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Madame Guyon


Correspondance

II

Années de combat


Edition critique établie par Dominique Tronc






A Monsieur I. Noye, P.S.S.


Introduction

Contenu et plan de l’ouvrage.

Nous éditons ici pour la première fois la correspondance générale des années « parisiennes » de Madame Guyon (celle, datant de la même époque, qui porte sur sa direction de Fénelon, a été publiée dans l’ouvrage précédent). Elle couvre les dernières années du XVIIe siècle, avec une grande abondance de lettres entre 1693 et 1698. Ce second ouvrage révèle Madame Guyon comme l’indomptable animatrice de ses dirigés du cercle « quiétiste » parisien : Fénelon, puis le duc de Chevreuse et la « petite duchesse » de Mortemart, etc. Nous lui donnons pour titre Années de combat pour souligner l'interaction sociale ici dominante, alors que le volume regroupant des Directions spirituelles pouvait en quelque sorte ignorer leur cadre extérieur.

A la correspondance active et passive de Madame Guyon, nous ajoutons des pièces complémentaires, peu nombreuses si l'on se limite aux témoignages directs bien informés : protestations et soumissions de la main même de Madame Guyon, mémoires ou lettres provenant d’amis ou d’opposants qui furent en contact direct avec elle. Leur faible nombre permet de les joindre ici à la suite du corps principal des « lettres » proprement dites1.

On a ainsi regroupé l'ensemble des matériaux nécessaires pour une approche biographique complémentaire des éléments fournis par les troisième et quatrième parties de la Vie par elle-même et autres textes biographiques2. Aussi valait-il la peine de risquer ici une première mise en ordre chronologique, en incluant les éléments non datés. L'ensemble ainsi présenté constitue un samizdat ordonné de luttes et d'épreuves.

Les lettres et témoignages sont précédés d'un aperçu historique, « Madame Guyon et le quiétisme », d’un « récit de la querelle » rendant la vision du cercle guyonnien au début du XVIIIe siècle sur ces événements, ainsi que d’une « chronologie des années 1690-1698 » qui reprend plus finement la brève chronologie d’ensemble donnée dans l’ouvrage précédent3.

Après les suites chronologiques des lettres et les témoignages, un index biographique associe aux personnages rencontrés dans ce second volume ceux – beaucoup moins nombreux - qui apparaissent dans les deux autres volumes. Des notices regroupent autour de quelques sujets sensibles ce qui ne pouvait trouver place dans des notes de dimension raisonnable ou ce qui eût dû être répété. Elles précèdent l’index général et la table des matières.

Madame Guyon et le « Quiétisme ».

Son séjour à Paris.

Quand Madame Guyon arrive en 1686 à Paris, elle n’est pas une inconnue : le Moyen court a été récemment édité à Grenoble avec succès. Le cercle spirituel, formé par Monsieur Bertot autour du couvent de Montmartre, retrouve celle qui fut sa « fille aînée4 » : succédant à son maître, elle l’anime à son tour, avant de subir le contrecoup de la condamnation de la mystique par les Églises, qui se manifeste dans toute l’Europe.

Ce qui nous surprend n'est pas tant le désastre final, prévisible compte tenu de la disparité des forces en présence, que sa date tardive. En effet, plus de dix années séparent la condamnation Romaine de 1687 des propositions quiétistes de Molinos, de l'isolement complet de Madame Guyon dans une des huit tours de la Bastille : elle est enfin réduite au silence, pour un temps d’une durée à peu près égale, puisque les dernières lettres de la série chronologique constituant ce volume datent du mois de mai 1698, et que la fin de la rédaction de la Vie, qui ouvre une dernière période féconde, date de 1709.

La vie « parisienne » de Madame Guyon comporte trois périodes. Elle surmonte une première crise consécutive à la condamnation

Romaine de 1687, où la jalousie d'un demi-frère, le P. Dominique de la Mothe, envers le P. Lacombe, tous deux appartenant au même ordre barnabite, conduit à un premier enfermement de la dirigée de ce dernier, à la suite d’obscures manœuvres permettant d’obtenir une première lettre de cachet (1686-1689).

Cette crise est suivie d'une période de liberté, où contre tout pronostic raisonnable, compte tenu de la condamnation du quiétisme italien, elle exerce une influence au plus haut niveau, auprès de Madame de Maintenon et à Saint-Cyr, en dirigeant Fénelon, le duc de Chevreuse, la « petite duchesse » de Mortemart, etc. (1689-1694).

Mais une opposition naît entre les deux dames. Madame Guyon est trop appréciée à Saint-Cyr et leur commune fréquentation de Fénelon, qui est dirigé de l'une et le confesseur de l'autre, accentue une compétition naissante, tandis que les lettres de direction sévères de ce dernier (ainsi peut-être que ses terribles critiques exprimées dans sa lettre au roi), gâtent la situation. Une insatisfaction spirituelle de Madame de Maintenon expliquerait, après le renvoi de Saint-Cyr de l’une et la nomination à Cambrai de l’autre, l’acharnement qui conduira Madame Guyon à la Bastille pour de nombreuses années. Il sera facile d’obtenir à cette fin le concours des puissants, exploitant la peur de tout désordre, ici provoquée par la liberté intérieure de la mystique.

Lorsque cette seconde crise est devenue publique, Madame Guyon ne peut l'emporter, malgré les soutiens discrets de Fénelon et des ducs. Le pouvoir clérical orienté par Madame de Maintenon est représenté par Bossuet et Noailles5 (1694-1698).

A la période publique suivront le grand silence (1698-1703) à la Bastille, se prolongeant à Blois jusqu’en 1709, puis une retraite active : mise en ordre de textes pour l’avenir, nombreuses directions spirituelles (1709-1717).

En réalité il ne s’agit pas d’une querelle d’idées, mais du trouble créé par une femme qui se mêle de diriger spirituellement dans un univers régi par des ecclésiastiques, une laïque qui refuse l’entrée en religion pour diriger des religieux, une femme de bonne famille qui sème le vent de la liberté chez les jeunes filles à Saint-Cyr, bourgeoise qui détourne des grandes familles du « couvent de la Cour », à savoir le cercle dévot désigné ainsi par Saint-Simon. Même Bossuet, au début, semble sous le charme et Madame Guyon espère que la communication divine se produira pour lui ; mais soucieux de sa carrière plutôt que de la grâce, il se

fait l’exécuteur de l’épouse du roi. Fénelon voudra concilier les extrêmes, tentera d’expliquer l’expérience mystique, mais acculé, il restera fidèle à l’expérience intérieure révélée par Madame Guyon et choisira le parti de son initiatrice. D’autres adopteront un profil bas.

Pour comprendre ces crises et leur conclusion, il faut tenir compte des conditions concrètes de l’existence et de la mentalité de l’époque : l’adhésion au catholicisme, religion unique après 1685, et l’obéissance à un roi absolu, oint de Dieu, sont des évidences pour tous les Français de cette époque. L’individu est mis en échec par le système d’Inquisition en faveur, dans sa version « douce » : celle du confesseur obligatoire pour tout catholique depuis le concile de Trente. Nous sommes presque dans une société totalitaire, au moins dans une société du soupçon, à laquelle ne manquent que les moyens techniques récents d’action rapide : on ne remet jamais en cause ni le roi ni la religion ; ils ont le droit de connaître le fond des consciences.

Cet absolutisme s’exprime dans les lettres de cachet : il est souvent demandé de préciser « le fait » pour lequel Madame Guyon fut emprisonnée : serait-il inavouable ? Mais il n’est en rien nécessaire car il suffit d’encourir le déplaisir du roi : « Les lettres de cachet  sont une variante des lettres closes  (par opposition à patentes). Elles sont des « ordres du roi ». Or nul tribunal n’a le droit de connaître de ces ordres. En 1759, Louis XV déclarera encore aux représentants du Parlement de Paris : « Par des considérations ou des raisons d’Etat dont les magistrats ne peuvent être juges, le roi peut, sans donner atteinte aux lois, user du pouvoir qui réside en sa personne par des voies d’administration dont qui que ce soit ne doit se dire exempt dans son royaume ». Il faudra une révolution tardive, après celles de Hollande, d’Angleterre et d’Amérique, pour introduire en France une tradition démocratique6 ».

Pour Madame Guyon, le problème est encore plus profond : son état mystique la rend incapable de mentir ou de biaiser par omission, comme surent le faire, un demi-siècle plus tôt, les libertins7. De plus, chaque événement et chaque personne sont envoyés par Dieu, d’où, sur le point particulier le plus intime, l’obligation torturante pour Madame Guyon d’obéir au confesseur qui lui est dévolu. Il est intéressant de suivre son

évolution dans les lettres : elle commence par obéir à l’envoyé de Dieu, mais des ordres contraires à son état mystique la désespèrent, enfin elle finit par penser que tel clerc est envoyé par le Tentateur, ce qu’elle hésite à assumer clairement puiqu’elle reste attachée à l’Église. Laïque et libre, elle pouvait cependant choisir son confesseur8, mais on sait que sa confiance dans le père Lacombe provoquera bien des persécutions. Emprisonnée, elle n’aura sur ce point, crucial pour ses geôliers, aucun choix possible, même celui de l’ordre religieux (à la Bastille, elle aurait préféré un jésuite).

La dépendance féminine vis-à-vis des proches est considérable à cette époque : les femmes étaient soumises au mari, au confesseur, à la famille. Après de douloureuses expériences de jeunesse que sa Vie nous décrit, Madame Guyon a su acquérir son indépendance au prix d’un large sacrifice (volontaire en ce qui concerne l’abandon de la plus grande part de sa fortune). Elle peut alors circuler librement et garde à son service deux « filles » remarquables et très fidèles, dont l’une au moins lui sera attachée mystiquement. Le statut féminin lui impose d’exercer une « influence » hors cadre, ce qui est ressenti comme une résistance plus ou moins secrète, donc suspecte, et comme une concurrence à l’égard de la médiation assurée par les clercs appuyés sur la discrétion sacramentaire. Même les moins combatifs sont agacés par la « Dame directrice »9.

La résistance est assurée matériellement grâce aux lettres, même si l’on est confiné dans quelque institution10. Mais dans cet Etat où l’individu n’a aucune liberté personnelle, la crainte perpétuelle est que le courrier soit intercepté : la solution est de disposer d’un porteur sûr. Heureusement, la situation sociale de la dame lui permet d’en bénéficier dans les échanges avec le duc de Chevreuse ; puis elle trouvera un humble porteur bénévole caché (il le reste à ce jour) lors des échanges avec la « petite duchesse » de Mortemart, peu avant l’emprisonnement final.

Cette résistance, qui tint en respect l’adversité pendant presque dix années, fut extérieurement facilitée par la fidélité de Fénelon, par celle des ducs et des duchesses de Chevreuse et de Beauvillier, par l'appui de personnages moins prestigieux, telles des religieuses converties par la droiture de leur prisonnière. Elle est due surtout à une étonnante fermeté intérieure. Moins accomplis intérieurement et plus durement traités car socialement moindres, le P. Lacombe et une fille à son service perdront leur équilibre psychologique.

Cette fermeté n'est en rien stoïque11 : son origine est tout intérieure, trouvant sa source dans la vie mystique, à laquelle s’abandonne, consciemment et entièrement, une nature par ailleurs volontaire. Il s'agit de se laisser entièrement conduire par la grâce divine : c'est le sens profond de la « méthode quiétiste », au-delà de la nature particulière d'une oraison dite passive. En fait il n'y a pas de méthode, mais dans chaque action, dans chaque état de la vie de tous les jours, il « suffit » de s’ouvrir à l'action de la grâce pour en être imprégné12. Toute la « querelle » est vécue par Madame Guyon de cette façon. De même elle donnait sa Vie à lire, non par narcissisme, mais pour que ses amis voient comment, à chaque instant, autant qu'on le peut, on lâche prise sur soi-même pour laisser Dieu agir.

Le « Quiétisme » historique.

Les circonstances de nature très personnelle que nous venons d’évoquer eurent un effet dévastateur par suite du contexte défavorable issu de la condamnation de Molinos et d’autres « quiétistes », dont celle de Bernières, le père spirituel de Bertot, par les Inquisitions italienne et espagnole.

Au delà de l’exposé décevant et complexe des rivalités humaines de surface qui se révèlent dans des affaires inquisitoriales, on soulignera l'incompatibilité entre l'expérience mystique individuelle et certaines pratiques de la vie religieuse collective13. L’expérience intime est mal vécue à une époque où l’on doit en rendre compte dans un cadre ecclésiastique,

au confesseur pour commencer. Elle n'est acceptée qu'au prix d'un mode de vie réglé au sein de l’Église, où la sphère de liberté privée est réduite et contrôlée, ce à quoi Madame Guyon ne s'est pas résolue, refusant par exemple d’être supérieure des Nouvelles Catholiques de Gex.

Le « quiétisme » est le nom que prend au dix-septième siècle la résistance de nombreux mystiques dans le monde catholique. Il est symétrique du « piétisme » dans le monde protestant14. Des liens existent entre ces deux tendances vers un « christianisme intérieur » sans médiation humaine structurée. L'intolérance s’accroît des deux côtés, depuis la fracture entre protestants et catholiques, soutenue par le pouvoir civil et par une opinion qui veut éviter tout risque de retour aux terribles luttes d’origine religieuse si proches (décennies 1560 en France et 1630 en Allemagne). Il s'agit d’un phénomène de recherche de cohésion sociale plutôt que de véritables divergences dogmatiques, d’ailleurs difficiles à justifier :

Les catalogues d’erreurs dessinent pour la postérité les contours d’une doctrine et de pratiques « hérétiques » difficiles à découvrir dans les actes et dans les textes des mystiques eux-mêmes. Il est vrai, toutefois, que l’Église établie a rencontré à toute époque des mouvements caractérisés par le refus des institutions ecclésiales et par la valorisation de l’expérience individuelle, mystique ou prophétique, et que ces tendances antihiérarchiques ont entraîné une forte réaction…15

Nous ne résumons pas ici le quiétisme : il suffit de renvoyer le lecteur aux études remarquables de J. Le Brun et E. Pacho16. La première trace de « quiétisme » italien est ainsi décrite :

Au début de 1671, l'inquisiteur de Casale Monferato communique au Saint-Office la dénonciation concernant un médecin français Antoine Girardi (ou Grignon) ; il enseigne [...] « une nouvelle manière de faire oraison, qu'il appelle oraison de silence et de quiétude » [...] selon la manière que prône la religieuse ursuline Marie Bon du diocèse de

Vienne en Dauphiné [...] le foyer ne disparut pas [...] il s'étendit [...] sur la Riviera à l'ouest de Gênes (1675)17.

Lorsque le quiétisme devient une cause controversée, après le succès retentissant de la Guia espiritual de Molinos dont huit éditions italiennes voient le jour de 1675 à 1685, un équilibre paraît encore possible, évitant un « crépuscule » des mystiques en terre catholique. Innocent XI cherche d’ailleurs un accord entre « méditatifs » et « contemplatifs » 18. Mais la situation favorable à Molinos se détériore assez brusquement, tout comme avait été rapide son ascension : il est emprisonné le 18 juillet 1685 tandis que sa Guia sera condamnée par l’Inquisition espagnole le 24 novembre de la même année19.

Ce quiétisme méditerranéen était connu de Madame Guyon. En effet elle passe par Marseille et rencontre Malaval. Elle décrit dans sa Vie comment la Mère Bon lui apparaît en songe avant son départ pour Gex. Plus tard elle séjourne près d’un an au Piémont, à Turin et dans le diocèse de Verceil, où, en compagnie du P. Lacombe, ce dernier maîtrisant mieux l’italien que le français, elle se lie avec l’évêque Ripa : ils entreprennent un apostolat commun20.

En ce qui concerne la France, déjà, en 1657, en attaquant Surin, Chéron « dénonçait les mystiques comme [...] donnant aux affections, passions, délectations et goûts spirituels ce qu'ils ôtaient à la raison et à la doctrine : vieille accusation d'irrationalisme [...] jadis lancée contre les alumbrados21. » Puis avaient eu lieu les affaires de Philibert Robert, curé de Seurre, de Claude Quillot et des « quiétistes » de Bourgogne, de Rouxel, prêtre de Besançon, et de femmes dévotes de Lyon… On retrouvera des contacts de Madame Guyon avec ces « quiétistes », dont un séjour de quinze jours en 1691 à Seurre22.

C’est dans ce contexte « international » troublé qu’en 1686 Madame Guyon arrive à Paris. En 1687, Molinos emprisonné depuis deux ans, est officiellement condamné à Rome comme « quiétiste », par la bulle Cœlestis Pastor. En même temps est condamné post-mortem Jean

de Bernières, dont on n’ignorait pas à l’époque l’influence déterminante sur le cercle de Montmartre animé par le confesseur Jacques Bertot, puis repris par Madame Guyon à son retour de voyages.

Ainsi s’inscrit naturellement, en 1688, la première période courte d’enfermement de Madame Guyon évoquée plus haut : les ennemis jaloux de l’autorité spirituelle d’une femme, ainsi que du talent d’orateur du père Lacombe, trouvaient dans la condamnation papale et l’inquiétude des pouvoirs un solide argument conforté par quelques manœuvres.

Mais Madame Guyon sort victorieuse de cette première épreuve, auréolée du prestige du martyre : nous attribuons ce retour en faveur inespéré à l’aide de sa cousine de la Maisonfort à Saint-Cyr qui intervient auprès de Madame de Maintenon, et au soutien des membres du cercle de Montmartre qui faisaient partie du « couvent de la Cour » . Le pauvre P. Lacombe ne pourra, lui, rayonner que sur un cercle spirituel qu’il aura su constituer, emprisonné à Lourdes, et qu’il appelle « petite Église » dans les lettres à Madame Guyon, malheureusement saisies : l’expression est malheureuse et donnera bien du souci à celle-ci lors de ses interrrogatoires.

Le courant général de suspicion religieuse intimement lié au politique, fusion renforcée par l’intérêt que porte l’épouse secrète du grand roi au domaine religieux, s’oppose à la victoire de Fénelon sur Bossuet, dans la célèbre querelle qui sera tranchée par le bref Cum alias de 1699. Madame Guyon commence dès 1696 une terrible épreuve de sept années, dont cinq d’isolement à la Bastille.

Le « Quiétisme » mystique.

Tout ce combat pour quelles « idées » ? Que recouvre pour les critiques français l’étiquette de « quiétiste » ?

Une des références de l'antiquiétisme en France est le texte de la bulle Coelestis Pastor, imprimé en latin et en français dès l'automne 1687 [...] la thèse essentielle des quiétistes serait, d'après la bulle, une définition de la « voie intérieure », « voie unique », par l'annihilation des puissances [...] ni connaissance, ni souvenir de Dieu, ni de soi, ni rien de propre, ni images [...] la négation ne porte pas sur l'objet (récompense, châtiment, mort, éternité, salut, etc.) mais sur la démarche du sujet, démarche d'ordre psychologique, devant l'objet de la foi : il ne doit pas « penser » à ces objets, ne doit pas en avoir souci ou espérance [...] [ce qui exprimerait] un retour du sujet sur soi-même, une volonté propre, un amour-propre23.


Les protagonistes de la querelle ont comme perspectives la question de la cessation des actes, et celle de l'absence de pensées, reprochées aux mystiques. C’est alors que l’inaction prend son sens moderne de perte de temps, alors qu'il s'agit d'action intérieure, in-action24. Les uns s’attachent à une représentation intellectuelle, les autres, dans la tradition transmise par Benoît de Canfeld, font intervenir la volonté, la fine pointe de l’âme chère à François de Sales, ou « cœur », siège de la volonté :

Mme Guyon met l'oraison du cœur au-dessus de « l'oraison de seule pensée » (p.5 [du Moyen Court]), car la pensée est discontinue, l'esprit ne pouvant penser à une chose qu'en cessant de penser à une autre, tandis que l'oraison du cœur n'est point interrompue [...] tandis que Bossuet s'oppose, comme Nicole, à une foi nue et à un amour qui ne reposerait pas sur une connaissance, tout en refusant à la fois un retour sur soi et un retour sur une simple présence de Dieu. Les « actes intérieurs » sont produits par l'attention, et, selon Bossuet, disposent à l'attention [...] conception de l'abandon comme acte25.

Ainsi l’opposition naît de la diversité des expériences intérieures. L’on est tenté de distinguer des couches successives de conscience atteintes par des « plongées » plus ou moins profondes – avec le risque de se limiter à l’humain décrit au niveau conscient et suggéré par des effets provenant du niveau « inconscient » (rêves, comportements, etc.). Il vaut mieux y voir des expériences qui se succèdent dans le temps, liées à un « progrès » intérieur mû par la grâce, dont l’origine se situe au-delà de l’humain, ce que recouvre le terme maladroit, dualisant, de « Dieu ».

Au niveau sémantique, quiétisme renvoie à « l’oraison de quiétude » qui se distingue de « l’oraison discursive » : Quiroga, un disciple mystique de Jean de la Croix, trop peu connu, éclaire ces points :

La contemplation est parfaite, elle s'exerce non seulement au-dessus de la raison, mais aussi sans appui sur elle, lorsque l'entendement connaît par la lumière divine les choses que n'atteint aucune raison humaine […] Beaucoup de contemplatifs pratiquent le premier point, c'est-à-dire abandonner tous les actes de la raison, se dépouiller de toutes les similitudes de la connaissance naturelle, et entrer sans tout cela en l'obscurité de la foi comme Moïse dans la nuée qui recouvrait le sommet de la

montagne ; mais se reposer là comme lui en totale quiétude d'esprit, bien rares sont ceux qui s'y adonnent : au contraire, en cette obscurité, l'intention de leur esprit est appliquée à la connaissance, leur entendement cherchant à toujours reconnaître son propre acte, quand même serait-ce en cette obscurité de foi. Et cette démangeaison et ce mouvement qui consiste à vouloir reconnaître toujours son propre acte en y inclinant l'intention de l'esprit, s'opposent à ce que nous avons vu par ailleurs de la doctrine de saint Denys : non seulement l'entendement doit abandonner toutes les choses créées et leurs similitudes, mais il doit aussi s'abandonner lui-même en se mettant en quiétude quant à toute son opération active, aussi élevée soit-elle, afin d'être mû par Dieu sans attache ni résistance de sa part26.

Mais ne nous arrêtons pas à distinguer des types d’oraison. Il s'agit d'y associer toute la vie, aussi bien extérieure qu’intérieure. Un grand calme déborde ainsi peu à peu des temps d’oraison, signe de l'imprégnation par la grâce, qui est une émanation de l’amour divin, « sous forme d’énergie », par in-action, attitude d’ouverture. Alors l’attention au chemin, aux étapes, aux ruptures, laisse place à l’état de grand large, le vaisseau ayant atteint l’océan sans rivage. Madame Guyon décrit « l’état apostolique » :

Cet état néanmoins n’est point une sortie de la créature au dehors pour parler, agir et produire les effets de la vie apostolique. L’âme n’y a point de part : elle est morte et très anéantie à toute opération. Mais Dieu, qui est en elle essentiellement en Unité très parfaite où toute la Trinité en distinction personnelle Se trouve réunie, sort Lui-même au-dehors par Ses opérations : sans cesser d’être tout au-dedans et sans quitter l’unité du Centre, Il se répand sur les puissances, faisant par elles et avec elles…27

Un récit de la « querelle ».

Il faudrait un volume pour dialoguer avec - et très généralement confirmer - le remarquable exposé du Crépuscule des mystiques de Cognet. Ses quatre cents pages constituent une biographie vivante

de Madame Guyon, couvrant la décade qui nous intéresse, 1686-1696. Nous préférons présenter un texte reflétant l’opinion des cercles guyonniens plutôt que d’ajouter un essai au dossier contradictoire bâti autour du « quiétisme ».

Le récit donné en 1738 dans l’Avertissement rédigé par le marquis de Fénelon à l’occasion de son édition des œuvres spirituelles de son oncle28 ne fut jamais réédité, peut-être parce qu’il donne, de manière un peu inattendue, une place majeure à Madame Guyon, plutôt qu’à Fénelon dont il souligne d’ailleurs la position ambiguë. C’était reconnaître par là la préséance de l’expérience mystique sur la pensée intellectuelle. L’information exacte dont ce texte témoigne, suggère le concours de Dupuy, fort estimé du cercle des disciples. En 1733, proche de la fin de sa vie, il apporta de précieux témoignages au marquis29.

Après avoir justifié l’édition des Œuvres spirituelles de Fénelon30, le marquis présente un historique de l’évolution de l’archevêque, citant longuement des lettres adressées au duc de Beauvillier, le mandement d’obéissance qui suivit la condamnation des Maximes des Saints, une réponse au P. Gerberon31… Puis cet Avertissement s’anime en présentant un exposé complet de la querelle à partir des événements subis par Madame Guyon. Ceci est très exceptionnel car l’on escamote souvent son rôle, jugé compromettant, afin de protéger la mémoire de Fénelon32. Ce caractère exceptionnel, joint à la véracité informée du récit, nous fait maintenant citer cette seconde partie sans coupures33 :

Avertissement.

« […] Il ne suffirait pas, pour le [Fénelon] disculper du reproche d’être tombé dans l’illusion des faux mystiques, que Madame Guyon, son amie, eût toujours marqué une docilité la plus entière sur ce qu’elle avait écrit, et que ceux qui avaient le plus cherché à la décrier, aient toujours fini par ne pouvoir se dispenser de rendre authentiquement

témoignage à sa candeur et à l’innocence de ses mœurs. Si elle n’avait écrit que des extravagances, et si elle n’avait eu que le mérite de la soumission, pour confesser humblement des erreurs monstrueuses qu’elle aurait eues en effet, ce serait toujours une tache pour un homme de la trempe d’esprit de l’archevêque de Cambrai, et une faiblesse impardonnable d’avoir autant estimé, et laissé ses meilleurs amis donner leur confiance à une personne, [30] dans laquelle ils n’auraient dû voir que le fanatisme, joint à des mœurs pures et à un cœur docile. Il faudrait alors avouer de bonne foi que sa vénération pour elle a été une éclipse dans sa vie, qu’on ne pourrait justifier. Il ne sera donc point hors de sa place de donner ici une juste idée de cette dame.

Elle était née de parents nobles à Montargis, le 13 avril 1648. Elle fut prévenue d’une grâce singulière dès l’enfance. Elle tenta de se faire religieuse à un âge où elle ne pouvait pas disposer d’elle. Ses parents la promirent à un gentilhomme du pays, qu’ils lui firent épouser. Elle passa ses premières années, devant et après son mariage, dans l’exercice de toutes les vertus que l’on a coutume de regarder comme le comble de la perfection.

Les austérités les plus fortes et les plus dures macérations lui était devenues familières. L’esprit de mortification la rendait ingénieuse à se poursuivre en tout sans relâche, et à ne pas borner la pénitence à affliger son corps. Les croix domestiques se joignirent. La patience à le supporter et la charité sans mesure pour les pauvres furent, jusqu’à son veuvage, les compagnes de sa vie mortifiée ; mais ce n’était là que l’ébauche de l’épreuve par où elle devait passer. Des routes que nulle prévoyance humaine n’aurait pu imaginer, devaient la faire participer à la folie et à l’opprobre de la Croix. Elle joignait à un grand esprit beaucoup de raison. Le renversement de cette raison fut l’endroit délicat par où elle se vit attaquée. Veuve à vingt-huit ans, et mère de trois enfants en bas âge, dont elle avait la garde-noble34 , le bon usage de son bien et l’éducation de sa famille semblaient devoir faire désormais son unique emploi. Elle s’arrangeait sur ce pied-là, et elle avait mis dans ses affaires domestiques un ordre qui avait demandé une capacité peu commune, quand elle se vit tout à coup poussée par un puissant attrait à tout quitter, pour se destiner à ce qu’elle ne connaissait pas elle-même. Elle eut alors à [31] soutenir le pénible combat de la prudence humaine contre l’attrait qui la poursuivait. Des providences qui lui parurent marquées, la décidèrent. Elle passa de Paris dans le diocèse de M. d’Arenthon, évêque de Genève, à Annecy en Savoie, où ce prélat voulut se servir

d’elle dans l’établissement qu’il faisait d’une maison de nouvelles Catholiques. Un pareil parti, dans les circonstances où elle se trouvait, ne pouvait manquer de lui attirer la condamnation de beaucoup de gens, et en particulier de tous ses proches. Elle partit, ayant fait à Dieu le sacrifice de sa propre raison. Des trois enfants qu’elle avait, elle n’amena avec elle que sa fille. Les parents lui écrivirent quelque temps après pour l’engager à se défaire de la garde-noble, qui passait quarante mille livres de rentes, et à donner tous ses biens à ses enfants. Elle le fit avec joie, et ne se réserva qu’une subsistance des plus médiocres. On inspira à M. d’Arenthon qui l’avait attirée dans son diocèse, le dessein de l’obliger à donner aux nouvelles Catholiques le peu de bien qui lui restait, et à se faire supérieure de la maison. Elle ne crut pas que ce fût là ce que Dieu demandait d’elle. Elle demanda à l’évêque de ne la point presser là-dessus. Sa résistance lui aliéna le prélat, et indisposa les nouvelles Catholiques. Elles la prièrent de quitter leur maison. Elle se retira d’abord à Thonon, où elle eut beaucoup de traverses à soutenir. Une suite de providences la fit aller de là en différents endroits, à Turin, à Grenoble, à Marseille, à Verceil, où l’évêque de cette ville l’avait invitée de venir et lui marqua toujours une singulière vénération, enfin la ramena à Paris en 1686, après cinq ans d’absence.

Pendant ces différents voyages, elle s’était sentie poussée à écrire sur les voies intérieures. Elle l’avait fait par obéissance à ce que des supérieurs avaient exigé d’elle. Des volumes de manuscrits sortirent de sa plume avec une rapidité inconcevable. Son traité du Moyen court et très [32] facile de faire Oraison fut une des productions de ce temps-là. Ce petit livre fut d’abord goûté par les personnes qui le lurent dans le même esprit de simplicité qu’il avait été écrit. Elles en procurèrent même l’impression, qui s’en fit à Lyon avec privilèges et approbations, ainsi que de son Explication Mystique du Cantique des Cantiques. La spiritualité de Madame Guyon était de l’espèce de celle qui ne laisse rien à l’homme et à l’intérêt propre pour donner tout à Dieu. Il n’en fallait pas tant pour soulever bien des sortes de gens. Le grand éclat contre ses petits livres ne se fit pas encore ; mais dès lors elle éprouva ce qui la suivit dans tous les lieux où elle se retira : d’abord la bonne odeur de ses mœurs irréprochables et de ses vertus gagnait beaucoup de gens ; et quantité d’âmes qui marchaient simplement, embrassaient la voie de la perfection par le recueillement et la prière. Le soulèvement suivait de près, et en chaque endroit l’issue ordinaire pour elle était le décri et la persécution.

Ce fut avec cet espèce de préjugé contre elle et contre des voyages peu conformes aux règles d’une prudence commune, qu’elle se retrouva à Paris. La croix et la persécution ne l’y abandonnèrent pas. On écrivit

contre elle des provinces où elle avait voyagé, et contre sa spiritualité. Le bruit devint plus grand par ce que l’on suscita contre le père de La Combe [Lacombe], religieux barnabite, son confesseur. On voit l’opinion que M. l’évêque de Genève Arenthon lui-même en avait conservée : « Elle donne un tour à ma disposition à son égard qui est sans fondement, disait-il dans une de ses lettres, parlant de Madame Guyon. Je l’estime infiniment et par-dessus le père de La Combe ». Elle fut arrêtée elle-même au mois de janvier 1688, et enfermée dans le monastère des Filles de la Visitation de la rue Saint-Antoine, par lettre de cachet. Elle y fut sévèrement examinée par ordre de M. de Harlay, archevêque de Paris, pendant l’espace de huit mois. La rigueur de l’examen ne servit qu’à faire éclater davantage son innocence. Madame de Miramion, illustre [33] par ses établissements de charité, fit connaître la vérité à Madame de Maintenon, qui en parla fortement au Roi, et obtint un ordre sur lequel Madame Guyon recouvra sa liberté. Madame de Maintenon prit elle-même par la suite un goût tout particulier pour elle, et beaucoup de confiance. Ces dispositions de la personne qui était toute-puissante à la Cour, et de beaucoup d’autres d’un grand rang, aboutirent à de nouvelles disgrâces qui devaient surpasser de beaucoup les précédentes. Tel fut toujours le terme des conduites de la Providence sur Madame Guyon.

Quelque temps après qu’elle eut été élargie de chez les Filles de la Visitation, elle avait connu M. l’abbé de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai. La connaissance s’était faite chez Madame la duchesse de Béthune. C’était une dame en recommandation pour sa grande vertu, et amie de l’abbé de Fénelon. Elle était fille de M. Fouquet, qui, après avoir été à la tête des Finances, tomba dans la disgrâce que tout le monde sait et qui lui a fait finir ses jours dans une prison. Madame la duchesse de Béthune, sa fille, avait passé les premières années de cette disgrâce en exil. Le lieu en avait été rapproché peu à peu de Paris, et enfin elle était venue à Montargis. Elle y avait connu Madame Guyon, s’étant trouvé logée chez M. son père. Elle avait conçu pour elle de l’estime, que le genre de vie qu’elle lui avait vu mener, devait inspirer à une personne aussi vertueuse que l’était madame la duchesse de Béthune. La connaissance s’était renouvelée, après le retour de Madame Guyon de ses voyages. M. l’abbé de Fénelon était prévenu contre elle par le préjugé naturel, après tout ce qui lui était arrivé. Dès qu’il l’eut entretenue chez madame la duchesse de Béthune, et connue par lui-même, le préjugé se changea en singulière vénération. Dès lors il se forma entre ces deux grandes âmes une union de l’espèce de celle de sainte Thérèse avec le bienheureux [34] Jean de la Croix, de saint François de Sales avec madame de Chantal, etc. Cette union fut la principale source des

disgrâces qui suivirent. M. l’abbé de Fénelon avait été nommé précepteur des enfants de France, petits-fils du roi Louis XIV. Dès qu’il eut paru à la Cour, son caractère supérieur en tout genre lui attira une considération qui se tourna ensuite en une faveur décidée. Madame de Maintenon poussa plus loin que personne l’estime pour ce qu’elle voyait. C’était un phénomène, pour une Cour, qu’un homme qui, au plus vaste génie et à tous les talents de l’esprit, joignait la sorte de piété qui n’opère que renoncement et oubli de soi-même. Madame de Maintenon inspirait au Roi une partie de la même confiance qu’elle avait prise, et qui était au plus haut point sur toutes espèces de choses.

M. le duc de Beauvillier était l’exemple de la Cour par une vertu si respectée qu’elle l’a toujours été, même par la critique la plus maligne du courtisan. C’était lui qui, ayant été destiné par le Roi pour être gouverneur des princes, ses petits-enfants, avait indiqué l’abbé de Fénelon, son ami, et l’avait fait choisir précepteur. Ce seigneur et M. le duc de Chevreuse avaient épousé les deux sœurs, filles du célèbre M. Colbert. Mais ils étaient encore bien plus liés par la conformité de leurs sentiments. Les dames, leurs épouses, n’étaient pas moins qu’eux des exemples pour leur sexe, de piété et d’une vertu la plus respectée. La duchesse de Chevreuse, M. le duc de Beauvillier et l’abbé de Fénelon formaient en particulier le petit cercle dans lequel Madame de Maintenon renfermait sa plus grande confiance, et elle s’étendait à tout. La sincère piété rapproche ce qui semblerait pouvoir le moins aller ensemble. Des gendres et des filles de M. Colbert, qui était celui qui avait perdu M. Fouquet, devaient naturellement se trouver bien hors de toute liaison avec Madame la duchesse de Béthune, [35] sa fille. Cependant il s’en était formé une, et ce fut par là que les ducs de Beauvillier et de Chevreuse, et les duchesses leurs épouses, participèrent aussi à la connaissance de Madame Guyon. Elle s’étendit à d’autres personnes encore d’un grand rang à la Cour. Madame de Maintenon elle même, qui avait commencé, comme on l’a déjà dit, à la beaucoup estimer, dès le temps où elle avait procuré sa sortie de chez les filles de la Visitation, la goûta ensuite tout à fait, en recevait des lettres, et la faisait venir à la maison de demoiselles qu’elle avait établie à Saint-Cyr.

Il est aisé de juger du dépit de ceux qui avaient persécuté Madame Guyon et travaillé à la décrier, quand ils apprirent sa situation avec ce qui était le plus en crédit, et la vénération où on était pour elle. D’autres gens se joignirent au déchaînement. Parmi les jeunes dames de la cour que la connaissance de Madame Guyon avait d’abord gagnées à la piété, il y en avait qui avaient été le plus du monde. Elles avaient pris un parti décidé pour la piété ; quelques-unes même, qui étaient libres, s’étaient retirées de la Cour. Cela avait fait beaucoup de bruit. Les directeurs

en vogue s’effarouchèrent de ces conversions opérées par l’entremise d’une femme. Il s’éleva un bruit sourd du danger où était l’Église par une secte qui insinuait son venin sous les belles apparences d’une spiritualité outrée. Madame de Maintenon avait pris M. Godet des Marais, évêque de Chartres, pour le directeur de sa conscience. C’était un prélat très pieux et très zélé contre tout ce qu’il croyait nouveauté. Il avait alors confiance en des personnes en qui il se défia depuis, quand il eut reconnu leur véritable sentiment qu’ils lui déguisaient. Ce fut de ces personnes dont on se servit pour animer l’évêque de Chartres contre la spiritualité de Madame Guyon, et lui faire regarder l’Église en péril. Il inspira les mêmes frayeurs à Madame de Maintenon, sa pénitente. Les gens qui veulent toujours trouver [36] du mystère dans tous les événements des Cours, crurent encore que, dans le même temps, cette dame s’était refroidie par d’autres motifs pour l’abbé de Fénelon. Cependant le changement ne se fit pas tout d’un coup. Il ne fut d’abord question que de Madame Guyon et que de la détromper de sa spiritualité, si on la trouvait répréhensible. Ses amis, voyant l’orage qui se formait contre elle, l’engagèrent à se remettre entre les mains de M. Bossuet, évêque de Meaux, connu par quantité d’ouvrages célèbres. Comme sa docilité était entière, elle suivit sans hésiter le conseil qu’on lui donnait. Quoiqu’elle ne connût M. de Meaux que par la réputation de savoir qu’il s’était acquise dans le monde, elle ne réserva rien, et débuta avec lui par lui faire remettre tous ses papiers les plus secrets, comme sa Vie qu’elle avait écrite par ordre de son confesseur, et où son intérieur était développé avec beaucoup d’ingénuité. Elle lui livra cette espèce de confession de toute sa vie, comme tous ses autres manuscrits, car il n’y avait encore eu jusque-là rien d’imprimé d’elle que les deux petits livres dont il a été parlé d’abord.

L’examen de M. Bossuet n’eut au commencement rien de passionné. Au contraire, il trouvait de l’onction à ce qu’il lisait. Ces dispositions ne durèrent pas. Celles qui suivirent ne vinrent cependant que par degrés. Le prélat avait pris du temps pour tout lire, après quoi il entra en matière avec la personne même. Il fallait qu’il fût bien éloigné d’avoir d’elle les idées désavantageuses que l’on voulut en donner depuis, puisque le jour même de la première conférence, il la communia de sa main. Il lui écrivit ensuite une longue lettre, pour lui marquer en détail les choses qui lui faisaient de la peine dans sa spiritualité. Il le fit, en lui ajoutant « qu’il ne devait pas aussi lui taire qu’il ne ressentit en elle quelque chose dont il était fort touché. C’était, disait-il, cette insatiable avidité de croix et d’opprobre, [37] et le choix que Dieu faisait pour elle de certaines humiliations et de certaines croix, où Son doigt et Sa volonté semblaient marqués ». Cette lettre avait été écrite par le prélat au mois de

mars 1694, c’est-à-dire depuis le retour de Madame Guyon de tous ses voyages, et environ six ans depuis que, s’étant vue enfermée aux Filles de la Visitation, elle avait été ensuite élargie par ordre du Roi. C’était dans un renouvellement de déchaînement contre cette dame, et six ans après l’éclat de la première détention, que M. Bossuet, qui avait tout su et tout lu sur le passé, lui avouait ainsi qu’il reconnaissait « le doigt de Dieu marqué » dans ce qu’elle avait eu à souffrir ; qu’il y voyait « le choix » que Dieu « faisait pour elle de certaines croix et de certaines humiliations », et qu’il était édifié « de l’insatiable avidité qu’elle en avait ».

Cependant l’orage allait toujours croissant. On avait instruit le Roi que deux petits livres de Madame Guyon, qui avaient été imprimés, faisaient du bruit. Que de jeunes dames d’un rang distingué à la Cour, qu’elle avait retirées du monde en les portant à la piété, paraissaient prendre tant de goût à la lecture de ses écrits, et avoir tant de confiance en elle, qu’il serait à craindre que ses sentiments, si elle en avait de dangereux, ne se communiquassent ; qu’elle faisait profession d’une grande docilité ; qu’ainsi, il serait aisé de la redresser, si des gens d’un caractère à juger de ces matières, lui faisaient connaître qu’elle s’était écartée du droit chemin. Il fut résolu qu’on reprendrait l’examen, et il recommença. Madame Guyon connaissait par le récit de ses amis le caractère pieux de M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et qui fut depuis archevêque de Paris et cardinal, et le regardant comme un prélat que cette piété rendait plus capable qu’un autre de juger des voies intérieures, elle souhaita qu’il fût associé à M. Bossuet. M. Tronson, supérieur général des Messieurs de Saint-Sulpice, fut encore joint [38] aux deux prélats. Enfin on proposa à M. l’abbé de Fénelon d’être le quatrième examinateur. Il eut de la peine à s’y résoudre, connaissant que l’estime que l’on savait qu’il conservait pour Madame Guyon, pourrait le faire regarder comme prévenu en faveur de ses sentiments. Cependant il céda à ce que l’on désirait de lui.

Pendant ce temps-là, Madame Guyon se retira volontairement dans une maison religieuse à Meaux, où M. Bossuet désira qu’elle vînt pour l’avoir plus à portée de lui. Il l’y retint six mois ; elle eut beaucoup à y souffrir. M. Bossuet ne la traita bientôt plus que comme une personne trompée qui devait reconnaître son illusion et s’en humilier. Et il n’oublia rien pour arracher d’elle des aveux dans cet esprit.

Pendant que cela se passait à Meaux, les questions sur la doctrine continuaient à se discuter théologiquement entre les quatre examinateurs. Ils tinrent des conférences à Issy près Paris, dans la maison de campagne des Messieurs du séminaire de Saint-Sulpice. M. Bossuet y produisit trente articles qu’il avait dressés, et qui formaient des espèces

de canons sur la matière agitée. L’abbé de Fénelon qui venait d’être nommé à l’archevêché de Cambrai, consentit à les souscrire en y ajoutant trois autres qu’il dressa de son côté, et demanda qu’ils fussent insérés pour servir de correctifs aux trente de M. l’évêque de Meaux. Il y en eut un quatrième qu’il proposa encore, et qui fut pareillement adopté en signant. Avec ce tempérament35, les quatre examinateurs parurent d’accord, et signèrent les articles au nombre de trente-quatre. M. Bossuet et le nouvel archevêque de Cambrai avaient des idées tout opposées du fruit que chacun d’eux prétendait tirer de cette signature. L’évêque de Meaux se glorifiait déjà d’avoir retiré l’archevêque de ce qu’il appelait une dangereuse illusion. L’archevêque au contraire se flattait d’avoir amené M. l’évêque de Meaux à la nécessité de reconnaître tout son système sur l’amour [39] désintéressé par les conséquences qui se tiraient nécessairement des quatre articles qu’il lui avait fait admettre. C’est ainsi que les choses s’acheminaient à l’éclat qui suivit.

Ce qui n’avait d’abord paru commencer que par rapport à Madame Guyon uniquement, et pour la détromper si elle était dans l’illusion, s’étendit insensiblement à l’abbé de Fénelon devenu archevêque de Cambrai. On voyait déjà par la façon dont on s’y prenait contre Madame Guyon, que ce n’était pas seulement à elle qu’on en voulait. Ceux qui remuaient les ressorts secrets du déchaînement, et qui échauffaient M. l’évêque de Chartres contre elle, s’étaient flattés d’avoir pour eux l’abbé de Fénelon. On lui avait toujours vu de l’opposition pour la recherche des liaisons que le désir de parvenir faisait alors ambitionner à la multitude des ecclésiastiques. Il avait été appelé à la Cour sans avoir suivi cette route commune. L’indisposition fut grande quand ils eurent reconnu que son peu d’empressement pour le côté qui leur était opposé, ne venait que de détachement pour la fortune, et qu’il rassemblait les vertus et les talents les plus rares sans être dans leur sentiment. La faveur déclarée où ils le voyaient, augmentait encore le dépit. Le renouvellement de l’éclat contre une dame pour qui on lui connaissait un grand fond de vénération, devint une occasion de le pousser lui-même.

M. de Harlay, archevêque Paris, avait pénétré le secret qu’on lui avait fait d’un examen dont toutes les parties étaient également convenues de ne le point mettre. Il fut blessé de se voir exclu de ce qui se passait dans son propre diocèse. Il s’était hâté d’éclater, ne voulant point être prévenu. Il avait publié, le 16 octobre 1694, un mandement portant condamnation des deux petits livres imprimés de Madame Guyon, Le Moyen court, et son Explication du Cantique des cantiques.

C’était ce qu’il n’avait [40] point fait, lors même que, plusieurs années auparavant, il avait tenu cette dame enfermée aux Filles de la Visitation de la rue Saint Antoine, quoique dès lors ces petits livres fussent connus et imprimés. Quelques mois après la publication de cette censure, M. Bossuet et M. de Noailles, évêque de Châlons, condamnèrent pareillement, par des mandements publics, ces deux mêmes petits livres. M. l’évêque de Chartres, qui les censura de son côté, comprit encore dans le Mandement qu’il publia, la condamnation d’un autre écrit de cette dame, intitulé Les Torrents, qui n’avait point encore paru imprimé, mais dont le prélat avait recouvré un manuscrit dans son diocèse.

Cependant tout semblait devoir être fini pour Madame Guyon. La préférence du jugement d’autrui au sien, et son extrême facilité à ne tenir à rien de ce qu’elle avait écrit, lui avait fait souscrire, avec la soumission que M. Bossuet avait exigée d’elle, aux censures de ces deux petits livres. Il lui avait aussi fait souscrire les articles d’Issy. Le prélat lui avait dicté lui-même les termes de ces actes de soumission, dans lesquels on trouve ces paroles remarquables :

« Je déclare néanmoins …a sans préjudice de la présente soumission, que je n’ai jamais eu l’intention de rien avancer qui fut contraire à l’esprit de l’Église catholique, apostolique et Romaine, à laquelle j’ai toujours été et serait toujours soumise, Dieu aidant, jusqu’au dernier soupir de ma vie ; ce que je ne dis pas pour chercher une excuse, mais dans l’obligation où je crois être de déclarer en simplicité mes intentions […] Je n’ai jamais eu aucune des erreurs expliquées dans ladite lettre pastorale, (celle de M. de Meaux) ayant toujours eu l’intention d’écrire dans un sens très catholique, ne comprenant pas alors que l’on en pût donner un autre ».

C’est ainsi que le prélat avait lui-même fait parler et écrire Madame Guyon en lui dictant ces actes de soumission, après un examen de plus d’un an, commencé à Paris et repris à Meaux, [41] de la personne et de tous ses écrits, tant les publics que ceux qui ne l’étaient pas, et qu’elle lui avait fait remettre sans avoir rien réservé. Il y ajouta une attestation qu’il lui donna en date du 16 juillet 1695, portant que « au moyen de ces soumissions et du bon témoignage qu’on lui avait rendu depuis six mois qu’elle avait passés dans son diocèse, dans le monastère de Sainte-Marie de Meaux, il était demeuré satisfait de sa conduite, lui avait continué la participation des saints sacrements dans laquelle il l’avait trouvée, déclarant en outre ne l’avoir trouvée impliquée en

aucune sorte dans les abominations de Molinos ou autres, condamnées ailleurs, et n’avoir entendu la comprendre dans la mention qu’il en avait été par lui fait, dans son ordonnance du mois d’avril précédent », qui était celle qu’il avait publiée pour censurer les deux petits livres imprimés.

La supérieure et les religieuses du couvent de la Visitation de Meaux, donnèrent de leur côté une autre attestation datée, comme celle du prélat, du mois de juillet 1695. Elle portait que « Madame Guyon ayant demeuré dans leur maison par l’ordre et la permission de leur évêque, l’espace de six mois, elle ne leur avait donné aucun sujet de trouble ni de peine, mais bien de grande édification, […] ayant remarqué en toute sa conduite et en toutes ses paroles une grande régularité, simplicité, sincérité, humilité, mortification, douceur et patience chrétiennes, et une vraie dévotion et estime de tout ce qui est de la foi, surtout au mystère de l’Incarnation et de la sainte Enfance de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Que si ladite dame voulait choisir leur maison pour y vivre le reste de ses jours dans la retraite, leur communauté le tiendrait à faveur et satisfaction, etc. »

Ces deux attestations du prélat et de la maison religieuse, où il avait tenu Madame Guyon pendant six mois à Meaux, ont été rapportées tout au long par le père dom Toussaint Duplessis, bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, dans son Histoire de l’Église de Meaux, imprimée à Paris en 1731. On peut les y voir dans leur entier, avec des anecdotes instructives sur ce qui précéda et suivit cette époque, et que ce religieux a eu la bonne foi de ne pas supprimer. [42]

Madame Guyon n’avait plus rien qui la retînt à Meaux après la fin de l’examen qui s’était terminé par les soumissions et les attestations que l’on vient de voir. Elle revint à Paris, ne pensant plus qu’à se faire oublier ; mais ceux qui avaient causé le bruit, ne lui en laissèrent pas le moyen. On publia qu’elle ne s’était logée à l’écart et ne paraissait avoir rompu commerce avec la plupart des personnes avec qui elle avait été en liaison, que pour pouvoir mieux couvrir, par une apparence de retraite et de grande séparation, tout ce qu’elle remuait secrètement pour continuer à répandre son fanatisme. Le bruit fut si grand, et les imputations poussées si loin, qu’il y eut un ordre de l’arrêter, sur lequel elle fut enfermée au château de Vincennes à la fin de l’année 1695. Cette captivité dura plusieurs années, avec des vicissitudes cependant. Elle avait été tirée de Vincennes pour passer à la garde des filles de saint-Thomas de Vaugirard. Lorsque les choses s’échauffèrent de plus en plus contre l’archevêque de Cambrai, de nouvelles rigueurs la firent transférer à la Bastille, qui fut sa dernière prison. Elle eut à soutenir une dure captivité et une longue suite d’interrogatoires, rien ne fut oublié pour la trouver

coupable, si elle avait pu l’être. Son « avidité insatiable de croix et d’opprobres », dont M. Bossuet lui-même lui avait écrit dans les commencements qu’il se sentait fort touché, la soutenait contre les rigueurs de sa prison. Libre au milieu de ses chaînes, elle composait des chants où elle se livrait au transport que lui inspirait son amour pour Dieu.

L’archevêque de Cambrai l’avait vue opprimée sans se déclarer pour elle. Il s’était contenté de refuser de lui dire anathème avec ceux qui voulaient qu’il le prononçât comme eux, et qui avaient passé successivement jusqu’à provoquer les plus grandes rigueurs contre la personne même. La chaleur de la dispute et la passion de triompher de son adversaire avaient conduit de proche en proche l’évêque de Meaux jusqu’à se servir des extraits qu’il avait conservés et tirés des manuscrits que Madame Guyon lui avait confiés sans réserve d’aucun, pour l’examen auquel elle s’était soumise volontairement. L’on comprend aisément la facilité [43] de donner des tours odieux ou ridicules à des écrits de spiritualité, composés sans précaution par une dame, et aux récits de sa Vie où une conduite toute particulière de la Providence sur elle avait poussé l’épreuve jusqu’au sacrifice de sa propre raison, le plus pénible de tous pour la nature. Prendre sur soi la défense de toutes les voies de destruction par où une telle âme avait dû passer, eût été se livrer pour partager avec elle la folie et l’opprobre de la croix. Pour aller jusque-là, il aurait fallu avoir été longtemps à l’école de cette même croix, et elle ne faisait que commencer pour l’archevêque de Cambrai. Il suivit le parti que lui conseilla un reste de prudence humaine qu’il n’avait pas encore dépouillée. Il tint ferme pour ne pas blasphémer ce qu’il avait connu, respecté, et qu’il respecta toujours dans Madame Guyon. Il s’exposa même à une disgrâce qui l’éloigna pour jamais de la Cour, plutôt que de plier sur ce point-là ; mais ce fut sans s’engager dans la défense de la personne ni de sa spiritualité. Il s’en tint, pour tout ce qui la regardait, à l’abandonner aux soins de la Providence auxquels elle souhaitait elle-même qu’on la laissât. Il mit même toute son application à bien séparer sa cause de celle de son amie opprimée, et n’entreprit jamais de rien justifier dans les écrits, tant les imprimés que ceux qui ne l’étaient pas, et dont il y en avait beaucoup qu’il n’avait jamais lus. Il avouait même que les deux qui étaient alors les seuls imprimés, pris dans toute la rigueur théologique, lui paraissaient censurables. En se conduisant ainsi, il lui fut aisé de repousser avec avantage aux yeux du public tout ce que l’évêque de Meaux s’efforçait de faire rejaillir sur lui, du ridicule qu’il jetait sur Madame Guyon, et des erreurs étranges qu’il lui imputait. Il n’eut besoin que de demander à M. Bossuet d’être d’accord avec lui-même, et de concilier tout ce qu’il revêtait de couleurs si atroces à la charge de Madame Guyon, avec la conduite qu’il avait lui-même tenue

à son égard, lorsque dans une première conférence, après avoir lu tous ses écrits, il l’avait communiée de sa main. L’ayant eue depuis dans son diocèse et dans sa propre ville, il avait souffert qu’elle continuât dans la fréquentation des sacrements où il l’avait trouvée, et il [44] avait fini un examen repris à deux fois pendant plus d’un an par les attestations qu’il lui avait données et laissé donner. D’où vient, répliquait l’archevêque à son adversaire, tant d’indulgence : a-t-elle précédé tant de rigueur et de décri ?

Les amis respectables de l’archevêque de Cambrai, dont la vertu et la piété au-dessus de tout reproche édifiaient la Cour, tinrent la même route que lui. Ils se contentèrent de ne se laisser aller à rien de contraire au fond de vénération qu’ils conservaient pour la personne de Madame Guyon, et qu’ils renfermèrent dans le secret de leur cœur. Cette prudence les mit à l’abri de la participation aux disgrâces. Elles fondirent sur l’archevêque, mais ce furent des disgrâces d’éclat où sa réputation s’accrut. L’exécution prompte et noble de ce qu’il avait toujours promis sur la soumission la plus entière au jugement que le Pape, son supérieur, prononcerait de son livre des Maximes des Saints, et la paix que la simplicité de son obéissance rendit à l’Église, achevèrent de le montrer grand dans la croix et les humiliations ; il parut tel aux yeux du monde même, qui, tout corrompu qu’il est, sentit le mérite d’une telle conduite.

Les disgrâces et les humiliations étaient d’une autre espèce pour Madame Guyon. Retenue dans une dure prison et subissant des interrogatoires comme une criminelle, nulle bouche n’osait s’ouvrir en sa faveur. Ce n’avait été même que par l’intérêt de sa propre défense que l’archevêque de Cambrai avait opposé à M. Bossuet les différences de sa conduite à l’égard de cette dame. Nulle des personnes distinguées ou en place à la Cour, et qu’on savait avoir été des amies de Madame Guyon, n’allait plus loin que de garder le silence sur son compte. Ce délaissement général donna un libre cours au préjugé qui devait s’établir aisément contre une femme extraordinaire, dont les écrits étaient représentés comme n’étant remplis que d’erreurs ou d’extravagances, et que l’on voyait poursuivie par des hommes en autorité, par des prélats respectés et respectables, sans que personne prît sa défense. La croix et son amertume fut donc accompagnée pour l’archevêque de Cambrai de tout ce qui rehausse l’éclat de la vertu. Mais elle n’eut [45] pour Madame Guyon qu’opprobre et décri, et que souffrances sans soutien pour la nature. Le monde s’accoutuma à la regarder comme une extravagante ; son attrait pour les plus fortes humiliations eut encore de ce côté-là de quoi se rassasier. Elle vit établir une espèce de tradition de cette extravagance par divers écrits qui se répandirent de son vivant, et qui parlaient du différend sur le livre des Maximes des Saints. Les plus

favorables à l’archevêque de Cambrai d’entre ceux qui traitaient cette matière, ne comprenaient pas qu’ils pussent soutenir la haute idée qu’ils se formaient du prélat, sans éviter de le confondre avec une personne pour qui ils ne marquaient que du mépris. En se faisant ainsi à leur mode un plan de ce qu’ils traitaient sans avoir connu le fond des choses, autant ils élevaient l’archevêque de Cambrai, autant ils abaissaient Madame Guyon comme une visionnaire. Un seul exemple suffit pour montrer le peu de discernement et l’injustice de ces faiseurs du portrait imaginaire de cette dame : un auteur anonyme qui a écrit pour donner un catalogue des livres contre lesquels il veut précautionner le public, y a ajouté une liste de ceux qu’il qualifie [de] « quiétistes », et à l’occasion de cette liste et de tout ce qu’il fait entrer à sa guise, il rapporte les quatre vers suivants de Madame Guyon :

« Rien n’égale ma pauvreté ;

Je m’y complais, Seigneur, content[e] de tes richesses ;

Possède seul les biens, l’honneur, la sainteté ;

Je ne veux rien pour moi que mes faiblesses. »

Il ne faut que jeter les yeux sur les chapitres 11 et 12 de la deuxième lettre de saint Paul aux Corinthiens pour reconnaître dans ces vers les paroles et l’imitation de la pensée du saint Apôtre : Si gloriari oportet quae infirmitatis meae sunt, gloriabor. Pro me autem nihil gloriabor (II Cor 2, 30), nisi in infirmitatibus meis ( II Cor 12, 5). C’est cependant sur une telle situation que l’écrivain, parlant des lettres de Madame Guyon d’où il dit avoir tiré les vers qu’il cite, se récrie : « On y trouve, dit-il, en cent endroits les dogmes favoris des quiétistes, tels que sont l’abandon total, l’indifférence à tout, la résignation et la complaisance dans ses faiblesses et sa corruption : témoin ces quatre vers qu’on trouve dans la 59e lettre », et que l’écrivain rapporte tels qu’on vient de les voir. « Car la dame Guyon, ajoute-t-il de suite, qui avait beaucoup d’esprit, savait bien tourner un vers ». On voit ici un écrivain qui, voulant donner un mauvais sens aux paroles de Madame Guyon, ajoute le mot de corruption et, avec cette altération, lui fait dire ce qu’elle ne dit point.

Lorsque quelque livre nouveau, où cette dame se voyait représentée à la postérité sous ces idées humiliantes, lui tombait entre les mains, elle sentait la joie d’une âme nourrie dans le goût de demeurer avilie aux yeux des hommes, et qui tire de son abaissement de nouveaux sujets de glorifier les grandeurs éternelles de son Dieu. La dernière scène publique sur son compte fut la mention qui se fit encore d’elle dans l’Assemblée du Clergé de France, tenue à Saint-Germain-en-Laye, l’année 1700. L’affaire du livre des Maximes des Saints était terminée, mais il restait à transmettre dans les annales du clergé assemblé le récit de ce

qui s’était passé. La province de Cambrai n’en était pas, ne faisant point corps avec le clergé de France. On a déjà vu que l’évêque de Meaux fut mis à la tête de la commission établie pour dresser ce récit, et que ce fut lui qui y tint la plume. Etant fait de cette main, Madame Guyon ne pouvait pas manquer d’y revenir sur le tapis. « Une femme, disait la relation, avait composé ces traités » (Le Moyen court et L’Explication Mystique du Cantique des cantiques). Quelque intéressé que fut M. Bossuet à montrer les choses suivant l’idée qu’il importait si fort à sa propre réputation d’établir, il accompagna ce qu’il faisait insérer sur Madame Guyon, de plusieurs aveux bien remarquables, étant faits par la partie même après tant de rigueurs exercées : « Car pour les abominations que l’on regardait comme les suites de ses principes, il n’en fut jamais question, et cette personne en témoignait de l’horreur. [47] […] Comme elle parut très obéissante, on se contenta de sa soumission, […] on lui laissa l’usage des sacrements ». Et encore quelques lignes plus haut : « Feu Monseigneur l’archevêque de Paris (de Harlay) l’avait mise dans un monastère, où il y avait fait faire contre elle quelques procédures dont il ne se trouve aucun vestige. »

De pareils aveux, faits dans une occasion si solennelle, portent avec eux leur réflexion. Les procédures faites par M. de Harlay étaient celles de la première détention de Madame Guyon depuis son retour à Paris de tous ses voyages. S’il en était résulté quelque chose à la charge de cette dame, auraient-elles disparu de l’Officialité de l’archevêque qui était intéressé qu’elles s’y conservassent, pour servir de témoignage contre une dame qu’il avait fait enfermer ? Et ne seraient-elles point à retrouver au moins sous le pontificat suivant, qui fut l’époque de la nouvelle captivité de Madame Guyon, où les plus grandes rigueurs exercées contre elle furent accompagnées d’interrogatoires sans nombre, et où le nouvel archevêque de Paris s’était joint à M. de Meaux contre l’archevêque de Cambrai ? Aurait-on ménagé sur le passé une dame qui n’aurait pu se montrer susceptible de la moindre apparence de soupçon contre la régularité de sa vie, sans qu’on s’en fût servi à montrer l’illusion où l’archevêque attaqué aurait paru être pour son amie ? On la traînait depuis cinq ans de prison en prison, d’abord à Vincennes, ensuite dans une maison de Filles à Vaugirard, enfin à la Bastille, où elle était encore enfermée comme une criminelle lorsque se tint cette Assemblée du clergé en 1700. Il fallait, après tout cela, que l’innocence de la personne se trouvât bien avérée pour que ceux qui avaient tant fait contre elle, ne pussent se refuser à de pareils aveux dans un dernier avis couché dans les Annales du clergé de France pour y servir de monument et de résultat de ce qui s’était passé.

Ce fut là la dernière époque de l’éclat concernant Madame Guyon. Sa captivité n’avait plus d’objet. Cependant elle dura encore quelques

années ; mais enfin on prit de soi-même [48] le parti de la mettre hors de prison. Elle passa d’abord à un château appartenant à ses enfants, d’où on lui permit de se retirer à Blois qui était la ville la plus voisine. Les douze années qu’elle y passa jusqu’à sa mort, l’oubli entier dans lequel elle y vécut, et la vie uniforme et retirée qu’elle y mena le reste de ses jours, rendent un grand témoignage à sa mémoire que le bruit qu’elle avait fait dans le monde n’était venu d’aucune envie qu’elle eût eue d’en faire. Tous les jours de ce dernier âge de sa vie se passèrent dans la consommation de son amour pour son Dieu. Ce n’était pas seulement plénitude : elle en était enivrée. Ses tables, les lambris de sa chambre, tout ce qui lui tombait sous la main, lui servait à y écrire les heureuses saillies d’un génie fécond et plein de son unique objet. Ce qu’on a rassemblé de ces vers épars, qui échappaient ainsi de l’abondance de son cœur, forme aujourd’hui un recueil qui compose plusieurs volumes de Cantiques Spirituels ou d’Emblèmes sur l’amour divin.

Elle mourut le neuvième de juin 1717, âgée d’un peu plus de soixante-neuf ans, ayant survécu de près de deux ans et demi à l’archevêque de Cambrai, qui conserva pour elle jusqu’au dernier soupir une singulière estime. Le principe divin d’où partait l’union de ces deux grandes âmes, la rendit indissoluble. Un reste de prudence humaine entraîna pendant un temps l’archevêque dans un milieu qu’il chercha à prendre par rapport à la personne, mais qui ne servit qu’à lui faire faire une expérience de tout ce qu’il faut dépouiller avant que de parvenir au parfait dénuement ; et l’extrême circonspection qu’un évêque doit apporter pour ne rien autoriser en manière de doctrine que de correct et à l’abri de toute critique, l’éloigna jusqu’à la mort de vouloir prendre part à rien sur les écrits de cette dame, n’ayant jamais jugé de la personne et de sa spiritualité que par le fond des dispositions qu’il lui connaissait et qui causait sa vénération.

- Œuvres spirituelles de feu Monseigneur François de Salignac de la Mothe-Fenelon, [ …] Nouvelle édition revue et considérablement enrichie. A Rotterdam. Chez Jean Hofhout, 1738, 2 vol. in-4°. Le premier vol. comporte un « Avertissement pour servir d’introduction à la lecture des Œuvres spirituelles recueillies dans cette nouvelle édition », p. III-XLVIII, dont nous reproduisons la seconde partie en donnant entre crochets les références de cette pagination en chiffres arabes de préférence aux chiffres romains.


Chronologie des années 1690-1698.

Nous complétons la chronologie du premier volume qui couvrait l’ensemble de la vie de Madame Guyon par celle, plus affinée, couvrant la période parisienne des combats dont ce volume présente la correspondance ; elle reprend aussi celle que nous avons donnée dans l’édition critique de la Vie36. Des citations extraites de la Vie de Madame Guyon sont données en italiques, toutes les autres sont données entre guillemets.

Les informations sont rares pour les premières années, très abondantes ensuite. Cette abondance est à son comble avec la crise de 1694, la documentation couvrant alors les entretiens d’Issy et leur suite ; nous donnons dans la chronologie suivante toutes les informations relatives aux premières années, puis effectuons un tri lorsqu'elles prolifèrent. Ainsi établie, une chronologie permet de faire apparaître l’extrême disparité entre des années « silencieuses » et des années « publiques », dont l’histoire détaillée voile l’ignorance sur ce qui précède (les années de paix et de retirement) et sur ce qui suit (les années d’isolement à la Bastille).

1686 :

21 juillet. J’arrivai à Paris la veille de la Madeleine 1686, justement cinq ans après mon départ. Madame Guyon s’installe au Cloître-Notre-Dame. Sa conduite édifie le voisinage : « J’ai « questionné plusieurs personnes, qui se souviennent distinctement de l’avoir vue, lorsqu’elle demeurait dans le cloître de Notre-Dame. La peinture qu’on m’a faite de son visage est aussi peu avantageuse que ce qu’on m’a dit de sa vie est édifiant. Elle assistait jour et nuit aux offices de la cathédrale, au plus fort de l’hiver, et aux dépens de sa santé. Elle faisait subsister grand nombre de pauvres par ses aumônes abondantes37 ».

Elle continue son œuvre d’initiation mystique, entreprise avec succès à Grenoble, en reprenant, après son absence de cinq années en Savoie et en Piémont, le contact avec ses anciennes relations du cercle auparavant animé par Bertot38, en particulier avec la duchesse de

Béthune-Charost. Celle-ci la secondera toujours, permettant par exemple la rencontre avec Fénelon à Beynes en 1688. L'enquête bien informée que nous venons de citer en note l’atteste : « Madame Guyon était, disait-il [il s'agit de « Bertot], sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde ; aussi soutient-elle à présent [en 1695, période d’épreuves] ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou cachée ».

Pour l’instant, en 1686, Madame Guyon se heurte au P. de la Mothe, qui paraît s’intéresser à la fortune échue à sa demi-sœur et se montre jaloux du succès des sermons du P. La Combe. Il lui tend un piège pour insinuer des attaches criminelles entre elle et ce père : elle le déjoue en refusant d’aller à Montargis accompagnée de ce dernier. Circulent des calomnies sur leur voyage de Turin à Paris. On tente de la brouiller avec le tuteur de ses enfants. Enfermée dans ma chambre à genoux, [...] je me trouvais liée de nouveau avec Jésus-Christ crucifié39.

C’est dans cette période que se situe un épisode qui sera repris par ses opposants : J’allai à la campagne chez Mme la duchesse de Charost [...] La plénitude que je sentais et que je savais m’être donnée pour communiquer aux autres, faisait que je ne pouvais parler, […] cela se répandait sur mes sens. M. me délaça […] ce qui n’empêcha pas que par la violence de la plénitude, mon corps [corset ou corps-de-jupe] ne crevât des deux côtés40.

Suivent les manœuvres des époux Gautier,  des « séides »  du P. de la Mothe contre le père La Combe41, puis des calomnies sur un supposé comportement scandaleux entre ce dernier et Madame Guyon à Marseille, auxquelles s’ajoutent des accusations de molinosisme. Le P. de la Mothe s’associe au Provincial et à l’Official. Il incite à s’enfuir tantôt le P. La Combe, tantôt Madame Guyon ; lui-même et l’Official attaquent M. Bureau, un vieil ami de Madame Guyon, au moyen de fausses lettres ; sa famille est prévenue contre elle, mais le tuteur des enfants, M. Huguet, rencontre l’archevêque de Paris, se rendant compte de l’attitude équivoque du demi-frère de Madame Guyon. Mgr d’Arenthon se serait également manifesté42.


1687 : 

L’orage s’annonce : le 23 janvier, l’avocat général Talon reproche vivement au pape Innocent XI son manque de vigueur dans la poursuite des quiétistes. Le 27 août, décret du Saint-Office contre Molinos.

Ils firent entendre à Sa Majesté que le P. La Combe était ami de Molinos, [...] sur le témoignage de l’écrivain [le faussaire Gautier] et de sa femme, qu’il avait fait des crimes. La Combe est interdit de sortie de son couvent, mais sans le savoir, si bien que sa sortie pour une urgence permet de le faire passer pour rebelle. On lui fait remettre des papiers qui auraient permis sa défense : on les supprima. Harlay, archevêque de Paris, interdit la prédication au P. la Combe qui passe outre (par ignorance ?) et prononce un sermon aux Augustins le 15 septembre. Le même Harlay demande et obtient la lettre de cachet qui ordonne son arrestation. Le 3 octobre, on le vint enlever pour le mettre aux pères de la Doctrine Chrétienne [de Saint-Charles]. Durant ce temps, les ennemis faisaient faussetés sur faussetés [...] pour le mettre à la Bastille [...] Sans le juger, on l’a enfermé dans une forteresse43.

Madame Guyon reçoit une attestation en faveur du Père, mais très malade en novembre, elle se la laisse enlever par le P. la Mothe. Après une entrevue, piège organisé avec l’Official Nicolas Chéron, « homme assez connu dans le monde par le dérèglement de ses mœurs »44, on fit entendre que j’avais déclaré beaucoup de choses [...] Ils se servirent de cela pour exiler tous les gens qui ne leur plaisaient pas [...] On m’apporta une lettre de cachet pour me rendre à la Visitation du Faubourg Saint-Antoine45.

Le 20 novembre, la condamnation de Molinos est confirmée par le Bref « Cœlestis Pastor. »

1688 :

Le 29 janvier, internée à la Visitation de la Rue Saint-Antoine, enfermée seule dans une chambre, [...] l’on m’arracha ma fille [elle est placée chez les visitandines de la rue Saint-Jacques] [...] L’on eut la dureté de défendre que l’on me dise nulle nouvelle d’elle [...] pour la vouloir marier par force. Son confesseur effrayé ainsi que ses amis l’abandonnent. Elle est tourmentée par une gardienne et interrogée par Nicolas Chéron et Edme Pirot. Sa fille est entre les mains de la cousine du

cavalier à qui l’on la voulait donner, ce dernier appartenant à la famille de l’archevêque de Paris, Harlay, intéressée par la fortune de la famille Guyon46.

Le Moyen court semble avoir fait presque tous les frais des interrogatoires. Le quatrième et dernier interrogatoire a lieu le 8 février. « Chéron y montra à Mme Guyon une copie de la fausse lettre qui aurait provoqué son arrestation ; les invraisemblances qu’elle contenait étaient telles que la pauvre femme n’eut pas grand peine à démontrer qu’il s’agissait d’un faux »47.

Le Jeudi Saint, 15 avril, Chéron lui donna la permission de circuler librement dans le monastère : la communauté prit pour moi une très grande affection. « La lui devint extrêmement favorable, et, dans une circulaire du 25 mai 1689, les visitandines ne craignaient pas de dire : C’est une personne dont nous avons reçu tant d’édification que nous ne l’oublierons jamais, et dont la vertu nous a souvent fait rentrer en nous-mêmes48 ».

Mais à l’extérieur, les calomnies redoublent, et l’on exerce un chantage pour marier sa fille : au début de l’été, en présence de l’Official Chéron, du docteur Pirot, du P. de la Motte, du conseiller Huguet, de la Mère Louise-Eugénie, « il [Huguet] lui demanda de consentir au mariage de sa fille avec le marquis de Champvallon, neveu de l’archevêque. Madame Guyon refusa, en raison sans doute de la mauvaise réputation du prétendant. Quelques jours plus tard, à titre de représailles, on la fait de nouveau enfermer dans sa chambre ». La supérieure [...] leur représenta que la chambre où j’étais était petite, seulement ouverte d’un côté où le soleil donne tout le jour, et au mois de juillet, [...] on la fermait avec un bâton en travers, comme l’on met les chiens au chenil. Des lettres sont contrefaites ; on tente de trouver de faux témoins ; elle tombe malade49.

Vers le début d’août, prennent sa défense une cousine germaine, Marie-Françoise-Silvine Le Maistre de la Maisonfort, qui jouissait alors de toute la confiance de Madame de Maintenon, ainsi peut-être qu’un confesseur lazariste de celle-ci, puis Madame de Miramion qui avait d’abord montré de la méfiance, enfin une abbesse parente de Mme de

Maintenon50. Madame Guyon sort de son enfermement, par ordre royal, autour du 13 septembre et continue la rédaction de sa Vie chez Madame de Miramion.

S’ouvre une seconde période plus paisible où Madame Guyon reprend son apostolat mystique et rencontre celui qui sera son principal disciple : Quelques jours après ma sortie, je fus à B[eynes] chez Madame de Charost [...] Ayant ouï parler de M. [l’abbé de Fénelon], je fus tout à coup occupée de lui avec une extrême force et douceur [...] Je souffris huit jours entiers, après quoi je me trouvai unie à lui sans obstacles51.

1689 :

Elle souffre d’un abcès à l’œil pendant trois mois. Alors qu’elle est soignée dans la communauté fondée par Mme de Miramion, cette dernière découvre les calomnies du P. la Mothe52.

Le 16 août, Fénelon est nommé précepteur du duc de Bourgogne.

Le 25 août, Armand-Jacques, le fils aîné de Madame Guyon, est blessé à Valcourt.

Le 26 août, sa fille Jeanne-Marie épouse Louis-Nicolas Fouquet, comte de Vaux, frère cadet de la duchesse de Béthune : Ma fille fut mariée chez Madame de Miramion et je fus obligée, à cause de son extrême jeunesse, (la mariée avait à peine treize ans), d’aller rester quelques temps avec elle. J’y restai deux ans et demi53.

Le 29 novembre, mise à l’index du Moyen court.

1690 :

Nous avons très peu de renseignements portant sur la période couvrant les années 1690 à 1693 : elles sont relativement paisibles. Depuis ma sortie de Sainte-Marie, j’avais continué d’aller à Saint-Cyr

[...] [Mme de Maintenon] me marquait beaucoup de bontés [...] [ce qui dura] pendant trois ou quatre années54.

1691 :

« Premières inquiétudes » de Mme de Maintenon qui, dès l’été 1691, se préoccupe de faire venir à Saint-Cyr des Lazaristes, destinés peut-être à contrebalancer l’influence de Fénelon 55.

Retour de Mme Guyon de sa campagne, où elle habitait avec le jeune ménage. A Paris, elle loue une petite maison et vit retirée56.

1692 :

8 juillet : lettre violente de Mme de Maintenon contre la « nouvelle spiritualité » de Saint-Cyr57.

31 août : Bossuet consacre Godet des Marais évêque de Chartres ayant autorité sur Saint-Cyr. Il est « mis en action » contre le groupe guyonnien, peut-être avec la participation de jansénistes, irrités de voir que l’amitié de Fénelon pour Chevreuse avait détourné ce dernier de Port-Royal58.

A partir de l’automne, Godet utilise comme informatrices pour son propre compte Madame du Pérou et une autre religieuse, et leur fait espionner le « petit groupe » guyonnien des Dames de Saint-Cyr59.

1693 :

Une dévote attachée à M. Boileau60 calomnie Mme Guyon et entraîne ce dernier qui persuade à son tour l’évêque Godet. Mme de Maintenon tint bon quelque temps [...] Elle se rendit [...] aux instances réitérées de Mgr l’évêque de Chartres61.


En mars, rencontres avec M. Boileau et M. Nicole62 : les conversations portent sur le Moyen Court et Mme Guyon rédige une Courte Apologie qui précise quelques points63.

En mars, Mme de Maintenon prie Mme Guyon de ne plus venir à St Cyr 64.

En août : Quelques personnes de mes amies jugèrent à propos que je visse Mgr l’évêque de Meaux [Bossuet] : elle le rencontre chez le duc de Chevreuse en sa présence et lui remet tous ses écrits , Il lut tout avec attention, il fit de grands extraits et se mit en état [...] d’écouter mes explications65. Mme Guyon fait examiner ses écrits par Pierre Nicole, Boileau « de l’Archevêché »66 et Bossuet.

Ce même été, saisie des ouvrages de Mme Guyon à Saint-Cyr lors de la visite canonique de Godet, avec « une mise en scène un peu ridicule »67. L’attaque se concentre contre Mme de la Maisonfort. Le petit groupe guyonnien résiste tout l’automne ; en octobre, échange de lettres entre Mme Guyon et Bossuet : ce dernier est choqué par les communications en silence décrites dans la Vie et par l’oraison passive des mystiques68.

1694 :

Les événements se précipitent, ce qui nous oblige dorénavant à n’introduire dans cette chronologie que des repères ; outre le récit de la Vie, on dispose, depuis l’été 1693, de l’abondante correspondance qui circule par l’intermédiaire du duc de Chevreuse.

Le 30 janvier, entretien rue Cassette, chez les bénédictines du Saint-Sacrement69, avec Bossuet, qui avait terminé l’examen des écrits de Mme Guyon : Ce n’était plus le même homme. Il avait apporté [...] un mémoire contenant plus de vingt articles, [...] prétendait qu’il n’y a que

quatre ou cinq personnes dans tout le monde qui aient ces manières d’oraison [...] Il y en a plus de cent mille dans le monde70.

Le 20 février, nouvelle conférence après un échange de lettres. L’échange se poursuit ensuite ; le 4 mars, longue lettre critique de Bossuet.

Le 2 avril, Mme de Maintenon est nommée supérieure de Saint-Cyr.

Le 7 juin, Madame Guyon écrit à Mme de Maintenon pour lui demander de justifier ses mœurs. Fin juin, une enquête est menée par Tronson. Maladie : c’était un poison fort violent qu’on m’avait donné. Madame Guyon prend les eaux à Bourbon l’Archambault71. Mort de M. Fouquet72.

On cherche des examinateurs. Le choix se porte sur M. de Meaux, Mgr de Châlons et M. Tronson. Madame Guyon prépare avec Fénelon les Justifications73. Ils formeront « quinze ou seize gros cahiers » qu’elle fera parvenir à Bossuet avec une lettre datée du 3 octobre. Fénelon lui a déjà fait parvenir, le 28 juillet, la première partie de son travail apologétique ; d’autre part il entreprend la rédaction du Gnostique74.

De fin juillet à septembre ont lieu les premiers entretiens d’Issy, abordant notamment la question du sacrifice conditionnel du salut. Le duc de Chevreuse est écarté des entretiens par Bossuet75. Madame Guyon ne peut empêcher la circulation de sa Vie que Bossuet a communiquée à Tronson et à Noailles.

Le 16 octobre, mandement de l’archevêque de Paris Harlay condamnant le Moyen Court et le Commentaire des Cantiques. Pendant cette période, elle institue l’ordre des Associés de l’Enfant Jésus, plaisante les Christofflets (qui pensent, tel Christophe traversant la rivière, pouvoir faire beaucoup par eux-mêmes) et recommande les Michelins76, ces

courageux combattants de la cause mystique auprès de l’archange du pur amour !

Le 6 décembre, Mme Guyon rencontre enfin ses trois examinateurs à Issy, au logis parisien de Bossuet.

1695 :

Le 12 janvier, elle est interrogée par M. Tronson à Issy, en présence du duc de Chevreuse.

Le 13 janvier, elle parvient à Sainte-Marie de Meaux : Je partis […] dans le plus affreux hiver […] J’en eus une maladie de six semaines de fièvre continue. Libelles, fausse lettre de M. de Grenoble ; réponses qui la justifient du P. de Richebracque et du cardinal Le Camus. Stratagème des fausses confessions77.

Le 4 février, Fénelon est nommé archevêque de Cambrai par Louis XIV.

Le 9, le 12 et le 14 février, réunions des examinateurs.

Le 10 mars, signature par Bossuet, Tronson, Noailles et Fénelon des 34 articles d’Issy (publiés dans les instructions pastorales des 16 avril, 25 avril, 21 novembre), assortis d’une condamnation des écrits de Madame Guyon ainsi que d’un opuscule du P. Lacombe.

Le 12 avril, lettre du P. de Richebracque. Ce même jour, puis les 14 et 15 avril, visites de Bossuet. Le jour de l’Annonciation, il me dit qu’il voulait que je signasse que je ne croyais pas au Verbe incarné […] Je lui dis que je savais mourir mais je ne savais point signer de faussetés. Je lui montrai ma soumission […] il la prit […] et me dit qu’il ne me donnerait rien, que je n’étais pas au bout […] Les bonnes filles qui voyaient une partie des violences, n’en pouvaient revenir78.

Le 2 juillet, Bossuet lui remet une attestation d’orthodoxie. Attestation très favorable de la mère Picard et d’autres sœurs. Le 9 juillet, Fénelon est sacré à St-Cyr par Bossuet assisté par les évêques de Châlons et d’Amiens. Il quittera Paris le 31 pour arriver à Cambrai le 4 août.

Le 9 juillet, comme il y avait six mois que j’étais à Meaux, où je ne m’étais engagée d’y rester que trois, […] deux dames vinrent donc me quérir […] Il [Bossuet] débita que j’avais sauté les murailles du couvent […] je pris la résolution de ne point quitter Paris […] Je restai de cette manière environ cinq à six mois 79.


Le 6 août, mort de Harlay. Madame Guyon se réfugie au Faubourg Saint-Antoine puis près de St-Germain-l’Auxerrois. Le 14 (?), entretien avec Mme de Maintenon sur Mme Guyon. Le 21, ordonnance de Godet-Desmarets contre le quiétisme.

Le 30 novembre, Mme Guyon achète une petite maison à Popaincourt. Retour de Fénelon à Cambrai le 11 décembre.

Elle est arrêtée le 27 décembre : après trois jours en séquestre chez Desgrez, […] on me mena à Vincennes.

1696 

Pour les années suivantes on ne dispose que du témoignage de Mme Guyon qui rédigea un «récit des prisons» séparé de la Vie éditée par Poiret : Je ne parlerai point de cette longue persécution...80.

31 décembre au 5 avril : Enfin après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, il [M. de la Reynie] jeta les lettres et les papiers sur la table et dit : «Voilà assez tourmenter une personne pour si peu de choses». Pirot lui succède : Il n’y a rien de plus violent que ce qu’il me fit, […] il voulut repasser […] les interrogatoires […] [d’] il y avait huit ou neuf ans. […] Je demandai un confesseur pour mourir en chrétienne…81

Le 9 juin, Fénelon, Chevreuse et Beauvillier rencontrent M. Tronson pour parler de Mme Guyon. Fénelon compose un projet de soumission. Echanges de visites à Issy…

Vers la fin du temps que je passai à Vincennes, l’on me proposa de voir M. le Curé de Saint-Sulpice [la Chétardie] […]Il se jeta à genoux sitôt qu’il fut entré, […] ce début et cette affectation me firent une certaine impression de crainte […] Elle supplie M. Tronson de me dresser une soumission qu’elle signe. On lui en apporte une autre sans laquelle on ne me donnerait pas les sacrements82.

Le 28 août, M. Tronson reçoit la duchesse de Charost, puis les jours suivants il reçoit à leur tour le P. Le Valois, M. de la Chétardie avant et après sa visite à Mme Guyon à Vincennes, et finalement Fénelon. Parallèlement il rend des comptes à l’archevêque de Paris Noailles, et louvoie… Ce dernier obtient enfin de Mme Guyon une soumission.

Le 24 septembre, Mme de Maintenon écrit à Noailles : J’ai vu notre ami [Fénelon]. Nous avons bien disputé, mais fort doucement […] Rien ne l’entame sur son amie.


Le 7 octobre, Noailles ordonne le transfert de Mme Guyon dans une maison de Vaugirard voisine de la maison de La Reynie et dépendant de la communauté des sœurs de St-Thomas-de-Villeneuve : M. le Curé m’avait proposé avant d’être mise à l’Hôpital Général, [...] mais ils n’osèrent à cause de ma famille […] Le 16 octobre, on me mit dans une chambre […] je pensai me rompre une jambe au travers du plancher […] on avait encore bouché une petite fenêtre qui donnait de l’air […] Cette fille qui me gardait […] venait m’insulter, me mettre le poing contre le menton83. Récit des tourments endurés.

1697 :

Le 27 janvier, parution des Maximes des Saints de Fénelon ; Bossuet répondra le 25 février par l’Instruction sur les états d’oraison, suivie le 26 juin de sa Relation sur le quiétisme. Fénelon répliquera plus tard par sa Réponse du 26 juillet 1698.

Pendant ce temps on exerce sur Madame Guyon des méthodes brutales et on tente de l’empoisonner : Je perdis presque la vue dans ce temps-là84. La servante de la sœur qui la garde, épouvantée de voir tout ce que l’on me faisait, […] ne put s’empêcher de le dire à son confesseur : celui-ci lui rend service autant qu’il le peut85.

La Chétardie rencontre, à son retour de Vaugirard, le duc de Chevreuse à la porte d’Issy. Le 12 février, Mme de Maintenon écrit à Noailles : Du moins Beauvillier devra condamner Mme Guyon sans restriction. Ce qu’il fera, suivant le conseil de Tronson86.

Le 1er août, Fénelon reçoit l’ordre du roi de se retirer dans son diocèse.

1698 :

Après avoir été environ vingt mois dans cette maison, je reçus une grande lettre de M. le Curé. Pressions exercées sur ses gardiennes87.

Le 20 mars, Bossuet transmet des lettres du P. La Combe à Rome. Le 26 avril, transfert du P. La Combe de Lourdes à Vincennes.

Le 14 mai, visite de M. de Paris qui lui montre une (fausse) lettre attribuée au P. La Combe et la menace en présence de M. le Curé88.


Le 4 juin, transfert à la Bastille. Visite de Degrez, gêné : Je fus donc mise seule à la Bastille dans une chambre nue, […] mais cela ne dura pas, car on me donna une demoiselle qui […] espérait faire fortune […] si elle pouvait trouver quelque chose contre moi […] On croyait que j’allais mourir 89.

M. d’Argenson vint m’interroger. Il […] avait tant de fureur que je n’avais jamais rien vu de pareil […] Plus de vingt interrogatoires, chacun de plusieurs heures : on l’interroge sur ses rapports avec le P. la Combe et Fénelon. Cet interrogatoire […] dura près de trois mois. On place près d’elle une pauvre femme qui meurt en se croyant damnée90.

1699 :

On lui attache une jeune filleule à laquelle M. du Junca promet mariage ; elle reste 3 ans, puis meurt quinze jours après son départ : étique […] elle soutenait la vérité avec un courage qui n’était pas d’une personne de son âge91. Suicide (manqué) d’un prisonnier voisin.

Le 12 mars, Bref Cum Alias condamnant en termes nuancés l’Explications des Maximes des Saints.

1700 :

M. d’Argenson [...] revint au bout de deux ans. Dernier interrogatoire après l’Assemblée du Clergé de juillet 1700, présidée par Bossuet ; déclaration officielle qui marque le terme de l’affaire du quiétisme. Madame Guyon ne sortira de la Bastille qu'en 1703.

Correspondance.

Présentation

Les lettres que réunit ce deuxième tome de la Correspondance ont un caractère propre qui les distingue de celles que nous avons précédemment éditées. Le sujet central n'est plus la direction spirituelle mais la réponse à des situations d’urgence.

La forme de longues missives qui alternent avec des mots brefs nous a fait penser souvent au style de la Vie. Madame Guyon jette sur le papier son message, sans souci d'introduction, ni de conclusion. Sa concision s’explique parfois même par la nécessité toute matérielle de se contenter du peu de papier dont on dispose et des encres improvisées que l'on se fabrique92. La période vécue est pénible, dramatique, la situation souvent périlleuse, Madame Guyon pense même sa vie menacée. Elle écrit vite et à la concision s'ajoute une spontanéité que l'on ne surveille pas parce que le temps manque, parce que l'émotion domine.

La langue employée réclamerait une étude approfondie : anacoluthes, tours négligés, archaïsme remarquable du vocabulaire souvent, voilà qui peut solliciter à juste titre l'attention d'un lecteur studieux placé devant une langue que l'on n'oserait dire ici classique, tant elle semble, dans cette fin du dix-septième, être encore au creuset. Des mots que Malherbe n'emploie plus que très rarement se rencontrent sous la plume de Madame Guyon.

Pénuries, urgence, émotion, voilà donc déjà des éléments d'explication de cette forme originale. Il faut ajouter une volonté que l'autobiographie déclarait hautement, de suivre sans repentir le mouvement de l'âme et du cœur. Mais ici, de plus, l'intimité des relations que la rédactrice entretient avec ses correspondants lui permet toutes les libertés, mieux elle la requiert. C'est un échange quasi oral, constate-t-on parfois93 :

le portage est parfois quotidien ; la malheureuse, qui se voit perdue à certains moments, veut régler vite des affaires d'importance ; souvent aussi la confidence est nécessaire parce que la souffrance et la claustration appellent plaintes et élans contre le malheur dont elle ne voit pas de fin.

Nous trouvons en premier les deux correspondants que rend privilégiés leur rôle d’intermédiaires, le duc de Chevreuse et la « petite duchesse » de Mortemart. On n’oubliera évidemment pas la place centrale que conserve Fénelon, primordiale dans notre premier volume où il était encore un correspondant direct. Le P. Lacombe peut encore communiquer au début de son emprisonnement qui est aussi celui de la période couverte par ce volume94. Ensuite, et du côté adverse, nous trouvons Bossuet et Tronson, les examinateurs, les policiers. L’index des personnes, commun aux trois volumes, rappelle les éléments biographiques utiles de ces correspondants ainsi que des personnages souvent cités.

Plus précisément, les 536 lettres, mémoires, soumissions, attestations, témoignages, etc., de ce volume se répartissent comme suit, par ordre d'importance des destinataires :

1. Le duc de Chevreuse : 236 lettres,

2. La « petite duchesse » de Mortemart : 107 lettres,

3. Bossuet : 43 lettres95

4. Le P. Lacombe : 27 lettres,

6. Pontchartrain : 17 lettres,

7. Tronson : 11 lettres.

8. Mme de Maintenon. 9 pièces dont des lettres.

Les deux premiers correspondants représentent 65% de l’ensemble pour la raison que nous avons dite. Les huit noms de la liste couvrent 85% de l’ensemble. Ils représentent très bien le cercle des intimes - Chevreuse, Mortemart, Lacombe (et Fénelon, indirectement) - au sein d’un environnement difficile : Bossuet, Pontchartrain (la police), Tronson, Mme de Maintenon.

Les 15% restant se distribuent entre 43 « correspondants », répétés cinq fois (le couple des Beauvillier, La Reynie), quatre fois (les examinateurs d’Issy, la comtesse de Morstein, la mère Le Picart et des religieuses de Meaux), etc.

Nous présentons, toujours chronologiquement, autant que nous pouvons établir une suite sûre pour des documents souvent non datés, une répartition selon deux groupes :

1.Les lettres proprement dites : pièces 1 à 471, soit 88% (80% en volume textuel),

2.Les témoignages : pièces 468 à 536, soit 12% (20% en volume, certaines pièces étant longues).

Indiquons enfin quelques très belles lettres :


Avertissement 

Nous intercalons parfois dans la correspondance active et passive, et plus rarement celle qui roule entre tiers, quelques courts commentaires. Ils annoncent des groupes de lettres liés par l'identité du correspondant ou par un thème commun.

Au niveau des notes, nous donnons toutes les sources pour chaque lettre, car souvent deux sources nous ont été nécessaires pour obtenir une transcription correcte : ainsi de tel autographe guyonnien peu lisible et de sa copie par Dupuy ; et dans quelques rares cas où nous disposons d’un autographe et du texte de l’édition Poiret-Dutoit, les variantes

éclairent le travail de toilettage accompli par ces derniers. Nous répétons l’intitulé de ces sources pour chaque lettre, facilitant ainsi leur étude indépendante. Certaines notes sont de même répétées - sous une forme abrégée après une première note plus étendue. Quand il s’agit des personnes, elles renvoient à : Index, noms.

Nous mettons dans le texte, entre crochets, les noms des personnes désignées par « N. » ou par des diminutifs de leurs noms ou de leurs surnoms, ce qui évite au lecteur de recourir à de trop nombreuses notes de bas de page. Nous n’avons pu préciser certains surnoms de personnes, particulièrement lorsqu’ils sont abrégés et peuvent ainsi prêter à confusion : nous le signalons, à la première occurrence dans une même lettre. On trouvera une liste de surnoms et abréviations, avec ou sans leurs équivalences, à la fin du volume, dans la notice : « Liste des abréviations et surnoms ».

D’autre part, en les complétant par des notices renvoyées à la fin du volume, nous avons pu alléger des notes qui auraient été fort longues, outre le fait que leur sujet déborde celui de la lettre à laquelle chacune est rattachée. D’autres notices, qui ne sont pas annoncées par les notes, développent des points secondaires pour le lecteur mais utiles au chercheur qui prendra la suite de notre travail, ainsi en est-il de la description de sources manuscrites qui faciliteront leur repérage aux A.S.-S.

Enfin, si l’orthographe ainsi que certaines incorrections ont été corrigées (par exemple « qu’ayant » en « que, ayant »), certaines particularités des sources, qui vont contre l’usage général , ont été conservées : Madame Guyon pour Mme Guyon ; les Enfants (disciples du petit maître) pour les enfants. Par contre nous avons en général complété les initiales (ainsi pour « P[ère] », « père », pour « Ma t[rès] ch[ère] », « Ma très chère », etc.).


Lettres.


Les premières lettres de ce volume, du P. Lacombe, précèdent les années de combat. Elles indiquent une certaine fragilité du confesseur de Madame Guyon – évidente en particulier dans la toute première lettre. Il sera donc la première victime toute désignée en vue de la compromettre. Il est mis en prison en 1687, à quarant-sept ans, pour n'être délivré que par la mort, à l'âge de soixante-quinze ans.

Le volume s'ouvre sur neuf lettres dont deux qui sont adressées par Madame Guyon au P. Lacombe. Un second groupe de lettres date des années 1693 et 1695. La lettre isolée de 1698, qui devait convaincre Madame Guyon de turpitude, est fausse. Par la suite le silence ne sera rompu que par un rapport, de d'Argenson, qui clôt ce volume, livrant de rares informations sur l’état sénile du prisonnier et donne 1715 pour date de son décès96.

0. Du P. LACOMBE AU P. FABRY. 12 juillet 1682.

A Rome, ce 12 juillet 1682.

Mon révérend et très cher père,

Je suis toujours le même, c'est-à-dire le plus pauvre et le plus riche du monde, le plus persécuté bien qu'invisiblement, mais le plus protégé, le plus accablé de troubles et d'angoisses, mais le plus tranquille, et le plus consolé qui soit au [du]97 reste des hommes, en un mot je me vois autant que jamais le sujet du plus grand et mystérieux assemblage des deux souverains [f°1v°] contraires, le paradis et l'enfer, le tout et le néant, en telle sorte que je puis assurer que l'expérience dans laquelle je me trouve me fait toucher au [du] bout du doigt que l'âme de l'homme est un être correspondant en puissance à l'acte immense de l'amour éternel, et que, si

Dieu, pendant une éternité, la voulait faire croître en amour, pendant une éternité elle croîtrait, et n'arriverait jamais à un tel point d'amour qu'elle ne restât toujours capable d'un amour infiniment [f°2] plus grand que celui dont elle se trouverait enflammée. Et c'est là justement la raison pour laquelle je ne vois point de fin aux cuisantes douleurs que me fait souffrir le combat inconcevable des deux contraires qui résident en moi, parce que l'amour qui s'augmente sans cesse dans mon cœur, ne peut recevoir d'accroissement qu'au milieu de la division que causent la grâce et le péché.

J'aurais bien des choses à vous dire sur ce sujet, mais elles conviennent plutôt à un [f°2v°] livre qu’à une lettre. Je vous dirais seulement que les progrès que je fais sont si cachés aux yeux de la raison que je ne vois pour l'ordinaire que des apparences de triomphe pour le péché, et une défaite si universelle du parti de la grâce qu'il ne reste plus en moi, je ne dirais pas, une étincelle de vigueur pour entreprendre la moindre chose contre les ennemis de mon salut, mais pas même le moindre désir de leur faire la guerre. Mais, ô Dieu, que ces [f°3] apparences sont fausses, que la réalité qu'elles couvrent est différente de l'éclat trompeur par lequel l'enfer s'efforce de me séduire, et qu'enfin il est doux de se croire perdu pour jamais et sans ressources, tandis qu'on jouit effectivement de la plus haute liberté des enfants de Dieu ! Ô mon père, qu'il est doux d'aimer Dieu sans en jouir, qu'il est glorieux de préférer aux splendeurs de la gloire même, l'obscurité de la foi ! Restez, restez dans les délices [f°3v°] et tabernacles sacrés, habitants fortunés de l'empyrée, soyez paisibles possesseurs des plaisirs immenses que nous cause l'extase perpétuelle de la lumière de la gloire, et que rien n'interrompe dans toute l'éternité le désir amoureux que nous fait souffrir l'ardeur inconcevable de l'amour éternel ! Mais ne pensez pas, ô membre glorieux du corps mystique de mon adorable Maître, que je vous puisse céder l'avantage d'être plus heureux que moi : Non, non, [f°4] je ne vous saurais céder, et je veux me flatter, dans les privations que je souffre, d'être aussi heureux que vous. Je veux même croire que si, dans l'état où vous êtes, il vous était possible de former des désirs, vous n'en pourriez avoir d'autre que celui de vous substituer en ma place pour pouvoir au moins aimer plus que vous ne faites. Brûlons, mon cœur, brûlons, abandonnons-nous entièrement à la plus haute ambition dont tu es capable, et n'en ayons pas moins que Lucifer [f°4v°] même, conscendam et similis ero altissimo1 : je monterai et serai semblable au Très Haut.


1Contraction d’Isaie, 14, 13-14 : …in caelum conscendam super astra […] ascendam super altitudinem nubium ero similis Altissimo. [Vulgata, Gryson] Je monterai au ciel au-dessus des astres […] Je me placerai au-dessus des nuées les plus élevées, et je serai semblable au Très-Haut. [Sacy].


Oui mon Dieu, puisque je ne puis Vous aimer autant que Vous m'aimez, je veux au moins en avoir le désir et souhaiter que tout ce qu'il y a de pures créatures sur la terre et dans le ciel cèdent au désir que j'ai de Vous aimer moi seul, plus qu'elles ne vous aiment toutes ensemble. Pardonnez-moi, mon père, je ne sais ce que je dis, car je parle d'aimer [f°5] Dieu sans mesure dans un temps que je ne sens pas même le moindre désir de L'aimer. Ô Majesté incompréhensible, Vous m'environnez de toutes parts, et une seule goutte de pluie dans le vaste océan y devient bien moins l'eau de la mer même que ma pauvre âme abîmée dans votre sacré sein y est changée en Vous-même, et cependant je ne Vous vois ni ne Vous sens, ne Vous connais ni ne Vous aime. Que ferai-je ? Que dirai-je ? Je meurs parce que je n'expire pas, et je peux dire que je ne vis plus que [f°5v°] parce que je suis plein de vie.

Il y a ici des personnes de toutes les conditions et de tout sexe, qui me donnent de l'admiration, et je ne saurais les voir sans me souvenir de ces paroles du Sauveur : novissimi erunt primi in regno Dei, et les derniers seront les premiers dans le royaume de Dieu2. En effet, il semble que dans ce siècle, et surtout dans le temps où nous vivons, l'éternelle Sagesse travaille plus que jamais à remplir les sièges des Séraphins, des Trônes, et il n'est pas [f°6] plus possible d'admirer la sainteté des plus grands saints des siècles passés lorsque je suis avec ces sortes de gens, qu'il est en soi difficile de voir les étoiles en plein midi. Je ne sais comme cela se fait, car je ne vois dans ces sortes de gens ni actions héroïques, ni prodiges, ni rien de tout ce qui fait paraître les hommes saints. Ce sont des âmes qui marchent par les voies scabreuses de la vie intérieure, et sur lesquelles Dieu permet [f°6v°] à l'enfer d'exercer ces [ses] abominations, mais l'on peut dire d'elles qu'elles sont les enfants les plus délicats de la Sagesse éternelle, qui en rend ce témoignage elle-même dans le prophète Baruc, chap. 4 : Delicati mei ambulaverunt vias asperas ; ducti sunt enim ut grex direptus ab inimicis3. Ce sont des âmes qui ne vont plus chercher dans les préceptes de la loi étroite les règles de leur conduite, car elles sont si intimement unies à l'éternelle Vérité, qui est la souveraine loi, qui leur prescrit [f°7] intérieurement, et d'un ton de voix efficace, tout ce qu'il [faut] qu'elles fassent pour demeurer en Dieu, qu'elles ne sont plus en état de mettre en peine d'autre chose que de Lui obéir en tout et partout. Aussi est-ce pour cela qu'elles ne se


2Matt., 20, 16 : sic erunt novissimi primi et primi novissimi. Multi enim sunt vocati, pauci autem electi . [Vulgate]. Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers, parce qu’il y en a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. [Sacy].

3Baruch, 4, 26 : Mes enfants les plus tendres ont marché en des chemins âpres ; ils ont été emmenés comme un troupeau exposé en proie à ses ennemis. [Sacy].

mettent nullement en peine des violences secrètes que le démon fait à leurs puissances extérieures, animales ou sensitives, qui sont tout un, encore que le diable les manie avec tant de délicatesse, qu'elles aient sujet de croire qu'elles se portent d'elles-mêmes aux [f°7v°] transgressions et abominations qu'il leur fait commettre, et qu'elles vont contre la lumière de la raison qui est le fondement de toute la loi. Cette même lumière les rend certaines de leur innocence et du peu de part qu'elles ont dans toutes ses misères, qu'elles n'y font pas même de réflexion. Au contraire, il semble que parfois elles ne veuillent pas même se flatter de l'intime connaissance qu'elles ont de leur pureté, et que, pour demeurer plus perdues en Dieu, [f°8] elles se font un plaisir de sembler à elles-même criminelles. Ô qu'heureux sont ceux qui marchent par ces voies, et qu'il y a de sûreté à aller contre la raison pour mieux obéir à la raison ! Hic liber mandatorum Dei, et lex quae est in aeternum. Convertere Jacob, et apprehende eam, ambula in [per] viam et [ad] splendorem eius contra lumen eius.4

- A.S.-S., fonds Fénelon, ms. 2043, copie intitulée : « Pièces concernant le père Lacombe ». La première de ces pièces est une lettre de Lacombe au père Fabry, en latin, paginée 1 à 47, que nous ne reproduisons pas. La seconde pièce est la lettre en français qui figure ici. Elle est suivie du commentaire moderne suivant :  « Voilà des discours abominables […] C’est en effet une lettre du père Lacombe au père Fabri. » La troisième pièce, « Doctrine du P. Lacombe », est une copie également soignée, mais d’une autre main et de format différent : elle est reproduite à la fin de ce volume, dans la section «Témoignages et opuscules», car elle éclaire sur le caractère mystique, excessif  dans sa forme, de l’enseignement de Lacombe. La quatrième et dernière pièce, de loin la plus importante, « Le Gnostique de Clément d’Alexandrie / mss. original du P. Lacombe », est la copie de l’œuvre très intéressante de Fénelon qui fut éditée par Dudon. On devine une circulation d'opuscules et lettres au sein du cercle guyonnien.

L'année de cette lettre, Madame Guyon est à Thonon où elle fait retraite avec le P. la Combe et écrit les Torrents, V. Vie 2.11.1-5. En juillet la sœur de Madame Guyon arrive de Sens « avec une bonne fille », V. Vie 2.9.1-9. A l'automne commencera « la grande maladie » de Madame Guyon, crise religieuse suivi d'un état d'enfance et de la découverte du « pouvoir sur les âmes », V. Vie 2.12.6-7. C'est donc toute une période « d'apprentissage sur le tas » et de crise spirituelle que reflète cette lettre ancienne. Elle nous semble par ailleurs



4Baruch, 4, 1-2 (contracté) : C’est ici le livre des commandements de Dieu, et la loi qui subsiste éternellement. [Tous ceux qui la gardent arriveront à la vie, et ceux qui l’abandonnent tomberont dans la mort.] Convertissez-vous, ô Jacob, et embrassez cette loi ; marchez dans sa voie à l’éclat qui en rejaillit, et à la lueur de sa lumière. [Sacy].

traduire une personnalité à tendance paranoïaque, à la limite du délire. Madame Guyon aura donc fort à faire. Elle réussira à rétablir un équilibre toujours fragile chez Lacombe. Il fut une épreuve dans sa direction spirituelle, V. Vie 2.7.

0. AU PERE LACOMBE. 1683.

«Pressentiment d’un extrême délaissement» (Poiret). 

J’ai été à la messe du matin dans la chapelle, où j’ai eu une impression que je devais avoir quantité de croix, et que celles que j’avais eues depuis que je suis sortie de France, étaient un repos et une trêve, et non des croix, en comparaison de celles que je dois avoir. Le cœur, et tout, était soumis et voulait bien n’être pas épargné, mais la nature en frémissait. Deux personnes qui m’en doivent le plus causer, m’ont été mises dans l’esprit, et elles me les doivent causer extérieures et intérieures tout ensemble. Il faut que l’ordre et la suprême volonté de Dieu s’accomplissent. Il fallut que je m’offrisse à les porter avec ou sans résignation et amour connus.

Toutes les croix que j’ai portées en France, je les ai portées tantôt avec amour aperçu, tantôt avec peine, mais quoique la nature se révoltât souvent sous leur poids et avec leur continuation, le fond était soumis, et estimait la croix ; et quoique la nature parût révoltée, sitôt que je cessais de souffrir, je souffrais de ne souffrir plus. Depuis que j’ai éprouvé l’état de consistance, toutes les croix m’ont été indifférentes : elles ne m’étaient ni douces, ni amères. Mais à présent, il faudra en souffrir d’extrêmes avec révolte et, ce qui sera de plus humiliant, c’est que ces croix ne seront que des croix de paille, qui ne seront compaties de personne, et qui seront la risée des uns et le mépris et la mésestime des autres. Voilà ce qui m’est venu, qui fait encore frémir la nature, à qui il ne sera donné nul secours ni du ciel, ni de la terre, car il me faut éprouver le délaissement réel, intérieur et extérieur de Jésus-Christ sur la croix, mais cela pour du temps.

O pauvre créature, à quoi es-tu destinée ? A être un sujet de honte, d’ignominie, d’abandon total. Ô Dieu, faites Votre volonté de cette créature et, après l’avoir rendue en ce monde la plus misérable qui fût jamais, faites d’elle dans l’éternité tout ce qu’il Vous plaira. Il n’y a rien à espérer de moi ni par moi, du moins de longtemps. Mon sort est l’ignominie et l’infamie, et le délaissement le plus étrange. Ô vous qui

êtes soutenu de lumières, vous avez un lieu de refuge ; vous n’êtes pas à plaindre quand vous seriez réduit à une prison perpétuelle ! Mais pour moi, Dieu ne veut pas que je retourne encore chez nous, pour me rendre vagabonde, la plus délaissée et abandonnée qui fut jamais, et décriée partout. Ô Dieu, les renards ont des tanières1, mais je n’aurai point de refuge ! Ceci vous paraîtra une imagination, mais quoique je n’en sache pas le temps, cela arrivera très assurément, et alors vous vous souviendrez que je vous l’ai dit. 1683.

- Première lettre éditée à la fin de la Vie, « Addition de quelques lettres qui ont relation à l’histoire de la Vie de Madame Guyon ». Poiret la fait précéder du résumé suivant que nous reprenons partiellement en tête du texte : « Pressentiment d’un extrême délaissement après plusieurs autres afflictions».

1Matthieu, 8, 20.

0. AU PERE LACOMBE. 28 février (?) 1683.

Le songe «scandaleux» de la lune sous les pieds. Prévision de persécutions qui ne détruiront pas l'union spirituelle.

Ce 28 février 1683a

Il me semble que jusqu’ici l’union qui est entre nous avait été couverte de beaucoup deb nuages, mais à présent, cela est tellement éclairci que je ne peuxc plus vous distinguer ni de Dieu ni de moi ; et la même impuissance que j’éprouve depuis longtemps de me tourner vers Dieu à cause de l’immobilité, je l’éprouve un peu à votre égard, quoique imparfaitement, quoique d’uned manière si pure, si insensible, si paisible, si profonde, que cela ne se peut dire. Ma fièvre s’opiniâtre étrangement, comment va la vôtre ? Ile me vient dans l’esprit que, lorsque votre anéantissement sera consommé en degré conforme par la nouvelle vie, [f°38v°] vous ne sentirez plus rien, ni ne distinguerez plus rien, et comme Dieu ne Se distingue plus dans l’unité parfaite, aussi les âmes consommées en unité en Lui ne se distinguent plus : celle des âmesf unies à Dieu ne se distinguent guère, quoique l’intimité du dedans opère une correspondance autant pure que divine. A mesure que vous perdrez toute distinction pour Dieu, vous perdrez toute distinction pour les âmes perdues en Lui, non par oubli comme des autres créatures, mais par intimité. Dieu a voulu vous la faire sentir dans les commencements, afin que vous n’en puissiez douter; et vous la connaîtrez dans la suite par la croix1.

1Ici commence le texte de la lettre donné par la relation de Phelipeaux. « Tout ce début, quoique signalé par Phelipeaux, manqu’à Deforis. Ici, Deforis place la note

suivante, qu’il dit être de Bossuet lui-même : « Dans sa Vie, p. 503 [de l'édition Poiret], elle vit qu’elle était cette femme. Cela arriva en 1683. La lettre au P. La Combe est rapportée à la page 489 : elle ne suit pas les jours, mais les années. Elle parle de ce qui lui arriva le jour de la Purification, le P. La Combe étant alors avec elle : elle avait eu vingt-deux jours de fièvre continue, et, le jour de la Purification, elle était retombée plus dangereusement que jamais. Lui lisant cette lettre et lui parlant de cette femme délaissée, elle n’hésita point de dire qu’elle l’était : elle détermina le temps de l’accomplissement de sa prédiction au siècle qui court, sans déterminer si ce serait à la fin de celui-ci, ou au commencement de l’autre. Mme la duchesse de Chevreuse m’a dit que la paix et le commencement du changement arriverait en 1695. M. de Chevreuse n’en est pas disconvenu ». A propos de cette note, il faut remarquer que si, comme le dit Bossuet, Mme Guyon raconte dans cette lettre ce qui lui arriva le jour de la Purification (2 février), comme cette dame dit expressément qu’elle écrit le jour même qu’elle a eu son songe, la lettre serait faussement datée, dans les éditions, du 28 février. La Vie imprimée n’indique pour la date ni le jour ni le mois, mais seulement l’année 1683. / Mme Guyon a expliqué ailleurs (Vie, t. II, p. 149) sa vision, sans dire qu’elle se produisit le jour de la Purification : « Une nuit que j’étais fort éveillée, Vous me montrâtes à moi-même sous la figure, - qui dit figure ne dit pas la réalité : le serpent d’airain, qui était la figure de Jésus-Christ, n’était pas Jésus-Christ, - vous me montrâtes, dis-je, à moi-même sous la figure de cette femme de l’Apocalypse [...] J’écrivis tout cela au P. La Combe... » [UL].

Il y aura quantité de croix qui nous seront communes ; mais vous [f°39] remarquerez qu’elles nous uniront davantage en Dieu par une fermeté invariableg à soutenir toutes sortes de maux. Il me semble que Dieu me veut donner une génération spirituelle et bien des enfants de grâce ; que Dieu me rendra féconde en Lui-même. Vousgg aurez des croix et des prisons qui nous sépareront corporellement, mais l’union en Dieu sera ferme et inviolableggg. L’onh sent la division, quoique l’on ne sente pas l’union.

J’ai fait cette nuit un songe qui marque d’étranges renversements, si l’onij pouvait s’y arrêter. A mon réveil, mes sens en étaient tout émus. Il n’arrivera que ce que le Maître voudra. Il menace bien et la tempête gronde longtemps : je ne sais quelle sera la foudre, mais [f°39v°] il me semble que tout l’enfer se bandera pour empêcher le progrès de l’intérieur et la formation de Jésus-Christ dans les âmes. Cette tempête sera si forte qu’à moins d’une grande protection et fidélité, on aura peine à la soutenir. Il me semble qu’elle vous causera agitation et doute, parce que votre état ne vous ôte point toute réflexion. La tempête sera telle qu’il ne restera pas pierre sur pierre. Tous vos amis seront dissipés, et ceux qui vous resteront, vous renonceront et auront honte de vous, en sorte qu’à peine vous restera-t-il une seule personne. Ceci sera très long, et une suite et un enchaînement de croix si étranges, d’abjections, de confusions, quek vous en serez surpris. Et comme avant que la fin du monde qui est proprement le second avènement de Jésus-Christ, arrivel, il se passera d’étranges choses, à proportion de cet avènement, il en arrivera

autant ici, et il semble même que dans toute la terre, il y aura troubles, guerres et renversements ; et comme le Fils de Dieu, ou plutôt Ses enfants, indivisiblementm avec Lui, seront répandus par toute la terre, il faut que le Prince de ce monde remue toute la terre de divisionsn, signes et misères, [qui]o plus elles seront fortes, plus la paix sera proche. Et comme Jésus-Christ naquit dans la paix de tout le monde, il ne naîtra pour ainsi dire spirituellement quep dans la paix générale, qui sera durable pour duq temps. L’Évangile sera prêché par toute la terre, mais comme (toutes) lesr vertus du ciel seront ébranlées1, croyez que vous le serez vous-même pour des [f°40] moments, et que le Démon attaquant les ciel de votre esprit, vous portera à vouloir tout quitter ; mais Dieu, qui vous a destiné pour Lui, vous fera voir la tromperie. Je vous avertis de n’écouter votre raisonnement et vos réflexions que le moins que vous pourrez, et j’ai un fort instinct de vous dire de garder cette lettre, même de la cacheter de votre main, afin que lorsque les choses arriveront, vous voyiez qu’elles vous ont été prédites lorsqu’elles arriveront. Net dites pas que vous ne voulez point d’assurance, car il ne s’agit pas de cela, mais de la gloire de Dieu. Rien ne pourra vous en donner alors.

Je ne sais ce que j’écris. Allons, il n’est plus temps ni pour vous ni pour moi d’être malades. Levons-nous, car [f°40v°] le Prince de ce monde approche. De même qu’avant la venue de Jésus-Christ, il s’était fait quantité de meurtresu des prophètes, de guerres, que le peuple juif avait été comme anéanti, aussi la véritable piété, qui est le culte intérieur, sera presque détruite : il sera persécuté [ce culte intérieur]v, en la personne des prophètes, c’est-à-dire de ceux qui l’ont enseigné, et la désolation sera grande sur la terre. Durant ce temps, la femme sera enceinte2, c’est-à-dire pleine de cet esprit intérieur, et le dragon se tiendra debout devant elle, sans pourtant lui nuire, parce qu’elle est environnée du soleil de justice, et qu’elle a la lune sous ses pieds, qui est la mobilité et l’inconstance, et que les vertus de Dieu lui serviront de [f°41] couronne ; mais il new laissera pas de se tenir toujours debout devant elle et de la persécuter de cette manière. Mais quoiqu’elle souffre longtemps de terribles douleurs de l’enfantement spirituel, qu’elle crie même par lax véhémence, Dieuxx protégera son fruit et, lorsqu’il sera véritablement produit, et non connu, il sera caché en Dieu jusqu’au jour de la manifestation, jusqu’à ce que la paix soit sur la terre. La femme sera dans le désert sans soutien humain, cachée et inconnue, l’on vomira contre elle les fleuves de la calomnie et de la persécution, mais

elle sera aidée des ailes de la colombe3 ; ne touchant pas à la terre, le fleuve seray englouti, durant qu’elle demeurera intérieurement libre, [f°41v°] qu’elle volera comme la colombe et qu’elle se reposera véritablement sans crainte, sans soins et sans souci. Il est dit qu’elle y sera nourrie et non qu’elle s’y nourrira, sa perte ne lui permettant pas de faire réflexion sur ce qu’elle deviendra, etz de penser pour peu que ce soit à elle. Dieu en aura soin. Je prie Dieu, si c’est pour Sa gloire, de vous donner intelligence de ceci4. (1683.)

- A.S.-S., ms. 2043 : « Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon / Sa justification par elle-même / affaire de M. de Fîtes [de Filtz] / Lettre du père Richebracque », quatrième pièce, f°38 à f°42, copie de la lettre adressée par Madame Guyon au P. Lacombe – A.S.-S., ms. 2179, pièce 7593, copie Chevreuse en deux feuillets - Deuxième lettre éditée à la fin de la Vie, « Addition de quelques lettres… » - Phelipeaux, Relation de l’origine, du progrès et de la condamnation du quiétisme répandu en France. Avec plusieurs anecdotes curieuses, 1732, t. I, p. 24 - Lettre éditée par Urbain-Levesque [UL], Correspondance de Bossuet, tome VI, app. III, 6°, p. 542-546.

La copie manuscrite est plus proche de l’original que ce n’est le cas du texte donné à la fin de la Vie, comme le montrent les variantes ci-dessous qui soulignent la fidélité de l’éditeur Poiret. Celui-ci se limite à une toilette éditoriale, probablement semblable pour les six autres lettres de la même addition.

