa soumission, sa petitesse etc, feront tout l'effet dans son diocèse qu'on en peut souhaiter. Dieu a voulu confondre son propre esprit afin qu'il ne s'appuie que sur Lui seul ».

Au mois d'octobre, la lettre de Fénelon « à un de ses amis » a enfin été jugée « très belle » par Mme Guyon, qui croit « voir revivre les temps de saint Athanase et de saint Chrysostome ». Mais elle demande encore : « M. de C[ambrai] est-il en paix avec lui-même? Comment porte-t-il toutes ces choses? Je prie Dieu de lui donner la force nécessaire pour cela » et elle mêle aux éloges des conseils discrets : « Il m'est venu souvent dans l'esprit que si M. de C. avait eu plus de fermeté dans les commencements et n'eût pas voulu gagner les évêques, les choses eussent mieux été. Ils ont abusé de sa bonté, mais Dieu tirera gloire de Tout. Il me paraît qu'il devrait éviter à présent d'invectiver contre les personnes intérieures et même contre moi. Je sais que cela lui peut faire tort envers les honnêtes gens qui croiraient que sa faiblesse le lui ferait faire. Sa lettre au Pape a plu à tous les gens sans prévention. J'espère que Dieu lui fera tout faire pour le mieux ».

En novembre, elle se refusait à condamner les Maximes des Saints et avouait qu' « il y a un endroit dans la Lettre Pastorale qui ne m'a pas plu : c'est sur le trouble involontaire de J.-C. ». Le bailli de l'archevêché aurait d'ailleurs dit « que M. de C. était venu » la « voir ». Le même mois, c'est Fénelon qu'elle semble viser en écrivant : « Je suis étonnée de N. à votre égard : quoi? ne sent-il pas l'amour pur où il est et l'amour propre? Il sait combien de temps N. [Mme de Beauvillier?] nous a empêché d'être à l'aise, lui et moi. J'ai plus d'éloignement de son amour-propre à elle que de la faiblesse des autres ». On lui avait d'ailleurs « mandé qu'il était venu de C[ambrai] un des amis de M. de C. qui lui avait dit qu'il officiait tous les dimanches, que le reste du temps il était à travailler à la campagne ». Dans une troisième lettre du mois de novembre elle signale les attaques de M. de Beaufort, éditeur du frère Laurent, contre Fénelon et contre elle, ce qui lui fait conclure : « Il semble que Dieu me veuille mêler avec M. de C. afin que dans la suite il soit obligé de soutenir la vérité ».

En décembre 1697, la prisonnière « priait Dieu qu'il pacifiât N. [Fénelon], « qu'il agisse dans la lumière pure de la vérité, et non dans la fausse lueur des appuis créés ». De même, elle assure dans une autre lettre du même mois : « J'aime fort N. [Fénelon] et je lui compatis, mais c'est peut-être un bien pour lui qu'il ne soit plus en ce pays-là. Dieu le dédommagera avec surcroît de ses pertes. Il y a longtemps que j'ai cru que N. le trahissait et j'ai cru le lui avoir dit ». La pièce suivante renchérit : « Pour N., sans me regarder le moins du monde,

266

je crois qu'il se perdrait de réputation, s'il condamnait absolument mes livres. 11 ne le peut faire sans déclarer que les termes, étant d'une personne ignorante, sont condamnables, mais que sachant que la personne pense, autrement, il ne la croit pas pouvoir condamner ». Et elle insiste une fois de plus pour qu'il mette tous ses espoirs en Rome : « N. [Fénelon] sortira toujours de l'ordre de Dieu lorsqu'il négligera R. pour se lier à ces messieurs-ci et il trouverait sa perte où il croirait trouver son salut. S'il rentre en négociations avec ces gens ici, il est perdu et la Cour sera son écueil. Pourquoi parler de l'abandon lorsqu'on n'est point du tout abandonné? et de l'amour pur, lorsqu'on se cherche si fort? S'il fait ces démarches, il déplaira beaucoup à Dieu et s'attirera tout le monde. Altérer la vérité pour la conserver, c'est la détruire. Dieu ferait un coup de sa main, si on lui était fidèle. Pourquoi négliger R. et le nonce? Cela me fait de la peine, mais N. suit trop ses goûts... Comment N. a-t-il pris ce que je vous ai mandé pour lui? Je voudrais que N. disant au Pape que la raison qui l'a empêché de censurer mes livres est parce que je lui ai expliqué simplement mes sentiments... Mais, pour négocier avec eux, je ne le ferai jamais. On dirait que N. aurait été condamné à R., que c'est pour empêcher la condamnation qu'il s'est accommodé de cette sorte. Ils se vanteraient qu'il s'est rétracté, etc. ». (126).

Même note dans la lettre suivante : « Je plains N., mais s'il ne il ne sortira jamais de lui-même. Loin timidité, il doit au contraire éviter toute son naturel. Il ne trouvera le large qu'en se mieux qu'il fît des fautes se hasardant et se tenant au large, que d'aller d'une manière rétrécie et à tâtons, quoique accompagnée d'une fausse sagesse ». Au mois de décembre encore, Mme Guyon regrette que Fénelon ne réponde pas à la Pastorale de Noailles, mais elle reconnaît que « M. de C[ambrai] est seul et abandonné de toute aide... Si M. de C. ne répond pas, c'est peut-être qu'il ne se sent pas la force de le faire. Lui a-t-on représenté ce que vous dites? Je le lui ferais représenter » (127).

C'est sans doute en janvier 1698 qu'il faut placer une lettre sans date où on lit : « Je crois que M. de C. doit faire imprimer ses réponses, car les gens d'à présent se laissent frapper, et dès qu'il est à couvert du mauvais effet que cela fait à R[ome]... je n'y perdrais point de temps. Mandez-le lui donc, je vous prie et saluez-le de ma part » (128). Une lacune dans la correspondance ne permet pas de connaître la suite immédiate, mais, en mars 1698, nous voyons Mme Guyon



(126) Ibid., ff. 208, 210 r°, 211 r°, 213 v°, 215 v°, 216 v°, 217 r° - v°, 219 r° - v°, 222 r° v°, 223 v°, 225 is - 226 r°.

(127) Ibid., f. 226.

(128) Ibid., f. 229 v°.

se réjouir de ce que son conseil avait été suivi : « Je suis charmée des lettres de N. Rien n'est plus fort, plus net, plus décisif. Il y a une certaine honnêteté qui ne diminue rien de la force, et une manière délicate de démêler les choses... Lorsque N.-S. me fit connaître qu'il serait ma bouche, il ne m'a pas trompée. J'espère et me confie en sa bonté qu'il achèvera son ouvrage » (129).

En avril 1698, Mme Guyon déclarait : « Tout le mal qu'on me veut faire » en se servant des « aveux » du P. Lacombe « m'afflige moins que la démarche que N. [Fénelon] a faite pour un accommodement et le désir de revenir à la Cour... Prions Dieu qu'il lui donne plus de fermeté et plus d'indifférence pour la faveur... S'il préfère la Cour à la vérité, la Cour sera son écueil. Est-il possible qu'il ait fait cette démarche de lui-même sans consulter personne?... Cela m'afflige tout à fait » (130). Le 3 mai 1698 M°'° Guyon savait déjà que les papiers du P. Lacombe avaient été envoyés au P. de La Chaise, ce qui lui paraissait une manoeuvre pour « le surprendre, le détacher de M. de C[ambrai] » (131). Le même mois elle ne se montrait pas inquiète que le P. Lacombe eût eu un Gnostique de Fénelon : il s'agissait d'une copie qu'elle-même lui avait envoyée après se l'être procurée à l'insu de l'auteur (132). C'est sans doute les jours suivants que Mm° Guyon notait que « les affaires n'ont changé à Rome que depuis la démarche que » Fénelon avait « faite. Dieu est délicat et jaloux » (133).

Néanmoins dans la dernière lettre conservée — elle est également datée de mai 1698 — Mme Guyon assure : « Pour ce qui regarde N. [Fénelon], je ne désire point du tout qu'il me justifie, si cela peut lui faire le moindre tort. Dieu m'est témoin que je perdrais mille fois la vie pour le moindre de ses intérêts ». Mais c'est en considération de ceux de l'archevêque qu'elle rappelait aussitôt que Chevreuse « a des lettres de M. de M[eaux] sur » ses « écrits qui renverseraient bien ce qu'il écrit s'il en voulait faire usage comme je l'y crois obligé en cette occasion. Il faut tout rassembler si cela est utile pour tirer d'affaire N. » (134). Le 4 juin 1698 cette correspondance fut de nouveau interrompue, d'une façon cette fois définitive, semble-t-il, par le transfert de Mme Guyon à la Bastille (135).

pp. 195 sq.

(129) Ibid., n° 7 233, p. 194; cf. trois autres lettres du mois de mars, ibid.,

(130) Ibid., pp. 197 sq.; cf. une autre lettre du même mois, pp. 200 Isqq.

(131) Ibid., pp. 198 sqq.

(132 ) Ibid., p. 202; cf. aussi p. 203.

(133) Ibid., p. 203. Cf. la lettre du 14 avril 1699 à l'abbé de Beaumont, 0.F., t. IX, p. 739.

(134) Ibid., pp. 203 sq.

(135) URBAIN-LEVESQUE, t. VII, p. 489.

CHAPITRE

XI LA NOMINATION DE FENELON A CAMBRAI

Le précepteur des princes resta plus de cinq ans sans recevoir aucun bénéfice, délai qui frappa d'autant plus les contemporains que, pendant le même temps, l'abbé Dubois, précepteur du duc d'Orléans, en accumula plusieurs (1). Un témoin peu bienveillant assure que Fénelon « ne pouvait s'empêcher de dire dans l'amertume de son âme : ce sera une belle chose et bien glorieuse de voir un précepteur des princes, sorti de la Cour sans bénéfices et avec sa seule pension, et ses amis tenaient ce même discours ». Les deux promotions dont il fit l'objet à sept semaines de distance auraient ainsi été le résultat paradoxal du soupçon de quiétisme, Mme de Maintenon ayant « eu dessein de lui procurer une subsistance honnête et une retraite », au cas où il aurait été « chassé de la Cour » (2). En réalité, ce n'est pas la nomination à une abbaye qui requiert une explication, mais le fait qu'elle eût tardé si longtemps. Elle serait venue plus vite, si le précepteur n'eût pas été fidèle à sa maxime de ne rien demander (3), mais il fut aussi desservi par l'habitude qu'avait en temps de guerre Louis XIV de réserver les bénéfices aux parents des officiers qui s'étaient distingués à l'armée. Lui-même l'avait signalée à Fouillac le 8 septembre 1690 (4) et l'on en vit la confirmation lorsque la belle abbaye d'Orcamp, que la voix publique lui attribuait en février 1693, fut donnée le 21 mars à l'abbé de Luxembourg (5), dont l'abbaye de Moustier-Ramé passait à Gaston de Noailles : c'était récompenser en la personne de leurs proches les deux généraux les plus

(1) Cf. infra, lettre du 18 juillet 1691, notes 3 sqq.

(2) PHÉLIPEAUX, t. I, p. 131.

(3) Il écrivait le 17 avril 1691 à Mn" de Laval : « Je ne dois ni ne puis, en l'état où je suis, demander des grâces au Roi... Je ne puis me relâcher d'une règle étroite, que la bienséance de mon état et ce que le Roi attend de moi m'engagent à suivre... Quand il s'agirait de ma vie, je ne demanderais rien au Roi. Si je pouvais vous entretenir, vous conviendriez que je ferais une extrême faute de faire autrement ».

(4) Cf. lettre à Fouillac du 8 septembre 1690.

(5) «Le Roi a donné une abbaye de 30 000 livres de rente, vacante depuis le commencement de ce mois par la mort de M. l'abbé de Lorraine d'Elbeuf, à M. l'abbé de Fénelon, très digne des plus grandes places dans l'Eglise » (Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 503, f. 19). Cf. DANGEAU, t. IV, pp. 231, 249 — SOURCHES, t. IV, pp. 159, 170.

270

Heureux de l’époque. Le 6 novembre suivant, I,. A. de Noailles déplorait que « le pauvre abbé de Fénelon » eût de nouveau « été oublié » (6). Il dut attendre encore un an, mais il se peut fort bien qu'il ait reçu dès mars 1694 une assurance secrete : l'abbaye de Saint-Valery-sur-Somme était en effet désormais vacante (7), et elle ne le resta longtemps que parce que le Roi annonça le 29 mai qu'il profiterait du delai de six mois autorise par le Concordat afin de pouvoir, en cette période de famine, « faire distribuer les revenus de ces bénéfices aux pauvres des pays où » ils « sont situés »(8). En tout cas, Fénelon obtint le 21, décembre en commende cette abbaye de plus de quinze mille livres (9). Louis XIV se serait même excusé de lui marquer si tardivement sa reconnaisance ( 10).

Si Fénelon ne prit jamais ses bulles, c'est que cette nomination avait bientôt après ete suivie d'une autre beaucoup plus flatteuse. Le 18-19 novembre 1694, Dangeau avait annoncé que la mort de Mgr de Bryas rendait vacant l’archevêché de Cambrai qui, avec ses quelque 100 000 livres de revenus, était sans doute le plus opulent du Royaume (11). Aussi les candidatures avaient-elles été nombreuses : dès novembre, on signalait celle de l'archevêque d'Auch, la Baume de Suze. Le mois suivant, on attribuait la même ambition il M. de Noyon (Fr. de Clermont-Tonnerre) et au « cardinal d'Estrees » qui « y prétendait plus qu'aucun ». En outre, l'archevêque d'Embrun Brûlart de Genlis aurait deinaiide son transfert en faisant valoir ……….

[illisible bas de page et page suivante]

272

encore d'obéir à la prohibition des cumuls et Fénelon s'empressa de le faire en remettant au Roi son abbaye de Saint-Valéry : son geste n'eut pourtant que peu d'imitateurs et fit l'objet d'interprétations diverses (19). Ce choix et les circonstances qui l'accompagnaient manifestèrent qu'à cette date Fénelon était assez avant dans la faveur de Louis XIV. Il ne l'avait pas recherchée, mais le succès éclatant de l'éducation du duc de Bourgogne avait frappé le Roi (20) que l'ambassadeur de Venise décrit à cette occasion comme « sensible au plus haut point à tout ce qui regarde cette grande affaire dans laquelle sa sensibilité l'emporte bien souvent, même aux yeux du public, sur la majesté qu'il conserve dans toutes ses autres actions » (21). L'attitude de Mme de Maintenon fut en

qui l'éloignait de M. le duc de Bourgogne : le Roi lui a dit qu'il ne prétendait pas qu'il fût astreint à une résidence entière; et en même temps ce digne archevêque a fait voir au Roi que, par le concile de Trente, il n'était permis aux prélats que trois mois d'absence de leurs diocèses, encore pour les affaires qui les pouvaient regarder; le Roi lui a représenté l'importance de l'éducation des princes et a consenti qu'il demeurât neuf mois à Cambrai et trois à la Cour » (MONMERQUÉ, t. X, pp. 242 sq.).

(19) Dès le 8 février 1694 les Mémoires de Sourches (t. IV, p. 425) notent que Noailles et Le Peletier, abbé de Saint-Aubin, abandonnèrent aussi des bénéfices pour éviter le cumul : cela prouve que sa relation n'est pas contemporaine des événements, car L. A. de Noailles ne renonça à la domerie d'Aubrac que lorsqu'il eut été nommé à l'archevêché de Paris. En lui succédant à Châlons, son frère Gaston se démit aussi de l'abbaye de Moustier-Ramé (BotsusLE, t. II, p. 361 n. HÉBERT, p. 239, cf. ms. fr. 23 505, f. 14 y° — DANGEAU, t. V, p. 150 et SOURCHES, t. IV, p. 427 ). En revanche, ces « exemples qui empêcheront la prescription du cumul » furent blâmés par l'archevêque de Reims (MoNmEnQuÉ, t. X, p. 243) et par l'évêque de Noyon. Quant à Bossuet, les Nouvelles ecclésiastiques ne rapportent pas sans sourire que son premier mouvement avait été de « demander » le gros bénéfice abandonné par le nouvel archevêque de Cambrai (ms. fr. 23 505, ff. 11 r°, t4-17 — HÉBERT, p. 239). Pour sa part, Phélipeaux (t. I, p. 136) s'évertue à dénigrer le geste de Fénelon « qui fut peut-être forcé ». Le Chansonnier donne sans doute une idée beaucoup plus juste de l'opinion générale : « Du gros clergé la troupe est ébahie / ... Les uns sans y vouloir chercher tant de mystère / Disent que le prélat a de la piété; / Mais d'autres croyant voir plus clair dans ses affaires, / Jugent qu'il ne l'a fait que par malignité / Pour faire enrager ses confrères » (ms. fr. 12 623, p. 227; cf. aussi ms. fr. 12 691, p. 455). On notera l'objectivité du Mercure historique et politique : « Lorsque cet abbé remercia S. M., il lui remit S. Valeri dont il était pourvu depuis quelques jours. C'est un choix qui est universellement approuvé et l'action qui l'a suivi ne l'est pas moins, puisqu'il a remis un bénéfice de 15 à 16 000 lb. de rente » (février 1695, t. XVIII, p. 189) et celle de la Gazette d'Amsterdam (extraordinaire XV) : « Il est bien rare de voir dire : C'est assez et encore plus de voir sortir cet exemple de la Cour » (BoisusLE, t. II, p. 344 qui cite aussi Mascaron). Cf. aussi Mercure galant, février 1695, pp. 312 sqq. — Erizzo, ms. italien 1911, p. 141 et GRISELLE, Bossuet et Fénelon, Bulletin du Bibliophile, 1910. p. 24.

(20) Cf. entre autres M. DANIÉLOU, Fénelon et le duc de Bourgogne. Etude d'une éducation, Paris, 1955 et supra, II' p., ch. VII, notes 30 sqq.

(21) Dépêche de Nicolas Erizzo du 11 février 1695, B. N., f. italien 1911, p. 141 — Une lettre de Paris du 7 février 1695 portait : « Je vais vous écrire les particularités de ce digne choix qui est uniquement de S. M. » (ms. fr. 23 505, f. 12 r°).

revanche à tout le moins ambiguë. Sachant le 31 décembre 1694 que « l'affaire réussirait au premier jour » (22), elle demanda à 14suet et à Noailles si le Roi ne devait pas être averti des soupçons qui pesaient sur l'orthodoxie de celui avec qui elle avait rompu en tuai preeédent (23). Après leur réponse négative, elle « pressa » du moins les examinateurs d'ly de « décider avant ee changement de condition »klq. ll est pourtant tri-s probable qu'elle est à l'origine de l'envoi à Catubrai et que l'idée ne lui fut pas inspirée par des sentiments bienveillants (25).

Le « petit troupeau » guyonien ou, comme dit Saint-Simon, « la gnose » - ne s'y trompa pas et en particulier la duchesse de Guiche fut « dans la consternation » de cette promotion où elle ne vit « qu’ un honnête exil de la Cour »(2b). C'est que le siège de Paris était déjà

co2LANGLOIS,. t. 1V, p. 352. La même lettre précise, quo Nodale/ avait été té à ce sutet la veille de sou depart s or, h, 26 dioendire il se trouvait déjà à Châlons. L'entrrtien était clone au moine antérieur aux (Mei.

(23) D'après 114°"" du Pérou (1. 1, eh. 22 ), « l'arelieviiehe de Guident vint à vaquer. Le Roi, qui ne se doutait nullement quo l'able, de Fénelon (tilt titre sumpeet, le nomma pour remplir cette place, ayant pour lui beimeoup d'estime; M"'" de Maintenon, qui ne manquait pas d'indices sur sou ctutipte, lialanealt fort pou. la ueeessite oit elle se croyait de rommuniquer ses soupçons à Sa Majesté. Elle eousulta mur cela MM. les éVètillee de Meaux et de Chartres, qui no lui eonseillerent loci al'iliquieler le Roi, ne doutant pas que leur ami eoromuti ne (nt dune le vieur tK^s uthiche dons la doctrine, reçue de 1'411» et cheminant à Ibo dérober à ires forums les lueurs qu'ou avait vues du contraire, au moine pensèrent-ils qu'il menti' facile de le ramener en ras qu'il se fût écarté, sa candeur, sa slnvérité ot leur nuuhean rerüsm'l(' leur donnant toute assurance tenir traiter avec lui; ils dirent à M'a de Miiiiitrucun qu'ils ne voyaient pas d'ineonvéuirnts à le laisser nommer el qu'il lu, Callao rai,

sur de faibles doutes, le perdre dan» l'esprit Clef Hot Cf. attend l'Itiutrk,tts‘, t. I,

p. 136.

(24) lettre à Noailles du 31 décembre 1694, LANGLIIIS, 1. IV, p. 352.

(25) Phélipeaux lui-même admet que « Mina de Maintenon, qui pouvait avoir tli,m lors dm vues sur l'archevêché de Paris, qu'on prévoyait devoir bipelot vaquer, jugea à propos de placer cet abbé, pour ne trouver aucun obstacle MI Cool qu'elle projetait s (t. 1, p. 135, cf. supra, 11* p., eh. IX, n. 18 ). A en croire ledieu, Bossuet présentait naturellement les faits d'une tot„nicre ilitferente : e M. de Meaux nous dit le 24 septembre 1701 que Ma" de Maintenon voulait sauver Publié de Fénelon par l'affection qu'elle lui portait. Ce fut par ce même principe d'amitié qu'elle l'éleva à l'archevêché de Cambrai espérant, comme M. de Meaux le (lit dans sa Relation sur le quiétisme, que cette élévation le ferait revenir de les erreurs. Le contraire arriva s des dernières années de Bossuet, l'aria, 1928, t. I, p. 225). Cependant Phélipeaux (t. I, p. 136) confirme discrètement le récit de MW' du Pérou. II est probable que M». de Maintenon désirait écarter Fénelon de Paris, main elle prit des précautions pour le cas où le Roi lui reprocherait un jour son intervention. De fait, en 1697 Bossuet eut lui aussi peine à ae justifier.

(26) Relation de Ledieu dans la Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 26 — Addition de Saint-Simon à DANGEAU, t. V, p. 150. Bossuet lui-même, écrira dans ses Remarquss sur la Réponse à la Relation sur le quiétisme : « On accorde la M. de Cambrai, puisqu'il le veut, qu'il pouvait avoir bien d'autres vues que celle d'être arehevimie de Cambrai et que c'était là peut-étre la moindre de ses prétentions » (art, VIII, § VI, n. 23, éd. ',ACHAT, t. XX, p. 252). M's de Coulantes avait déjà rapporté

274

virtuellement vacant (27) et que Fénelon avait beaucoup plus de chances de l'occuper quand il n'était attaché à aucune église : si tous les candidats possibles avaient besoin d'une translation, l'expérience pastorale devait entrer en ligne de compte. Néanmoins la faveur de Fénelon parut un moment si grande que les Nouvelles ecclésiastiques rapportaient en février 1695 : « On lui donne Paris, tant on l'estime, si cet archevêché vaquait et. on peut dire encore, tant on hait les protecteurs des prétendants », Lorsque Harlay mourut enfin au début d'août 1695, le nom de M. de Cambrai, fut, nous le verrons. très sérieusement prononcé pour sa succession.

le 12 février 1695 à M"'" de Sévigné que l'abbé « a paru surpris du présent que le Roi lui a fait » (MoNmEttQuÉ, t. X, p. 242 ). On notera que, d'après Gaignières, « le vendredi matin 4 février 1695, le Roi nomma l'abbé de Fénelon à l'archevêché de Cambrai. Il le vint dire à M. le duc de Bourgogne. qui alla aussitôt chez le Roi pour l'en remercier. Le Roi lui demanda quel compliment il lui fallait faire. s'il fallait s'en réjouir avec lui ou en être fâché à cause que cela l'éloignerait. Il répondit sur le champ au Roi : tous les deux » (ms. Clairambault 1180, f. 257 v°).

(27) « M. de Paris se porte un peu mieux de son espèce d'apoplexie, mais apparemment il ne vivra pas assez longtemps pour mettre la calotte rouge si désirée sur sa tête b (Nouvelles ecclésiastiques, novembre 1694, ms. fr. 23 504, f. 209 v°). — « Il est à hi Cour, tuais on le regarde déjà comme un lionime mort » (18 février 1695. Sotructu-s. t. IV. p. 427).



INDEX DES PRINCIPAUX NOMS

ACIGNÉ (J. Anne d'), 82.

ACIGNÉ (Jean-Léonard d'), 84.

ACIGNÉ (Pierre d'), 84.

AGUESSEAU (d'), cf. DAGUESSEAU. AIGALIERS (Jacques-Jacob d'), 182.

AIRE de ROCHEFORT et de ROCHEMAUX

(Famille d'), 171 n.

ALBERT (Louis-Nicolas, comte de CHA-

TEAUFORT, dit le chevalier d'), 218 n. ALBON (Gilbert-Antoine, comte d'), 66 n,

69 n, 71 n.

ALÈGRE (Jeanne-Fr. de GARRAUD de DONNEVILLE, marquise d'), 164.

ALLEMANS (Armand JAUBERT DU LAU, marquis d'), 37.

AMIENS (Louis-Auguste d'ALBERT, vidame

d' —, puis duc de CHAULNES ), 218 n. ANNE d'Autriche, 64 n, 67, 68, 70. ARENTIION d'ALEX (Jean d'), évêque de

Genève, 159, 160.

ARGENSON (René de VOYER d'), 64. ARNAULD (Antoine), 95.

ARNOUL (Pierre ), intendant de Rochefort, 174, 177-183.

ATHANASE (Saint), 265.

AUBETERRE (Léon d'EsPAtulks de LUSSAN, chevalier d'), 69 n, 74.

AUBETERRE (François d'EsPARDÈs de LUS-SAN, maréchal d'), 24.

AUBETERRE (François d'EsPAnEtÈs de Lus-SAN, marquis d'), 69 n.

Austsioux (François d'AMBoIsE, comte d' ), 66 n.

AUGUSTIN (Saint), 165.

AYMERIQUES (Gabriel d'), jésuite, 142. BAGLION de SAILLANT (François-Ignace), évêque de Poitiers, 165.

BALZAC (Jean-Louis GUEZ de), 12, 46. BARBAI:tic-0 (Marc-Antoine), 117, 120. BARILLON (Henri de), évêque de Luçon, 79 n, 166 n.

BASCLE (Etienne de), 46 n.

BASSOMPIERRE (Louis de), évêque de Saintes, 48.

BAUTRU (Nicolas - Guillaume ), abbé de Vaubrun, 194.

BAY LE (Pierre), 179 n, 187, 188. BEAUFORT (Joseph de), 169 n, 265. BEAULIEU (Jean de —, seigneur de LA FaoLtE), 25.

BEAUMONT (Henri de —, seigneur de Ginituu), 25, 128 n.

BEAUMONT (Madeleine-Françoise-Geneviève de —, femme du chevalier de MURSAY ), 230.

BEAUMONT (Pantaléon de —, seigneur do GIRAUD ), 153, 154.

BEAUF° I L de SAINT-AU LAI RE (Elisabeth de), 98.

BEAUPRÉ, voir FOUCAULD de SAINT-GERMAIN.

BEAUVILLIER (Henriette-Louise COLBERT, duchesse de), 8, 173, 210 n, 232, 248, 259, 263, 265.

BEAUVILLIER (Paul de SAINT-AIGNAN, duc

de), 8, 79 n, 173, 192-196, 231, 243246, 253, 257.

BELLEFONDS (Bernardin de GIGAULT de), 79 n.

BELLEFONDS (Judith de), Mère Agnès de Jésus-Maria, 150.

BÉRI NGIIEN (Jacques-Louis de), 110. BERRY (Charles, duc de), 191 n. BERTIER (David-Nicolas de), évêque de Blois, 143 n, 172 n, 173.

BIDERAN (Joseph DU POUGET de), seigneur de Mareuil, 35 n.

BIDERAN (Michel de), 89 n.

BIDERAN (Yzaheau de), 35.

BLAINVILLE (Jules-Armand COLBERT, marquis de), 210 n.

BOILEAU (Jean-Jacques BEAULAIGUE, dit),

169 n, 208-219, 244.

BONNEVAL (Henri de), 29, 72, 73. BONNEVAL (Jean-François de), 73, 127. BONNEVAL (Marie de), 23, 24, 72, 73, 101, 102.

BON REPAUS (François d'UssoN de), 174 n.

276 INDEX

INDEX 277

Bossuer (Jacques-Bénigne ), évêque de Meaux, 8-12, 76, 78 n, 79 n, 83, 146 n, 165-168, 172-192, 208, 220, 241, 245260, 263, 267, 272 n, 273.

BOUILLON (Emmanuel-Théodose de LA TOUR d'AUVERGNE, cardinal de), 12, 92.

BOUJU de MONGRAS (Marie-Anne), 235. BOURBON (Henri-Jules, duc de), 12. BOURDALOUE (Lulli»), jésuite, 172, 230. BOURGOGNE (Louis, duc de), 11, 191, 244.

245, 254, 257 n, 274 n.

BOURZAC (François-Isaac de LA CROPTE de), 37.

BOYER (Dom Jacques), 96.

BOYER (Louise, épouse d'Anne, premier duc de NOAILLES ), 50, 95.

BRANLAS (Charles, comte de), 149, 163. BR ETONVI LLI ERS (Alexandre LE RAGOIS de), 68 n, 135.

BR INON Marie de), 236.

BRISACIER (Jacques-Charles, abbé de ), des

Missions Etrangères, 231 n, 233. BRULART de GENLIS (Charles), archevê-

que d'Embrun, 270.

BRYAS (Jean-Théodore de ), archevêque de Cambrai, 270.

BU RNET (Gilbert), 188.

BUTERY ou BUTHERY (Isabelle de FOURNI LLION de), 236.

CAMBIAC (Jean DU FERRIER, abbé de), 94. CANDA LE (Henri de NOGARET, duc de), 26-28.

CATELLAN (Jean de), 191 D.

CAVA LLERINI (Jean-Jacques ), nonce, 230. CAVELIER de LA SALLE (Robert), 134. CEYRAC OU CEYRAT (Jean-Joseph), 153 n. CHANTÉRAC (Famille de LA CROPTE de),

40-43.

CHANTÉRAC (David-François de LA CROPTE de), sieur de Beauvais, 38, 41, 43,

90 n, 93.

CHANTÉRAC (François-David de LA CROPTE de), 95, 110.

CHANTÉRAC (Gabriel de LA CROPTE de), 41-43, 101, 152, 153, 264.

CHAROST (Marie FOUQUET, duchesse de), 232, 246, 247, 258.

CHASTENET (Léonard ), génovefain, 48, 49,

89 n, 92.

CHAT E A UN E U P (Balthazar PHÉLYPEAUX,

marquis de), secrétaire d'Etat, 167.

C H E V R E U S E (Charles-Honoré d'ALBERT, duc de), 8, 164, 169 a, 197, 208 n, 209-218, 243-267.

CHEV REUSE (Marie-Thérèse COLBERT, du. chasse de), 8, 199-208, 212, 214, 217, 232.

CIRON (Gabriel de), 87 n.

CLAI RAMBAULT (Pierre), 196.

CLÉMENT d'ALEXANDRIE, 252, 262. CLÉRAMBAUT (Jacqueline), 82. CLERMONT-TONNERRE (François de ), évê-

que de Noyon, 270-271.

CLUNIAC (Poncet), 42 n, 53 n, 77. COLBERT (Famille), 8, 210 n, 211 n. COLBERT (Antoine-Marie, dit le chevalier).

8.

COLBERT (Jacques-Nicolas ), archevêque de

Rouen, 144.

COLBERT (Jean-Baptiste), 131.

COLBERT (Louis ), abbé de Bonport, 210 n,

214.

COLBERT (Marie CHARRON, épouse), 158.

COLLOREDO (Cardinal Leandro), 95 n,

121 n, 122 n.

CONDÉ (Louis, prince de —, dit le grand),

51, 58, 64 n.

CONTI (Anne-Marie MARTINOZZI, prin-

cesse de), 67, 69 n, 91, 112.

CONTI (Armand, prince de), 64, 67, 69,

70, 87 n, 90, 91.

CORDEMOY (Louis-Géraud de), 167 n, 173,

180.

CORNAND de LACROZE (Jean), 188.

COUDERC (Pierre), 75.

COULANGES de SAINT-AUBIN (Charles de),

208.

COUPERIN (François II), 196 n.

COURBON ( ... BORNAS, dit marquis de),

114, 118, 120.

CRASSET (Jean), 159.

CROSi' (Louise de), 158, 160.

CUPILLI (Etienne ), archevêque de Spalato,

115.

CYPRIEN (Saint), 165.

DAGUESSEAU (Henri ), intendant, puis conseiller d'Etat, 52, 79 n. DAGUESSEAU (Henri-François), chancelier,

9.

DALMEYRAC (Catherine), dite a soeur de la Croix » ou « mademoiselle Rose », 244.

DANGEAU (Louis de COU RC I LLON, abbé de), 192, 194.

DAUPHINE (M. A. Victoire de 13AviimE, la) 195 n.

DES COUSTU R ES (Simon), seigneur du

Bort, 72 n, 74, 107 n.

DES FONTAINES (Anne-Marie), 158.

DESMA R ES (Toussaint-Guy-Joseph ), 69 n.

DOLLI ER de CASSON (François), 132, 134.

DUBOIS (Guillaume), 8, 14 n, 269.

Du CHARMEL (Louis de LIGNY, comte),

208.

Du FERRIER (Jean), 94.

Du LAC de LA PAR EDE (Anne), 87.

DU NOYER (Anne-Marguerite PETIT,

dame), 156 n, 158 n.

DUPUY (Isaac), 251, 253.

DUPUY (Pierre), 71.

Du VAUCEL (Louis-Paul), 95, 109 n.

ELLIES DU PIN (LOUis ), 11, 188. ESPARBÈS de LUSSAN (Isabelle d'), 24, 87. ESTRÉES (César, cardinal d'), 112, 270,

271.

ESTRÉES (François-Annibal II, duc d'), 111, 112.

FABERT (Abraham), maréchal, 64.

FAURE (Maurice), 50.

FAYDIT (Pierre Valentin), 195 n. FÉNELON (Famille de SALIGNAC DE LA MOTHE — ), 23-31.

FÉNELON (Angèle-Hippolyte), dame de LA FI LOLIE, 25, 99.

FÉNELON (Antoine, maquis de), 10, 11,

24, 28-35, 48, 53-55, 57-80, 82-84, 90-

93, 101-103, 128, 129 n, 146 n, 149150, 171, 172.

FÉNELON (Bertrand de), 10, 30, 72. FÉNELON (Claude de ), baron de Neuville,

24, 57.

FÉNELON (François Pr de), 10, 23, 29. 30, 72, 101.

FÉNELON (François II), 11, 30-35, 41, 61 n, 63 n, 65, 70, 73, 74, 87-125, 128, 129 n, 146 n, 168.

FÉNELON (François III de), 95, 97, 98 n, 107 n.

FÉNELON (François III de), évêque de Sarlat. Voir SALIGNAC.

FÉNELON (François de), sulpicien, 10, 11,

25, 49 n, 73, 88 n, 127-135, 144. FÉNELON (François-Barthélémy de), 152, 153.

FÉNELON (François-Martial de), 31 n, 33, 144.

FÉNELON (Françoise-Paule de ), abbesse,

25, 49 n, 51.

FÉNELON (Gabriel-Jacques de), 12, 99, 139.

FÉNELON (Henri-Joseph),

frère consanguin

de l'archevêque, 25, 31 n, 54 n, 88 n,

92 n, 94, 106, 144.

F:INiaEN (Henri-Joseph de), dit « le rIOIi(Hen-Joseph), frère cadet de FÉNELON (Henri-Joseph

31 n, 34, 35, 89 n, 99.

che-

valier de », fils de François II, 91. FÉNELON (Jean III de), 23.

FÉNELON (Jean-Baptiste-Martial de ), comte de Fontaine, 57, 60-63, 70 n, 81. FÉNELON (Louis de), 31 n, 34.

FÉNELON (Louise de), 34.

FÉNELON (Marie de), 25.

FÉNELON (Marie-Anne de), 41.

FÉNELON (Pons de), 24-31, 33-35, 57, 73, 90.

FÉNELON (Pons-Jean-Baptiste de), 61 n, 69 n, 91, 92.

FÉNELON, prieur de Sailhac, vicaire forain, 135.

FÉR ET (Hippolyte), 70.

FLÉCHIER (Esprit), évêque de Lavaur,

puis de Nîmes, 172. FLEURY (Claude), 79 n, 123, FONTAINES (Françoise-Anne

de), 234-238. FONTANEIL (Jean), 50. FORANT (Job), 174 n. FOUCAULD de SAINT-GERMAIN BEAUPRÉ

(Famille de), 59 n. FOUCAULD de SAINT-GERMAIN

46 n.

FOUCAULT (Marie), 158. FOUILLAC (Antoine-Raymond de), 269. FOUCQUET ou FOUQUET (Famille), 11. FouQuET (Gilles), 246, 247.

FOUQUET (Louis), évêque d'Agde, 95, ForQ9 n.

FOUQUET (Nicolas), surintendant, 67. FRONTENAC (Louis de BUADE, comte de), 11, 132-135.

FRONTENAC (Amie de la GRANGE-TRIANON, comtesse de), 229 n.

GAIGN I ÈRES (Robert de), 8, 196.

GA RAT (Jean ), abbé de Chancelade, 48, -89 n, 92 n, 140 n.

GARNIER (Marie-Madeleine), 158-160. GAUDIN (Jacques), ex official et chanoine de Paris, 165 n.

GAURENNE (Pierre), 51 n, 53, 151, 154. GAYS de BOISREDON (Raymond), 144 n. GAZIL (Michel), procureur des Missions Etrangères, 76.

GENNES (Jean de), 177.

173, 196.

GAULTIER

(Gabriel),

278

279

INDEX

GÉRARD-LATOUR (Armand de), 49 n, 53, 154.

GIAC (Aime BONIER de LAMOSSON, femme de Martial de), 199 n.

GILBERT (Angélique), 161.

GOBINET (Charles), 145-146.

GODEAU (Antoine), évêque de Grasse, 178.

GODET-DESMARAIS (Paul ), évêque de Chartres, 42 n, 143 n, 145, 148 n, 163 n, 169, 231 n, 232, 233, 246, 256 n, 264, 273 n.

GONTAUT-BIRON (Jean de), 45.

GRAMONT (Elisabeth HAMILTON, comtesse de), 8, 197.

GRANDIN (Martin), 146 n.

GRIGNAN (Louise-Catherine de), 208. GRIMALDI (Cardinal Jérôme ), archevêque d'Aix, 95, 109, 110 n.

GUICHE (Marie-Christine de NOAILLES, comtesse, puis duchesse de ), 245, 246, 254 n, 273.

GUYON (Jeanne BOUVIER de LA MOTTE, femme de Jacques), 8, 9, 11, 98 n,

157-160, 193, 197, 221, 232, 241-267.

HANOVRE (Jean-Frédéric, duc de ), 79 n. HARLAY (Achille III de ), procureur général, 155.

HARLAY de CHAMPVALLON (François de), archevêque de Paris, 11, 79 n, 165, 166, 168 n, 175-177, 180, 246, 252, 271, 274.

HARO (Gaspard de — et GUZMAN, marquis del CARPIO et de HELICHE ), 111, 121.

HARPHIUS (Henri de HERP ), 251. HÉBERT (François ), curé de Versailles,

54 n, 139, 193, 231, 243-245, 250, 251,

271.

HONORÉ de CANNES, capucin, 49 n. HUGUET (Denis), 157.

INNOCENT XI, 94, 95. 111, 113, 175.

JEAN CHRYSOSTOME (Saint), 261, 262, 265.

JEAN de la CROIX (Saint), 259.

JEAN EUDES (Saint), 65 n.

JOLLY (Edme ), supérieur de la Mission,

158.

JURIEU (Pierre), 181.

JUSTINIANI (Marc-Antoine), 114 n.

LA BARRE ( , chevalier de), 118-

124.

LA BAUME de SUZE (Armand-Anne-Tristan de), archevêque d'Auch, 270-271.

LA BEAUMELLE (Laurent ANGLIVIEL, dit de), 229.

LA BROSSE (Phélippes de ), grand vicaire de La Rochelle, 167.

LA BROUE (Pierre de ), évêque de Mirepoix, 191.

LA BROUSSE (Gabriel de ), grand vicaire de Sarlat, 48 n, 151.

LA BRUYÈR1 (Jean de), 191, 195.

LA BUXIÈRE (Léonard de), 97 n, 101, 106, 128 n.

LA CERDA (Louis-François de —), ARAGON ENRIQUEZ de CABRERA, marquis de COLLOGUDO, 111 n.

LA CHAISE (François d'Aix de ), 78 n,

80 n, 166-168, 177, 180, 267, 271. LA CHAPOULIE (Bonet de ), 55 n.

LA CHÉTARDIE (Joachim TROTTI de), 259-

264.

LA CLOSURE (Louis CADIOT de), 54.

LA COMBE ou LACOMBE (François ), 159, 160, 254, 267.

LA CROPTE (Famille de), 37-43.

LA FAYETTE (François de), évêque de Limoges, 75.

LA FEUILLADE (François d'AusuSsoN, duc de), 60-63.

LA FEUILLADE (Elisabeth de), abbesse, 77. LA FILOLIE (Arnaud de ), trappiste, 169 n. LA FILOLIE (Jean de ). Voir BEAULIEU (Jean de).

LA MAISONFORT (Marie-Françoise-Sylvine de), 8, 232-237.

LA MARVALIÈRE (J. B.L.A. de), 246-248. LAMY (Dom François), 8.

LAMOIGNON (Guillaume de), premier président, 60 n, 66.

LAMOTHE du PLESSIS-HOUDANCOURT (Henri de), archevêque d'Auch, 79 n.

LA MOTTE (Dominique de), 160. LANGERON (François ANDRAULT, abbé de),

78, 144 n, 165, 175, 192, 196 n.

LA PÉROUSE (François de BERTRAND,

abbé de), 249, 252.

LA PLESSE (Guy-Urbain de), 82.

LA REYNIE (Gabriel-Nicolas de ), 155. LA TEMPLERIE (Louis GUEZET de), 152. LA TOUR (Pierre-François d'ARÈREs de),

oratorien, 177 n, 181.

LA TOUR-MAUBOURG (Hector de FAY de), 117, 123.

LATTAIGNANT (Anne de), 161.

LAURENT de la RÉSURRECTION, 265. LAVAL (Françoise de), 82, 84.

LAVAL (Guy-André de), 82-84.

LAVAL (Hilaire de), 82-84.

LAVAL (Marie-Louise de), duchesse de RoQUELAURE, 82, 84.

LAVAL (Marie-Thérèse-Françoise de SALIGNAC de LA MOTHE-FÉNELON, marquise de), 12, 31 n, 57, 76-79, 81-86, 107 n, 250.

LAVAL (François de MONTMORENCY — ),

de MONTIGNY, évêque de Québec, 130. LAVAL (Charles - François - Guy de —)

MONTMORENCY, 166 n. LAVAL-BOISDAUPHIN (Henri de ), évêque

de La Rochelle, 85, 166, 167, 173. LAVAL-LEZAY (Pierre de ), 82, 83. LE BLANC (François), 196.

LE CAMUS (Etienne, cardinal), 78 n, 178, 181, 183, 188.

LE FÈVRE (Nicolas), de la communauté de Saint-Sulpice, 144 n.

LEFÈVRE d'ORMESSON (Olivier), 66 n. LEFÈVRE d'ORMESSON (Charles, chevalier de Malte, 123.

LEIBNIZ (Gottfried Wilhelm), 79 n. LEJEUNE de P. Jean), oratorien, 49 n. LE PELETIER (Charles-Maurice), 194,

272 n.

LE TELLIER (Charles-Maurice ), archevê-

que de Reims, 180, 248, 261, 262. LE TELLIER (Michel), chancelier, 67. LE VALOIS (Louis), jésuite, 166, 168, 193. LEZAY (Hilaire de). 82, 83.

LIANCOURT (Roger DUPLESSIS, duc de), 69 n.

LOUBERT (Marie-Anne de), 237.

Louis XIV, 8, 10, 11, 67 n, 246, 257, 262, 270-273.

LOUVILLE (Charles-Auguste d'ALLoNviLLE, marquis de), 195.

LUXEMBOURG (Pierre-Henri-Thibaud de

MONTMORENCY, abbé de), 269. LUYNES (Louis-Charles d'ALBERT, duc de),

148 n, 209, 213.

MABILLON (Dom Jean), 8.

MAINTENON (Françoise d'AuBiGNÉ, mar-

quise de), 8-13, 175, 220, 229-239, 245-

247, 250, 256-258, 263, 269, 272-273. MALEBRANCHE (Nicolas de), 37, 208 n. MALEDENT de SAVIGNAC (Martial), 75.

MAREUIL ( , chevalier de), 110 n.

MARGUERITE BOURGEOYS (sainte), 131 n. MARIE de l'INCARNATION (GUYART ), ursuline, 130 n, 131 n.

MARIE-MADELEINE du SAINT-SACREMENT, carmélite, 42 n, 150.

MARIE-THÉRÈSE de l'INCARNATION, carmélite, 150.

MARTINOZZI (Laure-Marguerite MAZZA-

RINI, femme de Jérôme), 112. MASCARON (Jules), évêques de Tulle, puis

d'Agen, 272 n.

MAZARIN (Jules, cardinal), 10, 28, 65, 67.

MENESCHIÉ (Charles), 9, 35 n, 92 n, 141. MENESSIER OU MENNISSIER, voir MENESCHIÉ.

MÉRÉ (Antoine GOMBAUD, chevalier de), 60 n, 64 n, 80 n.

MEUR (Vincent de ), des Missions Etrangères, 76.

MILON (Louis), évêque de Condom, 158, 172 n, 173.

MODÈNE (Laure MARTINOZZI, duchesse de), 112.

MONCHY (Pierre de), oratorien, 79, 80 n, 163, 166 n.

MONTAIGU (Walter), 66 n, 67. MONTAUSIER (Charles, duc de), 191, 192. MONTBERON (Catherine de), 57, 58 n,

81.

(Charles de ), sieur de

FONTAINE-CHALENDRAY, 81. MONTFORT (Geneviève de), 233, 236.

(Honoré-Charles d'ALBERT, comte

de), 217, 218, 243.

MONTMORIN (Armand de), archevêque de Vienne, 271.

MONTPENSIER (Anne-Marie-Louise d'OR-

LÉANS, dite Mademoiselle de), 66 n. MORET (Pierre), oratorien, 199-209. MOROSINI (Francesco), 62 n, 63 n, 123. MORSTEIN (Marguerite-Thérèse de CHE-

VREUSE, comtesse de), 243, 258 n.

MORTEMART (Marie-Anne COLBERT, du-

chesse de), 258.

MURSAY (Henri-Benjamin de), 230.

NAVAILLES (Philippe de MONTAULT, duc de), 60 n, 61 n, 63 n.

NICCOLINI (Francesco ), vice-légat d'Avi• gnon, 109.

NOAILLES (Anne-Jules, duc de ), maréchal de France, 8, 50, 257.

(Marie-Françoise de BOURNON•

VILLE, duchesse de), 245-246, 257.

(Gaston de), 146 n, 245, 269,

272 n.

(Louis-Antoine, cardinal de ), ar-

chevêque de Paris, 12, 69 n, 93 n, 95, 96, 109 n, 146, 150, 155, 169, 172, 249, 257, 260, 266, 270, 272 n, 273.

280 INDEX INDU 281

OLIER (Jean-Jacquee ), eulpiden, 10, 47. 50, 58 n, 59 n, 60 n, 63-65, Ml n, 69 n, 75, 76.

ORLÉANS (Gaston. due dl, 58, 59 ni 66 n, 79 n.

ORMESSON (Olivier LF.Fk1,1111 d'). 6fi n.

Charles LEFÈVRE, chevalier de),

123.

PASCAL (Blaise), 71.

PAVILLON (Nicolas), évinue d'Aleth, 71, 90.

PELLISSON (Paul), 69 n.. 78, 79 n., 176 n. PÉRAY (Charlotte de Saint-Cyprien Gus.

CRARD de), carmélite, 156 n. 197 n. PERCIN de MONTGAILLARD (Pierre, Jean.

François), évêque de Saint-Pone, 11, 91,

95, 96, 109 n, 168, 183.

PÉRI FIXE (Hardouin de BEAUMONT de).

arche. que de Paris. 46, 48. 71 n. PERROT (François-Marie ), gouverneur de

Montréal, 133. 134.

Plcstot. (Jean ), curé de Sainte-Mondane, 141.

PLAS (Jeanne-Anne de), abbesse de Faremoutiers, 86.

(Louis de). 46 n.

PotRET (Pierre). 181.

PONTCHARTRAIN (Louis PHÉLYPEAUX de),

chancelier, 196 n.

POTIER de Gesvaas (Léon), archevêque

de Bourges. 271.

PorrFR de GEsvRas (François), 117,

118 n.

PRIÈRES (Jean JOUAUD, abbé de ), 69 n.

QUESNEL (Pasquier), 12. QUZYLUS (Gabriel de), 129. QUINÇAY (Armand de), 165.

RAIXmAY (Marie-Suzanne de RAIMOND de), 235-238.

RANGÉ (Armand-Jean La BotrrniLLIER de), abbé de la Trappe, 79 n, 80 n, 169 n, 208.

RATABON (Martin de), évêque d'Ypres, 147 n.

REYEAU (Jacques), 84.

RICHELIEU (Armand-Jean du PLessis, cardinal de), 46.

RIOLAUD (Denyse), 84 n.

ROANNEZ (Charlotte de ), duchesse

de La FELTILLADE, 63 n. ROATIN (Hilaire), jésuite, 31.

ROCANADEL ( ) de DUREFFORT, 113.

114)( HM-MM/Ani (1eabenu ),

82.

SAHUt. (Pierre), 153.

SAINT-ARISE (Famille the LA C11019E de), 38-40.

aturr-AanK (Jean II de), 39, 69 n. SAINT-C.1.A It (Jean), 50.

SAI • - ( (jean DtIvEncitat de

I ablw; dr ), 46 n, 209.

(Jacques de ), 49 n, 50 n.

SÂi\ I lIt (Louis-llenri de), 177,

230,

SAINTE-lira/111Na (M11" de), 159 n. austr-GI ORGES (Claude de ), archevêque de Lyon, 271.

SAINT-Gliale (Françoise-Madeleine-Claude

de WARIGNIES, comtesse de), 229. SALAGNAC (Julie de). marquise de MEI-

LtlAtts, 35.

SALIGNAC (Catherine de), dame d'Aire, Rochefort et Roehemeaux, 39, 171 n. SALIGNAC de LA MOTHE-FÉNELON (Fran-

çois II de), évêque de Sarlat, 7, 10, 12, 24, 31, 42 n, 45-55, 59 n, 70, 74, 81 n, 90, 103, 139, 141, 144, 147 n, 152, 171.

SALIGNAC de LA MOTHE-FÉNELON (Louis

de), frère ainé du précédent, 45. SALIGNAC de La MOTHE-FÉNELON (Louis

H de), 55.

SALIGNAC (Marguerite de l'HosPrrm.., femme de Jean de GONTAtrr-BIstON de), 171 n.

SALIGNAC-GAULEJAC (Famille de), 55. SALM (Christine de), 8.

SANTEUL (Jean de), 8, 14 n.

SAUJON (Anne-Marie de CAMPET, demoiselle de), 58 n, 59 n.

SEIGNELAY (Jean-Baptiste COLBERT, marquis de), 8, 159, 166 n, 173-184, 210 n. SESMAISONS (Françoise de), 82.

Sivs de ROCHECHOUART (Guy de ), évêque d'Arras, 149, 163 n.

SÉvicelic (Mm' de), 12, 193, 208.

SEvus (Nicolas de), évêque de Sarlat,

puis de Cahors, 26, 47, 49 n, 51, 147. SolsaoNs (Uranie de LA CROPTE de BEAU-

VAIS, comtesse de), 41 . SotssoNs-Caatcslasi (Philippe de), 118. SOLMINIHAC (Main de), évêque de Ca-

hors, 10, 47-49, 55, 64, 65, 67 n. 70

75, 90-93.

Suais+ (Jean-Joseph), jésuite, 69, 90 Suso (Bienheureux Henri), 251.

TALLEMANT DU RtAUX (Grdian), 13. TAt.fee (Jean), intendant de la Nouvelle France, 131, 132.

TAVERNE (Jean.liaptiste), jésuite, 164 n. Trams (Claude), jésuite, 51 n.

TH konoN (Lydie de RoctIEFORT de), 156 n.

THIERS (Jean-Baptiste), 188.

TitomAssue (Louis), oratorie-n, 80 n. Tiuv.ncs (Louis) der Missions Etrangères, 231 n.

TaoNsoet (Louis), sulpicien, 42 n, 53, 68 n, 76, 77, 82, 128, 129 n, 143, 144 n, 147-150, 155, 163, 193, 195, 249, 252.

TROUVÉ (Claude), sulpicien, 129-131.

URFÉ (François de LASCARIS d'), sulpicien, 131-134.

URFÉ (Li:tilla de LASCARIS d'), évêque de Limoges, 76, 77, 148 n.

VANCY (Louise-Gabrielle Ducmi de ), 234. 237.

VARDES (Françoie-René du BEC-CRESPIN, marquis de), 191.

VwTIEn (Jacques), jésuite, 253.

Vit -RANT (Jacquette de ), 238.

VENT d'Annouzg (Charlotte de), 161. VENT d'Annotas (Marguerite de), 161.

Vitam. ( ), ingénieur, 117.

VsanATE (Polyzène LE Colcrsaux de %- LABEM, marquise de), 164.

%am (G. de ), religieuse du Tresnel,

161.

VILiERAY (Louis de), conseiller en Nouvelle-France, 134.

%tant' (Nicolas IV de NEUFYILLE, maréch.al-due de), 261 n.

VILLETTE (Philippe de VALOIS, marquis

de), 175, 177, 184, 229.

VINCENT de PAUL (Saint), 10, 33, 47, 63, 64 n, 70.

Visé (Dons Philippe Tberesa, femme de Jacques de), 157.

Von-ree (Vincent), 12, 13.

WIGNACOURT de), 270.

TABLE DES MATIERES

du Tome I

L'ABBE DE FENELON, SA FAMILLE, SES DEBUTS

Introduction

Première partie

LA FAMILLE DE FÉNELON

Chapitre I. — La famille paternelle 23

Chapitre II. — La mère de Fénelon 33

Appendice. La maison de La Cropte 37

Chapitre III. — François II de Salignac, évêque de Sarlat 45

Chapitre IV. — Le Marquis de Fénelon-Magnac 57

Chapitre V. — La Marquise de Laval 81

Chapitre VI. — Le Comte François II de Fénelon 87

Appendice I. Lettre à l'abbé de Chantérac (1680) 101

Appendice II. La croisade du comte de Fénelon 109

Chapitre VII. - François de Fénelon, sulpicien 127

Deuxième partie

L'ABBÉ DE FÉNELON

Chapitre I. — Premières études 139

Chapitre II. — Fénelon et Saint-Sulpice 143

Chapitre III. — Les bénéfices de Fénelon 151

Chapitre IV. — Fénelon, supérieur des Nouvelles Catholiques et de la

Madeleine du Tresnel 155

Chapitre V. — Le « jansénisme » de l'abbé de Fénelon 163

Chapitre VI. — Fénelon et les protestants 171

Chapitre VIL — La nomination au préceptorat 191

Chapitre VIII. — Les premières lettres de direction de Fénelon 197

Chapitre IX. — Fénelon, Mme de Maintenon et Saint-Cyr 229

Chapitre X. — Fénelon vu par Mme Guyon 241

Chapitre XI. — La nomination à Cambrai 269

Index des principaux noms 275

Table des matières 283

N° d'édition 1126 —

FIN







Début de la correspondance



Tome II Lettres antérieures à l'épiscopat 1670-1695





Texte établi

par Jean ORCIBAL

PARIS

ÉDITIONS KLINCKSIECK

1972

A Monsieur I. NOYE, P.S.S.

t La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa Pr de l'article 40).

« Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du Code Pénal. »

© Editions Klincksieck - Paris, 1972. Printed in France.

1. Au MARQUIS ANTOINE DE FÉNELON (1).

[1669-1671 (?)] (2).

Mon frère aîné (3) me paraît tous les jours de plus en plus sincère, bon et chrétien; mais aussi je me confirme de plus en plus tous les jours dans la pensée, que l'emploi où il est n'est nullement convenable à son humeur et à toutes ses manières d'agir, quoiqu'il se croie très propre pour cela. Mad. d'Aubeterre (4) est fort dans ce sentiment; et je crois que la famille se pourra servir très utilement de la créance qu'il a en elle, pour l'obliger à songer efficacement à son fils.

Lorsque mon frère est à l'hôtel de Conti, tout son temps se passe en jeux avec les petits princes (5), et en complaisance pour toutes les maximes (6), non seulement de Mad. la P. de Conti (7), mais encore de tout le reste de la maison (8), et son fils (9) ne se trouve point dans tous ces comptes-là.

Voilà, monsieur, de grands embarras, et il n'y a que vous seul qui puisse débrouiller une affaire si embarrassée. A moins que vous n'ayez la bonté d'y apporter au plus tôt un ordre décisif (10), le pauvre neveu sera infailliblement la victime de l'un ou de l'autre parti, puisqu'il a à se défendre tout à la fois de la risque d'offenser M. de Louvois (11), du ressentiment (12) de Mad. la P. de Conti, et de la facilité (13) de son propre père.

Je souhaiterais passionnément vous pouvoir dire ici quelque chose du détail de ce qui se passe entre M. Tronçon (14) et moi : mais certes, monsieur, je ne sais guère que vous en dire; car, quoique ma franchise et mon ouverture de coeur pour vous me semble très parfaite, je vous avoue néanmoins, sans craindre que vous en soyez jaloux, que je suis encore bien plus ouvert à l'égard de M. Tronçon, et que je ne saurais qu'avec peine vous faire confidence de l'union dans laquelle je suis avec lui. Assurément, monsieur, si vous pouviez voir les entretiens que nous avons ensemble, et la simplicité avec laquelle je lui fais connaître mon coeur, et avec laquelle il me fait connaître Dieu, vous ne reconnaîtriez pas votre ouvrage, et vous verriez que Dieu a mis la main d'une manière sensible au dessein dont vous n'aviez encore que jeté les fondements. Ma santé ne se fortifie point (15), et cette affliction ne serait pas médiocre pour moi, si je n'apprenais d'ailleurs à m'en consoler. Je crois que vous me permettrez, monsieur, de vous demander de vos nouvelles, avec la même liberté avec laquelle je vous rends

10 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 16694671 13 juillet 1674 TEXTE 11

compte do tout ce qui me regarde. Ayez donc la bonté, s'il vous plaît, de me donner vos ordres; car à présent que tout mon coeur et tout mon esprit est soumis, il ne faut plus user de tous les sages ménagements, et de toutes les réserves par lesquelles vous m'avez autrefois conduit si heureusement, sans que je pusse m'apercevoir où vous me meniez (16).

Je ne sais par où m'y prendre pour trouver quelqu'un qui m'apprenne des nouvelles de votre santé. J'oserai, monsieur, vous la recommander avec les plus pressantes instances, et vous conjurer d'éviter les grandes applications qui vous épuisent, qui vous empêchent de dormir, et dont vous craignez même pour l'avenir de fâcheuses suites. Si je ne réglais mon zèle par la discrétion, je prendrais encore la liberté de vous demander quelle espérance on- doit avoir pour votre retour. Je suis, monsieur, avec toute la soumission et tout le respect imaginable, votre très humble et très obéissant serviteur.

F. DE SALAGNAC FÉNELON (17).

2. Au MÊME.

A Carenac, ce 13 juillet [1674] (1).

Je crois, monsieur, que vous aurez été touché en apprenant la mort de M. de Saintabre (2), qui a suivi de bien près celle de son pauvre fils (3). Je ne doute pas même que vous n'ayez beaucoup de compassion pour ce qui reste de cette famille désolée. Je sais si peu en particulier ses besoins, et ce qu'il y a à faire présentement pour elle, que je ne puis, monsieur, vous demander aucun secours déterminé, et que je me borne par nécessité à vous supplier instamment de lui rendre en général tous les bons offices dont votre charité et votre bonté pourront vous faire aviser. Ce triste accident, auquel je suis extrêmement sensible, m'a fait faire bien des réflexions chrétiennes, dont j'espère vous rendre compte avec beaucoup de consolation, lorsque j'aurai l'honneur de vous voir.

Cependant, monsieur, mon frère de Salagnac (4) a une vue dont le succès me paraît difficile, mais avantageux et à lui et aux pauvres enfants (5) de M. de Saintabre. Mon frère croit qu'on ne donnera le gouvernement de Salces qu'à une personne qui se chargera de la récompense (6) de ces enfants, et que cette condition onéreuse empêchera qu'on ne donne ce gouvernement à ceux qui peuvent, par leurs services, le mériter en pur don. C'est ce qui lui a donné la pensée de profiter de l'alliance des deux familles, et de faire demander au Roi sur ce pied ledit gouvernement, offrant de se charger du paiement des enfants. Il se promet de le faire bien mieux qu'un autre. Je vous avoue, monsieur, que je regarde ce projet comme difficile; mais je conviens aussi, avec le reste de la famille, que le succès en serait fort souhaitable. Si mes cousins doivent obtenir quelque récompense pour ce gouvernement, je croirais leur rendre un bon service, de leur procurer l'avantage d'avoir affaire à mon frère, qui faciliterait la chose, et qui en userait très bien avec eux. D'ailleurs, ce gouvernement serait fort considérable, et pour mon frère, qui souhaite passionnément de profiter d'une si belle occasion de se faire faire un don par sa femme (7), et pour toute la famille, à qui il en reviendrait de la considération. Je crois, monsieur, que mon frère s'adressera à M. de Noailles (8), qui a plus d'occasion qu'un autre de rendre témoignage de lui; et il espère, monsieur, que vous voudrez bien faire agir aussi pour cela tous ceux de vos autres amis que vous jugerez à propos d'employer (9).

Vous verrez, monsieur, la lettre que M. de Sarlat (10) avait écrite à M. de Saintes (11), sur le reproche que M. de Saintes lui avait fait, de ce qu'il le faisait solliciter pour moi au préjudice de leur serment commun. Il est certain que M. de Saintes a paru en cela beaucoup, beaucoup plus scrupuleux qu'il ne l'est dans le fond; car en même temps qu'il se plaignait de la sorte, il agissait secrètement pour l'abbé de St-Luc (12), lequel m'a dit lui-même qu'il ne s'était présenté aux évêques, que sur la parole positive que M. de Saintes lui avait donnée de se charger du succès. Il faut ajouter à cela que M. de Sarlat a pu, sans blesser aucune des règles, avertir les évêques que j'ai dessein de me présenter à eux, leur exposer même ce qui peut m'attirer leurs voix (13) et prévenir outre cela les personnes de crédit, afin que, dans la suite, elles ne prissent point d'engagement d'en servir d'autres : toutes ces choses laissant les évêques dans une entière liberté, et ces sollicitations, qui sont même bien plus du reste de la famille que de M. de Sarlat, n'ayant jamais tendu à faire rien promettre à M. de Saintes, il n'a pas dû (14) se plaindre qu'on n'a pas eu assez d'égard à son serment. Vous ferez, monsieur, de tout cela l'usage que vous croirez le meilleur. Quand vous verrez M. de Saintes, je crois qu'il serait important de lui parler de l'abbé de Marillac (15), afin de voir si les prétentions de celui-ci rendront ce prélat contraire aux miennes. Si vos affaires, monsieur, vous conduisent du côté de Luçon (16) ou de Poitiers (17), j'espère que vous aurez la bonté de parler aux évêques de ces deux endroits. Pour M. de La Rochelle (18), on croit qu'il n'aurait pas beaucoup de peine à s'expliquer sur ses dispositions présentes, sans s'engager à aucune exécution dans le temps. Il serait fort utile de tirer cela de lui.

Mon frère n'est pas encore revenu des côtes de Guyenne, où il était allé avant que j'arrivasse.

Je suis toujours, monsieur, avec un respect, un attachement et une soumission filiale, votre très humble et très obéissant serviteur.

F. DE SALAGNAC.

12 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 28 février 1675 22 mai 1681 TEXTE 13

3. Au CHANOINE RAYMOND DE FOUILLAc

Sarlat, 28 février [1675].

J'avais résolu, monsieur, d'avoir l'honneur de vous voir chez vous, lorsque je fus à Cahors, et M. de Sarlat (2) m'avait chargé de vous faire mille compliments pour lui. Mais je demeurai si peu en cette ville et j'y fus si fort occupé par l'affaire qui m'y menait (3) que je fus contraint d'abandonner une des meilleures choses que je me proposais d'y faire. C'était de vous assurer, monsieur, que je serais fort heureux si vous m'accordiez quelque part en votre amitié et que je ferai toujours ce qu'il faut faire pour m'assurer un si grand bien, etc.

L'ABBÉ DE LA MOTHE-FÉNELON.

3 A. M. TRONSON A FÉNELON.

7 novembre [1676].

Si vous pouvez, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, prendre avec moi toute sorte de liberté, en quelque occasion que ce soit, il n'y en a point où vous ayez plus droit de le faire, que lorsqu'il s'agit d'une affaire où vous prenez quelque part. Vous savez combien je suis à vous; car, quoique je ne vous en aie pas donné de fréquentes marques par mes lettres, je ne laisse pas d'y être autant que jamais. Ainsi, en vous souvenant de ce que je vous en ai dit autrefois, vous aurez une idée parfaite de mes dispositions présentes. Jugez, après cela, si je n'aurais été ravi de pouvoir recevoir ici M. Javel (1), pour lequel et vous et Monseigr de Sarlat (2) m'écrivez d'une manière si obligeante; mais la nécessité d'observer nos règles a été un obstacle insurmontable : car nous ne saurions recevoir personne qui ne puisse au moins demeurer ici six mois. Je lui avais proposé de demander cette permission à Monseigr son Prélat; mais je ne l'ai pas vu depuis, et l'on m'a dit qu'il s'était retiré aux Pères de l'oratoire. Au reste, Monsieur, soyez persuadé que je suis très sincèrement votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON, Pr.

4. A L. A. DE NOAILLES (?) (1).

[Décembre 1678].

Je ne vous dis rien, ni sur vos ardents désirs de solliciter pour moi les puissances de ce pays ici, ni sur les exorcismes (2) que vous me faites dans votre lettre, pour me faire dire simplement ce que je crois utile à mes intérêts, ni même sur l'usage que nous avons fait ici de tout cela. Mu° (3) vous en écrit; pour moi, je ne veux point entamer cette matière, car j'aime mieux vivre et mourir en ingrat que de m'exposer à la tentation du compliment de remerciement que je vous dois.

Je suis toujours avec respect, Mr, votre très humble et obéiss(ant) serviteur.

F. DE L. F.

5. A LA MARQUISE DE LAVAL.

22 mai [1681] (1).

Oui, Madame, n'en (2) doutez pas, si je suis un homme destiné à des entrées magnifiques. Vous savez celle qu'on m'a faite à Bellac dans votre gouvernement (3); je vais vous raconter celle dont on m'a honoré en ce lieu. M. de Roufillac (4), pour la noblesse; M. Bose (5), curé, pour le clergé; M. Rigaudie (6), prieur des moines, pour le corps monastique; et les fermiers de céans, pour le tiers-état, viennent jusqu'à Sarlat me rendre leurs hommages. Je marche accompagné majestueusement de tous ces députés; j'arrive au port de Carénac (7), et j'aperçois le quai bordé de tout le peuple en foule (8). Deux bateaux, pleins de l'élite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant (9), les troupes de ce lieu les plus aguerries s'étaient cachées dans un coin de la belle île que vous connaissez (10) : de là elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer, avec beaucoup de mousquetades (11). L'air est déjà tout obscurci par la fumée de tant de coups, et l'on n'entend plus que le bruit affreux (12) du salpêtre. Le fougueux coursier que je monte, animé d'une noble ardeur, veut se jeter dans l'eau; mais moi, plus modéré, je mets pied à terre (13). Au bruit de la mousqueterie est ajouté celui des tambours. Je passe la belle rivière de Dordogne, presque toute couverte des bateaux qui accompagnent le mien. Au bord m'attendent gravement tous les vénérables moines en corps; leur harangue est pleine d'éloges sublimes (14), ma réponse a quelque chose de grand et de doux. Cette foule immense se fend pour m'ouvrir un chemin; chacun a les yeux attentifs, pour lire dans les miens quelle sera sa destinée. Je monte ainsi jusques au Château, d'une marche lente et mesurée, afin de me prêter pour un peu plus de temps à la curiosité publique. Cependant mille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse, et l'on entend partout ces paroles : il sera les délices de ce peuple. Me voilà (15) à la porte déjà arrivé, et les consuls (16) commencent leur harangue par la bouche de l'orateur royal (17). A ce nom, vous ne manquez pas de vous représenter tout ce que l'éloquence a de plus vif et de plus pompeux. Qui pourrait dire quelles furent les grâces de son discours ? Il me compara au soleil : bientôt après je fus la lune (18); tous les autres astres les

14 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 mai 1681 24 août 1684 TEXTE 15

plus radieux eurent ensuite l'honneur d© me ressembler; de là nous vînmes aux éléments et aux météores, et nous finîmes heureusement par le commencement du monde (19). Alors le soleil était déjà couché, et pour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même (20).

Ce 22 mai.

6. A LA MÊME.

Issigeac (1 ), 16 juin [1681].

On n'a pas tous les jours un grand loisir et un sujet heureux pour écrire en style sublime (2). Ne vous étonnez donc pas, Madame, si vous n'avez pas vu chaque semaine une relation nouvelle de mes aventures; tous les jours de la vie ne sont pas des jours de pompe et de triomphe. Mon entrée dans Carenac n'a été suivie d'aucun événement mémorable; mon règne y a été si paisible, qu'il ne fournit aucune variété (3) pour embellir l'histoire. J'ai quitté ce lieu-là pour venir trouver ici M. de Sarlat, et j'ai passé à Sarlat en venant. Je m'y suis même arrêté un jour, pour y entendre plaider une cause fameuse (4), par les Cicérons de la ville. Leurs plaidoyers ne manquèrent pas de commencer par le commencement du monde, et de venir ensuite tout droit par le déluge jusqu'au fait. Il était question de donner du pain, pour provision (5), à des enfants qui n'en avaient pas. L'orateur qui s'était chargé de parler aux juges de leur appétit, mêla judicieusement dans son plaidoyer beaucoup de pointes fort gentilles avec les plus sérieuses lois du Code, et la métamorphose d'Ovide avec des passages terribles de l'Ecriture sainte. Ce mélange, si conforme aux règles de l'art, fut applaudi par les auditeurs de bon goût. Chacun croyait que les enfants feraient bonne chère, et qu'une si rare éloquence allait fonder à jamais leur cuisine (6). Mais, ô caprice de la fortune ! quoique l'avocat eût obtenu tant de louanges, les enfants ne purent obtenir du pain. On appointa la cause (7), c'est-à-dire, en bonne chicane, qu'il fut ordonné à ces malheureux de plaider à jeûn, et les juges se levèrent gravement du tribunal pour aller dîner. Je m'y en allai aussi, et je partis ensuite pour apporter à Mgr vos lettres. Je suis arrivé ici presque incognite (8) pour épargner les frais d'une entrée. Sur les sept heures du matin, je surpris la ville; ainsi il n'y a ni harangue ni cérémonie dont je puisse vous régaler. Que ne puis-je, pour réjouir Mad"e de Laval (9), vous faire part des fleurs de rhétorique qu'un prédicateur de village répandit naguère sur nous, ses auditeurs infortunés (10) ! mais il est juste de respecter la chaire plus que le barreau.

L'ami Seron (11) est bien le bon ami, d'avoir guéri cette demoiselle, qui doit vous être si chère. Pour moi, je lui en sais le meilleur gré du monde, et parmi les obligations que je lui ai, je lui alloue cette cure comme faite à ma propre personne. Je voudrais bien pouvoir me réjouir de même, en toutes sûretés, de la guérison de Mr votre père (12), mais vous n'en parlez pas d'un ton assez ferme pour finir mon inquiétude. Ne soyez pas, s'il vous plaît, autant rigoureuse contre l'Anglaise (13), que les juges de Sarlat le furent contre les enfants. Si elle est malade, il la faut mettre chez les Hospitalières (14), et si elle est guérie, mettez-la chez Madame Finet (15). Répondez pour elle, et je vous promets que je mettrai ordre promptement au paiement de la somme que vous aurez promise (16). Quand vous écrirez en Anjou (17), souvenez-vous de

moi, pour faire en sorte qu'on s'en souvienne un peu en ce pays-là. Au surplus, venez nous voir, et venez vite (18). Je vous envoie la lettre

que vous m'avez conseillé d'écrire à M. Jasse (19). Je ne sais point son adresse, puisqu'il n'est plus à l'hôtel de Conti. Souffrez un billet pour Mad"e de Martel (20), je le lui enverrais à droiture (21),

si je ne craignais que madame de Vibrais aura quitté son petit hôtel (22).

Je vous remercie de ce que vous me mandez pour Rouffillac, et je vous en suis sincèrement très obligé, sans vouloir néanmoins que vous vous gêniez. Dès que vous le pourrez, donnez-nous une réponse décisive, parce qu'il est pressé de faire quelque chose de son fils (23). C'est un joli garçon (24), et il craint, avec raison, pour lui l'oisiveté du village.

7. A L'ABBÉ DE LANGERON.

Sarlat, 24 août [1684].

J'ai reçu, mon cher Abbé (1), avec beaucoup de joie la lettre que vous m'avez écrite de Chantilly (2). Je suis très fâché du mariage de M. votre frère (3); mais, comme il y a longtemps qu'on avait peu sujet d'attendre de lui ce qu'on désirait, je vous avoue que je suis moins touché de sa faute, que de la peine que Mad. votre mère (4) a eue [à] s'en consoler. Elle a de la religion, et il faut qu'elle l'emploie à se détacher de toutes les choses dont l'amour cause sa douleur. Elle passerait sa vie dans le trouble, à faire des efforts inutiles pour raccommoder ce qui se gâterait toujours d'ailleurs. Il faut une application et une habileté de conduite fort rare pour redresser une succession en mauvais état; mais il est impossible qu'elle ne tombe, lorsque ceux qui y ont part ne peuvent agir de concert (5). Ceux qui prennent le mauvais parti ont toujours plus de pouvoir et de facilité pour détruire, que les autres n'en ont pour conserver. Pour vous, mon cher Abbé, je souhaite ardemment que vous serviez au soulagement et à la consolation de Mad. votre mère : mais vous vous devez aussi à l'EŒlise- vous ne pouvez point en conscience passer les meilleures années de votre jeunesse dans des embarras d'affaires qui vont toujours plus loin qu'on ne croit, et qui vous détourneraient de votre étude et des fonctions auxquelles

16 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 24 août 1684 28 décembre 1685 TEXTE 17

vous vous préparez. Je voudrais de tout mon coeur être avec vous, pour partager avec Mad. votre mère, avec vous et avec Mad' de Lan-

geron (6) vos embarras. Je ne parle point de ceux de Mad" des Fesses (7); car je suppose qu'elle n'en a d'autre que celui de l'ennui. J'espère vous embrasser à la fin du mois prochain (8). Cependant priez pour moi et aimez-moi toujours.

Mandez-moi ce que c'est qu'un bruit qui a couru, que Mad. d'Alègre (9) était allée dans un désert. Je serais fâché qu'elle eût fait quelque démarche excessive. Si vous pouvez la voir, parlez-lui dans cet esprit, et mandez-moi de ses nouvelles.

J'ai pris grand plaisir à voir ce que vous me mandez de Descartes (10), mais il faudrait lire l'auteur de suite, pour conclure entièrement. Pour

moi, j'ai lu ces jours passés les deux livres de S. Augustin, de la

Prédestination des Saints, et du Don de persévérance, qui sont merveilleux (11). On y voit combien il est éloigné de se croire capable de

découvrir sur la grâce aucune vérité. Il montre, au contraire, que la plume de S. Cyprien était un glaive qui avait percé l'hérésie pélagienne longtemps avant qu'elle parût (12).

11 faut que je parte pour aller à deux journées d'ici (13) voir Mad. d'Uzès (14), Mad. de Noailles (15) et M. de Châlons (16). A mon retour, j'aurai lu quelque chose (17), et je serai plus libre. Je vous écrirai ce que j'aurai vu. Le philosophe (18) vous fait ses compliments; je crois qu'il fera bien; le fond en est excellent.

Xaintonge et d'Aulnix. Vous trouverez aussi ci-joint une autre lettre pour le sieur Pirot (2), syndic de la faculté de Paris, pour faire dispenser M. l'abbé de Langeron d'assister aux actes qui se feront entre-ci et le carême prochain. J'ai parlé au sieur de Mahy (3) et je l'ai chargé de vous voir, afin de prendre des mesures avec vous par rapport à la conversion de son père, à laquelle il doit travailler (4).

7 C. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, le 4 décembre 1685.

Je donne ordre, Monsieur, au sieur de Lubert, trésorier général de la Marine, de vous compter incessamment la somme de quinze cents livres outre celle que vous avez ci-devant reçue. Je vous prie de partir le plus tôt que vous pourrez pour vous rendre à Saintes étant très important par tout ce qui me revient de ce pays-là de travailler promptement à l'instruction des nouveaux convertis.

7 D. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, le 12 décembre 1685.

7 A. SEIGNELAY (1) A FÉNELON.

A Fontainebleau, 5' novembre 1685.

Je m'adresse à vous, Monsieur, pour avoir quelques bons prédicateurs pour faire une mission que le Roi veut envoyer sur les côtes de Xaintonge et de Poictou pour donner aux nouveaux convertis de ce pays-là les instructions dont ils ont besoin pour vivre en bons catholiques (2). Je vous prie de vouloir en choisir quelques-uns, et de me faire savoir les noms, afin que je donne les ordres nécessaires pour

leur départ.

7 B. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, le 17' novembre 1685.

Je vous envoie, Monsieur, une lettre pour M. l'abbé Fleury (1), auquel il faudra, s'il vous plaît, que vous fassiez savoir le temps et le lieu où commencera la mission que vous devez faire sur les côtes de

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 8 de ce mois (1). Je suis bien aise que le sieur Des Mahis soit dans le dessein de vous aller joindre sur les côtes de Saintonge et j'écris à Mr l'évêque d'Orléans (2) qu'il fera une chose agréable au Roi de lui en donner la permission.

A l'égard de l'affaire de M. de Villette (3), elle est pressée et je vous prie de vous rendre à Mursay (4) le plus tôt que vous pourrez, suivant ce que je vous ai écrit (5).

8. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER (1).

A Marennes, le 28 décembre [1685] (2).

Vous m'avez ordonné, Madame, de vous rendre compte de notre conduite; il faut vous obéir. Nous voici à Marennes (3), lieu où il y avait, dit-on, cinq ou six mille huguenots. Dans cet endroit et dans les villages voisins, on comptait quinze ou seize mille hérétiques (4). M. de Saintes (5) penchait à croire qu'il valait mieux aller d'abord à

18 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 28 décembre 1685

La Tremblade, qui est il peu près semblable à Marennes; mais M. l'Intendant de Rochefort (6), que nous avons vu le dernier, a conclu qu'il était plus utile au service du Roi de commencer par Marennes; en bons politiques, nous avons pris ce dernier parti : et nous avons gardé toutes les mesures qu'il fallait pour le faire agréer à M. de Saintes. C'est un évêque plein de douceur et de bonne intention; il nous a gardés plusieurs jours chez lui avec une extrême bonté. Les peuples (7) commencent ici à nous aimer; ils courent en foule à nos instructions, ils nous arrêtent dans les rues pour nous parler; ils sont bonnes gens, disent-ils, parlant de nous; ils nous prêchent bien l'Ecriture (8). Vous auriez du plaisir de nous voir embrasser ces marchands et ces matelots. Les applaudissements qu'ils nous donnent leur sont utiles et ne nous font point de mal : ils servent à les rendre dociles, et la grossièreté de ces gens-là est un assez bon préservatif contre les tentations de vaine gloire, quand ils nous donnent des louanges. Ce qui m'afflige est de voir de grandes misères. Ce canton (9) de pays produit très peu de blé : il ne subsistait autrefois que par la vente du sel et par le négoce. Le sel coûte maintenant quelquefois plus qu'il ne rapporte. Le négoce tombe tous les jours, surtout depuis ces conversions des marchands huguenots. De là vient qu'un nombre incroyable de familles manque de pain. M. l'Intendant de Rochefort m'a offert de l'argent pour des aumônes, selon l'ordre qu'il en a reçu de M. le marquis de Seignelay; mais, comme il nous a promis de nous venir voir dans peu de jours, et comme je suis bien aise de connaître sur les lieux par moi-même les choses à fond avant que de me mêler de parler, j'attends qu'il soit ici afin de ne rien faire que par lui et à coup sûr. Je ne saurais, Madame, vous dire combien ce M. l'Intendant me paraît un honnête et un aimable homme. Pendant le petit séjour que nous avons fait à Rochefort, nous l'avons toujours vu égal, doux et ferme, exact, laborieux, plein de piété, enfin si digne de gouverner que je voudrais qu'il fût évêque; il en fait les fonctions pour les nouveaux convertis, car il les instruit souvent lui-même avec beaucoup de zèle et d'une manière fort insinuante (10). Vous jugez bien, Madame, qu'étant entre ses mains, et lui étant recommandés très obligeamment par les lettres de M. le marquis de Seignelay, nous ne manquons de rien : notre unique peine est d'être trop bien traités pour des gens qui doivent vivre en missionnaires; si j'osais, j'en ferais mes plaintes à M. le marquis de Seignelay.

Ce n'est pas à moi à me mêler de lui faire des compliments; mais les bontés qu'il a eues pour nous avant et après notre départ de Paris ne me permettent pas de regarder indifféremment (11) ce qui lui arrive. Je voudrais donc bien, Madame, qu'il pût savoir par vous, sans être importuné d'une de mes lettres, combien je remercie Dieu de ce qu'il est ministre, et combien je demande pour lui un accroissement de bénédictions dans cette place (12). Je n'en souhaite pas moins à Monsieur le D. de Beauvillier (13) dans la sienne, afin qu'il puisse

16 janvier 1686 TEXTE 19

être tout ensemble selon le coeur de Dieu et selon le coeur du Roi pour le bien public (14). En faisant des souhaits pour les autres, je n'ai garde, Madame, de vous oublier : si ce que je désire arrive, après m'avoir fait travailler pour l'éducation des filles (15), vous me donnerez bientôt la peine de faire un mémoire sur celle des garçons (16). Je reviens néanmoins à dire à Dieu, parlant de vous et de M. le Duc de Beauvillier : Donnez leur selon que vous savez. Comment les hommes sauraient-ils se conduire, puisqu'ils ne savent pas même ce qu'il faut désirer ? Je ne saurais finir cette horrible (17) lettre, sans l'allonger encore d'un compliment dans les formes pour Mad"e de Beauvillier; il sera d'aussi courte taille qu'elle (18). Mais quel moyen de n'en faire pas un plus grand et plus sérieux à M. le duc et à Mad. la D. de Chevreuse ? Souffrez donc, Madame, que je leur épargne ici la peine de lire une lettre dont je les importunerais inutilement. Je salue toute votre Eglise domestique qui est dans la maison de Caesar (19). Vous reconnaissez le langage de S. Paul. Rien n'égale le zèle et le respect avec lequel je suis, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

Fr. DE FÉNELON.

Comme je suis obligé de...

la bonté, Madame, de me faire savoir... (20)

9. A LA MÊME.

A Rochefort, le 16 janvier [1686].

Mes lettres ont pris leur cours, Madame : elles ne sauraient plus s'adresser qu'à vous; aussi aurez-vous le principal mérite de notre mission pour en avoir eu souvent la tête rompue. Voici ce que je vous supplie de faire lire à Monsieur le marquis de Seignelay en secret (1).

Nous avons trouvé dans tous les esprits un attachement incroyable à l'hérésie; ils paraissent néanmoins frappés de nos instructions jusqu'à verser des larmes et à paraître quelquefois persuadés; mais la cabale (2) qui est entre eux et les lettres envenimées qu'ils reçoivent souvent des ministres qui ont passé en Hollande (3) renversent bientôt après toutes ces bonnes dispositions. D'ailleurs ils nous disent sans cesse : nous serions volontiers d'accord avec vous; mais vous n'êtes ici qu'en passant, dès que vous serez partis, nous serons à la merci des moines qui ne nous prêcheront que du latin, des indulgences et des confréries. On ne nous lira plus l'Evangile, nous ne l'entendrons plus expliquer (4),

20 CORRESPONDANCE 16 janvier 1686 TEXTE 21

et on ne nous parlera qu'avec menaces. ll est vrai qu'il n'y a en ce pays que trois sortes de prêitres, les séculiers, les Jésuites et les Récollets. Les Récollets sont méprisés et haïs, surtout des huguenots dont ils sont les délateurs et les parties (5)

µ

en toute nernSi011. Les Jésuites de Marcn nes sont (Mitré têtes de fer (6), qui ne pa dent aux nouveaux com‘ rrlt, pOUT C(' inonde (lue d'am(snde et de prison, et pour l'autre que du diable et de l'enfer. Nous avons cu des peines infinies à empêcher ces hons pires d'éclater (7) contre notre douceur, parce qu'elle rendait leur ,,é‘érit(; plus odieuse et que tout le monde les fuyait pour courir après nous nvee mille bénédictions; mais nous avons témoigné tant de déférence n ces bons pères qu'ils n'ont, Dieu merci, osé se fâcher et que nous sommes tous les jours chez eux pour entretenir une grande correspondance (8). Ils vivent bien et sont respectés. Si, au lieu de ses têtes dures et chaudes (9), leur compagnie veut mettre en ce lieu des esprits modérés et droits, tels qu'un certain père Aimar que j'ai vu à Saintes (10). ils pourront être fort utiles dans tout le pays; après tout, il n'y it rien de si bon qu'eux. Pour les curés, ils n'ont saleur) talent de parler (11), et c'est une grande confusion pour l'Eglise catholique, car les huguenots étaient accoutumés à avoir des ministres qui les consolaient et les exhortaient par des paroles touchantes de l'lcriture. Le curé de Marennes, qui est le principal lieu du paN s. (st vieux. un peu fou et incapable de tout (12). M. de Saintes n'a point de prêtres formés dans son diocèse, et à vous parler franchement, il est trop mou et trop crédule pour remédier à de si grands besoins. Il faudrait donc. si je ne me trompe, employer des Jésuites, mais choisir les plus modérés et leur faire une loi de prêcher avec douceur, de retrancher le latin qui est inutile (13), et de ne proposer certaines pratiques de dévotion que quand les esprits y seraient disposés (14). Le Père Aimar est très propre à mener les autres par ce chemin; mais il faudrait, outre cela, donner par exemple un habile curé à Marennes (15) avec deux bons vicaires. faute de quoi le ministère de pasteur demeurera méprisé et les sacrements seront administrés sans fruit. Si on donne ainsi à cette côte des prédicateurs qui gagnent peu à peu l'estime et la confiance des peuples, ils feront qu'on oubliera les ministres (16), ils trouveront que nous leur aurons préparé les coeurs des peuples et ils achèveront ce que nous ne pouvons que commencer, Mais, si on laisse les choses dans les mains où elles sont, un mois après notre départ les peuples seront plus aigris et plus entêtés de l'hérésie qu'ils ne l'ont été jusqu'ici. Il est certain que cette disposition des peuples est dangereuse dans un pays qui est une porte du Royaume qu'on ne peut fermer (17), surtout les ministres qui tiennent les coeurs des peuples dans leurs mains (18), étant chez les étrangers toujours veillant pour allumer le feu.

La seconde chose qui vous paraîtra peut-être d'abord peu importante, et que je crois capitale, c'est de leur accorder le chant des psaumes; ( ils demandent instamment la paraphrase de Godeau en vers français; il faudrait la noter de manière que le chant en fût simple et facile à tout le peuple. On leur permettrait de chanter les dimanches dans l'Eglise avec les catholiques quelques psaumes avant la messe et après vêpres. Ne pourrait-on pas faire pour les psaumes ce que les missionnaires font à la campagne pour certains cantiques sur les mystères qu'ils font chanter aux paysans après l'office (19) ? Si nous pouvions, pendant que nous sommes ici, leur donner cette consolation, ils seraient charmés, ils courraient en foule à l'église, ils s'accoutumeraient à notre culte, ce qui fait la plus grande difficulté; et cela, joint à des instructions solides et insinuantes, achèverait de leur faire oublier toutes les controverses (20). Il leur faut quelque chose qui frappe les sens, qui les console et qui semble nous rapprocher d'eux pour les accoutumer à nous. Sans cela toutes nos instructions ne sauraient prendre racine. Si on pouvait établir dans les deux ou trois principaux lieux du pays des écoles pour les deux sexes, cela assurerait l'éducation de toute la jeunesse qui, faute de ce secours, sera empoisonnée par les parents (il y a en certains diocèses, des maîtresses d'école admirables) (21). Il est vrai que toutes ces choses ne peuvent se faire sans argent; mais il importe moins au Roi, par exemple, de fortifier des places frontières que de mettre en sûreté une côte toute ouverte. où il y a des hérétiques innombrables qui, par une abjuration contrainte, n'ont fait que s'envenimer davantage contre l'Eglise et contre le Roi. et dont on devrait attendre les dernières fureurs (22) dans des temps de trouble. Enfin, sans me mêler de faire le politique, rien ne me paraît en tout sens si dangereux que de laisser les choses comme elles sont : avec toutes les abjurations qu'on a fait faire, on n'a fait qu'ébranler les esprits et presque tout l'ouvrage reste à faire. Les esprits ne peuvent demeurer dans cet état violent (23), si peu qu'ils trouvent d'ouverture. Dieu veuille qu'ils n'en aient pas.

Voilà, Madame, une longue et affreuse (24) lettre. Pourquoi vous attirez-vous de telles importunités ? Nous prions de bon coeur pour vous et pour M. le Duc de Beauvilliers. La piété est si intéressée à ce qui vous regarde que ceux qui l'aiment ne doivent jamais oublier vos besoins. J'avoue qu'ils croissent, car l'accroissement des prospérités est toujours celui des tentations. Le monde jette des racines d'autant plus secrètes qu'elles sont profondes dans le coeur. On ne goûte plus que ce qui est élevé, contre l'avertissement de l'apôtre (25); si on n'est pas entraîné, du moins on est étourdi par le torrent du monde. On se nourrit d'une vaine considération et les amusements de l'exil empêchent de soupirer après la patrie. Pardon, Madame, de ce sermon ajouté à tout le reste de mes importunités. Je suis, avec tout le zèle et tout le respect que je vous dois, votre très humble et très obéissant serviteur.

Fr. DE FÉNELON.

22 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 16 janvier 1686

Je prends la liberté, Madame, de renouveler un peu le souvenir de Mademoiselle de Beauvillier pour moi. M. l'Intendant de ce lieu me paraît de plus en plus plein de sagesse et de bonnes vues pour les affaires de la religion.

Je ne puis m'empêcher de vous dire qu'on gâtera tout en ce pays, si on y croit l'ouvrage bien avancé. Il est certain qu'il n'y a encore presque rien de fait dans les coeurs. Il ne faut faire cet ouvrage ni superficiellement, ni à la hâte. La persuasion ne se fait point par commandement. D'ailleurs, si on presse ces gens, qui ne croient rien de ce qu'il faut croire, afin qu'ils reçoivent les sacrements, on causera des sacrilèges innombrables (26). Les uns, par désespoir, seront sans religion; les autres auront la rage dans le coeur et, voulant déraciner le mal avec précipitation, on ne fera que l'envenimer. Ainsi je croirais, Madame, qu'il faudrait se borner à les faire aller à la messe et au sermon, où ils seront instruits et exhortés jusqu'à ce que l'instruction leur touche le coeur, et qu'on les voie sincèrement disposés à profiter des sacrements.

Il faut vous dire encore en grand secret, que j'ai découvert par les écrits de M. de Vilette (27) qu'il m'a confiés, qu'il est très mal converti; il ne croit point ce que l'Eglise croit. Ne me nommez pas; mais vous ferez une bonne oeuvre de faire qu'on l'empêche doucement de communier, et qu'il s'instruise.

SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, 22 janvier 1686.

J'ai rendu compte au Roi du fruit de la mission dont vous êtes chargé, et je suis bien aise de vous avertir qu'on a écrit ici que vous et ces Messieurs qui vous accompagnent vous rendiez trop faciles avec les nouveaux convertis sur l'Invocation des Saints, et les Images, et qu'on a prétendu que vous disiez que le culte des Images était inutile, et qu'on pouvait croire la même chose de l'Invocation des Saints; bien que je connaisse la fausseté de ce discours, je ne laisse pas que de vous en écrire afin que je puisse faire voir à Sa Majesté, à qui on en a parlé, la réponse que vous me ferez sur ce sujet.

J'ai vu ce que vous m'écrivez de la pauvreté du pays où vous êtes et de la disette du blé qu'il y a; aussitôt que Mr Arnoul m'a eu donné cet avis, j'ai chargé le munitionnaire de la Marine d'en faire acheter dans les autres provinces, et même hors du Royaume pour y en envoyer, et il doit y en arriver incessamment.

28 janvier 1686 TEXTE 23

23 A SEIGNELAY.

A Rochefort, le 28 janvier [1686].

Monsieur,

La bonté avec laquelle vous me faites l'honneur de m'avertir de ce qu'on a dit sur notre mission me fait espérer que vous voudrez bien rendre à Sa Majesté un compte exact de notre conduite. J'ai fait le premier jour de l'an, dans l'église des Jésuites de Marennes, un sermon dont la plus grande partie fut employée à expliquer tout ce que l'Eglise enseigne sur l'invocation des Saints. MM. les abbés de Langeron, de Bertier (1) et de Cordemoy (2) ont fait diverses conférences publiques pour établir de même cet article de notre religion; on n'a pas eu moins de soin de prouver le culte des images et des reliques. Nous n'avons fait aucun sermon où nous n'ayons fait entrer toutes ces vérités pour les imprimer fortement dans les esprits par de fréquentes répétitions. M. notre Intendant (3) m'a entendu parler plusieurs fois dans un seul sermon pour montrer l'erreur grossière et pernicieuse des hérétiques sur tous ces points. De plus, Monsieur, nous faisons le soir et le matin une prière où le peuple court en foule et dans laquelle sont l'Ave Maria (4), les litanies de la Vierge et d'autres oraisons aux Saints. Quand nous avons reçu des abjurations, nous n'avons souffert aucun adoucissement sur cette matière; car nous avons refusé de les recevoir à moins qu'on ne nous promît une croyance entière et distincte de tout ce que le concile de Trente enseigne sur ces articles. Ainsi nous avons été beaucoup plus exacts et plus fermes que les autres qui ont reçu des abjurations, car ils se sont contentés presque toujours que ceux qui abjuraient promissent en gros de croire ce que croit l'Eglise, quoiqu'ils ne crussent point encore en détail plusieurs articles de notre foi (5). Nous avons répété mille fois, et en public et en particulier, qu'il est d'une absolue nécessité pour le salut de croire qu'il est très saint et très utile d'invoquer les Saints et de rendre un culte religieux aux images. C'est parler précisément comme le concile de Trente; jamais théologien catholique n'en a dit davantage. Quand M. de Saint-Ermine (6), que je travaille à instruire, m'a dit, il y a déjà plus de quinze jours, que les articles de l'invocation des Saints et du culte des images ne l'empêcheraient pas de s'unir à nous, parce que l'Eglise n'exigeait point qu'on pratiquât ces actions superstitieuses et qu'ainsi il pouvait être catholique en continuant de les croire des abus pernicieux, je lui ai répondu que l'Eglise n'exigeait point ces pratiques comme absolument nécessaires au salut, mais qu'elle exigeait comme une chose essentielle et à la foi et au salut, qu'on crût ces pratiques très saintes et très utiles; je lui ai ajouté que, quand on les croit sincèrement saintes et utiles, bien loin

24 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 28 janvier 1686

d'avoir de la peine à les observer, on craint d'en perdre le mérite et le fruit. Ma fermeté inviolable sur ce point est actuellement, dit-il, un des plus grands obstacles à sa conversion. M. de Genes (7), officier de marine, nouvellement converti, témoignant à M. l'abbé de Langeron et à moi quelque petit reste de répugnance pour le culte des images, nous lui avons répondu devant M. l'Intendant que, quand il serait prêt à mourir pour tous les autres articles de la foi, il ne serait ni catholique, ni en voie de salut, s'il ne reconnaissait du fond du coeur cet exercice de religion pour très saint et très salutaire. Il est vrai, Monsieur, que nous n'avons pas cru devoir dire l'Ave Maria dans nos premiers sermons; mais nous ne l'avons fait qu'après avoir écrit à M. de Saintes (8) à qui nous avons rendu compte des moindres circonstances de notre travail. De plus, nos sermons ne sont que des prônes, de simples conférences, ou des prières de missions. Ni les curés dans leurs prônes, ni les missionnaires dans leurs conférences et dans leurs prières ne disent point d'Ave Maria. Quand nous avons fait des sermons en forme aux jours solennels, comme par exemple quand je prêchai aux Jésuites de Marennes le premier jour de l'an, l'Ave Maria n'y a point été omis. Enfin, Monsieur, cette pratique même n'a été retardée de peu de jours que pour y préparer incessamment les peuples par tous nos discours publics et particuliers, en sorte qu'elle fût établie avec une plus grande autorité et une plus parfaite persuasion. Cela est maintenant fait, et le fruit de cette petite condescendance nous paraît manifeste. Je suis même persuadé que les gens qui, faute de nous connaître d'abord, ont eu peut-être quelque peine là-dessus, ont les intentions si droites qu'ils reconnaissent maintenant la bonté des nôtres (9). Ils voient tous les jours que nous marchons dans le même chemin qu'eux avec déférence, avec confiance, avec une entière union de coeur et de doctrine. Ils savent combien nous sommes hautement déclarés, non seulement contre tout ce qui est nouveau ou suspect, mais encore contre tout ce qui est excessif ou singulier. Je viens, Monsieur, de vous exposer les petits ménagements que nous avons cru utile de garder d'abord avec des esprits irrités qui ne voulaient rien écouter et qui ajoutaient à l'horreur de notre religion un regret furieux de l'avoir, disaient-ils, professée par un faux serment. Nous pensions même que, l'autorité ayant commencé l'ouvrage, il ne nous restait en partage que la douceur et la condescendance pour les gagner peu à peu par l'instruction. Nous étions même persuadés que l'intention du Roi était qu'on ne négligeât rien de tout ce que la religion permet pour lui conserver tant de marchands et de matelots que nous avons trouvés sur le point de passer en Hollande (10), où leurs ministres les appellent sans cesse par des lettres séditieuses et envenimées (11). Bien loin de vouloir faire en tout cela rien de notre tête, nous avons toujours consulté M. l'Evêque de Saintes et M. l'Intendant de Rochefort, et nous avons rendu compte de toute notre conduite par plusieurs

4 février 1686 TEXTE 25

lettres à M. L'Arch. de Paris (12) et au Père de La Chaise (13). Si, nonobstant toutes ces raisons, on croit que nous avons commis quelque faute, on n'a qu'à nous donner des règles précises : nous sommes prêts à les suivre inviolablement et à nous corriger avec une docilité et une soumission sans réserve; pourvu que nous servions l'Église et le Roi, nous nous croirons toujours trop heureux de témoigner notre zèle à l'une et à l'autre. Je suis, avec un très grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

1O A. SEIGNELAY A FÉNELON.

[Le 4 février 1686].

J'ai vu la lettre que vous avez écrite à Madame de Beauvillier le 16 de ce mois (1). J'en ai rendu compte au Roi et Sa Majesté estime qu'il est nécessaire que vous et votre compagnie demeuriez un temps considérable soit à Marennes soit dans les autres lieux du pays pour gagner les esprits des nouveaux convertis et les accoutumer à la religion qu'ils ont embrassée (2). A l'égard de la proposition que vous faites d'établir des Jésuites pour prêcher, Sa Majesté m'a ordonné d'en conférer avec le P. de La Chaize, afin d'y en envoyer d'un esprit plus doux et plus accommodant que ceux qui sont à présent à Marennes. Je souhaiterais fort que ce dessein réussît et qu'on pût se mettre par ce moyen en état d'adoucir les esprits qui, de la manière dont vous parlez, paraissent fort aigris.

J'écris fortement à M. l'évêque de Xaintes de tâcher de mettre un autre curé à Marennes, en l'assurant que Sa Majesté le soutiendra puissamment pour empêcher les affaires que l'ancien curé lui pourrait faire, en cas qu'il soit à propos de le destituer.

Je vois clairement par tout ce que j'apprends par votre lettre et par ce que m'écrit M. de Xaintes que le plus grand mal qu'il y ait dans son diocèse est que la plupart des prêtres qu'il y a dans les cures sont fort ignorants, et qu'il n'en a aucun dont il puisse disposer pour remplacer les incapables ou pour donner de l'aide et du secours aux curés qui, par l'augmentation de leurs paroissiens, ne peuvent pas satisfaire à leurs fonctions; mais, sur cela, il me paraît que, le Roi voulant bien faire la dépense de l'entretien de ces prêtres, ainsi que je l'ai expliqué à M. de Xaintes, il doit être aisé d'en faire venir des pays voisins ou de Paris même, où M. de Xaintes a été si longtemps et où il en doit connaître un grand nombre (3).

Après avoir bien examiné les raisons qui ont été alléguées de part et d'autre pour permettre aux nouveaux convertis de chanter les

26 CORRESPONDANCE 4 février 1686 7 février 1686 TEXTE 27

psaumes de Godeau, Sa Majesté a trouvé qu'il y avait un tel inconvénient à leur accorder cette demande, qui est entièrement contraire à la pratique de l'Eglise que, non seulement elle ne l'a pas voulu permettre, mais elle a même fait écrire à tous les évêques pour la défendre (4).

J'ai vu ce que vous écrivez sur la nécessité d'établir des écoles, et j'écris à M. Arnoul de voir les endroits où elles sont le plus nécessaires; à l'égard de la dépense qu'il faudra faire pour cela, Sa Majesté veut bien en faire le fonds; ainsi le défaut de l'argent ne sera pas une raison pour faire manquer le bien que cela apportera dans le diocèse (5).

11. A SEIGNELAY.

A La Tremblade, ce 7 février [1686] (1).

Monsieur,

Je crois devoir me hâter de vous rendre compte de la mauvaise disposition où j'ai trouvé les peuples de ce lieu. Les lettres qu'on leur écrit de Hollande leur assurent qu'on les y attend pour leur donner des établissements avantageux, et qu'ils seront au moins sept ans en ce pays-là sans payer aucun impôt. En même temps, quelques petits droits nouveaux (2) qu'on a établis coup sur coup dans cette côte les ont fort aigris. La plupart disent assez hautement qu'ils s'en iront dès que le temps sera plus assuré pour la navigation. Je prends la liberté, Monsieur, de vous représenter qu'il me semble que la garde des lieux où ils peuvent passer, a besoin d'être augmentée. On assure que la rivière de Bourdeaux fait encore beaucoup plus de mal que les passages de cette côte. Presque tous ceux qui veulent s'enfuir vont passer par là, sous le prétexte de quelque procès (3). Il me paraît aussi que l'autorité du Roi ne doit se relâcher en rien; car notre arrivée en ce pays, jointe aux bruits de guerre qui viennent sans cesse de Hollande, fait croire à ces peuples qu'on les craint et qu'on les ménage. Ils sont persuadés qu'on verra bientôt quelque grande révolution (4) et que le grand armement des Hollandais est destiné à venir les délivrer (5). Mais en même temps que l'autorité doit être inflexible pour contenir ces esprits que la moindre mollesse rend insolents, je croirais, Monsieur, qu'il serait important de leur faire trouver en France quelque douceur de vie, qui leur ôtât la fantaisie d'en sortir. Il est à craindre qu'il en partira un grand nombre dans les vaisseaux hollandais qui commencent à venir pour la foire de Mars à Bourdeaux. On assure que les officiers nouveaux convertis font ici mollement leur devoir. Pour M. de Blénac (6), il me paraît faire le sien fort exactement.

Pendant que nous employons la charité et la douceur des instructions, il est important, si je ne me trompe, que les gens qui ont l'autorité la soutiennent, pour faire mieux sentir aux peuples le bonheur d'être instruits doucement. Je crois que M. l'Intendant sera ici dans peu de jours; cela sera très utile, car il se fait craindre et aimer tout ensemble. Une petite visite, qu'il vint nous rendre à Marennes, fit des merveilles; il acheva d'entraîner les esprits les plus difficiles. Depuis ce temps-là, nous avons trouvé les gens plus assidus et plus dociles. Il leur reste encore des peines sur la religion, la longue habitude de suivre de faux préjugés revient toujours, mais d'ailleurs ils avouent presque tous que nous leur avons montré avec une pleine évidence qu'il faut, selon l'Ecriture, se soumettre à l'Eglise, et qu'ils n'ont aucune objection à faire contre la doctrine catholique, que nous n'ayons détruite très clairement.

Quand nous sommes partis de Marennes, nous avons reconnu de plus en plus qu'ils sont plus touchés qu'ils n'osent le témoigner; car alors ils n'ont pu s'empêcher de montrer beaucoup d'affliction. Cela a été si fort, que je n'ai pu refuser de leur laisser une partie de nos Messieurs (7), et de leur promettre que nous retournerions tous chez eux. Pourvu que ces bons commencements soient soutenus par des prédicateurs doux, et qui joignent au talent d'instruire celui de s'attirer la confiance des peuples, ils seront bientôt véritablement catholiques. Je ne vois, Monsieur, que les pères Jésuites qui puissent faire cet ouvrage; car ils sont respectés pour leur science et pour leur vertu. Il faudra seulement choisir parmi eux ceux qui sont les plus propres à se faire aimer. Nous en avons ici un, nommé le père Aimar, qui travaille avec nous, et qui est un ouvrier admirable : je le dis sans exagération. Au reste, Monsieur, j'ai reçu une lettre du père de La Chaise, qui me donne des avis fort honnêtes et fort obligeants sur ce qu'il faut, dès les premiers jours, accoutumer les Nouveaux Convertis aux pratiques de l'Eglise, pour l'invocation des Saints et pour le culte des images. Je lui avais éerit, dès les commencements, que nous avions cru devoir différer de quelques jours l'Ave Maria dans nos sermons, et les autres invocations des saints dans les prières publiques que nous faisions en chaire. Je lui avais rendu ce compte par précaution, quoique nous ne fissions en cela que ce que font tous les jours les curés dans leurs prônes, et les missionnaires dans leurs instructions familières. Depuis ce temps-là je lui ai écrit encore pour lui rendre en détail le même compte de notre conduite, que j'ai déjà eu l'honneur de vous rendre. J'espère que cela, joint au témoignage de M. l'évêque et de M. l'Intendant, et des pères Jésuites, nous justifiera pleinement.

Je suis avec un respect et une reconnaissance parfaite, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

28 CORRESPONDANCE DE FENELON 14 février 1686

26 février 1686 TEXTE 29

11 A. SEIGNELAY A FENELON.

A Versailles, le 14 février 1686.

J'ai rendu compte au Roi de tout ce que vous m'avez écrit au sujet des instructions que vous donnez aux nouveaux convertis. Sa Majesté est persuadée de vos bonnes intentions et de votre zèle; Elle connaît aussi les gens à qui vous avez à faire, et combien il est important de travailler à les ramener avec douceur : et il n'y a rien à ajouter à la conduite que vous tenez8 et dont vous rendez compte par votre lettre du 28e du mois passé (1). Je vois clairement par le peu de progrès qu'on fait dans les esprits de ces nouveaux convertis qu'il sera très nécessaire que vous demeuriez longtemps sur les lieux, et Sa Majesté m'a ordonné de vous expliquer que vous lui ferez plaisir en cela et qu'Elle est persuadée que vous ne sauriez être employé à rien qui puisse être plus utile pour le service de Dieu et de celui de l'Etat (2). Le Père de La Chaise est convenu d'envoyer dix Jésuites à Marennes et d'observer que ce soient des gens doux et capables de ramener avec patience et charité les esprits des nouveaux convertis, et on emploiera à autre chose les trois qui sont à présent sur les lieux, puisque leur caractère n'y convient pas (3).

Vous ferez grand plaisir en ce pays-ci (4) de faire en sorte de convertir Mr de Ste Hermine. Je vous prie de me faire savoir ce qui se passera à cet égard.

11 B. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, le 20 février 1686.

J'ai rendu compte au Roi de votre lettre du 7e de ce mois et de la continuation de votre application. Tout le monde connaît assez qu'il n'y a rien à ajouter au zèle, à la prudence et à la douceur avec laquelle vous avez agi dans le pays où vous êtes, et que c'est le meilleur moyen pour parvenir à faire goûter à ces peuples les instructions qu'on veut leur donner, qui sont seules capables de leur faire perdre l'envie de quitter le Royaume. Ainsi il est d'une extrême importance que vous restiez parmi eux tout le temps nécessaire pour les mettre dans ces dispositions.

A l'égard des moyens d'empêcher les évasions qui pourraient arriver pendant la foire de Bordeaux, j'ai écrit à Mr Arnoul et au Sr Lombard (1), commissaire de la marine en ladite ville, d'établir sur tous les vaisseaux étrangers des personnes de confiance jusqu'à leur entière cargaison, lesquelles donneront avis de tout ce qui s'y passera et empêcheront qu'il n'y soit embarqué aucun Religionnaire ni nouveau converti; cet expédient m'ayant paru le plus sûr et le plus praticable.

Sa Majesté envoie aussi des officiers dans toutes les paroisses maritimes, avec ordre d'y veiller de leur côté, à peine d'en demeurer responsables, et elle a donné ordre au Sr Forant (2), qu'Elle a fait chef d'escadre de ses armées navales, de se rendre incessamment à La Tremblade; comme il est nouveau converti et de bonne foi et que les gens de ce pays ont beaucoup de confiance en lui, Sa Majesté espère qu'il travaillera avec succès à les retenir et à leur faire recevoir les instructions qui leur seront données.

J'ai rendu compte à Sa Majesté de la misère des peuples du pays où vous êtes9, et j'ai envoyé à Mr le Contrôleur général (3) un mémoire des moyens qu'il y aurait de les soulager (4). Je suivrai cette affaire avec plaisir et je serai bien aise de leur procurer quelque soulagement. J'ai commencé par donner les ordres nécessaires pour leur faire avoir du blé à bon marché, ayant été informé qu'ils en manquent, et vous pouvez assurer les principaux qu'en obéissant aux volontés de Sa Majesté et en profitant des instructions qu'Elle veut bien leur faire donner, ils recevront des marques de sa protection (5).

12. A SEIGNELAY.

A La Tremblade, 26 février [1686].

Nous avons laissé Marennes aux Jésuites, qui commencent à y grossir leur communauté, selon votre projet. Après plus de deux mois d'instruction sans relâche, nous avons cru devoir mettre en possession de ce lieu les ouvriers qui y seront fixes, et passer dans les autres de cette côte, dont les besoins ne sont pas moins pressants. Les trois Jésuites de Marennes n'y seront pas inutiles avec ceux qui y viennent. Les uns tempèreront les autres; il en faut même pour le temporel (1). Avant que de les quitter, j'ai tâché de faire deux choses : l'une, de faire espérer aux peuples beaucoup de douceur et de consolation de la part de ces bons pères, dont j'ai relevé fortement la bonne vie et le savoir; l'autre, de persuader en même temps à ces pères, qu'ils doivent en toute occasion se rendre les intercesseurs et le conseil du peuple dans toutes les affaires qu'ils ont auprès des gens revêtus de l'autorité du Roi.10 N'importe que les gens qui ont l'autorité leur refusent ce qu'il ne sera pas à propos de leur accorder; mais enfin ils doivent parler le plus souvent qu'ils pourront, sans être indiscrets, pour attirer les grâces et pour adoucir les punitions : c'est le moyen de les faire aimer, et de leur gagner la confiance de tout le pays; c'est ce qui déracinera le plus l'hérésie : car il s'agit bien moins du fond des controverses, que de l'habitude dans laquelle les peuples ont vieilli, de suivre extérieurement un certain culte, et de la confiance qu'ils

30 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 février 1686 8 mars 1686 TEXTE 31

avaient en leurs ministres (2). Il faut transplanter insensiblement cette habitude et cette confiance chez les pasteurs catholiques : par là les esprits se changeront presque sans s'en apercevoir. Dans cette vue, j'ai pris soin que plusieurs petites grâces, que nous obtenions pour les habitants de Marennes, passassent extérieurement par le canal des Jésuites, et j'ai fait valoir au peuple qu'il leur en avait l'obligation. Si ces bons pères cultivent cela, comme je l'espère, ils se rendront peu à peu maîtres des esprits. Ces peuples sont dans une violente agitation d'esprit; ils sentent une force dans notre religion, et une faiblesse dans la leur, qui les consterne. Leur conscience est toute bouleversée, et les plus raisonnables voient bien où tout cela va naturellement; mais l'engagement du parti, la mauvaise honte, l'habitude et les lettres de Hollande qui leur donnent des espérances horribles (3), tout cela les tient en suspens et comme hors d'eux-mêmes. Une instruction douce et suivie, la chute de leurs espérances folles, et la douceur de vie qu'on leur donnera chez eux, dans un temps où l'on gardera exactement les côtes, achèvera de les calmer. Mais ils sont pauvres; le commerce du sel, leur unique ressource, est presque anéanti. Ils sont accoutumés à de grands soulagements : si on ne les épargne beaucoup, la faim se joignant à la religion, ils échapperont, quelque garde qu'on fasse. Les blés que vous avez fait venir si à propos, Monsieur, leur ont fait sentir la bonté du Roi; ils m'en ont paru touchés (4). L'arrivée de M. Foran, que vous envoyez, servira aussi beaucoup à retenir les matelots. Dans la situation où je vous représente les esprits, il nous serait facile de les faire tous confesser et communier, si nous voulions les en presser, pour en faire honneur à notre mission. Mais quelle apparence de faire confesser ceux qui ne reconnaissent point encore la vraie Eglise, ni sa puissance de remettre les péchés ? comment donner Jésus-Christ à ceux qui ne croient point le recevoir ? Cependant je sais que, dans les lieux où les Missionnaires et les troupes sont ensemble, les Nouveaux Convertis vont en foule à la communion. Ces esprits durs, opiniâtres, et envenimés contre notre religion, sont pourtant lâches et intéressés. Si peu qu'on les presse, on leur fera faire des sacrilèges innombrables; les voyant communier, on croira avoir fini l'ouvrage; mais on ne fera que les pousser par les remords de leur conscience jusqu'au désespoir, ou bien on les jettera dans une impossibilité et une indifférence de religion qui est le comble de l'impiété, et une semence de scélérats qui se multiplie dans tout un royaume (5). Pour nous, Monsieur, nous croirions attirer sur nous une horrible malédiction, si nous nous contentions de faire à la hâte une oeuvre superficielle, qui éblouirait de loin. Nous ne pouvons que redoubler nos instructions, qu'inviter les peuples à venir chercher les sacrements avec un coeur catholique, et que les donner à ceux qui viennent d'eux-mêmes les chercher après s'être soumis sans réserve. Nous sommes maintenant, Monsieur, tous rassemblés ici, et de ce lieu nous allons instruire Arvert et tous les lieux voisins, qui forment une péninsule (6). Nous trouvons partout les mêmes dispositions, excepté que ce canton est encore plus dur que Marennes. Permettez-moi, Monsieur, de vous témoigner notre parfaite reconnaissance sur la bonté avec laquelle vous avez parlé au Roi de nos bonnes intentions dans le travail qui nous est confié. Nous ne cesserons d'y faire tous les efforts dont nous sommes capables, tant que vous nous ordonnerez de continuer, quoique nous avancions peu ici, et que nos occupations de Paris eussent un fruit plus prompt et plus sensible (7). J'oubliais de vous dire, Monsieur, qu'il nous faudrait une très grande abondance de livres, surtout de Nouveaux Testaments, et des traductions de la messe avec des explications : car on ne fait rien, si on n'ôte les livres hérétiques; et c'est mettre les gens au désespoir, que de les leur ôter, si on ne donne à mesure qu'on ôte (8). Je suis, avec un profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

13. Au MÊME.

A La Tremblade, 8 mars [1686].

L'arrivée de M. Forant a donné de la joie aux habitants de La Tremblade et j'espère qu'il servira beaucoup à les retenir, pourvu qu'il n'exerce point ici une autorité rigoureuse qui le rendrait bientôt odieux. Il donne un fort bon exemple pour les exercices de religion, et il engage par amitié les autres à les suivre. Sa naissance, sa parenté avec plusieurs d'entre eux, et la religion qui lui a été commune avec tous ces gens-là, le feraient haïr plus qu'un autre, s'il voulait user de hauteur et de sévérité pour les réduire à leur devoir. Cependant le naturel dur et indocile de ces peuples demande une autorité vigoureuse et toujours vigilante. Il ne faut point leur faire du mal; mais ils ont besoin de sentir une main toujours levée pour leur en faire s'ils résistent. Le sieur de Chatellars (1), subdélégué de M. Arnoul, suppléera très bien à ce que M. Forant ne pourra pas faire de ce côté-là. La douceur de l'un et la fermeté de l'autre, étant jointes, feront beaucoup de bien. Je n'ai pas manqué, Monsieur, de lire publiquement ici et à Marennes ce que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire des bontés que le Roi aura pour les habitants de ce pays, s'ils s'en rendent dignes, et du zèle charitable avec lequel vous cherchez les moyens de les soulager (2). Les blés que vous leur avez fait venir à fort bon marché leur montrent que c'est une charité effective, et je ne doute point que la continuation de ces sortes de grâces ne retienne la plupart des gens de cette côte (3). C'est la controverse la plus persuasive pour eux : la

32 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 mars 1686 8 mars 1686 TEXTE 33

nôtre les étonne, car on leur fait voir clairement le contraire de ce que les ministres leur avaient toujours enseigné comme incontestable, et avoué des catholiques mêmes. Nous nous servons utilement ici du ministre qui y avait l'entière confiance des peuples, et qui s'est converti (4). Nous le menons à nos conférences publiques, où nous lui faisons proposer ce qu'il disait autrefois pour animer les peuples contre l'Eglise catholique. Cela paraît si faible et si grossier par les réponses qu'on y fait, que le peuple est indigné contre lui. La première fois, plusieurs lui disaient, se tenant derrière lui : Pourquoi, méchant, nous as-tu trompés ? Pourquoi disais-tu qu'il fallait mourir pour notre religion, toi qui nous as abandonnés ? Que ne défends-tu ce que tu nous as enseigné ? Il a essuyé cette confusion, et j'en espère beaucoup de fruit (5). Ceux de Marennes sont aussi dans la même indignation contre un Ministre qu'ils croyaient fort habile. Il n'était pas sorti du royaume, parce qu'il a été mourant pendant plusieurs mois; enfin, il est guéri (6). Aussitôt M. l'abbé de Bertier, dans un entretien particulier, le pressa pour une conférence publique; le peuple la souhaita avec ardeur, et le ministre n'osa la refuser, tant ses meilleurs amis furent scandalisés de le voir reculer (7). Il promit donc, et marqua le jour; les matières furent réglées par écrit. Nous demandâmes deux personnes sûres qui écrivissent les réponses de part et d'autre, afin que le ministre ne pût pas disconvenir, après la conférence, de ce qu'il y aurait été forcé d'avouer. On s'engagea de mettre le ministre dans l'impuissance d'aller jusqu'à la troisième réponse, sans dire des absurdités qu'il n'oserait laisser écrire, et que les enfants mêmes trouveraient ridicules. Tout était prêt; mais le ministre, par une abjuration dont il n'a averti personne, a prévenu le jour de la conférence (8). Dès que nous découvrîmes sa finesse, nous allâmes chez lui avec les principaux habitants qui étaient les plus mal convertis. Il ne put éviter d'avouer qu'il avait promis la conférence, et qu'il se dédisait. Jugez, Messieurs, dîmes-nous sur-le-champ, ce qu'on doit croire d'une religion dont les plus habiles pasteurs aiment mieux l'abjurer que la défendre. Chacun leva les épaules, et un des principaux dit en sortant : Pour moi, j'ai soutenu mes sentiments tant que j'ai pu; mais je vais songer sérieusement à ma conscience. Cette promesse n'aura peut-être pas de suites assez promptes et assez solides; mais enfin, voilà l'impression des peuples : ils sentent le faible de leur religion, et la force accablante de la catholique. Je ne doute point qu'on ne voie à Pâques un grand nombre de communions, peut-être même trop. Ces fondements posés, c'est aux ouvriers fixes à élever l'édifice, et à cultiver cette disposition des esprits. Il ne faut que des prédicateurs qui expliquent simplement tous les dimanches le texte de l'Evangile avec une autorité douce et insinuante. Les Jésuites commencent bien; mais le plus grand besoin est d'avoir des curés édifiants qui sachent instruire. Les peuples nourris dans l'hérésie ne se gagnent que par la parole (9). Un curé qui saura expliquer l'Evangile affectueusement, et entrer dans la confiance des familles, fera tout ce qu'il voudra. Sans cela l'autorité pastorale, qui est la plus naturelle et la plus efficace, demeurera toujours avilie avec scandale. Les peuples nous disent : Vous n'êtes ici qu'en passant. C'est ce qui les empêche de s'attacher entièrement à nous.11 La religion, avec le pasteur qui l'enseignera, prendra insensiblement racine dans les coeurs. Les ministres n'ont été si puissants, que par la parole, et par leur adresse à entrer dans le secret des familles. N'y aura-t-il point des prêtres qui fassent pour la vérité ce que ces malheureux ont fait si efficacement pour l'erreur ? M. de Saintes est à plaindre, dans ses bonnes intentions, d'avoir un grand diocèse où le commerce et l'hérésie font que peu de gens se destinent à être prêtres. Si on n'établit au plus tôt de bonnes écoles pour les deux sexes, on sera toujours à recommencer. Il faut même une autorité qui ne se relâche jamais, pour assujettir toutes les familles à y envoyer leurs enfants (10). Il faudrait aussi, Monsieur, répandre des Nouveaux Testaments avec profusion : mais le caractère gros est nécessaire; ils ne sauraient lire dans le menu. Il ne faut pas espérer qu'ils achètent des livres catholiques; c'est beaucoup qu'ils lisent ceux qui ne leur coûtent rien : le plus grand nombre ne peut même en acheter. Si on leur ôte leurs livres sans leur en donner, ils diront que les ministres leur avaient bien dit que nous ne voulions pas laisser lire la Bible, de peur qu'on ne vît la condamnation de nos superstitions et de nos idolâtries, et ils seront au désespoir (11). Enfin, Monsieur, si on joint toujours exactement à ces secours la vigilance des gardes pour empêcher les désertions et la rigueur des peines contre les déserteurs, il ne restera plus que de faire trouver aux peuples autant de douceur à demeurer dans le royaume, que de péril à entreprendre d'en sortir. C'est, Monsieur, ce que vous avez commencé, et que je prie Dieu que vous puissiez achever selon toute l'étendue de votre zèle. Les Jésuites sont maintenant à Marennes en assez grand nombre pour instruire de suite tous les dimanches les principaux lieux de cette côte. Ainsi il ne nous reste qu'à leur préparer les voies en chaque lieu. Nous avons accoutumé les peuples à entendre les vérités qui les condamnent le plus fortement, sans être irrités contre nous. Au contraire, ils nous aiment, et nous regrettent quand nous les quittons. S'ils ne sont pas pleinement convertis, du moins ils sont accablés et en défiance de toutes leurs anciennes opinions. Il faut que le temps et la confiance en ceux qui les instruiront de suite, fasse le reste. Je ne prends, Monsieur, la liberté de vous représenter tout cela, qu'afin de recevoir vos ordres sur notre séjour en ce pays, et de les exécuter avec une parfaite soumission.

J'ai eu sept ou huit longues conversations avec M. de S. Hermine, à Rochefort, où j'ai été le chercher. Il entend bien ce qu'on lui dit, il n'a rien à y répondre; mais il ne prend aucun parti. M. l'abbé de Langeron et moi, nous avons fait devant lui des conférences assez fortes

34 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 mars 1686 15 mars 1686 TEXTE 35

l'un contre l'autre. Je faisais le protestant, et je disais tout ce que les ministres peuvent dire de plus spécieux (12). M. de S. Hermine sentait fort bien la faiblesse de mes raisons, quelque tour que je leur donnasse : celles de M. l'abbé de Langeron lui paraissaient décisives, et quelquefois il répondait de lui-même ce qu'il fallait répondre contre moi. Après cela, j'attendais qu'il serait ébranlé; mais rien ne s'est remué en lui, du moins au dehors. Je ne sais s'il ne tient point à sa religion par quelque raison secrète de famille (13). Je serais retourné à Rochefort pour lui parler encore selon vos ordres, si M. Arnoul ne m'avait mandé qu'il est allé en Poitou. Dès qu'il en sera revenu, j'irai à Rochefort, et je vous rendrai compte, Monsieur, de ce que j'aurai fait.

Je suis, avec toute la reconnaissance et tout le respect possible, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

14. A BOSSUET.

A La Tremblade, 8 mars [1686].

Quoique je n'aie rien de nouveau à vous dire (1), Monseigneur, je ne puis m'abstenir de l'honneur de vous écrire : c'est ma consolation en ce pays; il faut me permettre de la prendre. Nos convertis sont un peu mieux; mais le progrès est bien lent : ce n'est pas une petite affaire de changer les sentiments de tout un peuple. Quelle difficulté devaient trouver les apôtres pour changer la face de l'univers, pour renverser le sens humain, vaincre toutes les passions, et établir une doctrine jusqu'alors inouïe, puisque nous ne saurions persuader des ignorants par des passages clairs et formels, qu'ils lisaient tous les jours, en faveur de la religion de leurs ancêtres, et que l'autorité même du Roi remue toutes les passions pour nous rendre la persuasion plus facile ! Mais si cette expérience montre combien l'efficace (2) des discours des apôtres était un grand miracle, la faiblesse des Huguenots ne fait pas moins voir combien la force des martyrs était divine.

Les Huguenots mal convertis sont attachés à leur religion jusqu'au plus horrible excès d'opiniâtreté; mais dès que la rigueur des peines paraît, toute leur force les abandonne. Au lieu que les martyrs étaient humbles, dociles, intrépides et incapables de dissimulation, ceux-ci sont lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité, et prêts à toute sorte d'hypocrisies.12 Les restes de cette secte vont tomber peu à peu dans une indifférence de religion, pour tous les exercices extérieurs, qui doit faire trembler. Si on voulait leur faire abjurer le christianisme et suivre l'Alcoran, il n'y aurait qu'à leur montrer des dragons. Pourvu qu'ils s'assemblent la nuit, et qu'ils résistent à toute instruction, ils croient avoir assez fait. C'est un redoutable levain dans une nation (3). Ils ont tellement violé par leurs parjures les choses les plus saintes, qu'il reste peu de marques auxquelles on puisse reconnaître ceux qui sont sincères dans leur conversion. Il n'y a qu'à prier Dieu pour eux, et qu'à ne se rebuter point de les instruire.

Mais le grand chancelier (4), quand le verrons-nous, Monseigneur ? Il serait bien temps qu'il vînt charmer nos ennuis dans notre solitude, après avoir confondu au milieu de Paris les critiques téméraires. Je prie M. Cramoisy (5) de nous regarder en pitié : O utinam I...

M. l'abbé de Cordemoi n'attend pas avec moins d'impatience des nouvelles de son placet, que vous avez eu la bonté de vouloir présenter au Roi (6). Vous savez, Monseigneur, qu'il a le double titre de mérite et du besoin. Je souhaite que celui de votre protection fasse faire justice aux deux autres. Son absence, approuvée par le Roi, bien loin de lui nuire, doit lui servir, surtout depuis que nous sommes catholiques, authentiquement reconnus par les Ave Maria dont nous remplissons toutes nos conférences. En songeant à sa pension avec M. le contrôleur général, de grâce, Monseigneur, n'oubliez pas notre retour avec M. de Seignelai; mais parlez uniquement de votre chef. S'il nous tient trop longtemps ici loin de vous, nous supprimerons encore l'Ave Maria; et peut-être irons-nous jusqu'à quelque grosse hérésie, pour obtenir une heureuse disgrâce qui nous ramène à Germigny : ce serait un coup de vent qui nous ferait faire un joli naufrage (7)13. Honorez toujours de vos bontés, Monseigneur, notre troupe, et particulièrement celui de tous vos serviteurs qui vous est dévoué avec l'attachement le plus respectueux.

14 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 15 mars 1686.

J'ai rendu compte au Roi de ce que vous avez pris la peine de m'écrire par votre lettre du 26 du mois passé, et Sa Majesté a tout à fait approuvé la conduite que vous avez tenue, en faisant espérer aux peuples dont Sa Ma[jes]té vous a commis l'instruction toute sorte de douceur et de consolation des Jésuites auxquels vous devez laisser ce soin, à mesure que vous changerez de lieu.

Il est très important de donner aux nouveaux convertis les dispositions nécessaires pour se confesser et communier, et il serait très avantageux qu'ils le fissent; cependant je suis persuadé qu'il est à propos d'attendre que ceux qui connaissent l'état où ils sont les croient assez bien instruits pour recevoir ces sacrements.

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

36 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 23 mars 1686 29 mars 1686 TEXTE 37

15. A SEIGNELAY.

A La Tremblade, 23 mars [1686].

Monsieur,

Nous avons examiné avec M. de Saintes et avec M. Arnoul les besoins des divers lieux de ce pays. Il a été conclu que nous laisserons la moitié de nos Messieurs dans le diocèse de Saintes et que l'autre moitié passera bientôt dans celui de La Rochelle. Nous pouvons nous partager ainsi sans faire tort à chaque ouvrage, parce que trois ou quatre personnes suffiront en chaque lieu pour y faire les sermons et les conférences (1). D'ailleurs on a considéré, Monsieur, que les dix Jésuites établis nouvellement à Marennes (2) doivent se répandre pour l'instruction des lieux voisins tels que celui-ci, tandis que l'Aunix n'a pas les mêmes secours, et qu'il n'est pas moins important d'y prévenir les désertions que dans la Saintonge. Cependant, pour mieux contenter M. de Saintes, nous lui laissons encore dans ce lieu de La Tremblade la moitié de notre troupe, quoique nous y ayons déjà demeuré plus de six semaines. Les peuples (3) nous y paraissent ébranlés, et j'espère qu'on verra les principaux faire leur communion à Pâques. Le sieur Papin, qui a été leur ministre, s'est déclaré hautement dans les conférences pour toutes les vérités catholiques. Le peuple en a été fort soulevé contre lui, disant : Pourquoi nous a-t-il trompés ? Mais je crois que cette émotion (4) des esprits et cette déclaration du ministre seront fort utiles. Le ministre Mariocheau de Marennes, sur lequel j'ai eu l'honneur, Monsieur, de vous écrire ma pensée, ne donne pas les mêmes marques de la sincérité de sa conversion et quoiqu'il ait fort prévenu en sa faveur M. de Saintes qui est plein de douceur et de bonté, je crois qu'il est dangereux de le laisser à Marennes, où les esprits sont encore très malades. Nous laisserons ici, Monsieur, avec la moitié de notre troupe, M. l'abbé de Cordemoy qui conduira l'oeuvre fort sagement. Je puis vous assurer qu'il joint à une connaissance parfaite des controverses beaucoup de piété et de prudence. L'expérience que nous faisons tous les jours de son travail, me persuade qu'il achèvera de mettre bientôt La Tremblade dans un assez bon état pour un commencement. D'ici il doit aller, selon les désirs de M. de Saintes, à Royan, où le besoin d'instruction est pressant. Cependant j'irai avec l'autre moitié de nos Messieurs dans l'Aunix, où nous ferons ce que M. de La Rochelle et M. Arnoul jugeront à propos. M. l'abbé de Langeron ne peut éviter, Monsieur, de s'en retourner à Paris immédiatement après Pâques. La dispense que vous avez eu la bonté de lui faire donner en Sorbonne pour sa licence expire dans ce temps-là; de plus, la mauvaise santé de Mad. sa mère et les affaires de sa famille (5) le pressent de partir. Il l'aurait fait dès à présent s'il n'eût été retenu par le désir de suivre exactement vos ordres. Il est certain que nous sentirons (6) beaucoup son absence, car on ne peut instruire avec plus de talent et d'insinuation qu'il le fait. Je suis avec un profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

15 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

De Versailles, 25 mars 1686.

J'ai rendu compte au Roi du contenu en la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 8e de ce mois; il n'y a rien à ajouter au zèle et à la prudence avec laquelle vous avez agi jusques à présent14, et Sa Majesté est très satisfaite. Elle estime qu'il serait bien important que votre mission continuât jusqu'à la moisson, et je puis même vous dire que vous ferez plaisir à Sa Majesté de prendre ce parti.

J'écris à M. Arnoul d'agir de concert avec vous sur l'établissement des écoles nécessaires dans le pays où vous êtes et je vous prie de me faire savoir de quel nombre de Nouveaux Testaments vous avez besoin, et je vous les enverrai aussitôt.

A l'égard des vicaires, c'est à M. de Xaintes à faire savoir ses besoins, et je lui ai écrit que Sa Majesté était disposée à y pourvoir.

16. A SEIGNELAY.

A Rochefort, 29 mars [1686].

Monsieur,

J'ai déjà eu l'honneur de vous mander que le ministre Mariocheau de Marennes nous paraissait suspect de mauvaise foi dans sa conversion. Ce qui nous l'a persuadé, c'est qu'il a dit jusqu'à la veille de son abjuration qu'il ne doutait point de sa religion et qu'il était prêt à quitter sa famille et son bien si on voulait le laisser sortir du Royaume. Quand on lui en a ôté toute espérance, ses amis ont commencé à dire qu'il leur avait témoigné croire qu'on pouvait se sauver dans les deux religions, et c'est la meilleure (1) parole qu'on ait eue de lui. Il nous a manqué de parole sur les éclaircissements qu'il avait promis à M. de Saintes d'avoir avec nous, et quand je lui ai demandé s'il n'était pas vrai qu'il l'avait promis, il m'a répondu devant les prin-

38 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 29 mars 1686 29 mars 1686 TEXTE 39

cipaux habitants de Marennes qu'il n'était obligé de répondre ni oui ni non, et que je faisais un sophisme pour le surprendre. Il ajouta à ce discours tout ce qui peut marquer un coeur huguenot. Cependant il y avait déjà quatre jours qu'il avait promis secrètement de faire son abjuration, et il la fit le lendemain du jour qu'il m'avait parlé avec toute la chaleur d'un ministre devant les Nouveaux convertis. Voilà, Monsieur, ce qui m'a fait craindre qu'un homme qui se convertit par l'impuissance de sortir du Royaume et par la crainte de répondre à nos questions, pouvait faire du mal à Marennes où il y a tant de, gens entêtés (2), et qu'il était trop dangereux de l'y laisser tandis que sa conversion serait équivoque. Il est vrai aussi que M. de Saintes, par un excès de bonté, s'est laissé, si je ne me trompe, un peu prévenir en sa faveur. Mais enfin il nous suffit de dire ce que nous avons vu sur les lieux, après quoi nous sommes bien éloignés de nous vouloir ingérer dans une affaire dont M. de Saintes est chargé (3). Au reste, Monsieur, les ministres mal convertis ne font guère moins de mal que les lettres de ceux qui ont passé en Hollande. Je crois qu'il faudrait ou les éloigner ou les faire déclarer si hautement que le peuple ne pût s'empêcher de les prendre pour bons catholiques ou pour hypocrites indignes de toute croyance (4). C'est ce que nous avons fait à La Tremblade pour le ministre Papin, dont nous sommes contents. Je vois de plus en plus, Monsieur, qu'il n'y a qu'une longue habitude qui puisse changer les têtes dures de ce pays. Il leur faut un long régime et peu de remèdes prompts (5) pour les guérir. Des missions dans un an et dans les autres années suivantes feraient beaucoup plus de bien que la nôtre. Pour rapprocher des esprits si éloignés et si aigris, nous ne pouvons que les étonner (6), que les jeter dans le doute et dans le trouble, que leur faire sentir une force accablante dans une religion où ils ne croyaient trouver que superstition et faiblesse, enfin que les édifier et nous faire aimer d'eux, quoique nous leur disions des vérités qui doivent les remplir de confusion et de remords. Quand il n'est question que d'étourdir (7) un peuple par des menaces pour lui arracher une abjuration d'un moment, rien ne résiste. Mais quand il faut changer les coeurs 15et renverser dans des esprits grossiers, esclaves de toutes leurs coutumes, tout ce qu'ils ont cru depuis leur enfance, la force ne peut rien. J'ose donc vous dire, Monsieur, qu'on ne doit pas croire que les conversions soient plus retardées ici qu'ailleurs (8). Je crois qu'à tout prendre elles vont mieux ici que dans les lieux où elles semblent aller si vite. La persuasion, qui est la seule conversion véritable, se forme ici sur de bons fondements, au lieu qu'en d'autres lieux on se contente d'établir à la hâte un culte forcé sans aller au coeur. Si nous avions voulu éblouir de loin, nous aurions fait communier toute Marennes et toute La Tremblade; mais nous aurions par cette précipitation, fait des scélérats et serions indignes du ministère qu'on nous a confié.16 Nous instruisons, nous exhortons à la réception des sacrements; nous y faisons espérer une consolation sensible, nous pressons même ceux qui n'en sont éloignés que par des tentations d'y chercher le remède à leurs troubles. Ainsi j'espère que les communions qui se feront par cette voie seront sincères. Ces pauvres gens commencent à être agités par des doutes. Plusieurs familles en sont secrètement divisées; ils se défient les uns des autres; plusieurs même, qui paraissent durs, ne laissent pas d'être dans un embarras de conscience qu'ils n'osent témoigner. Si on se contente d'assujettir avec une pleine autorité les enfants aux catéchismes et les autres aux sermons (9), peu à peu on entrera dans leur confiance, on les fortifiera contre la mauvaise honte et la crainte de la cabale; dès qu'un certain nombre se déclarera (10), le reste viendra tout d'un coup en foule. Mais, si on les presse d'aller tous se présenter au confessionnal, comme on parle de le faire, ils voudront tous passer à l'examen. Chacun craindra de satisfaire moins le confesseur que son voisin, et de s'attirer par un retardement de communion quelque logement de soldats (11). Il leur paraîtra plus court et plus sûr de mentir. Les prêtres même, ou ignorants, ou trop faciles, ou jaloux de la mauvaise gloire d'avoir fait communier beaucoup de nouveaux convertis, lâcheront la main (12).17 Il y a actuellement à Saugeon un homme prisonnier pour avoir craché l'hostie dans l'église, après avoir communié pendant une mission des Récollets. Les confesseurs disent eux-mêmes qu'à peine trouvent-ils matière d'absolution dans tous ces Nouveaux convertis, tant ils s'accusent de peu de chose, quoique ce soit une confession générale de toute leur vie. Outre le danger manifeste des sacrilèges, voici, Monsieur, plusieurs inconvénients qui me paraissent. L'esprit du calvinisme est une lâche politique (13) et une profonde dissimulation; une mauvaise communion achèvera de former dans ces gens-là une fausse conscience. Ils croiront bientôt qu'on peut se sauver dans toute sorte de religion sans changer ses sentiments (14); on n'aura plus de marque certaine pour discerner les vrais convertis. Les faux seront presque incurables. On ne se défiera plus tant d'eux, on se relâchera de l'application qu'on a maintenant, lorsque tout le monde aura communié, comme si un sacrilège mettait tout en sûreté; beaucoup de missionnaires qui cherchent plus l'éclat que le fruit, se contenteront de cet extérieur, et cette affaire n'aura jamais été plus envenimée, que quand on la croira finie. Enfin, si quelque chose peut pousser violemment les peuples à une désertion, c'est la nécessité de faire des sacrilèges s'ils demeurent en France, et le remords cuisant qu'ils en sentiront. L'arrivée des Soeurs grises (15) que vous avez envoyées, et la cessation du droit des vingt et quatre sols (16) feront beaucoup de bien spirituel et temporel. Je suis avec un grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

40 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 29 mars 1686 21 avril 1686 TEXTE 41

J'ai déjà eu l'honneur de vous mander, Monsieur, la manière dont nous avons partagé notre troupe en deux parts égales. Celle qui est demeurée à La Tremblade avec M. l'abbé de Cordemoy doit aller à Royan quand M. de Saintes le jugera à propos. C'est de quoi nous sommes convenus avec lui. Cependant nous allons travailler dans le diocèse de La Rochelle et nous vous rendrons compte de notre travail.

16 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 6` avril 1686.

J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 23e du mois passé, et j'ai rendu compte au Roi de ce qu'elle contient. Sa Majesté approuve la disposition que vous avez donnée à votre mission, étant persuadée que vous n'avez rien fait à cet égard qu'après avoir connu qu'il était avantageux de partager votre compagnie comme vous avez fait.

J'ai vu ce que vous avez pris la peine de m'écrire au sujet du ministre Mariocheau. Il est certain qu'il ne convient pas du tout que cet homme demeure à Marennes, et j'écris à M. Arnoul qu'il faut qu'il cherche à l'employer ailleurs et à trouver quelque prétexte pour le tirer de son pays, étant à propos d'éviter de le tourmenter après sa conversion, aussi bien que de prendre en lui une confiance qui pourrait être préjudiciable aux nouveaux convertis dans les sentiments où ce ministre paraît être (1).

Sa Majesté trouve bon que M. l'abbé de Langeron revienne ici, puisque ses affaires de famille l'y obligent.

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

17. A SEIGNELAY.

A La Rochelle, 7 avril [1686].

Monsieur,

Nous n'avons plus d'autre affaire que celle de travailler en ce pays (1) selon les ordres que vous nous avez fait l'honneur de nous donner, et nous oublierons toutes celles que nous pourrions avoir ailleurs (2) jusqu'à ce que la moisson nous enlève nos auditeurs et nous donne congé. Nous passerons dans l'île de Ré d'abord après (3) Pâques (4). Cependant nous tâchons d'instruire cette ville, où les besoins sont encore grands. On court en foule à nos sermons avec un tel empressement que l'église est pleine trois heures avant qu'on prêche (5). Je ne sais si c'est la nouveauté qui les attire, mais nous n'avions point encore vu dans les autres lieux une telle ardeur. Les nouveaux convertis, même les moins persuadés, font comme les autres; nous commençons à les aller visiter chez eux et ils seront bientôt de nos amis. Il y en a quelques-uns qui sont si entêtés qu'on ne peut guère espérer de leur faire entendre raison; mais pour le plus grand nombre, la coutume et la confiance qu'ils prendront peu à peu en leurs nouveaux pasteurs achèveront de les rendre catholiques sans qu'ils s'en aperçoivent; les discours évangéliques leur font sur le champ une grande impression, mais bientôt après cela leur échappe (6). Ainsi, il n'y a qu'à ne se rebuter point de leur longue résistance, et qu'à continuer de les instruire solidement.

Je ne saurais vous dire, Monsieur, le nombre de Nouveaux Testaments dont on aurait besoin, car il en faudrait une quantité innombrable. Si quelque chose peut justifier l'Eglise dans ces esprits malades sur ce que les ministres ont dit si souvent qu'elle voulait arracher l'Ecriture aux fidèles pour cacher sa condamnation, si quelque chose peut adoucir ces esprits aigris, c'est de leur donner des Nouveaux Testaments avec profusion. Rien ne serait, ce me semble, plus digne du zèle et de la libéralité du Roi que d'en faire imprimer dans toutes les bonnes villes pour rendre cette distribution plus facile et plus abondante.18 Nous tâcherons, Monsieur, de distribuer utilement ceux que vous aurez la bonté d'envoyer (7). Je suis, avec une reconnaissance parfaite et un zèle très respectueux, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

18. A SEIGNELAY.

A La Rochelle, le 21 avril [1686].

Monsieur,

Je ne doute pas que M. l'Abbé de Cordemoy ne vous ait rendu compte, comme je l'en ai prié, des bonnes dispositions où Arvert et La Tremblade paraissent enfin (1); j'ai toujours espéré de ces deux lieux plus que de Marennes. D'ailleurs, M. Forant, qui a donné bon exemple, et le ministre Papin, qui a parlé comme nous avons voulu, nous ont beaucoup aidé (2). Enfin, nos Messieurs que nous y avons laissés, quand nous en sommes partis, ont continué à travailler avec une grande persévérance. Cette expérience, jointe à plusieurs autres, me confirme dans une pensée que j'ai eu l'honneur de vous écrire, c'est que ces pauvres gens cachent le trouble de conscience où nous les jetons, et s'efforcent de s'endurcir lorsqu'ils se sentent prêts à se

42 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 21 avril 1686 22 avril 1686 TEXTE 43

rendre. Il se fait maintenant, Monsieur, un dernier effort de tout le parti, qui nous fait sentir une résistance incroyable. Il ne faut pas que les avis de rigueur paraissent venir de nous; car ce serait ruiner l'oeuvre dont nous sommes chargés. Mais je ne puis, Monsieur, m'empêcher de vous dire en secret que, pour finir, il faudrait choisir en chaque lieu certains esprits envenimés et contagieux, qui retiennent tout le reste, tantôt par mauvaise honte, tantôt par séduction, et les exiler dans le coeur du Royaume où il n'y a eu guère de huguenots; on pourrait sacrifier à cet exemple ceux dont l'absence ne nuirait à ces côtes ni pour la marine ni pour le commerce. Dans cet exil, ils serviraient d'otages pour leurs familles qui ne pourraient déserter.19 Les autres deviendraient dociles, et on romprait ce reste de cabale. On ne saurait s'imaginer à quelles épreuves ceux qui sont endurcis mettent les autres qui sont ébranlés, et combien il y en a qui n'ont pas assez de courage pour oser paraître bons catholiques (3).

On a fait depuis quelques jours dans l'île de Ré un exemple qui a troublé et irrité les peuples. Je crois que cette exécution produira, avec le temps, de bons effets; car c'est un homme mort sans sacrements qu'on a traîné sur la claie, et cette rigueur servira à vaincre la mauvaise honte (4). Mais l'impression présente est fâcheuse. Elle réveille un violent désir de sortir du Royaume. J'en crains un autre inconvénient, c'est que chacun recevra les sacrements en hypocrite pour sauver (5) la voirie.20 Il me paraîtrait plus utile d'employer l'autorité à écarter les gens indociles, et à rendre les autres assidus aux instructions de l'Eglise. Sans recourir à des remèdes plus forts, l'ouvrage s'achèvera solidement, avec un peu de patience. Mais enfin, Monsieur, l'émotion (6) de l'île de Ré est venue jusqu'ici, et nous a fait conclure que nous devions nous réserver pour des temps plus tranquilles; en même temps il a paru qu'on souhaitait de nous retenir ici; nous ne pouvons vous répondre encore de rien de précis; mais, si les apparences ne sont point trompeuses, les fruits seront abondants en cette ville; nous allons de maison en maison rendre des visites, où nous passons assez souvent quatre et cinq heures à raisonner. Les familles s'assemblent, les voisins viennent aussi, chacun dit ses difficultés; surtout les femmes paraissent fort agitées; plusieurs des plus considérables d'entre elles commencent à se déclarer, se préparent aux sacrements et songent à gagner leurs maris. Cependant, nous faisons fréquemment des sermons, et tous les Nouveaux Convertis, sans en être sollicités, y viennent en foule assidûment; si nous pouvons gagner La Rochelle, cette ville entraînera tout le pays (7). L'île de Ré ne peut manquer de suivre, car ses habitants sont presque tous dépendants des gros marchands d'ici. J'ai formé une liaison avec un ministre nommé Bernon, qui est très mal converti, mais qui est très bon homme (8); j'espère qu'il sera bientôt aussi zélé pour l'Eglise qu'il a été préoccupé (9) contre elle, et par lui nous ramènerons une bonne partie des principaux religionnaires qui sont ses parents ou ses amis, et qui ont une entière confiance en lui sur la religion. Il demande un grand secret, car, outre que son instruction n'est pas achevée, de plus il deviendrait absolument inutile à nos desseins sur le moindre soupçon qu'on aurait de son commerce avec moi. Nous allons, Monsieur, travailler ici sans relâche et sans laisser prendre haleine à ces pauvres égarés. Dès qu'on les laisse deux jours à eux-mêmes, ils gâtent entre eux tout ce qu'on a fait pendant plusieurs mois. M. l'Abbé de Langeron ayant appris que Mad. de Langeron se porte mieux, je l'ai retenu ici et fort à propos; car il nous a fait ici depuis ce temps-là plusieurs bonnes conversions, et il nous en prépare d'autres. Ayez la bonté, Monsieur, de faire dire ou écrire un mot à M. Pirot pour faire prolonger sa dispense en Sorbonne sur la licence jusqu'à la fin de notre séjour en ce pays. Je dis jusqu'à la fin de notre séjour, ne sachant pas combien il durera, et ne voulant point le savoir que quand il vous plaira me l'apprendre. Je suis, avec tout le zèle et tout le respect possible, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

18 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 22 avril 1686.

J'ai reçu vos deux lettres des 27 mars et 7 de ce mois. Il ne peut rien de mieux que la conduite que vous avez tenue dans la mission que vous avez faite sur les côtes de Xaintonge. Le Roi, à qui j'en ai rendu compte, en est très satisfait, et Sa Majesté est persuadée, que vous continuerez avec le même zèle et la même application dans le pays d'Aulnix où vous êtes à présent.

Je vous ai fait savoir que j'avais écrit à M. l'évêque de Xaintes et à M. Arnoul, qu'il était à propos d'employer le ministre Mariochau ailleurs qu'à Marennes, pour avoir prétexte de l'en retirer, m'ayant paru, par ce que vous m'avez écrit sur son sujet, qu'il est important d'empêcher qu'il ne reste parmi les gens de ce lieu qui ne sont pas encore bien revenus de leur erreur.

Je suis persuadé comme vous, qu'il n'y a pas de meilleur parti, que celui de la douceur pour faire revenir ces gens, et j'ai toujours recommandé audit sieur Arnoul de ne se servir des voies de rigueur qu'à l'extrémité; et je lui écris même par cet ordinaire, en lui envoyant des ordres pour mettre en prison six des principaux habitants de La Tremblade et de Marennes, qui retiennent les nouveaux convertis dans leur mauvaise volonté, de ne les faire exécuter qu'après les avoir exhortés de changer de conduite, et avoir reconnu qu'il n'y aura point d'autre moyen pour en venir à bout.

44 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 avril 1686 11 mai 1686 TEXTE 45

J'explique aussi audit sieur Arnoul que l'intention de Sa Majesté est qu'il oblige les ministres convertis de son département, de faire des déclarations publiques de leur foi, et qu'il fasse observer s'ils vont à la messe et s'ils font les fonctions de bons catholiques.

J'ai fait savoir à M. l'évêque de Xaintes, que l'intention do Sa Majesté n'est pas de forcer les Nouveaux Convertis à se confesser et communier, et je crois que M. de La Rochelle est dans le même sentiment; et ce serait une chose sujette à de grands inconvénients de les obliger de s'approcher des sacrements sans préparation.

18 B. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, 4 mai 1686.

Vous aurez vu, Monsieur, par la lettre que je vous ai écrite du 22e du mois passé, que j'avais déjà prévu ce que vous me marquez nécessaire par votre lettre du 21 dudit mois en envoyant à M. Arnoul des ordres pour faire mettre dans des prisons éloignées six des plus opiniâtres habitants de La Tremblade et de Marennes, et de ceux qui, à ce que j'ai appris, détournent les autres de leur devoir, et je lui marque en même temps qu'il ne doit se servir de ces ordres qu'à l'extrémité et en cas qu'il ne voie en ces gens aucune apparence de changement.

Il n'y a rien à ajouter au zèle et à la bonne conduite que vous avez tenus dans votre mission, et je ne doute point que La Rochelle ne donne la même satisfaction que La Tremblade et Arvert et je puis vous assurer que Sa Majesté est très satisfaite du bon succès que vos soins ont eu en ce pays-là.

J'écris à M. Pirot pour faire prolonger la dispense accordée à M. l'abbé de Langeron jusqu'à votre retour.

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

19. A SEIGNELAY.

A La Rochelle, 9 mai [1686].

Monsieur,

M. l'abbé Milon a eu l'honneur de vous écrire pour obtenir son congé, parce que son quartier chez le Roi commençant au premier juillet, il a besoin de partir au plus tard à la Pentecôte, pour être quelques jours à Paris avant que d'entrer en service (1). M. l'abbé de Langeron ne peut, à cause de sa licence, éviter de partir à peu près dans le même temps, et c'est environ celui où vous avez borné nos missions, car les moissons sont en ce pays plus avancées que du côté de Paris, et cette année elles viennent encore plus promptement que les autres (2). Peu s'en est fallu, Monsieur, que ces jours passés je n'aie été réduit à vous demander mon congé sans attendre jusqu'au temps marqué; le travail de La Rochelle m'avait accablé; mais j'espère maintenant que mes forces pourront me mener jusqu'au bout. Nos conférences vont bien, Dieu merci (3). Toutes les personnes un peu raisonnables y sentent la force de la vérité. Ils y proposent leurs difficultés avec assez de confiance et de modestie. Il n'y a qu'un fou à qui la cervelle achève de tourner, qui voulut un de ces jours parler trop librement; mais on le fit taire d'abord, et les autres, quoique disposés à empoisonner tout, ne purent s'empêcher de reconnaître sa folie (4). Les esprits de cette ville sont capables d'instruction, mais il faut beaucoup de temps. On ne peut point espérer de les emporter par vive force de raison, ni par des touches passagères. Ceux même qui sont persuadés retombent à tout moment dans leurs anciennes erreurs, et tout ce qui les a convaincus leur échappe, tant ils sont faibles et tant les impressions de la coutume et de la cabale sont puissantes. C'est un des travaux les plus pénibles que d'être sans cesse à recommencer pour les soutenir; il y a dans ces ouvrages une surface unie qui promet d'abord beaucoup; mais, plus on enfonce, plus on trouve les esprits malades, irrités et indociles. Je suis avec un très profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

20. Au MÊME.

A La Rochelle, 11 mai [1686].

Monsieur,

J'avais eu l'honneur de vous écrire, il y a deux jours, qu'un fou avait voulu parler trop librement dans notre conférence, et que nous l'avions d'abord fait taire avec une pleine autorité. Mais sa folie croissant de jour en jour, il est venu dans la conférence que nous avons faite aujourd'hui pour parler encore. Je l'ai d'abord arrêté, et je lui ai dit : la chaleur et la présomption avec laquelle vous parlâtes la dernière fois est si contraire à la docilité et à la modération d'un homme qui cherche à s'instruire, que nous ne devrions plus vous écouter. Cependant, comme nous sommes ici en esprit de charité pour instruire tous ceux qui nous proposeront leurs difficultés, afin de s'éclaircir et de se confirmer dans la religion catholique, nous serons bien aises que vous déclariez que vous ne proposez vos difficultés que pour vous affermir dans la vraie foi, et en ce cas, nous vous donnerons avec plaisir,

46 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1 I mai 168e 23 juin 1686 TEXTE 47

comme à tous les autres, une pleine instruction; mais, si vous n'imitez pas leur modestie et si vous parlez en homme déterminé à l'hérésie, vous n'êtes plus du nombre de ceux que nous sommes chargés d'instruire, et vous n'avez qu'à vous retirer. Les conférences ne sont que pour ceux qui cherchent la vérité, et non pas pour ceux qui s'obstinent dans l'erreur. En même temps il m'a déclaré qu'il abjurait la religion romaine, et qu'il n'était là que pour nous faire sentir la vérité de la religion protestante. A ces paroles, je l'ai fait sortir doucement, et quoique l'assemblée fût assez grande, tout cela s'est fini sans bruit.21 A peine a-t-il été dehors, que d'autres, plus instruits que lui, ont proposé leurs difficultés avec docilité et modestie. Cependant, M. Milet (1) l'a envoyé arrêter chez lui, et l'a fait mettre dans la tour. Vous remarquerez, Monsieur, que ce malheureux était converti depuis six ans et paraissait bon catholique; mais il nous a déclaré, par un écrit signé de lui, qu'il y a un an qu'il est dans les sentiments où il paraît à cette heure. J'ai cet écrit, fait de sa propre main, et je le garde soigneusement. De plus, il a avoué à M. le grand vicaire de la Rochelle (2) ce matin qu'il n'avait jamais été catholique dans le coeur, et qu'il n'en avait fait profession que dans l'espérance de quelque avantage temporel. Il y a déjà plus de huit mois que beaucoup de gens, qui en rendent témoignage, l'ont entendu parler souvent en huguenot; enfin, c'était un hypocrite, mais hypocrite fou et connu de tout temps pour tel par les gens des deux religions. Notre porte étant ouverte au public pour la conférence, on ne pouvait l'empêcher d'entrer ni prévoir même certainement s'il viendrait. D'ailleurs, nous avions lieu d'espérer que ses amis lui raccommoderaient un peu la tête pour l'engager à venir proposer ses doutes sur le pied d'un catholique qui cherche à s'affermir; cela aurait réparé le premier scandale, et fait une bonne impression; mais une saillie l'a pris, et, s'il n'eût fait sa déclaration dans la conférence, il l'aurait faite dans la place publique. 22Il sera important que M. l'Intendant, qui sera ici demain de bon matin, l'ôte de la tour pour l'envoyer loin; car cet objet réveillerait le peuple pour son ancienne religion.

Je suis avec un très grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

21 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 26 mai 1686.

J'ai rendu compte au Roi de ce que vous m'avez écrit par vos lettres des 9 et 11 de ce mois; je puis vous assurer que Sa Majesté est satisfaite de la conduite que vous avez tenue dans vos missions, et Elle se remet à vous de les finir si vous l'estimez à propos.

21 B. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, 31 mai 1686.

Je vous ai écrit par le dernier ordinaire que le Roi trouve bon que vous reveniez ici lorsque vous l'estimerez à propos; mais comme Sa Majesté est persuadée qu'on ne doit pas laisser si tôt les nouveaux convertis du pays où vous êtes sans instruction, Elle m'a ordonné de vous écrire que son intention est que M. l'Abbé Cordemoy y demeure encore quelque temps avec trois autres de vos missionnaires. J'en écris par cet ordinaire audit Sr de Cordemoy, et il sera nécessaire que vous voyiez avec lui ceux qui conviendront le mieux à ce pays et que vous les priiez d'y rester jusqu'à ce que les esprits soient dans une meilleure disposition (1).

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

21. A SEIGNELAY

A La Rochelle, 23 mai [1686]

Monsieur,

A force d'étudier cette ville, je ne la connais plus. Quand on croit tout gâté, on voit les esprits revenir tout d'un coup. Ainsi, Monsieur, ne vous étonnez pas si mes lettres changent, car elles font comme les gens sur qui nous travaillons. Les petites traverses que nous avons eues n'ont fait que nous attirer un renouvellement d'attention : les principales têtes nous paraissent étonnées, et quelques-uns, qu'on croyait les plus difficiles, nous ouvrent leur coeur. Mais ces belles espérances peuvent s'évanouir en un moment (1). J'aurai soin, Monsieur, de les cultiver et, quoique mes forces soient épuisées, nous redoublerons tous nos efforts avant notre départ pour profiter de cet ébranlement qui paraît assez général. Je suis avec un zèle très respectueux, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

21 C. LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, le 23 juin 1686.

J'écris à M. Arnoul sur ce que vous prenez la peine de m'écrire au sujet des missions, et je lui marque qu'il serait à propos de les interrompre pour quelque temps et ne laisser des prédicateurs pendant cet

48 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 23 juin 1686 9 octobre 1686 TEXTE 49

été que dans les plus gros lieux pour prêcher les fêtes et les dimanches; je lui ordonne aussi de voir avec vous quels prédicateurs on pourrait établir et qu'il en confère ensuite avec Messieurs les Evêques. Je vous prie de me faire savoir ce que vous aurez estimé le plus à propos afin que j'en rende compte à Sa Majesté.

Je suis Monsieur absolument i vous.

21 D. M. TRONSON A FÉNELON (?).

Ce 29 septembre [1686].

J'ai reçu votre lettre avec bien de la joie, Monsieur et très cher en N.S. (1), parce que je souhaitais fort d'apprendre de vos nouvelles. Elles ne sont pas à la vérité si avantageuses que je désirerais, parce que je ne vous vois pas dans une pleine paix; mais cependant il y a sujet de bénir Dieu de ce qu'elle n'est troublée que par des scrupules et des restes d'une mauvaise habitude, et non point par les égarements du coeur. Le vôtre veut être inviolablement à Jésus-Christ, et c'est une grâce inestimable qu'il vous fait de le détacher du monde et de le préserver de sa corruption pour y établir sa demeure d'une manière aussi sensible que vous l'éprouvez. Mais c'est à vous à reconnaître cette grâce, et à vous faire un peu d'effort pour conserver cette paix sans laquelle il ne se plaît point dans une âme. Travaillez donc, mon cher Monsieur, à lui donner cette satisfaction, et tâchez à ne vous troubler pour quoi que ce soit, afin que l'on puisse dire de la résidence de Jésus-Christ en vous, factus est in pace locus ejus (2). Si dans quelques occasions vous ne lui êtes pas aussi fidèle que vous devez, si vous vous écartez en quelque chose de votre devoir, si vous craignez ou même croyez avoir fait quelque péché, humiliez-vous-en, mais ne vous en troublez point (3). Car le trouble augmente toujours le mal que l'humiliation pourrait guérir. Et enfin puisque vous ne voulez pas vous séparer de Dieu, et que vous voulez aimer ce qu'il aime, n'oubliez jamais qu'il est appelé le Dieu de paix, Deus pacis, non seulement parce qu'il est l'auteur et le distributeur de la paix, author et dator pacis, mais parce qu'il est encore amator et inhabitator pacis.

Que si avec toutes vos précautions et tous vos soins vous ne sauriez empêcher que l'intérieur quelquefois ne se trouble, abandonnez-vous à Dieu pour porter cette peine en satisfaction de vos infidélités passées, mais prenez garde surtout que l'extérieur ne se dérègle pas. Car c'est ce dérèglement extérieur qui vous fait le plus de tort et qui empêche que l'intérieur ne se guérisse.23 Je prie Notre Seigneur que vous puissiez dire un jour constamment, et non seulement par intervalles : In pace in idipsum dormiam et requiescam (4). C'est le souhait de celui qui est mille fois plus qu'il ne vous peut dire tout à vous.

L. TRONSON.

22. A BOSSUET (1).

Sarlat, 9 octobre [1686 ?] (2).

Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu'ici mon retour à Paris : mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s'en faut que je ne vole. A la vue de ce voyage, j'en médite un plus grand. La Grèce entière s'ouvre à moi; le sultan effrayé recule; déjà le Péloponnèse respire en liberté, et l'église de Corinthe va refleurir; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre (3). Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité (4). Je cherche cet aréopage où S. Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu (5). Mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa république (6). Je monte au double sommet du Parnasse : je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempé (7). Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon (8), pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux arts, qui la regardent comme leur patrie ? (9)

Arva, beata

Petamus arva, divites et insulas (10).

Je ne t'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé ! ô heureuse Patmos (11), j'irai baiser sur ta terre les pas de l'apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts (12) ! Là je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant, qui, bien loin de précipiter (13) l'Eglise comme Babylone, enchaîne le Dragon, et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe (14), l'Orient et l'Occident qui se réunissent (15), l'Asie qui soupire jusqu'aux bords de l'Euphrate (16), et qui voit renaître le jour après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs et revêtue d'une nouvelle gloire (17); enfin les enfants d'Abraham épars sur la face de toute la terre (18), et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ qu'ils ont percé (19), et montrer à la fin des temps une résurrection (20). En voilà assez, Monseigneur. Vous serez bien aise d'apprendre que c'est ici ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes (21), qui vous importunent peut-être. Pardonnez-les à ma passion d'avoir l'honneur de vous entretenir de loin, en attendant que je le puisse faire de près.

FR. DE FÉNELON.

50 CORRESPONDANCE DE FÙNELON 31 octobre 1686 1686-1687 TEXTE 51

22 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

31 octobre 1686.

Le Roi veut bien que M. Jolly envoie dans la maison des Nouvelles Catholiques le nombre de Soeurs de la Charité, qui lui sera demandé pour rendre service dans cette maison, ainsi que vous le proposez; et je vous envoie la lettre que j'écris à cet effet à M. Jolly (1).

23. A LA COMTESSE DE GRAMONT (1).

Mardi, 10 décembre [1686].

J'apprends, Madame, que le scandale qui vient d'éclater renouvelle de justes peines que des aventures semblables vous ont causées (2). J'y prends une véritable part, et je m'intéresse à tout ce qui vous touche. Ce qui me fâche le plus dans ces affaires malheureuses, c'est que le monde, qui n'est que trop accoutumé à juger mal des gens de bien, conclut qu'il n'y en a point sur la terre (3). Les uns sont ravis de le croire, et en triomphent malignement; les autres en sont troublés, et malgré un certain désir qu'ils auraient de se tourner vers le bien, ils demeurent éloignés de la dévotion par leur défiance de tous les dévots. On s'étonne de voir un homme qui a fait semblant d'être bon, ou, pour mieux dire, qui, ayant été véritablement converti dans la solitude, est retombé dans ses inclinations et dans ses habitudes dès qu'il a été exposé au monde. Ne savait-on pas que les hommes sont fragiles, que le monde est contagieux, que les gens faibles ne peuvent se conserver qu'en fuyant les occasions ? Qu'y a-t-il donc de (4) nouveau ? Voilà bien du bruit pour la chute d'un arbre sans racines, et attaqué de tous les vents ! Après tout, le monde n'a-t-il pas ses hypocrites de probité comme de dévotion ? Les faux honnêtes gens doivent-ils nous faire conclure qu'il n'y en a point de véritables ? Quand le monde triomphe d'un tel scandale, il montre qu'il ne connaît guère ni les hommes ni la vertu. On doit être affligé de ce scandale; mais il n'est permis d'être surpris de rien, quand on connaît à fond la misère humaine, et à quel point le peu de bien que nous faisons est en nous comme une chose empruntée. Que celui qui est debout tremble de peur de tomber (5), que celui qui est par terre, croupissant (6) dans la boue, ne triomphe point de voir tomber un de ceux qui avaient paru se soutenir. Notre confiance n'est ni dans les hommes fragiles, ni en nous-mêmes, aussi fragiles que tout le reste : elle est en Dieu seul qui est l'immuable vérité. Que tous les hommes montrent qu'ils ne sont que des hommes, c'est-à-dire néant, mensonge et péché; qu'ils se laissent entraîner par le torrent de l'iniquité, la vérité de Dieu n'en sera point affaiblie, et le monde n'en sera que plus abominable, pour avoir corrompu ceux qui cherchaient la vertu.

Pour les hypocrites, le temps les démasque, et ils se démentent toujours par quelque côté. Ils ne sont hypocrites que pour jouir du fruit de leur hypocrisie. Ou leur vie est molle et amusée, ou leur conduite est intéressée et ambitieuse. On les voit se ménager, flatter, faire divers personnages. La sincère vertu est simple, unie, sans empressement, sans mystère, elle ne se hausse ni se baisse; elle n'est jalouse ni de réputation ni de succès (7). Elle fait le moins mal qu'elle peut; elle se laisse juger, et se tait; elle est contente de peu; elle n'a ni cabale, ni dessein, ni prétention. Prenez-la, laissez-la, elle est toujours la même. L'hypocrisie peut imiter tout cela, mais très grossièrement. Quand on s'y trompe, c'est ou défaut d'attention, ou défaut d'expérience de la véritable vertu. Des gens qui ne se connaissent point en diamants, ou qui ne les regardent pas d'assez près, peuvent en (8) prendre de faux comme s'ils étaient fins : mais il est pourtant vrai qu'il y en a de fins, et qu'il n'est point impossible de les discerner. Ce qui est vrai, c'est que, pour se confier aux gens qui paraissent vertueux, il faut avoir reconnu en eux une conduite simple, solide, constante et éprouvée dans les dangers, éloignée de toute affectation, mais ferme et vigoureuse dans l'essentiel.

24. A UNE OFFICIÈRE DES NOUVELLES CATHOLIQUES.

Ce vendredi matin [1686 ou 1687 ?].

Je suis bien fâché, ma très honorée soeur (1), de ne pouvoir aller chez vous avant le départ de Mademoiselle de La Perrine (2). Voyez si elle pourrait prendre la peine de venir ici demain samedi à dix heures du matin. Je n'aurai guère que ce temps-là de libre.

Achevez par vos discours édifiants et par vos exemples une conversion où Dieu vous a donné beaucoup de part. Quoiqu'il ne faille pas dans les oeuvres de Dieu, se conduire par le succès, mais par notre vocation et par les règles de la foi, notre faiblesse a quelquefois besoin d'être soutenue dans le travail par la prompte récompense dont il est suivi. C'est pour cela, ma soeur, que Dieu bénit vos soins à l'égard de quelques protestantes. Celles qui se convertissent vous encouragent à travailler pour la conversion des autres. A mesure que votre foi augmentera, la gloire de Jésus-Christ et l'amour de l'Eglise auront plus de force pour vous animer et pour vous soutenir. Une seule âme sauvée, selon la parole d'un Apôtre peut assurer votre salut (3). Quand même les protestantes résisteraient toutes à la lumière, leur endurcissement

µ (photo ?) Ce III Fi I.,SPONDANCE FENI.:1,011 1686.1687

frrait (pl'atigmrotyr votre, récompense, en augmentant votre !muni» Vous savez que Dieu donne a chacun selon ses feuvres sans avoir égard ou milerps (pli &p end de lui et non 1)119 de nous. Or, il n'arrive que trop que le succès altère, le mérite de nos bonnes oeuvres par la vaine complaisance qu'il nous inspire. Au contraire très souvent l'inu-tilih^de ope.; travaux élève sur les ruines de l'amour-propre.

Nous devons croire que c'est toujours par notre faute que la parole de Dieu ne fructifie pas, et que c'est par la grâce de Jésus-Christ qu'elle fructifie : tout don parfait vient du Père des lumières (4), et c'est par le sommeil et la M-gligence des serviteurs que le champ du Seigneur

ou coi] ^ cri d'ivraie (5). Quand on a ces principes dans le co.iir, on est humble soit que l'on réussisse ou qu'on ne réussisse pas. A u lioi des siècles, la gloire et l'honneur (6), à nous la confusion et la peine. Mais si nous aimons l'honneur et la gloire de Dieu, entreprenons pour les glorifier tout le bien que nous sommes capables de procurer. H viifermons-nous dans notre état pour nous conformer à la divine volonté qui nous y a mis; mais ne négligeons rien de ce qui est proportionné à notre vocation et à nos forces. Sur toutes choses,

s(cur, travaillons à nous sanctifier les premiers, si nous voulons étre utiles au prochain. Que nos discours, nos actions, nos souffrances respirent l'esprit de Jésus-Christ, pour être capables de l'inspirer aux autres. Etouffons ou réprimons tout ce qu'il y a d'humain en nous, de peur d'affaiblir les impressions de ce qu'il y a de divin. Il ne faut souvent qu'une impatience marquée, une mauvaise humeur, un murmure, une critique injuste, pour nous faire perdre l'estime du prochain et détruire par là le fruit que nous aurions fait par nos soins. Notre propre délicatesse (7) nous doit faire ménager et craindre la délicatesse des autres. Nous ne pouvons souffrir quelquefois une parole impatiente, un air de mépris, un manque d'égards; et nous voulons que des âmes faibles portent (8) nos mauvaises humeurs ? Où est la religion (9), ma soeur, où est la raison ? Si nous sommes forts, nous devons supporter les faibles ainsi que parle saint Paul (10); si nous sommes faibles, nous devons éviter de nous affaiblir encore par nos chutes, et de scandaliser les forts, que nous devrions édifier. O Seigneur Jésus, remplissez-nous de votre esprit et videz-nous du nôtre. Apprenez-nous à être doux et humbles de coeur (11). Alors nous souffrirons tout des autres et ne ferons rien souffrir à personne. Nous serons circonspects pour ne blesser pas les plus petits, et patients pour ne nous sentir jamais blessés par les plus injustes. Uniquement occupés de glorifier Dieu et de nous sanctifier, la foi règlera toutes nos démarches, l'espérance nous animera dans nos peines, la charité les adoucira et nous les fera oublier. Consultez à tout moment les règles de la foi, ma soeur, dans les (12) des divines Ecritures et dans les enseignements de l'Eglise que Jésus-Christ en a rendue dépositaire : conformez votre vie aux instructions et aux exemples de Jésus-Christ et vous irez de vertu en vertu jusqu'à

28 février 1687 TEXTE 53

ce que vous voyiez et que vous possédiez dans la sainte Sion comme parle un prophète, ce Dieu des vertus (13) que vous avez aimé et que vous glorifierez à jamais.

25. A UNE NOUVELLE CATHOLIQUE.

janvier [1687 ou 1688 ?].

Votre psaume, ma très honorée soeur, m'a fait grand plaisir (1). Je ne voudrais pas que de tels ouvrages se répandissent (2). Mais je les passe bien plus volontiers que les choses de décision (3) et de raisonnement. On peut en simplicité soulager son coeur et se donner une joie spirituelle, suivant le conseil de l'Apôtre, par des cantiques (4). Vous savez aussi que saint Jacques veut qu'on chante quand Dieu par son amour élargit le coeur (5). Voilà la liberté simple des enfants de Dieu; si vous êtes unie à moi en lui, je ne le suis pas moins à vous dans le même centre de toute vraie union. Je suis ravi de ce que la soeur de... est si bonne et de ce que vous l'aimez tant. N'allez pas lui donner de l'esprit. Vous en semez par mégarde de tous côtés, et elle n'en prendrait que trop; ce mal est contagieux. J'ai toujours beaucoup de vénération pour notre bonne mère Prieure (6). La soeur de... m'est fort chère en N.S., mais il est temps qu'elle pratique ce qu'elle désire. J'aime M... sans mesure (7). Dites-le lui, il vous croira. S'il voulait bien ne me plus louer, j'en serais charmé. Corrigez-le de ce défaut. Bonsoir, ma très honorée soeur. Souvenez-vous de l'Evangile de ce dimanche c'est l'enfant qui instruit les Docteurs (8).

26. A SEIGNELAY.

Paris, 28 février [1687].

Monsieur,

J'obéis à l'ordre que vous m'avez donné de vous rendre compte par écrit de ce qui regarde notre mission de La Rochelle (1). Nous aurons : Mrs les Abbés de Bertier, des Marais, de Langeron, Fleury, Bitaut et deux bons ecclésiastiques de la paroisse Saint-Sulpice. M. l'Abbé Milon, qu'on a fort goûté à La Rochelle et qu'on y reverra avec plaisir, n'ose s'engager à y retourner (2), à cause de son quartier qui commence au mois de juillet, à moins que Sa Majesté n'ait la bonté d'agréer qu'il fasse ce voyage, supposé que la mission dure encore en ce temps-là; un de ses collègues pourrait servir en sa place, et cet Abbé nous serait

54 C01111ESPONDANCE DE FeNELON 28 février 1687

d'un grand secours. J'ai déjà pris la liberté, Monsieur, de vous parler du ministre Bernon, dont la conversion sincère et éclairée fait de grands biens à la Rochelle. Le désir de se rendre utile à ceux qui ont besoin d'instruction, et qui ont une singulière confiance en lui, l'a empêché de recevoir la pension que le Roi donne aux ministres convertis. Il a cru ce désintéressement nécessaire pour éviter les soupçons qui pourraient l'empêcher d'être écouté avec fruit. Il me paraît fort à souhaiter, Monsieur, qu’une conduite si édifiante ne le prive pas des libéralités du Roi, et que la pension lui soit gardée pour la recevoir, quand ces raisons de charité cesseront.24 Je suis avec un zèle très respectueux, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

26 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 11 mars 1687.

J'ai rendu compte au Roi du choix que vous avez fait des ecclésiastiques qui doivent composer la mission de La Rochelle. Sa Majesté l'a approuvé et Elle désire que vous les en avertissiez afin qu'ils se tiennent prêts à partir avec vous (1); à l'égard de l'abbé Milon, Sa Majesté consent qu'il y aille aussi, pourvu qu'il s'accommode avec un de ses confrères pour servir son quartier à sa place.

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

26 B. LE MÊME AU MÊME.

[Versailles], 9 mai 1687.

J'envoyai chez vous le jour de votre départ (1) pour vous dire que le Roi avait été informé qu'il y avait dans la mission de M. l'abbé de Cordemoy quelques ecclésiastiques qui n'ont pas toute la capacité nécessaire, et quoique je ne voie guère d'apparence à cet avis et que je sois persuadé que le sieur de Cordemoy vous aura fait part du choix qu'il a fait de tous ceux dont cette mission est composée, je ne laisse de vous en donner avis afin que, lorsque vous serez arrivé sur les lieux, vous voyiez avec lui ce qui en est; en cas que cet avis soit véritable, vous renverrez doucement et sans bruit ceux que vous estimerez à propos... (2).

26 mai 1687 TEXTE 55

27. A SEIGNELAY.

A La Rochelle, 26 mai [1687].

Monsieur,

Je me suis informé exactement selon vos ordres de la qualité des sujets qui composent la mission de M. l'abbé de Cordemoy. Bien loin d'être trop faible, elle me paraît trop forte pour La Tremblade où il n'y a presque que des matelots et des laboureurs. En vérité, Monsieur, ce lieu, à proportion de tous les autres aussi importants, occupe trop longtemps un si grand nombre d'ouvriers. Les esprits y sont rebutés de l'instruction par la lassitude des fréquentes conférences, et il serait temps de les laisser respirer un peu. Le Roi a fondé les Jésuites à Marennes pour les répandre tous les dimanches dans tous les lieux circonvoisins. La Tremblade n'en est qu'à une bonne demi-lieue. Je crois qu'il suffirait qu'un jésuite allât à La Tremblade deux fois la semaine faire des instructions familières et des prières publiques (1); ce secours, joint au travail de l'archiprêtre (2) qui est homme de mérite et qui a deux bons vicaires, serait assez grand. Un ouvrier fixe qui, sans controverse, mènera doucement les esprits par habitude et par confiance, fera beaucoup plus qu'une mission entière, qui coûte beaucoup au Roi. Le Supérieur des Jésuites de Marennes est très sage et très pieux; il y gagne tous les coeurs. Si on le charge du choix d'un de ses sujets pour La Tremblade, il aura soin de prendre pour cet emploi quelque jésuite qui entre dans son esprit et qui agisse de concert avec lui (3). Ainsi, Monsieur, je suis persuadé que, pour faire justice à cette mission, on doit lui donner des louanges sincères, mais qu'il est temps de la finir.

Nous éprouvons chaque jour de plus en plus qu'il ne faut guère espérer de gagner les peuples par le raisonnement et par les efforts passagers d'une mission (4). C'est la confiance, la coutume et l'édification qui attireront insensiblement les Nouveaux convertis.25 Dans cette vue nous commençons à instruire quelques jeunes ecclésiastiques pour continuer l'oeuvre après nous. Nous leur faisons faire avec nous des catéchismes où la jeunesse vient en foule, et nous y avons beaucoup plus d'auditeurs que nous ne l'eussions osé espérer (5). Nous tâchons d'éviter dans nos sermons l'air contentieux des controverses. Seulement nous faisons couler les preuves par voie de simple explication, et en y joignant des mouvements affectueux pour leur faire goûter l'esprit doux et humble de l'Evangile. Ainsi nous insinuons tout ce qu'il faut pour faire de vrais catholiques, en ne paraissant travailler qu'à faire en général de bons chrétiens (6). Tous ces soins suffisent à peine pour attirer ces esprits, tant ils sont effarouchés. Autrefois ils couraient aux sermons et fuyaient la messe; maintenant ils vont sans peine à la messe

56 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 mai 1687

parce qu'ils n'y entendent rien, mais le sermon les instruit et les touche. C'est ce qu'ils craignent : plus un prédicateur les a touchés, moins ils veulent retourner l'entendre. Leur grand proverbe est qu'il faut fuir la voix des enchanteurs (7). Plusieurs familles sont secrètement divisées sur la religion; mais les opiniâtres sont furieux : ceux qui commencent à être touchés sont faibles et timides, de façon que les uns retiennent les autres (8). De plus, les lettres pastorales de Jurieu et les autres lettres innombrables de Hollande renversent toutes les cervelles (9). Je soupçonne qu'ils font entre eux de petites assemblées où ils renouvellent leurs liaisons avec serment (10). Si nous pouvions détacher certaines personnes et les faire déclarer, tout défilerait en peu de jours. C'est à quoi nous travaillons par de fréquentes visites dans les familles. Nous y levons les difficultés de ceux qui cherchent quelque éclaircissement, et dès qu'ils nous paraissent en bon chemin, nous les sollicitons à se préparer aux sacrements. Je suis avec beaucoup de zèle et de respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

27 A. SEIGNELAY A FÉNELON

A La Ferté-sous-Jouarre, le 6 juin 1687.

J'ai reçu les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire les 12, 16 et 26 du mois passé (1). Le voyage que j'ai fait à Dunkerque m'a empêché de vous faire réponse plus tôt. J'ai rendu compte au Roi des mauvaises dispositions dans lesquelles vous avez trouvé les nouveaux convertis de La Rochelle. Sa Majesté espère que votre application et la douceur avec laquelle vous les traitez les remettra en meilleur état.

J'ai vu ce que vous m'écrivez au sujet de la mission du sieur abbé de Cordemoy, et je suis bien aise du bon témoignage que vous en rendez. J'écris au Supérieur des Jésuites de Marennes de faire choix d'un des meilleurs sujets qui soient avec lui pour l'envoyer deux fois la semaine à La Tremblade suivant ce que vous proposez.

A l'égard de ce que vous m'écrivez que la mission n'est plus nécessaire en ce lieu, je vous prie de me faire savoir si elle est plus utile ailleurs ou s'il vaut mieux la faire cesser entièrement.

Il n'y a rien de mieux que ce que vous avez fait pour l'instruction des Ecclésiastiques qui doivent continuer, en votre absence, ce que vous avez commencé à La Rochelle et Sa Majesté espère que vous les mettrez en état de le faire avec fruit.

Je suis, Monsieur, absolument à vous. 25 juin 1687 TEXTE 57

28. A SEIGNELAY.

[Juin 1687 ?].

Monsieur,

Les Nouveaux convertis nous paraissent maintenant à peu près revenus au point où nous les avions vus l'année passée, c'est-à-dire qu'ils sont un peu mieux que quand nous sommes arrivés. L'ébranlement des esprits recommence. Mais nous trouvons une difficulté extrême à faire en sorte que les uns veuillent écouter et que les autres, qui en écoutant sont convaincus, osent se déclarer bons catholiques.

Il est certain que nous avons détrompé ceux qui passaient pour les plus éclairés dans leur religion. Mais nous n'avons point encore pu jusqu'ici les détacher du reste du parti. Chacun regarde son voisin et ne veut pas être le premier à faire le pas (1). Il y a quelques têtes folles et incorrigibles qui font beaucoup plus de mal que les sages ne font de bien. Peut-être serait-ce un bonheur qu'ils s'en allassent (2). Ce serait une décharge et non pas une perte, car ceux-là sont les moins accrédités dans le commerce et les moins capables de le soutenir. En leur absence tout le reste se laisserait conduire. Pour les sages ils nous disent eux-mêmes que les peines d'esprit causées par des préjugés de religion sont si cruelles qu'ils n'ont garde de les vouloir faire souffrir à leurs enfants, et qu'ainsi ils seront ravis qu'on les instruise pour ne connaître que la religion catholique.26 Les catéchismes vont ici parfaitement bien, et beaucoup de clercs se forment pour les continuer (3). C'est sans doute le plus solide bien à faire. Vous aviez eu la bonté, Monsieur, de me promettre qu'on nous enverrait des Catéchismes historiques de M. Fleury (4). Si nous en avions, ils nous seraient fort utiles. Je suis avec un grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

28 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

A Versailles, le 25 juin 1687.

J'ai rendu compte au Roi de ce que vous avez pris la peine de m'écrire sur l'endurcissement des nouveaux convertis de La Rochelle. Il est fâcheux qu'il y ait aussi peu de dispositions dans cette ville à suivre la vérité : cependant la résolution dans laquelle ils paraissent être, de laisser élever leurs enfants dans la religion catholique, fera un bon effet un jour; et c'est la chose à laquelle on doit s'appliquer avec le plus de soin, comme celle dont on doit attendre le plus de fruit.

58 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 25 juin 1687

A l'égard des opiniâtres que vous seriez d'avis d'éloigner, j'ai envoyé à Mr Arnoul des ordres, le nom en blanc, pour envoyer dans d'autres provinces ceux qu'il estimerait à propos; et il sera nécessaire que vous preniez la peine de vous entendre avec lui sur ce sujet.

Je suis, Monsieur, absolument à vous.

29. A SEIGNELAY.

A La Rochelle, 29 juin [1687] (1).

Monsieur,

M. Arnoul vous aura mandé qu'il est temps de finir la mission à La Tremblade; mais comme les deux îles de Ré et d'Oléron n'ont pas eu jusqu'ici de grands secours, il désire retenir encore un peu la troupe de M. de Cordemoy et la partager entre les deux îles. Ce dessein, Monsieur, ne peut être que bon, car ces missionnaires feront toujours quelque bien dans les lieux où ils iront (2). Il est vrai qu'ils ne pourront pas travailler longtemps et qu'on doit peu espérer des instructions passagères. Pendant les moissons, tout le monde est trop occupé pour être assidu à une mission; celles qu'on fait pour les catholiques les mieux disposés sont impraticables dans cette saison; à plus forte raison, celles qu'on fait pour de Nouveaux Convertis qui ne cherchent que des prétextes pour fuir l'instruction. Je ne crois pas même, Monsieur, qu'on doive les presser dans ces circonstances, car ils croiraient qu'on ne veut pas les laisser en paix cueillir leurs fruits, et plusieurs pourraient dans ce chagrin prendre le parti de déserter. Dès la fin de juillet, il n'y aura plus rien à faire à La Rochelle même. Toute cette côte est pleine de vignobles; au mois d'août, la fin des moissons se joint avec les préparatifs des vendanges, qui sont d'un grand embarras, et toutes les familles un peu riches vont à la campagne (3). Mais enfin, Monsieur, le zèle de M. Arnoul pour retenir encore un peu ces Messieurs ne peut avoir que de bons effets. Ce qui est certain, c'est que de bons curés, de bons maîtres d'écoles et des Soeurs grises (4) feront en ce pays plus de bien que nous, surtout si ces secours sont accompagnés d'aumônes pour continuer celles du consistoire (5). Ce qui manque dans toute cette côte, c'est des prêtres qui aient quelque talent pour parler, qui édifient les peuples et qui sachent gagner leur confiance. Pour cet ouvrage il faut nécessairement plusieurs années de travail sans interruption : tout ce qui ne va que par secousses ébranle l'arbre sans le déraciner. L'année passée nous avions commencé cet ébranlement. On nous aimait assez, on était ému en nous écoutant, et on parut nous regretter. Mais, depuis notre départ jusqu'à notre retour, on n'a rien fait et les esprits par leur pente naturelle sont retombés plus bas

29 juin 1687 TEXTE 59

que nous ne les avions trouvés d'abord. Il en sera de même, Monsieur, de ce que nous faisons maintenant. Plusieurs des principaux docteurs du parti après de longues conversations sont enfin persuadés; ceux même que nous ne pouvons persuader sentent le faible de leur religion et nous déclarent qu'ils veulent élever leurs enfants dans la religion catholique pour leur épargner l'embarras d'esprit qui vient de toutes ces disputes. En effet nos instructions pour la jeunesse réussissent avec une assez grande facilité. Le gros du peuple que nous avons trouvé aigri et farouche, commence à être consolé et édifié. Ils nous font dire tous les jours qu'ils seraient ravis de nous croire, pourvu que nous voulussions retrancher diverses choses dont ils sont choqués. A tout cela nous répondons doucement que, comme nous n'avons pas fait la religion, nous ne pouvons y rien changer (6). Aussitôt ils soupirent; ceux qui ne sont pas assez crédules pour attendre l'accomplissement de leurs prophéties (7), s'imaginent du moins que leur longue résistance leur fera enfin obtenir quelque tempérament entre les deux religions, et c'est de quoi il importe beaucoup de les détromper. Il n'y a qu'un certain nombre d'esprits séditieux qui, avant vécu sans religion pendant qu'ils étaient huguenots, veulent maintenant se signaler dans la cabale par leur chaleur contre l'Eglise catholique (8), et certains demi-fanatiques qui n'écoutent rien, et dont on ne peut redresser le travers. Ceux-là apparemment, quoi qu'on fasse, sortiront du Royaume dès qu'ils trouveront une porte ouverte. Pour moi je crois, Monsieur, que ce sera un bonheur, car leur fuite purgera le pays du vieux levain qui empêche que les gens modérés n'écoutent et que ceux qui sont déjà persuadés ne se déclarent. Leur fuite serait le coup le plus salutaire, pourvu qu'elle n'entraînât point après eux ceux qui sont naturellement modérés, mais qui suivent toujours le torrent. Il est certain que ces factieux sont les moins riches, les moins laborieux et les moins utiles au commerce. Mais enfin, Monsieur, je prévois que notre travail qui commence à promettre d'assez grands fruits en aura fort peu, à moins qu'il ne soit soutenu après nous par des ouvriers fixes pendant plusieurs années. Il ne faut point espérer que les missions achèvent cet ouvrage. Le mal est trop enraciné et on travaille avec des efforts incroyables à l'envenimer tous les jours. Si on presse les Nouveaux Convertis par des instructions fréquentes, la sujétion d'y assister les fatigue et les irrite plus que les meilleures raisons ne les touchent. Si, au contraire, on les abandonne un peu à eux-mêmes pour les laisser respirer, ils retombent d'abord de leur propre poids dans leurs préjugés et dans leur aversion pour l'Eglise; ainsi il n'y a que des ouvriers fixes en qui ils prennent confiance et qui les gagnent insensiblement, dont on peut espérer ce qu'on cherche. Je suis avec un très grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

µ (photo)

t tul • r\li , r\( 1 1); J 14 juillet 1687

/1/411 mitr^itr..

A Ln Rochelle, 14 juillet [1687].

N'too. ;cm,

11 alibi, tir ilrrtier et dr Longeron ont continué ici les instruc-

amui pend:nit que j'ai (nit h• voy:1(. pic vous m'aviez permis de faire.

A itiritt rr'tr11tE, trnitvc"' les eLpritç plus adoucis, du moins en appa-

rence. Ils eoultneneent ii evotiter mais émotion, ce que nous n'avions Item vu iti,qu'iei; plii,icurs même tirs principaux témoignent avoir envie dei il'érlati t'il', ri c'eq presqur tout ce qu'on peut désirer, car on n'en

Vtbii tues Nt' vont ertissent, tli.s qu'ils ont fait cette première

dettiro elle de douter. Niais ce que nous avons de meilleur, c'est la noirdituis..e famille des Bernons (I). avec leurs alliances qui sont fort

étendue,. iiiini,trr tir eettr famille est enfin un très zélé catholique,

la tel %rut tir mi piété Cgale la fermeté de sa foi; conune sa parenté a une [hala)'(' confiance en lui, il les gagne tous; il a entre autres un ("1lt'ttt nomme Saignrtte ( t apot hicaire célèbre dans son art par l'in-

^..titton pltiirtirit remèdes connus de toute la France, qui est par-

faitement t'c^II1 el :IN yr >41 filin nie. C'était un des principaux anciens

du eon,istoire et tin tirs chefs du parti huguenot, en sorte que nous le efiiiiiitions, il y n trois mois, leur un des premiers qu'il faudrait re,pere qu'il fera dans la suite tintant de bien qu'il a fait de l'OUT le ministre Rernon, il n'a point voulu recevoir la pension pic sa N'Irtjesti, donne aux ministre, convertis (3); ce n'est ni bizarrerie, llï affretation; *unis il a cru deNoir donner à ses parents et à ses amis cette marque de de,interessement, pour être mieux en état de les permiader: quanti il le, verra affermis, il demandera, dit-il, comme un autre. ‘-, bienfait du Itoi. En effet, cette conduite éloigne tout soupçon, et lui attire la confiance de beaucoup de gens qui vont tous les jours Itti demander en st-eret s'il a éclairci quelque chose dans les longues

coliteierwes a eues avec nous; il leur montre les cahiers où il a

t,,,Ite> les objections que les protestants ont accoutumé de faire, ;4Nee les reponse,. que nuis lui avons données à la marge; par là, il leur foit voir qu'il n'a rien omis, pour la défense de la cause commune, et qu'il ne s'est tendu qu'à la dernière extrémité. Enfin, Monsieur, cet homme fait ici bettUrtItil) plus de bien que nous, et j'espère qu'avec te temps il en fera eneort• davantage; moins il cherche les grâces, plus il les uterite. Pour nous, je persiste à croire que nous devons enfin 1:.t,ser reposer tes esprits. Il est certain que la moisson n'est pas encore titnre, et qu'il ne faut pas vouloir la forcer de mûrir à la hâte. Les esprit. n'ont pas assez tir force ikiur revenir tout à coup. La coutume et 14% confiance, RN et' 1* lassitude de leur état présent, feront plus que ick* meilleures raisons. Les instructions de longue haleine les fatiguent

15 juillet 1687

Met les troublent; ce qui causera le plus de désertions est la pensée où ils sont qu'ils n'ont aucune trêve à espérer jusqu'à ce qu'ils soient parfaits catholiques (4). Au contraire, ce qui peut les retenir, c'est de leur faire goûter quelque douceur de vie, après tant d'agitations, et de leur montrer qu'on veut bien les attendre avec patience. Quoiqu'ils soient de mauvaise foi, lorsqu'ils demandent du temps, il est pourtant vrai qu'ils en ont besoin et que le temps fera sur eux plus qu'ils ne s'imaginent. Pourvu qu'on les oblige d'assister aux instructions communes des pasteurs, qu'on veille pour les empêcher de s'assembler secrètement, que leurs enfants soient exactement instruits, la coutume fera le reste peu à peu. Je vois que dans les lieux où l'on veut faire aller l'ouvrage plus vite, il y a beaucoup d'ostentation de la part des ouvriers, et peu de conversions solides de la part des peuples. On verra, si je ne me trompe, dans deux ans, que les lieux où l’on est allé si vite seront les plus reculés (5). Dans les autres (6), où tout est libre, on est au moins assuré qu'on ne fait aucun pas qui n'approche du véritable but. Pour tous les pauvres, ils viendront facilement si on leur fait les mêmes aumônes qu'ils recevaient chaque mois du consistoire. Cela se faisait avec beaucoup d'ordre, de discernement et d'économie. En observant la même règle, cette dépense n'irait pas loin. On ne donnerait qu'à ceux qui feraient bien leur devoir. Il me semble, Monsieur, qu'il faut autant qu'on peut rendre les grâces moins générales pour tous les convertis, parce qu'il y en a beaucoup qui en jouissent indignement, et les réserver pour ceux qui les méritent. Les fonds des consistoires, ou les biens confisqués des fugitifs pourraient fournir à ces aumônes que je propose. Nous partirons d'ici, Monsieur, dans cinq ou six jours ur Paris, selon votre permission. Je suis avec un profond respect, onsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. L'ABBÉ DE FÉNELON.

30 A. SEIGNELAY A FÉINELON.

A Versailles, le 15 juillet 1687.

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire le 29 du mois passé; j'en ai rendu compte au Roi, et Sa Majesté croit que le sieur abbé de Cordemoy et les missionnaires qui l'accompagnent peuvent être d'un grand secours dans les îles de Ré et d'Oléron, mais cependant si vous estimez que les missions ne soient pas utiles à présent, Sa Majesté vous donne la liberté de les faire revenir se remettant à ce que vous estimez le plus avantageux pour l'avancement de la Religion et du service de Sa Majesté (1).

62 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 15 juillet 1687 10 août 1687 TEXTE 63

La proposition que vous faites de ne continuer les missions pendant la moisson est très raisonnable, et Sa Majesté trouve bon que vous reveniez ici (2). Je vous prie de vouloir bien, avant votre départ, faire un mémoire de tout ce que vous croyez devoir être observé, pendant votre absence, pour maintenir les esprits des nouveaux convertis dans de bonnes dispositions à l'égard de la Religion, et de me l'envoyer afin que je tienne la main à son exécution. J'ai informé Sa Majesté de ce que vous m'écrivez au sujet des séditieux qui sont parmi les nouveaux convertis et comme Elle serait bien aise d'être informée, s'il y a grand nombre de ces mauvais esprits, je vous prie de vouloir bien me le faire savoir afin que je lui en rende compte.

Je suis, Monsieur, absolument à vous. qui. est très grande sur ces matières, lui donnera assez de moyens de leur accorder de petites douceurs qui ne tirent point à conséquences. Je pars, Monsieur, pour aller à Sarlat voir mon oncle; mais, en attendant que j'aille vous rendre compte de notre mission, M. l'abbé de Fleury, qui y a plus travaillé que moi, aura l'honneur de vous en dire tout ce que nous en savons (6). Je suis avec un très grand respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

32. MÉMOIRE DE FÉNELON A SEIGNELAY.

[Vers le 10 ? août 1687 (1 )].

31. A SEIGNELAY.

A Rochefort, 30 juillet [1687] (1).

Monsieur,

En partant de cette ville nous reconnaissons plus que jamais que l'ouvrage des conversions s'avance par des voies insensibles, plus qu'il ne paraît. Comme nous avons tâché dans cette fin de les attendrir, nous avons vu les moins persuadés nous venir dire adieu les larmes aux yeux, et, en nous avouant qu'ils n'étaient pas encore catholiques dans le coeur, ajouter qu'avec un peu de temps ils le deviendront. Il ne faut pourtant pas, Monsieur, se fier à ces bonnes dispositions, car elles s'évanouissent en deux jours, si on les abandonne à eux-mêmes (2). Mais on doit conclure, ce me semble, que si des prêtres qui aient le talent de prêcher affectueusement et de se faire aimer, les instruisent de suite, tout viendra assez promptement.27 Deux bons curés achèveront l'oeuvre; pour moi, Monsieur, je serais ravi de revenir voir ces bonnes gens quand l'ouvrage sera plus mûr. Je crois que dans un an et demi ou deux ans au plus, on pourra effacer dans La Rochelle tous les restes de l'hérésie, si on entretient ces bons commencements (3). M. de Romains, qui est un très bon nouveau converti, s'est rendu fort utile à plusieurs des principaux pour les détromper (4). Il ne faut pas les presser de s'approcher des sacrements; mais aussi, comme plusieurs n'en demeurent éloignés que par une mauvaise honte et par irrésolution, je crois qu'il serait utile que M. l'Intendant pût donner de petites distinctions à ceux qui donnent cette dernière marque de persuasion (5), comme de les observer moins que les autres, de leur confier plus qu'aux autres l'instruction de leurs enfants, de leur demander quelquefois leur avis sur certaines choses qui regarderont les autres, et de leur faire tous les petits plaisirs qu'il pourra. L'application de M. l'Intendant,

Le vrai état des Nouveaux Convertis de La Rochelle est difficile à représenter. Comme ils sont fort agités, ils changent souvent, et chacun a ses pensées fort différentes de celles des autres. Les familles sont divisées, et ils sont en défiance mutuelle (2). Les plus sages se tournent vers l'Eglise catholique. Mais comme ceux-là sont encore un peu flottants, les autres qui sont ardents et opiniâtres, les retiennent. Il y en a peu qui aient une persuasion assez vive pour se déclarer. Ceux qui résistent sont ou des visionnaires qui croient sentir le Saint-Esprit, ou des politiques sans religion qui se soucient peu de leur réforme, mais qui haïssent et qui craignent l'Eglise catholique. Ils ne peuvent se résoudre à laisser tomber un parti dont ils étaient les chefs, et à n'être plus rien. Ils se forment des espérances chimériques et les sèment parmi le peuple (3). Sans eux le peuple se soumettrait assez facilement (4). Je persiste à croire qu'il faudrait écarter quelques-uns de ces chefs qui dogmatisent (5), en cas qu'ils continuent à le faire.

Ce serait des otages qu'on aurait pour empêcher la désertion de leurs familles. On pourrait en envoyer quelques-uns dans les provinces du coeur du Royaume où il n'y a point eu de huguenots. On pourrait même donner aux autres quelque petit emploi pour les éloigner plus doucement de leurs familles. Peut-être ne serait-il point mauvais d'en envoyer quelqu'un dans le Canada (6) ? C'est un pays dont ils font eux-mêmes le commerce. Tout y est catholique (7). Le gouverneur, l'évêque et l'intendant veillerai[en]t sur eux.28 Il faudrait en écarter ainsi un petit nombre. M. l'Intendant connaît à peu près ceux qu'il faudrait choisir.

Il est certain qu'il faut quelque autorité ici plus qu'ailleurs à cause du naturel dur et hautain des Rochellois. Dès qu'on paraît les ménager, ils concluent que le Roi y est obligé par l'état des affaires étrangères (8), ou par quelque reste secret de sa maladie, ou par la lassitude de les presser toujours. Ainsi ils s'imaginent qu'il n'y a qu'à résister, et qu'enfin on les laissera vivre à leur mode, ou que du moins on leur

64 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 10 août 1687 10 août 1687 TEXTE 65

accordera la coupe (9). Il n'y a point de visions dont ils ne se repaissent. S'ils sentent qu'on lâche la main, ils deviendront insolents, ils s'accoutumeront à rentrer dans leur ancienne liberté, peut-être iront-ils jusqu'à faire des assemblées qu'il faudra punir (10). Tout au moins ils s'endurciront si on les laisse prendre haleine, et on sera à recommencer quand on voudra les ramener. Peut-être même qu'ils seront moins souples une seconde fois qu'ils ne l'ont été la première.

Je croirais donc qu'il faudrait les assujettir sans relâche à assister aux instructions. On pourrait y employer l'autorité sans rigueur. A l'égard de la messe, je me contenterais de les presser tantôt par de simples ordres, tantôt par quelques menaces légères et générales. Pour les sermons, je voudrais les y assujettir par de très légères amendes, ne fussent-elles que de cinq sols (11). Mais il faudrait les faire payer sans rémission chaque semaine. En ce cas, il serait important d'avoir de bons prédicateurs. Car ils se moqueraient des prédicateurs faibles qu'on les contraindrait d'entendre. Il faut réserver cette sujétion pour les instructions où l'on est sûr qu'ils seront malgré eux édifiés de notre religion. C'est dans cette vue que j'ai cru capital que les Pères de l'oratoire donnassent deux de leurs meilleurs sujets pour les deux principales paroisses de cette ville, qui dépendent d'eux (12). Ces légères amendes feraient que toutes les familles viendraient à l'église. Elles ne seraient pas assez fortes pour causer des désertions (13), et elles le seraient assez pour produire l'assiduité aux instructions (14). Il y a eu peut-être deux ou trois cents Nouveaux Convertis qui sont venus nous entendre, et qui ont été ébranlés (15). Les autres n'y sont pas venus, de peur d'être persuadés de notre doctrine. Ainsi nous avons été presque inutiles au plus grand nombre. Tout ce qui leur est venu de nous, c'est que ceux qui nous ont entendus et qui ont été touchés, leur ont rapporté quelque chose de nos discours. Il est certain que si on faisait ici de suite des instructions solides et touchantes, auxquelles tout le peuple fût assidu, le gros du peuple serait entraîné.

Selon les apparences, plusieurs entêtés songent encore à déserter. Mais, plus ils retarderont, plus leur ardeur se ralentira. C'est autant le mauvais état de leurs affaires que la religion qui les presse de s'en aller. On en voit qui couvrent leurs banqueroutes du prétexte de la religion (16). J'entends dire de tous côtés que les commis des fermiers du Roi gênent trop le commerce. Chaque intéressé qui passe ici fait pour sa compagnie de nouvelles règles. Les marchands ne savent tous les jours à quoi s'en tenir. Souvent on leur tend des pièges, et puis une confiscation les met au désespoir. Un peu de douceur et de commodité dans le commerce les retiendrait (17).29

Ceux qui déserteront faciliteront peut-être par leur fuite l'instruction de ceux qui ne s'en iront pas. Cependant il me semble que le plus sûr est de ne se relâcher point pour la garde des côtes. Ceux qui partent appellent après eux ceux qui demeurent. Ils leur cachent leurs misères; ils leur mandent les consolations qu'ils goûtent auprès des ministres. Ils font plus de mal par leurs lettres après leur départ, qu'ils n'en sauraient faire par leur présence. Plus il partira de Nouveaux Convertis, plus il y en aura qui voudront les suivre. Tel ne songe point à partir, qui y songerait, si son parent ou son ami avait pris les devants et l'exhortait à le suivre. L'émulation les ferait tous partir l'un après l'autre, et il y en aurait beaucoup que ce faux honneur entraînerait, quoiqu'ils en fussent très fâchés (18).

Je crois qu'on doit leur refuser la liberté de voir les prisonniers. Comme ceux-ci ne souffrent la prison que pour se glorifier de leurs chaînes dans tout le parti, dès qu'ils voient quelque Nouveau Converti, ils ne parlent que de leurs consolations et de leur zèle pour le martyre. Cent prédicateurs ne sauraient faire autant de bien, qu'un seul prisonnier fait de mal quand il parle ainsi. Il ne faudrait pas même que les prisonniers eussent entre eux la liberté de se voir.

Les Lettres de Hollande font des maux qu'on ne saurait comprendre. Si on faisait quelque règlement général pour obliger les particuliers à donner au magistrat tous ces libelles dès qu'ils les auraient reçus, le tout avec quelque peine comminatoire, la plupart, qui craignent d'être découverts, obéiraient. Les autres s'abstiendraient du moins de communiquer ces libelles à leurs amis. Ils craindraient les faux-frères, ils auraient peur qu'on ne remarquât à la poste que les paquets qui contiennent des imprimés s'adressent à eux. J'ai remarqué que la vigilance de M. l'Intendant pour faire demander les lettres pastorales de Jurieu (19) à ceux qu'on soupçonnait d'en avoir reçu, a été cause que plusieurs sont venus d'eux-mêmes apporter celles qu'ils auraient pu cacher (20).

Il me paraît qu'il serait très utile de faire imprimer en Hollande, et ensuite de répandre chez les Nouveaux Convertis, des lettres qui montrassent le ridicule et l'emportement de celles de Jurieu. H faudrait aussi qu'elles fissent voir l'extravagance des prophéties par lesquelles on abuse les peuples. Afin que ces lettres ne fussent point suspectes, il faudrait qu'elles ne parussent point catholiques. L'envie et la division qui règnent en Hollande entre leurs docteurs rendrait cela très vraisemblable. On pourrait même laisser croire que ces lettres seraient faites par Aubert de Versé (21), socinien, ennemi implacable de Jurieu, et qui écrit en effet tous les jours en Hollande contre lui. C'est un homme d'une rapidité à accabler Jurieu. Peut-être que M. l'ambassadeur (22), qui est sur les lieux, pourrait avec un peu d'argent se servir de cet homme et de ses semblables, pour faire diversion et pour semer les libelles qui décrieraient le parti des ministres réfugiés en ce pays-là. Du moins ces libelles seraient lus ici avec empressement et avec fruit.

Je crois qu'on pourrait faire en même [temps] trois choses dont la dépense n'irait pas loin, et qui avanceraient bien l'ouvrage. La pre-

66 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 10 août 1687

8 novembre 1687 TEXTE 67

mière serait de donner des pensions secrètes à certains chefs du parti qui commencent à revenir de bonne foi. Par eux on saurait beaucoup de choses importantes, et on se servirait d'eux pour faire entendre raison à quantité de petits esprits qui ne veulent point écouter les docteurs catholiques, mais qui écoutent volontiers ces demi-docteurs qu'ils croient neutres entre les deux partis. Il y a peu de gens en cette ville qui aient des pensions. Plusieurs même de ceux qui en ont ne s'en rendent guère dignes. On pourrait, en supprimant les pensions de ceux qui font mal, faire un fonds presque suffisant pour ces pensions secrètes. Lorsque ceux qui font mal se remettraient à faire mieux, on pourrait leur rendre leurs pensions (23).

La seconde dépense serait de faire un fonds réglé pour continuer les aumônes du Consistoire. Les Nouveaux Convertis les continuent, et vous voyez bien que ce pauvre peuple n'a garde de se déclarer contre une religion, pendant qu'ils sont nourris par ses plus zélés défenseurs. Cette aumône ne monterait pas à une grande somme, et elle engagerait tous ces pauvres à assister aux instructions. Ainsi on rendrait sûrement par là beaucoup de familles catholiques (24).

La troisième dépense serait pour des maîtres et des maîtresses d'école. Les peuples n'ont pas de quoi les payer. Ils s'épuisaient pour en avoir autrefois de leur religion. Mais on ne les réduira jamais à payer régulièrement des gens qu'ils regarderont comme les empoisonneurs de leurs enfants. De plus il faudrait en avoir de bons, car toutes les honnêtes familles ne peuvent se résoudre à envoyer leurs enfants chez des maîtres qui auraient eux-mêmes besoin d'être instruits. Je crois même qu'il faudrait donner de quoi avoir de petits prix pour récompenser à l'école et au catéchisme ceux qui font le mieux. C'est le moyen d'exciter l'émulation parmi les enfants, et de faire prévaloir la bonne instruction sur la séduction des parents (25).

Enfin, je suis persuadé qu'on doit veiller beaucoup pour empêcher les ventes de biens et de meubles, les aliénations, les gros emprunts, et même les changements de domicile qui ne seront pas fondés sur quelque nécessité manifeste (26).

Si on pratique exactement ces choses pendant un an, je crois qu'alors la plupart des gens, lassés de leur état et accoutumés à aller à l'église, ne songeront plus qu'à demeurer paisiblement catholiques. L'instruction les aura touchés, le temps les aura adoucis. Plusieurs auront honte d'aller assidûment à l'église par la crainte d'une légère amende. Ils voudront, pour leur honneur, faire entendre qu'ils y vont par persuasion. En voilà assez pour les détacher du parti, et pour leur faire chercher des raisons qui les persuadent en notre faveur. C'est ainsi qu'ils sont faits (27).

Voilà comment je voudrais les préparer pendant une année entière à une forte mission qu'on pourrait leur donner en l'an 1689. C'est le temps de leurs folles prophéties. Alors leurs espérances s'évanouiront.

De plus, ils auront été accoutumés à notre doctrine (28); si des missionnaires sages, doux et propres à prêcher venaient alors, ils courraient en foule pour les entendre, et ils se laisseraient conduire aux sacrements. Cependant, il ne leur faut aucune controverse sèche qui les animerait à la dispute (29). Il leur faut des pasteurs qui insinuent la doctrine catholique et qui effacent insensiblement leurs préjugés. Les prières les charment. Il faudrait leur en donner. Ils demandent aussi des lectures publiques du Nouveau Testament pendant que le peuple attend le sermon ou l'office. Je sais qu'il est à craindre qu'ils n'abusent de ces petites condescendances. Aussi ne fais-je que rapporter leur ardent désir. Il serait à souhaiter qu'en les obligeant d'aller à l'église on leur y fît trouver quelque consolation qui ne changeât rien de la conduite de l'Eglise, sur laquelle il ne faut jamais rien relâcher (30).

33. A FR. DE FÉNELON, ÉVÊQUE DE SARLAT (1).

[8 novembre 1687 ?].

... charrette vient bientôt se mettre à la place de la rompue. Enfin, nous aimerions de vous dire les doctes propos tenus avec le philosophe Allemans, ce serait trop grande entreprise. Le philosophe est plus tendre en amitié qu'on ne s'imagine, car on ne se quitta point sans s'être embrassés tendrement. Il n'y manque que les larmes (2). Déjà les chemins disparaissent sous les pieds légers des chevaux, les monts de Périgord s'enfuient derrière nous. La campagne devant nous s'ouvre et s'aplanit. Nous laissons à main gauche la masure (3) de la baronnie de Loubert (4) et, après tant de déserts traversés, ces bords de la Vienne nous paraissent fleuris et riants.

O Muse, viens au secours, raconte-moi les merveilles du château de Manot (5). Quelle architecture ! mais quels dehors ! je vois les montagnes transportées et les vallons comblés, les ouvrages des Romains sont effacés. Quel intendant (6) a mis là toutes les richesses publiques ?

Après Manot se présente Charroust (7), vieille abbaye dont les masures ont une majesté qui étonne, et ceci est plus sérieux que ce que j'ai dit pour Manot. On y voit un reste de tour semblable à celle de St-Denis avec un portail de même, une haute enceinte qui renfermerait une grande ville et qui n'est que pour l'abbaye, une multitude de dômes et de clochers. Tout y pleure, tout y menace ruine, tout y porte le deuil de son ancienne gloire. Mais j'aperçois bientôt un objet plus jeune et plus riant. C'est Sommières (8). Il est situé sur une douce colline qui forme sur un vallon une terrasse naturelle. Derrière est un grand plain-pied avec des routes et des avenues. Dans une forêt à main gauche règnent des longues allées en tous sens qui sont encore en

68 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 novembre 1687 8 novembre 1687 TEXTE 69

terrasses sur le vallon. Le château est composé de deux grandes cours, la première contient tout ce qui est d'une ménagerie (9) et on n'y arrive qu'au travers d'un bon fossé. La seconde est précédée d'un second fossé si large et si profond qu'il surprend les yeux. La cour régulière est terminée par un corps de logis double avec deux pavillons de même. Les dedans, bien entendu, ne sont pas achevés, l'ouvrage interrompu par la mort de M. de Langlade (10) me fait compassion. Le vallon qui est au pied des fenêtres et de la terrasse offre un paysage riche et agréablement varié. On y voit le Clain qui s'enfuit au travers des prairies, les collines qui tantôt se rapprochent, tantôt s'enfuient, sont couronnées de bocages et de vignobles. De là une petite demi-journée nous mène à Poitiers, ville que je n'avais point encore connue, quoique j'y eusse passé plusieurs fois. Je fus ravi d'aller à l'office le jour de la Toussaint (11) dans l'église de S. Hilaire (12) et d'entendre chanter le Symbole dans le lieu où reposèrent les cendres du Docteur de l'Occident qui a soutenu contre les Ariens la divinité du Sauveur (13). (Grand Saint, disais-je en écoutant ces paroles : consubstantialem Patri, il me semble que je vous entends faire dans un bout du monde ce qu'Athanase fit en l'autre). J'entrai dans la chapelle où fut autrefois son tombeau et où les calvinistes exercèrent leur fureur dans le siècle passé (14); j'observai l'architecture de cette église dont le corps paraît très ancien, quoique la reine Aliénor, héritière de Guienne (15), et Agnès, comtesse du Poitou (16), y aient ajouté quelques morceaux. Les Normands et les Anglais ont pillé le trésor, mais le bâtiment ar.,ien subsiste. Je crus y voir des marques d'anciennes galeries et la vraie forme de la conche pour le presbytère (17). On m'assura que la peinture qui règne dans toutes les voûtes et qui descend presque jusqu'au bas est du temps de la reine Aliénor (18). Mais je doute qu'alors la peinture fût en usage. Autant que ma vue courte put me servir (19), je remarquai dans celle-là beaucoup de figures humaines assez bien faites. Quelques endroits sont effaces; il faut que cet ouvrage soit plus ancien ou plus nouveau qu'on ne le dit. L'après-midi j'allai voir la maison des Jésuites qui est belle et agréable (20). De là je passai à la cathédrale qui est assez grande et majestueuse. L'évêque (21) que j'allai saluer me reçut avec beaucoup de politesse et avec des offres très obligeantes. Mais ce qui me charma fut de voir l'église qu'on nomme la Celle (22); c'est le lieu où S. Hilaire se retirait pour vivre en pénitence. On y descend dans une loge souterraine qui était la cellule du Saint. Elle est de la grandeur d'un homme en carré et couverte d'une voûte plate, ou du moins en demi-cintre qui n'est pas à la hauteur d'homme, car elle n'a que quatre pieds. C'est là que l'homme de Dieu dont la mémoire passe de siècle en siècle se dérobait au monde et méditait les mystères dont il était le défenseur.

Depuis Poitiers le ciel s'est essuyé et n'a montré à mes yeux que des jours sereins. Il me semble qu'en ma faveur, en sortant de l'automne, il ait ramené le printemps sans passer par l'hiver. La terre même s'est adoucie sous mes pas. Les terres fortes (23) du Mantelan et les bourbiers de la forêt d'Amboise, si redoutables aux voyageurs, ne m'ont point arrêté. Une route inconnue au vulgaire, qu'on appelle le chemin vert (24), a fait couler mes roues sur un gazon sec et uni. Deux Gascons du coche, qui faisaient trembler toutes les hôtelleries de la route, ayant pris une fausse alarme, ont laissé leur fierté au faux (25) et n'ont osé traverser la forêt sans escorte. Mais revenons sur nos pas jusqu'à Charroux (car j'ai oublié quelque chose) : j'y trouvai trois paysans qui buvaient dans l'hôtellerie. — Qui est abbé d'ici, leur dis-je ? — C'est M. le prince de Talmon, répondirent-ils (26). Il est neveu de M. le comte de Laval, abbé avant lui (27). — Comment vivait cet abbé ? continuai-je. — C'était un brave Monsieur, reprit un des paysans. J'étais son garde-chasse, mais il était toujours avec les jansénistes de St-Cyran (28). M. le Duc (29) avait beau s'en fâcher. Il ne mangeait et il en est mort.

Passant sur le pont d'Amboise, j'ai vu sous mes yeux l'orgueilleuse Loire qui coule à plein canal et dont les ondes claires s'élèvent pour voir la riche campagne dont elles sont bordées. Là j'ai cru respirer un air plus pur, j'ai senti un climat plus doux; un nouveau pays s'est ouvert à moi. Plus de terres en friches; il n'y en a aucune qui ne soit docile à la culture et fidèle à porter ses fruits. Les sillons de la charrue ou les échalas qui soutiennent la vigne trop féconde promettent partout l'abondance. Un clocher montre l'autre. Les villages se touchent. Les chemins sont bordés d'arbres fruitiers plantés comme des allées. Ce n'est pas voyager dans des campagnes ordinaires, c'est se promener au milieu des jardins. La vigne vient étendre ses faibles rameaux jusque sous les pieds des passants. Le peuple, doux, naïf, semblable à la terre qu'il habite et à l'air qu'il respire, couvre la campagne d'un village à l'autre. Ils portent à pleins paniers dans les villes voisines les fruits de l'automne pour en rapporter les provisions de leur hiver (30).

A peine étais-je arrivé à Blois que ma chambre fut investie par des marchandes. Ça, M., des ciseaux, des boucles (31), des étuis, des gants de femmes, des montres. C'est ici que messeigneurs du clergé revenant de Paris achètent les présents qu'ils veulent faire aux dames de leurs diocèses.

L'hôtellerie d'Orléans était pleine. — Quelles gens avez-vous, dis-je à une servante ? — Nous avons ici, me répond-elle fièrement, deux princes de Périgord. L'un d'eux demande la casaque qu'il a laissée dans votre chambre. Je regarde cette casaque, qui sentait bien le Périgord, mais non pas la principauté. Les deux altesses étaient dans le coche et j'appris après leur départ que c'étaient M. de Chalais (32) et M. de St-Aulaire (33), le premier prince par nature, comme vous savez, et l'autre à l'hôtellerie seulement par concomitance.

La pluie m'attendait au pavé d'Orléans qu'elle ne pouvait gâter, et

70 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 novembre 1687 1687-1688 TEXTE 71

elle avait respecté jusque là mes chemins; encore ne tomba-t-elle que la nuit. Le matin les nuées se haussèrent et s'enfuirent, le ciel se dévoila et le soleil me vint montrer sa face brillante (34).

Enfin j'arrive à Paris où j'apprends avec une sensible joie que vous êtes, Monseigneur, en bonne santé et que ma soeur est guérie. Quoique je la crusse bien hors d'affaire quand je partis de La Filolie, je ne laissais pas d'en être encore en peine (35). Comme j'arrive, je ne sais aucune nouvelle considérable. M. Darroux, trésorier général de Bretagne, a vendu sa charge cent mille francs (36). On a fait dans les Etats de cette province beaucoup de règlements et de réformations. La cour revient dans peu de jours de Fontainebleau (37). Entre ici et le courrier prochain (38), je tâcherai d'amasser des nouvelles pour vous en envoyer.

Je suis avec toute la soumission, toute la reconnaissance et tout le respect que je vous dois, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON.

34. A BOSSUET.

7 décembre [1687].

De myrte, de laurier, de jasmins et de roses,

De lis, de fleurs d'orange (1) en son beau sein écloses,

Germigny se couronne et sème les plaisirs.

Taisez-vous, aquilons, dont l'insolente rage

Attaque le printemps caché dans son bocage;

Zéphyrs, portez-lui seuls mes plus tendres soupirs.

O souffles amoureux, allez caresser Flore;

Qu'en ce rivage heureux, à jamais elle ignore

La barbare saison qui vient pour la ternir.

Loin donc les noirs frimas, loin la neige et la glace !

Verdure, tendres fleurs, que rien ne vous efface!

O jours doux et sereins, gardez-vous de finir!

Que par les feux naissants d'une vermeille aurore

Le sombre azur des cieux chaque matin s'y dore;

Que l'air exhale en paix les parfums du printemps;

Que le fleuve (2), jaloux des beaux lieux qu'il arrose,

Leur garde une onde pure, et que jamais il n'ose

Abandonner ses flots au caprice des vents.

Hiver, cruel hiver, dont frémit la nature,

Ah! si tu flétrissais cette vive peinture!

Hâtez-vous donc, forêts, montagnes d'alentour,

Défendez votre gloire, arrêtez son audace;

Tremblez, Nymphes, tremblez, c'est Tempé qu'il menace;

Des grâces et des jeux c'est le riant séjour.

Voilà, Monseigneur, ce qu'un de mes amis (3) vous envoie; il vous prie d'en faire part à Germigny, pour le consoler des disgrâces de la saison.

Nous avons reçu votre lettre, partie de Meaux le même jour que vous êtes parti de Paris (4). Nous avons senti et admiré sa diligence. On travaille à profiter de l'avis. Je saurai de M. l'abbé Fleury s'il travaille à la traduction (5), pour ne mettre point ma faux en moisson étrangère.

Je ne sais aucune nouvelle. Ce n'en est pas une de vous dire, Monseigneur, que je suis tout ce que je dois être, et que je n'oserais dire, à cause que vous avez défendu à mes lettres tout compliment.

Paris, dimanche 7 décembre.30

35. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Paris, 29 décembre [1687 ou 1688] (1).

J'ai vu la personne que vous savez, Madame, et je ne puis vous mieux témoigner combien j'en suis édifié, qu'en vous assurant que vous pouvez suivre ses sentiments sur la question dont vous êtes en peine. Cette personne saura mieux que personne les mesures à garder pour la bienséance, qui fait la principale difficulté. Elle saura trouver les tempéraments (2) convenables, pour les temps présents, et je crois n'avoir rien de meilleur à faire, que de laisser tout à sa discrétion et à sa parfaite droiture. Vous voyez bien par là, Madame, à quel point je suis éloigné de vouloir pousser l'exactitude (3) trop loin. Quand j'aurai l'honneur de vous voir, Madame, je vous rendrai compte plus en détail de la conversation que nous avons eue et dont je suis encore plein. Cependant je ne doute pas qu'on (4) ne vous mande ce qui s'est passé dans cet entretien. Je suis, Madame, avec beaucoup de zèle et de respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON.

35 A. DOCTEUR L. CADIOT DE LA CLOSURE (1) A FÉNELON.

[Fin de 1687 ou début de 1688] (2).

C'est tout ce que je puis faire, Monsieur, que de n'être pas bien aise de l'indisposition de M. le comte de Beuvron (3), puisqu'elle me

72 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1687-1688 1°' juin 1688 TEXTE 73

procure une de vos lettres et avec cela des assurances tendres de votre très estimable amitié.

Rien ne m'est si facile que de vous instruire de la manière dont on a fait user de l'eau de chaux à M. de Sarlat dans sa dernière maladie; mais je ne sais si on pourra en tirer quelque avantage pour M. de Beuvron, puisque les raisons qu'il a de craindre l'hydropisie ne m'étant pas connues, je ne dois point savoir si l'eau de chaux lui pourra être de quelque utilité : afin que sur cela on puisse prendre des mesures justes, je crois qu'il est bon que je vous fasse, en peu de mots, le tableau de l'état où était M. de Sarlat, lorsque l'on s'est déterminé à le mettre dans l'usage du petit lait d'ânesse avec l'eau de chaux.

M. de Sarlat, dont vous connaissez le grand âge et la constitution chaude et sèche, venait de faire une longue et pénible mission par la saison du monde la plus brûlante, lorsqu'il s'aperçut que son appétit, son sommeil et ses forces allaient chaque jour en se diminuant. L'enflure des pieds se joignit bientôt à tous ces symptômes, et en peu de temps cette enflure s'accrut si fort qu'il se trouva enfin avoir les jambes, les cuisses, le ventre et généralement toutes les parties qui sont depuis la ceinture en bas, sans en excepter aucune, considérablement enflées; il avait par-dessus cela beaucoup d'altération et bien assez de fièvre. On fut avec raison beaucoup alarmé de tout cela parce qu'on avait sujet de penser que la fatigue, la chaleur de la saison et son intempérie particulière avait fait sur son sang ce qu'une fièvre ardente fait quelquefois : c'est-à-dire l'avait rôti et détruit par là jusques au levain même de la sanguification : et parce que les hydropisies qui succèdent à ces indispositions sont presque toutes funestes, même dans les jeunes personnes, on s'attendait assez que M. de Sarlat, qui est d'une grande vieillesse, en dût périr. Cependant, il s'est heureusement trouvé que le mal n'a pas été si grand que l'on pensait, et que son enflure n'était causée ni par la destruction totale du sang, ni par la rôtissure des viscères. mais uniquement parce que s'étant détruit beaucoup de sang par la fatigue outrée et par la chaleur excessive de la saison, tout ce débris qui se change aisément en eau n'avait pu exhaler par les pores du corps à cause de la sécheresse du cuir, ni se vider assez abondamment par les couloirs des reins, quoiqu'ils parussent assez ouverts, en sorte que ç'avait été comme une nécessité que le surabondant des sérosités qu'on peut regarder comme les vieilles dépouilles du sang refluassent dans les chairs et dans les vides du corps; et ce fut dès lors ma pensée que si son mal ne venait que de cette cause, entre beaucoup d'autres qui se pouvaient produire, il en guérirait infailliblement. On tenta d'abord divers remèdes tant diurétiques que purgatifs, lesquels tous augmentèrent visiblement le mal au lieu de le diminuer. M. de Saint-Moresi (4) qui s'y trouva plus tôt que moi, s'avisa enfin de lui donner du petit lait d'ânesse avec de l'eau de chaux : et il est vrai qu'il n'en eut pas pris deux coups que l'on s'aperçut que tout se calmait; son ventre s'ouvrit largement, ses urines devinrent abondantes et belles, la fièvre disparut; son appétit, son sommeil se réveillèrent et, ce qui releva toutes les espérances, fut que l'enflure alla toujours aussi en diminuant. J'arrivai à Sarlat, je crois, le troisième jour de l'usage de ce remède, et je trouvai que cela allait si bien que je n'eus autre chose à dire sinon qu'il fallait le continuer en lui faisant prendre de quatre en quatre jours un petit purgatif pour le mettre au lait d'ânesse entier, dès qu'il serait entièrement désenflé, comme il l'a pris très longtemps depuis.

Je n'ai donc, Monsieur, d'autre part à cette cure assez extraordinaire que celle d'avoir approuvé le remède et peut-être aussi d'être, dans ces provinces, l'origine de l'usage intérieur de l'eau de chaux... (5).

36. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Paris, 1* [ou 11] juin [1688] (1).

J'étais à la campagne, Madame, quand vous me fites l'honneur de m'écrire un billet daté de votre ermitage (2). Je n'aurais pas manqué d'y aller recevoir vos ordres, si j'eusse été à Paris. J'espère que quelque voyage que vous y ferez, ou quelque affaire qui me mènera à Versailles me dédommagera de ce que j'ai perdu. Ce qui est certain, Madame, c'est que je vous souhaite tous les jours de toute l'étendue de mon coeur le recueillement et la fidélité à l'esprit de Dieu, dont vous avez besoin pour vaincre tous les dangers de votre état. Vous avez beaucoup à craindre et du dedans et du dehors. Au dehors le monde vous rit, et la partie du monde la plus capable de nourrir l'orgueil donne au vôtre ce qui peut le flatter, par les marques de considération que vous recevez à la Cour. Au dedans vous avez à surmonter le goût d'une vie délicate, un esprit hautain et dédaigneux, avec une longue habitude de dissipation. Tout cela mis ensemble fait comme un torrent qui entraîne malgré les meilleures résolutions. Le vrai remède à tant de maux est de sauver (3) par préférence à tout le reste quelques heures réglées pour la prière et pour la lecture. Vous savez, Madame, ce que j'ai eu l'honneur de vous dire plusieurs fois là-dessus. Je prie N. S. qu'il vous arrache à tout, plutôt que de vous laisser en proie au monde. Je suis, Madame, avec un grand respect votre très humble et très obéissant serviteur.

Fr. DE FÉNELON.

74 coRRESPONDANCE DE FÉNELON 31 juillet 1688 Septembre 1688 TEXTE 75

36 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce samedi 31 juillet [1688].

Si vous trouvez l'occasion, Monsieur, et que vous jugiez à propos de parler de Monsieur l'abbé C. (1) dans sa famille, il ne faudrait pas témoigner qu'il se dégoûte du séminaire, car il n'y a pas assez de fondement de le dire, et cela pourrait lui faire quelque tort (2). Mais on peut assurer qu'il y a tout sujet de craindre qu'une plus longue demeure n'intéressât sa santé et ne le dégoûtât non seulement du séminaire, mais encore de la dévotion, ce qui ne pourrait avoir que de très fâcheuses suites (3).

37. A LA SŒUR CHARLOTTE DE ST CYPRIEN (1).

21 août [1688] (2).

Si je vous ai écrit, ma chère soeur31, sur les précautions dont vous avez besoin, ce n'est pas que je croie que vous vous trompiez; mais c'est que je voudrais que vous fussiez loin des pièges. Celui de l'approbation de toutes les personnes de votre maison n'est pas médiocre. D'ailleurs vous n'avez point d'expérience; vous n'avez que de la lecture, avec un esprit accoutumé au raisonnement dès votre enfance. On pourrait même vous croire bien plus avancée que vous ne l'êtes. Voilà ce qui me fait tant désirer que vous marchiez toujours dans la voie de la plus obscure foi et de la plus simple obéissance. Vous ne sauriez trop abattre votre esprit, ni vous défier trop de vos lumières et de toutes les grâces sensibles. Il ne faut pas les rejeter, afin que Dieu en fasse en vous tout ce qu'il lui plaira, supposé qu'elles viennent de lui : mais il ne faut pas s'y arrêter un seul instant, et cela n'empêchera point leur effet, si c'est Dieu qui en est la source (3).32 Tout ce que vous m'avez écrit me semble bon, et je vous prie de n'aller pas plus loin. Communiquez-vous (4) peu aux autres; ne le faites que par pure obéissance (5), et d'une manière proportionnée au degré de chaque personne. Il faut que les âmes de grâce se communiquent comme la grâce même, qui prend toutes les formes. Ce n'est pas pour dissimuler, mais seulement pour ne dire à chacun que les vérités qu'il est capable de porter, réservant la nourriture solide aux forts, pendant qu'on donne le lait aux enfants33 (6). Le dépôt entier de la vérité est dans la tradition indivisible de l'Eglise; mais on ne le dispense que par morceaux, suivant que chacun est en état d'en recevoir plus ou moins. [Je serai très aise de savoir de vos vues et de vos dispositions tout ce que Dieu vous mettra au coeur de m'en confier; mais je crois que le temps le plus convenable pour cette communication sera celui de mon retour. Alors j'irai vous rendre une visite, où nous pourrons parler ensemble; après quoi vous me confierez par écrit ou de vive voix tout ce que vous voudrez, pourvu que vos supérieurs l'approuvent. En attendant], je prierai notre Seigneur de vous détacher de tous vos proches, pour ne les aimer plus qu'en lui seul, et pour vous faire porter la croix dans l'esprit de Jésus-Christ : tout le zèle empressé que vous avez pour le salut de vos parents leur sera peu utile (7). On voudrait par principe de nature communiquer la grâce : elle ne se communique que par mort à soi-même et à son zèle trop naturel. Attendez en paix les moments de Dieu. Jésus-Christ dit souvent : Mon heure n'est pas encore venue. On voudrait bien la faire venir; mais on la recule en voulant la hâter. L'oeuvre de Dieu est une oeuvre de mort, et non pas de vie; c'est une oeuvre où il faut toujours sentir son inutilité et son impuissance. Telle est la patience et la longanimité des saints. Plus on a de talents et plus on a besoin d'en éprouver l'impuissance. Il faut être brisé et mis en poudre, pour être digne de devenir l'instrument des desseins de Dieu. Vous m'obligerez sensiblement si vous voulez bien témoigner à la mère prieure (8) et aux autres de votre maison combien je les révère.

38. Au CHEVALIER COLBERT.

[Septembre 1688 ?].

Vous voilà à la veille de la guerre, et dans les lieux où elle commencera apparemment. Je prie le Dieu de paix de réunir tous les chrétiens, et de rendre nos jours tranquilles. Je lui demande aussi votre conservation; j'entends non seulement celle du corps, mais encore celle de l'âme, et je suis sûr que vous joignez de bon coeur pour cela vos prières aux miennes.

La contagion des mauvais exemples n'est pas moins dangereuse pour le salut, que les accidents de la guerre pour la vie corporelle. Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend, attaque l'âme, et lui donne des coups mortels, si Dieu ne la rend intérieurement invulnérable. C'est par la prière que vous attirerez sur vous cette protection. La prière elle-même a besoin d'être soutenue par la lecture de l'Evangile; car nos méditations, pour être solides, ne doivent point être fondées sur nos propres pensées, mais sur celles de Dieu.

Si vous avez le loisir de lire les livres de Josué, des Juges, des Rois, de Judith et des Machabées, vous prendrez plaisir à y voir le Dieu des armées qui triomphe de l'orgueil de ses ennemis, et qui mène comme par la main ceux qui espèrent en lui. Ces livres vous inspireront un

76 CORRESPONDANCE DE FENEION Septembre 1688 14 octobre 1688 TEXTE 77

courage fondé sur µln foi, et vous apprendront i- sanctifier ln guerre. Vous y trouverez des exemples aimables (k guerriers fidèles, humbles, modestes, et qui se préparaient à combattre en priant. Il faut aussi. Monsieur, que vous regardiez Dieu comme k chef de votre année, con.mc la force de votre camp, comme votre bouclier. Vous nous avez couverts, lui dit le ltoi-Propliète (1), du bouclier de votre amour. Soyez un homme fort; et combattez les combats du Seigneur (2). Si vous êtes fidèle à vaincre le monde et vos passions, qui sont vos plus redoutables ennemis, Dieu vous mettra nu-dessus de tous les autres. Vous pourrez lui dire, comme David, ee héros si pieux : Quand même je passerais au travers des ombres de la mort, je ne craindrais rien, puisque vous êtes avec moi (3). Je souhaite de tout mon coeur, Monsieur, que Dieu vous remplisse de plus en plus de cet esprit de foi et de confiance,

39. Au DUC DE CHEVREUSE.

Paris, 3 octobre [1688].

En arrivant ici, Monsieur, j'ai bien regretté le plaisir, sans parler de l'honneur, que j'ai perdu, par mon absence de Paris, quand vous y avez passé (1), mais il faut se consoler de ce que l'on a perdu par l'espérance de le retrouver dans la suite. Pour les difficultés sur lesquelles vous désirez quelque éclaircissement, je ne vois pas d'apparence de les traiter dans une lettre; mais je puis vous assurer, sans crainte de dire trop, que je vous en donnerai une démonstration, et j'espère même que j'aurai écrit ce que vous souhaitez quand vous reviendrez de Fontainebleau (2). Au reste, Monsieur, vous me permettrez de vous dire que j'ai eu moins de regret de n'avoir point eu l'honneur de vous voir, que d'avoir perdu l'occasion de voir partir M. le comte de Montfort (3); la sagesse qu'il a fait paraître au camp cet été (4) me persuade que Dieu le bénira. J'espère aussi, Monsieur, que la pureté de vos intentions et de celles de Madame la Duchesse lui attirera beaucoup de grâces. Dieu lui a préparé de loin un grand secours en inspirant depuis plusieurs mois de très bons sentiments à M. le chevalier Colbert (5). Tout se tourne à bien pour ceux que Dieu aime et qui aiment Dieu (6). J'ai eu de la joie d'apprendre que M. votre fils est dans une société (7) qui est devenue si bonne et si propre à le toucher. Comme je serai en commerce de lettres avec M. le chevalier Colbert, je lui manderai toujours quelque mot qui soit bon pour M. le comte.

Pour les hasards, ils ne sont hasards qu'à l'égard des gens sans foi (8). C'est Dieu qui conduit tous les coups, lui seul donne la vie et la mort; il compte jusqu'au dernier cheveu de nos têtes et nul ne tombe que par son ordre exprès. Jésus-Christ nous a enseigné à ne craindre point ceux qui ne peuvent tuer que les corps et qui, ensuite, ne peuvent plus rien (9). O qu'ils sont faibles et impuissants, puisqu'ils ne peuvent que briser le vase d'argile et qu'avancer de peu de jours une destruction qui vient d'elle-même! Mais cette mort même, qui n'est rien, ils n'en sont que les exécuteurs apparents. C'est la main souveraine qui frappe d'en haut, elle seule peut ôter la vie comme elle seule peut la donner. Ce n'est donc pas les ennemis, mais Dieu qu'il faut craindre, et celui qui le craint trouve en lui toute son espérance, comme le sage nous l'assure (10). Que nous sommes forts, quand nous n'avons rien à craindre que de celui de qui nous espérons tout! Disons donc comme les Machabées, ce que nous avons pour nous est bien plus que ce que nos ennemis ont pour eux. Ils ont un bras de chair et nous avons Dieu (11). Voilà, Monsieur, ce que je vous supplie de dire souvent à Madame la Duchesse. Elle doit à Dieu une foi courageuse qui n'hésite jamais et que rien n'ébranle. Les vrais enfants de Dieu doivent être aussi exempts de craintes que de désirs. Je parle des craintes volontaires auxquelles on se laisse aller. Car, pour les craintes involontaires qui viennent du naturel, il faut les supporter en paix et les compter parmi les croix que Dieu nous donne. Il faut les regarder comme toutes les autres tentations qui nous viennent de notre tempérament ou des occasions, c'est-à-dire que, sans les entretenir ni les combattre directement, on les souffre en se tournant vers Dieu et en cherchant au-dehors les moyens naturels d'apaiser et d'adoucir ce qu'il y a en cela de physique. Pardon, Monsieur, de ma longue lettre. C'est à Madame la Duchesse à m'en pardonner plus de la moitié (12). Rien ne vous sera jamais plus fidèlement ni plus respectueusement dévoué, Monsieur, à l'un et à l'autre que votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON.

40. Au CHEVALIER COLBERT (1).

Paris, 14 octobre [1688].

J'eus un sensible (2) regret, Monsieur, de vous trouver parti, quand je revins de mon petit voyage (3). Mais ceux qui savent que Dieu fait tout sont persuadés qu'il dispose tout pour le mieux. Je le prie de tout mon coeur de vous donner autant de courage contre les jugements du monde, qu'il vous en a donné contre les périls de la guerre. N'est-ce pas une étrange folie aux hommes, de ne craindre pas les coups qui peuvent à tout moment les faire mourir, et peut-être les damner, pendant qu'ils sont si timides et si lâches contre une froide raillerie, ou contre la critique (4) des gens mêmes qu'ils méprisent le plus? Ainsi l'ambition, c'est-à-dire l'amour passionné d'un fantôme, rend les hommes intrépides au milieu des plus grands dangers, pendant (5) que l'espérance

78 connESPONDANCE DE FÉNELON 14 octobris 30 octobre 1688 TEXTE 79

en Dieu tout puissant, et l'attente de son Itoynumr éternel, ne peuvent les rassurer contre les vains discours d'une impiété qui fait horreur. 0 qu'ils sont faibles et Iâches, en hommes qui se piquent d'avoir l'esprit si fort (6) et d'être si courageuxI Ce n'est que par l'ivresse de l’orgueil et des passions, qu'ils étourdiment leur crainte naturelle34. Heureux ceux qui, craignant Dieu, ne craignent plus que lui! Heureux ceux qui, µ&ta-/lies de cette vie et de la veine .estime des hommes aveugles, sont également intrépides contre tOUS leS périls de la guerre et contre tous les brocards des libertins (7)! Ils trouvent tout en Dieu, et ne craignent de perdre que lui : la mort même, si elle venait, ne ferait que les couronner; elle Ferait ln fin de leurs dangers, et le commencement de leur bonheur. i ils ne rougissent non plus de j.-C. et de son Evangile devant le monde (8) que nous mugirions d'être sages parmi les fous qu'on a renfermés (9).

Voilà, Monsieur principalement en quoi vous devez être maintenant fidèle à cette µpitre si miséricordieuse que vous avez reçue : c'est de vous laisser voir tel que vous devez être, c'est-à-dire comme un vrai chretien. Ne rougissez point de Jésus-Christ, et il ne rougira point de vous devant son Père céleste, it son jugement. A la vérité, on doit cacher aux yeux du monde tout ce qu'il n'est point nécessaire de lui montrer; mais il faut qu'il sache que vous voulez être chrétien, que vous renoncez au iCts et que vous fuyez l'impiété. Le vrai moyen de s'épargner de longues importunités et de dangereuses tentations, c'est de ne demeurer point neutre. Quand un homme se déclare hautement pour la religion, d'abord on murmure (10); mais bientôt on se tait, on s'accoutume à le laisser faire : les mauvaises compagnies prennent congé, et cherchent parti (11) ailleurs. J'ai remercié Dieu de vous avoir donné M. le duc de Beauvillier dans ce voyage (12). Il faut, Monsieur, que Dieu vous aime bien, pour vous donner, après tant d'infidélités, un si sensible goût (13) pour le bien, avec tant de secours pour vous y soutenir. Veillez, priez, défiez-vous des autres, et encore plus de vous-même, pour ne perdre jamais les fruits d'une si précieuse miséricorde. On vous a confié de jeunes plantes (14) que vous devez conserver soigneusement. Vous SilVe7, par votre expérience ce qui est à craindre pour les personnes qui entrent dans le monde; et rien ne leur sera plus utile, que d'être avertis par vous (15) de bonne amitié. Au reste, Monsieur, je ne prends la liberté de vous dire tout ceci, qu'à cause que vous l'avez voulu (16), et que mon coeur me presse de le faire. Je voudrais vous voir déjà comblé de toutes sortes de bénédictions. Je prie N. S. de vous conserver pour le eorps et encore plus pour l'âme (17). Personne ne sera jamais, Monsieur, avec plus de zèle que moi, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON.

40 A. M. TRONSON A CL. LE PELETIER (1).

Du Séminaire de Saint-Sulpice, ce 29 octobre [1688].

Monseigneur,

J'ai reçu avec tout le respect et toute la reconnaissance que je dois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Monsieur l'Abbé de Fénelon m'avait déjà fait la grâce de me parler suivant vos ordres de la mission de Dijon et je crus devoir expliquer ensuite à Monsieur l'abbé votre fils (2) les inconvénients que j'y trouvais et qui me paraissaient considérables (3). Je lui ai témoigné aujourd'hui la joie que j'avais de sa résolution qui le dégage de beaucoup d'embarras et de périls où il aurait été exposé dans cette mission. Les vues que Dieu vous donne sur sa conduite sont si justes et si chrétiennes que je ne suis nullement en doute de ce que Notre Seigneur peut demander de lui, quand je sais ce que vous désirez. Ainsi Monseigneur quand il se présentera des occasions où vous croirez que je pourrai lui être utile, je m'estimerai heureux si vous avez la bonté de m'y employer et de me regarder toujours comme une personne qui sera toute sa vie avec un entier attachement, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

41. AU CHEVALIER COLBERT (1).

Paris, 30 octobre [1688].

Vous ne devez pas croire, Monsieur, qu'on s'éloigne de Dieu, quand on perd la liberté de lire les bons livres. On doit à Dieu la fidélité (2) de profiter d'un si grand secours, quand il nous le laisse; mais quand il l'ôte par une vraie nécessité, il y supplée par sa miséricorde. Alors il devient lui-même notre livre intérieur; il se présente au milieu de tous les embarras; il fait entendre la douceur de sa voix jusqu'au fond de l'âme; il fait sentir la vanité, la corruption et la misère de tout ce qui est au-dehors, et il écrit lui-même dans le coeur par son Saint-Esprit une loi vivante et ineffaçable. Contentez-vous donc, Monsieur, tandis que vous ne pourrez faire autrement, de dire votre bréviaire (3) avec attention, sans vous trop gêner (4). Ce qui aura le plus touché, dans les paroles de l'Office, demeurera dans votre coeur, et vous pourrez le rappeler dans ces lieux de dissipation, où il n'est permis ni de lire ni de prier. Alors le monde ne pourra vous empêcher de sentir combien il est méprisable; d'élever votre coeur vers Dieu, à qui seul vous le réservez;

80 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 30 octobre 1688 17 novembre 1688 TEXTE 81

de l'invoquer avec confiance dans les besoins; de régler vos paroles suivant sa loi. Voilà, Monsieur, un culte invisible qui échappe au monde, et qu'il ne peut censurer. Quand la dissipation involontaire vous aura empêché d'avoir ces bonnes pensées35, ne vous découragez point; reprenez-les doucement; remettez-vous dans votre place sous la main de Dieu, et vous serez presque comme si vous n'en étiez point sorti. Dans ces commencements, faites-vous une espèce de règle d'élever votre coeur à Dieu et de vous offrir à lui à certaines heures et en certaines occasions principales (5). Par là vous acquerrez insensiblement l'habitude d'agir en sa présence; elle vous deviendra douce et facile. Je suis, Monsieur, très parfaitement votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON.

42. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mercredi 17 novembre [1688].

Je crois, Madame, que vous devez tâcher, sans aucun effort pénible, de vous occuper de Dieu toutes les fois que le goût du recueillement, et le regret de ne pouvoir le pratiquer, touchent votre coeur. Il ne faut point attendre les heures libres (1), où l'on peut fermer sa porte, et ne voir personne. Le moment qui nous fait regretter le recueillement peut nous le faire pratiquer. Aussitôt tournez votre coeur vers Dieu d'une manière simple, familière et pleine de confiance. Tous les moments les plus entrecoupés (2) sont bons, non seulement en carrosse ou en chaise (3), mais encore en s'habillant, en se coiffant, même en mangeant, et en écoutant les autres parler (4). Les histoires inutiles et ennuyeuses, au lieu de vous fatiguer, vous soulageront, en vous donnant des intervalles.36 Au lieu d'exciter votre moquerie, elles vous donneront la liberté de vous recueillir. Ainsi tout se tourne à profit pour ceux qui cherchent Dieu.

Une autre règle très importante, c'est de vous abstenir d'une faute toutes les fois que vous l'apercevez avant que de la faire, et d'en porter courageusement l'humiliation, si vous ne l'apercevez qu'après qu'elle est commise. Si vous l'apercevez avant que de la faire, gardez-vous bien de résister à l'esprit de Dieu, qui vous avertit intérieurement, et que vous éteindriez (5). Il est délicat, il est jaloux; il veut être écouté et suivi. Si on le contriste, il se retire; la moindre résistance lui est une injure : que tout lui cède en vous, dès qu'il se fait sentir. Les fautes de précipitation ou de fragilité ne sont rien en comparaison de celles où l'on se rend sourd à la voix secrète du Saint-Esprit, qui commence à parler dans le fond de l'âme (6).

Pour les fautes qu'on n'aperçoit qu'après qu'elles sont commises, l'inquiétude et le dépit de l'amour-propre ne les raccommoderont (7) jamais : au contraire, ce dépit n'est qu'une impatience de l'orgueil à la vue de ce qui le confond 37(8). L'unique usage à faire de ces fautes est donc de s'en humilier en paix. Je dis en paix, parce que ce n'est point s'humilier, que de prendre l'humiliation avec chagrin et à contrecoeur. Il faut condamner sa faute, sans chercher l'adoucissement d'aucune excuse, et se voir soi-même devant Dieu dans cet état de confusion, sans s'aigrir contre soi-même et sans se décourager, mais profitant en paix de l'humiliation de sa faute (9). Ainsi on tire du serpent même le remède pour se guérir du venin de sa morsure38. La confusion du péché, quand elle est reçue dans une âme qui ne la supporte point impatiemment, est le remède contre le péché même : mais ce n'est pas être humble, que de se soulever contre l'humiliation.

Un peu de présence de Dieu pendant les repas, surtout quand ils sont longs, et qu'on y est souvent de loisir, servira beaucoup à vous retenir dans les bornes de la sobriété, et à vous fortifier contre votre excessive délicatesse. Il y a encore certains moments de la table où la première faim fait qu'on parle peu; alors on peut, en mangeant, penser un peu à Dieu : mais tout cela ne doit se faire qu'à mesure que la vue et le goût en viennent, sans se gêner.

Il y a un autre article sur lequel je vous avoue que je suis en peine, et dont nous n'avons point parlé aujourd'hui; mais il faut le remettre à la prochaine occasion où j'aurai l'honneur de vous voir (10). Vous le comprendrez aisément. Je suis très convaincu que vous devez y user d'une extrême fermeté contre vous-même, et vous défier de vos meilleures intentions. Peut-être arrêteriez-vous par là toutes les grâces que Dieu vous prépare. Souvent tout ce que nous offrons à Dieu n'est point ce qu'il veut. Ce qu'il veut le plus de nous, c'est ce que nous voulons moins lui donner, et que nous craignons qu'il ne nous demande. C'est Isaac, fils unique, fils bien-aimé, qu'il veut qu'on immole sans compassion (11). Tout le reste n'est rien à ses yeux, et il permet que tout le reste se fasse d'une manière pénible et infructueuse, parce que sa bénédiction n'est point dans ce travail d'une âme partagée; il veut tout, et jusque-là point de repos. Qui est-ce, dit l'Ecriture, qui a résisté à Dieu, et qui a pu être en paix (12) ? Voulez-vous y être et engager Dieu à bénir vos travaux ? ne réservez rien; coupez jusques au vif; brûlez, n'épargnez rien, et le Dieu de paix sera avec vous (13). Quelle consolation, quelle liberté, quelle force, quel élargissement de coeur, quel accroissement de grâce, quand on ne laisse plus rien entre Dieu et soi, et qu'on a fait, sans hésiter, les derniers sacrifices (14) ! Je prie N.S., et je le prierai chaque jour, Madame, de vous en donner le courage.39

82 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1688 2 décembre 1688 TEXTE 83

43. A UN FILS DE COLBERT (1).

[Fin de 1688] (2).

Vous m'avez oublié, Monsieur; mais il n'est pas en mon pouvoir d'en faire autant à votre égard. Je porte (3) au fond du coeur quelque chose qui me parle toujours de vous, et qui fait que je suis toujours empressé à demander de vos nouvelles : c'est ce que j'ai senti particulièrement pendant les périls de votre campagne (4). Votre oubli, bien loin de me rebuter, me touche encore davantage (5). Vous m'avez témoigné autrefois une sorte d'amitié dont l'impression ne s'efface jamais, et qui m'attendrit presque jusqu'aux larmes, quand je me rappelle nos conversations : j'espère que vous vous souviendrez combien elles étaient douces et cordiales. Avez-vous trouvé depuis ce temps-là quelque chose de plus doux que Dieu, quand on est digne de le sentir ? Les vérités qui vous transportaient ne sont-elles plus ? la pure lumière du Royaume de Dieu est-elle éteinte ? L'ordure et (6) le néant du monde peuvent-ils avoir reçu quelque prix nouveau ? ce qui n'était qu'un misérable songe (7) ne l'est-il pas encore (8) ? ce Dieu dans le sein duquel vous versiez votre coeur, et qui vous faisait goûter une paix au-dessus de tout sentiment humain (8) n'est-il plus aimable ? l'éternelle beauté, toujours nouvelle pour les yeux purs (9), n'a-t-elle plus de charmes pour vous ? la source des douceurs célestes, des plaisirs sans remords, qui est dans le Père des miséricordes et dans le Dieu de toute consolation (10), est-elle tarie ? Non : car il met au coeur un trop pressant désir de vous rappeler à lui. Je ne puis y résister; il y a longtemps que je balance, et que je dis en moi-même : je ne ferai que l'importuner. En commençant même cette lettre, je me suis fait des règles de discrétion; mais à la quatrième ligne mon coeur m'a échappé. Dussiez-vous ne me point répondre, dussiez-vous me trouver ridicule, je ne cesserai de parler de vous à Dieu avec amertume (11), ne pouvant plus vous parler à vous-même. Encore une fois, Monsieur, pardonnez-moi si je vais au-delà de toute règle (12). Je le vois aussi bien que vous; mais je me sens poussé et entraîné. Dieu ne vous a point oublié encore, puisqu'il agit en moi si vivement pour votre salut.

Que vous demande-t-il, sinon que vous vouliez être heureux ? N'avez-vous pas senti qu'on l'est quand on l'aime ? N'avez-vous pas éprouvé qu'on ne peut l'être (13) véritablement, quelque ivresse qu'on aille chercher dans les plaisirs des sens hors de lui ? Puisque vous savez donc où est la fontaine de vie, et que vous y avez autrefois plongé votre coeur pour le désaltérer, pourquoi chercher encore des citernes entrouvertes et corrompues (14) ? O beaux jours ! ô heureux jours, qui n'étiez éclairés que par les doux rayons d'une miséricorde amoureuse, quand est-ce que vous reviendrez ? Quand est-ce qu'il me sera donné de revoir ce cher enfant (15) de Dieu rappelé sous sa main puissante, comblé de ses faveurs et des délices de son sacré festin, mettant tout le ciel en joie, foulant la terre aux pieds, et tirant de l'expérience de la fragilité humaine une source inépuisable d'humilité et de ferveur (16) ?

Je ne vous dis point, Monsieur, ce que vous avez à faire : Dieu vous le dira assez lui-même selon vos besoins, pourvu que vous l'écoutiez intérieurement (17), et que vous méprisiez courageusement les gens méprisables (18). Mais enfin il vous veut : suivez-le. Que pourrions-nous refuser à celui qui veut nous donner tout, en se donnant lui-même ? Faites donc, Monsieur, tout ce que vous voudrez; mais aimez Dieu (19), et que son amour ressuscité en vous soit votre unique conseil (20). Je l'ai souvent remercié de vous avoir garanti des périls de cette campagne où votre âme était encore plus exposée que votre corps; souvent, (21) j’ai tremblé pour vous : faites finir mes craintes; rendez-moi la joie de mon coeur. Je n'en puis jamais sentir une plus grande, que de me revoir avec vous, ne faisant qu'un coeur et qu'une âme dans la maison de Dieu (22), en attendant notre bienheureuse espérance, et le glorieux avènement du grand Dieu (23) qui nous enivrera du torrent de ses chastes délices (24). Vos oreilles ne sont pas encore désaccoutumées de ce langage sublime de la vérité; votre coeur est fait pour en sentir les charmes. Voilà le pain délicieux que nous mangeons tous les jours à la table de notre père. Pourquoi l'avez-vous quittée (25) ? Avec un tel soutien, on ne doit pas craindre d'avoir besoin d'autre chose; mais enfin voici (26) l'unique supplication qui me reste à vous faire (27). Quand même vous ne vous sentiriez pas la force de revenir dans l'heureuse situation où vous étiez, du moins répondez-moi; du moins ne me fuyez pas. Je sais ce que c'est que d'être faible; je le suis plus que vous mille fois. Il est très utile d'avoir éprouvé qu'on l'est; mais n'ajoutez pas à la faiblesse inséparable de l'humanité, l'éloignement de ce qui peut la diminuer (28). Vous serez le maître de notre commerce (29) : je ne vous parlerai jamais que de ce que vous voudrez bien entendre; je garderai le secret de Dieu dans mon coeur, et je serai toujours, Monsieur, avec une tendresse et un respect inviolable, votre très humble et très obéissant serviteur.

Fit. DE FÉNELON.

44. A Mme GUYON (1),

2 décembre [1688].

L'écrit (2) que vous m'avez envoyé, Madame, m'a fait un grand plaisir, et je n'y ai rien trouvé qui ne m'édifie beaucoup. Vous pouvez compter que je parle sans complaisance ou compliments, et que vous pouvez prendre toutes les paroles à la lettre, sans en rien rabattre. Pour les choses de votre vie qu'on vous a obligé d'écrire, je n'hésite

84 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 décembre 1688 19 mars 1689 TEXTE 85

pas à croire que vous ne devez pas les brûler40 (3). Elles ont été écrites simplement par obéissance. Dieu en tirera peut-être quelque fruit en son temps; et, quand il n'en tirerait jamais d'autre que celui de vous faire renoncer là-dessus à toute réflexion, ce sera assez; la même simplicité qui vous a fait écrire doit supprimer tous les retours, par lesquels on serait tenté de brûler ce qui est déjà écrit41.

Je raisonnerais autrement pour la suite (4). Vous ne devez écrire qu'autant que vous vous y sentez poussée (5). Non seulement vous devez suivre votre grâce, mais encore ceux qui vous donnent leur avis doivent l'observer et la suivre, ce me semble, en tout. Dans l'état où vous êtes, c'est gêner (6) l'esprit intérieur que d'entreprendre de soi-même un travail; il faut seulement se prêter à ce que Dieu veut faire. Si donc vous sentez une grande répugnance à écrire, vous devez vous en abstenir, à moins que vous n'ayez un mouvement intérieur qui vous pousse à surmonter cette peine même. De plus, la simplicité et l'uniformité de votre état font qu'il doit être très difficile à représenter. Je m'imagine, sans le savoir (7), qu'on ne voit plus que Dieu, sans le voir d'une manière à pouvoir exprimer cette vue. C'est toujours Dieu seul, toujours la même chose qui échappe à tous les termes. Je croirais seulement que vous feriez bien de dire sur cette disposition ce que Dieu vous donnerait d'expliquer, et cela une seule fois. Je suppose en tout ceci que vos dispositions de Dieu à vous (8) ne varient point, parce que je conçois (9) que plus on se simplifie, moins il y a de variété.

Pour les dispositions qui vous viennent soit à l'égard des autres personnes, soit à l'égard des dispositions extérieures, je crois que vous feriez bien de les écrire librement, courtement et avec les précautions nécessaires pour la sûreté du secret, ne marquant jamais aucun nom qu'on puisse ni lire, ni deviner, si vos papiers viennent à être lus (10); et laissant néanmoins à quelque personne affidée (11) la clef de tous les noms qui seraient en blanc ou en chiffre (12). J'ai dit que vous pourriez écrire les choses courtement : ceci n'est pas par rapport à vous, qui avez peu besoin de cette règle, mais par rapport à ceux qui liront peut-être ces choses dans la suite, et auxquels il en faut faciliter la lecture (13). Mais enfin, par préférence à tout le reste, il faut se conduire dans la liberté de l'Esprit de Dieu (14). Je suis en lui, Madame, très fort dévoué à votre service.

Quand vous aurez lu cette lettre, je vous supplie de la renvoyer cachetée à M. le Duc de Chevreuse42(15). Pour les vues que Dieu vous donne sur les mystères ou sur les sens des passages de l'Ecriture ou sur les vérités de la religion, je crois que vous n'avez qu'à les écrire selon le mouvement de votre coeur (16). Ce 2 décembre. A Mme GUYON.

[Janvier février t 41 (1).

Je me trouve sec et distrait dans l'oraison (2). Cela peut provenir des choses extérieures qui me dissipent; mais ma volonté est, ce me semble, très ferme. Je sens un ennui et un mésaise (3) fréquent dans mes occupations extérieures. Mes amis même m'importunent (4), et toutes les conversations me paraissent inutiles; il me tarde d'être seul, et dès que je suis seul, le recueillement s'ensuit. Je sens une certaine peine unissante, quand la présence de Dieu m'empêche et que les hommes m'occupent; mais en tout cela il n'y a point d'impatience volontaire. Quelquefois il ne me reste rien dans le coeur pour Dieu tant je me trouve sec, vide et occupé de choses communes43. Mais la peine que j'en ressens, et l'abandon que j'aperçois encore, me soutient (5). Ayez la bonté de me renvoyer le billet, quand vous l'aurez lu, ou de le garder pour me le rendre.

4. A Mme GUYON.

12 mars [1689].

Je reçois dans ce moment le billet où vous me promettez de ne pas mourir sitôt. Vous me faites un très grand plaisir (1). Je garderai le Pentateuque pour le lire, si M. de Chevreuse me le permet, et je ne le lui rendrai que par vos ordres (2). Encore une fois ne vous gênez pas sur les choses que Dieu vous donnera pour m'en faire part, et ne craignez pas de m'en importuner (3). Quand vous me trouverez trop sage, mandez-le moi tout simplement; ayez soin de votre santé; certaines chimères d'ambition me viennent tracasser la tête (4), mais je suis en paix et me moque de ces folies (5). Dieu soit loué de ce qu'il vous donne pour moi. Ce 12 mars.

5. A Mme DE LA FILOLIE (1).

19 mars [1689] (2).

Je vous conjure, ma chère soeur, de songer aux commodités (3) que vous pouvez avoir pour m'envoyer les choses que vous avez à moi (4). Je me confie que (5) vous aurez la bonté de les mettre à part et de les faire parvenir par quelque voie sûre.

48. A Mme GUYON.

[Mots ? 1689] (1 ).

J'ai reçu l'explication des Epîtres (2); je vous en profiterai selon l'arrangement que vous me marquez.

Pour N. qui ne veut pas que l'âme passe en Dieu et qu'elle s'y repose, je m'imagine qu'il n’entendµ ces expressions dans un sens où il aurait raison de les condamner (3). Il est vrai qu'en cette vie l'on ne passe jamais en Dieu en sorte qu'on soit compréhenseur (4), et qu'on µrr,-se d'être voyageur l'Union commencée avec Dieu est encore imparfaite, en ce qu'on ne voit point clairement l'essence divine, et qu'on n'est jamais impeccable; on peut jusqu'au dernier soupir perdre la grâce : ainsi l'union est imparfaite et fragile (5).

Pour le repos en Dieu, il serait une oisiveté et une illusion si on cessait d'être fidèle à l'accomplissement de l'évangile et aux devoirs de providence (6) pour le dehors et pour le dedans, en se conformant à toute volonté de Dieu. L'abandon bien entendu est un exercice continuel de notre liberté, pour la délaisser à tous les mouvements du Saint-Esprit : ainsi, ce qu'on appelle passiveté (7), n'est jamais une absolue cessation d'action, mais c'est un usage très libre de notre volonté, pour la laisser conduire par celle de Dieu. Un homme qui se laisse faire par un chirurgien une incision profonde et douloureuse, fait sans doute une action très libre et courageuse, en ne se remuant pas, pour laisser faire le chirurgien44 (8). Quand les choses sont expliquées, on n'a pas de peine à entendre que l'oisiveté est mauvaise et que le repos, où l'âme se laisse librement à Dieu, pour être agie et mue par son esprit, est excellent : c’est le sabbat éternel réservé aux enfants de Dieu (9).

En ce sens, non seulement on passe en Dieu, mais on y demeure : Mon Père et moi nous demeurerons en lui... Celui qui demeure en moi porte beaucoup de fruit... Il demeure en moi et je demeure en lui (10). Si vous ne demeurez en moi... Nous savons que nous sommes en lui... Celui qui demeure dans l'amour, demeure en Dieu... Nul homicide n'a la vie éternelle demeurante (11) en soi... (12). Le terme de demeure, bien entendu, signifie un état fixe et paisible. C'est cette paix, qui est le fruit du St-Esprit, qui surpasse tout sentiment humain et qui garde en Jésus-Christ nos coeurs et nos intelligences (13). L'âme se repose quand elle ne veut plus rien par aucun propre mouvement, qu'elle n'est plus agitée par aucun désir, et qu'elle se délaisse au mouvement divin. Celui qui est dans un vaisseau au milieu des vents et des vagues, se repose, parce qu'il ne se donne par lui-même aucun propre mouvement45 : c'est ainsi que je conçois le repos.

Pour la jouissance de Dieu, elle est aussi commencée dès cette vie : car nous sommes déjà un commencement de l'être nouveau (14), et de la délectation en Dieu, marquée dans les Psaumes (15). La joie du Saint-

µremercie et j'en

28 mars 1689 TEXTE 87

Esprit, dont parle si souvent saint Paul (16), la paix, la consolation, tous ces sentiments, sont une jouissance commencée et imparfaite. Cette joie, ce rassasiement du coeur, ne vient point des créatures; il vient donc de Dieu, qu'on goûte; c'est donc une jouissance commencée. Le royaume de Dieu se forme et croît au dedans de nous (17), de façon qu'au jour de Jésus-Christ cette gloire n'aura pas besoin d'être approchée de nous ni nous d'elle; mais elle sera déjà en nous, sans avoir été aperçue, et Dieu ne fera que la dévoiler, suivant le langage de saint Paul (18).

49. A Mme GUYON.

28 mars [1689].

Il me semble que notre union va toujours croissant (1). Je me suis uni à vous non seulement en disant la messe les jours de Joseph et de l'Annonciation (2), mais encore les autres jours. Je veux tout en rien 46(3). Vous m'entendez. Il m'arrive tous les jours beaucoup de petites choses que je ne saurais dire dès qu'elles sont passées, mais qui contribuent dans le moment à me faire mourir peu à peu, soit par leur désagrément, soit par les mouvements trop naturels et le fond de propriété qu'elles me font remarquer en moi. Mais je ne m'arrête pas à tout cela volontairement (4). Je continue à sentir tout ensemble de la sécheresse et de la distraction avec beaucoup de paix dans l'oraison. J'ai une présence de Dieu plus douce et plus facile ailleurs.

Vous fermerez vos lettres et je fermerai les miennes sans aucune peine, puisque vous l'aimez mieux (5). Je lis moins lentement votre Pentateuque (6).

Je suis persuadé, comme vous le dites, que les personnes entièrement unies à Dieu le connaissent et l'aiment par un acte très simple; mais j'aurais besoin d'une ample explication (7).

Le chrétien, qui s'abandonne sans réserve, peut bien consentir à être éternellement puni et malheureux, si c'est la volonté de Dieu; mais il me semble qu'il ne peut jamais consentir à haïr Dieu dans l'enfer; autrement il arriverait que, par conformité à la volonté de Dieu, il voudrait être contraire à cette même volonté, ce qui ferait une contradiction (8).

Si on me nommait à un évêché (9), ne pourrais-je pas, sans blesser l'abandon, le refuser, supposé que je sois manifestement attaché ici à un travail actuel pour des choses plus importantes que toutes celles que je pourrais faire dans un diocèse (10) ? Pensez-y devant Dieu et ne me répondez, s'il vous plaît, qu'après avoir attendu deux ou trois jours ce qu'il vous mettra au coeur sur cette matière (11).

88 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 28 mars 1689 16 avril 1689 TEXTE 89

Quand vous m'écrirez des lettres cachetées, ne pourrai-je point en faire part à M. de Chevreuse ? Mandez-moi ce que j'en dois faire. Ce 28 mars. 51. A Mme GUYON.

50. A Mme GUYON.

8 avril [1689] (1).

Je me sens porté à vous écrire depuis hier, Madame, quoique j'eusse résolu de ne point le faire, devant vous parler bientôt. Je pense très souvent à vous, et je me trouve uni à vous de plus en plus, mais c'est une union générale et de pure foi. Je me trouve avec vous en celui qui est tout, et il me semble que nous y demeurerons toujours unis47(2); je suis persuadé comme vous que Dieu se sert de vous pour me préparer ses dons. La pensée que j'ai de vous m'est toujours utile, car je ne vous vois jamais qu'en Dieu, et Dieu à travers de vous sans m'arrêter à vous. J'ai quelquefois certains petits mouvements de doute et de tentation sur votre sujet (3), mais ils ne sont que passagers et dans l'imagination.

Notre union est fixe et elle va toujours croissant dans ce temps même. Vous avez raison de dire que rien n'est si doux que ces unions, quoiqu'elles ne paraissent donner aucun sentiment distinct. Je ne saurais dire aucune pensée particulière, que j'ai eue en pensant si souvent à vous. C'est une vue confuse (4) et comme morte, qui a néanmoins le germe de tout, avec un goût de paix et un rassasiement en Dieu. La confiance est pleine par la persuasion de votre droiture, de votre simplicité, de votre expérience et de vos lumières sur les choses intérieures, enfin du dessein de Dieu sur moi par vous.

J'ai lu deux fois le 54° chapitre d'Esaïe. Il représente la gloire et la fécondité de l'Eglise chrétienne, qui est d'abord l'épouse délaissée et stérile. Les âmes que Dieu destine à attirer vers lui les autres, ont part à cette grâce; elles passent d'abord comme l'Eglise par le délaissement et par une stérilité pleine de tribulation, mais dans la suite, il les glorifie et les rend fécondes. C'est ce que je crois qu'on peut attendre de vous (5). Je ne sais pas ce que vous ferez aux autres, mais je sais que vous me faites beaucoup de bien. Je serais ravi de me taire avec vous48 (6). Il faut vous voir avant votre départ, pour parler de Dieu et pour nous taire en lui chez N. (7). Prenez avec elle le jour, elle me le mandera. Soyez persuadée que je vous parle avec une entière simplicité. Vendredi saint.

Votre dernière lettre m'a fait encore plus d'impression que toutes les autres, Madame. Tout m'y accommode parfaitement. Pour les répugnances, je crois n'en avoir aucune dans la volonté, il y a déjà assez longtemps. Ce que j'appelle donc répugnance, c'est de goût, c'est opposition involontaire (1). Ce que je craindrais, serait de suivre trop ces répugnances dans certains cas, où la volonté de Dieu est obscure et délicate à se faire sentir, et où les mouvements naturels sont très forts, pour repousser ce qui me choque. J'espère néanmoins que leur force sera ce qui me le fera mieux apercevoir, pour ne les poursuivre et ne pas m'opposer à ce que Dieu veut faire (2).

Pour les répugnances du fond, auxquelles vous dites qu'il faut céder, j'avoue que je ne suis pas assez simple et assez souple pour les discerner (3). Je suis trop accoutumé à me servir de ma raison et à repenser souvent à une chose, avant que de m'y fixer, excepté certaines choses dans lesquelles il se représente d'abord à mon esprit une pensée si claire et si démêlée qu'elle m'arrête absolument49. Dois-je me contenter de m'arrêter dans le moment, dès que je m'aperçois que le mouvement de propriété me conduit, et puis me laisser comme un enfant à mes premières pensées ? Je crains que cela n'aille trop loin et ne m'engage à abandonner la prudence, qui est recommandée dans l'Evangile (4). D'un autre côté, j'ai aussi à craindre d'être trop sage (5), trop attentif sur moi-même et trop jaloux de mes petits arrangements. Mon penchant est de trop retoucher ce que je fais et de m'y complaire. La règle de marcher comme un aveugle jusqu'à ce que la muraille arrête, et qui se tourne d'abord du côté où il trouve l'espace libre (6), me plaît beaucoup; mais dois-je espérer que Dieu me fermera aussi tous les côtés, où je ne dois pas aller ? Et dois-je marcher hardiment, tandis qu'il (7) ne mettra point le mur devant moi pour m'arrêter (8) ? Je ne crois pas avoir à craindre de me mêler de trop de choses; au contraire je suis naturellement serré et précautionné (9). De plus mon attrait présent fait que l'extérieur m'importune et que je serais ravi d'avoir peu d'action au dehors, quoique je fusse peut-être contristé, si certaines personnes considérables, qui me traitent bien, cessaient de me rechercher (10).

J'ai dit aujourd'hui quelques paroles fort contraires à la charité, par une plaisanterie qui m'a entraîné, malgré un sentiment intérieur, qui m'avertissait de me retenir : une personne m'a paru en être mal édifiée. A l'instant, j'ai senti une douleur amère en présence de Dieu. Sans me décourager, ni m'occuper volontairement de ma faute, je me suis recueilli. Cette douleur m'a percé au vif (11).

90 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 16 avril 1689 30 avril 1689 TEXTE 91

Le terme d'involonté dont vous vous servez (12) exprime très bien mon état. Je ne saurais trouver en moi de vraie volonté que pour la volonté de Dieu. Encore même il me semble que je voudrais ne vouloir plus, et que Dieu seul voulût en moi par acquiescement ce qu'il veut en lui-même par Providence. Cependant je fais tous les jours des fautes, qui marquent de la volonté très propre et très vive, mais c'est par entraînement passager, et sans interrompre ma disposition fixe. Si c'était à moi de juger, je croirais que je n'ai aucune propriété volontaire et délibérée (13). Je sens néanmoins souvent des mouvements si naturels et si malins qui m'échappent, que je conclus que le venin est au-dedans; je comprends qu'il n'en peut sortir que par une opération plus violente (14). Ce que je souhaite le plus est de savoir à quoi me tenir, pour bannir les réflexions et pour me laisser aller à l'esprit de Dieu. Ferai-je comme l'aveugle qui tâtonne et qui marche sans hésiter, tant qu'il trouve un espace ouvert ? Ne sera-ce point une simplicité trop hardie ? Je la goûte, quoique la pratique doive en être rude à mon esprit circonspect (15).

J'ai soin de ma santé; ménagez, s'il vous plaît, la vôtre. Prenez du quinquina (16); ne faites jamais maigre (17). Je lirai ce que vous me mandez dans le Pentateuque (18). Marquez la différence précise entre mort et amortissement (19). Dieu tout, nous rien (20). 16 d'avril.

52. A Mme GUYON.

22 avril [1689] (1).

Je me réjouis de la guérison; mais, suivant le cours ordinaire, il ne faut pas compter qu'elle puisse d'abord être parfaite, et il est nécessaire de la ménager. Le moyen qui me paraît le meilleur (2), pour tout ajuster (3) et pour éviter le scandale, est de parler de ses infirmités et de prendre une bonne fois des mesures (4) avec elles (5) sur la décision du médecin.

Je me sens assez souvent irrésolu entre deux choses, ou entre faire et ne pas faire. Je vois des raisons des deux côtés. Et je ne sens aucun goût distinct. Alors que faut-il faire ? Faut-il prendre le parti qui gêne la nature ? L'expérience de certains premiers mouvements, que j'ai suivis, et où j'ai reconnu après beaucoup de propriété et de naturel me fait craindre d'agir sans raisonner. Puis mon raisonnement me met en incertitude (6). Dieu m'humilie. Ce 22 d'avril.

52 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce dimanche, avril (entre le 10 et le 30) [1689] (1).

Je ne manquerai pas, Monsieur, d'attendre ici M. le duc de Beauvilliers au jour et à l'heure que vous me marquez. Comme nous n'avons pas ici de voie pour lui faire tenir à Versailles le mémoire et la lettre du R. Père Le Valois, je vous renvoie l'un et l'autre que vous voulez bien prendre le soin de lui faire rendre au plus tôt. Il me semble qu'ils ne contiennent rien que de bien utile pour la paix des évêques (2) et le repos de l'Eglise de Canada. Dieu veuille que tous les esprits soient disposés à suivre ces règles. Je suis avec toute l'estime que je dois votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

53. A Mme GUYON.

30 avril [1689].

Je me sens la tête un peu brouillée sur la place (1) dont vous parlez dans vos anagrammes (2). Ce n'est pas que je trouve en moi aucun vrai désir d'y arriver. A Dieu ne plaise ! mais plusieurs choses que j'ai ouï dire ces jours passés sur d'autres personnes, qu'on croyait en état d'y prétendre, et peut-être même ce que vous m'avez mandé m'ont excité l'imagination(3). Tout ce que j'y fais, c'est de n'y rien faire et de laisser tout tomber (4). Je sens que Dieu se sert de toutes ces petites choses, en attendant les grandes, pour me faire mourir peu à peu. Je disais en moi-même : pourquoi Dieu, dont la conduite est de me tenir dans la plus obscure foi, a-t-il permis qu'elle m'ait dit une telle chose (5) ? est-ce afin que je m'y prépare? ou bien est-ce pour me certifier par cette prédiction la solidité de la voie par où il me mène (6)? Mais n'importe! Je ne veux non plus (7) voir la raison pour laquelle Dieu a permis que vous avez fait cette prédiction, que les choses mêmes que vous avez marquées. Allons toujours par le non-voir, comme le dit le bienheureux Jean de la Croix50 (8). Il suffit qu'une certaine sensibilité, réveillée sur cette matière (9), m'humilie et me donne un certain travail intérieur, dont il me semble que je ne me soucie point. Car je ne veux ni y adhérer (10) ni le faire cesser.

Souvent mon esprit chercherait à se prendre à quelque chose pour se soutenir, tantôt une espérance de succès, tantôt des moyens humains, pour assurer et faciliter l'affaire, tantôt des réflexions, pour me condamner moi-même dans ces mouvements, pour renoncer à ces avantages temporels et pour les fuir. Mais je sens la main de Dieu qui rompt

92 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 30 avril 1689 11 mai 1689 TEXTE 93

toutes les branches sur lesquelles mon esprit cherche à se raccrocher, et qui me replonge dans l'abîme obscur du pur abandon. Il ne me reste qu'à demeurer immobile nu milieu des vagues, et à me laisser au gré de la tempête (11). L'incertitude, que j'ai tant goûtée, me paraît pénible et il me vient cent raisons de nécessité apparente pour savoir à quoi m'en tenir, pour prendre des mesures et pour éviter certains embarras; mais touites mes visions sont folles. Il n'y a qu'à ne rien voir, qu'à demeurer en suspens, comme si j'étais en l'air (12), et qu'à ne me mettre non plus en peine de ce qui se passe au-dedans que de ce qui arrivera au-dehors. Au reste ne croyez pas que ce soit une grande agitation. Non, je suis paisible et peu occupé de tout cela (13). C'est seulement, comme je vous l'ai dit, un certain travail intérieur, qui ne me distrait point ni de mes occupations, ni de mon recueillement, mais qui me mine secrètement et profondément, lors même que je vaque à toute autre chose, et que je suis le plus gai. Au surplus, je ne voudrais pas me faire Pape, ne fallût-il, pour l'être, que le vouloir, sans que personne en sût jamais rien. Quelquefois même je suis tout honteux de craindre si peu l'élévation et de me sentir de la peine, lorsque je suis µ(huis l'incertitude d'y parvenir. Mais je laisse cette mauvaise honte avec tout le reste, comme elle le mérite. Enfin, malgré cette démangeaison intérieure, je suis en paix et je n'ai besoin de rien.

Mon union avec vous augmente; et, quoique je fasse des fautes chaque jour et dans chaque action, et qu'elles me reviennent en foule après coup, je trouve que Dieu me domine en tout. Je lirai avec grand plaisir les explications des Epîtres de saint Paul (14), mais lentement. Ayez soin de votre santé à la campagne (15). Votre enflure me fait peur (16). Nous saurons de vos nouvelles par les bons amis. Ce 30 avril.

54. A Mme GUYON.

6 mai [1689].

Je recevrai, Madame, avec un grand plaisir la Vie que vous me promettez (1), puisque vous êtes persuadée que cette lecture m'est plus convenable que nulle autre. A votre retour (2), vous me l'enverrez. Cependant, je lirai ce que j'ai (3).

Il me semble que je suis le quatrième à B[eynes] (4). Il n'y a point de distance en Dieu, tout ce qui est un en lui se touche (5). Il me semble que je me trouve en lui bien près de ces trois personnes51. Tout ce que vous me mandez m'entre jusqu'au fond du coeur. Pour ce qui est de réserve (6), j'en ai horreur, et je suis sur une pente si raide qu'il n'y a qu'à tomber jusqu'au plus bas. Je ne veux plus avoir rien, ni m'avoir moi-même. Pour la science, je la compte pour rien (7). Mais j'ai un peu plus de peine à me défaire de la sagesse (8). Elle est pure folie, et je crois que Dieu me l'ôtera, après m'avoir fait éprouver qu'il confond tout ce qu'elle arrange. Encore un coup, j'aimerais mieux souffrir toutes les peines que d'avoir un seul instant de réserve volontaire. Je n'ai rien de nouveau, sinon que je crois que ma bonne volonté augmente, sans que mes fautes diminuent; mais vous savez ce que je dois penser là-dessus (9). Vous savez avec quelle reconnaissance je suis à vous en Notre-Seigneur. Ce 6 mai.

55. A Mme GUYON.

11 mai [1689] (I).

Je suis très persuadé que le pur amour, quand il a détruit toute propriété, fait éprouver des choses que le seul pur amour est capable d'entendre. Nul ne connaît les profondeurs de l'esprit de Dieu, si ce n'est l'esprit de Dieu même52 (2). Celui qui est au-dessous de cet état n'en peut juger qu'imparfaitement et selon sa mesure bornée; c'est pourquoi je me tais et je me contente d'attendre ce qu'il plaira à Dieu de m'expliquer par l'onction.

Je comprends par l'état où saint Paul se dépeint, un état de mort, où ce n'est plus l'homme qui vit, mais Jésus-Christ en lui (3), où l'on est crucifié pour le monde, c'est-à-dire pour tout ce qui n'est pas Dieu, où l'on ne se sent coupable de rien, sans néanmoins se justifier, où l'on ne se glorifie plus qu'au Seigneur, où l'on parle de soi comme d'un autre (4), et où l'on ne craint point de dire de soi des choses sublimes (5), parce qu'on est hors de soi et sans aucun propre intérêt. Voilà ce que saint Paul me fait voir dans un état qui n'est pourtant pas celui des bienheureux. Je crois qu'alors la mort est consommée, mais que la vie ne l'est pas (6) : je dis que la mort est consommée, parce que toute vie propre est détruite et anéantie; mais j'ajoute que la vie divine n'est pas consommée, parce qu'elle croit tous les jours et qu'elle ne sera en son comble qu'au moment où elle entrera dans l'éternité.

En cet état, la justice n'est pas seulement imputée, mais elle est donnée réellement à l'âme (7); ce n'est pas que l'âme la possède en esprit de propriété, ce qui est contraire à la perfection, mais c'est qu'elle est réellement dans l'âme par l'infusion du Saint-Esprit et par le délaissement total de l'âme à son opération, sans qu'elle prenne rien pour elle et qu'elle fasse autre chose que recevoir 53(8). Pour les fautes ou purement extérieures ou même intérieures, qui ne sont pas volontaires, elles ne sont pas des péchés (9); que si, en cet état, on commettait des fautes volontaires, je crois qu'elles seraient grandes, et qu'elles ressembleraient beaucoup à la faute d'Adam dans le paradis terrestre. Il résista à l'esprit de Dieu, dans un état où il ne vivait que de la vie de la grâce et où

µIci principe de la propriété innligne que nous portons n'était pas en lui (10). Cet exemple d'Adam qui pCelie, quoiqu'il soit dans l'état de

vie, de droiture parfaite. où ses enfants ne peuvent plus parvenir que par la mort totale, me fait croire que les personnes les plus mortes peuvent encore tomber, non en perdant la possession. de Dieu, qu'elles µ11.in I plus par manière de possession actuelle, mais en résistant à l'opération divine, comme Adam y résista. Mais peut-être que vous trouverez absolument impossible ce qui n'est que d'une extraordinaire difficulté (11). Je comprends que l'âme en cet état ne peut presque se représenter cette résistance, qui troublerait sa passiveté, tant cela est éloigné (Ir son état. Voilà ce que je m'imagine sur un état que je n'ai point éprouvé (12), mais il me paraît clair qu'on n'est point impeccable (13), quoiqu'on soit mort à toute vie propre et maligne d'Adam, et qu'on peut croître en mérite. autant qu'on a encore la liberté de résister à Dieu et qu'on ne le fait pas (14).

Je fis hier une faute d'indifférence et de dureté pour un homme malheureux que je dois considérer (15). Je la fis plusieurs fois, et en présence de plusieurs personnes qui en durent être mal édifiées (16); je me trouvais dans une telle sécheresse et un tel dégoût pour cette personne, que rien ne put µle vaincre, et que Dieu même, dont la présence m'est ordinaire, ne me fit presque rien sentir dans ce moment. Je ne puis pourtant dire que j'aie résisté volontairement à Dieu. Cette faute m'humilie, mais elle ne me trouble pas. Je vais ce matin faire vers (17) cette personne ce que je lui dois. Je me sentis si sec et languissant que je suis comme un bateau qui n'a ni rames et voiles (18), et qu'il me faut toujours tirer à la corde et à la sueur de mon visage (19); non que je fasse des efforts intérieurs, mais parce que la plupart des choses extérieures me sont pénibles, que Dieu me poursuit, ne laissant rien au mouvement naturel, dont il ne me reprenne, et que le goût de paix dans l'oraison diminue. Quelquefois j'amuse un peu mes sens (20), pour pouvoir me tenir dans un certain recueillement simple et facile; et, bien loin d'être troublé par cet amusement des sens, il est au contraire plus paisible par là. C'est un enfant à qui on donne un jouet, pour l'empêcher de courir, et pour laisser dîner et reposer la nourrice (21). Rien ne m’entre si avant dans le coeur que la pensée d'être uni en vous à Dieu. Cela s'approfondit tous les jours 54(22). Ce 11 mai.

µ (après le µ suivant ?) paraîtraient pas proportionnées à des dispositions si pures, et qui feraient craindre qu'elles ne fussent pas sincères; mais il faudrait des circonstances prodigieusement fortes, et même manifestement mauvaises, pour rendre suspectes des dispositions si parfaites et si éloignées de tout mal. Il peut y avoir des âmes éprouvées par la tentation, qui se croient criminelles en cet état, et cette persuasion qu'elles sont criminelles est la plus rigoureuse épreuve, par où Dieu veut les purifier (2). Voilà ce que je croirais facilement, parce que les personnes qui aiment Dieu d'un amour si pur, et qu'il aime à proportion, doivent passer par le creuset et mourir à elles-mêmes. Pour l'illusion, qui peut sans doute se mêler jusque dans les choses les plus parfaites, je crois qu'on en verra toujours les marques; mais une personne qui la craint, qui se défie d'elle-même, qui a le témoignage d'une intention droite, pure et simple, qui marche par le chemin de la foi toute nue et toute obscure, ne trouvera que Dieu, parce qu'elle outrepasse tout autre objet distinct (3). Voilà ce que je crois qu'il faut faire entendre à ces âmes peinées. Doivent-elles être surprises de leur doute sur leur état, puisqu'elles savent depuis si longtemps que c'est par l'épreuve de ces doutes si douloureux que leur état même se doit consommer? Je sais bien que, quand on n'est pas dans la peine, il est aisé d'exhorter les autres à la surmonter; mais Dieu fera tout. Celui qui me donne cette bonne pensée, donnera aussi facilement l'exécution à l'âme fidèle. Vous, qui avez passé par le creuset (4), vous pouvez sur votre expérience parler plus efficacement que tout autre à ces personnes qui y sont et ont besoin d'être consolées.

J'éprouve d'un jour à l'autre une inégalité (5) prodigieuse dans l'intérieur. J'ai quelquefois des distractions inconcevables; mais elles me fatiguent, sans me décourager (6). Il me semble que mon discernement, pour distinguer dans mes fautes ce qui est volontaire d'avec ce qui ne l'est pas, augmente beaucoup. Souvent une action qui paraîtrait irrégulière, me paraît innocente dans sa source. Souvent je m'aperçois d'un mouvement naturel et d'une certaine propriété maligne dans des actions qu'on croirait bonnes (7); mais tout cela se voit sans s'arrêter (8).

56. A Mme GUYON.

57. A Mme GUYON.

[Vers le 15 mai 1689]. 25 mai [1689].

La disposition représentée (1) est sans doute incompatible avec le péché mortel : rien n'est si pur, ni si parfait. L'unique chose qui pourrait mettre en doute, serait les circonstances d'une conduite qui neµ

Je me trouve toujours voulant tout et ne voulant rien (1), et il me semble que ma volonté est fixée en cet état; mais, autant que ma volonté s'éteint, je sens mes inclinations et répugnances involontaires, qui poussent de tous côtés, comme les feuilles des arbres au printemps (2). C'est

96 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 25 mai 1689 1er juin 1689 TEXTE 97

dans le fond une volonté sèche, languissante et faible contre mes inclinations. C'est comme une place de guerre, dont les murailles seraient tombées, et qui demeurent ouvertes de toutes parts (3). Ma sécheresse presque continuelle, en sorte qu'il me semble que je ne fais µcher de laisser voir dans mon visage et dans mes tons je ne sais quoi de dédaigneux pour les moindres contre-temps, même à mes meilleurs amis. Je me sens un amollissement à faire frayeur pour toutes les passions. Ce n'est pas que j'aie des tentations violentes; c'est moi qui suis faible, sans que la tentation soit forte. J'ai de la répugnance à me mettre en oraison : quand j'y suis, les tentations sont grandes, et la sécheresse presque continuelle, en sorte qu'il me semble que je ne fais rien; mais, dans le fond, je vois bien que j'y goûte un certain repos secret; dans la journée, la présence de Dieu m'est moins facile : je serais tenté de vouloir courir pour la rattraper, mais je me contente de laisser, à chaque moment où je m'en aperçois, tomber toutes les distractions (4). Je suis persuadé par la seule expérience présente, que le goût du repos, et l'occupation que l'âme en a, est un retour de propriété (5) très dangereux. L'âme se retarde elle-même par tous les moyens dans lesquels elle s'appuie. Je comprends que, pour être fidèle, il ne faut prendre les moyens que comme des épreuves de notre fidélité, et comme des assujettissements, par lesquels il faut passer, pour suivre l'ordre de Dieu, mais point comme de vrais appuis. Le goût du repos est un des moyens dont Dieu devient jaloux (6), après s'en être servi pour nous attirer. Malheur à qui s'amuse dans les dons, et qui fait des dons de la grâce ce que les grands pécheurs font des dons de la nature (7). La sagesse trop humaine me devient un embarras (8) : je ne puis ni y trouver la paix, ni m'en dépouiller; elle est comme des entraves à mes pieds. Ce 25 mai.

58. Au CHEVALIER COLBERT.

Paris, 1er juin [1689].

Il ne faut pas tarder, Monsieur, à vous témoigner ma joie sur les choses que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Les deux définitions que vous me rapportez sont si justes, qu'il ne reste rien à y ajouter. Il est certain que, quand on a posé les solides fondements d'une entière conversion de coeur, d'une exacte (1) pénitence, et d'une sérieuse méditation de toutes les vérités du christianisme en détail, et par rapport à la pratique, plusieurs personnes s'accoutument peu à peu tellement à toutes ces vérités, qu'à la fin elles les envisagent d'une vue simple et fixe, sans avoir besoin de recommencer toujours à se convaincre de chacune en particulier. Alors ces vérités se réunissent toutes dans un certain goût de Dieu si pur et si intime, qu'on trouve tout en lui. Ce n'est plus l'esprit qui raisonne et qui cherche; c'est la volonté qui aime, et qui se plonge dans le bien infini. Mais cet état n'est pas le vôtre (2). Il faut que vous marchiez longtemps par la voie commune des pécheurs qui commencent à chercher Dieu; la méditation ordinaire est votre partage : trop heureux que Dieu daigne vous y admettre. Marchez donc, Monsieur, en esprit de foi, comme Abraham, sans savoir où vous allez (3); contentez-vous du pain quotidien, et souvenez-vous que dans le désert la manne qu'on amassait pour plus d'un jour se corrompait d'abord (4) : tant il est vrai que les enfants de Dieu doivent se renfermer dans l'ordre des grâces présentes, sans vouloir prévenir les desseins de la Providence sur eux.

Méditez donc, puisque voici pour vous le temps (5) de méditer tous les mystères de Jésus-Christ, et toutes les vérités de l'Evangile que vous avez si longtemps ignorées et contredites. Quand Dieu aura bien effacé en vous l'impression de toutes les maximes mondaines, et que l'esprit de Jésus-Christ n'y laissera plus aucune trace de vos anciens préjugés (6), alors il faudra examiner (7) l'attrait que la grâce vous donnera, et le suivre pas à pas sans le prévenir. Cependant (8) demeurez en paix dans le sein de Dieu, comme un petit enfant entre les bras de sa mère (9). Contentez-vous seulement de penser à vos sujets de méditation d'une manière simple et aisée, laissez-vous aller doucement aux vérités qui vous touchent, et que vous sentez qui nourrissent votre coeur; évitez tous les efforts qui échauffent la tête (10), et qui mettent souvent beaucoup moins la piété dans une volonté pure (11) et droite de s'abandonner à Dieu, que dans une vivacité d'imagination dangereuse. Fuyez aussi toutes les réflexions subtiles : bornez-vous à des considérations aisées; repassez-les souvent. Ceux qui passent trop légèrement d'une vérité à une autre ne nourrissent que leur curiosité et leur inquiétude; ils se dissipent même l'esprit par une trop grande multitude de vues. Il faut donner à chaque vérité le temps de jeter une profonde racine dans le coeur; car il n'est pas seulement question de savoir, l'essentiel est d'aimer. Rien ne cause de si grandes indigestions que de manger beaucoup et à la hâte. Digérez donc à loisir chaque vérité, si vous voulez en tirer tout le suc pour vous en bien nourrir. Mais point de retours inquiets sur vous-même; comptez que votre oraison ne sera bonne, qu'autant que vous la ferez sans vous gêner (12), sans vous échauffer (13), et sans être inquiet (14).

Je sais bien que vous ne manquerez pas d'avoir beaucoup de distractions (15); mais il n'y a qu'à les supporter sans impatience, et qu'à les laisser disparaître, pour demeurer attentif à votre sujet, chaque fois que vous apercevrez l'égarement de votre imagination. Ainsi ces distractions involontaires ne pourront vous nuire, et la patience avec laquelle vous les supporterez, sans vous rebuter, vous avancera plus qu'une oraison

98 CORRESPONDANCE DE FÉNELON µIr juin 1689

plus lumineuse, où vous vous complairiez davantage. Le vrai moyen de vaincre les distractions est de ne les attaquer point directement avec chagrin (16) : ne vous rebutez ni de leur nombre ni de leur longueur. Je n'ai point vu le livre du père jésuite dont vous me dites tant de bien. J'espère que vous me le montrerez à votre retour. Vous savez, Monsieur, combien je vous suis dévoué à jamais en notre Seigneur.

Fr DE FÉNELON.

59. A Mme GUYON.

3 juin [1689] (1 ).

J'ai lu l'écrit qui est pour Mademoiselle votre fille (2). Il me paraît fort bien; un endroit m'a paru avoir besoin d'explication : vous lui dites que ce n'est pas à l'église où elle doit faire la grande dame. Elle ne doit la faire en aucun endroit (3), car en quelque place que la Providence la mette, non seulement la modération et l'humilité chrétienne, mais encore la politesse du monde suffit pour l'empêcher de s'abandonner au faste (4). Vous lui donnez pour règle de communier tous les dimanches. C'est à vous à savoir si cette règle convient aux dispositions de Mademoiselle votre fille; mais si vous n'en êtes pas bien sûre, craignez de la gêner (5). Du reste cet écrit me paraît excellent. Je l'ai laissé à Madame de Chevreuse (6), parce que vous lui avez mandé qu'elle pouvait le lire. Pour moi je l'ai lu avec le plaisir que je ressens pour tout ce qui vient de vous.

Gardez-vous bien de vous gêner pour tous les noms que vous vous trouverez portée à me donner (7). Suivez librement la pente que Dieu donne à votre coeur, et soyez persuadée que j'en serai très édifié. Je ressens là-dessus par avance une reconnaissance cordiale. Je consens que vous usiez de réserve sur les choses qui sont des degrés au-dessus du mien, mais, pour celles qui ne demandent que la droiture et la simplicité de mon degré présent, je vous conjure de vous ouvrir à cet égard sans aucune réserve et de m'aider par là à entrer dans la simplicité enfantine. Dieu vous a donné l'intelligence de votre songe; mais, pour moi, elle ne m'est pas donnée, du moins entièrement (8). Je vois bien que la sagesse mondaine peut m'arrêter sur le penchant; mais je ne connais aucune femme, ni à qui je me confie, ni qui soit à portée de m'arrêter par les conseils. Est-ce quelque chose de passé ou de présent? Je ne m'ouvre à personne qu'à nous deux...55(9). Suis-je maintenant dans cet état, où vous m'avez vu arrêté? Pour moi, je ne sens rien qui me retienne, ni à quoi je veuille m'arrêter librement (10).

6 juin 1689 TEXTE 99

Cette chambre du bas de la montagne où nous nous arrêtâmes, et qui était bien plus serrée que celle du haut (11), dont vous aviez eu un autre songe (12), n'est-ce pas quelque état de réserve ou de propriété, où vous croyez que je me bornerai? Mandez-moi simplement ce que vous en pensez, si néanmoins vous jugez à propos de le faire. Pour moi, je ne veux point juger de moi-même; mais il me semblerait que je suis prêt à tout sans réserve (13), et que j'aimerais mieux que Dieu m'anéantît ou me rendît éternellement malheureux, que s'il me laissait dans la moindre réserve contre ses desseins (14). Je sens beaucoup de joie de votre prompt retour (15). Rien au monde ne vous est plus dévoué que moi en N.-S. Ce 3 juin56.

60. AU CHEVALIER COLBERT.

Paris, lundi 6 juin [1689].

Je crois, Monsieur, que la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire a répondu à toutes les demandes que vous me faites. Il n'est question maintenant pour vous, que de vous occuper doucement des sujets que vous avez pris; il est vrai seulement que vous devez rendre cette occupation la plus simple que vous pourrez, et voici comment :

Ne vous chargez point d'un grand nombre de pensées différentes sur chaque sujet; mais arrêtez-vous aussi longtemps à chacune qu'elle pourra donner quelque nourriture à votre coeur. Peu à peu vous vous accoutumerez à envisager les vérités fixement, et sans sauter de l'une à l'autre. Ce regard fixe et constant de chaque vérité servira à les approfondir davantage dans votre coeur. Vous acquerrez l'habitude de vous arrêter dans vos sujets par goût et par acquiescement paisible (1); au lieu que la plupart des gens ne font que les considérer par un raisonnement passager. Ce sera le vrai fondement de tout ce que Dieu voudra peut-être faire dans la suite en vous57 : il amortira même par là l'activité naturelle de l'esprit (2), qui voudrait toujours découvrir des choses nouvelles, au lieu de s'enfoncer davantage dans celles qu'il connaît déjà58. Il ne faut pourtant pas se forcer d'abord pour continuer à méditer une vérité, lorsqu'on n'y trouve plus aucun suc : je propose seulement de ne la quitter que quand vous sentez qu'elle n'a plus rien à vous fournir pour votre nourriture.

Pour les affections, recevez toutes celles que la vue de votre sujet vous inspirera, et laissez-vous-y aller doucement : mais ne vous excitez point à de grands efforts, car ces efforts vous épuiseraient, vous échaufferaient la tête, vous dessécheraient même, en ce qu'ils vous occuperaient trop de vos propres mouvements, vous donneraient une confiance dangereuse en votre propre industrie (3) pour vous toucher vous-même, enfin vous attacheraient trop nu goût sensible, et par là vous prépareraient de grands mécomptes pour les temps où vous serez plus sec. Contentez-vous donc, Monsieur, de suivre simplement et sans réflexion les mouvements affectueux que Dieu vous donnera à la vue de votre sujet ou de quelque autre vérité. Pour les choses d'un autre état plus élevé, n'y songez point : il y a le temps de chaque chose (4), et l'importance est de ne le prévenir jamais. C'est une des plus grandes règles de la vie spirituelle, de se renfermer dans le moment présent, sans regarder plus loin (5). Vous savez que les Israélites suivaient dans le désert la colonne de nuée ou de feu, sans savoir où elle les menait. Ils ne pouvaient prendre de la manne que pour un jour; le reste se corrompait (6).59

Il n'est point question d'aller vite; il est question de bien aller. Si un de vos domestiques, dans un voyage, voulait toujours chercher les moyens de faire la plus grande diligence, vous lui diriez : Mon ami, vous irez assez vite, pourvu que vous ne vous arrêtiez point, que vous suiviez la route que je vous marquerai, et que vous arriviez le jour qu'il me plaira. Voilà précisément ce que Dieu vous dit, et comment il veut que vous le serviez. Point d'autre volonté, même pour les plus grands biens, que celle de suivre la sienne. Maintenant ne songez qu'à poser les fondements de l'édifice, et de les bien creuser par un entier renoncement à tout vous-même, et par un abandon sans aucune réserve aux ordres de Dieu. Après cela, Dieu élèvera sur ce fondement tel édifice que bon lui semblera. Livrez-vous à lui, et fermez les yeux. Que cette conduite de foi, où l'on marche comme Abraham, sans savoir où l'on va (7), est grande, et qu'elle attire de bénédictions! Alors Dieu sera votre guide, et il voyagera lui-même avec vous, comme il est dit qu'il s'était fait voyageur avec les Israélites, pour les mener pas à pas au travers du désert jusques à la Terre promise (8). Que vous serez heureux, Monsieur, si vous laissez Dieu prendre possession de vous, pour y faire selon ses vues, et non selon votre goût, tout ce qu'il voudra.

Au MÊME.

Paris, 9 juin [1689].

Rien ne doit, Monsieur, vous empêcher de vous recueillir en la présence de Dieu, lorsque vous êtes à cheval, et que vous ne pouvez lire pour prendre un sujet particulier de méditation 60. Mais il faut observer les choses suivantes : 1° de ne mettre point ce recueillement en la place de votre méditation, pour vous dispenser de la faire, lorsque vous pouvez ménager votre temps pour faire votre méditation avant ou après vos courses à cheval; 2° de mêler cette présence de Dieu d'actes distincts et de réflexions particulières sur les vérités que vous avez déjà méditées, toutes les fois que ces actes et ces réflexions seront propres à vous ranimer (1) et à vous recueillir davantage; 3° de ne vous lasser jamais dans ce recueillement, et de vous délasser l'esprit par de petits intervalles d'amusement innocent et de gaîté (2), toutes les fois que vous en sentirez le besoin. Je suis persuadé même que cette présence de Dieu vous deviendra insensiblement fréquente et familière. Pour votre manière de méditer, elle est bonne, et vous n'avez, Monsieur, qu'à la continuer. Soyez gai comme un homme qui a trouvé le vrai trésor, et qui n'a plus besoin de rien. Vivez au jour la journée, sans vous mettre en peine61; car chaque jour, comme dit Jésus-Christ, aura soin de lui-même. C'est que chaque jour apporte sa grâce et son onction, avec ses peines et ses tentations. Parlez à Dieu familièrement : soyez avec lui simple comme un petit enfant. Plus votre volonté sera morte à tous les vains désirs du siècle et aux plaisirs corrompus, plus vous goûterez une certaine joie innocente et enfantine (3), qui est infiniment au-dessus des magnifiques divertissements par lesquels les sages du siècle essaient en vain d'apaiser leur inquiétude. O qu'ils sont tristes, malheureux, et rongés par l'ennui au milieu des spectacles! Vous rirez de leur folie qui passe pour une sagesse, et vous aurez la sagesse véritable, en ne voulant plus que Dieu, et en goûtant la joie du Saint-Esprit avec simplicité. Je vous envoie, Monsieur, les noms pour le soldat en faveur duquel je vous ai déjà importuné. Voyez, sans vous gêner, si vous pouvez délivrer ce malheureux (4), et s'il mérite sa délivrance autant qu'on me l'a dit.

62. A Mme GUYON.

9 juin [1689].

J'ai lu, pour me conformer à votre désir, vos explications sur l'épître de saint Jacques (1), pour continuer les autres épîtres canoniques, avant que d'entrer dans celles de saint Paul; mais en vérité, je n'y trouve pas ce qu'il me faut. Ce sont des remarques très utiles sur les pratiques des vertus, mais vous savez que je tiens à quelque chose de plus intérieur que cette pratique (2). Je voudrais donc voir les endroits où saint Paul parle des opérations intérieures. Mais avant que de le faire je verrai les explications de saint Pierre et de saint Jean; après quoi, si vous me le permettez, je lirai saint Paul (3). Sur ce que vous m'aviez mandé touchant l'épître de la Trinité (4), je cherche dans vos explications le onzième chapitre de l'épître aux Romains, mais il n'y est pas (5). Si Dieu vous donne là-dessus quelque chose pour moi, mandez-le-moi simplement.

J'ai peine à me mettre à l'oraison et quelquefois, quand j'y suis, il me tarde d'en sortir (6). Je n'y fais, ce me semble, presque rien. Je me trouve même dans une certaine tiédeur et une lâcheté pour toutes sortes de biens. Je n'ai aucune peine considérable, ni dans mon intérieur, ni dans mon extérieur; ainsi je ne saurais dire que je passe par aucune épreuve (7). Il me semble que c'est un songe (8), ou que je me moque, quand je cherche mon état, tant je me trouve hors de tout état spirituel, dans la voie commune des gens tièdes qui vivent à leur aise. Cependant cette langueur universelle, jointe à l'abandon, qui me fait accepter tout et qui m'empêche de rien rechercher, ne laisse pas de m'abattre, et je sens que j'ai quelquefois besoin de donner à mes sens quelque amusement pour m'égayer. Aussi le fais-je simplement, mais bien mieux quand je suis seul que quand je suis avec mes meilleurs amis (9). Quand je suis seul, je joue quelquefois comme un petit enfant, même en faisant oraison. Il m'arrive quelquefois de sauter et de rire tout seul, comme un fou dans ma chambre (10).

Avant-hier, étant dans la sacristie et répondant à une personne qui me questionnait, — pour ne la point scandaliser sur la question —, je m'embarrassai, et je fis une espèce de mensonge; cela me donna quelque répugnance à dire la messe, mais je ne laissai pas de la dire.

L'abbé de L[angeron], qui demeure avec moi et dont je vous ai parlé (11), me paraît avoir un bon commencement pour l'intérieur. Il a lu et relu vingt fois avec un goût extraordinaire le Moyen court et f[acile] (12). Son oraison est simple; les vues d'abandon augmentent et, quoique son naturel l'attache au sensible, il me semble qu'il entre bien avant dans les vues de pure foi. Peut-être faudrait-il pour lui plus d'expérience que je n'en ai. Mais je me contente d'être attentif à la lumière que Dieu me donne, et de lui parler fort simplement suivant son ouverture, et suivant ce qui me vient dans le moment où je lui parle. S'il vous est donné quelque chose là-dessus, mandez-le moi (13). Je ne lui parle jamais le premier sur cette matière (14). Je ne sens rien pour vous et je ne tiens à personne au monde autant qu'à vous (15). Ce 9 juin.

63. A LA MÊME.

12 juin [1689].

Je rends grâces à Dieu et à vous, Madame, de la dernière lettre que vous m'avez écrite. Si vous connaissez quelque chose à quoi je manque et qui arrête les desseins de Dieu sur moi, je vous conjure de me le dire sans me ménager, car je ne veux rien que la volonté de Dieu (1); et tout le reste ne m'est rien. Je suis tout persuadé qu'il faut que la sagesse meure, mais ce n'est pas à moi à lui donner le coup de mort. C'est la main de Dieu qui doit l'égorger, et à moi à me tenir immobile sous la main (2). J'aimerais mieux souffrir éternellement que de retarder un seul moment le bon plaisir de Dieu en ses moindres circonstances. J'accepte tout sans réserve, je laisse tout tomber (3), que puis-je faire autre chose ? Faites le reste auprès de Dieu pour moi. Je veux aller aussi lentement et aussi vite qu'il le voudra. S'il veut que j'aille vite et que par là il m'en coûte davantage, je compte pour rien tout ce qu'il y aura à souffrir et toutes les répugnances que je sentirai dans ce temps. A chaque jour suffit son mal, et chaque jour aura soin de soi-même 62(4). Celui qui donne le mal sait le changer en bien. D'ailleurs il n'est plus question de mon bien, car je n'en veux plus connaître d'autre que celui de me perdre pour accomplir ce qui plaira à Dieu. En vérité, je ne veux point vous faire souffrir par ma résistance (5); et si je le fais sans le savoir, ne m'épargnez pas.

Je suis languissant d'esprit et de corps, comme je vous l'ai déjà mandé; mais je suis tranquille dans ma langueur, quoiqu'elle me cause une certaine impuissance et une certaine lenteur pour les choses extérieures. Je ménage ma tête, j'amuse mes sens, mon oraison va fort irrégulièrement; et, quand j'y suis, je ne fais presque que rêver; je n'ai le goût d'aucune lecture, si ce n'est de vos lettres lorsqu'elles arrivent (6); enfin je deviens un pauvre homme (7), et je le veux bien. Pour la sagesse, vous savez qu'il n'est pas aisé de s'en défaire; elle n'est pas comme la chair, qui fait horreur (8). La raison a toujours de beaux prétextes; mes premiers mouvements ne sont point de grâce, ils sont de prudence mondaine ou d'orgueil; les secondes vues sont des retours sur moi-même63 (9) : je laisse tomber (10) volontiers tout cela. Mais quand il faut se déterminer à agir, cette multitude de vues embrouille, et on ne sait ce que Dieu veut. Souvent je prends le parti qui me paraît le plus raisonnable en esprit d'abandon, afin que, si ce n'est pas celui que Dieu veut, il m'en punisse et me confonde tant qu'il voudra pour sa gloire. Ce 12 juin.

64. A LA MÊME.

14 juin [1689]

Je ne vois rien à ajouter à votre mémoire pour Mademoiselle votre fille, puisqu'elle est disposée comme vous la représentez. Elle aura peut-être dans la suite des peines qu'elle ne sent pas encore; et, si le goût du monde la prenait, il faudrait qu'elle s'attendît de trouver en vous une mère qui ne serait pas surprise de sa faiblesse, et qui y compatirait, sans la flatter (2). Pour son naturel indolent, il pourra par la grâce se tourner en paix et recueillement. Mais il faut craindre la mollesse et l'oisiveté si dangereuse aux femmes. Il faut même l'accoutumer à une action réglée et vigoureuse pour la conduite de toute une maison, dont elle sera chargée (3). Continuez à vous faire aimer d'elle, en sorte que, si elle avait une faiblesse à découvrir, vous fussiez la personne à qui elle aimât mieux en faire la confidence (4).

Quand revenez-vous donc ? Je vois bien que ce n'est pas sitôt (5). Je n'ai rien de nouveau à vous dire sur moi. Je sens seulement que mon mur se dessèche, comme on voit certains malades de langueur, dont la maigreur augmente; mais je ne souffre rien que la sécheresse, et mon état est assez tranquille (6). Votre lettre sur le songe me réjouit (7). Pourvu que la volonté de Dieu se fasse, c'est assez. Je ne suis pas d'un degré à être pour vous, comme vous êtes pour moi; mais je ne sens rien en moi, qui ne soit uni à vous sans réserve, et je ne l'ai jamais été tant à rien en ce monde, depuis que j'y suis (8). Ce 14 juin.

65. A LA MÊME.

15 juin (689].

A vous parler ingénûment, Madame, j'aime mieux que vous veniez à P[aris] qu'à B[eynes]. A P[aris] nous ferons très facilement ce que vous me proposez. Pour B[eynes], il m'est impossible d'y aller maintenant. Je meurs d'envie de vous voir, et je crois vous devoir dire que vous devez agir avec moi sans hésiter et avec moins de précaution. Quand vous serez à P[aris] (1), vous n'aurez qu'à m'avertir. La chapelle de M. de G. à Saint-Jacques (2) est faite exprès pour vous recevoir au confessionnal l'après-midi64.