Dans la pièce 7593, cette lettre est précédée de l'ajout suivant de la main de Chevreuse : « Nota. Cette copie a été corrigée sur l’original 26e août 1693. / Copie faite le 22e janvier 1691 d’une autre copie que l’on avait faite le 10e août de l’année 1690, sur la copie que M[onsieur] L[e] D[uc] D[e] C[hevreuse] avait faite par ordre de l’auteur sur l’original qui lui avait été donné par le même auteur avec d’autres lettres, lesquelles toutes avaient été envoyées [...] par celui



4Cette lettre est suivie d’un ajout de Chevreuse après séparation par un trait horizontal d’une ligne : « Sur le dos de cette lettre, il y avait écrit de la main de la même personne :  « Cette lettre doit ce me semble être conservée, parce que la plus grande partie de ce qu’elle contient est déjà arrivé, et que le reste arrivera. Vous ferez pourtant ce qu’il vous plaira. » Elle le mandait à Mme la D[uchesse] de Cha[rost], il y a un an et demi [trait d’une ligne] / Jusques ici tout est copié mot à mot et même la rature ainsi qu’on l’a trouvée dans la copie faite sur l’original dont il est parlé dans le titre [trait d’une ligne] / Le 19e d’août 1691 j’ai appris de la personne qui a écrit la lettre ci-dessus en 1683, qu’elle n’eut aucune connaissance du contenu que dans le moment qu’elle l’écrivit dans le milieu de sa maladie de plusieurs mois après le songe dont il y est parlé. Cela se fit par un mouvement non prémédité. Le contenu de la lettre lui fut mis dans l’esprit à mesure qu’elle l’écrivait. Il ne fit proprement que passer par sa tête et par son esprit sans s’y arrêter. Tout ce qu’elle en peut dire maintenant, c’est que pour ce qui regarde les guerres et ensuite la paix générale, cela doit être pris à la lettre des guerres et paix extérieures dans l’Europe. Une partie est déjà assurément arrivé. Elle ne doute pas que le reste n’arrive de même. »

à qui elles étaient écrites [il s'agit de Lacombe], lorsqu’il crut ne les devoir plus garder entre ses mains. Car l’auteur [Madame Guyon] ne les voulant pas garder non plus les remit à M. L[e] D[uc] D[e] C[hevreuse] qui, quelque temps après, renvoya celle-ci par l’ordre de l’auteur à celui pour qui elle avait été écrite... ». On voit ici le jeu compliqué des précautions prises dans le cercle guyonnien pour préserver des lettres jugées significatives - et l’on devine les tentations prophétiques auxquelles s'opposera Madame Guyon (cf. infra l'ajout contourné de Chevreuse).

Dans sa Relation sur le Quiétisme (Sect. II, n. 16, p. 23), Bossuet déclare : « J’ai transcrit de ma main une de ses lettres au P. La Combe, duquel il faudra parler en son lieu : j’ai rendu un exemplaire d’une main bien sûre qui m’avait été donné pour le copier. Sans m’arrêter à des prédictions mêlées de vrai et de faux, qu’elle hasarde sans cesse, je remarquerai seulement qu’elle y confirme ses creuses visions sur la femme enceinte de l’Apocalypse, et que c’est peut-être pour cette raison qu’elle insère dans sa Vie cette prétendue lettre prophétique. » Levesque commente : « C’est sans doute sur cette copie faite par Bossuet sur une autre copie, et non sur l’original, que Phelipeaux, puis Deforis ont imprimé cette lettre. Pourtant il y a entre ces deux éditeurs des différences assez sensibles. D’abord Phelipeaux nous avertit qu’il ne donne pas le début de la lettre ; Deforis ne semble pas avoir soupçonné l’existence de cette première partie…».

a date absente de la Vie (qui indique l’année à la fin de la lettre).

b beaucoup couverte de var. Vie (comme toutes celles données ci-après sans référence).

c puis

d quoique fort imparfaitement, mais d’une

e dire. Il omission.

f plus. / Les âmes

g inviolable

gggrâce, qu’elle me rendra féconde en ce monde ; vous Phelipeaux

gggsera inviolable Phelipeaux

h On

ij si on

k croix, d’abjections, de confusions si étranges que

l monde [qui est proprement le second avènement du Fils de l’homme] arrive

m enfants, qui sont indivisiblement Vie ou plutôt ce second enfant indivisiblement Phelipeaux

n terre par des divisions

o correction Vie

p naîtra [pour ainsi dire] spirituellement dans les âmes que

q un

r comme toutes les

s Démon, offusquant le

t prédites. Ne omission.

u un mot effacé, meurtres add. interl.

v [ce culte intérieur] addition Vie que nous adoptons.

w couronne. Cependant ce Dragon ne

x même avec la

xxlongtemps par de terribles douleurs de l’enfantement spirituel, qu’elle a crié même par la violence, Dieu Phelipeaux

y fleuve y sera

z ni

1Matthieu, 24, 14-29.

2Apocalypse, 12.

3L’Esprit-Saint.

0. DU PERE LACOMBE. 1683.

Pressentiment d’abaissements.

Je1 suis pressé de vous écrire que j’ai un fort pressentiment que la conduite que Dieu veut tenir sur vous, du moins pour bien des années, sera bien éloignée des pensées des hommes, tant de ceux qui raisonnent humainement, que de ceux qui passent pour fort spirituels. Tout ce qui vous est arrivé d’humiliant jusqu’ici, est une grande gloire au prix des abaissements qui vous sont préparés. Les aventures les plus étranges seront votre partage ; un enchaînement de providences abjectes, crucifiantes, impénétrables, vous causera une grêle de croix. Il n’y aura point pour vous longtemps d’autre établissement que celui de votre fond perdu en Dieu avec Jésus-Christ. Ô que celui-là est bien établi, et que vous êtes en cela professe d’un grand ordre, qui est l’ordre éternel et invariable ! Mais pour l’extérieur, il sera aussi incertain et flottant comme l’était celui de Jésus-Christ. Je ne dis pas ceci par un esprit de prédiction, mais par une intime conviction que j’ai que votre état présent, et les démarches que Dieu vous a fait faire jusqu’ici, en sont un présage assez sûr. Car nous voyons bien que tout va en diminuant à l’égard des hommes, et que tout manque à leurs désirs et leurs sentiments ; mais rien n’échappera à l’ordre de Dieu.

O femme désolée ! ce n’est rien que votre délaissement présent eu égard à celui où vous devez être réduite lorsqu’on ne saura que faire de vous, ni où vous mettre, et que ceux qui espèrent maintenant, vous voyant inflexible, se retireront en branlant la tête sur vous, et s’écrieront : « Hélas ! C’est grande pitié : cette grande âme est perdue ! Mais c’est à son dam puisque c’est pour s’être attachée obstinément aux illusions de son nouveau directeur ». Votre état extérieur sera aussi peu compris que l’intérieur. Et comme si on savait la disposition de votre fond, on en serait effrayé, de même voyant les misères du dehors qui

vous accableront, on en aura horreur. Je crois que ce sera là le désert où la femme sera nourrie de Dieu durant la persécution du Dragon ; et ce sera un désert, pour le grand délaissement des créatures où elle se trouvera, et y sera nourrie de Dieu, qui sera toute sa force.

Comme votre anéantissement intérieur est extrême, il faut que l’extérieur y réponde, car ce n’est pas en vain que Dieu S’est mis en vous pour être votre force divine. Dans tout cela, je ne saurais ni craindre pour vous, parce que Jésus-Christ pourra tout en vous, ni vous plaindre, parce que tout cela vous rendra d’autant plus transformée en Jésus-Christ, et tout cela même vous sera Jésus-Christ. Venez donc, croix, abjections, opprobres, disgrâces, inondations, déluges et abîmes de misères : fondez sur la femme forte. Dieu vous portera de Ses mains.

Je comprends fort bien que c’est pour cela que Dieu vous a adressée à moi, afin que mes imprudences et la pauvreté de ma conduite contribuent à vous détruire terriblement1, vous enfonçant d’autant plus dans la boue que plus je croirai vous en tirer. Mais je suis sûr que je ne vous tromperai jamais, car tout vous étant devenu Dieu, mes tromperies mêmes vous seraient Dieu, et une âme abandonnée au point que vous l’êtes ne peut rencontrer, quelque part qu’elle tombe, que Dieu et Son ordre. Je porte une profonde frayeur de tout ceci, et si j’osais demander quelque chose à Dieu, je Le prierais de ne pas permettre que je vous manque jamais. Offrez-moi à Lui sans réserve. Je vous sacrifie de bon cœur à Sa gloire. Ce serait grand dommage si le fond de grâce qu’Il a mis en vous était épargné. 1683

- Troisième lettre éditée à la fin de la Vie, « Addition de quelques lettres… », avec le résumé suivant de Poiret : « Il lui prédit les terribles croix et les délaissements tant de l’extérieur que de l’intérieur qui lui sont effectivement arrivés. »


1Allusion aux souffrances subies par Madame Guyon portant spirituellement le père La Combe ( Vie, 2.22).

0. DU PERE LACOMBE A D’ARENTHON d’ALEX. 12 juin 1685.

Monseigneur,

L'évêque que je sers1, ayant fort pressé Madame Guyon de venir dans son diocèse, l'y a accueillie avec de grandes bontés, et conférant souvent avec elle, il l'a goûtée extrêmement. Il voudrait lui associer


1 « C'est l'évêque de Verceil dont il parle. » Eclaircissement sur la vie […]. Il s’agit de l’évêque Ripa, qui collabora avec Lacombe et Madame Guyon, v. Index.

quelques personnes de naissance et de piété pour faire un établissement en forme de congrégation séculière2 dans la ville de Bielle, auprès de la célèbre dévotion de Notre-Dame de l'Oropé ; mais ni elle ni moi n'avons aucun empressement pour cela, parce qu'il nous semble que sa vocation est pour le diocèse de Genève, quoique Dieu permette qu'elle en soit éloignée pour un temps, et je suis sûr qu'elle aimerait mieux y vivre particulière3, que d'être fondatrice en ces quartiers, hors que dans les conjonctures présentes elle ne saurait s'arrêter à Gex. Je ne m'étends pas sur nos dispositions passées, ni sur toutes les providences : tout est bon dans l'ordre de Dieu qui saura en tirer Sa gloire. Mais il est bon que Votre Grandeur sache les présentes, surtout s'il y avait lieu d'avoir un petit coin pour elle dans le quartier de Saint-Gervais 4 ainsi qu'on nous en donne de grandes espérances, et que Votre Grandeur ne la jugeât pas indigne de cette grâce. Elle serait, Monseigneur, toute à vous, nonobstant les instances qu'on lui fait sincèrement de s'établir ici. On ne doit pas croire pour cela, que je veuille me procurer un poste dans ma patrie5, Dieu qui m'a fait la grâce d'obéir à ses ordres encore pour venir ici, me la continuera par sa bonté infinie pour y demeurer, et partout ailleurs, autant qu'il lui plaira de m'y souffrir. J'oubliais, Monseigneur, de vous dire que la pieuse Dame est prête à vous obéir en toutes choses, pourvu que vous la teniez immédiatement sous votre conduite, et qu'elle n'ait à rendre compte qu’à Votre Grandeur6, ce que je promets de ne contrarier en aucune manière, etc.

Eclaircissement sur la vie de Messire Jean d’Aranthon d’Alex, évêque et prince de Genève […], Chambéry, 1699, p. 38. - Phelipeaux, Relation, 1732, t. I, p. 16.

Cette lettre accompagnait celle de Madame Guyon adressée de Verceil au même d’Arenthon d’Alex, le 3 juin 1685 (reproduite dans notre vol. I) , où elle demande de servir dans son diocèse : « Je ne pourrais être que de corps partout



2Vie, 2.24.3 : « Il voulait tous nous unir et faire une petite congrégation. » (v. la suite du récit).

3A l’état laïque. Madame Guyon refusa précédemment de devenir supérieure des Nouvelles Catholiques de Gex.

4La ville de Saint-Gervais-les-Bains, près de Sallanches, dans la vallée de Chamonix, qui certes devait être à l’époque un « trou » - lequel signifie pour Madame Guyon : «  Une maison, une retraite où l’on s’isole (1592) » (Rey).

5Le P. Lacombe est né en 1640 à Thonon.

6V. l’expérience de démêlés avec un ecclésiastique qui fit entendre à M. de Genève « qu’il fallait, pour m’assurer à cette maison [des Nouvelles Catholiques, à Gex], m’obliger d’y donner le peu de fonds que je m’étais réservée, et de m’y engager en me faisant supérieure. » (Vie, 2.6.1).

ailleurs qu’à Genève […] Si elle [Votre Grandeur] me veut donner un trou à Saint-Gervais, elle verra ma fidélité… » - Phelipeaux joint à ces deux lettres, une abjuration « d’un élève du père la Combe et de Madame Guyon ». Elle est intéressante par sa longue liste de propositions « quiétistes » : « Que les âmes qui veulent entrer dans la voie de la vie intérieure, doivent anéantir leurs puissances et s’abandonner à Dieu, se tenir en repos comme un corps mort ; que c’est offenser Dieu que de vouloir agir ; que l’activité naturelle est ennemie de la grâce… » (Relation, t. I, p. 18-20.)

0. DU PERE LACOMBE A D’ARENTHON d’ALEX. Juin 1685.

Monseigneur,

Votre Grandeur aura la satisfaction qu'elle a si fort désirée, de me voir hors de son diocèse, non pas par les voies que les hommes avaient tentées par leur adresse, mais par celles que la Sagesse éternelle avait choisies. J'en sors donc pour obéir à Dieu, comme j'y étais entré par Son ordre, sans avoir non plus contribué à ma sortie qu’à mon entrée. Mais, me permettez-vous bien, Monseigneur, de vous témoigner dans un profond respect, que j'en sors après avoir essuyé des traitements et inouïs et extrêmes, pour avoir livré mon âme à la mort, et sacrifié ma réputation à l'usage que vous feriez de ce que j'entreprenais sous le dernier secret pour la sanctification de la vôtre. Il y aurait trop à dire si je voulais me justifier sur cela, et surtout [sur] ce qui s'en est ensuivi, et aussi ne le prétends-je pas. Votre Grandeur l'aurait fait elle-même par sa bonté et par sa pénétration judicieuse, n'eût été qu'elle déféra trop à la passion de mes adversaires, qui s’érigent en maîtres de ce qu'ils n'ont jamais étudié, et qui condamnent les sciences mystiques dont ils ignorent les termes. Plût à mon Dieu, pour les intérêts de Sa gloire et de Ses âmes, que nous eussions autant d'accès auprès de Votre Grandeur qu'ils en ont, et qu’elle eût daigné nous accorder l'audience qu'elle leur donne : il eût été aisé de dissiper leurs nuages et de justifier le plus pur Evangile. Mais Dieu ne l'ayant pas permis, Sa cause est demeurée dans la souffrance, et un bon nombre d'âmes qui auraient dû être aidées dans les voies intérieures où Dieu les veut, sont privées de ce secours au grand et terrible jugement de ceux qui se sont déclarés les adversaires de ses plus chères princesses1 et qui, ayant pris la clef de la science, ne sont pas entrés eux-mêmes dans le Palais intérieur et empêchent les autres d’y entrer.


Ô mon très illustre seigneur, pardonnez cette saillie à ce pauvre religieux à qui Dieu, par Sa miséricorde, a fait un peu connaître les secrets de l'intérieur. Si vous saviez les pertes inestimables qui se font dans votre diocèse, pour ne pas permettre qu'on y cultive l'esprit intérieur, et le compte formidable qu’il vous faudra rendre à Celui qui a mérité ce trésor par la perte de Son sang, vous en trembleriez de frayeur. Dieu, par un excès de Sa bonté, avait envoyé dans votre diocèse des personnes qui pouvaient enseigner les voies les plus pures de l'esprit, entre autres celle qu’il avait ôtée à la France pour la donner à notre pauvre Savoie, capable sans doute d’embaumer tous nos monastères de l'amour de Dieu le plus épuré, bien loin de les gâter, et on ne les a pas voulu souffrir. Eh bien, ils en sortent. Ce Royaume intérieur sera porté à des gens qui l'accepteront. Mais ces pertes irréparables, qui vous les réparera ? Je n'en dis pas davantage parce que je n’en serai pas cru, mais le grand jour de Dieu mettra le tout en évidence. Tout ce que je puis assurer est que, comme une de ces âmes destinées à l'intime union est plus chère à Dieu que mille autres, de même qu'une Princesse est plus précieuse au souverain que mille bourgeoises, le compte qu'il faudra rendre de la perte d’une seule sera plus terrible que pour la perte de mille autres communes.

Ô mon seigneur illustrissime, que ne m’est-il permis de vous déclarer avec liberté mes sobres folies ! Je conjure votre bonté de ne pas s'offenser de ma sincérité. Dieu, voyant que vous aviez essuyé tant de travaux pour le salut des âmes et fait de si grandes choses pour Sa gloire, que vous aviez si bien réformé et les prêtres et les peuples, et mis en très bon ordre l'extérieur de votre diocèse, voulait couronner tant de biens par le plus grand de tous, qui était d’y faire régner le vrai intérieur, en envoyant ici des personnes qui pouvaient enseigner les plus pures voies de l'Esprit et faire connaître la vraie perfection chrétienne. Et ces personnes, dignes de l'envie des royaumes entiers, y en auraient attiré d'autres à leur secours, pour y fait régner Dieu sur les cœurs par une mission vraiment intérieure. Par quel malheur, mon très aimable seigneur, vous laissez-vous ravir cette couronne ? Ou pourquoi votre diocèse perdra-t-il un si rare don par la passion de ceux qui nous dépeignent à vos yeux comme des monstres ?

Pour mon particulier, Monseigneur, vous avez étendu votre bras sur moi, me frappant d'interdiction ; pour quel sujet ? Vous le savez, je n’avais changé ni de mœurs ni de doctrine, quoique Madame Guyon eût quitté les Nouvelles Catholiques, et cependant avant cela, j'étais propre à diriger toutes les communautés, et après je n'ai plus été capable d’en diriger aucune. Ah ! Monseigneur, vous avez frappé celui des religieux de votre diocèse, qui est, de tous, et le plus attaché à vos intérêts, et le

plus soumis à vos ordres, et le plus jaloux de votre autorité. Mon cœur me rend témoignage que je voudrais perdre encore d'autres vies s'il fallait, en ayant déjà perdu une bien précieuse pour les intérêts éternels de votre âme, et pour vous faire ouvrir les yeux de l'esprit aux plus pures voies du christianisme, avant que la dernière heure ferme ceux de votre chair. C'est ce que nous avons demandé à Dieu depuis bien des années par beaucoup de vœux et de sacrifices, et que nous ne cesserons point de demander. Qui sait si nous ne serons point exaucés étant plus éloignés, n’ayant pas mérité de l'être étant auprès de vous ?

Eclaircissement sur la vie de Messire Jean d’Aranthon d’Alex, évêque et prince de Genève. Avec de nouvelles preuves incontestables de la vérité de son zèle contre le Jansénisme et le Quiétisme, Chambéry, 1699, p. 31-36 ; avec des commentaires ajoutés au cours de la citation du texte de la lettre ; nous respectons les passages en italiques - Reprise (avec de très légères variations) par Phelipeaux, Relation de l’origine, du progrès et de la condamnation du quiétisme répandu en France. Avec plusieurs Anecdotes curieuses, 1732, t. I, p. 9 ; il cite sa source en annotation marginale.

1Les âmes mystiques ?

0. A MADAME DE MAINTENON. 10 octobre 1688.

Paris, 10 octobre 1688.

Madame, après avoir remercié la divine providence de ce qu'elle m'a délivré de la prison où me tenaient mes ennemis, il est bien juste que je vous rende grâces, à vous, Madame, dont Dieu s'est servi pour me tirer, comme par miracle, des mains des grands de la terre. J'ai obéi à vos conseils, comme j'aurais obéi aux ordres de Dieu [...]

Edition par La Beaumelle - repris en note à la lettre 566, Mme de Maintenon, Lettres, pub. par M. Langlois, Paris, 1935. Cette lettre est-elle authentique ?

0. DU PERE LACOMBE AU GENERAL DES BARNABITES. 1er février 1689.

Benedicite pater. Je n’ai pu répondre à la dernière lettre dont votre Paternité Révérendissime1 m’a honoré, ainsi que l’eût exigé mon devoir,

1 « Le père Maurice Chiribaldi à qui cette lettre est adressée, était né en 1619, à Porto Maurizio (diocèse de Valdinga, en Ligurie). Il avait fait profession le 10 février 1636, chez les barnabites de Monza. Après avoir gouverné la province de Piémont-


à cause des multiples occupations où j’étais alors comme englouti. De plus, peu de temps après, j’ai été incarcéré à l’improviste, et traité avec tant de rigueur que toutes relations me furent interdites, aussi bien avec nos religieux qu’avec toute autre personne.

Sans doute durant les quatre mois que je fus à l’île d’Oléron, j’ai joui d’un peu de liberté, et j’en ai profité pour de là envoyer une protestation au révérend père provincial. Toutefois, la peur de causer de nouveaux désordres vu l’interdiction qu’il m’était faite d’écrire, me retint alors et m’a retenu jusqu’à ce jour. Aujourd’hui cependant, ayant trouvé le moyen de faire passer ma lettre, j’estime que je ne dois plus différer l’accomplissement d’une obligation qui est mienne, puisque la loi divine et la loi humaine me font un devoir d’obéir en tout à Votre Révérence.

Je confesse tout d’abord, et j’en demande humblement pardon, que je fus extrêmement surpris d’apprendre les prohibitions rigides qui me furent infligées par vous, dont la bonté pour moi avait toujours été si grande, et aussi de savoir quelle mauvaise impression mes adversaires vous avaient donnée à mon sujet. D’autant plus que je n’avais été prévenu par aucun avis préalable, que rien absolument ne m’avait été interdit dans le passé, et que je n’avais, de ma vie, transgressé aucun ordre d’aucun supérieur.

En me voyant donc devenu tout d’un coup tellement suspect qu'il semble que je dusse infecter quiconque aurait en moi de la confiance, et cela avant même la tragédie survenue depuis lors, je pensais que la Congrégation sans doute serait bien aise de se débarrasser de moi, et de me voir déchargé d’un fardeau dont elle-même paraissait fort incommodée. Tout cela me poussa à demander un changement de religion2, mais non certes avec la pensée d’offenser la nôtre, qui est pour moi une mère très aimée et très vénérée, non plus que votre paternité (Dieu m’en garde !), et encore moins avec la pensée de vous causer la plus petite peine. Car j’aime et révère au plus haut point et la tête, et les membres, et le corps de notre saint Ordre, et me tiens pour très heureux et très honoré d’en faire partie. Mais, dès lors que Votre Paternité fut blessée de cette demande, j’avoue que j’espère de cette clémence un pardon que j’implore avec instante soumission.

Par la suite, je sus d’où venaient ces étranges rumeurs et tous ces horribles récits qui furent répandus sur mon compte, en Italie aussi bien


France de 1656 à 1659, et celle de Tasca de 1665 à 1668, il fut à la tête de son ordre de 1686 à 1692. Il mourut à Gênes, au collège de Saint-Paul in Campetto le 12 mars 1697. C’est lui qui fonda le collège de Bourg-Saint-Andéol (1659). » [UL]

qu’en France. Mais Dieu en soit loué ! C’est Sa gloire et Sa volonté souveraine en toutes choses que je veux servir, et de la manière qu’Il jugera plus expédiente.

J’envoie quelques détails au Révérend père Assistant, de qui Votre Paternité pourra entendre ce qui lui semblera plus à propos. Quant à moi, j’ai le devoir de ne pas vous fatiguer les yeux par la lecture de choses désagréables et tristes, d’autant plus que je tiens pour certain que diverses personnes vous ont mis au courant. Et encore que le plus grand nombre juge selon ses préjugés ou selon les apparences, je me remets de tout cela à la Providence divine, et par grâce du Seigneur, j’attends, en toute paix et tranquillité, le terme de la scène qui se déroule sous ses divins regards. Ce qui m’importe surtout, c’est que Votre Paternité me voie sous les traits où je me suis dépeint dans la protestation3 ci-jointe, que j’abandonne entre ses mains très prudentes, afin qu’il en dispose comme bon lui semblera.

De nouveau, je proteste de mon obéissance et de mon attachement indéfectible à la sainte Église et notre religion, tout prêt à me soumettre à ce que m’imposeront l’une et l’autre. C’est toujours avec leur acquiescement et leur concours que j’ai enseigné sur les choses intérieures. Il n’est personne qui puisse alléguer une prohibition quelconque par moi transgressée : je veux agir de même dans l’avenir, et avec plus encore d’attention et de diligence. Que si, plus tard, le Seigneur veut de nouveau m’honorer des saintes fonctions, ou bien au contraire si je suis destiné à mourir dans cette ignominieuse obscurité, je garderai dans mon cœur ces sentiments qui sont vraiment les miens, et me consolerai près de Sa divine Majesté, dont je préfère infiniment les adorables volontés, voire même les coups de Sa justice, à mille travaux, à mille honneurs et à mille vies.

J’ajoute que le premier qui lança la balle à Rome fut l’abbé Montani, ex-vicaire général de Monseigneur de Verceil 4, alors qu’il était au service de ce bon prélat. Cet homme, vindicatif jusqu’à l’extrême, fut chassé par l’évêque à cause de ses allures, et à cause de faiblesses trop peu en accord avec la dignité dont il était honoré. Déjà, il avait conçu contre moi une haine farouche, soit qu’il fût jaloux de la faveur et de l’honneur dont j’étais l’objet de la part de l’illustrissime prélat, soit que je l’eusse blessé, en faisant connaître confidentiellement à un prêtre tout dévoué à Monseigneur l’évêque de Verceil une censure encourue par


2Quitter l’ordre barnabite.

3Une protestation longue en latin que nous omettons, est reproduite dans UL, IX, page 472 et suivantes.

4L’évêque de Verceil était Augusto Ripa, qui gouverna son diocèse de 1680 à 1691. Sur sa collaboration avec Lacombe et Madame Guyon, v. Index, Ripa.

lui. De plus, venu à Rome, il y apprit que le prélat l’avait dépeint sous ses plus vraies couleurs, en sorte que, finalement, il y déchargea sa colère à mon préjudice en me traitant de quiétiste. Et non content de cela, sachant que j’étais allé à Paris, il y écrivit sur moi en termes épouvantables à l’Eminentissime Ranuzzi 5, nonce près de Sa Majesté Très Chrétienne.

Cela, je le sais de source très sûre. Le feu mis à la mine, je devais sauter. A vrai dire, cet abbé commença de me tenir en mauvaise considération, après que les chanoines de Verceil eurent reçu certaines lettres venant de Genève, où il savait que, par la bonté du prélat, j’occupais un poste honorable.

Par la suite, mon évêque6 envoya à la cour de France d’effrayants rapports. Il est certain que si les accusations produites par lui eussent été prouvées, c’était assez pour me faire condamner comme hérétique consommé. Il y eut ensuite, à Paris, quelqu’un que je ne connais pas, mais dont j’ai bien quelque indice, qui recueillit les propositions


5Angelo Maria Ranuzzi, Bolonais, archevêque in partibus de Damiette, puis évêque de Fano, et enfin archevêque de Bologne. Après avoir été nonce en Pologne, il fut nonce extraordinaire en France de 1683 à 1689. Créé cardinal en 1686, il mourut à Fano en 1689.

6D’Arenthon d’Alex se borna à prier l’archevêque de Paris et le père de La Chaise d’empêcher le retour du père La Combe à Thonon, à cause de sa mauvaise doctrine. Voici la lettre assez confuse qu’il écrivait le 16 janvier 1688 au père Général des barnabites : « [...] pour le père La Combe, il n’aura rien à me reprocher, car je lui aie prédit cent fois, et par écrit et de vive voix, qu’il se perd, sans que pourtant je lui aie jamais rendu aucun mauvais office, ni auprès de ses supérieurs majeurs, ni auprès des souverains, ni des magistrats ; et dans le dernier voyage qu’il fît à Rome, je lui fis encore une lettre qui contenait sept propositions sur lesquelles je le conjurai de se précautionner tandis qu’il serait dans la source [sens incertain]. Et la vérité est qu’il a été arrêté à Paris sans que j’y ai influé aucunement, n’en ayant jamais écrit, ni à la Cour, ni à Monseigneur l’archevêque, ni à qui que ce soit qu’au Révérend père Guyon Lamotte [sic] pour l’engager à retirer doucement sa sœur. Il est vrai que, depuis qu’il a été traduit à la Bastille, on m’a demandé trois choses : l’une, [s’il était vrai] que je l’eusse employé dans les missions et en la conduite de quelques monastères ; l’autre, s’il était vrai que je l’eusse vu partir de mon diocèse avec regret et que je le réclamais encore ; la dernière, si je ne m’étais point aperçu qu’il eût donné dans quelque désordre d’impureté. J’ai répondu sur le premier chef, qu’il était vrai, et que j’avais donné une grande confiance au père La Combe par un effet de la vénération que j’ai pour toute la Congrégation et des grandes impressions que j’avais au commencement de sa vertu ; sur le second, qu’il n’était nullement vrai que je l’eusse vu partir de mon diocèse avec chagrin, ni que je le réclame avec ardeur, parce que j’avais remarqué sur la fin quelque singularité dans sa doctrine et dans sa direction ; et, sur le dernier chef, j’ai répondu que je n’avais jamais découvert en sa conduite aucun vestige d’impureté, et que je me rendrai volontiers garant qu’il n’était point capable d’un si horrible égarement. Voilà, mon très Révérend père, la pure vérité en abrégé de la conduite que j’ai gardée à l’égard du père La Combe... ». [UL].

erronées de Molinos, répandues en France et en Italie avant d’être condamnées, y joignit un billet où ces doctrines étaient dites les miennes propres, et envoya le tout à un monastère de moniales où j’étais allé deux ou trois fois appelé par l’abbesse.

Ainsi s’est répandu le bruit que j’étais un quiétiste de marque, venu tout exprès en France pour enseigner la doctrine perverse et lui donner cours dans ce royaume. Comme aucune des accusations ne pouvait être prouvée, on procéda à ex aequitate et ad cautelam7, en recourant à l’autorité souveraine du roi afin d’obvier à des désordres, lesquels, à dire vrai, étaient redoutés non sans graves apparences. Et me voilà ici !

Qu’on ait interdit mon petit livre Analysis8, je n’en suis point émerveillé. Je m’attendais à ce coup, sachant qu’on n’avait point pardonné à certain livre de l’Eminentissime Petrucci9, que je sais bien indemne pourtant de ces vilaines erreurs en ayant des preuves très certaines ; ce dont je rendrais volontiers témoignage, si j’étais en état de le faire. Et puis, lorsqu’on m’a vu condamné comme quiétiste par ce tribunal, avec raison on a pu croire que j’avais publié mon opuscule dans un but pervers.

Mais Dieu le sait, telle ne fut jamais ma pensée. J’aime mieux croire que la censure visait la personne du misérable auteur, bien plus que son modeste livre. Si j’en juge ainsi, c’est d’après des cas analogues, attendu que mon ouvrage, avant d’être imprimé, fut apprécié favorablement et recommandé par tant de personnages très doctes et vraiment qualifiés, voire même par des cardinaux. Quoi qu’il en soit, que Dieu soit loué, et qu’en dispose à son gré la toute-puissance de l’Enfant-Jésus à la protection duquel je l’avais confié.

J’aurais mieux fait de faire imprimer l’écrit, plus bref, qu’avait approuvé la Congrégation de l’Index, et, en y mettant en tête la lettre de cette Congrégation qui y avait donné l’imprimatur. Mais conseillé par un religieux distingué de notre Ordre de l’augmenter, j’y ajoutais une préface avec un plus grand nombre de sentences d’auteurs sacrés, et quelques réflexions de moi. À ce qu’il me semble et à ce qu'il a semblé à l’Inquisiteur et aux Consulteurs de Verceil qui ont examiné et approuvé le tout, je n’en ai altéré nullement la substance ni changé les


7Avec équité et précaution.

8Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.

9Petrucci (1636-1701), évêque de Jesi, créé cardinal en 1686 mais censuré comme quiétiste dans un climat de suspicion et de chasse au mystique. Auteur, il « domine tous les quiétistes et semi-quiétistes italiens par sa culture spirituelle… », v. DS, 12.1217-1227, art. « Petrucci ». L’évêque Ripa, qui reçut à Verceil Mme Guyon et le P. Lacombe, résida à Jesi.

dogmes. Pourrais-je connaître les points qui ont mérité la censure ? Ou bien faut-il perdre tout espoir d’une édition nouvelle où seraient faites les corrections nécessaires ?

Je termine, tout confus d'avoir tant retenu Votre Révérence, et je me jette à ses pieds, la priant de me bénir. Dom Frère La Combe. 1er février 1689.

A.-S.-S., pièce 7026, donne le texte italien : « Benedicite Pater, Non potei replicare all’ultima di cui restai honorate da V.F.M.R. […] » - UL, Correspondance de Bossuet, IX, Appendice II « Lettres du P. La Combe », p. 466-471 : « Traduit sur l’original italien. » Cette pièce a été communiquée à Levesque par les archives du général des barnabites qui doit donc contenir d’autres documents en italien (et en français ?) relatifs à Lacombe. Nous n’avons pas exploré cette source.

0. DU PERE LACOMBE. 1690 (?)

Je m’étonnais jusqu’ici pourquoi Dieu vous unissait si fort à moi et vous donnait à mon égard une dépendance incomparable, me voyant en tout si misérable, et plus qu’incapable de vous servir en rien. Maintenant j’en comprends le secret ; c’est que Dieu, voulant ajouter à votre intérieur très perdu un extérieur des plus anéantis, et vous conduire par des renversements étranges et par les plus profondes abjections, il m’a choisi pour en être l’organe, comme le plus insensé et le plus malhabile de tous les hommes, qui, par son imprudence et ses pauvretés (dans la pensée néanmoins de servir Dieu et de vous servir vous-même), vous précipitera dans les états les plus misérables selon l’homme, mais les plus divins devant Dieu. Je me vois maintenant comme un démon qui n’est bon qu’à vous exercer, quoique je n’aie pas de mauvaise volonté comme le Démon, mais je serai, à votre égard, un terrible instrument de providence, très propre à vous traîner par la boue et à vous crucifier.

Je ne puis en cela plaindre ni mon sort, ni le vôtre, parce que le vôtre en sera plus divin, et le mien est de servir, en quelque office que ce soit, aux desseins de mon Maître, qui s’accompliront tous infailliblement sur vous, quoique vous soyez conduite par un aveugle ; et dans tous les fossés où je vous ferai tomber, vous y trouverez indubitablement les bras de Jésus-Christ, qui vous recevront, et vous enfonceront d’autant plus dans le sein de Dieu Son Père avec Lui. Nous nous causerons l’un à l’autre beaucoup de larmes, et des maux réciproques nous feront sentir leurs contusions.

Les miennes d’hier au soir veulent recommencer, et je suis dans une douleur de mort, et de mort éternelle, que je ne puis vous celer, quoique

je ne veuille pas que vous les ressentiez. En voilà assez pour le peu de temps que j’ai. L’amour vous en dira davantage. Je suis autant convaincu de votre salut que je suis persuadé de ma perte1. Et je vous justifie devant Dieu de tout mon cœur, en même temps que je me vois condamné par Son juste jugement, non pour un seul, mais pour cent sujets que je ne puis m’exprimer à moi-même : Circumdedit me felle et labore et dedit me in manu de qua non potero surgere2.

Conservez cette lettre, et ne pressez point l’Epoux du ciel de me consoler, car cet état, quelque douloureux qu’il me paraisse, m’est très bon, d’autant plus qu’il est juste, et que sans doute Dieu en tirera Sa gloire. Commandez à N. de se bien porter, et d’aller demain avec vous à la messe. L’amour vous fait le même commandement. C’est maintenant que je puis commander en son seul nom, car le mien disparaît devant lui d’une distance infinie. Adieu.

- Quatrième lettre éditée à la fin de la Vie, « Addition de quelques lettres… », avec le résumé suivant par Poiret : « Où l’on voit d’un côté la grande humilité de ce père et le mépris qu’il faisait de soi-même; et de l’autre la vérité des événements qu’il prévoyait touchant la personne de Madame Guyon. » Nous supposons cette lettre postérieure à l’arrestation du père. Nous la situons alors en 1688 lorsque Madame Guyon est internée à la Visitation de la Rue Saint-Antoine.

1. Perte à soi-même Poiret

2. Lam. de Jér. 3, 5 : « Il m’a environné de fiel et de peines, il m’a livré à une main de laquelle je ne pourrai jamais me relever. » Poiret

0. DU PERE LACOMBE. 8 novembre 1690.

Ce 8 novembre 1690.

Dernièrement, il me fut dit le matin que c’était ce jour-là que la volonté de Dieu me devait être manifestée ; au soir je sentis par impression que je serais prisonnier jusqu’à l’an quatre-vingt-quinze, c’est-à-dire encore cinq ans, quoiqu’il me semble que ce ne doive pas être toujours dans le même lieu. Cette dernière particularité me paraît plus douteuse que l’autre. Quoi qu’il en soit, il a fallu vous mander ceci, parce que j’en était poursuivi. C’est une prodigieuse miséricorde que Dieu me fait que de me tenir si longtemps dans cet état, libre de tout emploi, séparé des créatures et débarrassé de tout afin de ne m’occuper que de Lui. C’est là que va...a

[verso]

...persécuteur...b

...bien dû à ma témérité et à ma folie, et qu’une conduite aussi pitoyable que la mienne l’a toujours été, devait avoir naturellement pour succès et pour terme la ruine et la perte où je suis tombé. J’en ai néanmoins de la joie, et beaucoup, avec un parfait contentement, par l’amour de l’ordre de Dieu. Cette disposition se raffermit et s’augmente en moi à proportion que mon état extérieur est plus désolant et plus désespéré selon l’homme. Pour ce qui est de mon illustre adversaire, s’il est vrai, comme il dit, qu’il a le plus contribué à me réduire où j’en suis, on peut dire qu’il m’a donné de cette sorte le coup de pistolet à la tête dont il me menaçait autrefois à Turin me ...c la mort civile, et me laissant la naturelle, afin que ...

A.S.-S., pièce 7250, autographe difficile qui se présente comme un fragment dont on peut déchiffrer les deux côtés, d’où l’interruption dans le texte ; au même numéro de pièce se trouve rattachée la transcription moderne par E. Levesque.

a fin du texte porté au recto.

b fin de ligne manquante.

c manque.

0. DE MADAME DE MAINTENON. 25 février 1691.

A Versailles, ce 25 février1.

Je vois bien, Madame, par la conduite que vous voulez tenir avec les Dames de Saint-Louis, que ce sera par moi que passeront tous vos commerces ; je voudrais en profiter, j’ai déjà volé un traité sur l’humilité, que je n’ai pu laisser partir sans en prendre une copie, et j’ai cru que vous le trouveriez fort bon.

Je vous prie, madame, de vouloir bien convenir de toutes choses avec les filles de Sainte-Marie de Saint-Denis : j’espère y mener


La lettre présente est la seule qui nous soit parvenue de la correspondance directe avec Madame Guyon. On sait que Madame de Maintenon détruisit une partie de sa correspondance et que Madame Guyon n’était guère attentive à préserver la sienne. Nous éditons des fragments de lettres adressées à des tiers par Madame de Maintenon dans une section particulière en fin de ce volume, ce qui permet de mieux suivre la politique habile suivie par cette dernière.

M[ademoise]lle de La Maisonfort1, et que vous serez de la partie, si votre santé vous le permet.

Mme de La Maisonfort fait de grands progrès : elle ne voit personne, elle ne demande plus de livres, elle ne se plaint plus de manquer de temps. Elle veut encore beaucoup de conférences, mais elle se calmera là-dessus comme sur le reste.

Vos instructions, madame, n’éloigneront pas nos dames de leur devoir. Dieu veuille répandre sur elles Son bon esprit.

Je suis, madame, votre très humble et très obéissante servante,

Maintenon.

-  Mme de Maintenon, lettre 658, vol. III p.1691, éd. Langlois, Letouzey, 1935. Le 25 février, Mme de Maintenon, accompagnée de Mme Guyon, conduisit la sœur de Mme de La Maisonfort à la Visitation de Saint-Denis : « Mlle de La Maisonfort, sœur de la dame du même nom dont j’ai parlé, qui prit l’habit de novice dans la maison de Saint-Louis, eut l’honneur d’être menée par Mme de Maintenon aux filles de Sainte-Marie de la ville de Saint-Denis, le lundi de la semaine sainte [9 avril], où elle [Mme de Maintenon] apprit par un courrier, que le Roi lui dépêcha, la réduction de la ville de Mons. » (citation de Manseau reproduite par Langlois). Ce dernier ajoute : « A cette époque, le bruit d’une disgrâce de la femme du roi se précisa dans le public... »

2Sœur de la cousine de Madame Guyon, Mme de La Maisonfort, citée au paragraphe suivant.

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 1691 (?)

Comme vous voulez bien, monsieur, que je vous parle avec ma sincérité ordinaire, je vous dirai que votre cœur quoique petit, docile et plein de bonté, est étroit. Ce rétrécissement fait souvent que, sans le vouloir, on n’a pas assez d’ouverture pour les personnes qui n’ont point avec nous un certain rapport. Il faut, monsieur, dans la place où vous êtes, un extérieur ouvert, qui attire la confiance. Cela viendra à mesure que votre cœur s’étendra, et je crois que Dieu vous donnera une charité universelle.

Tant que nous nous rapportons quelque chose, soit même notre perfection, ce rapport des choses nous retient en nous-même, et, nous donnant des limites, empêche une certaine généralité qu’il vous est de conséquence d’avoir. Il semble même aux autres que l’on les oublie trop pour avoir trop de goût pour soi-même. [f. 1 v°] Je crois, monsieur, qu’il est tout à fait nécessaire que vous entriez là-dedans ; mais vous ne devez

pas travailler trop activement à votre perfection. Je crois que si vous avez la bonté d’adhérer à ce que je vous dis, Notre Seigneur vous en réveillera le souvenir dans les occasions sans qu’il soit nécessaire de s’en faire une pratique anticipée.

C’est une étrange chose, monsieur, que d’être destiné à la solide perfection. Dieu est si pur que ce que nous avons regardé longtemps comme perfection, est rejeté de lui dans la suite comme défaut. C’est pourquoi toutes nos mesures sont bien courtes. Heureux celui qui a perdu toute mesure pour s’abandonner et aimer sans mesure, qui n’a plus d’autre règle que l’inconnu de Dieu. Les sentiments intérieurs ne s’accommodent guère de cela ; mais il suffit qu’ils soient au goût de Dieu pour nous contenter. Ce goût divin s’accorde avec le goût intime. Je ne fus jamais plus unie à vous que je le suis1.

- A.S.-S., pièce 7249, autographe sans adresse ; trace de cachet - La pièce 7258 est une transcription par Levesque annotée ainsi : « Le duc de Chevreuse la marque 2eme de 1691 ». La date nous apparaît incertaine : 1691 ou 1692 ? car « 2/1691 » en petits caractères, en tête de la pièce 7249, peut être interprété comme 2eme de 1691 ...ou comme 1691 corrigé en 1692. En effet le 2 est placé sur la ligne précédente précisément au dessus du 1 de 1691. - Edition Dutoit des Lettres chrétiennes et spirituelles sur divers sujets qui regardent la vie intérieure, ou l’esprit du vrai christianisme. Nouvelle éd. enrichie de la correspondance secrète de Mr. de Fénelon avec l’auteur. Londres (en fait Lyon), 1767-1768 : nous citerons désormais, dans ce tome et le suivant, cette édition en 5 vol. comme suit : « Mme Guyon, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition (par J. Ph. Dutoit-Mambrini), Londres [Lyon], 1768, n° de volume, etc. » ou de manière très condensée, plus particulièrement dans le tome III et dernier de notre édition : « Dutoit, n° de vol., etc. » Ici : Dutoit, I, lettre 195, p. 556, est très fidèle, à part des corrections mineures, justifiées, portant sur le style : « qu’on » en « que l’on », suppression de « monsieur », ponctuation modifiée (en général par ajout !)  On note seulement l’omission de la dernière phrase, trop personnelle.

1Formule révélatrice d’union mystique souvent utilisée par Madame Guyon.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 juin 1691.

Je me suis sentie aujourd’hui, monsieur, une certaine union foncière pour vous que je n’avais pas encore remarquée. Votre âme m’est fort présente et je ne doute point que Dieu n’achève Son ouvrage en vous et par vous. J’ai trouvé mon cœur fort rempli pour vous et il se videra

d’autant plus dans le vôtre que le vôtre sera plus étendu, et il ne peut l’être véritablement que par la petitesse de Jésus-Christ. David était selon le cœur de Dieu, quoiqu’il fût si petit que sa femme en eut même du mépris pour lui lorsqu’il dansait devant l’arche.

Je vous prie de lire tout au long le 6e chapitre du 2e livre des Rois et de vouloir bien [f. 1 v°] que nous soyons unis en Notre Seigneur. Il unit qui il Lui plaît, ce Dieu de bonté, et Il Se sert des moyens les plus vils pour marquer Son extrême indépendance. Il n’y a de véritable grandeur que celle qu’Il juge être telle, et s’Il a choisi la folie de la Croix pour Se communiquer aux hommes de telle manière que, sans ce moyen, nul ne peut être sauvé, Il choisit aussi en particulier des moyens les plus faibles du monde en apparence, mais dans lesquels Il est tout-puissant pour Se communiquer avec abondance. C’est ce même Dieu qui me fait être [f. 2 r°] à vous, monsieur, d’une manière singulière, et que Lui seul opère dans le fond de mon âme, où il me paraît, dans le moment que je vous écris, qu’Il prépare Ses grâces pour vous. C’est un réservoir que [dont]1 le Maître en use quand il Lui plaît, et alors Il répand dans les autres une eau vive qui jaillit jusqu’à la vie éternelle2. J’espère que Dieu vous donnera l’intelligence et l’expérience de ce que je vous dis et que tout ce qui est en vous dira : amen Jesus.

Ce jeudi 14e, c’est la première fois que je me suis trouvée avec cette plénitude pour vous, qui se recevra si votre cœur s’ouvre, comme je n’en doute pas.

- A.S.-S., pièce 7252, autographe - pièce 7256, copie moderne par Levesque avec l'annotation : « …M. de Chevreuse a écrit en tête : 1691. Le texte de la lettre dit : écrite le jeudi 14, ce qui ne se présente en 1691 que le 14 juin [jour de la Fête-Dieu] […] Il y est question du transport de l’arche à Jérusalem au début du règne de David. »

1Le « que » exclamatif est exclu par l’autographe : « cest un reservoir quele metre en use quand il luy plait… »

2Jean, 4,14.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 novembre  1691.

Il n’y a pas moyen de ne vous point envoyer de bouquet au jour de votre fête. Je vous en donnerai un autre ici, ou plutôt mon petit Maître vous le donnera : c’est la petitesse. Ce n’est pas une petitesse active, mais passive que Dieu doit former en nous. N’arrangeons rien et ne

dérangeons rien par nous-mêmes, mais laissons-nous déranger au Seigneur, qui ne fait cas que d’une souplesse infinie. La moindre chose dont nous sommes le principe, quelque bonne qu’elle paraisse, ne Lui peut plaire. Il n’aime jamais que Ses ouvrages, et Il ne regarde comme tels que ceux qui sont sans mélange. Que Dieu est pur, et qu’il faut que nous soyons purs pour n’ajouter rien à la grâce et pour la suivre avec fidélité, sans nul refus en quelque endroit qu’elle nous mène ! Je suis toujours unie à vous en Notre Seigneur.

Trois petits boutons purs et de bonne odeur.

- A.S.-S., pièce 7251, copie annotée d’une écriture assez ancienne : « Nota. J’ai donné en octobre 1823, avec l’agrément de M. Garnier, l’original de cette lettre... » - pièce 7257, copie plus moderne de Levesque, annotée : « L’original était dans la collection de M. Monmerqué. La fête de St Charles, patron du duc de Chevreuse, se célèbre le 4 novembre. »

0. AU DUC DE BEAUVILLIER. 1692.

Il faut que m[on] b[on] d[uc] s’élargisse le cœur et commence à faire hardiment des coups de cœur, ce que l’on appelle communément coups de tête. Sa docilité a tout fait jusqu’à présent, et a même suppléé à ce qu’il y avait de trop étroit pour Dieu. Mais il faut qu’il commence à présent à sortir de ce qui le tenait en brassières sous bon prétexte, qu’il s’accoutume à sentir et discerner son fond et à agir dans le moment présent avec confiance et hardiesse, sans admettre les hésitations. [f. 1 v°] Par exemple, il doit entendre lesa raisons des uns et des autres au C[onseil], et puisb dire ce qui le frappe d’abord, qui sera une vue droite, sans conserver même certaines règles et mesures qu’il aurait prises de loin.

Ceci est pour les choses qui doivent se décider sur-le-champ. Pour les autres, il a auprès de lui l’homme de Dieu1, qui le deviendra toujours plus par la perte de lui-même, qui lui donnera des conseils justes, surtout lorsqu’il sera assez mort, ainsi [f. 2 r°] qu’il arrivera bientôtc, pour ne suivre, dans les conseils qu’il lui donnera, nulle prévention et nulle impression qui lui puisse venir par dehors, ni même celle de suprême sagessed, mais une impressione prompte, hardie, soudaine, qui n’admet nulle hésitation, car le Seigneur dit de luif : C’est mon S[eigneu]r sur lequel mon esprit reposerag. Il n’a qu’à ne suivre nulle règle, quelle qu’elle puisse être, mais se laisser mouvoir au vent du Saint-Esprit, que j’espère qui viendra chasser le propre esprit [f. 2 v°] et s’emparer de tout lui-mêmeh.


L’on ne laisse pas d’être uni en Dieu encore plus intimement et de Le servir par l’écoulement de la grâce. Il faut, autant que l’on peut, retirer l’homme de la conduite de l’homme pour l’assujettir à celle de Dieu ; et la conduite des hommes n’est utile qu’autant qu’elle nous porte à connaître les vestiges2 du Seigneur et à les suivre. Tout dépend de discerner le mouvement de Dieu, et, quand une fois l’on est assez courageux pour le suivre sans mesure et sans hésitation, tout va bien. En le suivant, il éclaire pour se faire discerner et, quand une fois on est stylé à le suivre, les créatures sont inutiles.

- A.S.-S., pièce 7254, autographe sans adresse ni date - Mme GUYON, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition (par J. Ph. Dutoit-Mambrini), Londres [Lyon], 1768, III, lettre 142, p. 595. - Annotation d’une copie moderne de l’écriture de Levesque : « Le destinataire a écrit : 2eme de 1692 […] » : en effet l’autographe porte en tête, d’une main ancienne et en tout petit : « 2 », puis à la ligne suivante : «  1692 », d’une manière qui semble exclure une indication du mois de février.

a il entendra les D

b et [autres et] puis D

c Dieu (qui [...] lui-même), qui [...] mort (ainsi qu’il arrivera bientôt) parenthèses introduites par D

d de la plus grande sagesse D

e impulsion D

f de semblables D

g se reposera D Isaïe 42, 1.

h de [tout add.interl.] lui-même

1Fénelon.

2L’empreinte des pas !

0. AU DUC DE MONTFORT. 25 septembre 1692.

Oui, monsieur1, je connais fort bien et le caractère de votre main et celui de votre cœur, et votre lettre m’a fait un vrai plaisir, y voyant les démarches de la grâce. Je voudrais avoir plus de temps que je n’en ai pour vous faire voir que plus l’âme sera séparée des sentiments, plus vous éprouverez ce que [f. 2 r°] l’on dit de la mer : que le fond est d’autant plus calme que la superficie paraît plus agitée. Je suis arrivée si tôt que je ne peux répondre tout au long.

Les livres que j’ai à présent sont fort gros. Si vous ne partez pas devant sept heures du matin et que vous vouliez bien avoir la bonté de

m’envoyer un laquais, je vous donnerai les Evangiles 2. Mais le livre est très gros. Voyez s’il vous accommodera [f. 1 v° en travers] pour un voyage, et faites-moi l’honneur de me le faire savoir. Si je l’avais eu ici, je vous l’eusse envoyé, et si vous n’en eussiez point voulu, l’on l’aurait rapporté. Mais je ne le peux avoir que demain au matin.

Je suis avec un profond respect, monsieur, votre très humble et très obéissante servante. Je n’ai pu avoir que ce morceau de papier : c’est ce qui m’a contrainte d’écrire si malhonnêtement. Le Seigneur excuse tout et vous aussi.

- A.S.-S., pièce 7267, autographe sans adresse ; en tête : « Du 25e septembre 1692 ».

1 Le duc de Montfort est le fils du duc de Chevreuse.

2 Le commentaire du Nouveau Testament par Madame Guyon.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 septembre 1692.

Oh ! monsieur, que ce serait un grand plaisir pour moi d’user avec vous comme je fais avec nos autres amis où je ne dis pas un mot par-delà le nécessaire ! On sent le fond qui répugne à toute autre manière d’agir. Ne vous étonnez pas de vos défauts, ils sont de saison pour cacher la grâce du fond, [pour] tenir petit, rabaissé [f. 2 r°] et dépendant de Dieu. Corrigez, je vous prie, les fautes que vous trouverez en lisant. Il y en a des miennes et de celles de l’écrivain.

- A.S.-S., pièce 7268, autographe ; adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet noir armorié. Ajout en tête de la main de Chevreuse : « Du 26e septembre 1692 au matin «. La pièce 7269 donne la transcription par Levesque.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 novembre 1692.

Je me trouve, monsieur, véritablement unie à vous au- dedans d’une manière singulière. Je ne puis douter que Dieu n’ait des desseins de miséricorde tout particuliers sur votre âme, mais comme Sa miséricorde est toute juste, Il n’en marque les effets que par la destruction de tout ce qui nous fait vivre en Adam. Cette vie d’Adam s’étend même sur les choses les plus spirituelles, de manière que Dieu Se sert des sentiments pour cacher à l’esprit ce qui se passe dans ce même esprit. Laissez-vous donc à Dieu, je vous prie, et vous [f. 1 v°] livrez à Lui afin qu’Il vous

conduise Lui-même dans la voie qu’Il vous a choisie. Défiez-vous de votre propre raison qui pourrait vous faire écarter à droite ou à gauche. Plus vous aurez de raison naturelle et cultivée, plus Dieu veut que vous vous laissiez conduire en enfant, au-dessus de votre raison. Il veut que vous vous soyez un témoignage à vous-même. Comme les routes par lesquelles Dieu conduit Ses amis ne peuvent être connues par le raisonnement, mais bien par l’expérience, il vous est dit comme à saint Pierre : lorsque vous étiez jeune, vous [f. 2 r°] alliez où vous vouliez, mais à présent que vous êtes devenu vieux, vous irez où vous ne voudriez pas aller1. Il n’est pas toujours nécessaire du commerce des sens pour se connaître et être unis. L’on trouve ses amis en Dieu d’une manière ineffable : c’est [là] où l’on les sert sans qu’ils le sachent, où l’on les entend sans qu’ils parlent, où l’on se fait entendre à eux par une expérience inconnue à tous ceux qui, vivant dans les sentiments, ne se laissent point purifier par le feu consumant de la divine justice.

- A.S.-S., pièce 7271, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet noir armorié. En tête : « Reçue le 29e novembre 1692 ».

1Jean, 21, 18.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1692.

Je vous envoie, monsieur, le textea d’une Vie que vous avez désiré de voir. Ce n’est pas sans quelque répugnance que je vous donne ce qui reste : une vérité exacte peut peiner. Je l’avais empaquetée devant hier pour l’envoyer par monsieur le duc de Charost ; mais il était déjà parti lorsque je le lui envoyais. Je crois qu’il y a quelques redites, fautes de mémoire et quantité de choses omises. Il y a des lettres que j’ai effacées, car quoique je crus[se] alors qu’il pourrait être nécessaire pour l’intelligence de l’affaire de les mettre, elles me paraissent inutiles [f. 1 v°]. C’est le plus fort de ma Vie que ce qui reste à lire2. Jeb vous avoue que les expressions couvrent la vérité, loin de la manifester, à cause de leur faiblesses. Mais l’on ne peut parler d’une autre manière, quoique l’on puisse sentir tout autrement que l’on ne parle, parce que ce qui tombe


2Cette rédaction de la vie doit se terminer à la fin de l’an 1688, comme le signale le manuscrit d’Oxford, p. 299 (Vie, 3.10.15) : « Fin jusqu’en 1688 tout entière ». Elle couvre donc la première période de prison à la Visitation de la Rue Saint-Antoine, « enfermée seule dans une chambre, [...] l'on m'arracha ma fille… » Cette période va du 29 janvier au 13 septembre 1688. Madame Guyon continue à l’automne la rédaction de sa Vie chez Mme de Miramion. Elle sera suivie d’une suite rédigée seulement dix ans plus tard, en 1698.

1II Cor., 12, 10.

sous l’expérience est tout autre que ce qui s’exprime. Quelque exagération dont on se serve pour exprimer une chose spirituelle, soit douleur, soit possession, l’on trouve que l’on ne dit pas assez, et c’est ce qui a causé les exagérations et termes si fort extraordinaires dans la plupart des personnes qui ont écrit. Je souhaite que vous puissiez faire le discernement par votre propre expérience et qu’il n’y ait rien en nous que Dieu ne détruise [f. 2 r°] pour y régner seul. Vous verrez les démarches de la grâce, et comme l’ouvrage de la perfection ne va pas si vite que l’on s’imagine, puisque après tant de coups et de miséricordes, vous me voyez cependant environnée de mille faiblesses. C’est dans ces faiblesses que je trouve ma force1 ; ce sont elles qui me conservent et me mettent à couvert de la connaissance des hommes. Ô que je les aimerais, si je pouvais pencher de quelque côté où l’on ne me penche pas!

Devinez. Je penche sans penchant et suis toujours flexible. A force d’être immuable, je suis incessamment mue. L’on m’incline sans cesse parce que je suis sans inclination. Ferme comme un rocher, je suis comme un roseau. [f. 2 v°] Ma force me rend faible ; je tiens à tout, à force de ne tenir à rien ; depuis que rien ne me possède, tout me possède ; à force d’être vide je suis pleine. L’excès de la sagesse m’a rendue folle et la grandeur a fait ma petitesse. Enfin la consommation de tout m’a fait devenir le plus petit enfant ; la consommation de toute vertu m’a réduite à n’avoir plus de vertud. Ce portrait est véritable et fort naturel. Voyons, après que vous l’aurez examiné, si vous vous connaissez en peinture…

- A.S.-S., pièce 7253, autographe ; les pièces 7259 et 7260 donnent le déchiffrement par Levesque - Mme GUYON, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition (par J. Ph. Dutoit-Mambrini), Londres [Lyon], 1768, IV, lettre 153, p. 590.

a lectures possibles : texte ou  reste - reste pour D et pour Levesque qui biffe sa première lecture texte.

b voir. Je D large omission

c où l’on ne penchât pas. D

d fin de D

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 décembre 1692.

J’ai lu, Monsieur, avec un fort grand plaisir la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, y voyant les progrès de l’amour pur, qui

s’avance en vous malgré les sentiments et qui se sert même d’eux, tout faibles qu’ils sont, pour couvrir ses démarches.

Je suis assez peu capable de résolution d’une chose ou d’une autre. Je ne sais pas même choisir ce qui paraît le meilleur, mais je me laisse de moment à autre telle qu’on me fait être, prête à tout et à rien. Dieu S’est servi de moi comme d’un misérable instrument sans que j’y eusse aucune part. Dès qu’Il veut cesser de S’en servir, Il est le maître, Il peut le laisser et reprendre comme il Lui plaît. Celui qui ne prend intérêt à rien se laisse donner toutes les formes qu’on veut ; et plus sa volonté est souple sous la main de Dieu, plus elle perd toute consistance propre pour prendre à chaque instant la figure qu’il plaît à Dieu de lui donner. Il n’y a que l’eau qui puisse être de cette sorte. Tout ce qui fait un corps conserve toujours une forme et par conséquent une opposition à être faite ce qu’on veut. L’eau prend la forme de tous les vases où on la met, elle prend toutes les couleurs. Notre volonté doit être de même à l’égard de Dieu. Jusqu’à ce qu’elle en soit venue là, elle n’est pas entièrement propre au dessein de Dieu. Mais vous me direz : comment connaître que la volonté en est là ? C’est lorsqu’elle se laisse mener sans résistance et même sans répugnance où Dieu la veut, haut et bas, changeant incessamment de forme, sans que les changements lui causent aucune altération, émeuvent les désirs [f. 1 v°] ni les répugnances.

Comment parvenir là ? Par la mort continuelle de toute volonté, par le renoncement de tous désirs, par une soumission continuelle à tout événement, et enfin par une continuelle oraison simple, par se laisser conduire à l’aveugle, par une foi obscure, quoique très certaine. Ne vous étonnez point de la variété de vos sentiments : il est excellent pour vous d’éprouver ce que vous êtes et ce que vous seriez sans une assistance spéciale du Saint Esprit. Votre sens étant à Dieu, il est même affermi là-dedans. Il pourra arriver dans la suite que votre sens étant encore plus à Dieu et plus séparé des sentiments, les sentiments en paraîtront plus vifs, quoique faibles dans leur vivacité : ce n’est pas qu’ils soient plus vifs, mais c’est qu’étant sentiments imparfaits par leur nature, et n’étant plus soutenus de ce concours perceptiblea que le sens leur donnait lorsqu’il était mélangé avec eux, ils se font mieux sentir, cependant, quels qu’ils soient.

Vous discernerez fort bien qu’il y a quelque chose en vous qui en est entièrement séparé et qui est constamment à Dieu. Il est bon que vous soyez conscient de ceci, afin de ne vous pas accoutumer à juger de vous selon les sentiments, ce qui vous donnerait des hauts et bas à l’infini, au lieu que, méprisant les sentiments et ne vous attachant qu’à la vérité, vous poursuivrez votre chemin malgré les doutes et les incertitudes qui se lèvent dans les sens lorsqu’on suit une foi fort obscure qui ne conduit pas l’âme par des assurances aperçues, quoiqu’elle la conduise très assurément.


Lorsque vous vous trouverez porté à m’écrire, faites-le, je vous prie, sans façon. Je vous répondrai ce que Dieu me donnera. S’Il ne me donne rien, je ne répondrai rien. [f. 2 r°] Pour les écrits, je n’ai rien prétendu expliquer, mais en lisant j’ai écrit ce qui m’a été donné, Dieu Se servant de la lecture pour me donner Ses pensées. Il a tant été écrit sur les autres sens par des docteurs, que Dieu ne S’est pas servi de moi pour cela. Lorsque vous aurez lu ce que vous avez, l’on vous donnera le Pentateuque1 qui sera peut-être plus de votre goût. Corrigez simplement ce que vous trouverez qui ne sera pas comme il fautb.

J’écris souvent qu’il faut perdre la propre sagesse et la propre conduite : c’est que Jésus-Christ, sagesse incarnée, S’emparant de nous-même et voulant nous conduire selon Sa volonté, veut que nous perdions tellement toute vue de conduite que nous nous laissions conduire de moment à autre dans un abandon total. Or cette conduite est entièrement opposée à la sagesse humaine qui veut tout voir, tout prévoir et tout ranger, et cette sagesse prévoyante est opposée à l’abandon ; et c’est afin que l’âme reste abandonnée à son Dieu qu’Il la conduit à l’aveugle, voulant qu’elle reste comme un enfant sans soin ni souci de soi-même. Voyez un enfant entre les bras de sa mère : se met-il en peine des lieux où l’on le conduit, songe-t-il à sa nourriture, à ses habits, à ce qu’il deviendra ? Non, il repose dans le sein de sa mère. C’est ce que Dieu veut de nous, et lorsqu’on en use de la sorte, l’on est propre à tout.

Dieu veille pour nous lorsque nous nous reposons en Lui par un abandon total, ce qui n’exclut pas de faire de moment à autre ce qui est de notre état ; au contraire, n’étant point occupés de mille choses, l’on fait plus parfaitement ce qu’il y a à faire dans le moment présent. [f°.2 v°] Dieu nous réveille sur tout ce qu’il faut faire et dans le temps qu’il le faut faire, mais il faut suivre cet Esprit veillant comme l’appelle le prophète, un œil veillant avec une extrême promptitude2. C’est Lui qui vous réveillera de votre lenteur, vous incitant doucement à faire sans vous amuser ce que vous avez à faire. Si vous Le suivez d’abord, vous Le trouverez toujours prêt, et tout se fera en son temps. C’est cette divine sagesse toujours assise à notre porte. Mais si vous le négligez, il se perd, et l’on fait mille fautes ne faisant pas les choses à point nommé. Un enfant est simple dans ses pensées et dans ses actions, car il faut nous simplifier non seulement dans notre raison et dans nos paroles, mais aussi dans le raisonnement et dans les actions.


Je vous prie de ne vous pas inquiéter pour M. le d[uc] de M[ontfort]3. Faites-en le sacrifice à Dieu et le Lui abandonnez. Cela sera plus efficace que vos peines et vos paroles. Dieu veut vous détacher de tout, et même du bon ordre de votre famille. Il faut que la soumission s’étende sur tout aussi bien que le renoncement. Vous ne Le gagnerez, ce Dieu, qu’après que, convaincu de l’inutilité de tous vos efforts, vous Lui aurez abandonné toutes choses. Il sera un temps égaré, parce que vous et Madame avez trop compté sur vos soins et sur votre éducation, mais il ne se perdra pas. Dieu ne compte pas toujours comme nous, parce qu’Il est jaloux.

Pour ma santé, j’ai voulu [les] meilleurs médecins : ils me laissent après m’avoir bien tourmentée. Je suis actuellement entre les mains d’un qui dit me vouloir guérir. Lorsque je suis entre leurs mains, je leur obéis, quoique je voie bien que ce qu’ils m’ordonnent m’est contraire. Dieu ne permet pas qu’ils me soulagent.

- A.S.-S., pièce 7275, autographe sans adresse ni date ; en tête : « Cette lettre a été reçue à Versailles le samedi 6e décembre 1692 et répond à une du 2e du même mois. » Nous donnons souvent comme date de la lettre, celle de réception notée par le duc ; il faut donc l'avancer d’un jour ou deux pour connaître la date de composition. - Pièces 7272/4 : transcription Levesque.

a (sensible biffé) perceptible add.interl.

bseul alinea du ms. Nous créons les autres paragraphes. Madame Guyon écrit en général sans ponctuation ni paragraphes ni date.

1Les Explications du Pentateuque par elle-même.

2Jeremie, 1, 11-13.

3Fils du duc de Chevreuse. v. Index.

0. AU DUC DE MONTFORT. 1692.

O mon bon et cher enfant1, il faut mourir, mais ce n’est pas de la mort naturelle. Il y en a d’autres à passer avant ce temps. Vous êtes à Dieu et tout ce qu’Il vous a donné Lui appartient. Laissez-Lui tout reprendre, je vous en conjure. Nous en parlerons lorsque nous nous verrons. Ne laissez pas d’amener une autre fois mon grand fils, car je vous promets qu’après que je l’aurai un peu vu, je ne vous quitterai point pour lui. Nous dirons toutes choses. Laissez-vous tout au Seigneur. Ne savez-vous pas qu’une personne forte tient fortement ce qu’elle tient. Mais lorsque ces forces s’affaiblissent, elle lâche peu à peu prise, jusqu’à ce que l’extrême défaillance lui ouvre les mains et lui fait tout quitter tout

à fait. C’est [ainsi] que vous vous vous relâchez insensiblement, mais que vous tenez encore2. La faiblesse viendra au point que vous ne pourrez rien retenir, quelque volonté que vous en ayez. Vos efforts seront les vains efforts d’un homme dont la défaillance ne lui permet qu’à peine de tenir la main à demi-fermée.

Vous êtes à Dieu et non à vous. Il est jaloux, laissez-Le reprendre Son bien et employez l’équité que vous devez avoir en la place où vous êtes, à Lui faire la première justice, à vous la faire à vous-même. Laissez-vous ôter ce que vous auriez assurément peine à rendre : Dieu vous fait grâce de tout prendre. Je vous déclare que je serai toujours de Son parti et que mon cœur, sans vous rien dire, vous dérobera bien des choses pour les rendre à qui il appartient. Je suis méchante, je vous aime néanmoins de tout mon cœur pour Lui. Je vous aimerais moins, vous seriez épargné. Ce n’est pas pour vous que Dieu vous a fait tant de grâce pour avoir le plaisir de jouer au vrai dépouillé. Laissez-Le faire. Hélas ! Il est si nu Lui-même et dans la [sic] et sur la croix ! Qui oserait vouloir une robe après cela, quelque froid qu’il fasse ? Je ne puis vous dire combien je suis à vous.

A.S.-S., pièce 7261, copie de la main de Levesque. Original non retrouvé.

1 Le duc de Monfort était fils du duc de Chevreuse.

2Phrase incorrecte ou incomplète : le sens en est l’appel à un lâcher prise intérieur.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 janvier 1693.

[f. 1 r°] C’est monsieur Dup[uy] qui a le Penta[teuque]. Je croyais vous avoir dit qu’il a tout et moi rien. Je vais écrire, si vous voulez, à la prieure, pour avoir le livre, lui disant qu’il est à moi et lui promettant quelque chose.

Un mot là-dessus : la mère du Saint-Sacrement est celle dont je vous ai parlé, qui est l’ins[ti]tutrice de cet ordre, fut de mes amies et [est] une s[ain]te1. Le reste de la communauté est fort opposé à l’intérieur et mad[emoise]lle de Chevreuse fera bien de n’en pas parler, afin de ne se point attirer de croix mal à propos et de conserver son don. Elle pourra parler à la mère du Saint-Sacrement tant qu’elle voudra.


1Catherine de Bar (1614-1698), devenue mère Mectilde du Saint-Sacrement fonda cet ordre de bénédictines. En relation avec Bertot et Archange Enguerrand, elle faisait partie du même « réseau » spirituel que Madame Guyon. V. Index, Mère Mectilde.


Je ne sais [f. 1 v°] si Dieu permettra que votre homme vive pour achever l’ouvrage. S’il vit, à la bonne heure. Pour vous, vous pourrez suivre cela sans empressement, que je crois, l’intention est bonne. Dieu fera voir par le succès s’Il veut vous faire mourir à cela en vous y faisant travailler sans la finir ou bien s’il a dessein que vous aidiez aux pauvres. Ne nous occupons de rien et faisons les choses néanmoins avec exactitude. Ma santé n’est pas bonne, mais Dieu est le maîtrea.

- A.S.-S., pièce 7141, autographe.

afin de page blanche ainsi que le f°.2.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 janvier 1693.

[f. 1 r°] Ma santé est toujours la même, monsieur, et j’espère qu’à mesure que les murailles de ma prison se détrui[sen]t, que les moments avancés de la parfaite liberté de l’âme, qui ne craint néanmoins aucune chose, non plus qu’elle ne désire rien. Car c’est comme si l’on n’était point, et toutes les choses du monde sont de même. Je suis bien aise que Notre Seigneurb confirme en vous une disposition intérieure qui est le fondement du pur amour et de la pure gloire que Dieu peut tirer de Sa pure créature. Tout ce qui n’est point cela est si fort mélangé de nous-même que Dieu n’a que très peu de part. Je prie Notre Seigneurb d’achever en vous ce qu’Il a commencé et que madame de Ch[evreuse] entre dans Ses désirs. J’ai écrit où vous savez : sitôt que j’aurais réponse, je vous le manderai. Je ne vous dis pas combien Notre Seigneurc m’unit à vousd.

- A.S.-S., pièce 7137, autographe, datée à réception par le duc de Chevreuse.

bN.S. autographe.

cns autographe.

d fin de ligne blanche, f°. 1 v° et f°. 2 vierges.


0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 janvier 1693.

20 janvier 1693.

Je crois, monsieur, que M. le c[uré] me connaît assez. Je l’estime fort, mais pour moi, je crois que Dieu veut que je vive inconnue sur la terre. Ainsi je vous demande par grâce de ne vous point mettre en peine de me justifier à son égard, et [de] ne parler point de moi, je vous prie, si ce n’est à M. l’abbé de Fénelon, qui me connaît assez et à qui mon cœur est entièrement ouvert.

Je dois aussi vous dire que ce n’est pas sur les choses extraordinaires qu’il faut juger des gens. Il y a une impression du fond, qui est très sûre, et qui porte grâce avec soi ; et c’est par celle-là qu’il faut juger, mais nullement par les choses extraordinaires, qui sont fautives, et qui peuvent [f°5v°] arriver aux âmes communes. Croyez-moi, au nom de Dieu, ne donnez point là-dedans : allez par la foi pure et nue. Lorsque je dis ou écris les choses, je ne les dis point par vue prophétique ; mais je les dis comme un enfant qui dit ce qu’il pense, sans qu’il n’en reste rien après. Je n’y fais même nulle attention, et je suis aussi contente que les choses n’arrivent pas comme qu’elles arrivent. Dieu seul et Son ordre divin suffit. Lorsque j’ai dit à mes amis ce qu’il m’est venu de leur dire, je n’ai jamais voulu qu’ils agissent en conséquence de cela, mais qu’ils laissent tout à la Providence, comme s’ils ne savaient rien. Lorsque les choses arrivent, cela sert à réveiller leur foi et leur confiance ; mais ils n’ont jamais rien fait en conséquence de cela. Obligez-moi de parler de tout cela à M. l’abbé de Fénelon ; et s’il vous dit autre chose, l’on vous donnera pour faire voir au curé ce qu’il vous plaira. Mais qui n’est pas convaincu par le témoignage intime du cœur, ne le sera pas pour longtemps, [f°6] quand bien même il verrait des miracles. Pour moi, Notre Seigneur m’a appris à ne pas juger par les apparences extérieures, mais de Le laisser juger Lui-même en moi et c’est ce goût sans goût intime du cœur qui passe ce jugement. L’on m’a quelquefois dit que de certaines gens me condamnaient absolument, qu’ils parlaient contre moi : pour moi, je les ai toujours estimés ni plus ni moins. Je comprenais qu’ils étaient prévenus, et qu’ils faillaient1 en se laissant prévenir ; mais j’éprouvais en même temps qu’ils agissaient de bonne foi, et je n’ai jamais diminué l’estime que j’ai eue pour eux. Nous sommes ce que nous sommes devant Dieu. Si je suis criminelle, l’approbation des hommes ne me rendra pas innocente ; si je suis innocente, leur condamnation ne me rendra pas criminelle. Au reste, je ne vous remercie point

de votre charité à me défendre ; cela répugne à mon cœur. Ce que vous faites, vous le faites pour Dieu, et moi je ne prends part à rien.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°5, « 20 ou 21e janvier 1693 » ; Corr. de Fénelon, 1828, vol.7, lettre no. 8.

a en moi. L’on var. 1828 (omission).

1faillir de fallere, « manquer à ». (Rey).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 janvier 1693.

Je vous assure, monsieur, qu’on ne peut être plus contente que je [ne] le suis de madame de Chevreuse. Elle me paraît avoir un désir sincère de connaître la volonté de Dieu et de la suivre. C’est tout ce que l’on doit désirer. Le père spirituel est un homme. Je ne le connais pas ; je n’ai point eu de nouvelle de la prieure. Il n’a point écrit à ma belle-fille. Je lui avais mandé ...1 que j’aurais de joie que M. Bollau [Boileau ?] cédât tout à fait à la grâce, car c’est un homme que j’honore et aime en Notre Seigneurb tout à fait. Son cœur est excellent et j’espère dans le moment que je vous écris qu’il y viendra. Vous serez son apôtre. Le temporel ne doit point arrêter madame de Chevreuse, car tout marquerait qu’elle ne manquerait pas, mais Dieu, en l’appelant, la déterminera pour le choix. Mon cœur est très uni au vôtre dans l’unité divine.

- A.S.-S., pièce 7143, autographe en une feuille pliée en quatre, dont le premier quart est seul écrit, adressé à monsieur le duc de Chevreuse ; cachet fleur à pétales, éclairée ; date ajoutée à la réception.

aIllisible.

bN.S. ms ; nous transcrirons sans indiquer les formes abrégées manuscrites : N.S., ns, J.C., N.S.J.C., etc.

0. DU PERE LACOMBE. 28 janvier 1693.

Ce 28 janvier 1693

Epouse de Jésus-Christ,

Je prends la plume sans savoir que vous dire ni de quoi vous entretenir : toutes choses sont si peu qu’on n’a ni pouvoir ni volonté même de les regarder. Dieu est tellement tout qu’Il remplit, absorbe et épuise tout et, sans qu’on n’en sache rien dire, ni même qu’on le veuille ni qu’on y pense, on en est tellement plein, sans en sentir la plénitude, qu’on n’a ni

force ni vigueur pour quoi que ce soit, quoique jamais on n’ait eu plus de force et de vigueur pour être mû, pour entreprendre et pour soutenir tout ce qu’un autre nous-même veut de nous. On est sans force, sans dessein, sans vue et sans désir par soi-même et de soi-même, non que l’on sente ou que l’on aperçoive ce soi-même : on n’en a pas même la moindre idée, pas plus que si jamais l’on n’avait eu de soi-même ou qu’on eût su ce que c’était. C’est une vie bien cachée aux sens et aux créatures.

Vous savez, chère amante de Jésus enfant, et l’unique délice de mon cœur, vous savez que l’esprit de l’homme, quelque grand et doué qu’il soit ou qu’il s’imagine d’être, n’est pas capable de comprendre par lui-même la millième partie de cette vie de Dieu dans l’âme. Et comment la comprendrait-on ? Ce ne serait plus ce que c’est, si on le comprenait. Il faut en être compris pour en apercevoir quelque chose, et encore, quand il nous est donné, et non autrement. Depuis que mon cœur a goûté le vôtre, il ne peut plus rien goûter sur la terre : il avait encore auparavant quelque reste de sentiment pour ces âmes que Dieu Se destine pour Lui-même et qu’Il attire à Lui, mais à présent il est tellement perdu dans le vôtre que je crois qu’afin qu’il sente ou goûte quelque chose, il faut que vous le sentiez et le [f°.1 v°] goûtiez auparavant. Comprenne cela qui voudra, mais cela ne laisse pas d’être. Il est surprenant, unique attrait de mon âme sans attrait, il est surprenant comment cette âme, bâtie de cette manière, peut être, agir, paraître au-dehors, et y avoir toute sorte de mouvement, comme si rien n’était. Il n’est pas moins surprenant qu’elle parle et écrive d’elle-même et de cet état, sans y penser et sans y réfléchir : elle y est, et elle en parle sans qu’elle s’y voie ni qu’elle s’y entende. Quel profond abîme que la divinité ! Jusqu’à ce qu’on y soit entièrement perdu et abîmé, mon Dieu, qu’on est quelque chose de pitoyable !

Encore un coup, chère épouse de Jésus-Christ enfant, que je goûte votre cœur ! Que mon âme est perdue dans la vôtre ! Oui, perdue, car elle ne s’y voit, ni ne s’y sent, et elle y est. Que de charmes sans charmes ! Que d’attraits sans attraits dans tout ce qui vient de vous ! J’ai lu vos Prophètes et vos Psaumes, je vois partout l’état de cette âme où Jésus-Christ S’est incarné et dont Dieu est devenu la résurrection et la vie. Il y a une si grande différence d’elle à elle, de ce qu’elle était avant cette résurrection et cette nouvelle vie, et ce qu’elle est après, que l’on voit bien que ce ne peut être que l’ouvrage de la main toute-puissante de Dieu. Vous voulez bien que je vous dise que je n’y ai rien vu que de très véritable, et que la bonté de Dieu a bien voulu faire expérimenter à un autre vous-même. Quoique tous les mystères qui y sont compris soient effectivement des mystères pour la chair et pour le sang, pour la raison

et pour la science, ce ne sont que des premières vérités pour l’expérience et pour ces âmes qui, ne vivant plus en elles-mêmes, ont reçu, ou pour mieux dire, sont possédées d’une autre vie qui ne leur paraît pas distinguée de Dieu même.

Mais pourquoi vous parler de cet état, l’esprit de Dieu s’étant servi de vous pour en écrire si divinement ? Est-ce pour vous réjouir, et vous faire admirer les effets de la toute-puissance de votre petit Maître ? Il a fait des merveilles dans cette naissance, je suis témoin qu’Il a tellement charmé et attiré de certains cœurs qu’ils ne respirent que Jésus enfant. Remerciez-Le bien de ce qu’Il a la bonté de Se faire goûter aux cœurs de Ses créatures : elles en sont tellement charmées qu’elles ne se connaissent plus. Qu’il fait bon de L’avoir pour son petit Maître et de Lui servir de ballon pour Se divertir1 : c’est une de vos expressions qui ne se laisse pas facilement oublier. Vous avez donc été Son ballon depuis que je vous ai quittée : Il vous a fait souffrir [f. 2 r° en travers] mille maux, ce petit Maître, Il vous a fait crier dans des douleurs horribles comme un petit enfant et, quand vous Lui disiez : « Mon petit Maître, je n’en peux plus », Il vous fortifiait pour vous faire souffrir encore davantage. Qu’Il est aimable, ce cher petit Maître ! Que Ses coups sont agréables ! Il est bien maître chez vous, j’en suis bien aise. Je veux bien qu’Il soit aussi bien maître ici. S’Il vous tient dans la maladie et les douleurs, Il me tient dans une santé que rien n’altère : c’est un grand embonpoint et point de douleur ni d’infirmité. Nous voulons pourtant bien être Son petit ballon dont Il puisse Se jouer et Se divertir comme Il voudra. Faites-Lui bien des amitiés pour moi. On veut être bien petit, et non pas grand, on veut toujours être votre petit frère, et non plus votre grand frère. On ne laisse pas de paraître fier, ferme et grand au-dehors, quoiqu’en dedans on aime bien à être petit, et qu’on se sente bien éloigné de vouloir être grand.

Vous ne m’aviez pas dit le nom de votre abbé2, de cet abbé que je voulais déplacer pour me mettre en sa place. Je ne pouvais souffrir qu’il fût avant moi, vous vous en souvenez bien, et cela vous faisait rire : je ne fus pas même content quand on me mit dans le même rang. Vous savez comment on trouva le secret de me contenter sans pourtant le déplacer. Je suis bien aise qu’il conserve sa place, il n’est pas mal placé selon ce que j’ai connu que vous aviez pour lui. Il sera bien des amis du petit Maître, puisqu’il l’est tant des vôtres. Je sais son nom à présent, je sais qui il est : n’est-il pas vrai que c’est celui qui est allé cet automne où vous deviez aller et où l’on vous attend ce carême ?

Je n’aurais pas grande peine à faire à présent bien l’enfant. Il est bien juste qu’un Dieu enfant nous rende tous enfants. Je n’en ai point encore trouvé qui le fût tant que vous. Si nous étions ensemble, nous le deviendrions toujours de plus en plus. Que ces prudents et ces sages du siècle sont quelque chose de fade pour un cœur qui a goûté Jésus enfant ! Cet enfant est d’un trop bon goût pour vouloir jamais goûter autre chose.

J’ai lu bien souvent votre lettre, et je l’ai baisée bien des fois, mais aussi il m’est arrivé bien souvent, en le faisant, de rester sans parole, sans pensée, sans mouvement, dans un si grand repos et si profond silence qu’on reste tout abîmé et tout absorbé avec un grand plaisir et bien de la douceur, sans pourtant que l’on veuille ni le plaisir ni la douceur ni quelqu’autre chose que ce soit : on ne veut rien, mais on reste immobile, dans un si grand oubli de tout, que l’on ne sait pas si l’on se souvient encore que l’on soit. Qui aurait jamais cru que l’on peut être dans une si grande séparation de soi-même, être encore dans le monde, et n’être point ni à soi, ni dans soi ? [f. 2 v°]

Vous me dites que l’on vous persécute toujours, mais vous ne me dites pas les circonstances, ni qui en sont les auteurs. Et comment être une même chose avec Jésus enfant sans être persécuté ? Ce ne serait donc pas le même Jésus enfant qui est né il n’y a pas longtemps, car d’abord on L’a vu persécuté par les grands et les puissants du siècle, pendant que d’autres voix venaient de bien loin pour Le chercher et L’adorer : il faut que la même chose arrive encore à présent, que Jésus enfant soit méprisé et méconnu des siens, pendant que des étrangers viennent de loin pour se faire un plaisir de Le voir dans Son enfance. Vous me voyez devenu bien enfant et parler bien en enfant, une autre fois nous le serons encore davantage, et cela vous fera plaisir.

Celui qui ne vous avait vu qu’une fois pendant une si longue et si dangereuse maladie, m’écrivit d’abord que vous aviez été toujours à l’extrémité depuis que je n’y étais plus, me chargeant de prier Dieu pour vous : je ne lui ai pas répondu sur cet article. S’il devenait enfant, je serais un peu plus de ses amis ; je l’aime bien, mais je l’aimerais davantage. Si vous allez où l’on vous attend ce carême, et où je croyais que vous étiez allée dès cet automne, vous aurez bien de la satisfaction. Les choses vont bien, j’en suis très content, et je suis sûr que vous le serez : vous me le saurez dire à votre retour. J’espère toujours de voir cette Vie, et que votre petit Maître vous fournira quelqu’un pour l’écrire ; ne me l’envoyez pas que je ne le sache auparavant, pour vous donner une adresse fidèle, parce que les messages ne viennent pas jusqu’ici. Faites bien un petit enfant de votre abbé, que j’honore bien : il me suffit que j’aie vu l’estime et l’amitié que vous aviez pour lui. Ce ne sera pas une affaire quand il deviendra tout à fait enfant, puisque le Verbe a bien

voulu être enfant. Plus il a d’esprit, plus il doit être enfant : vous me disiez quelque chose de fort bon là-dessus. Eh comment pourrait-on vivre en cette saison sans être enfant ?

Voilà bien du discours pour un enfant qui ne savait pas le premier mot qu’il devait dire quand il a commencé. Je ne vous quitte point, toutes les unions que j’ai avec d’autres me paraissent plutôt des désunions que des unions, il n’y a qu’avec vous que je suis bien un. Vous auriez trop d’affaire de lire tout de suite cette lettre : elle est un peu trop longue, vous pouvez la partager en plusieurs pièces jusqu’à ce qu’il en vienne une autre. Servez-vous en pour vous divertir et pour faire un peu l’enfant ensemble.

Quand vous ne serez plus malade, il faudra bien prendre un plus grand papier pour me répondre. Vous voyez comme je fais : quelque grand papier que je prenne, et quelque petit que soit le caractère, je ne finis que quand tout le papier est fini. Je suis bien à vous, quoique je ne sache pas encore quel nom je dois vous donner à mon égard. Je sais bien que je suis votre petit frère : c’est ainsi que vous m’avez toujours appelé. Mais pour moi, je n’ai pas encore pu vous donner aucun nom, je n’en vois point dans tout le monde qui puisse bien expliquer ce que vous m’êtes et ce que je vous suis. Je sais bien que vous êtes cette unique et l’épouse de Jésus-Christ, mais je ne saurais expliquer ce que vous m’êtes. Pour moi, je vous suis tout ce que vous voulez que je vous sois.

- A.S.-S., pièce 7276, copie ; pièce 7277 : résumé et bref commentaire de Levesque : « Il lui exprime les sentiments que Dieu lui inspire pour elle [...] Je crois que la malignité du monde trouverait un peu trop à s’égayer sur la mysticité de cette lettre » - « Lettre du P. Lacombe à Madame Guyon », Revue d’Histoire de l’Église de France, Janvier-Février 1912, p. 1-8 : « …transféré au château de Lourdes. Il y séjourna dix années. […] Il n’était pas en cellule ; il pouvait descendre au jardin, où il se délassait de ses oraisons par les soins de la culture des fleurs [une prison idyllique !]. Il ne tarda pas à gagner l’aumônier, l’abbé de Lashérous, si bien que celui-ci devint un fervent disciple. Grâce à lui, plusieurs dévotes du pays furent bientôt complètement gagnées… »

1Image classique de la balle livrée au jeu divin.

2Noter la belle franchise de l’aveu qui suit.

0. AU PERE LACOMBE. 1693 (?)

Je prie Dieu, mon cher père, d’être votre consolation, votre mort et votre résurrection. Nous ne perdons pas nos amis, quoiqu’ils meurent, si nous avons la foi : ils ne font que nous devancer, lorsqu’ils sont à Dieu comme l’était notre ami. S’il a souffert quelque peine après sa mort, son resserrement en est la cause : ne s’étant jamais parfaitement abandonné à Dieu, pour mille choses, il aurait cru se perdre s’il n’avait pas tenu son

âme en ses mains. Cependant je ne doute point qu’il n’ait une grande gloire, il n’a fait que nous devancer de peu de moments. Vous me direz : « Ce qui m’afflige est de voir mourir ceux qui pourraient soutenir le bien ». Je vous dirai à cela que c’est le temps de la destruction, et que la colère de Dieu n’est point apaisée. Le torrent de l’iniquité est débordé partout et rien ne l’arrête : il s’enfle et se déborde de plus en plus. Et la colère du Seigneur … jusque sur les troupeaux de Sa bergerie : Il retire du monde ceux qui n’auraient pas la force d’être témoins de malheurs, et des lois que Sa justice lance sur la terre comme des flèches enflammées, Il fait entendre aux autres qu’ils ne doivent point s’opposer à Sa justice. Saint Paul, qui désirait d’être anathème pour ses frères, ne pouvait s’opposer à la colère de Dieu contre les Juifs. Il faut entrer dans Ses intérêts contre nous-même : c’est L’aimer plus que nous et plus que toutes choses.

Les hommes d’à présent sont trop corrompus pour que Dieu les épargne, et les autres ne sont pas assez purifiés pour servir au dessein de Dieu sans y rien prendre. L’homme se mêle en tout, c’est ce qui fait qu’on voit si peu de fruit. Ce que je vois et entends m’afflige. On croit heureux ceux qui ont des rois protestants : ils sont libres. On en espère un sans religion pour lequel l’Angleterre et la Hollande s’intéresseront. On a des intrigues secrètes dans ces pays. Les paroles données de part et d’autre, tout menace ruine. Ô Dieu, vous savez ce que Vous voulez faire dans cette destruction générale : ceux qui demeureront le verront. Il y en a qui paraissaient du bon parti, devant d’être en place, qui se font connaître ce qu'ils sont, sitôt qu’ils sont placés. On a inséré un mot, qui ne paraît rien, dans ce qu’on a envoyé à Rome qui, dans la place où il est inséré, détruit tout ce qu’on paraît y établir. En voilà beaucoup pour une lettre. Je prie le p[etit] M[aître] de la faire arriver à bon port. Consolez-vous, cher père, en ne voulant que la volonté de Dieu : Dieu purifie par là l’écume dès lors ... diminue et n’en restera guère lorsque l’écume en sera ôtée, mais ce qui restera sera pur pour le Seigneur. Je vous embrasse des bras du p[etit] M[aître].

- A.S.-S., pièce autographe.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 février 1693.

Vous savez, monsieur, que la véritable disposition pour connaître la volonté de Dieu est la nudité de tout. Penchons, afin que Dieu penche Lui-même la balance. Il faut qu’elle soit dans un parfait équilibre. C’est

ce qui me porta de conseiller à mad[emoise]lle de laisser toute pensée particulière sans dessein de vocation, toute occupation d’une chose ou d’une autre, mais qu’elle priât Dieu de l’éclairer de Sa pure lumière. Je lui ai écrit où je lui ai conseillé de faire dire quelque messe pour connaître la volonté de Dieu. Je lui ai dit que la vie religieuse était la plus pure. Je vois certaine chose1 en elle qui [qu’il] ne m’est pas encore permis de vous dire. La suite justifiera mes pensées. Elle est bonne et elle peut vivre saintement dans le monde.

La Vie de sainte Thérèse est bonne, mais le [f. 1 v°] Chemin de perfection est bien plus utile parce qu’il y est parlé d’une oraison simple, et la Vie n’est pleine que de dons extraordinaires. Toutes les personnes véritablement intérieures conseillent le Chemin de p[erfection]. La Vie est aussi très belle. Pour les écrits, vous donnerez vous-même, si vous le voulez après les avoir lus, ce que vous croirez qui conviendra ; mais si M. le c[uré] le sait, cela pourrait l’indisposer.

Que j’ai de joie que Notre Seigneur vous ait imprimé l’amour de Son enfance afin que vous soyez simple et petit. Ce n’est pas des images et des espèces qui vous conviennent. Elles vous feraient bien du tort, quelque bonnes qu’elles fussent, mais c’est la simplicité, la candeur, la petitesse de l’enfance de Jésus-Christ qui vous doit être imprimée par abandon total sans vues ni distinctions.

Je n’ai eu aucune réponse de Montargis. Je crois que la prieure se sert peut-être du secret.

- A.S.-S.,  pièce 7144, à : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet héliotrope. Ajout à réception : « du 15e au 18e février 1693 ».

1Au singulier.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 février 1693.

J’ai beaucoup pensé à vous depuis quelques jours, votre insensibilité est de grâce, et l’état d’indifférence marque une mort de volonté préférable à toutes choses. Quoique nous soyons remplis de misère, il ne s’ensuit pas pour cela que nous voyons le détail de nos fautes. Il ne faut pas même vouloir voir ce détail lorsque Dieu ne nous le montre pas, parce qu’il est nécessaire qu’Il nous le cache, sans quoi nous serions toujours occupés de nous-mêmes. Quoique avec bon prétexte, il faut tâcher de ne vous confesser que lorsque vous en aurez le mouvement ou un besoin marqué, sans quoi l’on se fait une routine de la confession. Plût à Dieu que vous fussiez en état de ne vous confesser jamais ! Vous

éprouverez de plus en plus que les défauts de l’esprit et de l’amour-propre1, tout ce qui est essentiel, diminuera et s’en ira, mais il n’en est pas de même des défauts [f. 1 v°] purement naturels : souvent ils se fortifient, Dieu les laissant sans péché pour humilier et nous faire sentir ce que nous serions.

Quittez toute réflexion : ce que Dieu demande, c’est tomber de vous-même. Les personnes qui sont conduites par une multiplicité vertueuse doivent faire le contraire : elles doivent s’occuper de leurs défauts et les examiner pour y remédier entièrement. Mais pour vous, il faut que vous remédiez à l’essentiel de vos défauts par l’oubli de vous-même. C’est Dieu qui vous délivrera de ceux qui Lui sont désagréables, vous laissant sensiblement ceux qui, comme le fumier en hiver, conservent les fleurs tendres et délicates. Si nous étions exempts des défauts naturels, nous ne le serions pas d’amour-propre.

L’union ne dépend point du sentiment, mais d’une volonté droite et déterminée de suivre Dieu. Le sentiment est un fruit de l’union, mais ce n’est pas ce qui fait l’union. La plus grande marque que votre oraison est bonne, c’est l’effet qu’elle produit. Laissez-vous mener à Dieu comme il Lui plaît : plus elle sera simple et indistincte, plus elle sera pure. Je crois que vous êtes bien, il n’y a qu’àb vivre d’abandon et de foi.

Pour madame de Chevreuse, il serait difficile que je la visse sans que M. le curé le sût, et cela lui [f. 2 r°] ferait beaucoup de peine et réveillerait ses défiances. Pesez cela, s’il vous plaît. Notre Seigneur sait à quel point Il me fait être à vous.

Mon lion 2 retient le livre et ne veut point le rendre, il nie l’avoir. Je le lui ai fait demander comme convenu de par gens de sûreté, il a nié.

- A.S.-S. pièce 7145, autographe, adressée à « Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet armorié, daté à réception : « 21e février 1693 ».

b « il ni aqua vivre d’aban / donet defoi » : autographe très souvent phonétique, avec de nombreux mots liés, sauf lors du passage à la ligne suivante…

1Amour-propre est toujours écrit sans trait d’union par Madame Guyon – mais celle-ci n’en utilise quasiment jamais, ce qui ne permet donc pas d’en tirer conséquence.

2Il s’agit du P. Dominique de la Motte, son frère.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1693.

[f°.1 r°] Je vous prie de ne vous confesser que lorsque Dieu vous en donnera le mouvement : comme c’est un Dieu d’ordre, Il vous le donnera assez souvent pour ne point indisposer vos domestiques. Abandonnez-vous donc à Lui sans réserve, car Il veut prendre beaucoup de soin de vous.

Il est assez naturel de condamner ce qu’on n’éprouve pas car le raisonnement n’atteint jamais la science. Ainsi je ne suis point surprise de voir tant de gens de bien condamner les voies intérieures qu’ils ne connaissent point. Il faut que Dieu leur en donne l’intelligence par une expérience qui les fasse revenir de leur raisonnement qui, étant trop borné, ne peut jamais s’étendre par tout ce que Dieu opère. Dieu ne serait pas Dieu s’Il n’avait d’infinis moyens de Se communiquer à Ses créatures que Ses [f°.1 v°] créatures mêmes ignorent. O altitudo1, etc. Plus vous avancerez, plus vous trouverez un chemin inconnu à la raison, connu seul de la foi et de l’abandon en entier il se plaît de conduire dans ce secret ceux qui se livrent à Lui sans réserve.

Il y a le chemin pour le commun, mais il y a le secret sentier2 de l’Ami, connu seulement de l’amant et de l’aimé : plus l’on meurt d’esprit et de volonté, plus l’on le trouve. Il est parsemé d’épines, car l’Ami conduit son aimé longtemps sans lui faire éprouver ses aimables cruautés. Mais quand il s’agit absolument de le faire sortir de lui-même pour le faire passer en Luia par un état d’autant plus merveilleux qu’il est sans changement extérieur, et [état] durable, ah ! qu’il faut qu’il en coûte, il faut mourir à tout sans réserve. Les dons nous sont donnés pour nous faire mourir aux choses extérieures et sensibles, mais Dieu vient Lui-même nous faire mourir à ces mêmes dons et aux choses spirituelles pour nous faire passer en Lui. Mais que la passe [f°.2 r°] qui introduit à cette divine vie est étroite ! Il faut être nu pour y passer : c’est ce qui a fait dire à Jésus-Christ, d’une manière que peu entendent, qu’il serait plus facile qu’un chameau passât par le trou d’une aiguille qu’un riche au royaume des cieux. Ce royaume des cieux est la perte de nous-même en Dieu, mais cela ne se fait que par Dieu même. Aussi Jésus-Christ ajoute-t-Il : « Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu3 ».


1Romains,, 11, 33 : « O altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei, quam incomprehensibilia sunt iudicia ejus… » [Vulgata, Gryson].

2Madame Guyon connaissait le mystique Constantin de Barbanson, auteur des Secrets Sentiers de l’Amour divin. Elle le cite longuement dans ses Justifications, clé 50, « Purification », vol. II, § 70, p. 346-370.

3Matt., 19, 24-26 : Je vous le dis encore : un chameau passera plus facilement par le trou d’une aiguille, qu’un riche n’entrera dans le Royaume du ciel. Les disciples ayant ouï ces paroles, en furent fort étonnés ; et qui sera-ce donc, disaient-ils, qui se pourra sauver ? Mais Jésus les regardant, leur dit : C’est une chose impossible aux hommes, mais tout est possible à Dieu. » (trad. Amelote).

Je me trouve très unie à vous. Vous avez bien raison de dire que ces sortes d’union n’ont rien de rapportant à tout ce qui est dans l’extérieur. Il est impossible qu’elle soit divisée de Dieu puisqu’elle unit davantage à Lui [d’]autant moins [possible] qu’Il demande que nous soyons un et que tout se réduise à l’unité.

La vie intérieure est une vie évangélique. Les Evangiles s’expriment et s’expliquent dans les âmes intérieures sans qu’elles sachent comme cela se fait. Il me vient de vous dire, sans savoir pourquoi, de lire les faits que l’on m’a obligée d’écrire de ma vie : les [f°.2 v°] choses trop fortes pour vous ne vous scandaliseront point, je m’assure, à cause de votre droiture, les autres vous seront utiles.

Si Mme de Ch[evreuse] ne désire pas de me voir, ne lui inspirez pas. Il faut attendre le moment du Seigneur, tout ce qui est de l’industrie de la créature ne réussit pas, il faut que Dieu fasse Lui-même les choses. Il est revenu à ma belle-fille que madame de Chevreuse aurait eu la bonté de dire du bien d’elle. Elle me presse de l’y mener : que dois-je faire ? Je reculerai jusqu’à ce que j’ai un mot de vous. Toute à vous en notre divin Maître.

- A.S.-S., pièce 7146, autographe, de lecture très difficile, reçue « de Paris 23e février 1693 ». Le texte continu couvre la totalité de l’espace disponible à l’exception du dernier tiers du f°2 v°.

a lui-même (pour le faire passer en lui add.interl) par

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 février 1693.

Je suis trop à vous, monsieur, en Notre Seigneur Jésus- Christa pour vous cacher quelque chose, et Dieu me pressant d’un autre côté de vous écrire, comment ne le pas faire ? Mais je vous prie que cette lettre soit pour vous seul, car j’aurais beaucoup de répugnance que vous la montrassiez à Mme de Ch[evreuse].

Lorsque vous me dîtes que mademoiselle de Ch[evreuse] voulait être religieuse, il me frappa tout d’un coup qu’elle ne le serait point et qu’elle n’en avait pas une véritable envie ; et quand vous me dîtes que la personne

qui la recherche1 pourrait être pour sa cadette, je n’en crus rien. Je ne m’expliquais pas tout à fait, quoique quelques mots que je vous dis pussent vous faire connaître que je n’étais pas persuadée qu’elle voulût être religieuse, ni que Dieu lui appelât, lorsque ... Chb de la voir avant qu’elle fût au Saint-Sacrement2. Je la trouvai extrêmement combattue entre ce qu’elle avait dit sur la religion et les pensées du mariage, sans savoir, disait-elle, de quel côté pencher. Je lui [f°.1 v°] conseillai de ne penser ni pour ni contre, de peur que la nature et l’inclination naturelle ne fi[ssen]t sa détermination, mais de se mettre devant Dieu sans aucune vue particulière ni distincte, dans une entière indifférence pour tout état, Le priant même avec ardeur de faire pencher la balance du côté qu’il Lui plairait et de faire dire des messes pour cela. Je lui écrivis tout ce que je croyais de plus propre à la faire pencher du côté de la religion. Je lui mandai que le salut était là plus en sûreté, qu’on y tombait plus rarement, qu’on se relevait plus fréquemment : ce sont les termes de saint Augustin. Je lui fis voir les croix du monde avec beaucoup d’exagération, qu’il fallait cultiver la vocation religieuse lorsque Dieu y appelait. Avec tout cela, j’avais au cœur qu’il n’en serait rien. Il m’a passé par l’esprit que vous deviez lui parler vous-même, ne lui point cacher qu’on la recherche et l’obliger à vous parler avec une entière ouverture de cœur, lui en donnant toute la liberté et comptant qu’elle le peut faire. C’est une chose bien dangereuse qu’une religieuse sans vocation. Mademoiselle votre fille fait des pénitences pour connaître la volonté de Dieu, elle m’a même priée [f°.2 r°] de lui envoyer une haire3, elle veut être à Dieu, mais je crois qu’il faut que vous lui soyez doublement père en lui ouvrant le cœur.

Si je voulais faire ma cour à Mme de Ch[evreuse], je ne vous écrirais pas comme je fais, mais il faut que la vérité aille par-dessus tout. Rien n’est de plus grande conséquence que ce pas. J’espère que Dieu vous mettra au cœur ce que vous devez faire et vous fera entrer dans ce qu’Il veut de vous, sans aucune répugnancec.

- A.S.-S., pièce 7147, autographe, à : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », « reçue le 28 février 1693 ».

a N.S.J.C. autographe

b ce passage est peu compréhensible : « Lorsque Mme de Ch[evreuse] [me demanda] de la voir » ?

c reste une demi-page blanche.

1 En mariage.

2 Chez les bénédictines du Saint-Sacrement.

3 Chemise faite de crin, que l’on porte par esprit de mortification. (Rey).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 mars 1693.

Je vois de plus en plus en vous les démarches de la grâce et un de ses soins. Je me trouvais très unie à vous et à M. l’[abbé] de F[énelon]. Il me sembla que Dieu vous ferait aller jusqu’au bout et que, loin que votre course fût interrompue, vous attraperiez et surpasseriez même des personnes qui ont commencé longtemps devant vous.

L’on a peine à comprendre ce que c’est que la mort de la volonté et l’extinction des désirs : l’un[e] suit nécessairement l’autre. Comme les fonctions de la vie sont attachées à l’homme tant que nous vivons en nous-mêmes, nous avons une volonté forte, mais à mesure que cette volonté passe en son Dieu par l’union avec Lui, les désirs, qui sont les soutiens de la volonté, se perdent, jusqu’à ce que notre volonté passe tellement en celle de Dieu qu’elle soit faite une même chose avec la sienne. C’est en ce sens que la prière de Jésus-Christ1 : Mon père, qu’ils soient un s’entend car les volontés unies et passées en celles de Dieu ne font plus qu’une même volonté. C’est ce qui fait que l’on est si uni les uns avec les autres et qu’on [n’]a plus qu’une même volonté. Cela va même jusqu’à l’unité de pensée et de sentiments. [f°.1 v°]

Je crois que vous devez être moins rangé sur les communions, mais communier plus ou moins selon ce que le Seigneur vous y portera. Cette règle est excellente pour un temps, mais il faut dans la suite vous laisser mouvoir et conduire par votre divin possesseur pour faire ou ne faire pas les choses, en sorte que, si vous aviez attrait pour communier un jour qui ne vous serait pas marqué, il le faudrait faire. Accoutumez-vous à être aisément remué par l’impression de la grâce, et à ne vous déterminer à rien par vous-même.

Je suis ravie que mademoiselle de Chevreuse ait pris confiance en vous. Je lui avais fort exhortée. Je ne doute point que Dieu ne bénisse cela, j’en ai un véritable plaisir. Aidez aussi madame : nul ne le peut mieux faire que vous, et cela est de votre état. J’espère que Dieu y donnera grâce, que vous serez doublement père et époux. Ma belle-fille fera ce que vous ordonnez. Du moins je lui parlerai pour vous obéir, mais je peux bien l’y mener s’il fait beau.

Vous éprouvez une chose que toutes les âmes qui sont où vous en êtes éprouvent, qui est une [f°.2 r°] certaine stabilité causée par une foi gardée. C’est en abandon encore aperçu, en espérance que l’édifice se bâtit sur la roche vive « Jésus-Christ »b et qu’il n’est point sur un sable

mouvant comme les édifices des hommes. Ce n’est point à nous de penser comme nous serons dans un temps ou dans un autre, mais bien à nous laisser tels qu’on nous fait être de moment à autre.

Si mademoiselle de c Chevreuse veut venir demain au matin, c’est un temps où il ne vient aucun de mes enfants, ou bien après jardiner si cela l’accomode , mais je suis plus sûre d’être seule le matin. J’aurais bien des excuses à vous faire de ma mauvaise écriture. Et je ne vous en fais point et vous qui écrivez si bien, vous me parlez de la vôtre.

- A.S.-S. pièce 7148, autographe, de lecture difficile, adressée à : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse »; cachet ; «  De Paris le 2e mars 1693 ».

b« roche vive J°C° et » : l’autographe marque exceptionnellement et fortement les points en hauteur (traduits ici par « ° ») après «  J » et « C », majuscules par ailleurs liées entre elles, comme le permet l’ancienne écriture manuelle de ces capitales…

c autre, si mad(ame biffé)(demoiselle add. interl.) de  Dans l’autographe « si, etc. » est séparé de ce qui précède par un trait et barré verticalement d’une autre main pour éviter la copie – que nous n’avons pas retrouvée.

1Jean, 18, 21 : « Afin qu’ils soient tous un, ainsi que vous mon père êtes en moi, et moi en vous ; afin qu’ils soient aussi un en nous, et que le monde croie que vous m’avez envoyé. » (Amelote).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 mars 1693.

Je vous prie, au nom de Dieu, de ne vous gêner ni pour trois ni pour quatre communions par semaine ni pour plusieurs de suite. Il n’est plus question d’autre chose pour vous que de suivre les mouvements de la grâce sur tout, sans exception. L’usage d’un sacrement n’est pas un obstacle à un autre, vous m’entendez. Allez à l’abandon tête baissée et avec un courage sans interruption. Lorsque vous avez au cœur de me voir ou ne me voir pas, faites-le, et ne gênez point l’Esprit chez vous : lorsqu’on Le gêne, Il se retire. C’est une des choses que saint Paul a voulu dire lorsqu’il nous exhorte de ne point éteindre l’Esprit. La pratique de suivre les mouvements de la grâce est très lumineuse : plus nous la suivons, plus elle se manifeste.

L’Esprit de Dieu se tait lorsque nous Lui sommes infidèles : plus nous Lui obéissons, plus Il demande d’être obéi, en sorte qu’Il nous conduit comme par la main même dans les plus petites choses. Cet Esprit en nous devient aussi naturel que la respiration : plus Il va avant en l’âme dans Sa lumière, plus Il devient délicat et imperceptible, en sorte qu’Il en arrive comme j’ai dit qu’il arrive de la respiration. [f°.1 v°] Nous la sentons lorsqu’elle n’est pas aisée, mais lorsque nous

nous portons bien, nous respirons sans penser si nous respirons : il en est ainsi de la vie de Dieu en nous.

Dieu, après nous avoir fait mourir à nous-mêmes, devient notre résurrection et notre vie. Alors nous ne vivons plus mais Dieu vit Lui-même en nous de Sa vie. Pour parvenir là, il faut donc suivre Dieu avec autant de docilité que de promptitude. Cela vous ôtera insensiblement votre lenteur naturelle et vous rendra tout autre que vous n’êtes. Pour suivre Dieu, il faut mourir à bien des respects humains qui sont plus dans notre idée que dans la vérité, car le Seigneur couvre Lui-même ce qu’Il fait faire. Souvent la terreur des remarquesa nous empêche d’être fidèles à Dieu, et c’est une terreur panique, car plus nous sommes abandonnés, moins on remarque ce que nous faisons. Cela est si vrai que, dans les condamnations que l’on a faites de ma conduite, l’on a inventé ce que l’on a dit et l’on n’a point censuré ce qui était véritablement digne peut-être de censure aux yeux peu éclairés.

Je vous exhorte à suivre Dieu parce que je comprends Son dessein sur vous. Ne pressez point madame de Ch[evreuse] : il faut attendre Dieu. Elle pourra m’imputer le changement de mademoiselle de Ch[evreuse] sur la religion, quoique je n’aie [f°.2 r°] point de part, mais cela ne m’embarrasse nullement. M. de la Motte est mon frère, mais je sais d’un des frères de Moulin qu’il cache le livre et ne le montre pas.

- A.S.-S., pièce 7149, autographe ; adresse autographe : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel » et cachet : initiales et couronne ; en tête : « A Paris le 3e mars 1693 ». L’autographe ne comporte aucune division en paragraphes.

a lecture incertaine.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 mars 1693.

J’ai beaucoup de joie que Dieu vous ait ouvert les yeux sur une affaire de si grande importance et qui fait tout le bien de notre vie. Il n’y a point de figure dans la prière d’un enfant qui pleure sa mère. Mais il commence ad majorem dei gloria[m]1. Ensuite il est écrit : les larmes de l’enfant seront environ trois cents, parlant du nombre des seaux d’eau. C’est tout ce que j’en peux dire ; je vous enverrai si je peux de ces écritures pareilles. Il n’y a pas d’autre figure que celle des chaudières et


1La devise des jésuites.

...a Je vous souhaite bon voyage, mais encore meilleur dans le chemin de la foi.

- A.S.-S., pièce 7150, autographe ; adresse autographe : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet initiales et couronne ; en tête : « Le 4 ou 5e mars 1693 ». Nous ne savons pas interpréter cette lettre ! Peut-être un emblême, écriture symbolique cryptée.

a Quatre mots illisibles. Tout le texte, depuis : « Il n’y a point de figure » jusqu’à « chaudières et… » est barré de trois traits verticaux entre deux traits de séparation horizontaux, indiquant une préparation pour copie (non retrouvée).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 mars 1693.

Il est aisé de répondre à une difficulté à laquelle vous répondez vous-même. Les mouvements de Dieu, outre qu’ils sont fort tranquilles, viennent immédiatement de Dieu et ne sont précédés ni de vue ni de pensée ni de rien d’extérieur. Les mouvements naturels commencent par les sens ou le raisonnement et remuent ensuite le fond de l’âme avec quelque espèce d’attache et d’empressement. Ceux de Dieu commencent tout à coup, sans être précédés de rien, et viennent jusqu’à troubler le sentiment lorsqu’on ne les suit pas. Il est vrai que les personnes qui ont perdu toute propriété dans la volonté, les suivent plus sûrement, mais l’on ne peut jamais perdre toute propriété dans la volonté qu’en les suivant, et il faut les suivre avec abandon, content d’y faire souvent des fautes et des méprises qui ne servent qu’à expérimenter. Si l’on était certain de ses mouvements, l’on serait infaillible et non pas abandonné. Je ne vous les donne pas pour infaillibles, mais je tâche de vous faire suivre Dieu avec souplesse et abandon, en foi et incertitude. M. l’[abbé] de F[énelon] vous expliquerait mieux [f°.1 v°] cela que moi et vous satisferait davantage. Souvenez-vous donc que les mouvements viennent directement du fond et ne sont point excités par rien qui ait précédé. Ils vont toujours à notre destruction, à fort arracher à l’homme pour rendre tout à Dieu. Ce mouvement ne doit jamais être examiné avec réflexion. Dès que vous l’examinez, il cesse d’être, il se perd et laisse l’âme dans l’irrésolution et l’incertitude. C’est quelque chose de plus subit que cela, qui se présente le premier et que l’on n’examine point. Il est d’une extrême conséquence pour vous d’aller à l’aveugle, sans quoi vous tomberiez dans le raisonnement, qui vous est très nuisible. Votre lenteur naturelle et votre indétermination venaient de votre raisonnement, mais si vous suivez bien avec abandon et petitesse, il vous donnera une déter

mination prompte, car l’opération de Dieu est comme l’éclair : il faut d’abord le suivre, son effet est produit en un instant, et tout ce qui est plus lent est de l’homme qui raisonne et ne se détermine pas aisément. Une volonté toujours dans l’équilibre est comme une balance : [ne] fusse qu’un grain fait pencher. Je crois donc que Dieu veut que vous Lui soyez abandonné comme un enfant. Allez donc [f°.2 r°] votre chemin, persuadé que tout ce qui vous arrive de moment à autre est ordre et volonté de Dieu sur vous. Faites avec promptitude tout ce que vous faites. Quel inconvénient de cesser une chose lorsqu’il vous vient de la cesser et ensuite de la reprendre ? Dieu veut une souplesse délicate.

Pour S[oeu]r Marie des Valléesb 1, les miracles qu’elle a faits depuis sa mort et qu’elle fait encore en faveur des personnes qui l’ont persécutée, la justifient assez. C’est une grande sainte et qui s’était livrée en sacrifice pour le salut de bien des gens. Elle était très innocente, l’on ne l’a jamais crue dans le désordre, mais bien obsédée et même possédée, mais cela ne fait rien à la chose.

Je vous prie, m[onsieu]r, de suivre Dieu : Il ne vous égarera pas, et quand Il le ferait, qu’importe !

- A.S.-S., pièce 7151, autographe, sans adresse ; «vers le 16 ou 17e mars 1693 commencement de la Semaine Ste ».

b des valée autographe

1Marie des Vallées (1590-1656), « la sainte de Coutances », exerça une profonde influence sur le groupe spirituel normand, en particulier sur saint Jean Eudes, sur Jean de Bernières et sur le baron de Renty. V. Index, Marie des Vallées.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 mars 1693.

Je commence par la fin de votre lettre pour vous dire que la réflexion que vous y faites ne vaut rien du tout. Je vous connais non par le bien ou le mal que vous me dites, mais en Dieu, et c’est en Lui que je sais que, quand Il vous aurait fait toutes les grâces possibles, vous n’en seriez pas plus estimé de moi. Dieu est grand en Lui et pour Lui, et Il n’est grand en vous que pour vous rendre très petit. Toutes les misères que vous pourriez me dépeindre ne me feront pas non plus vous moins estimer. Dieu est tout et vous n’êtes rien. Y a-t-il quelque chose au-dessus et au-dessous de cela ? Ecrivez-moi donc simplement et sans réflexion tout ce

que vous éprouvez, et croyez qu’une réflexion d’humilité est contraire à la [f. 1 v°] parfaite humilité, qui est l’anéantissement.

Je reprends le commencement de votre lettre pour vous dire que vous devez vous ouvrir avec simplicité à M. l’[abbé] de F[énelon]a. Nul ne peut mieux vous convenir : il a la science, la droiture et l’expérience. C’est un autre moi-même, Dieu me l’ayant donné d’une manière bien singulière et par un coup de Sa droite. Et bien loin que l’ouverture que vous aurez avec lui puisse nuire à notre commerce, cela serrera notre union, car nous devons tous être un en Jésus-Christ. C’était la prière qu’Il faisait à Son père. Tant que mes lettres vous seront utiles, ne les épargnez pas ; lorsqu’elles ne le seront plus, le Maître saura bien en tarir la source. Je crois que vous devez me dire toutes les pensées qui vous viennent sur moi : [f. 2 r°] quelque désavantage qu’elles puissent être, elles ne me feront pas de peine. Il vous peut venir souvent des doutes sur moi ; mais en me les disant, sans que je lesb justifie, ils se dissiperont. Si vous les gardiezc, cela ferait des milieux qui vous feraient bien du tort et empêcheraient les progrès de la grâce en vous.

Laissons dire toutes les créatures. Dieu est un Dieu Emmanuel, Dieu avec nous, qui Se fait expérimenter. L’expérience est au-dessus de toutes raisons. Laissez-vous conduire en enfant : Il vous fera faire plus de chemin en un jour, que vous n’en feriez par vos propres pas en plusieurs années. C’est un géant dont la course rapide atteint les deux extrémités de la terre : C’est Lui qui élève le petit de la poussière et qui renverse les puissants de leur trône1. C’est Lui enfin qui fait en nous toutes nos œuvres2. Il ne veut qu’un aveu sincère et efficace de notre [f. 2 r°] impuissance. Je dis un aveu « efficace » de notre impuissance, car bien des gens la confessent de bonne foi qui n’agissent pas selon leur créance, car ilsd agissent comme si tout dépendait d’eux. Laissons tout faire à ce Dieu puissant ; et c’est confesser efficacement notre faiblesse, c’est suivre le conseil de saint Pierre qui est de nous humilier sous la main puissante de Dieu3. Comment sommes-nous humiliés sous Sa main? C’est lorsque nous nous laissons mouvoir et conduire par cette divine main. Quelle est cette main sinon la volonté de Dieu ? N’est-ce pas elle qui a tout fait au ciel et sur la terre ? C’est cette volonté divine qui dévore notre volonté et emporte tous nos désirs, comme le vent emporte avec impétuosité quelque chose.

Vous avez raison de ne rien craindre : [f. 3 r°] celui qui n’a plus que Dieu, ne saurait plus rien perdre. Quand je mourrais, quand tout périrait,

Dieu serait toujours le même ; et si Dieu a résolu de Se communiquer à vous par ce misérable canal, la mort n’empêcherait point cette communication, puisque l’âme par qui elle est faite est immortelle. Ces unions sont trop pures pour laisser des craintes et des désirs. C’est l’homme en nous qui attire ces choses, mais Dieu tout pur et indépendant les laisse. Plus vous irez en avant, plus vous éprouverez combien ces unions sont éloignées des idées des hommese.

J’ai de la joie du choix qu’a fait madame de Chevreuse. J’espère que Dieu la bénira : je l’eusse fait comme elle, et si elle m’avait demandé [f. 3 v°] mon sentiment, je lui eusse conseillé de faire comme elle a fait.

Je crois qu’il faut lire de suite la Vie parce que vous verrez une suite de conduite en Dieu qui ne se dément point, vous verrez qu’Il conduit aux enfers et qu’Il en retire. Serait-ce vous dire plus, c’est qu’on est content même qu’Il n’en retire pas, parce que Sa volonté est le paradis du paradis même et changerait l’enfer en paradis. Ô divine main, abaissez-nous dans l’abîme, élevez-nous aux nues et nous brisez tout entiers, que nous soyons votre ballon, il n’importe. Il n’est pas nécessaire qu’une lecture, pour nous procurer grâce, soit conforme à notre état présent : il suffit que Dieu veuille S’en servir pour cela et qu’elle ne soit pas contraire au dessein qu’Il a sur nous. C’est cette divine [f. 4 r°] parole qui, comme une semence, germe et fructifie en un cœur préparé. La parole de l’homme frappe l’oreille et nourrit l’esprit naturel, mais la parole de Dieu germe dans l’intime de l’âme et fait le même effet que l’oraison, puisqu’elle est la même chose dans l’oraison. C’est une parole muette dans la lecture, c’est une expression, mais qui sert aussi, muette, en nourrissant néanmoins. Nourrissez-vous donc de la bonne nourriture que Dieu vous présente et votre âme, étant engraissée, sera dans la joie. Ce mercredi au soirf.

- A.S.-S., pièce 7278, autographe, précédée de : « A Pâques ou environ. C’est le 22e mars », de l’écriture du duc de Chevreuse - Mme GUYON, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition (par J. Ph. Dutoit-Mambrini), Londres [Lyon], 1768, I, lettre 233, p. 657, omet la partie plus personnelle relative à Madame de Chevreuse et à la Vie.

a N. D

b me D

c gardez D

d car puisqu’ils D

e fin de D

f la fin de la page est restée libre.

1 Ps. 112, 7 - Luc 1, 52.

2 Isa. 26, 12.

3 I Pierre 5,6.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 mars 1693.

J’ai pensé mourir l’autre nuit : ce que j’ai souffert ne se peut expliquer, je fus saignée, j’en ai encore beaucoup de douleur mais ce sont des répits auprès. Je prendrai tel médecin qu’il vous plaira. Je verrai demain madame et mademoiselle de Chevreuse. N’épargnez pas, quand Dieu le voudra, un reste de vie qui vous est consacrée en Notre Seigneurb.

- A.S.-S., pièce 7152, autographe, demi-feuille pliée ; adresse autographe : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet : initiales et couronne.

arépits auprès [de ce que j’ai souffert]. Lecture incertaine.

bns autographe.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 avril 1693.

J’ai de la joie, monsieur, que Dieu Se serve de l’histoire qu’il m’a fait écrire1 pour vous faire du bien : quand Il ne Se servirait d’elle que pour cela seul, je croirais ma peine bien employée. Il faut vous attendre à une infinité de vicissitudes, qui n’altèrent pas le fond quoiqu’ils paraissent quelquefois l’altérer. Dieu est toujours le même, indépendamment de tout le reste. Accoutumons-nous à ne nous point regarder, ni ce qui se passe en nous, et tout ira le mieux du monde. L’intérêt de Dieu se trouve partout et en tout. Lorsque nous n’en aurons plus2, il y a en nous un consentement achevé, parce que tout tourne toujours fort bien, puisqu’il est comme Dieu veut.

J’ai de la joie que Dieu ait béni le mariage de madame la comtesse de Morsteina. J’espère qu’Il le bénira de plus en plus si elle Lui est fidèle. Pour madame de Chevreuse, vous la connaissez parfaitement. Il faut s’attendre à la voir toujours avec une bonne volonté et de la vertu, mais pour la voie de l’entière mort, elle n’y marchera pas que je crois. Cependant cela peut changer tout à coup, mais il faudrait pour cela qu’elle [f°.1 v°] se laissât conduire en enfant, sans chercher d’assurance en aucun autre lieu.


Puisque vous voulez que je vous parle simplement de moi, je le ferai ingénument et vous laisserai après cela décider vous-même, et je ferai aveuglément ce que vous voudrez.

J’ai deux sortes de maux. Les uns sont une infirmité habituelle depuis du temps, les autres sont des douleurs excessives. Je crois qu’on pourrait me soulager pour les premières, mais je doute qu’on le puisse faire pour les dernières. J’ai mon enflure qui augmente chaque jour. J’ai des rhumatismes, des oppressions de cœur, des maux de tête étonnants, des vomissements violents, et ils me sont utilesb. Je brûle et j’ai une altération insupportable, voilà, à ce que je crois, que l’on pourrait soulager. Je me trouve bien plus incommodée de l’enflure depuis un mois qu’auparavant. Mon régime est grand, car je ne fais qu’un repas très médiocre. Le soir je prends très peu de choses. J’ai éprouvé souvent qu’à l’approche du médecin, mes douleurs cessent et reprennent lorsqu’il n’est plus [là]. Comme je ne puis penser au mal passé et qu’il me voit toujours gaie et que la tranquillité de mon cœur sera [f°.2 r°] passée sur mon visage et passe même à mon pouls, il croit que je me moque et ne peut comprendre que l’on puisse vivre dans des maux aussi violents. Je ne puis, sur cela non plus que pour le reste, user de contrainte. Je suis comme un enfant : lorsque j’ai dit une fois mon mal, je n’en peux plus parler, et les médecins accoutumés à voir des personnes occupées d’eux-mêmes ne comprennent rien à cela. D’ailleurs mes maux violents et pressants me prennent toujours la nuit dans un temps. Je ne puis être secourue, je n’envoie donc quérir le médecin que dans une extrême nécessité, tant par l’habitude que j’ai au mal que parce que n’ayant simplement que le nécessaire de la vie, je ne crains pas que Dieu veuille que je donne tant d’argent à un médecin ne m’en ayant pas donné le moyen. Je vous écris ceci avec une entière simplicité. Si vous m’amenez Mr. Dodart, je le verrai avec plaisir et je l’aimerai mieux qu’un autre. Si Dieu vous inspire de me laisser à Sa pure providence, j’en serai très contente. Je suis grasse et toujours un visage content, cela n’attire guère la compassion d’un médecin ! L’on ne peut être plus unie à vous que je [le] suis en Notre Seigneur.

- A.S.-S., pièce 7153, autographe ; adresse autographe  : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet armorié ; en tête : « 27e mars 1693 ».

1 La Vie.

2Sens probable : lorsque nous aurons perdu notre intérêt, cela sera signe d’un consentement achevé, selon l’image de la girouette au vent de la grâce !

a Morestain autographe

b lecture incertaine.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 avril 1693.

Je verrai, monsieur, demain, M. Dodart, à quelle heure il vous plaira du matin. Je suis mieux. Je lui dirai tous mes maux passés et présents puisque vous le voulez, et je ferai de tout cela l’usage que vous m’ordonnerez.

J’ai toujours bien cru que le commençement du mariage dérangerait madame votre fille, mais il faut espérer que Dieu Se servira même de ce dérangement pour la faire retourner à Lui. Elle m’avait promis de ne point porter de pierreries. Il les faut vendre pour [f. 2 r°] payer les dettes de son mari. Abandonnez tout à Dieu et dites-lui ce que vous pensez : si le Seigneur ne bâtit l’édifice, en vain travaillons-nous1.

Il n’y a rien qu’on n’ait inventé contre l’intérieur pour le détruire. Les persécutions qu’on a faites aux personnes qui suivent cette voie en font foi. Il faut sur cela tenir ses sentiments cachés, et ne point se découvrir pour ce qu’on est, sans une vraie nécessité. L’on a bien traité le christianisme de secte, pourquoi ne traitera-t-on pas de même l’esprit chrétien ? Mais je vous exhorte, avec saint Paul, de demeurer ferme dans cet esprit de foi dont Dieu vous a gratifié. Que vous êtes heureux [f. 1 v° en travers] qu’Il Se soit fait connaître à vous ! Combien peu de personnes Le connaissaient lorsqu’Il était sur terre, et qui étaient des personnes de pauvres pêcheurs, des femmelettes. Ô m[onsieu]r, soyons bien petits et nous serons enseignés du Seigneur. Il nous découvrira des secrets qu’Il cache aux grands et sages du siècle. A quoi cette sorte2 aboutit[-elle] ? Elle a fait quitter tout, perdre pour Dieu toutes sortes d’intérêts, quels qu’ils soient, afin que Son pur amour triomphe. Je ne m’étonne pas que les amateurs d’eux-mêmes condamnent ce renoncement total et ce sacrifice entier, qui est seul digne de Dieu. Sans ce renoncement parfait, nous ne faisons pour Dieu que ce que nous ferions pour une créature. Oh ! plût à Dieu que cette sorte s’étende par toute la terre ! Lorsque l’Esprit-Saint soufflera, elle sera renouvelée.

- A.S.-S., pièce 7154, autographe, à : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné ; autographe, souligné : « 17 avril 1693 ».

1Psaume 126.

2Cette sorte de personnes touchées par le véritable esprit chrétien.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 avril 1693.

Poison?

Je ne sais pourquoi, je ne puis vous remercier de la bonté que vous avez de vous intéresser à ma santé. Elle m’est si fort indifférente que je ne puis penser si c’est un mal ou un bien de travailler à sa conservation. J’ai fait mettre les pousses1 à l’endroit de l’enflure, comme M. Dodard l’a dit, et ils y sont resté imprimés. Je me suis trouvée plus abattue le reste du soir que je ne parus et, pour avoir trop parlé, je ne pus parler le reste du soir. L’on a dit à M. Dodard que [f. 1 v°] je ne dormais point du tout ; il est vrai que je suis assez souvent sans dormir, soit par les douleurs violentes, soit par les oppressions, et enfin par des chaleurs excessives qui m’obligent, dans les plus grands froids, d’avoir les mains hors du lit. J’ai toujours beaucoup de feu dans les mains, mais pour l’ordinaire je dors assez bien. Le matin, je me porte assez bien, mais pour le soir il n’en est pas de même. Je voudrais que M. Dodard agisse librement sur ce qui me regarde. J’ai oublié de lui dire qu’à Bourbon2 les eaux remontaient et qu’il ressortait comme des flocons de neige, ou plutôt comme si elles bouillaient dans l’estomac par écumes blanchies, ce qui surprenait les médecins. De plus les eaux m’altéraient beaucoup, ce qu’elles ne font pas [habituellement] et montaient l’appétit, que je [f. 2 r°] n’ai jamais, car je me sens toujours fort pleine. Il m’est venu de dire tout cela, et je vous le dis aussi bien que la pensée de vous voir avant le voyage : il me semble que le Seigneur veut que nous nous voyions quelquefois.

- A.S.-S., pièce 7155, autographe, daté et souligné « du 18e avril 1693 ». Sans adresse.

1Ortographe sûre : s’agit-il d’une plante aux vertus médicinales ? ou bien d’un terme médical ayant un rapport avec les poucettes, corde ou chaînette dont on se sert pour attacher les pouces de certains prisonniers ?

2Bourbon-l’Archambault, petite ville d’eau située près de Moulins, fréquentée au XVIIe s. : « L’eau de ces bains ou puits est claire, limpide et si chaude, qu’on n’y peut tenir la main… » (Expilly).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 avril 1693.

Depuis que vous êtes parti, je suis restée dans une plénitude pour vous qui me rend toute languissante. Je n’ai point dormi et mon cœur n’est qu’à peine soulagé du temps que j’ai été avec vous. Ouvrez-moi donc tout votre cœur et demeurez uni à moi de plus en plus. Si vous ressentiez autant qu’il m’est donné pour vous, vous sentiriez les effets de cette abondance. Je vous écris par M. Dupuis: il a souvent des commodités. Je sens que Dieu vous [f. 2 r°] veut avancer et vous faire gagner le temps que vous avez été sans vous laisser posséder de Lui. Soyez-Lui bien docileb.

[f.1v°] Je rouvre pour vous dire que vous m’êtes donné avec une force et une impétuosité qui ne m’est pas ordinaire et que j’éprouve pour très peu. Je suis obligée de vous recevoir comme un enfant très cher dont on me fait être la véritable mère. L’office d’une mère est d’enseigner et de nourrir. Recevez la bonne nourriture que je vous présente et votre âme, étant engraissée, sera dans la joie. Si vous me recevez pour votre mère comme je vous accepte pour mon enfant, les grâces et les croix ne vous seront pas épargnées, ni à moi de souffrir pour vous.

Au lieu de rendre la Vie que vous lisez à M. Dupuy, vous me la rendrez en partant. Peut-être l’achevez-vousb ?

- A.S.-S., pièce 7156, autographe, à : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », fragment de cachet ; daté « 20 ou 21e avril 1693 ».

a par (M. Dupuis raturé) autographe

b fin de page vide, reprise sur le [f. 1 v° ] en travers.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er mai 1693.

Je comprends aisément ce que vous me dites pour l’avoir éprouvé. Nos âmes sont les épouses de Jésus-Christ. Elles n’ont point de sexe différent, et c’est ce qui fait l’unité simple des âmes en Dieu sans retours ni réflexions. Abandonnez-vous bien à l’Esprit de Dieu afin qu’Il fasse en vous, de vous et par vous, tout ce qui Lui [f. 1 v°] plaira. Quoique l’âme soit toute passive et toute simple, elle ne laisse pas de se donner et de se sacrifier, et cette action n’est point multipliée, puisque Celui qui agit en nous nous meut. Pour agir de plus lorsque Dieu veut de nous de nouvelles choses, comme par exemple de nouveaux abandons, Il nous fait abandonner et livrer d’une manière distincte. Jésus-Christ ne Se livra-t-Il

pas lorsqu’Il dit : non point ma volonté mais la vôtre1, quoiqu’Il Se fût livré dès le moment de Son incarnation, [f. 2 r°] ainsi qu’il est écrit à la fin du livre, dit-il après David2, que je ferai votre volonté, etc. Je n’ai rien à vous dire de plus, sinon que vous ressentiez cette plénitude, qui ne vous est donnée, comme à Job, que pour vous appauvrir un jour ; mais il faut ressentir dans le moment présent tout ce qui s’opère. Nous nous verrons encore s’il plaît au Seigneur.

- A.S.-S., pièce 7158, autographe, adressée à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné ; daté en tête du « 1er mai 1693 ».

1Matthieu, 26, 39 ; Marc, 14, 36 ; Luc, 22, 42 ; Jean, 12, 27.

2Psaume 39(40), 8-9.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 mai 1693.

Je crois qu’il sera bon de se voir puisque Dieu le permet. Le matin, j’ai une dame de votre connaissance, mais immédiatement après le dîner cela sera fort bien. J’espère que Dieu vous sera toujours plus fort en toutes choses.

- A.S.-S., pièce 7157, autographe, adressée à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 mai 1693.

Je vous prie, monsieur, de voir cette lettre et d’y répondre vous-même. Je crois qu’il y a quelques considérations à avoir sur les raisons de madame de Morstein. Je ne répondrai rien que je n’aie de vos nouvelles. Je ne vous dis rien de plus. Vous savez ce que je vous suis en Notre Seigneura.

- A.S.-S., pièce 7159, autographe ; pas d’adresse ; fragment de cire.

a n. s. autographe

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 mai 1693.

«…vous regarder comme une statue qui se pourrait voir ébaucher».

Je n’ai jamais pu répondre par votre laquais à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, étant avec deux hommes que vous connaissez bien qui s’en retournaient avec Jaille. Votre laquais ne pouvait attendre. Je ne puis [sais] que vous dire sur madame de Morst[ein]. Je crois que de vouloir exclure absolument tous les airs de l’opéra, c’est quelque [f. 1 v°] chose de trop fort. Il y en a qui sont même très propres à être bien formés. J’ai peur qu’une exactitude trop outrée ne la rebute. Demandez à M. l’[abbé] de F[énelon] sa pensée là-dessus. J’aime bien votre état et le trouve aussi bon et meilleur que celui qui l’a précédé. Je vous connais à fond. Il n’y a rien à faire pour vous à présent qu’à vous laisser marcher. Vos défauts que l’on voit, les fautes mêmes senties. Il faut tout recevoir [f. 2 r°] de la même sorte et vous laisser purifier au Seigneur notre Dieu : c’est à Lui à tout faire, et à vous de tout souffrir et vous regarder comme une statue qui se pourrait voir ébaucher. Elle aurait souvent peine à souffrir des traits mal polis et voudrait les voir adoucir, mais il faut tout souffrir et [il] faut laisser faire sans mettre la main à l’arche , quoi qu’elle penche, comme pour tomber1. [f. 2 v°] Je suis unie à vous comme Dieu connaît. J’espère vous voir encore une fois avant votre départ.

- A.S.-S., pièce 7160, autographe, sans adresse ; « 8e ou 9e mai 1693 ».

amot illisible.

1Samuel 6,6-7. Allusion à l’épisode d’Oza qui retient l’arche d’alliance.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 mai 1693.

Venez quand il vous plaira. J’ai bien envie de rester en silence avec vous. Je ne saurais croire que l’écrit des Torrents pût convenir à M. Boileau1. Le commençement, je crois, lui conviendrait assez. De plus, j’en ai affaire pour envoyer à qui je vous ai dit. Vous pourriez lui faire lire le commencement. Enfin je laisse cela à votre disposition. Il me le faut pour vendredi. Nous parlerons de tout ce qui vous regarde. J’ai ici plusieurs personnes. Madame de Ch[evreuse] vous doit-elle empêcher de venir ? Ses visites sont fort courtes.

- A.S.-S., pièce 7161, autographe, datée du « 12e mai 1693 » ; pas d’adresse, cachet (soleil ou cœur avec rayons et fleur).

1 « Jean-Jacques Beaulaigue (dont Boileau est la forme francisée), 1649 - 1735, dit « Boileau de l’Archevêché », à ne pas confondre avec le grand Boileau ou avec le frère de ce dernier, Nicolas-Jacques. Voir Index, Boileau (Jean-Jacques). Il avait déjà examiné le Moyen court (v. Orcibal, préface à la réédition des Opuscules spirituels, Olms, 1978).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 mai 1693.

Il n’y a aucun rapport de la seconde voie à la troisième et même, il est plus difficile d’entrer de la seconde dans la troisième que de la première. Je vous souhaite un voyage bon et saint dans la volonté de Dieu, et je serai fort unie à vous comme à une personne que Dieu m’a donnée singulièrement. Si j’en ai le mouvement, je verrai M. Boileau en votre absence.

- A.S.-S., pièce 7162, autographe, adressée à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet armorié couronné ; date : « 15e mai 1693 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 juin 1693.

«…cet amour tout pur et tout dégagé des rapports à soi-même auquel vous êtes appelé».

Il m’est mis au cœur de vous écrire, monsieur. Je le fais simplement. J’ai recommandé ma lettre à Celui auquel je me confie entièrement et suis comme sûre qu’elle vous sera rendue. Je vous aime en Lui plus que jamais et je vous parle de loin. Dérobez quelques moments à vos occupations afin de m’écouter. Livrez-vous à l’amour, ou plutôt restez-y livré. C’est cet amour tout pur et tout dégagé des rapports à soi-même auquel vous êtes appelé. C’est l’essentiel pour vous. Tout le reste ne doit être regardé que comme des accidents et des suites de ce même amour. Dieu ne vous a prévenu avec une plénitude si grande que pour vous attirer dans le piège qu’Il vous tend. Vous le connaîtrez mieux, cet amour nu. Vous connaissez à présent cet amour fort et vigoureux qui semble, par son jardinier, devoir consommer toute l’âme, c’est à Lui qu’il vous faut laisser dévorer sans retour. C’est en Lui que je vous suis tout ce que le Seigneur m’a fait vous être. J’embrasse votre Compagnon de voyage, Celui avec qui vous êtes en même carrosse.

- A.S.-S., pièce 7163, autographe, adressée à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; daté « 11e juin 1693 »; en tête : « Cette lettre a été reçue à

Rocroi ou Merderes [ce dernier mot de lecture incertaine] le 16 ou 17e juin 1693. Elle aurait sans doute été écrite le 11e ou 12e ». Les Chevreuses vont , comme d’autres, accompagnés d’un chirurgien, chercher un blessé après la bataille.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 juin 1693.

«…que la volonté perde toute tendance, après avoir perdu tout choix».

Votre lettre m’a fait un fort grand plaisir. Vous n’éprouvez que ce que vous devez éprouver dans l’état où vous êtes. L’intérieur est un paradoxe continuel. Plus le sens se perd en Dieu d’une manière pure et nue, plus les sens sont comme laissés à eux-mêmes, et la faiblesse des sentiments est comme les peaux du tabernacle, qui le conservent en le couvrant. Je ne vous ai point oublié, et s’il y avait moins de vicissitude à votre état, il serait moins sûr.

Il faut vous accoutumer au pur amour et à la foi nue. L’un [f°.1 v°] est inséparable de l’autre. Plus la foi est pure, destituée de témoignages et de soutien, plus l’amour devient comme une flamme pure qui s’élève au-dessus de toutes matières. Plus l’abandon est pur, plus il est privé d’assurance. Il faut, afin que cela soit comme je l’ai dit, que la volonté perde toute tendance, après avoir perdu tout choix. Laissez-vous donc dans la main de l’Amour qui sera toujours le même, quoiqu’il vous fasse souvent changer de situation et de disposition. Ce Seigneur fait toutes les saisons, le froid et le chaud. Cela nous suffit pour être parfaitement contents. Celui qui [f°.2 r°] préfère une disposition à l’autre, qui aime plus la plénitude que le vide, aime les dons de Dieu et non pas Dieu, puisque, quand il y a plus de vide et de dépouillement, il y a plus de mort, et où il y a plus de mort, il y a plus de Dieu. Nous dirons le reste à la vive voix.

Je suis ravie du voyage. J’ai cru qu’il vous unirait de nouveau, et j’ai au cœur que Dieu vous fera servir jusqu’à ce que vous ayez attrapé mon bon1, afin de marcher ensuite dans une unité parfaite. J’ai de la joie de l’humiliation. J’espère toujours que Dieu ne rendra pas mon attente

vaine. J’ai été voir le p.p.2 Je l’aime bien. Si vous y eussiez été, cela aurait augmenté le plaisir. Je ne puis écrire à madame de Ch[evreuse] à présent. Je ne m’en contrains.

- A.S.-S., pièce 7164, autographe, sans adresse ; en tête, de la main du duc : « Cette lettre a été reçue à Reims je crois le 19 ou 20e juin 1693. Elle a dû être écrite vers le 16e ou 17e ».

1 Le bon duc : Beauvillier.

2Le petit prince, le duc de Bourgogne.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 juin 1693.

« Il prend dans Son sein, Il rejette ensuite sur le sable, c’est-à-dire en nous-mêmes».

J’avoue, monsieur, que je reçois toujours un nouveau plaisir de voir en vous les démarches de la grâce. Je ne vous ai pas quitté d’un moment, et croyez que c’est le même Dieu qui fait la pluie et le beau temps, l’abondance et la sécheresse. Ce sont ces vicissitudes qui forment l’intérieur, comme les saisons différentes composent l’année.

O monsieur que je porte dans mon sein ! laissez-vous mener à Dieu, sans faire un moment d’attention sur vous-même, et tout ira à merveille. Dieu vous aime : Il vous a choisi pour Lui, mais Il veut seulement être le Maître chez vous. [f°7v°] Qu’Il n’y soit contrarié par quoi que ce soit ! Il met haut et bas en paix, et, dans les combats, Il prend plaisir de faire comme les vagues de la mer. Il prend dans Son sein, Il rejette ensuite sur le sable, c’est-à-dire en nous-mêmes. Soyons le ballon de notre bon Maître : Il garde Sa gravité avec les hommes, mais Il Se joue avec Ses enfants. J’ai bien de la joie de ce que vous me dites de Mme de Chevreuse : j’espère bien de Dieu pour elle. Pour M. le C[uré de Versailles]1, M. l’abbé de Fénelon m’a mandé ce qu’il lui avait dit : il est fort alarmant. Pour moi, je suis contente de tout ce qu’il plaira au Seigneur d’ordonner. Pour une seule âme, je serais pressée de souffrir non seulement la prison, mais la mort. Péril partout, et péril en aucun lieu, péril sur mer, sur terre, parmi les faux frères : tout est bon en Celui qui nous unit pour jamais2.


1 « Le curé de Notre-Dame de Versailles, de 1686 à 1704, était François Hébert, prêtre de la Mission, depuis évêque d’Agen. » v. UL, t. V, p. 310.

2II Cor., 11,26.


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°7, autographe, adresse : « Monsieur le duc de Chevreuse à Versailles », ajout de Chevreuse : « 30e juin 1693 » ; Corr. de Fénelon, 1828, vol.7, lettre 11.

aSix mots biffés.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 juillet 1693.

Difficultés avec M. Boileau. Des ecclésiastiques trompés par des dévotes.

Il m’est venu fortement au cœur de vous prier, monsieur, d’éclaircir à fond l’affaire dont vous me parlâtes hier. Cela est le plus aisé du monde, et cela est nécessaire pour vous et pour l’abbé B1. Il est nécessaire que vous ne vous laissiez pas tromper dans un temps où l’ange de ténèbres se transfigure en ange de lumière afin de confondre la vraie piété avec le crime. Je ne trouve rien de plus mauvais que la malice des gens qui couvrent le désordre sous une piété feinte. Ils confondent tellement la vérité avec le mensonge qu’on ne la peut découvrir. J’ai toujours eu en horreur un nombre de filles exécrables qui courent dans Paris, qui étaient à un père a qui s’appelait Vautier supprimer2, et qui, selon le rapport que l’on m’a fait de lui, peut être appelé le chef de la synagogue de Satan. Il y a plusieurs années qu’un prêtre, qui demeurait auprès de M. l’abbé de


1 L’abbé Boileau.

2 « …un jésuite du nom de Vautier, qui fut vers ce temps-là l’une des bêtes noires des jansénistes ». COGNET, Crépuscule…, p. 160. Voir sur toute cette période, Vie 3.12. en particulier § 6 : « L’on m’avait engagée, comme j’ai dit, de voir M. Boileau au sujet du Moyen court… » - Orcibal analyse ainsi la situation : « Celui-ci [M. Boileau] était peu après devenu enthousiaste de sa quasi-compatriote (de Rouergate elle était devenue Toulousaine) Catherine Dalmeyrac, alors connue sous le nom de Mlle de la Croix (ou sœur Sainte Croix) et plus tard sous celui de mademoiselle Rose. On ignore qui ouvrit les hostilités : Mme Guyon avoua un moment avoir confondu la béate « tombée du ciel » avec une autre Toulousaine, la des Agues, qui avait trompé l’abbé de Ville. [...] Il est en tout cas certain que sœur Sainte-Croix persuada sans peine à son directeur que « la gloire de Dieu n’était point en Mme Guyon [...] dont elle avait appris du ciel l’iniquité. » Elle trouva pour l’appuyer une fille du P. Vautier [la D’Erous ou Desrousseaux ?] qui disait s’être convertie par son moyen. Boileau s’était donc déclaré contre Mme Guyon avant le 10 juillet 1693 : « Il se remua beaucoup du 4 septembre au 18 octobre [...] et agit par la suite en véritable chef d’orchestre de la campagne contre la quiétiste [...] entraînant à sa suite beaucoup de dévots, tels les Noailles [...] et même des sulpiciens » (Correspondance de Fénelon, Lettre 310A, note 2).

Ch[arost], nommé M. de ville [Deville], me parlant de certaines dévotes prétendues qui l’étaient venu trouver, entre autres, cette créature nommée des roussaux [Desrousseaux] dont il s’agit, que je n’avais jamais vue, dont je n’avais jamais ouï parler, qui lui avait même caché son nom, je lui dis par une impression que j’eus au cœur, que cette fille le trompait. Il fut même un peu scandalisé [f°9v°] contre moi de ce que je jugeais d’une fille que je ne connaissais point. Il l’éprouva six mois : elle se contrefit toujours, et lui jura qu’elle n’était point de ces filles du père Vautier. Elle fit même une lettre qui aurait paru assez bonne à mon esprit, si mon cœur ne l’eût pas démenti. Je persistai toujours à lui soutenir que j’avais au cœur que cette fille le trompait. Etonné de ma fermeté, il me pria que je la pusse voir. Il me l’envoya chez M. Fouquet. Elle me dit qu’elle était dévote, qu’elle faisait une heure de méditation chaque jour. J’eusse été trompée par ses paroles, si mon cœur ne m’eût confirmé ce que je pensais. M. de ville [Deville] lui dit enfin de se retirer. Au désespoir de cela, elle lui écrivit une lettre pleine d’injures, où elle lui confesse qu’elle est des filles du père Vautier. Il garde encore cette lettre où elle le menace de le perdre. C’est leur manière de se confesser, et de se servir de la confession pour condamner ceux qui les condamnent. Mme de Ch[evreuse] sait cela, et M. de ville [Deville] pourrait faire voir la lettre.

A quelques temps de là, cette même fille, persuadée, comme elle le met dans la lettre qu’elle écrit à M. de ville [Deville]3, que c’est moi qui l’ai découverte, alla dire du mal de moi dans un endroit. J’oublie de dire qu’elle me vint trouver chez moi, me pria d’avoir pitié d’elle, qu’elle se voulait convertir. Je lui dis de faire une confession générale ; elle m’assura l’avoir faite. Je lui dis : « Vous me trompez ». Elle a fait avec une autre fille tout ce qu’elle a pu pour me tromper, Notre Seigneur m’a toujours éclairée. Elle a même dit à d’autres qu’il était impossible de me tromper. Elle fut aux Cent-Filles ; je sus [f°10r°] qu’elle y avait été. Je connaissais la supérieure que M. Fouquet4 m’avait fait voir. J’avais envie de la faire avertir qu’elle ne souffrît point cette fille. Comme j’étais dans cette pensée, l’on me dit qu’elle me demandait. Ce fut la première chose que je lui dis, qu’elle ne souffrît point cette fille, et que c’était une misérable qui perdrait sa communauté. Elle me dit que je lui faisais bien du plaisir de lui dire cela, parce qu’elle venait pour s’éclaircir avec moi de choses horribles que cette fille lui avait dites. Je lui


3 Identifié comme M. Deville par la Correspondance de Fénelon, édition de 1828.

4 Un des frères du surintendant ; il fut disciple de Bertot comme Madame Guyon, « un grand serviteur de Dieu et un ami fidèle » (Vie 3.15.3).

conseillai de la faire enfermer. Elle me parla de ce missionnaire qui s’en est allé. J’en avertis même de sa part M. le curé de Versailles afin qu’on y mît ordre. Ils nièrent tout, mais depuis ce temps il n’y a sorte de maux qu’ils n’aient dit de cette supérieure, qui est une bonne fille. M. Nicole est de ses amis. Cette même supérieure m’avertit, à quelque temps de là, que cette des roussaux [Desrousseaux] était allée à Fontainebleau pour tâcher de corrompre certaines filles conduites par des missionnaires. Elle me pria de faire avertir ces missionnaires. Je priai M. de la Marvallière de les avertir sans que j’y fusse mêlée ; il y a deux ou trois ans à Fontainebleau, il b peut s’en souvenir.

Il y a un an qu’elle fut voir une sainte fille que je connais. J’empêchai cette fille de la voir, et même je fus du temps sans vouloir revoir cette bonne fille, à cause qu’elle l’avait vue dans ce temps-ci une personne sans s’informer de ce qu’elle était. M. l’abbé c Couturier5 et une parente, très sage fille, cette fille est fort de mes amies s’appelle Péchera6, conduite e par le père Robine7, augustin), qui est très sage, sont témoins du soin [f°10v°] que j’ai pris pour convertir cette fille, et de ce que j’ai fait pour qu’elle ne trompât personne. Un missionnaire nommé guilfon [Guyfon]7a est celui qu’elle voyait à Saint-Cloud, et dont je fus avertie par la supérieure de la Miséricorde, nommée les Cent-Filles, et dont j’avertis M. le curé de Versailles. Ce guilfon [Guyfon] que je n’avais jamais vu, me vint trouver et me pria de ne le pas perdre ; qu’il

5L’abbé Couturier apparaît lors de l’emprisonnement de Madame Guyon et est alors interrogé les 3, 9 et 14 janvier 1696 par La Reynie, où il adopte un profil bas : « Il est âgé de 45 ans et d'une très faible complexion. Il a été religieux à la Trappe [...] la faiblesse de son tempérament le força de quitter ce lieu, il y revint encore il y a 14 ans, mais cette seconde tentative n'eut pas plus de succès que la première. Il n'a aucune littérature, c'est un homme obscur, sans talent, et Mme Guyon ne lui a donné aucun emploi où il fut nécessaire d'avoir de l'esprit […] » (Voir B.N.F., nouv. acq. fr. 5250 ; édité partiellement dans Documents d'Histoire, dir. E. Griselle, 1910).

6Mlle Pécherard est interrogée par La Reynie le 9 janvier 1696. Agée de « 54 ou 55 ans », elle ne livre rien de précis ni sur elle ni sur Mme Guyon : « ...qu'il est bien vrai qu'elle a eu un livre [...] Règle de l'enfant Jésus [...] qu'elle a pareillement acheté deux autres livres [...] Moyen court et facile et l'autre est une explication du Cantique des Cantiques. » On tente de lui faire reconnaître « des règles particulières pour ceux de la Société de ladite Dame Guyon, que l'on qualifie la petite Église. » Son second interrogatoire du 12 janvier fait apparaître plusieurs textes copiés de sa main, tiré du septième livre de l'amour de Dieu de François de Sales, d’une Conférence de Cassien…

7 « …Supérieur de la maison des Grands Augustins de Paris. […] Ayant communiqué au père Robine le petit livre des Règles de l'enfant Jésus, il [le Cal de Vendôme] lui marqua quelques endroits du dit livre, où il dit qu'il fallait prendre garde. » (Interrogatoire de Mlle Pécherard du 9 janvier 1696).

7a Guyfon ou Guifon, ce dernier nom cité comme opposant dans la lettre aux Examinateurs du 25 juillet 1694.



me jurait qu’il ne verrait jamais cette fille, qu’il ferait ce que je lui dirais. Il me parut tant d’ingénuité dans ses paroles que je le crus. Il me conta son voyage d’Italie, bien des désordres, qu’il avait été perdu parce qu’on l’avait poussé trop jeune dans les emplois. Je lui dis qu’afin de changer efficacement, se connaissant faible, qu’il devait quitter Saint-Cloud, où il y avait un frère de cette fille qui lui était un prétexte à la voir. Il me le promit. Il me proposa d’aller aux Invalides. Je n’y consentis point, le croyant trop exposé. Enfin je gagnai sur lui qu’il demanderait à être mis à Saint-Lazare, où il n’aurait point de liberté. Il me vint voir en allant à Saint-Lazare et me fit des protestations d’un changement de vie8. Son air ingénu, où l’on voit bien de la faiblesse et peu de malice, ce qu’il avait fait pour éviter l’occasion, firent que je lui promis de l’aider. Il m’écrivait de temps en temps, et me mandait qu’il se comportait à merveille, qu’on était très content de lui. Je le vis un jour d’une manière qui me fut suspecte. Je lui dis que je le croyais infidèle ; il me jura que non. Néanmoins une fille que je ne connais point, qui [f°11] me dit s’appeler La Vivier, demeurant dans une communauté de M. le curé de Saint-Sulpice, me vint trouver, et me dit : « Madame, je suis obligée de vous dire que M. Guyfon f a revu cette fille, ou du moins qu’il lui écrit. » Je fus fort fâchée contre lui et lui mandai par un billet qu’il eût à ne plus m’écrire. Il dit qu’il manda à M. le c[uré] de Vers[ailles] que je lui avais défendu de m’écrire. Je n’ouïs plus parler de lui, jusqu’à ce qu’un jour il vint en habit de prêtre me voir. J’en fus surprise. Il me dit qu’il avait quitté, du consentement de M. Joly, qu’il savait n’être pas propre à la Mission, mais qu’il ne prétendait pas être moins réglé, pour cela [parce] qu’il servait de vicaire à un curé d’un faubourg de Paris, dont il me montra un certificat. Je crus devoir lui représenter le danger où il était de tomber dans ses premiers désordres. Il m’avoua sa faiblesse, et me pria de l’aider à quitter Paris et les occasions. Je lui dis que s’il voulait changer véritablement, je le mettrais auprès d’un homme qui le veillerait de près. M. le marquis de Charost avait besoin d’un aumônier pour son régiment : je [le] lui recommandai. Je lui dis qu’il était faible, qu’il avait besoin qu’on veillât sur lui. Je le fis recommander à son écuyer, qui est un fort honnête homme, et je lui dis qu’à la moindre


8 « M. Fouquet ayant un valet de chambre qui avait très bien étudié, et fort honnête homme, une fille qui demeurait dans le logis en devint éperdument amoureuse. […] Un jour, elle lui dit : « Malheureux, je me suis donnée au Diable afin que tu m’aimes, et tu ne m’aimes pas? » Il fut si effrayé de cette déclaration qu’il fut le dire à son maître, lequel, après avoir interrogé cette fille qui lui dit des choses horribles, la mit dehors. Comme le valet de chambre avait très bien étudié, l’horreur de ce qu’avait fait cette malheureuse le porta à se faire père de Saint-Lazare. » (Vie 3.12.3). S’agit-il du même G[uyfon] et de la Desrousseaux ?

légèreté, l’on le mettrait dehors. Il est allé dans le dessein de mieux faire, il n’a point écrit à cette créature, et l’on en est content.

Il y a quelques jours que cette même fille de la communauté [f°11v°] de Saint-Sulpice me vint dire que cette Desrousseaux était enragée de ce que je lui avais ôté cet homme qui ne lui avait pas même écrit, qu’elle s’en vengerait en me faisant tout le mal qu’elle pourrait, que je la décriais et la rendais suspecte. Voilà, monsieur, toute l’histoire, qu’il vous est aisé d’éclaircir. Je dois à la bonté que vous avez pour moi de ne vous pas laisser tromper, et quand je ne serais pas à Dieu au point que j’y suis, je voudrais, par un certain honneur, que vous sussiez par vous-même la vérité. Il y a bien de la tromperie à présent, et les libertins se couvrent du manteau de la piété. Je prie Notre Seigneur qu’Il vous éclaire.

Ce qui a fait qu’il est plus aisé de m’imposer qu’à une autre, c’est à cause des affaires qu’on m’a faites, et ce sont ces mêmes affaires qui font croire à ces misérables que je pense comme elles. Elles avaient été prévenir contre moi feu M. l’abbé Robert, pénitencier. Je ne me suis jamais mise en devoir de me justifier mais une affaire sans mon su, dont il fut pleinement éclairci, lui fit bien changer de langage peu avant de mourir. Il s’en expliqua à mad[ame] dangeo [Dangeau], à qui il avait dit que j’étais suspecte. Il lui dit qu’il avait vu des faits si positifs qu’il m’estimait autant qu’il m’avait condamnée. Elle est encore vivante pour rendre ce témoignage. Il serait aisé que la supérieure des Cent-Filles éclaircît M. bolau [Boileau] et vous : cela est de conséquence.

Il est bon de vous dire que ce M. Guyfon n’est pas de ces gens qui veulent passer pour dévots, et qui se couvrent du masque de la piété pour commettre des crimes. Il a été libertin, il l’avoue de bonne foi, et c’est par cet esprit qu’il avait quitté Saint-Lazare la première fois.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°9, autographe, « 6e juillet 1693 ou quelques jours devant » ; A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°2] : c’est la première lettre recopiée par Dupuy dans ce fort volume manuscrit (« Lettres de Madame Guyon à Mr. le duc de Chevreuse, copie de la main de M. Dupuy, Mme Giac »). Nous adoptons sa datation. - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière), [1] : cette lettre est recopiée également par La Pialière, dont la copie fut vérifiée par Dupuy  - Correspondance de Fénelon, 1828, vol.7, lettre 12.

a (home biffé)(père add.interl.)

bans ; il Dupuy (omission).

c avait vu dans ce temps-ci une personne, sans s’informer de ce qu’elle était. M. l’abbé omis par Dupuy.

e parente qu’il a, qu’on nomme Mlle Pécherat, conduite var. Dupuy qui omet : « cette fille est fort de mes amies ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 juillet 1693.

Il me vient, monsieur, de vous dire que M. Bollau [Boileau] parle lui-même à ces trois médecins, qu’il examine de près, qu’il ne s’en rapporte à personne, et il découvrira ce que c’est que cette fille. Mon cœur n’est point net. Ne pourriez-vous point me dire son nom ? Je crois qu’il servirait à faire voir clair, sinon je prie Dieu qu’il donne à M. B[oileau] la lumière de vérité pour discerner le faux du vrai. [f°14] Je vous prie d’être persuadé que tout ce qui est extérieur se contrefait ; mais ce qui pénètre le fond de l’âme ne peut venir que de Dieu. Ô Dieu, faites connaître votre vérité ! L’Antéchrist est levé : comment le discerner ? Je prie Dieu qu’Il vous fasse sentir par son impression intime que je dis vrai.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°13, autographe ; adresse autographe : « pour / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet ; de l’écriture de Chevreuse : « Reçue à Paris dans la chambre de Mr Boill[eau] », date en tête : « 8e juillet 1693 », répétée au dessus de l’adresse : « 8e juillet au soir ». Sur le côté de l’adresse : « Lettre envoyée à M. B[oileau] ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°5] - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière), [4] - Fen 1828, vol.7, lettre 13. Nous adoptons la date de l’envoi indiquée par Dupuy.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1693.

J’espérais vous voir ce matin, monsieur, maisa comme cela n’est pas et que je vais dîner chez madame de Mortemart b, où je passerai toute la journée, si vous avez la bonté de me faire savoir quelque chose, ou que ce fût votre chemin, en vous en retournant, de passer chez elle, cela me ferait plaisir. Si vous aimez mieux que je retourne au logis, faites-moi la grâce de me le mander et à quelle heure. Cela ne paraîtrait pas chez Madame de [f°.1 v°] Mortemart : elle me donnerait une chambre pour vous parler. Je suis de plus en plus unie à vous. J’ai le cœur un peu serré de ce que je peux causer du mal aux personnes que j’honore le plus. Je prie Dieu qu’Il fasse connaître la vérité. Qu’Il règne et que je périsse.

Je sais que Madame de Chevreuse est fort peinée parce que vous vous confiez à moi. Ne serait-il point mieux de me laisser tout à fait ?

- A.S.-S., pièce 7168, autographe ; adresse autographe : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cacheté ; en tête : « Ce mardi à (dix heures biffé) (midi add.interl.) » autographe ; ajout : « 7e juillet 1693 à midi ».

a matin, /M/, mais autographe

b Mortemare autographe ; même orthographe reprise par la suite.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1693.

Madame de Chevreuse étant chez madame de Mortemart, je m’en suis retournée au logis. Ainsi, ne vous donnez pas la peine d’aller chez elle, mais si cela est nécessaire, ayez la bonté de venir chez moi.

- A.S.-S., pièce 7176, autographe ; adresse autographe : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; en tête : « 7e juillet 1693 à 7 heures du soir ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 juillet 1693.

Je ne vous remercie point : c’est Dieu que vous servez et ce que vous faites est au-dessus de tout remerciement. Je suis unie à vous en Notre Seigneur autant que je l’ai jamais été à personne, et je ne doute point qu’Il ne fait Lui-même la récompense de ce que vous faites pour défendre Sa vérité. Je Le prie d’être de plus en plus votre lumière, votre force et votre amour.

- A.S.-S., pièce 7169, autographe ; adresse : « Pour / Monsieur le duc de Chevreuse » ; en tête : « 8e juillet au matin 1693 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 juillet 1693.

J’ai été une partie du jour et de la nuit dans un esprit de prière afin que Dieu fît connaître Son esprit de vérité, si fort enveloppé dans celui du mensonge. Il m’est venu dans l’esprit que la bête avait les cornes de l’agneau1, mais le langage du dragon. Le langage du dragon craint pour soi ou se recherche, mais le langage de l’agneau est la simplicité, la sou

mission et l’entière désappropriation. Je souffre beaucoup depuis que je ne vous ai vu, afin que Dieu fasse connaître sa vérité. Je porte de cela une impression bien forte sans savoir pourquoi. Ô monsieur, je prie Dieu qu’Il vous fasse sentir Sa vérité jusque dans sa substance ! Que je suis [f. 2 r°] affligée de voir la vérité prête d’être accablée par le mensonge ! Il me semble que les choses [en] sont venues à la dernière périodea, qu’il faut que le règne de mon divin Maître arrive, que le diable fait ses efforts pour l’empêcher. Que mon Dieu règne et que je périsse ! Il ne me manque plus, pour rendre mes désirs contents, que de mourir comme Lui sur un gibet. Qu’Il règne et que je périsse. Il m’est venu dans l’esprit que vous consultiez sur [cela] L[«abbé] de F[énelon] sur cette dévote prétendue que je ne puis plus envisager sans frémir, et je suis persuadée que Dieu lui donnera l’esprit de discernement. Toute à vous en Celui qui nous doit être tout.

[f. 2 v°] Il me vient dans l’esprit que si l’on examine cette dévote de près, qu’on verra qu’elle a relation avec les autres, méfiez-vous en. Sancti spiritusb.

A.S.-S., pièce 7214, autographe, adresse : « Pour Monsieur le duc de Chevreuse » ; annotation : « Lettre envoyée à M. B. 9 juillet 1693 matin », cachet enlevé ; en tête : « Cette lettre doit avoir été écrite le 8e au soir ou le 9e de bon matin. Elle a été reçue à Vers[ailles] le 9e à 3 heures après midy ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°5] - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière), [4].

a venues au dernier période, que nous corrigeons.

b Cette dernière phrase, de lecture difficile, a été ajoutée après coup au coin de la page portant l’adresse et l’empreinte du cachet.

1 Apocalypse, 13, 11 : « Je vis encore une autre bête qui montait de la terre, et qui avait deux cornes semblables à celles de l’Agneau, mais qui parlait comme le dragon. » (Amelote).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 juillet 1693.

La maladie n’a point été véritable, mais feinte. L’on savait bien que l’on ne devait point mourir, puisqu’on n’était mal que par artifice. Il n’est pas nécessaire de consulter si l’on doit demander ce que Dieu inspire de demander, puisque la même impulsion divine qui fait connaître que, si l’on demande, l’on obtiendra, ne laisse pas balancer et fait demander. L’on dira peut-être que Dieu veut cela pour servir de témoignage. Il y a un témoignage bien plus réel, qui est l’impression du cœur, l’obéissance aveugle, sûre marque de la vérité d’un état, aussi bien que la simplicité. Ces retours continuels y sont contraires. La crainte exces

sive d’être trompée est affectée, comme le reste, afin de donner créance ; cette hésitation et ces maux entrecoupés [sont] affectation.

Je prie le Père des lumières d’éclairer l’esprit et le cœur, et de faire découvrir pour Sa gloire ce qui est faux d’avec Sa vérité divine. Un peu de patience et une épreuve exacte fera tout découvrir. Dieu est vérité.

Il m’est venu de vous mander cela, je le fais simplement. Vous comprendrez de qui je parle.

- A.S.-S., pièce 7215, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse à Versaille », cachet (triangle à deux cœurs accolés et rayons). En tête : « Cette lettre doit avoir été écrite le 9e au matin ou à midi, après celle qui paraît du 8e au soir ou du 9e matin. Elle a été reçue à V. le 9e après dîner et rendue seulement le 10e matin à M. par oubly » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°5v°] - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière), [5].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 juillet 1693.

J’ai une impression qu’il s’agit de moi dans le stratagème de la dévote de M. Boileau1. Cette impression ne m’est venue qu’ensuite de quelques paroles que j’ai ouïes. Si cela est, comme je n’en puis presque douter, je vous conjure, monsieur, de ne point envoyer à M. Boileau les lettres que je vous ai écrites, de ne rien dire pour me justifier, mais de me laisser aux desseins de Dieu. S’Il permet que je succombe selon les menaces du démon, j’y consens de tout mon cœur. S’Il permet qu’elle soit crue et que tout le monde la croie, même ceux que Dieu paraissait m’avoir donnés d’une manière particulière, j’aurai la consolation d’être nue sur la croix comme mon cher Maître. Ainsi, monsieur, laissez le cours à tout cela. Je sais que le diable et la magie sont en règne. Cette fille peut être bonne. L’on doit plus aisément croire que je ne vaux rien. Pourvu que vous ne quittiez pas la voie de Dieu, je serai contente que Dieu règne et que je périsse. Je me retirerais tout à fait de ce pays, si je me pouvais résoudre d’éviter les derniers opprobres. Je ne fuirai jamais la croix. Je ne verrai point M. Boileau afin de n’entrer en rien, et de laisser toutes les impressions que le Seigneur permettra qu’on prenne. Comme personne ne sera compromis là-dedans, et que tout l’opprobre est pour moi, je suis bien aise d’en boire jusqu’à la lie. Que mon Dieu règne et que je périsse.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°.6 r°] - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière) [f°. 5] – Fen 1828, vol.7, lettre 14.

1 Catherine Dalmeyrac, alors connue sous le nom de Mlle de la Croix (ou sœur Sainte Croix) et plus tard sous celui de mademoiselle Rose.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 juillet 1693.

Vous avez dû recevoir une lettre où je vous mandais la pensée que j’avais d’être mêlée dans la sainteté de cette fille par quelque mauvais endroit. Cela m’avait obligée de vous demander de ne rien dire à M. B[oileau] de ce que je vous mandais sur elle. Je vous conjure de tout mon cœur de laisser faire à Dieu toutes les impressions pour et contre qu’il Lui plaira. Qu’il règne et que je périsse : cela ne me sort point du cœur. Je verrai volontiers cette fille lorsque l’on le jugera à propos. Vous me défendez avec trop de bonté. Laissez-moi, si mon [f. 1 v°] Maître le veut, en proie à toutes les humiliations et à toutes les croix qu’il Lui plaira de m’envoyer. Il règnera, ce Dieu de bonté, Il règnera, Son règne est plus proche qu’on ne pense. Le prince de ce monde s’y oppose. Il fera paraître des signes dans la naissance de l’esprit intérieur pareils à ceux qu’Il fit paraître dans ce règne du christianisme. Rien ne s’opèrera que par la croix et la persécution, mais mon Maître règnera, je vous assure, et bientôt. Le démon fait ses derniers efforts, mais que sa puissance est faible contre la puissance de mon Maître ! Le démon veut paraître fort et grand dans ceux qui dominent, [f. 2 r°] mais mon Maître S’établit par la petitesse, la faiblesse et la folie de la croix.

Pour vous, monsieur, permettez-moi de vous appeler d’un nom que vous connaissez et de le deviner sans que je l’exprime, pour vous, dis-je, qui goûtez déjà les prémices de l’esprit de mon Maître, j’espère que vous serez témoin du triomphe de la vérité de mon Maître. Son empire s’étendra si loin que vous en serez ravi, mais il y a encore à souffrir quelque temps avant le triomphe de mon Maître.

- A.S.-S., pièce 7216, autographe d’une écriture large et très lisible, sans adresse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°6] - A.S.-S. ms. 2173 (La Pialière), [5].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 ou 13 juillet 1693.

Ce que j’ai appris serait trop long à vous dire par écrit. La lettre où je vous mandais sur la maladie, était un raisonnement à éclaircir. Cependant je ne suis point tuée par cela et comme il y a plusieurs médecins qui ont vu cette fille, n’y aurait-il pas moyen que Monsieur Golau ouït

les autres, et qu’il les ouït sans l’entremise du directeur ? Ce qui me fait soupçonner plus que jamais, c’est que M. de Ville [Deville] me mande qu’une de ses prétendues dévotes, qui allait à lui, était de Toulouse, qu’elle lui [f. 1 v°] avait dit que sa mère était demoiselle. J’ai appris de plus, qu’une de ces filles de cet abbé a dit qu’il ne me pouvait rien faire par les preuves, mais qu’il trouverait une autre voie, et qu’il me perdrait s’il pouvaita. Ainsi cela paraît assez semblable. Il y a bien des tromperies dans le temps où nous sommes. Cette fille a de l’esprit comme un démon, si c’est celle-là. Si Dieu veut que Baraquin1 ait le dessus, j’y consens, et que les miracles vrais ou faux soient de la partie, je le veux de tout mon cœur. Tout [f. 2 r°] est bon. Je crois sûrement que le temps éclaircira tout. Si M. B[oileau] connaissait de visage le médecin et qu’il lui eût parlé lui-même, cela serait plus sûr. Je me veux du mal d’avoir cette fille pour suspecte. Je prie Dieu, si c’est pour Sa gloire, d’éclaircir la vérité, car après ce que j’ai su de l’écrivain Gautier2, déguisé en toutes sortes de personnages pour se faire croire, contrefaire toutes les écritures, je suis tout étonnée de l’artifice de Baraquin. L’on ne peut être plus unie à vous que je le suis en Notre Seigneur. Il y a encore quelque chose de nouveau sur cette fille de Baraquin.

- A.S.-S., pièce 7217, autographe, adresse : « M / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet (initiales couronnées) ; en tête : « Je crois cette lettre entre celles du 11e juillet et du 14e juillet 1693 » – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°.7] – A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [6].

a Singulier et pluriel sont mélangés dans l’autographe ; nous adoptons le singulier.

nom familier et moqueur donné au diable.

2 V. Vie 3.3.9 : « …une bonne fille dévote fut chez l’écrivain Gautier, et ne le trouvant pas, elle ne trouva que son petit garçon, âgé de cinq ans, qui lui dit : « Il y a bien des nouvelles, mon papa est allé chez Mgr l’archevêque porter des papiers… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 ou 15 juillet 1693.

Pour vous parler tout simplement, monsieura, je vous dirai que je ne fais aucun jugement, mais je ne puis m’ôter l’impression qu’il s’agit en partie de moi. Sur les choses extraordinaires de cette fille, je vous dirai, lorsque je vous verrai, non ce qui cause cette impression, mais ce qui a donné lieu que le Seigneur fasse selon Sa volonté de toutes choses. J’admire la fermeté qu’Il vous donne, et j’adore sur cela comme sur le reste Son décret éternel. Vous ferez de mes lettres l’usage que Dieu vous

inspirera. Je serais bien fâchée de me mêler de rien. Il ne se passe point de jour qu’il ne [f. 1 v°] me vienne de nouvelles croix, mais qu’elles sont bonnes venant d’une main si aimable !

Je vous porte dans mon cœur d’une manière bien intime, O mon cher f.1 Supposez toujours ce nom, car je ne puis plus vous appeler autrement, et lorsque je mets « monsieurb », c’est ce que je veux dire. Dieu me lie à vous, et j’espère qu’Il règnera en vous et par vous, que vous contribuerez avec mon bon2 à étendre Son règne. Les efforts du diable seront inutiles. Il a tant tourmenté cette créature dont je vous avais parlé, qu’il lui a fait promettre qu’elle ne me verrait plus et qu’elle ne ferait plus oraison. Il me menace fort qu’il me persécutera tant que je me [f. 2 r°] lasserai de tant souffrir. Lorsque je vois qu’on me menace tant de toutes parts de me faire enfermer, je dis en moi-même à tous ces gens : « Faites vitement ce que vous avez à faire3 ». Si l’on m’enferme, j’y vivrai en plus grand repos, soumise à la volonté de mon cher Maître. Si l’on me demande ce que je suis, je dirai : « Que veut-on que je sois ? », car je ne me connais plus moi-même, je ne connais que mon cher Maître, je sais que mon rédempteur est vivant4, qu’il va régner et cela me suffit. Que le prince de ce monde fasse son dernier effort, à la bonne heure. Ô Monsieur, ne soyez qu’un cœur et qu’une âme sacrifiée à mon divin Maître !

[f. 2 v° en travers] Cette lettre est pour votre compagnon de voyage. Si vous ne connaissez pas St B [Fénelon], il faut donner la lettre à mon bon [Beauvillier]. Il la lui donnera, c’est une réponse.

- A.S.-S., pièce 7218, autographe, sans adresse ; en tête : « 14e au soir ou 15e matin » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°.7v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [7].

a, b /M/ autographe.

1 frère ou fils.

2 Beauvillier (ce qui est attesté à la fin de cette lettre, où il est chargé de la remettre à Fénelon).

3 En référence à l’Evangile où Jésus s’adresse à Judas.

4Job, 19,25.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 juillet 1693.

J’ai cru devoir à M. le marquis de Charost de l’avertir de ce qui s’était passé : il aurait sujet de se plaindre de moi si je le lui cachais. Je n’ai pu vous envoyer toute la lettre de M. le marquis de Ch[arost] parce

qu’il me parle de lui-même, mais ce fragment vous donnera quelque idée de son aumônier. Il ajoute qu’il promet de ne retourner plutôt jamais à Paris que de rentrer dans son engagement. Voilà aussi une lettre du jeune ecclésiastique. L’on en est très content : il fait bien, c’est tout ce qu’on peut souhaiter. J’avoue que j’eusse été mortifiée de compromettre M. le marquis de Ch[arost] qui l’avait pris sur ma parole. Les autres affaires me regardent seule et je ne m’en soucie pas. J’espère, ô mon cher Maître, [f. 1 v°] que Vous garderez ceux que vous m’avez donnés. Gardez-les en Votre nom, Père saint, que toute la vigueur de Votre justice tombe sur moi seule, je l’espère de Votre bonté. Il ne tombera pas un de leurs cheveux. Je ne puis vous exprimer, monsieur, combien je suis unie à vous en Celui qui nous est tout.

- A.S.-S., pièce 7219, autographe, sans adresse ; en tête : « 15e au soir ou 16e juillet au matin 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f.° 8r°] - La lettre ne figure pas chez La Pialière.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 juillet 1693.

Je n’ai point au cœur d’avoir une conférence avec cette créature si vous n’êtes présent, car ce sont des esprits artificieux et je suis très simple. Je ne puis faire autrement, c’est commettre le don de Dieu : sans vous je ne puis y aller. Dites-le à B.1 car je sens que j’irais contre la volonté de Dieu. Quelque droiture qu’ait M. B[oileau], il n’a nulle expérience des voies de Dieu.

Je viens d’apprendre une nouvelle qui [f. 1 v°] m’afflige au-delà de tout ce que je vous puis dire. Si vous saviez comme est mon cœur pour vous, vous verriez que je sens tout ce qui vous touche2. Mais vous savez, monsieur, que c’est dans les grandes douleurs qu’il faut marquer à Dieu son amour et Lui faire des sacrifices dignes de Lui. Dieu vous aime trop et vous a fait trop de grâces pour ne vous pas éprouver de toutes manières. Dieu vous a éprouvé [f. 2 r°] parce qu’Il vous a cru digne de Lui. N’êtes-vous pas trop heureux qu’il ne soit pas mort sur la place ? Je n’écris pas à Madame de Chevreuse, je le ferai sitôt qu’elle saura cette nouvelle. C’est M. le marquis de Charost qui l’a mandé et qui en prend soin : il a été confessé. J’espère que Dieu sauvera son âme, je n’en doute


1Fénelon ou Monsieur Boileau ?

2Il s'agit de la grave blessure de son fils, le duc de Montfort (v. la lettre ci-dessous du 29 juillet).

pas même3. J’ai empêché Madame de Ch[evreuse] d’écrire parce qu’on est pressé. Je prierai Dieu pour son salut.

- A.S.-S., pièce autographe 7221; en tête : « 18e juillet 1693 ». – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°8v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [8].

3De même, dans la lettre du 20 septembre 1694 : « Ainsi à la mort du chevalier Colbert [le jeune frère des trois duchesses, v. Index], il me fut imprimé au cœur : « Il vivra 3 jours après » ; étant à la messe […] je compris qu’il m’avait été donné à connaître qu’il vivrait éternellement. » En fait le duc de Montfort se remettra de sa blessure.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 juillet 1693.

Recom[mandé] au p[etit] M[aître].

Je ne doute point que vous n’ayez fait tout l’usage que Dieu a prétendu de la croix qu’il vous a envoyée. L’on m’a assuré qu’il n’y aurait point de danger. Quoique je n’entende point parler de vous, l’on ne peut vous être plus unie en Notre Seigneur.

Je dois vous dire que la fille dont M. de V[ille] [Deville] m’a écrit, n’est point la même que celle de M. B[oileau], ainsi je lui dois réparation de toutes les conséquences que j’avais tirées1, car celle dont il parle est la même [que celle] de cet abbé qui est dans une communauté à Saint-Sulpice. Elle est du même pays et il y a les mêmes circonstances. Je sais qu’il y a un prêtre de Saint-Sulpice qui voit presque tous les jours celle de M. B[oileau] : n’y aurait-il point de la relation de l’une à l’autre, car la première paraît se vanter beaucoup d’achever ce qu’elle a commencé ? Je vous prie que ceci soit entre nous. Mon cœur n’est point net sur la dévote de M. B[oileau] : j’en ignore la cause. Je la verrai avec vous, si vous voulez, un jour. Je n’ai point été voir M. B[oileau] à cause de tout cela.

Vous savez jusqu’où a été la poursuite. Dieu a permis que vous ayez été absent dans le besoin, Il semble m’ôter toutes les ressources, Sa volonté soit faite. Je ne désire rien pour moi, mais tout pour Lui : quoi qu’il arrive, je serai contente. Comprendriez-vous que je ne suis point en peine de ce qui doit m’en causer davantage ? Ce qui m’en fait le plus, est ce que je ne sais quoi que j’ai dans le fond de mon âme, qu’il y a quelque chose en cette dévote de M. B[oileau], qu’elle peut être pous


1Madame Guyon reconnaît, avec une parfaite honnêteté, une confusion entre Catherine Dalmeyrac, alors connue sous le nom de Mlle de la Croix (ou sœur Sainte-Croix) et plus tard sous celui de mademoiselle Rose, la béate « tombée du ciel », avec une autre toulousaine, la des Agues, qui avait trompé l’abbé de Ville [Deville].

sée par des gens et que, persuadée par eux, elle croit agir par zèle. [f. 1 v°] Je dirais volontiers à toutes ces personnes ce que David disait à Saül : « Si c’est Dieu qui vous pousse, le sacrifice Lui en soit agréable, mais si ce sont les hommes, ne les croyez pas parce qu’ils m’ont rejeté afin que je n’habite pas dans la maison du Seigneur2. »

Si j’avais osé, je vous eusse été voir, et madame la duchesse, à votre passage, mais cela n’était point à propos. Je prie Notre Seigneur de vous combler de plus en plus de Ses grâces et de vous faire sentir Sa vérité dans l’intime de vous-même. Si j’avais osé, j’eusse été voir M. B[oileau] et je l’eusse prié de rester en silence. J’espère que la vérité qui se serait insinuée par le dedans, l’aurait mis à couvert des surprises extérieures, mais je laisse tout faire à Dieu, je me contente de Le prier de manifester sa vérité. S’Il permet que cette vérité demeure encore quelque temps captive, à la bonne heure ; il saura un jour la faire triompher du mensonge. La vérité sera manifestée plus tôt qu’on ne pense, qu’importe ce qu’il en coûte. Je ne vous puis dire à quel point, monsieur, Notre Seigneur me fait vous être uni.

Cette première créature, dont je vous ai parlé autrefois, dit que Baraquin3 me menace fort et qu’il assure que j’aurai du dessous. Il ne peut rien par lui et j’aime trop mon Maître pour ne pas aimer Ses coups quels qu’ils soient. Je Le prie de vous faire sentir si je vous trompe ou non.

A.S.-S., pièce 7220, autographe, adressée à : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge en bon état (deux cœurs rayonnants dans un triangle, légende « sainte union ») - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°8v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [8].

En tête de l'autographe : « Cette lettre doit être environ du 21e juillet 1693 car elle a été reçue à Namur le 26e et elle revenait de l’armée ». Le 20 juillet, le duc et la duchesse de Chevreuse étaient passés par Paris, pour se rendre à Namur auprès du duc de Montfort.

2I Rois, 26, 19. Dans ce chapitre, Saül reconnaît enfin l’innocence de David (qui vient de l’épargner), après avoir cherché sa mort.

3Le diable.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 juillet 1693.

J’ai cru que Dieu ne voulait pas perdre le fils d’un tel père et qu’Il le sauverait de façon ou d’autre par cette blessure. Mais qu’il soit fidèle à Dieu, car s’il le quitte encore, il sera surpris. Je suis bien aise que l’on

ait exigé de vous un sacrifice qui vous a fait souffrir une partie de ce qu’Abraham sentit : il voulut sacrifier son fils de toute son âme, et ses sens ne laissèrent pas de souffrir tout ce que vous en pouvez imaginer. Votre souffrance sera la source de sa grâce de conversion, mais encore un coup, qu’il ne quitte plus Dieu, car Dieu S’irriterait et il en éprouverait des [f. 1 v°] suites funestes ! Vous n’avez jamais été éloigné de mon cœur. J’ai été avec vous dans votre souffrance et il me semble que je n’en serai pas séparée.

Du reste, je crois que pour tout ce qui regarde la dévote, il faut attendre votre retour. Ne commettons point l’ami avec cette personne : il y répugne et j’y répugne aussi. J’ai écrit un mot à M. B[oileau] sur une pensée qui m’était venue, je n’ai point eu de réponse ; je le crois fort persuadé en sa faveur, mais il faut tout laisser à Dieu. Je crois qu’il faut laisser penser à M. B[oileau] tout ce qu’il voudra. Il suffit que Dieu nous connaisse. J’ai beaucoup de répugnance intérieure pour elle, c’est peut-être moi qui suis trompée. Mon Dieu [f. 2 r°] est une souveraine Vérité qui ne se trompe jamais, et cela suffit pour me rendre pleinement contente. Les croix sont venues et continuent chaque jour à torrent, mais le Seigneur est tout puissant, Il appesantit Sa main et me rend une victime de toutes manières. Les souffrances d’impression, comme vous l’avez éprouvé par échantillon, sont tout autres que les autres. Vous me demandiez comment vous pourriez faire pour souffrir : lorsque Dieu S’en mêle, Il apprend bien cette leçon. Ô que la croix a de charmes, quoiqu’elle soit sans douceur ! Plus elle cause d’alarme, plus elle ravit mon cœur. Je suis à la veille de ne vous jamais voir [f. 2 v°] des yeux corporels, mais mon cœur vous verra toujours en Dieu. Ô monsieur, que vous m’êtes cher en Lui ! M. le c[uré de Versailles] n’était adouci, en apparence, que parce que ses coups étaient tirés. Tout est bon. Amen.

- A.S.-S., pièce 7222, autographe, sans adresse. En tête : « 29 juillet 1693. / Car elle est venue avec une lettre du 30e ». – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°9v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [9].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin juillet ou début août 1693.

Donnez, Seigneur, la force à vos serviteurs d’enseigner votre parole avec une entière liberté1. Jusques à quand clochera-t-on des deux côtés1a

? Servez la simplicité ou la prudence. Ceux qui se conduisent eux-mêmes doivent suivre la prudence : c’est elle qui les mènera heureusement. Mais ceux que Dieu conduit doivent recevoir Son Royaume comme un enfant, ou ils n’y entreront point2. Il n’y a rien de caché pour Moi, dit Dieu. Je vois les motifs qui font agir un chacun. J’ai en horreur les détours. L’on veut faire un mélange de la prudence et de l’abandon ; cela est impossible. J’ai plus d’aversion d’une personne qui ayant connu la voie de l’abandon prend de loin des mesures de sagesse, que de ceux qui veulent toujours venir à leurs fins, [et] qui ont deux cordes à leur arc, que de tous les pécheurs. Il ne faut pas dire : « Peut-être la changerons-nous, nous lui inspirerons notre prudence ». Vous vous trompez, vous vous trompez, je n’aurai point votre prudence. Ne venez plutôt pas à moi. Car si je suivais votre prudence, je perdrais la grâce de mon Dieu. De quoi vous servirais-je puisque je ne puis jamais devenir aussi prudente que vous l’êtes ? Vous venez me tenter encore par une autre prudence et vous me dites : « Que faut-il faire pour n’être pas prudent,  car nous ne saurions rien faire ? ». Ne faites pas ce que vous faites pour l’être. Vous vous savez bon gré de votre prudence, vous vous en estimez plus que le reste des hommes. Oui, cela est vrai pour ceux qui doivent vivre comme les autres hommes, mais non pas pour les enfants du Seigneur. Vous dites : « J’ai fait des sacrifices au Seigneur ». [f°.1 v°] Il se soucie bien de vos sacrifices, si vous les comptez pour quelque chose, si vous faites votre volonté dans les petites occasions, si vous ne renoncez pas, tous tant que vous êtes, à votre propre conduite et à votre prudence ! Je planterai, dites-vous, si bien mon cordeau, j’accommoderai si bien mon arc que je ne serai point surpris. Insensés que vous êtes ! Celui qui craint la gelée, la neige le surprendra. Mais non, non, ne craignez point : il ne tombera pas un cheveu de votre tête, vous avez [quelqu’un] qui paye pour vous. Vous n’êtes pas digne de souffrir des opprobres pour le nom de Dieu.

Vous me dites : « Qui êtes-vous, vous qui nous parlez, et où sont les preuves de votre mission ? » Comment pourriez-vous croire, vous qui cherchez la gloire les uns des autres, qui craignez de n’être pas estimés ? Mais si quelqu’un veut faire la volonté de Dieu, il reconnaîtra si ma doctrine vient de Lui ou si je parle de moi-même. Celui qui parle de soi-même cherche sa propre gloire, mais celui qui cherche la gloire de Celui qui l’a envoyé est véritable, il n’y a point en lui d’injustice2a ». Je suis dans la douleur pour ceux qui, ayant connu la vérité, ne l’ont pas suivie toute nue et l’ont voulu couvrir.


Malheur à ceux qui, sachant que le Royaume est ouvert, disent : « N’y faites entrer personne, car nous craignons la foule. » Je leur réponds : « J’irai dans les places publiques, j’appelerai les pauvres et les enfants, je les contraindrai d’y entrer - Ce n’est pas pour nous que nous craignons, disent-ils, c’est pour vous ». Qui vous a donné de craindre pour moi si je ne crains pas moi-même ? Celui qui n’a plus rien doit-il craindre les voleurs ? Vous dites sans cesse : « nous voulons faire la volonté de Dieu », et vous [f°.2 r°] voulez prescrire des lois, vous voulez être plus sages que Dieu ? Vous voulez vous laisser conduire à Dieu, dites-vous, et vous voulez néanmoins Le conduire. Malheur à celui qui dit : « Je conserverai mon héritage et je le mêlerai avec l’héritage du Seigneur ». Le Seigneur lui répond : « Conservez votre héritage, mais pour Moi, je suis la possession de ceux qui quittent tout pour Moi. » L’évangile du Royaume ne sera jamais prêché qu’aux pauvres, et il est impossible qu’un riche entre dans ce Royaume. Comment voulez-vous être pauvres, vous qui êtes riches en prudence ? Comment entrerez-vous par la porte étroite si vous craignez la presse ?

Si les enfants du Royaume rougissent de l’Evangile, mon père me donnera d’autres enfants. Si ceux qu’Il a choisis pour établir Son règne veulent conserver prudence charnelle, Dieu saura bien Se préparer d’autres cœurs. Il peut en un instant faire des plus grands pécheurs les enfants du Royaume. Pourquoi veut-on empêcher les petits enfants de venir à moi, puisque le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent ? Pourquoi affligez-vous mon cœur ? Je suis plus affligée de vous que de la malice des hommes et des démons. Ou croyez tout à fait, ou laissez-moi tout à fait. Car comme vous êtes partagés en vous-mêmes, mon cœur est déchiré pour vous. Vous arrangez toutes choses pour plaire aux hommes, pour avoir leur estime ; vous rougissez toujours de moi, car je ne puis plaire au monde. Si j’avais été du monde, le monde m’aurait aimée ; mais parce que je ne suis pas du monde, le monde me hait3. Il est impossible de vouloir plaire aux hommes [f°.2 v°] sans cesser d’être serviteur de Jésus-Christ. Où est le pur amour, où est-il ? Il n’y en a presque point sur la terre. Vous dites : « Je l’ai dans le cœur ». Vous mentez s’il ne paraît point dans vos œuvres. Si Dieu avait fait pour les plus grands pécheurs ce qu’il a fait pour vous, ils seraient de grands saints. C’est amuser le tapis que de faire comme vous faites. Vous voulez que Dieu vous sache gré et que je sois contente de vous. Comment puis-je être contente de vos partages ? Quel gré Dieu vous saura-t-Il, si vous choisissez dans vos biens ceux que vous voulez Lui

donner et si vous conservez les autres ? La teigne se mettra partout, elle rongera ce qui paraissait bon.

« Je sais que l’ange de l’Église du Seigneur est bon, qu’il a fait assez de choses pour Me plaire», dit Dieu. Mais j’ai quelque chose à lui reprocher. Plût à Dieu qu’il m’eût cru, qu’il eût tout sacrifié pour moi : j’eusse tout fait pour Lui et par Lui. J’aime le bon Nathanaël. Pour mon ange, comme j’étais plus aimé que nul autre, je lui demanderai jusqu’à la racine d’un cheveu ? S’il gâte son esprit, il énervera la force de son cœur ; je l’appelais à être le plus petit des hommes. « Hélas, Seigneur, ai-je dit, ayez pitié de Votre Église et de Votre peuple. Malheur à celles que l’esprit égare ou que la prudence entraîne. Malheur à la terre si mon Maître ne trouve point de cœurs qui soient à Lui sans partage ! - Je transporterai mon sanctuaire, ceux qui ne Me connaissaient pas recevront Ma vérité. Mais vous autres que J’ai choisis, que J’ai aimés comme mes très chers, si vous quittez tout pour Me suivre, vous serez véritablement…a »

- A.S.-S., pièce 7170, copie ; en tête, du même copiste, Chevreuse : « Copie d’une lettre écrite à la fin de juillet ou au commencement d’août 1693 par N. à M. L. D. D. C. [ Monsieur le duc de Chevreuse] » .

a lettre interrompue en bas de page.

1 souligné et add.marg. : « Ceci est écrit ainsi au commencement » ; référence fournie : « Actes, ch. 4, v. 29 ».

1aRois, 18, 21.

2Marc, 10, 15 : Je vous dis en vérité, que quiconque ne recevra pas en enfant le Royaume de Dieu, n’y entrera point. (Amelote).

2aJean 7, 17-18.

3Jean, 7, 7 : Le monde ne peut vous haïr, mais pour moi il me hait, parce que je rends témoignage contre lui, que ses œuvres sont mauvaises. (Amelote).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er août 1693.

J’ai appris des choses sur la prétendue dévote de M. B[oileau] que je ne puis dire qu’à vous. Je vous demande même le secret sur ce que je vous en mande. Le démon est étrangement subtil, mais Dieu est toujours le même, immuable. Heureux celui qui ne s’attache qu’à Lui seul et qui, n’allant à Lui que par la foi et l’amour pur et non toujours sensible, ne cherche point les moyens éclatants, qui, ne faisant compte que de Dieu, ne recherche point Ses dons ; c’est en cela qu’il ne peut y avoir de tromperie, mais qu’i1 y en a en tout ce qui se passe dans les sentiments, dans les images sensibles, dans des paroles que l’imagination se forme. Ceux qui marchent par la foi se contentent de la sainteté de Dieu en Lui et pour Lui ; les autres s’attribuent même la sainteté de Dieu.

Que ne puis-je vous faire comprendre tout ce que je conçois et tout ce que je sais ! Il n’est point à propos que St B. [Fénelon] se mêle dans l’affaire de cette dévote, il faut attendre votre retour. Quand je vous aurai tout dit, vous en conviendrez et vous serez surpris. Dieu permet que M. B[oileau] en soit un peu prévenu ; mais tout cela est bon dans

l’ordre et la volonté de Dieu. Tout est bien déchaîné. L’on a donné un petit mémoire : j’y répugnais beaucoup, j’aimais mieux la parole, mais qu’importe, Dieu tirera toujours [f. 1 v°] Sa gloire de tout. Que celui qui n’a plus rien à perdre pour soi est heureux ! Tous lieux sont bons. Les prisons sont des campagnes immenses, les calomnies sont des élévations, la mort la plus infâme serait des délices dont on est indigne. Ne pressez donc plus, je vous prie, ni conférence ni quoi que ce soit que vous ne soyez de retour. Si Dieu veut que M. B[oileau] soit entièrement prévenu contre moi, que m’importe ! J’ai même sacrifié à Dieu qu’Il vous entraînât dans ce sentiment, pourvu que vous n’en fussiez pas moins à Lui.

Oh ! monsieur, quand je serais la plus misérable et la plus décriée du monde, souvenez-vous, et ne l’oubliez jamais, qu’une voie qui arrache tout à la créature, qui donne tout à Dieu, qui fait qu’on ne veut rien pour soi mais tout pour Lui, une voie où il y a la véritable pauvreté d’esprit, la mort à toute volonté, une voie où il n’y a qu’humiliation et confusion pour celle qui la suit, une voie de renoncement continuel, qui est toute dans l’intime de l’âme, où les sens n’ont point de part, est la véritable voie, que la marque de Dieu dans un cœur est l’impression sur les autres cœurs. Enfin souvenez-vous que par là l’on expérimente le tout de Dieu et son propre néant.

Pour M. v[otre] f[ils] [f. 2 r°], je n’ai point douté que Dieu ne lui voulût faire miséricorde, ce fut la première chose qui me frappa. Il blesse le corps pour sauver l’âme : je vous en ai écrit ma pensée. Je suis comme sûre que mon Maître garde mes lettres, c’est par Lui que je vous envoie celle-ci. Ecoutez la voix de mon cœur et vous saurez ce que vous m’êtes en Lui. J’admire la fermeté qu’Il vous donne pour une misérable créature, qui par elle-même n’est qu’un chien mort. J’ai écrit un billet à M. B[oileau], il ne m’a fait aucune réponse ; je ne le verrai qu’avec vous, je vous en prie. Je prie Dieu qu’Il vous fasse éprouver de nouveau, en lisant ceci, où Sa vérité réside. Vous m’êtes bien intime.

- A.S.-S., pièce autographe 7223, sans adresse ; fragments de cachets -. En tête : « 1er aoust 1693. Car cette lettre est venue avec une du 2e aoust. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°10] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [10] - Levesque, revue Fénelon, p. 203.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 août 1693.

Il m’est venu dans l’esprit de vous envoyer la lettre de M. Bolau [Boileau] et une que je reçus hier du marquis de Cha[rost]. Je crois que

vous devez voir M. Solan. Vous découvrirez assurément là quelque machine, et il pourra être prévenu et préparé par le c[uré de Versailles] à vous parler contre moi. J’ai au cœur que toutes les puissances de l’enfer sont émues. Il me semble que vous pourriez aisément surprendre vous-même cette dévote en contradiction, en lui demandant par exemple ce qu’elle pense d’une personne qui vous touche de près, qui veut être à Dieu, interrogeant sur moi comme si c’était de diverses personnes, chose différente. Il serait aisé de voir la méprise.

Je me suis souvenue encore d’une fille d’auprès de Toulouse à qui la mère du Saint-Sacrement1 faisait tenir des lettres : le confesseur faisait réponse en sa place et répondait de la part de Dieu. Ils reconnurent tant de méprises [f°.1 v°] mandant des choses différentes de la même personne, parce qu’on avait écrit ce qu’on consultait de deux écritures différentes. Elle avait fait mander qu’elle devait mourir il y a trois ans, et elle a toujours vécu depuis, et bien d’autres choses, ce qui obligea la mère du Saint-Sacrement de la rue Cassette de ne plus faire écrire : elle l’avait fait longtemps contre mon sentiment, car je lui avais fait comprendre qu’une fille de sa grâce ne devait pas s’arrêter à ces choses, mais bien se laisser au moment de l’ordre de Dieu sur nous, qui est infaillible. Si je savais que les choses que j’ai dites qui se sont trouvées véritables, servissent d’appui aux âmes que le Seigneur m’a données, et qu’au lieu d’aller par la foi et de s’arrêter à ce qu’ils éprouvent dans leur fond où le diable ne se peut point mêler, qu’ils se fondassent sur ces choses qui ne sont point extraordinaires en moi, mais qui viennent du fond comme tout le reste, je Le prierais de me les ôter tout à l’heure.

Mlle Sauvé se remue beaucoup. Je sais qu’elle est venue depuis peu à l’hôtel de Luynes. Pour cette fille dévote, ila n’est pas extraordinaire que, se défiant de M. Bolau [Boileau], crainte de surprise2, lorsqu’il lui a dit que M. votre [f°.2 r°] fils était mort, elle lui ait dit : « Il n’est pas mort » ; elle sait assez qu’un homme comme lui qui n’est pas tué sur la place, ne tarde pas à se confesser. Pour le mois de septembre, elle peut dire qu’elle souffre, et quoi qu’il arrive dans le monde, le mois d’octobre, l’attribuer à cela. Elle peut conjecturer dans la conjoncture des choses qu’il en arrivera quelqu’une de façon ou d’autre ; mais si elle avait fait un miracle positif en présence de M. B[oileau], si elle disait des choses positives où il n’y a point de conséquences à tirer, il serait plus aisé de conjecturer la vérité. Il y a eu des faux prophètes : la Sœur de Troyes, et celle de Crolle, a fait de fausses prophéties. M. Nicoleb sait l’histoire d’une autre sainte de Provence. Ô monsieur, qu’il est affligeant


1 Mère Mectilde du Saint-Sacrement (Catherine de Bar). V. Index.

que Dieu soit si peu aimé ! Mais ce qui afflige le plus, c’est que l’ange de ténèbres se transfigure en ange de lumière.

J’ai souffert au-dedans une agonie de mort pendant un mois. Ma santé était assez bonne, cela s’est terminé par une faim, sans désir néanmoins, de souffrir le martyre de douleur et de confusion. Il me semble qu’il me manque cette conformité avec mon Maître. Ce qu’il me promit [f°.2 v°] autrefois, que je mourrai sur la croix, me donne une joie bien grande. Le règne de mon Maître arrivera ; trop heureuse qu’il m’en coûte ce qui me reste de repos et de vie !

Si l’on a dit mon nom à cette fille, elle me peut connaître, car il n’y a point d’endroit où l’on n’ait parlé de moi. Il me semble de voir, sans voir, le démon qui remue en même temps toutes ces machines : celle de M. le c[uré] est la plus dangereuse. Quelque chose que me dit hier le P. de la Motte, que je souhaite fort vous dire à la première vue, me fait voir qu’il n’est pas oisif non plus. A tout cela, il me paraît que le moindre mouvement pour moi est un crime, que je suis à Dieu non pas pour qu’Il me sauve, mais qu’Il me perde, s’Il en est glorifié. J’ai même eu quelques remords d’avoir consenti qu’on écrivît à Toulouse et de m’être mêlée de cela : il me semble que je mérite que mon cher Maître ne me justifie pas. Ô qui me donnera que je meure dans l’opprobre comme Lui et dans un total abandon des créatures ?

Dieu seul sait à quel point vous êtes cher à mon cœur. Si vous croyez que je doive voir cette fille avec vous, pourvu qu’elle ne sache pas qui je suis, je le veux bien ; mais si elle a vu mon portrait, il n’y a rien à faire, c’est-à-dire pour n’en être pas connue, car pour la voir, je la verrai tant que vous voudrez. Je n’ai rien à perdre, ayant tout sacrifié. Cette fille a beaucoup d’intrigue, elle connaît déjà bien du monde ici. Je vous prie d’embrasser mon bon [duc de Beauvillier] pour moi et St B. [Fénelon]. Qui ambulat simpliciter ambulat confidenter3.

[écrit à l’envers en tête de lettre :] Dieu vous destine à en attirer plusieurs, à servir Amour. Ô que l’amour nu et désapproprié est rare !

- A.S.-S., pièce 7224, autographe, sans adresse. En tête : « 14e (juillet biffé) (aoust add. marg.) 1693 au matin. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°11v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [11] - Levesque, revue Fénelon, p. 205, établie sur une copie avec quelques omissions.

a fille (dévote add. interl.), il autographe

bfait (de fausses prophéties add.interl.). Mr Nicolle

2[sic] : crainte d’être démasquée.

3Proverbes, 10, 10 : Celui qui marche simplement, marche en assurance… (Sacy).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 août 1693.

Vous voulez bien, monsieur, que je vous représente, avec ma simplicité ordinaire, que je sens une extrême répugnance que vous vous mêliez davantage de l’affaire de la dévote sous prétexte de ramener M. B[oileau]. Je crois connaîtrea clairement que c’est l’affaire de Dieu, qui saura bien détromper dans la suite. Tout ce qu’on fera sous bons prétextes ne servira qu’à embrouiller les choses et nullement à les éclaircir. Jusqu’à présent, cette fille n’a rien dit que l’esprit naturel et des informations exactes qu’elle peut faire, ne lui puissent découvrir. Si vous vous en mêlez, vous empêcherez Dieu de manifester Sa vérité. J’espère qu’Il le fera d’autant plus facilement que moins l’on mettra M. B[oileau] ni cette fille en défiance. Enfin, monsieur, je vous conjure au nom de mon Maître, que j’ai ce crédit en Son nom sur vous. Voilà un [f°.1 v°] mémoire de ce que la d[emoise]lle me dicta, dont elle se souvint : il n’y a rien là qui ne puisse s’excuser. Laissons à Dieu de démêler cela, je vous en prie, mais accordez-le moi.

Pour ce qui regarde ce que vous me demandâtes hier au soir, j’ai pensé que j’aurais bien pu lui dire ce que je dis à l’abbé Dupuy parce qu’on ne m’avait pas demandé le secret, mais j’ai songé que b je n’ai point pu lui dire de faire ce qu’elle a fait, ne sachant pas qu’elle connût une d[emoise]lle qui eut rapport aux Jacobins, ce que je ne puis avoir appris que d’elle. Je sais que c’est elle qui m’a appris son nom que je ne savais pas. Je le lui demanderai pour plus de sûreté, mais cela me paraît presque impossible. Je suis si étourdie que je ne sais plus ce que je fais. Je vous assure qu’on me ferait facilement, je crois, croire de moi tout le mal dont on m’accuse. Je ne sais comment la [f°.2 r°] cervelle ne me tourne pas.

Laissez cette fille en repos avec M. B[oileau]. Dans la suite Dieu est assez puissant pour lui faire voir les contradictions par lui-même. Ne peut-elle pas par révélation savoir ce nom ? Les jacobins sont tourmentés beaucoup et persécutés pour cela. Pour moi, hélas ! peut-être ai-je de la présomption ? Jusqu’à présent j’ai cru ne chercher que la gloire de mon Dieu aux dépens de toutes choses. C’est à Sa gloire que j’ai tout sacrifié, mais mon cher Maître est si pur qu’Il a pu trouver en moi du mélange. Ne vous mettez pas en peine de vouloir davantage détromper M. B[oileau]. Vous me permettrez de vous dire qu’avec toute votre bonne intention, l’activité naturelle s’y peut mêler. Dieu est jaloux : priez-Le et Le laissez faire. Qu’est-ce que cela fait ? Je suis prête à répondre à toutes les interrogations que me [f°.2. v°] fera M. B[oileau] sur ce qui me regarde, mais ne faisons point de mélange de ce qui me regarde avec la dévote. M. B[oileau] doit juger de moi par les règles de

la science, et non par un discours comme celui-là. Ne vous prévenez point pour moi, mais laissant votre esprit vide, donnez à votre cœur toute la liberté nécessaire pour recevoir l’impression de la vérité divine. Ô mon Seigneur, Vous êtes cette vérité suprême qui ne trompe jamais ceux qui se confient à Vous sans réserve.

Demandez à Versailles, s’il vous plaît, qu’on vous fasse voir la conversation que j’ai eue avec madame de Nouaille [Noailles], que je leur ai écrite. Je prie Dieu qu’Il vous soit toute chose.

[Ecrit en travers :] Pour M. le D. de Ch[evreuse]. Priez M. B[oileau] de dire plusieurs messes, afin que Dieu lui découvre la vérité, qu’il se défasse de toute prévention.

- A.S.-S., pièce 7225, autographe, sans adresse. En tête : « 19e août matin, 1693». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°13] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [13] - Levesque, revue Fénelon, p. 207.

a Je (croy add. interl.) connaître autographe

b j’ai (changé biffé)(songé add.interl.) que autographe

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 août 1693.

J’avais écrit ce paquet : je persiste dans la pensée qu’il faut tout laisser au Seigneur Dieu, croyez-moi cette fois. Il sait à quel point Il me fait être à vous. Je ne rouvre pas mon paquet, je vous envoie toutes les lettres ouvertes, vous les lirez. Je vous abandonne à Dieu comme tout le reste, et j’espère qu’Il ne permettra pas que vous preniez le change. J’ai encore eu de la terreur cette nuit à l’occasion de cette fille, mais je le regarde plus comme un frémissement de la nature pour les croix qu’elle me peut peut-être procurer, que comme un signe qu’elle ne soit pas bonne : car elle peut être bonne et mêler son imagination dans toutes ces choses qui ne sont pas de Dieu. Allons, comme dit saint Jean de la Croix, par le non-voir. Oh ! que mon Maître règne et que je périsse !

- A.S.-S., pièce 7226, autographe, sans adresse. En tête : « 19e août matin 1693 » - Levesque, revue Fénelon, p. 209.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 août 1693.

Je crois devoir vous dire que madame la duchesse de Charost a eu occasion de parler de moi à madame de Moussi [Moussy]1 sur madame de Nouailles [Noailles], que madame de Moussi est entrée en tout avec bien de la vivacité, qu’elle dit vouloir me soutenir. Elle doit me venir voir vendredi ou samedi, elle dit que, si elle trouve de la grâce, qu’elle se déclarera ouvertement. Cela ne me donne aucune joie. Dieu saura bien encore tourner ceci en croix, si c’est Sa volonté.

Je ne puis vous dire combien le Seigneur m’unit à vous. J’admire Sa bonté de vous donner tant de foi et de constance. Je Le prie qu’Il soit Lui-même la récompense de votre charité, mais je souhaite en même temps qu’Il ne vous laisse faire, pour me défendre, que ce qu’Il veut qui soit fait selon Ses desseins, sans regarder la créature, trop heureuse d’être le jouet de la Providence. Je suis à vous au début de tout ce qu’il peut vous dire. Je crois que vous pourrez vous ouvrir à M. de Meaux sur ce que vous croyez de moi, car il vous entendra mieux que M. B[oileau].

[f°.1 v° écrit en travers :] Ne serait-il point bon de dire à M. de Meaux, comme il est vrai, que c’est moi qui ai souhaité qu’il eut la bonté de me voir ? Je n’ai pu le faire. Envoyez-lui la duchesse.

- A.S.-S., pièce autographe 7227, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse à l’hôtel de Luine à Paris. » En tête : « 20e août matin. 1693. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°14] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [14]. - Levesque, revue Fénelon, p. 209. Les copistes et Levesque omettent le dernier fragment : « Je n’ai pu… »

Madame de Moussy, sœur du premier président Harlay et veuve de Armand-François le Bouteillier de Senlis, marquis de Moussy, « grande dévote de profession avec tous les apanages de ce métier, et tout aussi composée que lui, mourut sans enfants. » (Saint-Simon, éd. de Boislisle, t. XVIII, p. 248).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 août 1693.

Vous voyez, monsieur, par ce billet que cette bonne dem[oise]lle n’a pu faire consentir son confesseur à ce qu’elle voulait. C’est à vous de voir s’il ne serait point mieux de laisser tout là, ou si vous la voulez voir ici. J’attends vos ordres pour tout ce que j’ai à faire. Comme j’étais avec cette bonne dem[oise]lle, il me vint qu’il fallait vous la faire voir pour vous- même. J’ai le cœur déchiré en deux pour m b. [Fénelon].

L’attaque ne se réduira pas à l’esprit, elle passera au cœur. J’ai plus de répugnance à l’interrogation de M. Tron[son] qu’à toutes les autres.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°14v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [14] - Levesque, revue Fénelon, p. 210.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 août 1693.

Je suis bien aise que ce que vous avez trouvé en M. de M[eaux] ait du rapport avec l’impression que j’en avais au- dedans. Il faut plus d’une entrevue avec lui, et j’espère que Dieu achèvera en lui ce qu’Il a commencé. Vous verrez la d[emoise]lle. Je suis à vous d’une manière que Dieu seul fait et saita.

- A.S.-S., pièce 7228, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge couronné. En tête : « 23e aout 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°14v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [15] - Levesque, revue Fénelon, lettre XIX, p. 210. Les copies et Levesque (qui utilise Dupuy) continuent par le billet suivant, « Voilà le seul écrit… », omettant « Je suis à vous […] sait. ». Ils regroupent ainsi les deux billets.

a Ici se termine la pièce 7228.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1693.

Voilà, monsieur, le seul écrit qui me reste ici, que j’ai eu mouvement de vous envoyer pour M. de Meaux. C’est assez jusqu’à ce que je le voie. L’on lui donnera après les Torrents. Pour la Vie, il faut, je crois, attendre que je l’aie vu. Lisez-le et le retirez s’il vous plaît, car je n’en ai aucune copie. Je veux du mal à baraquin1, car il empêche par toutes ses brouillesa que je ne reste en silence avec vous.

A.S.-S., pièce 7177, autographe, sans adresse ; en tête : « 24e août 1693 » de la main de Chevreuse. Au crayon : « 23 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°14v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [15] - Levesque, revue Fénelon, lettre XIX, p. 210.

abrouillards chez les copistes et Levesque.

1le diable.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1693.

Il m’est revenu dans l’esprit que vous donniez, s’il vous plaît, à M. de M[eaux], les Torrents. Lisez ce que je vous envoie auparavant de le donner. S’il y a quelque chose de trop fort dans les Torrents, je l’expliqueraia, et si je me suis trompée [f°15] dans ce que j’ai écrit, je suis ravie d’être redressée. J’ai un défaut, qui est d’oublier ce que j’ai écrit, de ne le comprendre plus [f°15v°] souvent lorsque je le lis, et il faut une nouvelle lumière pour m’expliquer, comme j’en ai eue pour écrire ; lorsqu’elle ne m’est pas donnée, je ne suis qu’une bête. J’ai quelque chose au cœur pour M. de M[eaux], qui me dit qu’il m’entendra. Je ne sais pourquoi Dieu me lie à vous, comme Il fait ; ce n’est pas mon affaire, c’est la Sienne. Je voudrais que M. de M[eaux] me dît simplement ce qu’il trouverait en moi de mauvais, car je ne tiens à rien. Je ne sais si je m’expliquai bien hier sur madame de Mortemart. Ce n’est pas que j’ai envie de la voir, mais c’est qu’il ne faut pas se servir de moi pour l’en empêcher, [f°16] parce que je ne puis en conscience la refuser.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°15, autographe ; adresse autographe : « pour / Monsieur le duc de / Chevreuse », cachet ; en tête, de l’écriture de Chevreuse : « 24e août 1693 ». -  A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°14v°] - ms. 2173 (La Pialière), f. [15] - Fen 1828, vol. 7, lettre 15 - Levesque, revue Fénelon, lettre XX, p. 211.

aje les expliqueray autographe que nous corrigeons comme Dupuy.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1693.

Je vous ai envoyé un écrit, par imprudence, sur l’humilité, et je n’ai pas fait attention qu’il avait été effacé parce qu’il n’a été copié qu’à demi, qu’il y a des fautes et des lignes omises beaucoup, qui en ôtent tout le sens. Si vous ne l’avez pas donné et que vous vouliez bien me le renvoyer, je le ferai écrire corrigéa. Il en manque plus de la moitié. Je vous le renverrai ensuite. Celui de l’état apostolique1 est mieux écrit. Je ne vous fais point d’excuses, ni ne vous dis plus combien Notre Seigneurb me fît être à vous : vous le savez, cela suffit.


1 S’agit-il du texte édité par Poiret comme Discours spirituel 2.65 : « État apostolique. Appel à enseigner » ? Sa copie par Bourbon, secrétaire de Tronson, atteste d’un envoi à Bossuet. Texte à la suite de la lettre n°159.


Jec dois vous dire que mademoiselle Lestrange a envoyé quérir madame la comtesse de Guyche [Guiche] pour lui demander l’histoire de cette dévote de M. d’Argenson qu’elle avait nommée des Aguès et, l’ayant pressée, elle lui a avoué qu’elle me l’avait contée. [f°.1 v°] Sur cela mademoiselle Lestrange a paru très prévenue contre moi et fort pour la dévote. Il me paraît que vous vous ouvrez trop, monsieur, sur tout cela à M. B[oileau]. Vous ne le ramènerez pas, assurément, et il ne travaille qu’à me jeter tout. Je n’en suis pas fâchée puisque Dieu le permet. Ne dites rien de cela à M. B[oileau]. Je vous en prie, laissez-le venir. Ne lui dites rien non plus de la conversation que vous avez eue ici avec la demoiselle. J’ai toujours au cœur de vous tout dire et de vous prier en même temps de ne plus parler de cela à M. B[oileau]. Je vous en conjure même. Il se fait une vertu de me terrasser. Je prie Dieu qu’il S’en serve selon Sa volontéd.

- A.S.-S., pièce 7229, autographe ; adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse à l’hôtel de Luine à Paris » ; cachet rouge complet (armoiries couronnées). En tête : « 26e août 1693. » Une demi-page blanche à la fin de l’autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°15] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [15] - Levesque, revue Fénelon, Lettre XXI, p. 211.

a mot incertain : « cor... » ; Copistes et Levesque paraphrasent en deux mots au lieu d’un seul en : « plus correct ».

b ns autographe (nous ne signalons pas toujours cette abréviation courante).

c reprise (changement d’encre et de graphie).

d Copistes et Levesque ajoutent : « Je vous prie de ne point dire à M. B[oileau] que vous me faites voir M. de M[eaux] : cela est nécessaire. J’ai bien des choses à vous dire qui vous surprendront. »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 août 1693.

Voilà une lettre que je vous prie de garder. Je vous l’expliquerai : ne la perdez pas. Car lorsque je vous aurai dit les choses, vous serez peut-être surpris. Voilà ce qui est omis au Traité de l’humilité1. Il y a même un endroit, en celui que vous avez, qui peut faire peine à cause d’une ligne omise ; tout le commencement n’y est pas. Je me suis souvenue que c’était pour cela qu’il était barré. Si je l’avais, je le ferais transcrire comme il [f°.2 r°] doit être. Je crus que vous le liriez avant que de le

donner. Il y a derrière un écrit de la Vie apostolique2 qui a été trouvé beau. Il me semble que je n’ai point envie de tromper. Je donnerais pour vous jusqu’à la dernière goutte de mon sang, et cependant je ne voudrais pas vous retenir un moment s’il y avait quelque tromperie en moi, car je puis être trompée, quoique mon cœur soit très droit pour Dieu et pour vous. J’avais écrit ceci pour vous le donner, lorsque j’ai reçu votre lettre. J’ai bien des choses à vous dire. Cette lettre est de M. Fouquet.

- A.S.-S., pièce 7230, autographe, sans adresse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°15v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [16] - Levesque, revue Fénelon, Lettre XXII, p. 212.

1 Sans doute s’agit-il du Discours spirituel  2.28 (éditions Poiret / Dutoit, tome second, discours 28) : « De l’Humilité».  

2Voir la note à la lettre précédente et son texte reproduit à la suite de la  lettre n°159 adressée à Bossuet.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 août 1693.

Ce 29e août.

Il m’est venu dans l’esprit, monsieur, que si monsieur de M[eaux] veut bien se donner la peine de m’examiner à fond, il serait assez à propos que, sans dire mon nom et sans que personne [ne] le sût que nos amis, il me permît de passer un mois à Meaux dans un couvent : là il aurait tout le loisir de vous éclaircir. De plus, étant dans son diocèse, il me semble qu’il y a une grâce de discernement attachée à cela. Ce qui serait d’autant plus facile que, devant aller ensuite aux couches de ma belle-fille, cela ne paraîtrait qu’un seul et même voyage. Ce n’est pas, du moins à ce qu’il me paraît, que je désire d’être justifiée, mais je suis bien aise de ne tromper personne. Si j’osais, je vous dirais que je suis même contente d’être trompée et qu’on se trompe sur moi si Dieu le permet.

Je souffris hier tout le jour à l’occasion de cette bonne fille et de M. B[oileau]. Elle peut être très bonne, quoiqu’elle se méprenne en quelque chose. S’il n’y avait point de méprise, elle serait infaillible : saint Bernard, sainte Catherine de Sienne se sont mépris en quelques choses. Peut-être ai-je de la présomption que je ne connais pas. Je [f°.1 v°] peux être trompée sans avoir dessein de tromper. Dieu sait si, lorsque je vous ai dit ce que j’ai appris de certaines dévotes qui pouvaient avoir quelque rapport avec elle, j’ai eu autre intention que de satisfaire à ce que vous m’avez dit que M. B[oileau] désirait d’être éclairci sur elle. Il n’était point alors question de moi, je ne songeais pas à la diffamer, puisque je

n’en parlais qu’à vous, afin que M. B[oileau] prît des mesures et sût à quoi s’en tenir. Si j’avais voulu lui faire tort, sachant le nom qu’elle prend et où elle loge, il m’aurait été aisé d’en parler et de la décrier, mais j’aimerais mieux mourir. Je vous ai conté toutes les histoires de dévote sans en porter jugement et sans les lui appliquer. Je ne vous ai point dit que, dans celle que la comtesse de Guyche [Guiche] me rapporta, elle m’eut nommé de nom, car elle ne m’en nomma point : elle nomma seulement M. des Agués et Toulouse. Je la priai de l’informer si, véritablement, c’était Toulouse et des Agués. Elle vous rendit elle-même la réponse de sa méprise sur les noms. Je ne dis pas que [f°.2 r°] je n’ai pas eu envie que M. B[oileau] fût éclairci d’elle autant en bien qu’en mal. Je vous ai dit même sur cela ce que j’avais à me reprocher, et mes imprudences, ne croyant aucun mal d’elle dans ce temps, et ne sachant pas qu’il fallût garder le secret. Lorsque j’ai eu lieu de soupçonner qu’elle était la même qui avait trompé M. de V[ille], j’avoue que je me suis un peu déchaînée contre celle-là, connaissant sa malice, mais néanmoins toujours conformément à ce que vous m’aviez dit qu’on souhaitait savoir la vérité. J’ai dit tous les endroits par où il pouvait y avoir de la tromperie. Dès que M. B[oileau] est persuadé par une exacte recherche qu’elle est sincère, je la crois entièrement telle sur son témoignage. Je sais que je n’ai jamais vu les écrits de Mademoiselle Vigneron1, il est aisé de le vérifier ; mais ce fait-là, qui est une méprise, n’empêche pas qu’elle ne puisse être très bonne, même, il peut y avoir [f°.2 v°] beaucoup de simplicité et d’innocence à ce qu’elle a dit à la demoiselle qui est de mes amies, et qui certainement n’est pas menteuse. Elle pouvait ne se souvenir plus du rôtia, l’autre peut avoir mal ouï, et quand même cela serait tel qu’elle le dit, je ne crois pas qu’il fallût porter un jugement contre une personne pour des faiblesses. Il m’a toujours paru que ce n’est point aux choses extraordinaires qu’il faut s’arrêter, que c’est un amusement, et que c’est un grand malheur pour les âmes, lorsqu’on


1 Madame Guyon fut accusée de plagiat : « …que je n'avais fait que transcrire dans mes écrits ceux de Mlle de Vigneron, et qu'il serait aisé d'en voir la conformité avec mes livres. Une personne d'une grande considération, à qui M. Boileau fit cette confidence, voulut approfondir le fait par lui-même. Il alla chez les minimes, et leur demanda ces écrits […] Il les examina lui-même et bien loin d'y voir aucun rapport à ce que j'avais écrit, il y trouva une différence entière. » Vie 3.12.6. Poiret indique qu’il s’agit du duc de Chevreuse qui suit ainsi la suggestion de Madame Guyon. Il ajoute que l’on ignorait sans doute que ces écrits étaient publiés avec approbation et permission en 1679, à Rouen, chez Bonaventure Le Brun, imprimeur-libraire dans la cour du palais, sous le titre : Vie et conduite spirituelle de la damoiselle Madeleine Vigneron, sœur du Tiers Ordre de S. François de Paule, suivant les mémoires qu’elle a laissés par l’ordre de son Directeur. Le tout recueilli par les soins d’un religieux minime.

paraît faire cas de ces choses. Que conclure de là ? C’est que véritablement je puis être trompée, quoique mon cœur me rende le témoignage que je ne veux point tromper.

La sincérité à dire tout ce qui m’est arrivé et l’insulte de De[ville] 2, dans le temps même qu’elle me fut faite, en est une marque. Je me rapporte encore aux personnes à qui il a conté lui-même le fait après ; s’il l’a dit autrement que moi, je m’en rapporte même à sa conscience à lui-même, persuadée que les travers de son esprit n’empêchent pas qu’il n’ait dans la volonté de dire vrai. Si l’on peut faire voir qu’une autre fille m’ait servie dans mes voyages que celle que j’ai, je souscris condamnation3 ; mais ilb me paraît qu’honorant M. B[oileau] comme je fais, il me doit cette charité de me faire connaître la vérité, si elle lui est manifeste, que je me suis trompée. Je suis pleine, ce me semble, de docilité, je ne suis pas sûre de n’être pas trompée. Qu’il se défasse de toute prévention, qu’il se mette devant Dieu en esprit de simple prière, qu’il Le prie de l’éclairer et de lui faire connaître ce qui en est. J’ai assez d’estime et de vénération pour m’en rapporter à M. B[oileau] contre ce que je sens moi-même, lorsque son cœur lui rendra témoignage d’être vide des préventions ni favorables ni contraires.

Vous savez que, sitôt que j’ai pu paraître douteuse, j’ai prié nos amis de ne me plus voir, non que je prétende éluder par là les recherches qu’on pourrait faire contre moi, puisque je me soumets à toutes sortes d’examens. Si je voulais encore conserver mes intérêts, je demanderais seulement une grâce [pièce 7232, f°.1 v°] qu’on ne refuse pas aux plus criminels, qui est que les accusateurs se déclarent tels qu’ils sont : car d’accuser sans se nommer et demander des secrets, il est de la gloire de Dieu de me condamner si je suis coupable. Je le puis être en plusieurs manières dans ma foi, et l’on peut l’examiner soit dans mes écrits soit dans mes paroles, et juger ensuite de ma soumission ou de mon opiniâtreté. Je la puis être en voulant tromper : pour tromper, on se déguise, on couvre la vérité, l’on flatte, l’on ménage, l’on cache ses défauts. Je la puis être dans mes mœurs : il faut voir les âges de ma vie, les endroits mêmes où j’ai été, ce que j’ai fait à Montargis jusqu’à trente-trois ans que j’en suis sortie, ce que j’ai fait dans la maison de Gex, aux Ursules


2 Lecture incertaine ; v. lettre du 2 juillet 1693 : « …un prêtre, qui demeurait auprès de M. l’abbé de Charost… »

3 Il s’agit d’une autre calomnie, liée à la fausse déposition de la Maillard, (Vie 3.12.9.) ou de l’accusation relayée par dom Innocent Le Masson (v. Vie 2.23.5. ; Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p.809.) : elles concernaient les mœurs aussi bien que la doctrine, par ex. chefs d’accusation : avoir passé « quinze nuits » à Marseille avec son confesseur le P. Lacombe, avoir perverti à Grenoble une des filles à son service…

de Thonon, chez la marquise de Prunay à Turin et chez la nièce de Mgr l’évêque de Verceil ; ce que j’ai fait à Grenoble où je demeurais chez une veuve ; [voir] M. Giraud, qui m’y a toujours vue, conseiller de Grenoble et conduit par les pères de l’Oratoire, M. Canelle [f°.2 r°] aussi, conseiller d’Église, demeurant à l’hôpital général, M. de Grenoble lui-même. Depuis que je suis à Paris, lorsque je cessai de demeurer avec mon fils aîné, ma vie était assez examinée : dans le cloître de Notre-Dame, à Sainte-Marie, chez Madame de Miramion, y a-t-on remarqué quelque chose ? Chez M. de Vaux, ici, il y a des voisins qui peuvent rendre témoignage des gens que je vois. J’ai des filles : qu’on les interroge ! L’on verra bien si elles se coupent ou hésitent le moins du monde. S’il y a des choses qui marquent le moindre dérèglement, l’on me fera un singulier plaisir de m’éclairer. Si l’on me croit moi-même dangereuse, qu’on m’ordonne de me mettre où l’on voudra, dans un couvent : tout m’est indifférent, je ne désire rien, je n’affecte rien, qu’on me condamne ouvertement si je suis condamnable.

Ne vous prévenez point vous-même en ma faveur : agissez en juge, [f°.2 v°] n’écoutez en ma faveur aucun témoignage que celui que Dieu vous donnera au même lieu où Il habite en votre âme, où Il Se fait sentir à vous, où Il fait l’office d’Emmanuel rejetant le mal et choisissant le bien. Je ne cherche pas à être excusée, mais à être condamnée si mon cher Maître me condamne. Je n’ai rien caché dans mes écrits. Ceux qui ont été faits les premiers, peuvent avoir des expressions plus fortes, faites de lumière. Plût à Dieu qu’on me condamnât tout à fait si je le mérite ! Que M. B[oileau] n’arrête donc pas son zèle, mais qu’il examine avec rigueur, et que ceux qui m’accusent se montrentb. Ils doivent soutenir la vérité. Ceux que je vois savent que je ne les ai jamais voulu arrêter un moment. Je n’ai point cherché à les appuyer, Dieu m’est témoin que, quoique mon cœur ne me reproche pas d’avoir jamais voulu tromper, je ne suis pas sûre de n’être pas trompée ; peut-être la suis-je pour Mademoiselle Lacroix. Si ce que je vous ai raconté lui a fait tort, si j’ai eu d’autre dessein que de vous éclairer, et M. Boileau, je prie Dieu qu’Il m’en punisse, et je vous assure devant Lui que, quand j’y fais réflexion, je me crois plutôt trompée qu’elle.

[même page, à l’envers, ajout :] Voilà un paquet pour St B. [Fénelon] et pour p[ut] [Dupuy]. Si vous faites venir le Penta[teuque], demandez Job4 et le lisez avant de le donner. Si quelque chose vous fait peine, vous me le direz, s’il vous plaît.


4Le Pentateuque et Job expliqués par Madame Guyon : Les livres de l’Ancien Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure […], tomes I, II et VII, 1714.


- A.S.-S., pièces 7231-7232, autographes sans adresse. « Ce 29e août » est un rare exemple de date autographe. L’ensemble de la lettre est d’une large et lisible graphie, du type de celle que l’auteur emploie pour des lettres destinées à être rendues publiques. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°16] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [16] - Reproduction partielle dans : Fen 1828, tome 7, p. 325 en note - Levesque, revue Fénelon 1911, Lettre XXIII, p. 213.

La reproduction partielle de cette lettre dans Fen 1828 est accompagnée de la note suivante : « […] Depuis cette époque, Mme Guyon a passé par bien des épreuves. Toutes ces dénonciations odieuses, auxquelles on avait donné tant de publicité et d’éclat, dit M. le cardinal de Bausset, aboutirent à une déclaration solennelle et positive de l’innocence de ses mœurs, faite par Bossuet lui-même, devant une assemblée du clergé [en 1700] ; pendant qu’elle était encore prisonnière à la Bastille, que ses ennemis étaient tout-puissants, et ses amis dans la disgrâce ». Hist. de Fénelon, liv. III, n. 95. […] » L'innocence de Madame Guyon était ainsi reconnue tôt : dès le début du XIXe siècle par le cardinal de Bausset, en 1828 par Gosselin.

a[sic] : étrange ! Levesque transcrit : « Rati », sans explication.

bIci commence la transcription de cette lettre dans Fen 1828, t.7, lettre 147.

b Fin de la transcription Fen 1828.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 31 août 1693.

Il serait, monsieur, d’une extrême conséquence pour la gloire de Dieu que je puisse avoir l’honneur de vous voir : cela est absolument nécessaire. Ce lundi après-midi.

- A.S.-S., pièce 7171, autographe ; billet autographe adressé à « Monsieur / Monsieur de Chevreuse à l’hôtel de Luine à Paris » ; cachet armorié couronné ; en tête : « 31e août 1693 » (Chevreuse).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin août 1693.

Je ne doute point du tout, m[on] b[on] d[uc], de votre cœur, il me semble d’en être fort sûre. Plus vous êtes indifférent pour ce qui vous regarde, plus j’y dois entrer et vous prier au nom de Dieu de me laisser périr. Je ne saurais que bien tomber, puisque je trouverai les bras de mon Maître pour me recevoir. Je ne puis juger ma cause, je prie le Seigneur de la juger. Tout ce que je vous demande est que vous fassiez ce qui vous conviendra, si vous n’êtes pas engagé avec moi, et si vous pouvez vous tirer d’affaire sans moi, laissez-moi au torrent de la Providence. Si, en ne me justifiant pas, cela peut tomber sur vous, justifiez-moi, à la bonne

heure. Comptez que je n’ai nul intérêt, quel qu’il soit, que les vôtres. Je ne puis souffrir, quoi qu’il arrive, que pour vous, car pour moi une prison, dans la situation où sont les choses, me serait un soulagement. Faites donc sans hésiter ce qui vous conviendra et que Dieu vous inspirera : vous serez toujours m[on] [bon], et mon cœur ne sera point séparé de vous.

- A.S.-S., pièce 7179 ; pas d’adresse ; en tête, d’une main moderne : « Sep. 1693 », et d’une autre main moderne : « Dupuy, août 93 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°17] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXV, p. 1. 

0. AU DUC DE BEAUVILLIER. Fin août 1693.

Mon témoin est au ciel, et mon juge au plus haut des cieux1. Je ne prétends point, monsieur, vous assurer, si Dieu vous met en doute. Je vous ai toujours dit que je ne garantissais pas de n’être pas trompée, mais que mon dessein n’était pas de tromper. J’ai toujours parlé avec ingénuité et simplicité, je ne me suis point déguisée. J’ai laissé paraître toutes mes faiblesses. je n’ai point voulu qu’on me crût bonne. J’ai plus parlé en me taisant qu’en parlant. Je n’ai jamais cherché ni mon avantage ni ma gloire. Je n’ai flatté personne. Je n’ai rien demandé. C’est à vous-même à juger de ce que j’ai pu faire pour vous tromper, et par quel endroit. Du reste, je suis peu exacte dans mes lettres, parce que j’ai appris d’écrire simplement à des personnes qui m’entendent à demi-mot, et que je ne croyais pas écrire pour le public. ….a

Jeb ne demanderai point à Dieu qu’Il vous rassure sur moi, car s’Il veut qne vous soyez tous scandalisés en moi, j’y consens. Ce n’est point à présent le temps des demandes pour moi, mais des sacrifices. Peut-être Dieu ne veut-Il plus Se servir de moi. C’est un instrument usé : qu’Il le brûle ; je ne Lui dirai pas qu’Il S’en serve. J’ai pu être trompée, mais je n’ai jamais voulu tromper ; et, lorsqu’il m’est venu quelques moments de peine et de retour involontaire sur [f°17v°] la confiance dont vous m’honorez, j’ai toujours eu cette ferme foi, que, si j’étais trompée, vous étiez trop droit pour que Dieu ne vous le fît pas connaître. Ainsi laissez-vous à Sa lumière. Ne la combattez point. Si Dieu m’a rejetée, je me rejette moi-même, et je serais très affligée que l’on me ramassât. Toute méchante que je suis, je suis à Lui sans réserve. S’il se met de la partie, je ne contredirai point aux paroles du Saint2. Si j’adore Son jugement

éternel, comment n’adorerai-je pas Son jugement temporel ? Lui seul est la suprême vérité. Tenez-vous attaché à Lui, Il ne vous égarera pas. Tout le reste n’est qu’erreur et mensonge.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°17, copie de l’écriture de Chevreuse ; en tête : «  Extrait d’une lettre escritte à M. L. D. D. B[eauvillier]. au mois d’aoust 1693. Vers la fin. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°18v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [19] - Dutoit, volume III, lettre 137 - Correspondance de Fénelon (1828), vol.7, lettre 16 - Griselle, revue Fénelon 1911, Lettre XXIV, p. 216.

aNombreux points de suspension dans la copie indiquant un passage omis.

b(Pour ce qui me regarde biffé) je

1Job, 16, 20.

2Job, 6, 10.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin août 1693.

Je suis très peinée que Madame de No[ailles] veuille mettre S.B.[Fénelon] en jeu : si elle savait comme moi le déchaînement qui est contre lui, et comme on ne cherche qu’à le perdre absolument, étant certaine même que Madame d[e] M[aintenon] le craint plus qu’elle ne l’aime et qu’elle indispose [le] R[oi] peu à peu contre lui, vous voyez de quel secret est ce que je vous mande. Cependant l’on ne veut rien croire, et l’on agit avec elle comme si elle était la mieux disposée du monde. Dieu permet tous ces aveuglements afin que je périsse : Sa volonté soit faite. C’était le pis qui me pouvait arriver que d’être réduite dans la plus grande rigueur où je suis, et l’on m’y a mise par prudence ! Dieu renverse tous les desseins des hommes, Il est jaloux de faire Lui seul son œuvre, laissez-le Lui bien faire en nous, je vous en conjure et soyez-Lui absolument dévoué. Je Le prie de toute mon âme d’établir si bien Son empire dans votre cœur que vous ne vous écartiez jamais de Lui.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°20] - ms. 2173 (La Pialière), [21].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Septembre 1693.

Je vous prie que tout l’orage tombe sur moi. Il faut qu’une périsse pour plusieurs. N. n’est pas menteur ; pourquoi l’en accuse-t-on ? Les violences de M. Boileau contre moi sont surprenantes, je ne les aurais jamais crues. Il a juré de me perdre et de prendre les biais les plus violents : pour cela il sollicite fortement. Ne dites pas, si vous parlez de

cela, que c’est de moi que vous le savez, car il m’a été mandé par gens dont on ne se défie pas.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°20] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [20].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 septembre 1693.