Vous pourrez aussi voir ce que M. F[oucquet ?] (3) vous veut montrer. Mais je crois qu'après avoir vu tout ce qu'il voudra vous faire voir, il faudra écouter aussi M. de V[aux] (4) et voir tout ce qu'il aura à vous montrer. Peut-être tirerez-vous de ces deux examens rassemblés quelques bons éclaircissements. Peut-être que M. de V[aux] sait mieux que M. F[oucquet] (5), ou qu'elles (6) sont changées en mieux depuis que M. F[oucquet] ne les voit plus. Je dis peut-être, et je n'ai garde d'en dire davantage; mais la chose mérite d'écouter sans prévention les deux côtés. M. de V[aux] prétend vous parler avec une ingénuité dont vous ne pourrez douter. Il ne sera pas mauvais que vous soyez prémunie des mémoires contraires, quand vous écouterez ce qu'il aura à dire; ainsi il vaut mieux commencer par M. F[oucquet].

Je ne vous dirai rien aujourd'hui sur moi, parce que je remets tout à la prochaine entrevue. Cependant je fais ce que vous m'avez mandé. Je suis à vous avec une reconnaissance proportionnée à ce que je vous dois. C'est tout dire, Madame. Ce 16 juin.

66. Au DUC DE NOAILLES (1).

A Versailles, 17 juin [1689].

Le Roi avait bien raison, Monsieur, de vous donner si peu de troupes. Ce serait grand dommage de vous en donner davantage, puisque avec celles que vous avez, les villes ne tiennent point devant vous, et les garnisons se rendent prisonnières de guerre (2). Si vous aviez une grosse armée, vous seriez bientôt aux portes de Madrid, et nous serions trop en peine de vous. Sérieusement, il faut remercier Dieu du succès qu'il donne aux armes du Roi, et à vos services. Personne n'est plus touché que moi de la protection que Dieu vous donne, et ne désire davantage que vous soyez plein de reconnaissance pour tant de grâces. Il a bien des droits sur vous par tant de bienfaits. Les grands succès ne sont pas ses plus grands dons. Le moindre désir qu'il nous donne d'être à lui, et nous détacher de tout, vaut mieux que les succès les plus éclatants. Je le prie, Monsieur, d'imprimer cette vérité dans votre coeur. Vous savez avec quel zèle je vous la dis, et avec quel respect je suis toujours votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

67. A Mme GUYON.

26 juin [1689].

Je ne sais pas, Madame, si je m'explique mal ou si je ne vous entends pas assez bien; mais il me semble que j'entends ce que vous voulez qui est que, nonobstant cette involonté (1) générale pour tout ce qui est distinct et particulier, je dois vouloir par petitesse tout ce qui m'est donné et déclaré par vous. Je suis persuadé qu'autant qu'on serait rétréci par la propriété de la volonté si on voulait par soi-même quelque chose au préjudice de l'abandon sans réserve, autant se rétrécirait-on si, par pratique et par crainte, on refusait de se laisser à l'Esprit de Dieu, pour vouloir tout ce qu'il veut qu'on veuille. Se délaisser ainsi aux volontés particulières n'est pas une activité, mais un état très parfait (2). Ce qui fait l'entière passiveté de la volonté et qui la rend souple (3) à l'infini, c'est d'être aussi simple et aussi prompte à vouloir, quand Dieu veut qu'elle veuille, que d'être incapable de vouloir rien par elle-même65. Dès qu'on est attaché à sa pure passiveté et à son pur vouloir ou à son pur avoir, en sorte qu'on craint de le perdre, on s'en fait une propriété qui rétrécit l'âme et qui la raidit contre l'impulsion divine. Il faut donc être également souple en tout sens, et aimer autant à vouloir qu'à ne vouloir pas. Sitôt que Dieu imprime quelque volonté particulière, il faut la suivre sans mesure et sans réflexion. Par là, on s'élargit en se remplissant. C'est à dire que la volonté se dilate à l'infini, se remplissant sans mesure et sans réserve de tout ce que Dieu lui donne et lui fait vouloir. Voilà ce que je comprends, et voilà aussi l'état où il me semble que je suis. Quand je dis que je veux tout et que je ne veux rien (4), je ne dis rien de contraire à tout ceci, car je veux tout ce qui est donné, rien que je me donne par mon propre désir.

Comptez donc que j'acquiesce toujours sans hésiter; mais, comme mon acquiescement est simple, sans goût, sentiment, et tout concentré dans la pure volonté au fond de l'âme, il paraît froid et sec au dehors (5), quoique au dedans il soit plein; en sorte qu'il faudrait que je me gênasse et que je sortisse de mon attrait, pour le rendre plus vif. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'il est plus pur qu'il ne serait, s'il avait plus de vivacité extérieure (6). Je suis néanmoins tout prêt à cette vivacité extérieure, quand Dieu voudra me la donner; alors elle serait le meilleur état et je n'aurais garde de la retenir. Mille fois tout à vous en Notre-Seigneur. Ce 26 juin.

68. Au CHEVALIER COLBERT.

Paris, 2 juillet [1689].

Je vous suis très obligé, Monsieur, de l'extrême bonté et des termes pressants avec lesquels vous avez écrit au capitaine du soldat qu'on veut tâcher de délivrer (1). Comme c'est un de mes bons amis qui a souhaité de moi que je vous importunasse là-dessus, je n'ai pu le lui refuser, et j'ai passé par-dessus toutes les règles de discrétion, espérant que vous me le pardonneriez.

N'hésitez pas, Monsieur, à vous recueillir en la présence de Dieu, quand le goût vous en viendra, pourvu que ce goût n'aille pas à une trop longue ou trop forte attention. Vous pouvez pratiquer ce recueillement dans certains moments dérobés en beaucoup d'occasions, pourvu que cela soit sans préjudice de vos temps réglés d'oraison.

Je ne crois pas que vous deviez pousser à la dernière exactitude le règlement que vous avez fait sur les jeux de hasard. Il est dangereux de faire des règles qui ne soient pas observées. Pour accoutumer les domestiques (2) à obéir fidèlement, il faut ne leur ordonner que les choses qu'on veut qui s'observent avec exactitude : autrement l'autorité se diminue. Pour la livrée (3), je crois qu'on peut lui recommander de ne jouer pas aux cartes, parce que ces gens-là s'échaufferaient trop au jeu. Il en arriverait de trop grosses pertes, des querelles, et souvent des larcins domestiques, pour réparer les pertes du jeu. Mais pour leur adoucir cette sévérité, je voudrais leur fournir des dames, et d'autres petits jeux propres à les amuser. Par là ils seraient sans prétexte de chercher d'autres jeux : mais je voudrais qu'ils ne jouassent point d'argent. Pour les autres domestiques un peu plus honnêtes gens (4), il me semble qu'il ne faut pas y regarder de si près. Vous pouvez seulement les prendre par raison, et leur faire entendre que vous ne voulez point de gens adonnés au jeu, et qui ne sachent point s'occuper. Pour les occuper, il faut voir le talent (5) de chacun : donner quelque chose à écrire à l'un; à l'autre de petites commissions; à cet autre des comptes à faire, etc. C'est l'oisiveté qui fait qu'on a tant de peine à bannir le jeu. Voilà, Monsieur, ma pensée sur cet article.

Pour les airs de l'opéra, c'est à vous à savoir l'impression qu'ils peuvent vous faire : je dis qu'ils peuvent vous faire; car quoiqu'ils ne vous en fassent point en certains temps, ils peuvent vous en faire en d'autres, où les tentations se réveillent. Supposé que ces airs ne vous fassent aucun mauvais effet, je croirais que vous pourriez en chanter, mais sans prononcer les paroles, qui sont d'elles-mêmes assez insipides, et qui ne doivent avoir rien d'agréable pour vous dans les sentiments où Dieu vous met. Il y a encore une autre règle à observer, qui est de ne chanter jamais ces airs en des lieux où vous puissiez être entendu par des gens qui croiront que votre exemple les autorise pour les chanter aussi, ou qui jugeront mal de la sincérité de votre piété, vous voyant plein de ces chansons profanes. Excepté ces choses que je viens de marquer, je souhaite fort, Monsieur, que vous soyez en pleine liberté de vous réjouir innocemment; car la joie est très utile et très nécessaire pour votre corps et pour votre âme (6).

L'homme qui fait vos cartes peut y travailler les fêtes et les dimanches; mais moins que les autres jours, et hors des heures de l'office, où il est bon qu'il soit libre d'aller. Cupio te in visceribus Christi Jesu. C'est le souhait de saint Paul (7).

69. A Mme GUYON.

4 juillet [1689].

Je voudrais bien, Madame, pouvoir deviner ce qu'il faut faire pour vaincre votre timidité à mon égard. Je serai parfaitement à mon aise à votre égard (1). Vous êtes gênée avec moi. Si vous sentez en moi quelque disposition d'esprit qui cause votre crainte et votre resserrement, écrivez-le-moi. Vous aurez peut-être moins de peine à écrire qu'à parler. Vous craignez toujours sans fondement, ce me semble, ou de me gêner ou de me scandaliser. M[adame] de C[hevreuse] ne vous inspire-t-elle pas quelque chose de sa sagesse excessive (2) ? Je crois vous devoir dire que j'ai souvent remarqué que, bien loin d'être surpris des choses auxquelles on me prépare, il arrive d'ordinaire que je les ai dans l'esprit avant qu'on me les dise (3). Cela fait que j'y parais peu sensible quand on me les explique. Je ne puis même m'empêcher de croire que je vois clairement les principes de bien des choses que vous ne me direz qu'après longtemps66. Mais n'importe, je ne veux rien prématurer (4), et je ne dis tout ceci que pour vous montrer que vous devriez être plus simple et plus hardie pour toutes les choses qui sont de mon degré. Vous me mandez que c'est à moi de commander. Hé bien, je le veux, et je commande de tout mon coeur que vous soyez plus libre. Si vous ne le faites, vous manquerez et à Dieu et à moi (5), et vous me nuirez.

Pour M. de B[eauvillier] (6), je lirai et relirai ce que vous me mandez, quoique je l'aie déjà lu et compris, ce me semble; après quoi, je profiterai de la première ouverture de lui parler plus hardiment que vous ne faites avec moi. Mais, pour le faire, il faut que j'attende une occasion de le voir. Quelle apparence d'aller contre ma coutume à V[ersailles] (7) dans un temps où une affaire est dans sa crise, et où beaucoup de gens s'imaginent que j'ai des prétentions (8). M. de B[eauvillier] même n'en serait pas édifié et en aurait de la peine; d'ailleurs quand je le vois, c'est pour un moment, et il est toujours pressé de me parler d'autres affaires, qu'il croit importantes à son extérieur. N'importe, je romprai (9) simplement à la première occasion. De plus en plus tout à vous sans réserve (10) en Notre-Seigneur, et avec une reconnaissance que lui seul connaît. Ce 4 juillet.

70. A LA MÊME.

5 juillet [1689].

Je n'ai rien senti, Madame, depuis deux jours, que la paix sèche dans l'âme, et dans le corps une langueur qui me tient comme anéanti (1). En cet état je ne fais rien, que porter le fardeau de moi-même; même m'échappe-t-il des airs, des regards et des tons si secs et si dédaigneux, que je m'étonne qu'on puisse me souffrir. Je ne fais aucune oraison suivie (2). Mais il me semble que ma réalité est plus abandonnée qu'elle ne l'a été jusqu'à présent, quoique la présence de Dieu soit moins facile et moins goûtée (3). Il n'y a guère d'amis dont la conversation ne me fatigue (4). Tout m'est difficile et dégoûtant au dehors, et je ne trouve rien au dedans, pas même la liberté d'esprit, pour m'occuper de Dieu. Malgré cette sécheresse, cette langueur et cette distraction, la solitude et le silence me soulagent67. Je suis content, pourvu que je sois seul dans ma chambre, à m'amuser à des riens, comme un enfant (5). Il y a céans un enfant de deux ans et demi, avec lequel je joue quelquefois un moment (6); mais pour les grandes personnes, elles m'incommodent : je ne sais que leur dire; leurs discours me déplaisent. Je trouve néanmoins que, quand il faut que j'aille en certains lieux et que je parle pour le besoin, je me ranime (7). Si je raisonnais sur cet état de langueur et d'impuissance, je ne me croirais propre à rien. Il me semble que Dieu veut m'atterrer et me faire invalide, avant que de me mettre en oeuvre (8). J'ai sur tous les desseins connus et inconnus de Dieu un certain amen continuel au fond du coeur pendant tout mon silence (9).

Pour l'union avec vous elle est intime et, quoique je ne puisse, dans mon degré, correspondre avec tout ce que Dieu vous donne pour moi, j'ose me rendre ce témoignage que je fais à proportion autant que vous (10). J'attends votre réponse sur les choses que je vous ai mandées, touchant M. de B[eauvillier] (11). Ne ménagez rien et dites-moi ce que vous croyez que je doive faire. Je vais pour deux jours à la campagne (12) avec M. de P.(13). Ce 5 juillet.

71. A LA MÊME.

[9 ou 10 juillet 1689] (1).

Pour les âmes qui sont dans les tentations d'impureté, de désespoir et de blasphème (2), je comprends que ces tentations peuvent être si fortes et l'opération de grâce si cachée dans l'âme, qu'alors l'âme n'aperçoit plus que la seule volonté de la chair, qui est la concupiscence (3), et qu'elle appelle péché ce qui n'est que la suite involontaire en nous du péché volontaire d'Adam (4). Je comprends même que dans la faiblesse où Dieu permet que l'âme se trouve, il peut y avoir dans le corps de certains mouvements qui paraîtraient de vrais péchés mais qui sont involontaires, ou par l'impulsion du Démon, ou par le ressort naturel des passions même. C'est ainsi que Jérémie et Job ont proféré des paroles qui, prises à la rigueur, seraient de véritables blasphèmes, quoique en effet ils n'aient point péché de leurs lèvres, ainsi que l'Ecriturc le dit du dernier (5). C'est pourquoi Jésus-Christ, qui a daigné nous donner un modèle pour toutes sortes de tentations, nous dit au jardin des paroles pour demander ce qu'il savait bien qui était formellement contre la volonté de son Père (6) : c'était pour exprimer la répugnance et le soulèvement involontaire de la nature, à qui il échappe quelquefois des paroles et mouvements involontaires, quoique le fond de la volonté demeure invariablement soumis (7).

Mais, quand Dieu met lui-même une âme dans cette affreuse épreuve, et qu'elle ne s'y met point elle-même par témérité ou par illusions (8), alors on y voit les circonstances suivantes : 1° Une simplicité enfantine pour découvrir ses misères si honteuses à un directeur pur et expérimenté (9). 2° Une docilité sans réserve pour toutes les choses à l'égard desquelles il lui reste quelque force, et un aveu humble de son impuissance sur le reste, après l'avoir souvent expérimentée. 3° Une amertume et un accablement involontaire sur ces tentations; je dis involontaire, parce que, sans s'exciter à la douleur, elle en sent involontairement une très vive, et qu'il faut la consoler, pour l'empêcher de tomber dans le désespoir (10). 4° Une fidélité parfaite pour éviter tout ce que le directeur croit capable de réveiller la tentation, en sorte qu'on voie une âme droite et simple, qui ne tienne à rien et qui n'ait en elle aucune cause volontaire, mais éloignée de la tentation qu'elle souffre (11). 5° La disposition continuelle à se confesser de tout ce qui est douteux ou qui lui paraît tel, en sorte qu'elle ne s'en dispense (12) que quand le directeur savant et expérimenté (13) connaît certainement qu'il n'y a point de péché en ce qu'elle a fait, que par conséquent le ministère des clefs n'y a pas de lieu et que l'âme n'y aurait recours que pour nourrir son scrupule ou le soulager contre l'intention de Dieu, qui veut qu'elle soit sans ressource et qu'elle achève de mourir dans cet abîme d'iniquité apparente. 6° Le sage directeur observera encore toute la conduite passée, tous les divers degrés d'oraison où l'âme aura été, comment ensuite elle aura été dépouillée de tous les dons aperçus, et enfin toutes les circonstances de son intérieur et de son extérieur présent, pour mieux juger par toutes choses ramassées (14) de sa bonne foi, et de la réalité de l'opération de Dieu en elle (15).

Mais comme ces choses sont rares, qu'elles peuvent être imaginaires et contrefaites, qu'enfin en les publiant (16) il y a plus de danger à causer à la multitude des hommes, faciles à scandaliser ou à jeter dans l'illusion, que de bien à faire à ceux qui en ont besoin véritablement, je crois qu'il est hors de propos d'écrire sur ces purifications passives, et qu'on doit se contenter d'en laisser instruire le petit nombre des âmes éprouvées par les entretiens secrets d'un sage directeur, à mesure que les besoins pressent.

72. A LA MÊME.

11 juillet [1689].

Vous avez pris, Madame, trop fortement deux choses : l'une qu'il y a peut-être des gens qui parlent trop; l'autre qu'il ne faut point écrire sur les purifications passives. Pour le premier article, c'est une chose que M. de M. (1) m'a dit, et que je vous ai raconté simplement. Il est vrai qu'en vous la racontant, j'ai eu la vue de vous rendre compte de la peine que cela m'a fait pendant une nuit, et en même temps de vous avertir, afin que vous prissiez garde à vous assurer de la discrétion des personnes auxquelles vous parlez avec confiance. Il est vrai que pendant une nuit j'ai eu sur tout cela je ne sais combien de réflexions, qui venaient en foule me mettre dans une amertume insupportable. Tout se montrait à moi par le plus affreux et le plus humiliant côté (2). Je ne pouvais non plus dissiper ces pensées et la douleur qui en était la suite, que je pourrais maintenant voler au milieu de l'air. Mais, comme je ne faisais que souffrir et me tenir à Dieu, sans pouvoir rien juger de vous ni en bien ni en mal (3), je ne crois pas avoir commis d'infidélité, et il me semble que Dieu m'en fait tirer le profit d'avoir acquiescé sans aucune réserve aperçue pendant cette épreuve à tout ce qui peut crucifier ma vanité, mon ambition et ma fausse sagesse (4). Maintenant, je suis dans le calme depuis plusieurs jours, et vous pouvez me croire quand je vous assure que je n'ai jamais été si intimement uni à vous que je l'ai été ce matin68.

Pour les purifications passives, je crois qu'il n'en faut pas écrire, c'est-à-dire n'en rien faire imprimer. La raison que j'en ai dite montre assez que je n'ai voulu parler que de l'impression par rapport au public; car j'ai dit qu'on scandalisait bien plus les âmes faibles qu'on n'édifiait le petit nombre des âmes éprouvées. Je persiste dans ce sentiment que je crois très conforme au vôtre; mais je n'ai jamais voulu dire qu'il ne fallait pas en écrire en secret, comme vous m'en avez écrit (5). L'éclaircissement de ces choses, bien loin de me scandaliser, m'affermit et m'était tout à fait nécessaire. Je suis très persuadé qu'il s'en faut beaucoup que je n'entende beaucoup de choses très délicates et très profondes, dont l'expérience seule peut donner la vraie lumière; mais, pour les principaux états de la voie, il me semble que je les comprends sur vos écrits d'un bout à l'autre, du moins en gros et d'une vue générale, en sorte que je les réduis sans peine aux vrais principes de la plus saine théologie (6); ainsi rien ne peut me scandaliser à cet égard-là. Ma tentation de scandale (7) se tournerait vers votre état, où vous suivez sans examen votre goût intérieur avec tant de vivacité, ou, pour mieux dire, avec une force qui vous entraîne si rapidement (8). Je craindrais ces sorties, d'ailleurs si opposées à celles de mon état, toujours délibérant et précautionneux (9).69 Je craindrais même horriblement d'être entraîné, comme vous, dans une conduite qui démonterait ma sagesse aux yeux de tout le monde, et aux dépens de toute réputation. Ce qui ferait que la nature jetterait les hauts cris dès les premières alarmes (10). Mais il est bon de voir toute sa faiblesse et d'avoir peur d'une servante, comme saint Pierre qui avait fait tant le brave (11); peut-être que ces accès me reviendront. J'aurais grand tort de répondre de moi; mais, depuis plusieurs jours, mon union avec vous va toujours croissant, et je suis persuadé qu'elle n'a pas cessé de croître au milieu de ma peine.

Pour votre Vie (12), donnez-la-moi comme vous voudrez, mais n'allez pas vous tuer à en faire un abrégé. Si vous ne voulez pas que je lise tout, à cause que j'ai en effet peu de loisir et peu de goût pour la lecture, marquez-moi les endroits que je devrai lire. Je serai ravi de vous revoir le jour de la Magdeleine (13), mais ne vous incommodez pas.70 Je ne m'amuse point de vous parler de ma reconnaissance pour toutes vos bontés; il me semble que la nature du lien qui nous unit doit bannir toute espèce de compliments (14), quoique d'ailleurs je vous en dusse de très grands et de très sincères. Ce 11 juillet.

73. A LA MÊME.

17 juillet [1689].

Je reviens de la campagne, où j'ai demeuré cinq jours (1) et où je me suis trouvé fort tranquille, quoique j'aie ressenti quelque petit mouvement de peine à votre égard et quelque goût pour des choses mondaines, avec une distraction et une séchesse continuelle. Mais j'ai été d'ordinaire dans un état fixe, et même dans les petits intervalles de tentation que je viens de vous dire, je demeurais sans peine uni à Dieu par le fond de la volonté. Votre lettre (2), que je viens de recevoir, me donne une vraie joie, et je crois avoir grand besoin, contre ma propre sagesse, des choses que vous y marquez. Mais, quoique je sois encore de beaucoup trop sage, je crois néanmoins qu'il y a des choses sur lesquelles je me laisse aller sans m'écouter moi-même. On est plus embarrassé sur cet article que sur tout autre, car on sait certainement par l'Evangile qu'il y a une vraie sagesse (3) qu'on ne se doit jamais dispenser de suivre : on craint de manquer la vraie sagesse en évitant la causse: et dès qu'on veut discerner, on s'embrouille. Cependant je trouve dans la pratique que Dieu m'épargne assez souvent cet embarras. Je suis sans beaucoup raisonner, les vues qui me viennent, avant

Quand l'action est faite, je ne me mets point en peine des fautes que j'ai commises. Tout au plus, si j'en aperçois quelqu'une qui tire visiblement à conséquence, j'attends en paix que Dieu m'offre quelque ouverture naturelle pour la réparer. D'ailleurs, je croirais manquer à l'abandon si je voulais me marquer la voie et la régler, en sorte que je me bornasse à ne passer point par certaines épreuves ou par certaine humiliation, sans savoir quelles. Je veux aller sans savoir où, partout où Dieu me mènera, pourvu que ce soit lui (4); mais je ne voudrais pas me dépouiller de ma propre sagesse, pour marcher à l'aveugle, sans savoir que c'est celle de Dieu qui m'en prive. L'état de pure foi demande bien qu'on ne cherche à rien voir, pour le chemin par où Dieu me conduit, mais il ne demande pas qu'on marche sans savoir si c'est Dieu qui nous fait marcher : autrement ce ne serait plus foi en Dieu, mais foi en son propre égarement. Je n'ai pas besoin de tout ceci à votre égard, et je ne le dis que pour éclaircir les règles générales, car d'ailleurs je suis très persuadé que Dieu vous mène, et moi par vous71. Je suis en lui tout ce qu'il veut que je vous sois.

J'irai chez M. de C[hevreuse] savoir des nouvelles du mariage de Mademoiselle votre fille (5). Et je compte toujours d'avoir (6) l'honneur de vous voir le jour de la Magdelaine. Ce 17 juillet.

74 A LA MÊME.

18 juillet [1689].

Je suis d'autant plus fâché de votre peine (1), Madame, que vous la souffrez sans avoir besoin de la souffrir. Je vous ai déjà dit bien des fois, et je vous le répète encore, devant Dieu, du fond du coeur : rien ne me scandalise en vous, et je ne suis jamais importuné de vos expressions (2). Je suis convaincu que Dieu vous les donne selon mes besoins; et il m'est témoin que je ne reçois jamais de vous aucune lettre qui ne me donne une sensible joie. Pour la manière de me dire les choses, bien loin d'être trop ingénue et libre, elle ne l'est pas assez, ce me semble. Vous craignez toujours de vous ouvrir trop, et à force de vous gêner, pour ne me gêner pas, vous me gênez quelquefois un peu (3). Ne faites jamais réflexion avec moi et assurez-vous que j'en serai plus à mon aise dans notre petit commerce.

Je dois me rendre ce témoignage que je ne m'aperçois d'aucune chose à laquelle je tienne volontairement. Il me semble que je suis prêt à passer pour fou aux yeux de tous les hommes, quelque douleur (4) que j'en puisse sentir, si Dieu me poussait dans ce précipice, pour renverser ma fausse sagesse (5). Ce n'est pas là ce que j'ai voulu vous dire l'unique chose dont j'ai voulu vous parler, est que vous me mandez que vous ne vous souciez point de vous tromper et de ne vous tromper pas (6). A la vérité, je vois bien le bon sens de ces paroles qui est que, quand Dieu vous met dans la nuit impénétrable, qui est sa volonté inconnue, on ne peut plus voir la main de Dieu qui nous mène (7), parce qu'on a besoin de perdre cet appui, pour se perdre soi-même; mais alors il reste une certaine droiture d'intention, en sorte qu'on ne voudrait pas résister à l'attrait, quoique inconnu, c'est-à-dire que quoique l'on ne puisse plus suivre Dieu clairement à la piste (8), on va néanmoins par ce mouvement intérieur et délicat à ce qui peut lui plaire; autrement on ne pourrait pas dire, comme vous le faites : je sens que je résiste à Dieu, Dieu veut de moi une telle chose, il me presse (9). Mais dans l'état d'obscurité où Dieu jette, et dans la nécessité de marcher de quelque côté, on va tout droit, où la simplicité du coeur mène, supposant que c'est ce qui est le plus conforme aux desseins de Dieu. Nous parlerons de tout cela vendredi (10); cependant mettez votre coeur au large (11) et sans réserve (12) avec moi. Je sens que vous le devez non seulement à Dieu, mais encore à moi, tout faible que je suis. Rien n'égale mon attachement froid et sec pour vous. Ce 18 juillet.

114 Olt III V(INI)A NUI. In, I I NI.J,r-w 22 juillet 1689 26 juillet 1689 TEXTE 115

A LA Même

22 juillet 1689 1.

µ (photo) (limite I de

de V[ilux] (1). je crois qu'il suffit que vous savoir, que vous verrez M. D. E. (2). Il vaut mieux parler qu'écrire. Ce n'est pas que je nie défie de lui; au contraire, plus jq• le mimai> et plus je l'estime. Mais il ole semble qu'il vaut mieux s'expliquer de vive voix et avec tous les assaisonnements (3) neretuaires. Pour les choses à dire, 'VOUS les sa\ ez mieux que moi; mais on ne peut rien malgré M. (4). S'il persiste de bonne foi, on lui déclarera qu'on veut au plus tôt conclure cela, ou autre chose. Pour cette affaire-là, c'est à lui à la rompre et ii manquer, s'il le veut. Pour vous, continuez à lui renvoyer la décision (5).

Pour M. G., je ne lui manderai[s] que les choses précisément nécessaires pour son besoin; encore je les assaisonnerais avec précaution, pour enipi..elier qu'on ne vous fit des chicanes par des interprétations (6). Je crois néanmoins que vous pouvez vous ouvrir par un besoin pressant, si vous sentez intérieurement la bonne foi et la sûreté de cet homme (7). Mais je lui dirais toujours les choses dans les temps les plus propres à éviter le scandale de son ami M. N. Ce 22 juillet.

76. A LA MÊME.

26 juillet [1689].

Je vois bien, Madame, que, pour travailler à ce qu'on appelle ordinairement perfection, il faudrait me corriger de ma sécheresse (1); mais je ne vois pas qu'elle cause en moi une résistance volontaire aux mouvements que Dieu me donne, et c'est ce qui me console dans mon imperfection (2). J'ai de deux sortes de sécheresse : l'intérieure, par rapport à l'oraison et aux choses spirituelles; l'extérieure, par rapport au commerce avec le prochain. Pour la sécheresse intérieure, je n'en suis pas en peine. Vous savez que c'est une épreuve donnée et non une imperfection volontaire. Cette épreuve sert à éprouver la foi et à faire mourir à tout ce qui n'est pas Dieu (3). D'ailleurs je ne me la procure jamais volontairement. Au contraire, je lis avec plaisir ce que l’on me donne. Si on cessait de me donner des choses nouvelles (4), je relirais celles que j'ai déjà. Si je sentais du besoin, je demanderais secours. Mais, quand je suis en paix et que je ne sens aucun besoin, je ne demande rien, et je me contente de recevoir avec plaisir ce que Dieu, qui connaît mon besoin, quand je ne sais pas le connaître, m'envoie par vous. Il est vrai que, quand je reçois quelque instruction, je n'en ai point une joie sensible. C'est un acquiescement simple, quelquefois même froid et sec, mais doux, prompt, facile, paisible, et qui est du fond du coeur. Alors on pourrait se tromper sur ma disposition, car je crois avoir dit tout en disant oui. La brièveté des paroles ne me paraît point une sécheresse, au contraire, c'est la multitude des paroles qui me paraît affaiblir et dessécher le discours (5). Il faut pourtant convenir que mon intérieur est fort sec, mais je ne crois pas entretenir cette sécheresse, ni par indocilité aux avis que vous me donnez (6), ni par résistance aux mouvements intérieurs, ni par dédain pour les petites choses; au contraire, je goûte la simplicité et l'enfance, plus qu'il ne paraît. Mon air est grave et sec, mais jamais assez à fuir l'enfance (7). Pour les choses de la voie intérieure, dont il est question, j'y entre sans peine; et il y a bien des choses, sur lesquelles on veut me préparer de loin, de peur de me scandaliser, dont j'avais déjà les principes dans la tête avant qu'on me les dît (8); en sorte qu'après les avoir écoutées, je n'en parais pas fort touché; c'est que je les approuve simplement. S'il fallait par complaisance s'étendre davantage en paroles, pour témoigner mon approbation, ma sécheresse naturelle et extérieure me rendrait cette pratique pénible. Mais je suis sûr que ce n'est pas là ce que vous voulez. J'agis naturellement.

Pour revenir à vous, je goûte tout ce que vous me donnez sur la voie en général, et sur mes besoins en particulier. Quand je reçois de vous quelque nouvelle instruction, j'en suis ravi, moins par le sentiment de mon besoin que par la persuasion, que Dieu m'en avertit par vous, et par vous me donne mon pain quotidien. C'est même un état de grande enfance : car je ne puis ni demander mes besoins, ni les connaître. Je les crois, quand on me les dit. Je crois que ce que l'on me ferait pour me ranimer ne me conduirait pas; car Dieu veut que je meure peu à peu de langueur, et il ne faut pas retarder cette opération détruisante (9). D'ailleurs je crois qu'il n'est jamais tant (10) en moi que quand il y est caché plus profondément. Sitôt qu'il me donne quelque goût sensible, je m'y abandonne sans réserve. Hors de là, il n'y a qu'à laisser dessécher mon âme jusqu'à l'agonie. Je n'ai d'ordinaire dans l'intérieur ni peine ni consolation vive. Tous mes sentiments sont émoussés. J'ai seulement une langueur qui est semblable aux fièvres lentes. En cet état, on maigrit tous les jours (11); rien ne fait un grand mal, mais aussi rien ne plaît. Je ne puis presque faire oraison, qu'en me promenant à pied ou en carrosse (12). Sitôt que je suis fixé dans une place, mon imagination et mes sens sont en grande inquiétude72. Je suis néanmoins persuadé que ma sécheresse extérieure est beaucoup plus grande que l'intérieure. A mesure que le goût sensible s'est retiré, et que la foi s'est desséchée, mes répugnances, qui sont naturellement bien plus fortes que mes désirs, ont pris une vivacité qui m'entraîne (13).

µvous renvoie, Madame, vo8 deux let! rem de M . It.

VI aux1 et 111' M. (;• Pour M. le c[onite]

lui ineuidiez, ou fassiez

116 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 juillet 1689 7 août 1689 TEXTE 117

Je décide avec hauteur, je fais sentir je ne sais quoi de dédaigneux pour tout ce qui me déplaît, je souffre impatiemment la contradiction, je suis quelquefois prêt à bouder comme un enfant, si la honte ne me retenait, je ne puis même cacher sur mon visage mon émotion (14). Jugez combien cette expérience me confond et me convainc de mon impuissance. Ma sagesse et ma vanité en souffrent dans le moment, mais je n'y fais aucune réflexion de suite, au lieu qu'autrefois mon amour propre était des mois entiers à se faire des reproches cuisants sur les moindres fautes (15). Je crois que Dieu me laissera encore longtemps cette sécheresse, qui me fait faire tant de fautes envers le prochain, tantôt par des paroles dures, tantôt par un silence dédaigneux, ou par les omissions sur les honnêtetés nécessaires envers les amis que j'aime davantage (16). Tout cela m'est bon, car tout cela me démonte. J'ai besoin que Dieu me refonde73 et rejette en moule (17). Il me serait commode de pouvoir travailler par des efforts contre cette sécheresse, si enracinée par l'habitude et par le tempérament (18); car les humiliations que mes fautes me causent, me crucifient plus que la violence, nécessaire pour me vaincre, me ferait de peine dans un état semblable à mes états passés, où la ferveur me soutenait (19). Mais, comme je ne saurais maintenant me préparer contre ces occasions, elles me trouvent bien moins sur mes gardes. Cependant je ne crois pas devoir chercher une attention active et forcée pour me soutenir. Je ne pourrais, sans sortir de mon attrait, réveiller par moi-même cette attention. Il me suffit de la suivre toutes les fois que Dieu me la donne. Une attention propre et artificielle serait une infidélité plus grande, quoique plus cachée, que les fautes extérieures d'humeur, dont les autres sont mal édifiés (20). Quand je suis seul, je ne suis jamais ni sec, ni triste, ni ennuyé (21). Il n'y a que l'assujettissement à autrui et le dérangement qui effarouche mes répugnances. Il y a quelques personnes, avec lesquelles j'ai un badinage de petit enfant; mais la plupart des gens me lassent bientôt (22).

J'ai lu avec plaisir et édification la lettre que vous m'avez confiée. Elle est très belle : vous pouvez croire que j'en suis persuadé, car je suis, par ma sécheresse, bien éloigné d'exagérer et d'admirer. Je vois que les lumières disparaissent et que la pure foi règne; mais peut-on déjà avoir passé par la mort, comme il le dit (23), lorsqu'il y a si peu de temps qu'on a outrepassé (24) les lumières distinctes, incompatibles avec la foi entièrement nue? Ces lumières ne sont-elles pas une possession, contraire au dénûment total, qui opère la mort? Vous savez mieux que moi jusqu'à quel point Dieu me donne tout à vous sans réserve (25). Ce 26 juillet.

77. AU CHEVALIER COLBERT.

Paris, 7 août [1689].

J'ai reçu, Monsieur, avec une sensible joie votre dernière lettre, où j'ai trouvé de grandes marques de la bonté avec laquelle Dieu vous mène comme par la main. Vous vous étiez trompé en espérant que de jeunes gens mis ensemble chez un homme aussi jeune que vous, et avec qui ils ont été si familiers au milieu de leurs désordres, se contraindraient pour l'amour de vous. C'est ce qu'il ne sera permis d'attendre d'eux, que quand vous serez devenu par l'âge, par les emplois et par la réputation de vertu, une très vénérable personne. Jusque-là il faut se contenter de mettre un de ces jeunes gens avec trois ou quatre vieux officiers, afin que l'ennui et la disproportion de la compagnie servent de barrière (1). Il n'y a que le mélange qui puisse vous sauver; et c'est à vous, Monsieur, à le faire, en sorte qu'il ne soit pas trop choquant, et qu'il suffise néanmoins pour arrêter la fougue des jeunes gens de la cour. Vous n'en sauriez mettre trois ou quatre d'une certaine façon ensemble, sans vous exposer à de grands fracas (2). Pour le passé, il est passé ; vous ne pouvez point le rappeler, il suffit de l'abandonner sans réserve à la miséricorde de Dieu, afin de porter devant lui toute l'humiliation de cette faute, qui n'est point une faute volontaire, et qui n'est qu'un pur manquement de prévoyance. Pour vos domestiques, vous ne pouvez réparer le scandale, que par votre bon exemple, et par vos précautions pour leur épargner de semblables spectacles. Dieu a permis tout cela pour vous montrer par expérience ce que vous devez éviter. Ne vous en inquiétez point; ce n'est rien, pourvu que vous preniez bien garde à l'avenir. L'affaire étant embarquée (3), vous ne pouviez rien faire de mieux que ce que vous avez fait, qui est de recevoir tout fort sérieusement, de ne rien dire, et de finir sans éclat.

Pour le bois que vos gens brûlent, voici mes pensées. Je vous supplie de les recevoir simplement comme je vous les donne, et d'éviter le scrupule.

1° Je prendrais comme les autres le fourrage, etc., parce que vous ne sauriez faire autrement que tout le reste de l'armée. On n'a point en campagne d'autre manière de subsister, et vous feriez une espèce de scandale en témoignant condamner l'unique manière dont le Roi veut et peut entretenir ses troupes.

2° Pour les arbres fruitiers qui peuvent nourrir les paysans, ou pour les bois des maisons, je ne souffrirais point qu'on les brûlât, ni qu'on les prît, toutes les fois qu'on peut en aucune manière faire autrement ; car il n'y a que la seule nécessité qui doive autoriser cette conduite, qui, hors du cas de la nécessité, devient très mauvaise74.

118 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 août 1689

3° Pour le bois qui n'est point fruitier, je crois qu'il faut encore se contenter d'en couper les branches, plutôt que de le couper, pourvu

que les branches suffisent à votre besoin ; car, comme la nécessité est votre seul titre, il ne faut faire aussi, précisément (4), que ce que la vraie nécessité vous contraint de faire ; et encore, en ce cas, doit-on (ne pouvant s'abstenir d'user du bien d'autrui) en user avec toute la modération et l'humanité possible, en sorte que vous ménagiez le bien d'autrui, comme vous ménageriez le vôtre propre en pareil cas de nécessité75.

4° Je crois qu'il faut éviter de prendre sur le prochain, dans la campagne, toutes les choses que la police (5) du camp donne moyen (6) d'acheter, dans le camp ou aux environs, à un prix qui ne soit point excessif. Si le prix était excessif, et qu'il fallût aller à un grand nombre de lieues du camp pour les acheter, ces circonstances rendraient l'achat impraticable, et il ne faudrait pas se rendre singulier et scrupuleux (7), pour ne prendre pas, comme tout le reste de l'armée, dans la campagne voisine, ce qu'on ne pourrait aller acheter plus loin, qu'avec des frais et des embarras excessifs. Quand la difficulté d'aller acheter devient si grande, et que toute l'armée la regarde comme insurmontable, alors on peut la considérer comme une vraie nécessité de prendre. Il est vrai que c'est un malheur qui doit affliger ; mais enfin c'est un malheur inévitable que la guerre entraîne après elle. On en doit gémir devant Dieu ; mais on ne peut s'en délivrer.

Je suis ravi d'apprendre que votre fidélité pour Dieu augmente, quoique vous n'ayez point de ferveur et de goût sensible. Cet attachement à Dieu, tout sec et tout nu, est bien plus pur. Dieu vous aime beaucoup de vous mener par ce chemin qui est raboteux, et où il faut grimper, sans regarder jamais derrière soi (8), mais qui est le plus droit pour arriver à lui. Ne laissez pas de goûter, avec une simplicité d'enfant à la mamelle, toutes les douceurs que la miséricorde divine fera couler sur vous ; car la sécheresse et l'onction, tout est également utile quand c'est Dieu qui les donne76. O que tout ce qui vient de lui est bon ! Tout se tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu (9), et que Dieu aime. Qu'il règne seul ! à lui seul gloire (10) ! Qu'il fasse sa volonté en nous et sur nous, et aux dépens de nous : qu'il la fasse sur la terre comme dans le ciel (11) !

78. Au MÊME.

[1689 ?].

Je suis persuadé, Monsieur, que vous devez faire chaque matin une petite méditation : d'abord vous mettre en la présence de Dieu, l'adorer comme présent, vous offrir tout entier à lui, et puis invoquer son Saint-Esprit pour la grande action que vous allez faire. Vous savez comment nous avons fait ensemble ; mais vous ne sauriez faire trop simplement. N'allez point chercher avec Dieu de belles pensées, ni des attendrissements extraordinaires. Parlez-lui simplement, courtement, sans grande réflexion, et de la plénitude du coeur, comme à un bon ami77. Vous ferez deux ou trois considérations sur les plus importantes vérités du christianisme. Vous les tirerez ou de l'Imitation, en la manière que je vous ai plusieurs fois expliquée, ou bien des Retraites qu'on vous a données (1). Suivez là-dessus votre goût, ou, pour mieux dire, l'attrait de la grâce, sans vous gêner. A choses égales, j'aimerais mieux que vous prissiez les Retraites, 1° parce que vous y trouverez souvent plus de choses digérées et proportionnées, pour vous mettre dans la pratique des maximes générales de l'Imitation ; 2° parce que les Retraites posent de loin les fondements de plusieurs choses que j'espère qui conviendront dans la suite aux desseins de la grâce sur vous; 3° parce que cette lecture vous donnera plus de correspondance intérieure avec les personnes de qui vous pouvez tirer plus de secours spirituel. Ceux qui ont sucé le même lait que vous sucerez, sont plus propres à vous aider dans vos besoins78. Si j'étais en votre place, j'essaierais encore de goûter ces Retraites, qui sont très solides ; après quoi, si le dégoût persistait, je reviendrais à tirer mon sujet de méditation d'une petite page de l'Imitation de Jésus-Christ. Je lirais tout le moins que je pourrais, en sorte que dès le moment que j'aurais trouvé deux ou tout au plus trois vérités importantes, je m'arrêterais pour les considérer avec recueillement, et pour m'affectionner (2) à ces vérités après les avoir fixement considérées79. Si néanmoins dans la suite je me trouvais trop sec et trop peu nourri dans ma méditation, je reprendrais encore un peu mon livre, pour fixer mon esprit par cet objet sensible, et pour me rappeler mon sujet.

Les premiers jours, contentez-vous d'un quart d'heure à cette méditation, en cas que vous vous y trouviez sec et ennuyé ; mais, si vous pouvez sans peine y nourrir votre coeur, allez jusqu'à la demi-heure, pourvu que votre tête n'en soit pas fatiguée80. Généralement parlant, il vaut mieux en faire moins d'abord, et s'y accoutumer peu à peu. Vous pourrez en faire de même un autre quart d'heure le soir, et vous verrez qu'avec le temps cet autre quart d'heure ira peu à peu jusqu'à la demi-heure entière. Je suppose toujours qu'après avoir considéré vos deux ou trois vérités, et vous y être affectionné, vous prendrez quelque résolution en détail pour la pratique. Vous finirez par une disposition d'abandon à Dieu sur les choses considérées, et par des actions de grâces sur les bons mouvements reçus.

Pour votre lecture spirituelle, qui doit être réglée, je crois que vous devez la faire tout au moins pendant un gros quart d'heure, mais fort lentement. Lisez toujours pour vous, c'est à dire ne vous contentez pas de croire et de goûter les vérités que vous lisez ; mais appliquez-les à vos besoins. Voyez attentivement toutes les conséquences que vous devez tirer de chaque maxime pour votre pratique. Tâchez ainsi non seulement de goûter pour le plaisir, mais de manger et de digérer le pain sacré pour votre nourriture. Il faut même le mâcher longtemps pour le bien digérer. Ceux qui avalent avec promptitude et avidité, bien loin de se nourrir solidement, se causent des indigestions dangereuses. Il vaut donc mieux lire médiocrement, et lire avec application et recueillement. Quand la lecture se fait bien, elle devient insensiblement une demi-méditation ; au lieu que les lectures des personnes qui ne sont pas assez simples, ne sont presque que des lectures vagues et un peu raisonnées. La trop grande variété d'objets dans les lectures pieuses, comme en autre chose, dissipe l'esprit, le multiplie trop, le met tout en dehors, et le dessèche.

Il me semble que vous pouvez lire d'abord avec utilité l'Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, puis quelques traités de Rodriguez, surtout celui de la conformité à la volonté de Dieu ; de là vous pourrez passer aux Entretiens de saint François de Sales. Vous avez quelques autres livres que vous goûtez, et dont il faut vous laisser un usage sobre pour vos menus plaisirs.

79. A Mme GUYON.

11 août [1689].

Je comprends et je goûte, Madame, beaucoup de choses dans ce dernier écrit, que vous avez la bonté de m'envoyer sur les divers états de la voie et de la pure foi (1). Agréez que je vous dise ce que j'en entends et ce que j'aurais besoin d'en entendre plus distinctement.

Pour l'état d'une âme, que Dieu tire du péché et qu'il avertit par les sentiments ordinaires de pénitence, je ne le compte point (2), parce qu'il n'a rien de particulier par rapport à la voie dont nous parlons, et qu'il est commun à toutes les voies différentes de grâce.

Le premier degré qui commence à distinguer cette voie est donc le recueillement et l'oraison simple, où l'on se sent attiré à mortifier les sens extérieurs, mais d'une manière active, quoique moins multipliée (3), c'est-à-dire, que dans ce degré il y a trois circonstances, une oraison moins multipliée, une mort qui se répand dans les sens extérieurs, enfin une activité (4) par laquelle on tend à cette simplicité et à cette mort des sens extérieurs.

Le second degré est celui de la foi passive (5), où Dieu ôte peu à peu les goûts sensibles, en sorte qu'on perd peu à peu les sentiments intérieurs, comme on perdait dans le degré précédent les extérieurs, mais avec cette différence, que dans le degré précédent on mourait par effort et par vue active aux sens extérieurs, et que, dans ce second degré, on meurt au goût et aux sentiments intérieurs d'une manière qui commence à être passive, c'est-à-dire, qu'au lieu que dans l'autre degré, par un goût intérieur qui était sensible, on agissait avec force sur soi-même, pour mortifier ses sens, dans le second degré, on laisse l'Esprit de grâce amortir peu à peu les goûts sensibles et intérieurs qu'on avait eus jusqu'alors pour les vertus.

Le troisième degré est un dépouillement universel (6), qui se fait peu à peu des dons aperçus. Comme le degré précédent avait déjà ôté les dons sensibles et intérieurs, ainsi dans ce troisième degré la foi qui commençait déjà à être sèche, et dépourvue des goûts sensibles, devient peu à peu nue (7), en sorte qu'elle parvient enfin à n'avoir plus rien, qui se fasse apercevoir à l'âme. Tandis que l'âme aperçoit sa foi, quoique sèche, et son abandon, — quoiqu'elle ne goûte rien de sensible ni dans les sens extérieurs, ni même dans l'intérieur, — elle se soutient par la vue des dons qu'elle aperçoit (8); plus ils sont purifiés du sensible, plus ils donnent à l'âme malgré leur sécheresse, la confiance qui la peut soutenir, car elle se rend ce témoignage que ces dons pour être plus secs n'en sont que plus purs (9). Il faut donc un plus profond dépouillement pour l'arracher à elle-même et pour lui ôter sa propre vie ; c'est ce que Dieu fait en lui ôtant peu à peu dans ce troisième degré tout son aperçu (10), comme il lui avait ôté dans le second tout son sentiment intérieur.

Le quatrième degré est celui de la mort (11) ; il consiste dans une entière extinction de toute répugnance à tous les divers moyens dont Dieu se sert pour désapproprier l'âme d'elle-même : en cet état, l'âme, qui avait été jusqu'alors, pendant le degré de nudité, dans les douleurs de l'agonie par les derniers dépouillements qu'elle avait soufferts, expire enfin, c'est-à-dire, qu'elle cesse à (12) répugner à tout ce que Dieu veut en elle ; dès ce moment, elle est comme un corps mort, insensible à tout, qui ne résiste à rien, et que rien n'offense.

Le cinquième état est celui de résurrection (13), où Dieu rend peu à peu à l'âme, et avec une alternative de vie et de mort, tout ce qu'il lui avait ôté dans le troisième degré, qui est celui de la nudité (14), c'est-à-dire que Dieu, après avoir peu à peu arraché à l'âme tout son senti ou aperçu, après l'avoir mise dans l'entière cessation de toute action propre, pour la désapproprier (15) de son mouvement naturel et propre, lui rend en passiveté tout ce qu'elle avait autrefois dans son activité ; au lieu qu'avant la mort et le dénûment, elle agissait par elle-même pour le reste, alors elle ne fait plus que laisser faire (16) à Dieu tout ce qu'il veut en elle : mais, comme la mort mystique n'opère dans cette âme qu'une extinction de toutes répugnances à tous les divers moyens dont Dieu peut se servir pour la désapproprier d'elle-même, et qu'en cet état elle n'a fait que cesser d'agir d'une action propre, et pour recevoir passivement toutes les impressions de Dieu, — il reste encore, pour une entière désappropriation à la faire agir d'une manière purement passive. Pour entendre ceci, il faut se représenter, qu'il y a dans l'état passif, comme dans l'actif, l'agir et le pâtir ; on agit activement, quand on agit par sa propre action ; on pâtit activement, quand on reçoit quelque impression par un consentement fait avec propriété ; de même, on agit passivement, quand on agit par une action, qu'on ne se donne point à soi-même, et qu'on reçoit de l'impression de Dieu (17) ; on pâtit aussi passivement, quand on ne fait simplement que céder à quelque impression divine, qui ne porte à aucune action. Cela posé, je dis qu'il me semble, qu'après que l'âme, par le dénûment et par la mort, a perdu toutes répugnances aux impressions de Dieu pour se désapproprier d'elle-même, et qu'ainsi elle est demeurée paisible, immobile, indifférente, patiente dans cet état passif (18), il reste encore une dernière chose pour mettre le comble à sa passiveté, qui est qu'elle devienne passivement active, c'est-à-dire, qu'elle soit aussi souple à toutes les actions que Dieu lui donnera, qu'elle a été jusqu'alors souple à toute inaction, à toute privation, à toute la suspension, ou toute la souffrance où Dieu l'a mise jusqu'à la mort ; ainsi ce cinquième degré de résurrection est un degré, où l'âme souffre encore pour achever de se purifier et de se désapproprier d'elle-même par l'action, comme elle s'était désappropriée auparavant par la non-action.

Le sixième et dernier état est celui, où l'âme, ayant achevé de ressusciter et de recevoir la vie divine en la place de la vie propre, se trouve anéantie et transformée (19) ; elle est alors anéantie, parce qu'il ne lui reste plus rien de sa volonté propre, ni pour agir ni pour pâtir. Elle est transformée, parce que la vie et la volonté de Dieu sont en la place de la sienne propre. C'est l'état de saint Paul, qui vivait, mais ce n'était plus lui, c'était Jésus-Christ, vivant dans sa volonté morte à tout (20). Alors l'âme, — qui avait demeuré si longtemps à mourir avec tant de douleur à sa propre action, et qui ensuite avait encore demeuré si longtemps à mourir à son inaction, et à reprendre l'action rendue sans propriété, — commence à agir et à pâtir indifféremment sans aucune peine, selon que l'un ou l'autre a lieu en chaque occasion ; elle n'a plus rien à souffrir pour elle-même, parce qu'elle n'a plus ni propriété ni répugnance ; il ne lui reste à souffrir que pour la lenteur des âmes qui lui sont données (21), et qui ne veulent et ne peuvent encore seconder toute l'activité divine qu'elle reçoit pour de tels enfants.

Le sixième degré d'anéantissement, ou transformation (22), est le dernier, après lequel il ne reste plus que la gloire des bienheureux. Mais on avance à l'infini dans ce degré à mesure que l'âme, se délaissant davantage au mouvement divin, s'élargit aussi d'avance (23), pour recevoir en plus grande abondance le même mouvement. Il n'y a que cet état où l'on soit parfaitement à Dieu, parce que dans le passage de la mort à la transformation, qu'on nomme la résurrection, et qui est le cinquième, l'âme n'est pas encore désappropriée ; quoique dans la mort il ne lui reste plus de répugnance pour tout ce que Dieu fait lui seul en elle, il lui reste encore quelque défaut de souplesse pour tout ce que Dieu voudra en elle et par elle. Mais, quand toute propriété active et passive est détruite par la résurrection consommée, alors cet état devient une transformation, en sorte que l'âme n'aperçoit et ne trouve plus vouloir d'autre volonté que celle de Dieu ; Dieu devient l'âme de cette âme, elle n'a qu'à agir naturellement, et elle se trouve arrêtée avec douleur, toutes les fois qu'on lui veut faire vouloir ce que Dieu ne veut pas (24). — Mandez-moi, si j'ai bien compris votre écrit81.

Il me reste deux difficultés (25) : l'une sur la désappropriation de la volonté, l'autre sur les ténèbres de la foi.

Pour la désappropriation de la volonté, je ne la puis croire entièrement parfaite au moment de la mort mystique. Voici mes raisons. L'âme a encore besoin d'être purifiée dans sa résurrection (26); or est-il que purifier, c'est ôter quelque impureté ; l'âme n'a rien d'impur que la propriété volontaire, je dis la propriété volontaire, car il n'y a plus de vraie propriété, où il n'y a plus d'aucune volonté propre (27). Il faut donc qu'il reste, après ce qu'on appelle la mort, quelque reste de la volonté propre, qui souille encore un peu l'âme et qui a besoin d'être purifié (28); c'est ce que vous nommez rouille, mais c'est une comparaison, qui, quoique bonne, ne montre pas exactement la nature de cette impureté. L'âme, étant un pur esprit, n'a point de rouille (29), mais elle a un reste d'attachement à elle-même, que nous appelons propriété (30), et qui la ternit, comme la rouille ternit les corps. Je ne puis rien comprendre d'impur dans l'âme, que ce qui est volontaire, et de propriété (31). Je conclus donc qu'aussitôt que l'âme sort d'elle-même, elle entre immédiatement en Dieu (32) ; je dis bien davantage, car je soutiens qu'elle ne peut sortir d'elle, qu'autant qu'elle entre dans Dieu, et qu'elle n'achève de sortir d'elle que quand elle achève de se perdre en Dieu ; quoique l'ouvrage de la grâce paraisse toujours commencer par le dépouillement et par la privation, et que la possession ne vienne qu'ensuite, il est pourtant vrai dans le fond qu'on ne se vide de soi qu'à mesure qu'on se remplit de Dieu ; ce n'est pas le vide de l'âme, qui attire la plénitude de Dieu, car comment se viderait-elle seule, si Dieu même n'y était pas, pour la vider ? mais c'est la plénitude de Dieu, qui, entrant, se fait faire place à la plénitude. Ainsi le coeur n'est jamais un instant vide ; Dieu se l'ouvre lui-même, en poussant au dehors l'amour-propre qui remplissait l'espace (33). Etre en Dieu, c'est être entièrement désapproprié de sa volonté, et ne vouloir plus que par le mouvement purement divin ; c'est ce qui n'arrive à l'âme que par l'anéantissement, transformation et résurrection consommée.

Ma seconde difficulté est sur les ténèbres de la foi (34). La foi ne consiste point à ne rien voir du tout, il y aurait de l'impiété à le croire, car il faut bien se garder de confondre la foi avec le mouvement aveugle des fantasques ou faux inspirés (35). L'obéissance de la foi est raisonnable selon saint Paul (36); et, comme [dit] saint Augustin, rien n'est si raisonnable que le sacrifice que nous faisons à Dieu de notre raison (37). La foi est obscure, parce qu'elle nous fait soumettre par son autorité à croire et à faire les choses qui vont au-delà de toutes nos lumières naturelles; mais, d'un autre côté, elle est très claire, puisqu'elle n'exige le sacrifice de notre raison qu'en faveur d'une autorité toute divine, qu'elle nous montre clairement, qui est au-dessus de notre raison même. Je ne crois pas l'Evangile parce qu'il est obscur; au contraire, je surmonte son obscurité, qui est une raison pour ne pas croire, à cause de l'évidence des miracles et des prophéties, qui me rendent clair ce qui est obscur dans les mystères (38). Comprendre autrement la foi, c'est manifestement la renverser. Il faut donc que la foi, pour être vraie et pure foi, soit tout ensemble obscure et lumineuse par l'évidence de l'autorité divine, que nous proposent ces mystères. Ne croire que ce que la raison comprend, ce n'est pas foi, c'est philosophie; croire sans comprendre, ni ce qu'on croit, ni pourquoi on croit, ni si c'est Dieu qu'on croit (39), ce n'est plus ni raison, ni foi, c'est fanatisme, c'est enthousiasme extravagant (40). Voilà le principe fondamental non seulement de la foi, mais encore de toutes les démarches de la pure foi.

En quoi consiste donc cette conduite de la pure foi, qui va toujours par le non-voir (41), comme disent le B. Jean de la Croix et les autres ? Le voici : c'est que l'âme, voyant clairement la vérité de l'Evangile, et étant certaine que Dieu parle aux hommes, elle se laisse aller sans mesure (42) et sans réflexion à l'impression de ces vérités; sa conduite est tout ensemble raisonnable et obscure (43) : raisonnable, puisque la voie de la pure foi, où elle marche, et qui n'est autre que la pure perfection de l'Evangile (44), lui est certifiée par l'autorité de l'Evangile, et par tous les principes de la sainte Théologie. — Je dis ceci, parce qu'il est certain que les âmes intérieures doivent toujours soumettre, autant qu'elles sont libres, tous leurs attraits et toutes leurs expériences aux décisions de l'Eglise, leur Mère, qui est, selon la promesse de Jésus-Christ dans l'Evangile, plus assistée du Saint-Esprit, pour décider sur la doctrine, que tous les saints les plus éclairés ensemble ne le seraient avec toutes leurs expériences intérieures (45) : aussi les âmes les plus intérieures et les plus éprouvées dans la nuit de la foi ne cessent jamais d'avoir une entière certitude de leur voie, qui se réduit à la règle de la foi décidée par l'Eglise et à la simplicité de ses enfants pleins de soumission. — Cette conduite est en même temps obscure, parce que les choses proposées sont aussi incompréhensibles que l'autorité qui les propose est certaine; aussi tout se réduit à la définition que saint Paul donne de la foi: c'est une conviction des choses qui ne paraissent pas (46). Voilà la certitude de l'autorité des choses qui ne paraissent pas; voilà l'obscurité des mystères. Si je suis sûr d'un guide, je m'abandonne à lui dans un chemin que je ne connais pas : le chemin m'est obscur, le guide m'est clair (47). Le chemin de la foi est ténébreux et impénétrable, mais Dieu, qui est le guide, nous le rend clair par son autorité; c'est pourquoi saint Paul dit: Je sais à qui je me confie (48). Vous-même, dans l'état de la foi dénuée, dites tous les jours : je ne puis résister à Dieu; vous savez donc que c'est Dieu qui vous mène, quoique vous ne sachiez pas où est-ce qu'il vous mènera (49). Il n'y a donc jamais de foi qui n'ait effectivement sa certitude, mais c'est une certitude sur laquelle on ne peut pas toujours réfléchir. Dans le temps de la tentation, la certitude demeure, mais on ne saurait en faire usage pour se calmer. Elle demeure si bien qu'on ne voudrait pas pour un bonheur éternel sortir un moment de cet état; tant il est vrai que la conviction qui fait la foi, quoique enveloppée, demeure toujours inaltérable; mais, comme je l'ai dit, Dieu ne permet pas alors qu'on puisse réfléchir expressément sur elle, pour se rendre témoignage à soi-même qu'on la possède (50); ce retour serait une propriété, qui empêcherait l'âme de se déprendre d'elle-même.

Remarquez encore la certitude de la voie (51) ou la certitude de son propre salut (52). Il n'est pas nécessaire qu'on ait toujours la certitude de son salut; au contraire, l'état de cette vie demande qu'on en soit privé; et l'état des âmes, que Dieu veut perfectionner, demande que dans ce doute elles fassent sans réserve un sacrifice d'abandon sur leur éternité (53). Il est donc vrai qu'il vient un temps, où Dieu se cache (54), où l'on ne sait si on l'aime, ou si on en est aimé. On sait bien certainement en général que la voie est de Dieu, mais on ne sait pas si on la suit. Je comprends que Dieu pousse quelquefois jusqu'à certaines extrémités, où l'on ne voit plus aucunes traces du chemin et où il faudra, quoi qu'on fasse, hasarder son éternité; mais alors ce n'est pas l'indifférence de tomber dans l'illusion ou de n'y tomber pas, qui mène librement dans cet état de doute et de hasard; au contraire, on y est poussé violemment et involontairement par une puissance supérieure, qui ne laisse aucune relâche; alors, quoi qu'on fasse et quelque parti qu'on prenne, on croit tout hasarder, on croira même que tout est perdu (55); mais remarquez qu'alors, quoi qu'on fasse, ce n'est pas l'âme qui quitte sa lumière, c'est la lumière qui la quitte tout à coup malgré elle (56), encore même [que] la lumière pure et véritable ne quitte jamais; car, comme nous le disions, si on lui proposait ce qui serait véritablement mal, sa conviction intérieure se réveillerait; elle dirait : j'aime mieux mourir que de résister à Dieu et de violer la loi (57). Dieu donc prend plaisir à l'embarrasser, pour la réduire à lui sacrifier son éternité tout entière.

Mais, dans cette agonie, elle tient toujours par le fond de la volonté à tout ce qui lui paraît le plus droit selon Dieu. Si elle ne peut plus suivre Dieu clairement à la piste (58), elle va du moins à tâtons le plus près qu'elle peut de lui. Il y en a là assez pour trouver la certitude de la conscience dans cette droiture d'intention, pendant que d'un autre côté cette âme, faute de pouvoir réfléchir (59) sur sa droiture d'intention (60) et sur sa conviction certaine, ne laisse pas de se croire aussi perdue pour l'éternité, que si elle avait abandonné toute droiture et toute règle de conscience. Mais en cet état même, tout ténébreux qu'il est, il y a une lumière simple et sans retour de l'âme sur elle (61), qui est plus pure, plus lumineuse, plus certifiante et plus chère à l'âme, que toutes les consolations et toutes les certitudes sensibles des autres états : ce qui paraît par son horreur pour d'autres choses vraiment mauvaises (62). D'où je conclus que l'état de la pure foi n'exclut jamais la raison; il exclut bien la raison de propriété, c'est-à-dire, cette sagesse, par laquelle on est sage à soi-même, comme dit l'Ecriture (63), il exclut cette sagesse intéressée, qui veut toujours s'assurer pour soi, et se répondre à soi-même de son assurance, pour en jouir avec une pleine propriété; mais il n'exclut jamais cette raison simple et sans réflexion sur elle-même, qui tend toujours à ce qu'elle aperçoit de plus droit. Ce n'est pas qu'elle y tende par des raisonnements multipliés et réfléchis; encore une fois, tout cela n'est pas la raison, mais l'imperfection de la raison même (64).

Il s'ensuit de ces principes, que la plus pure foi sans raisonnement est non seulement raisonnable, comme saint Paul nous l'assure, mais encore que c'est le comble de la raison parfaite (65). Dieu mettant dans les sens extérieurs et même intérieurs une violente tentation, qui semble rendre présentes et agréables les morts les plus horribles, en même temps, l'âme, par sa simplicité et par la conduite de Dieu, qui la veut cacher à elle-même, ne pouvant réfléchir sur son propre état, pour apercevoir sa droiture et sa certitude de conscience, — elle marche avec une lumière très pure, sans pouvoir se dire à elle-même que c'est une lumière (66). Ainsi elle a toute la clarté et toute la certitude qu'il faut pour une conscience droite, et tout ce qu'elle fait est la plus pure raison; elle ne manque que de clarté réfléchie, que la nature voudrait avoir pour s'appuyer sur sa propre vertu par un mouvement de propriété (67). Ce 11 août.

80. A LA MÊME.

12 août [1689].

Je vais dans ce moment à la campagne, Madame, pour jusqu'à demain. Je ne puis avant mon départ lire ce que vous m'envoyez (1); mais il (2) me servira de lecture ce soir et demain. Tenez ferme, ni de rompre ni de conclure (3). Je veux dire que vous ne devez pas confier le billet à M. H... (4). Pour le dépôt, il est bon devant Dieu et devant les hommes (5). Je suis dans des hauts et bas, qui me secouent rudement (6). Mais, comme je suis plus agité qu'à l'ordinaire, je suis soutenu par un appui plus aperçu (7). Je ne saurais croire que votre affaire se rompe (8). Ce 12 août.

80 A. BOSSUET A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Germigny, 19 août 1689.

Hier, Madame, je ne fus occupé que du bonheur de l'Eglise et de l'Etat. Aujourd'hui que j'ai eu le loisir de réfléchir avec plus d'attention sur votre joie, elle m'en a donné une très sensible, M. votre père, un ami de si grand mérite et si cordial, m'est revenu dans l'esprit (1). Je me suis représenté comme il serait à cette occasion, et à un si grand éclat d'un mérite qui se cachait avec tant de soin. Enfin, Madame, nous ne perdrons pas M. l'abbé de Fénelon : vous pourrez en jouir, et moi, quoique provincial, j'échapperai quelquefois pour l'aller embrasser. Recevez, je vous en conjure, les témoignages de ma joie, et les assurances du respect avec lequel je suis, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

J. BÉNIGNE, é. de Meaux.

81. A Mme GUYON.

21 août [1689].

A peine, Madame, ai-je le loisir de respirer, tant je suis pressé et embarrassé (1); mais, au milieu de cet embarras, je me trouve dans une paix et dans une union avec vous, qui n'a jamais été plus grande. Je n'ai guère le temps ni même le calme du sens qui est nécessaire pour faire ce qu'on appelle oraison, mais il me semble que je le fais (2) souvent sans le savoir82. Ce que je vois ne me touche point, et j'ose me rendre ce témoignage que mon coeur ne tient qu'à Dieu; il me mettra à toutes les épreuves qu'il voudra, et je ne fais que m'abandonner.

Votre lettre m'a fait un grand plaisir (3), pour apaiser mes sens émus et pour me rappeler au recueillement. Dieu soit béni de tout pour lui seul; je vous suis dévoué en lui (4) avec une reconnaissance infinie. A toutes ces choses que vous m'annoncez (5), je sens cette réponse fixe au fond de mon coeur : fiat mihi secundum verbum tuum (6). Il me semble que Dieu veut me porter comme un petit enfant, et que je ne pourrais pas faire un pas de moi-même sans tomber (7); pourvu qu'il fasse sa volonté en moi et par moi, quoi qu'il arrive, tout sera bon.

µ130 coRHESPONDANCE DE FINELON Août 1689 11 septembre 1689 TEXTE 131

d'appui fondra sous vous. Vos amis vous consoleront sans doute, sur ce que vous n'avez pas recherché votre emploi; et c'est assurément un juste sujet de consolation, et une grande miséricorde que Dieu vous a faite. Mais il ne faut pas vous trop appuyer là-dessus; on a souvent plus de part à son élévation qu'on ne pense : il est très rare qu'on l'ait appréhendée et qu'on l'ait fuie sincèrement; on voit peu de personnes arriver à ce degré de régénération. L'on ne recherche pas toujours avec l'empressement ordinaire les moyens de s'élever; mais l'on ne manque guère de lever adroitement les obstacles. On ne sollicite pas fortement les gens qui nous peuvent servir; mais on n'est pas marri de se montrer à eux par les meilleurs endroits; et c'est justement à ces petites découvertes humaines, qu'on peut attribuer le commencement de son élévation : ainsi personne ne saurait s'assurer entièrement qu'il ne se soit pas appelé soi-même. Ces démarches de manifestations des talents, qu'on fait souvent sans beaucoup de réflexion, ne laissent pas d'être fort à craindre, et il est toujours bon de les effacer par les sentiments d'un coeur contrit et humilié.

Je ne sais si vous ne trouverez pas cette lettre un peu trop libre et un peu trop longue, et si elle ne vous paraîtra pas plutôt un sermon fait mal à propos, qu'un compliment judicieux. Je serais certainement et plus court et plus retenu, si je désirais moins votre salut. S'il y a quelque chose dans ma lettre de moins respectueux qu'il ne faudrait, prenez-vous-en à la tendresse de mon coeur, qui ne peut être touché que vivement de vos véritables intérêts. D'ailleurs tant de compliments si polis que vous avez reçus, vous ont déjà bien dédommagé par avance de ma grossièreté. Comptez, s'il vous plaît, que je ne cesserai de demander à Dieu, que infundat cordi tuo inviolabilem suae charitatis affectum, ut desideria de e jus inspiratione concepta, nulla possint tentatione mutari; c'est la prière que fait l'Eglise pour obtenir la charité pour ses enfants. Je suis, avec un très profond respect, etc.

83. A Mme GUYON.

31 août [1689].

J'ai ressenti, Madame, tout ce que je dois sur la blessure de Monsieur votre fils. On assure qu'elle n'est pas dangereuse (1). Vous n'aurez de moi aucun compliment là-dessus. Il me suffit d'être sur elle et sur tout ce qui vous touche comme je dois être. J'ai appris que le mariage est fait enfin (2). Dieu veuille le bénir, et faire sa volonté en eux.

Je n'ai aucun travail aperçu (3). Je fais beaucoup de fautes extérieures. Il y en a même plusieurs qui vont au dedans et qui marquent qu'il échappe de petites saillies (4) à la volonté; mais je ne veux pourtant que ce que vous savez (5). Et, quoique mes fautes me causent une humiliation cuisante, je veux non seulement porter cette humiliation, mais encore sans exception toutes les suites les plus terribles que Dieu veut y attacher (6). Ce que je vois, quoique nouveau et flatteur pour moi, ne m'entre point au coeur, et je ne puis m'empêcher de me rendre ce témoignage que ce n'est pas là ce que j'aime (7). Dieu sait où il met mon amour, et c'est à lui à le garder. Je ne m'embarrasse point de certaines fautes de prudence que j'aperçois, après qu'elles sont faites, vers (8) les personnes avec qui il semble qu'il faudrait le moins en faire (9); mais il me semble que la terre ne peut me manquer, et que Dieu me mène à son but, autant par mes fautes que par tout le reste.

Vous m'avez promis de m'envoyer quelque chose de votre façon sur mon nouvel état; j'espère que vous aurez cette bonté. Je voudrais bien aussi que vous me fissiez entendre en deux mots comment va le nouveau ménage (10). Les petits nuages sont-ils dissipés ? Quelle joie aurai-je de vous savoir en profonde paix ! Et, quand M. de C[hevreuse] viendra à Versailles, je lui donnerai ma petite cassette, où sont toutes mes lettres, pour les faire transcrire (11). Je suis de plus en plus uni à vous, Madame, en Notre-Seigneur, et j'aimerais mieux mille fois être anéanti que de retarder un seul instant le cours des grâces par le canal que Dieu a choisi (12). Si Dieu vous donne quelque mouvement de prier [pour le Roi] et pour [le petit Prince](13), faites-le, et je vous recommande aussi... (14), qui est fort blessé. Ce 31 août.

84. A LA MARQUISE DE LAVAL.

Ver[sailles], 11 septembre [1689].

Adenet (1) vous dira tout, Madame, excepté ce que je ne puis vous bien dire moi-même, qui est ma honte et ma reconnaissance. Encore une fois, ne vous embarrassez (2) point de venir ici; car je déroberai (3) bien un soir pour aller coucher à Paris. Vous avez une faible santé, mille affaires, les miennes par-dessus; ne vous gênez pas. Pour toutes les choses à décider, décidez, et ne songez pas que je sois au monde pour me consulter sur les choses qui me regardent (4). Je voudrais bien vous donner quelque secours pour celles qui vous regardent; mais je ne suis bon qu'à donner de la peine. Je meurs d'envie de vous entretenir, et d'embrasser mon petit homme (5).

85. A Mme GUYON.

12 septembre [1689].

J'espère que Dieu conservera ce cher fils (1), qui est le fils, non pas de vos larmes, mais de votre foi (2). Pour les choses dont il doute, je n'en saurais être en peine : il n'y a que de mauvais philosophes qui puissent par leurs livres inspirer de tels doutes. Rien ne périt, rien ne s'anéantit dans la nature. Quand les µtouts se corrompent, les parties ne font que changer de figure, mais aucunes ne cessent d'être. Si donc les êtres même les plus vils ne s'anéantissent jamais, comme les corps grossiers et inanimés, à plus forte raison les êtres raisonnables qui le connaissent et connaissent tout le reste; ils peuvent cesser d'être liés à de certains corps, mais ils ne peuvent jamais cesser d'être (3). Encore une fois on ne voit point clair, quand on ne voit pas cela (4). D'ailleurs l'immortalité de l'âme se trouve liée avec le christianisme, dont les preuves en détails sont infinies. Il faudrait un livre (5), non pas une lettre, pour les rapporter; et à peine puis-je dérober un demi-quart d'heure pour vous écrire. Ce serait peut-être les sujets de longues conversations, si Dieu, comme je l'espère, ramène Monsieur votre fils en ce pays (6). Mais il faut qu'il compte qu'il n'y a que hardiesse et qu'ignorance chez les libertins. Ils méprisent et attaquent tout en gros, mais en détail la force de la religion bien examinée les accable. Quand il voudra en faire l'expérience, il verra, les livres à la main, que l'impiété est la faiblesse même. Ils ne savent ni l'esprit de la religion ni ses preuves (7).

Pour moi, je suis ici dans une agitation et même (8) occupation continuelle, et je ne puis me mettre paisiblement devant Dieu; mais mon coeur est toujours uni à lui, et je l'y trouve dans tous les moments de liberté. J'espère qu'après ce premier temps je serai plus à moi, et aux choses dont il faut se nourrir. Pour le fond, c'est toujours la même chose. Je vois bien des choses qui devraient me faire plaisir, mais Dieu les tempère, en sorte que mon coeur ne veut ni ne trouve à se reposer en rien. C'est la colombe de l'Arche, contrainte de revenir (9). Je bénis Dieu de tout ce qu'il vous donne. Quand nous reverrons-nous ? Je ressens toutes vos douleurs et toutes vos consolations jusqu'au fond du coeur (10). Ce 12 septembre.

86. A LA MÊME.

1er octobre [1689].

Depuis que je suis ici (1), je me trouve dans une sécheresse et néanmoins dans une largeur très grande (2). Rien ne m'embarrasse, ni les difficultés qui semblent devoir me surmonter (3) dans le moment même, ni mes fautes, ni ce que les autres en peuvent penser. Pour mes fautes, elles me sont assez souvent encore fort cuisantes, mais je me trouve dans un certain calme au fond de ma volonté, qui fait que je passe légèrement par-dessus la douleur involontaire qu'elles me causent (4). Toutes ces choses se passent si naturellement et avec si peu de recueillement que je suis quelquefois tenté de croire que cette facilité vient de tiédeur, de dissipation et d'indifférence pour les choses spirituelles. Ce qui pourrait fortifier cette pensée, c'est la légèreté de mon esprit, qui se promène sans cesse et qui est moins arrêté que jamais dans l'oraison (5); cependant je ne puis m'empêcher de me rendre ce témoignage, sans pouvoir dire sur quoi je le fonde, que je n'ai point été jusqu'ici à Dieu d'une manière aussi simple, aussi totale, aussi profonde, aussi continuelle et aussi unie que maintenant83. Les choses qui m'arrivent ici me chatouillent quelquefois un peu, et quelquefois il m'arrive de laisser échapper quelque parole, qui m'avertit de ce chatouillement; mais mon coeur ne se repose jamais volontairement, ce me semble (6), un moment sur aucune de ces choses, qui peuvent flatter la nature, en sorte qu'il n'y a rien ici sur quoi Dieu me laisse appuyer pour délaisser l'amour-propre.

Je vis ici très sèchement pour la nature et pour la grâce : pour la grâce, car je n'ai ni goût ni consolation aperçue; pour la nature, parce que je vois assez de gens, sans être libre ni en repos, pour épancher mon coeur avec aucun. Ceux même avec qui j'ai ma principale liaison, sont peu en liberté; et moi je suis de même, de façon que nous nous voyons souvent et ne nous entretenons que pour le besoin (7). Mon emploi demande une patience continuelle dans les fonctions sèches et ennuyeuses (8). Ainsi il y a bien à mourir, surtout selon mon tempérament. Je suis, presque sans réflexions, mes premiers mouvements (9); et je laisse tomber (10) toutes réflexions, qui vont ou à réparer les fautes, quand elles n'ont pas de conséquence à l'extérieur, ou qui m'engageraient à m'occuper de moi ou de mes intérêts (11). Dieu me fait trouver en tout cela du large; je n'éprouve aucune tentation forte, excepté celles de l'abattement, où une santé faible et une extrême sécheresse (12) de l'intérieur font tomber. Je ménage ma santé et je travaille peu, quoique j'eusse des besoins pressants de travailler (13). Je ne saurais vous dire à quel point je suis uni à vous, car Dieu seul le sait, et je ne le sais pas moi-même. Ce 1 octobre.

87. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Dimanche, 2 octobre [1689].

Je crois, Madame, que vous avez deux choses il faire, l'une dans vos affaires, et l'autre sur vous-même. La première, qui regarde vos affaires, consiste dans le soin que vous devez prendre de dérober au monde un peu de temps pour vos lectures et pour vos prières (1). Il me semble que je vois tous vos embarras, tant je me les représente fortement : mais, après tout, il faut que les affaires viennent chacune en leur rang, et que celle du salut soit comptée pour la première. Que diriez-vous d'une µpeu-orme (lui tic trouverait point de temps pour manger et pour dormir ? 1,c temps donné aux nécessités de la vie, lui diriez-vous, est le temps le mieux employé pour les affaires mêmes. Si votre santé stiecombe, comment agirez-vous ? et à quoi servira votre travail, si la vous manque pour en recueillir le fruit ? Je vous dis de même, Madame : si vous laissez votre âme s'épuiser et tomber en défaillance faute de nourriture (2). à quoi aboutiront non seulement les conversations, mais encore les affaires qui paraissent les plus solides, les plus indispensables et les plus pressées ? Marthe, Marthe, vous vous empressez, ,,t vous volis troublez pour beaucoup de choses I Marie, que vous voyez recueillie et immobile. a choisi la meilleure part, qui ne lui sera jamais ôtée (3).

Au reste, Madame, je ne dis pas tout ceci pour vous jeter dans des scrupules sur les occupations nécessaires; mais soyez persuadée que les occupations nécessaires n'iront jamais jusqu'à ne vous laisser point le temps de manger le pain quotidien pour votre nourriture; car Dieu est trop bon, et vous a trop fait sentir ses miséricordes, pour vous ôter les moyens de le prier, et de vous soutenir dans les sentiments qu'il vous inspire. Songez donc, Madame, à sauver (4) les matins et les soirs quelque demi-heure. En faisant semblant de s'éveiller plus tard le matin, et le soir d'avoir quelque lettre à écrire, on se débarrasse (5), et les affaires véritables n'en vont pas moins bien. Il faut aussi mettre à profit tous les petits moments, quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu en un autre, quand on est avec des gens qui parlent volontiers, et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève un instant son coeur à Dieu, et on se renouvelle (6) pour la suite de ses occupations. Moins on a de temps, plus il importe de le ménager (7). Si on attend d'avoir à soi des heures réglées et commodes pour les remplir de choses solides, on court risque d'attendre trop longtemps, surtout dans le genre de vie où vous êtes; mais il faut prendre tous les moments interrompus. Il n'en est pas de la piété comme des affaires temporelles. Les affaires demandent des temps libres et réglés pour une application suivie et longue; mais la piété n'a pas besoin de ces applications si fortes et si suivies; en un moment on peut rappeler la présence de Dieu, l'aimer, l'adorer, lui offrir ce que l'on fait ou ce que l'on souffre, et calmer devant lui toutes les agitations de son coeur. Prenez donc, Madame, le matin une demi-heure, et une autre demi-heure l'après-midi, pour réparer les brèches (8) que le monde fait; et dans le cours de la journée, servez-vous de certaines pensées qui vous touchent le plus, pour vous renouveler (9) en la présence de Dieu.

L'autre chose que vous avez à faire par rapport à vous, c'est de ne vous point décourager, ni par l'expérience de votre faiblesse, ni par le dégoût de la vie agitée que vous menez. C'est une miséricorde de Dieu, qui vous fait gémir de cette agitation, et le gémissement est le contrepoison qui empêche votre coeur d'être corrompu par la dissipation de la cour. C'est pourquoi je serais bien fâché que cette vie cessât de vous déplaire. Vos gémissements et votre dégoût me donnent une vraie joie. Dieu vous fera mourir à vous-même par le dégoût du monde, s'il est sincère, au milieu du monde même (10); comme il fait mourir à eux-mêmes d'autres personnes, par la solitude, et par la privation de tout ce que le monde peut donner. Il n'est question que d'être fidèle, patiente et paisible dans les croix de l'état présent, qu'on n'a point choisi (11), et que Dieu a donné selon ses desseins.

Pour les fautes, elles sont plus amères à supporter; mais elles se tourneront à bien, si nous nous en servons pour nous humilier, sans nous ralentir dans l'application à nous corriger (12). Le découragement ne remédierait à rien; ce ne serait qu'un désespoir de l'amour-propre dépité. Le vrai moyen de profiter de l'humiliation de nos fautes, est de les voir dans toute leur laideur, sans perdre l'espérance en Dieu, et sans espérer jamais rien de soi-même. Jamais personne n'a eu un plus pressant besoin d'être humiliée par ses fautes que vous. Ce n'est que par là que Dieu écrasera votre orgueil, et confondra votre sagesse présomptueuse (13). Quand Dieu vous aura ôté toute ressource en vous-même, il bâtira son édifice (14). Jusque-là, il foudroiera tout par vos propres fautes. Laissez-le faire; travaillez humblement sans vous rien promettre. Quand vous voudrez que j'aie l'honneur de vous voir de temps en temps, je me rendrai chez Mad. la duchesse de Chevreuse.

88. A Mme DE MAINTENON.

Ce 4 octobre [1689] (1).

Je suis fâché de n'avoir pas su que vous vous appelez Françoise, avant de dire la messe. Je souhaite que vous ayez toute la petitesse, le détachement, le renoncement à vous-même, le pur amour dont votre [bon] (2) patron vous a donné l'exemple. M. de... (3) m'a dit que vous étiez peinée sur la disposition des esprits de Saint-Cyr (4). Dieu vous aime, et veut que vous le fassiez aimer. Vous avez besoin pour cela de la sainte ivresse de saint François, qui surpasse la sagesse des plus éminents docteurs. Quand est-ce que l'amour de Dieu sera connu et senti, au lieu de la crainte servile qui défigure la piété ?

89. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, jeudi 6 octobre [1689].

Je ne reçois point de vos nouvelles, Madame; je sais pourtant que vous vous portez bien. Cela me fait croire que vous songez à partir sans venir ici (1), ou que vous voulez me surprendre. Sur tout cela, je n'ai qu'à souhaiter que vous fassiez sans façon ce qui vous conviendra le mieux. J'attends toujours les comptes qui m'apprendront l'état de mes affaires. De ce côté-ci, elles ne sont pas trop bonnes; car nous voici en un temps où l'on ne peut éviter de faire des provisions. J'ai été obligé de donner pour cela près de cinq cents francs; après quoi il ne me reste plus d'argent, que vingt pistoles (2) pour le courant de toute ma dépense; et je ne sais si je pourrai avoir de l'argent de la cour au retour de Fontainebleau (3). Cependant il a fallu que j'aie encore depuis peu donné dix louis d'or aux valets de pied du Roi (4) pour l'entrée du carrosse (5). Il faut encore une fois vous importuner du détail de mes affaires. Voici ce que j'en sais en gros : l'argent que j'ai dépensé, et que je dépense encore actuellement, et sur lequel j'ai payé mes chevaux, vient ou de ma soeur (6) ou de quarante-cinq pistoles d'or (7) que M. de la Buxière (8) me donna, et pour le remplacement desquelles je lui donnai sur-le-champ une lettre de change de cinq cents livres, qui font à peu près l'équivalent. Pour le reste, vos gens ont reçu :

En une lettre de change de Carenac 1000

De Mad. de Langeron 2000

De M. Lange 5000

Des Religieuses de Sarlat 1200

De la vente de mes petits chevaux et du carrosse

Monte le tout à 9200 (9)

Pour mes comptes du maître d'hôtel, je suis exactement l'ordre que vous m'avez conseillé, et j'espère devenir assez économe. Ayez soin de votre santé. Notre petit prince n'est point encore guéri, quoique la fièvre ne marque presque plus (10). Donnez-moi de vos nouvelles et de celles de notre cher petit bon homme, que j'aime tendrement. Comptez, ma très chère cousine, que je crois devoir être toute ma vie autant à vous qu'à moi-même.

µ90. A Mme GUYON. 10 octobre [1689].

Je dois encore vous parler de mon oraison : je crains de la faire, et Dieu permet, soit par ma négligence ou autrement, que je n'en trouve guère ni le temps, ni la facilité. Je ne saurais m'y soutenir longtemps de suite, soit par ma santé, soit par mes occupations, soit par ma sécheresse, soit enfin par ma lâcheté (1). Ce qui devrait, ce me semble, m'étonner davantage, c'est que je n'ai aucun regret de voir mon oraison qui se dessèche et qui m'échappe, et qui me laisse dans une grande dissipation. Je me trouve indifférent et insensible sur tous ces inconvénients, qui devraient me paraître d'autant plus grands que je suis ici plus exposé (2). Au lieu que j'ai un regret cuisant sur mes fautes extérieures, je ne sens aucune peine sur ce vide intérieur ; au contraire, je n'ai jamais été plus tranquille, plus libre, plus dégagé, plus simple et plus hardi dans ma conduite, quoique j'y fasse bien des fautes, qui viennent de dissipation, et même assez souvent d'infidélités passagères (3). Au reste, toutes les fois que la dissipation cesse, je me trouve en état d'abandon et de foi pure, immobile, en sorte qu'il me semble que j'ai toujours demeuré par le fond de la volonté sans interruption en Dieu84, quoique je n'aie point pensé à lui et que j'aie fait et dit plusieurs choses qui, par elles-mêmes et par mon infidélité en les faisant, devraient m'en avoir éloigné (4). Aussi, si je consulte ma conduite et mon oraison, je ne trouverai rien que ce qui est dans le commun des chrétiens grossiers, qui n'ont pas secoué le joug de la crainte de Dieu (5); encore même j'ai une chose qui me met fort au-dessous d'eux, car je me vois entièrement déchu par rapport aux grâces passées, au lieu qu'ils n'ont jamais reculé dans le chemin de la vertu; mais; si je regarde un certain fond inexplicable (6), je vais à l'abandon (7), pour laisser tout faire à Dieu, et au dehors et au dedans, sans vouloir ni me remuer sous sa main (8), ni me mettre en peine de moi, dans tout ce qu'il lui plaira de faire ou pour moi ou contre moi-même. J'avoue qu'en ce sens je n'ai jamais été autant au large (9) que j'y suis depuis mon entrée à la cour. Voilà ce qui me vient maintenant dans l'esprit. J'espère que Dieu vous donnera ce qu'il faudra pour mien faire part. Je ne saurais penser à vous que cette pensée ne m'enfonce davantage dans cet inconnu de Dieu, où je veux me perdre à jamais (10). Ce 10 octobre.

91. A LA MÊME.

16 octobre [1689].

Depuis cette lettre écrite (1), M[adame] de C[hevreuse] m'a lu un endroit d'une des vôtres où vous marquez que je n'ai pas assez de foi (2). Voici précisément comment il me semble que je suis. Je n'ai jamais douté un seul instant de la pureté et de la parfaite droiture de vos intentions. Je suis persuadé que vous avez une grâce éminente avec une lumière d'expérience pour les voies intérieures, qui sont extraordinaires (3), et je suis très convaincu de la vérité de la voie de pure foi et d'abandon où vous marchez et faites marcher ceux que Dieu vous donne (4). Pour les mouvements particuliers ou les vues que Dieu vous donne sur les personnes et sur les événements, je ne suis pas pire que vous-même (5) : vous m’avez dit vous-même que vous outrepassiez ces choses sans les juger (6), et les donnant simplement telles que vous les avez reçues sans décider (7). Voilà comme je fais. Je ne crois rien ni vrai ni faux. Je ne doute pas même, car je ne juge point du tout, mais j'outrepasse simplement, respectant ce que je ne connais pas. Aussi n'est-ce point du tout par ces choses (8), — non pas même par celles qui sont déjà vérifiées (9), — que je tiens à vous. J'y tiens par la voie de pure foi, très conforme à tous les principes les plus exacts de la doctrine évangélique (10), par la simplicité que je trouve en vous, et par l'expérience des morts à soi-même et de souplesse dans les mains de Dieu qu'on tire de cette conduite. Tout le reste est au-dessus de moi et regarde des états dont je suis bien éloigné (11). Il me suffit d'être entièrement uni à vous selon mon degré (12), et sans regarder plus haut. Mais vous pouvez compter que cette manière d'outrepasser tout ce qui est au-dessus de moi ne diminue en rien la confiance et l'union85.

Quand je ne juge point, il est certain que je ne m'en abstiens jamais avec effort, et par une certaine prudence naturelle. Non, je crois simplement toutes ces choses très faciles à Dieu et par conséquent très croyables (13). Je ne compte pour rien la sagesse humaine, qui s'en moquerait, et je suis ravi de devenir enfant sur tout cela; mais je ne vois pas de quoi juger sur les faits particuliers et je n'ai pas besoin de le faire. Ce que je crois me suffit pour les biens que j'ai à tirer de vous, sans aller rechercher des motifs d'en croire davantage. Je vous avouerai de plus que je me sens porté à croire que vous vous trompez quelquefois sur les gens et sur leur disposition (14), quoique je ne croie pas que vous vous soyez trompée sur moi : c'est là une tentation que je vous ai avouée plusieurs fois. Elle va de temps en temps jusqu'à craindre que vous n'alliez trop vite, que vous ne preniez toutes les saillies de votre vivacité pour un mouvement divin (15), et que vous ne manquiez aux précautions les plus nécessaires (16). Mais, outre que je ne m'arrête pas volontairement dans ces pensées, — de plus, quand je m'y arrêterais, elles n'y feraient rien, ce me semble, contre le vrai bien de notre union, qui est la droiture et la voie de pure foi et d'abandon, où je veux vous suivre. Quant aux affaires temporelles, j'aurais peine à croire que vous ne fissiez pas de faux pas (17). Peut-être Dieu vous tient-il à cet égard dans un état d'obscurité et d'impuissance, pendant qu'il vous éclaire sur le reste (18). Encore une fois, je suis infiniment uni à vous au-delà de tout ce que je puis dire et comprendre. Ce 16 octobre.

92. A LA MÊME.

[Automne 1689].

Rien au monde ne me touche plus sensiblement que votre état, Madame, mais je suis touché sans trouble, car je ne puis être en peine de ce qui est entre les mains de Dieu. Faites-moi savoir comment vous vous porterez (1), et si vous voulez que j'aille vous voir (2). Votre dernière lettre demeurera toute ma vie au fond de mon coeur (3). Ne négligez rien, je vous en conjure, pour votre guérison. Je vous le demande autant que Dieu veut que je le fasse. Je suis en lui à jamais tout ce que je dois être pour vous (4).

93. A LA MÊME.

[Vers Noël 1689].

J'ai fait depuis peu deux fautes, qui m'ont affligé, Madame; mais, comme elles n'étaient que de fragilité et non de résistance intérieure, je les ai laissé tomber, en évitant toutes les réflexions volontaires (1). Il m'arrive très souvent de parler et d'agir, sans aucune vue de Dieu, et de le faire si naturellement qu'il semble qu'alors Dieu est bien loin de moi; cependant je crois qu'il en sera toujours bien près (2), pourvu que je me recueille toutes les fois que j'aperçois ma dissipation et que je ne repousse et ne retarde jamais l'impression de l'esprit de Dieu. Je me recueille assez dans de petits intervalles, et je crois que c'est ce qui me convient le plus (3).

Il me semble que je suis embarqué sur un fleuve rapide, qui descend vers le lieu où je dois aller; je n'ai qu'à ne me laisser pas accrocher, ni aux branches des arbres, ni au sable, ni aux rochers qui bordent le rivage. Le cours du fleuve fait le mien, et je n'ai qu'à ne pas m'arrêter; il faut que je me laisse toujours porter, sans m'amuser, ni aux contradictions, ni aux agréments du dehors, ni à la sécheresse, ni à l'onction du dedans, ni au goût des vertus et de l'oraison, ni aux tentations, ni aux infidélités intérieures. Tout cela n'est que le rivage que l'on découvre en passant, où l'on ne pourrait s'arréter un instant sans se raidir contre le courant de la grâce (4)86.

M.N. se trouve bien de ce que vous lui avez conseillé, et je suis très content de votre réponse là-dessus (5). Il me paraît que le procédé le plus édifiant que je puisse tenir ici est de ne demander jamais rien, ni pour moi ni pour les miens, aux personnes qui ont la principale autorité. Ce désintéressement est ce qu'on goûte le plus; il y n même dans ce procédé une certaine noblesse, qui charme les honnêtes gens et qui fait taire les envieux. D'un autre côté, je crains de me complaire dans ce désintéressement, de m'en faire une pratique, et d'avoir même une mauvaise honte là-dessus (6). C'est ce qui me fait douter, si je dois parler ou non à un ministre pour un pauvre neveu qui me prie instamment de le recommander (7). Que ferai-je ? Mandez-moi sans façon ce que vous en pensez (8).

Je n'ai pas manqué de m'unir à vous à la messe dans ces saints temps. Comment va votre santé ? Je suis à vous, Madame, en Notre-Seigneur de plus en plus et sans réserve (9).

94. A Mme DE MAINTENON.

25 décembre [1689].

Je vous souhaite, Madame, une parfaite enfance, avec celui qui s'est fait enfant pour nous. Si nous ne devenons semblables à lui en cet état, nous ne serons point véritablement renouvelés.

95. A Mme GUYON.

28 décembre [1689] .

Je vous avais écrit une assez grande lettre, M., mais comme je suis un peu brouillon, je l'ai écartée (1) dans mes papiers, et je la cherche depuis hier sans la pouvoir trouver. J'ouvre à Dieu toute l'étendue de mon coeur pour recevoir cet esprit de petitesse et d'enfance dont vous parlez (2), mais qu'y a-t-il à faire, sinon de ne rien faire et de laisser faire Dieu ? Je suis en paix et je ne me donne aucun mouvement en aucun genre. Je crois devoir suivre toujours les règles (3). Lorsque malgré mon dégoût je sens que je ne suis gêné intérieurement ni au moment où je les suis, ni après que je les ai suivies puisque Dieu me laisse la même paix et la même largeur, il faut que je ne lui résiste point en me conformant à ces règles. Je m'unis à vous de plus en plus. Une fluxion sur les dents m'a ôté depuis plusieurs jours la liberté de dire la messe (4). Votre petit présent m'a réjoui et j'espère qu'il me fera du bien (5). Pour Job, c'est un grand présent dont je vous remercie (6). 28 déc.

96. A Mme DE MAINTENON.

[Janvier 1690 ?] (1).

Je ne puis, Madame, vous parler sur vos défauts que douteusement (2), et presque au hasard. Vous n'avez jamais agi de suite avec moi, et je compte pour peu ce que les autres m'ont dit de vous. Mais n'importe; je vous dirai ce que je pense, et Dieu vous en fera faire l'usage qu'il lui plaira.

Vous êtes ingénue et naturelle : de là vient que vous faites très bien, sans avoir besoin d'y penser, à l'égard de ceux pour qui vous avez du goût et de l'estime; mais trop froidement dès que ce goût vous manque. Quand vous êtes sèche, votre sécheresse va assez loin. Je m'imagine qu'il y a dans votre fond de la promptitude et de la lenteur (4). Ce qui vous blesse vous blesse vivement.

Vous êtes née avec beaucoup de gloire (5), c'est à dire de cette gloire qu'on nomme bonne et bien entendue; mais qui est d'autant plus mauvaise, qu'on n'a point de honte de la trouver bonne : on se corrigerait plus aisément d'une vanité sotte. Il vous reste encore beaucoup de cette gloire, sans que vous l'aperceviez. La sensibilité sur les choses qui la pourraient piquer jusqu'au vif, marque combien il s'en faut qu'elle ne soit éteinte. Vous tenez encore à l'estime des honnêtes gens, à l'approbation des gens de bien, au plaisir de soutenir votre prospérité avec modération; enfin à celui de paraître par votre coeur au-dessus de votre place.

Le moi, dont je vous ai parlé si souvent (6), est encore une idole que vous n'avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu de tout votre coeur, mais non par la perte du moi : au contraire, vous cherchez le moi en Dieu. Le goût sensible de la prière et de la présence de Dieu vous soutient; mais si ce goût venait à vous manquer, l'attachement que vous avez à vous-même et au témoignage de votre propre vertu, vous jetterait dans une dangereuse épreuve87. J'espère que Dieu fera couler le lait le plus doux, jusqu'à ce qu'il veuille vous sevrer et vous nourrir du pain des forts (7).

Mais comptez bien certainement que le moindre attachement aux meilleures choses, par rapport à vous, vous retardera plus que toutes les imperfections que vous pouvez craindre (8). J'espère que Dieu vous donnera la lumière pour ceci mieux que je ne l'ai expliqué.

Vous êtes naturellement bonne, et disposée à la confiance, peut-être même un peu trop pour des gens de bien dont vous n'avez pas éprouvé assez à fond la prudence. Mais quand vous commencez à vous défier, je m'imagine que votre coeur se serre (9) trop88 : les personnes ingénues et confiantes sont d'ordinaire ainsi, lorsqu'elles sont contraintes de se défier (10). Il y a un milieu entre l'excessive confiance qui se livre, et la défiance qui ne sait plus à quoi s'en tenir, lorsqu'elle sent que ce qu'elle croyait tenir lui échappe. Votre bon esprit vous fera assez voir que, si les honnêtes gens ont des défauts auxquels il ne faut pas se laisser aller aveuglément, ils ont aussi un certain procédé droit et simple, auquel on reconnaît sûrement ce qu'ils sont (11).

Le caractère de l'honnête homme n'est point douteux et équivoque à qui le sait bien observer dans toutes ses circonstances. L'hypocrisie la plus profonde et la mieux déguisée n'atteint jamais jusqu'à la ressemblance de cette vertu ingénue : mais il faut se souvenir que la vertu la plus ingénue a de petits retours sur soi-même, et certaines recherches de son propre intérêt qu'elle n'aperçoit pas. Il faut donc éviter également, et de soupçonner les gens de bien éprouvés, jusqu'à un certain point, et de se livrer à toute leur conduite (12).

Je vous dis tout ceci, Madame, parce qu'en la place où vous êtes, on découvre tant de choses indignes, et on en entend si souvent d'imaginées par la calomnie, qu'on ne sait plus que croire (13). Plus on a d'inclination à aimer la vertu et à s'y confier, plus on est embarrassé et troublé en ces occasions. Il n'y a que le goût de la vérité, et un certain discernement de la sincère vertu, qui puisse empêcher de tomber dans l'inconvénient d'une défiance universelle, qui serait un très grand mal.

J'ai dit, Madame, qu'il ne faut se livrer à personne : je crois pourtant qu'il faut, par principe de christianisme et par sacrifice de sa raison, se soumettre aux conseils d'une seule personne qu'on a choisie pour la conduite spirituelle : si j'ajoute une seule personne, c'est qu'il me semble qu'on ne doit pas multiplier les directeurs, ni en changer sans de grandes raisons; car ces changements ou mélanges produisent une incertitude, et souvent une contrariété dangereuse. Tout au moins, on est retardé, au lieu d'avancer, par tous ces différents secours. Il arrive même d'ordinaire que, quand on a tant de différents conseils, on ne suit que le sien propre, par la nécessité où l'on se trouve de choisir entre tous ceux que l'on a reçus d'autrui.

Je conviens néanmoins qu'outre les conseils d'un sage directeur, on peut en diverses occasions prendre des avis pour les affaires temporelles, qu'un autre peut voir de plus près que le directeur. Mais je reviens à dire, qu'excepté la conduite spirituelle, pour laquelle on se soumet à un bon directeur, pour tout le reste qui est extérieur, on ne se doit livrer à personne (14).

On croit dans le monde que vous aimez le bien sincèrement : beaucoup de gens ont cru longtemps qu'une bonne gloire vous faisait prendre ce parti : mais il me semble que tout le public est désabusé, et qu'on rend justice à la pureté de vos motifs. On dit pourtant encore, et, selon toute apparence, avec vérité, que vous êtes sèche et sévère; qu'il n'est pas permis d'avoir des défauts avec vous; et qu'étant dure à vous-même, vous l'êtes aussi aux autres; que quand vous commencez à trouver quelque faible dans les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite, et que vous poussez trop loin le dégoût (15). S'il est vrai que vous soyez telle qu'on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vous-même.

Plus vous mourrez à vous-même par l'abandon total à l'esprit de Dieu, plus votre coeur s'élargira (16) pour supporter les défauts d'autrui, et pour y compatir sans bornes. Vous ne verrez partout que misère; vos yeux seront plus perçants, et en découvriront encore plus que vous n'en voyez aujourd'hui : mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer. Vous verrez la corruption dans l'homme comme l'eau dans la mer (17).

Le monde est relâché, et néanmoins d'une sévérité impitoyable. Vous ne ressemblerez point au monde : vous serez fidèle et exacte (18), mais compatissante et douce comme Jésus-Christ l'a été pour les pécheurs, pendant qu'il confondait les Pharisiens, dont les vertus extérieures étaient si éclatantes.

On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Ceux qui parlent ainsi sont inspirés par l'inquiétude, par l'envie de se mêler du gouvernement, et par le dépit contre ceux qui distribuent les grâces, ou par l'espoir d'en obtenir par vous. Pour vous, Madame, il ne vous convient point de faire des efforts pour redresser ce qui n'est pas dans vos mains.

Le zèle du salut du Roi ne doit pas vous faire aller au-delà des bornes que la Providence semble vous avoir marquées. Il y a mille choses déplorables (19); mais il faut attendre les moments que Dieu seul connaît, et qu'il tient dans sa puissance.

Ce n'est pas la fausseté que vous aurez à craindre, tant que vous la craindrez. Les gens faux ne croient pas l'être : les vrais tremblent toujours de ne l'être pas. Votre piété est droite : vous n'avez jamais eu les vices du monde, et depuis longtemps vous en avez abjuré les erreurs (20).

Le vrai moyen d'attirer la grâce sur le Roi et sur l'Etat, n'est pas de crier, ou bien de fatiguer le Roi; c'est de l'édifier, de mourir sans cesse à vous-même; c'est d'ouvrir (21) peu à peu le coeur de ce prince par une conduite ingénue, cordiale, patiente, libre néanmoins et enfantine dans cette patience. Mais parler avec chaleur et avec âpreté, revenir souvent à la charge, dresser des batteries sourdement, faire des plans de sagesse humaine (22), pour réformer ce qui a besoin de réforme, c'est vouloir faire le bien par une mauvaise voie : votre solidité (23) rejette de tels moyens, et vous n'avez qu'à la suivre simplement.

Ce qui me paraît véritable touchant les affaires, c'est que votre esprit en est plus capable que vous ne pensez : vous vous défiez peut-être un peu trop de vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie (24). D'ailleurs, je m'imagine que vous craignez le caractère des gens que vous trouvez sur vos pas quand vous entrez dans quelque affaire (25). Mais enfin il me paraît que votre esprit naturel et acquis a bien plus d'étendue que vous ne lui en donnez.

Je persiste à croire que vous ne devez jamais vous ingérer dans les affaires d'Etat, mais vous devez vous en instruire, selon l'étendue de vos vues naturelles; et quand les ouvertures de la Providence vous offriront de quoi faire le bien, sans pousser trop loin le Roi au-delà de ses bornes, il ne faut jamais reculer (26).

Je vous ai détaillé ce que le monde dit; voici, Madame, ce que j'ai à dire : Il me paraît que vous avez encore un goût trop naturel pour l'amitié, pour la bonté de coeur, et pour tout ce qui lie la bonne société. C'est sans doute ce qu'il y a de meilleur, selon la raison et la vertu humaine; mais c'est pour cela même qu'il y faut renoncer.

Ceux qui ont le coeur dur et même froid ont sans doute un très grand défaut naturel : c'est même une grande imperfection qui reste dans leur piété; car si leur piété était plus avancée, elle leur donnerait ce qui leur manque de ce côté-là. Mais il faut compter que la véritable bonté de coeur consiste dans la fidélité à Dieu et dans le pur amour. Toutes les générosités, toutes les tendresses naturelles ne sont qu'un amour-propre plus raffiné, plus séduisant, plus flatteur, plus aimable, et par conséquent plus diabolique (27).

Je vous dis tout ceci sans nul intérêt personnel; car je suis assez sec dans ma conduite, et froid dans les commencements, mais assez chaud et tendre dans le fond (28)89. Rien de tout ceci ne regarde l'homme à l'égard duquel vous avez des devoirs d'un autre ordre (29) : l'accroissement de la grâce, qui a déjà fait tant de progrès en lui, achèvera d'en faire un autre homme (30). Mais je vous parle pour le seul intérêt de Dieu en vous; il faut mourir sans réserve à toute amitié.

Si vous ne teniez plus à vous, vous ne seriez non plus dans le désir de voir vos amis attachés à vous que de les voir attachés au roi de la Chine (31). Vous les aimeriez du pur amour de Dieu, c'est à dire d'un amour parfait, infini, généreux, agissant, compatissant, consolant, égal, bienfaisant, et tendre comme Dieu même. Le coeur de Dieu serait versé dans le vôtre; et votre amitié ne pourrait non plus avoir de défaut, que celui qui aimerait en vous. Vous ne voudriez rien des autres, que ce que Dieu en voudrait, et uniquement pour lui. Vous seriez jalouse (32) pour lui contre vous-même; et si vous exigiez des autres une conduite plus cordiale (33), ce ne serait que pour leur perfection, et pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur eux.

Ce qui vous blesse donc dans les coeurs resserrés, ne vous blesse qu'à cause que le vôtre est encore trop resserré au dedans de lui-même (34). Il n'y a que l'amour-propre qui blesse l'amour-propre. L'amour de Dieu supporte avec condescendance l'infirmité de l'amour-propre, et attend en paix que Dieu le détruise. En un mot, Madame, le défaut de vouloir de l'amitié (35) n'est pas moindre devant Dieu, que celui de manquer d'amitié. Le vrai amour de Dieu aime généreusement le prochain, sans espérance d'aucun retour.

Au reste, il faut tellement sacrifier à Dieu le moi, dont nous avons tant parlé, qu'on ne le recherche plus, ni pour la réputation, ni pour la consolation du témoignage qu'on se rend à soi-même sur ses bonnes qualités ou sur ses bons sentiments. Il faut mourir à tout sans réserve, et ne posséder pas même sa vertu par rapport à soi (36). Ce n'est point une obligation précise pour tous les chrétiens; mais je crois que c'est la perfection d'une âme qu'il a autant prévenue que la vôtre par ses miséricordes.

µIl L'api être prêt à se voir méprisé, haï, décrié, condamné par autrui, et à ne trouver en soi que trouble et condamnation (37), pour se sacrifier, sans nul adoucissement, au souverain domaine de Dieu qui fait de sa créature selon son bon plaisir (38). Cette parole est dure à quiconque veut vivre en soi, et jouir pour soi-même de sa vertu; mais qu'elle est douce et consolante pour une âme qui aime autant Dieu qu'elle renonce à s'aimer elle-même !

Vous verrez un jour combien les gens qui sont dans cette disposition sont grands dans l'amitié. Leur coeur est immense, parce qu'il tient de l'immensité de Dieu qui les possède (39). Ceux qui entrent dans ces vues de pur amour, malgré leur naturel sec et serré, vont toujours s'élargissant peu à peu (40). Enfin Dieu leur donne un coeur semblable au sien, et des entrailles de mère pour tout ce qu'il unit à eux (41). Ainsi la vraie et pure piété, loin de donner de la dureté et de l'indifférence, tire de l'indifférence, de la sécheresse, de la dureté de l'amour-propre, qui se rétrécit en lui-même pour rapporter tout à lui.

Pour vos devoirs, je n'hésite pas un moment à croire que vous devez les renfermer dans des bornes bien plus étroites que la plupart des gens trop zélés ne le voudraient (42). Chacun, plein de son intérêt, veut vous y entraîner, et vous trouve insensible à la gloire de Dieu, si vous n'êtes autant échauffée que lui; chacun veut même que votre avis soit conforme au sien, et sa raison la vôtre (43).

Vous pourrez peut-être dans la suite, si Dieu vous en donne les facilités, faire des biens plus étendus (44). Maintenant vous avez la communauté de Saint-Cyr, qui demande beaucoup de soins : encore même voudrais-je que vous fussiez bien soulagée et déchargée de ce côté-là (45). Il vous faut des temps de recueillement et de repos tant de corps que d'esprit. Vous devez suivre le courant des affaires générales, pour tempérer ce qui est excessif, et redresser ce qui en a besoin. Vous devez, sans vous rebuter jamais, profiter de tout ce que Dieu vous met au coeur, et de toutes les ouvertures qu'il vous donne dans celui du Roi, pour lui ouvrir les yeux et pour l'éclairer, mais sans empressement, comme je vous l'ai souvent représenté (46).

Au reste, comme le Roi se conduit bien moins par des maximes suivies, que par l'impression des gens qui l'environnent, et auxquels il confie son autorité (47), le capital est de ne perdre aucune occasion pour l'obséder par des gens sûrs (48), qui agissent de concert avec vous pour lui faire accomplir, dans leur vraie étendue, ses devoirs dont il n'a aucune idée (49).

S'il est prévenu en faveur de ceux qui font tant de violences, tant d'injustices, tant de fautes grossières (50), il le serait bientôt encore plus en faveur de ceux qui suivraient les règles (51) et qui l'animeraient au bien. C'est ce qui me persuade que, quand vous pourrez augmenter le crédit de messieurs de Chevreuse et de Beauvilliers (52), vous ferez un grand coup. C'est à vous à vous mesurer (53) pour les temps (54), mais si la simplicité et la liberté ne peuvent point emporter ceci, j'aimerais mieux attendre jusqu'à ce que Dieu eût préparé le coeur du Roi. Enfin, le grand point est de l'assiéger (55), puisqu'il veut être gouverné : son salut consiste à être assiégé par des gens droits et sans intérêt.

Votre application à le toucher, à l'instruire, à lui ouvrir le coeur, à le garantir de certains pièges, à le soutenir quand il est ébranlé, à lui donner des vues de paix, et surtout de soulagement des peuples, de modération, d'équité, de défiance à l'égard des conseils durs et violents, d'horreur pour les actes d'autorité arbitraire, enfin d'amour pour l'Eglise, et d'application à lui chercher de saints pasteurs (56) : tout cela, dis-je, vous donnera bien de l'occupation : car, quoique vous ne puissiez point parler de ces matières à toute heure, vous aurez besoin de perdre bien du temps pour choisir les moments propres à insinuer ces vérités. Voilà l'occupation que je mets au-dessus de toutes les autres.

Après les heures de piété, vous devez aussi, ce me semble, travailler et donner le temps nécessaire pour connaître, par des gens sûrs, les excellents sujets de chaque profession, et les principaux désordres qu'on peut réprimer. Il ne faut point avoir de rapporteurs (57), qui s'empressent à vous empoisonner du récit de toutes les petites fautes des particuliers; mais il faut avoir des gens de bien, qui malgré eux soient chargés en conscience de vous avertir des choses qui le mériteront : ceux-là ne vous diront que le nécessaire, et laisseront le superflu aux tracassiers (58).

Vous devez aussi veiller pour soutenir dans leur emploi les gens de bien qui sont en fonction, empêcher les rapports calomnieux et les soupçons injustes, diminuer le faste de la cour quand vous le pourrez, faire entrer peu à peu Monseigneur (59) dans toutes les affaires, empêcher que le venin de l'impiété ne se glisse autour de lui; en un mot, être la sentinelle de Dieu au milieu d'Israël (60), pour protéger tout le bien et pour réprimer tout le mal (61), mais suivant les bornes de votre autorité.

Pour Saint-Cyr, je croirais qu'une inspection générale et une attention suivie pour redresser dans ce général tout ce qui en aura besoin (62), suffit à une personne accablée de tant d'affaires, appelée à de plus grands biens, capable d'objets plus étendus.

Il faut encore ajouter que vous ne pouvez éviter d'écouter ceux qui voudront se plaindre ou vous avertir : tout cela va assez loin : ainsi je m'y bornerai (63).

Les bonnes oeuvres que vous voulez tourner du côté de l'homme (64) me paraissent fort à propos : elles seront sans contradictions et sans embarras. Pour celles de Paris, je crois que vous y trouveriez des traverses (65) continuelles qui vous commettraient trop (66).

Vous avez, à la cour, des personnes qui paraissent bien intentionnées; elles méritent que vous les traitiez bien, et que vous les encouragiez : mais il faut beaucoup de précaution ; car mille gens se feraient dévots pour vous plaire (67). Ils paraîtraient touchés aux personnes qui vous approchent, et iraient par là à leur but : ce serait nourrir l'hypocrisie, et vous exposer à passer pour trop crédule. Ainsi il faut connaître à fond la droiture et le désintéressement des gens qui paraissent se tourner à Dieu, avant que de leur montrer qu'on fait attention à ces commencements de vertu90. Si ce sont des femmes, qui aient besoin d'être soutenues, faites-les aider par des personnes de confiance, sans que vous paraissiez vous-même.

Je crois que vous devez admettre peu de gens dans vos conversations (68) pieuses, où vous cherchez à être en liberté. Ce qui est bon n'est pas toujours proportionné au besoin des autres (69). Jésus-Christ disait : J'ai d'autres choses à vous enseigner; mais vous ne pouvez pas encore les porter (70). Les Pères de l'Eglise ne découvraient les mystères du christianisme à ceux qui voulaient se faire chrétiens, qu'à mesure qu'ils les trouvaient disposés à les croire (71).

En attendant que vous puissiez faire du bien par le choix des pasteurs (72), tâchez de diminuer le mal.

Pour votre famille, rendez-lui les soins qui dépendent de vous, selon les règles de modération que vous avez dans le coeur, mais évitez également deux choses : l'une, de refuser de parler pour vos parents, quand il est raisonnable de le faire; l'autre, de vous fâcher, quand votre recommandation ne réussit pas (73). Il faut faire simplement ce que vous devez, et prendre en paix et en humilité les mauvais succès : l'orgueil aimerait mieux se dépiter, ou il prendrait le parti de ne parler plus, ou bien il éclaterait (74) pour arracher ce qu'on lui refuse. Il me paraît que vous aimez, comme il faut, vos parents, sans ignorer leurs défauts et sans perdre de vue leurs bonnes qualités (75).

Enfin, Madame, soyez bien persuadée que pour la correction de vos défauts, et pour l'accomplissement de vos devoirs, le principal est d'y travailler par le dedans, et non par le dehors.

Ce détail extérieur, quand vous vous y donneriez toute entière, sera toujours au-dessus de vos forces. Mais si vous laissiez faire à l'esprit de Dieu ce qu'il faut pour vous faire mourir à vous-même (76), et pour couper jusqu'aux dernières racines du moi, les défauts tomberont peu à peu comme d'eux-mêmes; et Dieu élargira votre coeur, au point que vous ne serez embarrassée de l'étendue d'aucun devoir (77). Alors l'étendue de vos devoirs croîtra avec l'étendue de vos vertus, et avec la capacité de votre fond; car Dieu vous donnera de nouveaux biens à faire, à proportion de la nouvelle étendue qu'il aura donnée à votre intérieur (78).

Tous nos défauts ne viennent que d'être encore attachés et recourbés sur nous-mêmes (79). C'est par le moi, qui veut mettre les vertus à son usage et à son point91. Renoncez donc, sans hésiter jamais, à ce malheureux moi, dans les moindres choses où l'esprit de grâce vous fera sentir que vous le recherchez encore. Voilà le vrai et total crucifiement : tout le reste ne va qu'aux sens et à la superficie de l'âme. Tous ceux qui travaillent à mourir autrement, quittent la vie par un côté et la reprennent par plusieurs autres : ce n'est jamais fait.

Vous verrez, par expérience, que quand on prend pour mourir à soi le chemin que je vous propose, Dieu ne laisse rien à l'âme, et qu'il la poursuit sans relâche impitoyable jusqu'à ce qu'il lui ait ôté le dernier souffle de vie propre, pour la faire vivre en lui dans une paix et une liberté d'esprit infinie (80).

97. A Mme GUYON.

12 janvier [1690].

Je vous renvoie vos deux lettres, celle où l'image (1) est attachée m'a fort touché et je vous remercie de m'en avoir donné la lecture. Pour l'autre, je trouve qu'elle ne doit point peiner la personne que nous connaissons (2), car vous n'y marquez ni refroidissement ni diminution d'amitié; vous dites ce qu'on vous fait dire, et vous le dites pour le bien.

Vous avez bien fait de n'aller pas au lieu où vous avez eu mouvement de n'aller pas (3). Pourriez-vous m'expliquer ce que vous ajoutez, qui est qu'il y a peu de pures victimes, peut-être pensez-vous à moi. Ne me ménagez point (4). Si c'est quelque autre chose, peut-être ne serait-il pas inutile que je le susse. Je suis véritablement en peine de votre santé et il me tarde d'en apprendre de meilleures nouvelles (5). Je vous conjure de le faire par le retour de M. le C. de V. (6). Ayez soin de vous, M. J'ai le coeur peiné de bagatelles à toutes les heures du jour. Tout me déplaît (7). Je fais mille fautes, des riens me troublent, mais n'importe, je vois ma misère, mon impuissance, mon rien, tout cela sert à me faire petit (8). Je ne veux point m'en occuper volontaire. ment. Il me semble que je suis toujours tout à vous comme je le dois. 12 janvier.

98. A LA MÊME.

28 janvier [1690].

Il me tarde de vous voir parfaitement guérie. Ne manquez pas à rétablir votre santé, car autrement je me fâcherais (1). Pour moi, je me trouve souvent dans de petites humiliations très cuisantes, dans des contre-temps qui m'impatientent, et dans une humeur sèche qui me rend sauvage à l'égard de mes meilleurs amis. Je voudrais souvent être seul, mais dans la solitude je suis amusé (2), dissipé et sans attrait pour l'oraison. D'ailleurs j'ai pendant la journée une certaine tendance vers Dieu et une certaine détermination fixe pour accepter sans hésiter tout ce qu'il me donne de moment à autre (3) soit au dedans soit au dehors, non seulement les douceurs ou les désagréments qui viennent du prochain, mais encore mes faiblesses humiliantes et les misères intérieures que je découvre de plus en plus en moi. Mille fois tout à vous en N. S. 28 janvier.

99. A LA MÊME.

[Début février 1690].

J'ai pensé, M., à ce que vous m'avez mandé sur N. (1). Il est vrai qu'il me fatigue, mais je n'éprouve pas qu'il me gêne intérieurement; au contraire, en le récitant, j'ai souvent une certaine vue simple de Dieu qui m'occupe (2), quoique sèchement. D'ailleurs je croirais ne devoir me dispenser de N. que quand Dieu me convaincra intérieurement qu'il veut me dépouiller de cet appui extérieur. Tandis que Dieu n'ôte point un appui, il est nécessaire pour se soutenir. Nous savons fort sûrement qu'il y a une volonté de Dieu pour faire réciter N. (3), il faut donc une autre volonté certaine et bien connue pour dispenser de suivre la première. Je puis me tromper et tenir par pratique (4) à des choses qui nourrissent en moi une secrète propriété (5), mais il me semble que je ne tiens point à N. (6) ni même à ma sûreté (7) en le récitant. Je suis aussi prêt à le supprimer qu'à le dire, pourvu que je ne manque point au vouloir divin qui est mon unique but. Je crois me devoir rendre ce témoignage, encore une fois je ne veux tenir à rien ni par pratique ni pour ma sûreté, mais en délaissant (8) tout retour sur moi-même et toute recherche de ma sûreté, il me semble que je dois toujours tendre à l'accomplissement de ce qui est connu (9). Quand Dieu me cachera sa volonté, je veux bien cesser de la voir et me laisser conduire au travers des plus épaisses ténèbres par l'impression intérieure, comme un homme que la nuit surprend et qui se trouve hors de toute route (10). Pour la confiance (11) en mon salut, je n'en ai aucune de volontaire, je dis volontaire parce que je sais bien que sans m'en apercevoir je m'appuie beaucoup sur la paix, quoique sèche, dont je jouis; mais je ne m'arrête point volontairement à ce témoignage intérieur, et quand je l'aperçois, je l'outrepasse (12) aussitôt92. Votre mauvaise santé me fait de la peine, pourquoi faut-il que j'en sois cause (13) ? Je vous suis en N. S. tout ce qu'il veut que je vous sois.

Pour les choses de conduite extérieure, je suis presque sans réflexion mes premières vues, laissant à Dieu le bon ou le mauvais succès et tous les jugements qu'on pourra faire de moi. Croyez-vous que je doive continuer ? Il me semble que c'est ce que Dieu veut de moi contre ma sagesse. Je ne puis faire oraison de suite (14), mais j'ai à la dérobée certains moments au milieu même des affaires où je goûte le recueillement. Je me console de mes fautes, quoique l'humiliation en soit assez cuisante. Portez-vous bien, M., et ne craignez pas de me dire tout ce que vous croirez que Dieu veut que vous me disiez (15). Je suis plein de la reconnaissance que je vous dois.

100. A Mme DE MAINTENON.

[Vers février 1690].

Pour l'attrait dont je parlais, c'est seulement ce goût d'une piété simple, qui regarde Dieu avec amour, liberté, et confiance.

C'est la voie de la foi, simple, et courageuse, que Dieu vous commande (1).

Supportez tout, supportez-vous vous-même dans vos découragements.

O qu'on a besoin de patience avec soi. Souvent on se décourage de s'être découragé.

Au contraire, qui ne se décourage jamais de ses découragements les tourne à profit.

La tentation, si elle ne nous surmonte point, porte toujours son fruit avec elle.

Dieu ne nous fait sentir notre faiblesse que pour nous donner sa force.

Un peu d'enfance, dans les bras de Dieu, et de joie enfantine, aumilieu des soins les plus sérieux que nous donne notre sagesse, nous guérira de tout (2).

Je souhaite fort, Madame, que vous soyez soulagée (3) non seulement pour les bonnes oeuvres que vous pouvez faire ici (4), et qui ont besoin d'un esprit dégagé d'autres soins, mais encore pour votre avancement spirituel. S. Cir [Cyr] est propre à faire mourir (5), mais il peut aussi vous agiter, vous dessécher, et retarder le recueillement, dont vous avez besoin.

101. A Mme GUYON.

14 février [1690].

Il me semble que vous vous moquez un peu de moi (1) dans la lettre que j'ai reçue par M. le M. de C. (2). Si vous croyez que je doive aller au delà de ce que ma lettre contenait, dites-le-moi simplement (3), et je vous répondrai de même.

Pour M. B. (4) à qui la lettre que P. (5) m'a apportée marque qu'on (6) veut tant vous faire parler, c'est un très homme de bien, fort vif à la vérité (7), mais droit et très capable de se laisser toucher à une conduite simple (8), humble, naïve (9) et éloignée de toute dispute. Je crois que vous devez vous déterminer par le mouvement de votre coeur pour le voir ou pour ne le voir pas. Mais si vous le voyez, faites-lui des questions avec un esprit de docilité, et dites-lui ingénuement les choses d'expérience. J'ai eu avec lui depuis peu une conversation où par cette méthode je le fis convenir de tous les principes généraux et même de la pratique sans aucune chaleur ni contestation. Voilà ma pensée. Vous trouverez un homme plein de Dieu avec beaucoup de lumière dans la voie commune. Mille et mille fois tout à vous en N. S.

14 fév.

102. A LA MÉME.

17 février [1690].

Je crois, M., que vous ferez très bien d'écrire ce que M. B. (1) vous demande. C'est un très homme de bien. Il ne pouvait y avoir d'autre raison de ne le pas faire qu'un éloignement intérieur, mais puisque vous y êtes portée, il faut le faire. Je crois que cette simplicité fera du bien. Au reste quand je vous réponds douteusement (2), c'est que je soumets mes lumières à votre expérience. J'ai fait aujourd'hui ce que vous m'avez conseillé pour N. Tout à vous en celui qui est tout.

17 février.

103. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Jeudi, 23 février [1690].

Je suis fort aise, Madame, d'apprendre que vous trouvez enfin le moyen de vous réserver des heures de solitude (1). Ouvrir sa porte fort tard, et faire comme si on était encore à dormir; d'ailleurs chercher un asile hors de chez soi (2) : voilà de bons moyens pour se garantir de tous les importuns (3)93. Dans le reste du temps, vous pouvez couper un peu court (4) avec certaines gens, qui ne cherchent qu'à vous amuser (5), ou qu'à vous jeter dans leurs affaires au-delà des règles (6).

A l'égard des choses journalières, qui sont des suites attachées à vos devoirs, ou des occasions de pure providence (7), quoiqu'elles soient incommodes et dissipantes, il n'y a qu'à les souffrir en paix. C'est une grande consolation, de pouvoir penser que Dieu se cache sous l'importun, comme il se cache sous les amis les plus édifiants. Sous la figure de l'importun, il faut regarder Dieu qui fait tout, et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par l'importunité, qu'à nous instruire et à nous toucher par les bons exemples. L'importun que Dieu nous envoie sert à rompre (8) notre volonté, à renverser nos projets, à nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement, à nous détacher de nos arrangements (9), de notre repos, de nos commodités et de notre goût; à humilier notre esprit pour l'accommoder à celui d'autrui;94 à nous confondre toutes les fois que l'impatience nous échappe dans ces contretemps; à exciter dans nos coeurs une faim plus grande de Dieu, pendant qu'il semble s'éloigner de nous à cause de cette agitation.

Ce n'est pas qu'il faille s'agiter et s'exposer jamais, par son propre choix, aux compagnies qui dissipent; à Dieu ne plaise ! ce serait tenter Dieu, et chercher le péril; mais, pour les assujettissements de providence (10) contre lesquels on se précautionne, en se réservant des heures de lecture et de prière, comptez qu'ils se tourneront à bien. Tout ce qui est dans la main de Dieu y fructifie. Souvent même ces choses qui vous font soupirer après la solitude, vous sont plus utiles pour vous humilier, et pour mourir à vous-même, que la solitude la plus profonde. Allons selon que Dieu nous mène, au jour la journée, mettant chaque moment à profit, sans regarder plus loin (14

Quelquefois une lecture merveilleuse, une méditation fervente, ou une conversation dont vous seriez charmée, flatterait votre goût, vous rendrait contente et pleine de vous-même, vous persuaderait que vous êtes bien avancée, et en vous donnant de belles idées sur les croix, ne ferait que vous rendre plus hautaine, et plus sensible contre (12) celles que vous trouveriez sur votre chemin en sortant de tous ces saints exercices. Tenez-vous donc, Madame, à cette règle simple; n'attirez rien qui vous dissipe, mais supportez en paix tout ce que Dieu vous donne malgré vous pour vous déranger95. Quelle illusion ! on cherche Dieu bien loin, dans des projets éloignés et peut-être impossibles, et on ne songe pas qu'on le possède dès à présent au milieu du tracas, dans un état de pure foi (13), pourvu qu'on y supporte humblement et avec courage l'importunité des créatures et ses propres imperfections.

Je n'ai qu'une chose à vous dire sur l'amour du prochain, c'est que l'humilité seule vous rendra traitable là-dessus : la vue seule de vos misères peut vous rendre compatissante et indulgente pour celles d'autrui96. Vous me direz : Je vois bien que l'humilité doit produire le support (14) du prochain; mais qu'est-ce qui produira l'humilité ? Deux choses mises ensemble la produiront; ne les désunissez jamais. La première est la vue de l'abîme de misère d'où la puissante main de Dieu vous a tirée, et au-dessus duquel il vous tient encore comme suspendue en l'air. La seconde est la présence de ce Dieu qui est tout : ce n'est qu'en voyant Dieu, et en l'aimant sans cesse, qu'on s'oublie soi-même, qu'on se désabuse de ce néant qui nous avait éblouis (15), et qu'on s'accoutume à s'apetisser (16) avec consolation sous cette haute majesté qui engloutit tout. Aimez Dieu, et vous serez humble; aimez Dieu, et vous ne vous aimerez plus vous-même; aimez Dieu, et vous aimerez tout ce qu'il veut que vous aimiez pour l'amour de lui (17).

104. A Mme GUYON.

Mars [1690].

Quand votre laquais vint, M., nous étions à T. (1) et hors d'état de faire réponse. Je donnai d'abord votre écrit au B. (2) qui en est très content et qui me paraît goûter un grand fruit de ce que Dieu lui a donné. Pour moi, je suis un brouillon, car j'ai confondu (3) dans mes paperasses votre préface, et faute de me souvenir du lieu où je l'ai serrée, je ne puis plus la retrouver. Je comprends bien qu'elle se présentera sous mes mains au moment où je n'y penserai plus, mais en attendant je ne puis la lire ni vous la renvoyer. Pardon ! je suis un étourdi, mais vous m'avez ordonné de l'être. Je vous obéis à merveilles.

Je n'ai rien de nouveau à vous dire sur moi; ma faible santé et la privation de tout goût intérieur me mettent dans une sécheresse et une âpreté d'humeur (4) extraordinaire. L'impatience que je ressens en N. (5), je la ressens à toute autre occupation : tout me paraît trop long et j'ai toujours hâte de finir ce que je fais. La société me lasse et m'épuise, la solitude n'a pour moi aucun attrait de recueillement. Cependant je vis au jour la journée, souffrant avec chagrin les moindres dérangements et toute sujétion. Point d'oraison, une volonté abandonnée en général, mais en détail molle et languissante pour toutes les occasions de fidélité

Vous savez, M. , comment je dois être à vous en N. S.

Depuis tout ceci écrit, j'ai trouvé votre préface. Je l'avais si bien cachée (6) qu'elle était cachée pour moi-même. J'ai corrigé cet endroit du commencement que vous aviez raison de trouver trop suspendu (7), mais je crois que vous pouvez l'envoyer à M. B. (8) dans toute sa simplicité naturelle. Chargez-le de la corriger pour le style aussi bien que pour tout le reste. Je prévois que peut-être il vous demandera de plus amples explications, mais il ne faut rien prévenir, et il n'y aura qu'à répondre simplement selon votre pensée avec soumission à mesure qu'il vous interrogera. La simplicité et la soumission font tout; rien ne leur résiste, surtout chez les âmes droites. Je voudrais bien que vous me gardassiez cette préface telle que je vous la renvoie, et que je pusse la montrer au b. (9). Je suppose que vous en ferez faire une autre copie plus au net pour M. B. (8). Je suis en paix amère; aucune peine particulière, mais un état sec et languissant que tout importune, qui veut le bien, mais qui en perd le goût et qui a celui du mal. Mars.

105. A LA MÊME.

14 mars [1690].

Je comprends par votre dernière, M., que vous êtes persuadée que N. (1) me fait un retardement (2). Je vous conjure de me dire nettement là dessus tout ce que vous croirez que Dieu veut, mais comme il faut s'expliquer là dessus, j'ai pensé que [vous] en pourriez parler à fond avec un grand secret avec N. (3) et ensuite l'engager à faire ici un petit voyage. Vous pourrez lui dire toutes les choses qui me regardent et qui peuvent servir à faire entendre mon besoin sur cet article. Ensuite il peut venir ici un jour. Je saurai par lui vos vues (4), et nous nettoierons le coeur pour ne rien retarder de ce que Dieu peut vouloir.

A l'égard de votre préface, j'ai pensé depuis qu'il ne serait pas inutile d'y marquer quelque chose sur ce que l'Eglise a enseigné par saint Augustin contre les pélagiens, que le juste en cette vie n'observe jamais parfaitement la loi de Dieu et qu'il commet toujours des fautes vénielles qui lui font dire avec vérité : Pardonnez-nous nos offenses, etc. (5). Je crois que vous ne disconvenez pas que les âmes qui ont passé en Dieu par la mort totale ne fassent encore certaines fautes légères qu'elles n'apercevront pas ou qui seront certaines hésitations contre la simplicité. Vous m'avez raconté que vous en faites quelquefois (6).

Je ne perds aucune de vos lettres, mais je ne vois pas sur quoi vous répondre (7). Il me prend quelquefois des envies de croire que vous vous trompez sur moi et que je ne suis pas si avancé que vous pensez.

Je ne vois en moi qu'une langueur toute naturelle, un relâchement sensible et une indolence même sur ma tiédeur qui devrait me confondre et m'alarmer (8). Cependant je suis dans une paix sèche et obscure qui va, comme je vous dis, jusqu'à me paraître une indolence. Mille fois à vous, M., en celui qui est tout.

Depuis cette lettre écrite, j'ai reçu la vôtre et je l'ai extrêmement goûtée. Il me semble que je ne fais rien contre la souplesse et la docilité en vous proposant de faire venir ici N. (9) : il n'agira et ne parlera avec moi sur N. (10) que suivant vos pensées que vous lui expliquerez de bonne foi. Je crains ou de résister ou de manquer à la règle. Je sens en N. (10) l'ennui et l'impatience que je sens partout ailleurs. Je trouve même qu'il est encore desséché pour moi, en sorte que je n'en tire aucun suc apparent (11), mais je n'en suis qu'importuné. Rien d'intérieur ne s'oppose à ce que je le dise, et quand je l'ai dit je n'en ai aucun reproche. même délicat. Un homme expérimenté instruit de moi pour vous comme N. (9) me débarrasserait peut-être. Je n'aurais pas le même penchant pour µ1 b m (12) sur cet article. Au reste j'ai manqué trois fois à N. pour obéir et pour m'éprouver pour savoir si j'y tiens trop. J'ai toujours été tranquille. Voyez donc ce que Dieu vous mettra au coeur pour me déterminer.

Si je n'ai point corrigé la préface, c'est que je n'ai rien vu qui méritât un changement et que j'ai cru la devoir laisser dans tout son naturel en tout ce qui n'est pas considérable. Votre mal me met en peine, ayez soin de vous. 14 mars.

106. A LA MÊME.

16 mars [1690].

Je ne veux point voir N. (1), voilà qui est fini, et je me sens infiniment au large par la franchise avec laquelle vous décidez. J'irai vous voir chez M d C (2) la semaine prochaine (3), alors nous parlerons de N. (4), de votre préface, de votre lettre sur les gens que vous délivrez (5), et de tout le reste. J'ai le coeur en paix et dans un plein contentement.

Tout à vous, M. , en celui qui nous unit et nous rassasie de lui-même. 16 mars.

107. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mardi, 21 mars [1690].

Je ne crois point, Madame, que vous deviez vous troubler sur vos confessions et sur vos communions passées. Si les commencements ont été irréguliers, du moins ils ont été de bonne foi, et vous y avez fait des fautes par le principe d'une vertu très contraire à votre caractère naturel, je veux dire, la simplicité dans l'obéissance. D'ailleurs, il faut remarquer que l'intégrité (1) des confessions passées consiste, non à n'avoir rien omis de ses fautes, mais seulement à s'être accusé ingénuement (2) de toutes celles qu'on connaissait alors. Alors vous n'aviez pas la lumière de découvrir dans votre fond beaucoup de mouvements de la nature maligne et dépravée, qui commencent à se développer (3). A mesure que la lumière croît, on se trouve plus corrompu qu'on ne croyait; on est tout étonné de son aveuglement passé, et on voit sortir du fond de son coeur, comme d'une caverne profonde, une infinité de sentiments honteux, semblables à des reptiles sales et pleins de venin (4). On n'aurait jamais cru les porter dans son sein, et on a horreur de soi, à mesure qu'on les voit sortir. Il ne faut ni s'étonner ni se décourager. Ce n'est pas que nous soyons plus méchants que nous ne l'étions; au contraire, nous le sommes moins : mais tandis que nos maux diminuent, la lumière qui nous les montre augmente, et nous sommes saisis d'horreur (5).97 Mais remarquez, pour votre consolation, que nous n'apercevons nos maux que quand nous commençons à en guérir. Quand nous sommes privés de tout principe de guérison, nous ne sentons point le fond de notre mal : c'est l'état d'aveuglement, de présomption et d'insensibilité, où l'on est livré à soi-même. En se laissant aller au torrent (6), on n'en sent point la rapidité; mais elle commence à se faire sentir, à mesure qu'on commence à se raidir plus ou moins contre elle. Si vous voyez des choses précises et considérables que vous ayez omises dans vos premières confessions, dites-le simplement la première fois que vous vous confesserez. Votre confesseur est droit, discret, et plein de Dieu. Pour tout le reste, allez en paix votre chemin. Comptez que l'humilité, le fréquent silence et le recueillement vous feront plus de bien que toutes les austérités et tous les troubles par lesquels vous voudriez faire pénitence. Surtout le silence vous est capital. Lors même que vous ne pourrez vous dérober au monde, vous pourrez vous taire souvent, et laisser aux autres l'honneur de la conversation. Vous ne pouvez dompter votre esprit dédaigneux, moqueur et hautain (7), qu'en le tenant comme enchaîné par le silence. Mettez une sévère garde à vos lèvres (8). La présence de Dieu, qui retiendra vos paroles, gardera aussi toutes vos pensées et tous vos désirs. Cet ouvrage se fera peu à peu. Soyez patiente avec vous comme avec les autres.

108. A Mme GUYON.

21 mars [1690].

Je comprends par la lettre que vous m'avez donnée, M. , que vous penchez à me faire quitter N. (1). Sur cela je prends le parti de le supprimer sans attendre de vos nouvelles. Mandez-moi (2) si je suis ce que vous croyez que Dieu veut, du moins je veux le suivre avec une entière simplicité et me perdre en lui sans réserve. C'est à vous à me dire sans réflexion et sans ménagement tout ce qui vous sera donné pour moi. Je ne veux ni sagesse, ni honneur, ni paix, ni sûreté, ni ressource, mais Dieu seul. Qu'il m'ôte tout et qu'il prenne tout pour lui. A lui tout à vous sans mesure. 21 mars.

109. A LA MÊME.

µr= avril [1690].

O que je suis loin, M. , de me fâcher contre vous. Jamais je n'en eus moins d'envie. En me renvoyant mon écrit (1), vous auriez pu mettre à côté vos remarques, et cela m'aurait été utile, mais je m'imagine que votre santé ne vous l'a pas permis. J'en suis fort en peine; au nom de Dieu, ne négligez rien. Je souhaite extrêmement que vous me croyiez là dessus comme je veux vous croire en autre chose. Je n'ai pas encore eu un moment pour lire les observations de M. N. (2), mais je persiste à croire que le plus sûr et le plus court est de lui demander une petite exposition des choses purement de foi auxquelles il voudrait que vous souscrivissiez pour lever son scandale. Cela vous débarrasserait et finirait bien toutes choses, si je ne me trompe. A vous mille et mille fois en celui qui nous est tout. 1. avril.

110. A Mme DE MAINTENON.

[2-5 avril 1690] (1).

Je remercie Dieu de la lumière qu'il vous donne sur les choses qu'il a à détruire en vous; mais comptez qu'il ne vous montre pas encore tout ce qu'il vous montrera. C'est par un acquiescement continuel et sans réserve à tout ce que vous connaissez, et même à tout ce que vous ne connaissez pas, que vous deviendrez capable de cette lumière intime, qui développe peu à peu le fond de l'âme à ses propres yeux, et qui lui apprenne de moment en moment ce que Dieu veut d'elle. Toute autre lumière ne montre que la superficie du coeur (2). A tout cela vous n'avez rien à faire, que d'être simple, petite et souple, attendant le signal divin pour chaque chose, et ne différer jamais par retour sur vous-même, dès qu'il paraît. Tout se réduit là : vous verrez que c'est la plus étrange mort de tout l'homme; et c'est dans la perte de la volonté (3), qu'on laisse ainsi éteindre tous les restes de la vie propre. Dieu se sert maintenant des difficultés du dehors; mais il vous console et vous soutient par le dedans. Peut-être verrez-vous, dans la suite, que le dehors est bien faible en comparaison du dedans, pour crucifier une âme qui est déjà vertueuse et désintéressée. Allez toujours, je ne dis pas votre chemin, car il n'y a point de chemin pour vous (4); il vous faut marcher en foi, comme Abraham, hors de toute route, et sans savoir où vous allez (5).

Ne vous faites point de règle pour le Roi; quoique votre piété l'éloigne, ne vous éloignez jamais; et ne lui cachez point les choses qu'il a déjà vues en vous (6). Allez comme tout naturellement; ne lui parlez point la première sur les choses de Dieu, à moins que vous ne vous y trouvassiez (7) portée sans empressement et par un goût intérieur. Agissez envers lui avec simplicité, liberté, joie, complaisance, sans précaution et sans réflexion, comme un petit enfant; à la longue, il ne pourra s'empêcher d'aimer et de goûter cette liberté des enfants de Dieu, qui le scandalise (8). N'ayez jamais rien de sec, ni de réservé, ni d'austère, ni de composé avec lui (9); il faut qu'il passe par le scandale de cette vertu qui lui est si nouvelle, avant qu'il se puisse apprivoiser (10) à en connaître le prix. J'aime mieux savoir qu'il est révolté, que s'il était distrait et indifférent. Peut-être travaille-t-on à le mettre en garde; et il ne faut pas douter que tout ne se remue, pour l'empêcher de tomber dans une dévotion entière (11) : il est naturel que les gens en soient effrayés. Mais le voilà dans un état violent (12) avec vous, et cet état violent est peut-être quelque chose que Dieu prépare de loin. Dieu est patient envers les hommes; et il veut que les hommes, qui sont des instruments de ses desseins sur les autres, entrent dans sa patience (13). Je prie Notre-Seigneur qu'il vous donne un coeur d'enfant, et docile à toutes les impressions de la grâce qu'il vous a fait sentir.

111. A Mme GUYON.

µremèdes (3), l'expérience que vous en faites est au dessus de tout; d'ailleurs les médecins sont si incertains dans leur art que je n'ose vous renvoyer à eux; suivez simplement votre pente.

Pour vos écrits, je crois que vous ferez bien de les confier à N. (4) comme vous le marquez, nous serons aisément d'accord, et quoiqu'il me fût malaisé de les garder maintenant, vous pouvez compter que j'en aurai dans les mains de N. le même soin que dans les miennes. Pour votre µ... (5) que vous avez écrite, non seulement je vous offre de la garder, mais je serai ravi de la lire quand je serai capable de lecture pieuse : maintenant je lis les choses d'étude nécessaires à ma fonction. D'ailleurs j'ai beaucoup de peine à lire même ce qui est bon pour l'intérieur. Depuis que vous avez décidé, je ne dis plus N. (6); je suis en paix, mais c'est une paix qui est comme d'indolence. Je me trouve plus commodément depuis que je suis déchargé de cette tâche. Faudra-t-il toujours demeurer comme cela ? Je suis comme un homme mou et paresseux qui ne se soucie de rien même sur son salut. Si vous veniez à manquer, de qui prendrais-je avis ? ou bien serais-je à l'avenir sans guide ? Vous savez ce que je ne sais point et les états où je puis passer. C'est à vous à savoir et à me dire simplement les vues que Dieu vous donne pour moi sur cela. Ecrivez-le ou dites-le-moi. Je puis me trouver dans l'embarras ou de reculer sur la voie que vous m'avez ouverte, ou de m'y égarer faute d'expérience et de soutien (7). Sur tout cela l'abandon se redouble au fond de mon coeur et je ne pense à rien, pas même aux états où je pourrais être agité de toute sorte de pensées. Je me jette tête première et les yeux bandés dans l'abîme impénétrable des volontés de Dieu (8). Lui seul sait ce que vous m'êtes en lui et je vois bien que je ne le sais pas moi-même, mais je vous perds en lui comme je m'y perds, et je ne trouve en moi ni désir ni inclination touchant votre guérison. Que Dieu fasse ce qui est bon à ses yeux, c'est tout ce que je sais dire.98 Je vous demande seulement de faire avec soin tout ce qui vous paraîtra utile pour vous guérir (9). Mille fois tout à vous en N. S. 11 avril.

112. A LA MÊME.

17 avril [1690].

µ11 avril [1690].

Rien ne m'embarrasse pour vous aller voir si cela vous fait plaisir (1). J'ai prié M. (2) de vous engager à parler là dessus sans façon. Faites-le donc avec simplicité.

Je ne saurais vous rien dire sur la personne dont vous prenez les Je suis ravi d'apprendre, M., que Dieu vous redonne à nous, mais comme votre santé passe bien vite d'une extrémité à l'autre, je vous conjure de la ménager et de ne compter pas sur le mieux que vous éprouvez.

La difficulté que je vous ai proposée (1) ne diminue en rien l'union intime avec laquelle Dieu me donne à vous. Ne vous pressez point (2), vous pourriez y µrire malade sans secours.

J'ai du vin d'Alicant qui ne me sert de rien et qui vous ferait des merveilles, laissez-moi le plaisir de vous en donner (3). 17 avril.

113. A SANTEUL (1),

A Versailles, 18 avril [1690].

Quoique je sois fort des amis de votre Pomone (2), je suis ravi, Monsieur, que vous en ayez fait une Amende honorable (3), car ce dernier ouvrage est très beau. Vous y parlez du Verbe divin avec magnificence : le poète est théologien; c'est le véritable µ ?vates; c'est un homme qui parle comme inspiré sur les choses divines. D'ailleurs vous peignez (4) parfaitement la poésie sublime de l'Ecriture. Faites donc des Pomones tant qu'il vous plaira, pourvu que vous en fassiez ensuite autant d'amendes honorables; ce sera double profit pour nous, la faute et la réparation, Mais vous n'avez pas envoyé l'Amende honorable à M. Le Peletier (5) : il aime vos ouvrages, et votre muse mal payée a besoin de ses bons offices. Pour moi, je vous remercie de tout mon coeur, de ce que vous me faites part (6) de vos travaux, que j'estime d'un grand prix, et je suis sincèrement, Monsieur, votre très obéissant serviteur.

Je me trouve dans un état d'indolence pour le bien et pour le mal, et cet état me paraît comme un état qui est fixe en sorte qu'il doit durer toute ma vie (1). Il me semble que c'est mon naturel et que Dieu ne fait rien en moi. Il me le semble en tout et principalement sur les choses de conscience, car je n'ai aucun sentiment sur tout ce qui me regarde, ni le salut, ni ce qui déplaît à Dieu (2). Mon obscurité et mon incertitude ne me fait aucune peine, pendant que j'en ai sur les moindres sottises qui me dérangent (3) ou qui contredisent mes opinions. Voilà mon état, qui est d'une extrême sécheresse et âpreté (4) du côté du naturel, avec une violence profonde sur le spirituel. Cependant je vais avec assez de facilité et uniment. Le fond de ma volonté demeure en Dieu et je vous suis de plus en plus uni en lui. Pourquoi ne m'avez- vous pas expliqué dans votre lettre ce que vous aviez sur le coeur pour moi (5) ? Est-ce que vous ne me croyez pas assez simple ou assez prêt à tout ? Faites là dessus ce que Dieu vous inspirera. 25 avril.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

114. A Mme GUYON.

25 avril [1690].

[Avril-mai 1690].

Je ne saurais, M., vous rien dire de moi, sinon que je ne sens presque plus rien que de naturel. Le retranchement de N. (1) ne m'a fait sentir que le plaisir et la commodité d'en être déchargé. J'aurais la même peine à m'y remettre qu'a un paresseux pour sortir de son lit. Je me trouve sans aucun souci ni sensibilité pour tout ce qui a rapport à Dieu ou à mon salut; j'ai seulement à certains moments des réveils sur Dieu, et alors il me semble qu'il possède toute ma volonté (2). Hors de là j'agis ou suivant mes pensées ou suivant mon goût sans aucune vue intérieure ni recueillement (3). Ma sécheresse et les engagements extérieurs font que je ne fais presque aucune oraison, je n'en fais que dans certains moments dérobés (4) où je sens le mouvement d'en faire. Cela est assez court et assez distrait (5). Je ne saurais dire ce que j'y fais, j'y rêve et je crois pourtant que j'y trouve Dieu (6). Je suis tout au contraire de Ma (7). Il aperçoit par une certitude intérieure tout ce que Dieu opère en lui. Pour moi, je n'aperçois nulle opération et tout me paraît mouvement naturel ou de sagesse raisonnée ou d'humeur. Mais sans me mettre en peine de ce qu'il y a, je vais toujours et je me trouve insensible. Pour mes motifs, je les trouve très corrompus et tout me paraît sentir la puanteur de la propriété en moi et dans autrui, mais je ne laisse pas de dire tout ce qui me vient à mon avantage. En voulant commencer une chose, je remarque qu'elle peut me faire quelque honneur, et je ne laisse pas de la dire pour agir par simplicité.

Pour ma santé, il est bon que vous sachiez que je mange beaucoup plus qu'on ne vous a dit. Je prends le matin du lait, je mange à dîner du bouilli, mais bon et gras; il est vrai que je ne mange guère de viande le soir. Quand j'en mange, je me sens la nuit aussi échauffé qu'un homme qui a un accès de fièvre. je ne puis dormir, et le lendemain je suis fort abattu; c'est ce que j'ai éprouvé depuis même que vous m'avez mandé de manger de la viande le soir. Cependant je suis résolu, pour vous obéir, de manger moins à dîner, d'y manger un peu de rôti et de manger encore le soir quelque aile de poulet. Je veux agir sans raisonnement et à l'aveugle. Vous serez mon médecin (8).

mdb m'a donné une lettre qu'elle vous écrit, je vous l'envoie, vous verrez combien elle avance (9). Pour mdb, je l'exhorte sans cesse à se laisser déranger et dépouiller pour tout ce qu'il y a de plus spirituel; il dit que ce n'est pas à lui de déranger ni dépouiller, mais qu'il ne veut jamais hésiter pour se laisser déranger et dépouiller (10). En effet, je ne vois rien en particulier sur quoi il s'arrête, mais il y a beaucoup de choses vertueuses auxquelles il tient sans s'en apercevoir. Il me semble qu'il faut attendre que Dieu lui donne la lumière de les laisser tomber (11), il voit la chose en gros et la veut sans aucune réserve, mais il n'a pas encore la lumière distincte de certaines choses particulières où le naturel et l'habitude l'entraînent. Ce que vous m'avez mandé de la lettre que vous avez reçue m'a fait grand plaisir (12). Enfantez, allaitez, nourrissez, Dieu fait tout en tous, en vous la mère, en moi l'enfant, en vous la sagesse de l'évangile, en moi la folie aux yeux du monde. Mandez-moi de vos nouvelles. Etes-vous en repos dans votre solitude ? Comment va votre santé ? Mille fois tout à vous en notre tout.

116. A Mme DE MAINTENON.

[1er -10 mai 1690].

Je suis très convaincu que vous ne devez ni vous cacher ni vous gêner pour vos communions, en l'état où Dieu vous met pour lui. Je crois qu'elles doivent être fréquentes; vous avez besoin de nourriture intérieure : rassasiez-vous du pain quotidien qui est au-dessus de toute substance (1). Faites là-dessus tout ce que vous avez à faire, sans penser aux spectateurs curieux et critiques; il faut accoutumer le monde à la vertu, et c'est ce que vous pouvez faire. Autant qu'il faut éviter l'affectation, autant faut-il éviter la mauvaise honte; il n'est rien de tel, que d'accoutumer d'abord les gens à voir ce qu'on ne pourra leur cacher.

117. Au DUC DE NOAILLES.

A Versailles, 6 mai [1690].

Je suis ravi, Monsieur, de vous savoir arrivé en bonne santé (1). J'en étais fort en peine; car vous partîtes assez mal disposé (2) à tant de fatigues et d'embarras. J'espère que Dieu, en qui vous vous confiez, aura soin de vous et des affaires publiques dont vous êtes chargé. Il mesure ses secours sur notre confiance : ainsi il n'y a qu'à faire le mieux qu'on peut, et qu'à s'abandonner en paix à ses soins paternels. Je suppose que madame la duchesse de Noailles (3) vous mande tant de choses, qu'il serait inutile d'y rien ajouter, outre que je suis d'ordinaire assez mal instruit. Elle me paraît se porter assez bien, faites de même. Je souhaite qu'une partie des forces qui vont tomber sur M. le D. de Savoye (4), après avoir fini heureusement les desseins du Roi de ce côté-là, puisse se tourner vers la Catalogne, pour vous donner moyen de rendre quelque grand service (5). Vous savez, Monsieur, avec quel zèle respectueux je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

118. A Mme DE MAINTENON.

[10-14 mai 1690].

On me dit hier au soir, Madame, que vous souffriez beaucoup du mal de dents. Dieu soit loué; il afflige ce qu'il aime. La douleur est le partage de ses bons enfants, et je me réjouis de ce que vous êtes du nombre. Ils ont la paix dans la douleur; et ils sont heureux de souffrir, pendant que le monde est véritablement malheureux dans sa joie. Le temps de la douleur est bon pour édifier le Roi, qui n'est pas accoutumé à souffrir, et qui sera plus touché de vous voir patiente et consolée en cet état, que de tous les sentiments de perfection en pleine santé, qui lui paraîtraient peut-être des raffinements. Montrez-lui donc, Madame, ce que c'est que de se nourrir de la volonté de Dieu, et de l'aimer paisiblement au milieu des peines; la douleur vous donnera plus d'autorité. Je prie Dieu qu'il soit en vous.

119. A Mme GUYON.

15 mai [1690].

J'ai eu, M., une peine sur une chose que je pourrais croire un . . (1) et j'ai envoyé chercher M. (2) pour le lui dire et pour savoir si je devais m'en confesser. Il ne m'en a point donné l'absolution. C'est une chose qui est d'une matière très délicate et où j'avais fait avec une mauvaise complaisance (3) et une espèce de curiosité ce que j'avais cru peu de temps auparavant ne devoir pas faire; cependant au moment même où je le fis, il me semble que je le faisais avec une espèce de conviction que je ne faisais ni ne voulais rien de mal; peu de temps après je m'en sentis repris (4), puis j'envoyai à Paris pour avoir M., craignant que MNC (5) ne m'embrouillât (6), mais quand mon laquais fut parti, il me sembla que son voyage n'avait pas été nécessaire et que j'aurais dit la messe sans scrupule; je l'ai dite aujourd'hui et rien ne me reprend au dedans (7). La veille de cette action qui était avant-hier au soir (8), je fus quelque temps avec Ma. recueilli, plus uni à vous et plus rassasié que je ne l'ai été depuis longtemps (9). Hier pendant la journée j'étais abaissé en moi-même et plus recueilli qu'à l'ordinaire. Mandez-moi sans réserve ce que Dieu vous mettra au coeur. Je me trouve toujours plus uni à vous sans réflexion99.

Avant le recueillement où j'ai été avant-hier, je ne trouvais en moi que faiblesse, que goût pour le mal, mais sans tentation violente, à peine apercevais-je mon abandon, excepté dans les occasions où il se réveille pour le besoin. Si on me parle de bonheur ou de malheur éternel, je sens que mon fond repousse ces motifs et qu'il rejette avec horreur tout rapport à moi (10). Hors de là je n'ai que langueur et indolence, en sorte que c'est plutôt indolence qu'abandon que je trouve en moi (11). J'ai eu très peu de cuisson (12) intérieure sur le doute de cette faute d'hier. Pour N. (13), je ne sens aucune peine et je craindrais même la fatigue de le reprendre, d'ailleurs je n'ai ni lumière, ni certitude, ni goût. Mon humeur sèche et hautaine agit. Je parle plus inconsidérément du prochain que je ne faisais il y a six mois. Voilà mon état. Mille et mille fois tout à vous sans réserve en Dieu. 15 mai.

120. A LA MÊME.

25 mai [1690].

Votre dernière lettre qui répond à la mienne m'a fait grand plaisir (1), mais vous m'en avez encore fait davantage en me faisant espérer que nous nous verrons au retour de votre voyage (2). Votre santé n'arrêtera-t-elle point ce projet ? Faites-vous tout ce qu'il faut pour la ménager ? M de B lit votre dernier volume de lettres que vous m'avez prêté (3). Je sens un très grand goût à me taire et à causer avec Ma (4). Il me semble que son âme entre dans la mienne (5) et que nous ne sommes tous deux qu'un avec vous en Dieu. Nous sommes assez souvent le soir comme de petits enfants ensemble et vous y êtes aussi quoique vous soyez loin de nous (6).

Je suis en paix pour ce qui est passé, mais si dans la suite il m'arrivait de tomber dans des fautes plus grandes, que voulez-vous que je fasse ? Parlez précisément, je vous demande une réponse décisive (7), à moins que vous ne deviez venir bientôt (8), auquel cas il suffira que vous me répondiez de vive voix (9).

Je me sens de plus en plus porté à tout abandonner à Dieu et à suivre tous mes premiers mouvements sans sagesse et sans retour sur les bienséances (10). Pour l'oraison, j'en suis bien écarté, car je n'en fais plus que de hasard. Je ne cherche plus même une certaine présence de Dieu aperçue, tout va comme il peut.

Que ne demandez-vous à Dieu l'entière conversion d'un homme dont vous m'aviez dit que vous espériez tant et pour lequel vous fûtes si touchée une fois en traversant ici le parc ? Il me semble que vous devriez bien avoir déjà obtenu que cette âme fût à Dieu, n'est-il pas encore temps ? Pour ma santé, elle est toujours à l'ordinaire. Je mange le soir de la viande, à moins que je ne me sente l'estomac surchargé (11). J'ai quelquefois de petits mouvements d'ennui sur ma langueur, mais ce n'est quasi rien, et dans le moment ces bouffées d'impatience s'évanouissent sans que j'y aie consenti. Vous me donnerez de la santé quand il vous plaira (12), comme cela m'est venu dans l'esprit, je vous le dis en bon enfant. Ce n'est plus mon affaire. Je suis à vous comme à Dieu, car je ne suis à vous qu'en lui et pour lui en toute vérité. Alleluya 25 mai.

121. A LA MÊME.

31 mai [1690].

Je dis : amen, amen, du plus profond de mon coeur à tout ce que vous me mandez (1). Ne pourrait-il point y avoir telle faute si librement faite que je devrais m'en abstenir (2) ? Parlez librement. Mon goût pour Ma. (3) continue, il me tarde de vous revoir (4). Je fais tout ce que vous me mandez pour ma santé. Je veux tout, je suis prêt à tout croire, à tout attendre, et néanmoins je ne tiens à rien. Il me semble d'un autre côté que je ne dis et ne fais rien que pour moi, mais ce n'est point par réflexion volontaire que je me trouve si attaché à moi-même, c'est une certaine vue qui se présente assez souvent et qui me rend horrible (5) à mes yeux sans me jeter dans l'inquiétude. Mille fois tout à vous. 31 mai.

122. A LA MÊME.

[Non datée].

Je suis dans une paix et une largeur (1) qui m'étonnent. Ce qui m'aurait le plus effrayé ne me touche plus, mais je sens une grande répugnance pour les petites choses. J'ai encore je ne sais quoi de roide et de sec contre la souplesse enfantine. Il me semble que le fond de mon âme est comme fondu, mais la superficie est encore dure comme une croûte (2). O que j'aurai encore à mourir ! Ce qui devrait coûter le plus n'est pas ce qui me coûtera davantage, mais n'importe, allons toujours.

123. A I.A MêME.

[Non datée].

Votre petit maître (1) est le mien, il fera tout ce qu'il lui plaira, je n'ai à le dédire (2) sur rien, je réponds sans répondre, fiat, fiat mihi secundum verbum tuum (3). Je reçois ce que vous me mandez non avec une paix aperçue qui n'est point de mon état, mais avec une entière non-résistance (4). Mon coeur est ouvert à tout et n'est surpris de rien, tant les choses lui paraissent faciles à Dieu qui n'a qu'à vouloir. Ce qu'il fait en moi et que je ne puis concevoir moi-même est plus étonnant que tout ce que vous dites qu'il fera dans les autres. Je suis fort au large (5) et dans un goût de la souplesse pour me laisser mener en petit enfant. Je sens que j'en ai besoin et qu'il y a au-dessus de ma droiture (6) qui me semble presque parfaite avec vous pour ne rien dire que de vrai, une facilité ingénue pour montrer d'abord toutes les rêveries qui passent par ma tête (7). Bon soir, je suis plus à vous que je ne saurais ni le dire ni même le comprendre.

124. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Dimanche 11 juin [1690 ?].

Ma santé va bien, Dieu merci, Madame; elle est en état de justifier le quinquina (1), et de faire taire tous ses ennemis. Les marques de bonté que vous me donnez me font un plaisir sensible, et je sais bon gré à ma fièvre de me les avoir procurées. Vous vous moquez. Madame, avec vos discrétions (2). Quand vous voulez que j'aie l'honneur de vous voir, il n'y a qu'à me donner vos ordres. Une conduite simple et ingénue plaît trop à Dieu, pour choquer les gens qui veulent le servir, et qui doivent parler en son nom, pour recommander la simplicité. Soyez donc simple en tout, Madame, et simple à m'ordonner de vous voir (3), comme à tout le reste. Je souhaite que vous puissiez mettre quelque ordre aux affaires épineuses qui vous mènent à Paris. Je m'imagine que vous verrez (4) une personne bien ivre; car le voyage aura échauffé sa tête (5). Il y a des ivresses bien différentes. L'Ecriture dit : Malheur à vous qui êtes ivre, et non de vin (6) ! Il y a des ivresses d'orgueil, d'autres de colère et de vengeance; il y en a d'autres de zèle et de ferveur. C'est ainsi que les apôtres paraissaient ivres, quand ils reçurent le Saint-Esprit (7). A votre retour, Madame, je souhaite de vous voir dans cette ivresse. Cependant (8) je prierai de bon coeur pour vous.

125. Au DUC DE NOAILLES.

A Versailles, 18 juin [1690].

Je suis, Monsieur, entre la crainte de vous importuner par mes lettres, et celle de manquer à ce que vous pouvez attendre de moi. Il me semble que je ferais bien mon devoir, si je savais le connaître. Je sens de plus en plus vos bontés. Je crains seulement que la personne qui doit les ressentir (1) ne s'en rende pas digne (2). Il me tarde que Madame la duchesse de Noailles revienne ici; car, outre que je serai fort aise d'avoir l'honneur de la voir, j'espère savoir souvent par elle de vos nouvelles. Je m'imagine aussi qu'elle nous ramènera en la personne de monsieur le comte d'Ayen (3) un très joli courtisan pour M. le duc de Bourgogne. Au reste, Monsieur, j'ai craint que les affaires de Savoie ne diminuassent les troupes du Roussillon (4); mais j'ai pensé en même temps qu'il faut vivre de confiance en Dieu, et qu'il aura soin de vous, tandis que vous serez fidèle à le servir. Le Roi est un excellent maître; mais Dieu est un maître infiniment meilleur : il ne se paie que de bonne volonté; il tient dans sa main les succès; toutes ses récompenses sont éternelles, au lieu que celles des rois de la terre sont passagères et fragiles. Les rois donnent souvent ce qui corrompt le coeur. ce qui attache à la terre, ce qui éloigne du salut, ce qui rend malheureux dès cette vie. Dieu donne ici-bas la paix. l'espérance, la liberté du détachement, la consolation d'une conscience pure, et, après cette vie, son royaume éternel (Ni est lui-même. Voilà après quoi il faut soupirer; voilà l'unique objet d'ambition pour les Chrétiens. Je prie Dieu de tout mon coeur, Monsieur, qu'il nourrisse votre coeur de la pure foi (5), qu'il soit votre conseil dans les embarras, votre défense dans les dangers, votre soutien et votre force en tout. Ménagez votre santé, et conservez toujours un peu d'amitié et de bonté pour un homme qui est avec beaucoup de zèle et de respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

Il n'est point à propos, ce me semble, de tourmenter ni d'importuner les soldats étrangers et hérétiques pour les faire convertir : on n'y réussirait pas; tout au plus, on les jetterait dans l'hypocrisie, et ils déserteraient en foule. Il suffit de ne souffrir pas l'exercice public, suivant l'intention du Roi. Quand quelque officier ou autre peut leur insinuer quelque mot, ou les mettre en chemin de vouloir s'instruire de bon gré, cela est excellent : mais point de gêne (6) ni d'empressements indiscrets.

S'ils sont malades, on peut les faire visiter d'abord par quelque officier catholique qui les console, qui les fasse soulager, et qui insinue quelque bonne parole. Si tout cela ne sert de rien, et si la maladie augmente, on peut aller un peu plus loin, mais doucement, et sans contrainte, pour leur montrer que l'ancienne Eglise est la meilleure, et que c'est celle qui vient des apôtres, que J. C. a promis qu'elle ne manquerait jamais, et que, sans elle, les simples soldats n'entendent point bien l'Ecriture sainte. Si le malade n'est pas capable d'entendre ces raisons, je crois qu'on doit se contenter de lui faire faire des actes de contrition (7), de foi et d'amour, ajoutant souvent : Mon Dieu, je me soumets à tout ce que la vraie Eglise enseigne; je la reconnais pour ma mère, en quelque lieu qu'elle soit. Si ce n'est pas celle où j'ai vécu, vous savez, Seigneur, quelle est ma bonne intention de vivre et de mourir dans la véritable. Pardonnez-moi si je me suis trompé (8). C'est cette Eglise que Jésus-Christ a formée, que les apôtres ont étendue, à qui vous avez promis votre Esprit, que je veux écouter, croire, aimer et suivre comme ma mère jusqu'à la mort. Je ne veux point, mon Dieu, ni être révolté contre l'Eglise ma mère, ni être séparé des vrais chrétiens qui sont ses enfants et les vôtres.

Il faut tâcher ainsi de leur faire faire des actes contraires à l'esprit de schisme et d'hérésie, ne pouvant, dans cette extrémité, ni les instruire, ni les ramener par le détail de la doctrine. Après cela, on verra ce que produisent ces actes. H faut, pour la sépulture, suivre la règle de l'évêque diocésain, et éviter l'éclat (9) autant qu'on le peut, sans avilir la religion.

126. A SEIGNELAY.

[Juin 1690] (1).

Je rends grâces à Dieu, Monsieur, de la crainte qu'il vous donne de quitter le mal sans faire le bien. Cette crainte, qu'il imprime dans votre coeur, sera le solide fondement de son ouvrage. Outre que vous ne sauriez jamais de suite (2), du tempérament dont vous êtes, vous soutenir contre le mal que par une fervente pratique du bien; d'ailleurs vous seriez le plus malheureux de tous les hommes, si vous entrepreniez de vaincre vos passions sans vous unir étroitement à Dieu dans ce combat. Votre coeur serait sans cesse déchiré; vous n'auriez ni l'ivresse des plaisirs, ni la consolation du Saint-Esprit (3). Il faut que votre coeur soit rempli ou de Dieu, ou du monde. S'il l'est du monde, le monde vous rentraînera insensiblement, et peut-être tout-à-coup, dans le fond de l'abîme. S'il l'est de Dieu, Dieu ne vous souffrira point dans une lâche tiédeur : votre conscience vous pressera; vous goûterez le recueillement (4); les choses qui vous ont charmé vous paraîtront vaines et frivoles; vous sentirez au dedans de vous une puissance à laquelle il faudra que tout cède peu à peu; en un mot, vous ne serez point à Dieu à demi. Si vous cherchez, par de faux tempéraments (5), à partager votre coeur, Dieu, qui est jaloux, rejettera avec horreur ce partage injurieux qui le met en concurrence (6) avec sa créature, c'est à dire avec le néant même. Il ne vous reste donc, ou que de retomber par un affreux désespoir dans l'abîme de l'iniquité, livré à vous-même, au monde insensé et à tous vos tyranniques désirs, ou de vous abandonner sans réserve au Pire des miséricordes et au Dieu de toute consolation (7) qui vous tend les bras malgré vos ingratitudes. Il n'y a pas de marché à faire avec Dieu; il est le maître. Il faut se donner à lui et se taire, se laisser mener, et ne voir pas même jusqu'où l'on ira. Abraham quittait sa patrie, et courait vers une terre étrangère sans savoir où il allait (8). Imitons son courage et sa foi. Quand on se fait des règles et des bornes dans sa conversion, on marche sous sa propre conduite : quand on se donne à Dieu sans ménagement, on rend Dieu, pour ainsi dire, le garant de tout ce qu'on fait. Revenez, Monsieur, comme l'enfant prodigue : formez au fond de votre coeur cette invocation pleine de confiance : O père, j'ai péché contre le ciel et contre vous (9) ! Il n'est pas possible d'éviter les déchirements de coeur que vos passions vous feront sentir avant que d'être bien étouffées. Vous sentirez tous les plaisirs en foule, qui viendront vous tirer, comme saint Augustin le dit de lui-même (10); vous les entendrez qui vous diront d'une voix secrète : « Quoi donc ! vous nous dites un éternel » adieu ! vous ne nous verrez plus ! et toute votre vie ne sera plus que » gêne (11) et que tristesse ! » Voilà ce qu'ils diront; mais Dieu parlera aussi à son tour : il vous fera sentir la joie d'une conscience purifiée, la paix d'une âme que Dieu réconcilie avec lui, et la liberté de ses vrais enfants. Vous n'aurez plus de ces plaisirs furieux (12) qui enivrent l'âme, qui lui font oublier son malheur à force de l'étourdir; mais vous aurez ce calme intérieur et ce témoignage consolant qui soutient contre toutes les peines : vous serez d'accord avec vous-même; vous ne craindrez plus de rentrer au dedans de vous : au contraire, vous y trouverez la véritable paix; vous n'aurez ni à craindre ni à cacher; vous aimerez tout ce que vous ferez, puisque vous aimerez la volonté de Dieu qui vous y déterminera; vous ne voudrez plus aucune des choses que Dieu ne vous donnera point; vous porterez dans votre coeur une source inépuisable de consolation et d'espérance contre tous les maux de la vie. Ainsi, les maux se changeront en biens; les maladies, les contradictions, les travaux épineux, la mort même, tout deviendra bon : car tout se tourne à bien, comme dit saint Paul (13), pour ceux qui aiment Dieu. Eh ! pourquoi ne l'aimeriez-vous pas, puisqu'il vous aime tant ? Avez-vous trouvé quelque chose de plus doux à aimer et de plus digne de votre amour ? Le fantôme du monde va s'évanouir; cette vaine décoration (14) disparaîtra bientôt; l'heure vient, elle approche, la voilà qui s'avance, nous y touchons déjà; le charme se rompt, nos yeux vont s'ouvrir; nous ne verrons plus que l'éternelle vérité. Dieu jugera sa créature ingrate. Tous ces insensés qui passent pour sages seront convaincus de folie : mais nous, qui aurons connu et goûté le don de Dieu, nous laisserons-nous envelopper dans cette condamnation ? Mais vous, Monsieur, fermerez-vous votre coeur, ou ne l'ouvrirez-vous qu'à demi, pendant que Dieu travaille avec tant de patience pour le demander tout entier ? Quel est, dit Jérémie de hi part de Dieu (15), l'époux qui n'a horreur de son épouse, quand il la voit infidèle courir avec impudence après µdem ? Croyez-vous. dit-il, que l'époux la reprenne, si elle revient à lui après tant d'abominations ? Et moi, continue-t-il, ô mon épouse, ô fille d'Israël, quoique tu aies abandonné mon alliance, quoique tu aies violé scandaleusement la foi nuptiale, quoique tu aies couru dans tous les chemins après des amants étrangers; reviens, reviens, ô mon épouse, et je suis prêt à te recevoir (16). Voila, Monsieur, ce que fait le Dieu jaloux. Sa patience et sa bonté vont encore plus loin que sa jalousie. Mais s'il vous attend avec amour, il veut que votre retour soit plein de fidélité et de courage. Entrons maintenant dans le détail des dispositions et des règles dont vous avez besoin.

Pour les dispositions, la principale est l'amour de Dieu. Il n'est pas question d'un amour affectueux et sensible; vous ne pouvez point vous le donner à vous-même; cet amour n'est point nécessaire : Dieu le donne plus souvent aux faibles pour les soutenir par le goût, qu'aux âmes fortes qu'il veut mener par une foi plus pure. Souvent même on se trompe dans cet amour; on s'attache au plaisir d'aimer, au lieu de ne s'attacher qu'à Dieu seul; et quand le plaisir diminue, cette piété de goût et (l'imagination se dissipe, on se décourage, on croit avoir tout perdu, et on recule. Si Dieu vous donne ce goût pour vous faciliter les commencements de votre retour, il faut le recevoir; car il sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Mais s'il ne vous le donne point, n'en soyez pas en peine; car le vrai et pur amour de Dieu consiste souvent dans une volonté sèche et ferme de lui sacrifier tout : alors on le sert bien plus purement, puisqu'on le sert sans plaisir et sans autre soutien que le renoncement à soi-même (17). Jésus-Christ au jardin était triste jusqu'à la mort, et sa répugnance pour le calice que son Père lui présentait, lui coûta une sueur de sang. Quelle consolation dans cet exemple combien était-il éloigné d'un goût sensible !100 Cependant il dit : Que votre volonté se fasse, et non la mienne (18) ! Disons-le comme lui dans nos sécheresses, et demeurons en paix sous la main de Dieu. Souvenez-vous, Monsieur, que vous ne méritez point les joies des âmes pures qui ont toujours suivi pas à pas 1'Epoux (19). Combien l'avez-vous fait attendre à la porte de votre coeur ! Il est juste qu'il se fasse un peu attendre à son tour.

Les distractions que vous aurez dans la prière ne doivent point vous étonner; elles sont inévitables après tant d'agitations et de dissipations volontaires : mais elles ne vous nuiront point, si vous les supportez avec patience. L'unique danger que j'y crains est qu'elles ne vous rebutent. Qu'importe que l'imagination s'égare, et que l'esprit même s'échappe en mille folles pensées, pourvu que la volonté ne s'écarte point, et qu'on revienne doucement à Dieu sans s'inquiéter, toutes les fois qu'on s'aperçoit de sa distraction ? Pourvu que vous demeuriez dans cette conduite douce et simple, vos distractions mêmes se tourneront à profit, et vous en éprouverez l'utilité dans la suite, quoique Dieu la cache d'abord. La prière doit être simple, beaucoup du coeur, très peu de l'esprit des réflexions simples, sensibles (20) et courtes, des sentiments naïfs (21) avec Dieu, sans s'exciter (22) à beaucoup d'actes dont on n'aurait pas le goût. Il suffit de faire les principaux de foi, d'amour, d'espérance et de contrition; mais tout cela sans gêne, et suivant que votre coeur vous y portera. Dieu est jaloux de la droiture du coeur: mais autant qu'il est jaloux sur cette droiture, autant est-il facile et condescendant sur le reste. Jamais ami tendre et complaisant ne le fut autant que lui. Pour votre prière, vous pouvez la faire sur les endroits des Psaumes qui vous touchent le plus. Toutes les fois que votre attention se relâche, reprenez le livre et ne vous inquiétez pas. L'inquiétude sur les distractions est la distraction la plus dangereuse.

Rien n'est meilleur que de vous défier de vous-même. C'est le fruit que vous devez tirer de vos chutes. C'est pour vous humilier, que Dieu a permis qu'elle aient été si fréquentes, si longues, si profondes (23); et après tant de grâces reçues autrefois, vous aviez plus de besoin qu'un autre de tomber de bien haut, parce qu'il faut abaisser votre hauteur qui est extrême, et écraser votre orgueil qui se relèverait toujours. Mais la défiance de vous-même ne doit pas diminuer la confiance en Dieu. La défiance de vous-même doit opérer (24) la fuite des occasions de rechute. Elle doit vous engager à prendre un genre de vie précautionné contre vous-même et contre vos amis; mais elle ne doit pas vous faire douter du secours de Dieu. S'il vous a cherché et poursuivi pendant que vous le fuyiez, et que vous bouchiez vos oreilles de peur d'entendre sa voix qui vous appelait; combien plus vous mènera-t-il pas à pas, maintenant que vous revenez à lui ! Ne craignez rien, Monsieur; vous ferez la joie de tout le ciel dans votre retour (25). Gardez-vous donc bien de vous inquiéter sur la confiance (26) de votre conversion, et sur les moyens de la cacher, de peur qu'elle n'éclate, et qu'ensuite elle ne se tourne en scandale. Cela arriverait infailliblement si vous comptiez sur vos forces. Votre courage, tout grand qu'il est, serait ce roseau brisé dont parle l'Ecriture; au lieu de vous soutenir, il percerait votre main (27). Mais abandonnez-vous à Dieu; ne faites rien d'éclatant; mais aussi ne rougissez point de l'Evangile (28) : cette mauvaise honte empêcherait que Dieu ne bénît votre retour; je la craindrais cent fois plus que votre fragilité. Ne craignez point d'être déshonoré si vous abandonnez Dieu encore une fois, car alors vous le mériteriez bien; ce déshonneur serait le moindre malheur de votre état. Ne faites donc rien qui paraisse trop; mais aussi ne vous occupez point de cacher le bien que vous voulez faire. Laissez à Dieu le soin d'arranger tout, et contentez-vous d'une conduite commune. Il faut, dès le premier jour, retrancher tout ce qui peut scandaliser. N'espérez pas de pouvoir vous cacher longtemps à vos domestiques (29) et à vos amis, quand ils verront les scandales ôtés, et qu'en même temps vous ferez les actions qu'un chrétien ne peut se dispenser de faire sans scandale. Il faut entendre la messe modestement; il faut parler avec retenue et modération. Tout cela fera d'abord conclure que vous revenez au moins à une vie réglée, et vous pouvez compter que le public, toujours excessif clans ses jugements, en conclura que vous revenez à la dévotion. Mais qu'importe ! Laissez-le dire, et contentez-vous de ne rien montrer que ce qu'on ne saurait cacher. Dieu portera le fardeau pour vous et son ange aura soin que vous ne heurtiez pas inique du pied contre les pierres semées dans votre chemin (30). Le principal est de ne regarder jamais derrière soi. Coupez tous les chemins par où ce qui pourrait vous attendrir reviendrait allumer le feu. La moindre chose rouvrirait toutes vos plaies et les envenimerait. Qu'aucun domestique ni ami n'ose vous donner des lettres ou vous lire des choses touchantes de la part des personnes... (31). Il vous est aisé, avec l'autorité que vous avez, de couper court là-dessus; il n'y a qu'à le vouloir : et vous devez le vouloir comme votre salut éternel, puisque vous ne pouvez le faire que par cette voie.

Ce qui m'embarrasse le plus n'est ni votre promptitude (32) contre vos domestiques, ni vos oppositions pour les gens qui vous traversent (33); ce que je crains pour vous, c'est votre hauteur naturelle et votre violente pente aux plaisirs. Je crains votre hauteur, parce que vous ne pouvez être à Dieu et vous remplir de son esprit, qu'autant que vous vous viderez de vous-même et que vous vous mépriserez sincèrement. Dieu est jaloux de sa gloire, et celle des hommes l'irrite. Il résiste aux superbes, et donne sa grâce aux humbles (34). Il dessèche, dit encore l'Ecriture, les racines des nations superbes (35). Vous voyez qu'il les dessèche, c'est-à-dire qu'il les fait mourir jusqu'à la racine. Si vous n'êtes petit devant Dieu, si vous ne renoncez à la gloire mondaine, il ne vous bénira jamais. Pour la pente aux plaisirs, elle me ferait trembler pour vous, si je n'étais bien persuadé que Dieu ne commence son oeuvre que pour l'achever. Vous êtes environné de gens de plaisir; tout ne respire chez vous que l'amusement et la joie profane : tous les amis qui ont votre confiance ne sont pleins que de maximes sensuelles, ils sont en possession (36) de vous parler suivant leurs coeurs corrompus. Par nécessité il faut changer de ton. Demandez donc à Dieu un front d'airain contre l'iniquité : demandez-lui cette bouche et cette sagesse (37) qu'il a promises aux siens pour les rendre victorieux de la sagesse mondaine. Il n'est pas question de prêcher ni de baisser les yeux; mais il s'agit de se taire, de tourner ailleurs la conversation, de ne témoigner nulle lâche complaisance pour le mal, de ne jamais rire d'une raillerie libertine ou d'une parole impure. Qu'on croie tout ce qu'on voudra, il faut prendre le dessus; c'est à quoi vous doit servir l'autorité de votre place et de vos talents naturels. Mais souvenez-vous, Monsieur, que, si vous vous laissez entamer (38), vous êtes perdu. Un faux ménagement entre Dieu et le monde ne contentera ni Dieu ni le monde. Vous serez rejeté de Dieu; le monde vous rentraînera (39), et rira de vous voir rentrainé dans ses pièges. Ce qui vous préservera de ce malheur, sera une conduite droite, pleine de confiance en Dieu et de renoncement aux considérations humaines.

Pour le changement de votre coeur, voici ce qui est essentiel et que je vous demande au nom de Dieu; c'est que vous soyez pleinement résolu de faire deux choses : la première, de recevoir sans hésiter toutes les lumières que Dieu vous donnera peut-être dans la suite pour aller plus loin que vous ne vous proposez d'aller d'abord; par exemple, promettez à Dieu de bonne foi (40), que si vous ne connaissez pas encore tout ce que vous lui devez, soit pour la réparation des scandales ou des injustices, soit pour l'usage de vos biens et de votre autorité, vous ne fermerez jamais les yeux à la lumière, et qu'au contraire vous serez µre %Ti d'avancer toujours dans la connaissance de vos devoirs (41). La seconde chose est une ferme et sincère résolution de suivre toujours, quoi qu'il vous en coûte, la lumière que Dieu vous donnera; en sorte que s'il vous découvre dans la suite plus de devoirs à remplir et plus de victoires à remporter sur vous, vous ne résisterez jamais au Saint-Esprit, mais qu'au contraire vous foulerez aux pieds tous les obstacles pour ne jamais manquer à Dieu (42). Moyennant ces deux dispositions, j'espère que vous marcherez sur des fondements inébranlables, et que nous n'aurons point la douleur de vous voir chanceler dans la voie du salut.

Il reste maintenant à dire deux mots sur les choses que vous avez à faire extérieurement, et sur le règlement de piété que vous pouvez prendre. Parlez, Monsieur, à madame la I. de S. (43) [marquise de Seignelay], comme vous l'avez résolu; et faites-le tout au plus tôt (44) : cette démarche sera très agréable à Dieu; elle sera une source de grâce pour votre conduite.

Votre règlement sur la piété ne doit pas être maintenant tel qu'il sera dans la suite quand votre santé sera rétablie. Maintenant contentez-vous de prendre le matin, où vous vous portez mieux et où vous avez moins de visites, quelques passages des Psaumes, que vous choisirez selon votre goût : occupez-vous-en de la manière qui est déjà marquée dans cette lettre, et passez dans cette occupation environ un quart d'heure si vous le pouvez. Si votre santé ne vous le permet pas, faites-le à plusieurs reprises, dans les heures de la journée où vous aurez moins d'indispositions et d'embarras. Lisez aussi ou faites-vous lire par M. le D. de Ch. [duc de Chevreuse] un chapitre de l'Imitation chaque jour. Ne craignez point de l'interrompre quand vous vous trouverez fatigué : vous pouvez reprendre dans la suite. Au reste, ce que je crois qui vous convient le plus, c'est d'élever de temps en temps votre coeur à Dieu sans aucune contention d'esprit et avec une pleine confiance. Le temps de la maladie vous est favorable, car c'est une espèce de retraite forcée, qui vous met à l'abri des conversations profanes, et qui assemble autour de vous les gens de bien de votre famille. Un peu de conversation chrétienne avec M. le D. de Ch. vous fortifiera beaucoup dans vos bons sentiments. On a besoin d'être aidé dans un si pénible retour. La confiance même soulage, et élargit le coeur (45) pour y faire entrer les choses de Dieu. Je le prie sans cesse, Monsieur, de vous soutenir par sa main toute-puissante contre le monde et contre vous-même. Vous me paraissez dans votre lit comme Saul abattu et prosterné aux portes de Damas. Jésus-Christ, que vous avez abandonné et outragé, vous dit : Saut, pourquoi me persécutes-tu ? il est dur de résister à l'aiguillon. Dites-lui : Seigneur, que voulez-vous que je fasse (46) ? Il fera de vous un vaisseau d'élection (47) pour porter son nom.

127. Au MÊME.

A Versailles, ce 23 juin [1690].

J'ai pensé, Monsieur, à faire quelque souhait pour vous (1), et je n'en trouve point de meilleur à faire que de vous souhaiter une sincère humilité. Cette vertu vous donnera peu à peu toutes les autres; si au contraire vous manquiez de cette vertu, toutes les autres seraient un grand péril. L'humilité n'est point, comme on se l'imagine d'ordinaire, un certain abaissement de l'âme, c'est au contraire une espèce de transport de l'âme en Dieu qui fait qu'elle voit tout avec mépris au dessous de Dieu en qui elle habite. Elle se voit elle-même parmi les autres créatures comme un néant (2). C'est à force d'être grande en Dieu qu'elle se trouve si faible et si méprisable en elle-même. Elle a horreur de tout ce qu'elle a fait, elle a horreur de son propre fonds, elle se défie d'elle comme du plus dangereux ennemi; elle ne compte pour rien sa réputation, parce qu'elle ne croit point la mériter, et elle a besoin d'être retenue pour n'aller pas trop loin contre elle-même. Elle est douce, modeste, patiente en tout. Il n'y a donc rien de plus grand et de plus courageux que l'humilité (3). Non seulement on s'élève au dessus de la chair corrompue, mais encore au dessus de l'esprit superbe. Un principe divin qui est au dessus de nous-mêmes et du monde entier avilit (4) dans notre esprit tout ce qui n'est point Dieu. En cet état, qu'on est grand et qu'on est petit ! qu'on est grand puisqu'on est au dessus de soi, et qu'on ne tient qu'à Dieu seul ! Mais qu'on est petit dans cette grandeur ! On se compte pour rien, on se croit indigne de tout, on est en garde contre soi, docile pour autrui, patient dans les affaires, compatissant aux misères du prochain, éloigné du faste et de la hauteur, détaché des louanges du monde et d'un certain succès qu'on est tenté de chercher dans les compagnies profanes (5). Un certain sentiment de condamnation contre soi-même qu'on porte partout au dedans de soi rend doux, humain, patient, modeste, bienfaisant, charitable. On se croit trop heureux de faire du bien au prochain, et on se croit indigne d'être servi; on sent que rien n'est dû au pécheur que la confusion et la peine. En même temps qu'on est ainsi rabaissé à ses propres yeux, on se trouve grand et capable de tout faire en Dieu.

Ce qui nous rend esclaves du monde et de ses faux jugements, c'est la vanité et le désir de plaire; ce qui nous rend vraiment libres, c'est l'humilité101. Oh ! qu'une âme est grande quand Dieu prend plaisir à l'apetisser (6) sous sa main ! Elle peut tout en celui qui la fortifie (7), rien ne borne son sacrifice. Pendant que Dieu résiste aux superbes (8) et qu'il les repousse sans cesse, il met toutes ses complaisances dans l'âme contrite et humiliée (9) qui ne trouve plus de ressource dans son propre fonds et qui s'abandonne à Dieu. Que sa paix est profonde que sa liberté est douce ! que sa joie est au dessus des folles joies dont le monde enivre ! Elle croit que c'est à elle seule que J. C. adresse ces paroles : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur et vous trouverez le repos de vos âmes » (10). Elle le goûte, ce repos d'une âme humiliée et confondue à la vue de ses propres misères. Elle entend aussi cette foudroyante parole du Fils de Dieu : « Malheur au monde à cause de ses scandales » (11). Elle n'espère plus rien d'elle-même et elle est poussée jusqu'au désespoir par le sentiment de sa fragilité et de sa corruption. Mais elle espère tout en Dieu, elle est confondue sans être troublée, elle tremble et elle est en paix. Elle se réjouit même dans le tremblement selon l'expression du deuxième psaume (12), elle ne peut rien et elle peut tout.

C'est ainsi, Monsieur, que vous devez être, tout vous doit déplaire en vous. Vous devez prendre pour vous cette parole d'un prophète : « Ergo confundere et porta ignominiam tuam » (13). Mais vous devez voir dans l'abîme de votre misère une surabondance de miséricorde qui vous remplira de consolation et de confiance. Je prie Dieu qu'il soit lui-même au fond de votre coeur, vous arrachant à vous-même et vous brûlant de son pur amour.

128. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mardi, 27 juin [1690].

Je suis, Madame, sincèrement touché du pénible état où vous êtes; je crois en voir clairement la source. Si vous pouvez vous résoudre à user du remède simple que je vais vous proposer, vous serez bientôt soulagée; mais je crains qu'un scrupule ne vous empêche de vous en servir.

La crainte excessive de goûter du (1) plaisir dans les choses innocentes et nécessaires vous fait plus de mal pour votre avancement spirituel, que ce plaisir ne pourrait vous en faire. Il est vrai qu'il ne faut jamais se flatter (2) soi-même, surtout quand on est obligé à se punir : mais une contention perpétuelle pour repousser jusqu'au moindre sentiment involontaire de plaisir dans une vie réglée, vous cause un trouble très nuisible. Je voudrais donc retrancher fidèlement les propretés (3) excessives et les délicatesses de goût, toutes les fois que vous les apercevez tranquillement ; mais je ne voudrais point cette attention forcée à rejeter sans cesse les plaisirs inévitablement attachés à la nourriture simple et au repos nécessaire. Puisqu'on vous fait prendre du lait pour rafraîchir votre sang (4), vous devez faire, par rapport au jeûne, ce que votre médecin vous dira. Il faut, sans raisonner, se laisser juger, après qu'on a exposé le fait : autrement, on s'entortille (5) à l'infini, et on se ronge soi-même. Sur toutes les autres choses de votre santé, parlez naïvement (6) au médecin, pour n'être point flattée; puis laissez-le décider, et ne vous écoutez plus vous-même. Mais obéissez tranquillement : c'est à quoi doit se tourner votre fidélité et votre courage. Sans cela, vous n'aurez (7) la paix des enfants de Dieu, ni ne mériterez de l'avoir. Portez toutes les peines de votre état (8), qui est plein d'embarras et de sujétions, en esprit de pénitence : c'est là la pénitence que Dieu vous donne, bien plus sûre que celle que vous choisiriez vous-même (9). Il n'y a point de lieu au monde où vous ne vous retrouvassiez vous-même avec le goût des plaisirs. La solitude même la plus austère aurait ses épines. Le meilleur état est celui où la main de Dieu vous tient. Ne regardez pas plus loin, et ne songez qu'à recevoir tout de moment en moment, en esprit de mort et de renoncement à votre propre esprit. Mais cet acquiescement doit être plein de confiance en Dieu, qui vous aime d'autant plus qu'il vous épargne moins.

Dormez autant que le médecin le croira nécessaire par rapport à votre tempérament et à votre indisposition présente. Vous devriez avoir du scrupule de vos scrupules mêmes, et non pas de votre sommeil. Personne ne vous est, Madame, plus sincèrement et plus respectueusement dévoué que moi.

129. A SEIGNELAY.

Paris, 2 juillet [1690].

Il me paraît, Monsieur, que la plus importante de toutes vos questions est celle que vous me faites sur l'ignorance de vos devoirs (1). Vous voudriez bien qu'il vous fût permis de vous contenter de ce que vous en avez connu, sans vous embarrasser pour en connaître davantage; mais je vous avoue que je ne puis entrer dans votre sentiment. Ce n'est pas que j'approuve ces sévérités excessives et indiscrètes (2), qui veulent qu'un homme tremble à chaque moment et à chaque chose qu'il fait, de peur de la mal faire. Nous avons un bon Maître, qui demande plus la confiance que tout le reste.

Il a pitié, comme un père tendre, des faiblesses de ses enfants, parce qu'il connaît la boue fragile dont il les a pétris de ses propres mains. C'est ainsi que Dieu lui-même parle dans un psaume (3). A Dieu ne plaise donc, Monsieur, que je veuille vous engager dans ces dévotions (4) si timides et si gênées (5) où l'on croit que Dieu ne pardonne rien, et qu'il ne cherche qu'à nous surprendre dans nos moindres fautes pour nous confondre (6) ! Non, non, je ne crains rien davantage que cette conduite; et, bien loin de vouloir vous y jeter, je ne songe qu'à vous tourner vers le pur amour, qui est toujours libre, simple, gai, courageux, marchant avec largeur, et animé par la confiance (7). Encore une fois, Dieu est témoin que je crois que les conducteurs (8) qui conduisent par cet autre chemin de gêne et de trouble, se trompent grossièrement et courent risque de gâter tout. Mais voyons aussi de bonne foi ce que nous devons à Dieu. Peut-être n'y avons-nous jamais pensé assez sérieusement. Ne lui devons-nous pas autant qu'un ami doit à son ami, et qu'un domestique doit à son maître (9) ? Si vous aviez un ami à qui vous eussiez confié tous vos intérêts, qui vous eût les plus grandes obligations, et que vous aimassiez tendrement, voudriez-vous qu'il se contentât d'entendre (10) une partie de vos intentions sur les choses qu"il serait engagé à faire pour vous ? Que penseriez-vous de lui et de son amitié, s'il se contentait de savoir en gros ce que vous voudriez, et s'il craignait de l'apprendre plus en détail ? Quelqu'un qui souhaiterait votre avantage (11) viendrait lui dire : Ne voulez-vous pas envoyer vers (12) votre ami pour éclaircir plus exactement ce dont il vous a chargé ? n'est-il pas juste que vous le consultiez lui-même, de peur de vous tromper et de n'avoir pas bien compris tout ce qu'il attend de vous ? En vérité, cet homme mériterait-il le nom d'ami, et pourriez-vous le croire de bonne foi, s'il répondait : Je fais ce que j'ai compris que mon ami voulait; que m'importe d'en savoir davantage ? je ne veux point m'embarrasser; il me suffit de suivre la connaissance imparfaite que j'ai de ses intérêts, sans en chercher une plus parfaite : cette recherche ne servirait qu'à m'engager peut-être à faire pour lui des choses qui m'incommoderaient (13); je n'en veux pas prendre la peine : je serais bien fâché de l'offenser dans ses intérêts essentiels; mais je ne m'embarrasse guère de connaître les moyens de ne le choquer pas dans les petites choses, et même, pour les plus grandes, je ne veux point savoir ses intentions mieux que je ne les sais, et je suis résolu, pour éviter cet embarrassant éclaircissement, de hasarder de lui nuire même dans les choses de conséquence. Te crois, Monsieur, qu'un tel ami vous paraîtrait bien indigne d'en porter le nom, que vous seriez mortellement blessé de son ingratitude, et que vous auriez honte de vous être confié à lui; je suis même µ (photo) t ri.•.4 amure que vous trouveriez son procédé d'autant plus choquant, qu'ilmitait joint la mauvaise foi à la mauvaise volonté. J'aurais mieux aimé, diriei-vous, qu'il eût ouvertement refusé de me servir; mais m'offrir scs services, et puis chercher des prétextes pour ne s'instruire pas à fond (1(• mes intérêts, et craindre d'y voir trop clair de peur d'être obligé d, me rendre de trop grands !-ervice.- : L Oilh ce qui me parait le plus corrompu (14) et le plus inexcusable. C'est. Monsieur, ce que vous diriez d'un ami qui ne vous devrait presque rien. Que croyez-vous donc que Dieu dira de vous dans son jugement ? de vous, dis-je, qui lui devez tout, si vous êtes comme cet ami infidèle, qui affecte de fermer les yeux de peur de voir trop clair dans les affaires de son ami, et qui se vante encore d'être un ami de bonne foi ?

Mais venons à la seconde comparaison, pour achever de rendre cette vérité manifeste et sensible.

Si le Roi avait confié une place, ou une armée, ou une négociation à un de ses sujets, trouverait-il bon que ce sujet négligeât de s'instruire exactement des fortifications et de l'état de sa place; que ce général d'armée se contentât d'avoir une médiocre science de la guerre; que cet ambassadeur refusât d'approfondir les affaires étrangères et les moyens de faire réussir sa négociation ? Si le Roi, dans la suite, reprochait à ces trois hommes le mauvais succès (15) des choses qui leur étaient confiées, le gouverneur oserait-il lui dire : J'ai cru que j'en savais assez, quoique j'entendisse mal les sièges, et je n'ai point voulu m'embarrasser (16) à en apprendre davantage pour défendre plus longtemps ma place ? Le général mal instruit pourrait-il lui dire : Je n'ai point voulu m'embrouiller (17) dans les différents avis des ingénieurs sur l'attaque d'une telle ville, ni raisonner avec les officiers expérimentés pour suppléer à mon ignorance, qui m'a fait perdre la bataille; je me suis contenté de mon bon sens; j'ai cru que ma bonne intention et ma petite capacité m'excuseraient, et que vous seriez content pourvu que je ne vous trahisse pas ? Cet ambassadeur aurait-il le front d'alléguer qu'il n'était pas obligé de savoir à fond les desseins des ennemis, les intérêts de la cour étrangère où il négociait, et les moyens d'y persuader les esprits pour servir son maître ? Il fallait, répondrait le Roi, veiller nuit et jour pour apprendre toutes ces choses : les négliger, c'était trahir mes intérêts et me sacrifier à votre paresse. Voilà ce que le Roi dirait avec raison. Mais que dira le Roi des rois, si vous faites comme les lâches serviteurs ?

Vous voyez bien, Monsieur, que vous ne pardonneriez jamais cette ignorance pleine de négligence et d'affectation (18), et que Dieu doit encore moins vous la pardonner. Aussi voyons-nous que les dimanches n'ont été institués, que pour réserver un jour en chaque semaine à l'étude de la loi de Dieu et à la méditation de ses mystères. C'est pourquoi on tenait anciennement, pendant un temps assez long, ceux qui voulaient être chrétiens, dans l'étude de la religion, même avant que de leur donner le baptême. Le besoin de connaître Dieu et Jésus-Christ son fils, notre sauveur, est toujours le méme, et ne saurait jamais diminuer. L'Evangile, qui est le livre où Dieu instruit les hommes, ne nous est point donné pour ne savoir jamais ce qu'il contient. Je sais qu'il y a beaucoup d'hommes grossiers et mal préparés, qui pourraient abuser de cette sainte lecture (19), mais ceux qui y sont préparés par une intention pure et par une entière docilité d'esprit ne doivent pas s'en priver : c'est sur ce livre, et non sur le conseil (20) des hommes, que nous serons jugés. C'est donc sur ce livre qu'il faut préparer nos comptes, et prévenir, par notre fidélité à suivre les règles, le redoutable jugement de Dieu. Saint Paul disait aux premiers chrétiens : Vous êtes riches en toute sorte de science et de connaissance des vérités de Dieu, (21). Cependant il répète sans cesse aux fidèles, c'est à dire à tout le peuple sans exception, qu'il faut croître tous les jours dans la science de Dieu; qu'il faut être éclairé, pour savoir non seulement la loi en général, mais encore quelle est la volonté de Dieu en chaque chose, avec ce qui lui plaît davantage et qui est le plus parfait (22). Quiconque aime véritablement son ami, ne se contente pas de ne le point offenser, il cherche encore tout ce qui peut l'obliger et lui plaire. La sincère amitié est inventrice (23) et ingénieuse. Il n'y a que la crainte d'esclave qui se borne à éviter la punition des grandes désobéissances. Il n'y a point d'honnête homme qui voulût se faire servir par un domestique (24) qui ne voudrait jamais faire que les choses dont il ne pourrait se dispenser, et qui craindrait de connaître trop ce qui pourrait lui gagner le coeur de son maître.

Jésus-Christ veut tellement qu'on soit éclairé sur la loi, qu'il ne veut pas même qu'on s'appuie sur les décisions des gens que l'on consulte, si on a sujet de se défier d'eux et de craindre qu'ils ne soient pas assez exactement instruits. Si un aveugle, dit-il, en conduit un autre, ils tomberont tous deux ensemble dans le précipice (23). Remarquez bien qu'il ne dit pas : l'un excusera l'autre. Au contraire, le conducteur ne servira qu'à entraîner l'autre, et qu'à le précipiter dans l'abîme.

Faudra-t-il conclure de là, qu'il faut courir sans cesse de docteur en docteur, et ne savoir jamais à quoi s'en tenir ? C'est une incertitude qui va à troubler la paix de toutes les consciences.

J'en conviens; mais ce que je crois nécessaire est qu'on fasse pour la vie éternelle de l'âme ce qu'on ne manque jamais de faire pour la vie passagère du corps. Est-on malade ? on ne croit pas que le médecin le plus expérimenté et le chirurgien le plus adroit le soit trop pour se faire traiter : on regarderait comme une étrange témérité celle d'un homme qui s'arrêterait aux moins éclairés médecins, et qui ne daignerait pas consulter les plus habiles. Le sens commun suffit seul pour décider en ces occasions. Faites de même pour votre âme. Ne vous arrêtez qu'aux conseils que vous croirez les plus sages, les plus droits, les plus désintéressés. Fuyez les gens qui sont rigoureux par chagrin (26), ou par ostentation, ou par entêtement de nouveauté (27). Mais prenez garde aussi de ne chercher pas, comme les Israélites, des conseils flatteurs et intéressés, des gens amollis par des considérations mondaines, qui mettent, comme dit l'Ecriture, des coussins sous les coudes des pécheurs (28), au lieu de les assujettir à la pénitence; enfin des personnes peu éclairées, et qui vous tromperont en se trompant elles-mêmes. Cherchez, selon toute la lumière que Dieu vous donne, le juste milieu; apportez-y le même soin qu'un homme sage emploie à choisir le meilleur avocat et le meilleur médecin. Ce sera alors que vous pourrez demeurer en paix, et vous confier humblement à la bonté de Dieu, qui ne permettra pas que vous demeuriez toujours dans l'égarement, supposé que vous vous égariez.

Mais faudra-t-il, direz-vous, passer sa vie à étudier la religion comme un docteur ? Non, Monsieur. ce n'est pas là ce que Dieu demande de vous. Il demande que vous vous nourrissiez humblement, chaque jour, des vérités de l'Evangile, non pour décider (29), mais pour vous défier encore davantage de vous, et pour apprendre de Jésus-Christ à être dout et humble de coeur (30). Ce ne sera point une subtile et vaine science que vous apprendrez; vous n'apprendrez qu'à vous mépriser vous-même, qu'à fouler aux pieds les fragiles biens d'ici-bas, qu'à vous détache.• de cette vie qui s'enfuit comme une ombre (31), qu'à aimer la grandenr de Dieu devant qui toute autre grandeur disparaît, qu'à être doux, patient, juste, sincère en tout avec le prochain. Cette science ne s'apprend point par la subtilité des raisonnements, par les longues lectures, par la facilité à retenir : il ne faut qu'un coeur simple et docile, pour faire, sans aucune pénétration d'esprit, un progrès continuel et merveilleux dans cette science, qui est celle des saints (32). Deux mots vous enseigneront les plus profondes vérités; et, si vous êtes humble, vous en entendrez plus que les grands docteurs pleins d'eux-mêmes. C'est la science de tant d'ignorants à qui Dieu s'est communiqué. C'est pourquoi Jésus-Christ dit : Je vous rends grâces, mon Père, de ce que vous avez caché ces choses aux grands et aux sages du siècle, et de ce que vous les avez révélées aux simples et aux petits. C'est pourquoi il dit encore, qu'il faut être enfant pour entrer au royaume des cieux (33). C'est donc la science de devenir simple et petit enfant, dans laquelle il faut s'instruire tous les jours par la méditation de la parole de Dieu.

Je me suis tellement étendu, Monsieur, sur cette question, que je n'ai pas aujourd'hui le temps de répondre aux autres; mais je le ferai au premier jour. Je prie Dieu qu'il vous fasse bien goûter tout ceci.

J'oubliais. Monsieur, de vous dire que le premier des commandements de Dieu suffit pour faire évanouir en un moment tous vos prétextes, et pour forcer tous vos retranchements. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de toute votre âme, de toute votre pensée et de toutes vos forces (34). Voyez combien de termes joints ensemble par le Saint-Esprit, pour prévenir toutes les réserves que l'homme pourrait vouloir faire au préjudice de cet amour qui veut qu'on lui sacrifie tout. Voilà un amour jaloux et dominant (35) : tout n'est pas trop pour lui. Il ne souffre point de partage, et il ne permet plus d'aimer, hors de Dieu, que ce que Dieu lui-même commande d'aimer pour l'amour de lui.

Il faut l'aimer, non seulement de toute l'étendue et de toute la force de son coeur, mais encore de toute l'application de sa pensée. Comment pourra-t-on donc croire qu'on l'aime, si on ne peut se résoudre à penser à sa loi, et à s'appliquer de suite (36) à accomplir sa volonté ? C'est se moquer, de croire qu'on puisse aimer Dieu d'un amour si vigilant et si appliqué, pendant qu'on craint de découvrir trop clairement ce que cet amour demande. Il n'y a qu'une seule manière d'aimer de bonne foi, qui est de ne faire aucun marché (37) avec lui. et de suivre avec un coeur généreux tout ce qu'il inspire pour connaître la volonté adorable de celui qui nous a faits de rien et rachetés par son propre sang de la mort éternelle. Tous ceux qui vivent dans ces retranchements (38), qui veulent aimer Dieu de peur qu'il ne les punisse, mais qui voudraient bien être un peu sourds pour ne l'entendre qu'à demi quand il leur parle de se détacher du monde et d'eux-mêmes. courent grand risque d'être de ces tièdes, dont Jésus-Christ dit qu'il les vomira (39). Pour nous, qui voulons être à lui sans réserve, la paix et la miséricorde viendront sur nous; et nous recevrons, en récompense de ce sacrifice, le centuple promis dès cette vie outre le royaume du ciel (40). La liberté du coeur, la paix de la conscience, la douceur de s'abandonner entre les mains de Dieu, la joie de voir toujours croître la lumière en son coeur, enfin le dégagement des craintes et des désirs tyranniques du siècle, font ce centuple de bonheur que les véritables enfants de Dieu possèdent au milieu des croix, pourvu qu'ils soient fidèles. Quelle faiblesse de coeur y aurait-il donc à craindre de s'engager trop avant dans un état si désirable ? Malheur, dit l'Ecriture, aux coeurs partagés (41). En effet, ils sont sans cesse déchirés, d'un côté par le monde et par leurs passions encore vivantes, de l'autre par les remords de leur conscience, et par la crainte de la mort suivie de l'éternité. Heureux ceux qui se jettent tête baissée et les yeux fermés entre les bras du Père des miséricordes et du Dieu de toute consolation, pour parler comme saint Paul (42) ! Ceux-là, bien loin de craindre de voir trop clair, ne craignent rien tant que de ne voir pas assez ce que Dieu demande. Sitôt qu'ils découvrent une nouvelle lumière dans la loi de Dieu, ils sont transportés de joie, dit l'Ecriture, comme un avare qui trouve un trésor (43).

Pour l'article des choses qu'on peut lire et pour celui de l'emploi du temps, je vous promets, Monsieur, une prompte réponse; mais je vous ai déjà dit que cette lettre est trop longue, et vous voyez bien que depuis que je vous l'ai dit, je l'ai encore beaucoup allongée.

130. A SEIGNELAY.

Vendredi [14 juillet 1690].

µµ

J'apprends, Monsieur, que vous souffrez, et que Dieu vous met à une très rude épreuve par la longueur de vos maux (1). Si je me laissais aller à mon coeur, j'en serais véritablement affligé; mais je conçois que Dieu vous aime en vous frappant, et je suis persuadé que vos maux seront dans la suite de très grands biens. Il vous impose une pénitence que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire, et qui est pourtant ce que vous devez à sa justice pour l'expiation de vos péchés. Il vous arrache ce que vous auriez eu bien de la peine à lui donner. En vous l'arrachant, il vous ôte la gloire de le lui sacrifier, en sorte que vous ne pouvez vous faire honneur de ce sacrifice. Ainsi, il vous humilie en vous instruisant; d'ailleurs, il vous tient dans un état d'impuissance qui renverse tous les projets de votre ambition. Toutes ces hautes pensées, dont vous aviez nourri votre coeur depuis si longtemps, s'évanouissent. Votre sagesse est confondue (2). Par là, Dieu vous force de vous tourner entièrement vers lui. Il était jaloux d'un voyage où la gloire mondaine aurait occupé tous vos désirs, et où vous auriez été en proie aux plus violentes passions (3). En vérité, Monsieur, je crois qu'en rompant ce voyage, non seulement il préserve votre âme d'un grand danger, mais encoreil épargne à votre corps une agitation mortelle. Il veut que vous viviez (4), et que vous viviez à lui seul. Pour vous faire entrer

dans cette vie, il vous fait passer par une langueur accablante où vous mourrez à tout appui humain. Après vous avoir affligé, il vous consolera

en bon père, lorsque l'affliction aura détaché (5) et purifié votre coeur. Je le prie de vous donner une patience sans bornes dans des maux aussi longs et aussi douloureux que les vôtres. Que ne puis-je, Monsieur, les partager avec vous et être votre garde-malade ! Vous n'en sauriez avoir de plus zélé que moi.

131. Au MÊME.

[Mardi 18 juillet 1690] (1).

Vous demandez, Monsieur, quelque motif de confiance dans vos maux (2) : mais ne voyez-vous pas que vos maux sont eux-mêmes la plus sensible preuve des bontés de Dieu qui doivent ranimer votre confiance ? Quel bonheur de faire une pénitence que vous n'avez point choisie, et que Dieu vous impose lui-même (3) ! Non seulement elle sert à expier le passé, mais encore elle est un contre-poison pour l'avenir. Elle vous arrache aux grands desseins d'ambition, que vous n'auriez jamais eu le courage de sacrifier à Dieu; elle vous tient entre la vie et la mort, entre les plus grandes affaires (4) et l'inutilité à tout (5); elle vous met aux portes de la mort, et vous en retire après vous avoir montré de si près l'horrible gouffre qui engloutit tout ce que le monde admire le plus (6). Dieu vous renverse, comme il renversa saint Paul aux portes de Damas, et il vous dit au fond du coeur : Il vous est dur de regimber contre l'aiguillon. Pourquoi me persécutez-vous (7) ? Après cela, Monsieur, douterez-vous qu'il ne vous aime ? S'il ne vout aimait, pourquoi ne vous aurait-il pas abandonné aux désirs de votre coeur (8) ? pourquoi vous aurait-il poursuivi pendant que vous le fuyiez avec tant de dureté et d'ingratitude ? Aviez-vous mérité cette longue patience, et ces retours de grâce tant de fois méprisée ? Vous aviez éteint en vous l'esprit de grâce; vous aviez fait injure à cet esprit de vérité; vous aviez foulé à vos pieds le sang de l'alliance; vous étiez enfant de colère (9) : et Dieu ne s'est point lassé; il vous a aimé malgré vous. Vous vouliez périr, et il ne voulait pas que vous périssiez. Il a ressuscité sa grâce en vous (10). Vous l'aimez, ou du moins vous désirez de l'aimer; vous craignez de ne l'aimer pas; vous avez horreur de vous-même à la vue de vos péchés et des bontés de Dieu. Croyez-vous qu'on puisse, sans être aidé de l'esprit de Dieu, désirer de l'aimer, craindre de ne l'aimer pas, avoir horreur de soi et de sa corruption ? Non, non, Monsieur; il n'y a que Dieu qui fasse ces grands changements dans une âme aussi égarée et aussi endurcie qu'était la vôtre (11); et quand Dieu les fait, on ne peut douter qu'il n'aime cette âme d'un amour infini. Il voit mieux que vous la lèpre dont vous étiez couvert : c'est la multitude de vos plaies horribles (12), qui, loin de le rebuter, a attiré sa compassion sur vous. Hé ! que faut-il à la souveraine miséricorde, sinon une extrême misère sur laquelle elle puisse se glorifier ? 0 que vous êtes un objet propre aux bontés de Dieu ! elles paraissent en vous plus que dans un autre. Un autre pourrait s'imaginer que sa régularité de moeurs lui aurait attiré quelque grâce. Mais vous, Monsieur, qu'avez-vous fait à Dieu, sinon l'offenser, et l'offenser par des rechutes scandaleuses ? Que vous doit-il ? rien que l'enfer, mais l'enfer bien plus rigoureux qu'à un autre. [Vous êtes donc celui à qui il se plaît de donner] (13); car il vous doit moins qu'à tout autre. Sa grâce paraît plus pure grâce en vous, et c'est à la louange de sa grâce, qu'il comble de miséricordes cet abîme de misère et de corruption. Vous pouvez donc, Monsieur, dire comme saint Paul : Dieu m'a formé exprès comme un modèle de sa patience, pour ranimer la confiance de tous les pécheurs qui seraient tentés de tomber dans le désespoir (14). 0 hommes qui avez comblé, ce semble, toute mesure d'iniquités, regardez-moi, et ne désespérez jamais des bontés du Père céleste. Il n'y a qu'un seul crime indigne de cette miséricorde, c'est de s'endurcir contre elle

1 84 toit it ESPONDANCI, DI 1 I: -^ LON 18 juillet 1690 22 juillet 1690 TEXTE 185

et Ic ne la vouloir Point espérer. Il est vrai que vous ne devez plus compter sur vous-méme. ni VOUS promettre rien ou de vos talents ou de votre courage. 'fout vous :flanquera du c(-)té de vous-méme; et vous brrr., confondu par la malédiction de Jérémie, si vous vous appuyez

rilr braf, de la eliair(15); niais autant que vous sentirez votre

impuissance, autant devez-vous ouvrir votre coeur à la force toute-pu is,a nie de relui qui vous (lit : Ne craignez rien; je suis avec vous (16). Il changera tous les maux en biens. La maladie du corps sera la guérison de rime. Vous bénirez Dieu avec consolation de vous avoir frappé tant fit. plaies au dehors pour guérir ces autres plaies profondes et mortelles que l'orgueil et la mollesse (17) avaient faites dans votre coeur. Von- errez cette conduite secrète de miséricorde se développer (18) peu à peu sur vous. Que tardez[-vous], Monsieur, à rendre gloire à Dieu, en vous livrant à lui sans condition et sans réserve ? Plus vous vous fierez à lui, plus vous l'engagerez à prendre soin de vous. Je le prie de tout mon coeur de vous faire sentir la paix et la consolation qu'il y a à espérer en lui seul.

132. A SANTEUL.

[Eté 1690].

Je n'eus pas le temps, Monsieur, de vous remercier par votre envoyé, des derniers vers que vous avez faits; mais ils méritent trop un remerciment, pour n'en avoir pas un dès le moment où je suis libre. La douleur de votre Damon (1) est peinte d'une manière tendre et gracieuse; tout y est pur et virgilien. Comme Virgile, vous enflez vos chalumeaux :

Agrestem tenui meditaris arundine musam (2).

M. l'abbé Fleury, dont vous craignez censoriam gravitatem (3), vous passe sans scrupule vos naïades et vos sylviades (4). Je suis toujours, Monsieur, parfaitement votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

133. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

Jeudi 20 juillet [1690].

Je suis fort en peine, Madame, de la mère (1), de l'enfant, et de vous aussi, j'espère que Dieu aura soin de tous les trois. Voilà une retraite que Dieu vous fait faire, et il l'assaisonne (2) de tout ce qui est propre à exercer votre foi. Combien cette retraite est-elle plus pure et plus propre à mourir à soi-même qu'une retraite faite dans un joli appartement où l'on rechercherait le calme et la consolation ! Ici vous trouvez la croix, et par conséquent Jésus-Christ. Ne craignez rien, Madame, ne vous précipitez sur rien. Attendez pour chaque chose les moments de Dieu. Je voudrais bien avoir l'honneur de vous voir, mais j'attends la réponse de Monsieur le duc de Chevreuse, je vous livre à Dieu comme je m'y livre moi-même.

134. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Samedi 22 juillet [1690] .

C'est une fausse humilité que de se croire indigne des bontés de Dieu, et de n'oser les attendre avec confiance. La vraie humilité consiste à voir toute son indignité, et à demeurer abandonné à Dieu. ne doutant point qu'il ne puisse faire en nous les plus grandes choses. Si Dieu, pour (1) ses ouvrages, avait besoin de trouver en nous des fondements déjà posés, nous aurions raison de croire que nos péchés ont tout détruit, et que nous sommes indignes d'être choisis par la sagesse divine. Mais Dieu n'a besoin de rien trouver en nous; il n'y peut jamais trouver que ce qu'il y a mis lui-même par sa grâce (2). On peut dire même que le néant de toute créature (3). joint au péché dans une âme infidèle, est le sujet le plus propre à recevoir ses miséricordes. C'est là qu'elles prennent plaisir à couler pour se manifester plus sensiblement. Ces âmes pécheresses, qui n'ont jamais senti en elles qu'infirmité. ne peuvent s'attribuer rien des dons de Dieu. C'est ainsi que Dieu choisit les choses les plus faibles du monde, comme dit saint Paul, pour con-f ondre les plus fortes (4).

Ne craignez donc point, Madame, que vos infidélités passées vous rendent indigne de la miséricorde de Dieu. Rien n'est si digne de sa miséricorde qu'une grande misère (5). Il est venu du ciel en la terre pour les pécheurs, et non pour les justes (6); il est venu chercher ce qui était perdu (7), et tout était perdu sans lui. Le médecin cherche les malades, et non les sains (8). 0 que Dieu aime ceux qui se présentent hardiment à lui, avec leurs haillons les plus sales et les plus déchirés, et qui lui demandent, comme à leur père, un vêtement digne de lui (9) ! Vous attendez que Dieu vous montre un visage doux et riant pour vous familiariser (10) avec lui; et moi, je dis que, quand vous lui ouvrirez simplement votre coeur avec une entière familiarité, vous ne vous mettrez plus en peine du visage avec lequel il se présentera à vous. Qu'il vous montre, tant qu'il lui plaira, un visage sévère et irrité, laissez-le faire : il n'aime jamais tant que quand il menace; car il ne menace que pour éprouver, pour humilier, pour détacher. Est-ce la

1 86 colt PONDANCE DE FeNF.I.ON 22 juillot 1690 22 juillet 1690 TEXTE 187

consolation que Dieu donne, ou Dieu lui-mémo sans consolation, que votre efeur cherche ? Si c'est la consolation, vous n'aimez donc pas Dieu pour l'amour de lui-meme, mais pour l'amour de vous (11). En CC cas, Vous lie méritez rien de lui. Si, au contraire, vous cherchez Dieu pureineni, vous le trouvez encore plus quanti il vous éprouve que quand il vous console. Quand il vous console, vous avez il craindre de vous attacher plus i1 ses douveurs qu'il lui; quand il vous traite rudement, si N'oui% ne cesmv. point de demeurer unie i1 lui, c'est à lui seul que vous tenez. I klas. Nlatkinie, qu'on se trompe I On s'enivre d'une vaine consolai ion, lorsqu'on est soutenu par un goût sensible; on s'imagine être dèjii ravi au troisième ciel, et on ne fait rien de solide : mais quand on èst dans la foi sèche et nue (12), alors on se décourage, on croit que tout est perdu. En vérité, c'est alors que tout se perfectionne, pourvu qu'on ne se décourage pas. Laissez donc faire Dieu (13) : ce n'est pas ii vous :1 régler les traitements que vous en devez recevoir; il sait mieux que vous ce qu'il vous faut. Vous méritez bien un peu de sécheresse et d'épreuve: souffrez-la patiemment. Dieu fait de son côté ce qui lui convient quand il vous repousse. De votre côté, faites aussi ce que vous devez, qui est de l'aimer sans attendre qu'il vous témoigne aucun amour. Votre amour vous répondra du sien; votre confiance le désarmera, et changera toutes ses rigueurs en caresses. Quand même il ne devrait point s'adoucir, vous devriez vous abandonner à sa conduite juste, et adorer ses desseins de vous faire expirer sur la croix dans le délaissement avec Jésus (14), son fils bien-aimé. Voilà, Madame, le pain solide de pure foi et d'amour généreux, dont vous devez nourrir votre âme (15). Je prie Dieu qu'il la rende robuste et vigoureuse dans les peines. Ne craignez rien (16) : ce serait manquer de foi que de craindre. Attendez tout; tout vous sera donné : Dieu et sa paix seront avec vous.

Lundi, 24 juillet.

Il y a deux ou trois jours, Madame, que cette lettre est écrite : permettez-moi d'y ajouter un mot sur les nouvelles d'Irlande (17). Personne ne prend plus de part que moi à la juste peine où vous êtes. Je prie Dieu qu'il vous console, et qu'il vous fasse savoir des suites moins malheureuses que les commencements.

135. Au DUC DE NOAILLES.

A Versailles, 22 juillet [1690].

C'est avec une douleur sincère que j'ai appris, Monsieur, les choses qui vous donnent de l'inquiétude (1); et la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire ne m'a point donné le plaisir qu'elle m'aurait donné en un autre temps. Dieu vous aime bien, puisqu'il vous déprend (2) avec tant de soin de tout ce qui pourrait partager avec lui votre coeur. Vous ferez du bien aux affaires du Roi dans l'emploi où la Providence vous a mis. Vous n'y serez pas moins utile à vous-même; car vous y apprendrez à attendre tout de Dieu, à vous humilier, et à vous laisser écraser sous sa puissante main. Vous sentirez par expérience que tout ce que le monde donne se tourne en amertume, et qu'il n'y a de vrai bien qu'à n'en chercher jamais qu'en Dieu seul. La privation des consolations que vous goûteriez dans votre famille est amère; mais Dieu vous sera lui seul tout ce qu'il vous ôte. Pour la cour, vous ne devez guère regretter de n'y être pas (3). Vous servez le Roi suivant ses intentions; vous reviendrez bientôt servir sa personne. Dans le fond, l'air de la cour est empesté; on y respire l'ambition comme malgré soi. Vous avez de bonnes intentions, Monsieur; mais vous n'êtes pas insensible. On est entraîné par ses passions qu'on n'aperçoit pas, et par l'exemple de celles des autres. On est toujours ou troublé par des mécomptes (4), ou enivré par des succès. On a mille prétextes de désirer de nouvelles grâces : lors même qu'on ne les désire pas, on désire du moins un traitement agréable et des distinctions (5) : on souffre quand cela manque, et quand on l'a, on en est trop occupé; le coeur s'y attache et se salit. Après cela, on veut encore servir Dieu : mais on est dissipé, languissant dans le bien, faible contre les tentations: on fait tout ce que la religion demande avec lâcheté et tiédeur: on ne sait à qui s'en prendre. La source du mal vient de ce que la cour affaiblit insensiblement le goût de Dieu et les vues de pure foi (6). Heureux ceux que Dieu tient dans sa main loin de ces dangers, et qui sentent le prix de cette miséricorde ! Ménagez votre santé, Monsieur; donnez quelque heure dérobée (7) au recueillement; faites ce que vous pouvez pour le service (8), sans vous troubler sur ce que vous ne pouvez pas. Espérez au Dieu des armées, qui est le grand maître. Un seul cheveu ne tombera pas de votre tête sans son ordre exprès. L'état où il vous met vous est plus utile que des victoires et des conquêtes : vous le reconnaîtrez un ,four, et en rendrez à Dieu d'éternelles actions de grâces. Si vous vous abandonnez à lui avec la foi des Machabées, il sera votre conseil, votre consolation, votre force, votre armée, votre tout. Après avoir parlé si librement, il n'y a pas moyen, Monsieur, de finir cette lettre par un compliment dans les formes. D'ailleurs, vous savez assez de quel zèle et de quel respect mon coeur est rempli. Je souhaite ardemment que mon frère ne se rende point indigne de vos bontés (9), et qu'il n'en abuse jamais. Si sa reconnaissance égale la mienne, ce seul endroit suffira pour me persuader qu'il peut acquérir quelque mérite.

188 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 juillet 1690 Juillet 1690 TEXTE 189

136. A SEIGNELAY.

[Mercredi 26 juillet 1690].

Je vous envoie, Monsieur, sept différents sujets : il y en a un qui est traité deux fois, à cause de son importance (1). Quand vous aurez fait l'essai, vous verrez si cette manière vous convient, et si vous avez quelque changement à y désirer. Plus je pense à vous, Monsieur (ce qui m'arrive très souvent), plus je suis convaincu que ce n'est pas sans un grand dessein que Dieu vous presse d'avancer vers lui. Vous n'aurez ni repos ni consolation jusqu'à ce que vous ne teniez plus à rien, et que vous soyez tout entier sans réserve à celui pour qui tout n'est pas trop (2). Alors viendront la paix et la joie du Saint-Esprit avec la santé et les forces pour accomplir les desseins de Dieu (3). Vous pouvez le glorifier beaucoup; c'est pour cela qu'il vous comble de miséricordes : mais il veut un coeur grand et généreux, qui mette toute sa consolation à réparer ses péchés et ses scandales par une conduite forte et abandonnée à la grâce. Je prie notre Seigneur qu'il s'empare de vous malgré vous, qu'il mette le feu aux quatre coins et au milieu de votre coeur.

137. Au MÊME.

[Fin juillet 1690 ?).

Vous demandez, Monsieur, un moyen de conserver la présence de Dieu au milieu des croix (1). Pour moi, j'espère que vous sentirez combien les croix sont elles-mêmes propres à nous tenir dans la fréquente présence de Dieu. Qu'y a-t-il de plus naturel, quand on souffre, que de chercher du soulagement ? mais quel soulagement et quelle consolation ne trouve-t-on pas dans la souffrance, quand on se tourne avec amour du côté de Dieu (2) ! Quand vos maux vous pressent, vous envoyez chercher les médecins et les personnes de votre famille que vous croyez les plus propres à vous soutenir : appelez de même à votre secours le médecin d'en haut, qui peut d'autant mieux connaître et guérir vos maux, que c'est lui qui les a faits par miséricorde. Appelez l'unique ami, le vrai consolateur, le père tendre, qui vous portera dans son sein, et qui vous donnera, ou l'adoucissement de vos maux, ou le courage de les souffrir patiemment dans toute leur amertume. O qu'il est doux de sentir une telle ressource en Dieu, et de savoir qu'elle ne peut jamais nous manquer ! Il est toujours tout prêt à nous entendre; il sait mieux que nous-mêmes tout ce que nous souffrons. C'est lui qui nous fait souffrir, parce qu'il veut nous épargner d'autres souffrances éternelles, que nous méritions. C'est lui qui forme en nous le cri par lequel nous l'appelons à notre secours. Ce cri, dit-il, ne sera pas encore formé dans votre bouche, et déjà je l'entendrai pour me hâter de vous secourir (3). Si quelquefois il paraît lent à nous délivrer et à nous venir consoler, c'est qu'il nous fait ce que J. C. fit à Lazare qu'il aimait tendrement : il attendit tout exprès plusieurs jours, pour le laisser mourir, et pour avoir lieu de le ressusciter (4). Dieu paraît lent pour vous guérir, parce qu'il veut vous livrer à vos maux, afin que vous mouriez à vous-même et à la vie corrompue du siècle (5). Quand tous vos désirs seront bien amortis (6), quand votre orgueil sera dans la poussière du tombeau, quand vous commencerez à être insensible à la mauvaise honte et à la pernicieuse complaisance pour les amis libertins; quand vous aurez sacrifié tout à Dieu sans nulle réserve, et que le vieil homme n'aura plus ni espérance ni ressource, alors j'espère que Dieu manifestera sa gloire : il vous rendra une vie pure et digne de lui; il vous montrera au monde comme Lazare ressuscité (7), non pour rentrer dans une vie lâche, vaine et profane, mais pour être aux yeux du monde incrédule comme un signe des merveilles de Dieu, qui convainque les incrédules, qui fasse taire l'iniquité la plus maligne, et qui encourage les pécheurs à se convertir.

Cependant, Monsieur, dites à Dieu dans vos douleurs : Mon Dieu, je m'oublierais moi-même aussi tôt que de vous oublier : Memor fui Dei, et delectatus sum (8). Mes maux sont inévitables; car je ne puis me dérober aux coups de votre juste et toute puissante main. Il faut donc que je souffre, puisque j'ai péché, et que la sentence de ma punition est partie d'en haut. Il n'est plus question que de souffrir avec le désespoir d'une âme livrée à sa propre faiblesse, ou avec la consolation d'espérer en vous; avec le trouble de l'amour-propre poussé à bout par la douleur, ou avec la paix de votre amour et de la confiance en vos éternelles bontés. L'impatience ne délivre d'aucun mal; au contraire, c'est un mal très cuisant que l'on ajoute à tous les autres pour s'accabler. La résignation n'augmente point les maux qu'on souffre; elle les adoucit, elle les charme (9) même, pour ainsi dire, en découvrant les biens infinis cachés sous ces maux. Je ne vous propose donc, Monsieur, de vous jeter entre les bras de Dieu, que pour y trouver le plus doux de tous les remèdes. Comptez que c'est moins un sacrifice de votre volonté dans les douleurs, qu'un adoucissement de vos douleurs mêmes. Si vous vous accoutumez peu à peu à chercher en Dieu avec confiance tout ce qui vous manque en vous-même, vous vous ferez peu à peu une douce et heureuse habitude de vous tourner vers lui toutes les fois que vos maux vous presseront, comme un petit enfant se retourne vers le sein de sa nourrice (10) toutes les fois qu'il voit quelque objet qui l'effraie, ou qu'il sent quelque peine. Ce qui vous rend ce retour vers Dieu difficile, c'est que vous le faites avec effort, sans avoir une certaine confiance pleine et simple, et plutôt pour vous sacrifier avec douleur, que pour chercher la consolation de votre coeur. Dieu veut que

90 ( ESPONDANCE 1)E 11::NE LON juilkt 1690 27 juillet 1690 TEXTE 191

vous soyez plus libre avec lui (il). Tou ruez-vousdonc vers lui, moins pour lui donner que pour recevoir de lui; rte vous ne lui donnerez qu'autant qu'il vous donnera. OtiNrez-lui à tout moment votre coeur; vous recevrez la patience avec l'amour. Quand In patience vous échappe

dans vos douleurs. vous pouvez recourir à Dieu afin qu'il vous c•omI1I1U Nous appelleriez quelqu'un à votre secours pour vous

décharger d'une partie d'un fardeau accablant. Quand il vous arrive de succomber à la tentation d'impatience, n'ajoutez pas à ce mal celui de vous décourager. S'impatienter contre son impatience, c'est envenimer sn plaie : il faut au contraire lever les yeux vers le médecin, et lui montrer toute la profondeur de sa plaie, afin qu'il y verse le baume pour la guérir (12). Demeurez tranquille et humilié sous la main de Dieu, à ln vue de votre hauteur, de votre impatience, de vos délicatesses (13) et de vos chagrins (14). [Rien n'est plus propre à vous confondre, que la réflexion que Dieu vous a fait faire (15)]. Vous n'avez qu'un seul moyen de pratiquer la vertu, qui est de souffrir avecpaix rt douceur; toutes les autres occasions de sacrifice vous sont ôtées. Vous n-a‘ez ni le piège des affaires, ni la séduction des compagnies et des eonversations profanes (16) : vous êtes renfermé avec une famille chrétienne. et il ne vous reste qu'à souffrir. Vous le faites si mal, que cela seul doit suffire pour vous ôter toute confiance en vous-même. Combien d'innocents qui souffrent des maux plus grands que les vôtres, et qui n'ont aucun des soulagements que vous avez, quoique vous n'en méritiez aucun ! Demeurez souvent devant Dieu à repasser doucement toutes ces choses. Un mot d'un psaume ou de l'Evangile, ou de quelque autre endroit de l'Écriture qui vous aura touché, suffira pour élever de temps en temps votre coeur vers Dieu (17). Mais il faut que ces élévations de coeur soient faciles, courtes, simples et familières; vous pouvez même les faire au milieu des gens qui sont avec vous, sans que personne s'en aperçoive. D'ailleurs, vous avez un avantage que vous ne devez pas laisser perdre. qui est de parler de piété avec les personnes de votre famille qui en sont pleines. Quand ces petites conversations se font par épanchement de coeur et avec une entière liberté, elles nourrissent l'âme, elles la fortifient, elles l'encouragent, elles la rendent robuste dans les croix, elles la soulagent dans ses tentations d'accablement; elles élargissent un coeur serré par la peine, elles le tiennent dans une certaine paix qu'on ne goûte presque jamais lorsqu'on demeure renfermé en soi-même (18). Pour les lectures et les prières, vous devez les faire très courtes; car, en l'état où vous êtes, on ne saurait trop ménager votre esprit et votre corps (19). De courtes, simples et fréquentes élévations de coeur à Dieu sur quelque passage touchant, vous feront plus de bien que les applications (20) suivies à un sujet particulier. Vous pouvez laisser parler votre famille et vos amis, et vous contenter d'écouter. Pendant qu'on écoute la conversation, le coeur ne laisse pas de se réveiller (21) souvent sur les choses intérieures, et il

se nourrit de Dieu en secret. Le silence est très nécessaire et à votre corps et à votre âme. C'est dans le silence et dans l'espérance, comme dit l'Ecriture, que sera votre force (22).

138. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

Ver[sailles], jeudi 27 juillet [1690].

Je suis sensiblement touché, Madame, de l'état triste et douloureux où Dieu vous met (1); je voudrais pouvoir être souvent auprès de vous et vous donner du moins quelques marques de ma bonne volonté, mais vous m'avez condamné vous-même à m'en abstenir (2). J'espère que dans cet état de séparation et d'amertume (3), vous trouverez loin des créatures la plus puissante consolation. Dieu vous fera goûter ce qu'il est par lui-même, quand tout le reste manque. La longueur de cette épreuve servira à vous endurcir contre vous-même et à pousser sans bornes votre abandon. Quand on se livre à Dieu pendant les temps de paix et de calme, on ne fait ni ce qu'on veut ni ce qu'on promet. Quoique l'abandon soit sincère, il est encore bien superficiel: mais quand le calice plein d'amertume se présente, alors la nature frémit. on est triste et craintif jusques à la mort comme Jésus-Christ au jardin des Olives, on sue sang et eau, on dit : Que ce calice soit éloigné de moi (4); heureux qui étouffe cette répugnance involontaire (5) et ce soulèvement de la nature pour ajouter comme le Fils de Dieu : cependant, que votre volonté se fasse et non la mienne. En vérité, Madame. je serais bien fâché que vous perdissiez la moindre goutte du calice que Dieu vous présente. C'est maintenant qu'il faut exercer votre foi et votre amour. 0 que Dieu vous aime, puisqu'il vous frappe sans pitié; quelque sacrifice qu'il vous demande, n'hésitez jamais, l'état de tristesse qui serre votre coeur et la vue d'un objet affligeant qui est à toute heure devant vos yeux (6), me fait craindre pour votre santé. Ménagez-la, Madame, profitez des petits soulagements qui se présentent, faites-le avec simplicité, ayez égard à votre tempérament mélancolique qui vous jetterait dans des états de noirceur (7) et de découragement. Je prie Notre-Seigneur qu'il fasse de vous et de tout ce qui vous occupe, selon son bon plaisir et pour sa gloire. Vous savez, Madame, avec quels sentiments de respect je vous suis dévoué.

FR. DE FÉNELON.

192 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 29 juillet 1690

8 septembre 1690 TEXTE 193

139. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Jeudi au soir [29 juillet 1690].

Je sais, Madame, combien vous êtes sensible aux affaires d'Angleterre. Ainsi je prends part à la peine que vous devez ressentir du mauvais succès du bon parti en Irlande. Dieu sait ce qu'il veut faire, et il est juste que nous l'ignorions. Il faut adorer ses desseins, sans les comprendre. Quand j'ai appris ces mauvaises nouvelles, j'ai appréhendé que vous n'eussiez en ce pays-là quelque parent dont vous fussiez en peine (1). Vous ne sauriez, Madame, avoir rien de fâcheux dont je ne sois sincèrement touché. Quand vous voudrez que j'aie l'honneur de vous voir, donnez-moi sans façon vos ordres pour le temps et pour le lieu.

FÉNELON.

140. A M'1 DE MAINTENON.

3 septembre [1690].

Je prie Dieu d'élargir votre coeur comme la mer, et de vous donner, par le renoncement à tout vous-même, une étendue sans bornes, et une souplesse infinie pour tous ses desseins. Ce n'est qu'à force de mourir à soi-même, qu'on devient propre à tout. Tout retour et tout attachement à soi rend l'âme sèche, roide et rétrécie. Soyez enfant de la sainte enfance de J.-C.; alors vous serez l'instrument de Dieu, qui choisit la faiblesse même pour combattre toute puissance.

141. Au DUC DE NOAILLES.

A Versailles, 8 septembre [1690].

Quoique les marques de l'honneur de votre souvenir me donnent une sensible joie, je ne puis, Monsieur, apprendre les embarras où vous êtes (1), sans en être sincèrement attristé. Je vous trouve à plaindre dans un emploi qui paraît éclatant, et je vois que ces différentes fonctions (2), qui se suivent de si près pendant toute l'année, ne vont qu'à vous accabler. Vous avez assez éprouvé ce qu'on appelle prospérités, pour avoir senti combien tout cela est vain et trompeur. Mais outre que ces choses ne donnent aucune paix solide, elles nous vont quitter bientôt. Après un petit cercle d'années passées dans la crainte, dans l'inquiétude et dans le mécompte (3), tout ceci s'évanouira; le monde qui nous occupe disparaîtra à jamais. Les grands emplois ne seront plus que des noms, mais des noms funestes pour ceux qui les auront remplis avec ambition. Tout nous échappera : la vie ne sera plus qu'un songe. La faveur se montrera telle qu'elle est, c'est-à-dire un piège flatteur qui fait perdre la vie éternelle, et qui rend malheureux dès celle-ci. Nous n'avons presque plus, vous et moi, entre nous et l'éternité, que le déclin d'une vie traversée d'infirmités et d'embarras. Nous aurons les langueurs de la vieillesse, si nous y arrivons, et enfin les horreurs de la mort (4), que Dieu seul peut nous adoucir. Tournons-nous donc vers lui. Ne comptons plus le monde pour rien (5) : il n'est rien en effet (6), et c'est folie de le regarder comme quelque chose. Si vous vous abandonnez à lui (7) sans réserve, tous les honneurs que le Roi vous a faits se tourneront pour vous en croix et en occasions de mourir à vous-même; par conséquent tout se tournera à profit. Votre peine même fera votre consolation : vous souffrirez, et vous voudrez bien souffrir. Vous serez dans une servitude continuelle, et en acceptant en paix cette servitude gênante (8), vous trouverez la liberté des enfants de Dieu. Le principal est de vous réserver des heures de lecture, de prière, et d'application aux biens qui dépendent de vous (9). Je conçois que vous devez être dans une extrême sécheresse, n'ayant personne à qui vous puissiez ouvrir votre coeur sur les choses de Dieu. Vous auriez besoin de quelque conversation libre, cordiale, qui vous consolât dans vos peines, qui vous ranimât quand vous vous sentez abattu, qui vous réchauffât sur l'amour de Dieu. Vous auriez besoin aussi de faire avec quelqu'un une espèce de projet (10) de vos occupations et des bonnes oeuvres dont vos emplois vous chargent. D'ailleurs, vous avez, Monsieur, un avantage bien consolant, c'est que vous n'avez point à chercher la volonté de Dieu. Elle est toute trouvée; vous n'avez qu'à la suivre : vos fonctions vous la montrent sans cesse. Dieu ne vous laisse ni à choisir, ni à douter sur rien. Vous n'avez qu'à faire pour lui tout ce que vous faites, et qu'à le faire comme travaillant pour lui, c'est-à-dire de votre mieux. Les sujétions même les plus incommodes sont des providences manifestes, où vous n'avez qu'à vous laisser mener pas à pas et comme par la main. Ce que je souhaite le plus est que vous ménagiez soigneusement votre santé et vos affaires. Je crains (11) les fatigues et les changements de pays pour votre santé (12). Je crains pour vos affaires les grandes dépenses. On s'expose à faire souffrir des créanciers, à laisser ses enfants dans un état violent (13), et par conséquent dans la tentation de faire des injustices ou d'autres fautes contre leur conscience. Ainsi, Monsieur, vous devez modérer votre dépense, et ne faire que celle qui est d'une vraie obligation. Après les détachements de troupes que vous avez soufferts (14), c'est beaucoup que vous teniez les ennemis chez eux, sans rien entreprendre sur vous (15). La santé et l'exacte discipline dans votre armée sont deux avantages dont il faut louer Dieu, et qui méritent qu'on vous en sache bon gré ici. Personne ne souhaite plus que moi qu'on y fasse

8 septembre 1690

Septembre 1690

TEXTE 195

toute l'attention que la chose mérite. Vous n'avez aucun serviteur plus zélé et plus inutile. Pour mon frère, je le crois trop heureux d'être auprès de vous et de mériter vos bontés. L'homme du monde qui en peut le moins juger dans un tel éloignement, c'est moi. Faites-moi la grâce de juger vous-même, par tout ce que vous en aurez pu voir, à quoi il est bon. Si vous le jugez propre à quelque petite charge ou emploi que vous puissiez (16), sans embarras, lui procurer, et dont vous le croyez capable, je vous en serai très sensiblement obligé. Mais je ne vous demande que ce que vous pourrez, et qu'il méritera. Vous savez, Monsieur, quels sont mon attachement et mon respect.

142. Au CHANOINE DE FOUILLAC (1).

A Versailles, 8 septembre [1690] (2).

J'ai pensé, Monsieur, et repensé plusieurs fois à l'affaire qu'on vous a proposée, et dont j'avais ouï parler dans ce pays (3) avant que vous y vinssiez; plus j'y fais réflexion, plus je conclus ce que je vous ai déjà représenté, et que vous vous dites encore mieux à vous-même, que vos amis ne sauraient vous le dire. Premièrement, ce que vous devez à M. l'évêque de Cahors (4) ne vous permet point de le quitter, quand il s'offrirait une fortune merveilleuse : vous avez le coeur trop bon, pour ne sentir pas tout d'un coup tout ce qu'il faut sentir là-dessus. Ainsi il serait inutile d'en dire davantage. D'ailleurs l'emploi qu'on vous a proposé (5) est un emploi obscur. Une poignée de curieux qui écrivent à d'autres curieux dans les pays étrangers, vous élèveront jusqu'au ciel; vous serez dans leurs lettres le grand, le savant, etc. avec un nom terminé en us. Mais toute la cour, avec laquelle vous aurez à vivre, méprisera l'emploi, et, ne vous connaissant guère, jugera de vous par votre fonction. Le Roi ne vous verra presque jamais (6). Si vous avez quelque augmentation de revenu, vous aurez aussi une grande augmentation de dépense, car il faudra mettre sur pied votre ménage à Versailles (7), où tout est hors de prix. Pour une abbaye, en temps de guerre, vous n'en aurez point, les parents des officiers, etc. auront tout (8) : ainsi vous auriez le déplaisir d'avoir quitté votre patrie et une place douce et honorable, où vous servez l'Eglise, pour devenir à la fin de vos jours un montreur de médailles, emploi qui ressemble beaucoup à celui du moine qui montre le trésor de Saint-Denys (9); ce serait vous dégrader dans votre vieillesse. L'emploi de grand-vicaire, dans un grand diocèse où l'on est aimé de son évêque et révéré de tout le peuple, où l'on se trouve le père du clergé, comme vous l'êtes à Cahors, ne doit être quitté que pour des emplois importants à la religion. On regarderait ce changement comme un effet d'une passion aveugle pour vivre à la cour, ou pour se donner au métier de virtuoso (10), qui n'est pas assez sérieux pour un homme qui en remplit si dignement un autre.

Quand je vous dis tout ceci, Monsieur, je parle contre moi; car quelle douceur et quel secours ne trouverais-je point en vous, si nous vous avions ici ! mais j'aime mieux votre réputation, votre véritable repos, et le bien de l'Eglise, que le plaisir de vous avoir. Plût à Dieu, pussions-nous vous avoir d'une manière plus convenable et plus avantageuse ! Je n'ai pu m'empêcher, Monsieur, de vous écrire tout ceci de l'abondance de mon coeur. Quand vous reviendrez ici, vous trouverez mon petit ménage établi, et un potage (11) que je serai ravi de vous donner, afin que nous puissions causer à loisir ! Personne au monde ne vous estime plus cordialement, Monsieur, que votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

143. Au DUC DE NOAILLES.

[Septembre 1690].

Je sais, Monsieur, que vous avez des charges d'exempt à donner dans les gardes (1). Je croirais mon frère trop heureux, si vous vouliez bien lui en accorder une avec votre protection. Mais je n'ose vous demander là-dessus rien de précis, parce que tout dépend de ce que vous jugerez à propos sur la capacité du sujet. Il est sans bien; je ne suis pas en état de lui en faire pour soutenir de la dépense : car, quoique je sois ici beaucoup mieux traité que je ne mérite, je ne demande rien, et je me contente de ce que j'ai. Je prends la liberté, Monsieur, de vous rendre compte de ce petit détail, afin que vous décidiez sur la grâce que je dois vous demander. Ce qui est certain, c'est que vous ne sauriez jamais en faire à un homme plus reconnaissant que moi. Au reste, nous ne voyons ici ni madame la duchesse de Noailles ni monsieur le comte d'Ayen. Il me tarde bien, Monsieur, que votre retour nous les ramène : ce sera double joie et double profit. Je prie Dieu, Monsieur, qu'il vous conserve et qu'il vous comble de ses grâces.

On ne peut ressentir (2) plus vivement que je le fais jusqu'au fond du coeur, toutes les bontés que mon frère me mande que vous avez pour lui; j'en serais honteux, si je ne savais le plaisir que vous prenez à en faire. Me voilà hors d'état de m'acquitter jamais du quart de mes dettes vers (3) vous : mais vous êtes si bon, qu'il est très doux de vous devoir. J'espère que Dieu vous paiera; c'est à lui que je renvoie hardiment mes dettes. C'en sera une grande, si vous tirez un malheureux d'un état violent (4), pour le mettre en chemin de faire comme un autre.

194 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

I96 cottitEsPoNnANcE DE FÉNELON 30 meptent bre 1690 Octobre 1690 TEXTE 197

1 43 A. M. TRONSON A 11'1NEI.ON.

Cc samedi, 30 septembre [1690].

Il n'y a pas moyen, Monsieur, de refuser à Madame la duchesse [de Beauvillier] ce qu'elle nous demande. Toute sa famille même y est trop intéressée pour ne pas apporter de ma part toutes les facilités possibles pour la contenter. Nous avons déjà surmonté les obstacles les plus considérables et qui pouvaient faire plus de peine. Il en reste quelques-uns moins importants auxquels il me paraît que l'on pourra aisément remédier. Si quelque jour de la semaine prochaine on peut nous envoyer une personne pour voir l'état des lieux avec qui nous puissions conférer, je crois que l'on conviendra sans peine de toutes les mesures qui seront à prendre afin que tout le monde soit satisfait. Nous aurons seulement à supplier Madame la Duchesse que l'on ne mettra auprès de M. l'abbé (1) que des gens sûrs et réglés, et surtout qu'il n'y ait point de laquais. Car cela est très nécessaire et pour son bien et pour le nôtre. Vous verrez par cette réponse que je ne suis pas toujours si méchant que vous pensez et qu'au moins pour cette fois l'écrit vaut bien mieux que la parole. Au reste j'ai une extrême joie de pouvoir en cette occasion donner une marque de reconnaissance à des personnes et à toute une famille que nous honorons et à qui tout le séminaire et moi en particulier avons de très grandes obligations. Ce sont les sentiments où j'ai trouvé tous nos Messieurs (2) qui m'aideront à faire réussir toutes choses selon le désir de Madame la Duchesse. Vous ne me refuserez pas la grâce de lui offrir mes respects en lui rendant cette réponse qu'elle ne peut recevoir par un meilleur entremetteur et de croire que je suis avec beaucoup d'estime, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

144. A Mn" DE MAINTENON.

[début d'octobre 1690].

Je souhaite de tout mon coeur, Madame, que l'accablement (1) où vous vous trouvez souvent, serve à vous faire mourir à toute volonté propre. Le goût d'une douce retraite soutiendrait bien plus la nature (2); on se rendrait à soi-même un témoignage bien plus avantageux de sa conduite et de ses sentiments; parce qu'on aurait beaucoup d'heures libres pour lire, pour parler de Dieu, pour s'occuper à de bonnes oeuvres. Mais, quand on est dans un assujettissement (3) presque continuel de dissipation, qu'on est toujours empressé, malgré soi, à faire rien, et qu'on ne peut se rendre compte à soi-même d'aucune occupation solide, le fond du coeur s'attriste, se dessèche et se décourage. Mais c'est ce découragement même, pourvu qu'on n'y succombe pas, qui purifie le coeur (4). On fait la volonté de Dieu en ne faisant rien, on rompt sa volonté propre (5), et par conséquent on fait beaucoup, quoiqu'on ne paraisse rien faire (6).

De moment en moment, on se presse à toutes les choses, dont Dieu charge. O que le fardeau de chaque moment est bon ! plus il est pesant, plus il est précieux; je suppose que Dieu le donne, et que nous ne le prenons pas (7).

Comme il faut abandonner au torrent toutes les heures que Dieu vous arrache, il faut aussi, avec la même fidélité, vous réserver, pour vos exercices, toutes celles que sa Providence vous permet de vous réserver (8). Il faut même avoir égard au besoin du corps qu'il faut soulager, aux peines involontaires de l'esprit qui mine le corps, et à toutes les autres circonstances, pour ne se pas laisser surcharger (9). Un peu de silence, dans certains petits intervalles des affaires ou des conversations, recueille les forces de l'âme, la renouvelle en Dieu, repose le corps trop épuisé, et rafraîchit le sang. Ces petites distractions avancent, au lieu de reculer pour les choses qu'on a à faire. C'est comme les équipages, qu'on arrête sur le chemin pour les faire repaître. On retarde la marche. On rend le voyage plus sûr et plus prompt (10). Surtout quand on sent que l'humeur se dessèche (11), que la facilité d'agir avec joie et simplicité diminue, il faut recourir au recueillement.

Si on ne peut prendre plusieurs jours, en prendre un. Si on ne peut en prendre tout un, au moins quelques heures, au moins quelques moments dérobés. Cela vous est capital, pour nourrir ce germe de vie naissante que Dieu met dans votre coeur. Ce qui est de bon, c'est la foi simple avec laquelle vous cherchez Dieu (12); vous le trouverez, puisque c'est lui qui vous mène à lui-même.

Je ne puis m'empêcher de vous dire tout ceci; et je vous avoue que je vous plains, quand je pense à vos embarras; mais c'est le moyen particulier de Dieu sur vous, pour faire son oeuvre. Il exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix; pour vous, il veut vous crucifier par les prospérités apparentes, et vous montrer à fond le néant du monde, par la misère attachée à tout ce que le monde lui-même a de plus éblouissant (13). Ainsi Dieu vous mènera droit à lui, au travers de tout ce qui semble vous en détourner, pourvu que vous n'hésitiez jamais, et que vous marchiez toujours dans cette foi droite et simple, qui est votre attrait. Personne au monde ne désire plus que moi qu'il vous comble de ses grâces. Dieu sait avec quel attachement fidèle je vous suis dévoué en lui.

198 COMWSPONDANCF DC FÉNELON 12 octobre 1690

26 octobre 1690 TEXTE 199

145. Au DUC 0E Nonti.u.s.

A Ver-saint-II, 12 octobre [1690].

On tic peut, Monsieur, vous être plus sensiblement obligé que je le Sll deti bontés que vous me témoignez pour mon frère. Quand j'ai pris la lil)vrt( 41c vou, proposer une charge d'exempt, c'est sur ce qu'il m'a mainIC qu'il croyait que vous ne seriez pas éloigné de lui accorder rune grâce : je n'ai méme pas voulu vous la demander, et je me suis contenté de vous supplier de juger vous-même ce qui pourrait lui convenir (1). Si In chose eût dépendu uniquement de vous, j'aurais laissé agir votre bonté; mais puisqu'il faut aller jusqu'au Roi, je ne pense plus à cette affaire. Vous n'aurez pas de peine à comprendre que je suis venu à la Cour pour (2) n'y avoir jamais aucune prétention ni pour moi ni pour les miens. Le peu de considération que j'y ai n'est fondé glue ,Sui- la persuasion où l'on est que je veux y vivre sans intérêt. Il (.›,t juste che travailler à remplir cette attente et à donner l'édification qu'on (3) désire. Si j'avais d'autres vues moins pures, je me flatte que vous auriez la charité de m'encourager à résister à la chair et au sang (4). D'une démarche, on passe insensiblement à une autre; plus on donne it ses proches, plus ils prennent un titre de ce qu'on leur a accordé, pour engager plus avant. Le plus sûr est de se tenir ferme contre les moindres démarches. Si je parlais à une autre personne moins disposée que vous, Monsieur, à entrer dans les sentiments de mon ministère (5), je serais plus embarrassé à rendre compte de ce qui m'empêche d'agir. Si, au défaut de cet emploi, vous pouvez en procurer quelqu'un à mon frère dans les troupes, je recevrai cette grâce avec toute la reconnaissance possible, puisque vous ne le jugez pas indigne de votre protection. Quoique je sois réservé, et que je veuille être désintéressé pour mes proches, je ne suis pourtant pas dur à leur égard. Je vous demande donc, Monsieur, avec une pleine confiance, tout ce que vous pourrez sans embarras, et je vous supplie très humblement de ne songer à aucune des choses qui pourrait vous embarrasser.

Il me tarde bien d'avoir l'honneur de vous voir; et je souhaite fort que vous ayez ici un peu de repos avant votre quartier (6). Nous ne savons presque plus ce que c'est que de voir ici madame la duchesse de Noailles, depuis que vous en êtes absent. Vous nous la ramènerez, et M. le comte d'Ayen (7), avec lequel j'ai grande impatience de raisonner. Il est toujours à Paris avec un homme grave, qui est M. le P. président (8). Cela me fait espérer qu'il n'aura pas grande peine à s'apprivoiser ici avec ma mine froide et sérieuse. Je ne veux plus, Monsieur, finir mes lettres par des assurances du respect avec lequel vous savez bien que je vous suis parfaitement dévoué.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

146. A SANTEUL.

A Versailles, 18 octobre [1690] (1).

Je vous suis fort obligé, Monsieur, des beaux vers dont vous m'avez fait part. Peu s'en faut que je ne sache bon gré à M. l'abbé Aubery (2), de nous avoir procuré cet ouvrage par le changement que vous lui reprochez. M. de Meaux (3) ne peut plus se plaindre sur le mélange de fausses divinités, à moins qu'il ne s'avise encore de dire que vous faites parler votre sainte comme Virgile fait parler Junon (4). Pour moi, j'ai trouvé, Monsieur, que vos vers ont une politesse qui ne devrait point craindre celle que vous dites qui est à Versailles : je les ai lus avec avidité, et la pente était si raide, que je n'ai pu m'arrêter depuis le commencement jusques à la fin. Quand vous ne faites rien de nouveau, on est tenté de dire :

Cur pendet tacita fistula cum lyra ?... Spiritum Phoebus tibi, Phoebus artem Carminis, nomenque dedit poetœ (5).

Après ce latin, il ne reste plus, Monsieur, qu'à revenir au français pour vous assurer que je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

147 A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 26 octobre [1690].

Vous ne devez point douter, ma chère cousine, de l'attachement et de la confiance avec laquelle je suis à vous : mais je ne puis rien sur toutes les tristes affaires dont vous me parlez (1). Une personne d'un aussi bon esprit que vous, doit bien voir que personne n'y peut remédier dans le temps présent. Il faut donc être touché des maux inévitables, et les souffrir avec patience.

Pour vos affaires avec M. de Chevry (2), j'ai seulement pressé La Buxière (3), et vous savez que ce n'est rien. Il n'a jamais avancé (4) aucune affaire en sa vie, et il ne commencera pas à l'âge où il est. Si vous voulez que les vôtres durent, vous n'avez qu'à le laisser continuer. Je vous avoue que je serai ravi, si vous pouvez finir promptement avec mon neveu (5), car cette succession m'est insupportable. Je la ruine en la gardant, et je fais tort à tous ceux à qui elle doit (6). Ainsi j'aime

200 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 octobre 1690 17 novembre 1690 TEXTE 201

mieux avoir plus tard l'honneur de vous voir, et apprendre bientôt une fin. Mon neveu m'a mandé qu'il doit passer ici le 25 ou le 26, qui est aujourd'hui, pour s'en aller à Manot (7). Au nom de Dieu, sortez d'affaires. Je lui parlerai dans les termes les plus forts : vous pourrez ensuite venir traiter avec M. de Chevry. Tout ce que vous ferez, sans venir vous-même lui dire vos raisons et lui faire vos offres, est inutile. Il me tarde de vous revoir et de vous entretenir; car en vérité, ma chère cousine, quoi que vous en puissiez penser (8), je ne fus jamais à vous avec plus de zèle et de reconnaissance que j'y suis.

Depuis cette lettre écrite, je viens de voir mon neveu, qui s'en va droit (9) à Manot, et qui de là veut aller vous voir au plus tôt. Je souhaite de tout mon coeur, ma très chère cousine, qu'il porte à vos affaires un esprit de paix et d'égards pour vous, dont vous puissiez être contente. Je lui ai fait entendre que rien ne pouvait me toucher plus sensiblement, et m'engager d'une manière plus pressante dans tous ses intérêts. Il m'a paru vouloir vous plaire, et chercher avec inclination ce qui finira les affaires et facilitera l'union.

147 A. MADAME DE MAINTENON A FÉNELON.

A sept heures, mercredi 8 novembre 1690.

Manquez une étude de Mons. le duc de Bourgogne, je vous en conjure, Monsieur, pour voir M. Tronson (1) et n'oublier rien pour le persuader en faveur de M. de Chartres (2). Il me semble qu'il a toute la considération pour l'un et pour l'autre (3) que je puis souhaiter pour le succès de notre affaire et que ce serait se faire de fête (4) en voulant entrer dans cette négociation. Vous pouvez répondre pourtant que j'aurai une grande part à la reconnaissance. Vous savez et M. Tronson aussi les bonnes raisons que j'ai de vouloir aider M. de Chartres et de penser à le conserver (5). N'oubliez donc rien pour réussir, Monsieur, je vous en conjure. Je m'en vais prier Dieu de s'en mêler.

147 B. TRONSON A FÉNELON.

A Issy, ce 10 novembre [1690].

J'ai fait connaître à M. l'évêque d'Autun (1), Monsieur, la demande que me fait Madame de Maintenon. Il vint hier au soir ici m'en témoigner sa surprise, et me faire ressouvenir de la parole que nous lui avions donnée (2). Il ne saurait se persuader que Madame de Maintenon persiste dans sa demande; et il me dit, avec beaucoup de zèle (3), que lorsqu'elle saurait l'état de son diocèse, elle avait trop de religion pour le vouloir priver d'un secours qui lui était si nécessaire, et pour charger sa conscience et répondre devant Dieu de tous les maux qui en arriveraient. Vous voyez que j'avais raison de vous exposer (4) cet obstacle qui me paraissait difficile à lever, au moins de notre part. Je crois qu'il est important qu'on le connaisse, pour nous mettre en état de ne pas manquer à notre parole. J'espère que si Madame de Maintenon s'en explique avec M. d'Autun (5), ou si M. d'Autun lui en parle, nous saurons à quoi nous en tenir. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

148. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mardi, 14 novembre [1690].

Vous ne devez point douter, Madame, de ce qui fait votre consolation dans vos embarras (1). C'est Dieu qui les veut faire servir à vous détacher de vous-même et des commodités de la vie. Le recueillement et la ferveur seraient moins propres à rabaisser votre hauteur naturelle, et à crucifier vos sens trop amollis. Par votre propre choix tendez toujours à la lecture, à la prière, à la solitude et au silence. Tenez ferme; retranchez-vous (2), surtout le soir, pour vous préparer une matinée plus libre; mais quand la Providence vous entraîne dans des embarras inévitables, ne vous troublez point; vous trouverez Dieu partout où il vous aura menée; dans les affaires les plus embrouillées, comme à l'oraison la plus tranquille. Vous y trouverez, avec la nourriture intérieure, la mort à vous-même. Quand les dames dont vous parlez seront ici (3), je serai ravi qu'elles me procurent l'honneur de vous voir. Cependant je prie Dieu de tout mon coeur qu'il soit votre lumière dans les conjonctures où vous vous trouvez. En vérité, Madame, je pense souvent à vous, et aux grâces dont vous avez besoin, lors même que vous croyez peut-être que je n'y songe pas. Rien ne surpasse le zèle avec lequel je vous suis dévoué.

149. A LA MÊME.

Vendredi, 17 novembre [1690].

Je suis très sincèrement affligé, Madame, du malheur de Messieurs vos frères (1); mais, pendant que les hommes les abandonnent, il faut intéresser Dieu (2) par votre patience à les secourir. Il est l'asile de

202 imt II ESPONDANCE Fe.NELON 17 novrnibre 1690 17 décembre 1690 TEXTE 203

ceux qu'on pf.rsfente. et Ir eonsolnteur des rifflig(s. Tl vous éprouve par

les choses qui arrivent Messieurs vos fri•res; mais il ne vous éprouve

que pour &tacher, et pour ous rewlre digne de lui. Quiconque, dit-il, aime 011 son pig-(», ou sa wi're, ou ses frères, etc. plus que moi, n'est pas digne de moi (3). 11 faut lui sacrifier la chair et le sang; il faut vous marri fier vous-niiine. 11 est le meilleur de nos amis, et le plus proche de nos parents. I lelas 1 Madame, qu'attendiez-vous des hommes ? von, ne les connaissiez donc pas. Ils sont faibles, inconstants, aveugles : le,- nos ne veulent pas ce qu'ils peuvent; les autres ne peuvent pas ce

veulent. La créature est un roseau cassé (4) : si on veut s'appuyer dessus, l( roseau plie, ne peut vous soutenir, et vous perce la main.

Pour la pratique, voici ce que je pense : Dieu vous a touchée au vif 1.11 ‘0118 humiliant; le médecin charitable a mis le remède sur l'endroit imi1ntle et sensible : tant mieux; c'est qu'il veut vous guérir. Taisez-vous; adorez celui qui vous frappe; n'ouvrez la bouche que pour dire : Je l'ai bien mérité. Tous les discours contre le R[oi] et la R[eine] (5) ne serviraient qu'il vous venger, sans vous servir. Vous leur feriez du mal sans '1 MIS faire aucun bien; ainsi vous ne pouvez en conscience parler : ce &vilainement serait scandaleux. Pour moi, je crois que Dieu vous attendait en cette occasion; elle décidera pour votre avancement spirituel. Si vous perdez le fruit d'une telle croix, vous serez doublement malheureuse, et vous manquerez à (6) Dieu d'une manière très dangereuse. Mais combien de grâces attachées à cette croix, si vous la portez courageusement ! C'est par là que vous entrerez dans une nouvelle voie pour courir vers la perfection évangélique. N'hésitez donc pas, Madame; quelque amer que soit le calice, avalez-le jusqu'à la lie, comme J.-C. (7). Je le prie de vous en donner la force, et de ne permettre pas que vous vous abandonniez aux saillies injustes du ressentiment. J.-C. est mort pour ceux qui le faisaient mourir, et il nous a enseigné à aimer, à bénir, à aider par nos prières ceux qui nous maudissent et nous persécutent (8). Redoublez vos prières dans ces temps de trouble et de tentation. Vous trouverez dans le coeur de Jésus-Christ mourant sur la croix, tout ce qui manque au vôtre pour aimer ceux que votre orgueil voudrait haïr et confondre.

150. A LA MÊME.

Dimanche, 19 novembre [1690].

Vous pouvez, Madame, témoigner à Monsieur votre frère beaucoup de tristesse, de douleur, et même d'accablement, sur les malheurs qui lui arrivent. Vous pouvez y ajouter un grand empressement pour chercher les moyens innocents de le secourir; mais il faut éviter de lui montrer du ressentiment contre les gens qui sont contre lui : ce serait aigrir son esprit, et autoriser la passion de haine et de vengeance que vous devez tâcher d'apaiser. Ne lui racontez que les faits précis qui lui sont nécessaires pour entendre la suite de ses affaires, et pour prendre les partis convenables à son véritable intérêt; ne lui dites point les circonstances qui ne vont qu'à envenimer le coeur : vous lui épargnerez non seulement des tentations, mais encore beaucoup de peine d'esprit. Si vous voulez demain lundi venir dans l'entresol de Mad. la D. de Beauvilliers, j'y serai à sept heures trois quarts, après l'étude du soir. Je serais ravi, Madame, d'aller vous rendre mes devoirs chez vous; mais vous y seriez moins libre, et je serais un peu embarrassé à le faire.

150 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 28 novembre 1690.

J'ai reçu, Monsieur, la lettre obligeante que Madame de Maintenon m'a fait l'honneur de m'écrire (1) et que vous avez eu la bonté de m'envoyer (2). Il faudra que M. l'évêque d'Autun [sache] ce qu'elle me mande; car il me paraît toujours ferme. Ainsi, je lui ferai part de sa lettre (3). Il insiste toujours fortement sur les grands besoins de son diocèse; il les croit même si pressants qu'il se persuade que, si Mme de Maintenon les connaissait, elle ne voudrait pas s'opposer au secours qu'il demande (4). Pour nous, Monsieur, nous persistons toujours dans les sentiments que je vous ai marqués; et pourvu que nous soyons dégagés de notre parole, le besoin que nous aurions de M. Bardon, et ce que nous pourrons souffrir de son absence, ne nous empêchera pas de donner, en cette occasion, des marques de la considération que nous avons pour Mme de Maintenon et pour M. de Chartres (5). Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

151. A Mme DE LA MAISONFORT (1).

17 décembre [1690].

Tout ce que j'ai à vous dire, Madame, se réduit à un seul point, qui est que vous devez demeurer en paix avec une pleine confiance, puisque vous avez sacrifié votre volonté à celle de Dieu, et qu'on vous a déterminée (2). La vocation ne se manifeste pas moins par la décision d'autrui, que par notre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide (3). De plus, il n'est pas vrai que vous n'ayez eu aucun attrait intérieur, car vous

204 CORRESPONDANCE DE ELNELON 17 tkcronbrn 1G90 19 décembre 1690 TEXTE 205

avez senti celui de consulter et de vous soumettre (4). Suivez-1e donc sans hésiter, et sans regarder jamais dcrriere vous. Si vous doutiez

encore, il ne voua resterait plus de moyen de vous fissurer ni de suivre

un chemin réglé (5) : vous passeriez votre vie dans un© irrésolution pénible, qui vous éloignerait également et du repos et de Dieu même.

Supposez, par docilité et par soumission, que les gens qui ont décidé

n'ont rien fait avec précipitation ni témérairement. Vous avez assemblé un assez grand nombre de gens expérimentés (b), pleins de bonnes inten-

tions, exempts de toute .ue mondaine (7) dans le conseil qu'ils vous

ont donné, instruits des règles de leur profession, et appliqués à vous connaître. Après cet examen, vous voilà pleinement déchargée devant

Dieu. 11 ne prétend pas que vous en sachiez plus que tous ces gens-là ensemble, ni que vous soyez toujours dans une incertitude qui vous empêcherait de travailler; il suffit que vous ayez pris, pour connaître sa volonté, les gens que vous avez crus les plus propres à vous la montrer et que vous lui sacrifiiez la vôtre sans réserve. Dieu ne permettra pas que ce sacrifice, fait avec une intention pure, vous nuise. Ne craignez ni le repentir de votre engagement (8), ni la tristesse (9), ni l'ennui. Quand même vous auriez de ce côté-Iii quelque chose à souffrir, il faudrait porter courageusement cette croix pour l'amour de Dieu. Il y a partout à souffrir; et les peines d'une communauté, quoique vives, si on les comparait aux peines des personnes engagées dans le siècle, ne seraient presque rien (10). Mais on s'échauffe la tête dans la solitude, et les croix de paille y deviennent des croix de fer ou de plomb. Le remède à un si grand mal, c'est de ne compter point de pouvoir être heureux en aucun état de cette vie, et de se borner à la paix qui vient de la conformité à la volonté de Dieu, lors même qu'elle nous crucifie : par là on ne trouve jamais de mécompte; et si la nature n'est pas contente, du moins la foi se soutient et s'endurcit contre la nature. Si vous avez le courage de vous abandonner (11) ainsi, et de sacrifier vos irrésolutions, vous aurez plus de paix en un jour, que vous n'en goûteriez autrement en toute votre vie; moins on se cherche, plus on trouve en Dieu tout ce qu'on a bien voulu perdre. Une occupation douce et réglée vous garantira de l'ennui. Dieu vous adoucira les dégoûts (12) inévitables dans tous ces états : il vous fera supporter les esprits incommodes, et vous soutiendra par lui-même, quand il vous ôtera les autres soutiens. Mais ne comptez que sur lui, si vous ne voulez point vous mécompter (13). Pendant votre retraite, nourrissez-vous de la viande de Jésus-Christ, qui est la volonté du Père céleste (14); vous trouverez, en vousabandonnant aux desseins de Dieu, tout ce que votre sagesse inquiète et irrésolue ne trouverait jamais. Ne craignez point de manquer de consolation, en vous jetant entre les bras du vrai consolateur : je le prie, Madame, de remplir votre coeur.

152. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 19 décembre [1690].

Vous aurez déjà su, ma très honorée cousine (1), que nous avons perdu Mad. de Langeron (2). Après plusieurs rechutes, contre lesquelles elle ne s'est jamais assez précautionnée, enfin elle est morte plus promptement qu'on ne l'aurait cru. Je m'imagine qu'on vous demandera une procuration, parce qu'elle vous avait nommée exécutrice de son testament. Elle m'avait nommé aussi (3), et j'ai donné ma procuration au neveu de M. de Gourville (4). Cette mort a donné à M. le Prince (5) et à Mad. la Princesse (6) une vue (7) sur laquelle je vous demande une prompte réponse et un grand secret. Ils vous estiment; ils vous désirent pour dame d'honneur, et je crois qu'ils n'oublieraient rien pour vous donner dans cette place tous les agréments et toutes les marques de confiance qui dépendraient d'eux. Je puis même vous dire simplement, que M. le Prince vous ferait infiniment mieux (8) qu'à tout autre, parce qu'il croit que je suis fort bien ici (9). A tout cela je comprends que vous répondrez, que cette place n'est pas trop honorable pour le nom de Laval que vous ne voulez pas avilir, et que vous craignez de nuire à M. votre fils auprès du Roi, en vous attachant à la maison de M. le Prince (10). Voici ma réponse à ces deux difficultés. Pour le Roi, j'ai commencé par m'adresser à lui en secret; je lui ai expliqué l'embarras de vos affaires, et j'ai ajouté que rien ne pourrait vous obliger à prendre cet attachement, si M. votre fils était dans un âge plus avancé : mais vous ne pouvez rien faire pour son service, et M. votre fils sera élevé dans la pensée de n'être jamais qu'à lui seul. Il a conclu que vous feriez très bien d'accepter, et il a agréé que j'entrasse dans cette affaire pour l'avancer. Ainsi voilà la première difficulté entièrement levée. Venons à la seconde. J'ai consulté M. de Luxembourg, comme le chef de la maison de M. votre fils (11), et par conséquent le plus intéressé à soutenir le nom. Je lui ai dit combien je croyais que vous auriez de délicatesse pour ne rien faire qui rabaissât la maison où vous êtes entrée. Il m'a répondu que la parenté avec M. le Prince (12), et l'amitié ancienne de Mad. la Princesse pour vous levaient les difficultés (13), que vous seriez sur le pied d'amie et de parente, autant que de dame d'honneur; que vous auriez des appointements bien payés (14), un logement, une table, avec toutes les commodités que vous connaissez, et une protection fort utile dans vos affaires (15), à la tête desquelles Gourville (16) parai-trait de la part de M. le Prince. Il ajouta que vous ne rabaisseriez point la naissance de M. votre fils par cet engagement; et qu'au contraire le principal honneur que vous puissiez lui faire, était de vous mettre au large (17), pour lui préparer plus de bien. Je lui dis que Mad. de Roquelaure (18) pourrait bien se déchaîner (19) contre cette affaire.

206 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 19 &vendu., 1690 1690 TEXTE 207

Il me répondit que, quand on la divulguerait, il

se declarerait (20), et prierait M. de Roquclaure (21) de retenir Med. sa femme. J'oubliais de vous dire que j'ai fait entendre au Roi que vous compteriez sur les honneurs du carrosse et de la table, comme sur des choses non seulement dues au nom de Laval, mais encore convenables à votre naissance. Vous savez que je les ai chez M. le duc de Bourgogne : ainsi cela ne souffre aucune difficulté (22). Vous connaissez mieux que personne les commodités de l'hôtel de Condé. Mesdemoiselles de Langeron (23) vous désirent passionnément. Vous comprenez bien la joie que j'aurai, si cela vous rapproche de nous, et nie met à portée de vous voir souvent. Enfin vous savez combien on est libre avec Mad. la Princesse (24), et que vous ne serez point assujettie àdes choses qui poussent trop loin votre faible santé. Au contraire, je compte que vous pourrez trouver dans cette maison une prompte fin de toutes vos mauvaises affaires, et un repos très doux pour l'esprit et pour le corps. La misère des terres et l'embarras des procès vous dévorent : tirez-vous de ces deux peines. Il faut couper court à tous les procès, et vivre de l'hôtel de Condé; les terres s'emploieront à payer. Prompte réponse. Mille fois tout à vous.

153. A LA DUCHESSE DE NOAILLES (1).[Vers 1690].

Vous êtes plus solide que le monde ne croit, mais vous l'êtes moins que vous ne pensez (2). Vous êtes bonne amie, fidèle, secrète (3), généreuse, pleine de goût et de discernement pour le vrai mérite, sensible à l'amitié des gens estimables (4), pleine d'insinuation (5), et d'un certain tour noble pour servir, sachant dire à propos ce qui est utile. Vous avez de la pénétration, de la prévoyance, des expédients (6) faciles, avec une droiture et une probité très délicate. Vous avez même une sincère religion, à laquelle je me fierais plus qu'à celle d'un grand nombre de demi-dévots. Mais, avec tant de qualités, un seul défaut vous rend frivole. C'est que vous ne pouvez vous contraindre (7). Vous donnez de beaux noms à cette faiblesse. Vous l'appelez sincérité, liberté; vous vous savez bon gré de n'être ni rampante, ni hypocrite, ni empressée pour la faveur; mais vous vous trompez vous-même, pour n'avoir rien à vous reprocher. Il faudrait penser sérieusement et de suite à devenir meilleure que vous n'êtes, et à vous corriger courageusement de vos défauts. La crainte de passer pour hypocrite ou pour faible dévote, ne doit point vous empêcher d'être une bonne chrétienne. Il y a de la lâcheté à n'oser s'approcher de Dieu, par une mauvaise honte pour le monde. Non seulement il faudrait se vaincre pour Dieu, mais il faudrait encore se vaincre pour ses intérêts à l'égard des hommes. Cest se piquer d'hon neur hors de propos, que de ne vouloir pas se contraindre dans des choses indifférentes, pour plaire aux hommes dont on a besoin.

Votre famille ne vous est pas indifférente; elle ne peut se passer de la cour (8). Tous les projets de s'en passer ne peuvent être que chimériques (9). Vous devez donc vous accommoder à ses goûts, dans toutes les choses où vous le pourrez sans blesser la véritable bienséance. Ce qui pourrait vous mettre au goût de la cour, bien loin d'être contraire à la véritable bienséance, vous corrigerait de ce qui y est contraire. Vous avez un air de légèreté et de vivacité que rien n'arrête. Il faut connaître à fond votre bon esprit et vos sentiments, pour se rassurer sur cette vivacité pleine de saillies. Riez tant qu'il vous plaira (10) avec des gens sûrs et choisis qui n'aient pas l'air de rire trop, et qui sachent ne rire qu'à propos. Mais faites un personnage sérieux et mesuré. Promettez dans vos manières toute la solidité qu'on trouve quand on vous pénètre. De plus, ne mêlez point le jeu d'esprit dans les matières les plus sérieuses. Vous éludez l'avis le plus important par une plaisanterie, et vous défendez en riant des maximes fausses dont vous n'avez jamais été détrompée, parce que vous n'avez jamais écouté assez sérieusement, ni approfondi la vérité. Vous croyez en être quitte en disant que vous ne sauriez vous changer; et en effet, c'est la crainte de vous contraindre (11), qui fait que vous craignez de voir clair, et de prendre les choses plus sérieusement. Vous ne croyez personne; encore si vous vouliez bien vous croire vous-même, votre raison vous mènerait loin vers le bien. Mais ce n'est pas votre raison, c'est votre goût (12) que vous suivez; et vous n'employez votre esprit qu'à autoriser (13) ce qui vous plaît, ou à tourner en ridicule les vérités qui vous pressent trop. Voilà ce qui mêle je ne sais quoi de frivole avec toutes les qualités solides dont vous êtes remplie. Dieu et le monde seraient d'accord à cet égard; car, si vous pouviez prendre sur vous de vous assujettir à une règle, en un moment tout ce qui fait la solidité se trouverait rassemblé en vous. Il ne vous manque qu'un peu plus de réflexion sérieuse sur les grandes vérités, et un peu plus de courage contre votre goût.

154. A Mme DE MAINTENON.

[1690 (?)].

Il ne faut point se faire une règle, ni de suivre toujours l'esprit de mortification et de recueillement qui éloigne du commerce, ni de suivre toujours le zèle qu'on a de porter les âmes à Dieu. Que faut-il donc faire ? Se partager entre ces deux devoirs, pour n'abandonner pas ses propres besoins en s'appliquant à ceux d'autrui, et pour ne négliger pas ceux d'autrui en se renfermant dans les siens.

208 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1690 Janvier 1691. TEXTE 209

La règle pour trouver ce juste milieu dépend de l'état intérieur et extérieur de chaque personne, et on ne saurait donner de règle générale sur ce qui dépend des circonstances où se trouve chaque personne en particulier. 11 faut se mesurer sur sa faiblesse, sur son besoin de se précautionner, sur son attrait intérieur, sur les marques de providence pour les choses extérieures, sur la dissipation qu'on y éprouve, et sur l'état de sa santé. Il est donc à propos de commencer par les besoins de l'esprit et du corps, et de réserver des heures suffisantes pour l'un et pour l'autre, par l'avis d'une personne pieuse et expérimentée. Pour le reste du temps, il faut encore bien examiner les devoirs de la place où l'on est, les biens solides qu'on y peut faire, et ce que Dieu donne pour y réussir, sans s'abandonner à un zèle aveugle.

Venons aux exemples. Il n'est point à propos de demeurer avec une personne à qui on ne saurait être utile, pendant qu'on en pourrait entretenir d'autres avec fruit, à moins qu'on n'eût quelque devoir, comme de parenté, d'ancienne amitié ou de bienséance, qui obligeât de demeurer avec la première personne : autrement il faut s'en défaire, après avoir fait ce qui convient pour la traiter honnêtement. La raison de se mortifier ne doit point décider dans ces sortes de cas. On trouvera assez à se mortifier en entretenant contre son goût les personnes dont on ne peut se défaire, et en s'assujettissant à tous les véritables devoirs.

Qua iid on est à S. Cyr, il ne faut ni se communiquer, ni se retirer par des motifs d'amour-propre; mais il suffit de faire simplement ce qu'on croit le meilleur et le plus conforme aux desseins de Dieu, quoique l'amour-propre s'y mêle. Quoi qu'on puisse faire, il se glissera partout. Il faut ne le compter pour rien, et aller toujours sans s'arrêter. Je croirais, Madame, que, quand vous êtes à S. Cyr, vous devez reposer votre corps, soulager votre esprit, et le recueillir devant Dieu le plus longtemps que vous pourrez. Vous êtes si assujettie, si assiégée et si fatiguée à Versailles, que vous avez grand besoin d'une solitude libre et nourrissante pour l'intérieur à S. Cyr. Je ne voudrais pourtant pas que vous y manquassiez aux besoins pressants de la maison. Mais n'y faites par vous-même que ce qu'il vous sera impossible de faire par autrui.

J'aime mieux que vous souffriez moins, et que vous aimiez davantage. Cherchez à l'église une posture qui n'incommode point votre délicate santé, et qui ne vous empêche point d'être recueillie, pourvu que cette posture n'ait rien d'immodeste, ou que le public ne la voie point. Vous aurez toujours assez d'autres mortifications dans votre état. Ni Dieu ni les hommes ne vous en laisseront manquer. Soulagez-vous donc, mettez-vous en liberté, et ne songez qu'à nourrir votre coeur pour être mieux en état de souffrir dans la suite.

Je ne doute nullement, Madame, que vous ne deviez éviter toutes les choses que vous avez éprouvé qui nuisent à votre santé, comme le soleil, le vent, certains aliments, etc. Cette attention à votre santé vous épargnera sans doute quelques souffrances : mais cela ne va qu'à vous sou- tenir, et non à vous flatter. D'ailleurs ce régime ne demande point les grandes délicatesses et l'usage de ce qui est délicieux; au contraire, il demande une conduite sobre, simple, et par conséquent mortifiée dans tout le détail. Rien n'est plus faux et plus indiscret que de vouloir choisir toujours ce qui nous mortifie en toutes choses. Par cette règle on ruinerait bientôt sa santé, ses affaires, sa réputation, son commerce avec ses parents et amis, enfin toutes les bonnes oeuvres dont la Providence charge.

Le zèle de vous mortifier ne doit jamais ni vous détourner de la solitude, ni vous arracher aux occupations extérieures. II faut tour à tour et vous montrer et vous cacher, et parler et vous taire. Dieu ne vous a pas mise sous le boisseau, mais sur le chandelier, afin que vous éclairiez tous ceux qui sont dans la maison. Il faut donc luire aux yeux du monde, quoique l'amour-propre se complaise malgré vous dans cet éclat. Mais vous devez vous réserver des heures pour lire, pour prier, pour reposer votre esprit et votre corps auprès de Dieu.

N'allez point au-devant des croix : vous en chercheriez peut-être que Dieu ne voudrait pas vous donner, et qui seraient incompatibles aven ses desseins sur vous. Mais embrassez sans hésiter toutes celles que sa main vous présentera en chaque moment. Il y a une providence pour les croix, comme pour les choses nécessaires à la vie. C'est le pain quotidien qui nourrit l'âme, et que Dieu ne manque jamais de nous distribuer. Si vous étiez dans un état plus libre, plus tranquille, plus débarrassé, vous auriez plus à craindre une vie trop douce; mais la vôtre aura toujours ses amertumes, tandis que vous serez fidèle.

Je vous supplie instamment, Madame, de demeurer en paix dans cette conduite droite et simple. En vous ôtant cette liberté, par un certain empressement pour des mortifications recherchées, vous perdriez celles que Dieu est jaloux de vous préparer lui-même, et vous vous nuiriez sous prétexte de vous avancer. Soyez libre, gaie, simple, enfant; mais enfant hardi, qui ne craint rien, qui dit tout ingénument, qui se laisse mener, qu'on porte entre les bras, en un mot, qui ne sait rien, qui ne peut rien, qui ne prévoit et n'ajuste rien, mais qui a une liberté et une hardiesse interdite aux grandes personnes. Cette enfance démonte les sages, et Dieu lui-même parle par la bouche de tels enfants.

155. A LA MÊME.

[début janvier 1691].

Je crois, Madame, tout ce que vous dites en parlant de vous-même. Je n'avais compté que votre vie pût être rude, que par les assujettissements (1); il n'est pas possible que vous n'en ayez de grands, non seu-

210 connEspoNnANcir. legNELON Janvirr 1691

lement (III er)té du Roi, mais encore à l'égard de tous vos amis, dont etuicun prétend quelque privilège. Une personne qui a de la délicatesse,

rut contenter celles des autres, et ne manquer à rien. Par là on fait (luelquefois plus qu'on ne peut. La santé en souffre; l'esprit demeure longtemps tendu; on s'épuise. Ce que je vous propose, ne va qu'à reposer le corps pour lv besoin, comme on voudrait faire reposer une bête de charge, pour continuer mieux à s'en servir (2). Ces temps de repos serviront à nourrir dans le coeur une certaine présence de Dieu, simple, tranquille et familière.

Le corps ne peut se reposer sans l'esprit; si l'esprit travaille, le corps en souffre. Les choses que vous avez à faire ne perdront rien par ces interruptions; vous les ferez avec plus de grâce et de mort à vousméme. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous mette au coeur ce qu'il voudra de vous là-dessus; vous irez toujours bien, pourvu que vous alliez sans vous regarder vous-même. Il faut comprendre, pour les retours sur soi, cc que vous avez si bien compris pour le découragement (3). Tout ce qui est involontaire ne doit point vous troubler (4); on est importuné de l'attention sur soi-même, comme de toutes les autres tentations; celle-là même est la plus opiniâtre. On voudrait s'oublier, et on se trouve à chaque pas qu'on fait; on s'en afflige, on se décourage, et on ne voit pas que Dieu nous déprend de l'amour-propre même. On s'est aimé, on s'est occupé avec plaisir de soi; Dieu, pour punir, fait qu'on se surprend souvent soi-même dans cette vaine complaisance de penser à soi. On en est las, et on ne peut s'en corriger; du poison il en fait le remède. Ce qui doit consoler, c'est qu'il n'est pas question de ne s'occuper point de soi, mais de ne s'en occuper jamais volontairement. Quiconque n'est point attaché à soi-même par la volonté, en est détaché véritablement. Il ne faut donc point s'inquiéter de ces retours fréquents; il suffit de ne les pas vouloir. La vraie manière de s'en délivrer, est de les laisser tomber (5) en tournant son attention vers un meilleur objet. Une application directe à combattre ces pensées, les rendrait plus opiniâtres. Le principal est de n'agir jamais malgré la lumière intérieure, en suivant les motifs d'amour-propre qui viennent flatter l'imagination.

Pour les défauts d'autrui, on ne peut s'empêcher de les voir; il faudrait se crever les yeux; mais il faut éviter d'y être attentif volontairement, sans nécessité. Il ne faut point considérer le mauvais sans le bon. Il faut toujours se souvenir de ce que Dieu peut faire de moment à autre dans la plus vile et la plus indigne créature, rappeler les sujets que nous avons de nous mépriser nous-mêmes (6), et enfin conclure crue la charité embrasse même ce qui est le plus vil, parce qu'elle le rend précieux par la vue de Dieu. Le mépris a quelque chose de dur et de hautain, qui éteint l'esprit de Jésus-Christ. L'esprit de grâce ne s'aveugle point sur ce qui est méprisable; mais il le supporte avec respect, pour entrer dans les secrets desseins de Dieu. Il ne se laisse aller ni aux

18-24 janvier 1691 TEXTE 211

dégoûts dédaigneux, ni aux impatiences de la nature. Nulle corruption ne l'étonne, nulle misère ne le rebute, nulle impuissance ne le dégoûte; parce qu'il ne compte que sur Dieu seul, et qu'il ne voit partout hors de lui que néant et péché (7).

156. A LA MÊME.

[ 18-24 janvier 1691 ] .

Je ne saurais être affligé d'apprendre que Dieu vous éprouve par l'ennui (1) et le dégoût de tout ce que vous voyez. Tout est de travers

en ce monde; le bien s'y fait mal, et le mal s'y fait avec force. Le mal même veut passer pour bien. Mais Dieu se sert même des misères des hommes, pour les purifier; les défauts d'autrui et nos propres défauts servent à nous faire sentir le néant de toute créature et la grandeur de Dieu (2).

L'ennui pourrait vous abattre; évitez de vous gêner par un effort de courage (3); cherchez sans scrupule à vous délasser et à vous consoler. Il faut élargir le coeur, et le faire respirer librement en Dieu (4). Heureuse l'enfance qui apetisse l'âme, et qui l'adoucit par une joie innocente ! Il faut vous accoutumer à la fatigue sur la misère humaine (5).

Les choses que je vous propose, Madame, s'accordent très bien, et il n'est question que de s'expliquer nettement. Vous devez, ce me semble,

vous laisser crucifier par la main de Dieu, et au dedans et au dehors,

dans toutes les choses qui sont de providence (6) et de nécessité. Ce sera beaucoup, si, dans ces choses nécessaires, vous avez la fidélité de ne

résister un seul instant à rien ni par hauteur de courage et de fierté, ni par délicatesse de goût, ni par lassitude de renoncer toujours à vous-même.

C'est là une continuelle et rigoureuse mort; mais cette mort de cette volonté propre, dans toutes les occasions où Dieu se déclare (7), n'em-

pêche pas que vous ne vous réserviez tous les temps que l'ordre de sa Providence ne vous ôtera point; et dans ces temps-là vous respirerez à votre aise, donnant un repos d'enfant à votre esprit et à votre corps.

C'est par cette raison, Madame, que j'ai toujours désiré, comme un très grand bien, que vous vous déchargeassiez de tout ce que d'autres

peuvent faire, ou qui n'est point d'une extrême importance (8), afin que vous fussiez plus libre de vous appliquer à certains biens essentiels qui semblent être ceux de votre place, et de vous reposer à certaines heures en présence de Dieu. Je crains pour votre corps et pour votre âme l'épuisement; j'en dirai un mot à M. de (9).

212 CORRESPONDANCE DE FeNF.I.ON 30 janvier 1691

23 février 1691 TEXTE 213

157. A LA MARQUISE DE LAVAI,.

A Vermille', 30 'vivier [1691].

Il faut, Madame, que je me sois bien mal expliqué (1), car j'ai cru vous avoir mandé bien positivement que le Roi avait agréé votre engagement avec Mad. ln Princesse, en sorte que cela ne porterait jamais ombre de préjudice à M. votre fils. Le Roi a parlé si décisivement (2), et avec tant de sincérité là-dessus, que je ne pourrais plus, avec aucune bienséance, alléguer cette raison de votre refus. Je ne saurais alléguer aussi celle de la famille de Laval; car M. de Luxembourg m'a dit qu'il nie répondait de Mad. de Roquelaure même par M. de Roquelaure qui est fort son ami.

Pour la lieutenance de Roi (3), vous savez qu'après que j'eus parlé au Roi, le P. de La Ch [aise] lui reparla, et qu'ensuite ce père nous dit qu'il n'y avait rien à espérer, et que le Roi lui avait paru fatigué de cette demande pour un petit enfant qui n'avait ni titre ni besoin pressé pour obtenir des grâces. Depuis ce temps-là, je n'avais pas seulement ouï parler de la lieutenance de Roi, et je ne croyais pas même qu'il vous en restât aucune pensée. Le Roi l'a donnée à M. de Lostanges (4), quelques jours avant que M. de Noailles lui parlât du chevalier (5), pour le faire exempt (6). Ainsi l'un n'a eu certainement aucun rapport à l'autre. D'ailleurs je n'ai eu nulle part à l'affaire du chevalier; M. de Noailles l'avait embarquée dès le Roussillon (7). Il m'en écrivit : je lui ai toujours fait des difficultés, et si j'eusse eu à choisir selon mon goût, il n'aurait jamais été dans cette place, où je suis responsable de sa conduite, et où il ne peut me donner que beaucoup de dégoûts (8). Mais de bonne foi (9), indépendamment de tout cela, la lieutenance de Roi était déjà donnée, et vous ne pouviez l'avoir. Reste à savoir si vous persistez dans votre refus pour Mad. la Princesse (10). En cas que vous persistiez, il faudra que j'allègue à M. le Prince, à M. de Luxembourg, et au Roi même, votre mauvaise santé. Je tiendrai les choses en suspens le plus longtemps que je pourrai. La chose est secrète, et je crois que peu de gens la sauront. Il faut que vous comptiez qu'il y aura plusieurs femmes des meilleures maisons du royaume, qui désireront cette place (11), et qui la trouveront fort commode, par le logement, la table et les équipages. Mais je ne prétends vous donner aucune pente (12) là-dessus; car je n'y ai regardé que le soutien de vos affaires délabrées, et la joie de vous voir rapprochée d'ici. Vous devez me pardonner ma peine de vous voir accablée de soins et de procès, avec la nécessité de demeurer à la campagne. D'ailleurs je ne souhaite que ce qui vous conviendra le mieux, et je crois, comme vous, qu'à choses égales il vaut mieux être à soi qu'à autrui.

J'avais dit à M. de La Buxière, qu'il m'était impossible d'agir pour les enrôlements forcés de votre terre, et je croyais qu'il vous l'aurait mandé, pour me soulager dans un état d'occupation où les lettres me surchargent beaucoup. Pardon de vous avoir fait de la peine par mon silence. Si je vous avais entretenue, vous conviendriez que je ne puis agir dans cette nature d'affaires. Je suis ravi de votre bonne santé, et de celle du cher enfant. Je suis toujours, ma chère cousine, à vous sans réserve, comme j'y dois être toute ma vie.

Si je puis, j'attendrai encore votre réponse sur Mad. la Princesse : mais ne vous gênez pas; suivez librement votre goût pour refuser.

158. A en° DE MAINTENON.

[Vers le 23 février 1691].

Tout ce que j'ai eu l'honneur de vous écrire ou de vous dire sur le courage dont il faut se défier (1) se réduit à ceci : c'est qu'il ne faut en rien compter sur soi, que Dieu vous demande l'abaissement de votre esprit et même de votre courage pour toutes les vertus (2). Ne vous fiez point à votre zèle pour renoncer aux soulagements, pour accepter de longues contraintes, pour porter une vie dure et un travail d'esprit sans relâche, vous y succomberiez pour l'esprit et pour le corps. Le corps demeurerait languissant et l'esprit malgré sa vigueur se dessècherait insensiblement pour la piété (3).

Soyez simple pour vous ménager avec support (4) comme vous voudriez ménager une autre personne, le parti de prendre tout pour soi est un parti de philosophie (5). On veut tout faire pour les autres et ne leur rien devoir; on veut les supporter sans en être supporté. On ne veut point se laisser voir dans un état de faiblesse où l'on a besoin d'être épargné (6). A tout cela vous reconnaissez le coin de l'amour-propre (7) et une vertu humaine qui prend tout pour soi. Cela se fait même par vigueur et par hauteur de naturel, sans s'en apercevoir.

Apetissez-vous, M[adame], pour recourir avec une humble simplicité au soulagement et à la consultation (8) quand vous en aurez besoin. Réservez-vous les heures nécessaires. J.C. avait peu de temps pour instruire ses apôtres, il allait les quitter; cependant il se dérobe à eux pour aller seul sur la montagne (9); il leur apprend à faire de même. Il suspend leurs travaux apostoliques pour les faire reposer.

Demeurez en paix devant Dieu pour vous accoutumer à suspendre l'activité de l'esprit trop actif (10) et qui a trop de confiance en son action. Vous éprouverez combien cette pratique est utile pour faire

214 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 23 février 1691 20 mars 1691 TEXTE 215

mourir les saillies de la nature, et les réflexions de la sagesse (11). Pendant ce temps amusez vos sens et laissez à votre corps le relâchement dont il a besoin; le corps et l'âme s'en porteront mieux, et les affaires n'y perdront rien (12). dans une disposition de sacrifice. Souffrir en paix, c'est faire régner Dieu. Quand on souffre, tout est fait, pourvu sans résistance sous la main de celui qui frappe. s'immoler et qu'on souffre

Au nom de D[ieu], M [adame], ne négligez rien pour l'esprit et le corps. vous soulager

159. A LA MÊME.

[Février 1691 ?].

Je prie N.S., M[adame], qu'il verse promptement et abondamment en vous son esprit, puisque vous devez être un canal pour tant d'autres.

Le moindre retardement de votre consommation ferait un grand tort à l'oeuvre de Dieu.

Allez donc en son nom, mais allez sans relâche. Si vous me demandez pourquoi je vous dis tout cela, je vous répondrai que je n'en sais rien, et que je ne veux point être sage avec vous.

Nulle raison particulière ne me fait parler ainsi; mais je sais par expérience, que Dieu, quand il nous fait certaines grâces, ne veut pas seulement nous laisser le temps de respirer, tant il se hâte de nous pousser dans sa voie.

160. A LA MÊME.

[27 février 1691 ?].

Voici un temps de grâce pour les vrais fidèles, M[adame], je vous crois du nombre, et je suis sûr que vous entrerez dans l'esprit de l'Eglise, esprit de séparation, esprit de mortification, esprit d'union avec J.C. pénitent et souffrant sur une croix.

Voilà notre remède, notre modèle, et notre soutien.

161. A LA MÊME.

[18-20 mars 1691].

On aurait besoin d'une santé forte et continuelle, pour porter (1) un état comme le vôtre; mais Dieu prend plaisir à vous accabler de tous côtés (2). Je vous l'avais bien dit, Madame, qu'il nous pousse à bout. Je le remercie du courage qu'il vous donne, à mesure qu'il vous exerce (3). Y a-t-il une meilleure place, que d'être attachée sur la croix avec son Fils ? Les douleurs du corps humilient l'âme, et la tiennent

162. A LA MÊME.

Ce 20 mars [1691].

Il est vrai que vous êtes conduite quelquefois (1) par un chemin assez rude, et que, ni du côté du monde, ni du côté de la santé, ni même du côté de ce que vous entreprenez pour Dieu (2), vous n'avez pas toute la consolation qu'on s'imagine; mais c'est un bonheur inestimable que les choses soient ainsi, et ce serait un grand malheur qu'elles fussent autrement. Convaincue, comme vous êtes, qu'il y a une autre vie où l'on ne peut arriver heureusement que par la croix (3), pourriez-vous vous affliger, et pourrait-on s'affliger pour vous, de ce que vous en avez une à porter, qui rend votre salut éternel d'autant plus sûr, qu'elle est souvent plus invisible et plus pesante ?

Il me semble que vous estimez quelquefois un peu (4) l'état d'abandon sous la main de Dieu, et que vous en parlez comme d'un état utile et désirable. Vous êtes bien réellement dans l'occasion de mettre vos pensées en pratique, et toutes les circonstances qui vous environnent vous y portent éminemment. C'est pour vous, encore plus que pour ceux qui marchent aujourd'hui pour la défense de la religion, le temps de remporter des victoires; et il ne tiendra qu'à vous de gagner beaucoup plus, dans votre retraite de Saint-Cyr, qu'on ne gagnera à Mons, et dans tous les autres endroits où il plaira au Roi de porter ses armes, et à Dieu de les bénir (5). Il ne faut, pour cela, que pratiquer paisiblement la patience, l'humilité, le détachement, et un peu de cet abandon que vous avez vu souvent de loin, et que vous voyez maintenant de plus près. O que ces grandes occasions devraient nous paraître précieuses ! Qu'elles peuvent nous faire faire en peu de temps un merveilleux progrès vers Dieu ! et qu'elles peuvent nous servir au moins à nous faire sentir profondément notre misère, lorsque, par des mouvements naturels trop vifs, nous apprenons combien notre coeur est encore vivant à la créature (6), et combien les sentiments qu'il en a sont plus forts et plus pressants que ceux de la grâce ! On éprouve alors ce qu'il faut qu'il en coûte, pour dire avec une sincère et pleine résignation : Seigneur, que votre volonté soit faite (7).

Cependant, si l'on veut être à Dieu comme il le demande, il faut en venir jusque-là qu'il soit le seul maître, et que toute la tendresse naturelle (8) fasse place à un amour dominant, qui coupe et qui immole tout ce qui n'est pas purement et parfaitement pour Dieu (9).

216 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 20 mars 1.691

Bénissez-le donc de ce que, dans le secret de votre coeur entre lui et vous, il vous donne une abondante part à l'amertume du calice qui nous a sauvés. Agissez toujours avec courage (10), que votre coeur se fortifie; soutenez (11) la main du Seigneur, lors même qu'il l'appesantit : il n'envoie point de croix, qu'il n'y attache une grande et une éminente grâce. Ne laissez pas perdre celle qu'il vous a préparée; et pensez souvent en sa présence, qu'après tout, quelque peine que vous souffriez, vous n'en souffrez pas autant que vous en méritez, autant que Notre-Seigneur en a souffert, autant peut-être qu'il vous en faut pour gagner le ciel (12).

163. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 31 mars [1691].

Comme M. le Prince ni Mad. la P[rincesse] ne m'ont jamais parlé eux-mêmes sur leur désir de vous avoir, je n'ai pu, Madame, leur expliquer vos conditions. Il n'y a jamais eu que Mad" de Langeron à qui Mad. la P[rincesse] a parlé (1), et l'abbé de Maulevrier (2) à qui M. le P[rince] a fait parler par Gourville (3). J'ai donné à Madue de Langeron et à l'abbé de Maulevrier une lettre fort ample ou mémoire, dans lequel j'avais expliqué de mon mieux tout ce qu'on pouvait faire entendre honnêtement (4) sur votre besoin de faire une grosse dépense au-delà des deux mille écus, et par conséquent sur la nécessité où vous étiez de renoncer avec regret à cet emploi, à moins qu'on n'ajoutât quelque autre somme à celle-là, pour proportionner les appointements à ce que vous seriez contrainte de dépenser. J'appuyais sur l'extrême délicatesse de votre santé, et d'un autre côté, sur la passion que vous avez d'accommoder (5) les affaires de M. votre fils pendant qu'il est enfant. Cette lettre était faite pour être vue, et pour leur donner envie d'aller plus loin qu'ils n'avaient résolu sur les appointements. Elle a été vue, mais elle n'a eu aucun succès, et on m'a mandé pour toute réponse qu'il ne fallait plus songer à cette affaire. J'attendrai encore le retour de M. le P[rince], pour voir si on ne renouera rien; après quoi, si leur parti est pris, je dirai à M. de Luxembourg (6) que vous étiez prête à entrer dans cette affaire, à cause qu'il l'avait approuvée, mais que vous n'y avez pas trouvé la subsistance (7) avantageuse qu'on espérait. Pour le Roi, il suffira qu'il sache à loisir que votre santé ne vous a pas permis d'accepter cet emploi, qui a d'assez grandes sujétions (8).

Par le mémoire que la B[uxière] m'a fourni de votre part, je vous devais environ douze cents livres en tout, sur quoi j'ai payé à La B[uxière] mille francs : reste environ deux cents livres, que je paierai A votre décharge à M. l'Abbé de Langeron, le plus tôt que je pourrai.

31 mars 1691 TEXTE 217

Vous pouvez juger que je fais d'assez grands efforts pour m'acquitter, puisque j'ai déjà payé, depuis un an et demi, cinq mille francs à Lange, deux mille à Mad. de Langeron, treize cents livres aux religieuses de Sarlat, et à vous mille francs (9); le tout sans avoir reçu un sou de grâce (10) au-delà de mes appointements, et ne touchant presque plus rien de Carenac, qui est ruiné sans ressource (11). Aussi ai-je fait dans ma dépense des retranchements (12) bien nouveaux pour ma place. Mais la justice est la première de toutes les bienséances. Je dois encore une grosse somme à mon libraire : il faut que j'achète de la vaisselle d'argent, et que je vous paie les choses que vous m'avez prêtées, et qui s'usent.

J'envoie à La B[uxière] un projet d'acte dont il vous rendra compte (13). Je continue à vous conjurer de penser sérieusement et promptement à vos affaires avec mon neveu (14). Ayez soin de votre santé, ma chère Cousine. J'embrasse le cher enfant. Je vous suis toujours absolument dévoué.

164. A L'ABBÉ DUBOIS (1).

A Versailles, 31 mars [1691].

J'ai mille remercîments à vous faire, Monsieur, des deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'ai vu ici beaucoup de nouvelles du siège, mais je n'en ai point trouvé de si exactes, ni de si propres à faire entendre l'état des choses. Je ne m'étonne plus de ce qu'on vous a mené à la guerre; vous en avez le talent, et vous apprendrez plus à M. le D. de Chartres que beaucoup de gens qui sont par leur métier chargés de l'instruire (2). Quelque plaisir que vos relations fassent, non seulement à moi, mais encore à d'autres qui méritent mieux vos soins, je ne consens point que vous vous gêniez dans vos occupations pour me donner des nouvelles. Celle qui me touche le plus est que M. le duc de Chartres est partout où il doit être, sans empressement (3). La véritable valeur est comme le bon esprit; elle se montre seulement au besoin; elle ne va point au devant des occasions, étant sûre d'y bien faire, et n'ayant point à craindre de demeurer équivoque. Que je serai charmé s'il ne craint pas plus les froides railleries des libertins que les coups de mousquets (4) ! Ménager votre santé dans ce voyage, aimez-moi toujours, et soyez persuadé, Monsieur, que personne ne vous honore sans compliment d'une manière plus forte et plus

cordiale que

L'ABBÉ DE FÉNELON.

218 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 4 avril 1691 8-9 avril 1691 TEXTE 219

165. A LA DuciiESSE DE CHEVREUSE.

4 avril [1691].

je ne crois pas. Madame, qu'on puisse être plus sincèrement touché que je le suis de vos prines, quoique je comprenne avec quelle miséricorde Dieu Volis les fait souffrir. J'espère qu'après l'alarme venue, et les inquiétudes du voyage finies, vous aurez trouvé M. le Duc de Montfort (1) dans un état (lui vous consolera. Ce que je lui souhaite encore plus que la guérison, c'est le détachement de la vie, c'est l'abandon à Dieu, c'est le désir de lui être plus fidèle dans la suite. Je rends grâce à Dieu de ce qu'il n'a pas été méchant, mais je le prie de le rendre bon. Sa blessure est un coup de grâce et j'espère qu'elle achèvera de tourner son coeur vers l'unique bien. Je voudrais, Madame, pouvoir être auprès de lui pour partager avec vous et avec M. le duc de Chevreuse les soins qui sont dus à ce cher malade. Je n'écris point à Monsieur le due de Chevreuse, parce que je ne veux point le fatiguer, et qu'il verra ici, Madame, avec quel zèle et quel respect je vous suis absolument dévoué à tous deux pour toute ma vie.

A Versailles, 4 avril. L'ABBÉ DE FÉNELON.

166. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mercredi, 4 avril [1691].

Je suis bien fâché, Madame, de ce que vous faites si mal (1), mais ce qui m'en console est que vous êtes mécontente de vous. Ce mécontentement sincère vaut mieux qu'une merveilleuse conduite dont on se sait bon gré. Si vous voulez que j'aie l'honneur de vous voir ce soir, je serai libre environ à six heures, et je me rendrai dans l'endroit que vous me marquerez. Quoique je tâche de vous endurcir contre vos croix, et même contre le découragement causé par vos fautes, je ne laisse pas d'être touché de vos embarras (2).

167. A LA MÊME.

Vendredi 6 avril [1691].

J'irai, Madame, rendre mes devoirs à votre cheminée ce soir entre six et sept heures. J'espère que cette cheminée m'inspirera de belles choses à vous dire (1). Vous me faites pitié, quand je pense à vos embarras. Mais ma pitié se tourne en joie quand je songe au besoin que vous avez de croix et à la miséricorde qui vous les donne.

168. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

A Versailles, 7 avril [1691].

Je ne suis pas seulement en peine de M. le Duc de Montfort, vous avez part (1) aussi, Madame, à mon inquiétude. Dieu veuille vous soutenir dans les fatigues et dans les douleurs où il vous met; il vous aime, vous n'en pouvez douter, et il vous est moins permis que jamais de douter de ses bontés paternelles, puisqu'il vous met sur la croix avec son fils; je vous avoue que, malgré toute la tristesse que vous m'avez causée, j'ai senti une espèce de joie lorsque j'ai vu Mme la duchesse de Mortemart (2) partir avec tant d'empressement et de bon naturel pour aller partager avec vous vos peines, je prie Dieu qu'il l'en récompense, qu'il lui donne un accroissement continuel de grâces; pour vous, Madame, je vous souhaite la foi et le courage d'Abraham prêt à immoler son fils, et que Dieu épargne en lui rendant ce fils quand il s'est abandonné sans réserve. Je suis sûr que M. le duc de Chevreuse vous aidera à entrer dans ces sentiments dont il est plein lui-même. La lettre qu'il a écrite à M. le duc de Beauvilliers m'a donné une sensible consolation. Je ne l'importune point d'une lettre séparée, parce que ce ne serait qu'une répétition de ce que je dis ici, et qu'il ne veut point de cérémonie d'un homme aussi dévoué que moi. Quand je saurai M. le duc de Montfort en état d'entendre lire de mes nouvelles, je vous manderai, Madame, tout ce que je lui souhaite pour accomplir les desseins de Dieu dans son mal. Mme de Maintenon que je vis hier vous plaint avec une vraie tendresse de coeur, elle me fit plaisir en me montrant tant de vivacité pour vous. Je fus chargé de vous mander à quel point elle est touchée pour vous et pour Monsieur le duc de Chevreuse. Je finirai, Madame, sans vous parler dans les formes (3) de mon zèle et de mon respect (4).

L'ABBÉ DE FÉNELON.

169. A Mme DE MAINTENON.

[8-9 avril 1691].

J'apprends, Madame, que votre santé ne se rétablit point, et j'en suis dans une véritable peine (1). Je sais, par mon expérience, combien les maux d'épuisement viennent d'une manière insensible, et à quel point ils sont opiniâtres. Il y a je ne sais combien d'années que je languis, pour avoir négligé ma santé dans ma première jeunesse (2). Votre santé ni votre vie ne sont pas à vous, Madame; c'est un dépôt confié, et vous

220 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8-9 avril 1691 17 avril 1691 TEXTE 221

devez en prendre le même soin que vous prendriez de celle d'un autre dans le même cas (3). Quand on fait autrement, ce n'est pas détachement de soi : c'est défaut de simplicité. Pour le danger de se flatter (4), on en est entièrement à l'abri, en se laissant juger par les meilleurs médecins, qu'on prie sérieusement de parler sans compliment. Pousser le scrupule plus loin, c'est vouloir être trop sage (5), et supposer que Dieu ne se contente pas de la vraie droiture.

Quand on a un naturel courageux comme le vôtre, on a plus de peine à s'apetisser et à se rabaisser à tous ces petits ménagements de santé, qui paraissent des faiblesses et des relâchements, qu'à s'élever par grandeur au-dessus de tous ces besoins (6). Ainsi, il y a plus à s'humilier, à devenir simple et à mourir à soi, en cette conduite qui semble relâchée, que dans la rigueur qui n'épargne en rien le corps.

Au reste, Madame, il vaut mieux faire la volonté de Dieu, en ménageant ses forces, que goûter sa présence. L'un est fidélité pour lui, l'autre est jouissance pour nous-mêmes. Vous tenez trop à cette présence de Dieu aperçue et réfléchie qui vous est donnée, et qui est bien moins Dieu pour vous, que l'accomplissement de son ordre. Le lait est bon pour l'enfant; mais quand il survient quelque chose qui ôte le lait à l'enfant, il faut le sevrer. Ayez donc soin, Madame, de votre santé, ménagez-la moins par les remèdes que par le repos et la gaîté. Quand vous croirez bien que Dieu le veut, vous trouverez le moyen de le faire; vous n'y perdrez rien pour l'intérieur, en préférant le pain le plus sec au lait le plus doux (7).

A LA MÊME.

Le Jeudi saint, 12 avril [1691].

A juger des choses humainement, on devrait vous estimer heureuse d'aller rejoindre la personne dont la séparation vous a si sensiblement affligée (1); mais, selon l'esprit de l'Evangile, les jours d'affliction sont meilleurs que les jours de joie (2); et il faut plus de vertu pour bien user des consolations humaines que des peines et des souffrances. Je prie Notre-Seigneur qu'il soit toujours en tout temps le maître résolu de votre coeur, et je le bénirai surtout lorsque je verrai qu'il prendra soin de vous marquer au coin de la croix; c'est le caractère des élus (3).

[ Jouissez, Madame, de la solitude que Dieu vous a faite : quand on la trouve au milieu des plaisirs du monde, on peut, on doit croire que c'est Dieu seul qui en est l'auteur. Je souhaite qu'il vous parle souvent au coeur, et que vous lui répondiez comme il le désire. La peine que vous avez de votre dissipation vous empêchera d'y tomber par inclination. Marcher au dedans avec Dieu, et autant que Dieu le veut, c'est l'état d'une âme toujours intérieure et recueillie. Le recueillement ne consiste pas à se retirer de tout, mais à être avec Dieu partout où il veut, quand la Providence nous y engage. Je suis bien content que vous vous possédiez un peu davantage, et que vous vous laissiez moins aller à la vivacité. Courage, Madame, cette voie vous conduira à la perfection (4).]

171. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, le 17 avril (1691].