J’ai oublié de vous dire que madame de Moussi1 a encore dit à madame de Ch[arost] qu’elle savait qu’on avait donné de mes écrits à examiner à M. de Meaux ; que certaines personnes l’étant allées voir pour lui parler contre moi, qu’il le leur avait dit, et qu’il avait marqué ne les pas approuver, et que l’on lui avait fait de fortes sollicitations contre moi, tâchant de l’engager à se déclarer contre. Il n’arrivera que ce que le Maître en ordonnera. Je suis prête à être condamnée de tous les hommesa, si mon Maître le veut. [f. 1 v°] Ne le verrez-vous point ou ne lui écrirez-vous point avant votre voyage, afin que je prenne mes mesures pour aller aux couches de ma belle-fille, parce qu’elle me demande réponse sur cela ? Je vous demande surtout qu’il ne soit point parlé de madame de Moussi. M. P[irot] lui a encore dit que des gens de condition lui avaient dit qu’ils allaient poursuivre fortement pour me faire enfermer, qu’il avait tâché de les en détourner, qu’il ne savait pas ce qu’ils feraient. Qu’ils le fassent, j’en serai bien contente. Ils disent qu’il ne s’est jamais vu un pareil acharnement3. Mon Maître est assez fort pour me tirer de leurs mains. S’Il ne le veut pas, j’en serai bien contente. Je n’ai de peine que celle que vous prenez, que mon [f. 2 r°] Maître vous payera selon la magnificence de Sa grandeur et selon Sa bonté.

- A.S.-S., pièce autographe 7213, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse’, cachet armorié couronné. En tête : « 4e septembre 1693. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°22 r° - Griselle, revue Fénelon, XXVII.

a des [tous les add.interl] hommes

1Mme de Moussy. Voir la lettre du 20 août : « …Madame de Mou[ssi] […] dit vouloir me soutenir […] cela ne me donne aucune joie. »

3déchaînement dans la copie reprise par Griselle.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 septembre 1693.

Il faut que je vous importune toujours, monsieur. Dieu veut que j’aie recours à vous en tout : il semble qu’il vous ait suscité pour cela. L’on a été parler à M. Pirot, mais l’on demande un grand secret. Je vous le demande au nom de Dieu. Ne dites rien à M. B[oileau]. On lui a parlé de l’aumônier du marquis de Ch[arost]1. Il vient de venir ici un père minime, qui est de mes amis depuis six ans ; il a entre les mains les originaux de Mademoiselle Vigneron, il ne les a que pour quelques jours2. Si vous vouliez avoir la bonté d’aller demain à la messe, aux Minimes de la Place royale, demander le P. Lempereur, il vous les donnerait. Si vous allez ce soir à Versailles et que vous vouliez les envoyer quérir par une personne sûre avec un billet, il vous les confiera. Mais il aimerait mieux vous les montrer, car c’est un dépôt. Ce bon père a vu de mes écrits, il dit qu’ils n’y ont aucun rapport. M. Pirot a dit qu’on se remuait comme gens qui voulaient me faire beaucoup de mal s’ils le pouvaient, et qu’il a lieu de croire que c’est de la part de M. B[oileau], parce que ces personnes sont de ses amis. L’on fait des ridicules étonnants sur ce que j’envoie à l’armée pour faire pénitence3. Avez-vous montré la lettre du jeune homme ? Pardon, [f. 1 v°] il me serait difficile de vous exprimer ce que j’éprouve dans l’intime de moi-même pour vous.

- A.S.-S., pièce autographe 7212, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse à lostel de Luines à Paris », cachet couronné. En tête : « 5e [août 16 biffé] septembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°22] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [23] – Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXVIII.

1M. Deville dont il a été question précédemment (lettre du 2 juillet 1693).

2Edités par un minime, le P. Mathieu Bourdin, sous le titre : Vie et conduite spirituelle de la demoiselle Madeleine Vigneron sœur du tiers Ordre de Saint-François de Paule... Rouen, 1679, In-8 et Paris 1689, in-8.

3Allusion à l’aumônier du marquis de Charost, M. Deville, écarté d’une liaison charnelle par une affectation aux armées.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 septembre 1693.

Voilà, mon très cher Enfanta en N[otre] S[eigneur], -permettez-moi pour cette fois ce mot, qui m’est échappé -, voilà, dis-je, les écrits de frère Jean de S[ain]t-Samson. J’ai marqué quelque endroit de son Cabinet mystique1 que vous trouverez aussi fort que ce que j’ai écrit, si l’on

se veut donner la peine de les lire. M. de L’Es[chelle] 2 s’en est allé bien persuadé de la tromperie de la Maillard. Je suis à vous au-delà de tout.

- A.S.-S., pièce autographe 7210, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » cacheté armoiries couronnées - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°22v°], qui omet la dernière phrase « Je suis… » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [23], qui omet la première et la dernière phrase - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXIX : en tête « 6e septembre 1693 ».

a E barré verticalement, pour « Enfant ».

1Jean de Saint-Samson (1571-1636) eut parmi ses nombreux disciples Maur de l’Enfant-Jésusconnu de Madame Guyon. Le « Cabinet Mystique adressé aux âmes plus illuminées » forme le deuxième livre des Œuvres spirituelles et mystiques, in-folio publié à Rennes en 1658-1659, v. p. 134-224.

2Gentilhomme de la manche (c’est-à-dire secrétaire) auprès du duc de Bourgogne.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 septembre 1693.

Voilà une lettre de la part d’une fille qui a demeuré chez madame de la Viennea et chez Mme Orseau. Vous voyez ce qu’elle dit qu’elle a appris de madame Orseau même. Rien n’est plus aisé sur cela que de s’informer chez Mme Orseau. M. Dupuy le peut faire faire facilement. J’ai appris certaines choses dont on me demande le secret, qui vous surprendront. Mon cœur souffre de vous cacher quelque chose. Je vous prie, en attendant que je vous voie, de vous défier de M. B[oileau] sur mon chapitre, car son zèle l’emporte et l’oblige à se cacher de [f. 1 v°] vous, vous croyant presque ensorcelée par moi. Obligez-moi donc de ne lui plus parler de moi, car je sais des choses certaines et qu’il fait par affection pour vous. Notre Seigneur m’unit à vous d’une manière bien intime et bien forte. Vous avez dû le sentir. Oh ! qu’il fasse, ce Dieu de bonté, que nous soyons un en Luib.

- A.S.-S., pièce autographe 7211, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet initiales couronnées. En tête : « 7 ou 8e septembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°22v°] – Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXX.

a Madame de Laviene ms.

b uns en lui ms.

0. DE MONSIEUR QUILLOT. 7 septembre 1693.

Vous avez sujet de croire, madame, que vous me faites plaisir de me donner lieu de rendre service au pauvre père Lacombe, ayant conservé pour ce serviteur de Dieu toute l'estime et la vénération que je lui dois. J'étais mieux en état de le faire, lorsque j'eus l'honneur de vous le proposer que je ne puis à présent, parce que alors il y avait un orfèvre qui était près de donner son certificat qu'il avait vu cette méchante créature à Lyon, dans un mauvais lieu, où il avait eu commerce avec elle et que lui ayant proposé d'y passer la nuit, elle ne le voulut pas, disant qu'elle avait à soutenir la figure d'une dévote pour qui elle passait. Cet homme, indigné de lui voir faire la même figure à Dijon où elle communiait tous les jours, voulait lui couper le nez et déclara son dessein à quelques personnes alors.

Mais aujourd'hui il ne veut plus donner cette déclaration, de sorte que tout ce que je vois à faire en cela, c'est de s'adresser à la sœur Marie Flandres à Lyon, laquelle vit encore, à ce que l'on m'a dit. Elle sait toute son histoire, qui a fait de l'éclat en ce lieu-là. Elle est fille d'un marchand, elle a des parents riches à Lyon, mais son père ne l'était pas. Elle y faisait la dévote et se cachait sous ce voile comme une fort déréglée, elle avait un mauvais commerce avec [f°1v] un ecclésiastique qui était sacristain à Sainte-Croix. Un jour, de concert avec lui, elle obtint du Chapitre une permission qu'on lui porterait des chandeliers, des vases d'argent et autres meubles précieux de ladite église pour orner un oratoire public dont cette dévote avait le soin au jour que l'on y célébrait une fête. Elle prit la vaisselle d'argent, l'emporta et disparut. Cela fit un grand bruit dans la ville. Le sacristain, sous prétexte d'en faire la perquisition, l'alla trouver dans un rendez-vous sur le chemin de Genève, où ils furent trouvés avec tout le dépôt que l'on rapporta. On laissa évader le prêtre et l'on dépouilla la fille, et par le crédit de son oncle on la laissa échapper. Ce fut en sortant de cet accident qu'elle se réfugia à Dijon, où elle prit le nom de sœur Marie de la Providence. Elle sut si bien se dissimuler qu'elle trompa monsieur le grand vicaire Gontier1, qui lui confia le soin de quelques filles débauchées qu'il tenait enfermées alors à l'hôpital général jusqu'à ce qu'il eût installé la maison du Bon Pasteur dont il avait le dessein. Elle quitta cet emploi et se mit à


1 L’abbé Gontier fut trésorier de la Sainte-Chapelle de Dijon et vicaire général de Langres, où il institua l’amende honorable au Saint-Sacrement et incita Mère Mectilde à établir l’adoration perpétuelle (J. Daoust, Catherine de Bar - Mère Mectilde du Saint-Sacrement, Téqui, 1979, p. 23). Mme Guyon écrivait le 10 janvier 1693 au duc de Chevreuse : « La Mère du Saint‑Sacrement est […] fort de mes amies et une sainte. »

enseigner des petits-enfants, et ne voyait en apparence que de grandes dévotes. Elle ne pouvait subsister de son emploi : on lui faisait quelques aumônes pour l'aider, mais elle eut bientôt des [f°2r] pratiques secrètes par le moyen desquelles elle s'agença bien et pour la personne et pour les meubles de sa chambre qu'elle fit très propres. La sœur Prudence avait un secret mouvement que cette créature était une hypocrite et, après avoir longtemps combattu, on en reçut ce sentiment dont elle était toujours poursuivie. Elle fut enfin pressée de lui en faire sa déclaration, ce qu'elle fit, et lui dit une partie de son histoire par lesquelles2 lumières qui lui étaient données de Dieu. Cette fille lui parut fort chancelante, et prit l'air d'une personne qui voulait se modérer sans se justifier. Elle se plaignit des outrages qu'on lui avait dits à plusieurs personnes sans nommer sœur Prudence ; néanmoins toutes les personnes auxquelles elle s'en plaignit convinrent toutes que ce ne pouvait être que Prudence qui lui avait ainsi parlé, et lui dirent, les unes après les autres, qu'il fallait que cela fût vrai, puisque Prudence lui avait fait ces reproches. Elle, se sentant convaincue par sa mauvaise conscience, rendit les meubles et s'en alla à Paris.

Vous voyez bien, madame, que l'on ne peut rien faire en ce fait-là à Dijon qui soit assez fort pour la détruire, et que la principale scène s'étant passée à Lyon, il y faut avoir recours : je ne doute point que ma sœur Marie Flandres qui, à ce que l'on dit, a beaucoup d'esprit et de savoir-faire, n'entre dans votre dessein et ne vous [f°2v] trouve les moyens de convaincre cette misérable de mensonges et de mauvaise vie. Je voudrais bien pouvoir contribuer : je ne m'y épargnerai pas, je vous assure, car j'ai bien à cœur de voir la confusion des méchants et la justification des gens de bien […]b

Je ne sais pas quelle fin aura l'entreprise de ses persécuteurs, mais elle est violente, il se confie beaucoup en Notre Seigneur : c'est ce qui fait mon espérance. Il faut prier Dieu qu'Il tire Sa gloire de tout : c'est en Lui, madame, que je suis, avec un très véritable respect,

le 7 septembre 93

votre très humble et très obéissant serviteur C. Quillot.

Ma sœur Cc. vous présente ses respects.

C'est la sœur Marie Flandres qui lui a raconté l'histoire ci-dessus.

(Ajout de la main de Madame Guyon :)

Cette lettre est bien d'un prêtre habitué de Saint-Pierre, confesseur de madame Longuet.


- A.S.-S., fonds Fénelon, pièce 5106, annotée : « 7 septembre 1693. Quillot au sujet d’une fausse dévote qui avait été à Lyon, nommée Grange ou Grangée et Maillard. »

Claude Quillot faisait partie du groupe des « quiétistes » de Bourgogne. Madame Guyon séjourna quinze jours, en 1691, à Seurre, près du curé Philibert Robert. Le groupe comprenait également Rouxel, prêtre de Besançon, (v. sur lui notre notice, Rouxel), et des femmes de Lyon. Voir DS, art. « Quiétisme », col. 2811 ; UL, tome XIV, append. II : « Le Quiétisme en Bourgogne ou le Quillotisme ».

2par lesquelles lumières : les lumières quelles qu’elles soient (nuance d’indétermination, tournure archaïque).

aLeone ou Leoni ? nom propre.

bDeux lignes raturées illisibles.

cTrois lignes raturées lourdement.

0.  De la Duchesse de CHAROST au Duc de CHEVREUSE (?) 1693 (?)

Du Pré Saint-Gervais.

Voilà Monsieur la lettre de [16]83 dont je vous ai parlé, qui était écrite au père de L[a] C[ombe] et dans un temps qu'il n'était parlé ni de persécutions ni de guerre dans l'Europe. L'on en avait encore écrit d'autres qui regardaient l'avenir mais elles ont été perdues. J'y ai joint la copie d'une lettre qui pourra ne vous être pas inutile, car on dit qu'il est souvent parlé de cette femme.

A.S.-S., ms. 2043 : « Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon / Sa justification par elle-même / affaire de M. de Fîtes [Filtz] / Lettre du père Richebracque », troisième pièce, f°37. Cet autographe est suivie d’une quatrième pièce, f°38 à f°42, constituée par une copie de la lettre adressée par Madame Guyon au P. Lacombe, « Ce 28me février 1683 / Il me semble que jusqu'ici l'union qui est entre nous avait été couverte de beaucoup de nuages [...] donner l'intelligence de ceci. » Il s’agit de la lettre n°3 de ce volume rapportant le songe « scandaleux » de la lune sous les pieds et la prévision de persécutions.

0.  De la Duchesse de CHAROST  au Duc de CHEVREUSE. 8 septembre1693.

Le 8 septembre.

On m'a écrit une lettre, Monsieur, que j'ai copiée crainte que vous ne pussiez lire l'original, n'étant pas accoutumé à cette écriture, quoique meilleure que la mienne. Vous verrez par là son caractère,

l'écrit de l'état apostolique1 ne vous déplaira pas à ce que je crois, vous verrez que l'on serait bien aise de vous voir, vous en ordonnerez comme il vous plaira, et j'obéirai. S'il y a une réponse, vous aurez la bonté de l'envoyer par un laquais qui ira jeudi savoir de vos nouvelles. Voilà encore un autre petit écrit [f°44v°] que je viens de trouver. Il est [illis.] pour être à une personne [illis.] qui disait qu'il fallait [deux mots illis.] en cette vie.

[Copie d’un billet :]

[f°46] De l'Apocalypse2, dans la Vie que vous avez au reste, je vous conjure de la lire préférablement à toute chose surtout depuis son mariage, en elle seule vous trouverez tout renfermé et dusse ma nièce à nous éclaircir3 sur tout ce qui vous peut embarrasser. Pardonnez-moi si je vous dis si librement ma pensée, j'avais hier bien des choses à vous demander sur mon compte mais Dieu permit que je les oubliais.

A.S.-S. ms. 2043 : « Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon / Sa justification par elle-même / affaire de M. de Fîtes [Filtz] / Lettre du père Richebracque », cinquième pièce, f°44 à 46. Au verso du f°44 : « 1693 8 sept / Mr de Beauvillier et Mme la duchesse de Charost / Pour Mad. G. » ; au verso du f°46 : «1694 Mme de Charost / Mad Guion prophétesse. »

1Voir son texte reproduit à la suite de la  lettre n°159 adressée à Bossuet.

2L’Explication de l’Apocalypse par Madame Guyon.

3sens : et puisse ma nièce vous éclaircir ( ?)

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693.

Voilà une lettre de Dijon. J’ai écrit à Lyon pour avoir de plus amples informations. En voilà assez, ce me semble. La personne qui m’écrit est le confesseur de Mme Languet1, supérieure du Bon-Pasteur. C’est pour vous seulement que je l’envoie, car il sera mieux d’avoir les lettres de Lyon. Je vous prie d’écrire à M. de Meaux, et de lui mander que vous le priez de me recevoir pour quelque temps dans son diocèse, s’il a quelque doute sur moi, et que, le voyant souvent, il pourra mieux connaître la vérité. J’irai demain ou samedi voir le P. de Valois2. [f°19]


1Mme Guyon logea à Dijon chez Mme Languet, qui lui fut très favorable, distribua ses livres, lui fournit des renseignements sur la Maillard. (v. CF, t. IV, 108, note 33 d’Orcibal).

2Le P. Le Valois fut « le premier jésuite connu » par Fénelon, qui resta sous sa direction jusqu'à sa nomination à Versailles. V. Index, «Valois ».

Pour M. Tronson, il ne juge pas à propos de me voir encore. Ainsi rien ne m’empêchera de me retirer à la campagne. C’est le parti le plus sûr pour contenter tout le monde, et ne voir plus personne, n’être plus persécutée de certaines lettres qu’on ne m’écrirait peut-être pas si j’avais la facilité d’y répondre. Obligez-moi donc de savoir de M. de Meaux s’il veut bien me faire cette grâce ; sinon, je partirai la semaine prochaine pour la campagne, sitôt que j’aurai reçu réponse de Lyon.

J’ai écrit à Mme de Mortem[art] pour ne la plus voir. L’obéissance, à ce que j’ai cru, que les gens pour lesquels j’en ai eue jusqu’à présent, désireraient de moi, m’a fait prendre ce parti. Mais comme il ne serait pas juste que je fusse [f°18v° en travers] ôtée à une personne à laquelle j’étais en quelque sorte utile pour en voir d’autres auxquelles je ne le suis point, je ne verrai plus personne du tout. Cela m’obligera peut-être à quitter Paris tout à fait, ce qui m’incommoderait beaucoup, n’ayant aucun refuge, ne pouvant aller où l’on me souhaite pour des raisons de répugnance. Il faudra, en me retirant, me laisser conduire à la Providence. Si l’on m’avait laissée en paix dans ma petite maison, j’y fusse restée sans peine ; mais puisque Dieu ne le veut pas, il faut être encore une fois errante, sans feu ni lieu, infirme, abandonnée de tout le monde. J’y consens de tout mon cœur. Je crois qu’il est bon, à cause de M. B[oileau], que je n’aie plus l’honneur de vous voir. Lorsqu’on est uni en Dieu, l’on l’est partout et en tout lieu. Mille fois toute à vous.

Je vous demande au nom de Dieu ceci : c’est de ne plus rien faire examiner. Laissez-moi telle que je suis, et prenez garde de suivre votre naturel approfondissant. [f°19v° en travers] Je vois que l’on est peiné des examens que vous faites faire, et de ce que vous voulez réduire M. B[oileau]. Cela est impossible dans la disposition où il est.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°18, autographe ; en tête, de Chevreuse : « 10e septembre 1693, de bon matin », répété en fin de lettre. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°23] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [24] - Correspondance de Fénelon (1828), tome 7, Lettre 17.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693.

Vous voyez bien qu’il n’a pas tenu à moi que je n’aie vu le père de Valois. Il semble que Dieu se mette de la partie et ne veuille pas que je sois justifiée. J’en suis très contente, c’est ce qui me confirme dans la résolution où je suis de me retirer tout à fait de ce pays ici, car si Dieu m’avait voulu justifier, il l’aurait fait. Si je ne vais pas à Meaux, je partirai la semaine qui vient. J’espère que Dieu aura soin de moi en quelque

lieu que je sois. Il est mon Maître et mon Seigneur. J’ai encore été plus certaine des sollicitations de M. B[oileau]. C’est là le moindre de mes maux : les guerres intestines sont les plus terribles. Je ne puis plus soutenir d’écrire et de parler. Il n’y a plus de foi sur la terre. Il faut que je fuie dans mon désert où je serai tout le temps qu’il plaira à Dieu. Vous me trouverez toujours présente dans mon petit Maître.

- A.S.-S., pièce 7206, autographe, feuillet sans adresse. En tête : « 10e au soir ou 11e septembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°24] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [25].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693.

J’avais écrit ces lettres lorsque j’ai reçu la vôtre. Le père Le Valois n’approuvera jamais mon livre. Il fallait se contenter qu’il le vît. J’irai le voir par M. B[oileau]. Ce que je vous dis est certain, ce sont des sollicitations plus fortes que les informations. Dieu sur tout. Lorsque je ne serai plus ici, je ne leur ferai plus d’ombrages. Si Dieu me fait la grâce de m’accommoder de quelque communauté, je m’y retirerai pour toujours, sinon un village et un habit de paysanne me dérobera à jamais aux hommes. Je ne puis du tout écrire à la personne de laquelle vous avez demandé en détail. C’est plutôt pour éviter tout commerce [f. 2 r°] de ce côté-là que je me veux retirer, que pour aucune autre persécution. Si M. de Meaux veut bien me garder quelque temps dans son diocèse à cause de vous tous pour éclaircir ce qui lui paraîtrait douteux, j’y consens de tout mon cœur avant de m’en aller tout à fait. Quelque part où je suis, je serai entièrement à vous en N[otre] S[eigneur]. Mon cœur est affligé à la mort par ce peu de foi que je vois dans les hommes. J’enverrai samedi quérir les papiers.

- A.S.-S., pièce autographe 7209, adressée à : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachetée initiales couronnées. En tête : « 10e septembre 1693 / au matin, mais plus tard que l’autre de la même date » (Chevreuse) - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°23v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [25]. Les copies omettent la dernière phrase : « J’enverrai… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 septembre 1693.

Je vous ai mandé que le P. de Valois ne m’avait point voulu voir. Si vous obtenez de M. de Meaux que je passe quelque temps dans son

diocèse, j’irai avant de me retirer ; sinon je partirai la semaine qui vient. M. Tronson et le P. de Valois ne voulant point me voir, je ne puis faire aucune chose pour me justifier : apparemment que Dieu ne le veut pas. Ainsi je persiste dans la pensée de me retirer tout à fait. Nous n’en serons pas moins unis en notre Seigneur. Ce ne sont pas les persécutions du dehors qui me chassent, mais l’impuissance de compatir avec l’amour-propre.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°20, autographe ; en tête, de Chevreuse : « 11e septembre 1693 après celle du du 10e au soir ou du 11e » ; A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°24v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [26] - Correspondance de Fénelon (1828), vol 7, lettre 18.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1693.

J’ai donné ordre à la fille qui reste au logis de m’envoyer vos lettres. Je serai encore quelques jours à la campagne, assez proche de Paris pour savoir si M. de Meaux veut bien que j’aille dans son diocèse, et je ne partirai point d’où je suis que je ne sache s’il le veut ou non. Ayez donc la bonté de me le faire savoir.

- A.S.-S., pièce 7572 - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°25] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [26] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXXVI.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1693.

Il faut que j’obéisse à Dieu et que je me retire. Demain ce midi, je ne serai plus ici. S’il est nécessaire pour la satisfaction de tous que je sois examinée à fond par M. de Meaux, à la moindre lettre que vous enverrez au logis, je m’y transporterai. Je crois que tout le monde a raison et que j’ai tort, la vérité est captive. Mes paroles n’ont pu servir à lui donner aucun effet : je m’accuse moi-même ; peut-être ai-je tout mélangé. Mon silence et mes prières suppléeront à mon défaut. Vous savez [f°.2 r°] me chercher en Dieu, c’est où vous me trouverez toujours et où vous expérimenterez la force de la grâce que Dieu donne à ceux qui ont la foi comme vous l’avez. Malheur à moi si j’entre dans les mélanges de la politique et de la foi ! je me retirerai les mains nettes de ce crime et j’espère que Dieu m’exaucera. M. de B.1 n’est pas seule sur qui ceci roule. Il faut que le


1Probablement Madame de Béthune.

temps de mon désert s’accomplisse . Quand on se possède en Dieu, il n’y a jamais d’absence. C’est en Lui que je suis entièrement à vous.

- A.S.-S., pièce 7207, adressée à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet initiales couronnées. En tête : « 12e septembre 1693 ». Lettre particulièrement difficile à déchiffrer. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°24v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [25].

0. De Mademoiselle MATTON. 15 septembre 1693.

Lyon, ce 15e septembre 1693.

Madame. J’ai reçu l’honneur de la vôtre. Ce serait avec bien du plaisir que je ferais ce que vous désirez de moi, si je me pouvais promettre que cela tirerait de l’oppression la personne en question même, pour qui j’ai bien de la vénération à cause de sa vertu. Mais que fera mon témoignage, puisque personne ne peut m’appuyer ? Il n’y a à Sainte-Croix personne que celui qui était sacristain lors de l’affaire, mais il est parent de la coupable : ainsi il n’a garde de rien faire contre elle à cause de son propre intérêt et de la parenté de cette misérable, qui est grande et même très considérable. Elle était la moindre de toutes en considération, à cause qu’elle n’avait point de bien, et la parenté tâcha d’étouffer cette méchante affaire à cause du scandale ; et l’on évita que la justice n’en prît aucune connaissance parce qu’il y avait quatre personnes qui auraient été pendues, [à] savoir : la fille qui avait emprunté six chandeliers d’argent de son [f°1v°] dit parent par finesse et sous le prétexte d’une prise d’habit d’une fille dans le monastère de célestes de Sainte-Amour, où cette misérable a deux cousines germaines, dont elle donna ces chandeliers à un abbé suisse qui demeurait à Lyon, lequel fit ôter les armes de notre cathédrale par un graveur suisse son ami, et qui les vendit à un orfèvre. Voilà donc trois coupables qui méritaient la corde, et la fille qui faisait la quatrième.

Il est vrai que le tout passa par mes mains, avec la parenté, par un ressort de la providence, et dont nous fîmes une assemblée chez ce cousin sacristain qui travaillait pour recouvrer ses chandeliers, ou le prix, parce qu’il y en avait déjà quatre de fondus, et les autres deux furent rendus par le graveur dont je les trouvai chez lui. Enfin ce sacristain fut remboursé comme il put, et on les laissa tous fuir sans les punir, après pourtant que ce misérable abbé eut été reprendre la fille à trois lieues de Lyon, sur la route de Genève, où elle attendait son abbé pour l’y conduire après qu’il aurait reçu la somme de deux cents livres dont il était convenu avec l’orfèvre. Quand [f°2r°] il eut ramené la fille, elle fut

fermée dans un lieu en la maison de sa mère, ne lui donnant que du pain et de l’eau, et dont elle trouva le moyen de se sauver ; et ce fut alors qu’elle s’en alla à Dijon, où elle a été reconnue pour une friponne et pour une hypocrite et fausse dévote, dont elle fut contrainte de s’enfuir. Une personne m’a dit qu’elle déroba une montre dans la maison d’un bon prêtre à qui elle se confessait. La dame à qui ce prêtre l’a dit, me promit hier en présence de Madame B[e]lofs de lui en écrire, et que j’enverrais sa lettre à ma sœur Prudence pour qu’elle lui parle, et que l’on vérifie si c’est la même. Puisque ladite sœur Prudence l’a vue et connue à Dijon pour une misérable, et qu’elle l’aida à la faire sortir de Dijon à ce qu’elle m’a dit ; ainsi vous pourriez avoir, madame, de plus fortes déclarations de ce côté-là que d’ici, à cause que tous ceux qui ont eu connaissance de cette affaire sont morts, hormis ceux qui sont intéressés en l’affaire. Cette misérable se nomme de son nom Grangée1 comme son père, et sa mère était du nom Rondet ; cette fille avait pris l’habit de religieuse au couvent de célestes [f°2v°] de Vienne en Dauphiné, d’où elle fut renvoyée. Ainsi on ne voit que faux pas en cette fille, et un tissu de misère, mais, madame, encore une fois, que ferait mon témoignage seul sans appui ? Il est vrai que ce misérable abbé fut pris après qu’on l’eut laissé aller, et fut mis prisonnier dans l’archevêché de Lyon, dont il me fallut aller le confronter en présence de M. de Ville, grand vicaire substitué, et le notaire de l’Officialité . Mais ce grand vicaire est mort, et le notaire aussi : ainsi tout mon dire ne peut en aucune manière être autorisé, car en matière d’affaire si importante, en peut-on croire à une petite fille comme moi ?

J’écrirai à ma sœur Prudence, vous pourrez aussi écrire puisqu’elle n’oubliera rien pour cela. Voyez, madame, ce que je pourrai faire de plus en cela, puisque je ne puis être appuyée ni secondée. La fille du graveur est encore vivante à Lyon. Mais sera-t-elle contre elle-même ? Enfin, madame, il faut finir avec mon papier et vous dire que je suis

Votre très humble et très obéissante servante. M. E. Matton.

- A.S.-S., pièce 7025, avec l’annotation (peu lisible) en tête : « Cette fille est une fille qui a employé toute sa vie à instruire gratis les jeunes et pauvres filles. Elle est très connue à Lyon. Madame B[e]lof la connaît. » Lettre intéressante par les noms propres de lieux et de personnes comme par le témoignage sur les « misérables »  du temps et le souci d’éviter l’extrême châtiment par réparation amiable.

1 « Grangée » est un autre nom de « la Maillard », la fausse dévote qui avait été à Lyon, puis accusa Madame Guyon. V. Vie 3.12.9.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 septembre 1693.

J’ai oublié de vous dire, monsieur, en vous priant de savoir si M. de Meaux me veut examiner dans son diocèse, que je m’y rendrai. Que si vous désirez dans la suite, et que cela soit de quelque utilité pour les autres qui m’ont fait l’honneur de me voir, que je sois examinée du P[ère] de V[alois] et de M. Tronson, qu’en me marquant le jour, je m’y rendrai. Si le roi souhaite que je sois enfermée en quelque lieu connu, ou qu’on me veuille faire mettre en prison, je me rendrai dans la prison au premier ordre que l’on me fera savoir, car je ne prétends point me dérober à la justice de Dieu ni des hommes. Je suis à vous en N[otre] S[eigneur] plus que je ne puis vous l’exprimer. Je prie Dieu qu’Il vous consomme1 tous dans Sa charité. Les filles qui sont restées au logis me feront tenir les lettres où vous me marquerez ce que je dois faire. Qui est-ce qui nous séparera de la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ ? Sera-ce la faim, la nudité, la persécution ? Non assurément2.

- A.S.-S., pièce 7208, autographe, adresse : « Pour Monsieur le duc de Chevreuse », cachetée. En tête : «16e septembre 1693, sans doute, car elle a été reçue le 17e septembre » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°22] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [22] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXXVII, p. 7.

1 Sens  : consume.

2 V. Romains, 8, 39.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1693.

Voilà, monsieur, une lettre que je prends la liberté d’écrire à madame la duchesse de Chevreuse. Vous ne lui donnerez, s’il vous plaît, qu’autant que vous le jugerez à propos. Dieu assurément vous récompensera de votre charité et le changement prodigieux de madame de Montmorency est un fruit de votre foi. C’est ce changement admirable qui vous était une certitude qu’elle vivrait, puisque effectivement elle vivra éternellement. Cette paix singulière qu’elle a goûtée, avant que de mourir, est une marque qu’elle est morte dans le baiser du Seigneur, puisque Son baiser est toujours le baiser de paix. Je n’ai pu être affligée de sa mort, quoiqu’une réflexion involontaire que j’avais faite m’avait paru capable d’attirer le châtiment. J’étais déjà en quelque manière certaine que Dieu lui avait fait miséricorde, mais ce que vous me mandez me fait voir que sa mort, loin d’être une punition de ma faute, est un fruit de votre foi et de votre charité.


Je ne sais ce que veut dire M. Dupuy. Je n’ai aucune part aux lettres qui courent. Je suis à vous bien intimement en N[otre] S[eigneur]. Je vous prie de témoigner à madame la d[uchesse] de B.1 que je ne l’oublie pas devant Dieu.

- A.S.-S., pièce7329, autographe.

1 Beauvillier ou Béthune ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1693.

Je ne suis point vagabonde, monsieur. Le même Dieu qui m’a fait éclipser1, m’a fourni un lieu de repos où j’espère vivre inconnue à toute la terre. Ceux avec qui je suis ne me connaissent point. Si ce nom odieux à toute la nature y était seulement nommé, il faudrait me retirer. Que je suis heureuse d’être dans ce désert ! Je ne puis me résoudre à écrire, et j’aurais même quelque peine à le faire. Je vous suis obligée de l’offre que vous me faites d’argent. Ne savez-vous pas qu’étant fille de Celui qui possède tous les trésors, je ne puis manquer de quoi que ce soit.

Je n’irai point chez mon fils. [f°.2 r°] Sa femme a pris d’elle-même le parti d’aller accoucher à Orléans chez son aïeule : ainsi je n’y ai que faire. Dieu, qui me voulait dans le désert, a accommodé toutes choses. Je n’écrirai que par la nécessité absolue, car il faut que le désert soit entier. J’irai à Meaux lorsque vous me l’ordonnerez. Je suis ravie de la résolution que M. de Meaux prend de suivre son cœur plus que sa raison dans cet examen, non pour moi, mais pour lui-même. Je n’ai donc aucune affaire. Ainsi je n’ai nul besoin que vous accourcissiez votre voyage. Vous me trouverez toujours au rendez-vous que je vous ai donné auprès du cœur de mon petit Maître.

Pour madame de B[éthune], ne vous ouvrez [f°.1 v° en travers] point à elle, je vous prie. L’amour-propre a sa vertu extérieure : elle ne pourrait souffrir sans révolte le retardement d’une réponse, et vous la trouverez très résignée pour ne me jamais voir ni n’entendre parler de moi pourvu que je n’aie aucun commerce avec St B [Fénelon], le b[on][Beauvillier], et madame de M[orstein], surtout les deux premiers. Elle est plus vertueuse que moi : c’est pourquoi je n’ai rien à dire sur elle. Je vous aime plus que je ne vous puis dire parce que c’est Lui qui vous aime en moi. Madame de M. a bien du bon et un fond de droiture

et de pureté d’amour qui plaît beaucoup à Dieu. Je vous prie qu’on ait bien soin des œuvres de frère Jean de St Samson: l’on les a empruntées avec bien de la difficulté. Donnez à M. de M[eaux] ce qu’il voudra des écrits3 [f°.2 v°] : les Juges, Job, l’Evangile de St Matthieu, tous l’un après l’autre. S’il juge à propos de les brûler, et la Vie, et qu’il en convienne avec St B, il n’y aura qu’à tout brûler. Si vous voyez St B embrassez-le pour moi, et le bona. Je n’écrirai plus à moins que vous n’ayez besoin de quelque réponse positive oub de quelque éclaircissement. Selon l’apparence, M. Bol n’a pas lu les papiers de Mademoiselle Vigneron ; l’on les a rendus tout cachetés de votre cachet, avec un dessus pour lui dont le nom était effacé : c’est le moyen de ne se pas détromper. Voilà encore une lettre de défensec à la louange de la Maillard ou de Grange[r]. Je vous prie que M. Tronson ne l’ignore pas. M. de la Marvalière peut la faire voir à M. de l’Eschelle. La dame qui m’écrit est fort connue. Monsieur Thomé son frère est associé à M. Dupré, receveur général du Trésor Royal, proche la porte Saint-Honoréd.

- A.S.-S., pièce 7202, sans adresse, autographe de lecture très difficile que nous complétons à l’aide des copies. En tête : « 22e septembre 1693 ou environ » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°25] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [26].

aPhrase omise des copies.

bquelque chose ou copies.

cDijon copies.

dfrère l’est encore plus à Paris. Copies (omission).

1 Au sens de reléguer au second plan (qqn) et en emploi pronominal  « s’en aller à la dérobée », familier, et « ne plus paraître aux yeux du monde ». (Rey).

2 Des œuvres de Jean de Saint-Samson furent publiées plusieurs fois entre 1651 et 1659 (à Rennes et à Paris), puis quelques textes repris par Poiret en 1697 et 1700 (v. Jean de Saint-Samson, L’Eguillon…, Hein Blommestijn, Rome, 1987, bibliographie, pp. 18 sq.) De très nombreux manuscrits restent à éditer. Madame Guyon reprendra de nombreux passages dans ses Justifications où Jean de Saint-Samson est le troisième auteur cité, après Jean de la Croix et Catherine de Gênes.

3Par Madame Guyon, qui seront publiés de 1713 à 1715 : Le Nouveau Testament… (Saint Matthieu, vol. 1 & 2), Les livres de l’Ancien Testament avec des explications…, vol. 3 (contient les Juges) & 7 (Job).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 septembre 1693.

Voilà la lettre que je viens de recevoir de Lyon, où vous verrez l’histoire de cette femme assez au long ; je ne crois pas qu’il en faille davantage pour faire connaître ce qu’elle est. Je vous conjure de donner cette

lettre en main propre à mon bon duc [de Beauvillier] ; et qu’elle ne soit vue de personne ! Croyez-moi entièrement à vous en Notre Seigneur.

- A.S.-S., pièce 7203. En tête : « Reçue en même temps que celle du 22 septembre 1693 », la lettre précédente : « Je ne suis point vagabonde... » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°26] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [27] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXXIX.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 septembre 1693.

L’on me lie à vous d’une manière si intime et si forte qu’il me paraît que vous en devez apercevoir quelque chose. Oh ! monsieur, que j’engendre tous les jours à Jésus-Christ, ne soyons qu’un en Lui. Madame de M[aintenon] a dit à Saint-Cyr que l’on l’avait assurée que j’avais gâté une communauté1 entière, et que quand j’avais été en quelque lieu, que c’était comme une tache d’huile qui croît et ne s’en va jamais : cette comparaison, qu’on a dite en mal, me paraît si propre à l’opération de la grâce ! Votre nom, ô mon Seigneur, est comme une huile répandue: lorsque le cœur en est imbibé, il s’en sent toujours plus pénétré. Que je me trouve bien dans ma chère solitude ! Ouvrez-moi votre cœur et ne craignez pas cette huile mystérieuse ; elle [f°.2 r°] dilatera votre cœur, le fondra même pour le faire écouler en son divin principe.

J’aime toujours St B.3 de tout mon cœur. Quoiqu’il ait peu de foi, je donnerais mille vies pour lui, et il tient tellement chez moi le premier rang que rien ne le peut effacer. Je sens pourtant bien qu’il n’est pas tout à fait comme je le souhaite. Je ne m’en prends pas à lui, je me contente de l’aimer et de me sacrifier pour lui au Seigneur, et de Lui demander ou qu’Il me rejette ou qu’Il le reçoive en Lui. Les paroles me sont interdites sur lui, elles seraient sans effet à présent ; il n’y ferait pas même attention. J’espère que Dieu consommera en lui un jour Son ouvrage. J’aime toujours le p. p.4 malgré ses misères. Que l’on lui fasse craindre sur toutes choses l’artifice, rien n’est plus opposé à Dieu, les esprits artificieux se naturalisent si fort là- dedans qu’ils ne connaissent plus leur artifice, et il est presquea impossible de les changer. Soyons simples


1 » Peut-être s’agit-il surtout de son séjour à Thonon avec le P. Lacombe durant deux années? Un document contemporain publié par M. E. Ritter dans la Revue Savoisienne, sept. 1893, montre combien le quiétisme de ces deux Apôtres s’était alors répandu dans ce pays » [G].

comme des colombes5. Exhortez votre compagnon à demeurer dans sa simplicité, dans un lieu où elle est inconnue et où l’artifice passe pour sagesse et prudence. Toute à vous.

[f°.1v° en travers] Voilà un billet de son écrit à une personne. J’ai appris à n’en pouvoir douter que M. de Meaux se déclare fort contre moi, qu’il dit que M. L.[’abbé] de F[énelon] est dans mes sentiments qu’il condamne comme très dangereux. Il est fort sollicité et fort prévenu contre moi. Dieu en soit béni. Il dit avoir vu un écrit des Torrents fort mauvais. Je ne m’attends plus à autre chose qu’à être condamnée de lui. Il trouve que Monseigneur l’archevêque m’a traitée trop doucement : ceci dans le dernier secret ! Vous seriez surpris de la batterie que l’on fait jouer. Je n’irai point plus loin que je suis jusqu’à ce que je sache si monsieur Tronson me veut voir, M. de Meaux et le Père de Valois. Après cela, je me retirerai à plus de cent lieues d’ici si Dieu me le permet. Je commence à croire que je suis trompée et une misérable comme on le dit, mais je ne sais quel remède y apporter. M. de Meaux ne s’ouvre pas à vous. Il y a d’autre personne à qui il s’ouvre. Je suis très fâchée que St B. [Fénelon] soit mêlé là-dedans, je voudrais souffrir mille morts pour l’en garantir. Je sais que Madame de Maintenon ne l’estime pas à beaucoup près comme elle faisait, qu’il lui est même suspect. Je crois que les choses seront poussées avec beaucoup d’extrémité ; vous devriez parler à M. de Meaux comme un homme qui veut connaître la vérité et lui dire que si après m’avoir vue il me trouve dangereuse, que je ne verrai plus personne ; que tout mon penchant est pour la retraite afin qu’il s’ouvrît à vous [f°.2 v° à droite de l’adresse] selon ce que je vois, parce qu’on m’a mandé [qu’] il y a quelque indisposition dans le cœur de Monseigneur L’Evêque de M[eaux] contre St B. [Fénelon]. Il est assez aisé de trouver à parler contre lui en confiance, rendant ses sentimens suspects. J’ai toujours appréhendé qu’il fût mêlé en quelque chose avec M. de M[eaux] et je peux dire que ce que je craignais le plus m’est arrivé. Je vous prie que St B. sache tout, que de bon cœur je lui ferai rempart de mon cœur et de ma vie. Je croyais que vous aviez demandé sur tout cela le secret à M. de M[eaux] ; examinant [f°.2 v° à gauche de l’adresse] mes écrits avec un esprit prévenu, jugez l’effet que cela fera ! Ceux du parti du [de] Port-Royal se remuent fort contre vous, en parlent même en mauvais termes, disant que vous avez quitté le parti6, que vous ne ressemblez pas à monsieur votre père qui était un esprit ferme, etc.


6Le duc de Chevreuse avait été un élève des Petites Ecoles de Port-Royal, aux côtés de Racine. V. Index, Chevreuse.


- A.S.-S., pièce 7204, autographe, adressée à : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet « Amour ». En tête : « 29e ou 30e septembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°26] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [28] - Griselle, revue Fénelon, 1912, lettre XL.

Nous donnons ci-après la transcription exacte de la seconde partie de l’autographe, débutant au f°1v° (et se continuant au f°2v°, de part et d’autre de l’adresse). On se reportera aux photographies du f°1v°écrit en travers et du f°2v° à droite de l’adresse, données en fin de volume.

« [f°.1v° en travers] Voilà un billet de son escrit à une personne. J ay appris a n’enb pouvoir doutter que Mr de meaux se déclare fort contre moy, quil dit que Mr L.[l’abbé] de F[énelon] est dans mes sentiments qu’il condamne commec très dangereux il est fort solicité et fort prévenu contre moy Dieu en soit béni il dit avoir veu un écrit des torans fort mauvais je ne mattans plus à autre chose qua etre condamné de lui il trouve que Mr larch[evêque] ma traité trop doucement ceci dans le dernier secret vous seriez surpris de labatrie [la batterie] que l’on fait joüer ie ni ray [Je n’irai] point plus loin que ie suis jusquace que ie sache si Mr Tronson me veut voir, M.de Meaux et le pere de valois apres cela je me retireray aplusde cens lieus dissi si Dieu me le permet ie comence a croire que ie suis trompée et une miserable come on le dit, mais ie ne scay quel remède y a porter Mr de meaux ne souvre pas à vous. Il y a dautre personne aqui il souvre ie suis très fachée que St B. [Fénelon] soit mellé ladedans ie voudrés souffrir mille morts pour lengarantir ie scay que madame de maintenon ne lestime pas abeaucoup pres comme elle fesait quil lui est meme suspect ie croy que les choses seront poussée avec beaucoup dextremité vous devriez parler à Mr de Meaux come un homme qui veut connaître la vérité et lui dire que si après mavoir veüe il metrouve dangereuse que ie ne veray plus personne que tout mon panchant est pour la retraite afin quil s’ouvrit à vous [f°.2 v° à droite de l’adresse] selon ce que je vois : parce qu’on m’a mandé il y a quelqu’in dis position dans le cœur de Mr L’E de M[eaux] contre St B. Il est assez aise de trouver aparler contre lui en confiance rendantses sentimens suspects. Jay toujours aprehendé quil fut mellé en quelque chose avec Mr de M[eaux] et je peu dire que ce que je craignois leplus m’est arivé. Je vous prie que St B. sache tout que de bon cœur je lui ferais rempart de mon cœur et de mavie. Je croyes que vous aviez demandé sur tout cela le secret à M. de M[eaux] examinant [f°.2 v° à gauche de l’adresse] mes escris avec un esprit prévenu, jugez l’effet que cela fera ceux du parti du port royal seremûe fort contrevous, enparle meme en mauvais termes, disant que vous avez quité le parti que vous ne ressemblez pas amr vostre père qu i estoit un esprit ferme etc ».

a presque add. interligne

b nen accentué

c come surligné

2 Cant. 1, 2.

3 Fénelon.

4 Le petit prince, le duc de Bourgogne.

5 Matthieu,. 10, 16.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 octobre 1693.

Voilà une lettre que j’ai reçue de Mme la d[uchesse] de Cha[rost] a qui m’a obligée d’écrire à M. l’é[vêque] de M[eaux]. Je vous en envoie la copie. M. Fouquet m’a mandé que M. de la Marvalière lui avait témoigné qu’on était surpris que j’eusse quitté sans avoir satisfait à M. Tronson, que les choses étaient en bon train ; enfin il a fait entendre comme si je manquais à ce que je dois envers les personnes qui se sont entremises. Vous savez [f°.1 v°] que je vous ai toujours mandé que je me transporterais où l’on m’ordonnerait, au moindre signal ; ayez donc la bonté de le leur dire, et d’être persuadé que sitôt que vous me ferez la grâce de me le mander, je me rendrai ou chez M. de Meaux ou auprès de M. Tronsonb. Faites-leur voir, s’il vous plaît, ma lettre pour M. de M[eaux]. Je suis très fâchée de ce que M. de Meaux parle à M. Nicolec sur ce qui me regarde. Mais Dieu sur tout ! Il importe peu qu’on soit condamné des hommes si l’on ne l’est pas de Dieu. Vous savez à quel point je suis en Lui entièrement à vous. Il me semble qu’il eût été plus à propos de donner les écrits de suite à M. de M[eaux], commençant par le Pentateuque1, ensuite les Juges et le reste. Jed voudrais bien que vous fissiez comme cela, s’il vous plaît. Je croyais qu’il eût le Pentateuque.

- A.S.-S., pièce 7201, sans adresse. En tête : « Reçue le (8e biffé) (7e add.) octobre 1693 ». f°.2 v° : « Reçue – 7e octobre 1693 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°.28r° - Griselle, revue Fénelon, XLII (avec variantes et omissions, donc d’après copie).

a Madame De Ch. Dupuy

b Troncon ms.

c Nicolle ms.

d Phrase omise par Dupuy.

1Les Explications du Pentateuque et des Juges par elle-même.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 octobre 1693.

Comme il ne m’est rien venu sur M. votre fils, je ne vous en ai rien mandé. Il le faut marier absolument, mais à qui ? C’est à Dieu de choisir. Mademoiselle des pernon [d’Epernon] me répugnerait moins que d’autres. Faites ce que vous aurez au cœur. Le prélat dont M. de Meaux vous a parlé est Monsieur de Chartres : il se déclare si fortement contre moi qu’il n’en fait pas de mystère. S’il y en a quelque autre, à la bonne

heure, que Dieu soit béni ! C’est [f°.2 r°] toujours ma devise : qu’Il règne et que je périsse ! Je crois que vous pourriez faire faire attention à M. de Meaux que les gens qui se déchaînent si fort contre moi sont ceux qui ne me connaissent pas, et que ceux qui se déclarent pour moi me connaissent. Dieu fera ce qu’il Lui plaira. Je vous envoiea la copie de la lettre que j’ai écrite à M. de Meaux : vous en jugerez. Vous pouvez employer votre crédit auprès de lui afin qu’il veuille bien m’examiner à fond. Il est de conséquence de garder les lettres que je vous ai envoyées. Il faut être à Dieu, quoi qu’il coûte : à la queue le venin. Ainsi je ne doute pas que la [f°.1v° en travers] persécution ne soit forte. L’on m’a écrit de bon endroit que M. de C[hartres] avait donné de mauvaises impressions de St B.[Fénelon] à madame de Maintenon. Dieu veut établir sur le sang de Ses enfants Son règne ; si ce n’est pas en sang réel, c’est le sang de la confusion et de la douleur. Vous savez à quel point Notre Seigneur me fait être à vous. Je prie Dieu de vous faire connaître pourquoi je ne vous réponds pas sur madame de B[eauvillier].

- A.S.-S., pièce 7200 ; en tête : « Reçue le (8e biffé) 7e add. octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°29v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [31] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLIII, s’écarte sensiblement du texte et omet « Mademoiselle d’Epernon [...] au cœur », « Vous savez [...] à vous ».

a(Voilà biffé) Je vous envoie add.interl.

0. A BOSSUET. 6 octobre 1693.

Monseigneur,

La confiance que Dieu m’a donnée en votre lumière et en votre discernement, me fait prendre celle de vous demander que Dieu soit votre seul conseiller dans l’examen que vous voulez bien vous donner la peine de faire. Qu’il se fasse entre Dieu et vous, Monseigneura, que ce soit Sa pure lumière qui vous donne le discernement du vrai et du faux, que Son onction1 vous enseigne les effets de cette même onction dans les âmes. Ce qui me fait vous parler de la sorte, Monseigneur, c’est que j’ai toujours trouvé mon compte avec mon Dieu et avec ceux qui se sont laissé guider à [par] Son Esprit. Je vous avoue ingénument que j’aime fort que mon sort soit entre Ses mains. Les personnes que vous pourriez consulter sur cela, n’auraient peut-être pas l’expérience et la lumière des

états intérieurs, joint à ce que, n’étant employés par aucun caractère2 à cette recherche, Dieu ne leur manifesterait peut-être pas Sa vérité. Pour vous, Monseigneur, entre les mains duquel, après Dieu, j’ai remis toutes choses, j’espère de la bonté de Dieu qu’elle ne vous laissera pas prendre le change. Je n’ai point sollicité votre piété à m’approuver, puisque je ne désire que la vérité. Je ne prétends pas qu’aucunes considérations humaines rendent ma cause bonne : c’est celle de Dieu. S’il a permis que je me sois méprise, je n’ai jamais prétendu soutenir mes sentiments, mais condamner moi-même en moi ce que vous y condamneriez.

Je vous prie seulement, Monseigneur, de faire attention que je n’ai jamais mis la piété dans les choses extraordinaires, que ce sont celles dont je fais moins de cas, selon ce que j’ai eu l’honneur de vous dire. Si je les ai marquées dans ma Vie, ce n’a été que pour obéir, sans vouloir qu’on s’y arrêtât le moins du monde. Ce n’est donc point par là qu’on doit juger d’une âme, mais sur son état intérieur très détaché de tout cela, sur l’uniformité de sa vie et sur ses écrits.

Il y a de trois sortes de choses extraordinaires que vous avez pu remarquer, Monseigneur. La première, qui regarde les communications intérieures en silence : celle-là est très aisée à justifier par le grand nombre des personnes de mérite et de probité qui en ont fait l’expérience ; ces personnes, que j’aurai l’honneur de vous nommer lorsque j’aurai celui de vous voir, le peuvent justifier. Pour les choses à venir, c’est une matière sur laquelle j’ai peine qu’on fasse attention : ce n’est point là l’essentiel, mais j’ai été obligée de tout écrire. Nos amis pourraient facilement vous justifier cela, soit par les lettres qu’ils ont en main, écrites il y a dix ans, soit par quantité de choses qu’ils ont remarquées, et dont je perds facilement l’idée. Pour les choses miraculeuses, je les ai mises dans la même simplicité que le reste. J’ai écrit la vérité, telle qu’elle a paru aux autres et à moi ; mais je n’en ai jamais jugé, n’y faisant pas même d’attention. Judas a fait des miracles : ainsi je suis bien éloignée de fonder sur cela.

Toute la grâce que je vous demande, Monseigneur, est de suspendre votre jugement jusqu’à ce que vous m’ayez examinée à fond. Pour le faire avec succès, il faut, s’il vous plaît, que vous ayez la charité de me voir plusieurs fois et de m’entendre. Si vous vouliez me permettre d’aller dans votre diocèse, d’une manière inconnue, cela se ferait plus facilement et sans bruit : je me mettrais dans un couvent ou dans une maison particulière, telle qu’il vous plairait me l’ordonner, vous assurant que vous verrez en toute occasion des preuves de ma docilité, de ma

soumission et du profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.

DE LA MOTTE GUYON.

Sic vous voulez bien, Monseigneur, me dire vos difficultés et ce qui vous fait peine dans les écrits et dans la Vie, j’espère que Dieu me fera la grâce de vous les éclaircir. Je vous assure déjà par avance que je consens que vous les brûliez, sib Notre-Seigneur vous l’inspire. Je vous prie aussi de lire le Moyen court et facile de faire l’oraisonc.

Ce 6 octobre [1693].

- A.S.-S., ms 2179, pièce 7594, de la main d’une fille attachée à Mme Guyon - BNF, N.acq.fr. 16 313, f° 46-47 autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°28] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [29] - Phelipeaux, Relation..., 1732, t. I, p. 80 - UL, lettre 921.

afaire, qui se passe entre Dieu et vous. M[onseigneur] Phelipeaux

bbrûliez tous, si Phelipeaux

doraison. Votre très humble et très obéissante servante de la Mothe Guyon, ce 5 octobre. Phelipeaux

1 Onction : le sacrement de l’onction par l’huile dans l’ordination d’un évêque ; également l’action intérieure de Dieu sur les âmes.

2 Sans mission, sans titre.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1693.

Je vous prie, monsieur, d’avoir la bonté de donner cette lettre à S. B [Fénelon]. Elle a été oubliée. C’est une réponse. Croyez-moi entièrement à vous en Notre Seigneur. Je suis toujours malade.

- A.S.-S., pièce 7167, autographe ; adresse « Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel à Paris » d’une autre main ; cachet. Edité par Griselle, revue Fénelon, lettre XLIV ; en tête : « Reçue le 8e octobre 1693 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 octobre 1693.

Voilà une lettre que je viens de recevoir de M. de Meaux. Je vous prie, monsieur, de lui envoyer le Pentateuque1 sans retarder un moment. Il me paraît que c’est trop faire languir. Vous savez combien je suis à vous en Notre Seigneur. Il faut envoyer ensuite les Juges.


- A.S.-S., pièce 7166, autographe, sans adresse. En tête : « 9e au soir ou 10e octobre matin 1693 ».

1 Les Explications du Pentateuque et des Juges par elle-même.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 octobre 1693.

J’ai reçu votre lettre longtemps après votre départ, monsieur : ainsi, quelque envie que j’eusse d’y répondre, je ne l’ai pu. Il m’est venu dans l’esprit qu’il fallait offrir à monsieur B[oileau] d’examiner les écrits de mademoiselle Vigneron aussi longtemps qu’il voudrait, il sera aisé de les avoir. Mais il me vient dans le moment qu’il faudrait plutôt les faire voir à monsieur de Meaux et lui dire sur cela la prévention de monsieur B[oileau]. La vérité lui paraîtrait très claire en les confrontant, et il pourrait la faire connaître.

Voilà une lettre que monsieur l’abbé de Nouailles [Noailles] écrit à madame sa nièce sur mon compte. Je vous l’envoie : [f°.1 v°] montrez-la au Bon [Beauvillier] et à St Bi [Fénelon], je n’ai pas intention de leur rien cacher, je les aime trop. Je suis bien aise que vous deviniez une petite partie de la vérité sur madame de B[eauvilliers?]. Je vous conjure d’aimer madame de Mi[ramion] : elle le mérite, sa droiture et sa fidélité pour Dieu doivent vous y engager. Je vous assure que vous m’êtes bien cher en Notre Seigneur. Lorsque je serai obligée de revenir pour monsieur de Meaux, j’espère de vous voir dans cet intervalle. Monsieur B[oileau] est ami particulier de monsieur l’ab[bé] de Noailles qui lui a sans doute dit cela, mais [f°.2 r°] vous savez comme j’avais écrit pour éclaircir le livre et qu’on n’a pas voulu se servir des éclaircissements à cause que je ne le pouvais, m’étant engagée à monsieur l’archevêque de ne point le faire. St Bi peut, s’il le juge à propos, l’éclaircir, ou vous ; cela m’est néanmoins indifférent. Je vous envoie la lettre de la bonne comtesse1 qui vous éclaircira ; brûlez-la après l’avoir lue, montrez les autres et point celle-là. Mon cœur sent la fidélité de madame de M[ortemart?] plus que je ne puis dire.

Madame de Ch[arost] craint extrêmement qu’il ne revienne à monsieur de Meaux ce qu’elle m’a mandé sur monsieur Nicole. Je [f°.2 v°] suis très contente de ce prélat comme vous avez vu par sa lettre pour vous. Vous savez trop ce que vous m’êtes, pour vous le répéter. Vous ferez voir, s’il vous plait, les lettres et la copie à St B. et à mon B[on]. Vous voyez qu’on a dit à monsieur l’ab[bé] de No[ailles] que j’avais refusé l’éclaircissement sur le Moyen facile, et vous savez que monsieur B[oileau] lui-même m’a conseillé de ne les produire pas. Qu’on les


1La Comtesse de Morstein.

fasse imprimer ou mettre à la tête du livre sans que j’y aie part, on me fera plaisir. Je sens une répugnance extrême à faire avec vous nulle cérémonie. Il me semble qu’après que M. l’archevêque a fait examiner mes livres, les particuliers devraient vivre en repos dessus. Notre misère involontaire n’est pas un obstacle aux grâces de Dieu.

- A.S.-S., pièce 7198, autographe, sans adresse, «reçue le 14e octobre 1693» - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°29v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [31] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLV.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 octobre 1693.

Je vous avoue que la lettre que vous m’écrivîtes sur madame de B[eauvilliers?], me fit souffrir un fort grand tourment intérieur, voyant une telle comédie. Je ne peux vous entretenir cœur à cœur : je vous ferai toucher tout au doigt, mais il faut sur cela un secret inviolable. Voilà une lettre du P. Lempereur que je vous prie de lire. J’espère vous voir lorsque je retournerai pour monsieur de Meaux. Vous le pouvez faire fort secrètement.

A.S.-S., pièce 7199 ; en tête : « Reçue le 14e octobre 1693, cette lettre est sans doute postérieure à l’autre reçue le même jour » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°30v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [32] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLVI.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 octobre 1693.

Je ne sais rien sur monsieur de M[eaux] à l’égard de S. B. que ce que monsieur Fouquet m’a mandé que madame la d[uchesse] de Charost lui a dit et qu’il a dit lui-même à monsieur de la M[arvalière]. Je crois que monsieur de M[eaux] avait parlé sur le rapport que lui avait fait monsieur de Ch[arost] avant d’avoir vu S. B. [Fénelon], car je suis assez contente de la lettre de monsieur de Meaux. Je suis fâchée du retard du Pentateuque mais, puisque Dieu le permit, il faut en être contente. Vous pourrez adresser vos lettres à madame de Mortemare, elle me les fera tenir sûrement. Je lui avais mandé tout ce que j’avais pu afin qu’elle vécût bien avec madame de B. Je crois que le défaut ne sera pas de son côté, car son cœur est à Dieu et bien droit. Pour ce qui

regarde madame de Ch[arost], quand je serais à Paris, il ne serait pas à propos qu’elle me vît à cause de madame de B. Il me vient que cet avis que vous me donnez de ne pas écouter les avis qu’on me donne de divers côtés, est de S. B. et non de vous. Comment écouterais-je des avis, [alors] que je ne parle à qui que ce soit sans exception ? Je reçois des lettres et je vous les envoie ; tirez-en telle conséquence qu’il vous plaira.

Je sais des choses très précises de monsieur de Chartres, de monsieur Boi[leau] et de monsieur le curé de Versailles que je ne dis pas, car je ne suis point crue ; ainsi je laisse tout aller comme il plaît à Dieu. [f°.1 v°] Je pourrais vous faire faire attention néanmoins qu’il faut que monsieur Boi[leau] soit et bien prévenu et bien irrité, puisqu’il dit des choses dont il sait le contraire. Car enfin, de dire à M. l’abbé de Nouailles [Noailles] que j’ai refusé l’explication du Moyen facile, lui à qui je l’ai donnée après l’avoir faite, et qui, sur les raisons que je lui dis, fut le premier à me conseiller de ne l’imprimer pas ! Si l’on voulait faire comme Jésus-Christ qui connaissait la vérité de ceux qui le persécutaient, mais qui ne laissait pas de les aimer et de prier pour eux, je crois que cela serait mieux que de vouloir toujours nier les faits. Cela fait qu’on ne se précautionne sur rien, qu’on n’ajoute foi à rien, et qu’on croit plutôt les gens qui se cachent, après avoir donné leur coup, que ceux qui disent vrai. J’ai un catalogue sur une infinité de faits sur lesquels ou l’on m’a tournée en ridicule, ou du moins l’on ne m’a pas crue, et cependant la suite ne se vérifiera que trop comme elle a déjà fait. Que voulez-vous qu’on fasse dès qu’il n’y a plus de foi parmi ceux qui en devraient le plus avoir ?

Je donnai un avis que le P. Lempereur me donna, il y a deux mois ; l’on me mande que c’est qu’on l’a dupé, et que cette supérieure, qui le lui a donné, s’est moquée de lui, et l’on aime mieux croire cela que la vérité. Quelle apparence que cette supérieure qui, depuis six à sept ans, n’a pas d’autre directeur que lui, qui lui demande avis de tout ce qu’elle a de plus secret, et qui le fait venir en l’absence de madame de M[aintenon] pour ses besoins, le dupe ! Je vous dis ce fait-là pour vous faire comprendre que tout ce que j’ai dit depuis [f°.2 r°] l’autre voyage de Fontainebleau a toujours été traité de même. Lorsque j’ai dit et mandé quelque chose, je l’ai fait par fidélité, sûre néanmoins qu’on n’en croirait rien.

Pour ce que vous me mandez des airs de l’Opéra, il y en a de très innocents, certaines symphonies qui rendent la voix belle et qui ne disent rien. On les faisait apprendre à ma fille, même à Sainte-Marie, où elles sont assez régulières. Je lui avais fait apprendre toutes les chansons spirituelles que j’avais pu, mais elle en marquait un tel dégoût et un si

grand désir des autres que je crus la devoir contenter et effectivement, après son mariage, elle ne s’en soucia plus et n’a plus appris que peu de moi. Son naturel a toujours été violent pour les choses qu’on lui défendait, et indifférent pour celles qu’on lui permettait.

Je ne suis nullement en peine de votre intérieur, le connaissant comme je le connais. Dieu s’empare du dedans, Son feu amoureux fait chez vous comme le feu matériel sur le bois avant de le consumer : Il commence, en l’échauffant, d’en chasser l’humidité, et paraît salir le bois au dehors, mais un peu de patience, il deviendra feu. Oh ! M. C. F.a, la foi suit l’amour et l’augmente. La véritable foi naît de l’amour et elle le produit. Aimez, aimez.

Plus tout le monde est animé contre moi, plus les persécutions sont fortes, plus j’espère que mon Maître régnera. Le prince de ce monde remue toute la terre, parce qu’il voit que son pouvoir est limité, mais quand tout ce qui a été prédit sera accompli, alors le règne de Dieu sera manifesté. Mais hélas ! les plus gens de bien, loin d’agir toujours par la foi, se laissent aux objets [f°.2 v°] présents qui les frappent. Qui eût cru que Jésus-Christ, étant pendu à une croix, accusé de tous les Juifs, renoncé de ses disciples, eût établi par là le christianisme ? Ô mon cher Maître, vous l’avez bien dit. Pensez-vous que, lorsque le fils de l’homme viendra, il trouve de la foi dans le monde1 ?

J’espère vous revoir encore devant l’examen. Je vous prie d’envoyer plusieurs livres en même temps chez monsieur de Meaux, afin qu’il n’attende pas après comme il a fait. Il faut donner les Juges, les Rois et Job ; au moins il n’attendra pas. Nous ne trouverons jamais d’assurance en cette vie ; au contraire plus l’on vit, moins il y en a, car l’assurance est entièrement opposée à l’esprit de foi et d’abandon auquel vous êtes appelé. Que les hommes sont ignorants de contester des vérités plus claires que le jour ! Je voudrais, s’il m’était permis, assembler tous les docteurs et parler devant eux tous : il me semble que je les convaincrais tous pour le moment présent, mais la politique l’emporte sur tout. Il faudra que monsieur de B[eauvillier] ou vous, voyiez encore monsieur Tronson, ce me semble. J’ai bien envie, avant de quitter tout à fait, de vous ouvrir une fois mon cœur et de vous communiquer ce qu’il renferme : je ne crois pas qu’il soit à propos que vous disiez toutes les fois que je vous écris sur tout ce que je vous mande. Ce n’est point monsieur de la Mar[valière] qui m’a écrit : monsieur Fouquet m’a mandé seulement qu’il lui avait témoigné qu’on était fâché de ce que je m’en étais allée dans un temps où monsieur Tronson, qui était bien intentionné, m’aurait examinée, que cela faisait de la peine.


- A.S.-S., pièce 7197, autographe, sans adresse ; en tête : « Arrivée à Fontainebleau le 17e octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°30v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [32] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLVII. 

1Luc, 18,8.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 octobre 1693.

Je ne puis en façon quelconque consentir à rien faire imprimer : ce serait le moyen de me faire d’étranges affaires. Je souhaiterais fort qu’on donnât de suite les écrits ; mais si monsieur de Meaux veut les Prophètes, il les lui faut envoyer avec Job. Monsieur de Meaux n’a point le Pentateuque. Lorsque vous serez de retour, je vous prie de l’envoyer par un exprès à Meaux.

Je me trouve assez unie à S. B. [Fénelon] et à mon bon [Beauvillier]. Encore plus au premier, car il est certain que Dieu m’a unie à lui pour Ses desseins d’une manière singulière. [f°.1 v°] Je ne doute point qu’Il n’accomplisse en eux Ses desseins. J’ose même dire que ses défauts seraient peu de chose pour un autre, mais les moindres taches paraissent bien plus sur un beau visage que sur un autre. Vous m’entendez. Nous parlerons de tout lorsque nous nous verrons. Aimez bien mon petit Maître, je vous en prie. Dites à S. B. et à mon bon de L’aimer bien, car on ne L’aime point, cela m’afflige ; mais dites-leur bien qu’Il me donne cette consolation de L’aimer, et vous aussi, je vous en prie. Plus je suis persécutée, plus j’espère, et plus j’ai de douleur de voir que mon Maître n’est pas aimé. Dites donc bien à mon cher B.[Fénelon] qu’il me fasse ce plaisir de Le bien aimer. Mais il ne Le peut bien aimer sans être bien petit : qu’il soit donc bien joli. Soyez-le aussi, je vous en [f°.2 r°] prie : plus jamais de vilain amour propre, plus jamais. Je suis entièrement à vous.

- A.S.-S., pièce 7196, « arrivée à Fontainebleau le 19e octobre 1693 » ; adresse autographe : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en Cour » ; cachet armorié couronné - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°32v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [34] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLVIII.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 octobre 1693.

Je viens de lire la lettre que vous m’avez envoyée, dont je suis très contente. Je vous prie de l’assurer que, loin de donner lieu à aucun bruit,

je me suis retirée, depuis que j’ai eu l’honneur de le voir, de tout commerce ; que je ne vois ni ne parle à personne. Plût à Dieu que par ma propre destruction Dieu régnât ! fusse ce[la] même en luia. Il est nécessaire qu’il sache ma retraite. Je vous prie [f°.1 v°] instamment d’envoyer dans un même paquet les Juges, Job et les Prophètes, mais n’envoyez pas sitôt L’Apocalypse ; faites-lui voir auparavant ceux-là et L’Evangile de saint Matthieu. Cela est nécessaire, mais faites-le, s’il vous plait, de manière qu’il paraisse tout naturel. Comme il lit fort vite, il ne faut pas tarder à envoyer les trois que je vous marque. Monsieur B[oileau] remue beaucoup. Quelque violence qu’ils veuillent [f°.2 r°] faire, mon Maître est toujours maître. J’ai assez d’envie de ne tomber pas entre leurs mains. Les messieurs font grand bruit sur vous, disant que je vous ai perverti.b

- A.S.-S., pièce 7194, adresse : « Monseigneur / Monseigneur le duc de Chevreuse / En Cour », de la main de Famille au service de Madame Guyon ; cachet armorié couronné ; en tête : « Reçue à Fontainebleau le 20e octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°33] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [35] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XLIX.

Alecture vraisemblable.

bfin de page blanche.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 octobre 1693.

Voilà la lettre de monsieur de Meaux que je vous envoie, j’ai reçu les vôtres. Comme Mlle votre fille1 ne veut point être religieuse, je crois que vous ne devez pas refuser monsieur d’Egmont, n’y ayant point de répugnance, au contraire. Je vous avoue que je suis mortifiée que vous ne puissiez marier aussi aisément monsieur votre fils2.

Si vous pouviez venir mardi prochain à la petite maison, je m’y rendrais ; je ne puis plus tôt. Mais il faudrait envoyer quelque part votre équipage, et faire cela si secrètement que cela ne pût être découvert. [f°.2 r°] Il faudrait venir de bonne heure, afin que nous pussions être longtemps ensemble. Si cela ne se peut facilement et que vous ayez pris des mesures pour retourner ce jour-là à Versailles, n’y venez point et mandez-le moi ; ce sera pour le premier voyage que vous ferez à Parisa,


1Marie-Françoise d’Albert, née 15 avril 1678 : elle n’épousa pas monsieur d’Egmont, mais Charles-Eugène de Levis le 26 janvier 1698 (Griselle).

2Honoré-Charles d’Albert, duc de Montfort, épousa, le 18 février 1694, Marie de Courcillon, fille unique de Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau (Griselle).

en me le mandant deux jours devant. Je me rendrai chez mon petit Maître dans la petite maison que vous connaissez. J’espère que vous ne retournerez pas à jeun et que vous pourrez dire : Esurientes replet bonis3. [f°.2 v° en travers] J’ai bien plus d’espérance pour madame de Che[vreuse], l’aînée, que pour madame de B[eauvillier]4 : quoique ses défauts soient plus visibles, ils sont bien moins dangereux.

A.S.-S., pièce 7195, autographe, sans adresse, « reçue à Paris le 24e octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°33v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [35] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre L, la dernière qu’il édita.

a ferez (en ce pays biffé et corrigé) à Paris

3Luc, 1, 53.

4Madame de Beauvillier est la cadette des deux sœurs.

0. A BOSSUET. 22 octobre 1693.

Comme je n’ai point d’autre désir, Monseigneur, que celui de vous obéir très exactement, je vous prie de m’ordonner ce qu’il vous plaît que je fasse. Je me retirai, le 13 du mois de septembre, à la campagne, dans un lieu où je n’ai de commerce qu’avec les filles qui me servent1. J’en ai laissé une à Paris chez moi, qui sait seule où je suis, et qui m’envoie les lettres qu’on m’écrit. J’en ai usé de la sorte pour éviter de donner des conseils à ceux qui m’en demandaient dans leurs besoins, jusqu’à ce que vous ayez connu, Monseigneur, si je suis trompée ou non. Ce n’est pas que je puisse me défier de mon Dieu, non, assurément. Mais j’ai un si grand respect pour ce qu’il vous plaira de juger, ou plutôt pour ce que Dieu vous inspirera de juger de moi, que j’en croirai ce que vous m’en direz, sans néanmoins que je puisse me donner aucun mouvement par moi-même. Je suis donc prête à m’exiler moi-même pour toujours, prête aussi à revenir chez moi pour y souffrir toutes les confusions imaginables, prête encore à subir la prison et même la mort.

Mais, Monseigneur, je vous demande d’avoir pitié d’une infinité d’âmes qui gémissent : les enfants demandent du pain, et personne ne leur en rompt2 . Le diable se sert de la malice de quelques-uns qui abusent de tout et qui, se disant intérieurs et ne l’étant point, causent beau


1 V. Index, Famille [Marie Devau] et Marc. Elles furent très fidèles, comme le montre les deux lettres de Mlle Marc qui terminent ce volume (avant les témoignages).

2Parvuli petierunt panem, et non erat qui frangeret eis : Jérémie, Lamentations, 4, 4.

coup de mal, et, par le scandale qu’ils donnent, nuisent extrêmement à la vérité.

De tout temps, il y a eu une voie active et une contemplative ; c’étaient deux sœurs qui vivaient d’intelligence3. A présent, malgré le témoignage de Jésus-Christ, Marthe l’emporte sur Marie4 ; l’on veut même établir celle-là sur la ruine de l’autre. L’on travaille à détruire la vérité, croyant l’établir. C’est cette vérité, Monseigneur, qui a recours à vous. Vous l’avez si bien défendue contre les ennemis de la religion catholique, défendez-la encore, sitôt que Dieu vous la fera sentir. Je dis « sentir », car cette vérité n’est pas de simple spéculation comme bien d’autres : elle est d’expérience. Que je la souhaite pour vous, Monseigneur, cette heureuse expérience, qui rend l’amertume douce, qui change la douleur en félicité, qui fait d’heureux misérables, qui leur apprend qu’il n’y a de solide plaisir que dans la perte de tout ce que les hommes peu éclairés appellent de ce nom !

Je ne désire point, Monseigneur, être justifiée personnellement, mais je désire que quelqu’un fasse connaître que les sentiers de l’intérieur ne sont ni faux, ni chimériques, ni pleins d’erreurs. J’ose dire5 que l’ouvrage de l’intérieur est celui de Dieu : s’il n’était point son ouvrage, il se détruirait de lui-même, mais comme c’est le sien, il se multiplie, comme les Israélites, par l’oppression et la persécution6. Les personnes les plus grossières que Dieu instruit Lui-même, sont conduites par là ; il y en a qui souffrent des tourments inexplicables, faute de secours. Vous en gémiriez, Monseigneur, si vous le voyiez, car plus ces pauvres âmes sont combattues par les doutes et les incertitudes où l’on les met, plus Dieu les exerce7 d’une manière surprenante, Se servant même souvent des démons pour cela. Que je périsse, Monseigneur, comme une victime de la justice de mon divin Maître, mais ayez pitié de ces pauvres âmes ; cela est digne de vous. Qu’il sera glorieux à un prélat si plein de science, de zèle et de piété, de démêler le faux du vrai ! Vous verrez, par la lettre ci-jointe8, que je vous prie de brûler après l’avoir lue, la peine de cer


3D’intelligence : d’accord, en bonne intelligence.  « Vos désirs et les miens seront d’intelligence. » (Corneille, Rodogune, 4, 6).

4Luc, 10, 38-42.

5Ici commence la citation de Phelipeaux.

6Allusion à Exode, II, 10-20 : « Opprimez-les donc avec sagesse, de peur qu’ils ne se multiplient encore davantage […] Et le peuple s’accrut et se fortifia extraordinairement » (Sacy).

7Exercer, tourmenter, éprouver.

8« Lachat la donne pour inédite. Cependant Phelipeaux (p. 84) et Deforis (t. XIII, p. 40) l’avaient déjà imprimée : « Ma chère Mère, m’étant toujours flattée que votre absence

taines âmes ; il y en a de cette sorte bien plus qu’on ne pense. Je n’ose plus répondre à personne sur ces matières9. Il me semble que je serais prête de mourir pour une seule âme, et prête aussi de ne parler jamais à aucune. Condamnez mes méprises, Monseigneur, si vous en trouvez dans mes écrits ; je les condamne dès à présent moi-même. Mais démêlez la vérité de mes mauvaises expressions, et devenez son défenseur après m’avoir jugée sévèrement. J’espère, Monseigneur, que vous ne désagréerez pas ma liberté, puisqu’elle est produite par la confiance que Notre Seigneur me donne en vous, et que vous vous laisserez persuader de mon profond respect et de ma parfaite soumission. Ce 22eme octobre,

DE LA MOTTE GUYON.

Je ne vous importunerai plus, si vous avez la bonté de me faire savoir votre volonté.

- B.N.F., N.acq.fr. 16 313, f°48-49, autographe - UL, lettre 933 - Phelipeaux donne deux extraits de cette lettre (en italiques), p. 83 : « Pour éviter de donner […] ses écrits » « et J’ose dire […] ces matières. »

ne serait pas longue… » [v. la lettre suivante]. Rien, remarque Phelipeaux, ne peut mieux que ce fragment « prouver le fanatisme des filles ou disciples de Mme Guyon. » Cependant Bossuet lui-même reconnaît que des âmes très vertueuses ont connu la tentation du désespoir (Lettre à Mme Cornuau, du 4 déc. 1694). » [UL].

9Phelipeaux arrête ici sa citation.

0. D’UNE RELIGIEUSE (?) 22 octobre 1693.

Ma chère mère, m’étant toujours flattée que votre absence ne serait pas longue, je suis demeurée en paix au milieu de mes rages et de mes furies, en faisant un sacrifice à Dieu de tous les moyens qu’Il me donne pour aller à Lui, en m’abandonnant sans réserve, quoique le plus souvent sans aucun sentiment. Mais à présent, ma chère mère, je n’ai plus toute ces vues : je ne sens que des sentiments tout contraires au mouvement d’abandon et de soumission à la volonté du Seigneur que vous m’avez inspiré tant de fois par votre silence, qui m’a tout parlé avec tant de force qu’il est impossible de ne le pas entendre, étant auprès de vous. Mais ma chère mère, j’en suis trop éloignée pour l’entendre. Le Seigneur me veut dans un plus grand dénuement en me privant de tout secours et m’ôtant les moyens, Il veut que j’aille à Lui par une voie de ténèbre et d’abandon dans une foi nue. C'est ce qu’il demande de moi

que cet abandon total. Mais Il y trouve tant d’opposition qu’Il ne peut achever Son ouvrage. Je suis aussi, ma chère mère, privée du révérend père Alleaumea. Cela m’apprend bien qu’il faut tout perdre et demeurer sacrifiée aux pieds du Seigneur tant qu’il Lui plaira, mais je suis bien éloignée de tout cela, ne sentant que des révoltes et des rages contre Dieu et nos mystères. Ma peine sur la communion est toujours de même : je n’ai que des pensées de blasphème et de désespoir quand il la faut faire. Je suis quelquefois dans de si grande furie contre moi que je suis prête à me donner le coup de la mort plutôt que de…b

- B.N.F., N.acq.fr. 16313, f° 50 ; en tête une annotation moderne (Levesque ?) : « Avec lettre du 22 oct. 1693 », v. note à la lettre précédente - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 84 : «…rien ne peut mieux prouver le fanatisme des filles ou disciples de Madame Guyon… »

apère [mot biffé] [aleaume add. interl.]

bfin du feuillet détaché.

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) Octobre 1693.

La main du Seigneur n’est point raccourcie1.

Il me semble qu’il n’y aura pas de peine à concevoira les communications intérieures des purs esprits si nous concevons ce que c’est que la céleste hiérarchieb où Dieu pénètre tous les anges et ces esprits bienheureux se pénètrentc les uns les autres. C’est la même lumière divine qui les pénètre et qui, faisant une réflexion des uns sur les autres, se communique de cette sorte. Si nos esprits étaient purs et simples, ils seraient illuminés. Et cette illumination est telle, à cause de la pureté et simplicité du sujet, que les cœurs bien disposés qui en approchent ressentent cette pénétration. Combien de saints qui s’entendaient sans se parler ! Ce n’est pointd une conversation de paroles successives, mais une communication d’onction, de lumière ete d’amour. Le fer frotté d’aimantf attire comme l’aimant même. Une âme désappropriée, dénuée et simple et pleineg de Dieu attire les autres âmes à lui, comme les hommes déréglés communiquent un certain esprit de dérèglement. C’esth que sa simplicité et pureté est telle que Dieu attire par elle les autres cœurs. Saint

Augustin parle de ce silence dans ses Confessions2, où il dit que, parlant avec sainte Monique, ilsi furent enlevés dans ce silence ineffable, maisj qu’à cause de la faiblesse il en faut revenirk aux paroles. Plût à Dieu que nos cœurs fussent assez purs pour n’avoir point d’autre communication avec les créatures. Lorsqu’on est deux ou trois assemblés au nom du Seigneur, on éprouve si fort qu’Il y est, qu’il faut avouer que, s’il y a de la tromperie, Dieu S’en mêle, car il est certain que le diable ne peut entrerm ici. Il peut bien contrefaire tout ce qui a quelque forme, figure, espèces ou discours, mais non pas une chose qui n’a rien de tout cela et qui est d’une simplicité, pureté et netteté admirablesn.

B.N.F, N.acq.fr. 16313, f°51, autographe - Phelipeaux, p. 88 - A.S.-S., pièce 7175, autographe, feuillet sans adresse ni date - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°36] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [39].

Il y eut deux versions de cette lettre. L’une, version définitive, est parvenue à Bossuet et fut reprise par Phelipeaux ; l’autre, version primitive, resta aux mains de Chevreuse et des copistes du cercle quiétiste. Nous prenons pour leçon la version primitive (autographe A.S.-S. et copistes) mais indiquons toutes les variantes de la version définitive (B.N.F. et Phelipeaux). En effet le premier jet est parfois malhabile mais révèle plus précisément l’expérience de Madame Guyon.

Bossuet se livre à une longue critique de ce texte dans sa Relation sur le Quiétisme, sect. II, n. 9, p. 18-19. Elle est intéressante par le scepticisme - bien naturel – à l’égard d’une communication incompréhensible pour qui ne l’a pas éprouvée (communication qui demeure ensuite une expérience inexplicable pour ceux qui l’ont partagée) : « …Pour les communications en silence, elle tâcha de les justifier par un écrit qu'elle joignit à sa lettre avec ce titre : La main du Seigneur n'est pas accourcie. Elle y apporte l'exemple des célestes hiérarchies qu'elle allègue aussi dans sa vie en plusieurs endroits : celui des saints qui s'entendent sans parler ; celui du fer frotté de l'aimant ; celui des hommes déréglés qui se communiquent un esprit de dérèglement ; celui de sainte Monique et de saint Augustin dans le livre X des Confessions de ce père : où il s'agit bien du silence où ces deux âmes furent attirées, mais sans la moindre teinture de ces prodigieuses communications, de ces superbes plénitudes, de ces regorgements qu'on vient d'entendre […] Pour l'examen d'une si étrange



2Confessions, Livre IX, Chap. X, La contemplation ou l’extase d’Ostie : « En parlant ainsi de cette vie si heureuse, et en la recherchant avec ardeur, nous nous élevâmes jusqu’à la sentir et la goûter en quelque sorte par un prompt élancement de notre cœur [d’une poussée rapide et totale du cœur] […] notre propre faiblesse nous faisant bientôt retourner aux paroles extérieures et au son de cette voix qui se forme dans cette bouche [revenus au bruit de nos lèvres, où le verbe et se commence et se finit]… » (trad. Arnauld d’Andilly, 1649 [trad. Tréhorel et Bouissou, 1962] ).

communication on voit bien qu'il est inutile. [...] Leur état intérieur semblait, dit-elle, être en ma main [...] sans qu'ils sussent comment ni pourquoi ils ne pouvaient s'empêcher de m'appeler leur mère ; et quand on avait goûté de cette direction, toute autre conduite était à charge. [10.] Au milieu des précautions que je prenais contre le cours de ces illusions [...] ».

aIl n’y a nulle difficulté à concevoir autographe B.N.F. et copistes.

bles célestes hiérarchies autographe B.N.F.

cpenchent autographe B.N.F. et Dupuy seul.

dparler [n’]avaient point autographe B.N.F.

ed’illumination et autographe B.N.F. et copistes.

fL’on dit que le fer frotté de l’aimant autographe B.N.F. et Dupuy seul.

gsimple, pleine de autographe B.N.F. et copistes.

hà lui, sans qu’elle y ait de part, mais c’est autographe B.N.F. et copistes. (Omission des hommes déréglés.)

ioù il dit qu’étant appuyés sur une fenêtre, il parlait avec sainte Monique, qu’ils autographe B.N.F. et copistes.

jineffable qui dit tout sans rien expliquer ; mais autographe B.N.F. et copistes. (Ajout.)

kfaiblesse, il en fallût revenir autographe B.N.F. et copistes.

lLorsqu’on demeure en elle [la communication], [de cette sorte Dupuy] l’on approuve si bien que Dieu en est, qu’il faut avouer que s’il y a de la tromperie, c’est Dieu qui la fait ; car il est certain autographe B.N.F. et copistes.

m peut point entrer autographe B.N.F. et copistes.

nadmirable, qui fait de si grands effets sur les cœurs qu’il les change en un moment. autographe B.N.F. et copistes. (Ajout.)

1Isaïe, 59, 1 : La main du Seigneur n’est point raccourcie pour ne pouvoir plus sauver et son oreille n’est point devenue plus dure pour ne pouvoir plus écouter. (Sacy). La main du Seigneur n’est pas trop courte pour sauver… (TOB).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Octobre 1693.

Il est certain qu’une chose mue et agitée qui ne se remue pas par elle-même, quelque active qu’elle soit, est passivement agissante. Elle est passive à l’égard de celui qui la meut puisqu’elle se laisse mouvoir selon sa volonté. Elle est active à l’égard de l’action qu’il lui fait faire. Le même Dieu qui veut quelque chose de l’âme, forme en elle le consentement ; elle trouve que ce consentement est formé aussitôt que la demande est faite. Cela vient de la mort de la volonté propre ; mais puisque tout cela est imaginaire, il n’y a qu’à le laisser tel qu’il est. Dieu saura bien Se faire aimer à Sa mode, quand tous les livres seraient brûlés.

- A.S.-S., pièce 7174, autographe, sans adresse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°36v°], « octobre 93 » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [39]. -Selon UL il s’agirait d’un

ajout à la lettre précédente. Mais tenant compte de la présentation de Dupuy, qui termine, comme pour la lettre qui précède, en indiquant la date d’ « octobre 1693 », et de même pour La Pialière, qui fait précéder et suivre les lettres de leur date et les sépare d’un sigle « $ », il s’agit d’un texte indépendant.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1693.

Mon cœur n’a point été à son aise depuis hier. Je crains que ce que je vous ai dit n’ait diminué l’estime. Peut-être était-ce pour m’éprouver et, quand cela ne serait pas, je vous prie de n’y faire nulle attention. Pour ce qui me regarde, j’ai toujours plus envie de laisser penser et dire ce que l’on voudra ; ç’avait été jusqu’à présent ma coutume de ne me point justifier, cependant j’y ai consenti sous prétexte du tort que cela vous pourrait faire de m’avoir vue, mais je crois bien que Dieu n’y donne pas de bénédiction. Ma consolation est que, ayant sacrifié ma réputation, qui m’était si chère, je l’ai perdue sans péché dans une occasion que je ne pouvais pas prévoir et que j’avais fait tous mes efforts pour éviter. C’est donc à moi à laisser cette réputation dans la perte où elle est, et de ne rien faire pour la rétablir.

Je rendrai raison de ma foi à M. de Meaux, puis je me retirerai. Je ne puis vous conseiller d’avoir davantage de commerce avec moi, étant aussi suspecte que [f°.1 v°] je le suis même aux gens de bien et condamnée de tout le reste. Je vous proteste même que je suis suspecte à moi-même, que je me trouve un paradoxe, que j’ai plus de penchant à me croire tout ce qu’on me croit qu’autrement. Peut-être Dieu m’a-t-Il rejetée et m’a-t-Il livrée à l’esprit d’erreur et de tromperie à cause de mon orgueil. J’adore Ses ordres sur moi, quels qu’ils soient, pour le temps et l’éternité, mais je suis toujours plus résolue de ne voir qui que ce soit afin de ne tromper personne ; il me semble même que Dieu me demande à présent une retraite entière.

Accordez-moi la grâce de me faire expédier promptement par M. de Meaux, afin que s’accomplisse ce qui manque au dessein de Dieu sur moi, qui est d’être cachée à tout le monde. Je m’y sens encore plus portée depuis hier. Je ne vous puis rien cacher. Voilà ce que j’ai fait écrire, à part sur un papier, de la femme dont nous parlions hier, et que je n’ai pas mis dans le livre : gardez-le, s’il vous plaît. Et je crois que, lorsque vous [f°.2 r°] aurez lu l’Apocalypse, vous ne croirez pas qu’elle se puisse montrer. Vous en ferez ce qu’il vous en plaira néanmoins, car je n’attends que la condamnation des hommes. M. Dupuy m’a renvoyé ce papier avec l’Apocalypse. Je vous l’envoie afin qu’il soit serré.


- A.S.-S., pièce 7192, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse » ; cachet armorié. En tête : « 28e octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°34] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [36].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1693.

Vous pouvez donner l’Apocalypse à M. de Meaux, si vous le jugez à propos, après l’avoir lue. Je n’y ai point de répugnance car je ne cherche point d’approbation. Dieu seul sait si c’est la vérité, et on le verra un jour. Lisez-la tout entière, je vous en prie.

- A.S.-S., pièce 7191, autographe, sans adresse. En tête : « 28e octobre 1693 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°34v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [37].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1693.

Je vous prie instamment, monsieur, de demander à M. de Meaux qu’il lise les 6e, 7e et 9e livres du Traité dea l’Amour de Dieu de saint François de Sales. S’il ne l’a pas, prêtez-le lui. Je crois cela fort nécessaire pour lever bien des difficultés qui lui pourraient venir dans la lecture de mes écrits. Celle des désirs y est toute levée. Ayez donc cette bonté.

Voilà une lettre que le P. Guymond a écrite au P. Alleaume qui dit ne pas comprendre. Je crois que le tribunal dont il veut parler est celui de M. l’archevêque. Je suis à vous de tout mon cœur. Ferez-vous ce que je vous ai mandé pour mardi ou ne le ferez-vous pas ? Obligez-moi de donner à M. de Meaux le Traité du purgatoire comme de vous-même. Il est entre les mains de M. Dupuy, de mon écriture1. Tournezb

- A.S.-S., pièce 7193, autographe, adressée à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné ; avec addition « il faut envoyer cette lettre chez madame la duchesse de Maintenon » ; en tête : « Reçue à Paris le 29e octobre ce me semble. 1693. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°33v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [36].

alivres [du Traité add.interl.] de

bEn bas de page, ce qui semble indiquer une suite. Les transcriptions des copistes diffèrent à la fin de la lettre :



1Il sera publié par Poiret sous le titre « Traité de la purification de l’âme après la mort, ou du Purgatoire », Opuscules spirituels, 1720, p. 283-314.

 « …le Traité du purgatoire et le priez de le lire. Ce que je vous mande de saint Fr[ançois] de Sales, il m’a fallu vous le redire encore, faites-le donc au nom de Dieu. »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1693.

Je voulais vous parler de M. le c[uré] de V[ersailles] : c’est ce que je croyais que vous devineriez. Je ne sais point d’autre adresse du P. Alleaume qu’à Vannes, mais madame de Mortemare, à qui il écrit, en doit être mieux informée. Je souhaiterais fort cette affaire et je crois que vous devez toujours en faire parler. Lisez l’Apocalypse tout entier avec attention, corrigez même les fautes, et puis faites-en ce qu’il vous plaira : [f°.2 r°] n’ayant plus rien à perdre ni à gagner, obligez-moi de suivre votre cœur en cela et de ne m’épargner en rien si je me suis trompée. Je n’ai pas envie de tromper. Pour le penchant de la retraite, il augmente, loin de diminuer.

[f°.1 v° en travers] La lettre pour M. de Beauvillier est fort pressée : il a envoyé un enfanta pour la réponse. Donnez-la donc, s’il vous plaît.

- A.S.-S., pièce 7190, autographe, adressée à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armes couronnées ; en tête : « 29e octobre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°34v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [37].

a Les copies omettent « La lettre… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 octobre 1693.

Je crois, monsieur, qu’il ne faut pas montrer à M. de Meaux l’Apocalypse. Il n’y a qu’à la brûler avec le reste des écrits. Il me croit dans l’erreur de Luther et puisque des choses qui sont

d’une expérience réelle se trouvent fausses, que voulez-vous que je pense de moi ? Pour l’erreur de Luther dont il croit que j’approche, il me semble que j’en suis bien loin. Voilà sa lettre et la réponse que j’y fais que vous aurez la bonté de lui envoyer. Je vous prie de ne lui donner plus les Torrents : cela ne sert [f°.2 r°] qu’à le peiner davantage et ne produirait pas un bon effet. Je passe de bon cœur condamnation entière et de moeurs et de doctrine. Je n’ai plus rien à faire que de me retirer dès à présent, puisqu’il n’y a qu’à brûler mes écrits. Je n’ai rien à défendre, ni ma foi ni mon honneur. Je n’ai plus qu’à conserver mon amour, qui deviendra plus [fort] dans la séparation de toutes les créatures. Je ne vous oublierai point si Dieu

le veut. Vous pouvez, si vous voulez, brûler dès à présent l’Apocalypse. M. de la Marvalière a les originaux : il n’y a qu’à tout brûler ensemble.

- A.S.-S., pièce 7189, autographe, sans adresse ; en tête : « 30e octobre 1693 au soir ou 31e matin » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°35] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [38].

0. A BOSSUET. 30 octobre 1693.

Je ferai exactement, Monseigneur, tout ce que vous me marquez1, et je ne verrai personne, ni n’écrirai point de lettre, comme j’ai commencé de faire depuis six semaines. Je n’aurai nulle peine à croire que je suis trompée, ayant bien mérité que Dieu me laissât à l’esprit d’illusion. Mais il me semble que mon cœur me rend témoignage qu’Il ne me laisse point à celui d’erreur, car il me semble qu’Il me donne une telle démission2 d’esprit pour tout, et une si grande foi pour tout ce qui est de l’Église, que je condamnerais au feu ma personne, aussi bien que mes écrits, si je trouvais en moi le moindre arrêt à aucune pensée particulière.

Lorsque j’appelle un consentement passif, je veux dire un consentement que le même Dieu qui le demande, fait faire. J’avais cru, jusqu’à présent, que Dieu était également auteur d’un certain silence qu’Il opère dans l’âme, et de certains actes qu’Il fait faire, où il paraît à la créature qu’elle n’a d’autre part que celle de se laisser mouvoir au gré de Dieu. Ils sont si simples que l’âme qui les fait ne les distingue pas. Mais si je me suis trompée, ce n’est pas une chose fort extraordinaire qu’une femme ignorante se soit trompée. S’il y a quelque chose de bon dans mes écrits, il vient de Dieu seul ; s’il y a du défaut, de la méprise et de l’erreur, il est de moi. Et je ne suis pas fâchée que cela ait servi à vous faire voir, Monseigneur, de quoi je suis capable. Dieu n’en est pas moins


1v. Bossuet, Relation sur le quiétisme., à Paris, chez Jean Anisson, sect. II [indiquée dans la Table des sections puis en marge], n. 9, p. 18  : « Pour les communications en silence, elle tâcha des les justifier […] Elle y apporte l’exemple […] des saints qui s’entendent sans parler ; celui du fer frotté de l’aimant […] Pour l’examen d’une si étrange communication on voit bien qu’il est inutile. Ce qu’il y avait de bon dans cette réponse, c’est que la Dame promettait d’obéir et de n’écrire à personne ; ce que j’avais exigé pour l’empêcher de se mêler de direction… »

saint et Ses voies n’en sont pas moins admirables pour avoir été écrites par une personne qui se trompe dans ses expressions.

Mon dessein ne fut jamais d’imprimer, et je vous promets de ne plus ni écrire, ni parler de ces matières, ayant bien plus de penchant pour la solitude que pour toute autre chose. Comme ma Vie avait été écrite avec une grande simplicité, j’y avais mis tout ce que je croyais avoir senti ; mais, puisque je me suis trompée, il n’y a, Monseigneur, qu’à tout brûler. Si Dieu veut faire écrire sur ces matières dans la suite, il se servira de personnes moins mauvaises, et qui ne mêleront pas leur propre esprit avec Sa vérité. J’ai moi-même horreur de ce mélange. Ainsi, Monseigneur, il n’y a qu’à tout brûler : je n’en aurai, ce me semble, aucune peine, ni même de ma condamnation, pourvu que Dieu soit glorifié, connu et aimé.

Je ressens, comme je dois, Monseigneur, les obligations que je vous ai de la peine que vous voulez bien prendre de me redresser dans mes égarements, vous assurant qu’avec la grâce de Dieu, vous trouverez toujours en moi un profond respect et une entière soumission.

Il n’est pas parlé, ce me semble, du corps dans ces douleurs exprimées dans ma Vie, mais bien du cœur ; si cela est écrit autrement, c’est une faute de la copie.

- BN, N.acq.fr. 16 313, f°44-45 - UL, lettre 938, qui la commente ainsi : « On ne sait quel jour ni en quel endroit cette lettre fut écrite. Phelipeaux [t. I, p. 80] nous apprend que, pour faire preuve de docilité, Mme Guyon avait proposé à Bossuet de cesser toute direction et de se retirer à la campagne, ce qu’elle exécuta le 13 septembre. Or, d’après la présente lettre, six semaines se sont déjà écoulées depuis cette date. Elle paraît donc être de la fin d’octobre. D’autre part, elle semble bien être de la même époque qu’une note sur la main du Seigneur non raccourcie [lettre d'octobre 1693 à Chevreuse, « Il me semble… », donnée précédemment selon ses deux versions] qui a été citée par Phelipeaux et que le ms. Dupuy [f°36] place après une lettre du 30 octobre. [du 31 octobre : « Je crois bien que M. de Meaux… »] Mme Guyon avait fait remettre au prélat tous ses ouvrages, tant imprimés que manuscrits […] »

2Démission : humilité.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 31 octobre 1693.

Je vois bien que M. de Meaux prend du côté du corporel et du sensible des choses purement spirituelles. Une vive douleur intérieure se communique au cœur à cause de l’union de ce corps et de l’âme, mais son siège est dans l’âme. De même que la jouissance de Dieu par la foi,

quoique très pure, donne au sentiment une tranquilité savoureuse, aussi une peine intérieure bien profonde et bien forte communique son amertume sur tousa les sentiments. Pour ce qui regarde les communications, je [f°.2 r°] ne trouve nulle difficulté à concevoir qu’étant ensemble en recueillement devant Dieu, Il Se plaise à Se communiquer d’une manière très intime. C’est quelque chose de fort qui invite au silence, comme il est dit dans l’Ecriture : Il se fit un grand silence et la majesté de Dieu parut remplir tout ce lieu1.

Mais puisque cela, qui me paraît une des choses les plus pures de la vie spirituelle et qui fait des effets dans l’âme d’amour de Dieu si particulier, est une tromperie, il n’y a rien à examiner davantage. Je me condamne moi-même, et de peur de tromper davantage, je me retire absolument. Je pars avec Famille1a et ne laisse plus au logis qu’une petite fille, à laquelle je donnerai de mes nouvelles à Pâques afin qu’elle vende mes meubles ou les transporte. Ne vous donnez plus, [f°.1 v° en travers] s’il vous plaît, la peine de m’écrire. Il n’y a qu’à me condamner, brûler mes écrits. Dieu a permis mes tromperies à cause de mon orgueil, quoiqu’il me parût que mes intentions étaient infiniment droites. Je vais assez loin et il serait difficile d’avoir réponse : ainsi ayez la bonté d’oublier une misérable, qui ne vous a causé que de la peine. J’en dis autant à S.B. et à mon bon2.

Il faut remarquer que ces communications en silence ne se font pas quand on veut ni à qui on veut, mais qu’elles viennent quand il plaît à Dieu.

- A.S.-S., pièce 7188, autographe, adressée à «Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachetée. En tête : « 31e octobre au soir ou 1er novembre matin 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°35v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [38].

a « Sur tout » que nous corrigeons en « sur tous ».

1Apoc., 8, 1 et 15, 8 (amalgame).

1aNom d'une fille au service de Madame Guyon. Nous introduisons la majuscule.

2Beauvillier. On note la lassitude de Madame Guyon. Elle accepte tout ce qui vient comme venant de Dieu, y compris Bossuet, donc elle obéit, tout en ne pouvant ne pas croire sa propre expérience. Remarquable ici est l’obéissance à Dieu, qu’elle explicite dans la lettre suivante.

0. A  UNE « ENFANT ». Novembre 1693.

Eh bien, ma bonne enfant, vous êtes donc malade : il faut guérir. Le démon muet sera-t-il le maître ? Non, il le faut vaincre. Moins vous parlerez et plus vous serez muette ; plus vous parlerez, moins vous la serez. Je souffre pour vous, je vous assure, car je crains qu’on ne vous entraîne, mais j’espère que Dieu vous aidera, si vous ne quittez point votre bon P[ère] A[lleaume ?] qui a l’expérience jointe à la science. Je l’aime véritablement et mon cœur est uni au sien. Je m’en vais jeudi encore beaucoup plus loin.

Je vous conjure que madame votre mère ne commette1 point M. l[‘abbé] de F[énelon] : il a déjà tant d’ennemis, et il aurait pu faire du bien, sans le tort qu’on lui fait à mon occasion. J’aime mieux que madame votre mère me regarde comme une trompeuse. Je ne ferai de mal à personne, puisque je ne vois qui que ce soit et que je me confine pour toujours dans le fonds d’une province, éloignée du commerce des hommes. Le déchaînement de toutes les créatures n’empêchera que Dieu ne Se fasse partout des adorateurs en esprit et vérité. Si c’est un ouvrage de Dieu, on ne pourra jamais l’empêcher, et il est sûr qu’on résistera à Dieu ; s’il est des hommes, il se détruira par lui-même. Vous savez que je vous ai dit, dès le commencement, que cela n’aurait pas un meilleur succès que celui que vous voyez, car lorsque Dieu veut qu’on périsse, il faut que cela soit. Mille fois toute à vous.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°20v°], suivie de « novembre 93 » - ms. 2173 (La Pialière), [21].

1Commettre : exposer mal à propos (fin XVIe s.). (Rey).

0. AU DUC DE CHEVREUSE.1er novembre 1693.

Il est de la politique de madame de M[aintenon], après la parole donnée à monsieur de C[hartres], d’empêcher le bon d[uc][Beauvillier] de parler pour moi, parce que, ayant donné parole qu’elle n’empêcherait pas que je fusse enfermée, elle fait bien de la soutenir. Et c’est à cause de cela que je crois que le bon ne se doit point déclarer pour moi, car il ne gagnerait pas le dessus sur madame de Maintenon,

qui, sûrement, est plus opposée qu’elle ne fait paraître. Que mon bon [Beauvillier] me laisse là ; tout ce qu’il peut et doit faire entendre au roi et à madame de Maintenon est qu’il n’a rien vu que de bon et que, dès que j’ai cru être suspecte, je me suis retirée de moi-même [là] où je ne vois qui que ce soit. Il est nécessaire qu’on sache ma retraite entière. Je suis même résolue de ne plus écrire, et je pars le lendemain des morts pour m’éloigner tout à fait. Dès que je consens qu’on brûle tous mes écrits et que je ne parle à personne, il n’y a plus d’examen à faire. Si je suis trompée, je le suis seule, et je ne communiquerai point ma contagion.

J’aime fort S. B. [Fénelon] : [f°.2 r°] Dieu ne m’aurait pas donné une si forte union pour lui s’Il n’avait dessein de le consommer en Son amour. Lorsque le soleil a été occupé de brouillards, il en est plus ardent. Je sens bien que son cœur est droit, et je peux vous assurer qu’il est très excellent, mais je suis sûre qu’il le sera encore plus. Je ne cherche ni ne désire d’être justifiée, très contente d’avoir le visage couvert de confusion, mais vous savez, ô mon Dieu, que c’est pour l’amour de Vous que je souffre ces opprobres. J’ai bien plus de peine de la suspicion qu’on a sur S. B. que de tous les maux qui me pourraient arriver. Je prie mon bon de ne se point commettre et de ne point arrêter par là les desseins de Dieu sur le roi. Je n’ai pas au cœur de devoir être justifiée par les hommes. Mon Maître est mort condamné des docteurs et des pharisiens : qu’on ne m’ennuie pas de L’imiter.

Je suis entièrement à vous. Si vous voulez absolument que je vois M. de Meaux, faites-le moi savoir entre ci et jeudi, sinon je n’y serai plus. Je crois cette entrevue inutile. Tout ce qui retarde mon entière solitude m’est à charge.

- A.S.-S., pièce 7187, autographe, sans adresse. En tête : « Le 1er novembre 1693. Depuis celle qui est datée du même jour au matin » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°37] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [40].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 novembre 1693.

Non, monsieur, ne craignez pas que je me dérobe à l’examen de M. de Meaux. Je croyais que Dieu voulait de moi que je vécusse inconnue, et je ne puis croire que le parti pris depuis deux mois puisse passer pour une fuite. Mais enfin cela suffit, je resterai. Je vous promets qu’il n’y aura nulle justification car on ne veut que me condamner, Dieu le permettant ainsi, mais je souhaiterais seulement qu’on me condamnât en

effet, et qu’étant enfermée, il ne fût plus [f°.2 r°] mention de moi en nul endroit. Je vous assure que si Dieu me continue les mêmes sentiments où Il me tient, l’on n’en entendra pas parlera.

- A.S.-S., pièce 7186, autographe, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; « 2e novembre 1693 » ajouté en tête. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°37v°].

a Fin de page blanche.

0. DU PERE LACOMBE. 16 novembre 1693.

Ce 16 novembre 1693

J’ai reçu votre lettre avec une nouvelle et vive joie, dans un temps où il semblait que je dusse être privé pour longtemps ou pour toujours de ce commerce si doux et si avantageux pour moi. Sortant de la lire, je fus poussé à ouvrir le Nouveau Testament. J’y trouve ces paroles : Jésus-Christ habite par la foi dans vos cœurs, étant enracinés et fondés dans la charité1. Plaise à la divine bonté que cela soit ainsi. Je n’ai point vu qu’il y eut de rupture dans le fond ni de changement quant au cœur. Comme je vous l’ai déclaré plus d’une fois, j’ai regardé cela comme un effet de la nature, laquelle, quoique domptée et bien soumise, ne laisse pas de faire quelques échappées à sa mode, surtout quand il plaît à Dieu de nous livrer à ces infirmités pour des fins qui servent à Sa gloire. Cette bourrasque que nous venons d’essuyer entre nous était nécessaire, à vous, pour rendre votre désolation plus extrême, à moi, pour être encore dépouillé de la douceur de l’avantage que je trouve dans notre union. Ce coup de retranchement fut le dernier, ce me semble, qui me disposa à ma mort mystique, laquelle s’acheva le 6 du mois passé, fête de saint Bruno. J’ai tout sujet de le croire par la manifestation intime et singulière qui m’en fut faite alors, et par les effets qui l’ont suivie et qui continuent ; daignez en rendre grâces et gloire à Dieu pour moi. Dès l’entrée de ma prison, je me trouvai tout naturel et tout animal. Qu’il a fallu donner de coups ! Qu’il a fallu faire avaler de poison à une si grosse et si vilaine bête pour la faire mourir. Cette mort entière et défaillance totale à soi-même et à tout le créé n’arrive pas si tôt que l’on pense. Elle

n’avance qu’à proportion [f. 1 v°] des privations et des dépouillements qui la causent, et il paraît bien, par ce qui arrive à la suite, qu’elles n’étaient pas extrêmes ni complètes, lorsqu’on l’aurait pu croire.

Qu’est-ce qui vous a obligée de quitter Paris et de vous cacher ainsi ? Quoi ! tous vos anciens amis vous ont-ils abandonnée ? Il ne vous reste plus que M. f. pour vous conserver encore une petite porte de communication. J’ai peur que cela n’aille encore plus loin. J’ai vu en songe que nous faisions voyage vous et moi dans les montagnes de Savoie, avec une demoiselle qui m’est inconnue ; pendant qu’elle et moi allâmes voir l’église du village où nous devions dîner, je vis des prêtres étrangers, dont l’un me fut représenté sous le nom de Monsieur Vincent, qui disaient entre eux en parlant de vous : « Pauvre Française, devoir mourir ! » J’entrai dans l’église où cette demoiselle m’apporta à déjeuner et me fit manger et boire au balustre près de l’autel. Après quoi, étant rentré dans le logis pour vous rejoindre, je vous vis couchée sur un lit, à demi nue et à demi revêtue de méchants haillons, comme de toiles grossières à la manière des plus pauvres gens : accablée de mal comme mourante, le visage si gâté, hideux et contrefait qu’il eût été impossible de vous reconnaître2. Je vous dis qu’il ne me semblait pas que vous dussiez encore mourir. Vous me répondîtes qu’il fallait mourir, non une, mais mille fois. Que vous le vouliez de tout votre cœur, puisque Dieu le voulait. Après quoi, tout disparut. Je n’en ai pas l’intelligence. Si c’est le présage d’un nouveau martyre, ce sera la matière d’une haute gloire pour Dieu et d’une inestimable couronne pour vous.

Je suis tout confus de vos nouvelles libéralités. Je ne savais [f.2r°] pas que vous eussiez mis quatre louis dans le surplis, parce qu’on ne l’a pas encore reçu, quoique j’aie averti depuis longtemps de le faire chercher à Toulouse. Croyez que mon cœur est fort reconnaissant et que si le vôtre ne se dément point, comme il paraît par les preuves sensibles que vous m’en donnez, le mien lui répond de son mieux. Avec le secours que vous me donnez, je m’en vais, Dieu aidant, me bien habiller et me mieux nourrir. Ne m’envoyez rien de plus d’un an.

Quoique les espérances que l’on me donnait de ma prochaine délivrance fussent si bien fondées qu’elles ne pouvaient l’être davantage selon l’homme, néanmoins je n’ai jamais pu compter là-dessus. Si mes pressentiments ne me trompent point, je ne serai jamais rétabli parmi les barnabites, mes confrères. Il est arrivé deux obstacles à ce que l’on s’était promis en ma faveur : l’un est que le père Presset, supérieur de Tonon [Thonon]3, ayant tenu des discours séditieux (ainsi qu’on les

appelle) au marquis de Sales, étant à table avec lui en présence de gens qu’il ne croyait pas suspects, tout fut rapporté à M. le Ma[récha]l de Catinat, qui en a informé le Roi ; c’est la cause pourquoi on n’a pas osé demander ma liberté à Sa Majesté. Ledit père est fugitif d’état pour ce sujet. L’autre obstacle est qu’on a fait à la Cour de nouvelles plaintes de ce que, dit-on, je reçois beaucoup de lettres. Sur quoi M. le marquis de Chateauneuf a écrit une seconde lettre à notre gouverneur, après la première de même style qui vint, il y a trois ans, lui ordonnant de la part de Sa Majesté de tenir soigneusement la main à ce que je n’écrive ni ne reçoive aucune lettre. Ce que l’on a sifflé encore contre moi étant faux et visiblement controuvé4, puisque je n’ai de commerce qu’avec vous et qu’aucune de nos lettres n’est tombée entre leurs mains. Aussi ne dit-on qu’en termes vagues que je reçois beaucoup de lettres sans en indiquer aucune en particulier. Il faut que ce soit un tour que m’ont joué mes adversaires de Paris : le dessein des pères de Lescar [f. 2 v°] étant venu à leur connaissance, ils ont auparavant pris ce biais pour empêcher que je ne sois élargi, ou pour me faire tirer de ce lieu, ou les confrères qui sont proches, Dieu me témoigne tant de bontés que ceux-là ne peuvent souffrir. Il est surprenant que, sur ce second texte de reproches, on ne m’ait pas aussitôt enlevé d’ici pour me transférer en une autre prison : Dieu avait d’étranges et infinis desseins sur ma longue détention dans cette place. Par dessus cela, le P. dom Cipry a été malade à l’extrémité : je n’ai encore pu savoir s’il est mort ou hors de danger. De plus, j’avais un petit commerce avec un confrère d’une des maisons de ces quartiers qui m’apprenait bien des choses. Mon disciple, neveu du gouverneur, s’en étant aperçu, l’a rapporté à son oncle : voilà sa reconnaissance. Sans la culture des jardins, je serais renfermé à la rigueur.

La chère sœur Septa souffre des maux de corps inconcevables avec un profond et sec délaissement intérieur. Elle est fidèle à l’abandon. Elle vous salue et embrasse de tout son cœur. Sur ce que je lui fais part de quelques-unes de vos nouvelles, elle en estime et goûte encore plus votre état, disant que plus la créature paraît créature par sa totale destruction, plus le Créateur paraît créateur. En effet, à bien concevoir la chose, rien n’est plus sanctifiant pour une âme que ce qui se fait en elle, de plus glorieux pour Dieu par la haute manifestation de Ses qualités divines, qui se fait par mille et mille dépouillements et sacrifices de la pauvre créature. Les autres amis de ce lieu sont fermes à merveille. Dieu me laisse encore ce soulagement que tout esprit loue le Seigneur. Si l’on venait à m’ôter d’ici, on vous le ferait savoir. Cependant je suis invariablement

tout à vous, avec un tendre renouvellement d’estime et d’amitié. Traverses sur traverses cimentent notre union. Amen.

- A.S.-S., pièce 7280, autographe ; pièce 7279, copie. Nous n'avons pu déterminer les personnes citées selon une orthographe probablement fautive. Le père est enfermé dans la forteresse de Lourdes, où il a cependant pu établir un cercle ami.

1Ephésiens, 3, 17.

2Mort mystique ou prémonition d'épreuves à venir ?

3Les barnabites avaient une maison à Thonon, Savoie.

4Controuver : inventer une chose fausse.

0. DU PERE LACOMBE. Fin 1693.

Qui que vous soyez, vous qui m’avez fait un billet non moins édifiant qu’obligeant, sans que je puisse me figurer qui vous êtes, soyez persuadé que je réponds de tout mon cœur à l’honneur que vous me faites et à l’amitié sainte que vous me témoignez, me réjouissant avec vous du progrès que vous faites dans les voies de Dieu, ravi que je suis que Son règne paraisse en vous, et qu’Il S’y établisse dans toute l’étendue du divin conseil, par l’entière mort à vous-même et par l’absolu désintéressement du pur amour. Je n’ai que faire de vous connaître par votre nom ou par les traits de votre visage. Il me suffit de vous savoir touché de Dieu et résolu1 de Le suivre jusqu’à la consommation de Son éternel dessein. Comme tel, je vous embrasse en Lui-même et vous offre, en contre-échange de vos cordiales préventions, un cœur qui, quoique plein de misères et tout environné de ténèbres, vous est parfaitement acquis.

Mais pour ce que vous me demandez, hélas ! à qui vous adressez-vous ? Une roche sèche vous donnerait aussitôt des eaux. Je n’eus jamais de talent considérable pour cela, non plus que pour toute autre chose, et ce peu ou de génie ou d’envie que j’avais pour ces sortes de compositions, s’est tellement dissipé qu’il ne me reste que l’étourdissement pour tout partage, avec une impuissance entière d’entreprendre rien de semblable. Le violon et la harpe, le tambour et la flûte sont dans le silence. Tous les instruments de tels concerts sont pendus aux saules du lieu de mon exil2, où je suis de plus condamné aux mines3, étant réduit par une admirable providence à travailler à des jardins depuis le matin jusqu’au soir, n’ayant d’autre étude que de cultiver la terre, ni de


1Madame Guyon est destinataire de la lettre, il faut donc souvent rectifier le genre masculin en féminin.

2Ps. 136 : « Nous avons suspendu nos instruments de musique aux saules qui sont au milieu de Babylone… » (Sacy).

3L’envoi au travail forcé dans les mines était l’une des peines infligées aux chrétiens sous l’empire romain, auxquels se compare Lacombe.

plus ordinaire méditation que celle des plantes. Hors de là, tout est réduit à une espèce d’abrutissement. Priez Dieu, mon très honoré et très cher inconnu4, mais fort connu et bien-aimé du Très-Haut, qu’Il me fasse servir à Sa gloire, à laquelle il est trop juste que nous soyons sacrifiés, non par force et violemment, mais par le libre assujettissement de l’amour. Cependant je conjurerai l’amour même, par ses amabilités infinies, de vous rendre un fidèle ministre de sa parole et en tout point un homme selon son cœur, tel qu’il vous désire. Je vous envie un peu le bonheur de connaître la personne que nous connaissons5, mais ce n’est pas le seul des grands sacrifices que le saint abandon exige de ceux qui se dévouent à lui sans réserve. Vers la fin de l’an 16936.

- Vie, Add., Lettre 5. «Du père La Combe à Madame Guyon : Réponse du père La Combe à un billet que Madame Guyon lui avait fait parvenir dans sa prison sans se faire connaître».

4Intermédiaire entre le père et Madame Guyon.

5Madame Guyon.

6Ajout de l'éditeur Poiret.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 novembre 1693.

Quoique je ne sache pas, monsieur, si vos sentiments sont changés pour moi et que, dans l’état où je suis, tout concourt à m’affliger sans l’ombre de consolation ni de Dieu ni des hommes, et sans trouver nulle ressource en moi-même, je ne laisse pas de prendre la confiance de vous dire qu’un de mes plus grands tourments après les violentes douleurs que je sens, esta de ne pouvoir suivre la raison des autres. C’est peut-être une tromperie comme tout le reste, et je voudrais de tout mon cœur pouvoir obéir en toutes choses à M. l’abbé. J’eusse été trop consolée si j’avais su votre sentiment sur tout cela, mais il faut que j’en sois privée comme de tout le reste. Quelque sentiment que Dieu permette que vous puissiez avoir, je n’en serai jamais moins unie à vous en Lui-même.

- A.S.-S., pièce 7185, autographe, adressée « pour / Monsieur le duc de Chevreuse » avec cachet, « reçue le 20e novembre 1693 et écrite peu de jours auparavant 3 ou 4 peut-être » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°37v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [41].

a tourments (après les violentes douleurs que je sens add. Interl) est

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 ou 20 novembre 1693.

Je vous ai écrit, il y a quelques jours, à tout hasard, ne sachant pas si vous n’aviez point changé de sentiment pour moi, Dieu ayant permis que tout ait été complet pour lui faire un sacrifice de tout ce que j’ai de plus cher. J’ai souffert des douleurs corporelles, c’est-à-dire dans le corps, pendant plusieurs jours, si violentes, que je n’ai cessé de crier. Avec cela un délaissement entier de Dieu et une assurance de réprobation en sorte qu’il me paraissait que je souffrais déjà les peines de l’enfer que je dois souffrir éternellement. Je vous prie que ce que je vous dis ici ne soit que pour vous. Par-dessus cela, Dieu permettait que je recevais des lettres de S.B. [Fénelon], surtout de la mar1, d’une dureté étonnante. Mais le pis était que le seul parti que Dieu me permettait de prendre était condamné d’eux comme une déraison outrée. L’on voulait que je fusse à la campagne ; je n’y ai pas un pouce de terre. Avec cela, la fièvre et des douleurs au-delà de toute expression. Enfin pour obéir, j’ai payé deux fois un carrosse de voiture sans pouvoir aller, car sitôt que mon argent était donné, je redevenais plus malade. Je voyais qu’on rejetait tout expédient et que le seul parti qu’on voulait accepter m’était impossible. L’on me mandait que [f°.1v°] je faisais perdre terre par ma déraison, et je ne pouvais trouver en moi nulle raison.