M. de Lostanges (1), à qui le Roi avait donné la lieutenance de Roi de la Marche, a été tué au siège de Mons. Ainsi voilà cette charge vacante, comme auparavant, et par conséquent Mad. de Laval dans les mêmes termes où elle était. Elle sait bien que je ne dois ni ne puis, en l'état où je suis, demander des grâces au Roi. Si j'en avais quelqu'une à demander, ce ne serait pas pour moi, ce serait pour elle et pour M. son fils : mais je ne puis me relâcher d'une règle étroite, que la bienséance de mon état et ce que le Roi attend de moi m'engagent à suivre. J'avertis donc Mad. de Laval, afin qu'elle puisse faire agir suivant qu'elle croira qu'il lui convient de le faire pour M. son fils. Je la supplie même de ne compter pour rien mes sentiments. Il est vrai que je crois que les démarches qu'on ferait, ou qu'on ferait faire, seraient inutiles. Le Roi ne donne point des charges à des enfants, surtout quand les pères n'ont point été tués dans le service, qu'ils n'ont eu même rien de distingué dans le service, et que ce ne sont point des charges de sa maison; car pour les anciens domestiques, il les traite d'une manière bien différente du reste des gens. C'est suivant cette règle que le Roi a toujours rejeté tout ce qu'on lui a dit en faveur du fils de Mad. de Laval pour cette lieutenance de Roi.

Voilà, Madame, une espèce de mémoire que j'avais fait d'abord. Je vous l'envoie tel que je l'ai fait. En vérité, je voudrais de tout mon coeur pouvoir agir pour M. votre fils : mais quand il s'agirait de ma vie, je ne demanderais rien au Roi. Si je pouvais vous entretenir, vous conviendriez que je ferais une extrême faute de faire autrement. D'ailleurs je suis fort persuadé que ma demande n'aurait aucun succès. Donnez-moi des nouvelles de votre santé, qui m'est toujours très chère, et ne cessez point d'aimer le cousin, qui est aussi dévoué qu'il le doit être.

222 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 18 mai ]691 2 juin 1691 TEXTE 223

172. A L'ABBÉ DUBOIS.

A Versailles, [18] mai 1691 (1 ).

Vous m'aviez promis, Monsieur, que vous viendriez dîner en tête à tête avec moi un des jours de cette semaine et que vous m'en avertiriez. Cependant, je ne reçois point de vos nouvelles, et je ne puis m'empêcher de vous en demander. Dimanche, je ne pourrai être libre qu'à quatre heures. Lundi, je ne serai ici que le matin jusqu'à dix heures; ainsi nous ne pourrions faire notre petite débauche (2) que demain samedi, ou mardi. Comme vous devez partir bientôt, je crains que vous ne m'échappiez. Il faut, et que je vous entretienne, et que M. le duc de Chartres me donne, s'il le peut, un moment d'audience (3) libre avant son départ. Vous ne voulez pas de mes compliments, Monsieur, et je vous honore trop pour vous en faire.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

173. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Vendredi 1" juin [1691 ?].

Si vous étiez libre chez vous, Madame, je m'y rendrais sans peine entre six et sept heures du soir. Vous savez qu'il ne coûte rien à un cerf de courir. Cela serait mieux en toutes manières, pourvu que vous soyez maîtresse de votre terrain, et que je ne fasse peur à personne (1). Quoique je sois persuadé que les croix vous sont bonnes, je ne laisse (2) pas d'être touché de vos peines.

174. A M'rne DE MAINTENON.

[1"-7 juin 1691].

Je prie Dieu, Madame, qu'il vous remplisse de son esprit, de ce bon esprit qu'il donne, comme dit l'Evangile, à tous ceux qui le lui demandent (1); c'est à dire, que tout autre esprit, quelque bon qu'il paraisse, n'a rien de droit et de solide; c'est à dire encore, que quiconque n'a pas ce bon esprit, a tort de ne l'avoir pas. Celui qui en est privé, ou ne le demande pas, ou le demande mal. Ce n'est point par les lèvres, ni par les actions extérieures; c'est par le désir du coeur, et par un profond abaissement de tout soi-même devant Dieu, qu'on attire en soi cet esprit de vie, sans lequel nos meilleures actions sont mortes. Dieu est si bon, qu'il n'attend que notre désir pour nous combler de ce don qui est lui-même. Le cri, dit-il dans l'Ecriture, ne sera pas encore formé dans votre bouche, et déjà, moi qui le verrai naître dans votre coeur, je l'exaucerai avant qu'il soit fait (2). Il nous prévient (3), il nous presse de le presser; il nous prie, pour ainsi dire, de le prier. Il souffre patiemment nos duretés, nos langueurs, nos lâchetés, nos ingratitudes; il nous ordonne de lui demander, tant il craint d'être réduit à ne nous donner pas. Ses menaces même sont les effets de son amour; il ne veut être craint qu'à cause qu'il craint lui-même que nous ne le forcions à nous perdre (4). 0 qu'il est bon notre Dieu, et qu'il est doux de le servir avec amour et confiance ! Que vous êtes heureuse, Madame, de sentir que tout bon esprit naturel n'est point véritablement bon, et qu'il faut un entier renouvellement (5) d'esprit par celui de Dieu, qui nous rend tout ensemble sages de sa sagesse (6), et enfants pour renoncer à la nôtre (7).

Je prie Notre-Seigneur de réunir en lui seul toutes vos affections, pendant que la multitude des occupations vous partagera au dehors (8). Prêtez-vous à Dieu avec souplesse dans sa main (9), pour faire de moment à autre tout ce qui lui plaît, et pour rompre votre volonté en vous laissant au (10) gré de la sienne.

175. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Samedi, 2 juin [1691].

Vous voulez bien, Madame, que je me dispense d'aller chez vous, à cause d'un gros rhume qui me fait garder ma chambre. Il ne m'a pas empêché de faire un projet de lettre que je vous envoie (1). Vous en prendrez sans façon, s'il vous plaît, ce que vous jugerez à propos, et ne douterez point de ma bonne volonté. Je prie Dieu, non de vous délivrer de vos croix, si elles vous sont nécessaires, mais de vous les faire porter avec un courage humble et paisible (2). La nature n'inspire qu'un courage (3) fier, dédaigneux et irrité contre les personnes dont Dieu se sert pour nous humilier (4). Soyez donc grande en Dieu et point en vous, grande par la douceur et la patience, petite par l'humilité.

Annexe du n° 175. A LA MÊME.

Tandis que nous demeurons renfermés en nous-mêmes, nous sommes en butte à la contradiction des hommes, à leur malignité et à leur injustice. Notre humeur nous expose à celle d'autrui; nos passions s'entrechoquent avec celles de nos voisins; nos désirs sont autant d'endroits par où nous donnons prise à tous les traits du reste des hommes. Notre orgueil, qui est incompatible avec l'orgueil du prochain, s'élève comme les flots de la mer irritée : tout nous combat, tout nous repousse, tout

224 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 juin 1691 23 juin 1691 TEXTE 225

nous attaque; nous sommes ouverts de toutes parts par la sensibilité de nos passions et par la jalousie de notre orgueil. I1 n'y a nulle paix à espérer en soi, où l'on vit à la merci d'une foule de désirs avides et insatiables, et où l'on ne saurait jamais contenter ce moi si délicat et si ombrageux sur tout ce qui le touche. De là vient qu'on est dans le commerce du prochain, comme les malades qui ont langui longtemps dans un lit : il n'y a aucune partie du corps où l'on puisse les toucher sans les blesser. L'amour-propre malade, et attendri sur lui-même, ne peut être touché sans crier les hauts cris. Touchez-le du bout du doigt, il se croit écorché. Joignez à cette délicatesse la grossièreté du prochain plein d'imperfections qu'il ne connaît pas lui-même; joignez-y la révolte du prochain contre nos défauts, qui n'est pas moins grande que la nôtre contre les siens : voilà tous les enfants d'Adam qui se servent de supplice les uns aux autres; voilà la moitié des hommes qui est rendue malheureuse par l'autre, et qui la rend misérable à son tour; voilà dans toutes les nations, dans toutes les villes, dans toutes les communautés, dans toutes les familles, et jusqu'entre deux amis, le martyre de l'amour-propre.

L'unique remède est donc de sortir de soi pour trouver la paix. Il faut se renoncer, et perdre tout intérêt, pour n'avoir plus rien à perdre, ni à craindre, ni à ménager. Alors on goûte la vraie paix réservée aux hommes de bonne volonté, c'est à dire à ceux qui n'ont plus d'autre volonté que celle de Dieu, qui devient la leur. Alors les hommes ne peuvent plus rien sur nous; car ils ne peuvent plus nous prendre par nos désirs ni par nos craintes : alors nous voulons tout, et nous ne voulons rien. C'est être inaccessible à l'ennemi; c'est devenir invulnérable. L'homme ne peut que ce que Dieu lui donne de faire; et tout ce que Dieu lui donne de faire contre nous, étant la volonté de Dieu, est aussi la nôtre. En cet état, on a mis son trésor si haut, que nulle main ne peut y atteindre pour nous le ravir. On déchirera notre réputation; mais nous y consentons, car nous savons combien il est bon d'être humilié quand Dieu humilie. On trouve du mécompte dans les amitiés; tant mieux : c'est le seul véritable ami qui est jaloux de tous les autres, et qui nous en détache pour purifier nos attachements. On est importuné, assujetti, gêné; mais Dieu le fait, et c'est assez. On aime la main qui écrase; la paix se trouve dans toutes ces peines : heureuse paix, qui nous suit jusques à la croix ! On veut ce qu'on a; on ne veut rien de ce qu'on n'a pas. Plus cet abandon est parfait, plus la paix est profonde. S'il reste quelque attache et quelque désir, la paix n'est qu'à demi : si tout lien était rompu, la liberté serait sans bornes. Que l'opprobre, la douleur, la mort, viennent fondre sur moi; j'entends J.C. qui me dit : Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ensuite ne peuvent plus rien (1). O qu'ils sont faibles, lors même qu'ils ôtent la vie ! que leur puissance est courte ! Ils ne peuvent que briser un pot de terre, que faire mourir ce qui de soi-même meurt tous les jours, qu'avancer un peu cette mort, qui est une délivrance; après quoi, on échappe de leurs mains dans le sein de Dieu, où tout est tranquille et inaltérable.

176. A LA MÊME.

A Versailles, 23 juin [1691].

Je ne puis, Madame, être aussi sensible que je voudrais l'être à votre douleur. J'y vois tant de marques de miséricorde, et une si grande moisson de grâce pour vous, que si la nature s'en afflige, la foi doit s'en réjouir. Vous perdez l'espérance, et sans espérance vous trouvez la paix par la soumission et par le sacrifice sans réserve (1). Voilà précisément comme Dieu vous veut; il vous pousse jusque-là pour vous détacher de tout ce qui n'est point lui-même. Que reste-t-il, que d'embrasser la croix qu'il vous présente, et de vous laisser crucifier ? Quand il vous aura bien crucifié, il vous consolera. Mais il ne fait pas comme les créatures, qui donnent des consolations empoisonnées, pour nourrir le venin de l'amour-propre; il ne console qu'après avoir ôté toute ressource à la nature superbe et molle (2). La paix que vous trouvez dans la soumission, sans aucun adoucissement extérieur des affaires (3), est un grand don. Par là Dieu vous accoutume à être exercée (4) sans être abattue. Quoique la nature lâche et sensible s'abatte, le fond demeure soutenu (5). C'est une paix d'autant plus pure qu'elle est sèche. La vue de Dieu, qui a tout droit sur sa créature, et celle de vos misères, qui ne méritent qu'humiliation et croix, sont le pain dont il faut vous nourrir dans cette épreuve. Vous y consentez; mais vous ne pouvez comprendre pourquoi Dieu frappe sur l'innocent pour purifier le coupable. Sachez, Madame, que personne n'est innocent, et ne peut entrer en jugement (6) avec lui. Que savez-vous si le même coup qui vous humilie, n'humiliera point aussi Monsieur votre frère (7) sous la puissante main de Dieu (8). Il faut adorer ses profonds conseils sans les pénétrer. Peut-être veut-il préparer de loin, par tant de malheurs, Monsieur votre frère à se tourner solidement vers lui; peut-être que vous vous réjouirez tous deux un jour de ce qui vous afflige maintenant. Laissez faire Dieu, Madame; les hommes ne peuvent rien. Quand tout semble perdu, tout est quelquefois sauvé. Dieu se plaît à nous précipiter (9) et à nous relever du précipice par sa seule (10) main. Mais quoi qu'il fasse pour Monsieur votre frère, songez à vous, pour accepter la croix, et pour adorer la main qui vous en charge afin de vous sanctifier. Heureux qui est prêt à tout, qui ne dit jamais : C'est trop; qui compte non sur soi-même, mais sur le Tout-Puissant; qui ne veut de consolation, qu'autant que Dieu lui-même en veut donner, et qui se nourrit de sa pure volonté !

s

22(j ( tett iti.,,,i'çeNWV“ I IO II Nt 1 +

;›,,,;d. 1691 TEXTE 227

177. A t'Amie 1)t

1$ »tad t it9i J.

1,<,-ti la,te di joie la lotie qut, ut a‘et. fait Ilion-

lit.ut dr iii r i I C"*, 4 al ir ers.iittat, que v uti* ïlf• f ti.-.->iet Malade, et que

M. le due de tiesit eutiereinent ‘i•noti,, à nuire

ail (i.

I.'tireinge cuti', uttli Mtirittendril met 'Madame de

N14.'114.1..11 urif* orçupatiuli grande qu'id .t pas ni())en de lui

rtceptemA prilditni quelque* jour, et- quou paUtrait lui dire en un autre I le plu,. j'avoue que jr Crains fort que le Hui ne trouve que ,tos deunirtncic t ;riment (loup e,ur e.up. Il y a peu de trinv-i tille VOUS

rx unc Via, i (.1) et Orci para.lita petit-f:tre contraire à la aux.lé-

tai ion qu'on attend de vous(4). D'ailleun, Madame de Nlaintenon qui

itC parle panai.> tir Witefin, dans lt cou ordinairet(s), AC Battrait en

\uni' fttNeur aller au-del' de tes saris nutum« au Roi par quel

canal cette- affaire * à elle, et et qui l'ublige à s'y intéresser. Il

[sent nirine surprit' que je m'en Sur re", ri-flexions, je conclus que

triller cette affaire, i1 faut que '.‘1. le due de Chartres et.riNe à Madame de Maintenon pour la supplier de parler tu 1(ui, et putti lui representer que vous draie* ce bCliairc parce qu'il est chez

et que ou.s niZ.tie si peu que ' rlu4 (dry/. (11. donner plus

(k I (Fur i OUN n'en demandez. Je crois que N ot.1, Nrt'Z (IV votre

cote eurire daii,. le 1.tienue ans au l'ere rie La et [informer de

lit demande dr .N1. le dur de F. tartre oint Xiia peii,ee. En raisonnant

jr r titP a!,tire que je fais connue pour tuoi-int-tne (6). Vous StIVVZ,

Mon>jetir- " quel 11'1, voudrais entrer dans toua vos intéri.ts, et

ti%ee quel attachement eorditil je v nus bone».

LeAtiilg DE 1-'‘11N1 1

J'attend> de N 41.1r otre rr,dution, \I, le due de

Cluirtre, dont je `-fils sincerriiient en peint (7).

17'7 A. Dt1301> A FÉNELoN.

Eruptiue, 1r t) août 1(.0)1.

J'ai eu l'honneur de vous rendre compte. Monsieur, que si mes soins n'maient pas eu tout le sticei que j'a\ ais souhaité, ils UN aient du moins empéelte la personne pour qui nous nous intéressons de m- determiner MI mal, et de se livrer à ceux qui pouvaient le corrompre. Je erois vous

avoir dit un MOI en rrtirrie temps (1C3 oppositions que je trouvais, et

des peines j'avais à es=suyer : je ne parlais que de ce qui est ici,

et j'avais eu tant de bi)in de n'en rien faire qui pût déplaire à Monsieur et de prendre l'air et les manières qui devaient lui être les plus agréables, que je croyais qu'il serait content de moi et que personne n'aurait occasion de m'entamer auprès de lui; mais j'apprends le contraire, et j'aperçois un si grand déchaînement contre moi, que pour vous dire la vérité, je me sens un peu ébranlé, et j'ai besoin de chercher auprès de vous de la consolation; voici la copie d'une lettre que Monsieur m'écrit.

« Il me revient de tous côtés que la bonne compagnie &éloigne fort de chez mon fils, et que tous vous autres qui êtes auprès de lui en êtes un peu la cause, sans le vouloir, je crois. et qu'on ne garde aucune dignité en servant mon fils; qu'on s'assied sur son lit et qu'on déjeune en le servant; car qu'on se mette à table quand il v en a une et qu'il l'ordonne, cela est bon. Enfin. je veux qu'on le serve comme moi-même et avec le même respect; de plus tout le monde trouve à redire que vous soyez toujours des premiers à la grande table. Vous avez de l'esprit, employez-le à voir ce qui est bon. et à faire de votre mieux. afin qu'on soit content de mon fils et de vous, car. selon qu'on m'écrit, on ne l'est guère; si cela se dit avec raison. j'espère que vous y remédierez et chercherez les occasions de me plaire. et moi de mon côté, quand cela sera, je vous ferai connaitre l'amitié et la confiance que j'ai en vous. J'ai cru vous faire plaisir en vous avertissant de tout ce qui se dit. Mandez-moi au vrai ce qui en est. »

Monsieur a écrit des choses encore plus fortes à _M. le duc de Chartres par le même courrier, particulièrement sur ce qu'on disait que je le faisais étudier chaque jour pendant six heures, et le lendemain il lui a envoyé le billet suivant :

(( Le Roi me dit hier au soir : D'où vient. mon frère. que mon neveu choisit l'armée pour faire ses études. et qu'il est enfermé six heures du jour avec son précepteur: cela est surprenant pour un homme qui veut apprendre la guerre. Vous voyez que ce que je vous mandais hier n'était pas sans raison. lie plus, cela fait plus de tort à l'abbé Dubois qu'il ne croit; ce n'est pas à dire que vous ne le voyiez pas, mais si longtemps que vous le faites, cela est plus de conséquence que vous ne pensez, etc. »

M. d'Arci et le sous-gouverneur ont vu de grandes lettres de diverses personnes, et m'ont dit qu'on était déchaîné contre moi chez Monsieur, qu'on avait résolu de me faire déserter et de me faire enrager, que je comptasse là-dessus; et quelques instances que je leur ai faites, ils n'ont pas voulu tue montrer leurs lettres ni entrer dans aucun détail; ce qui me fait voir qu'on leur a écrit des choses qu'ils croient devoir m'affliger, car sans cela ils ne feraient aucune difficulté de me communiquer les choses les plus particulières.

228 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 6 août 1691 8 août 1691 TEXTE 229

Je me flattais. On m'a fait des reproches sur toutes choses, sur lesquelles on a vu que que je tâchais de mériter quelque louange. Dans les reproches que l'on me fait, on s'est attaché justement aux choses sur lesquelles j'ai eu le plus d'attention et où ma conduite devrait être moins douteuse. On n'a pas assez pris soin de choisir ces reproches; s'asseoir sur le lit de M. le duc de Chartres et déjeuner en le servant, cela ne me regarde pas; je ne sers pas M. le duc de Chartres; c'est au sous-gouverneur que cela s'adresse, et il le prend pour lui.

Je n'ai jamais mangé avec M. le duc de Chartres au dîner et trois ou quatre fois seulement au souper, quoiqu'il m'ait fait appeler tous les jours, et je l'ai prié plusieurs fois de me permettre de manger toujours en particulier.

Pour l'étude de six heures, je suis honteux pour M. le duc de Chartres d'être obligé d'avouer que depuis qu'il est à l'armée il n'a pas lu une page. S'il s'est enfermé quelquefois une heure ou deux, c'était pour dormir après avoir extrêmement fatigué le matin; en général, j'ai eu grand soin de n'être avec lui qu'autant qu'il fallait pour le faire souvenir des sentiments qu'il doit avoir, et l'avertir des fautes que je savais qu'il avait faites.

Je n'ai pas répondu à Monsieur fort amplement; je lui ai mandé seulement que s'il y avait quelque chose de vrai dans les reproches que l'on me faisait, j'aurais recours à sa bonté et je me corrigerais; mais que, comme tout cela était sans aucun fondement, j'attendais qu'il fût informé de la vérité; que j'avouerais que j'étais honteux d'avoir eu à me justifier sur des choses qui ne pouvaient convenir qu'à un extravagant qui n'aurait pas envie de lui plaire.

J'ai cru qu'il était inutile d'entrer dans un plus grand détail, parce que Monsieur peut savoir de tout le monde la vérité, et non seulement je n'ai pas donné lieu qu'on m'imputât cette conduite, mais on a été même touché de ma discrétion, et des gens assez mal intentionnés d'ailleurs n'ont pu s'empêcher de l'avouer. Effectivement, j'ai eu toute l'attention dont je suis capable à ne faire de la jalousie à personne, et à ne donner aucun ridicule à M. le duc de Chartres, par une trop grande assiduité auprès de lui. Je crois que le secret de tout ceci est que M. le duc de Chartres s'étant un peu découvert par sa conduite, des gens qui ont dessein de se rendre maîtres de lui, sachant qu'il a quelque faiblesse, voient distinctement que, dès que je ne serai plus auprès de lui, ils en seront les maîtres et qu'il leur sera facile de le jeter dans toutes sortes de désordres, au lieu qu'ils ne sont pas si sûrs de la même chose, tant que je serai à portée de le faire souvenir de son devoir, de sa gloire et de ses véritables intérêts; qu'ainsi il faut m'éloigner par toutes sortes de moyens. Voilà, si je ne me trompe, sur quoi il faut juger. Je vous supplie très instamment de me donner vos conseils; ne faites aucune attention, s'il vous plaît, à mes intérêts; je compte le bien pour rien lorsqu'il s'agit de mon devoir ou de mon honneur et même de mon repos; je suis un peu blessé de l'injustice que Monsieur me fait, je me vois menacé de grands orages, j'ai affaire à des gens qui n'ont rien de sacré. Cette maison est remplie de tristes exemples, et le jeune prince que je veux servir n'est pas assez ferme pour me soutenir. Je vous supplie donc de me dire ce que je dois faire dans cette situation, jusqu'à quel point je dois souffrir, à quoi je suis engagé, et de quelle manière je dois me conduire.

Je ne sais qui peut avoir dit au Roi que je faisais étudier M. le duc de Chartres six heures chaque jour; cela ne vient pas immédiatement des personnes que je dois le plus craindre, mais ils l'auront auparavant répandu. Je serais bien fâché que le Roi pût croire que j'eusse de ces travers-là. Je vous conjure, Monsieur, de ne pas m'abandonner, je ferai ce que vous m'ordonnerez, et vous serez content de ma fidélité.

Madame de Maintenon eut la bonté de me dire, lorsque j'eus l'honneur de lui faire la révérence en partant, que je pouvais compter que le Roi me soutiendrait dans les traverses que l'on voudrait me faire dans cette maison-ci; ce mot me fortifia beaucoup. Je vous supplie, Monsieur, de vouloir bien l'en faire souvenir; j'ai besoin que le Roi soit prévenu, afin qu'on ne lui donne pas de mauvaises impressions contre moi et que je ne sois pas accablé lorsque j'y penserai le moins. M. Gaye m'a mandé à l'occasion du bénéfice de Brives avec quelle bonté vous vous intéressiez pour moi. Je vous en rends mille très humbles grâces, et je vous supplie d'être toujours bien persuadé de mon respect et de ma reconnaissance.

DUBOIS.

178. Au DUC DE NOAILLES.

A Versailles, 8 août [1691].

Vous m'avez si bien accoutumé, Monsieur, à vous importuner hardiment, qu'il faut bien que vous me pardonniez cette liberté. Agréez donc, s'il vous plaît, que je vous parle en faveur du fils de M. de Cailletière (1), qui est président à Niort. Ce fils sert en Roussillon. Il s'appelle Bernardière, et a une compagnie (2). Il assure que M. de Préchac (3), inspecteur des troupes, cherche à lui nuire; et le père offre de faire toutes les dépenses nécessaires pour faire servir son fils avec honneur. Je ne puis m'empêcher, Monsieur, de vous recommander de tout mon coeur les intérêts du fils, en considération du père, à qui je suis fort obligé. J'espère, Monsieur, que vous aurez la bonté de lui accorder l'honneur de votre protection dans tout ce que le service permettra.

Je ne vous dis rien ici de mes inquiétudes sur vos indispositions, ni de la joie que j'ai ressentie des louanges qu'on vous a données en bon lieu (4). Madame la duchesse de Noailles me dit souvent de vos nou-

230 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 noiit l691 16 octobre 1691 TEXTE 231

velles. On ne peut être plus touché que je k suis de sa bonté, et des qualités solides qui accompagnent sa gaîté. Hien ne vous est plus respectueusement attaché, Monsieur, que votre tri.› humble et très obéissant serviteur.

179. A L'ABBÉ DUBOIS.

12 août [1691].

J'ai parlé, Monsieur, au Père de La Chaise sur le prieuré de Brives. 11 m'a dit que M. le duc de Chartres Fa sollicité là-dessus par le canal de M. de La Chaise le fils (1), et m'a paru vouloir vous faire plaisir. Il est entré dans vos raisons, et j'espère qu'il parlera au Roi d'une manière à ne vous point commettre (2) sur le désintéressement.

Je ne manquerai pas, Monsieur, de chercher les occasions de faire savoir (3) l'injustice qu'on vous a faite et vos bonnes intentions; il faut ôter aux gens tout prétexte et vous tenir si reculé (4) qu'on ne puisse jamais dire que vous vous avancez trop. Vous aurez à souffrir le reste de la campagne, vous tâcherez de soutenir le bien et d'excuser le mal, après quoi vous pourrez à votre retour faire entendre la modération de votre procédé. Je suis toujours à vous, Monsieur, sans compliment (5), du fond du coeur.

180. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Jeudi, 20 septembre [1691].

Si vous voulez, Madame, venir tantôt vers les sept heures chez Mad. la D. de Chevreuse, j'espère qu'elle nous recevra charitablement, quoique je n'aie point encore mis le pied à sa porte (1). Vous voyez par là, Madame, que je ne suis pas moins sauvage pour elle que pour vous. Je ne le suis plus même (2) pour vous, ce me semble : vos peines (3) m'ont ôté mon humeur farouche.

Il y a longtemps que je crois que vous ne pourrez faire mourir le Roi à tout ce qui l'éloigne de Dieu, qu'après qu'il aura bien servi à vous faire mourir à vous-même et à tout appui (3). Pourvu que l'oeuvre de Dieu s'accomplisse, consentez à souffrir sans bornes, ni pour la violence ni pour la durée (4).

Prêtez-vous (5) à tout, Madame; Dieu demande tout, et ne prend que ce qu'il lui faut. Je ne suis en peine que de votre santé, que je vous supplie de ménager comme le bien d'autrui (6).

182. A LA MÈRE MARIE DU S. SACREMENT (1).

A Versailles, fin de septembre [1691].

J'ai appris, ma Révérende Mère, avec une sensible douleur, la perte que nous avons faite; je dis nous car il me semble que je dois bien la partager dans mon coeur avec toute votre communauté. J'avais une vénération cordiale pour la mère Agnès (2), et sa mémoire me sera toujours chère. Je suis plein de tout ce que j'ai connu de sa sagesse, de sa conduite, de la bonté de son coeur pour ses amis (3), de sa capacité pour les emplois qu'elle a remplis si longtemps, enfin de sa piété. Elle était simple, petite à ses propres yeux, douce et condescendante pour le prochain, propre à consoler, d'un excellent conseil, d'un courage ferme. Je prie Notre Seigneur qu'il lui donne la récompense de tant de vertus, et à ses filles la force de les imiter de plus en plus. Je me sens attendri en cette occasion, par attachement à la personne que nous avons perdue, et par zèle pour votre maison. Permettez-moi, ma Révérende Mère, d'ajouter que je ressens beaucoup aussi cette croix pour vous, je suis sûr que vous en êtes accablée au dedans, quoique vous soyez occupée au dehors à consoler les autres. Cette bonne Mère prie maintenant pour vous, elle servira encore plus votre communauté par là, qu'elle ne la servait par ses travaux et par ses exemples. Bientôt tout sera réuni, nous allons tous mourir en peu de jours, et nous retournerons à jamais dans la même vie...

L'ABBÉ. DE FÉNELON.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

181. A Mm• DE MAINTENON.

[21-26 septembre 1691].

Vous voulez, Madame, que Dieu ait pitié de vous dans vos peines (1); pour moi je sais que toutes ces peines sont des épreuves (2), non seulement de sa pitié, mais encore de son tendreamour. Il n'y a que les âmes purifiées par le feu de la tribulation, qu'il trouve dignes de lui. 183. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mardi, 16 octobre [1691].

J'ai demandé, Madame, à Mad. la Duchesse de Beauvillier (1) un territoire propre à notre conférence (2). Nous aurons le cabinet de M. le D. de Beauvillier, duquel nous chasserons tout ce qui se présentera.

232 couitEMPONDANCE Fi.NE1,(IN 16 octobre, 1691

28 janvier 1692 TEXTE 233

si VOI1M voulez vous y rendre demain i1 sept heures trois quarts, qui est l'heure où je sors de citez M. k 1). de Bourgogne, je m'y rendrai de mon côté pour recevoir %or, ordres. je voudrais, 'Madame, être libre de vous offrir le choix de toutes les autres heures. Mais je n'ai que (4) temps du soir.

184. A M— DE LA FI I.01.IE

Verenillre, 10 novembre [1691 ?] (2).

Vous pouvez m'envoyer ce que vous avez retiré de la Mothe (3). S'il y avait un bougeoir d'argent, je m'en accommoderai. Pour la chasuble qui est à Monsieur l'abbé de Chanterac, gardez-vous bien d'en parler; il faut qu'elle lui demeure. Le reste qui sera libre et sans destination dnns le testament me fera plaisir pourvu que vous jugiez que cela me convienne (4).

185. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Vendredi, 30 novembre [1691].

J'apprends, Madame, que l'éloquence de Monsieur le comte de Gramont a fait plus que vous n'osiez espérer pour la liberté de Monsieur votre frère (1). Souffrez que je vous en témoigne ma joie dans ce billet, en attendant que je puisse, dans quelque entresol, ou auprès de la petite cheminée de marbre blanc, vous dire combien je prends de part à cet heureux succès.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

186. A LA MÊME.

A Versailles, 22 décembre [1691].

Je vous assure, Madame, que la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, m'a causé une sensible joie. J'y apprends que vous vous portez mieux, que vous devez revenir ici au commencement de l'année, et ce qui est encore meilleur, que vous avez tâché de faire un bon usage de vos croix. Ce qui attaque votre délicatesse et votre propreté dédaigneuse va droit au but. Dieu sait bien choisir ce qu'il nous faut, et tous les coups dont il nous frappe sont des miséricordes. Votre mal vous vaut mieux que tous les talents naturels qui vous ont attachée au monde. Vous êtes fort heureuse de faire cette pénitence; elle doit vous apprendre

à ne mépriser rien, à n'avoir horreur de rien, à ne vous préférer à personne, à supporter les misères d'autrui. La lèpre de l'orgueil, de l'amour-propre, et de toutes les autres passions de l'esprit, si nous n'étions point aveugles, nous paraîtrait bien plus horrible et plus contagieuse que les plus sales maladies, qui ne défigurent que la chair. J'attends, Madame, avec une sincère impatience votre retour; personne n'en sera plus touché que moi, et n'a plus de respect pour vous.

187. A Mme DE MAINTENON.

[1691].

Pour l'oraison dont nous parlions hier, vous savez, Madame, combien de fois je vous ai dit que des choses, très bonnes en elles-mêmes, ne doivent point être communiquées à certaines personnes, qui ont besoin d'un autre aliment.

L'abus de ces derniers temps est d'avoir trop divulgué les dispositions auxquelles Dieu attire quelques âmes, et de rendre ces choses communes à toutes celles qui sont dans la piété. Chacun doit se borner à manger sa portion, et non celle de son voisin.

Ceux qui lisent certains états, fort éloignés du leur, s'imaginent y être, ou du moins veulent s'y mettre eux-mêmes, au lieu qu'il n'y a que Dieu qui y mette véritablement. De là naît l'illusion; et ensuite on s'en prend à l'oraison, pour tous les maux qu'elle n'a point faits.

Quand je vous ai parlé et écrit de ces choses, c'est qu'il m'a paru que vous les goûtiez et que vous y entriez avec attrait. D'ailleurs je serais bien fâché de vous y vouloir mettre. Les hommes ne doivent ni pousser ni arrêter, ils doivent suivre Dieu pas à pas. Je le prie de ne permettre jamais que vous soyez arrêtée dans votre course.

188. A Mme DE LA MAISONFORT.

28 janvier [1692] (1).

.. Voyez si vous Il n'en veut point grâces, c'est en se liberté.

voulez vous défier de Dieu et lui marquer des bornes. souffrir avec les âmes qu'il a prévenues de certaines livrant à son esprit que vous trouverez la paix et la

234 f_01110,poNtliv\( f i.r, r 6 février 1692 TEXTE 235

189. .A \i" et

r. 2 féNrirr [1692],

PtIrifiel,VOW., (qu'ore; pourquoi ne de ous pas plus suinte que

prissi,e jc,prre Ttet11, pui,;,que vous voulee tout, sana réserve.

'nichez d'exciter. datp.‘ votre cœur, une douleur souveraine de vos péchés, et uue r(solution ferme dr ne plus retomber dniu vos péchés, quoi qu'il vous CIn coiite.

Offrez demain N.S. comme la sainte Vierge, et recevez-le comme saint Simon. Enfin k Sauveur est venu, k rédempteur d'Israël, la gloire, la consolation, la sanctification du peuple fidèle. II n'y a point d'autre que lui sous le ciel. au nom duquel nous devions être sauvés (1).

Croissez dans sa connaissanee, dans son amour et dans la pratique des vertus dont il < ou, a donné de si grands exemples. En vain portez-vous le nom de cliretienue, ai vou, n'étes revétue de lui, au dedans et au dehors. Le christianisme n'est point seulement en nom et en parole, mais consiste dans l'imitation de J.C. notre Sauveur, bientôt notre juge et notre glorificateur. Sop.-z à lui, plus que jamais, au milieu des peines, s'il le faut, et des contradictions.

189 A. LE CHANOINE A. DE GÉRARD-LATOUR (1) A FÉNELON.

Monsieur,

Je prends la liberté de vous écrire au sujet de certains papiers de Mr Fraxin que feu Monseigneur de Sarlat votre oncle avait mis entre mes mains, et que W Gaurenne (2) me redemande pour remettre à à Mr de Salagnac (3) ou bien à MT le marquis de Fénelon votre neveu (4). Comme ces papiers ne regardent que la généalogie de votre famille et

qu'ils pourraient s'écarter entre les mains de ces j'ai cru qu'au

préalable j'étais obligé de vous en donner avis, cependant que j'ai demandé du temps pour les chercher parmi mes papiers pendant ce grand froid que mon thermomètre marque à cinq degrés et que la rivière charrie.

11 y a, ce me semble, trois ou quatre cahiers de Mr Fraxin. L'un est la suite généalogique de M" de Fénelon depuis qu'ils sont sortis de Salagnac, l'autre est des alliances de Mrs de Salagnac et de Fénelon avec d'autres illustres familles. J'en avais un troisième qui contenait les nataliees et le baptistère des enfants de la maison de Fénelon depuis l'an 1520 jusqu'en 1656. Il y a dix ou douze ans que l'on me demanda ce dernier cahier pour prouver la natalice de Madame de La Filolie,

Gaurenne le retira ensuite et depuis je ne l'ai pas vu. J'ai encore la Vie de Mr l'ambassadeur écrite de la main de Mr Fraxin (5). Voilà à peu près ce que j'ai ou que j'ai vu de ce curieux généalogiste de la maison de Fénelon.

J'ai encore une petite liasse des lettres qui méritent d'être conservées, puisque ce sont les originaux de plusieurs lettres de Charles IX, Henri III, Henri IV et de Catherine de Médicis écrites à Mr l'ambassadeur (6) ou à Mr Jean de Salagnac son neveu (7). Il y a de quatre différentes sortes de lettres (8) : 1° il y en a quatre écrites sur le mariage de la Reine d'Angleterre ès années 1576, 80 et 81 (9); trois de Catherine et une d'Henri III. 2° Touchant les ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit (10) : elles ne peuvent pas être plus honnêtes ni plus avantageuses pour Mr l'ambassadeur, elles sont des années 1568 et 78, avec le mémoire en original et la lettre envoyés à Mr de Lansat (11) pour donner le collier de Saint-Michel à Mr l'ambassadeur. 3° Les lettres de l'an 1599 pour l'ambassade d'Espagne. II y a un cahier de huit lettres copiées desquelles il y a les originaux de la 6', 7' et 8' d'Henri IV (12) et autres deux lettres : l'une de Mr de Villeroy (13) et l'autre de Mr de Neuf-ville (14), qui ont été écrites à Mr l'ambassadeur dans le temps qu'il devait partir de Fénelon pour Bordeaux où il mourut le 13 août de la même année. 4° Sept lettres en original : 4 d'Henri III, 2 de Catherine qui regardent la conservation de la ville de Sarlat et du voisinage et sur la mort de Mr Jean de La Mothe Fénelon tué devant Domine (15).

La 7' lettre est d'Henri IV, de l'an 1589, à l'ambassadeur, le conjurant de se trouver à l'assemblée des Notables (16), finissant en ces termes : avec assurance d'y être aussi bien vu et reçu que autre qui s'y puisse trouver. Ce prince dit une chose dans cette lettre qui est fort remarquable pour les grands et même pour les petits... Et je ne serai jamais, dit-il, tant ami de mes opinions que je ne les laisse conduire et manier par la raison. Cette lettre est excellente, un Roi ne peut pas marquer plus d'estime et d'amitié à un de ses sujets qu'Henri IV en marque à Mr l'ambassadeur par cette lettre. Si j'eusse suivi mon inclination, je vous en eusse envoyé une copie. J'ai trouvé d'abord cette liasse, parce que j'en [ai] toujours pris grand soin.

Vous voyez par là, Monsieur, l'importance qu'il y a pour votre famille que ces lettres ne se perdent pas; aussi ne les remettrai-je qu'entre les mains de celui que vous voudrez que je les remette. On peut trouver des copies des autres cahiers, mais ces lettres sont des originaux qui font honneur à votre famille et qu'on ne saurait trouver ailleurs. J'avais en un lieu séparé la liasse de ces lettres; je chercherai cependant les autres cahiers, je crois qu'il y a les écritures de preuve de noblesse que produisit Mr votre frère en 1667 (17), mais je n'ai pas ni l'arbre généalogique ni les pièces justificatives. Je suis bien aise que cette occasion me donne lieu de vous souhaiter une bonne année, une parfaite santé

6 février [1692].

236 CORRESPONDANCE DE FIINELON 6 février 1692 29 février 1692 TEXTE 237

et que le Bon Dieu vous donne les grâces n(cessaires pour la conduite des princes qu'il vous a commis, comme étant avec un profond respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Sarlat, ce 6e février 92. GÉRARD, CHAN.

J'ai remarqué autrefois que le Sr Viguier en dressant les preuves de noblesse de Np votre frère s'était trompé en plusieurs endroits, surtout en parlant d'Elie de Salagnac, év. de Sarlat, et citant pour cela Gallia christiana. Le premier se trompe disant qu'il fut fait Ev. l'an 1360 (ce fut en 1358), et Gallia christiana en disant qu'il mourut en 1361 : prenant la mort au lieu de son élection à l'archevêché de Bordeaux où il vécut jusqu'en 1378 (18). J'ai pour cela des preuves incontestables : sa mère De Alix d'Estein était tante de Pierre d'Estein fait cardinal par le pape Urbain V sous le nom de Ste Marie Transtyberin le 6 juin 1369, le faisant même son vicaire au patrimoine de l'Eglise, il était cousin germain de notre Elie (19). J'ai fait autrefois une dissertation sur cette translation. Je ne blâme pas M" de Sainte-Marthe de ce mécompte, car je me blâmerais moi-même qui leur ai donné les mémoires, mais Mi" Tarde (20). Ce fut cet Helie, arch. de Bordeaux, qui l'an 1367 baptisa dans Saint-André Richard, fils du Prince de Galles, né à Bordeaux. Sur quoi on corrige un passage de l'imprimé de Froissard où on lit Henri pour 1-Mie. Tout cela a causé plusieurs mécomptes à M" de Sainte-Marthe, tant parlant des Ev. de Sarlat que des Archev. de Bordeaux. Toutes ces fautes méritent d'être corrigées et non copiées dans votre généalogie.

190. A Mm° DE LA MAISONFORT.

29 février [1692] (1).

Je me réjouis de vous savoir à la veille d'un grand sacrifice où j'espère que vous trouverez la paix. Il la faut moins chercher par l'état extérieur, que par la disposition intérieure. Toutes les fois que vous voudrez prévoir l'avenir, et chercher des sûretés avec Dieu, il vous confondra dans vos mesures, et tout ce que vous voudrez retenir vous échappera. Abandonnez donc tout sans réserve. La paix de Dieu ne subsiste parfaitement que dans l'anéantissement de toute volonté et de tout intérêt propre. Quand vous ne vous intéresserez plus qu'à la gloire de Dieu et à l'accomplissement de son bon plaisir, votre paix sera plus profonde que les abîmes de la mer, et elle coulera comme un fleuve. Il n'y a que la réserve, le partage d'un coeur incertain, l'hésitation d'un coeur qui craint de trop donner, qui puisse troubler ou borner cette paix, immense dans son fond comme Dieu même. Vous êtes la vraie femme de Lot, qui, par inquiétude et défiance, regarde toujours derrière elle pour voir ce qu'elle quitte. Ce que vous quittez n'est non plus bon à revoir qu'à retenir. Il faut qu'il échappe autant à vos yeux qu'à vog mains. L'incertitude de votre esprit, qui ne se tient pas assez ferme dans ce qu'on lui a décidé, vous donne bien des peines et à pure perte, et vous recule dans la voie de Dieu. Ce n'est pas avancer; c'est tournoyer dans un cercle de pensées inutiles.

On ne peut pas dire que vous soyez indocile, car personne n'a jamais moins résisté que vous aux vérités les plus fortes : mais votre docilité n'a d'effet que quand on vous parle, et vous retombez bientôt dans vos incertitudes. Voici une espèce de crise, où il faut faire un vrai changement. Ne vous écoutez donc plus vous-même, et marchez hardiment après les décisions. C'est écouter la tentation, que de s'écouter soi-même. Demain vous ne serez plus à vous : il y a déjà longtemps que vous ne devriez plus y être. Dieu vous prend tout à lui, et vous ne vous laissez pas assez prendre. Vous manquez de courage. C'est la fausse sagesse, c'est l'intérêt propre qui décourage l'âme. Dès que vous ne tiendrez plus qu'à la volonté de Dieu, vous ne craindrez plus rien, et rien ne retardera plus votre course. Laissez tomber tous les mouvements naturels; par là vous vous épargnerez au dedans beaucoup d'inquiétudes, et au dehors beaucoup d'indiscrétions.

Dieu vous veut sage, non de votre propre sagesse, mais de la sienne. Il vous rendra sage, non en vous faisant faire force réflexions, mais au contraire en détruisant toutes les réflexions inquiètes de votre fausse sagesse. Quand vous n'agirez plus par vivacité naturelle, vous serez sage sans sagesse propre. Les mouvements de la grâce sont simples, ingénus, enfantins. La nature impétueuse pense et parle beaucoup : la grâce parle et pense peu, parce qu'elle est simple, paisible et recueillie au dedans. Elle s'accommode aux divers caractères; elle se fait tout à tous; elle n'a aucune forme ni consistance propre, car elle ne tient à rien, mais elle prend toutes celles des gens qu'elle doit édifier. Elle se proportionne, se rapetissse, se replie. Elle ne parle point aux autres selon sa propre plénitude, mais suivant leurs besoins présents. Elle se laisse reprendre et corriger. Surtout elle se tait, et ne dit au prochain que ce qu'il est capable de porter; au lieu que la nature s'évapore dans la chaleur d'un zèle inconsidéré.

Je demanderai à Dieu qu'il fasse de vous comme de ce qui lui appartient sans réserve, et qu'il ne vous épargne en rien pour tirer sa gloire de vous. Malheur aux âmes faibles, timides et intéressées, que Dieu est obligé de ménager, et qui donnent des bornes à sa grâce ! Dieu ne règne point quand il n'est le maître qu'à une certaine mesure. Son règne doit être d'un empire souverain, et tout autre est indigne de lui. Il faut que sa volonté se fasse sur la terre comme dans le ciel. Tout ce qui n'est point dans cette pure désappropriation de toute volonté pour se sacrifier à celle de Dieu, n'étant point purifié par le pur amour en cette vie, le sera en l'autre par le feu de la justice divine dans le purgatoire.

238 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 mars 1(92 21 mars 1692 TEXTE 239

191. A BOSSUET.

194. A Mme DE MAINTENON.

A Versailles, 3 mars [1692].

Ce 12 mars [1692].

J'ai lu, Monseigneur, votre Mémoire (1) sur les ouvrages de M. Du Pin (2), et je n'oserais vous dire tout le plaisir qu'il m'a fait : il y a seulement un petit endroit où MM. de Court (3), de Langeron (4), de Fleury et moi nous trouvons tous que vous allez un peu au-delà des paroles de l'auteur, dans la censure que vous en faites. Puisque vous serez ici environ huit jours après Pâques (5), il faut attendre (6) à examiner cet endroit avec vous. Cependant je n'enverrai point le Mémoire à M. Pirot. Pour M. Racine (7), je lui montrerai votre lettre dès que je le verrai. J'ai été ravi de voir la vigueur mesurée du vieux docteur et du vieux évêque. Je m'imaginais vous voir en calotte à oreilles (8), tenant M. Du Pin, comme un aigle tient dans ses serres un faible épervier (9).

192. A eu° DE LA MAISONFORT.

3 mars [1692].

Je suis ravi, Madame, que vous soyez en paix, et que vous ayez plus de courage que vous n'en témoignâtes dans le parloir, quand il fallut aller faire vos voeux (1). Dieu vous fera trouver, selon le besoin, plus de force et de tranquillité que vous n'en auriez osé espérer; mais il faut se livrer à lui sans condition, et si vous voulez en faire, il prendra plaisir à vous confondre (2). Pour vos lectures, faites-les sobres, sans vouloir nourrir l'esprit, donnant tout au coeur. Le Nouveau Testament, les Psaumes, l'Imitation ne peuvent jamais être que bons : saint François de Sales est excellent, et peut vous faire de grands biens, si vous le goûtez. Pour les lettres de M. de Bernières (3), je ne les connais pas; j'ai vu seulement son I" tome du Chrétien intérieur, et j'en ai été fort touché autrefois. Quand on lit bien, on n'a pas besoin de lire beaucoup.

193. A Mn"' DE LA FILOLIE (1).

6 mars [1692].

J'ai reçu, ma chère soeur, ce que vous m'avez envoyé par M. de Ravillon, avec le calice d'argent, la patène de même, la chasuble verte, la bourse et le voile de même, les deux vieux flambeaux d'argent, le portefeuille et les deux sachets de senteur. La présente lettre vous servira de reçu et, par conséquent, de décharge pour toutes ces choses.

Je prie Notre-Seigneur d'être en vous, et de vous déposséder de vous-même. On ne saurait servir deux maîtres (1); et Dieu ne régnera librement dans notre coeur, qu'après nous en avoir chassés, sans laisser aucun retranchement (2) à l'amour-propre le plus sage et le plus vertueux.

Ces paroles sont bientôt dites; mais le sens en est infini à qui le comprendra dans toute son étendue. Il n'y a que l'Esprit de Dieu qui comprenne les profondeurs de Dieu, dit saint Paul (3). Comprenez-les, Madame, par son esprit, et ne craignez point de vous perdre en lui. Il vous a donné beaucoup, il veut beaucoup de vous : ses desseins sont grands, mais la moindre hésitation les bornerait. Je le prie de vous entraîner dans cet abîme d'amour, où toute sagesse humaine perd pied (4).

195. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Vendredi, 21 mars [1692].

Ce n'est pas moi, Madame, qui suis difficile à voir; c'est vous. Souvenez-vous-en bien, et n'allez plus gronder contre les gens qui me gardent comme une relique (1). Je n'oserais vous aller chercher entre Monsieur le C. de Gramont et tous ces autres gens qui vous tiennent si bonne compagnie : à parler bien sérieusement, je vous plains de vos embarras. Vous auriez grand besoin de certaines heures libres, où vous pussiez vous recueillir. Tâchez de les dérober, et comptez que ces petites rognures de vos journées seront le meilleur de votre bien. Surtout, Madame, sauvez votre matin (2), et défendez-le comme on défend une place assiégée. Faites des sorties vigoureuses sur les importuns; nettoyez la tranchée (3), et puis renfermez-vous dans votre donjon. L'après-dînée même est trop longue, pour ne reprendre point haleine (4).

Le recueillement est l'unique remède à vos hauteurs, à l'âpreté de votre critique dédaigneuse, aux saillies de votre imagination, à vos impatiences contre ceux qui vous servent, à votre goût pour le plaisir, et à tous vos autres défauts. Ce remède est excellent, mais il a besoin d'être fréquemment renouvelé. Vous êtes une bonne montre, mais dont la corde est courte, et qu'il faut remonter souvent (5). Reprenez les lectures qui vous ont touchée; elles vous toucheront encore, et vous en profiterez mieux que la première fois. Supportez-vous vous-même, sans vous flatter ni décourager. On trouve rarement ce milieu; on se promet beaucoup de soi et de sa bonne intention, ou bien on désespère de tout. N'espérez rien de vous; attendez tout de Dieu. Le désespoir de notre

240 CORRESPONDANCE DE FiNELON 21 mars 1692 4 avril 1692 TEXTE 241

propre faiblesse, qui est incorrigible, et la confiance sans réserve en la toute-puissance de Dieu, sont les vrais fondements de tout l'édifice spirituel (6). Quand vous n'aurez pas de grands temps à vous, ne laissez pas de profiter des moindres moments qui vous restent. Il ne faut pas beaucoup de temps pour aimer Dieu, pour se renouveler (7) en sa présence, pour élever son coeur vers lui, ou l'adorer au fond de son coeur, pour lui offrir ce que l'on fait et ce qu'on souffre. Voilà le vrai royaume de Dieu au dedans de nous (8) que rien ne peut troubler.

196. A BOSSUET.

A Versailles, 23 mars [1692].

M. Racine est venu me parler de M. Du Pin, qui se plaint, Monseigneur, de ressentir (1) votre indignation sans l'avoir méritée. Vous l'avez traité en pleine Sorbonne (2), dit-il, comme un Socinien (3) vous l'avez dénoncé à M. l'archevêque de Paris (4) et à M. le chancelier (5). Pour M. l'archevêque, il assure que ce prélat lui a témoigné une bonté paternelle (6). M. Racine, qui est son très proche parent, n'a point voulu néanmoins entrer dans ses intérêts (7), supposant qu'il n'était pas à soutenir, puisque vous le condamniez. M. Racine se borne à désirer de lui faire connaître son tort, et de travailler à le ramener dans le bon chemin, quand vous aurez eu la charité de lui expliquer les égarements (8) de son parent.

Il me paraît, Monseigneur, que M. Racine, dans toute cette affaire, est aussi touché qu'il le doit être du respect qui vous est dû, et des motifs de zèle pour la religion qui vous animent. Je lui ai conseillé de disposer son parent à écouter de bons conseils, et à ne craindre point de réparer ses fautes. Il m'a promis d'y travailler, et de tâcher de l'empêcher d'aller chez M. l'archevêque de Paris, qui lui avait promis quatre docteurs pour examiner son livre, et pour l'approuver par son autorité, s'il n'a point de venin (9). Quand vous viendrez ici après Pâques, M. Racine vous suppliera de nous expliquer tout ce que vous connaissez de répréhensible dans les ouvrages de M. Du Pin; après quoi il fera ses efforts pour lui faire réparer le passé, et pour lui faire prendre d'autres maximes par rapport à l'avenir. Je crois, Monseigneur, que vous serez content, si M. Du Pin répond aux bons desseins de M. Racine, puisque vous ne prenez d'autre intérêt que celui de la religion dans cette affaire (10).

197. A Mme DE MAINTENON.

24 mars [1692].

J'avais eu (1), Madame, à plusieurs reprises la pensée de vous écrire, sur ce qui vous regarde. Vous me paraissez accablée, à ne pouvoir respirer (2).

D'ailleurs je crains que vous ne preniez la piété avec un certain effort de courage (3) et une certaine sévérité contre vous-même, qui n'est pas, si je ne me trompe, ce que Dieu veut de vous.

Il lui faut quelque chose de simple, de petit à vos propres yeux, de gai et d'enfantin par la confiance; votre corps et votre esprit en seront soulagés et mis au large (4).

Au reste, je suis convaincu que Dieu ne veut rien faire par vous, qu'après avoir tout confondu, tout écrasé, et tout anéanti en vous (5).

Laissez-le faire, et tout ira bien (6); il ne vous facilitera vos bonnes oeuvres, qu'après avoir bien sapé les fondements de toute espérance humaine, car il est jaloux de sa gloire et de notre confiance. C'est sur le désespoir qu'il bâtit l'espérance, pour ses vrais enfants.

Il faut que vous soyez dans l'intérieur aussi petite, aussi avilie (7), aussi impuissante, aussi découragée, aussi dépouillée de tout, que vous paraissez au dehors digne de l'envie et élevée au dessus des autres.

Laissez-vous donc mettre bien bas, et soyez persuadée que Dieu, par là, creuse les fondements de son édifice; plus le fondement sera creux, plus l'édifice s'élèvera.

Mais je vous demande, au nom de Dieu, d'éviter une exactitude (8) sèche et triste dans la piété.

Où est l'eprit de Dieu, là est la vraie liberté (9). Je le prie, par le sang de son Fils, répandu de sa croix sur nous, de vous donner sa paix et sa joie.

198. A LA MÊME.

Le Vendredi Saint, 4 avril [1692].

Je prie Notre-Seigneur en ce jour qui est un jour de croix et de mort (1) de vous faire mourir à vous-même dans la partie la plus intime et la plus vivante qui est l'amour de votre propre vertu, en tant qu'elle est la vôtre. Dieu donne souvent un naturel sincère et courageux à ceux qu'il veut faire les instruments de sa grâce, mais il faut qu'ils meurent à leur bon naturel comme ceux qui sont mal nés à leurs mauvaises inclinations (2).

[Je voudrais bien que vous eussiez renoncé à celle de prendre tout sur vous et rien sur les autres, c'est un courage d'amour-propre. On trouve qu'il est beau quo

242 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 4 avril 1692 25 avril 1692 TEXTE 243

le moi mette tout dans le commerce et qu'il n'y reçoive rien; mais l'amour-propre trouve dans ces fausses mesures ce qu'il mérite de trouver. A forer de ne vouloir jamais gêner les autres, on les géne souvent; premièrement ils souffrent de cette délicatesse qui veut tout donner sons rien prendre; de plus ils mont toujours comme sur deg ()Mies par l'incertitude où votre réserve les met. Un peu de décision plus simple• I-•y mettrait au large, et vous missi; d'ailleurs, votre amour-propre se lasse à la tin de prendre tout sur lui, de là viennent vos dégoûts, vos lassitudes et vos bouf-

do vivacité contre votre prochain (3)].

199. A J. N. COLBERT, ARCHEVÊQUE DE ROUEN (1).

A Versailles, 8 avril [1692].

J'apprends, Monseigneur, que M. Mansard (2) vous a donné de grands desseins de bâtiments pour Rouen et pour Gaillon (3). Souffrez que je vous dise étourdiment ce que je crains là-dessus. La sagesse voudrait que je fusse plus sobre à parler; mais vous m'avez défendu d'être sage (4), et je ne puis retenir ce que j'ai sur le coeur. Vous n'avez vu que trop d'exemples domestiques (5) des engagements insensibles dans ces sortes d'entreprises. La tentation se glisse d'abord doucement; elle fait la modeste de peur d'effrayer, mais ensuite elle devient tyrannique (6). On se fixe d'abord à une somme fort médiocre (7); on trouverait même fort mauvais que quelqu'un crût qu'on veut aller plus loin; mais un dessein en attire un autre; on s'aperçoit qu'un endroit de l'ouvrage est déshonoré par un autre, si on n'y ajoute un autre embellissement. Chaque chose qu'on fait paraît médiocre et nécessaire : le tout devient superflu et excessif. Cependant les architectes ne cherchent qu'à engager; les flatteurs applaudissent; les gens de bien se taisent, et n'osent contredire. On se passionne au bâtiment comme au jeu; une maison devient comme une maîtresse. En vérité, les pasteurs, chargés du salut de tant d'âmes, ne doivent pas avoir le temps d'embellir des maisons. Qui corrigera la fureur de bâtir, si prodigieuse en notre siècle (8), si les bons évêques mêmes autorisent ce scandale ? Ces deux maisons, qui ont paru belles ît tant de cardinaux et de princes, même du sang, ne vous peuvent-elles pas suffire (9) ? N'avez-vous point d'emploi de votre argent plus pressé à faire ? Souvenez-vous, Monseigneur, que vos revenus ecclésiastiques sont le patrimoine des pauvres (10); que ces pauvres sont vos enfants, et qu'ils meurent de tous côtés de faim (11). Je vous dirai, comme dom Barthélemi des Martyrs disait à Pie IV, qui lui montrait ses bâtiments (12) : Die ut lapides isti panes fiant.

Espérez-vous que Dieu bénisse vos travaux, si vous commencez (13) par un faste (14) de bâtiments qui surpasse celui des princes et des ministres d'Etat qui ont logé où vous êtes ? Espérez-vous trouver dans ces pierres entassées la paix de votre coeur (15) ? Que deviendra la pauvreté de J.C., si ceux qui doivent le représenter cherchent (16) la magnifi tente ? Voilà ce qui avilit le ministère (17), loin de le soutenir; voilà ce qui ôte l'autorité aux pasteurs. L'Evangile est dans leur bouche, et la gloire mondaine est dans leurs ouvrages. J. C. n'avait pas où reposer sa tête (18); nous sommes ses disciples et ses ministres, et les plus grands palais ne sont pas assez beaux pour nous !

J'oubliais de vous dire qu'il ne faut point se flatter sur son patrimoine (19). Pour le patrimoine comme pour le reste, le superflu appartient aux pauvres : c'est de quoi jamais casuiste, sans exception, n'a osé douter. Il ne reste qu'à examiner de bonne foi ce qu'on doit appeler superflu. Est-ce un nom qui ne signifie jamais rien de réel dans la pratique ? Sera-ce une comédie que de parler du superflu (20) ? Qu'est-ce qui sera superflu, sinon des embellissements, dont aucun de vos prédécesseurs, même vains et profanes (21), n'a cru avoir besoin ? Jugez-vous vous-même, Monseigneur, comme vous croyez que Dieu vous jugera. Ne vous exposez point à ce sujet de trouble et de remords pour le dernier moment, qui viendra peut-être plus tôt que nous ne croyons (22). Dieu vous aime; vous voulez l'aimer, et vous donner sans réserve à son Eglise (23); elle a besoin de grands exemples, pour relever le ministère foulé aux pieds. Soyez sa consolation et sa gloire; montrez un coeur d'évêque qui ne tient plus au monde, et qui fait régner J. C. Pardon, Monseigneur, de mes libertés; je les condamne, si elles vous déplaisent (24). Vous connaissez le zèle et le respect avec lequel je vous suis dévoué.

FÉNELON.

200. A BOSSUET.

A Versailles, 25 avril [1692].

Vous ne vous trompez point, Monseigneur, quand vous croyez m'avoir mandé (1) d'envoyer votre Mémoire à M. Pirot (2). Mais je vous avais ensuite représenté qu'un endroit me paraissait avoir besoin d'un peu de révision. Vous me répondîtes que vous l'examineriez avec le petit concile (3) de Versailles. Je comptais donc qu'il fallait garder le Mémoire jusqu'à votre retour : on me disait qu'il était si prochain, que je ne faisais aucun scrupule de l'attendre. Je ne comprenais pas même sur (4) votre lettre, que la chose fût si pressée; mais puisqu'elle l'est, je l'envoie sans plus grand retardement à M. Pirot. Je voudrais que les chemins vous fussent aussi libres (5) qu'au Mémoire; mais je vois bien que l'évêque et l'abbesse (6) se sont bloqués l'un l'autre : il me tarde d'apprendre qu'un bon arrêt ait levé le blocus (7). Je ne veux point que vous perdiez ce blé : l'honneur du cardinal Romain y est trop intéressé, et je ne consens point qu'il soit déclaré simoniaque (8). Quand vous reviendrez,

244 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 25 avril 1692

7 juin 1692 TEXTE 245

vous nous raconterez les merveilles du printemps de Germigny (9). Le nôtre commence à être beau : si vous ne voulez pas le croire, Monseigneur, venez le voir.

201. Au MÊME.

A Versailles, 4 mai [1692].

11 m'est impossible, Monseigneur, de vous expliquer ce que nous avions remarqué dans un endroit de votre Mémoire : je l'ai envoyé à M. Pirot, et vous savez qu'il faut avoir les termes devant les yeux pour pouvoir rentrer dans cette discussion : je crois même que de telles choses ne se font bien que de vive voix. Après tout, l'endroit n'est pas essentiel; et vous avez tant de choses inexcusables à reprocher à M. Du Pin, qu'il ne peut manquer d'être confondu : Dieu veuille qu'il soit aussi corrigé ! Si vous étiez venu ici avant le départ de la cour, on aurait pu raisonner (1) avec M. Racine, et engager par lui M. Du Pin à venir ici pour recevoir vos leçons : mais madame de Jouarre vous tient en prison (2). Quand même vous viendriez maintenant, ce serait trop tard; car M. Racine n'y sera plus (3).

Je ne vous parle ni de Germigny, ni du printemps, ni des doux zéphirs (4). Les vents les plus furieux qui sortirent du sac donné par Eole à Ulysse, semblent déchaînés pour ramener l'hiver et pour troubler l'Océan (5). Il faut espérer que ce mauvais temps sera fini (6) avant que le prince d'Orange (7) puisse être prêt. On dit qu'il y a en Angleterre beaucoup de gens qui seront ravis de se défaire (8) de lui. Pour vous, Monseigneur, nous courons risque de n'avoir pas si tôt l'honneur de vous voir; car le pauvre Versailles ne vous sera plus (9) rien en l'absence du Roi : ce sera une raison ajoutée à tant d'autres pour souhaiter son prompt retour. M. l'abbé de Maulevrier (10) assure que M. l'abbé Bossuet (11) se porte bien et travaille à ses affaires; n'en soyez pas en peine.

202. A Mme DE MAINTENON.

25 mai [1692].

Je vous souhaite, Madame, le Saint-Esprit (1); c'est l'unique souhait à faire; il éteint tous les autres dans le coeur. Celui qui boira de cette eau, n'aura jamais soif, et les fleuves d'eau vive couleront de ses entrailles (2). O qu'on est éloigné de vouloir quelque chose de créé, quand on porte Dieu au-dedans de soi, et que la vérité rassasie l'âme ! Cet aliment de vie éternelle nous convertit en sa propre substance (3); il nous délivre de notre mensonge; il nous fait vérité comme lui, et nous donne son caractère d'éternité. On ne veut rien hors de Dieu; on veut

tout par un acquiescement continuel à la volonté de Dieu : voilà ce qui me fait entendre ces paroles de l'Evangile d'aujourd'hui : Celui

qui ne m'aime point, ne goûte point ma parole (4). Qu'il craigne Dieu tant qu'il voudra; qu'il s'abstienne de tous les péchés, même les plus légers; que ses moeurs soient pures et édifiantes; qu'il donne son bien aux pauvres; qu'il se mortifie sans cesse, qu'il sacrifie sa vie et répande son sang; s'il ne m'aime point, il manque à la principale loi, qui est la fin de toutes les autres, au grand commandement, au nouveau commandement, c'est à dire, qui est l'âme de la loi nouvelle : c'est le commandement de l'amour (5). Qui n'aime point ne fait rien, quoiqu'il semble tout faire. Ne tendez qu'à aimer. Heureux qui aime ! l'amour vrai et pur est l'accomplissement de la loi. Cet amour pur est la loi vivante et intérieure. La lettre de la loi, sans cet esprit d'amour, n'est que mort (6). Cet amour, quand il est fixé dans le coeur, est le Saint-Esprit habitant en nous comme dans son temple (7). Dieu est amour; et celui qui aime jusqu'à devenir tout amour, est fait une même chose avec lui (8). Alors Dieu est adoré en esprit et en vérité (9), suivant la fin de la création; jusque-là la créature ne se rapporte (10) qu'imparfaitement à la fin de la création. Alors plus d'intérêt propre, plus de retour sur soi pour se rechercher, plus d'autre volonté que celle de notre Père, qui fait, selon son droit, de nous et de tout le reste ce qu'il lui plaît. J'espère qu'il se glorifiera; et que voulons-nous, si ce n'est sa pure gloire ? Oui, au dépens de tout nous-mêmes, qu'il règne à jamais (11) !

Je suis en peine de votre santé. Quand l'esprit est dans l'agitation (12), le corps souffre, surtout quand on est vif et sensible comme vous l'êtes. L'esprit d'amour vous enseignera toute vérité; il vous suggérera intérieurement tout ce que Jésus-Christ a dit (13). Les mêmes choses qui nous éclairent au-dehors, par la lecture, sont pour nous inutiles, et nous n'en pénétrons point la vérité, jusqu'à ce que l'amour les répète intérieurement pour les imprimer (14).

203. A Mme DE LA MAISONFORT.

7 juin [1692].

Il faut vous dire sincèrement, Madame, ce que je puis et ne puis pas (1). Il me serait difficile de vous aller rendre des visites dans des temps réglés (2), mais aussi je ne renonce pas d'y aller de loin en loin, quand je le pourrai. Pour le commerce des lettres, je le puis rendre plus régulier; quoique je ne puisse pas d'ordinaire répondre sur-le-champ, je le ferai toujours bientôt après. Ce qu'on appelle être entièrement chargé de votre direction, est, ce me semble, une chose impraticable. Il est bon que vous entriez peu à peu (3) dans la voie commune

246 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 juin 1692

de la communauté, cl dans la conduite (4) de votre évêque, qui est tris sage et très pieux. Je ne refuse pourtant pas de vous donner, comme ami, des conseils détachés (5) sur les choix de lecture ou d'oraison à l'égard desquels votre coeur serait trop gêné (6); mais quand les supérieurs règlent toute la conduite extérieure, et qu'il n'est question que des lectures et des oraisons pour l'intérieur, si on est simple et fidèle, un petit nombre de choses écrites de temps en temps peuvent suffire. Je ne doute point qu'on ne vous permette de voir Mn"' [Guyon] (7) deux ou trois fois l'anm;e, et elle vous élargira (8) le coeur. Je suppose qu'on vous le permettra, pourvu que vous soyez seule à la voir, et que vous ne disiez jamais rien qui puisse faire quelque peine dans la communauté (9). Je crois voir fort clairement que vous vous inquiétez trop lit-dessus (10). La conduite de M. de Chartres est pleine de précautions nécessaires, mais il n'est pas ombrageux. Vous aurez toujours assez de liberté, tandis que vous pourrez lire et prier selon les conseils que vous désirez, et que vous aurez deux ou trois fois l'année Mm° [Guyon]. Tout ce qui irait plus loin serait indiscret, et ne convient pas à une communauté.

204. A LA MÊME.

12 juin [1692].

J'ai lu, Madame, en homme désintéressé, ce me semble, la lettre que vous m'avez confiée (1), et je conclus, sans hésiter, que vous ne devez pas l'envoyer. En voici la raison : cela ne servirait qu'à faire de la peine à MME' de Maintenon, dans un temps où elle n'en a que trop d'ailleurs (2); elle ne comprendrait point d'où cela viendrait, et elle serait fâchée contre moi. Il est très certain qu'elle a très fort désiré que vous reçussiez du secours de moi : dans ces derniers temps même, elle ne s'est jamais relâchée (3) là-dessus; et quand je lui ai fait entendre que je serais bien aise de me retirer insensiblement, elle s'y est toujours opposée avec vivacité. Je lui avais dit, dans le commencement, que mes petits écrits conviennent à fort peu de gens (4); elle ne pouvait le croire, et jugeant sur son goût, elle voulait en faire part à tous ceux qu'elle désirait gagner. Dans la suite, l'expérience lui a fait sentir que j'avais raison, et elle me l'a dit avec une entière simplicité, comprenant que ces écrits avaient un fond de vérité très utile à un petit nombre de gens, et très dangereux à tout le reste qui en est incapable (5). En cela, elle est au point précis où il faut être, et vous y serez aussi, pourvu qu© vous preniez les choses modérément (6), et que vous ne vouliez point y trouver plus qu'il n'y a effectivement. Pour revenir à moi, je crois être bien sûr, par des choses plus particulières (7) que ce que vous pouvez savoir, que Mm de Maintenon n'a pas cessé jusqu'ici un moment

17 juin 1692 TEXTE 247

de désirer de bonne foi que vous continuassiez à me consulter avec confiance, quoiqu'elle craignît que mes écrits pussent faire de mauvaises impressions dans la communauté de Saint-Cyr (8). Mes difficultés (9) ne viennent donc point de Mme de Maintenon, et votre lettre ne ferait que l'attrister inutilement. Quand elle sera revenue (10), je lui parlerai à fond sur cette matière, et j'y agirai comme si j'étais étranger à l'égard de moi-même; puis je vous en rendrai compte, etc.

205. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 17 juin [1692] (1).

Vous avez toujours, Madame, à souffrir et des autres et de vous-même. Si vous n'aviez à souffrir que des autres, et que vous n'éprouvassiez en vous aucune des misères que vous condamnez en autrui, le pauvre prochain vous paraîtrait un monstre à étouffer. Mais D[ieu] permet que vous ayez beaucoup à souffrir de votre humeur hautaine, injuste et révoltée, pour vous apprendre à supporter tout ce qu'il y a d'impatientant dans les personnes imparfaites. Remarquez, J'‘Iadame, que l'amour-propre est insatiable, et qu'il veut toujours murmurer. Vous vous seriez crue trop heureuse, il y a quelques mois, si on vous eût promis la délivrance de Monsieur votre frère (2), et la joie de le voir deux jours avant qu'il s'en retournât servir son Roi. Tout cela est venu; et loin de remercier D[ieu] d'une grâce si inespérée, vous vous plaignez de l'avoir vu si peu. Prenez garde que vous ne le voyiez trop longtemps.

Pourquoi vous irriter contre le R[oi] et la R[eine] d'Angl[eterre] ? Peut-être sont-ils, par des raisons secrètes, dans l'impuissance de faire ce que vous voudriez; peut-être demandez-vous trop; peut-être ont-ils d'autres idées que vous, par la prévention où on les aura mis. Quoi! la prévention est-elle chez vous un crime irrémissible ? N'est-ce pas une faiblesse ordinaire aux hommes ? et où sont ceux qui s'en garantissent, quelque bonne intention qu'ils aient ? N'avez-vous jamais été prévenue en rien ? ne sauriez-vous pardonner aux autres de l'être ? Revenez, Madame, aux sentiments d'humanité, en attendant que la charité dompte votre coeur. Si vous ne pouvez entièrement vous modérer et vous retenir, du moins humiliez-vous; gourmandez votre orgueil, sans vous décourager. Tâchez de vous apaiser en silence devant D[ieu], comme une mère apaise son enfant sanglotant sur ses genoux. Peu à peu le calme reviendra avec le recueillement. Pourvu que vous profitiez du loisir de Dinan (3) pour être exacte à lire et à prier, tout ira bien. Les croix vous sont nécessaires; et D[ieu], qui vous aime, ne vous en laisse point manquer. Je le prie d'y ajouter la force de les porter.

248 CORRESPONDANCE DE FeNELON 7 juillet 1692 14 juillet 1692 TEXTE 249

206. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 7 juillet [1692].

Je vois bien, Ma chère Cousine, que vous nous méprisez, et que vous n'avez pas d'envie de nous venir voir, puisque vous laissez finir ce temps si commode de notre solitude. Le Roi sera ici le mercredi de la semaine prochaine (1). Je voudrais être libre de m'aller venger de votre indifférence, en vous importunant à Paris; mais je ne puis quitter mon devoir. Je vous dois bien des remercîments, et à la mère prieure des Carmélites (2), pour les tablettes (3), qui ne m'ont pourtant pas fait dormir. Présentement je ne me porte pas mal pour une espèce d'homme comme moi.

207. A LA MÊME.

A Versailles, 10 juillet [1692].

Je vous renvoie, ma chère Cousine, la vaisselle que vous avez eu la bonté de me prêter si longtemps. Je ne saurais vous renvoyer de même les autres choses que j'ai usées depuis trois ans (1). Comme vous en avez le mémoire, je vous conjure, avec la dernière instance, d'en régler (2) le prix, et de vouloir bien le joindre au compte de ce que je vous devais. D'ailleurs, ne croyez point que ce soit un défaut de confiance; il n'y a personne à qui je voulusse devoir comme à vous. Je vous dois trop, pour avoir là-dessus aucune mauvaise délicatesse; mais un compte final est abs'lument nécessaire pour voir clair dans ma petite économie (3), et pour prendre mes mesures justes. Ne vous mettez point en peine de faire ce compte exactement, ni de me le montrer en détail. Pourvu que la somme soit fixée, il ne m'importe de combien elle sera. Jusqu'à ce qu'elle soit arrêtée précisément, je serai dans une vraie inquiétude, dont vous pouvez me soulager par un demi-quart d'heure d'attention à finir ce compte. Faites-moi donc cette grâce au plus tôt. Je vous la demande aussi fortement qu'on peut demander quelque chose, et vous me mettriez dans une peine très sensible, si vous me la refusiez. Je commence enfin à croire que vous ne voulez point venir me voir. Nous avons encore, avant l'arrivée du Roi, un temps fort libre et fort commode (4). Je voudrais avoir un équipage à vous envoyer. Comment se porte notre cher petit homme (5) ?

208. A Mme DE LA MAISONFORT.

10 juillet [1692].

[Longue lettre contenant des réponses à plusieurs demandes. 11 lui marque qu'il ne faut point se gêner, mais se laisser conduire par la grâce du moment présent. Il a soin de rendre toutes ses expressions équivoques et susceptibles d'un bon et mauvais sens. En parlant de la confession, il lui dit :] Demeurez dans votre disposition générale; ce qui ne vous troublera que par réflexions n'est que scrupule; quand vous vous sentirez trop inquiétée, faites un acte de contrition fort simple; si peu que vous trouviez qu'il vous détraque (1), ne le faites point et

demeurez en la présence de Dieu. [A la fin de la lettre, il dit M. l'abbé

de Janson (2) est mort; je le recommande à vos prières, mais en la manière expliquée à côté de la grande lettre, c'est-à-dire sans vous gêner (3), et seulement si le coeur vous y porte; la disposition générale suffit (4).

209. A LA MÊME.

14 juillet [1692].

Vous n'avez, Madame, qu'à dire à Mme de Maintenon (1) ce qui est vrai, qui est que je ne puis vous voir régulièrement, ni me charger d'une direction suivie, qui demande un détail d'avis d'une attention particulière. Vous pouvez ajouter que, dans les cas plus forts (2) que l'ordinaire, où vous pourrez avoir besoin de consulter quelque autre que le directeur, soit pour vous assurer (3) sur les choses intérieures, soit pour guérir vos peines, je vous ai promis de ne vous point manquer dans ces occasions. En effet, nos conventions se réduisent à ce point précis. C'est le langage que j'ai tenu à M. de Chartres, après vous l'avoir tenu;

je vous supplie d'agréer que nous le tenions aussi à de Maintenon,

à qui je ne veux jamais non plus faire aucun mystère.

Je suis ravi d'apprendre que vous vous apprivoisiez (4) à mes sécheresses (5) et à mes duretés. C'est fort bon signe pour vous; il faut que vous ayez une bonne cuirasse pour résister à de tels coups. Vous pouvez marquer, dans votre Nouveau Testament et dans vos Psaumes, les versets qui vous conviennent; laissez les autres. Saint François de Sales (6), et l'autre vénérable auteur (7) avec cela, vous suffiront. Ne lisez que pour vous nourrir intérieurement : quand le recueillement est venu, laissez

la let

250 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 août 1692 12 septembre 1692

210. Au MARÉCHAL DE BELLEFONDS (1),

211. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 8 août [1692].

Monseigneur,

Quoique je n'aie presque point l'honneur d'être connu de vous, j'espère que vous me permettrez de vous témoigner combien je suis touché de la perte que vous venez de faire. Il y a longtemps que je respecte du fond de mon coeur, sans vous le témoigner, la vertu par laquelle Dieu vous soutient dans des épreuves différentes; je le remercie, Monseigneur, de vous avoir donné tant de courage pour porter des croix avec une patience édifiante; je le prie de vous consoler. La consolation qui vient de lui peut seule adoucir vos peines; toutes les autres sont indignes de la foi, et trop faibles pour apaiser une grande douleur.

Personne n'est avec un respect plus sincère que moi, Monseigneur, votre etc.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

210 A. HENRI DAGUESSEAU (1) A FÉNELON.

5 septembre 1692.

J'honore fort madame de Laval par elle-même, et par l'estime que j'ai pour sa vertu. J'ai vu de plus, dans la dernière affaire qu'elle a eue au conseil, un grand acharnement contre elle, sans qu'il m'ait paru qu'elle ait rien fait pour l'attirer (2). J'ai été d'ailleurs fort serviteur de feu M. son père, qui avait beaucoup de bonté pour moi. Vous, Monsieur, que je révère infiniment, prenez encore un intérêt sensible à ce qui la regarde. Comment pourrais-je résister à tant de raisons que j'ai de désirer de lui pouvoir rendre service ? Je vous supplie donc, Monsieur, de compter sur ma bonne volonté en tout ce qui pourra dépendre de moi. Je voudrais que le reste s'y trouvât en même degré pour lui être plus utile. Il ne tient pas à moi que je n'aie quelquefois l'honneur de vous voir à Versailles. J'ai été souvent à votre porte; mais malheureusement pour moi nos heures ne se rencontrent pas. Je tâcherai de lier la partie (3) que vous me proposez, et je ferai un sensible plaisir à tous ceux que vous voulez bien en mettre, et à moi-même plus qu'à personne, par l'estime et l'attachement sincère avec lequel je suis, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

DAGUESSEAU,

A Versailles, 9 septembre [1692].

Je suis bien honteux, Madame, de n'avoir appris que depuis deux heures que vous avez été malade. On m'avait bien dit que vous étiez à Paris dans un régime et dans l'usage de certains longs remèdes, que vous m'aviez dit que vous vouliez faire avant le voyage de Dinan (1), mais je ne savais point que vous fussiez moins bien qu'à l'ordinaire, et je suis tout honteux d'être si mal informé des choses auxquelles je prends tant d'intérêt. On m'assure, Madame, que nous aurons l'honneur de vous voir à Fontainebleau (2), et qu'avec beaucoup de souffrances vous ne laissez pas de sentir que la nature surmonte le mal. C'est ce qu'on peut souhaiter de mieux pour vous dans la maladie une ressource (3) pour guérir, et en même temps le fruit de la croix. Je prie celui qui vous fait souffrir de vous donner la paix et la soumission dans la douleur.

Qu'on est heureux quand on souffre, pourvu qu'on veuille bien souffrir, et satisfaire à la justice de D [ieu] ! Que ne lui devons-nous pas, et quelles peines mériterions-nous en rigueur ! Une éternité de supplices changés en quelques dartres (4); la perte de Dieu, la rage et le désespoir des démons, changée en une souffrance tranquille et courte, où l'on adore avec consolation et espérance la main dont on est frappé par miséricorde : de telles croix méritent des remerciments, et non pas des plaintes. Ce sont des grâces qu'il faut sentir avec un coeur attendri sur les bontés de Dieu. Vous eût-il couverte de la lèpre, il vous épargne encore (5). La lèpre de l'orgueil, du péché et de l'idolâtrie de soi-même, était bien plus affreuse. C'est de quoi il vous a guérie. Il me tarde, Madame, de vous demander à Fontainebleau comment vous vous trouvez de la pénitence et de la retraite (6) où D [jeu] vous a mise. Celles qu'on choisit ne sont rien; il n'y a que D [ieu] qui sache crucifier.

212. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 12 septembre [1692].

Nous arriverons demain, Madame, aux chartreux (1) environ à une heure après midi. Si vous voulez vous rendre alors aux Carmélites. je vous y irai voir, et puis nous saluerons les Mères (2).

Si vous me faites dresser une cession en forme de la succession de feu M. votre père, je la signerai demain (3). Tout à vous. ma chère cousine.

252 COnaggrONnANcE ne FENEL0N 17 srptembro 1692 12 novembre 1692 TEXTE 253

213. A t.A comi usez UE GnAmoNT.

À Versaillrx, 17 oseptrinbro 11692] (1).

J main ravi, Madiunc, d'apprendre que Notre santé se rêtablit.. Len gentiment:4 ois vous tne témoignez êtte font voir que In croix n'estjamais miiiim fruit, quand onla reçoit en esprit de saerifice (2). respire, Madame, pif- nous aurons l'honneur de vous revoir à Fontailiebleau avec un renomellement dr grilee et de détachement du monde. Vous avez bien raison de croire qu'il ne faut pas attendre la liberté et la retraite pour se &tacher de tout. et pour vaincre le vieil homme. Cette situation libre n'est qu'une belle idt4i. l'eut-être n'y parviendrons-nous jamais, rt il faut se tenir Aret A mourir dans la servitude de notre état, si la Providenee preN ient nom projets de retraite (3). Vous n'êtes point à vous, et Dieu lie vous demande que ce qui dépend de vous. Les Israélites dans kili^ 'mie soupiraient après Jérusalem; mais combien y en eut-il qui Ire re^ iront jamais Jérusalem, et qui finirent leur vie à Babylone ! Quelle illusion, s'ils eussent toujours diffi.ré jusqu'au temps de leur retour dans leur patrie. à sen ir fidelement le vrai Dieu et à se perfectionner ! Peut-

etre serez-nous ee.?, Israélites.

Ce que vous nie mandez de Mad. de la Sablière (4) me touche et m'édifie. Je ne l'ai vue qu'une fois (5); mais il m'en est resté une grande impression. Elle a bien raison de ne chercher plus rien dans les hommes, ayant trouvé Dieu, et de faire le sacrifice de ses meilleurs amis (6). Le bon ami est au-dedans du coeur : c'est l'époux qui est jaloux, et qui écarte tout le reste. Pour la mort, elle ne trouble que les personnes charnelles et mondaines. Le parfait amour chasse la crainte (7). Ce n'est point par se croire juste qu'on cesse de craindre; c'est par aimer simplement, et s'abandonner, sans retour sur soi, à celui qu'on aime (8). Voilà ce qui rend la mort douce et précieuse. Quand on est mort h soi, la mort du corps n'est plus que la consommation de l'oeuvre de grâce.

N'auriez-vous point la bonté, Madame, puisque vous écrivez à la malade (9), de lui témoigner combien je me réjouis selon la foi de ce que Dieu met en elle, et combien j'espère que tous ses maux seront des biens.

214. A Mme DE MAINTENON.

26 septembre [1692].

L'amitié que vous avez pour le Roi doit se purifier par la douleur (1). C'est peu que de n'avoir aucun intérêt; il faut renoncer à toutes consolations, et porter (2) les choses les plus humiliantes.

Vous ne sauriez devenir trop petite sous votre croix; et vous n'aurez jamais tant de liberté, d'autorité et d'efficace (3) dans vos paroles, que lorsque vous serez bien humiliée et bien petite, par renoncement à toute votre sensibilité (4). Il faut devenir pauvre et faible selon le monde, pour mourir à sa propre force, et pour être revêtue de celle de Dieu, qui est jaloux de ne prendre que le néant pour instrument de ses ouvrages (5), et qui choisit les choses les plus faibles, comme dit saint Paul, pour confondre les plus fortes (6).

215. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 1" novembre [1692].

Je ne puis, Madame, savoir la continuation de la mauvaise santé de Monsieur le comte de Gramont (1), sans vous témoigner la part que je prends à votre peine. Elle vient dans un temps où vous sembliez avoir plus le besoin de soulagement (2) que de croix et d'épreuves; mais Dieu seul sait ce qu'il nous faut, et il n'y a qu'à le laisser faire aux dépens de la nature. Je souhaite donc, Madame, qu'il vous donne un redoublement de patience et de courage, pour secourir le malade, et pour satisfaire à tous ses besoins. Ceux du corps ne sont pas les plus grands, et je prie D [ieu] de vous donner des paroles assez fortes, pour lui mettre dans le coeur les vérités du salut (3). Personne ne vous sera jamais, Madame, plus sincèrement ni plus respectueusement dévoué que moi.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

216. A LA MÊME.

A Versailles, mercredi 12 novembre [1692] .

Je suis ravi, Madame, des bonnes nouvelles que vous me faites l'honneur de me donner de Monsieur le comte de Gramont (1). Je lui souhaite plus que jamais une longue et heureuse vie, puisqu'il pense sérieusement à en faire un bon usage. Si je croyais que je pusse le voir sans l'incommoder, je tâcherais de me dérober un de ces jours dans l'entre-deux de nos études du matin et du soir, pour aller le féliciter sur ses bonnes intentions (2); mais je ne voudrais aller faire l'empressé (3), pour courir sur le marché (4) des autres, ni prendre un ton de harangue (5). D'ailleurs je ne sais même si ma santé me le permettra; car elle est assez mauvaise depuis quinze jours. Ayez donc, s'il vous plaît, Madame, la bonté de pressentir doucement Monsieur le comte sans m'engager à rien. Il a tous les meilleurs secours que vous pouvez lui souhai-

254 CORRESPONDANCE DE Fe,NELON 12 novembre 1692 2 février 1693 TEXTE 255

ter (6). Si je faisais ce voyage, ce serait non pour son besoin, mais pour vous témoigner mon zèle, et avoir simplement l'honneur de vous voir tous deux. Mandez-moi sans façon ce que vous pensez là-dessus.

Pour vous, Madame, vous n'avez qu'à porter patiemment votre croix. Les choses pénibles que vous croyez qui se mettent entre ll[ieu] et vous ne seront que des moyens pour vous unir à lui, si vous les souffrez humblement. Les choses qui nous accablent, et qui confondent notre orgueil, nous font encore plus de bien que celles qui nous recueillent et qui nous animent (7). Vous avez plus de besoin qu'un autre d'être abattue, comme saint Paul aux portes de Damas (8), et de ne trouver plus de ressource en vous-même. Plus la plaie est profonde, plus il faut que l'incision soit grande et douloureuse. Tout ce que vous souffrez, c'est l'opération de la main de D[ieu] qui veut vous guérir d'un mal que vous ne sentiez pas, et qui est mille fois plus grand que ceux dont la nature se plaint. L'orgueil est plus sale que vos abcès, et vous n'en aviez pas horreur (9). Ne perdez point courage, Madame : livrez-vous à la main de D[ieu], qui vous frappe par miséricorde, et au dehors par vos embarras, et au dedans par l'infirmité (10). H vous aime, et veut que vous l'aimiez avec J[ésus]-C[hrist] sur la croix. Attendez tout de lui, et vous recevrez suivant la mesure de votre foi.

217. A R. DE GAIGNIÈRES (1).

A Versailles, 11 décembre [1692].

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et je ressens (2) comme je le dois tous vos soins. J'en ferai l'usage que vous voulez que j'en fasse. Pour ma santé, dont vous me demandez des nouvelles, elle va toujours son train, et je me trouve fort heureux de n'être jamais malade. Mad. la D [uchesse] de Noailles prétend l'être, et se fâche si on refuse de le croire. Elle est si grosse que je crois qu'elle ne le sera pas longtemps (3). Personne ne vous honorera jamais, Monsieur, plus cordialement que votre très humble, et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

218. A Mme) DE MAINTENON.

220. A Mme DE MAINTENON.

ni par les années, ni par les siècles. Quand nous n'avons plus aucune volonté (3) pour le temps, nous entrons dans celle de Dieu, et nous devenons en quelque sorte comme lui, immobiles et éternels. Ce n'est que par notre corps que nous sommes sujets au temps. Dès que nous n'aurons plus ni désir ni crainte par rapport au corps, nous demeurerons affranchis de la loi du temps. L'extinction de toute volonté propre, et le détachement de tout ce qui change, nous met dans cette paix d'éternité (4), pour laquelle nous sommes faits. Heureux qui entend ces vérités, et qui renonce à soi-même de bonne foi, pour y entrer

219. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 25 janvier [1693].

Je fus bien fâché, Madame, de n'avoir point l'honneur de vous voir quand vous vîntes ici la dernière fois. J'espère que la bonne santé de Monsieur le comte de Gramont vous permettra d'y revenir bientôt, et d'y demeurer plus longtemps. Cette bonne santé est, dit-on, admirable (1); elle est le don de Dieu, et il ne serait pas juste de s'en servir contre lui. Il faut que Monsieur le comte ait un procédé net (2) et plein d'honneur avec Dieu, comme il l'a toujours eu avec le monde (3). Dieu s'accommode des sentiments nobles. La vraie noblesse demande de la fidélité, de la fermeté et de la constance. Un homme si reconnaissant pour le Roi, qui ne donne que des biens périssables, voudrait-il être ingrat et inconstant pour Dieu, qui donne tout (4) ? Je ne saurais le croire, et je ne veux pas seulement le penser. Je crois avoir vu son bon coeur (5), et j'en espère un courage à mépriser la mauvaise honte et les froides railleries. Vous saurez mieux que personne, Madame, le précautionner contre les habitudes et les engagements insensibles (6) des compagnies (7). Il doit penser sérieusement que sa guérison, qui retarde sa mort, ne fait que la retarder un peu, et que la plus longue vie sera toujours courte. Pour moi, qui ne veux point prêcher, je me borne à me réjouir avec vous, Madame, de cette heureuse guérison. Il me tarde d'avoir l'honneur de vous voir tous deux ici en pleine santé et dans les mêmes sentiments. Vous savez, Madame, mon zèle et mon respect.

FÉNELON.

Ce premier janvier [1693].

Je vous souhaite, Madame, mieux qu'une bonne année (1); je veux dire, un vrai détachement de tout ce que le temps renferme et qui passe avec lui (2), pour ne tenir qua ce qui ne peut plus être compté,

Ce 2 février [1693] (1).

Presque tous ceux qui songent à servir Dieu, n'y songent que pour eux-mêmes : ils songent à gagner avec Dieu, à ses consolations, et point

256 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 février 1693

à souffrir; à posséder, et non à être privés. Au contraire, tout l'ouvrage intérieur consiste à sacrifier, à s'apetisscr (2), et à se dépouiller même des consolations de Dieu, pour ne tenir qu'à lui seul. On est sans cesse comme les malades passionnés pour la santé, qui se tâtent le pouls trente fois par jour, et qui ont besoin qu'un médecin les rassure, en leur donnant de fréquents remèdes, et en leur disant qu'ils se porteront mieux. Voilà presque tout l'usage qu'on fait d'un directeur; on ne fait que tournoyer (3) dans un petit cercle de vertus communes, au-delà desquelles on ne passe jamais généreusement. Le directeur, comme le médecin, flatte, encourage, entretient la délicatesse et la sensibilité sur soi-même; il n'ordonne que de petits remèdes bénins, et qui se tournent en habitude. Dès qu'on se trouve privé des grâces sensibles, qui ne sont que le lait des enfants, on croit que tout est perdu (4). C'est une preuve manifeste, qu'on tient trop à ces moyens et à soi-même.

Les privations sont le pain des forts; c'est ce qui rend l'âme robuste, qui l'arrache à elle-même, qui la sacrifie purement à Dieu. Mais on se désole dès qu'elles manquent; on croit que tout se renverse, quand tout commence à s'établir et à se purifier. On veut bien que Dieu fasse de nous ce qu'il voudra, pourvu qu'il en fasse toujours quelque chose de grand et de parfait. On voudrait entrer dans la pure foi, et garder toujours sa propre sagesse; être enfin anéanti, et grand à ses propres yeux (5). Quelle chimère de spiritualité

221. A R. DE GAIGNIÈRES.

A Versailles, [17 février 1693].

Votre procédé, Monsieur, a été régulier (1) et louable sur la maison comme sur tout le reste. La personne a eu des raisons qui ne vous regardent en rien, pour prendre un autre parti. Vous avez trop de bonté de me témoigner tant d'égards. Vous ne pouvez aimer un homme qui soit plus parfaitement que moi, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

222. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 28 mars [1693].

Je vous remercie très humblement, Madame, de m'avoir fait part de cette lettre (1) : elle est bonne et touchante. J'aime encore mieux son humilité et sa défiance de lui-même, que toute sa ferveur. Pourvu qu'il 5 avril 1693 TEXTE 257

ne fasse aucun pas, même dans le bien, que par les conseils d'une personne sainte et expérimentée, tout ira à merveille; mais le bien n'est

plus bien dès qu'on le fait à sa mode. Le premier et l'unique bien solide est de mourir sans réserve à sa propre volonté et à son propre jugement. Je vous plains dans vos embarras; mais pourvu que vous soyez fidèle à (2) tout ce que vous pouvez, Dieu suppléera par lui-même à ce que vous ne pouvez pas, dans la sujétion continuelle où sa providence vous met. Ce que je vous souhaite le plus, est la petitesse et la simplicité d'esprit. Je crains pour vous une dévotion lumineuse (3), haute, qui, sous prétexte d'aller au solide en lecture et en pratique, nourrisse en secret je ne sais quoi de grand et de contraire à J.-C. enfant, simple, et méprisé des sages du siècle. Il faut être enfant avec lui. Je le prie de tout mon coeur, Madame, de vous ôter non seulement vos défauts, mais encore ce goût de grandeur dans les vertus, et de vous rapetisser par grâce.

223. A Mme DE LA MAISONFORT.

5 avril [1693].

Vous voudriez être parfaite, et vous voir telle, moyennant quoi vous seriez en paix. La véritable paix de cette vie doit être dans la vue de ses imperfections non flattées (1) et tolérées, mais au contraire condamnées dans toute leur étendue. On porte en paix l'humiliation de ses misères, parce qu'on ne tient plus à soi par amour-propre. On est fâché de ses fautes plus que de celles d'un autre, non parce qu'elles sont siennes, et qu'on y prend un intérêt de propriété, mais parce que c'est à nous à nous corriger, à nous vaincre, à nous désapproprier, à nous anéantir, pour accomplir la volonté de Dieu à nos dépens (2). Le tempérament (3) convenable à notre besoin, est de nous rendre attentifs et fidèles à toutes les vues intérieures de nos imperfections, qui nous viennent par le fond sans raisonner, et de n'écouter jamais volontairement les raisonnements inquiets et timides, qui vous rejetteraient dans le trouble de vos anciens scrupules (4). Ce qui se présente à l'âme d'une manière simple et paisible, est lumière de Dieu pour la corriger. Ce qui vous vient par raisonnement et par inquiétude, est un effet de votre naturel qu'il faut laisser tomber peu à peu en se tournant vers Dieu avec amour (5). Il ne faut non plus se troubler par la prévoyance de l'avenir, que par les réflexions sur le passé. Quand il vous vient un doute que vous pouvez consulter (6), faites-le : hors de là, n'y songez que quand l'occasion se présente. Alors donnez-vous à Dieu, et faites bonnement le mieux que vous pourrez, selon la lumière du moment présent.

Quand les occasions de sacrifice sont passées, n'y songez plus. Si elles reviennent, ne faites rien par le souvenir du moment passé : agissez par la pente actuelle du coeur.

9

258 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 5 avril 1693

15 mai 1693

TEXTE 259

Pour les sacrifices que vous prévoyez, Dieu vous les montre de loin pour vous les faire accepter. Quand l'acceptation est faite, tout est consommé pour ce moment. Si l'occasion réelle vient dans la suite, il faudra s'y déterminer, non par l'acceptation déjà faite par avance, mais suivant l'impression présente (7).

224. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

Jeudi au matin [23? avril 1693].

Une affaire pressée que j'ai à Paris m'empêche, Monseigneur (1), d'être ici ce matin. et d'avoir l'honneur de vous revoir encore une fois avant votre départ. Je vous conjure de ménager votre santé, de ne rien entreprendre pour la guerre par aucune vue mondaine, de ne compter point sur vos troupes ni sur vous, et de ne vous confier qu'à Dieu seul, qui confond les hommes les plus sages (2), quand ils mettent leur confiance ailleurs qu'en lui. Vous lui devez plus qu'un autre, après toutes les grâces que vous en avez reçues (3). Engagez madame la duchesse à ne faire, pendant votre absence, aucune démarche directe ou indirecte pour les choses que vous désiriez obtenir (4) : cela gâterait vos affaires. Dieu sait avec quelle sincérité je vous suis dévoué.

225. A Mme DE LA MAISONFORT. intérêt (1). Mais comme M. de Lort (2) vous a déjà mandé tout ce qu'il y a à dire là-dessus, je n'ai garde de vous le répéter ennuyeusement (3). Je sais bon gré seulement à cette affaire d'être le sujet de ma première lettre. Il me tarde d'apprendre votre arrivée à Perpignan. Le grand chaud m'a fait peur pour vous. Précautionnez-vous, je vous en conjure, contre le soleil ardent de Catalogne, et contre les nuits, qui sont froides à proportion que les jours sont chauds. Au nom de Dieu, ne faites que le pur nécessaire pour les occasions de guerre (4). Tout ce qui passe (5) le besoin très pressant du service, courrait risque de nuire au Roi bien plus qu'il ne pourrait lui servir. La perte d'un général en un pays si éloigné, et que les autres connaissent si peu, déconcerterait (6) toute une campagne. Si vous alliez faire le jeune aventurier (7), cela serait ridicule selon le monde, et scandaleux selon Dieu. Pardonnez, Monseigneur, ces termes brutaux; et souvenez-vous, s'il vous plaît, du zèle qui me les fait dire sans ménagement. Madame la duchesse de Noailles est ici plongée dans un profond sérieux que vos affaires lui inspirent. A peine laisse-t-elle dormir M. de Lort, son premier ministre, et Mad. de Champeron (8), son secrétaire d'Etat. Je souhaite que vous ayez trouvé monsieur le comte d'Ayen crû de quatre doigts dans son voyage, et que vous ne soyez point pendant la campagne aussi jeune que lui; ce qui serait d'un pernicieux exemple.

227. A MARIE-CHRISTINE DE SALM (1).

6 mai [1693].

2 mai [1693].

Après avoir allégué les infirmités de Madame Guyon « qui ne lui permettaient pas de sortir de sa maison » (1), Fénelon ajoute : « Pour moi, Madame, je crois qu'outre toutes ces raisons très véritables, il y en a encore une autre très décisive, qui est de ne donner d'ombrage à personne et de respecter l'esprit de ceux qui souhaitent avec raison qu'elle ne paraisse jamais avoir de liaison avec Saint-Cyr (2). Vous devez, Madame, entrer dans des vues (3) si nécessaires pour le repos même de Madame votre cousine et vous conformer à ce que la Providence décide. »

Je ne puis vous dire, Madame, ce que je ferai, car je ce que je pourrai faire. Je chercherai des ouvertures (2), et de celles que j'aurai pour vous témoigner avec quel zèle et je vous suis dévoué.

ne sais pas

je profiterai

quel respect

FÉNELON.

L'ABBÉ DE

Je vous plains beaucoup, mais c'est peu que de vous plaindre. Je crains de ne pouvoir que cela...

228. A R. DE GAIGNIÈRES.

226. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

A Versailles, 5 mai [1693].

J'ai résolu, Monseigneur, de vous écrire une très humble et très instante supplication pour une affaire de Brives, où M. l'abbé du Bois, que je souhaite de tout mon coeur de pouvoir servir, prend un grand

15 mai [1693].

Je vous envoie, Monsieur, malgré vous, la déclaration du Roi d'Angleterre (1), et je voudrais bien avoir quelque chose de meilleur à vous envoyer. Je m'imagine que vous allez partir pour votre voyage de curiosité. Je voudrais bien que Versailles ne fût pas si neuf, et que

260 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 15 mai 1693 27 juin 1693 TEXTE 261

quelque antiquaille (2) pût vous y attirer. Peut-être qu'à votre retour vous daignerez vous rabattre (3) ici. Vous savez, Monsieur, quelle joie vous causerez toujours à votre très humble et très obéissant serviteur.

A Versailles, 15 mai. L'ABBÉ DE FÉNELON.

229. A Mt— DE MAINTENON.

25 mai [1693].

Vous avez, Madme, une mission perpétuelle à Saint-Cyr, où je prie Notre-Seigneur de vous donner de jour en jour de nouvelles bénédictions. Vous les attirerez, Madame, par une profonde humilité, par une fervente oraison, par une grande confiance en Dieu, par un zèle ardent de sa gloire, et par une patience à l'épreuve de toute faiblesse humaine. C'est une grande vertu, que de savoir supporter en charité les défauts que l'on ne peut tout à fait déraciner dans le prochain; on vient à bout de tout avec le temps, en s'abandonnant à celui qui seul peut changer les coeurs (2). Et cependant il faut se sacrifier soi-même à son service, en ne négligeant rien de ce que nous pouvons faire pour les âmes qui nous sont confiées.

230. A Mme DE LA MAISONFORT.

24 juin [1693].

Je crois, Madame, que vous devez travailler à vaincre votre peine par rapport à la maison où vous êtes (1); elle ne vient que de mauvaises préventions (2) contre des règles qui sont en elles-mêmes utiles à toute la communauté, et de votre attachement excessif à vos heures d'oraison (3) et à vos spiritualités (4). Ces règles que vous trouvez gênantes, soutiendront la plupart des âmes, et pour vous, elles vous seront plus utiles qu'aux autres (5); car il faut bien que vous mouriez à ce goût de liberté (6) et à ce mépris des choses qui vous paraissent petites (7). D'ailleurs vous avez besoin d'un assujettissement qui vous détache de votre avarice spirituelle (8). Rien n'est si contraire au véritable esprit d'oraison, qui est un esprit de dépouillement et de mort totale, que cette avarice du temps (9), et cette jalousie pour faire l'oraison selon son goût (10). Si vous parlez donc de vos peines à M. l'évêque de Chartres, ne lui en parlez, je vous prie, que comme d'une pure tentation que vous devez en effet condamner et combattre, etc. (11).

231. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

A Versailles, 27 juin [1693] .

Personne n'a eu, Monseigneur, une joie plus sincère que moi de la prise de Rose (1). Elle est encore toute nouvelle dans mon coeur, et elle ne s'y use point; ce qui n'est pas ordinaire en ce pays, où les sentiments sont plus passagers. Je souhaite de tout mon coeur que vous ne regardiez dans un si grand succès que la main de Dieu qui a conduit la vôtre. S'il avait donné au vice-roi espagnol (2) ce qu'il vous a donné, c'est vous qui auriez eu en partage la perte et la honte; l'ennemi eût été victorieux, et aurait pris devant vous jusqu'à Perpignan. Vous savez cette vérité-là mieux que moi; mais il faut se la rappeler à toute heure, pour se préserver du poison d'un succès complet. Au reste, Monseigneur, nous avons su que vous avez fait le métier d'un aventurier (3) qui cherche fortune. Vous allez partout où l'on ne voit point les généraux. Personne ne peut vous retenir, comme si c'était votre sortie de l'académie (4). D'abord j'ai cru qu'on voulait parler de M. le comte d'Ayen (5). Mais enfin j'ai été réduit à croire que c'est vous-même. Quand vous devriez vous fâcher, je prendrai la liberté de vous représenter que les gens qui ne vous connaîtront pas bien, vous prendront pour un fanfaron; que ce procédé paraîtra plein de faste et d'affectation aux gens sages, et que ce bruit, s'il vient jusques aux oreilles du Roi, ne saurait lui plaire. C'est donner un exemple de témérité pernicieuse à tous vos officiers. C'est vous exposer à périr en quelque occasion indigne (6), où le service du Roi et la réputation de ses armes souffriraient beaucoup de votre indiscrétion (7). C'est tenter Dieu, et n'agir pas assez simplement dans votre fonction, où la vraie piété demande que vous ne fassiez rien pour l'apparence mondaine, et tout pour le vrai besoin. Vous trouverez toujours des gens sûrs à envoyer dans tous les endroits périlleux qu'il faut reconnaître, sans y aller vous-même. Au nom de Dieu, dites-vous un peu à vous-même ce que vous diriez si bien à un autre. Il n'est point question de montrer toute votre valeur. Il y aurait de l'enfance (8) et de la petitesse (9) à le vouloir. Il ne s'agit pas de votre vigilance. Assurez-vous de tout, mais par des gens sûrs. Ce qui importe, c'est de montrer votre modération et votre retenue, dont il serait très indécent de faire douter par cet empressement à chercher le péril. Pardon, pardon. Mais quand vous ne me pardonneriez pas, je ne me corrigerais point.

262 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 6 juillet 1.693 29 juillet 1693 TEXTE 263

232. Au CHEVALIER 11. J. DE FÉNELON.

A Versailles, 6 juillet [1693] (1).

Je n'ai aucune liaison avec M. le Premier (2); mais je sais, par tous les honnêtes gens de la cour, qu'il a l'esprit bien fait, et qu'il est fort honnête homme. Vous pourriez prier M. de Luxembourg de lui dire deux mots sur l'honneur que vous désirez. Vous pouvez, mon cher frère, lui dire ce qui est vrai, qui est que nous avons eu dans notre famille plusieurs gouverneurs de province, des chambellans des Rois, des alliances avec les premières maisons de nos provinces, un chevalier de l'ordre du S. Esprit, des ambassades dans les principales cours, et presque tous les emplois de guerre que les gens de condition avaient autrefois (3). C'est sans doute beaucoup plus qu'on n'en demande à bien des gens à qui on accorde les honneurs. Ce qui est encore plus décisif, et que Sa Majesté a eu la bonté de me les accorder pour la table et pour le carrosse de nos princes. Mais vous devez parler là-dessus fort modestement, et prier M. de Luxembourg d'en parler dans des termes qui ne vous puissent pas commettre (4) comme un homme vain et empressé pour les distinctions. Je ne vous conseillerais jamais de demander celle-là, si vous n'aviez l'exemple que vous me citez de vos camarades. Faites tout ce qu'il faut pour témoigner mon zèle, mon respect et ma reconnaissance à M. de Luxembourg. Mad. de L[aval] me mande qu'elle se porte bien; faites de même, et aimez-moi toujours. décider. Cherchez donc, Madame, quelque bonne main (4) qui seconde bien votre tête. Il ne faut pourtant pas une écriture de maître d'écrire, il faut un caractère simple, mais fort net et parfaitement aisé (5) qu'on puisse croire le vôtre. Une personne qui écrit d'affaires (6), comme vous faites, a plus de mérite qu'une autre à ne se mêler de rien que de Remiremont. Il me tarde d'apprendre un bon succès. Rien ne l'attire tant, comme vous le dites très bien, que de laisser entièrement dans les mains qui font tout.

234. A R. DE GAIGNIÈRES.

24 juillet [1693].

Vos compliments sont superflus, Monsieur, il ne me reste rien à apprendre de la bonté de votre coeur pour moi. Le mien est malade de ne pouvoir vous donner de bonnes marques de tout ce qu'il sent pour vous. Les gens de mon pays à qui je m'adresse pour avoir les papiers ne sont pas aussi vifs là-dessus que vous l'êtes, et il faut que je me contente d'aller leur train. Il me tarde, Monsieur, d'être à Versailles puisque c'est là que je puis espérer l'honneur et le plaisir de vous embrasser.

A Noisy (1), 24 juillet.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

233. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

A Versailles, 14 juillet [1693].

Vous êtes la maîtresse de votre lettre et vous pouvez n'en être pas contente; pour moi j'en suis très content jusqu'à n'oser y toucher et à vous défier d'en faire une meilleure avec le secours de tous vos amis. Vous me faites honneur de croire que je ne suis rien moins qu'un flatteur, ainsi j'espère que vous ne douterez pas de ma sincérité, en cette occasion.

Je n'aurais à souhaiter, pour cette lettre, qu'un caractère (1) tant soit peu plus facile à lire, en quelques endroits. Vous savez mieux que moi, Madame, que cette circonstance n'est pas indifférente au succès d'une affaire. Un beau caractère qu'on lit facilement et avec plaisir fait mieux sentir la suite (2) et la force des choses. Le lecteur en est plus agréablement frappé et plus disposé à la persuasion. On entreprend plus volontiers de relire une lettre pour en faire part (3) aux gens qui doivent

235. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Noisy, 29 juillet [1693].

J'ai reçu d'autres nouvelles du chevalier (1) par l'ab[bé] Du Bois (2); il m'assure qu'il n'a point de fièvre, que tout va à souhait, et qu'il me répond de la parfaite guérison. M. le Duc de Ch[evreuse] me mande qu'il a vu Reau (3). Si le chevalier va à Namur, M. de Ch[evreusej lui témoignera toute l'amitié qu'il a pour moi. Celle que j'ai pour le chevalier n'est point blessée, ma chère Cousine, par les choses qu'il vous écrit, et que vous m'avez confiées (4). J'entre dans les raisons qu'il a d'être touché de tout ce que vous avez fait pour lui, et je lui sais bon gré d'avoir le coeur fait comme il doit l'avoir. Aussi lui ai-je témoigné, par ma dernière lettre, plus de cordialité et d'attachement que je ne l'ai jamais fait. Je suis persuadé qu'il m'aime. Je ne l'ai jamais haï. Il y a eu des temps où je n'ai pas estimé sa conduite, et je crois que je n'avais pas de tort (5). Elle est, D[ieu] merci, bien changée, et mon coeur aussi pour lui. Encore une fois, je l'aime, je crois qu'il m'aime,

264 CORRESPONDANCE DE VENEI,oN 29 juillet 1693 14 septembre 1693 TEXTE 265

et je nuis ravi, ma chiire cousine, que sa Confirmes et son attachement principal se tourne vers vous. J'ai une sensible joie de ce qu'il pense it son salut. Je lui écris deux mots lit-dessus, sans vouloir le prêcher. Nous pourrons bien être encore ici quelque temps, et par conséquent bons d'état de vous voir. J'en suis fâché; car je voudrais bien pouvoir un Plu causer avec vous. Je tâcherai de vous aller voir après notre retour, ou bien je vous prierai de venir à Versailles avec le vénérable Muffin (6), que j'embrasse tendrement.

236. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

5 août [1693] (1).

Je suis ravi, Madame, d'apprendre que votre lettre (2) a réussi; on ne peut être plus persuadé que je le suis de vos bonnes intentions, sans en désirer l'accomplissement (3); vous pouvez croire, Madame, qu'avec de tels sentiments, je souhaiterais fort de prendre part (4) à une si bonne œuvre, mais nous sommes en un pays (5) où il n'est pas permis de se mêler (6). Si je trouve quelque occasion qui me mette à portée d'insinuer combien votre église (7) souffre, je ne la manquerai pas (8). Personne ne peut être, Madame, avec plus de zèle et de respect que moi, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Versailles, 5 août.

237. A M. DE NAYS-CANDAU (1).

A Noisy, ce 6 août [1693].

Vous ne sauriez, Monsieur, recevoir un compliment plus sincère sur la perte que vous avez faite. Je sais combien votre coeur est tendre et sensible et je vous trouve plus à plaindre qu'un autre dans une occasion si douloureuse. Je n'aurais pas manqué, Monsieur, d'aller à Versailles vous témoigner combien je m'y intéresse (2), si j'eusse été libre de le faire. J'espère que votre santé vous permettra bientôt de revenir ici, et que j'aurai l'honneur de vous embrasser. Personne ne peut vous honorer plus parfaitement, Monsieur, que votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

[Août 1693].

Divers petits embarras, et ensuite un voyage de quinze jours à la campagne (1) m'ont empêché de faire aussitôt que je l'aurais souhaité ce que Madame la Princesse Christine m'avait ordonné. C'est pour moi un sujet de confusion, car on ne peut vouloir plus que je ne le veux lui obéir avec zèle. Je lui envoie le projet de lettre pour Mme de Maintenon qu'elle m'a fait l'honneur de me demander. Elle en pourra prendre ce qu'elle trouvera bon mais, si elle se donne la peine de travailler elle-même, elle écrira des choses bien plus propres et plus touchantes (2). Pour le fond de l'affaire, je le trouve si bon qu'il ne me reste qu'à souhaiter qu'elle paraisse de même aux juges.

Fr. DE FÉNELON.

238. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 14 septembre [1693].

Je fus bien fâché hier, ma chère Cousine, de vous avoir quittée avec tant de précipitation, et de n'avoir pas pu prévoir que les Princes demeureraient longtemps au Val-de-Grâce (1). J'ai été véritablement touché de notre séparation, et il me tarde que je puisse vous revoir fixe et tranquille en ce pays. Je vous conjure, au nom de Dieu, de ne rien épargner pour vous donner quelque repos. Ayez soin de votre santé dans ce voyage (2), et revenez le plus tôt que vous pourrez. Mais tâchez, pendant que vous serez sur les lieux, de vous mettre en état de n'avoir pas besoin de faire de si longues absences de Paris. Pour Reaux, je serai ravi qu'il apprenne assez à écrire pour me convenir (3). Avec l'esprit qu'il a, et des doigts comme un autre, il en peut venir à bout en peu de temps. Vous savez que mon inclination pour lui est ancienne : elle augmente, et je crois que de son côté il serait fort content avec moi. Mais il faut qu'il sache écrire, avec un homme écrivain de son métier comme moi. Tout le reste ira bien.

Dans les mesures que vous prendrez pour M. votre fils, vous m'obligerez beaucoup si vous voulez bien essayer de disposer les choses de manière que le fils de mon neveu (4) puisse être avec lui, supposé qu'il n'ait rien qui y soit un obstacle. Je serais bien fâché de vous demander cette grâce, si le petit de Fénelon pouvait nuire à M. votre fils : mais supposé qu'il soit propre à cette société, elle me ferait un grand plaisir. Je ne puis ni ne veux faire autre chose pour ma famille, que de prendre soin de l'éducation de l'enfant qui en doit être l'espérance (5). Il faut

266 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 14 septembre 1693 9 octobre 1693 TEXTE 267

au moins que je marque, si je le puis, cette bonne volonté à ma famille. Comme vous avez le coeur meilleur que moi, je suis sûr, ma chère Cousine, que vous entrerez dans cette vue autant que vous le pourrez.

Agréez que j'ajoute ici des compliments très sincères pour Mad" de Pagny (6), que je suis bien fâché de n'avoir pas pu voir et entretenir. En vérité, je l'honore plus que jamais, et ses intérêts me seront toujours fort chers : faites-lui promettre qu'elle reviendra de temps en temps. Donnez-moi de vos nouvelles. Si Reaux vous est inutile dans l'application qu'il aura à apprendre à écrire, envoyez-le moi sans façon dès à présent; car je saurai bien l'occuper, et le dresser à ma mode, sans être incommodé de sa dépense, qui ne sera rien. Adieu, ma chère Cousine; rien ne sera jamais à vous avec un plus sincère attachement ni avec plus de cordialité que moi. Plût à Dieu ! pussiez-vous voir mon coeur, et tous les vrais biens qu'il vous souhaite !

240. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

Versailles, 17 septembre [1693].

Je vous envoie, Madame, les lettres que vous avez désirées; M. le duc de Beauvillier (1) a écrit la sienne de tout son coeur et sera ravi qu'elle vous soit utile; pour moi, je n'ai qu'à vous demander pardon de vous avoir obéi si tard. Mais, en vérité, il m'a été impossible de tirer plus tôt la lettre de M. de Beauvillier des mains de son secrétaire (2) qui était tantôt absent, tantôt chargé de trop de travail. Personne ne vous sera jamais acquis, Madame, avec plus de respect et de zèle que votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

241. A R. DE GAIGNIÈRES.

A Versailles, 18 septembre [1693].

Je vous envoie, Monsieur, la lettre que vous souhaitez pour M. l'Ev. d'Angers (1). Je l'estime assez pour croire que vous n'aviez aucun besoin de ma recommandation; mais vous l'avez voulue et je n'ai qu'à vous obéir. Je souhaite que nous vous revoyions après Fontainebleau, chargé des dépouilles antiques des monastères (2) et en bonne santé. Je vois bien que vous faites le chevalier errant. J'en rirai s'il vous plaît avec nos amis. Vous n'en aurez jamais aucun, Monsieur, qui surpasse l'attachement avec lequel vous honore votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

242. A Mme DE LA MAISONFORT.

26 septembre [1693].

Je ne crois pas, Madame, que vous deviez faire aucun mystère à Mme de Maintenon de ce que vous avez déjà expliqué à M. l'évêque de Chartres (1). Votre oraison est plutôt irrégulière par votre scrupule, qu'extraordinaire (2). Quand il vous plaira, je dirai volontiers à Mi"' de Maintenon ce que je connais de votre oraison, et des conseils que je vous ai donnés là-dessus; car de ma part je n'ai rien à cacher ni à elle, ni à M. l'évêque de Chartres; mais je crois que vous devez lui écrire vous-même, ou lui parler comme vous avez fait à M. l'évêque de Chartres. Quand vous lui aurez ouvert votre coeur, je lui ouvrirai le mien, et je lui dirai les motifs des conseils que je vous ai donnés. Je ne vous dis point ceci par politique; c'est du fond de mon coeur et devant Dieu, que je vous conseille tout ceci : quelque envie que j'aie de ne mécontenter jamais Mme de Maintenon, l'attachement que j'ai pour elle est sans intérêt (3), et il ne m'obligera jamais à lui déguiser mes sentiments. Je prie Notre Seigneur, Madame, qu'il vous donne sa paix dans votre état. Dites précisément (4) à Mme de Maintenon ce que vous avez dit à M. de Chartres, et laissez tout le reste à Dieu. Si elle vous parle de votre parente (5), dites-lui, ayant votre coeur sur vos lèvres, ce que vous en connaissez; Dieu bénira vos paroles. Je vous suis, madame, très dévoué en lui.

243. A M. TRONSON.

A Fontainebleau, 9 octobre [1693].

Permettez-moi, Monsieur, d'avoir recours à vous pour vous consulter sur un cas de conscience qui est assez important. Il s'agit d'un fils qui a hérité des biens de son père avec ses frères et soeurs (1). Il trouve du bien d'autrui à restituer sur la succession. Suffit-il qu'il restitue sa part à proportion du partage (2) qu'il a eu dans les biens paternels, laissant aux autres de la famille à faire de leur côté le reste, comme ils jugeront à propos; ou bien doit-il se regarder comme étant solidaire (3) avec ses cohéritiers ? La difficulté consiste en ce qu'il semble qu'on doit regarder ce bien d'autrui comme une véritable dette personnelle du père, contractée sur tous et un chacun ses biens. Par conséquent celui à qui la restitution est due est une espèce de créancier qui aurait, si la chose allait au for extérieur (4), son hypothèque et son action immédiate sur tous les biens de la succession et sur tous les héritiers par indivis, en sorte qu'ils seraient tous solidaires. Si cela est, celui pour

268 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 octobre 1693 20 novembre 1693 TEXTE 269

qui je vous consulte, Monsieur, serait obligé de payer toute la somme entière, si ses cohéritiers refusaient de payer leur part (5). L'héritier quel qu'il soit, en tout ou en partie, ne peut rien avoir de l'hérédité (6) qu'après que les dettes sont payées. Le bien d'autrui à restituer crie pour son vrai maître et c'est une véritable dette. Les héritiers n'ont rien qui leur soit véritablement propre qu'après que tout ce qui est dû à autrui est payé.

Voilà, Monsieur, la difficulté que je vous supplie d'avoir la bonté de me résoudre. Si j'étais libre, je ne vous demanderais point votre avis par cette lettre. J'aurais l'honneur de vous aller voir, et ce serait pour moi une sensible joie, car je serai toute ma vie avec beaucoup de reconnaissance et de vénération, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

243 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Les Auteurs sont partagés sur le cas que vous me proposez, Monsieur, et je n'ai point assez de lumière ni d'autorité pour lever le partage. Ainsi tout ce que je vous puis dire est que si la personne croit qu'il ne peut pas suivre en conscience l'opinion probable, il faut qu'il restitue le tout si les frères ne veulent pas restituer leur part. Je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le 20 octobre.

L. TRONSON.

244. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 15 novembre [1693].

Il y a longtemps, Madame, que je ne vous ai donné aucune marque de mon respect (1); mais je n'ai cessé de demander de vos nouvelles à tous ceux qui pouvaient m'en dire, et de parler de vos peines avec les personnes qui s'y intéressent. Dieu vous a donné une rude croix par le mal que vous souffrez. Il est opiniâtre, il est douloureux; outre les douleurs du mal, vous avez celles des remèdes (2). Mais la douleur n'est pas ce qui vous fait le plus de peine : vous êtes courageuse et dure contre vous même, pour souffrir patiemment; mais Dieu vous a prise par un autre endroit plus sensible, qui est votre faible : il attaque votre délicatesse et votre propreté (3). Vous qui êtes d'un goût si exquis et si dédaigneux, vous êtes réduite à être dégoûtée de vous-même et à craindre que les autres ne s'en dégoûtent (4). C'est Dieu qui le fait, et tout ce qu'il fait est bien, et tout ce qu'il fait est miséricorde. Il faut qu'il écrase notre amour-propre et notre orgueil. Adorons sa main, et humilions-nous. Je le prie, Madame, de vous donner, pour le corps et pour l'esprit, tout ce que sa bonté doit répandre sur vous.

245. A Mme DE MAINTENON.

20 novembre [1693].

M`n° de la Maisonfort sait assez que je regarde comme une pure illusion toute oraison et toute spiritualité (1) qui n'opère ni douceur, ni patience, ni obéissance, ni renoncement à son propre sens : je l'ai toujours trouvée ingénue et droite, malgré ses défauts. Je n'aurais jamais cru qu'elle eût été capable d'un emportement plein de présomption et de hauteur. J'espère que Dieu n'aura permis cette chute si mal édifiante, que pour lui montrer dans son coeur ce qu'elle n'aurait jamais cru y trouver; il a voulu lui apprendre combien elle doit se défier d'elle-même et de ses meilleurs sentiments. Un peu de docilité et de soumission l'auraient bien mieux préservée de cet emportement, que toutes les vues de perfection dont sa tête s'est échauffée (2), sans aucune pratique solide. Ces sentiments, même les plus purs, sur la mort à soi-même, se tournent en vie secrète et maligne, quand on s'y attache avec âpreté, comme elle fait. Ce n'est pas la faute des maximes; c'est la faute de la personne qui s'en sert mal, et qui se fait un aliment de vie naturelle de ce qui porte par soi-même la mort et le détachement de toutes choses. C'est une chose bien étrange, que les personnes qui veulent marcher dans la voie où on ne tient à rien, tiennent à la voie même et aux gens qui la conseillent : c'est détruire la voie et la déshonorer, c'est rendre suspects les gens qui l'enseignent de bonne foi. L'unique manière de bien prendre ces choses, c'est de les prendre suivant ce qu'elles doivent opérer en nous, c'est à dire en esprit de mort, de dépendance et de simplicité (3).

Dieu sait combien je suis éloigné de vouloir douter de l'innocence et de la bonté de coeur de Mme de la Maisonfort. Ce qui me fâche, c'est qu'avec des intentions si droites et si pures, elle s'égare de son chemin, et sort de sa grâce, qui est la douceur et la politesse. Il n'est pas question de Saint-Cyr, qui n'est rien (4); il est question de Dieu, qui est tout, et qui ne se trouve point par cette hauteur et par cet entêtement.

[20 octobre 16931

270 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 20 novembre 1693 26 novembre 1693 TEXTE 271

En quelque lieu qu'elle aille (5), elle trouvera de la contradiction et de la gêne (6); elle serait bien malheureuse de n'en trouver pas : ce n'est

que par là que Dieu purifie et avance les âmes. L'oraison et la vertu

ne sont solides, qu'autant qu'elles sont éprouvées par la croix et par l'humiliation (7). On ne profite véritablement, même de la meilleure

oraison, qu'autant qu'on est prêt à la quitter pour l'obéissance. Cette

bonne et simple oraison, quand elle est prise selon son véritable esprit, détache tellement de tout, qu'elle détache aussi d'elle-même (8). Voilà

ce que j'ai dit et écrit souvent à Man° de la Maisonfort; je ne saurais maintenant lui dire autre chose. Si elle croit que je parle ainsi par politique (9), elle doit conclure que je suis faux et indigne de toute croyance. Quelque respect que j'aie pour vous, Madame, en telles matières, je ne dirai jamais rien pour vous plaire ni pour vous ménager. Je suis prêt même à vous déplaire et à vous scandaliser, s'il le fallait, pour rendre témoignage à la vérité; mais je proteste qu'en tout ceci, je ne parle que selon le fond de mon coeur.

Mme de la Maisonfort n'avait qu'à demeurer tranquille dans le respect des règlements, se souvenir qu'elle en avait besoin elle-même pour se rapetisser, et pour mourir à son propre esprit, plein de hauteur et de grandes idées de spiritualité sans pratique réelle (10); que ces règlements étaient nécessaires à une communauté (11), et qu'il est scandaleux de montrer du mépris pour des pratiques si salutaires à la multitude. Après cela, je suis sûr, Madame (12), que vous seriez entrée avec bonté dans ses besoins, pour la soulager dans les choses où elle se serait trouvée trop gênée (13), et où vous auriez pu la soulager sans relâcher du règlement général (14) : mais ces cas-là eussent été rares, et je reviens toujours à croire que ces pratiques lui étaient encore plus nécessaires pour rabaisser son esprit trop plein de sa spiritualité (15), qu'aux autres pour les soutenir dans l'éloignement du mal.

Dans le fond, vous savez, Madame, qu'elle est de bonne foi; que son oraison est innocente, quoiqu'elle n'en ait pas fait un usage humble et soumis; et qu'enfin elle est douce, quoique Dieu ait permis qu'elle soit tombée à vos yeux dans un étrange emportement. Je vous dirai sur elle ce que saint Paul disait à Philémon sur son esclave qui s'était enfui. Il s'est éloigné de vous, lui dit-il, pour un peu de temps, afin que vous le recouvriez pour jamais dans l'ordre de Dieu (16). Ces sortes de fautes et d'éloignements (17) préparent à un retour et une réunion que rien ne pourra altérer. Je vous conjure même, Madame, de vouloir lire cette Epître de saint Paul à Philémon, qui ne contient qu'un court chapitre : elle vous donnera l'esprit de compassion et de support (18) nécessaire en cette rencontre. Je vous supplie aussi de vouloir bien faire lire cette lettre, que j'ai l'honneur de vous écrire, à MI"' de la Maisonfort, afin qu'elle y voie mes vrais sentiments, et que cette lettre fasse auprès de vous, pour sa réconciliation, ce que je n'oserais faire moi-même. Dieu sait combien je serais prêt à aller à Saint-Cyr, et partout ailleurs, pour vous obéir, et même pour servir Male de la Maisonfort; mais elle rend tous ses amis suspects et inutiles à son service (19). Elle devrait se souvenir de toute l'amitié que vous avez eue pour elle, et que je suis persuadé que vous avez encore au fond du coeur, des craintes qu'elle vous a données, et des larmes qu'elle vous coûte (20).

246. A LA MÊME.

26 novembre [1693].

Je voudrais bien, Madame, réparer le mal que j'ai fait à Mme de la Maisonfort (1). Je comprends que je puis lui en avoir fait beaucoup avec une très bonne intention. Elle m'a paru scrupuleuse, et tournée à se gêner par mille réflexions subtiles et entortillées (2) : ce qui paraît nécessaire aux esprits de cette sorte, devient fort mauvais dès qu'on le prend de travers, et qu'on ne le prend pas dans toute son étendue et avec tous ses correctifs. Quand vous jugerez à propos, j'expliquerai à fond, autant que je le pourrai, dans une lettre, les cas dans lesquels les maximes de mes écrits, quoique vraies et utiles en elles-mêmes pour certaines gens, deviennent fausses et dangereuses pour d'autres, à l'égard desquels elles sont déplacées. Je marquerai aussi les bornes qu'elles doivent avoir pour les personnes mêmes à qui elles conviennent davantage. Pour peu qu'on les pousse trop loin, on les rend pernicieuses, et on fait une source d'illusion (3). Il y a longtemps que j'ai eu l'honneur de vous dire, Madame, non seulement qu'on pouvait abuser de ces maximes, mais encore que je savais très certainement que plusieurs faux spirituels en abusaient d'une étrange façon. C'est pour cela que j'ai toujours souhaité que vous ne montrassiez point à Saint-Cyr ce que j'écrivais pour vous et pour d'autres personnes incapables d'en faire un mauvais usage (4). Les personnes faibles ne prennent de ces vérités que certains morceaux détachés selon leur goût, et elles ne voient pas que c'est s'empoisonner soi-même, que de prendre pour soi le remède destiné à un autre malade d'une maladie toute différente, et de n'en prendre que la moitié (5). Quand on ne prendra que la liberté de ne réfléchir point sur soi-même, sous prétexte de s'oublier et de se renoncer, on tournera cette liberté (6) en libertinage (7) et égarement. Le qu'importe (8) étouffera tous les remords et tous les examens (9); si on ne tombe pas dans des maux affreux, du moins on sera indiscret, téméraire, présomptueux, irrégulier (10), immortifié, incompatible (11) et incapable d'édifier son prochain. Mais la liberté fondée sur le vrai renoncement à soi-même est un assujettissement perpétuel aux signes de la volonté de Dieu, qui se déclare en chaque moment; c'est une mort affreuse dans tout le détail (12) de la vie, et une entière extinction de

272 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 novembre 1693 13 décembre 1693 TEXTE 273

toute volonté propre, pour n'agir et pour ne vouloir que contre la nature. Le qu'importe bien entendu retranche tous les retours intéressés sur soi-même, qui sont le plus grand soulagement de l'amour-propre dans la pratique de la vertu la plus avancée. En retranchant ces retours inquiets et intéressés d'amour-propre, c'est (13) à une vigilance simple et de pur amour qui ne donne jamais rien ni à la paresse ni à l'inquiétude de la nature; car la nature est tout ensemble inquiète et paresseuse, elle s'agite beaucoup, et ne travaille point de suite (14) régulièrement. Le pur amour veille pour la faire agir, sans se tourmenter, et c'est dans cette action fidèle et tranquille (15) que le pur amour est sans présomption. Qu'importe pour les réflexions vaines sur soi-même, par lesquelles l'amour-propre voudrait troubler la paix de l'âme ? Rien n'est si vrai et si bon que ce qu'importe (16) faux, insensé et scandaleux; il n'y a qu'un pas à faire, et ce pas jette dans l'égarement. Mais l'erreur de ceux à qui le qu'importe ne convient pas, et qui en abusent, n'empêche pas qu'il ne soit vrai et bon en lui-même, quand il est pris dans toute l'étendue de son vrai sens par ceux à qui il convient (17). Il y a en notre temps des gens qui gâtent ces maximes, parce qu'ils les prennent pour eux, quoiqu'elles ne leur conviennent point. Il y en a d'autres dans une autre extrémité, qui, voyant dans les premiers le mauvais usage de ces maximes, se préviennent contre les maximes mêmes, et faute d'expérience, poussent trop loin leur zèle avec de saintes intentions. Peut-être que moi qui parle, je suis plus prévenu (18) qu'un autre, et que je favorise trop une spiritualité extraordinaire. Mais je ne veux en rien pousser la spiritualité au-delà de saint François de Sales, du bienheureux Jean de la Croix, et des autres semblables que l'Eglise a canonisés dans leur doctrine et dans leurs moeurs. Je condamnerais peut-être plus sévèrement qu'un autre tout ce qui irait au-delà; je ne permettrais pas même l'impression de certaines choses, quoique je les crusse bonnes à un certain nombre de gens, et véritablement conformes à la doctrine de ces saints (19). Quelque respect et quelque admiration que j'aie pour sainte Thérèse, je n'aurais jamais voulu donner au public tout ce qu'elle a écrit (20). Enfin je voudrais tout examiner, faire expliquer rigoureusement jusqu'aux moindres choses susceptibles de deux sens (21), laisser peu de choses écrites pour le public, tenir surtout les femmes pieuses et les filles de communautés dans une grande privation des ouvrages de spiritualité élevée (22), afin que la simple pratique et la pure opération de la grâce leur enseignât ce qu'il plairait à Dieu de leur enseigner lui-même (23), et qu'ainsi l'ignorance des livres préservât de l'entêtement et de l'illusion.

Voilà, Madame, devant Dieu, ce que je pense; je le dis comme si j'allais dans ce moment paraître devant lui. Mme de la Maisonfort ne me doit pas croire, si elle ne me croit quand je parle ainsi. Elle peut voir par là combien je blâme les moindres mystères et les moindres détours, sans blâmer le fond des choses; combien je lui souhaite la docilité dont elle a besoin vers (24) vous et vers ses supérieurs; combien je déteste tout raffinement d'oraison et de spiritualité (25), qui affaiblit, même indirectement, le goût de la régularité, de l'obéissance et de la confiance ingénue à ceux qui représentent Dieu dans la communauté. Quand je verrais en secret Mme la Maisonfort, je ne lui dirais pas ces vérités moins fortement que je le fais par cette lettre. et que je l'ai toujours fait quand je l'ai vue seule à seule. Ainsi une visite n'ajouterait rien au contenu de cette lettre (26); vous pouvez, Madame, la lui montrer, si vous le jugez à propos.

247. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 5 décembre [1693].

Je ne sais où vous êtes, ma c[hère] s[ceur] et c'est ce qui m'embarrasse pour vous écrire. Je n'aime pas à faire passer mes lettres par La Buxière (1). Je m'imagine que mon frère (2) vous aura dit qu'il m'a vu et entretenu (3). Pour moi, j'ai été fort aise de le voir; et si ses affaires ne l'eussent obligé à partir promptement, j'aurais eu beaucoup de joie à le garder plus longtemps ici. Pendant qu'il est sur les lieux, il faut qu'il expédie ses affaires (4). S'il va en Périgort, je le prie de savoir de M. de Salagnac (5), et de ma soeur la religieuse (6), l'état des miennes à Carenac. S'il pouvait, sans se détourner de ses occupations, aider ces deux personnes à mettre quelque bon ordre à mon fait, je lui en serais fort obligé; car je me sens très imbécile (7), et j'ai grand besoin de tuteur. Pour vous, ma c[hère] s[ceur], ne perdez point de temps à régler (8) les affaires de vos terres, pendant que vous y êtes, et songez ensuite à venir achever à Paris celles que vous y avez (9). Ne faites point de voyage pendant le grand froid. Vous êtes sujette à des rhumes très dangereux pour votre faible poitrine. Attendez que la saison douce revienne pour vos promenades. J'embrasse votre petit bonhomme (10), que j'aime fort. Donnez-moi de vos nouvelles, et ne doutez jamais, je vous en conjure, ma c[hère] s[ceur], de l'attachement plein de reconnaissance avec lequel je suis tout à vous.

248. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

A Versailles, le 13 décembre [1693].

Je n'hésite point à croire, Madame, que vous devez continuer cette négociation par le P. de Lach[aise] (1), pour voir le Roi et pour tâcher d'effacer les impressions qu'on lui a données contre vous (2). Allez votre chemin; pour le reste, Dieu en fera ce qu'il voudra.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

274 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Décembre 1693 Décembre 1693 TEXTE 275

249. A Louis XIV (1),

[Décembre 1693 ?] (2).

La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérêt en ce monde (3). Elle ne l'écrit ni par chagrin (4), ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous; elle regarde Dieu en votre personne (5). Avec toute votre puissance vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon coeur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut (6).

Si elle vous parle fortement, n'en soyez pas étonné, c'est que la vérité est libre et forte (7). Vous n'êtes guère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour âpreté et pour excès. ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle, le fait avec un coeur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.

Vous êtes né, Sire, avec un coeur droit et équitable (8); mais ceux qui vous ont élevé (9) ne vous ont donné pour science de gouverner, que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur, et l'attention à votre seul intérêt.

Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'Etat, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité, qui était devenue la leur parce qu'elle était dans leurs mains (10). On n'a plus parlé de l'Etat ni des règles; on n'a parlé que du Roi et de son bon plaisir (11). On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel, pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est à dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable (12). Ils ont voulu vous élever sur les ruines de toutes les conditions de l'Etat : comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets sur qui votre grandeur est fondée (13). Il est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité (14), peut-être même trop dans les choses extérieures; mais pour le fond, chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration (15). Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance, et on ne l'a que trop sentie. Ils ont été durs, hautains, injustes, violents, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour les négociations étrangères, que de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résistait (16). Ils ne vous ont parlé, que pour écarter de vous tout mérite (17) qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumé à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie (18), et que vous auriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation (19).

On a rendu votre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous nos voisins (20). On (21) n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a voulu que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire, et pour punir les Hollandais, qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce établies par le cardinal de Richelieu (22). Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance (23), ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste; d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine (24). Il est vrai, Sire, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises : mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge : on signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes : on signe, comme on donne sa bourse, quand il la faut donner ou mourir (25). Il faut donc, Sire, remonter jusqu'à cette origine de la guerre de Hollande, pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.

Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre Etat : le bien d'autrui ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c'est d'observer une exacte justice. Il ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par les places que vous pouvez fortifier derrière (26); mais enfin. le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.

En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Evangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces ravagées (27), tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande (28). Examinez, sans vous flatter, avec des gens de

276 COB RESPONDANCE DE FÉNELON 1).;ertnlorn 1693

bien, si VOUS pouvez garder tout ce que VOUS possf;(Iez en constti tle des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis pnr une guerre Fi mal fondée (29).

Elle est encore la vraie source de tous les maux que ln France souffre. Depuis cette guerre, vous avez toujours voulu donner ln paix en maître,

et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modéra-

tion. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever et qu'à se réunir contre

vous (30). Faut-il s'en étonner ? vous n'avez pas même demeuré dans les

termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre (31) et des conquêtes prodigieuses (32).

Vous axez établi une chambre des réunions, pour étre tout ensemble juge

et partie (33) : c'était ajouter l'insulte et la dérision à l'usurpation et à la violence. Vous avez cherché, dans le traité de Westphalie, des termes

équivoques (34) pour surprendre Strasbourg (35). Jamais aucun de vos

ministres n'avait osé, depuis tant d'années, alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention

sur cette ville. Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre

vous. Ceux mêmes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement, souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation,

comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes. Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins (36), on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume (37).

Le plus étrange effet de ces mauvais conseils, est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec

perte, que de conclure la paix avec vous (38), parce qu'ils sont persuadés, sur leur propre expérience, que cette paix ne serait point une paix véritable, que vous ne la tiendriez non plus que les autres, et que vous

vous en serviriez pour accabler séparément sans peine chacun de vos voisins, dès qu'ils se seraient désunis. Ainsi, plus vous êtes victorieux,

plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils

se croient menacés (39). Ne pouvant vous vaincre, ils prétendent du moins vous épuiser à la longue (40). Enfin ils n'espèrent plus de sûreté

avec vous, qu'en vous mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous, Sire, un moment en leur place, et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne foi (41).

Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim (42).

La culture des terres est presque abandonnée (43), les villes et la cam-

pagne se dépeuplent (44); tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers (45). Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous

avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre Etat (46), pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer

Décembre 1693 TEXTE 277

de l'argent de ce pauvre peuple (47), il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France, entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision (48). Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret (49), ne vit que de lettres d'Etat (50). Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant (51) sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné (52).

Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le Roi, dit-on, avait un coeur de père pour son peuple (53), ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain (54), et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la frontière, qui causent la guerre (55) ? Quelle réponse à cela, Sire ? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt (56). Les magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins, et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser; ainsi on paie ceux qu'il faudrait punir (57). Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie, et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts (58) pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visages.

Mais, pendant qu'ils manquent de pain, vous manquez vous-même d'argent (59), et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre coeur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine (60), enfin que votre salut éternel, incompatible avec cette idole de gloire.

Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal (61) sur les yeux; vous vous flattez sur les succès journaliers (62), qui ne décident (63) rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros (64) des affaires, qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant

278 CORRESPONDANCE DE FeNELON Décembre 1693 Décembre 1693 TEXTE 279

que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi (65), pendant que vous forcez les pinces (66), vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s"enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.

Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous ne prêtez volontiers l'oreille, Sire, qu'à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides (67) sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il faudrait aller au-devant de la vérité, puisque vous êtes roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu'à ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a longtemps qu'il tient son bras levé sur vous, mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens (68). Mais il saura bien séparer sa cause juste, d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu; vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer, et non pas Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles (69). Vous êtes comme les Juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur coeur est loin de moi (70). Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous, comme si vous étiez le Dieu de la terre (71), et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est, au contraire, vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas ! vous ne comprenez point ces vérités : comment les goûteriez-vous ? Vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le priez point du coeur, et vous ne faites rien pour le connaître.

Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien (72). Vous vous en accommodez, parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien (73), vous lui laissez tyranniser l'Eglise, et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui.

Pour votre confesseur, il n'est pas vicieux; mats il craint la solide vertu et il n'aime que les gens profanes et relâchés (74) : il est jaloux de son autorité, que vous avez poussée au-delà de toutes les bornes.

Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les évêques, et décidé de toutes les affaires de conscience (75). Vous êtes seul en France, Sire, à ignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est court et grossier (76), et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette grossièreté d'esprit. Les Jésuites mêmes le méprisent, et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de sa famille (77). Vous avez fait d'un religieux un ministre d'Etat. Il ne se connaît point en hommes, non plus qu'en autre chose. Il est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui font de petits présents. Il ne doute ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre très droit et très éclairé n'oserait décider seul. Pour lui, il ne craint que d'avoir à délibérer avec des gens qui sachent les règles (78). Il va toujours hardiment sans craindre de vous égarer; il penchera toujours au relâchement, et à vous entretenir dans l'ignorance. Du moins il ne penchera aux partis conformes aux règles, que quand il craindra de vous scandaliser. Ainsi, c'est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Christ, ils tomberont tous deux dans la fosse (79).

Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la régale, dans les mauvaises affaires de Rome (80); ils vous ont laissé engager par M. de Louvois dans celle de Saint-Lazare, et vous auraient laissé mourir dans cette injustice, si M. de Louvois eût vécu plus que vous (81).

On avait espéré, Sire, que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins madame de M[aintenon] et M. le D. de B[eauvillier] devaient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent, et scandalisent tout le monde. La France est aux abois; qu'attendent-ils pour vous parler franchement ? que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire ? ils ne vous aiment donc pas; car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime, plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence (82). A quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que vous avez faits à l'Eglise, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne (83) ? Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois; mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut ? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, vous parler avez zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce

280 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Décembre 1693 30 janvier 1694 TEXTE 281

qu'ils doivent vous dire (84); le voici : ils doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu (85), si vous ne voulez qu'il vous humilie; qu'il faut demander la paix, et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs; qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'Etat, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire des restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant (86) ? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.

250. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

Versailles, 2 janvier [1694].

Je crois comme vous, Madame, que vous ne devez parler à M. l'évêque d'Autun (1) que quand son départ approchera; jusque là laissez-le en paix et demeurez-y. Si, dans la suite, vous désirez que j'aie l'honneur de vous voir, cela sera facile et vous pouvez toujours compter, Madame, sur le respect avec lequel vous est dévoué votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

cheval que je lui dois. Je suis fort content de lui, et je trouve que sa conduite est en tout d'un vrai honnête homme (4). J'ai un grand plaisir à vous le dire, et je crois que vous en aurez un semblable à l'apprendre. Ma santé ne va pas mal, quoique je me trouve bien occupé (5), mais ma bourse est aux abois (6), par les retardements de mon paiement, et par l'extrême cherté de toutes choses cette année. Je suis sur le point de congédier presque tous mes domestiques, si je ne reçois promptement quelque secours (7). Je ne veux point que vous fassiez de votre chef aucun effort pour moi : je vous renverrais ce que vous me prêteriez; j'aime mieux souffrir. Mais faites en sorte qu'on m'envoie tout l'argent qu'on pourra, après avoir néanmoins pourvu aux aumônes pressées; car j'aimerais mieux à la lettre vivre de pain sec, que d'en laisser manquer jusqu'à l'extrémité (8) les pauvres de mon bénéfice. Au nom de D[ieu] (9), ayez la bonté, ma T[rès] C[hère] S[oeur], d'entrer là-dessus dans mes sentiments, et de me faire servir comme je crois que je dois vouloir qu'on me serve. Mille amitiés à notre chère soeur de la Filolie. J'aime et j'honore toujours du fond du coeur notre abbé de Chanter« (10). Conservez-vous (11) tous, et aimez-moi toujours. Rien au monde n'est plus à vous pour toute la vie que moi.

252. A DOM J. MABILLON (1).

Versailles, 28 janvier [1694].

[Condoléances pour la mort de dom Michel Germain (2) dont la perte doit avoir été grandement ressentie par son correspondant].

251. A LA MARQUISE DE LAVAL.

253. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

A Versailles, 15 janvier [1694].

Voici, ma T [rès] C [hère] S[ceur], une lettre qui servira, s'il vous plaît, pour notre soeur de la Filolie (1) et pour vous. Vous êtes si unies de coeur, qu'il n'est point nécessaire de vous séparer dans les lettres. Je suis fort en peine de vos santés, et je vous conjure de les ménager. Je vous recommande Mad. de la Filolie, comme je lui recommande d'avoir soin d'elle. Quoique mes besoins n'aient jamais été aussi pressants qu'ils le sont, je vous demande instamment, comme une marque de vraie amitié, que vous preniez sur Carenac tout ce qui pourra vous manquer à l'une et à l'autre (2). Je vous supplie aussi de faire toucher sur mon revenu, au chevalier (3), la somme qu'il vous dira, pour un

De Versailles, 30 janvier [1694].

Je suis très aise, Madame, d'apprendre que vos affaires prennent un bon train et que vous pouvez espérer de les finir bientôt (1). Je souhaite que vous jouissiez de la paix et que votre maison soit dans un bon ordre. Personne ne s'y intéresse, Madame, plus sincèrement que moi.

Vous avez grande raison de craindre de perdre M. l'évêque de Toul (2). C'est un prélat qui joint à un bon esprit, du savoir et des manières aimables à une grande vertu. Je ne saurais croire qu'on vous l'ôte (3). Il est trop aimé, trop accrédité (4) et trop propre à soutenir ce grand diocèse pour être mis ailleurs (5).

282 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 30 janvier 1694 7 mai 1694 TEXTE 283

Tout autre ne ferait que la moitié de ce qu'on dit qu'il fait. Il est vrai qu'il a besoin de secours ayant tant de charges et de si grosses bulles à payer (6).

Je suis, Madame, avec un grand respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

254. A LA MÊME.

24 février [1694].

Je vous envoie, Madame, la lettre que vous m'avez ordonné d'écrire. Je souhaite que vous voyiez bientôt la fin de vos affaires (1), quoique nous eussions intérêt à les voir durer pour ne vous perdre pas. Vous savez, Madame, avec quel respect je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

255. A MW' DE LA MAISONFORT.

258. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

257. A Mme DE LA MAISONFORT.

17 avril [1694].

Ne craignez point de vous rapprocher cordialement de Mre de Maintenon (1); quoique votre orgueil puisse être flatté des marques de bonté qu'elle vous donnera, vous ne devez pas laisser de faire tout ce qu'il faut pour gagner son coeur (2). Elle ne veut que votre bien, et elle aura soin de ne vous point gâter (3). Ce qui est d'ordre de Dieu pour nous, ne nous nuit pas, comme les autres choses; il est de l'ordre de Dieu pour vous, que vous soyez intimement attachée à Mme de M. Il faut éviter les empressements, les désirs de plaire, les petites flatteries, et tout ce qui peut amollir (4) le coeur. Pour la confiance, la correspondance simple et fidèle, le désir de seconder ses bonnes intentions, l'éloignement des personnes et des choses qui peuvent lui être suspectes (5), la crainte de lui faire la moindre peine, vous ne sauriez aller trop loin. Votre liaison avec elle est de providence, et doit être de pure grâce. Vous ne serez en paix avec vous-même à Saint-Cyr, qu'autant que vous y serez unie de coeur à Mme de Maintenon.

10 mars [1694] (1).

Je vous conjure, au nom de Dieu (2), de calmer votre esprit, et de vous ouvrir (3) à M. l'évêque de Chartres, et à Mn" de Maintenon, qui a encore (4) beaucoup de bonté pour vous.

256. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

Versailles, le 2 avril [1694].

L'homme dont on vous a parlé, Madame, a son mérite et sa capacité, mais il est entièrement tourné du côté des lettres qu'il sait fort bien et je ne crois pas que vous deviez penser à lui pour tout ce qui a rapport au monde et au savoir-vivre. Il faut nécessairement autre chose pour un jeune homme comme Monsieur votre neveu (1), ce serait un second précepteur et rien au delà. Il n'était que dans cette fonction chez Monsieur le duc de Noailles. Ayez la bonté, Madame, de ne témoigner (2) rien de ce que j'ai l'honneur de vous expliquer. C'est à moi à vous remercier très humblement toutes les fois que vous voulez bien me donner une occasion de vous témoigner le respect et le zèle avec lequel je suis votre très humble et très obéissant serviteur.

Versailles, 27 avril [1694].

Monsieur le duc de Beauvillier, à qui j'avais donné et recommandé le factum que vous m'aviez envoyé (1), Madame, me dit bien que la personne pour laquelle vous vous intéressez (2) a eu tout ce qu'elle désire; il ajouta que toutes les demandes contenues dans cet imprimé se sont trouvées pleines de justice et sans difficultés (3). Je m'en suis réjoui, Madame, à cause du grand intérêt que vous m'avez témoigné y prendre. Je n'avais rien oublié de tout ce que j'avais cru propre à prévenir Monsieur de Beauvillier en faveur d'une cause que vous avez recommandée (4).

259. A mil. DE MAINTENON.

[7 ? mai 1694].

Ce que vous m'avez mandé, Madame, de vos cuisantes peines (1), m'en cause une véritable : il faut pourtant ressentir ces dépits d'amour-propre, pour éprouver toute sa misère; il faut voir ses imperfections, et consentir qu'elles soient exposées à la censure du public.

284 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 mai 1694 Mai 1694 TEXTE 285

Vous, et tous les gens qui vous abordent, sont condamnés, comme incapables d'affaires, par tous les raisonnements; il faut vous laisser condamner en paix (2); il faut même vouloir être blâmée dans les choses où vous aurez un tort effectif; il faut encore vous supporter dans les torts cachés, que les autres ne verront pas, et qui ne seront connus que de vous.

0 qu'il est bon, Madame, d'être privé de sa propre estime, et de celle des honnêtes gens (3) ! On y tient plus qu'on ne s'imagine; et on n'en est détaché qu'après qu'on l'a perdue, et qu'on est en paix dans cette perte, sans espérance de la réparer (4). Vous ne tenez point aux biens ni aux honneurs grossiers; mais vous tenez peut-être, sans le voir, à la bienséance, à la réputation (5) des honnêtes gens, à l'amitié, et surtout à une certaine perfection de vertu, qu'on voudrait trouver en soi, et qui tiendrait lieu de tous les autres biens : c'est le plus grand raffinement de l'amour-propre, qui console de toute perte. Comme on ne veut rien d'extérieur pour soi, on se console aisément de perdre toutes les choses extérieures (6), dont la perte ne fait que nous rendre plus grands et plus parfaits.

Quand on a du courage (7), voilà de quoi on se nourrit intérieurement. Alors plus on paraît parfait aux gens sans expérience, et qui ne jugent que par les actions, plus on est imparfait; car on est plein de soi-même, comme Lucifer (8). Son péché ne consiste que dans le plaisir de se voir parfait. Je dis, parfait pour l'amour de soi; car pour être pur dans sa perfection, il faut la regarder en soi tout comme en autrui, sans nulle complaisance que ce soit soi-même plutôt qu'un autre (9); ou plutôt ne la regarder jamais, allant toujours en avant d'une vue droite et simple, sans réflexion ni retour (10).

Tant qu'on n'est point encore arrivé là, on sent toujours des retours inquiets, des hontes, des dépits, des sensibilités (11), des délicatesses (12). Tout cela est bon à éprouver; plus il est douloureux, plus il est utile; car cette douleur est nécessaire, comme celle des incisions pour guérir des plaies.

Vous n'êtes point encore assez accoutumée à la fatigue (13) sur l'avilissement intérieur où les bonnes âmes doivent passer (14). Il faut venir jusqu'à avoir horreur de soi, et à ne trouver plus en soi ni consolation, ni ressource, ni lieu à poser le pied sur le bord de l'abîme (15). Dieu vous fait des grâces infinies; je souhaite seulement que vous marchiez à proportion, et que rien ne vous arrête. Il faut une mort perpétuelle en tout; mais une mort prise à contre-sens ne ferait que vous épuiser pour la santé, que vous dessécher intérieurement, que vous charger de pratiques gênantes (16), que vous livrer à votre courage naturel (17), et que vous faire hésiter dans les voies que Dieu vous marque.

C'est par petitesse et par simplicité, et non par courage et par multitude de pratiques, qu'il faut que vous mouriez à votre propre esprit, à votre goût pour les vertus naturelles, et à tout ce qui nourrit la délicatesse de votre amour-propre (18).

Jeprie Dieu de tout mon coeur, Madame, qu'il vous donne sa pure lumière, pour ne prendre jamais le change sur ce que Dieu veut de vous; vous prendriez bien de la peine, et n'avanceriez guère. Je le prie aussi de ne vous laisser jamais dans une certaine hésitation, qui vient de ce qu'on n'ose se dépouiller et laisser prendre à Dieu tout ce qu'il demande. Vous serez, s'il plaît à Dieu, toujours très vertueuse; mais Dieu veut, des âmes à qui il donne beaucoup, une désappropriation de ses dons, une petitesse, et une mort sans réserve, qu'une infinité de personnes pénitentes et très vertueuses ne connaissent pas (19).

Il y a plusieurs choses dans la lettre que vous m'avez montrée, que je n'entends pas assez bien.

L'on doit, ce me semble, vouloir trouver en soi une certaine perfection de vertu, qui doit tenir lieu de tous les autres biens faux; et l'on doit se consoler par là, des choses extérieures que la Providence nous enlève; et une indolence qui nous rendrait indifférents touchant la perfection de la vertu, serait très blâmable.

Il est vrai aussi, que si c'est l'amour-propre, et non le désir de plaire à Dieu, qui anime, ce n'est plus vertu. Je crois aussi que c'est là le sentiment de M. l'abbé de Fénelon. Je ne comprends pas non plus, que pour être pur dans la perfection, il faut la regarder en soi comme en autrui. sans nulle complaisance que ce soit soi plutôt qu'un autre; à moins qu'il ne veuille parler de la complaisance de l'amour-propre : car d'ailleurs la vraie charité a pour règle d'aimer sa propre perfection, préférablement à celle d'autrui. Il ne la faut pas regarder, comme Lucifer, par orgueil; mais pour en remercier Dieu, et pour tâcher de la conserver et de l'augmenter autant qu'il se peut, selon cette parole : Que celui qui est juste se justifie encore (1).

Il y a d'autres choses que je n'entends pas clairement. Pour venir à ce que vous avez marqué, je crois que l'on ne vient point à cette mort du chrétien, sans courage, et sans pratiquer l'humilité du coeur : et la simplicité qui ne cherche que Dieu, et s'éloigne sans grimace et sans hésitation de ce qui lui déplaît, y est nécessaire; mais je suis bien persuadé qu'une petitesse et une simple indolence et dépouillement de courage et de pratiques, serait un passiveté blâmable pour vous, et condamnée par les règles de l'Eglise.

Voici une proposition condamnée par un concile général de Vienne, contre les Béguins et les Béguines, qui étaient des illuminés : C'est une

259 A. SENTIMENT DE M. L'ÉVÊQUE DE CHARTRES SUR LA LETTRE PRÉCÉDENTE (1).

286 CORRESPONDANCE DE TeNELON Mai 1694 7 juin 1694 TEXTE 287

imperfection de s'exercer dans les actes des vertus, et une âme parfaite doit s'éloigner des pratiques de vertu (2). Ces faux illuminés établissaient qu'une âme pouvait devenir si parfaite en cette vie, qu'elle était impeccable, et qu'elle ne pouvait plus aller plus loin; ce qui n'appartient qu'à la perfection de l'autre vie. Il y a une différence totale entre le sens de M. l'abbé de Fénelon et celui-ci. Je ne vous l'ai rapporté, qu'à l'occasion de cette perfection idéale qui consisterait dans une mort entière sans imperfection, qui bannirait toute sensibilité, et qui anéantirait entièrement la créature, la remplirait de Dieu sans effort de sa part et sans pratiques. C'est là la perfection du ciel; Dieu sera toutes choses en tous, comme dit saint Paul, sans que la créature y mette rien par son travail; elle recevra tout, et sera dans une passiveté, heureuse récompense de ses travaux et de ses pratiques passées.

Quant à présent, je comprends que nous devons mourir au péché, que nous devons marcher dans une vie nouvelle, que les membres de notre corps ne doivent plus être des armes d'iniquité, et que nous nous devons donner à Dieu comme vivants, de morts que nous étions, et lui consacrer les membres de notre corps, pour servir à la justice; qu'il faut dorénavant obéir du fond du coeur à la doctrine de Jésus-Christ, à laquelle nous sommes livrés par la grâce; et que, comme nous avons servi au péché, nous devons présentement servir à la vertu pour la sanctification de nos âmes. Voilà ce que je lis dans le nouveau Testament, où il est parlé à fond de la mort des chrétiens. Tout cela demande du courage et des pratiques solides de vertu : si par petitesse et par simplicité, l'on entendait quelque chose qui donnât l'exclusion à cette incontestable doctrine, je n'y souscrirais jamais. Je ne sais point ce que c'est que cette désappropriation des dons de Dieu, petitesse et mort sans réserve, qu'une infinité de personnes pénitentes et vertueuses ne connaissent pas. Mais, en tout cas, ces personnes pénitentes et vertueuses ne seront pas privées de la lumière nécessaire à leur salut, si elles persévèrent dans la pénitence et dans la vertu. Elles se garderont de se rien attribuer de la gloire de Dieu; elles continueront à être humbles de coeur, et à mourir au péché sans réserve. Elles tiendront à ce qui est de plus pur, par la perfection de leur état; mais elles comprendront que la perfection pure et sans défauts est pour l'autre vie; car Dieu y a mis une mesure : saint Grégoire nous l'a appris. 11 est vrai que, comme nous ignorons cette mesure, et celle du progrès que nous faisons, nous avons tous les jours besoin de courage et d'attention pour avancer, selon cette exhortation du Saint-Esprit : Que celui qui est saint se sanctifie encore, et notre mesure ne sera pleine qu'à la mort; car recevant tous les jours de nouvelles grâces, nous y devons répondre chaque jour par une nouvelle reconnaissance. Ainsi c'est un bien, que nous ne connaissions pas toute l'étendue de notre mesure, afin que nous ne nous endormions jamais.

[ Je suis persuadé, Madame, que nos sentiments sur cela sont les mêmes (je parle de M. l'abbé de Fénelon), et quoiqu'il voie plus que moi, je crois fermement ne pas penser différemment de lui. J'ai néanmoins pris occasion ici de vous instruire, comme une mère d'une grande communauté, sur certain langage de dévotion mal entendue; et je crois que tout ceci peut vous servir en votre particulier.]

260. Au CHEVALIER H. J. DE FÉNELON.

A Versailles, 4 juin [1694] (1).

Mad. de Laval m'a appris de vos nouvelles, mon très cher frère, et m'a fait grand plaisir. Donnez-m'en vous-même quand vous en aurez le loisir, et apprenez-moi ce qui vous pourra toucher (2), car je m'y intéresse comme je le dois. Si par hasard vous étiez ou blessé ou malade, il faudrait d'abord me le faire mander. J'ai vu ici M. l'ab. du Bois, et fait ma cour à M. le D. de Ch [artres] avant leur départ (3). Cultivez-les (4), et profitez sans empressement de toutes les occasions naturelles pour voir bonne compagnie. Il vaut mieux être seul que d'en voir de mauvaise (5). Si Mad. de Laval s'en va dans ses terres (6), vous pouvez vous adresser à moi pour les choses que vous seriez embarrassé de faire faire à Paris. Je voudrais vous pouvoir témoigner plus solidement l'estime et l'amitié avec laquelle je suis tout à vous.

261. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 7 juin [1694].

Depuis que je vous ai écrit, ma Chère Soeur, j'ai vu le maréchal de Bellefonds, qui m'a dit que vous lui aviez bien prouvé le tort du gentilhomme (1), et qu'on ordonnerait certainement les satisfactions (2) : mais il m'a ajouté que, comme ce n'était pas à mon frère (3), mais à un tiers, qu'il avait manqué de parole, les règles demandaient aussi que ce ne fût pas à mon frère, mais au tiers, qu'on ordonnât qu'il ferait les satisfactions. Je lui dis que je parlerais ou écrirais à M. le maréchal d'Humières (4), puisqu'il serait au jugement. Il me répondit : Cela n'en vaut pas la peine; je vous réponds qu'il sera de mon avis, et que je ferai le jugement. Je lui dirai que je vous ai empêché de lui écrire, et que je me suis chargé de votre sollicitation. Alors je lui répondis : Puisqu'un des juges, corrompu en ma faveur, se charge de me corrompre l'autre, je n'ai plus qu'à me tenir en repos. Je ne laisse pourtant pas, ma Chère Soeur, de vous envoyer une lettre pour M. le Maréchal d'Humières (5). Après ce que m'a dit M. le Maréchal de Bellefonds, il tue paraît qu'il ne faudrait la rendre qu'en cas qu'il y eût de la difficulté, et que M. le Maréchal de Bellefonds prît un mauvais sentiment. Alors

288 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 juin 1694 23 juin 1694 TEXTE 289

ma lettre à M. le Maréchal d'Humières pourrait servir. Faites comme vous jugerez à propos; tout ce que vous ferez sera bien fait. Mille amitiés à M. votre fils. Je suis tout à ma chère soeur (6) avec tous les sentiments que je lui dois. Il me semble que vous devez aller à la porte (7) de Madame de Noailles. Mandez-moi le parti que vous aurez pris par rapport à votre voyage.

Il me promet de m'écrire. Cela me fera plaisir, non pour les nouvelles, car je ne me soucie point d'en savoir, et je ne voudrais pas qu'il se mêlât de m'écrire rien de particulier (2), mais parce que cela le rendra plus attentif à ce qu'il voit, et que cela l'accoutumera à bien écrire. Je suis toujours tout à ma chère soeur.

264. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

262. A LA MÊME.

Lundi, 13 juin [1694].

Je vous ai écrit ce matin, ma chère soeur, sur ma conversation avec M. le M'' d'Humières. Ce que vous me mandez augmente ma peine de cette sotte affaire. Je suis touché du déplaisir qu'en aura notre pauvre frère, et je comprends combien les circonstances en sont amères dans la province (1). Mais quel remède à une chose finie, surtout avec un homme qui ne sait plus de quoi il était question, et un autre à qui on avait tout expliqué à fond, et qui croit en savoir plus que nous (2) ? Puisque vous ne partez point si tôt (3), peut-être ne laisserez-vous pas votre petit bonhomme (4) venir me voir, sans y venir aussi. Mad. de Chastillon est-elle partie (5) ? je m'intéresse véritablement à tout ce qui la regarde.

Genevotot prétend que je lui dois tout le blanchissage du linge que vous eûtes la bonté de faire faire pour moi, il y a cinq ans, lorsque je vins ici. Cela est-il vrai ? N'a-t-il point été payé dans le temps ? D'où viendrait qu'il aurait demeuré cinq ans sans en dire un mot ? Je vous conjure de m'éclaircir ce fait.

Je donnerai tantôt à M. l'ab[bé] de Langeron les lettres que vous m'avez envoyées, et je les lirai auparavant. Je vous écris du cabinet de M. le D. de Bourgogne, et je n'ai qu'un moment. Tout à ma chère Soeur.

263. A LA MÊME.

A Versailles, 16 juin [1694].

Je vous envoie, ma Chère Soeur, la lettre que je viens de recevoir de M. le M" de Belfons. Vous verrez qu'il explique tout le détail, pour me persuader que notre affaire était insoutenable. Il y pose même des faits qui ne me paraissent pas fort agréables, et qui marquent un procédé artificieux de notre part. Voyez s'il est à propos d'envoyer la lettre de M. le Ms' de B. à mon frère de Salagnac. J'ai reçu un billet de votre époux (1), qui me mande bien en deux mots ce qui se passe à l'armée.

A Versailles, 18 juin [1694].

Je suis beaucoup moins aise, Monseigneur, d'apprendre la prise du château de Palamos (1), qu'affligé de tout ce que vous faites sans nécessité pour le service, et avec un grand péril de votre personne. Voilà les mauvaises nouvelles que j'ai apprises avec chagrin. Elles peuvent vous faire honneur ailleurs (2) : à mon égard, elles vous décrient (3) et vous déshonorent. Ne sauriez-vous vous ménager pour l'intérêt du service même ? Ne vous direz-vous point ce que vous diriez si bien à un autre ? Que dirait-on de vous, si vous étiez blessé ayant dû l'éviter ? Cet accident ne retarderait-il pas les affaires dont vous êtes chargé ? Mais vous savez mieux que moi tout ce que je veux vous dire; et après m'avoir mandé que vous êtes irrépréhensible, j'apprends que vous ne vous corrigez point. Je suis presque aussi fâché que madame la duchesse de Noailles. Les choses qu'elle m'a dites de monsieur le comte d'Ayen m'ont fait un vrai plaisir (4). Je n'étais en peine que de l'application (5). Puisqu'elle commence de si bonne heure, elle ne fera que croître et embellir.

265. A LA MARQUISE DE LAVAL.

Mercredi 23 juin [1694].

Je ne me ferai point saigner, ma chère soeur, si je suis malade; et je ferai encore mieux, car je ne serai point malade, si je puis m'en empêcher. Je suis ravi de la guérison de Madue de Châtillon, et bien en peine de Mad. de Gamaches (1). Faites-le-lui savoir, et tâchez de lui faire trouver bon si vous le pouvez. Reaux dit que vous viendrez me voir avec Mad. de Châtillon; vous me ferez un grand plaisir. Si vous venez, donnez-moi un bon jour bien franc, pour respirer ensemble, et nous entretenir à loisir.

Tâchez, je vous prie, de savoir de Mad. d'Alègre qui sont les gens qui la pressent d'agir. Elle doit exhorter la personne à dire la vérité, à dire du mal si elle en sait, sans rien épargner, et à dire le bien

10

290 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

26 juin 1694

TEXTE 291

de même; en un mot, à parler selon sa conscience. Il serait bon que Mad. d'Alègre sût d'elle à fond ce qu'elle a connu. Pour moi, je n'ai d'autre intérêt que celui de la vérité et de la religion. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je pars pour Saint-Germain, où je vais passer deux heures. Bonjour, ma chère soeur; je suis tout ce que je dois vous être.

266. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

A Versailles, 23 juin [1694].

Vous avez beau vous plaindre, Monseigneur, je n'en ferai ni plus ni moins, et je vous importunerai toujours pour vous empêcher de vous exposer inutilement. Ce qui vient d'arriver ne justifie que trop la nécessité de mes très humbles remontrances. Faut-il que le canon ennemi soit plus discret que vous ? Vous allez vous loger à sa portée, et il prend son temps pour briser votre lit sans vous faire aucun mal. Je voudrais bien qu'il nous promît de continuer, dût-il nous en coûter beaucoup de lits. Au reste, je suis bien fâché, Monseigneur, de la demande qu'on m'a engagé à vous faire. Je crois qu'on n'a pas eu mauvaise intention. Mais je ne laisse pas d'être un peu chagrin. Madame la duchesse de Noailles a été reçue ici comme nous le pouvions espérer. Je m'imagine qu'elle vous le mande en détail. Elle est à la mode, et j'en suis bien aise. Mais vous savez mieux que moi combien ces sortes de joies doivent être modérées. Ce qui est de bon est que vous servez bien le Roi, Dieu merci, et qu'en le servant, vous avez envie de servir en sa personne un autre maître encore plus grand. Conservez-vous, Monseigneur, les dangers de la guerre sont assez grands, sans y ajouter ceux des maladies. Le climat d'Espagne, la saison, l'agitation et votre santé me font peur.

266 A. M. TRONSON A P. GODET-DESMARAIS, ÉVÊQUE DE CHARTRES.

Ce 23 juin [1694].

J'eus hier une grande conversation avec Mons. l'Abbé de Fénelon sur le sujet dont vous lui avez parlé à Versailles (1). Il me paraît être dans de bonnes dispositions et il m'a laissé même entre les mains un billet signé par lequel il « déclare devant Dieu comme s'il allait

« comparaître à son jugement qu'il souscrira sans équivoque ni restric-

« tion à tout ce que deux personnes (auxquelles il me joint) décideront

« sur les matières de spiritualité pour prévenir toutes les erreurs et

« illusions des Quiétistes ou autres semblables ». Je ne vous nomme pas ces deux personnes (2), parce que je crois que cela demande un grand secret. Je sais que vous en conviendrez (3) et vous pouvez les deviner aisément. Il ajoute dans le même billet, qu'il « consent qu'on

« le montre toutes et quantes fois que ces personnes le jugeront néces-

« saire et qu'il promet qu'il parlera en conformité dans toutes les

« occasions où ils le jugeront ». Il me semble qu'on ne peut exiger autre chose de lui, et je suis sûr que M. le duc de B. n'aura pas d'autres sentiments (4). C'est ce qui me confirme que vous ne sauriez mieux faire que de suivre la pensée que vous avez eue de faire l'extrait des propositions et de les faire examiner par des personnes d'autorité et de poids. Mais il serait important que la chose demeurât fort secrète jusqu'à ce qu'ils vous eussent dit leurs sentiments pour ne point faire d'éclat inutile (5).

Il ajoute dans le même billet, qu'il « est prêt à souscrire à toutes

« les condamnations que l'Eglise fera même des personnes sans excep-

« tion si elle le jugeait nécessaire dans la suite pour flétrir davantage

« la doctrine erronée » (6). Je ne crois pas que vous vouliez pousser l'affaire jusque là. Car ce serait s'exposer à faire bien du bruit pour une personne qui ayant été déjà examinée à l'officialité ne serait pas aisément condamnée (7). Je prie Notre Seigneur de vous inspirer ce que vous aurez à faire en cette occasion pour sa gloire et pour le bien de son Eglise. Je suis avec toute la cordialité et tout l'attachement que vous savez tout vôtre.

L. TRONSON.

267. A LA MARQUISE DE LAVAL.

26 juin, à Versailles [1694] (1).

La personne que vous me nommez est connue pour une méchante personne, en qui on n'a aucune confiance, et qui tourne une apparence de piété à ses usages. Elle n'a pas besoin de récompense (2) pour dire du mal. Pour moi, je vous prie de dire à Mad. d'Alègre, qu'il est vrai que j'ai vu la dame dont il est question (3), chez Mad. la D. de Charost (4), et en deux ou trois autres endroits, avec de très honnêtes gens; que j'en ai été alors très édifié, mais que je ne l'ai jamais introduite en aucun lieu. Elle a une cousine germaine à S. Cir (5), qui est fille de mérite, et que Mad. de M[aintenon] m'avait prié de voir. Bien loin que j'aie introduit la Dame; au contraire, c'est sa cousine de S. Cir qui m'a été une occasion de voir quelquefois la Dame. Au reste, je n'ai donné à cette Dame la connaissance de qui que ce soit,

23 juin 1694

292 toit RESPONDANCE DE FÉNELON 26 juin 1694 13 juillet 1694 TEXTE 293

et tout ce qu'on dit est sans aucun fondement. Autant que j'ai été édifié de ce que j'ai vu d'édifiant, autant suis-je prêt à condamner le mal qui sera clairement prouvé; mais il ne faut pas le croire sans preuve. Pour cc qu'elle a écrit, elle s'est soumise; elle s'est même expliquée à moi par des sens innocents (6). C'est aux supérieurs à examiner et ii censurer; je serai le premier à souscrire aux censures (7), et tout cela ne me fait rien. Après cela, si on parle, que puis-je faire ? je ne sais où elle est; je suis hors de commerce depuis plus d'un an (8). Mille compliments à ]'Vlad. d'Alègre (9). Tout à vous, ma C[hère] S[oeur].

Il n'y a qu'à laisser là cette créature, ou tout au plus qu'à l'exhorter à ne dire que la vérité bien précisément. Pour la personne qui offrait la pension (10), on pourrait lui remontrer que c'est tenter violemment une personne pauvre, que de lui offrir un tel avantage pour lui faire dire plus qu'elle ne sait (11).

268. A LA MÊME.

A Versailles, 6 juillet [1694].

Je vous envoie, ma chère soeur, le paquet (1) que je viens de recevoir de mon frère de Salagnac. Vous verrez les deux partis qu'il me propose : l'un, de parler au Roi, pour avoir une lettre de cachet qui charge le lieutenant de Roi (2) de connaître de cette affaire; l'autre, de presser

M. le M" de Belfons de rentrer dans l'examen de l'affaire sur les faits qu'on lui a déguisés. Le premier parti me paraît impraticable; en voici les raisons : 1° je sais que le Roi ne veut plus donner de ces lettres de cachet (3) qui l'importunent, pour lesquelles il peut être surpris (4), et qui ne servent qu'à détourner les affaires de leurs juges naturels; 2° il n'en est pas de cette affaire comme d'une autre. Le Roi aurait une extrême peine à donner une lettre de cachet, si elle était encore entière. Quelle apparence qu'il se la réserve, quand il saura qu'elle est déjà jugée par les M[aréch]aux de France ? Pour moi, je n'oserais demander la lettre de cachet en dissimulant une circonstance si essentielle. Quand même je le ferais, les M°" de Fr[ance], irrités avec raison de mon procédé, ne manqueraient pas de se plaindre de ce que j'aurais obtenu par surprise, et d'obtenir du Roi que l'affaire leur fût renvoyée. Il faut donc ou porter ouvertement au Roi une plainte contre les Mt" de Fr., ou retourner à M. le M" de Bellefons pour l'engager à revoir l'affaire. Quand même on devrait prendre le premier chemin, qui est de se plaindre au Roi des Me" de Fr., il ne faudrait en venir à une extrémité si grande et si peu usitée, qu'après avoir tenté le second moyen, qui est de montrer respectueusement aux M'ux qu'on les a surpris. Au nom de Dieu (5), ma chère soeur, voyez au plus tôt

M. le M" de Bellefonds, et rendez-lui ma lettre. Je suis très affligé de la peine où est mon frère de Salagnac; mais je ne vois point d'autre remède, que celui de détromper les juges qu'il a pris lui-même, et qui l'ont condamné. Vous comprenez bien combien je serais fâché de lui manquer (6), et, d'un autre côté, combien je suis hors d'état de faire ce qu'il souhaite. Bonjour, ma chère soeur, tout à vous. Le R[oi] ne va point à Marly; mais vous pouvez venir quand il vous plaira (7).

269. A LA MÊME.

A Versailles, vendredi 9 juillet [1694].

Je vous envoie, ma C[hère] S[oeur], les cinq cents francs, et je les donne de tout mon coeur, sans vouloir qu'ils me soient jamais rendus. Vous pouvez juger, par l'extrémité où mes affaires sont réduites, que je fais un grand effort (1). Au surplus, je ne puis entrer plus avant dans cette affaire, et si on en vient à des violences (2), je ne les excuserai point. Au nom de Dieu, écrivez à mon frère de Salagnac tout ce que vous jugerez à propos. Pour moi, je suis si fatigué de certaines autres choses (3), que je n'en puis plus. Je donne de tout mon coeur ce que j'ai, et même ce que je n'ai pas, car j'emprunte pour cette affaire, dans un temps où je n'ai pas réellement de quoi vivre : mais je ne puis faire certaines démarches qui ne me conviennent pas. Je suis toujours tout à vous.

Il vaudrait peut-être mieux que vous eussiez la bonté de parler encore une fois à M. le Mal de Bellefons, pour pouvoir mander avec vérité que vous lui avez lu le mémoire, avec toutes les pièces originales en main, qu'on examinerait sur-le-champ. Si quelque chose peut apaiser un homme outré, et lui ôter toute espérance, c'est cette démarche.

270. A LA MÊME.

A Versailles, ce mardi 13 juillet [1694].

Ce que j'ai eu, ma C[hère] S[oeur], n'est qu'un peu de langueur et d'insomnie causée par quelque travail passager qui est maintenant fini (1). N'en soyez pas en peine, et ayez la bonté de le mander à mon frère (2). Vous serez la très bien venue vendredi (3). Nous parlerons de tout (4), et je n'ai pas un moment pour vous en dire davantage. Je mande au P. de Valois (5) que je ne puis encore de quelque temps le voir. Quand je serai libre, j'irai le voir et nous prendrons pour cela nos mesures.

294 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 14 juillet 1694 25 juillet 1694 TEXTE 295

271. A BOSSUET. 273. A LA MÊME.

Mercredi, 14 juillet [1694] (1). A Vers[ailles], 21 juillet [1694].

Je suppose, Monseigneur, que vous partez pour Paris aujourd'hui. Ce qui m'en console est l'espérance que vous reviendrez bientôt, et que je pourrai à votre retour vous entretenir de mon travail (2). Je crois qu'il est nécessaire que je vous le montre, et que je m'explique avec vous (3) sur toutes les circonstances du système (4), avant que je le donne aux autres. Je ne puis douter que vous n'ayez la charité et la patience d'écouter tout. Pour moi, je ne souhaite que de régler, par vos décisions (5), tout ce que je dois dire aux autres. Je vous dirai tout; et tout ce que vous ne croirez pas bon ne sera jamais mon sentiment. Je vous envoie, ma C[hère] S[ceur], la lettre que je reçois de mon frère de Salagnac, et celle que j'écris à M. le Ma' de Bellefonds, pour répondre à celle qu'il m'avait écrite. Je vous envoie aussi ma réponse à mon frère de Salagnac. Son affaire m'afflige, et je suis bien fâché de ne pouvoir faire ce qu'il me demande. Au nom de Dieu (1), aidez-moi à lui faire entendre raison. Ma santé va un peu mieux; mais j'ai besoin d'un grand repos, difficile à pratiquer en l'état où je suis (2).

274. A LA MÊME.

272. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Vers[ailles], 20 juillet [1694].

Je tâcherai, ma chère soeur, de profiter de vos bons avis sur le demi-bain, et je garderai votre lettre pour en parler à M. Fagon (1).

Le P. de Valois peut compter que je ne me mêlerai de rien, ni directement ni indirectement (2). Si je parle à M. Tronson, ce sera dans certains cas, où je serai déterminé par autrui. Je ne parlerai que de moi ou pour moi; je ne dirai rien ni pour la personne, ni pour les ouvrages. Mais je voudrais bien qu'il ne prît point des impressions sur ce qu'on lui dira, et qu'il croie ce que je lui assurerai bien positivement, lorsqu'il n'y aura point de preuve contraire, et que je lui offrirai d'éclaircir précisément les faits. Je l'aime tendrement; je ne puis douter qu'il ne m'aime aussi de tout son coeur (3). Dans ma langueur présente, je crains sa vivacité (4) et la mienne; cela n'empêche pas que je n'aie envie de l'embrasser et de l'entretenir. Je voudrais bien aussi aller voir M. le C[omte] et Mad. la C[omtesse] de Soissons (5). S'ils allaient se promener quelque soir hors de Paris, j'irais les voir dans le lieu où ils iraient. Je suis très fâché de leur départ; et cette raison, loin de m'éloigner d'eux, augmente mon désir de leur témoigner mon zèle et mon attachement. Ayez la bonté de le leur dire, et comptez, ma chère soeur, que je suis tout à vous sans réserve comme j'y dois être. Je vous conjure d'envoyer de ma part votre valet de chambre chez Mad. de Caylus (6) savoir des nouvelles de sa santé. Si vous voulez bien faire payer M. Chubéré (7) et me mander ce qu'il en aura coûté, je rembourserai d'abord Mortafon (8).

Samedi à Vers[ailles], 24 juillet [1694].

J'attendrai demain à dîner M. le C. et Mad. la C. de Soissons (1). M. le M"' de Bellefons vint hier me chercher et ne me trouva point (2). Je suis très fâché de la maladie de M. Leschassier (3) qui est très aimable et très estimable. J'écrirai à mon frère (4) comme vous me le mandez. Pour le P. de V[alois] (5), vous pouvez lui dire que je ne me mêlerai de rien, et ne parlerai sans exception à personne pour justifier ni excuser. Cela sera très sincère. Je ne le dirais pas autrement. Je suis toujours tout à vous, ma t[rès] C[hère] S [ceux], comme j'y dois être. Si Mad. de Châtillon n'est pas encore partie, j'ajoute un compliment cordial pour elle.

275. A LA MÊME.

A Vers[ailles], 25 juillet [1694].

Vous serez la bienvenue, ma C[hère] S[ceur], quand il vous plaira me venir voir de bonne amitié. Ne craignez pas de me ruiner; je vous en défie : n'en soyez pas en peine; nous mettrons bon ordre à tout. Avertissez-moi quand vous devrez venir. Ayez la bonté de m'avertir aussi, si vous le pouvez, supposé que M. et Mad. la C. de Soissons doivent venir dîner chez moi (1). Pour le P. de V[alois], je ne doute nullement de sa sincérité et de son amitié dans tout ce qu'il me dit. Il me paraît que le meilleur est de laisser tomber les choses. Je ne défends ni personne ni ouvrage (2) : ainsi tout cela ne me fait rien. Je n'ai qu'à laisser agir le zèle des zélés, et me taire en profond repos. Il est fort inutile

296 COMIESPONDANCE DE FeNELON 25 juillet 1694 28 juillet 1694 TEXTE 297

gle m'entretenir (3) d'une affaire où je ne veux prendre aucune part, ut où l'on croirait toujours que je voudrais excuser et favoriser indirectement ce qu'on croit plein de venin, quand même je dirais tout ce qu'on voudrait. Quand on aura fait une censure. on ne trouvera personne qui la suive ni qui s'y conforme plus exactement que moi. J'embrasse notre petit bonhomme (4) et je vous envoie une lettre pour mon frère (5).

276 Au CHEVALIER H. J. DE FÉNELON.

A Vers[ailles], 25 juillet [1694].

Je m'intéresse de si bon coeur, mon cher frère, à tout ce qui vous regarde, que je ne puis m'empêcher de vous l'écrire de temps en temps, quoique j'aie très peu de temps à moi (1), et que les lettres me fatiguent beaucoup. Mandez-moi un peu ce que vous faites (2), et comptez que c'est me parler de ce qui me touche.

Cherchez l'occasion de dire à M. de Luxembourg que je vous presse de lui faire ma cour, et de le remercier des bontés que je sais qu'il a pour moi (3). On ne peut en être plus reconnaissant que je le suis, ni plus rempli de zèle (4) et de respect pour sa personne. La vôtre m'est assez chère, pour vous souhaiter les sentiments de crainte de Dieu et de confiance en lui qui mettent le coeur en repos, et qui sont la plus

sûre ressource dans les peines de la vie et dans les périls. Il n'y a rien que je ne donnasse et que je ne souffrisse pour vous voir un chrétien

solide sans grimaces ni façon (5). Pour y parvenir, il faut un peu lire, faire des réflexions simples sur sa lecture, étudier ses devoirs et ses défauts, demander à Dieu la vertu, et chercher son amour, qui est le souverain bien. Je suis toujours tout à vous tendrement.

277. A BOSSUET.

A Vers[ailles], 28 juillet [1694].

Je vous envoie, Monseigneur, une partie de mon travail, en attendant que le reste soit achevé : il le sera demain ou après-demain au plus tard. Je fais des extraits des livres, et des espèces d'analyses sur les passages (1), pour vous éviter de la peine, et pour ramasser (2) les preuves.

Ne soyez point en peine de moi : je suis dans vos mains comme un petit enfant. Je puis vous assurer que ma doctrine n'est pas ma doctrine (3) : elle passe par moi, sans être à moi et sans y rien laisser (4). je ne tiens à rien, et tout cela m'est comme étranger. Je vous expose seulement, et sans y prendre part (5), ce que je crois avoir lu dans les ouvrages de plusieurs saints. C'est à vous à bien examiner le fait, et à me dire si je me trompe. J'aime autant croire d'une façon comme d'une autre. Dès que vous aurez parlé, tout sera effacé chez moi. Comptez, Monseigneur, qu'il ne s'agit que de la chose en elle-même, et nullement de moi.

Vous avez la charité de me dire que vous souhaitez que nous soyons d'accord, et moi je dois vous dire bien davantage : nous sommes par avance d'accord, de quelque manière que vous décidiez. Ce ne sera point une soumission extérieure; ce sera une sincère conviction (6). Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre, je le croirais encore moins clair que mon obligation de me défier de mes lumières, et de leur préférer (7) celles d'un évêque tel que vous. Ne prenez point ceci pour un compliment : c'est une chose aussi sérieuse et aussi vraie à la lettre qu'un serment.

Au reste, je ne vous demande en tout ceci aucune des marques de cette bonté paternelle que j'ai si souvent éprouvée en vous. Je vous demande, par l'amour que vous avez pour l'Eglise, la rigueur d'un juge, et l'autorité d'un évêque jaloux de conserver l'intégrité du dépôt (8). Je tiens trop à la tradition, pour vouloir en arracher celui qui en doit être la principale colonne en nos jours (9).

Ce qu'il y a de bon dans le fond de la matière, c'est qu'elle se réduit toute à trois chefs. Le premier est la question de ce qu'on nomme l'amour pur et sans intérêt propre. Quoiqu'il ne soit pas conforme à votre opinion particulière, vous ne laissez pas de permettre un sentiment qui est devenu le plus commun dans toutes les écoles, et qui est manifestement celui des auteurs que je cite. La seconde question regarde la contemplation ou oraison passive par état. Vous verrez si je me suis trompé, en croyant que plusieurs saints en ont fait tout un système très bien suivi et très beau. Pour la troisième question, qui regarde les tentations et les épreuves de l'état passif, je crois être sûr d'une entière conformité de mes sentiments aux vôtres. Il ne reste donc que la seule difficulté de la contemplation par état : c'est un fait bien facile à éclaircir (10).

Quand vous serez revenu ici, j'achèverai de vous donner mes extraits et mes notes. Je ne vous demande qu'un peu d'attention et de patience (11). Je suis infiniment édifié des dispositions où Dieu vous a mis pour cet examen (12).

298 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 29 juillet 1694

14 septembre 1694 TEXTE 299

278. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Vers[ailles], 29 juillet [1694].

Je vous envoie, ma chère S[oeur], la lettre que j'ai reçue de mon frère de Salagnac. Vous verrez ce qu'il demande, et je vous conjure d'achever ce que vous avez si bien commencé pour le tirer d'une affaire fâcheuse. Sa vivacité (1) ne fait qu'augmenter : il se flatte encore de l'espérance d'une lettre de cachet (2). Le Roi a été plus facile à en donner autrefois; maintenant il n'en veut plus entendre parler, et s'est fait là-dessus des règles très bien fondées, contre lesquelles on n'oserait l'importuner. Je suis au désespoir de penser que, si les M[aréch]aux de Fr[ance] n'étaient pas persuadés par les raisons que mon frère leur allèguera, il viendrait demander une lettre de cachet, et que je ne pourrais prendre part (3) à sa demande. Il faut l'en avertir de bonne heure; car, quelque tendresse que j'aie pour lui, j'aime mieux m'exposer à lui déplaire, que de lui laisser faire des démarches que je ne pourrais soutenir. Dès qu'il prendra le parti d'aller contre ses juges naturels, je ne saurais paraître; et vous m'obligerez sensiblement de le lui faire entendre en termes clairs. Au nom de Dieu (4), ayez la bonté de revoir

M. le M" de Bellefonds, afin qu'il voie qu'on fait les derniers efforts (5) sur les choses possibles, et que si on ne veut pas tenter les autres, c'est qu'on y voit une absolue impossibilité. Vous ne pouvez, ma C[hère] S[oeur], m'obliger davantage, qu'en n'oubliant rien pour persuader

M. le M" de Bellefonds, et pour dissuader mon frère. Je suis toujours tout à vous sans réserve. Envoyez même cette lettre à mon frère de S[alagnac], si vous le jugez à propos.

Soissons (5). Cette visite faite, je reprendrai en diligence (6) le chemin de Versailles. Vous trouverez sans doute que je veux embarrasser bien des gens à la fois, et faire bien des choses avec précipitation; mais je ne puis faire autrement, et c'est ce qui fait que je trouve qu'il m'est si incommode d'aller à Paris. Je rachèterais (7) volontiers de tels voyages. Tout à vous : j'espère que je serai prêt à dîner environ midi. Pardon de cet embarras.

Si vous aimiez mieux prier Mad. d'Alègre de nous donner à dîner et de nous recevoir (8), vous n'auriez qu'à choisir. En ce cas, j'irais faire mon apparition (9) courte au bon père, et puis j'irais chez Mad. d'Alègre. Mon laquais m'attendrait à l'entrée du faubourg (10) pour m'en avertir.

280. A LA MÊME.

15 août [1694].

Je vous ai mandé que M. le M" de Bellefons m'a déclaré qu'il n'ôterait point les paroles dont vous me parlez. Ce n'est pas, dit-il, pour la sûreté de M. de Chatreix (1), mais pour l'honneur des juges, et pour mettre un correctif à une chose qui tirerait à conséquence. Vous pouvez essayer de le vaincre; pour moi, je ne l'ai pu. Je vous renvoie l'ordonnance (2). Toujours entièrement tout à ma t[rès] C[hère] S[ceur].

281. A LA MÊME.

A Vers[ailles], 14 septembre [1694].

279. A LA MÊME.

Dimanche au soir, 1" août [1694].

J'irai demain, ma C[hère] S[ceur], dîner avec vous. J'arriverai au plus tard à midi. J'irai voir un moment le père de Valois. Vous m'obligerez beaucoup de l'avertir, afin qu'il soit libre de me donner d'abord un quart d'heure (1) et de le préparer à ne me voir pas plus longtemps, parce que je ne puis faire mieux. Nous aurons bientôt dit tout ce que nous avons d'effectif (2) à dire; ensuite nous dînerons en paix vous et moi, et si vous me donnez à ce petit repas Mad. de Châtillon, j'en serai ravi (3). Après dîner, vous me ferez plaisir si vous pouvez me prêter un carrosse pour aller au Louvre, à l'Académie (4). De là si vous pouvez me venir prendre au Louvre, nous irons ensemble chez Mad. la C. de

Je ne suis point content, ma C[hère] S[ceur], de la manière dont nous nous sommes vus (1). Quand je vais vous voir, j'y apporte toujours, ce me semble, la meilleure disposition du monde pour vous témoigner une vraie amitié et pour vous parler à coeur ouvert. Mais la brièveté du temps, et votre prévention que je ne vous aime point assez, me tiennent dans une certaine réserve dont je ne suis point content. Je vous conjure de croire que je vous aime, que je vous estime, et que je vous honore.

Prenez garde aux maladies. Réglez exactement vos affaires. Ne craignez pas de perdre pour finir et pour vous mettre en repos (2). Je suis, ma C[hère] S[ceur], tout à vous pour toujours. J'embrasse notre petit

bonhomme (3).

300 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 20 septembre 1694 6 novembre 1694 TEXTE 301

282. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.

20 septembre [1694].

Dieu a fait sa volonté, Madame, et vous savez qu'il n'y a qu'à l'adorer; la vie qu'il ôte quand il lui plaît n'est pas une vie (1); souvent ce qu'on appelle vie n'est que misère et que danger. Au contraire, la mort est une grâce surtout dans les jeunes personnes que Dieu se hâte d'enlever du milieu des iniquités. Il faut remercier Dieu d'avoir apaisé la crainte naturelle de la mort, et d'avoir montré les fruits d'une éducation chrétienne (2). Je comprends, Madame, que votre santé doit avoir beaucoup souffert dans une occupation si affligeante (3), et il me tarde bien de savoir que vous ayez changé d'air pour prendre du repos à Dampierre; j'espère que nous aurons ensuite l'honneur de vous voir ici. Vous savez, Madame, avec quel zèle et quel respect je suis votre très humble et très obéissant serviteur (4).

A Fontainebleau 20 septembre.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

283. Au MARQUIS DE BLAINVILLE (1).

A Fontainebleau, 20 septembre [1694] (2).

J'ai été malade assez longtemps (3), et il ne fallait pas une raison moins forte que celle-là pour m'empêcher d'avoir l'honneur de vous écrire. Je pense avec plaisir que nous nous approchons du temps de votre retour (4). Vous aurez le loisir, pendant tout l'hiver, de vous fortifier dans vos bonnes résolutions, avec une famille pleine de bon esprit et de piété, qui vous aime et qui est ravie de vous voir penser comme elle (5). Cependant il faut prendre en pénitence de vos péchés les assujettissements fâcheux de l'état où vous êtes (6). Cette pénitence paraît courte et légère quand on connaît ce qu'on doit à Dieu, et combien on lui a manqué. Les embarras mêmes qui semblent nuire à notre avancement dans la piété se tournent à profit, pourvu que nous fassions ce qui dépend de nous. C'est un commencement de renoncement à soi et à sa volonté, et un des plus solides sacrifices qu'on puisse faire.

Allez naturellement votre chemin, et les hommes ne vous nuiront point. Une conduite modérée, simple et ferme imposera silence. Quand même vous auriez à essuyer quelques mauvaises railleries, ce serait en être quitte à bon marché. N'est-il pas juste de souffrir quelque chose de la folie du monde, pour acquérir la vraie sagesse, après avoir été longtemps approuvé en voulant plaire à des aveugles ? On est trop jaloux d'une vaine réputation quand on craint les discours des hommes qu'on méprise et dont on connaît l'égarement. Le principal est de vous réserver des heures pour vous munir, par vos exercices, d'un bon contrepoison contre les erreurs contagieuses. Lisez la vérité dans les paroles de vie éternelle. Priez, veillez, détachez-vous de vous-même. Aimez Dieu généreusement; que ce qui est fait uniquement pour lui ne soit qu'à lui seul. Attendez tout de lui, sans vous négliger (7), pour être fidèle à ses dons.

Après un tel discours, je ne saurais, monsieur, me résoudre à finir par les compliments ordinaires. Ce que je pense par rapport à vous, et aux grâces que Dieu vous fait, est trop au-dessus de tous les compliments. Vous jugerez assez, par le langage de vérité qui est dans cette lettre, avec quel zèle je m'intéresse à tout ce qui vous touche.

A Fontainebleau, ce 20 septembre.

284. Au CHEVALIER H. J. DE FÉNELON.

A Versailles, 5 novembre [1694].

Je suis touché, comme je le dois, mon cher frère, de la bonne amitié avec laquelle vous avez envoyé savoir de mes nouvelles, et m'apprendre celle de votre arrivée qui m'a fait grand plaisir. Votre envoyé ne me trouva point hier ici, parce que j'étais allé faire une promenade. Je n'ai pas même vu votre présent, n'ayant osé l'ouvrir avant votre arrivée. Jugez par là avec quelle impatience vous êtes attendu. Sérieusement (1), il me tarde de vous embrasser. Mais je ne veux pas que vous vous pressiez de venir. Faites à loisir toutes vos affaires. On porte le deuil, et on ne sait pas précisément combien on le portera (2). Le noir est d'un usage si fréquent et si imprévu, qu'il en faut avoir toujours de tout prêt. Bon soir. Tout à vous.

285. A M. TRONSON.

A Versailles, 6 novembre [1694].

Depuis que nous sommes revenus de Fontainebleau (1), il ne s'est point passé de jour, Monsieur, où je n'aie eu envie d'avoir l'honneur de vous aller voir. Je n'ai pas été libre jusqu'à présent : mais M. le D. de Beauvillier et moi nous comptons d'aller à Issy un des premiers jours de la semaine prochaine (2). Cependant, Monsieur, je vous envoie un écrit où j'ai ramassé (3) tous les endroits de mes lettres à Mad. de Maintenon, que M. l'Ev[êque] de Chartres lui a marqués comme suspects : ayez la bonté de les examiner, et de voir les explications que je

302 CORRESPONDANCE DI FÉNELON 6 novembre 1694 1694 TEXTE 303

donne (4). Je n'ai écrit Ces lettres à M'"'" de M[aintenon], que pour répondre à sem demandes sur des choses qu'elle avait déjà commencé à voir ailleurs (5). 11 n'a pas tenu à moi que je ne vous montrasse les lettrem mêmes (6). Mais enfin mes extraits sont fidèles, et vous verrez si je mérite correction (7). 11 n'y en a aucune à laquelle je ne me soumette de tout mon coeur. J'espère que vous aurez fait cette lecture quand j'aurai l'honneur de vous voir. Je crois qu'il n'est pas nécessaire de vous demander un profond secret là-dessus : vous en connaissez mieux que moi l'importance. En tout cela, il ne s'agit point de M"G[uyon], que je compte pour (8) morte, ou comme si elle n'avait jamais été. Il n'est question que de moi et du fond de la doctrine sur la vie intérieure (9). Souvenez-vous que vous m'avez tenu lieu de père dès ma première jeunesse. Je ne veux être ni excusé ni flatté. Je décharge ma conscience en chargeant la vôtre. C'est à vous à me dire la vérité sans aucun adoucissement (10). J'espère que je n'en ferai jamais de mauvais usage, et que je ne vous commettrai (11) en rien. On ne peut vous honorer, Monsieur, avec plus d'attachement et de vénération que je le ferai toute ma vie.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

285 bis. EXPLICATION DE QUELQUES EXPRESSIONS TIRÉES DES LETTRES DE FÉNELON A MADAME DE MAINTENON. sur la résistance à l'esprit de Dieu (1).

Il faut être enfant et jouer sur vos genoux pour les mériter (2). Je parle de certaines familiarités et de certaines caresses que notre père céleste fait aux âmes petites et simples, à ceux qui sont enfants, et qui jouent sur ses genoux; pendant qu'il est plus réservé, comme Jésus-Christ nous l'assure, pour les âmes qui sont encore grandes et pleines de sagesse. Il ne s'agit que de l'indécence de l'expression; si cette expression est indécente, je la condamne. Mais qu'y a-t-il de plus naturel, pour continuer la figure commencée par Jésus-Christ même sur les enfants, que de les faire jouer familièrement dans le sein de leur père ? Un prophète avait déjà mis les enfants de Dieu dans son sein où il les

rte (3). Saint François de Sales a été bien éloigné de suivre ces bienséances si sévères et si scrupuleuses. Je m'y soumets pourtant.

Je dis que, dans cet état de simplicité et d'union à Dieu, on sait tout sans rien savoir (4); mais j'explique à quelques lignes au-dessous en disant : « Je dis qu'alors on sait tout sans rien savoir : ce n'est pas qu'on

» ait la présomption de croire qu'on possède en soi toute vérité; non,

» non, tout au contraire, on sent qu'on ne voit rien, qu'on ne peut rien, » et qu'on n'est rien; on le sent et on en est ravi. Mais, dans cette

» désapprobation sans réserve, on trouve de moment à autre, dans l'in-

» fini de Dieu, tout ce qu'il faut selon le cours de sa providence. C'est

» là qu'on trouve le pain quotidien de vérité, comme de toute autre

» chose, sans en faire provision », en nous tenant « contents dans notre impuissance, etc. » Voilà sans doute cette heureuse ignorance des petits et des simples, qui savent tout sans rien savoir, parce qu'ils ne savent que (5) Jésus-Christ crucifié; ils connaissent que Dieu est tout, et qu'ils ne sont rien. Cette science leur tient lieu de tout. Ils n'ont aucune présomption, car ils savent qu'ils ne savent rien; ils ne savent que se taire, qu'obéir, qu'être dociles, que se mépriser, qu'aimer Dieu. Ils voient qu'ils ne sont rien, qu'ils ne peuvent rien, et ils en sont ravis; ils sont contents dans leur impuissance. En effet, Rodriguez et tous les spirituels assurent, que, pour être humble, il ne suffit pas de connaître le néant et l'impuissance de la créature, il faut y consentir; car se voir un néant et en être fâché, est un dépit d'orgueil. Il faut donc vouloir n'être rien et ne pouvoir rien, afin que tout vienne de Dieu, et que tout lui soit dû. Parler ainsi, c'est dire ce qui est essentiel à la foi chrétienne. Cette connaissance de son néant et de la grandeur de Dieu à laquelle on acquiesce par amour, c'est la vraie sagesse des petits enfants. Voilà le pain quotidien de vérité comme d'autre chose. Mais ce pain on ne le demande que pour chaque jour, on ne le reçoit que pour chaque jour, comme la manne, afin que l'âme demeure dans une dépendance journalière. Jésus-Christ n'a-t-il pas dit : Ne vous mettez pas en peine pour le lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même; à chaque jour suffit son mal (6). Saint François de Sales répète souvent ce passage, pour l'avancement spirituel (Epîtres). En vérité, quand je ne fais que traduire fidèlement les paroles de Moïse et de Jésus-Christ, et que je les applique comme saint François de Sales, j'ai honte d'avoir à me justifier; mais n'importe, je respecte tout dans les personnes dont il est question, et je les laisse maîtres de ma plume pour me rétracter.

J'ai dit : Plus les sens sont amortis par ce courage de l'âme, plus l'âme voit sa vertu, et se soutient par son travail (7). C'est précisément le langage de S. Augustin, qui dit que l'orgueil et la confiance en soi-même se nourrissent de toutes les vertus les plus difficiles et les plus héroïques. Y a-t-il un plus grand appui, que de se voir au-dessus de toutes les difficultés, dans une vertu que rien n'ébranle ? Mais, quand il plaît à Dieu de faire que l'âme se trouve faible, pauvre, impuissante, qu'elle se croit mauvaise, sans l'être, qu'elle a horreur de son indignité, et qu'elle se condamne; c'est alors qu'elle perd tout appui en elle-même. Qu'on lise un peu tous les spirituels, on reconnaîtra qu'ils ont tous parlé ainsi. Il faut brûler tous les livres des saints, ou reconnaître cette doctrine. Je la soumets pourtant.

804 COBItESPONDANCE DE FÉNELON 1694 1694 TEXTE 305

Je ne manque pas de dire expressément, qu'en cet état l'âme demeure fidèle, mais qu'elle ne voit plus sa fidélité (8). Quand j'aurais parlé sur les bancs en toute rigueur de scolastique, je n'aurais pas pu parler avec plus de précaution. Il est vrai que j'ajoute, que souvent il lui paraît en elle de nouveaux défauts, dont elle ne s'était jamais défiée (9). En effet la lumière de Dieu croissant, il faut qu'elle voie en elle des imperfections qu'elle n'y avait pas vues; qu'y a-t-il à tout cela qui ne soit vrai et innocent ? J'avoue qu'après même qu'on m'a averti, je ne puis pas voir ce qu'on veut reprendre.

J'ajoute que l'âme dans cette extrémité d'épreuve, n'a plus que la volonté de ne tenir à rien, et de laisser faire Dieu sans réserve : encore même n'a-t-elle pas la consolation d'apercevoir en elle cette volonté (10), et j'en apporte la raison, qui est que ce n'est plus une volonté sensible et réfléchie, ce n'est plus une ferveur sensible, un goût qui se fasse remarquer et qui se répande dans la partie inférieure. Il faut ou condamner tout ce que les pères et les autres saints ont dit des aridités et des désolations où Dieu met l'âme pour l'éprouver, ou reconnaître que tout ceci est incontestable à la lettre, et que j'y ai apporté toutes les précautions imaginables. Quand je dis qu'en cet état il ne reste qu'amertume, nudité et confusion, j'ai dit ce qui porte son évidence avec soi. Quand Dieu veut réduire l'âme à se condamner elle-même, que peut-elle voir en soi que sujet de honte, d'horreur et de condamnation ? Veut-on qu'elle trouve de quoi se justifier, quand Dieu veut la réduire à se condamner ? Que ceux qui sont effrayés de ces choses ne les éprouvent jamais, je le souhaite, puisqu'elles les troublent si fort; mais qu'ils ne jugent point par leur propre sentiment, de ce que Dieu fait dans d'autres âmes qu'il épargne moins. Quoi qu'il en soit, il est manifeste que je ne veux point que l'homme fasse le mal, pour faire à Dieu un sacrifice; car, au contraire, je veux que l'homme, croyant avoir voulu le mal, ou du moins l'imperfection qu'il n'a pas voulue (11), se condamne, rougisse, se tourne contre lui-même, et ait horreur de son état, quoiqu'il soit pur, innocent, et dans une fidélité où il n'aperçoit pas qu'il est fidèle. Cela seul serait décisif pour me justifier, et pour ouvrir les yeux du lecteur.

J'ai dit : On ne trouve Dieu seul purement, que dans cette perte de tous ses dons, et dans ce réel sacrifice de tout soi-même, après avoir perdu toute ressource intérieure. La jalousie infinie de Dieu nous pousse jusque-là; et notre amour-propre le met, pour ainsi dire, dans cette nécessité, parce que nous ne nous perdons totalement en Dieu, que quand tout le reste nous manque (12). Je parle en cet endroit des grâces qui servent de soutien à l'âme, qu'elle aperçoit, et qu'elle s'approprie avec complaisance. Je dis, immédiatement avant ces paroles ci-dessus rapportées, qu'il faut tout perdre, même l'abandon aperçu par lequel on se voyait livré à sa perte. Il ne s'agit donc là que des dons aperçus qui soutiennent la vie de l'âme et son amour-propre. Le dernier de ses dons est l'abandon aperçu, par lequel on supportait en paix la vue de son indignité et de la colère de Dieu. Afin que l'âme n'ait plus aucun soutien sensible et aperçu dans cette extrémité d'épreuves, il faut qu'elle se croie mauvaise, condamnée de Dieu, et qu'elle ne puisse plus trouver en elle, d'une manière aperçue, cet abandon et ce courage par lequel S. Fr[ançois] de Sales disait : Hé bien, si je suis réprouvé, si je ne puis aimer Dieu dans le ciel, du moins je l'aimerai le reste de ma vie. L'âme accablée ne trouve plus en elle cette force et cet abandon sensible. Toute la suite des paroles montre évidemment que je n'ai pu vouloir dire autre chose. Un grand nombre d'autres endroits des quatre livres marquent clairement, que, dans ces états d'épreuve qu'on appelle de perte, l'âme ne perd rien de réel dans son fond, pour la grâce et pour les vertus; elle ne perd que des consolations, des facilités, des soutiens sensibles et aperçus; elle dit à Dieu : Combien m'avez-vous abandonné !

D'ailleurs, quand on voudrait donner à mes paroles un mauvais sens, conforme aux erreurs des Quiétistes, on ne le pourrait d'aucune façon la force des termes y répugne. Puisqu'on trouve Dieu, selon moi, dans la perte de tous ses dons; ses dons, dans mon langage, ne sont donc pas Dieu même, ses dons ne peuvent donc être que ce que j'ai dit immédiatement devant, c'est à dire l'abandon aperçu. L'unique chose qu'on pourrait m'objecter, c'est qu'il faut donc, pour trouver Dieu purement, perdre sa grâce sanctifiante, qui est un de ses dons. Mais ne voit-on pas que je ne parle là que des dons que les spirituels détachent toujours de Dieu, qu'on peut perdre sans perdre Dieu même, et dont la perte même purifie l'âme pour l'unir plus parfaitement à Dieu ? Il n'en est pas de même de la grâce sanctifiante, sans laquelle on perd Dieu, bien loin de le trouver plus purement. Jamais les Quiétistes, ni aucuns hérétiques dont je me souvienne, ne se sont avisés de dire qu'on peut trouver Dieu en perdant la grâce sanctifiante. Quel moyen de trouver Dieu, que de lui déplaire, d'être son ennemi, d'être l'objet de sa justice et de sa colère ? Ce serait donc me faire dire ce que jamais on n'a imputé à aucun genre d'hérétiques, et qui ne peut avoir aucun sens dans aucune opinion. Si j'avais dit que l'on conserve la grâce sanctifiante en faisant des actions contraires à la loi de Dieu, j'aurais dit ce qu'on impute aux Quiétistes : ces paroles seraient impies et dignes du feu; mais enfin elles auraient un sens précis et arrêté. Au contraire, mes paroles ne signifient rien ni de bon ni de mauvais; elles n'ont que de l'extravagance, à moins qu'elles n'aient le sens pur et catholique que j'ai d'abord marqué. Ce que je conclus, c'est qu'on ne peut pas dire qu'une proposition soit mauvaise, quand elle n'a plus aucun sens dès qu'on veut la tourner au mal, et qu'au contraire elle en a un très naturel et très véritable dès qu'on la veut prendre en bonne part. Dans le langage des spirituels, les dons de Dieu qui ne sont pas Dieu même, et dont il faut se détacher, ne sont que les consolations, les goûts, les ferveurs, les facilités pour le bien, la force sensible dans la vertu, et

304 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1694 1694 TEXTE 305

Je ne manque pas de dire expressément, qu'en cet état l'âme demeure fidèle, mais qu'elle ne voit plus sa fidélité (8). Quand j'aurais parlé sur les bancs en toute rigueur de scolastique, je n'aurais pas pu parler avec plus de précaution. 11 est vrai que j'ajoute, que souvent il lui paraît en elle de nouveaux défauts, dont elle ne s'était jamais défiée (9). En effet la lumière de Dieu croissant, il faut qu'elle voie en elle des imperfections qu'elle n'y avait pas vues; qu'y a-t-il à tout cela qui ne soit vrai et innocent ? J'avoue qu'après même qu'on m'a averti, je ne puis pas voir ce qu'on veut reprendre.

J'ajoute que l'âme dans cette extrémité d'épreuve, n'a plus que la volonté de ne tenir à rien, et de laisser faire Dieu sans réserve : encore même n'a-t-elle pas la consolation d'apercevoir en elle cette volonté (10), et j'en apporte la raison, qui est que ce n'est plus une volonté sensible et réfléchie, ce n'est plus une ferveur sensible, un goût qui se fasse remarquer et qui se répande dans la partie inférieure. Il faut ou condamner tout ce que les pères et les autres saints ont dit des aridités et des désolations où Dieu met l'âme pour l'éprouver, ou reconnaître que tout ceci est incontestable à la lettre, et que j'y ai apporté toutes les précautions imaginables. Quand je dis qu'en cet état il ne reste qu'amertume, nudité et confusion, j'ai dit ce qui porte son évidence avec soi. Quand Dieu veut réduire l'âme à se condamner elle-même, que peut-elle voir en soi que sujet de honte, d'horreur et de condamnation ? Veut-on qu'elle trouve de quoi se justifier, quand Dieu veut la réduire à se condamner ? Que ceux qui sont effrayés de ces choses ne les éprouvent jamais, je le souhaite, puisqu'elles les troublent si fort; mais qu'ils ne jugent point par leur propre sentiment, de ce que Dieu fait dans d'autres âmes qu'il épargne moins. Quoi qu'il en soit, il est manifeste que je ne veux point que l'homme fasse le mal, pour faire à Dieu un sacrifice; car, au contraire, je veux que l'homme, croyant avoir voulu le mal, ou du moins l'imperfection qu'il n'a pas voulue (11), se condamne, rougisse, se tourne contre lui-même, et ait horreur de son état, quoiqu'il soit pur, innocent, et dans une fidélité où il n'aperçoit pas qu'il est fidèle. Cela seul serait décisif pour me justifier, et pour ouvrir les yeux du lecteur.

J'ai dit : On ne trouve Dieu seul purement, que dans cette perte de tous ses dons, et dans ce réel sacrifice de tout soi-même, après avoir perdu toute ressource intérieure. La jalousie infinie de Dieu nous pousse jusque-là; et notre amour-propre le met, pour ainsi dire, dans cette nécessité, parce que nous ne nous perdons totalement en Dieu, que quand tout le reste nous manque (12). Je parle en cet endroit des grâces qui servent de soutien à l'âme, qu'elle aperçoit, et qu'elle s'approprie avec complaisance. Je dis, immédiatement avant ces paroles ci-dessus rapportées, qu'il faut tout perdre, même l'abandon aperçu par lequel on se voyait livré à sa perte. Il ne s'agit donc là que des dons aperçus qui soutiennent la vie de l'âme et son amour-propre. Le dernier de ses dons est l'abandon aperçu, par lequel on supportait en paix la vue de son indignité et de la colère de Dieu. Afin que l'âme n'ait plus aucun soutien sensible et aperçu dans cette extrémité d'épreuves, il faut qu'elle se croie mauvaise, condamnée de Dieu, et qu'elle ne puisse plus trouver en elle, d'une manière aperçue, cet abandon et ce courage par lequel S. Fr[ançois] de Sales disait : Hé bien, si je suis réprouvé, si je ne puis aimer Dieu dans le ciel, du moins je l'aimerai le reste de ma vie. L'âme accablée ne trouve plus en elle cette force et cet abandon sensible. Toute la suite des paroles montre évidemment que je n'ai pu vouloir dire autre chose. Un grand nombre d'autres endroits des quatre livres marquent clairement, que, dans ces états d'épreuve qu'on appelle de perte, l'âme ne perd rien de réel dans son fond, pour la grâce et pour les vertus; elle ne perd que des consolations, des facilités, des soutiens sensibles et aperçus; elle dit à Dieu : Combien m'avez-vous abandonné !

D'ailleurs, quand on voudrait donner à mes paroles un mauvais sens, conforme aux erreurs des Quiétistes, on ne le pourrait d'aucune façon : la force des termes y répugne. Puisqu'on trouve Dieu, selon moi, dans la perte de tous ses dons; ses dons, dans mon langage, ne sont donc pas Dieu même, ses dons ne peuvent donc être que ce que j'ai dit immédiatement devant, c'est à dire l'abandon aperçu. L'unique chose qu'on pourrait m'objecter, c'est qu'il faut donc, pour trouver Dieu purement, perdre sa grâce sanctifiante, qui est un de ses dons. Mais ne voit-on pas que je ne parle là que des dons que les spirituels détachent toujours de Dieu, qu'on peut perdre sans perdre Dieu même, et dont la perte même purifie l'âme pour l'unir plus parfaitement à Dieu ? Il n'en est pas de même de la grâce sanctifiante, sans laquelle on perd Dieu, bien loin de le trouver plus purement. Jamais les Quiétistes, ni aucuns hérétiques dont je me souvienne, ne se sont avisés de dire qu'on peut trouver Dieu en perdant la grâce sanctifiante. Quel moyen de trouver Dieu, que de lui déplaire, d'être son ennemi, d'être l'objet de sa justice et de sa colère ? Ce serait donc me faire dire ce que jamais on n'a imputé à aucun genre d'hérétiques, et qui ne peut avoir aucun sens dans aucune opinion. Si j'avais dit que l'on conserve la grâce sanctifiante en faisant des actions contraires à la loi de Dieu, j'aurais dit ce qu'on impute aux Quiétistes : ces paroles seraient impies et dignes du feu; mais enfin elles auraient un sens précis et arrêté. Au contraire, mes paroles ne signifient rien ni de bon ni de mauvais; elles n'ont que de l'extravagance, à moins qu'elles n'aient le sens pur et catholique que j'ai d'abord marqué. Ce que je conclus, c'est qu'on ne peut pas dire qu'une proposition soit mauvaise, quand elle n'a plus aucun sens dès qu'on veut la tourner au mal, et qu'au contraire elle en a un très naturel et très véritable dès qu'on la veut prendre en bonne part. Dans le langage des spirituels, les dons de Dieu qui ne sont pas Dieu même, et dont il faut se détacher, ne sont que les consolations, les goûts, les ferveurs, les facilités pour le bien, la force sensible dans la vertu, et

306 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1694 1694 TEXTE 307

tous les autres soutiens aperçus que Dieu retire, quand il veut exercer et purifier une âme. On n'a qu'à lire ces quatre volumes, que je n'ai point relus; je suis sûr que tout y marque ce sens, et lève toute équivoque en cent endroits. Cependant je reviens toujours à me soumettre, à corriger et à rétracter tout ce qu'on voudra.

Puisqu'on se scandalise de choses si innocentes, que serait-ce si j'avais dit, comme S. François de Sales, « qu'il faut quitter le soin de soi-même

» et l'affection aux choses spirituelles » (13) ? Il ajoute : « Dites, dès ce

» soir, que vous renoncez à toutes les vertus, n'en voulant qu'à mesure

» que Dieu vous les donnera, ni ne voulant avoir aucun soin de les

» acquérir qu'à mesure que sa bonté vous emploiera à cela pour son

» bon plaisir. » Il dit ailleurs, parlant de ses défauts et de ses fautes :

» Chères imperfections, qui me montrent ma misère ! » Il dit une infinité d'autres choses, que des personnes saintes, dépourvues d'expérience sur les matières intérieures, trouveraient fort scandaleuses, s'ils les lisaient dans un auteur moins respectable; mais ils n'oseraient les blâmer dans un saint dont la doctrine est canonisée par toute l'Eglise, comme la personne. Pour moi, je n'ai rien dit qui approche des expressions de ce saint, et je suis néanmoins tout prêt à condamner mes expressions.

Ne penser jamais volontairement à soi-même, ou du moins, n'y penser que comme on penserait à un autre (14). Voilà ce que j'ai dit. Il est vrai que j'ai voulu que certaines âmes, qui tendent à la plus haute perfection, parvinssent enfin à un état où elles ne pensassent à elles que comme on pense à son prochain dont on est chargé. On y pense par fidélité, par vigilance, pour remplir ses devoirs, et point par intérêt et par amour-propre. On n'a qu'à lire ce que j'ai écrit dans une lettre, pour savoir si Mad. de M[aintenon] ne penserait plus à elle-même. Je réponds qu'elle ne doit pas le faire, et j'explique comment elle doit s'occuper de ses défauts et de ses besoins. Il est vrai que je suppose qu'il y a des âmes que Dieu mène plus loin; et je ne crois pas qu'aucun Docteur catholique en voulût douter, après avoir lu les écrits des saints, qu'ils ne peuvent condamner pendant que l'Eglise les approuve et les admire. Que dirait-on de moi, si j'avais répondu comme S. Fr[ançois] de Sales ? « Ne pensez plus ni à l'amitié, ni à l'unité que Dieu a faite

» entre nous, ni à vos enfants, ni à votre corps, ni à votre âme, enfin

» à chose quelconque; car vous avez tout remis à Dieu (15). » Il paraît que cette lettre est à Mad. de Chantal. Voilà l'oubli de soi-même poussé jusqu'au bout, jusqu'à ne penser plus à son âme. Je n'ai point parlé ainsi; et j'aurais pu le faire après un si grand saint et un si grand Docteur de la vie spirituelle, que tous les pasteurs doivent regarder comme leur maître en cette matière. Mais cette autorité décisive ne diminue point ma soumission pour ceux qui auront la charité de me corriger.

Les paroles que nous prononçons sont inutiles à l'égard de Dieu (16). Ceux qui craignent de trouver partout le quiétisme, peuvent penser que

je veux insinuer par là, que les prières vocales sont inutiles : non, ce n'est pas mon intention; j'aimerais mieux mourir en infâme sur un gibet. S. Augustin, qui n'était pas quiétiste, m'a appris à parler ainsi. Il dit souvent, que Dieu n'a pas besoin du bruit de nos lèvres ni de nos paroles, qu'il sait ce que nous voulons dire avant que nous le disions, et que, s'il nous assujettit à le prononcer, ce n'est pas afin que nous l'instruisions, mais afin que nous nous instruisions nous-mêmes, et que nous nous excitions à désirer ses grâces en prononçant les paroles saintes qui expriment des désirs. Voilà précisément et uniquement la signification naturelle de mes paroles, et mon intention en les écrivant.

L'usage modéré ne nous assure point de notre détachement; il n'y a que la perte que Dieu opère lui-même, qui nous désapproprie véritablement de ce que notre amour-propre possède (17). Tout cela n'a aucun rapport au Quiétisme; il ne s'agit que d'une vérité qui est répandue dans les ouvrages de tous ceux qui ont écrit sur la morale. M. Nicole, par exemple, a dit plusieurs fois, dans ses Essais de morale, que tant qu'on possède une chose, on n'est point sûr de n'y tenir point par quelque affection secrète, et qu'on ne connaît qu'on y tenait, que quand on en est privé. La privation, en effet, est la grande épreuve de l'amour-propre, pour les attaches secrètes. Je ne m'étends pas davantage sur cet endroit, qui n'a aucun rapport aux questions du Quiétisme; et je ne laisse pas d'être prêt à me corriger sur cela comme sur tout le reste.

Où est l'âme courageuse qui veut n'être rien, qui laisse tout tomber et tout perdre, talents, esprit, amitié, réputation, honneur, vertu propre (18). Ce qui peut scandaliser, c'est que j'ai dit vertu; mais j'ai ajouté propre, pour montrer expressément qu'il ne s'agissait de renoncer à notre vertu, qu'autant que nous nous la sommes appropriée par complaisance, et par amour de notre propre excellence qui est l'essence de l'orgueil. Ainsi, bien loin qu'on puisse m'objecter cet endroit, il est une explication formelle de tous les autres, qui ne permet plus de douter du sens très catholique et très incontestable auquel je me suis borné. S. Fr[ançois] de Sales, comme nous l'avons vu, ne garde pas de telles précautions, quand il dit en termes absolus : Renoncez à toutes les vertus, etc. Je suis honteux d'être obligé de montrer combien mes expressions sont plus à couvert que les siennes de la critique.

Si on veut être encore plus clairement convaincu de ce que j'ai voulu dire partout, qu'on jette les yeux sur cet endroit, par exemple, où je dis : On est contristé et découragé, quand le goût sensible et les grâces aperçues nous échappent... C'est presque toujours de soi et non de Dieu qu'il est question; de là vient que toutes les vertus aperçues ont besoin d'être purifiées (19). Vous voyez manifestement que les dons qu'on perd pour trouver Dieu plus purement, sont le goût sensible, les grâces et les vertus aperçues. Il y a cent endroits semblables dans ces quatre volumes (20). Car c'est dire précisément le contraire de ce qu'on impute aux Quiétistes. J'ai dit que nous ne sentons que nous sommes attachés

308 CORRESPONDANCE DE FÉNELON I 694 1694

à certaines choses, que quand on nous les ôte (21), cela n'est-il pas vrai ? y a-t-il quelqu'un qui voulût le nier séricuseinviit ? Tel croit ne tenir point à sa réputation, qui serait consterné, si on le calomniait. Quel rapport tout ceci a-t-il ail Quiétisme ? J'avoue que je n'y comprends rien; mais je me soumets sans rien comprendre.

Je dis que nous sommes tout étonnés de découvrir, dans nos vertus mêmes, des vices (22). Il est vrai que je le crois ainsi; et qu'il me semble que personne ne peut se dispenser de le croire de même. Quand la lumière intérieure croit, on trouve dans ses vertus des jalousies, des vanités, des sentiments d'envie contre le prochain, des retours d'ambition, des affectations inspirées par l'amour-propre, qui sont à la lettre des vices (23). N'est-il pas dit que Dieu jugera, c'est à dire condamnera nos justices, c'est à dire nos vertus qui seront mélangées d'orgueil et d'amour-propre ? Où en sommes-nous, s'il n'est plus permis de parler ce langage de toute la tradition chrétienne ? L'âme éclairée de Dieu voit ces imperfections et ces impuretés d'amour-propre comme des monstres, et les atomes mêmes lui paraissent des montagnes : tant la pureté de l'amour divin augmente en elle une jalousie sévère contre tout ce qui n'est pas de l'esprit de Dieu.

Je dis qu'il vient un temps d'épreuve, où les grandes vertus éclatantes ne sont plus de saison, et où l'on ne trouve plus en soi rien que de naturel, de faible et de relâché (24). Peut-on se scandaliser de ces expressions, quand on a lu dans S. Fr[ançois] de Sales, et dans Ste Catherine de Gênes qu'il admire tant, que Dieu alors dépouille l'âme de toutes les vertus, et qu'il la salit pour l'humilier ? Je n'ai point parlé ainsi; mais peut-on être étonné de mes expressions, quand on sait, par le consentement unanime de tous les spirituels les plus saints, qu'il y a, pour certaines âmes choisies, un temps d'épreuve où elles ne font plus extérieurement certaines grandes actions éclatantes, et où elles sont à leurs propres yeux faibles et relâchées ? Comment veut-on qu'elles soient éprouvées intérieurement par les délaissements les plus affreux, si elles font au dehors les mêmes choses héroïques qu'auparavant, et si elles ont au dedans le même goût et la même ferveur ? En vérité, c'est vouloir le blanc et le noir. Je m'explique même aussitôt après; car je dis que la ferveur s'est évanouie, et qu'il reste, par la souplesse de l'âme, tout ce que Dieu demande dans une infinité de petites choses, plus de renoncement et de mort à soi, qu'il n'y en avait dans de grands sacrifices. J'explique ensuite en quoi consistent ces choses que Dieu demande à l'âme, et par lesquelles il l'exerce; et je montre expressément qu'elles sont innocentes, qu'elles ne vont qu'à devenir plus simples, et qu'à mourir plus profondément à soi : d'où je conclus qu'il ne peut y avoir d'illusion à suivre ces mouvements avec un bon conseil. Il est vrai que j'ajoute : Plus on craint de faire ces choses, plus on en a besoin; mais je les ai expliquées, ces choses, mais j'ai déclaré qu'elles étaient toutes innocentes et conformes à la loi de Dieu, mais j'ai dit qu'elles ne tendaient

TEXTE 309

qu'à nous rendre plus simples, et qu'à nous faire mourir plus prof on-dément à la nature, bien loin de la flatter. J'ajoute encore, que tout prétexte de rejeter ces choses est ôté par leur innocence, et par la conviction qui est au fond du coeur, qu'elles aideront à nous faire mourir. Je veux qu'on ne les fasse que par obéissance, avec un bon conseil (25). Ceux auxquels je me soumets peuvent-ils apporter plus de précaution pour les mortifications intérieures ?

Il est vrai que je dis ensuite, qu'il y a beaucoup de directeurs savants et pieux sans expérience, et beaucoup d'âmes très pieuses qui n'ont jamais senti l'amour pur et désintéressé (26). Sur cela je m'en rapporte aux trois examinateurs (27), qui conviendront de ce que je dis et qu'ils disent eux-mêmes tous les jours. Mais pourquoi se choquer de ces expressions, puisqu'elles sont véritables ? Quel intérêt a-t-on à ne vouloir pas qu'on dise ce qui a été dit dans tous les livres des saints ? Si j'ai mal parlé, je suis prêt à me corriger et à me taire; mais je n'ai dit que ce qui est cent fois plus fortement dans Ste Thérèse, dont l'Eglise appelle la doctrine céleste, dans le bienheureux Jean de la Croix, si révéré de toute l'Eglise, et dans S. Fr[ançois] de Sales.

J'ai dit que Dieu est jaloux de ses dons, parce que l'excellence de ses dons nourrit en nous secrètement une certaine confiance propre (28). Peut-on nier que l'orgueil et l'amour-propre ne se nourrissent des dons les plus excellents ? Qu'est-ce qui a fait tomber le premier ange, sinon la complaisance qu'il eut à voir en lui les sublimes dons de Dieu ? Pourquoi donc blâmer en moi une vérité de foi qui est dans la bouche de tous les chrétiens ? Ce n'est pas la faute des dons de Dieu, quand la créature en abuse pour s'enorgueillir; c'est la faute de la créature même, qui s'approprie ce qui n'est pas à elle. Mais enfin rien n'est plus incontestable. De là vient que Dieu met souvent les âmes qu'il veut purifier, dans un état d'épreuve où elles ne voient plus les dons de Dieu, et où elles se croient abominables, quoiqu'elles soient très pures.

J'ai dit que l'opération du chirurgien qui nous fait une incision, est pour nous guérir corporellement, et par conséquent pour nous faire vivre, et que l'opération crucifiante de Dieu en nous est pour nous faire réellement mourir (29). J'avoue que je ne puis concevoir ce qu'on veut reprendre dans cette expression. Ne faut-il pas mourir, dans la vie intérieure ? S. Paul ne parle-t-il pas sans cesse de mort ? Ne sait-on pas ce que signifie ce langage ? Si ces expressions du Saint-Esprit scandalisent, il n'y a plus qu'à se taire, et à demander pardon de tout; c'est ce que je fais de très bon coeur.

J'ai dit : Heureux celui que tout ceci n'effraie point! On croit que cet état est horrible, on se trompe; c'est là qu'on trouve la paix (30). Je

parle d'une âme courageuse, que Dieu n'épargne point, parce qu'elle ne veut point être épargnée, et qu'elle tend toujours à la plus grande perfection pour plaire à Dieu, quoi qu'il lui en puisse coûter. Je dis

3.10 (-...ottnEspoNDANcE 11F; 1.1.:NF.1.()N 1694 1694 TEXTE 311

que dans toutes ses peines elle ne laisse pas d'avoir une paix. Ezéchias l'avait (lit dans son cantique rapporté dans Isaïe : Mon amertume la plus ami,re est en paix (3) ). Pourquoi condamner en moi cc qui est du Saint-Esprit Illél114. ? Mais je consens d'être condamné, lors même que j'ai l'intention de dire les meilleures choses, et j'aime de tout mon coeur rem( qui me condamneront.

J'ai dit que tandis que l'âme n'hésite point à tout perdre et à s'oublier, elle possede tout (32). En effet, tandis qu'elle n'hésite point par amour-propre, et par attention à ses intérêts, à suivre Dieu dans la voie de la mort à soi-inéme. elle possède Dieu; cela n'est-il pas vrai ? S. Paul n'a-t-il pas dit Portez et glorifiez Dieu au-dedans de vous (33) ? Ai-je dit qu'on le possède comme dans le ciel ? Non, ce serait une hérésie. J'ai dit, tout au contraire, immédiatement après : C'est une image de l'état des bienheureux. Qui (lit image, dit quelque chose d'infiniment différent de la béatitude céleste. Je me suis donc expliqué avec autant de précaution, que si j'eusse parlé devant le tribunal de l'inquisition la plus rigoureuse. Si l'on veut que j'aie tort, je le veux aussi, et de tout mon

j'ai dit, parlant de l'homme en cet état : Il ne dit point, Je suis heureux, car il ne se soucie point de l'être; s'il s'en souciait, il ne le serait plus (34). Remarquez qu'il ne s'agit en cet endroit ni de près ni de loin de l'autre vie, mais seulement de la paix qu'on trouve en celle-ci, quand on est détaché de tout, excepté de la volonté de Dieu. Je dis ce que disent tous les saints, et tous les auteurs qui ont jamais écrit sur la vie spirituelle, sans en excepter un seul, qui est que l'homme en cet état ne veut que ce que Dieu lui donne, et qu'il est content de tout ce que Dieu fait, qu'il ne veut rien de tout ce que Dieu ne veut pas. Qu'on lise Rodriguez, De la conformité à la volonté de Dieu, on trouvera qu'il dit partout la même chose. Je consens que ce qui est excellent en lui soit suspect en moi.

Je dis, parlant à Dieu : On se donne à vous pour devenir grand; mais on se refuse dès qu'il faut se laisser apetisser. On dit qu'on ne tient à rien, et on est effrayé pour les moindres pertes (35). Voilà encore une de mes fautes, d'avoir trouvé qu'on veut être grand et point petit, en se donnant à Dieu. S. Paul ne dit-il pas qu'on veut bien être survêtu, mais non pas se dépouiller ? c'est précisément la même chose. On veut les consolations, la grandeur, la perfection, le goût et la facilité des vertus héroïques, l'éclat d'une vie sainte; mais point la mort, la faiblesse, la confusion, l'état de condamnation et d'opprobre. On voudrait être survêtu, et avoir la gloire céleste, par-dessus la ferveur et les consolations d'une vie irrépréhensible en tout point; mais on ne veut point boire le calice de J.-C., et perdre tous ces appuis sensibles : c'est l'état des enfants de Zébédée. Si je me trompe, je me soumets à toutes sortes de rétractations.

Enfin je dis tout de suite : O mon Dieu, on veut vous posséder, mais on ne veut point se perdre pour être possédé par vous! ce n'est pas vous aimer, c'est vouloir être aimé par vous. Je déclare à ceux qui s'effraient, dès qu'on parle de perte et de mort intérieure, que j'ai expliqué en

cent endroits à quoi se réduisent ces pertes et ces morts : tout y est innocent, tout y est dans les bornes de la loi; tout y tend uniquement,

comme je l'ai dit, à rendre l'âme plus simple et à la faire mourir à

elle-même. N'est-il pas vrai que beaucoup de chrétiens, attachés à eux-mêmes, veulent posséder Dieu, et non pas se sacrifier à lui, afin qu'il les

possède ? Ils veulent jouir des consolations présentes et de l'espérance des futures, mais point être éprouvés, humiliés, crucifiés, anéantis, dépouillés de leurs soutiens sensibles ! il me semble qu'on n'a jamais dit autre chose dans le christianisme ? Mais je ne fais que dire ce qui me paraît, et je me soumets aveuglément et sans réserve.

Au reste, je supplie les lecteurs instruits et équitables d'observer diverses choses. La première, que toutes les fois que j'ai parlé de ce

que Dieu peut demander de nous, je l'ai réduit à la providence pour les événements, à la loi écrite et inviolable pour les vertus, et enfin à certains attraits intérieurs que Dieu donne conformément à sa loi, pour nous rendre plus simples, plus petits, et plus morts à la sensualité de la chair et à l'orgueil de l'esprit.

La seconde, que j'ai parlé avec rigueur contre l'attachement volontaire aux plus légères imperfections, que l'âme en cet état regarde comme des vices monstrueux; à plus forte raison ai-je condamné les crimes.

La troisième, que je n'ai parlé que pour des âmes très pures, et très avancées dans la mort à elles-mêmes.

La quatrième, que je n'ai écrit qu'autant que Mad. de M[aintenon] m'a obligé à le faire, pour lui expliquer des choses dont elle avait déjà quelque connaissance.

La cinquième, qu'il est impossible d'expliquer en chaque endroit tous les assaisonnements dont une vérité a besoin, qu'un endroit explique

l'autre, et qu'autrement nul écrivain n'éviterait une censure. Dès qu'on refusera d'expliquer sans ombrage un endroit d'un auteur par un autre endroit du même auteur, il n'y en a aucun, sans exception, dont on ne puisse extraire des propositions qui paraîtront mauvaises.

Après avoir représenté toutes ces choses, je suis content; car j'aime autant souscrire à ma condamnation, si on le juge à propos, que d'être

approuvé dans mes sentiments. Je n'en aurai jamais d'autres que ceux qu'on voudra que j'aie. Si je dis ce que je pense, ce n'est pas pour le défendre, mais pour obéir à ceux qui m'ont dit de le faire.

Pour les autres remarques de M. de Chartres, auxquelles M. de Châlons n'a pas cru devoir s'arrêter (36), je ne me tiens point dispensé, de m'y soumettre. Quand il voudra, je lui répondrai simplement et ingénument sur chaque article, et corrigerai tout ce qu'il voudra.

312 CORRESPONDANCE DE FliNELON 1694 12 décembre 1694 TEXTE 313

J'oubliais de remarquer que j'ai dit ces paroles : Vous cherchez, ô mon Dieu, de tels adorateurs, mais VOUS n'en trouvez guère; parce que tous se cherchent eux- m (; m es dans vos dons, au lieu de vous chercher tout seul dans la croi.t et dans le epouillement (37). Quand je dis tous, je Park comme saint Paul

qui dit : Tous cherchent leur intérêt, et non celui de jésus-Christ (38), et comme David : Tous ont décliné; il n'y en a pas m,ème un seul, etc (39). Je ne dis pas qu'il n'y ait beaucoup de chrétiens sincères; mais je dis en général, que Dieu ne trouve guère de ces vrais et parfaits adorateurs, qui cherchent Dieu sans chercher les consolations et les dons sensibles : malheureusement cela même ne paraît que trop vrai. Il n'est point question là d'aucun point de doctrine, ce me semble; mais je puis me tromper, et je le croirai si les autres le croient.

Ce que je supplie de remarquer, c'est que je n'ai écrit toutes ces choses, qu'à cause que Mad. de M[aintenon], qui avait fort lu S. Fr[ançois] de Sales (40), était accoutumée à toutes ces maximes sur la désappropriation des vertus et sur le pur amour. Elle me faisait sou. eut des questions pressantes, auxquelles je ne pouvais m'empêcher de répondre; jamais je n'ai été au devant de rien; je n'ai fait que suivre, ne pouvant reculer. De plus, il me semble qu'on doit faire quelque attention à ma conduite; jamais je n'ai dit un mot ni d'oraison passive, ni d'oraison de simple présence de Dieu; jamais un mot qui fît seulement entrevoir la moindre chose au delà de ce qui est dans les

Epîtres de saint François de Sales : encore même a-t-il parlé souvent, dans ses Epîtres, d'une oraison sans méditation ni actes, et moi je n'en ai jamais parlé. J'ai au contraire dit un grand nombre de choses qui sont d'une voie très active, quoique plus simple que celle de certaines méthodes fort multipliées. Mais enfin j'ai recommandé les actes, les examens, l'attention à soi, l'application à se corriger de ses défauts et à s'exciter aux vertus. Si, malgré toutes ces précautions, on juge que je n'en ai pas encore assez pris, je consens de tout mon coeur ou qu'on brûle les quatre livres, ou qu'on les garde comme une preuve de mes erreurs, et qu'on me fasse écrire de ma main, à la fin de chaque volume, une condamnation en forme de toutes mes erreurs, que je suis prêt à rétracter sans équivoque, publiquement même, si on le juge nécessaire.

285 A. M. TRONSON A FÉNELON.

6 novembre [1694].

Je reçois, Monsieur, avec toute la reconnaissance que je dois les marques que vous me donnez de votre confiance. Je lirai votre écrit suivant votre désir lorsqu'une fluxion sur les yeux me le pourra permettre. Cependant soyez persuadé, Monsieur, que je suis votre très humble et très obéissant serviteur (1).

Ce 6 novembre. L. TRONSON.

286. A BOSSUET.

A Versailles, ce 12 décembre [1694].

J'ai oublié, Monseigneur, de vous demander si vous avez parlé de M. le Blanc (1) pour M. le comte de Toulouse (2).

J'ai oublié aussi de vous dire que M. de la Salle (3) convient qu'il ne m'a jamais parlé pour vous parler, ni pour me faire entrer dans l'affaire (4). Si vous continuez, Monseigneur, à vouloir, comme vous me l'avez fait entendre, rentrer dans le commerce ordinaire d'honnêteté (5) avec lui, j'aurai l'honneur de vous donner un petit dîner, où il sera fort aise de se trouver, et je crois que vous serez content de lui dans ce repas. Il faudra attendre votre retour au commencement de l'année prochaine.

Je ne puis m'empêcher de vous demander avec une pleine soumission, si vous avez, dès à présent, quelque chose à exiger de moi. Je vous conjure, au nom de Dieu (6), de ne me ménager en rien; et sans attendre les conversations que vous me promettiez (7), si vous croyez maintenant que je doive quelque chose à la vérité (8) et à l'Eglise dans laquelle je suis prêtre, un mot sans raisonnement me suffira. Je ne tiens qu'à une seule chose, qui est l'obéissance simple. Ma conscience est donc dans la vôtre. Si je manque (9), c'est vous qui me faites manquer, faute de m'avertir. C'est à vous à répondre de moi, si je suis un moment dans l'erreur. Je suis prêt à me taire, à me rétracter, à m'accuser, et même à me retirer, si j'ai manqué à ce que je dois à l'Eglise. En un mot, réglez-moi (10) tout ce que vous voudrez; et si vous ne me croyez pas, prenez-moi au mot pour m'embarrasser. Après une telle déclaration, je ne crois pas, Monseigneur, devoir finir par des compliments.

314 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 13 décembre 1694 16 décembre 1694 TEXTE 315

287. A Mni" DE LA MAISONFORT.

13 décembre [1694].

Je suis ravi, Madame, d'apprendre par vous-même que vous êtes dans l'obéissance et dans la paix de Dieu, qui en est inséparable (1). Ne songez point à votre parente que pour prier pour elle, et pour sacrifier à Dieu tout ce que la nature fait sentir là-dessus à un bon coeur comme le vôtre (2). Dieu aura soin de tout, et vous ne devez chercher que sa volonté; ne tenez qu'à lui seul, vous trouverez en lui tout ce qui sera selon son véritable esprit. Souvenez-vous que la voie de foi et de détachement universel, que vous avez tant voulu suivre (3), n'est vraie et solide qu'autant qu'elle nous détache des personnes, des livres, des secours (4), en un mot, de tout ce qui n'est point Dieu et sa volonté. Les grâces que vous avez reçues vous rendraient bien coupable, si vous vous entêtiez d'une chose qui doit par elle-même préserver de tout entêtement. Obéissez donc comme un petit enfant; je ne vous oblige de faire pour vous, que ce que je fais pour moi-même; je me croirais un monstre, non pas un prêtre, si je n'étais pas dans ce désir d'être aussi simple, docile et petit, que je vous conjure de l'être (5). Obéissez donc encore une fois; montrez que les justes sont, comme dit l'Ecriture (6), une nation qui n'est qu'amour et obéissance.

288. A BossuET.

A Versailles, 16 décembre [1694].

Je reçois, Monseigneur, avec beaucoup de reconnaissance les bontés que vous me témoignez. Je vois bien même (1) que vous voulez charitablement mettre mon coeur en paix : mais j'avoue qu'il me paraît (2) que vous craignez un peu (3) de me donner une vraie et entière sûreté (4) dans (5) mon état. Quand vous le voudrez, je vous dirai, comme à un confesseur, tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma vie (6), et tout ce qui regarde mon intérieur (7). Quand je vous ai supplié de me dire la vérité sans m'épargner (8), ce n'a été ni un langage de cérémonie, ni un art (9) pour vous faire expliquer. Si je voulais avoir de l'art, je le tournerais à d'autres choses, et nous n'en serions pas où nous sommes. Je n'ai voulu que ce que je voudrai toujours, s'il plaît à Dieu, qui est de connaître la vérité. Je suis prêtre; je dois tout à l'Eglise, et rien à moi ni à ma réputation personnelle.

Je vous déclare (10) encore, Monseigneur, que je ne veux pas demeurer un seul instant dans la moindre erreur par ma faute. Si je n'en sors point au plus tôt, je vous déclare (10) que c'est vous qui en êtes cause, en ne me décidant (11) rien. Je ne tiens point à ma place (12), et je suis prêt à la quitter, si je m'en suis rendu indigne par mes erreurs.

Je vous somme au nom de Dieu, et par l'amour que vous devez à la

vérité, de me la dire en toute rigueur. J'irai me cacher, et faire pénitence le reste de mes jours (13), après avoir abjuré et rétracté publiquement

la doctrine égarée qui m'a séduit (14). Mais si ma doctrine est innocente, ne me tenez point en suspens par des respects humains (15). C'est à vous à instruire avec autorité ceux qui se scandalisent, faute de connaître les opérations de Dieu dans les âmes.

Vous savez avec quelle confiance je me suis livré à vous et appliqué sans relâche à ne vous laisser rien ignorer de mes sentiments les plus forts (16). Il ne me reste toujours qu'à obéir : car (17) ce n'est pas l'homme ni (18) le très grand docteur que je regarde en vous; c'est Dieu. Quand même vous vous tromperiez, mon obéissance simple et droite ne se (19) tromperait pas, et (20) je compte pour rien de me tromper, en le faisant avec droiture et petitesse sous la main de ceux qui ont l'autorité dans l'Eglise. Encore une fois, Monseigneur, si peu que vous doutiez de ma docilité sans réserve, essayez-la, sans m'épargner (21). Quoique vous ayez l'esprit plus éclairé qu'un autre, je prie Dieu qu'il vous ôte tout votre propre esprit, et qu'il ne vous laisse que le sien (22). Je serai toute ma vie, Monseigneur (23), plein du respect que je vous dois.

289. Au MÊME.

A Versailles, 16 décembre [1694].

J'ai reçu, Monseigneur, la réponse de madame de Soubise (1) : elle me mande qu'elle me fera une réponse précise après que madame sa fille (2) aura vu ma lettre. J'ai oublié de vous dire qu'elle voulait fort deux ans au lieu d'un; et je ne doute pas qu'elle ne le demande plus que jamais, si elle vous donne une sûreté (3) par écrit. C'est à vous, Monseigneur, à examiner si vous pourriez user de cette condescendance, ayant cette sûreté par écrit. Réponse précise, s'il vous plaît, là-dessus.

Il me paraît qu'elle voudrait fort, avant que de conclure sur les fèves (4), savoir quelle sera la fin de votre visite commencée à Jouarre. Elle craint que vous n'ayez d'autres choses à demander, qui tirent à conséquence (5) contre Madame l'abbesse : elle me presse de vous demander instamment que vous vous déclariez (6) là-dessus, afin qu'elle sache à quoi s'en tenir pour le tout, et qu'on ne soit point à recommencer sur d'autres articles, après avoir passé celui des fèves. Examinez donc, s'il vous plaît, Monseigneur, si vous pouvez vous expliquer sur toutes les choses que vous croyez avoir à régler pour faire la clôture de votre

316 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 16 décembre 1694

visite, et pour être content de la discipline entière de la maison. Cet article demande, aussi bien que l'autre, une réponse prompte et décisive (7) : en tout cela je ne veux que vous témoigner mon zèle et mon respect (8).

290. A R. DE GAIGNIÈRES.

A Versailles, 29 décembre [1694].

Un compliment qui me vient de vous, Monsieur (1), est une chose trop (2) inutile. Corrigez-vous de telles fautes. Je sais combien vous prenez de part (3) à tout ce qui me touche. Je le sais par des marques bien plus effectives qu'un compliment. Aimez donc sans façon, Monsieur, et retranchez les assurances pleines de cérémonie. Vous savez comment je dois être tout à vous.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

291. A DOM MABILLON.

A Versailles, 2 janvier [1695].

Quoique les compliments ordinaires aient peu de solidité, je [sic] il y en a de sincères que je suis ravi de recevoir (1). Les marques d'une amitié telle que la vôtre, mon Révérend Père, me donnent une sensible joie (2); puisque vous m'aimez toujours, continuez, je vous en conjure, à m'en donner la preuve la plus essentielle, qui est de vous souvenir de moi devant Dieu. Demandez-lui que je n'aie dans l'usage des biens de l'Eglise d'autre règle que la charité et l'intérêt de l'Eglise même (3). J'honore de tout mon coeur l'Ordre de S. Benoît, et votre Congrégation qui en est la partie la plus vénérable (4) : il n'y a rien que je ne fasse pour le témoigner cordialement en toute occasion à vos Pères de S. Valéry. Me refuseriez-vous, mon cher Père, d'être là dessus ma caution ? Ne craignez point de répondre pour moi : si j'étais libre d'aller à Paris, j'aurais déjà été chez vous et chez le Père Général (5) pour vous témoigner à l'un et à l'autre combien je suis dans ces sentiments.

Je serai toute ma vie, avec une singulière vénération, mon Révérend Père, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

21 janvier 1695 TEXTE 317

292. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 21 janvier [1695].

Je ne vous remercie point, ma t[rès] C[hère] S[ oeur], de tout ce que vous m'offrez : je suis avec vous au-delà de tous les remercîments. L'abbaye que le Roi m'a donnée vaudra, selon toutes les apparences, quatorze mille francs, toutes charges faites (1). En voilà plus qu'il n'en faut pour être riche avec ce que j'ai déjà. Il n'est question que de vivre avec règle, et de se tirer des premiers embarras. Je suis plus en peine de vos affaires que des miennes. Donnez-moi des nouvelles de votre santé, et des projets que vous faites pour revenir ou ne revenir pas si tôt. Ce que vous me mandez de ma soeur de la Filolie me donne une joie sensible.

La mort de M. de Luxembourg (2) ne change-t-elle rien à la tutelle de Monsieur votre fils ? M. de Montmorenci (3) me paraît ami intime de M. de Roquelaure (4). Je m'imagine que mon frère (5) reviendra bientôt ici : je serai très aise de l'embrasser, et de savoir amplement de vos nouvelles par lui. Je suis si accablé de lettres, qu'il me dispensera bien de lui écrire aujourd'hui, aussi bien que ma soeur de la Filolie. Elle m'est très chère, et plus que je ne puis le lui témoigner. Je voudrais bien que ses affaires avec M. de Gaubert (6) fussent réglées, et qu'elle fût en paix avec un revenu assuré. Je suis, ma [très] C[hère] S[ceur], tout à vous, comme j'y dois être toute ma vie.

J'embrasse ce joli petit faiseur de lettres (7), qui m'en a écrit une de très bon sens. J'ai grande impatience d'être libre pour lui répondre.

293. A R. DE GAIGNIÈRES.

[21 janvier 1695].

Je préférerais, Monsieur, le dessin du numéro quatre (1); mais j'ôterais le perron, je ferais commencer l'architecture (2) plus bas, en sorte qu'on verrait en haut un ordre corinthien (3) marqué avec une corniche (4). Je reculerais tant soit peu sur la droite ce bâtiment qui servirait de repoussoir (5) à tout le reste. Je mettrais derrière le prince un parterre simple de gazon et de fleurs, au-dessus duquel je représenterais un petit rocher sur la croupe d'une colline, d'où tomberait une cascade qui ferait un petit canal derrière le parterre. Au dessus ou à côté droit du rocher je ferais un petit bocage frais et tendre (6). Sur la gauche j'ôterais la palissade (7) et les statues, pour n'y mettre qu'un lointain de paysages. Voilà ma pensée; je puis me tromper, mais vous êtes assez bon, Monsieur, pour souffrir que je me trompe (8).

Vous savez à quel point je vous honore sans compliment (9).

L'ABBÉ DE FÉNELON.

318 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 janvier 1695

1690.1695 TEXTE 319

294. A BOSSUET.

295. A DOM LAMY (1).

Mercredi 26 janvier [1695].

Je vous ai déjà supplié (1) très humblement, Monseigneur, de ne retarder pas d'un seul moment, par considération pour moi, la décision qu'on vous demande (2). Si vous êtes déterminé à condamner quelque partie de la doctrine que je vous ai exposée par obéissance, je vous conjure de le faire aussi promptement qu'on vous en priera (3). J'aime autant me rétracter (4) aujourd'hui que demain, et même beaucoup mieux; car le plus tôt reconnaître la vérité (5) et obéir, est le meilleur. J e prends même la liberté de vous supplier de ne retarder point (6) à me corriger, par une trop grande précaution. Je n'ai point besoin de longue discussion pour me convaincre. Vous n'avez qu'à me donner ma leçon par écrit : pourvu que vous m'écriviez précisément (7) ce qui est de la doctrine de l'Eglise et les articles dans lesquels je m'en suis écarté (8), je me tiendrai inviolablement à cette règle.

Pour les difficultés sur l'intelligence exacte des passages (9) des auteurs (10), épargnez-vous la peine d'entrer dans cette discussion. Prenez la chose par le gros (11), et commencez par supposer que je me suis trompé dans mes citations. Je les abandonne toutes. Je ne me pique ni de savoir le grec (12), ni de bien raisonner sur les passages : je ne m'arrête qu'à ceux qui vous paraîtront mériter quelque attention. Jugez-moi sur ceux-là, et décidez sur les points essentiels, après lesquels tout le reste n'est presque plus rien et ne mérite pas l'inquiétude où l'on se trouve. Si vous étiez capable de quelque égard humain (13) (ce que je n'ai garde de vous imputer) (14), ce ne serait pas de vouloir me flatter contre le penchant de ceux qui ont la plus grande autorité. Au contraire, il serait naturel de craindre que vous auriez quelque peine à me justifier contre la prévention de tout ce qu'il y a en ce monde de plus considérable (15). Bien loin de craindre cet inconvénient, je crains celui de votre charité pour moi (16). Au nom de Dieu, ne m'épargnez point; traitez-moi comme un petit écolier (17), sans penser ni à ma place, ni à vos anciennes bontés pour moi. Je serai toute ma vie plein de reconnaissance et de docilité, si vous me tirez au plus tôt de l'erreur. Je n'ai garde de vous proposer tout ceci pour vous engager à une décision précipitée aux dépens de la vérité, à Dieu ne plaise ! je souhaite seulement que vous ne retardiez rien pour me ménager.

A Versailles, 29 janvier [1695].

Je vous suis très obligé, mon Révérend Père, de la bonté avec laquelle vous continuez à me faire part (2) de vos travaux, qui sont très édifiants (3). Je vais lire celui que vous m'avez fait la grâce de m'envoyer sur la vérité de la religion (4), et je commence même déjà à voir avec plaisir que vous y avez ramassé (5) les principaux fondements de la foi chrétienne. Continuez, je vous supplie, à m'honorer de votre souvenir, et surtout à prier Dieu pour moi (6). Vous ne pouvez accorder ce secours à un homme qui soit plus sincèrement que moi, mon Révérend père, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

295 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 29 janvier [1695].

Je crois, Monsieur, que l'on peut montrer cet écrit (1) au prélat puisque l'on n'y a point de répugnance. Il connaîtra par là le détachement, l'ouverture de coeur et la soumission sincère de la personne qui y a le plus d'intérêt (2). Et il me semble que, par l'exposé qu'elle fait de ses dispositions passées et présentes et des différents mouvements de la nature et de la grâce qu'elle a éprouvés, il sera plus en état de discerner ce que Dieu demande d'elle et de juger avec plus de sûreté de son état. C'est ce que pense et ce que vous expose simplement votre très humble serviteur qui est de coeur tout à vous.

L. TRONSON.

296. Au DUC DE BEAUVILLIER.

[1690-1695].

L'histoire de Charlemagne a ses beautés et ses défauts. Ses beautés, comme vous savez, Monsieur, consistent dans la grandeur des événements et dans le merveilleux (1) caractère du prince. On n'en saurait trouver un, ni plus aimable, ni plus propre à servir de modèle dans tous les siècles. On prend même plaisir à voir quelques imperfections mêlées

320 conitEspoNDANcE tw, FÉNELON 1690.1695 1690-1695 TEXTE 321

parmi tatsl de vertus 41 de talents. On ronflait bien par hi, que ce n'est point un frémi peint à plaisir, comme les Iu ros de roman, gui, à

l'eut4qre trouvera-t-on flans

forer. d'ilre parfaits, deviennent eltimi.rigues.

Cluiflumagne plusieurs choses qui ne plairont pins : irais peut-etre que ee ne sera ints su faute, et pic ce dégoût (2) viendra de l'extrême diirétenre des mulirs de son temps et du nôtre. L'.a%auitage qu'il a eu d'être ehrilien le met sm-dessus de tous les héros du paganisme, et celui (1'a ,oir toujours ("le lieurcu_x dans ses entreprimes le rend un modèle bien plus agréable que saint Louis (3). Je ne crois pas mérne qu'on puisse trouver un roi plus (ligne (rétro étudié en tout, ni d'une autorité plus grande pour donner des leçons à ceux qui doivent régner. Aussi suis-je tris persuadi lisse sa vie pourra beaucoup nous servir pour donner à Mgr le duc de Bourgogne les sentiments (4) et les maximes qu'il doit avoir. Vous t.,;^%ez, Monsieur, que je ne songeais pas néanmoins à me ruiler de 8011 instruction quand je fis cet abrégé de la vie de Charlemagne (5), et personne ne peut mieux dire que vous comment j'ai été engagé à l'écrire (6). Mes vues ont été simples et droites. On ne saurait nie lire sans voir (lue je vais droit, et peut-être trop (7).

Pour les efauts de cette histoire, ils sont grands, sans parler de ceux que j'y ni mis. 1.,es historiens originaux (8) de cette vie ne savent ni rnennter, ni choisir les faits, ni les lier ensemble, ni montrer l'enchaînement des affaires (9); de façon qu'ils ne nous ont laissé que des faits vagues (10), dépouillés de toutes les circonstances qui peuvent frapper et intéresser le lecteur (11), enfin entrecoupés (12), et pleins d'une ennuyeuse uniformité (13). C'est toujours la même chose, toujours une campagne contre les Saxons, qui sont vaincus comme ils l'avaient été les autres années; puis des fêtes solennisées, avec un parlement tenu (14). Ce qu'on serait le plus curieux de savoir, est ce que les historiens ne manquent jamais de taire (15). Point de fil d'histoire (16); presque jamais d'affaires qui s'engagent les unes dans les autres, et qui se fassent lire par l'envie de voir le dénouement (17). A cela quel remède ? On ne peut point suppléer ce qui manque, et il vaut mieux laisser une histoire dans toute sa sécheresse, que l'égayer (18) aux dépens de la vérité. Mais voilà une lettre qui ressemble à une préface (19), et j'aperçois (20) que je prends le vrai ton d'auteur. Je suis toujours, Monsieur, avec un respect. sincère, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON. A R. DE GAIGNIÈRES.

A Versailles, 15 mars ... (1).

Les marques de l'honneur de votre souvenir, en quelque occasion qu'elles viennent, me font toujours, Monsieur, un plaisir sensible. J'espère que vous ne laisserez point finir le quartier (2) de M. le D. de Noailles sans le venir voir, et que ce sera une occasion de vous donner le livre huguenot dont vous me demandez si obligeamment le titre. Comme mes affaires sont les vôtres, je voudrais bien en revanche faire des vôtres les miennes. Personne ne vous honorera jamais, Monsieur, plus parfaitement que votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON.

294. Aux CONSULS DE SAINT-CERF.

A Versailles, 25 mai [1690-1694] (1).

Je me suis engagé, Messieurs, pour plusieurs années à M. l'Ev. de Caors (2) pour lui laisser la disposition de la (3) chaire de St-Céré. Ainsi j'ai les mains liées, et quelque forte inclination que j'aie à faire ce que vous désirez, je ne puis vous montrer en cette occasion combien votre recommandation m'est chère. J'ai cru ne pouvoir rien faire ni de meilleur pour l'Eglise de St-Céré ni de plus agréable à votre ville, que de déférer (4) ce choix à un Evêque si éclairé et si zélé pour son troupeau. D'ailleurs j'estime et je considère sincèrement les pères récollets, dont je n'ignore (5) ni les travaux ni les besoins. Soyez persuadés, Messieurs, que je suis très sincèrement (6) avec beaucoup d'estime pour vos personnes et de considération pour la ville que vous représentez, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Versailles, 25 mai. L'ABBÉ DE FÉNELON.

295. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 28 mai.

Vous craignez, Madame, d'être infidèle à D[ieu] sur vos devoirs, et vous avez raison. Rien n'est si opposé à la grâce qu'une âme lâche, qui, par un goût de liberté, refuse à D[ieu] ce qu'elle sent qu'il lui demande, ou qui retarde de le faire (1) : mais aussi il faut éviter de tomber

322 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 1690-1695

dans le scrupule. Voyez donc simplement, dans les occasions, ce que les vraies bienséances demandent de vous. Par exemple, dans le moment où vous allez faire votre prière et votre lecture, il survient une personne de dehors, qui ne vient jamais à cette heure, qui a une vraie affaire avec vous, avec qui vous n'êtes point sur le pied d'une liberté assez grande pour la renvoyer à une autre heure, et qui serait raisonnablement choquée si vous le faisiez; ïl ne faut pas douter, Madame, que vous ne deviez quitter vos exercices de piété pour remplir ce devoir : mais en ce cas il faut tâcher de reprendre sur quelque autre heure de la journée ce que vous avez perdu à cette heure-là, comme on dîne à deux heures, quand une compagnie survenue à contre-temps a empêché de dîner à midi. Pour les gens qui ne sont point pressés par une vraie affaire, et que vous pouvez remettre plus tard, ou qui ne viennent que par amusement et pour leur plaisir, à ces heures-là, ils ne sont bons qu'à renvoyer : il en faut faire rigoureuse justice.

Jamais personne n'a eu plus de besoin que vous de nourriture intérieure, de silence, de réflexion, de séparation du monde, de défiance d'elle-même et de la pente de son coeur. Vous ne sauriez trop rudement jeûner des plaisirs d'une conversation mondaine. Il faut vous rabaisser sans cesse : vous ne vous relèverez toujours que trop. Il faut vous apetisser, vous faire enfant, vous emmailloter, et vous donner de la bouillie (2); vous serez encore une méchante enfant (3). Toutes les croix que D[ieu] vous donne, et sous lesquelles il veut vous courber, ne répriment point encore votre hauteur. Ce ne sera qu'à force de renoncer à votre propre esprit, dans le silence devant D[ieu], que vous pourrez être apetissée et adoucie par la grâce. Parlez quand vous serez seule : vous ne sauriez alors trop parler; car ce sera à D [ieu] seul que vous parlerez de vos misères, de vos besoins et de vos bons désirs. Mais en compagnie voe is ne sauriez presque tomber dans l'excès de trop peu parler. Il ne faut pourtant pas que ce soit un silence sec et dédaigneux; il faut au contraire que ce soit un silence de déférence à autrui. Je serai ravi que vous parliez pour louer, approuver, complaire, déférer, édifier : mais je suis sûr que, quand vous ne parlerez que de cette sorte, vous parlerez fort peu, et que la conversation vous semblera fade (4). Retranchez-vous donc, Madame, à parler peu, à parler simplement et modestement, à préférer les autres à vous en tout, et à conserver le recueillement jusque dans la conversation. Vous avez plus de besoin qu'un autre de ce contrepoison. Vous savez quel est mon zèle et mon respect pour vous.

1690-1695 TEXTE 323

300. A LA MÊME.

A Versailles, 22 juin.

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Madame, a fait un étrange chemin. Je viens de la recevoir : jugez par là de la diligence. Je comprends que vous souffrez et faites souffrir les autres. Il faut travailler courageusement et sans relâche à se charger du fardeau pour le soulagement du prochain. Tout air de mépris et de hauteur, tout esprit de critique et de moquerie marque une âme pleine d'elle-même, qui ne sent point ses misères, et qui se livre à sa délicatesse, qui met tout son plaisir dans le mal d'autrui. Rien ne devrait être si propre à nous humilier, que ce genre d'orgueil facile à blesser, moqueur, dédaigneux, fier, jaloux de vouloir tout pour soi, et toujours implacable sur les défauts d'autrui. On est bien imparfait, quand on supporte si impatiemment les imperfections du prochain. A tant de maux je ne vois de remède que l'espérance en Dieu, qui est aussi bon et aussi puissant que vous êtes faible et mauvaise. Il vous laissera néanmoins languir longtemps, sans déraciner le naturel et l'habitude; car il vous vaut mieux d'être écrasée par votre propre misère, et par l'expérience de votre impuissance d'en sortir, que de jouir tout à coup du plaisir de vous voir perfectionnée. Ne songez qu'à supporter les autres, qu'à détourner vos yeux des gens qui ne peuvent vous édifier, comme on ferme les yeux à une tentation. C'en est une très dangereuse pour vous. Priez, lisez:, abaissez votre esprit par le goût des choses simples. Adoucissez votre coeur par l'union à Jésus enfant et paisible dans l'humiliation. Cherchez votre force dans le silence. Je suis ravi de ce que vous êtes touchée du progrès de Mad. de Mortemart (1); elle est véritablement bonne, et désire l'être de plus en plus. La vertu lui coûte autant qu'à un autre, et en cela elle est très propre à vous encourager. Personne ne s'intéresse plus fortement que moi, Madame, aux choses qui vous touchent le plus.

11*

INDEX DES NOMS

ABRAHAM, 49, 97, 100, 158, 169, 219.

Académie, 298.

ADAM, 93, 94, 109, 224.

ADENET (Mathurin), 131.

AGNÈS, comtesse de Poitou, 68.

AIMAR (François), 20, 27, 55, 56.

ALÈGRE (Jeanne-Fr. de GARRAUD de DON-

NEVILE, marquise d'), 16, 289, 290,

291, 292, 299.

Alicante, 160.

ALIÉNOR d'Aquitaine, 68.

ALLEMANS (A. JAUBERT DU LAIT, mar-

quis d'), 67.

Amboise, 69.

Angers, 266.

Angleterre, 192, 244, 259.

Anjou, 15.

ARCY (René MARTEL, marquis d'), 227.

ARIENS, 68.

ARNOUL (Pierre), 18, 21, 23, 24, 26, 27,

28, 31, 34, 36, 37, 40, 43, 44, 46,

47, 58, 62, 63, 65.

Arvert, 31, 41, 44.

Asie, 49.

ATHANASE (saint), 68.

AUBERT de VERSÉ (Noël), 65.

AUBERY (François-Robert), 199.

AUBETERRE (Marie de POMPADOUR, mar-

quise d'), 9.

AUGUSTIN (saint), 16, 124, 129, 154,

169, 303, 307.

Aunis, 17, 36, 43.

Autun, 200, 201, 203, 280.

AYEN (Adrien - Maurice de NOAILLES,

comte d'), 167, 195, 198, 259, 261,

289.

Babylone, 49.

BARBON (Gabriel), 203.

BARILLON (Henri de), 11.

BARON (Charles), 20.

BARTHÉLÉMY des Martyrs, 242. BASSOMPIERRE (Louis de), 11. BEAUMONT-GIBAUD (Pantaléon de ), 16. BEAUVILLIER (Henriette-Louise COLBERT,

duchesse de) : lettres à, 1685, 28 dé-

cembre, 17-19 — 1686, 16 janvier,

19-22 — mentions, 25, 161 (?), 196,

203, 231. (Marie-Antoinette de), 19, 22.

(Paul de) : lettre à, 16904695,

319-320 — mentions, 18, 19, 21, 78, 91, 108, 109, 146, 153 (?), 161 (?), 164 (?), 219, 231, 266, 279, 283, 291, 301.

BÉGUINS et BÉGUINES, 285.

Bellac, 13.

BELLEFONDS (Bernardin de GIGAULT de) : lettre à, 1692, 8 août, 250 — mentions, 287, 288, 292, 293, 295. 298, 299.

(Judith de), au Carmel Mère

Agnès de Jésus-Maria, 53 (?), 75, 231. BÉNÉDICTINS, 316.

BERINGHEN (Jacques-Louis de), 262. BERNARDIÈRE (MARSAULT de), 229. BERNIÈRES-LOUVIGNY (Jean de), 238. BERNON (Jean), 42, 54, 60.

BERTIER (David-Nicolas de), 23, 32, 53, 60.

BEUVRON (Charles d'HARcouRT, comte de), 71, 72.

Beynes, 92, 104.

Bible, voir Ecriture sainte.

BISSY (Henri PONTUS de THYARD de), 281, 282.

BITAUT, 53.

BLAINVILLE (Jules - Armand COLBERT,

marquis de) : lettre à, 1694, 20 sep-

tembre, 300-301; cf. aussi pp. 82-83. BLÉNAC (Charles de COURBON de), 26. Blois, 69.

BOILEAU (Jean-Jacques), 151, 154, 157. BOISTARD d'INGRANDES (dom Evroul Claude), 316.

Bordeaux, 26, 28, 235, 236.

Bosc (Jean), 13.

BOSSUET (Jacques-Bénigne) évêque de Meaux : lettres à, 1686, 8 mars, 34-35

9 octobre, 49 — 1687, 7 décembre, 70-71 — 1692, 3 mars, 238 23 mars, 240 — 25 avril, 243-244 4 mai, 244 — 1694, 14 juillet, 294

28 juillet, 296-297 — 12 décembre,

313 — 16 décembre, 314-315 —16 décembre, 315-316 — 1695, 26 janvier, 318.

326 INDEX DES NOMS INDEX DES NOMS 327

lettre de, à Mme de LAVAL, 1689,

19 août, 127 — mentions, 199, 291, 319.

(abbé Jacques-Bénigne), 244.

BOUCHERAT (Louis), 240. Brive, 229, 230, 258.

CADIOT de la CLOSURE (Louis) : lettre

de, fin 1687 ou début 1688, 71-73.

Cahors, 12, 194, 321.

Canada, 63, 91.

CANDAU (H. de NAYS —) : lettre à, 1698,

6 août, 264.

Carennac, 10, 13, 14, 136, 217, 273, 280.

CARMÉLITES, 248, 251.

Catalogne, 163, 259.

CATHERINE de Gênes (sainte), 308.

CATHERINE de MÉDICIS, 235.

CAYLUS (Marthe-Marguerite LE VALOIS

de VILLETTE de MURSAY, comtesse de),

294.

CHALAIS (Jean de TALLEYRAND-PÉRIGORD,

prince de), 69.

Châlons, 16, 311.

CHAMPERON (Madame de), 259.

CHANTÉRAC (Gabriel de la CROPTE de),

232, 281.

Chantilly, 15.

CHARLEMAGNE, 319, 320.

CHARLES IX, 235.

CHARLOTTE de Saint-Cyprien, voir Du

PÉRAY.

CHAROST (Armand II de BÉTHUNE, mar-

quis de), 151.

(Marie FoucQuET, duchesse de),

155 (?), 161 (?), 291. Cf. aussi CHEVREUSE.

(Nicolas de BÉTHUNE —), 154

(?), 155 (?).

Charroux, 67, 69.

Chartres, 200, 203, 246, 249, 260, 267,

282, 285, 301, 311.

CHARTRES (Philippe d'ORLÉANS, duc de),

217, 222, 226, 227, 228, 229, 230, 287.

CHARTREUX, 251.

CHASTELLARS (Henri-Joseph DUFAUR de), 31.

CHATILLON (Elisabeth et Marie-Françoise de SOUILLA.0 de), 288, 289, 295, 298. CHATREIX (de), 299.

CHEVREUSE (Charles-Honoré d'ALBERT, duc de) : lettre à, 1688, 3 octobre, 76-77 — mentions, 19, 84 (?), 85 (?), 88 (?), 113 (?), 131 (?), 146, 173, 174, 185, 218, 219, 263. Entre la

p. 84 et la p. 131, il pourrait s'agir d'une mauvaise lecture des initiales

M. de C. [Mil" de Charost ?].

(Marie-Thérèse COLBERT, duches-

se de) : lettres à, 1690, 20 juillet, 184-185 — 27 juillet, 191 — 1691,

4 avril, 218 — 7 avril, 219 — 1694, 20 septembre, 300 — mentions, 19, 76, 77, 98, 107, 128, 135, 138, 230. CRuBÉRÉ (Pierre), 294.

Clain, 68.

CLÉRAMBAULT de PALLUAU (Gilbert), 11. COISLIN (Pierre du CAMBOUST de), 17. COLBERT (Antoine-Martin, dit le cheva-

lier) : lettres à, 1688, septembre (?),

75-76 — 14 octobre, 77-78 — 30 octo-

bre, 79-80 — 1689, 1" juin, 96-98 -

6 juin, 99-100 — 9 juin, 100-101 2 juillet, 106-107 — 7 août, 117-118 — 1689 (?), 118-120 — mention, 76.

( Charles - Edouard ), comte de

SCEAUX : lettre à, fin 1688 (?), 82-83.

(Jacques-Nicolas) : lettre à, 1692,

8 avril, 242-243.

(Louis), abbé de BONPORT, puis

comte de LINIÈRES, 74, 196.

CONDÉ (Henri-Jules, prince de, et Anne de BAVIÈRE, princesse de), 205, 206, 212, 213, 216.

CONTI (Anne-Marie MARTINOZZI, princesse de), 9, 15.

(François-Louis et Louis-Armand,

princes de), 9.

CORDEMOY (Louis-Géraud de), 23, 35, 36,

40, 41, 47, 54, 55, 56, 58, 61. Corinthe, 49.

COURT (Charles-Caton de), 238. CRAMOISY, 35.

CYPRIEN (saint), 16.

DAGUESSEAU (Henri) : lettre de, 1692,

5 septembre, 250.

Damas, 254.

Dampierre, 300.

DARROUX, voir HARROUYS.

DAVID, 76, 312.

DELORT, 259.

Delphes, 49.

DESCARTES (René), 16.

DES MAHIS (Marin GROTESTE ), 17.

Dijon, 79.

Dinant, 247, 251.

Domme, 235.

Dordogne, 13.

Dual:ms (Guillaume) : lettres à, 1691

31 mars, 217 — 18 mai, 222

18 juillet, 226 — 12 août, 230 lettre de, 1691, 6 août, 226-229 mentions, 258, 263, 287.

Dunkerque, 56.

Du PÉRAY (Charlotte de GUICHARD ), au Carmel Charlotte de Saint-Cyprien : lettre à, 1688, 21 août, 74-75, cf. aussi janvier 1687 ou 1688, p. 53.

Du PIN (Louis Ellies), 238, 240, 244. Du PUY (Isaac), 151.

DURET de CHEVRY (Charles), 199, 200.

Ecriture sainte, 14, 18, 20, 27, 41, 52,

81, 84, 109, 126, 129, 160, 166, 168,

171, 172, 180, 181, 190, 222, 314. ELISABETH, reine d'Angleterre, 235. EOLE, 244.

Epîtres, 86.

Espagne, 290.

ESPEISSES (M"e de FAYE d'), 16.

ESTAING (Alix et son neveu Pierre d'), 236.

Euphrate, 49.

Evangile, 19, 32, 53, 75, 89, 97, 112,

124, 129, 179, 180, 190, 222, 245. EZÉCHIAS, 310.

FAGON (Guy-Crescent), 294.

FÉNELON (de SALIGNAC de LA MOTHE-, marquis Antoine) : lettres à, 1669.1671 (?), 9-10 — 1674, 13 juillet, 10-11

mentions, 15, 127, 250, 251.

(Bertrand), 235.

(François ), évêque de Sarlat :

lettre à, 1687 (? ), 8 novembre, 67-70

mentions, 11, 12, 14, 63, 72, 73, 234.

(François II), 9, 235, 236.

(François III), 140, 199, 200,

217 (mon neveu), 234.

(Gabriel-Jacques ), 265.

(Henri-Joseph), sieur de MEYRAC,

et sa femme Diane de POMPADOUR,

mentions, 10, 11, 234, 273, 280, 281,

287, 288, 292, 293, 295, 298.

(Henri - Joseph, chevalier de) :

lettres à, 1693, 6 juillet, 262 — 1694,

4 juin, 287 — 25 juillet, 296 -

5 novembre, 301 — mentions, 187,

194, 195, 198, 212, 263, 273, 288,317.

(Jean), 235.

(Paule), 273.

(Pons-Jean-Baptiste ), 9.

FILLES de la CHARITÉ (Soeurs grises), 39, 50, 58.

FINET (Madame), 15, FLEURY (Claude), 16, 53, 57, 63, 71, 184, 238.

Fontainebleau, 70, 76, 136, 251, 252,

266, 267, 300, 301.

FORANT (Job), 29, 30, 31, 41.

FORTIN de la HOGUETTE (Hardouin), 68. FOUCQUET (Gilles), 104.

FOUILLAC (Raymond de) : lettres à, 1675,

28 février, 12 — 1690, 8 septembre, 194-195.

FRANÇOIS d'Assise (saint), 136.

FRANÇOIS de SALES (saint), 120, 239, 249,

272, 302, 303, 305, 306, 307, 308, 309, 312.

FRAXIN, 234, 235.

FROISSARD (Jean), 236.

GAIGNIÈRES (Robert de) : lettres à, 1692, 11 décembre, 254 — 1693, 17 février, 256 — 15 mai, 259-260 — 24 juillet, 263 — 18 septembre, 266 — 1694,

29 décembre, 316 — 1695, 21 jan-

vier, 317 — 1690.1695 (?), 15 mars,

321.

GAILLON, 242.

GAMACHES (Mad. de), 289.

GAUBERT (M. de), 317.

GAUMONT (Gabriel de), 104.

GAURENNE (Pierre), 234, 235.

GAYE de BOISREDON (Raymond), 229.

GENEVOTOT, 288.

GENNES (Jean da), 24.

GÉRARD-LATOUR (Armand de) : lettre de,

1692, 6 février, 234-236.

GERMAIN (dom Michel), 281.

Germigny, 35, 70, 71, 244.

GODEAU (Antoine), 21, 26.

GODET-DESMARAIS (Paul) : lettre de, à Mm° de MAINTENON, mai 1694, 285-

287 — mentions, 53, 135, 200, 203, 211, 246, 249, 260, 267, 282, 301,311. GOURVILLE (Jean et François HÉRAULD de), 205, 216.

GRAMONT (Elisabeth HAMILTON, comtesse de) : lettres à, 1686, 10 décembre, 5051 — 1687.1688 (?), 29 décembre, 71

- 1688, 1°'. ou 11 juin, 73 — 17 no-

vembre, 80-81 — 1689, 25 août, 128

2 octobre, 134-135 — 1690, 23 février, 152-153 — 21 mars, 155-156 11 juin, 166 — 27 juin, 175-176 22 juillet, 185.186 — 29 juillet, 192

14 novembre, 201 — 17 novembre, 201-202 — 19 novembre, 202-203 1691, 4 avril, 218 — 6 avril, 218 1°' juin (?), 222 — 2 juin, 223-225

328 INDEX DES NOMS INDEX DES NOMS 329

23 juin, 225 - 20 arptembre, 230

16 ()violer, 231-2:12 30 novem-

bre, 232 22 tb,ertnbre, 232-233 --

1092, 21 mars, 239.240 --- 17 juin, 247 - 9 septembre, 251 - 17 septiquhrr, 252 - 1" novembre. 253 12 novembre, 253-254 - 1603, 25 janvier, 255-28 mars, 256.257 - 15 novembre, 268.269 - 1690.1695 (?), 28 mai, 321.322 - 22 juin, 323.

(Philibert de), 232, 239, 253. 255, 25(i (?).

49.

Gni ^.+Hitt (saint ), 286.

d'OitnNi.t.. 244.

GUYON (JefiDny But II lk l i MOTTE,

Madame) : lettres ii, MS, 2 décembre. 83.84 - 1689, jan. ier-février (? ), 85 - 12 mars, 85 - mars ( ? ), 8687 - 28 mars, 87-88 - 8 avril, 88

- 16 avril, 89.90 - 22 90 -

30 avril, 91-92 - 6 mai, 92-93 -

11 mai, 93-94 - 15 (?) mai, 94-95

- 25 niai, 95-96 - 3 juin, 98-99 -

9 juin, 101-102 - 12 juin, 102.103

- 14 juin, 103.104 - 16 juin, 104

- 26 juin, 105.106 - 4 juillet, 107-

108 - 5 juillet, 108.109 - 9 ou

10 juillet, 109.110 - 11 juillet, 110112 - 17 juillet, 112.113 - 18 juillet, 113 - 22 juillet, 114 - 26 juillet, 114.116 - 11 août, 120-126 --

12 août, 126.127 - 21 août, 127.128

- 31 août, 130-131 - 12 septembre, 132 - 1" octobre, 133 - 10 octobre, 137 - 16 octobre, 138-139 - automne (?), 139 - vers Noël, 139-140

- 28 décembre, 140-141 - 1690, 12 janvier, 148-149 - 28 janvier, 149

- début février (?), 149-150 14 février, 151 - 17 février, 151 - mars, 153.154 - 14 mars, 154.155 16 mars, 155 - 21 mars, 157 1" avril, 157 - 11 avril, 158-159

- 17 avril, 159-160 - 25 avril, 160161 - avril-mai (?), 161-162, - 15 mai, 163-164 - 25 mai, 164-165 -

31 mai, 165 - non datées, 165, 166

- mentions, 246, 258, 291, 302.

(Jeanne-Marie), 98, 103, 113, 131.

du CHESNOY (Armand-Jacques),

130, 132.

IIAMILTON (Richard et ses frères), 201,

202, 203, 225, 232, 247. HARLAY (Achille III de), 198.

(Fninçoia ), 25, 240, 278, 279.

Ilsuttouve (Guillnume d'), 70.

11h' ol François ), 163.

Nui 111, 235. N81 IV. 235. IlliAttit. (Maint ),

I lot.i.AelnAis, 26, Hollande, 19, 24, 11.4rt7 kt ti lus, 1

lh (.t t r ),

Ill MI! ItES (Louis

d' ), 287, 288.

Imitation de Jésua-Christ, 119, 173, 238.

Irlande, 186, 192.

la.t.tc, 81.

!set, 88, 310.

IsnAlL, 234.

ISRAÉLITES, 100, 180, 252, 278.

Issigeac, 14.

laay, 301.

JACQUES (saint), 51, 53, 101.

JACQUES II, roi d'Angleterre, et la Reine,

202, 247, 259.

Jansénistes, 69.

JANSON (Bruno de FORBIN- ), 249.

JASSE, 15.

JAVEL (Jean-Charles), 12.

JEAN (saint), 101.

JEAN de la Cnoix (saint), 91, 124, 272,

309.

JEANNE de CHANTAL (sainte), 306.

JÉRÉMIE, 109, 170, 184.

JÉSUITES, 20, 23, 24, 25, 27, 28, 29, 30,

32, 33, 35, 36, 55, 56, 68, 279.

Jon, 141.

JOLLY (Edme), 50.

Josué, 75.

Jouarre, 243, 315.

Judith, 75.

Juges, 75.

JUIFS, voir ISRAÉLITES.

JURIEU (Pierre), 49, 56, 65.

LA BRUNETIÈRE (Guillaume de), 17, 18, 20, 24, 25, 27, 33, 36, 37, 38, 40, 43, 44, 48.

LA BUXIÈRE (Léonard de), 136, 199, 213, 216, 217, 273.

LA CAILLETIÈRE (Alexis MARSAULT de), 229.

LA CHAISE (François d'Aix de), 25, 27, 28, 212, 226, 230, 273, 278, 279.

(Antoine DREUX d'AIX de), 230,

LAFARGUE (Jean de), archiprêtre d'Arvert, 55.

LA FILOLIE (Angèle-Hippolyte de SALIGNAC-FÉNELON, dame de) : lettres à,

1689, 19 mars, 85 1691 (?), 10

novembre, 232 - 1692, 6 mars, 238

- mentions, 70, 235, 280, 281, 317. LA MAISONFORT (Marie-Fr.-Silvine de) : lettres à, 1690, 17 décembre, 203-204

- 1692, 28 janvier, 233 - 29 fé-

vrier, 236-237 - 3 mars, 238 7 juin, 245-246 - 12 juin, 246-247

- 10 juillet, 249 - 14 juillet, 249

- 1693, 5 avril, 257-258 - 2 mai, 258 - 24 juin, 260 - 26 septembre, 267 - 1694, 10 mars, 282 17 avril, 283 - 13 décembre, 314 mentions, 269, 270, 271, 272, 273, 291.

LA MARVALIÈRE (J.-B.-L.-A. de), 155 (?), 158 (?), 161 (?), 163, 164, 165, 266. La Mothe, 232.

LAMY (dom François) : lettre à, 1695, 29 janvier, 319.

LANGE (François), 136, 217.

LANGERON (Charlotte ANDRAULT de), 15,

16, 206, 216.

(Claude BONNE FAYE D'ESPEISSES,

marquise de), 15, 16, 36, 43, 136, 205, 217.

(François ANDRAULT de) : lettre

à, 1684, 24 août, 15-16 - mentions,

17, 23, 24, 33, 34, 36, 40, 43, 44, 53, 60, 102, 136, 216, 238, 288.

(Joseph II de), 15.

LANGLADE (Jacques de), 68.

LANSAC (Louis de SAINT-GELAIS de), 235. LA PERRINE (M"° de), 51.

La Rochelle, 11, 36, 40, 41, 42, 44, 45,

46, 53, 54, 55, 56, 57, 58, 62, 63. LA SABLIÈRE (Marguerite HESSEIN, fem-

me d'Antoine RAMBOUILLET de), 252. LA SALLE (François et Louis CAILLEBOT

de), 313.

LA THUILLERIE (Marie du SAINT-SACREMENT COIGNET de) : lettre à, 1691, septembre, 231 - mention, 248.

La Tremblade, 18, 26, 29, 31, 34, 36, 38, 40, 41, 43, 44, 55, 56, 58.

LAVAL (Guy-André, comte de), 109, 131, 136, 205, 212, 216, 217, 221, 248, 264, 265, 273, 288, 296, 299, 317.

(Henri de) de BOISDAUPHIN, 11, 36, 44, 48.

(Louis-Maurice de LA TRÉMOILLE,

comte de), 69.

(Marie - Françoise de SALIGNAC-

FÉNELON, marquise de) : lettres à, 1681, 22 mai, 13-14 - 16 juin, 14-15

- 1689, 11 septembre, 131 - 6 octobre, 136 - 1690, 26 octobre, 199200 - 19 décembre, 205-206 - 1691, 30 janvier, 212-213 - 31 mars, 216217 - 17 avril, 221 - 1692, 7 juillet, 248 - 10 juillet, 248 - 12 septembre, 251 - 1693, 29 juillet, 263264 - 14 septembre, 265-266 5 décembre, 273 - 1694, 15 janvier, 280-281 - 7 juin, 287-288 - 13 juin, 288 - 16 juin, 288-289 - 23 juin, 289-290 - 26 juin, 291-292 - 6 juillet, 292-293 - 9 juillet, 293 -

13 juillet, 293 - 20 juillet, 294 21 juillet, 295 - 24 juillet, 295 25 juillet, 295-296 - 29 juillet, 298

- 1" août, 298-299 - 15 août, 299

- 14 septembre, 299 - 1695, 21 janvier, 317 - lettre de Bossuet à, 1689, 19 août, 127 - mentions, 13, 250, 262, 287.

(Marie-Louise de), ensuite du-

chesse de ROQUELAURE, 14, 205, 206, 212.

LAZARE, 189.

LE BLANC (François), 313.

LE JAY (Henri-Guillaume), 194, 321. LE PELETIER (Charles-Maurice), 79.

(Claude), 29, 35, 79, 160.

(Michel), 266.

LESCRASSIER (François), 295.

LE VALOIS (Louis), 91, 163, 293, 294, 295, 298, 299.

Loire, 69.

LOMBARD (Joseph), 28.

LORRAINE (Henriette de), 243.

LOSTANGES (Jean-François et Louis-Henri), 212, 221.

LOT, 237.

Loubert, 67.

Louis IX (saint), 320.

Louis XIV : lettre à, 1693, décembre(?), 274-280 - mentions, 10, 16, 17, 18, 19, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 28, 29, 30, 31, 34, 35, 37, 40, 41, 43, 44, 47, 48, 50, 53, 54, 55, 56, 57, 60, 61, 62, 63, 64, 105, 128, 131, 136, 143, 144, 146, 147, 158, 163, 167, 178, 187, 193, 194, 198, 205, 206, 210, 212, 215, 216, 220, 221, 226, 227, 229, 230, 231, 244, 248, 252, 255, 259, 261, 262, 273, 290, 292, 293, 298, 317,

Louis, le grand Dauphin, 146.

68.

275.

26, 30, 38, 56, 65, 275.

5.

114, 126.

de CREvANT, maréchal

830 INDEX DES NOMS

INDEX DES NOMS 331

Lotus, duc de Bourgogne, 131, 136, 167,

200, 206, 232, 265, 288, 320. Louvois (François-Michel I.r. Tgi.i.hcif,

marquis de), 9, 279. Louvre, 298.

LuBERT (Louis de), 17. Luçon, 11.

LUXEMBOURG (François-Henri MORENCY-BoUTEVILLE, duc

212, 216, 262, 296, 317.

MABILLON (dom Jean) : tertres à, 1694, 28 janvier, 281 - 1695, 2 janvier, 316.

Machabées, 75, 77, 187.

Mndrid, 105.

MAILLAI)» (la), 291, 292.

MAINTENON (Françoise mnr-

quise de) : lettres à, 1689, 4 octobre, 135.136 -- 25 dérembre, 140 - 1690, janvier (?), 141-148 - février (?), 150.151 - 2-5 avril, 157-158 - 110 mai(?), 162 - 10.14 mai, 163

- 3 septembre, 192 - début d'octobre, 196-197 - 1690 (?), 207-209 1691, début de janvier, 209-211 -18-24 janvier, 211 -- 23 février (?),

213-214 février (?), 214 - 27 fé-

vrier, 214 -- 18-20 mars, 214.215

20 mars, 215.216 - 8-9 avril, 219220 - 12 avril, 220-221 - 1*`-7 juin, 222-223 - 21-26 septembre, 230-231

- (?) 233 - 1692, 2 février, 234

- 12 mars, 239 - 24 mars, 241 --

4 avril, 241-242 - 25 mai, 244.245

- 26 septembre, 252-253 - 1693, 1"` janvier, 254-255 - 2 février, 255. 256 - 25 mai, 260 - 20 novembre, 269-271 - 26 novembre, 271.273 - 1694, 7 (?) mai, 283-285 - lettre de, 1690, 8 novembre, 200 - mentions, 200, 201, 203, 219, 226, 229, 246, 247, 249, 265, 267, 279, 282, 283, 291, 301, 302, 306, 311, 312.

Manot, 67, 200.

MANIIARD (Jules-Hardouin), 242. Mantelan, 69. Marathon, 49. Marche, 221. Marennes, 17, 18, 20, 23, 24,

28, 29, 30, 31, 32, 33, 36,

40, 41, 43, 44, 55, 56. MARIE (La sainte Vierge), 23, 24, 27,

35.

MARILLAC (André de), 11. MA R IOCHEAU (Elio), 32, 36, 37, 38, 40, 43.

Marly, 293.

MARTEL (Judith de), 15.

NI tl Lie.vn mn (Charles A NOUA (JIA de

LANGEIION de), 216, 244.

Meaux, 71, 199.

MEDINA-SI DONIA (J. C. A. PEnt.:z de GUSMAN El. IlUENO, duc de), 261. 111),,w,:s (Jean-Antoine de), 65.

M ti ur de JF:ilittlE (Guillaume), 46. Mimes (Louis), 44, 53, 54.

MODERY (Marc-Antoine), 72.

MùïsE, 303.

Mons, 215, 221.

MONTFORT (Honoré - Charles d'ALBERT, comte, puis due de), 76, 218, 219. MONTMORENCY (Charles-François-Frédéric, duc de), 317.

(Marie-Anne, d'ALBERT, duchesse

de), 184, 300.

MolITAFON, 294.

MORTEMART (Marie-Anne COMMIT, duchesse de), 219, 323.

Mursay, 17.

Namur, 263.

NicoLE (Pierre), 307.

Niort, 229.

NOA I LLES (Anne, duc de), 11.

(Anne-Jules' duc, puis maréchal

de) : lettres à, 1689, 17 juin, 105 ---1690, 6 mai, 162-163 - 18 juin, 167168 - 22 juillet, 186-187 - - 8 septembre, 192-194 - septembre, 195 --12 octobre, 198 - 1891, 8 août, 229230 - 1698, 23 avril, 258 - 5 mai, 258.259 - 27 juin, 261 - 1691, 18 juin, 289 - 23 juin, 290 - mentions, 212, 282, 321.

- (Lnuir,- Antoine de) : lettre à,

1673, &cri.' , 12-13 - mentions, 16, 291, 311.

(Louime liov En, duchesse de ), 16.

(Marie - Françoise de BovitINON-

VI LLE, duchesse de) : lettre à, 1690 (?), 206-207 - mentions, 162, 167, 195, 198, 229, 254, 258, 259, 288, 289, 290.

Noisy, 263, 264.

NORMANDS, 68.

Nouveau Testament, 31, 33, 37, 41, 67, 238, 249, 286.

NOUVELLES CATHOLIQUES : lettre à une offIcii-re den, 1086.1687 (?), 51.53 mention, 50.

Oléron, 58, 61.

ORATOIRE des Pères de 1'), 12, 64. Ott 1.1::ANS, 17, 69, 70.

OttLi.ANs (Philippe I", duc d'), 227, 228, 229.

OVIDE, 14.

PAGNY (M" de), 266.

Palamos, 289.

PAPIN (Jacques), 32, 36, 38, 41.

Paris, 18, 25, 31, 36, 44, 45, 49, 70,

71, 73, 76, 104, 131, 147, 163, 166,

198, 248, 251, 258, 265, 273, 287,

294, 299, 316.

Parnasse, 49.

Putrnos, 49.

l'Act. (saint), 19, 21, 49, 52, 53, 87, 92,

93, 101, 107, 122, 124, 125, 126, 169,

174, 179, 181, 183, 185, 239, 253,

254, 270, 286, 309, 310, 312.

Péloponnèse, 49.

Peniateuque, 85, 87, 90.

Périgord, 67, 69, 273.

Perpignan, 259, 261.

PEttsEs, 49.

LIMON, 270.

l'IL IV, 242.

PIERRE (saint ), 101, 111.

Pirée de), 49.

PIROT (1.:(11ne), 17, 43, 44, 238, 243,

244.

Poiliers, 11, 68.

Poitou, 16, 34.

PoMoNI, 160.

Plt ESCHAC (Daniel de MONTESQUIOU de),

229.

Protestants, 17, 20, 21, 28, 29, 30, 32,

34, 38, 41, 42, 43, 45, 46, 51, 54, 55,

56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 63, 64, 65,

66, 67, 68, 167, 168.

Psaumes, 86, 171, 173, 175, 177, 190,

238, 249.

RAciNe. (Jean), 238, 240, 244. RAvit,t.ON (François de), 238.

Ité (11e de), 40, 42, 58, 61. RfcOLi.rTs, 20, 39, 321.

Remiremont, 263.

Retraites, 119.

REvA u (Jean et Jacques), 263, 265, 266. RICHELIEU (Armai! DueLLssis de), 275. IficAtintF. (Pierre ), 13.

Rochefort, 18, 19, 23, 24, 33, 34, 37, 62. RoutticuEz (Alphonse), 120, 303, 310. Rois (Livre des), 75.

ROMAIN BONAVENTURE, 243.

ROMAINS (de), 62.

Romains (Epitre aux), 101.

Rome, 279.

ROQUELAURE (G. J. B. A., duc dr), 206,

212, 317.

ROQUETTE (Gabriel de), 200, 201, 203,

280.

Roses, 261.

Rouen, 242.

KOUEI,' L'AC (François-Elie et Isaac de

LAGRANGE de), 13, 15.

Roussillon, 167, 212, 229.

Royan, 36, 40.

SAIGNETTE (Jean), 60.

SA I NT-A R E (Jean I1 Ili, la Cnorri: et mes enfants, le comte <le 110(:111,,E0HT et Jean-Isaac-François, marquis tle), 10, IL

SAINT-AULA I It I (Fr.-Joseph de Bu:At/POIL, marquis do), 69.

Saint-Céré, 321.

Suint-Cyr, 135, 145, 147, 151, 208, 215,

247, 258, 260, 269, 271, 283, 291. SA I INT-CYHAN (Martin de BAncos, nbbé de), 69.

Saint-Denis, 67, 194.

SA I NTE-IlEitm I NE ( Louis-Henri de ), 23, 28, 33, 34.

SAINTE-MA 111111.: (M" de), 236.

Saintes, 1 I, 17, 18, 20, 24, 25, 33, 36,

37, 38, 40, 43, 44.

Saille Germain en Laye, 290.

Saint-Jacques (Paroisse) à Paris, 104. Saint-Lazare (Ordre de), 279.

SAINT-1.11C (Louis d'Epinay de), 11. SA I NTMORESI (M. de), 72.

Saintonge, 16, 17, 36, 43.

Saint-Sulpice (Paroisse) à Paris, 53. Saint-Valéry, 316, 317.

SALAGNAC (haie de), 236.

SALAGNAC, voir FINELoN.

Salcem, 10.

SA LM (Marie-Christint, de) : lettres à, 1693, 6 mai, 259 - 14 juillet, 262263 - 5 août, 264 - août, 265 --

17 septembre, 266 - 13 décembre, 273 - 1694, 2 janvier, 280 - 30 janvier, 281-282 - 24 février, 282 -2 avril, 282 - 27 avril, 283.

(I .oude), 282.

SA N'Il.: U I. (Jean de) : lettres à, 1690,

18 avril, 160 -- été, 184 - 18 octobre, 199.

(h MoNT-

de), 205,

25, 27,

37, 38,

332 INDEX DES NOMS

Sarlat, 11, 12, 13, 14, 15, 63, 67, 72,

73, 136, 217, 234, 235, 236.

Saujon, 39.

SAVOIE (Victor-Ami-di, 11, duc de), 163.

Savoie, 167.

SAXONS, 320.

SEIGNELAY (Jean-Bapirde COLBERT, marquis de) : lettres à, 1686, 28 janvier, 23-25 — 7 février, 26-27 — 26 février, 29.31 — 8 mars, 31-34 — 23 mars, 36.37 — 29 mars, 37-40 — 7 avril, 4041 — 21 avril, 41-43 — 9 mai, 4445 — 11 mai, 45-46 — 23 mai. 46.47

1687, 28 février, 53-54 — 26 mai, 55-56 — (juin ? ), 57 — 29 juin, 5859 — 14 juillet, 60-61 — 30 juillet, 62-63 — Mémoire, 10 (? ) août, 63-67

- 1690, juin, 168-174 — 23 juin,

174.175 — 2 juillet, 176-181 — 14 juillet, 182 — 18 juillet, 182.184 26 juillet, 188 — fin juillet (?), 188191 — lettres de, 1685, 5 novembre, 16 — 17 novembre, 16-17 — 4 décembre, 17 — 12 décembre, 17 — 1686,

22 janvier, 22 — 4 février, 25.26 --14 février, 28 — 20 février, 28-29

15 mars, 35 — 25 mars, 37 6 avril, 40 — 22 avril, 43-44 — 4 mai, 44 — 26 mai, 47 — 31 mai, 47 -

23 juin, 47-48 — 31 octobre, 50

1687, 11 mars, 54 — 9 mai, 54 6 juin, 56 — 25 juin, 57-58 — 15 juillet, 61-62 — mentions, 18, 19, 35.

(Catherine-Thérèse de MATIGNON-

THORIGNY, marquise de), 173.

SÉRON (docteur), 14.

Sirdorg, 234.

SOCRATE, 49.

SOISSONS (Uranie de LA CROPTE de BEAU-

VAIS, comtesse de), 294, 295, 299.

Sommières, 67.

Sorbonne, 36, 43, 240.

SOUBISE (Anne et sa fille Anne-Margue-

rite de ROHAN-), 315.

Strasbourg, 276.

TALMOND (Frédéric-Guillaume et Henri de LA TRÉMOILLE, princes de), 69. TARDE (Jean), 236.

Trmpé, 49, 71.

TIII.111,SE (sainte), 272, 809.

Toul, 281.

TM/LOURE (Louis-Alexandre, comte de), 313.

Trianon, 153.

Toueisoni (Louis) : lettre* à, 1693, 9 octobre, 267-268 — 1694, 6 novembre, 301-302 — leurre de, 1676, 7 novern. bre, 12 — (?) 1686, 29 septembre, 4849 — 1688, 31 juillet, 74 — à Claude LE PELETIER, 29 octobre, 79 — 1689, avril, 91 — août, 128-130 — 1690, 30 septembre, 196 — 10 novembre, 200-201 — 28 novembre, 203 — 1693, 20 octobre, 268 — 1694, à GODET DESMARAIS, 23 juin, 290-291 — 6 novembre, 313 — 1695, 29 janvier, 319 — mentions, 9, 200, 294.

Tuncs, 49.

ULYSSE, 244.

URBAIN V, 236.

UzÈs (Julie-Marie de SAINTE-MAURE, duchesse d' ), 16.

Val-de-Grâce, 265.

VAUX (Louis-Nicolas FOUCQUET, comte

de), 104, 114, 148.

Vaux, 160.

Versailles, 73, 91, 108, 131, 132, 133,

194, 199, 208, 243, 244, 250, 259,

263, 264, 290, 299.

VIBRAYE (Polyxène LE COIGNEUX de

BELABRE, marquise de ), 15.

Vienne, 285.

Vienne (Concile de), 285.

Vienne (rivière), 67.

VIGUIER, 236.

VILLEROY (Nicolas de NEUFVILLE de) et

son fils Charles, 235.

VILLETTE (Philippe I LE VALOIS, mar-

quis de), 17, 22.

VIRGILE, 184, 199.

VOSSAI (CHASTAIGNER de), 45, 46.

Westphalie, 276. ZÉBÉDÉE, 310.

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES

1. Au MARQUIS ANTOINE DE FÉNELON (1670-1672 ?)

2. Au MÊME, 13 juillet 1674

3. Au CHANOINE R. DE FOUILLAC, 28 février 1675

3 A. M. TRONSON A FÉNELON, 7 novembre 1676

4. A [L.A. DE NOAILLES ?], décembre 1678

p. m. A L'ABBÉ DE LANGERON, 24 août 1680, cf. 1684.

5. A LA MARQUISE DE LAVAL, 22 mai 1681

6. A LA MÊME, 16 juin 1681 14

p. m LE P. MORET (? ) A Mme DE BEAUVILLIER, avant le 30 juin 1683 (O. F., Spir. XXXIX) : cf. notre t. I, pp. 199-208.

7. A L'ABBÉ DE LANGERON, 24 août 1684 15

7 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 5 novembre 1685 16

7 B. LE MÊME AU MÊME, 17 novembre 1685 16

7 C. LE MÊME AU MÊME, 4 décembre 1685 17

7 D. LE MÊME AU MÊME, 12 décembre 1685 17

8. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER, 28 décembre 1685 17

9. A LA MÊME, 16 janvier 1686 19

9 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 22 janvier 1686 22

10. A SEIGNELAY, 28 janvier 1686 23

10 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 4 février 1686 25

11. A SEIGNELAY, 7 février 1686 26

11 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 14 février 1686 28

11 B. LE MÊME AU MÊME, 20 février 1686 28

12. A SEIGNELAY, 26 février 1686 29

13. Au MÊME, 8 mars 1686 31

14. A BOSSUET, 8 mars 1686 34

14 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 15 mars 1686 35

15. A SEIGNELAY, 23 mars 1686 36

15 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 25 mars 1686 37

16. A SEIGNELAY, 29 mars 1686 37

16 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 6 avril 1686 40

17. A SEIGNELAY, 7 avril 1686 40

18. Au MÊME, 21 avril 1686 41

18 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 22 avril 1686 43

18 B. LE MÊME AU MÊME, 4 mai 1686 44

19. A SEIGNELAY, 9 mai 1686 44

20. Au MÊME, 11 mai 1686 45

21. Au MÊME, 23 mai 1686 46

21 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 26 mai 1686 47

21 B. LE MÊME AU MÊME, 31 mai 1686 47

21 C. LE MÊME AU MÊME, 23 juin 1686 47

21 D. M. TRONSON A [FÉNELON ?], 29 septembre 1686 48

22. A BOSSUET, 9 octobre [1686 ?] 49

22 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 31 octobre 1686 50

23. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 10 décembre 1686. Pourrrait être du 10

ou 11 décembre 1691 50

24. A UNE OFFICIÈRE DES NOUVELLES CATHOLIQUES (1686 ou 1687) 51

25. A UNE NOUVELLE CATHOLIQUE, janvier (1687 ?) 5

26. A SEIGNELAY, 28 février 1687

26 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 11 mars 1687

26 B. LE MÊME AU MÊME, 9 mai 1687

p. In. J.-J. BOILEAU (? ) AU DUC DE CHEVREUSE, 18 mai 1687 (0. F., t. VII,

p. 201) : cf. notre t. I, pp. 209.214.

27. A SEIGNELAY, 26 mai 1687

p. m. J.-J. BOILEAU (? ) AU DUC DE CHEVREUSE, 28 mai 1687 (0. F., t. VII, pp, 199 sq.) : cf. notre t. I, pp. 214-218.

27 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 6 juin 1687

28. A SEIGNELAY, juin ? 1687

28 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 25 juin 1687

29. A SEIGNELAY, 29 juin 1687

30. Au MÊME, 14 juillet 1687

30 A. SEIGNELAY A FÉNELON, 15 juillet 1687

31. A SEIGNELAY, 30 juillet 1687

32. MÉMOIRE POUR SEIGNELAY, 10 août (?) 1687

33. A FR. DE FÉNELON, ÉVÊQUE DE SARLAT, 8 (?) novembre 1687

34. A BOSSUET, 7 décembre 1687

35. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 29 décembre 1687

35 A. LE DOCTEUR L. CADIOT DE LA CLOSURE A FÉNELON, fin de 1687 ou

début de 1688

LANGERON A BOSSUET, 17 avril 1688; cette lettre contient en post-scriptum une longue glose de Fénelon sur l'Apocalypse (cf. supra, Chronologie).

36. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 11 juin 1688

36 A. M. TRONSON A FÉNELON, 31 juillet 1688

37. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN [DE PÉRAY], 21 août 1688 ? .

38. Au CHEVALIER COLBERT, septembre 1688 ?

39. Au DUC DE CHEVREUSE, 3 octobre 1688

)( p. ni. A Mme DE MAINTENON, 4 octobre 1688 : cf. 4 octobre 1689.

40. Au CHEVALIER COLBERT, 14 octobre 1688

40 A. M. TRONSON A CL. LE PELETIER, 29 octobre 1688

41. Au CHEVALIER COLBERT, 30 octobre 1688

p. m. BOURDALOUE A Mme DE MAINTENON, 30 octobre 1688 [LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 40-51].

42. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 17 novembre 1688

p. m. BOURDALOUE A Mme DE MAINTENON, 25 novembre 1688 [LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 52-55].

43. A UN FILS DE COLBERT, fin de 1688

44. A Mine GUYON, 2 décembre 1688

45. A LA MÊME, [janvier-février] 1689

46. A 1.A MÊME, 12 mars 1689

47. A Mme DE LA FILOLIE, 19 mars 1689

48. A Mme GUYON, [mars] 1689

49. A LA MÊME, 28 mars 1689

50. A LA MÊME, 8 avril 1689

51. A LA MÊME, 16 avril 1689

52. A LA MÊME, 22 avril 1689

52 A. M. TRONSON A FÉNELON, (10-30) avril 1689

53. A l‘Ime GUYON, 30 avril 1689

54. A LA MÊME, 6 mai 1689

55. A LA MÊME, 11 mai 1689

56. A LA MÊME, mai 1689

57. A LA MÊME, 25 mai 1689

p. m. A Mme DE LOUBERT, 30 mai et 15 juin 1689 [LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 161-176; auteur et dates nous paraissent également incertains].

58. Au CHEVALIER COLBERT, lir juin 1689

59. A Mme GUYON, 3 juin 1689 98

60. Au CHEVALIER COLBERT, 6 juin 1689 99

61. Au MÊME, 9 juin 1689 100

62. A ene GUYON, 9 juin 1689 101

55 63. A LA MÊME, 12 juin 1689 102

p. m. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 12 juin 1689 : cf. 11 juin 1690.

64. A Min° GUYON, 14 juin 1689 103

56 65. A LA MÊME, 16 juin 1689 104

57 66. Au DUC DE NOAILLES, 17 juin 1689 105

Mme 67. A M GUYON, 26 juin 1689

57 105

58 68. Au CHEVALIER COLBERT, 2 juillet 1689 106

60 69. A Mme GUYON, 4 juillet 1689. 107

70. A LA MÊME, 5 juillet 1689

61 108

62 71. A LA MÊME, 9 ou 10 juillet 1689 109

63 72. A LA MÊME, 11 juillet 1689 110

67 73. A LA MÊME, 17 juillet 1689 112

70 74. A LA MÊME, 18 juillet 1689 113

71 75. A LA MÊME, 22 juillet 1689 114

71

73

74

74

75

76

77 84. A LA MARQUISE DE LAVAL, 11 septembre 1689 131

79 85. A Mme GUYON, 12 septembre 1689 132

79 86. A LA MÊME, 1°' octobre 1689 133

y, 87. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 2 octobre 1689 134

88. A Mme DE MAINTENON, 4 octobre 1689 135

80

b`4". 89. A LA MARQUISE DE LAVAL, 6 octobre 1689 136

53

54

54

76. A LA MÊME, 26 juillet 1689 114

77. Au CHEVALIER COLBERT, 7 août 1689 117

78. Au CHEVALIER COLBERT, 1689 (?) : lettre spir. XXXV (O. F., t. VIII,

p. 474) dont l'autographe est au t. IX, ff. 64 sq. 118

79. A Mme GUYON, 11 août 1689 120

80. A LA MÊME, 12 août 1689 126

80 A. BOSSUET A Mme DE LAVAL, 19 août 1689 127

81. A Mm° GUYON, 21 août 1689 128

82. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 21 août 1689 128

82 A. M. TRONSON A FÉNELON, août 1689 128

83. A Mu" GUYON, 31 août 1689 130

90. A Mr"' GUYON, 10 octobre 1689 137

91. A LA MÊME, 16 octobre 1689 138

0 p. m. A. Mme DU PÉROU, 15 et 18 décembre 1689 [LAINGLots, Pages nouvelles,

pp. 171-188; oeuvres de Ma" DE MAINTENON].

93. A Mme GUYON, vers 25 décembre 1689 139

)(94. A Mme DE MAINTENON, 25 décembre 1689 140

95. A Mm° GUYON, 28 décembre 1689 140

A M"1° DE MAINTENON, « sur ses défauts y [janvier ? 1689] 141

97. A MW' GUYON, 12 janvier 1690 148

98. A LA MÊME, 28 janvier 1690 149

99. A LA MÊME, [début février 1690 ?] 149

A Mine DE MAINTENON, [vers février 1690 ?] 150

101. A Mme GUYON, 14 février 1690 151

102. A LA MÊME, 17 février 1690 151

103. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 23 février 1690 152

104. A Mme GUYON, 11 ? mars 1690 153

105. A LA MÊME, 14 mars 1690 154

106. A LA. MÊME, 16 mars 1690 155

107. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 21 mars 1690 155

108. A Mn" GUYON, 21 mars 1690 157

85

85

85

86

87

88

89

90

91

91

92

93

94

95

9()

82 (;* 92. A LA MÊME, [automne 1689] 139

83

336



109. A LA MÊME, 1.' avril 1690 157 J57 Y 159. A LA MÊME, [février (?) 1691] 214

(..110. A M"" DE MAINTENON, [2-5 avril 1690] 158 X 160. A LA MÊME, [27 février (?) 1691] 214

111. A Mn" GUYON, II avril 1690 159 '( p. m. A Mn" DE MAINTENON, 11 mars 1691 : cf. 2-5 avril 1690. 214

p. m. A I.A MARQUISE DL LAVAI., 7 avril 1690 : cf. 17 avril 1691. 16() e 161. A LA MÊME, [18-20 mars 1691] 215

112. A Mme GUYON, 17 avril 1690 16 I 'ne 162. A LA Name, 20 mars 1691 216

113. A SANTEUL, 18 avril 1690 162 163. A LA MARQUISE DE LAVAI., 31 mars 1691 217

114. A Mm* GuYoN, 25 avril 1690 162 164. A L'ABBÉ Dunois, 31 mars 1691 218

115. A LA MÊME, [avril-mai] 1690 163 )' p. m. A M. DE MAINTENON, mars 1691 [LANGLOIS, Pages nouvelles, 218

>116. A M"'" DE MAINTENON, [1"-10 mai] 1690 163 pp. 116 sqq.] : cf. octobre 1690. 218

117. Au DUC DE NOAILLES, 6 mai 1690 164 165. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE, 4 avril 1691 219

A18. A M"" DE MAINTENON, [10-14 mai 1690] 165 166. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 4 avril 1691 219

119. A Mme GUYON, 15 mai 1690 166 167. A LA MÊME, 6 avril 1691 220

120. A LA MIME,• 25 mai 1690 167 168. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE, 7 avril 1691 221

121. A LA MÊME, 31 mai 1690 168 Y169. A Mn" DE MAINTENON, [8-9 avril 1691] 222

122. A LA MÊME, non datée 174 '/170. A LA MÊME, 12 avril 1691 222

123. A LA MÊME, non datée 175 171. A LA COMTESSE DE LAVAL, 17 avril 1691 222

124. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 11 juin [1690 ?] 176 182 182 184 172. A L'ABBÉ Dunois, [18] mai 1691 223

125. Au DUC DE NOAILLES, 18 juin 1690 184 173. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 1" juin 1691 [ex 10 juin 1695] 223

126. A SEIGNELAY, juin (?) 1690 185 ‘, 174. A Mn" DE MAINTENON, [1".-7 juin 1691] 225

127. Au MÊME, 23 juin 1690 186 175. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 2 juin 1691 226

128. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 27 juin 1690 188 175 bis. A LA MÊME : a Tandis que nous demeurons n 226

129. A SEIGNELAY, 2 juillet 1690 188 p. m. A LA MÊME, 17 juin 1691 : cf. 17 juin 1692 229

130. Au MÊME, 14 juillet 1690 191 176. A LA MÊME, 23 juin 1691 230

131. Au MÊME, 18 juillet 1690 192 177. A L'ABBÉ Dunois, 18 juillet 1691 230

132. A SANTEUL, [début de l'été] 1690 192 177 A. L'ABBÉ Dunois A FÉNELON, 6 août 1691 230

133. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE, 20 juillet 1690 194 178. Au DUC DE NOAILLES, 8 août 1691 231

134. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 22 juillet 1690 195 179. A L'ABBÉ Dunois, 12 août 1691 231

135. Au DUC DE NOAILLES, 22 juillet 1690 196 p. ni. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 9 et 17 septembre 1691 : cf. 1692. 232

136. A SEIGNELAY, 26 juillet 1690 196 180. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 20 septembre 1691 232

137. Au NIÉ«, fin juillet (?) 1690 198 181. A enn DE MAINTENON, [21-26 septembre 1691] 232

138. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE, 27 juillet 1690 199 182. A LA MÈRE MARIE DU SAINT-SACREMENT, fin de septembre 1691 233

139. A 1.A COMTESSE DE GRAMONT, 29 juillet 1690 199 183. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 16 octobre 1691 233

)1140. A Me"' DE MAINTENON, 3 septembre 1690 (datée du 8 par GOSSELIN) 200 184. A Mn" DE LA FILOLIE, 10 novembre [1691 ?] 234

141. Au DUC DE NOAILLES, 8 septembre 1690 200 p. in. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 15 novembre 1691 ? : cf. 1693. 234

142. Au CHANOINE DE FOUILLAC, 8 septembre 1690 201 185. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 30 novembre 1691 236

143. Au DUC DE NOAILLES, [septembre 1690] 201 186. A LA MÊME, 22 décembre 1691 238

143 A. M. TRONSON A FÉNELON, 30 septembre 1690 202 p. m. A Mm° DE VEILIIANT, décembre 1691 [LANGLois, Pages nouvelles 238

'144. A Mn" DE MAINTENON, [début d'octobre 1690] 203 pp. 189-199, l'attribue sains raison à Fénelon]. 239

145. Au DUC DE NOAILLES, 12 octobre 1690 203 187. A Mn" DE MAINTENON, [1691] 239

146. A SANTEUL, 18 octobre 1690 205 188. A Mine DE LA MAISONFORT, 28 janvier 1692 240

147. A LA MARQUISE DE LAVAL, 26 octobre 1690 206 189. A M"" DE MAINTENON, 2 février 1692 241

p. m. Au CHANOINE DE FOUILLAC, 8 novembre 1690 : cf. 8 septembre 1690. 207 189 A. LE CHANOINE ARNAUD DE GgRARD-LATOUR A FÉNELON, 6 février 1692 241

>9147 A. Mil" DE MAINTENON A FÉNELON, 8 novembre 1690 209 190. A Mn" DE LA MAISONFORT, 29 février 1692 242

147 B. M. TRONSON A FÉNELON, 10 novembre 1690 211 191. A BOSSUET, 3 mars 1692 243

148. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 14 novembre 1690 [ex 4 novembre 1692] 212 192. A Mn" DE LA MAISONFORT, 3 mars 1692 244

149. A LA MÊME, 17 novembre 1690 213 193. A M"" DE LA FILOLIE, 6 mars 1692. 245

150. A LA MÊME, 19 novembre 1690 194. A Mn" DE MAINTENON, 12 mars 1692

150 A. M. TRONSON A FÉNELON, 28 novembre 1690 195. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 21 mars 1692

151. A Mn" DE LA MAISONFORT, 17 décembre 1690 196. A BOSSUET, 23 mars 1692

152. A LA MARQUISE DE LAVAL, 19 décembre 1690 v197. A WB' DE MAINTENON, 24 mars 1692

153. A LA DUCHESSE DE NOAILLES, [1690 ?] 198. A LA MÊME, 3 ou 4 avril 1692

154. Mme DE MAINTENON, [1690 ?] 199. A J.-N. COLBERT, archevêque de Rouen, 8 avril 1692

. A LA MÊME, [avant le 18 janvier ?] 1691 200. A BOSSUET, 25 avril 1692

156. A LA MÊME, [entre le 18 et le 24 janvier ?] 1691 201. Au MÊME, 4 mai 1692

157. A LA MARQUISE DE LAVAL, 30 janvier 1691 202. A M"" DE MAINTENON, 25 mai 1692

Y158. A Mn" DE MAINTENON, vers le 23 février 1691 203. A Mme DE LA MAISONFORT, 7 juin 1692

165 238

166 244

192

338 TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 339

204. A LA MÊME, 12 juin 1692 246 256. A M.-C. DE SALM, 2 avril 1694 282

205. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 17 juin 1692 [ex 1691] 247 257. A Mme DE LA MAISONFORT, 17 avril 1694 283

206. A LA MARQUISE DE LAVAL, 7 juillet 1692 248 258. A M.-C. DE SALM, 27 avril 1694 283

207. A LA MÊME, 10 juillet 1692 248 p. m. A LA SŒUR DE FONTAINES, avril 1694 [LANGLOIS, Pages nouvelles,

208. A Mme DE LA MAISONFORT, 10 juillet 1692 249 pp. 273-276, l'attribue sans raison à Fénelon].

209. A LA MÊME. 14 juillet 1692 249 259. A Mme DE MAINTENON, 7 (?) mai 1694 283

P. m. A LA MARQUISE DE LAVAL, 24 juillet : cf. 1694. 250 259 A. SENTIMENTS DE M. L'ÉVÊQUE DE CHARTRES 285

210. Au MARÉCHAL DE BELLEFONDS, 8 août 1692 250 260. Au CHEVALIER H.-J. DE FÉNELON, 4 juin 1694 287

210 A. HENRI DAGUESSEAU A FÉNELON, 5 septembre 1692 251 261. A LA MARQUISE DE LAVAL, 7 juin 1694 287

211. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 9 septembre 1692 [ex 1691] 251 262. A LA MÊME, 13 juin 1694 288

212. A LA MARQUISE DE LAVAL, 12 septembre 1692 252 263. A LA MÊME, 16 juin 1694 288

213. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 17 septembre 1692 ex 1691 252 264. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 18 juin 1694 289

/214. A Mme DE MAINTENON, 26 septembre 1692 253 265. A LA MARQUISE DE LAVAL, 23 juin 1694 289

215. A LA COMTESSE DE GRAMONT, ler novembre 1692 253 266. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 23 juin 1694 290

p. m. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 4 novembre 1692 ? : cf. 14 novembre 1690. 254 266 A. M. TRONSON A GODET-DESMARAIS, ÉVÊQUE DE CHARTRES 290

216. A LA MÊME, 12 novembre 1692 254 267. A LA MARQUISE DE LAVAL, 26 juin 1694 291

217. A ROBERT DE GAIGNIÈRES, 11 décembre 1692 255 268. A LA MÊME, 6 juillet 1694 292

->/218. A Mme DE MAINTENON, 1" janvier 1693 255 p. m. Au CHEVALIER DE FÉNELON, 6 juillet 1694, cf. 1693.

219. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 25 janvier 1693 256 269. A LA MARQUISE DE LAVAL, 9 juillet 1694 293

'/220. A Mme DE MAINTENON, 2 février 1693 256 270. A LA MÊME, 13 juillet 1694 293

221. A R. DE GAIGNIÈRES, 17 février 1693 257 271. A BOSSUET, 14 juillet 1694 294

222. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 28 mars 1693 258 272. A LA MARQUISE DE LAVAL, 20 juillet 1694 294

223. A Mme DE LA MAISONFORT, 5 avril 1693 258 273. A LA MÊME, 21 juillet 1694 295

224. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 23 avril 1693 258 274. A LA MÊME, 24 juillet 1694 295

225. A Mme DE LA MAISONFORT, 2 mai 1693 259 275. A LA MÊME, 25 juillet 1694 295

226. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 5 mai 1693 259 276. Au CHEVALIER DE FÉNELON, 25 juillet 1694 296

227. A M.-C. DE SALM, 6 mai 1693 260 277. A BOSSUET, 28 juillet 1694 296

228. A R. DE GAIGNIÈRES, 15 mai 1693 260 278. A LA MARQUISE DE LAVAL, 29 juillet 1694 298

y 229. A Mme DE MAINTENON, 25 mai 1693 261 279. A LA MÊME, 1" août 1694 298

230. A Mme DE LA MAISONFORT, 24 juin 1693 262 280. A LA MÊME, 15 août 1694 299

231. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 27 juin 1693 262 281. A LA MÊME, 14 septembre 1694 299

232. Au CHEVALIER H.-J. DE FÉNELON, 6 juillet 1693 263 282. A LA DUCHESSE DE CHEVREUSE, 20 septembre 1694 300

233. A M.-C. DE SALM, 14 juillet 1693 263 283. Au MARQUIS DE BLAINVILLE, 20 septembre 1694 300

234. A R. DE GAIGNIÈRES, 24 juillet 1693 264 p. m. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 11-16 octobre 1694, cf. 1696.

235. A LA MARQUISE DE LAVAL, 29 juillet 1693 264 284. Au CHEVALIER DE FÉNELON, 5 novembre 1694 301

236. A M.-C. DE SALM, 5 août 1693 265 285. A M. TRONSON, 6 novembre 1694 301

237. A H. DE NAYS-CANDAU, 6 août 1693 265 285 bis. A M. TRONSON, Explication de quelques expressions 302

238. A M.-C. DE SALM, (août 1693 ?) 266 285 A. M. TRONSON A FÉNELON, 6 novembre 1694 313

239. A LA MARQUISE DE LAVAI., 14 septembre 1693 266 p. m. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 17 novembre 1694, cf. supra, 17 novembre 1688.

240. A M.-C. DE SALM, 17 septembre 1693 267 286. A BOSSUET, 12 décembre 1694 313

241. A R. DE GAIGNIÈRES, 18 septembre 1693 267 287. A YI"' DE LA MAISONFORT, 13 décembre 1694 314

242. A Mme DE LA MAISONFORT, 26 septembre 1693 268 288. A BOSSUET, 16 décembre 1694 314

243. A M. TRONSON, 9 octobre 1693 268 289. Au MÊME, 16 décembre 1694 315

243 A. M. TRONSON A FÉNELON, 20 octobre 1693 269 290. A GAIGNIÈRES, 29 décembre 1694 316

244. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 15 novembre 1693, ex 1691 271 291. A DOM J. MABILLON, 2 janvier 1695 316

')."245. A Mme DE MAINTENON, 20 novembre 1693 273 292. A LA MARQUISE DE LAVAL, 21 janvier 1695 317

Y246. A LA MÊME, 26 novembre 1693 273 293. A GAIGNIÈRES, 21 janvier 1695 317

247. A LA MARQUISE DE LAVAL, 5 décembre 1693 274 294. A BOSSUET, 26 janvier 1695 318

248. A M.-C. DE SALM, 13 décembre 1693 280 295. A DOM LAMY, 29 janvier 1695 319

249. LETTRE ANONYME A LOUIS XIV, décembre 1693 - janvier 1694 280 295 A. M. TRONSON A FÉNELON, 29 janvier 1695 319

250. A M.-C. DE SALM, 2 janvier 1694 281 296. Au DUC DE BEAUVILLIER, (1690-1695) 319

251. A LA MARQUISE DE LAVAL, 15 janvier 1694 281 297. A R. DE GAIGNIÈRES, 15 mars 321

252. A DOM J. MABILLON, 28 janvier 1694 282 298. Aux CONSULS DE SAINT-CÉRÉ, 25 mai (1690-1694) 321

253. A M.-C. DE SALM, 30 janvier 1694 282 299. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 28 mai 321

254. A LA MÊME, 24 février 1694 300. A LA MÊME, 22 juin 323

255. A Nre DE LA MAISONFORT, 10 man 1694 INDEX 325

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 333

Il existe des annotations DT (illisibles)



J.F. Editions-Impressions, 14, rue Idrac, Toulouse — 9947-72

P

CORRESPONDANCE

DE

FÉNELON

notes




Tome IV De l'épiscopat à l'exil (4 Février 1695 - 3 Août 1697)



De l'épiscopat à l'exil

(4 Février 1695 - 3 Août 1697)

Texte établi

par Jean ORCIBAL

PARIS

ÉDITIONS KLINCKSIECK

1976

301. A LA MARQUISE DE LAVAL (1).

A Versailles, 4 février [1695].

Le Roi m'a nommé aujourd'hui archevêque de Cambray. Je me hâte, ma chère soeur, de vous le dire, comptant sur l'amitié avec laquelle vous y prendrez part. Je demeure précepteur des princes, à condition de partager ma résidence entre mon diocèse, qui n'est qu'à trente-cinq lieues d'ici, et ma fonction pour les études. Jugez combien je suis comblé de telles grâces (2). Que ceci soit, s'il vous plaît, pour mon frère et pour ma soeur de La Filolie, si elle est auprès de vous. Je suis à vous, ma chère soeur, comme j'y dois être à jamais.

302. Au PRINCE H.J. DE CONDÉ.

A Versailles, 6 février [1695].

La loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des élinéas 2 et 3 de l'article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants-droit ou ayants-cause, est illicite » (alinéa 1" de l'article 40).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code Pénal.

La Correspondance de Fénelon : ISBN 2-252-01681-7

Tome IV : ISBN 2-2524)1679-5

e Editions Klincksieck - Paris, x1976

Printed in France.

Monseigneur,

Je ne puis être surpris des bontés de Votre Altesse, tant elle m'y a accoutumé ; mais je puis assurer que l'habitude ne diminue en rien la vivacité de la reconnaissance ni le profond respect avec lequel je serai toute ma vie,

Monseigneur, de Votre Altesse, le très humble et très obéissant serviteur.

FR. DE FÉNELON, N. A. DE CAMBRAY.

302 bis. LE DUC DE BOURGOGNE AU PAPE INNOCENT XII.

Versailles, 9 février [1695].

Très saint Père,

C'est une grande joie pour moi que de commencer à assurer Votre Sainteté du respect filial que j'ai pour elle, et du zèle avec lequel je suis attaché au Saint-Siège. L'abbé de Fénelon mon précepteur, qui a pris

8 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 février 1695 17 février 1695 TEXTE 9

de grands soins pour m'inspirer ces sentiments de religion, vient d'être nommé par le Roi mon seigneur à l'archevêché de Cambray : il a beaucoup de naissance, mais très peu de biens ; et je serais fort obligé à Votre Sainteté si elle avait la bonté d'accorder le gratis à un homme qui m'a rendu de si utiles services. Cette première grâce est une des plus touchantes que Votre Sainteté puisse me faire.

Je suis, Très saint Père, de Votre Sainteté, le très humble et très dévot fils.

LOUIS, DUC DE BOURGOGNE (1).

303. A DOM J. MABILLON.

10 février [1695].

Vous ne sauriez, mon Révérend Père, me parler avec trop de liberté et de confiance. Je suis charmé de voir dans vos lettres votre amour pour l'Eglise et votre amitié pour moi (1). Le Roi a voulu absolument que je conservasse le titre de précepteur des princes, pour diriger leurs études, pour conserver leur confiance, et pour ne rien déranger par rapport aux gens de mérite qui y sont appliqués de concert avec moi, et qui ne seraient pas de même avec un autre. Je résiderai neuf mois à Cambray, et je donnerai trois mois en divers petits voyages à ma fonction de précepteur. C'est obéir au Roi et n'user pas de toute la liberté que le concile de Trente me pourrait donner. Encore même n'est-ce pas pour toujours. M. le D. de Bourgogne a treize ans. Voilà, mon cher Père, un compte que je vous rends avec confiance. Priez pour moi, et aimez toujours l'homme du monde qui est avec le plus de vénération votre très humble et très obéissant serviteur. A Versailles, 10 février.

L'ABBÉ DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

304. A MARIE-CHRISTINE DE SALM.

12 février [1695].

Toutes les marques de l'honneur de votre souvenir et de votre bonté pour moi, Madame, me donnent une sensible joie. Vous savez que les prospérités du monde, quelque grandes qu'elles paraissent, n'ont rien de solide. C'est un embarras, c'est un péril. H faut prier pour ceux qui y sont. J'attends, Madame, cette grâce de votre charité. Rien ne peut surpasser le respect avec lequel je serai toute ma vie votre très humble et très obéissant serviteur.

305. A Mme DE LA MAISONFORT.

17 février [1695] (1).

Taisez-vous le plus que vous pourrez. Ce silence ne doit point être une dissimulation; ce doit être recueillement, défiance de vous-même, renoncement à vos propres lumières, docilité pour celles d'autrui. Souvenez-vous que vous manquez à (2) Dieu toutes les fois que vous hésitez à lui sacrifier toutes les consolations dont vous êtes privée. Le service de Dieu ne consiste ni en paroles, ni en sentiments vagues, ni en affections sensibles, ni en belles imaginations, ni en grandes pensées, mais en bonnes oeuvres. Se taire, obéir, se contraindre; renoncer à son goût aussi bien qu'à sa volonté dans toutes les occasions les plus difficiles; ne se décourager ni se flatter; embrasser la croix, et compter qu'on ne trouve Dieu que par elle : voilà, madame, la vérité du royaume de Dieu au dedans de nous. C'est l'adoration en esprit et en vérité (3). Observez votre règle; elle est le pur Evangile pour vous. Ecoutez vos supérieurs; ils sont pour vous Dieu même.

Etes-vous sur la terre pour vous contenter ? Jésus-Christ, dit saint Paul (4), n'a point voulu se plaire à lui-même. Eh ! qui êtes-vous pour le vouloir ? Vous cherchez la volonté de Dieu; et quand la ferez-vous mieux, que quand vous ne ferez point la vôtre ? L'oraison n'est solide qu'autant qu'elle est la mort à soi-même, à ses goûts, et même à sa perfection, en tant (5) qu'on la regarde comme sa propre excellence, et non comme la pure volonté de Dieu. Tout est fait pour vous, pourvu que vous obéissiez et que vous portiez les autres à faire de même.

Quand vous aurez des répugnances, ouvrez simplement votre coeur, non pour être ménagée ni flattée, mais pour n'avoir point de réserve; ensuite ne vous écoutez plus vous-même. Les répugnances viennent de la propre volonté et de l'attachement à notre sens. Il faut se plier à tout, et se briser jusqu'à ce qu'on soit souple en tout sens. Pour vos fautes, je n'en suis point surpris; mais je remercie Dieu de ce que vous les connaissez, sans vous flatter ni vous décourager. Reprenez toujours courage, et ne cessez point de vouloir vous vaincre; mais faites-le sans chagrin, ni âpreté, ni confiance en vous-même. Profitez de l'humiliation de vos fautes et de l'expérience de votre infidélité, sans vous relâcher pour la correction.

Je suis plein de reconnaissance pour la bonté avec laquelle vous prenez part à la grâce que le Roi m'a faite (6). C'est une des plus grandes qu'on

10 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 17 février 1695 21 février 1695 TEXTE 11

puisse recevoir des hommes; mais tout ce que les hommes donnent n'est que vanité et affliction d'esprit, selon les termes de l'Ecclésiaste (7). II faut regarder tout ceci comme un pesant fardeau, et ne songer qu'à le porter fidèlement. Me voilà dans la condition de saint Pierre : Quand vous étiez jeune, lui dit Jésus-Christ, vous alliez où vous vouliez; mais en vieillissant, vous serez ceint par un autre, qui vous mènera malgré vous (8). J'ai passé une jeunesse douce, libre, pleine d'études agréables et de commerces avec des amis délicieux (9). J'entre dans un état de servitude perpétuelle en terre étrangère (10). Quelquefois je sens un peu ce changement: mais je serais bien fâché de tenir ni à ma santé, ni à ma liberté, ni à mes amis. ni à aucune consolation. Faites de même, je vous en conjure. Ne regrettez jamais dans le désert les oignons d'Egypte : la manne journalière remplira tous les besoins de votre coeur (11), et vous n'avez qu'à marcher en esprit de foi vers la terre promise. Ecoutez Dieu. et ne vous écoutez jamais vous-même: soyez soumise et docile; aimez et souffrez beaucoup: parlez peu : que le sel de la sagesse soit dans vos paroles: je dis. de la sagesse qui est selon Dieu (12).

305 A. LE MAGISTRAT DE CAMBRAI A FÉNELON.

Cambrai, ce 17 février [1695].

Monseigneur,

La joie que nous avons, et tous nos citoyens aussi, de vous avoir pour archevêque est trop grande pour pouvoir se contenir plus longtemps et pour différer davantage à Vous assurer de nos vénérations.

Les rares qualités que Votre Grandeur possède et qui ont déterminé le Roi à faire choix de Votre Personne pour remplir cette éminente Dignité, nous font espérer que la ville de Cambray n'aura jamais été si heureuse qu'elle le va être sous un si digne prélat. On ne saurait exprimer l'impatience que tout ce peuple. et nous particulièrement, avons de Vous voir ici, et de donner des marques plus effectives du respect et de la soumission avec laquelle nous sommes, Monseigneur, de Votre Grandeur, les très humbles et très obéissants serviteurs.

A. de Layreiez, prévost;

R. de Francqueville, A. Canonne, F. Le Sart, G. Foulon de Parfonval,

L. Driancourt, N. Lemerchier. J. Bourdon, J. Guilbert, J. de Hennin, J. Grenet, J. Manet, H. de Baralles, F. Desgruseliers, L. de Francqueville, échevins.

306. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 18 février [1695].

Mille remerciments, ma chère soeur, de vos amitiés (1); il me tarde de vous voir, et mon frère aussi. Mais ne vous hâtez point; faites à loisir toutes vos affaires, pendant que vous êtes dans vos terres (2). Je ne me suis pressé pour aucun choix de domestiques. Je ne songe point à prendre un écuyer. J'aime bien mieux chercher à placer Lalande (3). Je le préférerais à un autre, s'il fallait que j'en prisse un. Pour le maître d'hôtel (4), j'attendrai votre retour, si vous devez revenir à Pâques (5). Je ferai là-dessus ce que vous me conseillerez. Je prendrai le frère de Reyau (6) quand vous voudrez me l'envoyer. Je ferai faire des livrées. Me voilà ruiné à force d'être riche (7). Pour le valet de chambre dont vous me parlez, je verrai si j'en ai besoin (8) : je voudrais bien le voir. J'embrasse votre petit bonhomme (9) que j'aime fort, et je suis sans réserve tout à ma très chère soeur.

307. Au CHAPITRE DE TOURNAI.

18 février [1695].

Messieurs,

On ne peut être plus reconnaissant que je le suis de l'excès d'honnêteté avec lequel vous m'avez fait l'honneur de prendre part à la grâce que le Roi m'a faite. Je tâcherai en toute occasion d'imiter les exemples de feu Monsgr l'archevêque de Cambray (1), et de n'avoir pas moins de zèle que lui pour tout ce qui regarde votre vénérable corps. Je me trouverai fort heureux, Messieurs, si je puis obtenir par là que vous m'aimiez un peu. Je le désire de tout mon coeur, et on ne peut estimer plus que je le fais cette grâce que je vous demande. C'est avec une sincérité parfaite que je serai toute ma vie, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Versailles, 18 février. L'ABBÉ DE FÉNELON,

N. ARCH. DE CAMBRAY.

308. A JACQUES-JOSEPH DE GOURGUES, ÉVÊQUE DE BAZAS. 21 février [1695].

Votre attention à tout ce qui me regarde fait sur moi, Monseigneur, toute l'impression qu'elle y doit faire. J'en suis très reconnaissant et

12 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 21 février 1695 Fin février 1695 TEXTE 13

c'est une circonstance très agréable des grâces du Roi en ma faveur que de m'attirer si souvent des marques très obligeantes de l'honneur de votre souvenir. Je suis, Monseigneur, avec un respect très sincère, votre très humble et très obéissant serviteur. 310 A. J. J. BOILEAU (1) A FÉNELON. [Fin février 1695].

L'ABBÉ DE FÉNELON,

Versailles, 21 février. N. ARCH. DE CAMBRAY.

309. A MM. LES CHATELAIN (1) ET ÉCHEVINS DE LA VILLE DE

CATEAU-CAMBRÉSIS.

A Versailles, 22 février [1695].

J'ai une double joie, Messieurs, de recevoir des marques d'honnêteté de votre part et de pouvoir vous assurer que le Roi vous conserve dans la possession de vos franchises. M. de Pontchartrain m'a promis d'imposer à cet égard silence aux traitants; rien ne pouvait me faire plus de plaisir que d'avoir, immédiatement après ma nomination, cette occasion de m'attirer votre amitié et de vous persuader de la mienne. Je souhaiterais de tout mon coeur, Messieurs, de pouvoir vous témoigner par des services plus importants avec quelle sincérité de coeur je veux être toute ma vie tout à vous.

L'ABBÉ DE FÉNELON, N. A L'ARCHEVÊCHÉ DE CAMBRAY.

310. Aux ÉCHEVINS DE CAMBRAI.

A Versailles, 23 février [1695].

Je vous suis très obligé, Messieurs, de l'extrême honnêteté avec laquelle vous prenez part à la grâce que le Roi m'a faite, et je n'oublierai de ma vie un procédé si obligeant. Le mien à votre égard ne tendra jamais qu'à vous prévenir à mon tour par toutes les marques d'estime et de cordialité. Je ne saurais jamais vous en donner autant que je le souhaite. Ne doutez donc pas, s'il vous plaît, du zèle avec lequel je suis déjà sans compliment tout à chacun de vous, Messieurs, en particulier.

L'ABBÉ DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

Ne connaissant personne dans l'Eglise de Cambray (2), Monseigneur, souffrez que je m'adresse à vous, que je dois regarder désormais comme l'Ange de cette Eglise (3), pour me conjouir avec elle du bonheur dont elle va jouir. Le grand sujet de joie pour de vrais fidèles, c'est d'avoir un Pasteur selon le coeur de Jésus-Christ : un Pasteur de ce caractère ne pense qu'à paître son troupeau dans la vérité et dans la justice, et ne pense jamais à se paître lui-même, en satisfaisant sa cupidité. Un tel Pasteur a toute la lumière requise pour ramener dans la voie les brebis qui s'égarent, et pour y conduire celles qui y marchent. Il a de la force pour porter celles qui sont fatiguées, de l'adresse et de la compassion pour traiter celles qui sont blessées, de la vigilance et du courage, soit pour repousser les loups du bercail, soit pour leur arracher leur proie, aux termes d'un prophète (4), ne fût-ce qu'une cuisse sanglante ou la peau déchirée. Un tel Pasteur a la charité, la prudence, et le rare secret de discipliner et de réunir les chiens gardiens du troupeau, qui s'entre-battent quelquefois, au lieu de défendre les ouailles qu'on leur a confiées. J'ose promettre maintenant, avec la grâce de Jésus-Christ, un tel Pasteur au diocèse de Cambray; et par l'intérêt que vous allez prendre à ce diocèse, Monseigneur, je crois que vous voudrez bien recevoir mon compliment et dégager ma parole.

D'autres pourront vous témoigner leur joie de la qualité de Prince de l'Empire, que cette église vous va procurer; pour moi, je me renferme à me réjouir du bien que vous allez procurer à cette église. Vous ne me pardonneriez pas des sentiments trop humains. Je les ai pourtant, ces sentiments, je l'avoue; mais si je n'ai pas assez de foi pour les anéantir dans mon coeur, je dois au moins avoir assez de discrétion pour les supprimer en vous en parlant. Vous connaissez trop bien, Monseigneur, l'éminence et les devoirs de l'Episcopat, pour vous laisser flatter par le faible éclat d'une dignité séculière. Etre établi par le Saint-Esprit pour conduire au royaume éternel l'Eglise rachetée par le sang d'un Dieu, être le vicaire de l'autorité et de l'amour de Jésus-Christ envers les hommes : c'est là ce qui pourrait flatter une âme noble qui sent la solide grandeur : c'est ce qui la pourrait élever jusqu'au ciel, selon l'expression de l'Ecriture (5), si les périls et les obligations de ce ministère auguste ne la faisaient rentrer jusqu'au centre de la terre. Un Apôtre, qui, par un saint orgueil, regarde comme du fumier tout ce qu'il y a de grand dans le monde (6), quand il le compare avec le don de Jésus-Christ; un Apôtre tremble, s'humilie profondément, ne croit jamais s'être assez mortifié dès qu'il pense à l'engagement qu'il a contracté, et dont il doit rendre dans quelques instants un compte si redoutable.

14 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Fin février 1695 8 mars 1695 TEXTE 15

Fussiez-vous Timothée, Monseigneur; fussiez-vous Paul, vous gémiriez, je m'assure, sous ce fardeau majestueux, mais accablant, dont vous venez d'être chargé ; l'étendue et la sublimité de vos lumières, la pureté de vos moeurs, me donnent une extrême confiance ; mais je vous avoue que votre périlleuse dignité et mon attachement me donnent quelque alarme (7). L'espérance et la crainte seraient moins vives, et je serais plus tranquille si je n'étais pas au point que je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

311. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Paris, 4 mars [1695].

Je vous écris, ma C[hère] S [ceux], de Paris où mes affaires (1) m'ont obligé de venir faire un tour. Mandez-moi de vos nouvelles, qui me feront beaucoup de plaisir. Quoique je sois toujours fort aise de vous voir, gardez-vous bien de hâter votre retour ; faites bien toutes vos affaires pendant que vous êtes sur les lieux. J'embrasse de tout mon coeur notre petit bonhomme et je le remercie de sa jolie lettre. J'ai bien des embarras qui m'empêchent de lui répondre. Je m'imagine que mon frère reviendra bientôt (2), et je serai fort aise de l'embrasser. Je suis toujours, comme je le dois, tout à ma C[hère] S[ oeur]. distincts ou n'en fasse pas, et demeure en quiétude, suivant que Dieu "y portera. Voilà sa dernière décision, pour elle et pour ses semblables. Il finit en disant : Ne vous en divertissez jamais. Vous jugez peut-être, Monseigneur, que cette règle ne regarde que l'oraison : c'est ce qui me paraît se réduire à une question de nom.

Pour le Bienheureux Jean de la Croix, il me semble clair qu'il ne veut point qu'on mélange la voie active avec la passive, quoiqu'il admette des actes distincts en tout état (8). Voilà ce qui me fait penser que vous ne devez pas dire positivement que les saints n'ont jamais rien dit d'un état où l'on ne s'excite plus. Qui dit une excitation, dit un effort pour se vaincre et pour entrer dans une disposition dont on est éloigné (9). L'âme habituellement unie à Dieu, et détachée de tout ce qui résiste à la grâce, doit avoir de plus en plus une facilité ou à demeurer unie, ou à se réunir sans effort. La grâce est plus forte, l'habitude plus grande, les obstacles bien moindres dans toute âme qui avance. Que sera-ce de celles qui sont en petit nombre dans un état si éminent ? Je ne demande pas qu'on décide pour cet état, ni qu'on explique l'oraison passive, puisque vous ne le voulez pas. Je conviens même que Dieu peut obliger en quelque occasion une telle âme à s'exciter, pour la tenir plus dépendante ; car je ne donne point de règles à Dieu. Mais je voudrais qu'on ne décidât rien là-dessus. Je veux, encore plus que tout le reste, me soumettre.

313. A BOSSUET.

312. A BOSSUET.

Je prends la liberté, Monseigneur, de vous supplier de ne mettre point dans les copies (1) ce que vous aviez mis d'abord sur un état où l'on ne s'excite plus, qui est que les auteurs de ta vie spirituelle n'en ont jamais parlé (2). Je me soumettrai là-dessus comme sur tout le reste (3) ; mais je vous supplie de considérer que je ne puis dans ma situation présente (4) signer, souscrire (5) par persuasion à cet endroit. Car je me souviens trop bien que Mad. de Chantal consultant saint François de Sales sur tous les actes les plus essentiels à la religion chrétienne et au salut, qu'elle assure ne pouvoir faire en la manière dont on les fait dans la grâce commune, il lui répond décisivement (6) de ne les plus faire qu'à mesure que Dieu l'y excitera, et de se tenir active ou passive suivant que Dieu la fera être (7). Il est, ce me semble, évident que ces dernières paroles ne peuvent signifier qu'elle soit tantôt dans l'état passif et tantôt dans l'actif ; mais seulement qu'elle fasse des actes

Dimanche, 6 mars [1695].

Mardi, 8 mars [1695].

Je croyais, Monseigneur, aller hier au soir chez vous, et recevoir vos ordres pour aujourd'hui ; mais je ne fus pas libre. Je comprends par votre dernier billet, que vous ne comptez pas que j'aille aujourd'hui à Issy, et que vous ne souhaitez que j'y aille que jeudi (1) pour la conclusion. Mandez-moi, s'il vous plaît, si j'ai bien compris. Je ferai tout ce que vous voudrez, sans réserve à l'extérieur et à l'intérieur. Pour le bienheureux Jean de la Croix, et pour saint François de Sales (2), j'écouterai avec docilité les endroits dont vous me voulez instruire ; mais il faut observer bien des circonstances (3). Si vous aviez la bonté de m'indiquer ces endroits (4) par avance, je les examinerais à loisir, sans envie de les éluder ni de disputer.

Pour l'excitation que j'exclus, elle ne regarde qu'un nombre d'âmes plus petit qu'on ne saurait s'imaginer. Je n'exclus qu'un effort qui interromprait l'occupation paisible. Je ne l'exclus qu'en supposant dans l'entière passiveté une inclination presque imperceptible de la grâce, qui est seulement plus parfaite que celle que vous admettez à tout moment

16 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 mars 1695 Mars 1695 TEXTE 17

dans la grâce commune. Je ne l'exclus qu'en supposant que cette libre quiétude est accompagnée de fréquents actes distincts qui sont non excités, c'est-à-dire auxquels l'âme se sent doucement inclinée, sans avoir besoin d'effort contre elle-même. Faute de ces signes (5), la quiétude me serait d'abord suspecte d'oisiveté et d'illusion. Quand ces signes y sont, ne font-ils pas la sûreté (6) ? Et que demandez-vous davantage ? Pourvu que les actes distincts se fassent toujours par la pente du coeur (7), qui est celle d'une habitude très forte de grâce, à quoi servirait de s'exciter et de troubler cet état ? Enfin il ne faut, ni donner pour règle à l'âme de ne s'exciter jamais, ni supposer absolument qu'elle ne le doit pas. Je crois bien que Dieu ne manquant jamais le premier, il ne cesse point d'agir de plus en plus, à mesure que l'âme se délaisse (8) plus purement à lui, et s'enfonce davantage dans l'habitude de son amour ; mais la moindre hésitation, qui est une infidélité dans cet état, peut suspendre l'opération divine, et réduire l'âme à s'exciter. De plus, Dieu, pour l'éprouver, ou pour elle ou pour les autres, peut la mettre dans la nécessité de quelque excitation passagère. Ainsi je ne voudrais jamais faire une règle absolue d'exclure toute excitation : mais aussi je ne voudrais pas rejeter un état où l'âme, dans sa situation ordinaire, n'a plus besoin de s'exciter, les actes distincts venant sans excitation. Donnez-moi une meilleure idée de l'état passif, j'en serai ravi (9). Quoi qu'il en soit, j'obéirai de la plénitude du coeur.

314. A Mme DE LA MAISONFORT.

[Mars 1695] (1 ).

Il n'y a de mauvaises réflexions que celles qu'on fait par amour-propre sur soi-même et sur les dons de Dieu pour se les approprier (2). Il est aussi bon en soi de réfléchir que de s'occuper autrement ; le mal est de se regarder avec complaisance ou avec inquiétude. Quand la grâce porte l'âme à faire des réflexions sur soi, elles sont aussi parfaites que la présence de Dieu la plus sublime. Si donc on parle souvent de laisser tomber (3) les réflexions, et de s'oublier, cela ne se doit entendre que du retranchement des réflexions empressées de l'amour-propre, qui sont presque toujours celles qu'on remarque dans les âmes, ou de celles qui interrompraient la vue actuelle de Dieu dans les temps d'oraison simple (4).

Saint François de Sales (5) n'a pas prétendu retrancher toute action de grâces, ni toute attention à nous-mêmes : autrement il ne faudrait plus de colloque amoureux avec Dieu, tel que les grands saints en ont dans l'oraison la plus passive. Il ne faudrait plus de directeur ; car on parle sans cesse au directeur de soi et de ses dispositions, ce qui est une réflexion sur soi-même. Tout se réduit donc à ne point faire des actes empressés, ni même méthodiques et arrangés, pour s'examiner, ou pour rendre grâces à Dieu, quand l'attrait d'oraison est actuel, et qu'il nous occupe du repos d'amour avec Dieu.

La neuvième proposition est la seule sur laquelle j'ai hésité ; mais comme on trouve dans la XXXIIIe ce qui me paraît nécessaire pour

l'éclaircir, je n'ai pas cru devoir m'arrêter là-dessus (6). Quoique la

récompense qui est le bonheur éternel, ne puisse jamais être réellement séparée de l'amour de Dieu, ces deux choses néanmoins peuvent

être séparées dans nos motifs ; car on peut aimer Dieu purement pour lui-même, quand même cet amour ne devrait jamais nous rendre heureux (7).

Beaucoup de saints canonisés ont été dans ce sentiment (8) ; il est même le plus autorisé dans les écoles (9). Ces âmes ne souhaitent point

leur salut en tant qu'il est leur salut propre, leur avantage et leur

bonheur. Si Dieu les devait anéantir à la mort, ou leur faire souffrir un supplice éternel, sans le haïr et sans perdre son amour, elles ne le

serviraient pas moins, et elles ne le servent pas davantage pour la

récompense qu'il promet. Ce qu'elles veulent à l'égard du salut, c'est la perpétuité de l'amour de Dieu, et la conformité à sa volonté, qui est

que tous les hommes en général et chacun de nous en particulier soient sauvés. On ne veut donc point en cet état son salut, comme son propre salut, et à cet égard on y est indifférent ; mais on le veut comme une chose que Dieu veut, et en tant que le salut est la perpétuité même de l'amour divin. L'amour ne peut vouloir cesser d'aimer.

Saint François dit, il est vrai, que l'oraison de quiétude contient éminemment les actes d'une méditation discursive (10). Et en effet, toutes

les fois qu'on se sent attiré à cette oraison avec une répugnance aux

actes discursifs, il faut se laisser à cet attrait, pourvu qu'on soit dans un état assez avancé pour cette sorte d'oraison. Mais il ne s'ensuit pas

que cette oraison exclue pour toujours tous les actes distincts. Ces actes,

dans un grand nombre d'occasions de la vie, sont les fruits de cette oraison (11), et les fruits de cette oraison, qui sont les actes, étant faits

dans les occasions sans empressement, servent à leur tour à cette orai-

son, pour la rendre plus pure et plus forte. Une personne qui ne ferait jamais de ces actes simples et paisibles en aucune des occasions prin-

cipales où il est naturel d'en faire, et qui se contenterait d'une quiétude générale comme plus parfaite, me paraîtrait dans l'illusion, et dans l'inexécution de la loi de Dieu (12).

Les âmes les plus passives font aussi des actes distincts et en grand nombre, mais sans empressement ; c'est ce que les mystiques appellent

coopérer avec Dieu sans activité propre. Je crois que ces actes distincts se font même dans l'oraison ; mais ils se font par une certaine pente et une certaine facilité spéciale qui est dans le fond de l'âme, par l'habitude

18 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Mar. 1695 22 mars 1695 TEXTE 19

de l'oraison passive, pour former, selon les besoins, les actes les plus éminents (13).

Toute la vie des âmes passives se réduit si runité et simplicité de la quiétude, quand Dieu les y met actuellement. Mais ce principe d'unité et de simplicité se multiplie d'une manière très distincte et très variée selon les besoins et les occasions, et même suivant les choses que Dieu veut opérer dans l'intérieur. sans aucune occasion extérieure. Cet amour simple de repos, pendant qu'il est actuel, est un tissu d'actes très simples et presque imperceptibles (14). Quand cet amour direct et de repos n'est pas actuel, ce principe d'unité, comme le tronc d'un arbre, se multiplie dans ses branches et dans ses fruits. Il devient pendant la journée une occupation indirecte de Dieu. C'est tantôt acquiescement aux croix, puis à l'abandon, aux délaissements ; une autre fois, support des contradictions ; dans la suite, renoncement à ta sagesse propre, docilité pour le prochain, attachement à l'obéis-

sance, etc. C'est l'esprit un et multiplié dont parle Salomon (15). Tantôt il n'est qu'une chose, tantôt il en est plusieurs. Il est simple par son

principe dans la multitude des actes depuis le matin jusqu'au soir, quoiqu'ils ne soient pas toujours discursifs et réfléchis. La grâce y incline doucement l'âme en chaque moment, suivant l'occasion et le dessein de Dieu.

11 faut seulement dire qu'on doit retrancher les réflexions d'amour-propre, qui sont empressées, ou qui interrompent l'opération divine dans la quiétude (16).

La quiétude, dans les temps où Dieu y met actuellement, renferme tout, et il faut que tout autre acte lui cède; mais elle n'est pas toujours

actuelle. Cette quiétude même nous imprime souvent des actes distincts, ou bien elle les produit comme ses fruits dans le détail de la journée (17).

De là vient que Mme de Chantal dit elle-même, comme vous l'avez remarqué, qu'on fait toujours des actes, et que ceux qui ne croient point en faire, ne l'entendent pas bien (18) ; mais on les fait beaucoup moins distinctement et même sans nulle distinction aperçue, lorsque Dieu attire l'âme à la quiétude (19). Dans les autres temps, les actes sont plus distincts, quoique non empressés. Ce sont ces actes dont Mme de Chantal dit qu'elle les fait suivant que Dieu les lui met au coeur, c'est-à-dire suivant qu'elle en a une certaine facilité par la grâce sans empressement ou activité propre (20).

Il faut néanmoins observer que quelquefois ces actes se font tout ensemble avec une répugnance sensible de la nature actuellement tentée par la concupiscence, et avec une pente ou facilité du fond de l'âme, que Dieu prévient et incline malgré la tentation actuelle des sens (24

Il faut, dans l'occasion, suivre l'attrait divin (22) ; mais cet attrait de l'oraison, s'il est véritable, loin de nous détourner de certains actes simples dans les occasions principales de la journée, est au contraire la source pure qui produit et facilite ces actes.

Tout ce que vous marquez ici est véritable et conforme à l'esprit des propositions ; vous y répondez vous-même à toutes vos objections. J'aurais pu vous envoyer la fin de votre écrit pour réponse au commencement (23),

315. A Mme Du NOYER (1).

21 mars [1695].

Je suis sensiblement touché de toutes vos honnêtetés, Madame ; la délicatesse de votre compliment fait bien connaître celle de votre esprit. Je n'en ai jamais douté. Madame, non plus de la part que vous prenez à tout ce qui m'arrive. Je souhaiterais que vous fussiez aussi persuadée de l'estime et de la sincérité avec laquelle je suis, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

316. Au BARON DE WŒRDEN.

A Versailles, ce 22` mars [1695].

J'ai beaucoup d'obligation à Madame la Princesse d'Epinoy, Monsieur, de m'avoir procuré l'honneur que vous me faites ; j'ai lu avec plaisir toutes vos inscriptions, il me paraît que vous avez très bien rencontré partout. Je vous remercie très humblement de la part que vous voulez bien prendre à la grâce que le Roi m'a faite et vous prie d'être persuadé de la reconnaissance avec laquelle je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

317. A SANTEUL.

Versailles, 22 mars [1695].

Je n'ai jamais été plus touché que je le suis, Monsieur, de votre muse et des présents qu'elle me fait (1); mais vous devez excuser un silence qui ne vient que de mes embarras. Il y a six semaines que j'ai fait banqueroute au Parnasse, pour n'entendre parler que d'avocats

20 CORRESPONDANCE DE FI .'NELON 22 mars 1695

et de banquiers (2). Jugez par là, Monsieur, combien Apollon n de grâces pour moi dans le recueil de vos vers. Je vain m'y délasser, après avoir lu tout ce qu'il y a de plus dégoûtant dans le style de procédure (3). Les louanges que vous me donnez m'enseignent ce que je dois faire, et je les reçois avec reconnaissance sur le pied d'instructions (4). Personne n'est, Monsieur, plus véritablement que moi votre très humble et très obéissant serviteur.

L'Anne DE FÉNELON, N. ARCH. D CAMBRAY.

318. A BOSSUET.

A Versailles, ce 27 mars [1695].

Je profiterai, Monseigneur, des derniers avis que vous avez la bonté de me donner sur mon Mémoire (1). Ma docilité et ma reconnaissance à votre égard s'étendront toujours à d'autres choses plus importantes (2). J'ai été obligé de demeurer ici pour mon affaire (3) ; et j'ai cru même devoir suspendre ma profession de foi (4), jusqu'à ce que toutes choses fussent bien démêlées : c'est ce qui m'a empêché d'aller à Paris, et de vous demander votre témoignage chez M. le nonce. J'entrevois qu'on prend le chemin de terminer promptement l'affaire, sans aller à Rome. Je serai ravi que M. l'archevêque de Reims (5) soit content, et qu'il fasse le bien de son Eglise (6).

Il n'y a rien de nouveau ici, sinon que vous n'y êtes plus, et que ce changement se fait sentir aux philosophes (7). Je m'imagine qu'après les fêtes, s'il vient de beaux jours, vous irez revoir Germigny paré de toutes les grâces du printemps. Dites-lui, je vous supplie, que je ne saurais l'oublier, et que j'espère me retrouver dans ses bocages (8) avant que d'aller chez nos Belges, qui sont extremi hominum (9).

319. Au CHEVALIER H.J. DE FÉNELON.

A Versailles, 7 avril jeudi [1695].

Je vous envoie, mon cher frère, une lettre que j'écrivis hier pour Mad. de Laval (1). Lisez-la, et puis envoyez-la, je vous prie, par quelque voie bien sûre. Depuis que je l'ai écrite, M. l'ab. de Laval (2) est venu me chercher, et ne m'ayant pas trouvé chez moi, il me vint parler chez le Roi. C'était pour me dire que La Buxière (3) lui avait fort parlé d'un bruit, que Mad. de Laval était mariée avec vous (4). Il ajouta qu'il me

3 mai 1695 TEXTE 21

con jurait, en ce cas-là, d'avoir pitié de son neveu (5). Je lui répondis comme un homme surpris de ce discours étrange de La Buxière, mais sans lui dire ni oui ni non sur le fait. Je lui protestai que, dans toutes les occasions, les intérêts du petit de Laval me seraient très chers, et autant que ceux de Mad. sa mère, que je devais aimer et respecter toute ma vie. Je lui fis pour lui-même des honnêtetés et des offres de service, l'exhortant toujours à ne croire point de tels bruits sans preuve. Alors M. l'Arch. de Reims, qui voulait me parler (6), vint nous interrompre, et je n'en fus pas fâché. Mandez tout ceci à Mad. de Laval. Prenez garde aux lettres ; car La Buxière ouvrira toutes celles qu'il pourra attraper. Parlez à M. le curé (7) et à votre banquier (8). Je vais à Dampierre (9) jusqu'à samedi. Je suis tout à vous.

320. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 27 avril [1695].

Je vous envoie Adenet (1), ma chère soeur, afin que vous ayez la bonté de lui parler sur la place qu'il aura dans mon petit domestique (2). Je ne veux point le gêner (3) ; et je puis, comme je vous l'ai dit, l'employer sans le faire officier (4). Mais s'il prenait de bon coeur le parti de l'être (5), il m'épargnerait un domestique de plus ; ce qui n'est pas indifférent. Mais je ne veux point qu'il le fasse à regret, ni pour apprendre à demi l'office qu'il ne sait pas, quoique j'aie fait tout ce que j'ai pu pour l'engager à s'en instruire. Il est très bon enfant ; je le veux bien traiter : ménagez les choses avec bonté pour lui, et comptez que j'aime beaucoup mieux qu'il ne s'engage point à l'office, que s'il s'y engageait par complaisance et contre son inclination (6). Des nouvelles, s'il vous plaît, de votre santé, ma chère soeur : j'en suis en peine comme je le dois être. J'embrasse mon frère.

Je vous prie de me mander comment vous voulez qu'on vous nomme après la déclaration de votre affaire (7).

321. A LOUIS-ALPHONSE DE VALBELLE (1).

A Versailles, 3 mai [1695].

Monseigneur,

Permettez-moi de commencer par une plainte sérieuse sur la cérémonie avec laquelle vous me faites l'honneur de m'écrire. Si vous avez de la bonté pour moi, vous retrancherez cet inutile cérémonial,

22 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 3 mai 1695 25 mai 1695 TEXTE 23

et de mon côté je prendrai la liberté de le retrancher, si vous l'agréez. L'acte dont il vous a plu de mie faire part me paraît parfaitement bien dressé. Il contient tout et dans les termes les plus convenables. Je ne manquerai pas d'écrire dès aujourd'hui à Cambray pour recommander fortement l'affaire que vous avez (2). Je voudrais bien, Monseigneur, que vous pussiez la retarder jusqu'à mon arrivée dans le pays. Mes bulles viendront bientôt ; je partirai aussitôt après. Ma présence serait bien plus .efficace que mes lettres. M. de Beaurieu (3) official vient, dit-on, à Paris. Je le verrai et lui parlerai de mon mieux. Son voyage pourra allonger l'affaire et me donner le temps d'arriver à Cambray. J'espère d'y être avant la fin du mois prochain. J'ai une sincère impatience, Monseigneur, de vous aller rendre mes devoirs et de vous témoigner par toute ma conduite avec quel respect je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L'ABBÉ DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

321 A. BOSSUET A FÉNELON.

[15 mai 1695].

Je ne trouve aucune difficulté dans la question d'hier (1). Pour l'office, cela est d'usage. Les anciens canons le prescrivaient. Celui d'un concile d'Afrique (2) : Ut peregrino episcopo locus sacrificandi detur, y est exprès. On sait qu'il n'y avait alors qu'une messe solennelle. Les ordinations et consécrations, de toute antiquité, se sont faites intra missarum solemnia, et en faisaient partie. L'évêque diocésain n'était pas plus considéré qu'un autre quand il s'agissait de consacrer le métropolitain l'ancien de la province en faisait l'office dans le concile de la province, qui se tenait tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre. On pourra consulter la pratique de l'Eglise grecque, que je crois conforme. Le diocésain céderait non seulement à son métropolitain, mais à tout autre archevêque. Par la même raison, il céderait à son ancien. Dans les conciles nationaux, où il y avait plusieurs métropolitains, on donnait le premier lieu à l'ancien, tant dehors que dedans la province. Je crois donc que le diocésain doit sans hésiter céder à son ancien, et pourrait même céder à son cadet, pour honorer l'unité de l'épiscopat (3). 322. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Isly, 25 mai [1695] (1).

Les croix que nous nous faisons à nous-mêmes, par une prévoyance inquiète de l'avenir, ne sont point des croix qui viennent de Dieu. Nous le tentons par notre fausse sagesse, en voulant prévenir son ordre, et en nous efforçant de suppléer à sa providence par notre providende propre. Le fruit de notre sagesse est toujours amer, et Dieu le permet pour nous confondre, quand nous sortons de sa conduite paternelle. L'avenir n'est point encore à nous : peut-être n'y sera-t-il jamais. S'il vient, il viendra peut-être tout autrement que nous ne l'avons prévu. Fermons donc les yeux sur ce que Dieu nous cache, et qu'il tient en réserve dans les trésors de son profond conseil. Adorons sans voir ; taisons-nous ; demeurons en paix.

Les croix du moment présent apportent toujours leur grâce, et par conséquent leur adoucissement avec elle : on y voit la main de Dieu qui se fait sentir (2). Mais les croix de prévoyance inquiète sont vues au-delà de l'ordre de Dieu : on les voit sans grâce pour les supporter ; on les voit même par une infidélité qui éloigne la grâce. Ainsi tout y est amer et insupportable : tout y est noir (3) ; tout y est sans ressource, et l'âme qui a voulu goûter par curiosité le fruit défendu, ne trouve plus que mort et révolte sans consolation au dedans d'elle-même. Voilà ce que c'est que de ne se fier pas à Dieu, et que d'oser violer son secret dont il est jaloux. A chaque jour, dit Jésus-Christ, suffit son mal; le mal de chaque jour devient un bien lorsqu'on laisse faire Dieu. Qui sommes-nous pour lui dire : Par quel motif faites-vous cela (5) ? Il est le Seigneur, et cela suffit : il est le Seigneur ; qu'il fasse tout ce qui est bon à ses yeux. Qu'il élève ou qu'il abaisse ; qu'il frappe ou qu'il console ; qu'il brise ou qu'il guérisse toutes les blessures ; qu'il donne la mort ou la vie, il est toujours le Seigneur ; nous ne sommes que l'ouvrage, et par conséquent le jouet de ses mains. Qu'importe, pourvu qu'il se glorifie, et que sa volonté s'accomplisse en nous ? Sortons de nous-mêmes ; plus d'intérêt propre, et la volonté de Dieu, qui se développe à chaque moment en tout, nous consolera aussi en chaque moment de tout ce que Dieu fera autour de nous, ou en nous, aux dépens de nous-mêmes. Les contradictions des hommes, leur inconstance, leurs injustices mêmes, nous paraîtront les effets de la sagesse, de la justice et de la bonté invariable de Dieu : nous ne verrons plus que Dieu infiniment bon, qui se cache sous les faiblesses des hommes aveugles et corrompus (6).

Ainsi cette figure trompeuse du monde, qui passe comme une décoration de théâtre (7), nous deviendra un spectacle très réel, et digne d'éternelle louange du côté de Dieu. Les hommes, quelque grands qu'ils

24 imitnisPoNnsNck. nu 25 mai 1695

paraissent, ne mont rien cil mais que Dieu est grand en

eux ! C'est ln î qui fuit m.rN ir l'humeur bizarre (8), l'orgueil chagrin, la dissimulation, la vanité et toutes les folles passions, au conseil (9)

frrnel qu'il u cruor ses élus. Il emploie et le dedans et le dehors, et la corruption dr, autres hommes, et nos propres imperfections, et none propre mensibilité ; en un mot, il emploie tout à notre propre mto..tifiration ; il rrinur le ciel et la terre ; rien ne se fait que pour ',rut, purifier et nous rendre dignes de lui. Réjouissons-nous donc

outre Père céleste nous (prouve ici-bas par diverses tentations inicli( mes et extérieures, qu'il nous rend tout contraire au-dehors et tout duilloureux nu-dedans. Itéjouissons-nous, car c'est par de telles doulcurm (pic notre foi, plus précieuse que l'or, est purifiée (10). Réjouissons-no11. ‘I'f;prouver ainsi le néant et le mensonge de tout ce qui n'est point 1)ieu (II); car c'est par cette expérience crucifiante, que nous sommes arraché il nous-mêmes et aux désirs du siècle. Réjouissons-;Ions. car c'eat par ees douleurs de l'enfantement, que l'homme nouveau nait en nous (12).

Quoi I nous nous décourageons, et c'est la main de Dieu qui se latte de faire son œuvre ! C'est ce que nous souhaitons tous les jours qu'il fasse, ('t dès qu'il commence à le faire, nous nous troublons ; notre litelleté et notre impatience arrêtent la main de Dieu. Je dis que nous éprouvons, dans les peines de la vie, le néant et le mensonge de tout ce qui n'est pas Dieu : le néant, parce qu'il y a un vide infini dans tout ce qui n'est pas le bien infini et l'unique bien ; de plus, on 1 trouve le mensonge. La créature promet beaucoup, et elle ment. Le néant parait quelque chose ; mais il n'est rien qu'un néant menteur. Que ne fait-il point espérer ! mais, dans le fond, que donne-t-il ? Vanité et affliction d'esprit de toutes parts sous le soleil (13), mais surtout th1113 les plus hautes places. Le néant n'y est pas moins néant qu'ailleurs ; car il est également rien partout : mais il y est plus menteur. C'est une décoration qui n'est pas moins creuse, mais qui est plus ornée ; elle allume les espérances, elle irrite les désirs, mais elle ne remplit jamais le coeur. Ce qui est vide soi-même, ne saurait rien remplir. Ces créatures faibles et malheureuses, qui sont les divinités de la terre (14), ne peuvent donner la force et le bonheur qu'elles n'ont pas. Va-t-on puiser de l'eau dans une fontaine tarie ? Non, sans doute. Pourquoi donc vouloir aller puiser la paix et la joie chez ces grands (111.0ti voit soupirer, qui mendient eux-mêmes de l'amusement, et que l'ennui vient dévorer au milieu de tous les appareils de plaisir ? Que eeu.-là soient faits semblables à eux, qui mettent leur confiance en eux, ainsi que le prophète le disait pour ceux qui adoraient les idoles (15). Mettons nos espérances plus haut, et dans un lieu plus inaccessible aux accidents de cette vie.

Enfin j'ai dit que la vanité et le mensonge se trouvent dans tout ee qui n'est pas Dieu : par conséquent ils se trouvent aussi en nous-

12 juin 1695 TEXTE 25

mêmes. Le néant : hélas ! qu'y a-t-il de si vide et qui soit plus néant que notre coeur ? Le mensonge, qu'est-ce que nous ne nous promettons pas à nous-mêmes ? Mais nos promesses sont pleines de mensonge ; heureux celui qui en est à jamais détrompé ! Notre coeur est aussi vain et aussi faux que tout ce qu'il y a au dehors de plus corrompu. Ne méprisons donc point le monde sans nous mépriser nous-mêmes : nous sommes plus méprisables que lui, puisque ayant plus reçu de Dieu, nous sommes plus ingrats et plus infidèles. Consentons que le monde, par une secrète justice, nous trompe, nous manque et nous maltraite, comme nous avons voulu tromper Dieu, comme nous lui avons manqué (16), et comme nous avons tant de fois fait injure à l'esprit de grâce. Plus le monde nous dégoûtera de lui, plus il avancera l'oeuvre de Dieu ; et il nous fera autant de bien, en voulant nous faire du mal, qu'il nous aurait fait de mal, si nous avions reçu tous les faux biens qu'il semblait nous devoir faire.

Je prie Dieu, Madame, que votre foi se nourrisse chaque jour de ces vérités, qu'elles germent dans votre coeur, qu'elles y jettent de profondes racines, et surtout qu'elles vous aident à vous renouveler dans l'esprit de Jésus-Christ pendant votre retraite. Que la paix de Dieu, dit saint Paul, qui surpasse tout sentiment, garde en Jésus-Christ vos coeurs et vos intelligences (17). Coupons toute racine d'amertume, et rejetons toute tristesse qui trouble la paix et la confiance simple des enfants de Dieu. Tournons-nous vers notre Père dans tous nos maux ; enfonçons-nous dans ce sein si tendre, où rien ne peut nous manquer ; réjouissons-nous en espérance, et goûtons, loin du monde et de la chair, la pure joie du Saint-Esprit. Que notre foi soit immobile au milieu des tempêtes ; tenons-nous attachés à cette grande parole de l'apôtre : Tout se tourne à bien pour ceux qui aiment Dieu, et qu'il a choisis selon son bon plaisir (18).

322 A. M. TRONSON A FÉNELON.

[Avant le 12 juin 1695].

Il ne se peut rien de plus honnête ni de plus obligeant, monseigneur, que ce que vous écrivez à Monseigneur de Limoges (1). Je garderai la copie de votre lettre, comme vous me l'ordonnez. Je lui ai écrit ce matin, que M. Sabatier (2) aura l'honneur de vous accompagner à Cambrai, et qu'étant résolu absolument de ne plus retourner à Limoges, et l'affaire d'Avignon (3) n'étant pas prête, il avait pris ce parti, mais sans aucun engagement de part ni d'autre. Je ne sais s'il a compris que ce voyage n'était qu'un essai; mais je lui ai dit d'abord qu'il était bon de se connaître avant que de prendre aucun engagement, et je le lui redirai encore à la première occasion, afin que, s'il a pris d'autres vues, ou qu'il

26 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 12 juin 1695 22 juillet 1695 TEXTE 27

ait tenu d'autres discours, il les corrige (4). Je suis, monseigneur, avec beaucoup d'estime et un profond respect, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

323. Au MARÉCHAL DE NOAILLES.

A Versailles, 14 juin [1695].

Je ne suis en peine, monsieur, que de votre santé. Je comprends qu'elle est mauvaise, puisqu'elle vous contraint de vous reposer. A quelque chose malheur est bon. Cet inconvénient pourra vous épargner beaucoup d'embarras, de fatigues et de dangers (1). L'intérêt que je dois prendre au bien du service du Roi, fait que je suis très fâché qu'il soit privé d'un homme aussi zélé que vous, monsieur, et aussi expérimenté dans les affaires de Catalogne. Mais, en vérité, on ne peut s'intéresser autant que je le fais à votre personne, sans être un peu consolé par l'espérance que le repos rétablira votre santé, et vous mettra en état de servir encore mieux dans la suite (2). Revenez donc nous voir au plus tôt : si vous venez bientôt, je ne serai point encore parti pour Cambray. Madame la duchesse de Noailles vous attendra pour sa couche (3). Nous irons à Saint-Germain avant mon départ. Madame la duchesse de Guiche (4) nous y contera (5) la mort tragique de Galafre (6), et nous endormirons le petit général des Mandragores (7). L'unique chose qui me donne des pensées sérieuses, c'est la campagne de monsieur le comte d'Ayen (8), qu'il faut mettre en sûreté pendant votre absence. J'espère que nous aurons bientôt ici monsieur de Châlons (9), et qu'il voudra bien avoir part à la cérémonie de mon sacre : une telle main porte bénédiction. Guérissez-vous, monsieur, et venez nous donner une joie très sensible. Personne n'en aura une plus sincère que moi.

FR. DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

324. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 4 juillet [1695].

Il y a longtemps, Madame, que j'ai envie de réveiller votre souvenir (1), et d'avoir l'honneur de vous écrire; mais vous savez que la vie se passe en bons désirs sans effets, sur des matières encore plus importantes que les devoirs de la société. Mon bon propos a été donc, madame, de vous demander de vos nouvelles; et beaucoup de vilains petits embarras (2) m'en ont toujours ôté la liberté. Je n'ai pourtant pas ignoré l'état où vous êtes; car Monsieur le Comte de Gramont me l'a expliqué. Si Bourbon vous est aussi favorable qu'à lui, je ne m'étonne pas qu'il vous fasse oublier la cour. Bourbon est pour lui la véritable fontaine de Jouvence, où je crois qu'il se plonge soir et matin (3). Versailles ne rajeunit pas de même; il y faut un visage riant, mais le coeur ne rit guère. Si peu qu'il reste de désirs et de sensibilité d'amour-propre, on a toujours ici de quoi vieillir : on n'a pas ce qu'on veut, on a ce qu'on ne voudrait pas. On est peiné de ses malheurs, et quelquefois du bonheur d'autrui; on méprise les gens avec lesquels on passe sa vie, et on court après leur estime. On est importuné, et on serait bien fâché de ne l'être pas et de demeurer en solitude. Il y a une foule de petits soucis voltigeants qui viennent chaque matin à votre réveil, et qui ne vous quittent plus jusqu'au soir; ils se relaient pour vous agiter. Plus on est à la mode, plus on est à la merci de ces lutins. Voilà ce qu'on appelle la vie du monde, et l'objet de l'envie des sots. Mais ces sots sont tout le genre humain aveuglé. Tout homme qui ne connaît point Dieu qui est tout, et le néant de tout le reste, est un de ces sots qui admirent et qui envient un état très misérable. Aussi le Sage a-t-il dit que le nombre des sots est infini (4). Je souhaite de tout mon coeur, Madame, que vous ayez le bon esprit que Dieu donne, comme il est écrit dans l'Evangile (5), à tous ceux qui le lui demandent. Ce remède, pour guérir les coeurs, est préférable aux eaux, qui ne guérissent que le corps. Il faut songer à rajeunir en Jésus-Christ pour la vie éternelle, et laisser vieillir cet homme extérieur (6), qui est, selon saint Paul, le corps du péché (7). C'est vous faire un trop long sermon. Pardonnez-le, s'il vous plaît, Madame, à un homme qui a gardé un long silence.

FR. DE FÉNELON, N. ARCH. DE CAMBRAY.

324 A. M. TRONSON A FÉNELON.

22 juillet [1695].

Monseigneur,

J'ai parlé cette après-dînée avec M. Sabatier de son affaire. La parole du Roi est décisive pour ne plus penser au grand-vicariat; mais quand il ne devrait avoir aucune qualité dans le diocèse, et qu'il ne devrait y demeurer que quelques semaines, il y voit encore moins d'inconvénient pour lui, que de n'y point aller, après le bruit qui s'est répandu partout de son voyage. Il n'est nullement en peine pour son retour, et quand il faudrait revenir dans quinze jours, il a assez de prétextes pour le faire sans éclat. Il vous doit expliquer ses dispositions et ses raisons; car il ne voudrait rien faire qui vous fît peine. Je suis, etc.

28 CORRRESPONDANCE DE FÉNELON 29 juillet 1695 Juillet 1695 TEXTE 29

325. A LA MARQUISE DE LAVAL.

A Versailles, 29 juillet [1695].

Dans la prévention où le Roi est contre mon frère (1), la chose du monde la plus déplacée serait de lui demander une grâce pour mon frère (2). Tout ce que je lui dirais, pour lui répondre de mon frère, ne servirait qu'à lui persuader que j'agis par entêtement, et selon toutes les apparences il n'en reviendrait pas. Il faut donc, ce me semble, ma chère soeur, attendre avec patience les temps favorables. M. de Noailles gardera mon mémoire. Il prendra, en mon absence, quelque occasion favorable pour le lire au Roi, et pour l'appuyer de son témoignage. Quand M. le maréchal de Villeroy (3) aura quelque occasion d'écrire pendant la campagne, ou de dire à son retour quelque bien de mon frère, il faudra l'engager à nous rendre ce bon office (4). Le Roi est très capable de revenir peu à peu; mais si on le presse, il s'aigrira. Non seulement il refusera les grâces demandées, mais il gardera une aigreur et une opposition sans remède. Je prendrai, avant mon départ, toutes les mesures nécessaire avec M. de Noailles, qui est bien intentionné (5). Pour les régiments vacants, je m'en suis informé : on ne croit point qu'on les donne pendant la campagne. Je passerai à Paris sans paraître (6) nulle part, et par conséquent sans pouvoir aller chez vous : mais je vous avertirai du temps où je serai à Paris, et je vous prierai de me venir voir secrètement. Je suis à vous, ma chère soeur, avec tout l'attachement dont je suis capable.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

MÉMOIRE AU MARÉCHAL DE NOAILLES, EN FAVEUR DU CHEVALIER DE FÉNELON, EXEMPT DES GARDES DU ROI (7).

Depuis environ six ans que Fénelon est dans la maison du Roi, il a été plus assidu qu'aucun autre, partant toujours pour les campagnes au jour précis, et revenant de même. Il est vrai seulement que la première année, étant allé pour six semaines en son pays, pour mettre ordre à ses affaires, il tomba dangereusement malade, envoya ici les certificats des médecins, et ne put revenir qu'après que la campagne fut commencée (8) : mais il l'acheva fort exactement après son retour.

Il est vrai aussi que cette année il n'a joint la brigade dont il est, que lorsqu'elle est allée joindre l'armée, c'est-à-dire qu'il n'en a été absent que pendant que la maison du Roi a été en quartier de fourrage, et il s'est rendu à l'armée au jour précis que M. le maréchal de Villeroy lui avait marqué, en lui donnant congé à Compiègne pour revenir à Paris (9).

Depuis environ cinq ans, il n'a fait que deux voyages en son pays. Pour le premier, il eut congé de M. le maréchal de Noailles, et c'est celui où il tomba malade. Au second, il eut congé du Roi même : c'était l'hiver dernier. Il a pris son temps, toutes les deux fois, dans les mois de décembre et de janvier, qui sont ceux où les officiers ne sont pas au quartier (10). S'il avait voulu cacher son absence, au lieu de demander congé, il l'aurait pu faire assez facilement. On aurait pu croire qu'il était à Paris, comme les autres.

Excepté ces deux absences, il a presque toujours (11) demeuré aux quartiers; c'est une exactitude dont les autres se dispensent sans scrupule. Pendant qu'il a été chargé du soin de la brigade de La Mothe, il l'a fait avec toute l'application possible (12). M. le maréchal de Noailles peut examiner en toute rigueur s'il a fait son devoir, depuis qu'il est exempt, dans les occasions de service (13).

326. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

A Versailles, 31 juillet [1695].

J'ai reçu, Madame, une lettre de M. l'Ev. de Toul (1) pleine de bons témoignages en faveur de Madame de Gramont (2), et j'ai été ravi d'avoir une si bonne pièce dans mes mains. J'en ai fait l'usage que vous pouvez penser. On (3) a été bien aise de la voir; on l'a gardée. Je m'imagine qu'on la montrera, et qu'on dira tout ce qu'il faut dire pour vous procurer ce que vous souhaitez depuis si longtemps. Rien ne peut me donner une joie plus sensible que de pouvoir vous rendre compte de tout ceci avant mon départ pour Cambray. On dit que les eaux vous font des merveilles (4). Je les en remercie et je les prie de continuer. Comme il y a quelque apparence que le voyage de Fontainebleau ne finira pas sans que je revienne, j'espère, Madame, d'avoir l'honneur de vous y voir. Il serait inutile de vous parler du respect avec lequel je serai toute ma vie, Madame, votre très humble, et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

327. A CLAUDE FLEURY.

[Juillet 1695] (1).

Je crois qu'il faut, le reste de cette année, laisser M. le duc de Bourgogne continuer ses thèmes et ses versions, comme il les fait actuellement (2). Ses thèmes sont tirés des Métamorphoses : le sujet est fort varié; il lui apprend beaucoup de mots et de tours latins; il le divertit : et comme les thèmes sont ce qu'il y a de plus épineux, il faut y mettre le plus d'amusement qu'il est possible (3).

30 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Juillet 1695

Les versions sont alternativement d'une comédie de Térence et d'un livre des odes d'Horace. Il s'y plaît beaucoup; rien ne peut être meilleur ni pour le latin, ni pour former le goût. Il traduit quelquefois les fastes de l'Histoire de Sulpice Sévère, qui lui rappelle les faits en gros dans l'ordre des temps. Je m'en tiendrais là jusqu'au retour de Fontainebleau (4).

Pour les lectures, il sera très utile de lire, les jours de fêtes, les livres historiques de l'Ecriture.

On peut aussi lire le matin, ces jours-là, l'Histoire monastique d'Orient et d'Occident de M. Bulteau (5), en choisissant ce qui est le plus convenable : de même, des vies de quelques saints particuliers. Mais s'il s'en ennuyait, il faudrait varier.

On peut aussi le matin lui lire, en les lui expliquant, des endroits choisis des auteurs de re rustica, comme le vieux Caton et Columelle, sans l'assujettir à en faire une version pénible. On peut faire de même des Jours et des Œuvres d'Hésiode, de l'Economique de Xénophon. Il a lu les Géorgiques, il n'y a pas longtemps, et les a traduites : il faut lui montrer légèrement quelques morceaux de la Maison rustique (6) et du livre de La Quintinie (7), mais sobrement; car il ne saura que trop de tout cela. Son naturel le porte ardemment à tout le détail le plus vétilleux (8) sur les arts et sur l'agriculture même.

Je ne crois pas qu'il ait encore l'esprit assez mûr et assez appliqué aux choses de raisonnement pour lire ni avec plaisir ni avec fruit des plaidoyers. Je suis persuadé qu'il faut remettre ces lectures à l'année prochaine.

Pour l'histoire, on pourrait lire les après-midi ce qu'il n'a point achevé de l'Histoire de Cordemoi (9), ou, pour mieux faire, le porter doucement (10) à continuer, jusqu'à la fin du second volume de cette Histoire, l'extrait qu'il a fait lui-même jusqu'au temps de Charlemagne; ensuite on peut lui montrer quelque chose des auteurs de notre histoire jusqu'au temps de saint Louis, dont il a lu la vie écrite par M. de La Chaise (11). Ces auteurs sont assez ridicules (12) pour le divertir, le lecteur sachant choisir, et remarquer ce qui est plaisant et utile. J'ai même fait faire un extrait de ces auteurs, qu'on peut lui lire toutes les fois qu'il voudra travailler à son extrait. Il faut lui accourcir (13) un peu le temps de l'étude, et lui ménager quelque petite récompense (14).

On peut aussi diversifier ce travail par un autre qu'il a commencé, qui est un abrégé de toute l'histoire Romaine, avec les dates des principaux faits à la marge : cela l'accoutumera à ranger les faits, et à se faire une idée de la chronologie.

On peut aussi travailler avec lui, comme par divertissement, à faire diverses tables chronologiques, comme nous nous sommes divertis à faire des cartes particulières.

Je crois qu'on pourrait, au retour de Fontainebleau, commencer la lecture de l'histoire d'Angleterre par le Mémoire de M. l'abbé de Fleury; puis on lirait l'Histoire de Duchesne (15).

21 août 1695 TEXTE 31

328. A ACHILLE DE HARLAY (I).

12 août [1695].

Monsieur,

Les bontés dont vous m'avez fait l'honneur de me prévenir (2) m'engagent à m'intéresser dans tout ce qui regarde votre nom. La perte de Monsieur l'Archevêque de Paris, qui le portait, est une occasion assez considérable pour vous témoigner, Monsieur, combien je prends de part à tout ce qui peut vous toucher (3). Je me croirais heureux si je pouvais vous persuader combien ces sentiments sont sincères en moi, et si je pouvais mériter quelque part en vos bonnes grâces, par le respect avec lequel je serai toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Cambray, 12 août. FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

329. Au COMTE [AUPARAVANT CHEVALIER] DE FÉNELON.

A Cambrai, 14 août [1695].

Je suis bien aise, mon cher frère, de vous donner de mes nouvelles, et de vous demander des vôtres. Me voici approché de vous, et à portée de vous donner du secours en cas d'accident. Je souhaite que vous n'en ayez pas besoin, et que Dieu vous conserve. Tîtchez de faire en sorte que M. le maréchal de Villeroy et M. le duc du Maine aient assez bonne opinion de vous, pour vous rendre de bons offices dans les occasions. Cultivez-les sans les importuner. Appliquez-vous à observer de près toutes choses, et à entendre parler les gens qui sont les mieux instruits.Ne négligez rien pour mériter l'approbation des plus honnêtes gens, et de ceux qui ont la plus grande réputation dans le métier. Songez à quelque chose de plus solide et de plus important que la fortune de ce monde. Si vous servez Dieu fidèlement, il aura soin de vous, et ne vous manquera jamais. Donnez-moi de vos nouvelles, et aimez-moi toujours commune je vous aime.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

329 S. A LA SOEUR CHARLOTTE DE SAINT-CYP1t1EN.

A Cambray, 21 août [1695 ou 1696].

Lettre déjà publiée sous le re 37 dans le t. II, pp. 74-75. En dehors du lieu d'origine, les variantes sont peu nombreuses :

p. 74, 1. 6 depuis votre enfance au lieu de dès votre enfance.

32 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 21 août 1695 16 septembre 1695 TEXTE 33

p. 75, I.. 2 mon retour à Versailles au lieu de mon retour. 1. 8 le zèle que vous aurez au lieu de que vous avez.

et deux phrases finales :

révère. J'ai fait de mon mieux ce que la Mère Prieure (8) a sou. haité, et et on m'a bien répondu. Ne m'oubliez pas quand vous verrez M. (9) que j'honore très particulièrement. Je suis, ma chère soeur, tout à vous en N. S. J. C.

330. Au MARÉCHAL DE NOAILLES. vous assurer que nous le ferions de grand coeur, et pour vous en donner une bonne preuve, c'est que, s'il peut obtenir de M. Gaye qu'il aille passer quelque temps à Cambrai, j'y consens par avance, en abandonnant les suites à la Providence. Je lui ai même dit déjà, que je croyais que Mgr de Cambrai serait bien aise de le posséder pendant quelques mois à Cambrai; mais, comme il ne s'est point ouvert là-dessus, j'en suis demeuré là. Si Mgr de Cambrai lui peut persuader, il ne trouvera assurément nulle difficulté de ma part. C'est de quoi vous pouvez l'assurer en lui offrant mes respects (3). Je suis de coeur autant que jamais, monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous.

L. TRONSON.

Voici un paquet de vos chères filles de Bordeaux.

A Cambrai, 22 août [1695].

J'avais bien espéré, Monsieur, ce qui arrive (1), et je suis ravi de le voir arrivé (2) : c'est un coup de bénédiction pour l'Eglise. Parmi tous les grands avantages de la religion, je ne laisse pas de considérer les agréments de votre famille. Vous voilà réuni avec madame votre mère (3), et avec ce digne archevêque qui était si attaché à sa résidence (4). On me mande une autre nouvelle qui ne me fait pas moins de plaisir : c'est que votre santé se rétablit parfaitement (5). Comment va celle de madame la duchesse ? quand veut-elle donc accoucher (6) ? Il me tarde que cela soit fait, et bien fait; car la grande expérience qu'elle en a (7) doit la rendre courageuse contre la douleur. N'oubliez, s'il vous plaît, ni l'un ni l'autre, un Flamand (8) qui est attaché à vous par le fond du coeur, plus que tous les Français de Versailles ensemble. Jamais personne ne vous aimera et ne vous respectera fidèlement comme

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

330 bis. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

6 septembre [1695].

J'ai reçu avec une véritable joie, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 1" de ce mois (1). Je souhaitais beaucoup d'apprendre de vos nouvelles et de celles de votre digne prélat, et vous n'en pouviez pas mander de meilleures et plus avantageuses que celles que vous m'avez écrites. Je ne doute point que tous ces bons effets que sa présence a faits d'abord sur les esprits et sur les coeurs, ne se rendent encore plus considérables dans la suite, et que l'amour, l'estime et la vénération qu'on a pour lui n'augmentent quand il sera plus connu, et quand on remarquera dans sa conduite ses talents et sa grâce (2).

Si dans le dessein qu'il a de faire un séminaire nous avions ici quelque bon sujet, et tel qu'il le désire, que nous puissions lui donner, je puis

331. A LA COMTESSE DE FÉNELON, AUPARAVANT MARQUISE DE LAVAL. A Cambrai, 15 septembre [1695].

Je suis très fâché, ma chère soeur, d'apprendre l'accident arrivé à Magnac (1). Cette perte de papiers peut être d'une grande conséquence (2). Le bâtiment qu'il faudra réparer, et l'écluse du moulin qui peut en souffrir, sont des inconvénients sur lesquels je prends de tout mon coeur la part que je dois à votre embarras. J'ai vu mon frère à Mons (3), et je lui ai dit sa véritable situation, et j'ai tâché de le consoler. Il me viendra voir à la fin de la campagne (4), et je lui donnerai mes petits avis pour l'empêcher de se rebuter. Tout cela ne doit point décourager un homme qui fait très bien, qui a le coeur au-dessus du malheur, et qui a des ressources (5) pour se faire connaître tel qu'il est. Encouragez-le dans vos lettres. Comment vous portez-vous ? comment se porte M. votre fils ? Je crois que je ne retournerai à Versailles qu'après la Toussaint (6). J'ai ici bien des affaires, et le voyage de Fontainebleau serait un embarras pour moi, par rapport aux meubles à transporter. Je suis tout à vous, ma chère soeur, comme j'y dois être toute ma vie.

332. Au COMTE H. J. DE FÉNELON.

A Cambrai, 16 septembre [1695].

Ne vous inquiétez point, mon cher frère, du sujet de notre dernière conversation (1). Il fallait que vous sussiez tout, pour vous régler sur votre situation présente. Mais les choses changent insensiblement, quand on est sage, appliqué, patient, approuvé par les gens les plus dignes d'être crus, et qu'on a de bons amis en état de dire la vérité (2). Ne

2

34 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 16 septembre 1695

7 octobre 1695

TEXTE 35

prenez donc aucun parti de chagrin ni d'impatience. A votre retour, nous raisonnerons sur les choses qu'il vous convient de faire (3). Je suis, mon cher frère, tout à vous avec estime et tendresse sincère. quelque occasion de vous pouvoir donner des marques l'estime avec laquelle je suis, Monsieur l'Archevêque de bonne amie. bien réelles de Cambray, votre

MARIA R.

333. A Mme DE MAINTENON.

[10-19 septembre 1695].

Au reste, Madame, vous prenez soin d'une grande communauté de filles, et vous avez intérêt d'avoir devant les yeux des modèles de perfection (1) : en voici un pour la discipline régulière, que je vous propose. Chaque religieuse des abbayes nobles (2) de ce pays est fondée en coutume d'aller passer tous les ans un mois dans sa famille, et de visiter toute sa parenté; c'est une civilité réglée. Quand j'arrive dans un couvent, la Supérieure vient au-devant de moi, pour me recevoir dans la rue, et on reçoit tous les étrangers dans des parloirs extérieurs (3), sans grilles ni clôture. Pour moi, en arrivant, on me mène à l'église, au choeur, au cloître, au dortoir, enfin au réfectoire, avec toute ma compagnie. Alors la supérieure me présente un verre : nous buvons ensemble, elle et moi, à la santé l'un de l'autre (4). La communauté m'attaque (5) aussi; mon grand-vicaire et mon clergé viennent à mon secours : tout cela se fait avec une simplicité qui vous réjouirait. Malgré cette simplicité (6) grossière, ces bonnes filles vivent dans la plus aimable innocence; elles ne reçoivent presque jamais de visites que de leurs proches parents (7); les parloirs sont déserts, le monde parfaitement (8) ignoré, et il y règne une rusticité très édifiante. On ne raffine point ici en piété, non plus qu'en autre chose : la vertu est grossière comme l'extérieur, mais le fond est assez bon (9). Dans la médiocrité flamande, on est moins bon et moins mauvais qu'en France; le vice et la vertu ne vont pas si loin : mais le commun des hommes et en particulier (10) des filles de communauté est plus droit et plus innocent (11).

333 A. MARIE DE MODÈNE, REINE D'ANGLETERRE (1), A FÉNELON.

21 septembre 1695.

Monsieur l'Archevêque de Cambray, Je recommandai il y a environ deux ans à votre prédécesseur, la femme du sr Donnoghe sous-lieuten. dans le Régiment des gardes Irlandaises, qui est pour l'ordinaire en quartier d'hiver à Cambray. Elle est chargée de 4 enfants, et la paye de son mari n'étant qu'à peine suffisante pour sa subsistance particulière, et ne me trouvant point en état de la soulager moi-même, je vous prie de vouloir lui donner quelque part dans les charités que votre zèle vous fait répandre dans votre Diocèse. Je souhaiterais qu'il se présentât

A St. Germain en Laye, le 21 septembre 1695.

333 bis. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

Ce 7 octobre 1695.

Je suis très persuadé, Monsieur, que ce nous serait un très grand avantage de travailler à Cambrai, comme vous devez l'être qu'il n'y a point de prélat pour qui j'aie plus d'estime et plus d'attachement, que pour votre digne Archevêque. Ainsi je me ferais un singulier plaisir de répondre à son désir, si nous étions en état de le faire. Il est vrai que M. Gaye lui conviendrait fort, mais il ne peut se résoudre à quitter le séminaire de Tulle dans l'état où il est. Je lui en ai parlé, et je lui ai même montré votre lettre, pour lui faire plus d'impression : mais il m'a répondu qu'il ne voyait guère d'apparence de pouvoir abandonner présentement une oeuvre qui lui avait coûté tant de peine, et qui n'était pas encore dans sa dernière perfection, que Mgr de Cambrai devait être ici à la Toussaint, et que, quand il y serait, il lui dirait ses raisons. Je ne vois pas que de ma part je puisse faire autre chose dans les conjonctures où nous nous trouvons.

Voici encore un paquet de vos bonnes filles qui souhaiteraient fort votre consentement et votre permission pour la réception de la fille dont vous m'avez parlé.

Je suis, Monsieur et très cher en Notre Seigneur, tout à vous.

L. TRONSON.

333 ter. M. TRONSON A PIERRE DE SABATIER.

7 octobre [1695].

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

J'ai reçu votre lettre du 27 septembre, et je l'ai lue avec plaisir. Je ne doute pas que la conduite sage et prudente de Mgr de Cambrai ne le fasse beaucoup estimer, que sa douceur ne lui gagne bien des coeurs, et que l'une et l'autre ne produisent de grands fruits dans son diocèse. Je ne m'étonne pas aussi que son ordination du samedi ait eu une approbation générale. Peut-être que par cet essai où vous avez si bien réussi en ce qu'il vous avait confié, il connaîtra en combien de choses vous pourrez lui être utile. S'il trouve les moyens d'établir à Cam-

36 CORRESPONDANCE DE FI NELON 7 octobre 1695 25 octobre 1695 TEXTE 37

brai un séminaire, vous n'y manquerez pas apparemment d'emploi. Je souhaiterais que nous eussions ici du monde à lui donner pour un si bon oeuvre, car je crois qu'il y aurait beaucoup de fruit et de plaisir à travailler sous ses ordres ; mais je ne vois pas que nous soyons en état de lui pouvoir donner cette satisfaction. M. Gaye lui conviendrait bien ; mais il ne pourra pas se résoudre présentement à quitter Tulle. Dieu veuille lui donner assez de bons ouvriers pour seconder son zèle ! Je suis, monsieur et très cher en notre Seigneur, votre très humble et

très obéissant serviteur.

L. TRONSON. qu'elle vous donne en qualité de précepteur de messeigneurs les enfants de France ; mais elle n'a pas besoin de ce nouvau témoignage de votre zèle pour être bien persuadée de votre attachement à sa personne et au bien de son Etat. Prenez, s'il vous plaît, la peine de donner les ordres nécessaires pour que la répartition de cette somme soit faite de manière que personne n'ait sujet de s'en plaindre, et de tenir la main à ce que le paiement s'en fasse pour cette année à Noël prochain au plus tard, et pour les années suivantes, dans les temps portés par ma lettre du 10 juillet dernier. Je suis, etc.

PONTCHARTRAIN.

333 B. Louis, DUC DE BOURGOGNE, A FÉNELON.

334. A UN CONSEILLER DU PARLEMENT DE TOURNAI.

23 octobre 1695.

A Cambray, 25 octobre [1695 (1).

Mon rhume va beaucoup mieux, ou plutôt est fini. J'ai commencé à sortir depuis deux jours. Nous avons eu jusque-là vilain temps, avec une pluie presque continuelle. Nous retournerons à Versailles après demain, où je reprendrai mon train ordinaire, car cette maladie m'avait un peu dérangé. Quand je suis parti de Versailles, le serin sortait de mue et recommençait à chanter. J'ai achevé l'histoire de François I", et je suis au milieu du quatrième livre de Tacite. J'espère qu'il sera achevé dans trois semaines. Je souhaite de vous revoir bientôt en bonne santé : en attendant, soyez bien persuadé, je vous prie, de l'amitié que j'ai pour vous. N'oubliez pas de temps en temps de m'écrire. Vos lettres me font toujours plaisir.

Louis.

333 C. M. DE PONTCHARTRAIN (1) A FÉNELON.

A Fontainebleau, 23 octobre 1695.

J'ai rendu compte au Roi des lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 7 et le 19 de ce mois, et du Mémoire qui était joint à la première. Sa Majesté est si persuadée de votre zèle pour le bien de son service, qu'elle ne doute point que vous n'ayez fait tout ce qui a dépendu de vous, pour porter le clergé de la partie de votre diocèse située dans les intendances de MM. de Bagnols (2) et Bignon (3), à lui accorder, à titre de capitation (4), une somme dont elle pût être satisfaite. Elle accepte volontiers celle de 42,000 livres que ce clergé offre de payer par an, tant que la guerre durera ; elle m'a commandé de vous faire savoir que son intention n'est pas que vous y contribuiez plus que la part que votre archevêché doit payer, à proportion de la cote des autres bénéfices. Elle a vu avec plaisir l'offre que vous lui faites d'augmenter votre cote de la capitation de la pension entière

Je vous supplie, Monsieur, d'avoir la bonté de me mander en grand secret quelle est votre jurisprudence (2) sur les questions suivantes. Vous n'aurez qu'à mettre vos réponses à côté de chaque article.

1 Monseigneur,

Les plus célèbres avocats de Pa Pour répondre à cet article, je

ris (3) assurent qu'un chapitre, si crois que la jurisprudence canoexempt qu'il puisse être de la ju nique y contenue ne serait pas suiridiction de l'Ordinaire par un pri vie en Flandres où les Evêques vilège spécial, doit se conformer jusques à présent, se conformant aux ordonnances de l'Evêque pour à la disposition du Concile de la police extérieure de tout le dio Trente, ont pris la qualité de délécèse, quand ses ordonnances sont gués du Saint-Siège (4) pour les dans l'esprit des canons, comme fonctions qu'ils ont faites ès chapar exemple quand l'Evêque or pitres exempts ; ceux qui ont prédonne que tous les ecclésiastiques tendu le faire potestate ordinaria du diocèse porteront la soutane, y ont trouvé de l'opposition et les s'abstiendront de la chasse et Chapitres qui avaient titre et posn'iront point au cabaret compo session ont été maintenus dans tandi causa dans le lieu de leur leurs droits par les Conseils du résidence. Ces avocats ajoutent que pays ; ce pourquoi il est à présule chapitre exempt ne peut à cet mer que si le cas se présentait à égard exercer son exemption qu'en juger au Parlement de Tournay, jugeant les membres de son propre il le déciderait sur la validité des corps conformément aux ordon titres et possession vérifiée au pronances de l'Evêque, et non en pu cès, ou s'il fallait avoir recours à bliant d'autres ordonnances sur les l'usage, il suivrait celui que les mêmes cas, plus douces et contrai- Conseils du pays ont reçu depuis

25 octobre 1695

la publication du Concile de Trente, sur lequel usage je m'instruirai à fond, pour ci-après vous en informer, Monseigneur, plus au juste, car jusques à présent je ne sais pas qu'il se soit présenté semblable question au Parlement ; même feu M. de Choiseul, évêque de Tournay (5), au grand procès qu'il a eu contre son Chapitre, dont j'ai été le rapporteur (6), ne prétendait d'instruire un procès criminel à un chanoine pour correction de moeurs qu'en qualité de délégué du Saint-Siège et sur la négligence dudit chapitre, qui au contraire soutenait que présupposant ladite négligence, il ne pouvait lui instruire le procès que conjointement avec un chanoine député dudit Chapitre, conformément à la disposition dudit Concile de Trente.

Je doute fort de cette jurisprudence qui ne me paraît pas même soutenable en termes de droit, vu que la loi ne peut obliger que ceux qui sont soumis à la juridiction de celui qui la porte ; ce pourquoi il serait bon d'avoir communication de cet avis pour savoir sur quels principes on prétend établir cette jurisprudence.

Pour l'usage de la Flandre, il me paraît constant que les Chapitres exempts, et avant et après la publication du Concile de Trente, ont fait des règlements et ordonnances indépendamment de celles de l'ordinaire pour la police extérieure de leurs suppôts et, quand le cas s'est présenté, ont jugé suivant les dites ordonnances sans avoir égard aux peines comminées par celles de l'ordinaire ; ce que j'entends des Chapitres exempts

25 octobre 1695

Il ne peut que faire exécuter et que juger suivant la loi que l'Evêque a faite. Ces avocats remarquent encore que les séculiers les plus exempts ne peuvent être plus exempts que les ordres réguliers que le Pape a soustraits à la juridiction de l'Ordinaire par des privilèges si solennels. Or est-il (disent ces mêmes avocats) que les réguliers même sont tenus d'obéir à ces règlements généraux de discipline extérieure dans un diocèse, par exemple il ne leur est point permis d'aller dans les cabarets compotandi causa, quand l'Evêque le défend. Donc les chapitres ne le peuvent point aussi. La juridiction des uns et des autres demeure entière, parce qu'ils conservent le droit de juger chez eux les contrevenants, conformément au règlement du diocèse. Enfin ces avocats prétendent que cette autorité épiscopale est encore plus incontestable dans les églises où le Concile de Trente est reçu. Pense-t-on de même à Tournay ?

TEXTE 39

immédiatement soumis au Saint-Siège ; car à l'égard des Chapitres qui se prétendent exempts de l'ordinaire et d'être soumis à la juridiction du Métropolitain, il y a plus de doute depuis que Urbain VIII a prononcé en faveur de l'évêque d'Arras contre son Chapitre, et confirmé par la bulle du 3 de novembre 1623 les interprétations données en faveur de l'Evêque par la Congrégation des Cardinaux sur l'interprétation du Concile de Trente (7).

Suivant ce raisonnement le Chapitre exempt ne serait qu'exécuteur de l'ordonnance de l'Evêque et serait obligé de se conformer à sa disposition ; je crois que cela est contraire au droit canon, ce pourquoi il serait bon de voir cet avis, car je ne doute pas que si on prétendait d'introduire cette jurisprudence en Flandres, que les Chapitres exempts s'y opposeraient fortement pour conserver leurs droits.

Il y a beaucoup à répondre sur la comparaison que ces avocats font entre les séculiers et réguliers exempts, et pour le bien faire il faudrait voir leur avis ; sur le champ, je ne crois pas que les réguliers exempts conviennent du principe desdits avocats ; ce n'est pas avoir une juridiction quand on n'est que l'exécuteur de l'ordonnance qu'on est obligé de suivre, quand elle est portée par une puissance à laquelle on n'est pas soumis ; les Chapitres exempts prétendent tenir leur juridiction immédiatement du Saint-Siège ; ainsi ils ne conviendront pas qu'ils soient seulement exécuteurs de l'ordon-

38 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

res à celles que l'Evêque e publiées.

Ainsi, selon cette jurisprudence, le chapitre exempt ne peut point statuer contre le statut de l'Evêque dans ces cas de police générale et extérieure.

40 CORRESPONDANCE DE KNELON

2

Les chapitres non exempts qui sont en possession d'un premier degré de juridiction pour juger leurs propres membres en première instance, sauf l'appel à l'ordinaire, ne peuvent, disent les avocats de Paris, exercer cette juridiction en aucun cas, que conformément aux règles imposées par l'Evêque auquel ils sont soumis. Ainsi ils ne sont juges que pour faire exécuter la loi épiscopale ; autrement leurs jugements sont réformables par le supérieur qui est l'Evêque même. Est-ce là votre jurisprudence ?

3

Le Conseil (8) de Paris soutient qu'encore que l'Evêque ne soit ordinairement juge des causes de ces sortes de chapitres, que par appel et en seconde instance, ils peuvent néanmoins, quand ils le jugent à propos, prévenir le chapitre même et juger en première instance ces sortes de causes, parce que, suivant les maximes des canonistes ultramontains les plus fameux, ces sortes de juridictions de chapitres non exempts ne sont qu'une émanation de celle de l'Evêque, et une espèce de fonction de vicaires généraux à cet égard, en sorte qu'ils ont ce premier degré de juridiction cumulative, non exclusive.

Le Parlement de Tournai est-il dans les mêmes maximes ?

25 octobre 1695

nance de l'Evêque, vu qu'ils ne sont pas soumis à sa juridiction.

2

Je tiens que les Chapitres non exempts qui exercent un premier degré de juridiction doivent se conformer aux ordonnances de leur Evêque dans les jugements qu'ils rendront entre leurs suppôts, si ce n'est qu'ils aient titre ou concordat au contraire, auquel cas il conviendrait d'examiner la validité d'icelui.

Je n'ai vu jusques à présent aucune contestation à ce sujet au Parlement.

3

Pour reconnaître si la juridiction qu'a le Chapitre non exempt est cumulative à celle de l'Evêque, et non exclusive, en sorte qu'il pourrait prévenir quand bon lui semblerait, je crois que cela dépend du titre, transaction ou concordat qu'a le Chapitre, suivant lequel, joint à une possession immémoriale, je ne doute pas que le Parlement jugerait par provision.

Jusques à présent je ne sais pas que semblable contestation se soit présentée au Parlement, et de la connaissance que j'ai de ce qu'il s'est passé dans ces provinces, je crois que rarement les Evêques de ta Flandre ont motivé (9) semblables difficultés ; ils ont la plus grande part laissé, tant les exempts, que les Chapitres non exempts, dans les droits et possessions qui les ont trouvés.

30 octobre 1695 TEXTE 41

Voilà, Monsieur, ce que les plus habiles têtes de Paris croient indubitable, et qu'ils appuient des plus grandes autorités dans leurs consultations par écrit, que j'ai reçues depuis peu de jours. Faites-moi la grâce de me répondre précisément à chaque article. Je ne vous commettrai (10) en rien, et je vous garderai le plus fidèle secret. Vous savez de quel coeur je suis pour toujours, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

334 bis. DÉCLARATION ADRESSÉE PAR FÉNELON

AU CHAPITRE DE SAINT-GÉRY,

CONCERNANT LES EXEMPTIONS DE CE CHAPITRE

François, etc., voulant avoir égard aux instantes prières que le chapitre de Saint-Géry nous a faites par ses députés, nous déclarons, qu'en publiant de nouveau l'Ordonnance de feu Mgr de Brias, notre prédécesseur, qui défend aux ecclésiastiques, sur peine de suspense, d'aller au cabaret, compotandi causâ, et qu'en l'envoyant audit chapitre, comme aux autres de ce diocèse, de même que feu Mgr de Brias, notre prédécesseur, la leur avait envoyée, nous n'avons point voulu préjudicier aux droits que ce chapitre pourrait avoir, en conséquence d'un acte fait autrefois en sa faveur, par Jean de Bourgogne, évêque de Cambrai.

De même aussi, nous déclarons très expressément que nous ne prétendons nous préjudicier en aucune manière par cette présente déclaration, ni approuver, ratifier ou confirmer en aucune sorte ledit acte de Jean de Bourgogne, ou les droits que ledit chapitre en prétend tirer ; voulant seulement, par des considérations particulières, que sans entrer en aucune connaissance ni examen d'aucun titre, droit ou prétention, toutes choses demeurent, de part et d'autre, au même état où elles ont été jusqu'à ce jour, et qu'ainsi ladite Ordonnance touchant les cabarets, par nous publiée de nouveau et confirmée soit reçue, acceptée simplement, et insérée dans les registres dudit chapitre de Saint-Géry.

Donné à Cambrai, etc., etc.

335. A CHRISTOPHE FOURNIER,

ABBÉ DE SAINT-JEAN DE VALENCIENNES (1).

A Cambray, le 30 octobre 1695.

Je ne puis m'empêcher, Monsieur, d'obéir aux ordres du Roi qui me charge de régler la capitation pour tout le clergé séculier et régulier de ce diocèse. J'aurais souhaité de n'y avoir d'autre part que celle de vous

42 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 30 octobre 1695 25 novembre 1695 TEXTE 43

adoucir cette nécessité, et de ménager quelque diminution en votre faveur ; mais les ordres que j'ai reçus m'obligent à vous exhorter d'offrir le plus que vous pourrez pour témoigner votre zèle à Sa Majesté. Le moins que l'on puisse attendre de vous dans cette conjoncture, c'est la somme de six cents (2) livres de France. Il est de nécessité que j'aie de vos nouvelles dans quinze jours. Je vous [prie] de ne pas manquer à m'en donner ici avant ce temps là. Je n'ai rien négligé pour vous épargner cette charge et si j'avais pu vous en garantir, vous auriez éprouvé par cette marque de ma bonne volonté avec quelle sincérité je suis, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. DUC DE CAMBRAY.

autres avantages considérables que vous me marquez, serait plus que suffisant pour nous engager à lui en donner avec joie ; mais je ne vois pas que nous en ayons qui soient présentement en état d'aller seconder ses désirs. Je ne l'ai point encore vu ; il m'a seulement mandé qu'il viendrait ici au premier jour (1), et que cependant il me priait de ne point engager M. Sabatier, dont il était content (2), dans aucun emploi, qu'il ne m'eût entretenu auparavant. J'ai encore parlé à M. Gaye ; mais je ne vois pas, dans l'état où sont ses affaires, qu'il puisse se résoudre à les quitter présentement. Je suis de coeur tout à vous.

L. TRONSON.

336 A. LE MÊME A FÉNELON.

336. A LA SUPÉRIEURE DES SŒURS NOIRES DE CAMBRAI.

Ce jeudi matin [17 novembre 1695].

A Cambray, le 30 octobre 1695.

Je ne puis m'empêcher, ma très chère fille en Notre S., d'obéir aux ordres du Roi qui me charge de régler la capitation pour tout le clergé et pour les maisons régulières de ce diocèse. J'aurais souhaité de n'y avoir d'autre part que celle de vous adoucir cette nécessité, et de ménager en votre faveur que vous en fussiez exemptes ; mais les ordres que j'ai reçus m'obligent à vous exhorter d'offrir le plus que vous pourrez pour témoigner votre zèle à Sa Majesté. Le moins que l'on puisse attendre de vous dans la conjoncture présente est la somme de quarante livres de France. Je n'ai rien négligé pour vous épargner cette charge, et si j'avais pu vous en garantir, vous auriez éprouvé par cette marque de ma bonne volonté avec quelle sincérité je suis, ma très chère fille en N. S., tout à vous et à votre communauté.

FR. ARCH. DUC DE CAMBRAY.

336 bis. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

11 novembre [1695].

Monsieur et très cher en Notre Seigneur,

...Mgr de Cambrai est le prélat de tous les prélats de France que nous estimons le plus, et à qui nous donnerons plus volontiers des ouvriers pour son séminaire. Le mérite seul de sa personne, sans les

Aussitôt, monseigneur, que vous fûtes sorti d'Issy hier au soir, voyant que je ne voulais le déterminer à rien, il me déclara nettement que, si je ne voulais point lui donner d'emploi, il faudrait qu'il s'en retournât en son pays (1). Vous jugerez aisément, monseigneur, après toutes les instances que vous lui avez faites, et toutes les bontés que vous avez eues pour lui, dont il se loue beaucoup (2), qu'il n'y a nulle apparence, demeurant si ferme à ne point retourner à Cambrai, que Dieu l'y appelle. C'est ce qui me fait penser à lui proposer un autre emploi (3), pour ne pas perdre un si bon sujet, qui peut travailler utilement. Je crois que vous ne désagréerez pas cette résolution, que je ne prends qu'après que je me vois dans l'impossibilité de répondre sur cela à vos désirs (4). Je vous supplie d'être persuadé que les miens seront toujours de marquer, dans toutes les choses qui dépendront de moi, le respect profond et le sincère attachement avec lesquels je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

337. A LA COMTESSE DE FÉNELON.

A Versailles, 25 novembre [1695].

Je saurai de M. de Chevreuse même si le petit hôtel de Luynes n'est pas à louer (1). Il peut se faire qu'ils ne veulent le louer qu'à des gens qui leur conviennent. Pour les autres maisons, rien ne m'embarrasse. J'ai un logement à l'hôtel de Beauvilliers (2), bien meilleur que je ne

44 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 25 novembre 1695 30 novembre 1695 TEXTE 45

le voudrais, pour deux ou trois passages à Paris dans toute l'année (3). C'est pour l'amour de vous, ma chère soeur, et de mon frère, que je voudrais loger chez vous, afin qu'on ne pût pas croire que nous ne sommes pas assez bien ensemble pour loger en famille. Au surplus, il ne me convient ni qu'une portion de maison paraisse à moi, ni que j'y mette une somme considérable. Il ne me faut qu'un logement fort médiocre : je ne l'occuperai que cinq ou six jours de l'année (4) ; le reste du temps, mon frère et vous en ferez tout ce qu'il vous plaira. Pour les écuries, quand elles seront pleines, je mettrai sans embarras pour quelques jours mes chevaux dehors dans une écurie de louage. Gardez-vous donc bien de faire une entreprise (5) trop forte pour vous et pour moi. J'aurai encore la dépense des meubles pour mon logement, que je crains dans ces premières années où je suis endetté (6). J'embrasse de tout mon coeur mon frère ; je crois qu'il devrait se montrer ici (7). Faites-vous rendre sans façon par M. Deschamps (8) quelque argent que vous avançâtes l'autre jour pour moi : je pourrais l'oublier. On ne peut rien ajouter, ma chère soeur, à la sincérité des sentiments avec lesquels je suis à vous autant que je le dois.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

Pour le carrosse de M. de Langres (9), faites avec plein pouvoir tout ce que vous croirez le meilleur pour moi : je vous en serai très obligé. Le petit hôtel de Luynes n'est pas à louer.

338. Au COMTE H.J. DE FÉNELON.

A Vers[ailles], dimanche 27 novembre [1695].

M. de Noailles paraît vouloir parler fortement au Roi, et être plein d'affection pour vous justifier. Il voudrait même parler au Roi dès ce soir, pour le détromper, et pour lui demander en même temps pour vous un de ces nouveaux régiments. Il convient que c'est peu de chose : mais il remarque que votre état doit être violent (1), que vous ne pouvez plus servir dans votre place, qui n'est pas honnête (2); qu'il faut vous tirer d'un corps (3) où vous êtes exposé à l'envie et aux mauvais offices ; et qu'avec un régiment tel quel (4), vous ferez au moins votre chemin étant aidé par nos amis. Voilà ses raisons, que je vous conjure de bien peser avec ma soeur. Il me faut une très prompte réponse, parce qu'il voudrait parler dès aujourd'hui, et que l'occasion peut échapper. Je lui ai dit qu'il fallait commencer par une justification ferme et vigoureuse, mais à fond (5) ; après quoi, s'il croyait que vous dussiez souhaiter un de ces régiments, vous suivriez ses conseils, et lui seriez très obligé d'agir : il attendra votre réponse. Pour moi, je crois qu'il faut le laisser faire pour vous justifier, et ensuite pour demander un régiment, à moins que vous ne soyez en état d'acheter quelque chose de meilleur (6). Tout à vous et à ma chère soeur.

338 A. LE MARQUIS DE SALAGNAC (1) A FÉNELON, SON FRÈRE.

A Châteaub[ouchet], ce 27 novembre 1695.

J'ai connu par ce que m'a dit un avocat de Sarlat, qui était à un arbitrage que j'ai fait entre Md. de Châtillon (2) et un gentilhomme de mes amis, dont l'affaire a été accordée, ou tant vaut, que M. du Bernat (3), n'ayant pas d'affaires importantes pour lui à Paris, demandait un prétexte pour y aller, et qu'il souhaitait celui d'y aller pour vous porter tous les papiers qu'il a, et qu'il ramasse toujours tant qu'il peut, de notre maison. J'ai failli à lui écrire pour lui fournir le prétexte qu'il demande, et lui mander en même temps qu'on lui paierait son voyage, quoique je ne croie pas qu'il le veuille ; mais je n'ai osé le faire sans votre approbation, et il serait peut-être bon que vous lui en écrivissiez un mot, ou à moi sur ce sujet une lettre que je pusse lui faire voir : car comme vous voulez les originaux, et que je comprends bien la différence qu'il y a avec les copies, c'est le plus court ; et comme il ne veut pas se dessaisir des originaux, il ne fera autrement que ravauder. Vos ordres, s'il vous plaît, sur cela. Md. de Salagnac vous fait mille compliments, et en mon particulier, je vous honore en grand prélat, et je vous aime en frère.

SALAGNAC-FÉNELON.

339. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

30 novembre.

Que direz-vous de moi, ma chère soeur ? je n'ai pas encore eu un moment libre pour lire votre Vie du Bienheureux Jean de la Croix (1), mais je m'en vais la lire au plus tôt et bien exactement. Pour vos lettres où vous me parlez de ses maximes (2), je les approuve du fond de mon coeur : ces maximes sont de l'esprit de Dieu, et il ne peut jamais y en avoir de contraires qui ne soient pernicieuses. Il y a même dans ces maximes bien entendues, de grands principes de vie intérieure qui demandent beaucoup d'expérience et de grâce. Ce que je souhaite de vous, ma chère soeur, c'est que vous ne vous fassiez jamais

30 novembre 1695

46 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

un appui des talents humains dans votre obéissance (3). N'obéissez point

un homme, parce qu'il raisonne plus fortement ou parle d'une manière plus touchante qu'un autre, mais parce qu'il est l'homme de Providence pour vous, et qu'il est votre supérieur, ou que vos supérieurs agréent qu'il vous conduise, et que vous éprouvez, indépendamment du raisonnement et du goût humain, qu'il vous aide plus qu'un autre à vous laisser subjuguer par l'esprit de grâce et à mourir à vous-même. Le directeur ne nous sert guère à nous détacher de notre propre sens, quand ce n'est que par notre propre sens que nous tenons à lui. 0 ma chère soeur, que je voudrais vous appauvrir (4) du côté de l'esprit ! Ecoutez saint Paul (5) : Vous êtes prudents en Jésus-Christ ; pour nous, nous sommes insensés pour lui. Ne craignez point d'être indiscrète ; à Dieu ne plaise que je veuille de vous aucune indiscrétion ! mais je ne voudrais laisser en vous qu'une sagesse de pure grâce, qui conduit simplement les âmes fidèles, quand elles ne se laissent aller ni à l'humeur, ni aux passions, ni à l'amour-propre, ni à aucun mouvement naturel. Alors ce qu'on appelle dans le monde esprit, raisonnement et goût, tombera. Il ne restera qu'une raison simple, docile à l'esprit de Dieu, et une obéissance d'enfant (6) pour vos supérieurs, sans regarder en eux autre chose que Dieu. Je le prie d'être lui seul toutes choses en vous.

340. A H.G. DE PRECIPIANO, ARCHEVÊQUE DE MALINES (1).

A Versailles, 5 décembre [1695] (2).

Monseigneur,

Je suis bien honteux de répondre si tard à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur votre passeport : les voyages que j'ai été obligé de faire, et les contretemps qui m'ont empêché de me trouver avec M. de Barbezieux (3) sont causes de ce retardement dont je vous demande très humblement pardon. J'ai parlé, Monseigneur, à diverses reprises sur le changement que vous désirez pour les provisions que vos censiers (4) ont à voiturer (5) pour les besoins de votre maison. Il m'a toujours répondu qu'on ne pouvait accorder cette liberté parce qu'il pouvait y avoir trop d'inconvénients à laisser passer librement sur une frontière des convois de vivres. Ainsi, Monseigneur, j'ai la douleur de n'avoir pu rien obtenir que le simple renouvellement de votre passeport sur lequel je vous supplie d'avoir la bonté de m'en obtenir un semblable. Je suis de plus en plus avec un respect sincère, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

7 décembre 1695 TEXTE 47

341. A BOSSUET.

A Paris, 7 décembre 1695.

J'ai fait, Monseigneur, bien des réflexions sur ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire : plus j'y pense, plus je trouve que j'ai parlé (1) de la manière la plus capable d'éviter les équivoques. J'ai dit en termes propres : « Sous prétexte d'instruction, on entretient le goût de l'esprit

« et la curiosité. Il faut lire pour se nourrir et pour s'édifier, et non

« pour s'instruire des choses à décider, ni pour vouloir jamais trouver

« dans ses lectures la règle de sa conduite. » C'était dans mon second point, où il ne s'agissait que d'une Carmélite déjà instruite et dans la voie de la perfection, qui trouve dans sa règle et dans ses supérieures trbutes les décisions dont elle a besoin.

Vous observerez, s'il vous plaît, Monseigneur, qu'après avoir posé dans mon premier point la nécessité de l'amour de Dieu et du détachement, sans entrer dans aucune question, et me retranchant dans les principes les plus universellement reconnus, je n'employai mon second point tout entier, qu'à précautionner l'auditeur contre toutes les sources d'illusion qui peuvent altérer cet amour. Pour cela, je tâchai de faire craindre les lectures curieuses, la science qui enfle, les voies extraordinaires et toutes les questions. Je ne recommandai que la fidélité aux règles, la sincérité, la défiance de son propre sens, et l'obéissance dans l'usage même des meilleures choses. Ainsi, tout mon discours, à le bien prendre, comme je le donnais de tout mon coeur, était une déclaration (2) perpétuelle contre les illusions qui font tant de bruit; et je croyais (tant je suis mal habile homme) avoir dit les choses les plus précises et les plus fortes, pour précautionner l'auditeur contre tous les excès de la fausse spiritualité.

J'ai demandé aux Carmélites, c'est-à-dire à la mère prieure (3) et à la soeur Charlotte de S[aint]-Cyprien, ce qui leur avait paru de ce discours ; elles m'ont assuré avoir entendu ce que je vous rapporte. La soeur Charlotte, pour qui je parlais principalement, et qui en avait besoin (4), a été ravie de l'entendre, et veut en profiter.

J'ai appris, d'un autre côté, que quelques personnes prétendaient que j'avais dit ces paroles : Il faut lire pour lire, et non pour s'instruire. Si j'ai parlé ainsi, j'ai dit des paroles qui n'ont aucun sens, et qui ne signifient rien qu'une extravagance. Il me semble que les personnes équitables qui ont assisté à ce sermon, n'ont pas trouvé que j'y fusse entièrement égaré (5) : il faudrait être ivre ou fou pour tenir ce langage. Pour moi, je vous rendrai toujours avec joie et docilité un compte exact de ma conduite. Il n'y a correction que vous ne me puissiez faire sans ménagement, et que je ne reçoive avec soumission et avec reconnaissance, comme une marque de la continuation de vos anciennes

48 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 décembre 1695 10 décembre 1695 TEXTE 49

bontés. Je ferai profession toute ma vie d'être votre disciple, et de vous devoir la meilleure partie du peu que je sais (6). Je vous conjure de m'aimer toujours, et de ne douter jamais de mon zèle, de mon respect et de mon attachement.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

342. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

A Versailles, 10 décembre [1695] (1).

Je vous envoie, ma chère soeur, une lettre pour M. Robert. Envoyez-la ou supprimez-la suivant que vous jugerez à propos. Voyez si elle est convenable à son état, et décidez simplement en bonne personne. J'ai beaucoup pensé à vous devant Dieu depuis deux ou trois jours. Je ne saurais souffrir votre esprit, ni le goût que vous avez pour celui des autres. Je voudrais vous voir pauvre d'esprit, et ne vous reposant plus que dans le commerce des simples et des petits. Les talents sont de Dieu, et ils sont bons quand on en use sans y tenir ; mais quand on les cherche, quand on les préfère à la simplicité, quand on dédaigne tout ce qui en est dépourvu, quand on veut toujours le plus sublime dans les dons de Dieu, on n'est point encore dans le goût de pure grâce. Au nom de Dieu, laissez là votre esprit, votre science, votre goût, votre discernement. Le bienheureux Jean de la Croix donnait bien moins à l'esprit que vous. Plus d'autre esprit que l'esprit de Dieu. La véritable grâce nous fait tout à tous indistinctement ; elle rabaisse tous les talents, elle aplanit tout, elle fait qu'on est ravi d'être avec les gens les plus grossiers et les plus idiots (2), pourvu qu'on y soit pour faire la volonté de Dieu. Pardon, ma chère soeur, de mes indiscrétions. Mille et mille fois tout à vous en notre Seigneur Jésus-Christ (3).

343. Au MARQUIS DE SALAGNAC.

10 décembre 1695.

Je serai fort obligé à M. du Bernat quand il voudra bien m'apporter les titres de notre famille; mais je ne voudrais pas qu'il se donnât la peine, ni qu'il fît la dépense de venir exprès. Je serai fort aise de lui avoir l'obligation de nous recueillir les papiers de son voisinage ; mais j'avoue que je craindrais de lui devoir trop, et qu'il s'attendît, dans ce voyage, à recevoir de moi des services que je ne suis pas en état de lui rendre : que je ne veux ni m'engager à faire des demandes qui ne conviennent point à ma situation, ni laisser espérer à un honnête homme, qui veut me faire plaisir, des choses qui le jetteraient dans un mécompte (1). S'il est libre de choisir le temps de son voyage, il vaudrait mieux qu'il ne vînt qu'à Pâques. J'arriverai à Versailles d'abord après (2) cette fête ; il me trouverait là dans toute la commodité nécessaire pour nous voir, et pour examiner ce qu'il aurait ramassé (3). La saison même serait plus commode pour son voyage. Il profiterait du temps de l'hiver pour achever de ramasser tous les titres, savoir, fondations, aveux et dénombrements, contrats, testaments, la suite non interrompue de père en fils; ce qui est le principal (4). Peut-être même qu'on pourrait, pendant ce temps-là, recouvrer les titres qui sont à la chambre des comptes de Béarn. Si M. de Bernat n'a point d'affaire qui l'engage à venir à Paris, il pourrait confier tous ces papiers à quelqu'un de ses amis, qui serait obligé d'y venir, et il n'y aurait qu'à faire un inventaire exact de toutes les pièces. J'en paierais le port, et je m'engagerais, avec toutes les sûretés qu'on voudrait, de remplir l'inventaire (5), et de rendre tout ce qui y serait compris, dans le terme (6) précis dont nous serions convenus. Je ne ferais autre chose, que de montrer en secret les actes aux connaisseurs (7), et que les faire copier; après quoi je n'en aurais aucun besoin. Que s'il fallait donner de l'argent à des particuliers, pour des actes qu'ils auraient, et que M. du Bernat voudrait retirer (8) de leurs mains, je les paierais suivant ce qu'il jugerait à propos de leur promettre (9).

Pour la terre de Salagnac, MM. de Bouillon (10) et MM. de Noailles (11) m'ont également promis de ne l'acheter point, si nous songeons à l'acheter. Il n'est pas juste d'empêcher MM. de Montmège (12) de la leur vendre. Nous ne pouvons plus espérer d'y rentrer jamais, si elle retombe dans l'une de ces deux maisons voisines, qui sont puissantes, et auxquelles elle convient fort (13). Il faut donc prendre son parti, et voir si nous devons être plus difficiles qu'eux, touchant les sûretés (14). J'avoue qu'il me paraît que le procès de la substitution (15) de MM. d'Arros (16) est un embarras considérable; mais ne pourrait-on pas le faire juger ? Je m'imagine que MM. de Bouillon et de Noailles n'achèteront point la terre sans avoir le dénouement de cette difficulté (17). Nous pourrions veiller avec eux de concert, et après le jugement de la substitution, nous ferions notre marché (18), ou bien nous leur laisserions conclure le leur. L'embarras des mineurs n'arrêterait pas, parce que si la substitution est décidée contradictoirement, d'une manière claire et certaine, tout se trouvera réglé par rapport aux anciens créanciers et aux mineurs, sans aucune apparence d'y revenir jamais. Je conviens qu'on paiera bien la terre, en la payant sur le pied du denier trente pour les revenus vérifiés par de bons titres. C'est aux vendeurs à justifier les choses dont on doit jouir : s'il y a des difficultés, on peut trouver aussi des expédients pour les surmonter; et cela mériterait qu'on fît étudier cette affaire par quelque personne intelligente du voisinage, et instruite de la dépendance du ressort (19). Pour moi, je ne veux point gêner mon neveu; mais je crois qu'il aura un jour regret d'avoir négligé cette affaire pour un léger intérêt. Je lui crois la tête assez bonne pour aller droit au véritable inté-

50 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 10 décembre 1695 18 décembre 1695 TEXTE 51

rêt de la famille, qui a les suites les plus solides, et pour ne se laisser pas éblouir à de petits profits dans les accommodements qu'il fait à Manot (20). Je ferai avec joie les sollicitations qui dépendront de moi, quand on m'en avertira de Paris que le temps en sera venu.

343 bis. MÉMOIRE SUR L'ACHAT DE LA TERRE

DE SALAGNAC (1).

M. du Bernat, beau-frère de MM. de Montmège, a eu une conférence avec MM. de Fénelon (1) et en voici le résultat :

1° M. du Bernat convient que MM. de Montmège doivent régler avec M. de Bouillon ce qu'ils lui doivent sur la terre de Salagnac (2), parce que MM. de Fénelon, en achetant cette terre, ne veulent avoir avec M. de Bouillon d'autre affaire, que celle de lui payer exactement la somme à laquelle sa dette sera fixée (3).

2° M. du Bernat convient aussi que MM. de Montmège, doivent préalablement à la vente de la terre, s'accommoder (4) avec M. d'Arros, de qui ils l'avaient achetée. En effet, un arrêt du Parlement de Bordeaux a jugé qu'un tiers de la terre de Salagnac appartient à M. d'Arros, en vertu d'une substitution ouverte en sa faveur (5). Il est vrai que l'arrêt ajoute, que M. d'Arros ne pourra rentrer dans son tiers substitué, qu'en payant les dettes qui sont sur les biens mêmes substitués (6). On croit que ces dettes sur les biens substitués (7) sont bonnes et sûres : mais comme MM. de Montmège, qui doivent être les vendeurs, sont encore (8) mineurs, il n'y a aucune sûreté dans cette acquisition, même par un décret (9); parce que les décrets, dans le ressort de Bordeaux, ne finissent rien au préjudice des substitutions ni des mineurs (10). Ainsi on serait toujours exposé à cette substitution de la maison d'Arros, à la discussion des anciennes dettes, et aux prétentions des mineurs de Montmège, qui reviendraient contre tout ce qu'on aurait fait pour contenter MM. d'Arros. Il faut même savoir si M. d'Arros est le dernier substitué, pour pouvoir traiter sûrement. Jusque-là on ne peut s'assurer de la propriété de la terre, ni faire sans danger aucun paiement (11); d'où il s'ensuit que MM. de Fénelon ont un grand intérêt d'obliger MM. de Montmège à traiter avec (12) MM. d'Arros, avant que de s'engager dans cette acquisition.

3° M. du Bernat s'est chargé de justifier en quoi précisément consistent tous les revenus de cette terre. La difficulté principale est que MM. de Montmège n'ont pas tous les titres nécessaires pour établir toutes les rentes qui étaient dues anciennement au seigneur de cette terre. D'ailleurs il y a plus de trente ans qu'elle n'a été affermée.

4° M. du Bernat a assuré que MM. de Montmège les oncles sont allés à Bordeaux pour tâcher de s'y accommoder avec M. de Bouillon, qui de sa part y a envoyé aussi un nommé Beauregard (13), avec ordre de poursuivre le décret, si on ne s'accommode pas. Si on rompt l'accommodement, on poursuivra incessamment le bail (14) de la terre, au sénéchal de Sarlat, et on sera aisément averti de tout ce qui se passera en ce lieu.

De la part de MM. de Fénelon, voici les conditions auxquelles ils ont cru devoir s'attacher :

1° La liquidation des droits de M. de Bouillon;

2° L'accommodement avec MM. d'Arros pour leur substitution, et pour la liquidation des sommes dues sur le tiers de la terre que l'arrêt de Bordeaux a déclaré substitué;

3° Les titres et preuves exactes de tous les revenus de la terre;

4° Le prix de la terre, borné (15) sur le pied du denier trente et du revenu certain. D'autres, qui n'auraient pas les mêmes raisons que MM. de Fénelon pour vouloir rentrer dans la terre de leur nom, l'achèteraient moins cher en ces temps-ci. Il est certain même qu'ils sont réduits à vendre à vil prix ce qu'ils cherchent à vendre pour faire cette acquisition, parce qu'on se prévaudra du besoin où l'on saura qu'ils seront d'acheter la terre de Salagnac.

344. A BOSSUET.

A Cambrai, 18 décembre [1695] .

Je reçois dans ce moment, Monseigneur, la lettre pleine de bonté que vous me faites l'honneur de m'écrire (1), et je me hâte de vous dire à quel point j'en suis pénétré. Je sais assez quels sont vos sentiments sur la matière dont vous me parlez, et je puis vous assurer que, si vous m'eussiez entendu parler aux Carmélites, vous auriez trouvé que je ne pouvais me déclarer plus fortement et plus précisément contre tout ce qui peut favoriser l'illusion (2). Quand j'aurai l'honneur de vous voir un peu à loisir, je vous dirai quelque chose qui n'est rien moins qu'essentiel (3), et sur quoi je ne croirais peut-être pas entièrement ce que je m'imagine que vous croyez : mais je déférerai toujours avec joie à tous vos sentiments après vous avoir exposé les miens (4). Quand vous voudrez, je me rendrai et à Meaux et à Germigny (5), pour passer quelques jours auprès de vous, et pour prendre à votre ouvrage (6) toute la part que vous voudrez bien m'y donner. Je serai ravi, non pas d'en augmenter l'autorité, mais de témoigner publiquement combien je révère votre doctrine. Ce que je vous demande en attendant, au nom de N[otre] S[eigneur] qui vous a donné tant de lumière, c'est de l'écouter intérieurement, de souffrir que les petits vous parlent, et de vous défier de tout préjugé (7); lui seul sait comment vous êtes dans mon coeur. Je me réjouis sur ce qu'on me mande que vous êtes nommé conservateur

52 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 18 décembre 1695 Fin 1695-1696 TEXTE 53

des privilèges de l'Université (8). Ces sortes de titres dorment sur certaines têtes, et sur d'autres ils peuvent servir à redresser les lettres (9).

Je vous conjure, Monseigneur, de ne douter jamais de mon attachement tendre et fidèle à vous respecter.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

344 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 21 décembre [1695].

Monseigneur,

Quand vous saurez les démarches que nous avons faites depuis votre départ (1), vous serez assurément convaincu que le désir que nous avons eu de vous donner des sujets pour travailler dans votre séminaire a été très sincère, et qu'il venait du fond du coeur (2). Nous en avons écrit plus d'une fois à Bourges (3). MM. Leschassier (4) et Gaye (5) ont été voir pour cela le prélat (6) : ils lui ont fait l'un et l'autre de grandes instances pour nous permettre de retirer M. de la Chétardye (7) ou M. Simon (8) : mais toutes leurs instances ont été inutiles; et quoiqu'on lui représentât que ce n'était que pour quelques mois, il n'y a jamais voulu consentir (9) : de sorte que nous nous trouvons obligés de vous dire, quoique avec un regret extrême, que nous sommes absolument dans l'impossibilité de vous donner présentement du monde. Je vous supplie très humblement d'être persuadé, Monseigneur, que la seule chose qui pouvait nous empêcher de vous donner la satisfaction que vous désirez, est cette impuissance où nous sommes (10), et que la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire d'une manière si engageante, et en même temps si obligeante pour nos Messieurs et pour moi (11), aurait seule suffi pour nous faire passer par-dessus tout autre obstacle. J'espère, Monseigneur, que notre disette ne diminuera en rien votre bonté pour nous, et que, content de notre bonne volonté, vous ne laisserez pas de me regarder toujours comme une personne qui est avec une estime toute particulière et un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

344 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN

A Cambray, 25 décembre [1695 ou 1696].

Je vous envoie, ma chère soeur, une lettre pour M. Robert (1) et je vous prie de le voir, afin que vous soyez dans la suite de notre commerce, et que vous lui aidiez à se soutenir dans ses bonnes intentions pendant que je ne saurais le voir. J'ai un désir infini que vous soyez simple, et que vous n'ayez plus d'esprit. Je voudrais que Dieu flétrît vos talents, comme la petite vérole efface la beauté des jeunes personnes. Quand vous n'aurez plus aucune parure spirituelle, vous commencerez à goûter ce qui est petit, grossier et disgracié selon la nature, mais droit selon la pure grâce : vous ne déciderez plus, vous ne mépriserez plus rien; vous ne serez plus amusée par vos idées de perfection; votre oraison ne nourrira plus votre esprit. La conversation du Seigneur est avec les simples; ils sont ses bien-aimés et les confidents de ses mystères. Les sages et les prudents n'y auront point de part. L'enfant Jésus se montre aux bergers plus tôt qu'aux Mages (2). Devenez bergère ignorante, grossière, imbécile; mais droite, détachée de vous-même, docile, naïve, et inférieure à tout le monde. O que cet état est meilleur que celui d'être sage en soi-même Pardon, ma chère soeur : je prie le saint enfant Jésus de vous mettre son enfance au coeur. Demeurez à la crèche en silence avec lui; demandez pour moi ce que je souhaite pour vous. Mille compliments très sincères pour la mère Prieure (3) et pour la soeur de Charost (4).

345. A uN FAMILIER DU ROI DE POLOGNE (1).

[fin 1695-1696].

Pour le secret de faire entendre une voix fort éloignée (2), j'ai demandé la vérité du fait à Monseigneur; il m'a dit qu'il était à Meudon, et qu'il envoya un billet cacheté au Moulin de Belleville, au delà de Paris. La réponse lui fut donnée par des signaux, qu'on mettait à une aile de moulin et qu'on découvrait de Meudon par des lunettes d'approche (3). Ces signaux étaient des lettres de l'alphabet, qui passaient successivement à mesure que le moulin tournait avec lenteur. A mesure qu'une lettre passait, ceux qui étaient auprès de l'observateur de Meudon la marquaient sur des tablettes (4). L'inventeur faisait remarquer qu'en multipliant de distance en distance les signaux et les lunettes, on pourrait en peu de temps, et à peu de frais, faire savoir une nouvelle de Paris à Rome; mais je crois que vous conviendrez que cette invention est plus curieuse qu'utile (5). Si le roi de Pologne en veut savoir davantage, il sera facile de faire une explication exacte de cette invention avec toutes les circonstances.

54 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Début de 1696 ?

346. Au CARDINAL SPADA, SECRETAIRE D'ETAT. [début de 1696] (1).

Eminentissime Domine,

Quamquain nihil de tua Eminentia meritus sum, omnia tamen propitia et secunda, tua pietate favente, expectare ausim. Non enim me Iatet quam bene animatus sis erga omnes Episcopos, qui gregi pro virili parte invigilantes, Ecclesiœ principalis et matris (2) omnium opem efflagitant. Hinc oritur ea, qua te impensissime rogo fiducia, Eminentissime Domine, ut quam scripsi ad Sanctissimum Patrem epistolam, hanc ei non sine ture gratiœ prœsidio per molliora tempora tradere velis. Is unus est finis votorum, scilicet, ut Beatissimus Pater, antequam conferat ecclesiastica beneficia quœ pendent ab illo, quid de singulis viris eligendis usu et penitus comprobaverim, clam ex me rescire dignetur. Intercessus Eminentite Vestrœ in hoc pio negotio quanti a me sit faciendus, et quanta beneficii gratia habenda, dictu difficillimum. Verum hoc, levions momenti quam ut commemorari debeant, omitto loqui. Sed, quo nihil est apud te neque prius, neque fortius, Ecclesiœ tot belli œrumnis afflictœ moerorem levabis. Hoc te juvat, hoc te decet, hoc te exorem sinas. Adsis quœso mihi qui semper haberi cupio, Eminentissime Domine, Eminentise Vestrœ, humillimus et obsequentissimus servus.

FRANCISCUS, ARCHIEPISCOPUS DUX CAMERACENSIS.

347. Au PAPE INNOCENT XII.

[début de 1696 ?] (1).

Beatissime Pater (2),

Summa cum reverentia et animi demissione Beatitudinem Vestram adire mihi liceat. Eo fidentius hanc me exoraturum crediderim, quod non ita pridem, orantibus Rege Christianissimo, ac serenissimis Delphino, et Burgundiœ Duce (3), te benignum, Beatissime Pater, te beneficum, te munificentissimum in concedendis mihi gratis hujus Ecclesiœ Bullis nactus fuerim. Hoc paternœ beneficentiœ exemplo fretus, id unum oro supplex, ut in conferendis ecclesiasticis beneficiis, pue in hac dicecesi sunt penes Vestram Sanctitatem (4), de singulorum virorum moribus, pietate, scientia, peritia, ingenio, cœterisque animi dotibus, quod usu didicerim perpendere digneris. Ignosce, quteso, Beatissime Pater, si minus verecunde dixero; non mea quœro, sed quœ Jesu Christi. Tametsi 12 janvier 1696 TEXTE 55

sum Francus et genere et animo, medullitus non est animus Belgarum spoliis Francos ditare (5); quin potius inter Belgas quasi popularis et indigena ipse omnibus omnia fieri enitor, nec familiares, nec affines, nec propinquos, nedura domesticos promovendos affecto. Vœ mihi, si non inhœream pro modulo vestigiis Sanctitatis Vestrœ, quœ clarissimis propinquis hanc vocem emisit, I gnoro vos (6). Verum absque ullo discrimine quoscumque magis idoneos Christi ministros noverim, ut Ecclesiœ luctuosissimis hisce belli temporibus oppressœ inserviant, hos Sanctitati Vestrœ clam commendare mihi sit copia. Si voti sim compos, meœ tantummodo partes erunt, quid melius visum fuerit, pro tenuis ingenii viribus tibi uni, Beatissime Pater, aperiendi; hue vero dijudicandi quid expediat, pro summa qua polies auctoritate. Hoc singulari pietatis tua specimine magis magisque elucebit illa pectori tuo insita omnium ecclesiarum sollicitudo, quœ, cum mirifico omnium bonorum solatio et plausu, sectatur quod taro et sanguis non revelarunt. 0 utinam incorruptum Pontificem in œvum sospitet Christus, ut Ecclesiœ sponsœ consulat ! O utinam nos ipsi tanto duce forma facti simus gregis ex animo (7) ! Ad pedes tuos provolutus, apostolicam benedictionem enixe postulat, etc.

348. A CHRISTOPHE FOURNIER (?).

A Cambray, le 2 janvier 1696.

Je ne saurais, Monsieur, assez vous remercier de toutes les honnêtetés que je reçois de vous. Je prendrai toute ma vie plaisir à m'en ressouvenir ; et si, avec toutes sortes de souhaits que je fais pour votre prospérité et pour l'accomplissement des vôtres, je puis trouver l'occasion de vous rendre quelque service, ne doutez point que je ne cherche à vous assurer que je suis, Monsieur, très parfaitement, votre très humble serviteur.

FR. ARCH. DUC DE CAMBRAY.

348 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

A Cambray, 12 janvier [1696 ou 1697].

Les deux tiers du texte ont été correctement publiés au tome II, p. 53 sous le numéro 25. Voici la fin fournie par le nouveau manuscrit « ... mère Prieure (6). La soeur de Clzarost (6') m'est fort chère en N. S., mais il est temps qu'elle pratique ce qu'elle désire. Mille amitiés à M... qu'il me tarde d'embrasser. Savez-vous bien que (64) j'aime M... sans

56 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 12 janvier 1696 26 février 1696 TEXTE 57

mesure (7). Dites-le lui, il vous croira. S'il voulait bien ne me plus louer, j'en serais charmé. Corrigez-le de ce défaut. Bonsoir, ma très honorée soeur. Souvenez-vous de l'évangile de ce dimanche. C'est l'enfant qui instruit les Docteurs (8). C'est un empressement de voyage qui fait que Jésus échappe à Marie et à Joseph. C'est une tendresse naturelle jointe au culte le plus pur que le fils de Dieu réprime sévèrement dans sa mère, pour la détacher des plus pieuses consolations (9).

349. A H.G. DE PRECIPIANO.

A Cambray, 25 janvier [1696 ?].

Monseigneur,

J'ai reçu avec une parfaite reconnaissance le passeport que vous avez eu la bonté de me procurer. Je ne perdrai jamais, Monseigneur, aucune occasion de vous plaire, et de mériter l'honneur de votre amitié. On ne peut rien ajouter au respect et à la vénération avec laquelle je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

350. A Mme DE LA MAISONFORT.

8 février 1696.

Je ne suis pas surpris, Madame, que vous ayez trouvé la conférence de M. de Meaux très bonne, et sa conversation encore meilleure (1). Il y a longtemps que tout le monde est sur le pied de penser de même. Il y a pourtant une remarque à faire sur votre chapitre, qui est que, l'ayant goûté, c'est un témoignage que vos sentiments ne sont pas opposés aux siens. Vous me demandez ce que je pense sur une seconde entrevue : je ne suis pas en droit de vous la défendre, et je ne puis vous la conseiller ; ce n'est pas une marque qu'on se porte bien, quand on a besoin d'un si grand nombre de médecines (2). Si M. de Meaux pouvait vous donner la tranquillité d'esprit et de coeur, la soumission muette, la mort à vous-même, la persévérance dans les bonnes résolutions, je demanderais à genoux que vous le vissiez ; mais si c'est pour vous détromper sur le quiétisme, ou pour répondre de vos sentiments, vous n'en avez pas besoin (3), il y a longtemps que je vous en ai répondu (4), etc. A M. TRONSON.

A Versailles, 26 février [1696].

Je vous supplie de tout mon coeur, Monsieur, par toute l'amitié que vous me témoignez depuis tant d'années, d'examiner soigneusement, et le plus tôt que vous pourrez, les cahiers que je vous envoie (1). La chose presse beaucoup, par les dispositions fâcheuses où je vois qu'on a mis Mad. de M[aintenon] (2). Ainsi il est capital à cet examen que vous ne perdiez pas un moment pour le hâter, autant que votre santé, que je mets devant tout le reste, vous le permettra. Si quelque chose vous paraît un peu équivoque, marquez l'endroit, je l'expliquerai dans les termes les plus forts et les plus précis. Si vous trouvez que je me trompe pour le fond des choses, vous n'aurez qu'à me corriger, et qu'à mettre à l'épreuve ma docilité. J'irai dans fort peu de jours vous voir (3), et il m'importerait beaucoup que vous eussiez vu alors tous mes cahiers, pour me redresser, si j'en ai besoin. Voilà ce qui regarde la doctrine.

Pour la personne, on veut que je la condamne avec ses écrits (4). Quand l'Eglise fera là-dessus un formulaire, je serai le premier à le signer de mon sang et à le faire signer. Hors de là, je ne puis ni ne dois le faire. J'ai vu de près des faits certains qui m'ont infiniment édifié : pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus, qui ne concluent rien par eux-mêmes, et sans l'entendre pour savoir ce qu'elle y répondrait ? Ai-je tort de vouloir croire le mal le plus tard que je pourrai, et de ne le dire point contre ma conscience, pour ménager la faveur (5) ?

Pour les écrits, je déclare hautement que je me suis abstenu de les examiner, afin d'être hors de portée d'en parler ni en bien ni en mal à ceux qui voudraient malignement me faire parler (6). Je les suppose encore plus pernicieux qu'on ne le prétend : ne sont-ils pas assez condamnés par tant d'Ordonnances (7), qui n'ont été contredites de personne, et auxquelles les amis de la personne et la personne même se sont soumis paisiblement ? Que veut-on de plus ? Je ne suis point obligé de censurer tous les mauvais livres, surtout ceux qui sont absolument inconnus dans mon diocèse. On ne pourrait exiger de moi cette censure, que pour lever les soupçons qu'on peut former sur mes sentiments : mais j'ai d'autres moyens bien plus naturels pour lever ces soupçons, sans aller accabler (8) une pauvre personne, que tant d'autres ont déjà foudroyée (9), et dont j'ai été ami (10). Il ne me convient pas même d'aller me déclarer d'une manière affectée contre ses écrits ; car le public ne manquerait pas de croire que c'est une espèce d'abjuration qu'on m'a extorquée (11). N'est-il pas plus naturel que tout le

58 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 février 1696 1" mars 1696 TEXTE 59

monde sache que j'ai été un des quatre qui ont fait et signé d'abord à lssy les trente-quatre Propositions (12) ? N'est-il pas même plus à propos que je fasse un ouvrage où je condamne hautement et en toute rigueur toutes les mauvaises maximes qu'on impute à cette personne (13) ? Par là le public verra le fond de mes sentiments. Il ne faut pas craindre que je donne une mauvaise scène en contredisant les livres que M. de Meaux prépare. Au contraire, je veux me conformer en tout à ses trente-quatre Propositions, et ne parler de lui que comme de mon maître. Mon ouvrage sera prêt dans fort peu de temps. M. l'arch[evêque] de Paris et vous, vous en serez les juges. Je me soumettrais volontiers aussi à M. l'év[êque] de Chartres, que j'aime et que je révère très cordialement. Pour M. de Meaux, je serais ravi d'approuver son livre, comme il le souhaite ; mais je ne le puis honnêtement ni en conscience, s'il attaque une personne qui me paraît innocente, ou des écrits que je dois laisser condamner aux autres, sans y ajouter inutilement ma censure. Je reviens à M. l'év[êque] de Chartres; c'est un saint prélat, c'est un ami tendre et solide : mais il veut, par un excès de zèle pour l'Eglise et d'amitié pour moi, me mener au-delà des bornes (14). Je vois que Mad. de M. a la même pente : il n'y a que lui qui puisse la calmer, et il n'y a que vous, Monsieur, qui puissiez persuader M. de Chartres de mes raisons, si vous en êtes persuadé vous-même. On veut me mener pied à pied, et insensiblement, par une espèce de concert secret. C'est M. de Meaux qui est comme le premier mobile (15). M. de Chartres agit par zèle et par bonne amitié. Mad. de M. s'afflige, et s'irrite contre nous à chaque nouvelle impression qu'on lui donne (16). Mille gens de la cour, par malignité, lui font revenir par des voies détournées des discours empoisonnés contre nous, parce qu'on croit qu'elle est déjà mal disposée (17). M. l'év[êque] de Chartres et elle sont persuadés qu'il n'y a rien de fait, si je ne condamne la personne et les écrits (18); c'est ce que l'Inquisition ne me demanderait pas ; c'est ce que je ne ferai jamais que pour obéir à l'Eglise, quand elle jugera à propos de dresser un formulaire comme contre les Jansénistes. Qu'importe que je ne croie Madame G[uyon] ni méchante ni folle, si d'ailleurs je l'abandonne par un profond silence, et si je la laisse mourir en prison, sans me mêler jamais ni directement ni indirectement de tout ce qui a rapport à elle (19) ? On ne peut vouloir me pousser plus loin, qu'à cause qu'on croit qu'il y a quelque mystère dangereux dans ma répugnance à la condamner. Mais tout le mystère se réduit à ne vouloir point parler contre ma conscience, et à ne vouloir point insulter inutilement à une personne que j'ai révérée comme une sainte, sur tout ce que j'en ai vu par moi-même. En vérité, peut-on douter de ma bonne foi ? ai-je agi en homme politique et dissimulé ? Serais-je dans l'embarras où je suis, si j'avais eu le moindre respect humain (20) ? Pourquoi donc me demander ce qu'on exigerait à peine d'un homme suspect d'imposture ? Je vous conjure, monsieur, de lire

tout ceci attentivement, et même de le faire lire à M. l'év[êque] de Chartres, si vous le jugez à propos. Cela mérite que vous ayez la bonté pour moi de le prier de vous aller voir au plus tôt (21). Je vous écris tout ceci, après vous l'avoir dit (22), afin que vous ayez des choses précises devant les yeux, et que vous puissiez répondre de moi sur un engagement si solennel. Mon ouvrage sera prêt à Pâques, et conforme à la doctrine des cahiers que je vous envoie (23). Après cela, je n'ai plus rien à faire que de laisser décider la Providence. Personne ne sera jamais à vous, Monsieur, avec plus de confiance, de reconnaissance et de vénération, que j'y serai toute ma vie.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

351 A. M. TRONSON A FÉNELON (1).

Ce 1 mars [1696].

Monseigneur,

Mgr l'évêque de Chartres vint hier au soir ici, et lut votre lettre, et me dit qu'il ne s'agissait ni de condamner Mme Guyon, ni de faire une censure de ses livres, ni d'approuver celui de Mgr de Meaux, mais que tout ce qu'on demandait était que, dans les occasions où l'on parlerait de cette dame et de ses livres, vous témoignassiez qu'on avait raison de les censurer ; que, puisqu'elle-même avait condamné et signé entre les mains de Mgr de Meaux la condamnation des erreurs qui y étaient contenues, vous ne deviez faire nulle difficulté de donner sur cela la satisfaction qu'on désirait, surtout s'agissant de prévenir un grand éclat et un grand scandale dans l'Eglise, auquel vous pouviez si aisément remédier. Je ne puis, monseigneur, après y avoir pensé sérieusement devant Dieu, m'empêcher de vous dire que je ne vois point de raison qui doive vous empêcher de prendre ce parti. J'ai dit à Mgr de Chartres qu'il pouvait vous le témoigner, et je ne puis croire que vous trouviez des personnes éclairées et désintéressées, si vous en voulez consulter, qui puissent vous donner d'autres avis. Vous m'avez souvent exhorté à vous dire simplement mes sentiments, vous verrez que je le fais ici avec une entière ouverture. Je suis, cependant, monseigneur, avec tout le respect et toute la vénération possible, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

60 CORRESPONDANCE DE FI NELON 7 mnrs 1696 7 mars 1696 TEXTE 61

352. A Me" DE MAINTENON (1).

7 mars 1696.

Voire dernière lettre (2), qui devrait m'affliger sensiblement (3), Madame, me remplit de consolation ; elle me montre un fonds de bonté, qui est la seule chose dont j'étais en peine. Si j'étais capable d'approuver une personne qui enseigne un nouvel Evangile (4), j'aurais horreur de moi plus que du diable : il faudrait me déposer et me brûler, bien loin de me supporter comme vous faites. Mais je puis fort innocemment me tromper sur une personne que je crois sainte, parce que je crois qu'elle n'a jamais eu intention ni d'enseigner ni d'écrire rien de contraire à la doctrine de l'Eglise catholique. Si je me trompe dans ce fait, mon erreur est très innocente ; et comme je ne veux jamais ni parler ni écrire pour autoriser (5) ou excuser cette personne, mon erreur est aussi indifférente à l'Eglise, qu'innocente pour moi.

Je dois savoir les vrais sentiments de Mme G[uyon], mieux que tous ceux qui l'ont examinée pour la condamner ; car elle m'a parlé avec plus de confiance qu'à eux (6). Je l'ai examinée en toute rigueur, et peut-être que je suis allé trop loin pour la contredire. Je n'ai jamais eu aucun goût naturel pour elle ni pour ses écrits. Je n'ai jamais éprouvé rien d'extraordinaire en elle, qui ait pu me prévenir en sa faveur. Dans l'état le plus libre et le plus naturel, elle m'a expliqué toutes ses expériences et tous ses sentiments. Il n'est pas question des termes, que je ne défends point (6 bis), et qui importent peu dans une femme, pourvu que le sens soit catholique. C'est ce qui m'a toujours paru. Elle est naturellement exagérante (7), et peu précautionnée dans ses expressions. Elle a même un excès de confiance pour les gens qui la questionnent. La preuve en est bien claire, puisque M. de Meaux vous a redit comme des impiétés, des choses qu'elle lui avait confiées avec un coeur soumis et en secret de confession (8). Je ne compte pour rien ni ses prétendues prophéties, ni ses prétendues révélations (9) ; et je ferais peu de cas d'elle, si elle les comptait pour quelque chose. Une personne qui est bien à Dieu, peut dire dans le moment ce qu'elle a eu au coeur, sans en juger et sans vouloir que les autres s'y arrêtent. Ce peut être une impression de Dieu (car ses dons ne sont point taris) (10), mais ce peut être aussi une imagination sans fondement. La voie où l'on aime Dieu uniquement pour lui, en se renonçant pleinement soi-même, est une voie de pure foi, qui n'a aucun rapport avec les miracles et les visions (11). Personne n'est plus précautionné ni plus sobre que moi là-dessus.

Je n'ai jamais lu ni entendu dire à Mm° G[uyon], qu'elle fût la pierre angulaire (12) : mais, supposé qu'elle l'ait dit ou écrit, je ne suis point en peine du sens de ces paroles. Si elle veut dire qu'elle est

Jésus-Christ, elle est folle, elle est impie; je la déteste, et je le signerai de mon sang. Si elle veut dire seulement qu'elle est comme la pierre du coin, qui lie les autres pierres de l'édifice, c'est-à-dire qu'elle édifie, et qu'elle unit plusieurs personnes en société qui veulent servir Dieu; elle ne dit que ce qu'on peut dire de tous ceux qui édifient le prochain ; et cela est vrai de chacun, suivant son degré. Pour la petite Eglise (13), elle ne signifie point dans le langage de saint Paul, d'où cette expression est tirée, une église séparée de la catholique ; c'est un membre très soumis. Je me souviens que le P. de Monchy (14), bien éloigné de l'esprit de schisme, ne m'écrivait jamais sans saluer notre petite église ; il voulait parler de ma famille. De telles expressions ne portent par elles-mêmes aucun mauvais sens ; il ne faut point juger par elles de la doctrine d'une personne : tout au contraire, il faut juger de ces expressions par le fond de la doctrine de la personne qui s'en sert. Je n'ai jamais ouï parler de ce grand et de ce petit lit (15) ; mais je suis assuré qu'elle n'est point assez extravagante et assez impie pour se préférer à la sainte Vierge. Je parierais ma tête que tout cela ne veut rien dire de précis, et que M. de Meaux est inexcusable (16) de vous avoir donné comme une doctrine de Mme G[uyon], ce qui n'est qu'un songe, ou quelque expression figurée, ou quelque autre chose d'équivalent, qu'elle ne lui avait même confié que sous le secret de la confession. Quoi qu'il en soit , si elle se comparait à la sainte Vierge pour s'égaler à elle, je ne trouverais point de termes assez forts et assez rigoureux pour abhorrer une si extravagante créature. Il est vrai qu'elle a parlé quelquefois comme une mère qui a des enfants en J.-C. (17), et qu'elle leur a donné des conseils sur les voies de la perfection : mais il y a une grande différence entre la présomption d'une femme qui enseigne indépendamment de l'Eglise, et une femme qui aide les âmes, en leur donnant des conseils fondés sur ses expériences, et qui le fait avec soumission aux pasteurs. Toutes les supérieures de communauté doivent diriger de cette dernière façon, quand il n'est question que de consoler, d'avertir, de reprendre, de mettre les âmes dans de certaines pratiques de perfection, ou de retrancher certains soutiens de l'amour-propre. La supérieure, pleine de grâce et d'expérience, peut le faire très utilement ; mais elle doit renvoyer aux ministres de l'Eglise toutes les décisions qui ont rapport à la doctrine.

Si Mme G[uyon] a passé cette règle, elle est inexcusable ; si elle l'a passée seulement par zèle indiscret, elle ne mérite que d'être redressée charitablement, et cela ne doit pas empêcher qu'on ne puisse la croire bonne ; si elle y a manqué avec obstination et de mauvaise foi, cette conduite est incompatible avec la piété. Les choses avantageuses qu'elle a dites d'elle-même, ne doivent pas être prises, ce me semble, dans toute la rigueur de la lettre. S. Paul dit qu'il accomplit ce qui manquait à la passion du Fils de Dieu (18). On voit bien que ces paroles seraient des blasphèmes, si on les prenait en toute rigueur, comme

62 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 mars 1696

7 mars 1696

TEXTE 63

si le sacrifice de Jésus-Christ eût été imparfait, et qu'il fallût que saint Paul lui donnât le degré de perfection qui lui manquait. A Dieu ne plaise que je veuille comparer

G[uyon] à saint Paul ! mais saint Paul est encore plus loin du Fils de Dieu, que Mn" G[uyon] ne l'est de cet apôtre. La plupart de ces expressions pleines de transport (19) sont insoutenables, si on les prend dans toute la rigueur de la lettre. Il faut entendre la personne, et ne se point scandaliser de ces sortes d'excès, si d'ailleurs la doctrine est innocente, et la personne docile.

La bienheureuse Angèle de Foligny, que saint François de Sales admire, sainte Catherine de Sienne et sainte Catherine de Gênes ont dirigé beaucoup de personnes avec cette subordination de l'Eglise, et elles ont dit des choses prodigieuses de l'éminence de leur état (20). Si vous ne saviez pas que ce qu'elles disent vient d'être canonisé, vous en seriez encore plus scandalisée que de Mme G[uyon]. Saint François d'Assise parle de lui-même en termes aussi capables de scandaliser. Sainte Thérèse n'a-t-elle pas dirigé, non seulement ses filles, mais des hommes savants et célèbres, dont le nombre est assez grand ? n'a-t-elle pas même parlé assez souvent contre les directeurs qui gênent les âmes ? L'Eglise ne demande-t-elle pas à Dieu d'être nourrie de la céleste doctrine de cette sainte (21) ? Les femmes ne doivent point enseigner ni décider avec autorité; mais elles peuvent édifier, conseiller et instruire avec dépendance pour les choses déjà autorisées (22). Tout ce qui va plus loin me paraît mauvais; et il n'est plus question que des faits, sur la discussion desquels je puis me tromper innocemment et sans conséquence.

Permettez-moi de vous dire, Madame, qu'après avoir paru entrer dans notre opinion de l'innocence de cette femme (23), vous passâtes tout à coup dans l'opinion contraire. Dès ce moment, vous vous défiâtes de mon entêtement, vous eûtes le coeur fermé pour moi : des gens, qui voulurent avoir occasion d'entrer en commerce avec vous, et de se rendre nécessaires, vous firent entendre, par des voies détournées (24), que j'étais dans l'illusion, et que je deviendrais peut-être un hérésiarque. On prépara plusieurs moyens de vous ébranler : vous fûtes frappée; vous passâtes de l'excès de simplicité et de confiance à un excès d'ombrage et d'effroi. Voilà tout ce qui a fait tous nos malheurs ; vous n'osâtes suivre votre coeur ni votre lumière. Vous voulûtes (et j'en suis édifié) marcher par la voie la plus sûre, qui est celle de l'autorité. La consultation des docteurs vous a livrée à des gens qui, sans malice, ont eu leurs préventions et leur politique (25). Si vous m'eussiez parlé à coeur ouvert et sans défiance, j'aurais en trois jours mis en paix tous les esprits échauffés de Saint-Cyr, dans une parfaite docilité sous la conduite de leur saint évêque. J'aurais fait écrire par Mme G[uyon] les explications les plus précises de tous les endroits de ses livres, qui paraissent ou excessifs ou équivoques. Ces explications ou rétractations (comme on voudra les appeler) étant faites par elle de son propre mouvement, en pleine liberté, auraient été bien plus utiles, pour per- suader les gens qui l'estiment, que des signatures faites en prison, et que des condamnations rigoureuses faites par des gens qui n'étaient certainement pas encore instruits de la matière, lorsqu'ils vous ont promis de censurer. Après ces explications ou rétractations écrites et données au public, je vous aurais répondu que Mme G[uyon] se serait retirée bien loin de nous, et dans le lieu que vous auriez voulu, avec assurance qu'elle aurait cessé tout commerce et toute écriture de spiritualité.

Dieu n'a pas permis qu'une chose si naturelle ait pu se faire. On n'a rien trouvé contre ses moeurs, que des calomnies. On ne peut lui imputer qu'un zèle indiscret, et des manières de parler d'elle-même, qui sont trop avantageuses. Pour sa doctrine, quand elle se serait trompée de bonne foi, est-ce un crime ? Mais n'est-il pas naturel de croire qu'une femme, qui a écrit sans précaution avant l'éclat de Molinos, a exagéré ses expériences, et qu'elle n'a pas su la juste valeur des termes ? Je suis si persuadé qu'elle n'a rien cru de mauvais, que je répondrais encore de lui faire donner une explication très précise et très claire de toute sa doctrine pour la réduire aux justes bornes, et pour détester tout ce qui va plus loin. Cette explication servirait pour détromper ceux qu'on prétend qu'elle a infectés de ses erreurs, et pour la décréditer (26) auprès d'eux, si elle fait semblant de condamner ce qu'elle a enseigné.

Peut-être croirez-vous, Madame, que je ne fais cette offre que pour la faire mettre en liberté ? Non : je m'engage à lui faire faire cette explication précise et cette réfutation de toutes les erreurs condamnées, sans songer à la tirer de prison. Je ne la verrai point ; je ne lui écrirai que des lettres que vous verrez, et qui seront examinées par les évêques : ses réponses passeront toutes ouvertes par le même canal ; on fera de ces explications l'usage que l'on voudra. Après tout cela, laissez-la mourir en prison. Je suis content qu'elle y meure (27) ; que nous ne la voyions jamais, et que nous n'entendions jamais parler d'elle. Il me paraît que vous ne me croyez ni fripon, ni menteur, ni traître, ni hypocrite, ni rebelle à l'Eglise. Je vous jure devant Dieu qui me jugera, que voilà les dispositions du fond de mon coeur. Si c'est là un entêtement, du moins c'est un entêtement sans malice, c'est un entêtement pardonnable, un entêtement qui ne peut nuire à personne, ni causer aucun scandale ; un entêtement qui ne donnera jamais aucune autorité aux erreurs de Mme G[uyon], ni à sa personne. Pourquoi donc vous resserrez-vous le coeur à notre égard, Madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous ? Pourquoi craindre de parler de Dieu avec moi, comme si vous étiez obligée en conscience à fuir la séduction (28) ? Pourquoi croire que vous ne pouvez avoir le coeur en repos et en union avec nous ? Pourquoi défaire ce que Dieu avait fait si visiblement ? Je pars (29) avec l'espérance que Dieu qui voit nos coeurs les réunira, mais avec une douleur inconsolable d'être votre croix.

64 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 mars 1696 10 mars 1696 TEXTE 65

J'oubliais à vous dire, Madame, que je suis plus content que je ne l'ai jamais été de M. l'évêque de Chartres. Je l'ai cru trop alarmé ; mais je n'ai jamais cru qu'il agît que par un pur zèle de religion et une tendre amitié pour moi. Nous eûmes ces jours passés une conversation très cordiale (30), et je suis assuré qu'il sera bientôt très content de moi. Je m'expliquerai si fortement vers le public, que tous les gens de bien seront satisfaits, et que les critiques n'auront rien à dire (31). Ne craignez pas que je contredise M. de Meaux ; je n'en parlerai jamais que comme de mon maître, et de ses Propositions (32), comme de la règle de la foi. Je consens qu'il soit victorieux, et qu'il m'ait ramené de toute sorte d'égarements ; il n'est pas question de moi, mais de la doctrine qui est à couvert ; il n'est pas question des termes, que je ne veux employer qu'à son choix, pour ne le point scandaliser, mais seulement du fond des choses, où je suis content de ce qu'il me donne. Il paraîtra en toutes choses que je ne parle que son langage, et que je n'agis que de concert et par son esprit : sincèrement je ne veux avoir que déférence et docilité pour lui.

Je n'ai point vu de ce voyage-ci Mme la C. de G. (33) à loisir ; mais je dois la voir demain. Dans mon dernier voyage (34), elle me tâta de tous les côtés. Je ne m'ouvris sur rien ; mais je vis clairement qu'elle avait su de trop bonnes nouvelles (35), par des gens à qui vous vous êtes apparemment confiée. Vous pouvez compter, Madame, que nos bonnes D. (36) ne s'ouvriront point à elle, et qu'elles demeureront fidèlement dans les bornes. Pour moi, je parlerai selon vos intentions à Mme la C. de G. Si je croyais que vous fussiez dans la disposition où vous étiez, quand vous me fîtes l'honneur de m'écrire la dernière fois à Cambrai (37), de l'envie que vous aviez de recevoir de mes lettres, je vous écrirais avec mon ancienne simplicité, et je crois que vous n'y trouveriez aucun venin. Je fus ravi de voir lundi (38) le goût que vous conservez pour les oeuvres de saint François de Sales ; cette lecture vous est bien meilleure que celle de M. Nicole (39), qui a voulu décider, d'un style moqueur, sur les voies intérieures, sans traiter ni de l'amour désintéressé, ni des épreuves des saints, ni de l'oraison passive. Il a combattu l'oraison de présence de Dieu, qui est la contemplation (40), sans respecter ni la tradition des saints, ni les propositions de nos évêques. Rien ne serait si aisé que de confondre cet ouvrage (41); mais l'esprit de contention n'est pas celui des enfants de Dieu. Tout ce que je prends la liberté de vous dire, Madame, pour vous rassurer, est dit sans intérêt. Je ne veux rien de vous, que votre bonté pour moi ; je ne puis laisser rompre des liens que Dieu a formés par lui seul. Au DUC DE CHEVREUSE.

[8 mars 1696].

Si Dieu permet que vous trouviez M. l'Arch[evêque] de P[aris] (1) bien disposé pour approuver mon projet de soumission pour [Mme Guyon] (2), et s'il veut bien le lui envoyer écrit de ma main, je vous prie, mon bon Duc, d'aller plus loin, et de lui offrir les choses suivantes :

1° Je réponds qu'elle donnera de sa propre main une explication très ample et très précise de toute sa doctrine, qui sera exactement conforme aux trente-quatre Propositions, et qu'en même temps elle rejettera à fond toutes les erreurs qu'on lui impute. On pourra ou faire imprimer cet écrit, si on croit qu'il puisse être de quelque utilité dans le public pour détromper les gens qui se trompent, ou bien on peut se contenter de le montrer à tous ceux qui ont de l'estime pour Mad. G[uyon] et pour sa voie.

2° Je me charge de venir à bout de tout cela sans la voir, et sans lui écrire rien qui ne soit lu auparavant par M. l'Arch[evêque] de Paris, lequel (3) sera mon unique canal. Il verra (4) tout ce que j'écrirai ; il le rendra lui-même, ou le fera rendre par une main sûre. Je ne demande d'elle aucune réponse ; ce que je lui écrirai sera simple, clair, incapable de toute équivoque. Je suis si assuré du fond des sentiments de Mine Guyon, que je réponds de tout par avance (5).

3° Je me charge encore de la faire convenir secrètement avec M. l'Arch[evêque] de la conduite qu'elle aurait à tenir, si jamais, contre toute apparence, elle rentrait en quelque liberté. Je me sers du terme de secrètement, parce que cela doit demeurer dans un secret inviolable; autrement on croirait que nous n'agissons que pour la tirer de captivité (6). Je réponds qu'elle conviendra de bonne foi avec M. l'Arch[evêque] de la conduite qu'elle aurait à tenir, si, dans la suite, contre toute apparence, on la laissait sortir de prison. Mais il faudrait que M. l'Arch[evêque] fût seul à traiter cet article avec moi dans un secret de confession. Après l'avoir traité et réglé, nous la laisserions dans sa prison, sans dire un seul mot ni pour sa délivrance, ni pour l'adoucissement de son état.

351. A LA SOEUR CHARLOTTE DE ST-CYPRIEN (1). [A Versailles, 10 mars 1696.]

Vous pouvez facilement, ma chère soeur, consulter des personnes plus éclairées que moi sur les voies de Dieu, et je vous conjure même

3

66 CORRESPONDANCE DE FiNELON 10 mars 1696 10 mars 1696 TEXTE 67

de ne suivre mes pensées qu'autant qu'elles seront conformes aux sentiments de ceux qui ont reçu de la Providence l'autorité sur vous (2).

La contemplation est un genre d'oraison autorisé par toute l'Eglise ; elle est marquée dans les Pères et dans les théologiens des derniers siècles : mais il ne faut jamais préférer la contemplation à la méditation. Il faut suivre son besoin et l'attrait de la grâce, par le conseil d'un bon directeur. Ce directeur, s'il est plein de l'esprit de Dieu, ne prévient jamais la grâce en rien, et il ne fait que la suivre patiemment et pas à pas, après l'avoir éprouvée avec beaucoup de précaution. L'âme qui contemple de la manière la plus sublime doit être la plus détachée de sa contemplation, et la plus prompte à rentrer dans la méditation, si son directeur le juge à propos. Balthasar Alvarez, l'un des directeurs de sainte Thérèse (3), dit, suivant une règle marquée dans les meilleurs spirituels, que, quand la contemplation manque, il faut reprendre la méditation, comme un marinier se sert des rames quand le vent n'enfle plus les voiles (4). Cette règle regarde les âmes qui sont encore dans un état mêlé (5) : mais en quelque état éminent et habituel qu'on puisse être, la contemplation ni acquise ni même infuse ne dispense jamais des actes distincts des vertus ; au contraire, les vertus doivent être les fruits de la contemplation. Il est vrai seulement qu'en cet état les âmes font les actes des vertus d'une manière plus simple et plus paisible, qui tient quelque chose de la simplicité et de la paix (6) de la contemplation.

Pour Jésus-Christ, il n'est jamais permis d'aller au Père que par lui ; mais il n'est pas nécessaire d'avoir toujours une vue actuelle du Fils de Dieu ni une union aperçue avec lui (7). Il suffit de suivre l'attrait de la grâce, pourvu que l'âme ne perde point un certain attachement à Jésus-Christ dans son fond le plus intime, qui est essentiel à sa vie intérieure. Ces âmes mêmes qui ne sont pas d'ordinaire occupées de Jésus-Christ dans leur oraison, ne laissent pas d'avoir de temps en temps certaines pentes (8) vers lui, et une union plus forte que tout ce que les âmes ferventes de l'état (9) commun éprouvent d'ordinaire. Une voie où l'on n'aurait plus rien pour Jésus-Christ serait non seulement suspecte, mais encore évidemment fausse et pernicieuse. Il est vrai seulement qu'entre ces deux états, de goûter souvent Jésus-Christ ou de demeurer solidement unie à lui, sans avoir en ce genre beaucoup de sentiments et de goûts aperçus, on ne choisit point ; chacun doit suivre en paix le don de Dieu, pourvu que toute l'âme ne tienne à Dieu que par Jésus-Christ, unique voie et unique vérité.

Votre oraison, de la manière dont vous me la dépeignez, n'a rien que de bon : elle est même variée, et pleine d'actes très faciles à distinguer. Ces différents sentiments d'adoration, d'amour, de joie, d'espérance et d'anéantissement devant Dieu, sont autant d'actes très utiles. Pour les lumières, les goûts et les sentiments auxquels vous dites : Vous n'êtes pas mon Dieu, etc. (10), cela est encore très bon ; il faut être prêt à être privé de ces sortes de dons qui consolent et qui soutiennent. Il n!), a que l'amour et la conformité à la volonté de Dieu qu'on ne doit jamais séparer de Dieu même, parce qu'on ne peut être uni même immédiatement à Dieu, pour parler le langage des mystiques, que par l'amour et par la conformité à sa volonté dans tout ce qu'elle fait, qu'elle commande et qu'elle défend.

L'acte d'adoration de l'Etre spirituel, infini et incompréhensible, qui ne peut être ni vu, ni senti, ni goûté, ni imaginé, etc., est l'exercice (11) tout ensemble du pur amour et de la pure foi. Persévérez dans cet acte sans scrupule : y persévérer, c'est le renouveler sans cesse d'une manière simple et paisible. Ne le quittez point pour d'autres choses, que vous chercheriez peut-être avec inquiétude et empressement, contre l'attrait de votre grâce. Il y aura assez d'occasions où ce même attrait vous occupera expressément de Jésus-Christ et des actes distincts des vertus qui sont nécessaires à votre état intérieur et extérieur.

Pour le silence dont le Roi-Prophète parle (12), c'est celui dont saint Augustin parle aussi, quand il dit : Que mon âme fasse taire tout ce qui est créé, pour passer au-dessus de tout ce qui n'est point Dieu lui-même; qu'elle se fasse taire aussi elle-même à l'égard d'elle-même : sileat anima mea ipsa sibi (13); que dans ce silence universel, elle écoute le Verbe qui parle toujours, mais que le bruit des créatures nous empêche souvent d'entendre. Ce silence n'est pas une inaction et une oisiveté de l'âme; ce n'est qu'une cessation de toute pensée inquiète et empressée, qui serait hors de saison quand Dieu veut se faire écouter. Il s'agit de lui donner une attention simple et paisible, mais très réelle, très positive et très amoureuse pour la vérité qui parle au-dedans (14). Qui dit attention, dit une opération de l'âme et une opération intellectuelle accompagnée d'affection de la volonté (15). Qui dit imposer silence, dit une action de l'âme qui choisit librement et par un amour méritoire. En un mot, c'est une fidélité actuelle de l'âme, qui, dans sa paix la plus profonde, préfère d'écouter l'esprit intérieur de grâce à toute autre attention. Alors l'opération tranquille de l'âme est une pure intellection, quoique les mystiques, prévenus des opinions de la philosophie de l'Ecole, aient parlé autrement (16). L'âme y contemple Dieu comme incorporel, et par conséquent elle n'admet ni image ni sensation qui le représente; elle l'adore ainsi tel qu'il est. Je sais bien que l'imagination ne cesse point alors de représenter des objets, et les sens de produire des sensations; mais l'âme, uniquement soutenue par la foi et par l'amour, n'admet volontairement aucune de ces choses qui ne sont ni Dieu ni rien de ressemblant à sa nature, non plus qu'un mathématicien ne fait point entrer dans ses spéculations de mathématique la vue involontaire des mouches qui bourdonnent autour de lui.

Il faut seulement remarquer deux choses sur la contemplation : la première, que le Verbe, en tant qu'il est incarné, quand il parle dans cette oraison, ne doit pas être moins écouté que quand il parle sans nous représenter son incarnation; en un mot, Jésus-Christ peut être

68 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 10 mars 1696 10 mars 1696 TEXTE 69

l'objet de la plus pure et de la plus sublime contemplation. Il est contemplé par les bienheureux dans le ciel; à plus forte raison peut-il

être contemplé sur la terre par les âmes de la plus éminente oraison, lesquelles, étant encore dans le pélerinage, sont toujours jusques à la mort dans un état essentiellement différent de celui des saints arrivés au terme. Jésus-Christ n'est pas moins la vérité et la vie que la voie (17). Il n'y a aucun état où l'âme la plus parfaite puisse ni marcher, ni contempler, ni vivre qu'en lui et par lui seul. Il ne suffit pas de tenir à lui confusément; il faut être occupé distinctement de lui et de ses mystères. Il est vrai qu'il y a des âmes qui ne le voient point actuellement dans leur contemplation, et qui croient même pour un temps l'avoir perdu, lorsqu'elles sont dans les épreuves (18); mais celles qui n'en sont pas occupées pendant la pure et actuelle contemplation, en sont occupées pendant certains intervalles, où elles trouvent que Jésus-Christ leur est toutes choses. Celles qui sont dans les épreuves ne perdent pas plus Jésus-Christ que Dieu; elles ne perdent ni l'un ni l'autre, que pour un temps et en apparence. L'Epoux se cache, mais il est présent : la peine où est l'âme, en croyant l'avoir perdu, est une preuve qu'elle ne le perd jamais, et qu'elle n'est privée que d'une possession goûtée et réfléchie.

La seconde remarque à faire sur la contemplation, est que cette contemplation pure et directe, où nulle image ni sensation n'est admise volontairement, n'est jamais, en cette vie, continuelle et sans interruption : il y a toujours des intervalles où l'on peut et où l'on doit, suivant la grâce et suivant son besoin, pratiquer les actes distincts de toutes les vertus, comme de la patience, de l'humilité, de la docilité, de la vigilance et de la contrition etc. En un mot il faut remplir tous les devoirs intérieurs et extérieurs marqués dans l'Evangile, loin de les négliger dans cet état de perfection. On ne doit juger du degré de la perfection de chaque âme, que par la fidélité qu'elle a dans toutes ces choses. Si, dans ces intervalles, on ne trouvait jamais en soi ni l'union à Jésus-Christ, ni les actes distincts des vertus, on devrait beaucoup craindre de tomber dans l'illusion. Alors il faudrait, suivant le conseil le plus sage qu'on pourrait trouver, s'exciter (19) avec les efforts les plus empressés pour retrouver Jésus-Christ et les vertus, si on était encore dans l'état où je vous ai dit que Balthasar Alvarez veut qu'on prenne la rame quand le vent n'enfle plus les voiles. Que si on était dans un état de contemplation plus habituelle, où la rame ne fût plus d'aucun usage, il faudrait, non pas s'exciter avec inquiétude et empressement, mais faire des actes simples et paisibles sans y rechercher sa propre consolation. Cette sorte d'excitation, ou plutôt de fidélité tranquille et très efficace, ne troublera jamais l'état des âmes les plus éminentes, quand elles les feront par obéissance. Peut-être croiront-elles ne faire point des actes, parce qu'elles ne les feront point par formules et par secousses empressées; mais ces actes n'en seront pas moins bons. Il y a une grande différence entre les actes empressés qu'on s'efforce de faire pour s'y appuyer avec une subtile complaisance, ou ceux qu'on fait de toute la force de la volonté, avec simplicité et paix, pour obéir à un directeur. Enfin le fondement, qui doit être immobile, est qu'il n'y a aucun degré de contemplation où l'âme ne se nourrisse, d'une manière plus ou moins aperçue, par la vue de Jésus-Christ, par celle de ses mystères, et par les actes distincts des vertus. Les actes aperçus ne viennent pas toujours également comme on le voudrait, pour se consoler et pour s'assurer (20). Dans les temps de l'actuelle et directe contemplation, il ne faut pas même interrompre ce que Dieu fait, pour ce que nous voudrions faire; mais, hors de ces temps, il faut toujours un peu plus ou un peu moins d'union aperçue à Jésus-Christ, et d'actes distincts.

Au reste, voici, ce me semble, les véritables notions des termes dont les plus saints mystiques se sont servis si fréquemment et si utilement, mais dont j'entends dire tous les jours avec douleur qu'on a étrangement abusé (21).

L'abandon n'est que le pur amour dans toute l'étendue des épreuves, où il ne peut jamais cesser de détester et de fuir tout ce que la loi écrite condamne, et où les permissions divines ne dispensent jamais de résister jusqu'au sang contre le péché pour ne le pas commettre, et de le déplorer, si par malheur on y était tombé (22) : car le même Dieu qui permet le mal le condamne, et sa permission qui n'est pas notre règle, n'empêche pas qu'on ne doive, par le principe de l'amour, se conformer toujours à sa volonté écrite, qui commande le bien et qui condamne tout ce qui est mal. On ne doit jamais supposer la permission divine, que dans les fautes déjà commises; cette permission ne doit diminuer en rien alors notre haine du péché, ni la condamnation de nous-mêmes.

L'activité que les mystiques blâment, n'est pas l'action réelle et la coopération de l'âme à la grâce; c'est seulement une crainte inquiète, ou une ferveur empressée qui recherche les dons de Dieu pour sa propre consolation.

L'état passif, au contraire, est un état simple, paisible, désintéressé, où l'âme coopère à la grâce d'une manière d'autant plus libre, plus pure, plus forte et plus efficace, qu'elle est plus exempte des inquiétudes et des empressements de l'intérêt propre (23).

La propriété que les mystiques condamnent avec tant de rigueur, et qu'ils appellent souvent impureté, n'est qu'une recherche de sa propre consolation et de son propre intérêt dans la jouissance des dons de Dieu, au préjudice de la jalousie du pur amour, qui veut tout pour Dieu, et rien pour la créature. Le péché de l'ange fut un péché de propriété; stetit in se (24), comme parle saint Augustin. La propriété bien entendue n'est donc que l'amour-propre ou l'orgueil, qui est l'amour de sa propre excellence en tant que propre, et qui, au lieu de rapporter tout et uniquement à Dieu, rapporte encore un peu les dons de Dieu à soi, pour s'y complaire. Cet amour-propre fait, dans l'usage des dons extérieurs, la plupart des défauts sensibles. Dans l'usage des dons intérieurs, il fait

70 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 10 mars 1696 10 mars 1696 TEXTE 71

une recherche très subtile et presque imperceptible de soi-même dans les plus grandes vertus, et c'est cette dernière purification de l'âme qui est la plus rare et la plus difficile.

Les mystiques appellent aussi souvent impureté, les empressements de l'amour intéressé, qui troublent la paix d'une âme attirée à la générosité

du pur amour. L'amour intéressé n'est point un péché, et il ne peut être permis, dans ce langage, de l'appeler une impureté, qu'à cause qu'il est différent de l'amour désintéressé que l'on nomme pur. Du reste l'amour intéressé se trouve souvent dans de très grands saints, et il est capable de produire d'excellentes vertus.

La désappropriation bien entendue n'est donc que l'abnégation entière de soi-même selon l'Evangile, et la pratique de l'amour désintéressé dans

toutes les vertus. La cupidité, qui est opposée à la charité, ne consiste pas seulement dans la concupiscence charnelle, et dans tous les vices grossiers; mais encore dans cet amour spirituel et déréglé de soi-même pour s'y complaire (25).

L'attrait intérieur, dont les mystiques ont tant parlé, n'est point une inspiration miraculeuse et prophétique, qui rend l'âme infaillible, ni

impeccable, ni indépendante de la direction des pasteurs; ce n'est que la

grâce, qui est sans cesse prévenante dans tous les justes, et qui est plus spéciale dans les âmes élevées par l'amour désintéressé, et par la contem-

plation habituelle, à un état plus parfait (26). Ces âmes peuvent se tromper, pécher, avoir besoin d'être redressées. Elles ne peuvent même marcher sûrement dans leur voie, que par l'obéissance.

Les désirs ne cessent point, non plus que les actes, dans cette voie; car l'amour, qui est le fond de la contemplation, est un désir continuel

de l'Epoux bien-aimé, et ce désir continuel est divisé en autant d'actes

réels, qu'il y a de moments successifs où il continue. Un acte simple, indivisible, toujours subsistant par lui-même s'il n'est révoqué, est une

chimère qui porte avec elle une évidente et ridicule contradiction. Chaque

moment d'amour et d'oraison renferme son acte particulier : il n'y a que le renouvellement positif d'un acte qui puisse le faire continuer. Il

est vrai seulement que, quand une personne qui ne connaît point ses

opérations intérieures par les vrais principes de philosophie, se trouve dans une paix et une union habituelle avec Dieu, elle croit ou ne faire

aucun acte, ou en faire un perpétuel; parce que les actes qu'elle fait sont si simples, si paisibles, et si exempts de tout empressement, que l'uniformité leur ôte une certaine distinction sensible (27).

J'ai dit que l'amour est un désir, et cela est vrai en un sens, quoique en un autre l'amour pur et paisible ne soit pas un désir empressé. Ce qu'on appelle d'ordinaire un désir est une inquiétude et un élancement de l'âme pour tendre vers quelque objet qu'elle n'a pas; en ce sens, l'amour paisible ne peut être un désir : mais on entend par ce désir la pente habituelle du coeur, et son rapport intime à Dieu, l'amour est un désir; et en effet, quiconque aime Dieu, veut tout ce que Dieu veut. Il veut son salut, non pour soi, mais pour Dieu, qui veut être glorifié par

là, et qui nous commande de le vouloir avec lui. L'amour est insatiable d'amour; il cherche sans cesse son propre accroissement par la destruction de tout ce qui n'est pas lui en nous. Quoiqu'il ne dise pas formellement, Je veux croître; qu'il ne sente pas toujours une impatience pour son accroissement, et qu'il ne s'excite pas même par secousses et avec empressement pour faire de nouveaux progrès, il tend néanmoins toujours, par un mouvement paisible et uniforme, à détruire tous les obstacles des plus légères imperfections, et à s'unir de plus en plus à Dieu. Voilà le vrai désir qui fait toute la vie intérieure.

Pour les désirs particuliers sur les moyens qu'on croit les plus propres pour procurer la gloire de Dieu, ils peuvent être bons; mais aussi j'avoue qu'ils me sont suspects, lorsqu'ils sont accompagnés, comme vous le dites, de trouble et d'inquiétude, et qu'ils vous font sortir de votre recueillement ordinaire. Vouloir âprement la gloire de Dieu, et à notre mode, c'est moins vouloir sa gloire que notre propre satisfaction. Dieu peut donner par sa grâce, aux âmes, certains désirs particuliers, ou pour des choses qu'il veut accorder à leurs prières, ou pour les exercer elles-mêmes par ces désirs. Ils peuvent même être très forts et très puissants sur l'âme. Ce n'est pas leur force qui m'est suspecte; ce que je crains, c'est l'âpreté, c'est l'inquiétude qui fait cesser le recueillement. Je demande donc que, sans combattre le désir, on n'y tienne point, et qu'on ne veuille pas même en juger. Si ces désirs viennent de Dieu, il saura bien les faire fructifier pour vous et pour les autres. S'ils viennent de votre empressement, la plus sûre manière de les faire cesser, est de ne vous y arrêter point volontairement. Bornez-vous donc, ma chère soeur, à bien vouloir de tout votre coeur toutes les volontés connues de Dieu par sa loi et par sa providence, et toutes les inconnues qui sont cachées dans ses conseils sur l'avenir.

Voilà les principales choses de la doctrine de la vie intérieure, que je ne puis vous expliquer ici qu'en abrégé et à la hâte, mais qui sont capitales pour vous préserver de l'illusion. Si ces choses ont besoin d'un éclaircissement plus exact et plus étendu, je vous en dirai volontiers ce que j'en connais, et qui est conforme aux propositions de messeigneurs de Paris et de Meaux (28).

Pour vous, ma chère soeur (29), ce qui me paraît le plus utile à votre sanctification, c'est que vous fuyiez ce qu'on appelle le goût de l'esprit, et la curiosité : noli altum sapere (30). Faites taire votre esprit, qui se laisse trop aller au raisonnement. Surtout n'entreprenez jamais de régler votre conduite intérieure, ni celle des soeurs à qui vous pouvez parler suivant l'ordre de vos supérieurs, par vos lectures (31). Les meilleures choses que vous lisez peuvent se tourner en poison, si vous les prenez selon votre propre sens. Lisez donc (32) pour vous édifier, pour vous recueillir, pour vous nourrir intérieurement,pour vous remplir de la vérité, mais non (33) pour juger par vous-même, ni pour trouver une direction dans vos lectures. Ne lisez rien par curiosité, ni par goût des choses extraordinaires : ne lisez rien que par conseil, et en esprit d'obéis-

72 CORRESPONDANCE DE FiiNELON 10 mars 1696 10 mars 1696 TEXTE 73

sance à vos supérieurs, auxquels il ne faut jamais rien cacher. Souvenez-vous pie, si vous n'êtes comme les petits enfants, vous n'entrerez point au royaume du ciel. Désirez le lait comme les petits enfants nouveaux nés; désirez-le sans artifice (34). Souvenez-vous que Dieu cache ses conseils aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits (35); sa conversation familière est avec les simples. Il n'est pas question d'une simplicité badine, et qui se relâche sur les vertus : il s'agit d'une simplicité de candeur, d'ingénuité, de rapport unique à Dieu seul, et de défiance sincère de soi-même en tout. Vous avez besoin de devenir plus petite et plus pauvre d'esprit qu'une autre. Après avoir tant travaillé à croître et à orner votre esprit, dépouillez-le de toute parure (36); ce n'est pas en vain que Jésus-Christ dit : Bienheureux les pauvres d'esprit (37). Ne parlez jamais aux autres, qu'autant que vos supérieurs vous y obligeront; vous avez besoin de ne point épancher au dehors le don de Dieu qui se tarirait aisément en vous. On se dissipe quelquefois en parlant des meilleures choses; on s'en fait un langage qui amuse, et qui flatte l'imagination, pendant que le coeur se vide et se dessèche insensiblement. Ne vous croyez point avancée, car vous ne l'êtes guère : ne vous comparez jamais à personne; laissez-vous juger par les autres, quoiqu'ils n'aient pas une grande lumière. Ne comptez jamais sur vos expériences, qui peuvent être très défectueuses. Obéissez et aimez : l'amour qui obéit marche dans la voie droite, et Dieu supplée à tout ce qui pourrait lui manquer. Oubliez-vous vous-même, non au préjudice de la vigilance, qui est essentiellement inséparable du véritable amour de Dieu, mais pour les réflexions inquiètes de l'amour-propre.

Vous trouverez peut-être, ma chère soeur, que j'entre bien avant dans les questions de doctrine, en vous écrivant une lettre où je vous exhorte à vous détacher de tout ce qu'on appelle esprit et science : mais vous savez que c'est vous qui m'avez questionné (38). Il s'agit de vous mettre le coeur en paix, de vous montrer les vrais principes et les bornes au-delà desquelles vous ne pourriez aller sans tomber dans l'illusion, et de vous ôter aussi le scrupule sur les véritables voies de Dieu. On ne peut pas vous parler aussi sobrement qu'à une autre, parce que vous avez beaucoup lu et raisonné sur ces matières. Tout ce que je viens de vous dire ne vous apprendra rien de nouveau; il ne fera (39) que vous montrer les bornes, et que vous préserver des pièges à craindre. Après vous avoir parlé, ma chère soeur, avec tant de confiance et d'ouverture, je n'ai garde de finir cette lettre par des compliments. Il me suffit de me recommander à vos prières, et de me souvenir de vous dans les miennes. Je vous supplie de souffrir que j'ajoute ici une assurance de ma vénération pour la mère prieure (40), et pour les autres dont je suis connu. Rien n'est plus fort et plus sincère que le zèle avec lequel je vous serai dévoué toute ma vie en notre Seigneur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

354 bis. M. TRONSON A GODET-DESMARAIS.

Ce 10 mars 1696.

Depuis que je n'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai mandé à notre ami commun mes sentiments sur l'affaire que vous savez, et je lui ai dit nettement comme à vous, que je croyais qu'il devait se soumettre à ce qu'on demandait de lui, et ne point faire difficulté de déclarer, dans les occasions qui se présenteraient de le dire, qu'on avait eu raison de condamner les livres dont il s'agit. Il me dit qu'il avait déjà déclaré à un maréchal de France qui lui parlait de cette affaire, que comme, en ce temps-ci, plusieurs portaient trop loin la spiritualité, les évêques, ayant trouvé dans ces livres quelques propositions qui pouvaient avoir un mauvais sens, ils avaient eu raison de les condamner, pour empêcher le mal qu'ils pourraient faire dans le public, et il m'assura qu'il en parlerait toujours de la sorte.

Nous eûmes ensuite plusieurs discours qui me firent comprendre pie la difficulté qu'il aurait à dire simplement qu'il condamne ces livres, sans autre explication, est, 1° qu'il ne lui convient pas, dans la place où il est, de condamner une chose sans s'expliquer, et sans dire les raisons qu'il a de la condamner; 2° parce qu'en disant simplement qu'il condamne ces livres, il laisserait le soupçon que l'auteur a eu dans la tête les mauvais sens qu'on condamne, ce qu'il n'estime pas devoir faire, étant très assuré du contraire. 3° Il ajoute qu'il en est si sûr, que, si on veut lui marquer les propositions que l'on condamne, il s'offre de faire voir dans ces mêmes livres, en d'autres endroits, le contraire du mauvais sens qu'on leur donne. 4° Que si on veut, après tout, qu'il écrive à l'auteur, et qu'il la prie de dire simplement ce qu'elle a entendu par ces propositions, elle y donnera assurément un bon sens; et il ne doute point qu'elle ne déclare et ne signe que l'on a bien fait de les condamner, à cause du mauvais sens qu'elles peuvent avoir, auquel elle n'a jamais pensé.

Voilà le précis de notre conversation. Je souhaiterais avoir une assez bonne mémoire pour vous rapporter les termes mêmes dont notre ami s'est servi; mais ne l'ayant pas assez heureuse, je me contente de vous en mettre la substance, suivant ce que j'en ai compris. Croyez-vous que Mgr de Paris en fût content ?

Je souhaiterais bien que cette lettre ne fût vue que de vous. Notre ami a consenti volontiers que je vous mandasse le détail de notre conversation.

74 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 13 mars 1696 ? 13 mars 1696 TEXTE 75

355. A UNE RELIGIEUSE.

[A Versailles, avant le 13 mars 1696 ?].

Vous pouvez avoir lu, dans sainte Thérèse, que tous les dons les plus éminents sont soumis à l'obéissance, et que la docilité est la marque qu'ils viennent de Dieu, faute de quoi ils seraient suspects. Supposé même qu'on se trouvât dans l'impuissance d'obéir, il faudrait avec esprit de soumission et de simplicité, exposer son impuissance, afin que les supérieurs y eussent l'égard qu'ils jugeraient à propos. On doit en même temps être tout prêt à essayer d'obéir aussi souvent que les supérieurs le demanderont, parce que ces impuissances ne sont souvent qu'imaginaires, et qu'on ne doit les croire véritables, qu'après avoir essayé souvent de les vaincre avec petitesse, souplesse et docilité.

Pour tous les dons extraordinaires, il me semble qu'il y a deux règles importantes à observer, faute desquelles les plus grands dons de Dieu même se tournent en illusion. La première de ces règles est de croire qu'un état de pure et nue foi est plus parfait que l'attachement à ces lumières et à ces dons. Quand on s'attache à ces dons, on s'attache à ce qui n'est que moyen, et peut-être même moyen trompeur. De plus, ces moyens remplissent l'âme d'elle-même, et augmentent sa vie propre, au lieu de la désapproprier et de la faire mourir. Au contraire, l'état de pure et nue foi dépouille l'âme, lui ôte toute ressource en elle-même et toute propriété, la tient dans des ténèbres exemptes de toute illusion, car on ne se trompe qu'en croyant voir ; enfin ne lui laisse aucune vie, et l'unit immédiatement à sa fin, qui est Dieu même.

La seconde règle, qui n'est qu'une suite de la première, est de n'avoir jamais aucun égard aux lumières et aux dons qu'on croit recevoir, et d'aller toujours par le non-voir, comme parle le bienheureux Jean de la Croix. Si le don est véritablement de Dieu, il opérera par lui-même dans l'âme, quoiqu'elle n'y adhère pas. Une disposition aussi parfaite que la simplicité de la pure foi, ne peut jamais être un obstacle à l'opération de la grâce. Au contraire, cet état étant celui où l'âme est plus désappropriée de tous ses mouvements naturels, elle est par conséquent plus susceptible de toutes les impressions de l'esprit de Dieu. Alors si Dieu lui imprimait quelque chose, cette chose passerait comme au travers d'elle, sans qu'elle y eût aucune part. Elle verrait ce que Dieu lui ferait voir, sans aucune lumière distincte, et sans sortir de cette simplicité de la pure foi dont nous avons parlé. Si, au contraire, ces lumières et ces dons ne sont pas véritablement de Dieu, on évite une illusion très dangereuse en n'y adhérant pas : d'où il s'ensuit qu'il faut toujours également, dans tous les cas, non seulement pour la sûreté, mais encore pour la perfection de l'âme, outrepasser les plus grands dons, et marcher dans la pure foi, comme si on ne les avait pas reçus. Plus on a de peine à s'en déprendre, plus ils sont suspects de plénitude et de propriété ; au lieu que l'âme doit être entièrement nue et vide pour la vraie opération de Dieu en elle. Tout ce qui est goût et ferveur sensible, image créée, lumière distincte et aperçue, donne une fausse confiance, et fait une impression trop vive; on les reçoit avec joie, et on les quitte avec peine. Au contraire, dans la nudité de la pure foi, on ne voit rien et on ne veut rien voir, on n'a plus en soi ni pensée ni volonté; on trouve tout dans cette simplicité générale, sans s'arrêter à rien de distinct; on ne possède rien, mais on est possédé. Je conclus que le plus grand bien qu'on puisse faire à une âme, c'est de la déprendre de ces lumières et de ces dons, qui peuvent être un piège, et qui tout au moins sont certainement un milieu entre Dieu et elle.

Pour les austérités, elles ne sont pas exemptes d'illusions non plus que le reste ; l'esprit se remplit souvent de lui-même à mesure qu'il abat la chair. Une marque certaine que l'âme nourrit une vie secrète dans les mortifications du corps, c'est de voir qu'elle tient à ces mortifications, et qu'elle a regret à les quitter. La mortification de la chair ne produit pas la mort de la volonté. Si la volonté était morte, elle serait indifférente dans la main du supérieur, et également souple en tout sens. Ainsi plus on a d'attachement à ses mortifications extérieures, moins le fond de l'âme est réellement mortifié. Si Dieu avait des desseins d'attirer une âme à des austérités extraordinaires, ce serait toujours par la voie du renoncement total à sa pensée et à sa volonté propre. Mais tel qui est insatiable de mortification des sens, manque de courage pour supporter la profonde mort qui est dans le renoncement à toute propre volonté.

La conclusion de tout ce grand discours, ma très honorée soeur, est qu'il me semble que vous devez laisser décider la mère prieure sur vos austérités, ne lui demandant ni d'en faire peu ni d'en faire beaucoup. Quand on marque un désir ardent, et qu'on demande des permissions, on les arrache. Ce n'est plus la simple volonté de la supérieure qu'on fait, c'est la sienne propre, à laquelle on plie celle de la supérieure. Votre maison a déjà beaucoup d'austérités ; n'y ajoutez que celles qu'on vous conseillera. Dieu saura les tourner à profit. Je vous suis toujours dévoué en lui.

355 A. BREF DU PAPE INNOCENT XII A FÉNELON (1).

13 mars 1696.

Venerabilis Frater, salutem et apostolicam benedictionem. Adeo praeclaram de pietate zeloque pastorali fraternitatis tuæ opinionem gerimus, ut ubi in Ecclesia Cameracensi tibi commissa, cui multa cum laude

76 CORRESPONDANCE DE KNELON 13 mars 1696 19 mars 1696 TEXTE 77

'mecs, vacaverint beneficia hu jus Sedis collations reservata,

peculiarem rationem habituri simus eorum, pro quibus tua apud nos officia impendisti : non enim favori aut gratine, scd virtutibus ac meritis ipsorum, tributa illa a te fuisse minime dubitamus. Fraternitati interim tute, benevolentiœ nostroe testem, apostolicam benedictionem peraman t er impertimur.

Datum Romte, apud Sanctam Mariam Majorem, sub annulo Piscatoris, die mu martii M. DC. XCVI. pontificatus nostri anno quinto.

MARIUS SPINULA.

356. A CLAUDE FLEURY.

A Cambrai, 19 mars [1696] (1).

Je suis d'avis, monsieur, que nous suivions, autant qu'il sera possible, pendant cette année, votre projet d'études.

Pour la religion, je commencerais par les livres Sapientiaux ; mais je ne croirais pas qu'on dût se borner à la Vulgate pour la Sagesse et pour l'Ecclésiastique. Je crois qu'on peut se servir de quelque traduction moins imparfaite. Pour les livres poétiques, on peut en faire un essai ; mais comme les autres livres tiendront quelque temps, parce qu'il est bon de les appliquer à mesure qu'on les lira, je regarde la lecture des livres poétiques comme étant encore un peu éloignée.

J'approuve fort la lecture des lettres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint Cyprien et de saint Ambroise. Les Confessions de saint Augustin ont un grand charme, en ce qu'elles sont pleines de peintures variées et de sentiments tendres : on pourrait en passer les endroits subtils et abstraits, ou s'en servir pour faire de temps en temps quelque petit essai de métaphysique. Mais vous savez mieux que moi qu'il ne faut rien presser là-dessus, de peur de rebuter [par] des opérations purement intellectuelles un esprit paresseux, impatient, et en qui l'imagination prévaut encore beaucoup. Quelques endroits choisis de Prudence et de saint Paulin seront excellents. L'Histoire des Variations sera bonne ; mais il me semble qu'elle aurait besoin d'être précédée par quelque histoire de l'origine et du progrès des hérésies dans le dernier siècle. Si Varillas était moins romancier, il serait notre homme : il a traité les événements qui regardent l'hérésie dans toute les parties de l'Europe depuis le temps de Wiclef (2). Vous trouverez peut-être quelque autre auteur plus convenable. Je ne sais si Sleidan est traduit en français ; il n'y a pas moyen de le faire lire en latin (3).

Pour les sciences, je ne donnerais aucun temps à la grammaire, ou du moins je lui en donnerais fort peu : je me bornerais à expli. quer ce que c'est qu'un nom, un pronom, un substantif, un adjectif et un relatif, un verbe substantif, neutre, passif, actif et déponent. Nous avons un extrême besoin d'être sobres et en garde sur tout ce qui s'appelle curiosité.

Pour la rhétorique, je n'en donnerais point de préceptes ; il suffit de donner de bons modèles, et d'introduire par là dans la pratique. A mesure qu'on fera des discours pour s'exercer, on pourra remarquer l'usage des principales figures, et le pouvoir qu'elles ont quand elles sont dans leur place.

Pour la logique, je la différerais encore de quelques mois. Je ferais plutôt un essai de la jurisprudence, mais je ne voudrais la traiter d'abord que d'une manière positive et historique.

Je ne dirais rien présentement sur la physique, qui est [un] écueil.

Pour l'histoire, celle d'Allemagne, faite par Heiss (4), est déjà lue. Je laisserais le reste au Mémoire que M. Le Blanc (5) nous promet. Il comprendra les extraits nécessaires de Wicquefort (6), et ce qu'il y a de bon dans les petites Républiques (7). Au reste, après y avoir pensé plus que je n'avais fait, je crois qu'il n'est à propos de commencer la lecture d'aucun mémoire de M. Le Blanc, que quand on les aura presque tous : c'est une matière qu'il est important de traiter de suite. Il ne faut pas perdre de vue ce qu'on vient de lire d'un pays, pour être en état de bien juger de ce qu'on va lire d'un pays voisin : c'est cet assemblage et ce coup-d'oeil général qui fait la comparaison de toutes les parties, et qui donne une juste idée du gros de l'Europe.

Pour l'histoire des Pays-Bas, Strada (8) est déjà lu, ce me semble. On pourrait parcourir Bentivoglio (9). Grotius (10) ne se laisse pas lire : on pourrait néanmoins le parcourir aussi, et lire les plus importants morceaux. On pourra s'épargner une partie de cette peine, si M. Le Blanc traite les Pays-Bas, en nous donnant les extraits qui méritent d'être rapportés.

Vous voyez, monsieur, que je suis plus libre à Cambrai qu'à Versailles, et que je fais mieux mon devoir de loin que de près. Ne prenez, de tout ce que je vous propose, que ce que vous jugerez convenable, et ne vous gênez point. Il sera bon que vous preniez la peine de communiquer cette lettre à M. l'abbé de Langeron (11), par rapport aux heures où il travaille auprès de M. le duc de Bourgogne.

J'ai fait ici l'ouverture du jubilé, et j'ai déjà prêché deux fois (12). Il me paraît que cela fait plusieurs biens : je tâche de donner aux peuples les vraies idées de la religion, qu'ils n'ont pas assez; j'acquiers de l'autorité ; je les accoutume à des maximes qui autorisent les bons confesseurs ; enfin je donne aux prédicateurs l'exemple de ne chercher ni arrangement' ni subtilité, et de parler précisément d'affaires (13).

78 coURESPONDANCE DE FÉNELON 19 mars 1696

Priez Dieu, mon cher monsieur, afin que je ne sois pas une cymbale qui retentit en vain. Aimez-moi toujours comme je vous aime et vous

révère.

26 avril 196 TEXTE 79

357. A MARCO DELFINI, NONCE A PARIS.

14 avril [1696].

356 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Cc 22 mars [1696].

Je remets, monseigneur, entre les mains du secrétaire de M. le duc de Beauvilliers, qu'il m'a envoyé ici (1), les papiers que vous m'avez confiés, et qu'il me mande vous devoir renvoyer (2). Je les ai lus seul, suivant vos ordres ; mais j'aurais souhaité de les pouvoir lire avec quelque personne plus éclairée et plus expérimentée que moi dans ces sortes de matières : car j'y ai trouvé des endroits qui me passent, et qui sont au-dessus de ma portée. Comme vous m'avez témoigné que Monseigneur l'archevêque les avait vus, et qu'il n'y avait rien trouvé à redire (3), je crois que cela vous doit suffire, et que mon sentiment vous serait assez inutile. Si vous désirez cependant que je vous le déclare simplement et en trois mots, je ne puis qu'estimer ce que j'entends, admirer ce que je n'entends pas, et assurer l'auteur que je suis avec un profond respect et une vénération sincère son très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

356 B. LE NONCE DELFINI (1) A FÉNELON.

9 avril 1696.

e R" Sig° mio pr°1» Oss".

L'Emm° sr Cardinale Spada segretario di Stato di Nostro Signore si è degnato trasmettermi un Breve Pontificio à V. S. Ill" diretto con ordine di farglielo recapitare, cio che eseguisco inviandoglielo colla presente, già che per esser V. S. Ill" in Parigi non lui avuta la fortune, che molto averei apprezzata, di renderlo io stesso alle riverite sue mani (2). E mentre m'onoro di questa congiontura per assicurare V. S. Ill" della venerazione, in che tengo la sua insigne virtù, e il suo distintissimo merito, La supplico di esigerne le riprove col mezo de suoi commandi nel corso di questo mio ministerio, et à V. S. Ill" bacio HO le mani,

Di V. S. Ill" e R", Div. e Obb. Servi'

M. ARe° DI DAMASCO.

Parigi, li 9 aprile 1696. Monseigneur,

J'ai reçu avec un profond respect et une parfaite reconnaissance le bref de Sa Sainteté que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Je me trouve si comblé d'un tel honneur qu'il ne me reste aucune expression pour marquer le zèle dont je suis rempli pour le Saint-Siège et pour un pontificat si cher à toute l'Eglise. Permettez-moi, s'il vous plaît, Monseigneur, d'ajouter ici les très humbles et très sincères remerciements que je dois aux bontés dont il vous a plu de me prévenir. Je tâcherai de les mériter par le respect avec lequel je serai toujours. Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Cambray, 14 avril. FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

357 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 26 avril 1696.

Monseigneur,

Votre seule recommandation suffirait pour nous engager à rendre à Monsieur le comte de Rochebonne (1) tous les bons offices qui pourront dépendre de nous. Celle de Monsieur l'abbé de Maulevrier (2) qui vous en a écrit servira à redoubler nos soins pour satisfaire à vos désirs et aux siens. Comme nous lui sommes très redevables pour la bonté qu'il a eue de travailler avec succès et d'une manière obligeante à l'union du prieuré de M. Bourbon au séminaire de Lyon (3), nous serons ravis de pouvoir aussi en cette occasion lui témoigner nos justes reconnaissances.

Quant à votre séminaire, dont vous m'avez fait la grâce de m'écrire, nous prierons bien Dieu de bénir vos soins et de donner un bon succès aux mesures que vous prenez pour l'établir. Nous lui demanderons aussi la grâce de pouvoir répondre à vos désirs en nous donnant les moyens de vous y servir. M. Gaye (4) persévère toujours dans le même dessein et vous pouvez être persuadé qu'il ne tiendra pas à moi qu'il ne l'exécute, puisque vous savez avec quelle sincérité et quel attachement je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

80 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 27 avril 1G96 26 mai 1696 TEXTE 81

358. A DOM F. LAMY. A Cambray, 27 avril [1696] sépare encore un peu, et cela m'est insupportable (3). Mon livre nous aidera à entrer dans la pensée l'un de l'autre. Je serai en repos, quand je serai uni avec vous par l'esprit, autant que je le suis par le coeur.

je serai très aise, mon Révérend Père (1), de relire, avec toute l'application dont je suis capable, votre ouvrage contre Spinosa. La matière est très importante. L'esprit d'irréligion se glisse de plus en plus. Dieu vous a donné l'intelligence et l'amour de la vérité. Envoyez-moi donc votre livre, et je vous donnerai avec zèle mes petites remarques, avec une approbation si vous le souhaitez (2). Je révère votre vertu ; j'aime et j'honore votre personne ; et je serai toute ma vie très cordialement, mon Révérend Père, votre très humble et très obéissant

serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

359. A BOSSUET.

A Valenciennes, 9 mai 1696.

Si vous avez, Monseigneur, quelque chose à m'envoyer, je vous supplie de ne me l'envoyer pas si tôt. J'ai attendu à Cambray, le plus longtemps qu'il m'a été possible, ce que vous m'aviez fait l'honneur de me promettre (1) ; mais enfin, je n'ai pu m'empêcher d'aller à Tournai faire mes visites dans la partie de la ville qui est de ce diocèse (2). De là je suis venu ici, où j'ai beaucoup d'affaires ; ensuite j'irai à Condé, à Mons et à Maubeuge, où j'en trouverai encore davantage (3). Ainsi, Monseigneur, je ne puis retourner à Cambray que pour le concours, pendant lequel je n'aurai point de temps libre (4). Quand il sera fini, j'irai faire un tour à Versailles, et je crois qu'il vaut mieux remettre jusqu'à ce temps-là ce que vous souhaitez que je fasse. Je compte demeurer en ce pays jusqu'au commencement de juillet. La multitude innombrable des troupes, et le mouvement où elles sont, agitent beaucoup toute cette frontière. Jugez quelle discipline il peut y avoir dans un pays si désolé.

Rien n'est plus sincère que le zèle et le respect avec lequel je vous serai dévoué, Monseigneur, jusqu'au dernier soupir.

Je vous suis uni dans le fond, avec l'inclination et le respect (1) que Dieu sait. Je crois pourtant ressentir un je ne sais quoi (2) qui nous A BOSSUET.

A Mons, 24 mai 1696.

Je reçois, Monseigneur, avec beaucoup de reconnaissance les marques de votre bonté. Me voici dans une visite pénible, que je n'ai pu retarder (1). Quand elle sera finie, j'aurai l'embarras du concours (2) et de l'ordination (3). Si j'avais reçu ce que vous voulez que je voie (4), pendant le Carême, j'aurais été diligent à vous en rendre compte. Dès que je serai débarrassé, je partirai pour aller à Versailles recevoir vos ordres (5). En attendant, je vous supplie de croire, Monseigneur, que je n'ai besoin de rien pour vous respecter avec un attachement inviolable. Je serai toujours plein de sincérité pour vous rendre compte de mes pensées, et plein de déférence pour les soumettre aux vôtres. Mais ne soyez point en peine de moi, Dieu en aura soin : le lien de la foi nous tient étroitement unis pour la doctrine, et pour le coeur je n'y ai que respect, zèle et tendresse pour vous. Dieu m'est témoin que je ne mens pas. La métaphysique (6) ne peut marcher dans les embarras où je me trouve. Je n'entends parler que des maux de la guerre et de ceux de l'Eglise sur cette frontière. J'en ai le coeur en amertume, et ma tête n'est guère libre pour les choses que j'ai le plus aimées. Encore une fois, Monseigneur, je vous suis dévoué avec tous les sentiments respectueux que je vous dois.

FR. ARCH. DUC DE CAMBRAY.

Avez-vous vu, Monseigneur, l'ouvrage du P. Lami contre Spinosa (7) ? Auriez-vous la bonté de me mander ce que vous en pensez ?

352. A H.G. DE PRECIPIANO.

A Mons, 26 mai [1696 ?] (1).

Monseigneur,

Je ne puis me résoudre à envoyer le Sieur des Champs (2) mon intendant à Bruxelles sans le charger de vous faire la révérence de ma part, et sans vous renouveler par lui les assurances de mon zèle

359 A. BOSSUET A FÉNELON.

A Meaux, le 15 mai 1696.

82 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 mai 1696 24 juillet 1696 TEXTE 83

pour mériter l'honneur de vos bonnes grâces. J'espère, Monseigneur, que [vous] aurez la bonté de l'honorer de votre protection pendant le voyage qu'il va faire, et qu'à son retour il m'apportera des nouvelles de votre santé, dont je souhaite la conservation pour l'intérêt de l'Eglise. Je prends donc la liberté de vous le recommander comme un homme très sage, très régulier, et qui me rend de très bons services. Je me croirais fort heureux si je pouvais vous persuader avec quel respect je serai toute ma vie, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

361 A. M. Du GUÉ DE BAGNOLS A FÉNELON.

3 juillet 1696.

Ne soyez point en peine pour la châtellenie du Câteau-Cambrésis, on ne lui demandera rien pour la confirmation de ses foires et marchés (1), ,et le traitant a ordre précis de respecter tout ce qui vous appartient (2).

[Il a appris aussi que ce traitant n'était pas le seul qui s'écartât des vrais sentiers de la justice, mais qu'il y en avait quelques autres qui voulaient suivre ses traces, en mettant tout en usage pour anéantir l'autorité absolue de l'archevêque dans la châtellenie et les franchises de ses vassaux.]

Je ne puis pas me dispenser de signer les rôles arrêtés au Conseil quand ils me sont présentés ; mais une confirmation de vos privilèges, toutes les fois qu'ils seront attaqués, ne servira qu'à les rendre plus authentiques (3).

361 B. LE DUC DU MAINE (1) A FÉNELON.

Au Camp de Gros (2 ), ce 18 juillet 1696.

Vos lettres, Monsieur, me font toujours le même plaisir, par des raisons bien solides ; car c'est de cette piété simple, gaie sans scrupule et sans relâchement, de laquelle j'ai besoin. Ma volonté est toujours ferme ; mais, pour me donner quelque liberté, il me faut, je crois, être plus confirmé encore dans le chemin de la vertu. La miséricorde immense, sans laquelle nous ne pouvons être sauvés, m'effraie, quand je considère, d'un autre côté, le peu de bien que je fais. Ne vous

rebutez donc point, Monsieur, de me fortifier là-dessus; car j'ai en vous une confiance extrême, et une très grande vénération et soumission pour toutes vos lumières (3). Vous me permettrez aussi d'y joindre bien de l'amitié pour votre personne.

L. A. DE BOURBON.

362. AU DUC DE CHEVREUSE.

A Versailles, 24 juillet 1696.

J'ai entrevu, à la simple ouverture des cahiers de N. [M. de Meaux], sans les lire, des citations du Moyen court à la marge (1). Cela me persuade qu'il attaque au moins indirectement dans son ouvrage ce petit livre. C'est ce qui me met hors d'état de pouvoir l'approuver ; et comme je ne veux point le lire, pour lui refuser ensuite mon appro- bation, je prends la résolution de n'en rien lire, et de le rendre tout au plus tôt (2). Le moins que je puisse donner à une personne de mes amies qui est malheureuse (3), que j'estime toujours, et de qui je n'ai jamais reçu que de l'édification, c'est de me taire pendant que les autres la condamnent. On doit être content de mon procédé, puisque je ne la défends ni ne l'excuse, ni directement ni indirectement. J'ajoute que je condamnerais plus rigoureusement qu'aucun autre et sa personne et ses écrits, si j'étais convaincu qu'elle eût cru réellement les erreurs qu'on lui impose (4). N'y eût-il que moi au monde en autorité, je la censurerais sans pitié, si je voyais qu'elle désavouât de mauvaise foi ce qu'elle aurait cru ; mais je puis dire sans présomption que je sais mieux ses sentiments que tous ceux qui l'examinent, parce qu'elle m'a parlé souvent avec une confiance sans réserve, dans des temps où elle était plus libre qu'elle ne l'est (5). Je suis très assuré qu'on a pris ses expressions dans un sens qui n'est pas le sien et qu'elle détestera sans peine. Je suis assuré, sans savoir de ses nouvelles, qu'elle n'hésitera jamais à condamner les erreurs qu'on lui impute, et que, d'un autre côté, elle n'avouera jamais contre sa conscience qu'elle ait jamais cru ces erreurs, quelque intérêt qu'elle eût si elle était de mauvaise foi, à avouer qu'elle s'est trompée comme une femme, pour adoucir son état (6).

Pour moi, j'ai toujours cru qu'il fallait seulement lui faire expliquer ses écrits d'une manière si précise, qu'il n'y pût rester aucune ombre d'équivoque, et lui faire condamner toutes les erreurs damnables qu'on lui avait imputées. Cette conduite était charitable et propre à la ramener, si elle eût été effectivement dans l'illusion. D'ailleurs, si elle avait enseigné secrètement à ses amis les erreurs en question, c'était le moyen de la décréditer (7) auprès d'eux, en leur montrant sa

84 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 24 juillet 1696 5 août 1696 TEXTE 85

mauvaise foi. C'était encore un moyen assuré pour la déshonorer chez tous les honnêtes gens qui avaient bonne opinion d'elle, en cas qu'elle Eût recommencé à enseigner les erreurs qu'elle aurait détestées par écrit (8). Voilà donc ce que j'aurais mieux aimé faire, que de la tourmenter pour lui faire avouer ce qu'elle ne peut jamais avouer en conscience, puisqu'il (9) n'est pas vrai (10).

Quand l'Eglise jugera nécessaire de dresser un formulaire contre cette femme (11), pour flétrir sa personne et ses écrits, on ne me verra jamais distinguer le fait d'avec le droit (12). Je serai le premier à signer, et à faire signer tout le clergé de mon diocèse. Personne ne surpassera ma fidélité et ma soumission aveugle : hors de là, je n'ai d'autre parti à prendre que celui d'un profond silence sur tout ce qui a rapport à elle. M. de M[eaux] n'a pas besoin d'une aussi faible approbation que la mienne. Il ne me la demande que pour montrer au public que je pense comme lui, et je lui suis bien obligé d'un soin si charitable ; mais cette approbation aurait de ma part l'air d'une abjuration déguisée qu'il aurait exigée de moi, et j'espère que Dieu ne me laissera point tomber dans cette lâcheté. Qu'il ne soit point en peine de ma doctrine, ni de ce que certaines gens trop échauffés en peuvent penser ; j'en ai assez rendu compte à des personnes non suspectes (13), pour être en paix. A l'égard du public, je suis prêt à dire sur les toits (14) ce que je n'ai dit ici qu'à l'oreille. Je suis bien assuré que M. de M[eaux], qui est éclairé et équitable, approuvera tous mes sentiments. Je sais assez les siens pour n'en pouvoir douter, et s'il avait pu connaître assez précisément les miens de bonne heure, il ne se serait pas donné tant de peine.

J'ose dire que personne au monde n'est moins en droit que lui de douter de ma bonne foi et de ma docilité. Pour les soupçons que certaines personnes ont pu répandre sourdement contre moi, je ne suis pas en peine sur la manière de dissiper ce nuage, et de me déclarer. Je le ferai, s'il plaît à Dieu, dans des occasions plus naturelles (15) que celle d'approuver les controverses personnelles de M. de M[eaux] contre

M"'" G[uyon]. S'il était question seulement d'un livre qui contiendrait tout le système des voies intérieures (16), je suis persuadé que nous serions lui et moi bientôt d'accord, parce que je suis assuré de ne croire que ce qu'il a déclaré lui-même qu'il croit. Ainsi je serais ravi de témoigner au public, par une approbation, notre unanimité parfaite (17). Mais, encore une fois, en quelque occasion que je puisse exposer mes sentiments sur cette matière, je le ferai avec des égards infinis pour tout ce que M. de M[eaux] aura écrit. Je suis par avance fort assuré de sa doctrine, par ses trente-quatre Propositions dont je ne m'écarterai en rien. Loin de donner aucune scène au public (18), je ferai voir à tout le monde la déférence et le respect que j'ai pour ce prélat (19), que j'ai toujours regardé depuis ma jeunesse comme mon maître. Fait à Versailles, le 24 juillet 1696 (20).

PROPOSITIONS TIRÉES DU LIVRE MANUSCRIT DE M. DE MEAUX.

1. M[adame] G[uyon] n'écrit que pour détruire, comme une imperfection, toute foi explicite des attributs des personnes divines, des mystères de Jésus-Christ et de son humanité.

2. Elle prétend éteindre en eux toute vie intérieure et toute oraison réelle, en supprimant tous les actes distincts, et en réduisant pour toujours les âmes à une quiétude oisive.

3. Elle ne leur laisse qu'une indifférence impie et brutale entre le vice et la vertu, entre la haine éternelle de Dieu et son amour éternel, pour lequel il est de foi qu'il nous a créés.

4. Elle défend comme une infidélité toute résistance réelle aux tentations les plus abominables.

5. Elle veut qu'on suppose qu'on n'a plus de concupiscence, qu'on est impeccable et infaillible ;

6. Que tout ce qu'on fait avec facilité, par la pente de son coeur, est fait passivement et par pure inspiration.

7. Elle attribue à elle et à ses semblables mie inspiration prophétique et une autorité apostolique au-dessus de toute loi écrite.

8. Elle établit une tradition secrète sur cette voie, qui anéantit la tradition universelle de l'Eglise.

9. Non seulement elle dit toutes ces choses, mais elle n'avance rien que pour les prouver et les inculquer.

363. A BOSSUET.

A Versailles, 5 août [1696].

J'ai été très fâché, Monseigneur, de ne pouvoir emporter à Cambrai ce que vous m'avez fait l'honneur de me confier : mais M. le Duc de Chevreuse s'est chargé de vous expliquer ce qui m'a obligé de tenir cette conduite (1). Il a bien voulu, M., se charger du dépôt, pour le remettre ou dans vos mains à votre retour de Meaux, ou dans celles de quelques personnes que vous aurez la bonté de lui nommer. Ce qui est très certain, M., c'est que j'irais au-devant de tout ce qui peut vous plaire et vous témoigner mon extrême déférence, si j'étais libre de suivre mon coeur en cette occasion. J'espère que vous serez persuadé des raisons qui m'arrêtent, quand M. de Chevreuse vous les aura expliquées. Comme vous n'avez rien désiré que par bonté pour moi, je crois que vous voudrez bien entrer dans des raisons qui me touchent d'une manière capitale (2). Elles ne diminuent en rien la reconnaissance, le respect, la déférence et le zèle avec lequel je vous suis dévoué.

FR. ARCHEVÊQUE Duc DE CAMBRAY.

86 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 7 août 1696 ? 21-27 août 1696 TEXTE 87

363 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN

Mardi au soir, 7 août [1696 ?].

J'ai pensé, ma chère soeur, à tout ce que vous m'avez dit en si peu de temps (1), et Dieu sait combien je m'intéresse à tout ce qui vous touche. Je ne saurais assez vous recommander de compter pour rien toutes les lumières de grâce, et les communications intérieures qu'il vous paraît que vous recevez (2). Vous êtes encore dans un état d'imperfection et de mélange, où de telles lumières sont tout au moins très douteuses et très suspectes d'illusion. Il n'y a que la conduite de foi qui soit assurée, comme le bienheureux Jean de la Croix le dit si souvent. Sainte Thérèse même paraît avoir presque perdu toute lumière miraculeuse dans sa septième demeure du Château de l'Ame. Vous avez un besoin infini de ne compter pour rien tout ce qui paraît le plus grand, et de demeurer dans la voie où l'on ne voit rien que les maximes de la pure foi et la pratique du parfait amour. Je me souviens de vous avoir écrit autrefois là-dessus une lettre (3). Si elle contient quelque chose de vrai, servez-vous-en comme de ce qui est à Dieu; et si j'y ai mis quelque chose qui soit mauvais, rejetez-le comme mien (4). J'avoue que je souhaiterais pour votre sûreté, que M. votre supérieur (5), qui est plein de mérite, de science et de vertu, vous tînt aussi bas que vous devez l'être. Il s'en faut beaucoup que vous ne soyez dans la véritable lumière qui vient de l'expérience de la perfection. Vous n'êtes que dans un commencement, où vous prendrez facilement le change avec bonne intention, et où l'approbation de vos supérieurs et de vos anciennes sont fort à craindre pour vous. Vous avez une sorte de simplicité que j'aime fort; mais elle ne va qu'à retrancher tout artifice et toute affectation : elle ne va pas encore jusqu'à retrancher les goûts spirituels, et certains petits retours subtils sur vous-même. Vous avez besoin de ne vous arrêter à rien, et de ne compter pour rien tout ce que vous avez, même ce qui vous est donné; car ce qui vous est donné, quoique bon du côté de Dieu, peut être mauvais par l'appui que vous en tirerez en vous même. Ne tenez qu'aux vérités de la foi, pour crucifier sans réserve encore plus le dedans que le dehors de l'homme. Gardez dans votre coeur l'opération de la grâce, et ne l'épanchez jamais sans nécessité. Il y aurait mille choses simples à vous dire sur cette conduite de foi; mais le détail n'en peut être marqué ici, car il serait trop long, et on ne saurait tout prévoir. J'espère que Dieu vous conduira lui-même, si vous êtes fidèle à contenter toute la jalousie de son amour, sans écouter votre amour-propre. Je le prie d'être toutes choses en vous, et de vous préserver de toute illusion; ce qui arrivera si vous allez, comme dit le bienheureux Jean de la Croix, toujours par le non-savoir dans les vérités inépuisables de l'abnégation de vous-même : n'en cherchez point d'autres. Tout à vous en Jésus-Christ notre Seigneur. A lui seul gloire à jamais. 363 A. CHAMILLART (1) A FÉNELON.

A Paris, ce 17 août 1696.

Je suis bien fâché, Monseigneur, qu'un voyage de Marly m'ait empêché de recevoir l'honneur que vous avez bien voulu me faire (2), et que votre départ pour Cambrai (3) se soit rencontré dans le temps que j'étais obligé de me rendre à Versailles où j'allais vous chercher pour vous dire que nous nous soumettons volontiers à la décision de M. Dagues-seau (4) sur l'affaire de Solesmes (5), nous attendrons votre retour pour la faire régler ; si pour avancer vous aviez agréable de nous donner communication des pièces (6) dont vous voulez vous servir contre nous, je vous promets de les examiner sans aucune partialité et indépendamment des intérêts de Saint-Cyr, de faire le personnage de juge très sévère afin que vous n'ayez pas lieu de me reprocher trop de prévention pour ce qui regarde cette maison (7).

Je suis avec tout le respect et l'attachement possible, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

CHAMILLART.

363 B. M. TRONSON A FÉNELON.

[21-27 août 1696].

Monseigneur,

C'est pour obéir à votre ordre, que je prends la liberté de vous mander ma pensée sur le cas que vous me proposez (1). Il me semble qu'il vaudrait mieux payer les cinq mille livres qu'on vous demande, que d'entrer dans un procès qui vous rendrait odieux à votre chapitre, et qui vous mettrait hors d'état de faire dans votre diocèse tout le bien que Dieu peut demander de vous. Que si la continuation du paiement achevait le temps de la prescription, et rendait le droit du chapitre incontestable, on pourrait remédier par une simple protestation au préjudice que cela apporterait aux successeurs; mais si cette protestation engageait dans un procès, je crois qu'il serait plus de la gloire de Dieu, et du bien de l'Eglise, de sacrifier votre intérêt, et celui de vos successeurs, au bien spirituel de votre diocèse (2).

Une fluxion sur les yeux m'a obligé d'emprunter la main de M. Bourbon pour vous faire cette réponse, et vous agréerez bien que je m'en serve aussi pour vous assurer que je suis avec un attachement tout particulier,

88 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 21-27 août 1696 Septembre 1696 TEXTE 89

et avec tout le respect que je dois, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

363 C. LE P. ANTONIN CLOCHE (1) A FÉNELON.

25 août 1696.

Monseigneur,

Depuis que le Roi voulut qu'on fît une Province des Couvents de mon ordre qui sont dans les villes de Flandres cédées à Sa Majesté par le traité de la paix de Nimègue (2), j'ai toujours pensé pour la rendre plus considérable de faire de notre Hospice qui est dans votre ville de Cambray un Couvent où les Religieux puissent y habiter en plus grand nombre et y vivre avec la régularité que prescrivent nos règles, y faire les divins offices et ouvrir leur Eglise pour l'utilité de votre peuple. La pauvreté, Monseigneur, de cet hospice m'en a ôté tous les moyens de le proposer au prédécesseur de Votre Grandeur. J'ai connu que, puisqu'il plaît ù la divine Providence m'offrir un secours assez considérable pour l'établissement de six Religieux, que cette même Providence avait disposé qu'une affaire aussi sainte et aussi utile à votre peuple et à mon ordre ne se devait présenter que dans le temps que cette grande métropole avait pour Archevêque un Prélat du mérite de Votre Grandeur. C'est dans une religieuse confiance, Monseigneur, que je recours à vous pour la prier de vouloir bien permettre à mes Religieux qui sont dans la Province de S. Rose qui est composée des Couvents qui sont dans les conquêtes du Roi [qu'ils] puissent s'établir dans cet hospice sous titre de Couvent, ouvrir leur église soit pour la célébration des messes, dire l'office divin et rendre les services auxquels il plaira à Votre Grandeur de les destiner (3). Il y a une personne de piété qui présentement offre six mille florins contents (4) et a disposé après sa mort un établissement (S) très considérable. Je devrai et tout mon ordre à la piété de Votre Grandeur l'érection de ce Couvent s'il vous plaît de me donner la grâce que je lui demande. J'ai prié Monsieur le Cardinal de Janson (6) de vouloir m'aider de sa protection près de Votre Grandeur. Je savais que je n'étais pas digne de la grâce que je vous demandais, j'ai voulu implorer le secours de cette Eminence. Ce n'est pas, Monseigneur, que je ne confesse que, quand il vous plaira m'accorder ce que je lui demande, ce sera à la piété de Votre Grandeur que je serai redevable de ce grand bien et je chercherai dans toutes les occasions les moyens de lui marquer ma reconnaissance et la soumission avec laquelle je suis (7)... 364. A Mn" DE MAINTENON (1).

[Septembre 1696].

Quand M. de Meaux m'a proposé d'approuver son livre, je lui ai témoigné avec attendrissement, que je serais ravi de donner cette marque publique de ma conformité de sentiments avec un prélat que j'ai regardé depuis ma jeunesse comme mon maître dans la science de la religion. Je lui ai même offert d'aller à Germini, pour dresser avec lui mon approbation (2).

J'ai dit à même temps à Messgrs de Paris et de Chartres, et à M. Tronson, que je ne voyais aucune ombre de difficulté entre M. de Meaux et moi sur le fond de la doctrine; mais que, s'il voulait attaquer personnellement dans son livre Mad. G[uyon], je ne pouvais pas l'approuver. Voilà ce que j'ai déclaré il y a six mois (3). M. de Meaux vient de me donner son livre à examiner. A l'ouverture des cahiers, j'ai trouvé qu'ils sont pleins d'une réfutation personnelle; aussitôt j'ai averti MM. de Paris et de Chartres, et M. Tronson, de l'embarras où me mettait M. de Meaux (4).

On n'a pas manqué de me dire que je pouvais condamner les livres de Mad. G[uyon], sans diffamer sa personne, et sans me faire tort. Mais je conjure ceux qui parlent ainsi de peser devant Dieu les raisons que je vais leur représenter. Les erreurs qu'on impute à Mad. G[uyon] ne sont point excusables par l'ignorance de son sexe. Il n'y a point de villageoise grossière qui n'eût d'abord horreur de ce qu'on veut qu'elle ait enseigné. Il ne s'agit pas de quelques conséquences subtiles et éloignées, qu'on pourrait, contre son intention, tirer de ses principes spéculatifs, et de quelques-unes de ses expressions; il s'agit de tout un dessein diabolique, qui est, dit-on, l'âme de tous ses livres. C'est un système monstrueux qui est lié dans toutes ses parties, et qui se soutient avec beaucoup d'art d'un bout jusqu'à l'autre. Ce ne sont point des conséquences obscures, qui puissent avoir été imprévues à l'auteur; au contraire, elles sont le formel et unique but de tout son système (5). Il est évident, dit-on, et il y aurait de la mauvaise foi à le nier, que (6) Mad. G[uyon] n'a écrit que pour détruire, comme une imperfection, toute la foi explicite des attributs des personnes divines, des mystères de Jésus-Christ et de son humanité. Elle veut dispenser les chrétiens de tout culte sensible, de toute invocation distincte de notre unique Médiateur; elle prétend éteindre dans les fidèles toute vie intérieure et toute oraison réelle, en supprimant tous les actes distincts que Jésus-Christ et les apôtres ont commandés, et en réduisant pour toujours les âmes à une quiétude oisive qui exclut toute pensée de l'entendement, et tout mouvement de la volonté. Elle soutient que, quand on a fait d'abord un acte de foi et d'amour, cet acte subsiste perpétuellement pendant toute la vie, sans avoir jamais besoin d'être

90 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Septembre 1696 Septembre 1696 TEXTE 91

renouvelé; qu'on est toujours en Dieu sans penser à lui, et qu'il faut bien se garder de réitérer cet acte (7). Elle ne laisse aux chrétiens qu'une indifférence impie et brutale entre le vice et la vertu, entre la haine éternelle de Dieu et son amour éternel, pour lequel il est de foi que chacun de nous a été créé (8). Elle défend comme une infidélité toute résistance réelle aux tentations les plus abominables (9) : elle veut qu'on suppose que, dans un certain état de perfection où elle élève les âmes, on n'a plus de concupiscence; qu'on est impeccable, infaillible, et jouissant de la même paix que les bienheureux (10); qu'enfin tout ce qu'on fait sans réflexion, avec facilité, et par la pente de son coeur, est fait passivement et par une pure inspiration (11). Cette inspiration, qu'elle attribue à elle et aux siens, n'est pas l'inspiration commune des justes; elle est prophétique, elle renferme une autorité apostolique au-dessus de toute la loi écrite (12). Elle établit une tradition secrète sur cette voie, qui renverse la tradition universelle de l'Eglise (13). Je soutiens qu'il n'y a point d'ignorance assez grossière pour pouvoir excuser une personne qui avance tant de maximes monstrueuses (14). Cependant on assure que Mad. G[uyon] n'a rien écrit que pour accréditer cette damnable spiritualité et pour la faire pratiquer (15) : c'est là l'unique but de ses ouvrages. Otez-en cela, vous ôtez tout; elle n'a pu penser autre chose. L'abomination évidente de ses écrits rend donc évidemment sa personne abominable : je ne puis donc séparer sa personne d'avec (16) ses écrits.

Pour moi, j'avoue que je ne comprends rien à la conduite de M. de Meaux. D'un côté, il s'enflamme avec indignation, si peu qu'on révoque en doute l'évidence de ce système impie de Mad. G[uyon] : de l'autre, il la communie de sa propre main, il l'autorise dans l'usage quotidien des sacrements, et il lui donne, quand elle part de Meaux, une attestation complète, sans avoir exigé d'elle aucun acte où elle ait rétracté formellement aucune erreur. D'où viennent tant de rigueur et tant de relâchement (17) ?

Pour moi, si je croyais ce que croit M. de Meaux des livres de Mad. G[uyon], et par une conséquence nécessaire, de sa personne même, j'aurais cru, malgré mon amitié pour elle, être obligé en conscience à lui faire avouer et rétracter formellement, à la face de toute l'Eglise, les erreurs qu'elle aurait évidemment enseignées dans tous ses écrits.

Je croirais même que la puissance séculière devrait aller plus loin. Qu'y a-t-il de plus digne du feu, qu'un monstre qui, sous une apparence de spiritualité, ne tend qu'à établir le fanatisme et l'impureté, qui renverse la loi divine, qui traite d'imperfections toutes les vertus, qui tourne en épreuves et en perfections tous les vices, qui ne laisse ni subordination ni règle dans la société des hommes; qui, par le principe du secret, autorise toute sorte d'hypocrisies et de mensonges; enfin qui ne laisse aucun remède assuré contre tant de maux ? Toute religion à part, la seule police suffit pour punir du dernier supplice une personne si empestée. S'il est donc vrai que cette femme ait voulu manifestement établir ce système damnable, il fallait la brûler (18), au lieu de la congédier, comme il est certain que Mgr de Meaux l'a fait, après lui avoir donné la communion fréquente, et une attestation authentique, sans qu'elle ait rétracté ses erreurs.

Pour moi, je ne pourrais approuver le livre où Mgr de Meaux impute à cette femme un système si horrible dans toutes ses parties, sans me diffamer moi-même, et sans lui faire une injustice irréparable. En voici la raison : je l'ai vue souvent, tout le monde le sait; je l'ai estimée, et l'ai laissé estimer par des personnes illustres, dont la réputation est chère à l'Eglise, et qui avaient confiance en moi. Je n'ai pu ni dû ignorer ses écrits. Quoique je ne les aie pas examinés tous à fond dans le temps, du moins j'en ai su assez pour devoir me défier d'elle, et pour l'examiner en toute rigueur. Je l'ai fait avec plus d'exactitude que ses examinateurs ne le sauraient faire; car elle était bien plus libre, bien plus dans son naturel, bien plus ouverte avec moi, dans des temps où elle n'avait rien à craindre (19). Je lui ai fait expliquer souvent ce qu'elle pensait sur les matières qu'on agite; je l'ai obligée à m'expliquer la valeur de chacun des termes de ce langage mystique dont elle se servait dans ses écrits. J'ai vu clairement, en toute occasion, qu'elle les entendait dans un sens très innocent et très catholique. J'ai voulu même suivre en détail et sa pratique, et les conseils qu'elle donnait aux gens les plus ignorants et les moins précautionnés : jamais je n'y ai trouvé aucune trace de ces maximes infernales qu'on lui impute. Pourrais-je en conscience les lui imputer par mon approbation, et lui donner le dernier coup pour sa diffamation, après avoir vu de près si clairement son innocence ?

Que les autres, qui ne connaissent que ses écrits, les prennent dans un sens si rigoureux, et les censurent; je les laisse faire : je ne défends ni excuse ni sa personne ni ses écrits. N'est-ce pas beaucoup faire, sachant

ce que je sais ? Pour moi, je dois, selon la justice, juger du sens de ses écrits par ses sentiments que je sais à fond, et non pas de ses sentiments

par le sens rigoureux qu'on donne à ses expressions et auquel elle n'a jamais pensé (20). Si je faisais autrement, j'achèverais de convaincre le public qu'elle mérite le feu. Voilà ma règle pour la justice et pour la vérité. Venons à la bienséance.

Je l'ai connue; je n'ai pu ignorer ses écrits; j'ai dû m'assurer de ses sentiments, moi prêtre, moi précepteur des princes, moi appliqué depuis ma jeunesse à une étude continuelle de la doctrine; j'ai dû voir ce qui est évident. Il faut donc que j'aie tout au moins toléré l'évidence de ce système impie; ce qui fait horreur, et qui me couvre d'une éternelle confusion. Tout notre commerce n'a même roulé que sur cette abominable spiritualité, dont on prétend qu'elle a rempli ses livres, et qui est l'âme de tous ses discours (21). En reconnaissant toutes ces choses par mon approbation, je me rends infiniment plus coupable que Mad. G[uyon]. Ce qui paraîtra du premier coup-d'oeil au lecteur (22), c'est qu'on m'a réduit à souscrire à la diffamation de mon amie, dont je n'ai pu ignorer le système monstrueux qui est évident dans ses ouvrages, de mon propre aveu.

92 connEsvoNnANcE 14NIA.ON Septembre 1696 Septembre 1696 TEXTE 93

Voilà ma sentence prononcée et signée par moi-même, à ln tinte du livre de Mgr de Meaux, ou ce systerne est étalé dans toute Ses horreurs. Je soutiens que ce coup de plume donné contre mn conscience, par une lâche politique, me, rendrait il jamais infâme et indigne ii rnon ministère. expliqué, si j'en suis convaincu par des preuves aussi décisives que les termes qu'on reprend dans ses livres sont équivoques, puis-je la diffamer contre ma conscience, et me diffamer avec elle ?

Voilà néanmoins ce que les personnes les plus sages et les plus affectionnées pour moi ont souhaité et ont préparé de loin. C'est donc pour assurer ma réputation, qu'on veut que je signe que mon amie mérite évidemment d'être brûlée avec ses écrits, pour une spiritualité exécrable qui fait l'unique lien de notre amitié. Mais encore, comment est-ce que je m'expliquerai là-dessus ? Sera-cc librement selon mes pensées, et dans un livre où je pourrai parler avec une pleine étendue ? Non, j'aurai l'air d'un homme muet et confondu : on tiendra ma plume; on me fera expliquer dans l'ouvrage d'autrui, par une simple approbation; j'avouerai que mon amie est évidemment un monstre sur la terre (23), et que le venin de ses écrits ne peut être sorti que de son coeur. Voilà ce que mes meilleurs amis ont pensé pour mon honneur. Si mes plus cruels ennemis voulaient me dresser un piège pour me perdre, n'est-ce pas là précisément ce qu'ils me devraient demander ? On ne manquera pas de dire que je dois aimer l'Eglise plus que mon amie et plus que moi-même : comme s'il s'agissait de l'Eglise dans une affaire où la doctrine est en sûreté, et où il ne s'agit plus que d'une femme que je veux bien laisser diffamer sans ressource, pourvu que je n'y prenne aucune part contre ma conscience. Oui, je brûlerais mon amie de mes propres mains (24) et je me brûlerais moi-même avec joie, plutôt que de laisser l'Eglise en péril. C'est une pauvre femme captive, accablée de douleurs et d'opprobres : personne ne la défend ni ne l'excuse, et on a toujours peur (25). Qu'on observe de près toute ma conduite. A-t-il été question du fond de la doctrine ? J'ai d'abord dit à M. de Meaux que je signerais de mon sang les xxxiv Propositions qui avaient été dressées, pourvu qu'il y expliquât certaines choses. M. l'archevêque de Paris pressa très fortement M. de Meaux sur ces choses, qui lui parurent justes et nécessaires. Mgr de Meaux se rendit, et je n'hésitai pas un seul moment à signer (29). Maintenant qu'il s'agit de flétrir par contre-coup mon ministère avec ma personne en flétrissant Mad. G[uyon] avec ses écrits, on trouve en moi une résistance invincible. D'où vient cette différence de conduite ? Est-ce que j'ai été faible et timide quand j'ai signé les xxxiv Propositions ? On en peut juger par ma fermeté présente. Est-ce que je refuse maintenant d'approuver le livre de Mgr de Meaux par entêtement et avec un esprit de cabale ? On en peut juger par ma facilité à signer les XXXIV Propositions. Si j'étais entêté, je le serais bien plus du fond de la doctrine de Mad. G[uyon], que de sa personne. Je ne pourrais mème, dans mon entêtement (30) le plus dangereux, me soucier de sa personne, qu'autant que je la croirais nécessaire pour l'avancement de la doctrine. Tout ceci est assez évident par la conduite que j'ai tenue. On l'a condamnée, renfermée, chargée d'ignominie : je n'ai jamais dit un mot pour la justifier, pour l'excuser, pour adoucir son état. Pour le fond de la doctrine, je n'ai cessé d'écrire, et de citer les auteurs approuvés de l'Eglise. Ceux qui ont vu notre discussion doivent avouer que M. de Meaux, qui voulait d'abord tout foudroyer, a été contraint d'admettre pied à pied des choses qu'il avait cent fois rejetées comme très mauvaises. Ce n'est donc pas de la personne de Mad. G[uyon] dont j'ai été en peine ni de ses écrits; c'est du fond de la doctrine des saints (31), trop inconnue à la plupart des docteurs scolastiques.

Après tout, lequel est le plus à propos, ou que je réveille dans le monde le souvenir de ma liaison passée avec elle, et que je me reconnaisse, ou le plus insensé de tous les hommes pour n'avoir pas vu des infamies (26) évidentes, ou exécrable pour les avoir au moins tolérées; ou bien que je garde jusqu'au bout un profond silence sur les écrits et sur la personne de Mad. G[uyon], comme un homme qui l'excuse intérieurement sur ce qu'elle n'a pas peut-être assez connu la valeur théologique de chaque expression, ni la rigueur avec laquelle on examinerait le langage des mystiques dans la suite des temps, sur l'expérience de l'abus que quelques hypocrites en ont fait (27) ? En vérité, lequel est le plus sage de ces deux partis ? Dès que la doctrine a été sauvée sans épargner les erreurs de ceux qui sont dans l'illusion, j'ai vu tranquillement Mad. G[uyon] captive et flétrie. Si je refuse maintenant d'approuver ce que M. de Meaux en dit, c'est que je ne veux ni achever de la déshonorer contre ma conscience, ni me déshonorer en lui imputant des blasphèmes qui retombent inévitablement sur moi.

On ne cesse de dire tous les jours que les mystiques, même les plus approuvés, ont beaucoup exagéré. On soutient même que saint Clément et plusieurs autres des principaux Pères ont parlé en des termes qui demandent beaucoup de correctifs. Pourquoi veut-on qu'une femme soit la seule qui n'ait pas pu exagérer (28) ? Pourquoi faut-il que tout ce qu'elle a dit tende à former un système qui fait frémir ? Si elle a pu exagérer innocemment, si j'ai connu à fond l'innocence de ses exagérations, si je sais ce qu'elle a voulu dire mieux que ses livres ne l'ont Depuis que j'ai signé les xxxiv Propositions, j'ai déclaré, dans toutes les occasions qui se sont présentées naturellement, que je les avais signées, et que je ne croyais pas qu'il fût jamais permis d'aller au-delà de cette borne (32).

Ensuite j'ai montré à M. l'archevêque de Paris une explication très ample et très exacte de tout le système des voies intérieures, à la marge des xxxiv Propositions. Ce prélat n'y a pas remarqué la moindre erreur, ni le moindre excès. M. Tronson, à qui j'ai montré aussi cet ouvrage, n'y a rien repris (33).

94 COR II ESPONDANCE DE FiNE LON Septembre 1696 10 septembre 1696 TEXTE 95

Il y a environ six mois qu'une Carmélite du faubourg Saint-Jacques me demanda des éclaircissements sur cette matière. Aussitôt je lui écrivis une grande lettre (34) que je fis examiner par M. de Meaux. Il me proposa seulement d'éviter un mot indifférent en lui-même, mais que ce prélat remarquait (lu'on avait quelquefois mal employé. Je l'ôtai aussitôt, et j'ajoutai encore des explications pleines de préservatifs qu'il ne demandait pas. Le faubourg Saint-Jacques, d'où est sortie la plus implacable critique des mystiques (35), n'a pas eu un seul mot à dire contre nia lettre. M. Pirot e dit hautement qu'elle pouvait servir de règle assurée de la doctrine sur ces matières (36). En effet, j'y ai condamné toutes les erreurs qui ont alarmé quelques gens de bien dans ces derniers temps. Je ne trouve pourtant pas que ce soit assez pour dissiper tous les vains ombrages, et je crois qu'il est nécessaire que je me déclare d'une manière encore plus authentique. J'ai fait un ouvrage où j'explique à fond tout le système des voies intérieures, où je marque, d'une part, tout ce qui est conforme à la foi et fondé sur la tradition des saints, et de l'autre, tout ce qui va plus loin, et qui doit être censuré rigoureusement. Plus je suis dans la nécessité de refuser mon approbation au livre de M. de Meaux, plus il est capital que je me déclare en même temps d'une façon encore plus forte et plus précise. L'ouvrage est déjà tout prêt (37). On ne doit pas craindre que j'y contredise M. de Meaux : j'aimerais mieux mourir que de donner au public une scène si scandaleuse. Je ne parlerai de lui que pour le louer, et pour me servir de ses paroles. Je sais parfaitement ses pensées, et je puis répondre qu'il sera content de mon ouvrage (38), quand il le verra avec le public (39).

D'ailleurs je ne prétends pas le faire imprimer sans consulter personne. Je vais le confier avec le dernier secret à M. l'archevêque de Paris et à M. Tronson. Dès qu'ils auront achevé de le lire, je le donnerai suivant leurs corrections. Ils seront les juges de ma doctrine, et on n'imprimera que ce qu'ils auront approuvé : ainsi on n'en doit pas être en peine. J'aurais la même confiance pour M. de Meaux, si je n'étais dans la nécessité de lui laisser ignorer mon ouvrage, dont il voudrait apparemment empêcher l'impression par rapport au sien (40).

J'exhorterai dans cet ouvrage tous les mystiques qui se sont trompés sur la doctrine, d'avouer leurs erreurs. J'ajouterai que ceux qui, sans tomber dans aucune erreur, se sont mal expliqués (41), sont obligés en conscience à condamner sans restriction leurs expressions, à ne s'en plus servir, et à lever toute équivoque par une explication publique de leurs vrais sentiments. Peut-on aller plus loin pour réprimer l'erreur ?

Dieu sait à quel point je souffre de faire souffrir en cette occasion la personne du inonde pour qui j'ai le respect et l'attachement le plus constant et le plus sincère (42). A L. A. DE NOAILLES.

A Cambray, le 9 septembre [1696].

Vous n'avez point ménagé les termes, Monseigneur, et vous vous êtes servi des plus forts dans votre condamnation. Je l'ai fait lire à des gens de ce pays, qui n'en sont pas aussi contents que moi, et à qui je n'ai pu arracher une seule parole sur votre Ordonnance (1) : leur silence parle assez. Je crois qu'ils l'auraient rompu, s'ils eussent cru le pouvoir faire en ma présence. Si ces gens-là étaient modérés (2), ils devraient être bien contents de tout ce que vous dites, suivant la tradition, sur l'autorité des derniers ouvrages de saint Augustin, sur la grâce efficace, sur l'amour de Dieu, et sur l'injustice des esprits inquiets qui accusent témérairement d'erreur les personnes les plus catholiques (3). Vous pouvez bien, Monseigneur, avoir le sort des personnes qui ne flattent aucun parti, et qui les blessent tous. Pour moi, j'imiterais avec joie votre bon exemple par une censure conforme à la vôtre, si je ne savais certainement que Gaspard Migeot n'a point imprimé le livre (4) et qu'il n'est point répandu en ce pays, et que la source vient de France. Je n'aime point à écrire sans nécessité, et je veux même ménager les esprits de cette frontière, qui ne sont déjà que trop échauffés. Il faut, ce me semble, beaucoup supporter des gens qui sont dans quelques excès sur la doctrine, quand ils sont d'ailleurs soumis à l'Eglise de bonne foi, et qu'ils ne répandent aucun ouvrage qui altère la foi (5).

Je compte toujours, Monseigneur, d'avoir l'honneur de vous voir vers la fin de ce mois (6). Préparez-vous à la patience dans le besoin où je me trouve de vous dérober du temps. Je n'ignore pas vos grandes occupations, mais je n'ignore pas aussi votre zèle pour l'Eglise et votre bonté pour moi. J'ai su la marque touchante que vous m'en avez donnée depuis mon départ de Paris (7). Vous auriez déjà eu de mes nouvelles, si mon copiste ne fût tombé malade (8). Personne ne sera jamais avec plus de zèle, d'attachement et de respect que moi, absolument dévoué, Monseigneur, à votre personne.

FR. ARCH. DUC DE CAMBRAY.

Souffrez, Monseigneur, que Made la Duchesse votre mère (9) voie ici l'assurance de mon respect.

10. A L. A. DE VA LBELLE (1).

A Cambrai, 10 septembre [1696].

Je croyais, Monseigneur, avoir bien pris mes mesures pour vous aller rendre mes devoirs d'abord après l'ordination prochaine (2), et je me

96 CORRESPONDANCE DE FliNELON 10 'septembre 1696 17 octobre 1696 TEXTE 97

r

promettais un plaisir sensible dans ce voyage (3). Mais la princesse qui vient de Savoie (4) change toutes nos mesures pour les études de Mgr le 1). de Bourgogne. Il nous reste tant de choses à faire à la hâte qu'on m'écrit de Versailles d'y aller au plus tôt. Je pars donc, Monseigneur, avec la honte et le regret de n'avoir pas eu l'honneur de vous aller voir. Pardonnez, s'il vous plaît, une faute que l'embarras de mon état me fait commettre malgré moi et que je réparerai dès le moment que je serai libre. On ne peut rien ajouter aux sentiments avec lesquels je sais reconnaître tout ce qu'il n'est pas permis d'ignorer, dès qu'on a eu l'honneur de vous voir, et rien n'est plus sincère que le respect avec lequel je serai toute ma vie, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

367. A UNE RELIGIEUSE DE LA VISITATION DE MONS.

A Cambrai, 15 septembre [1696].

Je voudrais de tout mon coeur, ma chère fille en notre Seigneur, pouvoir vous soulager dans les peines que vous souffrez. J'aurais même souhaité de pouvoir demeurer quelques jours à Mons pour vous entretenir, et pour m'instruire du détail de vos affaires; mais les affaires qui m'ont fait aller à Mons m'ont contraint de revenir ici en diligence (1). Je ne puis maintenant que vous exhorter à la patience, jusqu'à ce que je puisse aller vous voir. Je compatis de tout mon coeur à vos peines; et quand je n'aurais pas tout le respect et toute la vénération dont je suis rempli pour Mme de Chandenier (2), mon affection pour votre ordre, et pour toutes les filles de saint François de Sales, suffirait pour me rendre très sensible à ce qui vous touche. Assurez-vous que je ne souffrirai jamais ni mauvaise doctrine, ni cabale, ni injustice dans les lieux où j'aurai quelque autorité (3). Il n'est pas juste que la qualité de Française vous attire de mauvais traitements : mais vous savez que je dois examiner toutes choses sans prévention, et ne croire, en matière si importante, que ce qui sera éclairci par de bonnes preuves. En attendant, je ne puis me dispenser de laisser les choses dans la forme établie par mon prédécesseur. Il ne convient pas même que je donne au bon père Minime des pouvoirs secrets contre la règle de la maison, jusqu'à ce que j'aie reconnu, par un examen suffisant, que le besoin demande que je le fasse. Vous avez les confesseurs extraordinaires trois fois l'année, selon le concile, auxquels vous pouvez vous confier. Pour les confesseurs ordinaires, ils suffiront à votre besoin, et quelque défiance que vous ayez de leur prévention, vous pouvez toujours recevoir d'eux l'absolution avec fruit. Je me hâterai de voir clair dans vos affaires, et de les régler pour mettre la communauté en paix (4). Je ne vous oublierai pas devant Dieu, et je vous prie de vous souvenir de moi dans vos prières. Je suis avec une sincère affection, ma chère fille en notre Seigneur, entièrement à vous.

368. A BOSSUET.

A Fontainebleau, jeudi 4 octobre 1696.

J'arrivai, Monseigneur, de Paris à Versailles avant-hier au soir fort tard (1), et je ne sus hier par M. Ledieu (2) que vous étiez à Versailles, que dans le temps de l'embarras de mon départ; ainsi je ne fus pas libre d'avoir l'honneur de vous aller voir. J'espère que vous verrez par toute ma conduite quelle est ma sincérité. Personne, s'il plaît à Dieu, n'ira jamais plus loin que moi en zèle pour l'autorité de l'Eglise, et en attachement inviolable à la tradition. Je vous suis très obligé, Monseigneur, des soins avec lesquels vous avez la bonté de vous intéresser à tout ce qui me touche (3); mais je crois que vous me devez la justice de compter sur ma candeur (4), et sur la simplicité avec laquelle je pense des choses dont vous êtes aussi persuadé que moi. Je n'admettrai ni ne souffrirai jamais ce qui va plus loin (5). Pour le public, il faut attendre patiemment des occasions qui soient naturelles et sans indécence (6), pour ne laisser rien d'équivoque dans les esprits : je n'en veux jamais négliger aucune occasion. Je vous supplie, Monseigneur, d'être persuadé que, quand je ne serai point arrêté par des raisons essentielles, dont je laisserai juger des gens plus sages que moi (7), j'irai toujours avec joie et de moi-même au-devant de tout ce qui pourra vous témoigner ma déférence et ma vénération pour vos sentiments. Je ne ferai ni ne dirai jamais rien qui n'en doive convaincre le public (8). Conservez, s'il vous plaît, l'honneur de vos bonnes grâces à l'homme du monde qui est attaché à vous, Monseigneur, avec le respect le plus sincère.

FR. ARCHEV. Duc DE CAMBRAY.

369. A L. A. DE NOAILLES.

17 octobre 1696.

Rien ne me presse, Monseigneur, pour donner au public l'ouvrage que vous lisez (1). Vous savez mieux que personne ce qui m'a engagé à le faire. Mon affaire (2) était de l'écrire, pour expliquer à fond un sys-

98 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 17 octobre 1696 17 octobre 1696 TEXTE 99

tème qui n'a jamais été bien expliqué par les uns, ni bien compris par les autres. Je n'y ai mis tant de redites (3), que pour lever toute équivoque dans une matière si délicate, et où l'on est si ombrageux. Je n'y ai mis des raisonnements que pour réduire tout à la plus rigoureuse précision de l'Ecole. Pour les passages, vous pouvez compter par avance qu'ils sont tous véritables. Un très mauvais copiste a pu oublier dans sa copie les citations, qui sont toutes à la marge de mon original, où j'ai cité les passages suivant mes extraits faits par moi-même sur les auteurs. Quand il ne tiendra qu'à la vérification des passages (4), l'affaire sera bientôt finie : mais encore une fois, je ne suis point pressé. J'ai fait de ma part ce que j'ai cru devoir : c'est à Dieu à faire le reste, et à le faire par vous comme il lui plaira. Je ne me soucie point de mon ouvrage, et je ne suis pas même en peine de la vérité; car c'est à Dieu à en prendre soin. Je ne vous donne point mes feuilles à mesure qu'on les imprime (5). C'est de bonne foi que je me suis livré à vous, pour supprimer, retrancher, corriger, ajouter ce que vous croirez nécessaire. A l'égard des raisonnements, je ne crains point que l'Ecole puisse les critiquer : au contraire, plus un scolastique sera exact théologien et ferme dans la pure métaphysique, plus il verra que mes raisonnements ont un enchaînement nécessaire (6), et qu'ils mettent les véritables bornes (7) à la spiritualité, pour empêcher les plus subtiles illusions. Qu'on examine d'un côté cette foule de passages des saints, et de l'autre mes raisonnements, on verra que mes raisonnements ne sont faits que pour modérer les passages, et pour les réduire à une doctrine très correcte. Il est fort aisé de traiter superficiellement cette matière, d'adoucir, de glisser, et de donner un tour de condamnation perpétuelle du quiétisme à un ouvrage, pour mettre le public de son côté; mais on ne plairait ni à Dieu ni aux hommes, en tenant une si faible conduite. Il faut dire la vérité toute entière, non seulement afin que ceux qui l'ignorent ne s'en éloignent pas de plus en plus, mais encore afin que ceux qui la veulent étendre trop loin puissent être redressés par un ouvrage où ils verront qu'on leur donne tout ce qu'ils peuvent demander de solide. Encore une fois, je ne presse ni ne retarde : c'est à vous, Monseigneur, à décider. Dieu connaît les moments qu'il tient dans sa puissance : ceux qui ont l'autorité doivent être attentifs aux moments de Dieu (8). Le capital est que l'ouvrage soit exactement vrai. Quand vous serez bien assuré qu'il sera correct pour le fond de la doctrine, ne vous mettez pas en peine du reste. Il vous (9) sera facile alors de ménager des approbations, qui, jointes à la vôtre, arrêteront tous les critiques. expressions, s'il m'en a échappé de dures ou d'équivoques, il est facile de les corriger; et il n'est pas étonnant qu'un ouvrage si long, et qui n'est pas encore retouché, ne soit pas fini. Il n'est question que du premier trait et du fond de la doctrine dans ce système. Pour les expressions, je les retoucherai à loisir autant qu'il vous plaira, ou, pour mieux dire, je tiens par avance pour bien corrigé tout ce que vous, Monseigneur, et M. Tronson, voudrez bien corriger. Ce n'est que dans cette vue, que j'ai laissé partout la moitié de la page en blanc. A l'égard des raisonnements, je retrancherai tous ceux que vous ne jugerez nécessaires, ni pour lever les équivoques, ni pour prévenir les objections des docteurs effarouchés, ni pour réduire le sens des passages au dogme de l'Ecole. Mais prenez garde que, si les raisonnements étaient retranchés, on n'imputerait peut-être des conséquences que je rejette plus que personne. Quand je raisonne sur l'oraison passive et sur l'état passif, par exemple, c'est pour réduire ces choses, si marquées dans tant de livres des saints, à un genre d'oraison et de vie intérieure, qui coupe la racine de toute illusion. Je parie, sans avoir lu le livre de M. de Meaux, qu'il admet confusément, et par morceaux détachés, tout ce que j'admets de mon côté dans une suite nette et précise. Mais il le fait sans suite, et plus en réfutant ce qu'il veut toujours réfuter, qu'en établissant de bonne foi et de suite toute l'étendue de ce qu'il est obligé d'avouer (10). Ne pourriez-vous pas lui demander à lire sa seconde partie, où il prétend avoir expliqué à fond les états les plus avancés (11), après avoir réfuté dans la première tout ce qui est excessif ? Je parierais bien encore qu'il n'en a pas dit moins que moi, avec cette différence que je réduis tout à un seul point simple, évident, et de la tradition la plus constante. Pour ce qui est de condamner en termes formels tout ce qui va plus loin que mon système, je crois l'avoir fait usque ad nauseam. Si vous croyez que je doive le faire encore plus que je ne l'ai fait, je le ferai sans peine; car je n'ai aucune répugnance à condamner de bouche ce que je déteste du fond du coeur, et qu'on ne peut jamais trop détester. Je n'ai aucune répugnance à dire mille fois ce que j'ai déjà dit cinq cents fois. A l'égard du choix d'un homme qui puisse vous aider dans un si grand travail, vous savez, Monseigneur, que je vous ai donné tout pouvoir sur moi et sur mon ouvrage. Je n'ai exclu M. Pirot (12), que par la crainte qu'il s'ouvrirait à M. de Meaux. D'ailleurs, je le crois bon homme et théologien : il me conviendrait fort. Il me reste toujours un fonds d'amitié pour M. Boileau; mais je connais sa vivacité (13), et vous avez décidé vous-même qu'il valait mieux jeter les yeux sur quelque autre. Je vous ai laissé plein pouvoir de montrer tout à M. de Beaufort (14). Si vous cherchez quelque autre examinateur que lui, je vous supplie d'éviter les personnes trop effarouchées (15), et de chercher quelque théologien ferme et véritablement touché de Dieu. Plus il sera théologien précis et homme recueilli (16), plus il conviendra à cet examen. Je crois qu'il ne serait pas inutile que vous eussiez la bonté de savoir là-dessus les

Pour moi, sans présomption, et sans me soucier de mon livre, je ne crains rien. Les autorités de la tradition sont décisives; les raisonnements sont reçus de toutes les écoles. Il n'y a que le tout que la plupart des théologiens ne sont pas assez accoutumés à voir dans toute l'étendue d'un système suivi. Mais ce tout n'est composé que des parties qu'ils ont cent fois admises, et dont tous leurs livres sont pleins. Pour les

100 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 17 octobre 1696 28 octonre 1696 TEXTE 101

vues de M. Tronson, que j'ai prié de vous proposer ce qui lui viendrait dans l'esprit (17). J'irai à Paris sans embarras, quand vous le jugerez à propos. Rien ne sera jamais plus sincère ni plus fort, Monseigneur, que mon attachement et mon respect pour vous (18). 370 A. M. TRONSON A FÉNELON. 19 octobre [1696].

370. A M. TRONSON. Monseigneur,

A Fontainebleau, 17 octobre [1696] (1).

Je vous envoie, Monsieur, une copie de la réponse (2) que je viens de faire à une lettre que j'ai reçue de M. l'Arch. de Paris. Vous y verrez que je continue à vous laisser tous deux maîtres du choix d'un troisième pour vous aider à examiner mon ouvrage. Je voudrais bien que vous pussiez trouver un homme secret, sans parti, sans prévention, qui eût une véritable piété et des principes d'exacte théologie. Je voudrais fort aussi que M. l'Arch. de P. ne fit ce choix qu'avec vous (3). Il me semble qu'il ne serait pas inutile qu'après que vous aurez fait tous deux une première lecture de mon ouvrage, je pusse vous entretenir l'un et l'autre, ou ensemble, ou du moins séparément. Vous me diriez vos difficultés. Je vous expliquerais à fond mes pensées, et les raisons bonnes et mauvaises que j'ai eues pour mettre certaines choses et pour me servir de certains termes. Si vous voulez que nous conférions, le temps le plus propre serait avant que la cour retournât à Versailles. Je pourrais aller passer trois jours à Paris. Le matin, j'irais à Conflans, et l'après-midi, à Issy. Je reviendrais encore à Fontainebleau avant l'arrivée de la princesse (4). Mais je ne ferai rien sans avoir de vos nouvelles, et de celles de M. l'Archevêque de Paris. Vous ne trouverez en moi que franchise et déférence pour vos sentiments. Tout ce que je souhaite à l'égard de M. l'Arch. de Paris, c'est que sa facilité pour M. de Meaux ne l'engage point, avant que d'avoir vu toutes choses à fond, à lui donner une approbation trop forte, et qui le gêne pour celle que je lui demande. Ce qui me paraît le plus important, est de ne rien supprimer de la vérité en cette matière par politique. Qui rendra témoignage à la vérité sur les plus pures opérations de la grâce, si des Archevêques comme lui et moi, qui savons le dogme, et qui n'avons, grâces à Dieu, ni reproche à craindre ni intérêt à ménager, n'osons la dire toute entière ? Il ne s'agit que de dire toute la vérité, avec toutes les précautions nécessaires pour marquer les bornes précises. Mille fois tout à vous avec tendresse et vénération.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, avec la copie de celle que vous avez eu la bonté d'y joindre. Tout ce que je vous puis dire, dans l'état où je suis, est que j'ai commencé à lire votre ouvrage, mais que je ne crois pas pouvoir continuer. Après une douleur de tête qui m'a duré quelques jours, et une fluxion sur les yeux, j'ai été attaqué d'une douleur très sensible qui me tient au dos, aux épaules et au bras gauche, en s'étendant sur une partie de la poitrine (1). Je ne sais point encore quelles seront les suites de ce mal : mais il m'empêche, depuis quelques jours, de dire la sainte messe; il me donne de temps en temps de l'exercice (2), et ne me laisse pas toute la liberté que je désirerais pour m'appliquer. C'est un accident que je regarde comme une conduite particulière de la Providence, qui, me voyant incapable de juger de ce qui se passe dans un état dont je n'ai pas d'expérience et qui demande beaucoup de lumière, m'ôte le moyen de faire l'examen que vous désirez. Quoi qui en puisse arriver, je ne laisserai pas d'être, soit sain, soit malade, avec un profond respect et un entier attachement, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

371. A L'ABBÉ J. J. BOILEAU.

A Fontainebleau, 28 [20] octobre [16961 (1).

Je suis si touché, Monsieur, de l'amitié dont votre lettre est remplie (2), que je ne puis m'empêcher d'y répondre avec un véritable épanchement de coeur. Je vous ai toujours aimé, et je vous aimerai toute ma vie, je ne me sens pas capable d'être jamais autrement. Pour votre vivacité (3), je ne l'ai jamais regardée que comme un effet excessif de votre zèle sincère pour l'Eglise, et de votre délicatesse (4) pour l'intérêt de vos amis. J'aurais seulement souhaité que vous eussiez pris tranquillement, et sans précipitation, des mesures avec eux pour prévenir tous les éclats, puisque vous ne les aviez jamais trouvés ni faux dans leurs paroles, ni insensés dans leur conduite. C'était à vous, Monsieur, ce me semble, à retenir les esprits échauffés, à modérer leurs alarmes, et à tenir tout en suspens. Vos amis auraient eu en vous une confiance sans réserve; vous auriez eu part à toutes leurs délibérations : quand même ils n'eussent pas jugé

102 (Amui esPoNDANcE DE FiNELON 28 octobre 1696 28 octobre 1696 TEXTE 103

comme vous (5) sur la pere;onne, ils auraient été sans peine d'accord avec voum, et pour les recherches les plus exactes, et pour les précautions propres à prévenir l'éclat. Enfin, s'ils avaient eu ou des sentiments condamnables, ou s'ils avaient opiniâtrement refusé de prendre des précaution/ nécessaires, vous auriez toujours été reçu à les abandonner, et le plus tard eût été le meilleur pour vous. Mais ïl n'y faut plus songer : Dieu a permis que les choses n'aient pas pris un chemin si naturel. J'adore sa providence; et loin d'avoir aucune peine à votre égard, je vous remercie des biens infinis qui me sont venus par n. Rien n'est bon que la croix de J[ésua]-C[hrist], sur laquelle il faut mourir attaché avec lui. La croix n'est véritable, qu'autant qu'elle nous vient de nos meilleurs amis, de qui nous l'attendions le moins. Vous êtes tout ensemble mon bon ami et ma bonne croix, que j'embrasse tendrement (6).

Quand vous voudrez, je vous expliquerai tous mes sentiments; et je suis assuré que, quand vous les aurez examinés, vous conviendrez qu'il n'y a point d'inquisition ombrageuse qui puisse contredire ce que je pense. Vous verrez même que personne ne va plus loin que moi pour condamner tout ce qui passe les bornes (7) et pour prévenir l'illusion. J'ose dire que je sais mieux que ceux qui ont fait tant de bruit, les bornes précises où il faut s'arrêter, et le langage qu'il faut tenir aux mystiques pour les y réduire. Pardonnez-moi cette présomption : elle ne m'empêchera jamais d'être comme un petit enfant dans les mains de l'Eglise, et même dans celles de mes amis.

Je (8) demeure avec vous, Monsieur, dans la règle que vous avez posée vous-même. Nous ne pensons différemment que sur une chose très peu importante, et dont il n'est plus question (9) : demeurons cordiale-

ment unis dans les choses que nous pensons de même; et s'il nous reste de part ou d'autre à connaître ce que nous ne connaissons pas, l'amour

de la vérité, dans cet esprit d'unité, nous attirera la lumière dont nous

avons besoin. Craignez, tant qu'il vous plaira, de ne craindre pas assez; accusez-vous de pousser la modération jusqu'à la mollesse : pour moi, je

ne puis savoir que ce que je sais, ni craindre que d'être injuste : Unus-

quisque in sensu suo abundet (10). Quand même vous auriez sujet de craindre quelque chose d'une personne décréditée avec tant d'éclat (11),

que pouvez-vous craindre d'elle seule ? Vous ne pourriez la craindre que

par l'entêtement de vos amis; mais cet entêtement, si ridicule et si extravagant qu'on puisse se l'imaginer, n'ira jamais à rien contre les décisions

dogmatiques, ni même contre les conseils des pasteurs (12). Ils sont sincè-

res, simples et dociles; ils donneraient leurs vies pour obéir à l'Eglise jusque dans les moindres choses : ils ne tiennent à aucune personne que

par le lien unique de l'Eglise; il n'y en a aucune qu'ils ne sacrifiassent dès que l'Eglise parlerait (13); ils sont aussi soumis pour les personnes et pour les livres, que pour le fond de la doctrine.

Pour moi, je vous le déclare devant Dieu, j'aurais horreur de moi-même, si je me surprenais à penser autrement. Quand même j'aurais moi seul dans l'Eglise toute l'autorité des papes et des conciles généraux, je n'agirais jamais, ni en cette matière ni en aucune autre, que par le conseil de mes confrères et de tous les saints prêtres qui sont instruits

de la Tradition. Ma conduite actuelle dans le diocèse de Cambrai, que je veux continuer jusqu'à la mort, est de ne décider rien, depuis les plus grandes choses jusqu'aux plus petites, par mon propre sens. Tout se détermine par la délibération de mon conseil, qu'on appelle le vicariat, et qui est composé de cinq personnes que je consulte. Si j'étais seul d'un sentiment en des matières bien moins importantes que celle dont nous parlons, je ne le suivrais pas, quelque bon qu'il me parût. Je n'ai aucune prévention qui m'empêchât de prendre les partis les plus fermes, dès que je verrais la Tradition blessée (14).

[Il est vrai que la lecture des ouvrages des saints autorisés par l'Eglise, m'empêche de m'alarmer trop facilement sur des expressions qui ont été fort innocentes dans leurs écrits, qui ont pu l'être de même dans ceux des autres qui ont parlé sans précaution avant le dernier éclat (15), et sur lesquelles j'aurais mieux aimé des explications précises pour lever toute ombre d'équivoques, avec une condamnation expresse de tous les mauvais sens faite par l'auteur même, que des censures générales de supérieurs (16)].

Quand même mon entêtement ou mon ignorance m'empêcheraient de discerner avec assez d'exactitude ce qui serait contraire à la Tradition, je déposerais sans peine mon sentiment particulier, pour me conformer à celui de mes confrères et d'un clergé savant et pieux (17). Avec de telles dispositions, dans lesquelles je veux vivre et mourir, je ne crains ni d'être trompé, ni de tromper les autres. Quand même je me tromperais, avec cette droiture et cette docilité sans réserve pour l'Eglise, mon erreur serait vénielle, et ne ferait mal à personne.

Que d'autres personnes, qui n'entendent pas le fond de la doctrine, ou qui ne l'entendent qu'à demi, ou qui y apportent secrètement leurs passions mondaines, s'effarouchent et alarment les autres, je n'en suis pas surpris (18). Vous le devriez être moins qu'un autre, vous qui avez passé votre vie à croire que beaucoup de gens zélés se font des fantômes pour les combattre (19). Tu vero, homo Dei (20) : mais pour vous, Monsieur, vous nous connaissez, vous savez ce qui nous arrêtera toujours, et pour la doctrine et pour la conduite. Encore une fois, j'adore Dieu qui a permis que vous ayez cru l'Eglise en péril. Pour cela, il a fallu que vous ayez pris les plus dociles et les plus zélés de ses enfants pour des fanatiques, dignes tout au moins d'une prison perpétuelle (21). Mais tout ce que Dieu a fait ou permis est bon. Il m'unit à vous plus que jamais, et je ne puis vous exprimer à quel point je m'attendris en vous écrivant. Je vous offre d'entrer en conversation simple et cordiale, quand vous le voudrez : il ne s'agit point de dispute ni d'éclaircissement humain. Si je vous ai blessé ou scandalisé, je vous en demande pardon (22).

En tout ceci, je n'ai fait que trois choses. La première est de me contenter des éclaircissements dont vous vous êtes contenté (23) ; la seconde, de recueillir des passages des saints pour l'examen de la

104 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 28 octobre 1696

matière, après quoi j'ai signé les xxxlv Propositions ; la troisième, de ne refuser de croire les accusations contre la personne, qu'après que

M. de Meaux m'a assuré qu'elles étaient sans preuve, et que les accusateurs étaient indignes d'il re écoutés (24). Il est vrai que je crois que certaines personnes savantes sont plus en état de condamner ce qui est effectivement faux, dangereux, et contraire à la Tradition, que de marquer précisément ce qui est bon et de l'expérience des saints, en le réduisant à un langage correct (25). Vous jugez bien, monsieur, que cette lettre demande un secret inviolable, et je connais trop votre coeur pour être en peine là-dessus. Je n'ai pour vous qu'amitié, estime, confiance et vénération.

372. A M. TRONSON.

A Fontainebleau, 30 octobre [1696].

Je suis fort en peine, Monsieur, de votre santé, qui m'est très chère, et que je crois importante à l'Eglise (1). Je prie Dieu qu'il la conserve pour tous les biens qu'il fait par vous. Ne croyez pas, Monsieur, que je me tienne pour vaincu sur la prière que je vous ai faite d'examiner mon ouvrage. Je ne suis point pressé : je n'ai aucun dessein (2). J'attends en paix les moments de Dieu, ou, pour mieux dire, je les laisse venir, sans m'occuper de cette attente (3). J'ai fait de ma part ce que j'ai pu pour vous exposer toutes mes pensées et les témoignages des saints sur lesquels je les ai formées. Si je pense mal pour le fond, c'est à vous à me redresser. Si j'explique mal de bonnes choses, c'est à vous à corriger mes expressions. Supprimez tout l'ouvrage ; changez, augmentez, retranchez : tout m'est bon. Pesez tout au poids du sanctuaire. Pour les retardements, ils ne me font aucune peine, et je les crois d'ordre de Dieu. J'ai cru me devoir presser pour vous donner tout, afin que vous pussiez connaître à fond tout ce que je pense, ou pour me redresser au plus tôt si j'en ai besoin, ou pour vous faire part des maximes des saints, si par hasard vous ne les aviez pas encore considérées toutes ensemble dans un système précis (4). Ne regardez mon ouvrage que comme des mémoires informes, pour tâcher d'éclaircir à fond la matière. Nous y donnerons à loisir la forme que vous voudrez. Mais comptez, Monsieur, que je laisserai dormir mon écrit entre vos mains aussi longtemps que vous serez incommodé, et qu'après votre guérison, je vous demanderai toujours de le corriger. J'espère avoir l'honneur de vous voir dans huit jours (5). Personne n'est à vous, Monsieur, avec plus d'attachement, de confiance et de vénération, que votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

Fin novembre 1696 TEXTE 105

372 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Monseigneur,

Je dois vous réitérer ce que je me suis déjà donné l'honneur de vous écrire. Je n'ai ni assez de lumière, ni assez d'expérience, ni même la tête maintenant assez forte, pour donner à la lecture de votre ouvrage toute l'application que demanderaient les matières spirituelles et sublimes que vous y traitez. Le rhumatisme qui m'est survenu, et qui continue dans sa violence, est un accident dont je puis espérer la guérison ; mais l'incapacité que je ressens d'ailleurs, et que je me trouve obligé de vous avouer avec sincérité, est un mal auquel, à l'âge de soixante-quinze ans, il n'y a plus de remède. Ainsi, je me vois dans une entière impuissance de répondre à votre désir, et de me satisfaire moi-même, en suivant l'inclination que j'aurais de vous donner en cette occasion une marque de mon entière soumission à vos ordres, et de l'attachement parfait avec lequel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

373. Au BARON DE WŒRDEN (1).

A Versailles, 13 nov. 1696.

J'ai présenté au Roi, Monsieur, l'inscription que vous m'avez envoyée pour lui ; et je puis vous assurer qu'il l'a reçue très agréablement, avec toutes les marques d'estime pour votre personne dont il connaît le zèle. J'ai fait aussi, Monsieur, la même présentation aux princes, qui sont actuellement dans l'exercice de la latinité. Comme la vôtre est pure et convenable au genre dans lequel vous écrivez, j'ai pris plaisir à faire à M. le Duc de Bourgogne la lecture d'un ouvrage si propre à lui faire estimer l'auteur.

Je suis parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéissant

serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

374. A Mme DE MAINTENON.

[Fin novembre 1696].

Pour le fond de mes sentiments sur les choses qui vous ont fait de la peine, je me suis encore expliqué à fond à M. Tronson. Je le

4 novembre [1696].

106 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Fin novembre 1696 26 novembre 1696 TEXTE 107

ferai aussi sans réserve tout de nouveau à M. l'archevêque de Paris (1). Je ne ferai jamais rien que de concert avec lui; mais je puis faire là-dessus des choses propres à réduire au silence les plus hardis critiques (2). Ce qu'on vous nomme des subtilités, n'est que ce qui est enseigné dans les livres des saints, et que toutes les écoles catholiques ont enseigné. Si je vais plus loin, il faut me déposer (3). Si je demeure dans ces bornes, et qu'après avoir éclairci les difficultés, qui ne roulaient que sur les termes mal entendus, on trouve que je ne parle que comme les saints dont la doctrine a été canonisée avec les personnes, il faut faire taire les gens ombrageux, dont le zèle sans expérience s'effarouche trop aisément. Pour moi, je ne veux que céder à tout le monde, qu'éclaircir, avec déférence, tous ceux qui seront scandalisés et que changer de termes jusqu'à ce que les hommes soient éclairés : car je ne tiens à aucun langage, et j'abandonne toutes les expressions qu'on voudra condamner, pourvu qu'on sauve le fond des choses, et que les opérations de la grâce ne soient pas flétries (4). Encore un coup, Madame, je ne crois pas devoir laisser les gens de bien dans le doute, ni sur moi, ni sur la vérité.

374 A. L'ABBÉ J.J. BOILEAU A FÉNELON.

A Paris, 26 novembre 1696.

Pour la Dame, j'avoue que son état m'épouvante (1). Il n'y a rien que je ne fisse pour la délivrer d'une illusion qui lui est si préjudiciable, et qui fait tant de tort à des personnes dont la réputation est si chère à l'Eglise (2). Mais le moyen d'éclairer une femme en qui l'orgueil (3) a répandu ces ténèbres qui obscurcissent le coeur aussi bien que l'esprit ? Vous savez, Monseigneur, ce qui arrive, selon les maximes de saint Paul, aux âmes présomptueuses qui se croient sages (4). Que sera-ce d'une femme qui, malgré les défenses de cet apôtre, fait la mai-tresse en Israël (5), qui se croit élevée à l'état apostolique (6), qui souffre que son directeur l'appelle la mère de la petite Eglise (7), la colonne de cette Eglise nouvelle ! Vous savez apparemment, Monseigneur, que c'est le style (8) du P. de la Combe. Cette Dame, selon les révélations du nouveau prophète, est la Sulamite qui possède l'esprit de l'Epoux, et qui en peut découvrir le sens le plus caché et les mystères les plus inconnus (9). Je le croirais assez, Monseigneur, et le P. Paulin (10) le croit aussi. Ce n'est pas encore tout : le commentaire sur l'Apocalypse, que la Dame lui a envoyé depuis la défense que M. de Meaux lui en avait faite, et qu'elle avait acceptée (11) ; le commentaire est au-dessus de tout commentaire (12). Il est assurément très singulier, Monseigneur, selon ce que m'en ont rapporté des personnes sages (13), qui en ont entendu les visions. Que ne peut-on ramasser tout ce que vous avez fait sur l'Écriture sainte ! (C'est le pieux enthousiasme de l'illustre exilé écrivant à la mère de la petite Eglise). Ce serait la Bible, dit-il, des âmes intérieures (14). Si tous ces commentaires, qui font, à ce qu'on dit, la valeur de six volumes in-folio, ressemblent à l'Explication du Cantique, et du livre des Juges, dont on m'a montré des extraits (15), ce serait là une étrange bible ; et pour celle-là, on peut assurer qu'elle ne viendrait nullement des Apôtres. Et que répond la Dame à ces beaux compliments ? Elle laisse dire et quand on lui reproche la liaison qu'elle a toujours entretenue avec de tels séducteurs, elle prend leur parti ; elle déclare qu'elle demanderait encore des avis à ce Directeur, si elle le pouvait (16). A la vérité, elle répond humblement, qu'elle ne se donne point elle-même les qualités que le directeur lui donne en lui écrivant (17), mais qu'il était accoutumé à se servir de ces manières de parler. Elle pouvait ajouter qu'elle était aussi accoutumée à souffrir qu'il s'en servît parlant à elle-même. Et pourquoi ne le souffrirait-elle pas, puisqu'elle est très persuadée de ce que dit le R. père ? Pourquoi rougirait-elle du nouvel Evangile qu'elle enseigne ? N'est-ce pas elle qui est l'épouse du Cantique, la femme forte, l'illustre persécutée qui s'enfuit au désert (18) pendant qu'on la poursuit ? Qui sera le Dragon ? Je crains fort pour Mgr de M[eaux], et peut-être pour moi. Faites-vous donner sa Vie, Monseigneur, écrite de sa propre main (19); informez-vous à fond, je vous supplie, des sentiments qu'elle a d'elle-même ; et vous verrez que sa modestie n'a guère pâti des compliments du P. de la Combe.

Que peut-on attendre, après cela, d'une illusion si orgueilleuse et si complète ? Faut-il s'étonner si une femme livrée à l'esprit d'erreur a répandu une si méchante doctrine ? Je n'entre point dans le détail de tous ces principes dangereux que les évêques ont découverts et proscrits (20) ; il n'y a qu'à lire les ordonnances, on verra que ces maximes vont à inspirer du mépris, ou du moins de la négligence pour les pratiques de piété qui, de tout temps, ont été recommandées et suivies par les plus grands saints, et que, sous le voile spécieux de la perfection, on cache un état si horrible, qu'on avoue qu'il fait horreur à Dieu même. Or personne n'ignore dans l'Eglise, qu'il n'y a que le crime qui fasse horreur à Dieu. Les plus horribles tentations, quand elles sont séparées du péché, bien loin de faire horreur à Dieu, lui rendent une âme fidèle plus chère. Il n'y a qu'à voir sur cela ce qui est arrivé aux âmes véritablement contemplatives et parfaites. Qu'on ne dise pas que la nouvelle maîtresse des voies intérieures a parlé d'un état imaginaire où l'âme croit faire horreur à son saint Epoux. Il n'y a qu'à suivre ses principes, on verra qu'elle parle d'un état réel, d'où il exhale une puanteur insupportable à Dieu et aux hommes (21) ; état dont l'âme, bien loin d'être alarmée, comme l'ont été tous les saints, quand ils ont craint le moins du monde de déplaire à Dieu ; état dont cette âme parfaite n'est nullement agitée, dont elle se contente, dont elle est ravie (22). 0 altitudines Satana (23) !

108 ( :01114ESPONDA MAI DE FéNE ION 26 nowrmien 1696 26 novembre 1696 TEXTE 109

vérité, je ne m'étonne plus, Monseigneur, si cette nouvelle Direc-

trice envoya à l'armée, en qualité d'auniimier, e1tt prétre qu'elle savait fort bien étre plongé dans la ikliatielie. Lily n'a pas osé nier le cas; elle s'en excusa seulement mur ma bonté (24). Je croirais qu'il faudrait autre chose qu'une telle bonté, i)our conduire les âmes à la perfection. Lem

(1r fout aussi romprendre comment Une orne Mi

parfait(' il (25) sa mode. a pu Waeroninioiler de ln bibliothilue qu'on lui a trouvée, Griselidis, don Quichotte, Peau d'iule, la belle Hélène, des opéras, des romans, les comédies de Molière. Jamais dévote jusqu'ici n'avait fait provision de tels livres (26). Je sais ee quelle allègue pour s'excuser, niais eela s'appelle s'accuser en s'excusant. C'est dans les livres saints que lem iin2es justes et affligées ont cherché de tout temps leur consolation et les soutiens de leur patience. C'est dans les Cantiques divins. et non dans des airs profanes et dangereux, que les chrétiens mont très persuadés qu'on peut apprendre à chanter le pur amour. Mad. N. a bien d'autres lumières. Sainte Thérèse était imparfaite de condamner si fortement l'usage des romans (27) : rien n'est dangereux dans la classe des parfaits de Mad. N. tout est bon. 11 n'y a qu'à prendre ce livre dans le sens spirituel, disait-elle en donnant la belle

élime à un abbé : Cette pièce est bonne et instructive (25). Fiez-vous-y.

Avouez, Monseigneur, que voilà, pour une sainte du premier ordre, une conduite bien extraordinaire. Joignez-y la manière dont elle s'est comportée dans ses divers voyages avec son Directeur (29), les dépositions différentes et uniformes de gens très dignes de foi (30) ; car je ne parle pas de certains faits horribles, attestés par des personnes indignes d'être écoutées, ainsi que vous assurez que Mgr de Meaux vous l'a dit (31). Et il ne les a point écoutées en effet, ni moi non plus que lui. Les personnes que j'entends sont recommandables par leur caractère, par leur désintéressement, par leur vertu. Or, il résulte de ces diverses dépositions, qu'à Paris (32), à Dijon (33), à Lyon (34), à Grenoble (35), à Marseille (36), Mad. N. est reconnue pour une sainte d'une espèce si étrange, qu'il n'y en a jamais eu, ni il n'y en aura jamais de pareille dans l'Eglise. On a fort triomphé, à ce qu'on dit, sur l'article de Grenoble; mais je ne sais pas trop pourquoi (37). Il est constant que la Dame y a fait des assemblées nocturnes, où se sont trouvés des Capucins (38). Il est constant que le prieur de Saint-Robert (39) eut une dispute avec elle sur une proposition trop hardie. C'est lui qui l'écrit ainsi, depuis la lettre de Mgr de Grenoble : on peut représenter son billet (40). Il est vrai que ce bon religieux répondant à la dame, et à des personnes dont la qualité et les liaisons avec l'illustre persécutée lui devaient, à ce que l'on dit, faire mesurer ses paroles (41) ; il est vrai qu'il disculpe la dame, et qu'il déclare n'avoir rien vu dans sa conduite qui ne soit édifiant (42). C'est à lui à concilier ses différentes lettres, et à s'accorder avec Mgr le cardinal Le Camus, qui ne s'est jamais rétracté, quelque pressé qu'il ait été de se dédire (43).

Tout bien considéré, Monseigneur, le public s'en tient, je vous assure, au témoignage d'un évêque cardinal, dont la dignité et la vertu peuvent balancer au moins le caractère du prieur de Saint-Robert (44). Mais je n'ai que faire de témoignages qu'on peut chicaner; les preuves de sa mauvaise conduite sont plus claires que le jour. Il n'y a qu'à examiner les interrogatoires (45), les papiers, le procédé de la Dame même. C'est pour vous tout au plus l'affaire de vingt-quatre heures. Parlez, je vous en conjure, à trois ou quatre personnes qui ont examiné l'affaire de près ; par exemple, à M. de la Chétardie (46) etc. (47). On n'accusera pas ces messieurs (48) de trop de vivacité, ni de préventions mal fondées. Assurément, s'ils ont été prévenus, ç'a été en faveur de la Dame. Demandez-leur confidemment (49) ce qu'ils pensent de cette sainte. Je ne les ai jamais voulu faire parler sur cet article, tout vif (50) que je suis ; mais je ne laie pas de savoir leurs sentiments par des endroits sûrs (51). Jamais dévote n'a été moins édifiante, pour ne rien dire de pis. Cette femme ne respire, s'il l'en faut croire, que mortification, que croix : on ne peut guère être plus immortifiée qu'elle l'est. Rien ne peut troubler sa tranquillité, étant indifférente à tout, selon qu'elle avait la modestie de le déclarer jamais personne ne fut plus vive sur ce qui la regarde, plus sensible, plus emportée. Indifférente, si l'on veut, au paradis et à l'enfer, elle ne l'est nullement à la prison (52). On lui a pourtant (53) adouci cette prison (54), à un tel point qu'elle serait très supportable à mille gens qui ne sont ni quiétistes ni parfaits. Je sais de bonne part qu'on a cherché, non à (55) lui faire du mal, mais à l'empêcher uniquement d'en faire (56). Cependant, malgré tous les adoucissements de sa prison, on n'a pu parvenir à contenter cette sainte (57), qui disait hardiment qu'elle serait contente en enfer (58) ; car certainement elle est de ces âmes parfaites qu'elle décrit dans ses livres, ou il n'y en a point sur la terre. Ne croyez pas, Monseigneur, que je (59) voulusse appesantir les chaînes de cette pauvre malheureuse. Je n'ai point le coeur trop dur, Dieu merci ; il n'y a rien que je souhaitasse davantage, que de la voir désabusée et soulagée. Mais souvenez-vous de ce mot de saint Augustin, que, comme il n'y a rien de plus digne de compassion qu'un misérable, il n'y a rien qui en soit plus indigne qu'un misérable qui est encore orgueilleux (60). On peut s'informer si la Dame a paru fort humble dans son malheur. Elle se plaint, elle gronde, elle menace. Jamais confesseur de la foi n'a parlé comme elle dans les prisons. Aussi la cause en était-elle très différente. Cependant la Dame ne trouve guère de martyr, apparemment dans toute l'histoire, qui lui soit comparable. Il y en a eu plusieurs qui ont regardé les supplices comme un moyen d'expier leurs fautes : les Machabées étaient pénétrés de ce sentiment (61). On n'a jamais pu faire avouer à la Dame que, dans cette longue affaire où elle a si peu édifié l'Eglise, où elle a trompé les évêques et ses amis, témoigné tant d'impatience dans ce qu'elle souffrait, tant de chagrin et d'emportement contre ceux qu'elle accusait de la faire souffrir ; on n'a jamais pu

110 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 novembre 1696 26 novembre 1696 TEXTE 111

lui faire avouer qu'elle eût commis un seul péché véniel. Elle dit simplement, comme on la pressait un peu trop, qu'elle n'était pas à confesse; que, quand elle y serait, elle saurait bien ne se pas excuser (62). Nous entendons maintenant ce langage ; elle nous a donné elle-même la clé du chiffre. Les personnes de son état qui vont à confesse, parce qu'on leur dit de le faire, s'accusent de bouche de ce qu'on leur fait dire, comme un petit enfant à qui l'on dirait : Il faut vous confesser de cela. Mais lorsqu'on leur dit : Vous avez fait cette faute, elles ne trouvent rien en elles qui l'ait faite ; et si l'on dit : Dites que vous l'avez faite, elles le diront des lèvres, sans douleur ni repentir (63). Voilà donc comme la bonne Dame s'est confessée. Certes il y paraît. Messeigneurs les Prélats croyaient que c'était fort sérieusement qu'elle avait reconnu ses erreurs, quand elle se fut soumise à leur jugement (64). Eh ! qui ne l'aurait cru, à moins d'être initié aux mystères, et associé à l'enfance de la Dame (65) ? Mais après cette confession (66) si sincère et si humble, elle a soutenu qu'il n'y avait aucune erreur dans (67) aucun de ses écrits ; qu'elle en était bien assurée ; qu'elle n'avait point eu aussi aucune rétractation à faire (68). En prisca f ides (69). Je la renvoie sur cela aux Prélats qu'elle a reconnus pour ses juges, et à leurs censures (70). Je la renvoie à elle-même, qui vient d'avouer ses erreurs à Vincennes (71) ; et pour le commerce de lettres et d'écrits qu'elle a continué, malgré les défenses de Mgr de Meaux, et ses propres promesses (72), je voudrais bien savoir quelle défaite elle peut trouver. Avouons que Mgr de C... (73) ne connaissait pas trop mal son esprit, quand il disait, dans son ordonnance, que l'auteur, en suivant ses principes..., s'accuserait sans douleur et se rétracterait sans repentir. Je ne m'étonne pas si elle est si déchaînée contre cet évêque (74).

Ma lettre devient si longue, Monseigneur, que je suis obligé de retrancher un grand nombre de choses qui éclairciraient la matière, supprimant cet horrible songe qu'elle donne dans sa Vie pour une révélation de Jésus-Christ. Elle a pu l'écrire sans rougir ; je n'oserais le rapporter (75). Vous savez vraisemblablement de quoi je parle (76), et quelque jour que la Dame puisse donner à cet endroit de son histoire, vous avez trop de discernement pour ne pas voir qu'elle abuse des endroits mystérieux des livres saints, contre le sens légitime et si pur des Ecritures, et contre l'explication de tous les saints Pères. Un homme de grande qualité, très sage, et bien éloigné de se prévenir sans sujet contre ladite Dame, m'a dit que ce seul endroit de sa Vie avait suffi pour le désabuser ; qu'il en avait été scandalisé (77). Et qui ne le serait de cet orgueil et de ces idées grossières, si contraires à l'humilité et à la pureté des vrais mystiques qui ont touché ces endroits délicats ? Ascendet rotor ejus, quia superbe egit (78). Nous n'avons que trop de sujet, Monseigneur, d'appliquer ces paroles de Joël à Mad. N. C'est assurément son orgueil qui a répandu (79) cette mauvaise odeur qui est devenue insupportable à l'Eglise.

Faut-il de nouvelles preuves du fanatisme (80) de la Dame ? qu'on examine ses Prophéties (81). L'année 95 est passée, il y a déjà longtemps, Monseigneur, et la paix qu'elle nous avait promise pour cette année (82) n'est pas venue (83). Nous devons compter un peu davantage sur la sagesse du Roi, que sur les lumières de la Prophétesse. Interrogez ceux de ses amis dont la prévention n'a pas éteint les lumières (84), et je m'assure qu'ils pourront vous donner des preuves du peu de sûreté qu'il y a dans les prédictions les plus circonstanciées de la dame (85). L'Apocalypse de Madame N. fournirait encore de bonnes preuves de fanatisme (86), si j'en dois juger par le peu qu'on m'en a dit (87).

Toutes les nations vont être converties non seulement à la foi, mais à la grâce (88). Juifs, Gentils, idolâtres, hérétiques, Mahométans, tout va devenir chrétien. Il n'y aura plus qu'un (89) peuple saint sur la terre. On connaît la missionnaire qui doit opérer ce prodige. Elle nous y prépare par ce qu'elle a jeté dans son Cantique. Je n'ai pas lu les magnifiques promesses de son Apocalypse (90). Des gens dignes de foi, témoins irréprochables, m'en ont assuré ; mais j'avoue que je suis devenu un peu défiant : la conversion de Genève, prédite par la Dame, et qui devait être le fruit de son voyage de Gex (91), me rend terriblement incrédule sur les merveilles qu'elle nous annonce. Genève est encore hérétique, malgré les promesses et les prières (92) de la prophétesse, et le sera longtemps, s'il n'y a qu'elle qui s'en mêle.

Hé bien ! Monseigneur, ai-je tort encore d'avoir cru la Dame fanatique ? et quand je l'aurais jugée, avec une infinité de gens et pieux, digne d'une prison perpétuelle, mon zèle aurait-il été si excessif ? Ma délicatesse pour mes amis, auxquels elle a tant nui, était-elle trop blâmable (93) ? Mais je n'ai pas été si noir qu'on me fait. M. le duc de C[hevreuse] n'aura peut-être pas oublié qu'avant l'éclat (94) qui a causé à la fin la détention de la Dame (95), j'insinuai qu'elle devrait se mettre volontairement dans un monastère. Cette prison n'était pas trop rigoureuse pour une veuve qui aurait voulu vivre selon son état. Mais j'ai bien vu qu'elle avait ses raisons pour ne pas s'enfermer. Je suis très fâché qu'elle se soit attiré tant de choses fâcheuses, à des personnes qui méritaient un autre sort (96). Je suis très persuadé de leur patience, Monseigneur ; ils aiment la croix, comme vous me faites l'honneur de me le dire, et ceux qui les crucifient. L'importance est de ne se point méprendre en fait de croix (97). Il serait fâcheux d'en sentir le poids, sans en recueillir le mérite. Quelque peine que j'aie à voir souffrir mes amis, je puis me consoler quand ils souffriront pour la justice. Qu'ils soient les martyrs de Jésus Christ, c'est le comble de l'honneur et de la joie : je serais inconsolable qu'ils fussent les martyrs de Mad. N. Qu'ils me pardonnent, s'il leur plaît, cette excessive délicatesse. Je serai jusqu'à la mort et au-delà, Monseigneur, avec un attachement tendre et plein de respect, etc.

112 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 6 décembre 1696 14 décembre 1696 TEXTE 113

375. A L'ABBÉ J.-J. BOILEAU.

6 décembre [1696].

Souffrez, Monsieur, je vous en conjure, que j'éclaircisse simplement avec vous deux endroits de votre lettre, où vous me paraissez donner à la mienne des sens très contraires à mon intention. Je supposerai toujours que je me suis mal expliqué, quand vous aurez mal entendu.

Le premier endroit nous regarde. Je ne vous impute nullement de nous avoir pris pour des fanatiques, dignes tout au moins d'une prison perpétuelle (1) : je veux seulement dire que vous n'avez pas dû (2) croire l'Eglise en péril, et voici mon raisonnement. Mad. G[uyon] ne pouvait pas toute seule mettre l'Eglise dans ce péril, elle ne pouvait le faire qu'en nous séduisant. Et vous n'avez pu croire que nous fussions capables d'être séduits contre l'Eglise, tant que vous ne nous avez pas crus des fanatiques, dignes d'être renfermés; donc vous ne deviez pas vous alarmer tant pour l'Eglise : voilà toute ma pensée. J'ai supposé que vous ne nous preniez pas pour des visionnaires extravagants, puisque vous me témoigniez encore tant d'amitié (3) ; j'en ai conclu que vous ne deviez pas être tant alarmé sur la séduction d'une femme, qui ne pouvait être puissante et dangereuse que par nous.

Le second endroit regarde les gens qui peuvent avoir eu dans cette affaire des vues humaines (4). Vous m'auriez fait grâce et justice (5) [de] me laisser expliquer moi-même, si vous ne m'entendiez pas. Je n'ai voulu parler que de mille gens qui ont discouru avec curiosité et avec malignité. Les Evêques, dont il n'est pas question ici, et que je révère comme je dois, vous diront eux-mêmes combien les gens du monde ont voulu pénétrer dans cette affaire pour nous noircir à la cour, surtout auprès des gens dont ils croyaient que nous avions trop l'amitié (6). Le monde ne serait plus monde, si de telles choses n'arrivaient pas. Vous devez d'autant plus, Monsieur, croire ce que je dis, que vous le dites vous-même; car vous assurez que vous avez pris notre parti, quand on nous a imputé des choses qui sont certainement très fausses (7). Voilà mon intention éclaircie de bonne foi sur les deux endroits de ma lettre, que vous preniez dans des sens très contraires aux miens.

Pour les discussions de faits qui regardent la personne, il ne me convient plus de les faire ; et si vous m'aimez sincèrement, comme je le souhaite et comme je prends plaisir à le croire, vous devez souhaiter que de telles choses se fassent par d'autres, sans moi. Pour les passages dont vous me parlez, je ne les ai jamais vus ; mais je ne dois pas condamner une personne sur des songes (8), rapportés simplement par elle sans les donner pour bons. Il y a même trop d'exemples de choses à peu près semblables dans de très bonnes âmes, pour en devoir conclure rien de décisif contre cette personne. A l'égard des prédic tions (9), je ne les ai jamais ni lues ni comptées pour quelque chose; j'ai cru même être bien assuré que la personne ne s'y arrêtait pas plus que moi. On peut dire par simplicité ce qui vient dans l'esprit, mais il ne faut pas le donner pour une prophétie, et alors on ne se trompe point, quoique ce qu'on a dit se trouve faux. C'est la règle du bienheureux Jean de la Croix, qu'il me paraît capital de suivre toujours pour éviter l'illusion. Si une personne voulait être prophétesse (10), ce serait un préjugé contre elle qui me mettrait en grand soupçon. Quand je vois une personne qui donne simplement à ses supérieurs ce qui lui passe par la tête, ne comptant pour rien ce qu'elle donne, et n'ayant point de honte de le dire par obéissance ; alors n'importe que ce qu'elle dit soit vrai ou faux, bon ou mauvais, ce n'est point par là que je juge d'elle. Pour moi, Monsieur, je n'ai point à juger sur cette personne ; cela ne regarde que M. l'Arch. de P., qui est éclairé, pieux et plein de grâce : je n'ai qu'à me taire et à me renfermer dans mes fonctions (11).

Ce qui doit, Monsieur, vous mettre l'esprit en repos et pour l'Eglise et pour vos amis, c'est que, comme vous le croyez vous-même, ils ne pensent rien de mauvais ; qu'ils donneraient leurs vies pour empêcher les moindres nouveautés ; qu'ils ne respirent que soumission à l'Eglise ; qu'ils auraient horreur de tout ce qui serait contraire à cette docilité ingénue ; qu'ils ne seront jamais d'aucune cabale ; qu'ils n'useront jamais de leur autorité pour blesser les règles, ni pour rien faire seuls ; qu'ils ne seront jamais attachés (12) à aucun livre, ni à aucune personne, ni à aucun sentiment suspect ; et qu'au contraire ils seraient aussi zélés et aussi fermes que personne pourrait l'être, pour réprimer toute illusion (13). Ce fondement posé, il ne reste, Monsieur, qu'à conclure ce que vous avez conclu vous-même dans vos premières lettres. Nous pensons vous et nous de même dans tout ce qui est important ; nous ne pensons différemment qu'en ce qui n'est d'aucune importance : nous sommes, Dieu merci, dans la vraie unanimité. Je suis ravi d'y être avec vous ; car je ne cesserai jamais de vous aimer avec tendresse et vénération.

375 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce vendredi 14 [décembre 1696].

J'ai fait réflexion ce matin, Monseigneur, que j'avais fait une remarque qui m'échappa hier en vous parlant (1). Il me semble que c'est sur le mot libre ou de liberté qui est à la fin d'une ligne et qui m'avait paru ou avait été mis par le copiste peut-être hors de sa place (2) ou avoir besoin de quelque explication. S'il y a quelque chose à redire

114 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 14 décembre 1696 3 janvier 1697 TEXTE 115

à ce mot, je crois que la personne qui doit voir l'écrit ne le laissera pas passer (3).

Je ne sais point aussi si dans la citation du Concile de Trente, secs. 6, chap. 22, on ne va point au delà de ce que veut dire le Concile. Vous jugerez de mes scrupules que je ne vous expose que par la fidélité que je dois avoir à vous découvrir toutes mes pensées comme vous l'avez désiré. J'espère que vous regarderez cette ouverture comme une marque de ma soumission et de l'attachement sincère avec lequel je suis depuis bien des années, Monseigneur, entièrement à vous.

L. TRONSON.

376. A M. TRONSON.

A Paris, samedi 15 décembre [1696].

M. Pirot (1) a tout lu fort exactement (2) et tout approuvé. Il donne à l'ouvrage des éloges infinis, que vous me dispenserez, s'il vous plaît, Monsieur, de vous rapporter. Il est d'avis que l'imprimeur commence incessamment. Je vais chez M. le Chancelier (3), pour lui demander un privilège ; après quoi on travaillera. Si j'avais pu quitter M. Pirot, je serais retourné à Issy pour vous embrasser, et pour vous rendre compte de tout. Je pars demain pour Cambray (4), plein de vénération, de confiance et de tendresse pour vous, Monsieur. Je prie Dieu de vous conserver. Priez-le afin qu'il fasse sa volonté en moi.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

376 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

Samedi 15 décembre [1696].

Je voudrais de tout mon coeur, ma chère soeur, être libre de voir M... (1) en beau. Mais le temps me manque absolument. De plus je compte le beau pour rien. J'aime mieux une volonté toute sèche et toute nue dans l'obscurité la plus profonde, pourvu qu'elle soit droite, simple et constante, que les états les plus sublimes et les plus lumineux qui ravissent l'imagination. Tenez autant que vous le pouvez M... dans une entière indifférence sur les différentes professions où Dieu peut l'appeler. Qu'il soit détaché de tout et docile à tout. Qu'il essaie de demeurer en paix dans la place où il se trouve, comme s'il n'en devait jamais sortir. S'il y trouve la paix, il n'aura qu'à y demeurer. Pour l'état ecclésiastique vous savez ce que je vous mandai d'abord. Mais il ne faut y mettre rien du nôtre. Laissons faire Dieu au dedans. Dites seulement à M... qu'il ne résiste point à ce qu'il trouvera au fond de son coeur pour mieux servir Dieu, et qu'il nous parle avec une entière ingénuité.

Je reviendrai dans un temps assez court : alors je serai ravi de le voir, car je l'aime de bonne foi et il me paraît fort aimable.

Pour vous, ma chère soeur, je vous conjure de demeurer dans votre cellule loin de tout commerce non seulement au-dehors, mais encore au-dedans, excepté ceux que l'obéissance vous rend nécessaires. Faites taire votre esprit et écoutez Dieu. Vous verrez que ce silence intérieur n'est point une oisiveté, mais une cessation de nos pensées inquiètes, pour recevoir d'un esprit simple et tranquille, et d'une volonté pure et souple les impressions de la grâce. En vérité on ne peut être à vous plus que j'y suis en N. S. Il me semble que cela augmente tous les jours. Plus vous serez rapetissée sous la main de Dieu, plus il nous unira en lui. Ne jugez point, ne décidez point. Laissez-vous mener par vos supérieurs. Les enfants trouvent tout le monde plus grand qu'eux, ne méprisez rien que vous. Que tout vous paraisse géant en comparaison de vous. Parlez, écrivez, raisonnez le moins que vous pourrez. Je suis bien importun de répéter si souvent la même chose, mais il me semble voir combien elle vous importe. D'autres vous parleront autrement. Pour moi je crains toute occupation qui peut nourrir en vous le goût des talents et d'une piété trop lumineuse (2).

377. Au MARQUIS DE BLAINVILLE (1).

3 janvier 1697.

En toutes choses jugez (2) le moins que vous pourrez. C'est une voie bien simple, que de retrancher toute décision qui ne nous est

pas nécessaire. Ce n'est pas une irrésolution ; c'est une défiance simple et un détachement pratique de notre propre sens, qui s'étend à tout, même aux choses les plus communes. Alors on croit ce qu'il faut croire, et on agit selon le besoin, avec une détermination simple, et sans confiance en soi par réflextion. Hors du besoin on ne juge point, et on laisse passer devant ses yeux toutes les apparences et les raisons de croire : mais on est si vide de soi et de son propre sens, qu'on est toujours prêt à recevoir d'autrui, à croire qu'on se trompe, et à revenir sur ses pas en petit enfant que sa mère ramène par la main (3). C'est ce vide de l'esprit et cette docilité d'enfant que je vous souhaite. Elle mettra la paix dans votre coeur, et entre vous et votre prochain.

116 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 3 janvier 1697 6 janvier 1697 TEXTE 117

378. A DOM F. LAMY.

A Cambray, 3 janvier [1697].

Je vous renvoie, mon Révérend Père, le manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier (1). Je l'avais lu à demi quand je partis d'ici pour aller à Fontainebleau, et j'oubliai de l'emporter avec moi, comme je l'avais résolu, pour achever de le lire dans mon voyage. Je l'ai retrouvé à Versailles, où j'ai lu avec plaisir toutes les choses édifiantes dont il est rempli. La matière qui excite si justement votre zèle a besoin de plusieurs éclaircissements dogmatiques, qui ne peuvent point être faits dans des méditations de piété affectueuse, et faute desquels les personnes savantes ne peuvent trouver une suffisante conviction : mais la simple lecture fait assez voir de quoi votre coeur est plein (2),,.

Pour le clerc que j'ai vu, j'en suis fort édifié, et j'espère qu'il servira Dieu. Mais, pour lui donner des conseils décisifs, je crois qu'il faudra le revoir, et c'est ce que je ferai quand je retournerai à Versailles. Je tâcherai aussi, mon Révérend Père, de vous aller chercher dans votre solitude (3), où je vous souhaite, avec la santé du corps, cette paix de l'âme qui vient d'un détachement sincère des créatures et d'une union constante avec Dieu.

Personne n'est avec une estime plus sincère et plus forte que moi, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

379. A M. TRONSON.

A Cambray, 6 janvier [1697].

Je ne vous pressais pas, monsieur, pour notre séminaire (1), parce que je croyais que nous avions encore besoin de disposer certaines choses avant l'exécution; mais je commence à voir un moyen de mettre bientôt vos messieurs en possession de cette bonne oeuvre. Il se présente une occasion de placer ailleurs fort honnêtement M. de Marte (2). Je ne vois plus personne qui veuille s'opposer à notre dessein (3). Le plus tôt est le meilleur. Je vous conjure donc, monsieur, par l'intérêt de l'Eglise et par toute l'amitié que vous m'avez témoignée, de faire un effort pour me donner de bons sujets. Le bon coeur de M. Gaye (4), sa franchise, ses manières propres à se faire aimer, son zèle, son expérience, sa tendresse pour moi, et la mienne pour lui, font que je serais ravi de l'avoir. Mais peut-on espérer de le déraciner de Tulle ? II y a déjà plus d'un an que nous l'espérons, et que rien n'avance. S'il n'y avait rien de bien solide et de bien prochain à attendre, il faudrait au moins me le déclarer franchement, afin que nous cherchassions de quoi le remplacer. Mais si nous pouvons espérer un sujet qui m'est si cher, je vous supplie, monsieur, d'avoir la bonté de délibérer avec lui sur les autres directeurs qui pourraient venir l'aider. En cas qu'il ne pût pas venir tout-à-fait si tôt, ne pourriez-vous pas nous envoyer d'abord un premier directeur, qui fût un peu fort, et qui suffît, en attendant M. Gaye, pour gouverner le séminaire sous l'inspection de M. l'abbé de Chanterac ? Celui-ci, comme vous savez, a l'expérience de ces sortes de maisons (5), avec beaucoup de génie (6), de piété et de sagesse pour conduire doucement. Quand je vous demande un directeur un peu fort sous le supérieur, c'est que je connais le besoin du pays. On y est fort opposé au séminaire. Les docteurs de Louvain et de Douai en méprisent les études (7), et en craignent la réforme. On craint que nous ne voulions abattre l'autorité des rigoristes, qui ont été jusqu'ici les maîtres (8), et que nous ne mettions le molinisme en crédit. Notre clergé est assez exercé sur les subtilités scolastiques. Mais que tout cela ne vous fasse aucune peur (9). Donnez-moi des gens pour enseigner, qui aient un sens droit, et un peu d'ouverture avec de la bonne volonté, je vous réponds que tout ira bien. Je prendrai moi-même garde à tout. Je les conduirai dans les commencements et je les autoriserai. Je verrai et soutiendrai tout. M. l'abbé de Chanterac, qui est également sage dans la conduite et ferme pour le dogme, nous aidera. Personne ne dira rien. Ce que nos gens ne sauront pas d'abord, ils auront le loisir de l'apprendre. Donnez-moi de bons coeurs avec un esprit droit, je me charge de vous les mettre en bon chemin. Je vivrai en frère avec eux. Je ne vous demande ni politesse ni talents qui éblouissent : je ne veux que du sens grossier, et une volonté bien gagnée à Dieu. Si vous avez de quoi nous donner plus que cela, ce sera au-delà de mon attente; mais comptez qu'au point que j'aime votre corps, vous devez faire un effort pour me secourir. Je suis assuré qu'ils m'aimeront, quand nous aurons un peu vécu ensemble. Ils ne me trouveront, s'il plaît à Dieu, ni délicat, ni jaloux, ni défiant, ni inégal, ni entêté. Voilà ce que j'espère de Dieu, et nullement de moi. Ne vous donnez point la peine de me faire réponse; déchargez-vous-en sur le bon père Bourbon (10), que j'embrasse de très bon coeur : mais voyez avec vos messieurs et avec M. Gaye l'aumône que vous pouvez me faire dans ma mendicité. Il y a ici des biens infinis à faire. Les ouvriers de confiance me manquent. Je ne les laisserai manquer de rien, s'ils me viennent de chez vous.

Je ne sais point encore quand est-ce que je retournerai vous voir. J'ai ici plusieurs affaires pressantes, que je veux essayer de régler (11). Je suppose que vous aurez la bonté de faire vers M. l'évêque de Chartres tout ce que vous jugerez convenable à l'amitié tendre et très sincère dont je suis rempli pour lui. Vous m'avez promis de vous charger de tout

118 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 6 janvier 1697

pour lui (12). C'est donc à vous, monsieur, à examiner quand il faudra lui montrer l'ouvrage qu'on imprime. Vous serez le maître de voir les feuilles à mesure qu'on les aura faites. Je suppose que le travail est déjà bien avancé, parce que le tout est court. M. le duc de Chevreuse vous enverra toutes choses dès que vous les voudrez voir, et vous verrez jusqu'au bout que, grâce à celui qui fait toutes choses en tous, je ne respire que franchise et docilité pour mes vrais amis.

Quand vous verrez M. l'archevêque de Paris, témoignez-lui combien je suis content (13), quoiqu'il n'ait pas cru pouvoir faire tout ce qu'il aurait peut-être voulu par bonté pour moi, et que je n'ai point voulu lui demander contre ses arrangements (14). Il m'a mandé que M. Pirot avait été content de moi et de mon ouvrage; et en effet, M. Pirot a entendu parfaitement le système entier du premier coup d'oeil, et y est entré comme dans une doctrine non seulement saine, mais évidente (15). Je vous en dirai davantage, quand je serai au coin de votre feu. En attendant, aimez-moi toujours du véritable amour, qui est celui de Dieu. Aimez aussi notre pauvre séminaire, et ne doutez jamais, s'il vous plaît, monsieur, ni de la reconnaissance tendre, ni de la vénération singulière avec laquelle je suis tout à vous sans réserve.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

M. d'Arras (16) me mande qu'il viendra ici cette semaine (17). Je tâcherai de lui inspirer ce que vous savez (18). Je prie M. Bourbon de me mander des nouvelles de votre santé.

379 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 12 janvier [1697].

Monseigneur,

La lettre que vous me fîtes l'honneur de m'écrire à votre départ de cette ville, me donna beaucoup de joie, en m'apprenant le sentiment de M. Pirot sur l'ouvrage que vous savez. Je n'ai encore rien fait sur cela auprès de Monseigneur l'évêque de Chartres; car il n'est pas revenu à Paris, et je n'ai osé lui en écrire, pour ne pas confier à une lettre, qui pourrait se perdre ou être interceptée, une chose qu'on avait cru devoir être d'un grand secret. Comme il doit être [ici] sur la fin de ce mois, je crains qu'il ne soit surpris d'apprendre que le livre est imprimé, sans qu'il en ait eu auparavant aucune nouvelle. Ordonnez-moi, monseigneur, ce que vous croirez que je doive faire en cette circonstance (1), pour répondre à ce que vous prétendez (2) de moi.

13 janvier 1697 TEXTE 119

Pour votre dernière lettre du 6 de ce mois, qui regarde votre séminaire, elle est si cordiale, si engageante, et si remplie de marques de votre bonté pour nous, qu'elle seule suffirait pour nous porter à faire de bonne foi tout notre possible pour vous donner tout le secours que vous désirez. Nous devons pour cela nous assembler ici au premier jour, et je ne manquerai pas de vous faire savoir au plus tôt ce qui aura été résolu (3). Je puis cependant vous assurer que, s'il se trouve quelque obstacle qui nous arrête, il ne viendra (voyant la disposition de nos messieurs) que de l'impossibilité absolue où nous serons de vous satisfaire.

Je suis, monseigneur, avec un profond respect et une reconnaissance entière, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

379 bis ( 1). LE DUC DE CHEVREUSE A M. TRONSON.

A Versailles, ce 13 janvier 1697 au soir.

Je croyais vous voir aujourd'hui, monsieur, en revenant de Paris; mais ce qui m'y engageait est cela même qui m'en a empêché : je veux dire une copie du livre de M. l'archevêque de Cambrai, que j'ai attendue d'une heure à l'autre jusqu'à sept heures du soir, parce que l'on a été obligé d'écrire de nouveau la partie qui est actuellement chez l'imprimeur. Comme l'impression est environ à la moitié, et qu'elle pourra être achevée sous huit ou dix jours, je voulais vous porter cette copie, pour vous prier, suivant l'intention de l'auteur, de la faire voir à M. le curé de Saint-Sulpice. Je vous en envoie d'ici une partie, et le reste vous sera porté de ma part demain. M. l'archevêque de Cambrai vous prie de la faire lire à M. le curé devant vous, afin que vous puissiez lui résoudre les difficultés qui lui naîtront peut-être sur une matière qu'il peut ne pas posséder encore parfaitement; et je crois qu'il est de votre amitié pour l'auteur, aussi bien que de votre zèle pour l'intérieur (auquel cet ouvrage peut être utile), de vous donner la fatigue de le faire lire ainsi en votre présence. Il est même nécessaire que ce soit promptement, afin que M. le curé de Saint-Sulpice reçoive cette marque de l'amitié et de la considération de M. de Cambrai avant que le livre paraisse.