J’ai toujours eu le dessein de voir monsieur de M[eaux] s’il me veut voir, et c’est ce qui m’a empêchée en partie de m’éloigner autant que j’eusse fait. Ainsi en m’avertissant deux jours devant, je me rendrai à la petite maison où j’ai eu l’honneur de vous voir. Il n’y aura, s’il vous plaît, qu’à envoyer vos lettres à M. Fouquet, à l’hôtel d’Aumont, rue des Poulies. Dieu l’a comme contraint aussi de m’abandonner pour quelques temps, mais il a repris soin de mes affaires par le même ordre qui l’en avait empêché, de sorte que si Dieu vous inspire de m’écrire, vous n’avez qu’à lui envoyer les lettres. Mais que personne ne sache que je vous écris, car S. B. m’a mandé de ne recevoir de lettres de personne sans exception que de M. Fouquet. Sur ce pied, il n’est pas à propos que j’écrive pour madame la d[uchesse] de Ch[evreuse]. Dieu suppléera à tout, et elle est en bonnes mains que celles de S. B.

Pour monsieur le c[uré] de V[ersailles], il ne vous parlera jamais autrement, parce que, craignant que je ne dise à quelqu’un ce que je vous ai dit, il laisse, en parlant à mes amis, les choses suspendues, mais avec quelle force me condamne-t-il lorsqu’il parle à ceux qui me condamnent ! Ainsi ne vous arrêtez point, s’il vous plaît, à ce qu’il vous dit sur moi. Il ne me faut qu’une condamnation générale.


1de la Marvalière ?

Je crois, si vous voulez donner l’Apocalypse à [f°.2 r°] monsieur de M[eaux] qu’il faudrait auparavanta retirer la Vie et les autres écrits, du moins la Vie. Vous verriez par là ses intentions, car il pourrait bien donner le tout à M. l’archevêque de P[aris]. Je ne désire point qu’on me justifie, et Dieu saura le faire un jour dans l’éternité, s’Il me rend digne de Ses miséricordes. Et si je dois être éternellement l’objet de Sa colère, de quoi me servira la justification des hommes ? Je suis donc contente sans contentement de rester dans l’abîme d’humiliation où il a plu à Dieu de me précipiter, consentant qu’elle soit éternelle sans y consentir néanmoins par rien qui m’assure que ce consentement y soit. Pour ce qui vous regarde, demeurez abandonné entre les mains de Celui qui vous a choisi et qui vous a conduit par la connaissance expérimentale de Dieu et de vous2. Ce sont ces alternatives continuelles d’abandon à Dieu, d’expérience de Sa protection et de délaissement à nous-mêmes, avec l’expérience de nos misères, qui forment en nous l’esprit de foi et d’amour pur, et par conséquent d’intérieur.

Je voudrais que l’on vous montrât les lettres qui marquent le parti que j’ai pris, et ce que j’ai écrit à Madame de Main[tenon], afin que vous en jugeassiez. Un conseil de vous dans l’abandonnement à moi-même et dans l’incertitude où je suis, m’eût été trop consolant. Si Dieu veut bien que nous soyons unis en Lui, j’en aurai de la joie. Si Dieu permettait que les nuages de la calomnie fissent un brouillard, j’en serais affligée et contente néanmoins. [f°.2 v°] Il me semble que rien ne me convient à présent que la surcharge de toutes les créatures, de moi-même, le comble des douleurs et l’appesantissement de la justice de Dieu. Ne croyez pas que je souffre en silence : je crie de toutes mes forces ! Après cela, que jugerez-vous de moi ? Rien que la misère. Et à Dieu seul toute gloire et toute bonté. Amen.

Ce qui fait que monsieur le c[uré] souhaite de m’entretenir malgré la prétendue suspension, c’est pour découvrir mes sentiments à son égard. Il n’est pas droit, je suis forcée de vous le dire, mais ne le dites à personne, s’il vous plaît.

- A.S.-S., pièce 7184, autographe, sans adresse, « reçue le 20+ novembre 1693./ Ecrite le 19e ou même le 20e novembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°38] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [41].

a qu’il [voudrait corrigé en faudrait] auparavant

1noter la référence à l’expérience qui ne laisse place à aucun doute, puis la description qui suit de l’ alternative formatrice rencontrée dans toute vie mystique, « dilatation » et « resserrement » si bien décrits par Ibn Abbad de Ronda (v. Asin Palacios, « Un précurseur hispano-musulman de saint Jean de la Croix », Etudes Carmélitaines, avril 1932).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Novembre 1693.

Que ne me jetez-vous dans la mer pour apaiser l’orage1, m[on] b[on] d[uc] ! Je voudrais sortir de Paris et je ne puis sortir de ma chambre. Dieu me chasse et me retient. Je ne crains point l’orage, au contraire j’attends la foudre ! Nulles raisons humaines ne m’empêcheront jamais de faire la volonté de Dieu ; je sens en moi mille fois plus d’éloignement pour aider aux autres que l’on ne me demande. Cependant je n’ai point la résolution de résister aux instances que l’on me fait. Plus l’on persécute ceux qui me voient, plus sans leur dire rien ils se trouvent bien auprès de moi. Je ne vois qu’un moyen, qui est de fuir. Je le veux, je ne puis, mes maux m’en empêchent. Quand je fuirais, où irais-je ? La persécution me suivra partout. Je suis décriée en tous lieux, [f°.1 v°] je suis comme vomie de tous les êtres et toutes les créatures armées contre moi semblent exécuter par avance une justice divine qui doit durer éternellement. Je suis soumise à tout pour le temps et l’éternité. Je traîne une vie de douleur, et je ne sais même où traîner cette vie …a me donnez un asile non pour me dérober à la fureur des démons et des hommes, mais pour ôter à mes amis la peine d’entendre toujours parler de moi, et à moi celle de leur en causer et de les refuser. Que ne se contentent-ils tous que mon cœur leur soit ouvert ! Disposez vous-même, monsieur, à ne me plus voir. C’est tout le monde qui m’a priée de [f°.2 r°] ne la1 pas abandonner tout à fait. Je la remets entre vos mains à tous. Un peu de bonté gagnerait cette femme, elle a d’excellentes choses, et la manière crucifiée dont Dieu la traite m’en donne bonne espérance. Je vous recommande, monsieur, mille fois toute à vous. [f°.2 v°] Je vous prie que tout l’orage tombe sur moi et que …b il faut qu’une périsse pour plusieurs. …c n’est pas menteur pourquoi l’en accuse t-on ?

[adresse raturée]

- A.S.-S., pièce 7183, autographe, adressée à « mon bon Bi » (adresse raturée de lecture incertaine). En tête, d'une écriture moderne, « nov. 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°19v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [20] - Griselle, revue Fénelon, 1912, Lettre XXVI, date cette lettre du mois d'août. Il omet la fin : « Je vous prie […] accuse… »

a Cinq lignes raturées (d’une autre main) illisibles. Points de suspension sur les copies.

b Une ligne raturée.

c Un mot raturé illisible.

1Allusion à Jonas.

2 « cette femme », v. deux lignes infra.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1693.

J’ai au cœur, depuis quelques jours, que monsieur de Meaux écrira contre cette voie, et que mes écrits lui serviront de fondement à ce qu’il prétend écrire pour la condamner, car il me semble que je dois être dans une condamnation générale, que le ciel, la terre, l’enfer doivent m’être contraires, mes amis mêmes pour la plus grande partie, aussi bien que moi-même ; je vous assure sans voir aucun fait particulier.

Je sens en moi plus de mépris et de condamnation de moi-même que n’en peuvent avoir les créatures, quoique je voie très clairement le motif qui les fait agir. Si ce motif était la seule gloire de Dieu, que je serais contente ! Mais hélas ! elle sert seulement de prétexte. Et je vois que tout gauchit ou par intérêt particulier ou par intérêt de politique, ou parce qu’on entre par inclination plutôt que par justice dans les sentiments d’autrui. Enfin, je ne trouve point de vérité. Votre droiture, jointe à ce que Dieu ne vous éclaire peut-être pas d’une manière particulière sur cela, vous empêche de voir ce que je dis qui ne laisse pas d’être. Le soleil et la lune n’ont plus de lumière pour moi parce qu’Il permet que l’esprit des plus éclairés soit obscurci sur mon sujet et que leur volonté soit vacillante, que Dieu a donné pouvoir au dragon de faire ses efforts sur la terre ; ce qui [f°.1 v°] n’empêchera pas que Dieu ne punisse ceux qui servent d’instrument pour la persécution.

Pour M. le c[uré]1, c’est un grand abus de croire qu’en trahissant la vérité de ses sentiments, il servira aux desseins de Dieu. Dieu n’a pas besoin de pareils instruments, et comme Jésus-Christ ne Se ménagea pas, ni Ses apôtres, ni Ses martyrs pour établir la religion chrétienne, c’est par les larmes et les travaux de Ses saints qu’Il étendra Son règne, et non pas par leur politique. Il faudrait que la religion chrétienne fût renversée, si Dieu Se servait, pour établir la perfection de l’esprit de religion, de la politique, qu’il a toujours eue en horreur, puisqu’il est certain que cette politique, qu’on couvre de zèle, n’est composée que d’amour-propre, même assez grossier. Les apôtres n’abandonnèrent point Jésus-Christ par politique, mais par faiblesse : ils reconnurent leur faiblesse, s’en repentirent, et ils n’en furent pas moins apôtres, mais pour ceux qui agirent par politique, comme Pilate, ils firent fort mal. Il y a si peu d’amour de Dieu sur la terre que je ne m’étonne pas qu’il y ait tant de ménagement. Je ne vois nulle impossibilité que le trouble et le désordre puissent aller jusqu’en quatre-vingt- quinze car, quand on est une fois échauffé, le feu se communique et croît sans qu’il soit possible de l’éteindre [f°.2 r°] si facilement.


1Hébert, curé de Versailles (v. lettre n° 136).

Quoi qu’il en soit, qu’on se soit trompé ou non, il n’arrivera que ce qui plaira au Seigneur. J’ai toujours au cœur qu’il faut que j’aille encore plus loin que le lieu où je suis et qu’on n’entende plus parler de moi. La parole donnée à M. de M[eaux] m’a arrêtée, mais quoique je veuille aller plus loin, ce n’est pas pour demeurer à la campagne, mais bien dans un lieu que Dieu semble me préparer pour cela. Je ne vois ni ne parle à personne sans exception, et quand je serais dans la Thébaïde, je ne serais pas plus solitaire. Je crois qu’il sera assez inutile que je voie M. de Meaux. Cependant s’il le souhaite, ayez la bonté de m’avertir quelques jours devant, environ trois jours.

J’ai quelque peine sur M. Dodart 2 le fils, car comme je suis partie assez brusquement, je ne sais ce qu’il pense de moi. J’ai pourtant donné ordre afin qu’il soit payé au plus tôt, mais je ne laisse pas d’imaginer qu’il sera surpris, surtout après l’opiniâtre résistance de Monsieur son père à ne me voir pas [f°.2 v°], mais qu’importe. Obligez-moi que je puisse avoir la Vie : j’en ai affaire - lorsque M. de Meaux vous l’aura rendue.

Je suis fort en repos sur ce qui vous regarde. Dieu prend un soin particulier de votre âme. Il saura bien, malgré l’orage, vous faire goûter la manne cachée. J’ai bien de la joie du progrès de madame de Chevr[euse]. Elle profite du débris de madame sa sœur3. La grâce de l’intérieur ne se perd point : elle se communique dans d’autres cœurs lorsqu’on la rebute. Si je pouvais écrire à quelqu’un sur cette matière, ce serait à elle, mais cela m’est interdit, et Dieu ne le veut pas. J’espère qu’Il vous donnera tout ce qui lui sera nécessaire. Et m[on] b[on] d[uc][Beauvillier], n’est-il pas toujours ferme dans la foi ? Soyez persuadé, monsieur, que je serai toujours à vous au-delà de tout, puisque c’est dans le tout même. Si Dieu vous ôte les moyens de marier monsieur votre fils, il faut Le lui laisser entre les mains ; Il sait quels sont Ses desseins et vous les verrez dans la suite.

- A.S.-S., pièce 7182, autographe, sans adresse, « du 1er décembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°40] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [43].


2M. Dodard (ici le fils) est le médecin qui apparaît dans la lettre précédente du 18 avril.

3Madame de Beauvillier.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 ou 5 décembre 1693.

J’ai cru devoir vous avertir d’une chose dont on m’a donné avis dans le secret, et vous verrez de quelle conséquence il est que cela ne passe

pas St B. [Fénelon], mon b. [Beauvillier] et vous. Je vous prie qu’ils le sachent tous deux, mais [personne d’autre] qui que ce soit sans exception. Il y a trois semaines que la supérieure de Chaillot écrivit à celle de la rue Saint-Antoine, où j’ai été mise en prison, pour l’interroger, elle et ses religieuses, sur quantité d’articles dont on envoyait un grand mémoire, avec ordre de répondre article par article. Elle manda que c’était de la part de madame de Maintenona qu’elle lui demandait cela. La supérieure a répondu à tous les articles d’une manière avantageuse pour moi. L’on lui a encore envoyé d’autres articles et fait les dernières instances de bien examiner la conduite que j’avais tenue. Elle a répondu en sa conscience ce qu’elle et sa [f°.1 v°] communauté avaient connu. Comme l’on n’a pu tirer aucun mal, un ecclésiastique est venu de la part de M. de Chartres à leur confesseur, disant que c’était par l’ordre de madame de Maintenon, afin de l’obliger d’interroger les religieuses dans la confession afin d’en tirer ce qu’il pourrait contre moi. Ce parti n’a cessé, puisque, surb ce que la supérieure a avancé que j’avais souffert avec beaucoup de patience les mauvais traitementsc d’une religieuse, ils ont espéré que celle-là dirait quelque chose contre moi. Ce procédé est si extraordinaired qu’il y en a peu de pareils. Que ne fait-on jeter un monitoire1 ? Comme le confesseur est un très honnête homme, il a cru en devoir avertir la supérieure ; il a même été blessé qu’on le crût capable de se servir de la confession à un pareil usage. Peut-être enverront-ils quelqu’un interroger les religieuses les unes après les autres. M. de Chartres dit qu’il a en main de quoi me convaincre de mensonge, mais comme selon les Ecritures tout homme est menteur, [f°.2 r°] je ne sais qui sera mon juge sur cette matière. Que Dieu règne, et que je périsse !

L’on m’a écrit une grande nouvelle qui est de la Chine. Si elle est vraie, j’ai de quoi me réjouir dans mes maux puisque mon Maître va régner dans un si grand empire. Je m’adresse à vous, monsieur, parce que j’ai déjà un commerce avec vous pour toutes ces affaires. L’on informe de tous côtés. Que ne viennent-ils s’informer à moi de moi ! je leur donnerai un bon expédient. Que ne me fait-on couper le cou ? L’on me ferait bien plaisir, quoique cela fasse bien mal durant la gelée! Dieu sur tout.

- A.S.-S., pièce 7181, autographe, sans adresse, « du 4 ou 5 décembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°41] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [45].


aElle (dit biffé manda add.interl) que c’était de la part de [c’était par l’ordre de Dupuy et La Pialière] mad de Mintenon autographe c’était par l’ordre de mad de M. Dupuy et La Pialière

bparti n’a été pris que sur Dupuy et La Pialière

cles (mauvais add.interl.) traitements

d si (inouï biffé) extraordinaire

1Monitoire : lettre qui s’obtenait des juges ecclésiastiques et qu’on publiait au prône des paroisses pour obliger les fidèles de venir déposer des faits contenus dans ces lettres sous peine d’excommunication. (Littré).

2Ps. 116, 11.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 Décembre 1693.

Voilà la copie d’une lettre que j’ai écrite à S. B. : je vous l’envoie. Je ne sais pourquoi je le fais, mais cela m’est venu en tête. Envoyez-en deux, une pour mon M.1, une pour M. B. [Beauvillier]. Croyez-moi bien inviolablement à vous.

- A.S.-S., p.7165, autographe, sans adresse, «reçu le (9e biffé 10e add.interl) décembre 1693. »

1 Mon Maître ? Fénelon ?

0. A LA « PETITE DUCHESSE » (?) Décembre 1693.

J’ai tous les sujets du monde de croire que monsieur de Meaux ne désire voir tant d’écrits que pour me condamner hautement, et ce qui me le fait croire est qu’il en a assez vu pour juger ; mais sûrement, il ne s’arrête pas à la chose, mais aux termes, afin de me condamner. Vous voyez l’état où l’on m’a mise, mais Dieu l’a permis1.

P.2 me mande qu’il m’envoie 50 livres. Vous les a-t-il données ? Il est vrai que je me retire tout à fait, voyant bien que tout tourne à me condamner, et s’il ne le fait pas d’abord, c’est qu’il garde des mesures. Mais Dieu saura bien Se faire aimer et connaître malgré tout le monde. Je crois qu’ils brûleront tous mes écrits. Je souhaiterais fort que l’Apocalypse, qui est à présent entre les mains de monsieur de Chartres, fût exempte du feu. Si b p3 voulait la redemander à monsieur de Chartres, et le prier au nom de Dieu, et vous aussi, de ne l’emporter pas à monsieur de Meaux ! car je suis certaine qu’il ne veut tout que pour le condamner au feu. Il dit que je suis dans l’hérésie de Luther. Et cependant monsieur de Chartres est content de lui ; il se flatte assurément sans en avoir de


1Madame Guyon a repris confiance en son expérience.

2Put pour Dupuy (cf. les premières lettres du latin puteus, puits).

3Monsieur Tronson (« bon père ») ?

sujet, car je vous donne ma parole que je serai condamnée, comme mon Maître des docteurs de la loi. Si l’on avait voulu garder l’Apocalypse sans la brûler, on aurait vu que je mets tout cela. J’eusse [f°21 v°] été bien aise que monsieur de Meaux ne l’eût point vue ! Mais monsieur de Chartres la veut, je crois, montrer. Soyez certaine, encore un coup, qu’on ne cherche point à me justifier, mais à me perdre. Plus je serai perdue aux yeux des hommes, moins je le serai devant Dieu4.

Pour vous, ma très chère5, soyez persuadée que je vous aime toujours, que vous me trouverez toujours en Dieu et que je vous distingue beaucoup dans mon cœur. Je suis très contente des miséricordes que Dieu vous fait, j’espère qu’il les augmentera et aura un soin très particulier de vous. Vous me trouverez toujours dans le besoin. J’emmène Famille6. La petite Marc reste à la maison : vous pourrez y envoyer vos lettres, mais les réponses seront bien tardives. Obligez-moi de gagner sur monsieur de Chevreuse qu’il ne donne plus rien à monsieur de Meaux et qu’ils me laissent en repos. Telle que je suis, innocente ou coupable, Dieu est toujours Dieu, cela suffit. Laissons les hommes raisonner en hommes. Madame de Maintenon a donné parole qu’elle n’empêcherait point qu’on ne me mît en prison, ceci en secret. Le c[uré] de Vers[ailles] est une partie secrète bien forte.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°21], « dec. 93 » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [21].

4Renouvellement de confiance en son expérience.

5« Ma très chère » désigne le plus souvent la « petite duchesse » de Mortemart.

6Fille de compagnie, Marie de Lavau, v. Index.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Peu avant le 20 décembre 1693.

La lettre de M. de Meaux est très bonne et je suis toujours disposée à le voir s’il le souhaite. Je suis véritablement dans le désert où je ne vois que des bêtes, sans parler à qui que ce soit, mais je fais mon compte d’aller plus loin ; ce n’est pas sans répugnance, car j’eusse mieux aimé finir mes jours au lieu où je suis que d’aller dans un autre lieu, mais comme il serait difficile que je puisse me cacher toujours, j’ai trouvé une maison religieuse où l’on m’aime, et l’on me promet un secret inviolable : leur propre intérêt les y engage ! Je ne verrai personne sans exception, même dans le couvent. J’y serai sans M. de Meaux, et je suis sensée y être pour tout le monde.


[f°.1 v°] Mais je n’ai pu partir. Vous aurez donc la bonté, s’il vous plaît, de me marquer le temps où il me voudra voir. Pour la Vie, il faut le prier de la rapporter avec lui, et vous aurez la bonté de me l’envoyer lorsque vous l’aurez.

Je vous prie, ne vous attachez pas trop au bien pour M. votre fils, si mademoiselle Dalegrea vous accommode ; d’ailleurs oùb il y a beaucoup d’enfants, il y a plus d’espérance d’en avoir dans la suite.

[f°.2 r°] Vous pouvez suivre sans hésiter la voix intérieure que Dieu vous a manifestée Lui-même, puisqu’Il S’est découvert dans cette partie de vous-même où Il réside, que vous avez désaccoutumé d’entendre, la voix de ce bon pasteur que ses faibles brebis entendent, qui le connaissent, et qui les connaît ; puisque vous êtes assez heureux d’être de ce troupeau chéri, laissez les vaines craintes et abandonnez-vous à la conduite de l’amour ; plus tout le monde est déchaîné contre, plus ceux qui sont assez heureux pour la connaître doivent la suivre avec fidélité. Et de l’heure qu’il est, quand, pour me tirer d’une mort infâme, il ne me [f°.2 v°] faudrait que de feindre un moment de n’approuver plus cette voie, je ne le ferais pas. Si le vieil Eleazar mourut pour ne feindre pas de manger de la chair de pourceau1, combien plutôt dois-je mourir pour la vérité de l’Intérieur ! Il y a des gens qui prennent, comme les caméléons, toutes sortes de figures : ils sont intérieurs lorsque l’Intérieur est applaudi, et cessent de l’être lorsqu’il est condamné ; ils sont les partisans de la gloire de cet état et non de sa vérité. Quand votre âme serait renversée pour des temps assez longs, il ne faudrait pas changer votre conduite ; c’est où l’abandon est plus difficile et plus nécessaire.

Peut-être Dieu Se contentera-t-Il en 1695 de donner la paix à l’intérieur sans le donner au reste, mais j’espère que la fin ne tardera pas et que l’autre siècle sera un renouvellement universelc.

J'espère bien de N. et il m'est revenu qu'elle, et la plus jeune, avaient profité des dépouilles de celle du milieu. Soutenez S.B. sans faire semblant de rien, car elle lui est très dangereuse pour l'esprit railleur et de raison ; ceci dans le dernier secret. Je vous avoue que je serais fort touchée s'il allait moins bien. Dieu le veut petit et simple et tout ce qui l'écarte de là est un dangereux poison. J'ai laissé périr ma famille pour son salut, car m'étant proposé un jour de consentir ou qu'il quittât sa voie ou que mes enfants se ruinassent, je choisis sans balancer. Depuis ce temps-là leurs affaires vont de mal en pis ; s'ils savaient cela, jugez le gré qu'ils en auraient. Il y a toujours quelque chose en moi qui hésite sur lui. Quoi qu'il soit bon, il ne l'est pas encore assez et ses défauts seraient des vertus en d'autres, mais pour lui mon coeur n'est point assez content. Vous voyez

comme je vous parle confidemment. Si je vois M. de M[eaux] ne vous verrai-je pas ? J'ai fait payer M. d'o. : il n'a rien témoigné.

A.S.-S., pièce 7180, autographe, sans adresse, « reçue vers le 20e décembre 1693 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°42], « décembre 20 1693 ».- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [46].

am. d’A copies

baccommode. Où copies

c fin le l’autographe ; suite dans Dupuy et La Pialière.

1II Macch., 6, 18-31.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 ou 25 décembre 1693.

Pour répondre à ce que vous me demandez, je vous dirai que mademoiselle Dengeaua est fort sage. J’en sais les forts et les faibles ; elle a même une sorte de piété ; elle a de la douceur et du bon sens ; elle aime le monde, l’opéra, la comédie, la dépense ; elle a toujours été maîtresse d’elle-même, ce qui rend plus difficile à plier ; elle a de la raison ; c’est un esprit qui a pris son pli, où il n’y a plus rien à façonner. Pour le bien, il s’en faut bien que les choses ne soient comme vous pensez. Je sais qu’elle pense ses affaires être en très mauvais état, et qu’elle est persuadée qu’il s’en faudra beaucoup qu’elle n’ait le bien de M. Jame…b Son père ne lui a point rendu de carte1 et, loin d’avoir de l’argent, elle en manque. [f°.1 v°] Souvent vous n’avez son bien qu’en plaidant ; c’est, ce me semble, quelque chose de très désagréable. Elle a d’ailleurs bien du mérite, mais elle est faible, et je crois que madame de Ch[evreuse] n’en serait peut-être pas trop satisfaite. Pour mademoiselle d’Alègre, étant encore en âge d’être façonnée, peut-être la formeriez-vous plus aisément. Je prie Dieu qu’Il vous éclaire sur tout cela ; ne vous laissez point aller à votre raisonnement, défiez-vous en. Et aidez S. B. [Fénelon] car mon cœur le voudrait tout autre qu’il n’est.

Si M. de Meaux ne juge pas qu’il soit nécessaire de me voir, je vous prie de me le mander aussitôt. Il m’a fait être comme les païens s’imaginaient que faisaient les âmes de ceux qui n’avaient point de sépulture, qu’elles erraient [f°.2 r°] où étaient leurs corps, car sans lui je serais dans le tombeau : j’appelle ainsi le lieu de ma demeure pour la suite. Je suis bien à vous en Notre- Seigneur.

- A.S.-S., pièce 7172, autographe, sans adresse. En tête : « Reçue le 26e décembre 1693. Ecrite un ou deux jours plus tôt ».

aNous adoptons l'orthographe Dengeau, selon la lettre du 27 décembre.

b Fin du nom illisible.

cNon identifiée.

1Plusieurs sens possibles : (1) le sens ancien étymologique de document écrit, titre de propriété, etc., mais aucun emploi du mot en ce sens n’est attesté à l’époque moderne, (2) le sens géographique, d’où : « carte du pays » ou connaissance de ce qui meut, agite une société, (3) le sens de carte à jouer, d’où : « montrer son jeu et sauver les cartes ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 décembre 1693.

Ne vous laissez point aller à votre raisonnement1, défiez-vous en et aidez S B [Fénelon], car mon cœur le voudrait tout autre qu’il n’est. Si monsieur de Meaux ne juge pas qu’il soit nécessaire de me voir, je vous prie de me le mander aussitôt. Il me fait être comme les païens s’imaginaient que faisaient les âmes de ceux qui n’avaient point de sépulture, qu’elles erraient où étaient leurs corps, car sans lui, je serais dans le tombeau. J’appelle ainsi le lieu de ma demeure pour la suite.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°43] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [47]. Ce billet a dû compléter la lettre précédente (qui se terminait par une fin de page laissée blanche)

1Saint-Simon parle « de la droiture de son cœur, et avec quelle effective candeur il [Chevreuse] se persuadait quelquefois des choses absurdes et les voulait persuader aux autres… » V. Index, Chevreuse.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 décembre 1693.

J’ai plutôt du penchant que de la répugnance au mariage de mademoiselle Dengeau, et il n’y en a aucun auquel j’ai plus senti de pente. Mais comme vous m’avez demandé ce que j’en connaissais, je vous l’ai mandé pour l’avoir ouï dire ; c’est une fort bonne personne, commode, gaie, très propre à retenir un mari, appétissante, propre, fière, mais pourtant raisonnable et bonne. Une trop grande gêne l’affligerait car elle est très sage. Mais elle aime sa liberté et vous connaissez madame de Ch[evreuse]. J’ai du sens pour cette affaire plus que pour aucune. C’est tout ce que je vous peux dire. L’on ne me donne qu’un moment pour répondre. Vous savez combien Notre Seigneur me fait être à vous en Lui seul. Faites l’affaire de mademoiselle [mot barré].

- A.S.-S., pièce 7173, autographe, adresse « Monsieur /Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « Reçue le 30 décembre 1693, écrite depuis le 27e décembre ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 ou 3 janvier 1694.

Le secret à tous sans exception, sinon St B [Fénelon] et mon bon [Beauvillier].

J’ai une bonne amie chez madame Le Tellier, nièce de feu M. Sevin, évêque de Cahors. Elle m’a fait savoir avoir ouï dire chez madame Le T[ellier] par M. l’arch[evêque] de Reims qu’on va faire mon procès1 dans les formes, et que, sur ce que M. l’arch[evêque] de Paris a ouï dire qu’on voulait élargir le père la Combe, il doit faire voir le tort que cela ferait à l’Église. Il dit qu’il va faire voir nos interrogations qui se trouve[nt] horribles. Dieu sait la vérité de tout, et si elles ne seront pas falsifiées.

Il prétend qu’il y a de quoi me faire brûler, qu’il y a des témoins de sortilèges, qu’il y en a une positive. L’on en cherche d’autres encore. La positive est la Maillard, gantière, qui dépose que je lui ai donné une boule de cire pleine de cheveux, que sitôt qu’elle l’eut, elle sentit des douleurs horribles ; qu’étant allée voir le père la Combe, il lui aurait demandé, sur les cris qu’elle faisait pour ses extrêmes douleurs, si je ne lui avais rien donné pour lui, et qu’elle aurait tiré de son sein cette boule, que ses douleurs s’étaient apaisées, qu’il l’aurait prise et lui aurait dit qu’il n’y avait plus de mal, que [f. 1 v°] c’était cette boule qui le lui causait. [Il prétend] qu’il y avait des demi-preuves de gens qui avaient dit que je prédisais l’avenir et que c’était par sort, que je tenais école publique de toutes sortes de crimes et d’infamie, que M. Bolo [Boileau], s[ain]t homme, était un des plus zélés à ma perte et qu’il écrivait avec plusieurs autres contre mes abominations, que, s’il se trouve, comme on l’espère, encore quelques témoins, l’on me fera brûler, sinon il y en a assez pour passer ma vie dans un cachot.

Que le Seigneur soit béni de tout. L’on élève cette Maillard sur le pinacle : c’est une grande sainte, et c’est par conscience qu’elle dépose cela contre moi. J’ai cru qu’il était bon que vous sussiez cela. Ma plus grande peine est la longueur du procès ; le feu ne saurait être trop tôt allumé selon mon désir ! Si monsieur de Meaux ne me veut plus voir, mandez-le moi. Toute la terre est armée contre moi ; si ma perte peut


1Après la saisie, l’été 1693, des ouvrages de Mme Guyon à Saint-Cyr, le petit groupe guyonnien résista tout l’automne ; ainsi, en octobre, eut lieu un échange de lettres entre Mme Guyon et Bossuet, mais ce dernier fut choqué par les communications en silence décrites dans la Vie et par l’oraison passive mystique. Le 30 janvier 1694, aura lieu un entretien rue Cassette, chez les bénédictines du Saint-Sacrement, avec un Bossuet animé par Madame de Maintenon et devenu très hostile. Entre temps les informations parviennent à Madame Guyon sur le piège qui se prépare : les dépositions les plus diverses sont recherchées contre elle.

apaiser le courroux du ciel, que j’aurai de joie ! Avez-vous reçu ma lettre ? J’embrasse mon bon [Beauvillier] et St B. [Fénelon]. L’on dit que j’ai porté l’abomination dans le lieu où je suis.

- A.S.-S., pièce 7281, autographe, adresse « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné rouge. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°47] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [47].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 janvier 1694.

Il faut que pour vous réjouir je vous apprenne ce qui se dit dans le monde, moi qui ne suis point du monde. L’on dit que l’on travaille à force à faire mon procès, que Desgrez1 a ordre de me chercher. Les uns disent que je suis condamnée au pain et à l’eau et à une prison perpétuelle, d’autres disent qu’on me tranchera la tête, mais la plus commune opinion est qu’on me fera faire amende honorable devant Notre-Dame, qu’on me coupera le poignet, qu’ensuite on me tranchera la tête, puis qu’on brûlera mon corps et qu’on en jettera la cendre au vent. Voilà ce qui est le plus de mon goût et qui m’a régalée un jour entier, car enfin si cela arrivait, je serais véritablement un holocauste à mon cher Maître, et il ne resterait plus rien de moi, de sorte que je rendrais, par cet anéantissement si entier, un très parfait hommage à la souveraineté [f. v°] de mon Dieu. Si cela arrivait, je voudrais que tous mes enfants en fissent la fête, et qui ne la ferait pas ne ferait rien qui vaille. Si la volonté est réputée pour le fait, chez moi, de l’heure qu’il est, ma cendre vole : dame, cela serait bien joli. Mais je ne mérite pas une si grande faveur, c’est pourquoi je ne l’ose espérer. Ceci était écrit lorsque j’ai reçu vos lettres.

- A.S.-S., pièce 7312bis, sans adresse ni date - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°47v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [48].

1Lieutenant du guet, chargé de surprendre Mme Guyon. V. Index, Desgrez.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 janvier 1694.

...faita le mariage de mademoiselle D.Db, c’est tout ce que je vous peux dire là-dessus. M. L. vous donnera les moyens d’aplanir les difficultés que vous fait M. Lebien : c’est son affaire. Mais pour moi, je n’ai rien [d’]autre à dire, sinon que vous fassiez ce mariage. Croyez-moi, M. votre fils n’est pas en voie de colère. Je vous l’ai toujours dit, laissez à

Dieu de changer son cœur : ce n’est pas votre ouvrage, ni [celui] de madame de Ch[evreuse]. Mais lorsque le temps sera venu et qu’il plaira au soleil de justice de darder [f°.2 r°] un rayon sur cette bonne, elle s’embrasera d’elle-même. Reposez-vous-en sur mon petit Maître et sur sa petite fille.

Voilà une lettre que je vous avais écrite. Ce qui me paraît de plus plaisant est que des gens de bon sens, des prélats, donnent là-dedans et me croient sorcière. Defit en rapporte deux preuves : l’une que je fis cesser ses tentations, l’autre que je lui parus belle tout à coup. Ce bruit ne se sème que par artifice, pour préparer les esprits à croire que le peu de bien que Dieu a fait par ce vil instrument est par magie, car l’on dit aussi que je suis magicienne.

Je [f. 1 v° en travers] suis ravie de madame de Ch[evreuse]. J’espère bien de madame de Morstin [Morstein]. Le bon d[uc de Beauvillier] est bien bon et je l’aime bien. St B. n’est point joli d’être malade. Mille fois toute à vous. J’ai des affaires à vous donner.

- A.S.-S., pièce 7282, autographe, sans adresse, « 4e janvier 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°47v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [49]. Dupuy et La Pialière ne reproduisent que notre second paragraphe : « Voilà une lettre […] magicienne. » Mais l’autographe est continu et l’on a sur la même ligne : « Sur sa petite fille voyla une letre »

a La date « 4e janvier 1694 » de la main de Chevreuse est portée en tête de ce début abrupt, ce qui laisse penser qu’un feuillet précédent était égaré.

b Deux majuscules arrondies de lecture incertaine. De Dangeau ?

c Un mot illisible

1Monsieur de Fîtes ou Filtz.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 janvier 1694.

10 janvier 1694

Je sais que M. de Meaux est de retour ; ayez la bonté, monsieur, de savoir de lui s’il me veut faire l’honneur de me voir ; quoique je sois fort incommodée et que la saison soit rude, je ne laisserai pas de me rendre à ses ordres. Je ne cherche point à être justifiée, je ne le désire pas même. Le torrent est trop rapide, et l’on invente tant de choses que je ne puis douter qu’il faut que je sois condamnée de tout le monde. Et qui

pourrait pénétrer au travers d’une nuée de témoins ? [f. 2 r°] Tout ce que je demande donc, c’est d’obéir à ce prélat et de faire à la lettre ce qu’il ordonnera. Tout le soin et l’application de bien des gens est d’observer si je ne reparaîtrai pas pour m’imputer mille choses. C’est à vous à voir avec M de M[eaux] ce qu’il lui plaira de m’ordonner. Je suis, monsieur, avec bien du respect et de la reconnaissance vt tr h fi o sr [votre très humble fidèle obéissante servante].

L’on redemande les livres de frère Jean de Saint-Samson1 : l’on m’a écrit qu’on en est fort en peine. Je les ai fait emprunter. Ayez la bonté de les envoyer chez M. Fouquet.

- A.S.-S., pièce 7283, autographe, adresse « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « 10e janvier 1694 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°48] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [49].

1Des œuvres de Jean de Saint-Samson furent publiées plusieurs fois entre 1651 et 1659 (à Rennes et à Paris), dont le « Cabinet Mystique adressé aux âmes plus illuminées », apprécié de Madame Guyon (v. lettre du 6 septembre 1693), qui forme le deuxième livre de ses Œuvres spirituelles et mystiques, in-folio, Rennes, 1658-1659. Quelques textes seront repris par Poiret en 1697 et en 1700.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 janvier 1694.

Donnez, monsieur, l’Apocalypse1 à M. de M[eaux], s’il la souhaite. Lorsque j’ai écrit dans ma Vie ce qui regarde la femme de l’Apocalypse2, cela ne veut pas dire que l’Apocalypse soit pour moi, car il est certain que saint Jean a entendu parler de la sainte Église et de la sacrée Vierge. Mais c’est que Notre Seigneur se plaît à comparer Ses serviteurs à mille choses qui ne conviennent proprement qu’à Lui, et il n’y a rien dans l’Église générale qui ne se passe en partie dans l’âme particulière. C’est donc une application qui est faite à l’âme, et Dieu fait remplir cette application, comme saint Paul achevait ce qui manquait à la passion de Jésus-Christ ; lorsque ce qui est dit de la sagesse est appliqué à la sainte


1Le ms. plus tard édité par Poiret : Le Nouveau Testament […] avec des explications […], t. 8 « L’Apocalypse […] », 1713, p. 3-409.

2 Vie, 2.14.2. Bossuet réagit vigoureusement dans sa Relation, II, n.11, p. 20, la citant : « Une nuit, dit-elle à Dieu, que j'étais fort éveillée, vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse [...] Elle était grosse d'un fruit ; c'est de cet esprit, Seigneur, disait-elle, que vous vouliez communiquer à tous mes enfants [...] » On comparera les deux textes. Ensuite Bossuet expose les prophéties de la Dame - aisément ridiculisée ! Mais l’objectif n’est pas perdu de vue : « n.17. Je ramassais toutes ces choses que je crus utile pour ouvrir les yeux à M. l'abbé de Fénelon. » Il poursuit par le rêve et évoque « le lit de l’épouse… ». Le montage est efficace.

Vierge, le dessein de Salomon n’a été que d’exprimer la sagesse, et ainsi du reste. C’est donc une comparaison que Dieu prend néanmoins plaisir de remplir, ainsi que vous avez vu en arriver en moi tout ce qui est dit de la femmea de l’Apocalypse, au sens qu’il a plu à Dieu de me l’attribuer. [f°24v°] Ces plénitudes ne sont pas dans le corps, elles sont dans l’âme, comme vous avez quelquefois éprouvé auprès de moi : il semble qu’on envoie un torrent de grâces. Lorsque le sujet est disposé, cela est reçu en lui ; lorsqu’il ne l’est pas, cela redonde sur nous. C’est ce que Jésus-Christ disait à Ses disciples : Ceux qui sont enfants de paix recevront la paix ; ceux qui ne le sont pas, votre paix retournera sur vous3. C’est cela à la lettre. Mais l’on explique de ces choses de son mieux, et non comme l’on veut. Pour les écoulements de grâce, il m’a été donné à entendre avec ces paroles de Notre Seigneur lorsque l’hémorroïsse l’eut touché : Une vertu secrète est sortie de moi, etc.4

Je ne prétends pas rendre tout cela croyable. J’ai écrit, pour obéir, tout ce qu’il m’a semblé. Je suis prête de croire que je me suis trompée si l’on me le dit. Dieu m’est témoin que je ne tiens à rien. Si M. de M[eaux] veut venir à ma petite maison, mandez-le-moi, s’il vous plaît, pour faire tendre une chambre. Je sais qu’on épie partout si je ne paraîtrai point, mais cela m’est indifférent. M. de M[eaux] n’a qu’à prendre sa commodité. Je ne cherche point à être justifiée, mais à lui obéir. Je ne vous remercie pas. Donnez, s’il vous plaît, l’Apocalypse, sans retardement.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°22, autographe ; adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; en tête, de Chevreuse : « 11 ou 12e janvier 1694 », répété sur l’adresse. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°48v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [49] - Correspondance de Fénelon (1828), vol 7, lettre 23.

ala (sagesse biffé) femme autographe.

3Luc, 10, 5 ; Matthieu, 10, 12-13 : Entrant dans la maison, saluez-la, en disant : Que la paix soit dans cette maison ! Si cette maison en est digne, votre paix viendra sur elle, et si elle n’en est pas digne, votre paix reviendra à vous. (Sacy). La maison est ici l’intérieur, l’âme.

4Marc, 5, 30 ; Luc, 8, 46.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 janvier 1694.

13 janvier 1694

Il m’est venu plusieurs fois au cœur qu’il fallait donner incessamment l’Apocalypse à M. de M[eaux], que cela pourrait servir à le déterminer ou pour ou contre. Il serait bien nécessaire qu’il la vît avant que j’eusse l’honneur de le voir. Ne différez donc pas, je vous en conjure, à la lui donnera. Songez-vous à l’affaire de M D.Db. ? Vous ne m’en dites rien. La ferez-vous ?

- A.S.-S., pièce 7284, autographe, adresse « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en cour en diligence » ; cachet rouge armorié couronné. En tête «13e janvier 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°49] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [50].

a Fin des copies.

b Lecture incertaine de ces majuscules, déjà rencontrées dans la lettre du 4 janvier: « mademoiselle D.D » : de Dangeau ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 ou 17 janvier 1694.

Je n’ai aucune véritable répugnance à voir monsieur de M[eaux], au contraire, mais bien à paraître, comme M. le marquis de Ch[arost] m’a proposé souvent, qu’il me pût voir. Mais au contraire je serai bien aise de voir M. de Meaux lorsqu’il aura lu l’Apocalypse, plus tôt que plus tard, afin d’aller dans un lieu plus sûr où je me dois retirer pour toujours. M. Boilau [Boileau] fait voir sa dévote à bien des gensa : il y a des médecins, elle fait des contorsions comme une possédée, et [dès] que M. Bo[i]laub lui a dit : « Ma sœur je vous commande de la [f. 2 r°] part de Dieu d’être guérie », que le médecin dit que les contorsions cessèrentc aussitôt. Je vous avoue que cela m’effraie. Je prie Dieu qu’Il soit glorifié en toutes choses et que le prince de ce monde Lui cède la place.

Je suis bien aise que vous mariiez M. votre fils. J’avais compris M. de M[eaux ?] et non madame [de Maintenon ?], et j’en ai toute la joie que je dois. Mlle Sauvéd est venue interroger une fille qui garde la maison avec une adresse incomparable : il n’a pas tenu à elle que le p p. Alleau[me] n’ait donné dans le panneau. Dieu l’a assistée1 admirablement bien. Vous savez, monsieur, combien je suis à vous en Notre Seigneur.


- A.S.-S., pièce 7285, autographe, «16 ou 17e janvier 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°49] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [50].

aà (tout le monde barré) bien des gens  Suit une description combien précise d’une scène d’hystérie !

b Orthographe variable des noms propres : Boilau, Bolau…

cguérie », les contorsions cessent copistes (correction de style et présent).

dplace. Mlle Sauvé copistes (omission des deux phrases précédentes).

1Il s’agit de la fille interrogée mais non du P. Alleaume.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 janvier 1694.

Je crois que vous devez plutôt suivre la volonté et le penchant de madame de Ch[evreuse] que ce que je vous ai mandé. Je l’ai prévu d’abord, et vous savez que c’est la première difficulté que je vous ai faite. Cependant c’est un esprit fait : vous en voyez tout le mal et le bien. C’est d’ailleurs une fille très sage, et ce n’est pas une affaire que l’inclination de l'opéra pour une fille qui n’est pas dévote. Il faut lui inspirer la piété et le goût de Dieu, après quoi le reste se perd. L’on se fait souvent une idée de retranchement extérieur qui, n’étant pas soutenu du [f. 2 r°] dedans, ne sert qu’à rebuter de la piété au lieu que, gagnant peu à peu le cœur, l’on se sépare, de soi-même et sans chagrin, des mêmes choses que l’on se passionnait auparavant. Malgré tout cela, il faut contenter madame de Ch[evreuse]. Prenez garde, s’il vous plaît, que la vue d’autre parti qui frappe, déforme souvent. Si M. votre fils incline pour madame d1 , ne le contrariez pas : il faut une femme pour lui. Je vous ai dit ce qui m’est venu dans l’esprit, non que je désire qu’on y fasse aucun fond. Voilà pour cet article.

[7287 f. 1 r°] Pour ce que vous me mandez de M. de M[eaux], je n’ai aucun lieu où aller, ne voulant commettre personne, et mes amis ayant trop de train pour n’être pas remarqués. J’irai donc où il plaira à ce prélat. Je vous ai déjà mandé, que je croie, que je ne veux que lui obéir.

Je vous ai dit, monsieur, que j’avais écrit sans réflexion [que] ce qui me fut montré de la f[emme] de l’Apocalypse ne regardait que les écrits qui devaient être fort combattus, mais que Dieu en prendrait soin2. Cepen


1S'agit-il de mademoiselle D.D ?

2Phrase éclairée par ce passage de la Vie 2.14.2 : « …vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse […] que j'étais grosse d'un fruit qui était cet esprit que vous vouliez que je communiquasse à tous mes enfants, soit de la manière que j'ai dit, soit par mes écrits […] que vous conserveriez ce fruit dont j'étais pleine en vous-même, qu'il ne se perdrait point : aussi ai-je la confiance que, malgré la tempête et l'orage, tout ce que vous m'avez fait dire ou écrire sera conservé. »

dant quoique j’aie écrit tout cela avec simplicité, j’ai [f. 1 v°] toujours laissé la liberté de les brûler. Il y a peu d’imagination dans ce que j’écris, car j’écris souvent ce que je n’ai jamais pensé, mais je n’ai point envie de tromper M. de M[eaux]. Je lui répondrai simplement sur tout ce qu’il me demandera. Je souhaiterais seulement qu’il ne jugeât pas de moi par la raison, mais par son cœur, car j’ose dire que si la raison me condamne, j’appellerai de la raison à son cœur : si son cœur me condamne, je n’en appellerai point, étant toute prête à penser de moi ce qu’il m’ordonnera d’en penser. Je voudrais qu’il eût la bonté de dire la messe pour cela le [f. 2 r°] jour qu’il me voudra bien faire la grâce de m’examiner.

Je me trouve pour moi-même comme est ce prélat : quoique ma conscience ne me condamne point, je ne me crois pas pour cela justifiée. Je puis l’assurer que je ne préméditerai aucune réponse. La seule vérité ingénue sera toute ma force, étant aussi contente que mes méprises soient connues que les grâces de Dieu. Il est assez vraisemblable que Dieu aura peut-être permis que mes misères se soient mêlées avec Ses pures lumières, mais la boue peut-elle ternir le soleil ? Et mes fausses imaginations n’empêcheront pas ce prélat si éclairé de connaître ce qui est [f. 2 v°] de Dieu. Qu’il ait donc la bonté de séparer l’or de sa terre grossière, et l’expérience fera voir que le même Dieu qui fit autrefois parler une ânesse, peut faire parler une femme qui souvent ne savait pas plus ce qu’elle disait que l’ânesse de Balaam. Pourvu que je sois avertie deux jours devant, que je sache le lieu, la rue, à peu près la porte du lieu où il faut aller, je m’y rendrai, s’il plaît à Dieu, quoi qu’il m’en puisse arriver. Vous ne sauriez croire combien je suis reconnaissante des peines que ce bon prélat prend. J’espère [7287 suite, f. 1 r°] que Notre Seigneur ne laissera pas cela sans récompense.

Quoi qu’il arrive de ce que je suis trompée ou non, mon parti de retraite ne sera pas révoqué, car je crois que c’est ce que Dieu veut de moi à présent. L’on croit qu’on me doit mettre dans une prison perpétuelle : j’attends l’ordre de Dieu qui me fera toujours plaisir. Il règnera toujours, quoi que je devienne, et les hommes, avec tout leur bon zèle aussi bien que les pécheurs par leurs crimes, n’empêcheront pas que Son règne n’arrive et bientôt. Si je n’était pas si fort observée ni si décriée, j’aurais prié M. de M[eaux] de me communier à sa messe, mais cela est impossible. [f. 1 v°] Il faut laisser M. de M[eaux] maître de vous avoir pour témoin. Pour moi, je parlerai devant vous avec la même ouverture et simplicité que si vous n’y étiez pas, car je me confesserais bien à vous. Mais il faut qu’il soit libre du pour et du contre.

- A.S.-S., pièces 7286, 7287, 7287suite, autographes, sans adresse. En tête de la première pièce : « 24e janvier 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy),

[f°49v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [50]. Les copies débutent avec la pièce 7287, « Pour ce que vous me mandez… »

0. A BOSSUET. 25 (?) janvier 1694.

25 (?) janvier 1694

J’attends vos ordres, Monseigneur, pour me rendre où il vous plaira, vous assurant que je n’ai point d’autre désir que de vous obéir, non seulement comme à un évêque pour lequel j’ai un fort grand respect, mais comme à une personne pour laquelle Notre-Seigneur me donne une entière confiance. Je conserve dans mon cœur toute la reconnaissance que je dois de la peine que vous prenez pour éclaircir la vérité sans prévention. J’ose vous assurer, Monseigneur, que Dieu vous en récompensera dès cette vie par l’abondance de Ses grâces. Jésus-Christ et Bélial ne sont jamais en même lieu : il faut que l’un cède la place à l’autre. Où Jésus-Christ Se fait sentir, il est aisé de conclure que le démon n’y a pas de part ; cependant Dieu permet qu’on ne puisse le discerner en moi. J’attends de vous, Monseigneur, la connaissance de la vérité, résolue de croire de moi ce que votre cœur vous en dira. C’est ce cœur vide1 que je prends pour mon juge, espérant que Dieu le fera sortir de cet équilibre où vous l’avez tenu avec tant de droiture et de fidélité, ce que je vous proteste n’avoir point encore trouvé jusqu’à ce que Notre-Seigneur m’ait adressée à vous, Monseigneur, pour lequel je conserverai toute ma vie un respect inviolable et une soumission entière.

DE LA MOTTE GUYON.

Ayez la bonté de me faire savoir le lieu et le temps où il vous plaît que j’aie l’honneur de vous voir2, afin de m’y rendre : il faut que je sois avertie quelques jours devant, à cause d’une voiture. Si vous avez cette bonté, et que M. de Chevreuse ne soit pas à Paris3, vous aurez, s’il vous


1Vide de préventions.

2L’entrevue eut lieu, le 30 janvier 1694, chez l’abbé Jannon, rue Cassette, en face des Filles du Saint-Sacrement. Cet ecclésiastique est sans doute le même que l’abbé « Jannot », demeurant « près les Filles du Saint-Sacrement du faubourg Saint-Germain », qui figure parmi les personnes dénoncées comme quiétistes à Mme de Maintenon par le curé de Châteaufort, le fameux éditeur des Lettres de la Solitaire des Rochers (Cf. E. Griselle, Documents d’histoire, juin 1910, no 2, p. 305). [UL].

3Mme Guyon était donc encore à la campagne, et un intermédiaire lui faisait parvenir sa correspondance.

plaît, celle d’envoyer chez Mme la duchesse de Charost4, qui me le fera savoir.

- B.N.F., N.acq.fr. 16 313, f°52-53 - UL, Lettre 986 : « Deforis date cette lettre du 25 janvier, et Phelipeaux (Relation, t. I, p. 92), du 23. »

4Marie Fouquet, fille du surintendant, avait épousé, le 22 février 1657, Armand de Béthune, duc de Charost. V. Index, Charost (duchesse de -).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 janvier 1694.

Il m’est venu dans l’esprit, monsieur, que vous deviez montrer à M. de M[eaux] la lettre écrite en [16]83. Cela ne fera qu’un bon effet, étant disposé comme il est. Le P. de l[a Mothe] a envoyé deux fois au logis à ce qu’on m’a mandé. Ses pénitentes roulent partout pour me découvrir. Est bien gardé qui Dieu garde. M. votre fils me tient au cœur, je l’aime véritablement et je serais fâchée que des raisons humaines qu’on qualifie de piété, [f. 2 r°] empêchassent son repos : l’affaire le touche assez pour lui laisser choisir. Mille fois toute à vous. Je me suis senti au-dedans un je ne sais quoi pour M. de M[eaux] que je n’avais jamais éprouvé : sa bonne foi lui attirera des grâces du Seigneur, et je le souhaite beaucoup.

A.S.-S., pièce 7288, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », cachet armorié couronné rouge. En tête : « Reçu le 31 janvier 1694 écrit 3 ou 4 jours auparavant » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°50] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [53].

Cette lettre est précédée dans la copie par La Pialière (mais non dans celle de Dupuy qui ne comporte que la version courte ci-dessus) d’une lettre barrée à grands traits qui constitue peut-être une première version longue : « 27 janvier 1694. Il m’est venu dans l’esprit, monsieur, que vous deviez montrer à monsieur de M[eaux] la lettre de 1683, cela ne fera qu’un bon effet étant si pauvre, si indigne des miséricordes de Dieu… » Cette version longue est incluse dans une des lettres du 5 février, n°157, « Je désire fort voir M. de M[eaux]… », donnée ci-dessous, dont elle constitue la plus grande partie.

0. AU DUC DE BEAUVILLIER. Janvier 1694.

Que vous dirai-je, m[on] b[on] d[uc], sur l'état où vous vous trouvez à mon égard ? Je n'ai nul mouvement ni pour vous rassurer ni pour vous retenir. Laissez-vous à Dieu. Il ne vous trompera pas. Est-ce sur la créa

ture que vous êtes appuyé en moi, ou sur Lui? Si c'est sur la créature, c'est un roseau brisé qui vous percerait la main. Si c'est sur Dieu, demeurez attaché à Lui, Il est immuable, Il ne changera point. Il peut se servir d'instruments et puis les rejeter. Si Dieu vous veut ôter de moi, comment vous retiendrais-je ? Oh ! à Dieu ne plaise! Laissez votre esprit avide de préventions ni pour ni contre, et laissez votre cœur ouvert à Dieu afin qu'Il le tourne comme il Lui plaît. Ne cherchez d'assurances ni en vous ni dans la créature. La vraie certitude est en Dieu. Dieu peut permettre tout ceci pour faire mourir à l'attachement que vous avez aux certitudes ; Il peut le permettre aussi, parce qu'il peut ne Se vouloir plus servir de moi pour vous. Je peux avoir mélangé Sa pure lumière de mon impureté, c'est à Lui à démêler tout cela dans votre cœur. Ne désirez donc point de continuer d'être lié à moi si Dieu vous délie. Il vous avait lié à un faisceau d'épines [54] pour vous purifier en vous piquant ; il veut peut-être les jeter au feu. Oh! ne soyons pas assez téméraires pour l'en empêcher. Qui suis-je qu'un chien mort ? Je peux être trompée, ce n'est pas une chose extraordinaire. Quand je le serais, la voie est bonne en soi, et si Dieu permet en moi de l'illusion, c'est à cause de mon orgueil. Mais allant droit comme comme vous allez, Dieu ne vous trompera pas. La voie est bonne et droite, pure et sans tache. Mais combien de méchants marchent-ils par la voie des saints ? Je n'ai jamais voulu vous tromper, mais je ne vous ai jamais donné de certitude sur moi. Je vous en ai donné sur vous et sur la voie. Plût à Dieu que par tout mon sang je vous la pusse faire suivre jusqu'à la mort, mais pour moi, laissez-moi, m[on] b[on] d[uc]. Laissez-moi, ne vous liez qu’à Dieu seul. Les moyens sont bons tant qu'ils sont dans l'ordre de Dieu, ils nous nuiraient si nous les retenions un moment contre Sa volonté. J'espère que quand vous serez arrivé en Lui, vous trouverez cette misérable gouttelette dans cet océan divin. N'ayez nulle peine de vous sentir retiré de moi si Dieu le veut, je vous en conjure, et croyez qu'en mon cher Maître, quoi qu'il arrive, vous me serez toujours infiniment cher. Je crois qu'il ne faut point parler que vous ne m'ayez fait examiner afin de ne vous pas tromper et de ne rien avancer que de juste. Si vous saviez ce que c'est que les femmes en général ! Soyez une fois sûr de la vérité ou du moins des apparences avant de parler. Si je suis trompée, ayez assez d'humilité pour avouer que vous vous êtes laissé tromper par la personne et non par la voie, car vous devez soutenir la voie de Dieu, il ne faut pas avoir honte de se dédire. Tant de grands hommes ont été trompés par des femmes ! Bon courage, que cela ne vous arrête pas un moment ! Augmentez votre foi que Dieu saura bien vous tirer de l'erreur et du mensonge pour vous mettre dans la vérité. Allez à Dieu sans crainte et sans hésitation avec un cœur étendu. Ne vous rétrécissez point

par la crainte de mal faire en me quittant. Faites avec générosité ce que Dieu voudra de vous sans égard humain. C'est aux hommes à soutenir avec opiniâtreté leurs opinions, mais c'est aux enfants de Dieu à se laisser éclairer avec simplicité. Défiez-vous de votre naturel timide dans ce rencontre1. Si Dieu me rejette, rejetez-moi avec une fermeté digne de Lui. Ne comptez la créature pour rien. Mille fois toute à vous m[on] b[on] d[uc] en celui qui est tout en toutes choses.

A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [53] - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°50v°].

1Archaïsme : sens classique de « circonstance, occurrence » (fin XVIe siècle). (Rey).

0. A BOSSUET. 29 janvier 1694.

Ce 29 janvier 1694.

Permettez-moi, Monseigneur, avant d’être examinée, que je vous proteste que je ne viens point ici ni pour me justifier, ni pour me défendre, ni même pour expliquer des termes qui pourraient avoir une interprétation favorable, si je les expliquais comme je les entends, et qui pourraient faire peine, étant pris à la lettre. Je ne viens point, dis-je, pour cela, mais pour vous obéir, pour me condamner moi-même sans qu’il soit besoin d’examen, à moins que vous ne le jugiez nécessaire, vous protestant que je condamne de tout mon cœur, sans aucune restriction, en présence de mon Dieu, tout ce que vous condamnez, ou en ma conduite, ou en mes écrits. Mon cœur me rend ce témoignage que je ne tiens à rien du tout. J’ai désiré, j’ai demandé qu’on m’éclairât dans mes égarements ; mais l’on s’est toujours contenté de crier contre moi que j’étais hérétique, méchante et abominable, sans vouloir me montrer mes égarements et me prêter une main secourable pour m’en tirer. Mon cœur m’a adressée à vous, Monseigneur, il y a longtemps, mais ma timidité me retenait. Nos amis me proposèrent d’être examinée par trois personnes : j’y consentis par soumission, et je pris la liberté de leur mander que je me ferais examiner par qui il leur plairait, mais que mon cœur n’avait de penchant que pour vous. Dieu a fait voir que je ne me suis point trompée : aucun des autres n’a voulu ni me voir ni m’entendre. Vous seul, Monseigneur, avez eu cette charité, sans faire attention au décri dans lequel je suis. Je ne doute point que Dieu ne récompense votre charité : aussi ma soumission et ma confiance est-elle entière.

Ordonnez de moi ce qu’il vous plaira. Quoique je n’aie point un jour de santé, je suis prête à faire tout ce qu’il vous plaira de m’ordonner, espérant que Dieu me donnera la force de vous obéir.

Il y a deux choses à regarder dans mes écrits : ce qui regarde l’avenir, et le sens de la doctrine. Pour les choses extraordinaires, outre que je n’en ai jamais fait de cas, que je ne les ai écrites que par simplicité et obéissance1, l’événement en fera voir la vérité. Dans le sens de la doctrine, il y a ce qui est essentiel et ce qui n’est que d’expression. Pour l’essentiel, comme j’avais écrit sans savoir ce que j’écrivais, j’ai pu être trompée en tout ; pour l’expression, je n’y ai jamais fait attention, non plus qu’à la diction, Notre-Seigneur m’ayant fait comprendre alors qu’Il me susciterait une personne qui les mettrait comme ils doivent être, et pour l’un et pour l’autre.

Je suis donc toute prête, Monseigneur, à vous éclaircir sur toutes mes pensées, et du sens auquel j’entends les choses, prête à tout condamner sans nul examen, contente que vous mettiez tout au feu. Faites-vous remettre en main les originaux et les copies : je vous les résigne si absolument que, quoi que vous en puissiez faire, je ne m’en informerai jamais. J’ai une reconnaissance que je ne vous puis exprimer de toutes vos bontés, Monseigneur. Je serai demain à huit heures, s’il plaît à Dieu, aux Filles du Saint-Sacrement2. Offrez-moi, s’il vous plaît, à mon divin Maître, comme une victime consacrée à toutes Ses volontés, et faites-moi la grâce de me regarder comme la personne du monde qui est, avec le plus de respect et de sincérité, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.

DE LA MOTTE GUYON.

- Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 92 - UL, Lettre 992.

1A son directeur (il s'agit de la Vie).

2V. Vie 3.13.5 : « Il souhaita de me voir chez un de ses amis qui demeurait auprès des Filles du Saint-Sacrement. Il dit la messe en cette communauté et m'y communia. On dîna ensuite. Cette conférence, qui selon lui devait être si secrète, fut sue de tout le monde. […] Ce n'était plus le même homme. Il avait apporté tous ses extraits et un mémoire contenant plus de vingt articles à quoi se réduisaient toutes ses difficultés. Dieu m'aida, de sorte que je le satisfis sur tout ce qui avait rapport au dogme de l'Église et à la pureté de la doctrine, mais il y eut quelques endroits sur quoi je ne pus le contenter. Comme il parlait avec une extrême vivacité et qu'il ne me donnait pas presque le loisir de lui expliquer mes pensées, il ne me fut pas possible de le faire revenir sur quelques-uns de ces articles comme j'avais fait sur les autres. Nous nous quittâmes fort tard et je sortis de cette conférence la tête si épuisée et dans un si grand accablement que j'en fus malade plusieurs jours. » Voir aussi Phelipeaux.

0. A BOSSUET. 30 janvier 1694.

30 janvier 1694

Je prends encore la liberté, Monseigneur, d’écrire à Votre Grandeur, pour lui dire qu’il est impossible qu’une âme aussi droite que la sienne ne soit pas éclairée de la vérité de l’intérieur. Car pour moi, Monseigneur, je me regarde comme un chien mort. Quand je serais la plus misérable du monde, il n’en serait pas moins vrai que Dieu veut établir Son règne dans le cœur des hommes, qu’Il le veut faire par l’intérieur et l’oraison, et qu’Il le fera malgré toutes sortes d’opposition. J’ose même vous assurer que vous sentirez la force de cet Esprit tout d’une autre manière que vous ne l’avez sentie ; et, malgré le mépris que j’ai pour moi-même, je ne puis m’empêcher de m’intéresser infiniment auprès de Dieu pour vous, Monseigneur. J’espère que ma liberté ne vous offensera pas et que vous la regarderez comme un effet de ma reconnaissance et de l’entière confiance que Notre Seigneur me donne en vous, qui ne diminue point le profond respect avec lequel je serai, toute ma vie, votre très humble et très obéissante servante.

DE LA MOTTE.

Comme M. le duc de Chevreuse n’est pas toujours à Paris, si vous voulez bien me faire savoir votre volonté, lorsque tout sera préparé, il n’y a qu’à m’envoyer vos ordres chez Mme la duchesse de Charost.

Ce samedi au soir, 30 janvier.

Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 96 - UL, Lettre 993 : « L[ettre] a[autographe] s[igné] Bibl. Victor Cousin, à la Sorbonne. Collection d’autographes, t. III, Affaires religieuses, p. 98. »

Selon Levesque, cette lettre fut écrite le jour même de l’entrevue avec Bossuet. Ce dernier la rapporte dans sa Relation du quiétisme, section II, n. 20 : « [...] Quoi, lui disais-je, vous ne pouvez rien demander pour vous ? - Non, répondit-elle, je ne le puis. [...] - Quoi, vous ne pouvez pas demander à Dieu la rémission de vos péchés ? - Non, répartit-elle : Hé bien, repris-je aussitôt [...] je vous ordonne, Dieu par ma bouche, de dire après moi : « mon Dieu je vous prie de me pardonner mes péchés » - Je puis bien, dit-elle, répéter ces paroles, mais d'en faire entrer le sentiment dans mon cœur, c'est contre mon oraison. [...] »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Février 1694.

a Nous sommes tous faits à l’image et semblance de mon petit Maître : les uns sont peints en huile et en grand volume, d’autres en

miniature, quelques-uns au crayon. Pour moi, je suis poncée. Si vous ne savez pas ce que c’est, je vous l’apprendrai : pour poncer une image, l’on la pique, et à force de coups d’aiguille, on la tire sur l’original ; après quoi, l’on prend du charbon battu et l’on la barbouille, de telle sorte qu’elle fait par ce pendant1. Ce barbouillis plein de trous d’aiguille sert à en tirer une [f. 2 r°] infinité : n’ayez donc pas mal au cœur, ni mon Bi [Fénelon] ni tous mes enfants, de me voir si barbouillée. Je ressemble aussi à Peau d’âne : si un jour mon petit Maître m’ôte cette peau, je serai jolie à merveille. A présent, tous les valets de mon petit Maître me donnent des nasardes, mais si un jour il me débarbouille, dame, ils seront bien étonnés. C’est une petite carte pour vous divertir un dimanche [en] buvant à ma santé.

- A.S.-S., pièce 7289, autographe, sans adresse, «février 1694 ».

a Raturé.

1 Technique de reproduction, les coups d'aiguille créant des repères sur la ou les feuilles placée[s] sous l'original. Puis frottant chaque feuille, le charbon remplit ses trous, qui sont ainsi rendus visibles. La fin de la phrase (vérifiée !) demeure obscure.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694.

5 février 1694

J’ai oublié à vous dire qu’une des raisons pour lesquelles Dieu a bien voulu Se servir d’une femme, et d’une femme destituée de toute sortes de qualités, c’est afin que la gloire ne Lui en fût pas dérobée. Il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes. Il semble que Dieu, jaloux de l’attribution que l’on fait aux hommes de ce qui n’est dû qu’à Lui, ait voulu faire un paradoxe d’une créature qui est hors d’état de Lui rien ravir de Sa gloire. Voilà mes pensées, que je soumets comme le reste, étant prête à croire que mes imaginations se sont mêlées comme des ombres à la vérité divine ; ce qui peut bien la couvrir, mais non pas l’endommager.

Je prie Dieu de tout mon cœur qu’Il m’écrase par les moyens les plus terribles [plutôt] que de lui dérober la moindre [f. 2 r°] gloire. Je ne suis qu’un pur néant, mon Dieu est tout-puissant qui Se plaît d’exercer Son pouvoir sur le néant. J’eusse été bien aise de communier à la messe de ce bon prélat. N’y a-t-il pas moyen ? Ses gens ne me connaissent point : il n’aurait qu’à me faire dire le lieu et l’heure, et tenant mes coiffes

basses, il n’y a que celui qui communie qui voit le visage. Ayez la bonté de me faire savoir si cela se peut.

- A.S.-S., pièce 7291, autographe, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en cour », cachet. En tête : « 5e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°52v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [56].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694.

5 février 1694

Voilà pour la troisième lettre que je vous écris, monsieur, vous verrez par la lettre de Madame de Ch[evreuse] toutes choses : ayez la bonté de la lire. J’ai oublié de vous dire que la première fois que j’écrivis ma Vie, elle était très courte. J’y avais mis en détail mes péchés et n’y avais que très peu parlé des grâces de Dieu. L’on me la fit brûler, et l’on me commanda absolument de ne rien omettre et d’écrire sans retour tout ce qui me viendrait : je l’ai fait1. S’il y a quelque chose de trop orgueilleux, je ne suis capable que de misère, mais j’ai cru qu’il était plus à propos d’obéir sans retour que de désobéir et cacher les miséricordes de Dieu par une humilité propriétaire. Dieu peut avoir Ses desseins en cela. C’est un mal de publier le secret de son roi, mais c’est bien fait de déclarer les grâces du Seigneur et de rehausser Ses bontés2 par la bassesse du sujet sur lequel Il les exerce. Si j’ai failli, le feu purifiera tout, il n’y a qu’à tout brûler.

Si M. de M[eaux] me commandait encore d’écrire le reste des grâces de Dieu et que la facilité m’en fût donnée, je ne pourrais me défendre de lui obéir ; ainsi je suis toute prête à refaillir de nouveau, et prête aussi à tout brûler. [f. 1 v°] Que ce bon prélat tire du miel de la gueule du lion mort3, c’est-à-dire qu’il tire ce qui est de Dieu dans mes écrits et que je reste dans ma mort et ma condamnation générale. Il me semble que, quoi que le Seigneur lui fasse connaître de moi, je ne puis avoir un sentiment de plus grande condamnation que celui que je porte de moi-même, ni être soutenue par nulle approbation. Je suis même indifférente de savoir le


1Voir l’ouverture de la Vie : « Puisque vous souhaitez de moi que je vous écrive une vie aussi misérable et aussi extraordinaire qu'est la mienne, et que les omissions que j'ai faites dans la première vous ont paru trop considérables pour la laisser de cette sorte, je veux de tout mon cœur, pour vous obéir, faire ce que vous désirez de moi, quoique le travail m'en paraisse un peu pénible dans l'état où je suis, qui ne me permet pas de beaucoup réfléchir… »

2Tobie, 12, 11.

3Juges, 14, 8 sv.

jugement qui sera rendu. Mais que M. de M[eaux] m’ordonne tout ce qu’il lui plaira que je fasse, je suis prête à lui obéir aveuglément, sans m’informer des raisons ni des motifs : voilà ma disposition.

- A.S.-S., pièce 7290, autographe, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », trace de cachet de cire rouge. En tête « 5e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°53] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [56].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694.

Je désire fort voir M. de M[eaux], pour l’éclaircir de bien des choses qui ne font aucune difficulté. La première, lorsque je parle de n’avoir plus de grâce pour moi, je n’ai jamais prétendu parler de la grâce sanctifiante, dont on a toujours besoin, mais des grâces gratuites, sensibles, distinctes et aperçues, qui s’éprouvent dans des états inférieurs. Je ne contribue au règne de Dieu par rien d’éclatant, mais en gagnant quelques âmes à présent par les opprobres, les ignominies et les confusions, où, si j’osais, je dirais avec saint Paul : J’achève ce qui manque à la passion de Jésus-Christ1. J’espère que mes écrits, si M. de M[eaux], pour qui Notre Seigneur me donne beaucoupa de confiance, ne les brûle pas, y pourront servir ; mais j’ai si peu d’attache à tout cela que je suis indifférente que cela soit ou non. J’ai écrit simplement ce qu’il m’est venu d’écrire ; mais sitôt que je puis retourner sur moi, ou que ce qu’on me dit m’oblige de le faire, je me trouve si pauvreb, si indigne des miséricordes de Dieu, que les croix et les opprobres, que j’aime, me paraissent comme de justes châtiments. Je ne trouve pas en toute la terre un lieu [f°1v°] de refuge, et il me paraît que je suis vomie de tous les êtres comme un vil excrément. D’un autre côté, ma joie et mon contentement est parfait d’être le ballon de la Providence, sans feu, sans lieu, errante, sans ressources.

Je ne comprends pas ce que veut dire : « sentir une impression dans le sein », mais il est vrai que j’ai senti, dans le cœur, lorsque Dieu me donnait quelques âmes, des douleurs inexplicables et intolérables. Et il me fut donné une impression que Jésus-Christ, en faisant ouvrir Son côté sur la croix, avait enfanté les prédestinés : Il fit ouvrir son cœur,


1Colossiens, 1, 23-24 : Pourvu néanmoins que vous demeuriez fermes et inébranlables sur le fondement de la foi […] et au ministère duquel moi Paul j’ai été élevé - Qui me réjouit maintenant dans les maux que j’endure pour vous, et qui accomplit en ma chair ce qui manque aux souffrances de Jésus-Christ pour son corps, qui est l’Église. (Amelote). Noter la longue note d’Amelote : « …Tous les saints qui souffrent de différentes persécutions [...] accomplissent ce que Jésus-Christ a souffert dans son esprit… »

comme pour faire voir qu’ils sortaient de Son cœur ; et il me fut donné à connaître que Jésus-Christ souffrit, au jardin des Olives1a, la douleur de la séparation des réprouvés qui ne profitaient pas du sang qu’Il devait répandre pour eux. Ce fut une excessive douleur en Jésus-Christ, et telle qu’il fallait toute la force d’un Dieu pour la porter sans mourir. J’ai expliqué tout cela dans l’Evangile de saint Matthieu à la Passion2. Lorsqu’il me fallut délacer, c’était à B[eynes], Madame de Charost y était, et mon corps creva : je sentis alors comme une rivière, qui, trouvant une digue, surmontec du côté de sa source3. J’écris cela simplement, je suis prête de [f°27] croire que je me trompe. Pour la communication aux autres, vous savez ce que vous en avez éprouvé vous-même, et il y a tant d’autres personnes qui l’ont éprouvée comme vous, que vous pouvez le dire à M. de M[eaux], et mon bon4 aussi, car cela est nécessaire pour la gloire de Dieu. Pour moi, je n’y prétends rien que de vivre inconnue, tant qu’il plaira à mon cher Maître, et de finir même sur un échafaud, s’Il voulait bien me faire cette grâce.

Il serait bon que M. de M[eaux] sût que l’on dit que j’ai copié les écrits de Mlle Vigneron : il a assez de charité pour l’examiner. Vous savez où ils sont. L’on a semé ce bruit dans tout Paris. L’on y ajoute que je les ai corrompus en parlant de l’oraison. Il est certain que j’ai une reconnaissance extrême de la charité de ce bon prélat, et je ne puis douter que Dieu ne l’en récompense. Je souhaite que le Seigneur achève en vous Son ouvrage ; je l’espère de Sa bonté, et qu’Il nous consommera tous en lui.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°26, autographe ; en tête, de Chevreuse : « 5 février 1694 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°51v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), deux fois : page [52], lettre partielle, barrée à grands traits, qui commence comme la lettre antérieure du 27 janvier : « Il m’est venu



1aVoir dans le tome III, la section des Témoignages spirituels, pièce : « Différentes manières de voir en esprit les choses ».

2Le Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ avec des explications […], Tome II : Suite du Saint Evangile de Jesus-Christ selon Saint Matthieu […], 1713, p. 607sq., sur les trois prières de Jésus : abandon par les créatures, séparation de lui-même [de sa nature divine], abandon par Dieu. « Ce sont là les trois sacrifices que Jésus-Christ fit pour nous au Jardin des Oliviers, jusqu'à ce qu'il fît ses sacrifices lui-même en nous... » (p. 614).

3Dans la Vie, 3.1.9, l’ajout du ms. de Saint-Brieuc : «  la plénitude que je sentais et que je savais m’être donnée pour communiquer aux autres, faisait que je ne pouvais parler, et j’en crevais même…». Compléter par la note 3 à la lettre à Bossuet du 30 octobre 1693, n°125.

4Le duc de Beauvillier.

dans l’esprit, monsieur, que vous deviez montrer à monsieur de M[eaux] la lettre de 1689, cela ne fera qu’un bon effet étant si pauvre, si indigne des miséricordes de Dieu… » et page [54] la lettre entière : « Je désire fort voir… » - Correspondance de Fénelon (1828), vol.7, lettre 24.

apour qui j’ai beaucoup Dupuy.

bDébut de la lettre barrée chez La Pialière.

csur monte autographe (monte au-dessus, déborde).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 ou 10 février 1694.

9 ou 10 février 1694

Il me vient fortement au cœur de vous envoyer une préface que M. le marquis de Ch[arost?] m’a envoyée. Elle est de son écriture, il l’a tirée d’un livre comme vous le verrez. Je ne serais pas fâchée que vous la fissiez voir à M. de M[eaux].

Je souhaite toutes les bénédictions du Seigneur au mariage de M. votre fils. Si Dieu le veut, rien ne l’empêchera ; s’Il ne le veut pas, votre foi est trop entière pour être déçue, et Dieu saura bien le rompre. Celui de M. le marquis de Ch[arost?] y trouva beaucoup d’obstacles, mais Dieu l’acheva. Pour moi, je ne suis pas sûre moi-même de ce que je dis. Je dis mes pensées dans une grande simplicité. Je voulais même encore une autre personne car j’avais été prévenue contre mademoiselle Dan[geau], mais je fus arrêtée tout court sans oser passer [f°.2 r°] outre. Ne vous arrêtez pas à ce méchant néant1 mais suivez votre cœur en tout. Il est vrai que j’aime M. votre fils sans le connaître, que je m’intéresse à son salut et que j’espère que le Seigneur lui fera miséricorde. Le Seigneur, qui prend le péché des pères sur les enfants2, récompense avec bien plus de plaisir la vertu des pères en leurs enfants. L’état des miens vous doit faire voir ce que je suis : il est pourtant vrai que Dieu m’a fait renoncer à ceux-là pour d’autres. Tout à vous en Lui-même. Je n’ai point assez parlé de M. de M[eaux].

- A.S.-S., pièce 7292, autographe, sans adresse, «9e ou 10e février 1694’.

1elle-même.

1Ezechiel, 18, 2-4 : « …les pères ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants en sont agacées ? … cette parabole ne passera plus … L’âme du fils est à moi comme l’âme du père… » (Sacy).

0. A BOSSUET. Vers le 10 février 1694.

L’état d’égalité, le sans-limite et les désirs particuliers dans cet état.

Il me semble, Monseigneura, qu’il est aisé de concevoiraa qu’une personne qui met son bonheur en Dieu seul ne peut plus désirer son propre bonheur. Nul ne peut mettre tout son bonheur en Dieu seul que celui qui demeure en Dieu par la charité. Lorsqu’il en est là, il neab désire plus d’autre félicité que celle de Dieu en Lui-même et pour Lui-même. Ne désirant plus d’autre félicité, toute félicité propre, même la gloire du ciel pour soi, n’est plus ce qui le peut rendre heureux, et parac conséquent l’objet de son désir. Le désir suit naturellementb l’amour. Si mon amour est en Dieu seul et pour Dieu seul sans retour sur moic, mon désir est en Dieu seul sans rapport à moi1. Ceca désir en Dieu n’a plus la vivacité d’un désir amoureux qui ne jouit point de ce qu’il désire, mais il a le repos d’un désir rempli et satisfait. Car Dieu étant infiniment parfait et heureux, et le bonheur de cette âme étant dans la perfection et le bonheur de son Dieu, son désir ne peut avoir l’activité du désir ordinaire, qui attend ce qu’il désire, mais il a le repos de celui qui possède ce qu’il désire. C’est donc là le fond de l’état de l’âme, quicb fait qu’elle n’aperçoit plus tous les bons désirs de ceux qui aiment Dieu par rapport à eux-mêmes, ni de ceux qui s’aiment et se recherchent eux-mêmes dans l’amour qu’ils ont pour Dieu.

Ce qui n’empêche pas que Dieu ne change les dispositions, faisant que l’âme sentira pour des moments le poids de son corps, qui lui fera dire : Cupio dissolvi, etc.2 D’autresd fois, ne sentant plus qu’une disposition de charité pour ses frères, sans retour ni rapport à soi-même, elle désirera d’être anathème et séparée de Jésus-Christ pour ses frères3. Ces dispositions, qui paraissent se contrarier, s’accordent fort bien dansda un fond qui ne varie point, de manière que, quoique la béatitude essentielle de cette âme soit la béatitude


1 « Nul ne peut mettre tout son bonheur en Dieu seul que celui qui demeure en Dieu par la charité. Lorsque l'âme en est là, elle ne désire plus d'autre félicité que celle de Dieu en lui-même et pour lui-même, ne désirant plus d'autre félicité ; toute félicité propre, même la gloire du ciel pour soi, n'est plus ce qui peut la rendre heureuse, ni par conséquent l'objet de son désir. Le désir suit nécessairement l'amour. Si mon amour est en Dieu seul et pour Dieu seul, sans retour sur moi, mon désir est en Dieu seul sans rapport à moi. » (Vie, 3.13.6). V. la première des propositions condamnées dans les Maximes des Saints de Fénelon : « Tout chrétien en tout état, quoique non à tout moment, est obligé de conserver l’exercice de la foi, de l’espérance et de la charité, et d’en produire des actes comme de trois vertus distinguées. » (Fénelon, Œuvres I, Pléiade, p. 1534).

2 Cupio dissolvi et esse cum Christo (Phil., I, 23). Les auteurs mystiques citent souvent cette phrase,que l’on trouve dans la Vulgate sous cette forme : Desiderium habens dissolvi, etc.

3Romains, 9, 3.

de Dieudb en Lui-même et pour Lui-même, dans laquelle les désirs sensibles de l’âme sont comme éteints et reposés4, Dieu ne laisse pas dedc réveiller Lui-même ces désirs lorsqu’il Lui plaît. Ces désirs ne sont plus de ces désirs d’autrefois qui sont dans la volonté propre, mais des désirs remués et excités de Dieu même, sans que l’âme réfléchisse sur soi, parce que Dieu, qui la tient directement tournée vers Lui, rend ses désirs comme ses autres actes, sans réflexion, de sorte qu’elle ne les peut voir s’Il ne les lui montre, ou si Ses paroles ne lui en donnent quelque connaissance en la donnant aux autres. Il est certain que pour désirer pour soi il faut vouloir pour soi. Or, tout le soin de Dieu étant d’abîmer la volonté de la créature dans la Sienne, Il absorbe aussi tout désir connu dans l’amour de Sa divine volonté.

Il y a encore une autre raison qui fait que Dieu ôte et met dans l’âme les désirs sensibles comme il Lui plaît : c’est qu’Ildd exauce les désirs de cette âme et la préparation de son cœur5, de sorte que, l’Esprit désirant pour elle et en elle6, ses désirs sont des prières et des demandes. Or il est certain que Jésus-Christ dit dans cette âme : Je sais que vous m’exaucez toujours8. Un désir véhément de la mort, dans une telle âme, serait presque une certitude de la mort. Désirer les humiliations est bien au-dessous de désirer la jouissance de Dieu ; néanmoins lorsqu’il a plu à Dieu de me beaucoup humilier par la calomnie, il m’a donné une faim de l’humiliation - je l’appelle faim pour la distinguer du désir. D’autres fois, il met dans cette âme de prier pour des choses particulières. Elle sent bien dans ce moment que la prière n’est point formée par sa volonté, mais par la volonté de Dieu, car elle n’est pas même libre de prier pour qui il lui plaît, ni quand il lui plaît ; maise lorsqu’elle prie, elle est toujours exaucée. Elle ne s’attribue rien pour cela, mais elle sait que c’est Celui qui la possède qui s’exauce Lui-même en elle. Il me semble que je conçoisf cela infiniment mieux que je ne l’explique.


4 « …Ces dispositions qui paraissent se contrarier, s'accordent dans un fond qui ne varie point, de manière que, quoique la béatitude de Dieu en lui-même et pour lui-même dans laquelle les désirs sensibles de l'âme sont comme écoulés et reposés, fasse le bonheur de l’âme, Dieu ne laisse pas de réveiller lui-même ce désir lorsqu'il lui plaît. Ce désir n’est plus de ces désirs d'autrefois… » (Vie, 3.13.7). Très légères variantes entre le texte de la lettre et celui donné dans la Vie, souvent tissé à partir d’un  « cahier de lettres » ?

5Psaume, 9 , 17 “…le pécheur a été pris dans l’œuvre de ses mains.” (Sacy).

6Romains, 8, 26.

8Jean, 11, 42.

Il en est de même pour la pente sensible, ou même l’aperçue, qui est bien moins que sensible9. Lorsqu’une eau est inégale à une autre qui se décharge en elle, cela se fait avec un mouvement rapide et un bruit aperçu ; mais lorsque les deux eaux sont de niveau, la pente ne s’aperçoit plus. Il y en a une néanmoins, mais elle est insensible et imperceptible, en sorte qu’il est vrai de dire en un sens qu’il n’y en a plus. Tant que l’âme n’est pas unie intimement10 à son Dieu d’une union que j’appelle permanente pour la distinguer des unions passagères, elle sent sa pente pour Dieu. L’impétuosité de ce penchant, loin d’être une chose parfaite comme des personnes peu éclairées le pensent, en estg le défaut, et marque la distance de Dieu et de l’âme.

Mais quand Dieu S’est uni l’âme de telle sorte qu’Il l’a reçue en Lui, où Il la tient cachée avec Jésus-Christ11, l’âme trouve un repos qui exclut toute pente sensible, et tel que la seule expérience le peut faire comprendre. Ce n’est point un repos dans la paix goûtée, dans la douceur et dans la suavité d’une présence de Dieu aperçue, mais c’est un repos en Dieu même, et qui participe à Son immensité, tant il a d’étendue, de simplicité et de netteté. La lumière du soleil qui serait bornée par des miroirs aurait quelque chose de plus éclatant que la pure lumière de l’air. Cependant ces mêmes miroirs qui rehaussent son brillant la terminent et lui ôtent sa pureté : lorsque le rayon est terminé par quelque chose, il s’emplit d’atomes et il se fait mieux distinguer que dans l’air, mais il s’en faut bien qu’il n’ait sa pureté et simplicité. Plus les choses sont simples, plus elles sont pures et plus elles ont d’étendue. Rien de plus simple que l’eau, rien de plus pur ; mais cette eau a une étendue admirable à cause de sa fluidité ; elle a aussi une qualité, que, n’ayant nulle qualité propre, elle prend toutes sortes d’impressions : elle n’a nul goût et elle prend tous les goûts, elle n’a nulle couleur et elle prend toutes les couleurs. L’esprit, en cet état, et la volonté sont si purs et simples que Dieu leur donne telle couleur et tel goût qu’il Lui plaît, comme à cette eau, qui est tantôt rouge, tantôt bleue, enfin imprimée de telle couleur et de tel goût que l’on veut lui donner. Il est certain que, quoique l’on donne à cette eau les diverses couleurs que l’on veut à cause de sa simplicité et pureté, il n’est pourtant pas vrai de dire que l’eau en elle-même ait du goût et de la couleur, puisqu’elle est de sa nature sans goût et sans couleur, et c’est ce défaut de goût et de couleur qui la rend susceptible de tout goût et de toute couleur. C’est ce que



9Sur les actes et les sentiments directs ou réfléchis, aperçus ou non aperçus, voir Bossuet, l’Instruction sur les états d’oraison, liv. V.

10Vie : entièrement.

j’éprouve dans monh âme : elle n’a rien qu’elle puisse distinguer ni connaître en elle ou comme à elle, et c’est ce qui fait sa pureté ; mais elle a tout ce qu’on lui donne et comme l’on lui donne, sans en rien retenir pour elle. Si vous demandiez à cette eau quelle est sa qualité, elle vous répondrait que c’est de n’en avoir aucune. Vous lui diriez : « Mais je vous ai vue rouge ! - Je le crois, mais je ne suis point rouge : cei n’est pas ma nature ; je ne pense pas même à ce qu’on fait de moi, à tous les goûts et à toutes les couleurs qu’on me donne. » Il en est de la forme comme de la couleur. Comme l’eau est fluide et sans consistance, elle prend toutes les formes des lieux où on la met, d’un vase rond ou carré. Si elle avait une consistance propre, elle ne pourrait prendre toutes les formes, toutes les odeurs, tous les goûts et toutes les couleurs.

Les âmes ne sont propres qu’à peu de choses tant qu’elles conservent leur consistance propre. Tout le dessein de Dieu est de leur faire perdre, par la mort d’elles-mêmes, tout ce qu’elles ont de propre, afin de les mouvoir, agir, changer et imprimer comme il Lui plaît, de sorte qu’il est vrai qu’elles ont toutes les formes, et il est vrai qu’elles n’en ont aucune ; ce qui fait que, ne sentant que leur nature simple, pure et sans impression singulière, lorsqu’elles parlent ou écrivent d’elles-mêmes, elles nient toutes formes être en elles, parce qu’elles ne parlent pas conformément aux dispositions variables où on les met, auxquelles elles ne font nulle attention, mais au fond de ce qu’elles sont, qui est leur état toujours subsistant.

Je vous conjure, Monseigneur, d’excuser les expressions, et, si je dis mal, redressez-moi12. Sij l’on pouvait montrer l’âme comme le visage, je ne voudrais, ce me semble, cacher aucune de ses taches. Je soumets le tout. J’ai13 encore ce défaut, quek je dis les choses comme elles me viennent, sans savoir si je dis bien ou mal. Lorsque je les dis ou écris, elles me paraissent claires comme le jour ; après cela, elles me paraissent commel des choses que je n’ai jamais sues, loin de les avoir écrites : il ne reste rien dans mon esprit qu’un vide, qui n’est point incommode ; c’est un vide simple, qui n’est incommodé ni par la multitude des pensées ni par leur stérilité.

Je prie Dieu, s’Il le veut, de faire entendre ce que je ne puis mieux exprimerm.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°53v°] que nous suivons - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [57], - A.S.S., ms. 2057, f°16 à f°21, « Divers écrits



de Madame Guyon », copie par M. Bourbon, est antérieure mais très proche de Dupuy / La Pialière ; nous en donnons les quelques variantes qui montrent une forme un peu moins achevée - Vie, 3.13.6 à 10 puis 3.14.1 (ce qui confirme le déplacement par Poiret, v. notre édition p. 800), où l’on a inséré ce texte en lui retirant certains traits caractéristiques de la forme épistolaire : « …il [M. de Meaux] croyait que je rejetais et condamnais comme imparfaits les actes distincts, comme les demandes, les bons désirs, etc. Ce que j’étais bien éloignée de faire, puisque le contraire se trouve répandu dans tous mes écrits pour peu qu’on y veuille faire d’attention. Mais, comme j’avais éprouvé des impuissances de faire ces actes discursifs, impuissances communes à certaines âmes, et sur lesquelles elles avaient besoin d’être précautionnées pour être fidèles à l’Esprit de Dieu qui les appelait à quelque chose de plus parfait, j’ai tâché, autant que j’ai pu, de les aider dans ces détroits de la vie spirituelle, où, faute d’un guide qui y ait passé, les âmes sont souvent arrêtées et exposées à prendre le change de ce que Dieu veut d’elles. Il est aisé, ce semble, de concevoir… [suit le texte de la lettre] …ni par leur stérilité. C’est ce qui faisait une de mes plus grandes peines en parlant à M. de Meaux. Il m’ordonna de justifier mes livres… » - UL, lettre 995.

Nous donnons ci-dessous, sous le titre  « État Apostolique. Appel à enseigner », la suite de la copie faite par Bourbon qui était le secrétaire de Tronson.

aMonseigneur absent du ms. 2057.

aaIl est aisé, ce semble, de concevoir début du texte de la Vie selon le ms. d’Oxford.

abLorsque l’âme en est là, elle ne Vie Poiret tandis que le ms. d’Oxford respecte ses sources.

acce qui peut la rendre heureuse, ni par Vie Oxford.

bnécessairement ms. 2057 et Vie Oxford.

csoi ms. 2057.

caLe ms. 2057 et Vie Oxford.

cbl’âme, et ce qui Vie Oxford.

ddire «Cupio», et d’autres ms. 2057. Dire : Cupio dissolvi, et esse cum Christo. D’autres Vie Oxford.

das’accordent dans Vie Oxford - s’accordent très bien dans Vie Poiret

dbquoique la béatitude de Dieu Vie Oxford. Omission.

dccomme (éteints et reposés biffé)(écoulés et reposés fasse le bonheur de l’âme add. marg.) Dieu ne laisse (point biffé)(pas add.interl.) de Vie Oxford. comme écoulés et reposés, fasse le bonheur essentiel de cette âme, Dieu ne laisse pas de Vie Poiret.

dd Accord avec Oxford, mais non avec l’ajout de Poiret.

equi il lui plaît. Mais ms. 2057. Omission.

fconnais ms. 2057.

gcomme croient des personnes peu éclairées, la pente en est ms. 2057.

hj’éprouve de mon ms. 2057 et Vie Oxford.

irouge ! – Ce Vie Oxford. Omission.

jsubsistant. Si Vie Oxford. Omission.

kc’est que Vie Oxford.

laprès cela, je les vois comme Vie Oxford.

m Cette dernière phrase est omise dans la Vie.

11Col., 3, 3.

12Bossuet relève en effet bon nombre de points dans ses États d’oraison.

13Cette fin n’a pas été transcrite dans la Vie.

PIECE JOINTE : ETAT APOSTOLIQUE, APPEL A ENSEIGNER.

Ordinairement les personnes peu avancées veulent se mêlera de conduire les autres avant que Dieu les appelle à cet emploi, elles croient même le pouvoir mieux faire que celles que Dieu appelle à cela par vocation singulière. C’est un abus dans la vie spirituelle, et qui s’y glisse même dès son commencement, que de vouloir travailler pour les autres à contre temps. Et ce n’est que par une fausse ferveur que l’on entreprend de les aider par soi-même avant d’en avoir reçu la mission. Plusieurs se croient capables de conduire dans la voie des saints qui n’y sont pas encore bien entrés eux-mêmes, et voulant faire part aux autres des grâces qui ne leur sont données que pour eux, ils en perdent eux-mêmes le fruit et ne peuvent en aider les autres. Il ne se faut point porter à aider le prochain tant qu’on le désire et que l’on n’a pas l’expérience des choses divines et la vocation. Il faut être établi auparavant dans la vie intérieure.

Jésus Christ, notre parfait modèle, a passé trente ans dans la vie cachée, s’appliquant à une oraison continuelle et demeurant anéanti devant Son Père pendant un si long temps, avant que de S’employer visiblement au salut des hommes, pour nous apprendre par Son exemple à laisser mourir tout empressement d’aider au prochain et à demeurer dans le silence et dans le repos jusqu’à ce que le temps et les moments soient venus, auxquels Dieu nous donnera Sa parole et Son ordre pour travailler au salut des âmes, s’Il a dessein de Se servir de nous pour cela. J’ose assurer que la vie apostolique par état permanent ne peut être donnée que lorsque l’âme est arrivée en Dieu, et en degré éminent, ce qui n’empêche pas que l’obéissance n’y engage plus tôt. Mais lorsque c’est par obéissance, ou par le devoir indispensable, Dieu supplée à ce qui manque à l’état.

Quelques personnes, même fort spirituelles, m’entendant parler de la vie apostolique par état, prendraient cela pour une certaine ardeur que les âmes nouvellement entrées dans la voie passive ont d’aider aux autres. Elles jouissent au-dedans d’elles d’un si grand bien qu’elles voudraient le communiquer à toute la terre. Mais ces personnes sont infiniment loin de l’état dont je parle, qui ne peut jamais arriver que l’âme ne

soit morte et ressuscitée en Dieu, et fort avancée en Lui seul, où tout se trouve en unité divine. Alors elle entre dans la vie apostolique par état, par infusion substantielle et par union essentielle, où c’est Dieu qui agit et qui parle en elle sans qu’elle prévienne Dieu ni qu’elle Lui résiste ni qu’elle participe à ce qui se dit ou se fait par elle en rien qui lui soit propre, imitant en cela la façon de parler et d’agir de Jésus-Christ : Je ne puis rien faire de Moi-même, dit-il, et je juge selon que J’entends; et celle dub Saint-Esprit, duquel il assure qu’Il ne parlera pas de Lui-même, mais qu’Il dira tout ce qu’Il aura entendu2. Ce qui se doit entendre de cette sorte : les Personnes de la Trinité, comme unies dans l’essence, y ont tout également, et Elles parlent et agissent par Elles-mêmes comme parlant et agissant au-dehors par une même essence en unité parfaite ; mais comme Personnes distinctes, Elles reçoivent les unes des autres : le Fils reçoit du Père, et le Saint Esprit reçoit du Père et du Fils par Son émanation éternelle d’Eux.

Orc je dis qu’il faut que l’âme passe par Jésus-Christ et par la Trinité en distinction avant qu’elle arrive en Dieu seul qui est la Trinité essentielle et indivisible, tout se trouvant réuni dans l’Essence unique en Unité parfaite, de sorte qu’après avoir été unie à Jésus-Christ distinctement et à la Trinité personnelle selon les opérations qui sont appropriées aux Personnes divines, il faut que tout se trouve réuni dans le point de l’Unité essentielle, où toute distinction personnelle se perd et où nous demeurons cachés en Dieu avec Jésus-Christ3 qui est notre Vie4 ainsid que saint Paul l’avait éprouvé. La raison de cet ordre qui s’observe dans le retour de l’âme à son principe est que, l’âme étant sortie de l’Unité de l’Essence divine par la Trinité des Personnes et cette Trinité s’étant communiquée à elle par les grâces et par les mérites de Jésus-Christ, il faut aussi que pour rentrer pleinement dans son origine, elle aille par Jésus-Christ, son Médiateur et son chef, à la Trinité des personnes, et par elles à l’Unité de l’Essence où tout se réduit en parfaite Unité dans la plénitude de la Vie divine et dans le repos inaltérable.

Mais l’âme étant réunie dans ce point essentiel de Dieu seul, elle sort au-dehors par les effets, comme les divines Personnes par Leurs opérations, et ainsi elle se multiplie dans ses actions, quoi qu’elle soit une et très simple et indivisible en elle-même, de sorte qu’elle est une et multipliée sans que la multiplicité empêche l’unité ni que l’unité interrompe

la multiplicité. Ceci ne se doit entendre ni selon la seule pensée, vue et sentiment, conformité ni ressemblance connue comme telle par la créature, mais par état réel et permanent quoique, pour l’ordinaire, il ne soit pas connu de l’âme qui a le bonheur d’y être arrivée, comme en elle-même et pour elle-même ; mais il lui est donné de le connaître et exprimer comme dans les autres et pour les autres.

Cet état néanmoins n’est point une sortie de la créature au dehors pour parler, agir et produire les effets de la vie apostolique. L’âme n’y a point de part : elle est morte et très anéantie à toute opération. Mais Dieu, qui est en elle essentiellement en Unité très parfaite où toute la Trinité en distinction personnelle Se trouve réunie, sort Lui-même au-dehors par Ses opérations : sans cesser d’être tout au-dedans et sans quitter l’unité du Centre, Il se répand sur les puissances, faisant par elles et avec elles tantôt l’office du Verbe instruisant, agissant et conversant, tantôt l’office du Saint-Esprit sanctifiant, embrasant d’Amour, sondant ce qu’il y a de plus caché dans les cœurs et parlant par la bouche de cette créature qui demeure très passive à tout ce que Dieu-Verbe et Dieu-Saint-Esprit opère en elle et hors d’elle par son organe - durant que cette âme, vide de toute propriété et distinction non seulement des personnes mais d’elle-même, demeure essentiellement unie à Dieu dans le fond qui est Dieu même, où tout est dans le repos parfait de l’Unité essentielle de Dieu pendant néanmoinse que le même Dieu agit par elle en distinction de personne. Tout cela s’opère sans le vu ni le su de cette créature, qui est entièrement incapable de faire ce discernement et qui ne connaît ses paroles et ses actions que lorsqu’elles paraissent, ainsi qu’elle ferait à l’égard de celles d’une autre personne. Mais Dieu révèle ce mystère à qui il Lui plaît.

L’âme arrivée à ce degré est immuable quant au fond, Dieu lui faisant part de Son immutabilité. Elle est si pure, si nette et si dégagée de toutes sortes d’espèces qu’il ne lui vient pas quelquefois en tout un jour une seule pensée. Son esprit est comme une glace pure, qui ne reçoit aucune impression que celle qu’il plaît à Dieu de lui donner. Un entendement purifié de cette sorte est toujours illuminé, mais c’est une lumière générale, immense et pure : c’est un commencement de la lumière éternelle. Cette lumière dans sa pureté et netteté ne cause point de faux brillants, comme desf révélations particulières. C’est pourquoi elle n’est pas sujette à l’erreur : c’est la Révélation de Jésus-Christ, Lumière et Vérité, qui, ne laissant nulle distinction à l’âme qui La possède, lui manifeste les secrets tels qu’ils sont et lui communique tout sans lui rien donner et sans l’entremise de la raison. Cette Lumière absorbe dans son sein tout ce qui se peut distinguer, connaître et nommer. Et en laissant l’esprit dans sa pureté et clarté que rien ne termine,

Elle ne lui laisse pas ignorer ce qui se peut nommer, distinguer et connaître. Elle a d’une manière infuse, pure et séparée de toutes espèces ce que les autres ont par l’entremise des idées, de l’étude et du raisonnement, et cela sans erreur et tromperie parce que c’est la Lumière de Vérité, qui dissipe par Sa clarté tous les brouillards de l’erreur et du mensonge.

La volonté est tellement purifiée qu’elle jouit sans apercevoir sa jouissance. Elle goûte sans saveur, elle a tout sans rien avoir, rien ne lui manque et elle ne possède rien. Il semble que la même pureté et netteté qui est dans l’esprit soit en elle : c’est tout la même chose. De même que le soleil échauffe et éclaire en même temps et que sa lumière est chaleur et sa chaleur lumière, de même Dieu est la Lumière et l’Amour de cette créature transformée en Lui, qui fait tellement une même chose avec Lui qu’elle ne peut Le distinguer ni se distinguer elle-même. Dieu est elle et elle est Dieu5, puisqu’Il est sa vie et son mouvement ; tout le reste lui est étranger et elle est étrangère à elle-même. Elle ne se trouve ni être, ni subsistance, quoiqu’elle ait une vie toute divine. Il lui semble qu’elle est si séparée d’elle-même que son corps est comme une machine qui se remue, qui vit et qui parle par ressorts.

Dans cet état, l’on connaît ce qui est de l’intérieur des personnes pour lesquelles Dieu applique, et cela dans la même Lumière. C’est là que l’on fait tout sans faire rien, c’est là que le Père engendre son Verbe dans l’âme et que le regard mutuel du Père et du Fils, qui est un regard de complaisance, produit le Saint Esprit. C’est là que les merveilles du temps et de l’éternité sont découvertes sans nulle manifestation particulière : le moment qui fait parler ou écrire en fait tout le discernement.

Or quand le Verbe parle par cette âme, Il ne peut parler par elle que [de] ce qu’Il a parlé Lui-même étant sur terre, ce qui fait que cette personne se sert des paroles de Jésus-Christ et de l’Écriture sans chercher à s’en servir et sans penser qu’elle s’en serve : c’est que Jésus-Christ étant Lui-même sa parole, elle ne peut jamais parler que ce dont Jésus-Christ a parlé. Et cette parole multipliée au-dehors se trouve réunie dans le Verbe et le Verbe en Dieu sans distinction ni multiplicité personnelle mais dans l’unité parfaite de l’Essence, ainsi que saint Jean l’explique : le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Le Verbe était en Dieu :


5Ga 2, 20 ; Col 3, 11. ; Sainte Catherine de Gênes : « Mon moi est Dieu, je n’en connais pas d’autre, hors mon Dieu lui-même … Le vrai amour ne peut supporter de ressembler ainsi aux autres créatures mais avec un grand élan d’amour il dit : Mon être est Dieu, non par simple participation, mais par vraie transformation et annihilation de l’être propre. » (trad. Debongnie, La Grande Dame du Pur Amour.

voilà la distinction personnelle ; et le Verbe était Dieu6 : voilà l’Unité de l’Essence.

C’est donc là ce que j’appelle la vie apostolique, savoir l’état où l’âme étant morte à tout et parfaitement anéantie, ne retenant plus rien de propre, Dieu seul demeure avec elle et en elle ; et elle est abîmée et perdue en Lui, ne vivant dans son fond que de sa vie essentielle, mais sortant sans sortir au-dehors par sa vie personnelle en distinction d’effet et non de connaissance. Ce qui nous est marqué dans les Apôtres qui ne furent confirmés dans l’état permanent de la vie et des emplois apostoliques qu’après la réception du Saint-Esprit avec plénitude, qui causa en eux un vide entier d’eux-mêmes et une si grande souplesse à tout ce que Dieu voulait opérer par eux qu’il est dit que ce n’était pas eux qui parlaient mais l’Esprit de leur Père céleste qui parlait par leur bouche7 et que saint Paul proteste que c’était Jésus-Christ qui parlait en lui8. Toute personne qui aura lumière ou qui sera parvenue à ce degré m’entendra.

Je dis de plus que peu de personnes arrivent à cet état et que de très saintes âmes meurent dans la consommation en Dieu seul, sans que Dieu soit sorti personnellement et par les effets en elles. Il faut une vocation particulière pour que cela soit et, quand cela arriverait, il [l’état] ne tire en rien l’âme de son unité parfaite en Dieu seul de même que Jésus-Christ n’en fut jamais tiré, ni le Saint Esprit non plus, quoiqu’ils agissent différemment au-dehors, étant assurég qu’à cause de l’Unité essentielle et indivisible, lorsque le Verbe agit au-dehors, le Père et le Saint-Esprit agissent aussi indivisiblement avec Lui. Et lorsque le Saint-Esprit agit, le Père et le Fils le font aussi parce qu’Ils sont indivisibles dans Leurs opérations à l’égard de la créature, ce qui n’empêche pas pourtant que cette unité parfaite enh Dieu seul ne change de nom selon les effets multipliés qui en sortent et qu’il n’y ait une distinction aussi véritable des Personnes comme il est vrai que l’Essence est une en Elle-même. Selon le rapport qu’ont les opérations ou les propriétési des Personnes divines, elles sont attribuées différemment à ces mêmes Personnes : la Féconditéj et la Puissance au Père, la Sagesse et la Providence au Fils, la Bonté et l’Amour au Saint-Esprit ; et tout cela se trouve réuni en Dieu seul, où tout est Puissance, tout Sagesse, tout Amour.

Les âmes apostoliques en qui cela s’opère, n’ont ni mouvement ni tendance, pour petite qu’elle soit, à aider et parler au prochain, mais Dieu leur fournit tout par Providence et leur met en bouche des paroles

comme il Lui plaît et quand il Lui plaît. Ceci supposé, il est aisé de voir que très souvent il en est qui font de semblables fautes que celle qui a été remarquée lorsque, se trouvant dans la passiveté de lumière et d’amour, ils prennent souvent comme de Dieu ce qui ne vient que de leur ferveur, et il y a souvent de la tromperie. Mais dans l’état dont je parle ici, il n’y en a point et il n’y en peut avoir à moins de sortir de l’état. Ces autres personnes disent souvent comme Coré : nous sommes aussi propres que les autres à aider le prochain puisque tout ce qui est en nous est saint9. Mais la suite et l’expérience fera bien voir que s’ils sont saints en eux et pour eux, ils ne le sont pas encore pour faire l’office de Prêtre et de Pasteur en faveur des autres, cela étant réservé à ceux que Dieu a choisis pour cet emploi.

On peut aussi connaître par cela même pourquoi tant d’ouvriers qui travaillent beaucoup dans l’Église de Dieu font très peu de fruit : c’est parce qu’ils s’ingèrent d’eux-mêmes sans être appelés, ou parce qu’ils ne sont pas assez établis en Jésus-Christ ni unis à Lui, pour rapporter par Lui-même un grand fruit.

- A.S.S., ms. 2057, f°22 à f° 28, copie de Bourbon, secrétaire de Tronson, auquel il fut très probablement communiqué en cette période du début de l’année 1694. V. la lettre précédant ce texte spirituel et notre notice, en fin de volume, intitulé « Divers écrits de Madame Guyon, ms. 2057 ».

Il s’agit du texte auquel Madame Guyon renvoie dans ses lettres des 26 et 27 août 1693 adressées au duc de Chevreuse (lettres n°76 et n° 77), et dont parle aussi la duchesse de Charost dans sa lettre du 8 septembre 1693 (lettre n° 90).

Nous n’avons pas voulu faire attendre au lecteur la parution du volume III de cette correspondance (qui comportera une section consacrée à de tels « Témoignages spirituels ») pour connaître cet écrit important que l’on peut de plus dater (1693). Nous prenons pour leçon l’édition des Discours chrétiens et spirituels…, 1716 (réédités pour la moitié d’entre eux - dont celui-ci - dans Madame Guyon, De la vie intérieure, La Procure / Phénix, 2000). Les variantes de la copie Bourbon, données ci-dessous, sont rares et n’altèrent pas le sens.

aavancées se voulant mesler Bourbon (B)

bet du B

cpar leur émanation éternelle. / Or B

dvie en Dieu, ainsi B

eaussi B

fcomme les lumières des révélations B

gau dehors. De sorte qu’il est assuré B

hparfaite réduite en B

iopérations aux propriétés B

jelles leur sont attribuées diféremment la fécondité B

1Jn 5, 30.

2Jn 16, 13.

3Col 3, 3.

4Ga 2, 20.

6Jn 1, 1.

7Mt 10, 20.

8II Co 13, 3.

9Nb 16, 3.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 février 1694.

13 février 1694

Je me suis méprise, monsieur, et je vous ai envoyé un papier pour l’autre. Il faut que j’aie perdu le sens. Je n’en avais guère déjà ! Il me paraîta que M. de M[eaux] est assiégé par les gens qui lui parlent, que sa raison me condamne, qu’il l’écoute : s’il écoute sa raison et ce qu’on lui dit, il me condamnera. Tout ce que je lui réponds ne fait nul effet, car lorsqu’il parle, il fait toujours les mêmes difficultés, comme un homme qui veut condamner ou du moins être maître de le faire. Cela ne me fait rien, car je ne me soucie pas d’être condamnée du fait. Jeb n’entends parler de rien. [f. 1 v°] Je souhaiterais que M. de M[eaux] vit ce papier ci-joint.

- A.S.-S., pièce 7293, autographe. En tête « 13e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°56] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [60].

aJe n’ai point ouï parler de monsieur de Meaux. Il me paraît Dupuy et La Pialière (omission).

bcondamnée. Je n'entends parler de rien. Dupuy et La Pialière omettent du fait et Je souhaite…

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 février 1694.

18 février 1694

Je ne manquerai pas samedi de faire ce que vous me mandez. Je ne désire que la volonté de Dieu et il me semble que ce serait un beau coup de Sa main que d’enlever M. de M[eaux]. Je ne me soucie point de ce qui peut arriver de moi, car, enfin, de quoi me servirait d’être un peu moins condamnée ? Mais il me paraît qu’un homme si droit est vraiment propre pour le royaume de Dieu.


Je ferai maigre : il me l’a fallu faire bien souvent, et Dieu qui me réduit dans la nécessité d’être cachée, me fait faire ce qui convient. Je dirai à M. de M[eaux], avec une grande simplicité, l’affaire de defit [de Fîtes ou Filtz]1. Je lui dirai que vous la savez, et S.B., et qu’il l’a déclarée lui-même de la même sorte à M. de la Marvalière. Ce qui anime plus contre moi, c’est la dévote de M. B[oileau]. L’on dit ouvertement qu’elle a [re]connu que ce que je faisais passer pour de mes écrits a été copié de mademoiselle Vigneron. J’eusse été bien aise que M. de M[eaux] les eût vus, parce qu’il aurait jugé par là du fond qu’il faut faire sur ces choses. Je laisse néanmoins le tout entre les mains de Dieu et les vôtres. Comme je n’ai rien ni à gagner ni à perdre, je ne puis rien désirer. Je ne laisse pas d’être pleine de reconnaissance des peines de M. de M[eaux]. Je n’ai pas intention de lui rien cacher. Si je ne lui dis pas tout, ce sera oubli et non volonté. Mon Dieu sait que je n’ai jamais voulu tromper, quoique je puisse être trompée. Je ne prétends pas voir ce prélat pour me justifier, mais pour lui obéir.

Pour vous, monsieur, soyez persuadé que je ne vous oublierai jamais. J’espère que [f. 1 v°] nous serons toujours unis en Dieu. Car comment pourrions-nous être désunis si nous demeurons dans ce divin Tout qui consomme toute chose dans Son unité divine ? Je vous dis donc adieu sans adieu : vous me trouverez toujours dans mon divin Maître lorsque vous m’y chercherez. Je souhaite à madame de Ch[evreuse], à vos nouveaux mariés et à toute votre famille les bénédictions du ciela.

- A.S.-S., pièce 7294, autographe, adresse «Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel à Paris », fragment de cachet armorié cire noire. En tête «18e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°56v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [60].

a La plus grande partie de la page est demeurée blanche.

1L'affaire de M. de Fîtes [Filtz]. Voir à la fin de ce volume la Protestation de 1695 (?) sur ce personnage entreprenant ainsi que l’enquête adressée à Mme de Maintenon : « Monsieur de Filtz, officier chez Monsieur, pour une insulte qu'il fit à Madame Guyon, qu'elle souffrit très patiemment, et plusieurs libertés qu'elle lui permettait. »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 février 1694.

Vous m’avez témoigné, monsieur, tant de bontés, que je crois que vous me les continuerez encore pour m’accorder ce que je vous demande. J’ai vu M. de Meaux, et l’on ne peut être plus reconnaissante

que je le suis de sa charité. Je crois qu’il a la tête fendue non seulement par sa mitre, mais par la peine qu’il a prise ; pour moi, je l’ai en quatre ! J’avoue de tout mon cœur que mes écrits ne valent rien, ainsi que M. de Meaux me l’a fait voir. La prière que je vous fais est que l’on jette au feu sans retard les originaux et les copies. Comme je ne dois plus parler à personne, les écrits étant tous brûlés, je ne pourrai [f°29] plus nuire, et ainsi je n’aurai plus besoin d’examen, car je n’en puis plus soutenir. Je ne sais ce que je dis, je ne me puis plus énoncer. Je ne sais ce que j’ai voulu dire : il y a des fautes de copistes, et des choses que je n’ai jamais pensées. J’ai pensé de moi en folle qui ne sait ce qu’elle dit ; je me suis imaginée des états qui ne peuvent être. J’ai cru ne pouvoir ni demander ni désirer, et c’est une erreur. Ce qui m’afflige inconsolablement, est que je voudrais de tout mon cœur désirer et demander : tout roule là-dessus, et je ne le puis. M. de M[eaux] a la bonté de ne me croire ni sorcière ni vilaine. Je lui ai dit avec assez de peine l’affaire de Defitte. J’ai satisfait à ce qu’on a désiré.

Obligez-moi, [f°28v° en travers] pour l’amour de notre Seigneur, de faire brûler tout ce qui est de moi, et qu’il n’en soit plus fait mention. Je m’aperçois que la mort me serait bien plus douce que la vie. Je ne la puis désirer. Enfin, monsieur, regardez-moi comme une misérable orgueilleuse qui vous a trompé, et qu’il ne soit pas même fait mention de moi parmi les hommes. Je vous prie de donner cette lettre1 à M. de M[eaux]. Il n’est point nécessaire de réponse : je ne la recevrais pas, car je ne recevrai plus aucune lettre, de peur d’être tentée d’y répondre. Je vous remercie de votre charité.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°28, autographe ; adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse » ; en tête, de Chevreuse : « Le 20e au soir ou le 21e février au matin 1694 », répété sur l’adresse. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°57] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [60] - Fénelon 1828, vol 7, lettre 25. Dupuy ajoute et La Pialière fait suivre par : « Février 1694. 21e. Le lendemain de la conférence. »

Cette lettre est un témoignage de l’état dans laquelle Bossuet a réussi à plonger Madame Guyon. L’écriture de l’autographe diffère de l’ordinaire, trahissant une grande émotion par son aspect anguleux et des traits en pointe à la fin des mots.

1La lettre qui suit : « Je vous avais prié… »

0. A BOSSUET. 21 février 1694.

Je vous avais prié, Monseigneur, de m’aider de vos conseils pour me tirer de mes égarements ; mais ce serait abuser de votre bonté, ce serait vous tromper que de feindre ce qui n'est pas en ma puissance, et j'aimerais mieux mourir de la manière la plus honteuse que de vous tromper un moment. Lorsque vous m'avez dit, Monseigneur, de demander et de désirer, j'ai voulu essayer de le faire, et je n'ai eu qu'un plus grand témoignage de mon impuissance. Je me suis trouvée comme un paralytique à qui l'on dit de marcher parce qu'il a des jambes. Les efforts qu'il veut faire pour cela ne servent qu’à lui faire sentir son impuissance. L'on dit, dans les règles ordinaires, tout homme qui a des jambes doit marcher : je le crois, je le sais, cependant j'en ai et je sens bien que je ne m’en puis servir, et ce serait abuser de votre charité que de promettre ce que je ne puis tenir. Il y a des impuissances spirituelles comme des corporelles. Je ne condamne point les actes ni les bonnes pratiques, à Dieu ne plaise ; je ne donne point de remède à ceux qui marchent, mais j'en donne pour beaucoup qui ne peuvent faire ces actes distincts. Vous dites, Monseigneur : ces remèdes sont dangereux et l'on en [f°58] abuse. Il n'y a qu’à les ôter, mais ceux qui en ont besoin ne trouvent personne qui leur en donne. Vous dites, Monseigneur, qu'il n'y a que quatre ou cinq personnes en tout ayant ces manières d'oraison et qui soient dans cette difficulté de faire des actes, et je vous dis qu'il y en a plus de cent mille dans le monde. Ainsi l'on a écrit pour ceux qui étaient dans cet état. J'ai tâché d'ôter un abus (et c'est ce qui a fait l'excès de mes termes) qui est que des âmes qui commencent à sentir certaines impuissances, ce qui est fort commun, croient être au sommet, et j'ai voulu en relevant ce dernier état, leur faire comprendre leur éloignement. Pour ce qui regarde le fonds de la doctrine, je suis une ignorante. J'ai cru que mon directeur ôterait les termes mauvais, qu'il corrigerait la doctrine. Je crois, Monseigneur, tout ce que vous me faites l'honneur de me dire. J'aimerais mieux mourir mille fois que de m'écarter des sentiments de l'Église. Je rétracte donc, je désavoue, je condamne tout ce que j'ai dit et écrit qui y peut être contraire. Je m'accuse de témérité, d’illusion, de folie1. Je dois dire à votre Grandeur que lorsque j'ai parlé de cette


1Ecrivant sans fièvre, Madame Guyon s’explique ainsi : « Pour l’écoulement de grâces, c’était une autre difficulté de M. de Meaux, il m'a été donné à entendre avec ces paroles de Notre-Seigneur, lorsque l'hémorroïsse l'eut touché : Une vertu secrète est sortie de moi. Je n'ai jamais prétendu rendre tout cela croyable : j’ai écrit pour obéir et ai dit les choses comme elles m'étaient montrées. J'ai toujours été prête de croire que je m'étais trompée si on me le disait. […] Ce que j'aurais souhaité de M. de Meaux était qu'il ne jugeât pas de moi par sa raison, mais par son cœur. » Vie, 3.14.4. « J'aimerais mieux mourir mille fois que de m'écarter des sentiments de l'Église, et j'ai toujours été prête de désavouer et condamner tout ce que j'aurais pu dire ou écrire qui eût pu y être contraire. » Vie, 3.14.13.

concupiscence ou propriété, je n'ai entendu parler que d'une dissemblance qui empêche l’âme d'être unie à Dieu. J'ai cru éprouver tout cela. J'accuse ma tromperie et vous demande, Monseigneur, de brûler tous mes écrits ; qu'il soit fait défense d’imprimer davantage des livres, défendre [la lecture de] ceux qui le sont. Je les abjure et déteste comme de moi. C'est tout ce que je puis. Du reste je suis indigne des peines que vous avez prises et je vous proteste, Monseigneur, que j'en aurai une reconnaissance éternelle. Je vous promets devant [f°58v°] Dieu de ne jamais écrire que pour mes affaires temporelles et de ne parler jamais à personne. Je crois, Monseigneur, que cela est suffisant pour réparer tous les maux que j'ai faits. Agréez donc que ne pouvant faire ce que vous croyez que je dois faire, qui sont des demandes et des prières pour moi, et me trouvant impuissante de vous obéir, je me regarde comme un monstre qui doit être effacé du commerce des hommes et qui ne doit plus abuser un prélat si plein de charité et pour lequel j'aurais tout ma vie un profond respect et une extrême reconnaissance. Votre très humble et très obéissante servante de la M[otte] Guyon. J'ai une si grande fièvre que j'ai peine à écrire. Excusez mes expressions, Monseigneur, et agréez la sincérité de mon cœur.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°57v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [61] - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 98 – UL, tome VI, lettre 1000 : « …Peu de temps après son entrevue avec Mme Guyon, Bossuet en avait eu une autre dans son appartement à Versailles, avec l'abbé de Fénelon, en présence des ducs de Beauvillier et de Chevreuse : là, il s'était inutilement efforcé de lui faire comprendre que son amie était dans l'erreur… » [UL].

0. A BOSSUET. Février 1694.

Février 1694

Lorsque je pris la liberté de vous demander de m’examiner, c’était avec une disposition sincère de vous obéir aveuglément et de suivre ce que vous m’ordonneriez comme Dieu même. J’ai tâché de le faire jusqu’à présent, vous ayant obéi avec une extrême ponctualité, ainsi que nos amis pourront vous en assurer. Ce fut par excès de confiance que je vous donnai la Vie que j’étais prête à brûler comme le reste, si Votre

Grandeur me l’avait ordonné. Vous voyez bien que cette Vie ne se peut montrer que par excès de confiance. Je l’ai écrite, ainsi que mon Dieu est témoin que je ne mens point, avec une telle abstraction d’esprit, qu’il ne m’a jamais été permis de faire un retour sur moi en l’écrivant. Quoique cela soit de la sorte, peu de personnes sont capables de comprendre jusqu’où vont les caresses de Dieu et de l’âme, et Ses communications intimes. La confiance que Notre Seigneur m’a donnée en Votre Grandeur, m’a fait croire que vous les sentiriez si elles étaient incompréhensibles, et que le cœur serait frappé des mêmes choses qui répugnaient à l’esprit. Quand cela ne serait pas, cela ne diminuerait rien de ma confiance et du désir de vous obéir. C’est à vous, Monseigneur, à voir vous-même si cette Vie peut être communiquée à d’autres qu’à Votre Grandeur. Je la dépose de nouveau en vos mains pour en faire tout ce qu’il vous plaira, vous protestant que, de quelque manière que les choses tournent, je ne me désisterai jamais du respect, de la soumission et du désir sincère que j’ai de vous obéir singulièrement, et que vous fassiez tout l’usage qu’il vous plaira de mon obéissance. C’est, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.

DE LA MOTTE GUYON.

Je vous prie, Monseigneur, de faire attention que j’ai écrit par obéissance, sans réflexion, que, quoique cette obéissance m’ait coûté bien des traverses, je serais encore prête à écrire les mêmes choses si l’on me l’ordonnait, quand il m’en devrait arriver plus de maux.

- UL, lettre 994 : « L[ettre] a[utographe] s[ignée] Bibl. Victor Cousin, à la Sorbonne. Collect. d’autogr., t. III, p. 100».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 février 1694.

22 février 1694

Je suis obligée, monsieur, avant de me retirer tout à fait, pour la décharge de ma conscience, de vous prier que M. de M[eaux], que je n’ose tant importuner, sache que le P. de la Combe n’a jamais lu mes écrits : il n’a vu que l’Evangile de St Matthieu, le Cantique et le Moyen court. S’il les avait vus, il aurait corrigé mes erreurs, étant trop bon théologien pour en laisser.

C’était cette confiance qui m’avait empêchée de m’attacher à rien : j’écrivais, sans penser et sans précaution, comme pour lui ; je n’ai

jamais pensé à moi en écrivant. J’ai écrit comme une folle qui ne sait ce qu’elle écrit. C’est ce qui fait qu’ignorant ce que j’ai écrit et ce que j’ai lu depuis, il m’est impossible de dire ce que j’ai voulu dire. M. de M[eaux] m’a proposé un endroit qui regarde Eliud1 : je ne sais ce que j’ai voulu dire du tout. Il y a des fautes d’écriture qui sont des erreurs que je suis sûre n’avoir pu écrire, car je ne les ai jamais pensées, sachant le contraire, comme de dire qu’il n’y a qu’une volonté en Jésus-Christ, puisqu’étant Dieu et homme, il faut qu’il y ait la volonté de Dieu et la volonté de l’homme. J’ai écrit « personne », et c’est une faute d’écriture.

Pour ce qui regarde l’innocence dans laquelle on vient, il me paraît proprement que c’est l’état des petits enfants : ils ont en eux la concupiscence et le fond du [f. 1 v°] péché, et cependant ils sont innocents et ne sentent point cette corruption, Dieu les faisant renaître en Jésus-Christ, elle ne leur nuit pas même. Jea n’ose plus dire ce que je pense, disant toujours des erreurs.

Je crois que ce qui fait que l’âme ne peut rien désirer, c’est que Dieu remplit sa capacité. L’on me dira qu’on dit la même chose du ciel. Il y a cette différence que non seulement dans le ciel la capacité de l’âme est remplie, et de plus que cette capacité est fixée et ne peut plus s’accroître : si elle croissait, les saints augmenteraient en sainteté et en mérite. Dans cette vie, lorsque Dieu a purifié une âme par Sa bonté, Il emplit cette capacité. C’est ce qui fait un certain rassasiement. Mais Il augmente et dilate cette capacité ; en la dilatant il la purifie. C’est ce qui fait la souffrance et la purgation intérieure ; dans cette souffrance et purgation, la vie est pénible, le corps à  charge. Dans la plénitude, rien ne manqu’à l’âme, elle ne peut rien désirer.

La seconde raison, c’est que l’âme est comme absorbée en Dieu dans une mer d’amour, en sorte que, s’oubliant elle-même, elle ne peut penser qu’à son amour, tout soin d’elle-même lui est à charge. Un objet qui excède infiniment sa capacité l’absorbe et l’empêche de se tourner vers soi. Il faut dire de ces âmes ce qui est dit des enfants de la Sagesse : c’est une nation qui n’est qu’obéissance et qu’amour1a. L’âme est incapable d’autre raison, d’autre vue et d’autre pensée que l’amour et l’obéissance. Ce n’est pas qu’on condamne les autres états, nullement.

Pour ce qui est de l’état apostolique, ce que [f. 2 r°] j’ai peut-être voulu dire est que les personnes que leur état et leur condition, comme


1Job, 32 à 37 : Dans ces chapitres qui prennent la suite des paroles de Job, Eliud se fâche contre Job, de ce qu’il assurait qu’il était juste devant Dieu (32, 2), accuse Job de blasphème (34, 37), etc.

1aSur l’obéissance d’amour : Exode, 20, 6 ; Deutéronome, 11, 13-22 ; Psaume 19, 8-11 ; Psaume 119 ; I Corinthiens 2 et 3.

les laïcs et les femmes, éloignent d’aider aux âmes, il ne fallait pas qu’ils s’y ingérassent ; mais quand Dieu voulait S’en servir par Son autorité, il fallait qu’ils fussent mis par état dans ce que j’ai décrit. J’ai, ce me semble, écrit cela à l’occasion de quantités de bonnes âmes qui sentant les prémices de l’onctionb de la grâce, cette onction dont parle saint Paul qui enseigne toute vérité, lors, dis-je, qu’ils commencent à sentir cette onction, ils en sont si charmés qu’elles2 voudraient faire part de leur grâce à tout le monde ; mais comme elles ne sont pas encore dans la source, et que cette onction leur est donnée pour elles-mêmes et non pour les autres, en se répandant au-dehors, elles perdent peu à peu l’huile sacrée, imitant les vierges folles, au lieu que les sages gardèrent leur huile pour elles jusqu’à ce qu’elles fussent introduites dans la chambre de l’époux3. Alors, elles peuvent donner de leur huile, parce que l’Agneau est la lampe qui les éclaire.

Vous voyez comme je ne dois plus écrire, car insensiblement je retomberais dans mes premiers égarements. Je vais brûler mes plumes de peur qu’il me vînt à écrire. J’attraperai mon petit Maître, puisqu’Il m’a attrapée. M. de M[eaux] dit qu’il faut Lui demander. Il me donne plus de biens [f. 2 v°] que je n’en veux, que Lui demanderais-je? Il prévient mes demandes, Il me fait oublier moi-même afin de penser à Lui. Il S’est oublié pour moi ; comment ne m’oublierais-je pas pour Lui? Celui à qui l’amour laisse assez de liberté pour penser à soi n’aime guère, ou du moins peut aimer davantage. Celui qui ne pense point à soi ne peut ni demander ni prier pour soi : son amour est sa prière et sa demande.

O divine charité, vous êtes toute prière, toute demande, toute action de grâces, et si vous n’êtes rien de cela, vous êtes une prière substantielle qui renfermez éminemment toutes prières distinctes et détaillées ! Ô amour, vous êtes ce feu sacré qui rendez pures et innocentes vos victimes, sans qu’elles pensent à leur pureté ; elles parlent d’elles hors d’elles, en vous comme de vous sans distinction. Je ne m’étonne pas, ô David, de ce que vous parliez de vous comme du Christ dont vous étiez la figure : vous étiez tellement devenu une même chose avec lui ! Dans les mêmes endroits, vous parlez de vous et de Lui sans changer de style ni de personne4.


2ils ou elles utilisés indifféremment conformément aux habitudes d’époque.

3Matthieu, 25, 1-13.

4Matthieu, 22, 42-45 qui renvoie à Psaume 110 (109). Psaume 89 (88), etc. Dans le Nouveau Testament Jésus récite avec ses disciples les chants du « Hallel » (Psaumes 113-118) qui clôturaient le repas pascal ; sur la croix, il prononce le début du psaume 22 (« Mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ») ; il meurt en murmurant un verset du psaume 31 (« Père, entre tes mains, je remets mon esprit »)…


Eh bien, ne voilà-t-il pas que je rentre encore dans mes premières extravagances ? Mon petit Maître me trompe toujours. Adieu, monsieur, qui est-ce qui nous séparera de la charité de Dieu en Jésus-Christ : ni la faim, ni la nudité, ni la persécution, etc.5 Je voudrais bien que M. de M[eaux] vît la vie et les écrits de Ste Catherine de Gênes, son Purgatoire : c’est un livre assez court. Obligez-moi de le lui donner et de l’en presser.

- A.S.-S., pièce 7295, autographe, sans adresse. En tête « 22e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°58v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [63].

a Jésus-Christ (elle ne leur nuit pas même add. interl.). Je

b sentant (les prémices de add.interl.) l’onction

5Rom., 8, 35.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1694.

23 février 1694

Il me vient toujours dans la tête, malgré moi, qu’Eliud est un personnage mystérieux dans Job, qu’il était de la part de Dieu, et que ce que j’ai mis est bien1. J’ai été si tourmentée de cela que, pour être en repos, je vous le dis. Cependant ce que j’ai écrit sur cela paraît mauvais à M. de M[eaux]. Je n’ai plus du tout de papier afin de n’être plus obligée à écrire. S’il plaît à Dieu, ce sera la dernière [f. 2 r°] fois. Excusez, c’est que je ne veux point tromper. Si j’avais du papier2, mon petit Maître me ferait peut-être encore écrire, mais Il n’aura rien à me dire lorsque, n’ayant plus de quoi écrire, je ne le pourrai plus faire. M. de M[eaux] m’a dit de ne pas partir de huit jours. J’ai perdu mes arrhes, et j’ai retenu les places pour huit jours plus tard afin de ne pas désobéir. J’avais bien à faire qu’Eliud me vînt dans la tête !

- A.S.-S., pièce 7296, autographe, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse à Versailles » ; cachet armorié couronné bien conservé. En tête « 23e février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°60] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [65].

1Job, 32 à 37 : Ces chapitres prennent la suite des paroles de Job, où Eliud se fâche contre Job.

2Cette lettre est en effet écrite sur un très petit format (moins de 10 cm sur 10 cm de côté).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1694.

23 février 1694 au soir

Voilà ma réponse à monsieur de Meaux. Je n’ai point prétendu m’en aller puisque j’ai perdu mes arrhes, mais ne le voulant pas tromper, je lui ai mandé que je ne pourrais ni désirer, ni faire d’actes, ni demander. Je vous prie de lui faire voir la vie de Sainte Catherine de Gênes : elle était de même et tranche même que le désir est une imperfection, je le viens de voir. Je vous l’envoie, mais qu’il ne soit pas perdu. Il y a aussi le Purgatoire de Ste Catherine de Gênes. J’ai été effrayée moi-même de ce que j’ai dit de moi : il faut que j’aie été folle, car je ne pense rien moins que cela de moi. J’ai vu que j’avais écrit mille choses mal à propos, c’est ce qui me faisait vous prier de tout brûler, [f. 2 r°] mais qu’on fasse tout ce qu’on voudra, car je veux tout et ne veux rien.

Je n’ai plus de papier pour écrire à personne et ne suis pas en lieu d’en pouvoir trouver ; je n’ai trouvé que ce morceau bien gâté sur lequel je n’ai osé écrire à M. de M[eaux]. Je l’ose avec vous, je ne sais pourquoi. Faites mes excuses à ce bon prélat, s’il vous plaît, à qui j’ai des obligations très grandes. Je ne partirai point d’ici qu’il ne me l’ordonne. Je n’écrirai non plus à personne, car je crains de recommencer d’écrire ; c’est ce qui fait que je me suis défaite de mon papier et que je n’ai plus rien que ce morceau. Si l’on veut que je récrive encore, l’on n’a qu’à m’ordonner, car je ne sais ce qui est le mieux pour moi et ne puis rien vouloir. Lorsqu’on me fait voir que j’ai tort, loin d’avoir peine à le croire, j’y entre d’abord comme par la [f. 1 v° en travers] porte cochère. Si M. de M[eaux] veut que je réponde à quelques difficultés par écrit, je le ferai. Je lui obéirai en tout point ; en ce cas je ferai acheter d’autre papier. Je n’ai pu même écrire un mot à madame de Ch[evreuse] qui m’en presse, parce que je n’ose plus du tout écrire.

Je ne prie point pour moi, mais je prie pour les autres. Je ne cesse de prier depuis hier pour M. de M[eaux]. Je sens une amitié reconnaissante et quelque chose qui fait que je donnerais ma vie afin qu’il fût encore plus à Dieu. Sa droiture, sa bonté, sa patience et sa charité sont au-delà de tout. Je ne puis écrire non plus à mon b.[Beauvillier] ni à St B[Fénelon] : je prie mon cher Maître d’imprimer dans leur cœur les caractères ineffaçables de Sa plus pure charité. J’espère qu’elle nous unira tous de plus en plus. Je viens de trouver ce morceau de papier : j’écris à M. de M[eaux]. [f. 2 v°]

Il ne faut pas croire que le renouvellement vienne tout à coup comme un événement extraordinaire, cela vient peu à peu. Il est déjà venu, et il y a maintenant sur terre les deux extrémités de dérèglement, d’infidélité

et de pureté d’amour. Je me sens un commencement d’union pour M. de M[eaux] fort intime. Le papier où j’ai écrit à M. de M[eaux] est bien vilain.

- A.S.-S., pièce 7297, autographe, sans adresse, « 23e février 1694 au soir » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°60v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [65].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 février 1694.

25 février 1694

Voilà une lettre qu’il m’a fallu écrire à M. de Meaux. Il faut bien dire que Dieu fait faire ce qu’il Lui plaît : la simplicité l’a dictée, et non la prudence. Il ne faut pas que la prudence la combatte. Mon petit Maître m’a fait acheter ce papier pour écrire cette lettre ; vous me direz, s’il vous plaît, l’effet qu’elle a fait. J’abandonne et risque tout plutôt que de désobéir. Celui [f. 2 r°] qui fait écrire saura bien la faire recevoir. Si M. de M[eaux] n’est plus à Versailles, envoyez-la lui à Paris. Je crains que St Bi [Fénelon] ne me gronde, mais dites-lui qu’il ne doit attendre de moi que des folies, car je suis folle pour détruire la sagesse des sages1. Il est pourtant bien excellent, ce pauvre St Bi, et je l’aime biena. Je crois inutile de vous dire à quel point je suis à vous en n[otre] S[eigneur] : vous le savez.

A.S.-S., pièce 7298, autographe, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en Cour », cachet armorié couronné ; en tête : « 25 février 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°61v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [67].

1 I Corinthiens, 3, 18 : Que nul ne se trompe soi-même, si quelqu’un d’entre vous se croit sage selon le monde, qu’il devienne fou pour être sage. (Amelote).

a fin de la copie Dupuy.

0. A BOSSUET. Fin février 1694.

J'éprouve, Monseigneur, depuis quelques jours une union très réelle avec votre âme. Comme cela ne m'arrive jamais sans quelque dessein particulier de Dieu, je vous conjure de vous exposer à ses yeux divins, l'esprit et le cœur vide, afin que Dieu y mette ce qu'il Lui plaira. Livrez-vous à Ses désirs éternels sur votre âme, et consentez, s'il vous plaît, à tous les moyens dont Il voudra Se servir pour régner plus absolument en vous qu'il n'a encore fait.

Je ne sais, Monseigneur, si je fais bien ou en mal de vous écrire comme je fais, mais j’ai cru qu'il valait mieux faillir par excès de simplicité à votre égard, assurée que vous me redresserez lorsque je m'égarerai, que de risquer de désobéir à Dieu. Je me suis offerte à Sa divine Majesté pour souffrir tout ce qu'il Lui plaira pour votre âme. Je ne vous fais point d'excuse de ma liberté, car j'ai cette confiance en la bonté de Dieu, que si c'est Lui qui me fait vous écrire, il mettra dans votre cœur les dispositions nécessaires pour connaître et goûter le motif qui me fait agir, sinon elle servira du moins à vous faire comprendre mes égarements, à exercer votre charité, et vous faire voir ma confiance, qui ne diminue point le plus profond respect avec lequel je suis votre très humble et très obéissante servante, de la Motte Guyon.

Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 99. Il ajoute : « Monsieur le duc de Chevreuse fut chargé de rendre cette lettre. Ce Seigneur était si persuadé que Madame Guyon avait le pouvoir de communiquer la grâce, qu’en rendant la lettre, il pria très sérieusement Monsieur de Meaux de ne résister point aux mouvements de la grâce qu'il ressentirait en la lisant. Le prélat accepta la condition, et après l'avoir lue attentivement, il l'assura qu'il n'avait rien senti d'extraordinaire. « Bien, répliqua le duc de Chevreuse, quand vous serez assis « auprès d'elle, vous ressentirez infailliblement les mouvements de la grâce, si « vous n'y mettez point d'obstacle ». Quelques jours après, il eut la simplicité d'en demander au prélat des nouvelles. « J'ai eu, répondit le Prélat, de grands « mouvements, mais d'horreur et d'indignation pour ses erreurs et ses « illusions. » - UL, tome VI, lettre 1001.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Mars 1694.

Je ferai tout ce que vous m’ordonnez. Je vous demande une grâce qui est que, quelque chose qui m’arrive, ni vous ni les autres ne vous mettiez point en peine de me justifier ; cela serait inutile. Lorsqu’il plaît à Dieu de terrasser, qui pourrait relever ? Avec cette promesse, je serai très contente de mon sort et, si je souffre seule, je ne souffrirai guère. Conservez-moi vos bontés dans le secret de Dieu. Ayez soin de N.a, et me croyez toute à vous pour toute l’éternité. Vous ferez bien de le faire communier avec foi, respect et amour…b. Je n’ai pas un moment de santé.

- A.S.-S., pièce 7299, autographe, sans adresse. En tête : « Mars 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°63v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [69].

aNom biffé.

bPhrase biffée.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 ou 4 mars 1694.

3 ou 4 mars 1694

Je ne puis plus écrire : l’on m’a mal soignée1. J’obéirai en tout à M. de Meaux. Je veux bien qu’on me croie trompée. Je ne sais ce que j’ai voulu dire de moi, car je ne crois rien moins que ce que j’en ai dit. J’en ai …a M. de M[eaux] est combattu par ce qu’on lui dit. C’est M. Tronson qui a donné l’Etat Apostolique2 à l’abbé de Noailles. Je vais dans ma chère retraite ...b Adieu.

- A.S.-S., pièce 7300, autographe, sans adresse, « 3e ou 4e mars 1694 ». La lettre est rédigée en écriture inversée devant une glace ; sur le même papier, en second folio, figure une transcription qui a dû être faite au moment même, avant l’envoi ; sur ce second folio, à l’envers, de la même plume, de la main de Chevreuse : « il faut lire derrière du papier ou dans un mirouer. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°64] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [69]. Ces copistes ne peuvent nous aider à déchiffrer, omettant le passage illisible « J’en ai… » et les points de suspension précédant « Adieu ». Ils ajoutent le commentaire suivant : « ceci est écrit de la main gauche et le suivant [la suivante] », qui désigne la lettre du 10 mars suivant adressée au même Chevreuse.

a Deux mots illisibles.

b Un ou deux mots illisibles : «  à B » ?  

1« C'était un poison fort violent qu'on m'avait donné. On avait gagné un laquais pour cela. […] Lorsque je fus à Bourbon, l'eau que je vomissais brûlait comme de l'esprit de vin. Comme je ne m'occupe guère de moi, je ne pensais pas qu'on m'eût empoisonnée si les médecins de Bourbon ayant fait jeter au feu l'eau que j'avais vomie, ne m'en eussent assurée. » (Vie, 3.11.9, variante Poiret, p. 778 de notre éd.). Madame Guyon prendra les eaux à Bourbon l’Archambault à partir de juin. Les dates posent toutefois problème.

2Il s’agit du texte donné en pièce jointe à la longue lettre n°159.

0. De BOSSUET. 4 mars 1694.

A Paris, 4 mars 1694.

J’ai reçu, madame, la lettre que M. de Chevreuse m’a rendue de votre part. Je n’ai pas eu besoin de changer de situation pour me mettre en celle que vous souhaitiez. Comme je sens le besoin extrême que j’ai de la grâce de Dieu, je demeure naturellement exposé à la recevoir, de

quelque côté qu’Il me l’envoie. Je suis très reconnaissant de la charité que vous avez pour mon âme, et je ne puis mieux vous en marquer ma reconnaissance qu’en vous disant en toute simplicité et sincérité ce que je crois que vous avez à faire, en quoi je satisferai également et à votre désir et à mon obligation1. Je ne dois pas aussi vous taire que je ne ressente en vous quelque chose dont je suis fort touché : c’est cette insatiable avidité de croix et d’opprobres, et le choix que Dieu fait pour vous de certaines humiliations et de certaines croix, où Son doigt et Sa volonté semblent marqués. Il me semble qu’on doit être excité par là à vous montrer, autant qu’on peut, ce qu’on croit que Dieu demande de vous, et à vous purifier de certaines choses dont peut-être Il veut vous purger par la coopération de Ses ministres ; les grâces qu’Il fait aux âmes par leur ministère, quelque pauvres qu’ils soient d’ailleurs, sont inénarrables.

Pour commencer donc, je vous dirai que la première chose dont il me paraît que vous devez vous purifier, c’est de ces grands sentiments que vous marquez de vous-même. Ce n’est pas que j’aie peine à croire qu’on puisse dire de soi, comme d’un autre2, certaines choses avantageuses, surtout des choses de fait quand il y a raison de les dire et qu’on y est obligé par l’obéissance ; mais celles que je vous ai montrées sont sans exemple, et outrées au-delà de toute mesure et de tout excès. Ce qui me rassure un peu, c’est que j’ai vu dans une de vos lettres à M. de Chevreuse que vous êtes vous-même étonnée d’avoir écrit de telles choses, étant très éloignée d’avoir de vous ces sentiments. Apparemment Dieu vous fait sentir que telles manières de parler de soi et une si grande idée de sa perfection serait une vraie pâture de l’amour-propre. Déposez donc tout cela et suivez le mouvement que Dieu vous en donne, d’autant plus que l’endroit où vous dites : « Ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié3 », et le reste, est d’un excès insupportable, surtout


1Beau début exprimant l'agacement éprouvé par l'évêque face à une femme qui s'oppose à son autorité par une autre, tout intérieure.

2Comme s’il s’agissait d’une tierce personne.

3Quaecumque alligaveritis super terram, erunt ligata et in caelo, etc. (Matth., 18, 18 ; v. 16, 9). La phrase citée par Bossuet est tirée d’un passage de la Vie de Mme Guyon qui ne se trouve point dans l’imprimé. Cette dame, en effet, avait fait retirer après coup du manuscrit soumis au prélat plusieurs pages qu’elle jugea compromettantes pour Fénelon ; néanmoins Bossuet s’en est servi dans la Relation du quiétisme. [UL] - « …Oui, je serai en lui dominatrice de ceux qui dominent ; et ceux qui ne sont assujettis pour quoi que ce soit, seront assujettis en moi par la force de son autorité divine dont ils ne pourront jamais se séparer sans se séparer de Dieu même : ce que je lierai sera lié [v. Vie, 3.14.9], ce que je délierai sera délié [nos italiques], et je suis cette pierre fichée par la croix, rejetée par tous les architectes qui sont les forts et les savants, qui ne l’admettent jamais, mais qui servira cependant à l’angle de l’édifice intérieur. » Vie, 3.10.1 : ce sont les pages retirées sur la demande de Mme Guyon, notre éd. p. 757.

quand on considère que celle qui parle ainsi se croit dans un état apostolique, c’est-à-dire se croit un apôtre par état. Je ne crois pas qu’il vous soit permis de retenir de telles choses. Déposez-les donc, et exécutez la résolution que Dieu vous inspire de vous séquestrer, de ne plus écrire, de ne plus exercer ni recevoir ces communications de grâces que vous expliquez d’une manière qui n’a point d’exemple dans l’Église, surtout quand vous les comparez à la communication qu’ont entre eux les saints anges et les autres bienheureux esprits, et quand vous marquez en vous une plénitude, que vous appelez infinie, pour toutes les âmes, qui cause un regorgement dont je n’ai jamais ouï parler qu’à vous, quelque soin que j’aie pris d’en chercher ailleurs des exemples. Vous remédierez à tout cela en vous retranchant toute communication, comme vous m’avez témoigné que vous y étiez résolue.

Je ne prétends pas vous exclure d’écrire pous vos affaires, ni pour entretenir avec vos amis une correspondance de charité ; ce que je prétends, c’est l’exclusion de tout air de dogmatiser ou d’enseigner, ou de répandre les grâces par cette si extraordinaire communication qu’on pourrait avoir avec vous.

Je mets encore dans le rang des choses que vous devez déposer, toutes prédictions, visions, miracles et, en un mot, toutes choses extraordinaires, quelque ordinaires que vous vous les figuriez dans certains états ; car tout cela est au rang des pâtures de l’amour-propre si l’on n’y prend beaucoup garde. Dieu est indépendamment de tout cela ; c’est à quoi vous devez vous attacher, même selon les principes de votre oraison. Que s’il vous vient des choses de cette nature que vous ne croyiez pas pouvoir empêcher, laissez-les écouler, autant qu’il est en vous, et ne vous y attachez pas. En voilà assez sur ce point, et je n’ai point de peine sur cela, parce que vous m’avez dit et écrit que vous étiez disposée à vous conformer au conseil que je vous donne en Notre-Seigneur.

Il y aurait beaucoup de choses à vous dire sur vos écrits. Je puis vous assurer qu’ils sont pleins de choses insupportables et insoutenables, ou selon les termes, ou même selon les choses et dans le fond. Mais je ne m’y arrêterai pas quant à présent, puisque vous consentez qu’on les brûle tous ; ce qu’on fera, s’il le faut. A l’égard de ceux qui sont imprimés et qu’on ne saurait brûler, comme je vous vois soumise à consentir et à vous soumettre à toute censure, correction et explication qu’on y pourrait faire, aimant mieux mourir mille fois et souffrir toutes sortes de confusions que de scandaliser un des petits de l’Église ou donner le moindre lieu à l’altération de la saine doctrine, vous n’avez qu’à persister dans ce sentiment, et vous soumettre à tout ce qu’il plaira à Dieu inspirer aux évêques et aux docteurs approuvés, pour réduire vos

expressions et vos sentiments à la règle de la foi et aux justes bornes des traditions et des dogmes catholiques.

Ma seule difficulté est sur la voie4 et dans la déclaration que vous faites que vous ne pouvez rien demander pour vous, pas même de ne pécher pas et de persévérer dans le bien jusqu’à la fin de votre vie, qui est pourtant une chose qui manque aux états les plus parfaits, et que, selon saint Augustin5, Dieu ne donne qu’à ceux qui la demandent. Voilà ce qui me fait une peine que jusqu’ici je ne puis vaincre, quelque effort que j’aie fait pour entrer, s’il se pouvait, dans vos sentiments et dans les explications des personnes spirituelles que vous connaissez, avec qui j’ai traité à fond de cette disposition.

La raison qui m’en empêche, c’est qu’elle paraît directement contraire aux commandements que Jésus-Christ nous fait tant de fois de prier et de veiller sur nous ; ce qui regarde tous les chrétiens et tous les états. Quand vous me dites que cela vous est impossible, c’est ce qui augmente ma peine; car Dieu, qui assurément ne commande rien d’impossible, ne rend pas ses commandements impossibles à ceux qu’il aime, et la prière est ce qui leur est le moins impossible, puisque c’est par elle, selon le concile de Trente (Sess. VI, chap. xi), que ce qui était impossible cesse de l’être.

Je n’ignore pas certaines impuissances, que des personnes très saintes ont observées et approuvées en certains degrés d’oraison ; mais ce n’est pas là ma difficulté. On sait que des préceptes affirmatifs6, tels que celui de prier, ne sont pas obligatoires à chaque moment ; mais qu’il y ait un degré où permanemment7 et par état on ne puissea pas prier pour soi, c’est ce qui me paraît opposé au commandement de Dieu, et de quoi aussi je ne vois aucun exemple dans toute l’Église. La raison de cette impossibilité me paraît encore plus insupportable que la chose en elle-même. A l’endroit où vous vous objectez à vous-même qu’on a du moins besoin de prier pour soi afin de ne pécher pas, vous faites deux principales réponses : l’une, que c’est quelque chose d’intéressé, où une âme de ce degré ne peut s’appliquer, que de prier qu’on ne pèche pas ; l’autre, que c’est l’affaire de Dieu, et non pas la nôtre. Ces deux réponses répugnent à la règle de la foi autant l’une que l’autre.

Que ce soit quelque chose d’intéressé de prier Dieu qu’on ne pèche pas, c’est de même que si on disait que c’est quelque chose d’intéressé

de demander à Dieu son amour. Car c’est la même chose de demander à Dieu de L’aimer toujours, et de Lui demander de ne L’offenser jamais. Or Jésus-Christ ne prétend pas nous ordonner un acte de propriété et d’intérêt, quand Il commande tant de fois de telles prières, qui au contraire font une partie très essentielle de la perfection chrétienne.

On dit que l’âme, attirée à quelque chose de plus parfait et de plus intime, deviendrait propriétaire et intéressée, si elle se détournait à de tels actes, et que, sans les faire, elle est assez éloignée du péché. Mais c’est précisément où je trouve le mal, de croire qu’on en vienne dans cette vie à un degré où, par état, l’on n’ait pas besoin d’un moyen aussi nécessaire à tous les fidèles que celui de prier pour eux-mêmes comme pour les autres, jusqu’à la fin de leur vie. Ce qui rend la chose encore plus difficile et plus étrange, c’est que ce n’est pas seulement par une impuissance particulière à un certain état et à certaines personnes, qu’on attribue cette cessation de toutes demandes pour soi, ce qui du moins semblerait marquer que ce serait une chose extraordinaire, mais au contraire on éloigne cette idée : on veut que ce soit une chose ordinaire et comme naturelle au dernier état de la perfection chrétienne ; on donne des méthodes pour y arriver, on commence dès les premiers degrés à se mettre dans cet état, on regarde comme le terme de sa course d’en venir à cette entière cessation, et c’est là qu’on met la perfection du christianisme. On regarde comme une grâce de n’avoir plus rien à demander dans un temps où l’on a encore de si grands besoins ; et la demande devient une chose si étrangère à la prière, qu’elle n’en fait plus aucune partie, encore que Jésus-Christ ait dit si souvent : Vous ne demandez rien en mon nom ; demandez et vous obtiendrez ; veillez et priez ; cherchez, demandez, frappez ; et saint Jacques : Quiconque a besoin, qu’il demande à Dieu8 ; de sorte que cesser de demander, c’est dire en d’autres termes qu’on n’a plus aucun besoin.

L’autre réponse, qui est de dire qu’on n’a point à se mettre en peine de ne plus pécher, ni à faire à Dieu cette demande, parce que c’est l’affaire de Dieu, ne me paraît pas moins étrange ; puisque, si c’est véritablement l’affaire de Dieu, c’est aussi tellement la nôtre, que si nous nous allions mettre dans l’esprit que Dieu fera en nous tout ce qu’il faudra, sans que nous nous disposions à coopérer avec Lui et même à exciter notre diligence à le faire, ce serait tenter Dieu autant et plus que si l’on disait qu’à cause que Dieu veut que nous abandonnions à Sa Providence le soin de notre vie, il ne faudrait, ni labourer, ni semer, ni apprêter à manger ; et je dis que, s’il y a quelque différence entre ces deux sortes de soins, c’est que celui qui regarde les actes intérieurs est


4La voie intérieure.

5De dono perseverantiae, 2, 3 ; 5, 9 (P. L., t. XLI, col. 996-999).

6Pour les théologiens, un précepte affirmatif est celui qui commande de faire quelque chose.

7Permanemment. Ce mot, dont le sens est clair, ne figure pas dans les dictionnaires.

8Matth., 26, 41 ; Luc, 11, 9 ; Jacques, 1, 5.

d’autant plus nécessaire, que ces actes sont plus parfaits, plus importants, plus commandés et voulus de Dieu que tous les autres. La nature du libre arbitre est d’être instruit, conduit, exhorté ; et non seulement il doit être exhorté et excité par les autres, mais encore il le doit être par lui-même ; et tout ce qu’il y a à observer en cela, c’est que, lorsqu’il s’excite et s’exhorte ainsi, il est prévenu9, et que Dieu lui inspire ces exhortations qu’il se fait ainsi à lui-même. Mais il ne s’en doit pas moins exciter et exhorter au-dedans, selon la manière naturelle et ordinaire du libre arbitre, parce que la grâce ne se propose pas de changer en tout cette manière, mais seulement de l’élever à des actes dont on est incapable de soi-même. Ce sont ces actes qu’on voit perpétuellement dans la bouche de David, et non seulement de David, mais encore de tous les prophètes. C’est pourquoi ce saint prophète se dit à lui-même : Espère en Dieu ; élève-toi, mon esprit10, et le reste.

Que si l’on dit qu’il le fait étant appliqué, j’en conviens ; car aussi ne prétends-je pas qu’on puisse faire ces actes de soi-même, sans être prévenu de la grâce. Mais comme il faut s’exciter avec David, il faut aussi en s’excitant dire avec lui : Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu, parce que c’est de Lui que vient mon salut? Et encore : Que mon âme soit soumise à Dieu, parce que c’est de Lui que vient ma patience11. Par de tels actes, l’âme en s’excitant reconnaît que Dieu agit en elle et lui inspire non seulement cette sujétion, mais encore l’acte par lequel elle s’y excite. Et si Dieu en faisant parler David et tous les prophètes, aussi bien que les Apôtres, selon la manière naturelle d’agir du libre arbitre, n’avait pas prétendu de nous insinuer12 cette manière d’agir, dont nous voyons en tous ces endroits une si vive et si parfaite représentation, il nous aurait tendu un piège pour nous rendre propriétaires. Mais, au contraire, il est clair qu’il a voulu donner, dans un homme aussi parfait que David, un modèle de prier aux âmes les plus parfaites. On se trompe donc manifestement quand on imagine un état où tout cela est détruit, et qu’on met dans cet état la perfection du culte chrétien, sans qu’il y ait aucun endroit de l’Écriture où on le puisse trouver, et y ayant tant d’endroits où le contraire paraît.


9Prévenu, devancé ; sollicité et mû préalablement par la grâce, dite prévenante. Expression de la langue théologique. [UL].

10Psaume 36, 3.

11Psaume 61, 2, 6.

12Prétendre, avec l’infinitif, n’est plus suivi de la préposition de ; il en était autrement au XVIIe siècle. « Ne prétendez donc pas de faire accroire au monde que… » (Pascal, Provinciales, XI).

13I Corinthiens, 4, 4 et 2, 12.

14Réflexe : réfléchi.

15Ezéchiel, 14, 14.

16Matthieu, 6, 12.

17Les plus exprès, explicites, et les plus reconnus de celui qui les fait.


On ne se trompe pas moins, quand on regarde comme imperfection de réfléchir et se recourber sur soi-même. C’est imperfection de se recourber sur soi-même par complaisance pour soi ; mais au contraire, c’est un don de Dieu de réfléchir sur soi-même pour s’humilier, comme faisait saint Paul lorsqu’il disait : Je ne me sens coupable de rien; mais je ne suis pas pour cela justifié; ou pour connaître les dons qu’on a reçus, comme quand le même saint Paul dit que nous avons reçu l’esprit de Dieu pour connaître ce qui nous a été donné13, et cent autres choses semblables. C’est encore, sans difficulté, un acte réflexe14 et recourbé sur soi-même que de dire : Pardonnez-nous nos péchés, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Mais l’Église a défini dans le concile de Carthage qu’un acte qui est réfléchi en tant de manières, peut convenir aux plus parfaits, comme à l’Apôtre saint Jean, comme à l’Apôtre saint Jacques, comme à Job, comme à Daniel, qui sont nommés avec Noé par Ézéchiel15 comme les plus dignes intercesseurs qu’on peut employer auprès de Dieu ; et néanmoins ces actes réfléchis ne sont pas au-dessous de leur perfection. Mais celui qui fait cet acte réfléchi : Pardonnez-nous, peut bien faire celui-ci : Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal 16 ; et ces demandes ne sont pas plus répugnantes à la perfection que cette autre : Pardonnez-nous.

Voilà donc des actes réfléchis et très parfaits ; ce qui me fait conclure encore que les actes les plus exprès et les plus connus17 ne répugnent en aucune sorte à la perfection, pourvu qu’ils soient véritables. Car il est vrai qu’il y a des actes qu’on appelle exprès, qui ne sont qu’une formule dans l’esprit ou dans la mémoire ; mais pour ceux qui sont en vérité dans le cœur et se produisent dans son fond, ils sont très bons, et n’en seront pas moins parfaits pour être connus de nous, pourvu qu’ils viennent véritablement de la foi, qui nous fait attribuer à Dieu et reconnaître de lui tout le bien qui est en nous. Il ne faut donc pas rejeter les actes exprès ; et c’est le faire que de mettre la perfection à les faire cesser : ce qui fait dans le fond qu’on exclut tout acte, puisqu’on n’ose en produire aucun, et qu’on ferait cesser les moins aperçus, si on pouvait les apercevoir en soi. Mais cela ne peut pas être bon, puisque, par un tel sentiment, on exclut l’action de grâces tant commandée par saint Paul18, cet acte n’étant ni plus ni moins intéressé que la demande.


De là suit encore qu’il ne faut pas tant louer la simplicité19, ni porter le blâme qu’on fait de la multiplicité jusqu’à nier la distinction des trois actes dont l’oraison, comme toute la vie chrétienne, est nécessairement composée, qui sont les actes de foi, d’espérance et de charité. Car, puisque ce sont trois choses, selon saint Paul 20, et trois choses qui peuvent être l’une sans l’autre, leurs actes ne peuvent pas n’être pas distincts ; et, encore qu’à les regarder dans leur perfection, ils soient inséparables dans l’âme du juste, il n’y aura rien d’imparfait de les voir comme distincts, puisque ce n’est que connaître une vérité ; non plus que de les exercer comme tels, puisque ce n’est que les exercer selon la vérité même. Il ne faut donc pas mettre l’imperfection ou la propriété à faire volontairement des actes exprès et multipliés, mais à les faire comme venant de nous.

Tout cela me fait dire que l’abandon ne peut pas être un acte si simple qu’on voudrait le représenter, car il ne peut pas être sans la foi et l’espérance ou la confiance, étant impossible de s’abandonner à celui à qui on ne se fie pas, ou de se fier absolument à quelqu’un sans s’y abandonner autant qu’on veut s’y fier, c’est-à-dire jusqu’à l’infini. Ainsi il ne faut pas séparer l’abandon, qu’on donne, et avec raison, pour la perfection de l’amour, d’avec la foi et la confiance : ce sont assurément trois actes distincts, quoique unis ; et c’est aussi ce qui en fait la simplicité.

Il ne faut donc point se persuader qu’on y déroge, ni qu’on fasse un acte imparfait et propriétaire quand on demande pardon à Dieu ou la grâce de ne pécher plus ; et la proposition contraire, si elle était mise par écrit, serait universellement condamnée comme contraire à un commandement exprès, et par conséquent à une vérité très expressément révélée dans l’Évangile.

Ce qu’on dit de plus apparent contre une vérité si constante, c’est qu’il y a des instincts et des mouvements divins certainement tels, qui sont clairement contre des commandements de Dieu, tel que l’instinct qui fut donné à Abraham d’immoler son fils. On ne peut douter que Dieu ne puisse inspirer de tels mouvements, et en même temps une certitude évidente que c’est lui qui les inspire; et ces certitudes se justifient par elles-mêmes dans l’esprit du juste qui les reçoit. Il ne faut donc pas les rejeter sous prétexte qu’elles seraient contraires au commandement de Dieu, puisque celle qui fut donnée à Abraham, qu’il fallait immoler son fils et que Dieu le voulait ainsi, était contraire au commandement de ne tuer pas, et encore contraire en apparence à la promesse que Dieu avait faite de multiplier la postérité d’Abraham par Isaac. Il n’y a donc

plus qu’à examiner si elles sont de Dieu ou non, ou, en d’autres termes, si ceux qui reçoivent de semblables impressions sont de ceux que Dieu meut spécialement, ou qu’on appelle mus de Dieu.

Voilà, madame, ce qu’on pourrait dire de plus apparent pour soutenir cet état qui fait dire qu’on ne peut rien demander à Dieu. Mais cela ne résout pas la difficulté ; car c’est autre chose de recevoir une fois un pareil instinct, comme Abraham, autre chose d’être toujours dans un état où l’on ne puisse observer les commandements de Dieu. D’ailleurs cet état qui vous fait dire en cette occasion : «Je ne puis », selon vous n’est pas un état extraordinaire, mais un état où l’on vient naturellement avec une certaine méthode et de certains moyens, qui sont même qualifiés courts et faciles21. C’est donc dire qu’on doit travailler à se mettre dans un état dont la fin est de ne pouvoir rien demander à Dieu, et que c’est là la perfection du christianisme. Or c’est là ce que je dis qu’on n’exposera jamais au jour sans encourir une censure inévitable.

Et si l’on demande en quel rang je mets donc ceux qui douteraient de mon sentiment, ou qui en auraient de contraires, je répondrais que je demeure non seulement en union, mais encore en union particulière avec eux, conformément à ce que dit saint Paul : Demeurons dans les choses auxquelles nous sommes parvenus ensemble ; et s’il y a quelque vérité où vous ne soyez pas encore parvenus, Dieu vous la révélera un jour22. C’est, madame, ce que je vous dis. Vous avez pris certaines idées sur l’oraison : vous croiriez être propriétaire et intéressée en faisant de certains actes, quoique commandés de Dieu ; vous croyez y suppléer par d’autres choses plus intimement commandées, soit faiblesse, ou habitude, ou ignorance, ou aheurtement23 dans votre esprit ; je n’en demeure pas moins uni avec vous, espérant que Dieu vous révélera ce qui reste, d’autant plus que vous demandez avec instance qu’on vous redresse de vos égarements ; et c’est ce que je tâche de faire avec une sincère charité.

Déposez donc, madame, peu à peu ces impuissances prétendues, qui ne sont point selon l’Évangile. Croyez-moi, la demande que vous ferez pour vous-même, que Dieu vous délivre de tout mal, c’est-à-dire, en d’autres termes, qu’Il vous fasse persévérer dans Son amour, n’est pas l’Isaac qu’il faut immoler. Que voyez-vous dans cet acte qui en rende le sacrifice si parfait? Quand Abraham entreprit, contre la défense générale de tuer, de donner la mort à son fils, Dieu lui fit voir, ce qui est très vrai, qu’Il était le maître de la vie des hommes, que c’était Lui qui lui


18Ephésiens, 5, 4-20 ; Philippiens, 4, 3 ; I Thessaloniciens, 5, 18.

19En matière d’oraison.

20I Corinthiens, 13, 13.

21Allusion au Moyen court et facile de faire oraison.

22Philippiens, 3, 15-16.

avait donné cet Isaac, qui avait droit de le lui redemander, et qui pouvait le lui rendre par une résurrection, comme saint Paul le remarque24. Dieu par là ne faisait point cesser en Abraham des actes saints ; mais Il en faisait exercer un plus saint encore, qui néanmoins, après tout, n’eut point son effet.

Mais quelle perfection espérez-vous dans la cessation de tant d’excellents actes de la demande, de la confiance, de l’action de grâces ? C’est de demeurer défaite25 d’actes intéressés. Mais c’est l’erreur26, de prendre pour intéressés des actes commandés de Dieu comme une partie essentielle de la piété, tels que sont ceux qu’on vient de marquer, ou d’attendre à les faire que Dieu vous y meuve par une impression extraordinaire, comme si ce n’était pas un motif suffisant de s’exciter à les faire qu’ils soient non seulement approuvés, mais encore expressément commandés. L’excuse de l’impuissance n’est pas recevable pour les raisons qu’on a rapportées; celle du rassasiement poussé jusqu’au point de le trouver assez grand en cette vie pour n’avoir plus rien à demander, s’il devient universel pour tout un état, c’est-à-dire pour toute la vie, est une erreur : on ne voit rien de semblable dans l’Écriture, ni dans la tradition, ni dans les exemples approuvés. Quelque mystique, quelque âme pieuse, qui, dans l’ardeur de son amour ou de sa joie, aura dit qu’il n’y a plus de désir, en l’entendant des désirs vulgaires, ou en tout cas des bons désirs pour certains moments, ne feront pas une loi, et plutôt il les faut entendre avec un correctif ; mais en général, je maintiens que mettre cela comme un état27, ou comme le degré suprême de la perfection et de la pureté du culte, c’est une pratique insoutenable.

Quand on n’attaque que ces endroits de l’intérieur, ce n’est point l’intérieur qu’on attaque, et c’est en vain qu’on s’en plaint; car les personnes intérieures n’ont point eu cela. Sœur Marguerite du Saint-Sacrement 28 était intérieure ; mais après qu’elle eut été choisie pour épouse, comblée de grâces proportionnées et élevée à une si haute contemplation, elle disait : « Sans la grâce de Dieu, je tomberais en toutes sortes de « péchés; et je la lui dois demander à toute heure, et lui rendre « grâces de la protection qu’il me donne ». (Dans sa Vie, liv. VI, chap. VIII, n° 2, p. 244). Sainte Thérèse était intérieure ; mais elle finit son dernier


23Aheurtement : attachement opiniâtre.

24Hébreux, 11, 19.

25Défaite : débarrassée.

26V. l’article XVI des conférences d’Issy.

27État : disposition permanente.

28Marguerite Parigot (1619-1648). Bossuet va citer la Vie de Sœur Marguerite du Saint-Sacrement, religieuse carmélite du monastère de Beaune, composée par un père de la congrégation de l’Oratoire [le P. Amelote], Paris, 1654, in-8.

degré d’oraison, où elle est absorbée en Dieu, en disant : « Bienheureux l’homme qui craint Dieu : notre plus grande confiance doit être dans la prière, que nous sommes obligés de faire continuellement à Dieu, de vouloir nous soutenir de sa main toute-puissante, afin que nous ne l’offensions point » (Château de l’âme, septième demeure, ch. IV, p. 822)29. On n’a qu’à lire ses lettres, on trouvera que l’état d’oraison où elle fait cette prière, est celui où elle était après quarante ans de profession et vingt-deux années de sécheresse portées avec une foi sans pareille parmi des persécutions inouïes. Si on veut remonter aux premiers siècles, saint Augustin était intérieur ; mais on n’a qu’à lire ses Confessions, qui sont une perpétuelle contemplation, on y trouvera partout des demandes qu’il fait pour lui-même, sans qu’on y puisse remarquer le moindre vestige de la perfection d’aujourd’hui. Saint Paul était intérieur ; mais non seulement il prie pour lui-même, mais il invite les autres à prier pour lui : Priez pour moi, dit-il, mes frères30. Sans doute qu’il faisait lui-même la prière qu’il faisait faire pour lui.

Je me souviens à ce propos de l’endroit31 où il est dit que vous ne pouvez invoquer les saints en aucune sorte. Cela déjà est assez étrange ; mais la raison est encore pire : Il me vint, dit-on, dans l’esprit que les domestiques ont besoin d’intercesseurs ; mais les épouses, non. Sur quoi se fonde cette doctrine ? Sur rien, si ce n’est seulement sur le mot d’épouse. Mais toute âme chrétienne et juste est épouse, selon saint Paul32, nul ne doit donc invoquer les saints, et Luther gagne sa cause ; et l’âme de saint Paul était épouse dans le degré le plus sublime, sans cesser de se procurer des intercesseurs. Enfin, qu’on me montre dans toute la suite des siècles un exemple semblable à celui dont il s’agit, je dis un exemple approuvé, je commencerai à examiner la matière de nouveau, et je tiendrai mon sentiment en suspens ; mais, s’il ne s’en trouve aucun, il faut qu’on cède.

Je n’ai jamais hésité un seul moment sur les états de sainte Thérèse, parce que je n’y ai rien trouvé que je ne trouvasse aussi dans l’Écriture,


29Bossuet cite ici les Œuvres de sainte Thérèse, trad. d’Arnauld d’Andilly, Paris, 1670, in-4. Il corrige seulement, pour la rendre plus littérale, la traduction du passage du Psaume CXI. Pour les Lettres de la sainte, il se servait de la traduction du P. Général des Carmes déchaussés, publiée à Paris en 1688, in-8°. [UL].

30I Thessaloniciens, 5, 25 ; II, Thessaloniciens, 3, 1.

31Dans le texte imprimé de la Vie 3.8.7 on lit : « Il me fut mis dans l’esprit que les domestiques avaient besoin de crédit et d’intercesseurs ; mais que l’Épouse obtenait tout de son Époux, même sans lui rien demander: il la prévient avec un amour infini. »

32Allusion à 2 Corinthiens, 11, 2 : « Car je suis ému pour vous de la jalousie de Dieu ; parce que je vous ai fiancés, comme une chaste vierge, avec l’unique époux Jésus-Christ » (Amelote).

comme elle dit elle-même que les docteurs de son temps le reconnaissaient. C’est ce qui m’a fait estimer, il y a trente ans, sans hésiter, sa doctrine33, qui aussi est louée par toute l’Église ; et, à présent que je viens encore de relire la plus grande partie de ses ouvrages, j’en porte le même jugement, toujours sur le fondement de l’Écriture ; mais ici, je ne sais où me prendre : tout est contre et rien n’est pour.

On dit: L’Esprit prie pour nous34, il faut donc Le laisser faire. Mais cette parole regarde tous les états de grâce et de sainteté. D’ailleurs, la conséquence n’est pas bonne. Au lieu de dire : Il prie en nous, donc il Le faut laisser faire, il faut dire: Il prie en nous, donc il faut coopérer à Son mouvement, et s’exciter pour le suivre, comme la suite le démontre. On dit que selon le même saint Paul, le chrétien est poussé par l’Esprit de Dieu, que Jésus-Christ dit que le chrétien est enseigné de Dieu35. Cela est vrai, non d’un état particulier, mais de tous les justes; et Jésus-Christ dit expressément : Tous seront enseignés de Dieu. On ne prouve donc point par ces paroles cette surprenante singularité qu’on veut attribuer à un état particulier. On dit : « Il est écrit : Qu’on se renonce soi-même36. ». Est-ce à dire qu’il faut renoncer à demander ses besoins à Dieu par rapport à son salut ? Ce serait trop visiblement abuser de la parole de Jésus-Christ. On dit : « Dieu est amour, et qui demeure dans l’amour, demeure en Dieu et Dieu en lui37 », donc il n’y a qu’à demeurer, et il n’y a rien à demander. Mais cela serait contre Jésus-Christ même, qui, après avoir dit à Ses Apôtres : Nous viendrons à Lui, et nous ferons en Lui notre demeure ; et encore : Demeurez en moi et moi en vous ; et encore : Le Saint-Esprit viendra en vous, et il y demeurera38, inculque plus que jamais le commandement de la prière.


33 « Bossuet n’avait donc pas attendu la querelle du quiétisme pour lire les mystiques. Vers 1664 ou 1665, Bossuet avait pour confesseur et directeur à Paris le P. René de Saint-Albert, religieux carme formé à l’école de sainte Thérése et de saint Jean de la Croix, et qui parait avoir insisté dans sa direction sur l’oraison de simplicité et d’abandon. C’est sous son inspiration que le prélat composa alors des notes sur l’oraison, d’une haute mysticité, qu’on peut voir dans la Revue Bossuet de décembre 1906, p. 244 et suiv. Bossuet pouvait alors, sans attendre la traduction d’Arnauld d’Andilly, qui est de 1670, étudier les œuvres de sainte Thérése dans la traduction latine, Opera sanctae Matris Theresae, Cologne, 1626, in-4, ou dans la traduction française du P. Cyprien, Œuvres de la sainte Mère Thérèse de Jésus, Paris, 1657, in-4. Il pouvait trouver encore en français le Traité du château ou demeure de l’âme, Paris, 1601, in-12, et les Lettres traduites par l’abbé Pélicot, Paris, 1660, in-4». [UL]

34Romains, 8, 26.

35Romains, 8, 14, et Jean, 6, 45.

36Matthieu, 16, 44.

37I Jean, 4, 16.


Je ne sais donc, encore un coup, à quoi recourir : je ne trouve ni Écriture, ni tradition, ni exemple, ni personne qui pût ou qui osât dire ouvertement : « En cet état, ce serait une demande propriétaire et intéressée de demander pour soi quelque chose, si bonne qu’elle fût, à moins d’y être poussé par un mouvement particulier ; et la commune révélation, le commandement commun fait à tous les chrétiens ne suffit pas ». Une telle proposition est de celles où il n’y a rien à examiner, et qui portent leur condamnation dans les termes.

J’écris ceci sous les yeux de Dieu, mot à mot, comme je crois l’entendre de lui par la voix de la Tradition et de l’Écriture, avec une entière confiance que je dis la vérité. Je vous permets néanmoins de vous expliquer encore ; peut-être se trouvera-t-il dans vos sentiments quelque chose qui n’est point assez débrouillé, et je serai toujours prêt à l’entendre. Pour moi, j’ai voulu exprès m’expliquer au long et ne point épargner ma peine pour satisfaire au désir que vous avez d’être instruite.

Je vous déclare cependant que je loue votre docilité, que je compatis à vos croix, et que j’espère que Dieu vous révélera ce qui reste, comme je l’ai dit après saint Paul. J’aurai encore beaucoup de choses à vous dire sur vos écrits ; et je le ferai quand Dieu m’en donnera le mouvement, comme il me semble qu’Il me l’a donné à cette fois. Au reste, sans m’attendre trop à des mouvements particuliers, je prendrai pour un mouvement du Saint-Esprit tout ce que m’inspirera pour votre âme la charité qui me presse, et la prudence chrétienne. Je suis dans le saint amour de Notre-Seigneur très parfaitement à vous, et toujours prêt à vous éclaircir sur toutes les difficultés que pourra produire cette lettre dans votre esprit.

J. BÉNIGNE, é. de Meaux.

Pendant que je ferme ce paquet, Dieu me remet dans l’esprit le commencement de l’action du sacrifice39, qui se fait par ces paroles du pontife : Sursum corda, « le cœur en haut » ; par où le prêtre excite le peuple et s’excite lui-même le premier à sortir saintement de lui-même pour s’élever où est Jésus-Christ. C’est là sans doute un acte réfléchi, mais très excellent, et qui peut être d’une très haute et très simple contemplation. A quoi le peuple répond avec un sentiment aussi sublime : Nous l’avons [notre cœur] à Notre-Seigneur ; c’est-à-dire nous l’y avons élevé, nous l’y tenons uni ; ce qui emporte sans difficulté une réflexion sur soi-même, mais une réflexion qui en effet nous fait consentir à l’exhortation du prêtre, qui, en s’excitant soi-même à ce grand acte, y excite

en même temps tout le peuple pour lequel il parle et dont il tient tous les sentiments dans le sien, pour les offrir à Dieu par Jésus-Christ. Le prêtre donc, ou plutôt toute l’Église et Jésus-Christ même en Sa personne, après avoir ouï de la bouche de tout le peuple cette humble et sincère reconnaissance de ses sentiments : Nous avons le cœur élevé au Seigneur, la regarde comme un don de Dieu ; et afin que les assistants entrent dans la même disposition, il élève de nouveau sa voix en ces termes : Rendons grâces au Seigneur notre Dieu, c’est-à-dire : rendons-Lui grâces universellement de tous Ses bienfaits, et rendons-Lui grâces en particulier de cette sainte disposition où Il nous a mis, d’avoir le cœur en haut ; et tout le peuple y consent par ces paroles : Il est raisonnable, il est juste. Après quoi, il ne reste plus qu’à s’épancher en actions de grâces, et commencer saintement et humblement tout ensemble40, par cette action, le sacrifice de l’Eucharistie.

Voilà sans doute des actes parfaits, des actes très simples, des actes très purs, qui peuvent être, comme je l’ai dit, d’une très haute contemplation, et qui sont très assurément des actes d’une foi très vive, d’une espérance très pure, d’un amour sincère, car il est bien aisé d’entendre que tout cela y est enfermé : ce sont pourtant des actes de réflexion sur soi-même et sur ses actes propres. Et si le retour qu’on fait sur soi-même pour y connaître les dons de Dieu était un acte intéressé, il n’y en aurait point qui le fût davantage que l’action de grâces. Mais ce serait une erreur manifeste de le qualifier de telle sorte, et encore plus d’accuser l’Église d’induire ses enfants à de tels actes, quand elle les induit à l’action de grâces. Il en faut dire autant de la demande, qui, comme nous avons dit, n’est ni plus ni moins intéressée que l’action de grâces.

Toutes ces actions sont donc pures, sont simples, sont saintes, sont parfaites, quoique réfléchies et ayant toutes un rapport à nous. Il faut que tous les fidèles se conforment au désir de l’Église, qui leur inspire ces sentiments dans son sacrifice, ce qu’on ne fera jamais, mais plutôt on fera tout le contraire, si on regarde ces actes comme intéressés, car c’est leur donner une manifeste exclusion.

Il faut donc entrer dans ces actes ; il faut qu’il y ait dans nos oraisons une secrète intention de les faire tous, intention qui se développe plus ou moins, suivant les dispositions où Dieu nous met, mais qui ne peut pas n’être pas dans le fond du chrétien, quoiqu’elle y puisse être plus ou moins cachée, et quelquefois tellement, qu’on ne l’y aperçoit pas distinctement. Ce sera là peut-être un dénouement de la difficulté ; mais pour cela, il faut changer non seulement de langage, mais de principes,

en reconnaissant que ces actes sont très parfaits en eux-mêmes, soit qu’ils soient aperçus ou non, excités ou non par notre attention et par notre vigilance, pourvu qu’on croie et qu’on sache qu’on ne les fait comme il faut qu’autant qu’on les fait par le Saint-Esprit ; ce qui n’est pas d’une oraison particulière, mais commun à tous les états du christianisme, quoique non toujours exercé avec une égale simplicité et pureté. Si on entre véritablement dans ces sentiments, la doctrine en sera irrépréhensible.

J. BÉNIGNE, é. de Meaux.

Pour m’expliquer mieux sur les actes réfléchis, en voici un de saint Jean (Ire Épître, 3, 18): Mes petits enfants, n’aimons pas de parole ni de langueb, mais par œuvres et en vérité. C’est par là que nous connaissons que nous sommes de la vérité, (ses enfants et animés par elle)40a, et que nous en persuaderons notre cœur en la présence de Dieu, parce que, si notre cœur nous reprend, Dieu est plus grand que notre cœur, et Il connaît tout. Mes bien-aimés, si notre cœur ne nous reprend pas, nous avons de l’assurance devant Dieu ; et quoi que ce soit que nous Lui demandions, nous l’obtiendrons de Lui. Voilà des actes manifestement réfléchis sur soi-même, et un fondement de confiance établi sur la disposition qu’on sent en son cœur. Je demande si ce sont là des sentiments des parfaits ou des imparfaits. S’ils sont des parfaits, ils ne sont donc ni intéressés ni propriétaires. On ne peut pas dire qu’ils n’en soient pas, puisque saint Jean les connaît en lui comme dans les autres, D’ailleurs, on les voit expressément dans saint Paul, lorsqu’il dit, prêt à consommer son sacrifice et dans l’état le plus parfait de sa vie : J’ai bien combattu, et le reste41. On voit qu’il s’appuie sur ses œuvres, mais comment ? Il est sans doute que c’est en tant qu’elles sont de Dieu, et un effet comme une marque de son amour.

Il ne faut donc point tant blâmer ces actes réfléchis, qui sont, comme on voit, des plus parfaits, et en même temps des plus humbles, et qui néanmoins, bien loin d’étouffer en nous l’esprit de demande, sont, selon saint Jean, un des fondements qui nous fait demander avec confiance.

Au reste, je ne veux pas dire que toutes les âmes saintes doivent toujours être expressément dans la pratique de ces actes ; ce que je veux dire, c’est que ces dispositions sont saintes et parfaites, et que c’est combattre directement le Saint-Esprit que de les traiter, non seulement d’impar

faites, mais encore de propriétaires et d’impures, ou de faire comme une espèce de règle pour les parfaits des dispositions différentes42.

J. BENIGNE, é. de Meaux.

- BNF, N.acq.fr. 16313, f°23-30 : ne comporte pas l’addition: « Pendant que je ferme ce paquet... » - A.S.-S., pièce 7573, copie en douze feuillets ; A.S.-S., pièce 7574, copie Bourbon en 9 feuillets - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 100-123 - UL, Lettre 1004 : « D’après une copie authentique, revue par Ledieu et conservée au séminaire Saint-Sulpice. Le texte publié d’abord par Phelipeaux avec quelques fautes d’impression (t. I, p. 100-123) a été reproduit dans le tome IV, p. xxii et suiv. de l’édition Pérau, et dans le t. II, p. 18-49, des Lettres et opuscules de 1748. Deforis y a fait des corrections, les unes pour enlever les fautes, les autres, suivant son habitude, pour rajeunir le style. Il n’a pas daté cette lettre, bien que Bossuet (Relation, sect. II, n. 21) eût dit qu’elle était du 4 mars. »

aPhelipeaux : degré ou permanent ou par état, où on ne puisse.

bni de la langue : nous corrigeons en supprimant la pour garder distinctement le parallèle.

38Jean, 14, 23 ; 15, 4 ; 14, 17.

39La préface, par où commence vraiment le sacrifice de la messe, ce que les liturgistes appellent aujourd’hui le canon, et dont le nom ancien était action. [UL].

40Tout ensemble, tout à la fois.

40aAjout entre parenthèses qui n’existe pas dans l’Epître.

41II Timothée, 4, 7.

42La doctrine exposée dans cette longue lettre se retrouve tout entière dans l’Instruction sur les états d’oraison, dont la composition ne commença qu’un an plus tard, et qui ne fut publiée qu’en 1697. [UL]

0. A BOSSUET. 8 mars 1694.

Je n’ai nulle peine, Monseigneur, à croire que je me suis trompée ; mais je ne puis ni m’en affliger ni m’en plaindre. Quand je me suis donnée à Notre-Seigneur, ç’a été sans réserve et sans exception ; et quand j’ai écrit, je l’ai fait par obéissance, aussi contente d’écrire des extravagances que d’écrire de bonnes choses. Ma consolation est que Dieu n’en est ni moins grand, ni moins parfait, ni moins heureux pour tous mes égarements1. Je croirai de moi, Monseigneur, tout ce que vous m’ordonnerez d’en croire, et je dois vous dire, pour obéir à l’ordre que vous me donnez de vous mander simplement mes pensées, que je ne sais pas comme j’ai écrit cela, qu’il ne m’en est rien resté dans la tête, et que je

1Ce début de lettre est repris dans la Vie, 3.14.8 : « […] Je n'ai nulle peine à croire que je me sois trompée, mais je ne puis ni m'en plaindre, ni m'en affliger. Quand je me suis donnée à Notre Seigneur, ç'a été sans réserve et sans exception : et comme je n'ai écrit que par obéissance, je suis aussi contente d'écrire des extravagances que de bonnes choses. Ma consolation est que Dieu n'est ni moins grand, ni moins parfait, ni moins heureux pour tous mes égarements. »

n’ai nulle idée de moi, n’y pensant pas même. Lorsque je puis réfléchir, il me paraît que je me trouve au-dessous de toutes les créatures et un vrai néant2. J’ai donc l’esprit vide de toute idée de moi. J’avais cru que Dieu, en voulant Se servir de moi, n’avait regardé que mon infinie misère, et qu’Il avait choisi un instrument destitué de tout afin qu’il ne Lui dérobât point Sa gloire ; mais, puisque je me suis trompée, j’accuse mon orgueil, ma témérité et ma folie, et je remercie Dieu, Monseigneur, qui vous a inspiré la charité de me retirer de mon égarement.

Le mot de lier et de délier ne doit pas être pris au sens qu’il est dit à l’Église ; c’était une certaine autorité que Dieu semblait m’avoir donnée pour tirer les âmes de leurs peines et les y replonger3. Mais, Monseigneur, c’est ma folie qui m’a fait croire toutes ces choses, et Dieu a permis que cela se trouvât vrai dans les âmes, en sorte que Dieu, en me livrant à l’illusion, a permis que tout concourûta pour me faire croire ces choses, non en manière réfléchie sur moi, ce que Dieu n’a jamais permis, ni que j’aie cru en être meilleure ; mais j’ai mis simplement et sans retour ce que je m’imaginais. Je renonce de tout mon cœur à cela. Je ne puis m’ôter les idées, car je n’en ai aucune : ce que je puis est de les

2Le texte de la Vie, 3.14.8, continue : « Les choses sont-elles écrites, il ne m'en reste rien dans la tête, je n'en ai nulle idée. Lorsque je puis réfléchir, il me paraît que je suis au-dessous de toutes créatures et un vrai néant. »

3Le texte de la Vie, 3.14.9, poursuit : « Lorsque j'ai parlé de lier et de délier, ce mot ne doit point être pris au sens qu'il est dit de l'Église. C'était une certaine autorité que Dieu semblait me donner pour tirer les âmes de leurs peines et les y replonger, Dieu permettant que cela se trouvât vrai dans les âmes… »

Selon UL, « un sens différent ressort du passage du manuscrit que Bossuet avait sous les yeux. » Il en cite le passage suivant (Vie, 3.10.1, passage absent du ms. d’Oxford, présent dans celui de Saint-Brieuc et dans le ms. 2055 des A.S.-S., cité pour la première fois par Masson, reproduit p. 752 de notre éd.) que nous étendons ici très légèrement : « Je crois que Dieu me l’a donné de cette sorte, pour l’exercer et le faire mourir par l’opposition de son naturel […] Il faut donc détruire sa propre sagesse dans tous les endroits où elle se retranche et c’est à quoi il me paraît que Dieu me destine. Il me semble qu’il m’a choisie en ce siècle pour détruire la raison humaine et faire régner la sagesse de Dieu par le débris de la sagesse humaine et de la propre raison. Le Seigneur fera un jour éclater sa miséricorde, il établira les cordes de son empire en moi […] Oui, je serai en lui dominatrice de ceux qui dominent ; et ceux qui ne sont assujettis pour quoi que ce soit, seront assujettis en moi par la force de son autorité divine dont ils ne pourront jamais se séparer sans se séparer de Dieu même : ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, et je suis cette pierre fichée par la croix, rejetée par tous les architectes qui sont les forts et les savants, qui ne l’admettent jamais, mais qui servira cependant à l’angle de l’édifice intérieur que le Seigneur s’est choisi pour composer cette Jérusalem descendue du Ciel, pompeuse et triomphante, comme une épouse qui sort de son lit nuptial. » UL ajoute : « Bossuet (Relation, II, § 13) a reproduit ce passage, en omettant de dire qu’il ne le citait pas textuellement. »

désavouer. C’est de tout mon cœur que je prends le parti de me retirer, de ne voir ni écrire à personne sans exception. Il y a six mois que je commence à le pratiquerb 5 : j’espère que Dieu me fera la grâce de l’achever jusqu’à la mort.

Je consens tout de nouveau qu’on brûle tous les écrits, et qu’on censure les livres, n’y prenant nul intérêt ; je l’ai toujours demandé de la sorte. Il me semble, Monseigneur, que l’exercice de la charité contient toute demande et toute prière ; et comme il y a un amour sans réflexion6, il y a aussi une prière sans réflexion ; et celui qui a cette prière substantielle, satisfait à toutes les autres, puisqu’elle les renferme toutes. Elle ne les détaille pas, à cause de sa simplicité. Le cœur qui veille sans cesse à Dieu, attire la vigilance de Dieu sur lui. Mais je veux bien croire encore que je me trompe en ce point.

Il y a deux sortes d’âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser à elles, et d’autres que Dieu invite à se donner à Lui par un oubli si entier d’elles-mêmes, qu’Il leur reproche les moindres retours. Ces âmes sont comme des petits enfants qui se laissent porter à leurs pèresc, qui n’ont aucun soin de ce qui les regarde. Cela ne condamne pas celles qui agissent ; mais pour celles-là, Dieu veut d’elles cet oubli et cette perte d’elles-mêmes. Du moins, je le croyais de la sorte, mais puisque cela ne vaut rien, je le désavoue comme le reste.

Il me paraît, Monseigneur, par tout ce que vous dites, que vous croyez que j’ai travaillé à étouffer les actes distincts, comme les croyant imparfaits7. Je ne l’ai jamais fait ; et quand je fus mise intérieurement dans l’impuissance d’en faire, que mes puissances8 furent liées, je m’en défendis de toutes mes forces, et je n’ai cédé au fort et puissant Dieu que par faiblesse. Il me semble même que cette impuissance de faire des actes réfléchis ne m’ôtait point la réalité de l’acte ; au contraire, je trouvais que ma foi, ma confiance, mon abandon ne furent jamais plus vifs, et mon amour plus ardent. Cela me fit comprendre qu’il y avait une manière d’acte direct et sans réflexion, et je le connaissais par un exercice continuel d’amour et de foi, qui rendait l’âme soumise à tous les événements de la Providence, qui la portait à une véritable haine d’elle-

4 « Je rompis tout commerce avec les uns et les autres, en les assurant néanmoins que, toutes les fois qu’il s’agirait de rendre raison de ma foi, je reviendrais au premier signal qu’on me donnerait par la voie de celui qui était chargé de mon temporel. M. Fouquet fut le seul à qui je confiai le lieu de ma retraite... » (Vie 3.15.1-2).

5 Vie 3.14.12.

6Sans réflexion de l’âme sur elle-même.

7Vie 3.14.10.

8Puissances : facultés.

même, n’aimant que les croix, les opprobres, les ignominies. Il me semble que tous les caractères chrétiens et évangéliques lui sont donnés. J’avoue que sa confiance est pleine de repos, exempte de souci et d’inquiétude ; elle ne peut faire autre chose que d’aimer, et se reposer en son amour. Ce n’est pas qu’elle se croie bonne : elle n’y pense pas, elle est comme une personne ivre, qui est incapable de toute autre chose que de son ivresse. Il me semble que la différence de ces personnes et des autres est que les premiers mangent la viande9 pour se nourrir, la mâchent avec soin, et que les autres en avalent la substance. Si je dis des sottises, vous me les pardonnerez, Monseigneur, ne devant jamais plus écrire.

Je n’ai garde, Monseigneur, de vous faire des difficultés sur votre lettre ; je crois tout sans raisonner, et je vous obéirai avec tant d’exactitude que je pars demain dès le matin. Je n’aurai plus de commerce qu’avec les filles qui me servent ; et afin de ne plus écrire à personne sans exception, personne ne saura où je suis. J’enverrai de six en six mois quérir ma pension ; si je meurs, l’on le saura. Si Dieu vous inspire, Monseigneur, de le prier pour ma conversion, j’espère que vous aurez la charité de le faire. Je ne perdrai jamais le souvenir de votre charité et des obligations que je vous ai, étant, avec beaucoup de respect et de soumission, votre très humble et très obéissante servante.

Je pourrais vous faire remarquer, Monseigneur, qu’il y a eu en beaucoup d’endroits de mes écrits, des expressions qui sont des actes très distincts. Il serait facile de faire voir qu’ils coulent alors de source, et pourquoi l’on exprime alors son amour, son abandon et sa foi d’une manière très distincte ; qu’on le fait de même dans les cantiques ou chansons spirituelles, et qu’on ne le peut faire à l’oraison. Il y a bien des raisons de cela. Mais il ne s’agit plus d’éclaircissement10, il ne faut que se soumettred : c’est ce que je fais de tout mon cœur.

A.S.-S., pièce 7577, copie Bourbon en 2 feuillets, datée de décembre 1694, intitulée : « Réponse de Madame Guyon à Mgr l’Evêque de Meaux » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°61v°], datée de février 1694 - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [67], datée de même - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 123-127 - UL, Lettre 1007 : « C’est une réponse à la lettre du 4 mars : « La réponse, qui


9Viande : toute sorte de nourriture.

10 « M. de Meaux insistait toujours [à dire] que je travaillais à étouffer les actes distincts comme les croyant imparfaits. Je ne l'ai jamais fait, et quand je fus mise intérieurement dans l'impuissance d'en faire, que mes puissances furent comme liées, je m'en défendis de toutes mes forces, et je ne cédai au fort et puissant Dieu que par faiblesse. » (Vie, 3.14.10).

suivit de près, est très soumise et justifie tous les faits que j’ai  avancés sur le contenu de ses livres ». (Bossuet, Relation, sect. II, no 21).

a en sorte qu’en me livrant à l’illusion, tout a concouru. Ms. Dupuy.

bque je le pratique. Ms. Dupuy.

cmères. Vie.

dd’éclaircissement, mais bien de soumission. Ms. Dupuy.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 mars 1694.

10 mars 1694

Je me sers de la main d’une fille pour vous écrire encore ce billet, monsieur. Je vous avais mandé que vous auriez de mes nouvelles de trois en trois mois, mais la lettre de M. de Maux [sic] a renversé tout cela. Je vous dis donc le dernier adieu. Je ne sais si l’esprit s’affaiblit par les violentes douleurs de tête dont je suis tourmentée, mais la moindre raison m’épuise la tête et en dissipe tous les esprits. Il me fallut mettre au lit après avoir lu la lettre de M. de Meaux, et je suis restée dans un épuisement d’esprit et de tête que je n’ai jamais éprouvé, qui a duré jusqu’au lendemain et qui dure encore, sans que je les aie pu recueillir un moment, quoique les yeux fermés et sans penser à rien. Je ne conçois pas même les raisons qu’on me dit, et excepté quelques-unes auxquelles j’ai répondu, je suis étonné que le reste est pour moi comme du grec, que rien n’entre dans cet esprit hébété. Plus je m’y applique et moins je conçois. Je crois en général que j’ai tort, que je suis dans l’égarement, mais je suis comme un enfant à qui l’on commence à montrer les règles du rudiment en latin, qui veut les apprendre de tout son cœur, mais qui n’y conçoit pas la moindre chose, ou comme un petit enfant que l’on gronde et qui ne conçoit pas la nature de sa faute. Je n’ai jamais été si hébétée, il ne me peut rien entrer par dehors dans la tête. St B [Fénelon] m’avait écrit trois raisons qui me paraissaient fort belles ; je les ai lues vingt fois sans les pouvoir retenir. Je pars donc vraiment malade et j’obéis à M. de Meaux. Je crois de moi tout le mal possible, je soumets tout : c’est tout ce que je puis faire. [f. 1 v°] Il veut brûler mes écrits et censurer mes livres. Tout cela ne me touche point. Je n’y prends point d’intérêt. Si cette oraison est de Dieu, Il saura bien l’insinuer dans le cœur de qui il Lui plaira sans moyens et malgré toutes sortes d’obstacles. Si elle est de mon invention, comme ce bon prélat le croit, qu’elle périsse avec moi. Je lui suis bien obligée de sa charité. Je voudrais que vous vissiez ma réponse qui est courte, ma tête ne concevant que cela.

J’ai des vertiges dans la tête. J’embrasse de tout mon cœur mon B [Beauvillier] et St B [Fénelon], et suis à vous en Notre Seigneur pour toute l’éternité.

- A.S.-S., pièce 7303, adresse « Monseigneur / Monseigneur le duc de Chevreuse A Versailles » de la main d’une fille de compagnie de Madame Guyon. En tête : «10e mars 1694 au soir », de la main de Chevreuse. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°64] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [70].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 mars 1694.

10 mars 1694 matin

M. Fouquet pourra toujours me faire tenir les lettres de M. de Meaux et les vôtres. S’il meurt, étant assez mal, j’enverrai tous les trois mois pour recevoir ma pension. J’écrirai par ce moyen, je dicterai à une fille sûre la réponse à sa grande lettre. Je vous remercie de la charité que vous m’offrez. Ma pauvreté fait ma richesse. Je ne ferai pas ce tort à mon Maître de recevoir de l’argent. Je ne laisse pas de vous en avoir la même obligation ; je ne vous oublierai jamais. Je pars demain. La fille qui reste m’apportera la lettre de M. de M[eaux] si je suis partie. Je vais à la garde de Dieu, sans savoir où. J’ai au cœur qu’on donne à M. de Meaux l’Evangile de saint Matthieu ; il aura la bonté de le lire entier, il a assez de charité pour cela. Je le crois nécessaire. Mme de Mortemart l’a lu.

- A.S.-S., pièce 7301, transcription de la main de l’en-tête (celle du duc de Chevreuse) de la pièce autographe 7302 en écriture inversée (qui ne comporte cette fois pas la transcription incluse). Cette transcription commence par :  « Copie de la lettre cy jointe du 10e mars 1694 au matin » ; en tête de l’autographe « 10e mars 1694 au matin » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°64] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [69].

0. A M. FOUQUET & Mme DE CHAROST. Fin mai 1694.

J’ai toujours cru que vous mourriez de cette maladie, et même j’avais au cœur que vous ne passeriez pas la fête de Dieu. Je perds en vous le plus fidèle et même l’unique ami sur lequel je pouvais fonder. Je sens ma perte, mais cela ne m’empêche pas de me réjouir de votre bonheur : je vous porte envie et il me semble depuis quelquea temps que

notre Seigneur a mis une grande conformité entre nous. Il vous a réduit au point où vous êtes pour cela. M. Bertaut 1 disaitb que nous étions semblables.

Je vous envoie la bénédiction du petit Maîtrec. Partez, âme bienheureuse, et allez recevoir la récompense réservée à tous ceux qui, comme vous, seront à Lui sans ménagement ni retour. Allez entre Ses bras, préparez le lieu, priez pour les enfants et pour la mère : qu’ils ne s’écartent jamais ni pour le temps ni pour l’éternité de lad volonté suprême et adorable. Allez, partez au nom du Seigneur, et que nous soyons unis dans l’éternité comme nous l’avons été dans le temps. J’espère [f. 1 v°] de la bonté de Dieu que je serai présente au moment de votre mort en esprit et de cœur pour vous recevoir avec le petite Maître qui vous attend. Soyez mon ambassadeur auprès de Lui pour Lui dire que je L’aime.

Les derniers jours de mai 1694.

Il est mort le 8e juin.

[Lettre à] Mme de Charost :

Je suis persuadée que M. Fouquet ne saurait plus guère vivre. Je m’adresse à vous, ma chère bonne, pour vous dire que Dieu regarde comme fait à Lui-même ce que vous lui faites. C’est un vrai serviteur de Dieu ; son âme est encore plus consommée que son corps, il a achevé sa carrière avec une fidélité sans égale, son âme est un fruit mûr pour le ciel. Je vous prie de faire mettre dans son cercueil une lame de plomb où son nom soit gravé et le jour de sa mort. Je perds un bon et fidèle ami, mais je ne saurais m’en affliger : je me réjouis au contraire de ce qu’il va voir mon Maître, je lui porte envie. Pour vous, [f. 2 r°] ma bonne, soyez persuadée que je vous aime de tout mon cœur, et le bon marquis aussi bien que M. l’abbé. S’il m’était permis de vous écrire autre chose, je le ferais, mais vous savez que M. de M[eaux] m’a défendu de parler de Dieu. De qui parler ? De moi ? Je n’en vaux pas la peine. J’enverrai quérir dans un mois ma pension. Si vous voulez m’écrire par cette voie, vous me manderez les circonstances de la mort de M. Fouquet. Je vous embrasse, et tous les enfants du Seigneur.

Les derniers jours de mai 1694.

- A.S.-S., pièce 7304, copie Dupuy - Mme GUYON, Lettres chrétiennes et spirituelles. Nouvelle édition (par J. Ph. Dutoit-Mambrini), Londres [Lyon], 1768, t. I, Lettre 228, p. 646. Nous donnons les quelques variantes de Dutoit

(D) qui, très exceptionnellement, édite cette lettre (pour la seule partie adressée à M. Fouquet). Il est assez fidèle.

aquelques D pluriel.

bM. disait D

c du divin Maître D divin au lieu de petit et croix absente.

dsa D

edivin D

1Importante référence à leur maître commun, Jacques Bertot.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin (?) 1694.

Je vous prie d’envoyer ces lettres à M. Vous verrez de quoi il s’agit. J’ai cru devoir faire cela, ne différez pas s’il vous plaît, et croyez que je suis à vous plus que jamais. Dieu tirera la vérité du mensonge, la lumière des ténèbres, si l’on veut bien me mettre en justice. Je ne demande que la vérité : que cela ne vous fasse pas de peine, car le Seigneur est ma force. Dominus illuminatio mea et salus mea quem timebo, Dominus protector vitae meae a quo trepidabo1. J’enverrai quérir la réponse. J’embrasse tous les enfants du Seigneur. Qu’ils prient tous afin que la volonté de mon Dieu s’accomplisse. Il faut envoyer le tout à M. le duc de Beauvillier.

A.S.-S., pièce 7330, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72] avec le commentaire suivant : « cette lettre est ici mal placée, elle doit être de juin lorsque M. G[uyon] offrit à Mad. de M[aintenon] de se rendre dans huitaine en telle prison qu'on lui prescrirait pourvu qu'on lui promit de lui faire son procès dans les règles ordinaires de la justice. Elle précède la lettre du 18 juillet 1694 ». - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [89].

1Psaume 26, 1 : Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; qui est-ce que je craindrais ? Le Seigneur est le défenseur de ma vie ; qui pourra me faire trembler ? (Sacy).

0. AU DUC DE BEAUVILLIER. Juin 1694.

Je prends, monsieur, la liberté de vous adresser cette lettre pour Mme de Maintenon. Je crois devoir me livrer à la justice, pour donner la connaissance de la vérité, et surtout à vous. Si je suis innocente, vous aurez la consolation de voir que je ne vous ai point trompé. Si j’ai fait les

maux dont on m’accuse, une personne si méchante peut aisément tromper des personnes de bonne foi, et ainsi vous seriez justifié par ma malice. Toute la grâce que j’ai à vous demander, est qu’on me donne des gens droits, incapables de prévention, et qui approfondissent toutes les choses. La première fois que l’on m’interrogea, il se trouva des lettres reconnues fausses. Si l’on m’avait fait justice, ces mêmes personnes, qui continuent de me faire de la peine, n’eussent osé le faire. Mais Dieu tirera Sa gloire de tout, et la vérité des ténèbres. Je suis, avec bien du respect, etc.

Je prends encore la liberté, monsieur, de vous prier de dire à Mme de Maintenon que je demande des juges séculiers, parce que les ecclésiastiques, ne pouvant point juger des matières criminelles, ne les approfondissent jamais. Il ne s’agit point du spirituel, puisque j’ai soumis, avec toute la bonne foi possible, mes écrits, que je les ai donnés pour les brûler si l’on le juge à propos, et que, si je me suis méprise ou trompée, je désavoue et me soumets. Pour les crimes, il faut des juges séculiers ; je les demande gens de probité et droits, incapables de fléchir à la cabale. Si l’on veut bien m’accorder des juges tels que je dis, je me rends incessamment. Si l’on me les refuse, qu’on ne trouve pas mauvais si je demeure cachée. Ce que je demande est une justice qui ne se peut pas refuser.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°30, copie ; en tête : « (Copie de letttre de M. G. à M. le biffé) De Mme Guyon au add. marginale d’une autre main)  Duc de Beauvilliers. Juin 1694. (Elle lui adresse une lettre pour Mme de Maintenon et le prie d’appuyer sa demande. Juin 1694. add. marg. de l’autre main) ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 29.

0. A MADAME DE MAINTENON. 7 juin 1694.

Madame,

Tant qu’on ne m’a accusée que d’enseigner à faire l’oraisona, je me suis contentée de demeurer cachée, et j’ai cru, ne parlant ni écrivant à personne, que je satisferais tout le monde et que je tranquilliserais le zèle de certaines personnes de probité, qui n’ont de la peine que parce que la calomnie les indispose, et que j’arrêterais par là cette même calomnie.

Mais à présent que j’apprends qu’on m’accuse de crimes1, je crois devoir à l’Église, aux gens de bien, à mes amis, à ma famille etaa à moi-

1 « […] Outre la fameuse sœur Rose, dont le nom reviendra plus tard, elle [Madame Guyon] cite la Desrousseaux et la femme Gauthier ; elle se plaint surtout des pénitentes

même, la connaissance de la vérité. C’est pourquoi, madame, je vous demande une justice qu’onb n’a jamais refusée à personne, qui est de me faire donner des commissaires, moitié ecclésiastiques, moitié laïquesc, tous gens d’une [62 v°] probité reconnue et sans aucune prévention, car la seule probité ne suffit pas dans une affaire où la calomnie a prévenu une infinité de gens.

Si l’on veut bien m’accorder cette grâce, je me rendrai dans telle prison qu’il plaira à Sa Majesté et à vous, madame, de m’indiquer. J’irai avec la fille qui me sert depuis quatorze ans. L’on nous séparera et l’on me donnera, pour me servir dans mes infirmités qui l’on voudrad.

Si Dieu veut bien que la vérité soit connue, vouse verrez, madame, que je n’étais pas indignef des bontés dont vous m’honoriez autrefoisg. Si Dieu veut que je succombe sous l’effort de la calomnie, j’adore Sa justice eth m’y soumets de tout mon cœur, demandant même la punition que ces crimes méritenti.

Des grâces de cette nature ne se refusent jamais, madamej. Si vous avez la bonté de me l’accorder2, j’enverrai dans huit jours chez M. le duc de Beauvillier quérir la réponse ou l’ordre qu’ilk vous plaira de me donner, et je me rendrai incessamment dans la prison qu’il vous plaira de m’indiquer, étant toujours, avecl le même respect et la même soumission, madame, Votre…m

BNF, N.a.fr. 16 316, Papiers Bossuet IV, f° 62-63, autographe sans paragraphes séparés - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°65] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [71] - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°30v°, copie, et f°31,


du P. Vautier, jésuite (Vie 3.18). […] elle les a vues en songe « sous la forme, dit-elle, d’une multitude de pigeons qui se sont convertis en baraquins [diables] et témoignaient une grande activité pour me perdre. » Elle assure qu’elles ont accès auprès du P. La Chaise qui les croit et fait écrire leurs dépositions afin d’en informer le Roi (Ms. Dupuy, 24 et 28 octobre 1694). » [UL].

2Voici la réponse que fit Mme de Maintenon à Beauvillier, d’après la Vie 3.15.2 : « qu’elle n’avait jamais rien cru des bruits que l’on faisait courir sur mes mœurs ; qu’elle les croyait très bonnes, mais que c’était ma doctrine qui était mauvaise ; qu’en justifiant mes moeurs, il était à craindre de donner cours à mes sentiments ; que ce serait en quelque façon les autoriser, et qu’il valait mieux approfondir une bonne fois ce qui avait rapport à la doctrine ; après quoi, tout le reste tomberait de lui-même... ». UL commente : « Dans son rapport à l’Assemblée de 1700, Bossuet dit que les mœurs de Mme Guyon n’avaient jamais été en question […] en réalité il fut parlé de sa conduite dans les correspondances du temps, par exemple par Mme de Maintenon (t. IV, p. 253, éd. Lavallée). De son côté, M. Tronson fit sur ce sujet une enquête officieuse, qui ne donna aucun résultat (Voir sa Correspondance, t. III, p. 469, 474, 481, etc.). Rappelons aussi que la procédure faite contre Mme Guyon par l’Officialité, lors de sa première détention, avait disparu de l’archevêché dès l’année 1700, d’où il faut conclure qu’elle n’avait pas établi les écarts de conduite qui lui étaient reprochés […] »

autre copie. - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 128-129 - UL tome VI, appendice III : « Mme Guyon avait envoyé à Bossuet une copie de cette lettre, qu’elle écrivait à Mme de Maintenon, et elle y avait joint un long mémoire […] ». Outre les indications de nombreuses reprises manuscrites, nous donnons les variantes de Dupuy reprises par UL : elles modifient le sens.

On connaît par ailleurs un texte très probablement « inventé » par La Beaumelle et publié dans sa correspondance de Mme de Maintenon. Langlois la reprend dans son édition, en note 891, précédant le texte que nous retenons, qu’il donne également en le situant « vers le 12 juin ». Il admet ainsi deux lettres consécutives. Texte de La Beaumelle :


De Mme Guyon à Mme de Maintenon :

Paris, 7 juin 1694.

Madame, permettez-moi de me jeter à vos pieds, et de remettre entre vos mains le soin de mon salut et de mon honneur. Depuis dix-huit ans je m'occupe sans cesse à aimer Dieu, je ne vois que des gens de bien, je ne parle et je n'écris qu'à mes amis, dont toute la terre connaît le zèle et la vertu, je n'ai aucune liaison avec les gens suspects à l'Église ou à l'Etat. Cependant, on me charge de calomnies de tous côtés, on se déchaîne contre moi, on noircit mes mœurs, on jette des soupçons sur ma conduite passée et présente ; on dit que je suis rebelle à l'Église, que je veux faire une religion à ma mode, que je me crois plus éclairée que la Sorbonne, moi qui ne sais autre chose que Jésus-Christ crucifié.

M. Bossuet sait combien je suis soumise à mes directeurs ; il m'a dit que j'avais la simplicité d'une colombe, et m'a offert un certificat que je suis à présent bonne catholique. Il m'a défendu l'approche des sacrements ; je m'abstiens depuis trois mois du pain céleste ; et, quoique mon âme soit dans le déchirement, je ne murmure point contre cette décision. Ma vie a été jusqu'ici irréprochable, et l'on m'accuse de vices scandaleux.

Je vous supplie, Madame, par ce pur amour que Dieu a témoigné aux hommes en mourant pour eux, je vous supplie de demander au roi des commissaires pour informer extraordinairement de mes vie et moeurs, afin qu'étant purgée et justifiée des crimes atroces dont on m'accuse, on procède avec moins de partialité à l'examen de la doctrine. Ne me protégerez-vous point, Madame, contre la justice des hommes, vous qui connaissez toutes leurs malices ?


UL donne les indications suivantes sur la lettre beaucoup plus forte que nous retenons : « Publiée d’abord par Phelipeaux, Relation, p. 128 (Cf. Bossuet, Relation, sect. III). Dans sa Vie, 3.15.2, Mme Guyon a résumé cette lettre, qui fut remise par le duc de Beauvillier et dont elle explique ainsi l’occasion : « M. Fouquet fut le seul à qui je confiai le lieu de ma retraite. Il me manda au bout de plusieurs mois que le changement de Mme de Maintenon pour moi étant devenu public, les personnes qui m’avaient déjà tant persécutée, ne gardaient

plus de mesures, que c’était un déchaînement horrible et qu’on débitait des histoires où l’on attaquait mes mœurs d’une manière très indigne. Cela me fit prendre le parti d’écrire à Mme de Maintenon une lettre qui aurait dû, ce semble, faire tomber sa prévention ou du moins la mettre, aussi bien que le public, à portée de connaître la vérité... » Phelipeaux (ibid.) juge cette lettre artificieuse. De son côté, Bossuet (Relation, sect. III, 1) écrit que Mme Guyon insinuait « adroitement qu’il fallait la purger des crimes dont elle était accusée, sans quoi on entrerait trop prévenu dans l’examen de sa doctrine. Mais il n’est pas si aisé de surprendre une piété éclairée. La médiatrice qu’elle avait choisie vit d’abord que le parti des commissaires, outre les autres inconvénients, s’éloignait du but, qui était de commencer par examiner la doctrine dans les écrits qu’on avait en main et dans les livres dont l’Église était inondée. Ainsi la proposition tomba d’elle-même. Mme Guyon céda... »

aaccusée que de faire oraison Dupuy (qui atténue le sens).

aa amis, (à ma famille add.interl.) et

b une (grâce biffé)(justice add. interl.] qu’on

claïques souligné.

dquatorze ans ; on pourra l’éloigner et me donner qui on voudra pour me servir dans mes infirmités. Dupuy et UL

eSi Dieu fait connaître la vérité, vous Dupuy et UL

f pas tout à fait indigne Dupuy et UL

gbontés (que vous avez eu la bonté de me marquer biffé)(dont vous m’honoriez add.interl.) autrefois

h justice (sur moi biffé) et

i(même add. interl.) la punition que (mes biffé)(ces add. interl.) crimes méritent(rais biffé).

j refusent guère, madame Dupuy et UL

kquérir l’ordre qu’il Dupuy et UL

l toujours, (madame biffé, repris par Dupuy et UL), avec

msoumission, votre.... Dupuy et UL


Ici prennent place un mémoire et une soumission (v. la série des documents à la fin du volume) : « A BOSSUET (Mémoire). Fin juin ou début juillet 1694». et «A BOSSUET (Soumission). Juillet 1694. »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 juillet 1694.

18 juillet 1694.

Je prends le temps que je ne suis plus dans le fort de mon accès pour vous écrire : j’en attends un autre. Je ne vous puis exprimer combien je

serais sensible à tous les maux que je cause, si je pouvais les regarder autrement que dans la volonté de Dieu, dans laquelle les plus grands maux deviennent des biens. Je crois avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour faire connaître la vérité lorsque j’ai offert de me mettre en prison et qu’on me donnât des commissaires pour faire l’examen de ma vie, qu’on m’informât à charge et à décharge. L’on ne [pièce 7306, f. 1 v°] le veut point ; je reste en paix. S’il n’y avait que moi, je n’en aurais pas de peine et je vous assure que c’est la considération des autres qui m’a fait le demander. Car comment imaginer qu’une offre de cette nature ne fasse pas tomber la prévention ? Mais je savais bien néanmoins qu’on ne l’accorderait pas, et que M. le c[uré] de Vers[ailles] seul s’y fût opposé si on lui demandait son avis quand les autres ne l’auraient pas fait, parce qu’on craint trop qu’on ne voie mon innocence [f. 2 r°]a et les machines dont on s’est servi pour la ternir.

[La Pialière, Dupuy] D’autres craignent d’être accusés, mais grâce à Dieu, je n’ai envie d’accuser aucun de mes persécuteurs. Mes vues ne s’attachent pas si bas. Il y a une main souveraine que j’adore et que j’aime, qui se sert de la malice des uns et du zèle sans connaissance des autres afin de faire son œuvre par ma destruction. Il me semble que je vois assez clairement que Dieu S’en sert aussi pour arracher les secrets appuis que vous aviez en des personnes hors de Dieu, sur vos goûts pour ces personnes et vos correspondances, un certain discernement de confiance. Dieu vous veut trop pur pour vous laisser tout cela. Vous recevrez beaucoup plus de mal par cette personne que vous n’en avez reçu de bien. Dieu n’a garde de se servir d’elle pour vous, ayant pris le change comme elle a fait. Les écarts paraissent petits d’abord, puis enfin ils paraissent ce qu’ils sont.

Dieu n’a besoin de l’entremise de personne pour faire Son œuvre. Il ne bâtit que sur les débris. Mais que personne ne quitte son poste par soi-même : ce serait lâcheté ; que la timidité ne gagne point le dessus, qu’on agisse toujours avec la même hardiesse malgré le froid, et qu’on témoigne me regarder comme une chose oubliée et pour laquelle on n’a parlé que dans le désir de connaître la vérité. C’est Dieu qui change les cœurs en un moment et, quand Il ne le fera pas, le monde est un flux et un reflux. Qu’est-ce que les hommes, les biens, la fortune et la vie? La qualité des enfants de Dieu n’est-elle pas au-dessus des honneurs de la terre? Qu’on ne se laisse point aller à la tentation de juger de la volonté de Dieu sur le succès apparent des choses ! Non. Lorsque j’ai écrit, j’ai fait ce que j’ai cru devoir faire pour l’âme de mes frères, je suis restée en paix sur l’événement. J’ai connu même qu’on se servirait de ma lettre pour avoir l’occasion de parler contre moi, qu’on le fait avec un bon motif dans la fausse persuasion où l’on est, parce que, comme l’on avait

contribué à me délivrer, l’on croit devoir s’employer à m’accabler, et l’on juge des autres par l’impression que l’on a contre moi. Toutes ces connaissances et quelques songes que je vous manderai ne m’ont point fait changer de résolution.

[pièce 7306, f. 2 r°] Je suis restée dans la même tranquillité, attendant l’événement de la Providence. Je ne fais point d’excuses, je ne demande point pardon des maux que j’ai faits car je suis trop peu de chose pour m’attribuer ni mal ni bien. Il n’y a qu’un mal qui me soit justement attribué : c’est le mal de coulpe, car quoique par la miséricorde de Dieu je n’ai point fait les maux qu’on m’attribue, j’ai assez offensé Dieu d’ailleurs par mes infidélités. Il est si pur [f. 2 v°] qu’après tant de feux, de tribulations, je me trouve encore bien impure devant Lui lorsqu’Il me montre à moi-même. Ce n’est pas que je ne voie bien que Sa bonté infinie arrache chaque jour ces impuretés, car nous ne sommes impurs que par nos attaches ; l’attache même à procurer la gloire de Dieu nous rend indigne qu’il Se serve de nous pour cela. Il faut être toujours comme ceux qui mangeaient l’agneau pascal, prêts à partir et cependant demeurant debout et appuyés. La tribulation présente offre souvent la vue de l’avenir et du passé et, comme on arrange dans sa tête des moyens vraisemblables par lesquels Dieu veut [pièce 7309 f. 1 r°] être glorifié, lorsqu’Il détruit ces moyens, l’on compte qu’Il ne le sera point. Dieu ne peut jamais être glorifié que par Son fils et dans ce qui a le plus de rapport à Son fils : toute autre gloire est selon l’homme et non pas selon Dieu. Vous me direz : « Mais de passer pour hérétique ? » Qu’y puis-je faire ? J’ai écrit simplement mes pensées, je les soumets de tout mon cœur. L’on dit qu’elles peuvent avoir un bon et un mauvais sens. Je sais que je les ai écrites dans le bon, que j’ignore même le mauvais, et je soumets l’un et l’autre ; que puis-je faire de plus ? Lorsque j’ai écrit, j’ai toujours été prête de brûler ce que j’écrivais au moindre signal. Qu’on le brûle, censure, je n’y prends point de part. Il me suffit [f. 1 v°] que mon cœur me rende témoignage de ma foi, puisqu’on ne veut point du témoignage public que j’offre d’en rendre.

L’on veut corrompre mes mœurs pour corrompre ma foi. J’ai voulu justifier les mœurs pour justifier la foi, l’on ne le veut pas ; que puis-je faire de plus ? Si l’on me condamne, l’on ne peut pas m’ôter pour cela du sein de l’Église ma mère, puisque je condamne ce qu’on condamne en mes écrits. Je ne puis point avouer avoir des pensées que je n’eus jamais, ni avoir commis des crimes que je n’ai pas même connus, loin de les commettre, parce que ce serait mentir au Saint-Esprit. Et de même que je suis prête de mourir pour la foi et les décisions de l’Église, je suis prête de mourir pour soutenir que je n’ai point [f. 2 r°] pensé ce qu’on veut que j’ai pensé en écrivant, et que je n’ai point commis les

crimes qu’on m’impute. Je suis même persuadée qu’on contrevient absolument à l’Evangile dans la manière, même réglée, dont on a usé à mon égard ; je ne parle pas de la manière passionnée qui est sans exemple, je dis dans la manière « réglée », parce que selon l’Evangile il faut m’appeler, me demander quelle a été ma pensée en écrivant ce que j’ai écrit, me faire voir l’abus qu’on en peut faire. Alors moi, condamnant de tout mon cœur le mauvais sens qu’on peut donner, déclarant que [f. 2 v°] je ne l’ai jamais compris, priant même qu’on brûle tout, quand même il serait bon, si l’on en peut faire un mauvais usage, ne doit-on pas me faire justice et dire que m’étant méprise dans mes expressions, que n’ayant qu’une bonne intention en ce que j’ai écrit, l’on condamne mes livres sans me condamner moi-même, au contraire approuver ma bonne foi et ma soumission.

Pour ce qui est de ceux qui sont de mes amis, ils doivent être les premiers à condamner tout mauvais sens qu’on peut donner à mes écrits, à les détester comme je fais. Mais comment pratiqueront-ils l’Evangile s’ils me retranchent de leur [pièce 7347, f . 1 r°] commerce lorsque je suis aussi soumise qu’eux à l’Église ? Ce que j’ai dit ici n’est que pour les règles ordinaires de l’Église. Mais comme il est à propos de n’avoir plus aucun commerce afin de ne scandaliser personne - pour pratiquer cet autre endroit : si votre œil est un sujet de scandale, arrachez-le 1 - je vous dis à tous le dernier adieu. Soit que je meure de cette maladie, soit que je vive, je suis également morte pour tous ; c’est à Dieu à achever en vous tous l’œuvre qu’Il a bien voulu y faire. Si ce méchant néant y a contribué, par la grâce, quelque chose de bon, Il saura bien y conserver ce qui est de Lui.

Que si j’avais semé l’erreur par mon ignorance - ce [f. 1 v°] que je ne crois pas puisque nous n’avons jamais parlé ensemble que de renoncer à nous-mêmes, porter notre croix et suivre Jésus-Christ, L’aimer par-dessus toutes choses, L’aimer sans intérêt et sans rapport à soi - vous comprenez bien que c’est pour vous et non pas pour moi que je me prive de tout commerce avec vous tous, puisque vous m’avez tous édifiée et été utiles, et que je vous ai pu nuire sans le vouloir et être occasion de scandale. Ne croyez pas, s’il vous plaît, que je rompe tout commerce pour ne répondre point de ma foi ; nullement : je serai toujours prête par la voie de mon temporel de me rendre partout où l’on voudra, endurer toutes sortes de supplices pour la vérité.

Je crois que vous avez trop de foi pour [f. 2 r°] imputer à autre chose qu’à la Providence ce que vous souffrez. Cependant je veux bien m’en charger devant Dieu et devant le monde, je consens que vous vous

déclariez tous contre moi devant Dieu. Je le prie de tout mon cœur : que je porte moi seule la peine de tout. Ô mon Seigneur, exercez sur moi en cette vie et en l’autre si Vous le voulez, une justice sans miséricorde, mais faites miséricorde à ceux-ci en cette vie et en l’autre. Que je sois le bouc émissaire chargé de l’iniquité de votre peuple, que tout tombe sur moi seule. Ô mon Dieu, épargnez-les tous, mais ne m’épargnez pas, je vous en conjure par Votre sang. Vous savez, Seigneur, que je n’ai point cherché ma [f. 2 v°] gloire propre ni ma justification avec ce que j’ai fait et demandé ; j’ai cherché Votre seule gloire ; j’ai voulu me justifier pour eux. Cela n’a pu être : soyez Vous-même leur justification et leur sanctification. A Dieu. Ma tête ne me permet plus d’écrire.

- A.S.-S., pièces 7306, 7309, 7347, autographes - pièce 7310, copie Dupuy, datée du 12 juillet ; cette date demeure incertaine - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°66] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [71].

aLe folio 2 r° de la pièce 7306 commence par deux lignes et demi raturées, puis continue par : « je suis versée...» que nous retrouverons après le passage préservé sur les copies.

1Matthieu, 5, 29 ; 18, 9 ; Marc, 9, 47.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 juillet 1694.

25 juillet 1694

Vous avez eu la charité jusqu’à présent de vous mêler de ce qui me regarde, monsieur. Je pourrais dire que c’est l’affaire de Dieu et non la mienne. Je vous conjure, par Son amour, de donner à Mgr de Meaux cette lettre et les autres qui l’accompagnent, d’en faire faire des copies pour Mgr de Noailles et pour monsieur Tronson. Si ma santé me l’avait permis, je les eusse faites moi-même, mais je ne puis. Ne me refusez pas cette grâce, et au plus tôt, je vous prie. Que nulle considération ne vous arrête. Si néanmoins vous avez changé [f. 1 v°] de sentiment pour moi et que vous croyez ne vous devoir plus mêler de ce qui me regarde, faites-la donner à madame la d[uchesse] de Charost, car je souhaite et prie instamment que cela soit donné à ces messieurs. J’attends en paix tout ce que la divine Providence ordonnera de moi. Prison, mort ; mon cœur est préparé à tout, et toute perte m’est gain, pourvu que j’achève ma course dans la volonté de mon Dieu.

A.S.-S., pièce 7308, autographe, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête « 25 juillet 1694 ». Cette pièce est suivie de la lettre (au même format, numérotée de 1 à 6) : « Comment pourrais-je, Messeigneurs,

paraître devant vous... » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°68v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [75] - UL,VI, 364.


Ici prend place la déclaration (v. la série des documents à la fin du volume) : «A BOSSUET, NOAILLES... 25 juillet 1694».

0. A BOSSUET. 28 juillet 1694.

A Versailles 28 juillet

Je vous envoie, Monseigneur, une partie de mon travail en attendant que le reste soit achevé. Il le sera demain ou après-demain au plus tard. Je fais des extraits des livres et des espèces d’analyse sur les passages pour vous éviter de la peine et pour ramasser les preuves.

Ne soyez point en peine de moi. Je suis dans vos mains comme un petit enfant : je puis vous assurer que ma doctrine n’est pas ma doctrine. Elle passe par moi, sans être à moi et sans y rien laisser. Je ne tiens à rien, et tout cela m’est comme étranger. Je vous expose simplement, et sans y prendre part, ce que je crois avoir lu dans les ouvrages de plusieurs saints. C’est à vous à bien examiner le fait et à me dire si je me trompe. J’aime autant croire d’une façon que d’une autre. Dès que vous aurez parlé, tout sera effacé chez moi. Comptez, Monseigneur, qu’il ne s’agit que de la chose en elle-même et nullement de moi. Vous avez la charité de me dire que vous souhaitez que nous soyons d’accord, et moi je dois vous dire bien davantage : nous sommes par avance d’accord de quelque manière que vous décidiez. Ce ne sera point une soumission extérieure, ce sera une sincère conviction. Quand même ce que je crois avoir lu me paraîtrait plus clair que deux et deux font quatre, je le croirais encore moins clair que mon obligation de me défier de mes lumières et de leur préférer celles d’un évêque tel que vous. Ne prenez point ceci pour un compliment : c’est une chose aussi sérieuse et aussi vraie à la lettre qu’un serment. Au reste, je ne vous demande en tout ceci aucune des marques de cette bonté paternelle que j’ai si souvent éprouvée en vous. Je vous demande, par l’amour que vous avez pour l’Église, la rigueur d’un juge et l’autorité d’un évêque jaloux de conserver l’intégrité du dépôt. Je tiens trop à la Tradition pour vouloir en arracher celui qui en doit être la principale colonne en nos jours.

Ce qu’il y a de bon dans le fond de la matière, c’est qu’elle se réduit toute à trois choses. Le premier est la question de ce qu’on nomme l’amour pur et sans intérêt propre. Quoiqu’il ne soit pas conforme à votre opinion particulière, vous ne laissez pas de permettre un sentiment

qui est devenu le plus commun dans toutes les écoles, et qui est manifestement celui des auteurs que je cite. La seconde question regarde la contemplation, ou oraison passive par état. Vous verrez si je me suis trompée en croyant que plusieurs saints en ont fait tout un système très bien suivi et très beau. Pour la troisième question, qui regarde les tentations et les épreuves de l’état passif, je crois être sûre d’une entière conformité de mes sentiments aux vôtres. Il ne reste donc que la seule difficulté de la contemplation par état : c’est un fait bien facile à éclaircir. Quand vous serez revenu ici, j’achèverai de vous donner mes extraits et mes notes. Je ne vous demande qu’un peu d’attention et de patience. Je suis infiniment édifiée des dispositions où Dieu vous a mis pour cet examena.

- BN, N.acq.fr. 16 313, f° 36-37 - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 137-139.

a Fin du feuillet.

Ici prend place la déclaration (v. la série des documents à la fin du volume) : «Aux Examinateurs. Août 1694».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1694.

Août 1694

Je crois …a que vous ne pouviez pas prendre une résolution plus équitable que celle que vous avez prise, pourvu néanmoins que vous ne vous repreniez pas intérieurement, car rien ne peut vous dispenser de vous abandonner à Dieu sans réserve, obéissant extérieurement à Ses ministres. Il peut arriver que, quoiqu’innocente, l’on me fera passer pour coup[able]. Mais si l’on veut bien examiner à fond, l’on verra bien de la malignité. Dieu sur tout ! J’espère que nos cœurs seront unis, puisqu’ils ne peuvent être séparés sans se diviser de Dieu…b

Vous pourriez bien obtenir qu’ils ne me condamnassent pas sans m’entendre. Je vous conjure aussi qu’ils examinent tous mes écrits car, si l’on veut juger de mes sentiments, c’est en lisant tout cela qu’on les verra, et non dans les deux livres qui ne disent les choses qu’en abrégé. Il faudrait toujours envoyer à M. H[ébert ?] l’Evangile de saint Matthieu 1. Si l’on est obligé de lui donner la Vie, qu’on efface tous les noms ou ce qui

indique les personnes. Du reste, n’ayez point de peine du passé, car je crois ne vous avoir jamais rien conseillé de mauvais. Quand même [f. 2 r°] [l’] on me jugerait innoc[ente], l’on vous conseillera toujours de n’avoir plus de commerce avec moi : je vous l’avais déjà conseillé, ainsi je n’ai plus qu’à vous dire adieu en Dieu mêmed.

- A.S.-S., pièce 7312, autographe, cachet rouge initiales couronnées. En tête « août 1694 ».

a Mot raturé illisible.

b Six mots raturés illisibles ; nouveau paragraphe.

c Deux mots illisibles.

dLa plus grande partie de la page reste inutilisée.

1Expliqué par Madame Guyon.

Ici prend place le mémoire (v. la série des documents à la fin du volume) : «A BOSSUET (Mémoire). Fin juin ou début juillet 1694».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er août 1694.

1er août 1694

J’ai eu beaucoup de joie, monsieur, lorsque M. Dupuy m’a mandé que vous aviez toujours la charité de vouloir vous mêler des affaires que je n’ose appeler les miennes, puisque je n’ai d’autre part que la misère et les défauts qui s’y trouveront. J’ai une grâce à vous demander, qui est que ces messieurs voient les écrits sur la Sainte Ecriture, à commencer par le Pentateuque. Il le faut donner à M. Tronson. Je ne veux ni tromper ni être trompée, et je crois qu’il est nécessaire, [f. 1 v°] pour finir toutes les recherches, que cela soit. D’ailleurs ils verront bien mieux dans le cours de cet ouvrage quels sont mes sentiments que dans deux petits livres où rien n’est expliqué. Si je mérite d’être condamnée, il faut que ce soit dans toute l’étendue. Peut-être aussi qu’ils verront dans ces écrits, qui sont plus étendus, quelque conformité avec ce que le P. Jean de la Croix et d’autres ont pensé, parce que je me suis donnée à lire ses ouvrages, et il me semble que mon cœur me rend ce témoignage que je pense comme eux. Dieu sera Lui-même la récompense de votre charité.

- A.S.-S., pièce 7311, autographe, « pour Mr. le duc de Chevreuse ». En tête : « Reçue le 1er août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [89].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 ou 13 août 1694.

12 ou 13 août 1694

J’ai bien cru que le G. [Fénelon]1 ne serait pas cette fois-ci. Je ne sais si ce que j’ai pensé n’arrive à point qu’il y en aurait un entredeux. Je vous admire de ne pas connaître la dame2 et ses finesses : je vous assure qu’elle y mettra indirectement plus d’obstacle que le Grand-père3. Je n’ai qu’à prier Dieu qu’il vous éclaire sur elle et sur M. de Meaux. Je craindrais infiniment que celui-ci fut arch[evêque], mais j’abandonne tout au Seigneur. Il ne faut pas que vous fassiez rien de fort, ni qui vous coûte [f.1v°] en ma considération par ce garçon : puisque la chose n’est pas facile, il la faut laisser. Dieu a Ses desseins peut-être là-dedans pour le salut de cette bonne femme : je n’aime point les choses qui se font en violentant. Si le bon [Beauvillier] ne juge pas à propos de donner votre lettre, il n’y a qu’à la laisser, car je ne voudrais pas qu’il violente ses répugnances. Vous me faites plaisir de mander les nouvelles, je crois que la lettre du bon au gr[and]-P[ère] sera inutile ; si la dame n’y était plus, [f.2r°] tout obstacle serait levé. Vous verrez un jour que je vous dis vrai ; je vois plus clair qu’on ne pense sur tout cela.

Adieu.

Il me vient dans l’esprit et il est vrai que madame de mint. [Maintenon] n’a parlé le bon [Beauvillier] à écrire au gr[and]-P[ère] que parce qu’elle lui avait dit que le bon était résolu à faire des efforts sur cela et qu’elle a voulu qu’il vît qu’elle ne lui a rien avancé que de vrai4. V[ous n]e connaissez point cette femme. [f.2v°] Le père La C[ombe] me mande qu’il envoie les papiers que vous désirez. Faites-les déchirer, s’il vous plaît.

- A.S.-S., pièce 7313, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet brisé. En tête « 12e ou 13e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].

1Fénelon est le « G[énéral] » des adeptes de saint Michel, les Michelins.

2Madame de Maintenon.

3Louis XIV.

4On veut obliger Beauvillier à désavouer Madame Guyon : « à faire des efforts ». Ce qu’il sera contraint de faire.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-août 1694.

pour M. le duc de Che[vreuse]

Vous voulez bien, monsieur, que j’aie toujours recours à vous puisque Dieu vous a mis pour avoir soin de ses affaires. Il est très nécessaire que lorsque je viendrai pour être interrogée, vous veniez avec moi aux interrogations. Il n’y a point d’affaire qui ne doive, je crois, céder à celle-là. La raison qui me fait vous demander est afin qu’on ne puisse changer les espèces des choses. Voilà la copie d’un écrit que je leur présenterai d’abord. Faites-le voir à qui il appartiendra, et me mandez, s’il vous plaît, si l’on le trouve bien et ce qu’il y faut changer.

Jea vous prie que personne ne sache que ceux que vous savez, les propositions que je vous fais de m’accompagner. Si vous le faites, nous avons ville gagnée, ayant toutes mes preuves.

[f. 1 v°] Je déclare, monsieur, que je soumets mes livres et mes écrits purement et simplement sans nulle condition pour tout ce qu’il vous plaira… [copie de la pièce «A BOSSUET (Soumission). Juillet 1694», n° 479.] ...par le sang de Jésus-Christ mon Sauveur.

[en ajout, après une ligne horizontale] Je vous prie qu’on donne à M. Tronson le Pentateuque.

- A.S.-S., pièce 7314, autographe, (ainsi que la soumission, d'écriture serrée et petite), sans adresse. En tête, de la main du duc : « Reçu à Forges vers la mi-août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [88].

a Paragraphe d'origine.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694.

26 août 1694

Ceci pour vous seul.

Je sais que M. de M[eaux] m’a beaucoup parlé de ma Vie et qu’il dit que, sans elle, on ne me saurait condamner. Il a dit qu’on y verrait un orgueil de diable et [que] c’est pour cela qu’on la veut faire voir. J’ai écrit par obéissance, sans retour et sans réflexion, ce qui m’était donné. Alors voyez avec M. de Meaux pour la Vie : faites-lui peser la différence

d’une confiance entière prise en lui ou d’un examen public, puis faites ce qu’il voudra car, pour moi, je n’ai rien à perdre. Je voudrais qu’on effaçât tous les noms et qu’on ôtât le dernier cahier, qui regarde St Bi [Fénelon], je crois. Cela presse et [est] nécessairea.

A.S.-S., pièce 7317, autographe, sans adresse. En tête « 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°72v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [89].

aregarde B. Je croy cela juste et nécessaire. Dupuy.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694.

26 août 1694

Je commence par répondre aux propositions de votre lettre qui m’ont le plus frappée : j’en ai encore les entrailles toutes remuéesa. Consentir à haïr Dieu ? ô bon Dieu, comment un cœur qui L’aime si passionnément peut-il entendre une pareille chose ? Je crois que cette vue un peu forte serait capable de faire mourir.

Soyez persuadé que soit que l’âme soit mise dans de si terribles épreuves qu’elle ne doute pas de Sa réprobation, ce qui s’appelle un s[ain]t désespoir, soit qu’elle porte l’état d’enfer, qui est un sentiment de haine et de peine du dam1, si une personne vient à remuer son fond par une pareille proposition, elle s’écrierait plutôt : « Mille enfers sans cette haine » !