A l'égard du temps de le faire paraître, M. l'archevêque de Cambrai me prie, 1° de vous le faire voir encore quand il sera achevé d'imprimer; 2° de ne le publier que quand vous le jugerez à propos. Son penchant serait de ne le faire qu'après la publication de celui de M. l'évêque de Meaux; mais si quelque raison obligeait ce dernier à retarder trop longtemps le sien, il nous semble qu'il ne faudrait plus alors différer la publication de l'autre. Si vous êtes, monsieur, de cet avis, on tâchera d'engager

120 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 13 janvier 1697 17 janvier 1697 TEXTE 121

M. l'archevêque [de Paris] à y consentir; car M. de Cambrai est bien aise de faire tout de concert avec lui.

Je dois vous dire encore que M. l'archevêque voudrait fort attendre le retour de M. de Cambrai pour tirer de lui la permission de montrer son livre à M. de Meaux, dans l'espérance de le lui faire approuver, auquel cas M. l'archevêque l'approuverait aussi, et se tirerait par là de l'embarras dans lequel il se trouve, ou de refuser son approbation à M. de Meaux à qui il l'a promise, ou de la refuser à M. de Cambrai (dont il approuve pleinement le livre) quand il l'accordera à M. de Meaux (dont il croit la doctrine plus outrée sur quelques chefs, comme sur l'état passif, etc.); ou enfin de les approuver tous deux avec ces différences dans la doctrine, etc. Mais, par toutes les raisons que je ne puis mettre ici, et que vous pouvez juger, il ne convient nullement que le livre de M. de Cambrai soit montré à M. de Meaux; et on l'expliquera ainsi précisément à M. l'archevêque, afin qu'il n'y pense plus, si c'est votre sentiment, comme nous n'en doutons pas. Nous croyons même qu'il est très important que le secret soit gardé sur le livre à l'égard de M. de Meaux, jusqu'à ce qu'il soit publié. Je vous donne, s'il vous plaît, aussi le contenu en cette lettre sous un secret entier et inviolable. Nous vous prions seulement, si vous voyez M. l'archevêque, et qu'il vous parle sur ce sujet, de lui répondre conformément à ce que je viens de dire sur M. de Meaux. C'est, monsieur, tout ce que je puis écrire ce soir avec une extrême hâte. Brûlez, s'il vous plaît, cette lettre, quand vous l'aurez lue, et me croyez à vous dans une pleine union de coeur en celui qui en doit être l'unique objet.

Trouvez bon que le contenu de cette lettre vous soit donné dans un secret entier.

379 bis (2). LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, ce 14 janvier 1697.

On me demande, monsieur, l'Avertissement que je vous ai envoyé avec le reste. C'est pour en préparer l'impression; car on l'avait laissé pour le dernier. Si vous l'avez fait voir à M. le curé de Saint-Sulpice, je vous prie de le donner cacheté au porteur de ce billet. C'est l'Avertissement seul dont je parle, on n'a pas besoin du reste. Si vous ne l'avez pas encore montré, gardez-le, s'il vous plaît, jusqu'à ce que M. le curé l'ait vu. Je suis toujours en notre Seigneur parfaitement à vous. 379 bis (3). LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, ce mercredi [16 janvier 1697].

Nous n'avons pas besoin, monsieur, de l'Avertissement que pour quelques jours. Ayez donc, s'il vous plaît, la bonté de le donner cacheté au porteur, et on vous le rapportera aussi cacheté dimanche 20, sans faute. Je suis toujours, etc.

J'apprends que le livre de M. de Meaux ne pourra encore être publié que vers le 12 ou le 15 février. Il me l'a lui-même confirmé ainsi ce matin, en conversation indifférente. M. de Cambrai doit arriver le 7 ou le 8.

379 ter. M. TRONSON AU DUC DE CHEVREUSE.

Ce jeudi, 17 janvier 1697.

Je vous renvoie, monseigneur, l'Avertissement que vous désirez. J'avais cru, suivant la pensée de M. de Cambrai, qu'il valait mieux ne donner l'ouvrage au public, qu'après que celui de M. de Meaux aurait paru. Je ne sais si, à cause du retardement de ce dernier, il y aurait quelque raison particulière qui ne me paraît pas, pour avancer la publication de l'autre. Je suis, monseigneur, entièrement à vous.

380. FÉNELON A M. TRONSON.

A Cambray, 17 janvier [1697].

Vous savez bien, monsieur, qu'en vous quittant je laissai à votre décision ce que vous renvoyez à la mienne (1). Vous voyez mieux que personne combien il importe que mon ouvrage paraisse au plus tôt (2). Il est propre à détromper les mystiques qui se trompent, et à faire expliquer ceux qui expliquent mal de bonnes choses. Il peut justifier les livres des saints (3), et faire respecter ce qu'il y a de plus parfait dans les dons de Dieu, qu'on prend la liberté, depuis quelques années (4), de tourner en scandale et en dérision (5). C'est un système simple, clair, suivi, qui développe tout (6). Tout ce qui est condamnable, y est condamné par les véritables raisons. Tout ce qui est pur et véritable, est établi par les principes de l'Ecole même, qui s'accordent parfaitement avec les expériences des saints. M. l'Archevêque de Paris l'a reconnu aussi bien que vous. M. de Beaufort n'a pas hésité à en former le même jugement. M. Phot, qui ne peut être suspect, étant l'auteur de la première censure,

122 COR Ft ESPONDANCE DE FÉNELON 17 janvier 1697 26 janvier 1697 TEXTE 123

qui est celle de feu M. de Paris (7), et ayant autant de déférence qu'il en a pour M. de Meaux, m'a assuré plusieurs fois (lue I11011 ouvrage est une pleine et parfaite démonstration (8). Vous savez, monsieur, combien il est è propos, pour l'édification de l'Eglise, que je fasse entendre au publie une doctrine si saine, et si contraire à toute illusion. Personne ne sait mieux que vous l'importance de la chose dans toutes Res circonstances. Voyez marne toutes les sottises qui se répandraient sans aucun fondement, si mon ouvrage était arrêté à la veille de sa publication (9). Après avoir pesé toutes ces choses devant Dieu, je vous conjure de décider sur le procédé à tenir vers M. l'évêque de Chartres; vous connaissez mieux que moi ce qu'il est capable d'entendre, et ce qui peut l'effrayer. Vous savez mieux que personne la confiance qu'il a en vous, et quelle est votre force sur lui pour le mener au but. Je l'aime, je le révère du fond de mon eceur : c'est un bon coeur et un saint prélat. Je dois, en cette affaire, lui témoigner toute la confiance et toute la déférence possible. Je serais sensiblement affligé de le blesser, et de lui manquer en la moindre chose; mais je ne puis (surtout de loin) mesurer des choses si délicates et d'une conséquence si extrême. Je m'abandonne donc à vous, monsieur, sans aucune réserve. Tout ce que vous ferez dans la simplicité de l'esprit de Dieu sera bien fait, indépendamment du succès. Ne soyez point trop sage; donnez-vous à Dieu, et décidez en sa présence suivant les circonstances et les occasions.

Pour notre séminaire, je ne saurais croire que vous voulussiez m'abandonner dans un si grand besoin, et dans une occasion si propre à faire des biens infinis. Vous savez, monsieur, que nous n'avons été arrêtés jusqu'ici que pour un supérieur. Vous vouliez me donner des sujets il y a un an; mais M. Rigolet (10) ne put se résoudre à venir ici, et M. Gaye (11) demanda du temps. Je m'en tiens à ce que vous vouliez faire dès ce temps-là. Je me passerai d'avoir un supérieur en attendant M. Gaye. Ne me refusez pas les directeurs et professeurs nécessaires, parce que M. de Chanterac, qui agira de concert avec eux, leur donnera les conseils nécessaires sans les gêner. Je tâcherai de faire de même, et de les autoriser en tout. N'en soyez point en peine; cela ira bien : je ne serai ni délicat ni difficile. Nous leur épargnerons tous les pièges et tous les embarras; nous vivrons fraternellement ensemble. Accordez, monsieur, cette marque de bonté à l'homme du monde qui est à vous avec la confiance la plus tendre et la vénération la plus forte.

380 bis (1). LE DUC DE CHEVREUSE A M. TRONSON.

A Versailles, ce vendredi 18 janvier 1697.

Je crois comme vous, monsieur, qu'il faut attendre le retour de l'auteur pour la publication, et ce billet n'est que pour vous prier de demander

à M. le curé de Saint-Sulpice un secret inviolable et sans exception, <lue de M. l'archevêque seul, pour le livre que vous devez lui montrer. Je suis toujours entièrement à vous.

380 bis (2). LE MÊME AU MÊME.

A Versailles, ce 20 janvier 1697.

Je ne sais, monsieur, si je vous ai assez expliqué sur quel pied le livre doit être montré à M. le curé de Saint-Sulpice. C'est une confidence que

M. l'archevêque de Cambrai lui fait par amitié, d'un ouvrage qu'il veut lui montrer avant sa publication, et non une prière de l'examiner en critique pour le corriger; car il y a lieu de douter que M. le curé, tout théologien et tout saint qu'il est, soit assez instruit de ce système pour en donner son avis. Je vous prie même de vouloir bien (en le faisant lire devant vous) expliquer ce que vous jugerez qui pourrait l'arrêter, et le faire entrer dans votre sens sur chaque article; ce qui ne sera pas inutile à M. le curé même, et sera fort utile à l'intérieur. Tout ceci, monsieur, s'il vous plaît, absolument entre nous. Je suis, autant que vous savez, entièrement à vous.

On retardera la publication jusqu'après celle du livre de M. de Meaux : c'est l'avis de M. l'archevêque.

380 ter. M. DE LA CHÉTARDIE AU MÊME.

Ce samedi matin [26 janvier 1697].

Mgr de Meaux, ayant appris, par une lettre de M. Bourbon, que votre maladie ne vous permettait pas de lui donner à dîner, vint me voir hier à trois heures, et me chargea de vous faire savoir, lorsque vous seriez en état d'entendre parler d'affaires, que Mgr de Cambrai avait dit à Mme de Maintenon qu'il avait refusé d'approuver le livre de mondit seigneur de Meaux, parce que vous l'aviez conseillé de ne le pas approuver. Et mondit seigneur de Cambrai avait même écrit, il y a du temps, à Mgr de Meaux, qu'il n'approuverait pas son livre, et cela par l'avis de personne au sentiment de laquelle Mgr de Meaux lui aurait lui-même conseillé de se soumettre; ce que l'on interpréta de vous. Mgr de Meaux prend fort bien la chose, et croit ou que vous n'avez point donné tout-àfait ce conseil, ou que ç'a été sur un exposé qui ne permettait pas d'en donner un autre. Je l'ai confirmé dans cette pensée, sachant votre éloignement et du fond de la doctrine que Mgr de Meaux combat, et de la

124 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 janvier 1697 28 janvier 1697 TEXTE 125

conduite de la dame à qui on attribue cette doctrine. Mgr de Meaux ajouta qu'il savait sûrement que Mgr de Cambrai faisait un livre; que mondit seigneur de Cambrai le lui avait lui-même mandé en mots Lou-verts; et que, s'il entreprenait de justifier la dame, ou d'approuver sa doctrine, ou qu'il s'expliquât avec équivoque, cela ferait le plus mauvais effet du monde. A cela, je n'ouvris pas la bouche, comme n'en sachant rien; mais j'ai cru devoir vous en avertir.

380 A. M. TRONSON A FÉNELON.

28 (?) janvier 1697.

Monseigneur,

Je me sers de la liberté que vous me donnez, en me servant de la main de M. Bourbon pour vous écrire. Nous nous sommes assemblés ici au sujet de votre séminaire, pour voir ce que nous pourrions faire dans l'état où nous sommes, afin de répondre à vos désirs et à l'honneur que vous voulez nous faire. J'ai trouvé tous nos Messieurs très disposés à vous rendre le service que vous souhaitez. La seule difficulté a été d'en trouver les moyens; car nous n'avons point ici d'ouvriers surnuméraires, et il faut, de nécessité, en rappeler des séminaires de province, et c'est à quoi on trouve quelquefois de l'obstacle, par la peine qu'en ont messeigneurs les Prélats. M. Gaye ne croit pas pouvoir se dégager que vers les vacances, et il ne promet même de travailler à Cambrai que pendant une année (1). Nous avons un sujet à Limoges qui ne craindrait pas les subtilités ni les chicanes de vos Docteurs (2),I1 y a longtemps qu'il a fait sa licence en Sorbonne, et il y a quinze ans qu'il enseigne la scolastique dans le séminaire de Limoges (3); il seconderait bien un supérieur, et je craindrais seulement qu'en s'approchant de Reims, son archevêque ne le redemandât (4). Vous jugerez mieux que moi si ma crainte est frivole. Après tout, je vous supplie d'être persuadé, Monseigneur, que nous n'avons point besoin de motifs pour nous engager à vous servir; que nous sommes très disposés à faire tout notre possible pour seconder votre zèle, et qu'en mon particulier j'aurai une très grande joie de vous donner une marque sensible de la sincérité, du profond respect et du cordial attachement avec lequel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

Mgr de Chartres n'est point encore venu ici (5). 380 A bis. M. DE LA CHÉTARDIE A M. TRONSON.

Ce lundi matin [28 janvier 1697].

Je fus assez heureux pour trouver hier au soir Mgr de Meaux seul dans sa chambre. Je lui dis qu'en exécution de ma parole, j'avais été

savoir de vos nouvelles; qu'il était vrai que vous aviez eu deux mauvaises

nuits, et que vous n'étiez pas en état d'avoir l'honneur de parler d'affaires avec lui, mais que je vous avais parlé de celle dont il voulait vous entre-

tenir; que vous m'aviez dit que Mgr de Cambrai vous était venu trouver, persuadé fortement qu'il ne pouvait en conscience, et sans se perdre mal à propos d'honneur et de réputation, condamner la personne de Mn" Guyon qu'il croyait innocente, non plus que sa doctrine qu'il savait certainement être bonne, quoique les expressions de ses livres fussent à rejeter; que tout le monde était informé que c'était là ses sentiments; et qu'aller ensuite, par l'approbation publique du livre de M. de Meaux, se condamner lui-même, c'était agir contre sa conscience, et se décrier dans l'esprit d'un chacun; que comme vous l'aviez trouvé prévenu de bonne opinion pour la vertu et les sentiments de cette dame, et convaincu qu'il trahirait son honneur et sa conscience, en souscrivant sa condamnation, ce qu'il assurait faire en approuvant le livre de Mgr de Meaux, vous n'aviez vu aucun jour, vu ses dispositions, à lui conseiller de donner son approbation. M. de Meaux parut comprendre fort bien la chose, et me dit que vous aviez jugé secundum allegata et probata; que ne croyant pas apprendre rien plus que cela de vous sur cette matière, qui est ce qu'il voulait de sa visite, il attendrait le retour de votre santé pour vous aller visiter, et s'entretenir avec M. Bourbon des vertus de feu M. Olier. Je lui dis que mondit sieur Bourbon était tout glorieux de son souvenir : il me marqua en faire bien du cas. Il me dit savoir sûrement que Mgr de Cambrai écrivait, et que, s'il ne prenait garde à lui, on le soupçonnerait de trop approuver la doctrine de Mn" Guyon; que de ne pas condamner formellement cette doctrine, c'était s'en rendre suspect; que de laisser quelque expression équivoque, c'était laisser croire qu'il y avait du mystère, et se rendre encore plus suspect; et que, s'ils en venaient à écrire ou éclater l'un contre l'autre, comme les choses paraissaient s'y disposer, cela ferait un grand scandale, qui retomberait assurément sur Mgr de Cambrai. A tout cela je ne dis mot, que pour déplorer ce malheur, s'il arrivait.

Mais le manuscrit que je lus hier me fait peur, et je crains que Mgr de Cambrai ne se perde, tant ses sentiments me paraissent outrés. Si Mu" de Maintenon en a la copie, elle ne l'a pas montrée à Mgr de Meaux; car je vis qu'il n'en savait rien, ni que Mgr de Paris eût conseillé à Mgr de Cambrai de ne pas non plus, vu ses sentiments, approuver le livre de Mgr de Meaux.

9 février 1697 TEXTE 127

380 A ter (1). M. TRONSON AU DUC DE CHEVREUSE.

Ce 28 janvier 1697.

Nous n'avons pu lire, avec la personne que vous savez, qu'une partie de l'ouvrage dont il s'agit. Je ne sais si l'on souhaite, et même s'il est d'une très grande utilité qu'il en lise davantage. Il y a des endroits qui l'ont un peu arrêté ; mais après le jugement et l'estime des personnes à qui vous n'ignorez pas qu'on l'a communiqué, je crois qu'il serait assez inutile de vous en rien marquer plus en détail.

Je prends la liberté de joindre ici une lettre pour Mgr de Cambrai, que je vous supplie d'avoir la bonté de lui envoyer avec la vôtre. Je ne lui parle que de son séminaire, dont il me fait l'honneur de m'écrire.

Mgr de Chartres n'est point encore venu ici. Je suis, monseigneur, avec tout le respect que je dois, etc.

380 A ter (2). LE MÊME AU MÊME.

Ce 2 février 1697.

Je crois que vous avez fait quelque réflexion à ce que je vous marquai dans la page 34 et 35, aussi bien qu'à ce qui est dit de l'objet formel de l'espérance, page 39, où on avance que ce n'est pas la diversité des fins qui fait la diversité des vertus, parce que toutes les vertus ne doivent avoir qu'une seule fin. Je doute que cette raison soit bien reçue : car, quoiqu'il soit vrai que toutes les vertus n'ont qu'une seule fin dernière, il est vrai néanmoins que chacune a sa fin particulière distinguée des autres. Je ne vois pas, dans l'état où sont les choses, de meilleur conseil à vous donner, que d'en conférer avec celui à qui vous savez qu'on avait communiqué l'ouvrage, et de suivre son conseil.

380 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE ST CYPRIEN.

[août 1695 - janvier 1697].

Pour vous (1), ma chère soeur, je vous dirai que j'ai bien regret de n'avoir pas été libre de vous aller voir avant que de venir ici. Mais cela m'a été impossible, j'espère retrouver cette consolation à notre retour. Cependant je ne puis assez vous redire ce que j'ai pris la liberté de vous dire tant de fois (2). Craignez votre esprit, et celui de ceux qui en ont; ne jugez de personne par là. Dieu, seul bon juge, en juge bien autrement; il ne s'accommode que des enfants, des petits, des pauvres d'esprit. Ne lisez rien par curiosité, ni pour former aucune décision (3) dans votre tête sur aucune de vos lectures : lisez pour vous nourrir intérieurement dans un esprit de docilité et de dépendance sans réserve. Communiquez-vous (4) peu, et ne le faites jamais que pour obéir à vos supérieurs. Soyez ingénue comme un enfant à leur égard. Ne comptez pour rien ni vos lumières ni les grâces extraordinaires. Demeurez dans la pure foi, contente d'être fidèle dans cette obscurité, et d'y suivre sans relâche les commandements et les conseils de l'Evangile expliqués par votre règle. Sous prétexte de vous oublier vous-même, et d'agir simplement sans réflexion, ne vous relâchez jamais pour votre régularité, ni pour la correction de vos défauts : demandez à vos supérieurs qu'ils vous en avertissent. Soyez fidèle à tout ce que Dieu vous en fera connaître par autrui, et acquiescez avec candeur et docilité à tout ce qu'on vous en dira, et dont vous n'aurez point la lumière. Il faut s'oublier, pour retrancher les attentions de l'amour-propre, et non pour négliger la vigilance qui est essentielle au véritable amour de Dieu. Plus on l'aime, plus on est jalouse contre soi, pour n'admettre jamais rien qui ne soit des vertus les plus pures que l'amour inspire. Voilà, ma chère soeur, tout ce qui me vient au coeur pour vous : recevez-le du même coeur dont je vous le donne. Je prie notre Seigneur qu'il vous fasse entendre mieux que je ne dis, et qu'il soit lui seul toutes choses en vous. Il sait à quel point je suis en lui intimement uni à vous.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

381. A BOSSUET.

9 février 1697.

Souffrez, s'il vous plaît, Monseigneur, que je vous rende compte en détail de tout ce qui a eu rapport à la publication de mon livre (1).

Quand vous entrâtes dans cette affaire, vous m'avouâtes ingénument que vous n'aviez jamais lu ni saint François de Sales ni le bienheureux Jean de la Croix. Il me parut que les autres livres du même genre vous étaient aussi nouveaux (2). Il n'est pas étonnant qu'un homme d'une si profonde érudition en tout autre genre, n'eût pas eu le loisir de lire ces livres si peu recherchés par les savants. Cela ne m'empêcha point, Monseigneur, de vous souhaiter, par préférence à tout autre, pour cet examen, parce que votre génie et votre grande lecture de la tradition (3) vous mettaient plus que personne en état de défricher promptement la matière, et de concilier l'expérience de tant de saints avec la rigueur du dogme (4).

Vous désirâtes que je vous expliquasse mes vues, et que je vous donnasse des mémoires. Je vous ouvris mon coeur sans ménagement, comme

128 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 février 1697 9 février 1697 TEXTE 129

le fils le plus rempli de confiance au père le plus affectionné. Je vous donnai des mémoires informes, écrits à la hâte et sans précaution sur les termes, sans ordre, sans rature, et même sans les relire. C'étaient plutôt des matériaux confus pour chercher et pour travailler, que des choses digérées. Je ne les donnais que pour vous, et par cette raison, je ne songeais point à mesurer rigoureusement les expressions. Rien n'eût été moins équitable, que de vouloir que de tels mémoires fussent exacts et corrects. Cependant voici le fait décisif. Je garde encore mes originaux, que vous me rendîtes, et j'offre de démontrer, papier sur table, en présence de M. l'archevêque de Paris et de M. Tronson, que c'est précisément le même principe simple, les mêmes conséquences immédiates, le même système indivisible, répétés en cent endroits. Toute personne qui lit maintenant mon livre, et qui lira mes autres écrits sans prévention, verra une entière conformité qui saute aux yeux (5). Ce qui vous était alors entièrement nouveau vous surprit, Monseigneur, et cette nouveauté vous fit croire que j'étais un esprit hardi, qui ne craignait pas assez de blesser la tradition. Il fallut que je le devinasse ; car vous me laissiez parler et écrire sans me dire un seul mot. Ma confiance et votre réserve étaient égales : vous disiez seulement que vous vous réserviez de juger de tout à la fin (6). Quand M. l'archevêque de Paris me disait quelque mot avec plus d'ouverture, j'en profitais d'abord pour aller au-devant des difficultés. Je tâchais d'éclaircir tout ce que j'entrevoyais qui pouvait faire naître des équivoques dans une matière si délicate, et où l'on était devenu tout à coup si ombrageux (7). Dès qu'on me paraissait craindre certains termes, très ordinaires dans les livres de saint François de Sales et des autres saints, j'en cherchais d'autres encore plus propres à rassurer les esprits alarmés, et à montrer que je ne voulais que la substance des choses, sans affecter aucune expression particulière.

Mais de tels éclaircissements n'aboutissent jamais à rien, quand on ne travaille point ensemble, de suite et avec ouverture (8). Vous prîtes, Monseigneur, pour de vaines subtilités les délicatesses du pur Amour, quoiqu'elles soient attestées par les anciens Pères autant que par les saints des derniers siècles. Vous vouliez entraîner les autres dans une opinion particulière dont vous étiez prévenu, contre le plus commun sentiment des écoles (9). D'ailleurs vous regardâtes comme mes propres opinions tous mes extraits de saint Clément (10), de Cassien (11) et des autres auteurs. Vous pouviez néanmoins remarquer qu'en rapportant leurs expressions, je disais que, si on les prenait dans la rigueur de la lettre, elles étaient hérétiques. J'ajoutais encore qu'on voyait par là que les Pères n'avaient pas moins exagéré que les mystiques (12) ; qu'on en rabattît tout ce qu'on voudrait (c'étaient mes propres termes), et qu'il en resterait encore assez pour autoriser les véritables maximes des saints (13). J'offre de vérifier (14) que mes notes sur Cassien et sur saint Clément, qui vous ont scandalisé, ne contiennent que le système précis de mon livre, et qu'elles condamnent formellement toutes les erreurs que vous avez voulu condamner.

Pour mes mémoires, vous crûtes y trouver toutes sortes d'erreurs folles et monstrueuses. Je voulais, selon votre pensée, que le contemplatif

quittât tout culte de Jésus-Christ, toute foi explicite, toute vertu distincte,

tout désir commandé par la loi de Dieu. Je disais que sa contemplation n'était jamais interrompue, même en dormant ; je soutenais un acte

permanent qui n'a plus besoin d'être réitéré (15) ; je voulais une tra-

dition secrète de dogmes inconnus à l'Eglise, et réservés aux contemplatifs (16). J'avoue, Monseigneur, qu'il est bien humiliant pour moi,

qu'un prélat aussi éclairé que vous ait eu une si grande facilité à me

croire capable de ces extravagances. Pour moi, je ne me serais jamais avisé de leur faire l'honneur de les traiter sérieusement. Un mot de

conversation tranquille aurait dissipé ces ombrages ; mais enfin il n'y a aucune de ces erreurs folles et ridicules dont je n'offre de montrer la condamnation claire et la réfutation, par les vrais principes, dans trente endroits de mes manuscrits.

Il n'y avait qu'une seule difficulté entre nous, et elle faisait naître toutes les équivoques qui vous alarmaient tant. Vous vouliez une passi-

veté (17) qui fût une contemplation extatique, et seulement par inter-

valles. Pour moi, je voulais beaucoup moins ; car je ne voulais point d'autre passiveté, qu'un état habituel de pure foi et de pur amour, où

la contemplation n'est jamais perpétuelle, et dont les intervalles sont

remplis de tous les actes distincts des vertus, et où l'amour paisible et désintéressé exclut seulement les actes inquiets qu'on nomme activité (18).

Comme vous ne voulûtes jamais définir la passiveté, vous n'aviez garde

de m'entendre ; et, supposant une passiveté extatique, vous tiriez une très bonne conséquence d'un principe fort contraire au mien : car vous

m'imputiez de croire les âmes passives dans une extase perpétuelle, qui

détruisait la liberté essentielle au pélerinage de cette vie, et qui introduisait une inspiration fanatique. Tout cela eût été vrai, si votre sup-

position eût été bien fondée ; mais votre supposition était contraire non seulement à mes termes précis, mais encore aux principes évidents et essentiels de tout mon système.

De là vient, Monseigneur, que, quand il fut question de signer les xxxiv Propositions, je n'hésitai que sur cet article. Je demandais qu'en

disant qu'on ne peut nier l'oraison passive sans une insigne témérité, on s'expliquât si clairement sur cette oraison, qu'on lui donnât un sens précis, et qu'on définît exactement cette passiveté qu'on autorisait, de peur que ce ne fût un vain nom, qui fît encore le scandale des uns et l'illusion des autres.

C'est ainsi que j'allais toujours de bonne foi droit au-devant des difficultés essentielles, pour ne laisser rien derrière nous sans l'avoir expliqué. Vous ne voulûtes jamais, Monseigneur, définir la passiveté ; vous fîtes seulement sept propositions détachées sur cette matière (19),

5

130 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 février 1697 9 février 1697 TEXTE 131

mais vous ne les jugeâtes pas vous-même en état d'être arrêtées avec les autres. En effet, vous n'y donniez aucune idée claire de la passiveté, et vous vous serviez de termes dont les faux mystiques auraient pu abuser. Tout était donc aplani, Monseigneur, excepté la difficulté de l'état passif, qui roulait sur une pure équivoque, facile à lever en dix minutes de conversation. Vous conveniez du pur amour, et vous le poussiez aussi loin que moi dans les épreuves, avec des termes que j'aurais voulu adoucir. I en rien d'important (27). J'étais bien éloigné de soupçonner que vous voulussiez jamais renouveler des scènes odieuses, ni réveiller dans le public des idées qu'il était si important de laisser effacer. Vous deviez (28) être assuré de moi, et je me croyais assuré de vous. Tout le reste ne devait point vous embarrasser. Personne ne songeait à vous contredire : on aimait, on respectait l'autorité de votre personne aussi bien que celle de votre ministère. Cette autorité des pasteurs nous était cent fois plus chère que les choses dont on s'imaginait que nous étions si entêtés. Vos censures n'avaient trouvé ni murmure ni indocilité ; ce qui est d'un exemple assez rare (29). Les particuliers qui avaient les livres censurés les brûlèrent, ou les mirent dans les mains de personnes en droit de les garder avec les livres défendus. Il n'était plus question d'une femme ignorante, sans crédit, sans appui, qu'on avait laissé accabler sans dire un mot, que personne ne voulait ni relever ni excuser. Vous conveniez vous-même, Monseigneur, qu'il n'était pas permis de douter de notre sincérité. C'était donc avec nous seuls qu'il fallait prendre des mesures ; et tout eût été fini sans éclat pour le seul côté important, quand même cette femme se serait trouvée dans la suite la plus hypocrite et la plus fanatique des créatures (30). Je comptais que vous m'aimiez trop, et que vous connaissiez trop bien la délicatesse du monde sur la réputation d'un homme en ma place, pour vouloir donner, sur une affaire finie et trop rebattue, des scènes qui réveilleraient toujours ce qu'il fallait étouffer. Je comptais que vous n'aviez garde de me demander une approbation qui pût être jamais regardée, ni par les zélés indiscrets, ni par le public malin, comme une abjuration déguisée, et comme une souscription indirecte de formulaire (31) que la politique m'aurait arrachée contre mes véritables sentiments. Des gens sages et modérés (32) m'avertirent alors de prendre garde à votre dessein; mais je ne pus les croire, ni entrer dans cette défiance si contraire à ma confiance en votre bonté. Je vous promis donc, Monseigneur, que j'approuverais votre livre après que je l'aurais examiné. Vous me deviez sans doute un silence de confesseur jusqu'à cet examen ; car vous ne pouviez fermer les yeux pour ne pas voir que, si vous en parliez, vous tourniez en scandale horrible le refus que je vous ferais peut-être dans la discussion. Vous deviez même supposer que, pour mon propre honneur, je n'aurais garde de donner une souscription si affectée (33) à la condamnation d'une personne que j'avais estimée, et que je n'avais pu estimer sans être indigne de mon ministère, supposé que les choses que vous lui imputiez fussent véritables. Si vous n'avez pas prévu cet inconvénient, souffrez que je vous dise que vous avez été presque le seul à ne le prévoir pas, et que j'ai eu la consolation d'être plaint là-dessus par les personnes les plus raisonnables qui ont été de notre secret. Mais rien ne vous arrêtait, parce que vous ne songiez qu'à m'engager de plus en plus du côté du public et des personnes que je respectais davantage, afin que je n'osasse plus reculer. Je vous laisse,

Depuis ce temps, vous demeurâtes fermé à mon égard ; vous écriviez, et vous le disiez à tout le monde, excepté moi seul. Vous fîtes votre ordonnance (20) sans m'en parler ni avant ni après. Votre réserve s'étendit sur toutes les autres choses indifférentes. Je ne croyais pas l'avoir méritée, et elle ne me faisait d'autre impression, que celle de me resserrer le coeur (21) par pure amitié.

Je songeai alors fort sérieusement à éclaircir, avec les personnes qui devaient vous être le moins suspectes, l'unique point qui nous divisait, et qui méritait si peu de nous diviser. Je fis à la hâte une explication des xxxiv propositions suivant mon système, et je donnai cet ouvrage à M. Tronson. Il le lut inoffenso pede, et commença à voir clairement l'équivoque qui vous avait prévenu (22). Ensuite M. l'archevêque de Paris fit la même lecture, et il m'avoua qu'il n'avait rien trouvé qui ne fût correct et précis.

Je n'étais pas encore alors éloigné de m'ouvrir à vous, Monseigneur, avec mon ancienne confiance, et vous le pûtes bien voir quand je vous montrai ma réponse à la soeur Charlotte, Carmélite (23). Elle contenait en substance tout le même système que mes anciens écrits et que le livre nouvellement imprimé. Vous approuvâtes tout, et vous souhaitâtes seulement que j'expliquasse le terme d'enfance, quoiqu'il soit de l'Evangile, parce que vous saviez qu'on en avait abusé en nos jours. Vous vîtes ma docilité ; mon coeur était presque encore entier à votre égard : mais voici ce qui changea ma situation.

Après m'avoir vu ici sans me parler jamais de rien (24), vous m'écrivîtes à Cambray que vous faisiez un ouvrage pour autoriser la vraie spiritualité et pour réprimer l'illusion, et que vous désiriez que j'approuvasse cet ouvrage (25). Je supposai que vous ne vouliez que la seule chose qu'il me semblait qu'on dût vouloir : c'était de donner aux fidèles un corps de doctrine sur les voies intérieures, qui fût appuyé de principes solides et d'autorités décisives, pour tenir en respect les critiques ignorants des voies de Dieu, et pour redresser les mystiques visionnaires ou indiscrets. Je comptai que vous ne manqueriez pas d'établir avant que de détruire, et de prouver le vrai avant que de réfuter le faux, parce que le faux ne se réfute bien que par la preuve du vrai dans toute son étendue (26). Je bénis Dieu ; je me réjouis ; je me livrai à vous avec toute la candeur d'un enfant ; je vous offris d'aller à Germigny, et je vous mandai que j'étais bien assuré que nous ne pouvions disconvenir

132 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 février 1697 9 février 1697 TEXTE 133

Monseigneur, à examiner devant Dieu si ces moyens répondaient à la confiance que je vous avais témoignée. Je trouvai, à mon retour de Cambray, que la chose était répandue dans Paris par un certain nombre d'amis qui étaient de votre confidence, et qui en avaient beaucoup d'autres dans la leur. La nouvelle m'en revint par les personnes mêmes les plus dignes de foi auxquelles vous aviez parlé. Dès lors je devins un spectacle fort curieux. Les zélés promirent au public votre livre contre des erreurs abominables, avec ma souscription à cette espèce de formulaire. Alors je commençai à voir que vous vouliez me mener insensiblement comme un enfant à votre but (34), sans me laisser voir. Je vis clairement que ce but, contre vos intentions, était pour moi une éternelle flétrissure. Qu'ai-je fait ? qu'ai-je dit ? que peut-on me reprocher, pour exiger de moi une souscription de formulaire, sur une personne et sur des livres que personne ne défend et que je n'ai jamais excusés ? L'exigera-t-on de moi seul, pendant que l'Eglise ne parle point, et qu'on n'exige la même chose d'aucun de mes confrères ? Me distinguera-t-on moi seul par cette ignominieuse demande ? Dois-je la souffrir ? Ne dois-je pas demander réparation d'honneur à quiconque oserait m'attaquer là-dessus contre toutes les règles de l'Eglise ? savaient pas notre secret, m'ont dit souvent que j'aurais été déshonoré à jamais, si j'avais fait cette lâcheté. Je n'ai garde, Monseigneur, de vous

Malgré tout ce que je prévoyais, j'attendis en paix, Monseigneur, ce que vous feriez. Enfin vous me donnâtes votre ouvrage (35). Je ne le gardai que vingt-quatre heures, et je n'en lus pas deux pages de suite ; je parcourus seulement les marges. Je vis partout des passages de Mad. G[uyon] cités, avec des réfutations atroces, où vous lui imputiez des erreurs dignes du feu, que vous assuriez qui étaient évidemment l'unique but de tout son système et de toutes les parties qui le composent (36). Je ne conteste point ce fait, et je n'ai que faire d'y entrer. Aussitôt je donnai le livre à M. le duc de Chevreuse pour vous le rendre, et je partis pour Cambray ; mais en partant je parlai aux personnes sages qui pouvaient m'éclairer et me consoler. Je n'en trouvai aucune, Monseigneur, qui pût me répondre pour vous rien de précis, ni résister aux raisons démonstratives de mon refus pour l'approbation de votre livre (37). Dès que vous le sûtes, vous en fîtes part à vos amis ; et les zélés, qui attendaient ma réponse, furent soigneusement informés de ce refus, qui leur parut un grand scandale. Vous éclatâtes vous-même par des plaintes, qui faisaient entendre, au préjudice de notre secret, plus que vous ne disiez. Tout me revint (38), et me perça le coeur, sans m'aigrir. Vous me mîtes par là entre ces deux extrémités, ou de passer ma vie avec la tache ineffaçable d'être suspect sur les articles les plus essentiels de la foi qui emportent les moeurs avec eux (39), ou de souscrire un formulaire déguisé. Dans ce dernier cas, on aurait toujours cru que je ne cédais que par politique : ainsi c'était joindre l'opprobre d'une souscription faible et lâche (40), au soupçon d'erreur. Le monde m'aurait regardé comme un homme qui fait une abjuration forcée entre vos mains. Les plus honnêtes gens sans dévotion (41), et qui ne imputer d'avoir voulu me jeter dans ces extrémités ; mais le fait est que vous m'y avez mis. Le remède que vous me prépariez pour me guérir était cent fois pire que le mal. Pourquoi ne me parliez-vous pas ? pourquoi n'éclaircissiez-vous pas avec moi le fond de la doctrine, pour lequel vous n'étiez peiné que sur des équivoques ? pourquoi vouloir vous jeter dans des discussions inutiles à l'Eglise (42), et injurieuses pour moi et pour mes amis les plus respectables ?

Il ne me restait plus qu'une seule ressource : c'était d'écrire pour le public, en termes si forts et si clairs (43), sur des principes de tradition si constante, que nul critique n'osât m'attaquer, et que nul honnête homme ne pût douter de ma sincérité dans cette explication de doctrine ; c'est ce que j'ai tâché de faire. Après ce qui s'était passé, personne n'a osé me conseiller de rentrer là-dessus en concert avec vous. Il n'était ni juste ni permis de faire dépendre de vos préventions l'unique ressource qui me restait pour sauver ma réputation sur la foi. J'ai écrit sur les xxxiv Propositions, qui ont été ma règle inviolable. Je ne me suis éloigné de vous qu'en un seul point, qui est celui de la passiveté, et pour dire beaucoup moins que vous (44). J'ai condamné beaucoup de choses que les xxxiv Propositions ne condamnaient pas distinctement. J'ai qualifié très rigoureusement tout ce qui pouvait vous causer le moindre ombrage. Je n'ai excusé ni adouci aucune chose suspecte. Ce serait aller contre le but qu'on se propose, et faire trop d'honneur à la personne qu'on veut flétrir, que de dire que je la justifie, quand je ne fais que poser les principes de la tradition comme vous (45), et condamner toutes les erreurs effectives qui ont animé votre zèle. Je n'ai garde de croire, Monseigneur, que vous voulussiez donner cet avantage à la cause que vous avez combattue, et sur laquelle je suis bien éloigné de vouloir vous contredire.

Au reste, je ne me suis pas contenté de la pleine évidence de mon système ; je me suis défié de moi. J'ai consulté les personnes les plus sages, les plus instruites de cette matière, les plus opposées, selon vous-même, à l'illusion, les plus zélées pour nous réunir (46); j'ai pesé religieusement avec eux jusqu'à la moindre expression : tout l'ouvrage leur a paru correct, utile au public, et nécessaire pour moi. En partant d'ici, je recommandai à mes amis de ne publier mon livre qu'après que le vôtre aurait été publié (47). Ne pouvant plus vous témoigner ma déférence pour le fond, je voulais au moins, Monseigneur, vous la marquer dans cette circonstance. Ces amis que je cite sont gens que le monde croit dès qu'ils parlent, quand il n'est question que de sincérité (48). En mon absence, ils ont cru voir bien certainement que vous aviez découvert mon secret (49) ; qu'il n'y avait plus un moment à perdre ; que vous ne songiez plus, dans l'excès de votre peine, qu'à me traverser, sans garder de mesures, et sans savoir si ce que je voulais donner au

134 CORRESPONDANCE DE FI NELON 9 février 1697 18 février 1697 TEXTE 135

public était bon ou mauvais (50) ; qu'enfin le seul éclat allait me déshonorer, si on ne le prévenait par la publication de l'ouvrage, qui se

justifie assez de lui-même. Dieu sait, et les hommes les plus dignes d'être crus attesteront, que je n'ai rien su ni pu savoir du parti que mes amis ont pris dans cette extrémité (51). Je suis réduit à louer leur zèle, et à m'affliger, Monseigneur, de ce que vous avez, contre votre intention, conduit insensiblement les choses jusqu'à ce point.

Après ce que je viens de vous dire si librement, vous croirez, Monseigneur, que j'ai le coeur bien malade. Non, en vérité, je me sens

le coeur pour vous comme je voudrais que vous l'eussiez pour moi.

Si peu que je trouvasse de correspondance de sentiments, je serais encore avec vous comme j'y étais autrefois. Si on me dit dans le monde

que vous vous plaignez de moi, voici ce que je répondrai : Pour moi, je

ne me plains pas de M. l'Ev. de Meaux ; je le respecte trop pour lui manquer en rien : s'il avait à se plaindre de moi, je crois que c'est

à moi-même qu'il s'en plaindrait. Je me laisserais plutôt condamner, que de me justifier sur des choses où nous nous devons l'un à l'autre un secret inviolable en honneur et en conscience.

Vous pouvez voir, Monseigneur, que je ne suis capable ni de duplicité ni de politique timide, quoique je craigne plus que la mort tout

ce qui ressent la hauteur. J'espère que Dieu ne m'abandonnera pas, et qu'en gardant les règles d'humilité et de patience avec celles de fermeté, je ne ferai rien de faible ni de bas (52). Jugez par là de ma sincérité dans les assurances que je vous donne. C'est à vous à régler la manière dont nous vivrons ensemble : celle qui me donnera les moyens de vous voir, de vous écouter, de vous consulter, et de vous respecter autant que jamais, est la plus conforme à mes souhaits et à mes inclinations (53).

9e février 1697.

382. A GODET-DESMARAIS.

J'ai été bien fâché, mon très cher prélat, d'apprendre que M. Tronson n'a pu, en mon absence, vous montrer mon ouvrage, comme il s'en était très positivement chargé (1). Si vous y trouvez quelque difficulté, vous pouvez compter que je recevrai vos avis avec grande attention, et avec une confiance très cordiale. Je n'ai jamais douté de votre amitié tendre pour moi, et vous n'avez jamais douté un seul moment de la mienne. La prompte publication de mon ouvrage n'est pas venue de moi. Vous saurez clairement que je n'y ai eu aucune part ; mais vous saurez aussi qui en est cause (2). Dieu m'est témoin de ma droiture, pour le passé et pour le présent. J'espère qu'il vous fera voir tôt ou tard combien les fantômes sur lesquels on vous a alarmé sont vains, et combien je suis éloigné de toute cabale et de tout entêtement. Donnez-vous la patience d'examiner et d'approfondir avec M. Tronson, et de suspendre votre jugement jusques à la fin. Je vous parle de M. Tronson, parce que c'est notre ancien ami ; qu'il est très sage, hors de tout intérêt, et loin du monde ; qu'enfin il a vu de près, et mieux que personne, la suite de toutes choses. Personne, mon très cher seigneur, ne vous aimera, ne vous révérera, et ne vous respectera jamais autant que

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

382 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

A Versailles, 12 février [1697].

Je suis bien aise, ma chère soeur, que vous goûtiez mon livre (1), et que rien ne vous y arrête. Je ne l'ai écrit que pour réprimer l'illusion, pour expliquer avec la précaution la plus rigoureuse les maximes et les expériences des saints, enfin pour montrer combien il est dangereux de mettre les âmes dans les voies les plus parfaites avant que la grâce les y mette (2). Dieu fera de cet ouvrage ce qu'il lui plaira, il n'est fait que pour lui. J'adore tous les usages qu'il en voudra faire. Je le brûlerais publiquement avec joie si l'Eglise le jugeait faux (3). J'espère que j'aurai l'honneur de vous aller voir avant que de retourner à Cambray (4). Je compte aussi que je verrai M. (5), mais je mets pour condition qu'il se portera bien, car je ne veux point le voir malade. Il doit ménager ses forces, s'égayer, se désoccuper (6). L'amour de Dieu, sa présence, l'exercice des vertus de son état ne sont point incompatibles avec cette gaîté, et ce soulagement. Nulle austérité corporelle n'est de saison dans une santé si infirme. La croix de son état est de porter paisiblement son infirmité et sa langueur. Quand vous verrez M. (7) témoignez lui, je vous supplie, que je l'aime, que je le révère, et que je me confie à lui de tout mon coeur. Pour vous, ma chère soeur, priez (8) pour moi, afin qu'il n'y ait rien en moi qui ne soit selon son bon plaisir. Je le prie de nous consommer dans son unité.

383. A M. LESCHASSIER (1).

Lundi, 18 février [1697].

Je viens, Monsieur, de voir M. Tronson ; il a une oppression de poitrine qui me fait peur. Il est loin des secours nécessaires. Je l'ai fort exhorté à venir à Paris, et il m'a paru disposé à le faire (2) : il attend

A Versailles, dimanche 10 février [1697].

136 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 18 février 1697

des nouvelles de M. Helvétius (3) ; mais une décision d'un médecin, qui décidera sur une lettre et sans voir le malade, est un fondement bien mal assuré. Le meilleur serait, ce me semble, que M. Tronson vînt à Paris. S'il continue à être malade, il sera mieux à Paris qu'à Issy ; s'il se porte mieux, il pourra sans embarras retourner à sa campagne. En cas qu'il veuille venir ici, un carrosse de louage mal fermé ne lui convient pas. J'offre le mien dont il pourra se servir comme de ce qui est à lui ; j'ai même des chevaux qui ne me servent de rien, et dont vous pouvez disposer : il n'y a qu'à m'avertir sans façon. La personne de M. Tronson m'est très chère ; j'aime et je révère votre communauté. Le plus grand plaisir que vous me puissiez faire est de disposer librement de tout ce qui m'appartient (4). Comptez que je suis à vous, Monsieur, personnellement avec vénération, et attaché par le coeur à votre maison. Je m'en retourne à Versailles cet après-midi, et je repasserai par Issy pour voir l'état de M. Tronson : si vous avez quelque chose à y mander, faites-le-moi savoir, s'il vous plaît.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

384. A DOM F. LAMY.

A Versailles, 22 février [1697].

J'ai eu bonne intention, mon Révérend père, et je n'ai songé qu'à dire la vérité avec les plus grandes précautions. Si je l'ai fait, j'en rends grâces à Dieu, qui l'a fait en moi par sa sagesse qui n'est point la mienne. Si je ne l'ai pas fait, je suis prêt à me dédire (1), et à recevoir la correction de mes fautes, par tous ceux qui auront la charité de me redresser (2). L'amour désintéressé doit nous désintéresser sur tous nos sentiments, et nous désapproprier sur toutes nos vues (3). Je ne veux avoir rien qui soit à moi. Tout est à l'Eglise notre mère, gardienne du dépôt, et épouse du Fils de Dieu éternelle vérité. Si ce que je dis ne vient pas d'elle, si je ne l'ai pas appris dans son sein, je condamne et je déteste toutes mes pensées et toutes mes paroles. Pour la Tradition (4), elle est toute prête, et je ne connais rien d'évident, si elle ne l'est pas. Mais je puis me tromper, et il n'y a que l'Eglise en qui (5) cet inconvénient n'est pas à craindre. Par elle, à qui je suis pleinement soumis, je trouve l'infaillibilité que je suis si éloigné d'avoir par moi-même. Je vous remercie, mon Révérend père, de la bonté de coeur que vous me témoignez sur cet ouvrage. Si vous y remarquez des choses à corriger, faites-moi la grâce de m'en avertir simplement. Je recevrai avec joie et déférence vos bons avis. Priez pour moi : comptez que je vous honore parfaitement, et que je serai de tout mon coeur toute ma vie, mon Révérend père, votre très humble et très obéissant ser-

vi eur.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

22 février 1697 TEXTE 137

384 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

A Versailles, 22 février [1697].

Vos lettres, ma chère soeur, me causent toujours une véritable joie. Je comprends par la pénultième que vous entrez dans les pensées que j'ai voulu expliquer. Elles me paraissent celles des saints de tous les siècles, et si je les ai mal fait entendre, c'est ma faute d'avoir mal dit une bonne chose. Je ne suis et ne dois être en peine que de la vérité, et non de l'homme qui a voulu la dire. Encore même ne faut-il pas être trop en peine de la vérité, elle est entre les mains de celui qui en est jaloux et qui a promis de la rendre éternelle par son Esprit dans son Eglise. Pour moi je suis par ma volonté dans le sein de l'Eglise, comme un enfant dans celui de sa mère quand on le gronde. Je me tourne vers cette bonne Mère et je lui dis dans mon coeur : Parlez et je ne ferai que répéter toutes vos paroles. Le vrai esprit d'oraison et d'amour est bien éloigné des disputes (1). Il dit bonnement et simplement le mieux qu'il peut, puis il laisse dire les autres. Je serai ravi que quelqu'un dise mieux que moi, et me détrompe si je dis mal (2). Engagez M..., ma chère soeur, à bien approfondir la matière moins avec un esprit de Docteur qu'avec celui d'un enfant de Dieu humble et recueilli. Ensuite il me dira ses pensées, et je les recevrai avec confiance. Je l'aime, je l'estime, je le révère. Je lui souhaite avec tout ce qu'il a déjà d'estimable et d'aimable la plénitude du don de Dieu. Je vous envoie une réponse pour M. (3) dont la lettre m'a paru excellente. Je n'oublie jamais devant Dieu la soeur Thérèse (4). Mes compliments pleins de cordialité à la mère Prieure (5). Pour vous, ma chère soeur, je ne sais plus que vous dire, sinon que je suis avec vous en Dieu une même chose selon son bon plaisir.

384 A. CL. LE PELETIER A FÉNELON.

22 février 1697.

[ Le Peletier (1) écrit à Fénelon qu'il n'a] aucune connaissance de cette entreprise (2) (des traitants), et qu'il n'a pas été dressé d'états de gouvernements à vendre en Flandre ; [il ajoute :] Pour le CâteauCambrésis, j'ai fait, dans tous les temps, même avant que vous n'eussiez l'archevêché de Cambrai, tout ce qui a dépendu de moi pour maintenir les droits de l'archevêché sur la ville et la châtellenie du Câteau-Cambrésis.

138 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 23 février 1697 23 février 1697 TEXTE 139

384 B. J. CH. DE BRISACIER A FÉNELON.

23 février 1697.

Je (1) n'ai appris que ce matin, Monseigneur, l'accident qui est arrivé à votre palais de Cambrai, où l'on assure qu'on n'a pu rien sauver dans votre appartement, et où le feu n'a épargné ni votre bibliothèque, ni vos propres papiers et manuscrits, que je regrette plus que tout le reste, parce que leur perte est comme irréparable (2). Quelque fermeté que vous inspire en cette occasion votre vertu, Monseigneur, je vous supplie de ne pas condamner ma sensibilité ; et si vous ne me permettez pas de m'affliger d'un incendie qui vous incommodera longtemps, et dont les pauvres souffriront, agréez du moins que je bénisse Dieu avec vous, de vous avoir si fort élevé au-dessus du sentiment des pertes de la vie présente, qu'il semble que vous ne soyez plus touché que de ce qui regarde l'autre vie.

Je ne me console pas ainsi, Monseigneur, de ce que j'entends dire tous les jours à toutes sortes de gens de toutes sortes d'états, contre un ouvrage qui porte votre nom, et qui, dès que j'en sus le titre et le dessein, aussi bien que la manière dont il avait été rendu public, me jeta sur-le-champ, par l'attachement sincère que j'ai toujours eu à tout ce qui vous regarde, dans une extrême consternation ; prévoyant bien dès lors les dangereuses suites où ce livre allait vous exposer, indépendamment même de l'examen des critiques sur la doctrine qu'il peut contenir. Ma frayeur n'a point été vaine ; je vois chaque jour ce que j'avais appréhendé. Comme j'ai passé jusques ici pour un de vos plus fidèles serviteurs, et qu'on m'a vu, avant la publication de votre livre, vous défendre de bonne foi sur les soupçons qui se répandaient contre vous, Monseigneur ; bien des gens croient être en droit de me demander comment vous avez pu vous résoudre à écrire sur un sujet si délicat, et comment vos plus intimes amis ne vous en ont pas détourné. On prend plaisir à me dire une infinité de choses sur lesquelles j'ai fait de moi-même de fâcheuses réflexions ; et on me rapporte de toutes parts, sans ce que je vois de mes yeux, que des prélats des moins suspects de préoccupation contre vous, des abbés très sensés, des curés zélés, des docteurs habiles, des supérieurs de communautés séculières et régulières, des laïques de poids, très intelligents dans les matières spirituelles, tous ces gens-là, dis-je, tout prévenus qu'ils ont été jusqu'ici en votre faveur, ne peuvent s'empêcher de dire, ou en secret ou tout haut, que vous avez peu de partisans dans cette affaire : comme en effet il est vrai qu'il ne se trouve presque personne qui ose vous soutenir ni dans la forme ni dans le fond ; et vos meilleurs amis, sans vous le faire savoir, sont désolés de vous voir engagé dans une carrière dont vous ne sauriez sortir avec un entier agrément, et où certainement vous

n'aviez nulle obligation d'entrer pour la gloire de Dieu, qui au contraire en souffrira. Tel est, Monseigneur, le jugement anticipé du public, que je recueille malgré moi de toutes les bouches, à chaque pas que je fais ; et des gens dignes de foi, qui ont été à la Cour, m'assurent que le gros du courtisan est révolté comme le gros du monde l'est à Paris de sorte que, quoiqu'on garde encore quelques mesures de respect, en ne s'expliquant qu'à demi et avec peu d'éclat, il est visible qu'il y a peu de chemin à faire encore pour éclater tout-à-fait ; ce qu'on ne pourrait assez déplorer pour toutes sortes de raisons, et surtout à cause des grandes places que vous occupez dans l'Eglise et dans l'Etat.

Pour moi, Monseigneur, je n'en parle qu'en particulier à quelques amis familiers, dont la plupart me préviennent, et qui ont l'honneur d'être des vôtres. Ils sont tous aussi alarmés que je le suis, et leur juste inquiétude augmente notablement la mienne. Vous n'êtes pas un auteur indifférent, Monseigneur ; et quand vous le seriez pour les autres, vous ne pouvez jamais l'être pour moi ; mais, par malheur, vous ne le sauriez être pour personne, et tout ce qui vous regardera fera nécessairement grand bruit. Ce serait trop, pour un homme de votre rang, d'être le moins du monde soupçonné en ce qui regarde les sentiments ; que serait-ce donc s'il arrivait quelque chose de pis, et pouviez-vous user de trop de précautions pour ne vous y pas exposer ? Je vous proteste avec douleur et avec respect, Monseigneur, que je n'écris ceci ni par aucun entêtement particulier, ni par l'instigation de qui que ce soit (3). Personne sous le ciel ne sait que j'ai l'honneur de vous écrire, ni la manière dont je le fais. Personne ne m'a prévenu ; personne ne m'a animé; personne ne croit que je pense ni que j'ose prendre la liberté que je prends. Je n'ai pour confidents que quelques moments de la nuit. Je n'ai nul motif que celui de décharger sincèrement et respectueusement mon coeur dans celui d'un prélat estimé par lui-même, et aimé de tout le monde, et qui, tout grand qu'il est, a daigné jusqu'à présent s'abaisser souvent jusqu'à me donner des marques de son amitié, que je respecte autant qu'elle m'honore. Je n'ai nulle envie de me faire de fête. Je ne veux nullement m'ériger ni en censeur ni en juge. Je n'ai nul dessein que cette lettre, que j'écris à la hâte dans les ' ténèbres, et dont je ne retiens nulle copie, soit jamais vue d'autre que de vous seul. Ce n'est point un esprit critique qui conduit ma main ; c'est un coeur qui vous est parfaitement dévoué, et qui gémit chaque jour devant Dieu dans l'attente de tout ce qui peut arriver. Il me semble que je n'ai rien laissé couler volontairement dans le style, qui blesse le moins du monde la profonde vénération que j'ai pour vous, Monseigneur. Si vous en jugez autrement, je vous réponds de la droiture de ma volonté ; et je vous demande pardon de ma faute, si vous en trouvez quelqu'une dans la démarche secrète de votre très humble et très obéissant serviteur.

D. B.

140 toit ft vsrommoicv, DE FÉNELON 24 février 1697 22 mars 1697 TEXTE 141

385. A J.CH. DE BRISACIF.B.

A Versailles, 24 février [1697].

Je voue suie sensiblement obligé, Monsieur, de la sagesse et de la bonté avec laquelle vous me faites l'honneur de m'écrire (1). C'est la marque la plue solide et la plus touchante d'une véritable amitié pour moi et d'un saint zèle pour l'Eglise. Mais permettez-moi de vous dire que les gens qui vous parlent (2) sont bien nouveaux (3) dans cette affaire. N'ont-ils point lu les trente-quatre Propositions que j'ai arrêtées avec Mgrs de Paris et de Meaux, et M. Tronson ? Ces Propositions les ont-elles scandalisés dans le temps ? ou bien ont-ils approuvé sous le nom de ces prélats ce qu'ils condamnent sous le mien (4) ? Vous pouvez lire, Monsieur, mon article Xe, qui fait tant de bruit, avec la trente-troisième Proposition des évêques ; vous trouverez que je veux seulement qu'on laisse faire à une âme dans le cas extrême d'une persuasion imaginaire et invincible, ce que les évêques veulent qu'on inspire aux âmes peinées (5). Dieu voit et jugera ceux qui ont deux poids et deux mesures. Tout mon système se réduit à un point simple et indivisible ; c'est celui de l'amour désintéressé. La tradition de tous les Pères est évidente là-dessus (6) : les écoles mêmes ont fait prévaloir partout ce sentiment. Les saints canonisés sur l'examen de leurs écrits sont remplis de cette doctrine. Les deux prélats l'ont décidée dans leur %Te et dans leur trente-troisième proposition. Je n'ai écrit que de concert avec M. l'Arch[evêque] de Paris et M. Tronson, qui ont examiné mon ouvrage, et qui m'ont donné toutes leurs remarques sur la manière de rendre mes termes plus précautionnés. M. Pirot a fait ensuite le même examen, et n'a pas trouvé ombre de difficulté. Le Père de Valois (7), plusieurs autres Jésuites (8), et plusieurs docteurs de Sorbonne très opposés au Quiétisme (9), ont pensé de même. Veut-on traiter d'hérétique l'amour désintéressé ? Peut-on dire que j'avance rien au-delà ? Y a-t-il personne qui ait condamné plus précisément et plus rigoureusement toutes les erreurs que l'on craint ? Qu'on m'en marque une précise que j'ai épargnée, ou sur laquelle j'aie laissé quelque équivoque ! Pour les discours vagues et pour les frayeurs du public, je ne saurais les empêcher. Vous n'avez qu'à demander, Monsieur, à M. l'Arch. de Paris, et même à M. de Meaux, si le commun des théologiens de l'Ecole sont bien en état de juger d'une matière si délicate. J'offre de montrer, dans mon livre, des précautions décisives et évidentes contre tous les excès sur lesquels ils s'effarouchent sans approfondir. Pourquoi me blâmer d'écrire sur cette matière, pendant qu'on loue les autres de le faire (10), puisque je le fais dans toute l'exactitude des principes dont nous sommes convenus ensemble ? Il y a des cabales de ville et de cour (11), de doctrine et de politique, qui remuent ciel et terre contre moi. Si mon livre enseigne l'erreur, je veux en faire réparation à la face de toute l'Eglise. Si la doctrine en est bonne, j'espère que Dieu réprimera les gens mal intentionnés, et éclairera ceux qui sont alarmés par zèle. J'irai chez vous, Monsieur, à Paris, quand il vous plaira, pour vous rendre compte en détail de toute cette matière (12). Je serai toute ma vie, Monsieur, avec vénération, confiance et attachement cordial, v.t.h. et t.o.s.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

386. A R. DE GAIGNIÈRES.

7 mars 1697.

Je vous suis sensiblement obligé, Monsieur, de l'attention que vous avez à tout ce qui me touche (1). Vous ne sauriez jamais aimer un homme qui vous aime et qui vous honore plus cordialement que moi. M. Moreau (2) peut vous dire que nous parlons souvent de vous avec plaisir en présence de M. le D. de Bourgogne, que j'ai demandé fréquemment des nouvelles de votre santé à laquelle je prends un singulier intérêt, et que j'ai murmuré bien des fois de ce que vous nous avez abandonnés. Voilà, Monsieur, quelle est ma situation à votre égard. Elle sera toujours la même, et vous pouvez compter que vous aurez en moi toute ma vie un ami et un serviteur plein d'estime, de confiance et d'attachement. Je connais votre coeur, et le mien est rempli des sentiments qui vous sont dus. Je vous les dois plus qu'un autre parce que je vous connais mieux, et que j'ai reçu plus de marques de l'honneur de votre amitié. Je suis à toute épreuve, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

A Versailles 7 Mars.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

386 A. M. TRONSON A FÉNELON.

[8 mars 1697j.

Je n'ai nulle idée que ni feu Monsieur le marquis de la Mothe Fénelon ni Monsieur le marquis de Laval ni d'autres personnes de leur part m'aient mis aucun argent entre les mains (1).

386 B. L. Du FAURE DE CARIGNAN (1) A FÉNELON.

A Tournai, le 22 mars 1697.

Monseigneur,

J'avais résisté à la tentation qui m'était d'abord venue de me donner l'honneur de vous écrire sur l'excellent ouvrage que vous venez de mettre

142 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 mars 1697 25 mars 1697 TEXTE 143

au jour. Mais le R. P. Desruelles (2) m'y fait succomber, et il veut que je vous assure, tant de sa part que [de] la mienne, que jamais livre ne nous a fait plus de plaisir. Il est ravi, dit-il, qu'un homme tel que vous

entende ces matières, et qu'il les entende si bien. On voit assez sur son visage qu'il le dit avec une grande joie. Pour moi, je n'en pense pas moins, et je regarde comme un prodige de notre siècle, qu'un tel ouvrage puisse avoir été produit au milieu de la cour, et par un prélat chargé des emplois que vous avez. Tous deux, Monseigneur, en le lisant, nous avons eu, chacun de notre côté, le désir de vous faire voir, supposé que vous ne l'ayez pas vu, le troisième traité d'un livre imprimé à L'Ille en 1651, dont on ne trouve plus d'exemplaires chez les libraires, et que j'ai eu beaucoup de peine à recouvrer. Il est intitulé : Les secrets de la science des saints, etc., par le P. Antoine Civoré, de la Compagnie de Jésus (3). Il est divisé en trois traités, et parle de tous les genres d'oraison : mais dans le dernier il explique tous les termes des mystiques dont vous avez parlé, et quelques autres encore, d'une manière qui donne beaucoup de lumière et beaucoup de consolation aux âmes que Dieu attire dans ces voies; et il s'attache à concilier les mystiques avec les scolastiques (4), de telle sorte qu'il met son ouvrage hors de prise avec autant de précaution que s'il l'eût composé au temps où nous sommes. Si le style (qui n'est qu'un wallon médiocre) ne vous rebute point, le R. P. Desruelles et moi sommes persuadés que la matière vous plaira. Vous ne devez pas ignorer, Monseigneur, le bruit que fait votre ouvrage, et combien on en parle diversement. On m'a écrit de Paris quelque chose de ce qu'en disent les adversaires, qui m'a paru si pitoyable, que je n'ai pas eu grand peine à le réfuter. Je suis persuadé que ce livre fera beaucoup de bien à plusieurs âmes, et qu'étant un fruit de cet amour désintéressé, dont il parle si divinement, l'Auteur ne doit jamais se repentir de l'avoir mis en lumière, quoi qu'il puisse lui arriver. Je suis toujours avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

DE FAURE CARIGNAN.

386 bis. L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A Mme DE PONTCHAT (1).

[avant le 25 mars 1697] (2 ).

Il est vrai, madame, comme M. de Condom (3) vous l'a dit, que M. l'archevêque de Cambrai reçut la nouvelle de l'embrasement de son palais avec toute la tranquillité qu'une vertu solide et un parfait désintéressement peuvent donner. Il me répondit simplement là-dessus, qu'il fallait toujours aimer la volonté de Dieu, et que nous le devions même remercier de ce qu'il avait fait son bon plaisir (4). Sa piété est sincère, et je crois qu'on ne peut guère trouver une personne dont le coeur soit plus rempli des vérités de la religion : il s'en trouverait encore moins dont l'esprit soit capable de les pénétrer si profondément. Peut-être est-ce la seule cause du grand bruit que son livre a fait à Paris, et qui retentit, me dites-vous, jusqu'à Bordeaux (5). Il n'est pas donné à tout le monde de connaître les mystères, et Jésus-Christ parlait bien différemment à ses apôtres et au reste des troupes qui venaient avec plus de zèle pour entendre sa doctrine.

Je ne m'étonnerai point que ce livre ait le même sort que celui des plus grands saints qui ont écrit sur des matières si relevées, si peu à la portée du commun des chrétiens, et si peu à l'usage de beaucoup de savants dont le coeur desséché, comme dit sainte Thérèse, par des études stériles, ne s'ouvre point à la rosée du ciel, et ne se laisse point pénétrer à l'onction de Jésus-Christ. Il est vrai, c'est un mal et une trop grande présomption, que tant de gens qui n'ont point la science des saints, osent se rendre juges des mystères les plus cachés de la parfaite charité : ce n'est pas moi qui dis qu'ils blasphèment ce qu'ils ignorent (6).

Les écrits de sainte Thérèse, du bienheureux Jean de la Croix et de saint François de Sales (7) ont été examinés d'abord qu'ils ont paru, avec ce zèle amer qui n'est pas selon la science : il semblait même que la multitude allait prévaloir contre eux. Les plus téméraires confondaient nos articles de foi avec les opinions particulières de quelques docteurs scolastiques; et ceux qui connaissaient trop la religion pour condamner leur doctrine, les accusaient du moins de manquer de prudence. Ils ne faisaient sans doute pas assez d'attention, que la plénitude du Saint-Esprit paraît une ivresse aux yeux du monde (8), et que la folie dont saint Paul tire toute sa gloire, est une profonde sagesse devant Dieu (9).

Il n'est pas possible, madame, qu'une personne sans prévention puisse dire que ce livre favorise les Quiétistes. Je vous assure qu'il les condamne avec plus de sévérité, qu'il ne paraît dans la censure de Rome contre les soixante-huit Propositions (10); et vous verrez que ce méchant prétexte découvrira bientôt l'injustice et les motifs secrets des premiers auteurs de ce grand éclat.

Les pères Jésuites jugent bien autrement de ce livre : ils l'approuvent, ils le louent, ils le défendent (11), et avec eux toutes les personnes d'une piété distinguée. Tous ceux qui l'ont lu en ce pays, admirent l'élévation et l'étendue du génie de l'auteur, la beauté et la facilité de ses expressions simples et sublimes, l'évidence, la précision, la solidité de ses maximes et de sa doctrine, jointes à un mépris sincère de tout son esprit naturel, et une docilité d'enfant à l'autorité et aux décisions de l'Eglise.

Voilà, madame, ce qui a toujours été incompatible avec la moindre erreur, et qui fera toujours le caractère des saints et des vrais docteurs de l'Eglise. Quoique M. de Cambrai dise des choses très relevées, et que peu de personnes soient capables de le suivre de près dans cette grande élévation, on comprend bien néanmoins qu'il voit plus clair que les autres les vérités de la religion, qu'il les goûte, qu'il les aime, et que c'est le vrai amour de Dieu qui le fait parler de l'abondance de son coeur.

144 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 25 mars 1697 2 avril 1697 TEXTE 145

Nous, Madame, qui connaissons la vérité dès le commencement, nous pouvons rendre témoignage de ce que nous avons entendu, de ce que nous avons vu, de ce que nous touchons au doigt (12), et ce témoignage est sincère, aussi bien que l'assurance que je fais ici à M. de Pontchat et à vous, que je vous honore toujours, à Cambrai comme à Bordeaux, avec le même respect.

386 C. L. A. DE NOAILLES A FÉNELON.

Ce vendredi 29 de mars 1697.

Je ne vous dis pas de vous livrer absolument à Mgr de Meaux, mais seulement de faire usage de ses remarques (1). Je ferai tant que je pourrai le personnage de médiateur (2); mais il faut que vous m'aidiez pour cela, et que vous en fassiez plus que dans un autre temps, parce que vous n'avez pas présentement affaire seulement à Mgr de Meaux, mais au public, mais à une foule inconcevable de docteurs, de prêtres, de religieux, et de gens de toute espèce et de toute condition (3). Je suspendrai mon jugement tant que je pourrai; mais je ne puis vous promettre de le faire entièrement, non pas à cause du déchaînement, mais parce que j'ai trouvé des choses changées ou ajoutées dans votre livre, que je n'avais point vues dans le manuscrit que vous m'avez communiqué, comme le trouble involontaire (4), et encore parce que les nouvelles réflexions que j'ai faites depuis la publication de votre livre (5) (que certainement je désirais revoir encore) (6), m'y ont fait trouver des endroits trop durs. Mais rien ne m'empêchera de chercher avec empressement les moyens de justifier votre doctrine. Dieu m'est témoin de la douleur que je sens de la voir soupçonnée, et du désir que j'ai de pouvoir détruire cette impression.

387. « A UNE DEMOISELLE ».

[Fin mars 1697].

Permettez-moi de vous demander le nom de l'auteur d'une lettre qui m'est venue de votre part (1). Je ne vous demande que ce que vous pourrez me confier. Cette lettre me paraît écrite par un homme droit, et qui juge sans passion de la doctrine (2); mais il ne sait pas les faits, et ne me fait pas justice là-dessus (3). Le moins que mes amis pourront parler sera le meilleur : il vaut mieux taire les raisons décisives. Le parti d'écouter patiemment des choses fausses et injustes est difficile aux coeurs bons et sensibles; mais il vaut mieux apaiser les esprits que me justifier. Le silence, la patience, l'humilité, calment les esprits, les hom mes superbes en sont adoucis, et les hommes droits dans leurs préventions en sont édifiés. Tâchons d'apaiser les méchants et d'édifier les bons. La paix et l'édification de l'Eglise valent mieux que la justification de l'homme (4).

Dieu aura soin de dissiper les vains ombrages, et de montrer la pureté de mes sentiments avec mes bonnes intentions, s'il daigne vouloir se servir de mon travail pour le troupeau qu'il m'a confié (5). S'il me rejette de son oeuvre, c'est à moi à porter l'opprobre, et à me contenter de rendre compte de ma foi à tout homme qui aura la charité de m'écouter. Priez pour moi, et retenez sans cesse le zèle qui presse votre coeur pour vos amis. Ce n'est qu'à force de simplicité, de patience, de défiance de ses propres pensées, et de fidélité à porter sa croix, qu'on est digne de contribuer à l'oeuvre de Dieu.

387 S. A LA SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN.

2 avril [1697] (1).

Je suis, ma chère soeur, dans une petite solitude, où je n'entends d'autre bruit que celui du vent moins incommode que celui des discours des hommes (2). Je n'ai pas eu assez de santé pour aller à Cambray faire mes fonctions pendant ces fêtes, et je n'ai pas voulu les passer à (3) dans l'épuisement où je me trouve. Dans ma solitude je ne veux parler à Dieu que de docilité pour son Eglise, de défiance de mes pensées, d'amour pour la seule vérité, et de détachement de la bonne opinion du monde qui m'a estimé bien plus injustement qu'il ne me déchire. J'avoue qu'il me paraît que loin d'avoir outré les maximes de tant de saints, je les ai modérées, réduites à une règle rigoureuse, et mises dans la précaution nécessaire contre les illusions. Le livre de M. de Meaux ne rejette l'amour désintéressé que comme une opinion d'école, contre laquelle il suit une autre opinion. Encore même, dit-il que la question bien entendue se réduit à une équivoque (5). Pour l'oraison passive il va beaucoup plus loin que moi, puisque je ne veux mettre la passiveté que dans des actes désintéressés et exempts d'inquiétude, et qu'il la met dans une impuissance miraculeuse de faire des actes discursifs, et autres, qu'il suppose presque perpétuelle dans Me" de Chantal, et dans les intervalles de laquelle il reconnaît une disposition qui ne peut être qu'habituelle (6). A Dieu ne plaise que je rapporte tout ceci pour critiquer un si grand Prélat. Au contraire c'est pour me réjouir de ce que je me trouve si proche de lui, et même un peu moins hors des voies les plus communes. Je vous conjure, ma chère soeur, de ne montrer cette lettre à personne. Le secret et le silence dans la paix sont ce que Dieu demande de moi, et je suis sûr que vous voudrez bien entrer dans

146 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 avril 1697 14 avril 1697 TEXTE 147

cet esprit. Ma santé souffre un peu (7), mais qu'importe ? Dieu fait sa volonté, et ce doit être toute la nôtre. Je me recommande aux prières de la mère Prieure et des soeurs de Charost (8) et de Maulevrier (9). Ne m'oubliez pas devant Dieu. Ne songeons qu'à lui et portons la croix.

388. A DOM F. LAMY.

7 avril [1697].

Je tâcherai, mon Révérend père, de vous aller remercier de vos bonnes remarques sur mon livre, et j'en profiterai, J'en suis touché comme je le dois être, et je ressens aussi très vivement tous les soins que vous prenez avec autant de zèle pour me défendre. Il faut laisser passer l'orage. Si j'ai dit la vérité, Dieu se doit à lui-même d'en prendre soin. Si j'ai dit le mensonge, je ne demande qu'à le voir et à me rétracter (1). Mais tout se réduit à deux points, savoir, 1° à la doctrine des actes de charité pure qui est établie dans toutes les écoles depuis cinq cents ans; 2° à la doctrine de l'état habituel de cette pure charité pour les âmes les plus parfaites, et c'est ce qui est prouvé par la plupart des anciens Pères. Je m'imagine que vous aurez lu le livre de M. de Meaux (2). Il suppose que la question de l'amour désintéressé n'est qu'une question de nom, et il ne donne point d'autre raison de la nécessité de vouloir expressément notre salut, que le bon plaisir de Dieu, qui veut que nous voulions notre salut pour sa gloire. C'est précisément ce que j'ai dit, et que je dirai toujours (3). Pour l'oraison passive, qu'il met dans une espèce d'extase où l'on n'a plus de liberté pour les actes discursifs et autres, il la suppose presque perpétuelle dans Mad. de Chantal. Il s'en faut beaucoup que je ne sois allé aussi loin que lui (4). L'autorité d'un si savant prélat me rassure, et me fait espérer que je ne me serai pas trompé. Ne dites, s'il vous plaît, mon Révérend père, rien de tout ceci à personne. Mon partage est le silence, la patience, et la prière pour demander à Dieu ou qu'il me détrompe, ou qu'il détrompe ceux qui me croient trompé (5). Priez pour moi, aimez-moi toujours, et soyez persuadé de la vénération avec laquelle je suis votre t. h. et t. o. s.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

Samedi, 12 [13] avril [1697].

Je vous envoie, Monsieur, le projet de ma lettre pour le Pape (1), et je vous prie de la montrer, si vous le jugez à propos, à M. l'Evêque de

Chartres; mais il faut exiger de lui un secret que je sais qu'il garde très bien, dès qu'il le promet. Je l'ai été voir ce matin chez vous (2), et je n'ai point voulu demander à vous voir, pour ménager votre santé, dont je suis fort en peine, et pour ne donner point d'ombrage à ceux qui en peuvent prendre. Je vais à Versailles (3), pour montrer au Roi ma lettre pour le Pape (4). Je reviendrai, dès que le Roi aura approuvé qu'elle parte. Quelque extrême besoin que j'aie de votre charité dans cette affaire, je veux vous ménager avec des précautions infinies, et pour votre santé qui m'est très précieuse, et pour votre personne (5) qui est très utile à l'Eglise.

Samedi 12 avril FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

Je vous supplie instamment, Monsieur, que mon projet de lettre ne sorte point de vos mains, et qu'après que vous l'aurez montrée à M. de Chartres, vous la mettiez dans un paquet cacheté qu'un valet de chambre à moi ira chercher demain chez vous.

389 A. M. TRONSON A FÉNELON.

[14 avril 1697].

Je vous suis bien obligé, Monseigneur, de la part que vous me témoignez prendre en ma santé. Elle est toujours en même état, et je souhaite que les remèdes que je vais prendre la rendent assez bonne pour vous être aussi utile que je le désire.

Je vous renvoie votre lettre latine et française, sans avoir montré ni l'une ni l'autre à Mgr de Chartres; car après lui avoir dit que j'avais quelque chose à lui faire voir de votre part, pourvu qu'il voulût vous promettre le secret, il me témoigna qu'il aurait peine, dans ces sortes d'affaires qui deviennent publiques, d'avoir sous le secret des choses particulières, qui se découvrent dans la suite, et se répandent de toutes parts. C'est ce qui m'a empêché de lui dire de quoi il s'agissait, ne voulant pas aller au-delà de ce que vous exigez de moi dans votre lettre. Je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON.

389. A M. TRONSON.

18 avril 1697 TEXTE 149

390. A M. TRONSON.

Mardi, 16 avril [1697].

Je vous renvoie, monsieur, mon projet de lettre latine avec la traduction française. Il importe que M. l'Evêque de Chartres la voie tout au plus tôt. Je n'ai garde de le rendre responsable d'un secret qui est déjà confié à plusieurs personnes, et qui sera peut-être bientôt répandu, comme plusieurs autres. Toutes les fois que le secret se répandra, je croirai que d'autres auront parlé, et jamais ce prélat, que je connais pour très assuré, très discret, et plein d'amitié pour moi. Je vous conjure donc, monsieur, de lui montrer ma lettre malgré lui, et sans perdre un moment. Je la lui aurais montrée moi-même, si je n'avais cru qu'il la lirait plus favorablement en la lisant avec vous (1). Puis-je vous aller voir quelques moments ? Je m'en abstiendrai plutôt que de m'exposer à nuire à une santé qui m'est en vérité précieuse (2). Je prie M. Bourbon de m'en mander l'état.

390 A. M. TRONSON A FÉNELON.

Ce 16 avril [1697].

Monseigneur,

Après avoir fait beaucoup de réflexion sur les soupçons que le public a formés contre vous, sur les suites qu'on en doit craindre, et surtout sur le scandale qui en peut arriver, je ne puis m'empêcher de vous dire que, dans l'état où sont les choses, je ne crois pas que vous puissiez en conscience vous dispenser de condamner les livres de Made Guyon, comme contenant les erreurs que les évêques ont censurées (1). Je prends trop de part à vos véritables intérêts pour ne vous pas proposer le seul moyen qui me paraît capable de remédier à tous les maux que l'on craint. Monseignr l'évêque de Chartres a vu votre lettre. Quoiqu'il approuve fort votre soumission au Pape, et lui et moi aurions souhaité, pour l'amitié que nous avons pour vous, et même cru nécessaire pour le bien de la paix, qu'elle fût accompagnée d'un désaveu ou d'une explication des choses qu'on trouve à redire dans votre livre (2).

Mes incommodités, qui ne diminuent point, ne me permettent que de signer cette lettre, et de vous assurer que je suis avec grand respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. TRONSON. 390 B. LE DUC DE BEAUVILLIER A FÉNELON.

Le 16 avril au soir [1697].

Le Roi m'a dit, Monsieur, qu'il trouvait bon que vous fissiez partir la lettre pour le Pape, dont vous lui avez remis une copie entre les mains. Il m'a ordonné en même temps de vous faire souvenir que vous lui avez promis de ne pas envoyer votre tradition (1) sans sa participation et son consentement. Je vous donne le bonsoir, Monsieur, après m'être acquitté des ordres que j'ai reçus.

LE DUC DE BEAUVILLIER.

Faites part de ceci, mon cher archevêque, à M. de Chevreuse, qui attendait plus tôt de mes nouvelles ; mais il ne m'a pas été possible d'en donner, comme je l'aurais voulu. J'ai dit au Roi que vous pourriez envoyer la lettre par le nonce. Il le veut bien, si cela vous convient.

Je ne vous verrai point demain à Paris. J'ai eu réponse de M. Tronson. M. de Chartres ne sera pas libre (2). Je n'en suis point trop fâché ; il y avait trop d'empressement de ma part au voyage, la Providence l'a rompu (3).

391. Au CARDINAL {SPADA (1)].

[18 avril 1697] (2).

Eminentissime Domine,

Qua insigni benignitate in me usus est Eminentia vestra anno superiori, hanc me iterum orare (3) sinas. Libellus quem de vita ascetica adversus Quietistarum nefandos errores nuper gallice scripsi quorumdam lectorum animos offendit. Verum, eminentissime Domine, mera cequivocatione, ni fallor, libello obstrepunt. Hune quamprimum latine versum, et aliquot notis illustratum (4), ad summum Pontificem mittere decrevi. Et (5) interea epistolam, qua opusculum meque ipsum supremoe ipsius auctoritati permitto ac devoveo, scribendam arbitratus sum. Quam si Beatissimo Patri manu propitia et benefica tradere digneris, singularem pro merito gratiam habiturus sum. Summa cum observantia perpetuum ero, Eminentissime Domine, Eminentiae vestrae humillimus et obsequentissimus servus (6).

Versalliis decimo quarto Kal. Mali.

FR. ARCH. Dux CAMERACENSIS.

150 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 18 avril 1697

392. Au CARDINAL [CASANATE] (1).

[18 avril 1697].

Eminentissime Domine,

Etsi nullum est in me meritum, quo Eminentiœ vestrœ benevolentiam sperare possim, hanc tamen orare non vereor. Ea est apud omnes tua urbanitatis, benigni animi, pietatis eximiœ, et singularis eruditionis existimatio, ut jam quivis et ignotus qui bono animo theologicis quœstionibus operam dedit, ad te facilem aditum non temere sibi polliceatur. Quapropter, Eminentissime Domine, quam ad summum Ponti, ficem, de libello a me nuper in lucem edito, scripsi, epistolœ exemplar ad vestram Eminentiam mittere mihi per te liceat. Is libellus teterrimos Quietistarum errores vehementissime confutat. Verum subest mera equivocatio, qua malevoli verborum pugnam ineunt. Opusculum latine versum, cum brevi additione (2), nubeculam discutiet. Simul atque versio absoluta fuerit, ad summum Pontificem, atque una ad vestram Eminentiam mittere certum est. Huic opusculo manuscripto, Eminentissime Domine, adtexam sententias ex Patribus et ex recentioribus sanctis depromptas, quibus, ut mihi visum, sed ut longe radius novera Eminentia vestra, amoris puri, seu amicitia status habitualis in paucissimis perfectis demonstrari potest, illœso spei proprio objecto formali. Hujus quœstionis judicium penes summum Pontificem, penes vestram Eminentiam doctrines de perfectione ascetica vigilantissime consulere. Felix ego, si summa qua, teste fama, tuarum virtutum observantia affectus sum, innatam pectori tuo benignitatem commoveat. Perpetuum ero, Eminentissime Domine, Eminentiœ vestrœ humillimus et obsequentissimus servus. Versalliis decimo quarto Kal. Maii.

Fit. ARCH. Dux CAMERACENSIS.

393. Au CARDINAL [DENHOFF] (1).

Versailles, 18 avril [1697].

Quoique je n'aie point l'honneur d'être connu de votre Eminence, je prends la liberté de m'adresser à elle avec une pleine confiance. Elle m'est inspirée par sa grande piété connue de tout le monde, et par son zèle pour l'Eglise de France, qu'elle a tant édifiée pendant son long séjour à Paris.

J'ai fait, Monseigneur, un livre intitulé Explication des Maximes des Saints sur la vie intérieure, pour condamner le quiétisme. En effet j'en ai condamné très rigoureusement toutes les erreurs, ne m'écartant en rien

18 avril 1697 TEXTE 151

des décrets faits contre les soixante huit propositions impies de Molinos, ni des trente quatre articles que j'ai dressés et arrêtés avec Mgrs L'Arch. de Paris et l'Ev. de Meaux. Quelques personnes ont voulu faire naître des équivoques sur quelques endroits de mon ouvrage, mais quoique la subtilité de la matière fasse qu'il est très difficile d'ôter tout prétexte d'équivoque aux lecteurs qui en veulent trouver, il est néanmoins constant, Monseigneur, et votre Eminence en jugera mieux que moi, que mon livre explique sans équivoque en vingt endroits ce qu'on voudrait obscurcir en quelques endroits détachés. Une version latine que je prépare fort exactement avec quelques additions fera évanouir ces difficultés de mots qui n'ont aucun fondement dans les choses. Dès qu'elle sera achevée, je l'enverrai au pape comme au premier juge de la doctrine catholique et un même temps, Monseigneur, je prendrai la liberté de vous l'envoyer aussi avec un recueil de passages pour prouver ce que j'ai avancé dans mon livre. En attendant je rends compte à sa Sainteté de la doctrine de mon livre et des motifs qui me l'ont fait publier, par une lettre dont je vous envoie une copie. Je supplie très humblement votre Eminence de souffrir cette importunité : son amour pour la vérité, son zèle pour les maximes de la perfection chrétienne et l'expérience qu'elle en a par sa propre vertu me font espérer cette grâce. J'ose dire que je la mérite par le respect singulier avec lequel je serai toute ma vie, etc.

394. Au PAPE INNOCENT XII.

[18 avril 1697].

Beatissime Pater,

Quem de Sanctorum Sententiis et vita ascetica librum nupperime scripsi, quamprimum ad Beatitudinem Vestram summa cum anima demissione et reverentia (1) mittere decreveram. Hoc sane debetur obsequium (2) supremœ qua omnibus Ecclesiis prœes auctoritati. Is significandus (3) gratus animus pro illa qua me cumulasti munificentia. Verum, ne quid in re tam gravi, et qua adeo mentes exagitat, omittam ; neve cliqua diversissimo linguarum ingenio Eequivocatio subrepat, totum contextum summa cum diligentia latine vertendum duxi. Huic operi totus incumbo, nec mora brevi ad pedes Beatitudinis Vestrte opusculum manuscriptum deferendum mittam. O utinam, beatissime Pater, utinam ego ipse munusculum humillimo ac devotissimo pectore offerens, apostonca benedictione donandus (4) accederem ! Sed heu ! molestissima dicecesis Cameracensis, hisce luctuosis belli temporibus, negotia, et a rege mihi credita puerorum regiorum institutio, tantum solatium me sperare vetant.

152 coitnEsPoNDANcE DE leàNELON 18 avril 1697

18 avril 1697 TEXTE 153

Quoi! autem ad scribendum de vita ascetica (5) animum impulit, boy fuit in primis, Sanctissime Pater, quod Sanctorum sententias a maltent Sede eomprobatas, ab aliis in flagitiosissimos errores sensim detorqueri, n1 nliis seilicet imperitis ludibrio verti jam dudum senserim. Quieti›dartitil dogma nefandum, perfectionis speciem prie se ferens, in varias Galliarum partes, necnon et in Belgium nostrum, uti cancer elain serpebat. Varia scripts alia minus emendata, alia errori proxima passim lectitabant homines prurientes auribus. Ab aliquot sEeculis multi mystici seriptores mysterium fidei in conscientia pura habentes (6), a ffeet v te pie ta t is ex cessu , verborum incurie, theologicorum dogmatum ysaîiclî inseitiu, errori adhue latenti imprudentes faverant. Hinc acerrimus elarissimoruni episcoportun zelus excanduit. Hinc triginta et quatuor Artieuli, in quibus edendis egregii prFcsules me sibi adjungi non dedigunti sunt. Hinc etiam illorum censuras in libellos (7) quorum loca qua.dam in sensu obvio et naturali merito damnantur.

At verte ita est hominum ingenium, Sanctissime Pater, ut dum vitium niterum refugiunt, in alterum oppositum incurrant. Preeter expectationein nostram quidam hanta occasionem arripuerunt amorem purum et coutemplativum quasi dem mentis ineptias deridendi.

Medium iter aperiendum, a falso verum, a novo antiquum, a perieuloso tutunt, secernendum esse ratus, id pro modulo tentavi. Quod tanin' puestiterim neene, tutun est, Sanctissime Pater, judicare; meum vero in te Petrum, cujus fides nunquam deficiet, viventem et loquentem audire ac revereri.

Hoc in opusculo brevitati maxime studui, suadentibus peritissimis v' iris, qui et illusioni grassanti, et derisioni profanorum hominum remeilium przesens et facile adhiberi voluerunt. Ergo consulendum fuit, Sanetissime Pater, candidis animabus quœ simplices in bono, nec adversus malum salis cautœ, teterrimum monstrum floribus subrepens nondunt senserant. Consulendum et criticorum fastidio, qui traditiones ascetiens, et aureas Sanctorum sententias ab hac virulenta perditissimorum hominum hypocrisi secernere nolunt. Unde libellum, uti vocabularium inysticiu theologite, piis animabus, ne fines a patribus positos excederent, dandum esse arbitrati sunt.

ç)uapropter, Sanctissime Pater, quam brevissimas potui definitiones verborum, quorum usus apud Sanctos invaluit, presso stylo conclusi, ac veluti censurEe pondere impudentissimam hieresim proterere conatus sum. Nec enim, ut mihi visum est, Episcopum decuisset tot nefarios errores in lucent prodere, niai continuo accederet indignatio pudica, et zelus domus Dei. Absit tamen, Sanctissime Pater, ut tenuitatis mess oblitus id arroganter fecerirn. Verum supremœ sedis auctoritas quod mihi decrat abunde supplevit. Feras de ascetica disciplina et de amore contemplativo sententias summi Pontifices in perpendendis (8) singulis scriptis auctorum qui Sanctorum catalogo adscripti sunt, sexcenties compmbaverunt. Igitur huic immotEe regulEe adhEeren.s, inoffenso pede veros articulos condi posse speravi. Alla ex parte falsos quasi manuductus damnavi. Per omnia enim inhEesi decretis solemnibus, ubi sexaginta et octo Propositiones Michaelis de Molinos a Sancta Sede damnatEe sunt. Tanto oraculo fretus, vocem attollere non dubitavi.

Primo, actum permanentem et nunquam iterandum, ut inertise et socordiœ interioris lethale venenum, confutavi.

Secundo, distinctionem (9) et exercitium necessarium singularum virtutum statui.

Tertio, contemplationem jugem, ac omnino perennem, ut repugnantem statui viatorum, quippe quœ peccata venialia, varia virtutum officia, mentis denique involuntarias evagationes excluderet, absolute negavi.

Quarto, orationem passivam, quœ liberi arbitrii cooperationem realem in actibus meritoriis eliciendis excludat, rejeci.

Quinto, nullam aliam quietem, cum in oratione, tum in cœteris vitae interioris exercitiis admisi, prœter hanc Spiritus Sancti pacem, qua animas puriores actus internos ita uniformes aliquando eliciunt, ut hi actus jam non actus distincti, sed mers quies, et permanens cum Deo unitas indoctis videantur.

Sexto, ne amoris puri doctrina, tot Patribus Ecclesiœ, totque Sanctis comprobata, Quietistarum erroribus patrocinari videretur, in eo maxime operam impendi, ut quivis perfectus quovis amore gratuito incensus, spem, qua salvi facti sumus, suo pectore foveat, secundum quod ait Apostolus : Nunc autem manent fides, spes, charitas, tria haec; major autem horum est charitas. Ergo semper speranda, cupienda, petenda nostra salus, etiam quatenus nostra, quando quidem eam vult Deus et ad sui honorem vult ut eam ipsi velimus. Ita spes proprio in officio perseverat, non tantum habitu infuso, sed etiam actibus propriis, qui a charitate imperati et nobilitati, ut ait Schola, ad ipsius charitatis excelsiorem (10) finem, nempe puram Dei gloriam, simplicissime referuntur.

Septimo, asserui hune statum pures charitatis reperiri in paucissimis perfectis, et esse tantummodo habitualem. Qui habitualem dicit, absit ut dicat inamissibilem aut expertem cujuscumque variationis. Si quotidianis peccatis non vacat status Ille, quanto magis admittit actus interdum elicitos, qui quidem boni ac raeritorii sunt, etiamsi paulo minus puri et gratuiti Sufficit ergo ut plerumque in eo statu actus virtutum charitate imperante et informante exerceantur. Hactenus omnia, triginta et quatuor Articulis Episcoporum consona (14

Opusculo a me in lucem edito adjungam, Sanctissime Pater, antiquorum Patrum, ac recentiorum Sanctorum de amore puro et contemplativo sententiarum manuscriptam collectionem. Ita quod priori opusculo simplici expositione declaravi, posteriori opuscule omnium sœculorum testimonia (12) ratum facient. Utrumque opus, Beatissime Pater, Sanctœ Romanes Eeclesiœ, coeterarum (13) matris et magistrœ, judicio submitto totis prEecordiis, mea meque ipsum, uti Mimai observantissimum (14) Beatitudini Vestroe devoveo. Quod si libellus gallice scriptus ad Beati-

154 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 18 avril 1697 2 mai 1967 TEXTE 155

tudinem Vestram jam pervenerit (15), hoc unum impensissime oro, Sanctissime Pater, ne quid statuas, ante perlectam quam brevi (16) missurus sum latinam versionem. Quid superest, nisi ut diuturnam incolumitatem exoptem ei qui incorrupto animo Christi regnum procurat, et cum tante, catholici orbis applausu claris propinquis ait, Ignoro vos ? His quotidianis votis, Ecclesioe decus ac (17) solatium, discipLinoe instaurationem, propagationem fidei, errorum et schismatum extirpationem, amplam denique summo Patrifamilias messem exopto. Aeternum ero, Sanctissime Pater, Beatitudinis VestrEe humillimus, obsequentissimus ac devotissimus f' 'us et servus (18).

Versaliis, Dec. quarta Kal. Maii.

FRANCISCUS ARCHIEPISCOPUS Dux CAMERACENSIS.

395. A M. TRONSON.

A Versailles, samedi 27 avril [1697].

Vous connaissez, monsieur, toute la vertu et toute la bonté de coeur du père de Valois ; mais vous ne sauriez vous imaginer à quel point il est utile à nos princes, et combien Dieu bénit son travail. Je vois des choses qui me font croire qu'on veut l'ôter de son emploi, à cause de l'affection qu'il m'a témoignée. Je compte pour rien la douleur que j'en dois ressentir (1) ; je ne compte pas même pour quelque chose l'injustice de cette accusation, ni la flétrissure qu'elle donne si indignement à ce saint religieux. Ce que je regarde sans rapport ni à lui ni à moi, c'est le bien qu'il fait, et le succès qui est présent, au lieu qu'un autre, si bon qu'il puisse être, ne peut s'assurer de réussir de même. M. l'évêque de Chartres peut seul donner de telles impressions, et les effacer. S'il doute des sentiments du père de Valois, et de son horreur sincère pour le quiétisme, il peut aisément s'en éclaircir à fond (2). Vous ne pouvez, monsieur, faire une oeuvre plus importante, que d'inspirer à M. de Chartres de parler ou d'écrire comme il faut. Je vous conjure d'agir aussi efficacement pour ce cher père que pour moi. Je prie Dieu qu'il vous conserve, et je ne vous dis rien, monsieur, de la vénération ni de la reconnaissance avec laquelle je suis tout à vous sans réserve.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

395 A. GODET-DESMARAIS A FÉNELON.

[Fin d'avril 1697].

Je suis sûr, et j'en répondrais, que votre intention n'a pas été de faire un partage dans la doctrine de l'Eglise ; il est cependant certain

que votre livre y en fait. Ne l'excusez donc pas, car il est insoutenable (1). Il dit en termes formels, et cent fois, le contraire de ce que je viens de copier de votre dernier écrit (2), et c'est ce qui soulève le public ; c'est ce que j'y vois, et que mes confrères et les plus éclairés docteurs y voient aussi. Dites que vous êtes fâché de l'avoir écrit, que vous convenez de vous y être mal expliqué, que vous voudriez qu'on n'y pût lire autre chose que ce que vous venez de m'écrire (3) : mais ne prétendez plus justifier un livre qui, depuis le commencement jusqu'à la fin, exclut tout motif d'espérance du troisième état des justes, sans parler des autres erreurs qu'on y voit ; et n'offrez point d'y faire voir ce dernier système, sans rien changer pour le fond : car l'on croirait que vous voulez encore le défendre, ce livre qui fait tant de bruit, qui paraît si mauvais aux personnes éclairées et bien intentionnées ; et il est bien mieux que tout simplement et humblement vous l'expliquiez, corrigiez, supprimiez dans les endroits qui méritent ce traitement...

[A quoi j'ajoutais à la fin :].

En vérité (4), mon très cher prélat, il est plus clair que le jour que votre livre est entièrement opposé et à l'explication que vous venez de me donner, et à toute la doctrine de l'Eglise. Que ne ferais-je pas, et que ne donnerais-je pas de bon coeur, pour sauver d'un tel naufrage le plus ancien et le meilleur de mes amis, dont la réputation est si chère à l'Eglise, et dont le nom fera par son livre la joie et le triomphe des Quiétistes, si vous ne le corrigez nettement (5) !

396. A M. TRONSON (?).

2 mai 1697.

J'ai lu avec un sensible plaisir les objections de M. l'évêque de Chartres (1) ; elles sont naturelles, fortes, poussées aussi loin qu'elles peuvent l'être, soigneusement ramassées de tous les endroits de mon livre qui peuvent les fortifier, démêlées avec précision, et fortement écrites. Je doute fort qu'on puisse mieux embrasser mon système pour le renverser. Mais ces objections si fortes se tournent en consolation pour moi ; elles me montrent clairement que le capital des objections se réduit à une équivoque que je lèverai, s'il plaît à Dieu, d'une manière évidente pour tout lecteur équitable. Doit-on vouloir qu'un évêque rétracte ni abandonne un livre, où il peut montrer avec évidence qu'il n'a pu vouloir rien dire que de très catholique, de l'aveu même de ceux qui trouvent les termes de son livre excessifs et dangereux ? De ma part, je ne crois devoir consentir à rien qui ressemble à une rétractation. Mes bons amis, parmi lesquels je mettrai toujours M. de Chartres au premier rang, doivent au moins suspendre leur jugement, et attendre pour voir si je lèverai naturellement l'équivoque,

156 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 mai 1697 12 mai 1697 TEXTE 157

et si je puis montrer que mon livre, pris dans toute l'étendue de ses correctifs, ne doit signifier que le système approuvé par M. de Chartres (2). J'écrirai volontiers une lettre qui montrera clairement, et sans forcer les termes, quel a été mon véritable sens.

Si l'explication simple et naturelle du texte de mon livre, selon mes véritables sentiments contenus dans ma lettre à M. de Chartres, se trouvait impossible, ce serait alors que je devrais dire que j'ai mal parlé ; et je me confie (3) que Dieu m'en donnerait la force. Jusque-là mes véritables et meilleurs amis, tels que M. de Chartres, loin de me proposer d'abandonner mon livre, doivent m'en empêcher, et désirer que je l'explique nettement, s'il se peut. J'écrirai donc avec joie la lettre, et au plus tôt, non pour condamner le livre, mais pour montrer qu'il doit nécessairement être pris dans mon sens véritable, qui est

hors d'atteinte. La lettre ne doit, ce me semble, regarder que le point de l'espérance pour donner une clé générale et facile des endroits

où l'équivoque a choqué les lecteurs scolastiques. J'y dois également éviter deux choses : l'une, de ne point passer au-delà du système de ma lettre, que M. de Chartres approuve ; l'autre, d'y faire cadrer juste, sans mauvaise subtilité, le texte de mon livre. C'est ce que je ferai examiner par vingt célèbres théologiens séculiers et réguliers (4).

396 A. GODET-DESMARAIS A FÉNELON.

A Saint-Cyr, ce 2 de mai [1697] (1).

Les efforts que j'ai faits, mon très cher prélat, pour obtenir de vous ce que j'avais l'honneur de vous dire hier, n'ont point été un effet de mon envie de vaincre. Ce qui me porte à vous faire violence par mes répétitions et par mes importunités, c'est le zèle que j'ai de vous voir au plus tôt hors de tout soupçon, et l'intérêt de la religion, qui souffre et souffrira d'un livre qui l'attaque dans ses plus solides maximes. Le crédit qu'il donne contre votre intention au quiétisme de nos jours, m'effraie et m'afflige plus que je ne puis vous dire. Ce livre portera plus loin que vos expressions et que vos exceptions formelles. Les Quiétistes sauront bien en tirer d'étranges conséquences, et celles mêmes que votre piété a rejetées avec horreur (2). Si vous soutenez ce livre par des explications, on le tiendra bon, utile, sain dans la doctrine ; on le réimprimera ; on accusera de peu d'intelligence ou de mauvaise intention tous ceux qui le condamneront ; ainsi il aura cours (3) ; les ennemis de la vérité en triompheront ; ils feront par lui des dommages infinis. Si vous avez écrit des choses insoutenables, pourquoi les vouloir défendre par des explications ? Et si vous n'en voulez dire que de contraires, qui en soient la condamnation véritable, pourquoi voulez-vous les donner comme des explications ? Au nom de Dieu, croyez-en vos bons amis, et n'attendez pas le jugement de Rome, qui ne peut vous être favorable. Je suis cependant ravi que vous vouliez vous y soumettre sans réplique. Je prie notre Seigneur, mon très cher prélat, que vous fassiez ce que son Saint-Esprit vous inspirera, et que vous compreniez bien la différence qu'il y a entre revenir de soi-même, simplement, humblement, courageusement, ou être censuré à Rome dans un ouvrage qui ne peut pas être approuvé. Pardonnez à ma tendresse ; elle est toujours avec mon respect ordinaire et sans intérêt.

-I- PAUL, Ev. DE CHARTRES.

397. A Louis XIV.

12(?) mai 1697.

Sire,

M. de Beauvilliers m'a parlé de la part de Votre Majesté sur mon livre (1). Je prends la liberté de lui confirmer ce que j'ai déjà eu l'honneur de lui dire ; c'est que je veux de tout mon coeur recommencer l'examen de mon livre avec M. l'archevêque de Paris, M. Tronson et M. Pirot, qui l'avaient d'abord examiné (2).

C'est avec plaisir, Sire, que je profiterai de leurs lumières pour changer ou pour expliquer les choses que je reconnaîtrai avec eux avoir besoin de changement ou d'explication. Je crois, Sire, en voir déjà assez, pour pouvoir dire à Votre Majesté qu'on ne me fera que des difficultés faciles à lever. Pour le faire, je n'aurais qu'à ajouter simplement à mon livre diverses choses que j'avais déjà mises dans un ouvrage plus ample, et que j'ai retranchées dans l'imprimé pour abréger (3). L'expérience me persuade qu'elles sont nécessaires pour contenter beaucoup de lecteurs, auxquels tout est nouveau en ces matières. Quoique le Pape soit mon seul juge, et que M. l'archevêque de Paris ne puisse agir avec moi que par persuasion (4), je crois voir de plus en plus, Sire, et avec une espèce de certitude, que nous n'aurons aucun embarras sur la doctrine, et que nous serons, au bout de quelques conférences, pleinement d'accord, même sur les termes. Si j'ai écrit au Pape, Votre Majesté sait que je ne l'ai fait que par son ordre, et même bien tard, quoique j'eusse dû le faire dès le commencement ; car un évêque ne peut voir sa foi suspecte, sans en rendre compte au plus tôt au Saint-Siège. J'avais même un intérêt pressant de ne pas me laisser prévenir par des gens qui ont de grandes liaisons à Rome (5).

Cette affaire n'aurait pas tant duré, Sire, si chacun avait cherché, comme moi, à la finir. Il y a trois mois et demi qu'on me fait atten-

158 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 12 mai 1697 14 mai 1697 TEXTE 159

dre les remarques de M. de Meaux (6) ; il m'avait fait promettre qu'il ne les montrerait qu'à moi, et tout au plus à MM. de Paris et de Chartres. Cependant il les a communiquées à diverses autres personnes ; pour moi, je n'ai pu jusqu'ici les obtenir. Voilà ce qui fait, Sire, que l'examen que je dois laisser faire à M. l'archevêque de Paris, M. Tronson et M. Pirot, n'est pas encore commencé. Il m'est revenu, par plusieurs bons endroits, diverses choses qui me persuadent que ces remarques ne contiennent aucune difficulté qui doive nous arrêter. Tout roule sur de pures équivoques (7), qu'il sera très facile et très naturel de lever par des explications tirées de mon livre même. De ma part, je n'y perdrai pas un moment. Je suis bien honteux et bien affligé, Sire, d'un si long retardement qui fait durer l'éclat. C'est un accablement, de voir qu'il importune un maître des bontés et des bienfaits duquel je suis comblé. Mais en vérité, Sire, j'ose dire que je suis à plaindre, et non pas à blâmer dans toutes les circonstances de ce mécompte, auquel je n'ai aucune part, et que j'espère de finir très promptement. Rien ne surpassera jamais le très profond respect, la soumission et le zèle avec lequel je serai toute ma vie (8)...

398. Au MARQUIS DE BLAINVILLE (?) (1).

Paris, 13 mai [1697 n (2).

Je crois, Monsieur, que le livre que vous avez envie de lire n'est point condamné. De plus vous avez une permission générale de M. l'Arch. de Paris qui est votre pasteur (3). Si malgré toutes ces raisons il vous reste quelque peine, vous pouvez avoir recours à M. l'Ev. d'Ypres (4) puisque vous êtes dans sa ville. Pour la conformité à la volonté de Dieu que vous goûtez tant, vous trouverez divers chapitres de l'Imitation qui sont merveilleux et que vous pénétrerez bien plus profondément, que quand vous les lisiez autrefois. S. Fr[ançois] de Sales vous nourrira aussi de cette manne. Toute la vertu consiste essentiellement dans la bonne volonté. C'est ce que J.C. nous fait entendre en disant : le Royaume de D[ieu] est au dedans de vous (5). Il n'est point question de savoir beaucoup, d'avoir de grands talents, ni même de faire de grandes actions. Il ne faut qu'avoir un coeur et vouloir le bien. Les oeuvres extérieures sont les fruits et les suites inséparables auxquelles on reconnaît la vraie piété ; mais la vraie piété qui est la source de ces oeuvres est toute au fond du coeur. Il y a certaines vertus qui sont pour certaines conditions et non pour d'autres. Les unes sont convenables en un temps, et les autres dans un autre. Mais la bonne volonté est de tous les temps et de tous les lieux. Vouloir tout ce que D[ieti] veut, le vouloir toujours, pour tout et sans réserve, voilà ce Royaume de D[iett] qui est tout intérieur. C'est par là que son règne arrive, puisque sa volonté s'accomplit sur la terre comme dans le ciel (6), et que nous ne voulons plus que ce que sa volonté souveraine imprime dans la nôtre. Heureux les pauvres d'esprit (7), heureux ceux qui se dépouillent de tout, et même de leur propre volonté pour n'être plus à eux-mêmes. 0 qu'on est pauvre en esprit et dans le fond de son intérieur, quand on n'est plus à soi-même, et qu'on s'est dépouillé jusqu'à perdre tout droit sur soi. Mais comment est-ce que notre volonté devient bonne ? en se conformant sans réserve à celle de D[ieu]. On veut tout ce qu'il veut, on ne veut...

398 A. LE CARDINAL CASANATE A FÉNELON.

[14 niai 1697].

Illustrissime ac Reverendissime Domine,

Etsi mihi, illustrissime Proesul, satis ex nominis tui fauta, qua', in diem eruditione et virtute tua magis magisque elucescit, plu pritlein notus acceptusque eras, non possum tamen non plurinias Ituntanitati tuœ gratias agere, quod proesenti litterartun officio ad majorent non dicam tui ipsius notitiam, sed ad arctiorcin nostrorum animorum conjunctionem me invitare voluisti. Etenim quanti te semper fecerim, oblata est mihi nunquam occasio demonstrandi : ilium vero quatn modo exhibes circa libellum tuum de vita ascetica, talem cupio futuran-t, ut me defensore non egeat; cum ex ingenio tuo, doctrina ac pietate, nil nisi rectum, et sanctissimis Patrum sententiis maxime consentaneum expectari possit. CEeterum exemplar epistolte quam ad summum Ponti ficem hac de re misisti, legi libentissime; neque minori aniini voluptate lecturus sum opusculum a te mittendum, latino sermone donatum, auctumque notis, sanctorumque Patrum testimoniis, quod auctoris sui probe causam defensurum spero. Vale interea, doctissime Prtesul, meque tibi addictissimum esse pro certo habeas (1).

Romae, pridie Idus Maii 1697. Dominationi Tuae Illustrissimae Deditissimus.

H. CARD. CASANATA.

398 B. LE CARDINAL DENHOFF A FÉNELON.

[14 mai 1697].

J'ai reçu, monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, du 18e du mois passé de Versailles, avec estime, que j'ai toujours eue bien grande pour son auteur (1). La lettre adressée à Sa

160 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 14 mai 1697 21 mai 1697 TEXTE 161

9

Sainteté dont vous m'avez envoyé une copie, et tout le reste que vous me faites espérer dans la suite, me servira de lumière pour pouvoir discourir sur votre livre correctement, et pour le pouvoir défendre dans les endroits où on lui voudra faire tort. Jusques ici je n'en puis rien dire, ne l'ayant pas pu lire, ce que néanmoins je me promets pouvoir faire bientôt, encore qu'il soit nécessaire d'attendre le tout sur cette matière, pour en porter un jugement solide. Partout, monsieur, où j'aurai occasion de vous rendre service en cette cour, je m'y emploierai de tout mon coeur, vous suppliant de me donner toujours part dans votre amitié, étant, monsieur, en vérité et avec respect, votre très affectionné serviteur.

De Rome, ce 14 mai 1697.

LE CARDINAL DENHOFF.

399. A I:ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Paris. 15 mai [1697].

Je croyais, mon cher Abbé, partir dans peu de jours pour vous aller revoir; mais les difficultés obstinées qu'on me fait ici me retiennent, et je ne pourrai point passer les fêtes à Cambrai (1). Je compte que M. Deschamps reviendra avec le carrosse. Il me vient même une pensée que je ne fais que vous proposer. Pourriez-vous venir dans ce même carrosse pour une quinzaine de jours seulement ? Si je puis partir au bout des quinze jours. nous nous en retournerons ensemble pour le concours; sinon vous vous en retournerez seul. Vous m'aurez toujours aidé pendant ce temps-là à démêler les sophismes qu'on me fait. Mais je n'ai garde de le vouloir, si peu que vous jugiez que votre présence soit nécessaire au diocèse. Pesez cela devant Dieu, et ne faites rien pour mon plaisir, au préjudice de nos devoirs. Mandez-moi vos vues présentes pour les deux canonicats vacants (2). Vous savez, mon cher Abbé, avec quelle tendresse et quelle confiance je suis tout à vous à jamais.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

399 A. LE CARDINAL COLLOREDO (1) A FÉNELON.

21 mai 1697.

Illustrissime ac ReverendissiTne Domine,

In litteris, quas ad me misit Dignatio tua illustrissima, la tificasti animai meam. Lœtificet te ipse, qui in causa est, Deus; nam cum ab aliquot

mensibus de edito a te libro percrebuicset fama, quod dogmata quedam adhuc mihi incomperta contineret, que non ita passim ab omnibus probabantur, videras modo cordis tui religiosi ergs danctam sedem cujus es consors et filins, sensum subditum, animum christianum, et consilium catholicum, quo te et tua firmissimEe fundatissimteque auctoritati, pueditœ culmine et principatu et primate cathedrEe, ut cum Augustine dicam, obsequentissime devovisti, repletus sum consolatione, superabundo gaudio, quod pia humilitate et veraci de humanitate nostra cogitations imbutus, iliaque modestie parte ornatus, quam Apostolus in episcopo opta-bat. non doctor solum, sed et docibilis esse concupiscas. Quam sublimibus infnlis tuis laudabilem partem, quo melius possis exeolere, non gravabor ea qua decet confidentia, Dominationi tue illustrissime suggerere, quod rumor aliquis asperserit, non catis a te moralitatem actuum humanortun, et in finibus et in officiis fuisse distinctam, purumque, vel saltem subtilissimum aliquem charitatis amorem sub cujusdam perfectionis nomine insinuatum, qui nec est patrice totus futurus in laudibus, nec vile Lotus gemens in desideriis, vel desideriorum interpretibus assiduis Ecclesite precibus; cum tune dicatur rectum esse cor, cum Deus propter Deum queritur : quœritur vero in via, sicut beatis oculis tenetur in patria. Amor autem Ille punis, a Dominatione tua illustrissima, ut ferunt, presuppositus, ac contemplationi alicui, que visionem quamdam usurpat, addictus, satietatem justitise potius quam ipsius esuriem preferens, non est patrie, ubi manifestissima omnino veritas; non vie, ubi nunquam desidiosa, debet esse sollicita et quEerens charitas, licet aliquando otiosa, ne forte inter cos computemur, de quibus sanctus Augustinus aiebat, qui nullo robore prediti, ut aliquam concilient multitudinem, nomine compertte veritatis, qua promissa naturaliter anima gaudet humana, nec vires suas valetudinemque considerans, sanorum estas appetendo, que male conunittuntur nisi valentibus, irruit in veneno fallacium. Eo mirabilior «set sententia similis, quo omnibus et singulis nobis est comprobata nostrae mentis imbecillitas, qua ipsius scie ad rationes quoque intelligibiles pervenire, paucorum est; sed cum pervenitur, quantum fieri potest, non in eus manet ipse perventor, sed veluti scie reverberata repellitur, et fit rei transitoriœ transitoria cogitatio; quae tamen cogitatio per disciplinas, quibus eruditur animes, memorim commendatur, ut sit quo redire possit, que cogitur inde exire, ipso teste sancto Augustino, lib. xiii de Trinitate; et mirabilior iterum perfectio charitatis adinveniretur, quam nec sancti Patres agnovissent, et que spei vitam vel sol.atium everteret.

Hec suggerere me docuit reverentia et amor, quo Illustrissimam Dominationem tuam prosequi teneor, ut animi mei sincerissimam voluntatem admittens, in nova bac editione latins, quam moliris, judiciaria quadam severitate tu ipse recenseas, si que forte irrepserint, qua* aliorum censure sint obnoxia, quo prœclaras aui.sni tui, ac munerum tuorum dotes, preclarissimo hoc veritatis amore corones; hoc enim metropoliticum exigit jus, ut testimonium perhibeas veritati. Tum demum indul-

1.62 connEspoNuANcE 1)E Fe.NE1.0N 21 mai 1697 2 n 4 juin 1697 TEXTE 163

gentitr eril parvere 11111ll, qui tua 1)C11ignItute coacus, insipiens filous su ru.

ltomae, 21 maii 1697,

11111strissinr ace Iteverendissimve Dominationis Vestree Servus ex corde,

L. CARD. COLLOREDUS.

400. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Versailles, samedi 1 juin [1697].

Je vous envoie, mon cher Abbé, divers cahiers dont vous pourrez faire usage vers nos amis. Il y a d'un côté la grande tradition (1), dont je vous envoie deux copies que vous pourrez communiquer au Père de Valois, pour lui ou pour ses bons amis, et à M. Le Merre. Je crois que M. Tronson n'aurait pas assez de santé et de loisir, pour faire une si grande lecture. Pour la petite tradition, intitulée Autorités sur lesquelles, etc., il est, si je ne me trompe, capital que M. Tronson, le P. de Valois et M. Le Merre (2) la voient. Vous pourriez même la faire voir à M. l'Evêque de Blois (3), que je vous supplie de voir au plus tôt.

Pour M. Le Merre, il est bon qu'il garde une copie de la grande et une copie de la petite tradition, qu'il pourra employer avec sa discrétion ordinaire sans la faire éclater (4). Retirez, je vous prie, aujourd'hui de lui mes deux écrits que je lui laissai hier (5), afin que Blondel (6) me les rapporte ce soir, et que je puisse dès demain matin travailler dessus.

A l'égard du P. de Valois, il est capital qu'il prenne bien ses mesures pour éviter l'éclat sur l'examen que feront les Docteurs. Il est très difficile de tenir secret ce qui se fait par tant de gens. Si cela se répand, M. de Meaux ira ébranler M. de Paris, et faire les derniers efforts pour nous traverser. M. de Chartres même ne gardera point de mesures. Le secret est donc bien important; la chose en elle-même est excellente.

Pour M. Tronson, tâchez de savoir ce qu'il aura fait avec M. de Chartres, et donnez-lui un peu de courage pour mettre ce prélat en scrupule.

Je prie M. Deschamps (7) d'avoir bien soin de vous, et de faire hâter les habits de mes gens.

Mille fois tendrement à vous, mon cher Abbé. Dès que vous m'aurez renvoyé ce (lue j'ai laissé à M. Le Merre, je vous le renverrai bien vite; car nous n'avons pas un moment à perdre (8).

Faites entendre à M. Tronson quelle est la doctrine sur la charité, de ceux qui ne veulent aucun mélange de motif dans les imparfaits, et qui détruisent le pur amour, en le mettant dans tous les états. Ce serait détruire la noblesse, que de faire tous les hommes nobles. Leur pur amour n'est, dans le fond, que le mercenaire des anciens Pères.

1 juin (9).

Je viens d'apercevoir que la preuve tirée du concile et de son Catéchisme (10) n'est pas dans une des deux copies que je vous envoie : mais il n'y a qu'à faire copier ce cahier-là, afin que chaque portefeuille ait sa tradition complète sur cet article comme sur les autres. En attendant, vous pouvez communiquer tout le reste aux personnes dont il est question. En raisonnant patiemment avec M. de Blois, vous pourrez lui lever les difficultés qui sont grandes dans son esprit, si je ne me trompe. Pour M. de Chartres, il est bien étonnant qu'il soit content de ma doctrine, et qu'il ne veuille pas que je l'explique en montrant que mon livre y est conforme. A-t-on jamais fait une telle injustice à un Evêque ? Pour les censures je ne puis y adhérer sans me déshonorer. J'en ai dit le mieux que j'en pouvais dire, en parlant à mon supérieur, qui est le Pape (11) : le reste serait affecté, bas, indécent, déshonorant pour moi; je me reconnaîtrais suspect, et par là je mériterais de l'être. A-t-on jamais osé proposer une telle chose à un Evêque, pour une souscription aux censures de trois de ses confrères qui n'ont point souscrit les uns aux autres ? Cela n'a rien de commun avec mon livre, et c'est de mon livre seul dont il est question. Quand on voudra faire le dernier scandale sur cette adhésion aux censures, c'est montrer la dernière tyrannie de deux Evêques sur un seul. Pour moi, je ne veux jamais ébranler ni directement ni indirectement les censures. Je ne souffrirais pas même que d'autres les ébranlassent dans la suite, tant je suis exempt d'entêtement sur Made Guion et sur ses ouvrages ! mais je ne puis adhérer simplement aux censures. Montrez ceci à M. Tronson.

401. Au MÊME.

[Versailles, 2 à 4 juin 1697 ?] (1).

Je crois, mon cher Abbé, qu'il sera bon que vous voyiez M. de Chartres de la manière dont on vous l'a conseillé (2). Je ne compte point sur l'ébranlement où le P. de Valois prétend avoir mis M. de Chartres. Nous l'avons vu deux fois content que j'expliquasse ses difficultés, et M. de Meaux l'a toujours rentraîné (3). S'il est vrai qu'il consente à une explication naturelle de mon livre, il faudrait que M. Tronson profitât de cette disposition pour l'y fixer par quelque engagement, comme une lettre qu'il m'écrirait. Je vous conjure, mon cher Abbé, de revoir le P. de Valois, avant qu'il vienne ici (4), pour savoir s'il aura lu ce que vous lui avez donné. Il y a aussi M. de Blois, avec lequel je vous supplie d'entrer patiemment en matière sur l'espérance (5). Si vous ne le trouvez pas, demandez-lui une heure précise par un billet; je l'irai voir dès que je serai à Paris. Je ne crois pas y pouvoir aller avant vendredi matin; je

164 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 2 à 4 juin 1697 8 juin 1697 TEXTE 165

vous envoie pour M. Tronson les remarques sur le livre de M. de Meaux, que vous avez déjà vues (6). Je crois qu'il ne serait peut-être pas inutile que M. l'abbé de Maulevrier eût la bonté de revoir comme par occasion (7) M. Boileau (8), et en cas qu'il le trouve plus raisonnable que M. de Chartres ne l'est, il l'engageât à aller avec lui et avec vous raisonner avec M. Tronson sur les expédients capables de finir.

401 bis. E. PIROT A M. TRONSON.

En Sorbonne, le 5 juin 1697.

Je vous rends mille grâces très humbles, monsieur, de la bonté que vous avez de m'avoir bien voulu envoyer la copie des deux papiers curieux que vous me fîtes voir dernièrement. Je le suis assez pour souhaiter encore savoir de quelle maison de Carmélites on tient la lettre, ne doutant point cependant de sa vérité. J'en aime beaucoup plus la mémoire de ce saint homme que j'avais toujours honoré.

J'apprends que Mgr de C[ambrai] se défie de moi. Je ne suis pas d'humeur à chercher pratique (1); mais je suis sensible à la défiance d'un prélat que je respecte plus que je ne le puis dire (2). Vous vous en êtes pu apercevoir, monsieur, et je vous supplie de rendre en cela témoignage à la vérité : je vous ai ouvert mon coeur, et déclaré mes sentiments tout à nu. Je serais ravi qu'il se pût trouver ouverture ou, en servant la religion, on sauvât un des hommes du monde le plus capable de la servir lui-même. Je me tenais heureux d'avoir part à sa confiance. S'il la retire par suspicion de manque de foi et d'attachement à ses intérêts de ma part, il ne me fait pas justice; et si c'est qu'il me croie incapable, je suis traité comme je le mérite, et j'avais été trop heureux qu'il ne me l'eût pas tant cru, que je me le reconnais de bonne foi. Il est juste que j'avoue mon faible; je serai toujours content, de quelque manière qu'il en use à mon égard, s'il me veut bien regarder comme ayant pour lui une estime singulière et une égale vénération. Je suis, monsieur, avec un très profond respect, etc.

402. A LA SUPÉRIEURE DES NOUVELLES CATHOLIQUES (1).

6 juin 1697.

Je vous supplie, ma chère soeur, de dire à notre malade que je suis ravi d'apprendre qu'elle n'est point encore si proche de sa bonne amie, et que personne n'est si touché que moi de tout ce qui la regarde. Si je pouvais lui être utile, mes embarras n'empêcheraient point d'être tous les jours auprès d'elle; mais cela ne convient pas dans les circonstances présentes, et c'est par égard pour elle et pour votre maison, que je m'en abstiens. Je ne le fais qu'avec beaucoup de répugnance, et on doit me tenir compte de tous les pas que je ne fais point. Dites-lui que je la prie de ne mourir point cette fois-ci, et d'attendre une autre occasion où je serai plus libre de l'aller voir.

Pour mon livre, je l'ai fait avec un coeur droit et soumis à l'Eglise. Je ne le crois bon qu'à cause que je trouve un certain nombre de très bons théologiens qui le croient vrai, et conforme aux ouvrages des saints. Ceux qui l'attaquent le prennent dans un sens qui n'a aucun rapport avec le mien (2). Ils avouent eux-mêmes que mon sens est très catholique. Cependant, ma chère soeur, le bruit que font tant de personnes de mérite doit vous faire suspendre votre jugement. Moi-même je crois devoir me défier de toutes mes pensées les plus claires, et redoubler mon attention pour écouter les pensées des autres, et pour leur expliquer plus clairement les miennes. D'ailleurs mon livre, supposé qu'il soit bon, n'est pas utile à tout le monde. Ce n'est pas une simple lecture de piété pour le commun des bonnes âmes. Il n'est fait que pour ceux qui conduisent, et par rapport aux âmes de l'état dont je parle. Je conclus donc, ma chère soeur, par toutes ces raisons, que vous ne devez ni lire mon livre, ni le faire lire à la personne dont vous me parlez. Ce ne serait qu'une curiosité, et vous savez combien je crois que la curiosité doit être retranchée des lectures pieuses. Mille assurances, s'il vout plaît, à notre malade du zèle avec lequel je prie pour elle. Je serai, ma chère soeur, à vous en notre Seigneur, toute ma vie très cordialement (3).

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

403. A L.A. DE NOAILLES.

8 juin 1697.

L'extrémité où l'on pousse l'affaire de mon livre m'oblige (1), Monseigneur, à vous rappeler tous les faits passés. Je vous supplie de ne prendre pour vous aucune des plaintes que je ferai, parce que je ne vous impute aucune des choses dont je me plains. Je suis très persuadé que celles mêmes qui viennent de vous n'en viennent qu'à regret, et parce que vous croyez ne pouvoir mieux faire pour moi dans les circonstances présentes (2).

Vous savez mieux que personne, Monseigneur, ce qui m'a empêché d'approuver le livre de M. de Meaux, ce qui m'a fait composer le mien, et avec quelles précautions je l'ai fait. Vous vous chargeâtes de dire (3) à Mad. de Maintenon] mes raisons pour n'approuver pas le

166 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 juin 1697 8 juin 1697 TEXTE 167

livre de M. de Meaux, et vous le fîtes avec une bonté que je ne dois jamais oublier (4).

J'ai retouché devant vous, dans mon livre, tout ce que vous avez cru à propos d'y retoucher pour le rendre plus précautionné. Je ne vous ai résisté en rien, ni pour ma conduite ni pour mes expressions (5).

A l'égard de M. de Meaux, vous savez mieux que personne son procédé et le mien (6). Quand on me réduira au dernier éclat (7), je n'aurai pas beaucoup de choses à dire pour ouvrir les yeux du public.

Je me hâte de venir au scandale (8) qu'on a fait sur mon livre. Vous vous souvenez bien, Monseigneur, que j'offris d'abord à Mad. de M.

à Saint-Cvr en votre présence, et qu'ensuite j'eus l'honneur de dire

au Roi, *que je recommencerais (9) l'examen de mon livre avec les

personnes qui l'avaient d'abord examiné ; savoir, vous. Monseigneur,

M. Tronson et M. Pirot. Il ne devait être question, dans cet examen,

que de la doctrine essentielle à la foi par rapport à mon livre. Je

posai pour condition principale l'exclusion de M. de Meaux. J'ai encore

le Mémoire que M. le D. de Chevreuse prit la peine de vous commu-

niquer, et dont vous acceptâtes toutes les conditions. Celle-là était une

des premières (10). Le Roi eut la bonté de consentir que je fisse cet

examen en cette manière. et m'en a encore fait demander l'exécution

par M. le D. de Beauvillier depuis peu de temps (11). Cette exclusion

de M. de Meaux ne venait d'aucun ressentiment, mais d'une fâcheuse

nécessité où il m'avait réduit de n'avoir plus rien à traiter avec lui,

après la conduite qu'il avait tenue à mon égard depuis plusieurs

années (12). J'avais même été obligé, après la publication de mon livre,

de lui écrire un détail de son procédé vers moi. que M. le D. de Che-

vreuse eut la bonté de lui lire. et dont il ne put nier aucun fait (13).

Quoique j'eusse des raisons très fortes à dire, et un pressant intérêt

de parler pour me justifier sur les plaintes qu'il faisait contre mon procédé. je pris le parti de me taire et de me laisser condamner. Je suis prêt à rendre ce mémoire public. si par malheur on me réduit à cette nécessité.

M. de Meaux me devait donner ses remarques, comme il l'avait promis à M. le D. de Chevreuse, après quoi il ne lui restait plus qu'à

vous laisser faire. Je devais examiner moi-même de nouveau mon livre.

et profiter, pour cet examen, des conseils que vous auriez la bonté de

me donner après une exacte discussion entre nous. Cet examen ne

regardait que la doctrine de mon livre. Voilà les bornes précises de mon engagement. Le mémoire que M. le duc de Chevreuse vous communiqua dans le temps (14) et dont vous acceptâtes toutes les conditions. en fait foi. Je le joins à celui-ci.

Plus de quatre mois se sont écoulés sans que M. de Meaux ait exécuté ce qu'il avait promis. Il avait dit d'abord que je serais le seul qui verrait ses remarques sur mon livre ; ensuite il ajouta qu'il les montrerait aussi à vous. Monseigneur, et à M. de Chartres. Il s'est servi

de ce prétexte pour former insensiblement des assemblées que vous avez cru devoir laisser tenir pour avoir égard à la nécessité du temps, et qui n'ont pas laissé, contre votre intention, de donner une étrange scène au public. Pour moi, je suis encore à recevoir les remarques que M. de Meaux m'avait promises (15) ; et vous avez jugé vous-même, Monseigneur, que je ne devais plus les attendre, lorsque vous m'avez dit les principales choses qu'on critique dans mon livre, et que j'ai marquées en votre présence dans une espèce d'agenda. Ainsi la personne que j'avais exclue de l'examen de mon livre m'en a exclu moi-même, et mon affaire s'est traitée sans moi, par des personnes qui n'auraient dû s'en mêler qu'avec moi et à ma prière. On me tenait en suspens; on me faisait perdre un temps précieux ; on faisait durer le scandale, et j'étais l'homme du monde qui savait le moins de nouvelles de sa propre affaire, pendant qu'on décidait du sort de mon livre (16). Vous étiez le seul, Monseigneur, qui me montriez une sincère inclination pour me ménager, et qui voyiez à regret ce que vous ne pouviez plus empêcher.

Enfin, dès que les assemblées ont été finies, on a compté que tout était décidé, et on n'a plus songé qu'à me ramener comme un esprit malade (17). Quand j'ai eu l'honneur de vous voir en présence de M. Pirot, je lui dis qu'il n'était pas permis d'attaquer le livre d'un Evêque, sans être tout prêt à lui montrer deux choses, savoir : d'un côté, des propositions extraites de son livre, et qui n'eussent, dans toute la suite du livre, aucun correctif ; d'un autre côté, des propositions formellement contradictoires, qui fussent ou des propositions révélées, ou des conclusions théologiques. J'ajoutais qu'on ne pouvait jamais, que suivant cette règle, qualifier aucun endroit de mon livre comme hérétique ou comme erroné. L'espèce d'agenda que j'avais fait, sur les choses que vous m'aviez dites en gros dans notre première conversation, ne marquait ni les propositions de mon livre qu'on voulait qualifier, ni les propositions de foi qu'elles contredisaient, ni les qualifications qu'on pouvait faire. M. Pirot fut réduit à me dire qu'il ne pouvait s'engager à écrire ces choses ; que l'Eglise, dans ses décisions, n'avait presque rien dit sur l'espérance (18), et que saint Thomas n'avait raisonné en cette matière que sur les idées d'Aristote, sans citer aucun Père (19). C'était m'avouer qu'il n'y avait aucune proposition de foi, ni aucune conclusion théologique sur l'espérance, dont la proposition contradictoire se trouvât dans mon livre (20).

Suivant la règle de mon mémoire (21), j'étais en droit de demander qu'on reconnût que mon livre n'était ni hérétique ni erroné, puisque M. Pirot n'en pouvait donner aucune preuve. J'avais même intérêt qu'on fit particulièrement cette déclaration sur la matière du quiétisme, avant que de passer outre; mais j'oubliai tout ce qui m'intéresse le plus. pour tâcher de finir le scandale.

168 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 juin 1697 8 juin 1697 TEXTE 169

Je demandai si on convenait de la doctrine d'une lettre que j'avais écrite à M. de Chartres sur la matière de l'espérance ; j'ajoutai que j'avais une réponse par écrit, où M. de Chartres approuvait cette doctrine (22). Je demandai si je pouvais compter sur elle comme sur un fondement certain. Enfin je dis que, si la doctrine de cette lettre ne suffisait pas, on devait me dire précisément ce qu'il fallait y ajouter, afin que je pusse au moins savoir ce qu'on me demandait, et sur quel fondement je pouvais travailler aux éclaircissements qu'on désirait. On conclut enfin que la doctrine de ma lettre à M. de Chartres était saine et suffisante. Je me chargeai, selon vos conseils, Monseigneur, de donner, suivant cette doctrine, des éclaircissements pour les joindre à mon livre dans une nouvelle édition (23). Pour moi, je m'en tiens inviolablement à cette règle arrêtée entre nous, et je vous supplie très humblement, Monseigneur, d'avoir la bonté d'agréer que nous n'y changions rien.

J'ai travaillé sur ce plan arrêté par vous-même, et j'ai achevé des éclaircissements par lesquels je démontre que tout mon livre ne peut jamais signifier que la doctrine de ma lettre à M. de Chartres (24). Ainsi, Monseigneur, je vous ai cru en tout ; j'ai accompli fidèlement tout ce que j'avais promis, et je ne demande que l'exécution des choses arrêtées.

Vous savez, Monseigneur, que vous n'avez fait jusqu'ici aucune discussion avec moi. Après celle de M. de Meaux, qui a été si longue, il n'est pas juste de conclure sans m'avoir entendu. Pour moi, je ne saurais croire que l'examen soit fini, puisque nous ne l'avons pas encore commencé. Quand vous aurez discuté patiemment toutes choses avec moi selon votre engagement, et que nous aurons (25) examiné mes éclaircissements tous ensemble, vous serez en état de me donner des conseils proportionnés au fond de la doctrine ; et vous verrez alors (26), Monseigneur, combien je désire vous témoigner toute la déférence et toute la confiance possible.

Mais voici une chose dont je ne puis assez louer Dieu : c'est que ma lettre à M. de Chartres (27), approuvée par vous et par lui, ne laisse plus rien à désirer sur ma doctrine touchant l'espérance, qui est la seule difficulté importante dans tout mon système. Il ne s'agit donc plus de ma foi. Je pense, de votre aveu et de celui de M. de Chartres, sur l'espérance et sur les autres vertus, précisément comme vous pensez l'un et l'autre. Je signerai de mon sang cette lettre approuvée par vous deux. Voilà donc ma doctrine hors d'atteinte. S'il y a quelques autres points sur lesquels on veuille faire des équivoques (28), on n'a qu'à me les marquer ; je les lèverai de même si clairement, que ceux qui les auront faits en seront contents (29).

Quelle difficulté reste-t-il donc ? aucune sur le fond. Il ne faut plus parler de ma foi, puisqu'on l'approuve ; il ne s'agit plus que de mon livre. On convient que ma doctrine est pure, et on ne peut souffrir que je démontre qu'elle est aussi pure dans mon livre que dans ma lettre à M. de Chartres. 11 n'y a point de particulier à qui on refuse la

liberté de s'expliquer, et on la refuse (30) à un Evêque. On devrait m'en prier, et on m'en empêche. Pallavicin dit que Cajétan fut universelle-

ment blâmé à Rome de n'avoir pas voulu recevoir l'explication de Luther, et de lui avoir demandé une rétractation (31). Quand même je serais aussi hérétique que je suis catholique et zélé pour la foi, on devrait en conscience supporter (32) ma mauvaise honte, et se contenter d'une explication.

Mais je suis bien loin, Dieu merci, de cette situation. Je suis évêque ; je n'ai jamais rien fait de douteux : on ne peut m'opposer que mon

livre. On avoue que mes sentiments sont très purs, et on craint que je ne démontre que mon livre ne renferme que ces sentiments qu'on a approuvés.

Ou mon livre est contraire aux sentiments qu'on approuve en moi, ou il y est conforme. S'il y est contraire, mes explications paraîtront for-

cées : c'est à moi à prendre garde de ne me déshonorer pas par une

rétractation déguisée (33) ; mais enfin rien ne renverserait tant mon livre, et n'autoriserait davantage la vérité, que cette rétractation déguisée par

mauvaise honte. Mais comme je ne veux rien hasarder contre l'honneur de mon caractère (34), je ne donnerai aucune explication qui ne soit évidente, et qui ne paraisse telle aux personnes les plus éclairées et les moins suspectes.

Que si mon livre est conforme aux sentiments qu'on approuve dans ma lettre, pourquoi me refuse-t-on la liberté de le justifier, pour l'édi-

fication de toute l'Eglise ? Encore une fois, j'offre de démontrer que mon

livre ne contient ni ne peut jamais contenir que la doctrine qu'on approuve dans ma lettre à M. de Chartres. Quand on poussera les choses

à l'extrémité, pour m'empêcher de me justifier par la justification claire

et simple de mon livre, peut-être que le public, qui jusqu'ici n'a entendu que les personnes prévenues contre moi (35), m'écoutera enfin

quand je parlerai, et qu'il ouvrira les yeux sur des choses si claires. Ce qui est de certain, c'est que je parlerai et écrirai, s'il plaît à Dieu, avec tant de clarté, que toutes les équivoques (36) qu'on forme se dissiperont, et qu'on verra clair dans mes sentiments.

Je le déclare donc, Monseigneur ; je ne consentirai jamais à expliquer mes sentiments, sans les expliquer par mon livre même (37). Je ne puis, sans blesser ma conscience et l'honneur de mon caractère, mettre en doute le sens d'un livre qui, pris dans toute son étendue, avec tous ses correctifs, ne peut jamais avoir qu'un seul sens, qui est le bon, et celui qu'on approuve dans ma lettre à M. de Chartres.

Si on veut que j'aie tort, et me réduire à une explication qui abandonne mon livre, pour me donner au public comme un homme qui se rétracte, on veut une injustice à laquelle je ne puis consentir. Je paraîtrais abandonner la doctrine du pur amour telle qu'elle est approu-

170 CORRESPONDANCE DE FiNELON 8 juin 1697 8 juin 1697 TEXTE 171

vée dans ma lettre à M. de Chartres, et qui fait tout le systètne de mon livre. Je paraîtrais entrer dans les sentiments de M. de Meaux (38), qui ne cesse, depuis un grand nombre d'années, d'attaquer cette doctrine, et qui l'attaque encore indirectement dans son dernier livre. Je trahirais ma conscience ; je déshonorerais l'épiscopat par ma lâcheté ; je mériterais l'opprobre dont on me couvrirait. (39). Il vaut mieux souffrir d'en être couvert, sans l'avoir mérité.

Que prétend-on faire ? On ne veut pas entendre le sens de mon livre, on ne veut pas que je le fasse entendre. Peut-on craindre qu'il ne paraisse enfin ce qu'il est ? Je veux seulement démontrer que son vrai sens est celui qu'on approuve ; on ne veut pas qu'il puisse avoir ce sens. Il ne suffit pas que la bonne doctrine soit en sûreté, qu'elle éclate partout dans mon livre, que l'erreur y soit partout confondue : tout cela n'est rien. Ce qu'il faut, aux dépens de l'honneur de mon caractère et de la paix de l'Eglise, c'est que mon livre soit mauvais; c'est que je paraisse l'avoir condamné; c'est qu'on puisse dire que je n'ai osé le soutenir, tant il était insoutenable. Mais, en vérité, Monseigneur, souffrez que je vous représente que ce serait là le plus mauvais parti que je pusse jamais prendre : il aurait toute la honte d'une rétractation, sans en avoir le mérite (40). J'aimerais cent fois mieux une rétractation toute ouverte; elle aurait au moins de la simplicité et de la bonne foi. Je la ferais de tout mon coeur, si je le pouvais sans blesser la vérité et ma conscience. Mais on ne peut jamais proposer une rétractation, ni directe ni indirecte, à un homme qui offre de démontrer que son livre ne peut avoir qu'un sens qui est déjà approuvé, surtout quand on n'a point encore fait avec lui la discussion qu'on lui a promise (41).

Je demande donc qu'on me laisse expliquer mon livre suivant ma lettre à M. de Chartres, ou qu'on me laisse envoyer incessamment à Rome les choses qu'on y attend, et que j'ai promises avec la permission du Roi.

Si on ne voulait que conserver la saine doctrine et finir le scandale, on serait ravi de me voir prêt à faire cette explication. Tout au contraire, on la craint, et pendant qu'on est d'accord avec moi pour la doctrine, de laquelle seule on assure qu'on est en peine, on me pousse comme si on me croyait hérétique.

Faut-il que la hauteur et la chaleur de ceux qui me poussent, soient la règle à laquelle on me sacrifie ? Ma réputation, importante à mon ministère, la paix de l'Eglise et l'édification publique, ne devraient-elles pas être préférées à l'intérêt de ceux (42) qui ne veulent pas s'être trompés sur mon livre, puisque d'ailleurs la vérité est pleinement à couvert ? Le scandale ne dure donc qu'à cause qu'on veut que j'aie eu tort, que les autres aient eu raison, et que je paraisse l'avouer.

M. de Chartres, dans une lettre qu'il m'a écrite et que je garde (43), laisse voir très naturellement cette inquiétude par les termes que je vais rapporter mot à mot : u Si vous soutenez ce livre par des explications,

» on le tiendra bon, utile, sain dans la doctrine ; on le réimprimera ;

» on accusera de peu d'intelligence ou de mauvaise intention tous ceux

» qui le condamneront. Ainsi il aura cours, etc. » Peut-on dire plus clairement qu'on sent que je pourrai faire sans peine des explications décisives, et qu'on craint que le public ne sache mauvais gré à ceux qui ont fait tant de bruit contre moi avec si peu de fondement (44) ?

Il me (45) reste une autre difficulté : c'est qu'on veut me faire adhérer aux censures de mes trois confrères qui ont censuré les livres de Mad. Gruyon]. J'ai parlé dans ma lettre au Pape (46) sur ces censures, d'une manière dont on doit être satisfait, et j'aurais pu m'en dispenser ; car personne n'était en droit de l'exiger de moi. J'ai loué le zèle des évêques, et j'ai dit que les livres étaient censurables dans le sens qui se présente naturellement à l'esprit, in sensu obvio et naturali. C'est l'expression la plus forte dont le Saint-Siège se serve en ces matières (47).

Je ne puis donc ajouter rien de réel à ce que j'ai dit dans ma lettre au Pape. C'est à mon supérieur et à mon juge à qui je rends compte de mes sentiments, dans l'occasion toute naturelle que j'avais de lui parler des trente-quatre articles que j'ai arrêtés avec vous, Monseigneur. J'ai parlé dans cette lettre avec respect pour mes confrères, en termes honorables pour leurs censures, et j'ai dit que les livres qu'ils ont censurés sont censurables dans le sens qui se présente naturellement. J'ai compté (48) de mettre cette lettre à la tête de mon livre dans une nouvelle édition : c'est sans doute l'acte le plus décisif et le plus solennel que je puisse donner au public. L'unique chose qu'on m'objecte, c'est que je n'ai pas nommé expressément les livres de Mad. G. Mais pour dissiper une objection si mal fondée, et pour m'expliquer (49) sur les deux livres de Mad. G., intitulés Moyen court et facile, etc. et Explication du Cantique, je mettrai les noms de ces deux livres à la marge de ma lettre au Pape (50).

Après avoir posé ce fondement, ne m'est-il pas permis de demander de quel droit on veut exiger de moi une adhésion aux censures ? Est-ce une chose qui entre dans la doctrine de mon livre dont j'ai promis de recommencer l'examen ? L'Eglise a-t-elle fait un formulaire là-dessus (51) ? Trois évêques, quelque mérite qu'ils aient, sont-ils l'Eglise ? peuvent-ils faire la loi à leur confrère ? L'Eglise demande-t-elle cette adhésion aux autres évêques (52) ? Pourquoi vouloir me flétrir, en me distinguant par une demande si affectée (53), pendant qu'on témoigne s'intéresser si vivement sur ma réputation ? Qu'ai-je fait que mon livre, dont j'offre de démontrer que la doctrine est déjà approuvée dans ma lettre à M. de Chartres ? Ce que j'ai dit au Pape sur les livres de Mad. G. est simple, libre, naturel, à propos et décisif. Ce que je dirais dans une adhésion aux censures, dans les circonstances présentes, n'y ajouterait rien, et paraîtrait forcé. Je le dirais à pure perte, et avec les apparences d'un homme faible, qui fait par crainte une abjuration déguisée (54).

1.72 con nEsPONDANcE DE FÉNELoN 8 juin 1697

Je ne crains point l'accusation du quiétisme ; car je parlerai si haut là-dessus (55), que je détromperai bientôt le public des moindres soupçons. Mais pour les partis bas, et suspects de politique en matière de religion, si je les prenais, ils déshonoreraient mon ministère (56), et me laisseraient un soupçon ineffaçable. Si on ne veut que s'assurer de ma doctrine, on en est pleinement assuré par ma lettre à M. de Chartres, sur laquelle j'expliquerai mon livre (57). Si on n'est en peine que de ma réputation, et qu'on me croie de bonne foi, on n'a qu'à répondre au public de la pureté de ma doctrine, comme d'une chose qu'on connaît à fond (58). Le public croira mes confrères, quand ils déclareront qu'ils sont contents. Ne me doivent-ils pas en conscience ce témoignage, puisqu'ils approuvent ma doctrine, et qu'ils me croient sincère ? Mon livre expliqué achèvera ma justification (59). Mais si on veut finir brusquement cette affaire (60), et si on ne veut nous laisser exécuter aucune des choses qu'on m'a promises, que pourra-t-on dire au public ?

Dira-t-on que mon livre est si mauvais, qu'il ne peut être expliqué I)(nignement ? J'en répandrai dans toute l'Eglise une explication courte, simple, naturelle, exactement conforme à ma lettre qui est approuvée. Je lèverai l'équivoque grossière (61) du motif spécifique des vertus, et du motif intéressé ou mercenaire, que l'on confond mal à propos, contre la tradition des saints de tous les siècles ; ce sera alors qu'on verra ce que M. de Chartres craint : u Mon livre, soutenu par ces explica-

» Lions, paraîtra bon, utile, sain dans la doctrine; on le réimprimera;

» on accusera de peu d'intelligence ou de mauvaise intention ceux qui

» l'auraient condamné; il aura cours, etc. (62) ».

Dira-t-on qu'on n'a pas cru devoir tolérer mon livre, quoiqu'il ne fût point contraire à la foi, parce qu'il favorise les illusions de Mad. G. ? Je montrerai que mes principes ne peuvent jamais souffrir l'illusion, et que j'ai porté les correctifs plus loin que les saints les plus approuvés. Je ferai voir que mon livre réprime bien plus sûrement l'illusion dans la pratique, que celui de M. de Meaux, qui autorise une oraison très dangereuse, en ce qu'elle attaque la liberté d'une manière indéfinie (63).

Dira-t-on qu'on ne pouvait me laisser expliquer mon livre, parce que je ne voulais pas adhérer aux censures de mes trois confrères ? Tout le monde verra (64) dans mon livre la condamnation formelle de toutes les erreurs qu'ils ont condamnées, et dans ma lettre au Pape l'équivalent d'une censure des livres qu'ils ont censurés.

Dira-t-on que j'ai manqué à ce que j'avais promis au Roi, pour examiner de nouveau mon livre (65) ? Mais pourrai-je taire que j'ai attendu inutilement plus de quatre mois des remarques promises par M. de Meaux, d'abord à M. le D. de Chevreuse (66), et ensuite à M. le Card. de Bouillon, au Père de la Chaise, et à plusieurs autres personnes considérables (67) ? Pourrai-je taire qu'après ces étranges longueurs, au lieu de commencer régulièrement l'examen avec moi, on s'est plaint du retardement, comme s'il fût venu de ma part, et que j'eusse refusé toute sorte d'éclaircissements ; qu'enfin on n'a songé qu'à finir brusque- 8 juin 1697 TEXTE 173

ment sans examen, pour éviter la justification de mon livre ? Ce n'est pas vous, Monseigneur, à qui j'impute ces choses : elles viennent, malgré vous, de ceux qui n'entrent pas dans les ménagements que vous souhaiteriez (68).

Pourrai-je taire que j'ai demandé les propositions de foi et les conclusions théologiques auxquelles celles de mon livre sont formellement

contradictoires, et que M. Pirot n'a jamais pu m'en marquer une

seule (69) ? La preuve claire qu'il ne l'a pu, c'est qu'il ne le pourrait pas encore, et que je ne crains pas qu'il s'engage à me donner des

propositions de foi ou des conclusions théologiques dont les contradic-

toires soient formellement dans mon livre, sans correctifs précis et évidents. Pourrai-je taire qu'après qu'on a agréé et souhaité si souvent

que j'expliquasse mon livre pour le justifier, enfin tout à coup on me

propose un parti bien différent (70), sans avoir rien discuté avec moi ? Mais quel est ce parti (71) ? C'est qu'il faut expliquer courtement ma

doctrine, sans oser dire qu'elle est celle de mon livre (72) ; c'est qu'il faut mettre au bas d'une espèce de formule de foi, que j'abandonne mon livre, s'il signifie quelque autre chose que cette formule. Ne verra-t-on pas bien que je n'ose soutenir mon livre, et que j'en fais une abjuration tacite ? Est-ce ainsi qu'on veut rétablir ma réputation ?

Voilà des faits que je ne puis laisser ignorer à toute l'Eglise ; ces faits sont inouïs, et parlent d'eux-mêmes. Je les ferai entendre malgré moi, et avec un coeur plein d'amertume : mais il ne me sera pas permis de me taire, et je manquerais à mon ministère (73).

[On (74) s'imaginera répondre à tout, en disant que je suis entêté de Mad. G. Mais en vérité je ne comprends pas comment des per-

sonnes qui font profession de piété, ne font aucun scrupule de supposer et de répandre partout que je suis dans cet entêtement. Quelle preuve en ont-ils ? Quel fait, quelle parole peuvent-ils alléguer ?

Je connus Mad. G. à peu près vers le temps que je vins à la cour : j'étais prévenu contre elle. Je lui demandai des explications sur sa doctrine ; elle me les donna : je les crus suffisantes pour une femme. M. Boileau fut encore plus satisfait que moi de ces mêmes explications qu'elle lui donna sur son livre intitulé Moyen court. Il voulut même qu'on les imprimât dans une nouvelle édition du livre. M. Nicole les approuva aussi, et demanda seulement quelques additions. Je n'ai vu ni pu voir bien souvent Mad. G. Mon principal commerce avec elle a été par lettres, où je la questionnais sur toutes les matières

d'oraison. Je n'ai jamais rien vu que de bon dans ses réponses, et j'ai été édifié d'elle, à cause qu'il ne m'y a paru que droiture et

piété. Dès qu'on a parlé contre elle, j'ai cessé de la voir, de lui écrire, et de recevoir de ses lettres, pour ôter tout sujet de peine aux personnes alarmées (75).

L'entêtement qu'on me reproche ne m'a pas empêché de dire à Madame de Maintenon, dès les commencements de l'affaire, que les livres de Mad. G. étaient censurables en rigueur (76), quoiqu'ils pus-

174 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 juin 1697 8 juin 1697 TEXTE 175

sent être excusés par l'ignorance d'une femme qui a écrit sans précaution avant l'éclat du quiétisme. Mon entêtement ne m'a pas empêché d'opiner qu'on supprimât son livre, qu'elle condamnât les erreurs qu'on lui imputait, et qu'elle se retirât en quelque lieu éloigné de tout commerce, qu'on informât rigoureusement sur ses moeurs, disant que, si elle était méchante, elle l'était plus qu'une autre (77). Mon entêtement ne m'a pas empêché de la laisser censurer, emprisonner, diffamer, sans avoir jamais dit aucune parole, ni dans les conversations ordinaires, ni dans les entretiens de confiance, à mes amis (78). Les seules personnes à qui j'en ai parlé, quand elles m'ont interrogé, sont Mad. de Maintenon, vous, Monseigneur, MM. de Meaux et de Chartres, et M. Tronson. Mon entêtement ne m'a pas empêché de conseiller à ceux qui avaient les livres de Mad. G. de s'en défaire après les censures (79). Mon entêtement ne m'a pas empêché d'arrêter (80) les trente-quatre articles, n'ayant d'abord insisté que sur le pur amour que je voulais qu'on mît hors d'atteinte, et sur l'oraison passive qu'il me paraissait dangereux d'autoriser (81), sans la définir. Mon entêtement ne m'a pas empêché de faire un livre, duquel les gens les plus échauffés vous ont dit en propres termes, que j'y mettais en poudre toutes les erreurs de Mad. G. (82) : et en effet on ne peut marquer aucune des erreurs condamnées dans les trente-quatre articles, ou dans les censures, qui ne soit fortement condamnée dans mon ouvrage. Mon entêtement ne m'a pas empêché d'écrire au Pape de mon pur mouvement que les livres de Mad. G., censurés par les Evêques, méritent de l'être dans leur sens naturel ; ce qui est l'expression la plus décisive (83). Si c'est là un entêtement, j'ose dire qu'on n'en a jamais vu un de cette espèce parmi les hommes. Mais ne pourrait-on pas dire que c'est un prodigieux entêtement, que d'en supposer toujours un tel en moi, sans en pouvoir donner aucune preuve ?

Il est vrai que j'ai été édifié de Mad. G. pour toutes les choses que j'en ai vues. Est-ce un crime qui mérite un si grand scandale ? Je ne connais aucun ouvrage d'elle que son Moyen court et son Explication du Cantique. Elle m'a toujours protesté qu'elle n'était point dans les voies de visions et d'inspirations miraculeuses, mais au contraire dans celles de pure foi, où l'on n'a point d'autre lumière que celle qui est commune à tous les fidèles. Elle m'a toujours paru craindre les autres voies, comme sujettes à de très grandes illusions (84).

Pour les temps qui ont suivi ceux où j'ai entièrement cessé de la voir, je n'en saurais parler, et j'en laisse juger ceux qui ont l'autorité pour en faire l'examen. Je ne pourrais en porter un vrai et solide jugement, qu'en l'examinant par moi-même, et la faisant expliquer à fond sur ce qu'on lui impute d'avoir dit ou fait. Je suis aussi éloigné de vouloir faire cet examen de Mad. G., qu'on est éloigné de vouloir que je le fasse. Je serais le premier à la réprimer et à la condamner, si elle voulait, dans les lieux où j'aurais l'autorité, passer les bornes que l'Eglise donne à son sexe. J'ai déclaré au Pape que les livres sont censurables : mais, quand même ils ne le seraient pas, je voudrais, pour l'autorité de l'épiscopat, empêcher qu'on n'ébranlât les censures de mes confrères. Voilà tout mon entêtement ; voilà l'unique fondement sur lequel des gens de bien qui se disent mes amis ne font point de scrupule de me traiter de fanatique (85). Quand même je serais effectivement trop prévenu en faveur de Mad. G., pourvu que je voulusse qu'elle demeurât dans le silence et dans la soumission aux pasteurs, devrait-on faire contre moi tout le scandale qu'on a causé ? Ceux qui l'ont fait en rendront compte à Dieu (86). La crainte d'une chimère pour l'avenir leur fait faire un mal présent, et plus grand que celui qu'ils craignent. Je ne veux regarder dans tout ceci que la main de Dieu, et point celle des hommes.]

Je défendrai mon livre à Rome, en y envoyant mes explications, si on refuse de les faire paraître ici, et j'y enverrai aussi les preuves, tirées tant des Pères que des autres saints (87). J'espère de la bonté du Roi, qu'il me laissera la liberté de me justifier à Rome, et j'espère aussi que le Pape, loin de me condamner sans m'entendre, laissera mon livre sans tache, s'il est bon, ou le fera corriger, s'il n'a besoin que de quelques correctifs, ou du moins ne le condamnera qu'après que la matière en aura été traitée à fond. On verra alors quelle sera ma soumission pour son jugement (88).

Enfin, si on ne veut point me laisser réimprimer mon livre avec les éclaircissements qu'on m'a tant demandés, et que nous avions arrêté dans notre dernière conférence que je donnerais au plus tôt (89), je ne me plaindrai point de ce qu'on vous empêche de suivre le plan arrêté entre nous ; je me contenterai, Monseigneur, d'un expédient très simple et très pacifique. J'enverrai au Pape mon livre manuscrit, avec mes additions pour l'éclaircir sur tous les points qui font de la peine, et avec des marques pour distinguer tout ce qui est ajouté, d'avec l'ancien texte qui sera rapporté fidèlement tout entier ; après quoi, j'attendrai en paix, et on n'aura plus ici aucun besoin de s'inquiéter. Si le Pape juge que le fond de la doctrine de mon livre est mauvais, après son jugement j'aurai une autorité suffisante pour me soumettre en conscience (90). Alors je me rétracterai ouvertement, et ma rétractation simple sera aussi édifiante que ma rétractation déguisée serait, dans les circonstances présentes, suspecte et honteuse. Je dirai hautement que je me suis trompé, puisque le Saint-Siège condamne le principe fondamental de tout mon système.

Si le Pape juge que le fond du système est vrai, mais qu'il est nécessaire d'y ajouter encore de nouveaux éclaircissements, et des correctifs plus forts ou plus fréquemment répétés, j'y satisferai suivant ses intentions (91).

S'il trouve que mon livre, tel que je le lui enverrai, est hors d'atteinte, et ne laisse rien à désirer contre le quiétisme ; en un mot, s'il me

176 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 8 juin 1697

laisse la liberté de le faire réimprimer en cet état, je conjurerai mes confrères les plus zélés de ne s'opposer pas à ce que le Saint-Siège m'aura permis. Ainsi tout finira en paix, quelque décision que je reçoive ; et en attendant cette décision, il ne sera plus question de rien entre nous ici. Ceux qui aiment la paix (92) sont obligés en conscience à prendre ce parti, et à le conseiller fortement, plutôt que de faire un horrible scandale. Ceux qui sont passionnés ou prévenus, jusqu'à rejeter un tel parti pour pousser les choses à l'extrémité, ne peuvent en conscience (93) être ni crus ni écoutés par ceux qui agissent selon Dieu.

Je finis, Monseigneur, par où j'ai commencé, c'est-à-dire, par vous protester que je n'ai que des remerciments tendres et respectueux à vous faire. Je sens vos bontés dans tout ce que vous pouvez, et votre peine dans tout ce que vous ne pouvez pas. Je reçois vos conseils comme vous me les donnez par rapport aux conjonctures. Je n'aurais à me plaindre de personne, si tout le monde vous ressemblait, ou si vous pouviez modérer les autres (94).

403 A. INNOCENT XII A FÉNELON.

[11 juin 1697].

Venerabilis Frater (1), salutem et apostolicam benedictionem. Pergratœ acciderunt nobis Fraternitatis tua litterœ iv kalendas Maii data (2). In iis enim eximiam, quam erga sanctam hanc sedem profiteris, observantiam aperte cognovimus, inque prœclara opinione quam de zelo quo flagras in adimplendis muneris tui partibus gerebamus, confirmati sumus; merito confidentes fore ut doctrinam, qua prœstas, divins gloria ad incrementum, animarumque profectum, omni contentione ac studio impendas. Fraternitati interim tua apostolicam benedictionem peramanter impertimur. Datum Rome, apud Sanctam Mariam Majorem, sub annulo Piscatoris, die undecima junii 1697, pontificatus nostri anno sexto.

MARIUS SPINULA.

403 B. LE CARDINAL SPADA A FÉNELON.

11 juin 1697.

Poiche Vostra Signoria Illustrissima con sua lettera à me diretta accompagnando l'altra serina a Nostro Signore si è compiaciuta porgermi ana, benche piccola, congruenza di servirla, che faccia in altre di maggior momento, io nel trasmetterle il Breve risponsivo della Santità 22 juin 1697 TEXTE 177

Sua, non ho potuto trascurare di autenticarle opportunamente la brama medesima, assicurandola nell'istesso tempo della singolarissima stima, che fô delle insigni virtù sue, e con rassegnarle la mia osservanza, resto etc.

Roma, 11 giugno 1697.

404. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

Vers[ailles], samedi 22 juin [1697].

Je vous supplie, mon cher Abbé, de montrer, si vous ne l'avez déjà fait, mes dix neuf demandes (1) à M. Tronson et au Père le Valois. H faut aussi les montrer à M. Le Merre : mais il ne faut pas les changer sans de grandes raisons; autrement nous serions sans cesse à retoucher, et nous ne finirions rien, ce qui serait un plus grand inconvénient que les défauts particuliers de l'écrit. Quand vous verrez quelque chose qui méritera un changement, faites-le sur le champ sans me le demander, et sans attendre ma réponse; car il faut se hâter. Quand, au contraire, vous verrez des observations qui ne seront pas nécessaires, vous pouvez alléguer la raison de mon absence, et l'engagement où vous êtes de donner au plus tôt l'écrit à M. de Beaufort pour M. l'Archevêque de P[aris]. J'ai oublié de vous dire qu'il y a un homme auquel il est très pressé de donner mon Eclaircissement (2) : c'est M. l'évêque d'Amiens (3); il a grande envie de le voir. Il part lundi ou mardi prochain. Je lui ai promis l'Eclaircissement avant son départ, et c'est un ami que je ne dois pas négliger. Il l'aura bientôt lu. Il faudrait aussi lui communiquer les Demandes, afin qu'il pût rendre le tout avant son départ. Je suppose que M. l'abbé de Maulevrier (4) a eu la bonté d'envoyer mon Eclaircissement à l'Archevêché.

Pour M. l'Evêque de Chartres, il ne faut pas se hâter de lui montrer l'Eclaircissement (5). Je voudrais que M. Tronson, le Père de Valois et quelques Docteurs le vissent auparavant. C'est pourquoi il faut se presser, et ne perdre pas un moment. Je voudrais aussi que M. Le Merre, s'il le trouve bon, en conférât au plus tôt avec M. Boileau.

Pour vous soulager dans les révisions, ne pourriez-vous point vous aider de ce M. de Lavergne dont vous m'avez parlé, et que j'ai vu (6) ? Vous éprouveriez par là le fond de son esprit, et de quoi il est capable. Vous ferez là-dessus ce que vous jugerez à propos.

Il faut inculquer à M. de Chartres que je veux bien rendre compte à M. de Meaux comme à mon confrère, mais par écrit seulement, et à condition qu'il écrira de son côté comme moi du mien, et que nous serons en maisons séparées. Pour l'examen de mes explications, je ne puis consentir qu'on lui en fasse aucune part (7), et je finirai tout, dès que j'apercevrai qu'on veut me faire compter avec lui (8). Pour le fond de

178 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 juin 1697 25 juin 1697 TEXTE 179

mes sentiments et de mes explications, je veux essuyer la critique la plus rigide des docteurs. Vous voyez bien, mon cher Abbé, que la fermeté fait mieux qu'une conduite timide, et accommodante à la hauteur des autres. Mandez-moi, si vous en avez le temps, des nouvelles de M. Tronson.

Il faudra donner les Demandes à M. de Beaufort pour M. de Paris, tout le plus tôt que vous le pourrez. Pardon de tant de peines, Dieu seul peut vous en tenir bon compte.

Je suppose que M. de Toul (9) verra l'Eclaircissement avec M. Le Merre. Si vous voyez M. Le Merre (10), tâchez de lui faire entendre que le temps d'un Mandement serait après l'orage fini. Alors il ne serait pas suspect d'être fait par une lâche politique.

405. Au MÊME.

A Versailles, 24 juin [1697].

Je vous conjure, mon cher Abbé, de ne perdre pas un moment pour M. d'Amiens, qui aurait raison d'être surpris que je ne lui eusse point communiqué mon Eclaircissement avant son départ (1).

Je suppose que vous avez eu la bonté de donner l'Eclaircissement au Père de Valois, pour lui et pour ses Docteurs (2). Il paraît, par les choses que vous me mandez, que M. de Chartres avoue que le motif spécifique et le motif intéressé ne sont pas la même chose, en sorte qu'on peut espérer sans aucun intérêt. Ce point seul devrait lui décider toutes les difficultés de mon livre : mais je ne compte pas qu'il sache ni demeurer ferme dans le principe, ni l'appliquer au détail des endroits qui le scandalisent (3). Je voudrais bien que les bonnes têtes eussent toutes senti la vérité de mon Eclaircissement, et le dénouement général qu'il donne naturellement à tout mon livre, avant que d'entrer en discussion avec M. de Chartres. C'est par cette raison que je demeurerai ici le plus longtemps que je pourrai. Je m'en retournerai néanmoins quand il le voudra; mais il est bon de lui représenter l'inutilité de commencer, avant que d'avoir un certain nombre de copies au net. M. Le Merre pourra, en attendant, conférer avec M. Boileau; et d'un autre côté, les Docteurs du P. de Valois pourront examiner.

Pour ce qui est d'un livre qui ne fasse aucune mention favorable du premier, c'est ce que je ne ferai jamais (4). Il faudrait en même temps me démettre de l'archevêché de Cambrai. Ce serait me déshonorer sans ressource, de peur de fâcher M. de Meaux. Ce serait un aveu tacite de mon erreur, qui aurait des apparences de l'abjurer de mauvaise foi, et par crainte, à l'extrémité. On ne devrait plus se fier à moi, loin de s'en servir pour faire de grands biens. Que répondrais-je à ceux qui me parleraient ? Si j'avouais que mon livre était faux, je trahirais ma conscience.

Si au contraire je disais qu'il est bon, on le redirait au public, et on recommencerait le scandale. Il ne me reste qu'à me rétracter ouvertement, si mon système entier est faux, ou qu'à m'expliquer d'une manière claire et précise, pour montrer le sens incontestable de mon livre. Tout autre parti est contraire à la conscience, à l'honneur de ma place, et à tous les biens que je puis faire. Ils peuvent choisir de ne me laisser justifier mon livre qu'avec toutes sortes de tribulations, ou de me le laisser justifier en paix, et de concert avec les gens que le Roi a agréés (5) : mais pour la justification, je ne puis en rien relâcher. Quand on voudrait me laisser à la cour, dans la situation où j'y suis, sans justification, je la quitterais sans balancer, plutôt que de laisser les choses douteuses. Dites, je vous conjure, tout ceci à M. Tronson. Dieu, qui voit votre coeur, mon cher Abbé, voit aussi le mien. Je ressens toute votre amitié, et la mienne est au comble; in ipso tamen propter ipsum.

406. Au MÊME.

A Ventailles, 25 juin [1697].

Je crois, mon cher Abbé, qu'il faut donner mes Demandes à M. de Chartres. Pour mon Eclaircissement, je voudrais bien savoir qui est-ce qui le lui a communiqué. Est-ce M. Tronson ? ne pouvez-vous pas le demander à celui-ci ? Serait-ce M. de Paris (1) ? Ceux à qui je confie mon écrit ne devraient pas le confier à d'autres sans mon consentement. Puisque M. de Chartres lit mon Eclaircissement, il vaut mieux le lui donner de bonne grâce. Mais parlez-en à M. Tronson, et faites tout de concert avec lui. Ne vous fiez pas à la persuasion apparente de M. de Chartres; car j'ai peine à croire qu'il n'y ait quelque mystère caché entre lui et M. de Meaux (2). M. Tronson vous dira peut-être les précautions à garder. Je vous envoie une vingtième Demande (3) qu'il me paraît à propos de joindre aux autres, et qui fait une des clés générales de tout mon livre : on peut la mettre la dernière.

Je voudrais bien que vous pussiez faire entendre à M. Le Merre, que les gens à qui j'ai affaire triomphent de tous les pas que je fais vers eux, et qu'ils ne se rapprochent en rien de moi pour mes avances. Ils les donnent même au public comme des marques de ma faiblesse. Un mandement, dans le temps présent, paraîtrait affecté; on le regarderait comme une chose forcée et point sincère. Mon affaire est en chemin de finir sans cela. Si elle finit sans cela, elle finira mieux, et alors je pourrai prendre les occasions naturelles de faire quelque chose qui soit plus propre à persuader le public, en ce qu'il sera fait en pleine liberté. Si vous pouviez faire entrer M. Le Merre dans cette vue, vous me tireriez d'un grand embarras; car M. Le Merre persuadé persuaderait l'Abbé de Maulevrier, que je vois peiné contre moi jusqu'au fond du coeur, sur ce mandement, et que

180 CORRESPONDANCE DE FiNELON 25 juin 1697 28 juin 1697 TEXTE 181

je crains de voir avant son départ, à cause de l'extrême peine que j'ai à affliger un si bon ami (4). Il ne me coûterait rien, par rapport aux livres de Mad. G., de redire dans un mandement ce que j'ai déjà dit au Pape (5), mais l'état où l'on m'a mis demande une conduite ferme, sans bassesse et sans affectation. Je n'apaiserai point par là le parti que M. Le Merre veut apaiser. La cour ni les prélats ne me le demandent point. Quand je l'aurai fait dans l'extrémité où je suis, en répétant ce que j'ai dit au Pape, on ne m'en tiendra aucun compte : ce sera une démarche empressée faite à pure perte. On ne me chicanera pas moins sur l'explication de mon livre. Si au contraire, je puis finir pour l'explication de mon livre, et me tirer de presse (6), alors tout ce que je ferai et que je dirai aura un air de liberté qui pourra persuader le public.

Pour M. de Chartres, évitez, tant que vous le pourrez, qu'il me presse de retourner à Paris; car je voudrais bien que M. Tronson, le P. de Valois, les docteurs, et M. Le Merre avec M. Boileau, eussent bien examiné auparavant mon Eclaircissement et mes Demandes. Je voudrais gagner jusqu'à la fin de la semaine (7), et en attendant, répandre sans cesse les Demandes partout, et l'Eclaircissement chez les personnes qui peuvent entrer utilement dans l'affaire. Je vous supplie, mon cher Abbé, de voir M. l'Evêque de Coutances (8), qui est un très bon prélat, et qui s'est déclaré pour mon livre; il faudra lui communiquer l'Eclaircissement. M. Tronson pourrait en faire part à M. Beaudran (9) et à M. le curé de Saint-Sulpice (10).

Dieu vous tiendra compte des peines que vous prenez pour moi. Je ne veux que lui, et je ne crains que de vouloir quelque autre chose : minus enim te amat (11), etc. C'est en lui que vous m'êtes infiniment cher, et que je vous conjure de m'aimer toujours.

407. Au MÊME.

A Versailles, 27 juin [1697].

Je crois comme vous, mon cher Abbé, qu'il faut donner l'Eclaircissement à M. de Chartres; les autres doivent en avoir beaucoup avancé l'examen. Vous aurez déjà vu M. Tronson, et il se sera apparemment ouvert à vous sur les dispositions du prélat, ou du moins sur ce qu'il croit à propos que nous fassions vers lui (1). Il faut toujours demander qu'on ne montre point l'Eclaircissement à M. de Meaux. Ils manqueront apparemment de parole là-dessus : mais enfin il faut toujours qu'à mon égard, et à l'égard du public, il soit hors de l'affaire (2). Si vous ne trouvez pas la vingtième Demande bien, corrigez-la. Si elle vous paraît bien, il faudrait la leur donner pour l'ajouter aux autres. Il serait bon aussi de faire savoir à M. l'archevêque de Paris, et de dire à M. de Chartres, que, si mes Demandes ne sont pas dans une forme respectueuse, ce n'est pas que je veuille jamais manquer au respect dû à M. de Meaux, ni lui faire des interrogations inciviles. C'est un mémoire fait à la hâte, pour le leur montrer, et qui est encore informe. S'ils trouvent qu'on puisse utilement le donner à M. de Meaux, il faut ôter n'est-il pas vrai, et y mettre les termes les plus remplis de déférence. Il serait bon de leur faire savoir cela au plus tôt. Vous pouvez le dire à M. de Chartres, ou le lui faire dire par M. Tronson; et d'un autre côté, le faire dire à M. Boileau pour M. l'Archevêque de P[aris] par M. l'Abbé de Maulevrier. Quand est-ce que cet abbé part ? Vous connaissez ma confiance, ma reconnaissance et ma tendresse pour lui. J'irai à Paris exprès pour l'embrasser avant son départ. N'avez-vous point vu M. Le Merre ? Vous comprenez ma peine, pour n'en vouloir point faire à ce cher Abbé.

Si vous donnez l'Eclaircissement à M. de Chartres, comme il le faut, ce me semble, cela me gagnera quelques jours, pendant lesquels les autres à qui nous avons donné cet écrit l'auront examiné. Mandez-moi ce que M. Tronson paraît en penser.

Pour le P. de Valois, je lui ai dit ce qui est vrai, qui est que M. de Paris ne m'avait pas laissé un moment de relâche, et qu'il ne m'avait pas même permis de différer du matin du mardi (3) jusqu'à l'aprèsdînée pour lui donner mon écrit, parce que le mercredi, qui était le grand jour d'assemblée et de crise à Versailles, il voulait pouvoir dire au Roi qu'il avait déjà vu une explication de mon livre. Ayez la bonté de redire encore la même chose au Père de Valois, pour la lui inculquer, et pour guérir sa peine sur ce que j'ai donné cet écrit sans prendre la précaution de le faire examiner. Il faut lui redire aussi toutes les diligences que vous avez faites pour le voir et pour lui donner l'écrit. Mille fois tendrement tout à vous in visceribus Christi Jesu (4).

Il est bon de faire savoir que je ne demande de M. de Meaux que des réponses précises sur mes demandes, sans entrer dans le détail de mon livre, que je ne veux point examiner avec lui. Je demande seulement qu'il réponde oui ou non, et que, s'il dit non, il ajoute en deux mots le dogme de foi qu'il faut ajouter à ce que je dis (5), pour être bon catholique; car je veux l'être à quelque prix que ce soit.

408. Au MÊME.

A Versailles, 28 juin [1697].

M. l'Archevêque de Paris me demande, mon cher Abbé, des copies de mon Eclaircissement, pour les docteurs qu'il veut consulter (1). Envoyez-lui-en quelques-unes tout le plus tôt que vous pourrez. Je suppose que les copistes continuent à en faire. M. de Lavergne ne pourrait-il pas revoir les exemplaires du livre avec les additions, afin qu'on puisse les donner après l'Eclaircissement ? Je voudrais bien que vous pussiez pré-

182 CORRESPONDANCE DE FiNELON 28 juin 1697 6 juillet 1697 TEXTE 183

parer l'abbé de Maulevrier il laisser là le mandement. Quel jour part-il ? 11 faut que je l'aille embrasser avant qu'il parte.

Pour le P. de Valois, vous pouvez lui dire que je ne fais point rentrer M. de Meaux dans mon affaire par mes Demandes. J'ai déclaré que je voulais bien lui rendre compte de ma foi par écrit, et par là lui ôter le prétexte de chercher une conférence; mais que je ne consentirais jamais, sous ce prétexte, qu'il entrât dans la discussion de mon livre (2). Tout le monde était pour lui sur ce qu'il demandait une conférence (3). Il fallait bien lui ôter ce beau prétexte. Du reste, je demeure dans ma première situation, et je ne crois pas qu'il tire avantage de mes Demandes. M. de Paris ne m'a écrit que pour nie demander des copies de l'Eclaircissement. Ayez la bonté de lui envoyer d'abord ma réponse, et des copies au plus tôt. Bonjour, mon cher Abbé. On dit que M. Deschamps est malade : j'en suis en peine; faites-m'en savoir des nouvelles. Cupi,o te in visceribus Christi Jesu (4).

409. A L. A. DE NOAILLES.

A Vers[ailles], 6 juillet [1697].

Je vous envoie, Monseigneur, ma réponse aux quatre Questions de M. de M[eaux] (1). J'y aurais plus tôt répondu, si mes amis, plus sages que moi, n'avaient gardé à Paris ma réponse, pour l'examiner en toute rigueur (2). Après avoir ainsi rendu compte de ma foi à M. de Meaux, et lui avoir ôté tout prétexte de demander une conférence qui serait sujette à explication, il ne me reste plus rien à traiter avec lui. Si ce que j'ai écrit pour lui lui paraît d'une doctrine saine, il doit être content; sinon, il doit marquer précisément par écrit ce qui manque à ma foi. Pour moi, Monseigneur, je persiste plus que jamais à ne vouloir point que M. de M[eaux] entre, sous aucun prétexte, dans l'examen de mon livre (3). Il n'est pas seul dans l'Eglise capable de l'examiner. S'il le trouve mal, il sera libre de le réfuter (4). Mais, après tout ce qui s'est passé, M. de M[eaux] ne devrait pas oser demander à entrer dans ce qui me regarde. Je n'examine mon livre qu'avec mes amis (5), et par pure confiance en eux (6). Vous voulez bien être de ce nombre, et je vous en suis sensiblement obligé. Pour M. de M[eaux], il n'est pas permis de me proposer sérieusement de l'y admettre. Je ne vous dis tout ceci qu'à cause qu'il dit partout qu'il est le meilleur de mes amis, et que je fuis un éclaircissement avec lui, par un ressentiment mal fondé ou par défiance de ma cause. Les scènes qu'il a données contre moi depuis peu au public (7), et les ressorts qu'il remue actuellement à Rome contre mon livre (8), m'obligent à ne perdre pas un moment pour finir l'oppression que je souffre en silence depuis cinq mois. Il faut nécessairement que je me hâte de justifier ma personne et mon livre, qui sont inséparables. Une demie justification serait cent fois plus mauvaise qu'une condamnation absolue. Je continue à m'abstenir d'aller à Paris pour avoir l'honneur de vous voir, afin d'entrer là-dessus dans vos vues et dans le besoin de l'affaire; mais je compte sur la bonté de votre coeur, sans vous voir : je la ressens, je m'y confie. Je vous supplie de vous mettre devant D [ieu] en ma place. Rien n'est plus sincère et plus fort, Monseigneur, que mon attachement et mon respect pour vous.

410. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Vers[ailles], 6 juillet [1697].

Je vous envoie, mon cher Abbé, mon paquet pour M. l'Arch[evêque] de Paris, que je vous conjure de faire donner dès ce soir à son suisse (1). Je me suis accommodé aux remarques du Père de Valois, et vous pouvez lui dire que je me conformerai à toutes ses vues crue je goûte fort. Il faut le prévenir sur ce qu'on le voudra engager à me presser de faire un court ouvrage pour expliquer mes sentiments sans défendre mon livre. Cela s'appelle l'abandonner, et c'est ce que je ne ferai jamais. J'aime mieux sortir de la cour, que d'y demeurer en faveur avec une demi-justification qui laisserait ma doctrine douteuse. Je paraîtrais n'avoir eu ni le courage de soutenir mon livre, s'il est vrai, ni la bonne foi de le rétracter ouvertement, s'il est faux (2). Il est capital d'appuyer ceci fortement, afin que le bon père ne se laisse point entamer, et ne me vienne pas retomber sur le corps (3).

Je vous conjure aussi de faire entendre à M. Tronson tout ceci, et de lui montrer qu'après toutes les scènes qu'on a données, il faut ou qu'on me laisse justifier ici hautement mon livre, ou qu'on me laisse bientôt partir pour Rome (4). Je veux encore, pour quelques jours, essayer de désabuser M. de Chartres des objections frivoles qu'il veut faire contre mon livre, et que je sais toutes par avance. Mais je ne puis tarder longtemps à prendre mon parti; et quand on voudrait me laisser ici tranquille après ce qui s'est passé, et même en pleine faveur, je n'y demeurerais pas sans la justification de ma personne et de mon livre, qui sont inséparables : car je crois de plus en plus mon livre vrai (5), et toutes les fois qu'on m'en parlerait, je ne pourrais me dispenser d'en prouver la vérité de toute ma force; je devrais même en conscience à l'Eglise un éclaircissement public pour lever le scandale. C'est donc du temps qu'on perd. On n'a qu'à voir si on veut me laisser réimprimer mon livre avec des éclaircissements qui le justifient, sans aucun langage équivoque qui puisse donner prétexte de dire que je l'ai abandonné, ou bien qu'on me laisse partir au plus tôt pour Rome, où je ne veux pas laisser prévenir les esprits par la cabale dévouée à M. de Meaux et à M. de Reims (6).

184 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 6 juillet 1697

9 juillet 1697 TEXTE 185

Pour M. de Chartres, concertez avec M. Tronson ce que vous lui direz; mais parlez-lui ferme en termes précis qui lui ôtent toute espérance d'ébranler mon livre, ni de m'en faire rien ôter. J'expliquerai, j'ajouterai, je ne laisserai rien qu'on puisse prendre de travers; mais je n'abandonnerai jamais rien, et je demande une prompte réparation du scandale, ou mon congé pour Rome (7).

Vous ne me mandez rien de M. de Toul, ni de ce que les Docteurs amis du P. de Valois pensent sur l'Eclaircissement (8). Je vous prie d'en envoyer une copie à M. l'Arch[evêque] de Rouen (9), à l'hôtel Colbert, par M. Deschamps de ma part.

Tout à vous, mon cher Abbé. Patientia nobis necessaria est (10). J'envoie à M. Deschamps l'imprimé de M. Le Fèvre (11) sur la capitation.

Savez-vous sûrement, et comment, ce que vous me mandez du général des Carmes, et des visites de M. de Meaux chez ces bons pères (12) ?

411. Au MÊME.

A Versailles, 7 juillet [1697].

Je vous écris ce billet, mon cher Abbé, par un homme de M. le D. de Beauvillier, qui doit retourner ce soir à Versailles. Vous pouvez vous servir de cette voie pour me mander ce que vous aurez à me faire savoir. Je vous supplie d'envoyer au plus tôt l'Eclaircissement à M. l'Arch. de Rouen, comme je vous en priai hier. Mille fois tout à vous sans réserve.

412. Au MÊME.

A Vers[ailles], 8 juillet [1697].

Je vous envoie, mon cher Abbé, ma lettre pour M. l'abbé de Maulevrier, toute ouverte, avec celle que j'ai reçue de lui, afin que vous voyiez ma pensée. Elle n'est point de faire cette assemblée de huit personnes. M. Le Merre et M. de Toul joints à M. Boileau ne serviraient qu'à nous embarrasser. Je prierai M. de Paris de voir M. Le Merre en particulier comme un laïque, et de réduire l'assemblée à MM. Tronson, de Beaufort et Boileau. Pour M. de Toul, je vous supplie bien sérieusement de ne perdre ni votre temps ni votre peine à raisonner avec lui. Il suffit de le prier de nous tolérer dans l'Eglise, quoique nous admettions un milieu entre la cupidité vicieuse et la charité (1). Il nous doit la même tolérance qu'il accorde à tant de Docteurs et d'autres théologiens qui le croient comme nous. Il serait ridicule de disputer sur des opinions libres, pendant qu'on fait accroire au monde que je renverse la foi chrétienne. Tâchez de faire entendre à M. l'Abbé de Maulevrier mes raisons, pour tâcher de tourner autrement l'assemblée. Montrez, je vous prie, à M. Tronson l'endroit de ma dernière Réponse à M. de Meaux (2), où je distingue la cupidité soumise ou amour naturel de nous-mêmes, d'avec l'amour surnaturel d'espérance. C'est ce qui effraie sans sujet tous les amis du Père de Valois (3). Quand j'ai parlé de la cupidité soumise à la charité, ce n'a été que pour me servir de l'expression de saint Bernard (4). Puisqu'on s'effarouche là-dessus, je ne parlerai que d'amour naturel de nous-mêmes, et je répéterai, tant qu'on le voudra, qu'il est très distingué de l'amour naturel d'espérance. Peut-être faudrait-il que le Père de Valois vous fît avoir chez lui une conversation (5) avec MM. de Précelles (6) et Boucher le jeune (7). Ce temps-là serait mieux employé que vos combats de paroles avec M. de Toul. Je vous demande toujours un court extrait des cahiers de M. Pirot à la marge.

Cupio te in visceribus Christi Jesu (8).

413. Au MÊME.

A Vers[ailles], 9 juillet [1697].

J'ai promis mon Eclaircissement à M. l'Archevêque de Rouen, et il serait très offensé que je ne le lui donnasse point. D'ailleurs cet écrit ne peut plus être secret. Quand même il serait défectueux, ce ne serait pas un grand malheur qu'il y eût un homme de plus qui l'eût lu. Enfin l'unique difficulté de mon Eclaircissement, c'est que ceux qu'on appelle Molinistes ont craint que je ne voulusse confondre la cupidité soumise avec l'amour surnaturel d'espérance ; chose que je n'ai jamais pensée, et sur laquelle ils ont été ombrageux. D'un autre côté, ceux qui se disent Augustiniens ne peuvent digérer un milieu entre la charité et la cupidité soumise (1). Du reste, je ne vois point qu'on allègue aucune erreur de cet écrit. Cela vaut-il la peine de manquer de parole, et de blesser jusqu'au fond du coeur M. l'Archevêque de Rouen ? Toute la difficulté de la cupidité soumise est levée par mes Réponses aux quatre Questions de M. de Meaux, où cette cupidité est définie un amour naturel et libre de nous-mêmes, qui n'entre point dans les actes surnaturels, etc. (2). Je vous conjure donc, mon cher Abbé, de commencer par envoyer l'écrit à M. l'Archevêque de R[ouen]. Puis vous en direz, s'il vous plaît, les raisons ci-dessus marquées à M. l'abbé de Maulevrier. Pour les copies qui vous restent, je vous supplie de les garder : nous en avons de reste ; il n'en faut pas davantage ; envoyez-m'en quelqu'une. Il sera bon de retirer celles que M. l'Abbé de Mau-

juillet 1697

186 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 jui

levrier voudra, pour le contenter (3). Il faudra envoyer mes Questions et mes Réponses à M. de Meaux avec l'Eclaircissement (4).

Tant que M. de Toul (5) ne sera point dans une persuasion ferme, ni lui ni moi ne devons désirer qu'il soit d'une assemblée (6). Il ne pourrait tout au plus que se taire, et son silence me ferait grand tort. Pour M. Le Merre, il serait ridicule d'aller mettre un laïque avocat dans une assemblée d'évêques et de théologiens.

Ayez la bonté de faire courtement aux marges l'extrait de M. Pirot (7), et de conférer avec M. de Précelles chez le Père de Valois ou chez M. Tronson. Vous verrez par l'écrit de M. de Précelles, qu'il me donne plus qu'il ne me faut ; mais il n'est pas au fait, et le P. de Valois ne l'y a pas mis. Je n'ai point de nouvelles de M. de Chartres. Bonjour, mon cher Abbé. Je suis en peine de votre santé. Ne parlez plus à M. de Toul; il vous tuerait (8).

Je viens de recevoir les remarques de M. de Chartres (9), plus outrées que jamais. Voyez au plus tôt M. de Précelles, et revenez nous voir. Je voudrais que M. l'Abbé de Maulevrier fût parti.

[Même jour] (10).

M. l'Archevêque de Paris a été un peu incommodé et s'est fait saigner. Ainsi il ne viendra point si tôt à Versailles. Ayez la bonté, mon cher Abbé, d'aller chez lui pour lui témoigner combien je m'intéresse à sa santé. Vous pourrez en même temps lui faire entendre que l'assemblée (s'il vous en parle) ne conviendrait point avec tant de gens (surtout avec un laïque avocat) (11); que cela serait fort mal expliqué; qu'il vaut mieux, ce me semble, qu'il le voie en particulier; qu'il serait naturel de se réduire à M. Tronson, et à MM. de Beaufort et Boileau, qui sont de sa maison. Tout le reste fera trop de bruit, et il vaut mieux voir les gens séparément. Toutes les difficultés qu'il aura, soit sur mon livre, soit sur mon Eclaircissement, soit sur la conformité de mon Eclaircissement avec mon système, peuvent être même traitées sans faire beaucoup d'assemblées. M. de Beaufort peut vous les communiquer; vous me les communiquerez : j'éclaircirai exactement toutes choses l'une après l'autre, et courtement, à mesure qu'on me les marquera.

Si vous ne pouvez pas voir M. de Paris, ayez la bonté de voir M. de Beaufort pour lui dire ce que vous diriez à M. de Paris; car il faut détourner cette assemblée (12). Je crois même que, quand vous auriez vu M. de Paris. il faudrait toujours voir M. de Beaufort, avec qui il est bon que vous fassiez un peu connaissance.

Je vous conjure, mon cher Abbé, de ménager votre santé. Je fais copier la lettre à la Carmélite (13), pour vous l'envoyer, afin que vous la donniez à M. Tronson. J'aime tendrement l'abbé de Maulevrier, et je lui dois tout ce qu'on peut devoir à un ami ; mais je voudrais qu'il fût parti. Bonjour. Dominus illuminatio mea (14), etc. 9 juillet 1697 TEXTE 187

M. Quinot (15) doit aller demain à Paris; il vous portera les remarques de M. de Précelles et celles de M. de Chartres. Comme M. Quinot est ami de M. de Précelles, il pourrait l'engager à une conversation avec vous chez M. Tronson. Cela vaut mieux que chez le père de Valois, de peur de commettre ce bon père, qui est la prunelle de l'oeil pour moi, tant j'ai à coeur de le ménager (16).

413 A. L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A FÉNELON.

Mardi au soir [9 juillet 1697] (1).

Nous suivrons vos intentions, Monseigneur, à l'égard de M. l'archevêque de Rouen. M. Deschamps est parti pour lui aller porter vos Eclaircissements, et l'attendra chez lui, pour pouvoir les lui donner en main propre. Assurément vos raisons doivent prévaloir à toutes les craintes de M. l'abbé de M[aulevrier]. Je vois même qu'elles ne sont fondées que sur ce que le Père de Valois lui a dit, qu'ils n'approuvaient pas quelques endroits des Eclaircissements; et comme ni l'un ni l'autre ne les a lus, et qu'ils n'entrent dans aucun détail pour discerner ce qui est essentiel d'avec ce qui ne l'est pas, tout les effraie également (2).

J'ai porté ce matin vos Réponses et vos Demandes (3) à M. Tronson. Il a voulu que je les lusse, et nous faisions nos réflexions sur les endroits qui pouvaient davantage achever d'expliquer votre système, et qui mettaient aussi M. de Meaux dans la nécessité d'expliquer le sien. Vos quatre dernières Demandes surtout lui ont fait grand plaisir. Il les trouve très précises, très vives ; mais il ne croit pas qu'on réponde (4). Je le vois toujours plus touché de ce qui vous regarde, et plus ouvert à m'en dire sa pensée.

M. de Coutances (5) n'était pas chez lui ni hier au soir ni ce matin ; mais je l'ai enfin trouvé cette après-dînée, dans le moment qu'il sortait en carrosse. Il est descendu par honnêteté, et m'a dit qu'il attendait à me venir voir, qu'il eût achevé de lire les Eclaircissements. Je lui ai dit que j'avais encore quelque autre chose à lui faire voir de votre part, et il m'a témoigné le désirer avec empressement. J'avais bien vos Réponses (6) dans ma poche ; mais, outre que nous étions à la rue, je voulais qu'elles me servissent d'entrée pour une conversation plus longue et plus tranquille.

J'attends M. Quinot. Nous irons ensemble voir M. Précelles (7), s'il le trouve à propos, ou je conviendrai avec lui des moyens de l'engager doucement à nous trouver ensemble chez M. Tronson. M. Quinot et moi nous trouvant unis de sentiments, nous n'aurons pas de peine à leur expliquer les vôtres sur les endroits de vos Eclaircissements ou de vos Demandes et de vos Réponses.

188 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 9 juillet 1697

M. de Paris ne voyait personne aujourd'hui, m'a dit le suisse d'un ton fort doux et fort honnête. Je me suis fait écrire comme venu de votre part m'informer de sa santé, et pour recevoir ses ordres, s'il avait quelque chose à vous mander. M. de Beaufort n'était pas aussi (8) visible; mais je suis retourné une seconde fois chez lui dans le moment qu'un laquais de M. de Paris montait pour lui parler de sa part. Je l'ai prié de lui dire mon nom, et l'on m'a fait monter. Il ne m'a pas paru empressé à me parler de votre affaire ; mais quand j'en ai ouvert le discours, il a commencé par m'assurer très fortement que M. de Paris avait pour vous une estime et une considération toute particulière ; qu'il voulait vous servir de toute son affection, etc. Pour lui, [il] pense tout comme vous sur la cupidité soumise, sur l'intéressement que le mercenaire conserve dans l'amour de la béatitude, etc. On aperçoit pourtant encore qu'ils ne sont pas tout-à-fait rassurés sur vos sentiments touchant l'espérance, et quelques endroits de votre livre leur paraissent un peu durs là-dessus. Je lui ai insinué une conférence (9) particulière entre vous et M. de Paris, où il entrerait et M. Boileau à l'exclusion de tout autre (10). Il m'a dit qu'il ne doutait point que l'affaire ne finît par là ; que M. de Paris était bien déterminé que M. de Meaux n'aurait aucune part à tout ce qui regardait votre livre ; que vous donneriez tous les éclaircissements que vous jugeriez à propos ; que, si l'on y trouvait quelque nouvelle difficulté, l'on vous en demanderait de plus précis, et qu'il croyait que des demandes courtes qu'on vous ferait sur les dogmes, abandonnant tout ce qui n'est qu'opinion, à quoi vous donneriez des réponses courtes et précises, lèveraient bientôt toute difficulté. Il m'a répété deux fois qu'il croyait que cela finirait par cette conversation particulière avec M. de Paris. Je lui demandai si je pouvais vous le mander, et il m'a répété pour la troisième fois qu'il le croyait ainsi. Il partait dans le moment avec M. de Paris pour Conflans, qui fera demain la visite dans quelque communauté à une lieue de là. M. Boileau ne sera pas de ce voyage. M. de Beaufort s'est chargé de vos compliments. Je prie notre Seigneur, etc.

Le Duc (11) a été obligé de partir fort tard pour attendre ma réponse.

11 juillet 1697 TEXTE 189

tôt M. de Beaufort à l'Archevêché, ou plutôt dans quelque rendez-vous pris ailleurs, pour lui faire entendre que, si M. l'Archevêque de P[aris] a des difficultés, ou sur la doctrine de mon Eclaircissement, ou sur la conformité de mon livre avec l'Eclaircissement, je lui donnerai en détail toutes les preuves qu'il peut désirer. Ajoutez, s'il vous plaît, qu'une demi-justification, dans un accommodement équivoque, achèverait de me déshonorer sans ressource, et que, s'il lâchait la main (2) après tout ce qu'il a fait pour moi, il me ferait par là, sans le vouloir, plus de mal que tous ceux qui m'ont poussé à l'extrémité. Voilà ce qu'il est capital de faire entendre à M. de Beaufort. Il faut aussi tenir M. Tronson dans cette vue. Pour M. Pirot, il suffit de lui montrer combien il m'a mal entendu, et combien il a prouvé ce qu'il voulait réfuter (3). A mesure que les gens ont lu suffisamment l'Eclaircissement, il faut le retirer des mains de chacun d'eux. Il y a un bon père Carme déchaussé, nommé le P. Germain, qui entre assez, dit-on, dans le système (4), et qu'il serait bon de voir et d'instruire par l'Eclaircissement, avec les Demandes et les Réponses. Je suppose que vous n'avez pas oublié M. l'Archevêque de Rouen, qui serait très fâché contre moi.

J'oubliais de vous dire qu'il faut représenter à M. de Beaufort que j'ai deux intérêts essentiels de ne traîner pas plus longtemps. Le premier est pour ne laisser pas tourner en habitude incurable la prévention qu'on a répandue dans le public contre moi. On est mal édifié de ma patience, et on croit que, si je ne sentais pas mes égarements qui me rendent timide, je ne souffrirais pas si longtemps l'opprobre dont on me couvre. L'autre intérêt est de ne laisser plus de temps à ceux qui me poussent, de prévenir Rome par les puissantes intrigues qu'ils y ont, pendant que je n'ose y écrire pour me justifier (5). Répétez-lui fréquemment que je ne puis jamais ni rétracter mon livre, ni l'abandonner, ni rien dire ou écrire d'équivoque sur la défense de mon livre. Il n'a ni ne peut avoir que le sens catholique. Je l'expliquerai de manière à contenter M. de Paris ; mais je le défendrai toujours.

A Vera[ailles], jeudi au

soir 10 [11] juillet [1697] (1).

[Vers le 11 juillet ? 1697] (1).

414. 415. Au MÊME.

cher Abbé, dans une disposition de fièvre qui m'empêchera ces jours-ci d'aller à Paris. Ayez la bonté de payer pour moi. Je voudrais bien que vous pussiez, après avoir conféré avec M. de Précelles, avoir une conversation avec M. Pirot, pour lui faire sentir que son écrit, loin de combattre mon livre, en établit tout le véritable système. Je voudrais bien aussi que vous pussiez revoir bien-

Je vous envoie la lettre que j'ai reçue afin que vous priiez M. des Champs (2) de voir celui qui l'a écrite, et de tâcher d'engager le médecin étranger (3) à vous aller voir. S'il ne peut parler qu'à moi, il faudrait tâcher de le faire venir à Versailles pour m'épargner la peine d'aller à Paris pendant que j'ai des mouvements de fièvre et que je prends du quinquina (4). S'il ne peut pas y venir, il faut savoir de lui s'il est pressé que j'aille à Paris pour le voir. Je ne sais ce

Je me sens, mon

190 CORRESPONDANCE DE FiNELON 11 juillet 1697 17 juillet 1697 TEXTE 191

que c'est et je ne puis me l'imaginer. Je me ravise et je crois qu'il vaut mieux que vous parliez vous-même à celui qui m'a écrit, afin que, si c'est quelque chose d'important , vous soyez seul dans le secret. Ne perdez pas la lettre de cet homme-là où est son adresse. Envoyez-le prier de vous aller voir. Que de peines je vous donne, mon bon et cher Abbé. D[ieu] vous paie au centuple.

416. Au MÊME.

A Vers[ailles], samedi 13 juillet [1697].

Voyez au plus tôt, je vous en conjure, mon cher Abbé, M. Pirot (1), pour lui faire entendre qu'il a prouvé mon livre en le voulant réfuter, et que je suis trop content de ses raisonnements sur le droit, pour ne lui pardonner pas de bon coeur des erreurs sur le fait (2), qui ne viennent d'aucun défaut d'amitié ni de zèle pour mes intérêts. Vous pourrez même lui lire ceci. Je voudrais que votre conversation avec lui précédât de quelques jours celle que je dois avoir avec M. l'Archevêque de Paris. M. l'abbé de Maulevrier fera votre entrevue. Voyez aussi, je vous supplie, M. de Beaufort, pour savoir le lieu et le temps précis de notre conférence. Vous pouvez lui inculquer les choses marquées dans mes lettres précédentes.

M. Le Merre peut préparer M. l'Archevêque de 13 [aris] et M. Boileau ; mais M. Le Merre ne doit pas être de la conférence.

Il faut éviter d'y mettre M. l'évêque de Toul; cela rendrait l'assemblée trop publique (3).

Je prie M. des Champs de faire rapporter au logis les deux cassettes qu'il avait envoyées ailleurs.

Suivant que M. de Paris réglera notre entrevue. j'irai plus tôt ou plus tard à Paris. Je vous envoie ma lettre pour lui en cachet volant, afin que vous puissiez la voir, et puis la fermer. Il me tarde de vous embrasser. Envoyez au plus tôt, s'il vous plaît, une copie latine de mon Bref, à M. de Condom (4), et répandez-en le moins que vous pourrez (5). M. l'Archevêque de Rouen a-t-il reçu l'Eclaircissement avec les Demandes, etc. (6) ?

417. Au MÊME.

A Vers[ailles], 14 juillet [1697].

Avez-vous vu M. Pirot, mon cher Abbé ? N'avez-vous point parcouru avec lui mes principales hérésies ? peut-on le redresser (1) ? Avez-vous parlé ferme à M. de Beaufort ? M. de Chartres est-il encore à Paris ?

M. Tronson ne dit-il rien de nouveau (2) ? Je vous conjure de faire en sorte que Deschamps prépare sourdement nos petites affaires pour le voyage de Rome, en cas qu'on me permette d'y aller (3). Je n'y veux que le nécessaire très modeste : c'est ce qui convient à ma profession et à ma situation présente. Je suis dans une agitation de sang qui est un commencement de fièvre, et qui m'ôte le sommeil. Le quinquina m'échauffe trop. Rien ne me serait bon que le repos (4); mais D[ieu] me l'ôte. Priez pour moi, et aimez-moi toujours en celui qui doit être notre unique amour. Si ma santé le permet, comme je l'espère, j'irai à Paris mercredi (5). Je voudrais bien que M. Deschamps pût loger près de nous M. l'Abbé de Langeron, en cas qu'il vienne à Paris (6).

418. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Vers[ailles], 17 juillet [1697].

Je vous envoie, mon cher Abbé, une copie du mémoire (1), pour le communiquer promptement à M. Le Merre, et pour le donner tout au plus tôt à M. de Chartres dont vous connaissez les impatiences. Si MM. de Beaufort et Boileau n'ont pas accepté de bonne grâce un rendez-vous, il n'y a qu'à ne les fatiguer plus (2). Dieu aura soin de moi, quand tous les hommes me manqueront ; s'il ne me soutient point par la consolation, j'espère qu'il le fera par la patience dans les croix. Je remercie D[ieu] de tout ce qu'il me donne par vous (3).

Donnez le second exemplaire à M. Tronson, afin qu'il le lise en secret avant qu'on le communique à M. de Ch[artres].

418 A. L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A FÉNELON.

Mercredi, 17 juillet [1697].

J'ai vu ce matin M. de Beaufort : il m'a dit, Monseigneur, que M. de Paris avait parlé à M. le duc de Beauvilliers sur votre affaire. Ensuite il s'est offert lui-même d'aller savoir de M. de Paris l'heure et le lieu de la conférence que vous devez avoir demain avec lui, et m'a rapporté qu'il n'était libre qu'à trois heures après midi, et qu'il vous laissait le choix que ce fût à l'archevêché ou chez M. Tronson. M. de Beaufort, à qui je l'avais un peu insinué auparavant, a décidé pour chez M. Tronson, et nous en sommes convenus bien expressément (1). M. Tronson, à qui j'ai été le proposer, se tiendra prêt pour cette heure-là, et je le vois toujours constamment dans les mêmes dispositions à votre égard. J'avais témoigné à M. de Beaufort le désir

194 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 juillet 1697

22 juilet 1697 TEXTE 195

de mon livre, on devrait, pour l'honneur de l'Eglise, m'en empêcher (5).

Pour une explication, je l'ai toujours offerte. Elle assure la vérité, et condamne l'erreur aussi fortement qu'une rétractation. Supposé même que mon livre contînt les erreurs qu'on ne peut y trouver, mes confrères devraient en honneur et en conscience favoriser et faciliter mon explication. Que dira-t-on d'eux dans toute l'Eglise, quand il faudra qu'il paraisse qu'ils ont craint mon explication, et qu'ils n'ont fait tant (6) de bruit que pour l'empêcher ?

Il ne peut plus s'agir de la religion, dès que j'offre de faire une explication qui lèvera les équivoques (7) des esprits les plus ombrageux. Doit-on écouter ceux qui retardent la paix et la fin du scandale, que j'offre à des conditions que l'Eglise ne refuse à personne ? Faut-il me flétrir et me déshonorer dans les Pays-Bas, pour contenter M. de Meaux ?

On me fait entendre qu'on pourrait se (8) contenter, si j'avouais que mon livre a mal expliqué une bonne doctrine, et que je prie le lecteur de ne s'attacher point à ma première édition, mais de suivre la seconde. Pourquoi me demander ces termes ? Si les explications que je ferai sont d'une doctrine saine (9), mes explications lèveront toutes les équivoques qu'on craint ; la religion sera en sûreté ; il paraîtra même assez que j'ai reconnu que mon livre, qui est (10) court, n'a pas assez démêlé, à la plupart des lecteurs, des matières très subtiles et très délicates. Pourquoi vouloir me faire ajouter ce qui ne sert en rien à la religion, et qui ferait entendre à tout le monde que je me rétracte indirectement, n'ayant pas la bonne foi de le faire en termes formels ? Faut-il pour le point d'honneur de M. de Meaux, rendre ainsi ma bonne foi suspecte à toute l'Eglise ? N'est-ce pas augmenter le scandale, au lieu de le lever (11) ? Ma délicatesse (12) là-dessus n'est pas une vanité ; tout le monde a les yeux ouverts sur moi, après l'éclat qu'on a fait dans toute l'Eglise. Que je me sois trompé, on ne m'en estimera pas moins, pourvu que je sois humble et sincère ; mais que j'admette des termes équivoques pour me sauver, tous les honnêtes gens déclarent qu'ils ne pourraient plus compter sur ma foi. Faut-il, par des termes qui sentent une rétractation indirecte, vouloir me flétrir ainsi, et ne se contenter pas que la doctrine soit en sûreté ? J'aime cent fois mieux acquiescer ingénument à la condamnation la plus rigoureuse de mon livre, que d'admettre jamais de ces tempéraments spécieux, qui disent trop ou trop peu pour ma véritable justification. Que dira l'Eglise entière (13), si on sait qu'on me pousse à bout, ne se contentant pas que j'explique bien mon livre, parce qu'on veut me faire avouer, sans preuve discutée avec moi, et contre ma conscience, que les expressions de mon livre sont mauvaises ? Mes confrères, loin de vouloir m'arracher des termes équivoques, devraient, au contraire, dans toutes les règles de la conscience, m'empêcher d'admettre aucun terme désavantageux pour moi (14), dès que le fond de la doctrine serait mis à couvert.

L'explication de mon livre (15), qui consisterait dans des additions pour une édition nouvelle, serait bientôt prête. Vous l'examineriez, Monseigneur, et vous la feriez examiner par les docteurs les plus célèbres, suivant notre premier projet que l'on a traversé sans cesse par des difficultés incidentes, et par le retardement des remarques de M. de Meaux, que je reçus seulement avant-hier au bout de six mois (16). Mais j'avoue que je ne puis plus supporter mon état. Je demande ou qu'on me laisse tranquillement régler mes additions avec vous, Monseigneur, et avec les plus célèbres Docteurs, que je ne séduirai pas, ou qu'on fasse juger mon livre à Rome, et en cas qu'on l'y condamne (17), je le condamnerai moi-même à Cambrai. Tout retardement, loin de me soulager, m'accable et me fait mourir (18).

N'auriez-vous point, Monseigneur, la bonté de lire au Roi ce mémoire, pour vous délivrer du soin d'en rappeler tous les articles, quand vous serez auprès de Sa Majesté ? Je ne m'abstiens d'avoir l'honneur (19) de lui en parler moi-même, que pour éviter de l'importuner. Je suis plus obligé à sa bonté de ce qu'il me souffre si patiemment, après tout ce qu'on lui a dit contre moi, que je ne le suis des grâces extraordinaires dont il m'a comblé. S'il ne s'agissait que de mon honneur personnel, je trouverais beaucoup de gloire à avouer que je me suis trompé, et j'irais de tout mon coeur demander pardon à M. de Meaux, pour finir les importunités dont nous fatiguons le Roi. Mais je ne puis avouer des erreurs que je n'ai jamais ni crues ni enseignées : ce serait trahir ma conscience, et déshonorer (20) mon ministère.

Ne puis-je point espérer, Monseigneur, que vous voudrez bien lire aussi ce mémoire à Mme de Maintenon ? J'ai cru, depuis plusieurs mois, devoir m'abstenir, par respect, de l'affliger en la faisant souvenir de moi. Je donnerais ma vie pour lui épargner le déplaisir que sa bonté lui fait sentir par rapport à mon affaire (21) ; mais ma conscience ne me permet pas de lui obéir, et je ne ferais que l'affliger, si je voulais essayer d'effacer les impressions qu'on lui a données contre moi. J'ai plus souffert de me voir éloigné d'elle, que de tous les opprobres dont on m'a couvert injustement.

420 A. L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A FÉNELON.

Paris, 22 juillet 1697.

J'ai vu ce matin M. Tronson, qui m'a paru très content, Monseigneur, des propositions que vous aviez faites à M. de Paris, et même il a ajouté que, quand elles n'auraient pas à présent tout l'effet qu'on en peut raisonnablement espérer, elles seraient néanmoins très utiles à vos amis dans la suite, pour faire voir quelle était la pureté de vos sentiments, et la droiture constante de vos intentions (1).

196 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 juillet 1697 22 juilet 1697 TEXTE 197

Sortant du séminaire (2), M. de Chartres revenait de la ville, et m'a fait signe de la main. Il est descendu à la porte, et nous sommes entrés dans un de ces petits parloirs pour les femmes, qui sont à main gauche. Le commencement de notre conversation a été sur la peine que vous aviez témoignée sur sa conduite à votre égard. J'ai écouté ses excuses, mais ensuite je lui ai fait remarquer combien vos plaintes étaient légitimes ; que cette société si étroite avec M. de Meaux, dans un temps où il se déclarait si hautement contre vous, et ces assemblées chez M. de Paris à votre insu, ne pouvaient jamais être permises à un ami particulier (3).

Je lui ai demandé précisément ce que Madame de M[aintenon] lui avait dit sur votre sujet. Il m'a répondu que, parlant avec elle de la disposition où était le Roi pour finir cette affaire promptement, il lui avait demandé la permission de vous en venir avertir en diligence, pour tâcher de vous y faire faire plus d'attention que vous n'aviez voulu faire jusqu'ici, et qu'elle l'avait approuvé, et même qu'elle avait ajouté : « Dites-lui que, si je croyais qu'en lui écrivant, ou en lui parlant, je » pourrais le retirer de ces embarras, je le ferais de bon coeur. » Voilà, ce me semble, ses propres termes. Il les explique, selon son sens, à abandonner votre livre (4), mais il peut y avoir quelque chose de plus, et cela m'a déterminé à vous envoyer cet exprès, afin de vous en avertir au plus tôt, d'autant mieux que cela convient à l'avis qu'on vous donnait hier (5).

Ensuite il est revenu au livre. Je lui ai dit que vous étiez bien déterminé à ne l'abandonner point, et à ne dire jamais qu'il était mauvais ; que vous étiez prêt à l'expliquer, puisqu'on ne l'entendait pas dans votre sens, mais non pas de dire que vous vous étiez mal expliqué, puisque toutes vos propositions renfermaient en effet le sens que vous aviez entendu et qu'ils approuvaient eux-mêmes, quoiqu'il pût y avoir, en quelques endroits, des expressions négligées ou quelque terme impropre, qui faisaient des équivoques (6), mais faciles à éclaircir par ce qui précédait ces propositions ou qui les suivait immédiatement après ; en sorte qu'il ne pouvait point rester un doute raisonnable sur votre doctrine à un lecteur qui en juge sans prévention. — Mais n'est-ce pas se mal expliquer ? — Non, Monseigneur, lui ai-je dit, et voici la différence. Se mal expliquer, c'est faire une proposition qui ne renferme pas ou qui n'exprime pas la pensée de celui qui parle ; et voilà ce qui ne se trouve pas dans le livre de M. de C[ambrai], puisque tous les endroits que l'on attaque disent en effet ce qu'il a voulu dire alors et ce qu'il dit à présent : mais quoiqu'il ne se soit pas mal expliqué, il peut n'être pas bien entendu, ou assez entendu, s'il s'est servi d'expressions négligées ou de termes impropres, qui ne rendent pas sa pensée assez nettement, assez précisément ; et ces mots impropres sont des mots qu'il a employés dans un sens qui n'est pas de l'usage de l'Ecole, quoiqu'il puisse être de l'usage commun de la société (7). Voilà pourquoi M. de Cambrai, lui ai-je dit, aurait pu, dans une seconde édition, mettre un éclaircissement à la tête, qui

serait entré dans le détail des propositions qui ont fait de la peine, pour y expliquer son vrai sens, et en rejeter tout le mauvais qu'on leur a voulu donner ; et même, dans le corps du livre, il aurait ajouté quelques mots plus précis, pour prévenir l'esprit du lecteur contre toute équivoque, afin qu'il ne pût point prendre d'autres idées que les siennes. - Mais cela est très bon, m'a-t-il dit ; pourquoi ne l'a-t-il pas fait ? — Parce que vous ne l'avez pas voulu, ai-je répondu. — Mais quand il se propose d'examiner ses expressions de son nouveau livre, il entend que ce soit avec ce petit nombre de ses amis qui ont l'imagination aussi échauffée que lui (8) sur son livre. — Il entend, Monseigneur, lui ai-je dit, de ne compter jamais avec M. de Meaux sur son livre. Il entend qu'on n'aille point consulter sur chaque proposition, comme s'il était le juge, et que lui seul pût décider de la vérité : mais à cela près, il veut prendre le sentiment des Docteurs et de ses amis. Pour moi, je trouve que cela est très bon, m'a-t-il répété deux et trois fois. Du moins ce nouveau livre serait bon, il expliquerait le premier ; et si quelques évêques étaient encore choqués du premier, ils feraient les mandements qu'ils voudraient. — Ils se divertiraient comme ils l'entendraient, lui ai-je dit en badinant. Il en a ri; il m'a fort embrassé, et m'est venu reconduire jusqu'au carrosse (9) d'un air radouci, et qui paraissait content de notre conversation (10).

Le P. de Valois m'a porté lui-même l'avis de M. Précelles.

421. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Versailles, 22 juillet [1697] (1).

M. l'Archevêque de P[aris], ne pouvant se rendre le maître de l'affaire pour régler avec moi mes explications, il a fait agréer au Roi que l'affaire irait à Rome (2). Il m'a ensuite dit ce qu'il avait fait agréer au Roi. Je lui ai répété que j'étais bien assuré de convenir avec (3) lui des explications, quand il voudrait les examiner avec un certain nombre de Docteurs très exacts dont nous conviendrions; mais que je ne voulais point faire tout ce travail, s'il n'avait point un pouvoir plein et assuré sans compter avec M. de Meaux. Il m'a toujours répondu qu'il ne pouvait être garant de rien, et que l'affaire irait à Rome. Ensuite il m'a dit que je ne voulais pas lui donner un pouvoir absolu. Je lui ai répondu qu'on ne pouvait jurer aveuglément pour sa foi sur celle d'aucun homme particulier, mais que j'étais sûr de convenir avec lui pour les explications. Il m'a proposé de les faire, et je lui ai dit qu'il était inutile de perdre beaucoup de temps et de peine

198 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 22 juillet 1697 24 juillet 1697 TEXTE 199

pour faire une toile d'araignée que M. de Meaux emporterait d'un coup de balai (4). Voilà la fin de notre conversation. Racontez-la, je vous prie, à M. Tronson. La vôtre avec M. de Chartres est excellente. L'avez-vous dite à M. Tronson ? M. de Chartres changera du soir au matin. Vous connaissez ses variations. Il n'y a rien d'assuré avec eux, que leur art pour tirer avantage de tout, et pour ne s'assujettir à aucune parole. Dieu seul, et ceux qui ne sont plus qu'une même chose avec lui par son esprit, ne trompent point. Quand j'aurai travaillé sur les remarques de M. de Meaux, nous examinerons ensemble mon travail (5).

421 A. L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A FÉNELON.

Paris, 23 juillet [1697].

Je comprends toujours davantage, Monseigneur, par tout ce que vous me faites l'honneur de me dire, et par la conversation que j'ai eue aujourd'hui avec M. de Chartres, que M. de Paris et lui agissent dans le même dessein, quoique peut-être on ne puisse pas dire que ce soit tout-à-fait le même esprit ni les mêmes manières (1). Mais ils conviennent, ce me semble, à vouloir que vous condamniez votre livre, et à croire que ce n'est pas assez que vous vous contentiez de l'expliquer même selon leur sens, si vous n'ajoutez quelque terme qui marque pour le moins que vous reconnaissez qu'il avait besoin d'explication. M. de Chartres m'a envoyé prier ce matin que nous nous pussions voir ce matin à neuf heures, offrant de venir ici. J'ai répondu que je me trouverais chez lui précisément à cette heure-là. Pour me préparer à cette conférence, j'ai voulu voir auparavant M. Tronson, et lui raconter tout ce que nous dîmes hier. Je lui ai même proposé s'il ne serait pas bon que j'engageasse M. de Chartres à venir dans sa chambre ; et il en a été bien aise. L'occasion s'en est présentée naturellement. M. de Chartres a ouvert notre conversation en me disant qu'il avait fait attention à notre entretien d'hier, et qu'il était bien aise de s'assurer s'il m'avait bien entendu ; qu'il me priait de lui redire ce que je croyais de vos intentions. Je l'ai fait conformément à ce que j'eus l'honneur de vous mander ; et comme il semblait douter ou hésiter sur ce que je lui répétais, je lui ai dit que vous vous en étiez expliqué chez M. Tronson, et s'il voulait aller chez lui, nous verrions si je me trompais. J'ai exposé le fait à M. Tronson : il a confirmé ma proposition, et pour une preuve il a ajouté qu'il avait même vu que vous aviez commencé à travailler sur votre livre, et qu'outre ce que vous ajoutiez à la marge, et sur une feuille de papier blanc, il avait remarqué que vous raturiez l'imprimé en beaucoup d'endroits (2). Il semblait que tout était fait, lorsque M. de Chartres a dit qu'afin d'être plus assurés de ne nous point tromper, il serait bon de mettre par écrit les choses dont nous convenions. Il a demandé une écritoire avec empressement, et lui-même

a commencé à écrire ce que je lui avais dit en présence de M. Tronson.

J'ai aperçu, dans tout l'air de son visage, qu'il allait mettre les choses à sa façon. Je l'ai prié que nous convinssions bien des termes avant

qu'il les mît par écrit; et, voyant qu'il répétait les choses fort différemment, je l'ai prié que j'écrivisse moi-même, et j'ai mis, tout en parlant et en disputant, ce que vous verrez au bas de son caractère (3). Il a écouté, il l'a lu, il a paru douter longtemps s'il en serait satisfait, et enfin il y a trouvé deux difficultés qui lui ont paru insurmontables : 1° que je disais nouvelle édition de votre livre, et qu'il avait entendu que vous feriez un livre nouveau. Il serait inutile de vous dire combien il m'a été facile de lui faire sentir que je ne pouvais comprendre cette différence. La seconde difficulté a été qu'il voulait mettre au lieu d'équivoques, de mauvaises expressions (4). Je lui ai répondu que je mentirais en parlant ainsi, puisque vous ne me l'aviez jamais dit, et que je n'avais garde de me servir de ce terme, qui marquait une condamnation de votre livre ; que, me trouvant entre deux personnes à qui je devais du respect, c'était assez que je l'écoutasse quand il parlait à sa façon de votre livre, mais que je ne pouvais vous en faire parler qu'à la vôtre. Là-dessus il m'a prié qu'il pût parler en particulier à M. Tronson. Je suis sorti; et quand on m'a rappelé, ce n'a été que pour me dire qu'il n'y avait rien à faire. Il s'est retiré, et M. Tronson m'a dit qu'il voudrait du moins que vous voulussiez dire que votre livre avait besoin d'explication (5) ; mais il a ajouté qu'il croyait, après tout, que vous, et lui, et moi, n'avions qu'à demeurer en repos là-dessus (6). Je lui avais lu votre lettre, et il croit que votre présence serait très utile à votre affaire dans le tribunal où elle doit être décidée. Toutes les demandes que je fais à notre Seigneur, les plus vives et les plus ardentes, se réunissent toutes à vouloir l'accomplissement de son bon plaisir sur vous.

422. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC.

A Vers[ailles], 24 juillet [1697].

Vous voyez bien, mon cher Abbé, qu'il n'y a rien d'assuré avec les gens dont il est question ; ils ne comptent pour rien de donner de fausses paroles pour m'engager (1). Il n'y a qu'à se tenir ferme sur deux points essentiels : le premier est que je ne veux jamais dire que je me suis mal expliqué. S'expliquer mal, c'est présenter naturellement au lecteur un mauvais sens ; c'est le sensus obvias et naturalis du livre (2). Dès ce moment le livre est reconnu mauvais : c'est une vraie rétrac-

200 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 24 juillet 1697 26 juillet 1697 TEXTE 201

talion faite de mauvaise grâce. On ne veut cet aveu, que pour le donner au public pour une rétractation. Le public prévenu le croira, et aura

raison de le croire. C'est moi qui aurai tort de l'avoir avoué contre ma conscience. Je veux bien dire que je ne me suis pas suffisamment (3) expliqué, puisque beaucoup de lecteurs ne m'ont pas entendu, et que c'est à moi à me rendre intelligible à mes lecteurs pour qui j'écris (4)

mais je n'ai garde d'avouer de m'être mal expliqué. La mauvaise expression rend un livre mauvais, surtout en matière si délicate. Je ne veux

pas même avouer des équivoques. Qui dit des équivoques, dit des expressions susceptibles du mauvais sens (5). Jugez ce que c'est que des expressions susceptibles du mauvais sens sur le quiétisme le plus impie et le plus infâme. Qui dit des équivoques, dit des expressions qui n'ont aucun correctif dans le livre. Or est-il qu'on ne peut m'alléguer aucune prétendue équivoque, qui ne soit souvent et évidemment levée dans le livre même (6) ? Donc il n'y a point d'équivoque. Puis-je en avouer, quand îl n'y en a pas ?

La doctrine serait mise à couvert par les explications. Que veut-on de plus ? Pourquoi le veut-on ? Faut-il me flétrir sur ma foi par un aveu contre ma conscience, pour contenter M. de Meaux ? Si j'étais assez lâche pour le faire, mes confrères devraient en conscience m'en empêcher (7). Dès que la vérité est à couvert, ils ne devraient plus songer qu'à ménager tous les termes à mon avantage.

La seconde chose est que je veux montrer partout ce qui est vrai, et que je ne pourrais taire sans abandonner ma réputation sur la foi. Je veux montrer les correctifs dont le livre est rempli, pour lever l'équivoque prétendue des endroits qu'on attaque. Me refuser cette liberté, c'est déclarer vouloir m'opprimer, et ne pouvoir souffrir (8) que je rétablisse ma réputation sur la foi. Voilà mes résolutions précises : plutôt mourir que d'en rien relâcher (9). Lisez ceci à M. Tronson, et déclarez, s'il vous plaît, que je ne veux plus rien entendre. M. de Chartres ne veut que m'entamer (10); M. de Paris a pouvoir de me condamner, et n'a aucun pouvoir pour borner la condamnation (11). Il m'a dit que le Roi permet que l'affaire aille à Rome : je vais demander instamment à y aller moi-même. Je vous conjure de n'écouter plus rien. Ce que je vous demande, c'est de voir M. de Condom, pour lui témoigner combien je ressens ses bontés. Dites-lui tout le fait; expliquez-le aussi, je vous prie, à M. de Toul. Il faudrait revoir M. de Coutances, et lui dire ce qui se passe (12). Si on me permet d'aller à Rome, je partirai promptement. Sinon, je m'en irai à Cambrai. Plus de négociation. A Louis XIV.

A Versailles (1), le 25 juillet 1697.

Sire,

J'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté dans l'amertume de mon coeur. On veut surprendre votre religion, en m'accusant d'être le protecteur d'une hérésie. Qu'il soit permis à un évêque, qui n'a d'autre créance que celle de l'Eglise, de se plaindre, de s'expliquer, et de se défendre.

Si je pouvais précisément savoir ce qu'il y a à reprendre dans le Livre des Maximes des Saints, que bien des savants théologiens approuvent (sans oser s'en expliquer ouvertement, de peur de s'attirer les mêmes contradictions auxquelles je suis exposé), je ne balancerais pas de me rendre aux desseins de M. de Meaux et aux instances de M. l'archevêque de Paris.

Mais, tant qu'on ne me montrera pas les erreurs de ce livre, puis-je, Sire, puis-je faire cette rétractation qu'on exige ? Siérait-il à un évêque de se soumettre, aveuglément et sans examen, à l'opinion de trois de ses confrères ? Je ne puis faire ni une rétractation oblique, ni une rétractation positive; la première ne convient point à mon caractère, et me rendrait méprisable aux yeux des hommes, criminel aux yeux de Dieu, odieux à moi-même ; la deuxième répugne à toutes les lumières de ma conscience, et supposerait que je me sens coupable de quelque erreur, — ce qui n'est pas (2).

Je supplie Votre Majesté de me permettre d'aller moi-même à Rome pour défendre mon livre ; le bien de la vérité, de mon honneur, de l'Eglise, le demandent également. Je promets à Votre Majesté de n'y voir que Sa Sainteté, et ceux qu'elle nommera pour examiner la doctrine des Maximes. Je ne me mêlerai d'aucune autre affaire ; j'y vivrai encore plus solitairement que je ne fais à Versailles (3). Et j'en reviendrai, au moment que Sa Sainteté l'aura jugé, soumis à ce qu'elle prononcera ; je reviendrai, ou justifié, ou détrompé, et toujours catholique en état de détromper moi-même les théologiens cachés qui reçoivent la doctrine de mon livre (4).

419. A M. HÉBERT, CURÉ DE VERSAILLES (?).

[Avant le 26 juillet 1697] (1).

Je vous envoie, monsieur, une lettre que vous pouvez montrer à M. l'évêque de Chartres, si M. de Beauvillier et M. Tronson le jugent à propos (2). Je ne suis en peine que de sa fermeté à demeurer dans

202 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 26 juillet 1697 29 juillet 1697 TEXTE 203

un même projet. Je l'ai vu si souvent changer, que je ne peux plus m'arrêter à ses propositions. Il n'a tenu qu'à lui, depuis six mois, que nous ne fissions dès le premier jour, sans scandale, ce qu'il propose maintenant ; et après l'avoir souvent proposé, il l'a rejeté toutes les fois qu'il a été question de conclure. On ne fait que me tâter pour m'entamer peu à peu, et pour m'engager vers les autres, sans engager jamais les autres vers moi (3). D'ailleurs, je ne connais plus M. de Chartres : il ne hésite (4) jamais, il ne doute de rien ; il ne défère plus à ses anciens amis, qui avaient autrefois toute sa confiance. Il me paraît réservé, mystérieux, livré à des conseils qui l'aigrissent, qui le remplissent de défiance, et qui lui font rejeter tous les tempéraments raisonnables, afin qu'il me jette dans les dernières extrémités. S'il voulait bien prendre M. Tronson pour notre véritable et secret médiateur, et se défier des gens de contrebande (5), nous ne serions bientôt, lui et moi, qu'un coeur et une âme. Pour mon coeur, il est encore tout entier à son égard, et je me sentirais dès demain plus tendre et plus ouvert pour lui que je ne l'ai jamais été. Pour M. de Meaux, je ne saurais m'y fier ; il n'y aurait à le faire ni bienséance ni sûreté : mais je n'ai aucun fiel, et le lendemain que l'affaire serait finie, je ferais toutes les avances les plus honnêtes pour vivre bien (6) avec lui, et pour édifier le public.

Je voudrais bien, monsieur, que vous eussiez la bonté de montrer cette lettre à M. le D. de Beauvillier, puis à M. Tronson, et ensuite à M. de Chartres, si les deux premiers le jugent à propos. Quand je parle de montrer cette lettre à M. de Chartres, je n'entends parler que des deux premières feuilles (7).

Pour l'instruction courte que ce prélat souhaite que je donne, vous savez, monsieur, que je suis très éloigné d'y avoir quelque répugnance (8).

Si vous lisez ma lettre à M. de Chartres, retirez-la après la lecture (9) ; et s'il insistait pour la garder, dites, s'il vous plaît, monsieur, que vous n'avez garde de la donner , sans savoir si j'y consens. Tout à vous.

425. A Mu"' DE MAINTENON.

A Vers[ailles], 29 juillet [1697].

Puisque vous jugez, Madame, qu'il serait inutile que vous eussiez la bonté de m'honorer d'une audience (1), je n'ai garde de vous importuner là-dessus. Je m'en abstiens par respect, et je m'adresse à Dieu, afin qu'il vous fasse entendre ce que je ne puis plus espérer de vous représenter. Je vous supplie très humblement, Madame, de croire

qu'il n'y a aucun mot, dans les lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire au Roi et à vous (2), qui tende à me plaindre de M. l'Archevêque de Paris, ni à mettre en doute ses bonnes intentions sur la paix. Je n'ai qu'à me louer de lui sur les peines que je lui ai causées, et sur les services effectifs qu'il a tâché de me rendre : mais on (3) ne lui a permis de suivre aucun des projets qu'il avait arrêtés avec moi pour l'explication de mon livre (4). Toutes les mesures prises entre nous ont toujours été renversées depuis six mois. Enfin, il n'a pas été libre de discuter avec moi le détail de mon livre, et de m'aboucher avec les théologiens qu'il a consultés (5), avant que de rendre une dernière réponse au Roi. Après une telle expérience, j'ai cru lui devoir demander deux choses : la première est un projet par écrit des paroles précises qu'on voudrait que je donnasse au public sur mon livre, pour examiner si je dois les accepter ; la seconde est d'être assuré qu'il y ait un plein pouvoir pour finir avec moi, en prenant le conseil des plus habiles docteurs. Il n'est pas juste qu'on tire de moi, par M. l'Archevêque de Paris, toutes les paroles qu'on en pourra tirer, sans s'engager réciproquement (6) : après avoir fini avec lui, je serais à recommencer avec M. de Meaux. M. l'Archevêque de Paris n'a pas jugé à propos de me donner par écrit un projet des paroles précises qu'on me demande : il m'a déclaré d'abord de vive voix, et puis par écrit (7), qu'il n'avait aucun pouvoir pour me répondre d'aucune décision. Loin de me plaindre de lui, je le plains : mais je suis encore plus à plaindre dans cette situation où je ne sais plus à qui parler, il ne me reste, Madame, qu'à demander la liberté de partir pour Rome. Je le fais avec un extrême regret ; mais on prend soin de faire tout ce qu'il faut pour me jeter malgré moi dans cette extrémité. Je ne puis donc cesser de faire au Roi les plus humbles, les plus respectueuses et les plus fortes instances. Je ferai ce voyage avec défiance de moi-même, sans contention (8), pour me détromper si je me trompe, et pour trouver ce que je ne puis trouver en France : je veux dire quelqu'un avec qui je puisse finir (9). Il ne s'agit pas seulement de mon livre ; il s'agit de moi qu'il faut détromper à fond du livre, s'il est mauvais. Pour le livre même, personne ne peut en défendre la cause que moi seul ; je n'ai ni ne saurais trouver personne qui voulût aller en ma place défendre une cause qu'on a rendue si odieuse, et si dangereuse à soutenir (10). Voudrait-on rassembler toutes choses contre moi, et m'ôter la liberté de me justifier ? Si on veut supposer, sans preuve, que ma doctrine n'est que nouveauté et qu'erreur, avant que l'autorité légitime l'ait décidé, on suppose ce qui est en question, pour engager le zèle du Roi à m'accabler. En ce cas, je n'ai qu'à adorer Dieu, et à porter ma croix. Mais ceux qui veulent finir ainsi l'affaire par pure autorité, prennent le chemin de la commencer, au lieu de la finir (11). Pour moi, Madame, j'espère, non de mes forces, mais de la grâce de Dieu, que je ne montrerai, quoi qu'on fasse, que patience et fermeté à

204 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 29 juillet 1697 Fin juillet 1697 TEXTE 205

l'égard de ceux qui m'attaquent, que docilité et soumission sans réserve pour l'Eglise, que zèle et attachement pour le Roi, que reconnaissance et respect pour vous jusqu'au dernier soupir.

426. A LA COMTESSE DE GRAMONT.

Mercredi 21 [31] juillet [1697] (1).

Je ne puis, Madame, avoir l'honneur d'aller chez vous, parce que l'étude des princes va commencer. Je vous souhaite un heureux voyage (2), une santé parfaite, un profond oubli de toutes les épines que vous quittez, et autant de consolations que j'ai de croix. Je prie Dieu qu'il vous sanctifie et qu'il vous comble de ses grâces. Soyez persuadée, Madame, que je conserverai toute ma vie un attachement très respectueux pour vous.

FR. ARCH. Duc DE CAMBRAY.

427. A A. J. DE RANCÉ (1), ABBÉ DE LA TRAPPE.

[Fin de juillet 1697].

Monsieur,

J'ai vu les lettres que vous avez écrites sur mon livre (2), et qu'on a rendues publiques (3). Permettez-moi de vous ouvrir mon coeur avec la même confiance que si j'avais l'honneur d'être connu de vous.

Il paraît, Monsieur, qu'on avait pris soin (4) depuis longtemps de vous persuader que j'étais entêté des plus folles visions ; je (5) ne suis point surpris, Monsieur, que vous m'en ayez cru capable. Vous avez formé ce jugement sur le témoignage de personnes très éclairées, et vous ne connaissez rien de moi qui pût vous empêcher de déférer à leur témoignage. La vérité est (et je la dis simplement devant Dieu) que je n'ai jamais rien cru de plus fort que ce qui est dans mon livre. Je n'ai ni n'ai eu aucun entêtement personnel : ceux mêmes qui m'en accusent ne sauraient alléguer ni un fait précis, ni une parole de moi qui vérifie ce qu'ils avancent (6).

Pour mon livre, tout son système se réduit (7) manifestement à un état habituel, et non invariable, d'amour désintéressé. Tout ce qui va plus loin n'est plus mon système. Dans un livre si court, je l'ai déclaré cent fois, et personne jusqu'ici n'a condamné plus rigoureusement que moi tout ce qui irait au-delà de cette borne. Qui dit un état seulement habituel et variable de désintéressement, dit seulement un état où la plupart des actes se font sans motif intéressé. Il n'est plus question que de savoir précisément ce qu'on doit entendre par motif intéressé, et par propre intérêt : tout mon système ne tendant qu'à retrancher d'ordinaire de la vie des parfaits le propre intérêt, tout mon système est décidé en bien ou en mal par la définition précise de ce terme.

Remarquez, s'il vous plaît, Monsieur (8), que j'ai posé pour principe fondamental (9), qu'il faut s'aimer soi-même d'un amour de charité, et en conséquence de cet amour, se désirer tous les biens que Dieu nous promet. Cet amour de soi par pure charité renferme évidemment l'exercice de l'espérance avec son motif spécifique, et le désir de toutes les vertus, en tant que convenables pour notre dernière fin. Ce serait la plus extravagante des contradictions, que de vouloir qu'on s'aime du plus parfait amour, sans se désirer le souverain bien avec tous les moyens qui y conduisent. Aussi ai-je appelé une impiété de Manichéens, un désespoir impie, une révolte brutale contre Dieu, l'indifférence ou abnégation de soi-même qui empêcherait de désirer le salut avec toutes les vertus nécessaires pour y parvenir.

D'un autre côté, j'ai toujours dit qu'il fallait vouloir le salut et les vertus par conformité à la volonté de Dieu, n'en retranchant jamais que ce mouvement d'amour imparfait de nous-mêmes qui fait le propre intérêt. La conformité à la volonté de Dieu, prise dans toute son étendue, ne renferme pas moins l'amour de nous-mêmes par charité, et le désir de toutes les vertus, que l'amour le plus intéressé. Il ne renferme pas moins les raisons précises de vouloir les choses, que les choses qu'il faut vouloir. On ne serait qu'à demi conforme à la volonté de Dieu, si, en voulant le bien souverain, on ne le voulait pas par le motif propre pour lequel Dieu le veut et nous oblige à le vouloir.

Ces deux principes, répandus dans tout mon livre, montrent évidemment que je n'ai pu vouloir retrancher le motif spécifique de l'espérance ni d'aucune autre vertu, et par conséquent que je les ai toutes conservées dans leur intégrité.

Il est vrai qu'on peut demander pourquoi je n'ai pas défini exactement les termes d'intérêt propre, qui sont la clé générale de tout mon système. A cela, je réponds, Monsieur, que j'ai supposé de bonne foi, sans le définir, ce que tant de saints de tous les siècles ont supposé de même, sans en donner de définition. J'ai cru, après eux, que l'idée de l'intérêt propre était assez claire dans l'esprit de tous les hommes. La charité n'est jamais intéressée. Ne s'aimer que pour Dieu, c'est s'aimer aussi purement qu'on donne l'aumône. Se désirer par un amour si pur tous les dons de Dieu, c'est former des désirs aussi désintéressés que la charité même qui les inspire. De tels désirs, quoiqu'ils regardent notre bien en tant qu'il est notre bien, n'ont rien d'intéressé ou de mercenaire. En quoi donc peut consister l'intérêt propre ? qu'est-ce qui fait que certains justes sont encore mercenaires, comme les Pères l'ont remarqué ; ou qu'ils sont encore propriétaires,

206 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Fin juillet 1697 Fin juillet 1697 TEXTE 207

comme parlent les auteurs spirituels des derniers siècles ? D'où vient que les justes que les Pères nomment les parfaits enfants, n'ont plus

cet intérêt propre qui les rendait auparavant mercenaires ou proprié-

taires ? Sans doute, ce qui les rend tels n'est point une cupidité vicieuse, puisqu'il s'agit d'une imperfection dans l'exercice des vertus, et non pas

d'un péché. Cette imperfection doit être volontaire et délibérée ; autrement elle ne serait pas dans la volonté, elle ne diminuerait en rien le mérite, et on ne pourrait pas dire au juste mercenaire : Pourquoi votre volonté n'est-elle pas aussi désintéressée que celle du parfait enfant ? L'affection mercenaire ou intéressée ne peut donc être la concupiscence, qui est involontaire, et qui se trouve même dans les parfaits (10) enfants. Cette affection mercenaire et intéressée doit donc être une volonté véritablement délibérée, et un amour naturel de soi-même différent de la charité. Cet amour, en affectant la volonté, l'indispose pour les actes les plus parfaits, et ce n'est que par là qu'il a part à l'exercice des vertus. Il ne se mêle point avec la charité, pour ne faire qu'un seul principe avec elle dans les actes surnaturels. A Dieu ne plaise que je parle jamais ainsi d'un amour naturel de nous-mêmes ! Cet amour, si inférieur à la charité, n'opère dans la volonté que d'une manière négative, comme parle l'Ecole, c'est-à-dire que par son imperfection il diminue la perfection des actes. On ne peut nier un tel amour, à moins qu'on ne veuille rejeter tout milieu délibéré entre la charité et la cupidité vicieuse. J'avoue que je ne puis entrer dans cette opinion (11).

Quand on s'est accoutumé à regarder ainsi l'intérêt propre et l'amour-propre comme synonymes, on n'a plus de peine à comprendre que, dans les épreuves rigoureuses où Dieu veut purifier notre amour, il nous réduit à sacrifier l'intérêt propre, c'est-à-dire toutes les recherches inquiètes et empressées de cet amour naturel de nous-mêmes par rapport à l'éternité, quoique le juste ne cesse jamais de se désirer par charité tous les biens éternels qui lui sont promis, comme je l'ai dit expressément dans mon xe Article, et en beaucoup d'autres endroits.

Voilà, Monsieur, quel est l'esprit de tout mon livre, qui n'affaiblit en rien ni l'espérance, ni le désir de toutes les vertus. Je comprends néanmoins que je ne me suis pas suffisamment expliqué, puisqu'un homme aussi éclairé que vous, et aussi expérimenté dans les voies de Dieu, ne m'a pas entendu. Si vous m'eussiez fait l'honneur de me demander le sens des choses qui vous scandalisaient, peut-être aurais-je été assez heureux pour lever votre scandale. Du moins j'aurais tâché de profiter de vos lumières pour me corriger. Je tâcherai encore de le faire, si vous avez la charité de me marquer (12) vos difficultés. Je suis avec une sincère vénération, Monsieur, etc.

428. Au NONCE DELFINI.

[Fin de juillet 1697] (1).

François, archevêque duc de Cambrai, je déclare à vous Monseigneur le nonce de notre saint Père le Pape les choses suivantes :

Ayant appris que deux évêques vous ont donné un acte (2) par lequel ils se plaignent de ce que j'ai mal expliqué, dans mon livre intitulé Maximes des Saints, etc., la doctrine des trente-quatre articles que j'ai arrêtés autrefois à Issy contre le quiétisme, avec Mgrs l'archevêque de Paris et l'évêque de Meaux et M. Tronson, je proteste que je n'ai jamais eu d'autre intention que celle de suivre ces articles. J'ai été toujours persuadé très sincèrement de la doctrine qu'ils contiennent, et je promets de vérifier (3) devant Sa Sainteté que je n'ai contrevenu en rien à nosdits articles. En attendant je proteste contre tout ce qu'on pourrait faire ici (4) contre moi ou contre mon livre, attendu que j'ai commencé à en rendre compte au Pape avec une parfaite soumission.

Si j'ai demeuré six mois sans donner à Sa Sainteté les éclaircissements que j'avais promis, c'est que mes confrères m'ont toujours retenu ici dans l'espérance de terminer les choses d'une manière pacifique; mais enfin on me refuse la liberté d'expliquer mon livre d'une manière qui lève les équivoques des lecteurs les plus prévenus, et en même temps on veut me réduire à une rétractation, quoiqu'on ne puisse me montrer dans mon livre aucune proposition qui soit formellement contraire à la foi, et sans correctif dans le livre même (5). C'est ce qui me contraint de faire, avec un extrême regret, les plus respectueuses et les plus fortes instances au Roi, pour obtenir de Sa Majesté la permission d'aller moi-même à Rome. J'y aurai la consolation de montrer à Sa Sainteté les correctifs que j'ai eu soin de répandre dans tout mon livre, pour exclure les mauvais sens qu'on tàche d'y donner. Je lui ferai voir avec quelle candeur je déteste les erreurs qu'on veut m'imputer. Je veux recourir à l'Eglise mère de toutes les autres (6). C'est dans son sein que j'espère me détromper, si je me trompe, ou justifier ma foi, si elle est pure.

Comme j'espère de la bonté du Roi, qu'il me permettra de faire un voyage si nécessaire pour le repos de ma conscience dans toute ma vie, et pour l'honneur de mon ministère, je promets de me soumettre avec une pleine docilité et sans réserve à la décision du saint Père, après qu'il aura daigné m'entendre. Dieu m'est témoin que je n'ai aucune prévention pour aucun livre, ni pour aucune personne suspecte (7). Je n'en ai jamais défendu, ni excusé, ni favorisé aucune ni directement ni indirectement. Dieu, qui sonde les coeurs, sait que je n'ai jamais cru rien au-delà de la doctrine de mon livre, telle que

208 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Fin juillet 1697 2 août 1697 TEXTE 209

je l'ai expliquée depuis peu à mes confrères, et telle que je l'expliquerai au Pape. Je condamne et je déteste tous les sens impies ou favorables à l'illusion qu'on a voulu sans fondement donner à cet ouvrage. Je suis prêt à condamner toute doctrine et tout écrit que le saint Père condamnera. S'il juge nécessaire de condamner mon propre livre, je serai le premier à souscrire à sa condamnation, à en défendre la lecture dans le diocèse de Cambray, et à y publier par un mandement la censure du saint Père.

C'est. dans ces sentiments que je veux vivre et mourir. Je vous supplie, Monseigneur, d'avoir la bonté de conserver l'original du présent acte, écrit de ma main, et d'en envoyer demain une copie à Sa Sainteté, afin qu'elle voie ma soumission, en attendant que je puisse me mettre moi-même à ses pieds (8).

429. A Min' DE MAINTENON.

A Versailles, 1' d'août [1697].

Je partirai d'ici, Madame, demain vendredi, pour obéir au Roi (1). Je ne passerais point à Paris, si je n'étais dans l'embarras de trouver un homme propre pour aller à Rome, et qui (2) veuille bien faire ce voyage. Je retourne à Cambray avec un coeur plein de soumission, de zèle, de reconnaissance et d'attachement sans bornes pour le Roi. Ma plus grande douleur est de l'avoir fatigué, et de lui déplaire. Je ne cesserai aucun jour de ma vie de prier Dieu qu'il le comble de ses grâces. Je consens à être écrasé de plus en plus. L'unique chose que je demande à Sa Majesté, c'est que le diocèse de Cambray, qui est innocent, ne souffre pas (3) des fautes qu'on m'impute. Je ne demande de protection que pour l'Eglise, et je borne même cette protection à n'être point troublé dans le peu de bonnes oeuvres que ma situation présente me permet de faire pour remplir les devoirs d'un pasteur. Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander pardon de toutes les peines que je vous ai causées. Dieu sait combien je les ressens. Je ne cesserai point de le prier, afin qu'il remplisse lui seul tout votre coeur. Je serai toute ma vie aussi pénétré de vos anciennes bontés, que si je ne les avais point perdues ; et mon attachement respectueux pour vous, Madame, ne diminuera jamais. 930. Au CARDINAL SPADA (?) (1).

2 août [1697].

Eminentissime Domine,

Romam itineris faciendi spe ablata, Abbatem de Chanterac propinquum meum et in ecclesia Cameracensi vicarium generalem, Glaris natelibus, peritia, integritate morum, doctrina et pietate commendabilem, mitto, qui in defendendo libello mea vice fungatur. Eminentiam vestram oro supplex, Eminentissime Domine, hune benigne excipias, ea summa qua preestas humanitate, huic patrocinari digneris, ut Beatissimi Patris pedes deosculari, apostolicam benedictionem accipere, et gravissima a me credita clam dicere possit. Summa cum observantia ero perpetuum, Eminentissime Domine, Eminentiee vestree humillimus et obsequentissimus servus.

Lutetiae, 2 augusti.

FR. ARCHIEPISCOPUS Dux CAMERACENSIS.

431. Au PAPE INNOCENT XII.

2 août 1697.

Sanctissime Pater,

Si quid unquam in votis fuit, hoc maxime solatium, Beatitudinis Vestrœ pedes deosculari, et intimum pectus aperire. Verum Romam iter faciendi licentia negata, venerabilem abbatem de Chanterac (1) propere mitto, qui scripta proferat, qui libelli doctrinam explanet, qui me totum cum opusculo Beatitudini Vestree submittat. Is est elari generis, singularis peritise in administrandis Ecelesiee negotiis, pietatis eximite, theologus sagax, et veri amantissimus. Is propinquus meus, patrui mei olim episcopi prœcipuus adjutor, nunc demum Ecelesiee Cameracensis dulce decus et exemplar, quem ego impar oneri vicarium generalem in partem sollicitudinis a biennio vocavi. Hune, Sanctissime Pater, benigne audire ne dedigneris. Ex illo audiet Beatitudo Vestra quid sentiam, quid affirmera, quid negem, quo devenerit infelix controversia, quid affectet quorumdam theologorum consociatio; quid nonnulli confratres mei, praeoccupata (2) piissimi et sapientissimi Principis aure, moliantur ; quid imperiosius abnuerint, ne ingenua et simplici libelli interpretatione confrater purgaretur. Heec moerens, heee invitus dito : ipsi me coegerunt. Testis mihi Deus ac judex, me nunquam approbasse ullum dogma quod libelli fines excedat, me semper exsecratum fuisse singulos errores in

210 CORRESPONDANCE DE FÉNELO! 2 août 1697 Rosit 1697 ?LITS 211

falsis Articuliç expressissime damnatos (3). Testis cordium scrutator. me nunquam alla aquivocatione (4) aut indulgentia favisse illusions, nec excusatos habuisse libellos quos confratres mei damnavere. nec ulli homi-

nem (5). 1:num est, Sanc-

tissime qui de fide male audiret, suffugium

tissime Pater, quod peccati arguunt, nempe opusculum quod ad confutandos Quietistarum errores. et ad secernendas sanctorum Ascetarumq-ue sententias. bono animo conscripsi. Per sex menses silui, toleravi asper_ rima quœque. objectis placide respondi, libelli loca a malevolis in sensus impios detorta simplici contextus serie, et evidenti connexione principiorum interpretatus sum : sed frustra. Omnes doctrine sana expositiones. omnes errorum dananationes gravissimas, omnes libelli interpretationes ex ipso libello sincere depromptas, indigno animo abjecerunt. Sœpe numero pollicitus sum me palam dicturum anathema lihello, modo ipsi proferrent propositiones ex ipso excerptas, aut hEereticas, aut erroneas. quibus non esset cautum restrictione evidenti, ex ipso libello pariter deprompta, ne periculose legerentur. Proeterea, Sanctissime Pater. sexcenties asserui nullum assignari posse opusculi locum (5), quin verbe longe difficiliora ex Patrum, Ascetarum, et sanctorum recentiorum operibus excerpta, continuo assignarem. Tandem enixe efflagitavi quisnam esset Quietistarum error, qui censure meEe severitatem in libello effugisset. Nihil impugnant, quod ego acrius non impugnaverim. In probationibus vite interioris nihil admisi, quod episcopus Meldensis prolatis sanctorum vocibus, absque ullo interpretationis temperamento, incautius non admiserit (6). lia, Sanctissime Pater, libellum carpunt, libelli propositionibus aut hEereticis eut erroneis nusquam assignatis (7). Interpretationem vero quamcumque respuunt, ut his in angustiis libello imrnerenti notam inuri patiar. Quid superest episcopo, ad Belgii, ad confinium hereticorum (8), ad suie Christianissind Regis (9), ad totius EcclesiEe catholicEe luctuosissimum scandalum, tot erumnis, tot contumeliis oppresso ? Improperium Christi portans, ad Sancum Sedem innocentiee et inc,orruptEe fidei praesidium confugio, ut in sinu pains dolorem leniam. Si quid erraverim, doce, Sanctissime Pater, nec me pudebit confessionis errorum. Argue, emenda, corripe, damna ; hoc totum patris ; hoc totum filio gratum. Si vero, ut quidem arbitror, nusquam defecerit fides, purgando filio pater succurrat, pro paterne pietate. Nulle enim amplius spes affulget ad pascendum utiliter gregem, si supreme sedia auetoritas dedeeus non abluerit. Aeternum ero cum somma observanti

Beatitudinis Vestree humillim a et animi demis-

sione, Sanctissime Pater, us et devotissimus

filius ac servus.

FRANCISCUS ARCII. CAMERACENSIS.

431 bis. MESIOIRE POUR L'ABBÉ DE CH4NTiRAC,

SUR CE QU'IL DOIT DIRE EN MON NOM,

ET QUE JE VOUDRAIS POUVOIR DIRE MOI-MIME AU TRi3 SAINT Pins.

(Août 16971

1° Si j'ai demeuré six mois sans pouvoir en oyer mon livre à Rome, ni même préparer les choses que j'avais promis d'y envoyer, c'est que, pendant ces six mois, on m'a tenu dans une agitation sans relitche, parce qu'on ne voulait souffrir aucune explication de mon livre, et qu'on voulait me réduire à l'abandonner, quoiqu'on ne m'ait jamais montre des propositions extraites de mon livre, et sans correctif, qui fussent ou hérétiques et erronées.

2° J'ai fait la traduction latine de mon livre ; tuais los ontliands extrêmes qu'on m'a donnés, et les éclaircissements que j..tt tstt, obltgo de faire, m'ont empêché jusqu'ici d'achever les additions que je tue propose de faire dans une nouvelle édition, pour lever totoo4 les difficultés des lecteurs les plus prévenus contre moi. Ces additions seront achevées dans peu de jours ; je les enverrai d'abord il Rome. Si Sa Sainteté en est contente, je les donnerai au public dans une nouvelle édition. Si Sa Sainteté juge qu'on y doive changer, ajouter, retrancher, elle aura la bonté de les faire examiner, et je suivrai avec une docilité et une soumission aveugle d'enfant pour son père, tout ce qui sera réglé par son autorité.

3° Je demande au saint Père qu'il ait la bonté de me faire contant« niquer les objections qu'on fera contre mon livre, avant que Sa Sainteté décide : ce ne sera pas un grand retardement ; j'y apporterai de ma part une extrême diligence pour voir les objections et pour y répondre. La chose est assez importante pour mériter qu'elle soit ainsi exactement éclaircie. Ce retardement même est sans conséquence ; le scandale qu'on a fait est arrêté par ma soumission publique au jugement du Pape.

4° Je m'engage à répondre à toutes les objections qu'on me fera, en deux manières : 1° en montrant qu'il y a dans mon livre des correctifs évidents et souvent répétés, lesquels sont non seulement conformes au système du livre, mais nécessaires et essentiels au système même ; 2° par une foule de passages des anciens Pères et des saints canonisés depuis quatre cents ans, et dont les écrits sont approuvés du Saint-Siège, lesquels ont parlé d'une manière entièrement conforme à mon livre, sans employer, j'ose le dire, autant de correctifs, parce qu'ils n'étaient pas nécessaires en leur temps.

5° On ne trouvera aucune erreur du quiétisme dont la condamnation ne soit expresse et rigoureuse dans mon livre, et on ne peut montrer aucun principe de la doctrine catholique qui soit nécessaire pour répri.

TiXTI 213 s commet oint. [c'est] que VOUS (+Miel Plu69s7mauvais que ceux que j'ai exprimés dans mon livre. Ce que 3bia°enût

la bonté de rendre à M. l'Evèque de Lhartres un témoignage précii isure 9°1uhaifatietsrai. eJ'e si

cela roua, commet

d'où j'écrirai à Route. Je rem,.

drai ma lettre pastorale, et jécriraipeut-ètre une lettre douce $ini-

ple à M. de Meaux (8), pour éclaircir les cliost de procede et de doc. Vie, dans lesquelles il me représente comme tua fanatique et un hypocrite. Priez Dieu pour moi, monsieur, jen ai grand beeoin dans mes souffrance.: et aimez toujours un homme plein de tendreese, de eonfiance, de reconnaissance, et de vénération pour vous.

212 CORRESPONDANCE DE FÉNELON Août 1697

mer l'illusion, qu'on ne trouve établi clairement dans mon livre. Mais si le saint Père juge à propos d'y ajouter ou changer quelque chose pour plus grande précaution, je n'ai d'autre volonté que la sienne.

6° Comme nul évêque n'a plus besoin que moi d'être justifié, après tant de scandale, par la plus grande autorité qui soit dans le christianisme, en cas que Sa Sainteté trouve mon livre bon, je la supplie très humblement d'avoir la bonté de souffrir que je le fasse réimprimer à Rome. après qu'il aura été exactement revu par les plus habiles théologiens que Sa Sainteté voudra bien charger de cet examen.

432. A M. TRONSON.

Samedi, 3 août [1697].

Je m'abstiens, monsieur, de vous aller embrasser, pour ne vous commettre (1) en rien. Je vous révère et vous aime trop, pour ne ménager pas vos intérêts et ceux de votre communauté (2) plus que les miens. On ne se contente pas d'attaquer mon livre, on n'oublie rien pour noircir ma personne. M. l'Archevêque de Paris, qui témoignait avoir de si bonnes intentions, parle comme M. de Meaux, et assure qu'il travaille inutilement depuis quatre ans (3) de toutes mes erreurs, et que j'en ai eu de beaucoup plus grandes que celles de mon livre. On laisse entendre que ce fonds d'anciennes erreurs, que je cache sous des termes adoucis, est ce qui oblige les Evêques à me tenir une rigueur qu'on ne tiendrait pas à un autre, pour m'obliger à me rétracter, et pour rejeter toute explication. Je sais même que M. de Paris entre dans cette accusation, et qu'il doit écrire au Pape, de concert avec MM. de Meaux et de Chartres, qu'ils sont obligés en conscience à m'accuser devant lui comme un homme qu'ils connaissent depuis plusieurs années dans toutes les erreurs du quiétisme (4).

Vous savez, monsieur, que j'ai déposé entre vos mains mes écrits originaux du temps où l'on prétend que j'étais si égaré ; je n'y ai rien changé depuis. S'ils ne vous paraissent pas suffisants pour me justifier, ayez la bonté de me faire savoir ce que vous trouvez qui y manque. Les extraits de saint Clément et de Cassien (5) donnèrent ces préventions à M. de Meaux, qui n'avait jusqu'à ce temps-là jamais rien lu de saint François de Sales ni des autres auteurs de ce genre (6). Tout lui était nouveau, tout le scandalisait. Les passages que je citais, et qui sont excessifs (7) dans saint Clément et dans Cassien, lui paraissaient ma doctrine, quoique j'eusse dit, en les citant, qu'il en fallait rabattre beaucoup selon les mystiques raisonnables. voilà, monsieur, la principale affaire du temps présent. M. de Meaux dit que mon livre n'est pas conforme à mes explications, et que mes vrais sentiments sont encore

INDEX DES NOMS

ADENET (Mathurin), 21.

Afrique, 22.

Allemagne, 77.

ALVAREZ (Balthasar), 66, 68.

AMBROISE (saint), 76.

Amiens, 177, 178.

AMONTONS (Guillaume), 53.

ANGÈLE de FOLIGNO (bienheureuse), 62.

Angleterre, 34.

ARISTOTE, 167.

Arras, 39, 118.

Arums (MM. d'), 49-51.

AUGUSTIN (saint), 67, 69, 76, 95, 108,

161.

AUGUSTINIENS, 185.

Avignon, 25.

AVEN (Adrien-Maurice de NOAILLES,

comte d'), 26.

BAGNOLS (Dreux-Louis DU Gui de) : let-

tre de, 1696, 3 juillet, 82 - mention,

36.

BARALLES (H. de), 10.

BARBEZIEUX (Louis - François - Marie LE

TELLIER, marquis de), 46.

BAUDRAND (Henri), 21, 180.

Bazas, 11.

Béarn, 49.

BEAUFORT (Joseph del. 99, 121, 177,

178, 184, 186, 188-192.

BEAUREGARD, 51.

BEAURIEUX (Jean-Jacques de), 22.

BEAUVILLIER (Henriette-Louise COLBERT,

duchesse de ), 64.

(Paul de) : lettre de, 1697, 16

avril, 149 - mentions, 43, 78, 157,

166, 184, 191, 201, 202.

BELGES, Belgique, 20, 55, 152, 210. Belle Hélène (la), 108.

Belleville, 53.

BENTIVOGLIO (cardinal Guido), 77. BERNARD (saint), 185, 192.

BERTIER (David-Nicolas de), 162, 163. Bible, voir Ecriture sainte.

BIGNON (Jérôme), 36.

BISSY (Henri PONTUS de THYARD de), 29,

178, 184-186, 190, 192, 200. BLAINVILLE (Jules - Armand COLBERT,

marquis de) : lettres à, 1697, 3 jan-

vier, 115 (?) 13 mai, 158-159. Blois, 162, 163. BLONDEL, 162.

BOILEAU (Jean-Jacques BEAULAIGUE dit) : lettres à, 1696, 20 octobre, 101-104 -

6 décembre, 112-113 - lettres de, 1695, fin février, 13-14 - 1696, 26 novembre, 106-111 - mentions, 99, 164,

173, 177, 178, 180, 181, 184, 186, 188, 190-192.

Bordeaux, 143, 144 - (carmélites de), 33, 35 - (Parlement de), 50, 51.

BossuEr (Jacques - Bénigne) : lettres à, 1695, 6 mars, 14-15 - 8 mars, 15-16

- 27 mars, 20 - 7 décembre, 47-48

- 18 décembre, 51-52 - 1696, 9 mai,

80 - 24 mai, 81 - 5 août, 85 -

4 octobre, 97 - 1697, 9 février, 127-

134 - lettres de, 1695, 15 mai, 22 -

1696, 15 mai, 80-81 - mentions, 56,

58-61, 64, 71, 76, 83-85, 89-94, 99,

100, 104, 106-108, 110, 119-125, 140,

144-146, 151, 158, 162-168, 170-172,

174, 177-179, 188, 192, 194-198, 200-

203, 207, 210, 212-213.

BOUCHER (Joseph), 185

BOUCHERAT (L01113), 114.

BOUILLON (Emmanuel-Théodose de LA TOUR D'AUVERGNE, cardinal de), 172.

(MM. de), 49-51.

BOURBON (Guillaume), 79, 87, 117, 118, 123-125, 148.

Bourbon, 27.

BOURDON (J.), 10.

Bourges, 52.

BOURGOGNE (Marie-Adélaïde de SAVOIE, duchesse de), 96.

BRISACIER (Jacques-Charles de) : lettre

à, 1697, 24 février, 140-141 - lettre

de, 1697, 23 février, 138-139. Bruxelles, 81.

BRYAS (Jacques-Théodore de), 11, 41. BULTEAU (dom Louis), 30.

CAJETAN (Thomas de Vio, cardinal), 169.

Cambrai, 7-10, 13, 22, 25, 26, 29, 33-35, 41, 43, 64, 75, 77, 80, 85, 87, 88, 103, 114, 130, 132, 135, 137, 138, 145, 151, 160, 178, 195, 200, 208, 209, 213.

216 INDEX DES NOMS

INDEX DES NOMS 217

(Chapitre), 87 - (Saint-Géry),

41 - (séminaire), 32, 33, 35, 36, 42,

43, 52, 79, 116-118, 122, 124, 126 (Soeurs noires), 42.

(Magistrat de) : lettre au, 1695,

23 février, 12 - lettre du, 1695, 17 février, 10.

CANONNE (A.), 10

CAPUCINS, 108.

CARIGNAN (Louis DU FAURE de) : lettre de, 1697, 22 mars, 141-142.

CARMÉLITES, 164 - (de Bordeaux). 33, 35 - (de Paris), 47, 51, 72, 86, 94, 137.

CARMES, 184, 189.

CASANATE (cardinal Jérôme) : lettre à, 1697, 18 avril, 150 - lettre de, 1697, 14 mai, 159.

CASSIEN, 128, 212.

Catalogne, 26.

Câteau-Cambrésis, 82, 137.

(Châtelain et échevins du) : let-

tre aux, 1695, 22 février, 12. CATHERINE de Gênes (sainte), 62. CATHERINE de Sienne (sainte), 62. CATON, 30.

CAVALLERINI (cardinal Jean-Jacques), 20. Chiions, 26.

CHANDEN1ER (Mme de), 96.

CHAMILLART (Michel) : lettre de, 1696, 17 août, 87.

CHANTAL (sainte Jeanne-Françoise FREMYOT, baronne de), 14, 18, 145, 146.

CHANTÉRAC (Gabriel de LA CROPTE de) : lettres à, 1697, 15 mai, 160 - 1" juin, 162-163 - 2 à 4 juin, 163-164

- 22 juin, 177-178 - 24 juin, 178179 - 25 juin, 179-180 - 27 juin, 180-181 - 28 juin, 181-182 - 6 juillet, 183-184 - 7 juillet, 184 - 8 juillet, 184-185 - 9 juillet, 185-187

- 11 juillet, 188-189 - vers le 11 juillet, 189-190 - 13 juillet, 190 - 14 juillet, 190-191 - 17 juillet, 191

- 20 juillet, 193 - 22 juillet, 197198 - 24 juillet, 199-200 - mémoire pour, 1691, août, 211.212 - lettres de M. TRONSON à, 1695, 6 septembre, 3233 - 7 octobre, 35 - 11 novembre, 42-43 - lettres de, 1697, à Mme de PONTCHAT, avant le 25 mars, 142-144

- à FÉNELON, 9 juillet, 187-188 17 juillet, 191.192 - 22 juillet, 195197 - 23 juillet, 198.199 - mentions, 117, 122, 209.

CHARLEMAGNE, 30. CHARLOTTE de SAINT-CYPRIEN, voir DU PÉRAY.

CHAROST (Marie-Hippolyte de BÉTHUNE- ), au Carmel Thérèse de Jesus-Maria, 53. 55, 137, 146.

Chartres, 58, 59, 64, 89, 110, 117, 118, 122, 124, 126, 147-149, 154-158, 162164, 166, 168-172, 174, 177-181, 183, 184, 186, 187, 190-192, 196-202, 212, 213.

CHATILLON (Mn" de), 45.

CHEVREUSE (Charles - Honoré d'ALBERT, duc de) : lettres à, 1696, 8 mars, 65

- 24 juillet, 83-84 - lettres de M. TRONSON à, 1697, 17 janvier, 121

28 janvier, 126 - 2 février, 126 - lettres de, à M. TRONSON, 1697, 13 janvier, 119-120 - 14 janvier, 120 16 janvier, 121 - 18 janvier, 122123 - 20 janvier, 123 - mentions, 43, 85, 111, 118, 132, 149, 166, 172.

(Marie-Thérèse COLBERT, duchesse

de), 64.

CHOISEUL (Gilbert de), 38.

CIVORÉ (Antoine), 142.

CLÉMENT (e saint »), 92, 128, 212.

CLOCHE (Jean-François, en religion Anto-

nin), lettre de, 1696, 25 août, 88.

COLBERT (Jacques-Nicolas), 184, 185, 187,

189, 190.

COLLOREDO (cardinal Léandre) : lettre de,

1697, 21 mai, 160-162.

COLUMELLE, 30.

Compiègne, 28.

CONDÉ (Henri-Jules de BOURBON, prince

de) : lettre à, 1695, 6 février, 7.

Condé, 80.

Condom, 142, 190, 200.

Conflans, 100, 188, 192.

CORDEMOY (Géraud de), 30.

Coutances, 180, 187, 200.

COUTURIER (abbé), 108.

CYPRIEN (saint), 76.

DAGUESSEAU (Henri), 87.

Dampierre, 21.

DAVID, 67.

DELFINI (Marc-Daniel) : lettres à, 1696,

14 avril, 79 - 1697, fin de juillet,

207-208 - lettre de, 1696, 9 avril, 78

- mention, 149.

DENHOFF (cardinal Jean-Casimir) : lettre à, 1697, 18 avril, 150-151 - lettre de, 1697, 14 mai, 159-160.

DESCHAMPS (Pierre), 44, 81, 160, 162,

182, 184, 187, 189-191, 193. DES GRUSELIERS (F.), 10.

DESRUELLES (Baudoin), 142.

Dijon, 108.

DOMINICAINS, 88.

DONNOGHE, 34.

Don Quichotte, 108.

Douai, 117.

DRIANCOURT (L.), 10.

Du BERNAT (Jean), 45, 48-50.

DUCHESNE (André), 30.

Du NOYER (Anne - Marguerite PETIT, dame) : lettre à, 1695, 21 mars, 19.

Du PÉRAY (Charlotte de GUICHARD ), au Carmel Charlotte de Saint-Cyprien : lettres à, 1695 ou 1696, 21 août, 3132 - 30 novembre, 45-46 - 10 décembre, 48 - 25 décembre, 52-53 1696 ou 1697, 12 janvier, 55-56 10 mars, 65-72 - 7 août, 86 - 15 décembre, 114-115 - 1695 à février 1697, 126-127 - 1697, 12 février, 135 - 22 février, 137 - 2 avril, 145-146 - mentions, 47, 94, 130, 186.

Ecriture sainte, 13, 30, 107, 110; Apocalypse, 106; Cantique, 107; Ecclésiaste, 10; Ecclésiastique, 76; Evangile, 27, 68, 70, 127, 130; Joël, 110; Juges, 107; Livres poétiques, 76; Livres sapientiaux, 76; Machabées, 109; Sagesse, 76.

Egypte, 10.

ESPINOY (Princesse d'), 19.

FÉNELON (de SALIGNAC de LA MOTHE marquis Antoine), 141.

(François), évêque de Sarlat, 209.

(François II, marquis de) : lettre

à, 1695, 10 décembre, 48-50 - lettre de, 1695, 27 novembre, 45 - mentions, 49-51.

(Henri - Joseph, chevalier, puis

comte de) : lettres à, 1695, 7 avril, 20-21 - 14 août, 31 - 16 septembre, 33-34 - 27 novembre, 44-45 mentions, 7, 14, 21, 28, 29, 33, 44.

(Marie-Françoise, comtesse de),

voir LAVAL.

FEYDEAU de BROU (Henri-Joseph), 177, 178.

FILLEAU de LA CHAISE (Jean), 30. Flandre, 37-40, 88, 137.

FLEURY (Claude) : lettres à, 1695, juillet,

29-30 - 1696, 19 mars, 76-77. Fontainebleau, 29, 30, 33, 100, 116. FOULON de PARFONVAL (G.), 10.

FOURNIER (Christophe) : lettres à, 1686, 30 octobre, 41-42 - (?) 1696, 2 janvier, 55.

FRANÇAIS, France, 34, 37, 42, 55, 73, 95, 96, 150, 152, 203.

FRANÇOIS Pr, 36.

FRANÇOIS d'Assise (saint), 62.

FRANÇOIS de SALES (saint), 14-17, 62,

64, 96, 127, 128, 143, 158, 212. FRANCQUEVILLE (L. et R. de), 10. GAIGNIÈRES (Robert de) : lettre à, 1697,

7 mars, 141.

GALAFRE, 26.

GARNIER (Marie-Madeleine) : lettre à, 1697, 6 juin, 164-165.

GAYE de BOISREDON (Raymond), 33, 35, 36, 43, 52, 79, 116, 117, 122, 124. Genève, 111.

GENTILS, 111.

Géorgiques, 30.

GERMAIN (Etienne ou Jean), carme, 189. Germigny, 20, 51, 89, 130.

Gex, 111.

GODET-DESMARAIS (Paul) : lettres à, 1696, de M. TRONSON, 10 mars, 73 - 1697, de FÉNELON, 10 février, 134-135 - lettres de, 1697, fin d'avril, 154.155 2 mai, 156-157 - mentions, 58, 59, 64, 89, 110, 117, 118, 122, 124, 126, 146-149, 154.156, 158, 162.164, 166, 168-172, 174, 177-181, 183, 184, 186, 187, 190-192, 196-202, 212, 213.

GOURGUES (Jacques-Joseph de) : lettre à, 16115, 21 février, 11-12.

GRAMONT (Elisabeth HAMILTON, comtesse de) : lettres à, 1695, 25 mai, 23-25

4 juillet, 26-27 - 31 juillet, 29 1697, 31 juillet, 204 - mention, 64 (?).

(Marie-Elisabeth de ), 29.

(Philibert de), 27.

GRENET (j.), 10.

Grenoble, 108.

Griselidis, 108.

GROTIUS (Hugo DE GROOT ou), 77. GUICHE (Marie-Christine de NOAILLES, comtesse de), 26, 64 (?).

GUIFON, 108.

GUILBERT (J.), 10.

GUYON (Jeanne BOUVIER de LA MOTTE, Madame), 57-63, 65, 73, 83.85, 89-93, 102, 106-113, 124, 125, 131, 132, 148, 163, 171-175, 180.

HARLAY (Achille III de) : lettre à, 1695, 12 août, 31.

218 INDEX DES NOMS

INDEX DES NOMS 219

(François de), 31, 122.

HÉBERT (François) : lettre à (?), 1697,

26 juillet, 201-202.

HEISS von KOGENHEIM (Jean), 77. HELvÉTius (Jean-Adrien), 136.

HENNIN (J. de), 10.

HÉSIODE, 30.

HORACE, 30.

INNOCENT XII : lettres à, 1696, début ?, 54-55 - 1697, 18 avril, 151-154 2 août, 209-210 - brefs de, 1696, 13 mars, 75-76 - 1697, 11 juin, 176

- lettre du duc de BOURGOGNE à. 1695, 9 février, 7-8 - mentions, 54, 78, 79, 146-151, 157, 159, 160, 163, 171, 172, 174-176, 180, 207-209, 211212.

INQUISITION, 58.

Issy, 15, 23, 43, 58. 114, 136, 207. jArtsÉ.NisTEs, 58.

JANSON (cardinal Toussaint de FORBIN de), 88.

JEAN de BOURGOGNE, 41.

JEAN de la CROIX (saint), 15, 45, 48,

74, 86, 113, 127, 143.

JÉRÔME (saint), 76.

JÉSUITES, 140, 143.

JOSEPH (saint), 56.

JUIFS, 111.

LA BU XIÈRE (Léonard de), 20, 21.

LA CHAISE (François d'Aix de), 172.

LA CHÉTARDIE (Joachim TROTTI de), lettres de, à M. TRONSON, 1697, 26 janvier, 123-124 - 28 janvier, 125 mentions, 52, 109, 119, 120, 123, 126, 180.

LA COMBE OU LACOMBE (François), 106108.

LA FILOLIE (Angèle-Hippolyte de SALICNAC-FÉNELON, dame de), 7.

LALANDE, 11.

LA MAISONFORT (Marie-Françoise-Silvine de) : lettres à, 1695, 17 février, 9-10

- mars, 16-19 - 1696, 8 février, 56. LA MOTHE (brigade de), 29. LAMY (dom François) : lettres à, 1696,

27 avril, 80 - 1697, 3 janvier, 116

- 22 février, 136 - 7 avril, 146 -

mention, 81.

LANGERON (François ANDRAULT de), 77,

191.

Langres, 44.

LA QUINTINIE (Jean de), 30.

LASCARIS d'URFÉ (Louis de), 25.

LA THUILLERIE (Marie du SAINT-SACREMENT COIGNET de), 32, 47, 53, 55, 72, 137, 146.

LAVAL (Guy-André, comte de), 14, 21, 33.

(Hilaire, abbé de), 20, 21.

(Marie- Françoise de SALIGNAC -

FÉNELON, marquise de) puis comtesse

de FÉNELON : lettres à, 1695, 4 février,

7 - 18 février, 11 - 4 mars, 14 -

27 avril, 21 - 29 juillet, 28 -

15 septembre, 33 - 25 novembre, 43-

44 - mentions. 20, 21, 45.

LAVAL-LEZAY (Pierre, marquis de), 141.

LAVERGNE (M. de). 177, 181.

LAYREIEZ (A. de), 10.

LE BLANC (François), 77.

LE CAMUS (cardinal Etienne), 108.

LEDI EU (François), 97.

LE Duc, 188.

LE FEBVRE (Philippe), 184.

LEMERCHIER (N.), 10.

LE MER R E (Pierre), 162, 177-181, 184,

186. 190, 191, 193.

LE PELETIER (Claude) : lettre de, 1697,

22 février, 137.

LE SART (F.). 10.

LESCUASSIER (François) : lettre cl, 1697,

18 février, 135-136 - mention. 52.

LE TELLIER (Charles-Maurice), 20, 21,

124, 183.

LE VALOIS (Louis), 140, 154, 162, 163,

177, 178, 180-187, 193, 197.

Lille, 142.

Limoges, 25, 124.

LOMÉNIE de BRIENNE (Charles-François

de), 180, 187, 200.

Louis IX (saint), 30.

LOUIS XIV : lettres à, 1697, 12 (?) mai,

157-158 - 25 juillet, 201 - men-

tions, 7-12, 19, 20, 26-29, 36, 41, 42,

44, 54, 88, 105, 111, 147, 149, 151,

166, 170, 172, 175, 179, 181, 195-197,

200, 203, 207, 208. 210.

Louis, le grand Dauphin, 53, 54.

Louis, duc de BOURGOGNE : lettres de,

au Pape, 1695, 9 février, 7 - à

FÉNELON, 23 octobre, 36 - mentions,

8, 29, 30, 54, 77, 96, 105, 141, 151,

154.

Louvain, 117.

LuTnER (Martin), 169.

LUYNES (hôtel de), 43, 44.

Lyon, 108 - (séminaire ), 79. MABILLON (dom Jean) : lettre à, 1695, 10 février, 8.

MaEnac, 33.

MAHOMÉTANS, 111.

MAINE (Louis-Auguste de BOURBON, duc du) : lettre de, 1696, 18 juillet, 8283 - mention, 31.

MAINTENON (Françoise d'AUBIGNÉ, marquise de) : lettres à, 1695, 10-19 septembre, 34 - 1696, 7 mars, 60-64 septembre, 89-94 - fin novembre, 105106 - 1697, 29 juillet, 202-204, 1" août, 208 - mentions, 57, 58, 121, 125, 165, 166, 173, 174, 195, 196.

Maison rustique, 30.

Malines, 46.

MALLET (J.), 10.

MANDRAGORES, 26.

MANICHÉENS, 205.

Manot, 50.

MARIE (la sainte Vierge", 56, 61. MARIE de MODèNE, reine d'Angleterre :

lettre de, 1695, 21 septembre, 34-35. MAR LOT (Rigobert), 124.

Marly, 87.

Marseille, 108.

MARTE (Ignace-Joseph de), 116. Maubeuge, 80.

MAU LÉVRI ER (Charles ANDRAULT de LANGERON de), 79, 164, 177, 179, 181,

182, 184-187, 190, 192.

(sa nièce, au Carmel Anne-Thé-

rèse de Saint-Augustin 1, 146.

Meaux, 51, 56, 58-61, 64, 71, 83-85, 89-

94, 99, 100, 104, 106-108, 110, 119-

125, 140, 144-146, 151, 158, 162-168,

170, 172, 174, 177-188, 192, 194-198,

200-203, 207, 210, 212, 213.

Métamorphoses, 29.

Meudon, 53.

MIGEOT (Gaspard), 95.

MILON (Louis), 142, 190, 200.

MINIME, 96.

MOLIÈRE (Jean-Baptiste POQUELIN ), 108.

MOLINISTES, 185.

MOLINOS (Michel), 63, 151, 153.

MONCHY (Pierre de), 61.

Mons, 33, 80, 96 - (Visitation de), 96-

97.

MONTMÈGE (MM. de), 49, 50.

MOREAU (Denis), 141.

NICOLE (Pierre), 64, 173.

Nimègue, 88.

NOAILLES (MM. de), 49.

(Anne-Jules, maréchal de) : let-

tres à, 1695, 14 juin, 26 - 22 août, 32 - mémoire à, 1696, 29 juillet, 2829 - mentions, 28, 29, 44.

(Louis-Antoine de) : lettres à,

1696, 9 septembre, 95 - 17 octobre, 97-100 - 1697, 8 juin, 165-176 6 juillet, 182-183 - 22 juillet, 193195 - lettre de, 1697, 29 mars, 144 mentions, 26, 32, 58, 65, 73, 78, 89, 9'3, 94, 100, 106, 113, 118, 120, 121, 123, 125, 128, 130, 140, 151, 157, 158, 162, 177-184, 186, 188-193, 195-198, 200, 201, 203, 207, 212.

(Louise BOYER, duchesse de), 32,

95.

(Marie-Françoise de BOURNON-

VILLE, duchesse de), 26, 32.

NOUVELLES CATHOLIQUES, 164, 165. PALLAVI CIN I - SFOR LA (cardinal Pierre), 169.

Paris, 14, 20, 28, 29, 31, 37, 40, 41, 44, 45, 49, 53, 58, 65, 71, 73, 78, 79, 89, 93-95, 97, 100, 106, 108, 113, 118.122, 125, 128, 130, 132, 135, 136, 139-143, 149-151, 157, 158, 162, 163, 177.184, 186-193, 195-198, 200, 201, 203, 207, 208, 212 - (Faubourg Saint-Jacques), 94 - (Université), 52.

PAUL (saint), 9, 14, 25, 27, 46, 61, 62, 106, 143, 153, 161.

PAULIN (saint), 76.

PAULIN d'Aumale, 106.

Pays-Bas, 77, 194.

Peau d'âne, 108.

Petites républiques, 77.

PIERRE (saint), 10, 152.

PIROT (Edme) : lettre de, à M. TRONSON, 1697, 5 juin, 164 - mentions, 86, 94, 99, 114, 118, 121, 140, 157, 158, 166, 167, 173, 185, 186, 188-190, 192.

Pologne, 53.

PONTCHARTRAIN (Louis PHÉLYPEAUX, comte de) : lettre de, 1695, 23 octobre, 3637 - mention, 12.

PONTCHAT (Anne-Marie de TAILLEFE ft de Roussiwt, dame de) : lettre de G. de CHANTÉRAC à, 1697, avant le 25 mars, 142-144.

(Jean-hase de Ségur, baron de),

144.

PRÉCELLES (Claude de), 185-188, 197. PR ECIPIANO (Humbert - Guillaume de) : lettres à, 1695, 5 décembre, 46 1696 (?), 25 janvier, 56, - 26 mai, 81.82.

PRUDENCE, poète latin, 76.

220 INDEX DES NOMS

QUIÉTISTES, 143, 149, 150, 152, 155,

156, 210.

QUINOT (Joseph-Jean-Baptiste), 187.

RANCÉ (Armand-Jean LE BOUTHILLIER

de) : lettre à, 1697, fin de juillet, 204-

206.

RATABON (Martin de), 158.

Reims, 20, 21, 124, 183.

REYAU (Jacques), 11.

RICHEBRACQUE (dom Nicolas), 108, 109.

RIGOLEY (François), 122.

ROBERT, 48, 52.

ROCHEBONNE (Charles-François de CHA-

TEAUNEUF de), 79.

Rome, 20, 53, 143, 153, 157, 169, 170,

175, 182-184, 189, 193, 195, 197, 200,

201, 203, 207-209, 211-213.

Rouen, 184, 185, 187, 189, 190.

SABATIER (Pierre de) : lettre de M.

TRONSON à, 1695, 7 octobre, 35-36 -

mentions, 25, 27, 43.

Saint-Cyr, 62, 87, 166.

Saint-Denis, 116.

Saint-Germain-en-Laye, 26.

Saint-Robert, 108, 109.

Salagnac (terre de), 49-51.

SALM (Marie - Christine de) : lettre à,

1695, 12 février, 8-9.

SALOMON, 18.

SANTEUL (Jean de) : lettre à, 1695,

22 mars, 19-20.

Sarlat, 45, 51.

Savoie, 96.

SEVE de ROCHECHOUART (Guy de), 118.

SIMIANE de GORDES (Louis-Marie-Armand

de), 44.

SIMON (Jean-Baptiste), 52.

SLEIDAN (Jean-Philipson de SLEIDA, dit),

76.

SOBIESKI (Jean), roi de Pologne, 53.

Solesmes, 87.

Sorbonne, 140.

SPADA (cardinal Fabrice) : lettres à, 1696,

début, 54 — 169'7, 18 avril, 149 —

(?) 2 août, 209 — lettre de, 1697,

11 juin, 176-177 — mention, 78.

SPINOLA (Marius), 76, 176.

SPINOZA (Baruch de), 80, 81.

STRADA (Famiano), 77.

SULPICE SÉVÈRE, 30.

TACITE, 36.

TÉRENCE, 30.

THÉRÈSE (sainte). 62, 66, 74, 86, 108,

143.

THOMAS d'Aquin (saint), 167.

TIMOTHÉE, 14.

Toul, 29, 178, 184-186, 190, 192, 200.

Tournai, 80 — (Chapitre), 11, 38, 39

(Parlement), 37-41. Trente (Concile de), 8, 37-39, 114, 163. TRONSON (Louis) : lettres à, 1696, 26 fé-

vrier, 57-59 — 17 octobre, 100 -

30 octobre, 104 — 15 décembre, 114

1697, 6 janvier, 116-118 — du duc de CHEVREUSE, 13, 14 et 16 janvier, 119-121 — de FÉNELON, 17 janvier, 121-122 — du duc de CHEVREUSE, 18 et 20 janvier, 122-123 — de J. de LA CHÉTARDIE, 26 et 28 janvier, 123-125

de FÉNELON, 13 avril, 146-147 — 16 avril, 148 — 27 avril, 154 — (?)

2 mai, 155-156 d'E. PIROT, 5 juin,

164 — de FÉNELON, 3 août, 212-213

lettres de, 1695, avant le 12 juin, 25-26 — 22 juillet, 27 — à CHANTÉRAC, 6 septembre, 32-33 — au même, 7 octobre, 35 — à P. de SABATIER,

7 octobre, 35-36 — à CHANTÉRAC, 11 novembre, 42-43 — à FÉNELON, 11 novembre, 43 — 21 décembre, 52

1696, ler mars, 59 — à GODETDESMARAIS, 10 mars, 73 — à FÉNELON, 22 mars, 78 — 26 avril, 79 21-27 août, 87-88 — 19 octobre, 101

4 novembre, 105 — 14 décembre, 113-114 — 1697, 12 janvier, 118-119

au duc de CHEVREUSE, 17 janvier, 121 — à FÉNELON, 28 (?) janvier, 124 — au duc de CHEVREUSE, 28 janvier et 2 février, 126 — à FÉNELON,

8 mars, 141 — 14 avril, 147 — 16 avril, 148 — mentions, 89, 93, 94, 99, 100, 105, 128, 130, 134-136, 140, 149, 157, 158, 162-164, 166, 174, 177-181, 183-187, 189, 191, 192, 195, 198-202. 207.

Tulle, 35, 36, 116.

URBAIN VIII, 39.

VALBELLE (Louis-Alphonse de) : lettres à, 1695, 3 mai, 21-22 — 1696, 10 septembre, 95-96.

Valenciennes (abbaye de Saint-Jean ), 41. VARILLAS (Antoine), 76.

Versailles, 27, 32, 33, 36, 49, 77, 80, 81, 87, 96, 97, 100, 116, 136, 147, 159, 178, 181, 184, 186, 189, 201.

VILLEROY (François de NEUFVILLE de), 28, 31.

Vincennes, 110.

WICLEF (John), 76.

WICQUEFORT (Abraham), 77.

WOERDEN (Michel-Ange, baron de) : lettres à, 1695, 22 mars, 19 — 1696, 13 novembre, 105.

XÉNOPHON, 30.

Ypres, 158.

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES

301. A LA MARQUISE DE LAVAL, 4 février 1695 7

302. Au PRINCE H.J. DE CONDÉ, 6 février 1695 7

302 bis. LE DUC DE BOURGOGNE A INNOCENT XII, 9 février 1695 7

303. A DOM J. MABILLON, 10 février 1695 8

304. A M.C. DE SALM, 12 février 1695 8

305. A Mme DE LA MAISONFORT, 17 février 1695 9

305 A. LE MAGISTRAT DE CAMBRAI A FÉNELON, 17 février 1695 10

306. A LA MARQUISE DE LAVAL, 18 février 1695 11

307. Au CHAPITRE DE TOURNAI, 18 février 1695 11

308. A J.J. DE GOURGUES, 21 février 1695 11

309. Aux CHATELAIN ET ÉCHEVINS DU CATEAU-CAMBRÉSIS, 22 février 1695 12

310. Aux ÉCHEVINS DE CAMBRAI, 23 février 1695 12

310 A. J.J BOILEAU A FÉNELON, fin février 1695 (?) 13

311. A LA MARQUISE DE LAVAL, 4 mars 1695 14

312. A BOSSUET, 6 mars 1695 14

313. Au MÊME, 8 mars 1695 15

314.— A Mme DE LA MAISONFORT, mars 1695 (9) 16

315. A Mme Du NOYER, 21 mars 1695 19

316. Au BARON DE WOERDEN, 22 mars 1695 19

317. A SANTEUL, 22 mars 1695 19

318. A BOSSUET, 27 mars 1695 20

319. Au CHEVALIER DE FÉNELON, 7 avril 1695 20

320. A LA MARQUISE DE LAVAL, 27 avril 1695 21

321. A L.A. DE VALBELLE, 3 mai 1695 21

321 A. BOSSUET A FÉNELON, 15 mai 1695 22

322. — A LA COMTESSE DE GRAMONT, 25 mai 1695 (?) 23

322 A. M. TRONSON A FÉNELON, avant le 12 juin 1695 25

323. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 14 juin 1695 26

324. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 4 juillet 1695 26

p. m. PONTCHARTRAIN A FÉNELON (cf. lettre du 23 octobre 1695). Perdue •

324 A. M. TRONSON A FÉNELON, 22 juillet 1695 27

325. A LA MARQUISE DE LAVAL, 29 juillet 1695 28

326. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 31 juillet 1695 29

327. A CLAUDE FLEURY, juillet 1695 29

328. Au PREMIER PRÉSIDENT DE HARLAY, 12 août 1695 31

329. Au COMTE (auparavant CHEVALIER) DE FÉNELON, 14 août 1695 31

329 S. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 21 août 1695 (9) 31

330. Au MARÉCHAL DE NOAILLES, 22 août 1695 32

330 bis. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 6 septembre 1695 32

331. A LA COMTESSE DE FÉNELON (auparavant MARQUISE DE LAVAL ), 15 sep-

tembre 1695 33

332, Au COMTE DE FÉNELON, 16 septembre 1695 33

333. A Mme DE MAINTENON, septembre 1695 (? ) 34

333 A. MARIE DE MODÈNE A FÉNELON, 21 septembre 1695 34

333 bis. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 7 octobre 1695 35

333 ter. M. TRONSON A P. DE SABATIER, 7 octobre 1695 35

333 B. LOUIS DUC DE BOURGOGNE A FÉNELON, 23 octobre 1695 36

222 TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 36 >1 367.

333 C. PONTCHARTRAIN A FÉNELON, 23 octobre 1695 37 368.

334. A UN CONSEILLER DU PARLEMENT DE TOURNAI, 25 octobre [1695 ?] 41 369.

334 bis. DÉCLARATION ADRESSÉE AU CHAPITRE DE SAINT-GÉRY 41 370.

335. A CHRISTOPHE FOURNIER, 30 octobre 1695 42 371. A.

336. 336 bis. 336 A. A LA SUPÉRIEURE DES SŒURS NOIRES DE CAMBRAI, 30 octobre 1695 42 p. m.

337. M. TRONSON A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 11 novembre 1695 43 372. 337723.A.

338. 338 A. LE MÊME A FÉNELON, 17 novembre 1695 43 374. 337754.A.

339. A LA COMTESSE DE FÉNELON, 25 novembre 1695 44 656SA. 333777.

340. AU COMTE H.J. DE FÉNELON, 27 novembre 1695 45 S.

341. LE MARQUIS DE SALAGNAC A FÉNELON, 27 novembre 1695 45 377.

342. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 30 novembre [1695?] 46 378.

343. A H.G. DE PRECIPIANO, 5 décembre [1695?] 47 379.

343 bis A BOSSUET, 7 décembre 1695 48 379 A.

344. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 10 décembre 1695 48 379 bis.

344 A. 344 S. Au MARQUIS DE SALAGNAC, 10 décembre 1695 50 379 ter.

345. MÉMOIRE SUR L'ACHAT DE LA TERRE DE SALAGNAC 51 380.

346. A BOSSUET, 18 décembre 1695 52 380 bis.

347. M. TRONSON A FÉNELON, 21 décembre 1695 52 380 ter.

348. 348 S. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 25 décembre [1695 4.?] 53 380 A.

349. A UN FAMILIER DU ROI DE POLOGNE [fin 1695-1696] 54 380 A bis. 380 A ter. 380 S.

350. Au CARDINAL SPADA, début de 1696 (?) 54 381.

351. 351 A. A INNOCENT XII, début de 1696 (?) 55 382.

352. A CHRISTOPHE FOURNIER (? ), 2 janvier 1696 55 382 5

353. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 12 janvier 1696 (?) 56 383.

354. A. H.G. DE PRECIPIANO, 25 janvier [1696?] 56 384.

354 bis. A Mme DE LA MAISONFORT, 8 février 1696 57 384 S. 384 A. 384 B.

355. A M. TRONSON, 26 février 1696 59 385.

355 A. M. TRONSON A FÉNELON, ler mars 1696 60 386.

356. A Mme DE MAINTENON, 7 mars 1696 65 386 A. 386 B. 386 bis.

356 A. Au DUC DE CHEVREUSE, 8 mars 1696 65 386 C.

p. m. A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 10 mars 1696 73 387.

356 B. M. TRONSON A GODET-DESMARAIS, 10 mars 1696 74 p. m.

357. A UNE RELIGIEUSE, mars [1696?] 75 387 S.

357 A. INNOCENT XII A FÉNELON, 13 mars 1696 '16 388.

358. A CLAUDE FLEURY, 19 mars 1696 78 389.

359. 359 A. M. TRONSON A FÉNELON, 22 mars 1696 78 389 A.

360. LE CARDINAL SPADA A FÉNELON, 2 avril 1696 ( cf . Chronologie). 79 390.

361. 361 A. 361 B. LE NONCE DELFINI A FÉNELON, 9 avril 1696 79 390 A.

362. Au NONCE M. DELFINI, 14 avril 1696 80 390 B.

363. 363 S. 363 A. 363 B. 363 C. M. TRONSON A FÉNELON, 26 avril 1696 80 391.

364. A Dom F. LAMY, 27 avril 1696 80 392.

365. A BOSSUET, 9 mai 1696 81 393.

366. BOSSUET A FÉNELON, 15 mai 1696 81 394.

A BOSSUET, 24 mai 1696 82

A H.G. DE PRECIPIANO, 26 mai 1696 (9) 82

Du Gug DE BAGNOLS A FÉNELON, 3 juillet 1696 83

LE DUC DU MAINE A FÉNELON, 18 juillet 1696 85

Au DUC DE CHEVREUSE, 24 juillet 1696 86

A BOSSUET, 5 août 1696 87

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 7 août 1696 (?) 87

CHAMILLART A FÉNELON, 17 août 1696 88

M. TRONSON A FÉNELON, 21-27 août 1696 89

LE P. A. CLOCHE A FÉNELON, 25 août 1696 95

A Mme DE MAINTENON, septembre (?) 1696 95

A L.A. DE NOAILLES, 9 septembre 1696

A L.A. DE VALBELLE, 10 septembre 1696

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 223

A UNE VISITANDINE DE MONS, 15 septembre 1696 96

A BOSSUET, 4 octobre 1696 . 97

A L.A. DE NOAILLES, 17 octobre 1696 97

A M. TRONSON, 17 octobre 1696 100

M TRONSON A FÉNELON, 19 octobre 1696 101

A J.J. BOILEAU, 20 octobre 1696 101

.

LE DUC DE BOURGOGNE A FÉNELON, 23 octobre, cf. 1695.

A M. TRONSON, 30 octobre 1696 104

M. TRONSON A FÉNELON, 4 novembre 1696 . 105

Au BARON DE WOERDEN, 13 novembre 1696 105

A Mme DE MAINTENON, [novembre 1696] 105

J.J. BOILEAU A FÉNELON, 26 novembre 1696 106

A J.J. BOILEAU, 6 décembre 1696 112

M. TRONSON A FÉNELON, 14 décembre 1696 113

A M. TRONSON, 15 décembre 1696 114

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 15 décembre 1696 114

Au MARQUIS DE BLAINVILLE, 3 janvier 1697 115

A DOM F. LAMY, 3 janvier 1697 116

A M. TRONSON, 6 janvier 1697 116

M. TRONSON A FÉNELON, 12 janvier 1697 118

LE DUC DE CHEVREUSE A M. TRONSON, 13, 14 et 16 janvier 1697 . • • 119

M. TRONSON AU DUC DE CHEVREUSE, 17 janvier 1697 121

FÉNELON A M. TRONSON, 17 janvier 1697 121

LE DUC DE CHEVREUSE A M. TRONSON, 18 et 20 janvier 1697 122

LA CHÉTARDIE A M. TRONSON, 26 janvier 1697 123

M. TRONSON A FÉNELON, 28 (?) janvier 1697 124

LA CHÉTARDIE A M. TRONSON, 28 janvier 1697 125

M. TRONSON AU DUC DE CHEVREUSE, 28 janvier et 2 février 1697 126

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN (1695 - février 1697 ?) 126

A BOSSUET, 9 février 1697 127

A GODET-DESMARAIS, 10 février 1697 134

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 12 février 1697 135

A M. LESCHASSIER, 18 février 1697 135

A DOM F. LAMY, 22 février 1697 136

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 22 février 1697 137

CL. LE PELETIER A FÉNELON, 22 février 1697 137

J.CH. DE BRISACIER A FÉNELON, 23 février 1697 138

A J.CH. DE BRISACIER, 24 février 1697 140

A R. DE GAIGNIÈRES, 7 mars 1697 141

M. TRONSON A FÉNELON, 8 mars 1697 141

L. Du FAURE DE CARIGNAN A FÉNELON, 22 mars 1697 141

L'ABBÉ DE CHANTÉRAC A Mme DE PONTCHAT, mars 1697 142

L.A. DE NOAILLES A FÉNELON, 29 mars 1697 144

e A UNE DEMOISELLE », mars (?) 1697 144

e A UNE RELIGIEUSE », mars 1697 (? ), cf. mars 1696.

A SŒUR CHARLOTTE DE SAINT-CYPRIEN, 2 avril 1697 145

A DOM F. LAMY, 7 avril 1697 146

A M. TRONSON, 13 avril 1697 146

M. TRONSON A FÉNELON, 14 avril 1697 147

A M. TRONSON, 16 avril 1697 148

M. TRONSON A FÉNELON, 16 avril 1697 148

LE DUC DE BEAUVILLIER A FÉNELON, 16 avril 1697 149

Au CARDINAL SPADA, 18 avril 1697 149

Au CARDINAL [CASANATE], 18 avril 1697 150

Au CARDINAL [DENHOFF], 18 avril 1697 150

Au PAPE INNOCENT XII, 18 avril 1697 (datée du 27 par les éditeurs précédents) 151

224 TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES 154

395. A M. TRONSON, 27 avril 1697 154

395 A. GODET-DESMARAIS A FÉNELON, fin d'avril 1697 155

396. A M. TRONSON (?), 2 mai 1697 156

396 A. GODET-DESMARAIS A FÉNELON, 2 mai 1697 (Gosselin date du 28) 157

397. A Louis XIV, 12 (?) mai 1697 158

398. Au MARQUIS DE BLAINVILLE, 13 mai 1697 (?)

398 A. CARDINAL CASANATE A FÉNELON, 14 mai 1697 159

398 B. CARDINAL DENHOFF A FÉNELON, 14 mai 1697 159

399. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 15 mai 1697 160

399 A. CARDINAL COLLOREDO A FÉNELON, 21 mai 1697 160

400. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 1" juin 1697 162

401. Au MÊME, [2 à 4] juin 1697 163

401 bis. E. PIROT A M. TRONSON, 5 juin 1697 164

402. A LA SUPÉRIEURE DES NOUVELLES CATHOLIQUES, 6 juin 1697 164

403. A L.A. DE NOAILLES, 8 juin 1697 165

403 A. INNOCENT XII A FÉNELON, 11 juin 1697 176

403 B. CARDINAL SPADA A FÉNELON, 11 juin 1697 176

404. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 22 juin 1697 177

405. Au MÊME, 24 juin 1697 178

406. Au MÊME, 25 juin 1697 179

407. Au MÊME, 27 juin 1697 180

408. Au MÊME, 28 juin 1697 181

409. A L.A. DE NOAILLES, 6 juillet 1697 182

410. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 6 juillet 1697 183

411. Au MÊME, 7 juillet 1697 ... 184

412. Au MÊME, 8 juillet 1697 184

413. Au MÊME, 9 juillet 1697 185

413 A. CHANTÉRAC A FÉNELON, 9 juillet 1697 187

414. Au MÊME, 10 [11] juillet 1697 188

415. Au MÊME, vers le 11 juillet 1697 189

116. Au MÊME, 13 juillet 1697 190

417. Au barda, 14 juillet 1697 190

P. m. CHANTÉRAC A FÉNELON, 16 juillet 1697, cf. 413 A.

418. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 17 juillet 1697 191

418 A. CHANTÉRAC A FÉNELON, 17 juillet 1697 191

419. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 20 juillet 1697 193

420. A L.A. DE NOAILLES, 22 juillet 1697 193

420 A. CHANTÉRAC A FÉNELON, 22 juillet 1697 195

421. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 22 juillet 1697 197

421 A. CHANTÉRAC A FÉNELON, 23 juillet 1697 198

422. A L'ABBÉ DE CHANTÉRAC, 24 juillet 1697 199

423. A Louis XIV, 25 juillet 1697 201

424. A Fa. HÉBERT, (avant le 26 ?) juillet 1697 201

425. A M"" DE MAINTENON, 29 juillet 1697 202

426. A LA COMTESSE DE GRAMONT, 31 juillet 1697 204

427. A Al DE RANCÉ, fin juillet 1697 204

428. Au NONCE DELFINI, fin juillet 1697 207

429. A Mme DE MAINTENON, rr août 1697 208

430. Au CARDINAL SPADA (?1, 2 août 1697 209

431. Au PAPE INNOCENT XI , 2 août 1697 209

431 bis. MÉMOIRE POUR M. DE CHANTÉRAC

211

432. A M. TRONSON, 3 août 1697 212

INDEX DES NOMS 215 Imprimerie d'Oc, 14, rue Idrac, Toulouse • 2878.10-78

TABLE CHRONOLOGIQUE DES LETTRES

221

CORRESPONDANCE

DE

DU MEME AUTEUR

LES ORIGINES DU JANSÉNISME.

I. Correspondance de Jan.sénius, XXVI-647 p. Louvain-Paris, 1947.

II. J. Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran et son temps (1581-1638 ), XVI688 p., Louvain-Paris, 1947.

III. Saint-Cyran et son temps, appendices, bibliographie et tables, 284 p., Paris, 1948. V. La spiritualité de Saint-Cyran avec ses écrite de piété inédits, 543 p., Paris, 1962.

Etat présent des recherches sur la répartition géographique des « Nouveaux Catholiques » à la fin du XVII* siècle, 48 p., Paris, 1948.

Louis XIV contre Innocent Xl. Les appels au futur concile de 1688 et l'opinion française, 107 p., Paria, 1949.

Autour de Racine La genèse d'Esther et d'Athalie, 152 p., Paris, 1950. Louis XIV et les Protestants, 192 p., Paris, 1951 .

Port-Royal entre le miracle et l'obéissance. Flavie Passart et Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly, 199 p., Paris, 1957.

La rencontre du Carmel thérésien avec les mystiques du Nord, 251 p., Paris, 1959.

Saint-Cyran et le jansénisme, 192 p., Paris, 1961.

Le cardinal de Bérulle. Evoluiion d'une spiritualité, 165 p., Paris, 1965.

Saint Jean de la Croix et les mystiques rhéno-flamands, 245 p., Paris, 1966.

Le Procès des Maximes des Saints devant le Saint-Office, 130 p. in f°, Rome, 1960.

FÉNELON




Tome III Commentaire du t.II Lettres antérieures à l'épiscopat



Lettres antérieures à l'épiscopat

1670.1695

Commentaire

de Jean ORCIBAL

PARIS

ÉDITIONS KLINCKSIECK

1972

A Monsieur I. NOYE, P.S.S.

« La Loi du 11 mars 1957 n'autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1" de l'article 40).

« Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les Articles 425 et suivants du Code Pénal. »

© Editions Klincksieck • Paris, 1972.

Printed in France.

T. H, 9 COMMENTAIRE 9





1. Au MARQUIS DE FÉNELON.

AVERTISSEMENT

Chaque page du volume de Commentaire porte un renvoi à la page du volume précédent, qui contient le texte correspondant de la lettre de Fénelon : la table du volume de Texte sert donc aussi pour le volume de Commentaire. On a d'ailleurs suivi l'usage de la Collection des Grands Ecrivains de la France.

L.a.s., A.S.S., t. I, ff. 1 sq. Le cardinal de Bausset n'avait connu que le premier feuillet (voir sa copie, ibid., t. V, f. 2).

1. Cf. sur lui supra, t. I, 1" p., ch. IV.

2. Cette lettre se place entre la mort du prince de Conti (21 février 1666) et celle de la princesse (4 février 1672). Elle est très proba-

blement plus proche de la seconde date, et en tout cas postérieure au retour de Candie (1669) du marquis Antoine, du comte François II et du jeune Pons-Jean-Baptiste, officier au régiment de Conti.

3. Cf. sur François II, aîné des Fénelon du premier lit, supra, t. I, 1" p., ch. VI. Les notations psychologiques sur la curieuse personnalité du veuf que seul Pavillon avait pu détourner de prendre les ordres sont confirmées par tout le reste de son existence. On croirait qu'il avait conservé chez la princesse de Conti l' « emploi » qu'il occupait chez le prince, au moins depuis 1662, si un mémoire de son fils François III (écrit, il est vrai, en 1737) n'invitait pas à lui attribuer des fonctions plus importantes encore : « La princesse de Conti voulant ôter l'usage des jurements dans le régiment de M. son fils et y mettre quelque piété, elle proposa au Roi que ledit François... en fût le colonel-lieutenant... Il le demeura environ deux ans jusqu'à la mort de la princesse de Conti. Après la mort de celle-ci, il eut la permission de remettre sa charge de colonel-lieutenant à son fils aîné » (A.N., M. 538, n. 6). Rien ne confirme que François II ait jamais reçu ce grade (cf. infra, n. 9), mais ses attributions auprès de la princesse paraissent avoir été surtout militaires.

4. Pons de Salignac avait épousé le 20 février 1629 Isabelle d'Esparbès de Lussan, neuvième des douze enfants du maréchal François Pr d'Esparbès de Lussan, récemment décédé, et d'Hippolyte Bouchard, fille unique de David, vicomte d'Aubeterre (cf. le P. ANSELME, Histoire généalogique..., Paris, 1732, t. VII, p. 448). Il est probable qu'Hippolyte Bouchard mourut entre 1645 (la date de 1638 couramment donnée par les généalogistes est à corriger par la note du Cabinet d'Hozier, 55, s.v. Bouchard, tableau 1.5) et le 4 août 1650, date d'un arrêt du Parlement de Paris relatif à sa succession (G. BABINET DE RENCOGNE, Le marquisat d'Aubeterre, Angoulême, 1881, p. 16). Il doit s'agir ici d'une tante par alliance de François II, sans doute de Marie de Pompadour, femme du comte François, cadet, mais héritier de sa mère (ibid., pp. 20, 25). Celui-ci et sa femme ont en effet signé le 15 août 1668 au contrat de la fille de François II (cf. supra, t. I, 1re p., ch. II, App., n. 34). Le mariage du cadet de François II, Henri-Joseph, avec Diane de Pompadour (20 juillet 1671) renforça ces liens de famille. Les Pompadour étaient

10 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 9 T. II, 10 COMMENTAIRE 11

d'ailleurs considérables par leurs charges et leurs alliances (cf. infra, lettre 2, n. 7). Quant aux Aubeterre, Daniel de Cosnac considère leur vanité comme proverbiale (Mémoires, éd. Jules de CosNAc, l'aria, 1852, t. Il, p. 150).

5. lAmis-Armand, né le 4 avril 1661, mort le 9 novembre 1685 au retour de sou expédition de Hongrie, et François-Louis, né le 30 avril 1664, élu roi de Pologne en 1697, mort le 22 février 1709.

ô. Ne s'agirait-il pas, entre autres, des maximes « jansénistes » ?

7. Anne-Marie Martinozzi, une des nièces de Mazarin, mariée en 1654 à Armand de Bourbon, converti peu après par l'évêque d'Alet Pavillon : celui-ci amena la jeune femme à un christianisme austère. Une fois veuve, elle resta, à Paris et au Bouchet, sous la conduite de Pavillon, de sorte que les adversaires de Port-Royal donnèrent à sa belle-soeur la duchesse de Longueville et a elle le surnom de « mères de l'Eglise ». Elle mourut à trente-cinq ans le 4 février 1672.

8. De ceux-ci le plus important semble avoir été l'intendant, Jasse, dont l'auteur de cette lettre fera encore mention le 16 juin 1681 (cf. infra, lettre 6, n. 19).

9. Pons-Jean-Baptiste, né sans doute à la fin de 1646, avait été parrain

Boisse le 26 décembre 1659 (Etat-civil de Castelnau-Montratier). Il dut aller à Candie avec son père, son grand-oncle et son cousin et y être blessé (A.D. Gironde, 9 J. 114, p. 317 — cf. supra, t. I, 1" p., ch. IV, n. 13 et eh. VI, n. 18). Le 23 avril 1671 une transaction avec le marquis Antoine ne donne à « Pons Jean, comte de Boisse » que le titre de « cadet des gardes de corps du Roi » (archives d'Aiguevive). Il avait sans doute pourtant déjà un grade dans le régiment de Conti puisqu'il en devint la même année 1671 colonel-lieutenant à la place de R. E. L. de Razès, marquis de Monismes, qui exerçait ces fonctions depuis le 2 février 1662 (Louis SUSANNE, Histoire de l'ancienne infanterie française, Paris, éd. de 1853, t. VIII, pp. 88 sq., éd. de 1876, t. V, p. 240). Peu après il figure avec cette qualité dans la liste des participants à une oeuvre inspirée par la Compagnie du Saint-Sacrement (cf. supra, t. I,

p., ch. 1V, n. 35 s. I.). C'est aussi comme colonel qu'il écrivit le 17 juillet 1673 à Louvois de « Campen » au sujet de la discipline de son régiment (Service historique de l'Armée, A' 335, pièce 190).

Le 11 avril 1674 le due de Beauvillier écrivait au maréchal de Belle-

fonds : « Oserais-je vous recommander, et vous recommander très expressément, un neveu de M. de Fénelon qui a l'honneur de servir sous

vous et commande le régiment de Conty ? Je vous supplie d'avoir quelque

bonté pour lui. La Mère Agnès [de Bellefonds, carmélite] se joint à moi pour vous demander la même grâce » (nouv. acq. fr., ms. 10713,

f. 40 v°, cité par BOISLISLE, t. XXV, p. 393). Le 29 septembre 1674 la Gazette de France annonçait sa mort à Charleville d'une blessure reçue à Seneif (11 août 1674) « où il avait donné de grandes preuves de sa valeur ainsi qu'il avait fait à Candie contre les Turcs n'ayant encore

que seize (sic) ans ». Il est question de ses « droits successifs » dans le contrat d'entrée au Carmel de sa soeur Marie (A. D. de la Gironde, Granules carmélites, H. 9, 14 avril 1678).

10. En dernier ressort.

11. Risque était parfois du féminin (cf. les exemples de DuboisLagane).

Né le 18 janvier 1641, François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, avait reçu en 1666 de son père Michel le secrétariat d'Etat à la guerre dont il avait la survivance depuis 1654. Le régiment de Conti lui posait des problèmes délicats : levé le 3 mars 1622 par Adrien de Drac, baron d'Annevoux, et donné le 4 juin 1649 à Armand de Conti, il avait, depuis le 21 février 1666, l'aîné de ses fils, Louis-Armand, pour colonel-propriétaire (L. SUSANNE, n° 446, 1853, t. VIII, p. 88, et 1876, t. V, p. 240) et la princesse sa mère s'en occupait personnellement. Les conflits avec Louvois étaient d'autant plus inévitables que Michel Le Tellier avait pour elle beaucoup de déférence (Ed. de BARTHÉLÉMY, La princesse de Conti, Paris, 1875, pp. 172 sq.). Pons-Jean-Baptiste se trouvait évidemment dans une situation très fausse.

12. Ressentiment, « dépit, colère » (FuRFHÈRE).

13. Facilité, « faiblesse » (FURETIÈRE).

14. Né le 17 janvier 1622, Louis Tronson était le fils d'un secrétaire de cabinet et de Marie de Sève. Elève du collège des Grassins, licencié en droit canon, prêtre en décembre 1647, il acquit une charge d'aumônier ordinaire du Roi le 23 décembre 1654. Entré à Saint-Sulpice le I" mars 1656, il devint supérieur de la Solitude, puis, quand M. de Bretonvilliers fut élu supérieur, premier directeur (1657). Supérieur général de la congrégation le 1" juillet 1676, il s'établit à Issy en 1687, et mourut le 26 février 1700.

15. Fénelon écrira en avril 1691 à Mm de Maintenon : « Il y a je ne sais combien d'années que je languis pour avoir négligé ma santé dans ma première jeunesse. »

16. Le style embarrassé de cette lettre a suscité des commentaires sévères. Pour L. Crouslé « il n'y a là sans doute que de l'ingénuité; mais avertir son oncle et protecteur que bien qu'on soit parfaitement ouvert de coeur avec lui, on l'est beaucoup plus avec un autre; n'est-ce pas établir, dans une franchise qu'on appelle très parfaite, des degrés qui donnent à penser; et, dans l'ouverture du coeur, des doubles et triples fonds ? Qui pourra jamais savoir dans quel rapport d'intimité il se trouve avec un caractère qui distingue des étages dans sa confidence parfaite ?... N'est-il pas surprenant que ce jeune homme de dix-huit à vingt ans tout au plus parle en ces termes de son union avec un directeur âgé de plus de cinquante ans ? » (Fénelon et Bossuet, Paris, 1894. t. I, pp. 4-5). J. Lemaître, qui reprend cette dernière phrase, ajoute : « Il y a certainement là de la coquetterie et de l'aplomb, et le goût du mystère, et déjà le désir de conquérir les coeurs et de les occuper

12 CORRESPONDANCE DE FfiNELON T. II, 10 T. H, 10 COMMENTAIRE 13

de soi » (Fénelon, Paris, 1910, p. 7). 11. Bremond parle au contraire d'une « curieuse lettre, entortillée, maladroite, qui nous révèle, à nous, une foule de choses, mais qui n'en veut dire qu'une, à savoir que Fénelon s'est converti à la sainteté. Ces bonnes nouvelles, une âme pudique ne les crie pas très haut ni d'emblée. De là ces détours, cet embarras, ce long début sur l'union de grâce qui s'est nouée entre lui et M. Tronson. Qu'importe ? Sa vie est orientée désormais. Parfait dès cet instant ? Non pas, ni aujourd'hui, ni demain. Mais il ne cessera pas de vouloir l'être. Ne cherchez pas ailleurs son secret » des plus belles pages de Fénelon. Paris, 1930, p. 25). Km' de La Gorce n'y voit au contraire que « gaucherie compassée » de vrai visage de Fénelon, Paris, 1958, p. 28). Le P. Varillon note sobrement que « la première lettre jette une lumière discrète. quasi mystérieuse, sur l'intimité du jeune clerc avec son guide spirituel » (Fénelon. Œuvres spirituelles, Paris, 1954, p. 11).

Sans appliquer à une pièce, qui montre déjà que la maturité de Fénelon sera tardive, une exégèse rigoureuse, on peut chercher à en préciser les mots essentiels : « tous les sages ménagements... par lesquels vous m'avez autrefois conduit si heureusement, sans que je pusse m'apercevoir où vous me meniez ». Nous n'avons à en rapprocher qu'une indication biographique, et encore est-elle sujette à caution : « A l'âge de dix-neuf ans, il prêcha avec un applaudissement général. M. de Fénelon, craignant que son neveu ne se produisît trop tôt, et appréhendant pour lui les écueils de la vanité, dans un âge si peu avancé, il lui fit prendre la résolution d'imiter pendant plusieurs années le silence de Jésus-Christ. Le jeune abbé se mit sous la conduite de M. Tronson... » (cf. le Journal des Savants de décembre 1715, p. 665). Il est à tout le moins certain qu'il passa sa jeunesse dans une obscurité qui n'était en rapport ni avec

sa naissance ni avec ses dons, et cette lettre pourrait faire soupçonner qu'à l'origine elle ne correspondait pas davantage à ses voeux. Sans doute

il avait toujours été destiné à l'Eglise, mais cette vocation pouvait s'accom-

moder avec 1° une existence d'homme du monde et d'homme de lettres, voie la plus courte vers la réputation et les évêchés, 2° la poursuite

des études couronnées par le doctorat, 3° l'exercice du ministère pastoral

sous ses diverses formes (soin des catéchismes et des malades, au service de paroisses et d'un diocèse) qui devait tout au plus conduire aux fonc-

tions de vicaire général (cf. F. STROWSKI, Revue des Deux Mondes, 1909,

p. 287 sq.). L'on comprend que le marquis Antoine ait rejeté la première voie, et l'anecdote racontée par Ramsay ferait croire qu'il détourna aussi

son neveu de la seconde, trop intellectuelle et surtout trop dangereuse aux yeux d'un ultramontain (cf. supra, t. I, 2e p., ch. II, n. 14). L'intéressé ne l'accepta peut-être pas sans difficulté.

17. Les diverses signatures du futur archevêque pourraient induire en erreur, si l'on ne se souvenait qu'au XVIIC siècle un même individu en avait souvent plusieurs, selon les dates et les circonstances. Celle de

Fénelon a tendu à s'abréger. Le u Fr. de Salagnac-Fenelon » de la présente lettre se retrouve dans la pièce notariée du 9 juin 1674, sur les registres de la Faculté de théologie de Cahors lors de sa réception au doctorat (26 mars 1677), dans sa demande de pallium du 30 mars 1695 et dans sa donation du 4 mai 1695. Des pièces officielles (comme son serment de fidélité ou sa résignation de Carennac, 10 mars 1696) portent même : « Fr. de Salagnac de la Mothe-Fenelon ». C'est aussi le cas d'actes de baptême (JAL, Dictionnaire critique, 1857, p. 572).

Mais l'abbé sentit de bonne heure le besoin d'une signature plus commode pour la vie courante et, à l'instar de son oncle le marquis (qui signa Anthoine de Salagnac tous les actes notariés que nous connaissions du 16 janvier 1666 au 29 octobre 1682), il adopta d'abord « Fr. de Salagnac » (11 mai 1674 - 13 juillet 1674 - 4 février 1676).

On trouve cependant déjà sur la lettre à Fouillac du 28 février 1675 : « l'abbé de La Mothe-Fenelon ».

Il s'arrêta enfin à « l'abbé de Fenelon » pour les circonstances importantes (contrat de mariage de sa cousine du 22 janvier 1681, lettres à Seignelay de 1686-1687) et « Fr. de Fenelon » le reste du temps (16 avril 1680, 21 octobre 1680, 31 janvier 1682), même pour ses lettres à Bossuet (9 octobre [1686 ?] ou à Mme de Gramont (11 juin [1688 ?]). Cf. enfin « Fenelon » dans ses lettres à celle-ci des 29 juillet 1690 et 25 janvier 1693.

Sa famille avait certainement porté le nom de Salagnac avant celui de Salignac (cf. JAL, Dictionnaire critique, p. 572). Cependant, dès le XVIe siècle, les contemporains appellent presque toujours Salignac Jean de Gontaut qui signait pourtant Salagnac (cf. Th. de GONTAUTBIRON, Ambassade de Turquie, 1605-1606, Paris, 1888, p. 16 et A.S.S., pièce 669). En 1737 le marquis François III de Fénelon disait avoir entendu dire à son père que les trois frères « Pons, l'évêque de Sarlat et Antoine décidèrent de changer Salignac en Salagnac, car c'était le nom de la terre. M. l'abbé de Fénelon n'étant encore que prêtre reprit le nom de Salignac et la première occasion en fut l'impression de l'Education des Filles, sans consulter l'évêque de Sarlat ni ses frères aînés, François et Henri, qui ont continué à porter le nom de Salagnac » (Arch. Nat., M. 538, n. 6, cf. A.D. Lot, E. 220, n° 8). Depuis 1695 le prélat signait d'ailleurs « Fr. Ar. Duc de Cambray ».

14 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 10

2. Au MÊME.

[13 juillet 1674].

L.a.s., A.S.S., t. III, ff. 3 sq.

1. Ses études n'empêchaient pas Fénelon de faire des séjours dans le Sud-Ouest, surtout, semble-t-il, pendant l'été. Il se trouvait à cette date à Carennac, résidence fort appréciée de son oncle l'évêque qui en était doyen commendataire : c'était la coutume des prélats de l'époque de passer dans leurs châteaux une grande partie de l'année.

2. Un frère de sa mère. Jean II de la Cropte-Saint-Abre, dont on trouvera la généalogie, supra, t. I, 1T' p., ch. II, App., pp. 38-39. Entré au service en 1638, il se distingua en Lorraine (1638-1639), en Bourgogne (1640) et surtout en Catalogne où il fut, de 1641 à 1648, sous les ordres du comte de La Mothe-Houdancourt. Maréchal de camp par brevet du 14 août 1650, il se trouvait présent lors de la soumission de Bordeaux, leva un régiment de cavalerie par commission (24 septembre 1651) et avait en 1652 le commandement des troupes royales en Sarladais (cf. Bull. Périgord, 1910, p. 78 et 1946, p. 126). Gouverneur de Salces en Roussillon (12 avril 1653) et lieutenant général aux armées du Roi (16 juin 1655), il s'illustra encore plus dans l'armée de Catalogne de 1655 à 1658 : blessé au siège de Bergue, il fit lever le 13 mai 1657 celui d'Urgel. Après avoir commandé en Guyenne (1658-1659), il fit la guerre de Hollande sous les ordres de Condé, puis sous ceux de Turenne. Présent à la prise de Wesel, à celle d'Emmerich, au passage du Rhin, il emporta le 3 juin 1672 l'épée à la main le fort de Lippe près de Wesel. Le 16 juin 1674, il contribua beaucoup à la victoire de Sinzheim où il commandait l'aile droite, mais il y eut la jambe cassée. Louis XIV écrivait le 22 à Turenne : « J'ai bien du déplaisir du mauvais état des blessures de Saint-Abre... ; je veux pourtant espérer que les premières nouvelles que j'en aurai seront meilleures ». La notice la plus complète sur lui est celle de Lespine dans VITON DE SAINT-ALLAIS, Nobiliaire universel de France, Paris, 1817, t. XI, pp. 77-80. On la complètera par la bibliographie de BOREL D'HAUTERIVE, Annuaire de la noblesse de France, Paris, 1856, p. 198 — par la Gazette de France, Extraordinaires des 17 juillet 1645, 8 juin 1646, 28 juillet 1648, 12 novembre 1655, 6 juin 1657, 22 juin 1672 et 26 juin 1674 — PINARD, Chronologie historique - militaire, Paris, 1763, t. IV, p. 206 et t. VI,

p. 283 — Mémoires de Saint-Hilaire, éd. L. LECESTRE, Paris, 1903, t. I, pp. 138-145 — Bull. Périgord, t. L, 1923, pp. 272-275, t. LXXVIII, 1951, pp. 170n., 176n., 192. Sur ses liens, au moins épisodiques, avec la Compagnie du Saint-Sacrement, cf. supra, t. I, lre p., ch. IV, n. 35 s. f.

3. Son fils aîné, le comte de Rochefort, tué dans la même bataille. Cf. sur lui, supra, t. I, 1" p., ch. II, App., n. 39.

T. II, 11 COMMENTAIRE 15

4. Henri-Joseph, seigneur de Meyrac, auquel Fénelon donnera en 1695 le nom de marquis de Salignac. Il semble avoir été le cinquième enfant du premier lit de Pons de Salignac, ce qui le ferait naître vers 1635 : en tout cas, deux actes de 1663 impliquent qu'il avait à cette date plus de vingt-cinq ans (cf. supra, t. I, 1– p., ch. I, n. 20 et ch. VI, n. 8). Il avait commencé par être d'Eglise : clerc du diocèse de Cahors, il séjourna à Saint-Sulpice du 7 janvier 1653 au 16 avril 1654 (Bull. trim. des Anciens Elèves de S. Sulpice, 1905). Mais ce séjour ne suffit pas à rendre compte des « études de philosophie et de théologie » que lui attribue Gaignières (ms. fr. 22 252, f. 139). De fait, les archives d'Aiguevive contiennent un « état des sommes payées par M. de Magnac pour M. de Fénelon » daté du 13 juin 1660, où on lit : « Pension de cinq ans à Paris pour M. de Salagnac, d'une année à Cahors et d'une année à Magnac, soit 2 400 livres ». Il apparaît le 15 août 1668 au contrat de mariage de sa nièce sous le nom d' « Henri-Joseph de Salagnac, chevalier, sr du dit lieu » (A.D. Dordogne, B. 3 250). Il est fait mention de plusieurs actes passés par lui dans le Registre du contrôle des notaires, A.D. Dordogne, II C 2384, n° 1467, 1468, 1475 (notaire Vaussanges). Son neveu François III écrivait de lui en 1737 : « Il a été en considération par la vivacité de son esprit et par sa capacité et ses talents, il a réglé et accommodé plusieurs différends entre les principales maisons de sa province » (A.N., M 538, n° 6).

5. Nous connaissons quatre (cf. supra, t. I, 1" p., ch. II, App., n. 21-23) des six orphelins dont le moribond parlait à Louis XIV dans sa lettre écrite à Philippsbourg le 24 juin 1674 : « Sire, mon fils et moi perdons la vie dans le même combat : c'est finir dans les formes; et je crois que V. M. sera contente de l'un et de l'autre. Ma mémoire attend de recevoir les récompenses que ceux qui servent depuis moi ont déjà obtenues » (il était lieutenant-général depuis vingt ans). Et il faisait appel à la générosité tardive du souverain : « J'ai toute ma vie vécu comme une personne de grand bien; mais cela n'a été qu'aux dépens de la bourse de mes amis..., j'espère que V. M. aura la bonté de ne pas abandonner... mes enfants... au méchant état de mes affaires » (dans SAINT-ALLAIS, t. XI, pp. 79-80 n.).

6. La lettre du 24 juin 1674 visait en effet une « récompense », mais celle que souhaitait Henri-Joseph, qui n'était d'ailleurs pas personnellement parent des orphelins, n'était pas la plus avantageuse pour eux.

7. Henri-Joseph avait épousé par contrat du 20 juillet 1671 Diane de Maschat de la Meschaussée de Pompadour, fille de Jacques, baron de La Coste en Limousin, gentilhomme de la chambre de Gaston, duc d'Orléans, et de Diane du Halde qui avait eu cette fille de lui avant son mariage (B.N., f. Périgord, t. 164, f. 31). Elle était veuve de Charles de Gain, marquis de Montaignac en Limousin. Léonard-Philippe de Pompadour, lieutenant général en Limousin, mort en 1634, était le beau-frère de la chancelière Séguier (Tallemant des Réaux, Historiettes,

16 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 11

éd. A. ADAM, Paris, 1961, t. II, p. 188, 1057). François de Bouchard, marquis d'Aubeterre, oncle maternel d'Henri-Joseph, avait aussi épousé Marie de Pompadour (A.D. Dordogne, E. 1832 (20). Henri-Joseph tenait de sa femme, à qui elle avait été attribuée par arrêt du 29 novembre 1662, la terre de Châteaubouchet où ils résidaient, et pour laquelle il fit enregistrer le 27 août 1672 au Trésor royal à Bordeaux un aveu et dénombrement du 3 du même mois (A.D. Dordogne, 2 E 1593, 1.2, n° 2. SAINT-SAUD, Bans et arrière-bans, Bordeaux, 1930, p. 58). Un différend qui opposa Henri-Joseph à Nicolas de Maschat de Pompadour, baron de La Coste, fut réglé par des arrêts du Parlement de Paris des P' septembre et 15 décembre 1703, suivis d'un accord passé le 9 février 1704 par devant Mc Delambre, notaire au Châtelet. Henri-Joseph n'avait pas eu d'enfant.

8. Il doit s'agir d'Anne de Noailles, créé duc et pair en décembre 1663. Premier capitaine des gardes du corps, lieutenant général de la province d'Auvergne et des armées du Roi, chevalier des ordres, il avait épousé le l'r janvier 1646 Louise Boyer (cf. infra, lettre du 24 août 1684,

n. 15) et mourut le 15 février 1678. Son titre de capitaine général du Roussillon le qualifiait pour intervenir dans la nomination du gouverneur de Salces : il pouvait d'ailleurs avoir eu Henri-Joseph sous ses ordres. Sur les relations des deux familles, cf. supra, t. I, 2e p., ch. II, n. 15.

9. Malgré ces démarches, le gouvernement de Salces fut donné à l'aîné des enfants survivants de M. de Saint-Abre, Jean-Isaac-François (cf. supra, t. I, Y' p., ch. II, App., n. 24), solution que son jeune âge rendait sans doute improbable, mais dont aucun Fénelon ne pouvait se plaindre.

10. Son oncle François II.

11. Louis de Bassompierre, fils de François, maréchal de Bassompierre, et de Marie de Balsac d'Entragues, fut nommé en 1646 à l'évêché d'Oloron et en 1647 à celui de Saintes. Il reçut ses bulles le 8 décembre 1648 et fut sacré au début de 1649. Il mourut le 1" juillet 1676 à Paris où il s'était rendu le 21 octobre 1675 pour les affaires de son diocèse. Fénelon semble supposer qu'il serait déjà allé à Paris avant l'Assemblée du clergé, ou plutôt que le marquis de Fénelon irait bientôt dans le Sud-Ouest (voir la fin de la lettre).

12. Arrière-petit-fils de Louis, grand-maître de l'artillerie de France (1596), petit-fils de Timoléon et fils de François II, tous deux lieutenants généraux au gouvernement de Guyenne, Louis d'Espinay de Saint-Luc, de la maison de Sorbonne, eut le septième rang à la licence de 1674, fut aumônier du Roi en 1676 et docteur le 30 décembre 1680. Il se signala en 1682 à l'Assemblée et en 1683 à la Faculté par la vigueur de son gallicanisme. Examinateur de la Bible de Saci, il aurait été écarté comme janséniste des évêchés de Rodez et d'Ypres (1684). Membre du « petit concile » de Saint-Germain, il avait en tout cas une « grande liaison » avec Bossuet (cf. G. MARTIMORT, Le gallicanisme de Bossuet, Paris, 1953, p. 334), ce qui explique peut-être qu'il eût déjà des relations

COMMENTAIRE 17

personnelles avec Fénelon. Mais il faut aussi noter qu'il était fils d'Anne de Buade et qu'en 1573 Florent de Buade avait épousé Isabeau de Salignac (Bull. Périgord, 1951, p. 175n.; le mariage de François, frère de Louis, avec M"e de Pompadour, cf. MONMERQUÉ, t. III, p. 353, l'apparentait aussi aux Aubeterre, alliés des Fénelon). Sa candidature dans la province de Bordeaux s'explique par la charge de son père, et surtout par le fait que son grand-père Timoléon avait épousé la soeur du maréchal de Bassompierre (cf. Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. ADAM, t. II, pp. 113-117) : à la mort de l'évêque de Saintes, son oncle à la mode de Bretagne, il lui succédera comme abbé commendataire de Saint-Georges de Boscherville au diocèse de Rouen. Il fut député aux Assemblées du clergé de 1675 et de 1682 et mourut d'une chute de cheval le 7 octobre 1684 (URBAIN-LEVESQUE, t. II, pp. 55, n. 2, 273, n. 5, t. III, p. 18, n. 9).

13. Les années terminées par un 5, chaque province envoyait deux députés de chaque ordre à l'assemblée du clergé dite de contrat (il n'y en avait que la moitié aux « petites assemblées » de comptes des années terminées par un 0). Il suffisait pour être éligible de posséder un bénéfice payant au moins vingt livres de décimes. C'est bien le futur archevêque qui, en sa qualité de prieur du Rauzel (cf. supra, t. I, 2e p., ch. III, n. 5), chercha à obtenir cette désignation, vestibule de l'épiscopat. Mais son oncle fut député par le premier ordre et l'abbé ne réussit qu'à se faire envoyer à l'assemblée provinciale de Bordeaux (5 mars 1675) par le clergé du diocèse de Sarlat.

14. Il n'a pas dû, « il n'aurait pas dû ». Fait grammatical fréquent avec devoir, falloir.

15. Petit-fils du garde des sceaux, l'abbé André de Marillac était fils de Michel de Marillac, sr d'011ainville, conseiller au Grand Conseil (1637), maître des requêtes (1643) et de Jeanne Pottier d'Ocquerre. Il devint doyen de Saint-Emilion par résignation de Louis de Bassompierre, évêque de Saintes (Gallia Christiane, t. II, c. 883 A) et mourut en 1681. Il avait été premier député de la province de Bordeaux à l'Assemblée du clergé de 1675 (Procès-Verbal de l'Assemblée..., 1678, p. 8).

16. Henri de Barillon (4 mars 1639 6 mai 1699), d'une famille parlementaire alliée aux Arnauld et très favorable à Port-Royal, étudia chez les oratoriens de Juilly, puis au collège des Grassins. Devenu en 1672 évêque de Luçon par résignation de Nicolas Colbert, il publia avec Henri Arnauld, évêque d'Angers, et Henri de Laval, évêque de La Rochelle, le « Catéchisme des Trois Henry » (La Rochelle, 1676) qui fut accusé de jansénisme. Voir sur lui la bibliographie détaillée de l'article du Dict. d'Hist. et Géogr. Eccl. et sa « Confession » (B.M. Poitiers, collection de dom Fonteneau, t. LXV, pp. 557-592). Il déposera devant le nonce dans le procès d'information sur Fénelon, archevêque nommé de Cambrai.

18 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 11 T. II, 12 COMMENTAIRE 19

17. Gilbert III de Clérambaut de Palluau, docteur en droit canon, titulaire de nombreuses abbayes, était frère du maréchal de France qui occupait dans la province une position prépondérante quand il fut lui-même nommé en septembre 1657 évêque de Poitiers. Il reçut ses bulles le 1" avril 1658, fut sacré le 21 juillet, prit possession le 15 mars 1659 et mourut le 3 janvier 1680.

18. Fils de Mn"' de Sablé, Henri de Laval de Boisdauphin, de la maison de Montmorency, était né en 1620. D'abord doyen de Saint-Martin de Tours, il fut nommé en 1651 à l'évêché de Saint-Pol de Léon et en août 1661 à celui de La Rochelle. Il n'y arriva qu'en juin 1662, mais c'est à lui qu'on attribue le mérite d'avoir « édifié » un diocèse qui n'avait été créé qu'en 1648. D'un caractère souple, il se montra moins janséniste que sa mère ou que son vicaire général Phélippes de La Brosse, mais il signa (comme d'ailleurs Bassompierre et H. Barillon) la lettre des dix-neuf évêques qui amena la Paix de l'Eglise et il publia le « Catéchisme des trois Henry » (cf. supra, n. 16). Député aux Assemblées générales du clergé de 1660, 1670 et 1682, il faisait d'ailleurs de fréquents séjours à Paris ou à la Cour : il s'y trouva en particulier de la fin de 1674 au printemps de 1675. Il ne mourra que le 22 novembre 1693 après avoir cherché à obtenir Fénelon comme coadjuteur (voir infra, la correspondance de 1686 et de 1687). On consultera sur H. de Laval : E. JOVY, Un fils de Mme de Sablé, M. de Laval évêque de La Rochelle et Phélippes de La Brosse, Paris, 1916, les articles de Jean SALAiiN dans l'Appel du Vieux Clocher, mars à juillet-août 1955, et Louis PÉROUAS, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724. Sociologie et Pastorale, Paris, 1964, pp. 228-234 et passim.

3. A FOUILLAC.

28 février 1675.

Adresse : A Monsieur / Monsieur Fouillac / Docteur de Sorbonne et chanoine de l'Eglise de Cahors, à Figeac.

Copie (sans indication de source) par Lacabane, de Fons, en Quercy (1798-1884), aux A. D. Lot, série F, n° 139. Texte publié dans la Revue des Questions historiques, 1924, p. 485n.

1. Antoine-Raymond de Fouillac ou Foulhiac était né en 1622 au château de Mordesson près de Gramat (Lot). Docteur en théologie, il devint chanoine de Cahors, puis vicaire général de trois évêques, Nicolas de Sevin (1660-1678), L. A. de Noailles (1679-1680) et H. G. Le Jay. Sur ses rapports ultérieurs avec Fénelon, cf. infra, lettre du 8 septembre 1690. Il mourut en 1692 laissant une Chronique du Quercy inachevée : elle est encore inédite. Cf. sur lui L. LACABANE, Observations sur la géographie et l'histoire du Quercy et du Limousin, Paris, 1862, p. 51 — TAMIZEY DE LARROQUE, Revue de Gascogne, t. VI, 1865, pp. 382-388 — Bull. Lot, t. XXVI, 1901, p. 236.

2. Son oncle François II.

3. Bien que Cahors n'ait jamais appartenu à l'archidiocèse de Bordeaux, Fénelon avait peut-être demandé à N. de Sevin d'appuyer indirectement sa candidature à l'Assemblée du clergé (cf. supra, lettre 2, n. 13). Mais il y a une explication plus simple : ne fût-ce que pour sa députation du 5 mars suivant à l'assemblée provinciale, il avait besoin de lettres de cléricature : or, il appartenait au diocèse de Cahors.

3 A. M. TRONSON A FÉNELON.

7 novembre 1676.

Minute, A.S.S., Correspondance ms. de M. Tronson, t. I, lettre 17 éd. L. BERTRAND, t. III, p. 76.

1. Le séminaire de Sarlat n'ayant pu, sous la forme que Mgr de Fénelon lui avait d'abord donnée, fonctionner longtemps (cf. supra, t. I, l'e p., ch. III, notes 18-21), ses clercs les plus brillants devaient chercher à y remédier par un bref séjour dans une communauté parisienne qui procurait une formation analogue. La famille de Javel, originaire du Sarladais, avait été anoblie par les charges. Elle possédait les fiefs de Giverzac, de la Douzelle et une partie de Domme (FROIDEFOND DE BOULAZAC, Armorial de la noblesse du Périgord, t. I, p. 272, et t. II, p. 204). François de Javel, sr de la Chapelle-Basse, avocat vétéran du Roi au présidial de Sarlat, épousa le 28 février 1661 Jeanne de Monzie (A.D. Dordogne, 2 J. 881, cf. B. 1153 et A. DE SAINT-SAUD, Magistrats des sénéchaussées, présidiaux et élections, Bergerac, 1931, p. 103; cf. Bull. Périgord, 1910, p. 457). Si on ignore sa parenté avec Jean de Javel, avocat au Parlement qui épousa le 8 juillet 1669 Marie de Bousquet (A.D. Dordogne, 2 J. 881, cf. Bull. Périgord, 1910, pp. 144-147), il semble qu'on puisse lui attribuer trois enfants :

1° Jeanne de Javel qui apporta en 1684 Giverzac en dot à Antoine de Gérard, chevalier, lieutenant-général de la sénéchaussée de Sarlat (168315 juin 1710) (A. DE SAINT-SAUD, op. cit., p. 100);

2° François de Javel, trésorier de France, qui épousa le 21 juillet 1686 Jeanne de Grezel et en eut le 30 juin 1689 un fils, Charles (cf. aussi 10 octobre 1685, A.D. Dordogne, 2 J. 881). Celui-ci était le filleul de

3° Jean-Charles, curé de Domme, qui fut sans doute ensuite chanoine théologal de Sarlat. L'incertitude sur son âge empêche d'affirmer que c'est de lui que parle M. Tronson. Il légua en tout cas par testament

20 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 12 T. II, 13 COMMENTAIRE 21

du 11 novembre 1709, six mille livres au séminaire de la ville pour payer la pension d'un clerc originaire de Domme (ou, à défaut, de Sarlat) et pour l'entretien d'une mission d'un mois qui aurait lieu tous les quatre ans à Domme (cf. Félix CONTASSOT, Annales de la congrégation de la Mission, t. 119-120, décembre 1955, p. 650, t. 121, 1956, pp. 183, 214). Le Jean-Charles de Javel, clerc du diocèse de Sarlat, entré le 18 octobre 1707 à Saint-Sulpice (Bull. trim. des Anciens Elèves, liste d'entrée, p. 153, n° 2339), était sans doute son neveu.

2. Le même jour, M. Tronson écrivait à M. de Sarlat lui-même une lettre de même teneur (A.S.S., Correspondance ms. de M. Tronson, t. I, lettre 16).

4. A L. A. DE NOAILLES.

décembre 1678.

Inédite, A.S.S., n° 1. Copie sur papier teinté antérieure au cardinal de Bausset.

1. Jeune prêtre encore sans emploi, Fénelon s'adresse à un correspondant qui lui avait proposé son appui. L'absence du mot « Monseigneur » et la simplicité du ton excluent qu'il s'agisse d'un évêque. Il est en revanche permis de penser à Louis-Antoine de Noailles, d'une famille très liée à la sienne et qui avait sans doute été son condisciple (cf. supra, t. I, 2' p., ch. II, n. 15, et infra, lettre du 24 août 1684,

n. 16), d'autant que, quelques mois plus tard, celui-ci, nommé évêque de Cahors, abandonnait à Fénelon la charge de supérieur des Nouvelles Catholiques.

2. Allusion au démon muet ?

3. Sa cousine germaine Marie-Françoise (cf. sur elle, supra, t. I, 1" p., ch. y. s. f.). Aucun de ceux qui avaient fréquenté le cercle du marquis de Fénelon ne pouvait s'y méprendre.

5. A Mme DE LAVAL.

22 mai 1681.

Copie du XVIII' siècle, A.S.S., t. III, ff. 5 sq.

1. Les démonstratifs « en ce lieu, les fermiers de céans » suffisent à marquer que cette lettre fut écrite à Carennac dont son oncle M. de Sarlat venait de résigner le prieuré à Fénelon. Il s'agit évidemment des fermiers du doyen.

2. En représente la proposition qui va suivre.

3. Formule aimable et à peine inexacte puisque la lieutenance du Roi de la Marche venait de passer le 16 mars 1681 du père de sa correspondante, le marquis Antoine de Fénelon, au mari de celle-ci (JAL, 1857, p. 572). Voir sur Mme de Laval la notice du t. I, 1" p., ch. V.

4. Il ne s'agit pas d'un Faure de Rouffilliac, mais de noble Isaac de Lagrange, écuyer, seigneur de Roufilliac ou Roufilhac, branche des Lagrange-Gourdon (Bull. Corrèze, 1913, p. 109), qui, d'après un érudit cadurcien, M. d'Alauzier, serait originaire de Rocamadour. Isaac devait être le frère de « noble Louis de Rofilhac de Carennac » mentionné dans la « liste de ceux qui ont pris la permission de porter l'habit clérical » de 1661 d'une façon assez peu élogieuse : « Agé de vingt ans. Fort peu étudié. Est l'aîné de sa maison. Est pressé par ses parents de se faire d'église » (Archives de l'évêché de Cahors, carton 20-4, liasse n° 79). Une pièce du 21 avril 1660 nous apprend en tout cas que « noble Isaac de Lagrange est le fils de feu Jean de Lagrange, vivant écuyer, sr de Rouffilliac, et de den' Catherine de Duvilar » (A.D. Lot, B 1163). Bien qu'il ait fait son testament le 12 décembre 1683 (ibid., III E 625/5), il était encore en vie le 22 mars 1684 (ibid., B 1170) et servit même en 1684 à Fénelon de procureur fondé dans ses relations avec ses fermiers, les Teillac ou les Lafaurie (Bull. Corrèze, 1913, pp. 111 sq.). Il laissa une veuve, Marie-Jeanne de Lafon (A.D. Lot, III E 625/5) et trois fils : François-Elie, Louis et Jean de Lagrange de Roufilliac. L'aîné, prêtre du diocèse de Cahors, habitait encore Carennac quand il figura le 22 novembre 1707 avec le titre de « docteur en théologie » dans « l'acte d'union de MM. des Etats et de M. de Meyssac qui fut signé le 22 novembre 1707 en sa présence » (René FACE, Les Etats de la vicomté de Turenne, Paris, 1894, t. II, p. 264). C'est sans doute lui le vicaire de Sainte-Sozy, « d'une très ancienne noblesse » que dom Jacques Boyer entendit prêcher à Beaulieu le 4 septembre 1712 et dont il reçut la visite le surlendemain (J. Boyer, Journal de voyage, 1710-1714, éd. Ant. VERNIÈRE, Clermont-Ferrand, 1886, pp. 264 sq.). Il sera installé le 31 juillet 1714 comme chanoine prébendier de la collégiale Notre-Dame de Rocamadour (A.D. Lot, III E 625/5) (cf. aussi les maintenues de noblesse dans le ms. fr. 32 295, f° 293). Jean de Lagrange resta à Carennac où il se maria avec Marthe de Longueval de Peyreusse. Son fils, baptisé le 30 octobre 1713, eut pour parrain Jean-Joseph de Lagrange, seigneur de Madelpech, habitant à Saint-Céré (A.D. Lot, III E 8611, état-civil de Carennac; cf. aussi un acte de 1710, III E 625/5 et un autre du 18 décembre 1708, Registres de contrôle, Bureau d'Alvignac). Nous ne pouvons dire si c'est de Jean de Lagrange que Fénelon fait l'éloge dans sa lettre du 16 juin.

5. Jean Bose, probablement originaire de Miers, ancien curé de Vayrac, signa les registres paroissiaux du 8 avril 1672 à 1687. Il mourut le 12 juin 1687 à soixante-cinq ans et fut enterré par les religieux dans

22 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 13

la chapelle de leur communauté. Il avait succédé à Bernard Bascle (de Martel) qui signa du 14 juin 1643 au ter octobre 1670 et fit son testament le 27 septembre 1671. Après la mort de Bosc, le vicaire général de Fénelon, Me Martial Moulin, chanoine de Sarlat, présenta en son nom à l'investiture épiscopale de l'évêque de Cahors Pierre-Joseph Dumas (de Chapon, en la paroisse de Tauriac). Installé le 11 décembre 1687, Dumas signa les actes du 11 avril 1690 au 9 décembre 1696 et résigna le 21 juillet 1697 (Bull. Corrèze, 1913, pp. 112, 301 sqq. Cf. aussi A.D. Lot, G 24 et IV E 86/1, 2 janvier 1679).

Bosc eut pour vicaires Cassagnède (1671-1673), Balat ou Valat (1677- 1678), Clermon (1678-1683), Antoine Médelbos (1684-1688) et Dumas se fit seconder par Lasserre (24 juin 1690-1694), puis par Depons (16941695) (Bull. Corrèze, 1913, p. 315; repris en volume par ALBE et VIRÉ, Le prieuré-doyenné de Carennac, Brive, 1913, p. 189).

6. Dom Pierre Rigaudie était prêtre religieux camérier au monastère Saint-Benoît de Carennac quand il entamait, le 24 novembre 1663, une procédure contre cinq novices du monastère (A.D. Lot, B 1164). Il fut prieur claustral depuis 1674 jusqu'en 1697 au moins (Bull. Corrèze, 1913, p. 110) : le 18 juin 1679, il poursuivit en cette qualité dom Louis Cathelais, aussi prêtre religieux, ouvrier audit monastère (A.D. Lot, B 1169). La famille Rigaudie était considérée à Carennac et, grâce en particulier aux libéralités du notaire royal Jean Verdier et de sa femme Jeanne de Regaudie, la chapelle S. Caprais de l'église était parfois appelée chapelle de Regaudie (Bull. Corrèze, 1913, p. 106; cf. A.D. Lot, Registres du contrôle, Bureau de Souillac, 14 juin 1695).

7. Carennac (Lot), au sud-est de Vayrac, se trouve à dix lieues de Sarlat.

8. M. J. Secret déplore le laconisme de cette phrase : « Si Fénelon a de l'esprit, il n'a guère le sentiment de la nature. Il ne nous dit rien de la route qui longe la Dordogne, des roches de Montvalent, du paysage de Carennac » (Au pays de Fénelon, Périgueux, 1939, p. 49). On trouve beaucoup plus de pittoresque dans l'Ode à l'abbé de Langeron, sans doute de la même époque, une fois qu'on a saisi que la première strophe « Montagnes de qui l'audace/Va porter jusques aux cieux/Un front d'éternelle glace... » n'est pas la description du causse de Gramat, mais celle des Alpes où le poète se place, au moins par l'imagination. La seconde strophe oppose en effet très nettement « le rude paysage » aux « bords que mon fleuve arrose ».

9. Galant, « raffiné ». Fénelon s'est peut-être souvenu des Fourberies de Scapin (I, 2) : « Quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème ».

10. Le rapprochement avec l'île de Calypso est traditionnel (cf. F. STROWSKI, Revue de Fribourg, juillet-août 1903, p. 355, cf. 353).

11. Mousquetade, « coup de mousquet » (FuRETIkRE). Mme de La Gorce de vrai visage de Fénelon, Paris, 1958, p. 47) rappelle justement

« l'usage immémorial des bienvenues villageoises : les coups de feu retentissent et les tambours battent ».

12. Affreux, « qui épouvante ». Cf. les « rochers affreux » du livre XVIII du Télémaque.

13. Fénelon n'hésite pas à se prendre lui-même comme cible de son ironie.

14. « Sublime, genre de style qui est propre aux sujets les plus élevés comme l'ode, l'oraison funèbre » (DuBois et LAGANE). « Le sublime donne au discours une certaine vigueur noble, et une force invincible qui enlève l'âme : il transporte, il ravit, il renverse tout comme un foudre » (Boileau). Fénelon se moque encore ici de lui-même : il commencera la lettre du 16 juin à Mme de Laval par : « On n'a pas toujours... un sujet heureux pour écrire en style sublime. » C'est celui qu'il a particulièrement parodié dans les lignes suivantes : « Foule immense... quelle sera sa destinée... mille voix... délices de ce peuple. » Cette lettre et celle du 16 juin sont des illustrations ironiques des Dialogues sur l'éloquence que Fénelon écrivait au même moment.

15. D'après le chanoine Albe, « la partie fortifiée témoin de la harangue de l'orateur royal est encore debout » (Bull. Corrèze, t. XXXIV, 1912, p. 487).

16. Consuls, « principaux officiers d'un bourg... dans les provinces méridionales de la France qui ont soin des affaires publiques de la communauté comme les échevins en d'autres endroits » (FuRETIÈRE).

17. Orateur, « celui qui harangue en public » (FURETIÈRE). Le sel de la plaisanterie réside dans l'adjectif qui s'applique à « tous les officiers de justice établis par le Roi » (par opposition aux justices seigneuriales) : il s'agit donc de l'avocat du Roi. Mais royal signifiait aussi « ce qui est grand, pompeux, magnifique, excellent en son genre » (FURETIÈRE). Il n'est pas impossible qu'un des consuls de Carennac fût aussi ailleurs avocat du Roi. Mais nous croyons plus vraisemblable que celui de la sénéchaussée de Martel, dont dépendait Carennac, y était venu installer le nouveau doyen (n'oublions pas que celui-ci était un des cinquante membres des Etats de Quercy et avait droit de haute, moyenne et basse justice; cf. Henri RAMET, Carennac en Quercy, Toulouse, 1928, pp. 9, 36) et avait pris la parole ès-qualités.

18. On pense aux compliments du jeune Diafoirus à la fille d'Argan (Malade imaginaire, II, 6).

19. C'est de même lorsqu'il est sommé de conclure que l'Intimé passe à la naissance du monde (Plaideurs, III, 3). Cf. infra, lettre suivante, n. 4.

20. Le trait final doit, pour les épistoliers qui prennent Voiture pour modèle, être le plus piquant.

Cette lettre est sans doute, après celle du 9 octobre, celle qui a le plus retenu l'attention des critiques. D'après Brunetière, « plus naturellement, avec moins d'effort, mais d'un style aussi galant que Fléchier

24 c(fi1111.4PorNii^ANcli 11K FiNELON T. II, 14

dons les /1/..,,,,,(tes anns tel grandi jours d'Auvergne, il fuit le récit

di' fia poiiip( titrée.- 1Ni 0o :unie! ni Pascal, 1110113$ grands seigneurs

ts Iin,, I, mit_ rien eerat de re itlil ... 11 y a du bel esprit cil lui, et

il y f'n 81111n toujours. Un peu dr preciositii ne l'effraiera jamais ni un

inrils, de mingularité $ (Grande Encyclopédie, 3.v.). Dans des inten-

ligui, cmeti alma, Paul Janet souligne (pie « Fénelon n'était pas fermé à la galle ik itl jeunesse » et le rapproche de 111 de Sévigné : u On voit que [enclora, nialgie IYn senstInItte rt lit noblesse de son 't'une, ne dédaignait pats de rire et .,-,avait aus.si trouver k ridicule des gens » (Fénelon,

1892, pp. 1 i :4.; copié par M. CAGNAC, Fénelon directeur de emrm ieme, l'aria, 1901, p. 40). Crouslc (1('..reuvre naturellement beau-('0111e plus (k maturité dans Bette lettre que dans celle du 9 octobre : le dessein comique, et presque boulfun, nous semble à la fois moins ambigu et plus irreproeliable, dalla le récit de l'entrée... Il avait atteint rage ilc trente ans. Ce n'est déjà plus la saison des joyeuses folies, su, tout pour un Immune de u profession. Combien pourtant son humeur oncore folatre; et quelle disposition naturelle à se moquer des

gens et de Voilà du moins un dignitaire ecclésiastique qui

e›t dupe de rien... Cet agréable moqueur n'eût-il pas été un excellent mantique, s'il se lut appliqué à cc genre de littérature ? Mais la malice, tepritnee par des occupations graves et par la prudence nécessaire, subsistera toujours au fond... Fénelon fut évidemment gai, railleur, et même spirituellement hâbletu par nature; il a toujours eu un regard ouvert sur les ridicules, avec une sagacité naturelle pour apercevoir le faible

Ill N Aucune méchanceté dans cette redoutable clairvoyance »

(Ferietmi et 1103suet, Paris, 1894, 1. 1, pp. 8 sq.).

parlé avec beaucoup plus de pénétration de ce « récit plaisant dans le ton de don Quichotte et sur le mode de Voiture, un revit dont il est le héros « nuijestueux et doux ». Comme il sait railler aimablement cuti Périgord ! Son ironie, si redoutable d'ordinaire, n'a ici aucune dureté; il plaisante, il est vrai, mais d'un ton qui marque la familiarité plus que la malice; c'est l'épanouissement d'un Périgourdin, jeune, insouciant et spirituel; c'est de l'allégresse » (Revue de Fribourg, juillet-iloilt 1903, p. 350). J. Lemaître suit Brunetière de beaucoup plus prés : « 11 est clair que ni Olier, ni A. Arnauld, ni M. Tronson, ni l'In ilion, ni même Bossuet, n'écrivirent jamais de ce ton. Huet, Godeau, nechicr, à la lionne heure... Jusqu'au bout il gardera, avec l'air aisé du gentilhomme, le goût de la raillerie et une verve qui sent son Méridional » (Ferre/Of. 1910, p. 11). A. Chérel note simplement : « Ici l'entrain M. ittlilliCe d'une aptitude singulière à la caricature : quels liliputiens (vie ers gens de Carennac » (Fénelon et la religion du Pur Amour, Paris IP-13-i 1. IL 201. E. Carcassonne fait preuve d'un goût plus fin que tous se› devanciers : « Malgré les secrètes mélancolies d'un tempérament fri‘,:le, il avait de l'esprit, de l'entrain; il écrivait d'alertes épîtres, elegayant de l'emphase d'un avocat de province ou du pathos d'un

T. IL 14 COMMENTAIRE 25

échevin, avec un humour qui, à vrai dire, semble parfois un peu forcé : par aversion pour la solennité prétentieuse, il affecte trop l'enjouement. Il sourit de ses émotions et, à ses réminiscences poétiques, mêle une ironie qui lui fait prendre, pour parler de ses chers anciens, un ton de parodie « (Fénelon, l'homme et l'oeuvre, Paris, [1946], p. 21). D'après M— A. de La Gorce, u il se plaisante lui-même, se dédouble, se voit tel le personnage d'une parade qui joue convenablement son rôle. Il polit son esprit pour qu'il étincelle sur toutes les facettes. Il veut distraire Mme de Laval... La mode veut qu'on raille la province. Avec son Pourceaugnac et sa comtesse d'Escarbagnas, Molière ne manque jamais ses effets comiques. Parisien depuis de longues années déjà, Fénelon concède à la mode... Et pourtant... s'il se moque, c'est sans la pointe aiguë du persiflage, mais avec l'arrière-goût de l'affection. Au reste, a-t-il le droit de critiquer la boursouflure du style, lui qui n'a pas encore secoué l'emphase de l'élève en rhétorique ? La lettre datée de Carennac semble écrite par un homme beaucoup plus jeune qu'il ne l'est » de vrai visage de Fénelon, Paris, 1958, pp. 47 sq.). Voir aussi un intéressant commentaire de cette lettre dans les notes d'excursion de Félix REYSSIÉ, Salignac et Carennac (Journal des Débats politiques et littéraires, ler octobre 1896).

6. A LA MÊME.

16 juin 1681.

Copie de la fin du XVIII' siècle, A.S.S., t. III, ff. 7 sq.

1. Issigeac, petite ville de Périgord où les évêques de Sarlat avaient un château. François II qui l'avait beaucoup embelli (cf. supra, t. I, lr° p., ch. III, n. 30) y séjournait volontiers et s'y trouvait en ce moment.

2. Terme technique de rhétorique que l'épistolier emploie à dessein pour souligner les intentions badines de sa lettre précédente.

3. Variété, « diversité » (FURETIÈRE).

4. Félix Reyssié avoue : « Le sel de cette scène de palais nous échappe. Qu'allait faire ce grand seigneur... dans ce prétoire? » (Journal des Débats, 17 septembre 1896, p. 1). C'est que la chaire et le barreau avaient alors des liens étroits. Fénelon reconnaîtra en 1688 avoir fréquenté avant 1678 le Parlement de Paris (cf. son mémoire publié par A. GAZIER, Revue politique et littéraire, 23 janvier 1875, p. 700) et il composa dans sa jeunesse des Dialogues de l'éloquence en général et sur celle de la chaire en particulier qui ne parurent qu'après sa mort (Vie dans Examen de conscience pour un Roi, Londres, 1747, p. 87). Non seulement Fénelon se souvient ici des Plaideurs, mais il se rencontre avec un écrit antérieur de Claude Fleury qui soulignait le goût des avocats du temps pour les Métamorphoses d'Ovide (cf. F. GAQUÈRE, La vie et les oeuvres de Claude Fleury, Béthune, 1925, pp. 58 sqq.).

26 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 14 T. II, 15 COMMENTAIRE 27

La disparition quasi totale des archives du présidial et de la sénéchaussée de Sarlat pour 1681 ôte toute source d'information sur la cause en question.

Si nous connaissons d'autre part l'avocat du Roi au présidial de Sarlat : Raymond de Bonet de la Chapoulie (cf. Bull. Périgord, 1910, p. 71 n. et supra, t. I, 1" p., ch. III, n. 41), nous sommes très mal renseignés sur la composition du barreau local à cette date : aux noms de Monzie (A.D. Dordogne, B 1195, Appointements 1682; en 1698 il était lieutenant particulier, cf. DUJARRIC-DESCOMBES, Journal de M. de Beauveau. Paris, 1876, p. 15), de Jean de Javel (cf. supra, lettre du 7 novembre 1676, n. 1), nous ne savons si nous pouvons joindre ceux de Jérôme Ravillon (cf. infra, lettre du 6 mars 1692, n. 2) et d'Antoine Barry, Sr de Selz (E. DE MONZIE, Le Barreau d'autrefois, Paris, 1871, p. 43), respectivement attestés en 1653 et le 26 février 1655.

5. Pour provision ne signifie pas seulement « en attendant ». Provision, « en terme du palais, adjudication de quelque somme pour pourvoir aux nécessités pressantes d'une personne. On donne une provision... à une veuve sur les biens de son mari » (FURETIÈRE).

6. Plaisanterie sans doute courante à l'époque puisqu'on lit dans l'édition de 1694 du Dictionnaire de l'Académie : « On dit communément et par manière de raillerie Fonder la cuisine, pour dire, Etablir de quoi vivre. Il faut fonder la cuisine, avant que de songer à d'autres bâtiments. » Furetière en fait une application anticléricale : « La cuisine est la première chose que les communautés ont soin de fonder » qu'aggravera Voltaire (cf. Littré). Voir aussi G. Patin dans R. PINTARD, Le libertinage érudit, Paris, 1943, t. I, p. 420.

7. Ce n'était pas un simple ajournement. D'après le Dictionnaire de l'Académie, l'appointement est en effet « le règlement pris par les juges, lorsqu'une affaire qui se plaide à l'audience, mais qui est trop embar-

rassée pour y pouvoir être jugée, nécessite un rapport. Les juges ordonnent alors que les parties produiront par écrit » des pièces et des

mémoires, sur lesquelles l'affaire sera jugée, sans nouvelles plaidoiries.

Ce serait l'équivalent de l'actuelle instruction par écrit et délibéré, mais Furetière n'hésite pas à écrire que « quand les juges veulent favoriser

une méchante cause, ils sont d'avis de l'appointer au lieu de la juger ». Telle semble bien l'arrière-pensée de Fénelon. Voir un exemple fameux de cette procédure dans Tallemant, éd. A. ADAM, t. II, p. 1199.

8. Incognite est sans doute une erreur de copiste pour « incognito » « qui se dit particulièrement des grands qui entrent dans une ville... sans pompe, sans cérémonie, sans leur train ordinaire et sans les marques de leur grandeur » (FURETIÈRE).

9. Marie-Louise de Montmorency-Laval-Lezay, née vers 1657, première fille de Gui de Laval, marquis de La Plesse (1-- 1664) et de Françoise

de Sesmaisons ( 1" mai 1685) signa le 22 janvier 1681 au contrat de mariage de son frère Gui (A.N., M.C., Et. XCI, 426) avec la correspondante de Fénelon. Elle était première fille d'honneur de la Dauphine

(BoisLisLE, t. II, p. 249, n. 4 — SOURCHES, t. I, p. 213). 111" de Caylus reconnaît sa beauté et son grand air, mais elle ajoute malignement qu' a on prétend qu'elle plut au Roi » et que seule Mu" de Maintenon put rassurer à ce sujet Gaston-Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure qui épousa Mile de Laval le 20 mai 1683 (Souvenirs et correspondance de Mme de Caylus, éd. E. RAUNIÉ, Paris, 1886, pp. 96-98), non sans être chansonné (B.N., mss. fr. 12 669, p. 272, 12 688, ff. 407, 409, 515, 12 689, ff. 10 sq., 18, 228 et 12 690, p. 169 — G. BRUNET, Le nouveau siècle de Louis XIV, Paris, 1887, p. 166). Ce mariage valut à Roque-laure le brevet de duc qu'avait eu son père et de nombreuses faveurs (mss. fr. 23 498, f. 109 y° et surtout 23 510, ff. 70, 78 r°, 91 y°, 191 v° — BOISLISLE, t. XXVIII, pp. 185 sq. — SOURCHES, t. I, p. 278 n. et table). Le Chansonnier lui-même atteste que « depuis son mariage », la duchesse « fut un modèle de vertu » (ms. fr. 12 690, p. 169); elle brilla longtemps aux fêtes de la Cour et fut en particulier « nommée pour être des plaisirs de la duchesse de Bourgogne » (SOURCHES, t. V, p. 287). Elle mourut le 12 mars 1735.

10. Sans doute l'épistolier n'y fut exposé que parce qu'il accompagnait M. de Sarlat.

11. Mm' de Maintenon écrivait le 2 mars 1681 : « Laval a triomphé dans les bals, mais elle est malade présentement ». (éd. LANGLOIS, t. II, p. 225). Le Seron, qui guérit Mue de Laval, après avoir soigné Fénelon lui-même, avait été reçu docteur en médecine à la Faculté de Montpellier avant 1667 « avec toutes les marques possibles de distinction ». La notice nécrologique fournie au Mercure Galant (mars 1692, pp. 266 sqq.) par la famille certifie qu'il jouissait de l'estime de ses confrères Daquin et Fagon et de la confiance du duc de Montausier. Mn" de Sévigné (t. VII, p. 303) nous apprend qu'en 1684 il se rendit à Chaulnes pour y soigner la duchesse malade, ce qui lui donna l'occasion de saigner trois fois Mn" de Grignan. Il était alors attaché au service du chancelier Le Tellier et passa à sa mort à celui de Louvois. Il reçut une gratification considérable pour avoir soigné la Dauphine et portait à sa mort (7 mars 1692) le titre de « médecin suivant la Cour » (DANGEAU, t. IV, p. 403; cf. LANGLOIS, t. III, pp. 455 sq.).

Le Mercure de 1692 tient à souligner que Seron était mort avec « toute la religion qu'on peut attendre d'un vrai chrétien », mais Saint-Simon affirme que Cleron, gentilhomme de son père puis écuyer de Mule de Louvois, lui avait raconté que Seron, resté au service de Barbezieux, avait fait une fin de désespéré, se disant empoisonné comme il avait lui-même empoisonné Louvois. Deux lettres de la Palatine font écho à ce bruit et accusent Mn" de Maintenon « qui lui avait promis la place de médecin du Roi » (BorsusLE, t. XXVIII, p. 85 et n.; cf. A. CHÉRUEL, Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV, Paris, 1865, pp. 469-473, 553).

12. Le marquis de Fénelon qui allait mourir deux ans plus tard.

13. Une Anglaise sans ressources, sans doute nouvelle convertie ou en

20 COnitliMPONDANCE DE FÉNELON T. I I, 15 T. II, 15 COMMENTAIRE 29

voie de conversion. On notera que, bien avant la Révocation, les protemitontem étaient confiées n dem eouvriits, à des institutions charitables ou de m partieitheres qui im-ipitaient confiance par leur rang oupar leur

prosClytimme,

14. 1.1 y avait à Paris quatre tuaisons d'hospitalières, mais l'Agence générale du clergé ne semble avoir accordé de subventions (au titre des crsions) qu'au\ llospitalières de la l'Ince Royale (situées près des MiniTlic, dans le rail-ale'-sac de la rue du Foin derrière la place Royale;

. Ailtiquites de Paris, Paris, 1724, t. I, p. 595 et Marcel

14,-1 ‘11 \ dans Duit. Soc. hist. arch, du Ive arrond., octobre 1918) et IlospitaliCi es de Saint-Anastase, dites Filles-Saint-Gervais, qui occu-

paient (FO, rue des Hospitalières Saint-Gervais (SAUVAL, t. I,

p. 559; d. o. 1)01,EN, La lievoration-ii Paris, Paris, 1894, t. II, p. 275).

l'absclice tic précisions, on peut croire que Fénelon pensait à celles ile 1:1 Place Royale. On sait que nombre de dames seules — à commcocer par la veuve Scarron - avaient eu des chambres dans l'une ou l'autre ntaison d'hospitalières (Tallemant des Réaux, éd. A. ADAM, t. II, pp. 683, n. 5, et 1450, cf. pp. 165, 1043, et p. 214, n. 1 — Mtm° de Sévigné, 27 août 1694, éd. MONMERQUÉ, t. X, p. 185 — LANGLOIS, t. III, p. 409; Mémoires de M.` de Caylus, p. 45 — BOISLISLE, t. XXVIII, p. 192, n.).

15. Le nom de Finet étant porté à cette date par divers protestants de Paris, en particulier par un orfèvre (Soc. de l'hist. du Prot. fr., Bull. hi.st. et lift., t. XLI, pp. 356, 363 sq., cf. t. XXV, p. 548, et O. DOUEN, 141 R('Irtleill iOit..., t. III, p. 339), il peut s'agir d'une convertie qui tenait une sorte de pension. Ainsi s'expliquerait que la succession Langeron ait été redevable le 7 février 1695 de 1 500 lb. de principal et de 754 lb. d'arrerages ïa la « demoiselle Finet » (A.N., E 1889) : cette somme aurait represcnte la pension de quelque religionnaire protégée par Mme de "Aileron.

16. C'est sans doute en tant que supérieur des Nouvelles Catholiques que Fénelon prend cet engagement.

17. Les Laval-lAv.ay, belle-famille de la correspondante de Fénelon, vi aient habituellement dans cette province et c'est au château de la Bigeottière (à Bourg-dtiré, Maine-et-Loire) que la veuve de Pierre III de Laval. pourtant remariée, passera une grande partie de sa vieillesse (cf.

supra, t. 1, p., ch. V, notes 10 et 12).

In. Cette phrase semble indiquer que Fénelon comptait passer l'été en l'Crigord.

1q. L'intendant Jasse figure dans le Conseil chargé de l'administration des biens des Conti dès le 4 mai 1655 (A.N., Ir* 206). Après leur tetraite â Alet (Pâques 1662), le prince et la princesse le chargèrent de die*eer les mémoires des retranchements qu'ils projetaient dans leur tain de maison et des restitutions que ceux-ci devaient permettre

[Nais], Vie de M. Pavillon, Bibi. de Port-Royal, ms. P.R. 120, t. I, 1. XII, p. 47). Aussi le prince pouvait-il parler dans son testament du 24 mai 1664 de « quelques sommes dont Jasse mon trésorier a une particulière connaissance » (Ed. de BARTHÉLÉMY, Une nièce de Mazarin, la princesse de Conti, Paris, 1875, pp. 184 sq.; cf. A.N., R-* 208, f. 1, ler mars 1666). Une fois veuve, et avant mème de retourner à Paris, la princesse l'envoyait secrètement à Alet pour qu'il consultât Pavillon, sur les personnes à mettre auprès de ses enfants, les récompenses à donner à la maison du prince et les restitutions qu'il restait à faire. Au début de 1669, la correspondance de M. d'Alet et de la princesse mentionne plusieurs fois le mémoire que Jasse dressa sur ce dernier sujet (Port-Royal, ms. P.R. 120, t. I, 1. XIX, pp. 74, 78). Dans son testament du 22 décembre 1671, la nièce de Mazarin désigne pour exécuteur son trésorier Jasse « dont elle connaît l'affection et la fidélité »; elle exhorte ses enfants à se servir de lui et à « lui faire des grâces plus considérables » qu'il n'en avait reçu de son mari ni d'elle (A.N., R$* 282, f. 3 y° - 4 r° et BARTHÉLÉMY, p. 183).

Les termes de Fénelon pourraient faire croire qu'il avait été récemment renvoyé de l'hôtel Conti (peut-être comme janséniste) et que c'est une lettre de condoléances que sa cousine l'avait invité à écrire (sur les rapports entre les Fénelon et les Conti, cf. supra, lettre I). Pourtant, la signature de Jasse figure jusqu'à la fin sur les registres du Conseil de la maison de Conti, dépouillés jusqu'au 26 février 1683 (A.N., R-* 211-218).

11 ne faut pas confondre ce Jasse avec Antoine Jasse de la Peyronnie « trésorier général des maison et finances de mesdits seigneurs les princes mineurs » qui soumit le 22 décembre 1670 des comptes au prince de Condé (A.N., Ra* 282, f. 1 r°) et certifia plus tard : « Présenté et affirmé par le comptable le 22 août 1673. La Peyronnie. » En effet, sa signature se trouve parfois sur une pièce où figure déjà celle de Jasse (p. ex. 13 septembre 1680, A.N., 113* 217, f. 47 v°) et, surtout, le compte rendu de la séance du ler avril 1680 porte que « M. Jasse a dit que, suivant le résultat du Conseil du 26 mars dernier, M. de la Peyronnie, trésorier général de la maison de LL. AA. SS., travaille incessamment à dresser son compte de l'année 1679 et à le faire transcrire double ». Il est souvent question de La Peyronnie dans le livre de comptes de l'abbé Fleury à partir du début de 1673, date à laquelle le célèbre historien devint précepteur des princes de Conti. C'est de lui qu'on le voit recevoir ses gages et ses indemnités en 1673, 1674 et 1680 (ff. 32 r°, 79 y°, 82 y°, 39 r°, 95 v0). Le prince s'étant marié le 16 janvier 1680, il prit le ler octobre un autre trésorier, M. de Cassagnes, mais La Peyronnie était encore en 1681 trésorier de son cadet, le prince de La Roche-sur-Yon (ff. 39 y°, 40). Quant à Jasse, il remboursait le 16 octobre 1674 à Fleury des frais de maladie et, sur une ordonnance du grand Condé, il lui apportait le 5 août 1677 une gratification de 4 000 livres (ibid., ff. 82 y°, 35).

30 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 15

T. II, 15 COMMENTAIRE 31

20. Judith de Martel était l'arrière-petite-fille d'Anne de Pons mariée à la fin du XVI' siècle à Isaac Martel, sr de Lyndebœuf. Le chef de la

famille, Henri, étant mort en 1657, et sa soeur Charlotte, mère d'Uranie,

future comtesse de Soissons, lui ayant cédé ses droits, elle devint comtesse de Marennes (titre qu'elle partageait avec l'abbesse de Saintes), de

Broue, Chessoubs, Montelin et Saint-Just (André BAUDRIT, Histoire du

protestantisme à Marennes et dans sa région du XVIe au XVIIIe siècle, multigraphié, 1963, p. 73 n.). Mme de Caylus nous indique : « Le maré-

chal d'Albret avait deux parentes qui demeuraient avec Madame sa

femme : Mlle de Pons (plus tard Mme d'Heudicourt) et Mile de Martel, toutes deux aimables, mais de caractère différent. Ces deux filles... ne

s'accordaient guère que sur le goût qu'elles avaient l'une et l'autre pour Mme de Maintenon » (Souvenirs et correspondance, éd. E. RAUNIÉ, Paris, 1881, p. 17). De fait, celle-ci exprimera les 29 avril 1713 et 2 mai 1714 à Mme des Ursins le regret d'avoir été traitée avec trop de considération à l'hôtel d'Albret où elle « aurait mieux aimé rire avec Mue de Pons et Mile Martel qu'elle entendait se divertir à merveille » (A. GEFFROY,

M"" de Maintenon, Paris, 1887, t. II, pp. 320 et 344). Aux débuts de sa faveur, la marquise ne les oubliait pas dans ses lettres à son frère, gouverneur de Cognac, à qui elle écrivait le 8 juin 1677 : « Je vous recommande... mes compliments à Mile Martel » (LANGLOIS, t. II, p. 196) et elle ajoutait le 6 juillet 1680 : « Il faut donner la lettre de Mlie Martel à Beuvron ou l'envoyer à Vibrais » (ibid., t. II, p. 347; en fait, Judith de Martel se trouvait, au moins depuis le 27 juin, à La Folie-Herbault avec sa nièce qui y fut mariée en sa présence le 12 octobre 1680; cf. BOISLISLE, t. X, pp. 551, 553 n.). Sa conversion sous l'influence des Albret avait eu lieu à Pons le 29 janvier 1660 et avait été annoncée par la Gazette et par la Muse historique (ibid., t. X, p. 545 n.). Elle lui valut le 5 mars 1685 une pension de 3 000 lb. (DANGEAU, t. I, p. 131 - SOURCHES, t. I, p. 188 - LALANNE, t. V, p. 426). A l'occasion de la déclaration du mariage de sa nièce avec le comte de Soissons, « le Roi voulut même parler le 23 novembre 1682 à Mlle Martel à son dîner » (ms. fr. 23510, f. 175 v°). Le 9 mars, « bien des gens croyaient qu'elle épouserait le duc de Luynes » (Gaignières, ms. Clairambault 491, f. 52 r°). Elle mourut à Paris le 23 mai 1689 (DANGEAU, t. II, p. 400).

Judith de Martel léguait ses biens à sa nièce Uranie et à sa soeur Catherine qui était depuis 1683 la femme de Jacques Le Clerc, marquis de Juigné, baron de Champagne et petit-fils de Duplessis-Mornay. Leurs abjurations du 22 décembre 1685 valurent en 1687 une pension aux Juigné, mais leur « entêtement dans l'hérésie » était assez connu pour qu'on les fît sortir de Marennes et qu'on craignît la fuite de la marquise à l'étranger (BOISLISLE, t. X, p. 542 - Bull. S.H. Prot., t. XXX, 1881, p. 169 - André LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge, Paris, 1885, pp. 43 n., 119 - Archives de Saintonge et d'Aunis, t. XLVII, 1925,

p. 205 - A. BAUDRIT, p. 133).

21. La copie porte à droitière, erreur d'autant plus explicable que Fénelon employait « vous écrire à droitture » dans une page omise par Gosselin de sa lettre à Chantérac du 6 novembre 1697. Richelet donne le sens de « directement » et juge à droiture moins employé que en droiture qui « ne se disait » pourtant « que des lettres et des nouvelles ».

22. Il ne faut pas s'étonner que Mme de Vibraye ait logé chez elle Judith de Martel (cf. BOISLISLE, t. X, p. 551) et sa nièce Uranie de Beauvais, quand celle-ci fut chassée de chez Monsieur (Mn" de Sévigné, 5 janvier 1680, éd. MONMERQUÉ, t. VI, p. 177; ms. fr. 23510, f. 175 y°, 23 novembre 1682), car elle avait pour mère Eléonore de ChaumontQuitry, fille du seigneur de Mornay en Saintonge, alliée à la famille de Pons (Tallemant des Réaux, Historiettes, éd. A. ADAM, t. II, pp. 9, 914, 916 - D. D'Aussir, La dernière comtesse de Soissons, 1680-1717, dans Revue des Questions historiques, t. XXXII, 1"'' octobre 1882, p. 618). Ayant suivi en Angleterre la Reine-Mère dont elle était demoiselle d'honneur, celle-ci y était devenue la troisième femme de Jacques Le Coigneux, chancelier de Gaston d'Orléans, président à mortier depuis le 20 décembre 1630 (cf. Fr. BLANCHARD, Les présidents à mortier du Parlement de Paris, Paris, 1647, pp. 421 sq.), mort en 1651. Leur fille Polyxène Le Coigneux de Belabre avait à son tour épousé le 20 mars 1658 Henri-Emmanuel Hurault, mis de Vibraye, né le 9 mars 1638, capitaine de chevau-légers au régiment du Roi et premier veneur du frère de Louis XIV. Elle avait brillé aux ballets de la Cour (LORET, 16 février 1664 et 31 janvier 1665; cf. Henri DE VIBRAYE, Histoire de la maison Hurault, Blois, 1925, p. 75), mais son mari s'était ruiné (SouRcHEs, t. V, p. 129). Au début de janvier 1680 il fut question d'elle comme dame d'honneur de la princesse de Conti avec droit d'entrer dans les carrosses de la Reine. Mme de Sévigné fit des plaisanteries sur la « mortification » qu'imposerait à la dévote M"'e de Vibraye cette promotion rapide (SouRCHES, t. I, p. 217, la définit aussi « une femme de grande vertu et qui avait été autrefois fort aimable »). Mais la nomination n'eut pas lieu, l'intéressée ayant été qualifiée de « janséniste..., quoiqu'elle fût sous la direction de Saint-Sulpice ». On lui préféra une rivale qui était, elle, pénitente du P. Bourdaloue (Min° de Sévigné, 3, 5, 10, 17, 26 janvier 1680, éd. MONMERQUÉ, t. VI, pp. 171 sq., 178, 182, 196, 222 sq.). En mai 1685, elle fut en compensation nommée dame d'honneur d'Elisabeth de Guise (26 décembre 1646 - 17 mars 1696), petite-fille de France, et reçut à sa mort une pension de mille écus (ms fr. 23510, f. 175 y° - SOURCHES, t. I, p. 217 - BOISLISLE, t. III, p. 67, t. VIII, p. 470 - H. DE VIBRAYE, p. 76). L'abbé de Rancé lui avait écrit le 16 août 1685 (H. TOURNOUÉR, Bibliographie et iconographie de N.D. de la Trappe, Mortagne, 1905, t. II, p. 343), mais elle brava l'accusation de jansénisme en prenant pour directeur J.-J. Boileau (cinq des lettres qu'il lui écrivit furent publiées dans ses Lettres sur différents sujets de morale et de piété, Paris, 1737, t. I, pp. 230-312) et surtout en se

per st,osinstwf 1+4* t /04. 1*, 11, COM WENTAIHE 33

ito•otett out r toi hirtiosito.fr ds lu « lm- g. tir limer (1 :ttii)rt sur «I' Aitilts^ ris(

loop. fiAlte Odet' alrl,atirrrtrtrt titi I beittlinis t g et, lr R Arde 1301 dr

Noas11., Fru avoua c i' uare r11c

age ertt, Ifitheini East tto n• abri NI- rie

I t „ d'OU ir tille hieil lift R flottage di li *là ir d'un

iids-trttgatotre eitir I' *laie lin fit ftt$l,lt RU iltonl tir rittrqur du

M.1). t f ,AMN.P Ac, 27 fe% tu-, 1-4'01 ik,s.1 t‘t t. III. p. 67 minous

t. ‘111.1,1, 470.4ht, Lutait' 18- v,«Qt e. t. \III, p. 24. ni 1 lit t'EN-

44iftli. Builasu de ital. hie+ Agen, 1908, 242 eq.. 277

1•Atvt.1Atta, t. V„ p. $69 H Natiar dans de da it Charte»,

1966, p. 411,i, Elle mourut k 13 ou Ir J7 jaittser 1701.

23- :roi, dmitr I ;fer r Mil tire, 1.rlirloti qui permit à Frativiioe-

Hie tle le grange dr, It‘uttilhat dr taire des études eerlisiastiiittes (cf, (titre ptee«41efite, tt 4)

24. Joh itot von timi pas « meititaide par fia gentille-Nue, par . ma-

1.. Ob. mat» *Cid dieulerr r bien profite, il s'est fait joli

p,:,, ;loft ( FUS* i st ar ).

A Françoi» us LAN‘EttoN.

24 sui.a 1684.

Adreteie A Mon»ieut ,/ Monsieur l'Abbé de Langeron / chez M. le Marapit, de Laval / rue du Petit Bourbon / proche S' Sulpioc / faubourg SI Geignant , à Parie;

Original, A.S.S., I. V, 1T. 12 mi. Gosselin a suppléé le znilléaime 1680, que n01» ne pouN o1 adopter (cf. j' Ira, notes 3 s. f. et 9).

I, irsprV;4s Ni lettre du 20 noNembre 1710, Fénelon connaissait depuis 1676 e l'ami intime », en la prrsonur duquel il venait de « perdre la plus grande douceur de t'a vie et le principal amours que Dieu lui avait donné pour le serviee de l'Eglise s. Né le 20 juin 1658, François An-

&nuit dr lakingerott n'avait rtr baptisé à Saint-Sulpice que le S février

ItAS Moisi t. V, p. 154, n. 4). Prieur d'Anzeline, il « fut » d'abord

rite* l'éviique d'Autun G. de Hoquette Où il rencontra Busay-Rabutin à la lin d' tgoin 1677 (cf. la Correspondance de celui-ci, éd. LALANNE, t. VI, pp. 348 sq.), puis il fil eu séminaire de Saint-Sulpice, où il s'était inscrit connue clerc du diooèàe de Nevcra, un séjour de trois mois (2 novembre 1680 - 2 février 1681). Maitre h arts le 24 mai 1681, il avait cornmetteé ses études theologiques, niais les avait interrontpues en 1684 pour prîcher k Carême à Meaux et pour participer, de l'Ascension à la Pente-rôle, à une mission à Coulommiers. A la fin de 1685, Fénelon le prit pour collaborateur dans ses missions de Saintonge. L'étudiant dut solliciter des dispenses et n'obtint à la licence de 1688 que le 103' rang sur 109. Mais Fénelon le fit nommer le 25 août 1690 lecteur des princes

(A.N.. 0' 34, f. 243, cf. DANGEAU, t. III, p. 205, et Bolsi-out, t. VIII, p, 102). il mourut le 10 novembre 1710. Voir Sur lui UR BAIN-LEVESOUE, t . 1 11, pp, J03 .t rt. 7, 499 — F. GAQUilte, La vie et les oeuvres de Claude bilhune, 1925, p. 245, et surtout A. DELPLAXQUE, pp. 148-170.

2. Le ,w;joor d, l'abbé à Chantilly s'explique aimez par les fonctions de Mn lvextf oued-.. du grand Condé. Bossuet, auprès duquel d n'était pas

nioina tr4witlu riipt Ff;rir.lon (cf. PHÉ LI PEAUX, pp. 33 sq.), écrivait au

prince le 4 juillet : , Je prie M. l'abbé de Fénelon de différer son

voyage jusqu'à ee que je puisse être de la partie. Nous irons rendre nos respects à V.A.S., les abbés de Fénelon, de Langeron et moi » (URBA

LEVESQUE, t. Hl, pp. 102-104, cf. supra, t. I. p., eh. III, n. 25).

3. Fils aîné de Philippe et de Claude Faye d'Espeisses, Joseph II Andrault de Langeron naquit le 19 novembre 1649 à Langeron (Ad. de VILLetfAuT, Nobiliaire du Nivernais, Nevers, 1900, t. H, p. 382). Garde de la marine en 1669, il fit l'expédition de Candie, devint enseigne en 1670, et, gràce n la protection de Condé, capitaine de vaisseau dès le 2 novembre 1671. A la mort de son père (6 juin 1675), il eut le gouvernement de La Charité-sur-Loire (P. ANS E LM E, Histoire généalogique, éd. POTIER DE COURCY, 1881, t. IX. 2, p. 609. — 1301-susLE, t. XV, p. 221, n. 2. — Duc d'AumALE, Histoire des princes de Condé, Paris, t. VII, pp. 394, 690, et surtout A. j'AL, A. du Quesne et la marine de son temps, Paris, 1873, t. II, p. 397). Il n'en fit pas moins sur mer des campagnes — qu'on eut généralement soin de signaler dans les Extraordinaires de la Gazette de France (en voir la Table) — en 1673, 1674. 1675, 1676, 1678, 1680, 1683, 1684. 1686 (cf. JAL). Le 6 avril 1684, il avait été

nommé inspecteur général des constructions navales R. Le ma-

tériel de la marine de guerre sous Louis IV. Rochefort, 1936, pp. 712 sq., 719 sq., 761), ce qui lui valut en 1685 d'être appelé à Versailles où il fournit à Louis XIV un petit vaisseau pour le canal. 11 obtint en récompense le droit lucratif d'armer en course (SouRcliEs. 15 mai et 5 octobre 1685, t. I, p. 223 et t. IL p. 238 — D A_NG E_-3U, 27 août 1685, t. I, p. 212). Bien qu'il eût tendance à outrepasser ses attributions d'inspecteur (JAL, t. II, p. 397 — MemAIN, p. 720 — dans le ms. fr. 21 334, Ir. 141 r°, 257 sq., l'intendant Arnoul signale sa présence à Rochefort en juin-juillet 1687), il fut nommé chef d'escadre le 25 octobre 1689 : la recommandation de M. le Prince (Henri-Jules) l'avait emporté sur les réticences du ministre Pontchartrain (Gazette, 29 octobre 1689 — SOU R-CH ES, 26 octobre 1689, t. II. p. 167 — DANGEAU, 25 octobre 1689, t. III, p. 13 — JAL, t. IL p. 397). Si son rôle dans les campagnes des années suivantes fut discuté (JAL, t. II, p. 394), il fit le 18 juin 1694 « merveilles » à la tête des compagnies de gardes de la marine de Brest contre les Anglais débarqués à Camaret, rencontre où tt l'action roula presque toute sur lui y (SouRctiEs, t. IV, p. 347 — DANGEAU, t. III, pp. 394, 475, t. V, pp. 32, 163 — MONMERQUÉ, t. X, p. 163, cf. aussi t. III, p. 446, t. IV, p. 553 -- JAL, t. II, p. 401). Il garda ce commandement jusqu'au

34 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 15 T. II, 15

COMMENTAIRE 35

r avril 1697, date de sa promotion au grade de lieutenant général de l'armée navale (SouRcHEs, t. V, p. 258 - DANGEAU, t. VI, p. 97). Passé en Méditerranée, il s'y distingua en 1704 et en 1707 et fut récompensé par le cordon rouge et une pension. Mort subitement le 28 mai 1711 à Sceaux où il faisait sa cour des galères dépendaient du duc du Maine), il fut enterré à Saint-Sulpice (Table de la Gazette - DANGEAU, t. XIII, pp. 413 sq. - JAL, t. II, pp. 396 sq., 401 sq.).

Le Mercure Galant (juin 1711, pp. 40-43) n'ayant pas manqué de célébrer cette vie de marin bien remplie par dix-sept campagnes et les accusations d'un subordonné mécontent n'ayant pu incriminer en 1707 que sa conduite dans les combats de 1690 et de 1692 (JAL, t. II, pp. 392 sqq., 397, les croit trop aisément sur parole et attribue sa carrière à la protection des Condé et de Vendôme), on comprendrait mal le jugement de Fénelon si Seignelay n'avait reproché le 10 octobre 1681 à Langeron de « s'adonner beaucoup au vin » quand il était au port, accusation reprise par le dénonciateur de 1707 (JAL, t. II, pp. 392 sqq.). Voir, sur la maîtresse qu'il aurait ramenée de Messine et abandonnée à Marseille en mars 1678, le Chansonnier, ms. fr. 12 688, if. 61 sq. - LALANNE, t. III, p. 349; cf. aussi ms. fr. 23 498, f. 30 r°.

Quant à la mésalliance du marin, elle est beaucoup moins évidente qu'on ne croirait, puisqu'il épousa le 20 juillet 1684 Sylvie-JeanneMadeleine de Gourray, fille de Jean-François, marquis de La Coste, lieutenant pour le Roi aux quatre évêchés de Basse-Bretagne, et de Madeleine de Rosmadec. Cette « petite lieutenance » valait 12 000 livres de rente et, à la mort de son beau-père, Langeron ne l'obtint, de préférence à trente concurrents, que grâce à l'intervention du comte de Toulouse (26 avril 1700). A son propre décès, le duc du Maine la fit accorder à son fils Louis-Théodose, âgé seulement de vingt-deux ans, à charge pour lui de donner 60 000 livres à sa soeur Sylvie-Angélique (DANGEAU, t. I, p. 39, t. VII, pp. 284, 299, t. XIII, pp. 414, 416 - SOURCHES, t. XIII, p. 127 - P. ANSELME, t. IX, 2, 1881, p. 609 - JAL, t. II, p. 397). La suite de la lettre semble pourtant montrer que les Langeron craignaient que ce mariage ne rendît encore plus difficile la liquidation de la succession de leur père en les empêchant « d'agir de concert » avec leur aîné (cf. infra, n. 5). Sur les dernières relations des deux frères, cf. la lettre de Fénelon à Beaumont du 9 novembre 1710.

4. Claude Bonne Faye d'Espeisses, fille de Charles, marquis d'Espeisses, conseiller d'Etat, ambassadeur en Hollande, mort le 5 mai 1638, et de Marguerite de Fourcy, naquit en 1625 ou en 1620 et fut d'abord fille d'honneur de la Reine-Mère (Ad. de VILLENAUT, t. II, p. 382 BOISLISLE, t. III, p. 207, n. 2 - TALLEMANT des RÉAUX, Historiettes, éd. A. ADAM, t. II, pp. 116, n. 9, 1015, 1073). Elle épousa le 24 ou le 26 octobre 1645, Philippe Andrault, sr de Langeron et de l'Isle de Mars, baron de Cogny. Né en 1613, il avait été page, puis gentilhomme (1637) et premier gentilhomme de la chambre (1643) de Gaston d'Orléans (sur ses aventures en 1635-1636, cf. les Mémoires de Nicolas Goulas, éd. Ch. CONSTANT, Paris, 1882, t. I, pp. 288, 291, 318). Parallèlement, il avait reçu le gouvernement de La Roche-sur-Yon (1636), le grade de maître de camp de cavalerie (1643), la charge de bailli d'épée du Nivernais et du Donziois, le gouvernement de La Charité (1644 ou 1645) (P. ANSELME, éd. POTIER DE COURCY, t. IX, 2, p. 609 - Ad. de VILLENAUT, t. II, pp. 381 sq. - BOISLISLE, t. III, p. 207, n. 2 - URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 104, n. 7 - G. DETHAN, Gaston d'Orléans, conspirateur et prince charmant, Paris, 1959, pp. 184, 224). Sur ses brillants services militaires contre les Espagnols, les Lorrains et les Croquants, cf. la Gazette de France, 26 juillet 1636, 12 septembre 1642, 23 octobre 1643 et R. MOUSNIER, Lettres et Mémoires adressés au chancelier Séguier, 1633-1649, Paris, 1964, pp. 544, 576 sq., 603.

Les liens des Langeron avec les Gonzague (ils étaient assez étroits pour avoir fait jaser : cf. A. VANDAL, Revue des Deux-Mondes, 1883, p. 671 - A. de VILLENAUT, t. II, p. 382, et le Journal de Lefèvre d'Ormesson, novembre 1645, cité par A. Adam dans TALLEMANT, t. I, pp. 334, 587, 590, 1192) amenèrent les nouveaux époux à suivre à Varsovie la reine Marie dont Mme de Langeron avait été nommée dame de chambre par brevet du 7 novembre 1645. Mais la crainte qu'eurent les Polonais de les voir prendre trop d'autorité les força à revenir en France dès l'année suivante (AUMALE, t. V, pp. 643 sq., t. VII, pp. 181 sq. K. WALISZEWSKI, Marysienka, Paris, 1898, pp. 7, 36). Langeron joua un rôle actif dans la Fronde des princes, ce qui lui valut la présidence de l'assemblée de la noblesse du Nivernais et la lieutenance du Roi de la province (1649), le grade de maréchal de camp (1651) et, malgré la participation de son régiment au combat de la porte Saint-Antoine, l'érection de sa seigneurie en comté en août 1656 de Parlement ne l'enregistra que le 30 juillet 1660). Après la mort de Monsieur dont il était grand-écuyer, il retrouva une place analogue auprès de Condé. Maintenu le 8 mars 1669 dans sa noblesse, il devint en 1672 premier gentilhomme d'Henri-Jules, duc d'Enghien. Nommé en 1673 conseiller d'Etat, il mourut le 21 mai 1675 sur la paroisse Saint-Sulpice (AUMALE, t. VI, pp. 189, 553, t. VII, p. 181 et les références déjà données au P. ANSELME, à VILLENAUT et à BOISLISLE).

De son côté, Madame de Langeron exerçait, de 1660 à 1663 au moins, les fonctions de gouvernante des filles de Gaston d'Orléans et de Marguerite de Lorraine (bien que Mile de Montpensier la dise « femme de vertu et de mérite », elle juge que, « ne sachant pas vivre à la mode de la Cour », elle ne réussit guère, surtout avec l'aînée, cf. Mémoires, éd. A. CHÉRUEL, Paris, 1859, t. III, pp. 489 sq., 508 sqq; voir aussi BOISLISLE, loc. Cit.). Elle les quitta pour s'installer chez les Condé comme dame d'honneur, poste où elle sut, en ménageant la reine de Pologne et sa soeur la Palatine, mère de la duchesse d'Enghien, s'assurer une influence dominante (B.N., ms. fr. 32 593, f. 267 y° - AUMALE,

86 CORRESPONDANCE DE Fir.NELON T. II, 15 T. II, 16 COMMENTAIRE 37

t. VII, pp. 181 sq., 198 n., 688). Bien que la mort de son mari lui ait causé une douleur que M'n'' de Sévigné a dépeinte avec force (éd. MON-

MEIIQUIZ, pp. 402. 408, t. IV, pp. 28, 117, 132, 253) et qu'elle

n'eût plus les honneurs du carrosse dont elle jouissait comme gouvernante dettres des 3 et 24 janvier, ibid., t. VI, pp. 171, 200; BOISLISLE,

I). 207, commet sans doute une confusion en affirmant qu'elle fut aussi un moment dame d'honneur de Mi"' de Guise), elle resta chez les Condé où elle ne cessa pas de jouir d'un grand pouvoir et où elle forma les jeunes princesses légitimées, Anne-Marie de Conti et Louise-Françoise de Bourbon z elle accepta moine les fonctions de dame d'honneur de la seconde (27 avril 1685), mais, quand We de Langeron mourut sur la paroisse Saint-Sulpice (29 novembre 1690), elle était redevenue daine d'honneur de Madame la Princesse (Anne de Bavière) (MONMERQUi, 17 janvier et 14 juillet 1680, t. VI, pp. 200, 522, t. VII,

pp. 438 sq. LALANNE, t. IV, p. 416. — SOURCHES, fin avril et 24 juil-

let 1685, 1. 1, pp. 212, 277. — DANGEAU, 27 avril et 3 septembre 1685, 2 déveinhre 1690, t. I, pp. 162, 217, t. III, p. 256. — AUMALE, t. VII,

p. 758). Les Miqnoires de Sourches (t. I, p. 212) notaient, non seulement yu' « elle avait de l'esprit », mais que « Mun° de Maintenon était sa bonne amie ».

5. La famille craignait sans doute que le nouveau marié n'exigeât sans délai sa part d'une succession très obérée. En fait, il se montra plus raisonnable et finit par signer le 17 mars 1686 une transaction avec sa mère, son frère l'abbé et ses soeurs Charlotte et Marie-Armande pour l'extinction des dettes et le partage à l'amiable. Aussi la surséance de deux ans que le Conseil du Roi leur avait accordée contre les poursuites de leurs créanciers par arrêt du 2 avril 1685 fut-elle prolongée le 15 mai 1686 pour la même durée. Une requête présentée à son expiration soulignait qu'il restait 54 200 livres de dettes en Nivernais et 18 200 à Paris (auxquelles venaient s'ajouter 5 400 lb. de dettes personnellement contractées par Joseph de Langeron). Le décès de Mme de Langeron, dont les dettes s'élevaient sans doute à environ 20 000 lb., vint encore compliquer la situation, si bien que Joseph de Langeron, faisant valoir que l'actif des deux successions l'emportait de beaucoup sur le passif, obtint le 7 février 1695 une nouvelle surséance : il se vantait d'avoir remboursé depuis le 25 avril 1689 la somme de 89 800 livres, mais, en vertu de l'accumulation des intérêts, il avait encore 119 296 livres à payer (A.N., E. 1849 (1) et 1889). Quoi qu'il en soit du règle-nient final, les voeux de Fénelon avaient été exaucés : son collaborateur n'avait pas eu à consumer ses forces en « embarras d'affaires ».

6. Charlotte Andrault de Langeron, née vers 1647, fut nommée en juin 1.685 fille d'honneur de la petite duchesse de Bourbon dont sa mère était dame d'honneur. En mars 1688 on songea à elle pour remplir les mêmes fonctions auprès de la nouvelle princesse de Conti. Lors de la mort de sa mère, elle passa auprès de la princesse de Condé et reçut de M. le Prince une pension de 1 000 écus, tandis que sa soeur Marie-Armande (restée auprès de Mrn° la Princesse, elle devait mourir dès le 1" mars 1691) en recevait mie de 2 000 lb. : elles constituèrent alors une rente viagère à la demoiselle de compagnie de leur mère. Dangeau notait le 20 novembre 1693 qu'elle « demeurerait auprès de la duchesse du Maine (petite-fille de Condé) en attendant qu'on lui ait donné une autre dame d'honneur, et on est persuadé qu'il ne tiendra qu'à elle de l'être si sa santé le lui permet ». Après avoir exercé une heureuse influence sur M. le Prince (Henri-Jules) à ses derniers moments, elle mourut à l'hôtel de Condé le 27 juillet 1724 première fille d'honneur de la Princesse (ANSELME, t. IX, 2, p. 609. — DANGEAU, 19 juin 1685, 16 mars et 13 avril 1688, 2 décembre 1690, 20 novembre 1693, t. I, p. 194; t. II, pp. 121, 129; t. III, pp. 256, 292; t. IV, p. 399. — BotsLISLE, t. XVII, p. 248, n. 5, t. XX, p. 83, n. 2).

7. Soeur de Mme de Langeron, Mi1° d'Espeisses avait un autre intérêt à la liquidation de la succession, puisque l'état des dettes au 25 avril 1689 porte : « créance de la mise d'Espoisse (en Nivernais) : 10 000 livres par contrat de constitution, plus 2 500 livres d'intérêts » (A.N., E. 1849 (1)).

8. Les voyages de Fénelon dans le Périgord pendant l'été — jusqu'en 1688 ils eurent sans doute lieu à peu près tous les ans — se terminaient, semble-t-il, en septembre ou octobre.

9. Les lignes suivantes sont décisives pour l'existence à cette date d'affinités entre Fénelon et Port-Royal. Diverses alliances (par les Neuville-Magnac dont descendaient les Bonneval, par les Gontaut-Biron et peut-être par les Monlaur) expliquent que les familles de Salignac et d'Alègre « se soient toujours reconnues parentes » (A.N., M. 538, n. 12) et que Marguerite d'Alègre ait signé le 22 janvier 1681 avec son mari Emmanuel de Lascaris d'Urfé au contrat de mariage Laval-Fénelon (M.C., Et. XCI, 426). Mais il s'agit ici de Jeanne-Françoise de Garraud de Donneville (1658 - 28 mai 1723), fille d'un président à mortier du parlement de Toulouse et de Marthe de Caminade, qui avait épousé le 30 août 1679 le marquis Yves d'Alègre, alors colonel du régiment de dragons du Roi, qui fut en 1724 maréchal de France et mourut en 1733 âgé de près de quatre-vingts ans (ANSELME, t. VII, pp. 702 sqq. — BOISLISLE, t. XXXII, p. 244, n. 2, et la bibliographie du Dict. Biog. franç.). Malgré la beauté, la dévotion et les 100 000 écus de dot de Mlle de Donneville, Mmes de la Fayette et de Lavardin empêchèrent Charles de Sévigné de l'épouser en raison de son esprit très romanesque et de sa prodigalité (voir d'elle un vivant portrait dans BOISLISLE, t. VI, p. 444; t. XXXII, p. 354; cf. t. X, p. 239). Dès 1679 ses dépenses avaient été si exagérées que son mari l'avait conduite dans son château d'Auvergne (11re de Sévigné, 25 octobre 1679, éd. MONMERQUÉ, t. VI, p. 67, cf. la lettre du 5 août 1684, t. VII, pp. 269 sqq.). Mais c'est vers le 20 juillet 1684 que lui était arrivée une aventure dont Saint-Simon a laissé

38 connesrosensrictit I» EfirsEt orq T. H, 16 T. H, 16 COMMENTAIRE 39

le Mei, le moins invraisemblable : Mgr de Coislin, évétrie d'Orléans dont le neveu avait épousé sa lellr-ewrur, a ln fit arréter une fois proche (trié:ms-. pli tillait seule de son pied chercher des déserte tandis qu'on la rherehait â Perim d'oit elle m'était échappée ». Pour dell raisons qu'on devine,

de Sevigné n donné du métre fait une version bien plus romanesque : « Ayant saintement oublié 0011 innri, sa fille » de trois ou quatre no>, « 00,1 lire et toute sa famille.— elle partit de chez elle it quatre heure* du matin avec ring ou six pistoles et un petit laquais »; on ne l'aurait a découverte que six jours plus tard à Rouen sur le point de s'en aller à Dieppe », o die devait s'embarquer sur un a i ssea u des Indes

pour une retraite a‘ nit « vue tir la carte » dettre du 5 août 1684,

L Il. pp. 269-273). On ne peut gurre considérer comme probant l'accord aven la chanson contemporaine : D'Alègre il n'est plus temps / De partir pour lei îles / A Rome on vous attend / Pour prêcher l'Evan-

fr. 12669, f. 117 — G. lintusET, Le nouveau Siècle de !Mai XIV, Paria, 1857, p. 120). En revanche, on notera que Saint-Simon in dit. «mune M's* de Sévigné, « ivre de la lecture des Pères du désert » (t. XXXII. p. 354) et que l'épistolière ajoute qu'on la chercha à « Portlio^“1 de,. Champs » et qu'on s'adressa ii Louis Marcel, le curé jansé'lisant de Saint-Jacques du haut-Pas (cf. J. MESNARD, Pascal et les .Roannet, Pare... 1965, pp. 895 sq.) qui déclara « avoir quitté depuis longtemps le soin de sa conscience..., la voyant toute pleine de désirs immodéré› de Thébaïde » : mais l'exaltation de la marquise put se nourrir des lettre› que l'abbé de Rancé lui adressa de 1682 à 1685 (cf. H. TotinNotti'.a. Bibliographie et iconographie de N. D. de la Trappe, Mortagne, 1905. t. II, pp. 307-345). En tout cas, les termes de Fénelon semblent confirmer qu'il ne s'agit pas seulement d'un « pélerinage », exruse que la pieuse M"' de Grignan, amie de Mme d'Alègre, proposait pour une « équipée » à laquelle le mari, alors absent de la capitale, aurait in-éféré une « galanterie » (Mme de Sévigné, éd. MONMERQUÉ, t. VI, pp. 272 sq.). Quoi qu'il en soit, Fénelon n'abandonna pas

M d'Ali.gre : il fut le 31 mars 1687 parrain à Saint-Sulpice de sa fille Elisabeth-Thérèse (Aug. j A L, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, 2' Al., Paris, 1872, s.v. Fénelon) et, de son côté, elle lui resta fidèle après sa disgrâce (Fénelon écrira le 21 décembre 1703 à la duelie:-.N. de Holstein : « Nous avons vu passer depuis peu Mme d'Alègre et M'"u de Barbezieux ») sans rompre pour autant avec Bossuet (son château du Plessis-Belleville se trouvait dans le diocèse de Meaux; cf. les tables d'ilituetN-LEvEsuuE, en particulier les références au Journal de Ledieu données t. IV, p. 333, n. 1; cf. infra, les lettres de Fénelon des 23 juin, 26 juin et ltr août 1694).

10. On notera que M. Tronson écrivait le 15 décembre 1684 à l'abbé de Cliantérac contre qui le missionnaire Cluniac aurait « porté des plaintes à Paris et jusqu'au prélat » (cf. supra, t. I, 11.° p., ch. II, App., n. 36): « 11 ne faut point d'autre témoignage que le vôtre pour être convaincu du peu d'attachement que vous avez à la philosophie de Descartes » et il l'invitait à « attendre que la Providence de Dieu donne des ouvertures pour sa justification » (A.S.S., Correspondance ms., t. II, n° 112, pp. 44 sq.). Quant à Fénelon lui-même, il traitera de la façon la plus dure « la physique métaphysique » d'Aristote et sa « philosophie qui n'enseigne que des mots » (Dialogue des Morts, Platon et Aristote). Mais, voyant à la fin de sa vie son neveu « fort tenté de négliger... cette physique » si « critiquée », M. de Cambrai lui rappelle que c'est le « fondement nécessaire » de ses études ultérieures et que, d'ailleurs, « les configurations des corpuscules... ne sont souvent que des romans de philosophie » et que « Descartes a embrassé plusieurs principes insoutenables et dangereux » dettre du 18 mai 1712, 0.F., t. VII, p. 438).

11. Il n'est pas sans intérêt, pour l'histoire des idées de Fénelon sur la grâce, qu'il choisisse les deux ouvrages que saint Augustin a écrits à la fin de sa vie contre les semi-pélagiens, car c'est eux qui favorisaient le plus les théories de Jansénius. Noter que son ami l'abbé Fleury s'était procuré le 28 octobre 1674 les « Œuvres de saint Augustin sur la grâce » de l'édition de Louvain en trois volumes (ms. franç. 9511, f. 84 r°).

12. Il est indiscutable que l'enseignement de l'évêque d'Hippone sur le péché originel s'insère dans la tradition de l'Eglise d'Afrique. Reste à voir s'il ne constituait pas néanmoins une nouveauté par rapport à la pensée des autres Pères, en particulier de ceux de l'Eglise d'Orient.

13. Non pas à Uzès, mais à Noailles ou au château de Teyssière en Auvergne. Nous savons en effet, par un mémoire à peu près contemporain, que les terres des Noailles où les lazaristes de Sarlat acceptèrent d'organiser des missions se trouvaient en principe à « deux journées de cette ville » (dans CONTASSOT, Annales de la congrégation de la Mission, t. CXXI, 1956, p. 209).

14. Née le 21 juillet 1646, Julie-Marie de Sainte-Maure, fille unique et héritière de Charles, duc de Montausier et de Julie d'Angennes, devint le 16 novembre 1671, dame du Palais à la mort de sa mère (E. MAGNE, Voiture et les années de gloire de l'hôtel de Rambouillet, Paris, 1912, p. 274). Elle avait été mariée le 16 mars 1664 à Emmanuel II de Crus-sol, né en 1642, chevalier d'honneur d'Anne d'Autriche (BotsusLE, t. I, p. 138, n. 3) qui devint duc d'Uzès, premier duc et pair de France, par la démission (1674), puis par la mort (1680) de son père François Ier (Lionel d'ALBroussE, Histoire des ducs d'Uzès, Paris, 1887, pp. 158, 162-164). Son beau-père lui résigna aussi le 28 août 1673 le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois (E. MAGNE, p. 200 n.). Le duc mourut le ler juillet 1692 à cinquante ans et la duchesse le 14 avril 1695 à quarante-huit ans. Ils ne s'étaient que rarement rendus à Uzès (ALBtoussE, p. 164). D'ailleurs, le duc d'Uzès vivait en fort mauvais termes avec son beau-père (E. MAGNE, p. 274 n.), et, lors de son éphémère réconcilia-

« 10(P)NDANCE DE FÉNELON T. H, 16

ma femme du 3 décembre 1691, les Mémoires de Sourches (t. III,

p. 487) ronstatent qu' a ils étaient depuis longtemps fort brouilks ensemble ». Peu avant le 12 août 1680, il avait en particulier « longtemps traversé le mariage de sa tille et du duc d'Antin, pestant hautement contre se femme et contre M"– de Montespan » (ibid., t. 1, p. 432). Voir, pour d'autres preuves de son caractère très raide, ibid., t. I, p. 433 — DANGEAU,

t. III, pp. 120 sq. et 1101stist,E, t. 1, p. 94, n. 5. Sa femme est, de son oiité, aimez maltraitée par le Chansonnier (cf. 1301susLE, t. H, p. 281,

n. 2 et 3, et E. MAGNE, La joyeuse jeunesse de Tallemant des Réaux, Paris, 1921, pp. 530 sq.. Les Salignac étaient apparentés aux ducs d'Uzès par la maison d'Ebrard de Saint-Sulpice, descendante d'une Balaguier, tout eomme Anne de Pellegrue, bisaïeule de M. de Cambrai (cf. sur eelle-ei Bull. Périgord, 1951, p. 160). Mais leurs liens avec les Sainte-Maure étaient plus nombreux : « une fille de cette maison s'était mariée dans celle de Salignac. D'ailleurs, il y a une parenté par Bourdeille ». Enfin Léon, comte de Jonzac. était le beau-frère de la première femme de l'uns de Fénelon. Aussi « le père de M. de Sainte-Maure et feu M. le comte de Fénelon se regardaient-ils comme parents proches et étaient fort anus » (autographe du marquis de Fénelon, vers 1738, A.N., M. 538,

u. 12; cf. aussi TA LLEMANT, éd. A. ADAM, t. II, p. 1561).

15. Le fait qu'elle soit nommée en même temps que M. de Châlons indique qu'il s'agit de la duchesse douairière et non de sa bru. Anne/Ami..se 'loyer, fille d'Antoine, seigneur de Sainte-Geneviève des Bois, secrétaire du Roi, et de Françoise de Wignaeourt, nièce de deux grands-maîtres de Malte, avait épousé le lei janvier 1646 Anne de Noailles (cf. sur lui supra la lettre du 13 juillet 1674, n. 8). Dame d'atours d'Anne d'Autriche de 1657 à 1665, elle mourut à soixante-six ans le 22 mai 1697. Saint-Simon écrivait à son sujet : « C'était une sainte fort aimable qui avait été longtemps dame d'atours de la Reine-Mère et bien avec elle et avec le Roi; toujours vertueuse à la Cour et depuis /longtemps retirée à Châlons-sur-Marne dans une grande solitude et se confessant tous les soirs à l'évêque son fils » (BOISLISLE, t. II, p. 156, n. 2 et 3, où l'on trouvera une bibliographie; cf. aussi SOURCHES, 14-15 mai 1687, t. Il, p. 47. — URBAIN-LEVESQUE, t. IX, p. 438, n. 2. — DELPLANQUE,

p. 151 Ed. de BARTHÉLÉMY, Le cardinal de Noailles, Paris, 1886,

p. 112 n. et Tallemant des Réaux, éd. A. ADAM, t. II, p. 698, n. 6).

16. Né le 27 mai 1651 au château de Teyssière, Louis-Antoine de Noailles obtint de bonne heure la domerie d'Aubrac près de Rodez.

Maitre ès arts le 27 juin 1668 (B.N., ms. latin 9155, f. 70 v°), docteur

en théologie le 14 mars 1676 (Ed. de BARTHÉLÉMY, pp. 7-8), il refusa l'évêché de Mende (MoNmERQug, 23 juin 1677, t. V, p. 185), mais, son

père étant mort et sa nomination ayant été demandée par le clergé local (B.M. Carpentras, ms. 455, f. 535 r°), il fut désigné le 3 mars 1679 eurnine évêque de Cahors; sacré en juin, il prêta serment le 18 juillet. Bien qu'il semble avoir résidé près de deux ans, il fut appelé à l'évêché-

T. Il, 16 COMMENTAIRE 41

pairie de Châlons dès juillet 1680 et obtint ses bulles avec le gratis le 10 octobre 1680 (E. SOL, L'Eglise de Cahors à l'époque moderne, Paris, [1938], pp. 318-321; cf. aussi Revue religieuse de Cahors et de Roc-Amadour, 1933, pp. 170, 204. — J. CALVET, Bull. Lot, 1951, p. 24). Son passage au collège du Plessis avait renforcé l'effet de liens de famille très anciens avec les Fénelon (cf. supra, t. I, 2e p., ch. II, n. 15), de sorte que l'évêque recommandait le 24 novembre 1685 à son jeune frère Gaston (né le 7 juillet 1669) qui devait lui succéder sur le siège de Châlons : « Voyez le plus souvent que vous pourrez l'abbé de Fénelon et l'abbé de Langeron et défendez-vous bien des mauvaises compagnies (Ed. de BARTHÉLÉMY, p. 113).

17. S'agit-il de la lecture de Descartes ou de celle de saint Augustin ? Fénelon semble viser d'une façon plus générale tout ce qui peut avoir rapport aux études théologiques de l'abbé de Langeron.

18. Le « philosophe » doit être cherché parmi les neveux de Fénelon destinés à l'Eglise et âgés de moins de vingt ans. Nous pensons qu'il s'agit du fils de sa soeur consanguine Marie, Pantaléon de BeaumontGibaud, né en 1665, dont il s'occupa très spécialement jusqu'à en faire le sous-précepteur du duc de Bourgogne (septembre 1689) et, quand il l'eut entraîné dans sa disgrâce (2 juin 1698), l'archidiacre de Cambrai et de Valenciennes. Evêque de Saintes en janvier 1716, il y mourut le 10 octobre 1744 (cf. Joseph DURIEUX, Bull. Périgord, t. LXIX, 1942, pp. 376-379). On a noté que Pantaléon de Beaumont n'obtint pas la maîtrise ès arts à Paris (URBAIN-LEVESQUE, t. IX, p. 373).

7 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

5 novembre 1685.

Minute, A.N., fonds Marine, B2 55, f. 513 v0. — V. VERLAQUE, Lettres inédites de Fénelon, Paris, 1874, p. 1.

1. Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, fils aîné du ministre, baptisé à Saint-Eustache le 1" novembre 1651. Dès février 1669, son père lui obtint de Louis XIV la survivance de la charge de secrétaire d'Etat à la Marine, à la Maison du Roi et au commerce maritime; commandeur et grand trésorier des ordres en 1675, il devint secrétaire d'Etat en titre le 6 septembre 1683 et ministre en octobre 1689. Il mourut à Versailles le 3 novembre 1690. La dernière année de la vie du ministre, Fénelon lui adressa d'assez nombreuses lettres de direction.

2. Dès 1684, l'évêque de Saintes G. de La Brunetière avait reçu du Roi des fonds destinés à permettre l'envoi de missions dans les régions protestantes de son diocèse; le 13 avril 1685, le secrétaire d'Etat dont la région dépendait lui demandait de le tenir au courant de leurs progrès.

42 < ftititi'«IbieNi)AN( i )•1*.N) LoN T. 11, 1(

T. II, 17

COMMENTAIRE 43

Ils ne de%aient rentixfaisantei, faute dr borin predirateurn, ce qui

amenait Seignelay si écrire le 12 niai 1685 : 11 mentit ires avantageux

pour Ir service fir Si Mojeletr qu'il y eût à Ln Rochelle deux hommes tlii einitetere de M. riiiihr de La Motte-Fénelon, mais il est difficile de les trouver s (à l'éviîxle de Sainte*, 8 mars, 13 avril, 16 niai 1685; à

M. de itonrepaut, 12 niai 1685. /LN., I. Marine. W 55). l.,c Révocation

tir. (lit de Nant rtpendant nécessaire cette tâche difficile »

l'i,noumg, p. isaà) 0, rumine le montre la lettre ci-dessus, Fénelon fut ti. «ignel is 3 novembn. pour diriger la mission. Le même jour, Seignelay

drilielliditit *mei M. rronson des noms de sujets capables et il incitait

rocs « .t révéque tir Saintes et l'intendant Arnoul (A.N., f. Marine,

[p!,) M. 1 ioxison avait pourtant prévenu Seignelay le 4 octobre 1685 l'4.11%oi dr neuf ereléeiastiques en Languedoc, il ne pouvait plus offrir pvi,,4111111C4 (BERTRAND, I. III, pp. 420 sq.).

Le 16 novembre 1685. Arnoul avisait Cliiiteauneuf que « M. de Xiiiiitea attendait incessamment de Paris les missionnaires... Il lui en faudrait au moins dix » (13.N., nouv. acq. franç. 21 332, If. 307 sq.) et

M. Tronson annonçait le 4 décembre que, même après la défection de Cotlet des Marais, re (lare était atteint. Les sources ultérieures ne donnent pourtant que huit noms : ayant laissé à Marennes Bertier et Milon (ils y étaient encore le 19), Fénelon arrivait le 6 février 1686 à I..1 Tremblade avec Langeron, de Serre (curé de Charenton, cf. PICOT,

sikete, t. 11, p. 250), de Tournier (ibid., t. II, p. 253 n.), de Cordemoy, de Narcé (cf. infra, lettres des 17 novembre 1685, n. 4, 28 janvier 1686, n. 2 et 7 février 1686, n. 1). A la fin de la mission, Cordemoy re›ta à 1..a Tremblade avec son frère Narcé, l'abbé de Tournier et un autre (cf. in fra, 31 mai 1686, 26 mai et 29 juin 1687). Deux noms semblent donc manquer : si celui de Des Mahis semble devoir être exclu (cf. infra, 17 novembre 1685), on peut penser à Morant et Quercy qui participèrent obscurément à la seconde mission (cf. infra, lettre du 9 mai 1687, n. 1), au bénédictin Claude Cernay (cf. Bull. Saintonge, 1884, pp. 73 sq. et 1889, p. 377) et surtout à Bitaut (cf. infra, lettre du 28 février 1687).

7 13, LE MÊME AU Mi:ME.

17 novembre 1685.

Minute, A.N., f. Marine, B' 55, f. 534 - VERLAQUE, p. 2.

1. Claude Fleury (1640 - 14 juillet 1723), célèbre historien, fils d'un avocat au Conseil, étudia d'abord le droit. Il fut successivement précepteur des enfants d'O. Lefèvre d'Ormesson (1667), des princes de Conti (1672), du comte de Vermandois (1680-1683), abbé du Loc-Dieu (1" septembre 1684), sous-précepteur du duc de Bourgogne (1689) et

confesseur de Louis XV (1716). Peu après son ordination (1669), il devint secrétaire du u petit Concile » que Bossuet réunit à Saint-Germain à partir du 3 décembre 1673 pour l'étude de la Bible. Il connut sans doute le marquis de Fénelon, mais on ne rencontre pas le nom de l'abbé dans son Journal avant le 27 juin 1683. En tout cas, ils se retrouvèrent de février à juin 1684 à des missions organisées par Bossuet dans son diocèse (l'abbé de Langeron y participa aussi) et c'est sans doute ce qui donna à Fénelon l'idée de les désigner en premier lieu (F. GAQUÈRE, La vie et les oeuvres de Claude Fleury, Béthune, 1925, pp. 38, 40, 47, 53, 177, 231-234, 245, 256. - URBAIN-LEVESQUE, t. II, p. 102, n. 1). Seignelay invita le 17 novembre Fleury à se joindre à Fénelon « et à plusieurs autres ecclésiastiques de mérite » (A.N., I. Marine, B2 55, f. 534 v°). Néanmoins Fleury ne partit que le 28 avril 1687 lors de la seconde mission de Fénelon (GAQUÈRE, p. 259).

2. Edme Pirot, né à Auxerre en 1631, fut reçu docteur en théologie le 28 juin 1664 et enseigna à la maison de Sorbonne. Sa réputation le fit choisir de bonne heure par l'archevêque de Harlay pour examinateur des livres et des thèses. Le P. Léonard le considérait comme « l'esprit le plus éclairé de la Sorbonne », mais il ajoutait qu' « il fait aveuglément tout ce que veulent les gens qui l'emploient », de sorte qu'il donnait l'impression « d'une espèce de girouette pour la doctrine » (dans B. NEVEU, Le Nain de Tillemont, La Haye, 1966, p. 308). Bossuet réussit à lui faire condamner l'Histoire critique du Nouveau Testament de R. Simon et les Maximes des Saints qu'il avait d'abord approuvées (URBAIN-LEVESQUE, t. II, p. 65, n. 4). Il mourut à Paris le 5 août 1713, étant chanoine et chancelier de Notre-Dame, abbé d'Hermières, etc. C'est en sa qualité de syndic de la Faculté de théologie (1680-1693, cf. ms. fr. 23 503, f. 138 v°) qu'il pouvait permettre à Langeron de quitter Paris. Aussi Seignelay le priait-il le 17 novembre de « le dispenser, d'ici le Carême prochain, d'assister aux actes de la Faculté de Paris, sans préjudice de sa licence ». Le même jour, il adressait une demande analogue à l'archevêque de Paris, en ce qui concernait l'assiduité aux cours (A. N., f. Marine, B2 55, f. 535 ri)).

3. Marin Groteste, sieur des Mahis, appartenait à une famille huguenote de l'Orléanais. Né à Paris le 22 décembre 1649, il était fils de Jacques Groteste de La Buffière et d'Anne Groteste. Il étudia à Saumur, Genève et Oxford et fut pasteur à Bionne près d'Orléans. Mais il se convertit à la lecture des Préjugés légitimes de Nicole, abjura le 27 mai 1681 entre les mains de Mgr de Coislin et prit Quesnel pour directeur. Il reçut les ordres, sans vouloir, par humilité, dépasser le diaconat (1690). Il mourut le 16 octobre 1694 à Orléans où il était chanoine de la cathédrale Sainte-Croix. La conversion de son père n'était pas un prétexte pour refuser une tâche délicate, car celui-ci, ancien de Charenton, avait été relégué à Guéret, puis à Bourges, et son abjuration est relatée dans le Mercure de janvier 1686, p. 249 (cf. l'excellente notice d'UR-

44 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 17

T. II, 17

COMMENTAIRE 45

BArrit-LEvEsQuit, t. III, pp. 509 sq., ainsi que pp. 88 sq., n. et t. XIV, p. 470). Bien qu'il ait travaillé en 1688 aux conversions dans le diocèse de Luçon (nouv. acq. fr. 1 432, f. 45, mss. fr. 23 499, f. 57 v0 et 23 504, f. 174 vO), ïl ne semble jamais être allé aider Fénelon : il fut en revanche employé à la conversion des huguenots enfermés à la Bastille (O. DOUEN, La Révocation de l'Edit de Nantes à Paris, Paris, 1894, t. II, p. 268, t. III, p. 413). C'est sans doute à cette activité que l'archevêque de Cambrai faisait allusion dans l'approbation qu'il donna à la Vérité de la Religion catholique prouvée par l'Ecriture sainte (Paris, 1696) : « J'ai travaillé autrefois à l'instruction de nos frères

prétendus réformés, avec l'auteur du livre intitulé La Vérité, etc. Je

n'oublierai jamais ce que j'ai vu de sa douceur, de sa patience, de

son insinuation et de sa modestie dans l'usage de ses talents. Il avait

» appris, par sa propre expérience, ce qu'il en coûte pour sortir de

» l'erreur; et c'est ce qui le rendit si compatissant aux infirmités de

» ses frères errants. Je retrouve. avec une sensible consolation, dans son

» ouvrage, les caractères aimables qui m'ont édifié dans sa personne :

» on voit dans ses écrits un homme tout occupé du salut de ses frères,

» qui ne méprise aucune difficulté, et qui ne néglige aucun moyen de

» guérir la prévention de son prochain. Il savait la doctrine des Pro-

» testants comme un homme qui a été un de leurs plus éclairés pasteurs,

» et celle de l'Eglise catholique comme un docteur qui aurait été

» d'abord nourri dans son sein. J'espère qu'un ouvrage qui a été fait

avec des intentions si pures, sera une source de bénédictions pour

» ceux qui le liront avec le même esprit qui l'a fait écrire. Donné à

» Cambrai, le 15 décembre 1695 ». Cf. P. M. CONLON, t. II, 1971, pp. 194, 239, 278 et B. N. Z. BEUCHOT, 1387 (2).

4. Les lettres de Seignelay et de l'intendant Arnoul permettent de suivre les préparatifs du départ. Le 20 novembre 1685, le secrétaire d'Etat prévient M. de Saintes que « Fénelon et quelques autres ecclésiastiques de mérite » vont incessamment quitter Paris pour se rendre Saintes et recevoir de lui « la mission et le pouvoir dont ils ont besoin ». Le mêine jour, il informait l'évêque de La Rochelle qu'après avoir travaillé en Saintonge, les missionnaires feraient auprès de lui la même démarche (A. N., f. Marine, B2 55, ff. 536 v°, 537 r°). Quant à Arnoul, il écrivait le 28 novembre 1685 de Rochefort à Châteauneuf et à Seignelay. Il rendait compte au premier qu'il n'avait pu savoir combien il faudrait de missionnaires à l'évêque de La Rochelle; le diocèse de .Saintes aurait besoin de huit ou dix; il espérait que ceux de Fénelon

» fourniraient à tout ». De son côté, Seignelay recevait de l'intendant

une lettre plus détaillée, mais assez peu encourageante : « Il serait

bien à souhaiter que M. l'abbé de Fénelon fût déjà arrivé avec tous les missionnaires qui doivent venir avec lui, MM. les évêques ne pouvant pas fournir à donner assez de prédicateurs. Je vois de plus que les peuples de ces quartiers, au lieu de s'adoucir, s'endurcissent depuis

quelque temps. Il n'y en a presque point qui aillent à la messe que ceux qui se sont convertis de bonne volonté. Véritablement tous en général vont assez volontiers au sermon, et il y en a même à La Rochelle qui en entendent deux ou trois par jour quand ils le peuvent, mais ils ne veulent point être instruits des points qui sont en controverse et ils ne retournent plus à ceux qui leur en parlent ». La résistance était encouragée par des lettres de ministres passés à l'étranger, en particulier par Jurieu, et par l'opiniâtreté de plusieurs gentilshommes (Doc. Histoire, 1910, pp. 272-279). Le Pr décembre 1685, les Nouvelles ecclésiastiques annonçaient avec exactitude : « L'abbé de Fénelon accompagné des abbés Bertier, de Cordemoy, Tournier, de Langeron... s'en va en mission à La Rochelle. Le Roi leur a envoyé deux mille écus pour faire leur dépense et M. de Meaux leur a donné leur instruction » (ms. fr. 23 498, f. 44 v°).

7 C. LE MÊME AU MÊME.

4 décembre 1685.

Minute, A. N., f. Marine, B2 55, f. 534 — VERLAQUE, p. 3.

L'ordre de Seignelay à de Lubert se trouve dans le même registre à la suite de ce billet. Louis de Lubert, conseiller du Roi, fut nommé trésorier général de la Marine après Pellissary (R. MÉMAIN, Rochefort, p. 350). C'est aussi lui qui versera le 14 avril 1687 trois mille livres à Fénelon pour sa seconde mission. Voir en outre H. LEGOHÉREL, Les trésoriers généraux de la Marine, Paris, 1965, pp. 167-171.

On ne peut affirmer que le groupe des missionnaires ait quitté Paris dès le 5 décembre. Du moins est-ce avant le 10 décembre, puisque M. Tronson écrivait ce jour-là à M. Grandet : « M. des Marais avait eu quelque pensée d'aller dans la mission de Saintes; mais M. de Fénelon qui l'attendait a été obligé de partir sans lui. Il emmène neuf bons ouvriers qui auront lieu d'exercer leur zèle sur les côtes de Saintonge et de La Rochelle où est leur département » (L. BERTRAND, t. I, p. 30).

En tout cas Seignelay annonçait le 11 son départ à l'évêque de Saintes : « ... M. l'abbé de Fénelon est parti depuis quelques jours de Paris, et il doit arriver incessamment à Xaintes. Et comme il mène avec lui un assez grand nombre de prédicateurs pour fournir aux missions nécessaires dans votre diocèse, nous n'avons pas jugé à propos, M. l'archevêque de Paris et moi ayant agi de concert pour cela, qu'il fût nécessaire de vous en envoyer davantage » (A. N., f. Marine, B2 55, f. 589), et à l'intendant Arnoul : « ... M. l'abbé de Fénelon est parti de Paris il ya quelques jours avec les autres ecclésiastiques que Sa Majesté a choisis pour travailler à l'instruction des nouveaux convertis et à la conversion de ce qui reste encore de Religionnaires; ainsi il doit

46 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 17 T. H, 17 COMMENTAIRE 47

arriver incessamment sur les côtes de Saintonge; ne manquez pas d'exécuter ponctuellement les ordres que vous avez reçus à cet égard... Il faut que vous fassiez connaître à M. l'abbé de Fénelon et autres ecclésiastiques qui l'accompagnent, de quelle importance il est d'instruire les matelots nouvellement convertis, et je suis persuadé qu'ils y travailleront avec succès » (ibid., if. 584 v0 sqq.).

7 D. LE MÊME AU MÊME.

12 décembre 1685.

Minute, A. N., f. Marine, B2 55, f. 602 r° VERLAQUE, pp. 3 sq.

1. On peut sans doute en inférer que Fénelon avait écrit le 8 décembre à Seignelay d'Orléans où il venait de rencontrer Des Mahis.

2. Pierre du Camboust de Coislin, né en novembre 1636, dut à sa parenté avec Richelieu d'être prieur d'Argenteuil à sept ans, chanoine de Paris à onze; premier aumônier du Roi en 1653, il reçut encore de nombreux prieurés et abbayes. Nommé en juin 1665 évêque d'Orléans, il fut préconisé le 28 mars 1666 et sacré le 20 juin dans son abbaye de Saint-Victor. Pendant son long épiscopat il fonda un séminaire, un hôpital général et publia un Bréviaire de tendances port-royalistes. 11 fut commandeur de l'ordre du Saint-Esprit le 31 décembre 1688, cardinal le 22 juin 1697, grand aumônier de France en 1700 et mourut le 5 février 1706.

Le 12 décembre 1685 Seignelay lui avait en effet écrit dans les termes qu'il rapporte à Fénelon. 11 lui précisait en outre qu'il était « très important d'avoir plusieurs habiles gens sur ces côtes où les nouveaux convertis sont en grand nombre et où ils ont moins de disposition qu'ailleurs de recevoir les instructions et à vivre en bons catholiques » (A. N., I. Marine, B2 55, f. 602). Cette phrase montre que Versailles ne se faisait pas d'illusions sur la situation qu'allait trouver Fénelon.

3. Philippe I Le Valois, marquis de Villette et de Mursay, né en 1632, était le fils de Louise-Artémise d'Aubigné, dame de Mursay; tante de la future M"'e de Maintenon, elle fut seule à s'occuper d'elle pendant ses sept premières années; M"'" Scarron affirmait ne pas l'oublier et usait de son pouvoir naissant pour aider son cousin que vingt ans de services dans l'armée avaient laissé dans l'obscurité. Grâce à elle, il passait en 1668 dans la marine, fut capitaine de vaisseau en second le 12 mars 1672, en premier en 1674. 11 se distingua en 1676 aux combats des îles Lipari et d'Agosta (LANGLois, janvier-mars 1672, 24 février, 2 juillet 1676, 2 août 1679, t. II, pp. 60 sq., 159, 162, 174 sq., 312 sq.).

Bien qu'il eût épousé le 31 juillet 1662 une catholique, Marie-Anne-Hippolyte de Châteauneuf, Villette résista longtemps aux instances de sa cousine qui lui rappela souvent qu'il « ferait sa fortune » en même temps que « son salut » dettres des 29 avril 1675, 9 (?) février 1678, 5 avril et 14 août 1681, 16 janvier 1682, 23 mai 1683, 16 juillet, 25 octobre 1684, LANGLOIS, t. II, pp. 130, 222, 395, 414, 498, t. III, pp. 61, 84). Sans doute le marin ne s'indigna que modérément lorsque la marquise mit à profit l'expédition d'Amérique dont il ne revint qu'en mars 1681 pour enlever ses enfants et les convertir (8 et 23 décembre 1680, 5 avril, 4 mai 1681, 14 mai 1682, ibid., t. II, pp. 351, 353, 355, 363 sq., 372, 427), mais il fallut la Révocation pour le décider. Le 28 novembre 1685, Arnoul avait annoncé à Seignelay : « Quant à M. de Villette, il me paraît qu'on en doit bien espérer. Il témoigne avoir de l'impatience de voir arriver M. de Fénelon » (Doc. Histoire, 1910, p. 278). Cette « impatience » de l'intéressé et du pouvoir s'expliquait sans doute par l'approche d'une promotion. De fait, Dangeau annonce le 4 janvier 1686 que « le Roi a fait M. de Villette chef d'escadre » et les Mémoires de Sourches (t. I, p. 355) précisent qu' « à peine y eut-il aucun capitaine de vaisseau » plus ancien « qui osât demander cette charge » (cf. aussi ms. fr. 23 498, fr. 7 y° et 53 v°). La lettre de Fénelon du 16 janvier 1686 montre pourtant qu'il ne s'était pas fait d'illusion sur la valeur de cette conversion. Plus tard le chef d'escadre intervint en faveur de protestants opiniâtres et sa cousine dut l'avertir : « Ne les soutenez pas trop, car cela serait pris pour être mauvais catholique » (4 septembre 1687, t. III, p. 295). En tout cas, le Roi ferma les yeux et Villette fit dès lors une brillante carrière : il reçut le 8 avril 1688 une augmentation, devint lieutenant général le 1" novembre 1689, commandeur de Saint-Louis en 1697 et bientôt grand-croix. Il était chef de l'avant-garde de la flotte victorieuse à Malaga (1704), obtint la lieutenance générale du Bas-Poitou en février 1706 et mourut à Paris le 25 décembre 1707 (MoNmErtQuÉ, Mémoires du marquis de Villette, Paris, 1844, pp. I-XXVII - BOISLISLE, t. XII, p. 217 et t. XV, p. 339, n. 1).

Il est curieux qu'avant de devenir Mme de Chevry par son second mariage, une nièce de Fénelon, Madeleine-Françoise-Geneviève de Beaumont-Gibaut, soeur de l'abbé de Beaumont, ait épousé Henri-Benjamin Le Valois de Mursay, colonel des dragons de la Reine depuis le 3 janvier 1685, qui fut tué peu après à Steinkerque (3 août 1692). Fils cadet du chef d'escadre, il porte, dans la correspondance de Mm° de Maintenon qui l'avait converti en 1680 ou en 1681, le nom de Marmande, puis de chevalier de Mursay (cf. LANGLOIS, t. II, table, et t. IV, pp. 71 sq., 383 sq.). Nous ignorons si cette union était due aux relations, alors excellentes, du précepteur des princes et de la marquise, ou simplement à des raisons géographiques des deux familles se connaissaient, cf. supra, t. I, 1" p., ch. I, n. 16 et infra, lettre du 20 juillet 1694, n. 6).

4. Mursay, canton d'Echiré, élection de Niort.

44 (.I) int EINiPONDAN(../ I T. II, 17

T. II, 17

COMMENTAIRE 49

5. Fénelon fit plusieurs séjours à Rochefort, en particulier en décembre 1685, en janvier et en mars 1686 (cf. ses lettres des 28 janvier et

29 mari). y était encore le 30 juillet 1687. Sans pouvoir préciser i

quel 'séjour l'anecdote se rapporte, il parait intéressant de citer un extrait d'une lettre d'un banquier de Rotterdam du 17 août 1699 recueilli par le Lii.onard de Sainte-Catherine (ms. tr. 19 211, f. 190): a tin officier qui n connu autrefois ce prélat à Rochefort nous l'a &peint p()tir un vrai méditatif qui allait tous les jours méditer dans la fort de ce lieu-là, et ces MM., pour se divertir, lui faisaient entendre, par le moyen de certaines trompettes, ces paroles : M. l'abbé de Fénelon, aliwildez-vou.4., vous êtes en état de damnation; et ces officiers se divertissaient agréAihlement en lui voyant tourner la tête de tous côtés pour voir d'Où lui pouvait venir cette voix ».

8. A Ma" DE BEAUVILLIER.

28 décembre 1685.

L. a. s., Bibl. Nat., nouv. acq. fr. 507, ff. 2 sq. — VERLAQUE, pp. 4-8. D'après la Vie de Fénelon écrite par son neveu en 1734 (dans l'Examen de conscience pour un roi, Londres, 1747, p. 133), cette lettre et celle du 16 janvier 1686 furent rendues par Mme de Beauvillier au marquis de Fénelon. Celui-ci se serait-il également procuré les dix-neuf pièces adressées par le missionnaire de Saintonge à Seignelay lui-même ou du moins seize d'entre elles ? Le fait est qu'elles figurent également depuis un siècle dans le ms. n. a. Ir. 507. Une double soustraction est pourtant plus probable, puisque le cardinal de Bausset écrit dans son Histoire de Fénelon (liv. I,

n. 25) : « J'ai eu entre les mains en 1786 les lettres du marquis de Seignelay ainsi que les originaux des réponses de Fénelon; ils étaient alors en dépôt au Louvre. Il paraît qu'elles sont perdues depuis ». Bausset n'avait pas été le seul à les y voir, puisque ces pièces avaient été utilisées dès 1.786 par Rulhière (qui avait même publié la première partie de la

lettre à de Beauvillier du 16 janvier 1686, q. v.), par van Praet et

par Dulaure, lui-même suivi par Massiou (cf. BIR AUD, Histoire ecclésiastique du diocèse de La Rochelle, La Rochelle, 1843, t. III, p. 315). Elles ne figurent pourtant pas dans les Œuvres complètes et seule leur entrée à la Bibliothèque Nationale permit à l'abbé V. Verlaque d'en donner sous le titre Lettres inédites de Fénelon (Paris, Victor Palmé, 1874) une édition totalement dépourvue de méthode et d'exactitude, comme le montra aussitôt Augustin Gazier dans la Revue politique et littéraire (2e série, t. vil, 31 octobre 1874, pp. 414 sq.). Grâce à ses remarques, O. Douen a fourni un texte excellent des lettres écrites de La Rochelle à la fin de la seconde édition de l'Intolérance de Fénelon (Paris, 1875, pp. 315-

338).

Trois autographes avaient pourtant été distraits du groupe à une date inconnue. Les lettres des 7 février et 8 mars 1686 se trouvaient au début du xixe siècle dans les mains du comte de Sèze qui autorisa Bausset à les publier dans son Histoire de Fénelon (1. I, n. 25, O. F., 1852, t. X2, pp. 23 sq.). Jointes à celle du 26 février 1686, elles passèrent dans la collection E. Delloye et se trouvent actuellement au Musée communal de Cambrai sous les cotes « liasse XVI, pièces 99 à 101 ». M. René Faille, l'érudit cambrésien bien connu, nous les a communiquées avec la plus grande complaisance par l'intermédiaire de M. P. Flament : nous nous faisons un plaisir de leur dire ici notre gratitude.

Dans la présente lettre, « le bas de la page 3 a été moitié coupé, moitié déchiré. Des fragments d'écriture y sont encore visibles » (VERLAQUE).

1. Henriette-Louise Colbert, née en 1653 ou en 1655, épousa le 19 janvier 1671, Paul de Beauvillier (voir sur lui infra, n. 13). En avril 1679 elle avait eu droit au tabouret chez la Reine dont elle était devenue dame du Palais le 27 janvier 1680. Naturellement gaie et mondaine, elle avait vite subi l'influence de son mari qui écrivait le 10 juin 1677 : « Elle a plus d'envie que jamais de contenter Dieu et il me semble qu'elle ne recule pas ». Elle fut au nombre des auditrices de Bertot à Montmartre. Elle ne mourra, après un long veuvage, que le 19 septembre 1733 (Bibi. Nat., Dossiers bleus 5 167, t. 203, f. 9 — BOISLISLE, t. II, p. 143 — G. LIZ ERAND, Le duc de Beauvillier, 1648-1714, Paris, 1933, pp. 41, 45, 339 sqq., 355).

2. Fénelon arriva le 15 décembre à Saintes où l'évêque le garda plusieurs jours (cf. infra). Ce voyage paraît trop bref pour que, comme le veut une antique tradition, il ait pu s'arrêter à Saint-Jean d'Angély pour y prêcher (cf. L'ancienne chaire à prêcher de S. Jean d'Angély dans le Bull. Saintonge, t. XLII, 1926, pp. 137-139).

3. L'intendant Arnoul avait écrit à la fin de décembre 1685 à Seignelay : « M. de Fénelon et les autres ecclésiastiques de sa compagnie sont arrivés. Ils sont tous à Marennes où ils commencent leur mission, à la réserve de MM. de Fénelon et Langeron que j'ai retenus ici pour instruire MM. les marquis de Loires et de Culan [t]. Ce dernier se convertira; quant à l'autre, il n'a que demain à y penser, après quoi je lui donnerai sa lettre de cachet » (n. a. fr. 21 332, ff. 428-432 — Doc. Histoire, 1910, pp. 585 sqq.). Il avait en effet accusé réception la veille de deux lettres de cachet, dont l'une pour M. de Loires (ibid.), qu'il avait déjà le 28 novembre 1685 nommé en tête des gentilshommes qui « résistaient » (ibid., pp. 274-279). De fait, les efforts de Fénelon furent vains et Arnoul annonçait le 31 qu'il avait remis sa lettre de cachet au marquis (ibid., p. 590). Fénelon réussit au contraire avec M. de Culant (ibid.) qui fut désormais un des convertis les plus en vue du diocèse de La Rochelle, comme en fait foi le témoignage du curé de Landrais (cf. Petite histoire locale de Landraye, Surgères, 1937, p. 41, dans L. PÉROUAS, p. 348 n.).

50 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 17

T. II, 18

COMMENTAIRE 51

4. A. Baudrit (Histoire des protestants de Marennes, pp. 152 sq.) juge ces chiffres exagérés, d'autant que le 16 juillet 1678 Demuin assurait qu'à Marennes les catholiques étaient presque aussi nombreux que les réformés (ibid., p. 177). S'appuyant sur des sources officielles (A. N., TT. 232 et 236), Samuel Mours des églises réformées de France, Paris, 1958, p. 163) admet pourtant pour l'élection de Marennes, correspondent à peu près au colloque protestant « des îles », 6 093 feux, soit un peu plus de 30 000 âmes. L'évaluation de Fénelon paraît vraisemblable. Cf. aussi A. N., TT. 242, et, spécialement pour Marennes, 247.

5. Guillaume de La Brunetière, né au Plessis-de-Gesté en Anjou le 24 novembre 1630, étudia à Navarre et fut docteur en théologie le 27 juillet 1656. Son oncle Guy Lasnier lui résigna le 4 mai 1657 l'archidiaconé de Brie. S'étant logé au Doyenné de Saint-Thomas du Louvre, il y fréquenta Bossuet. Il fut, à partir de 1661, vicaire général de Péréfixe, puis de Harlay, et occupa le siège de Saintes du 30 novembre 1677 au 2 mai 1702 (voir une notice plus complète dans URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 333).

6. Fils de Nicolas Arnoul (1608-1674), intendant de la marine du Levant, Pierre Arnoul, né en 1651, fut reçu chevalier de Malte en 1668, et possédait diverses seigneuries dont celle de Vaucresson. Il devint commissaire de la marine de Ponant en 1672, intendant des galères de France et des fortifications après son père (1675-1679). Révoqué en 1679, mais nommé en 1680 au Havre, il remplaça le 30 janvier 1683 Demuin comme intendant de la marine et intendant de justice, police et finances à Rochefort, La Rochelle, Brouage (en fait, il ne s'occupa que des élections de La Rochelle et de Marennes). Michel Begon l'ayant remplacé en septembre 1688, il passa en Picardie comme intendant des fortifications maritimes (1689), fut promu inspecteur général des classes de tout le royaume en 1692, remplit des missions particulières en Espagne en 1702 et 1703, reçut en 1710 la charge d'intendant général des galères et du commerce à Marseille et mourut à Paris le 17 octobre 1719 (BotsusLE, t. VI, p. 230, n. 1 — R. LATOUCHE, Inventaire sommaire de la collection Arnoul conservée à la Bibliothèque Nationale, dans Revue des bibliothèques, sept-oct. 1908, pp. 5 à 24 — Doc. Histoire, 1910, p. 271 — André BAUDRIT, pp. 121, 122, 128). Homme de cabinet bien plus qu'administrateur énergique, il mécontenta souvent son ministre, mais il devait plaire à Fénelon, d'autant qu'il fit de grands efforts pour développer l'instruction primaire (R. MÉMAIN, Le matériel de la marine de guerre, Rochefort-Paris, 1936, pp. 454-464), et qu'il tenait à ne recourir à la rigueur que quand la douceur était inopérante (DOUEN, p. 131 — CROUSLÉ, t. I, p. 78 — MÉMAIN, pp. 454 sq., 461 sq. — PÉROUAS, pp. 319, n. 7, 323).

7. Peuples, gens, pluriel courant à l'époque bien qu'il ne figure pas

dans Furetière.

8. L'impression de Fénelon est confirmée par Arnoul qui écrivait à Seignelay le 31 décembre 1685 : « La mission que vous avez envoyée ici est parfaitement bien composée et M. de Fénelon et M. de Langeron gagnent tous ceux à qui ils parlent... Nonobstant les prédicateurs » qu'il faudrait aussi, « M. de Fénelon et sa compagnie ne laisseraient pas d'être d'un grand fruit, vu qu'ils ont une manière d'instruire et de prêcher que les nouveaux convertis goûtent fort » (n. a. fr. 21 332, ff. 455 sq. — Doc. Histoire, 1910, pp. 587 sq.).

9. « La situation, déjà mauvaise en 1684 et 1685, s'aggrava l'année suivante sous les coups d'une grave disette et d'une épidémie générale » (PÉRouAs, p. 346). Aussi le premier des trois buts qu'Arnoul s'assignait le 2 janvier 1686 était-il de « rétablir le commerce des sels » (à Seignelay, n. a. fr. 21 333, f. 3), d'autant que les taxes avaient amené une émigration des non-protestants (L. ROTHKRUG, Opposition to Louis XIV, Princeton, 1965, pp. 237 sq.). — Canton, quartier, partie d'un pays considérée séparément du reste (cf. FURETIÈRE).

10. Crouslé s'est demandé si « Fénelon est bien sérieux en traçant ce portrait d'un intendant qui fait l'évêque à s'y méprendre... Toute sa lettre est un chef-d'oeuvre, mais non de candeur et de simplicité » (Fénelon et Bossuet, Paris, 1894, t. I, p. 96). L'humour de Fénelon ressort au contraire de la comparaison avec la lettre écrite un mois plus tôt par M"' de Sévigné au président de Moulceau : « En un mot, tout est missionnaire présentement; chacun croit avoir une mission, et surtout les magistrats et les gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons » (24 novembre 1685, éd. MONMERQUÉ, t. VII, Paris, 1862, p. 477). L'expression de « missionnaires bottés » se trouve même sous la plume du vicaire apostolique des Provinces-Unies, Neercassel dettre du 9 novembre 1685 à L. du Vaucel, f. O. B. C., ms. 632** — Bull. S. H. Prot., 1967, p. 54).

11. Indifféremment, avec indifférence, « sans haine ni amitié » (FURETIÈRE). On voit avec quelle habileté Fénelon s'adresse au secrétaire d'Etat par l'intermédiaire de sa soeur.

12. En réalité Seignelay n'entra au Conseil d'En Haut qu'en octobre 1689, mais l'erreur de Fénelon, évidemment provoquée par son éloignement de Paris, est significative. Marque éclatante du retour en faveur des Colbert, la nomination de Beauvillier au Conseil des Finances (cf. note suivante) avait fait croire que son beau-frère allait recevoir une distinction analogue, et peut-être s'en fallut-il de peu : mort à la fin d'octobre 1685, Le Tellier ne fut pas remplacé comme ministre.

13. Paul de Beauvillier, baptisé le 24 octobre 1648 à Saint-Aignansur-Cher, était le fils de François, duc de Saint-Aignan, et de sa première femme Antoinette Servien. Il fut d'abord destiné à l'Eglise, puis, après la mort de son frère aîné, pourvu de la charge de premier gentilhomme de la chambre que possédait son père (10 décembre 1666) et envoyé en Angleterre en octobre 1669. Il épousa le 21 janvier 1671 Henriette-

r):), 01t1IFSPONDAIN( E DE 14NEI,ON T. 11, 18

Louise, seconde fille de Colbert. Maître de CUMI) de cavalerie en 1671, brigadier le 25 février 1677, il devint le 2 mars 1679 duc et pair par la démission de Saint-Aignan. A. « l'extrême étonnement » des courtisans, il venait le 6 décembre 1685 de remplacer le maréchal de Villeroy comme chef du Conseil des finances, place qui n'avait « jamais été oecupee que par de vieux seigneurs ». 11 succéda en 1687 à son père dans les gouvernements du Havre, de Loches et de Beaulieu. II deviendra chevalier des ordres le 31 décembre 1688, gouverneur du duc de Bourgogne le 16 août 1689 et ministre d'Etat le 24 juillet 1691 (SounCRIES, t. I, p. 338 — BOISLISLE, t. I, p. 134, n. 3 et t. XXV, pp. 46-49 — G. LIZERAND, Le duc de Beauvillier, 1648-1714, Paris, 1933, surtout pp. 45-49). Amis et adversaires s'accordaient pour juger que le trait le plus frappant du caractère de Beauvillier était sa dévotion (Th. LAVAL-

Lettres et écrits de M "" de Maintenon sur l'éducation, Paris, 1861,

t. 11, p. 211 — Chansonnier, mss. fr. 12 669, f. 23 et 12 670, f. 57). Il avait même reçu en 1681 des lettres de l'abbé de Rancé, pleines d'admiration pour « la vie qu'il menait au milieu de la Cour » (H. TOURNOÜER, Bibliographie et iconographie de l'abbaye de N. D. de la Trappe, Mortagne, 1905, t. II, pp. 286, 291). Saint-Simon note sa présence aux conférences données à l'abbaye de Montmartre par Bertot (Addition 127 (huis IIOISLISLE, t. II, p. 413).

Mais il faut attacher plus d'importance encore aux relations de Beauvillier avec M. Tronson qu'il connaissait au moins depuis 1677 et qu'il avait pris quelques mois plus tard pour directeur (BolsusLE, t. I, pp. 73

sqq. LIZERAND, pp. 350, 355); il écrira le 20 juin 1698 à l'arche-

vêque de Paris « Vous savez avec quelle ouverture j'ai toujours parlé en présence de M. Tronson à qui, depuis seize ou dix-sept ans, je ne cache rien de ce qui a rapport à la conscience » (cf. R. BASSIBEY, Le maître de Fénelon, M. Tronson, et le livre des Maximes des Saints, Bordeaux, 1913, pp. 10-12). Nous avons vu d'autre part Beauvillier recommander le 11 avril 1674 un autre « neveu du marquis de Fénelon » (cf. supra, lettre I, n. 9).

En revanche, il ne passait pas pour très intelligent. D'après l'abbé Legendre, écho de l'archevêque Harlay, « Beauvillier était propre à cet emploi » de gouverneur des princes, « mais comme il n'était pas connu pour avoir plus d'esprit qu'un autre, ni d'expérience dans les affaires, on parut étonné de le voir ministre d'Etat » (éd. Roux, Paris, 1865,

p. 137). Dors de sa promotion de décembre 1685, le Roi avait dit que c«,ela ferait connaître combien il estimait les gens de bien et de probité » (ms. fr. 10 265, f. 90 v°).

14. Formules caractéristiques du parti dévot. De fait, la promotion de Beauvillier était attribuée par les contemporains à « la faveur de

m de Maintenon qui protégeait tous les Colbert » (SouncHEs, t. I,

p. 338) et, plus tard, celle-ci ne le niera pas (cf. A. GEFFROY, M""' de Maintenon d'après sa correspondance, Paris, 1887, t. II, p. 190). Fénelon lui écrira encore en 1690 : « Quand vous pourrez augmenter le

COMMENTAIRE 53

crédit de MM. de Chevreuse et de Beauvillier vous ferez un grand coup » (cf. infra, lettre 96, n. 52).

15. Le Traité de l'Education des Filles ne sera publié pour la première fois qu'en 1687. Mais il en existe une copie authentique qui est, en fait, une ébauche avec des corrections de Beauvillier. Cette lettre prouve que l'ouvrage était déjà achevé en 1685. Cf. GOSSE LIN, Histoire littéraire, O. F., t. I, p. 84 — BASNAGE de BEAUVAL, Histoire des ouvrages des Savants, septembre 1687, pp. 79 sqq.

16. La duchesse de Beauvillier avait déjà six filles et attendait un enfant. Ce fut encore une fille qui naquit le 9 avril 1686 et le premier de ses quatre garçons ne devait venir de 10 janvier 1690) qu'après neuf filles. Les Mémoires de Sourches (t. I, p. 207) nous apprennent que, le 14 avril 1685, le duc n'avait pas pu cacher son mécontentement lors de la naissance de la sixième et M. Tronson avait jugé nécessaire de lui écrire le 2 mai pour lui prêcher la patience (éd. L. BERTRAND, t. III, pp. 419422, cf. aussi A.S.S., sa Correspondance ms., t. II, lettres 96 et 143); Fénelon s'efforce évidemment de préparer les époux à une nouvelle déception : voir dans G. LIZERAND, p. 33 sq. et table, la liste de leurs enfants.

17. Horrible, excessif en particulier par la longueur (FuRET1ÈRE).

18. Sans doute l'aînée des filles des Beauvillier, Marie-Antoinette, née le 29 janvier 1679. Sa gouvernante avait fait d'elle une enfant très pieuse et Fénelon sera surpris de sa maturité religieuse lorsqu'à neuf ans il lui donnera la communion de sa main en l'église des Nouvelles Catholiques (G. LIZERAND, p. 341). Elle rejoignit ensuite ses trois soeurs chez les bénédictines de Montargis et lorsque Saint-Simon demanda sa main en 1693, « la duchesse lui dit que s'il avait vu les lettres de sa fille à M. l'abbé de Fénelon, il serait convaincu de la sincérité de sa vocation ». Marie-Antoinette devint novice le 23 octobre 1696 et la cérémonie de ses voeux fut marquée par un sermon de l'archevêque de Cambrai. Elle n'avait que vingt-huit ans lorsqu'elle succéda à la supérieure (ibid., p. 343 — BOISLISLE, t. II, pp. 6, 11).

19. Philipp., IV, 22.

20. Les fins de ligne ont disparu dans l'original.

9. A LA MÊME.

16 janvier 1686.

L.a.s., B. N., nouv. acq. fr. 507, ff. 5-10 — VERLAQUE, pp. 8-14. Première partie dans RULHIÈRE, Eclaircissements historiques sur la Révocation de l'Édit de Nantes, Paris, 1788, t. I, pp. 133, 365.

1. Ce secret est sans doute destiné à empêcher que la lettre ne tombe sous des yeux moins bien disposés que ceux du ministre. A partir du 28 janvier, toute la correspondance passera d'ailleurs par les voies offi-

T. 11, 19

54 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 19 T. II, 20 COMMENTAIRE 55

vielles : il n'y aura donc pas lieu de s'étonner si on la trouve moins audacieuse.

2. Cabale, « société de personnes qui sont dans la même confidence et dans les mêmes intérêts... se prend ordinairement en mauvaise part » (FtntETIÈRE).

3. Arnoul avait annoncé dès le 28 novembre 1685 : « Le sr Jurieu fait beaucoup de mal par ses écrits et un nommé Leseman, qui était ci-devant ministre à La Rochelle, semble aussi beaucoup écrire ». On remarquera qu'à l'encontre de l'intendant, Fénelon ne nomme Jurieu que l'année suivante : et on le comprend, puisque la première de ses célèbres Lettres pastorales est du 1" septembre 1686 (cf. Bull. S. H. Prot., 1910, pp. 274-279 et 1935, pp. 414 n., 417). Cela ne veut pas dire que l'attribution d'Arnoul fût sans fondement. Jurieu est en effet encore considéré comme l'auteur des Réflexions sur la cruelle persécution que souffre l'Eglise réformée de France et sur la conduite et les actes de la dernière assemblée du clergé du Royaume, s. 1., 1685. Or, ce recueil avait d'autant plus de raisons de circuler dans la généralité de Rochefort que la première édition (antérieure à la Révocation) en contenait déjà (pp. 28 sqq.) l'Ordre verbal de Mgr de Jeure, lieutenant général... d'Aunix, La Rochelle, Brouage, îles d'Oléron et de Ré. La seconde édition (deux compositions différentes connues en 1685 et en 1686) renferme six pièces nouvelles, dont des Mémoires de faits constants et assurés arrivés dans le Poitou, en Angoumois et ailleurs (en particulier « à Marans dans l'Aunix ») et une Lettre pastorale aux protestants de France qui sont tombés par la force des tourments, qui avait été imprimée séparément (la seconde édition de HAAG, t. IV, p. 473, en signale deux exemplaires). L'influence de cet écrit, attribué à Claude, est démontrée par les nombreuses réfutations que le pouvoir lui opposa et dont plusieurs reçurent à la fin de février 1686 des permis d'imprimer (cf. B. N., Ld1?6 550 à 554, et Erich HAASE, Einfiihrung in die Literatur des Refuge, Berlin, 1959, p. 126 n.). Cf. aussi A. CROTTAT, Histoire des églises réformées de Pons, Gemozac et Mortagne en Saintonge, Bordeaux, 1841, pp. 141-147 et El. LABROUSSE, Pierre Bayle, Leyde, 1963, t. I, p. 211, n. 31.

On lit dans les Réflexions (2' éd., 1686, p. 49) : « Si vous avez de la charité pour vos frères, vous travaillerez à communiquer cette lettre partout ». De nombreux témoignages prouvent que le conseil fut suivi et que cette littérature clandestine, renforcée par des correspondances personnelles (HAASE, p. 130) eut une énorme influence. Dès la fin de 1685, l'évêque de Grenoble Le Camus reconnaissait : « Les lettres circulaires de leurs ministres... renversent en un jour ce que nous croyons avoir fait en un mois », ce que confirmaient les Nouvelles ecclésiastiques du 18 septembre 1686 (cf. notre Louis XIV et les protestants, Paris, 1951, p. 155, n. 142 et Elie BENOIST, Histoire de l'Edit de Nantes, Delft, 1695, t. V, p. 730).

Ce n'est pas que le pouvoir n'ait essayé d'empêcher la diffusion de ces écrits. Dans sa dépêche déjà citée du 28 novembre 1685, Arnoul ajoutait : « J'ai fait cependant publier, conformément à une lettre de M. de Louvois, que ceux qui ne remettraient pas les lettres séditieuses qu'ils recevraient seraient condamnés à cent livres d'amende » (cf. L. PÉROUAS, p. 336) : la mesure eut un certain effet (cf. infra, le mémoire de Fénelon d'août 1687, n. 18). Surintendant des postes, Louvois n'en blâmait pas moins le 12 mars 1686 le subdélégué Chastellars d'ouvrir toutes les lettres du bureau de Marennes, car « la poste est un dépôt sacré » (Doc. Histoire, 1910, p. 275 — nouv. acq. fr. 21 333, f. 152; cf. E. VALLÉ, Le cabinet noir, Paris, 1950, p. 89). Il ne faut donc pas s'étonner que Bazin de Bezons ait signalé le 7 septembre 1686 que des « écrits venant de l'étranger » se répandaient dans la généralité de Bordeaux (BoisusLE, Correspondance des contrôleurs généraux, Paris, 1874, t. I, n° 317). Il y eut encore le 21 août 1688 en Saintonge des poursuites à ce sujet (André LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge et la Révocation de l'Edit de Nantes, Arch. hist. de Saintonge et d'Aunis, t. XIII, pp. 209 sqq. — Bull. S. H. Prot., 1938, pp. 289, 562). Après la déclaration de guerre, les réfugiés eux-mêmes sentirent la nécessité de redoubler de précautions pour ne pas compromettre leurs correspondants (cf. E. HAASE, p. 130). Fénelon reviendra sur la question les 28 janvier 1686, n. 10, 26 février 1686, n. 3, 29 juin 1687 et dans le mémoire d'août 1687, n. 18.

4. On trouve un commentaire de cette phrase sous la plume d'E. Benoist : « Si quelques directeurs et quelques prédicateurs qui ne voulaient pas les rebuter parlaient quelquefois de cette Parole avec éloge et en recommandaient la lecture, ils en voyaient d'autres souvent qui en parlaient avec mépris : ils entendaient des prédicateurs, aux sermons de qui on les forçait d'assister, dire que l'Ecriture n'était bonne ni pour l'édification, ni pour l'instruction » : mot attribué à « un jésuite dans Saint-Séverin » (Histoire..., t. V, p. 944; cf. notre Louis XIV et les protestants, p. 124). Telle n'était certainement pas l'opinion de Fénelon qui se flattait dans sa lettre précédente de mériter l'éloge : « Ils sont bonnes gens, ils nous prêchent bien l'Ecriture ». Bien avant sa conversion au « quiétisme », son Me Dialogue sur l'éloquence attribue en effet à celle-ci une place centrale et va jusqu'à affirmer : « C'est défigurer l'Ecriture que de ne la faire connaître aux chrétiens que par des passages détachés » (O. F., t. VI, p. 597). Plus tard, l'effroi devant les audaces des « critiques » rendra plus circonspect l'auteur de la fameuse Lettre à M. d'Arras, mais, peu après, l'archevêque de Cambrai manifestait un profond attachement à la Bible dans son approbation du 30 novembre 1707 à l'ouvrage du P. Lallemant, Le sens propre et littéral des Psaumes de David.

5. Partie, en terme de palais se dit de tous les plaideurs (FuRETikRE). Le P. Denis, supérieur des récollets de Marennes, avait en effet dénoncé

56 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 20

T. II, 20 COMMENTAIRE 57

des assemblées clandestines qui se seraient tenues chez le pasteur Aubin. Sur les accusations de faux témoignage que le commissaire de la marine

de Marennes, de Verneuil, et les récollets du lieu s'adressèrent récipro-

quement, cf. A. BAUDRIT, pp. 107, 112, 169 sqq. Seignelay ordonna le 31 mai 1685 à l'évêque de Saintes d'étouffer l'affaire, car rien n'était

« plus capable d'éloigner les huguenots de leur conversion » (A. N., f. Marine. B2 55, f. 261 r°). Cf. aussi André LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge, pp. 34 sq. et PÉROUAS, p. 333.

6. C'étaient les PP. Bonaventure Mariaucheau, supérieur de la résidence, né en 1635 à Poitiers, jésuite depuis 1653 — Gabriel Modery,

né en 1626 à Bordeaux, jésuite en 1641 — René Gellé, né en 1642 à Poitiers, jésuite en 1660 — Gérard Laulanie, né en 1642 à Périgueux, jésuite en 1660 (Arch. S. J., Aquitania, 7, 171, cf. H. HILLENAAR,

p. 39) : aucun d'entre eux ne se trouvait à Marennes en 1680 (cf. LÉTELIÉ, p. 18 n.).

Fer se dit fig. en morale de ce qui a une grande dureté » (FURETIÈRE).

7. Eclater, « s'emporter » (ibid.).

8. Entretenir, « conserver, réparer » — Correspondance, « commerce réciproque, intelligence » (ibid.).

9. Tête chaude, « prompt à se fâcher » (ibid.).

La requête de Fénelon va dans le même sens que celle qu'Arnoul avait présentée à Seignelay le 31 décembre 1685. L'intendant y faisait valoir que la mission de Fénelon et de ses compagnons « ne suffisait pas, parce qu'ils ne sont pas tous prédicateurs, et que, comme ils ne peuvent pas se partager dans le temps qu'ils sont dans une paroisse ou deux, toutes les autres n'ont point d'instruction, et c'est quasi ne rien faire. Le principal serait d'avoir des prédicateurs fixes dans les paroisses où il se trouve le plus de nouveaux convertis; il en faudrait environ dix pour les îles de Xaintonge, et dix pour le pays d'Aunis; on pourra trouver dans la suite de quoi les entretenir. Mais comme la nécessité est pressante, il serait nécessaire que Sa Majesté voulût bien y pourvoir en attendant. Je suis persuadé que, faisant connaître aux maisons religieuses qu'on leur donnera un revenu fixe de 200 livres pour autant de prédicateurs qu'ils pourront fournir, ils en feront venir de capables, et le Roi en serait quitte pour 4 000 livres, quand bien même il fournirait pendant un an à cette dépense; déjà je suis assuré des Jésuites pour le côté de Marennes; ils me fourniront dix prédicateurs; mais comme ils sont réellement à l'aumône présentement et que leur maison tombe par terre, il serait nécessaire que Sa Majesté leur donnât jusques à cent écus de chaque prédicateur en attendant qu'on leur trouvât un autre fonds » (n. a. fr. 21 332, ff. 455-458 — Doc. Histoire, t. I, pp. 587 sqq., cf. p. 278 — HILLENAAR, p. 43; sur l'effet de cette requête, cf. BAUDRIT, pp. 164, 167).

Quant à la lettre qu'Arnoul écrivit le 20 janvier à Seignelay, elle ressemble tant à celle de Fénelon qu'on a peine à croire qu'il en ait ignoré le contenu. Il y signale que les méthodes des curés et religieux déjà à pied d'oeuvre empêchent toute conversion véritable et demande huit jésuites (en plus du P. Aymar et du P. Debord), des soeurs grises ou des Pères de la Doctrine chrétienne. Habileté, douceur, honnêteté, patience et charité sont nécessaires. Et il conclut : « M. de Fénelon et sa compagnie leur préparent très bien les voies, et il serait à souhaiter que ceux qui viendront après eux eussent le même esprit; mais ils trouvent tant de travail à faire dans le coeur de ceux à qui ils ont à faire qu'ils n'ont pu se résoudre encore à quitter Marennes. En effet ce ne serait rien avancer que de les laisser après les avoir ébranlés. Mais cependant ils n'ont point d'instruction d'ailleurs, de sorte que ce qu'il y aurait à faire de plus pressé, ce serait de commencer à faire venir des jésuites les uns après les autres et on leur remettrait à mesure les endroits où ces Messieurs auraient passé » (cf. Doc. Histoire, t. I, p. 593 et supra, t. I, 2e p. ch. VI, n. 45).

10. François Aymar, qui reçut le prénom d'Ignace après la canonisation du fondateur de la Compagnie, était le fils unique de Jacques Aymar, écuyer, seigneur du Perou et du Grand-Lauron, conseiller du Roi, et le petit-fils de Jacques, maire de Saintes à partir de 1600, qui avait beaucoup contribué à l'installation des jésuites au collège de la ville (1618). Sa mère était Renée Urvoy, bienfaitrice du collège qui l'inscrivit en 1661 dans son nécrologe. Le P. Aymar semble avoir été constamment attaché au collège de Saintes où il mourut le 11 octobre 1700 (Louis AUDIAT, Notice de Stan. Mouffiet sur le collège de Saintes (1571-1856), Saintes, 1886, pp. 109 sq., 115 sq. — XAMBEU, Recueil de la commission des arts et monuments historiques de Charente-Inférieure, t. VIII, 1886, pp. 253, 256 — Archives historiques de Saintonge, t. XXV, 1896, pp. 409, 442) — H. HILLENAAR (p. 43 n.) l'a confondu à tort avec son homonyme dauphinois Toussaint Aymar.

11. Dans son rapport joint à la lettre du même jour, Arnoul écrit également : « Comme les curés ne sont point capables de donner d'instruction à leurs paroissiens, moins encore aux nouveaux convertis, c'est une nécessité au moins pendant un an ou deux d'entretenir des prédicateurs qui puissent leur enseigner la religion qu'ils ont embrassée » (n. a. fr. 21 333, f. 36). Un mémoire sur la Saintonge affirme que, « de six cents paroisses, il n'y en avait pas six où l'on prêchât pendant l'Avent et le Carême » (RuLHIÈRE, Eclaircissements historiques, Paris, 1788, t. I, p. 132). Sur le diocèse de La Rochelle, cf. L. PÉROUAS, p. 331. L'intendant de Poitou, N. J. Foucault, était aussi formel : « La plupart des curés n'ont pas de talent pour prêcher convenablement les Nouveaux Convertis ». Il ajoutait même « qu'un obstacle considérable aux conversions dans plusieurs paroisses était la vie scandaleuse des curés que les évêques ne peuvent ranger à leur devoir par des procé-

58 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 20 T. II, 23 COMMENTAIRE 59

dures régulières » (Mémoires, éd. F. BAUDRY, Paris, 1862, pp. 152 et 159). Dès son Ille Dialogue sur l'éloquence, Fénelon liait enseignement et prosélytisme : « un prédicateur » devait « mettre les fidèles en état de rendre raison de leur foi et de toucher même ceux d'entre les hérétiques qui ne sont point opiniâtres ». Il y ajoutait qu' « il serait à souhaiter qu'il n'y eût communément que les pasteurs qui donnassent la pâture aux troupeaux selon leurs besoins. Pour cela il ne faudrait d'ordinaire choisir pour pasteurs que des prêtres qui eussent le don de la parole », propos auquel fera écho La Bruyère (De quelques usages, 24). Fénelon précisera sa pensée sur le rôle des curés en pays huguenot dans ses lettres au même des 8 mars 1686 (n. 10), 26 mai 1687 (n. 4) et 29 juin 1687 (n. 4). Sur l'insuffisance de l'instruction religieuse dans le diocèse de Rouen, cf. M. JOIN-LAMBERT, Annales de Normandie, 1953, pp. 247-274.

12. Charles Baron, né vers 1622, docteur en théologie, archiprêtre de Marennes depuis 1668, mort dans sa cure le 29 décembre 1688 à soixante-six ans. Cf. Archives de Saintonge et d'Aunis, t. III, p. 212 Bull. Saintonge, t. IX, 1889, p. 140 — LÉTELIÉ, pp. 4, 45 n. — Y. BEZARD, Les Begon, Paris, 1932, p. 124 — BAUDRIT, p. 162. Cf. infra, la lettre de Seignelay du 4 février 1686, n. 3.

13. « Plusieurs évêques ont fait mettre la messe en français, distribué des petits livres aux N. C., ordonné qu'on la lise avant la célébration des saints mystères » (Nouvelles ecclésiastiques, ri" janvier 1686, ms. fr. 23 498, f. 49 v°).

14. Fénelon savait-il qu'il était dénoncé pour avoir omis des Ave Maria ? Dans ce cas, cette phrase serait destinée à préparer son interlocuteur à entendre son apologie.

15. Dès le ter octobre 1685, Louis XIV avait donné des ordres dans ce sens à ses procureurs généraux (cf. p. ex. Min. Aff. Etr., Mém. et Doc. France, t. 975, f. 145). Il fallait pourtant trois sentences conformes pour chasser un curé de son bénéfice, mais les Nouvelles ecclésiastiques signalent le 2 novembre 1686 qu' « on songe toujours à rendre les curés amovibles dans les lieux où il y a beaucoup de N.C., si les évêques n'en sont pas contents », ce qui aurait fait revivre « quelque chose de la discipline primitive antérieure au concile de Chalcédoine » (ms. fr. 23498, f. 137 : ces projets n'aboutirent pas (cf. infra, lettre du 4 février 1686, note 3).

16. PÉROUAS (p. 325, n. 6) cite à ce propos la lettre pastorale de l'évêque de La Rochelle H. de Laval sur les Nouveaux convertis.

17. Le passage de la lettre du 7 février 1686 sur le « grand armement des Hollandais » montre combien la paix semblait dès lors précaire.

18. Réminiscence littéraire du psaume XXI, 1?

19. Cf. supra, t. 1, 2e p., ch. VI, notes 35, 48 à 52, 58.

20. CI. ibid., notes 38 sqq., 59.

21. Le contenu de la parenthèse est ajouté en interligne. Cf. infra, lettre du 8 mars 1686 à Seignelay, n. 10.

22. Fureur, « emportement... de la colère lorsqu'elle est violente et démesurée ». Furetière donne comme exemple : « d'une faction, d'une populace », et signale que Racine emploie volontiers le pluriel.

23. « On dit en proverbe que tout ce qui est violent n'est pas durable » (FURETIÈRE). Voir sur l'expression d' « état violent », infra, lettre du 8 septembre 1690 à Noailles, n. 11.

24. Affreux n'a pas le sens actuel, mais celui de « qui fait peur » (FURETIÈRE). Fénelon avait employé le mot « horrible » dans sa lettre du 28 décembre 1685 (n. 17). Il s'agit dans un cas comme dans l'autre d'accréditer la fiction que ces lettres sont destinées à M'"" de Beauvillier, alors qu'il s'agissait de rapports qu'elle devait transmettre à son frère Seignelay.

25. « Nolite altum sapere », Rom. XI, 20.

26. Cf. supra, t. I, 2e p., ch. VI, notes 64 sqq., 78 sq.

27. C'est pourtant sans doute Fénelon lui-même qui avait reçu le 20 décembre 1685 l'abjuration que Villette avait annoncée le 13 à Seignelay (P. CLÉMENT, L'Italie en 1671, Paris, 1867, p. 323. — BOISLISLE, t. XV, p. 339, n. 1. Cf. supra, lettre du 12 décembre 1685, n. 3).

9 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

22 janvier 1686.

Minute, A.N., f. Marine, B2 57, 40 y° - 41 r0.

Voir pour le commentaire de cette lettre importante, supra, t. I, 2° p., ch. VI, notes 42 à 52, 58, 75.

10. A SEIGNELAY.

28 janvier 1686.

L.a.s., noue. acq. fr. 507, ff. 11-14 — VERLAQUE, pp. 14-19.

1. David-Nicolas de Bertier, né à Toulouse en 1652, était issu d'une famille parlementaire affiliée à la Compagnie du Saint-Sacrement qui fournit trois évêques au siège de Rieux. Les Mémoires du curé de Versailles G. Hébert (éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 225) le font séjourner en même temps que Fénelon à la Petite communauté de Saint-Sulpice : on devrait peut-être plutôt penser à la communauté paroissiale, car Ber-

COURESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 23 T. II, 23 COMMENTAIRE 61

tict. &durera au procès (l'information de M. de Cambrai le connaître <lui) o 1.4 1677. En tout cas, il prêcha aux Nouvelles catholiques alors Fénelon en était supérieur (cf. la Liste des prédicateurs pour (arcane de 1685 et le Carême de 1688). Lorsque Cl. Fleury rut pria possession de son abbaye de Loc-Dieu, il loua rue Saint-

Brnoit un appartement qu'il partagea avec l'abbé de Bertier du 30 juin

1686 jusqu'au 19 septembre 1689, date de sa nomination comme sous-préeepteur (ms. fr. 9 511, ff. 1 y°, 126 r°). Les Nouvelles eccié-

eiiaqique!, de novembre 1689 annoncent en revanche que l'évêque

de H jeux n'avaitplus de commerce avec M. de Saint-Pons, autrefois son intime ami. Elles attribuent ce changement au neveu du pre-

mier, D. N. de Bertier, « son véritable entremetteur avec le P. de lia Chaise » son oncle aurait alors espéré le voir récompenser par la coadjutoreric de Rieux (ms. fr. 23499). Spécialisé dans la controverse, l'abbé de Bertier devint en 1690 vicaire général de l'évêque de Chartres Codet des Marais qui lui confia spécialement les nouveaux convertis des régions de Blois et de Vendôme. Nommé le 22 mars 1693 à l'évêché de Blois nom vilement créé, il ne reçut l'institution canonique que le 4 juin 1697, fut sacré le 15 septembre et entra à Blois le 26 juin 1698. Il fut mêlé à l'affaire des Maximes des Saints et aux querelles jansénistes et mourut le 20 septembre 1719. Cf. mss. fr. 23498, f. 132 et 23502, f. 85 vo. — DANGEAU, t. IV, p. 176. — SOURCHES, t. IV, p. 156. — BoisLISLE, t. XVI, p. 151, n. 2. — JADIN, Bull. Inst. hist. belge de Rome, t. IX, 1929, p. 287.

2. Louis-Géraud de Cordemoy, fils de l'académicien élu en 1675, était un protégé de Bossuet qui « l'admit » lui-même de bonne heure « aux conférences qu'il faisait tous les jours sur l'Ecriture... au milieu de la Cour ». Né à Paris le 7 décembre 1651, il y mourut le 9 février 1722. Engagé de bonne heure dans les ordres, il se fit recevoir docteur en théologie et devint en 1679 abbé commendataire de Féniers au diocèse dr Clermont. Il publia à partir de 1681 de nombreux écrits contre les protestants et en particulier des réponses aux deux premières Lettres pastorales écrites par Jurieu contre l'Histoire des Variations (permis d'imprimer du 24 septembre 1689), qu'il composa pendant son séjour dans la presqu'île d'Arvert. En effet, après être passé le 6 février 1686 avec Fénelon de Marennes à La Tremblade, Cordemoy et l'abbé de Tournier y restèrent alors que les autres missionnaires allaient à La Rochelle. Arnoul transmettait le rr septembre 1686 à la Cour son mémoire sur ce qui restait à faire à La Tremblade (cf. nouv. acq. fr. 21 333, ff. 531 sq.). Le 2 septembre 1687 Cordemoy et son frère Jacques de Narcé revinrent à La Tremblade et y restèrent, d'après un chroniqueur protestant, « dix ou douze ans » : il signa en tout cas le registre paroissial jusqu'en 1695 (Dict. d'Hist. et de Géog. Eccl., s.v. Cordemoy. - Bull. Saintonge, t. I, 1876-1879, pp. 461-464. — A. LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge, 1885, pp. 3, 5, 12, 17, 68 n. — Bull. S. H. Prot., t. XLIV, 1895, pp. 40-42, t. LI, 1902, pp. 640-644. — GAQUÈRE, Cl. Fleury, pp. 234 sq. — E. HAASE, p. 126. — A. BAUDRIT, Histoire des protestants de Marennes, pp. 160 sq.). Cordemoy semble avoir dit plus tard que « Fénelon n'était pas fort dans la controverse » (dans A. CHARMA et G. MANCEL, Le P. André, Paris, 1856, t. II, p. 177). C'est d'autant plus vraisemblable que nous verrons Fénelon reprocher le 26 mai 1687 à la sienne d'être « trop forte pour La Tremblade ». Cf. P. CLAIR et Fr. GIRBAL, G. de Cordemoy, Paris, 1968, pp. 35, 45 sq., 47 sq., 64, 68-74 et surtout 78 sq. — Œuvres de Malebranche, éd. A. ROBINET, t. XVIII, pp. 199 sq., 206, 212, 223, 305.

3. Pierre Arnoul.

4. Les prédicateurs catholiques avaient pris l'habitude de proclamer leur orthodoxie en plaçant un Ave Maria après le premier exorde de leurs sermons (URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 201 n. et M. HAILLANT, Fénelon et la prédication, Paris, 1969, p. 135).

5. Les confirmations n'en manquent pas. L'une des plus fortes se tire de la Dissertation sur le concile de Trente où l'abbé Pirot reconnaît que « depuis trois ou quatre ans, par condescendance pour quelques personnes à qui » la profession de foi de Pie IV « faisait peine... et pour une plus grande brièveté, on en a donné une plus courte, qui ne contient qu'un renoncement à toutes les hérésies et une réception de toute la foi catholique » (éd. Ch. URBAIN, dans Revue d'histoire de l'Eglise de France, t. III, 1912, p. 183). La responsabilité en incomba surtout à Harlay qui, malgré son hostilité à l'irénisme de Bossuet, avait essayé de faire adopter un formulaire accommodant par l'assemblée du clergé de juin 1685 (E. BENOIST, t. V, pp. 847 sqq. et App. (181) — LEGENDRE, Vita Harlaei, Paris, 1720, p. 218 — Ch. GÉRIN, Louis XIV et la Révocation de l'Edit de Nantes dans Revue des questions historiques, t. XXIX, 1" octobre 1878, pp. 400-405 — LEIBNIZ, Allgemeiner I lit;

_se. I Ler und Historischer Briefwechsel, Erste Reihe, t. IV, 1950, p. 371 — notre Louis XIV et les protestants, pp. 85 sq.). S'il y renonça par crainte de la réaction pontificale, il n'en composa pas moins une profession de foi qui portait seulement : « Je crois de ferme foi tout ce que l'Eglise catholique, apostolique et romaine croit et professe. Je condamne et rejette très sincèrement toutes les hérésies et opinions que la même Eglise a condamnées et rejetées » (O. DOUEN, La Révocation à Paris, t. II, p. 765, t. III, pp. 402 sqq.). Le 20 novembre 1685, Louis XIV le remerciait et le félicitait de ce qu' « on n'y rencontrait point le détail qui faisait de la peine à ceux de cette religion » (A. N., O' 29, f. 509 v°). C'est sans doute à elle que Fénelon et Pirot faisaient allusion, mais il y en eut bien d'autres (MATHURIN, Les feuilles de figuier, 1687, p. 131 — E. BENOIST, t. V, p. 849 — notre Louis XIV et les protestants, pp. 119-122, 125). Tout près du champ d'action de Fénelon, le curé et le président du siège de Niort allèrent jusqu'à admettre

il est vrai que c'est de la part d'une cousine de Mm* de Maintenon,

t)2, t 0110i1 --.1'(0\1)ANt 1 DI I 1:N1 I ON T. I I, 23 T. II, 23 COMMENTAIRE 63

Miirie de ‘'illette, femme de M. de Caumont, et de ses filles - une formule d'abjuration bentleoup plus nuilarieuse. (hi l'a retrouvée récent-

input les regifilres paroisminux de Coulonges-les-Royaux à la date

du 18 tkvrtilbre 1 685 :

I' Nous !,(,iissigném embrassons sine;*reitient In foi catholique et apostolique et promettons de le professer en suivant les saintes Ecritures du Vieux et du Nouvenu Testament et pratiquant les saintes cérémonies. Noupt désirons toujours ardemment la coupe bénite de la sainte communion, nous tenant pour l'invocation des saints à l'Exposition de M. l'évéque de Meaux approuvée du Pape, qui permet d'invoquer Dieu par ni) vœu), Jésus-Christ, qui est au ciel » (ROMANE-MuscuLus, dans c1irigianisme au NA:* si‘''(./e. 1" juillet 1954, p. 259; cf. aussi l'i.uti11Ae, p. 323, n. 1).

6. Sans doute Louis-Henri de Sainte-Hermine. Depuis la conversion (30 novembre 1668) de Joachim de Sainte-Hermine du Fâ, la branche aînée 4Ie la famille semble avoir été catholique, mais il n'en allait pas

de *lierne de celle d'Elie III de Sainte-Hermine, sr de La Laigne en Aunis, qui avait épousé le 4 septembre 1649 Anne Madeleine Le Valois de V Mette cousine germaine de Mme de Maintenon (L. DELAVAUD, Bull.

11. Prot., t. \ \I, 1882, pp. 181-182 - R. PETIET, ibid., t. LVIII,

l')09. p. 122).

L'intendant Arnoul prévenait en effet le 28 novembre 1685 que M. de

1,8 1 a était irréductible et empêchait même la conversion d'autres

gentilshommes qui se réfugiaient chez lui. Ses dénonciations et celles de l'évêque entraînaient, au début de janvier 1686, l'incarcération du

au château de Loches (dépêches des 28 novembre, 20 décem-

bre, 31 décembre 1685. 8 janvier 1686, Doc. Histoire, 1910, pp. 276, 279, 587, 590 sq.). Le 24 mai 1686 Châteauneuf informait pourtant Arnoul Chie ‘, le sr de La Laigne a la protection de Mme de Maintenon », ce qui devait suffire à « engager » l'intendant « à prendre un soin particulier de ses intérêts » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 347, cf. aussi les dépêches des 12 mai et 16 juin 1686, ibid., ff. 313, 381). Il semble qu'à cette date

:111 de Maintenon l'avait fait venir auprès d'elle avec sa femme, et

qu'il assista en 1687 au mariage de sa fille avec le comte Louis de Mailly. 11 se convertit n l'Oratoire en octobre 1687 (ms. fr. 23 498, f. 227 1.()) et ce pourrait être lui dont Dangeau annonça la mort le 24 décembre 1687 (PETIET, pp. 125, 127).

11 doit s'agir ici de l'aîné de ses fils, Louis-Henri. Il s'était distingué en 1676 aux batailles des îles Lipari et de Palerme, ce qui n'empêchait pas Seignelay de le juger sévèrement le 2 août 1679. M'"1e de Maintenon travailla à partir du 19 décembre 1680 à le convertir, mais il oie contenta « d'écouter et de répondre fort honnêtement » dettres des

avril 1674, 24 février et 2 juillet 1676, 2 août 1679, 8, 19 et 23 décembre 1680, 5 février 1681, 14 mai 1682, éd. LANGLOIS, t. II, pp. 79, 159, 174, 313, 351-354, 361, 427). Bien qu'on l'ait confondu à tort avec son cousin Henri-Louis, de la branche du Fâ, qui fit après 1685 une brillante carrière et mourut le 28 mai 1700 (PETIET, t. LVIII, 1909, p. 123), ce Louis-Henri dut, à la Révocation, d'abord chercher à gagner du temps (cf. Doc. Histoire, 1910, p. 278 et 587 - nouv. acq. fr. 21 333, f. 131 r° - Bull. S. H. Prot., t. XXI, 1872, pp. 21 sq.). C'en était assez pour qu'il lui fût interdit le 23 mars 1686 de voir son frère prisonnier à la Bastille, mais, le 18 septembre 1686, la permission lui en était accordée : il s'était sans doute laissé arracher dans l'intervalle une abjuration feinte. Il ne tarda pas à lever le masque en empêchant sa femme (placée en 1686 aux Miramionnes) de communier, ce qui provoquait le 4 septembre 1687 l'indignation de Mme de Maintenon « L'état de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme ! » (éd. LANGLOIS, t. III, p. 295). Il n'est donc pas étonnant qu'il ait été banni en 1688. Il passa en Hollande, suivit Guillaume d'Orange en Angleterre comme major au régiment de Schomberg et mourut en 1715 (cf. HAAG, La France protestante, Paris, 1859, t. IX, p. 108. - LA CHESNAYE, S. V. et BOISLISLE, t. I, p. 87).

A la duplicité de Louis-Henri de Sainte-Hermine, Mme de Maintenon opposait « l'état » de son jeune frère le chevalier, « déplorable », mais sans « rien de honteux » dettre du 4 septembre 1687). Philippe de Sainte-Hermine avait en 1682 pris sa retraite d'officier de marine après quinze ans de services en raison d'une hydropisie aggravée par ses campagnes. L'intendant Arnoul signalait le 28 novembre 1685 qu'outre la crainte de son père, qu'éprouvait aussi Henri-Louis, il manifestait un « extrême entêtement » (Doc. Histoire, 1910, p. 278). Il venait d'ailleurs de demander l'autorisation de sortir du Royaume pour « mourir tranquillement dans la créance de sa religion ». Elle lui était refusée le 12 mars 1686 (ms. fr. 21 333, f. 158 r°) et, le 16, le secrétaire d'Etat ordonnait de le faire mettre à la Bastille dont le gouverneur devrait avoir égard à ses infirmités. Il ne lui en refusait pas moins le 23 mars 1686 la permission de voir aucun religionnaire, même son frère aîné. Le 20 avril 1686 l'interdiction s'étendait à tous les membres de sa famille. En revanche, son oncle de Villette travaillait, avec un zèle de néophyte, à sa conversion. Ce ne fut que le 6 mai 1687 qu'il put voir sa mère et sa soeur. Transféré le 17 avril 1686 chez les oratoriens de la rue Saint-Honoré, il obtint le 22 septembre 1687 l'autorisation de sortir pendant la journée. Appréhendant sans doute qu'il ne fît un éclat en mourant, Mmee de Maintenon obtint enfin que l'ordre fût donné le 27 février 1688 de le conduire à Mons (Arch. Nat., 041, t. 30, ff. 96, 107, 314, t. 31, ff. 77, 96, 198, 208, t. 32, f. 62, cf. PETIET, pp. 124128; cf. aussi Bull. S. H. Prot., t. XXI, 1872, pp. 23 sq., 108 sq., t. XXXI, 1882, pp. 184 sq., et Correspondance de Mm de Maintenon, 4 septembre et 3 novembre 1687, éd. LANGLOIS, t. III, pp. 295 et 317). Les dépêches d'Arnoul signalent qu'une Mn° de Sainte-Hermine fut transférée de la citadelle de Ré à un couvent de La Rochelle, puis aux

64 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

T. H, 25

COMMENTAIRE 65

Nouvelles Catholiques de Paris (23 mai, 18 juin et 1" septembre 1686, nouv. acq. fr. 21 333, ff. 338 r°, 386 y° et 531 r°) et qu'un Sainte-Hermine de quatorze ou quinze ans, d'abord placé chez un bourgeois de La Rochelle où « MM. les abbés le voyaient souvent... se moquait de tout », de sorte que l'intendant proposait de le mettre dans un collège de Paris (ibid., ff. 338 v0, 386 v°).

7. Jean de Gennes, sr de Bourcheneuil, appartenait à une famille noble huguenote de la sénéchaussée de Guérande, mais la pauvreté avait réduit son père à l'exercice d'un métier manuel. Par bonheur pour le jeune Jean, il fut remarqué par Vivonne qui passait en Bretagne : l'amiral amena le jeune homme à Messine et le fit entrer dans la marine. « Volontaire » le 29 mars 1673, il était lieutenant de frégate le 26 janvier 1680 et (l'intendant Arnoul avait annoncé le 28 novembre sa conversion et celle de sa femme) lieutenant de vaisseau à Rochefort le 28 décembre 1685. Précurseur de Vaucanson, il se rendit célèbre en inventant un chien et un paon mécaniques et travaillait le 16 avril 1686 à la construction d'un gros mortier démontable. Très lié avec les Duquesne, il assistait le 26 avril 1688 à l'inventaire après décès du célèbre marin. Plus que les projets audacieux des fils de Duquesne, des raisons personnelles de mécontentement l'amenèrent à donner l'impression qu'il voulait se réfugier en Hollande (6 février 1691) : cela ne l'empêcha pourtant pas d'être promu capitaine de vaisseau der juin 1691) et de recevoir le 9 juillet 1693 un commandement important. De 1695 à 1697 il fit dans l'Atlantique une expédition qu'il poussa jusqu'au détroit de Magellan, mais n'obtint pas de résultat notable. Nommé le 31 mars 1698 commandant à Saint-Christophe, il fut cassé pour avoir rendu l'île aux Anglais et mourut en 1705 prisonnier à Londres (Bull. S. H. Prot., t. XXX, 1881, p. 319, t. LXI, 1912, p. 169, t. LXXXVII, 1938, pp. 270 sq. — dépêches d'Arnoul, Doc. Histoire, 1910, p. 278, et nouv. acq. fr. 21 333, ff. 235, 318 r°, 531 r°, 532 y°, et de Michel Begon dans Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, 1925, t. XLVII, pp. 30 sq., 38, 45, 54, 58, 114, 201, 251 sq., 266, t. XLVIII, pp. 78, 152 sq.; on trouvera à cette dernière référence un très utile résumé du P. J. B. LABAT, Nouveau voyage aux îles d'Amérique, Paris, 1742, t. V, pp. 461-485 — cf. enfin Emile GARNAULT, Le commerce rochelais au XVIII' siècle, La Rochelle, 1887, t. II, p. 14, et E. W. DAHLGREN, Les relations commerciales et maritimes entre la France et les côtes de l'Océan Pacifique au commencement du XVIII' siècle, Paris, 1909, t. I, pp. 98-103).

8. Du Plessis de la Brunetière.

9. Allusion aux jésuites de Marennes, les « quatre têtes de fer » qui l'avaient dénoncé.

10. L'argument devait toucher Seignelay (cf. supra, dans la lettre du 4 décembre 1685, sa dépêche du 11 décembre à Arnoul).

11. Au début de sa lettre du 16 janvier (n. 3), Fénelon s'était contenté de parler de « lettres envenimées »; maintenant il précise que les ministres invitent les nouveaux convertis à s'enfuir et rendent par là plus difficile la tâche qui lui avait été assignée (cf. supra, lettre du 12 décembre 1685). De fait, le pasteur Isaac Papin avait écrit le 2 octobre : « Tous ceux qui peuvent sortir du Royaume, je tiens qu'ils y soient obligés » (E. HAASE, Einfiihrung in die Literatur des Refuge, Berlin, 1958, pp. 104 sqq.; cf. aussi la Lettre dans A. CROTTAT, Histoire des églises réformées de Pons, Gemozac et Mortagne, Bordeaux, 1841, pp. 145 sq.). Les offres leur venaient des Anglais qui répandaient des écrits où ils promettaient de grands avantages aux protestants qui s'établiraient en Caroline : en 1684 des sauniers de l'Ouest semblent avoir été tentés (O. DOUEN, Intolérance..., p. 146). Par un édit du 29 novembre 1685, le Grand Electeur accordait des privilèges considérables à ceux qui se retireraient dans son pays : il tint parole et le Brandebourg profita d'une émigration considérable dont Ancillon a écrit l'histoire (BEN01sT, t. V, p. 959). Fénelon reviendra dans la lettre suivante (cf. n. 2) sur les mesures qui permirent aux Provinces-Unies d'attirer le plus grand nombre des réfugiés.

12. François de Harlay, de la branche de Champvallon, né à Paris en 1625, docteur en Sorbonne, abbé de Jumièges en 1650, archevêque de Rouen le 28 décembre 1651 en remplacement de son oncle, commandeur des ordres en 1661, transféré au siège de Paris en mars 1671. A la tête d'un bureau pour les affaires ecclésiastiques, il était reçu par le Roi le vendredi en même temps que le P. de La Chaise qui ne semble même pas avoir eu à cette date l'exclusivité de la feuille des bénéfices (sur leur rivalité, cf. notre Louis XIV contre Innocent XI, Paris, 1951). Il devait être désigné en mars 1690 par le Roi pour le cardinalat et mourir le 6 août 1695.

13. François d'Aix dit de La Chaise, originaire du Forez, remplaça en 1675 le P. Ferrier comme confesseur de Louis XIV et mourut le 20 janvier 1709 à quatre-vingt-cinq ans.

10 A SEIGNELAY A FÉNELON.

4 février 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, ff. 72 y° et 73 — VERLAQUE, pp. 1921. Sans date ni lieu, mais placé entre deux documents écrits à Versailles le 4 février 1686.

1. Cette formule fait rentrer dans le cadre de la correspondance officielle des lettres privées auxquelles elle met fin.

2. Le même ordre se retrouve dans la dépêche de Seignelay à Arnoul sous une forme moins cassante : « Il est bien important que M. l'abbé de Fénelon et sa compagnie continuent l'instruction des nouveaux convertis et Sa Majesté approuve qu'ils n'abandonnent pas les lieux où

64 COU lit SrONDANCIt DE FeNFLON

T. II, 25

T. Il, 26 COMMENTAIRE 67

ont déP commencé, tant qu'ils y estimeront leur présence nécesm'Ire n (F. Marine, II' 57).

3. CL supra, lettre du 16 janvier 1686, n. 11 h 15. Conformément au désir de Seignelay, l'intendant Arnoul lui signala le 3 septembre 1686 qu' a un de,eelAinstiques, qui était à La Tremblade avec M. l'abbé ale Cordeino^ • appcle M. Tournier, s'était offert ci-devant par un pur Wel de son zele à prendre 1;1 cure de Marennes et d'avoir avec lui tout autant fie 'm'Ires qu'il faudrait; ce serait le plus grand bien qui pourrait

arri‘er à cette 1,aroisse celle de La Tremblade s'il pouvait y être

reçu. N. II (111.il n tontes les qualités qu'on peut désirer pour un pareil

c'est et' que Nous pouvez savoir de M. l'abbé de Fénelon » (nouv. (rcq. /rant% 21 333, ff. 531 sq.). Mais l'ordre donné par Seignelay resta agt1)14 eito, de sorte que l'intendant lui rendit le 29 juin 1687 compte

que le. miré (1c Marennes ne fait aucune démarche pour quitter sa

rtirr mui‘Attli lem ordres que vous en avez donnés. C'est un homme cependant absolument incapable il cause de sa vieillesse de soutenir une ebnrgt d'un aussi grand poids et il serait absolument nécessaire que cette Pitroixse fût conduite par quelque personne qui eût du savoir, du zèle

quelque talent pour ménager les esprits. On avait proposé l'année Pass`e M. l'abbé Tournier qui était en mission à La Tremblade avec

l'abbt de Cordemoy. Comme il n'est point revenu cette année, je ne

Mis serait encore dans les mêmes sentiments ou si M. l'évêque de

&tintes a quelque autre bon sujet à y placer. Il faudrait qu'il eût encore fiN ee lui cinq ou six prêtres » (nouv. acq fr., 21 334, If 191 y° - 192 r°). U.'est le 2() mars 1687 que Baron avait reçu l'offre de 600 livres de pension (A.N.. 0' 31*, f. 64 Vo).

4. Prohibition encore renforcée par l'ordre que Seignelay donnait le même jour à Arnoul : « Il ne faut pas que vous manquiez d'en avertir N. de Fenelon et les autres missionnaires, afin qu'ils ne fassent rien sur eela qui soit contraire aux intentions de S.M. » (A.N., f. Marine,

13 571.

5. Cf. infra, lettre du 8 mars 1686, n. 10.

11. A SEIGNELAY.

7 février 1686.

Musée communal de Cambrai, col]. E. Delloye, liasse 16,

1'1(''ee 99. La pièce appartenait au ut.anId, ff. 2c.a3rdinaliède

taus et la copia avec de nombreuses fauetese(A.Sz.eS

4). P. CLÉMENT, pp. 324-326. — O. DOUEN, ipp. 284-287. et 13 ee

Une source protestante date du 6 février 1686 l'arrivée à La Tremnts de la mission royale

de Cordemoy et Jacques de Cordemoy

de Narcé son frère (L. AUDIAT et J. A. LÉTELIÉ, La mission et la chaire de Fénelon à La Tremblade, La Rochelle, 1874). Le subdélégué Chastellars écrivait de son côté le 9 à Arnoul : « J'arrive de La Tremblade où je passai mercredi avec MM. les abbés de Fénelon et de Cordemoy et le P. Aimar... : le dernier prêcha hier » (A. LÉTELIÉ, pp. 64 et 66, n. 1).

2. Fénelon n'exagérait pas. Dès le 7 mars 1681 les Etats de Frise avaient fait des promesses aux réfugiés auxquels ils accordaient le 16 octobre l'exemption de tout impôt pendant douze ans et divers avantages : ils suivaient d'ailleurs l'exemple des Etats de Hollande dont la déclaration du 25 septembre 1681 — c'était l'époque des dragonnades de Marillac — stipulait des avantages fiscaux d'une durée équivalente. Le magistrat de Middelbourg fit annoncer le 24 octobre 1685 par les journaux que sa ville concédait ce privilège pour dix ans, mais le bourgmestre d'Utrecht revint le 16 novembre suivant au chiffre de douze, que l'on retrouve encore dans l'édit des Etats de Groningue du 5 février 1686 (Ch. WEISS, Histoire des réfugiés protestants de France, Paris, 1853, t. I, pp. 6-14, cf. Historie von der grausamen Verfolgung, s.l., 1687 E. BENOIST, t. V, p. 959 — HAASE, p. 101 — E. G. LÉONARD, Histoire générale du protestantisme, Paris, 1961, t. II, p. 389).

Quant aux « droits nouveaux », ils doivent désigner le droit du huitième sur le vin, dont Seignelay parlait le même jour dans sa requête à Le Peletier, et peut-être du droit de vingt-quatre sols par feu (cf. infra, lettre du 20 février 1686, n. 4).

3. Sur la fréquence des évasions qui se faisaient en particulier par la Gironde et sous prétexte de se rendre à Bordeaux, cf. A. LÉTELIÉ, pp. 44, n. 2, 46 n., 67, n. 3 — A. CROTTAT, pp. 150 sq. — O. DOUEN, Intolérance..., p. 113, n. 2 — GUITARD, 2e éd., pp. 124 sq., 129 — Rev. d'hist. mod. contemp., 1908, p. 35. La conduite à tenir avec les fugitifs fut toujours un grand sujet d'embarras pour le pouvoir royal. La peine de mort édictée le 10 décembre 1680 ne fut jamais appliquée, mais, à partir de juillet 1682, Seignelay donna l'ordre de « faire quelques exemples d'éclat en envoyant aux galères quelques-uns de ceux qu'on avait surpris » (GUITARD, pp. 112 sq.; cf. la Déclaration du 31 mai 1685 dans E. BENOIST, t. V, App., pp. 166 sq.). Dès le 16 octobre 1685, l'archevêque de Narbonne Bonzi avait pourtant prévenu que la plupart des nouveaux convertis cherchaient à fuir, mais Louis XIV avait déclaré voir sans regret « son royaume purgé de mauvais et indociles sujets » (cf. notre Louis XIV et les protestants, p. 154, n. 139). Le grand nombre des évasions le fit pourtant changer d'avis, et, à la date tardive du 7 mai 1686 il édicta les galères perpétuelles (ou la réclusion à vie pour les femmes) contre ceux qui, s'étant convertis, sortiraient du royaume sans la permis-

sion du Roi : la mesure fut réitérée le 7 juillet et des sanctions prises contre les complices les 26 juillet et 12 octobre 1686 (BENotsT, t. V,

pp. 961-966 et App. p. 194 — GUITARD, pp. 112 sq., 131 — JAL, Dictionnaire critique, 1867, p. 1008 — LÉONARD, t. II, p. 383). Sur les

68 connEsroNDANcE DR FiNICLON T. II, 26 T. H, 27 COMMENTAIRE 69

contradictions ultérieures du pouvoir et de Fénelon lui-même, cf. infra, mémoire d'août 1687, n. 18.

4. Révolution, changement extraordinaire qui arrive dans le monde

(FuRETiiimc).

5. Alors qu'une longue période de paix était la condition nécessaire du succès de la Révocation, les lettres de Fénelon montrèrent dès le début l'appréhension d'une guerre prochaine. Le 16 janvier 1686 (cf. n. 17) il signalait que les côtes des Charentcs constituaient, pour l'envahisseur éventuel, « une porte du Royaume qu'on ne peut fermer ». lie 26 février (n. 3) il parlera des « espérances horribles » que les lettres de Hollande donnent aux nouveaux convertis. C'est ici qu'il se montre le plus explicite : des « bruits de guerre » couraient et ils étaient nourris par l'attente d'un débarquement néerlandais. Celle-ci doit être mise en rapport avec les assemblées clandestines du Languedoc et des Cévennes (avril et septembre 1686). On dut reconnaître leur caractère prématuré, mais des événements nouveaux (Ligue d'Augsbourg le 9 juillet 1686, rencontre entre Guillaume d'Orange et le Grand Electeur à Clèves en août 1686, cf. G. PAGES, Le grand Electeur et Louis XIV, Paris, 1905, p. 574, n. 1) allaient bientôt confirmer qu'une guerre générale ne tarderait pas à éclater. Celle-ci était depuis longtemps annoncée par P. Jurieu. Ses Préjugez légitimes contre le papisme (Amsterdam, 1685) renfermaient déjà le célèbre Avis aux protestants de l'Europe. Il y appelait les princes séparés de Rome à s'unir contre Louis XIV qui, devenu dévot, voulait par la force de ses armes établir l'hégémonie du catholicisme en Europe. Après le début des hostilités, il se flattait de sa clairvoyance dans sa XIIc Lettre pastorale (p. 93) : « Il y a plus de trois ans, expliquant ces paroles de l'onzième chapitre de l'Apocalypse, Ceux des tribus... ne permettront pas que leurs corps soient mis au sépulcre, il y a apparence. disions-nous, que toute l'Europe contribuera à empêcher que la France ne vienne à bout de son dessein d'extirper la vérité ». Il est encore plus certain que, de 1686 à 1688, le pasteur de Rotterdam avait par l'Accomplissement des prophéties et sa Suite, entretenu chez les persécutés une mentalité millénariste dont l'intérêt stratégique n'était pas négligeable (cf. J. DEDIEU, Le rôle politique des protestants français, Paris, 1921, p. 16 - G. H. DODGE, The Political Theory of the Huguenots of the Dispersion, New-York, 1947, pp. 10 sq., 37, 39 - Notre Genèse d'Esther et d'Athalie, Paris, 1950, p. 19 - Louis XIV et les protestants, pp. 128, 155 - Infra, lettre du 9 octobre 1686, n. 13). Sur l'état d'esprit que Fénelon rencontrera l'année suivante, cf. infra, lettre du 29 juin 1687, n. 7.

6. D'une grande famille de la province, Charles de Courbon de Blénac de Romegoux, né en 1622, grand sénéchal de Saintonge en 1649, fut

fait le 7 janvier 1656 maréchal de camp et le 5 juillet 1670 capitaine de vaisseau. Nommé le 12 mai 1677 gouverneur et lieutenant général des îles d'Amérique, il ne revint en Saintonge que d'avril à la fin de 1683

et mourut à La Martinique le 10 juin 1696 (outre le Dict. de biographie française de Balteau, s.v. Blénac, cf. P. D. RAINGUET, Biographie saintongeaise, Saintes, 1851, p. 167 - Revue de Saintonge et d'Aunis t. XIV, p. 348, t. XV, pp. 442, t. XLI, p. 276, t. XLII, 1927, p. 289, t. XLIII, 1928, pp. 81-83, et surtout nue série, t. I, pp. 261-277 Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, t. XLVII, pp. 277-281 nouv. acq. franç. 21 334, ff. 212, 235 - DANGEAU, t. III, pp. 17, 429

SOURCHES, t. III, p. 177 - Y. BÉZARD, Les Begon, Paris, 1932. pp. 37-58). Mais, contrairement à ce qu'a cru Lételié (p. 60, n. 2), il s'agit ici de l'aîné des six fils, tous capitaines de vaisseau, issus de son mariage (1649) avec Angélique de La Rochefoucauld-Bayers : Charles de Courbon, né à Romegoux le 20 novembre 1651, page du Roi en sa petite écurie, servit ensuite en Perse et reçut deux graves blessures à la tête d'une compagnie d'infanterie. Enseigne de vaisseau en 1683, il devint capitaine de vaisseau dans le Levant (1693) et chevalier de Saint-Louis le 1" février 1694. Il mourut à Paris sans alliance le 2 janvier 1700. Il était aussi grand sénéchal de Saintonge (SOURCHES, t. VI, p. 217 - Revue de Saintonge et d'Aunis, t. XLIII, 1928, pp. 81 sqq. - LA CHESNAYE, Dictionnaire généalogique, t. VI, p. 325). Le 5 décembre 1685, le subdélégué Chastellars rapportait à l'intendant Arnoul qu'il s'était rendu auprès des récalcitrants de la presqu'île d'Arvert avec « M. de Blénac, qui est assurément un des meilleurs missionnaires que je connaisse, il s'y donne tout entier et réussit très bien » (LÉTELIÉ, pp. 60-63). Mais, le 21 janvier 1686 Arnoul faisait savoir à Seignelay que « Blénac demandait qu'on en nommât un autre pour être en sa place à La Tremblade ». Le 11 février il rappelait son désir, tout en ajoutant qu' « il serait pourtant bon d'attendre l'arrivée de Forant ». Le 19 mars 1686, le même intendant jugeait que « le marquis de Blénac serait bien propre pour une inspection générale et ambulante des N. C. sous M. Forant dans tout le pays » : il est « extrêmement vif », mais ses « allées et venues » en diminueraient les inconvénients. C'est sans doute lui que la maladie empêchait le 19 avril 1686 de faire campagne (nouv. acq. franç., 21 333, ff. 48, 100 r°, 174 r°, 235).

7. En particulier les abbés de Bertier et Milon (il s'y trouvait encore le 19, cf. L. AUDIAT, Bull. Saintonge, 1890, pp. 392 sq.). Arnoul allait écrire le 11 février à Seignelay :

« ...M. l'abbé de Fénelon est allé depuis deux ou trois jours à La Tremblade avec une partie des Messieurs de sa compagnie; les autres sont restés à Marennes pour y continuer les conférences et les prédications; il n'y a point de ministres qu'ils n'eussent convaincus par leur doctrine depuis le temps qu'ils sont en ces quartiers, et ils ont gagné les coeurs de tous ces peuples par leur douceur et par leur piété. Mais la plupart de ces gens-là n'ont pas l'esprit assez droit pour se laisser persuader par de bonnes raisons; il n'y a que le temps qui en puisse venir à bout et l'inclination qu'ils pourraient avoir pour leur prédicateur s'il

70 4 4fPirtPtil'IMItANg J. te; ; (rit T. H, 27 T. II, 29 COMMENTAIRE 71

omit jitrtidr" rt leo gagner... M, Fctiflon n'ovnit garde de

'legs tme,‘,r, ini.nie if rrizattl (Ire pigeninneYs; je lui ni fait savoir

aticrmr mol les nitrifiions dus. Roi. J'irai le voir dans peu de jours

)r- bit parierai tir loua I articles • (He., nom'. ac-q. fr. 21 333,

f r#tt %.

Mais, le 10 mai 1687, Arnoul devait prévenir Châteauneuf que les jésuites de Marennes n'avaient encore rien reçu cette année des mille écus que S.M. leur avait accordés pour leur subsistance (B.N., nouv. acq. fr. 21 333, ff. 108 y°, 124 y°, 154-159; 21 334, f. 96).

4. Allusion claire à Mm de Maintenon.

J I A Si ILNELAY A leeN10.0N.

11 B. LE MÊME AU MÊME.

14 février 1686.

btilnutre A. N.. f. Merini, 57, f. 104. — P. CLÉMENT, L'Italie en

1671, Pari*, 186'7, pp. 326428.

II, Seignelay érrisait Ir mime jour à l'évêque de Saintes : « Quoique je mie fort persils& de la pureté de ln doctrine de M. l'abbé de Fénelon, je D. lemme pas d'étre bien aise de soir k témoignage que vous en rendez per vlan- Witte du 31 du mois passé » (A.N., I. Marine, B2 57, ff. 102 y°, 104 ri. 11 Ir rrprtitit k 28 février en ajoutant : « S.M. a été bien aise d'en ;Ire rlinere assuré par vous et du bon effet que cette mission a prothist demi ka lieux maritimes » (ibid.).

2, Seignels) reviendra le 20 février 1686 sur ce point. Bien qu'il se garda' d'en parler dans sfel lettres officielles, Fénelon découragé le faisait solliciter indireetrinent pour qu'il le rappelât : la fin de sa lettre du ti mars à Hommel est Niiliante à cet égard.

3. L'intendant Arnoul se hitta de tirer les conséquences de cette promesse. H rt ri% sit à Seignelay :

le 18 tes ries 168t) : « Sitôt que les jésuites seront arrivés, on les etablira dans lors quatre principales paroisses de l'abonné de Marennes, et M. de Fénelon avec u compagnie s'en ira ailleurs; M. l'évêque de La

ret d'accord de lei recevoir dans l'île de Ré. Je n'ai plus qu'à prendre le oun›entement de M. de Xaintes pour les laisser aller, et je crois qu'il en eons iendra, vu qu'il y aura d'autres religieux dans les autres paroi*** qui ne seront point occupées par les jésuites. »

le 26 février : • Pour ce qui est de l'instruction des nouveaux converti», oda coinitenee à se bien régler. J'attends incessamment quatre pères Jésuites tri* habiles des dix qu'ils doivent fournir, et quand ils seront venu*, munie M. de Xaintes a, Monseigneur, d'habiles récollets en plusietini autre endroits, tout ce qui est de mon département de son tlioce sera bien établi. Il a peine à consentir cependant que M. l'abbé dr Feitelon le quitte. »

Et k 12 mars 1686 : « Je ferai remettre aux jésuites de Marennes les SOt) mus qu'il a plu à Sa Majesté de leur accorder, sitôt que l'ordre m'en aura été envoyé. M. de Xaintes doit venir à La Tremblade cette semaine. Nous résoudrons avec lui ce qu'il y aura de mieux à faire à regard de M. de Fénelon et de sa compagnie. »

20 février 1686.

Minute, A.N., f. Marine, B2 57, ff. 121 et 122 r° — P. CLÉMENT, pp. 328-329 — VERLAQUE, pp. 21-23.

1. Joseph Lombard devint en 1671 commissaire de la Marine à Bordeaux et fut d'abord adjoint à son père qui était ingénieur, contrôleur des travaux et commissaire au « département de Guienne ». Comptant au port pour ordre seulement, Lombard s'occupait de toutes les fournitures pour la Marine, notamment du goudron du Médoc, du chanvre de l'Agenais; il recevait aussi les livraisons de bois à Bordeaux. Chargé de l'armement des vaisseaux, il recrutait matelots et soldats. S'il est question de lui ici, c'est parce qu'il était chargé d'organiser la garde des côtes et l'escorte des vaisseaux marchands de Bordeaux. Il figurait encore sur l'état des commissaires ordinaires de Rochefort en 1692. En janvier 1701 il recevait à Bordeaux le roi d'Espagne en qualité de commissaire général de la Marine. Le Mercure Galant lui donnait en janvier 1705 le titre d'inspecteur général de la Marine au département de Bordeaux (Mercure galant, janvier 1701, pp. 228, 233, 243 — janvier 1705, pp. 219-223 — Etat sommaire des Archives de la Marine antérieures à la Révolution, Paris, 1898, p. 383, n. 4 — R. MÉMAI14, Le matériel de la Marine... Rochefort, pp. 471, n. 2, 490 sq., 606, 748, 758).

2. Job Forant, né à La Tremblade vers 1630, était fils de Jacques Forant, ancien vice-amiral des huguenots, qui servit les Etats-Généraux et la république de Venise. Job fit ses débuts dans la marine hollandaise, mais, en 1655, César de Vendôme le nomma capitaine de vaisseau dans

la marine royale et l'emmena devant Barcelone où il fut blessé le octo-

bre. En 1658 il livra des combats aux Espagnols en Amérique du Sud et mit en 1665 cinq vaisseaux turcs en fuite. En janvier 1667, il défendit contre les Anglais un convoi hollandais et prit part en 1669 à l'expédition de Candie. En 1670 il servait dans l'escadre des Indes et, le 7 juin 1673, il se distingua à la bataille livrée près des bancs de Flandres. Mais sa religion gênait son avancement : en 1680 il faillit être révoqué pour ses « rages huguenotes » à Brest et envoyé en disgrâce à Toulon. En 1682, il assista au bombardement d'Alger et se distingua par plusieurs actions d'éclat en Méditerranée. En décembre 1685 il finit

72 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 29 T. H, 29 COMMENTAIRE 73

par abjurer entre les mains de l'archevêque de Paris et chercha à faire rentrer des réfugiés des Provinces-Unies et de Londres : à Amsterdam sa maladresse lui fit courir de gros risques, mais il se vanta d'avoir ramené en six mois plus de cinq cents réfugiés dont la plupart étaient matelots et artisans. 3. Voir sur Cl. Le Peletier, infra, lettre du 18 avril 1690, n. S.

Plus ancien capitaine de vaisseau, il était promu le 16 février 1686 chef d'escadre. Dès le 21 janvier 1686, Arnoul notait qu'il « serait fort utile à Lu Tremblade à cause de la confiance qu'avaient en lui » ses anciens coreligionnaires. Il y arriva le 5 mars 1686 et prêta sa maison de la Grand Rue aux jésuites et aux récollets de Marennes qui s'en servirent comme pied à terre lors de leurs visites hebdomadaires. Bien qu'il eût mérité en 1687 une pension, Arnoul écrivait le 29 mai 1687 qu'il ne faudrait pas le laisser à La Tremblade après le départ de l'abbé de Cordemoy, « non seulement parce qu'il est brouillé avec lui, mais parce qu'il a peine de son propre aveu à se servir de l'autorité que son caractère lui donne pour le bien du service, à cause des égards qu'il a pour les gens du pays ». Bien plus, il ajoutait le 17 juin 1687 : 4. Seignelay avait en effet écrit le 7 février 1686 à Le Peletier :

« M. Forant nuit aussi beaucoup à La Tremblade par son exemple, bien loin d'y servir... : les officiers nouveaux convertis sont tous à présent trop relâchés ». Le 25 juin, il avait quitté La Tremblade pour Rochefort, mais il continuait à s'illustrer sur mer : à la fin du printemps 1686, il remportait des victoires au large du cap Finisterre (il rentrait à Rochefort le 4 juillet 1686), commandait le 18 mai 1689 l'arrière-garde à l'affaire de Bantry et protégea l'année suivante la retraite de Jacques II. Il commanda ensuite la marine du port de Rochefort et mourut à Brest le 29 août 1692. Il avait épousé le 24 avril 1687 Marguerite Richier de Marennes qui ne tarda pas après sa mort à se déclarer protestante et fut dénoncée par sa belle-soeur Marie Forant (Nouv. acq. franç. 21 333, fr. 48, 132, 426, 438 y° et 21 334, fr. 119 r°, 167, 184 y°, 213 r° - Mercure Galant, décembre 1685, p. 261 - Gazette de France, table, t. H, c. 450 - DANGEAU, ri" septembre 1690, t. IV, « Je vous envoie, Monsieur, un mémoire des expédients que le sr Arnoul propose pour faciliteraux peuples des côtes d'Aunis et de Saintonge

p. 162 - RAINGUET, Biographie saintongeaise, p. 243 sq. - A. JAL, Du Quesne et la marine de son temps, Paris, 1872, t. II, pp. 528 sq. et Dictionnaire critique, p. 1008 - H. FEUILLERET et L. de RICHEMOND, Biographie de la Charente-Inférieure, Niort, 1877, t. I, pp. 303304 - André LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge, pp. 5-7, 19, 21, et Une plage sur l'Océan. Ronce-les-Bains, La Tremblade, 1890, pp. 36, 39, 237 - Bull. S. H. Prot., t. XV, 1866, p. 321; t. XXX, 1881, p. 317; t. LI, 1902, pp. 88, 642; t. LVII, 1907, p. 557; t. LIX, 1910, p. 354; t. LX, 1911, pp. 69-71 - René DURAND, Louis XIV et Jacques II à la veille de la Révolution de 1688 dans Revue d'hist. moderne et contemporaine, qui sont dans la dernière misère les moyens de subsister et empêcher que les nouveaux convertis dont ces pays sont pleins ne cherchent à se

1908, pp. 35, 38, 114, 131 n. L. DELAVAUD et Ch. DANGIBEAUD, retirer dans les pays étrangers afin qu'il vous plaise d'en rendre compte au Roi ».

Lettres de M. Begon, Paris, 1925, t. I, pp. 37, 56, 151 sq. - René MEMAIN, Matelots et soldats des vaisseaux du Roi, La Rochelle, 1937, pp. 127, 189 - André BAUDRIT, pp. 160, 167). Voici le texte de ce Mémoire des habitants de l'abonné de Marennes et de l'île d'Oléron sur la décharge du droit de huitième :

« Sont dans la dernière misère laquelle est plus capable que toute autre chose de leur faire abandonner le pays. La principale cause est le peu de valeur et le peu de débit du sel et du vin... Ils ne parlent pas à présent du sel dont le commerce ne se peut pas rétablir assez promp-

tement pour remédier à leurs pressants besoins. Ils se contentent de faire voir les raisons du peu de débit de leur vin dont la principale

est l'imposition faite depuis peu de mois du droit de 8e qu'ils n'avaient

jamais payé et dont on leur avait fait espérer qu'ils seraient déchargés en se convertissant... »

Les façons des vignes coûtent très cher car il faut « faire venir des gens de la grande terre pour les labourer, ceux du pays s'adonnant tous à la mer »; « ce vin est de si petite qualité qu'à peine pourra-t-on en

retirer ce qu'il faudra pour entretenir les vignes et le paiement de ce droit ».

Depuis quelques années, les fermiers généraux ont ordonné « à leurs commis de faire payer en entier le droit de 50s aux vaisseaux venant pour le sel qui, chargeant de ce vin, en prendraient plus de cinq à six tonneaux... Les propriétaires seront obligés de faire arracher leurs vignes; très méchant effet produit, ruine du commerce par mer de ce

vin, qui est la seule subsistance des matelots lorsqu'ils ne sont pas sur les vaisseaux du Roi ».

(Sur le droit de vingt-quatre sols par feu, cf. infra, lettre du 29 mars 1686, n. 16).

Les procès se tiennent à Saintes et à Bordeaux « où les affaires ne finissent point ». « Il serait facile d'y remédier, au moins en partie, en établissant une justice royale à Marennes... »

Enfin les habitants qui « sont obligés de faire des dépenses considérables pour avoir des armes et des équipages pour la défense de leurs côtes contre les ennemis de Sa Majesté... demandent à être soulagés de leur misère par les expédients qu'ils proposent » (Arch. Nat., f. Marine, B2 57, ff. 95 vo-97 r(); cf. A. LÉTELIÉ, Ronce-les-Bains, La Tremblade, 1890, pp. 240, 274).

5. Réponse à la demande que Fénelon avait adressée le 28 décembre 1685 à Seignelay par l'intermédiaire de la duchesse de Beauvillier. De plus, dans une partie inédite de sa lettre à Arnoul du 11 février 1686,

74 colt itEsroNDANcE. DE FgNELON T. II, 29 T. II, 31 COMMENTAIRE 75

le subdélégué Chastellars écrivait de Marennes : « Je ne sais, Monsieur, si M. l'abbé de Fénelon vous aura mandé qu'il trouvait à propos de distribuer dès l'entrée de leur mission à La Tremblade des charités; un nombre considérable de personnes en a besoin et cela fera un très bon effet ». On lit en marge l'apostille : « A la bonne heure, mais il faudra laisser quelque chose, je crois, à Marennes ». Le 16 mars, Chastellars écrivait de nouveau à l'intendant : « J'étais chargé de vous envoyer un exprès de la part de M. l'abbé de Fénelon vous porter sa lettre; j'ai truuvé en chemin cette voie parée » (A. D. Charente-Maritime, C 136, nu 16 et 17 — LliTELIÉ, p. 76).

12. A SEIGNELAY.

26 février 1686.

L.a.s., Musée communal de Cambrai, coll. Delloye, liasse 16, pièce no 100 - Copie, A.S.S., t. I, ff. 4-5 — DOUEN, pp. 287-290.

1. Le 20 janvier 1686 Arnoul avait écrit à Seignelay qu'il souhaitait voir envoyer à Marennes les Pères Aymar et Jean Debord, du collège de Saintes, qui prêchaient déjà dans la région (Doc. Histoire, t. I, pp. 589, 593). Malgré les éloges qu'en faisait Fénelon, le P. Aymar resta à Saintes, mais le P. Debord rejoignit Marennes dont il devint supérieur en 1687. Le premier supérieur avait été Claude Texier (16101687) qui fut trente ans prédicateur, puis recteur des collèges de Limoges (1663-1666; il avait donc pu connaître le marquis de Fénelon; cf. aussi notre t. I, ire p., ch. III, n. 27) et de Poitiers, préposé des maisons professes de Toulouse et de Bordeaux, enfin provincial d'Aquitaine (1680-1683). Le général s'écriait en apprenant sa venue à Marennes : « Je vois bien que ce Père veut mourir debout en prêchant une mission », mais le P. Texier dut retourner à Bordeaux pour y mourir le 24 avril 1687. Il avait été successivement rejoint par les PP. Jean Debord, Pierre Huguet, André Bonnand, Léonard Aubusson, Pierre Hilevet, Pierre Fontenette, Pierre Rhedier et Jean Crouzil. Le 8 mars, Fénelon annoncera qu' « ils sont maintenant en assez grand nombre pour instruire de suite tous les dimanches les principaux lieux de cette côte ». Le 23 mars, le chiffre de dix était atteint. Les Pères que Fénelon avait trouvés à Marennes et qu'il recommande ici d'employer pour le temporel, partirent en juillet et, des neuf jésuites, trois restèrent à Marennes tandis que leurs confrères étaient occupés dans les villages de la côte (L. AUDIAT, Notice sur le collège de Saintes (1571-1850), Saintes, 1886, p. 111 et surtout H. HILLENAAR, pp. 42-44).

2. Analyse très fine et qui semble avoir été exacte, au moins pour les années qui précédèrent la Révocation.

3. La perspective d'une guerre générale soutenait déjà les résistances.

4. Voir sur ces blés, particulièrement nécessaires en raison de la disette grandissante, les lettres de Fénelon à Mme de Beauvillier du 28 décembre 1685 (n. 9), de Chastellars à Arnoul du 11 février, de Seignelay à Fénelon du 20 février 1686 (n. 5), d'Arnoul à Seignelay des 26 février et 13 mars 1686 (PÉROUAS, p. 346).

5. Comme les prélats amis de Port-Royal, Fénelon est beaucoup moins soucieux de tolérance que d'éviter les communions sacrilèges. Il critique du même coup les autorités qui, dans d'autres provinces, obtiennent à trop bon compte des résultats spectaculaires. Cf. notre Louis XIV et les protestants et supra, t. I, 2e p., ch. VI, notes 65 sqq.

6. Indication précise sur les déplacements de Fénelon.

7. Demande de rappel à peine dissimulée. Le 3 mars 1686 Seignelay répondra à Arnoul : « J'ai de la peine à croire qu'il soit convenable de faire sortir si tôt M. l'abbé de Fénelon et sa compagnie de l'évêché de Xaintes, me paraissant très important de retirer de cette mission tout le fruit possible pour cet évêché avant de l'envoyer ailleurs, d'autant mieux que M. l'évêque de Xaintes a demandé ces messieurs pour Royan, Meschers, St-Georges et les autres endroits maritimes de son diocèse; cependant je me remets à ce que vous concerterez à cet égard avec ledit sieur évêque et ledit sieur de Fénelon, auquel je suis bien aise de vous dire que j'ai expliqué que Sa Majesté désirait qu'il passât encore un temps considérable en tous les endroits où sa présence sera nécessaire, et qu'il ne songe point à quitter ce pays avant la moisson » (A. N., f. Marine, B2 57, ff. 142 v°-146 r°).

8. Le 6 mai 1686, Chastellars préviendra qu'il ne lui reste plus aucun livre, tous ceux dont il disposait ayant, conformément aux instructions de l'intendant, été distribués dans l'île d'Oléron, à Marennes, dans « toute l'île d'Arvert », à Saint-Just et à Saint-Sornin (LÉTELIÉ, p. 84 n.).

13. A SEIGNELAY.

8 mars 1686.

L.a.s., Musée communal de Cambrai, coll. Delloye, liasse 16, n° 101 — Copies, A.S.S., t. I, ff. 6 sqq. et n° 665.

1. Henri-Joseph Dufaur, sieur de Chastellars, conseiller du Roi, marié à Marguerite Houchard, était fils d'Isaac Dufaur, sieur de Chastellars, greffier des châtellenies de Marennes etc. et de Marie Bertin. Le 15 mars 1685 l'intendant Arnoul le nomma subdélégué du canton de Marennes en remplacement de René de Verneuil et le chargea de faire en sorte « qu'il ne se passe rien, et surtout sur le fait de la religion, qu'il n'en soit averti » (LÉTELIÉ, pp. 34 sq.). Une grande partie de

76 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 31

ln correspondance qu'il échangea avec Arnoul jusqu'au 21 juillet 1687 a été publiée ibid., pp. 34-116. Cf. aussi le Bull. S. H. Prot., t. XXIII, 1874, pp. 462-466.

2. Cf. la fin de sa lettre du 20 février.

3. Optimisme sans doute de commande, puisque Chastellars allait écrire le 16 mars 1686 à l'intendant : « Voilà, Monsieur, les noms de ceux que j'ai portés, avec bien de la peine, à prendre du blé. Mais, enfin, ils en conviennent, et la plupart ont signé... J'attends... un boisseau de Marans, sans quoi on ne peut rien faire à La Tremblade ». Cette indifférence irrita l'intendant qui répondit : « Je suis très mal édifié des peuples de vos quartiers... La famine, à ce qu'ils disaient, était dans le pays; je me donne la peine et le soin de leur faire venir des blés à un quart meilleur marché qu'il ne valait, et personne n'en veut; voici la dernière fois qu'ils m'attrapperont, vous le pouvez dire » (LÉTELIÉ, pp. 76 sq.).

4. Ce pasteur, nommé dans la lettre du 23 mars, était Jacques Papin. Dès 1621 il y avait un Jacques Papin engagé dans le pastorat. Il devait être le père de Jacques Papin, ministre à La Tremblade avant 1677, marié à Marie Perreau. Le Jacques Papin, qui signait déjà à cette date comme ministre (et qui ne semble donc pas pouvoir être confondu avec le fils des précédents, Jacques Papin ministre à Ciré en 1684) était pasteur à La Tremblade en 1685. C'est sans doute lui qui se retira à Lestang, paroisse du Chay, avec le titre de docteur en théologie qu'il avait été autorisé à porter en sa qualité de ministre converti. Le 23 janvier 1697, Pontchartrain demande à Bégon s'il faut disposer de la pension de Papin pour faire élever ses enfants dans la religion catholique (LÉTELIÉ, p. 7 n.). Cf. Bull. S. H. Prot., janvier-mars 1968, p. 95.

5. Les renseignements donnés ici par Fénelon concordent avec ceux que Chastellars envoyait le 3 mars de Marennes à Arnoul : « M. l'abbé Milon, que j'ai trouvé ici et qui était venu voir des nouvelles converties qu'il dirige, m'a dit que le sieur Papin avait très bien fait son devoir à La Tremblade dans les conférences, et jusques là que le peuple avait hautement murmuré contre lui, en lui disant : « Vous nous abusiez donc dans le temps que vous nous prêchiez ! ». Arnoul écrit en marge : « J'en suis bien aise; il me semblait qu'il avait été longtemps sans paraître » (ibid., pp. 75 sq., texte corrigé sur l'original). Cf. infra, lettre du 21 avril 1686, n.2.

6. Né en 1647, Elie Mariocheau était le fils d'un des grands marchands de sel de Marennes. Après de brillantes études théologiques à Puy-Laurens et à Genève, il fut nommé pasteur à Cognac, bastion de la Réforme, et député à plusieurs synodes. Alors que les ordonnances confinaient les ministres dans leur poste officiel, il prêcha plusieurs fois à Marennes et intervint au synode de Saint-Just en 1684. Emprisonné à Saintes, il y resta plusieurs mois « dans un cachot infect » sans être interrogé. Il s'adressa alors directement à G. de La Brunetière, évêque

T. H, 33

COMMENTAIRE 77

de la ville, qui lui promit la liberté immédiate à condition qu'il renoncerait à tout ministère. Mariocheau accepta cet « arrangement » à condition qu'il resterait secret. Il se retira d'abord dans sa ville natale, puis à La Martière dans l'île d'Oléron.

7. Quand les missionnaires traversèrent la Seudre pour s'établir à La Tremblade, ils y trouvèrent une atmosphère meilleure qu'à Marennes : le temple devint trop petit pour les catholiques. Le ministre Papin ne leur opposa pas de résistance et ils étaient logés « magnifiquement et de bonne grâce » par le marchand Samuel Neau, un oncle d'Elie Mariocheau (Bull. S. H. Prot., t. LXIII, 1914, p. 699 — A. LÉTELIÉ, Ronce-les-Bains, La Tremblade, 1890, pp. 41, 43, 239). Celui-ci cherchait à se faire oublier, mais Fénelon sentit l'importance qu'aurait la conversion éclatante d'un personnage « uni par un réseau de parentés et d'alliances aux grands négociants de Marennes, bien connu du petit peuple de sauniers et de mariniers qui gravite autour d'eux ». Aussi l'abbé de Bertier vit-il, dès le 16 février, le ministre qui « eut beaucoup de peine d'entrer en matière, disant qu'il était encore indisposé; il y entra pourtant et dit en finissant qu'il aurait l'honneur de voir » l'intendant « dès qu'il serait en état d'aller ». Le subdélégué Chastellars, qui nous renseigne sur cette entrevue, lui donna l'ordre formel de rencontrer à Marennes Fénelon qui s'y rendit pour la circonstance. Le futur archevêque raconte ici la déconvenue sur laquelle il reviendra dans sa lettre du 29 mars (cf. GENDRY, Bull. Périgord, 1960, pp. 183 sqq. — LÉTELIÉ, pp. 8, 112).

8. Sur cette abjuration clandestine entre les mains de l'évêque de Saintes, cf. infra, lettre d'Arnoul à Seignelay du 12 mars citée à propos de la lettre du 29 mars 1686, n. 3.

9. Profonde remarque qui souligne la force du protestantisme, surtout dans ces contrées.

10. Les protestants avaient certainement une forte avance dans le domaine de l'instruction primaire, de sorte que le pouvoir royal ne pouvait les combattre efficacement qu'en remplaçant ce qu'il détruisait. Une circulaire de Versailles ayant imposé en mars 1686 l'obligation scolaire à leurs enfants, elle entraîna les mois suivants l'engagement de financer la création d'écoles nouvelles (PénouAs, p. 344 et, pour le diocèse de Meaux, URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 172) : aussi constate-t-on un recul de l'analphabétisme dans toute la France entre 1680 et 1720 (cf. Emm. LEROY-LADURIE, Les paysans du Languedoc, Paris, 1966, t. I, pp. 649 sq., 882-886, 1027 sqq.). Dans l'Ouest, l'inaction de l'intendant Foucault fait encore mieux ressortir le zèle de son collègue Arnoul que nous voyons, à partir du 20 janvier 1686, insister à diverses reprises pour l'envoi de soeurs grises, puis de maîtres d'école du P. Barré. Il créa même à Rochefort une sorte d'école normale (nouv. acq. fr. 21 333, f. 493 v° — R. MÉMAIN, Le matériel..., Paris, 1936, pp. 454-464 — L. PÉROUAS, pp. 330, n. 3, 342-347). Bien que Fénelon

78 umtl; RsPoNDAN( I I,ON ï. II, 33

Hot secondé très efficacement ses efforts (supra, sa lettre du 16 janvier 1686, notes 9 et 21 — lettres de Seignelay des 4 février et 25 mars

1686 infra, mémoire d'août 1687, n. 25), c'est avant tout grâce à

l'intendant qu'en 1691 seize école: catholiques furent ouvertes en Saintonge, dix-sept dans l'élection de Marennes, les iles et la côte, et onze en Aunis : chacune coûtait cent cinquante livres par an (cf. DOUEN, Intolérance, p. 162 n.). Cf. Louis ROBIN, Les petites écoles et leurs régents en Saintonge et en Aunis avant la Révolution (1685-1789), La ltodielle, 1968.

Il. Hien que la Cour eût enjoint le 18 octobre 1685 à « Pellisson (l'envoyer k plus qu'il pourrait de Nouveaux Testaments en langue française à l'évêque de Hauts » (B. N., f. Clairambault, ms. 489, f. 63), il semble y avoir eu par la suite des hésitations à cc sujet, la traduction des docteurs de Louvain et même celle d'Amelote ayant paru trop favorables à la Réforme (cf. E. BENOIST, t. V, pp. 944 sq. et notre Louis XIV et les protestants, pp, 118, n. 45, 134, n. 42, 177).

12. Fénelon était loin d'avoir inventé la méthode. Le P. Bourgoing écrivait en effet en 1646 dans son Directoire pour les Missions : « Aux lieux infectes de l'hérésie, quand il est jugé à propos, on peut faire quelque exhortation en forme de conférence publique, en laquelle ou un seul parlerait ou bien deux, l'un desquels proposerait les doutes et arguments des hérétiques, l'autre les solutions, et confirmerait la doctrine catholique » (pi). 33 sq.). En 1653, saint Vincent de Paul écrit « J'invite tous les lundis des controversistes renommés pour nous montrer leur méthode, selon laquelle deux des nôtres disputent chaque fois en leur présence, dont l'un fait le catholique et l'autre contrefait le huguenot 1) (éd. P. COSTE, t. IV, p. 614 et P. COSTE, Le grand saint du Grand Siècle, Paris, 1932, t. III, p. 37).

13. Cf. supra, lettre du 28 janvier 1686, n. 6.

14. A BOSSUET.

8 mars 1686.

L'autographe de cette lettre, publiée pour la première fois par Deforis dans les (1.,1uvres de Bossuet, t. IX, p. 565. a passé dans le Catalogue de lettres autographes Et. Charavay, 31 mars 1869, dans le Catalogue de la collection B. Fillon et se trouve à la Bibliothèque Nationale dans la Collection Rothschild (cf. J. PORCHER, Les 300 Rothschild). Elle a été commentée dans l'édition URBAIN-LEVESQUE, t. III, pp. 198-202.

1. Fénelon avait donc déjà écrit à Bossuet de Saintonge.

2. Efficace, efficacité, force effective (cf. les exemples d'Urbain-Levesque`t,

T. II, 37 COMMENTAIRE 79

3. Non seulement les mal convertis risquent de passer au déisme, mais ils peuvent y entraîner d'anciens catholiques. Cf. notre Louis XIV et les protestants, Conclusion.

4. L'Oraison funèbre de Michel Le Tellier prononcée par Bossuet le 25 janvier 1686. Elle fut précisément achevée d'imprimer le 8 mars et annoncée le 30 par les Nouvelles ecclésiastiques (ms. fr. 23 498, f. 91 VO). Noter la mention des « critiques téméraires ».

5. Urbain et Levesque précisent que l'éditeur de l'oraison funèbre n'était pas Cramoisy, mais Sébastien Mabre-Cramoisy, directeur de l'Imprimerie royale, qui mourut le 10 juin 1687.

6. Il avait sollicité du pouvoir royal une pension qui lui fut accordée.

7. Plus ou moins heureuse, la plaisanterie est destinée à dissimuler l'audace de la demande de rappel que le missionnaire n'osait plus formuler lui-même. C'est sans doute à la suite d'une démarche de Bossuet que Seignelay lui fit le 25 mars une réponse sans ambiguïté. Elle empêcha Fénelon de se trouver à Paris lorsque, en avril, l'évêché de Poitiers fut pourvu d'un nouveau titulaire. Sur le peu de pouvoir de Bossuet à cette date, cf. ms. fr. 23 498, f. 264 r°.

14 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

15 mars 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, f. 175 y° — P. CLÉMENT, p. 330.

15. A SEIGNELAY.

23 mars 1686.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 15-16 — VERLAQUE, pp. 24-26.

1. Une source protestante présente ce partage en termes moins favorables : « Après qu'ils ont fait ensemble la mission » à La Tremblade, « n'ayant pu s'accorder, ils se sont séparés, savoir M. de Fénelon et M. de Langeron et M. de Saire [Serre] ont été à La Rochelle pour y faire la mission et ne sont restés que peu de temps et s'en furent de La Rochelle et M. de Tournier et M. de Cordemoy ont été à la Tremblade » (dans A. BAUDRIT, Histoire des protestants de Marennes, pp. 160 sq.).

2. Cf. supra, 26 février 1686. n. 1.

3. Cf. supra, 28 décembre 1685, n. 7.

4. Cf. infra, 21 avril 1686, n. 6.

5. Il signa le 17 mars 1686 avec ses frères et soeurs un accord sur les dettes laissées par leur père (cf. supra, lettre du 21 août 1684, n. 5).

6. Sentir, « regretter » (cf. le Lexique de M''' de Sévigné et Littré).

80 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 37 T. II, 40 COMMENTAIRE 81

15 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

25 mars 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, f. 213 y°.

16. A SEIGNELAY.

29 mars 1686.

L.a.s., B. N., nouv. acq. fr. 507, ff. 17-20 r° — VERLAQUE, pp. 26-31.

1. La plus favorable au catholicisme.

2. Entêté, intermédiaire entre obstiné et fanatique. « Il est nécessaire qu'il y ait des entêtés dans une secte » (Bayle dans FURETIkRE).

3. De son côté, l'intendant Arnoul exposait le 12 mars 1686 à Seignelay : « Le ministre de Cognac nommé Mariochau voulant s'en aller dans

les pays étrangers dans le temps de l'Edit, était resté malade à Marennes

chez son père qui est le plus riche du lieu; sa santé s'étant rétablie, MM. les abbés l'ont pressé ou de se convertir, ou de dire ses raisons, mais

il a pris le parti de se convertir. Cependant, comme il n'a pas donné

lieu de croire que sa conversion soit bien sincère, je n'ai point cru le devoir laisser à Marennes. où il pourrait faire bien du mal s'il y était

libre. Je l'ai fait mettre à Brouage où il est traité honnêtement, mais je

ne lui permets pas de sortir de la ville, ni de voir d'autres personnes que son père, sa mère et sa femme jusques à ce que vous m'ayez donné vos

ordres à son égard ». Mais, le 28 mars 1686. l'intendant était obligé de

reconnaître que « M. de Xaintes a si fort à coeur la liberté du ministre Marioehau que je n'oserais y résister par la nécessité qu'il y a pour le

bien de la religion et du service, que je ne témoigne pas être opposé à ses sentiments; mais il est certain que cet homme n'est point bien converti et, quoiqu'il ne fût pas à propos de le maltraiter ayant fait son abjuration, il est cependant bien dangereux de le laisser libre à Marennes... Il serait à souhaiter qu'on pût le tirer de son pays sous quelque prétexte et l'occuper ailleurs à quelque chose » (nouv. acq. fr. 21 333, if. 158 r°, 191 r°).

4. Indignes d'être crus en rien.

5. Remède prompt, à l'action rapide.

6. Etonner, surprendre, épouvanter.

7. Etourdir, rompre la tête à force de crier, causer un dérèglement dans le cerveau qui l'empêche de bien faire ses fonctions (FURETIÈRE).

8. Cf. supra, lettre du 28 janvier 1686, n. 5.

9. Idée maîtresse souvent répétée par Fénelon : mais ce plan ne pouvait produire de résultats qu'à long terme.

10. Dès qu'ils se déclareront convertis.

11. Toute la lettre est donc un plaidoyer contre cette mesure, d'autant plus pressant que Pâques approchait. Cf. supra, t. I, 2' p., ch. VI, notes 65 sqq.

12. Lâcher la main, lâcher la bride.

13. Politique, adresse, conduite.

14. Cf. supra, t. I, 2e p., eh. VI, notes 63 sq.

15. L'intendant Arnoul avait déjà établi en 1684 à Rochefort les « soeurs grises » (ou Filles de la charité de saint Vincent de Paul). Appuyé par Fénelon (cf. la lettre de celui-ci du 16 janvier 1686, n. 9 s.f. et 21), il en réclamait d'autres le 20 janvier 1686 pour les principaux bourgs d'Aunis. Satisfaction lui fut donnée, de sorte qu'on put se féliciter dès 1687 des résultats qu'elles obtenaient (cf. infra, la lettre de Fénelon du 29 juin 1687, n. 4). Par la faute de l'intendant Foucault, rien de semblable ne se passa dans le Poitou voisin (PÉROUAS, p. 343).

16. Le droit de vingt-quatre sols par feu « faisait partie du domaine » et était perçu dans tout « l'abonné de Marennes ». Alors qu'il ne rapportait pas au Roi trois (A.N., f. Marine, le 57, f. 97 r°) ou « quatre mille Ib. tous les ans », il en coûtait « plus de dix mille au pays par les exécutions, les ventes de meubles et les désordres qu'il faut faire pour les faire payer ». Arnoul ajoute : « A l'égard des vingt-quatre sols, j'ai déjà obtenu du Roi que les N. C. en seraient exemptés. Mais il serait cruel qu'il restât seulement sur les anciens catholiques et cela même les rendrait méprisables, de sorte que si l'on pouvait le mettre sur les tailles et le réduire seulement à trois mille livres comme je le propose..., il deviendrait insensible au pays » (à Seignelay, 20 janvier 1686, nouv. acq fr. 21 333, f. 40 — Doc. Histoire, 1910, pp. 595 sq.). Le 16 mars 1686 le Conseil d'Etat prenait une décision à ce sujet (cf. l'extrait des registres dans nouv. acq. fr. 21 333, f. 166). Cf. infra, mémoire d'août 1687, n. 17, et la lettre anonyme à Louis XIV, n. 58.

16 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

6 avril 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, f. 253 — VERLAQUE, pp. 31 sq. (incomplet).

1. Le 6 avril, Seignelay écrivait dans les mêmes termes à Arnoul « Je suis informé par M. l'abbé de Fénelon des mauvaises intentions du ministre Mariochau; il est certain qu'il ne convient pas du tout que

82 COURESPONDANCE DE rimeri T. I1, 40

T. I1, 41 COMMENTAIRE 83

cet homme demeure à Marennes, et j'écris à M. l'évêque de Saintes qu'il fasse chercher à l'employer ailleurs; tâchez de trouver de votre côté quelque prétexte de le tirer de son pays, étant à propos d'éviter de lei tourmrliter après sa conversion et aussi de prendre en lui un© nonfiance qui pourrait être préjudiciable eux nouveaux convertis dans les sentiments où ce ministre parait être » (A. N., f. Marine, B2 57, if. 248-251). A la même date, l'évêque de Saintes était en effet prévenu par le ministre que « la conversion de Mariochau n'est pas bien sincère et qu'il y n lieu de se défier de sa conduite » (ibid., f. 253).

Le 26 avril, Seignelay répétait à l'intendant :

« Je me remets à ce que je vous ai ci-devant écrit au sujet du ministre Mariochau, et je suis d'autant plus persuadé qu'il est nécessaire d'éloigner cet homme de Marennes que M. l'abbé de Fénelon m'écrit encore sur le soupçon qu'on doit concevoir de sa conduite; ainsi il est nécessaire que vous voyiez avec M. l'évêque de Saintes de trouver quelque prétexte pour l'éloigner de ce lieu » (ibid.).

Ces recommandations n'eurent pas l'effet escompté, puisqu'Arnoul dut écrire à Seignelay le 7 mai 1686 :

« J'avais voulu envoyer le ministre Mariochau à La Rochelle pour assister aux conférences que MM. les abbés y font présentement, afin qu'il donnât là des témoignages publics de sa créance conformément aux ordres que vous m'avez donnés pour tous les ministres en général et pour celui-là en particulier. Je l'y avais engagé après beaucoup de difficultés de sa part. mais au lieu de s'y rendre, il est allé trouver

M. de Saintes qui, étant persuadé en sa faveur, l'a envoyé à St-Jean où j'ai cru l'y devoir laisser par considération pour M. l'évêque » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 292), et le 14 mai :

« J'ai déjà eu l'honneur, Monseigneur, de vous marquer que M. l'évêque de Saintes avait empêché le ministre Mariochau de venir aux conférences à La Rochelle, et il est même un peu fâché contre M. l'abbé de Fénelon et contre moi, parce qu'il s'est persuadé que MM. les abbés, par un esprit de jalousie, n'avaient voulu douter de la conversion sincère du ministre Mariochau que parce qu'il était allé faire son abjuration entre ses mains au lieu de la faire entre les leurs et que là-dessus j'avais pris leur parti contre lui en faisant de la peine à ce ministre. Vous connaissez trop bien, Monseigneur, le caractère de M. l'abbé de Fénelon pour qu'il soit nécessaire de nous justifier là-dessus, mais nous ne savons comment le faire auprès de M. de Xaintes, et je craindrais même que ce ne fût encore pis si vous prenez la peine de lui en écrire. Ainsi nous tâcherons d'ailleurs de l'adoucir et de lui persuader que l'on n'a du tout point eu dessein de le fâcher ni de manquer à la considération que l'on doit avoir pour lui, mais seulement d'aller au bien de la religion et du service du Roi avec toute sorte de sincérité et de bonne foi » (ibid.,

f. 318).

Arnoul annonçait enfin le 28 mai 1686 : « A l'égard du ministre Mariochau il n'est plus dans mon département. M. l'évêque de Xaintes l'emploie dans son diocèse » (ibid., f. 355). D'après Gendry, La Brunetière aurait proposé de lui donner un siège au présidial de sa ville épiscopale, mais ce projet ne semblerait pas avoir eu de suite et Mariochau rentra à Marennes. Les registres paroissiaux y portent : « Le 20' de juillet 1707... Mr Me Elle Mariochau, sr de la Motte, ci-devant ministre de la R.P.R., âgé de 60 ans, avec le secours des sacrements de pénitence, eucharistie et extrême-onction » (Bull. Périgord, 1960,

p. 186).

17. A SEIGNELAY.

7 avril 1686.

L.a.s., noue. acq. fr. 507, ff. 21 sq. — VERLAQUE, pp. 32 sq.

1. Comme l'annonçait sa lettre du 29 mars, Fénelon est arrivé à La Rochelle au début d'avril (cf. PÉROUAS, p. 334).

2. Fénelon a renoncé à demander un rappel anticipé et souligne ce sacrifice.

3. D'abord après est assez fréquent chez Fénelon au sens d' « aussitôt après » (cf. Massillon dans Littré 9°).

4. Pâques était le 14 avril. La lettre du 21 mai 1686 indiquera la raison pour laquelle ce projet ne fut pas réalisé.

5. Fénelon affirmera encore le 21 avril que « sans y être sollicités, les nouveaux convertis viennent en foule assidument » à leurs nombreux sermons. Mais, le 26 mai 1687, changement radical : « Autrefois ils couraient au sermon..., maintenant... plus un prédicateur les a touchés, moins ils veulent retourner l'entendre ». Est-ce à dire que, des quatre mille convertis de la ville, soixante seulement aient écouté Fénelon (source contemporaine dans L. G. DELAYANT, Histoire des Roche-lais, La Rochelle, 1870, t. II, p. 128) ? Le chiffre de deux ou trois cents qu'il indique lui-même en août 1687 à Seignelay (et celui-ci avait d'autres sources de renseignements) paraît beaucoup plus probable (cf. son mémoire, n. 15).

6. Fénelon a déjà attribué aux Rochelais une mentalité caractéristique : leur versatilité les rend prompts à s'enthousiasmer, mais ils oublient aussi vite leurs premiers sentiments. Il répétera ce diagnostic les 9 et 23 mai 1686 et dans le mémoire d'août 1687, n. 2. Cf. L. PÉROUAS, p. 93, n. 4.

7. Cordemoy ayant joint ses instances à celles de Fénelon, la Cour semble leur avoir donné satisfaction. Seignelay écrivait en effet le 26 mai 1686 à Arnoul : « M. l'abbé de Cordemoy ayant écrit à Sa Majesté qu'il était nécessaire de donner aux nouveaux convertis de

84 cOrtnESPoNDANCE DE FÉNELON T. II, 41

Tremblade et des environs des Nouveaux Testaments du Père Âme-lote, des Ordinaires de la messe en français, des Confessions de saint Augustin et des Imitations de Jésus, Sa Majesté veut bien en faire la dépense et, pour cet effet, il est nécessaire que vous en fassiez imprimer à La Rochelle le nombre dont vous croirez avoir besoin et que vous les fassiez ensuite distribuer comme vous estimerez à propos, après en avoir conféré avec Mrs les abbés de Fénelon et de Cordemoy » (A. N.,

I. Marine, 132 57; voir ibid., la lettre adressée le même jour à l'abbé de Cordemoy).

18. A SEIGNELAY.

21 avril 1686.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 23 sq. — VERLAQUE, pp. 34-37 o. DOUEN, pp. 315-318.

1. C'était trop vite chanter victoire. Le 26 mai 1686, Seignelay témoignait à l'abbé de Cordemoy « le déplaisir du Roi parce que les bonnes dispositions constatées à La Tremblade ne continuaient pas » (A. N., B2 57, f. 403

2. Arnoul écrivait à Seignelay le 7 mai 1686 : « A l'égard des ministres Papin, Boisjardin et Fontaine, il n'y a rien à souhaiter pour leur conduite; ils se trouvent tous les jours d'eux-mêmes aux conférences et travaillent en particulier à persuader les autres. Ces trois là méritent très assurément la pension que le Roi leur fait espérer » et il lui confirmait le 28 mai : « les ministres Papin, Boisjardin et Fontaine font toujours très bien leur devoir » (nouv. acq. franç. 21 333, ff. 295, 354). Aussi l'Etat des Pensions du 8 juillet 1687 accordait-il 5 000 livres « au sieur Papin qui fait très bien son devoir et travaille avec les missionnaires que le Roi a envoyés » (ibid., 21 334, f. 207 r°). Cf. Bull. S. H. Prot., janvier-mars 1968, p. 96.

3. Ce plan sévère prouve que Fénelon n'a rien de la tolérance moderne, mais il est ici destiné à introduire une protestation discrète contre la mesure prise à Ré, dangereuse pour l'Etat et pour la religion elle-même.

4. Il est curieux que nous ne possédions aucune autre information sur ce scandale que les martyrologes protestants ne peuvent rapporter que sur la foi de Fénelon (Bull. S. H. Prot., t. XLIV, 1895, pp. 438, 521 — t. XLV, 1896, p. 46 — t. LII, 1903 pp. 385, 456 — Arch. hist. de Saintonge et d'Aunis, 1885, p. 271 — P. DEZ, Histoire des protestants et de l'église réformée de Ré, La Rochelle, 1926, p. 59). Abraham TESSEREAU (Histoire des réformés de La Rochelle et du pays d'Aunis, Amsterdam, 1709, pp. 289, 299-302) cite deux autres cas : celui d'un gentilhomme de quatre-vingt-deux ans de la paroisse de Cognes (15 décembre 1685) et celui d'une servante du faubourg d'Arvert, mais il ajoute : u L'évêque de La Rochelle fut averti par quelques personnes que ces

T. II, 42 COMMENTAIRE 85

manières de procéder ruinaient entièrement leur dessein... L'on assura que ce prélat dit là-dessus... qu'il savait fort bien le tort que cela faisait, qu'il l'avait représenté, mais que les jésuites l'avaient emporté, qu'il allait écrire à la Cour afin que cela ne se fît plus à l'avenir. Depuis ce temps là, l'on a laissé mourir bien des gens sans trop les inquiéter à la mort, l'on a même permis à leurs parents de les enterrer secrètement » (cf. aussi Réflexions sur la cruelle persécution, 2* éd., 1685, pp. 232 sq. — JAL, 1867, p. 1007 — E. BENOIST, Histoire de l'Edit de Nantes, Delft, 1695, t. V, pp. 983-989). De fait, la Lettre pastorale de M" de Laval enjoignait aux curés de ne rien faire à ce sujet sans le consulter. De son côté, Arnoul semble responsable d'une autre exécution à Marans (L. PÉROUAS, pp. 327 sq.). Mais il écrivait le 4 juillet 1686 à Seignelay : « Je suis bien persuadé, M", que la déclaration du 29 avril rendue contre ceux qui refusent les sacrements à l'article de la mort était nécessaire, mais je crois qu'il en faudrait user avec discrétion et ne pas faire souvent traîner sur la claie, vu qu'il n'y a rien qui aigrisse davantage les esprits et qui leur donne plus d'horreur des curés et des gens d'église qui sont les dénonciateurs » (nouv. acq. fr., 21 333, f. 427 r°-v°). E. Benoist n'exagérera donc pas beaucoup lorsqu'il écrira en 1695 : « Cela saisissait le coeur même des catholiques, qui trouvaient leur religion déshonorée par de telles cruautés. Mais, surtout, cela inspira tant d'horreur aux réformés pour la doctrine catholique qu'à la vue de ces exécutions odieuses. ceux même qui s'accoutumaient aux pratiques de l'Eglise romaine revenaient à eux... Les femmes parlaient encore plus hardiment que les hommes... Ces rigueurs avaient inspiré à beaucoup de gens la pensée de sortir du Royaume pour trouver au moins ailleurs le temps de mourir et de le faire tranquillement » (t. V, pp. 988 sq.; cf. aussi P. JURIEU, He Lettre Pastorale, 2° éd., Rotterdam, 1687, p. 37 et notre Louis XIV et les Protestants, p. 154, n. 139). Les Nouvelles ecclésiastiques signalent pourtant encore les cas de « relaps » traînés sur la claie et jetés à la voirie à Soissons (12 octobre 1686, ms. fr. 23 498, f. 131 r°) et dans les Cévennes (janvier 1691, ms. fr. 23 501, f. 3). Le 8 juin, Arnoul avait proposé de « faire sortir tous les parents de sorte qu'on ne sache pas si » le mourant « s'est confessé ou non » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 365 r°, cf. f. 26; voir sur les instructions à l'intendant de Creil J. SAINT-GERMAIN, La Reynie et la police au Grand Siècle, Paris, 1962, p. 321. Cf. en outre sur un grave incident survenu à l'île de Ré, la lettre d'Arnoul du 26 février 1686, ibid., loc. cit., f. 124 r°. Le 7 janvier 1699 une instruction aux intendants supprimait la peine de la claie, mais la mesure devait rester secrète (G. LIZERAND, Le duc de Beauvillier, Paris, 1933, pp. 183, 186).

5. Sauver, y. a. « garantir, délivrer, préserver de quelque mal : sauver les dépens à un plaideur » (FuRETIÈRE); « éviter, épargner » (LITTRÉ, 6°).

6. Emotion, agitation, peut-être même commencement de sédition (FURETIÈRE).

86 CORRESPONDANCE DE FENELON T. 11, 42

T. H, 44 COMMENTAIRE 87

7. L'influence commerciale de La Rochelle était en effet à l'origine de la conversion de la région au protestantisme. 11 était donc de bonne méthode de tâcher de la reconquérir la première.

8. Les Bernon étaient une importante famille d'armateurs et de marchands de La Rochelle (cf. P. BOISSONADE, dans Bull. Sect. géogr. Comité travaux hist. et scientif., 1922, pp. 21, 23, 33) et André Bernon, ancien du consistoire, avait résisté aux dragonnades du 6 octobre 1685 (ibid., p. 41 — H. FEUILLERET et L. de RICHEMOND, Biographie de Charente-Inférieure, Niort - La Rochelle, 1875, p. 63). Il s'agit ici de Jean Bernon, né en 1639, sieur de Feusses (qu'il tenait sans doute de sa première femme Marie Jousselin) et de Fief-Levreau, docteur en théologie, pasteur à Saint-Just (1667-1677). Il fut dénoncé comme ayant tenu les 19 novembre 1684 et 9 février 1685 des réunions clandestines à Marennes, mais il se convertit à Saintes lors de la Révocation (A. LÉTELIÉ,

p. 70 n. — A. BAUDRIT, pp. 101, 106). Le pouvoir n'était pas pour autant rassuré à son sujet et, peu après le 11 février 1686, Arnoul voulait l'amener aux missionnaires de La Tremblade. Le 19 février, le subdélégué Chastellars rendait compte à l'intendant qu'il « avait accompagné l'abbé de Langeron chez M. Bernon qui n'eut aucune peine d'entrer en conférence. Il est bien éloigné, Monsieur, d'avoir les sentiments qu'il faut avoir pour être du nombre des missionnaires et se joindre à eux, mais il est honnête homme et de bonne foi », attitude ambiguë qui ne satisfaisait guère Arnoul (LÉTELIÉ, pp. 69 sq.) : celui-ci jugeait le 28 mars 1686 qu' « il était plus sincère que » Mariocheau « et qu'il en usait bien, mais qu'il n'avait du tout point les sentiments catholiques »; aussi cherchait-il un « prétexte » pour le faire sortir de Marennes (nouv. acq. fr. 21 333, f. 191 r°). Il était réservé à Fénelon de l'instruire et d'obtenir à son égard des résultats durables (L. PÉROUAS, p. 348, n. 3). On peut suivre les progrès du missionnaire grâce aux dépêches d'Arnoul à Seignelay dont voici le texte :

le 7 mai 1686, « le nommé Bernon n'a point voulu paraître en public, parce qu'il n'est pas bien persuadé, mais il travaille de bonne foi tous les jours à s'éclaircir avec M. l'abbé de Fénelon » (n. a. f. 21 333, f. 292

Le 23 mai, « le ministre Bernon, qui avait toujours combattu et en qui la plupart mettent leur confiance, est déterminé à communier publiquement à la Pentecôte, et comme il a fait une extrême résistance avant que de se rendre, il attirera apparemment après lui tous ses parents et tous ses amis qui sont en très grand nombre à La Rochelle et qui se faisaient le plus remarquer entre tous ceux qui étaient le plus mal disposés » (ibid, f. 339 r'-v°).

Le 28 mai, « pour ce qui est du ministre Bernon, quoiqu'il ne soit pas encore entièrement convaincu, il s'instruit avec une telle application qu'il n'y a pas de jour que M. l'abbé de Fénelon ne gagne quelque chose sur lui. Il met ses difficultés par écrit; M. de Fénelon y répond de même et ce ministre, à mesure qu'il avance, fait marcher après lui tous ses parents et ses amis qui sont en très grand nombre, de sorte que l'ayant gagné on a près de la moitié de ceux qui paraissent les plus opiniâtres de La Rochelle » (ibid., f. 355 r°).

Le 18 juin, « le ministre Bernon est tout à fait gagné et fait à présent son devoir en bon catholique. C'est un des plus grands biens qui se pouvait faire à La Rochelle à cause de sa grande famille et du grand nombre de gens qui ont créance en lui. C'est l'effet des soins et de la patience de M. l'abbé de Fénelon » (ibid., f. 388 v°).

Enfin, le 11 juillet 1686 : « Le ministre Bernon continue à faire son devoir étant véritablement bien converti; et ce sera par lui que les principaux de La Rochelle pourront revenir avec le temps de bonne foi » (ibid., f. 440 r°).

C'est sans doute comme récompense de sa fidélité que Jean Bernon fut exempté le 30 août 1697 de la taxe du ban et de l'arrière-ban. Il fit même établir dans sa maison noble de Feusses une chapelle qui fut consacrée le 29 juillet 1710 (A. LÉTELIÉ, Ronce-les-Bains, La Tremblade, 1890, pp. 170, 271). Cf. aussi Bull. S. H. Prot., 1968, p. 96.

9. Préoccuper, prévenir (FuRETIÈRE).

18 A. SEIGNELAY A FÉNELON. 22 avril 1686.

Minute, A. N., f. Marine, I32 57, ff. 311 y° et 312 — VERLAQUE, pp. 37 sq. — DOUEN, pp. 318 - 320.

18 B. LE MÊME AU MÊME.

4 mai 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, f. 350 — P. CLÉMENT, p. 332.

19. A SEIGNELAY.

9 mai 1686.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 25-26 — VERLAQUE, pp. 39-40.

1. Appartenant à une famille de magistrats, Louis Milon était né en 1655 dans le diocèse de Bourges. Docteur en théologie de la Faculté de Paris, il était aumônier du Roi et chanoine de Saint-Martin de Tours.

1. futiak,,eliNnsm ; ; )14; Fini:LOIN T. H, 44

I,mn4 XIV Ir nomma Ir. 1- novembre 1693 évêque de Condom. Une t c ale Clatintilac ale mars 1697 montrera qu'a cette date il restait Son activitC rt)Aunis explique aussi qu'il se soit particuI“ if•Ittf Ili tFeelipe de l'inquirtion dcs enfatas de nouveaux convertis de

p-ou Il mourut en kvrier 1734 (URBAIN-LEvEsQuE, t. VIII, p.

I. X p. 477 — 11-/.1.Ett et SEFRIN, Hierarchia catholica medii

ri irceiitiorià oetti, t. V, p. 168)-

2 En reïe«,I1 (ICI rieroites vt des vendanges, les lazaristes interrompaient

as leurs missions entre la Saint-Jean et la Toussaint (P. COSTE, Le

Fion(' «lift( (Itt (irami Sii•cle, Paris, 1932, t. III, p. 36). Cf. infra, lettre du 29 juin 1687, n. 3.

Crtst à l'occasion d'une de ces conférences que Fénelon, qui avait distribui. it ses auditeurs la Lettre pastorale de M. de Meaux pour exhorter

tes N. à hi communion pascale écrite le 24 mars 1686, aurait avoué

Iltle le (114i de Bossuet : « Loin d'avoir souffert des tourments, vous n'en

pas seulement entendu parler » était contredit par des incidents 'malheureux (ms. fr. 23 498, f. 91 v° — URBAIN-LEVESQUE, t. IV, p. 464 mit'. et surtout MATHURIN, pp. 265 sq. cité dans notre Louis XIV et les pitetv.stastts, p. 125 n.).

4. Il ,...*agit d'un Chastaigner de Vossai, fils de Cramahé de Vossai, gentilhomme etabli dans le canton de Saint-Jean d'Angély où se trouvait It ticl" ilc Voissay (Bull. S. H. Prot., t. XXXIX, 1890, p. 27). Le « fou » t:iit un ancien proposant qui, laissé sans ressources par son père, fort

plitiN (tiol4V. acq. fr. 2]. 333, ff. 404 y° et 521), s'était converti vers

1680 et reeevait une pension de l'Assemblée du clergé. Nous sommes renseignes 'tir le scandale qu'il provoqua par l'intendant Arnoul, mais aussi par une :source protestante. D'après la dépêche du premier, en date du 11 mai 1686 : u Dans les conférences que MM. les missionnaires tiennent à La Rochelle, un homme qui était converti il y avait déjà six. uns et qui servait d'exemple aux anciens catholiques, s'étant déclaré imbliquement aujourd'hui qu'il abjurait la religion romaine, j'ai trouvé que M. le gouverneur l'avait déjà fait mettre en prison; cela ne se pouvait

pas éviter à cause du scandale, et que cette affaire pouvait émouvoir une sédition; mais, comme les esprits semblent s'échauffer sur cela, je ne crois pas qu'il soit à propos de le laisser ici longtemps et mon sentiment ira, si M. le gouverneur et ces Messieurs avec qui je n'ai pas encore eu le temps de conférer en conviennent, à le faire sortir dès cette nuit, et à faire publier que je l'ai envoyé aux Petites Maisons, non seulement parce qu'il a toujours paru d'un esprit faible, mais parce qu'un exemple de rigueur ne serait pas, je crois, à propos dans cette occasion où cet Homme pousse la folie jusques à se vouloir faire martyriser. M. le gouverneur vous eu aura pu écrire plus au long de cette affaire et M. l'abbé de Fénelon vous en aura fait le détail; le courrier va partir, aussi Je n'ai pas le temps quant à moi ». Le 12 mai 1686, le même annonçait

T. II, 45 COMMENTAIRE 89

que, dès que le temps le permettrait, il « enverrait Vossai par mer à Brest » où il serait « enfermé sans voir personne » jusqu'à l'arrivée des ordres de Seignelay (nouv. acq. fr. 21 333, ff. 300 r°-v°, 303 r°). Le st de Cramais (lire Cramahé) qui se trouvait les 17 juin et 1" juillet 1687 au fort de Ré devait donc être un autre membre de sa famille (nouv. acq. fr. 21 334, ff. 163 et 195 r°; cf. Bull. Saintonge, t. III, p. 190; Bull. S. H. Prot., t. LIV, 1905, p. 353).

Le hasard qui nous a conservé une feuille volante in-4° imprimée en Hollande, La conférence des missionnaires de La Rochelle (N. Weiss l'a reproduite dans le Bull. S. H. Prot., t. XXXIX, 1890, pp. 27-31), nous permet de connaître une interprétation toute différente des mêmes faits. Ce serait l'échec de leurs prédications qui aurait amené, au bout de près de deux mois, les missionnaires à organiser des conférences particulières de controverse où tous les nouveaux convertis furent invités à « proposer leurs doutes... sans encourir..., quoi qu'ils pussent dire..., les peines des ordonnances ». « MM. les abbés » y triomphèrent, grâce à la timidité ou à l'ignorance de leurs auditeurs, jusqu'au moment où M. de Vossai déclara « qu'il renonçait absolument à la religion romaine » et « exhorta » les autres assistants à suivre son exemple. Il apportait d'ailleurs un mémoire où l'infaillibilité de l'Eglise, l'adoration de l'Eucharistie et le retranchement de la coupe étaient déclarés contraires à l'Ecriture. Les missionnaires levèrent la séance en promettant de répondre à la conférence suivante qui devait avoir lieu le lundi 13 mai (nous voyons qu'elle eut en réalité lieu le 11). Le jour venu, ils soutinrent que les trois difficultés se ramenaient à la première. Vossai répliqua « avec fermeté » que l'Eglise n'était pas infaillible, puisqu'elle s'opposait si complètement à l'Ecriture sur les deux derniers points. « Il parle avec jugement, ordre et netteté, mais, quand on voit qu'il va les mettre clans l'impossibilité de répondre, ces Messieurs l'interrompent tous à la fois disant la même chose : il se plaint, on ne lui fait pas justice, on l'accuse de parler plus hautement et avec moins de modération qu'il ne doit. Enfin, l'on interpose l'autorité du Roi, qui veut simplement qu'on instruise les nouveaux convertis ». Le narrateur, évidemment mal renseigné, prétend que « jusqu'au lundi suivant », Vossai fut accablé de visites et de menaces. Ce jour-là, il n'aurait plus été question de ses objections, mais des contradictions des réformés, surtout dans l'article IV de leur confession de foi. Vossai ayant voulu intervenir, un des abbés lui reprocha aussitôt de « prétendre dogmatiser, qu'ils n'avaient que des éclaircissements à lui donner et que c'était à lui de les recevoir ». Vossai abjura alors de nouveau la « religion romaine » en demandant pardon du « scandale » qu'il avait donné. « Sur quoi le même abbé lui ayant voulu alléguer les anciennes raisons qu'on lui avait proposées de son premier changement..., il fut commandé de sortir, ce qu'il fit avec respect, entraînant avec lui une grande multitude des auditeurs. Une heure après, il fut arrêté et mené dans une des tours de la ville, d'où, après avoir été quelque temps dans

90 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 45 T. II, 47 COMMENTAIRE 91

1Ps souffrances, on l'a embarqué secrètement dans un vaisseau pour le transporter on ne sait où ».

Le premier effet de cet incident fut la cessation des conférences publiques qu'Arnoul annonçait dès le 12 mai 1686 « à cause de cette affaire et parce qu'on en soupçonne un ou deux autres d'en vouloir faire autant, que les esprits s'aigrissent tous les jours au lieu de s'instruire et de se modérer, et qu'il y en a même deux ou trois à qui la tête a tourné entièrement. Nous sommes convenus que j'assemblerai pour cet effet demain les principaux et surtout ceux qui ont paru les plus opiniâtres ». Il devait leur signifier « qu'il n'y avait pour eux de parti à prendre que celui de s'instruire de bonne foi ». Mais, comme il sentait l'impossibilité de leur infliger sans cesse des amendes, il proposait de « faire aller dans des prisons éloignées ceux que l'on voit qui gâtent les autres; cela même se pourrait, je crois, réduire à peu, vu que le peuple en général est assez docile, surtout à la campagne » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 303 r°, cf. f. 339 r°). La Conférence des missionnaires (art. cit., p. 32) confirme que c'est bien ainsi qu'il s'exprima en présence de « vingt-quatre chefs de famille des plus considérables ». De son côté, Seignelay approuvait dès le 26 mai Arnoul d'avoir mis fin aux conférences (A. N., f. Marine, B2 57, ff. 398 v° sqq., cf. aussi la dépêche du 8 juin 1686, nouv. acq. fr. 21 333, f. 364 v°).

Notons que les nouvelles à la main du 18 mai 1686 annonçaient : « Les nouveaux catholiques de La Rochelle s'acquittent mal de leur devoir. Il s'en sauve toujours quelques-uns. Et depuis peu on en a pris cinquante-deux qui s'étaient jetés dans un vaisseau anglais » (ms. fr. 10265, f. 135 r°).

20. A SEIGNELAY.

H mai 1686.

L. a. s., nouv. acq. fr. 507, ff. 27 sq. — VERLAQUE, pp. 40-42 — DOUEN, pp. 320-322.

1. Né en 1620, Guillaume Milet ou Millet, sr de Jeurre, nommé en 1649 sous-gouverneur du duc d'Orléans, frère du Roi; maréchal de camp en 1652, il fut en août 1658 chargé par Mazarin d'une mission diplomatique auprès du Pape et des princes d'Italie au sujet de Castro et de Ronciglione (CH. GÉRIN, Louis XIV et le Saint-Siège, Paris, 1894, t. I, pp. 176-182, 204 sq.). Sous-gouverneur du Dauphin en septembre 1668, gouverneur de la principauté de Château-Regnauld, il fut envoyé en 1683 à La Rochelle en qualité de lieutenant du Roi pour le pays d'Aunis. En juillet 1685 il obligea les Rochelais à assister aux conférences des missionnaires tandis que l'intendant Arnoul faisait venir des trou- pes (BENOIST, t. V, pp. 861 sq. — A. TESSEREAU, Histoire des réformés de La Rochelle et du pays d'Aunis, Amsterdam, 1709, pp. 285 sqq. Bull. S. H. Prot., t. XXXIX, 1890, p. 25). Victime d'un accident en mai 1687, il mourut le 24 février 1690. Cf. sur lui ms. fr. 7 657, f. 129 et 23 510, f. 71 y° — DANGEAU, t. III, p. 70 — SOURCHES, t. II, pp. 35, 55, t. III, p. 216 — L. TOLMER, P. D. Huet, humaniste-physicien, Caen, 1949, p. 423 — URBAIN-LEVESQUE, t. II, p. 109 n., t. XIV, p. 484 — R. DARRICAU, G. Millet de leurre, Bull. philol. et histor. (jusqu'en 1715), 1958, pp. 351-387.

2. Nous ne pouvons dire s'il s'agit de Phélippes de la Brosse ou de Jean Lambert, également docteurs de Sorbonne et successivement doyens du chapitre, car ils étaient alors tous deux vicaires généraux; en cette qualité, ils accompagnaient l'évêque dans ses visites, procédaient en son absence à des visites particulières, nommaient aux bénéfices et exerçaient la juridiction ordinaire. Le prêtre normand Phélippes de la Brosse fut attiré à La Rochelle par Henri de Laval au début de son épiscopat (1662) et resta en fonctions jusqu'à sa mort (1693). Plus proche du jansénisme que son évêque, il en était le conseiller personnel. Il a semblé à L. Pérouas que « par ses qualités et par la durée de son mandat, il contribua plus que les autres au renouveau du diocèse » (pp. 235 sq., cf. 374, et BRIAND, Histoire de l'église santone et aunisienne, La Rochelle, 1843, t. I, p. 330). Quant au prêtre angoumois Jean Lambert, il remplaça Jacques Grignan en 1676. L'évêque l'appréciait en raison de son esprit et de ses nombreuses relations. Le 23 juin 1708, l'abbé de Langeron écrivait encore à l'abbé Chalmette : « Je vous serai bien obligé de faire bien des compliments pour moi à M. l'abbé Lambert, qui est un de mes anciens amis ». Cf. L. PÉrtouAs, pp. 235 sq., 315, 362, 374 et B. M. La Rochelle, ms. 776, f. 5. Nous ignorons si ce vicaire général était le « Lambert, trésorier de l'Eglise de La Rochelle » auquel Cl. Fleury remit le 23 juillet 1687 la somme de 309 livres, reliquat d'une aumône de 500 lb. qu'il avait reçue en quittant Paris (ms. fr. 9511, f. 5). Noter que le doyen de La Rochelle Lambert approuva en 1697 la seconde édition du Traité des superstitions de Jean-Baptiste Thiers (Archives historiques de Saintonge et d'Aunis, t. XLVIII, 1930, p. 129), ce qui indique ses tendances.

21. A SEIGNELAY.

23 mai 1686.

L. a. s., nouv. acq. fr. 507, fr. 29 sq. — VERLAQUE, p. 43.

1. Comme d'habitude, les dépêches d'Arnoul présentent avec les lettres de Fénelon un parallélisme rigoureux. Ce même jour il témoignait à Seignelay son optimisme, fondé sur l'heureux effet de la convocation des vingt-quatre chefs de famille et sur l'évolution du ministre Bernon :

92 comi4t,,r(ortii,AN( t ni j cri . 11, 47 T. Il, 47

CtiM vIENTAIRE 93

Ikpuis cinq ou ois jours i,i. Itgehelle pibrilit toute eliangér. L'exemple gilet nommé Vançois (pi d'abord m:ot fourni' les expritm n (tut dans ln

moulu Uri tuirn r I letu ,., Chacun stbernpnriset! il In ineritu. et nus prédi

critiou,, Cru.), cltii iitiroiretiient Ir« plus eloigném viennent d'eux-iniques itou a pré,a.nt MM. les rallies rt il y eti a trois ou plâtre dem principaux

qui psi, missent rfr.fllemeni (i( Naine foi prendre un bon Chemin,

nelirmet) le11/1 doutr, rt chef-di:int it sr guérir situ-4(.111(.1d,

clr mcnir (pic 1'1 is- drs Frorlon coniniencc i1 liien espérer » (nouv.

(14,1 23 333. t' ,..en icruissnit dons sa réponse du

3 juin

« Sei. bien aire d'apprendre la bonne disposition dans laquelle vous me marquet que the trouvent à présent les esprits de La Rochelle et lcse fruits que le> instrurtions ) font » (A. N., /. Marine, B' 57, ff. 428 v", 429 rt').

sa satisfaction >s'exprime imeei dans sa lettre du 10 juin à l'évêque de Saillies qui lui avait en oy‘é de son ei)te des nouvelles encourageantes ;

e Me r. J'ai ét41 bien sise d'apprendre par votre lettre du 27 du

moi* ra...w.te. (1 ne %ou> avez trou%4; dans la visite que vous venez de faire que len, e)(mN ealWN convertis des paroisses maritimes de votre diocèse commencent à faire leur devoir » (ibid., ff. 437 v°, 438 r°).

Mais déjà .Arnoul avait mnfirrné les appréhensions que Fénelon laissait paraiire le 23 mai. L'intendant indiquait le 4 :

« 1:exemple de Vauçais a excité quelques femmes et quelques fanatiques qui érrivent des lettres sans seing pour dire qu'ils sont prêts à faire de méme. Ils se croient inspirés » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 362 ri.

Le 8 juin 1686. Arnoul ,écrivait à Seignelay : « ...Les affaires de la religion empirent ici toue les jours. Trois des principaux marchands de 144 Rochelle ont disparu depuis trois jours... La plupart gardent encore

arisez de nu niais dans le fond. à la réserve d'un petit nombre, on

ne gagne rien sur eux: au centraire, ils se fortifient tous les jours les

unis les autres...: Tremblade. les missionnaires se plaignent qu'on

ne v tenue plus les entendre...; à Marennes, même situation... Je ne sais lequel est à présent le plus expédient de faire cesser ces missions ou de les continuer, de presser les nouveaux convertis de faire leur devoir ou de les laisser libres...

Je ne sais s'il n'e4t pas même à propos de faire cesser à présent ce qui a Fair de niissions, parce que ce qui était utile et nécessaire dans les eoinineneeinents, les dégoûte à la fin et les fatigue. H faudrait en

ee cas, eontenter de faire prêcher les fêtes et les dimanches des sermons

de morale. niais il reste à savoir s'il faudra les contraindre ou non d'y aller. Ceux de M. l'abbé de Fénelon leur font à La Rochelle une très grande impression et plusieurs le viennent voir à présent qui, ci-devant, étaient fort entétés. Ii y a même lieu d'espérer que la plupart reviendront

de cette manière; mais comme ses affaires, à ce que je vois, le rappellent, s'il ne revient bientôt tout ce qu'il a fait de bien jusques à présent s'évanouira et rien ne pourra plus ramener ces esprits » (nouv. acq. fr. 21333, f. 364 v0)

et il ajoutait le 11 juin 1686 :

« ...J'ai donné l'ordre à deux bourgeois des principaux de l'île d'aller à La Rochelle s'instruire auprès de M. l'abbé de Fénelon, parce qu'on les consulte dans toute l'ile comme les plus habiles et que, par ce moyen, ils peuvent faire beaucoup de mal étant prévenus contre la religion, au lieu qu'étant instruits et persuadés, ils pourraient faire beaucoup de bien » (ibid., f. 374 r°).

Le 18 juin 1686, Arnoul avouait qu'il « était sorti beaucoup » de nouveaux convertis et il prévoyait qu'il « en sortirait davantage... Ils ne font leur devoir qu'à La Tremblade où se trouve un capitaine d'infanterie extrêmement exact..., mais ailleurs ils se moquent des menaces. Après mon voyage à Oléron, ils ne font pas mieux qu'auparavant »

f. 386 v°).

Tout en déplorant que « la mauvaise disposition des esprits des nouveaux convertis persistât », Seignelay répondait le 22 juin 1686 en recommandant de « ne pas employer, ou d'employer le moins souvent possible, les mesures de rigueur ». Les décisions qu'il communique ensuite permettent de se faire une idée du contenu des lettres (malheureusement perdues) que le futur archevêque lui avait envoyées à la fin de sa première mission :

« Il faut sans difficulté cesser les conférences: à l'égard des mis-

sions, M. l'abbé de Fénelon m'a écrit qu'il estimait qu'il fallait les interrompre pour quelque temps et ne laisser pendant cet été des prédicateurs que dans les plus gros lieux pour prêcher les fêtes et dimanches; ce parti me paraît le meilleur et ainsi il est nécessaire qu'aussitôt que ledit sieur abbé de Fénelon sera de retour, vous voyez avec lui quels prédicateurs on pourrait établir et qu'ensuite vous confériez sur le tout avec MM. les évêques. Ne manquez pas de me rendre compte de ce que vous ferez sur ce sujet » (A. N., f. Marine, B 57, f. 471 v°).

21 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

26 mai 1686.

Minute, A. N., f. Marine, B2 57, f. 403 r° — VERLAQUE, p. 44.

FSPONDA 11W VÉNId T. I I, 41/

Minute, A. N., f. Marina, Bv 57, f. 420 v".

I,e inique jour, Seignelay invitait directement Cordemoy à remter m'ente quelque temps en Saintonge avec tr'Oim nutres tnimmionnitirem (A. N., I. Narine, Ii 57, f. 403 v"). Il le confirmait le 3 juin ïl rintentlind

ll ne fut pie 1101) bien Arnoul l'en pI'uHHhl le 4 jl1i1lel 1686 :

". lbatiM tout le reste IIe mou tkpartement, il n'y a plum de inimmionm

à faire et je crains bien que M. (.101•11Pilloy et Ha compa-

gnie, pour vouloir trop bien faire, ne fittiguent u ln fin lem genm de lin Tremblant., ainsi que je leur ni dit plusieurs fois, vu qu'il y n déjà gindre ou cinq mois qu'ils sont avec lem iniques gens, cependant que trauirem auraient eu hemoin d'instruction. Je ferai it l'égnrd dem prédicateurs et. que vous m'ordonnez mittit que M. l'al ".I

(A, I4'ilielon fient

(U-0141). acy. fr. 21 333, f. 427 r").

Aummi Seignelay liai répondit-il le 12 du inique itInlad

Sit Majenté n vu que voum m'écrivez un lem IniMMiotim et me

remet n ce que voum roneerterez avec M. l'évî.que de Saintes 110111' let/ faire 1oO1Iti(ter ou cemmer; et si vous eonvenez avec lui de km filin,

finir, i1 faudra /UMM diffiCU I it tlUe M de Cordemoy et ma compagnie

se retirent de Ln Tremblant, » (A. N., f. Mttrinc, Ir 511, f. 532) et i l 1 evint sur le sujet le 5 août 1686 :

M. l'abbé de Cordemoy :n'a écrit mur mon séjour n 1,n Tremblade et je lui marque d'examiner avec VOUS S'il est û prOpoli del' y remit)

encore quelque temps uu tee retire, vu qu'il me parait tpi'il 1M1

à craindre qu'en continuant km inimsionm, relit ne fatigue lem nouveaux

convertis et nt les d'en profiter; ne manquez 1)11M de Iar foire

savoir (1 dont volet fuirez convenu sivet, lui » 58, f. 580).

Cf. infra, les lettres des 9, 26 niai, 29 juin et 15 juillet 1(1117.

31 moi 16116.

revenu »

21 C. Lx MÊME AU Nef«.

28 juin 1686.

Minute, A. N., f. Marine, Ili 57, f. 476.

T. H, 4') l'AMI. 95

21 I). M. Tnorgsory A FeNte.I.ON ?)

29 oeptrmIltr, l 16861,

Miulnte de M. Bourbon, A. S. S., (,lortempontiance ,na. do M. Troomorr,

1. 11, pire/. 3:)./1s, pp. 130 Piece signaler pur M. Nt)yet,

I. 4:0141 pleur offrirait un pOUr 11111 pmycholoit,i,

(>11 11011V$Iii Vin' birr) lui Int sidreyier. Nlallietnett-

poquent l'adrewit. n murelinrgt;t. el on ne peut pliim lire (put Li bb (1

nlaitl ln lourptietir ele ln suscription rat equivalente il ',Ili` (If' In loti,

4111 novonin, I 676 et onl ne trouve Hi.. tIltn, lit correwondan(

sulpicien (l'autre 11011 gui convienne aussi bien dti point de %or Instriiel. Enfin l'affaire de:4 111 Ir tinte!, imitamit poriirIthrurilictil 1414 hilthf d'11111111y111i1l. I raili 11.1. pari In 1'0111111h" (1 Mon;..ictir et tri.* ruer rit bluter

Sitywiti.» avr, Moilmivtir dttum mem lettres à l''elaelt4Ia (1'4

pariirtilirr ma, 111111 (In 7 novrn1n1, 1676). Il est vrai clin. in .in'I•n

MM on lit voit tigIrf.:,'A'4. JI IlIIl 11111111i11111111111 III IIPPICIII$114‘11.1,1, 41

(4 M1111 (111.i" M4)111411.111' il r,11 huit al (ef. i'41)41111iliti

(I 111(411 rlier IVItnittirlir fluilt4 ln lettre II Frlin^111^;'re, 1.

11'1 '2(l7).

14:141111 donner mon iniporlatiro rv4•tIltlellr, mari n'avons 'net voulu

',river Ir lectrin. (Ir rote lettre, 1•1.01111i1.04,1J111, volontirret

jlelts'a nouvel ordre, ne poil I'II tirer 111111111V elalrhilliffil.

PS. LX X V, 3.

3. 11 4.11. ed pourrait membler (Ill ielrienient guyonien, m'il 111, ra'goiim>

mail (111M 11V4.4. it1111("q Ir11 Mf.r111)1114.111111"4.

I V., 9.

22. A Iltommtirr,

n. M., A. S. S., I. V, fi'. Io

. N1)1104 11V01114 1:1111(1 if.. (lame kli;rirlort mur l'Arf;apage er l'ail:mol

( /(ttv, //int. P'r., 1969, pp. 4304,60) celte curieuse lettre, Nous rcti-

voyons à cet ortiell, pour lem prof ^Ictotem tl'elln plme point ile vue

littéritire. On y trouvera ci1i..;-4 fera jul,4cincuts de videur que lep pr1414.1

pettlX crilipten nid portél§ mur (II'ponlent Ilrlillturan éqr„ift.„„.„1

de 10 date qu'On lui out nfrotigitre, 1.675 pour 141'1,3911e (4'f. en parti,

cuber 1'. M. MAmmor4, Fie ne ri Mi" Guyon, l'oriel, 1')07, 14. X X XII ^-t

CAM:AMMON/Ne, Figirvlon, l'hantm, i'n•avrr, Purim, I 19461 p. 41.

Dams ce (lot III pinitointeria serait pourttutt, non seulement p1IVI*4

Lit Mi ,Mit. MI MAME.

t) torlfilun f 16116 ?I

96 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 49

T. II, 49

COMMENTAIRE 97

tout fondement, mais du plus mauvais goût, puisque les années qui suivirent la prise de Candie (1669) furent particulièrement brillantes pour les Ottomans qui, sous la conduite du grand-vizir Achmet Kiupergli, forcèrent à la paix toutes les nations chrétiennes. Vainqueur à Choczim (1673), Jean Sobieski lui-même promit le 11 juin 1675 de tourner ses forces contre le Brandebourg et signa en 1677 avec la Porte la paix de Zurawno. De son côté l'Empereur était tenu en échec par la révolte hongroise d'Imre Tiikilli qui occupa la Slovaquie jusqu'aux confins de la Moravie. T6kôli fut lui-même reconnu comme roi d'un état vassal par Kara Mustafa, successeur d'Achmet Kiupergli, qui passa le Rahab et mit le siège devant Vienne. La panique des Allemands fut pourtant courte, car Sobieski le battit au Kahlemberg et, les années suivantes, l'Infidèle subit défaite sur défaite. Cela non seulement en Europe centrale, mais en Méditerranée où les Vénitiens avaient, dès la fin de 1683, repris les armes en Dalmatie (ms. fr. 23 510, fr. 115 r°, 213 r°, 219 r°) : pendant l'été de 1684 ils s'emparèrent en mer Ionienne de Sainte-Maure (l'ancienne Leucade) et, le 29 septembre, ils prenaient pied sur le continent par la conquête de Prevesa. Le 26 décembre, les Nouvelles ecclésiastiques jugeaient donc que « les Vénitiens seuls se sont fait honneur cette année contre les Turcs et as s'en sont tellement rendus maîtres dans l'Archipel qu'Alexandrie ne peut presque plus avoir de commerce avec Constantinople » (ibid., f. 324 r°). Eugène Bitter n'a invoqué que ces faits pour corriger la date de cette lettre (qu'il place en 1684), car « en 1685, Fénelon devait, jugeait-il, proposer à son zèle un autre champ que les missions du Levant » (Revue Hist. litt. Fr., 1912, p. 154). Il eût pourtant été encore bien prématuré d'écrire : « Déjà le Péloponnèse respire en liberté ». Mais au début de l'été de 1685 le généralissime Morosini assiégea Coron ( à la pointe sud de la Messénie) avec huit mille hommes et, bien qu'il ait été lui-même attaqué par six mille Turcs, il s'empara de la ville le 11 août (renseignées par le frère de l'ambassadeur Venier, les Nouvelles ecclésiastiques l'annonçaient dès le 15 septembre, cf. ms. fr. 23 498, f. 31 r°) et occupa ensuite Zarnata, Chielefa et Passava. L'année 1686 vit la prise de Navarin, de Modon, de Napoli de Romanie (ms. fr. 23 498, 17 août et 27 septembre 1686, ff. 113 y° et 125 v°) et d'Argos (cf. CORONELLI, Description géographique et historique de la Morée, Paris, 1687, pp. 65, 67 sqq., 31-34, 36 sq., 46, 50). En 1687 les Vénitiens entrèrent dans Patras, Lépante (ibid., 25 août 1687, f. 213 r°, cf. 223 y°, 225 r°, 231), Castel-Tornese, Corinthe et Misithra (Sparte), si bien que le Seraskier dut s'enfuir dans les montagnes de Thèbes. Si l'on datait cette pièce de 1687 on pourrait donc en prendre à la lettre les paradoxes les plus étonnants : l'église de Corinthe refleurissait déjà puisque les Vénitiens, maîtres de la ville depuis la fin de juillet, y avaient rétabli le culte catholique (cf. le Mercure galant, septembre 1687, p. 192 et infra, n. 13). Fénelon aurait même pu à cette date se prome ner dans Athènes (sur la valeur du temps présent dont il se sert, cf. J. L. GORÉ, p. 84) : perdue en 1455, elle était tombée en septembre 1687 aux mains des chrétiens.

Cependant cette dernière nouvelle ne fut annoncée que le 30 octobre 1687 par les Nouvelles ecclésiastiques (ms. fr. 23 498, f. 237 v°) et en novembre par le Mercure galant (pp. 243 sq. et surtout 294). D'ailleurs, la libération de Corinthe elle-même n'est ici évoquée qu'au futur et l'ensemble de la lettre ne postule que la connaissance des événements de 1686. « Le plus chimérique de tous les beaux esprits » s'était donc montré prophète. Il est vrai que ses prophéties se confondaient avec les prévisions des experts : en octobre 1685, François II de Fénelon avait déjà affirmé à Innocent XI « qu'on pouvait conquérir la Morée » (cf. supra, t. I, lre p., ch. VI, App. II, n. 66). L'année suivante la Russie avait (moyennant l'abandon de Kiev par la Pologne) accédé à la Sainte Ligue qui triomphait partout. Aussi Du Vignau ne manquait-il pas d'arguments pour soutenir dans l'Etat présent de la puissance ottomane qui sortit le 4 juillet 1687 des presses parisiennes que la Porte était sur le point de succomber. A l'en croire, elle avait perdu à Coron les équipages de la plupart de ses galères; quant à ses gros vaisseaux, mal construits, ils « étaient bons à rien » (pp. 303 sq.). Constantinople craignait d'être bombardée par mer, mutineries et désertions s'y multipliaient (pp. 307 sq.). A Napoli de Romanie, « en fin de campagne, les Vénitiens venus de loin ont battu les infidèles sur leur propre terrain, malgré les fatigues, l'éloignement des bases, les épidémies, etc. » (pp. 311 sq.). D'ailleurs, comment ceux qui ont été écrasés devant Vienne quand toutes leurs troupes étaient réunies et qui en ont perdu depuis les meilleures, pourront-ils résister sur des fronts qui vont d'une extrémité de l'Europe à l'autre (pp. 338 sq.)? Bref, ses revers continuels font découvrir de plus en plus « la faiblesse et l'ignorance de cet ennemi que l'on voulait croire si redoutable » (p. 342). De fait, les événements de 1687 semblèrent confirmer un pronostic que les Nouvelles ecclésiastiques reprenaient pour leur compte les 12 avril, 30 octobre et 14 novembre 1687 : « On assure de toute part que les Turcs sont extrêmement faibles en hommes et en argent... Enfin le temps est venu que la fierté ottomane doit abaisser ses furieuses cornes... Voilà un état bien malade, ce me semble... La ruine des Ottomans est en cours » (ms. fr. 23 498, fr. 199 r°, 231, 237 v°-239 vo). Le 6 septembre 1688 Belgrade allait tomber et il n'était pas absurde de prévoir la libération de toute la Grèce. Sans rien ôter, bien au contraire, à sa valeur humaine, une indication biographique dissipe une partie du mystère qui entourait la genèse de cette lettre. Le frère aîné de l'abbé, vétéran du siège de Candie, était en effet parti le 27 décembre 1684 pour une nouvelle croisade avec son petit-fils et il avait été blessé le 11 août 1685 sur une brèche de Coron, si bien que le Mercure galant d'octobre 1685 avait (p. 224) annoncé sa mort. Fénelon dut y croire alors comme les autres,

98 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 49 é T. H, 49 COMMENTAIRE 99

mais, l'été suivant, il eut en Périgord avec son aîné des conversations qui nourrirent « les enthousiasmes » que manifestèrent ses lettres perdues à Bossuet (cf. la fin de celle-ci) et rendirent vie et substance à ses souvenirs scolaires. La fête du jour explique l'orientation particulière de la présente pièce. de l'Empire ottoman? Dieu veuille en faire bonne part à la France, plus propre à ramener les Grecs à la communion catholique qu'aucun autre état. La guerre avec les Algériens devrait y mener les choses » (f. 225 r°). Le 30 octobre, il insistait en constatant que Vénitiens et Impériaux s'étendaient rapidement aux dépens « d'un état... bien malade » : « Les autres nations chrétiennes ne prendront-elles pas part à ce grand débris capable de les contenter toutes? Il faut l'espérer sans s'y ingérer, car ce sont mystères d'Etat. Mais le peuple à qui Constantinople échoirra en partage doit être puissant pour le garder sans s'épuiser et, en ce cas, c'est une grosse citadelle sur toute la Méditerranée capable de faire ouvrir les yeux à toute l'Italie » (f. 231 VO). C'est donc certainement trop peu dire que de conjecturer que « Fénelon était hostile peut-être par ailleurs à l'alliance turque » (J. L. GORÉ, p. 85). S'il n'exprime le voeu de voir la France intervenir en force que par le biais très littéraire d'une allusion aux guerres médiques, c'est de peur de compromettre son correspondant. D'après une lettre du landgrave Ernest de Hesse-Rheinfels à Leibniz du 10/20 septembre 1685 deIBNIz, Brieftvechsel. I. Hist. Pol. Kl., Berlin, 1950, t. V, p. 376) le gouvernement de Versailles avait, sans oser l'avouer, été fort mécontent de la chute de Coron. Le geste du comte de Fénelon était une nouvelle preuve de son appartenance à l'opposition dévote. Quels que fussent ses sentiments, Bossuet redoutait certainement qu'on en crût autant de lui : un autre évêque n'avait-il pas été disgrâcié pour cette raison en 1683? (cf. dom P. PIOLIN dans Revue du Monde catholique, t. LI, août 1877, p. 355 et J. TRUCHET, La prédication de Bossuet, Etude de thèmes, Paris, 1960, t. II, p. 235). Le pouvoir devait d'ailleurs être d'autant plus inquiet que l'opinion française paraît avoir été à peu près unanime contre le Turc (Ramiz7i, 24 septembre 1683, dans BOJANI, t. III, pp. 759 sq. — Mme de Sévigné, 2 septembre 1687, éd. MONMERQUÉ, t. VI, p. 96 — Bussy-Rabutin, 21 janvier 1691, éd. LALANNE, t. VI, p. 440 — BOISLISLE, t. XVII, pp. 533 sqq. — A. de la GORCE, Le vrai visage de Fénelon, Paris, 1958, pp. 61 sq.) : une réaction n'apparaît qu'après 1688 (ms. fr. 23 499, f. 100 y° — notre Louis XIV contre Innocent XI, Paris, 1949, pp. 44 sq.).

2. Cf. Actes, XVIII, 1: « Post haec egressus ab Athenis venir Corinth um ». 8. Allusion habile au passage du Panégyrique de l'apôtre saint Paul où était évoquée la conversion de Denys l'Aréopagite : « Il ira... en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples » (éd. LACHAT, t. XII, pp. 233 sq.).

3. Bonne formule de l'humanisme fénelonien qui inclut l'archéologie (« ruines précieuses »), l'érudition (« curieux monuments »), mais aussi le goût de la poésie, l'intérêt pour la philosophie platonicienne et surtout le souci de « l'esprit même de l'antiquité ». On peut passer de là à la théologie à partir de l'affirmation, curieuse, que « la religion... regarde la Grèce comme sa patrie ». Cf. J. L. GORÉ, L'itinéraire de Fénelon : Humanisme et spiritualité, Paris, 1957, pp. 83 sq. et infra, 9. HORACE, Epodes, XVI, y. 41 sq.

n. 8. 10. Apocalypse, I, 9.

4. Actes, XVII, 22, texte qu'on lisait comme épître de la fête de saint Denys l'Aréopagite, premier évêque de Paris (9 octobre). Nous ignorons si le Propre du diocèse de Sarlat (de 1677, cf. infra, lettre du 6 février 1692, n. 1) célébrait aussi ce jour-là l'Apôtre des Gaules, mais son bréviaire suffisait pour rappeler ce passage à la mémoire de Fénelon. Nous estimons avec Mme" Goré (p. 83) que ces quelques lignes constituent le noyau initial de la lettre. Le fait n'avait rien que d'aimable pour Bossuet qui les avait paraphrasées dans le Panégyrique de saint Paul (cf. infra, n. 8) et surtout dans sa lettre à Innocent XI sur l'éducation du Dauphin où il évoque « l'Apôtre Paul prêchant à Athènes, c'est-à-dire dans le lieu où la philosophie était comme dans son fort » (URBAINLEVESQUE, t. II, p. 153). 11. Cf. l'Apocalypse, IV, 1, et XI, 19. Le passage d'Athènes au « prophétisme johannique » qui a surpris Mme Goré (p. 85) ne s'explique pas par une « étrange inquiétude », mais par une coïncidence chronologique dont le destinataire n'est pas moins frappé que Fénelon. Etant indis-

5. Allusion au début de la République de Platon.

6. Vallon de Thessalie dont les poètes ont souvent célébré l'agrément. Fénelon lui-même l'introduira dans ses vers sur Germigny (cf. infra, 7 décembre 1687). Il semble l'opposer ici à l'horreur sacrée de l'oracle de Delphes que dissimulaient les lauriers.

7. Les Nouvelles ecclésiastiques des Foucquet, amis du comte de Fénelon, permettent de se rendre compte des espoirs religieux et patriotiques que l'opposition dévote n'osait pas clairement avouer. A la fin de 1683 elles prévoyaient encore que Louis XIV, dont la défaite devant Alger les surprenait pourtant non moins que celle des Turcs devant Vienne, « allait sans doute purger la Méditerranée » (ms. fr. 23 510, 16 octobre et 4 décembre 1683, ff. 115 r°, 213 r°). Beaucoup plus explicite, une lettre de Paris du 10 octobre 1685 suggérait que, si les chrétiens soumis aux Turcs se révoltaient, « la couronne impériale siérait parfaitement bien à notre maître » (ms. fr. 23 498, f. 31 r°). Le 2 octobre 1687, le rédacteur devait se demander : « Est-il possible que les Vénitiens se rendent seuls maîtres de la Grèce, de l'Archipel et des îles de la Méditerranée sans que tant de nations chrétiennes veuillent avoir part au débris

100 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. I t. 49

1 T. II. 49 COMMENTAIRE 101

colublement liée a la connaissance de ln date de cette lettre, l'identification du faux prophète a échappé à tous les commentateurs, le plus audacieux d'entre eux n'ayant proposé que le nom de Mahomet, qui n'a pourtant pas commenté l'Apocalypse. 11 s'agit évidemment du pasteur Pierre Jurieu dont l'Accomplissement des prophéties ou la délivrance proche de l'Eglise (Rotterdam, 2 vol. in-12) porte un achevé d'imprimer du 16 mars 1686. Dès le 29 juillet de la même année, l'ouvrage fut critiqué par Baudelot de Dairval (Bull. S. H. Prot., t. LXXXIV, 1935, tous deux en recul. Il n'oublie évidemment pas le calvinisme français, mais les résultats peu encourageants de ses premières missions dans l'Ouest l'empêchent d'y faire allusion. Bien plus, le contexte manifeste une tendance indubitable à détourner l'esprit de ces souvenirs pénibles vers les bonnes nouvelles reçues d'Orient. On constate ainsi chez Fénelon un transfert inverse de celui de Louis XIV qui cherchait dans la Révocation une gloire qu'il voulait croire supérieure à celle que les autres princes chrétiens tiraient de la croisade contre l'Infidèle de rapprochement entre l'Oraison funèbre du chancelier Le Tellier et celle de la Reine Marie-Thérèse montre que Bossuet se gardait d'y contredire).

p. 417), Bossuet le combattit indirectement dans son Apocalypse avec une Explication et directement dans son Avertissement aux protestants sur leur prétendu Accomplissement des prophéties. Les deux ouvrages ne parurent qu'en 1689 (cf. ms. fr. 23 499. mai 1689, f. 184 ri, mais, les mois précédents, M. de Meaux en avait communiqué des fragments à ses amis (cf. la lettre de Langeron du 19 avril 1688, éd. URBAIN-LEVESQUE, t. III, pp. 499-504). Il est permis de deviner que Fénelon transpose ici sur un registre très personnel les premières réflexions que son correspondant lui avait communiquées pendant l'été sur le livre scandaleux : l'appellation de « faux prophète » est justifiée par l'Avertissement (§ LX, éd. LACHAT, t. III, p. 118) au moyen d'une phrase de Jurieu lui-même et surtout de l'exergue d'une médaille frappée aux Provinces-Unies en son honneur : « Petrus Jurieu Propheta ». Dans le courant de 1687 un nouveau converti de Bordeaux, M. de Benech, fit circuler une lettre à son gendre où il raillait « le faux prophète Jurieu et ses impertinentes prédictions » (Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 498, On se souviendra qu'au milieu du siècle, la Compagnie du Saint-Sacrement s'était intéressée aux missions du Levant et on n'a même jusqu'ici trouvé son nom imprimé que dans une pièce en leur faveur (cf. Pierre PASCAL, La Compagnie du S. Sacrement et les missions en Grèce dans Revue d'histoire de l'Eglise de France, t. XXXIV, 1948, pp. 15-32).

f. 271 v°). 13. Espoir chimérique. A cette date il ne manquait pourtant pas de fondement, puisque le métropolite de Corinthe se réunit en 1687 à Rome avec divers évêques et popes (cf. MORERI, s. V. et Al. LOCATELLI, Raconto historico della Veneta querra in Levante, Cologne, 1691, t. I, pp. 337, 345, t. II, pp. 156 sq.).

12. Précipiter, a jeter de quelque lieu en bas » (RICHELET). Les paroles du deuxième ange : « Cecidit, cecidit Babylon illa magna » (Apoc. XIV, 8 et XVIII, 2, cf, aussi XVI, 19) et l'expression eschatologique : « Ange-lus apprehendit draconem, serpentem antiquum, qui est diabolus et Satanas, et ligavit euin per annos mille » (XX, 3) étaient appliquées par Jurieu à la chute de la Rome pontificale. Exaspéré par les cruelles persécutions contre ses coreligionnaires, il prédisait en outre : « Voici le temps que les rois et les peuples de la terre... doivent... dépouiller la paillarde..., renverser de fond en comble Babylone et la réduire en cendre » (Avis à tous les chrétiens, p. 4). Du chapitre XIII de l'Apocalypse (y. 9, 11, 13), il tirait même la conclusion qu'on n'aurait à attendre que trois ans et demi « le début de la vendange », c'est-à-dire « la ruine de l'Empire anti-chrétien qui durera vingt ou vingt-cinq ans. Il y a apparence qu'elle commencera vers 1690 ou peu après la première chute de la dixième partie de la ville », « expression par laquelle est désigné le royaume de France qui rompra entièrement avec Rome » (Accomplissement, t. II, p. 222). Si cette lettre se contente d'une simple dénégation au sujet de Babylone (dont Bossuet démontrera sans peine qu'elle désignait la Rome des empereurs païens), Fénelon retourne l'argument en identifiant le dragon à la religion de Mahomet et au schisme oriental, 14. Il ne s'agit pas d'une simple répétition oratoire des mots précédents, mais d'une justification de l'allusion à la conversion des Juifs qui va suivre. Le correspondant de Fénelon n'oubliait pas en effet qu'il avait lui-même écrit quelques années auparavant : « Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarer jamais; mais ils ne reviendront qu'après que l'Orient et l'Occident, c'est-à-dire tout l'univers, auront été remplis de la crainte et de la connaissance de Dieu » (Discours sur l'histoire universelle, II, 20, éd. LACHAT, t. XXIV, p. 474).

15. Il y a ici plus qu'une simple périphrase désignant l'empire ottoman. L'Apocalypse (IX, 14 et XVI, 12) nomme en effet l'Euphrate à deux reprises et, d'après Jurieu lui-même (t. I, p. 192, cf. aussi t. II, p. 17), « il y a beaucoup d'apparence que c'est des Turcs dont parle saint Jean au chap. IX de l'Apocalypse ».

16. Allusion à la Jérusalem nouvelle de l'Apocalypse, XXI, 2 et 10, avec emprunt du mot gloria au Surge, illuminare Jérusalem d'Isaïe (LX, 1), invoqué lui aussi par Jurieu (t. I, p. 244). Cf. BOSSUET, éd. LACHAT, t. II, p. 556.

17. Genèse, XXII, 17. Jurieu avait parlé avec compassion du sort d'une « nation éparse sur la terre » dont l'exil des huguenots lui permettait de comprendre les souffrances (t. II, pp. 246, 262-269).

18. Apocalypse, VII, 1, reprenant la description de la résurrection d'Ezéchiel, XXXVII, 9.

19. Fénelon passe ici brusquement des prévisions historiques à la « fin des temps ». En janvier 1688, il évitera d'introduire le thème dans le Sermon de la Vocation des gentils où il avait pourtant l'occasion de

102 COUUËRPONDANCE DE PtNELON T. I1. 49

eommenter Rontains X/ et il écrira n Noël 1689 que « la désolation générale de la nation juive doit, trapris lem termes de la prophétie, durer jusqu'à ln fin du monde » (1.ANGLois, Pages nouvelles, 1)1). 87 sq.). On pourrait croire Fénelon impressionné ici par Jurieu qui dédie son Accomplissement... « A ln nation des Juifs ». 11 « avoue » à ceux-ci « que l'espérnnee où ils sont d'un règne du Messie, qui sera principalement pour eux, est fondée mur des oracles précis et indubitables; que même Jérusalem leur doit être rebâtie et qu'ils seront rassemblés dans leur terre » (p. xi y"). Avec Joseph Medde et les « hommes de la cinquième monarchie », le pasteur de Rotterdam soutient en effet que, si l'on rejette eornme « trop claire » la promesse d'Apoc. XX, 5 : « les saints vivront et riwneront avec Jésus-Christ mille ans..., alors les Juifs ont raison de rejeter nom oracles touchant Jésus-Christ » (t. II, p. 237). Puisque « les prophéties contre la Jérusalem terrestre ont été accomplies à la rigueur », comment « les promesses de grâce et de gloire » pourraient-elles n'avoir qu'un « accomplissement » dérisoire : « à la fin du monde, quelques milliers de Juifs se convertiront et ne seront point damnés ? » (t. 1I, pp. 248-250). En réalité, u il y a » encore « un règne de Dieu à attendre. C'est le règne du Messie, c'est le règne des Juifs en même temps » (t. II, pp. 265-266). Il est vrai que le commentaire de Bossuet sur l'Apocalypse traitera sévèrement le millénarisme et s'efforcera de lui ôter tout fondement patristique (LACHAT, t. II, pp. 556 sq., 561, 571575). Mais M. de Meaux n'avait pas toujours été aussi sévère pour une opinion admise par « quelques interprètes, même catholiques » (t. II, p. 557). Sous l'influence de J. J. Duguet, il avait même, dans la seconde édition du Discours sur l'histoire universelle (Suite de la Ile partie, VII. p. 346 - cf. l'édition de 1805, t. II, 20, t. III, p. 19), complété le développement originel sur Rom. XI, 22 sq., où on lisait déjà : « Après la conversion des gentils... le Sauveur... rendra aux juifs l'intelligence des prophéties qu'ils auront perdue durant un long temps pour... n'être plus oubliée » par l'addition : a jusqu'à la fin du monde et autant de temps qu'il plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux événement » (cf. SAINTE-BEUVE, Port-Royal, éd. Hachette, t. III, pp. 447 sq., t. VI, p. 54 — Alfred Fr. VAUCIIER, Lacunziana. Essai sur les prophéties bibliques, Collonges sous Salève, 1949, pp. 92-96 — Thérèse GOYET, Autour du Discours sur l'histoire universelle, Etudes critiques dans Annales de l'Université de Besançon, IP s., t. 3, 1956, pp. 14, 23-25). lei encore, Fénelon se faisait donc l'écho d'une idée de son correspondant.

20. Enthousiasme, « espèce de fureur dont on feint que les poètes sont épris » (RICHELET).

T. H, 50 COMMENTAIRE 103

22 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

31 octobre 1686.

Minute, A. N., 0*1 30, f. 351 v0.

1. Voici le texte de cette lettre, qui porte la même date et est également publiée dans l'édition Gosselin :

Le Roi étant informé que les Soeurs des Nouvelles Catholiques ne peuvent résister à la fatigue qu'elles ont depuis quelques mois, à cause du grand nombre de femmes de la religion qu'elles reçoivent par ses ordres dans leur maison, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire qu'elle sera bien aise que vous leur envoyiez quelques Soeurs de la Charité, pour rendre dans cette maison le service auquel elles seront propres. M. l'abbé de Fénelon doit vous voir pour cela, et il vous expliquera plus particulièrement le nombre qu'il leur est nécessaire d'en avoir.

Je suis, etc.

(Ibid., p. 352 r°).

23. A Mme DE GRAMONT.

10 décembre 1686.

Adresse : A Madame / Madame la comtesse de Gramont.

L.a. non signée portant deux ratures. Sceau. A.S.S., Recueil Gramont, no 35.

Le recueil intitulé Lettres originales et inédites de Fénelon à MI"' de Gramont, Vienne, 1809, est essentiellement composé d'autographes de Fénelon. Bien que la reliure actuelle ne date que de 1809, la plupart des pièces qui le composent furent données par lady Stafford, fille de la destinataire, à l'impératrice Marie-Thérèse. De la succession de celle-ci (1780), il passa à la comtesse de Vasques, puis à la comtesse de Volkenstein, née Stahremberg. L'ambassadeur comte Andreossi les acquit en 1809 et les apporta à Paris où il mourut en 1828. Cf. GOSSELIN, Histoire littéraire de Fénelon, 0.F., t. I, pp. 164 sq. et BAUMET, Histoire de Fénelon, t. III, 1. IV, n. 49.

1. Nièce du duc d'Ormonde, Elisabeth Hamilton était née vers 1640 d'une très noble famille écossaise passée en 1610 en Irlande : réfugiée en France sous Cromwell, celle-ci la fit élever à Port-Royal. Elle brilla après la Restauration à la Cour d'Angleterre et y épousa au début de 1664 Philibert, comte de Gramont, frère consanguin d'Antoine III duc de Gramont et maréchal de France. Nommée dame du palais le 21

104 COMIKMPONDANCE DE FgNr.LoN T. II, 50 T. II, 50 COMMENTAIRE 105

février 1667, elle touchait de re fait une pension de 12 000 livres. Sort mari devint gouverneur du pays d'Aunis (1(184-1687) et lieutenant général nu gouvernement de Ikarii. Le 5 mars 1685, le Roi accorda a charnu d'eux Une pension de (t 000 livres ( A. N., 01 29*, if. 1 sqq., 140 y", 197 r°). Le rotule mourut le 30 janvier 1707 à plus de quatre-vingt-six ans et sa femme ne lui survt;rut quo jusqu'au 3 juin 1708. Cf. 11oist,Ist.F., t. 1, p. 47, n. 3, t. VI, p. 215, n. 5, t. XVI, pp. 72 sq., 500 sq., etc. et Ruth CLARK, Anthony Hamilton, his Lile and Work and Ma Family, Londres, 1921, pp. 12, 24, 36, 109-123. Une lettre de Meee de Maintenon fait placer la « conversion » de la comtesse à la fin de 1683 «bief pp. 115 sq.), ce que semble confirmer le Journal de Dangeau à la date du 15 octobre 1687 : « La comtesse de Gramont est tout à fait dans la dévotion. il y a longtemps qu'elle s'en cachait, présentement elle n'en fait plus de mystère » (éd. SOULIÉ, 1854, t. II, p. 53). Un peu plus tard, elle figurera parmi les dames qui composaient a le petit couvent de la Cour » (Mémoires de M"' de Caylus, éd. ittuNtg, Paris, 1881, p. 125, et G. LIZERAND, Le duc de Beauvillier, Paris, 1933, p. 46). Les premières lettres que Fénelon lui écrivit semblent perdues, niais cf. infra, 11 juin 1688.

2. Si la suite de la lettre est énigmatique, il semble qu'on puisse dans une certaine mesure deviner quelles sont les « aventures semblables s qui ont a causé » à la comtesse « de justes peines ». Elle n'avait que deux filles, toutes deux demoiselles d'honneur au service de la Dauphine, jusqu'à ce que celle-ci les ait toutes renvoyées à la fin d'octobre 1685 (cf. infra, lettre du 30 juillet 1695, n. 2). Saint-Simon les dit toutes deux « laides et plus dans les aventures et le grand monde que les belles » (t. XVI, pp. 500 sq.).

Précisément, au moment où Fénelon écrivait, l'aînée, Claude-Charlotte, se trouvait mêlée à un scandale qui allait avoir les plus graves conséquences. Elle ne se cachait pas d'éprouver de tendres sentiments pour François-Joseph, marquis de Créqui, quand celui-ci fut chargé par le Dauphin de servir d'intermédiaire entre lui et sa maîtresse, MnO de Rambures, qui avait aussi été fille d'honneur de la Dauphine, avant d'épouser le 24 avril 1686 le marquis de Polignac (Saint-Simon parle cependant de la comtesse du Roure, née de La Force, que le Dauphin ne distingua qu'après M4". de Polignac). Bien vite Créqui en vint à parler

« pour lui-méme » : afin de donner le change, il n'en redoubla pas

moins d'assiduités auprès de de Gramont. Le père de Claude-Char-

lotte s'indigna d'un manège de plus en plus visible et s'adressa pour le faire cesser au duc de Créqui. Il ne se serait entendu répondre que :

« M. le comte, croyez-moi, ce sont des jeunesses bienséantes aux personnes de l'âge de nos enfants et dans lesquelles les pères ne doivent point entrer », à quoi il aurait répliqué : « Adieu donc, père indulgent, qui ne connaissez pas ce que le comte de Gramont, père blessé, peut faire ». Et cela se trouva n'être pas une menace de Gascon, car il réussit à s'emparer

de lettres échangées par la favorite et les Créqui où la mort du Roi était annoncée comme prochaine et où le Dauphin se voyait traiter de « gros gifflard ». Le marquis de Créqui, exilé, partit pour l'Italie le 27 décembre 1686, son père mourut de douleur de cette affaire le 3 février 1687 et on mit en chansons la cruelle déception de Mne de Gramont (ces événements sont surtout connus par le mémoire ms. « sur les causes et les circonstances de la mort du ma' de Créqui », qu'a résumé E. de LANOUVELLE, Le maréchal de Créquy, Paris, 1931, pp. 287-292; l'essentiel en est confirmé par les Mémoires de Sourches, décembre 1686, t. I, pp. 260, 467 sq. Cf. aussi les Nouvelles ecclésiastiques de 1686, ms. fr. 23 498, ff. 67, 96 y°, 99 r°, 125 y°, 151 r°, 155 r°, 167 y°, les nouvelles à la main, ms fr., 10 265, ff. 109 y° à 127 v0 et le Chansonnier, ms. franç. 12 689, ff. 246, 259, 262 - BOISLISLE, t. II, pp. 136 sq., t. XII, pp. 623 sq. - Mémoires de le° de Caylus, éd. Em. RAUNIÉ, Paris, 1881, p. 99 - G. BRUNET, Nouveau Siècle de Louis XIV, Paris, 1887, p. 116. - Et. ALLAIRE, La Bruyère et la maison des Condé, Paris, 1886, t. I, p. 395).

Le plus simple serait d'identifier « l'homme de bien » qui, selon Fénelon, venait de démentir avec éclat sa réputation, avec le maréchal-duc de Créqui, mais rien ne permet d'admettre que celui-ci, alors retenu par la goutte dans son hôtel de la rue St-Nicaise, soit ici décrit comme « exposé au monde au sortir de la solitude ». D'ailleurs, Fénelon n'établit entre le malheur des Gramont et le « scandale en question » qu'un rapport d'analogie - sans doute s'agissait-il d'une autre affaire de séduction. Le portrait assez précis que fait du coupable le directeur de Mme de Gramont s'accorde en revanche avec ce que nous savons du comte Joseph-Henri de Tréville, figure alors célèbre qui a tenté les plumes de Bourdaloue, de La Bruyère, de Mme de Sévigné, de Saint-Simon et de Sainte-Beuve. Après sa conversion (1670), le gentilhomme bel-esprit se retira de la Cour et se lia avec Port-Royal (Mme de Gramont avait donc double raison de s'intéresser à ce qu'il devenait). Il logeait en 1674 à l'Institution de l'Oratoire, mais on le trouve le 6 octobre 1679 sur la paroisse Saint-Séverin (J. MESNARD, Pascal et les Roannez, Paris, 1965, pp. 874, 895). Ce n'est cependant que plus tard qu'il faut placer la « chute » décrite par Saint-Simon : « Il était facile et léger; la diversion le tenta, il s'en alla en son pays, il s'y dissipa; revenu à Paris, il... fréquenta les toilettes. Le pied lui glissa : de dévot, il devint philosophe..., il se fit soupçonner d'être devenu grossièrement épicurien. Ses anciens amis de Port-Royal alarmés de cette vie et de D ses « jolis vers » de « galanterie ...le rappelèrent enfin à lui-même et à ce qu'il avait été; mais il leur échappa encore, et sa vie dégénéra en un haut et bas de haute dévotion, et de mollesse et de liberté, qui se succédèrent par quartier ». En 1693, nous le voyons correspondre avec Ninon. Il était revenu à plus de « régularité » quand il mourut le 13 août 1708 à soixante-cinq ans (voir BOISLISLE, t. XII, pp. 112-116, 555, 596, et sa bibliographie - URBAIN-LEVESQUE, t. I, p. 241, t. IV,

106 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 50

p. 293 — SAINTE-BEUVE, Causeries du Lundi, t. X, Paris, 1870, p. 26 Ed. de BARTHÉLÉMY, La marquise d'Huxelles, Paris, 1881, pp. 62-72). Quant à Du Charme! dont le nom avait été malignement associé à celui

de Mme' de Gramont, il ne quitta la Cour que le 6 novembre 1687 et ne causa pas la même désillusion à ses amis de Port-Royal (mss tr. 23 498,

f. 242 et 23 501, if. 107 sq. — DANGEAU, t. II, pp. 61 sq. — R. CLARK, pp. 111, 115, 120). Une lettre du cardinal de Bouillon à Fénelon du 31 août 1708 rappelle enfin qu'ils avaient eu à Pâques 1697 une conversation sur « les indignités... d'une personne qui par l'éclat de sa vie en fait de pénitence et de sainteté, jouissait alors d'une si grande réputation dans le monde et surtout parmi les dévots de profession » : mais ne s'agit-il pas simplement de l'abbé de Rancé? On trouvera des chansons contre celui-ci dans le ms. fr. 12 690, pp. 435-442.

Les considérations de Fénelon seraient beaucoup plus faciles à expliquer s'il était possible d'admettre une erreur de sa plume et de dater cette lettre du lundi 10 ou mardi 11 décembre 1691. M. I. Noye y incline en raison de l'écriture et il me rappelle en outre que c'est le 2 décembre 1691 que le curé des Invalides A. de Mauroy s'enfuit de Paris, « scandale » dont on ne saurait exagérer le retentissement. Frère de la comtesse d'Uzès, neveu du grand-maître des eaux et forêts de Bourgogne, il était destiné à l'armée quand sa conduite lui mérita à vingt ans une détention à Saint-Lazare. C'est là qu'une conversion (s'il s'agissait bien de lui, Fénelon en défendrait la sincérité contre ceux qui devaient être nombreux en décembre 1691 à en douter) lui valut d'être admis dans la congrégation de M. Vincent. Il prêcha avec grand succès

« dans les retraites et dans les missions » et réussit même à s'insinuer

« dans l'esprit des personnes les plus considérables de la Cour », en particulier dans celui de Louvois. « Mais, ayant fini le temps qu'il devait être curé des Invalides et M. de Louvois étant mort le 16 juillet 1691, ses ressources lui manquèrent ». Accusé d'escroquerie et de libertinage, il fut arrêté à Sept-fons au milieu de janvier 1692. Il est curieux que le Chansonnier mette « la comtesse du Roure (Mademoiselle de La Force) » au premier rang des « femmes de tout étage dont Mauroy était aimé » (ms. fr. 12 690, ff. 365-370; cf. aussi son interrogatoire, ms. fr. 21 384, ff. 208-233 — la lettre de la marquise d'Uxelles, ms. fr. 24987, ff. 38 sq. — 4° Fm' 21176 et 21177 — DANGEAU, t. IV,

p. 10). Si l'on accepte la version donnée par Saint-Simon des faits de 1686, le nom de Madame du Roure suffisait à « renouveler de justes peines que des aventures semblables avaient causées à » Ne' de Gramont.

3. Sur la terre, au-dessus de au monde, barré.

4. Donc de, en interligne.

5. Il Cor. 10, 12.

6. Croupissant, au-dessus de couché, barré.

7. Cf. II Cor. 13, 4-5.

8. En, en interligne.

T. H, 51 COMMENTAIRE 107

24. A UNE OFFICIkRE DES NOUVELLES CATHOLIQUES.

Vendredi matin [1686 ou 1687 ?].

Copie Théméricourt, B. M. de Troyes, ms. 2 337, n° 20.

Cette lettre pose un curieux problème. La quasi-totalité s'en retrouve en effet dans les Lettres de M. B** [oileau] sur différents sujets de

morale et de piété, Paris, 1737, t. I, pp. 461-465, avec cependant quelques variantes :

1° Le premier paragraphe du présent texte est omis par l'édition de 1737.

2° Le corps du texte est repris avec quelques corrections de style peu importantes. On remarquera davantage que ma soeur y est constamment remplacé par Madame, de sorte que la première ligne devient

« Achevez, Madame, par vos discours édifiants et par vos exemples, la conversion de Madame votre soeur, à laquelle... ». Logique avec lui-même l'éditeur de 1737 substitue ensuite

« vocation au christianisme » à « vocation »

« de quelques-uns de vos proches » à « de quelques protestants »

« votre famille... son endurcissement » à « les protestants... leur endurcissement ».

3° Enfin l'imprimé se termine par quelques lignes qui ne sont pas dans le manuscrit. Nous ne doutons pourtant pas que celui-ci ne représente le texte authentique en raison de la nature des corrections (en particulier de « vocation au christianisme »). D'ailleurs, on ne comprendrait pas que l'Oratoire janséniste de Troyes ait attribué à Fénelon un texte de J.-J. Boileau.

1. Sous la plume de Fénelon, « ma très honorée soeur » désigne une religieuse. Le fait qu'il ne soit pas fait allusion à la parenté de Mue de la Perrine avec la destinataire semble exclure que celle-ci soit la future Charlotte de Saint-Cyprien. D'autre part, la conversion de M" de la Perrine était à peine achevée et on ne nous dit pas qu'elle ait longtemps résisté : d'où la date que nous proposons.

2. Louis du Plessis, marquis de la Perrine, mourut le 25 novembre 1679. Il avait épousé une soeur de Dangeau, sa cousine Suzanne de Courcillon, qui semble aussi morte avant 1685. Ils laissèrent un fils qui se maria en 1680 à vingt-trois ans (cf. Bull. S. H. Prot., 1909, p. 366) et une fille qui n'aurait eu que onze ans lorsqu'elle fut enfermée aux Nouvelles Catholiques (HAAG, La France protestante, t. IV, c. 802, cf. t. V, c. 878). En novembre 1688 sa cousine germaine Charlotte du Péray (cf. sur elle infra, lettre du 21 août 1688), alors novice au Carmel, écrivait à son sujet : « Il nous vient bientôt une petite compagne qui ne vous est pas inconnue et dont l'exemple vous touchera peut-être

108 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 51 T. II, 54 COMMENTAIRE 109

plus que le mien : elle était plus digne que moi des grâces de Dieu » (ms. fr. 23 499, f. 54 r°). En janvier 1689, elle se trouvait déjà au Premier Couvent (Sainte-Geneviève, ms. 1 479, f. 27 vO). Lors de la profession de Charlotte de Saint-Cyprien (13 mai 1689), la jeune M"" du Plessis a se croyant mourante voulut convertir ses parentes mal converties. Excellente recommandation pour » elle, note le mémorialiste, « auprès des carmélites où elle veut s'engager » (ms. fr. 23 499, f. 183 r°).

3. Fin de l'épître de saint Jacques (V, 20).

4. Ibid., I, 17.

5. Mach. XIII, 25-40.

6. I Tim. I, 17.

7. Délicatesse, sensibilité, raffinement de l'amour-propre (FURETIÈRE).

8. Porter, pâtir, endurer (FURETIÈRE).

9. Religion, piété (FURETIÈRE).

10. Rom. XV, 1-2.

11. Match. XI, 29.

12. Mot oublié dans la copie.

13. « Ibunt de virtute in virtutem : videbitur Deus deorum in Sion. Domine Deus virtutum, exaudi orationem meam » (Ps. LXXXIII, y. 8 et 9).

25. A UNE NOUVELLE CATHOLIQUE.

[janvier 1687 ou 1688 ?].