Mais ce qu’on appelle consentir à la perte de son éternité, c’est lorsque l’âme, dans cet état d’épreuve, la croit certaine ; alors sans nulle vue que de son propre malheur et de sa propre douleur, elle fait le sacrifice entier de sa perte éternelle, pensant même que son Dieu n’en sera ni moins saint ni moins glorieux ni moins heureux. Oh ! si l’on pouvait comprendre par quel excès d’amour de Dieu et de haine de soi-même [f. 1 v°] cela se fait, et combien on est éloigné d’avoir ces pensées en détail ! Mais comment serais-je ni entendue ni crue ? Hélas, combien de fois, en cet état, ai-je demandé à mon Dieu l’enfer par grâce pour ne Le point offenser ! Je lui disais : « Ô mon Dieu, l’enfer est dans les autres la peine du péché ; faites qu’il prévienne en moi le péché, et faites-moi souffrir tous les enfers que méritent les péchés de tous les hommes, pourvu que je ne Vous offense point ! ».


La seconde proposition du sacrifice de la pureté ne peut jamais être, comme vous la proposez, par anticipation, mais l’exercice précède le sacrifice. Dieu permet que des vierges - et c’est à celles-là que cela arrive plus ordinairement -, entrent dans des exercices d’autant plus grands qu’elles avaient plus d’attache à leur pureté, voyant que Dieu les exerce ou par les diables d’une manière connue, ou par des tentations qui leur paraissent naturelles : c’est pour elles une si grande douleur que l’enfer sans ces peines leur serait un rafraîchissement. Alors elles font un sacrifice à Dieu de cette même pureté qu’elles avaient conservée avec attache pour Lui plaire, mais elles le font avec des agonies de mort, non qu’elles consentent à aucun péché - elles en sont plus éloignées que jamais -, mais elles [f.2r°] portent, avec résignation et sacrifice de tout elles-même, ce qu’elles ne peuvent empêcher. C’est là ma foi, ma pensée et mon expérience.

Voilà une lettre pour M. de M[eaux], où je lui mande mes vrais sentiments ; mais s’il ne me croit pas, que puis-je faire ? Il serait tout à fait nécessaire que l’on examinât à fond l’article du criminel, car ce sera toujours une épine. Et lorsqu’il[s] verraient la vérité, cela aplanirait bien du chemin, car je leur parlerai avec une extrême candeur et innocence. Grâce à Dieu, je ne crains rien. Comment dissimulerais-je ? car mon cœur est prêt à tout : je sais qu’innocente ou coupable, l’on me veut enfermer. Tout m’est bon, parce qu’il n’y eut jamais de lieu resserré pour un cœur qui aime Dieu. La mort me serait un gain2. Mais vous voyez que ce n’est rien faire si l’on ne voit si je suis innocente ou coupable des choses dont on m’accuse. Je vous conjure, pour l’amour de Notre Seigneurb que vous aimez, de faire qu’on examine les moeurs avant la doctrine, parce que celle-ci paraîtra dans sa vérité lorsque le premier point sera éclairci.

Vous devez avoir au premier jour l’Evangile de saint Matthieu. Je vous prie, si M. de M[eaux] veut qu’on donne la Vie, qu’on [f. 2 v°] efface tous les noms, car je ne veux pas blesser la charité. De plus, il y a un cahier qui regarde, vers la fin, certaine personne qui ne doit point être vue. Cependant je soumets tout. Si l’on me donne le temps d’écrire, j’expliquerai tout.

- A.S.-S., pièce 7316, autographe, sans adresse. En tête : « Le 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°73] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [90].

atoutes émües Dupuy.

bnotre Seigneur autographe. Madame Guyon utilise aussi ns, N S, etc.

1Le dam : châtiment éternel qui prive les réprouvés de la vue de Dieu.

2Philippiens, 1, 21.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 août 1694.

26 ou 27 août 1694

Je ne sais si je me suis bien expliquée dans la réponse que je vous ai faite. Ce que j’ai écrit dans le Moyen [Court] vous fera voir que les sacrifices des choses particulières et distinctes ne se font que dans l’exercice même. Comme une personne qui tombe dans l’eau fait d’abord tous ses efforts pour se sauver et ne cesse son effort que lorsque sa faiblesse le rend inutile, alors elle se sacrifie à une mort inévitable1. Il y a des sacrifices anticipés, comme sont les sacrifices généraux qui ne distinguent rien, sinon que Dieu propose à l’âme les dernières douleurs, peines, délaissements, les confusions, le mépris des créatures, décris, perte de réputation, persécution de la part de Dieu, des hommes et des démons, et cela sans spécifier rien en particulier des moyens dont Il doit Se servir, car l’âme ne les imagine jamais tels qu’ils sont, et quelque abandonnée qu’elle soit à son Dieu, s’Il les lui proposait et qu’elle les pût comprendre, elle n’y consentirait jamais.

Que fait donc Dieu ? Il [f. 1 v°] demande son franc arbitre qu’Il lui a donné, et qui est la seule chose que l’âme Lui puisse sacrifier comme lui appartenant en propre. Elle lui fait donc un sacrifice de tout ce qu’elle est afin qu’Il fasse d’elle et en elle tout ce qu’il Lui plaira pour le temps et pour l’éternité sans nulle retenue. Cela se fait en un instant sans que l’esprit se promène sur rien, mais dès le commencement de la voie de foi, l’âme porte cette disposition foncière que, si sa perte éternelle causait un instant de gloire à son Dieu plus que son salut, elle préférerait sa damnation à son salut, et cela envisagé du côté de la gloire de Dieu2. Mais l’âme alors comprend qu’elle serait éternellement malheureuse sans coulpe3 ; et pour glorifier son Dieu, ce sacrifice général et anticipé pour toutes sortes de souffrances temporelles et éternelles se fait, dans quelques-unes, avec une impétuosité d’un maître souverain et avec une telle suavité intérieure que l’âme est comme enlevée. Elle éprouve que le même Dieu qui demande un consentement général sur les peines, le

1Comparaison que l’on retrouve chez tous les mystiques : « …Il s’enfonça une seconde fois sous l’eau. […] on le laissa crier sans que personne ne lui tendît la main […] Eh bien, as-tu vu le Seigneur très haut ? – J’avais beau vous appeler, répondit-il, je ne voyais venir aucun secours. Lorsque, n’attendant plus rien de vous, j’ai mis mon espoir dans le Seigneur très haut, une porte s’est ouverte dans mon cœur… » Attar, Le Mémorial des saints, « sentences de Djafar Sadiq », adaptation Pavet de Courteille.

2Ce renversement du point de vue de soi à Dieu permet l’acquiescement qui vient d’être décrit.

3Le signe (culpabilité ?) par lequel on se reconnaît pécheur.

fait donner ou le donne aussi promptement que la chose est proposée, et lorsque le sacrifice est doux et suave, les exercices [f. 2 r°] qui le suivent sont infiniment cruels, car alors l’âme oublie absolument le sacrifice qu’elle a fait à son Dieu et ne se souvient plus que de sa misère ; son esprit obscurci, sa volonté endurcie et rebelle à la peine lui sont des tourments inexplicables.

Il y en a d’autres à qui Dieu fait faire ce sacrifice de tout elles-mêmes, (quoiqu’il soit général et sans nulle connaissance des moyens non plus que le premier), avec de si extrêmes douleurs qu’on peut dire que c’est une agonie mortelle. Les os sont brisés et l’on souffre à se livrer à Dieu une peine qui est au-dessus de l’imagination. Ceux-ci souffrent moins dans les épreuves, et la peine du consentement leur a été une bonne purification. Mais remarquez que ce sacrifice n’envisage rien de particulier que des peines extrêmes lorsqu’il anticipe l’épreuve ou la purification. Il n’en est pas de même du sacrifice qui se fait dans l’épreuve, car alors l’âme est toute plongée non seulement dans la peine, mais dans l’expérience de sa misère, dans un sentiment de réprobation qui est tel que l’âme rugit, s’il faut ainsi dire4. Alors, elle fait par désespoir le sacrifice d’une éternité qui semble lui échapper malgré elle, car dans le premier sacrifice [f. 2 v°] l’âme ne songe qu’à la peine et à la douleur ou à la gloire de Dieu, mais dans ce dernier, il lui semble qu’elle a perdu Dieu et L’a perdu par sa faute, et que cette perte est la cause de toutes ses misères. Elle souffre dans les commencements des rages et des désespoirs douloureux, la crainte d’offenser Dieu lui fait désirer par anticipation un enfer qui ne lui peut manquer. Cette violence cesse sur la fin des épreuves, comme une personne qui ne peut plus crier parce qu’elle n’en a plus la force ; et c’est alors que sa peine est plus terrible, parce que sa violente douleur lui était un soutien ; mais quand il vient en cet état des maladies mortelles où vous vous voyez à deux pas de l’enfer réel par la mort, car cela paraît dans tout son effroi, sans trouver ni refuge ni moyen d’assurer son éternité, que le ciel est d’airain (je le sais pour l’avoir éprouvé), alors l’âme se sacrifie à Dieu bien réellement pour son éternité5, mais avec des agonies pires que l’enfer même. Elle voit que tout son désir était de Lui plaire, et qu’elle Lui va déplaire pour une éternité. Il lui reste néanmoins un certain fonds qui dit, sans la soulager néanmoins : « J’ai un Sauveur qui vit éternellement, et plus mon salut est perdu en moi et pour moi, plus il est assuré en Lui et par Lui », mais cela ne dure que des moments. Ce qui est étonnant, c’est qu’en cet

état, l’âme est si affligée [pièce 7319, f. 1 r°] et si tourmentée de l’expérience de ses misères et de la crainte, sans sentiment, d’offenser Dieu qu’elle est ravie de mourir, quoique sa perte lui paraisse certaine, afin de sortir de cet état et de n’être plus au hasard d’offenser Dieu, car elle croit L’offenser, quoiqu’il n’en soit rien. Sa folie est telle et sa douleur si excessive qu’elle ne fait pas attention qu’en vivant, elle peut se convertir et qu’en mourant, elle se perd - point du tout parce qu’elle éprouve qu’il n’y a plus de conversion pour elle ; la raison en est que, comme sa volonté ne s’est jamais écartée par un seul détour ni le moindre consentement, cette volonté demeurant attachée à Dieu et ne s’en détournant pas, elle ne la trouve plus pour faire les actes de douleur, de détestation et le reste. C’est ce qui lui fait le plus de peine.

Ce qui est encore surprenant, c’est qu’il y a des âmes en qui toutes ces peines ne sont que spirituelles, et ce sont celles qui sont plus terribles. A celles-là, le corps est froid, quoique l’âme se voie dans la volonté de tous les maux et dans l’impuissance de les commettre, et ce sont ceux qui souffrent le plus. Si je pouvais dire, comme j’ai éprouvé cette peine étrange, et cependant la disposition du corps étant mariée6 sans nulle correspondance au mariage et sans en rien témoigner, l’on verrait bien [f. 1 v°] ce que c’est que cette peine. Je l’appelle enfer spirituel, car l’âme croit avoir la volonté de tous les maux sans pouvoir d’en commettre aucun et sans correspondance du corps. D’autres souffrent moins dans l’esprit et de toutes manières et éprouvent de très grandes faiblesses dans le corps, mais j’ai tant écrit de cela qu’il n’y a rien à en dire davantage.

Je prie seulement qu’on fasse attention que les âmes exercées de Dieu souffrent des tourments inexplicables ; qu’elles ne se permettent pas une satisfaction, qu’il leur serait même impossible d’en trouver, au lieu que ces misérables qui se donnent à tous péchés ne souffrent aucune peine, donnant à leurs sens ce qu’ils désirent et vivant dans un libertinage effréné. Dieu qui sait que je ne mens point, sait aussi combien de temps j’ai passé dans ces peines, étant dans un même lit avec mon mari, parce qu’il était consolé dans ses maux que j’y restasse sans jamais lui avoir rien témoigné, et passé des années sans qu’il s’approchât de moi ; et quand par hasard il s’en approchait, le corps devenait de marbre dans la frayeur d’un soulagement à la peine qu’il souffrait7. Ceci ne se peut ni

4Ces descriptions qui paraissent excessives ont trait à la « nuit de l’esprit », très exceptionnellement vécue.

5La trop fameuse « supposition impossible » ou plutôt amour inaccompli.

6Frigidité ? ce passage peut traduire une crainte de « pécher » en échappant aux peines de la nuit intérieure par la sensualité. Elle s’en défendra plus bas.

7La répulsion est moins nette dans le récit de la Vie malgré des conditions peu favorables : « J’avais plus de quinze ans quand je fus mariée… » (Vie, 1.6.4) ; « On s’aperçut quatre mois après mon mariage que mon mari était goutteux […][tous] disaient

doit dire ni expliquer. Il suffit que Dieu connaisse la vérité sans s’expliquer [f. 2 r°] plus au longa.

- A.S.-S., pièces 7318 et 7319 autographes, adresse « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « 26e ou 27e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°74] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [91].

a Tout le reste de la page blanche.

que j’étais bien en âge d’être la garde d’un malade ». Cependant : «  Mon mari était raisonnable et il m’aimait fort. Il dit même qu’il ne voyait aucune femme qui lui plût autant que la sienne […] Je crois que sans sa mère […] j’aurais été fort heureuse avec lui. » (Vie, 1.6.11).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 août 1694.

28 août 1694

Je ne sais, monsieur, s’il ne serait point à propos de demander qu’ils sea déterminent dans la fin des dernières interrogations, nous tous assemblés, après avoir prié un quart d’heure, car je ne puis douter que dans le moment présent, Dieu ne touche leur cœur de Sa vérité indépendamment de leur esprit ; mais quand ils seront hors de là, comme la même grâce d’assemblée pour un sujet de vérité s’échappe et s’en va, l’esprit prend le dessus et ils ne jugeraient que selon l’esprit. Secondement, c’est que n’étant plus soutenus de cette grâce de vérité qui n’a que son moment, et étant emportés par la foule de gens qui souhaitent ma destruction, soutenus du crédit et de l’autorité de la faveur, en les écoutant « l’esprit empêche le cœur » par les doutes continuels qu’ils forment. Car vous croiriez peut-être que ces messieurs, en leur expliquant, ce qu’ils connaîtraient de la vérité les feraient revenir : ne le croyez [f. 1 v°] point, car cela ne sera jamais, parce que l’amour-propre (et amour-propre qu’ils se cachent à eux-mêmes) ne veut jamais convenir de s’être mépris et trompé, de sorte que les personnes qui passent pour vertueuses et qui ne sont pas intérieures, ne démordent jamais de leurs poursuites et poursuivent jusqu’au bout ce qu’ils [qu’elles] ont commencé, renversant le ciel et la terre pour faire voir qu’ils ont raison. Vous verrez que je dis vrai.

Ayez donc la bonté de voir cela et avec le b. et St B, que je salue et dont je suis en peine de la santé, quoique je ne croie pas sa maladie à la mort. On m’a écrit une grande lettre pour m’assurer qu’il n’avait plus ni

liaison ni union avec moi et qu’on en avait certitude. J’ai peine à comprendre que cela puisse être, et j’ai tant de respect et d’estime pour lui que cela me serait un argument plus convaincant contre moi que [f. 2 r°] le jugement que j’attends. Ayez la bonté de lui témoigner que, quelque changement qui arrive de sa part, mon cœur sera inviolablement uni au sien en Dieu, à moins qu’il ne cessât d’aimer Dieu, ce qui ne sera pas. Sachez donc, s’il vous plaît, monsieur, s’il approuve la proposition que je fais, et si je peux demander cela à ces messieurs, qu’ils se déterminent dans cette dernière assemblée, sans quoi la vérité sera toujours cachée. J’embrasse en Jésus-Christ tous ceux qui Lui appartiennent en foi et pur amour.

Vous voyez par ce que je vous dis là qu’il faut me donner le temps d’achever mes Justifications, car elles me paraissent sans répliques. Il me faut encore plus d’un mois afin que je les puisse écrire, et il faut qu’ils les aient vues avant les interrogations. Je crois que cela ne se doit pas refuser, car les Justifications serviront pour tous les écrits qu’ils doivent voir auparavant. Comme je suis à la campagne, séparée de tout, ne voyant personne, ils ne doivent pas craindre qu’ils apportassent [f. 2 v°] de dommage. Vous voyez combien il serait nécessaire qu’ils apportassent [f. 2 v° à l’envers] à cet examen un esprit vide de toute prévention, sans quoi ils ne pourront être éclairés de la vérité par l’onction du Saint-Esprit qui fit prendre, par le moyen d’Elisée1, des vaisseaux vides à la veuve.b

- A.S.-S., pièce 7315, autographe, sans adresse. En tête : « Reçu je crois deux jours devant [ ?] un ou deux jours après celles du 26e août 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°76] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [93].

aqu’ils (que ces messieurs ajout interl. du duc) se

b La plus grande partie de la page reste blanche.

1 IV Rois, 4, 3-7 (Elisée multiplie l’huile d’une pauvre veuve).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er ou 2 septembre 1694.

1er ou 2e septembre 1694

Je ne puis m’empêcher de vous dire que M. de M[eaux] ne cherche point du tout à éclaircir, mais à trouver des moyens de condamner, et c’est pour cela qu’il veut faire voir la Vie, car il se passe des choses entre Dieu et l’âme beaucoup plus fortes que celles que j’ai écrites. Je lui ai

éclairci l’article de lier et délier qui consistait à une autorité intérieure pour tirer les âmes peinées de leur peine et les y replonger lorsque Dieu voulait. Plusieurs en on fait l’expérience.

Pour tout ce qui regarde St B. [Fénelon], autant qu’il y aura de feuillets, et à ces choses-là touchant saint Pierre1, il les faut ôter absolument car rien ne me peut obliger à confier ma vie1a. Je l’ai fait à M. de M[eaux] par excès de bonne foi, mais si je me fusse souvenue de ces endroits, je les eusse ôtés. La croix et l’humiliation est la voie la plus sûre pour nous rapetisser, ainsi il ne faut pas s’étonner qu’elle serve à St B. ; cela l’a détaché d’un obstacle qu’il ne voyait pas comme tel. M. de M[eaux], je l’aime plus que jamais, quoiqu’on dise qu’il ne m’aime point.

Et vous, comment êtes-vous ? Ne craignez-vous point ? L’antidote est que le disciple n’est pas plus grand que le maître, dit mon cher et unique Maître : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront2. » Ô qu’il est bien plus avantageux de porter les livrées de Jésus-Christ : cordon rouge de l’ignominie [plutôt] que le cordon bleu ! L’on dit « ô », mais l’on est par là rendu [f°.2 r°] inutile à la gloire de Dieu. Ô vue de l’amour-propre ! Jésus-Christ a-t-Il été rendu inutile pour être mort comme un infâme, et si Dieu ne veut autre chose pour Sa gloire que notre destruction? Que le sacrifice Lui en soit agréable, il saura rétablira et imprimer au-dedans des cœurs ce qu’Il paraît détruire extérieurement. St B. pourra conduire un grand troupeau intérieur par ses souffrances, sans qu’il en paraisse rien au-dehors. Et c’est ainsi que Jésus-Christ est l’E[poux] de nos âmes. Croyez que Dieu tirera Sa gloire de tout, et qu’Il est plus glorifié d’une âme humiliée, anéantie et consommée que d’un million d’autres.

Je crois qu’on peut légitimement se défier de M. de M[eaux] car il est absolument gagné3. Il ne faut pas néanmoins qu’il s’en aperçoive, car, pour mon regard, je suis dans la résolution sincère de lui obéir pour ce qui regarde ma personne avec une extrême exactitude, mais rien ne

1 « … ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, et je suis cette pierre fichée par la croix, rejetée par tous les architectes qui sont les forts et les savants…» Vie, 3.10.1. Ce passage a déjà été cité plus longuement à la note 3, lettre n° 175, de Bossuet. Il appartient aux pages retirées sur la demande de Mme Guyon, v. notre éd. de la Vie, p. 757.

1a Madame Guyon n’a pas « à confier sa vie » sinon en confession. Or Bossuet « veut faire voir la Vie ».

2Matthieu, 5, 11 ; Luc, 6, 22 ; Jean, 15, 20-21.

3Ceci marque un tournant dans l'appréciation de Bossuet par Madame Guyon : elle avait cru pouvoir avoir confiance !

me peut obliger à confondre l’intérêt d’autrui dans mon obéissanceb. Tout ce que je vous demande, au nom de Dieu, est qu’on ôte les cinq feuilles dont vous me parlez, et c’est ce que je voulais dire. Pour tout le reste, il le faut laisser, mais pour cela, au nom de Dieu, qu’il n’aille point en leurs mains. Quelque chose que dise M. de M[eaux] là-dessus, cela ne me fait rien.

C’est une confiance de confession que j’ai eue avec lui comme voulant lui obéir, personnesc ne me peut obliger à montrer ce qui regarde ma personne particulière3a. Il est bon, s’il vous plaît, que vous le fassiez souvenir, que c’est sous le sceau de la confession qu’on le lui a donné : il l’a montré et en a fait bien des railleries. Dieu sur tout ! Il faut, je crois, ne leur guère donner d’écrits à la fois, leur donner les Justifications et les écrits de St Bi avec un seul des écrits. Si M. de Châlons a le second tome des Epitres de St Paul, cela suffit, et M. Tronson le Pentateuque. Dieu sera votre récompense sur toutes vos peines puisque vous les prenez pour Lui.

Voilà une lettre du gouverneur de mon cadet, il est sorti d’avec lui depuis quelques temps. Gardez-là, s’il vous plaît : elle ne sera peut-être pas inutile. Mais ne la perdez pasd.

Je vous conjure de lire les cahiers que j’écris, car il me paraît qu’il n’y a pas une proposition dans mes écrits qui ne soit dans ces auteurs. Ayez la charité de m’en mander votre sentiment, car j’ai quelque lieu de croire qu’on les juge inutiles4.

- A.S.-S., pièce 7320, autographe, adresse «Mr. de Ch. / A Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse’ ; cachet rouge armorié couronné - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°77] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [94], qui en donne une restitution très exacte et complète : nous n’avons relevé aucune variante !

a saura (détruire biffé) rétablir

b fin de page blanche; le texte se poursuit à l’envers, f. 1 v°.

c obéir, mais que personnes [sic, pluriel respecté par La Pialière]. Nous supprimons mais que.

d Le texte se poursuit au coin de la page d’adresse.

3a v. note précédente : Madame Guyon n’a pas « à confier sa vie » sinon en confession. Elle se sent par contre tenue à l’obéissance vis-à-vis d’un confesseur.

4 Bossuet, dans sa Relation, Sect. III, n.1, p. 31, en rend compte comme suit : « Cette Dame ne s'oublia pas, et durant sept ou huit mois que nous employâmes à une discussion si sérieuse, elle nous envoya quinze ou seize gros cahiers que j'ai encore, pour faire le parallèle de ses livres avec les saints Pères, les théologiens et les auteurs spirituels. Tout cela fut accompagné de témoignages absolus de soumission. »

0.  A DUPUY (?). Début septembre 1694.

Puisque tout roule sur une question théologique et qu’il ne s’agit point de moi, je vous conjure qu’on ne donne point ma Vie. Cela fera de nouveaux embarras.

Vous ne me mandez point si l’on a donné ma lettre à M. de M[eaux].

S’il ne s’agit que d’une question théologique, pourquoi examiner mes mœurs ? Cela est inutile, et qu’est-ce à faire d’être examinée ? Car ce ne sera pas mon examen qui rendra ce fait probable ou non. Mais comme de l’abondance du cœur, la bouche parle de ce dont l’esprit est plein, on en tire des arguments généraux, car cet état passif, reconnu stable ou non, ne m’empêche pas d’être tout ce qu’on dit que je suis, et n’a nul rapport à mes livres.

Sans être théologienne, je sais qu’il ne peut y avoir de suspension stable, qui était l’oraison de sainte Thérèse ; elle a fait consister l’union dans le simple ravissement ou extase très longtemps, et même tout son livre en est plein. Ensuite, elle parle d’un état plus parfait où ces extases sont ôtées. Il faut donc que ce soit une plus forte union qui soit sans extase. Non qu’elle le dise de la sorte, mais il y a cette conséquence à tirer de ses écrits mêmes, que ne connaissant rien de plus grand que l’union à Dieu (comme il est vrai) et ayant fait consister cette union dans les extases, [mais] elle parle ensuite d’un état bien plus élevé dans [f°1v°] lequel il n’y a plus d’extase ; ce doit donc être un état d’union plus parfaite que celle où elle était auparavant. Pour comprendre ceci, il faut dire qu’il y a un état d’union d’esprit à esprit ou de lumière passive ; celui-là ne peut jamais être continuel. Il y a un autre état qui gît dans la mort de la volonté et dans le passage de cette même volonté en Dieu ; je dis que celui-là est stable et que cette volonté demeure tellement changée en la volonté de Dieu qu’elle n’en sort plus pour vouloir, désirer et le reste. C’est l’affaire des savants. Un grain d’expérience en apprend plus que toute la science et tous les livres. Si les livres servent à nous appetisser, heureuse lecture ! S’ils servent à nourrir le goût de l’esprit, ils sont dangereux.

Si je ne mettais1 que les passages de gens peu connus, l’on aurait raison de les rejeter ; mais lorsqu’ils sont conformes en tout point aux saints que j’ai déjà cités, cette multitude de témoins est une preuve de la véritéb.

1 Il s’agit des Justifications rassemblées durant l’été. Chevreuse parlera plus bas, dans son commentaire, d’un « neuvième cahier ». Il se sentira le droit « d’en ôter … ce qui me paraît superflu. » ( !)

[f°2r °] « Extrait ou substance d’une autre lettre au même du même temps2 : »

Qu’elle cite … des auteurs parce qu’elle ne prétend pas prouver par doctrine, mais faire voir qu’elle n’a point inventé un nouveau genre d’oraison, comme M. de M[eaux] le lui a dit, et que le même esprit se trouve en tous.

A qui Harphius 3, le principal des mystiques et plus ancien que les auteurs cités peut-il être inconnu ?

Henri Suso est en vénération par sa science et sa piété chez les dominicains.

Thaulère [Tauler] est bien connu puisqu’on l’a traduit à Port-Royal.

Qu’elle ne s’embarrasse point de ce qui fait la question des examinateurs et de M. l’ab[bé] puisqu’elle la dit ignorer, mais seulement de prendre les propositions de ses livres les unes après les autres, et en faire voir la conformité avec les auteurs, parce que c’est ce qu’elle peut.

A ces messieurs les examinateurs, ils en seront quittes. De là qu’ils ont déterminé leur jugement, il est assez indifférent ce qu’ils voient.

Cela lui donne occasion d’expliquer ses sentiments. Et qui donne ce qu’il a, ne peut donner davantage.

Qu’elle est prête cependant de finir son travail sans le poursuivre. Elle l’aurait fait si elle n’eût craint d’être infidèle. Elle ne fera rien de plus. Il n’y a qu’à ne point donner le neuvième cahier qu’elle a envoyé à P. Peut-être y avait-il [f°.2 v°] pour elle du goût naturel à montrer les convenances de ses écrits et de ceux des auteurs approuvés, et à expliquer surtout l’état de purification. Il est peut-être mieux qu’elle se laisse condamner en silence. C’est le parti qu’elle va prendre. Dieu sait que c’est celui qu’elle avait pris d’abord, et qu’elle n’a écrit que pour justifier les autres en se justifiant.

Il y a peu de choses d’Harphius et d’Henri Suso, ce peu est très fort et choisi par une meilleure tête que la sienne.

Donc, de deux partis à prendre, 1° se taire tout à fait. 2° me faire lire ses cahiers et me prier d’en ôter, avant qu’on les transcrive, ce qui me paraît superflu. Car elle n’est point capable de ce discernement.

Elle va suspendre son travail, jusqu’à ce qu’elle ait des nouvelles de Put4.

2 Le résumé qui suit, sous forme de liste critique, est de Chevreuse.

3Harphius (van Herp)(-1477), le « héraut de Ruysbroeck », auteur du Spieghel [miroir] et de textes traduits sous le titre de Théologie mystique… en 1616, dont Eden, Paradis des contemplatifs, p. 622 sq. Harphius ne théorise pas, il parle d’expérience et ne doit donc pas être considéré comme un auteur secondaire.

4 Dupuy (ce qui jette un doute sur le destinataire de la partie propre à Chevreuse).


Il importe peu de ce qu’elle fait. Ce n’est pas ce qui lui tient le plus au cœur non plus que la persécution. D’autres choses la touchent bien davantage, et ce sont ces choses qui sont pour elle la matière de nouveaux sacrifices.

L’article dont parle P. doit être prouvé par M. l’ab[bé], car elle n’a point du tout le don de discernement. Qu’elle écrive tout ce qu’elle trouve qui l’accommode et qui aurait pu tout corriger.

Il faut que ces Messieurs lisent tout ou rien parce que les passages qu’elle cite lui donnent lieu d’expliquer ses sentiments et ce qu’elle a entendu. Ainsi lorsque j’ôterai les passages qui ne conviennent pas, il [ne] faut pas ôter son explication qui me paraît fort intelligible, quoiqu’elle se puisse tromper encore comme au reste. Elle va donc cesser son travail, quoiqu’il lui reste la plus importante nouvelle qui est l’épreuve et la purification car enfin plus il y a de gens qui éprouvent les mêmes choses et qui l’écrivent en mêmes termes plus cela sent l’esprit de vérité.

[pièce 7547 :]

Ded la lettre du 1er ou 2 septembre 1694. Il se passe des choses entre Dieu et l’âme beaucoup plus fortes que celles que j’ai écrites. J’ai éclairci à M. de Meaux l’article de lier et de délier, qui consistait à une autorité intérieure pour tirer les âmes peinées de leur peine et les y replonger lorsque Dieu voulait. Plusieurs en ont fait l’expérience.

…..e sur l’impuissance de désirer son propre bonheur parce que la pure charité se termine à celui de Dieu, tout en Lui-même.

- A.S.-S., pièce 7546, « copie de la main de Chevreuse d’une lettre écritte au commencement de septembre 1694 à M. du P. », et pièce 7547, copie de la même main : « Vraisemblablement Dupuy », ajouté d’une main moderne. Une partie des copies est de Madame Guyon, l’autre de Chevreuse. Le ms. est barré d’un trait vertical au début jusqu’à : « Sans être théologienne… » Il est difficile à déchiffrer, d’où nos points de suspension fréquents signalant des mots manquants (les derniers points, « quoiqu’il… », et eux seuls, sont de la main de Chevreuse).

a ce paragraphe est barré d’un trait vertical léger. Il est suivi d’un trait horizontal plus prononcé.

b ici commence la courte pièce 7547.

c écrit tête-bêche ; points de suspension de la main de Chevreuse.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 septembre 1694.

8 septembre 1694

Vous savez que les vicissitudes sont de saison pour votre âme. C’est cette noirceur de l’Epouse que j’ai expliquée : Nigra sum sed formosa filiae Jerusalem1. Votre état sera poussé beaucoup plus loin, mais ne vous laissez point aller à la réflexion volontaire. Allez toujours tête baissée au travers des brouillards et des troubles : le lait est passé, il faut boire le vin mixtionné2 et recevoir, avec égalité du fond, tout ce qui se présente, quoiqu’avec les sens pleins d’inégalité. Votre état est plus sûr. Laissez les doutes et les incertitudes passer par votre esprit, et demeurez dans la suite sacrifié pour tout sans retenue. C’est ce qu’il me vient à vous direb.

De quelle manière M. de M[eaux] a t-il reçu ma lettre? Vous ne m’en dites rien. Je n’ai rien au cœur à vous dire sur madame de Montmorency. Toute à vous en Celui qui nous [f. 2 r°] est tout. Je compte que vous me servirez de témoin.

Je crois qu’il ne faut donner la Vie qu’après les Justifications.

- A.S.-S., pièce 7321, autographe, adresse : « Pour M. le d. de Che », cachet armorié couronné en bon état. En tête : « Reçue le 8e septembre 1694 », de l’écriture de Chevreuse. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°78v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [95].

bTrait de séparation, de l’écriture de Chevreuse.

1Cantique, 1.4 : Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem.

2Furetière signale mixtionné avec référence au vin mêlé de fiel (Ps. 69 repris par Mt 27, 34 de la Passion).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 septembre 1694.

11 septembre 1694

Il serait bon, ena donnant la Vie, que ces messieurs fussent avertis, mais sous un secret de confession que je ne confie qu’à vous, monsieur, que les vœux qui sont effacés ne le sont que parce qu’il m’est de conséquence que ma famille ne sache pas surtout le vœu de pauvreté que j’ai fait, parce qu’ils disputeraient mon testament où je donne et récompense les personnes qui me servent depuis si longtemps. Je l’avais fait avant de faire les vœux, mais comme c’était en pays étranger, j’ai été obligée

de le renouveler ici. Ce sont des dettes que de récompenser des filles qu’il y a quatorze ou quinze ans qui me servent.

J’avais fait cinq vœux en ce pays-là : le premier de chasteté, que j’avais déjà fait sitôt que je fus veuve ; celui de pauvreté ; c’est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens. Je n’ai [f. 1 v°] jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième, d’une obéissance aveugle, à l’extérieur, à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans, d’une totale dépendance de la grâce. Le quatrième, d’un attachement inviolable à la sainte Église, ma mère, non seulement dans ses décisions générales, où tout catholique est obligé de se soumettre, mais dans ses inclinations, et de procurer le salut de mes frères dans ce même esprit. Le cinquième était un culte particulier à l’enfance de Jésus-Christ, plus intérieur qu’extérieur. Et quoique mon âme ne fût plus en état d’avoir besoin de ces vœux, Notre Seigneur me les fit faire extérieurement et me donna, en même temps, au-dedans, l’effet réel de ces mêmes vœux.

Depuis ce temps, il n’est pas en mon pouvoir de garder de l’argent : je vis avec une entière pauvreté. J’ai eu une obéissance d’enfant, qui ne me coûte rien parce que je ne trouve pas même en ma volonté [f. 2 r°] un premier mouvement de résistance. Je peux dire le même sur tout le reste. Sur l’enfance, elle me fut communiquée d’une manière très parfaite, et ainsi ceux qui ont dit à Madame de M[aintenon] que j’empêchais qu’on ne fît des vœux, ont fait une grande calomnie. Vous ferez de ceci l’usage que Dieu vous inspirera, mais le secret inviolable à l’égard du vœu de pauvreté. Pour ce qui regarde l’Église, j’ai un tel attachement d’âme, de cœur, de volonté et de tout ce que je suis, que la plus sensible douleur que j’aie jamais ressentie a été d’être accusée de lui être contraire. Je n’ai tout abandonné que pour lui attirer des âmes. Pour mon corps, j’oserais dire qu’il ne m’incommode en nulle sorte. Je sens néanmoins que si Dieu me laissait à moi-même, je suis capable de tout. Je vous dirai qu’on m’a attaquée sur tous ces endroits, sur lesquels Dieu m’a le plus protégée. Car qu’est-ce qu’on n’a point dit de ma chasteté ? Quoique les gens qui me connaissent [f. 2 v°] savent ce qui en est. Que n’a t-on point dit sur mon imprudence à m’être défaite de mon bien ? L’on m’a accusée même de fausse monnaie. Avec quelle violence me veut-on faire passer pour hérétique, moi qui ne désire que de confirmer ma foi par mon sang ? C’est l’endroit qui m’a le plus touchée. Combien ai-je été exercée par l’obéissance et combien combattue sur cette dépendance au mouvement de la grâce ! Cette obéissance m’a été donnée de telle sorte que, sans y penser, j’obéis à un enfant ; je cède à mes filles sur tout, sans attention. Cela fait que souvent les choses extérieures et indifférentes vont moins bien. Elles n’oseraient même me dire quelquefois

leurs sentiments à cause de cette extrême facilité de céder et de me déporter. Cet état est entièrement contraire à mon naturel. Je ne sais pourquoi j’écris ceci ; Dieu le sait, c’est assez.

Je trouve que vous n’agissez pas encore assez simplement avec moi. Vous faites trop de retours : vos lettres [pièce 7323, f. 1 r°] en sont pleines. Au reste, ne vous étonnez pas de vos défauts ; ce ne sont point de nouveaux défauts qui paraissent, ils étaient dans le fond, mais comme ils étaient connus par la raison et une vigueur vertueuse, vous ne les aperceviez pas. Mais comme il faut perdre et raison et vigueur de vertu, ces défauts paraissent à nu, alors on se connaît véritablement. De plus le maître exprime l’éponge du dedans et la saleté paraît au dehors, c’est le meilleur. Vous perdrez aussi cette paix goûtée que vous aviez, pour entrer dans la paix invariable et inconnue, goûtée et non sentie, de la foi pure et nue. Laissez-vous donc entre les mains de Dieu sans sentir ni délaissement ni abandon. Dieu sait à quel point je suis à vous en Lui-même.

Il est vrai que je justifie des choses qui paraissent inutiles. Mais comme je suis redevable aux forts et aux faibles, aux savants et aux ignorants, je ne veux pas laisser [f. 2 écrit en travers] une seule proposition sans l’éclaircir, car il n’y en a aucunes sur lesquelles je n’aie ouï crier le public. Les uns aboient comme les chiens parce que les autres le font. Je suivrai mon train puisqu’on me le permet, persuadée que ce qui abonde ne nuit pas et que ces messieurs auront assez de charité pour les lire, quoiqu’ils soient longs. De plus, comme j’ai beaucoup écrit, j’ai besoin d’éclaircir beaucoup et de faire sentir insensiblement qu’il y a peu de choses qui ne trouvent leur conformité.

- A.S.-S., pièces 7322 et 7323, autographes, adresse : « M / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge armorié couronné. En tête : « Reçue le 11 septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°78v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [96].

a bon, (avant biffé) en

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1694.

Ce n’est qu’afin que vous disiez l’article des vœux effacés à ces messieurs en leur disant bien que je vous le l’ai mandé, mais seulement sous le sceau de la confession, leur faisant voir combien il m’importe que cela soit ignoré, et la raison que j’ai eue d’effacer cet

endroit. Je crois qu’il n’est peut-être pas effacé dans l’original, vous pourriez l’y voir pour le leur dire, parce que cet endroit effacé pourrait leur être suspect.

Je ne puis rien ajouter à ce que j’ai mis du désir. C’est un grand malheur que M. de M[eaux] se fixe là, car cette fixation et arrêt qu’il ne croit pas avoir, est un grand obstacle ; qu’il ne veuille pas comprendre que le désir aperçu, procuré, étant un acte et une opération propre, doit mourir avec les autres actes, ou plutôt doit passer en Dieu, afin de n’avoir point d’autre désir que ceux que Dieu donne ; et comme l’on ne reprend plus sa propre volonté, aussi l’on ne reprend plus ses désirs, ce qui n’empêche pas que Dieu Se fasse désirer et vouloir comme il Lui plaît. Et Celui qui meut l’âme la peut mouvoir à désirer, quoiqu’elle n’ait plus de désirs propres, car si elle en avait de propre, ce serait une propre consistance et une fixation, mais l’auteur de la volonté essentielle 1 dit sur cela tout ce qu’on peut dire, aussi bien que saint François de Sales sur la volonté2, car il faut raisonner de l’un comme de l’autre. C’est que ce n’est point une mort ni une perte de désirs ou de volonté, mais un écoulement de ces mêmes désirs et de cette même volonté en Dieu, parce l’âme transporte avec elle tout ce qu’elle possède lorsqu’elle est en soi ; elle désire et veut à sa manière : lorsqu’elle est passée en Dieu, elle désire et veut à la manière de Dieu. Vous pouvez extraire ceci, si vous le jugez à propos.

Si M. de Meaux n’admet point d’écoulement de désirs en Dieu, il faut qu’il n’admette point de perte d’opération propre, ni d’acte, ni de volonté. [f. 1 v°] L’un est tellement attaché à l’autre qu’ils sont indivisibles, de même qu’on ne reprend plus ses propres opérations en aucun temps après les avoir quittées ; comme on ne rentre plus dans le ventre de sa mère après en être sorti, aussi ne reprend-t-on plus ses propres désirs. Mais de même qu’on ne quitte pas ses propres opérations pour devenir inutile, mais pour laisser opérer Dieu et opérer soi-même par Son mouvement, aussi on ne laisse écouler ses désirs en Dieu que pour désirer selona Son mouvement et vouloir par Sa volonté. N’avez-vous pas lu ce que j’ai écrit sur tout cela ? Voyez-le, s’il vous plaît, et faites-y attacher un petit extrait de ce que je vous mande si vous le jugez à propos. M. de M[eaux] ne peut condamner l’un sans l’autre, car c’est un

1Benoît de Canfield, La Règle de perfection, « Troisième partie traitant / De la volonté de Dieu essentielle et vie suréminante », (trad. Orcibal, P.U.F., 1982).

2Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, Livre huitième : « De l’amour de conformité par lequel nous unissons notre volonté à celle de Dieu », Livre neuvième : « De l’amour de soumission par lequel notre volonté s’unit au bon plaisir de Dieu. »

enchaînement. Je ne vous envoie Henri Suso que pour vous faire voir que c’est un bon auteur3. Je n’ai aucun des autres livres que vous me citez. Sainte Catherine de Gênes ne mérite-t-elle pas d’être vénérée, aussi bien que Saint François de Sales ; pourquoi donc la rejeter ? car elle est décisive sur tout cela et d’une extrême profondeur.

Pour vous, je vous connais bien et je vous ai mandé, que je crois, la vérité. Je ne garde point de lettres : il n’y a rien à craindre.

La lettre des Clairets fait voir que je ne suis pas seule qui parle de désappropriation. Quand on condamnera mes livres, Dieu l’écrira dans l’esprit et dans le cœur de qui il Lui plaira. Il fera parler tous les animaux après avoir fait parler une ânesse comme moi ! Peut-être que M. de M[eaux] se trouvera forcé, comme Balaam, de bénir ce qu’il pensait maudire. Toute à vous en Celui qui nous est tout.

Ce que M. de M[eaux] dit sur les écrits se peut faire sur les livres, qui est de les corriger et expliquer et faire mettre l’explication à la tête.

- A.S.-S., pièce autographe 7324, adresse : « Mr. / Le d. de Ch. », cachet cire rouge armorié couronné. « Reçue le 11e septembre 1694 ou 12e » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°80] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [97]. L’autographe est particulièrement difficile à déchiffrer : nous nous sommes souvent reporté à Dupuy.

a désirer (par lui biffé) selon

3Madame Guyon lui emprunte souvent le thème du guenillon : « Dieu fit voir un jour à Henri Suso que, pour être à lui comme il le désirait, il fallait qu’il fût comme un guenillon dont un chien se joue… » (v. la Vie de Suso, ch. 20).

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 13 septembre 1694.

13 septembre 1694

Faites donc ce que vous voudrez par madame de Montmorency, mais je vous prie de lui faire prendre une cuillerée dudit remède tous les jours. Il ne lui fera nul mal et n’est nullement incompatible avec tous les autres que vous voudrez lui donner. Donnez-lui cette cuillerée ou à jeun ou une heure après le bouillon. Si vous ne pouvez, que madame de Marestein [Morstein] lui donne le remède. C’est innocent de lui-même ; qu’un faible respect humain ne vous arrête pas. Madame de Morstein lui peut donner une cuillerée de cela sans que cela paraisse. Faites-le, je vous en prie, et me croyez entièrement à vous.

- A.S.-S., pièce 7326, autographe, sans adresse, en tête : « Reçue le 13e septembre 1694 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 septembre 1694.

13 septembre 1694

Je vous conjure au nom de Notre Seigneur de demander à ces messieurs, qui ont la charité de m’examiner, de lire avec attention tous ces cahiers de Justifications, sans en rien passer sous prétexte qu’ils le trouvent inutile. J’espère de la bonté de Dieu qu’Il récompensera leur charité.

- A.S.-S., pièce 7325, autographe, sans adresse, en tête : « Reçue le 13e septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°81v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [98].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 septembre 1694.

Le 15 septembre 1694 au soir.

C’est pour vous dire, monsieur, que j’enverrai règlement1 deux fois la semaine chez monsieur …a, savoir le mardi matin et le samedi matin depuis neuf heures jusqu’à midi. Il faut que, lorsque vous voudrez m’écrire, vous envoyiez les lettres dès le soir ou le matin, et vous aurez, s’il vous plaît, le soin d’envoyer, le mardi et le samedi après-midi, retirer ce qu’on y aura porté. Si M. …a n’y est pas, il n’y a qu’à laisser la lettre à madame La…b, qui reste toujours à la [f. 2 r°] maison et qui est fort sûre. J’attendrai de vos nouvelles et vos ordres sur tout ce qui me regarde, et lorsqu’il faudra voir ou parler à ces messieurs.

Je souhaiterais fort que M. de M[eaux] ne se fixât point sur aucune difficulté. Nous pouvons bien les éclaircir au-dehors, mais c’est à Dieu à remuer le dedans. Comment le fera-t-Il si nous restons retenus, quand ce ne serait que par un cheveu ? Pour moi, il ne m’importe ce que je devienne. Dans l’aigreur où est madame de M[aintenon], je m’attends, quoi qu’il arrive, à une lettre de cachet, mais je n’en ai aucune peine pourvu que Dieu Se contente et qu’il fasse briller Sa vérité au dépens de mon honneur et de ma vie. C’est tout ce que je veux, sans le vouloir.


Des nouvelles [f°.1 v° en travers] de notre malade ? Faites-lui le remède : il est innocent et n’est incompatible avec aucun. Si elle est sujette aux vapeurs, il faut retrancher l’eau rose.

A.S.-S., pièce 7327, autographe, adresse par la main d’une fille de Madame Guyon : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel à Paris », cacheté armorié couronné. En tête : « Reçu le 15 septembre au soir » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°81v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [99].

anom propre raturé.

bfin du nom illisible.

1ancien synonyme de « régulièrement ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 septembre 1694.

20 septembre 1694

Je viens d’apprendre tout à l’heure la mort de madame de Montmorency. Dieu s’est contenté de votre désir, et Il lui a donné une vie plus assurée dans les bonnes dispositions dans lesquelles vous l’avez mise. S’il eût été mieux pour son salut, Dieu vous l’aurait laissée ; Il vous a donné en sa place une autre fille. Ce n’est point le remède qui l’a fait mourir, car il était très innocent et m’a tirée d’une grande extrémité de pareille maladie ; il fallait que son âme fût bien disposée. Je n’ai jamais rien eu sur sa santé et j’étais étonnée de la joie de madame de Morstein. Mais croyez qu’elle est mieux que si elle avait vécu puisque Dieu l’a prise. Il me vient au cœur que la joie de madame de Morstein a eue qu’elle ne devait point mourir est que Dieu lui a donné en la place une fille, qui répare cette perte dans votre famille. Cela nous fait toujours plus voir qu’il ne faut point s’arrêter aux signes extraordinaires, mais marcher par la foi ; Dieu a accordé Son salut et votre foi, et c’est là la vie que vous espériez. Croyez que Dieu lui a fait miséricorde ; que pourriez vous espérer de plus ? [f. 1 v°] Il m’arriva à peu près la même chose qui vous est arrivée. Ainsi à la mort de M. le chevaliera Colbert, il me fut imprimé au cœur : « Il vivra trois jours après », étant à la messe entre onze heures et midi à St. cantin [Saint-Quentin], j’eus une certitude intérieure qu’il était mort et que Dieu lui avait fait miséricorde, et en même temps je compris qu’il m’avait été donné à connaître qu’il vivrait éternellement. Etant arrivée à Philippeville, j’apprisb sa mort et l’heure1 à laquelle j’avais eu cette impression. Recevez la petite de madame de Morstein en la place, puisque Dieu vous l’a donnée. Si c’était un autre

que vous, je me donnerais bien de garde de vous parler d’autres choses que de votre douleur, à laquelle je prends toute la part que je dois. Mais je sais que vous pensez non en père, mais en chrétien : c’est pourquoi je ne vous parle que de l’âme, et non du corps. Je vous assure que Dieu a donné Son salut à votre foi. Je vous écris donc comme à un chrétien et sur ce pied je continue nos petites affaires.

J’ai songé cette nuit qu’on m’avait donné une petite fille, que je l’avais menée à Montargis aux bénédictines : je souhaiterais fort qu’elle y fut élevée. [f. 2 r°] Il me vint dans l’esprit que St Bi vérifie mon songe par son écriture, travaillant à m’ôter les épingles qu’un autre prêtre, qui est M. le c[uré] de V[ersailles], m’enfonçait de toutes ses forces. J’ai encore du travail pour du temps.

Je n’ai pu vous écrire plus tôt à cause que je me suis trouvée mal. Voilà un papier que j’ai eu mouvement d’écrire. Je le crois très nécessaire. Je n’ai pu en faire faire de copie parce que cela m’a paru être mieux et les obliger plus au secret. Il faut, s’il vous plaît, l’envoyer à M. Tronson, et ensuite à messieurs de Noailles et de M[eaux] : ils peuvent faire vérifier les faits. Il me semble d’avoir entièrement conservé la charité chrétienne, ne disant que les choses nécessaires à découvrir la vérité qui se trouve intéressée dans ma justification. Ne faites, je vous prie, nulle confidence sur moi à M. B[oileau], car assurément il en tirerait avantage.

Ce qui m’a obligée à vous proposer le remède est que M. Dupuy me manda la disposition de madame de Morstein. Je n’avais du tout rien sur cela, comme je vous l’avais mandé, mais je crus que ce remède, innocent de lui-même, si Dieu voulait faire quelque chose en faveur de Sa foi, serait une ouverture, car il me semble que les témoignages si authentiques ne sont ni de saison ni de notre voie. Lorsque je lus votre lettre et les dispositions dans lesquelles elle était, je [f. 2 v°] penchais pour sa mort sans savoir qu’elle fût arrivée, quoiqu’une réflexion imparfaite me fut venue sur l’état des affaires et qu’une pareille chose serait un témoignage. Cette réflexion involontaire m’importuna jusqu’au point de me faire dire à Dieu : Il ne faut pas que cela soit, puisque l’esprit s’est sali d’une réflexion involontaire. Ainsi, pour ne vous point cacher ma misère, mais sous le sceau de confession, je crois être cause de sa mort, car ensuite de cela, jeudi au soir, j’eus une défaillance de près de deux heures à propos de rien. Mandez-moi le jour de sa mort. Après avoir prié Dieu pour vous dans ma petite chapelle, il m’est venu au cœur que Dieu vous tentait et éprouvait par l’affliction, parce qu’Il vous trouvait agréable à Ses yeux comme Tobie, car dès que vous travaillez à Son œuvre, Il vous récompense par l’affliction. Je voudrais bien savoir si madame de Montmorency est morte le jeudi. Put [Dupuy] qui me mande sa mort ne me mande point le jour ; si elle est morte

le jeudi, je ne doute point que je ne sois cause de sa mort, et ainsi il faut que je porte son purgatoire. Je m’y offre de tout mon cœur. Si elle est morte un autre jour, c’est une cause toute naturelle, mais soyez persuadé que Dieu l’a retirée du monde de peur qu’elle ne se corrompît. Lundi matin.

- A.S.-S., pièce 7328, autographe, sans adresse. En tête : « Achevé d’écrire le 20 septembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°82] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [99].


a du (de M. le add. interl.) chevalier

b à (sin cantin sic biffé) Philippeville add. interl.) j’appris

1[sic] : Le sens est « …et [vérifiais] l’heure… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694.

22 septembre 1694

S B [Fénelon] me mande une chose que je ne vois nul moyen d’exécuter. Voilà la lettre que je n’ose garder ici ; vous aurez, s’il vous plaît, la bonté de m’en faire ressouvenir, car je compte toujours que vous aurez la charité de m’accompagner aux interrogations. Quoique vous alliez à la campagne, je ne laisserai pas d’envoyer les lettres à l’ordinaire où vous savez. J’ai songé cette nuit qu’après avoir essuyé de madame de Main[tenon] tous les outrages d’un extrême emportement, elle était enfin venue jusqu’à m’écouter, et que m’ayant écoutée, elle avait commencé à se laisser toucher. Dieu veuille, plus pour moi que pour elle, que cela soit de la sorte. Effacez, s’il vous plaît, librement, ce qui vous paraîtra inutile dans les cahiers, car j’ai très peu de discernement.

- A.S.-S., pièce 7331, autographe, A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 100. Sans adresse. Cachet. Entouré d’un trait : « Nota. La conversation de N. avec Me de Maint. sur elle est du même jour mercredi 22e septembre. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [100].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694.

22 septembre 1694

Voilà, monsieur, une lettre que je prends la liberté d’écrire à madame la duchesse de Chevreuse. Vous ne lui donnerez, s’il vous plaît,

qu’autant que vous le jugerez à propos. Dieu assurément vous récompensera de votre charité, et le changement prodigieux de madame de Montmorency est un fruit de votre foi. C’est ce changement admirable qui vous était une certitude qu’elle vivrait, puisque assurément elle vivra éternellement. Cette paix singulière qu’elle a goûtée avant que de mourir est une marque qu’elle est morte dans le baiser du Seigneur, puisque Son baiser est toujours le baiser de paix. Je n’ai pu être affligée de sa mort, quoiqu’une réflexion involontaire que j’avais faite m’avait paru capable d’attirer le châtiment. J’étais déjà, en quelque manière, certaine que Dieu lui avait fait miséricorde, mais ce que vous me mandez me fait voir que sa mort, loin d’être une punition de ma faute, est un fruit de votre foi et de votre charité.

Je ne sais ce que veut dire M. Dupuy. Je n’ai aucune part aux lettres qui courent. Je suis à vous bien intimement en N[otre] S[eigneur]. Je vous prie de témoigner [f. 1 v°] à madame la d[uchesse] de B. que je ne l’oublie pas devant Dieu.

[f°.2 v° en travers] Je vous prie de ne point dire mon nom à madame B.

A.S.-S., pièce 7329, autographe, sans adresse, « 22e septembre 1694 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Avant le 25 septembre 94.

Je n’ai rien du tout à vous mander. J’attends vos réponses, monsieur, et si vous approuvez les cahiers qui justifient les mœurs. Ils m’ont paru nécessaires en les faisant, mais comme l’amour-propre se peut fourrer en tout, ainsi que le serpent se glisse sans être aperçu, vous pouvez les changer ou supprimer même tout à fait. Ce n’est pas que je m’aperçoive de m’être recherchée, mais c’est pour vous donner pleine liberté, vous conjurant même de le faire avec simplicité et petitesse, non seulement sur cet écrit, mais sur tous les autres.

J’ai plus d’union avec vous que jamais, et plus profonde, ce qui me fait comprendre que votre état s’approfondit.

- A.S.-S., pièce 7333, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en son hôtel Paris » de la main d’une fille de compagnie. Cachet initiales couronnées. « Ecrite un peu devant celle du samedi 25e septembre 1694 et reçue en même temps », de la main du duc - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [101].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 septembre 1694.

Samedi 25 septembre 1694

La lettre qui joint la vôtre ne me fait point changer de sentiment. Je ne sais ce qui en est, mais plût à Dieu que la lettre que j’ai écrite pût l’avoir touché au cœur. Quand Dieu aurait permis ces faiblesses, ce n’est rien, et je suis sûre que, si je lui parlais, il tomberait d’accord de la vérité, il dirait que c’est obsession ; je le veux croire. Dieu seul voit le fond des cœurs.

Je ne m’étonne pas que madame la d[uchesse] de Ch[evreuse] soit comme elle est, ayant chez elle M. B. [Boileau ?] : c’est encore beaucoup.

Je crois que j’aurai fini mes écrits la semaine qui vient à la fin, ou au plus tard celle d’après. Faites dépêcher, s’il vous plaît, les copistes, puisque vous allez sur le lieu. Si M. de M[eaux] voulait ouvrir ses oreilles, je dis celles du cœur, ô que la vérité serait bien entendue ! car elle parle dans le cœur, et elle ne peut dire que la même chose dans tous les cœurs, étant unique et uniforme.

La lettre cachetée était pour vous : ouvrez-là, s’il vous plaît, c’est une méprise. Je suis en peine comment vous, n’étant plus à Paris, ferez venir les cahiers à M. de M[eaux]. Je suis sûre que les preuves sont sans réplique, et s’il réplique, le même Dieu qui parle en tous en même langage, donnera de quoi répondre.

Si je n’étais pas sûre, par des voies qui ne peuvent manquer, de la nécessité de faire voir à ces messieurs les motifs de M. le c[uré] de Vers[ailles], je l’eusse laissé. Il me suffit de vous dire que la manière dont il s’est ouvert est au-delà de tout : ceci dans le dernier secret. Il m’est même venu dans l’esprit de lui rendre un service signalé, je le fais par ce billet ; qu’il ne voie pas que je vous l’ai confié ni qu’il soit écrit depuis la lettre. Un de mes amis, qu’il a fort maltraité, lui en a rendu depuis peu un digne de toutes les miséricordes de Dieu, car il a détourné de dessus sa tête une terrible tempête. C’est le père Al[leaume] ; ceci à vous uniquement. M. le c[uré] écrit de la sorte à cause de la conversation de madame de Main[tenon] qui a pu aigrir les esprits, et la lettre est plus pour vous que pour moi. Plût à Dieu qu’il pût revenir et que Dieu n’eût permis en lui ces faiblesses que pour le rendre plus fort ! Je l’en aimerais davantage. Je vous avais mandé d’effacer dans le cahier ce qui n’était pas1. [f. 1 v°] Si vous voulez ôter cela avant de les [le] donner aux

autres, vous le pouvez faire ; je vous l’avais mandé déjà. Il me semble que c’est sans fiel, mais pour éclaircir les raisons qui l’ont poussé à agir contre moi. Sur la lettre, si la lettre m’avait été confiée, je n’en parlerais pas, non plus que de bien d’autres choses qui seraient ma justification, et sa condamnation, dont j’ai même témoins. Mais je ne lui nuirai jamais, au contraire je le servirai de mon sang. Cependant ôtez cet article, si vous le jugez nécessaire.

- A.S.-S., pièce 7332, autographe, adresse : « A Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse en cour »  de la main d’une fille de compagnie ; cachet couronné - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°83v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [101].

1Mot oublié en tournant la page ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Le 1er octobre 1694.

J’ai bien de l’obligation à M. de Meaux de vouloir bien prêter l’oreille à la justification des écrits. Mais que je serais contente s’il voulait ouvrir celle du cœur, et que je serais sûre du gain de la cause de l’oraison ! Pourvu que les droits de celle-là soient conservés dans toute leur étendue, sans altération ni adoucissement, il ne m’importe ce que je devienne. Je conjure ce saint prélat que tout tombe sur moi. Je suis sûre qu’en me jetant dans la mer1, ou m’enfermant dans une prison perpétuelle, la tempête contre l’oraison finira. C’est plutôt moi qu’on veut perdre, et je le mérite assez par tant d’infidélités et de propriétés2 secrètes que j’ai commises : si peu de pur amour et de pure souffrance. La seule grâce que je demande est que vous employiez tout votre crédit pour cela auprès de ces messieurs3. Que la compassion ne vous arrête point, ni eux aussi. Ces sentiments naturels sont indignes de Dieu. Mais que je sois la victime sacrifiée à Sa justice. Mais, hélas ! peut-être rejettera-t-Il cette victime à cause de son impureté. Quoi qu’il en soit, je trouverai dans Son sang ce grand lavoir qui nettoiera toutes mes taches et me rendra une victime agréable à Ses yeux. Ce sont là mes sentiments. Je vous prie d’avoir la bonté de leur dire ceci, car peut-être y va-t-il de la gloire de Dieu. J’achèverai, s’il plaît à Dieu, dans dix ou douze jours.

- BNF, N.a.fr. 16 316, Papiers Bossuet, IV, f° 64 r° seul, autographe sans paragraphes séparés - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°84v°] - A.S.-S., ms. 2173

(La Pialière), [102] - UL tome VI appendice III : « Cette lettre, que les éditeurs donnent, sans indication de mois ni de jour, pour adressée à Bossuet, se trouve dans le ms. Dupuy avec la date du 1er octobre 1694. A en juger par son contenu, on voit qu’elle a été écrite au duc de Chevreuse plutôt qu’à l’évêque de Meaux, à qui son destinataire a dû la communiquer. »

1Allusion à Jonas.

2Propriété : sentiment d’intérêt personnel.

3Les examinateurs au jugement de qui Mme Guyon s’était soumise.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 octobre 1694.

3 octobre 1694

Je vous conjure, monsieur, d’envoyer cette lettre sans délai à M. de Meaux. Si le bon Dieu S’en veut servir, comme cela peut arriver, pour faire tomber sa prévention, il ne la saurait avoir trop tôt. Je vois toujours plus la conséquence de ne point étrangler ce jugement et d’y donner tout le temps. J’ai presque achevé, et les derniers cahiers, surtout ceux sur la purification et transformation, vous contenteront, je crois. Si St B. [Fénelon] veut bien lire la lettre que j’écris à M. de M[eaux], il me fera plaisir, montrez-la à mon bon [Beauvillier], s’il vous plaît. J’écris le plus succinctement que je puis, ayant besoin de mon temps pour quelque chose, lorsque ceci sera achevé.

- A.S.-S., pièce 7334, autographe, adresse « Monsieur / Le duc de Chevreuse’. En tête : « Reçue le 3e octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°85] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [103].

0. A BOSSUET. 3 octobre 1694.

3 octobre 1694

J’ai écrit les Justifications des écrits1 avec une entière liberté, parce que M. le duc de Che[vreuse] me l’a ordonné de votre part. Dieu est

1« Ce travail considérable a été imprimé après sa mort sous le titre de : Justifications de la doctrine de Mme de La Mothe Guyon, pleinement éclaircie, démontrée et autorisée par les saints Pères grecs, latins et autres auteurs canonisés ou approuvés, Paris, 1790, 3 vol. in-8. Dans sa Vie, 3.16.7, Mme Guyon dit que Bossuet ne voulut pas lire ces Justifications, ni les faire voir aux autres commissaires. [Il n’est rien dit de semblable dans la Vie, 3.16.7, p. 831 de notre éd., qui explique simplement la genèse de « cet ouvrage immense. »] Cependant l’état du manuscrit (Bibl. Nationale, fr. 25092-94), criblé de coups de crayon et portant quelques notes autographes de Bossuet, prouve que ce prélat en avait fait une étude attentive. [Ce qui est exact.] « Durant sept ou huit mois que nous employâmes à une discussion si sérieuse, [Mme Guyon] nous envoya quinze ou seize gros cahiers, que j’ai encore, pour faire le parallèle de ses livres avec les saints Pères, les théologiens et les auteurs spirituels » (Bossuet, Relation, sect. III, n. 1). » [UL].

témoin de la volonté sincère qu’il m’a lui-même donnée, de vous obéir et de penser sur moi et sur ce qui me regarde tout ce que vous m’ordonnerez d’en penser. Toutes les personnes qui m’ont connue dès mon enfance, et celles qui m’ont conduite dans tous les âges, pourraient vous assurer qu’entre toutes les grâces que Notre-Seigneur m’a faites, celle de la simplicité et de l’ingénuité à ne leur pas cacher une pensée que j’eusse connue et en la manière que je la connaissais, est ce qui les a toujours le plus frappées en moi.

Souffrez donc, Monseigneur, qu’en continuant mes manières simples et peu usitées parmi le monde, je prenne la liberté de vous dire que le cœur seul peut juger des écrits auxquels le cœur seul a part. Ce que j’écris, ne passant point par la tête, ne peut être bien jugé par la tête. Je vous conjure, Monseigneur, par le sang de Jésus-Christ, mon cher Maître, que la prévention qu’on vous a donnée contre moi ne vous empêche pas de pénétrer la moelle du cèdre, que les mauvais habits dont mes expressions peu correctes et mal digérées ont couvert la vérité, ne vous la fassent pas méconnaître. C’est moi, Monseigneur, qu’il faut punir, c’est ma témérité qu’il faut châtier. Mais il ne faut rien ôter à la vérité de l’intérieur, de son tout indivisible ; au contraire, il la faut tirer dans sa nudité et dans son éclat. Cela sera en l’expliquant nettement, comme je crois l’avoir fait ici. Que si quelque chose vous fait encore de la peine, j’espère de l’expliquer si nettement, avec la grâce de Dieu, que votre cœur entrera dans ce que votre esprit même paraît ne pas pénétrer, parce qu’il y a de certaines choses où l’expérience est au-dessus de la raison, sans être contraire à la raison. Pour connaître un ouvrage à fond, il faut entrer en quelque manière dans l’esprit de celui qui l’a fait. Je vous proteste, comme il est vrai, que je n’écris point par l’esprit, et qu’il me semble, lorsque j’écris, que cela vient d’une autre source, qui est le cœur, parce que la foi par laquelle le Seigneur m’a conduite, semble aveugler l’esprit, afin de donner plus de liberté au cœur ou à la volonté d’aimer et de goûter Dieu. Souffrez, Monseigneur, que, pour des moments, je récuse votre esprit et que j’implore la faveur de votre cœur, pour être juge des écrits que le cœur a produits.

Pour ma personne, je la livre volontiers à la peine et au châtiment ; et sur cela vous ne sauriez jamais vous méprendre, quelque rigueur que vous exerciez envers elle. Mais, pour l’intérieur, ô Monseigneur, c’est un tout auquel toutes les parties sont si nécessaires qu’on ne peut en retrancher aucune sans le détruire. Il n’en est pas des choses de l’esprit comme de celles du corps, auquel on peut ôter certains membres sans le détruire tout à fait. Songez, Monseigneur, que toutes les parties de l’intérieur sont des parties essentielles, des parties nobles, et que c’est le détruire que de l’altérer.


Je vous écris, Monseigneur, avec cette liberté qui ne craint rien, parce qu’elle n’a rien à perdre ; mais je vous écris néanmoins avec toute la soumission possible. Démêlez, je vous conjure, en ma faveur, la liberté qui naît de la foi et de l’amour, d’avec l’audace qui naît de la présomption. Laissez pour quelque temps toutes les impressions qu’on vous a voulu donner de moi, soit bonnes, soit mauvaises : je ne suis rien ; mais voyez la possibilité et la vérité de l’intérieur dans tous ces saints que j’expose devant vos yeux. Ne jetez point la vue sur moi, de peur que l’horreur que vous en auriez ne vous donnât du dégoût. C’est la même eau pure et nette, qui a passé par le canal pur et très pur de tant de saints, et qui passe aussi par un canal tout sale et impur par lui-même. Remontez à la source, Monseigneur, et vous verrez que c’est le même principe et la même eau. Brisez le canal, il n’importe. Mais que l’eau ne soit pas répandue sur la poussière ; recueillez-la, cette eau, faites-la rentrer dans sa source, ou souffrez qu’elle coule par le canal de tant de saints. Dieu, qui veut Se servir de vous afin de rassembler ce qui était dispersé2, ne le peut qu’autant que vous perdrez toute prévention. Faites donc voir, Monseigneur, que l’intérieur est de lui-même pur et sans tache, que c’est l’âme du christianisme. Et qu’on punisse cette téméraire qui, par son ignorance, a avili ce qu’il y a de plus précieux sur la terre ! C’est la grâce que vous demande, au nom de Dieu, la personne du monde qui vous honore le plus, et qui est avec plus de respect et de soumission, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.

DE LA MOTTE GUYON.

Permettez-moi d’en dire autant à Mgr. de Châlons.

- UL, Lettre 1112 : « L[ettre] a[utographe] s[ignée] Sorbonne, Bibl. Victor Cousin. Collection d’autographes, t. III, Affaires religieuses, p. 102. Copies dans les mss. de Saint-Sulpice, avec la date du 3 octobre. Publiée d’abord par Deforis, sans indication de mois ni de jour. » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°85] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [103].

2Allusion à Jean, 11, 52.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Reçu le 4 octobre 1694.

Votre lettre m’a beaucoup réjouie et j’espère que monsieur le c[uré] de Vers[ailles] ne tiendra pas contre la dernière lettre. Je crois qu’il ne dirait rien contre moi si c’était à recommencer. Enfin le bon St B. [Fénelon] m’arrache donc les épines autant qu’il peut. Dieu le lui rendra bien :

Il est puissant par-delà pour payer toutes mes dettes. S’Il ne l’était pas, comment ferais-je avec vous, à qui je dois tant, mais j’ai de quoi, en Lui, n’être jamais insolvable, quelque obligation que je puisse contracter.

Si Dieu pouvait ramener madame de M[aintenon], j’en aurais une joie infinie, non pour moi, mais pour elle-même et pour les amis. Je vous conjure de plus en plus de rogner et tailler sur l’ouvrage. J’en suis à L v.a Je ne puis douter du salut de M. le duc de Monfort, et il me semble que sa foi le sauvera ; je n’ai pas le temps de vous en dire davantage.

Je n’ai jamais eu la pensée que l’on fît voir à madame de N[oailles] ce qui regarde M. le curé ; c’est une méprise. J’en ai écrit trois fois à put [Dupuy] et je ne comprends pas qu’il n’ait pas reçu les lettres. J’en vis d’abord la conséquence ; c’est ce qui m’obligea à le lui écrire.

Puisque vous n’avez point eu de honte de confesser le Fils de Dieu devant les hommes, Il n’en aura point aussi de vous confesser devant son père.

Je vois bien clair sur bien des choses que je ne puis vous dire, et par songes, et autrement, qui me font connaître que certaines personnes dont on ne se défie pas, ne me laisseront jamais paraître, n’est-ce qu’aux yeux de madame de Maintenon. Ceci dans le dernier secret, s’il vous plaît. Il me semble que je vois [f. 1 v°] aussi vérifié ce qui me fut donné à connaître de St B et que je lui écrivis, qu’il serait ma langue, qu’il parlerait mon même langage et que nous accomplirions ensemble toute justice. Il me semble que nous comparons, lui et moi, le grain, mais l’un ne laisse pas de servir la conservation de l’autre et le grain serait défectueux sans cela. Soyons aussi, l’un et l’autre, le froment de Jésus-Christ, moulu et broyé par la croix, et surtout par la mort à nous-mêmes, afin que, servant à la bouche de Dieu, Il nous mange et nous change en Soi. Amen.

J’ai adressé cette lettre à p[ut][Dupuy] de peur que N. ne l’ouvrît, non à cause de moi, mais à cause des autres.

A.S.-S., pièce 7335, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse à lui-même », cachet initiales couronnées - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [105].

a[sic].

Ici peut prendre place le document : « A BOSSUET (Soumission). Début octobre 1694. »

0. DE BOSSUET. 5 octobre 1694.

A Germigny, 5 octobre 1694

J’ai reçu, madame, la lettre que vous me faites l’honneur de m’écrire1. Je lis et confère tout avec attention, et je ne cherche autre chose que la possibilité et la vérité, comme vous-même le marquez. Si je suis ignorant par moi-même, je me mettrai du moins en état, s’il plaît à Dieu, de profiter des lumières et des expériences des saints. Je tâche sur toutes choses de ne point apporter mon propre esprit dans cette affaire. Je ne sais par où vous croyez qu’on m’a prévenu contre vous ; rien ne me fait impression sur cette matière que ce que je lis dans les livres, et tout le reste est à mon égard comme s’il n’était pas. Ainsi mes difficultés ne naissent pas du dehors, mais du fond. Si elles sont mal fondées, j’espère que la vérité les dissipera. L’Écriture et la Tradition seront ma seule règle. J’ai le cœur tourné à Dieu, afin que ce soit Lui qui me guide ; au moins, j’ai cette confiance, dans laquelle je ne crois pas me tromper ; nous prendrons tout le loisir qu’il faudra. Nous prions sans cesse, et Dieu est notre lumière. Je suis à vous, madame, en Son saint amour, et je Le prie de vous inspirer tout ce que Sa gloire demande.

J. BÉNIGNE, é[vêque] de Meaux.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°86v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [105] - Correspondance de Fénelon, Versailles, 1828, t. 7, p. 78. - UL, Lettre 1113.

1Celle du 3 octobre, n°206.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1694.

7 octobre 1694

Je serai ravie de ne rien faire en tout ceci sans vous, et que vous soyez présent à toutes les conversations générales et particulières. Le Seigneur vous a suscité pour cela. Faites donc sur tout ce que vous jugerez à propos. J’enverrai le lundi matin à l’ordinaire pour être instruite de ma leçon, et vous serez, en tout ce qui est extérieur, mon mouvement que je suivrai avec fidélité, s’il plaît à Dieu, comme mon cher Maître est mon mouvement ou plutôt mon moteur intérieur. Toute à vous en Lui-même.


Avez-vous reçu une lettre pour M. de M[eaux] ? Je crois finir aujourd’hui l’ouvrage en question.

- A.S.-S., pièce 7336, autographe, sans adresse. En tête : « Arrivée à Fontainebleau le 7 octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [106].

0. A MADAME DE GUICHE. 13 octobre 1694.

13 octobre 1694

Vous avez trop de bonté, madame, de vouloir bien vous informer de la vérité avant de vous arrêter à ce qu’on peut vous dire. Je n’ai jamais douté qu’on ne fît ce qu’on pourrait pour vous empêcher de me voir. Je vous l’ai dit bien des fois. J’ai fait même ce que j’ai pu pour vous faire comprendre que vous ne deviez point vous engager à me faire cet honneur. Je ne vous ai caché aucune des choses que l’on disait contre moi. Je vous ai priée de savoir de monsieur votre père et de madame votre mère s’ils agréeraient que vous me vissiez. Je vous ai exhortée à leur obéir sitôt qu’ils vous témoigneraient y avoir de la répugnance, qu’il ne fallait pas attendre une défense, mais prévenir en cela leur inclination. C’est tout ce que j’ai pu faire. Devais-je vous refuser ma porte [ ? Ce] serait manquera à ce que je vous dois. Je me suis absentée, j’ai été du temps, l’hiver passé, sans laisser entrer personne chez moi, afin de vous dégoûter de mes manières, mais Dieu a été le plus fort. Si je vous trompe, Il l’a plus fait que moi, puisque vous savez ce que vous avez éprouvé sur cela.

Pour ce qui regarde mes mœurs, les gens qui me connaissent à fond depuis tant d’années en peuvent mieux parler que moi, et ce n’est pas des personnes qui ne me connaissent point que je dois attendre la justice sur ce qu’ils ignorent et qu’ils ne savent que par un bruit de personnes prévenues, qui croient que, dès qu’on doute de la doctrine d’une personne, il faut décrier ses mœurs.

Quoique ce soit un faux principe et qu’on doive la justice à tout le monde, ce n’est pas sur cela que je m’étends, c’est sur ma foi. Je suis prête d’en rendre compte à toute la terre, et je suis sûre qu’il ne se trouvera jamais personne qui ait plus d’attachement inviolable à l’Église, et plus de respect et de soumission pour ses ministres. En sortant de Sainte-Marie, Mgr l’archevêque me fit signer que je ne ferais rien imprimer ; je le signai en assurant que je n’avais pas fait imprimer les autres livres. Quand je n’aurais pas signé cela, la défense de Mgr l’archevêque me fait une loi.


Ensuite, des particuliers me pressèrent d’expliquer certaines difficultés qu’ils avaient sur le Moyen facile. Je le fis dans le moment avec une extrême docilité. Ces explications ont depuis quatre ans été entre les mains de M. Ferret ou entre celles de M. le duc de Chevreuse. Mais lorsqu’on me proposa, après les avoir trouvées [f. 1 v°] bien, de les faire imprimer et mettre à la tête du livre, je représentai l’impuissance où j’étais de le faire à cause de la défense de M. l’archevêque, et que même ma famille, qui craignait qu’on ne me fît de nouvelles affaires, ne le souffrirait pas. Monsieur Boileau approuva alors mes raisons et depuis ce temps, je n’avais [n’ai] pas même retiré d’entre leurs mains les Explications1. J’ai toujours soumis les livres ; j’ai été très contente qu’on les défendît, j’ai donné liberté à toutes les personnes qui m’en ont parlé d’y ôter et ajouter ce qu’ils voudraient, que je n’y prenais aucune part, que je ne désirais que la gloire de Dieu. J’ai consenti même qu’on les brûlât. Que puis-je faire de plus pour des livres que je n’ai jamais fait imprimer ? J’ai écrit mes pensées, je ne prétends pas les soutenir, et je soumets ces mêmes pensées.

Qu’a-t-on jamais demandé pour la foi ? D’où vient m’attaquer sur un article pour lequel je donnerais mille fois ma vie ? J’ai vu ce que j’ai cru de gens habiles et de probité, je me suis soumise à leur examen : les uns ont eu assez de charité pour m’examiner, ils ont été contents de ma docilité et de mes sentiments ; les autres ne m’ont pas voulu voir ; pourquoi refuser de m’instruire si je suis trompée, ne demandant que cela ? Mais les mêmes personnes qui refusent de me voir, et bien d’autres encore, crient contre moi, tiennent pour suspect ceux qui ont assez de charité pour m’examiner.

Plût à Dieu que M. de Châlons fût ici ! je m’en rapporterais de bon cœur à lui. Je l’honore et sais quelle est sa capacité et sa droiture. Demandez qu’on s’en rapporte à lui ; il ne vous doit pas être suspect, il doit attirer votre confiance. Il peut être prévenu, mais il n’importe ; je ne cherche point d’excuse ou de tolérance, mais la vérité. Qu’avec plaisir je répondrai de ma foi partout ! Et rien ne m’a plus affligée qu’ayant été toute ma vie si attachée à l’Église, qu’ayant employé une partie de mon bien et de ma vie pour attirer à la foi les hérétiques, l’on m’accuse de la chose du monde dont je suis la moins coupable.

Voilà, madame, tout ce que je puis répondre là-dessus. Quand quelques personnes que j’ai priées encore d’avoir la bonté de m’examiner, l’auront fait, je suis résolue, étant suspecte, de me retirer pour tou

jours à la campagne. Je n’y irai point que je n’aie éclairci sur ma foi ceux qui s’en veulent bien donner la peine. Je me suis adressée à ceux que j’ai crus les plus savants et les plus éclairés. Il y a certaines choses qui tombent plus sous l’expérience que sous la raison et, si Dieu ne pouvait faire que [f. 2 r°] ce que la raison humaine conçoit, où serait notre foi ? Et Il ne serait pas Dieu. Ainsi que ceux qui, m’examinant à fond, me condamnent, je me condamnerai moi-même ; mais s’ils ne me condamnent pas, que puis-je faire que de souffrir en patience les calomnies ?

Je prends part à vos indispositions. Vous savez que le chemin du ciel est celui de la croix. Agréez que je présente à madame votre mère mes très humbles respects et que je la remercie de sa charité. Ce 13 o[cto]bre.

Si j’osais, je vous ferais faire réflexion : quelle est l’Église pour moi, ou de mon archevêque et des prélats que je prie de m’examiner, ou des particuliers prévenus, à qui dois-je obéir ?

- A.S.-S., pièce 7337, de l’écriture d’une fille servant Madame Guyon, sans adresse. En tête : « Copie d’une lettre que j’ai écrite à Madame La C[omtesse] de Guyche pour qu’elle la pusse montrer », à la fin : « Copie de la lettre qui répond à celle de Mr. L’Ab. De N[oailles] » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°87v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [106].

a ma porte? C’était manquer La Pialière.

1Dont les volumes manuscrits sont à la B.N.F. avec de nombreuses pièces provenant de Bossuet (tandis que les pièces recueillies par le cercle de Madame Guyon sont aux A.S.-S.)

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 octobre 1694.

[15 octobre 1694]

Il faut, que je crois, monsieur, donner tout le temps à ces messieurs de tout examiner. Si quelqu’un d’eux me veut voir, je suis toute prête. Sinon, c’est une affaire qui ne peut être trop approfondie ; plus elle sera éclaircie, plus elle sera bonne et excellente pour établir le règne de Dieu. Pour moi, rien ne me presse, parce que le Seigneur qui rend malade, donne la santé lorsqu’il est nécessaire. Vous êtes en tout ceci, après Dieu, mon pilote. Faites donc tout ce qu’il vous plaira, et moi je vous obéirai de tout mon cœur.

J’ai trouvé dans saint Jean Climaque des petits endroits semés, qui sont bien forts1. Il ajoute, lorsqu’il les dit : « Qui a [f. 2 r°] des oreilles


1Pour un bref aperçu de l’histoire des premières traductions de l’Echelle sainte de saint Jean Climaque (mort vers 670), voir A. Villard, « L’échelle sainte à Port-Royal-des- Champs ou le moine et les trois solitaires », Chroniques de Port-Royal, La solitude…, 2002, p. 143 sq. Ce profond recueil d’aphorismes ainsi que de courts récits, autour des principaux thèmes de la vie spirituelle, est accessible de nos jours dans la traduction de P. Deseille, éd. de Bellefontaine, 1999.

pour entendre, entende ». Je crois que si l’on feuilletait les manuscrits de la bibliothèque du r[oi], l’on y trouverait de belles choses. Le P[ère] la C[ombe] me dit en avoir trouvé de divines, dans des manuscrits grecs et latins dans celle du Vatican. Il faudrait que d’autres que B. [Fénelon] fissent ce travail, car cela l’épuiserait. J’enverrai ce que je trouve dans saint Jean Climaque qui m’est venu trop tard pour le mettre dans mon ouvrage2. Vous vous êtes engagé de corriger les écrits, faites-le donc, s’il vous plaît, au nom de mon cher Maître. Je suis de plus en plus unie à vous. Cette lettre est pour St Bi. [Fénelon]. Je vous prie de tout lire les cahiers, sans rien passer.

- A.S.-S., pièce 7338, autographe, sans adresse. En tête : « Reçue le 15 octobre 94 venue à Paris le 13e » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].

2Les Justifications.

0. A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 16 octobre 1694.

Permettez-moi, madame, de vous témoigner l’extrême reconnaissance que j’ai des bontés que l’on me mande que vous avez pour une personne qui les mérite si peu. Mais il faut que vous fassiez, s’il vous plaît, le jugement de Daniel, sans cela vous ne découvrirez jamais la vérité. Je vous le demande au nom de Jésus-Christ, et d’envoyer quérir ces filles du P. Vautier 1 deux à deux, témoignant être fort indignées contre moi, et lorsqu’elles seront où il vous plaira de les voir, ne point souffrir qu’elles se parlent, et les interroger l’une après l’autre, sans qu’elles puissent se rien dire avant que vous leur ayez parlé, leur demander le temps et le lieu où elles m’ont vue faire du mal, les tourner et retourner. Il n’est pas possible qu’elles ne se coupent en quelque chose, et que vous ne découvriez la fausseté. Car il y en a qui font semblant d’être converties afin d’éviter le châtiment, et d’autres qui le sont, à ce qu’on dit, en effet, mais qui ont été trompées par les autres, qui, pour les assurer dans leurs désordres, leur disent que je les approuve. Quoique Dieu soit témoin que je ne les ai jamais voulu voir, je vous fournirai des


1 « Le P. Vautier était un jésuite qui avait donné dans les erreurs du quiétisme, et ses pénitentes […] ayant abjuré leurs illusions, avaient dénoncé à l’archevêque de Paris les écarts de conduite de Madame Guyon et du père de la Combe », (note de Ravaisson).

personnes de probité qui se sont trouvées chez moi lorsque quelques-unes de ces filles y sont venues pour me surprendre, sous prétexte de vouloir se convertir ; mais ayant découvert leurs mensonges, je les chassai. J’en ai, comme j’ai l’honneur de vous le dire, de bons témoins.

Je ne sais ce que vous direz de la liberté que j’ose prendre, mais c’est une charité digne de vous d’éclaircir une vérité que le démon tâche d’embrouiller ; plus elle paraît douteuse, plus il vous sera glorieux de l’éclaircir. Faites-le donc, je vous en conjure au nom de Dieu. Et si Dieu, après cela, permet que je succombe sous la calomnie, il faudra recevoir cette confusion pour l’expiation des péchés réels que j’ai commis, qui seront punis par ces crimes supposés2. Ce 16 octobre 1694.

- Lettre éditée par Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p.46.

2Une très longue note de Ravaisson, dont nous donnons quelques extraits suggestifs, illustre le jugement négatif porté sur Madame Guyon au XIXe siècle : « M. de Harlay et son Official étaient tous deux des hommes de plaisir, fort indulgents pour la faiblesse humaine […] Madame de Miramion, qui s’était engouée de notre mystique, demanda comme une faveur de la garder dans sa communauté […] Madame Guyon faisait aussi des visites à sa cousine, madame de Maisonfort, directrice de Saint-Cyr et favorite de Madame de Maintenon ; ces dames subirent le charme comme les autres, et la marquise prit sous sa protection la belle rêveuse, qu’elle appelait souvent dans le pensionnat. Les maîtresses et les jeunes filles écoutaient avec délices des conférences où on leur enseignait que l’amour était le plus sûr moyen d’arriver à Dieu […] Malheureusement l’évêque diocésain […] en prévit tout le danger pour des personnes destinées à exercer plus tard les vertus pratiques du mariage et de la maternité […] [chassée, Madame Guyon] ne put se taire ; la sensibilité chez elle, comme chez la plupart des femmes légères, étant plus vive sur cet article que sur les autres, elle cria à la calomnie… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 octobre 1694.

Il me vient toujours au cœur que le cœur de M. de M[eaux] est ulcéré contre moi, qu’il ne cherche point à éclaircir, mais à chercher quelque moyen de condamner. Il se retranche à présent sur la Tradition et sur l’Ecriture. Je crois que, si l’on entreprenait de prouver par l’Ecriture, par passages positifs, après avoir fait la Tradition, tout irait bien. Mais il faut laisser cela aux hommes à faire ; j’espère que Dieu l’inspirera au cœur à St B.[Fénelon]. Ne sont-ce pas mes petits livres de Henri Suso que vous avez donnés ? Ils sont bien jolis. J’ai encore Harphius : si l’on en a affaire, je l’enverrai. Je suis mortifiée de ce que M. de Ch[alons] n’a pas les éclaircissements.


- A.S.-S., pièce 7340, autographe, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet bien conservé initiales entrecroisées couronnées. Reçue le 20 octobre 1694, « elle est du 18 ou 19 et devant celle de même date dans laquelle elle est venue » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 octobre 1694.

J’ai reçu la réponse de M. de M[eaux]. Je souhaite qu’il soit vraiment dans la constitution qu’il dit, et tout ira bien. J’attends de suivre de point en point toutes les démarches que vous me ferez faire, car je suis un enfant qu’il faut mener par la lisière. Tout ce que vous me mandez de M[adame] de M.1 est bon, mais qu’il est à craindre que lorsqu’elle reverra les gens qui la poussent, elle ne revienne à son premier état. Dieu sur tout ! J’espère que Dieu bénira madame la d[uchesse] de Ch[evreuse] de l’avoir confessée. Je crois qu’il serait bien à propos que M. de Châl[ons] eût les cahiers ; il faut lui faire donner ceux de M. Tronson.

Au reste, pour nouvelles, j’ai contracté une nouvelle alliance avec saint Michel : il m’a promis qu’il placerait en paradis tous ceux de mes enfants qui seraient des petits Michelins. Ceux de mes enfants qui voudront être grands et porter Dieu comme saint Christophe, je les appellerai les Christophlets, et ceux-là resteront longtemps à la porte. Mais les petits Michelins, comme trop petits pour [f. 1 v°] marcher, seront portés par le petit Maître, et ils s’appelleront les Michelins. Je vous prie de recueillir les voix et que je sache quels sont les Michelins et les Christofles [sic] : il est bon de savoir de quel rang chacun veut être. Vous voyez l’importance de cela. C’est pourquoi colligez les voix, je vous prie. Cet office vous disposera à devenir Michelin. Grâce à Dieu, la solitude n’engendre pas mélancolie.

Je suis bien aise que vous soyez content de l’éclaicissement. Put [Dupuy] le trouve long, mais je ne saurais qu’y faire. Il sera bientôt fini, car j’ai déjà fini il y a huit jours.

- A.S.-S., pièce 7339, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », fragments de cachet. En tête : « Reçu le 20 octobre 1694. Elle est du 18 ou 19 et après celle de même date qu’elle renfermait » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°89v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [108].

1Madame de Mortemart ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 octobre 1694.

J’oubliais à vous dire que madame de Noailles a été fort scandalisée de ce que, dans mes Justifications, je dis du biena de moi, comme si l’on pouvait refuser un mal sans dire le bien contraire au mal qui prouve que le mal ne peut être. J’avoue que je suis trop simple pour être humble d’une manière qui fasse éclat.

Voyez, s’il vous plaît, si, après la condamnation du livre, je dois me faire examiner de nouveau et s’il n’est pas mieux de me retirer tout à fait par soumission à M. l’[archevêque]. Consultez mon oracle : après le petit Maître, c’est S B. Carb ôté M. T[ronson], il y a peu à attendre du reste, surtout de monsieur de Meaux, qui ne cherche qu’à condamner, quoiqu’il dise qu’il cherche la vérité. Je vous proteste que dès qu’il la cherchera, il la [f°.2 r°] trouvera ; elle s’est même présentée à lui cette vérité, mais elle a été bannie par le respect humain.

Toute la nuit, j’ai vu en songe1 un homme dont les cheveux étaient blancsc, qui disait venir de votre part. Quoique cela ne fût pas, il a semé partout une multitude d’espèces de pigeons, qui se sont tous convertis en baragoins [baraquins2] et qui témoignent une grande activité pour me perdre. Mon Maître les tenait par une chaîne comme par un cheveu et leur laissait la liberté de courir. J’en ai aperçu quelques-uns qui paraissaient avoir rompu leurs chaînes et venaient vers moi. Ils étaient entourés d’araignées. Je leur ai commandé de retourner à leurs chaînes et d’avaler les araignées qui étaient autour d’eux : ce qu’ils ont fait, et aussitôt il en parut tout à fait ce qu’ils sont, c’est-à-dire [des] baragoins [baraquins], perdant la figure des pigeons qu’ils avaient prise auparavant. C’est la nuit du samedi au dimanche entre le 23 et le 24 que j’ai songé cela.

J’ai fait, il y a huit jours, un songe de madame de [f. 1 v° en travers] B., qui me prie de ne point [me] mêler d’elle et qu’elle voulait aller par la voie sûre, reprenant même, s’il était nécessaire, les prières vocales pour tout exercice. Elle parlait fort et m’accusait de découvrir à S B. jusqu’à ses pensées, qu’elle ne voulait plus de commerce avec moi et qu’elle me priait de la laisser en repos. Je vous dis cela par manière d’acquit3 et pour S B., et non afin que cela lui revienne comme une

1 Rêve rapporté déjà tout à la fin de la lettre n°206 adressée à Nicolas de Béthune-Charost : « J’ai vu toute la nuit b[araquin] fort intrigué pour faire du mal : il y avait un grand nombre de b[aragouins], mais ils étaient enchaînés par un cheveu et tout entourés d’araignées ; je leur ai commandé d’avaler les araignées, et ils l’ont fait en enrageant… »

2Baraquin : Diable ; baragoin désigne un langage inintelligible pour Molière comme pour Montaigne, originaire de la Basse-Bretagne (Littré).

3Par manière d'acquit : Pour n’avoir point sa conscience chargée. (Littré).

chose sur laquelle je sais quelque chose, car je n’en sais aucune. Sur tout cela, laissons les choses ce qu’elles sont, disant le bien et le mal de moi et des autres sans aucune façon, ce qui me fait voir que je ne suis nullement propre pour reparaître au jour, mais bien pour être cachée dans les torchons.

A.S.-S., pièce 7138, autographe, adressée à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », précédée de : « Recue le même jour 25 octobre 1694, c’est une suite de l’autre de même date » ; cachet à fragment d’initiales entrecroisées - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°91] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [110].

aDu (mal biffé) (bien add. interl.)

bLà-dessus (après le petit m. C’est S B. add.interl.) car

cHomme (dont les cheveux étaient add.interl.) blanc

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 octobre 1694.

J’apprends que vous arrivez, et que vous avez un nouveau compagnon de voyage que j’aime de tout mon cœur.

L’on a condamné les livres : je n’en ai été ni surprise ni fâchée, non plus que s’ils n’étaient point sortis de mes doigts. Celui à qui tout est, fait bien d’en user comme Il fait. Vive, vive les Michelins ! Leur devise est : Quis ut Deus. Laissons faire à Dieu tout ce qu’Il voudra. Si nous tenons à quelque chose, c’est ce qu’il faut perdre. Je savais bien que M. de M[eaux] ne reculait pas pour des prunes, et facti sunt amici1, car je le savais bien sûrement. Voudront-ils achever après [f. 1 v°] cela leur examen ? J’en doute.

Il me roula au cœur, lorsque mon bon St B. me manda de voir monsieur l’[archevêque] et de me soumettre à lui, qu’il n’en serait plus temps et que j’avais manqué l’occasion. Ne doutez pas que la lettre de cachet ne suive après cela, mais que m’importe ? Un pourpoint de muraille ou un justaucorps de sapin, tout m’est bon, puisque je suis le guenillon de mon cher Maître, et que tout mon but est d’être guenillon parfait2.

Ayez la bonté d’ouvrir les lettres et les paquets qui sont pour M. Dupuy, vous y trouverez un joli petit ouvrage. Allons, chers compagnons, le cœur gai, l’âme large et libre ! il y a [f. 2 r°] un plus grand contentement que d’être en proie à l’amour et à la mort et que d’avoir

2 v. la Vie de Suso, ch. 20.

tout perdu. Quand nous tenons à quelque chose, c’est nous écorcher que de nous l’ôter, mais lorsque nous ne tenons à rien, plus on nous ôte et plus nous sommes allègres, légers, contents et solidement heureux. Que peuvent faire les créatures pour nous rendre heureux, et [rendre] malheureux celui qui porte dans son fond l’auteur de la félicité ? Cette félicité se porte dans les cachots et sur l’échafaud, et se porterait en enfer.

Vous verrez qu’on prendra le temps de l’examen pour me faire [f. 2 v°] enfermer, mais comme je suis prête à tout, rien ne me fera reculer. Je sens toujours M. de M[eaux] plus éloigné lorsqu’il se retranche sur l’Ecriture et la Tradition. Mille fois toute à vous en Celui qui nous est tout.

J’ai écrit un mot d’honnêteté à madame de Noailles pour la remercier de ses peines, et aussi pour lui donner le moyen de voir les filles du P[ère] V[autier]. Elle en a été piquée contre sa fille, croyant que c’est elle qui m’a écrit ce qu’elle lui avait dit, quoique je le sache de vous et de Put [Dupuy]. N’y aurait-il pas moyen qu’incidemment vous lui fissiez entendre que vous m’avez fait savoir les obligations que je lui ai ? car [pièce 7342, f. 1 r°] la pauvre comtesse en est bien mortifiée de ce qu’elle croie cela : elle la trouve toute refroidie. Le P[ère] de Valois l’a assurée que des filles du père Vautier, qui se disent converties, disent de moi des maux [sic : mots ?] affreux. Elles font sans doute semblant d’être converties ou, si elles le sont, leur père leur aura fait croire que je suis dans leurs sentiments. Quoi qu’il en soit, madame de Noailles est toute refroidie et veut voir M. Bollo [Boileau].

Je laisse tout à mon cher petit Maître et à vous. Ne vous donnez rien, mais recevez ce que Dieu vous donne, soit par Lui, soit par autrui. Croyez-vous qu’en rien, lorsqu’on vous parle de petitesse, Il ne puisse pas vous la [f. 1 v°] donner par là ? car les moyens dont mon Dieu Se sert sont bien simples. Mon cœur est d’autant plus content que tout semble aller plus mal.

A.S.-S., pièces 7341 et 7342, autographes, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « Reçue à Paris le 25e octobre 1694 ». Fragment de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°90] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [109].

1Luc, 23, 12.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694.

Je vous envoie un brouillon de lettre pour vous. La pensée m’est venue de vous l’écrire afin que vous ayez la bonté de l’envoyer à ces messieurs. Ce sont mes sincères sentiments : ils peuvent achever de lire

les éclaircissements, mais pour moi je crois qu’il faut me laisser là. J’ai au cœur qu’on ne donne point la Vie à M. de N[oailles] ; je vous en prie même. Renvoyez-moi ce brouillon si vous l’approuvez, et St B., et je le transcrirai. Mon cœur est bien gai et content. Je voudrais vous transporter à tous ma joie et mon contentement. Dieu soit à tous votre force et votre soutien dans la faiblesse micheline.

[pièce 7345] Il faut ajouter à la fin de l’ouvrage : « Je soumets encore de nouveau généralement tous mes écrits, tant les anciens que ce que j’ai mis dans ces nouveaux, protestant que je me trouve dans une entière démission d’esprit, de jugement et de volonté pour tout ce qu’on voudra m’ordonner, quoiqu’il me paraisse que je ne puis douter de la bonté de Dieu et des expériences qu’Il m’a fait faire, parce qu’elles portent avec elles un caractère ineffaçable, et ce serait mentir au Saint-Esprit si quelque crainte ou respect humain m’empêchait de les confesser. 

Je n’y réfléchis néanmoins jamais, pas même pour en écrire. Ce que j’ai écris, je l’ai fait dans une entière ignorance. Et quoique je ne puisse, comme je dis, douter des bontés de Dieu et de mes expériences, parce qu’elles sont d’une nature à ne laisser aucun doute d’elles, je n’ai néanmoins aucune certitude si je suis digne d’amour ou de haine, mais je laisse l’un et l’autre dans Celui qui, m’étant toute chose, renferme pour moi toutes choses. Que s’il se trouve encore quelques difficultés, j’espère de la bonté de N[otre] S[eigneur] qu’Il les fera éclaircir. Pour ce que j’ai écrit de moi, je proteste que je ne l’ai [f. 1 v°] fait que pour obéir, que j’avais écrit d’abord plus de défauts que de vertus, qu’on me les fit brûler et qu’on me fit comprendre qu’il y avait à cela un reste de propriété, et il est vrai. J’ai donc écrit ensuite, parce qu’on me l’a commandé de la sorte, tout ce qui m’est venu plume courante. Peut-être l’orgueil s’y est-il mêlé sans que je le sache, à cause de la grande difficulté de réfléchir sur moi, mais je puis assurer, et mon Dieu en est témoin, que tant qu’il m’a été permis de me regarder moi-même, je n’ai eu sur moi que des yeux de condamnation et même d’horreur. Depuis que je ne me vois plus, il me semble n’avoir les yeux ouverts que sur Dieu, de sorte qu’on ne condamne ni n’approuve ce qu’on ne voit point. C’est ce qui fait que je n’ai nulle difficulté de croire que je suis mauvaise lorsqu’on me le dit ; non que je puisse rien voir de particulier en quoi cela consiste, ni que j’en puisse avoir de peine, parce que je trouve en mon Dieu toute bonté et qu’Il ne me reproche rien, car la moindre infidélité, ou le moindre entre-deux, me serait un enfer. Quoique ma conscience ne me reproche rien, je ne me crois pas néanmoins justifiée pour cela, mais je ne puis réfléchir si je la suis ou ne la suis pas, me laissant entièrement à Celui auquel je me suis donnée pour le temps et l’éternité, sans restriction ni réserve, pour Sa seule gloire et Sa seule volonté. »


- A.S.-S., pièces 7343 et 7345, autographes. En tête : « Reçu le 26 octobre 1694 ». Regroupées dans les copies, malgré les écritures différentes : large sur la première, laissant 3 folios blancs, serrée sur la seconde, particulièrement à la fin, ne laissant aucune place libre - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°91v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [111].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694.

Je viens de voir le mandement de Mgr l’arch[evêque]1. Quoiqu’il y ait tout le tour malin et toute la finesse qu’il peut avoir, je n’en ai nulle peine, non plus que des choses qu’on y impute qui ne sont point dans les livres. J’y ai remarqué clairement certains tours et certaines expressions de M. de M[eaux], qui m’ont confirmée dans ce que je croyais déjà, et encore certaines choses qui m’ont été confiées sous le secret, qui font voir que M. de M[eaux] a été d’intelligence2, et c’est pourquoi il a empêché M. de Ch[artres] de venir ici. Je vous prie que tout cela ne vous ébranle pas. Mais soyez sûr que M. de M[eaux] [f. 1 v°] condamnera, et que tout cet examen ne servira qu’à autoriser la condamnation de monsieur l’arch[evêque] et la rendre spécieuse. C’est ma pensée que je soumets de tout mon cœur.

- A.S.-S., pièce 7344, autographe, sans adresse. En tête : « Idem, 26e octobre 1694 » de la main de Chevreuse. La lettre n'est probablement pas adressée au duc de Chevreuse, qu'elle cite. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°92v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [112].

1« Pendant que les assemblées se tenait secrètement à Issy, l'archevêque de Paris en fut averti par le curé de Saint Jacques du Haut-Pas. [...] il prit résolument [résolution] sur le champ, de condamner ses livres et sa doctrine. Il envoya quérir Monsieur l'abbé Pirot qui avait médité une censure dès le temps que cette femme fut arrêtée, et dès le lendemain il la fit imprimer et la publia le 16 octobre 1694 avec toute la précipitation possible. »( Phelipeaux, Relation..., 1732, t. I, p. 140).

2Bossuet s'opposa à la présence du duc de Chevreuse lors des premières conférences d'Issy.

0. A PIROT ? 27 octobre 1694.

Vous savez, monsieur, le dessein que j’avais pris de remettre ma cause entre les mains de Mgr l’archevêque, lorsque ces s[ain]ts prélats1,

qui ont bien voulu examiner mes écrits, auraient fini leur examen, soit qu’ils condamnassent ou approuvassent les livres, ne prétendant pas me soustraire à son jugement, puisque le long temps que j’ai demeuré dans son diocèse l’a rendu mon pasteur légitime, quand bien même ces messieurs, éclairés de la conformité des propositions qui sont dans les livres avec ceux des s[ain]ts, ne les eussent pas trouvés condamnables. Ainsi puisque, comme je le viens d’apprendre, M. l’archevêque a condamné mes livres et que je me soumets de tout mon cœur à cette censure, je ne crois pas qu’il soit nécessaire de faire d’autre examen. Je m’imagine même que ce serait commettre [f°46v°] ces s[ain]ts prélats. Dieu sait quel a [sic] toujours été mes dispositions sur toutes ces choses. Faites-moi la grâce, monsieur, de me mander quels sont les sentiments de ces messieurs, et le vôtre, afin que je prennea le parti de me retirer dans mon ancienne solitude et de n’avoir plus de commerce avec personne. Je ne vous fait point, monsieur, cette proposition pour éviter une seconde condamnation, mais parce qu’elle me paraît juste et que de chercher présentement à me justifier passerait pour rébellion. Il n’y a plus rien à décider sur ce qui l’est déjà. Je dois seulement me soumettre et me taire ; c’est le parti que je vais prendre, si vous voulez bien me le permettre. Honorez-moi b, s’il vous plaît, d’un mot de [f°47] réponse, qui sera ma règle sur tout cela, et me faites la grâce de me croire, avec autant de respect que de reconnaissance, monsieur, votre très humble et très obéissante servante de lamotte.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°46, autographe ; en tête, d’une autre main que celle de Chevreuse : « receu le 27e octobre 1694 » ; f°48, copie par Bourbon. - A.S.-S., pièce 7355, sans adresse, « Au commencement de novembre 1694 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°93v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [113] - Fénelon 1828, vol 7, lettre 43.

a afin que je reste s’ils veulent bien encore m’examiner, ou bien que je prenne pièce 7355 (addition de Chevreuse).

b le parti que je prendrai si les ordres de ces messieurs et les vôtres ne le changent pas. Honorez-moi pièce 7355.

1Les examinateurs : M. de Meaux, Mgr de Châlons, M. Tronson.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 octobre 1694.

Voilà, monsieur, une lettre de la bonne comtesse : vous y verrez les dispositions de madame sa mère. Je ne comprends pas d’où vient que je me loue, car ce n’est pas mon dessein. C’est cette grande lettre que vous avez donnée à M. Tronson : il faut donc la supprimer tout à fait. Pour

quoi me laissez-vous écrire des sottises ? Vous savez que je suis si simple que je mets tout sans réflexion. Je vous avais prié de corriger et vous ne le faites pas : vous méritez réprimande du général, devant lequel je porte mes plaintes ! Je vous prie derechef de ne point [f. 1 v°] donner la Vie à M. de M[eaux]1. Il sera mieux, je crois, de la retirer de M. Tr[onson] et de le prier de la brûler.

Je ne verrai donc pas Saint Clément : cela me consolerait trop, il faut que je reste souffre-douleur de l’ordre. Ne donnez point de copie de rien, faites sur tout comme vous l’entendrez. Je m’aperçois que j’ai besoin de tuteur ; soyez-le, je vous en conjure, car je deviens tous les jours plus simple et plus incapable de voir les conséquences de quoi que ce soit. Je croyais que je ne verrais point ces messieurs ; il suffit qu’ils voient mes Justifications. Je ferai sur cela tout ce qu’il vous plaira, mais je crains les grandes gens et qui ne discernent que par la raison. Toujours, je ne verrai personne sans [f. 2 r°] que vous y soyez. Peut-être me coffrera-t-on au sortir de là ; il ne m’importe. Faites comme il vous plaira, sans avoir égard à moi en rien. Mais je vous en prie, agréez que je présente mes respects à notre général que j’aime de plus en plus. Je vous prie que je ne réponde point aux questions de madame de N. J’aime mieux qu’elle me croie coupable en tous points ; qu’est-ce que cela me fait ? Je suis en bon prédicament2 dans la gazette. La pensée qui m’est venue est que j’étais bien obligée à ces personnes, parce que si je suis coupable, ils me font faire une bonne pénitence publique que je n’aurais pas le courage de faire moi-même, et si je suis innocente, ils m’honorent trop de me rendre en quelque façon [f. 2 v°] conforme à mon Maître ; ainsi tout va bien. Quand je me louerais un peu, l’on me le doit bien permettre : assez de gens me blâment sans que je m’en mêle.

Peut-être la lettre que je vous envoie ne vaut-elle rien. Je vous prie de ne rien faire de ce que je vous dis si St B. ne l’approuve, car véritablement je suis incapable de savoir ce qu’il faut dire et ce qu’il faut faire. C’est la souffre-douleur des michelins.

- A.S.-S., pièce 7348, autographe, sans adresse, « 27e octobre 1694 »- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°92v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [113].

1Madame Guyon avait déjà abordé ce point dans sa lettre à Chevreuse du 8 septembre : « Je crois qu'il ne faut donner la Vie qu'après les Justifications. »

2Prédicament : notion de qualification. Synonyme de « réputation » (Furetière).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1694.

Voilà une lettre du frère de Puta [Dupuy] qui confirme ce qu’on m’avait mandé que ces filles et ce petit misérable contrefont les convertis afin de dire du mal de moi. Ce qui me fâche en tout cela, c’est le bien d’Église et les bénéfices profanés à des gens qui mériteraient plus de punition que de récompense. Je vous avoue que je voudrais déjà être en prison, puisque c’est tout ce qu’on souhaite pour arrêter le cours de tant de maux. Je sais de bonne part que toutes ces créatures ont accès au père Lachaise [La Chaise]1, qu’il les croit et fait écrire ce qu’elles déposent afin d’en informer le roi comme choses très certaines et véritables, [f. 1 v°] et vous verrez que sur ces mémoires faux qui font horreur, on ne manquera pas de donner une lettre de cachet. Je voudrais qu’elle fût déjà donnée pour finir tout. On tient qu’on m’enfermera à Vincennes ou à Pierre Encise 2. Pour moi, tout m’est très bon. Je sais bien que, sans l’examen, on ne m’aurait pas trouvée, mais tout cela ne me fait rien. Je voudrait si bien voir Saint Clément 3 : si notre général4 me le voulait prêter, je ne le garderais point du tout et je le rendrais bien promptement. Je crois qu’il m’accordera cela, si vous le lui demandez. Toute à vous en Notre Seigneur.

Souffre-douleurs5.

A.S.-S., pièce 7349, autographe, sans adresse, « Reçu le 29 d’octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°94] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [114].

alettre de Lel. Copistes. (« du frère de Put », d’une écriture très nette sur l’autographe).

1Confesseur du roi. V. Index.

2Prison célèbre située à Lyon.

3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie, traité majeur de Fénelon, publié en 1930 par Dudon.

4Fénelon.

5Madame Guyon se nomme ainsi dans quelques lettres comme dans la précédente. Précédé de « La » sur les copies.

0. A  Nicolas de BETHUNE-CHAROST. Octobre 1694.

Octobre 1694

Mon bon abbé1, faites-moi faire un cachet où il y ait un saint Michel qui marche sur le dragon - cela est nécessaire et mystérieux - sinon vous perdrez votre charge. La petite Cécile sera intendante des bouquets de la chapelle des Michelins, elle doit abattre l’oreille droite de Baraquin. Le chien doit lui mordre la gauche, la sœur Ursule lui écraser le bout de la queue. Tous les autres enfants ensemble lui écraseront le corps. S B [Fénelon], un autre et moi lui écraserons la tête. Ne voyez-vous pas P[ut][Dupuy] qui veut lui marchez sur la patte, mais il craint de lui faire mal, il ne lui touche qu’à l’ongle. Voyez Cal [abbé de Beaumont] qui le tient par une corne, croyant le colleter, et Mar[valière] qui avance un grand pied pour l’écraser, mais il se moque des Christoflets. De l’autre côté, voyez le bon abbé noir qui lui arrache ses grands poils. Ne voyez-vous pas Dom Al[leaume] qui a perdu son collet à la lutte, le bon marquis qui lui coupe une patte de derrière avec son épée ? Le Bon [Beauvillier] tient gravement une de ses cornes, mais il ne veut pas se déranger, il se tient bien compassé. Le Tut[eur] [Chevreuse] tient la corne du milieu et lui couvre les yeux le mieux qu’il peut. Voyez la doyenne des d[uchesses] qui tremble de peur, mais elle ne laisse pas de lui mettre un pied sur la croupière. Voyez d’un autre côté une petite d[uchesse] étourdie qui voulait sauter sur lui à pieds joints ; elle aurait fait une belle culbute si notre patron [saint Michel] ne l’avait soutenue par derrière. Allons, courage, montez peu à peu ! commencez par le bout de la queue jusqu’à ce que vous atteigniez la croupière. Regardez cette bonne c[omtesse] qui veut aider à Dom Al[leaume] à le colleter, mais elle a peur de lui faire mal. Courage, mettez-y les deux mains. Voyez comme il ouvre la gueule pour me manger, mais avec la main de S B j’entre dans sa gueule, je lui tiens la langue, il étouffe, il n’en peut plus. Ah ! c’en est fait ! S B lui arrache le cœur. Faites une copie de ceci et l’envoyez aux Enfants de loin et de près, car il en sera ainsi. Ainsi soit-il.

octobre 1694. Voilà les statuts des Michelins :

Les Michelins seront petits, joyeux, allègres, faibles, enfantins, n’attendant ni n’espérant rien d’eux, ne voulant rien pour eux, non par courage et soutien, mais en vérité par faiblesse et impuissance. Les Michelins ne diront de mal de personne, mais ils s’occuperont bonn

1Abbé de Béthune-Charost.

ement eux-mêmes avec simplicité, sans affectation ni recherche, disant également le bien et le mal, comme des enfants. Les Michelins seront simples, innocents, sans malice, banniront de chez eux l’esprit caustique et railleur, unis en charité et cordialité. Ils seront fort dévots à saint Michel, afin qu’il détruise en eux l’amour-propre et qu’il y établisse le pur amour, car c’est la commission que mon Maître lui a donnée. Le propre caractère des Michelins sera le pur amour ; leur perte : le propre intérêt et la propre réflexion ; leur devise : Quis ut Deus.

Les Michelins seront sous la main de mon petit Maître comme une girouette agitée du vent, et comme un guenillon dans la gueule d’un chien2. Il faut être girouette pour se laisser mouvoir à tous les vents du Saint-Esprit. La girouette est à tous vents sans être inconstante, car elle ne change point de situation, demeurant immobile quant au fond, quoique remuée sans peine par le moindre vent, et c’est où gît la fidélité. Le guenillon dans la gueule du chien se laisse saussera dans la boue ; le chien s’en bat les joues, il le mâche, il le laisse, il le reprend, il en fait tout ce qu’il lui plaît, sans que le chiffon lui fasse aucune résistance. Heureux guenillons dont le monde ne fait aucun compte, qui sont foulés aux pieds et regardés même avec horreur, vous êtes les délices de Dieu. Qu’est-ce que mon p[etit] M[aître] fait de ces chiffons ? Il les fait broyer dans Ses mortiers, et lorsque à force de coups, ils sont devenus bouillie, Il en fait un papier blanc sur lequel il écrit Son nom et Sa volonté : Son nom est Lui-même, Sa volonté est Son amour ; ensuite Il les cachète pour jamais et les scelle de Son sceau. Voyez quel bonheur d’être guenillon parfait. C’est ici le but où doivent tendre tous les Michelins, ils ne sont point propres pour être reçus de mon Maître sans cela.

Les péchés propres aux Michelins, c’est un péché de réfléchir sur soi, de vouloir quelque chose pour soi, d’être caché, dissimulé, critique et railleur. C’est un péché d’être haut, aisé à piquer, caustique pour les autres. C’est un péché que d’espérer et d’attendre quelque chose de soi. C’est un péché que de ne se laisser pas détruire en tout ce qui est du vieil homme pour se revêtir du nouveau. C’est une faute que de chercher quelque chose hors de Dieu, ni même en Dieu par rapport à soi. Il faut n’être rien, rien du tout en vérité, malgré les répugnances de la nature, dire ses faiblesses simplement sans honte et sans peine.

2 « Dieu fit voir un jour à Henri Suso [dans la Vie de ce dernier, ch. 20] que, pour être à lui comme il le désirait, il fallait qu’il fût comme un guenillon dont un chien se joue », etc.


Statuts des Christofflets :

Ils seront grands, graves, sérieux, il leur est défendu de rire, si ce n’est avec esprit, ils railleront finement, ils seront cachés et ne diront que ce qu’ils voudront bien dire. Ils seront forts dans la pratique des vertus. Ils peuvent être mélancoliques et affligés tant qu’il leur plaira, retenus, renfermés, s’estimant, craignant la moindre confusion, voyant le bien qu’ils font, ayant peine à supporter la faiblesse des faibles, la petitesse des petits. Je ne dis pas que tous les Christofflets soient obligés d’avoir toutes ces qualités, mais il suffit qu’ils en aient quelques-unes pour être censés [être] Christofflets. Il est permis aux Christofflets de soutenir leur opinion, d’y être arrêtés aussi bien qu’à leurs pensées, mais cela est défendu aux Michelins qui doivent céder à tout le monde.

Voici, N[icolas]3, ce que je vous envoie pour tous les enfants du petit Maître qui sont présentement à Paris ou proches de Paris. Vous êtes tous avertis que j’ai fait une nouvelle alliance avec saint Michel, mon bon ami : il dit qu’il s’est accordé avec saint Pierre afin que tous ceux des enfants qui ne porteront pas la livrée, demeurent en pénitence en l’autre monde.

Il y a deux ordres dans les enfants du petit Maître : ceux qui Le veulent porter et qui sont grands comme saint Christophe, mais ceux qui sont si petits qu’ils ne peuvent marcher et que le petit Maître porte, seront appelés les petits Michelins. Il faut que chacun choisisse s’il veut être Michelin ou Christofflet, et qu’on m’envoie les noms de ceux qui se nomment Mi[chelins] et des C[hristofflets] à part, sans oublier le B[on] pa[pa]. Mettez à droite de la colonne ou à gauche chacun votre nom et votre choix, afin que je donne à chacun conformément à ce qu’il sera ce qui lui convient. Voilà l’état des officiers et officières du grand et merveilleux ordre des Mich[elins], sous les auspices intérieurs du petit Maître, sous la protection de la Sainte Vierge, sous la conduite de saint Michel et sous l’assistance extérieure, d p p4. Les enfants du petit Maître sont de deux classes, ou plutôt les enfants et les domestiques : les enfants sont les Michelins et les domestiques les Christophlets.

Charges des officiers et officières de l’ordre :

S B[Fénelon] Général, L G et son compagnon, discrets et assistants pour le conseil au général,

p a, secrétaire du général,

le p a de Ch, aumônier de l’ordre,


3Abbé Nicolas de Béthune-Charost.

4Le duc de Bourgogne


Dom a[lleaume], maître des novices,

le bon marq[uis], correcteur et geôlier des pénitents,

Lelé, chantre de l’ordre.

Put [Dupuis] second chantre et paquebot de l’ordre en cas qu’il cesse d’être mi-parti et qu’il se range dans l’ordre des Mi[chelins] ; que s’il veut être Chr[istophlet], il sera provincial de l’ordre des Chr[istophlets] et sa charge donnée à d’autres.

Cal, portefaix de l’ordre.

Si mar devient Mi[chelin], il sera secrétaire, sinon il sera surintendant de l’ordre des Christophlets.

M. de C., associé par amitié à l’ordre.

Madame la d[uchesse] de C[harost ?], zélatrice de l’ordre : c’est elle qui recevra les aspirants5,

M[adame] l[a] d[uchesse] de B[éthune], contrôleuse générale de l’ordre des Mi[chelins]. Si elle veut être Chr[istophlet], elle en sera généralissime.

La p[etite] d[uchesse], bouquetière de l’ordre et sacristine, surveillante de ceux qui ont l’esprit cristophlet.

L[a] Bonne C[omtesse], apothicaire et portière.

La petite ?f  médecine chirurgienne et bouquetière.

La sœur ? intendante des récréations.

Mad[ame] de Mors[tein], novice.

Le P[ère] l[a] C[ombe], pp et moi, souffre-douleurs de l’ordre et la très humble servante des autres,

le chien, pour aboyer dans la basse-cour,

le chien du chien, garde cuisine.

[Lettre à la Bonne Duchesse, « la Colombe » :]

J’ai6 reçu, ma bonne d[uchesse], les jolies dentelles que vous avez envoyées au p[etit] m[aître] ; vous avez pris les mesures si justes qu’il ne s’en est pas trouvé un pouce de plus ni de moins. Le voile est admirable : j’y ai mis le Saint-Esprit, et la campanne6a est la plus jolie chose du monde. Vous méritez bien la charge que je vous ai donnée, je prie mon

5Donc Mme Guyon a confiance en elle, peut-être serait-elle son successeur ? Mais la duchesse de Charost, « la grande âme du petit troupeau, l'amie de tous les temps de Mme Guyon, et celle devant qui M. de Cambrai était en respect et en admiration et tous ses amis en vénération profonde » (Saint-Simon), est plus âgée que Mme Guyon et mourra en 1716 ; nous penchons pour la « petite duchesse » de Mortemart : une lettre de 1697 (« Vous m’avez bien consolée… ») indique qu’elle pouvait transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux, comme Mme Guyon.

petit Maître de vous le payer. Grâce à Dieu, à vous et à la bonne p[etite] d[uchesse], ma chapelle est parfaite, je me suis ruinée après. Vous méritez d’être zélatrice assurément. On ne nommera plus personne par son nom : cela est trop laid, mais il faut dire ma d[ame] la zéla[trice], ma f[emme] la sacristine, ma f[emme] la surveillante, ma sœur souffre-douleur, qui est moi ; notre P[ère] Général, nos pères discrets, notre f[rère] paquebot, notre f[rère] le chantre, notre f[rère] portefaix, etc. ; ou bien nos fr[rères] Chris[tofflets] et nos fr[ères] Mi[chelins]. Pour nous, vous êtes Mi[chelin], et notre fr[ère] correcteur aussi bien que notre f[rère] l’aumônier. Ma fille bouquetière est fort jolie, l’intendante des récréations. Put [Dupuis] est encore amphibie, tantôt Mi[chelin] tantôt Chr[istofflet] : il a trois mois pour se déterminer. J’ai laissé le choix à M[adame] d[e] B[éthune] d’être générale des Chr[istofflets] ou bien contrôleuse des Mi[chelins]. Mar est Chr[istofflet].