Copie du xville siècle, A.S.S., pièce 521.

1. Seule une nouvelle convertie pouvait penser à composer des psaumes. La correspondante de Fénelon ne se trouvait pourtant pas aux Nouvelles Catholiques qui n'avaient pas de prieure. On peut penser aux bénédictines de la Madeleine du Tresnel dont Fénelon était aussi supérieur, mais ce serait alors la seule lettre de lui adressée à quelqu'un de cette maison qui ait été conservée. En revanche, nous avons plusieurs de celles qu'il écrivit à Charlotte de Saint-Cyprien après son entrée au Carmel. La similitude du contenu de cette pièce avec celui de la lettre du 21 août [1688 ?] est en outre évidente.

2. Cette phrase ne doit pas être rapprochée de la défense de chanter les Psaumes de G-odeau (cf. supra, t. I, 2" p., ch. VI, n. 49), mais du fait que les compositions littéraires de Charlotte de Saint-Cyprien « se répandaient » dans un trop large cercle (cf. infra, lettre du 21 août 1688, n. 5).

3. Décision, « avis, autorité des savants » (FURETIÈRE). Fénelon préfère les pièces lyriques aux essais théologiques ou de controverse.

4. Il est question d' « hymnes et de cantiques spirituels » dans Ephes. V, 19 et dans Col. III, 16.

5. « Aequo animo est? psallat » (Jac. V, 13).

6. La prieure de la Madeleine du Tresnel était Charlotte de Veny d'Arbouze de la Sainte-Mère de Dieu, mais celle du premier couvent des carmélites fut, de 1684 à 1690, Agnès de J. M. de Bellefonds (cf. infra, lettre de septembre 1691).

7. Il s'agit sans doute d'un chapelain.

8. Evangile du dimanche dans l'octave de l'Epiphanie dont la leçon convenait particulièrement à la correspondante de Fénelon. La lettre se trouve ainsi datée des premiers jours de janvier.

26. A SEIGNELAY.

28 février 1687.

L.a.s., noue. acq. fr. 507, ff. 34 sq. - VERLAQUE, pp. 51 sq. - DOUEN, pp. 324 sq.

1. Seignelay se préoccupait depuis des semaines de cette nouvelle mission. Il avait en effet écrit le 12 décembre 1686 à l'évêque de La Rochelle : « Je vous ferai savoir incessamment les intentions de Sa Majesté sur la demande que vous faites de M. l'abbé de Fénelon pour les missions » (A. N., f. Marine, B2 58, f. 883).

2. De fait, Milon et Bertier partirent avec Fénelon, mais Godet-Desmarais fut remplacé par Hellouin (clerc de l'abbé Fleury), Morant et Quercy.

26 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

11 mars 1687.

Minute, A. N., f. Marine, B2 61, f. 176 y°.

La perspective du départ de Fénelon permettait à Seignelay de donner le 20 mars 1687 des apaisements à un nouveau converti influent, M. de Villette : « J'ai écrit à M. l'évêque de Saintes sur l'indiscrétion des curés et des prédicateurs qu'il emploie sur les côtes et je m'assure qu'il leur a défendu très expressément de faire aucune menace aux nouveaux convertis ni de les obliger à communier. Sa Majesté est persuadée qu'un homme du caractère de M. l'abbé de Fénelon peut servir utilement à réparer le mal que le zèle indiscret de ces ecclésiastiques peut avoir causé, et Elle le fera partir aussitôt après Pâques pour se rendre à La Rochelle » (A. N., f. Marine, B2 61, ff. 202 sq.).

T. II, 55

COMMENTAIRE 111

M. l'abbé de Fénelon et sa compagnie. Nous y prendrons tous ensemble les mesures nécessaires pour ce qui regarde la religion » (nouv. acq. franç., 21 334, f. 56 r°).

Le 13 mai 1687, il annonçait enfin au ministre :

« M. l'abbé de Fénelon est arrivé depuis hier avec sa compagnie » (ibid., 21 334, f. 100 v°).

2. Fénelon répondra le 26 mai que ce n'était pas en ces termes que le problème se posait. Le ministre avait évidemment été induit en erreur par la dépêche trop peu explicite qu'Arnoul lui avait adressée de Marennes le 26 avril 1687 :

« Autant que les peuples de Marennes ont d'empressement d'aller à l'église, aux prières et aux instructions, autant ceux de La Tremblade s'en éloignent. J'ai fait ce que j'ai pu pour faire comprendre à M. l'abbé de Cordemoy la nécessité qu'il y avait de ménager d'abord les termes avec eux pour ne les point effaroucher, de les attirer à l'église par quelque chant et par des prières comme on fait à Marennes, et surtout de faire cesser les conférences qui les entretiennent dans un esprit de dispute. Je ne sais si j'y aurai réussi » (ibid., 21 334, f. 85 VO).

Le 15 mai 1687 l'intendant employait des termes plus clairs :

« M. l'abbé de Cordemoy aura peine à cesser les conférences qu'il fait à La Tremblade parce que c'est le meilleur moyen de traiter les matières de controverse où il excelle. J'ai déjà eu l'honneur cependant de vous faire savoir les raisons que j'avais, aussi bien que M. de Bezons, de croire qu'elles étaient préjudiciables. Mais M. de Xaintes doit venir incessamment ici pour conférer avec M. l'évêque de La Rochelle et M. l'abbé de Fénelon. Je tâcherai d'y faire trouver M. l'abbé de Cordemoy; ils traiteront cette affaire comme beaucoup d'autres, et j'aurai l'honneur de vous faire savoir ce qu'ils auront résolu » (ibid., 21 334, f. 102).

A quoi Seignelay s'empressait de répondre le 4 juin :

« Je suis bien aise de la résolution que M. l'évêque de Saintes a prise de venir conférer avec M. l'évêque de La Rochelle et M. l'abbé de Fénelon sur les affaires de la religion; il faut nécessairement que le sr abbé de Cordemoy s'y trouve afin de recevoir les ordres des dits s" évêques sur ce qu'il aura à faire dans la suite de sa mission » (A. N., f. Marine, B2 61, ff. 368-369, insérés, par erreur, entre les folios 357 et 358).

27. A SEIGNELAY.

26 mai 1687.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 36 sq. — VERLAQUE, pp. 52-55.

1. Le 29 mai 1687, Arnoul s'exprimait en termes semblables :

« Je crois que les habitants de La Tremblade, pour le peu de gens qu'il y a capables de raisonnement, ont eu plus d'instructions qu'il ne leur en

110 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 54

Et, comme l'année précédente, il prenait des mesures pour rendre possible le départ de Langeron : « Le Roi ayant fait choix de M. l'abbé de Langeron pour travailler avec M. l'abbé de Fénelon à l'instruction des nouveaux convertis de La Rochelle et des côtes de Saintonge, Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que son intention est qu'il soit dispensé d'assister aux actes qui se feront entre ci et le Carême prochain, dans la Faculté de Paris, sans que cela lui puisse en rien préjudicier à sa licence » (A. N., f. Marine, B2 61, ff. 264 sq.).

26 B. LE MÊME AU MÊME.

9 mai 1687.

Minute, A. N., f. Marine, B2 61, f. 348.

1. Le 14 avril 1687 Louis de Lubert, trésorier général de la Marine, versait à Fénelon, demeurant rue du Petit-Bourbon, trois mille livres « pour subvenir aux dépenses qu'il est obligé de faire, tant pour lui que pour les autres missionnaires envoyés à La Rochelle et lieux circonvoisins, pour l'instruction des nouveaux convertis ». Fénelon en donna quittance le même jour en sa maison (M. LAVERDET, Catalogue de lettres autographes... de M. de C***, Paris, 1851, P. 321; mais l'édition Gosselin en a publié une copie notariée, contresignée de Troyes, qui se trouve à Saint-Sulpice, pièce 665 : l'autographe pourrait donc être un faux). On lit d'autre part dans le Journal de Fleury à la date du 29 avril 1687 : « Je partis avec MM. les abbés de Fénelon, Milon, de Langeron, MM. Hellouin, Morant et Quercy pour aller en mission à La Rochelle où nous arrivâmes le 12 de mai. Le Roi fournit la dépense de tout ce voyage » (ms. fr. 9 511, f. 5 — Fr. GAQUÈRE, La vie et les oeuvres de Cl. Fleury, Béthune, 1925, p. 259). Cordemoy et Narcé se trouvaient déjà à La Tremblade, mais l'abbé de Tournier n'y revint pas en 1687 (dépêche d'Arnoul, 29 juin 1687, nouv. acq. franç. 21 334, ff. 191 sq.). Quant à l'abbé de Serre, « curé de Charenton à la disposition de l'archevêque de Paris, il prêcha un mois à l'île de Ré » (Arnoul, 26 août 1687, ibid., f. 312 r°). Seignelay annonçait le 30 avril à Arnoul :

« ... M. l'abbé de Fénelon étant parti de Paris depuis quelques jours, il arrivera incessamment à La Rochelle où je ne doute point

que sa présence ne fasse un très bon effet par l'estime particulière que les gens de ce pays ont pour lui et sa manière d'agir avec eux » (A. N., f. Marine, B2 61, ff. 310-311).

L'intendant l'avait attendu plus tôt, comme le montre sa dépêche du 13 avril à Seignelay : « Je dois me rendre jeudi prochain chez M. l'évêque à sa maison de campagne, où doit arriver dans le même temps

112 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 55 T. II, 56 COMMENTAIRE 113

faut, et ce lieu là ne me paraît pas mériter plus longtemps une dépense aussi considérable que celle que le Roi fait pour l'entretien de tous les missionnaires qui y sont avec M. l'abbé de Cordemoy. J'ose dire même que la manière dont il s'y prend ne convient du tout point aux peuples.

M. l'évêque de Saintes, M. de Bezons et M. l'abbé de Fénelon n'approuvent point du tout les conférences, non plus que moi, et cependant il en veut toujours faire. Si chacun de ces messieurs pouvait se joindre au curé de quelque paroisse, cela ferait un bien meilleur effet. Les pères jésuites de Marennes suffiraient pour tout ce quartier là » (nouv. acq. franç. 21 334, f. 119).

Seignelay lui donnait entièrement satisfaction par sa réponse du 6 juin :

« J'écris au sr abbé de Cordemoy de se retirer de La Tremblade puisque vous n'estimez pas qu'il convienne de l'y laisser plus longtemps; mandez-moi si vous croyez qu'il faille le rappeler à Paris afin que je lui envoie les ordres nécessaires sur cela » ( A. N., I. Marine, B2 61, ff. 372 sqq.). Pour remplacer l'abbé de Cordemoy et continuer cependant les instructions à La Tremblade, il invitait le même jour le supérieur des jésuites de Marennes à y envoyer deux fois la semaine un des Pères Jésuites qui sont à Marennes et à choisir un sujet capable de bien remplir cette fonction (A. N., f. Marine, B2 61; la date du document, 6 septembre 1687, est erronée; il est d'ailleurs transcrit entre plusieurs autres, tous datés du 6 juin).

Mais Arnoul annonçait le 17 juin :

« M. l'abbé de Cordemoy n'a pu se trouver à la Conférence que MM. les évêques de La Rochelle et de Saintes et M. l'abbé de Fénelon ont eue ensemble, mais on n'a pas laissé, en conséquence de ce qui a été résolu, de lui faire savoir les sentiments de ces MM., en sorte qu'il ne se fait plus à présent de conférences à La Tremblade et que M. l'abbé de Cordemoy s'est partagé avec les ecclésiastiques de la mission dans trois paroisses différentes, et doivent aller ensuite dans trois autres, et il est certain que de cette manière leur mission fera beaucoup plus de fruit » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 165).

2. L'archiprêtre est Jean de Lafargue, curé d'Arvert, fils de Jean de Lafargue, sr de la Paturie et de Marthe Boisseau. Le 8 avril 1686, Arnoul lui avait écrit que Chastellars avait reçu l'ordre de le mettre en possession de la maison d'un fugitif et de faire prendre chez M. de Romanes un lit pour son vicaire (LÉTELIÉ, Fénelon en Saintonge, pp. 79 sq.).

3. Voir sur le P. Jean Debord, supra, la lettre du 23 février 1686. Arnoul certifiait le 11 septembre 1687 que, malgré la cabale des partisans de Cordemoy, « ces Pères s'y sont comportés avec toute la modération, la conduite et l'honnêteté possibles, bien qu'ils n'ignorent pas ce qui se pratique » (nouv. acq fr. 21 334, f. 346 vo).

4. Tout en remarquant l'insuffisance du clergé local, Fénelon avait d'abord fait confiance à de bons prédicateurs, tels que les « jésuites doux » dettres des 16 janvier 1686, n. 10 — 7 février 1686 et 8 mars 1686, n. 10). Les laïcs semblent avoir vu clair les premiers. Le 31 décembre 1685, Arnoul remarquait que « les missionnaires n'étaient pas tous prédicateurs et que, dans le temps qu'ils étaient dans une paroisse ou deux, les autres n'ont point d'instruction et c'est quasi ne rien faire » (Doc. Histoire, 1910, p. 587 sq.). Seignelay jugeait après lui que « le plus grand mal était que les prêtres du diocèse de Saintes sont fort ignorants » (cf. PÉROUAS, p. 336).

Dans son second séjour Fénelon se montre converti à leurs vues, car il s'était aperçu que, le clergé paroissial étant resté neuf mois inactif, l'effet de sa première mission avait été détruit. A la fin de sa lettre du 29 juin et le 14 juillet 1687, il insistera fortement sur la stabilité qu'offrent seuls des « ouvriers fixes ». Il annonce ici qu'il commence à instruire de jeunes ecclésiastiques « de façon à mettre en place un dispositif pastoral qui assure la continuité de l'oeuvre » (Pérouas), car « pour gagner la confiance » des peuples, « il faut nécessairement plusieurs années de travail sans interruption » dettre du 29 juin 1687). Il était ainsi sans doute seul dans le diocèse à avoir des conceptions originales à ce sujet. L'établissement de curés capables de prêcher (cf. la lettre du 16 janvier 1686 et celle du 29 juin 1687, n. 3) devait, par contre-coup, modifier la vie religieuse des anciens catholiques eux-mêmes.

5. Cf. infra, mémoire du 10 août 1687, n. 25.

6. Sur cette « Contre-Réforme spirituelle », cf. infra, 10 août 1687, n. 29.

7. Cf. ibid., n. 15.

8. Cf. ibid., n. 4.

9. Cf. ibid., n. 20.

10. Cf. ibid., n. 10.

27 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

6 juin 1687.

Minute, A. N., f. Marine, B2 61, f. 377 — VERLAQUE, pp. 55 sq. avec une erreur à la fin.

1. Noter que deux de ces trois lettres sont perdues.

114 CORRESPONDANCE DE FÉNELON 'F. 11, 57 T. II, 58 COMMENTAIRE 115

28. A SEIGNELAY. 29. A SEIGNELAY.

29 juin 1687.

[juin 1687].

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 38 sq.

Cette lettre est insérée dans le manuscrit entre celles du 26 mai et du 14 juillet 1687 et Seignelay y a répondu le 25 juin 1687.

1. Cette impression doit être rapprochée de celle qu'Arnoul communiquait le 13 avril 1687 à Seignelay : « ... 11 y a déjà quatre ou cinq jours que je suis arrivé dans mon département et que je travaille à m'instruire de l'état des choses; j'ai passé à La Rochelle où j'ai trouvé les esprits des nouveaux convertis assez calmes, mais toujours mal disposes au sujet de la religion » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 56).

2. Fénelon était, au début de son séjour sur les côtes, persuadé qu'un des buts de ses missions était d'empêcher « marchands et matelots » de passer en Hollande (cf. la fin de sa lettre du 28 janvier 1686, n. 10, et celles des 7 février, 26 février (n. 4), 8 mars (n. 3 et après la n. 11), 23 mars, 21 avril 1686 (n. 4 à 5), ainsi que la réponse de Seignelay du 20 février 1686). Instruit par l'expérience, il formule ici sans beaucoup de circonlocutions un souhait contraire et le réitérera le 29 juin 1687. Pour des raisons obscures, son mémoire d'août 1687 (cf. n. 18) marquera un retour en arrière.

3. Dans sa dépêche à Seignelay du 8 juin 1687, Arnoul reprenait la même expression et l'expliquait :

« Les catéchismes se font aussi parfaitement bien à La Rochelle. Il y a deux ecclésiastiques de la Compagnie de M. de Fénelon qui s'y appliquent entièrement et les enfants y vont avec plus d'inclination et d'assiduité que l'on n'osait l'espérer » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 141 ri. Le 29 juin. Fénelon parlera du succès des « instructions pour la jeunesse ».

4. Claude FLEURY, Catéchisme historique contenant en abrégé l'histoire sainte et la doctrine chrétienne, Paris, V"' Clouzeau, 1683, 2 vol. in-12, 2e éd., Aubouyn, 1686.

25 juin 1687.

Minute, A. N., f. Marine, B2 61, f. 438 — VERLAQUE, p. 56 — DOUEN, pp. 325-326.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, ff. 31 sqq. — VERLAQUE, pp. 45-48.

1. Verlaque date cette lettre de 1686, mais la réponse détaillée faite le 15 juillet 1687 par Seignelay rend le doute impossible. L'erreur a déjà été signalée par PEROUAS (p. 350).

2. L'intendant avait en effet écrit au ministre le 26 juin :

« Je vois, Monseigneur, que vous avez déjà donné les ordres pour que M. l'abbé de Cordemoy se retire du pays d'Arvert et cela est nécessaire; cependant, comme il a plusieurs honnêtes gens avec lui et qu'il est bon d'en profiter présentement qu'ils sont rassemblés, je crois qu'au lieu de les renvoyer à Paris, il vaudra mieux qu'ils se partagent en deux bandes, l'une pour l'île de Ré et l'autre pour Oléron, où il y a jusques à présent fort peu d'instruction. Je leur ai donné rendez-vous demain à Brouage pour connaître leurs sentiments, et M. l'abbé de Fénelon. n'ayant pu y venir, m'a donné M. l'abbé Fleury pour les sonder là-dessus. Si cela leur convient et que vous le trouviez bon, il faudra proposer la chose à MM. les évêques de La Rochelle et de Xaintes qui, je crois, y consentiront volontiers » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 184).

Le 29 juin, Arnoul revenait sur la question et ne cachait pas que ses dépêches étaient approuvées, et peut-être inspirées, par Fénelon :

« J'ai réglé ce qu'il y avait à faire pour ne pas décréditer M. l'abbé de Cordemoy et sa compagnie, les pères jésuites devant venir à leur place à La Tremblade. Quant à ce qui regarde les premiers, je crois que le mieux sera qu'ils se partagent, la moitié pour l'île de Ré et l'autre pour Oléron, ces deux îles ayant été jusques à présent fort peu d'instruction [sic]. Il m'a paru qu'ils s'y conformeraient volontiers si c'est l'intention du Roi, et c'est l'intention de M. l'abbé de Fénelon avec qui j'ai agi de concert en ce rencontre » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 192 ri.

Le ministre se hâtait de leur donner satisfaction et prévenait le 7 juillet l'évêque de La Rochelle que l'abbé de Cordemoy avait obtenu de revenir à Paris pour des affaires personnelles.

« Sa Majesté trouve bon » que les missionnaires qui l'accompagnent

« soient distribués dans les îles de Ré et d'Oléron si cela est estimé nécessaire. Je vous prie d'examiner cela avec » M. Arnoul « et avec

M. l'abbé de Fénelon et de faire à cet égard ce que vous estimerez convenable pour le bien de la religion et pour le service de Sa Majesté » (A. N., f. Marine, B2 62, ff. 8 v°-9

3. Ce plaidoyer pro domo fut appuyé par Arnoul le 8 juillet 1687 :

« Je crois que M. l'abbé de Fénelon est sur le point de vous demander

la permission de se retirer, aussi bien que sa compagnie; et comme voici bientôt le temps que chacun va demeurer à la campagne, ils auraient

116 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. 11, 58

en effet peu d'occupation jusques après les vendanges; et bien pie les nouveaux convertis de cette ville ne paraissent pas extrisinenient touchés, il est impossible cependant que les instructions qu'ils ont reçues depuis trois ou quatre mois ne les aient ébranlés; mais ce qu'il y a de fiicheux, c'est que, dans trois semaines, ils en auront perdu le souvenir, et de cette manière on n'avance rien, il nie parait sur cela qu'il n'y n qu'un seul moyen de réussir, qui serait d'avoir un moindre nombre d'habiles gens, mais qui fussent fixes et qui fissent intime l'office de curés dans les principales paroisses » (nouv, acq. fr. 21 334, f. 202). Cf. supra, lettres des 9 mai 1.686, n. 2 et 26 mai 1687, n. 4.

4. L'intendant Arnoul avait déjà assuré à Seignelay le 13 mai 1687 que « les sœurs grises feront plus de fruit avec le temps que les missionnaires les plue habiles » et il le répètera le 11 septembre 1687 (PeRotiss, p. 343). Cf. supra, lettres du 16 janvier 1686, n. 9 s. f., du 8 mars 1686, n. 10. du 29 mars 1686, n. 15.

5. Fénelon juge l'idee si importante qu'il ne craindra pas de la reprendre longuement dans sa lettre du 14 juillet, n. 6 (à laquelle on se reportera) et dans son mémoire d'août, n. 24.

0. Cf. supra, t. 1, 2' p., eh. VI, n. 58.

7. Allusion au titre de l'ouvrage de P. Jurieu (cf. supra, lettres du

7 février 1686, n. 5 s. et du 9 octobre 1686, n. 11) : l'approche de

la guerre générale augmentait son crédit, Cf. C. ROUSSET, Histoire de Louvois, Paris, 1861-1863, t. III, p. 505 — Emm. LEROY-LADURI E, Les paysans du Languedoc, Paris, 1966, pp. 616, 619 et la dépêche de ,encrai du 30 décembre 1686 dans L. von PASTOR, Storia dei Papi, Home. 1943, t. XIV', p. 175 n.

8. Dans son mémoire d'août 1687 (n. 3), Fénelon dénoncera avec plus de précision encore « les politiques sans religion » qui, déçus par la disparition du « parti chimérique dont ils étaient les chefs », « haïssent et craignent l'Eglise catholique ». Ils devaient être particulièrement nombreux dans l'ancienne capitale politique des huguenots, mais on trouve des observations analogues sous les plumes de Vauban (« du moment qu'on a usé de contrainte, tel qui n'avait pas de religion s'est avisé d.'en avoir ») et d'autres contemporains des deux confessions (cf. notre Louis X/It et les protestants, pp. 159 sq.).

A SEIGNELAY.

14 juillet 1687.

acq. fr. 507, ff. 40-42 r° — Publication très incomplète pp. 57-59.

question du ministre Bernon dans la lettre du 21 avril avons cité les dépêches de l'intendant Arnoul des 7 et La seconde annonçait qu'il devait « communier publique-

T. 11, 60 COMMENTAIRE 117

ment à la Penteci)te j, et espérait qu' « il attirerait après lui tous ses parents et tous ses amis qui sont en très grand nombre dans La Rochelle et qui se faisaient le plus remarquer entre tous ceux qui étaient les plus mal disposés » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 339 ri.

2. Divers Seignette exerçaient à La Rochelle une profession médicale : aussi le dictionnaire de Gurlt-Hirsch a-t-il commis une confusion au sujet du personnage visé par Fénelon. 11 ne s'agit pas d'Elfe Seignette (1632-1698), médecin et magistrat, qui fut, après la Révocation, interné en plusieurs endroits et en dernier lieu à Besançon, tandis que sa femme, Elisabeth Perdriau, était enfermée à la Providence de La Rochelle. Le 21 août 1693, il demandait sa libération en faisant valoir qu'il était ruiné et invoquait les témoignages que l'intendant Bégon et l'évêque de La Rochelle rendaient en sa faveur (FEUILLERET- de RICHEMOND, p. 715 — HAAG, La France protestante, 1" éd., t. IX, p. 249 — Bull. S. H. Prot., t. XXX, 1881, p. 164, t. XLIV, 1895, pp. 505 sq.). Il fut le père de Pierre (4 décembre 1660-11 mars 1719), qui, après avoir étudié à l'Académie de Saumur et avoir été reçu docteur en médecine à Caen (1683), fut, après son abjuration, admis à exercer à La Rochelle. Encouragé par Fagon, il analysa les eaux minérales françaises, travail qu'il acheva en 1701 à Paris où il exerça des emplois lucratifs (P. D. RAINGUET, Biographie saintongeaise, Saintes, 1851. p. 552).

Mais celui que Fénelon désigne avec une précision très suffisante est le pharmacien Jean Seignette, frère du docteur Elie : né à La Rochelle vers 1650, il y mourut en 1702 après avoir étudié à Montpellier et inventé le tartrate de potasse et de soude ou sel purgatif dit de Seignette, ce qui lui apporta la richesse et une réputation durable. Elle fit connaître la découverte de Jean dans diverses brochures, Les principales utilités et l'usage le plus familier du véritable sel polychreste, La nature, les effets et les usages du sel alcali nitreux de Seignette, etc. (La Rochelle, vers 1673-1675) (Catalogue général des Imprimés de la B. N., s. r. RAINGUET, p. 552 — GURLT et HIRSCH, Biographisches Lexicon der hervorragenden Aerzte, Vienne, 1888. t. V, p. 350). Avant Fénelon, Arnoul avait noté que ce Seignette était passé, du point de vue religieux, d'un extrême à l'autre, mais il plaçait sa conversion beaucoup plus tôt. Il avait en effet écrit le 20 juin 1686 à Châteauneuf : « Je me suis informé le plus secrètement, ainsi que vous me l'avez ordonné et le plus exactement que j'ai pu, s'il était vrai que les nommés Seignette, médecin et apothicaire, avec la dame de la Beschardière, se soient assemblés le jour de Pâques chez le sieur Silvestre pour y chanter des psaumes, et j'ai communiqué la chose à M. l'évêque et à M. Millet », ils n'en purent apprendre « aucune nouvelle » et « fort souvent de pareils avis se sont trouvés faux. Mais, quoi qu'il en soit, je ne crois pas qu'il soit bon d'en faire aucun bruit à présent, parce que le nommé Seignette l'apothicaire qui était un des plus fermes et des plus opiniâtres de ceux de la R.P.R., depuis quinze jours est tout changé. Il se prépare à se

30.

1A.a.s., nom.. de V Ln LAQU E.

1. 11 a été 168b et nous 23 mai 168b.

118 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 60

confesser de bonne foi, toutes les apparences seront qu'il sera dorénavant aussi bon catholique qu'il était religionnaire et cela fera un fort grand bien dans cette ville, parce qu'il était fort accrédité dans le parti » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 400).

3. Sur la pension de Bernon, cf. supra, la lettre du 28 février 1687.

4. Cf. infra. 10 août 1687, n. 28.

5. L'absence de résultats spectaculaires restait le point faible des missions de Fénelon. Il passe ici à l'offensive. D'ailleurs, il avait combattu

l'illusion de la Cour en annonçant dès le 16 janvier 1686 que « l'ouvrage

n'était pas bien avancé » et qu' « il ne fallait le faire, ni superficielle-nient, ni à la hâte », car « la persuasion ne se fait point par comman-

dement ». Il invitait au contraire à « effacer insensiblement les préju-

gés ». L'adverbe reparaît dans la lettre du 26 février 1686 : « Il s'agit bien moins du fond des controverses que de l'habitude dans laquelle

les peuples ont vieilli de suivre extérieurement un certain culte et de la confiance qu'ils avaient en leurs ministres. Il faut transplanter insensiblement cette habitude et cette confiance chez les pasteurs catholiques ». Fénelon revient sur le rôle du temps dans ses lettres du 8 mars (s. f.), du 29 mars 1686 (n. 7) et en juin 1687. Mais nulle part il ne le dégage aussi fortement qu'ici. Ce n'est pas un hasard si, au mois de juillet 1687, Arnoul reprenait la même idée (nouv. acq. fr. 21 334, fr. 202 sq., cf. PÉROUAS, p. 351). Sur la stabilité des ouvriers qu'exige cette pastorale, cf. supra, la lettre du 26 mai 1687, n. 4.

6. Le passage qui suit a été supprimé par Verlaque. Fénelon avait eu soin de faire présenter par l'intendant une idée qui lui tenait à coeur. Arnoul avait en effet écrit à Seignelay le 20 mai 1687 :

« Il y avait un certain nombre de pauvres familles qui subsistaient ci-devant par les charités du consistoire, et que l'on avait assistées l'année précédente par le moyen des aumônes que M. l'abbé de Fénelon pouvait faire suivant vos ordres, pour qu'il ne parût pas qu'elles fussent abandonnées depuis qu'elles étaient catholiques pour les attacher par là davantage à la religion. Je ne sais si vous ne jugeriez point à propos qu'on fît de même cette année a l'égard de celles qui feraient leur devoir, parce que je m'aperçois qu'elles se sont relâchées et que cependant elles ne demandent rien; cela me fait croire qu'elles sont toujours assistées par les principaux qui, selon toutes les apparences, font encore une espèce de corps, et c'est ce qu'on pourrait découvrir par ce moyen » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 117 ri, à quoi Seignelay répondait le 6 juin :

« Le Roi a approuvé ce que vous proposez pour la distribution des aumônes aux familles qui subsistaient par les charités des consistoires de la Religion, et vous pouvez sans difficulté leur faire payer ce que M. l'abbé de Fénelon et vous trouverez à propos, et je vous ferai remettre le fonds nécessaire pour cela » (A. N.. f. Marine, B2 61, ff. 374-376). Le 17 juin 1687, Arnoul louait les efforts de Cordemoy et de Fénelon pour « faire subsister les pauvres et en faire déclarer d'autres pour

T II, 61 COMMENTAIRE 119

la religion ». Lui-même transmettait « le placet d'un nouveau converti dont le fils... est ici d'un grand exemple. M. l'abbé de Fénelon souhaite fort qu'il puisse avoir satisfaction sur ce qu'il demande, pour que les nouveaux convertis voient qu'on favorise ceux qui font leur devoir » (nouv. acq. fr. 21 334, ff. 166-168).

Il assurait en contre-partie le 26 juin 1687 :

« Je travaille avec MM. les abbés à examiner les pensions qui se donnent dans ce département; nous avions déjà commencé avant votre ordre en la vue de vous proposer, en ôtant les pensions de ceux qui ne font point bien leur devoir, et les donner à d'autres qui sont en exemple et qui en ont un plus grand besoin » (ibid., f. 184 r°).

De son côté, le contrôleur général Le Peletier annonçait le 15 juillet 1687 à Arnoul la suppression de droits sur les grains (f. 220).

Le 4 septembre 1687 Arnoul ne cachera pas que « ces charités engageaient » leurs bénéficiaires « à être assidus à l'église », idée développée par son collègue Foucault dès la fin d'octobre 1685. Les exigences de la politique religieuse amenaient néanmoins l'établissement d'une sorte d'assistance publique que Pérouas oppose (pp. 346 sqq.) à la charité médiévale. Cf. supra, lettre du 29 juin 1687 et infra, mémoire d'août

1687, n. 24.

30 A. SEIGNELAY A FÉNELON.

15 juillet 1687.

Minute, A. N., f. Marine, B2 67, ff. 27 v°-28 r° — Publication très incomplète par VERLAQUE, pp. 59 sq. et DOUEN, p. 329.

1. La dépêche d'Arnoul du 20 juillet prouve que Cordemoy ne tenait nullement à quitter la région : « M. l'abbé de Cordemoy est présentement dans le sentiment de rester ici, en sorte qu'il pourra travailler en Ré ou en Oléron, ainsi que MM. les évêques de La Rochelle et de Saintes le jugeront à propos, leur ayant envoyé les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser pour eux sur ce sujet » (nouv. acq. fr. 21 334,

f. 245 v°).

Rien n'était encore fait au départ de Fénelon, Arnoul l'annonçait le 3 août 1687 :

« M. l'abbé de Cordemoy qui devait aller en Oléron n'a pu le faire, parce que M. l'abbé Tournier, qui devait être avec lui et qui était le seul qui pût prêcher, n'a pu s'y trouver, de sorte qu'il est resté dans l'île d'Arvert et le plus souvent à La Tremblade, où les Pères jésuites de Marennes prêchent à présent depuis les ordres que vous leur avez donnés. Cela fait que M. l'abbé de Cordemoy n'y paraît pas fort utile, et c'est le sentiment de M. l'évêque de Saintes et de M. l'abbé de

120 COMIESPONDANCE DE FgNICLON it (.1

Fénelon qui croit que le meilleur est de k faire retourner à Paris, vu même, à ce qu'il dit, que c'est h bien de Aree affaires n (riouv. acq. Ir. 21 334, f. 268 v").

L'intendant revenait il ln charge k l2 août :

« Puisque c'est votre intention que M. rabbé de Cordemoy retire,

il peut le faire des il présent, vu que voici le temps qu'il y a le plus (l'affaires (sic) à In campagne » (nouv. arq. fr. 21 334, f. 283 vo) el k 2c août :

a M. l'abbé de Cordemoy est présentement en Oléron, mais il n'y peut pas faire beaucoup de fruit à cause de la snis(ni » (ibid., f. 312 ri.

Atim•i Seignelay le 31 aoirt 1687 it l'évêque de Saintes :

a Le Roi n'estime pas qu'il faille continuer plus longtemps les missions sans interruption; re, serait plus préjudiciable qu'avantageux » et l'ordre du Roi était transmis k même jour à l'abbé de Cordemoy, alors nana l'île d'Oléron (A. N., f. Marine.1 62, R. 180 v°-181

Arnoul devait pourtant répéter le 11 septembre 1687 que la présence de Cordemoy était non seulement. inutile, mais nuisible :

e A réent de M. l'abbé de Cordemoy, je ne sais, Mgr, quels ordres vous lui oves donnés, ni ai, de lui-même, il prendra la résolution de s'en retourner, mais il me parait que, dans cette saison, sa mission ne peut pas faire beaucoup de fruit ». M. de Saintes devrait envoyer une partie de ma compagnie en Ré et l'autre en Oléron. D'ailleurs à La Tremblade,

la demoiselle Gombauld », qui logeait les missionnaires, s'est montrée

n fort bien intentionnée », mais elle a parait » maintenant « le chef d'un parti contre les Pères jésuites... depuis qu'ils ont eu ordre de prêcher à La Tremblade à la place de M. l'abbé de Cordemoy. Je veux croire qu'il n'y a point contribué et qu'il s'est mis au-dessus de la jalousie qu'on l'accuse d'en avoir conçue s (nouv. acq. fr. 21 334, f. 345 e-346 v°).

C'est d'ailleurs Cordemoy qui eut le dernier mot (cf. supra, 28 janvier 1686, n. 2, a. f.).

2. On ne s'étonne done pas que Seignelay ait écrit le 22 à Arnoul :

e j'ai u ee que vous m'écrivez au sujet de la retraite de M. l'abbé de Fénelon et des ecclésiastiques qui l'accompagnent. Je lui ai déjà fait »voir qu'il pomait sans difficulté se retirer avec sa compagnie, n'estimant pas qu'il puisse rien faire d'utile pendant les travaux de la campagne ». Le ministre ne juge ni possible ni utile d'entreprendre de semblables missions tous les ans. 11 écrit au Père général de l'Oratoire pour obtenir deux bons sujets comme curés de Saint-Bart.hélémy et de Saint-Sauveur. Il poursuit :

« Je rendrai compte à Sa Majesté de la proposition que vous faites

pour faire rester le dit abbé de Fénelon à La Rochelle et je vous

ferai savoir ses intentions » (A. N., f. Marine, B2 62, if. 38 14'44 v°).

T. t I, 62 COMMENTAIRE 121

31. FÉNELON A SEIGNELAY.

30 juillet 1687.

L.a.s., nouv. acq. fr. 507, f. 44. — Publication très fautive de VER LA-

QUE, pp. — O. Dot;EN, pp. 322 sqq.

1. L'année n'est pas indiquée, mais elle se déduit de la présence de l'abbé Fleury (resté à Paris en 1686) et surtout du bilan dressé par Arnoul le 3 août 1687 :

u M. l'abbé de Fénelon et sa compagnie s'est retiré de La Rochelle depuis deux ou trois jours; ils ont été regrettés de toute la ville et les nouveaux convertis ont témoigné plus de sensibilité de leur départ qu'on n'avait osé l'espérer, ce qui donne lieu de croire de plus en plus qu'ils sont plus touchés et plus convaincus au-dedans qu'ils ne le veulent paraître. La plupart ne tiennent plus qu'à la difficulté qu'il y a de se déclarer; comme ils n'ont pas assez de vertu ni de courage pour se distinguer, ils s'attendent tous les uns les autres, mais ils feront par coutume ce qu'ils ne peuvent pas faire d'eux-mêmes. pourvu qu'il y ait toujours quelqu'un qui les entretienne dans les sentiments où ils sont, et c'est pour cela qu'il serait très nécessaire que le Père Général de l'Oratoire choisît deux sujets des plus capables qu'ils aient pour remplir les places de curés des deux principales paroisses de La Rochelle et qu'il les fit partir incessamment pour maintenir les esprits dans la situation où ils sont présentement avant qu'ils se soient refroidis... M. l'abbé de Serre, curé de Charenton, qui depuis quelques jours est allé prêcher en l'île de Ré, est aussi fort content des nouveaux convertis qui y sont; l'église est toujours toute pleine toutes les fois qu'il prêche et il y a lieu de croire que, s'ils étaient cultives, la plupart reviendraient bientôt de leurs erreurs. Mais il faudrait pour cela un prédicateur fixe, et un seul suffirait dans chaque île de Ré et d'Oléron, pourvu qu'il soit habile, pour prêcher seulement les fêtes et dimanches » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 268; cf. 26 août 1687, f. 312 r°).

2. Après avoir exprimé sur la situation religieuse à La Rochelle les opinions les plus diverses (cf. supra,, ses lettres des 7 avril 1686, n. 5, 23 mai 1686, juin 1687 (?), 14 juillet 1687, n. 4, et celle de Seignelay du 25 juin 1687), Fénelon conclut sur une note désabusée. Les 29 mai et 8 juillet 1687, l'intendant Arnoul avait adressé à ce sujet à Seignelay des rapports aussi peu optimistes et, les 23 et 30 janvier 1695, les curés de Saint-Sauveur et de Saint-Jean de La Rochelle affirmeront lors de la visite que « les nouveaux convertis ne font pas leur devoir » (PÉRntrAs, p. 349).

3. Fénelon pensait peut-être à revenir à La Rochelle à un autre titre qu'à celui de missionnaire et sa connaissance exceptionnelle d'une situa-

122 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 62 T. II, 63 COMMENTAIRE 123

Lion difficile entre toutes ne pouvait être remis en eh. V, noies 16 sq.

4. Il s'agit sans doute de M. de Romains ou des Romains dont le nom figure dans la liste des « gentilshommes » de la religion issus de

la maison de ville de La Rochelle (B. M. La Rochelle). Il avait

été jusqu'alors employé à « faire le recouvrement de ce qui était dû au Roi dans le port et dans les amirautés voisines », mais il venait

de terminer son enquête, pour laquelle il avait obtenu le 3 juillet un

monitoire. Il avait en particulier découvert qu'à la fin de 1677 M. de Silly était « redevable de quantité d'articles de la recette ordinaire ». Le

23 septembre Arnoul proposait donc, pour commissaire chargé de la vérification des ouvrages construits sur les marais par M. Richier, cet « homme fort sage et fort capable, qui a de l'expérience dans les affaires et même quelque connaissance de ces sortes d'ouvrages » (nouv. acq. fr. 21 333, if. 199 r°, 200 r° et 21 334, ff. 347, 367, 495).

5. Dès le 5 février 1686 Arnoul proposait de nommer juge de police à La Rochelle, Poirel, auquel l'évêque, Millet de Jeurre et lui cherchaient

depuis longtemps une place. « Il n'était que procureur mais, dans toutes

les affaires religieuses, il avait rendu plus de services à lui seul que tous les officiers du présidial ». Il insistait le 4 avril et demandait en

outre qu'il fût anobli dettres à Châteauneuf, nouv. acq. fr. 21 333, 81 et 208). L'intendant revenait le 9 mars 1687 à la charge auprès de Seignelay :

« Comme vous m'avez ordonné, Monseigneur, de faire partir le sr Poire', il va pour recevoir vos ordres. M. l'évêque de La Rochelle et

M. l'abbé de Fénelon vous ont témoigné qu'il était l'unique qui avait

du crédit sur les nouveaux convertis et souhaitent que je vous le confirme ainsi que je le fais. Mais comme il sollicite ici pour entrer dans

quelques affaires et qu'il n'a point reçu les grâces qu'il espérait pour

les services qu'il a rendus, il croit avec raison que cela diminuera son crédit si on le voit retourner sans quelque distinction. Ainsi, Monsei-

gneur, il doit vous présenter un placet par lequel il demande une place d'écrivain principal pour un de ses enfants qui en est fort capable, et cela contribuerait à lui conserver l'ardeur qu'il a toujours fait paraître par le passé fort utilement. C'est un témoignage que je dois à la vérité, conformément à ceux que vous ont rendus M. l'évêque et M. l'abbé de Fénelon » (nouv. acq. fr. 21 334, f. 31 VO).

II le recommandait de nouveau le 28 août 1687 comme « le seul dans le pays d'Aunis dont » il eût « tiré quelque secours pour les affaires de la religion... depuis trois ans... Il a quitté toutes ses affaires pour s'y attacher uniquement, il a même fait plusieurs voyages et il en fait tous les jours, ce qui ne se peut pas faire sans quelque dépense » (ibid.,

f. 316 v0, cf. 8 septembre 1687, f. 340).

6. Le livre de comptes de l'abbé Fleury indique qu'après s'être rendu le 23 juillet de La Rochelle à Rochefort avec Hellouin et Morant, il reçut le 30 juillet de Fénelon 115 livres destinées au valet de celui-ci, Potvin : ses frais de voyage pouvaient monter à 50 livres et sa subsistance mensuelle était fixée à 27. Le même jour, Fleury partit de La Rochelle avec Hellouin, Morant, Quercy, et Langeron qui les quitta à Poitiers. Fleury remit successivement à Potvin 60 (18 août), 21 (18 septembre) et 12 livres (21 septembre); le 12 décembre il rendait à Fénelon le reliquat (22 livres) (ms. fr. 9 511, ff. 5 à 7, 30, 60, 122, 124 v°).

32. MÉMOIRE.

[Vers le 10 août 1687].

Autographe non signé, nouv. acq. fr. 507, ff. 45-51 — A. GAZIER, Revue politique et littéraire, 31 octobre 1874 — O. DOL Er, pp. 330338.

1. Seignelay avait demandé ce mémoire à Fénelon le 15 juillet 1687. A en juger par la date de la dépêche que le ministre adressa à Arnoul après l'avoir lu, il lui avait été envoyé vers le 10 août. Fénelon y reprend les idées essentielles de ses lettres précédentes, en particulier de celles qu'il avait écrites de La Rochelle à partir du 15 juillet. Mais c'est parfois avec les lettres d'Arnoul qu'on peut faire les rapprochements les plus topiques.

2. Trait caractéristique de mentalité (cf. L. PÉROUAS, p. 93, n. 4) déjà souligné le 7 avril et surtout les 9 et 23 mai 1686. Sur les divisions intestines des familles, cf. les lettres du 29 mars 1686 (après la n. 8) et du 26 mai 1687 (n. 8).

3. Voir, sur les fanatiques, la lettre du 23 mai 1686, n. 1. Comme à la fin de la lettre du 29 juin 1687, Fénelon insiste davantage ici sur les politiques qui doivent être particulièrement nombreux dans une capitale commerciale, ancienne place de sûreté. Il indique à cette occasion que le calvinisme risque de se changer en un simple anti-cléricalisme (cf. notre Louis XIV et les protestants, pp. 162 sqq. et supra, t. I, 2e p., ch. VI, notes 75 sqq.).

4. Arnoul affirmait aussi le 12 mai 1686 : « Le peuple en général est assez docile... On voit même plusieurs ici qui profitent des instructions et qui se rangent de bonne foi et l'on en connaît d'autres qui sont persuadés et qui ne sont retenus que par le mauvais exemple » (nouv. acq. fr. 21 333, f. 303). Le 21 avril 1686, Fénelon avait parlé des « épreuves incroyables » qu'imposent aux autres les endurcis et en juin 1687 il insiste sur les « convaincus » qui n'osent pas « se détacher du reste du parti ».

devait faire penser à d'autres que le diocèse de meilleures mains : cf. supra, t. I, 2e p.,

124 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 63 T. II, 64 COMMENTAIRE 125

5. Dogmatisent, terme technique employé en pareil cas par l'Inquisi-

tion espagnole. Peu après son arrivée à La Rochelle, Fénelon avait parlé

d' « exiler » les opiniâtres « au coeur du Royaume » de façon qu'ils

servent d' « otages » dettre du 21 avril 1686, après la n. 2). Pour discuta-

ble qu'elle soit, l'idée n'avait rien d'original et Seignelay avait envoyé à Arnoul de nombreuses lettres de cachet nominatives (cf. supra, dépêche

de Seignelay du 4 mai 1686 et nouv. acq. fr. 21 334, ff. 117 y°, 120 y°, 124 r°) ou en blanc (21 juin 1687, cf. ibid., f. 126). Cf. aussi PÉROUAS,

p. 336.

6. Comme c'est fréquemment le cas, Fénelon ne fait que suggérer au ministère un projet que celui-ci mettait déjà en oeuvre. A cette date,

on avait fait répandre le bruit de la déportation d'un million (!) d'hugue-

nots en Amérique. Pour donner consistance à la menace, on avait réuni dans les ports de mer nombre de religionnaires arrêtés dans le Midi

(en particulier 47 Nîmois coupables seulement d'opiniâtreté) : la région

des Cévennes était en effet la plus visée (Nouvelles ecclésiastiques, février 1687, ms. fr. 23 498, f. 175 r° — BOISLISLE, t. XIII, p. 625).

E. Benoist ne signale pourtant que le départ de six vaisseaux dont les

deux premiers ne quittèrent la France que le 12 mars 1687. Mais la plupart de leurs occupants réussirent (au besoin grâce à des complicités

catholiques) à passer dans les colonies anglaises (E. BENOIST, t. V, pp. 974-978), ce qui amena dès 1689 l'abandon d'une tentative hasardée dont Louvois avait sans doute eu la première idée (BoismsLE, t. XIII,

p. 625 — E. G. LÉONARD, Histoire générale, 1961, t. II, p. 382 — Y. BÉZARD, Les Begon, Paris, 1932, p. 77).

7. Affirmation paradoxale car, si c'est « au camp devant La Rochelle » que Richelieu fonda en 1628 la « Compagnie des cent

associés », les protestants étaient exclus de la Nouvelle-France. On se

demande si Fénelon n'a pas confondu avec le commerce des îles d'Amérique dont (d'après une lettre du 18 septembre 1685 de l'intendant

Bezons à Seignelay) ses armateurs et ses capitaines, tous huguenots, avaient le quasi-monopole : ils le devaient à Colbert qui avait voulu favoriser ceux qui raffinaient le sucre sur place au détriment des Nantais et des Malouins qui le revendaient brut aux Hollandais. Cependant les Rochelais étaient aussi allés au début du siècle chercher les pelleteries en Acadie et leurs contrebandiers n'avaient pas hésité à fournir en échange des armes aux sauvages du Canada. Il est certain

qu'en 1662 ou en 1679 une partie du commerce de la ville se faisait avec la Nouvelle-France où des bourgeois, les Denys, avaient des établis-

sements. Le 10 novembre 1683 l'évêque se plaignait « des hérétiques de La Rochelle qui prétendent s'établir » du côté de Port-Royal « sous prétexte de pêche ». On comprend donc qu'en 1699 la Cour ait décidé qu'on y apporterait tous les castors et même qu'en 1774 la chambre de commerce de la ville lui ait, non sans exagération, attribué l'établissement de la Louisiane et du Canada (Emile GARNAULT, Le commerce rochelais

au XVIIIe siècle, La Rochelle, 1887, t. II, pp. 13, 24 — Les Rochelais et le Canada, La Rochelle, 1893, pp. 9-13 — G. MUSSET, Les Rochelais à Terre-Neuve, 1500-1789, La Rochelle, 1899, pp. 68-88, 113, 122 P. BOISSONADE, La marine marchande, le port et les armateurs de La Rochelle à l'époque de Colbert, 1662-1683, dans Comité travaux histor.

et scient., Bull. Sect. Géogr., t. XXXVII, 1922 [1923], pp. 4, 29-32, 37 sq. — GAILLARD DE CHAMPRIS, Mgr de Montmorency-Laval, Paris,

1924, pp. 51, 69 — Y. BÉZARD, Les Begon, Paris, 1932, pp. 101-104

M. DELAFOSSE, La Rochelle et les îles dans Revue de l'histoire des colonies françaises, t. XXXVI, 1949, pp. 239, 244, 252, 276 sq. -

Et. TROCMÉ et M. DELAFOSSE, Le commerce rochelais de la fin du XVe siècle au début du XVII', Paris, 1952, pp. 166 à 171 — W. C. SCOVILLE, The Persecution of the Huguenots and French Economical Development, p. 135).

8. Un peu plus tard, la lettre imprimée de Mlle de Prineau, femme du procureur du Roi à Bergerac, à Mme de Rabar (une parente de Bordeaux)

sur sa conversion reconnaissait que « la plupart des N. C. si prévenus

contre les catholiques espèrent de grands changements..., le Pape et le Roi sont brouillés..., les deux seuls alliés de la France, le grand Turc et

le roi d'Angleterre, ont été déposés presque sans trouble. Ils remplis-

sent le monde de prophéties supposées : « Quand le croissant de croître, etc. » (Nouvelles ecclésiastiques, février 1689, ms. fr. 23 499, f. 66 r°,

cf. ff. 159 r°, 319 r°-320 r°). Au même moment le nonce Ranuzzi jugeait

que « la mira principale dell'Oranges è di entrar nel regno con tutti gli Ugonotti che sono seco e far commovere quelli che non sono usciti e di

accendere nelle viscere dello Stato una guerra che sarebbe tanto più aspra

e crudele, quanto maggiore è l'odio e l'ira concepita da essi contro questo governo » (dépêche du 3 janvier 1689, A. V., Francia 177, f. 532).

Quelques mois après, Vauban demandait également dans son fameux

Mémoire du rappel des huguenots : « Quelle ressource n'apporteraient-ils pas à Orange s'il venait à prendre pied en France ?... La plus grande

partie des huguenots cachés l'assisteraient d'or et d'argent » (cf. A. RÉBELLIAU, Vauban, Paris, 1962, pp. 115-122). Cf. supra, les lettres des 7 et 26 février 1686, n. 5 et n. 3.

9. Cf. supra, la lettre du 29 juin 1687 et PÉROUAS, p. 350. Dans un milieu beaucoup plus attentif aux rites qu'à la théologie, la question de

la coupe était capitale pour les extrémistes comme Vossai (cf. supra, lettre du 9 mai 1686, n. 4 s.f.) aussi bien que pour les « accommodeurs » (voir notre Louis XIV et les protestants, pp. 15 sq.).

10. A la fin de sa lettre du 26 mai 1687, Fénelon soupçonne qu'il se fait « de petites assemblées », d'autant plus dangereuses qu'il y avait

déjà eu à Maucoutant et à Pouzauges des réunions nocturnes à la fin de 1686 et au début de 1687 : les meneurs avaient été pendus (PÉROUAS, p. 336).

126 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 64

11. C'est à peu près la méthode de l'intendant Arnoul qui, le 21 janvier 1686, n'avait infligé qu'une seule fois l'amende de cinquante livres pour absence à la messe... et, « sous promesse d'y aller, il avait tout rendu, à deux écus près » (ms. fr. 7 044, f. 227 — nouv. acq. fr. 21 333, f. 45). Par la suite, il s'était contenté de menaces (cf. supra, lettre du 23 mai 1686, n. 1) et assurait même que, pour les sermons, il n'avait usé, ni de « violence », ni de « contrainte ». « Je les ai fait seulement avertir que c'était l'intention du Roi, et que je remarquerais ceux qui n'y seraient pas. Jusques à présent, ils ont été fort assidus » (8 juin 1687, ibid., f. 141 vo).

12. Cf. supra, lettres du 15 juillet 1687, n. 2 et du 30 juillet 1687,

n. 1.

13. Arnoul avait noté le 23 juin 1686 qu'en obligeant les nouveaux convertis à faire leur devoir, on les poussait à l'évasion (nouv. acq. fr. 21 333, f. 403

14. Idée que Fénelon semble à peine oser alléguer ici, mais qu'il développe longuement à la fin de sa lettre.

15. Cf. supra, lettre du 7 avril 1686, n. 5.

16. Arnoul parlait le 23 juin 1686 de ceux qui « faisaient banqueroute à leurs créanciers sous prétexte de religion » (nouv. acq. fr. 21 333,

f. 404; cf. aussi f. 365). En Languedoc, Bâville attribuait à des mobiles analogues l'émigration de certains huguenots (W. C. SCOVILLE, p. 198).

17. Intéressé, « tout homme qui est associé avec d'autres pour le négoce ou pour une affaire, et surtout se dit absolument et par excellence des traitants et fermiers des domaines du Roi » (FURETIÈRE). Nous avons vu que Fénelon avait déploré le 7 février 1686 les « quelques petits droits » récemment établis et qu'il soulignait le 29 mars 1686 (cf. n. 16) les abus des fermes. Il est d'ailleurs certain que la part du Trésor royal sur les sommes recouvrées diminua constamment à partir de 1683. Au moment où Fénelon écrivait, des magistrats des plus respectés (Voysin, Bignon, Pommereu, Daguesseau et l'abbé Le Peletier) cherchaient sur place les moyens d'y remédier (cf. Correspondance de Bussy-Rabutin, 14 mai 1687, éd. LALANNE, t. VI, p. 69). Le 30 octobre suivant, « on attendait les résultats des fréquentes assemblées des commissaires revenus des provinces, où ils ont trouvé de grandes violences des gens d'affaires, pour le bien des peuples » (Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 498, f. 235 r° — DANGEAU, t. II, pp. 40 sq. — SOURCHES, t. II, p. 44 — BOISLISLE, t. XII, p. 329). Leurs conclusions nourriront la campagne de l'opposition dévote, dont Fénelon sera le principal porte-parole dans sa lettre anonyme à Louis XIV (cf. infra, fin de 1693, n. 58), dans le Télémaque (livre XIII, éd. A. CAHEN, t. I, pp. 123 sq.) et surtout dans l'Examen de conscience pour un Roi où il reprendra les termes même de la présente lettre : « N'avez-vous pas accordé aux traitants... pour hausser leurs fermes, des édits... avec des termes ambigus... pour étendre vos droits aux dépens du commerce et

T. II, 65 COMMENTAIRE 127

même pour tendre des pièges aux marchands et pour confisquer leurs marchandises, ou du moins les gêner dans leur commerce, afin qu'ils se rachètent par quelques somme? On anéantit peu à peu là tout le commerce » (art. 22). Mais, de son côté, le duc de Chevreuse, gouverneur de Guyenne, accusera en 1706 les collecteurs de surcharger les contribuables sans profit pour le Roi et Saint-Simon proposera dans son Projet de gouvernement pour le duc de Bourgogne (1712) la suppression du système des fermes. Cf. W. C. SCOVILLE, p. 383 et ROTHKRUG, p. 271.

18. La crainte d'une émulation dans la fuite apparaît ici pour la première fois sous la plume de Fénelon et elle va jusqu'à éclipser le désir d'être débarrassé des obstinés. On peut s'étonner de la rapidité du revirement du missionnaire : la position unilatérale qu'il avait adoptée en juin avait-elle provoqué quelque avertissement officieux ? Il revenait ainsi à son souci initial d' « une garde exacte des côtes » dettre du 26 février 1686, avant la n. 4, cf. celle de juin 1687, n. 3). De fait, les contradictions de Fénelon ne sont que le reflet des incohérences de la politique royale. Les déclarations sévères de 1686 (cf. supra, lettres du 12 décembre 1685, du 28 janvier 1686, n. 10, et surtout du

7 février 1686, n. 3) avaient été accompagnées de mesures de surveillance qui « coûtèrent plus qu'une campagne » et n'eurent guère d'effet : les agents du pouvoir se laissaient acheter, « il n'y eut jamais tant de marchands faisant des affaires dans les pays étrangers, il n'y eut jamais si grand trafic de passeports » (BENOIST, t. V, pp. 949-952) : dès le

8 décembre 1686, Louvois lui-même recommandait donc aux intendants de ne plus gêner la fuite des religionnaires qui pouvait « dans certains cas être regardée comme un bien »; il précisait même le 10 décembre 1687 à Bissy que « le service du Roi requérait qu'il n'en restât pas un grand nombre »; d'ailleurs, en raison de leur esprit frondeur, « les Français se refroidissaient dès qu'on leur donnait permission de se satisfaire » et l'Accomplissement des prophéties lui-même poussait à attendre patiemment « la révolution » qu'il annonçait (E. BENOIST, t. V, pp. 978 sq. — C. ROUSSET, Histoire de Louvois, t. III, pp. 429, 504). De son côté, Seignelay prévenait Arnoul le 10 septembre 1687, que le Roi, las de la dépense, avait résolu à titre de mesure au moins provisoire, de « laisser aller ceux qui persisteront à vouloir sortir du Royaume » (GUITARD, p. 131). Si, en raison de la fuite de Muisson, une déclaration du mois suivant changeait pourtant la peine des galères en celle de mort pour les complices directs ou indirects (f. Clairambault 491, f. 58 y° — BENOIST, t. V, p. 967), elle n'eut qu'un caractère comminatoire et ne fut pas appliquée (GUITARD, pp. 115-118). A la fin de l'année, Seignelay recommanda la clémence pour les fugitifs arrêtés en Normandie (ibid., p. 114) et Louis XIV lui-même frappa des opiniâtres de bannissement (cf. supra, lettre du 28 janvier 1686, n. 6). Mais les effets de la liberté furent tels qu'il y eut un retour partiel en arrière

128 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 65 T. II, 66 COMMENTAIRE 129

et, après la déclaration de guerre, on vit à ce sujet une grande incohérence, « quelquefois la rigueur, quelquefois le relâchement » (cf. notre Louis XIV et les protestants, p. 154, n. 139) : par peur de l'espionnage, l'expulsion des femmes et des enfants de ceux qui combattaient dans les rangs ennemis fut décidée le 30 juillet 1689 (E. G. LÉONARD, Histoire générale, t. II, p. 383). En janvier 1690, le Roi répondait encore aux Génevois qu'il préférerait « faire sortir tous » les nouveaux convertis que d'accorder « quelque liberté de conscience » (Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 500, f. 37 r°).

19. Né à Mer (où son père était pasteur) le 24 décembre 1637, Pierre Jurieu était le petit-fils du célèbre Pierre Du Moulin. Après avoir étudié à Saumur, à Sedan, en Hollande et en Angleterre, il fut ministre à Mer, puis professeur de théologie à l'Académie de Sedan (1673). Celle-ci ayant été supprimée et la Politique du clergé de France l'ayant rendu odieux à la Cour, il se rendit à l'appel de l'Ecole Illustre de Rotterdam (1682). Sa réfutation du P. Maimbourg fit de lui le chef des théologiens huguenots dont la génération précédente allait d'ailleurs bientôt disparaître. On souligna le caractère officiel de ses Lettres pas-tordes en les qualifiant de « Gazettes ecclésiastiques ». Après avoir lié la cause des réfugiés à celle de Guillaume d'Orange et joué un rôle politique important, il mourut à Rotterdam le 11 janvier 1713. Cf. Erich HAASE, Einfiihrung in die Literatur des Refuge, Berlin, 1959, pp. 114-121 et El. LABROUSSE, P. Bayle, La Haye, 1963, p. 211, n. 31 et XVII' Siècle, 1967, pp. 82-93.

Il a déjà été parlé de la diffusion de la littérature clandestine et des tendances de celle-ci (cf. supra, lettres des 16 janvier 1686, n. 3 et 28 janvier 1686, n. 11). Elle fut bientôt dominée par le nom de Jurieu dont l'Accomplissement des prophéties (cf. supra, lettre du 9 octobre 1686, n. 11) eut d'autant plus d'écho que les persécutés étaient plus prêts à demander au merveilleux les espoirs que la réalité leur refusait. Mais Fénelon pense ici aux Lettres pastorales, où l' « extravagance de ses prédictions » se manifestait encore, par exemple dans la VIII' lettre de 1689 : « La terre tremble et qui sait si les murs de Babel ne seront pas renversés par ce tremblement? » (t. III, p. 64, cf. pp. 58-72, 193).

20. Cf. supra, lettres des 16 janvier 1686, n. 3, et 29 juin 1687, n. 7. Le succès de la série des Lettres pastorales imprimées que P. Jurieu publia tous les quinze jours du 1" septembre 1686 au 1" juillet 1689 est attesté par bien des témoignages contemporains (cf. Bull. S. H. Prot., t. LXXXIV, 1935, p. 414 n.).

21. Né au Mans en 1645 de parents catholiques, Noël Aubert de Versé étudia chez les oratoriens, mais on le voit dès 1665 immatriculé à la Faculté de théologie de Genève. Pasteur en Bourgogne, il fut le 3 août 1669 déposé pour socinianisme par le synode d'Is-sur-Tille. Redevenu catholique, il étudia la médecine et reçut en 1675 de l'Assemblée du clergé une pension qu'il semble avoir conservée en 1682 et en

1685. Il était pourtant passé en Hollande où il obtint un poste de ministre près d'Amsterdam : n'avait-il pas réfuté le Traité de M. Bossuet sur la communion sous les deux espèces (1683)? P. Bayle ne l'en jugeait pas moins le 9 janvier 1684 « un socinien qui écrit pour du pain... aussi bien le pour que le contre ». De fait, il dédia en 1684

au comte d'Avaux, ambassadeur à La Haye, l'Impie convaincu (cf. P. VERNIÈRE, Spinoza et la pensée française avant la Révolution, Paris,

1954, t. I, pp. 81-89). Surtout, il publia la même année Le protestant

pacifique où il invitait Louis XIV à s'acquérir au prix de minces concessions la gloire de la réunion volontaire de tous ses sujets dans une

même foi (cf. notre Louis XIV et les protestants, pp. 14, 16, 85, 98 n.,

165, n. 24). Il osait même y attaquer l'intolérance de Jurieu qui le fit suspendre par le consistoire d'Amsterdam. Aubert se vengea en multi-

pliant les pamphlets, en particulier le Nouveau visionnaire de Rotterdam

ou examen des parallèles mystiques de M. Jurieu (1686) et le Traité de la liberté de conscience (1687). Le Factum où l'oracle du Refuge

dénonça aux puissances... les impuretés, impiétés et blasphèmes d'Aubert

fit alors chasser celui-ci d'Amsterdam, sans doute au printemps de 1687. Aubert passa ensuite à Hambourg sous un faux nom, mais il y

fut démasqué par la police de Jurieu. En juillet 1688, nous voyons

Aubert en Angleterre où il reste une année entière. En 1690, il offrait la Véritable clef de l'Apocalypse... où l'on découvre en partie l'illusion

des prédictions de Jurieu. A la fin de l'année, il était revenu en France

et exposait en 1692 les motifs de son retour au catholicisme dans son Anti-Socinien (p. 322 sq.). Il ne publia plus qu'une nouvelle Clef de

l'Apocalypse (1703) avant de mourir à Paris en 1714 (cf. A. PAUL,

Revue chrétienne, LIX, 1912, pp. 232-239 — Bull. S. H. du Prot., 1900, p. 610 et 1911, pp. 513 sqq. — E. HAASE, pp. 107 et n. 45, 147, 282).

Fénelon était donc bien renseigné et son souhait — ce n'est pas la seule fois dans ses lettres à Seignelay — était peut-être déjà réalisé. Mais Jurieu n'était pas moins habile et l'expulsion d'Aubert, sans doute contemporaine de ce mémoire, allait mettre fin à son double jeu.

22. Jean-Antoine de Mesmes (1640-10 février 1709) avait relevé le titre de comte d'Avaux à la mort de son oncle paternel, le célèbre pléni-

potentiaire de Munster. Conseiller au Parlement, puis maître des requêtes, ambassadeur à Venise (1672-1674), il avait participé aux négociations de Nimègue, et occupait depuis 1678 l'ambassade de La Haye où il devait rester jusqu'à la fin de 1688 (BotsusLE, t. VIII, p. 50). Il n'est pas impossible que Fénelon ait connu ses rapports avec Aubert de Versé (cf. supra, n. 21), d'autant que l'ambassadeur envoyait à Bossuet des livres et les lettres de Neercassel (URBAIN-LEVESQUE, t. II, pp. 225, 232, 270, 341).

23. Voir au sujet des pensions, supra, lettre du 14 juillet 1687, n. 6 s. I.

24. Cf. supra, lettre du 29 juin 1687, n. 5.

130 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 66 T. H, 67 COMMENTAIRE 131

25. Sur les maîtres d'école, voir supra, lettre à Seignelay du 8 mars 1686, n. 10. Sur les catéchismes, cf. supra, lettres du 26 mai et de juin 1687 (en particulier la première de celles-ci, n. 5).

26. Fénelon ne peut résister à la tentation de « faire le politique », mais il s'adressait à un ministre et ses recommandations doivent montrer combien il était maintenant sensible aux inconvénients des évasions

(cf. supra, n. 18).

27. Psychologie pessimiste, voire cynique, mais originale et forte.

28. Sur le rôle du temps, idée capitale de Fénelon, cf. supra, 14 juil-

let 1687, n. 4.

29. Par delà l'allusion maligne aux excès de l'abbé de Cordemoy, controversiste de profession (cf. supra, lettres des 31 mai 1686, 9, 26 mai, 29 juin et 15 juillet 1687), il faut reconnaître ici l'apologie de la méthode de conversion par approfondissement spirituel que Fénelon développe dans sa lettre du 26 mai 1687.

30. L'effet immédiat de ce mémoire est attesté par la lettre que Seignelay écrivit de Versailles le 25 août 1687 à l'intendant Arnoul : « ... M. l'abbé de Fénelon me marque qu'il y a quelques esprits dangereux à La Rochelle qu'il sera à propos d'éloigner. Je suis persuadé qu'il vous en aura parlé, et il est nécessaire que vous examiniez, ce qui se peut faire à cet égard sans inconvénient et si vous n'y en trouvez aucun, vous pouvez vous servir contre ces gens des six ordres que je vous ai envoyés en blanc pour éloigner ceux que vous estimerez à propos en me faisant savoir les noms de ceux dont vous les avez remplis.

Le dit sieur de Fénelon m'écrit aussi sur le mauvais effet que font les visites qu'on fait aux religionnaires ou nouveaux convertis qui sont prisonniers; il faut que vous donniez les ordres nécessaires pour les empêcher, et que vous défendiez même de laisser autant qu'il se pourra aux prisonniers la liberté de se voir entr'eux » (A. N., f. Marine, B2 62, ff. 157 v°-158 r°).

33. A FR. DE FÉNELON, évêque de Sarlat.

8 (?) novembre 1687.

La transcription incomplète de cette pièce provient d'un registre de copies de lettres reçues et envoyées par l'évêque de Sarlat que J. Ed. Boisserie de Masmontet a découvert au château de Fayolle (à Saussignac, Dordogne) : on peut actuellement la consulter aux A. D. de la Gironde (9 J. 385). A l'exception des trois premières phrases (jugées sans doute trop obscures en raison de l'allusion au « philosophe allemand »), le texte en a été publié par Boisserie sous le titre Fénelon. Journal d'un voyage de Périgord à Paris en .1685 (sic) dans le Bull. de la Soc. archéol., hist. et artistique le Vieux Papier, Lille, 1902. On trouve au verso de la dernière page une lettre de M. de Sarlat qui semble dater du 9 janvier 1686 (cf. supra, t. I, 1" p., ch. III, n. 41).

M. R. Tou jas a en outre identifié une autre copie de même époque aux A. D. de la Dordogne, 2 E 1593, liasse n° 4. Bien que, sous son état actuel, elle ne fournisse que le texte de trois pages des deux premières et la dernière), cette pièce montre l'exactitude de la copie utilisée par Boisserie de Masmontet. Celui-ci en a donné un copieux commentaire qui garde son intérêt, mais nous ne pouvons admettre la date qu'il propose, la démission de G. d'Harrouys n'ayant été connue à Versailles que le 7 novembre 1687 (cf. infra, n. 36).

1. L'itinéraire du jeune abbé, passé au début d'août 1687 de La Rochelle en Sarladais, est assez clair. Partant sans doute de Sarlat, il remonte pendant vingt-cinq kilomètres vers le Nord (route de Limoges) jusqu'au château de la Filolie, à Condat-sur-Vézère (cf. infra, n. 35). Qu'il ait d'abord continué vers le Nord ou qu'il ait obliqué à l'Ouest vers Périgueux, il traverse Nontron et arrive au château de Champniers, étape d'une centaine de km. Passant par Rochechouart (au Nord) ou plutôt par La Rochefoucauld (à l'Ouest), il parvient à Loubert, canton de Saint-Claud (une soixantaine de km) dont Manot (au Nord-Est) n'est qu'à une vingtaine de km. Il traverse Confolens pour se rendre à l'abbaye de Charroux (à une quarantaine de km au Nord-Ouest) et par Civray il atteint Sommières (à 30 km au Nord-Est). La route de Sommières à Poitiers passe par Gençay et compte plus de 40 km. A partir de Poitiers, l'itinéraire est beaucoup plus classique : c'est sans doute à Sainte-Maure qu'il a obliqué à l'Est et que, par Manthelan et Loches, il a rejoint la Loire à Amboise. Les coches ou carrosses utilisant les relais de poste pouvaient faire quarante à cinquante km par jour sur de bonnes routes, mais il leur fallait trois jours pour franchir les vingt-deux lieues qui séparaient Poitiers de Limoges (J. Y. TIRÂT, XVII' Siècle, n. 70-71, 1966, p. 72).

2. La partie perdue de la lettre a dû raconter la visite à La Filolie et peut-être aussi donner des nouvelles de ses parents de Manot,

puisqu'il n'en sera pas question à cette étape du voyage. Nous nous trouvons ici au château de Champniers (actuellement Champniers-et-Reillac, Dordogne). Le « philosophe allemand » n'est autre en effet qu'Armand Jaubert du Lau ou du Laux, marquis d'Allemans, disciple zélé de Malebranche et lointain allié de Fénelon par les La Cropte de Chantérac (cf. supra, t. I, 1" p., ch. II, App., n. 6). Né le 8 mars 1651 à Montardy (paroisse de Grand-Brassac en Périgord), il était le fils d'Isaac et de Gabrielle Jaubert de Saint-Gelais. Il épousa le 19 janvier 1675 sa cousine Suzanne du Lau, d"' de Champniers, dont il eut treize enfants. Ecuyer de la reine Marie-Thérèse à partir du 10 mai 1677, il quitta la Cour à sa mort (1683). Il vécut dès lors presque constamment à Montardy et à Champniers et mourut le 16 janvier 1726 (cf. A. DUJARRIC-

132 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 67

COMMENTAIRE 133

DESCOMBES, Bull. Périgord, t. XIV, 1887, p. 87, et surtout t. XVI, 1889, pp. 352-408, 452-497 — URSAIN-LEVESQUE, t. III, pp. 367 n.,

392 sqq. BOISLISLE, t. XXXVI, p. 284, n.4). 11 reste connu par un

Eloge du P. Malebranche qu'ont publié V. Cousin et Vidgrain. Il envoya le 30 mars 1687 è Bossuet une apologie du philosophe à laquelle l'évêque répondit le 21 mai par une lettre très dure, souvent citée. C'est peut-être alors que Bossuet chargea Fénelon de la Réfutation du Traité de la Nature et de la Grâce dont l'autographe subsiste, corrigé par M. de Meaux. Il est naturel que l'abbé périgourdin ait voulu se renseigner auprès de son parent et que celui-ci soit allé le rencontrer à Champniers, comme il en informe le 30 octobre Malebranche avec son optimisme habituel : « Je suis ici pour un rendez-vous que m'avait donné l'abbé de Fénelon. Il en partit hier. Nous avons fort parlé de vous avec estime et sans entêtement. Il n'a presque rien lu de vos livres. En sortant, il m'a demandé la distinction de certains termes qui vous sont propres comme de causes occasionnelles etc. Je le lui promis et le lui enverrai à Paris au premier jour ». La Réfutation a du être composée l'hiver suivant, car elle ne mentionne pas les Entretiens métaphysiques qui, en rassurant dans une certaine mesure M. de Meaux, l'empêchèrent de faire paraître le travail de son disciple (Y. de MONTCHEUIL, Malebranche et le quiétisme, Paris, 1946, pp. 67, 71, 77-79; cf. A. ROBINET, Malebranche. CEuvres complètes, t. XVIII, Correspondance et Actes,

p. 460). Sur ses relations avec François II de Fénelon et l'abbé de Beaumont, cf. A. N., M. 538. n° 8, p. 10 et n° 75.

3. Masure, petite maison mal bâtie ou vieux logis qui est abandonné et tombe en ruine (FURETIÈRE).

4. Fénelon indique assez nettement que le 29 octobre il ne s'arrêta pas à Loubert, commune du canton de Saint-Claud (arrond. de Confolens), à 49 km d'Angoulême. Dans sa déclaration d'intention du 25 juillet 1599, Bertrand de Salignac rappelle qu'étant ambassadeur à Londres il avait acquis le 13 juin 1573 cette baronnie du vidame de Chartres Jean de Ferrières (Bull. Périgord, 1951, p. 218). Elle était ensuite passée au grand-père et au père de Fénelon.

5. Manot (arrond. et canton de Confolens) à 57 km d'Angoulême. Le 25 juillet 1599, Bertrand de Salignac se glorifiait d'avoir fait reconstruire le château de Manot et de l'avoir remeublé en dépensant pour le tout 22 000 écus (Bull. Périgord, 1951, pp. 161, n. 7, et 218; sur l'aliénation d'une partie du fief par Pons, père de Fénelon, cf. ibid., 1939, p. 628). Le contraste entre ces constructions assez récentes et les « masures » de Loubert explique les hyperboles aimablement ironiques du narrateur. Bien que son neveu François III y séjournât encore, l'archevêque prévenait le 1" juin 1714 l'abbé de Beaumont : « A Manot, vous trouveriez des chemins salébreux et ennemis des roues ».

6. L'expression de « richesses publiques » semble impliquer une allusion à un intendant des finances construisant pour lui-même, plutôt qu'à celui d'un grand seigneur ordonnant des travaux pour son maître. En tout cas, il ne semble pas qu'il faille penser à un commissaire départi ou intendant de justice, police, finances, placé à la tête d'une généralité (FURETIÈRE). Le passage est évidemment ironique.

7. Charroux, chef-lieu de canton de la Vienne, arrond. et à 11 km de Civray. Les ruines de la superbe abbaye bénédictine de Saint-Sauveur, fondée vers 769, subsistent encore. De 989 à 1189 quatre conciles y furent tenus. Cf. Ch. DUGAST-MATIFEUX, Etat du Poitou sous Louis XIV, Fontenay-le-Comte, 1885, p. 456.

8. Sommières, commune de l'arrond. de Civray, canton de Gençay, à 75 km de Poitiers.

9. « Ménagerie, lieu destiné à nourrir des bestiaux. Il ne se dit qu'à l'égard des châteaux des princes ou des grands seigneurs qui en ont plutôt par curiosité et magnificence que pour le profit, comme la ménagerie de Versailles, de Vincennes et de Meudon et ne se dit point des basse-cours des métairies » (FURETIÈRE).

10. Jacques de Langlade, conseiller du Roi, baron de Sommières, Méredon, Cendrieux, né vers 1620 au château de Limeuil en Périgord, était fils de Simon, avocat, juge à Limeuil, intendant du duc de Bouillon, lieutenant général à Martel, puis homme d'affaires du prince de Conti en Guienne (cf. René FAGE, Les Etats de la vicomté de Turenne, Paris, 1894, t. II, pp. 194, 213, 217 — A. de SAINT-SAUD, Rôle des bans et arrière-bans de la noblesse du Périgord, 1689-1692, Bordeaux, 1930). Sarladais de naissance, Jacques l'était également par son mariage avec Catherine de Roux de Campagnac et se trouvait allié aux meilleures familles de la région, en particulier avec Jean de La Brousse, premier président au présidial de Sarlat. Cette parenté fut pour beaucoup en décembre 1652 dans la reddition de Sarlat au parti des Princes, Jacques de Langlade, secrétaire du duc de Bouillon, se trouvant alors dans Bordeaux où il fomentait la révolte. Le Frondeur ne tarda pourtant pas à changer de camp et, dès le 25 octobre 1654, on voit logé au Palais-Cardinal celui que Mazarin fit secrétaire ordinaire de cabinet et conseiller du Roi (cf. G. de GÉRARD, La Fronde à Sarlat, Bull. Périgord, 1910, pp. 64, 67, 150, 478 sqq.). L'évêque de Sarlat connaissait donc fort bien ce personnage qui fut aussi l'ami de D. de Cosnac, des Sévigné et des Grignan, le familier de Louvois et de La Rochefoucauld. Gourville raconte dans ses Mémoires (éd. L. LECESTRE, Paris, 1894-1895, t. I, pp. 129 sqq., t. II, pp. 68-71) qu'il mourut en décembre 1680 de la douleur du refus que lui fit Louvois de s'arrêter à Sommières lors de son voyage dans le Midi. Cf. Félix R. FREUDMANN, L'étonnant Gourville, Genève-Paris, 1960, pp. 93 et 167.

11. Puisque Fénelon se trouvait à Poitiers le matin du 1" novembre, il avait donc été trois jours en chemin depuis son départ de Champniers.

12. L'église collégiale Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers fut reconstruite au xe siècle et dédiée en 1049. Elle s'élevait sur l'emplacement

134 coînasromUANCE FÉNKI,ON T. H, 68 T. H, 69 COMMENTAIRE 135

d'un édifice gallo-romain (antérieur nu vil siècle) qui fut brûlé on 732 par les Sarrasins et détruit en 863 par les Normands. Cf. PIGANIOL DE LA FORCE, Description de la France, 2' éd., Paris, 1722, t. V, p. 97. Gallia Christiane, 1720, t. II, c. 1210 — URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 303, n. 3). Selon Batterel, il « avait l'oreille et la confiance » de' M. de Paris auquel il semble même avoir été allié et qui venait sans doute de le faire préférer à Fénelon en avril 1686, lorsque A. de Quinçay eut rendu au Roi ses lettres de nomination (cf m'' de Fénelon, A. S.S., ms. XV, 3 — Gallia Christiana, t. II, c. 1210 — supra, t. I, 2e p., ch. V, notes 11 à 13 et la lettre de Seignelay du 14 février 1686). La rencontre de l'évêque et de notre abbé dut donc être piquante et le « mais ce qui me charma » de Fénelon semble bien le confirmer.

13. D'après Boiserie de Masmontet, l'église perdit à la fin du IXe siècle les reliques de saint Hilaire : le comte d'Auvergne, tuteur du comte de Poitou, les fit en effet porter au Puy-en-Velay. 22. Celle, « vieux mot qui signifiait autrefois une petite maison, chambre ou retraite d'un moine, d'un ermite ». On lit dans la Caille Christiana : « Cella S. Hilarii... ordinis S. Augustini congregationis Gallicanae ex prioratu conventuali fit abbatia, quam quidem regalis esse fundationis tradunt, ubi et aliquando corpus S. Hilarii, cui dicata est, requievit, priusquam in basilica S. Hilarii majoris Pict. deferretur. Quod autem ex chronico MS. Lemovicensis abbatiae S. Martialis, ad hoc monasterium Sanmarthani referunt, de fato mirabili abbatis de Cella Pictav. dioecesis, rectius convenit Cellensi S. Mariae ejusdem dioecesis, quando quidem Cella S. Hilarii nondum abbates obtinebat D.

14. Ils s'emparèrent de la ville en 1562 et en furent bientôt chassés, mais l'église avait eu beaucoup à souffrir. En 1569 Coligny assiégea encore Poitiers, mais en vain. 23. « Les terres de la Brie sont des terres fortes et grasses » (FURETIÈRE). Manthelan, commune de l'Indre-et-Loire, arrond. et à cinq lieues de Loches, qui a donné son nom à un petit pays. Ce fut, le 12 mai 1675, une étape du voyage de Mme de Maintenon (A. GEFFROY, .111" de Maintenon, t. I, p. 67, t. II, p. 131).

15. Aliénor (1122-1204), fille unique de Guillaume X, comte de Poitou et duc d'Aquitaine. fut reine de France et d'Angleterre. Elle résida souvent à Poitiers. 24. Malgré Boisserie de Masmontet, il ne peut s'agir de celui que rappelle le nom d'un hôtel de Civray : Fénelon se trouvait alors entre Châtellerault et Amboise.

16. Ce nom semble avoir été porté par deux filles de Guillaume VIII et une fille de Guillaume IX. Elles épousèrent des rois d'Aragon ou de Castille, mais la fille de Guillaume IX avait d'abord été mariée à un vicomte de Thouars. 25. Au faux est à mettre en rapport avec fausse alarme. Mais ne serait-ce pas précisément l'explication d'une erreur de copiste? Même le sens de « hêtre », encore attesté dans les Grands jours de Fléchier, est peu satisfaisant. Ne faudrait-il pas lire fourreau, croc ou même fait?

17. On ne trouve pas dans Furetière couche, mais conque, « grande coquille a. Pour presbytère, il ne donne que le sens moderne, mais il s'agit en réalité ici du presbyteriurn, partie du choeur derrière le grand autel (V. GAY, Dictionnaire archéologique, 1928, s.v.) où était placé le banc arrondi réservé aux prêtres. 26. Frédéric-Guillaume de la Trémoille, prince de Talmond, né en 1658, était le frère cadet de Charles-Belgique-Hollande, duc de Thouars (1655-1" juin 1709). Fils d'Henri-Charles, prince de Tarente (1622-1672) et d'Amélie de Hesse (1625-1693), il fut d'abord destiné à l'Eglise, reçut à la mort de son oncle (1681) les abbayes de Charroux et de Sainte-Croix de Talmond et fut aussi chanoine de Strasbourg. Dès 1689 il allait s'en démettre et acheter un régiment de cavalerie. Lieutenant général en 1710, il mourut en janvier 1739. Voir sur lui (ainsi que sur son oncle et son grand-oncle dont il va être question) l'Histoire du P. Anselme, t. IV, 4' éd. par POTIER DE COURCY, Paris, 1868, pp. 143 sqq., et, en outre, BOISLISLE, t. II, p. 162, n. 6, DANGEAU, 16 mars 1690, t. III, p. 210, les Nouvelles ecclésiastiques, 28 avril 1685 et août 1689, ms. fr. 23 498, f. 22 y° et 23 499, f. 291 v°.

18. Elles semblent en effet des xi' et mie siècles.

19. Renseignement intéressant sur la myopie de Fénelon.

20. Cf. PIGANIOL DE LA FORCE, t. V, p. 99 et surtout la notice des Etablissements des jésuites en France de P. Delattre, Enghien-Wetteren, 1956, t. 1V, pp. 6 sq. qui cite Ch. de Chergé (1872), Delfour (1902) et René Crozet (1947).

21. Nommé en 1680 à Poitiers, Hardouin Fortin de La Hoguette fut transféré le 9 novembre 1685 par le Roi à la métropole de Sens qu'il administra d'abord comme vicaire capitulaire (Gallia Christiana, t. X ll, p. 106), dont il prit canoniquement possession après l'accommodement avec Rome le 20 avril 1692 et où il mourut le 28 novembre 1715 (DANGEAU, t. 1. p. 249 — URBAIN-LEVESQUE, t. VIII, p. 457,

n. 8). La nomination à Poitiers d'Armand de Quinçay (10 novembre 1685 - 30 mars 1686) n'ayant pas été suivie d'effet, le Roi désigna le 21 avril pour remplacer La Hoguette François-Ignace de Baglion de Saillant, ancien capitaine de cavalerie qui, après être passé par l'Oratoire dont l'archevêque Harlay aurait voulu le faire élire général, avait été nommé en mars 1679 évêque de Tréguier. Après avoir administré Poitiers comme vicaire général de son prédécesseur, il reçut ses bulles de translation le 23 novembre 1693. 11 mourut à Poitiers à soixante-quatre ans, le 26 janvier 1698 (ef. le Journal de Pontchâteau, Port-Royal, ma. 6, pp. 782, 788 — BATTEREL-INGOLD, Mémoires domestiques, t. IV, pp. 120-130 — BOISLISLE, t. V, p. 78, n. 5 et p. 79, n. 1 et

4 — A. ARNAU I.D, CEuvres, Lausanne, 1776, t. )(XXVII, p. 682 —

T. II, 69 T. H, 70

136 CORRESPONDANCE DE FÉNELON COMMENTAIRE 137

27. Louis-Maurice de La Trémoille, comte de Laval, fils cadet d'Henri et de Marie de la Tour d'Auvergne-Bouillon était né après 1620. Il

servit d'abord en Italie dans un régiment d'infanterie (1642), mais

embrassa l'état ecclésiastique et reçut les abbayes de Charroux (1650) et de Sainte-Croix de Talmond (1657). Il mourut le 25 janvier 1681.

Cf. G. LOQUET, L'abbaye Sainte-Croix de Talmond, La Roche-sur-Yon, 1895, pp. 141 sqq. et les Lettres de Turenne, éd. S. D'HUART, Paris, 1971, pp. 146, 537.

28. L'abbé de Saint-Cyran dans la Brenne était Martin de Barcos, né le 8 août 1600, qui reçut en 1643 ce bénéfice à la mort de son oncle,

s'y retira en 1650 et y mourut en 1678. Sa correspondance mentionne plusieurs séjours du comte de Laval dans son abbaye : l'un d'eux se place en février 1654 et dura huit jours (L. GOLDMANN, Correspondance de M. de Barcos, Paris, 1956, pp. 119, 161). Insistant pour lui faire accepter l'évêché de Saint-Malo, le duc de La Trémoille écrivait le 12 février 1658 à son fils : « Je crois que M. de Ciran sera de mon sentiment » (G. LOQUET, p. 143).

29. Le père du comte de Laval, Henri, troisième duc de Thouars, prince de Talmond (1599-21 janvier 1674). Marié le 19 janvier 1619 à sa cousine, fille d'Henri, prince de Sedan, il abjura en 1628 le calvinisme au siège de La Rochelle entre les mains de Richelieu. Maître de camp de cavalerie, il fit campagne en Italie et en Picardie et fut chevalier des ordres en 1633.

30. Aux yeux de Mme A. de LA GORCE, le Fénelon qui traverse la Touraine est déjà l'auteur « classique » du Télémaque. « Les sites sauvages ne l'attirent pas, d'abord parce qu'il est un homme de son temps et que ses contemporains se détournent avec horreur des montagnes et des rochers, ensuite parce que..., comme un paysan, il juge la terre d'après son rendement. Il a revu les causses de sa province natale qui l'attristent parce qu'elles ne produisent rien. Aussi quel hymne à la fertile Touraine! Beauté, c'est richesse du sol » de vrai visage de Fénelon, pp. 63 sq.). En tout cas le style bucolique de cette description du Val de Loire s'allie avec la précision.

31. Boucles d'oreille. Fénelon fait connaître ici une curieuse tradition mondaine et ecclésiastique.

32. Jean de Talleyrand-Périgord, marquis d'Excideuil, puis prince de Chalais, d'abord destiné à l'Eglise, mourut en 1731, à quatre-vingt-neuf ans. Fils de Charles et de Charlotte de Pompadour, il était le neveu d'Henri, exécuté en 1626, et le frère d'Adrien-Blaise, mort en 1670, qui avait épousé en 1659 Anne-Marie de La Trémoille, future princesse des Ursins. Lui-même s'était marié en février 1676 avec Julie de Pompadour, fille de Philibert et de Catherine de Sainte-Maure (ANsELmE, t. IX, 2, p. 78). Saint-Simon note qu'Adrien-Blaise « se faisait appeler prince de Chalais, mais sans rang ni prétention quelconque » (BotsusLE, t. IX, pp. 95, n. 5, 199, n. 1; cf. t. V, p. 101, n. 4; t. XVIII, pp. 100 sq.). Il y avait eu entre les Chalais et les Salignac une alliance, ce qui fait que les premiers « se reconnaissaient parents » des Fénelon (A. N., M. 538, n. 12 — B. N., f. Clairambault 1181, f. 202).

33. François-Joseph Beaupoil, marquis de Saint-Aulaire (1643-1742), fils aîné de Daniel et de sa seconde femme Guyonne de Blot-Chauvigny, était le petit-fils d'Henri, seigneur de Saint-Aulaire, et de Léonore de Talleyrand, fille elle-même du prince de Chalais. Il était par conséquent le cousin germain de son compagnon de voyage (ANSELME, t. IX, 2, p. 78). Il épousa en 1676 Marie de Fumel dont la mère était Marguerite de Lévis-Mirepoix. Il fut premier gentilhomme de M. le Prince et, après son père, lieutenant général du gouvernement du Limousin. C'était un des familiers de Sceaux où l'on goûtait beaucoup les petites pièces de vers dans le genre d'Anacréon qu'il composait avec une extrême facilité. Malgré l'opposition de Boileau, il entra en juillet 1706 à l'Académie française comme successeur de l'abbé Testu (BoisusLE, t. XVIII, p. 167, n. 1, t. XXI, p. 129, n. 1).

Le vieil évêque devait d'autant plus apprécier le badinage (souligné par les termes d'école par nature et par concomitance) que les Salignac étaient depuis longtemps alliés aux Saint-Aulaire (cf. BONAVENTURE de Saint-Amable, Histoire de saint Martial, apôtre des Gaules, Limoges, 1684, t. III, pp. 54 sq.) et que son petit-neveu François III venait d'épouser le 13 novembre 1684 Elisabeth de Beaupoil de Saint-Aulaire, de"e de Pontville (Bull. Périgord, 1951, p. 185).

34. Boisserie de Masmontet rappelle que la route royale était pavée à partir d'Orléans. D'après Furetière, les expressions « se hausser » et « se dévoiler » étaient alors les plus précises pour parler d'un ciel nuageux.

35. Sur Mme de La Filolie, cf. supra, n. 1 et infra, lettre du 19 mars 1689, n. 1.

36. Fénelon n'arriva pas à Paris avant le 4 novembre et le fait qu'il fournit sur M. d'Harrouys des renseignements que Dangeau ne donne que le 7 invite à croire sa lettre un peu postérieure.

Cousin germain par alliance de Mme de Sévigné, Guillaume d'Harrouys (ou Harouys) de la Seilleraye avait longtemps été un des personnages les plus en vue de la Bretagne. Né à Nantes le 11 décembre 1618, il était le fils de Louis, premier président à la Chambre des Comptes de Bretagne, et de Simone Bautru. Conseiller, puis président au Parlement de Normandie, il était depuis 1657 conseiller des Etats de Bretagne. En 1660 il épousa Marie-Madeleine de Coulanges, morte le 29 septembre 1662. Mme de Sévigné descendit chez lui en 1666, 1668, 1675 et 1680, et il lui consentit des prêts importants en 1669, 1675 et 1683. Sa générosité inépuisable et son faste faisaient de lui « le roi de sa province », mais sa gestion avait été très attaquée, en particulier en 1671, 1673, 1675 et 1685. En octobre 1687, les « règlements et réformations » auxquels fait allusion Fénelon consommèrent sa ruine : « l'homme du

138 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 70

T. i i, 71

COMMENTAIRE 139

Roi » aux Etats de Bretagne, Fieubet, refusa de lui rembourser 600 000 lb. de gratifications accordées sans la permission de Vermillera et 100 000 lb. d'intérêts de ses avances. Ruiné, le trésorier vendit RU charge à M. de Lézonnet au prix mentionné par Fénelon. Bien qu'on le tînt pour honnête et qu'il fût regretté de tous, le financier cc qui ne savait pas compter J fut mis à la Bastille à la fin de l'année ety resta jusqu'à sa mort (16 novembre 1699): on s'était aperçu que son passif se montait à six ou sept millions ! (Nouveles ecclésiastiques, ms. f r.

23 498, ff. 233 r° et 248 y° f. Clairambault 491, f. 58 v0 — SOUR-

CRIES, 15 août 1687 et octobre 1687, 22 novembre et 30 décembre 1687, 11 septembre 1688, 29 mars 1689, t. Il, pp. 77, 94, 108, 119-120, 226, t. III, p. 63 — DANGEAU, 7 novembre 1687, 1". janvier 1688, 11 septembre 1688, 30 janvier et 29 mars 1689, 15 novembre 1699, t. II, pp. 62 sq., 88, 166 sq., 314. 362, t. VII, pp. 189 sq. — Mme de SÉVIGNÉ, 26 août 1685, éd. MONMERQUÉ, t. VII, p. 460 — A. BOURDEAUT, G. d'Harouys dans Mémoires de la Soc. d'hist. et d'arch. de Bretagne, t. VII, 1926, n° 4, pp. 268-279 — R. DUCHÊNE, Affaires d'argent et affaires de famille au XVII* siècle dans XVII* Siècle, 1961, pp. 3-20).

37. DANGEAU (t. II, p. 65) signale que c'est le 13 novembre 1687 que le Roi revint de Fontainebleau à Paris.

38. Le 2 août 1714. Fénelon assurait à son petit-neveu le marquis : « Je n'ai jamais vu qu'un courrier chaque semaine de Paris à Tholoze : il passe par Peyrac » (O. F., t. VIII, p. 482). Bien qu'il semble que le transfert eût été plus facile à Souillac, le courrier de Sarlat était en effet dirigé sur Peyrac (cf. Ch. LAFON, Histoire de la poste aux lettres en Périgord, Périgueux, 1949, t. I, pp. 30, 57, 61 sq., 65). L'Almanach royal de 1690 confirme que le courrier de Toulouse partait le samedi à minuit. Par conséquent, cette lettre a dû être écrite le samedi 8 novembre.

34. A BOSSUET.

7 décembre 1687.

O. F., t. VI, p. 661 — URBAIN-LEVESQUE, t. III, pp. 451 sqq.

« Dimanche 7 décembre » ne peut être complété que par les millésimes 1681 et 1687. Mais Bossuet se trouvait le 9 décembre 1681 à Paris et d'ailleurs il ne prit possession de l'évêché de Meaux qu'en 1682.

1. Fleur d'orange, fleur d'oranger comme dans le vers du Menteur

(I, 5) : « De bouquets de jasmin, de grenade et d'orange ». Dubois et Lagane fournissent d'autres exemples de grands écrivains du xvtie siècle. « Fénelon regarde les quatre-vingts caisses de plantes odoriférantes alignées sur la terrasse... qui domine le cours de la Marne ». Furent

aussi reçus à Germigny La-Bruyère, Mabillon, Fleury, et le parasite Routard qui célébra le lieu en vers latins (cf. A. de LA GORCE, Le vrai visage de Fénelon, pp. 59 sq.). On trouvera une gravure représentant Germigny-L'Evéque dans R. SCHMITTLEIN, Le différend politique entre Bossuet et Fénelon, Paris, 1954, p. 64.

3. Il n'y a pas de doute qu'il s'agit de l'épistolier lui-même.

4. Bossuet avait écrit le 4 décembre 1687 à Rancé qu' « il partait pour retourner dans sein diocicse » (URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 450).

5. « Nous ignorons de quelle traduction veut parler Fénelon. S'agirait-il de la version latine d'une conférence avec Claude, ouvrage que Fénelon appelle, dans son Instruction pastorale du 20 avril 1705 (édit. Versailles, t. XII, p. 224) a le plus célèbre qu'il (Bossuet) ait composé dans toute sa vie »? Une seconde édition du manuscrit original venait de paraître en 1687. Si Fleury commença cette traduction, il faut croire qu'il ne l'acheva pas : elle n'a point paru et on n'en voit pas trace dans ses manuscrits » (URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 452 n.).

L. a. signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 37. Non publiée par Gosselin.

1. Il est peu vraisemblable que cette lettre soit antérieure à la conversion de la destinataire. Comme Fénelon se trouvait d'autre part le 29 décembre 1685 dans l'Ouest et que sa lettre du 10 décembre 1686 n'a aucun rapport avec celle-ci, nous croyons ne pouvoir la placer que dans les deux dernières années de son séjour à Paris.

2. Tempérament, « ménagement, arrangement ».

3. Exactitude, « sévérité » (cf. infra, la lettre du 7 aoùt 1689, n. 7). On est d'autant plus frappé de voir Fénelon se défendre de l'accusation de rigorisme que les liens de sa correspondante avec Port-Royal sont mieux connus.

4. On, l'interlocuteur de Fénelon.

35 A. L. CADIOT DE LA CLOSURE A FÉNELON.

[Fin 1687].

Adresse : A l'abbé de Fénelon, rue du Petit-Bourbon, paroisse Saint-Sulpice.

Copie, B. M. de Périgueux, f. Lapeyre — Ferd. VILLEPELET, Bull. Périgord, t. 27, 1900, pp. 457-463.

35. A Mm. DE GRAMONT.

29 décembre [1687 ou 1688}.

140 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 71 T. II, 73 COMMENTAIRE 141

1. Ses liens de famille avec Aubeterre (cf. supra, t. I, 1" p., ch. I, notes 12 sqq.) expliquent l'appel du vieil évêque de Sarlat à un médecin de cette ville, par surcroît inventeur du traitement par l'eau de chaux. Identifié par Léon Lapeyre, l'auteur de cette lettre est en effet Louis Cadiot de La Closure ou Clausure qui épousa Marie Faucher et en eut au moins un fils et une fille, Marie, dont le contrat de mariage fut passé à Aubeterre le 20 juin 1678. Conseiller et médecin du Roi, nous le voyons en 1663 et 1671 parrain en Périgord. Il trouvait le temps de fréquenter les salons littéraires parisiens et on lut le 14 mars 1673 chez Madame de Sablé, les « pensées sur les opinions de M. Descartes », résumé d'une conférence qu'un habitué du salon avait eue avec lui : il y « découvre ou du moins soupçonne les rapports des doctrines de Descartes et de Spinoza ». Il n'est donc pas étonnant que, lorsque Malebranche vint pendant l'été 1688 passer quelques semaines chez son disciple Du Lau d'Allemans au château de Montardy (cf. supra, lettre du 8 novembre 1687, n. 2), il ait confié sa santé délicate (cf. VILLEPELET, pp. 457 sqq.) à celui que M. de Beringhen qualifiait aussi le 28 janvier 1687 de « célèbre médecin demeurant à Aubeterre » (ms. fr. 7 053, f. 15).

2. Cette pièce est certainement antérieure au l'" mai 1688 (date de la mort de M. de Sarlat qui précéda de peu celle du comte de Beuvron), mais il est difficile de dire de combien de mois. La cure qu'elle décrit suivit « une longue et pénible mission par la saison du monde la plus brûlante » : s'adressant évidemment aux réformés, celle-ci peut se placer en 1685, 1686 ou 1687. Si nous supposons que les maladies des deux grands seigneurs amenèrent assez rapidement l'issue fatale, il faut admettre la date proposée par Villepelet que nous reproduisons ici sous toutes réserves, et en raison surtout du fait que cette pièce se trouvait avec d'autres de 1687 et de 1689 dans les papiers de Jean Brun, maître apothicaire à Bergerac, à un descendant duquel Léon Lapeyre l'acheta le 2 décembre 1858. Quant à l'adresse du destinataire, elle n'apporte aucune précision.

3. Charles d'Harcourt, chevalier, puis comte de Beuvron, destiné à l'ordre de Malte et nommé, contre les règles, abbé de Coulombs en 1679, avait la même année quitté ses bénéfices et pris le titre de comte. Cadet de Normandie (son frère le marquis François III y fut lieutenant-général), il avait été maître de camp du régiment de cavalerie de Monsieur de 1668 à 1670, puis capitaine de ses gardes. Bien qu'il ait été soupçonné d'avoir participé à l'empoisonnement d'Henriette d'Angleterre, il se brouilla avec le chevalier de Lorraine et fut en 1682 disgrâcié par Monsieur ainsi que Lydie de Rochefort de Théobon, fille d'honneur de Madame, originaire de l'Agenais, qu'il avait secrètement épousée en 1678. Mais l'un et l'autre n'en furent que mieux traités par le Roi et par Madame. C'est sans doute par Mile de Théobon que Fénelon connut Beuvron, car la mère de l'ambassadeur Bertrand de Fénelon était

Catherine de Ségur-Théobon (cf. Bull. Périgord, 1951, p. 161) et, surtout, Mme de Beuvron resta jusqu'à la Révocation fidèle au protestantisme, bien que Louis XIV lui-même se fût intéressé à sa conversion. On peut croire que le supérieur des Nouvelles Catholiques s'employa à gagner sa parente. L'abjuration de celle-ci fut immédiatement suivie de la déclaration de son mariage et récompensée par la munificence royale. Mais Charles de Beuvron mourut sans enfant le 29 septembre 1688 (BorsLisLE, t. II, p. 34, t. VI, p. 407, t. VIII, pp. 365, 369-374, 639, 665, t. X, pp. 104 sq.).

4. Villepelet indique qu'il s'agit d'un médecin bordelais, mais nous n'avons rencontré que Marc-Antoine Modery, fils d'un notaire de Bordeaux. Docteur en médecine en 1646, il fut syndic des médecins en 1659, 1668 et 1675. Médecin royal en 1698, il devint également professeur au collège des médecins. Il avait épousé Marie Roland, mourut en octobre 1701 et fut inhumé à Saint-Siméon (Archives historiques de la Gironde, t. XXX, 1895, p. 146).

5. La fin de la lettre n'est qu'une longue dissertation médicale qu'on pourra lire dans l'article de Villepelet. Deux phrases seulement y concernent l'oncle de Fénelon : il « prenait dès le matin trois heures dès avant son bouillon » (p. 462) « l'eau de chaux... : à son égard on la mêlait avec le petit lait » (p. 463).

C'est au médecin Veyssière que M. de Sarlat légua un cheval de cent cinquante livres pour le remercier de l'avoir soigné pendant sa dernière maladie (A. N., M. 538, n. 44).

36. A Mme DE GRAMONT.

1" ou 11 juin [1688 ?).

L. a. signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 13. Le premier 1 du 11 paraît à M. Noye d'une autre encre et ajouté après coup.

1. Plus que de la lente évolution psychologique de Mu" de Gramont (cf. DANGEAU, 15 octobre 1687, t. II, p. 53), le millésime ressort des indications que nous possédons sur les déplacements de Fénelon à partir de 1685 : il se trouvait dans l'Ouest aux dates correspondantes de 1686 et 1687 et sa lettre à Mn" Guyon du 4 juillet 1689 invite à écarter l'année 1689. En revanche 1688 est d'autant plus probable que M. Tronson allait écrire le 17 juin de cette année à son confrère Gabriel Bardon, supérieur du séminaire de Clermont-Ferrand : « J'ai été bien aise que vous ayez accompagné M. de Fénelon et Langeron. J'en témoignai ma joie à M. Leschassier qui me le dit, et qui aura pu vous en écrire. C'est un petit soulagement qui ne peut être que bon pour votre santé... Si c'était dans des rencontres prévues ou pour un temps considérable, je

142 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 73

T. II, 74 COMMENTAIRE 143

sais bien que vous ne manqueriez pas d'en écrire auparavant » (AS. S., t. IV, pièce 520, p. 339 — BERTRAND, t. I, p. 326). On lit dans les Chroniques du séminaire de Clermont de M. Gamon (1813-1886) : « Les abbés de Fénelon et de Langeron étant venus en Auvergne, M. Bardon avait fait quelques promenades avec eux ». Et M. Gamon rappelle que Charles Andrault de Maulévrier de Langeron — cousin de l'ami intime de Fénelon — était abbé de Mèjemont en Auvergne depuis 1681 (A.S.S., dossier Clermont, cahier ms. in-4°). En tout cas, Fénelon devait venir de Sarlat (cf. Chronologie et infra, lettre du 8 novembre 1690, notes 1 et 2, qu'on rapprochera de BERTRAND, t. III, p. 280).

2. « L'ermitage » est-il déjà Sémeat, maison de campagne de Mme de Gramont, célébrée par son frère Ant. Hamilton?

3. Sauver, « conserver ». Cf. les lettres des 2 octobre 1689, 23 février 1690 et 21 mars 1692 à la même correspondante.

36 A. M. TRONSON A FÉNELON.

31 juillet 1688.

A.S.S., Correspondance de M. Tronson, t. II, P. 441, pp. 178 sq. — Ed. L. BERTRAND, Paris, 1904, t. III, p. 289.

1. Louis, cinquième fils de Colbert, né entre 1664 et 1668, reçut très tôt l'abbaye de Bonport (située dans le diocèse de Rouen, elle rapportait 18 000 livres) et le prieuré de Nogent-le-Rotrou. A la mort de son oncle l'évêque d'Auxerre (1676), il devint garde nominal de la Bibliothèque du Roi et du Cabinet des médailles (de fait, il fut suppléé par le vieux Carcavi et, à l'occasion de l'unique visite du Roi, par son frère le coadjuteur de Rouen). En 1683, Louvois fit d'ailleurs donner la charge à son propre frère l'abbé, moyennant une indemnité de trente mille écus de Bibliophile français, t. VII, 1883, pp. 210 sq., 236, 239). Louis Colbert eut jusqu'à 40 000 livres de bénéfices, mais « quoique par sa figure il ne fût point propre pour le monde, il ne laissa pas de vouloir en être, ce qui ne plut guère à sa famille » (Addition à SOURCHES, t. IV, p. 157). Celle-ci avait d'abord réussi à le faire entrer à Saint-Sulpice le 12 avril 1688 en compagnie de M. Le Breton, docteur de Navarre. Nous voyons ici M. Tronson essayer de limiter les dégâts.

2. On pouvait cependant le conjecturer comme un futur probable dès le mois d'avril de l'année précédente (1687); car alors M. Tronson lui écrivait : « Je ne m'éloignerais pas de vos vues..., si je croyais qu'elles fussent conformes à celles de la famille; mais je ne vois pas d'apparence qu'on les approuve, au moins pour ce qui regarde la Petite Communauté. Vous pouvez cependant vous expliquer doucement sur les peines que vous prévoyez et que vous pourriez avoir dans le lieu où vous êtes, surtout si l'on vous en interroge. Vous verrez quels égards on y aura; mais, quoi que l'on vous dise, ne prenez aucune résolution qui puisse faire de la peine. Car la volonté de Dieu vous paraîtra mieux présentement par la disposition qu'il donnera à ceux qui ont plus d'intérêt à votre éducation qu'à tout ce qu'on pourrait vous dire d'ailleurs » (Correspondance ms., t. II, pièce 392, p. 160 — Ed. BERTRAND, t. III, p. 289).

3. De fait, Louis Colbert sortit du séminaire le 13 août 1688 (Bull. trimestriel des anciens élèves de S. Sulpice, 1907, p. 110). Une lettre de M. Tronson à Fénelon du 30 septembre 1690 montre que le supérieur resta soucieux de son logement et de la composition de sa domesticité. Deux de ses frères, le chevalier Colbert et le comte de Sceaux ayant été tués à l'armée, et Seignelay étant mort (1689-1690), il n'y eut plus moyen d'empêcher l'abbé de quitter le petit collet, puis de résigner le 18 janvier 1693 ses nombreux bénéfices. Il prit alors le titre de comte de Linières et entra dans les mousquetaires. Après avoir servi dans les gardes marines, il acheta le guidon, puis l'enseigne (14 janvier 1695) des gendarmes écossais. Marié le 4 mars 1694 à la fille du marquis de Sourches, il en eut un fils, mort en 1706 et plusieurs filles. Il vendit sa charge en 1706 et mourut le 28 avril 1745 de Bibliophile français, t. VII, 1883, pp. 210 sq., 236, 239 — DANGEAU, t. IV, pp. 223, 456, 472, t. V, p. 135, t. XI, p. 308 — SOURCHES, t. IV, pp. 157, 312, 393). Son ancien précepteur, l'oratorien Michel Martin, assurait au début de 1695 qu' « il lisait de bons livres et menait une vie réglée » dettres de G. Vuillart, éd. R. CLARK, Genève, 1951, p. 39).

Copie, A.S.S., t. IX, f. 49 y° — Quatrième lettre à une religieuse des O.S., 1740, t. IV, pp. 412 sqq.

1. Bien que le marquis de Dangeau et son frère l'abbé fussent depuis longtemps convertis, leur famille opposa, lors de la Révocation de l'Edit de Nantes, une résistance opiniâtre. Ce fut en particulier le cas de leur soeur Catherine de Courcillon et de Jean Guichard, marquis du Péray, dont elle était la quatrième femme. Ils furent accusés de favoriser les évasions (E. BENOIST, Histoire de l'Edit de Nantes, Delft, 1695, t. V, p. 900 — J. DEDIEU, Rôle politique des protestants français, Paris, 1921, pp. 8, 84, 95 — E. G. LÉONARD, Histoire générale du protestantisme, Paris, 1961, t. II, pp. 382, 385 — J. SAINT-GERMAIN, La Reynie, Paris, 1962, pp. 326 sq.) et leur fille Charlotte mise aux Nouvelles Catholiques le 5 mars 1686. Fénelon était alors dans l'Ouest,

37.

21 août [1688 ?].

144 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 74 T. II, 76 COMMENTAIRE 145

mais, à la demande des Dangeau. Bossuet entreprit cette conversion difficile et, en lui montrant certaines contradictions dans le Bouclier de la Foi de Du Moulin, obtint le 1" juin 1686 l'abjuration de la jeune intellectuelle. Celle-ci aida alors pendant quelques mois les officières des Nouvelles Catholiques (cf. A. N., 01 31*, f. 192 y° — URRAIN-LEVREQUE, t. VII, p. 255, t. XV, p. 178 — Nouvelles ecclésikffliques, 11 et 16 mars 1686, rns fr. 23 498, ff. 84 r°, 87 r° — Bull.

S. 11, Prot., t. XXI, p. 25 — O. DOUEN, Intolérance de Fénelon,

p. 231). Elle entra ensuite au Premier Couvent où Fénelon qui « avait examiné » avec elle « ses doutes sur son ancienne religion » (cf. sa lettre inédite du 15 décembre 1713, à la soeur de la carmélite) prêcha le 23 novembre 1687 lors de sa prise d'habit (Sainte-Geneviève, ms. 1477,

f. 477). Huilant a sans doute eu raison d'identifier cette pièce

avec le Sermon, pour la profession d'une nouvelle convertie (Fénelon et kt prédication, Paris, 1969, pp. 15-18), d'autant que le texte en avait été inséré en septembre 1689 dans les Nouvelles ecclésiastiques (S" Geneviève, ms. 1 479, f. 322 — B. N., ms. fr. 23 499, f. 335 r°). Nous savons par la même source qu'en janvier 1689 Mue de Péray « attendait W. sa mère pour faire sa profession » (S" Geneviève, ms. 1479, f. 27 r°-v°) qui eut lieu le 13 mai 1689 et fut rehaussée par un sermon de Bossuet. Soeur Charlotte de Saint-Cyprien ne cessa jamais de correspondre avec l'archevêque de Cambrai (0.F., t. II, pp. 251 sqq., t. VIII, pp. 449453, t. IX, p. 125, t. X, p. 179) dont, vingt ans après sa mort, elle faisait l'éloge au marquis de Fénelon (A.S.S., VIII' carton, 7, pièces 638 à 640). Passée en 1717 à Pont-Audemer pour des motifs inconnus, elle y mourut en 1747 (J. B. ERIAU, L'ancien Carmel du faubourg SaintJarques, Paris, 1929, p. 487).

2. La date de cette lettre peut se conjecturer de l'absence d'allusions au préceptorat et à l'épiscopat, alors que la destinataire est sans le moindre doute déjà au Carmel : les « pièges » seraient alors ceux que tendaient à la néophyte une activité littéraire que les Nouvelles ecclésiastiques, sans doute renseignées par les Dangeau, firent connaître à un large public jusqu'en février 1690. Il s'agit d'abord de poèmes sur l'Incarnation de texte en est conservé) ou sur la Nativité, de « psaumes » ou paraphrases des cantiques d'Ezéchias et de Moïse (ms. fr. 13 803, f. 202 r°, 23 499, f. 182 y° et 23 500, if. 5 r°, 7 y°, 14 v°-15 y°, 67 r°, 68 v°), mais Fénelon les « passait bien plus volontiers » (cf. supra, sa lettre de janvier 1687) que sa réponse au ministre Jurieu (ms. fr. 23 498, 7 décembre 1687, f. 252 r°) et de petits traités de controverse qu'elle adressait à ses parentes de Hollande (celles-ci lui reprochaient à leur tour de s'être montrée avant sa conversion « pleine d'orgueil et de négligence de ses devoirs », ibid., novembre 1688, ff. 52 r° - 54 VO) ou à des nouvelles catholiques plus ou moins bien converties (ibid., 17 mars 1689, fr. 124 v°-125 r0). Voir aussi Sainte-Geneviève, ms. 1 479, ff. 51 sq. et 174 re (sur son poème du 13 mai 1689).

3. Expressions et idées de saint Jean de la Croix, particulièrement remarquables si l'emploi en est antérieur à la rencontre de Fénelon et de M"'' Guyon.

4. « Communiquez-vous peu » se retrouve dans la cinquième lettre à une religieuse des O.S.

5. Bien qu'elle ne donnât de copies de ses oeuvres que « par obéissance » (ms. fr. 23 499, f. 183 v0), la religieuse devait savoir que le nouvelliste les qualifiait d' « admirables » et la présentait elle-même comme « un prodige d'esprit et de grâce » (ibid., f. 52 r°, février 1689) : on conçoit l'inquiétude de Fénelon. D'après G. Vuillart (cf. ses Lettres, Genève, 1951, p. 154), Racine lui-même admirait les vers de la carmélite.

6. I Cor. 3, 2.

7. Elle avait en Hollande son père, deux soeurs et ses tantes (ms. Ir. 23 499, f. 54 y° — BOISLISLE, t. III, p. 465) et, si sa mère et d'autres parentes assistèrent à sa profession, le nouvelliste ne semble pas bien sûr de la sincérité de leurs conversions (ms. fr. 23 499, ff. 182 y°, 183 r°). Le 15 décembre 1713 l'archevêque de Cambrai écrivit à Mile Catherine du Péray, toujours réfugiée : il était « pressé » par sa soeur la carmélite de « lui proposer les mêmes raisons qui la touchèrent en ce temps-là » : suivent six arguments sur l'Eglise. Cf. sur la destinataire, BOISLISLE, t. XXXVIII, pp. 397 sq., 401 et DEDIEU, p. 264. Après la mort de Fénelon, Charlotte de Saint-Cyprien essaya de convertir Pierre Poiret qui connaissait sa soeur : mais celui-ci lui répondit par une belle lettre sur les dangers de la controverse (ms. fr. 20 967, ff. 69 r°-70 v°). Cf. sur les exilées, JAL, Dictionnaire critique, 1867, p. 1008 et peut-être 0.F., t. VIII, p. 457.

8. Judith de Bellefonds, la célèbre Mère Agnès de Jésus-Maria qui avait entendu les sermons de Fénelon au Premier Couvent dès 1684. Cf. sur elle infra, la lettre de septembre 1691.

38. Au CHEVALIER COLBERT.

[septembre 1688 ?].

0.F., Lettres spirituelles, n° LXXXVII (LXII), t. VIII, pp. 522 sq.

Cette lettre nous paraît plutôt écrite avant la guerre de la Ligue d'Augsbourg qu'après l'avènement de Philippe V. S'il en est bien ainsi, le théâtre des opérations ne peut guère être que l'Allemagne et le destinataire est vraisemblablement le chevalier Colbert (cf. infra, lettre du 14 octobre 1688, n. 1).

1. Ps. V, 13.

2. I Reg. XVIII, 17.

3. Ps. XXII, 4.

COMMENTAIRE 147

Au CHEVALIER COLBERT.

14 octobre 1688.

T. IL 78

40.

146 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 76

39. Au DUC DE CHEVREUSE.

3 octobre 1688.

Autographe au château de Dampierre publié par M. CAGNAC, La Quinzaine, 16 mai 1904, p. 527. Cf. aussi copies, A.S.S., pièces 576 sq.

1. Fénelon doit faire allusion à son séjour à Beynes où il ne se trouvait donc plus le 4 octobre comme pourraient le faire croire les

souvenirs, d'ailleurs imprécis, de Mme Guyon. En revanche il devait y être quand son correspondant avait traversé Paris, c'est-à-dire, sans doute,

le 28 septembre (DANGEAU, t. II, p. 176).

2. La Cour en revint le vendredi 12 octobre après un séjour écourté de deux semaines (DANGEAU, t. II, pp. 176, 208).

3. Cf. sur lui supra, t. I, 2e p., ch. VIII, n. 98. Il avait acheté le 28 août 1688 une cornette de chevau-légers et était sans doute parti

le 25 septembre 1688 avec le dauphin. Il devait prendre le 27 décembre le nom de duc de Montfort après la cession faite à son père par le duc de Luynes. Cf. DANGEAU, t. II, pp. 161, 177, 240 sq.

4. Il ne s'agit pas de la revue des troupes à Maintenon qui eut lieu à la fin du printemps (DANGEAU, t. II, pp. 141 et 143), mais du camp

de la plaine d'Achères où les troupes de la maison du Roi commandées par le duc de Noailles furent passées en revue par Louis XIV (DANGEAU, 20-29 juillet 1688, t. II, pp. 154 sqq.).

5. Cf. infra, lettre du 14 octobre 1688, n. 1 où l'on verra l'indication relative à la date de la « conversion » du chevalier confirmée par les Mémoires de Sourches.

6. Rom. VII, 28.

7. Voir sur cette « société » la lettre du 14 octobre 1688, n. 14.

8. Ces consolations chrétiennes s'imposaient à mi moment où, par son manifeste contre l'Empereur (24 septembre), Louis XIV venait de jeter dans la guerre toute une génération qui ne l'avait pas connue. Le 28 avait commencé le siège de Philippsbourg qui ne devait capituler que

le 29 octobre.

9. Matth. X, 28.

10. Eccl. II, 9.

11. // Macch. XV, 21 sqq.

12. Fénelon souligne que la seconde partie de cette lettre est destinée à M He de Chevreuse, inquiète pour son fils et pour ses frères.

A.S.S., t. IX, ff. 75 sq. Les ratures de l'original font croire qu'il s'agit d'une minute, pourtant signée.

1. Impressionné par le grade du destinaire, Gosselin a cru cette lettre adressée à Jules-Armand Colbert de Blainville, colonel depuis 1684. Mais cette même considération invite à préférer son frère le chevalier Colbert que l'on voit déjà le 26 septembre 1681 à la tête du régiment de Champagne, beaucoup plus important, et qui était en outre brigadier d'infanterie depuis le 25 août 1688. C'est d'ailleurs lui que désignent la lettre à Chevreuse du 3 octobre et surtout le fait que ce groupe de lettres « à un militaire » s'interrompt brusquement l'année suivante avec la bataille de Valcourt où fut tué le chevalier Colbert. Troisième fils du ministre, Antoine-Martin naquit le 2 octobre 1659 et fut destiné à l'ordre de Malte. Il eut presque aussitôt la commanderie de Boncourt. Général des galères de l'ordre en Méditerranée pendant deux ans, il fut très critiqué pour n'avoir pas poursuivi trois vaisseaux tripolitains. Bailli le 25 décembre 1685, il reçut le 29 novembre 1686 une commanderie de 14 000 livres. Il fit aux côtés du Dauphin la campagne d'Allemagne de 1688. Sa mort survenue quelques mois plus tard (cf. infra, la lettre du 7 août 1689) donna l'occasion de noter qu'il « avait parfaitement rectifié la conduite de sa jeunesse. Il était aimé et estimé de tout le monde, et sa famille le regardait comme un de ses principaux appuis (Addition à SOURCHES, t. III, p. 151), ce qui s'accorde bien avec le ton des lettres de Fénelon. Cf. le Bibliophile français, t. VII, 1873, pp. 203 sq., 210 sq., 239 - DANGEAU, t. I, pp. 16, 153, 237, 347, 459 SOURCHES, t. II, pp. 161 sq., 211, 233. Les allusions du Chansonnier (ms. fr. 12 669, p. 270) à des scandales se rapportent en effet à une période antérieure (cf. aussi J. SAINT-GERMAIN, La vie quotidienne en France, Paris, 1965, p. 83).

2. Sensible, « que l'on ressent vivement », plutôt qu' « appréciable ».

3. Sans doute le séjour à Beynes où il rencontra M'è Guyon et dont il revint au début d'octobre. De son côté, le chevalier Colbert était parti le 25 septembre pour l'armée.

4. Critique remplace crainte, barré.

5. Pendant au-dessus de tandis, barré.

6. Opposition de faibles à esprit si fort, comme dans La Bruyère.

7. Libertins, libres-penseurs.

8. Luc IX, 26 et Rom. I, 16.

9. Renfermés, « internés ».

10. Murmurer a un sens plus fort qu'actuellement et évoque un certain tumulte ou brouhaha.

14.111 «innEaporenAma I+ na vïrots,or4 T. 11, 78 T. Il, FU) COMMENTAIRE 149

elerre brut parti. ef. prurit,- parti, t. 1. r• p., euh. 1, n. 30.

I sfltriiiItre, 1688, k uniomma 1‘1. k dur do Beauvillier

port- (r auptem car Nionirigneur en qualité, dr premier gentilhomme

de la chambre. 111. dr Motittiumier... étant trop vieux pour tiller à l'arniee. C..1(461 ln raixon que l'on donnait au publie; mais à la vérité, lr Roi donnRIt M. .k Branvillier à Monseigneur pour lui servir de conseil »

(tiorm les maniais anti‘enirs laism'm SU primat, par son ancien

prereptrur pouvaient ;unir rontribur à ce choix (G. 1.1zEttANn, Le duc elr iieettuteiet„ Paris, 1933, p. 63, n.) qui annonçait relui du gou‘erneur du due dr Bourgogne.

13. Cofst orna‘ilde, ,‘ qui em objet tre‘perience ».

11. Le romte de Montfort et le (-ointe de Sceaux (cf. infra, lettre 43, 11. 1). Dangeau cite d'ailleurs dans les volontaires du régiment de Champnettip k elle% aller de Grignan, Braneas, le comte de Montfort, le che-

alier de I mules et (14 octobre 1688, t. II, p. 188). Mais ce

th-liner n`otait que quatre one de moins que le chevalier Colbert et le uontelite semble bien ne viser que les gentilshommes dont c'était la premicro campagne.

irître at.erti3 mu- voici remplace le premier jet fautif de les

fi re'rtir,

lit. C'est donc len correspondent qui avait sollicité de lui des lettres tle direction. re que la fin du premier paragraphe de la lettre du 3 octobre ne dit que du elsevalier Colbert.

17. Au }leu de pour Vite Fénelon avait d'abord écrit amour. phie du Bulletin trimestriel des aneiens élèves de Saint-Sulpice, 1907,

p. 1 1 0 11. BOISA Hf), Le/ COMprignie de Saint-Sulpice [1959], t. I,

pp. 100-103). Sur ses theges molinistes, cf. les Nouvelles ecclésiastiques, janvier 1689, ms. fr. 23 499, f. 10 I'.

3. Sam doute en raison de la campagne anti-quiétiste qui n'épargnait pas un curé de la ville, le docteur de Sorbonne Du Chailloux : il en est question dans d'autres lettres de M. Tronson de la même période, en particulier dans celle de septembre 1688 à M. de La Pérouse : oc ...Pour les quiétistes, je ne VOUS en dis rien parce (pie M. du Chailloux, curé de Saint-Philibert, vous en peut dire de bonnes nouvelles. tne de ses dévotes est venue exprès de Dijon à Paris pour m'en instruire. Mais je ne suis plus en état de m'ingérer dans ces sortes d'affaires. De sorte qu'après une conversation assez courte. où je refusai même de la confesser, je lui ai conseillé de s'en retourner. Votre présence sur les lieux vous apprendra bien des choses » (A.S.5.. Correspondance ms., t. II, P. 455, p. 183, cf. la lettre du 22 avril 1687 à M. du Chailloux lui-même, t. II, P. 391, p. 160 et celle d'août 1688 à M. Grandet, t. II, P. 445). Voir aussi H. CHÉROT, Autour de Bossuet. Le quiétisme en Bourgogne, Paris, 1901, pp. 61-66.

41. Au CHEVALIER COLBERT.

30 octobre 1688.

40 A. M. TRONSON A Cl. LE PELETIER.

29 octobre 1688.

Adreter A M. le Contrôleur général.

A.S.S., Corrcqiondtuice lti$ de M. Tronson, t. II, pièce 468, p. 188.

1. Sur le contrôleur général des finances Cl. Le Peletier, cf. infra, la lettre du 18 avril 1690, n. 5.

2. 11 ne s'agit pas du futur eNèque d'Angers !‘licliel Le Peletier (cf. .iir lui la lettre du 18 septembre 1693), mais de son cadet CharlesMauriee, aeol>te du dioeCse de Paris, prieur de La Valette. Né en 1666, entré à la. Petite Communauté en octobre 1685, il passa au Grand Setninaire lors de la Semaine-Sainte de 1688. Abbé de Saint-Aubin d'Angers le 11 mars 1689, il de‘ int docteur de Sorbonne le 2 avril 1692

et refus;( plusieurs e‘t"-ciiis. it'e,t qu'après la mort de son }inch' qu'il

entra definitiremerit dans la compagnie de S. Sulpice dont il fut élu en 172:1 eitiquiunr Nttperiettr getierai. Il mourut en 1731 (cf. la bibliogra-

L.a.s., A.S.S., t. IX, ff. 77 sq.

1. Sur le destinataire, cf. supra, lettre du 14 octobre 1688, n. 1. Le correspondant de Fénelon s'était, peu après l'entrée en campagne de l'armée d'Allemagne, plaint à lui de ne pas avoir le temps de lire ou de prier.

2. Fidélité, discret emploi d'un terme féodal (cf. serment de fidélité). Tournure équivalente de : « On doit être fidèle à...».

3. Comme l'a noté Gosselin. la mention du Bréviaire ne doit pas faire croire que la lettre était adressée à un ecclésiastique : la dévotion de réciter l'office divin était assez commune, même parmi les personnes de la Cour (Racine, etc.3. Bien plus, le grand Colbert avait fait imprimer un Bréviaire pour l'usage de sa maison. Cl. aussi la L_XXXVP des lettres de spiritualité de l'édition 1850.

4. Gêner, soumettre à une contrainte pénible. Cf. infra, lettre du 1" juin 1689. n. 12.

5. Noter le caractère méthodique des prescriptions de Fénelon; mais son correspondant est un débutant.

150 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 80

T. II, 82

COMMENTAIRE 151

42. A Mme' DE GRAMONT.

17 novembre [1688 ?].

L. a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 31.

Datée du « mercredi, 17 novembre », cette lettre peut être de 1688 ou de 1694. Gosselin a préféré le second millésime. Nous jugeons l'autre plus probable, car :

1° M. Noye a remarqué que l'écriture est ici très différente de celle dont Fénelon use le 6 novembre 1694 en s'adressant à M. Tronson et très proche de celle des lettres des 11 septembre, 2 et 6 octobre 1689.

2° C'est avec les lettres les plus anciennes à We de Gramont qu'on peut faire les rapprochements textuels les plus nombreux. Bien plus, le caractère très général des conseils donnés par le directeur et l'absence de références de sa part à des données précises invitent à croire que cette pièce est une des premières de la série. Peu importe que quelques phrases aient déjà un accent guyonien, puisqu'on sait d'autre part que les efforts déployés depuis quelques semaines par la mystique pour gagner le brillant abbé portaient déjà des fruits.

1. « Si on attend d'avoir à soi des heures réglées et commodes pour les remplir de choses solides, on risque d'attendre trop longtemps, surtout dans le genre de vie où vous êtes » dettre du 2 octobre 1689 à la même, n. 7).

2. Entrecoupés, « interrompus » (FURETIÈRE).

3. Omise, « chaise fermée portée par deux hommes au moyen de brancards » plutôt que « petit carrosse coupé » qui se dirait « chaise roulante » (FURETIÈRE).

4. « Il faut aussi mettre à profit tous les petits moments, quand on attend quelqu'un, quand on va d'un lieu en un autre, quand on est avec des gens qui parlent volontiers, et qu'on n'a qu'à laisser parler, on élève un instant son coeur à Dieu » dettre du 2 octobre 1689, n. 6). On trouvera des avis analogues dans les lettres à la même du 14 novembre 1690 (n. 3) et surtout dans celles du 11 juin 1688, du 21 mars 1690 (notes 7-8) et du 21 mars 1692, n. 2 (« ces petites rognures de vos journées seront le meilleur de votre bien »).

5. Î Thess. 5, 19.

6. Allusion discrète au verset évangélique sur les péchés irrémissibles (Matth. XII, 31-32 - Marc III, 29 - Luc XII, 10).

7. Raccommoder, « corriger » (FURETIÈRE).

8. « C'est souvent l'orgueil qui s'inquiète, et qui se décourage de voir tant de révoltes opiniâtres au dedans » dettre à la même sur les croix).

9. « Supportons donc avec une humble confiance et une paix inaltérable nos soulèvements intérieurs » (même lettre). Fénelon reprend à l'usage de M."' de Gramont les conseils qu'il avait lui-même reçus de M41 Guyon.

10. Fénelon avait donc eu le jour même une entrevue avec sa correspondante, ce qu'il ne présente pas comme fréquent.

11. Gen. XXII, 2.

12. Job IX, 4.

13. Philipp. IV, 9.

14. Cette phrase a encore un accent guyonien.

43.

Minute sans date, pliée et signée, A.S.S., t. IX, ff. 72-74.

1. L'éditeur Gosselin croit adressées au même destinataire toutes les lettres qu'il intitule « à un militaire ». Une lecture attentive prouve cependant que celle-ci ne peut, comme les autres lettres de ce groupe datant de 1688-1689, être écrite au chevalier Colbert : Fénelon y attribue à son correspondant une attitude religieuse trop différente. On doit pourtant chercher dans le petit cercle de dirigés auquel les anciens éditeurs des Œuvres spirituelles se sont par force limités. On pourrait penser au jeune comte de Montfort sur qui la brève allusion de la lettre du 3 octobre 1688 et surtout les condoléances du 4 mars 1691 laissent une impression mêlée. Mais ce serait sans doute la seule connue des lettres que Fénelon a pu lui envoyer. Quant à son cadet, le futur duc de Chaulnes, il n'était né que le 20 décembre 1676 et n'entra au service qu'en 1693. Il peut encore moins s'agir du petit chevalier d'Albert.

Nous devons donc songer aux fils de Colbert. Outre le chevalier Antoine-Martin, il y en avait alors deux à l'armée du Rhin : le quatrième, Jules-Armand (Blainville), et le sixième Charles-Edouard, comte de Sceaux. Né en 1669, celui-ci avait exactement l'âge de son neveu le comte de Montfort. D'abord destiné à l'ordre de Malte avec le titre de chevalier, il avait alors un régiment acheté depuis peu à M. de Larrey. « Pour satisfaire à ce qui lui avait été recommandé par M. Colbert », mort avant d'avoir pu l'établir, sa mère lui légua une maison rue Vivienne, la terre de Linières, de la vaisselle et des meubles (L. DusSIEUX, Etude biographique sur Colbert, Paris, 1884, p. 369). A la mort du chevalier Colbert, il reçut en outre le régiment de Champagne (4 septembre 1689). Il n'en jouit pas longtemps, car « brûlant d'envie de se distinguer », il fut tué le 1" juillet 1690 à Fleurus à la tête de son régiment. Cf. le Bibliophile français, t. VII, 1873, pp. 203, 211, 239 -

152 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 82 T. II, 83 COMMENTAIRE 153

SOURCHES, t. III, pp. 151 sq., 260, 263. Il avait fait en 1689 sa première campagne, ce qui s'accorderait avec certaines phrases de Fénelon dont la lettre aurait pu passer dans les archives de Blainville.

Il est cependant plus naturel de supposer que cette lettre est adressée à Blainville lui-même avec qui l'archevêque échangera par la suite une abondante correspondance (cf. A. DELPLANQUE, Appendice, pp. 8-13) et qu'il connaissait certainement déjà à cette date. Quatrième fils du ministre, Jules-Armand Colbert naquit le 7 décembre 1663 et fut d'abord titré marquis d'Ormoy. Il eut Barbier d'Aucour pour précepteur et devint le 28 mars 1674 surintendant des bâtiments en survivance. Il semble y avoir montré de l'incapacité, mais c'est peut-être surtout en raison de la disgrâce de sa famille qu'il fut, en septembre 1683, obligé de céder cette charge à Louvois pour 500 000 livres. Dès le 30 janvier 1685, il pouvait cependant acheter celle de grand maître des cérémonies. Il avait commencé en 1684 une brillante carrière militaire (« il avait des parties de capitaine », dit Saint-Simon). Comme il était déjà pourvu, Seignelay ne lui fit cependant donner le 4 septembre 1689 que le régiment de son cadet, le comte de Sceaux, et ce n'est qu'à la mort de celui-ci qu'il eut le 9 juillet 1690 le régiment de Champagne.

Brigadier en 1693, lieutenant général en 1702, il sera tué le 17 août 1704. Deux filles étaient nées en 1684 et en 1686 de son mariage avec Gabrielle de Tonnay-Charente qu'il avait épousée le 27 juillet 1682 et qui devint folle. Cf. ms. Ir. 23 498, f. 9 y° et 23 510, if. 60 y°, 108 r° — G. BRUNET, Nouveau Siècle de Louis XIV, Paris, 1857, p. 141 —

KERVILER, dans le Bibliophile français, t. VII, 1873, pp. 210, 236-239,

244 — P. CLÉMENT, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. III, 2, Paris, 1875, pp. XV, XX sq — L. DUSSIEUX, Etude biogra-

phique sur Colbert, Paris, 1886, pp. 231 sqq., 238 — BOISLISLE, t. I,

p. 93, t. V, pp. 18 sq., t. XIII, pp. 310, 424 n. — Tables de la Gazette,

du Mercure, de DANGEAU et de SOURCHES. Cf. infra, lettre du 20 septembre 1694.

2. Gosselin date seulement de 1688.

3. Porte est suivi de toujours, barré pour éviter une répétition.

4. La fin de la lettre (cf. infra, n. 21) confirme que cette campagne est terminée. Kaiserslautern avait été pris le 1" octobre, on avait reçu le r" novembre à Versailles la nouvelle de la prise de Philippsbourg, le 14 novembre celle de la reddition de Mannheim, le 21 celle de la chute de Frankenthal (elle datait du 18). La saison étant trop avancée, on renonça à faire d'autres sièges et le Dauphin rejoignit le Roi le

28 novembre 1688 (DANGEAU, t. II, pp. 180, 200, 210, 214, 218, 226, 236 — SOURCHES, t. II, p. 268).

5. C'est que, barré.

6. Gosselin choqué a corrigé sur l'original lui-même : « Le néant peut-il... ».

7. Thème du desengatio, caractéristique de Fénelon. Phil. IV, 7.

8. Transposition originale d'une partie du Sero te amavi augustinien.

9. II Cor. 1, 3.

10. Amertune, « douleur, déplaisir, chagrin » (FuRETIÈRE).

11. Au-delà des règles de la bienséance.

12. Apologétique augustinienne.

13. fer. II, 13.

14. Indication vague, mais non absolument négligeable, sur l'âge du

destinataire.

15. Tirant de l'expérience, remplace de son expérience. Humaine est

ajouté au-dessus de fragilité.

16. Allusion au Maître intérieur augustinien.

17. Et que vous méprisiez courageusement les gens méprisables est

ajouté en interligne.

18. Reprise du fameux Ama et fac quod vis.

19. Soit votre unique conseil au-dessus de l'oracle que vous consul-

terez (barré).

Cf. supra, n. 4.

Actes IV, 32. Tite II, 13.

Psaume XXXV, 9.

Pourquoi l'avez-vous quittée est ajouté en interligne.

Mais enfin voici, également en interligne.

C'est que, barré.

Fénelon a barré nous devant la diminuer.

Commerce, « échange de lettres » (cf. la lettre de Mme de Sévigné

mars 1671).

44. A 1Vre GUYON.

2 décembre 1688.

Me GUYON, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition [par J. Ph. Dutoit-Mambrini], Londres [Lyon], 1768, t. V, II bis, pp. 197- 200 — Maurice MASSON, Fénelon et Madame Guyon. Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907, V, pp. 24-27.

1. La première rencontre de Fénelon et de Mme Guyon, sortie de la Visitation de la rue Saint-Antoine le 13 septembre 1688 (on trouvera aux A. N., 0' 32*, ff. 29 v°-31 r° les ordres des 26 et 31 janvier 1688 sur son incarcération et ibid., f. 245 r°, celui de sa mise en liberté qui est daté du 7 septembre), avait eu lieu au château de Beynes, appartenant à la duchesse de Charost « vers la Saint-François » (MASSON, pp. XXXIII sq., 5), plus exactement un peu avant le 3 octobre, date à laquelle l'abbé écrivit une lettre de Paris où ils étaient revenus dans le même carrosse.

20.

21.

22.

23.

24.

25.

26.

27.

28. du 18

154 CORRESPONDANCE DE FeNELON T. H, 83 T. II, 84 COMMENTAIRE 155

Fénelon était encore « prévenu contre elle sur ce qu'il avait oui dire de ses voyages » (cf. supra, t. I, 2« p., ch. IV, n. 28), mais d'après A. M. Ramsay

(Vie, La Haye, 1723, p. 26) un séjour qu'il fit à Montargis, patrie de la

prophétesse (il pouvait y être allé voir les filles des Beauvillier, pensionnaires chez les bénédictines) le rassura. Elle semble lui avoir envoyé

d'abord trois lettres (MASSON, pp. 13-23) où elle promettait de « n'exi-

ger » de lui « aucuns soins qui puissent se faire remarquer » (p. 14). S'y croyant autorisée par la « promesse » prudente « qu'il ne lui man-

querait pas, surtout lorsqu'il n'y aurait rien à risquer pour le dehors », elle lui posa dans une quatrième missive deux questions (pp. 23 sq.) auxquelles on trouve ici les réponses.

2. Cet « écrit » que Guyon présente dans sa lettre comme « des

papiers mal copiés » « et souvent sans sens, pour ne les avoir pas relus » concernait « une disposition... ancienne, comme vous le voyez » (pp. 22 sq.). Les pp. 3-12 donnent, à propos de Fénelon lui-même, un exemple de ce qu'elle entendait par une « disposition ».

3. Réponse catégorique à la seconde question : « L'on me commanda, il y a quelques années, d'écrire ma Vie : l'on m'avait ordonné de la poursuivre, et je l'ai fait par pure obéissance... Je vous prie, Monsieur, de me dire si je dois conserver ou brûler ce que l'on m'a fait écrire » (p. 24). Un peu plus tard, elle reviendra sur le sujet : « Que voulez-vous que je fasse de cette Vie que vous m'avez fait garder? » (p. 75).

4. Consciemment ou non, Mme Guyon avait lié deux problèmes que son correspondant distingue fort bien. A « brûler » elle opposait en effet non seulement « conserver » mais « continuer ». Et c'est seulement contre cette dernière solution qu'elle apportait des arguments : « Cela me serait, je crois, encore plus pénible que jamais, à cause de l'extrême simplicité de mes dispositions, dont je ne puis plus rien dire : je ne peux parler que des faits particuliers ou de ce qui s'exprime, qui est la moindre partie de l'état que je porte; et encore j'ai si peu de mémoire que j'oublie ou j'use de redites » (p. 24). Fénelon va développer ces diverses considérations.

5. Principe de direction cher, entre autres, à Saint-Cyran.

6. Gêner, « soumettre à une contrainte pénible ».

7. Fénelon répètera le 11 mai 1689 : « Voilà ce que j'imagine sur un état que je n'ai point éprouvé » (p. 25). Cf. la réponse immédiate de Mme Guyon, p. 28.

8. « Vos dispositions de Dieu à vous », transcription peut-être fautive, mais le parallèle avec les « dispositions qui vous viennent soit à l'égard des autres personnes, soit à l'égard des dispositions extérieures » est clair.

9. Concevoir, « comprendre », mot plus fréquent qu'aujourd'hui. Mme Guyon répondra : « Mon état est invariable et toujours le même depuis plus de huit ans » (p. 27).

10. Fénelon reconnaîtra les 16 avril (n. 9), 12 juin (n. 9), 11 juillet (n. 9) et 16 octobre 1689 (n. 16) son caractère précautionneux.

Cependant son conseil était sage puisque le principal de ces noms n'était autre que celui de l'archevêque de Paris, Harlay.

11. Affidé, « en qui l'on a confiance ».

12. Guyon a suivi ces conseils dans les pages de son autobiogra-

phie relatives à Fénelon lui-même (cf. supra, n. 2). Elle annonce dans sa réponse qu'elle souhaite remettre ses écrits au duc de Chevreuse et à Fénelon (p. 28).

13. Fénelon semble déjà en garde contre la prolixité de sa correspondante : il ne cachera guère plus tard l'effet qu'elle produit sur lui.

14. Allusion à II Cor. III, 17, un des textes les plus chers à Fénelon : cf. Explication des Maximes des Saints, art. XXXII, Vrai, Paris, 1697, et MASSON, pp. LXXV sq., 76 n.

15. Né le 7 octobre 1646, Charles-Honoré d'Albert fut créé duc de Chevreuse en 1667, année de son mariage avec Jeanne-Marie-Thérèse Colbert (fille aînée du ministre), grâce au don que lui fit sa grand-mère, la célèbre duchesse, d'une terre provenant de son second mari, Claude de Lorraine, qu'elle avait obtenue pour ses reprises. Après avoir fait sa première campagne au Saint-Gothard et avoir été colonel au régiment d'Auvergne, il était capitaine-lieutenant des chevau-légers de la garde depuis 1670. Son père lui cèdera le duché de Luynes le 14 décembre 1688 (BoisLisLE, t. II, p. 17, n. 4 — Aug. MONTIÉ, Chevreuse, Paris, 1894, t. I, p. 534 — Ch. SELLIER, Anciens hôtels de Paris, Paris, 1910, p. 250).

Sur l'origine des relations de Chevreuse et de l'épistolier, il semble qu'on puisse en croire Phélipeaux : Fénelon avait eu de bonne heure « des liaisons avec le duc de Luynes qu'il tâchait de réjouir dans sa vieillesse et de consoler dans ses infirmités » (Relation..., t. I, p. 33). Le vieux duc et le marquis de Fénelon étaient en effet voisins (cf. supra, t. I, 1" p., ch. IV, n. 75 sqq. et 2C p., ch. VIII, n. 49), ce qui fait que le nom du jeune abbé suit celui du grand seigneur dans le procès-verbal d'une assemblée charitable tenue le 4 avril 1673 à Saint-Sulpice (cf. supra, t. I, 1" p., ch. IV, n. 35).

Cette phrase ne tranche pas le problème : Chevreuse dut-il à Fénelon la connaissance de Mme Guyon? Bien qu'il paraisse l'admettre, Saint-Simon fournit un fort argument à la thèse contraire. Après avoir indiqué crue les conférences de Bertot à Montmartre étaient suivies par Mme de Charost et par le duc de Noailles, il ajoute en effet : « MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentaient aussi cette école. Mme Guyon fit la connaissance de ces deux derniers par Fénelon... Ces deux ducs et leurs femmes depuis longtemps initiés aux rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon » (Addition 127 au Journal de Dangeau dans BOISLISLE, t. II, p. 413). Dans le cas de Beauvillier, cette reconstitution est peu vraisemblable, car 1° c'est M. de la Motte qui lui aurait recommandé le monastère des bénédictines de Montargis où il mit ses filles (G. LIZERAND, p. 342); 2° Jacques Bertot, mort à

156 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 84

Montmartre à soixante ans le 27 avril 1683, désigna de son côté le duc de Beauvillier pour exécuteur testamentaire (cf. P. D. HUET, Les origines de la ville de Caen, 2e éd., Rouen, 1706, p. 399). Néanmoins Saint-Simon semble dans le vrai, puisque Beauvillier a lui-même déclaré qu'il ne connaissait pas en' Guyon en août 1689 (cf. infra, lettre du 4 juillet 1689, n. 6). Cela s'explique, car Madame Guyon n'avait été en relation avec Bertot que de 1671 à 1680. Et Paulin d'Aumale, religieux du Tiers-Ordre de Saint-François et dépositaire des papiers de Bertot, ne fit la connaissance de M4"" Guyon que lorsqu'il eut à les remettre à la duchesse de Charost (cf. sa déclaration du 7 juillet 1694, 0. F., t. IX, p. 24).

Bien que nous ne nous soyons pas cru en droit de corriger les textes donnés par Dutoit, il est possible qu'il ait mal interprété les initiales

M. et C. qui, au moins jusqu'à la fin d'août 1689, pourraient désigner

M"'' de Charost et_ non M. de Chevreuse. On s'expliquerait alors beaucoup mieux les formules de Mu' Guyon (MAssoN, p. 162, n. 3 et p. 256, début de la lettre du 13 août 1689) et de Fénelon lui-même (infra, lettre du 9 juin 1689, n. 3). En tout cas, la première rencontre bien attestée de Mu- Guyon et des Chevreuse eut lieu à Saint-Quentin (cf. infra, lettre du 31 août 1689, n. 14) et ses lettres au duc ne deviennent très fréquentes qu'à partir de 1693. Ce qui s'accorde exactement avec le témoignage de Cl. Fleury : « M. de Chevreuse vit Mme Guyon en passant en 1689 et fit plus grande connaissance avec elle en 1693. Après avoir eu plusieurs conversations et lu ses ouvrages, il en parla à M. de Meaux, le priant de l'examiner. M. de Chevreuse lui donna le Moyen Court et les Torrents » (4e fragment des Entretiens, dans les Œuvres de l'abbé Fleury, éd. A. MARTIN, Paris, 1844, p. XII).

16. III"' Guyon répondra aussitôt : « Il y a plus de quatre ans et demi que j'ai fini les écrits sur la Sainte Ecriture » (ils ont été publiés en vingt volumes) « et ainsi je n'ai plus rien à écrire là-dessus » (MAS-SON, p. 27).

T. II, 85 COMMENTAIRE 157

occupations extérieures y contribuent un peu, ce n'en est pas la première cause, mais bien le dessein de Dieu qui est d'épurer la foi et d'affermir la volonté par le dessèchement de l'esprit » (p. 46).

3. Mésaise, « malaise, désagrément », mot que Richelet considérait déjà comme vieux et dont Dubois et Lagane ne donnent pas d'autre

exemple.

4. Cf. MASSON, pp. LXXXII-LXXXVI. Le contexte montre que Fénelon ne voit pas là un fait névrotique, mais une étape de sa vie spirituelle : « Dans ce premier attrait sensible... l'âme se déprend de toutes les consolations extérieures; et celles de l'amitié sont aussi retranchées... Il ne reste plus que les amis auxquels on est lié par conformité de sentiments... tout le reste devient à charge » (Instruction XXIII, O. F.,

t. VI, p. 126).

Mme Guyon répond que « cet ennui et mésaise fréquent que l'on éprouve dans les occupations extérieures » ont une bonne cause : « le coeur qui est attiré de Dieu... n'a que du dégoût pour tout ce qui... empêche sa jouissance » et une mauvaise : « Celui qui aime parfaitement... est entièrement mort à lui-même... étant dans une union essentielle, il est dans une possession quine peut être interrompue par l'embarras des créatures..., parce que l'âme est au-dessus des moyens et consommée dans sa fin » (pp. 46 sq.). C'est une exacte description de la « vie commune » des Rhéno-Flamands que Fénelon ignorait alors.

5. « C'est un soutien infini de penser que l'on n'est plus soutenu de rien et qu'on ne cesse point, dans cette épreuve horrible, de s'abandonner fidèlement et sans réserve... Il faut tout perdre, même l'abandon aperçu, par lequel on se voit livré à sa perte » (Instruction XXIII, O. F., t. VI, p. 125). M. Masson rapproche aussi les lettres des 11 août 1689 (n. 8) et 12 août 1689 (n. 7), mais les perceptions dont il y est parlé sont

plus banales.

46. A LA MÊME.

45. A LA MÊME. 12 mars 1689.

[janvier-février ?] 1689.

DUTOIT, t. V, V, pp. 211 sq. et MASSON, XIII, pp. 45 sq.

1. Après l'ancien éditeur, M. Masson intercale ici sept lettres de Ume Guyon pour lesquelles il n'y a pas de réponses de Fénelon. L'une (pp. 35-38) est du 25 décembre, l'autre fait allusion (p. 44) à une rencontre des deux correspondants. Mais les dates manquent.

2. Cet aveu fait juger à Min' Guyon que Fénelon « éprouvera souvent de semblables vicissitudes de sécheresses et de distractions. Quoique les

DUTOIT, t. V, XIV, p. 232 et MASSON, XXX, pp. 77 sq.

1. Après la réponse à la précédente (pièce XIV) et une lettre du 21 février, Masson place ici quatorze autres lettres missives de Madame Guyon. Le « billet » en question est la pièce XXIX de Masson non datée. Mme Guyon y attribuait à Fénelon la libre disposition de tous les écrits qu'elle laisserait en mourant, tout en ajoutant : « Je ne crois pas cependant mourir sitôt » (p. 77).

2. Dans la pièce XIV, Mme Guyon annonçait : « J'enverrai le livre dès qu'il sera achevé » (MAssoN, p. 48), mais il ne doit pas s'agir du

158 (met ti EsPoNnANct DE Pi', Lori T. II, 85 T. II, 86 COMMENTAIRE 159

peitai"gurs lermint; depuis près de cinq ans (cf. supra, lettre du

2 1688. u 16). En revanche In lettre XXVII promettait à

raids; L'on vous portera peu à peu tout ce que Notre-Seigneur m'a

feit écrire afin que vous en fassiez tout ce qui vous plaira avec l'agréruent de M. [Chevreui‘e Z j » (MAssoN,

r 73), ce que la suivante confirmait (iba., p. 75). Dams sa réponse au présent billet, Mms' Guyon assure Féndon « Vous êtes le maitre de garder le Pentateuque, Monsieur. Jr. rae'mis pas le besoin que vous en avez » (ibid., p. 78).

3. Cf. infra, lettre du 18 juillet 1689, n. 3.

4. On verra le 28 mars (n. 9 sqq.) ces « chimères d'ambition » prendre „,,, forme plus nette. Dans la lettre que Fénelon venait de recevoir,

M G u Aron

prédisait : « Vous êtes bien éloigné d'avoir rempli tous les desseiwk de Dieu sur vous, car ils sont grands » (ibid., p. 77). A la hwture de celle-ci, elle renchérira : « Je voyais que Dieu vous destinait pour étre une lampe ardente et luisante pour éclairer son Eglise » (ibid., p. 79). L'image (cf. Jean V, 35) était traditionnelle pour désigner les évêques et Me'. Guyon la reprendra littéralement le 23 septembre IO89 (ibid., p. 278).

5. M..* Guyon lui interdit de « s'en donner des vues », mais aussi

d, rejeter ases prophéties « par humilité » : « Les hommes n'y auront point de part nonplus que vos soins... O que Dieu est honoré d'un parfait abandon » (ibid., p. 79). - supra, t. I, ire p., ch. I, n. 19). Elle envoya de l'argent à Fénelon lors de son installation à Versailles (cf. infra, lettre du 6 octobre 1689, n. 6 : il ne semble pas s'agir uniquement de sommes provenant de la succession de M. de Sarlat). De son côté, le précepteur essaya de l'aider pendant la famine (cf. infra, lettre du 15 janvier 1694), mais les 4 000 livres qu'il voulut lui donner ne furent pas recouvrées (cf. infra, lettre du 21 janvier 1695, n. 6 et supra, t. I, 1" p., ch. VI, n. 49).

2. La copie porte : « l'année n'y est pas, mais on le reçut l'année 1689 ». Il est cependant curieux que le transport des objets n'ait pu avoir lieu que peu avant le 6 mars 1692 (cf. infra, lettre du 10 novembre 1691, n. 2).

3. Commodités, « occasion favorable que le hasard envoie » (FURETIÈRE) surtout en fait de moyens de transport. De fait il fallut attendre qu'un officier, M. de Ravilhon, revînt de Sarlat à Versailles.

4. Une partie des objets provenant de la succession de M. de Sarlat dont Fénelon avait donné décharge aux exécuteurs testamentaires le 4 décembre 1688 : on en trouvera le long inventaire, dressé par Levasseur et Lange, aux Arch. Nat., M. 538, n. 44.

5. Outre son sens actuel, se confier avait alors celui d' « avoir confiance que ».

48. A Mme GUYON.

47. A M'us DE LA FILOLIE.

19 mars [1689].

Mémoire sur la succession de feu M. de Fénelon, évêque de Sarlat. Extrait de lettres de M. de Cambrai qui regardent la succession, n° 1 — Copie du xvtie siècle, Archives du comte Lucien de Malleville. Publié par Jean MAUBOURGUET, Choses et gens du Périgord, Paris, 1941, p. 65.

L Le document n'indique pas le nom de la destinataire, mais en dehors de Françoise-Paule, supérieure des Filles de Notre-Dame, Fénelon n'avait alors à Sarlat ou aux environs d'autre demi-soeur qu'Angèle-Hippolyte, qui habitait à Condat-sur-Vézère. Née en 1645, elle épousa le 17 février 1665 Jean de Beaulieu, sieur de La Filolie, de Gaubert et de Paulin qui mourut sans postérité en 1690 ou en 1692. Elle-même vécut jusqu'à mars 1733 (A. N., M. 537, n° 66 et M. 538, n° 84 — B. N., f. Périgord, t. 138 — A. D. Dordogne, 2 E. 1004 (1-21) et 2.881 A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 318 — SAINT-SAUD, Rôle des bans et terri re-bans, Bordeaux, 1930, p. 289 et Nouveaux essais de généalogie périgourdine, Paris, 1942, pp. 166 sq. — Bull. Périgord, 1951, p. 176

[mars ?] 1689.

DUTOIT, t. V, pp. 258-259 et t. III, pp. 466-469 — MASSON, XXXIV, pp. 82-85.

1. Dans la pièce XXXI, Mme Guyon répond à la lettre du 12 mars 1689. Dans la suivante, elle parle de Langeron et de N. Dans la XXXII'', datée de mars 1689, elle annonce un long séjour à la campagne après Pâques; celle-ci vient immédiatement après dans l'édition Dutoit-Mambrini.

2. Les Epîtres forment les t. V à VII du commentaire du Nouveau Testament par Mme Guyon.

3. Les idées attribuées à N. étaient celles des anti-quiétistes dont Nicole était en France le représentant le plus connu.

Les exposés théologiques qui vont suivre annoncent les Maximes des Saints, tant sur la question de la passivité que sur le caractère de l'union à Dieu ici-bas et sa différence avec l'état de gloire.

4. Compréhenseur, transposition du mot latin par lequel les théologiens désignent la vue parfaite de Dieu qui caractérise les élus. Godefroy en cite deux exemples dans le français du Moyen-Age. Il s'oppose à « voyageur ».

160 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 86

T. II, 87 COMMENTAIRE 161

dont il fait souvent la devise de la sainte indifférence. Cf. MASSON,

p. 89 n.

4. Mme Guyon reprend ces expressions dans les deux premiers paragraphes de sa réponse (MASSON, p. 91).

5. Fénelon s'apercevra que cette solution peut le gêner par rapport au duc de Chevreuse et il le signalera à sa correspondante en terminant sa lettre.

6. Aveu plusieurs fois répété du peu d'intérêt que le futur archevêque accorde aux écrits de Mme Guyon. Celle-ci ne s'en formalisera pas : « Vous ne devez pas vous gêner pour lire... Il me semble que mon âme vous en dit plus que tous les écrits... Dieu veut de vous une liberté entière et infinie » (MASSON, p. 92).

7. Cette question et la suivante avaient été traitées par Mme' Guyon dans une lettre perdue ou dans une conversation.

8. Le problème de la renonciation au salut sera le plus discuté dans la querelle des Maximes des Saints. Madame Guyon répondra habilement en distinguant la réalité objective (« cet acte d'amour, le plus héroïque de tous, exclut absolument la haine de Dieu » et « même toute dissemblance ou répugnance de ce que Dieu veut de nous et pour nous ») et les « discernements, réflexions et raisonnements » qu'il ne permet pas à « l'âme qu'il prive de tous les soutiens » (MASSON, p. 92). Cf. aussi sa lettre suivante, ibid., p. 96.

9. Eventualité en effet probable du moment que la faveur des Colbert l'emportait sur celle de l'archevêque Harlay (cf. Nouvelles ecclésiastiques, ms. fr. 23 498, ff. 226 v°, 234 y°, 246 v0; cf. infra, lettre du 16 avril 1689, n. 10) et La Bruyère soulignera dès 1690 que Fénelon « ne pouvait échapper à ce choix que par un autre choix ». Malgré Masson, la chronologie interdit pourtant de penser aux évêchés de Poitiers et de La Rochelle (cf. supra, t. I, 2' p., ch. V, notes 12 et 17). Il conviendrait plutôt de penser à un siège alors vacant. Fénelon ne pose d'ailleurs la question que d'une manière générale. Cf. supra, sa lettre du 12 mars 1689, n. 4).

10. En dehors de la formation de l'héritier de la couronne, on voit mal quel aurait pu être ce travail incompatible avec un séjour en province. Fénelon n'avouera que le 4 juillet 1689 que « l'affaire est dans sa crise », mais, dès le 30 avril 1689, Mme Guyon lui avait prédit cette place (MASSON, p. 121).

11. M"' Guyon répond très habilement en lui interdisant de « consulter personne » car « lorsque Dieu vous fera proposer quelque chose, il vous donnera dans le moment un mouvement très fort de le refuser ou de l'accepter... et il vous donnera là-dessus une idée fixe qui ne vacillera point » (MASSON, p. 93).

5. Les Maximes des Saints (art. XXI et XXX, Vrai, Paris, 1697, pp. 199-205 et 209-213 surtout p. 210) soulignent « qu'on n'est jamais impeccable » et que « l'état » d'union « est habituel, mais il n'est pas entièrement invariable ».

6. Devoirs de providence, tâche assignée par la Providence. Sur le sens, très voisin de « prudence » que prend le mot dans d'autres phrases de Fénelon, cf. MASSON, p. 83, n. 2.

7. Passiveté, forme constamment employée par Fénelon pour « passivité ».

8. Image reprise par l'Instruction XXII, O. F., t. VI, p. 124 qui la creuse davantage en marquant une différence : « l'opération du chirurgien est pour nous faire vivre et celle de Dieu pour nous faire réellement mourir ». MASSON, p. 83, n. 4 renvoie aussi à l'Instruction XXXIV, O. F., t. VI, p. 147.

9. De même dans les Lettres spirituelles, O. F., t. VIII, p. 579 : « Le repos qui est un essai et un avant-goût du sabbat éternel, est bien doux ».

10. Jean XIV, 23 et XV, 5.

11. Sur l'accord du participe présent, cf. la note de MASSON, p. 84, n. 3.

12. I Jean II, 5, IV, 16, III, 15.

13. Philip. IV, 7.

14. « Ut simus initium aliquod creaturae ejus » (fac. I, 18).

15. Ps. CIII, 34.

16. I Thess. I, 6 - Rom. XIV, 17.

17. Luc XVII, 21.

18. // Cor. III, 16. Mme Guyon répond : « Je n'entends les choses que comme vous les entendez », mais elle donne aussitôt des principes de Fénelon une interprétation minimisante : « Une telle âme pourrait peut-être par effort, et après avoir bien souffert, se reprendre; mais que cela est difficile... Tant que nous sommes en cette vie, nous pouvons déchoir : mais qu'il est rare que Dieu rejette une âme qui lui est si chère ! ». Elle n'en termine pas moins par une protestation de soumission (MAssoN, XXV, pp. 85-87).

49. A LA MÊME.

28 mars 1689.

DUTOIT, t. V, XVI, pp. 235-237 - MASSON, XXXVI, pp. 88-91.

1. Expression reprise au début du second paragraphe de la lettre du 8 avril.

2. 19 et 25 mars.

3. Forme condensée d'une maxime que Fénelon a empruntée au Via compendii ad Deum du cardinal Bona (ch. 19, Lyon, 1678, p. 286) et

162 CORRESPONDANCE DE FI NELON T. H, 88 T. H, 89 COMMENTAIRE 163

t

50. A LA MÉME.

8 avril 1689.

DUTOIT, t. V, XIX, pp. 243-245 — MASSON, XLII, pp. 113-115.

1. Après la pièce XXXVII, réponse de NP"' Guyon à la lettre du 28 mars, Masson place une autre lettre de la même (P. XXXVIII) qui semble faire allusion à une conversation qui aurait eu lieu dans l'intervalle (« la personne dont vous me parlâtes hier... », ibid., p. 101). La pièce XXXIX qui y répond serait, selon le même éditeur, du 6 avril, alors que Dutoit la datait du 16. La correction se fonde sur le rapprochement du conseil « prenez du quinquina » avec la formule : « Je pensai hier prendre du quinquina... pour vous obéir » que Mme Guyon emploie le « Samedi Saint [9 avril] 1689 » (P. XLIV). Nous préférons cependant conserver la date de Dutoit, car :

1° Le 8 avril (P. XLII) Fénelon ne fait aucune allusion ni à la pièce

XXXIX ni à la réponse (P. XLI) que M"'' Guyon n'aurait pu y faire que le 7. Au contraire il a sous les yeux la pièce XL (5 ou 6 avril) où sa correspondante « lui souhaite les bonnes fêtes » (ibid., p. 107).

2° Malgré les dates très rapprochées que Masson leur assigne, les pièces XL et XLI sont complètement indépendantes.

30 L'éditeur moderne place six lettres (XXXIX à XLIV) entre le 6 et le 9, mais Fénelon n'aurait répondu que le 22 (P. XLV) à la lettre du 9 (P. XLIV). Nous préférons admettre que les corrélations entre les pièces XXXIX et XLIV (quinquina) et XLIV-XLV (guérison) qui ne reposent que sur un seul mot s'expliquent en réalité par des lettres à un tiers dont les correspondants avaient connaissance (c'est une certitude pour les « anagrammes » de la pièce XLVII du 30 avril 1689). Nous rétablirions donc l'ordre suivant :

XXXVII Réponse de M Guyon à la lettre du 28 mars (XXXVI).

XL Lettre de la même du 5 ou 6 avril à laquelle répond

XLII Fénelon le 8 avril.

Réponse de MI"' Guyon à la précédente.

Lettre de la même du 9 avril.

Lettre de la même à laquelle répond

Fénelon le 16 avril [le 6 selon Masson].

Réponse de Wu* Guyon à la précédente [datée par Masson du

7].

XLV Lettre de Fénelon du 22 avril, court billet où il est, comme

dans la lettre du 16, question du jeûne.

L'entrevue dont parlent les pièces XL et XLII aurait eu lieu la veille du jour où Mme Guyon écrivit la pièce XXXVIII, donc entre le 10 et le

14 avril.

2. Dans la lettre à laquelle celle-ci répond, Mme Guyon disait sentir entre eux u une union... sans aucun obstacle ni entre-deux » et elle ajoutait que « les unions que Dieu fait de cette sorte sont infiniment plus fortes et plus suaves que toutes celles de la nature et même de l'inclination et de l'amitié naturelle ». A la question : « Eprouvez-vous quelque chose de cela? » (MASSON, p. 106), Fénelon donne un acquiescement de principe que vient limiter l'idée sanjuaniste d' « union générale et de pure foi », expression qui reviendra dans ses lettres à Mme de Montberon. A son tour, Mme Guyon renchérira à l'aide d'autres termes du docteur carme (ibid., p. 114, n. 1 et 2, p. 116, n. 1 à 3).

3. Dans sa lettre du 16 octobre 1689 (n. 8), Fénelon s'expliquera au sujet des révélations de Mme Guyon dont il « ne doute pas », mais qu'il « outrepasse ». C'est peut-être ici la personne même de sa correspondante qui est en cause et elle-même le comprend dans ce sens : « Comment n'auriez-vous pas de doute sur moi, qui en aurais infiniment moi-même, si je pouvais réfléchir? »; elle s'en tire en rappelant que « Dieu prend plaisir à se glorifier dans les sujets les plus défectueux » et par une protestation « d'entière indifférence de tout ce qui la regarde » (MASSON, p. 116).

4. On trouvera dans MASSON (p. 114, n. 4-7) les références à des lettres postérieures où Fénelon reprend les mêmes expressions.

5. Dans sa lettre précédente, Mme Guyon l'avait prié de lui « en dire sa pensée », ce texte « lui étant venu plus de trois fois par Providence »

(c'est-à-dire, croyons-nous, en ouvrant la Bible au hasard), « Notre-Seigneur me l'attribuant pour ce qui me peut convenir » (ibid., p. 106).

Fénelon répond de la façon la plus classique en rapportant à l'Eglise ce qui est dit de la « Jérusalem nouvelle », mais il étend ensuite à sa correspondante le bénéfice d'expressions qu'elle s'appliquait évidemment avec prédilection.

6. Reprise littérale de l'invitation de sa correspondante : « J'ai toujours le même penchant du silence auprès de vous » (ibid., p. 107,

n. 1).

7. Probablement la duchesse de Charost ou la duchesse de Mortemart.

51. A LA MÊME.

16 avril 1689.

DUTOIT, t. V, XVII, pp. 237-241 — MASSON, XXXIX, pp. 102-105.

1. Réponse à un passage de la pièce XXXVIII : « Vous croyez avoir des répugnances; et ce que vous avez n'est point cela... Ce que vous avez ne peut point proprement s'appeler répugnances de la volonté, puisque ce sont des choses extérieures et hors de vous. Ce sont de sim-

Mill XLIV

XXXVIII

XXXIX

XLI

1(14 c.,,rt rr r,SJ'tJNI,A\.ce nr ri NELON T. 11, 89 T. II, 90 COMMENTAIRE 165

pies irpugnanees naturelles des choses qui ne vous conviennent pas, par lesql,‘.114.s on meurt à et mérnes choses » (MAssors, pp. 96 9).

.4 Guyon sr déclarera d'accord : n II est vrai, Monsieur, que vous ree'VeZ point (h! répugnances actuelles dans votre volonté : il n'y en a que d'habituelles.- Si vollt4 étiez quitte de ces répugnances, vous le seriez de la propriété... de quoi aussi il ne s'agit pas encore. Vos répugnances sont, comme VOUS le dites fort bien, de la pure nature. C'est plutôt un dégoût qu'une répugnance » (ibid., p. 107).

2. Voici la clé fournie par sa correspondante « Vous ne pouvez diseerner les répugnances qu'en vous laissant conduire à Dieu pure-

nu nit. Vous trouverez par votre expérience une règle infaillible qui est que, lorsque nous sommes encore beaucoup naturels, les premiers mouvements sont de la nature et dans les choses qui choquent cette même nature. c'est toujours (je dis toujours) elle qui se présente la première; ainsi. Ir" premiers mouvements sont à éviter ». Mais « dans une personne qui est bien à Dieu, qui est ou bien morte ou bien éteinte, c'est toujours Dieu qui parait ; et la première pensée, ou plutôt un simple penchant, un instinct d'une chose, est de lui » (ibid., pp. 108 sq.).

3. MI)" Guyon lui avait écrit : « Il est nécessaire que vous découvriez en vous... la différence des répugnances seulement extérieures et

de la nature. à celles du fond;... pour les répugnances du fond, loin dr les combattre, il faut les suivre, parce que c'est Dieu en vous qui admettra ou rejettera; et il faut s'y laisser conduire » (ibid., p. 99).

4. « Estote prudentes sicut serpentes » (Matth. X, 16).

5. Le Siècle de Louis XIV a rendu célèbre la strophe « Jeune j'étais trop sage » (voir dans MASSON, pp. 360 sqq., le texte complet de la

chanson). L'article XXX, Vrai, de l'Explication des Maximes (pp. 216 sq.) parlera d'une « prudence empruntée » qu'on ne « s'approprie » pas. Voir aussi les textes groupés par MASSON, p. LXXIII et infra, lettre du (.) mai 1689, n. 8.

6. La « règle » se trouvait dans la lettre précédente (ibid., p. 100), mais M`"`' Guyon avait déjà employé auparavant l'image du u mur » (ibid., p. 69).

7. Tandis que a encore une valeur simplement temporelle et ne marque pas d'opposition. Nous dirions tant que.

8. M"' Guyon ne tranchera pas la question en assurant que « les murailles (d'oppositions) ne seront posées que dans les lieux où l'on ne veut point que vous alliez » (ibid., p. 111) : elle substitue ne... que à tout

9. Précautionné, mot cher à Fénelon dont se moquera Bossuet (cf. MAS8014, p. 103, n. 5).

10. Cette analyse pénétrante n'apprend rien sur le degré de faveur auquel Fénelon était parvenu à cette date, ses relations avec les Colbert suffisant à la justifier.

11. le" Guyon fera écho : « Je ne m'étonne pas des fautes actuelles et passagères : cela tombera et servira à vous faire mourir. Souvent la vive douleur d'une faute vient beaucoup de la nature qui ne la peut souffrir et qui en a encore plus de peine, lorsque les fautes ont paru et mal édifié... Il faut porter cette peine nûment, sans vouloir par une activité naturelle accommoder les choses, soit du côté de Dieu, soit du côté des créatures » (ibid., p. 112).

12. « C'est pourtant cet état d'involonté et d'exclusion de toutes répugnances, qui fera toujours votre fond » (ibid., p. 95; sur l'idée voisine d' « amortissement » cf. la p. 94). Tout en reprenant le terme d' « involonté », Fénelon distingue celle-ci de la « non-volonté » qu'il blâme (Maximes des Saints, art. V, Vrai, éd. cit., p. 51). Masson allègue aussi les Lettres spirituelles, O. F., t. VIII, p. 565.

13. La réponse sera assez sévère : « Quoique les fautes que vous faites vous paraissent n'être que passagères et purement naturelles (et cela est

vrai), elles viennent pourtant d'un principe habituel qui marque que la

volonté est amortie, et non pas morte... Il est vrai que vous n'avez aucune propriété volontaire et délibérée..., mais il y a une propriété

naturelle et habituelle qui subsiste, quoiqu'elle ne vous paraisse pas

actuellement pour les raisons que je vous ai dites » (ibid., pp. 112 sq.).

14. A l'image du venin, Mme Guyon en substituera une autre, plus belle : « Comme par la destruction de la volonté de l'homme, celle (de

la chair) est sapée par la racine, elle jette toute sa force au dehors, comme une branche qui reverdit séparée de son tronc..., mais ce dernier effort, qui semble la rendre plus verte, ne sert qu'à lui arracher le peu de vie qui lui restait » (ibid., p. 108).

15. Reprise de l'image et de l'idée exprimées plus haut (cf. supra, notes 7 à 9). Mme Guyon s'y réfère spécialement (ibid., p. 109).

16. Sur le quinquina, remède alors dans sa nouveauté, cf. MASSON, p. 105, n. 16.

17. Cf. supra, lettre du 8 avril, n. 1 et infra, le début de celle du 22 avril.

18. Connaissant le peu de goût de Fénelon pour son commentaire, en* Guyon l'avait « prié de laisser toutes les histoires du Pentateuque

et de lire simplement ce qui est du passage des enfants d'Israël depuis la Mer Rouge jusqu'à la possession de la Terre promise. Ceci ne sera pas si étrange » (MASSON, p. 98). Noter que ces chapitres avaient déjà permis à Origène d'introduire l'idée des purifications passives.

19. Cf. la p. 97 de la même lettre, mais c'est un des thèmes essentiels de la direction guyonienne : cf. ibid., pp. 31, 94 et, p. 113, la réponse directe à cette question.

20. Idée sanjuaniste du Todo-Nada qui se trouve souvent sous la plume des deux correspondants : cf. les textes groupés par MASSON, p. 105, n. 4.

166 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 90 T. II, 91 COMMENTAIRE 167

4

52. A LA MÊME.

22 avril 1689.

DUTOIT, t. V, XXII, p. 251 — MASSON, XLV, pp. 119 sq.

1. Cf. supra, lettre du 8 avril 1689, n. 1.

2. Cf. la fin de la lettre du 16 avril, n. 17. D'après son billet daté du 9 avril, il semble que M'a` Guyon ait craint de scandaliser son entourage en ne jeùnant pas (MAssoN, p. 119).

3. Ajuster, a accommoder, arranger ».

4. Mesures, « dispositions ».

5. Elles, a ses infirmités » ? Ou les religieuses de la communauté où elle se trouvait? Ce doit être celle de ene de Miramion, puisque Mme Guyon écrit dans sa Vie (III, 10, t. III, p. 120) : « Ma fille fut mariée chez M'e de Miramion » (cf. aussi A.S.S., n° 7 231 sq. — Revue Fénelon, t. II, p. 215).

6. Mme` Guyon avait déjà indiqué son avis sur les « premiers mouvements » (cf. supra, lettre du 16 avril 1689, n. 2). Sa réponse à celle-ci sera toute entière un plaidoyer pour la spontanéité : « Je crois, Monsieur, que dans les choses qui sont indifférentes, vous ne devez pas attendre une pente marquée : mais faire bonnement, sans beaucoup raisonner, ce que vous aurez à faire... Je persiste à croire que vous devez tenir cette conduite de pur abandon, et ne vous point étonner si la nature et la propriété s'y glissent : cela se purifiera à la suite;... mais, si vous continuez d'agir par la seule raison, Dieu voulant vous faire perdre cette voie, vous resterez toujours de plus en plus flottant » (MASSON,

p. 120).

52 A. M. TRONSON A FÉNELON.

10-30 avril 1689.

Adresse : M. l'abbé de Fénelon.

Minute, A.S.S., f. Tronson, Correspondance ms., t. II, pièce 520, pp. 212 sq.; cf. la pièce 498. Inédite.

1. La date approximative de cette lettre est indiquée par sa place dans le registre et s'accorde d'ailleurs avec son contenu.

2. M. Tronson aurait pu écrire « des deux évêques », car c'est précisément l'existence simultanée de deux prélats qui compliquait la situation religieuse du Canada. Le premier titulaire du siège de Québec avait été François de Montmorency-Laval, de Montigny-sur-Avre, disciple de Jean de Bernières. Vicaire apostolique et évêque de Pétrée le 8 décem bre 1658, il était arrivé le 21 juin 1659 à Québec dont il devint évêque en 1674. Après avoir triomphé de M. de Queylus, grand-vicaire de l'archevêque de Rouen, et du gouverneur Frontenac, il vint en France en 1684 donner sa démission puis repartit pour la Nouvelle-France où il mourut en 1708.

Il semble avoir demandé lui-même pour successeur Jean-Baptiste de la Croix Chevrières de Saint-Vallier, aumônier du Roi. Celui-ci visita d'abord son diocèse et n'y revint, une fois sacré, que le 15 août 1688. Il ne tarda pas à se heurter à Mgr de Laval et à manifester l'intention de réduire les pouvoirs et les richesses du séminaire qui lui tenait aussi lieu de chapitre. Après une conférence qui eut lieu à la mi-novembre, les deux partis envoyèrent des articles à la Cour : ils furent soumis au P. Le Valois et à Beauvillier qui donnèrent raison au séminaire sur plusieurs points. Mgr de Laval se montra satisfait et écrivit à Beauvillier : « Si les articles étaient bien observés de part et d'autre, ce serait le véritable moyen de conserver la paix dans cette église ». Mais, comme le prévoyait M. Tronson, Mgr de Saint-Vallier ne fut pas satisfait et passa lui-même en France au printemps de 1691 pour y faire annuler le règlement. Soutenus par le gouverneur et l'intendant, MM. des Missions Etrangères, alors fort en faveur, faillirent lui arracher en 16941695 sa démission. Il retourna pourtant au Canada et, après une absence de treize ans (1700-1713), il y mourut en 1727 (mss. fr. 23 498, ff. 9 r°, 185 v°, 216 r°, 221 — 23 502, f. 54 y° — DANGEAU, t. V, p. 148 — SOURCHES, t. IV, p. 419 — A. GOSSELIN, Vie du Vén. Fr. de Laval, Québec, 1890, t. II, pp. 383, 385, 398, 403-411, 424 sq. — A. LAUNAY, Histoire générale de la Société des Missions étrangères, Paris, 1894, t. I, pp. 336-338, 375 — Dict. d'Hist. et de Géogr. Ecclés., s. v., Canada). Bien qu'on sût Saint-Vallier très attaché à Saint-Sulpice (ms. fr. 23 498, f. 9 1.0), l'intervention de M. Tronson et de l'abbé de Fénelon dans cette affaire n'étaient pas encore connues.

53. A Mme GUYON.

30 avril 1689.

DUTOIT, t. V, XXIII, pp. 252-255 — MASSON, XLVII, pp. 121-125.

1. Cette place est celle de précepteur, car Guyon écrit dans son

fragment d'autobiographie relatif à Fénelon : « Je connus que M. L. serait pr. de M. 1. D. de B. et je lui ai mandé, mai 89 » (dans MASSON, p. 8 n.). Au lendemain de sa nomination, elle prétendra en avoir été « si certaine » qu'elle « n'en pouvait douter » (ibid., p. 259).

2. Ar° Guyon feindra l'indifférence : « Ce que je vous ai écrit, ou plutôt à N. s'est fait sans y penser et par divertissement » (ibid., p. 125).

168 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 91 T. II, 93 COMMENTAIRE 169

Les « anagrammes » se trouvaient donc dans une lettre à un ami commun.

3. Sur les autres candidats, cf. supra, t. I, 2* p., ch. VII, n. 8.

4. Formule également chère aux deux correspondants : cf. des exemples dans MASSON, p. 122, n. 1.

5. Me" Guyon répondra : « Ne vous étonnez pas que Dieu, qui vous conduit par la plus pure foi, permette certaines choses qui paraissent hors de la foi, quoiqu'elles n'en soient pas, étant toutes simples et naturelles, sans nulle affectation. Il le fait pour augmenter votre foi et votre abandon; et c'est ce que fait ce réveil » de mot se trouve quelques lignes plus bas sous la plume de Fénelon) « que vous a causé ce que j'ai fait sans y penser » (ibid., pp. 126 sq.). Le 15 juin elle précisera que « Dieu voulait que cela fût dans la suite un signe pour confirmer votre expérience - et ce passage me frappa que les enfants d'Israël, qui avaient connu les merveilles du Seigneur, persévérèrent jusqu'à la fin » (p. 170). Cf. infra, lettres des 11 août 1689, n. 49 s. f. et 16 octobre 1689, n. 9.

6. Après l'événement, Fénelon déclarera le 16 octobre 1689 que « ce n'est pas par ces choses, même pas par celles qui sont déjà vérifiées, qu'il tient à elle » (n. 9).

7. Non plus que, « pas plus que », courant sous la plume de Fénelon (cf. MASSON, p. 122, n. 3).

8. On trouve à tout le moins « non-savoir » dans la Montée du Carmel (II, 26, trad. du P. Cyprien, 1645, p. 98) : cf. MASSON, p. 122,

n. 4. Min` Guyon renchérira : « Il ne faut pas même faire d'effort pour entrer dans votre non-voir, ni pour faire tomber les choses » (ibid.,

p. 126).

9. Sur la nomination au préceptorat.

10. Adhérer, « m'y complaire ».

11. Masson signale avec raison l'image dans le Petit abrégé de la voie et de la réunion guyonien, I, § 4 (Opuscules, t. II, p. 320).

12. W' Guyon fait écho : « C'est assez la conduite de Dieu sur les âmes, qu'il choisit aussi singulièrement qu'il a fait la vôtre, que de les laisser en l'air, sans appui » (MASSON, p. 127).

13. Mme" Guyon abondera dans ce sens : « Il n'est pas nécessaire que vous me disiez que vous êtes en paix : je le sais, parce que tout le tracas ne se fait que dans la tête; mais le coeur est entièrement libre, puisque la volonté est entièrement exempte de désirs » (ibid., p. 126).

14. Commentaire de W" Guyon que Fénelon avait déjà reçu depuis des semaines (cf. supra, le début de la lettre 48).

15. Mn)* Guyon avait annoncé dès le mois de mars : « Je vais après Pâques à la campagne chez M. de N. pour un ou deux mois » (ibid.,

p. 81). Elle avait dû y arriver entre le 22 et le 30 avril. D'après les lettres des 6, 8 mai, 15 et 16 juin, il ne semble pas que ce fût chez la duchesse de Charost; cf. infra, lettre du 11 mai 1689, n. 1.

16. On notera le contraste avec le début de la lettre précédente : Fénelon avait dans l'intervalle reçu directement ou indirectement des nouvel-

les inquiétantes. D'ailleurs sa correspondante lui écrira le mai : « Je

suis si fort enflée que N. m'a parlé aujourd'hui de testament » (ibid., p. 125).

54. A LA MÊME.

6 mai 1689.

DUTOIT, t. V, XXVI, pp. 257 sq. - MASSON, LI, pp. 130 sq.

1. Dans une lettre perdue. Cf. supra, lettre du 2 décembre 1688, n. 3.

2. Cf. supra, lettre précédente, n. 15.

3. Le Pentateuque et les Epîtres.

4. Avec sans doute la duchesse de Charost, Mme Guyon et la duchesse de Chevreuse (cf. sur celle-ci, MASSON, p. 162). Dans sa réponse, Mt" Guyon parlera de « vos amis » (ibid., p. 132). Cf. infra, la lettre du 11 mai, n. 1.

5. Cf. les textes de Are Guyon qu'on trouvera ibid., p. 117, n. 2, p. 130, n. 8 et p. 132, n. 1.

6. Mme Guyon renchérit : « Je ne m'étonne point qu'étant destiné comme vous êtes au plus pur amour et à la plus étrange perte, vous ayez tant d'horreur des réserves. C'est la seule chose qui vous peut nuire » (ibid., p. 132). Cf. infra, lettre du 3 juin 1689, n. 13.

7. Cf. les textes de Fénelon cités p. 131, n. 1.

8. Voir supra, lettre du 16 avril 1689, n. 5.

9. Mme Guyon lui avait en effet écrit au début du mois : « Il faut laisser tomber vos défauts, lorsque l'on vous les montre, sans sortir de votre immobilité foncière, pas même par un désaveu » (MAssoN, p. 127) et, le 7, elle poussera encore plus loin le quiétisme (cf. la lettre suivante, n. 7).

55. A LA MÊME.

11 mai 1689.

DUTOIT, t. V, XXIX, pp. 262-267 - MASSON, LIV, pp. 135-139.

1. Cette lettre répond à la fois à celles que Mu' Guyon avait envoyées à l'auteur les 7 et 8 mai. On trouve à la fin de cette dernière une indication intéressante sur les villégiatures de Mme Guyon : « J'avais écrit cette dernière fort à la hâte de Paris... Je pensais n'être ici que pour deux jours, mais l'on m'y retient pour plus de temps. Je n'en suis

170 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 93 T. II, 94 COMMENTAIRE 171

nullement fâchée, quelque amitié que j'aie pour N... Il ne me manque ici que vous, Monsieur, si l'on peut dire que vous manquez dans un lieu où vous êtes si présent » (MASSON, p. 135) : ce lieu était sans doute encore Beynes (cf. supra, lettre du 6 mai 1689, n. 4), tandis que c'était chez N. qu'elle avait compté passer deux mois (cf. supra, la lettre du 30 avril 1689, n. 15) et qu'elle se trouvait le 18 mai « avec une amie qui a pour » elle « toute la tendresse possible et qui est de la grâce », mais a tout ne s'y opérait que par la parole » (ibid., p. 147).

2. Reprise de I Cor. II, 11, cité par Men* Guyon à la fin de sa lettre du 8 mai 1689 : « Il n'y a que l'Esprit de Dieu qui connaisse ce qui se passe dans le coeur de Dieu » (ibid., p. 135; voir dans la n. 8 de multiples références à d'autres textes de Fénelon).

3. Gal. II, 20. Ce paragraphe paraît amené par une phrase de la lettre du 7 mai : « Je me trouve si éloignée de moi-même et de toute

ma vie propre, que je ne puis que me laisser posséder, agir et mourir par celui qui, m'ayant entièrement chassée de moi, s'en est entièrement emparé » (ibid., p. 132) qui a paru excessive à Fénelon, en raison surtout du contexte.

4. Formule reprise dans l'Instruction XXVI, O. F., t. VI, p. 129.

5. « Qu'il y a de grandeur à parler ainsi simplement de soi ! Saint Paul en dit les choses les plus hautes, sans en paraître ni ému, ni occupé

de lui » (ibid., XL, t. VI, p. 156). C'était le meilleur garant pour les

mystiques, en particulier pour Mme Guyon qui semblait s'être comparée à la femme de l'Apocalypse! Elle-même s'était contentée d'une excuse

discrète : « Le mort se laisse jeter dans la boue, se mettre sur le trône, avec la même égalité, parce qu'il ne sent plus, ne vivant plus » (MAssoN, p. 97).

6. nue Guyon ayant simplement écrit : « Je me laisse en proie à l'amour, qui consomme tout en lui-même » (ibid., p. 132), Fénelon juge

nécessaire de distinguer dans ce « tout » la « vie » et la « mort ». Dans sa réponse, sa correspondante concèdera que « cette vie divine, commencée en cette vie, ne peut jamais être consommée que dans la gloire », mais elle persistera à affirmer que « l'amour consomme le coeur, ou plutôt la vie de l'âme » (ibid., p. 140).

7. Dans sa lettre du 7 mai Mme Guyon essayait de justifier le paradoxe : « Je ne connais plus ni péché ni justice » (déjà condamné au

début du 'cive siècle dans le Miroir des simples âmes de Marguerite

Porete) par la distinction encore plus compromettante de trois étapes de la vie spirituelle : « Il me semble qu'il y a un temps où les péchés sont

pardonnés, et c'est celui d'après la pénitence, un autre où les péchés

sont couverts, c'est celui de la grâce sensible, de lumière et d'amour; mais il y en a un où les péchés ne sont pas même imputés, et c'est

celui que je porte, qui ne suppose pas une personne impeccable, mais un Dieu aimant et aimé, qui n'impute aucune faute, parce que son amour les consomme toujours et les convertit en bien. Ceux à qui on

n'impute point le péché, ont une justice imputée et non acquise. C'est l'amour fort, et ce sera assurément le vôtre » (pp. 132 sq.; cf. aussi les

textes réunis par MASSON, p. LXXII). Malgré la substitution d' « amour » à « foi », on s'explique que le guyonisme ait pu aisément agir sur le piétisme luthérien.

8. Rappel de la théorie de la justice inhérente adoptée par le concile de Trente dans ses canons De justificatione.

9. « Tout ce qui est involontaire ne doit point vous troubler » (cf. infra, lettre à Mme de Maintenon, janvier 1691, n. 4).

10. Résumé du De correptione et gracia augustinien.

11. C'est en effet la façon dont elle avait interprété au début de l'année la stricte théologie de Fénelon (cf. supra, lettre 48, s. f.).

12. Fénelon le répétera le 16 octobre 1689 (MAssoN, p. 294, n. 4). Dans sa réponse à cette lettre, Mme Guyon s'était contentée d'écrire : « Vous éprouverez sans doute combien Dieu a réservé de biens à ceux qui l'aiment » (ibid., p. 140).

13. Cf. supra, n. 11. Mme Guyon recourra encore à une exégèse minimisante : « Pour être impeccable, nul ne présume de l'être... Par nous-

mêmes nous pouvons toujours déchoir; mais il est très rare que Dieu abandonne une âme qu'il s'est acquise avec tant de soin et d'amour » (pp. 139 sq.).

14. Dans la querelle des Maximes des Saints Fénelon et Bossuet s'opposeront au sujet du caractère méritoire des états mystiques.

15. Dans une lettre à Chevreuse du 23 juin 1695 Mme Guyon reconnaîtra que Fénelon est « quelquefois rude à pauvres gens » (A.S.S., no 7388 et 7233, p. 168).

16. Cf. supra, lettre du 16 avril 1689, n. 11.

17. Vers, « à l'égard de ».

18. Ni et et pouvaient être corrélatifs (cf. Bajazet, y. 1554).

19. L'image des Lettres spirituelles (O.F., t. VIII, p. 562) alléguée par Masson est toute différente, mais les éléments de celle-ci se retrouvent sous la plume de Mme Guyon (MAssoN, pp. 99, 138) avec la valeur affective opposée.

20. Sur la façon dont Fénelon « amusait ses sens », voir les deux lettres qu'il écrivit le 9 juin 1689 (à la même correspondante et au chevalier Colbert) et sa lettre écrite vers le 23 février 1691 à en' de Maintenon, n. 12.

21. Image dominante dans la spiritualité de Fénelon. Voir quelques références dans MASSON, p. 139, n. 2.

22. Même assurance à la fin de la lettre à Mme de Montberon du 23 septembre 1703 (O.F., t. VIII, p. 664).

172 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 94

T. II, 97

COMMENTAIRE 173

A LA MÊME.

56.

Vers le 15 mai 1689.

que des actions regardées des hommes avec admiration sont en horreur aux yeux de Dieu à cause de la propriété dont elles sont corrompues » (p. 145).

8. La réponse de Mme Guyon se termine de même par l'assurance que « la lumière de la foi n'arrête point l'âme : vous connaîtrez même plus par l'expérience que par la lumière » (p. 145).

DUTOIT, t. III, Lettres à l'auteur, pp. 434-436 - MASSON, LVI, pp. 142 sqq.

1. Au début de sa réponse à la lettre précédente, Men' Guyon avait affirmé qu'il ne s'agissait pas de l'impeccabilité, mais qu' « on voulait

seulement savoir si le péché mortel est incompatible en même temps avec les effets du pur amour, dont il est parlé dans la lettre » (qu'elle

avait fait communiquer à Fénelon, ibid., p. 132, n. 4), « si Jésus-Christ et Bélial peuvent subsister ensemble, le péché avec l'amour, tel que nous l'avons décrit » (ibid., pp. 139 sq.). La condamnation de Molinos rendait le problème brûlant. Fénelon va y consacrer les trois quarts de cette pièce.

2. La lettre en question traitait donc des dernières épreuves dont il sera si souvent question dans les discussions que terminera en 1699 le bref Cum alias.

3. Les Maximes des Saints reprennent l'idée sous une forme un peu moins générale : « Il ne faut point s'arrêter à ces lumières extraordi-

naires, mais les outrepasser, comme dit le bienheureux Jean de la Croix

et demeurer dans la foi la plus nue et la plus obscure » (art. VIII, Vrai,

p. 65). Masson fournit plusieurs références à la traduction du P. Cyprien

(en particulier à la Montée, II, 17). Fénelon insérera la formule dans ses lettres des 26 juillet et 16 octobre 1689 à Mme Guyon et dans divers passages de ses Lettres spirituelles (O. F., t. VIII, pp. 447, 449, 562, 713). La citation du mystique espagnol que nous avons déjà rencontrée dans la lettre du 30 avril 1689, n. 8, n'avait pas la même précision.

4. Même métaphore dans l'Instruction XXI, O. F., t. VI, p. 118 et dans les Lettres spirituelles, O.F., t. VIII, p. 537.

5. Inégalité, « inconstance, versatilité ». Cf. ibid., O. F., t. VIII, p. 565. Mme Guyon y assignera une cause flatteuse : « Plus vous avancerez

dans l'intérieur, plus vous éprouverez de vicissitudes... Les plantes ne croissent... que par la différence et le changement des saisons » (MASSON,

p. 144).

6. Sa correspondante renchérira : « C'est à la faveur de l'obscurité, des distractions de l'esprit, des sécheresses, etc. que la foi croît et se purifie » et consacrera toute une page au développement de cette idée (pp. 144 sq.).

7. eue Guyon n'approuve pas moins : « La lumière que vous avez est autant solide qu'elle est utile, car il est certain que bien des fautes qui paraissent telles devant les hommes ne le sont pas devant Dieu; au lieu 57. A LA MÊME.

25 mai 1689.

DUTOIT, t. V, XXIX, pp. 271-273 - MASSON, LIX, pp. 147 sqq.

1. Cf. supra, lettre du 28 mars 1689, n. 3.

2. Image sans doute inspirée par celle dont Mme Guyon s'était servie quelques semaines plus tôt (cf. supra, la lettre du 16 avril 1689, n. 14).

3. Allusion à la même métaphore dans les Lettres spirituelles, O. F., t. VIII, p. 613.

4. Voir sur la formule « laisser tomber » MASSON, p. 31, n. 2, et sur son application aux distractions la lettre au chevalier Colbert du l'er juin 1689 et l'Instruction XXX, O. F., t. VI, p. 137.

5. « Les retours de propriété qui salissent l'âme» (ibid., XXIII, O.F., t. VI, p. 125).

6. «Il est même jaloux de ses dons» (ibid., XXII, O.F., t. VI, p. 123, cf. XXXII, t. VI, p. 142).

7. Bonne définition de la gourmandise spirituelle.

8. Cf. supra, la lettre du 16 avril 1689, n. 5. Mme Guyon se contente de répondre : « Votre état de dénûment... vous sera toujours très avantageux, le don de la foi vous ayant été donné d'une manière très éminente » (MASSON, p. 150).

58. Au CHEVALIER COLBERT.

juin 1689.

Lettre autographe signée, A.S.S., t. IX, ff. 79 sq. Même texte (à l'exception de la première phrase) dans le ms. Le Brun, pp. 115-119. Imprimé dans Divers sentiments et avis chrétiens, n° IX.

1. Exact, « fait avec soin, minutieusement ». Noter que Racine emploie le mot dans le même sens dans son épitaphe d'Arnauld.

2. Heureux exposé des idées guyoniennes sur l'état des contemplatifs que Fénelon rattache habilement à celles qu'il avait lui-même enseignées

174 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

dans les textes publiés en 1690 sous le titre De la véritable et solide piété. Le développement s'explique d'ailleurs par les préoccupations personnelles de l'auteur et non par les besoins du chevalier Colbert qui en est encore, nous le voyons aussitôt après, au stade des débutants et par conséquent de la méditation ordinaire.

3. Hel). XI, 8-20 : la table de Masson montre que l'idée est fréquente dans la correspondance avec M'me Guyon.

4. D'abord, « aussitôt », et non comme aujourd'hui « en premier lieu ». Allusion plus explicite au passage de l'Exode dans la lettre du 6 juin (n. 6 et voir pour ce qui suit la n. 5).

5. Le temps : le chevalier Colbert n'en est qu'à la première étape de la vie spirituelle.

6. Préjugé, « préoccupation d'esprit qui se fait... par l'exemple ou la persuasion de ceux que nous fréquentons » (FURETIÈRE).

7. Examiner au-dessus de voir, barré.

8. Cependant au-dessus de mais alors vous, barré.

9. Le thème est fréquent sous la plume de Mme Guyon. 14. Echauffer la tête, expression guyonienne reprise dans la lettre du 6 juin, n. 2. Furetière (1704) signale chez Fénelon l'expression : « transports d'une imagination échauffée ».

11. Suivi de dans une vivacité d'imagination que, expression barrée.

12. Gêner, soumettre à une contrainte pénible.

13. Cf. supra, n. 10.

14. Inquiet remplace occupé, barré.

15. Voir sur les distractions les Instructions et avis, II, O. F., t. VI,

p. 75 bas.

16. Chagrin, « accès de colère, irritation », alors que le sens actuel est celui de « tristesse ».

59. A nue GUYON.

DUTOIT, t. V, XXXI, pp. 278-281 - MASSON, LXII, pp. 152-155.

1. Cette lettre répond à celle du 28 mai où Mme Guyon raconte un très curieux « songe » et à une autre perdue qui devait accompagner la pièce dont il va être question.

2. Sans doute l'Instruction chrétienne d'une mère à sa fille (Opuscules, t. II, pp. 405-441).

3. Mme Guyon s'excuse : « Ce que je voulais dire est que je ne veux jamais qu'elle se fasse porter la robe dans l'église. Je ne l'ai jamais fait ni souffert. Je n'ai jamais prétendu qu'elle fasse la grande dame : mais je m'explique mal » (MASSON, p. 155). De fait le passage ne se retrouve pas dans l'oeuvre imprimée.

COMMENTAIRE 175

4. Même condamnation du faste dans le Traité de l'éducation des filles, ch. X, 0.F., t. I, pp. 588 sq.

5. M""' Guyon est plus ferme sur ce point que sur le précédent : « Pour la communion, elle s'y porte de tout son coeur, et je le lui mettrai comme un libre conseil » (MASSON, p. 155).

6. en' de Chevreuse n'est nommée dans cette correspondance que rarement; et encore ne s'agit-il pas ici de spiritualité proprement dite. Le 4 juillet Fénelon lui-même critiquera sa « sagesse excessive ». Cf. infra, n. 9.

7. Dans sa lettre du 28 mai 1689 Mme Guyon racontait « un songe » où elle disait à Fénelon : « La liberté que vous me donnez de vous appeler mon enfant me contente et m'ôte une gêne que j'avais encore avec vous » (ibid., p. 152, cf. aussi pp. 151 sq.). A cette demande détournée (cf. aussi le fragment d'autobiographie, ibid., p. 8 et la lettre publiée par A. CHÉREL, Fénelon au XVIII' siècle, Paris, 1917, p. 602), Fénelon répond favorablement. Il le répétera le 18 juillet : « Je ne suis jamais importuné de vos expressions ». Le P. Varillon note à ce propos : « La sécheresse dont Fénelon souffre à l'égard de Dieu est désormais redoublée par celle qui l'empêche d'éprouver auprès de Mme Guyon la moindre douceur. Dans ses enfantillages, il voit les signes maladroits de cet esprit d'enfance sans lequel on n'entre pas dans l'intimité de Dieu... Il est difficile de ne pas voir dans le parti-pris d'acquiescement » que manifestent ces lettres « les premières manifestations d'une ascèse : c'est en se faisant enfant devant Mme Guyon qu'il deviendra enfant devant Dieu » (Pages choisies, 1954, p. 33). Le 5 juin, Mme Guyon s'en félicitait : « Je vois qu'insensiblement vous vous apprivoisez avec ma simplicité, et cela me donne d'autant plus de joie que vous m'êtes plus cher en Notre-Seigneur » (MAssoN, p. 156).

8. Dans sa lettre du 28 mai Mme Guyon terminait - peut-être imprudemment - le récit de son songe par : « A mon réveil... l'intelligence m'a été découverte. Je vous la laisse pénétrer à fond » (ibid., p. 152).

9. Allusion à la difficulté majeure du songe qu'il était invité à interpréter : « Une des personnes qui montaient la montagne (c'était une femme) vint vous parler, et elle vous arrêta et empêcha de descendre tout le temps qu'elle vous parla... et je fus arrêtée avec vous... Cela me faisait étrangement souffrir... Je vous dis : O mon enfant (ce sont les termes) que vous m'avez fait souffrir tout le temps que vous avez été arrêté avec cette femme! Vous me répondiez : J'ai aussi beaucoup souffert, car j'étais déplacé et hors de pente, mais je suis éclairé par là, comme je ne dois m'arrêter à chose au monde » (ibid., pp. 152 sq.). A la question que Fénelon semble bien poser de bonne foi, Mm• Guyon répond le surlendemain : « Rien ne vous arrête à présent, et ce que j'ai vu est un état à venir... Je n'ai point d'intelligence claire de la femme; je crois que ce pourrait bien être la sagesse humaine, mais celui qui vous a donné cette intelligence vous aidera à la détruire »

T. I I, 97 T. II, 98

T. II, 98

176 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 99 COMMENTAIRE 177

(ibid., pp. 155 sq.). Sans être fausse (il est de la nature du symbolisme de superposer plusieurs intentions), cette réponse est visiblement incomplète, d'autant qu'en racontant un premier songe, Wu' Guyon avait le 18 mai dénoncé « des gens pleins d'artifice et fausse sagesse qui faisaient tous leurs efforts pour vous retirer de votre simplicité » (p. 146). Qui était à ses yeux l'incarnation la plus dangereuse de cette fausse sagesse? Plus tard ce sera évidemment W14"" de Maintenon, « bonne comédienne, tigresse affamée » (cf. ses diverses lettres d'août et septembre 1695 à Chevreuse, A.S.S., n° 7 233, pp. 153-160) et Mme" Guyon ne cachera guère la jalousie que lui donne « l'attachement » de Fénelon pour la marquise, « ce lien si funeste » qu'elle déclarera avoir « toujours connu » dettres de juin et octobre 1697 citées dans MASSON, p. LVIII) : mais il ne peut être question d'elle à une date où l'épouse du Roi était plus guyonienne que Fénelon lui-même (cf. MASSON, p. 222 et les aveux tardifs de la fondatrice de Saint-Cyr; voir aussi infra, la lettre du 4 octobre 1689 à Mn- de Maintenon).

En revanche, les rares mentions que fait Mme Guyon de la plus ancienne des dirigées de Fénelon, 111"" de Beauvillier, dans ses lettres postérieures rappellent étrangement l'inconnue de la lettre du 28 mai : « J'ai connu que Dieu avait bien d'autres desseins sur l'époux que sur l'épouse, quoiqu'elle fût bonne. J'entends M. de B. » dettre à Fénelon, fin août 1693, MASSON, p. 266). Et au duc de Chevreuse : « Pour M. de B., ne vous ouvrez point à elle, je vous prie. L'amour-propre a sa vertu extérieure; elle ne pouvait souffrir sans révolte le retardement d'une réponse, et vous la trouverez très résignée pour ne me jamais voir ni n'entendre parler de moi, pourvu que je n'aie aucun commerce avec S. B. [Fénelon], le b. et Mad. de M., surtout lesdeux premiers. Elle est plus vertueuse que moi, c'est pourquoi je n'ai rien à dire sur elle » dettre du « 22 septembre 1693 ou environ », A.S.S., n° 7 202). — « Je prie Dieu de vous faire connaître pourquoi je ne vous répond pas sur Ma. de B. » (6 octobre 1693,

A.S.S., no 7 200) « Je suis bien aise que vous deviniez une petite

partie de la vérité sur M. de B. » (12 octobre 1693, A.S.S., n° 7 198)

« Je vous avoue que la lettre que vous m'écrivîtes sur Ma. de B. me fit souffrir un fort grand tourment intérieur, voyant une telle comédie. Si je peux vous entretenir coeur à coeur, je vous ferai toucher tout au doigt, mais il faut sur cela un secret inviolable » (12 octobre 1693, A.S.S., n° 7 199) — « Pour ce qui regarde Mad. de Ch., quand je serais à Paris, il ne serait pas à propos qu'elle me vît à cause de M. de B. » (15 ou 17 octobre 1693, A.S.S., n° 7 197) — « J'ai bien de la joie du progrès de Mad. de Chev[reuse], elle profite du débris de Madame sa sr [sa soeur]. La grâce de l'intérieur ne se perd point, elle se communique dans d'autres coeurs lorsque l'on la rebute. Si je pouvais écrire à quelqu'un sur cette matière, ce serait à elle » (1" décembre 1693, A.S.S., no 7 182). — « J'espère bien de N. [Mme de Chevreuse] et il m'est venu qu'elle et la plus jeune [Men' de Mortemart?] avaient profité des dépouilles de celle du milieu [Mme de Beauvillierl. Soutenez S. B.

[Fénelon] sans faire semblant de rien, car elle lui est très dangereuse pour l'esprit railleur et de raison, ceci dans le dernier secret » (20 dé-

cembre 1693, A.S.S., n° 7 233, p. 47). — « J'ai fait il y a huit jours

un songe de M. de B., qui me priait de ne point me mêler d'elle, et qu'elle voulait aller par la voie sûre, reprenant même, s'il était néces-

saire, les prières vocales pour tout exercice; elle paraissait fort irritée,

m'accusant de découvrir à B. [Fénelon] jusqu'à ses pensées, elle ne voulait plus de commerce avec moi, et qu'elle me priait de la laisser

en repos. Je dis cela par manière d'acquit et pour S. B. [Fénelon] et

non afin que cela lui revienne » (24 octobre 1694, A.S.S., n° 7 233, p. 111). Cf. aussi la lettre obscure d'octobre 1695 (A.S.S., n° 7 233,

pp. 161 sq.). Les lignes malveillantes de Mme Guyon laissent deviner

des traits psychologiques de M"'e de Beauvillier qui sont présentés sous le jour le plus favorable par Fénelon dettre du 27 janvier 1700, 0. F.,

t. VII, pp. 226 sq.) et surtout par Saint-Simon (BotsusLE, t. XXV, pp. 66-76. Cf. NAVATEL, Fénelon, la confrérie secrète du Pur Amour, Paris, 1914, pp. 99 sq.).

10. M' Guyon répondra le 5 juin : « Ce qui vous arrêtait était au milieu de la descente et il me paraissait que vous ne faisiez que commencer à descendre » (MASSON, p. 155).

11. A la fin du songe raconté le 28 mai : « Nous nous trouvâmes insensiblement dans une chambre, qui était au bas de la montagne, où

je fus introduite au mont Liban; il y avait un peu plus de gens, quoique bien peu; l'on y était dans une grande souplesse et innocence, mais elle n'approchait point encore de celle que je trouvais sur la montagne, dont je vous ai parlé » (ibid., p. 152).

12. Celui dont il a lu le récit dans la lettre de Mme Guyon du 18 mai : « Je vous voyais et moi aussi comme des enfants simples qui

jouions... Vous admiriez le contentement intérieur que vous causait cet

état d'enfance... Il me semble que c'est par là que vous arriverez à la chambre que je vis une fois, et où presque personne n'arrive, pour ne

vouloir pas devenir enfant » (ibid., p. 147). Voici la glose qu'elle-même

en fournit le 5 juin : « Pour ce qui regarde la chambre, il m'a été mis dans l'esprit ces paroles : Nul n'est monté que celui qui est première-

ment descendu; et il m'a été donné l'intelligence, que ce n'était point que vous fussiez rétréci et resserré, mais que le bas de la vallée n'était que la moitié du chemin; après quoi, il faudrait monter d'autant plus haut que vous seriez descendu plus bas » (ibid., p. 156; cf. Eph. IV, 9 — Jean Ill, 13).

13. Voir sur les « réserves », supra, la lettre du 6 mai 1689, n. 6 et l'assurance que donne le 5 juin Mme Guyon : « C'est Dieu qui vous donne l'instinct d'être à lui sans réserve; oui, vous y serez, mais il vous en coûtera, et encore plus à moi qu'à vous » (ibid., p. 156).

178 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 99

T. H, 102

COMMENTAIRE 179

14. De même Mnie Guyon : « Dieu sait que, s'il y avait quelque chose de plus rude à souffrir que l'enfer, je m'offrirais à le souffrir, afin que les desseins en vous ne soient point bornés par votre faute » (ibid.,

p. 156).

15. Mn- Guyon avait annoncé le 28 mai : « J'irai plus tôt à P. que je ne pensais à cause de quelques affaires survenues à M. Ce sera dans la semaine qui vient, à moins que les choses ne changent » (ibid.,

p. 152). De fait il y eut du retard, cf. infra, la lettre du 14 juin.

60. Au CHEVALIER COLBERT.

6 juin 1689.

Minute autographe non signée, A.S.S., t. IX, fr. 81 sqq. - Divers avis, V, 45.

1. Paisible en interligne.

2. Expression guyonienne.

3. Industrie, habileté, activité ingénieuse.

4. Eccl. III, 1.

5. Idée du « sacrement du moment présent », fondamentale dans la spiritualité du P. de Caussade. Le terme « moment » manquait dans la phrase analogue de la lettre du 1" juin (n. 5).

6. Exode XVI, 19-25, 31-35.

7. Cf. supra, lettre du 1" juin 1689, n. 3.

8. Exode XIII, 21.

61. Au MÊME.

9 juin 1689.

Minute autographe non signée, A.S.S., t. IX, fr. 84 sq.

1. Ranimer, «exciter, réveiller, rendre une nouvelle vigueur» (FURETIÈRE).

2. P. M. Masson a déjà fait (p. XXIV) le rapprochement qui s'impose avec la lettre du même jour à Mme Guyon.

3. Matth. VI, 34.

4. Cf. infra, la lettre du 2 juillet 1689, n. 1. 62. A Mme GUYON.

9 juin 1689.

DUTOIT, t. V, LXXIII, pp. 410-413 - MASSON, LXV, pp. 159-162.

1. Au t. VII du Nouveau Testament de Mme Guyon, pp. 3-91.

2. Ce commentaire traite en effet surtout des défauts du « commun des chrétiens », jugements téméraires, disputes, avarice... Tout en acquiesçant (« sitôt qu'une lecture ne vous convient pas, quittez-la »), Mme Guyon se montre un peu étonnée de cette réaction : « L'on m'avait fait entendre que les explications trop intérieures ne vous agréeraient pas tant..., parce qu'elles vous paraissent s'écarter de leur texte » (ibid., p. 162). L'observation était exacte, mais Fénelon ne goûtait pas non plus une banale spiritualité ascétique, alors qu'il était lui-même un maître du genre. De sorte que, finalement, il ne gardait à peu près rien des écrits de sa correspondante (cf. ibid., pp. XIV-XVI).

3. Mme Guyon l'y invitera : « Demandez à M. de C. le premier tome des Epîtres de St Paul, que je lui laissai à B. Lisez, si vous voulez, celle aux Ephésierzs que vous avez... l'Epître aux Romains est ce qu'il vous faut » (ibid., pp. 162 sq.).

4. Elle lui avait en effet écrit le 5 juin : « Souvenez-vous de l'Epître d'aujourd'hui... Toute la vie intérieure est renfermée dans cette Epître » (ibid., p. 156). Elle commente ensuite le O altitudo (ibid., p. 163), auquel elle consacrera de nouveau un paragraphe le 15 juin (ibid., p. 172). En effet l'Epître de la Trinité ne contient que les quatre derniers versets (33-36) du chapitre XI de l'Epître aux Romains dont c'est l'idée maîtresse.

5. L'Epître aux Romains se trouvait dans le Nouveau Testament, t. V, pp. 201-210, et Fénelon n'en avait que l'équivalent du t. VI (cf. supra, n. 3).

6. Mme Guyon le réconfortera aussitôt : « Ne vous violentez pas pour prendre un temps d'oraison : n'y allez point, si le Maître ne vous y convie. Ce n'est point à vous à prendre de ces temps, cela appartient aux hommes qui se conduisent eux-mêmes, mais non aux petits enfants qui ne savent pas ce qu'on leur fait faire » (MASSON, p. 163).

7. Fénelon recevra une réponse rassurante : « Il n'est pas le temps des épreuves. Soyez persuadé que vous n'en aurez qu'autant que vous serez homme fort » (ibid., p. 163).

8. Image dominante chez Fénelon, mais aussi pour beaucoup d'écrivains et de poètes de l'âge baroque.

9. Fénelon le répétera à la fin de sa lettre du 26 juillet 1689 : « Quand je suis seul, je ne suis jamais ni sec, ni triste, ni ennuyé » avec de curieuses précisions.

180 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 102 T. II, 103 COMMENTAIRE 181

10. M. Masson a fait (p. XXIV) le rapprochement qui s'impose avec la lettre du même jour au chevalier Colbert.

11. L'abbé de Langeron (cf. sur lui la lettre du 24 août 1684) vivait en effet avec Fénelon dans la maison de la rue du Petit-Bourbon. Dans la lettre XXII (du mois de mars?), Mme Guyon avait déjà donné des conseils à Langeron (ibid., p. 80).

12. Moyen court et très facile de faire oraison, que tous peuvent pratiquer très aisément et arriver par là dans peu de temps à une haute perfection, la plus populaire des oeuvres de Mme Guyon (elle occupe les pages 1 à 106 du t. I des Opuscules) qui avait vite atteint sept éditions.

13. Mme Guyon gratifie Langeron d'oracles favorables et semble approuver la conduite de son correspondant : « Vous ne sauriez mieux faire pour lui, que d'en user comme vous faites. Il faut insensiblement l'entraîner avec vous dans la pure foi. Voilà un écrit de la foi qui lui sera, je crois, utile » (MASSON, p. 164).

14. La réponse est peu claire et peut-être altérée par l'impression : « Je ne crois pas que ce soit par politique que vous ne parlez pas le

premier de ces matières à M. de . Je crois qu'il faut plus de sim-

plicité avec lui, car assurément il sera bien à Dieu » (ibid., p. 164). Dans sa lettre du 25 juin 1689, 1114me Guyon prédira : « Il n'en sera pas de L [angeron], qui demeure avec vous, comme de vous. Dieu le traitera bien différemment » (ibid., p. 182). Au moment où l'abbé suivit Fénelon à Versailles, elle assurait au précepteur : « M. l'abbé de L [augeron] a besoin de vous, et il mènerait une vie pleine de vicissitudes, s'il ne vous avait point. Dieu vous l'a donné, ayez-en soin; il l'aime, quoiqu'il n'ait pas dessein de le conduire jusqu'à la consommation : il y a plusieurs demeures dans la maison du Seigneur » (ibid., p. 269). Nous croyons enfin devoir reconnaître Langeron dans N. dont il est question dans la lettre écrite par Fénelon à Noël 1689 (cf. la n. 5).

15. Mme Guyon réplique : « Il y a une union de vous à moi, qui s'est liée dans le ciel, pour s'y consommer éternellement. Elle n'est pas moins utile pour n'être pas sensible » (ibid., p. 164) et, la semaine suivante, elle ajoutera : « Ordinairement, je ne sens rien pour vous » dettre du 15 juin 1689, ibid., p. 170).

63. A LA MÊME.

12 juin 1689.

DUTOIT, t. V, XXIII, pp. 284-287 - MASSON, LXVII, pp. 164-167.

1. Mme Guyon répondra aussitôt en se comparant à l'ânesse de Balaam, mais en exigeant l'obéissance : « Il n'y a rien à faire pour vous que d'acquiescer à ce que l'on vous dit... c'est l'ouvrage de » Dieu, « où vous ne devez pas mettre la main » (MASSON, p. 167).

2. Image reprise par l'archevêque dans ses Lettres spirituelles (ibid., p. 165, n. 1).

3. Pour a réserve », cf. la lettre du 3 juin 1689, n. 14, et pour « laisser tomber » celle du 30 avril 1689, n. 4.

4. Matth. VI, 34 souvent cité dans les Lettres spirituelles (ibid., p. 165, n. 3).

5. Mme Guyon le rassurera aussitôt : « Je ne connais pas que vous résistiez à Dieu en nulle manière; au contraire, votre souplesse me plaît infiniment. N'allez pas me dire que vous ne vouliez pas me faire souffrir, car ce n'est pas vous, c'est Dieu, qui a ménagé les choses, de manière qu'il n'y a rien au monde que je ne fusse prête de souffrir pour vous » (ibid., p. 167).

6. Pour la première fois Fénelon semble conquis par Mm* Guyon. Encore n'est-ce que par ses lettres et non par ses ouvrages.

7. « Un homme mou et amusé ne peut jamais être qu'un pauvre homme » dettres spirituelles, O.F., t. VIII, p. 472).

8. Cf. ses lettres du 16 avril 1689, n. 5 et du 6 mai 1689, n. 8.

9. Cf. sa lettre du 16 avril 1689, n. 2. Masson invite à relire la longue lettre spirituelle : « J'agis beaucoup par prudence naturelle et par un arrangement humain » (O.F., t. VIII, p. 589) qui est peut-être adressée à Mm° Guyon elle-même.

10. Je laisse tomber, cf. supra, n. 3.

64. A LA MÊME.

14 juin 1689.

DUTOIT, t. V , LXXV, pp. 415-416 - MASSON, LXIX, pp. 168 sq.

1. Réponse à la lettre de Mme Guyon du 5 juin. Sur l'Instruction chrétienne qu'elle avait composée pour sa fille, cf. le début de la lettre de Fénelon du 3 juin.

2. Masson signale dans cette phrase une reprise littérale (lu Traité de l'éducation des filles « Ne craignez pas même de compatir à leurs petites infirmités, pour leur donner le courage de les laisser voir » (ch. I, O.F., t. I, p. 588).

3. « Surtout les femmes nourries dans la mollesse, l'abondance et l'oisiveté sont indolentes et dédaigneuses pour tout ce détail... Il est bon de les accoutumer dès l'enfance à gouverner quelque chose, à faire des comptes » (ibid., ch. XI, t. I, p. 591). Jeanne-Marie Guyon n'était guère qu'une enfant puisqu'elle était née le 4 juin 1676. Dans sa lettre du 15 juin sa mère rectifiera l'idée qu'elle avait elle-même donnée de son caractère : « L'indolence, dont je vous ai parlé, de ma fille, n'empêche ni sa pénétration, ni qu'elle veuille être toujours occupée, mais elle craint ce qui gêne » (MASSON, p. 169).

182 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 103 T. II, 104 COMMENTAIRE 183

4. « Mettre les enfants dès le premier âge dans une grande liberté de découvrir leurs inclinations » (Education des filles, ch. V, t. I, p. 574).

5. eue Guyon avait annoncé dès le 28 mai son retour de la campagne (cf. supra, lettre du 3 juin, n. 15). Elle répondra le 15 juin : « Je me servirai de la Providence qui oblige M. de N. à aller à Paris pour des procès, et n'attendrai point le voyage de B [eynes] » (MAssoN, p. 170, cf. aussi p. 176). De fait la rencontre eut lieu le 20 juin à Saint-Jacques de la Boucherie (cf. les lettres écrites le 16 par les deux correspondants).

6. Fénelon exprimera la même idée d'une façon plus explicite dans sa lettre du 26 juillet (ibid., p. 225). Le 15 juin, 111'"" Guyon avait simplement assuré : « Quoique vous êtes destiné à la mort, et que la mort doit venir, votre sécheresse n'est pas mortelle. Elle vient d'une autre cause » (ibid., p. 171).

7. La réponse (ibid., pp. 155 sq.) à la lettre de Fénelon du 3 juin : se reporter à celle-ci.

8. Cf. supra, lettre du 12 juin 1689, n. 6. Fénelon semble aller

encore plus loin ici et dans les lettres suivantes, mais celle du 9-10 juillet marquera un brusque arrêt. Le 15 juin, Mme Guyon s'était mise au

diapason : « Ordinairement je ne sens rien pour vous, quoique je sache que vous m'êtes plus que nul autre; mais Dieu m'éveille quelquefois très fort... C'est alors que... je m'écrie : O mon fils ! » et la suite (MAS-SON, p. 170).

65. A LA MÊME.

16 juin 1689.

DUTOIT, t. V, pp. 419-421 — MASSON, LXXII, pp. 176-178.

L Cf. supra, la lettre du 14 juin, n. 5. Le 16 également, M'n° Guyon écrivait : « Je serai samedi au soir à Paris. Je vous verrai lundi [ 20 ] si vous le voulez bien. Je ne manquerai pas de me rendre où vous dites. J'irai vous voir dès le dimanche, mais je crains de vous incommoder » (MAssoN, p. 179).

2. P. M. Masson a cru qu'il s'agissait de Saint-Jacques du Haut-Pas où Fénelon avait prêché en 1685 : mais on voit mal Mile Guyon dans une église dont le curé, Louis Marcel, très lié aux port-royalistes, prendra avec éclat parti contre elle. D'ailleurs nous n'y connaissons aucune « chapelle de M. de G. ».

Le nom des Gaumont était en revanche associé depuis longtemps à l'histoire de S. Jacques de la Boucherie. L'état des fondations faites et qui s'acquittent dans l'église paroissiale de S. Jacques de la Boucherie à

Paris (1678, B. N., ms. fr. 8 223, pp. 146, 211, 223) mentionne en effet des obits fondés le 11 mars 1579 pour René de Gaumont, marguillier de 1566 à 1569, et un salut établi le 4 juillet 1604 par sa veuve Anne Leconte. Les deux époux furent enterrés « devant l'autel... dans la chapelle de M. de Gaumont qui est sous les cloches » (J. MEURGEY, Histoire de la paroisse Saint-Jacques de la Boucherie, Paris, 1926, pp. 104, 106 sq., 127, 246 sq., cf. aussi p. 275).

Ils eurent sans doute pour fils le trésorier général de la maison du Roi et trésorier de France à Paris qui mourut le 14 mars 1626. Celui-ci avait cinq fils dont le plus âgé était né le 24 juin 1605. Tonsuré, il acheta cent mille livres une charge de conseiller lai au Parlement de Paris (1636) où il siégea depuis le 8 avril 1639. Le 13 avril 1658 il obtenait des lettres de vétéran. A la fin de la même année il guida la formation du jeune avocat Claude Fleury qui nous renseigne sur ses liens avec des jésuites (en particulier avec le P. Cossart), sur son hostilité aux jansénistes (bien qu'il fût le cousin de N. Pavillon) et surtout sur son intérêt pour les mystiques, sainte Thérèse, Tauler, Bernières, Surin, Crasset. Il fut premier marguillier de S. Jacques de la Boucherie et mourut le 14 octobre 1665. De ses frères, un seul, M. de Passy, se maria de 28 février 1661) et eut un fils, Jean-Baptiste, conseiller à la Cour des Comptes auquel Fleury rappelait le 20 septembre 1707 les détails précédents (cf. ses Œuvres, éd. AIMÉ-MARTIN, Paris, 1837, pp. 612-618).

Il doit s'agir ici de Gabriel de Gaumont, prêtre, sieur de Chevannes, qui publia de 1673 à 1679 cinq opuscules sur Saint Denys l'Aréopagite, évêque de Paris, où il s'efforce d'identifier le disciple de saint Paul et le martyr de Montmartre. Dans sa Vie par elle-même, 11/11"12 Guyon raconte en effet qu'à la date de 1687, « M. l'abbé de Gaumont, honune d'une pureté admirable, âgé de près de quatre-vingts ans, qui a passé toute sa vie dans la retraite sans diriger, prêcher, ni confesser », qui

« avait connue autrefois », lui amena cieux ou trois fois en visite le docteur de Sorbonne Bureau, qui s'était chargé d'une ancienne pénitente du. P. de la Motte. Dépité, celui-ci alla déposer à l'officialité que sa soeur « faisait des assemblées avec M. Bureau et M. de Gaumont; et qu'il en avait même rompu quelques-unes, ce qui était très faux » (Cologne, 1720, t. III, pp. 18 sq.). En octobre 1687, le P. La Combe fut arrêté et Bureau atteint par une lettre de cachet, mais l'opinion se demanda si l'accusation de quiétisme ne dissimulait pas celle d'ultramontanisme, Innocent XI étant d'ailleurs dénoncé connue favorisant le molinosisme (cf. la bibliographie de notre Louis XIV contre Innocent XI, Paris, 1949, n. 289).

Marie Le Doux maîtresse d'école de la paroisse Saint-Sulpice assura en 1695 qu' « elle était autrefois de la communauté des Quinze-Vingt qu'avait établie M. de Gaumont, prêtre, sous la conduite de M. Bertaut [lisez Bertot]. Depuis il donna à ces filles le P. de La Combe pour

184 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 104

supérieur et voulait que Mme Guyon fût supérieure » (A.S.S., 6e carton, no 10, f. 39 v°).

3. Il s'agit du projet d'union du comte de Vaux et de sa fille Jeanne-Marie Guyon, née le 4 juin 1676, bien que celle-ci « persistât

toujours à prier » sa mère « de ne la point engager si jeune » (MASSON,

p. 169), mais inutilement. Devenue veuve, la fille de Mme Guyon se remaria secrètement au chevalier de Sully « qui l'épousa par amour et

ne déclara son mariage que fort tard » de contrat est du 14 février 1719; il était duc depuis le 24 décembre 1712) « à cause de sa tante la duchesse de Lude, outrée principalement parce que » Mirne de Vaux « n'était pas en état d'avoir des enfants. Elle était fort belle, vertueuse et avait beaucoup d'esprit et d'amis » (Saint-Simon, éd. BOISLISLE, t. XXIX, p. 144, cf. t. XVI, p. 436). Voltaire, qui l'a connue, parle d'elle dans son Siècle de Louis XIV. Elle mourut le 31 octobre 1736.

Comme Masson l'a indiqué, F. désigne le dernier frère du surintendant Gilles Foucquet (11 mars 1637-9 décembre 1694) titré aussi seigneur de Mézières. Il acheta de Bullion la charge de premier écuyer de la Grande Ecurie en octobre 1658, mais il la perdit dès septembre 1661 et fut chassé de la Cour. Il avait épousé en mai 1660 Anne, fille du marquis d'Aumont, gouverneur de Touraine et nièce du maréchal, dont il n'eut point d'enfants. Le 30 septembre 1679 sa mère lui avait cédé tous ses biens (A. N., Y 237, f. 193, cf. BOISLISLE, t. XXIX, p. 140). Wie Guyon parle de lui dans sa Vie (t. III, pp. 130, 171, etc.) et dans ses lettres postérieures à Chevreuse comme de son confident le plus intime. Quand elle s'éloigna de Paris en 1693, « l'écuyer Foucquet », seul à connaître sa retraite, se chargea de faire suivre sa correspondance (MAssoN, p. LIII).

4. Fils aîné du surintendant, Louis-Nicolas Foucquet, baptisé le 18 janvier 1654, portait le titre de comte de Vaux : séparée de biens en 1662, sa mère Marie-Madeleine de Castille lui avait en effet donné le 13 février 1684 cette seigneurie et celle de Melun à charge d'en laisser l'usufruit à son oncle l'évêque d'Agde (A. N., Y 245, f. 269 v°). On ne s'étonnera pas que ce mariage ait « approfondi sa disgrâce » : nous le savons par Saint-Simon qui le dit « fort honnête homme et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le Roi permettait d'aller à la Cour, mais qui n'a jamais pu être admis à aucune sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré dans le monde » (BotsusLE, t. XVI, p. 436, t. XXIX, p. 144). Il mourut à Paris le 31 mai 1705 (cf. le Mercure de juin, pp. 238242).

5. La conclusion d'un mariage était alors normalement précédée de l'évaluation de la fortune de chaque partie sur le mémoire que celle-ci avait fourni. On voit que Gilles Foucquet, préférant les intérêts de son amie à ceux de son neveu, avait de la situation financière du comte de Vaux une opinion moins favorable que lui-même. Ce n'est pas ici le lieu d'approfondir un problème sur lequel les documents ne manquent

T. II, 105 COMMENTAIRE 185

pourtant pas : nous conservons en effet le contrat de mariage du 23 août 1689 (A. N., Y 255, f. 312), l'inventaire après décès du comte de Vaux (B. N., ms. fr. 32 660) et un Factum de sa mère et héritière sous bénéfice d'inventaire contre sa veuve Jeanne-Marie Guyon (B. N., f. Morel de Thoisy, t. 195, f. 452).

M'le Guyon avait sans doute parlé de ces problèmes financiers dans une partie de la lettre du 15 juin (MASSON, pp. 169 sqq.) que les éditeurs n'ont pas reproduite.

6. Elles, les affaires, expression peut-être par le copiste.

66. Au DUC DE NOAILLES.

Une partie des lettres de Fénelon au duc, puis maréchal, de Noailles a été publiée par l'abbé Millot, dans les Mémoires politiques et militaires (Paris, 1776-1777). Mais en juillet 1829, Gosselin a eu communication des originaux plus complets, restés en la possession des ducs de Mouchy, descendants du maréchal. Il les a publiés dans les Lettres inédites de Fénelon au maréchal et à la maréchale de Noailles, Paris, Le Clère, 1838, et les éditeurs de 1851 les ont repris. En septembre 1970, M. le duc de Mouchy a bien voulu en autoriser une nouvelle collation. Cette lettre autographe signée porte le n° 5 du recueil.

1. Né le 4 février 1650, Anne-Jules de Noailles fut d'abord titré comte d'Ayen. Capitaine de la première compagnie des gardes du corps en survivance de son père (1661), maréchal de camp en 1677, duc l'année suivante par la démission de son père, il le remplaça également dans le gouvernement de Perpignan et du Roussillon. Commandant en chef en Languedoc en 1681, lieutenant général en juillet 1682, il reçut la croix du Saint-Esprit en 1688, et le bâton de maréchal le 27 mai 1693. Il commanda en Catalogne jusqu'en 1695 et mourut dans la retraite le 2 octobre 1708. D'après Saint-Simon il fut un des auditeurs de Bertot à Montmartre. En tout cas, les lettres de Fénelon attestent sa piété (DANGEAU, t. IV, p. 251 — BOISLISLE, t. I, p. 114 n., t. II, pp. 156, 413 — G. BRUNET, Le nouveau siècle de Louis XIV, Paris, 1857, pp. 157, 160, 339).

2. Le duc de Noailles avait dû se plaindre (ce sera aussi le cas les années suivantes) de ne disposer que de trop peu de troupes pour le front de Catalogne, jugé secondaire à Versailles. Néanmoins il venait de prendre Campredon le 23 mai 1689 et cela après seulement quelques jours de siège; de plus, contrairement à ce qui se passait souvent, la garnison n'avait pas eu la permission de se retirer librement (SouRcHEs,

omise un peu plus haut

17 juin 1689.

18( CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. 11, 105

t. III, pp. 147-151). Pour louer plus délicatement le vainqueur, Fénelon adopte d'abord le ton plaisant de Voiture complimentant le prince de Condé. Mais la seconde moitié de la lettre (à partir de « sérieusement ») est bien dans le ton dévot que l'auteur emploie d'ordinaire avec les Noailles. Il est curieux de voir cette lettre datée de Versailles, mais le contenu n'en permet pas de corriger le millésime ajouté à l'autographe. Cf. infra, lettre du 4 juillet 1689, n. 7.

67. A Mme GUYON.

26 juin 1689.

DUTOIT, t. V, LXXX, pp. 424-426 - MASSON, LXXVI, pp. 182-184.

1. Cf. sur involonté, supra, lettre du 16 avril 1689, n. 12.

2. Male Guyon avait écrit le 25 juin 1689 : « La pratique de tout laisser tomber est admirable, mais c'est cependant une action qui, quoique très simple et quasi indistinguable... est quelque chose pour vous, qui êtes appelé à un large infini, parce que Dieu veut être votre portion très abondante. Laissez donc tout entrer sans distinction. Lorsqu'on veut remplir quelque chose, l'on remplit pour le dilater et alors cette simple action de tout laisser tomber n'est plus de saison. Je ne sais si vous me comprenez » (MASSON, p. 181). Fénelon rectifie; il ne s'agit pas d' « une activité, mais » d' « un état très parfait ». Quant à l' « épectase », il semble l'avoir définie conformément aux idées de sa correspondante et celle-ci s'en félicitait le 27 juin 1689 : « Il faut vous laisser dilater en toutes manières. Vous ne sauriez croire combien votre lettre me contente, parce qu'elle exprime nettement et naturellement l'état où Dieu veut votre âme » (ibid., p. 184, cf. aussi p. 185 et la lettre que Fénelon lui-même écrira en 1690 à M"" de Maintenon sur ses défauts, no 96, n. 9).

3. Par deux fois Masson corrige en souple le simple donné par Dutoit.

4. Cf. supra, lettre du 28 mars 1689, n. 3.

5. Allusion à ce que Mme Guyon lui avait dit au début de sa lettre du 25 juin de son « naturel froid et réservé » (MASSON, p. 180). Masson rappelle pie les Lettres spirituelles (0.F., t. VIII, p. 521) parlent d' « une bonne volonté toute nue et toute sèche, sans goût, sans vivacité, sans plaisir, ce qu'il y a de plus pur aux yeux de Dieu ».

6. Mme Guyon commence sa réponse du 27 par : « Je ne prétends pas que vous vous donniez une vivacité extérieure qui, en vous gênant beaucoup, contrarierait votre attrait », mais elle lui annonce ensuite qu' « il pourra venir un temps où Dieu ferait rejaillir de votre fond quelque chose sur les sens, pour les purifier et rehausser leur capacité » (MAssoN, pp. 184 sq.).

T. H, 108 COMMENTAIRE 187

68. Au CHEVALIER COLBERT.

Minute autographe non signée, A.S.S., t. IX, ff. 86 sq.

1. En sa qualité de colonel du régiment de Champagne le chevalier Colbert pouvait faire aisément libérer la victime d'un enrôlement forcé. Cf. supra, la lettre du 9 juin 1689, s. f.

2. Domestiques, tous ceux qui se rattachent à la maison en quelque qualité que ce soit, comme la suite va le montrer.

3. Livrée, « se prend quelquefois collectivement pour tous les gens qui portent une même livrée. Aujourd'hui on ne fait porter les livrées qu'aux pages, laquais, suisses, cochers, postillons et palefreniers » (FURETIÈRE).

4. Honnêtes gens marque ici le rang social et non les qualités personnelles.

5. Talent, « aptitude naturelle, capacité ».

6. Cf. supra, la lettre au même du 9 juin 1689, n. 2.

7. Philipp. I, 8.

69. A Mme GUYON.

4 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, LXXXII, pp. 429-431 - MASSON, LXXVIII, pp. 186188.

1. Réponse à une lettre de Mme Guyon perdue mais dont on peut deviner le contenu d'après le fragment d'autobiographie relatif à Fénelon (MASSON, p. 8, n. 2) et d'après le début de celle qu'elle dut lui écrire le 21 juin : « Je ne pus point vous parler hier, et tout ce que je vous disais, n'était que... sans nulle correspondance intérieure, à la réserve de ce qui me regardait moi-même » et était par conséquent « une démonstration des mêmes choses que vous savez » (ibid., p. 179). Fénelon va s'efforcer de montrer que tel est aussi le cas pour ce qu'on n'ose lui dire. Il essayait déjà de vaincre la timidité de sa correspondante dans sa lettre du 3 juin, n. 7. Celle-ci promettra le 5 juillet : « Non assurément, je ne serai plus gênée avec vous » (ibid., p. 189).

2. Cf. supra, la lettre du 3 juin 1689, notes 6 et 9.

3. L'idée sera reprise dans la lettre du 26 juillet.

4. Prématurer, néologisme. Mais est-il imputable à Fénelon ou à son éditeur?

5. Masson a retrouvé la formule dans les lettres de l'archevêque à Mme de Montberon des 29 janvier 1701 et 13 février 1709.

2 juillet 1689.

188 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 108

6. Malgré certaines apparences contraires (cf. supra, lettre du 2 décembre 1688, n. 15), Beauvillier n'était donc pas en rapport direct avec Mme Guyon. Ce passage et l'omission significative de la lettre du 12 juillet (ibid., p. 209) s'accordent avec sa lettre à Noailles du 20 juin 1698 et avec l'apologie qu'il adressa le 28 juin 1698 à Pomponne en réponse aux accusations de M"" de Maintenon : « Moi-même je ne connaissais pas Mme Guyon lorsque le Roi me fit l'honneur de m'attacher à la personne » du duc de Bourgogne. « Je la connaissais quand j'ai proposé ceux qui sont auprès des... ducs d'Anjou et de Berry et il n'y a pas un seul d'eux tous qui ait jamais eu le moindre commerce avec elle » (dans la Correspondance de Bossuet, éd. URBAIN-LEVESQUE, t. X, pp. 370 sq.).

7. Ramsay affirme qu'après avoir salué le Roi à son retour de La Rochelle, Fénelon ne revint pas à la Cour les deux années suivantes (Vie, La Haye, 1723, p. 11). Faudrait-il distinguer « la Cour » et Versailles? Cf. supra, lettre du 17 juin 1689, n. 2.

8. Le choix d'un précepteur pour le duc de Bourgogne.

9. Mme Guyon se dédit le 5 juillet : « Je ne prétends pas, M., que vous fassiez un pas exprès pour aller trouver M. de B., mais que vous vous serviez de la première occasion que Dieu ne manquera pas de vous fournir... Je vous prie seulement de rompre la glace avec lui » (MAS-SON, p. 188).

10. Même formule dans la lettre à Mme de Montberon du 27 octobre 1709 et sur « les réserves », supra, lettres du 6 mai 1689, n. 6 et du 3 juin 1689, n. 13.

70. A LA MÊME.

5 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, LXXXIV, pp. 435-437 - MASSON, LXXX, pp. 190 sqq.

1. Notation fréquente sous la plume de Fénelon. Outre sa lettre du 7 novembre 1700 à Mme de Montberon, cf. les références données par MASSON, p. 190. Mme Guyon expliquera : « Il y a en vous un feu secret qui brûle continuellement, quoiqu'invisiblement... Cette sourde, mais continuelle opération, est ce qui vous rend tout languissant » (ibid.,

p. 192 sq.) et, dans un second billet : « Je suis convaincue que tout se fera chez vous en langueur et en faiblesse » (ibid., p. 196).

2. De la seconde réponse : « Ce n'est point une longue oraison qui vous doit appliquer présentement, mais un abandon souple et continuel » (ibid., p. 195).

3. De la première : « Lorsque vous dites que la présence de Dieu vous est moins facile, vous vous trompez; car, quoique vous l'aperceviez

T. II, 109 COMMENTAIRE 189

moins, elle est bien plus continuelle, son opération sur votre âme n'est jamais interrompue » (ibid., p. 193).

4. De la même pièce : « Cette inclination secrète pour la solitude... marque une opération secrète, quoique dérobée aux sentiments de l'âme » (ibid., p. 193).

5. Cf. supra, la lettre du 9 juin.

6. Le petit Guy-André de Laval, fils de sa cousine germaine. Mme Guyon a déjà fait allusion à cet enfant dans sa lettre du 15 juin (ibid., p. 173). Nous savons par un acte du 26 juin 1689 (M. C., Et. Carnot, XCI, liasse 475) que Mme de Laval habitait encore rue du Petit-Bourbon (cf. supra, t. I, 1" p., ch. V, n. 89).

7. M"" Guyon se sert dans sa première lettre de l'heureuse image : « Ce qui n'empêche pas que Dieu ne jette quelquefois pour peu de temps l'huile de son onction sur le feu caché qui vous brûle, ce qui en donne en ce temps une douce et claire manifestation » (ibid., p. 193). Elle précise dans la seconde : « Quoique vous vous trouviez si mort et si différent de vous-même, tout vous sera donné dans l'occasion, selon votre besoin, pourvu que vous ne vous donniez rien par vous-même, vous efforçant de surmonter votre état, pour parler et pour agir » (ibid., p. 195).

8. Le second billet enchaîne directement : « Vous avez raison de croire que Dieu vous anéantira avant de se servir de vous. Vous ne seriez pas sans cela propre à ses desseins » (ibid., p. 196).

9. Masson a trouvé sous la plume de Fénelon d'autres exemples de cet amen, souvent associé à la Jérusalem céleste : cf. ibid., p. 191, n. 3. Mme Guyon y voit dans sa première lettre « l'autre preuve de l'opération continuelle qui se fait en vous sans que vous la connaissiez » (ibid., p. 193). Dans son second billet, elle garantit que « ce n'est ni une disposition ni une autre qui fait l'état, mais cette soumission continuelle plus aux volontés cachées qu'aux connues. Ce seront ces volontés cachées qui feront dans la suite votre supplice, car elles sont si cachées qu'elles ne se manifestent qu'après leur accomplissement » (ibid., p. 196).

10. Mme Guyon renchérit en développant l'idée : « Je serais plutôt divisée de moi-même que de vous » (ibid., p. 194).

11. Il n'y a rien à ce sujet dans aucune des deux réponses de Mme Guyon.

12. Le second billet se termine par : « Je vous souhaite un bon voyage ». Le 17 juillet Fénelon écrira à Mme Guyon : « Je reviens de la campagne où j'ai demeuré cinq jours » (P. M. MASSON, p. 211). Il doit s'agir de Germigny (mémoire de Ledieu du 7 décembre 1699, Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 21).

13. La conjecture de Masson : « M. de Paris » n'a pas l'ombre d'une vraisemblance. En revanche on pourrait penser à Dupuy, le bon « Put » qui sera mis auprès du duc de Bourgogne et écrira le 8 février 1733 : « Je commençai à connaître Mme Guyon en ce temps là (1687-1688) » (0.F., t. X, p. 60).

190 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 109 T. II, 110 COMMENTAIRE 191

71. A LA MÊME.

9 ou 10 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, LXIV, pp. 393-396 - MASSON, LXXXIII, pp. 196199.

1. La lettre de Fénelon du 11 prouve qu'il manque à celle-ci une première partie : il y rapportait des propos de « M. de M. » de nature à amener sa correspondante à se défier « de la discrétion des personnes auxquelles elle parlait avec confiance ». Ces « personnes » pouvaient bien être « les filles du P. Vautier » (MASSON, p. 202) et leurs théories scandaleuses concernaient sans doute les « purifications passives » dont traite le fragment publié de cette lettre.

2. Masson voit dans ce qui suit une réponse à une lettre de Madame Guyon qu'il a cru retrouver dans le X/Xe Discours du t. II des Discours chrétiens et spirituels (pp. 128-144) : les mots « peines sur la pureté, blasphème » et « désespoir » s'y trouvent en effet, p. 129. Mais l'association des trois termes était courante dans les controverses sur le quiétisme et aucun autre rapprochement topique ne permet de conclure que c'est bien « l'écrit sur les purifications passives » que Mule Guyon avait récemment envoyé à Fénelon et offrait de brûler (MASSON, p. 202).

3. Fénelon vise ici les XLI° et XLIIe propositions condamnées par la bulle contre Molinos. Le cardinal Le Camus semble avoir accusé Mm° Guyon de les avoir défendues, mais il est peu probable que Fénelon le sût à cette date.

4. La stricte orthodoxie tridentine de Fénelon s'oppose à des tendances de M"'' Guyon presque luthériennes (cf. supra, lettre du 11 mai 1689, notes 7sqq.). Elle expliquera « qu'il y a quelquefois des personnes qui n'éprouvent en elles nulles tentations violentes, mais de simples faiblesses, qui les affligent d'autant plus qu'elles en pénètrent moins la cause : c'est le fonds de péché pris en Adam » (MASSON, p. 200).

5. Job I, 22, II, 10.

6. Matth. XXVI, 39.

7. Ce passage doit être rapproché de l'article XIV des Maximes des Saints : il y est question de « trouble involontaire » en Jésus-Christ, mais Fénelon affirmera avoir, comme l'exigeait la théologie, écrit « volontaire ». Ce passage permet en tout cas de comprendre qu' « involontaire » parût mieux dans la ligne de sa pensée.

8.Restriction prudente à laquelle M'a Guyon répliquera, non sans force : « Il serait bien difficile de se mettre de soi dans ces épreuves. Il peut bien y avoir de l'illusion dans le désir des choses sublimes..., mais qui serait assez ennemi de soi-même pour... n'avoir qu'une peine sans nul plaisir, et pour l'esprit un désespoir tout entier ? » (MASSON,

p. 200).

9. M''' Guyon fait écho : « Défiez-vous toujours d'une personne qui manque de simplicité », mais elle ajoute aussitôt : « loin que ces personnes cachent leurs misères, elles en sont si pénétrées qu'elles les publieraient aux carrefours si on le leur permettait » (ibid., pp. 200 sq.).

10. Mm° Guyon assure aussi qu' « elles sont si fort humiliées... de leurs misères, qu'elles se regardent comme l'opprobre des hommes ». Toutefois, « lorsqu'elles sont prêtes de sortir de ce misérable état..., elles acceptent en paix le décret éternel qu'il leur paraît que Dieu a prononcé contre elles » (ibid., p. 201).

11. Cet article reçoit une réponse plus subtile : « Leur obéissance est parfaite, à moins que Dieu quelquefois, pour expérimenter le directeur même, ne les mette dans l'impuissance absolue d'obéir... Si une telle âme tombait entre les mains des gens même prévenus, sa docilité et sa candeur les convaincraient » (ibid., p. 201).

12. Inachevée ou mal publiée, la déclaration de Mn" Guyon à ce sujet manque de clarté : « Comme l'on n'a dans cet état nulle peine à faire connaître ses misères..., il est aisé de voir que, si l'on ne se confesse pas, c'est parce que l'on veut obéir, puisque l'on subit par là ce qu'on appelle la peine de la confession pour d'autres âmes, qui est la déclaration, et l'on est privé du soutien qu'est l'absolution » (ibid., p. 201).

13. Dans les Lettres spirituelles (0.F., t. VI, p. 123, t. VIII, p. 504) Fénelon met, au contraire de sainte Thérèse, l'expérience bien au-dessus de la science.

14. Ramassées, « réunies ».

15. M'n° Guyon réagit ici plus fortement : « Il y a deux manières de juger des âmes : la première et la plus commune est celle que vous dites, par ce qu'elles ont été, et par la conduite de leur vie; la seconde, par un goût intérieur, qui vous rend un assuré témoignage de Dieu en l'âme. Celle-ci est la plus sûre marque » (MASSON, p. 203).

16. M'n° Guyon ne relève pas le mot « publiant » et offre de brûler l'écrit qu'elle a envoyé à Fénelon sur les purifications passives (ibid., pp. 201 sq.).

72. A LA MÊME.

11 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, XXXVIII, pp. 291-295 - MASSON, LXXXV, pp. 204- 208 .

1. Malgré la conjecture de Masson, M. de M. ne nous paraît pas désigner Mme de Maintenon : outre les remarques que nous avons faites supra, lettre du 3 juin 1689, n. 9, sur les rapports de l'épouse du Roi avec les deux correspondants, on notera que Fénelon n'allait pas alors à

192 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 110

T. II, 113 COMMENTAIRE 193

Versailles (cf. supra, lettre du 4 juillet 1689, n. 7). C'est d'ailleurs le chiffre « Eudoxe » qui lui sera attribué par Mme Guyon. L'initiale est trop commune pour que nous proposions aucun nom, pas même celui de Mme de Mortemart.

2. Ces aveux prouvent que « l'union intime... sans réserve » à laquelle Fénelon se croyait parvenu les 4 et 5 juillet, vient de subir une crise grave. Le fin de la lettre laisse pourtant croire qu'elle est déjà surmontée. Mme Guyon répondra : « Pour votre peine, elle ne m'en

fait aucune..., étant rompue à ces sortes de choses » (MASSON, p. 209).

3. Mme Guyon assurera le lendemain : « Si j'ai fait quelques fausses démarches... c'est par le défaut de mon naturel, c'est pour n'avoir pas

assez suivi Dieu, quoiqu'il soit vrai que l'on m'en ait beaucoup attribué que je n'ai point faites » (ibid., p. 211).

4. La même lettre ajoute aussitôt après : a Vous verrez bien dans la suite que, si Dieu renverse quelquefois la fausse sagesse, il ne trompera point votre simplicité et votre abandon, et qu'il sera lui-même votre sagesse » (ibid.).

5. Mme Guyon se défendra dans la même pièce « d'avoir la pensée de rien faire imprimer, et surtout sur ces matières de purification passive » (ibid., p. 210, cf. aussi p. 208).

6. C'est cette « réduction » que tenteront les Maximes des Saints. Dans sa lettre du 8 décembre 1697 à Chantérac l'archevêque avoue « aller même jusqu'à croire qu'on peut excuser Mme Guyon par rapport à tout ce qui est dans ses livres » (O.F., t. IX, p. 264).

7. Scandale, beaucoup plus fort que les « petits mouvements de doute et de tentation » que Fénelon mentionne dans sa lettre du 8 avril (n. 3). Cf. aussi infra, sa lettre du 16 octobre.

8. Mme Guyon reconnaîtra le lendemain : « Il est vrai que je suis aveuglément, non un goût, car ce n'est pas par là que Dieu me conduit,

mais quelque chose de très intime et de très fort. Je n'ai garde de l'exa-

miner, parce que je ne saurais y résister, sans souffrir un tourment intolérable... Pour ce je ne sais quoi, auquel j'obéis, il est plus fort que

moi, et j'avoue simplement que je m'y abandonne sans nulle raison ». Elle corrige cependant cette intransigeance par des protestations ambiguës d'obéissance (MASSON, p. 210, cf. p. XXXVIII).

9. Thème qu'on a déjà rencontré dans les lettres de Fénelon du 2 décembre 1688, n. 10, du 16 avril 1689, n. 9 et du 12 juin 1689, n. 9. Sur les précautions qu'il prendra à la Cour, cf. MASSON, p. 310.

10. Masson rapproche avec raison : « Je dis tout bien à mon aise, moi qui cherche le repos et la consolation, moi qui crains la peine et la douleur, moi qui crie les hauts cris, dès que Dieu coupe dans le vif » dettres spirituelles, O.F., t. VIII, p. 569).

11. L'incident est raconté par Mme Guyon dans son Petit abrégé (Opuscules, t. II, p. 320) et dans de multiples textes spirituels de Fénelon (cf. MASSON, p. 207, n. 1).

12. Fénelon avait écrit le 6 mai : « Je recevrai, Madame, avec un grand plaisir la Vie que vous me promettez », mais c'est seulement dans sa lettre précédente que M"" Guyon venait d'annoncer : « L'envie que j'ai que vous me connaissiez à fond me donne toujours plus de désir que vous voyiez ma Vie; mais, comme elle serait trop longue, je la mettrai en abrégé, et je ne mettrai que l'intérieur, avec la conduite extérieure indispensablement nécessaire à se faire connaître; car... je crois que je dois soumettre toutes choses à votre jugement » (ibid., p. 203).

13. Le 22 juillet.

14. Masson cite (p. 207, n. 4) plusieurs autres lettres spirituelles de Fénelon qui se terminent par des formules analogues.

73. A LA MÊME.

17 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, LXXXVI, pp. 439-442 - MASSON, LXXXVII, pp. 211213.

1. Il s'agit sans doute du voyage annoncé dans la lettre du 5 juillet.

2. Une lettre perdue du matin du même jour (17 juillet) comme l'indique Min° Guyon dans sa lettre suivante (MASSON, p. 214, n. 4).

3. Cf. supra, lettre du 16 avril, n. 4.

4. Cf. « Suivons Dieu par la route obscure de la pure foi... marchons, comme Abraham, sans savoir où tendent nos pas » (Instruction XIII, O.F., t. VI, p. 93; cf. les autres références fournies par MASSON, p. 213, n. 1). Mm° Guyon invitait au contraire le 21 février à « aller sans regarder le guide que l'on nous donne ni le chemin » (ibid., p. 49, n. 1). Cf. la lettre suivante de Fénelon, n. 6.

5. Cf. supra, lettre du 16 juin, notes 4 sqq.

6. Compter, « espérer », alors employé couramment avec une préposition devant l'infinitif.

74. A LA MÊME.

DUTOIT, t. V, LXXXVII, pp. 442-444 - MASSON, LXXXIX, pp. 216218.

1. Si la lettre du 17 juillet supposait une lettre perdue de Madame Guyon, nous ne croyons pas, malgré Masson, qu'il en aille de même de celle-ci. La correspondante de Fénelon employait en effet déjà le

18 juillet 1689.

194 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 113

T. II, 114

COMMENTAIRE 195

mot de « peines » dans sa lettre du même jour (ibid., p. 215) et elle en donnait une explication qui cadre avec les termes de l'abbé : « La peur d'être importune m'a fait prendre la résolution de résister autant que je pourrai aux mouvements de vous écrire... ce que je souffre depuis quelques jours me fait voir la chose impossible » (ibid, p. 214).

2. Cf. supra, lettre du 3 juin, note 7 et la suite.

3. en° Guyon écrit dans son fragment d'autobiographie relatif à Fénelon : « J'aspirais à une certaine liberté, qui était de pouvoir agir avec lui sans gêne » (ibid., p. 8). Le mot se retrouve dans les billets de l'abbé du 12 mars : « Encore une fois, ne vous gênez pas sur les choses que Dieu vous donnera pour m'en faire part, et ne craignez pas de m'en importuner », dans celui du 3 juin (cf. note précédente) et dans celui du 4 juillet : « Vous êtes gênée avec moi... Vous craignez toujours sans fondement, ce me semble, de me gêner ou de me scandaliser » (n. 2).

4. Masson imprime « j'en ferai plus à mon aise » et « douceur ».

5. Cette phrase paraît faire écho à : « Je crois que Dieu me rend... si peu sage... à votre égard pour exercer votre foi... Dieu m'a choisie telle que je suis pour vous, afin de détruire par ma folie votre sagesse » (ibid., pp. 215 sq.). Le Sermon pour le Vendredi Saint dira avec plus d'énergie : « La véritable adoration de Jésus-Christ crucifié consiste... à perdre sa raison dans la folie de la croix... à consentir de passer pour insensé, comme Jésus-Christ » (Manuel de Piété, 0.F., t. VI, p. 64).

6. Dans la lettre perdue. Le 18 juillet Mme Guyon avait rectifié « Dieu ne demande jamais qu'on se mette par soi-même dans l'égarement. Ce serait quitter la voie de la vérité, pour suivre celle du mensonge et de l'erreur » (MASSON, p. 215).

7. C'est selon ce « bon sens » que Mme Guyon affirmera le 19 : « Quoique les peines infligées de Dieu soient les plus étranges de toutes... elles se supportent pourtant parce que l'âme y est contenue d'une main invisible » (ibid., p. 219).

8. Expression reprise dans la lettre de synthèse du 11 août 1689.

9. Cette résistance à Dieu est le thème essentiel de la lettre de Mme Guyon du 18 juillet. Celle du 19 parle encore de « la peine qui vient... de la résistance à ce que Dieu veut » (ibid., p. 219). En bon logicien, Fénelon en tire, quant à la motion divine, des conséquences que sa correspondante n'avait pas prévues.

10. Le 22 juillet.

11. Au large. Mme Guyon avait assuré le 25 juin à Fénelon qu'il était « appelé à un large infini » (ibid., p. 181; cf. déjà sa lettre XXVII, ibid., p. 75). Fénelon reprendra de nouveau l'expression le 1.'r octobre 1689, n. 12, en écrivant à Mm° de Montberon le 30 novembre 1707, o.F., t. VIII, p. 686 et dans diverses autres Lettres spirituelles, pp. 489, 496, 643. Dès le 19 juillet Are Guyon avait répondu : « Votre lettre m'a remis dans mon état naturel de paix et de large » (MAssord,

p. 218).

12. Réserve se trouve au début des lettres de Mm' Guyon des 18 et 19 juillet (ibid., pp. 214 et 218).

75. A LA MÊME.

22 juillet 1689.

DUTOIT, t. V, LXXXIX, pp. 446 sq. - MASSON, XCI, pp. 220 sq.

1. Dutoit ne considère pas ce « pour M. le C. de V. » comme le début d'une phrase et sa ligne suivante « que vous vous verrez M. D. E. il » est obscure, mais les corrections de Masson sont probables. Les deux lettres avaient été remises à Fénelon par Mme Guyon dans l'entrevue qu'ils avaient eue le 22 juillet. Fénelon les lui retourne le même jour avec ce billet.

2. Même si Mme Guyon usait déjà de la clé « Eudoxe » pour Mme de Maintenon (cf. sa lettre du 23 juillet 1689, MASSON, p. 223), on voit mal comment la marquise aurait pu renseigner Mme Guyon sur la fortune du futur gendre de celle-ci. Il vaudrait mieux chercher dans l'entourage des Foucquet les noms qui commencent par un E.

3. Assaisonnement, « manières agréables qui accompagnent ce qu'on dit ». On retrouve assaisonner six lignes plus loin.

4. Bien que la déclaration du P. Paulin d'Aumale du 7 juillet 1694 apprenne que le P. de La Motte, barnabite, frère de Mme Guyon, voulait marier sa nièce à un parent, il est peu probable qu' « on ne pût rien malgré lui ». Il s'agit bien plutôt de Denis Huguet, conseiller au Parlement de Paris, tuteur honoraire des enfants Guyon. Il ne paraît pas inutile d'extraire d'un factum publié par Huguet lorsqu'il eut, après le 20 août 1692, à défendre sa gestion contre ses pupilles, des renseignements qui permettent de mieux juger des faits rapportés par leur mère dans son autobiographie. Il s'y déclare cousin germain de feu Jacques Guyon du Chesnoy, père des orphelins, « à cause d'Anne de Troyes sa mère, de laquelle viennent tous les biens ». Celui-ci « passa plusieurs années avant son mariage chez les père et mère dudit sieur Huguet, ce qui fit naître entre lui et ledit sieur Huguet une étroite amitié. Il épousa la fille du procureur du Roi de Montargis, dont il reçut environ 20 000 écus; quelques années après son mariage, il devint extrêmement infirme et goutteux, et la dame sa femme fort dévote; quelque temps avant sa mort, il fit un voyage à Paris et fit entendre audit sieur Huguet qu'il sentait bien qu'il mourrait bientôt, qu'il laisserait une femme vertueuse et dévote, mais ignorante en affaires et peu capable de donner de l'éducation à ses enfants, et pria instamment ledit sieur

196 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 114

T. II, 115 COMMENTAIRE 197

Huguet (pour lors garçon et dans le dessein de garder le célibat) de prendre soin de ses enfants, ce qu'il lui promit ». Bien qu'elle en eût

accepté la tutelle et garde noble, peu de temps après, par un excès extraordinaire de dévotion » la veuve « s'engagea secrètement avec les Filles Nouvelles Catholiques de Paris, à faire un établissement à Gex près Genève, où elle alla avec les dites Filles par la diligence de Lyon, emmenant » sa fille et laissant au collège ses deux autres enfants. Si Huguet ne réussit pas à la ramener à sa famille, il obtint du moins qu'elle lui confiât les intérêts des mineurs. « Voyant qu'elle avait en tête de faire des fondations », il lui envoya une donation entre vifs toute dressée au profit de ses enfants, où elle ne se réservait que 20 000 livres et une pension viagère de 1 800 livres. L'acte fut passé à Montargis et Aime de Troyes fut nommée tutrice de ses petits-enfants. Conformément au voeu qu'elle avait exprimé dans son testament du 5 novembre 1682, Huguet fut quatre jours après sa mort désigné par un avis des parents du 27 septembre 1683 comme tuteur honoraire avec le notaire Antoine Hureau pour tuteur onéraire : les biens à gérer se montaient à près de 600 000 lb. Pour Mme Guyon elle-même, Huguet se flatte de l'avoir fait revenir de Turin et de lui avoir « rendu des services considérables » (B. N., Pièces originales 1457, ff. 194-201; cf. aussi f. Morel de Thoisy, 446); nous savons en effet par l'autobiographie de Mme Guyon qu'il intervint auprès de l'archevêque Harlay pour hâter sa libération (voir la Correspondance de Bossuet, éd. URBAINLEVESQUE, t. VI, pp. 6, 533, 540 sq., t. VII, pp. 499 sq.); cf. infra, lettre du 12 août 1689, n. 4.

5. Mme Guyon préviendra Huguet qu'elle est absolument décidée à marier sa fille, mais qu'elle le laisse libre de refuser le comte de Vaux.

6. Mme Guyon dira le lendemain « trouver » ce G. « fort droit » (MAssoN, p. 222, cf. aussi infra, lettre du 26 juillet 1689, n. 23). Fénelon semble s'en défier davantage. D'après une lettre au duc de Chevreuse du 2 juillet 1693 (O.F., t. IX, pp. 11 sq.), Masson conjecture qu'il s'agit du prêtre de la Mission Guyfon. En précisant que celui-ci « n'est pas de ces gens qui veulent passer pour dévots... Il a été libertin, il l'avoue de bonne foi », Mme Guyon nous paraît au contraire exclure cette identification. En revanche, M. N. pourrait être Nicole.

7. Mme Guyon répondra le 23 d'une façon ambiguë : « Je le trouve fort droit, mais je n'ai rien pour lui. Cependant j'ai une certaine facilité à éclaircir tout ce qu'il me demande, et d'une manière qui contente son esprit en satisfaisant son coeur » (MAssoN, p. 222).

DUTOIT, t. V, XC, pp. 447-454 — MASSON, XCIII, pp. 223-228.

1. Le 23 juillet, Mme Guyon avait en effet prévenu Fénelon qu' « E. trouve qu'il faudrait beaucoup travailler à corriger votre sécheresse, qu'elle croit être un obstacle à votre avancement » (MASSON, p. 222). Dans ses lettres au duc de Chevreuse, Mme Guyon désignera Mme de Maintenon par le nom d'Eudoxe : il est possible que la marquise eût dès lors de Fénelon la connaissance vague qui suffit à expliquer ce jugement bien guyonien.

2. Mme Guyon renchérit le 27 : « La sécheresse est une imperfection qui est hors de vous... C'est pourquoi elle ne peut être causée, ni par la propriété, 228 sq.).

rop2r2iété,ni par la résistance, n'y ayant pas là de volonté » (ibid., pp.

3. Réponse : « C'est avec raison que vous n'êtes pas en peine de la sécheresse intérieure, puisqu'elle fait les effets que vous marquez et que, par dessus cela, elle conserve dans le plus fort de son aridité un germe de fraîcheur et de fécondité, souvent plus grand que celui qui se trouve dans les personnes sensibles » (ibid., p. 229).

4. Mme Guyon en profite pour annoncer : « Je vous donnerai pourtant un jour Job, car il y a bien des choses qui vous conviennent (ibid., p. 231).

5. Le Manuel de Piété (O.F., t. VI, p. 5) en infère que « la multitude des paroles que nous prononçons sont inutiles au regard de Dieu ».

6. Mme Guyon l'en félicite : « Votre docilité est charmante et une forte preuve de l'opération de Dieu en vous » (MASSON, p. 230).

7. Conjecture de Dutoit dont le manuscrit portait : « à faire l'enfant ».

8. Cf. supra, lettre du 4 juillet 1689, notes 3 et 4.

9. On retrouve l'expression : « retarder l'opération détruisante de Dieu » dans la lettre à Mme de Montberon du 1" janvier 1706 (O.F., t. VIII, p. 672, cf. p. 701). Fénelon avait déjà parlé de sa « langueur » au début de sa lettre du 5 juillet. Mme Guyon en tire des conséquences aussi favorables à elle-même qu'à son correspondant : « Je crois que c'est assez la conduite que Dieu veut que vous teniez dans votre état sec et languissant, de ne vous procurer les choses que selon la pensée ou le mouvement que Dieu vous en donne, comme aussi de les recevoir, quand il vous les envoie. Je crois que c'est pour ne point vous tirer de cet état, et seulement pour vous fournir l'aliment qu'il veut que vous ayez, qu'il me donne tant pour vous » (MASSON, p. 230).

10. Correction de Masson. Dutoit donne « tout ».

76. A LA MÊME.

26 juillet 1689.

198 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. 11, 115

T. H, 118 COMMENTAIRE 199

11. Cf. supra, lettre du 14 juin 1689, n. 6.

12. Précieuse indication. Mu"' Guyon dira son accord : vous ne devez point vous gêner pour l'oraison. Il ne la faut pas faire trop longue de suite » (ibid., p. 232).

13. ME"' Guyon prédit que « ces défauts (de sécheresse) augmentent souvent (loin de diminuer) lorsque la mort s'empare du fond, car cette mort impitoyable éteint et détruit dans le fond tout ce qui s'oppose l'entière destruction du sujet auquel elle s'attache » (ibid., p. 229). Le 10 septembre 1694, elle reprendra la même idée en termes plus explicites dans une lettre à Chevreuse : « Au reste, ne vous étonnez pas de vos défauts. Ce ne sont point de nouveaux défauts qui paraissent, ils étaient dans le fond, mais ils étaient couverts par la raison et par une vigueur vertueuse, vous ne les aperceviez pas, mais comme il faut perdre raison et vigueur de vertu, ces défauts paraissent à nu, alors on se connaît véritablement. Le plus le Maître exprime l'éponge du dedans et la saleté parait au dehors, c'est le meilleur » (A.S.S., 7 233, p. 97).

14. Réponse rassurante : « Ce qui est le plus difficile en cet état, c'est de conserver ce que l'on doit aux autres, pour ne les pas trop peiner. Je crois que vous suppléez au défaut de votre naturel par votre honnêteté, et quelque chose qui raccommode dans leur coeur les plaies que vous pourriez y avoir faites. La confusion que l'on ressent est la plus forte preuve de l'amour-propre. J'ai éprouvé autrefois que le souvenir d'une chose que j'avais faite me couvrait, étant seule, d'une rougeur, mais la mort détruit tout cela » (ibid., p. 233). Cf. supra, lettre du 11 mai 1689, n. 15. Il faudrait d'ailleurs se garder de généraliser. Les contemporains sont unanimes sur le pouvoir de séduction de Fénelon, en particulier Saint-Simon et le chancelier d'Aguesseau (cf. infra, lettre du 5 septembre 1692, n. 1 s. f.).

15. Dans une lettre qui suit celle du 27 juillet, M"' Guyon pose le principe que « la manière dont on en use après les fautes salit souvent plus que la faute » (MAssoN, p. 235).

16. Cf. supra, notes 13 et 14.

17. L'image se trouvait déjà le 15 juin 1689 sous la plume de 111'1' Guyon : « Lorsque Dieu renouvelle en nous son image, il fond cette âme, pour ainsi parler, afin de la faire changer de forme, et la mouler sur lui-même : il la change et la transforme en lui ». Fénelon parlera plus tard plusieurs fois de « fonte du coeur » (ibid., p. 174 et n. 3).

18. Au début de sa lettre du 17 juillet, W° Guyon pose en thèse que cc la perfection se doit acquérir selon l'état de l'âme... celui qui est passif y doit travailler passivement... La sécheresse... vient plus de votre tempérament et de la disposition de votre corps que de toute autre chose » (ibid., p. 228).

19. Sa correspondante approuvera totalement : « Il est très vrai que la violence, que l'on se fait pour se vaincre, est infiniment plus facile que celle de se supporter dans des défauts extérieurs qui, paraissant aux yeux de tous, causent beaucoup d'humiliation, et où cependant il faut bien se donner garde d'y mettre la main par nous-mêmes, puisqu'ils sont comme un préservatif, qui empêche la corruption de l'orgueil. On ne saurait croire combien ces défauts sont utiles » (ibid., p. 233).

20. Cf. supra, lettre du 16 avril 1689, n. 11.

21. Cf. supra, lettre du 9 juin 1689, n. 9.

22. Cf. supra, lettre de janvier-février 1689, notes 3-4.

23. Sur la lettre de M. G., cf. supra, lettre du 22 juillet 1689, notes 6-7. Mi- Guyon explique le 27 qu'il a été successivement dans la voie de lumières, dans celle d'alternance entre les fausses lueurs et les lumières véritables, de privation et de retour des lumières. Actuellement, « lorsqu'il forme des espèces, on les lui ôte » (ibid., pp. 233 sq.).

24. Cf. supra, lettre du milieu de mai, n. 3 et en particulier les Lettres spirituelles, 0.F., t. VIII, p. 447 : « Outrepasser les lumières ».

25. Formule fréquente à la fin des lettres de Fénelon à celles qu'il dirige : cf. MASSON, p. 228, n. 2.

77. Au CHEVALIER COLBERT.

7 août 1689.

Minute autographe non signée, A.S.S., t. IX, ff. 88-90.

1. Comme l'année précédente (cf. supra, lettre du 14 octobre 1688, n. 1) le chevalier Colbert s'était vu confier de jeunes courtisans (en particulier ceux de sa famille) qui faisaient leurs débuts militaires. semble qu'ils aient entraîné celui qui était chargé de les surveiller. Fénelon propose des remèdes,

2. Fracas, « éclat » (FURETIÈRE), grand bruit analogue à celui d'une chose qui se brise.

3. Embarquer « se dit des engagements où l'on entre » (FURETIÈRE). Bouhours atteste que ce mot, aujourd'hui familier, « était de la Cour ».

4. Précisément, « exactement, justement » (FURETIÈRE).

5. Police, réglements d'une ville concernant en particulier le commerce des marchandises (FURETIÈRE).

6. Donne moyen à la place de permet barré.

7. Scrupuleux au sens péjoratif de la théologie morale.

8. Il n'est pas sûr que Fénelon pense à l'iconographie bien connue de la Montée du Carmel de saint Jean de la Croix.

9. Rom. VIII, 28.

10. B. Dupriez note (p. 40) que Fénelon interprète ici la Bible dans son sens le plus radical. Le destinataire de cette lettre fut blessé mortellement le 27 août 1689 (cf. infra, la lettre à We Guyon du 31 août, n. 14).

11. Paraphrase du Pater.

« Je crois que

200 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 118

T. 1.1, 122 COMMENTAIRE 201

Autographe, A.S.S., t. IX, ff. 64 sq. - Lettres spirituelles XXXV, O.F., t. VIII, pp. 474 sq. L'écriture paraît à M. I. Noye imposer la date de 1689 et, en tout cas, le destinataire ne peut guère être que le chevalier Colbert. En l'absence d'autre indication chronologique, nous plaçons cette lettre à la suite de la dernière pièce datée adressée au correspondant.

1. Le mot Retraite se retrouve dans le titre de divers ouvrages imprimés avant cette date, en particulier ceux de J.-P. Camus (1638), du P. Pennequin (1644), du P. Noua (1674), de Godeau (1677), de la Retraite de Vennes (1681), de Marie de l'Incarnation (1682), du P. Piny (1684). Un peu plus bas, Fénelon précise que cet ouvrage avait déjà nourri ceux dont Colbert « pouvait tirer plus de secours spirituels ». On pourrait donc penser à la Retraite ecclésiastique de M. Tronson dont des copies manuscrites circulèrent bien avant sa publication (1823) ou aux Méditations pour la retraite de dix jours du P. Le Valois (ms. de l'Hôpital de Caen, cf. HILLENAAR, p. 35). Mais étant donné que Fénelon emploie constamment le mot au pluriel, nous penserions plutôt au « livre des Retraites que Jacques Bertot fit en 1662 pour l'abbesse de Montmartre » (P.-D. HUET, Les origines de la ville de Caen, 2e éd., Rouen, 1706, p. 398). Or, Bertot avait été non seulement le directeur de Mn" Guyon, mais le conférencier très apprécié de l'aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert (cf. supra, lettre du 2 décembre 1688, n. 15 s. f.).

2. S'affectionner à, « s'attacher fortement à quelque chose, s'y appliquer avec ardeur et avec affection » (FURETIÈRE).

79. A Ma" GUYON.

11 août 1689.

DUTOIT, t. V, XLIV, pp. 308-326 - MASSON, XCVII, pp. 237-252.

I. C'est le Petit abrégé de la Voie et de la Réunion de l'âme à Dieu (Opuscules, t. II, pp. 315-348). Mm° Guyon en parlait sans doute dans une de ses premières lettres : « Il y a six ans que je fis par obéissance un écrit de toute la conduite de Dieu sur l'âme, depuis la conversion jusqu'à la consommation. Il n'est pas long et il est plein de vérités que je crois ». Et elle annonce qu'elle lui en enverra la copie (MASSON,

p. 28).

2. Le Petit Abrégé (I, § I, p. 317) croit nécessaire de préciser que « le premier degré est le retour à Dieu ». Fénelon « ne le comptant pas », ses numéros sont inférieurs d'une unité à ceux de M'"t Guyon.

3. Sa correspondante avait déjà employé ces termes dans sa lettre du 27 juin 1689 (MASSON, p. 185, n. 2).

4. Les mots de « recueillement » et d' « activité » se trouvent dans l'Abrégé, p. 317.

5. « Troisième degré : déchet d'activité et de forces par une passivité savoureuse; destruction des sentiments intérieurs » (ibid., § III, p. 322).

6. « Quatrième degré, de foi nue : double dépouillement, le douloureux et le languissant » (ibid., § IV, p. 324).

7. Les mots de « foi sèche et nue » reparaîtront dans la lettre à M"" de Grammont du 22 juillet 1690, n. 7.

8. Cf. supra, lettre 45 (de février ? 1689), n. 5 et l'Instruction XXII, O.F., t. VI, p. 121.

9. Fénelon se servait quatre jours plus tôt de mots analogues avec le chevalier Colbert.

10. Masson cite ici la dernière lettre de Mme Guyon (publiée par lui p. 237) et les Lettres spirituelles, O.F., t. VIII, p. 563.

11. « Cinquième degré, ou état de mort mystique. Cette mort est souffrante jusqu'à sa consommation » (Abrégé, § V, p. 330).

12. Plusieurs verbes se construisaient alors avec à, et actuellement avec de.

13. « Résurrection de l'âme » (ibid., II, § I, p. 336).

14. Masson renvoie aux Instructions (XXIII, O.F., t. VI, p. 126) : « Mais attendez que l'hiver soit passé et que Dieu ait fait mourir tout ce qui doit mourir; alors le printemps ranime tout ».

15. Désappropriation, mot capital du système de Mme Guyon et de Fénelon. Il apparaît souvent dans leur correspondance, mais on ne trouve

nulle part l'équivalent de la longue discussion, nette et vigoureuse, qui occupe l'exposé de ce degré et des suivants, celui de la première dif ficulté et la réponse de Mme Guyon (MASSON, pp. 241-246, 253 sq.).

16. « L'école de la spiritualité simplifiée et la formule du laisser faire Dieu » (Lille, 1903) est le titre d'une brochure que le P. H. Watrigant a consacrée à la spiritualité qu'il jugeait pré-quiétiste.

17. Mme Guyon précisera dans sa lettre du 23 septembre 1689 : « Comme cette activité n'a pour principe que Dieu, elle est divine; et

c'est une passivité active, puisqu'elle est mue et agie par celui dont l'activité est aussi infinie que son repos est immense » (MASSON, pp. 280 sq.).

18. Masson en rapproche : « Il faudrait être dès cette vie, comme les âmes du purgatoire, paisibles et souples sous la main de Dieu » dettres spirituelles, 0.F., t. VIII, p. 573).

19. « Fécondité de l'âme transformée » (Abrégé, II, § II, p. 336).

20. Galat., II, 20, déjà cité par Fénelon le 11 mai 1689, n. 3.

78. Au MÊME.

[1689 n.

202 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 122

T. II, 124 COMMENTAIRE 203

21. « Etat souffrant pour autrui » (Abrégé, II, § II, p. 339). Madame Guyon revient souvent dans sa correspondance sur les souffrances quo lui causent les résistances des âmes qui lui sont données. Cf. ses lettres des 18 mai et 13 juin 1689 (MASSON, pp. 147 et 167).

22. « Sa transformation (de l'âme) et comment connue. Etendue de l'âme transformée dans la volonté de Dieu » (ibid., II, § III, p. 343).

23. Cf. supra, lettre du 26 juin 1689, n. 2.

24. Cf. supra, lettre du 16 avril 1689, n. 15.

25. Masson rappelle (p. XC) à l'occasion des deux dissertations magistrales qui suivent que Fénelon « aimait la raison et ses triomphes ».

26. C'est le cinquième degré de la voie dont il a été question un peu plus haut.

27. Fénelon insiste sur le mot « volontaire » qui maintient la purification sur le plan du moralisme augustinien alors que Mme Guyon adopte le point de vue ontologique des Rhéno-Flamands.

28. Dans sa réponse, Mme Guyon accordera : « Il est certain que la désappropriation n'est pas parfaite au moment de la mort, quoique

l'âme soit très certainement désappropriée. Elle est désappropriée de

toutes les résistances ou répugnances à se laisser arracher tout ce qu'elle possédait... Elle est morte à tout vouloir de retenir et conserver ce qui lui

paraît le plus absolument nécessaire... La grâce des grâces est l'entière

désappropriation... Mais l'âme, quoique remplie de grâce et de charité, n'est pas pour cela passée en Dieu et perdue en lui » (MASSON, p. 253).

29. « Mais après la mort, qui est aussi ce qui fait que l'âme sort d'elle-même, c'est-à-dire qu'elle perd toute propriété, quelle qu'elle

soit..., l'âme est bien sortie d'elle-même, mais elle n'est pas d'abord

reçue en Dieu. Il lui reste encore un je ne sais quoi, un reste d'homme, une forme; cela se perd. C'est une rouille qui est détruite par une peine

générale, indistincte, qui ne regarde nuls moyens de mort, puisqu'ils sont tous outrepassés et finis, mais un défaut d'aisance, parce qu'étant chassé de chez soi, on n'est pas encore reçu dans l'Etre originel » (Abrégé, I, § V, pp. 334 sq.). Cf. Proverbes, XXV, 4.

30. Les Maximes des Saints s'expriment autrement : « Ce motif d'intérêt spirituel qui reste toujours dans les vertus, tandis que l'âme est encore dans l'amour intéressé, est ce que les mystiques ont appelé propriété » (Art. XVI, Vrai, p. 135).

31. Reprise littérale de la phrase correspondant à la note 27 : Fénelon ne croit pas pouvoir insister avec trop d'énergie sur ce point.

32. La formule, trop orthodoxe, ôterait toute spécificité aux états mystiques. Mme Guyon le souligne habilement dans sa réponse : « Si

l'âme entrait en Dieu, sitôt qu'elle est mise dans l'état de nudité, il est certain qu'elle serait dès lors dans l'union immédiate; étant dans l'union immédiate, elle serait affranchie de tous les moyens, et par conséquent désappropriée : ainsi la fin serait le commencement » (ibid., pp. 253 sq.).

33. Ce brillant développement reprend une idée fameuse de saint Bonaventure : on ne possède pas Dieu, on est possédé de lui. Mais, en ne distinguant pas la possession dans les facultés de celle qui est au-dessus d'elles, et, par conséquent de l'homme, Fénelon prête le flanc à une objection que Mme Guyon présente dans une terminologie ruysbroeokienne : « Concluons que l'âme est alors dans les moyens, et par conséquent encore dans la propriété; qu'elle est unie, mais par effets et moyens; et que, par cette union médiate, elle est dépouillée peu à peu d'elle-même; mais ne disons pas qu'elle passe en Dieu, dès que Dieu commence à la désapproprier. La différence est comme celle de celui qui boit de l'eau de la mer, et de celui qui est abîmé dans la mer, ou peu à peu changé en elle » (ibid., p. 254). Contrairement à ce que croit Masson, cette opinion est toute différente de celle de « N. qui ne veut pas que l'âme passe en Dieu » en ce monde (cf. supra, lettre 48 de mars 1689, n. 3). Mme Guyon, elle, soutient que la victoire sur le péché suffit à faire « passer en Dieu ».

34. L'âme « éprouve aussi que, sans nulle lumière distincte et toute pleine de sécheresse, elle ne laisse pas d'être éclairée, car cet état est lumineux en lui-même, quoiqu'il soit si obscur par rapport à l'âme qui le possède etc. » (Abrégé, I § I et II, p. 320).

35. Mine Guyon répondra : « Je croyais que votre seconde difficulté sur la foi devait être éclaircie par ce que j'en ai écrit à plusieurs endroits, la comparant à la lumière du soleil, qui aveugle par son excès, et non par son défaut » (MASSON, p. 254). Voir sa définition de la foi nue, ibid., pp. 172, n. 2 et 198, n. 2.

36. Rom. XII, 1.

37. Allusion probable à la lettre CXX à Consentius (I, 3, P.L., t. XXIII, c. 453), selon laquelle, en écrivant « Nisi credideritis, non intelligetis », Isaïe (VII, 9) « dedit consilium quo prius credamus, ut quod credimus intelligere valeamus. Proinde ut fides praecedat rationem, rationabiliter visum est. Nam si hoc praeceptum rationabile non est, ergo irrationabile est : absit. Si igitur rationabile est ut ad magna quaedam quae tapi nondum possunt, fides praecedat rationem, procul dubio quantulacumque ratio quae hoc persuadet, etiam ipsa antecedit fidem ».

Le principe que pose ici Fénelon se retrouve dans deux inédits du manuscrit Le Brun, mais sous une forme atténuée qui trahit sans doute l'influence guyonienne. Tout en citant le « rationabile obsequium », le texte Sur la raison affirme en effet que « l'unique usage que nous puissions faire de notre raison est d'y renoncer » et n'y joint que le correctif : « La religion n'est pas contre la raison, ce serait contre Dieu, mais contre la courte raison de toute créature et surtout la raison dépravée par le péché ». Nous ne croyons pas aveuglément, puisque nous y sommes poussés par les marques de l'autorité divine, telles que les miracles. Néanmoins Dieu commence par aveugler, comme il fit pour

204 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 124 T. II, 125 COMMENTAIRE 205

saint Paul au chemin de Damas (pp. 64-68). Les pages intitulées Jésus-Christ est la lumière de tout homme qui vient en ce monde posent encore plus nettement, que « comme il n'y a qu'un soleil », il existe « une seule raison éternelle, Jésus-Christ... Nous ne sommes véritablement raisonnables qu'en tant que nous consultons cette Raison suprême pour y conformer la nôtre » (pp. 14-18).

38. L'apologétique de Fénelon n'aura jamais rien de fidéiste.

39. L'opposition du chemin et du guide qui sera développée plus loin se trouvait déjà dans la lettre de Fénelon du 17 juillet 1689, n. 4.

40. Ces deux termes, alors courants dans les polémiques religieuses, sont très éloignés de leurs sens actuels : ils caractérisent les visions, transports ou délire de ceux qui croient avoir des inspirations divines. L'aversion naturelle de Fénelon pour les tenants du « Libre Esprit » avait été beaucoup accrue par la fréquentation de Bossuet. Elle paraîtra encore dans la sévérité, beaucoup plus sincère qu'on ne croirait, des articles Faux de l'Explication des Maximes des Saints. Cela n'empêche pas ses adversaires d'appliquer à Fénelon lui-même ces mots injurieux.

41. Cf. supra, n. 8.

42. Mesure, disposition prudente, mot tiré du langage des armes.

43. Masson rapproche un aphorisme des Lettres spirituelles (0.F., t. VIII, p. 547) : « L'obscurité de la pure foi est bien différente du doute ».

44. Prise de position caractéristique sur un problème qui a fait couler beaucoup d'encre au xxe siècle. Fénelon ne met pas de différence entre les états mystiques et la charité héroïque à laquelle tous les chrétiens sont appelés. C'est ce que Henri Bremond appellera « panmysticisme ». Bossuet n'y verra au contraire que des grâces gratis datae. Cf. H. SANSON, Saint Jean de la Croix entre Bossuet et Fénelon, Paris, 1953, pp. 69 sqq.

45. Nous avons rappelé la préférence donnée par sainte Thérèse aux directeurs savants. Fénelon semble la limiter ici au magistère de l'Eglise enseignante. Mme Guyon avait elle-même écrit à la fin de mars : « Je n'ai point de science. Je conçois ce que vous me dites, je le goûte, et il me semble que j'aime l'Eglise à un point que je donnerais mille vies pour elle. Pour ce qui regarde les sentiments, il n'y en a aucuns, quels qu'ils soient, que je ne soumette avec la plus grande docilité, non seulement à l'Eglise, mais à vous, Monsieur » (MAssoN, p. 87).

46. Heb. XI, 1.

47. Réponse littérale à l'exhortation que IVre Guyon lui avait adressée le 21 février : « Allons, sans regarder le guide que l'on nous donne, ni le chemin » (ibid., p. 49, n. 1). A la fin de mars, elle avait écrit d'une façon plus prudente : « Je crois tout aveuglément, sans savoir à qui je crois et pour qui je le crois; Dieu est, et cela me suffit » (ibid., p. 88).

48. II. Tim. I, 12.

49. Nouvel appel à l'argument très fort que Fénelon avait déjà employé dans sa lettre du 18 juillet, n. 9. Mme Guyon répond en substance : « Si on demande à l'âme qui la conduit, elle répond par réflexion : c'est Dieu; mais, comme Dieu se cache, elle ne se demande pas si c'est lui qui la mène, et s'abandonne sans réserve à sa volonté inconnue pour le temps et pour l'éternité » (ibid., p. 254).

Dans la lettre CXV, sans doute postérieure, Mme Guyon précise : « Si, en marchant par le sentier de la foi, on était toujours certain que c'est Dieu qui nous conduit, il y aurait peu d'épreuves à soutenir, et l'on ne se perdrait jamais. Ce serait bien une foi en Dieu, comme vous dites bien, mais non pas une foi nue et dépouillée de ce plus grand de tous les moyens. Tant que l'âme est en nudité et en perte, elle ne connaît pas la main qui la conduit; et quoiqu'elle ne fût jamais plus proche de Dieu, elle ne le connaît pas et croit tout le contraire; et c'est ce qui fait toute la peine de cette âme, qui ne s'abandonnerait pas, si l'on voyait que Dieu fût certainement le guide » (ibid., p. 298).

50. Cette solution, que Fénelon développera avec prédilection dans la controverse des Maximes, avait été proposée au printemps par Madame Guyon : « Lorsque Dieu prive l'âme de tous ces soutiens, elle n'est nullement en état de faire ces discernements... alors... sans nulle réflexion (dont elle n'est alors nullement capable), elle consent, adore, se soumet et aime le décret éternel de Dieu sur elle » (ibid., p. 92). Cf. aussi les lettres de Fénelon du 28 mars 1689, n. 8 et du milieu (?) de mai, n. 4.

51. Dans une lettre de la fin de mars, Mme Guyon avait déjà écrit à Fénelon : « Je vous prie que rien ne vous fasse douter de la voie, qui est pure, nette, dégagée, où, tout étant arraché à la créature, tout reste pour Dieu » (ibid., p. 88), mais le passage précédent (cité supra, n. 47) prouve qu'elle ne l'entendait pas comme Fénelon.

52. Thème classique de la controverse anti-protestante que Fénelon met au service du désintéressement mystique.

53. Point que Fénelon traitera dans l'article X, Vrai, des Maximes des Saints : ce sera le plus attaqué. Cf. déjà sa lettre du 28 mars 1689, n. 8.

54. Mme Guyon a repris plusieurs fois l'expression : Dieu se cache. Cf. supra, n. 49, sa lettre CXV (d'octobre 1689 ?) dans MAssoN, p. 299 et, avec un sens différent, celle du 13 août 1689, ibid., p. 259.

55. M"'e Guyon avait exprimé quelques mois auparavant des vues analogues, mais en leur donnant un tour plus abrupt : « Cette volonté essentielle... quoiqu'elle soit très certaine et infaillible en elle-même, laisse cependant mille incertitudes à l'âme qui la possède. La certitude lui serait un appui et empêcherait sa perte totale : elle ne trouve son assurance que dans son désespoir absolu » (ibid., p. 96 et n. 1).

56. Adaptation de l'aphorisme tridentin : « Non deserit nisi deseratur ». Mn" Guyon répondra : « Vous avez raison de dire que ce n'est

206 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 125 T. II, 127 COMMENTAIRE 207

pas l'âme qui quitte la lumière, car elle ne la quitterait jamais, tant elle l'aime. C'est cette lumière qui la quitte ». Elle objecte pourtant : « Mais pourquoi ne voulez-vous pas que, m'abandonnant à Dieu sans réserve, et me confiant à lui par-dessus toutes choses, pouvant consentir à perdre mon salut, s'il en est glorifié, je ne puisse pas me sacrifier à l'illusion, s'il voulait la permettre, car qui peut faire le plus, doit pouvoir faire le moins? » (ibid., p. 254).

57. Fénelon se refuse à envisager l'hypothèse que le mystique puisse, même dans les dernières épreuves, commettre des actes matériellement mauvais. Là était pourtant le noeud de la discussion sur les articles XLI et XLII de la bulle contre Molinos (cf. supra, le début de sa lettre du 9 ou 10 juillet).

58. Expression déjà employée par Fénelon le 18 juillet, n. 8.

59. Cf. supra, n. 49 s. f.

60. Il était déjà question de cette « droiture d'intention » dans la lettre du 18 juillet, n. 8.

61. Cette « lumière », peu facile à saisir, fait penser à la « simple ressouvenante » de Benoît de Canfield. Mais, comme Fénelon insiste sur son rôle moral, il faut avant tout y voir une forme de la syndérèse.

62. Cf. supra, n. 57.

63. Prov. IX, 12.

64. Opposition de l'intellectus angélique à la raison discursive. En feignant de renchérir, Mme Guyon passera, par le moyen de l'Incarnation, de la créature la plus haute à Dieu : « Je n'ai jamais prétendu que la foi ôtait la raison, quoique son principal effet soit d'ôter le propre raisonnement sur les choses, pour ne les plus voir par les yeux de la raison humaine, ni même par ceux de la raison illuminée, mais par ceux de la sagesse de Jésus-Christ, qui devient le conducteur et le moteur de l'âme. C'est pourquoi l'état de pure foi se termine à celui de Jésus-Christ, Sagesse éternelle » (ibid., p. 252).

Il ne s'agit pas d'une participation à l'union hypostatique : cela ressort plus clairement des formules, spirituelles et non théologiques, de sa lettre du 5 ou 6 décembre 1692 au duc de Chevreuse : « J'écris souvent qu'il faut perdre la propre sagesse et la propre conduite. C'est Jésus-Christ, Sagesse incarnée, s'emparant de nous-même et voulant nous conduire selon sa volonté, [qui] veut que nous perdions tellement toute vue de conduite que nous nous laissions conduire de moment à autre dans un abandon total... L'enfant... songe-t-il...? Non, il repose dans le sein de sa mère... Au contraire, n'étant point occupé de mille choses, l'on fait plus parfaitement ce qu'il y a à faire dans le moment présent. Dieu nous réveille sur tout ce qu'il faut faire et dans le temps qu'il le faut faire » (A.S.S., n° 7275).

65. Mm Guyon objecte aussitôt : « De même que Jésus-Christ a été scandale aux Juifs et folie aux Gentils, de même les effets de la plus pure sagesse ne paraissent pas tels à ceux qui sont pleins de la sagesse de la chair, qui doit être détruite, pour laisser régner Jésus-Christ seul » (ibid., pp. 252 sq.). Ce qui revient à confondre le créé et le péché : Mme Guyon le fera plus nettement encore à la fin de sa lettre du 23 septembre (MASSON, p. 281).

66. Cf. supra, notes 60 et 61.

67. Cf. supra, n. 50.

80. A LA MÊME.

12 août 1689.

DUTOIT, t. V, XCIII, p. 457 - MASSON, XCIX, pp. 255 sq.

1. Il peut s'agir de la lettre de sa correspondante du même jour. Fénelon venait seulement de la recevoir et elle occupe douze pages dans l'édition Dutoit (Masson n'en donne, pp. 252-255, que des extraits).

2. Il a encore chez Fénelon comme chez d'autres auteurs du xvne siècle (Mme de Sévigné en particulier) la valeur du démonstratif neutre « cela ». Cf. MASSON, p. 255, n. 4.

3. L'affaire du mariage de Mne Guyon.

4. Masson a pensé que M. H. pourrait être un parent de l'archevêque Harlay de Champvallon qui, d'après la Vie de Mme Guyon (III, 6, t. III, pp. 61-67) et Phélipeaux, aurait voulu marier l'héritière à son neveu. Il s'agit en réalité du tuteur de l'orpheline, Denis Huguet (cf. supra, lettre du 22 juillet, n. 4). La réponse envoyée le 13 août par Mme Guyon, ne laisse pas de doute à ce sujet et elle fournit en outre de précieuses données sur ses relations avec le conseiller au Parlement : « Il me serait difficile de comprendre les manières dont M. H. en use. Il ne veut aucune. Il a rompu son mariage. M. de V. [aux] et M. de C. [harost voudraient m'engager à le faire malgré lui. J'avoue que, s'il me restait quelque chose du naturel que j'avais, j'en userais de la sorte, pour me venger de ses insultes, pour tirer ma fille de l'oppression, et moi de la tyrannie... L'on veut que je fasse cette affaire sans M. H. Outre qu'il s'y trouvera peut-être des oppositions, c'est bien me charger devant tout le monde de ce qui serait défectueux en cette affaire. Outre cela, ne sachant pas les affaires, je ne les ferais peut-être pas sûrement. Cependant... ces raisons... céderaient au dépit de me voir si maltraitée, si j'avais quelque pouvoir sur moi-même » (MAssoN, pp. 256 sq.). En fait, le mariage devait être conclu dès le 18 août puisque Mme Guyon pensait déjà à accompagner sa fille à Vaux (ibid., pp. 259 sq.) et qu'il fut célébré dès le 26 août (DANGEAU, t. II, p. 459).

5. Dans un acte un peu postérieur, Denis Huguet est qualifié de « dépositaire des deniers de la tutelle de MM. Guyon et de M11 la C. de Vaux » (B .N., Pièces originales, 1457, f. 200 r0).

208 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 127

T. II, 128 COMMENTAIRE 209

6. Sans doute des nouvelles contradictoires au sujet de sa nomination au préceptorat. Mme Guyon finira sa lettre du 13 par : « Je ne vous dis pas que je partage vos maux et vos biens, car je crois que vous n'en doutez pas » (MAssoN, p. 259).

7. Cf. supra, lettre 45 de février (?) 1689, n. 5. Mme Guyon assure le lendemain à Fénelon : « Vous éprouverez toujours dans le besoin un secours plus aperçu... comme un aveugle qui est accompagné, sans qu'il y pense, d'un ami fidèle, il sent qu'il le soutient beaucoup, lorsqu'il y pense le moins ». Et elle développe le thème « Dieu se cache » (MASSON, p. 259) d'une façon qui ne lui est pas habituelle (cf. supra, lettre du 11 août 1689, n. 54).

8. Cf. supra, n. 3.

80 A. BOSSUET A Mme DE LAVAL.

« L'original fut laissé » par la destinataire à l'abbé de Beaumont à Cambrai en août 1701. Bausset (O.F., t. X, 2e p., p. 28) et Gosselin prétendent l'avoir suivi, mais ils ont commis une ou deux erreurs. En revanche, une copie ancienne (A.S.S., t. V, ff. 14 sq.) a été publiée inexactement par RAMSAY (Histoire de la vie de Fénelon, 1723, p. 11) et fidèlement par URBAIN-LEVESQUE.

1. Non seulement la Compagnie du Saint-Sacrement avait établi des liens étroits entre l'évêque et le marquis (cf. supra, t. I, 1" p., ch. IV, n. 89), mais du 23 au 26 octobre 1684, Mme de Laval elle-même avait offert l'hospitalité à son évêque dans sa vieille maison de campagne de Crécy-en-Brie (Revue Bossuet, octobre 1904, p. 253).

81. A Mme GUYON.

DUTOIT, t. V, XLIV, pp. 332 sq. — MASSON, CIII, pp. 263 sq. Les mots soulignés le sont dans Dutoit, ce qui ne prouve pas qu'ils le fussent dans l'autographe (cf. infra, lettre du 31 août 1689, n. 11).

1. Nommé une semaine auparavant précepteur du duc de Bourgogne, Fénelon préparait son départ pour Versailles.

2. Fais, correction de Masson. L'édition Dutoit porte suis.

3. Mme Guyon lui avait écrit le 18 août : « J'ai eu toute la joie dont je suis capable, de la justice que S. M. vous a rendue, mais je n'en ai été nullement surprise... J'étais si certaine que cette charge vous était réservée que je n'en pouvais douter... Dieu ne vous manquera jamais, pour vous faire remplir la place où il vous met, et à laquelle vous n'avez point contribué... Quoique je ne puisse peut-être plus vous écrire que rarement, soyez persuadé que mon coeur sera toujours le même pour vous » (ibid., pp. 259 sq.).

4. La formule se retrouvera dans les lettres à Mme de Montberon des 29 juin 1702 et 23 septembre 1707, O.F., t. VIII, pp. 652 et 684.

5. La lettre du 18 août contenait en effet de magnifiques promesses relatives à « l'éducation d'un prince que Dieu veut sanctifier — car je suis certaine qu'il en fera un saint... Quoique dans l'extrême jeunesse vous ne voyiez pas encore tout le fruit que vous pourriez prétendre, soyez persuadé que ce sera un fruit exquis en sa saison; et cela, je n'en doute pas : il redressera ce qui est presque détruit et déjà sur le penchant d'une ruine totale, par le vrai esprit de la foi. Cela est certain :

Dieu a des desseins sur ce Prince d'une miséricorde singulière ». A cette prophétie, elle en joignait une autre, à échéance beaucoup plus rap-

prochée : « Je vous assure en Dieu même que vous n'êtes pas là seule-

ment pour le petit Prince, mais pour le plus grand Prince du monde. Un peu de patience vous découvrira bien des choses » (ibid., pp. 260 sq.).

La semaine suivante Mme Guyon écrivait à Fénelon : « J'ai été plus certifiée encore que vous serviriez à N... Depuis ma lettre écrite jusqu'ici, j'ai une certitude que N. vous était donnée » (ibid., pp. 268 sq.) : N. doit être Mme de Maintenon.

6. Luc I, 38, cf. Instruction XVIII, O.F., t. VI, p. 104.

7. Acquiescement aux exhortations de la lettre du 18 août : « Ce qui me fut imprimé dans le coeur m'est encore confirmé : Qu'il soit petit et simple, où le déguisement règne... Plus vous serez faible en vous, plus vous serez fort en Dieu » (ibid., pp. 260 sq.).

8. Nous avons déjà rencontré cette formule au début du billet du 16 juin 1689; elle reparaîtra dans une lettre à Mm° de Montberon du 8 août 1709.

9. M— Guyon fait allusion à cette visite dans une lettre du même jour où elle prie son correspondant de fixer une date où elle pourrait

lui parler en tête à tête chez Mme de C. (ibid., pp. 262 sq.). De fait, une lettre postérieure de la mystique semble indiquer qu'il y eut deux rencontres, le mercredi 24 et le dimanche 28 (ibid., p. 267).

25 août 1689.

L.a.s., pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 22.

1. Cet embarras était évidemment causé par le grand nombre d'occupations qu'avait entraînées pour Fénelon sa nomination au préceptorat.

82. A Mme DE GRAMONT.

21 août 1689.

août 1689.

210 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

82 A. M. TRONSON A FÉNELON.

T. II, 131

COMMENTAIRE 211

83. A Mme GUYON.

31 août 1689.

Copie, A.S.S., t. V, pp. 16-18. Ce document porte une annotation qui semble de l'écriture de Louis-Robert Guérin (1695-1772) qui fut directeur du séminaire de St-Sulpice de Paris et assistant du supérieur général : « Cette lettre me paraît être de M. Tronçon à M. L. de Fénelon » et une autre de celle de M. Emery : « On en a donné une copie à l'abbé de Fénelon en 1786 qui l'a insérée dans la Vie de M. de Fénelon mise en tête de ses Œuvres ».

Aux yeux de Mme de la Gorce (p. 111), « la finesse narquoise de Tronson » devine que « Fénelon n'a peut-être pas fait tout le nécessaire pour éviter son emploi ». Bossuet avait pourtant affirmé le contraire le 19 et M. Bergeret proclamait le 31 mars 1693 à sa réception à l'Académie : « On sait que vous avez résolu de vous cacher toujours au monde ». Saint-Simon lui-même jugeait que l'abbé « n'avait fait » dans cette intention « aucune démarche. La fortune lui vint du côté le moins attendu » (Ecrits inédits, t. IV, p. 450). La pensée du supérieur se comprend pourtant mieux quand on la rapproche des sentiments qui se manifestaient jusque dans son entourage. Voici par exemple les propos que tenait le curé de Saint-Sulpice Trotti de la Chétardie (cf. sur lui BOISARD, La Compagnie de Saint-Sulpice. Trois siècles d'histoire, p. 58), tels que Mme Guyon les rapportait le lier mars 1697 : « Il me dit qu'il avait vu » Fénelon « un petit prêtre plus gueux que lui, et tout d'un coup devenu ce qu'il est devenu, qu'il a cherché de l'honneur, qu'il n'a eu que l'ambition et que l'humiliation lui est venue. Je répondis qu'il n'avait jamais rien cherché et qu'il n'avait accepté les choses que parce que Dieu le voulait. Il fit toujours de grandes risées sur cela et me dit : Voilà ce que c'est de chercher la grandeur » (cf. supra, t. I, 2e p., ch. X, n. 109).

La réaction du curé de Saint-Sulpice peut s'expliquer par la jalousie à l'égard d'un grand seigneur — les Trottin (alias Trotti), de la Chétardie par Excideuil, figurent dans le Nobiliaire de la généralité de Limousin de S. des Coustures (éd. A. LECLER, Paris, 1900, pp. 101 sq. et 497), mais le premier nommé de la généalogie (1541-1572) semble un roturier (cependant Jean de la Chétardie épousa Catherine de BeaumontGibaud, fils de Jean, née avant 1634, cf. B. N., Cabinet d'Hozier, 33, no 797, f. 29). Surtout, le fait que le précepteur des princes n'avait pas étudié la théologie à Paris lui était difficilement pardonné par les docteurs de Sorbonne (cf. supra, t. I, 2e p., ch. II, n. 14, la réaction ana-

logue de Languet de Gergy). DUTOIT, t. V, XLVI, pp. 339-341 — MASSON, CV, pp. 269-271.

1. Les Mémoires de Sourches citent à la date du 25 août 1689 parmi les blessés de la sanglante rencontre de Valcourt « Guyon, lieutenant de la colonelle, garçon fort riche d'une famille de Paris » (t. II, p. 145, cf. p. 148). Le Journal de Dangeau signale à la date du « dimanche 28... L'ordinaire de Flandre a apporté les lettres de M. le maréchal d'Humières... Lieutenants (du régiment des gardes)... Guyon : bras cassé » (t. II, pp. 457 sq.). Né en 1665, Armand-Jacques Guyon du Chesnoy, aîné des enfants de Mme Guyon, fut émancipé en 1685 et acheta la même année une lieutenance des gardes pour 28 000 livres. Ses dépenses annuelles montaient à environ 13 000 livres pour 1689 et 1690. Il resta « entièrement estropié » de sa blessure, et se maria le 24 juin 1692 avec Marie de Beauxoncles de Courbouson. Sa mère se retira chez lui en 1703 après sa sortie de la Bastille (Pièces originales

1457, ff. 204, 209, 212, 474 sqq.).

2. Ce n'est que le 29 août que Dangeau avait annoncé : « M. le marquis de Vaux, fils de M. Foucquet épousa ici, il y a trois jours, Mue Guyon, fille très riche » (t. II, p. 459). L'indication de Dangeau relative à sa richesse est ramenée à ses exactes proportions par le fait qu'elle reçut de son tuteur 13 440 livres en 1689 et 11 000 en 1690 (Pièces originales 1 457, f. 204). Cf. supra, la lettre du 14 juin 1689, n. 3 et celle du 16 juin, notes 3 et 4.

3. L' « aperçu » est une notion qui tient une grande place dans cette correspondance, cf. surtout le début de celle du 12 août, n. 7.

4. Saillie, « impétuosité ».

5. C'est-à-dire « tout et rien », cf. supra, la lettre du 28 mars 1689,

n. 3.

6. Mme Guyon répondra le 23 septembre : « J'aime mieux que vous fassiez des fautes en vous abandonnant à Dieu, que les plus grandes choses du monde en vous conduisant par vous-même... Je crois que vous ne devez pas faire trop d'attention sur vos fautes, mais les souffrir... Vous ressentirez encore du temps de la peine de l'humiliation que causent les fautes, surtout dans le poste où vous êtes. Mais accoutumez-vous d'y être immobile » (MAssoN, pp. 276 sq.).

7. Première impression de Versailles. Masson en rapproche la lettre bien connue que Fénelon écrira le 4 juillet 1695 à Mme de Gramont. Mme Guyon répond le 23 septembre 1689 : « Votre coeur est trop à Dieu pour se laisser gagner au plaisir de l'élévation. Il se laisserait plutôt

la lettre du 11 août et

212 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 131 T. II, 131 COMMENTAIRE 213

pénétrer de la douleur que de la joie; vous pouvez l'éprouver par vos fautes, qui entrent plus que les avantages » (ibid., pp. 277 sq.).

8. Vers, cf. supra, lettre du 11 mai 1689, n. 17.

9. Il semble que la périphrase ne peut guère désigner que Louis XIV. Malgré son origine janséniste, on peut croire substantiellement exacte « une anecdote que Mgr de Caylus » tenait de la bouche de Mme de Maintenon. « Cette darne, enthousiasmée de l'esprit, des grâces et de l'éloquence de l'abbé de Fénelon, engagea le Roi à lui donner une audience particulière, dans l'espérance que ce Prince, charmé des discours de l'abbé, lui donnerait sa confiance, et irait droit à Dieu avec un si bon guide. A l'heure marquée, l'abbé de Fénelon fut introduit dans le Cabinet du Roi, et comptant y trouver les mêmes dispositions que dans celui de Madame de Maintenon, il parla longtemps sans discontinuer; il ne fit pas réflexion que ce Prince, qui était Roi en tout, ferait moins de cas de toutes les fleurs du discours que d'une certaine timidité ou embarras, qui n'aurait pu être attribué qu'au respect et qui aurait mieux réussi dans un tête-à-tête si important; le Roi saisit une jointure et dit :

« M. l'abbé, quand j'aurai quelque chose à vous dire, je vous ferai avertir », et sur le champ il alla chez Madame de Maintenon à qui il dit : « Je viens d'entendre l'abbé de Fénelon; est-ce là votre homme, Madame ? Il ne sera jamais le mien » (Vie de l'illustre évêque d'Auxerre Caylus, 1765, p. 11; sur la psychologie de Louis XIV, cf. BOISLISLE, t. VII, p. 159 et t. XXVIII, p. 49 n.). Le chancelier d'Aguesseau note de son côté qu'en 1697 « Louis XIV n'eut à combattre en lui-même aucun goût personnel pour l'abbé de Fénelon, soit que naturellement il craignît les esprits d'un ordre supérieur, soit qu'une certaine singularité et je ne sais quoi d'extraordinaire qui, comme je viens de le dire, entraient dans le caractère de cet abbé, n'eût pas plu au Roi dont le goût se portait de lui-même au simple et à l'uni; soit que l'abbé de Fénelon voulant paraître se renfermer dans ses fonctions eût évité par une politique profonde de s'insinuer dans la familiarité du Roi, ou qu'il eût peut-être désespéré d'y réussir... » ((Euvres, Paris, 1789, t. XIII, p. 171). Me"' Guyon rassura Fénelon en lui prédisant le 20 septembre que : « Dieu le veut faire le père d'un grand peuple » (MASSON, p. 274) et le 23 que : « les avantages seront poussés à cause des desseins de Dieu sur vous, qui veut que vous soyez une lampe ardente et luisante... parce qu'il vous a choisi... et qu'il vous a donné un coeur propre à conduire un grand peuple » (ibid., pp. 278 sq., cf. p. 79).

10. M"" Guyon refusera le 23 septembre de « répondre rien sur le mariage : Mm° de C. vous aura tout dit... Dès que par son mariage » ma fille « a été à un autre, je me suis sentie dépouillée de tout ce qui la regardait, sans qu'il me soit possible d'y prendre aucune part » (ibid.,

p. 278).

11. Sans doute celles qu'il avait écrites à Mme Guyon. Sa correspondante lui rappellera le 26 novembre : « Je vous avais prié de me mander si vous vouliez que je vous renvoyasse les lettres, lorsqu'elles seraient copiées, ou que je les brûlasse à mesure » (ibid., pp. 325 sq.).

12. Mme Guyon répètera le 23 septembre : « Votre petitesse doit s'étendre jusqu'à croire et pratiquer ce que Dieu vous fait dire par moi, sans examiner la misère qui est dans cet instrument » (ibid., p. 271).

13. Mme Guyon indique dans la même lettre : « Il y a longtemps que je prie pour le R[oi], et je le ferai pour le p[etit] P[rince], lorsque Dieu m'y appliquera » (ibid., p. 276).

14. Masson croit qu'il s'agit d'un certain Desmarets, mais tout indique que Fénelon pense au chevalier Colbert (cf. sur lui, supra, lettre du 14 octobre 1688, n. 1). Il fut blessé le 25 août d'un coup de mousquet à la tête dans le défilé de Valcourt en allant à l'attaque d'un village. Son laquais vint aussitôt à Paris chercher un chirurgien. « La duchesse de Beauvillier qui aimait tendrement son frère voulut à toute force l'aller trouver : mais toute sa famille l'empêcha parce qu'elle était grosse de cinq mois et à sa place M. et Mme de Chevreuse partirent en diligence pour se rendre à Maubeuge où le blessé s'était fait transporter. Le 4 septembre on annonçait sa mort, fâcheuse nouvelle pour Seignelay qui revient ce jour de Brest » (SouRcHEs, t. III, pp. 143, 146, 151). Il n'est donc pas étonnant que Mme Guyon, qui était elle-même partie soigner son fils, ait rencontré les Chevreuse à Saint-Quentin (MAssoN, p. 276). D'après sa lettre à Chevreuse du 20 septembre 1694 c'est entre Saint-Quentin et Philippeville qu'elle apprit que le chevalier était « mort et sauvé ».

84. A Mme DE LAVAL.

11 septembre 1689.

L'adresse est d'une autre main.

L. a. non signée, pliée, cachet. A.S.S., t. III, ff. 9 sq.

1. Mathurin Adenet, domestique de Mme de Laval, puis de Fénelon, qui sera encore mentionné trois fois sous la plume de celui-ci. Le 27 avril 1695, l'archevêque souhaite qu'il apprenne l'office pour pouvoir lui donner un titre ecclésiastique; néanmoins, il le déclare « très bon enfant » et ne veut pas le contraindre. Le 18 octobre 1698, c'est Adenet qui a fait des démarches pour obtenir du lieutenant de police d'Argenson la restitution de sept cents exemplaires de la Réponse à M. de Chartres. Enfin, le 13 décembre 1698, il veille avec le secrétaire Des Anges sur l'impression urgente des derniers écrits pour la défense des Maximes et Fénelon pense à l'envoyer à Bruxelles à des fins qu'il n'explique pas. Le 26 mai 1702 il arrivait à Paris en poste, prenait le nom de chevalier de Blagny et portait des habits brodés. Pensant peut-être que le dégui-

214 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 131 T. II, 133 COMMENTAIRE 215

sement serait plus complet, il entretenait deux femmes, entre lesquelles il mourut dans un cabaret le 7 juin 1702. D'Argenson sut de « la femme du maître d'hôtel de M. de Cambrai que ce valet de chambre avait fait plusieurs voyages à Paris par ordre de son maître, qu'il affectait toujours d'y cacher son nom, qu'il avait été d'abord laquais de Mme de Fénelon, et ensuite valet de chambre de M. l'archevêque, qui l'avait fait instruire avec soin et souvent honoré de sa confiance » (Notes de René d'Argenson, éd. L. LARCHEY et E. MABILLE, Paris, 1866, p. 75 d'après le ms. fr. 8 120, f. 57 v°).

2. S'embarrasser, nous dirions : prendre la peine de.

3. « Dérober quelques heures » (FURETIÈRE).

4. D'autres lettres à la même correspondante montreront qu'elle s'occupa de l'installation matérielle de son cousin à Versailles.

5. Guy-André de Laval.

85. A Mme GUYON.

12 septembre 1689.

DUTOIT, t. V, XLVIII, pp. 348-350. - MASSON, CVI, pp. 271-273.

1. Il s'agit évidemment d'Armand-Jacques (cf. supra, lettre du 31 août, n. 1) et non de son cadet Jean-Baptiste-Denis Guyon de Sardières, né le 31 mai 1674, émancipé en octobre 1690 (Pièces originales,

1457, f. 209), capitaine au régiment du Roi, qui mourut célibataire à Paris en 1752.

2. Fils de vos larmes vient des Confessions, III, XII, 21, passage qui semble aussi avoir inspiré l'avant-dernière phrase de l'alinéa (n. 7). Le 25 septembre Mme Guyon répondra : « Je vous suis fort obligée de ce que vous m'écrirez pour mon fils. Je crois que son heure n'est pas encore tout à fait venue » (ibid., pp. 283 sq.).

3. Masson rapproche un passage parallèle des Lettres sur la religion, II, 2, O.F., t. I, p. 107.

4. Texte de Dutoit : « quand on voit par cela ».

5. Fénelon n'a jamais trouvé le temps d'écrire ce livre, mais les Lettres sur la religion en seront comme l'esquisse détaillée.

6. Ce pays, Versailles, où le jeune officier des gardes françaises devait résider.

7. Cf. les Lettres spirituelles, O.F., t. VIII, pp. 466-467 et 475.

8. L'autographe ne portait-il pas et une ?

9. L'image avait déjà été employée par Fénelon à la fin de 1688.

10. We Guyon devait être à ce moment au chevet de son fils blessé ou en voyage : elle en revint après le 16 octobre (MASSON, p. 296). « L'extrême jeunesse » de sa fille l'obligea ensuite « d'aller rester quelque temps avec elle » (Vie, III, 10, t. III, p. 120); de fait elle y demeura deux ans et demi.

86. A LA MÊME.

1" octobre 1689.

DUTOIT, t. V, LI, pp. 358-360 - MASSON, CX, pp. 284 sqq.

1. A Versailles.

2. M"" Guyon rectifie aussitôt « La sécheresse et le large ne s'accordent pas ensemble, du moins celle qui porte justement ce nom, car la sécheresse a cela de propre qu'elle rétrécit toutes choses. Disons donc que votre état n'est point une sécheresse » (MASSON, p. 286).

3. Surmonter, a triompher de » était beaucoup plus usité que main-

tenant.

4. Réponse de M"" Guyon : « Le calme, qui est toujours dans votre volonté, marque qu'elle est comme Notre-Seigneur la veut. Il faut souffrir la douleur que vos fautes vous causent, pourvu que vous ne fassiez nulle action, ni pour diminuer hi douleur, ni pour y remédier : c'est une espèce de douleur, qui sert de purgatoire » (ibid., p. 287).

5. La même lettre continue : « Ne vous étonnez pas de la légèreté de votre esprit dans l'oraison : l'imagination voltige extrêmement et cela est même nécessaire... Cette légèreté d'esprit est très utile pour faire mourir » (ibid., pp. 287 sq.).

6. M'ne Guyon ajoute aussitôt après : « Il est certain que vous ne fûtes jamais plus à Dieu que vous y êtes, et le témoignage que vous vous rendez à vous-même n'est point de vous, mais de l'Esprit, qui habite en vous. Il vous peut bien arriver d'être chatouillé par les choses extérieures, et cela arrivera même quelquefois; mais votre coeur ne s'y

reposera jamais » (ibid., p. 288).

7. Le duc de Beauvillier et ses subordonnés. Mme Guyon se fait rassurante : « Quoique vous parliez peu aux personnes, vous ne laissez

pas de leur être utile » (ibid., p. 288).

8. Première impression sur ses fonctions d'éducateur.

9. Mme Guyon avait distingué antérieurement entre les « premiers mouvements à éviter » et ceux que l'on doit « suivre sans hésiter dettres XLI et XCV, ibid., pp. 109 et 235).

10. Laisser tomber, cf. supra, lettre du 30 avril 1689, n. 4.

216 CORRESPONDANCE DE FgNELON T. H, 133

11. Cf. supra, u. 4.

12. Reprise du début de la lettre. Sur « du large », cf. supra, lettre du 18 juillet 1689, n. 11.

13. Brève réponse de Mme Guyon : « Ménagez votre santé, je vous en conjure. Il n'est pas nécessaire que vous travailliez » (MASSON, p. 288).

87. A Mme DE GRAMONT.

2 octobre 1689.

L. a. non signée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 26.

1. Thème fréquent dans les lettres à Min° de Gramont, cf. supra, lettre du 11 juin [1688], n. 2.

2. La comparaison de la nourriture de l'âme à celle du corps est courante chez les spirituels.

3. Luc X, 41 et 42.

4. Sauver, terme déjà employé le 11 juin 1688 pour traduire la même idée.

5. Se débarrasser est actuellement accompagné d'un complément.

6. Se renouveler, « prendre une nouvelle vigueur ».

7. Heure réglée, « une heure précise et certaine, comme celles du mouvement du ciel et des astres, du flux et du reflux de la mer. Un homme a ses heures réglées quand il a un certain travail et assignation où il se doit occuper pendant chaque heure » (FURETIÈRE). Cf. infra, lettre du 17 décembre 1689, n. 5.

8. Brèches introduit discrètement l'image d'une ville assiégée. Cf. supra, la lettre du 25 mai 1689, n. 3.

9. Cf. supra, n. 6.

10. Racine a su retrouver dans l'Esther biblique cet idéal qui était celui de Mme de Maintenon. La situation de Mme de Gramont ne différait guère sur ce point de celle de l'épouse du Roi.

11. Idée familière à Fénelon comme à Saint-Cyran.

12. Cf. sur ce sujet les lettres échangées par Fénelon et par Mme Guyon où il est pourtant plus question de « s'humilier » que de « se corriger ». Cf. aussi supra, lettre du 17 novembre 1688, n. 9.

13. C'est le thème le plus guyonien de toute cette lettre.

14. Mme Guyon avait employé la même image dans sa lettre XXI à Fénelon (MASSON, pp. 64 sq.).

T. H. 136 COMMENTAIRE 217

88. A Mme DE MAINTENON.

4 octobre 1689.

Copie Languet de Gergy, t. II, pp. 81 sq. (Bibl. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 63). - Editée par GOSSELIN dettres et opuscules, 1850, p. 228) et par M. LANGLOIS, Lettres, t. III, p. 354.

1. M. Langlois a placé cette lettre en 1688 en faisant valoir qu'en 1689 le précepteur aurait su le prénom de la femme du Roi qui faisait dire des messes pour sa fête. Mais c'est précisément par ce moyen que Fénelon fut renseigné - trop tard pour s'associer à des prières qu'on peut en effet croire générales à Versailles. De plus, cette lettre est d'un ton trop guyonien pour avoir été composée à une date où l'abbé était encore « très prévenu » contre Mme Guyon.

2. Langlois omet le mot « bon ».

3. Le nom de Beauvillier vient à l'esprit, mais celui de Godet des Marais conviendrait mieux : la question est de savoir si Fénelon l'avait rencontré récemment.

4. Les lettres de la marquise à Mme de Fontaines, inspectrice des classes, contiennent à ce sujet quelques éclaircissements. Le 23 septembre elle s'inquiétait des « longs séjours que nos demoiselles font à Paris » et des visites qu'elles y rendaient... même à Mme de Montespan avant d'être envoyées dans des couvents (éd. LANGLOIS, t. III, p. 437); et le 2 octobre, elle hésitait sur le cas de « Mue de M., un si mauvais sujet que je ne crois pas pouvoir, en conscience, la mettre dans un couvent; c'est faire une injustice, et décrier nos filles » (ibid., p. 439).

89. A Mme DE LAVAL.

6 octobre 1689.

L. a. non signée, pliée, A.S.S., t. III, ff. 11 sq.

1. A Versailles.

2. Monnaie d'or espagnole ou italienne du poids d'un louis, mais qui ne valait en 1690 que onze livres.

3. Cette année-là, la Cour revint le 22 octobre de Fontainebleau (Dangeau).

4. Sur les gratifications aux valets de chambre du Roi, cf. BOISLISLE, t. I, p. 116 n.

COMMENTAIRE 219

5. Sa naissance avait valu à Fénelon le droit d'entrer dans les carrosses royaux; cf. infra, les lettres du 19 décembre 1690, n. 22 et du 6 juillet 1693 après la n. 3.

6. Mme de La Filolie, cf. supra, lettre du 19 mars 1689.

7. Fénelon avait d'abord écrit : « cinquante pistoles environ ».

8. La Buxière, originaire de Magnac, fut pendant de longues années l'homme d'affaires du marquis de Fénelon et de sa fille. Le nom étant fort répandu en Limousin, nous ne pouvons préciser s'il s'agissait de Léonard de La Buxière, fils d'autre Léonard et de Marie Gaulier, domicilié au bourg de Saint-Sornin de Magnac, qui épousa le 13 février 1668 Françoise Marrand (Reg. par. de Magnac) ou de Me Claude de La Bussière en faveur duquel Mme de Laval consentit une procuration le 8 octobre 1694 devant Me Decressac de Magnac (A. D. Haute-Vienne,

2 C 1 489) et encore moins s'il était parent du procureur fiscal du Dorat dont l'inventaire après décès porte la date du 24 septembre 1676 (Notaire Duthoury, Le Dorat, A. D. Haute-Vienne, 4 E 45, n° 82) ou de Joseph La Bussière qui fit son testament le 23 avril 1695 (ibid.,

2 C 1 489). En tout cas, il obtint le 28 avril 1679 de Mgr d'Urfé, évêque de Limoges, que celui-ci « donnerait son ordonnance conforme aux requêtes que M. de La Buxière avait dressées pour porter les reliques de saint Placide en procession » de la chapelle du château de Magnac à l'église paroissiale : récompense de la peine que le marquis avait prise pour « faire porter de Rome des reliques authentiques par une voie très sûre ». Le Sulpicien Gaye du séminaire de Limoges s'occuperait de l'ouverture de la relique (A. D. Haute-Vienne, H. Suppl., Archives hospitalières de Magnac-Laval, C. I, 1°). Il n'est donc pas étonnant que, les mois suivants, « La Buxière ait fait bien des contes » à ce séminaire sur les démêlés financiers du marquis et de son neveu François II (cf. supra, t. I, 1" p., ch. VI, App. I, la lettre de celui-ci du 26 septembre 1680, n. 6). Après la mort du marquis, La Buxière se targua d'être le « dépositaire de ses volontés pour la garantie des octrois qu'il a donnés au séminaire et des causes de son obligation pour cela » dettre du 11 janvier 1710, A. D. Haute-Vienne, H. Suppl., H. 2). Nous verrons des 30 janvier 1691, 3 décembre 1693 et 7 avril 1695) Fénelon s'exprimer en termes assez peu favorables sur le compte de l'homme d'affaires. Mais la correspondance tardive de celui-ci avec la fondatrice de l'hôpital de Magnac, Mme des Forges, est beaucoup plus dure pour la cousine de l'archevêque. Bien qu'il continuât à se charger des inté-

rêts du jeune Laval à Paris, La Buxière s'y plaint d'être frustré par elle de six mille livres et affirme « savoir d'expérience qu'elle ne paie

rien qu'elle n'y soit contrainte... Elle refusait de lui donner sur ce

qu'elle lui devait de quoi avoir du pain... L'intérêt l'emporte sur tout avec elle » : elle se serait même emparée des bestiaux provenant des

deux mille livres de revenus qu'il tenait de sa défunte mère ! dettres des 20 avril et 11 mai 1709). Le 11 janvier 1710 il avait obtenu un

arrêt contre elle, mais elle « continuait à user de voies indirectes pour ne pas » s'acquitter davantage de ses dettes et tentait de mettre la main sur les titres du séminaire. Pour sa part, il affirmait « se priver du nécessaire pour les affaires du comte de Laval, lesquelles avancent peu, faute d'avoir suffisamment d'argent pour les faire et les pièces » dettre du 11 janvier 1710). La Buxière mourut le 21 octobre 1712 et fut enterré à Saint-Sulpice. Son héritage alla à ses neveux et à sa nièce Chadenier, retirée à l'hôpital de Magnac. Il consistait en créances sur les marquis de Fénelon et de Salagnac qui, d'après une lettre de Chadenier du 24 mars 1714, venaient de les reconnaître sans difficulté (A. D. Haute-Vienne, H. Suppl., H. 2, Magnac-Laval) : d'ailleurs François II en avait fait mention dans son testament du 23 janvier 1713 (A. D. Dordogne, 2 E 1593 (1) ).

9. Son établissement à Versailles coûtait à Fénelon à pou près son traitement d'une année. 11 faisait appel à sa famille (ses soeurs de Sarlat et M"'" de Laval qui lui prêta elle-même 1 200 livres, cf. infra, lettre du 31 mars 1691, n. 9), à ses amis (Mm° de Langeron, ef. sur elle la lettre du 24 août 1684, n. 4) et surtout au notaire au Châtelet, François Lange, par devant qui l'abbé et les siens ont passé de nombreux actes. Ce sera aussi lui qui dressera le testament de Gourville, intendant des Condé (cf. BOISLISLE, t. IX, p. 308, n. 1), et on le voit intenter avec des confrères un procès à leur syndic Denys Le Beuf (f. Morel de Thoisy, 177, f. 307; cf. aussi le ms. fr. 21 601, f. 360). Le 31 mars 1691 Fénelon pouvait se vanter d'avoir remboursé 9 300 livres sur ses seuls appointements : mais il devait encore une grosse somme à son libraire.

10. Cf. supra, t. I, 2.' p., ch. VII, n. 27.

90. A Mu» GUYON.

10 octobre 1689.

DUTOIT, t. V, LII, pp. 361-363 — MASSON, CXII, pp. 289-291.

1. Plus prudente qu'on ne croirait, M'a° Guyon répond par des conseils qu'on qualifierait couramment d'anti-quiétistes « Je ne crois pas que vous deviez faire effort, pour faire beaucoup d'oraison de suite; mais je ne crois pas aussi que vous n'en deviez plus faire. Il faut rendre à Dieu ce petit tribut d'action, de nous exposer souvent devant lui, quand ce ne serait que pour peu de temps : c'est proprement vous tenir en repos, non en arrêtant votre esprit, ce qui nuirait à votre santé, mais en vous exposant malgré les égarements de votre esprit, le laissant comme il lui plaira, et ce repos vous soulagera, loin de vous nuire, pourvu qu'il ne soit pas trop long » (MASSON, pp. 291 sq.).

218 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

T. II, 136

220 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

Sur « l'oraison de simple exposition », cf. la lettre XVI de M"1° Guyon, ibid., p. 53 et Fénelon au duc de Chevreuse, s. d., O.F., t. VII, p. 216.

2. Ma" Guyon poursuit : « Il vous sera aisé d'être indifférent et insensible à la perte que vous faites de l'oraison aperçue (ce qui marque

déjà bien de la mort), tant que cette sécheresse ne sera point accompa-

gnée de plus de faiblesse; mais, lorsqu'elle le sera, elle se fera plus sentir » (MAssoN, p. 292).

3. 1‘14."' Guyon consacre à cet article un nouveau paragraphe : « Deux choses font que vous sentez plus les fautes extérieures que ce vide inté-

rieur : la première, c'est que ce sont des fautes; et que le vide n'en est pas, mais bien une opération de Dieu. La nature et l'amour-propre

peuvent aussi faire sentir de la peine des fautes extérieures, parce qu'elles sont plus marquées : mais un jour tout sera égal » (ibid.,

p. 292).

4. Mœ* Guyon tire de là un grand motif d'encouragement : « Vous voyez bien par ce que vous dites que l'oraison et l'union de votre

volonté subsistent au milieu de vos embarras; et qu'elle est même peu interrompue, puisque vous la trouvez toujours, lorsque vous avez le

temps de la chercher. Elle est cachée souvent par le voile des occupations extérieures, mais elle est cependant toujours subsistante » (ibid.,

p. 292).

5. Fénelon parle souvent avec une sévère ironie des « esclaves qui ne servent Dieu que par crainte de sa puissance » (Instruction XXIX, O.F., t. VI, p. 134, cf. XVIII et XXVII, t. VI, pp. 100, 132). Dans une lettre un peu postérieure à celle-ci, Mme Guyon expliquera « d'où vient que le parfait amour chasse la crainte » (MASSON, p. 303).

6. Sous la plume de Fénelon, le mot fond peut avoir un sens psychologique, comme dans : « Au reste, je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure » dettres spirituelles, O.F., t. VIII, p. 589, cf. p. 580 et Poésies VII dans MASSON, p. 346; voir

aussi ibid., p. LXXXII n.), mais il paraît bien qu'il garde ici quelque chose de la valeur ontologique du Grund rhéno-flamand.

7. Mme Guyon commente le mot à la fin de sa réponse : « L'abandon est le fruit de la foi et de l'amour. Ce n'est pas par le goût ou par

l'aperçu, que l'on distingue l'état d'une âme, mais par l'abandon » (ibid., pp. 292 sq.).

8. Fénelon écrira encore le 1" janvier 1706 à M'a de Montberon :

« Le grand point est de ne se remuer pas sous la main de Dieu » (O.F., t. VIII, p. 672).

9. Cf. supra, lettre du 1" octobre 1689, n. 12.

10. On trouve dans MASSON (p. 291) deux rapprochements topiques : « Je le prie de vous entraîner dans cet abîme d'amour où toute sagesse

humaine perd pied » (à Mme de Maintenon, 12 mars 1691, O.F., t. VIII,

p. 495, cf. aussi t. VIII, p. 709). DUTOIT, t. V, LIII, pp. 364-367 - MASSON, CXIV, pp. 293-296.

1. Le latinisme se retrouve dans d'autres lettres de Fénelon. Mais la formule est étrange pour un début. Ne s'agirait-il pas d'un post-scriptum, la lettre elle-même étant perdue ou se trouvant parmi les pièces non datées ?

2. Mme Guyon use dans sa réponse d'une défaite commode « C'était un songe que j'expliquais à Mme de C. où je vous disais en rêvant que vous n'aviez pas de foi en moi, et que vous me l'aviez avoué; c'était pour la divertir que je lui contais ces fariboles. Jugez si je suis assez folle pour vouloir que vous ayez de la foi en un néant » (MASSON, p. 296). En réalité c'est son habitude de placer, consciemment ou non, dans un songe les paroles et les idées dont elle n'ose pas prendre hardiment la responsabilité. De fait, la même expression se retrouve plus tard dans ses lettres au duc de Chevreuse, en particulier le 30 septembre 1693 : « J'aime toujours B [Fénelon] de tout mon coeur, quoiqu'il ait peu de foi... Je sens pourtant bien qu'il n'est pas tout à fait comme je le souhaite »; cf. aussi celles du 20 décembre 1693 : « Il y a toujours quelque chose en moi qui hésite sur lui » et du 24 décembre 1693 : « Mon coeur le voudrait tout autre qu'il n'est » (cf. supra, t. I, 2' p., ch. X, notes 26, 39 sq.). Il est d'ailleurs vrai que, dès le 8 avril 1689 (n. 3), Fénelon lui avait « avoué... certains petits mouvements de doute et de tentation » à son « sujet ». Cf. SPAEMANN, Reflexion. und Spontaneitèit. Studien über Fénelon, Stuttgart, 1963,

pp. 176 sq.

3. « Qui sont extraordinaires » semble se rapporter à la fois à « grâce éminente » et à « lumière d'expérience pour les voies intérieures », ce qui ne limiterait pas cette expérience aux seules « voies intérieures extraordinaires ». En tout cas, cette « expérience » est à coup sûr la cause de l'ascendant de Mme Guyon sur Fénelon; et la Réponse à la Relation sur le quiétisme (I, 19) mettra l'expérience au-dessus de la

science.

4. Mme Guyon reprendra le mot et se flattera d'avoir « toujours donné un conseil juste... à ceux que Dieu » lui « a donnés » (MAssoN, p. 297, cf. p. 311).

5. Habile euphémisme.

6. Cf. supra, lettre du 8 avril 1689, n. 3.

7. Elle répétera dans sa réponse : « Je vous assure en présence » de Dieu « que je vous dis les choses comme il me les donne, sans penser

T. II, 138 COMMENTAIRE 221

91. A LA MÊME.

16 octobre 1689.

222 CORRESPONDANCE DE FI NELON T. II, 138

T. II. 139

COMMENTAIRE 223

si elles sont divines ou non, sans me mettre en peine (lu succès. Je suis aussi contente qu'elles se trouvent fausses que vraies » (p. 298).

8. Mme Guyon ne peut que l'en féliciter : « Vous faites bien de ne vous arrêter à rien, mais aussi de ne rien rejeter. Laissez à Dieu les choses à venir. Je crois qu'il est de la petitesse de recevoir celles que l'on vous dit, comme vous le faites » (ibid.).

9. Allusion à la place de précepteur. Quoi qu'elle en dise, Mme Guyon attache plus d'importance à ses prophéties puisqu'elle ajoute aussitôt : « Leur vérification sert de réveil pour la confiance qui serait souvent dans une langueur mortelle, si Dieu, qui connaît ce qui vous est propre, ne vous la donnait » (ibid., p. 298). Cf. supra, lettres du 30 avril 1689,

n. 5 et du 11 août 1689, n. 49 s.f.

10. « L'oraison que Dieu vous fait éprouver est très conforme à l'Evangile » (Fénelon au P. Lamy, 2 octobre 1710, O.F., t. VIII,

p. 449).

11. Cf. supra, lettre du 11 mai 1689, n. 12.

12. Cf. Lettres spirituelles, O.F., t. VIII, pp. 544, 551, 662.

13. Cf. supra, lettre du 16 avril 1689, n. 5.

14. Possible allusion à la « femme » (Mme de Beauvillier?), cruellement dépeinte par Mme Guyon dans le récit d'un autre songe; cf. supra, lettre du 3 juin 1689, n. 9.

15. Cf. supra, lettre du 11 juillet 1689, n. 8.

16. Cf. supra, lettre du 2 décembre 1688, n. 10.

17. Cf. supra, lettre du 22 juillet 1689, n. 4, le jugement porté à ce sujet par le tuteur D. Huguet et par le mari de Mme Guyon lui-même. L'intéressée « avoue » dans sa réponse qu'elle « réussit mal dans les affaires temporelles, ce qui se vérifie assez bien par leur mauvais succès »; mais elle ajoute paradoxalement : « c'est pour hésiter plus que les autres, pour trop demander conseil... ne suivant pas un je ne sais quoi, dans le fond, qui me redresse toujours » (MASSON, p. 296).

18. La réponse de Mme Guyon offre sur ce point (pp. 297 sqq.) une longue apologie alambiquée.

92. A LA MÊME.

[automne 1689 ?].

DUTOIT, t. V, LVIII, p. 381 - MASSON, CXXII, p. 307.

La maladie dont il s'agit ici ne serait-elle pas celle qui, à la fin de la Semaine Sainte, mit en danger la vie de Mal° Guyon ? On peut cependant admettre avec Dutoit qu'une autre crise aussi grave ait eu lieu à l'automne.

1. Mme Guyon répond : « Je me trouve mieux aujourd'hui et j'ai dans le fond de mon coeur que je ne mourrai point » (MAssoN, p. 307).

2. Le même billet joint à des assurances très cordiales la déclaration prudente : « Je ne désire cependant pas de vous voir : je sais que cela ne se pourrait faire sans vous causer quelque peine » (ibid., p. 308).

3. Cette phrase semble indiquer que Fénelon la considérait comme le testament de sa correspondante.

4. Le billet de Mme Guyon exagère les protestations de soumission : « Si vous croyez que je doive cesser les remèdes, quoique je m'en trouve bien, à ce que je crois, je le ferai pour vous obéir. Au nom de Dieu, ordonnez sans retour » (ibid., p. 308).

La fin de la publication de Dutoit contient de nombreuses lettres de M"' Guyon sans réponses de Fénelon. Il semble bien qu'il n'y en ait pas eu (cf. ibid., p. 310 n., et supra, t. I, 2e p., ch. X, n. 10) et que les derniers jours de novembre aient été marqués par la plus grave des crises qui ont affecté leurs relations. Le 26, Mme Guyon répète une question qu'elle avait déjà posée et surtout elle avoue : « Je cherche souvent votre coeur, et je ne le trouve presque plus. Cette douce correspondance que j'y trouvais s'échappe... Depuis ce matin je souffre même pour vous, sans en pouvoir discerner la cause. O le songe que je vis à N. se vérifierait-il bien » (voir la lettre du 28 mai 1689 dans MASSON, pp. 150 sq. et supra celle du 3 juin, notes 8 sqq.) « et quelque chose pourrait-il vous arrêter au milieu de votre course, et suspendre pour quelque temps le rapide cours des miséricordes de Dieu sur votre âme ? » Elle ajoute : « Dieu m'avait mis comme un signe de boue pour exercer votre foi » et elle se traite elle-même de « vil instrument », comme si elle craignait que l'attitude de Fénelon ne s'expliquât par sa crédulité à de mauvais rapports. La lettre du 27 novembre déplore le « froid ou rebut », la « fuite » de Fénelon que « sa raison essaie d'arracher », de sorte qu'elle adresse à Dieu « une prière affligée, qui demande pour vous que vous soyez remis en votre place. Satan a demandé de vous cribler... Ma harpe est tournée en deuil et mes orgues en voix de pleurs ». Le rr décembre, elle déclare encore : « II me fallut dernièrement faire dire des messes pour vous, sans en comprendre la raison », mais elle ne parle plus qu'au passé « des jours de souffrance et d'obscurité à son égard » (ibid., pp. 325-329).

93. A LA MÊME.

Vers Noël 1689.

DUTOIT, t. V, LV, pp. 374-376 - MASSON, CXXXVII, pp. 329-331.

« Cette lettre porte dans le texte de Dutoit la date du 25 décembre 1689. Mais cette date, inscrite en tête et entre parenthèses, a sans doute été ajoutée de la main du copiste. Je la crois quelque peu inexacte.

224 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 139 T. II, 140 COMMENTAIRE 225

Si Fénelon avait écrit sa lettre le jour même de Noël, il n'eût peut-être pas employé l'expression trop vague de « ces saints temps ». On verra du reste que cette lettre a amené deux réponses, la seconde supposant même une lettre de Fénelon dans l'intervalle. Or, cette seconde est datée par Mme Guyon elle-même du 26 décembre. Il semble donc qu'il faille reporter celle-ci de quelques jours en arrière » (MASSON,

p. 331 n.).

1. Cf. supra, lettre du ler octobre 1689, n. 10. M— Guyon approuvera : « Quelque faute que vous fassiez, il faut en porter la peine nûment, sans y ajouter la moindre réflexion, ainsi que vous le pratiquez » (ibid.,

p. 331).

2. La réponse non datée continue : « Quoique vous parliez comme tout naturellement et sans vue actuelle de Dieu, il ne laisse pas d'être toujours le même dans votre âme, y opérant toujours également, quoiqu'inconnûment... Je ne comprends pas ce que vous appelez vue de Dieu, si ce n'est un certain je ne sais quoi dans le fond de la volonté, qui donne la vie à nos actions, et est la seule chose qui se puisse réveiller chez vous » (ibid.).

3. Mme Guyon semble avoir présente à l'esprit la « simple ressouvenante » de Benoît de Canfield lorsqu'elle écrit : « Ce recueillement doit se faire par simple retour; encore cette action, quoique très simple, se doit-elle perdre dans la suite, pour vous laisser tel que l'on vous fait être à chaque moment. Tant que vous aurez cependant la facilité de vous recueillir en la manière que nous l'avons dit, il le faut toujours faire » (ibid., p. 332).

4. Mme Guyon développe plus longuement l'image : « Le fleuve, sur lequel vous êtes embarqué, n'a présentement qu'une pente assez douce; mais, lorsque vous aurez attrapé la pente rapide, il est à craindre que, sans y penser quelquefois et surpris de la frayeur, vous ne vous arrêtiez à bien des petites choses. Cependant j'ai cette ferme confiance que ce ne serait que pour des moments : le Maître vous aime trop pour vous laisser arrêter en chemin » (ibid., pp. 332 sq.). Les Instructions (XXII, 0.F., t. VI, p. 122) reprennent la métaphore : « On veut bien se laisser mener au cours de la Providence, comme un homme qui se laisserait porter par le courant d'un fleuve ».

5. Il pourrait s'agir de l'abbé de Langeron, commensal de Fénelon, puisque Mme Guyon termine sa lettre du 26 décembre par : « Je vous souhaite, Monsieur, et à M. N. une année pleine de Dieu et vide de tout le reste » (MASSON, p. 335). Cf. lettre du 9 juin 1689, notes 11 à 14.

6. Belle analyse des scrupules de Fénelon. Les deux réponses de

Mme Guyon s'accordent assez mal. Sa première lettre juge « admirable la règle de ne vous point mêler de vous et de ne rien demander, et ce doit

être votre règle ordinaire... Cependant... je ne voudrais pas que vous vous fissiez aucune loi », mais que « vous suiviez la loi du coeur, et que

vous fassiez bonnement là-dessus ce que le Seigneur vous inspirera. Ce n'est plus la vertu que nous devons envisager en quoi que ce soit — cela n'est plus pour nous — mais la volonté de Dieu, qui est au-dessus de toutes les vertus » (ibid., p. 333). La seconde lettre paraît plus rigoriste : « Je voudrais cependant que toutes les personnes qui sont à portée de vous demander quelque chose, sussent que vous ne demandez jamais rien, et que cela soit ferme, à moins que le Seigneur n'en ordonne autrement. Ce serait une mauvaise pratique de vouloir demander pour éviter la complaisance. Il faut la laisser tomber, comme le reste, sans cesser d'aller toujours tout droit à ce qui nous entraîne » (ibid., p. 335), mais le cas particulier n'en reçoit pas moins une décision libérale (cf. infra, n. 8).

7. Sans doute François III de Fénelon que nous voyons un moment lieutenant-colonel du régiment d'Angoumois, peut-être par suite de la convocation de l'arrière-ban. « Partant pour la guerre », il passa le 9 janvier 1690 un acte en faveur de sa femme Elisabeth de Saint-Aulaire (notaire Revel à Ambarnac, E. 851, A. D. Gironde, 9 J. 114, p. 310). Demandait-on à Louvois de le libérer du service qui, étant donné son peu de fortune, devait le ruiner? Cf. supra, t. I, 1Te p., ch. VI, notes 4345. Nous ne savons pas si c'est à ce neveu de Fénelon que Mme Guyon avait écrit le 21 février 1689 (cf. MASSON, p. 52).

8. Mme Guyon rappelle dans sa première lettre que « de même qu'il ne faut jamais avoir d'intérêt particulier, il ne faut pas non plus négliger la charité, surtout envers des proches, qui ne peuvent en attendre que de nous » (ibid., p. 333) et elle termine la seconde par : « J'avais écrit ce billet simplement. Il me vient dans l'esprit que vous aidiez M. votre neveu, à moins que Dieu ne vous donne un mouvement contraire » (ibid., p. 335).

9. Cf. supra, la fin de la lettre du 26 juillet 1689, n. 25.

94. A Mme DE MAINTENON.

Nol 1689.

Copie, B. M. de Versailles, P. 42 — LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 73.

95. A Mme GUYON.

28 décembre 1689.

Bien que cette lettre ai été placée par DUTOIT (110 LVI, t. V, pp. 377 sq.) à la suite de notre 93, MASSON (II° CXX, pp. 304 sq.) l'a implicitement considérée comme écrite au début de l'automne. Son

226 CORRESPONDANCE DE FI NELON

T. II, 141

COMMENTAIRE 227

erreur ressort de l'existence d'une copie datée dans le ms. noue. acq. fr. 11 010 de la Bibi. Nat., ff. 22 0-23 y°. Notre tome I était déjà imprimé quand ce recueil, oeuvre d'Isaac Dupuy, a été découvert par M. Irénée Noye, P. S. S., qui a bien voulu nous en communiquer aussitôt une excellente transcription. Nous le remercions de la générosité exceptionnelle avec laquelle il nous a permis d'en tirer ce qui pouvait enrichir la correspondance de Fénelon. Lui-même publiera bientôt les lettres de Mmy Guyon, beaucoup plus nombreuses et plus longues. Ce sera, pour l'année 1690, la continuation des lettres de 1689 publiées par Dutoit que Masson n'a pu que reproduire. C'est également à M. I. Noye que nous devons les références aux lettres de 1690 insérées dans les trois premiers volumes des Lettres chrétiennes et spirituelles.

1. Ecartée, « égarée » (cf. l'Avare, III, 1). S'agirait-il de notre lettre 93 que Fénelon aurait retrouvée par la suite ?

2. Ce thème revient assez souvent sous la plume de Mm° Guyon, par exemple dans sa lettre du 23 septembre 1689 (MAssoN, p. 279). Elle répondra à celle-ci : « Je vous parle toujours de petitesse... parce que j'en ai le mouvement et Dieu veut que vous vous apprivoisiez insensiblement avec la petitesse, dans un lieu dont elle est entièrement bannie » (ibid., pp. 305 sq.).

3. Il doit s'agir de règles sur l'attitude à prendre dans l'oraison. Fénelon recevra le conseil : « H ne faut rien prévenir, mais se laisser à Dieu sans réserve au moindre signal, sans que la raison arrête » (ibid., p. 306).

4. W. Guyon réplique : « Je suis quelquefois étonnée de l'application que Dieu me donne, comme si vous étiez seul au monde; et je connais en cela les desseins de son amour sur vous » (ibid.).

5. M"'" Guyon l'approuve, l'invite « à se laisser tout ôter », lui promet en plaisantant « un emplâtre qui arrête toutes les fluxions des dents » et conclut : « Il faut que vous soyez bien bon pour me supporter » (ibid.).

6. Le 27 juillet la correspondante de Fénelon avait annoncé l'envoi de son commentaire de Job (ibid., p. 231).

96. A Mme DE MAINTENON,

« sur ses défauts »

[janvier 1690 ?].

On ne connaît aucun manuscrit de cette lettre capitale et Gosselin (éd. de 1827, t. V, pp. 466-480) a été forcé de suivre le texte donné par La Beaumelle dettres de M'"° de Maintenon, Glasgow, 1756, t. V, pp. 127 sqq.). Cependant nous avons adopté deux variantes importantes fournies par Lavallée (Correspondance générale, t. III, p. 259) selon lequel « La Beaumelle a publié cette lettre exactement et y met cette note : Ces avis sont tirés d'une copie écrite de la main de Mrn° de Maintenon intitulée Sur mes défauts. Le maréchal de Villeroy les ayant lus écrivit à Mme de Glapion : « Je vous renvoie le petit livre que vous m'avez confié; avouez qu'il y a un petit mouvement de vanité à faire parler de ses défauts ».

1. Langlois (Pages nouvelles, p. 56) date ce morceau de janvier 1689, mais il n'y parvient qu'en décalant d'un an la lettre où Godet invite sa pénitente à mettre Fénelon au courant de son mariage (cf. infra, n. 29) : or, tout indique que cette dernière pièce est classée à juste titre par le ms. P. 36 de la Bibliothèque de Versailles après une autre du 3 janvier 1690. D'ailleurs le ton de Fénelon est ici beaucoup plus guyonien qu'il ne l'était au début de 1689 (cf. aussi infra, n. 6).

Une question préjudicielle se pose d'ailleurs : cette pièce, particulièrement mal composée et riche en contradictions (à propos de l'attitude à tenir à l'égard du Roi, voire un peu de Saint-Cyr), ne serait-elle pas un recueil de lettres de dates diverses que Mme de Maintenon aurait mises bout à bout en raison de la connexion évidente des problèmes qu'elles traitent? Ainsi s'expliquerait que divers thèmes centraux s'y entremêlent (cf. infra, notes 6, 9, 14, 26 et 29). Nous verrions la possibilité de distinguer divers morceaux : de la n. 1 à la n. 14, de la n. 15 à la n. 23, de la n. 24 à la n. 27, de la n. 28 à la n. 41, et un ou plusieurs après la n. 42, la n. 47 marquant, du point de vue du sens, un brusque tournant.

En tout cas, la lettre adressée en janvier 1690 par Godet des Marais à sa pénitente semble bien viser au moins une partie de celle-ci :

« Je vous renvoie, Madame, l'écrit de M. l'Abbé de Fénelon : il est à merveille pour vous servir de pratiques ce mois, vous ne pouvez mieux commencer cette année, son bon esprit et sa piété lui a fait écrire des choses admirables pour vous sur le renoncement que Dieu vous met si fort dans le coeur; quand il vous connaîtrait aussi bien que moi, il n'aurait pas mieux traité certains endroits, et quoique je vous connaisse plus à fond que lui, je n'aurais jamais pu vous écrire si bien, et si nettement tant de choses utiles; jugez par là du secours que vous en pouvez tirer quand il vous connaîtra un peu davantage; je ne lui ai point dit ce dont nous sommes convenus, vous ne m'en aviez point chargé, faites-le vous-même en toute confiance, il n'y a rien à craindre, je vous réponds de lui comme de moi.

Voici donc, Madame, votre pratique; renoncer non seulement aux grossiers intérêts de l'amour-propre, mais encore plus aux subtiles adresses de la vanité et de la complaisance, dont M. l'Abbé de Fénelon vous dépeint si bien les raffinements les plus imperceptibles » (Bibi. munie. de Versailles, Petit livre secret, P. 36, ms. 847 bis et Lettres édifiantes, P. 63, ms. 301 bis, ff. 215-220).

228 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 141

T. II, 144

COMMENTAIRE 229

2. Douteusement, « d'une manière incertaine (FtmETIÈRE), peu assu-

rée ».

3. De suite : « avec continuité » et non pas « coup sur coup ».

Aujourd'hui on dirait : « avec suite ».

4. Promptitude semble devoir être rapproché d' « ingénue et natu-

relle » et lenteur de « blesse vivement ». Godet des Marais lui écrivait de son côté : « Je sais que votre sensibilité est involontaire et inévitable à cause de la vivacité de votre tempérament » dettre 60, éd. LA BEAU-

MELLE, t. VII, p. 239).

5. Gloire, « orgueil » (FURETIÈRE) est employé par euphémisme.

6. Si souvent (cf. aussi infra, LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 67) semble exclure que cette lettre ait pu être écrite avant 1690. Sur la « perte du moi », cf. infra, notes 38 et 76.

7. Allusion à I Cor. 3, 2. Cf. infra, les lettres à la même du 8-9 avril 1691, n. 7, et du 2 février 1693, n. 4 sq. et celle à Mine de Gramont

du 22 juillet 1690, n. 15.

8. Ce paragraphe et le précédent reprennent les idées que Mme Guyon

avait exposées à Fénelon durant toute l'année 1689.

9. L'idée de la « largeur » et du resserrement du coeur est un thème central de cette lettre (cf. infra, notes 16, 34, 40, 78 sq.). Il faut y voir non seulement l'influence du Dilatamini biblique (Cf. B. DUPRIEZ, Fénelon et la Bible, Paris, 1961, pp. 74, 110 sq.), mais celle d'une tradition qui va de l'épectase de Grégoire de Nysse au « dilater » de M. Olier (cf. aussi notre S. Jean de la Croix et les mystiques rhénoflamands, Paris, 1966, p. 97, n. 3). A vrai dire, Fénelon la connaissait surtout par Mme Guyon pour qui elle constituait un thème non seulement dominant, mais obsédant (cf. les Torrents, B. M. de Sens, ms. 169, ff. 97 r°, 111 r°-112 r°, 115 r°; ses lettres au duc de Chevreuse de 1691 ou 1692 et du 22 février 1694, A.S.S., n° 7 249 et 7 295, et à Fénelon dans M. MASSON, Fénelon et Mme Guyon, Paris, 1907, pp. 75, 180 sq., 218, 284 sqq., 291, 305, 349). Voir, de Fénelon lui-même, les lettres du 26 juin 1689, n. 2, du 18 juillet 1689, n. 11, du 11 août 1689, n. 23, du 18-24 janvier 1691, n. 5 et du 24 mars 1692, n. 4, ainsi que les Instructions et avis, XIV, O.F., t. VI, p. 96. Mais Bossuet ne parlera guère autrement le 21 mars 1696 à Mme de La Maisonfort (URBAINLEVESQUE, t. VII, p. 357).

10. Même idée dans les Instructions sur la morale, XXVII, O.F., t. VI, p. 133.

11. Echo de la lettre de Mme Guyon à Fénelon du début de juillet 1689 (MASSON, pp. 200 sq.).

12. Les idées guyoniennes sont ici présentées avec finesse sous la forme la plus convaincante et la plus utile pour Mme de Maintenon.

13. Cp. l'Instruction XXVII, O.F., t. VI, p. 133.

14. Cf. infra, lettre du 2 juillet 1690 (n. 26). La Bruyère (Des femmes, 37) évoque même le cas où « le confesseur et le directeur ne conviennent point ».

15. Mme de Maintenon pouvait trouver que le précepteur ne lui cédait guère en « dureté » et en « sévérité ». Mais il lui était difficile de s'inscrire en faux contre des remarques aussi précises. Saint-Simon soulignera en particulier sa facilité à passer d'un extrême à l'autre (BOISLISLE, t. XXVIII, pp. 217 sq.), dont Mme de La Maisonfort, Mm° Guyon et Fénelon eurent à souffrir plus que personne.

16. Cf. supra, n. 9.

17. La sensibilité de Fénelon se manifeste sous une forme encore plus augustinienne dans la lettre 155 de janvier 1691, n. 7 : « Il ne voit partout hors de Dieu que néant et péché ». Malgré la restriction qu'y apporte le paragraphe suivant (Philinte s'y fait chrétien sans cesser d'être pessimiste), une constatation aussi désabusée était de nature à nourrir la « défiance universelle » que Fénelon avait blâmée plus haut.

18. Exact, opposé à « relâché ». Cf. supra, lettre à Mme de Gramont du 29 décembre 1687-1688, n. 3.

19. Ces paragraphes prudents ne justifient guère les reproches de timidité que la lettre anonyme à Louis XIV adresse en terminant à l'épouse du Roi. Mais le genre littéraire était bien différent et les temps avaient bien changé. D'ailleurs, l'incise : « Il y a mille choses déplo- rables » implique tous les développements ultérieurs... dont on trouve, aux dépens de la cohérence, l'annonce un peu plus loin.

20. Bourdaloue s'était montré plus dur en parlant dans sa lettre du 30 octobre 1688 de « ces années malheureuses données au monde »

(dans LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 45).

21. Cf. supra, notes 9 et 16.

22. Une nouvelle fois des expressions guyoniennes recouvrent une psychologie réaliste et pénétrante dont l'intéressée reconnaissait la justesse (cf. Mémoires de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 277).

23. Solidité, terme flatteur puisque Louis XIV lui-même l'appliquait à Mme de Maintenon (Mémoires de Mlle d'Aumale, éd. HAUSSONVILLEHANOTAUX, Paris, s.d., t. I, p. 94 — Mémoires de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 212).

24. Si cette page n'est pas contraire à la précédente, du moins à un point de vue différent. Cf. supra, n. 19.

25. Il doit s'agir de Louvois. Voir infra, n. 50.

26. Après la thèse et l'antithèse, ce paragraphe constitue la synthèse. « Ses bornes », celles que Louis XIV lui-même a décidé de ne pas franchir pour l'amour de Mme de Maintenon (cf. infra, n. 61). Fénelon invite celle-ci à les respecter... en ne les dépassant pas trop. Cf. infra, n. 46.

elle se place

230 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 144

T. II, 146

COMMENTAIRE 231

27. Cf. infra, lettre du 7 (?) mai 1694, note 8, et R. SPAEMANN, Reflexion und Sporztaneita. Studien über Fénelon, Stuttgart, 1963,

p. 111.

28. Aveu ou apologie? Ma" Guyon avait écrit à Fénelon le 25 juin 1689 : « Je compris que votre naturel froid et réservé était la cause pour laquelle Dieu me pressait si fort à votre égard » (MAssoN, p. 180), mais lui-même avait reconnu le 26 juillet : a Mon air est grave et sec, mais jamais assez à fuir l'enfance » (ibid., p. 224).

29. a L'homme » est évidemment Louis XIV : le 4 décembre 1683

M- de Maintenon écrivait déjà à 1W" de Brinon : a Je vous conjure de ne parler qu'à moi de cet homme-là, sans nulle exception » (LANGLOIS, t. III, p. 16). La phrase de Fénelon fournit la meilleure preuve que cette lettre est postérieure à celle où Godet des Marais avait conseillé à la marquise de le mettre au courant de ses « devoirs d'un autre ordre ». Cf. infra, n. 64. e,. d'Aumale invoque d'ailleurs ce texte comme preuve du mariage (éd. cit., t. I, pp. 92 sq.).

30. La conduite de Louis XIV avait en effet quelques mois plus tôt donné l'impression d'une sorte de conversion. Les jansénistes s'en étonnaient : Bizot écrivait de Rome le 28 octobre 1687 : « Le Roi a changé de vie, ce qui me passe étant entre les mains d'un tel homme » et Dorat renchérissait : a Je n'aurais jamais cru que le P. de La Chaise fût venu à bout d'une entreprise de cette nature » (dans les Mémoires de Langue: de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 179).

31. La dépersonnalisation mystique est ici poussée jusqu'à l'absurde et il n'est pas aisé de faire de son auteur un humaniste. Il est vrai que Fénelon essaie un peu plus bas (notes 39 sq.) de donner à ses idées sur l'amitié une forme moins néantiste, ce qui est aussi le cas dans une instruction : « On veut être aimé comme on voudrait qu'un autre le fût, si c'était l'ordre de Dieu » (O.F., t. VI, p. 126). Cf. aussi infra, notes 37 sq., et sur sa conception de l'amitié, R. SPAEMANN, pp. 110-113.

32. Le thème de la jalousie de Dieu apparaît souvent dans les lettres de Fénelon à M:"' de Maintenon.

33. Bossuet écrira de même le 30 mai 1701 à en- de La Maisonfort : a L'amitié, c'est la charité en tant qu'elle est déterminée par les occasions et les liaisons à rendre certains offices plus aux uns qu'aux autres, le fond étant le même pour tous : autrement l'amitié serait sensuelle » (URBAIN-LEVESQUE, t. XIII, p. 81).

34. Cf. supra, notes 9, 16.

35. Le défaut qui consiste à vouloir de l'amitié : construction dure, mais il n'est pas sûr qu'elle soit imputable à Fénelon (cf. supra, n. 1).

36. Cette phrase sera développée dans la dernière lettre de direction de Fénelon à M'a' de Maintenon (vers le 7 mai 1694) : alerté par la marquise, Godet des Marais croira y reconnaître une proposition condamnée par le concile de Vienne.

37. Annonce précise des deuxième, troisième et cinquième paragraphes de la lettre du 7 mai 1694.

38. Cette phrase a un accent condrénien assez rare chez Fénelon. Elle constitue une transposition sur le plan temporel de la fameuse renonciation au salut.

39. Fénelon développe ici l'idée effleurée supra, n. 32. Il s'est montré dans une de ses instructions plus explicite sur « le changement des

amitiés par la grâce » ou « la résurrection de l'amitié » : « L'âme qui ne s'occupe point d'elle-même, et qui se compte pour rien, trouve dans ce rien l'immensité de Dieu même : elle aime sans mesure, sans fin, sans motif humain; elle aime parce que Dieu, amour immense, aime en elle » (O.F., t. VI, p. 127).

40. Cf. supra, notes 9, 16 et 34. Il semble que Fénelon s'applique à lui-même cette réflexion, mais elle était aussi pour Ne. de Maintenon un encouragement à persévérer dans la voie du Pur Amour.

41. La maternité spirituelle de 111"e Guyon est ainsi discrètement étendue à ses enfants spirituels avec sans doute référence tacite à Phil. I, 8.

42. Reprise presque littérale du développement amorcé plus haut (avant la note 19), qui a pourtant déjà fait l'objet d'une nette mise au point (supra, notes 24-26).

43. On trouve dans Gosselin et dans les Pages nouvelles de Langlois la lectio facilior, mais absurde : « et sa raison à la vôtre ».

44. Résumé assez maladroit de l' « antithèse » qui suit les premiers conseils de prudence (cf. supra, n. 24).

45. Le rapprochement avec le « J'ai toujours désiré... que vous vous déchargeassiez » de la lettre 156 (classée entre le 18 et le 24 janvier 1691) pourrait faire croire que ce morceau n'est pas des premières semaines de 1690.

46. Synthèse parallèle à celle qui a déjà fait l'objet de la note 26.

47. Thème qui sera développé encore plus cruellement par la célèbre lettre anonyme à Louis XIV.

48. Obséder, expression un peu brutale qui jure avec les conseils de modération qui précèdent immédiatement, mais elle était usuelle dans

le sens d' « empêcher les autres d'approcher d'une personne » (FURE-

TIÈRE) : « les créatures du ministre obsédaient le prince a (Acad. 1694).

49. Languet de Gergy note que Fénelon a marqué dans plusieurs de ses lettres son désir de se servir de Ma" de Maintenon pour la sanctifica-

tion du Roi (cf. ses Mémoires, éd. LAVALLÉE, pp. 206 sq.). Elle n'était

pas loin de partager le jugement sans nuance qui est ici exprimé quand elle écrivait à Gobelin : « Je voudrais bien que vous me fissiez un petit

extrait ou recueil... des maximes sur les devoirs d'un prince qui lui donnât l'idée qu'il doit avoir de la religion » (ibid., p. 176). La célèbre lettre anonyme de Fénelon répondra à ce désir, mais elle ne pouvait évidemment satisfaire l'épouse du Roi.

232 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 146 T. II, 147

COMMENTAIRE 233

50. Allusion à Louvois plus précise que celle que nous avons déjà notée (cf. supra, n. 25). Sur ses « injustices », cf. infra, lettre du 9 octobre 1693. Ses « violences » étaient sans nombre, mais il en avait commis d'inexpiables en 1689 : dévastation de Mannheim et de Heidelberg (4 mars), d'Oppenheim et de Worms (31 mai), de Spire (1" juin), de Bingen (4 juin), de villes moins importantes (août et octobre). A la date où Fénelon écrivait, il devait encore ignorer si Trêves serait épargné (C. ROUSSET, Histoire de Louvois, Paris, 1864, t. IV, pp. 166183, 228-229, 244, 250, 256-258). Et ce n'était pas sans apparence que les chansonniers (ms. fr. 12 669, pp. 180, 196, 237, 248 et 12 690, pp. 40, 193) avaient dénoncé les « fautes grossières » de Louvois quand la garnison de Mayence avait été forcée de capituler par manque de poudre (13 septembre 1689) (ibid., t. IV, pp. 237, 243, 255). Sur l'attitude d' « Esther » à l'égard de cet « Aman », cf. les Mémoires de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, pp. 252 sq.

51. Règles paraît synonyme des « devoirs » dont il était question quelques lignes plus haut. Le mot reparaîtra dans la lettre du 23 février 1690, n. 6, et dans la lettre à Louis XIV.

52. Invitation assez claire à faire entrer Beauvillier au Conseil, ce que la marquise ne désirait pas moins que Fénelon (cf. A. GEFFROY, t. II,

p. 190). Elle ne put l'obtenir qu'après la mort de Louvois, mais Fénelon lui-même déconseille ici une hâte excessive : la chute de Mayence avait déjà eu pour conséquence la retraite de Le Peletier, second de Louvois, la nomination de Seignelay comme ministre (21 septembre et 4 octobre 1689) et on avait à cette occasion chansonné les Colbert : « L'on sait de leur dévotion I Tout le pieux manège; / C'est par là que la Maintenon / Près de vous les protège » (C. ROUSSET, t. IV, p. 255). Quant à la promotion de Chevreuse, elle ne fut jamais officielle, mais, d'après Saint-Simon, Louis XIV le consultait comme s'il eût été ministre : de fait, A. Rébelliau a copié à Dampierre des mémoires de sa main sur les grandes affaires, en particulier en 1707 et en 1709 (cf. aussi l'Investigateur, 1856, pp. 132-138).

53. Vous mesurer pour les temps n'a pas le sens de « ne pas s'estimer plus qu'on ne doit » (Fléchier, La Bruyère), mais plutôt celui de : « à vous de bien voir l'influence dont vous disposez et d'apprécier si les occasions sont bonnes pour faire avancer... ».

54. Temps, « occasion favorable ». Cf. infra : « choisir les moments propres à insinuer ces vérités ».

55. Assiéger est le symétrique exact d'obséder de la page précédente.

56. On trouve déjà ici le sommaire de la lettre anonyme à Louis XIV.

57. Rapporteur, « délateur » (Académie 1694) « se dit odieusement de ceux qui font de mauvais rapports » (FURETIÈRE). La jolie façon dont Fénelon leur oppose les « gens de bien » qui renseigneront M"'" de Maintenon peut prêter à sourire.

58. Tracassier, « qui s'intrigue » (FURETIÈRE).

59. C'est, croyons-nous, la seule fois que le nom du grand Dauphin apparaît sous la plume de Fénelon qui semble n'avoir pas eu pour lui plus de sympathie que Mme de Maintenon elle-même. Il est d'autant plus intéressant de noter qu'à cette date l'opinion internationale fondait sur le fils de Louis XIV des espoirs qui d'ailleurs furent vite déçus. Le Salut de la France à Mgr le Dauphin venait d'inviter le prince à sauver le Royaume et à « conserver une couronne qui lui appartient » en renversant un père « qui fait des déserts des plus belles villes » des princes étrangers et dont « le peuple ne peut plus souffrir la tyrannie ». Quant aux Soupirs de la France esclave, ils déploraient le sort « du légitime héritier de la couronne à qui on va laisser un squelette de Royaume. On exclut de la connaissance et de l'administration des affaires jusqu'à Mgr le Dauphin qui a plus d'intérêt que personne à ce que les affaires soient bien administrées » et « qui sans doute aurait horreur de la conduite que l'on tient au dedans et au dehors ». Et ils accusaient Louvois « de l'exclure du conseil privé pour l'accoutumer à ne rien faire afin qu'... il le laisse régner sous son nom » (Pr et V' Mémoires dans ROUSSET, t. IV, p. 250). Après la mort de Louvois, les dévots de la Cour ne furent même plus rapprochés du Dauphin par une inimitié commune. Vers 1694 le pamphlétaire de Scarron apparu à Mat' de Maintenon jugeait tout simple d'écrire : « C'est avec juste raison que Mgr le Dauphin ne vous peut souffrir et qu'il vous appelle sa marâtre » (p. 33).

60. Allusion à Isaïe LXII, 6 ?

61. Rappel, sans doute intentionnel, de la devise de la Compagnie secrète du Saint-Sacrement (cf. supra, t. I, Introduction, n. 6 et 1" p., chap. IV, n. 30).

62. Cf. supra, n. 45.

63. Borner, « finir, achever » (FURETIÈRE). La phrase paraît signifier : « comme il serait trop long d'en traiter, je n'en parlerai pas ».

64. Cf. supra, n. 30. S'agit-il de faire participer Louis XIV à ces bonnes oeuvres ou seulement de lui en appliquer le mérite spirituel? On trouve dans les Mémoires de Languet de Gergy (éd. LAVALLÉE, p. 242) un passage qui favorise la première interprétation : « Elle avait soin de raconter agréablement au Roi ses aventures charitables », produisant ainsi « deux biens en même temps, l'un en secourant les pauvres, l'autre en faisant exercer au Roi fréquemment les oeuvres de charité qui ont servi à sa conversion et à son salut ».

65. Traverse, « obstacle, empêchement, opposition » (FURETIÈRE).

66. Commettre quelqu'un, « le hasarder, l'exposer à recevoir quelque mortification, quelque revers » (FURETIÈRE).

67. C'est surtout à partir de la conversion de Louis XIV que dévot prit un sens péjoratif, attesté en particulier par La Bruyère (VII, 21, XI, 147, XIII, 16-30, XVI, 26 sq.). La phrase de Fénelon explique fort bien le glissement. Noter que Mil" de Maintenon elle-même écrivait le 23 février 1690 : « La sainteté du Roi se fortifie tous les jours; la piété

234 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 147

devient fort à la mode. Dieu veuille la rendre sincère dans tous les coeurs qui la professent » (LANGLOIS, t. III, p. 454).

68. Conversations semble avoir ici le sens d' u assemblées (Fun wrikitE), compagnies » plutôt que celui d' « entretiens ». La suite fait croire que Fénelon pensait surtout à celles où il donnait lui-même des instructions (cf. supra, t. I, 2' p., ch. IX, n. 25).

69. Ce principe sera souvent rappelé par Fénelon quand son enseignement aura paru produire de mauvais fruits à Saint-Cyr. Le fait qu'il l'a déjà énoncé quand Mme de Maintenon était encore dans toute sa ferveur guyonieone prouve qu'il s'agit bien pour lui d'une conviction, et non d'un expédient. Cf. infra, lettres du 12 juin 1692, n. 4 et du 26 novembre 1693, n. 4. Ce n'est que le 18 juillet 1704 que la fondatrice avouera aux daines de Saint-Louis : « Ce fut dans cette vue que je remplis votre maison de ses ouvrages... Jugez par là combien il faut être discret dans son zèle et le besoin que nous avons de consulter dès qu'il s'agit de quelque chose de nouveau » (copie Languet de Gergy, no 31, Bibi. de Versailles, ms. 301 bis, P. 66, f. 138 — avec une date inexacte dans LAVALLÉE, Lettres édifiantes, t. II, pp. 50 sq.).

70. boan. XVI, 12.

71. 11 est déjà question dans les Pères d'une « disciplina arcani » et les controversistes de la Contre-Réforme l'avaient souvent invoquée pour expliquer leur silence sur des points qui étaient depuis passés au premier plan. Fénelon n'y a recours ici que pour établir une proposition que Bossuet lui-même acceptera dans sa Tradition des nouveaux mystiques (XVI, S. 1) : « Les savants se sont étudiés à faire voir que les mystères connus des baptisés étaient cachés à ceux qui ne l'étaient pas ». Ce n'est qu'en 1694 qu'en s'appuyant sur Cassien, sur Denys et surtout sur l'auteur des Stromates, Fénelon soutint dans son Gnostique de saint Clément d'Alexandrie qu'un certain nombre de vérités sur le sommet de la vie intérieure — l'état passif — restaient l'apanage d'une élite de spirituels qui le recevaient par le canal d'une tradition secrète (cf. Paul DUDON, Le gnostique de saint Clément d'Alexandrie, Paris, 1930, pp. 27, 134, 138, 143 sqq., 165, à comparer avec CAMELOT, Foi et gnose. Introduction à l'étude de la connaissance mystique chez Clément d'Alexandrie, Paris, 1945, pp. 90-95 et surtout avec W. VOELKER, Der wahre Gnostiker nach Clemens Alexandrinus, Berlin-Leipzig, 1952). Mais, dans son Mémoire par demandes et réponses, Fénelon précisait déjà la raison pour laquelle les théories mystiques exigeaient un certain ésotérisme (cf. E. LEVESQUE, Revue des Facultés catholiques de l'Ouest, décembre 1916 à juin 1917). Bien plus, il abandonnait complètement le principe lors des conférences d'Issy (cf. l'article 20, « il n'y a pas de tradition secrète », dans l'Explication des articles d'Issy, éd. A. CHÉREL, Paris, 1915, p. XII), de sorte que le P. La Combe pouvait écrire le 20 août 1695 à Mme Guyon : « De quoi a servi le Saint Clément d'Alexandrie, tout utile qu'il est dans le fond? Son auteur lui-même a souscrit

T. n, 148 COMMENTAIRE 235

contre, en rejetant avec ceux de l'assemblée d'Issy les traditions secrètes qui reconnaît cet ancien Père de l'Eglise » (0.F., t. IX, p. 70). Quant à l'Explication des Maximes des Saints, elle n'invoque « une espèce d'économie et de secret » gardé par « les pasteurs et les saints de tous les temps » que pour inviter à ne « proposer le plus parfait genre d'oraison qu'aux âmes qui commencent à en avoir la lumière et l'attrait » (cf. Paul DUDON, Le gnostique de saint Clément d'Alexandrie, Paris, 1930, p. 145). Dès 1695 Fénelon était donc revenu à la prudence qui se manifeste dans cette lettre de direction. Voir G. TAVARD, La tradition au XVII' siècle en France et en Angleterre, Paris, 1969, pp. 215-222.

72. Ce passage curieux confirme les textes de mot de Louis XIV rapporté par Mue d'Aumale, l'affirmation de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 171, et surtout la lettre de la marquise elle-même du 30 octobre 1691, LANGLOIS, t. III, p. 550) selon lesquels le Roi réservait au P. de La Chaise, « ministre de la feuille », le choix des évêques et interdisait à Mme de Maintenon de s'en occuper. Dès 1690 les dévots espéraient néanmoins que celle-ci l'emporterait, ce qui se produisit effectivement avec la nomination de Noailles à l'archevêché de Paris. Le 14 janvier 1696, la femme du Roi écrivait à Noailles : « Ne jugerez-vous point à propos, Monseigneur, de faire à votre loisir une liste de bons évêques? On m'adresse toujours la parole quand il est question d'eux » (LANGLOIS, t. V, p. 13) et elle parlait le 3 avril 1697 de « transférer l'hôtel des décisions » (ibid., t. V, p. 188). Cf. aussi la monographie de LANGLOIS, Min° de Maintenon, Paris, 1932, pp. 183 sq. et J. CORDELIER, M"` de Maintenon, Paris, 1955, pp. 268-272.

73. Ces conseils rappellent ceux que Fénelon avait lui-même reçus de Mme Guyon à la fin de décembre 1689 (MAssoN, pp. 333 sq.). Godet des Marais écrivait de son côté à la marquise : « J'ai été ravi de voir la manière dont vous avez reçu le refus du petit gouvernement [de Niort pour M. de Villette] » dettre 14, éd. LA BEAUMELLE, t. VII, p. 62). Mme de Maintenon avouera plus tard à We d'Aumale : « Dans le commencement de ma faveur, je me fâchais quelquefois quand le Roi n'accordait pas ce que je lui demandais pour mes parents ou pour mes amis; mais je rends grâces à Dieu de ce que, après cela, j'ai été vingt-six ans sans dire un mot qui marquât le moindre chagrin... Si j'eusse paru un peu fâchée, il m'aurait tout accordé » (Mémoires de Longuet de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 208).

74. Eclater, « s'emporter » (FuRETIÈRE).

75. On notera que Fénelon connaissait depuis sa mission en Saintonge divers cousins de l'épouse du Roi : M. de Saint-Hermine et surtout M. de Villette. Cf. supra, t. I, 2e p., ch. IX, notes 2 à 7.

76. Prise de position contre ce que Henri Bremond appellera l'ascéticisme. Mais la théorie dont Fénelon se réclame ici dépasse largement le guyonisme et il serait aisé de lui trouver des garants dans une large tradition paulinienne qui inclut Bérulle.

236 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. 11, 148

T. II, 148

COMMENTAIRE 237

77. Cf. supra, n. 9. Fénelon promettra encore le 8 septembre 1690 à la même correspondante : « Dieu élargira votre coeur comme la mer ».

78. Cf. le résumé des idées de Mifia Guyon que Fénelon lui avait adressé dans sa lettre du 11 août 1689, notes 22-23.

79. R. SPAEMANN (Reflexion und Spontaneitiit. Studien. über Fénelon, Stuttgart, 1963, p. 211) distingue du péché augustinien l'incurvatio des mystiques dont le sens est voisin de celui de réflexion. C'est le cas dans la Summa theologica d'Albert le Grand : « Ratio... determinat extra se; voluntas autem naturalis propter naturam, quae principium est infra, semper recurvat ad intra se... Dilectio concupiscentiae est naturae, quae semper curva est in seipsa : et quicquid diligit, ad seipsum retorquet, hoc est, ad proprium bonum privatum » et, plus encore. dans la Theologia Mystica d'Hugues de Balma (III, 4). Mais, d'après saint Thomas, plus augustinien, « non universaliter verum est quod omnis dilectio rationalis sit in se recurva » (Quaest. quodl. I, 8) : c'est à la chute que sa Summa theologica (P, qu. 60, art. 5) attribue la curvatio du coeur humain (SPAEMANN, pp. 85-88). Plus que chez les théologiens, la source de Fénelon est d'ailleurs à chercher dans les écrits des spirituels. La Règle de Perfection de Benoît de Canfield emploie le terme à propos des activités humaines qu'elle condamne en invoquant la Theologia Mystica d'Hugues de Balma (III, 4) : « A B. Dionysio dimitti praecipiuntur cum sit ibi aliqua incurvatio et perceptio naturalis... Toute pensée et opération, quelle qu'elle soit, est moindre que nous, mais cette essence est plus grande que nous... Quand le sens ou entendement sort pour faire quelque opération, l'âme sort quand et quand vers le même objet et ainsi est comme courbée et fléchie sous elle, et par conséquent ne peut monter par dessus soi » (III, 2, Paris, 1610, ff. 16 y°, 17 v°). Et, un peu plus loin, le « trop grand bouillonnement de désirs et ferveurs » est présenté comme la cause pour laquelle « l'âme demeure aucunement courbée en elle-même » (III, 4, ibid., f. 27 v°). L'influence de Benoît ne s'était d'ailleurs peut-être exercée sur Fénelon que par l'intermédiaire de Mme Guyon dont les Torrents recommandent de « ne point laisser ses sens se courber vers la créature volontairement » (B. M. de Sens, ms. 169, f. 51 v°). Mais Bossuet voudra dans sa lettre du 4 mars 1694 la forcer à distinguer : « C'est une imperfection de se recourber sur soi-même par complaisance sur soi; mais, au contraire, c'est un don de Dieu de réfléchir sur soi-même pour s'humilier... C'est encore sans difficulté un acte réflexe et recourbé sur soi-même que de dire : « Pardonnez-nous nos péchés, comme... » (URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 171).

80. Une des premières lettres (XXVII) de Mme Guyon à Fénelon se terminait de même par : « L'exécution de cette volonté » de Dieu « cause une paix, un contentement et une largeur infinie » (MASSON, p. 75).

Nous ignorons quel effet la lettre « sur ses défauts » produisit sur la destinataire. Langlois pense qu'elle en fut blessée : hypothèse absurde pour qui juge, comme lui, la pièce antérieure à la nomination au précep torat. Lui-même voit d'ailleurs (Pages nouvelles, pp. 158 sq.) « un tissu d'inexactitudes » dans le récit de Languet de Gergy selon lequel «

de Maintenon s'inquiéta de l'affection que lui inspirait ce directeur..., elle s'en inquiéta davantage lorsque, dans un avis qu'elle lui avait demandé sur ses défauts, il lui donna des conseils à l'égard du Roi, où le caractère et la personne de Louis XIV étaient traités sans ménagement, en même temps que l'ambition et les vues politiques du précepteur du duc de Bourgogne étaient à peine dissimulées. Elle cessa de lui demander des conseils » (éd. LAVALLIE dans Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, 1862, 2' édit., pp. 128-130). La conjecture deviendrait plus vraisemblable si elle s'appliquait à la lettre anonyme à Louis XIV.

Mne d'Aumale cite d'ailleurs les paragraphes de cette lettre qui concernent Louis XIV sans en être choquée (Mémoires, éd. HAUSSONVILLE-HANOTAUX, t. I, pp. 92-94). De son côté, Godet des Marais ne donnait pas des conseils bien différents. En 1692 ou 1693 il écrivait à celle qui « allait être l'institutrice de religieuses » : « N'usez point votre crédit aux affaires des particuliers quelque saints qu'ils soient : réservez-vous pour le bien général de l'Eglise, pour celui de l'Etat et pour celui du Roi. Hasardez des avis, et faites des instances pour ces grandes affaires sans vous lasser, mais aussi sans sortir de la douceur et du respect que vous devez » dettre 32, éd. LA BEAUMELLE, t. VII, p. 123); phrase plus caractéristique que le banal : « Le Roi est votre vigne, la paix de l'Etat est votre vigne, l'intérêt de l'Eglise est votre vigne, la France est une vigne, Saint-Cyr est une vigne » dettre 46, ibid., p. 177; cf. aussi la fin de la lettre 24 : « Procurez la paix si vous pouvez », ibid.,

p. 104).

A MADAME GUYON.

12 janvier 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 25 y° - 26 y°. Inédite. La réponse non datée de Mm" Guyon (ff. 26 y° - 29 v°) a été publiée par DUTOIT, lettre CXIV, t. II, pp. 327 sqq.

1. Il s'agissait d'une image de l'Enfant-Jésus. Mme Guyon répondra : « Pourquoi me renvoyez-vous le divin petit Maître ? c'est à vous à qui je le donne. Je ne l'avais attaché qu'afin qu'il ne s'égarât pas. Gardez-le, je vous prie » (ibid., t. II, p. 327).

2. Quelqu'un de l'entourage des Beauvillier et des Chevreuse? En tout cas on doit désigner un tiers (et non pas Dieu), puisque la correspondante de Fénelon le prévient que tout est réglé par les mots : « M. a tout accommodé et il n'y a plus de fâcherie » (ibid.).

238 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 148 T. II, 150 COMMENTAIRE 239

3. W'r Guyon tancera Fénelon d'avoir été trop discret : « Pourquoi ne me disiez-vous pas, lorsque je vous le mandais, que vous n'approuviez pas que je fusse à N.? Car je ne vous le demandais que pour avoir

votre avis » (ibid., t. II, p. 328).

4. De fait, la réponse sera d'abord catégorique : « O que Dieu veut de vous un sacrifice pur et étendu; et qu'il y en a peu, à qui il demande autant qu'à vous! », mais elle se fera ensuite plus rassurante : « Il ne se trouve presque que des coeurs qui donnent et reprennent. O ne soyez point de ce nombre, je vous en conjure! » (ibid., t. II, pp. 327 sq.), quitte à souligner de nouveau pour finir les exigences divines (ibid., t. II,

pp. 328 sq.).

5. Mn— Guyon n'en donnera pas de bien précises : « Je ne me porte pas bien, quoique je sois mieux » (ibid., p. 328). Cette phrase faisant immédiatement suite à celle qui a été citée note 3, on peut croire qu'il était question de l'envoyer dans une ville d'eaux (cf. infra, lettre du 25 mai 1690, n. 2).

6. Le comte de Vaux, gendre de sa correspondante (cf. supra, lettre du 16 juin 1689, n. 4) qui, de son château, devait aller souvent à la Cour.

7. Mn" Guyon tâchera de trouver des expressions réconfortantes : « Le martyre de ceux qu'on exposait plusieurs jours aux piqûres des mouches était bien plus douloureux que celui de ceux à qui l'on coupait le cou » (Durour, t. II, pp. 328 sq.).

8. La suite n'est pas moins rassurante : « Ne vous étonnez point des fautes que cela vous fait faire... Les troubles inopinés... comme vous dites... rapetissent beaucoup » (ibid., t. II, p. 329).

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, f. 30 r°-v°. Inédite.

1. La lettre de Mme Guyon qui suit immédiatement celle-ci commence par : « Pour ma santé, elle est bien détruite : je vivrai pourtant, mais il faut souffrir : Dieu le veut, et cela vous est nécessaire » dettre CLXXXIX, éd. DUTOIT, t. I, p. 539), mais la suite répond visiblement à une autre lettre de Fénelon.

2. Amuser quelqu'un, non seulement le distraire, mais lui faire perdre son temps (DUBOIS-LAGANE). Fénelon emploie fréquemment le mot dans ses lettres de 1689 et de 1690.

3. De moment à autre, « de moment en moment » (voir le passage des Mémoires de Retz cité par DUBOIS-LAGANE).

99. A LA MÊME.

[début février 1690 ?].

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 33 v° - 36 y°. Inédite. Non datée, mais la réponse de Mme Guyon (ibid., ff. 36 y° - 37 v°) s'insère dans le manuscrit avant une lettre du 14 février 1690.

1. D'après le contexte, il semble s'agir du bréviaire ou d'une partie du bréviaire. Fénelon répond donc ici à une lettre perdue.

2. Occuper, « dans les choses morales et spirituelles, remplir, posséder » (FURETIÈRE).

3. Allusion probable aux décisions des conciles (Cologne, 1280, Nîmes, 1284, Auch, 1326, Tortosa, 1429, Bâle, 1435, session 21, Latran V, 1514, canon 9, Milan, 1565 et 1576, Aquilée, 1596) et des papes (Léon X, 5 mai 1514, Pie V, 1571) obligeant sub gravi les clercs et les bénéficiers à la récitation quotidienne du bréviaire (cf. J. GRANCOLAS, Commentaire historique sur le bréviaire romain, Paris, 1727, t. II, p. 102 et A. MOLIEN, art. Bréviaire dans le Dictionnaire de droit canonique, t. II, col. 1083). Les quiétistes étaient alors couramment accusés de mépriser l'office de l'Eglise (cf. P. L. Du VAUCEL, Breves considerationes in doctrinam M. Molinos, Cologne, 1688, pp. 52 sq.). Rouxel affirmera que, pour Mu" Guyon, « l'état... d'oraison continuelle..., mettait au-dessus de toutes... les pratiques de dévotion, et même d'obligation... Elle n'aurait pas condamné de péché la personne consacrée à Dieu qui n'aurait point dit d'office, pourvu qu'il fût dans l'état de perfection...; prétendant que les prières vocales n'étaient admises et ordonnées dans l'Eglise que pour y tendre, elle les croyait alors, ce me semble, superflues et inutiles » (A.S. S., n° 7570, ff. 2 y°, 4 v°).

4. Pratique, « routine, habitude contractée par un exercice assidu » (FURETIÈRE).

5. Propriété, cf. supra, la lettre du 11 août 1689, note 30. On voit d'ailleurs mal comment des prières d'obligation pourraient avoir cet inconvénient.

6. Au bréviaire ?

7. Sûreté, « salut » (cf. « faire sa sûreté » dans FURETIÈRE).

8. Délaisser se disait aussi bien des choses que des personnes avec lin sens voisin de « renoncer à » (cf. FURETIÈRE).

9. Allusion probable à la Première partie de la Règle de Perfection de Benoît de Canfield où il est question de la volonté de Dieu manifestée par divers moyens dont le premier est le précepte.

10. Belle image dont, malgré l'appel à « l'impression intérieure », l'orthodoxie peut difficilement être attaquée.

98. A LA MÊME.

28 janvier 1690.

240 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 150

T. II, 151

COMMENTAIRE 241

11. Confiance, « assurance..., bonne opinion qu'on a... de quelque chose sur lequel on se fie » (FuRETIÈRE).

12. Outrepasse, cf. supra, la lettre du 26 juillet 1689, n. 24.

13. La lettre perdue de Madame Guyon contenait sans doute l'affirmation, déjà sous-entendue dans d'autres pièces, qu'elle s'offrait en sacrifice pour Fénelon.

14. De suite, cf. supra, lettre 96, n. 3.

15. Mécontente du refus que Fénelon lui avait opposé sur la question du bréviaire, Mme Guyon répondit sur les quatre points traités par son correspondant en reprenant ses termes mêmes et sans rien ajouter. Fénelon le relèvera au début de sa lettre du 14 février 1690.

100. A Mme DE MAINTENON.

[Vers février 1690].

Petit livre secret, P. 38 — B. M. de Versailles, ms. 847 bis. Edité par LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 109 sq. La date qu'il propose est celle d'une lettre de Mme de Maintenon à M'" de Fontaines où se trouve citée la dernière phrase : « Saint-Cyr est propre à faire mourir » (cf. supra, t. I, 2e p., ch. IX, n. 39). Ce n'est donc qu'un terminus ad quem.

1. Langlois a lu vante, mais le manuscrit porte com-mande (avec une ligature).

2. Thème guyonien qu'il est rare de rencontrer avec une telle netteté dans les lettres à Mme de Maintenon. Il était même totalement absent dans l'instruction que Fénelon lui avait adressée pour la Noël 1689 (LANGLOIS, pp. 73 sq.).

3. Soulagée, dans le gouvernement de Saint-Cyr.

4. Ici, à Versailles.

5. Faire mourir, par référence au trépas spirituel guyonien.

101. A Mme GUYON.

14 février 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 37 v°-39 r°. Inédite.

1. Cf. supra, lettre 99, n. 15.

2. Armand II de Béthune, marquis de Charost, fils de Louis-Armand I de Béthune, 2e duc de Charost et de Marie Foucquet, né le 5 mars 1663. Lieutenant au régiment du Roi en 1683 et capitaine en 1684, colonel du régiment de Brie la même année, lieutenant géné rai des provinces de Picardie, Boulonnais etc. en 1687, colonel du régiment de Vermandois en 1690, brigadier en 1693, gouverneur de Doullens en 1694, maréchal de camp en 1696, il avait pris en 1695 le titre de duc de Charost sur la démission de son père. Il devint lieutenant général en 1702, gouverneur de Louis XV en 1722 et mourut le 23 octobre 1747. D'après Saint-Simon, Beauvillier « ne le jugeait propre qu'aux choses du dehors et en effet ne lui communiquait jamais rien » en dépit de leur commune appartenance au « petit troupeau » guyonien (BoisLISLE, t. V, p. 174, t. XXII, pp. 120 sq.).

3. La sécheresse de la réponse de Mme Guyon amène Fénelon à solliciter de nouveau un conseil. Sa correspondante saisit habilement l'occasion : « Il ne s'agissait pas non plus de perdre ce moyen pour toujours... J'ai connu des personnes qui, l'ayant quitté pour peu de jours, l'ont repris de même » (nouv. acq. fr. 11 010, f. 40 r°-v°). Quelle que soit la forme d'oraison visée (ces expressions ne semblent guère convenir au bréviaire), nous verrons Fénelon céder (cf. infra, lettre du 17 février 1690, n. 3).

4. Jean-Jacques Boileau, précepteur dans la famille de Luynes. Voir sur lui BOISLISLE, t. VI, pp. 101-104 et supra, t. I, 2' p., ch. 8, pp. 209-219. D'après le P. Léonard, « il est visité par les plus habiles gens et même de qualité... Quand M. Nicole ne peut pas donner conseil sur quelque chose, il renvoie à M. Boileau. Il est valétudinaire, fort simple et fort humble » (A.N., M. 758).

5. P. pour Put., surnom amical d'Issac du Puy, Dupuy ou Dupuis, qui avait été nommé le ler septembre 1689 gentilhomme de la manche du duc de Bourgogne, qu'il devait accompagner partout. Il avait été auparavant porte-manteau, puis gentilhomme ordinaire du Roi (BoisusLE, t. II, p. 345, n. 4) et, selon les Nouvelles ecclésiastiques, il appartenait à une « sainte société de gentilshommes qui demeurent près des Carmes déchaussés de Paris et en était un des plus fervents » (nouv. acq. fr. 1 432, f. 75 r°). Saint-Simon confirme qu'il « était initié de tout temps parmi les plus dévots de la cour, ce qui l'avait fait particulièrement connaître à M. de Beauvillier; mais, ce qui est rare à un dévot de la Cour, c'est qu'il était fort honnête, fort droit, fort sûr, et, avec peu d'esprit, sensé et à l'esprit juste, fidèle à ses amis, sans intérêt, ayant fort lu et vu, et beaucoup d'usage du monde » (BoisusLE, t. II, p. 412). Dès le lei. janvier 1696, le duc de Noailles le désignait au Roi comme le responsable de la conversion de la duchesse de Guiche au quiétisme (LANGLOIS, t. V, p. 6). On ne s'étonnera donc pas qu'il ait été chassé en juin 1698 avec les autres amis de Fénelon. Il resta en rapport avec M11' Guyon dont il a copié beaucoup de lettres. Il composa aussi une Relation manuscrite de l'affaire (A.S.S., ms. 2 046, pièce 1) sur laquelle il renseignait en 1737 le marquis de Fénelon (0.F., t. X, pp. 60 sqq.). Voir sur lui les références données par URBAIN-LEVESQUE, t. IX, p. 373. n. 4 et les Mémoires du duc de Luynes, t. I, pp. 387 sq.

242 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 151

6. D'après la Vie de Mme Guyon par elle-même (Me p., ch. XI, § 6,

Cologne, 1720, t. III, pp. 124 sqq.), c'est le fameux Pierre Nicole (1625-1695) qui, au cours d'une entrevue qui aurait entièrement tourné

à l'avantage de la mystique, l'aurait renvoyée à son ami J.-J. Boileau. Il

est curieux que Mme Guyon en parle comme d'un fait survenu en 1693 et que Nicole lui-même soit assez peu précis pour avoir induit en erreur

l'abbé Goujet (cf. sa lettre du 8 ou 9 novembre 1694, 0.F., t. IX, p. 38

et L. COGNET, Crépuscule des mystiques, Paris, 1958, pp. 160 sqq.). En réalité, les données de la présente lettre s'accordent parfaitement avec

la date de la Courte Apologie du Moyen Court. Mme Guyon avait raconté cette entrevue dans une lettre à Fénelon à laquelle elle fera allusion dans sa réponse à celle-ci (loc. cit., fr. 40 y°, 41 1.0).

7. Quelques années plus tard, Boileau reconnaîtra qu'il en a la réputation et il la justifiera par sa lettre du 26 novembre 1696 à Féne-

lon, réquisitoire passionné et maladroit contre Mme Guyon. Le 3 juin 1695, Bossuet lui-même s'était sévèrement exprimé sur son « grand zèle, mais faux » (URBAIN-LEVESQUE, t. VII, p. 117).

8. Il est frappant que ni les tendances jansénistes de Boileau ni la docilité croissante de Fénelon à l'égard de Mme Guyon n'aient à cette

date nui aux excellents rapports des deux familiers de l'hôtel de Luynes. Il semble bien qu'il en soit allé de même jusqu'à la venue à Paris de Rose Dalmeyrac (1693) (cf. la Vie de Mme Guyon par elle-même, t. III, p. 135).

9. Naïf, « vrai, sincère », sans aucune idée péjorative (Académie, 1694).

Mme Guyon prépara aussitôt une réponse à cette lettre, mais elle ne l'envoya qu'après avoir rencontré J.-J. Boileau : il lui dit avoir « parlé

de ces matières » à Fénelon qu'elle « ne fit pas semblant de connaître ».

Tout en concédant que « son petit livre ne ferait aucune difficulté en un autre temps », il lui demanda d'expliquer dans une préface le pas-

sage du Moyen Court sur la confession. Elle le fera dans la Courte Apologie (§ II, n. 13) : « L'on a eu beaucoup de peine de ce qui est dit dans la Section XV de la confession... Je n'ai nullement prétendu que la manière d'examen dont il est parlé fût propre pour tous... Je n'ai prétendu parler que pour les âmes » à qui Dieu « interdit souvent le raisonnement et la propre réflexion » (Opuscules spirituels, Cologne, 1712, t. II, p. 17).

Dès février 1690, Mme Guyon se déclarait disposée à donner à J.-J. Boileau cette satisfaction, mais elle terminait sa lettre en assurant le précepteur qu'elle ne ferait rien que par son conseil : docilité symétrique de celle qu'elle-même souhaitait secrètement obtenir au sujet

de N...

A LA MÊME. COMMENTAIRE 243

17 février 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, f. 44 r°-v°. Inédite.

1. J.-J. Boileau, cf. lettre du 14 février 1690, n. 9.

2. Douteusement, cf. supra, lettre 96, note 2.

3. Sur le bréviaire? Dans sa réponse (f. 44 vO), Mu" Guyon promet à Fénelon que « Dieu seul sera le remplacement de ce que vous quittez pour lui ». Elle prend occasion de la « préface du petit livre » pour proclamer son inclination à « obéir entièrement » au correspondant... qui venait de se montrer si docile à son égard.

103. A Mn"' DE GRAMONT.

23 février 1690.

Ce texte figure à deux dates différentes dans l'édition de 1851 : à celle du 23 février 1690 comme adressé à Mn" de Gramont (no CCXXXII ex CCVII) et à celle du 23 février 1691 parmi les lettres à 11141" de Maintenon (n° XLIX). Le premier texte provient du Recueil Gramont (A.S.S., n. 3), le second des copies de Languet de Gergy (Bibi. municipale de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, ff. 82-89).

Dans trois cas une erreur d'impression dissimule l'accord des manuscrits : sur « de pure providence », « je vois bien que l'humilité », et en l'aimant sans cesse ». Restent seize variantes :

Recueil Gramont

1 Jeudi, 23 février [1690]

2 vous trouvez

3 sa porte

4 à dormir

5 de bons moyens pour

6 à celui d'autrui

7 l'impatience nous échappe

8 ce serait tenter Dieu

9 en se réservant

10 souvent même ces choses

11 ou une conversation

12 ne ferait que vous rendre plus hautaine

13 les projets peut-être impossibles

Ms. Languet

Ce 23 février [1691]

vous trouverez

la porte

endormie

le bon moyen de

à celui des autres

la patience nous échappe

ce serait le tenter

en réservant

souvent même les choses

et une conversation

ne vous ferait que plus hautaine

les projets éloignés et peut-être impossibles

244 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 152 T. II, 153 COMMENTAIRE 245

au milieu des embarras, dans un esprit de pure foi

la vue de l'abîme d'où Dieu vous a tirée

présence de Dieu qui est partout

14 au milieu du tracas, dans un état de pure foi

15 la vue de l'abîme de misère d'où la puissante main de Dieu vous a tirée

16 présence de ce Dieu qui est tout

Sauf dans deux cas (n° 12 et 13), le recueil Gramont paraît fournir de meilleures leçons que celui de Languet où l'on croit apercevoir des

négligences, des retouches stylistiques (n° 4 et 10) et surtout des atténuations à portée doctrinale (n° 14, 15 et 16). C'est donc le texte de Saint-Sulpice que nous suivons, sans garantir qu'il soit toujours meilleur que l'autre.

Mais cela ne préjuge rien sur l'identité de la destinataire. La men-

tion des « devoirs » au premier paragraphe et celle des « assujettissements » au deuxième sont accompagnées de développements qu'on

retrouvera respectivement dans les lettres à Mme de Maintenon de janvier 1691 (cf. aussi déjà la lettre sur ses défauts, fin du troisième paragraphe et la n. 42) et du début d'octobre 1690, mais la sévérité un peu brutale de la seconde moitié de la pièce rappelle davantage le ton des lettres à la comtesse de Gramont.

La critique externe fournirait une réponse indiscutable si, comme l'a cru M. Masson (Revue d'histoire littéraire, 1906, p. 54 n.), le texte

de Saint-Sulpice était autographe. Mais, précisément, ce n° 3 n'est qu'une copie, tout comme le n° 2 dettre à dom Lamy), le n° 38A-47B (« J'aurai de la peine... ») et la pièce 47A (« le temps de l'Avent »).

D'ailleurs le recueil de Saint-Sulpice provient de l'impératrice Marie-Thérèse et M. I. Noye a remarqué en y examinant la copie n° 3 que

divers détails d'écriture et d'orthographe semblent y trahir une main

étrangère et que le papier en porte EBW en filigrane. Il s'agirait donc d'une transcription faite à Vienne à partir d'un original qui n'était pas

forcément adressé à Mine de Gramont. Nous admettrons pourtant jusqu'à nouvel ordre qu'il l'était, en raison de la façon dont Mme de Maintenon en cite les dernières lignes dans une lettre à Mme de Radouay du 5 mars 1692 : « ... Il m'est tombé depuis peu entre les mains une lettre de M. l'abbé de Fénelon qui finit ainsi : Aimez Dieu, et vous serez humble; aimez Dieu, et vous ne vous aimerez plus vous-même; aimez Dieu et vous aimerez tout ce qu'il veut que vous aimiez pour l'amour de lui » (cf. supra, t. I, 2e p., ch. 9, n. 52). La dévotion créait entre l'épouse du Roi et la fière Ecossaise des liens assez étroits pour que la première ait eu aisément connaissance d'une lettre adressée à l'autre. Et elle l'avait copiée tout comme un Traité de la tristesse et de la dissipation fait par Fénelon pour Mgue de Chevreuse (cf. le mot de Mme de Maintenon à Noailles, i avril 1697, dans LANGLOIS, t. V, p. 186).

1. Cf. supra, lettre du 11 juin 1688, n. 2, et infra, celle de janvier 1691 à Mme de Maintenon (début de la lettre 155).

2. On lit dans une lettre envoyée à la même époque par la marquise à l'économe de Saint-Cyr : « Je vous écris de la chambre de Manseau

à la ville pour parvenir à vous écrire un peu à mon aise » (nouv. acq. fr. 1 438, f. 55 v°). Mais il était plus facile encore à Mme de Gramont de suivre cet exemple.

3. Cf. les Instructions et Avis, III : « Il mène sans relâche de sujétion en sujétion, d'importunité en importunité, et nous fait accomplir

ses plus grands desseins par des états d'ennui » (0.F., t. VI, p. 76 d).

Bourdaloue avait déjà consacré une page à l' « importun » dans sa lettre du 30 octobre 1688 (LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 50). Rien d'étonnant

à cela, car c'est We de Maintenon qui avait dû employer le mot la première. D'ailleurs les conseils de Bourdaloue sont assez différents de ceux que donne ici Fénelon : il n'est pas nécessaire d'invoquer le changement de destinataire pour l'expliquer.

4. Couper court, « s'expliquer en peu de paroles » (FURETIÈRE).

5. Amuser, cf. supra, lettre du 28 janvier 1690, n. 2.

6. Règles, « manière de vivre ordinaire de la civilité » (FURETIÈRE). Cf. supra, lettre 96 sur ses défauts, n. 51.

7. C'est sans doute la première fois que nous rencontrons une aussi heureuse expression de la théorie du « sacrement du moment présent »

dont Fénelon avait dû trouver l'idée chez Mme de Chantal et à laquelle le P. de Caussade attachera son nom. Cf. aussi au second paragraphe « assujettissements de providence ».

8. Rompre, « briser », extension analogique de « rompre un dessein » (FURETIÈRE).

9. Arrangement, « disposition des parties d'un tout en un certain ordre » (FURETIÈRE). Le mot étant ici au pluriel, on peut lui donner le sens plus concret de « dispositions que nous avons prises ».

10. Assujettissements de providence, voulus par la Providence. Cf. supra, n. 7 et la lettre à Mme Guyon de [mars 1689], n. 6.

11. Cf. supra, n. 7.

12. Sensible contre : l'usage semble pourtant avoir déjà été d'écrire « sensible à », mais la préposition choisie par Fénelon souligne mieux sa pensée.

13. Etat de pure foi, première expression proprement guyonienne de cette lettre. C'est sans doute la raison pour laquelle la copie Languet de Gergy y a substitué « esprit de pure foi ».

14. Support n'est pas pris ici au sens d' « appui, secours, protection » (FURETIÈRE), mais comme le nom verbal de « supporter ». Cf. aussi infra, lettre du 20 novembre 1693, n. 18.

15. Thème du desengaiio que développeront quelques mois plus tard les lettres à Seignelay.

246 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 153 T. II, 154 COMMENTAIRE 247

16. S'apetisser, mot fréquent sous la plume de Fénelon : il manque dans Furetière, mais Dubois et Lagane en donnent un exemple tiré des lettres de Chapelain.

104. A Mme GUYON.

[11 ?] mars 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 45 v°-47 y°. Inédite.

1. Trianon. Le lieu et la date peuvent être précisés par le Journal de Dangeau qui — fait très exceptionnel — mentionne deux « promenades » du Roi à Trianon les 8 et 9 mars (t. III, p. 74).

2. D'après la correspondance ultérieure, il semble s'agir du « bon duc » Beauvillier.

3. Confondre, « mêler deux ou plusieurs choses ensemble » (FURETIÈRE), d'où « perdre » (DUBOIS-LAGANE).

4. De l'âpreté des fruits la langue est passée à l'âpreté des moeurs (expression qui se trouve dans Montaigne) et Saint-Evremond a opposé « l'âpreté de naturel » à « une humeur douce et raisonnable » (FURETIÈRE).

5. Le bréviaire ? Mune Guyon répond avec les termes mêmes de Fénelon : « Ne vous étonnez point de votre humeur... Votre N. y contribue peut-être un peu quoique vous ne vous en aperceviez pas... Il ne faut chercher nul attrait dans la solitude, vous y serez cependant en vous amusant moins mal que partout ailleurs... Peut-être perdrez-vous tout sentiment d'abandon dans la volonté pour ne sentir que mollesse et impuissance » (ibid., if. 48 v°-51 r°).

6. Indication intéressante sur les précautions que Fénelon se croyait obligé de prendre à Versailles.

7. Suspendre, « faire pendre une chose en l'air » (FURETIÈRE). Il doit s'agir d'affirmations non rattachées à des principes que nous appellerions plutôt « abruptes ».

8. J.-J. Boileau. Voir sur la Courte Apologie du Moyen Court, supra, lettre du 14 février 1690, n. 9.

9. Si le b était certain, il s'agirait sans doute de Beauvillier, mais la lecture p n'est pas exclue.

105. A LA MÊME.

14 mars 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. H 010, ff. 52 v°-55 v°. Inédite.

1. Le bréviaire ?

LAGANE).

2. Retardement, alors courant pour « délai, retard » (Dm:mis-

3. La suite indique qu'il s'agit d'un intime de Mme Guyon qui ne connaissait guère Fénelon, mais que celui-ci traite à la fin de cette lettre d' « homme expérimenté ». On pourrait penser à l'écuyer Foucquet, oncle du gendre de Mme Guyon, en qui elle avait toute confiance et dont l'autorité morale était grande. Mais, étant donné la nature du problème, Fénelon devait plutôt songer à un ecclésiastique, tel qu'était le neveu des Foucquet Nicolas de Béthune-Charost (1660 - 12 septembre 1699) qui « vivait fort pieusement et fort retiré chez son père ». Docteur en théologie et abbé du Tréport, il mérita de vifs éloges de M. Tronson (16 janvier 1687), des Mémoires de Sourches (20 avril 1696) et du curé de Versailles Hébert qui fit tous ses efforts en septembre-octobre 1695 pour lui faire obtenir l'évêché de Châlons. Mais Mme de Maintenon s'y opposa, ce qui nous étonne d'autant moins que nous savons que Mme Guyon lui avait donné le titre d'aumônier des Michelins (BoisLisLE, t. VI, p. 324 — LANGLOIS, t. IV, pp. 425 sqq., 451).

4. Dans sa réponse, Mme Guyon rejette cette proposition avec une sorte de violence. Elle feint d'avoir voulu l'exécuter, mais elle ajoute :

« Sitôt que j'ai voulu vous envoyer N. après l'avoir mandé, je suis entrée dans le trouble et tout mon fonds rejetait cette proposition... Croyez-vous que ce soit pour la chose en elle-même que Dieu dépouille? C'est pour perdre, pour tenir en l'air sans assurance. Si Dieu vous voulait appuyer, il vous donnerait des personnes doctes » (loc. cit., ff. 56 v°57 v°). On peut conjecturer que Mrn° Guyon ne voulait mettre personne en tiers des conseils qu'elle donnait au précepteur des princes. Il lui échappe d'ailleurs de dire à la fin de la même lettre : « Croyez que Dieu ne vous demandera jamais compte de ce que je vous ferai faire » (ibid., f. 62 r°).

5. Voir le De perfectione justitiae écrit contre Celestius. Le Dimitte nobis... est invoqué dans les chapitres VIII et XXI et il y est surtout traité des péchés véniels dans le chapitre IX.

6. Mme Guyon répond : « Si l'on me reparle sur la Préface..., j'y ajouterai ce que vous me dites si je le comprends ». Elle reconnaît que « l'on fait bien des fautes extérieures, même dans un état consommé, mais... le maître ne reproche plus rien » à l'âme « redevenue comme un enfant sans malice et sans concupiscence ». Elle ajoute même que

« si elle avait fait des fautes, elle serait ravie qu'elles ne lui fussent pas pardonnées, mais comme ceci ne convient pas au petit livre, je mettrai tout ce que vous dites » (loc. cit., ff. 60 r°-61 r°). En réalité, la Courte Apologie du Moyen Court traite (§ III, n. 15) la question

« si par la doctrine de la résignation acquise l'on anéantit l'usage du Pater ». Elle y répond « que l'on peut acquérir la parfaite résignation; mais que cette acquisition, étant ignorée presque toujours de celui qui la possède, n'est pas une exclusion de dire le Pater »; en tout cas, elle ne pourrait empêcher personne « de faire toutes les demandes du Pater pour tous en général... à l'exemple de Moïse, si résigné » (Cologne, 1712, t. II, pp. 21 sq.).

248 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 154 T. Il, 157 COMMENTAIRE 249

7. La lettre à laquelle celle-ci répond commençait par : « Auriez-vous perdu une seconde lettre où je vous marquais mes dispositions ? » (loc. cit., f. 48 r°). Mn" Guyon précisera à ce sujet : « La lettre que je vous avais prié de ne point perdre pour la brûler est une où je vous mandais de quelle manière j'en usais avec les personnes obsédées par les démons » (ibid., f. 61 v°).

8. ni- Guyon se fera péremptoire : « Soyez certain que je ne me trompe point sur votre chapitre pour vous croire plus avancé que vous n'êtes... Plus vous avancerez, plus il vous paraîtra de relâchement, de tiédeur et d'indifférence sur les choses » (ibid., f. 58 r°).

9. Cf. supra, n. 3.

10. Le bréviaire ?

11. La résistance de Fénelon à la proposition de Mm° Guyon commence à faiblir.

12. Initiales qui ne se rencontrent pas ailleurs. S'agirait-il du « bon La Marvalière » ? (cf. infra, lettre du 11 avril 1690, n. 2).

106. A LA MÊME.

16 mars 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, f. 62 y°. Inédite.

1. L'abbé de Charost ? Cf. la lettre du 14 mars 1690, n. 3.

2. Sans doute Mme de Charost. Cf. sur elle, infra, lettre du 26 juin 1694, n. 4.

3. Le 23 mars était le Jeudi-Saint; ce jour-là, Bossuet communia la Dauphine, déjà gravement malade.

4. Du bréviaire ?

5. Cf. supra, lettre du 14 mars 1690, notes 5 à 7. La réponse à cette lettre n'a pas été conservée.

107. A Mn"' DE GRAMONT.

21 mars 1690.

L.a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 5.

1. Intégrité des confessions, « caractère complet des aveux » et non, comme chez Pascal et chez Bossuet, existence des diverses parties nécessaires à la validité du sacrement (cf. Furetière et Littré).

2. Ingérzuement, « sincèrement, avec simplicité », sans nuance péjorative.

3. Développer, « faire connaître, révéler ».

4. Noter la vigueur de l'expression.

5. L'image vient de la Montée du Carmel, mais c'est peut-être par l'intermédiaire de la lettre XVII de Mme Guyon à Fénelon : « Dieu ne nous salit point autrement qu'en nous éclairant, comme le soleil ne salit pas l'air, pour en faire voir les atomes » (MAssoN,p. 56).

6. Dans sa lettre du 25 décembre 1689 à Mm° Guyon, Fénelon employait une image semblable pour illustrer l'idée opposée : « le fleuve rapide » y représentait le « cours de la Providence » (cf. la n. 4).

7. Fénelon ne flatte pas sa pénitente, mais la justesse de son analyse psychologique est confirmée par de nombreux témoignages contemporains. L'addition de Saint-Simon au Journal de Dangeau (t. IV, p. 206) note en particulier le « dédain naturel » de l'Ecossaise.

Le narrateur des Nouvelles ecclésiastiques nous a conservé un bel exemple des vivacités de nu' de Gramont. Comme Jacques II échappé de Londres s'était rendu au début de janvier 1689 chez les jésuites de la maison professe en compagnie de Lauzun, celui-ci fut apostrophé par la fière comtesse : « En vérité, Monsieur, pour une personne comme vous qui se mêle de conduire le roi d'Angleterre, vous lui faites faire des pas qui ne lui font guère d'honneur... Ils se querellèrent sans mesure ». Il est vrai qu'interrogée par l'évêque de Metz, ancien novice des jésuites, sur « ce qu'elle avait appris à Port-Royal », elle se contenta de répondre : « A se taire » (ms. fr. 23 499, f. 50, cf. aussi f. 309, ms. fr. 23 502, f. 18 y° et Ruth CLARK, Anthony Hamilton, Londres, 1921, pp. 116 sqq.).

8. Ps. XXXVIII, 2, cf. CXL, 3.

108. A Mme GUYON.

21 mars 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, fr. 65 v°-66 r°. Inédite.

1. Le bréviaire ? Ce désir apparaissait déjà nettement dans la réponse de Mme Guyon à sa lettre du 14 mars (ibid., ff. 57 y°, 62 r°).

2. Ni dans cette lettre ni dans la suivante il n'est question de la rencontre annoncée le 16 mars.

109. A LA MÊME.

14r avril 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 70 v°-71 y°. Inédite.

1. Le lui avait-il remis directement ?

2. M. Boileau. Mme Guyon donna les jours suivants de très mauvaises nouvelles de sa santé. Elle conclut : « Je ne suis pas en état de

250 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 157 T. II, 159 COMMENTAIRE 251

répondre sur votre lettre. Sitôt que je serai mieux, je ferai ce que vous m'ordonnez » (ff. 71 v0-72 r°) : elle s'exécuta, puisque la Courte Apologie du Moyen court (cf. supra, lettre du 14 mars 1690, n. 6) est datée d'avril 169-0.

Cette lettre est suivie d'une autre (ff. 72-74 - DUTOIT, t. I, pp. 644 sqq.) qui commence par « Comme mon mal est d'une nature où il y a autant à craindre qu'à espérer » et constitue une sorte d'adieu.

110. A DE MAINTENON.

2-5 avril 1690.

1. Cette pièce est placée entre deux autres du 2 et du 5 avril dans le ms. 301 bis (P. 63, t. II, pp. 312-316) de la Bibliothèque municipale de Versailles. Gosselin a conservé cette date, car il y a un lien évident entre le début de cette lettre et la fin de celle qui traite des défauts. D'autre part le conseil : « Ne cachez point au Roi les choses qu'il a déjà vues en vous » annonce la lettre de mai 1690 sur les communions.

Langlois suit le petit livre secret P. 37 de la Bibliothèque de Versailles et transcrit un papillon selon lequel « M. l'archevêque de Sens (Languet de Gergy) a retranché de cette lettre les deux derniers articles à commencer par ces mots : Celui qui mettra la main à la... jusqu'à la fin de cette lettre ». Il propose la date du 11 mars 1691, attendu que Mme de Maintenon a transcrit cette lettre après une autre de février 1691 et avant celle du 2 février 1692 : localisation plus imprécise que la précédente, mais renforcée à ses yeux par l'expression : « les difficultés du dehors ». Nous lui trouvons pourtant plus de rapports avec les premiers conseils de Fénelon qu'avec la crise caractéristique de mars 1691.

2. Cf. supra, lettre 96 sur ses défauts, n. 78; malgré Gosselin, le ms. 301 bis porte « apprenne » et non « apprend ».

3. Les leçons du ms. 301 bis : « différer, perte de la volonté » paraissent meilleures que celles de Langlois : « différant, paix de la volonté ».

4. L'édition Gosselin porte : « il n'y en a point pour vous ».

5. Thème guyonien souvent repris par Fénelon : cf. supra, sa lettre du 17 juillet 1689, n. 4.

6. Cf. infra, lettre 118 de mai 1690.

7. Langlois a préféré : « qu'il ne vous trouvasse »

8. Ce n'est donc pas simplement par la piété de Mme de Maintenon que Louis XIV était choqué, comme pouvait le faire croire le paragraphe précédent, mais par les allures guyoniennes de cette piété.

9. Texte meilleur que celui de Gosselin où « secret » est substitué à « sec » et où « composé » est omis.

10. S'apprivoiser signifiait non seulement « se rendre familier avec quelqu'un », mais « s'accoutumer à ».

11. Allusion non seulement à Louvois, mais aux courtisans et peut-être au P. de La Chaise lui-même.

12. « Etat violent » contraire à la nature et par conséquent passager; nous dirions : état de crise. Cf. infra, lettre 143 du 8 septembre 1690, n. 4.

13. Langlois ajoute (p. 115) trois phrases sans rapport avec ce qui précède :

« Celui qui, mettant la main à la charrue, dit J. C., regarde encore derrière lui, n'est pas propre au royaume de Dieu. Ne regardez donc jamais derrière vous, en hésitant, et comptez que toute grandeur, même de vertu, renfermée au dedans de soi par sagesse, ne sert de rien dans la voie où Dieu vous a mise.

Il n'y aura que la simplicité, la petitesse d'enfant, et la souplesse dans les mains de Dieu, qui fera, en vous et par vous, tout ce que Dieu prépare ».

111. A Mme GUYON.

11 avril 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 74 v°-77 r°. Inédite.

1. Fénelon avait déjà fait la même offre quelques mois plus tôt : cf. supra, lettre 92. Des termes de sa lettre du 17 avril, il résulte que Mme Guyon n'était pas à Vaux, mais sans doute à Paris.

2. La Marvalière ? Cf. supra, lettre du 14 mars 1690, n. 12 et infra, les lettres de mai 1690 et la notice du 17 septembre 1693, n. 2.

3. Un empirique dont la malade écrira quelques jours plus tard : « Je me trouve assez bien des remèdes de M. de B. Je n'en prendrai plus guère » (loc. cit., f. 80 r°). On remarquera le parallélisme entre l'attitude de Mme Guyon à l'égard des médecins et la conduite de Fénelon du point de vue spirituel.

4. Fénelon n'ose pas garder les manuscrits chez lui (cf. supra, lettre 104 de mars 1690, n. 6).

5. Sans doute la Vie de M."' Guyon par elle-même. Sous la politesse des formules paraît le peu de goût pour les écrits de sa correspondante que Fénelon avait avoué plus nettement l'année précédente. Celle-ci n'en insistera pas moins : « Il n'y a rien, à la réserve de peu de choses clans N. qui ne soit intérieur » (loc. cit., f. 77 v°).

6. Le bréviaire ? Dans sa réponse, Mme Guyon insiste fortement : « Ne pensez point du tout à reprendre N. Il n'y a qu'une chose pour vous qui est l'évangile éternel de la volonté cachée de Dieu » (ibid., f. 78 r°).

252 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 159 T. II, 160 COMMENTAIRE 253

7. L'amélioration de la santé de Mme Guyon entraîne une réponse d'un ton plus calme : « Si Dieu m'ôte à vous, il fera ce qu'il faudra pour vous, mais il n'est pas temps. Vous auriez peine à trouver à présent quelqu'un » (ibid., f. 77 v"). Elle refuse ainsi de se donner un coadjuteur dans la direction de Fénelon. Dans ses lettres postérieures du même mois, elle semble d'ailleurs manifester de la jalousie, en particulier à l'égard de M. (ibid., ff. 90 v°-91 v").

8. Termes que reprend M"'" Guyon dans sa réponse (ibid., f. 78 r°-

v°)

9. Expression d'un abandon que la destinataire aurait pu trouver trop parfait s'il n'était corrigé par la dernière phrase.

La première réponse de Mme Guyon est suivie d'une autre où elle remercie Fénelon « des offres que N. lui a fait de sa part ». Elle confirme l'amélioration de sa santé et l'invite à ne pas aller la voir « par raison de civilité » (ibid., f. 79 te-v°).

112. A LA MÊME.

17 avril 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, f. 80 r°-v°. Inédite.

1. Sans doute le risque de rester sans guide si elle mourait.

2. Au château de Vaux, chez son gendre.

3. L'offre avait déjà dû être faite par un intermédiaire, puisque Mme Guyon l'en avait remercié — tout en la refusant — dans sa lettre précédente (ibid., ff. 78 y°, 79 1-0).

Le manuscrit Dupuy contient ici sept lettres de Mme Guyon : six au moins n'ont de rapport évident ni avec cette lettre, ni avec celle du 25 avril. Il est d'ailleurs invraisemblable que l'épistolière ait écrit chaque jour de la semaine sans attendre de réponses. Nous pensons qu'il s'agit de pièces qu'en l'absence de toute donnée Dupuy n'a pas pu placer ailleurs.

113. A SANTEUL.

18 avril [1690].

Ed. [P. A. PINEL de La MARTELIÈRE], La vie et les bons mots de

M. de Santeuil..., Cologne, 1742, t. II, p. 34. Deux lettres de Fénelon à Santeul ont circulé comme autographes, mais ce sont des faux de Vrain-Lucas qui a reproduit le texte imprimé (cf. H. BORDIER et E. MABILLE, Une fabrique de faux autographes, Paris, 1870).

1. Né à Paris en 1630, Jean de Santeul étudia chez les jésuites et entra à vingt ans chez les chanoines réguliers de Saint-Victor. Ses poèmes latins lui valurent la réputation d'avoir plus approché qu'aucun des modernes des grands classiques de Rome. Ses poésies sacrées enrichirent le nouveau Bréviaire de Paris (dont G. de la Brunetière avait laissé la refonte inachevée lorsqu'il fut élevé à l'épiscopat, cf. URBAIN-LEVESQUE, t. III, p. 336) et divers autres bréviaires français. Il composa aussi des poésies profanes et ses aventures burlesques ou ses bouffonneries inspirèrent d'innombrables anecdotes. Il mourut à Dijon le 5 août 1697. Il avait publié chez D. Thierry en 1689 des Hymni sacri et novi dont le Journal des Savants avait fait l'éloge le 15 août 1689. Les Nouvelles ecclésiastiques de janvier 1690 parlaient de « la réputation incroyable » que valaient au poète ses « admirables hymnes » : il était « accablé de lettres d'évêques et de prêtres qui le priaient pour leurs églises ». Le Pape lui-même l'invitait à chanter saint Bruno (mss. fr. 23 499, f. 306 y° et 23 500, f. 4 v°). On trouvera dans le ms. fr. 23 505, ff. 81-85 des lettres de remerciements des ecclésiastiques les plus respectés.

2. Fénelon prend ainsi position contre Bossuet qui, rencontrant une évocation mythologique dans Pomona in agro Versaliensi, pièce latine placée par Santeul en tête de l'oeuvre posthume de Jean de La Quintinie, Instruction pour les jardins, Paris, 1690, « en avait fait à l'auteur une querelle d'Allemand » (URBAIN-LEVESQUE, t. IV, p. 73). En juin 1694, M. de Meaux écrira encore au poète : « Il est vrai, Monsieur, que je n'aime pas les fables et qu'étant nourri depuis beaucoup d'années dans l'Ecriture Sainte qui est le trésor de la vérité, je trouve un grand creux dans ces fictions de l'esprit humain et dans ces productions de sa vanité » (URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 344). Mais, dès le 17 février 1690, Claude Fleury avait prévenu le victoria que l'entourage du duc de Bourgogne ne partageait pas cette sévérité : « Non video cur te pudeat operis elegantissimi quod in Quintiniani nostri memoriam scripsisti. Id summa voluptate non modo legi, sed mecum detuli apud Serenissimum principem, ubi clarissimo Fenelonio legendum tradidi, tum cubiculi primicerio Moreau, viro litterato et eleganti. Utrique sumxne placuit. Omnes fassi sumus nihil a te latinius, nihil suavius prodiisse, nihil quod Virgilianam atnoenitatem magis spiraret. Caeterum si non sacrum hoc poema, at nec profanum dici potest. Nihil hic nisi naturae simplex ac laeta deseriptio; nihil quod bonos mores non juvet potius quam offendat. Nympharum vero et Dearum nomina nihil moror, cum et impuri amores et impia figmenta procul absunt. Neque vero te Rapino graviorem aut religiosiorem praestare necesse est » (dans les Opera poetica, Amsterdam, 1696, pp. 357 sq.).

3. Sensible aux critiques du prélat, le poète latin avait aussitôt composé une Amende honorable : « Ad Bossuetum cum de re hortensi poetice scriberet, vocem usurpasset, se excusat accusatus ». Le frontispice représentait M. de Meaux en habits pontificaux s'avançant devant les

254 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 160

T. II, 160 COMMENTAIRE 255

portes de sa cathédrale, les bras tendus vers Santeul agenouillé en habit de pénitent. Une nouvelle lettre de Cl. Fleury avertit le 13 avril l'auteur de la satisfaction de l'évêque : « Vellem affuisses cum pontifici nostro, Meldensi dico, primum ostendi, vidisses ut miratus est, ut delectatus tabella fronti apposita, solemnique illa pompa, qua profanas Musas iterum abjurasti. Deinde, lectis versibus, serio gratulatus est : nec poenituit te asperius provocasse, cum tam elegans opusculum elicuerit. Sed haec ipse melius. Ego jam dixi, dico iterum, non mihi visam commeruisse Pomonam, ut aut ille tam severe insurgeret, aut tu tam demisse satisfaceres ». Le 15 avril, Bossuet jouissait sans retenue de son triomphe : « Voilà, Monsieur, ce que c'est de s'humilier. L'ombre d'une faute contre la religion vous a fait peur : vous vous êtes abaissé et la religion elle-même vous a inspiré les plus beaux vers, les plus élégants, les plus sublimes que vous ayez jamais faits. Voilà ce que c'est encore un coup de s'humilier » (URBAIN-LEVESQUE, t. IV, pp. 72 sq., 91). Fénelon fait donc écho à ses deux illustres amis, mais sans cacher son accord avec Fleury et en trouvant pour louer l'Amende honorable un accent personnel. Quant à Santeul lui-même, il rapporte que « la pièce a fait rire toute la Cour » et affirme après Bossuet : « Ce sont les plus beaux vers qu'on ait encore vus de ma façon » (Revue Bossuet, 25 juillet 1903,

p. 187).

4. Peindre, caractériser et célébrer. Notation intéressante pour l'histoire du sens de la poésie biblique au xviie siècle.

5. Fils du tuteur du chancelier Le Tellier, Claude Le Peletier était né à Paris le 28 juin 1631. Conseiller au Parlement en 1652, président aux enquêtes en 1662, prévôt des marchands de Paris (1668-1675), conseiller d'Etat semestre (1673) puis ordinaire (1678), contrôleur général des finances et ministre d'Etat le 6 septembre 1683, président

à mortier de 1686 à 1689, il abandonna le 20 septembre 1689 le contrôle général : l'occasion en fut l'échec de Louvois à Mayence (mss. fr. 12 669,

pp. 193, 279, 284, et 12 690, p. 43. — C. ROUSSET, t. IV, p. 253) et l'élévation de Seignelay, secrétaire d'Etat au commerce qui le combattait sur tous les terrains (cf. Lionel ROTIIKRUG, Opposition to Louis XIV. The Political and Social Origins of the French Enlightenment, Princeton, 1965, pp. 69, 212-216, 222, 230, 263, 375-377) avec l'aide de Desmarets dont le Mémoire touchant la direction des finances du 29 mai 1689 avait déjà beaucoup affaibli la position du contrôleur (BoisusLE, t. VII, p. 571-576). Mais il est possible que Le Peletier se soit démis d'autant plus volontiers qu'il éprouvait des scrupules grandissants sur les mesures que la guerre le forçait à prendre (Mémoires de l'abbé Legendre, éd. Roux, Paris, 1863, pp. 133 sq.). Il resta d'abord conseiller d'Etat ordinaire et conseiller au conseil des finances et succéda même le Pr janvier 1692 à Louvois comme surintendant des postes, mais il quitta définitivement la Cour en 1697 et mourut à Paris le 10 août 1711 (SOURCHES, t. III, p. 155. — BOISLISLE, t. III, p. 142, n. 4 et p. 282).

Très lié avec Saint-Sulpice auquel il confia son fils, il était ami de Fénelon (cf. supra, la lettre de M. Tronson du 29 octobre 1688) qu'il défendit pendant la querelle du quiétisme (Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 37). Santeul avait d'ailleurs en sa personne un juge compétent, car il est lui-même l'auteur d'un Cornes rusticus publié sous l'anonymat en 1708 (URBAIN-LEVESQUE, t. XIV, p. 474). L'oubli du victoria était d'autant plus étrange que Bossuet lui avait écrit le 15 avril : « Aussitôt que M. Pelletier sera de retour ici, je parlerai avec plaisir de vos pensions ». Il s'agissait de celle de huit cents livres que le poète avait sur le Trésor Royal. De fait, Le Peletier écrivit dès le 25 avril 1690 au contrôleur général Pontchartrain, mais sa démarche était déjà superflue car l'abbé Bignon l'avait devancé (URBAIN-LEVESQUE, t. IV, p. 75). Les trois frères Le Peletier, Claude, Jérôme et Michel Le Peletier de Souzy sont d'ailleurs les destinataires ou les héros de nombreux poèmes de Santeul (Opera poetica, Amsterdam, 1696, pp. 120-126, 145-147, 209-211, 218-221, 239-241, 327-330. — [PINEL de LA MARTELIÈRE], CEuvres de feu M. de Santeul, Paris, 1698, pp. 86-90 et La vie et les bons mots de Santeuil, Cologne, 1742, t. I, p. 71, t. II, pp. 51 sq. — URBAIN-LEVESQUE, t. VI, pp. 343 sq.).

6. Faire part, « envoyer » (FURETIÈRE), faire hommage de. Dans son poème sur la bibliothèque de P. D. Huet (Opera poetica, Paris, 1694, pp. 335 sqq.), Santeul évoquera « Bossuet... Fénelon... Fléchier... nos célèbres orateurs ».

114. A Mme GUYON.

25 avril 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, f. 95 r°-v°. Inédite.

1. Dans sa réponse (DuTorr, lettre CXV, t. II, pp. 330 sqq.), Mm° Guyon insiste sur ce point : « Il y a chez vous du vif et de l'indolence... L'indolence sert à vous faire mourir et le vif en même temps... Cette indifférence dans une personne dont l'abandon n'est ni distinct, ni sensible, est comme une espèce d'indolence... Vous avez raison de croire que cet état durera toute votre vie ».

2. Mme Guyon continue : « Je serais bien fâchée que vous fussiez sensible sur votre perfection... Plus on meurt et se désapproprie, plus on perd tout intérêt; plus aussi se trouve-t-on insensible pour le salut. La conscience semble devenir d'airain ».

3. Mme Guyon ne se montre pas moins indulgente : « Je ne m'étonne pas que vous n'ayez aucune peine sur votre insensibilité durant que vous en avez sur des bagatelles qui vous dérangent ».

4. Apreté, cf. supra, lettre du 11 mars 1690, n. 4.

256 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 161 T. II, 163 COMMENTAIRE 257

5. Est-ce une allusion à la première des lettres placées après le 17 avril? « Ces paroles se dirent en moi, quoique avec moi, sans nulle attention, et lorsque la chose fut faite avec une extrême promptitude dont le recueillement dura longtemps après; sitôt que je fus à moi, la pensée de vous l'écrire pour ne vous rien cacher me vint, et depuis je n'y ai pas pensé, et rien ne m'est revenu de semblable » (loc. cit., ff. 80 v°, 81 r°). son dire est faire... Laissez donc M. et ne tenez la main ferme que dans les occasions actuelles... Ceux qui se défendent le plus sont souvent ceux auxquels on a le plus ôté » (ibid., t. II, pp. 340 sqq.).

11. Laisser tomber, expression que nous avons souvent rencontrée partir du 30 avril 1689, n. 4.

12. Réponse à des nouvelles perdues.

116. A Mme DE MAINTENON.

115. A LA MÊME.

1"-10 mai 1690.

[avril-mai 1690].

Copie Dupuy, noue. acq. fr. 11 010, ff. 98 y° - 101 y°. Inédite.

1. Le bréviaire (?). Le premier paragraphe de la réponse de Mme Guyon dettre CXVI, DUTOIT, t. II, p. 333) est une vive exhortation à ne pas le reprendre.

2. Le second développement de la même lettre (pp. 334 sq.) peut être considéré comme une réponse. Cependant il ne contient pas le mot de réveil que l'on trouve au début de la lettre CLXXXIX « Je suis fort aise que vous ayez souvent des réveils : cela vous est nécessaire et entretient la vie foncière de l'âme » (ibid., t. I, p. 539).

3. Mme Guyon approuve : « Vous faites bien d'agir en suivant votre goût et vos pensées » d'une façon qui a inquiété son éditeur : « Cet avis, ajoute-t-il en note, n'est que pour des personnes fort avancées » (ibid., t. II, p. 336).

4. Dérobées, cf. supra, lettre du 11 septembre 1689, n. 3.

5. Mme Guyon rétorque : « C'est être toujours en oraison que de faire toujours la volonté de Dieu » (loc. cit., t. II, p. 337).

6. La suite n'est pas moins rassurante : « Quoique vous rêviez, quoique vous soyez distrait, Dieu ne laisse pas d'opérer beaucoup en votre âme » (ibid., t. II, pp. 333 sqq.).

7. Sans doute La Marvalière dont il sera plus longuement question dans les lettres des 15, 25 et 31 mai 1690. Mm° Guyon reprend le parallèle en faisant de cet « aveuglement » une supériorité de Fénelon.

8. Paragraphe non moins intéressant par ce qu'il apprend sur le régime et la santé de Fénelon que par la manifestation de sa docilité aux avis de Mme Guyon, même en pareille matière.

9. Il va être successivement question d'une femme et d'un homme. Les initiales étant barrées, on ne sait s'il faut lire M. de B[eauvillier] ou

M. de C[harost]. En tout cas, la destinataire assure à Fénelon : « J'espère pour elle plus que je ne vous puis dire » (loc. cit., t. II, p. 340).

10. MmeGuyon répond par une dissertation de deux pages : « Il faut que ce soit » Dieu « qui donne les lumières du dépouillement, parce que...

La copie des Lettres édifiantes... (Bibi. munie. de Versailles, ms. 301 bis, P. 63, t. II, pp. 347-348) insère cette pièce entre deux autres respectivement datées du ler et du 10 mai 1690.

1. Au dessus de toute substance, Luc XI, 3 dans le grec seulement. Fénelon s'est donc servi d'un Nouveau Testament au style archaïque, à moins qu'il n'ait directement traduit sur l'original.

117. Au DUC DE NOAILLES.

6 mai 1690.

Adresse : A Monsieur / Monsieur le duc de Noailles, pair de France / Général des armées du Roi en Catalogne.

L. a. s. Sceau aux armes de Fénelon. Archives de M. le duc de Mouchy, n° 4.

1. C'est le 12 avril 1690 que Noailles avait pris congé du Roi (DANGEAU, t. III, p. 97).

2. Disposé, « préparé, en état » de supporter (d'après Dubois et Lagane).

3. Voir sur elle infra, lettre n° 153.

4. Victor-Amédée II de Savoie (14 mai 1666-31 octobre 1732), duc depuis 1675, avait d'abord accepté l'aide de Louis XIV pour chasser en 1686 les Barbets ou Vaudois. Mais, bien qu'il fût le gendre du duc d'Orléans, il avait adhéré à la Ligue d'Augsbourg et, poussé à bout par les exigences incessantes de Louvois, s'était déclaré le 4 juin 1690 contre la France. Le 18 août suivant Catinat devait le battre à Staffarde, mais M. de Noailles avait lieu de craindre que les exigences du nouveau front ne lui fissent ôter la plupart de ses effectifs. Dans cette lettre et dans celle du 18 juin 1690 Fénelon essaie de le rassurer. Cette année-là et la suivante, le duc perdit la Savoie et une partie du Piémont, Villefranche, Nice et Montmélian; en 1692 il envahit et ravagea le Dauphiné,

258 CORRESPONDANCE DE FeNELON T. II, 163

T. H, 164 COMMENTAIRE 259

mais, le 4 octobre 1693, il fut vaincu à la grande bataille de la Marsaglia. Une paix très avantageuse (1696) et le mariage de ses filles avec deux petits-fils tic Louis XIV ne l'empêvlièrent pas de se joindre en 1703 aux Alliés, ce qui lui valut le titre de roi de Sicile (1713), puis de roi de Sardaigne (1718). 11 abdiqua en septembre 1730 en faveur de son fils et mourut le 31 octobre 1732.

5. Service, « ce qu'on fait d'utile ou de glorieux, pour le Roi, pour l'Etat, pour le public, tant en guerre qu'en paix » (FunwrikuE).

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, ms. 301 bis (P. 63), Pp. 356-358. La pièce est insérée entre des lettres des 10 et 14 mai 1690. La Beautnelle (1755, pp. 176 sqq.) a fait de la première partie la lettre LIV de Godet des Marais.

5. A Mme GUYON. Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 112 r° - 114 r°. Inédite.

I. Un péché.

2. Son directeur le P. Le Valois. Cf. sur lui, infra, lettre du 13 juillet 1694. n. 5.

:3. Complaisance, « déférence aux sentiments et aux volontés d'autrui » (FuRETtÈRE).

4. De tels scrupules s'accommoderaient mal avec le fait d'avoir longtemps contrevenu aux lois de l'Eglise sur la récitation du bréviaire.

5. « Monsieur notre curé », François Hébert. Né à Tours en 1651, il fut élevé à Saint-Lazare sous les auspices de Louis Abelly, ami de sa famille. Reçu dans la congrégation de la Mission, il débuta à vingt-trois ans connue professeur de théologie au séminaire de Sens. Il fut ensuite supérieur du séminaire d'Aleth (1677), puis de celui d'Arras. Nominé en 1686 curé de la nouvelle église paroissiale de Versailles, il y resta jusqu'en 1704. Cette année-là, il fut sacré évêque d'Agen, ville où il mourut le 21 août 1728. Il affirme dans ses précieux Mémoires (éd. G. GIRARD, Paris, 1927, p. 241, cf. aussi p. 238) avoir eu « la confiance s de Fénelon « pour ce qui regardait sa conscience.., pendant tout le temps qu'il a demeuré à la Cour ». La priaente lettre prouve qu'il se faisait quelque illusion. Elle n'en confirme pas moins qu'il était le confesseur ordinaire du précepteur des princes.

Il semble bien que c'est d'Hébert que parle Mai* Guyon dans sa réponse à cette lettre : « Vous pourrez, si vous le voulez, vous découvrir en conversation à M. de V..., il a de la lumière et de l'expérience, mais que ce ne soit jamais pour chercher de l'appui dans son caractère... Il faut que Dieu soit votre seul appui » (loc. cit., ff. 121 v°, 122 r°). Fr. Hébert se déclara pourtant en 1693 contre M'''• Guyon; mais celle-ci l'attribue au fait que ses disciples, Mm de Mortemart et de Guiche, l'avaient abandonné pour un autre directeur, le P. Alleaume (URBAINLEVESQUE, I. VI, p. 366).

6. Embrouiller, « mettre de la confusion, du désordre dans une affaire )) (FURETIÈRE).

7. Mm° Guyon répond : « Je vous prie, quelque chose qui vous arrive, ne vous alarmez point » (loc. cit., f. 121 v°).

8. Cette expérience se place donc le 12 mai. Il s'agit d'une des « communications en grâce » dont Bossuet se montrera si choqué.

9. De son côté, Mmea Guyon « proteste » dans sa réponse : u Rien au monde ne m'est ce que vous êtes, et après vous Ma. Je trouve que peu à peu cela devient unité et qu'il vous est plus propre que nul autre parce qu'il est véritablement petit... Il me semble que Dieu est infiniment content que vous fassiez les enfants ensemble » (loc. cit., ff. 121 r° - v°).

10. Il est douteux que Fénelon ait exprimé ailleurs avec autant de

force son désintéressement mystique. Naturellement Guyon abonde

dans ce sens : « Quand, par infidélité ou faiblesse, vous vous mettriez en devoir d'en user autrement, votre fond n'y correspondrait pas et vous sentiriez fort bien que c'est une assurance que la nature craintive recherche » (ibid., f. 122 v°).

11. Cf. supra, le début de la lettre du 25 avril 1690.

12. Cuisson. Furetière ne signale pas l'emploi de ce mot au figuré.

13. Le bréviaire ?

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 118 v° - 120 y°. Inédite.

1. Dupuy l'a mise par erreur à la suite de celle-ci.

2. La lettre en question disait seulement : « Lorsque j'irai à B. » (ibid., f. 121 vO). Il ne doit pas s'agir de Bey-nes, mais de Bourbon. Sa Vie par elle-même place en effet immédiatement après la rédaction de la Courte Apologie du Moyen Court, sa maladie, pour laquelle « les médecins lui ordonnèrent les eaux de Bourbon après avoir en vain essayé de la guérir par les remèdes ordinaires. C'était un poison fort

118. A Mm* DE MAINTENON.

10.14 mai 1690.

25 mai 1690.

260 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 164 T. II, 166 COMMENTAIRE 261

violent qu'on lui avait donné » (IIP p., ch. XI, n. 9, Cologne, 1720, t. III, p. 128).

3. M. de Beauvillier? Dans sa réponse, Mue Guyon parle de «l'homme que vous savez » et ajoute : « J'espère qu'il sera humilié. Le p. [le duc de Bourgogne?] lui nuit beaucoup, mais ne perdez aucune occasion de l'éclairer, car il le sera par vous » (/oc. cit., f. 123 v°).

4. La Marvalière? L'association d'idées serait d'autant plus naturelle que celui-ci était le secrétaire du duc de Beauvillier.

5. Allusion à I Reg. XVIII, 1.

6. Mme Guyon ne veut pas être en reste : « Dieu sait ce qu'il me fait être avec vous, ce n'est plus qu'une même chose » (toc. cit., f. 124 v°).

7. Cf. infra, lettre 289 du 16 décembre 1694, n. 7.

8. Guyon ne parle d'une visite possible qu'à propos d'un

« songe » (loc. cit., f. 124 r°). Mais la traversée du parc dont il est question quelques lignes plus loin ne devait pas être bien ancienne. Fénelon avoue dans sa Réponse à la Relation sur le quiétisme : « Elle passait de temps en temps à Versailles allant voir une de ses parentes... Je l'ai vue un assez grand nombre de fois pendant plus de quatre ans » (1" édit., p. 17 citée par BOSSUET, Remarques sur la Réponse, art. V,

n. 2, éd. LACHAT, t. XX, p. 221).

9. Mme Guyon donne cette « décision » à la fin de sa lettre : « Quoi qu'il arrive, ne vous abstenez pas de dire la messe, mais allez à l'autel vous immoler avec Jésus-Christ » (ibid., f. 124 v°).

10. La même lettre commence par : « Vous ne sauriez être trop fidèle... à suivre vos premiers mouvements, car le Seigneur... est vous » (ibid., f. 122 y°, 123 r°).

11. « Je rêvai il y a deux ou trois nuits que vous étiez évanoui et je fus en peine pour votre santé » (ibid., f. 124 r°).

12. « Il me vint la pensée que si vous étiez malade, je vous irais voir et je vous guérirais » (ibid.). Toute une lettre postérieure consiste en un badinage sur « la possédée » et « la magicienne » : « J'ai été possédée de mon petit maître. A présent je suis la magicienne... Je veux donc que, pour commencer mon apprentissage, m. c. f. guérisse de sa langueur » (ibid., f. 132 v°).

121. A LA MÊME.

31 mai 1690.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 124 y° - 125 r°. Inédite.

1. Il n'est pas sûr qu'il s'agisse de la réponse à sa lettre précédente.

2. Mme Guyon se montre catégorique : « Vous ne ferez point librement des fautes que vous puissiez envisager comme fautes dans le moment que vous les faites » (ibid., f. 125 y°, cf. 126 r°).

3. La Marvalière, cf. les lettres précédentes.

4. Allusion à leur rencontre du mois de niai ?

5. M'c Guyon reprend le mot, mais c'est pour en tirer les eonelusiens les plus encourageantes : « Oh! que celui qui se trouve horrible perd bientôt tout l'amour qu'il a pour soi-mérite... Le sentiment de l'amour de nous-même en bannit la réalité et nous fait entrer peu à peu par l'expérience de notre corruption dans la véritable haine de

nous-même » if. 12b 127 r°).

122. A I.A MÊME.

4. d.

Copie Dupuy, 110UP. acq. fr. 11 010, IL 144 vn - .145 r". inédite.

Précédée de diverses lettres de 1W"" Guyon (une meule, 11'. 126 r" 131 r° est datés du 11 juin), cette lettre est accompagnée do ma réponse (DuTorr, t. I, pp. 605 sq.), elle-même immédiatement suivie d'une pièce qui commence : « J'eus le jour de la Saint-Denis.- n t. I, pp. 606 sq.). On pourrait en inférer qu'elle n'est pas de beitueoup antérieure au 9 octobre 1690. Cependant l'ordre n'est IMM rigoureux, puisque la lettre du « vendredi 29 » (septembre?) est placée (f. 1.52 y") après celle de la S. Denis. C'est pourquoi nous croyons plus prudent de placer ces deux pièces à la suite de la dernière lettre datée.

1. L'expression se trouvait déjà à lit lin de la lettre 12 tk, M"'• Guyon, f. 50 r°.

2. M‘"• Guyon s'exprime de même dans sa lettre CCX IV : t Phis vous serez abandonné, plus vous serez large et en paix... Il est vrai que les petites choses font autant mourir que les grandes... Il ne faut pas qu'il y ait un glaçon au dehors ou au dedans qui ne soit fondu et je crois qu'étant libre, vous ne sauriez trop vous laisser aller à faire l'enfant... Il faut que la souplesse du dedans et du dehors soit pareille a (/oc. cit., t. I, pp. 605 sq.). Et la lettre suivante parle d' « une petite croûte qui se formerait dans l'âme » (ibid., t. 1, p. 607).

123. A LA MÊME.

8. d.

Copie Dupuy, nouv. acq. fr. 11 010, ff. 167 r° «168 r°. Inédite.

Non datée, cette lettre est suivie dans le manuscrit de six lettres de M'e Guyon. La première (ff. 168 r° « 169 e) est d'une poésie biblique, la seconde (DuToiT, t. 1, p. 604) répond à celle-ci, la troisième (ff. 170 y° - 171 v°) est datée de novembre 1690.

262 CORRESPONDANCE DE FI NELON T. II, 166 T. II, 167 COMMENTAIRE 263

1. L'enfant Jésus.

2. Dédire, « désavouer, contredire » (DuBots-LAGANE).

3. Luc I, 38.

4. Bien que l'expression semble rare sous la plume de Fénelon, on trouvera un beau développement sur la non-résistance dans sa Lettre spirituelle CXCVII, sans doute adressée à l'un des fils de la duchesse de Mortemart (O. F., t. VIII, p. 576).

5. Voir la lettre précédente à M'a"° Guyon, n. 1 (f. 145 r°).

6. Droiture, « loyauté » (DuBots-LAGANE). Dans ses lettres précédentes, el' Guyon insistait beaucoup pour obtenir de son correspondant une entière ouverture de coeur.

7. Dans sa réponse, Mau' Guyon se sert exactement des mêmes termes : a Je suis ravie... que vous me disiez jusqu'à vos moindres pensées, ou, si vous voulez, rêveries... Ce moyen est bien au dessus de celui de dire seulement la vérité lorsque l'on parle. Ce dernier est de la juste droiture, le premier est de la sincérité enfantine de mon très cher divin Maître » (DUTOIT, t. I, p. 604).

L. a. non signée, pliée. A.S.S., Recueil Gramont, n° 14.

Cette lettre a été publiée par Gosselin à la date du 12 juin [1689].

M. Noye a cependant remarqué que le second chiffre est nettement repassé et très différent des 2 habituels de Fénelon. D'autre part, diverses indications et en particulier « à votre retour » font croire que le directeur de Mtn° de Gramont se trouvait déjà à Versailles.

1. Fénelon avait déjà recommandé le quinquina à M"") Guyon dettre du 16 avril 1689, n. 16), mais il lui avait écrit le 12 juin 1689 : « Je suis languissant d'esprit et de corps », ce qui est un nouvel indice en faveur de la date de 1690.

2. Bien qu'il ne semble pas attesté au pluriel avec le sens de « réserve excessive », le mot discrétion semble bien avoir ici cette valeur et non celle de a gage que doit donner celui qui a perdu au jeu, dont la nature est fixée par le gagnant ».

3. Cf. supra, la lettre du 4 juillet 1689 à en° Guyon, n. 1 (cf. MAS-SON, p. 186 n.) et surtout les mots que Fénelon adresse en 1690 à la même MW' de Gramont : a Donnez-moi sans façon vos ordres » (0.F., t. VIII, p. 601).

4. Bien, barré dans l'autographe.

5. S'agit-il de quelqu'un qui avait au Parlement de Paris un procès contre M'a de Gramont ? ou de Richard Hamilton (cf. infra, lettres des 23 juin 1691 et 17 juin 1692) ?

6. Isaïe, XXIX, 9.

7. Actes, II, 15.

8. Cependant, « pendant ce temps ».

125. Au DUC DE NOAILLES.

18 juin [1690].

L.a.s., Archives de M. le duc de Mouchy, n° 1.

La deuxième partie (ibid., n° 3) a été considérée à tort par Gosselin comme faisant un avec la lettre. Le papier est bien de même format, mais l'encre est nettement plus pâle. Elle tient sur un seul feuillet, écrit r°-v°, alors que la lettre a laissé en blanc les deux versos.

1. Ressentir s'emploie pour « les différentes émotions de l'âme au souvenir des bontés ou des injures reçues ». Au contraire, se ressentir de ne s'emploie guère qu'en mauvaise part (FURETIÈRE). La « personne » qui devait se montrer reconnaissante est Henri-Joseph de Fénelon, cadet de l'abbé de près de dix ans, dont le nom n'a pas encore apparu dans la correspondance. D'après le mémoire mentionné dans la lettre à Mn" de Laval du 29 juillet 1695, il entra « dans la maison du Roi vers 1689. Il servait à cette date en Catalogne sous Noailles. Il devait donc appartenir à la première et à la plus distinguée des quatre compagnies de gardes du corps, celle où l'on n'entrait qu'après avoir fait preuve de deux cents ans de noblesse.

2. Ce jugement sévère est précisé par la lettre du 29 juillet 1693 à eue de Laval : « Je ne l'ai jamais haï... Il y a eu un temps où je n'ai pas estimé sa conduite ».

3. Sur la duchesse de Noailles, cf. infra, lettre 153. Le comte d'Ayen était Adrien-Maurice de Noailles, seul survivant des cinq premiers fils qu'elle avait eus du duc Anne-Jules. Né le 29 septembre 1678, il pouvait donc jouer avec le duc de Bourgogne. Mousquetaire en 1692, il servira comme officier, puis comme mestre de camp du régiment de Noailles (30 décembre 1694), sous son père et sous Vendôme en Catalogne (1694-1695), puis en Flandres (1696-1697). Marié à la nièce de Mme de Maintenon (1" avril 1698), duc en 1704, président du Conseil des finances en 1715, maréchal de France en 1734, ministre d'Etat en 1743, il mourut le 24 juin 1766 (cf. BOISLISLE, t. V, p. 122, n. 4). Voir sur sa première rencontre avec le duc de Bourgogne les Nouvelles ecclésiastiques, 14 mars 1688, B. Ste Geneviève, ms. 1 478, f. 75 (cf. aussi sur le caractère du petit duc, ibid., 27 septembre 1686, ms. 1 477, f. 89 r°).

4. Bien loin d'envoyer des renforts, Catinat en réclamait pour un front beaucoup plus important (cf. supra, la lettre du 6 mai 1690 et infra, celle du 22 juillet 1690).

124. A Min° DE GRAMONT.

11 juin [1690].

264 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 167 T. II, 172 COMMENTAIRE 265

5. Guyonisme discret.

6. Gêne, « tourment ».

7. De contrition, en interligne.

8. Pardonnez-moi si je me suis trompé, en interligne.

9. Eclat, « scandale ». Sur celui qui s'était produit en 1686 dans l'île de Ré, cf. supra, lettre du 21 avril 1686, n. 4.

Fénelon se montre ici beaucoup plus irénique que dans sa lettre à Seignelay : c'est qu'il n'avait plus besoin de démontrer son orthodoxie, l'échec de la Révocation était désormais évident et, d'ailleurs, les soldats étrangers constituaient une catégorie à part.

126. A SEIGNELAY.

[juin ? 1690].

Ce texte n'a pu être collationné que sur l'édition Querbeuf, Paris, Didot, 1792, t. VI, pp. 526-539 - O.F., t. VII, pp. 202-206.

1. La fin de cette lettre montre que Seignelay était retenu au lit par la maladie. Les Mémoires de Sourches signalent dès le 27 février 1690 qu'il souffrait d'une goutte violente (t. III, p. 71, cf. Thésut à Bussy, le' mars 1690, éd. LALANNE, t. VI, p. 320). Le 14 mai elle l'empêcha d'exercer ses fonctions de trésorier de l'ordre du Saint-Esprit (DANGEAU, t. III, p. 237 - SOURCHES, t. III, p. 122). Sur la date de la présente lettre, cf. infra, n. 41.

2. De suite, cf. supra, lettre 96, n. 3.

3. Cf. Actes IX, 31 - l'hymne du lundi à Laudes (str. 6) et l'oraison liturgique « de ejus semper consolatione gaudere ».

4. Annonce de consolations sensibles dont la venue est présentée plus bas (cf. infra, n. 17) sous une forme beaucoup plus problématique.

5. Tempérament, « adoucissement, milieu qu'on trouve dans les affaires pour accorder les parties » (FURETIÈRE).

6. Concurrence, « prétention réciproque de deux personnes à une même charge » (ibidem).

7. II Cor. I, 3.

8. Gen. XII, 1. Cf. supra, la lettre à Mme Guyon du 17 juillet 1689,

n. 4.

9. Luc, XV, 18.

10. Confessions, VIII, 11, n. 26.

11. Gêne, « torture morale, tourment ».

12. Furieux, u tout ce qui a de la violence, de l'impétuosité, de l'excès » (FURETIÈRE). On dit encore « fou furieux ».

13. Rom. VIII, 28. Remarquer l'introduction de « mort » dans l'énumération.

14. Décoration, « décor de théâtre » (FURETIÈRE). Le thème baroque du « desengaiio » est fréquent sous la plume de Fénelon, en particulier dans les inédits du ms. Le Brun. Cf. la lettre du 2 juillet 1690, n. 31.

15. De la part de, « par ordre de » (FURETIÈRE).

16. Paraphrase de Jérémie, III, 1-12.

17. Cf. supra, n. 4.

18. Luc XXII, 42. Cf. infra, la lettre du 27 juillet 1690 à la duchesse de Chevreuse.

19. Apoc. XIV, 4.

20. Sensible, non pas « notable », mais « objet d'expérience, que l'on ressent vivement ».

21. Naïfs, cf. lettre du 14 février 1690, n. 9.

22. S'exciter : idée guyonienne qui fut très discutée dans la querelle des Maximes des Saints.

23. La « dévotion » de Seignelay égayait les chansonniers (cf. G. BRUNET, Le nouveau siècle de Louis XIV, Paris, 1857, pp. 136 sq.; cf.

ms. fr. 13 803, f. 331 : pendant son veuvage, on lui attribua même

« le dessein de se faire prêtre ». M. Tronson, qui avait été sollicité de favoriser son mariage avec une d'Urfé, composa à son intention des opuscules et lui adressa au moins une vingtaine de lettres de direction entre le 26 juillet 1677 et le 9 février 1683; mais, à cette dernière date, il avertissait le secrétaire d'Etat : « Je crains, Mgr, que le divertissement ne l'ait emporté la semaine passée sur la dévotion ». A Pâques 1686, Seignelay envoyait encore chercher en carrosse le sulpicien, mais, aussitôt après, celui-ci écrivait à Beauvillier : « Quoique Dieu le touche vivement, je ne crois pas qu'il se soutienne jamais » sans de longues conversations avec vous ou avec une de ses soeurs (L. BERTRAND, Correspondance de M. Tronson, t. I, p. 7, t. III, pp. 375-422). Cf. infra, n. 45, le recours à Chevreuse.

24. Opérer, provoquer.

25. Allusion à la parabole de la brebis perdue (Luc XV, 7).

26. Raccourci : « vous demander avec inquiétude si vous pouvez avoir confiance en ».

27. Isaïe XLII, 3 et Matth. XII, 20.

28. Rom. I, 16.

29. Domestique, « attaché à la maison avec une fonction importante ».

30. Ps. XC, 12 - Matth. IV, 6 - Luc IV, 11.

31. On pourrait dire que Fénelon montre plus de psychologie que Bossuet..., s'il ne tirait pas simplement la leçon de la mésaventure arrivée à celui-ci après la rupture entre Louis XIV et Mme de Montespan. La coupure probable au sujet des « personnes » explique sans doute qu'il ne reste plus de texte manuscrit de cette lettre. Voir, sur les services que Tourville aurait rendus à son ministre, BOISLISLE, t. VIII, p. 607.

32. Promptitude, « vivacité ».

33. Traverser, « contrarier ».

266 CORRESPONDANCE DE FÉNELON

T. II, 172

T. II, 176 COMMENTAIRE 267

34. lac. IV, 6.

35. Eccli. X, 18.

36. Ils sont en possession, liberté » (FURETIÈRE).

37. Luc XXI, 15.

38. Se laisser entamer, « donner prise sur soi » (FURETIÈRE).

39. Rentraïner n'est signalé au sens propre que chez Saint-Amant (cf. Furetière) et au figuré que chez des prédicateurs (cf. Littré). Fénelon avait déjà employé la même expression au début de cette lettre (après la n. 3).

40. De bonne foi, a sincèrement, franchement ».

41. Idée longuement développée dans la lettre du 2 juillet 1690, ce qui peut faire croire qu'elle n'est pas de beaucoup postérieure à celle-ci.

42. Manquer à, « ne pas remplir tous ses devoirs envers » et non simplement comme aujourd'hui « agir d'une manière irrespectueuse ».

43. Veuf en 1678, Seignelay se remaria le 6 septembre 1679 avec Catherine-Thérèse de Matignon-Thorigny. Il en eut cinq fils, dont le dernier était né le 6 juin 1690. Elle avait pour grand-mère Eléonore d'Orléans-Longueville, fille de Marie de Bourbon, cousine germaine d'Henri IV. La Grande Mademoiselle le soulignait : « Ainsi ils ont l'honneur d'être aussi proches parents du Roi que M. le Prince... Cela donne un grand air à M. de Seignelay qui, naturellement, avait de la vanité » (cf. L. DUSSIEUX, Etude biographique sur Colbert, p. 230). Son beau-frère Chevreuse et Cavoye, « le grand favori de Seignelay », essayèrent de remarier sa veuve avec le fils du maréchal de Luxembourg, mais celui-ci « rompit fort malhonnêtement ». Elle épousa alors le comte de Marsan et mourut en couches le 7 décembre 1699 âgée de trente-huit ans. Saint-Simon la décrit comme une « grande femme, très bien faite, avec une grande mine et de grands restes de beauté. Sa hauteur excessive avait été soutenue par celle de son mari, par son opulence » (BoisLISLE, t. III, pp. 8 sqq., cf. t. XXVIII, p. 183 n.; cf. le Chansonnier, mss. fr. 12 669, f. 391 et 12 691, ff. 187 y°, 190 v°).

44. Tout pouvait alors renforcer une locution adverbiale.

45. Thème guyonien bien connu.

46. Act. IX, 4 à 6.

47. Act. IX, 15.

127. A SEIGNELAY.

23 juin [1690].

Original, non signé, A.S.S., n° 718.

Il est curieux que cette pièce soit restée inédite : non seulement Querbeuf et Gosselin l'avaient à leur disposition, mais elle figure dans une liste des lettres à Seignelay établie au xvitte siècle et conservée dans le même dépôt. Tant par l'écriture que par le contenu, elle s'insère d'ailleurs parfaitement dans la série des lettres au ministre.

1. La présente lettre devait parvenir à Jean-Baptiste Colbert le jour de sa fête.

2. Cette page est une des plus belles de la correspondance de Fénelon. Il y expose dans toute leur force les paradoxes mystiques dont il

devait la connaissance à Guyon, mais il n'oublie pas un seul instant

que son correspondant fait ses premiers pas dans la vie spirituelle. Pour éviter toute confusion entre la mystique et la métaphysique, Fénelon passe assez vite du néant de la créature à celui du péché. Il en tire lui-même les conséquences pratiques et fait de la seconde moitié de sa lettre un tissu de citations scripturaires.

3. Imbu de la morale aristocratique de l'époque, Seignelay devait avoir peine à s'en persuader.

4. Avilir est exceptionnellement employé comme verbe transitif dans Britannicus (I, 2 « l'honneur de l'avilir ») et sous la plume de Massillon.

5. Ces éloges sont autant de conseils. Les qualités énumérées sont précisément celles qui manquaient le plus au ministre de la Marine.

6. Apetisser, cf. supra, lettre du 23 février 1690, n. 16.

7. Phil. IV, 13.

8. lac. IV, 6 - I Pet. V, 5.

9. Isaïe LVII, 15.

10. Matth. XI, 29.

11. Matth. XVIII, 7.

12. « Servite Domino in timore et exultate ei cum tremore » (Ps. II, 11).

13. Ezech. XVI, 52.

128. A M"'" DE GRAMONT.

27 juin 1690.

Adresse : A Madame / Madame la comtesse de Gramont.

L.a. non signée, pliée, sceau. A.S.S., Recueil Gramont, n° 18.

1. Du a été changé en le puis rétabli.

2. Flatter, « être indulgent à ceux qu'on devrait châtier :o (FURETIÈRE).

3. Propreté, « raffinement ».

4. Première allusion aux dartres dont Mun' de Gramont était menacée : cf. infra, les lettres que Fénelon lui adresse les 9 septembre et 12 novembre 1692.

« en ont l'habitude ou en ont pris la

268 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 176 T. II, 181 COMMENTAIRE 269

5. Mot imagé qui revient assez souvent dans les Lettres spirituelles de Fénelon, attentif à combattre chez celles qu'il dirige l'excès de u réflexions » d'où naissent les scrupules.

6. Naïvement est employé avec le sens de l'ingénument de la lettre 107 du 21 mars 1690, n. 2.

7. Pas a été rayé par Fénelon.

8. Sa position à la Cour.

9. Cf. supra, la lettre du 2 octobre 1689, n. 11 et surtout la lettre 126 de [juin] 1690 à Seignelay.

129. A SEIGNELAY.

2 juillet 1690.

Collationné uniquement sur l'édition Querbeuf, t. VI, pp. 539-551, à qui nous laissons la responsablité de l'indication : « Paris ».

1. Fénelon en avait déjà parlé dans sa lettre 126 de « juin », cf. n. 41.

2. Fénelon écrit ailleurs : « Rien de plus indiscret que de vouloir toujours choisir ce qui nous mortifie en toutes choses » (Instructions et avis, V).

3. Ps. CII, 13 et 14.

4. Dévotions prend par l'addition de deux adjectifs le sens péjoratif qu'il a ailleurs à cette époque.

5. Gêné conserve quelque chose de son sens étymologique et s'oppose un plus bas à la « largeur » guyonienne.

6. Confondre se trouve aussi avec le sens de « perdre » dans la poésie profane du temps. Cf. supra, lettre 104 du 11 ? mars 1690, n. 3.

7. Cf. la préface de M. MASSON (Fénelon et Mm Guyon, pp. LXXI sq., LXXV sq.).

8. Conducteur a ici le sens de « directeur » que les dictionnaires n'indiquent pas. Cependant celui de l'Académie (1694) donne les exemples « conduire la conscience de quelqu'un » et « conduite des âmes ».

9. Remarquer que la plus grande partie de cette lettre raisonne par analogie à partir des réalités sociales que son destinataire connaissait le mieux.

10. Entendre signifie ici « apprendre par ouï-dire » par opposition à « le consulter lui-même » qu'on lit quelques lignes plus bas.

11. Avantage, « intérêt ».

12. Envoyer vers s'emploie sans complément d'objet direct au sens

d' « envoyer des messagers ».

13. Incommoder n'entraîne pas seulement comme aujourd'hui l'idée de dommage ou de gêne physique.

14. Corrompu ne correspond pas exactement au sens d' « altérer, déformer » donné par Dubois-Lagane : on trouve dans Furetière d'autres exemples du participe donnés sans explication mais qui semblent comporter une nuance voisine de celle-ci.

15. Succès avait normalement le sens d' « issue ».

16. Le parallélisme strict avec le premier exemple est souligné par le retour du mot « embarrasser » (cf. supra avant la n. 13).

17. S'embrouiller, « s'embarrasser de, se mêler mal à propos de ».

18. Affectation semble être proche de son sens actuel et suggérer le manque de sincérité.

19. Cette position nuancée s'insère entre les demandes de nouveaux testaments en français adressées par le missionnaire en Saintonge au même Seignelay et la Lettre à M. d'Arras au sujet de la lecture de l'Ecriture Sainte. La restriction qu'introduit Fénelon ne s'explique pas seulement par la peur de sembler s'opposer à la politique royale. Il doit penser ici davantage aux « critiques » qu'aux protestants.

20. Sur le conseil des hommes, c'est-à-dire sur les avis que les hommes nous ont donnés.

21. I Cor. I, 5 .

22. Coloss. I, 10; Rom. XII, 2.

23. Le féminin d'inventeur est donné par Furetière comme aussi normal que le masculin.

24. Cf. la lettre 126 de « juin », n. 29.

25. Matth. XV, 14.

26. Chagrin, non « tristesse », mais « humeur maussade, inquiétude ».

27. Expressions communément employées pour désigner les jansénistes : cf. l'Oraison funèbre de M. Cornet par Bossuet. Mais l'ensemble du développement est dirigé contre les casuistes relâchés.

28. Ezech. XIII, 18.

29. Décider, « trancher » comme le font ceux qui prennent parti dans les querelles de théologiens.

30. Matth. XI, 29.

31. Cf. la lettre de « juin », n. 14.

32. M. J. Dagens a consacré un chapitre à la « science des saints » dans sa thèse sur Le cardinal de Bérulle et la restauration catholique, Paris, 1952. Fénelon parlera de même des Maximes des Saints. En développant le thème de l'enfance, la fin du paragraphe rappelle la coloration guyonienne de cette attitude hostile à la spéculation.

33. Matth. XI, 25 et XVIII, 3.

34. Luc X, 27.

35. Malgré sa prudence, Fénelon reprend le vocabulaire des adversaires de l'attritionnisme, au nombre desquels se trouvait d'ailleurs Bossuet.

36. De suite, cf. supra, lettre 96, n. 3.

270 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 181 T. II, 183 COMMENTAIRE 271

37. Marché, a convention ».

38. Retranchements a sons sens militaire et ne doit pas éveiller l'idée de « diminution ». Cf. au début du paragraphe précédent « forcer dans ses retranchements ».

39. Apoc. III, 16.

40. Marc X, 30.

41. Eccli. II, 14.

42. II Cor. I, 3.

43. Ps. CXVIII, 162.

130. A SEIGNELAY.

14 juillet 1690.

Copie, A.S.S., t. I, ff. 14 sq. - Ed. Querbeuf, t. VI, p. 551 - Gosselin a ajouté la date d'après une liste du xviiie siècle.

1. Des lettres ont disparu, et en particulier celle où Fénelon exprimait ses condoléances sur la mort du frère de son correspondant. D'après les Mémoires de Sourches, cette nouvelle avait contribué à aggraver son état. « Le 9 juillet on apprit la mort du comte de Sceaux, ce qui causa une extrême douleur à M. de Seignelay dont les cruelles vapeurs, qui altéraient depuis longtemps sa santé, ne furent pas médiocrement augmentées » (t. III, p. 263).

2. I Cor. I, 16 et 27.

3. Quel est ce voyage ? « Ayant dans sa charge le département du clergé », Seignelay aurait dû aller à Saint-Germain en Laye « fixer le don gratuit de l'Assemblée générale », mais une Addition aux Mémoires de Sourches nous apprend que « comme il commençait déjà à être fort incommodé de ses vapeurs, il lui fut impossible d'y aller »; Torci et Pontchartrain le remplacèrent (t. III, p. 245). Néanmoins, les termes dont se sert Fénelon invitent plutôt à rappeler que, comme ministre de la Marine, Seignelay, absent du 7 juillet au 14 septembre 1689, avait passé en mer quelques semaines de l'été précédent (SouRcHEs, t. III, pp. 138, 149 - GAILLARDIN, t. V, p. 231 - C. ROUSSET, Histoire de Louvois, Paris, 1864, t. IV, pp. 212 sq.). Ce n'est peut-être qu'à son défaut que Bonrepaus fit de même en 1690. Sourches annonce en effet le 27 août 1690 : « Bonrepaus est revenu de dessus la flotte et soulagera durant quelque temps » Seignelay « des affaires de la marine » (t. III, p. 204).

4. Phrase consolante et rassurante. Il ne s'en trouve guère d'autre aussi formelle dans les lettres à Seignelay.

5. Fénelon a sans doute jugé que les expressions précédentes « vous tourner entièrement vers lui », « il était jaloux d'un voyage », « que vous viviez à lui seul », « vous mourrez à tout appui humain », le dispensaient de faire suivre détaché d'un complément.

131. A SEIGNELAY

18 juillet 1690.

Copie, A.S.S., t. I, ff. 17 sq. - Ed. Querbeuf, t. VI, pp. 553 sq. - Gosselin, I, 9.

1. On remarquera que Fénelon ne fait pas allusion aux grands événements militaires qui intéressaient au premier chef le ministre de la Marine, même pas à la victoire navale de Beachy-Head (SouRcHEs, 15 juillet 1690, t. III, p. 171; cf. LALANNE, t. VI, pp. 346 sq.). En revanche, la nouvelle de la bataille de la Boyne qui portait un coup terrible à sa politique ne fut connue à la Cour que le 22 juillet.

2. Comme plusieurs autres, ce début de lettre montre que Seignelay ne se contentait pas de lire distraitement les exhortations de Fénelon, mais qu'il manifestait une sincère inquiétude de son salut.

3. Le Traité de la Fréquente Communion insiste de même sur le peu de valeur des pénitences que nous nous imposons à nous-même. Il est vrai que c'est pour magnifier le rôle du prêtre, mais, avant Fénelon, Saint-Cyran avait développé la même idée à propos des maladies.

4. Seignelay était entré au Conseil vers le 1" octobre précédent et « balançait tellement le crédit de Louvois qu'en certaines occasions il semblait l'emporter sur lui » (SouRcHEs, t. III, p. 160).

5. Indication qui resta vraie jusqu'au début d'octobre, moment où le ministre renonça à suivre le Roi à Fontainebleau et se fit transporter à Paris. Le 27 août 1690, les Mémoires de Dangeau notaient par exemple que, bien qu' « on commence à craindre fort pour le mal de » Seignelay, « il ne laisse pas d'agir, et va même presque toujours au Conseil » (t. III, p. 204, cf. p. 230 - SOURCHES, t. III, p. 317 et le Chansonnier, ms. fr. 12 690, pp. 213 sq.).

6. Preuve qu'il s'était déjà produit une des améliorations passagères que les mémorialistes mentionneront les mois suivants.

7. Actes, IX, 4 à 6.

8. Romains, I, 24.

9. Exode, XXIV, 8 - Ephes. II, 3.

10. 2 Tim. I, 6.

11. Noter la dureté de ton. Elle est pourtant nécessaire à la démonstration : la récompense n'est pas fondée sur les mérites, mais sur la gratuité de la « miséricorde » divine qui « se glorifie » davantage

272 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 183

sur « une extrême misère ». Fénelon s'inspire ici de infra, n. 14) et, bien qu'il ne les nomme pas, des écrits tin contre les pélagiens.

12. La parabole du voyageur de Jéricho ployée à illustrer les idées augustiniennes grinus Jerichuntinus de Conrius.

13. La phrase manque dans la

14. 1 Tirn. I, 16.

15. Jérém. XVII, 5.

16. /s. XLI, 10.

17. Mollesse, « sensualité ».

18. Se développer, « se déployer ».

132. A SANTEUL.

[été 1690].

Ed. [P. A. PINEL de La MARTELIÈRE], La vie et les bons mots de

M. de Santeuil, Cologne, 1742, t. II, pp. 38-39.

1. Damon et Aegon figure dans les Opera poetica, Amsterdam, 1696, pp. 94 sqq., 351-355. Le sujet en indique approximativement la date : vaincu par son rival Amintas dans un concours lyrique, le pasteur Damon (Santeul) se fait consoler par Aegon (Daquin). Tout s'éclaire quand on sait qu'Amintas n'était autre que... l'archevêque de Paris Harlay, dont l'Assemblée générale du clergé (26 mai-17 juillet 1690) venait de préférer la plume à celle du poète de Saint-Victor. Cette pièce et les remerciements de Fénelon doivent donc être de peu postérieurs.

2. VIRGILE, Egiogues, VI, 8.

3. CICÉRON, Pro Caelio, 35.

4. Damon et Aegon fait intervenir des nymphes (en particulier la Nymphe de la Seine) et Junon elle-même. Aussi croirions-nous cette pièce postérieure à la lettre de Claude Fleury du 3 juillet 1690. Tout en se plaignant de la publication de ses deux lettres de la même année (cf. supra, lettre du 18 avril 1690), le sous-précepteur y annonçait à Santeul : « Je fais bien votre cour à M. le duc de Bourgogne et il n'y a guère d'auteurs modernes qu'il connaisse mieux que vous, sans vous avoir encore vu. Il aura du goût pour la poésie et sent déjà la cadence des vers latins, sans les entendre tout à fait... P.S. M. de Fénelon m'a chargé de vous faire ses compliments. Il a remarqué que vous voulez être privé de Bacchus si jamais vous parlez des divinités fabuleuses » (dans La vie et les bons mots..., 1742, pp. 41 sq.).

T. H, 185 COMMENTAIRE 273

133. A Mme DE CHEVREUSE.

20 juillet 1690.

Autographe au château de Dampierre publié par Moïse CAGNAC (La Quinzaine, 16 avril 1904, p. 111 et 1" mai 1904, p. 230).

1. L'identification est fournie par les Mémoires de Sourches (t. Ill, pp. 270 sq.) à la date du 19 juillet 1690 : « On sut de science certaine que Mme la duchesse de Montmorency, fille aînée du duc de Chevreuse, avait la petite vérole, maladie bien dangereuse pour une personne qui était grosse de quatre mois ». Il s'agit de Marie-Anne d'Albert que le Moreri présente comme la cadette de Marie-Thérèse, elle-même née en 1668. Elle avait été mariée le 6 janvier 1686 au duc de Montmorency, fils du maréchal de Luxembourg (cf. sur lui, infra, la lettre du 21 janvier 1695, n. 3). Sa maladie eut des conséquences moins terribles qu'on ne pouvait le craindre, puisqu'elle accoucha seulement le 15 septembre 1690 d'un enfant mort (SouRcHEs, t. III, p. 302). Cf. BOISLISLE, t.

pp. 47, 242, le ms fr. 23 498, ff. 49 r°, 68 et infra, la lettre 282 du 20 septembre 1694.

2. Assaisonner, « donner plus de relief » (FURETIÈRE).

134. A Mme DE GRAMONT.

22 juillet 1690.

L.a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 20.

1. Dans est rayé et corrigé en pour.

2. Quatre jours plus tôt (cf. supra, 18 juillet 1690, notes 11 sqq.), Fénelon s'était paradoxalement efforcé de réconforter Seignelay inquiet sur son salut par des expressions augustiniennes analogues.

3. Formule néantiste, qui, comme cela a déjà été le cas dans la lettre 96 sur les défauts (supra, notes 31 et 79), rappelle les Rhéno-Flamands et Condren. La distinction entre « néant » et « péché » est l'aboutissement récent d'une évolution. En effet, dans sa lettre du 11 août 1689 à Mme Guyon (notes 29 sqq.), Fénelon se refusait encore à reconnaître l'existence d'une « rouille » différente de la « propriété ».

4. I Cor. I, 27.

5. Miséricorde, misère, cf. supra, n. 2.

6. Matth. IX, 13 - Marc II, 17 - Luc V, 32.

7. Matth. XVIII, 11 - Luc IX, 10.

8. Matth. IX, 12 - Marc II, 17 - Luc V, 31.

saint Paul (cf. de saint Augus-

était traditionnellement emsur la Grâce. Cf. Le Pere-

copie manuscrite.

274 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 185

T. II, 189 COMMENTAIRE 275

9. Allusion à l'enfant prodigue (Luc XV, 22).

10. Se familiariser, « se rendre familier » (par exemple avec un prince) (FuRETikRE) ne se dit plus aujourd'hui qu'avec un nom de chose.

11. Application classique de la théorie de l'Amour Pur aux consolations, un des points les moins contestables du système de Fénelon.

12. Expression guyonienne dont Fénelon lui-même a repris la définition dans sa lettre du 11 août 1689, n. 7. Cf. supra, I. 126 à Seignelay, juin (?) 1690, n. 17.

13. Cf. supra, lettre du 11 août 1689, n. 16.

14. Cf. supra, à Seignelay, juin (?) 1690, n. 18 et infra, à Mme de Chevreuse, 27 juilet 1690, n. 5.

15. Cf. supra. lettre à Mme de Maintenon sur ses défauts, n. 7.

16. Isaïe, XLI, 10 souvent repris dans les évangiles. Cf. supra, à Seignelay, 18 juillet 1690, n. 16.

17. La nouvelle de la bataille de la Boyne, livrée le 11, fut connue à Versailles le soir du 22 juillet 1690 (SouRcHEs, t. III, p. 271).

135. Au DUC DE NOAILLES.

22 juillet 1690.

L.a. non signée, Archives de M. le duc de Mouchy, n° 2.

1. Le duc de Noailles avait reçu de nouveau le 11 mars 1690 le commandement de l'armée de Catalogne et le 3 avril le Roi avait placé sous ses ordres trois lieutenants généraux, Chazeron, Langallerie et Bulonde. Le 24 juin on savait à la Cour que ses troupes avaient occupé Vich à sept lieues de Barcelone (SouRcHEs, t. III, pp. 208, 223, 253). Mais Louvois fit passer en Italie une partie des troupes de Noailles, ce qui força le duc à renoncer au siège de Castelfollit. D'autre part, Langallerie contrariait toutes ses mesures.

2. Déprendre, « détacher » (FURETIÈRE). Peu après l'emploi remplace le poste, rayé.

3. Fénelon donne à des lieux communs un accent personnel où s'exprime sans aucun doute l'expérience des onze mois qu'il venait de passer à Versailles.

4. Mécompte pouvait prendre le sens d' « erreur de calcul », mais semble avoir ici sa valeur actuelle d' « espérance déçue ».

tangible.

5. Distinction ou traitement honorifique s'oppose à « grâce », plus

6. Pour guyonienne qu'elle soit, l'expression de « pure foi » ne traduit ici qu'une idée ascétique assez banale.

7. Construction maladroite : « donnez au recueillement quelque heure dérobée aux affaires ».

8. Service du Roi à la guerre.

9. Luc, XXI, 18.

10. Sur son jeune frère Henri-Joseph, officier dans l'armée de Noailles, cf. supra, lettre du 18 juin 1690, n. 1. La force de l'expression s'explique par le jugement que l'abbé portera le 29 juillet 1693 (n. 5) sur sa conduite passée et par les reproches qu'Henri-Joseph encourut en 1695 dans sa charge d'exempt.

136. A SEIGNELAY.

26 juillet 1690.

Copie, A.S.S., t. I, f. 16 - Ed. Querbeuf, t. VI, p. 556. Gosselin a ajouté la date d'après une liste ancienne qui porte « mercredi, 26 juillet ».

1. Il doit s'agir de quelques-unes des Méditations tirées de l'Ecriture sainte (0.F., t. VI, pp. 42 sqq.) dont plusieurs sont effectivement sur le même texte. On sait d'autre part que Racine allait lire et paraphraser les Psaumes à Seignelay malade (cf. notre Genèse d'Esther..., p. 25).

2. Expression que nous avons rencontrée dans la lettre du 2 juillet 1690 après la n. 35.

3. Promesse naturelle dans une lettre à un malade, mais moins formelle que celle que Fénelon a faite le 14 juillet (n. 4). Cf. aussi la lettre du 18 juillet, n. 6.

137. A SEIGNELAY.

juillet 1690.

Copie, A.S.S., t. I, ff. 19-21 - L'édition Gosselin donne diverses variantes et même une phrase supplémentaire. Elle semble les avoir tirées de l'édition Querbeuf.

1. Gosselin place cette lettre après celle du 26 juillet, mais cette phrase fait croire que Fénelon fournit ici les réponses à la « suite de questions » que la longueur de sa lettre du 2 juillet l'avait forcé à interrompre. On ne pourrait alors dépasser les premiers jours de juillet.

2. Cf. la fin de la lettre 126 de juin (?) 1690, n. 45.

3. Isaïe LXV, 24.

276 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 189 T. II, 191 COMMENTAIRE 277

4. Jean XI, 1-44.

5. Siècle, au sens péjoratif courant dans la spiritualité chrétienne : « les pompes et la vanité du monde » (FURETIÈRE).

6. Amortir, « diminuer l'ardeur, la flamme » (au propre et au figuré) et pas seulement, comme aujourd'hui « la violence d'un coup ».

7. Cf. la lettre du 26 juillet 1690, n. 3 et 2 Tim. I, 6.

8. Ps. LXXVI, 4.

9. Charmer conserve l'idée étymologique d' « apaiser comme par enchantement ».

10. Bien que Fénelon ait pu la trouver dans des auteurs antérieurs, l'image porte l'empreinte guyonienne. Elle est d'ailleurs préparée par d'autres passages de la même lettre : « le père tendre qui vous portera dans son sein », « je vous propose de vous jeter entre les bras de Dieu ».

11. Nouvelle marque de l'influence guyonienne, cf. supra, lettre du 2 juillet 1690, n. 7.

12. Heureuse allusion biblique (cf. la lettre du 18 juillet 1690, n. 12), bien dans la ligne de la théorie des distractions que Fénelon lui-même devait à M."' Guyon.

13. Délicatesse, « susceptibilité ombrageuse d'une personne difficile à contenter ».

14. Le contexte marque bien que chagrin n'a pas le sens actuel mais celui que nous avons indiqué dans notre commentaire de la lettre du 2 juillet 1690, n. 26.

15. La phrase manque dans la copie de Saint-Sulpice.

16. C'est cette indication qui a dû amener Gosselin à voir dans cette lettre la dernière de toutes celles que Fénelon a adressées à Seignelay : nous ne croyons pas la conséquence nécessaire en raison de l'alternance de rechutes et d'améliorations apparentes qui caractérisèrent cette maladie « si extraordinaire où l'on croyait très souvent qu'il allait mourir » (SouRcHEs, 28 octobre 1690, t. III, p. 321).

17. Cf. la lettre du 26 juillet 1690, n. 1. Le fait qu'il n'y soit fait ici aucune allusion suggère qu'elle est postérieure.

18. Idée et expressions guyoniennes, cf. supra, la lettre du 2 juillet 1690, n. 7.

19. Nouvelle marque que Seignelay paraissait alors plus mal que quand il reçut les autres lettres.

20. Application, « attention » (FURETIÈRE). L'état de santé du destinataire empêche de voir dans cette phrase une manifestation d'hostilité à l'oraison méthodique.

21. Le texte imprimé porte ici recueillir, mais le réveiller du manuscrit est beaucoup plus satisfaisant. Le mot garde une partie de la force qu'il avait dans les lettres de Mme Guyon à Fénelon.

22. Isaïe, XXX, 15.

23. Fénelon n'abandonna pas Seignelay puisque le Mercure Galant signale que c'est lui qui l'avertit de sa fin imminente. Voici quelques indications des contemporains sur les progrès de la maladie du ministre. Le 16 août, l'abbé de Choisy écrivait à Bussy-Rabutin « Seignelay est toujours fort mal ». Le 21, Bussy lui répondait : « La fortune de M. de Seignelay lui coupe la gorge; s'il n'avait pas pu tout ce qu'il a voulu, il aurait vécu plus longtemps qu'il ne le fera. Il meurt d'une maladie que les médecins appellent ab exhausto ». Le 6 septembre, son correspondant ajoutait : « Seignelay est tantôt bien, tantôt mal : celui-ci plus souvent que l'autre » (LALANNE, t. VI, pp. 354, 358, 367; cf. supra, lettre du 18 juillet 1690, n. 5). Le 8 septembre les Mémoires de Sourches confirmaient : « En ce temps-là, Seignelay continuait à être toujours de plus en plus mal. L'on n'avait pas bonne opinion de sa maladie ». En revanche, le 12 septembre, « s'étant mis à ne vivre plus que de lait, il commença à se trouver mieux et ses insomnies diminuèrent aussi bien que ses crachements de sang. Cependant on ne peut pas dire que ce mieux fût bien considérable » et le même note le 28 septembre : « Ce fut en ce temps-là que Seignelay commença à se trouver considérablement mieux par le moyen du lait de femme qui lui fut ordonné par un certain médecin provençal qu'il avait fait venir » (t. III, pp. 296, 299, 305). Cela ne l'empêchait pas de renoncer le 4 octobre au voyage de Fontainebleau (qui eut lieu du 7 au 26) et de se faire transporter à Paris, où sa famille était auprès de lui. Le 13 et le 17 octobre on disait à la Cour qu'il s'y portait mieux (DANGEAU, t. III, p. 230 — SOURCHES, t. III, pp. 314 et 317). Le retour du ministre à Versailles le 25 octobre ne fut pas de bon augure : il rendit au Roi les pierreries dont il était chargé. Lorsque le « baume de soufre » du médecin hollandais Helvétius fut resté sans succès, « on n'espéra plus rien ». Il reçut l'Extrême-Onction le jour de la Toussaint et mourut le 3 à deux heures (DANGEAU, t. III, pp. 240 sqq. — SOURCHES, t. III, pp. 321 sqq.). On épilogua beaucoup sur sa mort et Mme de Maintenon en tira la morale pour Saint-Cyr « Je voudrais bien que vous eussiez vu la mort de M. de Seignelay d'aussi près que moi; vous béniriez Dieu de vous avoir tirée du monde et de vous mettre dans un état qui pût vous faire espérer une mort aussi tranquille que celle-ci a été agitée » (à Mm" de Radouay, 5 novembre 1690, dans LANGLOIS, t. III, p. 478). Cf. aussi LALANNE, t. VI, pp. 400-405, 414, 424, 453, 458.

138. A Are DE CHEVREUSE.

27 juillet 1690.

La plus grande partie de cette lettre (de la seconde phrase « J'espère, Monsieur ( ! ), que dans cet état » jusqu'à la fin de l'avant-dernière : « faites-le avec simplicité ») avait déjà été publiée par le marquis de Fénelon (CEuvres spirituelles, Rotterdam, 1738, n° 153) et par Gosselin

278 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 191 T. II, 193 COMMENTAIRE 279

(0.F., t. VIII, p. 571). Mais il était réservé à M. Cagnac d'en retrouver l'autographe au château de Dampierre et de l'éditer dans La Quinzaine du 1" mai 1904, pp. 230 sqq. La date « jeudi 28 juillet » doit être un lapsus de Fénelon, le jeudi étant en 1690 le 27.

1. Cf. supra, lettre du 20 juillet 1690.

2. La raison en est obvie : quelle catastrophe ç'eût été si le précepteur eût communiqué la petite vérole aux jeunes princes !

3. Amertume, « douleur, déplaisir, chagrin » (FURETIÈRE).

4. Matth. XXVI, 39.

5. L'expression, reprise dans l'article XIV des Maximes des Saints, y sera dénoncée comme hérétique et désavouée par Fénelon. Cf. supra, lettre à Seignelay de [juin ?] 1690.

6. Sa fille Mme de Montmorency. Fénelon passe volontairement sous silence le danger de contagion.

7. C'est sans doute pour éviter la répétition de « mélancolique » que Fénelon a donné à noirceur une valeur qui paraîtrait sans exemple si Pascal n'avait écrit : « L'ennui, la noirceur, la tristesse, le chagrin » (Pensées, éd. Brunschvicg, frg. 131).

139. A Mme DE GRAMONT.

29 juillet 1690.

Adresse : A Madame / Madame la comtesse de Gramont. L.a.s., pliée, cachet, A.S.S., Recueil Gramont, n° 45.

1. Le 11 juillet 1690 Guillaume d'Orange avait vaincu à La Boyne les troupes irlandaises de Jacques II et le corps expéditionnaire commandé par Lauzun : six jours plus tard il entrait dans Dublin sans résistance. La nouvelle arriva à Versailles le samedi 22 juillet, mais on y resta assez longtemps sans nouvelle des combattants : si Louis XIV apprit le 24 par une lettre de Jacques II que le vice-roi Tyrconnell avait rallié douze ou quinze mille hommes (SouRcHEs, t. III, pp. 271- 273), on ne savait même pas encore ce qu'était devenu Lauzun dont l'aide de camp n'arriva à la Cour que le 7 août (SouRcHEs, t. III, pp. 274, 276, 279). Aussi, quelque soin que prît Louis XIV de renseigner au plus vite Mme de Gramont sur les événements d'Angleterre (cf. LANGLOIS, t. III, p. 415), elle restait certainement encore dans une cruelle incertitude. Or, Fénelon devait être mieux au courant qu'il ne le dit, trois de ses frères se trouvaient le 1" juillet dans les troupes de Jacques II : Anthony, Richard et John. De fait, Richard qui commandait l'infanterie irlandaise placée au centre avait été seul à combattre, mais il avait été repoussé, blessé et fait prisonnier. Ses frères et le général français Boisseleau le crurent mort (Ruth CLARK, Anthony Hamilton, Londres, 1921. p. 99; voir, sur Richard Hamilton, infra, la lettre du 17 novembre 1690, n. 1).

140. A Mme DE MAINTENON.

3 septembre 1690.

Copie Languet de Gergy, B. M. Versailles, ms. 301 bis, p. 63. Gosse-lin a donné par erreur la date du 8 septembre.

141. Au DUC DE NOAILLES.

8 septembre 1690.

L.a. non signée, Archives de M. le duc de Mouchy, n° 9.

1. Ces « embarras » étaient la suite de ceux que Fénelon mentionnait dans sa lettre 135 du 22 juillet (n. 1). Les Mémoires de Sourches allaient annoncer le 28 septembre 1690 que « Catinat attendait avec beaucoup d'impatience le secours des troupes qu'on devait lui envoyer de Catalogne, ... n'étant pas en état de tenir la campagne devant M. de Savoie, depuis le renfort qui lui était venu d'Allemagne » (t. III, p. 305).

2. Le premier trimestre, Noailles était de quartier comme capitaine des gardes (cf. BOISLISLE, t. XII, pp. 610-613 et t. XXVII, p. 119). Il commandait ensuite en chef, puis il présidait les Etats de Languedoc (SouRcHEs, t. III, p. 339). Ces emplois étaient sans aucun doute « éclatants » puisqu'ils devaient conduire au bâton de maréchal (ibid., t. III, p. 208, n.).

3. Mécompte, cf. supra, lettre du 22 juillet 1690, n. 4.

4. Fénelon avait d'abord écrit : « d'embarras, que les langueurs de la vieillesse, et enfin les horreurs de la mort ».

5. Amphibologie qui disparaît quand on donne à rien le sens alors courant de « quelque chose ».

6. Au début du siècle, rien était accompagné de la négation complète « ne ... pas », mais Fénelon suit ici la règle de Vaugelas.

7. Bien qu'il soit plus proche de « monde », lui renvoie à « Dieu » nommé un peu avant.

8. Le voisinage même de « servitude » invite à donner à « gênante » un sens plus fort qu'actuellement.

280 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 193 T. IL 194 COMMENTAIRE 281

9. « Application aux biens qui dépendent de vous » est sans doute une tournure elliptique pour « application à faire le bien quand il... ». Cf. infra, « des bonnes oeuvres dont vos emplois vous chargent ».

10. Projet, non pas « dessein », mais « plan, mémoire détaillé » (FURETIÈRE). Fénelon avait d'ailleurs d'abord écrit « un plan ». H. Pour vous, rayé après « je crains ».

12. Fénelon insiste ailleurs sur la chaleur torride dont les Français peuvent avoir à souffrir en Catalogne.

13. Violent ne comporte pas l'idée d'excès, mais désigne ce qui « se fait par une cause externe contre la pente et l'ordre de la nature » : « un arc bandé est dans un état violent » (FURETIÈRE, cf. BOISLISLE, t. I, p. 66 n.). Cette expression, fréquente sous la plume de Fénelon, se réfère implicitement à la théorie aristotélicienne du lieu naturel. Elle désigne ici la pauvreté normalement incompatible avec la haute naissance. On se souviendra que les Noailles eurent vingt-deux enfants.

14. Cf. supra, n. 1.

15. Dangeau écrira le 13 octobre 1690 : « Noailles n'a plus rien à faire en Catalogne où les ennemis n'entreprennent rien » (t. III, p. 234).

16. Fénelon pensait-il déjà à la charge d'exempt ? Dans ce cas, cette phrase préparerait la requête qu'exposera quelques jours plus tard la lettre suivante.

142. A FOUILLAC.

1. Cette lettre est publiée sous la date (1690) dans l'édition Gosselin qui suit le texte de deux copies (A.S.S., t. V, ff. 18 sq. et pièce 525) provenant du cardinal de Bausset. Lui-même « tenait cette lettre de M. Champollion, doyen de la faculté des lettres de Grenoble, qui lui avait fourni pour l'Histoire de Fénelon quelques autres pièces dont les originaux sont conservés dans la bibliothèque de Grenoble ». Le même texte a été repris avec la date du 8 novembre 1690 dans le Bull. Lot, t. I, 1873, pp. 330 sq. Mais nous suivons ici la copie faite « mot à mot le 11. mai 1837 sur l'autographe appartenant à M. le chevalier de Folmont » à Cahors par le chanoine Montaigne (A. D. Lot, F. 401). Elle se distingue surtout du texte imprimé 1° par la date : Versailles, 8 septembre 1690 de millésime a dû être ajouté après coup); 2° par le rétablissement de mots sautés par haplographie « Une poignée de curieux qui écrivent à d'autres curieux »; 3° enfin, Fénelon ayant écrit : « votre repos véritable et le bien de l'Eglise », on a corrigé par patriotisme local : « votre repos et le bien de notre diocèse ». Sur le destinataire, cf. supra, lettre du 28 février 1675.

2. On peut suppléer avec Lacoste la date de 1690, l'offre dont il est question étant une suite au séjour que « Fouillac fit en 1689 à Paris,

comme il conste par ses lettres, dans quelques-unes desquelles il parle de la place qu'on veut lui procurer à Versailles » (Lacoste, loc. cit., 330).

3. A Versailles.

4. Fouillac était resté grand vicaire d'H. G. Le Jay.

Appartenant à une famille de robe qui avait fourni au début du siècle un premier président au Parlement de Paris, Henri-Guillaume Le Jay, fils d'un maître des requêtes et de Gabrielle de Lesrat, naquit à Paris en 1646. Prêtre en 1672 et docteur de Sorbonne, il obtint le 9 mars 1680 un brevet pour l'évêché de Cahors que hissait vacant le transfert de Noailles. Ayant reçu ses bulles du 28 avril 1681, il fut sacré le ler juin 1681. Très zélé, il employa son patrimoine à la construction de deux palais épiscopaux, l'un à Mercuès, l'autre à Cahors. Il mourut le 22 avril 1693 avant l'achèvement du second. Les Mémoires de Sourches précisent qu'il « était mort en faisant ses visites. Il avait été aumônier de Monsieur et avait aimé avec passion le jeu; mais, depuis qu'il avait été fait évêque, il avait changé de manière, et il s'était donné tout entier à son devoir, de sorte qu'on le comptait entre les meilleurs évêques du Royaume et qu'il fut extrêmement regretté » (t. IV, p. 193). Il avait signé avec d'autres Lesrat (sans doute apparentés aux Laval) au contrat de mariage de la cousine germaine de Fénelon.

5. Il s'agit de l'emploi de garde « des médailles antiques et modernes et agates gravées » du Roi qui restèrent à Versailles de 1684 à 1720, date à laquelle elles furent transférées à Paris dans les locaux de la Bibliothèque royale. Le cabinet des médailles était néanmoins, au même titre que la Bibliothèque, sous l'autorité de l'abbé de Louvois (Cf. L. DELISLE, Le cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Impériale, Paris, 1868, t. I, pp. 359 sq., t. III, p. 369) qui avait acheté en 1683 sa charge à l'abbé de Bonport, fils de Colbert (voir le Bibliophile français, t. VII, 1883, p. 236).

Sans doute le poste était vacant depuis le début de l'été 1689: Pierre Rainssant s'était alors noyé dans la pièce d'eau des Suisses, ce qu'on expliqua par un blâme qu'il avait reçu de Louvois dettre du 15 juillet 1689 à Michel Begon dans Y. BÉZARD, Les Begon, Paris, 1932, p. 171). Il eut pour successeur son parent Marc-Antoine Oudinet (1643-1712) qui était déjà son collaborateur. Celui-ci fut même chargé aussitôt de l'interim, mais sa notice nécrologique précise que Louvois ne lui obtint que plus tard « l'agrément du Roi pour la même place » (Histoire de l'académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 1723, t. III, p. XIII). Fouillac s'était acquis des titres à la reconnaissance des érudits en inventoriant en 1678 les manuscrits de l'abbaye de Moissac et en les faisant envoyer à Colbert (DELISLE, t. III, pp. 457 sq., 519, 524) : le bibliothécaire de celui-ci, Baluze, sut y découvrir le texte perdu du De morte persecutorum de Lactance. Mais,

8 septembre 1690.

282 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 194 T. II, 196 COMMENTAIRE 283

dans une lettre qu'il lui adressait le 16 janvier 1685, Fouillac se plaignait d'un manque d'égards : « demeurer quinze jours dans la poussière... valait bien un remerciement de la part de quelqu'un de chez M. Colbert » (B. N., f. Baluze, t. 354, f. 2 VO).

6. Cette phrase contredit l'idée courante sur les fréquentes visites que Louis XIV aurait faites à son cabinet des antiques au sortir de sa messe. Trois seulement sont restées célèbres : en 1681 il y fut reçu par Jacques Colbert, futur archevêque de Rouen qui remplaçait son jeune frère l'abbé de Bonport (Bibliophile français, 1883, p. 211). Quelques années plus tard, le Roi lui-même en fit les honneurs aux ambassadeurs de Siam (DussiEux, Colbert, p. 192), puis à Jacques II exilé (Histoire de l'académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres, Paris, 1723, t. III, p. 15).

7. Ménage ne suppose pas ici la vie en famille, mais avec des valets. La suite correspond à un autre sens courant du mot : « subsistance » (FURETIÈRE).

8. Cette phrase explique que Fénelon soit resté plus de cinq ans sans abbaye.

9. Cet emploi fut pourtant le premier qu'exerça Mabillon, mais il était bien loin d'avoir l'âge de Fouillac.

10. « Virtuoso, mot italien dont quelques gens commencent à se servir dans le discours familier et qui veut dire un homme de mérite, un homme de lettres, qui aime les sciences » (FURETIÈRE). Le mépris que Fénelon affiche ici pour les pédants est de nature plus religieuse qu'aristocratique.

11. Potage, « viande cuite au pot », façon originale de dire « repas ».

143. Au DUC DE NOAILLES.

[septembre 1690].

L. a. non signée, Archives du duc de Mouchy, n° 6.

1. La nouvelle était exacte, mais les Mémoires de Sourches se montraient, à la date du 7 novembre 1690, plus précis : « Dans la compagnie de Noailles, le Roi ne donne pas encore la charge d'exempt » (t. III, p. 481).

2. A l'encontre de « se ressentir de », ressentir s'emploie pour les différentes émotions provoquées dans l'âme par le souvenir des bienfaits comme par celui des injures (FURETIÈRE).

3. Vers, « envers, à l'égard de » (DuRois-LAGANE).

4. Etat violent, cf. supra, lettre à Noailles du 8 septembre 1690, n. 13. 143 A. M. TRONSON A FÉNELON.

30 septembre 1690.

Minute, A.S.S., Correspondance ms. de M. Tronson, t. II, pièce 643, p. 259.

1. Louis Colbert qui était encore abbé de Bonport (cf. supra, lettre du 31 juillet 1688, n. 1).

2. Ses consulteurs. On lit en effet dans le Registre des Assemblées du supérieur de la maison de Saint-Sulpice et de ses quatre consulteurs : « Le 30 septembre, Messieurs Léchassier, du Bois, Baiiin et Bourbon se sont assemblés par ordre de Monsieur Tronson qui n'y a pas voulu assister et qui leur avait dit que le jour précédent Madame la Duchesse de Beauvilliers et Mr l'Abbé de Fénelon l'étant venu voir l'auraient prié avec de grandes instances de vouloir recevoir à Issy Mr l'Abbé Colbert pour quelque temps pendant lequel on tâcherait de découvrir ce que Dieu demandait de lui, toute la famille étant disposée à le laisser sortir de l'état ecclésiastique et à consentir volontiers qu'il quittât ses bénéfices si l'on jugeait durant sa retraite, que ce fût la volonté de Dieu. Qu'il s'était servi en vain de toutes les raisons les plus fortes qu'il avait pu pour se défendre de leur accorder leur demande, et qu'enfin pressé par leurs instances il leur avait dit qu'il le proposerait aux Messieurs de la maison, et que s'ils jugeaient la chose faisable, il y donnerait les mains et entrerait dans leur sentiment. Après avoir fait attention à quelques inconvénients qu'on y a trouvés, on a été néanmoins d'avis de le recevoir, particulièrement pour trois raisons : 1. — Qu'il était de la charité de contribuer au salut de cet abbé qui pourrait profiter de cette retraite. 2. — Qu'on avait obligation à leur famille et que la reconnaissance nous obligeait de faire pour eux ce qu'on ne ferait pas pour d'autres. 3. Que la conduite irrégulière de cet Abbé pourrait donner quelque atteinte à l'honneur de la famille, s'il changeait de profession sans faire connaître auparavant par quelque retraite où il aurait consulté sa vocation, que Dieu ne l'appelait pas à l'état ecclésiastique et qu'ainsi il était difficile de se dispenser de seconder leur bonne intention qui n'aboutissait qu'à connaître si ce n'était point le libertinage, les mauvaises compagnies ou quelque méchant conseil qui portait cet Abbé à changer d'état. Signé : L. Tronson; Bourbon, secrétaire ». En fait, cette retraite prit sans doute la forme d'un voyage à La Trappe, car c'est à L. Colbert qu'il faut attribuer la lettre du 14 octobre [1690] qui porte : « Je quitte le séminaire et je demeurerai chez M. de B. » [Blainville?]. Comme beaucoup d'autres pièces de la collection Troussures, elle peut être adressée à l'abbé de Caumartin. En tout cas, l'épistolier assure à son correspondant : « J'ai envoyé votre lettre à M. l'abbé de Fénelon ». Il lui indique, en outre, que pendant son séjour à la Trappe, il a parlé trois

284 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 196

fois de lui à M. de Lorme, trappiste qui se trouvait alors malade (Revue d'Hist. de l'Eglise de France, t. II, 1911, p. 444). Il s'agit sans aucun doute du frère Armand-Climaque qui venait d'être chargé par Rancé de recevoir les hôtes : quelques années plus tard, il devait quitter la Trappe et retourner au protestantisme. Cf. sur lui BOISLISLE, t. V,

p. 392 n. - DUBOIS, t. II, p. 199, 316, 318, 416, 424 et surtout URBAIN-LEVESQUE, t. IV, pp. 191 sq. où l'on trouvera une bibliographie.

144. A Mn DE MAINTENON.

[Début d'octobre 1690].

Gosselin a publié cette lettre d'après la copie incomplète de Languet de Gergy dettres édifiantes, B. M. de Versailles, ms. 301 bis, P. 63, où elle est insérée entre deux autres du 30 septembre et du 4 octobre 1690). LANGLOIS (Pages nouvelles, pp. 116-118) a tiré un texte plus complet d'un petit livre secret (même bibliothèque, ms. 847 bis, P. 38). C'est lui que nous suivons tout en conservant la date de Languet. Nous ne croyons pas devoir tenir compte des quelques variantes fournies par le texte de La Beaumelle dettre XX, pp. 80 sqq.).

1. C'est sans doute le mot « accablement » qui a amené Langlois à écrire, par allusion implicite aux conséquences psychologiques du voyage de Mons : « le texte indique plutôt [mars 1691] ». L'adverbe « souvent » rend cette hypothèse parfaitement inutile.

2. Idée analogue dans la lettre du 23 février 1690 après la note 10.

3. Cf. de même sur les « assujettissements de Providence » le début du second paragraphe de la lettre du 23 février 1690, n. 7 et la n. 10.

4. Voir la même lettre, n. 13.

5. « L'importun que Dieu nous envoie sert à rompre notre volonté » (ibid., n. 8).

6. Réponse à « empressé à faire rien » qui se trouve quelques lignes plus haut.

7. Cp. dans la lettre du 23 février 1690 : « Ce n'est pas qu'il faille s'agiter et s'exposer jamais par son propre choix... » (avant la n. 10) et « N'attirez rien qui vous dissipe » (après la n. 12).

8. Cp. la même lettre après la n. 10.

9. Nous dirions « surmener ».

10. Cf. infra, lettre 155 de janvier 1691, n. 2.

11. Allusion à la théorie des quatre humeurs, centrale dans la physiologie et la psychologie de l'époque.

12. L'appel à la « foi simple » (cf. déjà la lettre du 2-5 avril 1690,

n. 5) rend plus guyonienne la fin de cette lettre.

13. On ne s'étonnera pas de retrouver ici la spiritualité de l'Esther biblique et racinienne.

T. II, 198 COMMENTAIRE 285

145. Au DUC DE NOAILLES.

12 octobre 1690.

L. a. s., Archives de M. le duc de Mouchy, n° 7. Copie, ms, fr. 20 652, ff. 254 sq.

1. Distinction un peu subtile. Elle permettra bientôt à Fénelon de soutenir à sa cousine qu'il n'est pas responsable de la « grâce » que le Roi lui-même aura faite au chevalier.

2. Pour, « avec la résolution de », sens qui paraît très rare, même au xvne siècle : la préposition avait au contraire souvent le sens causal.

3. On pourrait bien désigner surtout M'me de Maintenon.

4. La chair et le sang, « les intérêts humains » (Gal. I, 16), ici les sollicitations familiales.

5. Ministère sacerdotal. La phrase introduit habilement une nouvelle requête.

6. C'est seulement le 23 décembre 1690 que les Mémoires de Sourches noteront « l'arrivée de Noailles qui a présidé les Etats de Languedoc après toute la campagne de Catalogne » (t. III, p. 332).

7. Cf. sur lui, lettre du 18 juin 1690.

8. Achille III de Harlay, né le 1" août 1639, titré comte de Beaumont, seigneur de Grosbois, etc. Conseiller au Parlement en 1657, il

épousa en 1667 la fille du premier président de Lamoignon. Nommé la

même année procureur général, il remplaça le 18 novembre 1689 Novion comme premier président, mais ne put obtenir la charge de chancelier

que le Roi lui avait promise. Il donna sa démission en avril 1707 et

mourut le 23 juillet 1712 « avec la réputation d'un des plus intègres magistrats du siècle » (BOISLISLE, t. II, p. 48, n. 2). En août 1694 le

premier président félicita Noailles de son nouveau titre de vice-roi de

Catalogne (BoisusLE, t. II, p. 157). Les liens qui unissaient la soeur du premier président, veuve d'Armand-François Le Bouteiller de Senlis,

marquis de Moussy, « grande dévote de profession avec tous les apanages de ce métier » (BOISLISLE, t. XVIII, p. 248), aux duchesses de Noailles et de Charost ainsi qu'à Mme Guyon elle-même sont attestés par deux lettres de celle-ci. Elle écrivait en effet à Chevreuse le 20 août 1693 : « Sur la visite de Mme de Noailles, M" de Moussi est entrée en tout avec bien de la vivacité, elle dit vouloir me soutenir et doit me venir voir. Elle a ajouté que si elle trouve de la grâce en moi, elle se déclarera ouvertement, cela ne me cause aucune joie » et le 4 septembre 1693 : « J'ai oublié de vous dire que M. de Moucy a encore dit à M. la d. de Ch[arost]... qu'on avait fait... à M. de Meaux... de fortes sollicitations

286 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 198 T. II, 200 COMMENTAIRE 287

contre moi tâchant de l'engager à se déclarer contre... Je vous demande surtout qu'il ne soit point parlé de Mad. de Moucy » (A.S.S., copie Dupuy, f. 22 r° et 7 213, cf. Revue Fénelon, t. H et III).

146. A SANTEUL.

18 octobre 1690.

1. La pièce se trouve avec la date du 18 octobre 1696 dans SANTEUL, Operum omnium, Paris, 1729, t. II, p. 92, à la suite du poème Divae Hunegundis Querimonia (elle a été reprise dans la Vie et les bons mots..., Cologne, 1742, t. II, pp. 45 sq.). Elle est en réalité de peu postérieure à l'oeuvre de Santeul : d'ailleurs, en 1696, la signature de Fénélon avait changé (URBAIN-LEVESQUE, t. IV, p. 508, n. 3).

2. François-Robert Aubery, abbé d'Homblières au diocèse de Noyon, avait demandé à Santeul des hymnes sur sainte Cunégonde : comme il tardait pourtant à les faire chanter, le victorin mit ses plaintes dans la bouche de la sainte : Divae Hunegundis Querimonia. Quelques mois après il attaqua pour la même raison un oratorien dans Divi Maglorii Querimonia (ms. /r. 23 502, janvier 1692, ff. 5 y°, 7 VO).

3. Il n'est pas sûr que Bossuet connût déjà cette pièce. Le célèbre prédicateur Antoine Anselme (1652-1737) écrivait en effet le 12 novembre 1690 à l'irascible latiniste : « Si les plaintes de sainte Hunégonde vous font admirer, la querelle que vous me faites mérite bien qu'on vous blâme. Vous vous plaignez que je n'aie pas lu votre lettre à M. de Meaux en m'en retournant avec lui », mais « vous n'aviez qu'une copie que vous aviez destinée à M. de La Bruyère ! » (URBAIN-LEVESQUE, t. IV,

p. 507).

4. Délicate flatterie. Il était néanmoins plaisant de voir un si beau latin dans la bouche de sainte Cunégonde, femme de l'empereur Henri II, à la mort de qui elle se retira dans un monastère pour y prendre le voile. Elle mourut en 1040 et est fêtée le 3 mars.

5. HOR., Carm., lib. III, Od. XIX, y. 20 et lib. IV, Od. VI, v. 29 et 30.

147. A Mme DE LAVAL.

26 octobre [1690].

L. e. non signée, pliée, A.S.S., t. III, ff. 13 sq.

1. Des difficultés d'argent liées aux multiples procès dans lesquels Mme de Lavai se trouvait engagée.

2. Petit-fils de Duret, le célèbre médecin des deux derniers Valois, et fils de Charles Duret de Chevry, président de la chambre des comptes en 1610, greffier commandeur des Ordres du Roi en 1621, contrôleur général des finances à la fin de 1633, Charles-François Duret de Chevry et de La Grange fut d'abord conseiller aux parlements de Metz et de Paris. A la mort de son père, il devint le 21 juillet 1637 président de la chambre des comptes et resta en exercice jusqu'en 1699. Il mourut le 10 janvier 1700 dans sa quatre-vingt-sixième année. Il avait épousé Madeleine, fille du président Balthazar Gobelin, sieur de Brinvilliers (t 1651) et de Marie de L'Aubespine. Cette alliance faisait de lui le cousin germain par alliance de Catherine de Montberon, mère de Min« de Laval. Il avait signé le contrat de mariage de celle-ci, mais il n'est pas étonnant qu'ils aient eu des affaires d'intérêt à régler. Cf. H. COUSTANT de YANVILLE, La chambre des comptes de Paris, Essai historique et chronologique, Paris, 1866-1885, p. 440. — BOISLISLE, t. VII, pp. 62 sq., 465 — L. BERTRAND, t. III, p. 428.

3. Cf. supra, lettre du 6 octobre 1689, n. 8.

4. Avancer, « hâter la réalisation de ».

5. François III, auquel son père François II, frère aîné du précepteur des princes avait cédé ses droits : les arbitrages de 1681 n'avaient pas terminé tous les litiges entre les fils de Pons et le marquis Antoine. maintenant représenté par sa fille. Cf. supra, t. I, 1" p., ch. VI, App. I.

6. Nous avons vu (cf. supra, t. I, 1" p., ch. I, n. 54) que Fénelon était héritier de son père Pons sous bénéfice d'inventaire. Sa lettre du 12 septembre 1692 à en° de Laval le montre disposé à signer sur le champ « une cession en forme de la succession du feu » marquis son oncle. Mais c'est le 4 mai 1695 qu'il céda l'ensemble de ses droits successifs, par un acte dressé par les notaires François Lange et de Troyes (M.C., étude XCII, liasse 290) à son frère Henri-Joseph, devenu l'époux de sa cousine. Cela devait d'autant plus améliorer les rapports financiers des deux branches qu'Henri-Joseph choisit comme héritier Gabriel-Jacques, futur chef de la famille. Mais, le 23 janvier 1713, les dettes du père de l'archevêque n'étaient toujours pas payées (cf. supra, t. I, 1" p., ch. I, n. 55).

7. Bourg d'Angoumois où résidait François III dont le père conservait Sainte-Mondane. Cf. supra, t. I, 1" p., ch., VI, n. 41.

8. Ton aigre-doux qui n'est pas rare dans les lettres de Fénelon à sa cousine.

9. Droit, « directement ». Les déplacements de François III semblent avoir été en rapport avec les charges militaires que lui imposait l'appel de l'arrière-ban. Cf. supra, la lettre 93 de Noël (?) 1689, n. 7.

288 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 200 T. II, 200 COMMENTAIRE 289

147 A. Mn" DE MAINTENON A FÉNELON.

8 novembre 1690.

Copie, de la main de M. Bourbon. A.S.S., Correspondance ms. Tronson, t. 11, pièce 662 — éd. BERTRAND, t. III, p. 114 — cd. LANGLOIS, t. III, p. 479. M. Bourbon a écrit en marge de cette lettre : « M. l'abbé de Fénelon vint ce jour-là à Issy, sur le midi, et mit cette lettre entre les mains de M. Tronson ».

1. Les pièces suivantes prouvent qu'il s'agissait d'obtenir du supérieur général le maintien à Chartres du sulpicien Gabriel Bardon. Né à Espaly Sa int-Mareel (faubourg de la ville du Puy), Gabriel Bardon fit ses études ecclésiastiques sous la direction de M. de Lantages au séminaire du Puy. Prêtre en 1664, il fut admis le 13 juin au séminaire de Paris où il resta deux ans. En novembre 1666, il fut nommé directeur au séminaire de Limoges qui venait d'être uni à celui de Saint-Sulpice. Elu assistant à l'assemblée de 1671 et consulteur à celle de 1676, il remplaça après celle-ci M. Tronson à la tête du séminaire de Saint-Sulpice. Il fut supérieur de celui de Clermont de 1685 à 1‘589 (cf. [Fm', Lor], Vie de M. de Lantages, pp. 429-445 et BERTRAND, t. I, p. 318 n.; cf. supra, lettre du 1-11 juin 1688). Ami de Godet-Desmarais, il alla le voir pendant l'été de 1688 dans son abbaye (cf. GAMON, Chroniques mss. du séminaire de Clermont, A.S.S.). Nommé le 11 février 1690 évêque de Chartres et sur le point de prendre en mains l'administration de son diocèse (dont il ne reçut pourtant les bulles qu'en 1692), Godet demanda à M. Tronson de placer Bardon auprès de lui. Le supérieur général répondit le 25 juillet et assura au même moment à Bardon qu'il serait à l'évêque « d'un grand secours dans les commencements de sa résidence. Car il aura », ajoutait-il, « besoin de bons avis, qu'il ne trouverait pas aisément ailleurs... Je souhaiterais fort que cela se pût faire » (A.S.S., t. Xl, pièces 567 sq). Cf. J. GRANDET, Les saints prêtres français du XVIle siècle, Angers-Paris, 1897, t. II, pp. 444 sq. LANGLOIS, t. III, pp. 480 sq.

2. Né en 1647, Paul Godet-Desmarais que d'aucuns jugaient « de très petite naissance » (Chansonnier, ms. fr. 12 691, f. 28 v°) eut néanmoins dès l'âge de quatorze ans l'abbaye d'Igny, grâce au crédit de sa tante M"' de Piennes, très liée aux Colbert (L. BERTRAND, t. I, p. 4). Docteur en théologie en 1677, il demeura « de longues années dans le séminaire de Saint-Sulpice de Paris où il vaquait à toutes les fonctions d'un ecclésiastique très vertueux et très fervent » (SouRcHEs, t. III, p. 193 — BOISL1SLE, t. XVIII, p. 235, cf. supra, t. I, 2° p., ch. II, n. 10). Lorsque Henri de Laval, évêque de La Rochelle, « sollicita » pour la première fois « un coadjuteur, il demanda M. l'abbé de Saint-Luc ou M. l'abbé des Maretz de Saint-Sulpice moyennant la cession d'une abbaye qu'il a » (Nouvelles ecclésiastiques du 15 mai 1683, ms. fr. 23 510, f. 71 v°). C'est peut-être l'échec de ce projet qui l'empêcha par deux fois d'accompagner Fénelon dans ses missions de l'Ouest (cf. supra, lettres des 4 décembre 1685, n. et 28 février 1687, n. 2); mais il prêcha aux Nouvelles Catholiques en 1688. Nous ne sommes renseignés sur les premiers rapports de Godet et de Mme de Maintenon que par une lettre de celle-ci aux dames de Saint-Louis : « M. Jassaux à qui j'allais à confesse en ce temps-là me parlait continuellement de M. l'abbé Desmarets et de M. l'abbé de Fénelon, m'assurant que le plus grand bien que je pouvais faire à l'Eglise était de procurer qu'ils fussent en place de la pouvoir servir efficacement de leurs talents; le même témoignage leur était rendu de tous côtés, de sorte que je contribuais à faire nommer Fénelon précepteur et Desmarets évêque de Chartres. J'avais déjà vu ce dernier à Saint-Cyr où M. Gobelin l'avait introduit ». Brisacier recommanda fortement à la marquise de prendre Godet pour directeur, mais il « fut obligé d'employer tout le crédit qu'il avait sur l'esprit » de celui-ci « pour l'y engager » et M. Tronson dut joindre ses instances aux siennes. La marquise le consulta d'abord sur les spectacles, « il demeura quelque temps à penser, puis il dit : « Madame, je crois que si le Roi le veut, vous devez y aller » et n'ajouta rien. Quelque temps après, je lui fis une confession générale » (dans les Mémoires de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, Paris, 1863, p. 192 n.). De fait c'est le 27 octobre 1688 que nous voyons son nom apparaître dans une lettre de la fondatrice à Jassault : « J'ai consulté l'abbé des Marais qui trouve que » Min° de Brinon « a tort » et, d'après Manseau, il aurait été le 26 novembre suivant un des quatre confidents du projet d'éviction de

la première supérieure (LANGLOIS, t. III, pp. 362, 372). Le 21 avril 1689 Mm° de Maintenon prévenait Gobelin : « L'abbé des Marest (sic) est à

Saint-Cyr d'hier au soir et s'en retournera, je pense, demain », mais le 15 septembre 1689 elle recommandait à Mme de Fontaines de faire « examiner les filles » par Desmarais en cachette de Gobelin qui resta pourtant supérieur jusqu'à sa mort le 7 mai 1691 (ibid., t. III, pp. 380, 408, 436 — ms fr. 12 691, f. 28 v°).

La mort de Neufville de Villeroy ayant rendu vacant le 8 janvier 1690 l'évêché dont dépendaient Versailles et Saint-Cyr, Godet y fut

nommé le 4 février par le Roi qui annonçait qu'une partie de son évê-

ché serait unie à celui de Blois qui allait être bientôt créé (B. N., f. Clairambault 491, ff. 72 r°, 78 r° — SOURCHES, t. III, p. 193). En fait,

Bertier, désigné pour ce dernier siège en 1693, n'y fut installé qu'en 1697. Comme la brouille avec Rome empêchait Godet de se faire sacrer, on apprit en avril 1690 qu'il allait à Chartres comme grand vicaire à la condition cependant qu'il « ne pourra rien faire sans les quatre

290 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 200 T. II, 201 COMMENTAIRE 291

autres » (ms. fr. 13 803, f. 209 vo). Après l'accommodement, on s'attendait à ce qu'il fût des premiers à recevoir ses bulles, mais « quelque chose ayant manqué de la part de son banquier », ses espoirs furent déçus en janvier 1692 (ms. fr. 23 502, f. 17 ri. Il fut enfin sacré le 31 août 1692 à Saint-Cyr par MM. de Paris, d'Orléans et de Meaux (ms. fr. 23 502, f. 166 r°). Cf. sur lui l'article de J. LE BRUN dans le Dictionnaire de spiritualité et Bull. de ta Soc. arch. d'Eure-et-Loir, Mémoires, t. XXIII, 1965, pp. 47-68 ainsi que BOISLISLE, t. XVIII, pp. 229-236.

G. Guerrier a décrit le tome II des Lettres de Godet à 114"" de Maintenon copiées par Mme de Luchet (de Saint-Cyr) qui appartenait à l'abbé Paturange, curé de Montereau. Il en a retrouvé le tiers dans la publication de l'abbé Bertier (La Beaumelle; cf. de préférence le t. III de sa 3e édition, « Glascow », 1756) qui doit contenir aussi le tiers du tome I maintenant disparu. Guerrier évalue à deux-cent-quarante le nombre des lettres adressées à l'épouse du Roi par son directeur (Mémoires de la Soc. arch. et hist. de l*Orléanais, t. XXIII, 1892; cf. aussi G. MERLET, Bibliothèque chartraine, ibid., t. XIX).

Godet n'osant pas demander directement à M. Tronson de rendre définitive une affectation qui ne lui avait guère été accordée que « pour quelques semaines » dettre de M. Tronson à Godet, 25 juillet 1690, BERTRAND, t. III, p. 112), Mme de Maintenon ne pouvait trouver personne capable de mieux plaider sa cause que Fénelon. D'ailleurs, Bardon avait connu à Limoges le marquis de Fénelon et avait même fait deux ans plus tôt un voyage en Auvergne en compagnie de l'abbé (cf. supra, lettre du 1" ou du 11 juin 1688).

3. L'un, Godet-Desmarais; l'autre G. de Roquette (cf. infra, lettre du 10 novembre 1690, n. 1-2) plutôt que Fénelon lui-même.

4. Se faire de fête, « vouloir se rendre nécessaire ou se mêler d'une chose où on n'est point appelé » (FURETIÈRE).

5. Conserver, « ménager » (FURETIÈRE). Nous sommes invités à donner au mot un sens fort par un passage assez surprenant de la lettre écrite le 17 juillet 1690 par M. Tronson à Bardon au sujet de Godet : « Il a un très grand besoin » de « cette marque d'amitié; et, à moins que, dans les commencements, il ait quelqu'un sur les lieux qui l'encourage et le soutienne, je crains que la quantité d'affaires embarrassantes qu'il y trouvera à son arrivée, ne le dégoûtent et ne l'abattent. Vous connaissez son fonds et combien la tristesse l'abat quand il n'est pas soutenu. Il me fait même déjà quelquefois compassion » (BERTRAND, t. III, p. 112). En mai 1691 Godet devait tomber malade à Saint-Cyr et « les médecins de la Cour l'obligèrent d'aller aux eaux de Bourbon » (Journal de Manseau, éd. TAPHANEL, Versailles, 1902, p. 166).

147 B. M. TRONSON A FÉNELON.

10 novembre 1690.

Minute A.S.S., Correspondance ms. Tronson, t. II, pièce 659, p. 264 — BERTRAND, t. III, pp. 114 sq.

1. Gabriel de Roquette (1623 - 23 février 1707), docteur en théologie, tout dévoué aux Condé, fut pourvu successivement de l'abbaye de

Grandselve, du prieuré de Charlieu et de celui de Saint-Denis-des-Vaux.

Vicaire général du prince de Conti comme abbé de Cluny, il fut nommé

évêque d'Autun le 1" mai 1666 et prononça le 26 avril 1672 l'Oraison

funèbre de la princesse de Conti. Il résigna son siège en juillet 1702. La

notice de la Gaina Christiana et celle de Saint-Simon (éd. BOISLISLE,

t. VI, pp. 131-134) font connaître son caractère processif et sa conduite

violente à l'égard des religionnaires. Cf. aussi L. LEGENDRE, Mémoires,

Paris, 1865, pp. 106 sq. — J. H. PIGNOT, Un évêque réformateur sous

Louis XIV : G. de Roquette, Paris-Autun, 1876, 2 vol. — URBAIN-

LEVESQUE, t. I, p. 268, n. 2 — P. BROUTIN, La réforme pastorale en

France au XVIIe siècle, Paris-Tournai, 1956, t. II, pp. 291-306. L'abbé

Ledieu affirme que Roquette « faisait tous ses efforts pour mériter

l'amitié de Mme de La Maisonfort et par elle la faveur de Mme de Maintenon », ç'aurait été pour « l'éloigner » de lui que Fénelon « avait un soin infini de recommander » à sa disciple « de rompre tout commerce au dehors » (Mémoire sur la quiétisme dans Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 24).

Il est à tout le moins certain que Roquette travaillait à s'insinuer dans l'intimité des plus grands seigneurs : non seulement les Conti, mais

les Condé auprès desquels il travailla à ruiner l'influence de son rival Gourville, mue de Guise dont il fut exécuteur testamentaire. A la fin de sa vie il fut un habitué de la petite cour de Saint-Germain et il s'attacha plus que jamais à Mme de Maintenon et au P. de La Chaise (cf. PIGNOT, t. I, pp. 180, 182, 186, 236, 238 sq., 241, 542-545, 561). Noter qu'en 1677 l'abbé de Langeron se trouvait auprès de lui (cf. supra, lettre 7, n. 1).

2. M. Tronson avait promis à G. de Roquette, très lié aussi avec Saint-Sulpice, de lui donner au bout de six mois M. Bardon qui prendrait à la tête de son séminaire la place de M. Rigoley. Il est pourtant curieux que ses lettres des 17 et 25 juillet 1690 à Bardon et à Godet ne fassent encore aucune mention de ce projet.

3. Zèle, « ardeur, passion » (FURETIÈRE).

4. Lors du passage de Fénelon à Issy, l'avant-veille.

5. Le 11 novembre, M. Tronson parlait à Bardon avec plus de force encore de « Mgr d'Autun à qui il me semble que, ni en honneur ni en

292 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 201

conscience, nous ne saurions manquer de parole ». Il ajoutait : « Je n'en écris rien à Mgr de Chartres à qui cette nouvelle ne pourrait faire que de la peine »; l'évêque nommé venait pourtant de lui raconter ses débuts dans sa ville épiscopale (il y était arrivé le 6 octobre 1690, cf. MANSEAU,

p. 149) et dut être fort déçu de voir que la réponse du supérieur général, également datée du 11 novembre, ne contenait pas le nom de Bardon. Aussi Godet s'adressa-t-il directement à G. de Roquette qui fit montrer sa lettre à M. Tronson. Celui-ci sortit donc de son silence et reprit le 16 novembre en s'adressant à M. de Chartres les termes qu'il employait le 10. Sans doute par égard pour la dignité épiscopale, il y tentait de trouver un bouc émissaire, et c'était précisément Fénelon, « que j'accuserais, disait-il, volontiers de nous avoir jeté en partie dans cet embarras, si je ne craignais d'offenser un de vos meilleurs amis ». Et il répétait le même jour à Bardon : « Ou je suis trompé, ou M. l'abbé de Fénelon a une bonne part à cette affaire. Ce n'est pas là assurément un coup d'ami. Comme ce n'est qu'un soupçon en l'air, il faut se taire ».

Ce soupçon était peut-être fondé sur la rivalité qui, à en croire Phélipeaux, opposait Roquette et Fénelon. Mais il n'en est plus fait état sous la plume de M. Tronson qui avait bientôt compris qu'il ne pouvait pas rejeter sur un autre les exigences de Godet. Il reçut en effet le 23 novembre une « admirable réponse » de M. de Chartres dont il ne parle pas sans émotion dans sa lettre du 24 à Bardon : « De vouloir prétendre que je ne suis pas obligé à tenir la parole que nous avons donnée à

M. d'Autun, parce que j'avais promis, auparavant, que vous iriez à Chartres; et qu'ainsi, lui ayant donné parole avant que de la donner à M. d'Autun, je ne suis pas obligé à tenir cette dernière, c'est une défaite qui me passe; et je ne sais si vous la trouverez de mise, quand vous vous souviendrez que, sur la difficulté que nous faisions de vous laisser aller pour six mois, dans la crainte qu'il ne vous retînt plus longtemps, M. Leschassier et M. Bourbon lui parlèrent avec vous; qu'il donna une parole précise qu'il ne vous garderait pas plus longtemps, et que ce fut sur sa parole que vous allâtes ensuite assurer M. d'Autun qu'il vous aurait au bout de six mois ». Aussi s'abstenait-il de répondre à Godet de peur « que nous ne passions pour de francs fourbes dans l'esprit de M. d'Autun, et devant tous ceux à qui il aurait tout sujet de se plaindre ». Il menaçait même le 27 de « faire paraître par de bons témoins... le contraire » de la « raison invraisemblable » de M. de Chartres « pour ne pas passer pour des fourbes qui, par amitié pour un prélat, en ont trompé un autre, en l'amusant par une vaine espérance et par un engagement imaginaire » (BERTRAND, t. III, pp. 116-121).

A Mme DE GRAMONT. COMMENTAIRE 293

14 novembre 1690.

L. a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 28. Cette lettre semble porter la date « mardi, 4 novembre » et Gosselin l'a en conséquence placée en 1692. Mais il n'a pas remarqué qu'il n'y est pas question de la maladie du comte de Gramont et que l'avant-dernière phrase ne s'expliquerait pas si Fénelon avait déjà écrit trois jours plus tôt à sa correspondante. Si l'on veut conserver le quantième, il faut donc suppléer le millésime 1687.

Cependant la présence devant la date des lettres barrées AV semble s'y opposer. D'ailleurs, M. I. Noye a remarqué que le 4, d'une encre plus noire, recouvre une autre date, le 15 ou plutôt le 14. Nous croyons donc devoir placer cette lettre en 1690.

1. Le thème des « embarras » est un des plus fréquents dans les lettres à Mme de Gramont : cf. supra, celles des 11 juin 1688 et 2 octobre 1689.

2. Métaphore militaire discrète : cf. supra, lettre du 2 octobre 1689, n. 8 et infra, celle du 21 mars 1692, n. 3.

3. Lady Tyrconnell et d'autres parentes de Mme de Gramont ? Cf. infra, lettre du 17 novembre 1690, notes 1 et 5.

149. A LA MÊME.

17 novembre 1690.

L. a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 32.

1. Durant les mois précédents, le cours des opérations militaires avait été plus favorable au roi Jacques. Guillaume avait dû lever le siège d'Athlone, puis celui de Limerick. Peu avant le 7 octobre 1690, la nouvelle en avait été portée à Saint-Germain par Anthony Hamilton (SovRCHES, t. III, pp. 309 sq., cf. pp. 292 sq., 301, 302 — DANGEAU, t. III, pp. 231, 233, 237 — R. CLARK, A. Hamilton, p. 103). Arrivé bientôt après, le lieutenant-général Tyrconnell avait pris part à Saint-Germain et à Versailles à des délibérations qui s'étaient sans doute terminées le 16 novembre avec la longue audience que lui avait accordée Louis XIV (SouRcHEs, t. III, pp. 247, 250 — DANGEAU, t. III, pp. 240, 243-254) : renseignée aussitôt, Mme de Gramont, dont Lady Tyrconnell avait été la belle-soeur, avait exprimé à son directeur son indignation sous une forme qui n'avait pu que l'embarrasser.

294 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 201 T. II, 202 COMMENTAIRE 295

Le plus jeune frère de la comtesse, John, avait montré un grand courage dans Limerick assiégé et il y était resté parmi les conseillers de Berwick. Il est peu probable qu'il fût mal vu à Saint-Germain et si on l'accusa en février 1691 de connivence avec les orangistes (R. CLARK, pp. 103 sq., 106), c'est en raison des soupçons qui pesaient sur ses frères.

Le plus vulnérable semble avoir été Anthony, auteur des Mémoires du comte de Gramont. Né en 1645, venu en France après la Révolution, il y avait pris du service dans le régiment de Hamilton, mais paraît avoir regagné dès 1678 son Irlande natale. L'avènement d'un catholique lui valut d'être fait lieutenant-colonel et gouverneur de Limerick (1685-1687), puis colonel. Pendant l'été 1688, Jacques II appela son régiment en Angleterre où Guillaume le licencia. Repassé en Irlande, il devint major général dans les forces jacobites (au début de l'été 1689), mais se fit battre à Linaskea et prit la fuite (1" août 1689) : il fut cependant acquitté par un conseil de guerre. Il se trouva à la Boyne sans avoir à y combattre. Rien n'indique qu'il ait été renvoyé dans l'île en 1691 (R. CLARK, pp. 71, 74, 77, 81, 92, 94; cf. BOISLISLE, t. XIV, pp. 561 sq.).

L'indifférence des Stuart au sort de son cadet Richard frappait pourtant davantage, car celui-ci se trouvait dans une situation beaucoup plus pénible. Après avoir accepté de rester dans le régiment de Hamilton comme lieutenant-colonel, il avait reçu en janvier 1679 le commandement du régiment de Navailles et servit en Roussillon où il n'eut pas l'occasion de voir de siège (C. ROUSSET, Histoire de Louvois, t. IV,

p. 202). Mais une altercation avec Louvois, compliquée sans doute par une intrigue avec la princesse de Conti (cf. Gaignières dans le ms. Clairambault 491, f. 52 et ms. fr. 12 669, p. 202) l'obligea à vendre son régiment et à passer en avril 1685 en Angleterre. En 1686, il était général de brigade et membre de l'Irish Privy Council. Jacques II le fit venir en 1688 et le nomma le 12 novembre major général de toutes ses troupes. Prisonnier de guerre, il fut envoyé à Dublin par Guillaume d'Orange en vue de la pacification de l'île. Bien loin d'agir dans ce sens, Richard détermina à la lutte Tyrconnell encore hésitant. Lui-même conduisit les opérations du siège de Londonderry, mais avec tant de mollesse qu'il fut obligé de le lever le 1" août 1689. Fait prisonnier à la Boyne, il était soumis à une très dure captivité par les orangistes

qu'il avait trompés. de Gramont demandait qu'il fût échangé contre

lord Mountjoy, Irlandais protestant, mais Versailles et Saint-Germain refusaient également la libération de celui-ci. Elle saisissait peut-être mal que la popularité du prisonnier de la Bastille auprès de ses compatriotes y était pour beaucoup (cf. infra, lettre du 30 novembre 1691, cf. DANGEAU, 8 décembre 1689, t. III, p. 36), mais elle ne voyait que trop bien le peu de sympathie que ceux dont dépendait la décision portaient à son frère, accusé d'avoir en 1685 menacé de se venger de

la France. L'ambassadeur de France en Irlande, d'Avaux, accréditait ce bruit en taxant Richard d'incapacité, sinon de déloyauté. Aussi Louvois refusait-il d'accepter aucun Hamilton dans les troupes de Louis XIV. Mais ce qui était peut-être plus sensible à la comtesse, c'est que ses frères étaient aussi en butte à Saint-Germain aux attaques du ministre Melfort et à celles des Irlandais de vieille souche qui venaient d'envoyer à Jacques II les Purcell et les Lutrell; ils représentaient le lieutenant général Tyrconnell et ses favoris, les Hamilton, dont la famille n'était, comme la sienne, établie dans l'île que depuis Jacques I", comme des partisans de la paix, voire comme des adhérents secrets de Guillaume. Ils ne se laissaient pas toucher par les malheurs de Richard Hamilton auquel ils reprochaient de n'avoir pas assez résisté à la Boyne et d'avoir ensuite dénoncé à l'usurpateur un complot de vingt mille jacobites anglais (R. CLARK, pp. 44, 52, 65 sq., 69, 72, 76, 79, 81-98, 101 sq., 104 sq. - J. DULON, Jacques II Stuart à Saint-Germain en Laye, St Germain en Laye, 1897, p. 13 - ROUSSET, t. IV, pp. 204, 207, 214 sq.). Le 7 janvier 1691, « on disait » que les Irlandais demandaient « qu'on ne leur renvoyât pas Tyrconnell » (SouRcHEs, t. III, p. 343), mais celui-ci prit sa revanche lorsqu'il put annoncer le 17 août 1691 à Louis XIV « qu'on avait intercepté des lettres de ces Irlandais qui étaient venus cet hiver se plaindre de sa conduite et à qui le Roi d'Angleterre avait donné un peu trop de croyance. Leur trahison a été découverte et on devait les faire mourir le lendemain » (DANGEAU, t. III, p. 390). Le vice-roi d'Irlande mourut lui-même peu après à Limerick (Correspondance de Bussy-Rabutin, 15 août 1691, éd. LALANNE, t. VI, p. 501 et DANGEAU, 16 septembre 1691, t. III, p. 398).

2. Intéresser, « engager, attirer à son parti » (FURETIÈRE), sens un peu différent de l'actuel.

3. Matth. X, 37.

4. Matth. XXVII, 29.

5. L'attitude de Mme de Gramont et de lady Tyrconnell à l'égard de Jacques II devait être compliquée par le souvenir d'intrigues anciennes pourtant de plus de vingt-cinq ans. Le duc d'York avait en effet été amoureux de mademoiselle Hamilton que John Talbot, le futur Tyrconnell, avait aussi voulu épouser avant de se retirer devant le comte de Gramont. D'autre part, la « belle Jennings » avait également été courtisée par le duc d'York et par Talbot auxquels elle préféra le frère de ene de Gramont. Après son veuvage, elle était enfin devenue lady Tyrconnell (cf. les Mémoires du chevalier de Gramont, éd. Gustave BRUNET, Paris, 1859, pp. 138, 250, 252, 277, 285, 316, 318, 367). Cf. infra, le second paragraphe de la lettre du 17 juin 1692.

6. Manquer à, « ne pas remplir tous ses devoirs à l'égard de » (FURETIÈRE).

7. Matth. XXVI, 39, 42.

8. Matth. V. 44.

296 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 202

T. II, 203 COMMENTAIRE 297

150. A LA MIP:ME.

19 novembre 1690.

L. a. non signée, pliée, traces de cachet, A.S.S., Recueil Gramont, no 33.

1. Richard Hamilton. Cf. supra, lettre du 17 novembre 1690, n. 1, les raisons qu'avait Fénelon de recommander à Mn" de Gramont la discrétion au sujet de l'attitude de Louvois, d'Aveux, de Melfort, des Irlandais autochtones et de Jacques H lui-même.

150 A. M. TRONSON A FÉNELON.

28 novembre 1690.

Adresse : A M. l'abbé de Fénelon.

Minute, A.S.S., Correspondance ms. Tronson, t. II, pièce 669, pp. 269 sq. — L. BERTRAND, 1904, t. III, pp. 122 sq.

1. Contrairement à son espoir, Mme de Maintenon avait été forcée par la résistance de Roquette à s'engager complètement. C'est sans doute le 25 ou le 26 qu'elle avait écrit à M. Tronson : « ... Vous savez mieux que moi, Monsieur, le besoin et l'étendue du diocèse de Chartres. Je ne puis croire que M. d'Autun croie qu'il y ait plus de bien à faire dans le sien; et, quand il résisterait à mes raisons, qui me paraissent bien fortes, j'espère qu'il se rendra à la prière instante et positive que je lui ferai, de céder M. Bardon » (cité par M. Tronson dans sa lettre du 30 novembre, BERTRAND, t. III, p. 123; cf. déjà sa lettre du 27 novembre 1690, t. III, p. 121).

Datée du 28 novembre, la réponse de M. Tronson à Mme de Maintenon elle-même n'est qu'une adaptation de celle-ci. On y lit en particulier : « Pour nous, Madame, nous avons déclaré à M. l'abbé de Fénelon le fond de nos dispositions, que vous trouverez en nous inviolables : et comme il n'aura pas manqué de vous les dire, je me contenterai de vous assurer que j'aurai bien de la joie, l'obstacle qui nous arrête étant levé, de pouvoir vous témoigner... » (ibid., t. III, pp. 122 sq.).

2. La lettre d'envoi de Fénelon n'a pas été conservée, mais nous sommes renseignés sur son contenu par celle que le supérieur général adressait le 30 à M. de La Barmondière, curé de Saint-Sulpice : « Mme de Maintenon, connaissant les besoins et le désir » de M. de Chartres, « ne désistera pas de sa demande. C'est ce que l'on me fait assez apercevoir par la manière dont une personne qui sait ses dispositions me mande de Versailles » (ibid., t. III, p. 123).

3. Le 30, M. Tronson chargeait M. de La Barmondière de communiquer à M. d'Autun les termes même de la lettre à iNen. de Maintenon.

4. Roquette manifestait d'autant plus de confiance que l'intéressé lui-même, Bardon, avait écrit deux lettres qui faisaient dire le 10 décembre 1690 à M. Tronson : « Il ne se peut rien de plus fort ni de plus capable d'arrêter les sollicitations »; il ajoutait pourtant aussitôt : « Mais je vois que tout ce que vous pourrez faire, et nous aussi, sera inutile; par une raison que M. de Chartres avance et qui rendra toujours Mme de Maintenon inflexible ». M. d'Autun lui-même avait dû s'en convaincre : « Après lui avoir écrit une lettre fort respectueuse mais très forte, il l'a enfin entretenue durant trois heures; et, après une conversation plus forte encore que la lettre, elle se réduit à dire que M. de Chartres ne pouvant pas garder l'évêché si vous ne l'aidez, ce serait faire un étrange éclat et un tort irréparable à Saint-Cyr, que de l'obliger, par votre retraite, à tout quitter. Ainsi elle ne croit point se devoir relâcher; et comme elle est résolue d'employer pour cela tout son crédit, on ne croit pas qu'il soit de la prudence d'attendre un ordre supérieur qui ne manquerait pas de venir... Tant que » M. de Chartres « sera convaincu qu'il ne peut pas en conscience garder l'évêché, et qu'il faudra qu'il remette son brevet si vous l'abandonnez, il n'y a rien à faire. Car Mme de Maintenon est trop intéressée à se le conserver, et lui-même sera toujours persuadé que nous ne le pousserons pas à cette extrémité. De sorte que je crois qu'à la fin, et Mgr d'Autun et nous, nous serons obligés d'avaler la pilule » (BERTRAND, t. III, p. 126).

5. Cette résignation parut trop rapide et M. Tronson termine sa lettre du 10 décembre 1690 par des allusions, malheureusement obscures, aux commentaires désagréables qu'elle suscita à Versailles : « On vient de me dire, et de bonne part, que l'on faisait courir le bruit, à la Cour, que nous vous avions vendu et livré à M. de Chartres, sans que vous en eussiez rien su auparavant. Je ne sais si ce sont vos amis ou vos ennemis, ou bien les nôtres, qui publient ces calomnies. Cependant je crois qu'il est bon que vous me donniez de quoi les réfuter et les convaincre, en me mandant ce qui en est. Vous jugerez bien que ces bruits ne peuvent être que désavantageux, et pour vous et pour nous, et donner lieu à des soupçons que quelqu'uns ont déjà faits et que je n'oserais écrire » (ibid., t. III, p. 127). Le 20 décembre, ces inquiétudes semblaient dissipées et Tronson déclarait à Bardon : « L'ordre de Dieu sur vous se déclare assez par le consentement que Mgr d'Autun ne peut pas refuser à Mme de Maintenon, et par la nécessité où nous sommes de nous y soumettre » (ibid., t. III, p. 129).

Moins d'un an plus tard, Godet consentait pourtant à se séparer de Bardon à condition qu'il restât au séminaire de Paris pour que

298 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 203 T. II, 203 COMMENTAIRE 299

Mi' de Maintenon pût « se servir de lui » comme confesseur et à SaintCyr (voir la lettre que M. Tronson lui écrivit l© 6 octobre 1691, ibid., t. HI, p. 437; cf. aussi t. III, p. 133). En janvier 1692, il participa avec Godet, Brisacier, Tiberge et Fénelon aux consultations sur la transformation de Saint-Cyr en maison religieuse (MANsEAti, p. 182). Nous ignorons dans quelles conditions M'il' de Maintenon permit à Bardon de revenir comme supérieur à Clermont où il mourut aussitôt (12 août 1692) (BERTRAND, t. I, p. 311).

151. A Mn" DE LA MAISONFORT.

17 décembre 1690.

Publié par PHÉLIPEAUX, t. I, pp. 39-41. Cf. les Lettres spirituelles de 1718, n° 205 et O.F., t. VIII, p. 584, ainsi que t. IX, pp. 5 sq.

1. Née le 6 octobre 1663 au château de La Planche (paroisse de Presly-le-Chétif, arrondissement de Sancerre), Marie-Françoise-Silvine était la fille d'Antoine-Paul Le Maistre de La Maisonfort, oncle de Mj- Guyon. Se trouvant en Lorraine pour l'arrière-ban, son père lui obtint le 21 avril 1676 une stalle au chapitre noble de Poussay. « Bien faite et agréable, elle sut bientôt gagner l'esprit de son abbesse qui la mena à Nancy au passage de la Dauphine en mars 1680 ». Sa famille étant très pauvre et son père remarié, elle vint à Paris pour se mettre au service de la grande duchesse de Toscane, ou plutôt pour conduire à Noisy (munie d'une recommandation de l'abbé Gobelin?) ses jeunes soeurs. nées en 1669 et en 1674. C'est alors que Mme de Brinon la retint comme « maîtresse séculière rétribuée » (Mémoire de Ledieu dans Revue Bossuet. 25 juillet 1909, p. 22 - PHÉLIPEAUX, t. I, pp. 26 sqq. - AI."'" de MAINTENON, Lettres aux demoiselles, éd. Th. LAVALLÉE, Paris, 1857, t. I, p. 84 - Mémoire de Longuet de Gergy sur At"' de Maintenon dans LAVALLÉE, La famille et la jeunesse de M'' de Maintenon, Paris, 1863, p. 345 - GEFFROY, t. I, pp. 167, 200 n.). Dès l'été 1684, elle suscitait l'enthousiasme de Mi"' de Maintenon qui la chargeait de remplacer la supérieure, ne tarissait pas d'éloges à son sujet et se plaignait de ne pas entendre assez parler d'elle dettres des 20, 30 septembre, 7 octobre 1684, 6 janvier, 5 février 1685, 14 avril, 20 juillet, 29 novembre 1686, 13 et 26 mai, octobre-novembre 1687, 20 mai, 1" juin 1688, dans LANGLOIS, t. III, pp. 72, 76, 81, 90, 94, 169, 190, 239, 276, 281, 283, 307, 320, 335, 338). Bien plus, NP' de Maintenon la faisait venir à Versailles où « elle était non seulement de sa cour, mais de tous ses secrets, et connue même très particulièrement du Roi qui la voyait tous les jours chez M.'' de Maintenon et lui faisait l'honneur de lui parler » (Mémoire de Ledieu dans la Revue Bossuet, 1909, p. 24).

La présente lettre renseigne sur les conditions de son entrée au noviciat. Elle prononça le 1" mars 1692 ses voeux simples, et le 29 avril 1694

ses voeux solennels. Bien qu'elle fût depuis le début de 1696 en relation.

avec Bossuet, elle fut chassée le 10 mai 1697 de Saint-Cyr comme quiétiste, ce qu'expliquent son intimité avec Mme Guyon et son entière

confiance dans la direction de Fénelon. Pourtant M. de Meaux avouait

le 24 septembre 1701 « qu'elle en était fort bien revenue et que la véritable raison de son exil de Saint-Cyr fut qu'elle se rendait insuppor-

table à toutes les religieuses et à Mme de Maintenon même, par sa criti-

que continuelle des petites pratiques de la religion qu'elle ne pouvait souffrir. C'était là en effet le fond de son génie ». Sur sa demande, elle

passa chez les visitandines de Meaux, mais en raison de la même aversion pour « leurs petitesses », elle fut transférée le 23 octobre 1701 chez les ursulines de Meaux puis, en 1707, chez les bernardines d'Argenteuil. En 1717, Saint-Cyr lui payait encore une pension de sept cents livres deDIEU, t. I, pp. 225 sq., 247, cf. aussi URBAIN-LEVESQUE, t. VII, p. 311

et Mémoire de Languet de Gergy, éd. Th. LAVALLÉE, pp. 356 sq.). A la mort de Bossuet, Mme de La Maisonfort reprit sa correspondance avec

Fénelon à qui l'abbé Ledieu porta lui-même ses lettres de septembre 1704.

D'autres sont postérieures à la mort du cardinal Le Camus (septembre 1707) et, le 27 juillet 1711, M. de Cambrai lui envoyait une réponse

par l'intermédiaire de Mme de Mortemart (O.F., t. I, p. 164, t. VII,

p. 348 - DELPLANQUE, Appendices, pp. 7 sq.). Bien qu'elle restât aussi « en commerce » avec sa cousine Mn" Guyon (cf. infra, lettre du 7 juin

1692, n. 7 s.f.), ce n'est pas pour cela qu'elle fut persécutée à la fin de sa vie, mais en raison de « ses liaisons avec les disciples de saint Augustin » (3e lettre de l'abbé de La Bletterie, O.F., t. X, p. 80).

2. Déterminer, « faire prendre à quelqu'un une résolution, un parti » (LITTRÉ, n° 4).

3. Cette théorie caractéristique de la Contre-Réforme a trouvé son aboutissement sous la plume du chanoine Lahitton (De la vocation

sacerdotale, Paris, 1909), qui a inspiré à la commission nommée par

Pie X sa décision du 26 juin 1912 : « La condition nécessaire à cette élection par l'évêque que l'on appelle vocation sacerdotale ne consiste

pas nécessairement et ordinairement en une certaine aspiration intérieure du sujet ou dans les invites de l'Esprit-Saint à recevoir le sacerdoce » (cf. Dictionnaire de Théologie catholique, s. y. Vocation).

Dans un texte sur les Marques de la vocation ecclésiastique (Compagnie de Saint-Sulpice, Bull. du Comité des études, n° 25, t. III, avril-

juin 1959, pp. 533-539), M. Tronson est moins formel, puisqu'il place l'appel après l'inclination et l'aptitude. Cf. A. BOUCHARD, Le rôle de l'attrait dans la vocation, dans Spiritus, n° 10, 1962, pp. 40-55.

Fénelon était préparé à insister sur la « décision d'autrui » par son habitude de considérer les événements comme la manifestation de la volonté de Dieu. Mais sa phrase donne à Brunetière quelque raison

300 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 203

d'écrire : « Eprouvez tous ces mots l'un après l'autre et vous sentirez que ce directeur est un dominateur » (Revue des Deux Mondes, 1881,

t. 46, p. 938).

4. Quelque envie qu'eût Mm° de Maintenon d'attacher Mme de La Maisonfort à Saint-Cyr par des voeux, elle avait longtemps jugé impossible de vaincre les répugnances de la chanoinesse et elle avait reconnu le 29 novembre 1686 que celle-ci conservait toute sa liberté (LANGLOIS, t. III, p. 239, cf. aussi p. 190 et les Mémoires de Manseau, éd. A. TAPHANEL, Versailles, 1902, p. 63). Bien plus, l'intendant de la maison nous apprend qu'on avait « songé plusieurs fois à la marier depuis qu'elle est à Saint-Cyr; de gros partis se sont même présentés et, en cette considération, le Roi lui donna en 1689 la confiscation d'une terre de 3 000 livres de rente » (d'après Ledieu, il s'agissait d'un « fief mouvant de Lorraine, dévolu au Roi à la place du duc, faute d'hoirs mâles », cf. Revue Bossuet, 25 juillet 1909, p. 23); « l'année suivante, on avait encore ces vues-là pour elle, et sa manière de vivre, quoique d'une dévotion et d'une vertu exemplaires, ne marquait rien moins que la volonté de se consacrer à Dieu dans cette communauté » (ibid., pp. 152 sq.). Phélipeaux, qui la connut bien à Meaux, atteste également qu' « elle avait de terribles répugnances pour la religion, elle aimait la liberté et ne pouvait souffrir aucun assujettissement; son inquiétude naturelle lui faisait craindre les suites d'un engagement perpétuel dans un monastère. Un établissement libre dans le monde lui paraissait bien plus convenable, et elle se croyait en état de l'espérer » (p. 37). Le 23 février 1690, la fondatrice la décrivait alors comme « plus dévote, plus abstraite, plus aimable et plus étourdie que jamais » (éd. LANGLOIS, t. III, p. 454; cf. A. GEFFROY, t. I, p. 167). Elle était d'abord sensible à un pouvoir de séduction qui s'exerça partout (cf. URBAIN, t. XIII, pp. 80 sq., 213, 451 sq.), au point que dans une lettre de reproches de décembre 1692, la marquise laissera encore échapper : « Quant à moi, ma chère fille, je proteste que je vous aime tendrement, que je suis persuadée que vous m'aimez, et que vous êtes une de celles de la communauté dont je goûte le plus la conversation » (LANGLois, t. IV, p. 110). Elle ne voyait d'ailleurs dans cet attrait qu'une estime fondée sur « la droiture d'un esprit... qui pensait naturellement très juste » (URBAIN-LEVESQUE, t. VIII, p. 495). Or, cette qualité était particulièrement précieuse dans une maison qui, faute d'éléments de valeur, risquait de ne pas survivre à sa fondatrice. Elle l'avouera sans ambages à la chanoinesse au printemps de 1697 « Elle avait compté que ce serait » elle « qui soutiendrait la maison après sa mort » (ibid., t. VIII, p. 495), calcul qui n'est contesté ni par les Mémoires de M"'" du Pérou (ch. XIX, cf. LAVALLÉE, Lettres édifiantes, 1856, t. I, p. 135), ni par Manseau (p. 153), ni par Phélipeaux (pp. 45, 66; cf. aussi URBAIN-LEVESQUE, t. VIII, p. 256).

5. Réglé, u régulier ». T. II, 204 COMMENTAIRE 301

6. « Enfin, pressée par en' de Maintenon de se déclarer sur sa vocation, elle consentit à se soumettre à ce qui en serait décidé par les directeurs de S. Cyr... M. de Chartres, Gobelin, Brisacier et Tiberge... avec l'abbé de Fénelon ». La fondatrice les « assembla à S. Cyr le 11 décembre 1690 » (PHÉLIPEAUX, p. 38). Tous « prirent les difficultés qu'elle marquait à ce genre de vie pour une timidité de conscience dont il était bon de l'affranchir » (Mémoires de Mmc du Pérou, cf. LAVALLÉE, Histoire de la maison royale de Saint-Cyr, Paris, 1857, p. 158). Il est pourtant probable que la chanoinesse ne voyait dans cette consultation que le moyen d'échapper à l'ultimatum de Mme de Maintenon : en faisant reconnaître qu'elle n'avait pas de vocation, elle éviterait de rompre avec la fondatrice et avec Saint-Cyr, auxquels elle était également attachée.

Phélipeaux explique ce calcul par la confiance qu'elle portait à Fénelon : « Mme Guyon » n'avait pas « manqué d'inspirer à sa parente le désir de le connaître... La Maisonfort était alors sous la direction de Desmarest, sulpicien..., ainsi elle se croyait obligée de garder quelque mesure... Pressée cependant par la curiosité de voir cet homme admirable, elle eut avec lui, à Versailles, dans l'appartement de la duchesse de Charost, une entrevue secrète que Mme Guyon lui procura; elle fut si charmée de ses discours et de sa politesse, qu'elle pria Mme de Maintenon de permettre qu'elle le consultât sur sa vocation. Ravie de cette ouverture, ... Mme de Maintenon l'exhorta de prendre confiance à cet abbé, qu'elle regardait dès lors comme le saint de la cour » (p. 37). De fait, le conseil de la marquise : « Lisez et relisez les lettres de l'abbé de Fénelon... Mme la chanoinesse les a toutes » (LANGLOIS, t. III, p. 411) doit dater de 1690. Il n'en reste pas moins qu'il y a bien de la différence entre « consulter Fénelon » et consulter une assemblée présidée par un évêque et dont Fénelon ne pouvait être que le membre le moins influent. Mais Fénelon peut lui dire ici qu'elle « a senti l'attrait intérieur de consulter ».

7. A en croire Phélipeaux, Fénelon répond à une lettre où sa correspondante exprimait « le soupçon... qu'on eût plus déféré aux désirs de Mme de Maintenon qu'à ses dispositions intérieures » (p. 39). Mais c'est le grand vicaire de Bossuet qui affirme que « Fénelon attentif à sa fortune entrait étroitement dans les vues de cette dame et faisait tous ses efforts pour persuader à La Maisonfort de se donner entièrement à S. Cyr » (ibid., p. 37). Il est vrai que, dans sa lettre du 12 à la chanoinesse, la marquise citait une formule de Fénelon (qui était aussi, à vrai dire, guyonienne) : « Je remercie Dieu de tout mon coeur de ce qu'il fait pour vous et pour nous. Vous allez trouver la paix. Vous voilà dans ce fond de l'abîme où l'on commence à prendre pied. Vous savez de qui je tiens cette phrase, je le verrai demain, je lui demanderai pour votre retraite tout ce que M. de Chartres nous a marqué » (ibid., p. 39). Mais c'est naturellement Godet-Desmarais qui eut la plus grande part à la décision, sa lettre du 11 décembre l'atteste (ibid., p. 38).

302 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. 11, 204

8. Engagement dans la vie religieuse.

9. Cette tristesse s'était déjà manifestée. Phélipeaux rapporte (p. 38) que La Maisonfort lui avait « raconté que, dans le temps de l'assemblée, elle se retira devant le S. Sacrement, dans une étrange angoisse, et quand elle sut la décision de ces Messieurs, elle pensa mourir de douleur et versa dans sa chambre toute la nuit des torrents de larmes. M. de Chartres pour la consoler lui écrivit un moment après la décision le billet suivant : « Ne pensez plus à ce que vous auriez dû dire, ni à ce que vous croirez avoir mal dit. J'ai proposé toutes vos répugnances et vos difficultés, en un mot tout ce qui devait être proposé. Ne revenez plus à faire des réflexions sur tout cela ».

10. Fénelon développera ce thème dans l'entretien sur « les avantages et les devoirs de la vie religieuse » (cf. infra, lettre du 3 mars 1692,

n. 1, et LANGLOIS, Pages nouvelles, pp. 204 sqq. — M. HAILLANT, p. 20).

Lorsque les Chevreuse essayèrent de faire entrer en religion une de leurs filles (devenue le 2 avril 1693 Mme de Morstein), Min° Guyon n'usa de cet argument qu'avec plus de discrétion : « Je lui écrivis tout ce que je croyais de plus propre à la faire pencher du côté de la religion; je lui mandai que le salut était là plus en sûreté, qu'on y tombait plus rarement, qu'on se relevait plus fréquemment. Ce sont les termes de saint Augustin. Je lui fis voir les croix du monde avec beaucoup d'exagération, qu'il fallait cultiver la vocation religieuse lorsque Dieu y appelait. Avec tout cela, j'avais au cœur qu'il n'en serait rien... C'est une chose bien dangereuse qu'une religieuse sans vocation » (au duc de Chevreuse, reçue le 28 février 1693, A.S.S., n° 7 147).

11. A la fin de cette lettre Fénelon reprend plusieurs fois le terme guyonien d'abandon. Cf. aussi sa lettre à Mme de Chevreuse du 27 juillet 1690, n. 4 et, plus tôt, celle qu'il écrivit à Mme Guyon le 10 octobre 1689, n. 7.

12. Dégoût « se dit absolument des choses qui sont fâcheuses, qui donnent du chagrin, du déplaisir » (FURETIÈRE).

13. Se mécompter, « se tromper en son calcul, en ses conjectures » (ibidem).

14. ban. IV, 34.

L. a. non signée, pliée, traces de cire, A.S.S., t. III, ff. 15 sq.

1. Après avoir longtemps habité rue du Petit-Bourbon avec Fénelon et Langeron, Mme de Laval, veuve depuis le 10 juillet 1687, semble avoir décidé au début de 1689 de se retirer dans son château de Fontaine-

T. II, 205 COMMENTAIRE 303

Chalendray : on s'expliquerait mal sans cela qu'elle y ait fait travailler des maçons de Magnac du 8 mars à fin novembre 1689 (A.D. Haute-Vienne, 4 E 45, liasse 230, notaire Nicault de Magnac-Laval); les lettres du précepteur du duc de Bourgogne prouvent que le 6 octobre 1689 elle « songeait à partir » et que, le 26 octobre, elle séjournait dans l'Ouest. Elle semble y avoir passé plusieurs années.

2. Cf. supra, lettre du 24 août 1684. Mme de Langeron était morte le 2 décembre (DANGEAU, t. III, p. 256 n.).

3. Nouvelle preuve de l'étroite amitié entre les Fénelon et les Langeron.

4. Il ne s'agit pas de François Hérauld de Gourville, chargé les années précédentes de missions en Allemagne et mort le 5 mars 1718 à cinquante-trois ans, mais de Louis Maret, intendant et secrétaire des commandements de M. le Duc, qui sera en 1703 le légataire universel de son oncle (BoisLisLE, t. XI, pp. 128 sq. — Mémoires de Gourville, éd. L. LECESTRE, Paris, 1895, t. II, pp. 288, 300 sq. — Revue des Questions historiques, janvier 1901, p. 11 — Félix R. FREUDMANN, L'étonnant Gourville, Genève-Paris, 1960, pp. 145 et 152).

5. Henri-Jules de Bourbon (29 juillet 1643-1" avril 1709), fils du grand Condé, avait pris à sa mort le nom de M. le Prince.

6. Anne de Bavière (13 mars 1648-23 février 1723), fille d'Edouard de Bavière, comte palatin du Rhin de la branche électorale, et de la célèbre Anne de Gonzague-Clèves, avait épousé le précédent le 11 décembre 1663 (cf. sur eux BOISLISLE, t. XVII, passim).

7. Vue, « intention, dessein ».

8. Faire mieux, expression d'origine commerciale : « offrir davantage ».

9. Seul aveu du crédit dont il disposait alors qui ait échappé à la plume de Fénelon.

10. L'époque de la Fronde n'était pas oubliée et le loyalisme féodal pouvait encore entrer en conflit avec le service du Roi.

11. François-Henry de Montmorency, comte de Bouteville (7 janvier 1628-4 janvier 1695), fit à Rocroi ses débuts auprès de Condé qu'il suivit toujours, même dans sa révolte. Le prince lui fit épouser le 17 mars 1661 l'héritière du duché-pairie de Piney-Luxembourg. Le reste de la vie du « tapissier de Notre-Dame » est assez connu. Fénelon devait être d'autant mieux reçu par le maréchal que celui-ci avait marié son fils unique à une fille du duc de Chevreuse et qu'il trouvait auprès des « bons ducs » un précieux soutien dans son fameux procès relatif à l'ancienneté de sa pairie (BotsLisLE, t. I, p. 34, t. II, pp. 92, 242). Bien que la branche des Laval fût depuis 1230 séparée de celle des Bouteville, le maréchal conservait un droit de regard sur la première en tant que chef du nom et des armes de Montmorency.

12. M. le Prince était petit-fils de la célèbre Charlotte de Montmorency et, à ce titre, parent des Laval. Mais la cousine de Fénelon avait

A Mine DE LAVAL.

152.

19 décembre 1690.

304 CORRESPONDANCE DE FENELON T. IL 205

T. II, 206 COMMENTAIRE 305

elle-même pour grand-mère maternelle Louise de Laubespine, fille de Louise Pot de Rhodes. Or, le fameux connétable Anne de Montmorency, trisaïeul d'Henri-Jules de Bourbon, était de son côté fils d'Anne Pot. D'ailleurs sa femme Madeleine de Savoie lui apporta la baronnie de Montberon; on ignorait peut-être alors qu'elle avait été vendue en 1471 par les ancêtres de la correspondante de Fénelon (cf. BOISLISLE, t. XV,

p. 393).

13. Cette amitié s'accorde avec ce que l'on sait de la piété de Madame la Princesse et devait avoir été entretenue par Mme de Langeron et ses filles.

14. La lettre du 31 mars 1691 montre que M' ° de Laval jugea insuffisants ces appointements de 2 000 lb.

15. Affaires, « procès ». Ceux de Mme de Laval étaient alors en fort mauvais état (cf. infra, la lettre de Daguesseau du 5 septembre 1692), ce qui était peut-être dû au manque de conseil. Or, tant pour l'habileté que pour le crédit, elle ne pouvait souhaiter mieux que Gourville auquel ses amis attribuaient « le mérite et le génie de Colbert » (BOISLISLE, t. XI, pp. 563 sqq.).

16. Jean Hérauld de Gourville (11 juillet 1625-14 juin 1703), né à La Rochefoucauld de parents pauvres, fut successivement l'agent du duc de La Rochefoucauld, de Condé et de Mazarin. Ami de Foucquet, il se poussa dans les finances, mais, ayant pris la défense du surintendant, il fut obligé de s'exiler. Les services qu'il rendit en Brunswick et en Hanovre à la diplomatie française lui permirent d'obtenir, malgré Colbert, sa grâce sans que son procès eût été révisé. Devenu en 1671 intendant des Condé et des La Rochefoucauld, il fut l'ami de Boileau et de Mme de Sévigné (cf. BOISLISLE, t. IX, p. 308, n. 1 — Et. ALLAIRE, La Bruyère dans la maison de Condé, Paris, 1886, t. II, passim).

17. Au large, « à l'aise » (FURETIÈRE). Ce n'est que le 4 juillet 1698 que la correspondante de Fénelon règlera à des domestiques de son mari, Neau et Dupeux, des gages en retard de plus de dix ans (A. D. Haute-Vienne, 4 E 45, 1. 230, notaire Nicault). A la fin de la tutelle, son fils Guy-André de Laval reconnaîtra le 6 mars 1713 lui devoir 328 438 livres.

18. Née Laval, belle-soeur de la correspondante de Fénelon. Cf. supra, la lettre du 16 juin 1681, n. 9.

19. « Se déchaîner en invectives contre quelqu'un » (Bussy-Rabutin dans FURETIÈRE). Sur « les grands airs » et la « hauteur » de la duchesse qui passait pour avoir plu à Louis XIV, cf. l'index de BOISLISLE, s.v.

20. Se déclarer, s'expliquer clairement.

21. Gaston-Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure (1656-6 mai 1738), maître de camp de cavalerie en 1674, succéda à son père comme gouverneur de Lectoure et duc à brevet (1683). Lieutenant général au gouvernement de Champagne (1685), brigadier (1689), maréchal de camp (1691), lieutenant général (1696), il commandera en chef en Langue- doc (1706) et sera maréchal de France en 1724. « Plaisant de profession, il s'était fourré parmi les amis de M. de Luxembourg », ce qui lui vaudra, lors de la brouille ouverte de celui-ci avec les Vendôme, « ses anciens amis intimes », une avanie de ceux-ci (BoisusLE, t. II, pp. 232, 246-249).

22. Il n'est pas douteux que Mme de Laval n'eût comme Fénelon (cf. infra, lettre du 6 juillet 1693) personnellement droit aux honneurs de la Cour, mais la question était de savoir si son entrée dans la maison d'un prince du sang ne les lui ferait pas perdre. Saint-Simon soutient à bien des reprises le principe de cette exclusion (cf. BOISLISLE, t. III, pp. 366 sq., t. XVII, p. 263) et allègue les exemples de Mme de Langeron (cf. supra, lettre du 24 août 1684, n. 4) et de Mme de Lussan qui lui succéda et qui avait pourtant avec les Condé une parenté plus proche que Mx de Laval (BoxsusLE, t. XV, p. 71). 111'1° de Poigny, soeur de MM. de Châtillon, aurait même refusé la charge de dame d'honneur de la princesse de Conti pour ne pas perdre les entrées (ibid., t. III, p. 367). Cependant l'argumentation du mémorialiste est nettement tendancieuse (il reproche à Dangeau de « couler au plus doucement qu'il peut » sur la question, ibid., t. III, pp. 366 sq., cf. aussi DANGEAU, t. IV, p. 432) et l'affirmation catégorique de Fénelon invite à croire qu'il n'y avait que des cas d'espèce. Cf. Fr. BLUCHE, Les honneurs de la Cour, Paris, 1958 et la lettre de Mme de Maintenon du 13 septembre 1689, éd. LANGLOIS, t. III, p. 434.

23. Voir, sur Charlotte de Langeron et sur sa soeur, supra, lettre du 24 août 1684, n. 6.

24. Affirmation confirmée par Saint-Simon (BOISLISLE, t. XVII passim), mais Fénelon oublie de parler du caractère de M. le Prince, « fils dénaturé, cruel père, mari terrible, maître détestable » (ibid.).

153. A Mme DE NOAILLES.

[1690 ?J.

L.a., ms. fr. 6 944, f. 11-13. Cette lettre, qui n'est ni datée ni signée, semble de 1690 ou de 1691.

1. Marie-Françoise de Bournonville, fille du marquis Ambroise-François, grand seigneur des Pays-Bas qui s'était mis en 1634 au service de la France, y avait été nommé en septembre 1652 duc à brevet et devait y mourir le 12 décembre 1693. Née en 1656, elle avait apporté le bien paternel au duc Anne-Jules, comte d'Ayen, futur duc de Noailles et maréchal, qu'elle avait épousé le 13 août 1671. Nommée le 2 janvier 1674 dame du Palais de la Reine, elle mourut le 16 juillet 1748 après avoir eu vingt-deux enfants.

306 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 206

2. Le 8 août 1691 Fénelon parlera avec plus (l'indulgence au duc de Noailles des « qualités solides qui accompagnent la gaîté » de sa femme.

3. Secrète, « discrète » (DUBOIS-LAGANE).

4. En particulier à celle de Fénelon. Ledicu rapporte que lorsque celui-ci laissa le peintre du Roi, de Troy, faire son portrait, « toutes les dames le demandèrent. J'ai vu Mau* la maréchale de Noailles, moi présent, donner ordre au peintre de lui en faire une copie. C'était un patriarche sous qui chacun se faisait gloire de s'enrôler » (Revue Bossuet, 25 juin 1909, p. 21).

5. Insinuation, « séduction du langage ou des manières » (Durion-

LAGANE citant de Sévigné), sens qui entre aisément dans la défini-

tion plus large de Furetière : « Action par laquelle quelque chose entre doucement et insensiblement dans une autre ».

6. Expédient, « moyen, voie qu'on trouve pour sortir d'une affaire difficile » (FuRETIÈRE), n'était pas alors péjoratif. Cependant Fénelon sent aussitôt le besoin de le préciser par les mots de « droiture » et de « probité ». On notera que, d'après Saint-Simon, « Louis XIV n'aimait pas » la duchesse : « elle avait trop d'esprit pour lui et » était « trop entrante et trop intrigante » (BoisusLE, t. V, p. 124).

7. Madame de Sévigné avait écrit le 5 janvier 1674 : « Les dames du Palais sont dans une grande sujétion. Le Roi s'en est expliqué et veut que la Reine en soit toujours entourée... La comtesse d'Ayen est la sixième; elle a bien peur de cet attachement, et d'aller tous les jours à vêpres, au sermon ou au salut » (MoNmERQuÉ, t. III, p. 348).

8. La Cour désigne ici surtout Louis XIV (cf. supra, n. 6).

9. Allusion au grand nombre d'enfants de la duchesse.

10. Saint-Simon a aussi été frappé par les « grands rires » de Mme de Noailles (BoisusLE, t. XIX, p. 335).

11. Cf. supra, n. 7.

12. Goût, « sentiment, plaisir » (FURETIÈRE). On remarquera que c'est sur ce mot que se termine la lettre.

13. Autoriser, « donner force et vigueur à » (FURETIÈRE), ou mieux « donner de l'autorité, du crédit à » (Dusois-LAGANE).

1690 ?

Autographe, A.S.S., pièce 1074-1075. Publié en partie dans les Divers sentiments et avis chrétiens, 1738, eh. X et intégralement dans Instructions et avis sur divers points de morale, ch. V, O.F., t. VI, pp. 79 sq. Il ne peut y avoir de doute sur la destinataire ni sur la date approximative. Cependant la pièce ne se prête pas à un commentaire.

Le dernier paragraphe a été inséré dans les Réflexions saintes, XII* jour (O.F., t. VI, p. 33). Comme Gosselin, nous suivons les Lettres édifiantes (B. M. de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, ff. 38-45) qui placent cette lettre avant une autre du 18 janvier 1691. La Beaumelle en a fait les deux derniers tiers de sa lettre XXI.

1. Sur les assujettissements, cf. supra, la lettre à la même d'octobre 1690 et déjà celle que Fénelon adressa à 111fle de Gramont le 23 février 1690, notes 7 et 10.

2. Rapprocher la lettre du début d'octobre 1690, n. 10.

3. Fénelon adapte au thème guyonien du retour sur soi une théorie des tentations et des distractions pour laquelle il avait des garants bien antérieurs.

4. Cf. supra, la lettre à Mn" Guyon du 11 mai 1689, n. 9 : « Pour les fautes ou purement extérieures ou même intérieures qui ne sont pas volontaires, elles ne sont pas des péchés ».

5. C'est selon M. Masson « la formule quiétiste par excellence ». Elle revient souvent dans les lettres de Mme Guyon à Fénelon qui la reprend à son compte dans sa lettre du 25 mai 1689 : « Je me contente de laisser... tomber toutes les distractions » (cf. M. MASSON, pp. 111, 148, 181).

6. Cf. supra, lettre du 23 février 1690, après la n. 14.

7. Cf. supra, lettre 96 sur les défauts, n. 17 et infra, lettre du 1824 janvier 1691, n. 2.

156. A LA MÊME.

18-24 janvier 1691.

La copie de cette lettre se trouve placée dans les Lettres édifiantes (B. M. de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, ff. 50-54) entre le 18 et le 24 janvier 1691.

1. Bien qu'ennui eût déjà parfois son sens actuel, il semble ici synonyme de « chagrin » (FURETIÈRE) allant jusqu'à une espèce de désespoir.

2. Reprise évidente de la formule terminale de la dernière lettre à la même correspondante (n. 7).

3. Même en donnant à « gêner » le sens fort de « soumettre à une contrainte pénible » et à « courage » celui de « fierté, orgueil », la phrase

COMMENTAIRE 307

A LA MÊME.

début janvier 1691.

154. A Mme' DE MAINTENON.

308 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 211 T. II, 212 COMMENTAIRE 309

reste obscure, et elle dut paraître telle à en" de Maintenon puisque Fénelon prit la peine de la lui expliquer vers le 23 février 1691.

4. Thème essentiel de la lettre 96 sur les défauts, cf. supra, janvier (?) 1690, notes 9 sqq. Fénelon le renouvelle dans une certaine mesure en y associant celui de l'enfance.

5. Fénelon parlera encore le 7 (?) mai 1694, n. 13, de « fatigue sur l'avilissement intérieur », ce qui ne sera guère moins obscur. Fatigue semble ajouter à l'idée de « peine » (FURETIÈRE), de « dégoût » celle de répétition. Du fait qu' « ennui » se rencontre plusieurs fois au début de cette lettre il ne serait pas absurde de penser au « spectacle ennuyeux de l'éternel péché » de Baudelaire.

6. Providence, cf. supra, la lettre du 23 février 1690, n. 7.

7. Se déclarer, a faire connaître sa volonté » (FURETIÈRE).

8. En particulier à Saint-Cyr. Cf. supra, la lettre 96 sur les défauts,

n. 45.

9. Sans doute M. de Chartres, Paul Godet-Desmarais, en sa qualité de directeur de Mme de Maintenon.

157. A Mme DE LAVAL.

30 janvier 1691.

L. a. non signée, A.S.S., t. III, ff. 17 sq.

1. Du ton aigre-doux qui caractérise plus d'une fois sa correspondance avec sa cousine, cette lettre montre la peine que Fénelon avait alors à se défendre des sollicitations : ceux-là même en faveur desquels il intervenait lui demandaient davantage.

2. Décisivement, « d'une manière décisive » (FURETIÈRE).

3. La correspondante de Fénelon souhaitait pour son fils Guy-André, né le 21 octobre 1686, la lieutenance du Roi de la Marche qu'avait eue son mari, mort le 8 juillet 1687.

4. D'une famille limousine récemment convertie (Mercure Galant, novembre 1685, p. 287 — DANGEAU, t. I, pp. 264, 387 — SOURCHES,

t. I, p. 339 — ms. fr. 23 498, f. 62 Louis-Henri de Lostanges (sans

doute fils de François-Louis, comte de Beduer et de Renée de Menardeau), « mesure de camp de cavalerie des plus estimés » (1687), brigadier (10 mars 1690), enseigne des gardes de corps de la compagnie de Noailles (11 mars 1690), avait reçu le 7 janvier 1691 la lieutenance du Roi de la Marche. Il devait être tué devant Mons (Gazette de France, 6 avril 1691 — DANGEAU, t. II, p. 6, t. III, pp. 75, 270 sq., 318 — SOURCHES, t. II, p. 5, t. III, pp. 205, 343, 395 sq. — J. Fr. d'HozIER, L'impôt du sang, Paris, 1874, t. II, 2e partie, p. 136). Cf. sur la famille le Mercure Galant, mars 1703, pp. 154-166.

5. Le fait que M. de Lostanges et H. J. de Fénelon fussent tous deux dans la compagnie de Noailles, l'un comme enseigne, l'autre comme exempt, pouvait inciter 114"' de Laval à conclure que la nomination du second était une compensation accordée à la famille de Fénelon qui avait possédé près de quarante ans la lieutenance de la Marche (un Lostanges avait d'ailleurs épousé en 1508 une Salagnac-Fénelon et son fils s'était allié à une Montberon). Le précepteur va essayer de montrer qu'il n'en est rien. Mme de Laval ne devait pas se douter qu'elle épouserait trois ans plus tard son jeune cousin, le nouvel exempt.

6. Il y avait dans chaque compagnie de gardes douze exempts qui passaient normalement enseignes, puis lieutenants (cf. SOURCHES, t. II, p. 5, t. III, p. 396 — DANGEAU, t. IV, p. 225 et t. X, p. 6). Henri-Joseph de Fénelon ne reçut son grade dans la 2e brigade de la compagnie de Noailles que par brevet du 12 mars 1691 (B. N., f. Clairambault, ms. 558 — A.N., 01* 35, f. 69 y° — BOISLISLE, t. V, p. 155 n.).

7. Fénelon avait pourtant fait mention d'une telle charge dans une lettre à Noailles qui doit être de la fin septembre 1690. Mais il est vrai qu'il avait refusé de solliciter lui-même le Roi à ce sujet et qu'il se montre très réservé dans ses lettres des 8 septembre et 12 octobre 1690.

8. Dégoûts, « chagrins, déplaisirs » (FURETIÈRE). S'ils pouvaient commander en l'absence des officiers supérieurs, les exempts avaient normalement le rôle ingrat de procéder à des captures ou exécutions à la tête de quelques gardes. C'est sans doute pour cela que Fénelon parlera le 27 novembre 1695 à son frère de « sa place qui n'est pas honnête... dans un corps où il est exposé à l'envie et aux mauvais offices ».

9. De bonne foi, « sincèrement » (FURETIÈRE), expression assez curieuse dans ce contexte.

10. Mme de Laval semble avoir jugé avec dépit que son cousin qui aurait eu le crédit de lui obtenir la lieutenance du Roi ne lui offrait qu'une compensation indigne d'elle.

11. Fénelon devait penser à Marie-Françoise Raymond qui avait épousé en 1674 Jean d'Audibert, comte de Lussan, premier gentilhomme de M. le Prince et chevalier de l'Ordre. Elle obtint la place vacante de dame d'honneur et mourut le 19 septembre 1716 au Petit Luxembourg (BmsusLE, t. XVII, p. 263). Sa parenté avec les Condé était plus proche que celle des Laval puisque le bisaïeul de M. de Lussan avait épousé le 20 novembre 1558 Gabrielle de Budos, tante paternelle de Louise de Budos, qui fut par son mariage (1593) avec Henri de Montmorency la bisaïeule de M. le Prince (ibid., t. XV, p. 71 n.). A la même date, « Monsieur et Madame tenaient à l'honneur d'avoir Ma' de Ventadour, proche parente des Condé » (DANGEAU, t. III, p. 291).

12. Pente, « inclination » (FURETIÈRE).

310 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 213

158. A Mme DE MAINTENON.

Vers le 23 février 1691 (?).

Cette lettre est attribuée à Godet des Marais par La Beaumelle (premier tiers de la lettre XXI, pp. 83-86), mais deux recueils de la Bibliothèque de Versailles, le petit livre secret P. 38 et la copie Languet (ms. 301 bis, P. 64, ff. 89-92) s'accordent pour l'attribuer à Fénelon. Gosselin a suivi Languet qui place cette pièce le 23 février 1691. Au contraire P. 38 la fait précéder d'un document du 24 mars, mais sans date d'année. Le texte du Livre secret paraît meilleur.

1. Cf. supra, lettre du 18-24 janvier 1691, n. 3.

2. Le texte du ms. 301 bis et de Gosselin « et que vous voyiez même le néant de ce courage même que vous croyez avoir pour toutes les vertus » a évidemment été édulcoré par Languet de Gergy : un papillon collé dans P. 38 le confirme. Un copiste a ensuite fondu les deux textes, d'où le double même.

3. Phrase omise par le ms. 301 bis et par Gosselin.

4. Support, « soutien, appui, secours, protection ».

5. Philosophie, donné par P. 38 et par Languet, signifie « force d'âme qui élève au-dessus du vulgaire et qui s'acquiert par le raisonnement » (FURETIÈRE). L'édition Gosselin y substitue : philosophe.

6. Epargner, « avoir des ménagements, des égards pour » quelqu'un (FURETIÈRE).

7. Et une vertu humaine, donné par les deux manuscrits, manque dans Gosselin.

8. Fournie par P. 38, la leçon consultation est très supérieure au banal consolation de Gosselin.

9. Matth. XIV, 23 - Marc VI, 46 - Luc VI, 12 et IX, 28 Jean VI, 3.

10. Bien qu'actif se trouve dans la copie Languet, Gosselin a fait disparaître la double répétition et imprimé « suspendre l'activité de l'esprit trop vif ». Dès le 30 octobre 1688, Bourdaloue avait parlé à la marquise de « son esprit vif et actif » (LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 42).

11. Languet et Gosselin corrigent sagesse en « sagesse humaine ».

12. Cf. supra, les lettres adressées par Fénelon le 9 juin 1689 au chevalier Colbert et à Mme Guyon (notes 9 sq.), ainsi que la lettre XII de M"e Guyon (MASSON, p. 44). Voir aussi l'Instruction et Avis, III, sans doute adressée à Mme de Maintenon (0.F., t. VI, p. 76).

COMMENTAIRE 311

A LA MÊME.

27 février ? 1691.

B. M. Versailles, Petit livre secret P. 37 (ms. 847 bis) - LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 121. La pièce annonce le Carême qui commençait cette année-là le 28 février.

160. A LA MÊME.

février ? 1691.

B. M. Versailles, Petit livre secret P. 37 (ms. 847 bis) avec la mention « M. de C. » - LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 121.

161. A LA MÊME.

18 ( ? ) mars 1691.

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, P. 64, ms. 301 bis, ff. 109-111. Cette pièce ne porte pas de date, mais elle est placée entre une lettre du 18 mars et une autre du 20 mars 1691. Cette localisation est confirmée par le contenu de la lettre et par le rapprochement avec celle que Godet-Desmarais adressa aussi le 18 mars à M'" de Maintenon (B. N., nouv. acq. fr. 1 438, ff. 9 sqq.). Celle-ci se trouvait alors à SaintCyr où elle n'a, en dehors de cette période, couché que trois fois (Mémoires de Manseau, éd. A. TAPHANEL, Versailles, 1902, p. 181).

1. Porter, « pâtir, endurer » (FURETIÈRE).

2. Les Mémoires de Sourches fournissent tout le commentaire requis. On y lit en effet : « Le 13 mars, la marquise de Maintenon eut une grande colique, mais on en sut le lendemain la véritable cause, aussi bien que des larmes qu'on disait deux ou trois jours auparavant qu'elle avait versées en abondance, car le Roi déclara qu'il partirait le 17 de Versailles pour aller assiéger Mons »; et l'annotation précise « Selon toutes les apparences, elle avait fait tout son possible pour empêcher cette entreprise, dans laquelle il semblait que la personne du Roi ne pouvait pas manquer d'être exposée. D'ailleurs, elle ne devait pas être bien aise de voir le marquis de Louvois, avec lequel elle n'était pas toujours d'accord, faire un si long voyage seul avec le Roi » (t. III, pp. 364 sq.; cf. DANGEAU, à partir du 11 mars 1691, t. III, pp. 298 sq. - LANGLOIS,

312 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 214 T. II, 216 COMMENTAIRE 313

t. III, pp. 502 sq. - BOISLISLE, t. XXVIII, pp. 70-73). Sur la crainte que les mouvements imprévus du prince d'Orange donnaient aux courtisans, cf. SOURCHES, t. III, pp. 367, 393. Les Mémoires de Manseau placent le 12 mars la déclaration royale et ajoutent aussitôt : « Mme de Maintenon se vint enfermer à Saint-Cyr, à dessein d'y demeurer pendant toute l'absence du Roi qui y vint passer une partie du 16e, devant partir le 17e » (p. 163). Il n'est pas étonnant que, comme Godet-Desmarais et Gobelin (BotsusLE, t. XXVIII, pp. 70 sqq.), Fénelon ait aussitôt adressé à la marquise une lettre de consolation. Une partie de l'opinion crut d'ailleurs qu'il s'agissait pour elle d'une complète disgrâce (LANGLots, t. III, p. 503).

3. Exercer, « faire prendre à quelqu'un une habitude pour le faire réussir en quelque chose », d'où « obliger à quelque travail, causer quelque peine, tourmenter » (FURETIÈRE). L'image tirée du manège avait déjà eu la même évolution en latin classique.

4. Les Mémoires de Manseau (éd. A. TAPHANEL, Versailles, 1902, pp. 163 sq.) apprennent que Saint-Cyr « ne fut occupé pendant l'absence

du Roi qu'à demander à Dieu sa conservation, la paix et les autres besoins du Royaume. Il arrivait journellement des courriers qui appor-

taient à Saint-Cyr des nouvelles du Roi et du siège dont Mme de Main-

tenon faisait part au Roi et à la Reine d'Angleterre » qui lui rendirent diverses visites. Il semble bien que ce n'est pas sans raison que Mme de

Maintenon put dire à son retour à Louis XIV « qu'il avait fait trembler tout le monde en s'exposant trop » (Mémoires de Languet de Gergy, éd. LAVALLÉE, p. 255).

162. A LA MÊME.

20 mars 1691.

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, ms. 301 bis, P. 64, fr. 125-130. - La Beaumelle dettre II, pp. 4-6) et H. Bonhomme (1863) attribuent à tort cette lettre à Godet-Desmarais (cf. LANGLOIS, Pages nouvelles, p. 112).

1. Mme de Maintenon avait dû répondre à la lettre précédente par des plaintes. Le ton qu'emploie ici Fénelon est bien différent de celui de la lettre écrite le 18 par l'abbé Gobelin, premier directeur de la marquise : « Il n'y eut jamais, Madame, de douleur plus légitime que la vôtre. Tout Paris, qui a les yeux sur vous, en est d'autant plus édifié qu'on est persuadé qu'il n'a tenu qu'à vous de vous en exempter » (dans BOISLISLE, t. XXVIII, p. 71 n.; la réalité était autre : cf. la fin de la n. 2 de la lettre précédente).

2. Si les succès de Louvois rendaient Mme de Maintenon malade (cf. la lettre précédente), elle ne trouvait pas dans la dévotion les satisfactions sensibles auxquelles elle jugeait peut-être avoir droit : Fénelon lui démontre que cette prétention serait totalement contraire à l'Evangile.

3. Matth. X, 38, XVI, 24 - Marc VIII, 34 - Luc XIV, 27.

4. Les mots « quelquefois » et « un peu » rappellent discrètement à Mme de Maintenon qu'elle abusait du mot guyonien d'abandon. Fénelon l'invite à conformer sa conduite à des principes qui, confrontés au

« réel », n'ont plus rien de quiétiste : ils appellent même l'emploi d'un

langage militaire.

5. En tant que loyal sujet et même que bon catholique, Fénelon ne pouvait penser autrement. Mais combien son point de vue est plus religieux que celui de l'abbé Gobelin qui écrivait le 18 mars à Mme de Maintenon : « Quel ravissement ne sera-ce pas pour vous de voir revenir Louis Le Grand, non seulement roi de France et de Navarre, mais encore duc de Brabant et comte de Flandre ! » (nouv. acq. fr. 1 438, f. 9 r°).

6. La « créature » n'est pas ici simplement Louis XIV. L'expression conserve toute l'étendue métaphysique qu'elle a sous la plume de Mme Guyon à laquelle Fénelon se réfère d'ailleurs implicitement pour mieux agir sur sa correspondante. Cf. infra, le début de la lettre du 25 mai 1692.

7. Matth. VI, 20.

8. « Tendresse naturelle » envers soi-même plus qu'envers le Roi. Cf. supra, lettre 96 sur les défauts, note 32.

9. Accent augustinien et même condrénien. Cf. supra, lettre sur les défauts, notes 38 et 80.

10. A la même date Mme de Maintenon était aussi invitée au « courage » par ses autres directeurs, mais dans des contextes beaucoup moins spirituels.

11. Soutenir, « souffrir une épreuve » (FURETIÈRE), supporter, endurer.

12. Dans sa sobre éloquence, cette conclusion est une des plus heureuses de la correspondance de Fénelon.

163. A 1111m° DE LAVAL.

31 mars 1691.

L. a. non signée, pliée, A.S.S., t. III, ff. 19 sq.

1. Cf. supra, lettre du 19 décembre 1690, n. 2-6 et 23.

2. Charles Andrault de Langeron, abbé de Maulévrier, cousin issu de germain du père de l'abbé de Langeron, licencié de Sorbonne, chanoine-comte de Lyon (1675, cf. SAINT-ALLAIS, t. XI), deuxième aumô-

314 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 216

nier de la Dauphine (29 mars 1680), puis aumônier du Roi (27 août 1695), fut agent général du clergé en 1700. Il avait reçu les abbayes de Méjemont (6 septembre 1681) et de Saint-Pierre de Chalon (22 avril 1691). Ces fonctions officielles ne l'empêchèrent pas d'être très attaché à Fénelon et de lui servir d'intermédiaire (beaucoup de lettres de Chantérac lui sont adressées) pendant le procès des Maximes. Mais cette fidélité faillit tardivement lui être imputée à crime, puisque Dangeau rapporte à la date du 7 février 1708 qu' « on prétendait qu'il avait de grands commerces avec M. l'archevêque de Cambrai après la défense que le Roi lui avait faite ». L'abbé réussit pourtant à se « justifier pleinement... et il sortit fort content de son audience, dans laquelle le Roi lui parla avec beaucoup d'ouverture de coeur, de confiance et d'amitié » (t. XII, p. 73). Saint-Simon le dit « ami intime du P. de La Chaise, absolument livré aux jésuites » (BoisusLE, t. XX, p. 84, cf. t. XV, pp. 366 sq., t. XVI, p. 141). Toutefois, « le P. de La Chaise n'avait jamais pu résoudre le Roi à le faire évêque : ses intrigues, sa liaison avec

M. de Cambrai lui avaient déplu, et ce grand nombre d'amis » (ibid., t. XX, pp. 86 sq.) et il ne reçut le siège d'Autun que le 18 juin 1709 : mais sa santé et sans doute d'autres considérations lui firent préférer l'abbaye de Moutiers-Saint-Jean à laquelle le Roi le nomma le 23 août 1710. Il mourut à Moulins le 7 septembre 1720. Cf. la Gazette, le Mercure galant (surtout juin 1709, I" partie, pp. 235-239) — DANGEAU, t. III, p. 327 — BOISLISLE, t. XV, p. 367, n. 1 — URBAIN-LEVESQUE, t. II, p. 194, n. 1, t. V, p. 152, n. 4, t. XIV, p. 418 — LEDIEU, t. I, pp. 64, 87 sq. — DELPLANQUE, passim — Supra, lettre du 11 juin 1688,

n. 1.

3.

4.

5.

6.

7.

8.

9.

10.

11. avant

12. COMMENTAIRE 315

A L'ABBÉ DUBOIS.

31 mars 1691.

Cette pièce est ici publiée d'après la copie de l'oratorien Adry (Nouv. acq. fr. 6 203, f. 13). Des mains de celui-ci, l'original passa dans celles du comte de Châteaugiron qui en donna en 1826 le texte dans les Mélanges de la Société des bibliophiles français, t. V, pièce 7.

1. Futur cardinal (1721) et premier ministre (1722), Guillaume Dubois (6 septembre 1656-10 août 1723) naquit à Brive et fut tonsuré à treize ans. Le marquis de Pompadour (allié aux demi-frères de Fénelon) lui donna une bourse au collège parisien de Saint-Michel (1672-1674). Il semble ensuite avoir été précepteur dans les maisons d'un marchand, du président de Gourgues, du marquis de Pleuvant et de M. de Choiseul, M. de Saint-Laurent le fit nommer sous-précepteur du duc de Chartres par brevet du 15 juin 1683 et il gagna si bien la confiance du prince qu'à la mort prématurée de Saint-Laurent, son élève lui obtint le titre de précepteur (30 septembre 1687). Le 24 septembre 1689 il organisait une sorte de soutenance mondaine où le duc eut un tel succès que le P. Léonard notait : « M. Dubois ira loin » (BoisusLE, t. I, pp. 63-

68 n. — Bull. Corrèze, 1956, pp. 16-40, 81-99. — P. BLIARD, Dubois, cardinal et premier ministre, Paris, 1902, 2 vol.)

2. Malgré son petit collet, Dubois accompagnait son élève dans ses campagnes et faisait dire au maréchal de Luxembourg qu' « il allait au feu comme un grenadier ». Dès le début il envoyait à la Cour des relations dont Madame le remerciait chaleureusement des inédits publiés par

V. de Seilhac ont été résumés par BLIARD, pp. 55-65) et Louis XIV lui-même loua celle de la bataille de Steinkerque. Fénelon avait compris que Dubois comptait qu'il les ferait lire à ses propres élèves. L'année suivante, un « journal exact du siège de Namur envoyé au duc de Bourgogne » fut reproduit par le Mercure galant du 28 mai (DANGEAU, t. IV, p. 85 n.); n'était-ce pas l'oeuvre de Dubois ? Cf. cependant BLIARD, t. I, p. 57.

3. Né le 2 août 1674, le duc de Chartres était, le 17 mars 1691, parti avec le Roi, le Dauphin et son père pour Mons déjà investi. Les chroniqueurs signalent sa présence dans les tranchées avec Louis XIV et Monseigneur les 23, 28 mars et 3 avril. Grâce aux efforts de Vauban, la ville capitula le 9 avril (DANGEAU, t. III, pp. 299, 302, 306-320 — SOURCHES, t. III, p. 388).

4. Il y avait tout à craindre de la conduite du fils de Monsieur et Fénelon essayait de le diriger par personne interposée. Mm° de Maintenon l'y invitait certainement (cf. infra, la lettre du 18 mai 1691). Voir G. BRUNET, Correspondance de Madame, Paris, 1904, t. II, p. 121 et

V. de SEILHAC, t. I, pp. 29 sq.

Cf. supra, lettre du 19 décembre 1690, n. 16.

Honnêtement, « élégamment ».

Accommoder, « arranger ».

Cf. supra, lettre du 19 décembre 1690, n. 11.

Subsistance, « ressources ».

Cf. supra, lettre du 19 décembre 1690, n. 24.

Cf. supra, lettre du 6 octobre 1689, n. 9.

Grâce, « libéralité » (FuRETIÈRE).

Sans doute par les mauvaises récoltes qui affectèrent ces régions

que la famine ne fût générale en France.

Retranchement : en général diminution de ressources, ici dimi-

nution de dépenses.

13. Il s'agit peut-être de l'acte de renonciation à l'héritage de son père : cf. supra, la lettre du 26 octobre 1690, n. 6 et infra, celle du 12 septembre 1692, n. 3.

14. Cf. supra, la fin de la lettre du 26 octobre 1690.

316 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 218

T. II, 219 COMMENTAIRE 317

165. A Mme DE CHEVREUSE. 4 avril 1691. ici allusion à l'irritation de sa correspondante contre ceux qui abandonnaient son frère prisonnier : cf. infra, lettre du 23 juin 1691, n. 7.

2. Sur ces « embarras », cf. supra, la lettre du 2 octobre 1689, après la n. 1.

L. a. s., Château de Dampierre. Communiquée par le duc de Luynes à Moïse Cagnac qui l'a publiée dans La Quinzaine, 1" mai 1904, p. 230

sqq•

1. On a vu par sa lettre du 3 octobre 1688 quels espoirs Fénelon fondait sur le duc de Montfort, fils aîné des Chevreuse, né le 6 novembre 1669 (cf. aussi supra, t. I, 2e p., ch. 7, n. 98, le jugement que l'abbé Boileau avait porté sur lui le 28 mai 1687). La suite n'y avait pas entièrement répondu puisqu'il se contente ici de dire « qu'il n'avait pas été méchant ». Les circonstances l'invitaient pourtant à l'indulgence : lors de l'attaque manquée de la demi-lune de Mons, prise puis perdue, le jeune homme, récemment nommé cornette de la compagnie des chevau-légers de la garde du Roi que commandait son père, avait reçu dans l'action « un coup de mousquet à la tête; on croit, ajoutait Dangeau le le` avril, qu'il faudra le trépaner » (Mémoires, t. II, p. 314 — SOURCHES, t. III, p. 387 — URBAIN-LEVESQUE, t. IV, p. 211, n. 8, t. V, p. 399 n. — Bussy-Rabustin, éd. LALANNE, t. VI, p. 472). Sa mère s'était aussitôt rendue auprès de lui. Madame Guyon dont le fils aîné se trouvait en 1692 à l'armée avec le duc de Montfort (A.S.S., n° 7261 sq.) et qui lui écrivit plusieurs fois (n° 7255, 7261 sq., 7264 sq., 7374) donne de son état religieux une impression analogue à celle qui ressort de cette lettre. Elle disait au duc de Chevreuse dans une lettre que celui-ci reçut le 6 décembre 1692 : « Je vous prie de ne vous pas inquiéter pour M. le D. de M. Faites-en le sacrifice à Dieu et le lui abandonnez... Il sera du temps égaré parce que vous et Madame avez trop compté sur vos soins et sur votre éducation. Mais il ne se perdra pas » (n° 7272-7275). Un peu plus d'une année plus tard elle écrivait à propos du mariage du jeune duc : « J'espère que le Seigneur lui fera miséricorde. Le Seigneur qui poursuit les péchés des pères sur les enfants récompense avec bien plus de plaisir les vertus des pères en leurs enfants » (n° 7292). Enfin sa lettre reçue par Chevreuse le 9 janvier 1695 portait : « J'espère qu'un jour M. de Mon. sera à Dieu » (n° 7381).

166. A Mme DE GRAMONT.

4 avril 1691.

Adresse : A Madame/Madame la comtesse de Gramont. L. a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 7.

1. Faire si mal, locution assez fréquente sous la plume de Fénelon : cf. supra, sa lettre 137 à Seignelay, après la n. 16. Il doit déjà faire

167. A LA MÊME.

6 avril 1691.

Adresse : A Madame/Madame la comtesse de Gramont.

L. a. non signée, pliée, trace de cachet, A.S.S., Recueil Gramont, n° 8.

A été omise dans l'édition Gosselin comme faisant double emploi avec la lettre précédente.

1. C'est peut-être parce qu'il sentait qu'il se répétait que Fénelon a eu recours à une recherche de style assez rare sous sa plume. Sur « la petite cheminée de marbre blanc », cf. infra, la lettre du 30 novembre 1691.

168. A M"'" DE CHEVREUSE.

7 avril 1691.

L. a. s., Château de Dampierre. Communiquée par le duc de Luynes à Moïse Cagnac qui l'a publiée dans La Quinzaine, 1" mai 1904, pp. 230, sqq.

1. Avoir part, « contribuer ».

2. La soeur cadette de M"'" de Chevreuse, Marie-Anne Colbert (17 octobre 1665-13 février 1750). Le 14 février 1679, elle avait épousé Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, pair de France par la démission de son père et général des galères en survivance. Né seulement en 1663, il donnait les plus grandes espérances (en 1686 il avait forcé les pirates de Tripoli à se soumettre), mais sa santé, minée par la phtisie, provoquait dès l'été 1687 de vives inquiétudes (ms. fr. 23 498, fr. 215 y° et 228 r°. — Sainte-Geneviève, ms 1478, ff. 98 r°, 105). « Le 3 avril 1688 il mourut en sa maison de la rue Sainte-Avoie, où il s'était fait transporter quelque temps auparavant, ayant jusqu'alors été malade à l'hôtel Colbert. Il fut regretté généralement de tout le monde et sa famille fit en lui une très grande perte... il y avait déjà deux ans qu'il commandait en chef les armées navales du Roi » (SouRcHEs, t. II, p. 152). Phélipeaux affirme, non sans inexactitude, que « Fénelon trouva moyen de s'insinuer dans la maison des Colbert. Il lia d'abord connaissance avec le duc de Mortemart, il le vit assidument dans le temps de sa maladie, il l'assista

318 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. H, 219

même à sa mort..., la duchesse, touchée de son zèle, en parla avec éloge à toute la famille » (Relation, éd. in-80, t. I, p. 33; cf. Languet, éd.

LAVALLÉE, p. 351). La jeune veuve avait 40 000 livres de rente et, en

septembre 1689, le Roi lui donna en outre l'abbaye de Beaumont près de Tours (DANGEAU, t. II, p. 477). En 1689 et en 1690, on voit souvent son

nom dans les listes des invitées du Roi et du Dauphin (p. ex. LANGLOIS,

t. III, p. 425 — DANGEAU, t. III, pp. 17 sq., 71, 119 — SOURCHES, t. III, p. 246), mais Saint-Simon notait en 1694 « qu'elle s'était jetée

à Paris dans la dévotion la plus solitaire » (Addition à Dangeau, BOIS-

LISLE, t. II, p. 436). Cette évolution était due surtout à la direction de Fénelon (cf. sur les lettres qu'il lui adressa A. DELPLANQUE, Appendice,

1909, p. 15) et de Mi" Guyon : dans la correspondance de celle-ci avec

le duc de Chevreuse, on applique souvent à Ma" de Beauvillier des jugements qui concernent « la petite duchesse » de Mortemart. Cf. sur

elle L. DUSSIEUX, Etude biographique sur Colbert, Paris, 1884, pp. 252 sqq. — BOISLISLE, t. II, p. 7, n., t. XI, pp. 332 sq., t. XV, p. 367 — URBAIN-LEVESQUE, t. VI, p. 366, n. 5.

Sans y attribuer plus d'importance qu'il ne convient, indiquons que les Chansonniers contiennent deux couplets sur M"'n de Mortemart. Le

premier, « Nangis se désespère / D'être mis à l'écart / Et dit dans sa

colère / Faisons à Mortemart / Flon Flon Larira Dondaine » (ms fr. 12669, p. 435), doit être placé très tôt puisque Louis-Fauste de Brichan-

teau, marquis de Nangis, né en 1658, mourut le 22 août 1688 d'une blessure reçue dans la plaine d'Offenbourg (on trouvera dans BOISLISLE, t. III, p. 173 n. une bibliographie détaillée sur lui et sur sa femme, fille du maréchal de Rochefort, qui « avait plus que mal vécu avec ce premier mari »).

Quant à la « chanson des veuves » (1693 ?), elle met la duchesse de Mortemart en parallèle avec sa belle-soeur Mn" de Seignelay : « Morte-

mart conduit mieux l'affaire / L'amour la mène au sacrement / Et

quand elle a besoin d'un père / Le père est l'époux et l'amant » (ms. fr. 12669, p. 391), énigme expliquée par Gaignières : « On prétendait

qu'elle avait accouché du fait du comte Ferdinand de Fiirstemberg et l'avait ensuite épousé secrètement, n'ayant pu obtenir pour lui les honneurs du Louvre pour se les conserver en l'épousant publiquement, mais beaucoup de gens traitaient ce bruit de calomnie » (ms. fr. 12691,

f. 190 VO).

3. Dans les formes, « selon les règles, les principes » (FURETIÈRE).

4. Les Mémoires de Sourches signalent (t. III, p. 407) que le Roi étant arrivé au Quesnoy le 12 avril, « les duchesses de Chevreuse et de Mortemart qui étaient venues à Valenciennes prendre soin de la santé du duc de Montfort vinrent faire leur cour à S. M. qui les reçut avec toute l'honnêteté imaginable et leur donna dans son cabinet une audience de trois quarts d'heure, après quoi elles s'en retournèrent à Valenciennes ».

T. H, 220 COMMENTAIRE 319

169. A Mme DE MAINTENON.

8-9 avril 1691.

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, P. 64, ms. 301 bis, ff. 183-186. Sans date, mais insérée entre le 8 et le 9 avril 1691. La Beaumelle en a fait la seconde moitié de sa lettre LXVII.

1. Le ton de cette lettre contraste avec celui de la lettre du 20 mars : inquiet des mauvaises nouvelles qu'il continue de recevoir sur la santé de sa correspondante (elle avait écrit le 5 avril à Gobelin : « Ma santé est assez mauvaise, ce n'est pourtant qu'une langueur », LANGLOIS, t. III, p. 503, et la crainte qu'on eut bientôt après — cf. SOURCHES, t. III, p. 393 — d'une attaque du prince d'Orange dut aggraver son état), Fénelon ne cherche plus à la pousser directement dans la voie de la perfection, mais il fait tourner à son profit spirituel des conseils qui visent en premier lieu au rétablissement de sa santé.

2. Précieuse indication autobiographique, à peu près unique sous la plume de Fénelon.

3. Cf. infra, lettre du 21-26 septembre 1691, s.f.

4. Se flatter, « se ménager à l'excès ».

5. Expression guyonienne comme, un peu plus haut, celle de « défaut de simplicité ». Mais l'une et l'autre reçoivent du contexte un sens nouveau.

6. Cette « grandeur » est une manifestation de la « gloire » de la lettre 96 sur les défauts, notes 5 et après la n. 14. Fénelon a soin d'éviter le mot « orgueil ».

7. Cf. supra, la lettre sur les défauts, n. 7, où I Cor. III, 2 est aussi paraphrasé.

170. A LA MÊME.

12 avril 1691.

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, P. 64, ms. 301 bis, ff. 191 sq. Attribuée à Godet-Desmarais par La Beaumelle dettre IV, pp. 9-10) et H. Bonhomme, mais rendue à Fénelon par Gosselin et Langlois.

1. Madame de Maintenon venait de mener la soeur de la chanoinesse de La Maisonfort à la Visitation de Saint-Denis quand elle reçut le 9 avril la lettre que Louis XIV lui avait écrite le même jour à une heure et demie du matin : « La capitulation a été signée... Remerciez bien Dieu des grâces qu'il me fait, je crois que vous le ferez avec plaisir » et elle eut le lendemain à Saint-Cyr le billet écrit neuf heures plus tard : « Je serai en état de partir jeudi matin pour me rendre samedi soir à

320 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 220

Compiègne où j'aurai le plaisir de vous voir; je souhaite que ce soit en bonne santé », Le 14 elle se rendit avec les princesses à Compiègne, d'où la Cour partit le lendemain de Pâques. « Elle arriva le mardi à Versailles, où tout retentit des acclamations publiques aussi bien que Saint-Cyr, où l'on rendit des actions de grâces, et cette maison mêla sa joie avec celle des peuples par des feux d'artifice et toutes les marques de réjouissance qu'on put imaginer » (Mémoires de Manseau, éd. A. TA PHANEL, Versailles, 1902, pp. 166 sq.).

2. Allusion très libre au Beati qui lugent (Matth. V, 5, cf. 10-12) ou à la parabole du mauvais riche. Le sens en est précisé par la phrase suivante.

3. Reprise du thème central de la lettre du 20 mars.

4. Ce paragraphe n'étant donné que par La Beaumelle, nous le reproduisons sous toutes réserves.

171. A Mn" DE LAVAL.

17 avril 1691.

Adresse : A Madame/Madame la Marquise de Laval.

L. a. non signée, pliée, traces de cachet, A.S.S., t. III, ff. 21 sq.

1. Louis-Henri de Lostanges (cf. sur lui la lettre du 30 janvier 1691,

n. 4) fut tué le 6 avril d'un coup de mousquet à la tête lorsqu'il portait des fascines. L'éloignement explique que Fénelon n'ait pas su que Louis XIV avait aussitôt disposé de la lieutenance de la Marche en faveur de Jean-François de Lostanges, sieur de Cuzac, capitaine de cavalerie dans le régiment de Nassau. Celui-ci fut le 7 novembre 1695 au nombre des colonels des cinquante nouveaux régiments d'infanterie, mais il se trouva ensuite parmi les douze réformés. Il eut en revanche le 31 décembre 1702 un régiment d'infanterie de nouvelle levée, passa brigadier d'infanterie le 27 octobre 1704 et mourut le 20 mai 1707 (DANGEAU, t. III, pp. 318 sq., t. V, p. 304, t. X, p. 166, t. XI, p. 373 SOURCHES, t. I, p. 339, t. III, pp. 395 sq., t. V, p. 74, t. VI, p. 49, t. VII, p. 444, t. IX, p. 112, t. X, pp. 326 sq.).

172. A L'ABBÉ DUBOIS.

18 mai 1691.

Archives d'Espagnac (Corrèze), éd. V. de Surit«, Le cardinal Dubois, Paris, 1862, t. I, pp. 245 sq.

1. La date est fixée par les indications de Dangeau. Au début du printemps le duc de Chartres n'avait fait que suivre son père à Mons,

T. II, 222 COMMENTAIRE 321

mais le vendredi 18, Louis XIV venait d'annoncer que le jeune prince (qu'il avait dans l'intervalle invité à Marly) allait faire ses premières armes comme volontaire en Flandres et il avait minutieusement réglé les honneurs qui lui seraient rendus. Le départ du neveu du Roi eut lieu le mercredi 23 mai (DANGEAU, t. III, pp. 328, 335 et surtout 337 sqq. — SOURCHES, t. III, p. 418).

2. Débauche « se prend quelquefois en bonne part d'une petite réjouissance qui se fait entre honnêtes gens, d'un repas... » (FuRETdRE).

3. Ces « audiences » étaient évidemment conjuguées avec celles que Mme de Maintenon accordait au jeune prince chaque fois qu'il partait ou arrivait (cf. BOISLISLE, t. XXVIII, p. 277 et infra, lettre du 18 juillet 1691, n. 7).

173. A Mme DE GRAMONT.

Vendredi ri- (?) juin 1691 (?).

Adresse : A Madame / Madame la comtesse de Gramont.

L. a. non signée, pliée, traces de cachet, A.S.S., Recueil Gramont, n° 12. Inédite.

Considérant le chiffre 10 comme original, Gosselin a ajouté le millésime 1695. Mais :

1° Nous ne possédons que cinq lettres de Fénelon écrites entre le 30 mars et le 10 juillet 1695, sans doute parce qu'il se préparait à son sacre par une demi-retraite;

2° Les lettres les plus proches à Mme de Gramont rappellent le titre épiscopal du signataire;

3° Surtout Fénelon demande le 4 juillet 1695 à la comtesse de « pardonner un long sermon à un homme qui a gardé un long silence ».

D'ailleurs le chiffre 0 semble retouché et peut provenir de l'adjonction d'une boucle (dans ce cas la pièce serait du 11 juin 1694) ou même d'une addition tardive. Il faut alors lire 1°' juin 1691 et le billet s'insérerait parfaitement dans la suite chronologique, soit par son contenu (cf. en particulier infra, la lettre du 23 juin 1691, n. 7), soit par son graphisme et son format, identiques à ceux de la pièce 8 du même recueil qui est datée du 6 avril 1691 (I. Noye). Pourquoi alors Fénelon aurait-il écrit de nouveau le 2 juin ? On peut supposer que Mme de Gramont n'a pas été libre le vendredi pour recevoir Fénelon et que celui-ci, empêché le samedi par « un gros rhume », remplaça l'entretien par le « projet de lettre ». Ou encore que, dans l'entretien du vendredi, Mme de Gramont aurait demandé à Fénelon de mettre par écrit ses conseils, mais que celui-ci se serait excusé le samedi de ne pouvoir les porter lui-même.

11

322 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 222

C'est peut-être en raison de rexistenee de In lettre du 2 pie la date « 1" juin » aurait été surchargée.

1. Le souci de ne pas effaroucher le comte de Gramont s'expliquerait moins bien après la conversion de relui-ci.

2. Fénelon a écrit laissé, nettement accentué.

T. II, 225 COMMENTAIRE 323

175.

A Mme DE GRAMONT.

2 juin 1691.

174. A M"' DE MAJNTErON.

14".-7 juin 1691.

Copie Languet de Gergy, B. M. de Versailles, P. 64, ms. 301 bis, if. 214-217. Sans date, mais placée entre des lettres du ler et du 7 juin 1691. On notera que le 6, le 7 et le 8 juin le Roi avait quitté Versailles pour Marly (DANGEAU, I. III, pp. 345 sq.).

1. Luc XI, 13.

2. Ps. IX, 17.

3. Prévenir, « gagner les devants » (FURETIÈRE), « faire des avances à » (DuBois et LAGANE).

4. Perdre, « détruire (FURETIÈRE), « faire périr » (Dusois et

LAGANE).

5. Voir. sur ce « renouvellement ». infra, lettre du 21 mars 1692,

n. 7.

6. Idée implicite dans une lettre de Mine Guyon à Fénelon d'avril 1689 (MAssoN, p. 110).

7. Deux ans plus tôt Mn" Guyon avait longuement prêché à Fénelon l'esprit d'enfance (ef. MASSON, pp. LXXIII, 111 sq., 121) et le brillant abbé avait lui-même accepté de « se défaire de sa sagesse » (cf. supra, lettres des 12 mars, 16 avril, notes 4 sq. et 6 mai 1689).

8. Partager, « diviser. On a l'esprit partagé quand on songe à plusieurs choses » (FURETIÈRE).

9. Se prêter, « se livrer, s'abandonner » (FURETIÈRE). En 1689, Fénelon lui-même avait souvent été exhorté par Mu" Guyon à « être souple sous la main de l'amour » (MAssoN, pp. LXXIII, 101, 108, 146, 257).

10. 1c Se laisser à » s'explique à partir de la phrase de Mc** Guyon : « L'âme se délaisse au mouvement divin » (MAssoN, p. 84) et de celle de Fénelon lui-même « se laisser mouvoir aux impulsions de la grâce ».

Adresse : A Madame/Madame la comtesse de Gramont.

L. a. non signée, pliée, cachet, A.S.S., Recueil Gramont, n° 11.

1. A ne considérer que le contenu, il pourrait s'agir de l'autographe n° 42 (éd. GOSSELIN, n° 237-262) qui traite « de la trop grande sensibilité qu'on éprouve au dedans de soi ». Mais il est d'une autre encre et, surtout en raison de la forme des d, M. I. Noye le juge d'une autre période. En revanche l'autographe n° 40 (éd. GOSSELIN, n° 238-263) est beaucoup plus proche de la lettre du 2 juin 1691 par l'encre et par l'écriture : le format est identique et, à en juger par les pontuseaux, le papier semble le même. Enfin les additions assez nombreuses dans l'interligne permettent d'y voir un « projet de lettre ». Nous reproduisons donc l'autographe n° 40 à la suite de cette pièce.

2. Cf. infra, lettre du 22 décembre 1691.

3. Courage avait à la ligne précédente le sens de « force ou vertu qui élève l'âme et qui la porte à mépriser le péril » (FURETIÈRE), mais il est ici synonyme d' « orgueil » (ibidem).

4. Sans doute Louvois et les souverains anglais eux-mêmes, cf. infra, lettres des 23 juin et 30 novembre 1691.

L. a. non signée, pliée, A.S.S., Recueil Gramont, n° 17.

1. La première partie de cette lettre est plus guyonienne que ne le sont d'ordinaire les lettres à min. de Gramont.

2. L'épithète étonne un peu dans le cas de Mme' de Gramont. D'après Furetière, elle signifie non seulement « sans vigueur » mais « voluptueux ».

3. C'est-à-dire sans modification de la situation.

176.

A LA MÊME.

n° 40.

1. Matth. X, 28.

23 juin 1691.

324 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 225 T. II, 226 COMMENTAIRE 325

4. Exercer, non seulement « soumettre à une épreuve », mais « causer quelque peine » (FURETIÈRE).

5. Demeure soutenu, « résiste » (FURETIÈRE).

6. En jugement, « en procès ».

7. Il ne s'agit pas d'Anthony Hamilton qui, n'étant pas soldat, et se sachant de plus très impopulaire, n'était sans doute pas revenu en Irlande, ni de John Hamilton qui après s'être courageusement battu à Anghrim mourut de ses blessures à Dublin, ce que Dangeau annoncera le 29 octobre (R. CLARK, A. Hamilton, pp. 106 sq.), mais de Richard qui, après avoir été prisonnier à Dublin jusqu'en janvier 1691, avait été conduit à Chester où il était très étroitement surveillé et n'avait pas même la faculté d'écrire à ses amis (ibid., pp. 107 sq.) : or, les cours de Versailles et de Saint-Germain refusaient de le délivrer par un échange qui paraissait facile à sa soeur (cf. infra, la lettre du 30 novembre 1691, s. f.). La comtesse avait d'autant plus d'occasions de manifester son mécontentement que, le 25 mai à Marly et le 12 juin à Versailles, elle avait été la seule Française à monter dans la calèche de Louis XIV avec les souverains anglais (DANGEAU, t. III, pp. 340 et 347).

8. I Pet. V, 6.

9. Emploi absolu de « précipiter » au sens de « jeter d'un lieu fort haut » (FURETIÈRE).

10. L'adjectif enclavé a la valeur d'un adverbe. Cf. encore : « guidé par le seul désir de ».

177. A L'ABBÉ DUBOIS.

18 juillet 1691.

L. a. s., archives d'Espagnac (Corrèze), éd. V. de SEILHAC, t. I, pp. 246 sq.

1. Alors que les gazettes louaient le duc de Chartres d'avoir « tant prié M. de Luxembourg de le laisser aller dans les détachements qu'il y a consenti » (DANGEAU, 19 juin 1691, t. III, p. 350), Fénelon recevait (son post-scriptum le montre), sur le compte du prince des nouvelles moins flatteuses. Il souligne donc discrètement que son correspondant n'a mis fin à un silence de huit semaines que pour des motifs peu désintéressés.

2. Louvois venait de mourir le 16 (DANGEAU, t. III, p. 361 - SOURCHES, t. III, p. 436) et aussitôt Madame annonçait : « A présent elle va être plus puissante que jamais ». De fait, dès le 24, Beauvillier entrait au Conseil (LANGLois, t. III, p. 523) et le bruit courait même que le P. de La Chaise était disgrâcié (ms. fr. 23 501, ff. 136 r° - 138 r°).

Sur les sentiments qu'éprouva Mme de Maintenon lors de la mort d' « Aman », cf. LANGLOIS, t. III, p. 537.

3. Depuis septembre 1689 le traitement de Dubois avait été porté à 3 000 livres. En outre, il avait reçu le 26 décembre 1689 un canonicat à la collégiale Saint-Honoré et il était depuis le 17 avril 1690 supérieur du collège Saint-Michel avec dispense de la résidence. Mais, surtout, le Roi lui avait donné le 25 décembre 1690 l'abbaye d'Airvaux (diocèse de La Rochelle) qui valait six mille livres de rente. C'était la meilleure de celles qui vaquaient et le P. de La Chaise avait souligné que Dubois était « préféré à cent compétiteurs qui succombent à la recommandation de M. de Chartres ». Celui-ci lui obtenait même le gratis de ses bulles (DANGEAU, t. III, p. 265. — BLIARD, t. I, pp. 51 sq., 55).

4. Dubois pouvait ne pas prévoir que son correspondant n'aurait pas encore reçu de bénéfice au bout de cinq ans de préceptorat, mais il aurait dû se rendre compte que sa propre situation exigeait plus de discrétion. Non pas parce qu'il ne reçut les ordres qu'en 1720, mais parce que Saint-Simon n'exagérera sans doute pas beaucoup en affirmant qu' « un homme de rien » qu'on accusait d'avoir été « valet » n'avait été élevé à de telles fonctions qu' « au grand scandale de tout le monde » (Addition au Journal de Dangeau, 25 décembre 1690 et BOISLISLE, t. I, p. 64; cf. aussi BLIARD, t. I, pp. 51 sq., 55).

5. Le fait était, surtout à cette date, rigoureusement exact et, en raison des relations de NP" de Maintenon avec le P. de La Chaise, Dubois eût gâté sa cause en ne s'adressant pas directement à celui auquel la marquise renvoyait même son allié l'abbé de Caylus dettre du 24 juin 1692 dans LANGLOIS, t. IV, p. 58 — BOISLISLE, t. XVII, pp. 46-49). Elle savait en effet qu' « il ne faut pas toucher le P. de La Chaise dans le sensible » et que, d'un autre côté, le Roi n'aurait pas manqué de dire : « De quoi se mêlent les dames? » dettre du 30 octobre 1691 dans LANGLOIS, t. III, p. 550). Le 4 novembre 1693, elle prévenait encore la soeur de Vancy : « On ne peut avoir moins de crédit que je n'en ai sur les bénéfices... et je n'aime point en faire donner » (ibid., t. IV, p. 168). Les Souvenirs de Mile d'Aumale expliquent cette réserve « par raison de conscience », mais ils rapportent son mot : « Si je m'en fusse mêlée, cela n'aurait pas si bien réussi » (t. I, p. 181, et t. I, p. 96).

6. Le conseil était bon : Dubois eut son prieuré et, ayant bien servi en 1692 les désirs du Roi lors du mariage du duc de Chartres, il reçut en outre le 8 septembre 1693 l'abbaye de Saint-Just (diocèse de Beauvais) d'une valeur de 5 050 lb. (BOISLISLE, t. I, p. 66 n. — V. de SEILHAC, t. I, pp. 46, 285 sqq. — BLIARD, t. I, pp. 61 sq., 67).

7. Fénelon ne dissimule pas ses appréhensions et Dubois lui garantira le 6 août qu'il emploie tous ses soins à maintenir son élève dans la droite voie. La fin de la même lettre nous apprend aussi que (sans doute le 22 mai) Dubois avait été reçu par 111'"" de Maintenon qui lui

326 CORRESPONDANCE DE FÉNELON T. II, 226

avait promis son appui. Le 8 novembre 1719, Madame, mère du prince, dramatisera ces rencontres : « Ce n'est pas à tort que je le soupçonnais de s'être mêlé du mariage de mon fils; ce que j'en sais, je le tiens de mon fils lui-même, et des gens qui étaient chez la vieille vilaine dans le temps où l'abbé se rendait chez elle la nuit pour arranger ses intrigues et pour trahir son maître qu'il a vendu. Il se trompe s'il croit que je ne sais pas tout cela. D'abord il s'était prononcé pour moi, mais après que la vieille vilaine l'eut fait venir trois ou quatre fois, il a promptement changé » (G. BRUNET, Correspondance complète de

M"' la duchesse d'Orléans, Paris, 1855. t. II, p. 184). De fait, Mn" de Maintenon ne se cachera pas d'avoir travaillé à ce mariage de concert avec Mme' de Bracciano (LAVALLEE, Correspondance générale, t. III,

p. 323). Mais nous ignorons ce qui permet à Wiesener d'écrire : « Dubois très perplexe consulta le P. de La Chaise et Fénelon. Leur réponse fut que la volonté du Roi était apparente et que, comme souverain, il avait le droit de disposer des alliances de sa famille. Il fit peur du Roi à son élève » de Régent, l'abbé Dubois et les Anglais, t. I, p. 243 sq.). En tout cas, le mariage du prince avec la fille adultérine du Roi fut annoncé le 9 janvier et célébré le 18 février 1692. Cf. Arvède BARINE, Madame. mère du Régent, Paris, 1923, pp. 265-270, 320.

177 A. L'ABBÉ DUBOIS A FÉNELON.

6 août 1691.

L. a. s., archives d'Espagnac (Corrèze), éd. V. de SEILHAC, t. I, pp. 252-255.

178. Au DUC DE NOAILLES.

8 août 1691.

L. a. s., Archives de M. le duc de Mouchy, n° 8.

1. Alexis Marsault, sieur de La Cailletière, troisième fils de Robert, lieutenant criminel de robe courte à Melle, devint en 1669 président en l'élection de Niort. Lors des premières dragonnades, il fut le principal lieutenant de l'intendant de Marillac qui, au dire de leurs communes victimes, aurait arrêté les poursuites dont La Cailletière était l'objet pour vol. Un arrêt du Conseil du Roi signé Le Tellier lui confia le 18 juillet 1681 pour deux ans la charge de maire de Niort. Le 19 octobre 1683 La Cailletière faisait démolir le temple de Niort et établissait sur

T. H, 229 COMMENTAIRE 327

son emplacement une foire aux chevaux. On ne s'étonnera donc pas de le voir anobli en 1684 comme ayant « toujours été dans une estime parti-

culière de tout le monde pour son mérite personnel et le grand zèle qu'il

a témoigné pour la conversion des hérétiques... à quoi il a si bien réussi qu'il n'en reste plus que quinze cents » (cf. supra, lettre du 30 juillet

1687, n. 5 — P. JuRiEu, Réflexions sur la cruelle persécution, s. 1..

1685-1686, pp. 85 sq. — Arnoul, 4 avril 1686, ms. fr. 21333, f. 208). Il mourut à Niort le 13 mai 1695 âgé de cinquante-six ans. Fénelon

avait pu le rencontrer pendant ses missions de l'Ouest. On notera cependant que Jean Marsault, grand père d'Alexis, avait été nommé le 29 janvier 1649 commandant d'un château de Pierre de Lezay dans la famille duquel la cousine germaine de Fénelon était entrée par son mariage. Les Marsault étaient d'ailleurs originaires de Lezay (Jean BEAUCHETFILLEAU, Dictionnaire historique et généalogique des familles de l'ancien Poitou, Poitiers, 1840-1854, t. II, pp. 366-368 — L. FAVRE, Histoire de la ville de Niort, Niort, 1880, p. 351 — Bull. S. H. Prot., t. LIV, 1905, pp. 339, 348).

2. « Il s'appelle Bernardière », ajouté par Fénelon dans l'interligne. Outre Alexis II, seigneur de La Cailletière et de Parçay, maître des

eaux et forêts de Niort (31 août 1691), le président eut deux fils, Robert Alexis et Michel Marsault, maintenus de noblesse le 20 mars 1715 (BEAUCHET-FILLEAU, t. II, p. 368).