J’ai envoyé à P[ut] les admirables statuts de l’ordre avec les noms et les charges d’un chacun, la fin qu’on se doit proposer dans l’ordre, et enfin les règles auxquelles tous les Mi[chelins] et les Chr[ristofflets] doivent se soumettre, les qualités que doivent avoir les uns et les autres. Les statuts sont merveilleux : vous êtes la zélatrice, et la p[etite] d[uchesse] la surveillante. Vous verrez les charges : elles sont bien distribuées. Travaillez donc, ma très chère, à devenir guenillon parfait, et vous serez comme vous souhaitez. La personne du monde qui vous aime et chérit le plus.

Si le G[énéral] le permet, il faut mettre notre devise au commencement de toutes les lettres que vous vous entre-écrirez. Au reste, il faut absolument que la zélatrice ait une copie des statuts, sans quoi elle ne peut exercer sa charge. Cette copie suffira pour tous. Vous savez qu’elle est sage assez, et peut-être trop. Je crois qu’on ne peut aller trop petitement et simplement, mais il suffit de copier les statuts sans les noms et les charges ; il suffit que chacun sache la sienne, sans en donner à tous des copies. C’est ce qui seul peut passer pour cabale, car pour tout le reste il n’est de nulle conséquence, quoiqu’il le soit beaucoup dans la pratique. Je prie Dieu de nous éloigner si fort de toute christoffletteries que nous n’en approchions pas même. J’aime mieux périr dans ma simplicité, comme dit l’Ecriture8 (et j’ajoute micheline) que de vivre selon la sagesse et la raison. Je fais chercher à Paris des tableaux de saint Michel pareils à celui que j’envoie à notre général dont je ne me suis défaite qu’avec douleur, afin de vous en donner à tous ; je me ruinerai, mais qu’importe à quel prix, si je peux vous inspirer l’esprit michelin et que mon Dieu règne en vérité aux dépens de la servante souffre-douleur pour l’ordre !


6A partir d'ici, le destinataire est féminin.

7La bisette, la gueuse, la mignonnette, la campanne, formaient primitivement des dentelles en fil de lin… (Littré).


Pour tous les enfants du petit Maître, les petits michelins.

Ne vous affligez pas, mes enfants, le Seigneur, qui est notre maître, a donné puissance à Satan de nuire à la terre : il se fait un combat entre saint Michel et le Dragon, mais j’espère que saint Michel aura le dessus sur la terre, comme il l’a eu dans le ciel. Bon courage ! Tous ceux qui ne se réjouiront pas avec mon cher Maître de ce que l’enfer joue de son reste, qui s’affligeront ou se regarderont en tout ceci, seront appelés Christ[offlets] et ne seront plus Michelins. Je n’ai point reçu vos signatures à tous, car l[a] bonne p[etite] d[uchesse] a oublié de me les envoyer, mais je vous suppose Mi[chelins]. C’est en cette occasion que vous devez faire voir que vous l’êtes et que vous devez dire : Quis ut Deus. Soyons du parti de Dieu contre nous-mêmes, trop heureux que Dieu nous broie à Son gré. Soyez de chers guenillons que le monde foule aux pieds, et songez à notre règle. Je vous aime tous de tout mon cœur. J’ai vu toute la nuit b[araquin] fort intrigué pour faire du mal : il y avait un grand nombre de b[aragouins], mais ils étaient enchaînés par un cheveu et tout entourés d’araignées ; je leur ai commandé d’avaler les araignées, et ils l’ont fait en enrageant ; sitôt qu’ils ont avalé les araignées, ils ont perdu la forme de pigeons qu’ils avaient auparavant pour prendre celle de bar[aquin]. Ne les craignez pas, ils ne vous feront point de mal tant que vous serez Mi[chelins]. Dès que vous cesserez de l’être, vous deviendrez leur proie. Toute à vous, la servante souffre-douleur des Michelins.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°94] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [114]. Sur le destinataire, déterminé par Orcibal, v. Index, Béthune-Charost.

aLecture incertaine : « Se laisser saucer » non par la pluie mais par de la boue ?

8I Macch., 2, 37.

0. A TOUS LES MICHELINS. 29 ou 30 octobre 1694.

La servante des michelins à tous les michelins1.

Consolamini, consolamini, popule, meus ; dixit deus vester loquimini ad cor Jerusalem.2 C’est tout ce que je puis dire au peuple du Seigneur. Pourquoi êtes-vous frappés et si fort peinés de la condamnation des hommes ? Vous leur devez être obligés de ce qu’ils contribuent à vous rendre guenillons parfaits. Bon courage, je vous prie. Il suffit que Dieu soit content afin que tout aille bien. Je vous l’avais mandé, il y a

quelques jours, qu’il se faisait un grand combat sur terre entre notre patron3 et ses anges, et l’enfer et ses anges : ils se défendent tant qu’ils peuvent. Il me semble qu’il faut Le laisser faire : Il vaincra sans [aucun] doute. Bon courage.

C'est la souffre-douleurs des Michelins.

- A.S.-S., pièce 7351, autographe, « 29 ou 30e octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].

1En adresse sur la pièce 7351.

2Isaïe, 40, 1.

3Saint Michel.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 ou 30 octobre 1694.

Quis est deus

Voilà une lettre de la bonne comtesse ; brûlez-la, s’il vous plaît, et ne faites pas semblant, si ce n’est à ceux que vous savez, que vous l’ayez vue. Je crois qu’il faut différer à envoyer ma lettre à ces messieurs que madame de N[oailles] ne vous ait mandé toutes choses. Je ne vous dis point tout ce que je vois et juge sur tout cela, c’est à Dieu à vous le faire pénétrer, et les raisons qui ont obligé monsieur de Meaux à arrêter1 M. de Ch[âlons] sont assez visibles. Dieu ne veut pas Se servir des hommes pour faire connaître Sa vérité, Il saura bien la manifester au cœur lorsqu’elle sera plus cachée aux yeux des hommes. Laissez-moi dans mon cher désert où je suis fort à mon aise. Mille remerciements.

- A.S.-S., pièce 7352, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse en diligence », «reçu le 1er novembre 1694 » ; fragments de cachet. – A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119], qui attache cette lettre à la suite de la précédente « Consolamini… ». Absente de Dupuy.

1Au sens de décider à être dans son camp.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694.

Voilà la réponse pour notre père général. S’il n’a pas loisir de me répondre, j’espère que vous serez assez petit pour lui servir de secrétaire. Il me semble que je ne recule à rien ; si cela paraît dans ma lettre, c’est contre mon intention. Je ne comprends pas d’où vient que je me loue, car je n’en ai pas la volonté et, depuis le temps qu’on me fait la guerre là-dessus, si j’avais un peu de raison, je devrais bien m’en être corrigée. Il faut bien que

j’aie toute honte perdue pour n’en avoir point de cela. Je vous renvoie les lettres de notre P[ère]a général. Je ne sais par quel bout me prendre à cela. Si vous avez la bonté de me mander comme il faut faire, je le ferai. Vous remarquerez qu’il dit l’avoir lu lui-même, et il croira sans doute que c’est pour justifier mes opinions. Je ne laisserai pas d’y travailler sitôt que j’aurai un modèle. Je crois qu’il suffira de mettre les articles censurés. Je vous souhaite un heureux voyage. Si l’on me donnait une copie, elle serait écrite bientôt, car je la ferais transcrire dans ma chambre.

C’est la souffre-douleur Micheline.

- A.S.-S., pièce 7350, autographe, « reçu le 30 octobre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].


a de [St B. biffé] notre P[ère]

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694.

29 octobre 94

J’ai voulu essayer quelque chose, je n’en ai pas l’esprit. Je vous conjure, par le sang de Jésus-Christ, qu’on m’envoie un modèle. Si notre P[ère] g[énéral] voulait me faire une lettre et ensuite ses explications, je tâcherais de le mettre dans mon style et avec le plus d’humilité et de soumission que je pourrais. Ayez cette charité pour moi, car vraiment je ne suis qu’une bête.

- A.S.-S., pièce 7350, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [119].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694.

Vous savez qu’il faut que je dise toutes les sottises qui me viennent dans la tête. Je vous demande donc, mon tuteur, qui est le plus humble : de celui qui dit de lui-même des paroles d’humilité et ne dit rien à son avantage - ordinairement ceux-là sont loués des autres et auraient peine à supporter qu’on pensât d’eux le mal qu’ils en disent, - ou bien de dire simplement le bien et le mal, et de n’avoir nulle peine que tout le monde pense du mal et qu’on nous décrie de bonne sorte. De celui qui s’humilia ou de celui qui est très content d’être humilié. Cette question est digne d’être résolue entre le général et les deux discrets, car pour moi je

dis ce que je sais de bon en moi parce qu’il appartient à mon Maître, mais je n’ai point de peine qu’on n’en [f°.2 r°] croie rien, qu’on me décrie au prône, qu’on me diffame dans la gazette. Cela ne me fait pas plus que lorsque je me loue, et comme je ne me corrige pas de mon orgueil apparent parce que je n’en ai pas de honte, aussi je ne m’embarrasse pas du décri public. Dame, si je disais des paroles humbles, on m’estimerait, et j’ai bien peur que, loin de dire des paroles d’humilité devant mes juges, je commencerais par les scandaliser et indisposer en m’élevant - à moins que notre g[énéral] ne me le défende et ne dise à mon cher Maître de m’en empêcher.

Demeurez tous trois quelques moments en silence comme moi étant un à vous, eta j’y serai, mon Maître y sera et notre protecteur saint Michel. Attachez dans le cabinet de notre g[énéral] le tableau de saint Michel que [f. 1 v° en travers] je lui envoie. Vous en aurez un, et mon bon aussi.

- A.S.-S., pièce 7354, autographe, adresse : «Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet rouge (abîmé) St Michel et le dragon, « reçu le 1er novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°100] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120].

a étant (un add.interl.) à vous, et Trois en silence quelque temps comme étant avec vous et La Pialière.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694.

Si notre génér[al] me le permet, je me retirerais dans ma première solitude et l’on [n’]aurait de mes nouvelles que lorsqu’on enverrait quérir ma pension. L’on me manderait alors si je dois revenir pour l’examen de ces messieurs, et en ce cas je vous ferais une belle lettre de remerciement, où je vous manderais que je m’en retourne dans mon ancienne solitude, car selon les effroyables mémoires qu’on a pris des filles du père V[autier], qu’on fait passer pour vrais, et qu’on dit être converties et ne dire cela que par conscience, qu’on doit faire voir au roi, il n’y a point d’extrémité où l’on ne se porte. Et par là, vous aurez de quoi assurer tous que vous n’avez plus de commerce avec moi, que [f. 2 r°] vous n’en aviez que par rapport à l’examen, ce qui n’empêchera pas que je ne me livre toutes fois et quantes1 qu’on le jugera à propos, à la prison et à la mort même ; mais ce dernier morceau est trop friand pour oser l’espé

rer. Que je sache sur cela la volonté de n[otre] g[énéral], s’il vous plaît, car je veux tout et ne veux rien, car je suis le guenillon de mon cher Maître. Quis ut Deus.

A.S.-S., pièce 7353, autographe, sans adresse, « reçu le 1 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°99v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120].

1Quantes fois : toutes les fois que. (Rey).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694.

Je me sens pressée de vous écrire pour vous dire, monsieur, que j’attends votre réponse sur la proposition que je vous ai faite, pour savoir si ces messieurs veulent bien avoir la charité de continuer leur examen. Pour moi, je déclare encore de nouveau que je me soumets à tout sans restriction ni réserve. Mais il y a la cause de Dieu qu’il faut séparer de la mienne : il y a la vérité de l’intérieur. Quand je serais un démon, telle qu’on me veut faire passer, Dieu n’en est pas moins ce qu’Il est. Il me semble qu’étant aussi odieuse que je le suis, tant que je serai mêlée dans la cause de Dieu, cela en empêchera l’éclaircissement. Quoique mon Dieu, qui est mon témoin et mon juge, sache bien que je n’ai fait aucune des choses dont on m’accuse, parce qu’Il ne l’a pas permis, Il sait aussi que je me sens assez coupable entre Lui et moi, pour mériter [f°50v°] le dernier supplice ; ainsi il n’est donc plus nécessaire de me justifier.

Tant que j’ai cru que ma justification était nécessaire à la connaissance de la vérité, je l’ai demandée, j’y ai travaillé ; mais comme je vois que cela ne sert qu’à multiplier les maux et qu’à faire faire de nouveaux crimes par de nouvelles faussetés qu’on invente, j’ai compris qu’il fallait que tout ce qui a été prédit à mon sujet s’accomplît, et que des témoins sortis de l’enfer séduisissent les hommes. Je ne vois point d’autre remède que d’être jetée dans la mer pour apaiser la tempête1, et d’examiner la cause de l’intérieur2, détachée de moi : elle est toute pure et toute sainte en elle-même. C’est cette cause pour laquelle je sollicite3, et si ma mort ou une prison perpétuelle est nécessaire pour apaiser l’indignation des hommes, je consens que je ne sois pas épargnée. Mais je demande en même temps qu’on sépare la cause de Dieu et l’intérêt de la vérité de ce qui me regarde, car quand j’aurai abusé de [f°51] tous les dons de Dieu, ils n’en seront pas moins saints, de même que l’abus des sacrements ne diminue rien de leur sainteté.

1Allusion à Jonas.

2La vie intérieure.

3Voir la lettre suivante.


Je ne refuse point de paraître devant ces messieurs, pour leur expliquer toujours mieux ce que j’ai pensé, connu et éprouvé. Je veux bien même qu’ils fassent un examen particulier de ma personne, qu’ils me jugent même criminellement, si les témoins sont assez hardis pour soutenir ce qu’ils avancent ; je subirai toute condamnation avec plaisir, pourvu que la cause de l’intérieur n’y soit point mêlée, et qu’on en fasse un juste discernement. Comptez donc , monsieur, que je suis pour moi prête à tout et à rien, que cette afffaire a besoin d’être parfaitement approfondie ; ce qui ne se ferait qu’en superficie ne laisserait les choses que plus douteuses. Que je périsse donc, et que mon Dieu règne ; que le venin de l’enfer se répande sur moi seule. Vous connaissez assez la sincérité de mon cœur pour comprendre que je vous écris comme je pense, et que ce n’est point ma bouche qui parle, ou seulement ma main qui écrit, mais le fond de mon cœur. Voyez donc, avec ces saints prélats, ce qu’il leur plaît [de] faire, sans [f°51v°] nul ménagement pour mes intérêts, ni même pour ma sûreté. J’attends votre réponse, si vous voulez bien m’honorer de la continuation de vos bontés. C’est l’affaire de Dieu, et non la mienne.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°50, autographe ; en tête, de Chevreuse : « Au commencement de novembre 1694 » ; f°52, copie. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°100v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [120] - Fén. 1828, vol 7, lettre 44.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 ou 4 novembre 1694.

Il y a déjà du temps que j’ai au cœur que M. de M[eaux] écrit contre ; ainsi toutes les lectures ne serviront qu’à lui donner matière pour combattre, mais Dieu saura bien faire son œuvre sans lui. Il imprimera dans les cœurs ce que l’on tâche de combattre par les écrits.

Voilà une autre lettre. Comptez, mon cher tuteur, que je ne veux ni reculer ni avancer, que je suis prête à tout et à rien, que la prison me sera une demeure fixe, que tout désastre ne fera que ma récréation parce que j’appartiens à mon Maître. Je vous donne donc à tous trois cartes blanches. J’irai à vos ordres, je me retirerai de même. Je crois seulement qu’il faut les laisser libres de me voir ou ne me voir pas.

Il me semble que je suis le Jonas. S’il n’était question que de l’intérieur, sans moi, peut-être tout irait-il mieux. J’ai tout dit à Put [Dupuy] pour vous dire à tous trois sous le secret : je me suis rendue en un endroit où il s’est trouvé inconnu aussi bien que moi ; je lui ai tout dit. Que personne

que vous trois ne sache que je l’ai vu. Je copierai mon modèle [f. 1 v°] à loisir. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses.

Je ne sais pourquoi mon cœur désire tellement, mais je vous serai bien obligée si vous me le donnez : voilà un saint Michel pour vous et un pour le bona.

Il me passe par l’esprit si vous montriez à madame de M[aintenon] cette lettre que je vous écris, et saviez sur cela si elle veut qu’on suspende ou [qu’on] achève l’examen. C’est une pensée, vous la communiquerez et en ferez ce qu’il vous plaira.

Je ressens comme je dois toutes vos bontés, mais je ne vous en remercie pas, car c’est à Dieu à tout faireb.

J’oubliais à vous dire que, dès que le roi voudra sincèrement que je sois en prison et qu’il ne sera pas content de ma prison volontaire, j’irai toujours m’y mettre de tout mon cœur, étant résolue de pratiquer l’Evangile jusqu’à la mort, qui me dit : « Rendez à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu1. »

- A.S.-S., pièce 7356, autographe, adresse : « pour mon Tuteur », cachet rouge brisé St Michel et le dragon. En tête : « 3e ou 4e novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°101] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [121].

a Ce paragraphe est omis par La Pialière.

bDieu de le faire. La Pialière.

1Le tribut à César : Matthieu, 22, 17-22 ; Marc, 12, 14-17 ; Luc, 20, 20-25.

0. DU DUC DE CHEVREUSE. 3 novembre 1694.

3 novembre 1694.

Voici le projet que vous demandez. Je ne l’envoie que pour vous donner une idée de ce que vous avez à faire. Cela consiste uniquement, comme vous verrez, à expliquer vos véritables sentiments sur chaque article de la censure, et à faire voir, par tous les passages de vos livres qui y seront propres, que vous n’y avez eu autre chose en vue. J’ai sans doute oublié bien des passages pour n’avoir pas assez feuilleté les livres, et je n’ai pas suffisamment expliqué plusieurs de vos sentiments. Ainsi ne suivez rien de ce que j’ai écrit. Il est même important pour la chose de ne le pas faire, car il faut qu’on y voie votre tour et votre style ; et d’ailleurs vous devez suivre ce que Dieu vous donnera sur cela.


Ce projet a été refait une seconde fois, parce qu’on a trouvé beaucoup de choses à changer et à ajouter au premier que j’avais fait. On n’a pas vu ce second. Ainsi, quand vous aurez fait le vôtre, madame, on vous prie de l’envoyer avant que d’en faire aucun usage, et j’aurai soin de vous le renvoyer aussitôt.

[f°56]. Projet.

Vous devez, ce me semble, commencer comme vous le faites dans le brouillon que vous m’avez envoyé, en marquant que vous avez lu la censure de M. l’archevêque1 avec beaucoup de respect, que vous condamnez de tout votre cœur les opinions qu’il condamne, et que vous vous condamnez vous-même pour l’avenir au silence exact que vous avez gardé depuis neuf mois que vous êtes retirée, sans voir ni parler à personne, etc.

Vous pouvez ajouter que, comme vous avez obéi à M. l’archevêque [de Paris], lorsqu’il vous ordonna, il y a six ans, de ne rien faire imprimer, - ce que vous n’aviez même jamais fait jusqu’alors, - vous lui obéirez aussi fidèlement en toute autre chose, étant incapable, moyennant la grâce de Dieu, de manquer jamais de soumission pour le pasteur que Dieu vous a donné ; mais qu’après cette sincère déclaration, vous croyez lui devoir encore celle de vos véritables sentiments sur les propositions qu’il a censurées, non pour défendre vos pensées, mais pour les lui soumettre absolument.

Puis, vous expliquerez ce que vous croyez sur chaque proposition en particulier, et ajouterez les passages des deux livres qui seront propres à le prouver. Par exemple :

1° Que vous n’avez jamais pensé à rendre la contemplation commune à tout le monde, que vous croyez ne l’avoir dit nulle part ; que vous marquez seulement, dans le premier chapitre du Moyen court, que tous les chrétiens peuvent et doivent faire oraison et y sont appelés, ce que vous prouvez en cet endroit même par saint Paul qui nous ordonne de prier sans cesse, et par Jésus- Christ qui dit : Je vous le dis à tous, veillez et priez ; que vous ajoutez que cette prière ordonnée à tous est celle du cœur, parce que tous ne sont pas propres à méditer, mais qu’il n’y a [f°56v°] personne qui n’ait un cœur pour aimer, et que l’oraison n’est autre chose que l’application du cœur à Dieu, et l’exercice intérieur de l’amour ; qu’enfin tous ceux qui veulent faire oraison le peuvent avec le secours de la grâce ordinaire et des dons du Saint-Esprit qui sont communs à tous les chrétiens ; que si vous montrez, dans la suite du

1 L’ordonnance de M. de Harlay du 16 octobre.

livre, les degrés par lesquels Dieu conduit plusieurs âmes, qui, secondant la grâce ordinaire, n’apportent point d’obstacles aux grâces extraordinaires dont il Lui plaît de les favoriser -, ce qu’on fait voir dans tous les livres spirituels, - vous ne dites ni ne prétendez pour cela que tous les chrétiens arrivent à la contemplation, et que vous savez au contraire que très peu en reçoivent la grâce.

2° Que vous croyez et avez toujours expliqué que la liberté subsiste en tout état ; que les avis donnés continuellement dans le Moyen court pour chaque état, marquent assez que vous craignez qu’on n’y manque, et par conséquent que l’on en a toujours la liberté ; que vous dites, en parlant de l’attrait de Dieu qui tire à Lui les âmes les plus avancées : « C’est une vertu attirante très forte2, mais une vertu que l’âme suit très librement », et plus bas : « L’âme sent alors qu’elle agit très librement et suavement  » ; que cette vérité est répandue partout dans les deux livres, et qu’il faudrait en copier une bonne partie, si l’on voulait mettre tout ce qui l’établit ou la suppose ; que, dans l’Interprétation du Cantique des cantiques, lorsque vous parlez de l’état le plus sublime de cette vie où les chutes sont plus difficiles et plus rares, vous dites [page 187], sur le repos mystique et confirmé de cet état de contemplation parfaite, « qu’il ne sera jamais plus interrompu. Il pourrait pourtant l’être [f°57] absolument, puisque la liberté subsiste, et que ce serait en vain que l’époux dirait, jusqu’à ce qu’elle le veuille bien, si elle ne pouvait plus jamais le vouloir. Mais après une union de cette nature, à moins de la plus extrême ingratitude et infidélité, elle ne le voudra jamais3. » ; et dans la page 192 : « L’époux veut son épouse tellement toute pour lui, que si, par une infidélité autant difficile que funeste, elle venait à se tirer de sa dépendance, elle serait, de ce moment, rejetée de lui4. » Que s’il est parlé d’un consentement passif dans la page 130 du Moyen court au sujet d’un état moins avancé que celui dont vous venez de citer

2Le thème de l’attirance est présent tout au long du Moyen court…, J. Petit, Grenoble, 1686 : Chap. 11, 4e § : Dieu a une vertu unissante qui presse toujours plus fortement l’âme d’aller à lui. » Noter les variantes sur le membre de phrase important : « unissante qui presse toujours ». Il devient : « attirante qui presse toujours » dans l’édition de Poiret. Il était : « attractive qui attire toujours » dans la première édition de Grenoble, 1685 (reprise par Gondal, 1995) ; la correction révélatrice de 1686 évite la maladresse du doublon].

3Chap. 8, commentaire au v. 4 (« Je vous conjure … de ne point interrompre le sommeil de ma Bien-aimée… »), précédé de la description des trois repos mystiques.

3b « [130] …l'âme n'arrive à l'union divine que par le repos de sa volonté [...] je ne dois pas dire que [135] Dieu agit absolument et sans le consentement de l'homme. Je m'explique, et je dis qu'il suffit alors qu'il donne un consentement passif, avec lequel il conserve une entière et pleine liberté. » Moyen Court..., J. Petit, Grenoble, 1686. 

des passages, ce consentement n’en est pas moins libre pour être nommé passif, comme on le peut voir dans tout ce chapitre3b, car il n’est pas passif à l’égard de l’âme qui le donne, et peut toujours ne le pas donner, mais il l’est seulement à l’égard de l’épreuve dont il est question en cet endroit, et que l’âme souffre sans pouvoir l’empêcher. C’est malgré elle que Dieu la lui fait souffrir, parce qu’elle n’aurait pas le courage de se livrer elle-même à cette souffrance, mais elle peut résister par sa volonté à l’opération divine, ou y consentir, et elle a assez d’amour pour donner un plein consentement à ce qu’elle ne peut éviter ; que c’est donc le consentement très libre pour une souffrance très involontaire que vous avez appelé un consentement passif, à l’exemple des auteurs spirituels, et que vous condamnez cependant cette expression, si M. l’archevêque la juge mauvaise.

3° Que vous croyez l’examen de conscience très utile et nécessaire aux chrétiens ; et que, quand vous dites, au chapitre xv du Moyen court, que les âmes doivent s’exposer à Dieu, qui les éclairera sur leurs défauts, [f°57v°] vous ne parlez, dans ce chapitre, que de celles qui sont dans une manière d’oraison où Dieu les reprend de toutes les fautes qu’elles font ; que ces âmes n’en ont pas plus tôt commis qu’elles sentent un brûlement qui les leur reproche ; que Dieu fait alors un examen qui ne laisse rien échapper ; que cet examen de la part de Dieu est continuel3c, etc. Qu’ainsi, c’est uniquement pour ces âmes que vous dites qu’il faut que l’examen se fasse avec paix et tranquillité, attendant plus de Dieu que de votre propre recherche3d, etc. Que pour ces âmes mêmes, vous voulez donc qu’elles s’examinent, et que vous leur marquez seulement de le faire avec tranquillité, et de moins compter sur leur recherche que sur Dieu, qui leur remet sans cesse dans cet état toutes leurs fautes devant les yeux ; mais qu’enfin cela ne regarde que des âmes toutes pleines de Dieu dans un état extraordinaire dont Dieu fait Lui-même l’examen, parce que Son attrait puissant leur ôte la facilité de le faire; et que non seulement tous les autres chrétiens, mais ceux-là mêmes, doivent s’en tenir à la manière ordinaire de s’examiner, si leur attrait cesse et le leur permet.

3c « [65] Elle n'a pas plus tôt commis un défaut, qu'elle sent comme un petit brûlement qui le lui reproche, et l'en punit. C'est un examen que Dieu fait, qui ne laisse rien échapper, et l'âme n'a qu’à se tourner simplement vers Dieu, souffrant la peine, et la correction qu'il lui fait. Comme cet examen de la part de Dieu est continuel, l'âme ne peut plus s'examiner elle-même... » Id.

3d Id., p. 64.

3e Id., p. 66.


4° Qu’il en est de même de l’oubli des péchés ; que c’est uniquement de ces âmes si remplies de « l’amour de Dieu infus et très pur, et à qui Dieu fait un examen continuel qui ne laisse rien échapper »3e ; que vous dites au même chapitre, que, quand elle « oubliera ses défauts, (non ses péchés considérables), il ne faut point qu’elle s’en fasse aucune peine, » car elle ne peut empêcher cet oubli que Dieu permet. De plus, elle n’oublie que les fautes légères, dont elle a « ressenti un brûlement qui les lui a reprochées, et dont l’oubli est une marque de la purification de la faute, » après le brûlement ou regret qui a formé sa pénitence ; car, « pour les plus grandes fautes, Dieu ne manque point, ajoutez-vous, de les lui faire voir », et ainsi ce n’est point de l’oubli de celles-là dont vous parlez. Que vous marquez cependant en propres termes, sur l’oubli des petites fautes, dont Dieu a inspiré le regret à cette âme pour l’en purifier :  « Ceci ne peut être pour les degrés précédents » 3f, etc., parce que cela ne regarde, en effet, que l’état extraordinaire dont il est fait mention dans ce chapitre.

5° Que vous croyez l’acte de contrition très nécessaire pour la confession, et que vous le dites expressément dans ce même xve chapitre du Moyen court. Que vous y parlez toujours des mêmes chrétiens que Dieu porte à un état élevé par une grâce extraordinaire, et qu’après avoir marqué que l’amour de Dieu s’empare de leur cœur dans le temps de leur confession, vous ajoutez « qu’ils veulent se tirer de là pour former un acte de contrition, parce qu’ils ont ouï dire que cela est nécessaire ; « Et il est vrai3g. » Voilà l’acte de contrition marqué nécessaire. « Mais ils perdent la véritable contrition, qui est cet amour infus, infiniment plus grand que ce qu’ils pourraient faire par eux-mêmes. » Et vous expliquez pourquoi l’amour infus est plus grand, en disant tout de suite « qu’il est un acte éminent, qui comprend les autres avec plus de perfection, » c’est-à-dire qui comprend la haine du péché, le regret de l’avoir commis, la résolution de ne le plus commettre ; car vous croyez que tous ces actes sont nécessaires, et que la parfaite charité les renferme tous, comme vous le dites là même sur la haine du péché, que « c’est haïr le péché comme Dieu le hait, que le haïr de cette [f°58v°] sorte3h. » Mais quoique l’amour infus, dont vous dites, en cet endroit, que « c’est l’amour le plus pur que celui que Dieu opère en l’âme », quoique cet amour, dis-je, que saint François de Sales appelle aussi amour douloureux, fasse bien plus excellemment haïr le péché, regretter de l’avoir

3f Id., p. 68.

3g Id., p. 66.

3h Id., p. 67.

3i Id., Chap. 12 (« De l’Oraison de simple présence de Dieu »).

commis, résoudre de ne le plus commettre, que ces actes particuliers (qui n’ont dans la contrition d’autre fondement et motif que l’amour de Dieu même), vous n’en parlez pourtant, dans ce chapitre et ailleurs, que pour les âmes prévenues de grâces extraordinaires, dont Dieu fait Lui-même l’examen, et dont les fautes sont de très petits péchés ; car, pour les péchés considérables, ils ne pourraient compatir avec un amour si pur dont Dieu tient ces âmes sans cesse remplies, et ceux qui les commettent doivent former un acte de contrition distinct, à l’ordinaire.

6° Que, bien loin de mépriser les mortifications, vous dites, au contraire, dans le Moyen court, p. 563i, en parlant des âmes que Dieu a déjà fort avancées dans Son amour, « qu’Il ne leur permet pas un petit plaisir » ; puis vous ajoutez : « Quelle faim ces âmes amoureuses n’ont-elles pas de la souffrance ! A combien d’austérités se livreraient-elles, si on les laissait agir selon leurs désirs ! » Voilà donc les âmes qui marchent par la voie qu’enseigne ce livre, abandonnées par leur goût aux austérités. Mais de peur qu’elles n’en fassent avec excès, après avoir confirmé, dans le chapitre X De la Mortification, « que la mortification doit toujours accompagner l’oraison, » vous ajoutez tout de suite, « selon les forces, l’état d’un chacun, et l’obéissance. » [f°59] Que, puisque vous dites « selon l’obéissance », cela suppose nécessairement (comme vous le croyez en effet) qu’il faut faire exactement toutes les austérités réglées par les constitutions des ordres, ou par les supérieurs ou directeurs, et que, quand vous dites au même chapitre, qu’il ne faut pas se « fixer à telles ou telles austérités », vous ne voulez parler que des personnes libres à qui leurs directeurs n’en règlent point, et encore de celles-là seulement, dont vous dites que Dieu leur en fait faire « de toutes sortes », c’est-à-dire toujours de ces mêmes âmes prévenues de grâces extraordinaires, dont il est uniquement parlé dans ce chapitre. Que cependant ce chapitre et les précédents sont tout remplis de la nécessité des mortifications, des croix et des souffrances, (dont vous êtes bien persuadée), et que vous dites en particulier, page 413j, qu’on ne saurait trop excéder à mortifier les deux sens de la vue et de l’ouïe.

7° Que vous croyez qu’il faut se servir des règles et exercices de piété selon les différents degrés des voies intérieures où l’on se trouve ; que vous expliquez diverses manières de prières vocales, de mentales,

3j Id., Chap. X (« De la mortification ») : « [43] Il y a deux sens que l'on ne peut assez mortifier, la vue et l'ouïe : parce que ce sont ceux qui forment le plus d'espèces, et des plus dangereuses ; Dieu le fait faire, il n'y a qu’à suivre son esprit. »

4Chap. 8, commentaire au v. 6 (« … car l’amour est fort comme la mort : Et la jalousie est dure comme l’enfer… »), précédé de : « Il est fort comme la mort, vu qu’Il la fait mourir à tout, afin qu’elle vive à Lui seul […] ».

de lectures méditées, de séparation des objets extérieurs, de mortification des sens, et autres semblables dans les chapitres 2e, 3e, 4e, 10e, 16e et autres du Moyen court ; et que vous supposez, en plusieurs de ces degrés, les exercices ordinaires dont vous ne parlez pas, parce qu’ils sont assez marqués dans les livres de piété. Que, dans l’état même d’union la plus sublime, vous admettez, pages 202 et 205 de l’Interprétation du Cantique des cantiques, « la louange extérieure de la bouche du corps7 », parce que « la perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d’interrompre le silence profond et toujours éloquent [f°59v°] du centre de l’âme, elle l’augmente plutôt, et que le silence de l’âme n’empêche point la parole du corps, qui sait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu’Il est, etc. », ce qu’on peut voir plus amplement dans cet endroit.

8° Que pour l’indifférence à l’égard de ce qui serait le plus capable de contribuer à la sainteté et au salut, vous la croyez très dangereuse, et n’en avez jamais pensé ni proposé de semblable dans vos livres. Qu’afin de vous expliquer clairement sur cet article, et sur tout ce qui est compris dans la censure, vous protestez à M. l’archevêque que vous n’avez jamais parlé de bouche, ni par écrit, que de l’amour de Dieu pour Lui-même, sans vue de récompense directe ou indirecte. Que tout ce qu’il renferme, vous l’avouez ; tout ce qu’il rejette, vous vous en éloignez. Que cet amour pur attire infailliblement la récompense, mais que cette récompense, toute certaine qu’elle est, n’entre nullement dans son motif d’aimer ; qu’il fait faire, avec bien plus de vivacité et de fidélité que tout autre amour, ce qui peut contribuer au salut, parce que c’est un amour actif à qui il serait impossible de ne pas exécuter la volonté de Dieu dans toute son étendue, tant celle qui nous est marquée par Sa loi et par Son Église animée de Son Esprit, que celle qui nous est montrée par les événements ; qu’en un mot, vous n’avez point d’autre sentiment sur cet amour pur ou de bienveillance, que celui du plus grand nombre des théologiens de l’Église qui le soutiennent, et que vous n’en tirez, sans exception, d’autres conséquences que celles qu’ils en tirent. Que vous [f°9] n’admettez donc d’autre indifférence que celle que saint François appelle une sainte indifférence ; que vous en concluez tout ce qu’il en conclut, et rien de plus ; que vous n’avez jamais pensé autre chose dans tout ce que vous avez dit ou écrit, et que vous le protestez de nouveau ici à votre pasteur.

7 Chap. 8, commentaire au v. 13 (« … faites-moi entendre votre voix. ») : « Dès cette vie même, lors que l’âme est consommée dans l’unité […] il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre : et il se fait un accord admirable de la parole muette de l’âme et de la parole sensible du corps… »


9° Que vous n’avez jamais compris d’autre manière de posséder Dieu en cette vie que par l’amour ; ce qui paraît en plusieurs endroits de vos livres, entre autres page 177 de l’Interprétation du Cantique des cantiques, où vous marquez que « tout ce qui est dit de cette ineffable union (c’est la plus intime et la plus excellente) s’entend avec toutes les différences essentielles entre le Créateur et la créature, quoique avec une parfaite unité d’amour et de recoulement mystique en Dieu8. » Et dans la page 8e, vous dites que ce recoulement qui forme l’union, est un recoulement amoureux, car, parlant de la transformation en union, vous ajoutez : « Or cela se fait lorsque l’âme perd sa propre consistance, pour ne subsister qu’en Dieu ; ce qui se doit entendre mystiquement, par la perte de toute propriété (ou amour- propre) et par un recoulement amoureux et parfait de l’âme en Dieu, etc9. »

10° Qu’enfin lorsque vous dites dans la page 5 du même livre, que la vue de Dieu, quoique nécessaire pour la consommation de la gloire en l’autre vie, n’est pas néanmoins la béatitude essentielle10, il est aisé de voir, par la lecture de cette page, que vous y avez considéré la simple vue ou connaissance toute seule, en l’opposant [f°60v°] à la jouissance dont vous parlez immédiatement après ; au lieu que sous le nom de vue intuitive, (qui n’est ni là ni ailleurs que vous sachiez), on entend communément la connaissance et la jouissance jointes ensemble. Que vous n’avez donc jamais douté que la vue intuitive, qui renferme la jouissance de Dieu, ne soit la béatitude essentielle. Qu’à l’égard de la jouissance ou possession de Dieu en cette vie, quand vous dites, dans la même page, que l’on jouit ici de Dieu dans la nuit de la foi où l’on a le bonheur de la jouissance sans le plaisir de la vue11, vous n’entendez pas que cette jouissance soit semblable à celle de l’autre vie ; qu’au contraire vous croyez que, quelque réelle qu’elle puisse être ici-bas, elle n’est qu’un commencement et comme un avant-goût de l’autre. Qu’enfin par le mot d’essentielle que vous avez donné à l’union la plus intime de l’âme avec Dieu, vous avez voulu la distinguer de celle qui est plus

8 Chap.7, commentaire au v. 11 : « L’épouse ne peut plus rien craindre : parce que tout lui est devenu Dieu et qu’elle le trouve également en toutes choses. Elle n’a plus que faire de moyens… »

9 Chap. 1, commentaire au v. 1, sur le « mélange que saint Paul appelle transformation. »

10 Chap. 1, v. 1.

11 Chap. 1, v. 1 : « L’on en jouit ici, dans la nuit de la foi où l’on a le bonheur de la jouissance sans avoir le plaisir de la vue. »

superficielle, et de celle qui n’est que passagère pour quelques moments12.

Que vous avez cru devoir ce compte à M. l’archevêque de tout ce que vous pensez sincèrement sur ces matières, parce qu’il ne le peut apprendre que de vous-même, mais que vous lui soumettrez de nouveau non seulement les expressions de vos livres, que vous abandonnez s’il les trouve mauvaises, mais vos propres sentiments s’il ne les croit pas conformes à ceux de l’Église, dont rien ne sera jamais capable de vous séparer, non plus que de l’obéissance que vous devez à votre archevêque et que vous conserverez toute votre vie pour ses ordres, etc.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°55, autographe de Chevreuse. - Fénelon 1828, vol 7, lettre 45.

12 Chap. 1, v. 1 : « L’on peut encore ici résoudre la difficulté de quelques personnes spirituelles qui ne veulent pas que l’âme étant arrrivée en Dieu (ce qui est l’état d’union essentielle), parle de Jésus-Christ et de ses états intérieurs, disant que pour une telle âme cet état est passé. Je conviens avec eux que l’union à Jésus-Christ a précédé très longtemps l’union essentielle […] [cette union à Jésus-Christ] se fait dès le commencement de la vie illuminative : mais pour ce qui regarde la communication du Verbe à l’Ame [la participation de son être], je dis qu’il faut que cette âme soit arrivée en Dieu seul, et qu’elle y soit établie par l’union essentielle… »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 novembre 1694.

J’ai écrit comme vous le verrez, mon tuteur, votre écrit jusqu’à près de la moitié et commea je sens bien que j’achèverai de le copier mot pour mot, ne m’étant rien donné sur cela, j’ai même au cœur que cela ne fera qu’aigrir, mais il n’importe. Avant que de continuer, il faut que n[otre] g[énéral][Fénelon] voie s’il le trouve bien, car je n’y ajouterai sûrement rien du mien, ne le pouvant. Voyez donc, mon bon tuteur [Chevreuse], si vous n’avez rien de nouveau à y mettre, et puis je le transcrirai tout à fait. Croirez-vous que j’ai été si sotte que de brûler ma petite lettre, et je ne pouvais plus en faire une autre. Jugez par là de ma bêtise. Corrigez ce qui [f°61v°] n’est pas bien. Je vous dirai que je ne me trouve pas la moindre capacité, que je ne m’entends presque pas et si je trouve cela parfaitement bien, ne trouvant pas un mot à ôter ni à ajouter. Voyez donc, s’il vous plaît, à tout corriger, car je suis incapable de le faire, et la bêtise que j’expérimente vous étonnerait. J’attendrai votre réponse, mandez-moi aussi, s’il vous plaît, de quelle manière il faudra m’y prendre pour la faire donner à monsieur l’archevêque : enfin, ma leçon tout au long. Vous êtes trop bon de me souffrir.


A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°26, autographe ; en tête, de Chevreuse : « Recue le 6e novembre 1694 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°101v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [122].

a J’ai transcrit ce que vous m’avez envoyé jusqu’à la moitié, comme vous le verrez, et comme Dupuy.

Pendant ce temps, Fénelon hésite et il écrira le 6 novembre à Tronson : « […] En tout cela il ne s’agit point de Madame G[uyon] que je compte pour morte, ou comme si elle n’avait jamais été. Il n’est question que de moi et du fonds de la doctrine sur la vie intérieure. Souvenez-vous que vous m’avez tenu lieu de père dès ma première jeunesse. […] » (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°62, autographe de Fénelon).

0.  De la marquise de PRUNEY à ? 6 novembre 1694.

A mi ritorno qui in Cortemiglia, per obedire a commandi di V.S. illustrissima, discorsi con mia madre, per avere l’informazione delle qualità di madame Guyon : e mi disse che non poteva darle se non buone, mentre che in tutto il tempo che ha praticata detta signora, l’hà conosciuta per un dama di gran virtù, caritatevole, umile, senza fiele, con un gran disprezzo del mondo, divota ed esemplare ne’ discorsi, e conversazione. Del suo interne poi dice non poterne dar giudizio. Puol ben dire che ha avuta in sua casa molte volte mali gravi, e che sempre diede indizi d’une invitta pazienza, e d’una rassegnazione grande al divino volere. Questo e quelle posso far sapere a V.S. illustrissima sopra questa ; pregandola d’onorarmi d’altri suoi comandi, anco possi farmi cognoscere, di V.S. / Devotissimo. / Cortemiglia, li 6 novembre 1694.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°64, autographe ; en note, de l’écriture de Dupuy : « lettre de Mad. la marquise de Prunay, sœur je croy de M. le m[arquis] de saint Thomas, premier ministre de S.A.R. Mgr le duc de Savoye au sujet de Madame G[uyon]. » - Correspondance de Fénelon, 1828, tome 7, Lettre 48, page 98, texte italien et traduction. Nous donnons ci-dessous cette dernière :

À mon retour ici à Cortemiglia, et pour satisfaire à vos ordres, j'ai pris, dans un entretien particulier avec ma mère, des renseignements sur les qualités de Madame Guyon. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait donner que de favorables, et que, pendant tout le temps qu'ont duré ses relations avec ladite Dame, elle l'a connue pour une personne d'une grande vertu, charitable, humble, sans aucun fiel, pénétrée d'un saint mépris pour le monde, pieuse et exemplaire dans ses

discours et dans sa conduite. Quant à son intérieur, elle m'ajouta qu'elle n'en pouvait former de jugement. Elle peut seulement assurer que Madame Guyon a été fréquemment éprouvée par de grands maux, et qu'elle a toujours donné des marques d'une patience invincible et d'une parfaite résignation à la volonté de Dieu. Voilà tout ce que je puis vous faire savoir sur le compte de cette dame. Et je n'ai plus qu’à vous prier de vouloir bien, en m'honorant de vos ordres ultérieurs, me mettre à même de prouver à votre seigneurie le zèle et le dévouement avec lesquels, etc.

0. DEMANDES de Mme de NOAILLES ET REPONSES. 7 novembre 1694.

Demandes de madame de Noaill[es]. 7 novembre 16941

Qui sont les trois personnes qui ont écrit les lettres de Dijon et Lyon?

- J’ai marqué les personnes sur les lettres.

Qui est la sœur Prudence ? Le prêtre qui devait lui écrire sur le vol de sa montre fait par la Desgranges ou Grangée, lui a t-il écrit, et pourait-on en ce cas avoir sa lettre ?

- Je ne sais point si le prêtre a écrit, n’ayant point écrit en ce pays-là.

Qui est la sœur Marie Flandres ? Elle devait envoyer l’ordinaire d’après le récit de ce qu’elle savait. L’a t-elle fait?

- Je croyais avoir envoyé cette lettre à M. Dupuy car elle l’envoya sûrement, mais je n’ai nulle mémoire à qui je l’ai donnée. L’on pourrait avoir des nouvelles par madame B[e]lof ; elle demeure rue de la Charité, proche la Charité, à Lyon.

Qui sont les personnes à qui vous avez montré la lettre du P. Vaut[ier] à une de ses filles, où il lui disait qu’il vous fallait perdre parce que vous n’étiez pas dans leurs sentiments ? On le demande pour avoir le témoignage d’une de ces personnes.

- Ce sont les filles qui étaient à mon service, mais si l’on interroge plusieurs de ces filles, elles s’indigneront. Je suis sûre qu’il s’en pourra trouver quelqu’une qui dira la vérité, car plusieurs ont vu cette lettre.

[f. 1 v°] Qui sont les témoins qui voudront dire qu’ils vous ont vue chasser ces filles de chez vous ?

- Madame Pechera [Pécherard] et M. l’abbé Couturier, et une nommée madame Van étaient au logis. Madame Pechera loge rue Tibotadéa chez madame Potub C’est la cadette, c’est au bout de la rue des Bourdonnais.


Mme la marquise de Prunay est-elle vivante, et où demeure-t-elle?

Par qui la lettre que Maillard a écrite comme étant de vous, fut-elle reconnue fausse?

- M. la Marvalière a parlé lui-même à Fontainebleau aux Pères de la mission pour les avertir et M. le c[uré] de Vers[ailles] sait que je l’avertis qu’elles allaient à Saint-Cloud. C’est moi qui découvris leur tromperie lorsqu’elles furent pour se confesser à M. Deville, et de celle qui voulait tromper le Père de Gennelieu [Gonnelieu].

Où est Me Salbert, qui sait la conduite d’autrefois de la Maillard chez vous lorsqu’elle y alla cinq ou six fois avant votre prison ?

- Madame de Salbert demeure à Puyberlant. C’est M. de Vle [Deville ?] qui la conduit.

Quelle fille du P. Vaut[ier] s’est confessée en dernier lieu à feu M. de la Barmondière, et par qui elle a été produite à M. de Chart[res]?

- C’est la Maillard qui s’est confessée à M. de la Barmondière et qui dit avoir parlé à M. de Ch[artres]. Je crois que ce n’est guère le temps ...c la vérité. Tout le monde est intimidé et personne ne voudra dire la vérité. Ne serait-il point mieux de [f. 2 r°]d laisser tout tomber et abandonner toutes justifications ? Il semble que Dieu n’en veuille point. Faites néanmoins tout ce que vous jugerez à propos. Pour moi, je ne veux rien et je veux tout ce qu’on voudra.

- A.S.-S., pièce 7357 : sur une colonne droite couvrant un tiers de la page figurent les questions de la main de Chevreuse, sur les deux tiers restant libres, à gauche, figurent les réponses autographes de Madame Guyon. On trouve ici l’équivalent de l’échange avec Fénelon de 1710, publié dans le premier volume : méthode assez commode lorsque le courrier est « porté » entre les correspondants.

Par ailleurs, illustrant l’enquête entreprise en toutes directions par la duchesse et Chevreuse, on a la « copie de la réponse faite le 8e ou 9e novembre 1694 par Mr Nicole à Madame la duchesse de Noailles » ; nous reproduisons, à la suite de l’enquête présente, cette lettre de Nicole, intéressante par le témoignage concernant le P. Vautier et la référence à sa rencontre avec Mme Guyon.

1Titre marqué par Chevreuse en tête et f. 2 v°.

a Lecture incertaine.

b Potu ou Palu ?

c Mot illisible.

d Rédigé sur toute la largeur de la page, les questions finissant en bas du f. 1 v°.

0. DE NICOLE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 8 ou 9 Novembre 1694.

Vous me donnez, madame, une occasion de pratiquer la vertu du monde qui m’est la plus facile, puisqu’il ne s’agit que de dire sincèrement la vérité. C’est en suivant cette conduite que je vous dirai qu’il y a beaucoup de vrai dans ce que vous me faites l’honneur de me demander. Une personne qui demeurait dans la paroisse de Saint-Eustache eut la fantaisie de me venir proposer il y a cinq ans plusieurs choses extraordinaires. Comme son entretien me donna quelque soupçon des nouveautés qui courent, je tâchai de savoir d’elle, si elle n’avait point de commerce avec Mme Guyon. Et il est vrai qu’elle me répondit que cette dame n’avait aucune liaison avec le Père Vautier, et qu’elle avait été envoyée même de sa part pour lui déclarer qu’elle le regardait comme le chef de l’armée de Satan. C’est le témoignage qu’elle me rendit en faveur de Mme Guyon, et je pense que Mme Guyon elle-même me l’a confirmé dans une visite qu’elle m’a rendue1. J’ai pourtant diverses raisons de croire qu’il ne faut faire aucun fondement ni sur cette fille qui est une visionnaire, ni même sur tout ce que peut dire Mme Guyon qui a d’autres règles dans son langage que celles que l’on suit ordinairement. C’est pourquoi je ne m’assure point ni à l’un ni à l’autre de ces deux témoignages, quoique je ne voulusse pas aussi leur imputer rien sur le sujet du commerce avec le P. Vautier. 

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°66, « copie de la réponse faite le 8e ou 9e novembre 1694 par Mr Nicole à Madame la duchesse de Noailles », de la main de Chevreuse ; la réponse est suivie de l’annotation par le même Chevreuse : « copié mot à mot sur l’original rendu à Mme la duchesse de Noailles le 11e novembre 1694. » 

1Vie 3.11.6.

0. DOM INNOCENT (LE MASSON) A M. TRONSON. 8 novembre 1694.

[…] J’ai trouvé son Cantique 1 entre les mains de nos filles chartreuses, qui leur aurait mis dans l’esprit de dangereuses rêveries si je ne leur avait retiré des mains ; et même je leur en ai dressé un autre, afin de leur arrracher de l’esprit ce que celui de la dame y avait déjà imprimé. Je me donne l’honneur de vous l’envoyer… […]


1Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, Lyon, 1688.


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°72, autographe. - Correspondance de Fénelon, 1828, tome VII, Lettre 52, p. 108. – Correspondance de Tronson, 1904, par L. Bertrand, tome troisième, p. 466.

Dom Innocent (Le Masson) était le général des chartreux, v. Index, Le Masson.

L. Bertrand (Correspondance de Tronson, 1904) donne également en note, p. 467, en entier, la lettre dont l’autographe (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°74) suit celui adressé à Tronson, dont nous venons de donner un extrait. Adressée par dom Innocent à l’abbé de La Pérouse, cette lettre pouvait compromettre gravement Mme Guyon (v. sur tout ceci, l’étude exhaustive d’Orcibal soulignant la crédulité de dom Masson, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p. 810) :

0. DOM INNOCENT (LE MASSON) A LA PEROUSE.

« […] C’est à moi-même, monsieur, que la patiente [Cateau Barbe] l’a dit, flens et gemens. Elle me l’a dit comme un enfant à son père, pour tirer de lui instruction et consolation. C’est un sujet d’affliction qui lui reste au cœur d’avoir suivi, etc. […] Il y a des circonstances singulières que le papier ne peut souffrir ; mais je prie M. T[ronson] d’user de sa prudence en ceci : car si cette dame adroite [Mme Guyon] en avait la moindre ouverture, elle se douterait bien que c’est la patiente qui me l’a révélé, et elle envelopperait une fille angélique dans ses affaires. C’est un grand service pour le public que d’arrêter le cours du dommage que cette illuminée fera partout, si on la laisse faire. […] »

Enfin, l’original (non publié par L. Bertrand) d’une lettre de La Pérouse à Tronson informe ce dernier que « Mgr de Genève ne veut pas éclaircir les faits » (annotation portée au dos, A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°92) :

« Chambéry, le 12 décembre 1694. / Je viens , mon cher père, de recevoir la réponse de M. de Genève et elle suppose qu’il ne lui conviendrait pas d’éclaircir les faits que la Dame suppose pour se justifier, mais que lui peut faire voir ce qu’il a pensé de la doctrine par la lettre circulaire qu’il publia il y a sept ans […] ».


0. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 novembre 1694.

J’aurais bien copié la lettre pour M. l’archevêque si vous me l’aviez envoyée, mais je ne trouvais en moi nulle capacité de la faire. Peut-être était-ce parce que mon Maître l’ayant fait faire par mon tuteur, cela était suffisant, et je le crois assez comme cela. Si n[otre] g[énéral] a au cœur que je la récrive, envoyez-la moi s’il vous plaît. Je ne partirai point que je n’aie Saint Clément pour compagnon de voyage et que vous n’ayez réponse de ces messieurs. Je vous envoie pour vous divertir les sentiments populaires sur moi.

Je crois, puisque votre cœur entre en tout cela, qu’il faut achever mon désert et demeurer comme morte le temps qu’il me reste. J’attends donc des réponses et mon cher Saint Clément, fidèle compagnon de mes voyages soit pour la terre soit pour le ciel. J’ai voulu dire dans la lettre de l’aumônier que St B [Fénelon], le P[ère] l[a] C[ombe] et moi arracherons le cœur de Baraquin 1, nous deux par la croix et lui par l’épée de la parole, je veux dire St B.

Pour souffre-douleur, j’ai eu la pensée que le p p2 qui s’offre si fort à souffrir et qui dit qu’il souffre pour [f. 1 v°] l’empire d’union, méritait une petite place parmi les souffre-douleur.

Pour le petit p.3 , ô ce sera lui qui le fera fleurir ! Il en sera le chef, comme mon s[ain]t sera son protecteur spécial. Comptez que ses faiblesses seront heureuses pour combattre un fond de présomption qui lui serait naturel. C’est de ce message de foi, d’amour, de faiblesse, d’impuissance, que se composera son homme intérieur. S’il avait les qualités qu’il a sans mélange de défauts, il ne serait pas propre à aider à l’établissement du règne de mon Maître, qui est venu dans l’infirmité de la chair pour abattre l’orgueil de notre esprit : il a porté nos langueurs afin de nous les faire supporter. La voie véritable est mêlée de jours et de nuits, d’étés et d’hivers ; tout brûlerait dans la nature si le soleil était toujours dans une égale force. Croyez, espérez, soyez sûr que cet enfant sera le temple du Saint-Esprit et qu’il l’est déjà. Il aura de terribles éclipses, elles seront terribles, mais la miséricorde de Dieu ne l’abandonnera point ; s’il imite David dans son péché, il l’imitera dans la douleur. C’est assurément un vase élu4. Dieu lui a suscité en son frère une espèce d’Absalon, mais il le protégera après l’avoir humilié. [f. 2 r°] Il est selon le cœur de Dieu très assurément, c’est un vase d’élection, mais il lui sera montré combien il faudra qu’il souffre pour le nom de Dieu.

1Le diable.

2Inconnu.

3Le duc de Bourgogne ?

4Actes, 9, 15-16. « Vase élu » est la traduction littérale du latin.


Je ne vous dis point adieu, mon cher tuteur, et ne vous fais point de remerciement, parce que mon Maître est mon remerciement : Il est mon adieu, c’est en Lui qu’on se trouve et qu’on ne peut plus être séparé qu’en se séparant de Dieu, ce que j’espère qui ne sera jamais.

- A.S.-S., pièce 7362, autographe, sans adresse. En tête  : « Reçue le 10e novembre 1694 et écrite un jour devant celle qui m’est écrite en même temps » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°103] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [124].

a sera pas LaPialière.

0. DE L’ARCHEVEQUE DE VIENNE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 9 novembre 1694.

A Vienne, le 9e de novembre 1694

Sur ce qui m’a été dit, madame, que vous souhaitiez avoir quelque éclaircissement touchant une fille dont la mère s’appelle Rondet, qui a demeuré parmi les filles de l’Annonciade céleste de cette ville : à l’heure même, pour obéir à vos ordres et de celui qui me les portait, j’ai été moi-même dans le couvent où j’ai appris que cette fille y a été novice, qu’on l’y a reconnue pour une véritable hypocrite, et un peu sujette à prendre quand elle en trouvait l’occasion, de plus grande rapporteuse de son métier. Pour sa sortie de ce couvent, voici qu’elle en a été : elle fit croire qu’elle voulait divertir la communauté par un petit jeu si innocent, elle se fit porter pour cela des habits de paysanne dont elle se servit pour sauter les murailles, et nullement pour divertir les sœurs. Feu M. l’Archevêque, mon prédécesseur, la fit si bien chercher qu’on la trouva dans un prieuré à demi-lieue d’ici, qui s’appelle Notre-Dame de l’Isle : elle fut ramenée dans son couvent, où elle resta encore huit jours, et après ce temps, on lui donna tout à fait la clef des champs. La supérieure m’a dit qu’il y a de cela près de vingt ans et qu’elle n’en a eu aucune nouvelle depuis. Voilà, madame, tout ce que j’ai pu savoir là-dessus…

Addition1 :

Il faudra faire écrire à Lyon à Madame Belof sœur de M. Thomé, afin qu’elle parle à Melle Maton, autrement sœur Marie de Flandres : elles connaissent l’une et l’autre ce que c’est que la Mail[lard]

1Réflexion de Dupuy sur ce qu’il faut faire ?


Le sacristain de Sainte-Croix de Lyon lui prêta l’argenterie qu’elle vola, mais il est un peu son parent, il en a dit fort mais la m[aillard] garde [l’argenterie] car je suis à lui.

- A.S.-S., pièce 7359, autographe, comportant l'indication suivante, d’une main inconnue ; au coin gauche, en haut : « Mgr l’arch. de Vienne [Armand de Montmorin, archevêque de 1694 à 1713] sur la Dame Maillard autrement Grangée ou Des Granges » - pièce 7358, copie Dupuy comportant un ajout d’une autre encre et avec une écriture changée (celle de Dupuy ou de Chevreuse ?), à la suite de la transcription de la lettre de M. de Vienne : cet ajout constitue l'addition précédente.

0. DU PERE LACOMBE. 10 novembre 1694.

Ce 10 novembre 1694.

Au seul Dieu soient honneur et gloire.

Je pensais avant-hier matin, à mon réveil, qu’il y avait longtemps que je n’apprenais rien de vous. Pénétré d’un vif sentiment de compassion, peu d’heures après, je reçus tout à la fois deux de vos lettres, toutes deux sans date ; vous devriez toujours l’y mettre. La plus courte me paraît la première. Que devons-nous sinon bénir Dieu de la grande et admirable histoire qui s’accomplit en vous pour Sa gloire ? Pendant cinq ou six jours après la réception de votre autre lettre qui nous apprenait de si terribles choses, je portais une profonde impression de votre supplice et du mien : il me paraissait tout assuré, tout réel. Dieu me faisait la grâce d’en être content, car, si l’on supposait comme preuves les crimes dont on nous accuse, mon caractère n’empêcherait pas une sanglante exécution. Puis tout cela me fut ôté, comme qui m’aurait enlevé un manteau de dessus les épaules. Il me sembla que vous et moi étions destinés pour bien d’autres choses. Ce fut aussi le pressentiment d’un [f°68v°] ecclésiastique de notre union, lequel ne s’y méprend guère. Nous attendons en paix l’accomplissement de ce qui en a été arrêté dans le ciel.

Le travail que vous avez entrepris, pour justifier les voies intérieures, est pieux et louable, mais je doute qu’il persuade ceux qui leur sont contraires. Ils ne veulent pas même lire ces sortes d’ouvrages, entêtés qu’ils sont qu’il n’y a rien de bon ; ou s’ils en lisent quelque peu, c’est avec tant de préoccupation et si peu d’intelligence qu’ils ne peuvent être éclairés ni édifiés des solides et pures vérités que [de] tels livres contiennent. J’avais entrepris un ouvrage foncier sur ces matières à dessein de convaincre les doctes, et par l’autorité des plus grands auteurs,

1Les Torrents.

2Bernières (1602-1659), condamné post-mortem. V. Index.

et par la théologie scolastique ; j’y travaillais avec des dégoûts et amertumes intérieurs qui me faisaient assez connaître que cela ne m’était pas inspiré de Dieu. A la fin, il m’a fallu brûler ce que j’avais fait et abandonner l’entreprise. J’ai néanmoins un traité tout fait en latin, pour la confirmation et la plus ample [f°69] explication de mon livre. J’ai retouché une seconde fois le Moyen facile : il est au net, mais comment vous l’envoyer dans une si grande incertitude de votre sort ? J’avais commencé à réduire en meilleur ordre votre écrit des Rivières; il a fallu le quitter. Je me sens porté à entreprendre quelques compositions de cette nature ; puis ayant un peu avancé, on me les fait abandonner. Présentement toute lettre même m’est interdite : on me veut dans une si exacte dépendance que je ne puis former aucun dessein, ni disposer d’une action ou d’un quart d’heure de temps. Il faut que l’aveugle et rapide abandon entraîne tout, justement comme le torrent, qui, dans les plus violentes cataractes, ne peut ni regarder d’où il vient, ni prévoir où il va. Il ne m’a pas été permis de retenir dans ma chambre ce que j’avais d’écrits ; j’ai été obligé de les abandonner à un ami.

La doctrine du Saint-Esprit ne s’apprend que du Saint-Esprit même, et dans ces choses mystiques, la maxime de saint Bernard est toujours véritable, que l’homme ne peut entendre que ce dont il a l’expérience. Il est vrai que l’on peut faire voir [f°69v°] aux adversaires de cette divine science qu’il n’y a point d’erreurs ni de dangers dans les expressions qui lui sont particulières et nécessaires, s’ils veulent entendre patiemment ce qu’on leur en dit. Aussi Rome en condamnant plusieurs de ces livres ne déclare aucune de leurs propositions erronée ou hérétique, ce qu’elle n’omettrait pas, s’il y en avait. C’est seulement par manière de discipline qu’elle en défend la lecture. On dit qu’on a aussi défendu les œuvres de l’auteur du Chrétien intérieur 2. C’est aujourd’hui la mode que de très bons livres soient proscrits, et que de très méchants soient en vogue. Si, depuis sept ans, on avait trouvé quelques mauvais dogmes ou dans mes écrits ou dans mes réponses juridiques, on n’aurait pas manqué de me les produire et d’en triompher ; il en est de même des vôtres. On a condamné comme hérétique, dans nos jours, une proposition qui est en termes formels dans Sainte Catherine de Gênes depuis trois cents ans, sans que l’on y ait trouvé à redire ! Mais pour donner à nos contradicteurs de l’estime et du goût pour les voies intérieures, il faudrait pouvoir les engager à faire constamment oraison, et à se renoncer et poursuivre eux-mêmes. Alors la lumière naîtrait dans leurs cœurs. Ce

fut la réponse que fit le savant et saint cardinal Ricci à un qui voulait disputer avec lui sur ces matières : «Allez, lui dit-il, faire oraison durant vingt ans, puis vous viendrez en raisonner avec moi». Ainsi il n’y a pas lieu de s’étonner que la doctrine mystique ait tant d’ennemis. Il faut qu’elle en ait autant que l’estime et l’amour-propre ont d’amis. Les uns se liguent contre elle pour donner un spécieux prétexte à leurs passions, les autres, par un mouvement de zèle non assez éclairé ; ainsi la troupe en est grande. Je crois pourtant que plus ces pures voies sont décriées et combattues aujourd’hui, plus elles vont s’établir et régner dans une infinité de cœurs : il y va de la gloire de Dieu à s’y prendre de la sorte.

Pour ce que vous me demandez, si vous devez aller vous présenter vous-même, après avoir achevé vos Justifications, je vous dirai, 1° qu’encore qu’il faille communiquer toutes choses avec les gens d’union, il est néanmoins mal [f°70v°] aisé de donner un bon conseil aux âmes, qui, ne se possédant plus elles-mêmes, sont conséquemment entre les mains d’un Maître jaloux de Sa possession, et qui ne prend pas conseil de nous : ainsi, je ne puis que vous dire de faire ce qui vous sera mis dans le cœur. 2° Puisque vous avez promis de vous présenter, il n’y a plus à consulter là-dessus. Ce sera une action digne de vous, digne de votre bonne cause, digne de Dieu, pour la gloire de qui vous la soutiendrez, même dans les liens et jusqu’au supplice, s’il le faut. Vous étant livrée pour tous, il vous faut paraître, parler, répondre, payer pour tous. A la bonne heure, que Dieu prenne Sa cause en main et confirme dans Sa vérité et dans Son amour tous ceux qui ne rougissent point de Le confesser et de Le défendre ! Pour moi, je n’ai que le silence et l’inutilité en partage. Une vie tracassière, traînante, abjecte, obscure est mon affaire. Si je pense m’en retirer pour peu que ce soit, je me trouve mal : le ver n’est bien que dans sa boue. Continuez-nous la consolation d’avoir de vos amples nouvelles. Toute la chère et constante société de ce lieu vous en prie, vous saluant de tout son cœur3.

[f°71] On dit aussi que, si l’on ne vous eût pas découverte à Versailles, j’aurais été élargi. Le P. Dom Julien 4 qui vous a vue souvent, m’est venu voir avec un grand courage, il y a un mois ; et je n’en apprends plus rien, ni de lui ni des autres. Vous êtes toujours mon insigne bienfaitrice. Ce que Dieu a lié tient bien fort : on n’est plus sujet à l’inconstance humaine. J’apprends que de pitoyables considérations empêchent des gens qui faisaient fort les empressés, d’avoir plus de

3Le p. Lacombe avait constitué un cercle spirituel. La «sacrée famille» deviendra par la suite « la petite Église», faisant l'objet principal de l'un des interrogatoires de Madame Guyon (19 janvier 1696).

4 Non identifié.

commerce avec moi. Tout nous est fort bon, parce que tout nous est la volonté de Dieu. Je me persuadai quasi que vous étiez sortie du royaume. Dieu rend Son œuvre plus admirable en vous tenant cachée dans le lieu même où l’on vous cherche. Il saura vous couvrir de toiles d’araignées tant qu’Il ne voudra pas que vous paraissiez, et quand il faudra que vous paraissiez, Son Esprit parlera par votre bouche. Les filles extatiques, qui disent que vous êtes l’Antéchrist, sont fort habiles de croire que l’Antéchrist doive être une femme. Se trouve-t-il quelqu’un d’assez sot pour l’écouter ? C’est comme les Huguenots, qui, soutenant que le pape est l’Antéchrist, sont obligés de reconnaître une centaine d’antéchrists.

[f°71v°] Je n’ai pu deviner ce que vous entendez par ce P. V.5 enfermé, si c’est votre, ou vicieux. Je sais qu’il y en a un des nôtres enfermé, mais je doute qu’il eût des pénitentes, si souvent on se venge soi-même sous couleur de la cause de Dieu, ce qui fait qu’on laisse de gros vices impunis, quand l’homme d’autorité n’est point intéressé. Adieu donc, pauvre femme, puisque vous avez aussi contrefait les pauvres ; ce manteau vous a servi pour un temps, maintenant il est usé, il vous en faut un autre. La sacrée famille de ce lieu vous salue, vous honore, vous aime, vous embrasse très cordialement. Le chef, qui sert à notre commerce, est toujours obligeant et généreux, il me fait mille biens. Dieu suscite de bons consolateurs parmi nos traverses. Jeannette6, notre chère sœur et comme l’âme de notre société, souffre extraordinairement. Ô qu’elle vous aime !

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°68, autographe du P. Lacombe - Fén. 1828, vol 7, lettre 50.

5 Le P. Vautier, dont Lacombe semble demander s’il est un proche de Madame Guyon.

6 « Madame Guyon ne fait même aucune difficulté de dire que Dieu a donné réciproquement à Jeannette et à elle de grandes connaissances l'une de l'autre, sans qu'elles se soient jamais vues. » (lettre de La Reynie du 22 janvier 1696). Voir Index, Jeannette.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10  novembre 1694.

Il faut vous dire, mon cher tuteur, que depuis hier que je vous ai écrit, il m’est revenu je ne sais combien de fois que ce n’était point le temps des justifications. Tout le monde est intimidé et chacun craindra de se faire des affaires en disant la vérité, car les mêmes personnes méchantes qui me calomnient inventeront aussi bien des calomnies contre les

témoins que contre moi, des personnes sans conscience qu’on soutient et qu’on intéresse même. Ainsi j’embarrasserais des gens de bien. Vous ferez cependant ce qu’il vous plaira, mais en laissant dormir les choses. La vérité se manifestera d’elle-même, et si madame de Noailles le veut absolument, en les confrontant elle-même, leur parlant séparément, elle verrait bien, malgré leur animosité, qu’elles se couperaient. De plus si l’on a intention, comme l’on m’en a assuré, que les personnes qui me poussent me veulent pousser criminellement comme étant sûrs de leurs témoins, c’est les rendre plus raffinés pour une [f. 2 r°] justice réglée par tout ce qu’on leur ferait, et m’ôter les moyens de les faire contrarier et se couper dans la confrontation. De plus, Dieu semble vouloir que tout ce qui me regarde demeure là sans être éclairci. Tout ce qu’on fait pour découvrir la vérité ne fait que l’embrouiller davantage. J’ai été pressée de vous mander tout cela. Si ces créatures sont convaincues, les gens qui me veulent perdre prendront d’autres mesures.

Et ainsi, laissez-moi noyer et qu’il ne s’agisse non plus de moi que si j’étais morte, à moins que vous ne jugiez, et les deux personnes, qu’il faille faire autrement, car je me soumets à tout et je ne vous dis mes pensées que par simplicité. Il faut qu’une périsse pour plusieurs. Voyez devant Dieu, car il me semble que je ne veux pour moi aucun intérêt ni pour le temps ni pour l’éternité, mais la seule gloire de mon Dieu en temps et éternité, telle qu’Il la connaît et qu’Il la veut tirer. Je vous parle du fond du cœur. Que je périsse et que mon Dieu règne.

- A.S.-S., pièce 7361, autographe, adresse : « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu le 10 novembre 1694 », cachet abîmé - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°102] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [122].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 novembre 1694.

J’ai trouvé à l’ouverture du livre de St Augustin, intitulé De la véritable religion 1, un endroit qui m’a paru bien beau dans la conjoncture présente. C’est au chapitre 6, page 33 :

« Souvent même la Providence de Dieu permet que quelques-uns de ces charnels dont je viens de parler, trouvent moyen par des tempêtes qu’ils excitent dans l’Église, d’en faire chasser de très gens de bien, et lorsque ceux qui ont reçu un tel outrage aiment assez la paix de l’Église

1De vera religione, écrit en 390 ; P.L. Migne, 34. Ce passage « bien beau » sera de nouveau adressé au même, un an plus tard (lettre du 27 novembre 1695).

pour le prendre en patience sans faire ni schisme ni hérésie, ils apprennent à tout le monde par une conduite si sainte jusqu’où doit aller la pureté et le désintéressement de l’amour qui nous attache au [f. 1 v°] service de Dieu. Ils demeurent donc dans le dessein et dans la disposition de rentrer dans l’Église dès que le calme sera revenu, ou si l’entrée leur en est fermée, soit par la durée de la tempête ou par la crainte que leur rétablissement n’en fît naître de nouvelles et de plus fâcheuses, ils conservent toujours dans le cœur de faire du bien à ceux mêmes dont l’injustice et la violence les a chassés ; et sans former de conventicules ni de cabales, ils soutiennent jusqu’à la mort et appuient de leur témoignage la doctrine qu’ils savent que l’on professe dans l’Église catholique, et le Père, qui voit dans le secret de leur cœur leur innocence et leur fidélité, leur prépare en secret la couronne qu’ils méritent. On aurait peine à croire qu’il se trouve beaucoup d’exemples de ce [f. 2 r°] que je viens de dire, mais il y en a plus qu’on ne saurait s’imaginer. Ainsi il n’y a point de sortes d’hommes, non plus que d’actions et d’événements, dont la Providence de Dieu ne se serve pour opérer le salut des âmes et pour instruire et former son peuple spirituel. »

Saint Augustin sème dans tout cet ouvrage, et surtout au chapitre 10, que la multitude des phantasmes que nous formons dans notre imagination est une source d’erreur. Le retranchement de ces phantasmes ne peut donc être une erreur.

A.S.-S., pièce 7360, autographe, adresse : « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », cachet abîmé enfant Jésus. En tête : « Reçue avec l’autre le 10 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°102v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [123].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 novembre 1694.

Voilà, mon cher tuteur, une lettre de la bonne comtesse. Vous verrez comme l’on change les espèces de toutes choses. Il serait bon de montrer à madame de N[oailles] les lettres de M. de Grenoble ; il est de fait que le père de la Combe demeurait actuellement à Verceil dont il était théologal durant que je demeurais à Grenoble. Il y vint de la part de M. de Verc[eil] pour tâcher de me ramener et porta à M. de Grenoble une lettre de M. de Verseil [Verceil], avec lequel il eut une conversation de plusieurs heures ; et comme il voulait se servir de cette occasion pour aller voir Madame sa mère en Savoie, il ne resta que très peu de jours à Grenoble et s’en retourna de chez Madame sa mère sans repasser à

Grenoble. C’est un fait connu de tout Grenoble et il est aisé de le savoir. Vous voyez bien que tout le parti est en rumeur, car M. de Grenoble aurait parlé de moi tout différemment. Mais un peu plus un peu moins d’infamie n’est pas une affaire.

Voyez ce qu’il y a à faire avec madame de No[ailles], s’il vous plaît, mon bon tuteur, et faites-lui comprendre les dispositions où je suis de paraître par tout ce qu’on voudra1. Je vous dis ceci au cas que vous le jugiez à propos. J’attends put [Dupuy] pour vous mander autre chose. Croyez-moi en Celui qui nous est tout. Entièrement à vous. Permettez-moi d’en dire autant à n[otre] g[énéral] et à mon bon. J’attends de vos nouvelles sur la lettre.

- A.S.-S., pièce 7363, « à Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu à Paris le 15 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°104] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [125].

1Les dispositions où je suis de témoigner ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 novembre 1694.

Vous verrez par cette lettre que monsieur de Meaux écrit contre l’intérieur : ainsi il est fixé, mais qu’importe. Dieu sur tout. Vous verrez aussi des nouvelles de la Grangée ou Maillard. Je vous dirai que je sais de bon lieu, mais ceci en secret à la réserve de ceux à qui rien n’est caché, que M. Bol [Boileau] a fait voir Maillard et sa femme au directeur des filles pénitentes du Bon Pasteur, qui lui ont dit tous deux que lui, Maillard, étant venu me voir avec sa femme - ce qui est faux car il n’y est point venu avec elle -, j’allai d’abord au-devant de lui, et que troussant ma jupe jusqu’à l’estomac, je lui ai dit : « Viens, jouis de moi ». Si rien au monde n’est plus exécrable ! Ce prêtre fit une réflexion qui est : comment une personne qui pourrait, si elle voulait, avoir des hommes de quelque considération, allait se jeter à la tête d’un misérable ? Je crois qu’il ne faut ni empêcher l’examen, ni le reculer ni le presser, ni rien faire que suivre ce qu’on voudra, non plus qu’empêcher madame de No[ailles] de faire ce qu’elle voudra, car cela serait se mêler de quelque chose. J’ai pensé que M. Feret est trop ami de M. B[oileau], trop dans le parti zélé pour n’avoir pas éventé la mine de Maillard ; mais si ce supérieur du Bon Pasteur était requis de [f°.1 v°] rendre son témoignage, il faudrait bien qu’il le fît.

Pour ma personne, il me semble que je suis dans une entière indifférence d’être dans une prison ou d’une autre manière, pourvu que mon Dieu soit glorifié à mes éternels dépens. Il n’importe, car je suis à Lui

pour tout, sans réserve et sans exception, et j’ose dire à mon cher tuteur qu’une réserve avec Dieu me serait pire que l’enfer.

Il me vient tout présentement dans l’esprit que M. de Meaux ne loue peut-être si fort ces auteurs que pour justifier la condamnation qu’il veut faire de moi. C’est une pensée, mais Dieu est assez puissant, comme vous dites, pour faire bénir ce qu’il veut maudire. C’est à madame de Mortemart que j’ai envoyé les deux livres du Nouveau Testament, écrits à la main pour le p. pr[ovincial ?]. J’ai découvert les énigmes du père Pini [Piny] ; cela me vint tout à coup après avoir lu ses lettres. Vous saurez tout par Puteus [Dupuy]. Il faut, que je crois, l’informer de M. de la Marval[ière]. Si madame la d[uchesse] de Mortemart ne lui a pas donné le livre en question, je crois en avoir quelque idée.

J’ai reçu votre lettre aujourd’hui mardi à cinq heures du soir, ainsi je ne sais si ma réponse vous trouvera encore. Je ne comprends pas la modération de madame de M[aintenon], car je sais que M. Brisacier est bien plus animé que jamais, et qu’il jette feu et flamme. Madame de M[aintenon] sait peut-être que monsieur de Meaux a écrit, et croit que cela suffit [f. 2 r°] pour vous gagner tous. Mais si Dieu est pour nous, qui sera contre1 ? C’est Son affaire. Tôt ou tard, saint Michel triomphera.

- A.S.-S., pièce 7364, sans adresse, « 16e novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°104] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [125].

1Rom., 8, 31.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 novembre 1694.

Quis ut Deus

Je viens de recevoir cette lettre, m[on] c[her] t[uteur]. J’avais déjà appris d’ailleurs que M. B[oileau] et quelque autre avaient consulté la Sorbonne, mais je ne savais pas de quoi il s’agissait. Je vous proteste que je ne connais, ni n’ai vu aucun prêtre que ce petit prêtre dont vous savez l’histoire. Il y avait un aumônier chez M. le c[uré] de Vaux, nommé M. Jouasse, prêtre normand et passager, dont la physionomie me frappa d’abord pour être la plus mauvaise que j’ai vue. Je souffrais extrêmement de le voir et M. de Vaux m’a dit lui avoir ouï dire des choses si libres et si outrées qu’il crut ne le devoir pas garder. Ma fille, qui était lors fort jeune, lui dit imprudemment que je lui trouvais la plus mauvaise physionomie du monde et qu’elle le trouvait aussi ; il ne me l’a jamais pardonné. C’est un homme qui n’est jamais venu dans ma

chambre, que je n’ai jamais vu qu’à table ou en passant, je ne sais pas ce qu’il peut dire. Dieu sur tout.

Je veux bien qu’on me fasse mon [f. 1 v°] procès, cela achèvera selon mon souhait mon sacrifice. Peut-être M. B[oileau] n’a t-il dit cela que pour intimider la Sorbonne, en cas qu’on y voulût examiner mes livres. Vous voyez que ce zèle est bien amer. Il faut que vous voyiez bien des sottises de moi. Pour les impiétés, bon Dieu, comment peut-on m’en accuser ? Le respect, l’amour, la vénération pour les choses saintes, les marques que j’en ai données, dans tous les lieux où j’ai été ! Mais qu’importe. Mon Dieu est mon seul témoin, ma cause est entre Ses mains, cela me suffit. C’est pour vous donner avis de tout. Vous voyez qu’on croit être sûr que je serai condamnée par les juges ecclésiastiques. Pour moi, je suis prête à répondre partout de mes moeurs, tout tribunal m’est bon. Mais s’il faut sceller ma foi de mon sang, les juges séculiers me conviennent mieux. Vous ferez, s’il vous plaît, voir cette lettre. Comment votre foi n’est-elle point ébranlée par tant de calomnies ? J’oubliais de dire que ce M Jouasse m’a attribué sa sortie de chez M. de Vaux, quoique je n’y eusse aucune part. Vous voyez bien qu’il faut un grand secret sur tout cela : c’est pourquoi cela ne doit pas passer vous trois. A moins que le diable ne se déguise en prêtre, je ne sais d’où cela peut venir.

[Ajout sur un côté visible lorsque la lettre est replié] J’ai demandé permission de vous faire savoir ceci.

- A.S.-S., pièce 7365, autographe, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse », « reçu le 18e novembre 1694 », cachet abîmé - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [126].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 novembre 1694.

J’ai été pressée de faire cette lettre. Je vous prie de la faire voir à ces messieurs et de me répondre ce qu’ils auront résolu. Il ne faut point reculer l’examen. Qu’importe pour moi, ni prison, ni mort. La prison serait plus à craindre, parce qu’on étoufferait par elle la connaissance de la vérité, et qu’un procès dans les formes la découvrirait mieux, mais tout sera bien reçu.

-A.S.-S., pièce 7366, sans adresse, « reçu le 20 novembre avec la lettre pour ces Messieurs » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [127].


0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 novembre 1694.

Je viens de recevoir votre lettre, m[on] c[her] t[uteur]. Je vous en ai écrit une ce matin selon le mouvement que j’en ai eu. Je crois qu’il est de grande conséquence que vous ne disiez point à M. Bolo [Boileau] les raisons qui peuvent servir à ma justification, car c’est sur cela qu’on règlerait toutes choses, et je n’aurais plus de défense. Mais comme il ne serait point du tout juste que vous vous fiassiez à moi sur ce qui me regarde et qu’il est important que vous ne soyez pas trompé, demandez à M. B[oileau] de vous faire voir quelque personne de [f. 2 r°] probité qui m’ait vu commettre des crimes, afin que vous sachiez à quoi vous en tenir. Je suis sûre qu’à moins que l’aumônier de M. de Vaux n’ait inventé cela, il ne s’en trouvera aucun. Vous l’interrogerez vous-même, et vous verrez en le retournant, s’il y a de la vraisemblance. C’est ma pensée que je soumets à la vôtre.

Comme je vous abandonne ce qui me regarde, dès que l’intérieur est sauvé, il n’importe pas pour moi. Il me serait même avantageux qu’on me fît mon procès en forme, parce qu’il n’y a que cela qui puisse faire connaître la vérité. Ces prêtres qui ont été chez [f. 1 v° en travers] M. de Vaux, l’un s’appelle Jouasse et l’autre Fremin. J’ai peine à croire que ni l’un ni l’autre me puisse rien soutenir1, parce que je n’ai jamais vu le premier qu’à table, et je me suis toujours confessée au dernier tant que j’ai été à Vaux. S’il m’a vu faire quelque mal, il devait m’en avertir.

Ce dernier est d’auprès de Genève, il était huguenot et s’est fait catholique et prêtre. M. de Genève lui a fait perdre sa cure : je ne sais pourquoi, il l’a obligée de la quitter. Il est venu à Paris et s’est introduit chez ceux qu’on appelle du parti [janséniste]. C’est un homme fort intéressé et fort intriguant, qui sait, à ce qu’il nous a fait voir par expérience, écrire de toutes sortes [f. 2 v°] d’écritures. Il m’a mille obligations, mais l’intérêt lui fera tout faire. D’ailleurs, je sais qu’il est fort intrigant, mais je ne crois pas qu’il pût me rien soutenir en face. Il ne croit point, quand ils accusent, qu’on en vienne là. Je sais qu’il va au Bon Pasteur, où il a fait connaissance par le négoce d’une maison qu’il veut vendre [et] qui appartient à un huguenot qui lui a promis, à ce qu’il dit, mille livres. Une personne bien intentionnée qui le verrait souvent, le ferait dire et dédire et se couper facilement en plusieurs conversations, et dès qu’il y trouverait de l’intérêt, il bénirait ce qu’il maudit et maudirait ce qu’il bénit. Notez, s’il vous plaît, que c’est moi qui, par [pièce 7368, f. 1 r°] charité, ai fait faire les études à son neveu : je l’ai mis à la Sainte-Maison à Thonon, et je payais sa pension rien que parce qu’il était nouveau catho

lique, car je n’avais jamais vu M. Fremin que deux fois au travers de la grille. Lorsqu’il vint à Paris, il se plaignait fort de M. de Genève. Je lui marquais que je n’entrais point dans ses plaintes, mais que je le servirais. M. de Vaux eut besoin d’aumônier : je le lui proposai. Il était toujours plein de toutes nouvelles, mais il n’a jamais été un moment seul avec moi, et comme je dis, rien ne serait plus aisé à un homme sans prévention de voir le pour et le contre. S’il croyait que [f. 1 v°] madame de M[aintenon] fût pour moi, qu’on lui pût procurer quelque chose, je serais une sainte le lendemain. Plusieurs visites le feraient connaître aisément. Il est venu me voir plus de vingt fois depuis que je suis hors de chez M. de Vaux. L’on lui a toujours dit que je n’y étais pas, parce qu’il est si grand parleur qu’il n’y a pas moyen d’y tenir.

Je vous mande tout le mal qu’on dit de moi non afin que vous en fassiez usage en ma faveur, mais afin que vous sachiez tout, car je n’ai pas envie de vous tromper ni d’abuser de votre foi. Je prie Dieu qu’Il vous fasse toujours plus connaître [f. 2 r°] et sentir Sa vérité. Que si c’est Dieu qui incite M. Bolo [Boileau] à me poursuivre, que le sacrifice Lui en soit agréable. Je ne contredirai point aux paroles du saint et je frapperai où Il frappera, ravie qu’Il accomplisse Ses desseins à mes éternels dépens. Je Le prie d’être votre vie et votre récompense immortelle.

Il serait aisé de savoir pourquoi l’on a ôté la cure à M. Fremin.

[Sur le côté, à la page d’adresse] Il est d’une grande conséquence que M. Bolo ne sache pas ce que je vous dis.

A.S.-S., pièces 7367 et 7368, autographes, à « Monsieur / Monsieur le duc de Chevreuse ». En tête : « 20e Nov[em]bre 1694 ce samedi après dîner », cachet enfant Jésus (endommagé). - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°105v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [127].

1Soutenir : « tenir jusqu’au bout » par ex. dans « soutenir la gageure » (1671). (Rey).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 novembre 1694.

q[uis] u[t] d[eus]

J’attends vos ordres pour partir, mon cher tuteur. Vous voyez que la saison presse. Je croyais pouvoir le faire sur le congé que St Bi [Fénelon] m’a donné, auquel je vous prie de donner ce billet qui sera le dernier.

N[otre] S[eigneur] m’a fait voir en songe qui sont les personnes qui m’ont accusée. J’en ai été bien surprise, car je ne les croyais pas assez méchantes ; c’est que je suis trop simple. Ce sont des personnes que les filles du père Vautier accusèrent d’abord à l’abbé de Lagnon, et comme

je suis simple et que je les croyais innocentes, je les avertis que ces créatures1 les accusaient pour leur en faire voir la malice et leur en donner plus d’horreur.

Il me parut tout à coup du changement sur le visage2, et en même temps avec une hardiesse maligne, elle me soutint que c’était moi qui les voyais. Je me mis à sourire et lui dis que j’avais bon témoin du contraire, et qu’elle m’avait elle-même consultée sur ces créatures qu’elles avaient écoutées, qu’il n’y avait qu’à ne les plus voir et dire ce qu’elle en savait. Je lui fit entendre qu’elle pourrait se justifier à M. Bolo, et tout cela parce que véritablement je la croyais bonne. J’ai su depuis qu’elle avait fait de grande caresse [f. 1 v°] à ses filles. Elle est parente de M. le c[uré] de Vers[ailles]. Elles l’accusaient de quelque commerce avec un prêtre que je ne connais pas, mais que je me souviens d’avoir vu une fois dans sa chambre, qui m’a paru être la même personne qui attacha les paniers où étaient les pigeons qui devinrent baraquins3. Rien ne serait plus aisé que d’avoir une copie de la lettre ou la lettre même de l’abbé de Lagnon où cette personne est accusée par ces filles.

…dansa une justice réglée, cela serait aisé à connaître car, quelque hardiesse que puisse avoir une personne coupable, il est aisé de remarquer certaines choses. Et ainsi il me paraît que, si on veut que je sois justifiée, l’on ne peut le faire qu’en me faisant faire mon procès. Mais comme je ne désire ni la justification ni la condamnation, je suis prête à partir, laissant à Dieu Sa vérité en Lui-même et Sa volonté en Lui et en moi, qui est la même. Si vous avez cette lettre de l’abbé de Lagnon, qui est la première qu’il écrivit, gardez-la, je vous en prie. Il n’y a que Dieu qui me puisse justifier par une justice réglée. Ce sont aussi ces personnes qui ont consulté la Sorbonne avec M. B. Car notre Seigneur me l’a fait connaître certainement.

Je n’ai jamais [f. 2 r°] eu plus de paix, quoique d’une manière insensible. Je trouve que rien ne l’altère le moins du monde, et que tous ces flots mutinés de la persécution sont comme des vagues qui se brisent contre un rocher. En quelque lieu que j’aille, je ne vous oublierai jamais en Celui qui nous est toute chose en toutes choses. J’admire votre foi : il paraît bien qu’elle est divine et non humaine. Si Dieu me fait passer en

1Les filles du P.Vautier, initialement créditées de bonnes intentions.

2On passe au singulier, le rêve (?) porte maintenant sur une personne.

3Autre rêve : «…j’ai vu en songe un homme dont les cheveux étaient blancs […] il a semé partout une multitude d’espèces de pigeons, qui se sont tous convertis en baragoins [baraquins ?] et qui témoignent une grande activité pour me perdre». V. Lettre n° 215 du 24 octobre 1694.

Angleterre ou en quelqu’autre lieu, ce sera pour Sa gloire. Il faut que personne ne m’écrive plus. J’attends votre réponse décisive.

[pièce 7370] L’on m’a mandé qu’il y avait quelqu’une de ces créatures du père Vautier qui disait s’être convertie par le moyen de mademoiselle de la Croix4 : ce sont toutes choses feintes et simulées, les fausses confessions ne leur coûtent rien pour accuser qui il leur plaît : ce fut par le moyen des confessions qu’on me décria la première fois. Ainsi M. B[oileau] pourrait croire connaître à fond qu’il n’en serait rien. Je vous prie que ceci ne lui revienne pas, parce que cela ne servirait qu’à faire chercher de nouvelles choses contre moi, et laissant tout tomber par ma retraite, tout ira mieux. Je me souviens que mademoiselle de la Croix dit que Dieu lui avait dit que Sa gloire n’était point en moi. J’eus bien mouvement, alors et depuis, de demander à Dieu de m’anéantir plutôt de toute manière que de ne Se pas glorifier en moi.

[Au verso du feuillet :] Ce secret s’il vous plaît.

A.S.-S., pièces 7369 et 7370, autographes, « 25e novembre 1694 » – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°107] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [128], regroupe les deux pièces et date la lettre du 23 novembre 1694.

aMots raturés : « J’ai des .… » dans

4Sœur Sainte-Croix appelée mademoiselle Rose : Catherine Dalmeyrac, «dévote de M. Boileau», V. Index, Rose. Les filles du P. Vautier tentent ainsi d'influer sur ce dernier par son intermédiaire.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 novembre 1694.

q[uis] u[t] D[eus]

Votre lettre m’a fait un véritable plaisir, y voyant vos dispositions qui sont meilleures que jamais. Plus votre amour sera pur, plus il sera certain en lui-même, moins il le sera en vous. Put [Dupuy] m’écrit une plaisante histoire ; je vous assure qu’elle est bien nouvelle pour moi et que, s’il y a une femme assez folle au monde pour une pareille imagination, il est certain que je ne la connais point. Cette affaire mérite d’être approfondie, et si cette prétendue dame soutient que je la conduis, je vous prie qu’on lui propose de me le soutenir, et en ce cas il lui faudrait faire voir une autre personne qu’elle crût être moi, et que cette personne lui parlât comme je pourrais faire, voir si elle me connaît ; et quand même on lui aurait dit comme je suis faite, j’espère que le Seigneur ferait démêler

cela. Il ne fera que ce qui Lui convient pour Sa gloire, car c’est ce que je Lui dis : « Faites tout ce qui Vous convient, car tout m’est bon, le feu et l’eau. »

Vous ferez de la Vie, pour madame de Ch[evreuse], ce qu’il vous plaira ; mais ne s’en scandaliserait-elle pas d’y voir tant de misère ?

Je crois que je suis de pierre dure, car rien n’entre, et mon cœur est prêt à tout également, sans peine ni plaisir, cependant contente sans contentement, envisageant le dernier supplice comme un festin, c’est tout ce que je sais. Vous verrez ma chanson [f. 1 v°] et l’effroyable songe que j’ai fait. Si M. de N[oailles] veut bien que je me retire, et M. Tronçon [Tronson], n’est-ce pas assez ? Je me fie peu à monsieur de Meaux, et je crois qu’un procès en forme me serait plus avantageux, en regardant la seule gloire de Dieu, qu’une prison perpétuelle, car pour moi tout m’est bon, mais pour Dieu une justice exacte serait mieux qu’une lettre de cachet. Il me vient quelquefois la pensée, voyant tant de choses fausses, si Baraquin ne prendrait point ma figure, mais je laisse tout tel qu’il est.

J’ai été surprise, aussi bien que vous, de la supérieure des cent filles. Comme je la croyais calomniée à tort comme moi, je l’envoyai quérir et lui dis bonnement que les filles du P[ère] V[autier] l’accusaienta et qu’elle pouvait dire ce qu’elle savait d’elles, car elle m’en avait dit plusieurs choses. Tout à coup, elle me dit qu’elle ne voulait rien dire contre ces petites filles, ni avoir rien à démêler avec elles. Je lui dis simplement : « Mais justifiez-vous seulement envers M. B. [Boileau] qui est un honnête homme ». Elle me dit que cela lui serait aisé. Elle s’en alla brusquement. J’appris, à quelque temps de là, qu’elle avait fait des amitiés à ces petites créatures et qu’elles ne l’accusaient plus. Mais rien ne m’était entré dans l’esprit, jusqu’à mon songe où je connus comme elle avait cru se disculper en m’accusant, [f. 2 r°] voyant M. B. fort animé contre moi et craignant pour sa réputation. Elle aura inventé, par faiblesse peut-être, quelque chose, mais elle sera plus punie qu’un autre, parce qu’elle connaît bien et la fausseté de ce qu’elle dit et le mal qu’elle fait en le disant, et ceux qui veulent conserver leur réputation aux dépens de la vérité, pourront bien la perdre avec plus d’éclat. Cette vie est peu de chose. C’est elle aussi qui a indisposé M. Nicole : elle lui aura dit qu’elle entre en soupçon sur moi et certaines choses, car elle me voulut soutenir que j’avais commerce avec les filles du P[ère] V[autier]. Je trouvais cela si mauvais que je ne pus m’empêcher de m’en plaindre à M. Fouquet, qui connut bien que cette fille craignait pour sa réputation parce qu’elle les avait vues. Voilà toute l’histoire. Mais comme chaque jour il en vient de nouvelle et que je m’en vais, il n’y a qu’à laisser tout à la Providence. Si l’on voit le fond de l’affaire des prêtres et de la dame, l’onb verra peut-être les autres. Si Dieu ne le veut pas, je ne le veux pas

non plus. Je vous dis donc adieu. J’espère que nous serons toujours unis en Lui, je le dis aussi à mon bon.

- A.S.-S., pièce 7371, adresse : « Mon bon tuteur », cachet enfant Jésus (fragmenté). En tête : « Reçu le 28 novembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°108] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [129].

a filles (du p v. add.interl.) l’accusaient

b prêtres (et de la dame add.interl.), l’on

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1694.

q[uis] u[t] D[eus]

Voilà, mon bon tuteur, une lettre en confession de foi que je vous envoie pour ces messieurs. S’il faut que je la leur donne moi-même, vous me la rendrez, s’il vous plaît, lundi, sinon vous la leur donnez vous-même aux uns et aux autres. Je crois qu’on doit faire attention à tout ce que je dis car, enfin, l’on ne peut justifier madame la comtesse de Gui[se], madame de Mort[emart] et tous les autres qu’en les examinant. Je vous le répète, mon cher tuteur, si ma [f. 2 r°] justification est nécessaire à la gloire de Dieu et que madame de Min [Maintenon] veuille bien me faire donner des juges, l’on connaîtra la vérité. Voyez avec les deux que vous savez si l’on ne ferait point voir cette lettre à madame de M[aintenon] avant de la donner à ces messieurs, afin que s’il lui reste quelque doute sur mes moeurs, qu’elle ait de quoi être sûre.

Car pour les deux dames que j’ai vues à Saint Cyr, il est certain que madame du Tour1, qui est la plus avancée, avait été accusée, avant que

1 « 1698. Le 5, l'émotion causée à Saint-Cyr, par le renvoi de Madame de la Maisonfort, et de Montaigle, n'était pas encore calmé ; des âmes compatissantes murmuraient : « Patience, le roi ni Mme de Maintenon ne sont éternels ; plus tard, on verra ». À cela, Mme de Maintenon pourvut, et Louis XIV écrivit à la communauté : « L'intérêt particulier que je prends aux biens de votre maison, et la connaissance que j'ai de quel préjudice il serait, pour elle, que les dames Du Tourp, de la Maisonfort et de Montaigle, qui en sont sorties par mon ordre avec l'obédience du Seigneur évêque de Chartres, pour des raisons que j'ai connues et que je lui ai communiquées, y rentrassent quelque jour, m'engage à vous déclarer ici que mon intention, en les renvoyant, a été que ce fût sans espérance de retour ; et, pour vous mettre à couvert des entreprises qu'elles pourraient faire sur cela à l'avenir, après y avoir bien pensé, par toute mon autorité de roi et de fondateur, je vous défends, à vous et à toutes celles qui vous succéderont, de souffrir jamais que ces trois dames rentrent parmi vous, sous quelque prétexte que ce soit. Je ne doute pas que ceux qui voudraient peut-être par la suite les y faire rentrer, ne soient arrêtés par une déclaration aussi expresse de ma volonté. Fait à Compiègne le 5 septembre 1698. Louis. » (Archives de Seine-et-Oise, D 105.)

je la visse jamais, des minces désobéissances qu’on lui impute. L’on la trouva même plus obéissante [f. 1 v° en travers] après que je la vis. Ses désobéissances consistent dans une impuissance de méditer parce qu’elle est avancée, et aussi de s’ouvrir à des personnes qui n’entendent pas sa voie, Dieu la mettant dans une espèce d’impuissance de le faire, car au-dehors il n’y a pas de fille plus obéissante. Lorsqu’elle était dans quelque classe, sa seule présence recueillait et contenait les filles. Il y avait sept ans qu’elle était de la sorte lorsque je l’ai vue. L’autre est madame Loubert ; c’est assurément Dieu et son confesseur qui l’ont fait entrer dans l’intérieur. Son crime est de n’avoir point de confiance en ces messieurs qui combattent leur attrait et leur grâce depuis le matin jusqu’au soir, et c’est cela qu’on m’impute.

[f. 2 v°] Il me semble qu’il est impossible que ces messieurs m’examinent en si peu de temps, et que ce ne serait pas d’un jour entier pour M. Tronçon [Tronson] et d’un autre jour pour les autres. Je verrais le matin M. de Chal[ons] seul, et l’après-dîner je le verrais avec monsieur de Meaux. Pensez-y et voyez ensemble, car une affaire de cette conséquence ne se jette pas en moule, et pour moi je ne fais aucun cas ni de ma vie ni de ma liberté, pourvu que la vérité de Dieu ne souffre point. Voyez donc, au nom de Dieu, ce qu’il faut faire, car je ne dois être comptée pour rien si je ne sers de rien à la connaissance de la vérité, mais si j’y sers, je n’ai rien à ménager, rien, rien du tout. q[uis] u[t] D[eus]

[Fin de l’autographe ; Dupuy et La Pialière donnent ensuite la protestation:]

1er décembre

Je proteste de nouveau, monsieur, que je soumets encore tout ce que j’ai écrit à vos lumières pour en faire tout ce qu’il vous plaira... [v. mémoire]

A.S.-S., pièce 7373, autographe, sans adresse, « 2e décembre 1694 » – A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°109] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [130] – Fénelon 1828, vol.7, lettre 53.

Ici prennent place deux mémoires (v. la série des documents à la fin du volume) : «AUX EXAMINATEURS. 1er décembre 1694» et «AUX EXAMINATEURS. 6 décembre 1694».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694.

q[uis] u[t] D[eus]

Il me paraît, mon bon tuteur, que les raisons qu’on a eues pour faire que l’assemblée ne se fît point avec M. Tronçon [Tronson] est que, comme on voulait embrouiller les choses, on ne voulait pas qu’un homme d’expérience fût témoin de la vérité de ce que je dirais, ni qu’il pût prendre mes réponses dans le sens que je les disais. Car vous remarquerez qu’on n’a rien écrit des réponses justificatives, mais bien de celles auxquelles on peut donner un sens qui détruise. Par exemple sur les désirs, j’ai fait une distinction [f. 2 r°] du désir et j’ai dit : si l’on prend le désir pour cela, l’on désire plus que jamais. Ils ont écrit que l’âme désirait plus que jamais.

Tout le soin de M. de Meaux était de prouver que les chrétiens communs avaient la même grâce ; j’ai tâché de lui prouver le contraire, mais comme il ne s’agissait que de justifier mes expressions sur des choses de plus de conséquence, je lui ai laissé ce qu’il a voulu. De plus, il revient toujours à vouloir qu’on donne à cette vie un état trop parfait, et tâchait d’obscurcir et de rendre galimatias tout ce que je disais, surtout lorsqu’il voyait M. de [f. 1 v° en travers] Châlons touché, pénétré et entrant dans ce que je lui disais. Vous comprenez bien que ce que je devais faire n’était pas de disputer, mais de me soumettre, d’être prête à croire et à agir conformément à ce qu’on me dirait. Comme véritablement mon cœur est soumis à l’Église ma mère, je n’ai nulle peine à me démettre de mon jugement.

La malignité du tour qu’il a donné à la lettre si simple que je lui ai écrite, où je mandais que je n’aurais nulle peine à croire que je me suis trompée, il l’a produite comme un aveu que je fais de m’être trompée en matière de foi, et que, connaissant mes erreurs après qu’il me l’a fait connaître, [f. 2 v°] je déclare comme par mépris ne m’en point soucier. Que je dis par le même esprit que j’étais aussi contente d’écrire des ridiculités que de bonnes choses, ne prenant point le sens de l’obéissance, et que comme cela passerait par mon directeur, j’espérais qu’il corrigerait tout et que mes méprises serviraient à me faire connaître. L’on se sert de cette lettre si pleine de petitesse, écrite avec tant de simplicité à monsieur de Meaux, pour en faire des crimes. Mais pour M. de Ch[alons], c’est un bon et saint prélat, susceptible de la vérité, que j’ai vu touché bien des fois. Ceci en secret : c’est pour nos amis.

- A.S.-S., pièce 7375, sans adresse. En tête : « 7e décembre 1694 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°111] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [133].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694.

Il est de conséquence, mon bon tuteur, que M. de Châlons sache, en lui donnant les épîtres de saint Paul, que cette copie, qui est corrigée, l’est de la main de mademoiselle Salbert, qu’il y a huit ans qui est à Puy Berland, parce qu’elle me la lisait et que je raccommodais les mauvais mots et c’était elle qui écrivait ; ainsi l’on ne peut point dire qu’elle est nouvellement faite. De plus M. de Meaux me reprocha quantité de fois mon ignorance, que je ne sais rien, et se récriait sans cesse, après m’avoir fait des galimatias de toutes mes paroles, qu’il était étonné de mon ignorance. Je ne répondais rien, mais cela lui devrait faire voir que je dis vrai lorsque j’écris, puisque c’est une lumière [f. 2 r°] actuelle qui m’est donnée : hors de là, rien ne me demeure dans l’esprit. Il y eut de certaines choses où je lui eusse répondu bien juste, mais comme ce que j’eusse dit eût approché de Saint Clément et qu’il était important qu’il ne crût pas que je l’eusse vu1, Dieu me fit demeurer court sur ces choses. Il me fit un crime de ce que j’ai mis qu’adhérer à Dieu, c’est un commencement d’union. Enfin tout roule sur vouloir prouver que tous les chrétiens, avec la foi commune sans intérieur, peuvent arriver à la déification2.

J’ai oublié de dire à M. de Châlons que tant [f. 1 v° en travers] que j’ai demeuré en Savoie, j’ai toujours eu auprès de moi ma sœur, la religieuse, qui était une fille pleine d’honneur, qui avait vingt-trois ans [de] plus que moi, et que M. de Monpezat, archevêque de Sens, m’avait envoyée sur ma prière ; et elle ne s’en retourna en France que lorsque je partis pour Turin ; nous nous séparâmes à Chambéry. Cette circonstance est nécessaire.

Il m’est revenu plusieurs fois que si M. de Ch[alons] voulait voir la Vie, il fallait l’expliquer et la lui donner, ou bien lui dire ce que vous savez. Mais je crois que son cœur est bon pour Dieu. Je voudrais bien plutôt aller dans son diocèse que dans celui de monsieur de Meaux. Quoiqu’il y ait bien des gens morts, il se trouverait encore des personnes qui ont su l’histoire de la fille qui s’était donnée à Baraquin. Madame Fouquet vit encore et d’autres personnes.

Mon pauvre tuteur, je n’avais point du tout un extérieur saint et composé. [f. 2 v°] Je suis trop simple et naturelle pour édifier. Je fis une sottise, car ma jupe noire, qui est toute neuve, fut brûlée d’un petit charbon, sans y penser, je la retroussai un peu afin qu’elle ne se brûlât plus. Je fis

1Il s’agit de l’écrit de Fénelon.

2Remarque importante pour la vie mystique, qui accepte une telle ambition. La foi commune sans intérieur ne peut arriver à la divinisation.

encore une sottise : je me mis devant M. de Meaux pour m’approcher et je lui cachai le feu. Voyez combien j’en ai faites ! Mais je n’y puis que faire ; je suis trop sotte pour être prudente, à moins que ce ne soit les gens de mon petit Maître. Si l’on me laissait dans mon désert, je serais bien contente, car je n’ai pas les grimaces qu’il faut pour édifier les religieuses.

Sur la demande, je dis qu’en disant le pater avec l’union à Jésus-Christ, c’était demander comme Il l’ordonnait et avec l’Église, mais que je ne faisais point hors de là de demande distincte. A moins que mon Maître ne m’ouvre l’esprit, je suis toujours bête. Et puis M. de Meaux me terrasse d’abord ; je perds le fil de ce que je veux dire et ne m’en souviens plus. Je parlerais bien mieux à M. de Châlons. J’aimerais bien mieux qu’il se chargeât de moi que l’autre, mais je suis prête à obéir, non pour me justifier mais pour les autres.

[7377 r°, feuille séparée] J’oubliais de vous dire que M. Fouquet fut consulter M. B. sur cette fille qui s’était donnée au diable, et que M. B. ayant su où elle était, ils l’ont gagnée ; elle m’accuse à présent de toutes les diableries qu’elle a faites, et dont j’ai tâché de la tirer, parce que M. Fouquet est mort et le père Berton aussi bien que M. Robert.

Pour les actes, j’ai fait comprendre qu’on ne faisait point d’acte réfléchi, mais des actes directs ; c’est ce que j’ai toujours dit, et cela a été passé. Mais il est impossible de répondre à un homme qui vous terrasse, qui ne vous entend pas, qui donne le nom de galimatias à tout ce qu’il n’entend pas et qui écrase [v°] incessamment, n’ayant personne pour expliquer ce qu’on dit et qui y donne le tour qu’il faut donner. Mais c’est le temps de douleur à porter pour nous.

- A.S.-S., pièces 7376/7, autographes, sans adresse, trace de cire. En tête: « du 7e décembre 1694 aussi je crois » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°111v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [133].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 décembre 1694.

Je ne vous ai pas mandé, mon bon tuteur, que le livre fut écrit de la main de mademoiselle de Salbert, mais bien les corrections qui sont de sa main, car le livre était écrit longtemps devant cette correction, comme vous pouvez le voir. Il faut bien se donner de garde de dire une chose pour l’autre. Vous verrez des mots corrigés d’une grande écriture : c’est celle de Mlle Salbert.

L’on me mande que les ennemis de l’intérieur triomphent et sont comme sûrs de la condamnation de monsieur de Meaux. Pour moi, je

n’ai rien à perdre, mais il ne faut point que je sois mise entre ses mains : elles sont dangereuses. Si l’on pouvait faire que M de Ch[alons] se chargeât de [f. 2 r°] moi, cela serait mieux, sinon laissez-moi dans mon désert, où je suis si contente. Je partirai sitôt que j’aurai vu M. Trons[on], et je vous écrirai que je suis partie afin qu’ils le sachent. Que néanmoins dans une justice réglée si l’on veut me poursuivre, je m’y rendrai toujours. Mais si je tombe entre les mains de M. l’arch[evêque] ou de monsieur de Meaux, ce sera le moyen d’étouffer la vérité, car on fera croire ce que l’on voudra. Voilà la copie de l’attestation des filles de Sainte-Marie ; il ne la faut pas donner, mais vous en ferez l’usage auprès de M. de Châlons que vous jugerez à propos.

Je vous aime bien en N[otre] S[eigneur], mon bon tuteur. Vous ne sauriez croire combien j’aime M. de Morstin [Morstein]. Je pense que si l’on [me] met [f. 1 v° en travers] dans un couvent à la dévotion de monsieur de Meaux, si les religieuses disent du bien de moi, l’on dira que je les ai gagnées, si elles en disent du mal, l’on triomphera. Laissez-moi aller après [avoir vu] M. Tronson, je reviendrai toujours bien.

Il me semble, mon bon tuteur, qu’il ne faudrait pas faire connaître à M. de Châlons que je vous eusse rien dit de l’interrogation et des manières de monsieur de Meaux, car cela me ferait encore tort et m’attirerait davantage [les fureurs de ?] monsieur de Meaux.

- A.S.-S., pièce 7378, autographe, à « Monsieur/ Monsieur le duc de Chevreuse », « 9e décembre 1694 » ; cachet bien conservé : « Quis ut Deus », ange victorieux - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°112v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [135].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 décembre 1694.

Plus je pense à la lettre du P. Paulin 1, plus je suis convaincue qu’il se méprend et confond toutes choses, car je suis certaine de ne lui avoir jamais dit ce qu’il dit, et je suis comme sûre qu’il ne l’a imaginé lui-même que longtemps après. Je me souviens fort bien que, m’ayant parlé lui-même d’une religieuse de Ste Avoye [Saint-Avoie] fort peinée, je lui contai l’histoire d’une fille dont le directeur m’avait écrit, et qui, dans ses grandes peines, courait la nuit dans les neiges, et revenait demi-morte et mouillée jusqu’à la ceinture. Comme il est un peu sourd, je veux croire qu’il entendit 1’un pour l’autre. Je ne lui [f°82v°] ai jamais dit ce qu’il dit des personnes de qualité. J’ai pu lui dire, quoique je n’en

1Voir la lettre du P. Paulin à la fin du volume, et notre notice.

aie nulle idée, que les personnes de qualité avaient plus de peine à mourir que les autres - je le leur ai dit à elles-mêmes -, parce qu’elles tiennent à une infinité de choses. D’où vient donc que, depuis cette conversation, j’ai vu le P. P[aulin] bien des fois, qu’il témoignait même m’estimer beaucoup, qu’il dit beaucoup de bien de moi à Sainte-Marie, lorsque j’y fus mise, quoique cette conversation eût été longtemps auparavant, qu’il en dit tant de bien à la mère du Saint-Sacrement2 qu’elle me le dit devant lui, l’étant allée voir comme j’étais entrée dans ce couvent. Mais il est vrai que, ayant, depuis ce temps, vu des filles du P. Vautier qui [f°83] l’assuraient que j’étais dans les mêmes sentiments qu’elles, quoiqu’elles ne m’eussent jamais vue, et que je voulais dire les mêmes choses dans le Cantique, il dit qu’il avait la clef du Cantique, et parla fort contre, sans rien dire contre moi. Je le trouvai à Montmartre et l’assurai que je n’avais jamais été dans ces sentiments, et lui expliquai le Cantique ; il en fut fort content, à ce qu’il me dit devant le Saint Sacrement, et dit m’avoir toujours estimée. Lorsque je fus mise à Sainte-Marie, étant fort malade, il entra pour me confesser, me témoigna mille bontés ; je lui parlai d’intérieur, ayant peu de chose à confesser, l’ayant été il n’y avait que quatre jours ; je lui dis que je ne me souvenais de rien ; il me dit de me confesser de quelque chose du passé. Comment ne me disait-il pas alors ces choses, puisque les conversations avaient [f°83v°] été faites auparavant ? Et s’il m’avait crue dans de pareils sentiments, comment me laisser mourir sans me les dire ? Lorsque je fus demeurer derrière les Pères de Nazareth, ce fut en janvier 1692, je me confessai à lui d’abord, et je m’y suis toujours confessée jusqu’au mois de juillet 1693, que je me suis retirée.

Je vous envoie le livre des Juges tel qu’il est sorti des mains du P. Paulin, et l’on le mit entre celles d’un docteur de Sorbonne qui n’y a rien trouvé à reprendre. Au commencement que je fus à confesse au P. P[aulin], il me demanda si je n’écrivais plus ; je lui dis que non ; il me demanda si je n’avais point quelque écrit ; je lui portai celui-là, qui était le seul que j’eusse alors ; il m’y fit de grandes difficultés, donnant à tout un tour que je ne croyais pas qu’on pût imaginer, et auquel je n’avais jamais pensé. Mais comme il s’était frappé, à ce qu’il me dit, des filles du P. Vautier, qui étaient [f°84] allées à lui, il avait la clef, disait-il, de tous les mauvais sens qu’on peut donner à des livres. Je lui expliquai ce que je pensais, il en fut content. Je lui dis même que, s’il avait peine à me confesser et qu’il doutât de ma sincérité, j’irais à un autre, ne me parlant jamais que j’eusse autrefois eu avec lui une conversation qui l’eût

2 Mère Mectilde (Catherine de Bar).

peiné, mais seulement sur le sens qu’on pouvait donner au livre. Il m’a depuis confessée plus d’un an, s’intéressant même à ma santé, et me renvoyant de l’église des jours où il voyait que je me trouvais mal, me défendant d’y venir que je ne fusse mieux, et cela jusqu’au jour que j’ai été obligée de me retirer.

Pour le frère carme, comme je n’ai nulle idée de lui avoir conseillé le P. V[autier], si je l’ai fait, sur peut-être ce qu’il m’a demandé, il faut que ce soit au commencement que je vis le frère. Il n’y avait que trois mois que j’étais à Paris ; j’avais ouï parler alors, au [f°84v°] Saint-Sacrement, du P. Vautier et du P. Paulin, comme de deux hommes intérieurs ; c’était avant d’être mise à Sainte-Marie, et je n’ai connu le P. Vautier pour ce qu’il était, que du temps après en être sortie. Si en ce temps tout le monde m’eût dit avoir confiance en lui, ne sachant rien, je ne les aurais pas détournés, au contraire, car je n’avais garde d’imaginer qu’il y eût des personnes au monde comme il y en a, ni que le P. Vautier, que je ne connaissais pas, fût mauvais. Voilà devant Dieu ce que je crois là-dessus, et ce que je sais.

Ce ne fut qu’en écrivant le second tome des Épîtres de saint Paul que j’appris que Molinos était arrêté. L’on ne disait point alors de quoi on l’accusait. J’avais fait un grand voyage entre le premier et le second tome.

Je me viens de souvenir que l’histoire de cette fille, que je contai au P. Paulin, est écrite dans ma Vie. Lorsqu’elle fut délivrée de ses peines, Dieu lui faisait des grâces fort extraordinaires, qui ont été bien éprouvées dans une grande maladie. Un ange la communiait tous les jours, et l’on voyait l’hostie sur sa langue sans voir qui la lui [f°85] apportait. Le grand-vicaire et deux prêtres prièrent beaucoup Dieu de leur faire connaître si cette fille n’était point trompée. Ensuite ils comptèrent les hosties d’un ciboire, en écrivirent le nombre, prirent les clefs du tabernacle et de l’église et, après avoir demandé à Dieu que, si c’était lui, l’ange prît une hostie dans le ciboire où ils les avaient comptées, le lendemain ils l’allèrent trouver, et elle avait encore la sainte hostie sur la langue, lui ayant défendu de l’avaler qu’ils ne fussent arrivés. Ils allèrent ensuite à l’église, comptèrent les hosties, et en trouvèrent une de moins dans le saint ciboire. Voilà le fait que j’ai dit à beaucoup de personnes ; mais je n’ai jamais dit qu’elle troussât sa jupe. Le P. Paulin ou a mal ouï, étant sourd, ou il m’attribue, depuis peu, ce qu’il ne m’avait jamais attribué.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°82, autographe, en tête de Chevreuse : « Reçue en décembre 1694 avant le 15e de ce mois. Cette lettre est sur celle du P. Paulin qu’il a depuis désavouée comme supposée, assurant

M.L.D.D.C. [Madame La Duchesse De Charost] qu’il n’avait jamais [écrit] ni celle-là ni aucune autre sur ce sujet ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°113], annoté à la fin de la copie : «…attribué. 10 décembre 1694. / Le P. Paulin a désavoué cette lettre. » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [136] - Fen 1828, vol. 7, lettre 25.

Ici prennent place une lettre et un mémoire (v. la série des documents à la fin du volume) : « Du P. PAULIN d'AUMALE. 7 Juillet 1674 » et « DES EXAMINATEURS. 12 décembre 1694».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 décembre 1694.

Je ne saurais assez vous témoigner, monsieur, mon extrême reconnaissance pour toutes vos bontés et les charités que vous avez eues pour mes affaires. Celui pour l’amour duquel vous avez fait toutes ces choses saura bien vous en récompenser. Je pars, puisque ces messieurs me veulent bien donner congé, et je ne diffère pas d’un moment de peur que les chemins ne se rompent. J’enverrai après Pâques quérir ma pension. S’ils ont quelque chose à m’ordonner, j’espère que vous aurez la bonté de me le faire savoir, et j’obéirai toujours, s’il plaît à Dieu, quoi qu’il en puisse arriver. J’espère qu’on n’entendra plus parler de moi et que ma solitude sera entière. Je ne l’ai interrompue depuis dix-huit mois que pour voir monsieur de Meaux. Celle-ci durera, selon mon inclination, [f. 2 r°] autant que ma vie, aussi bien que mon respect et ma reconnaissance.

- A.S.-S., pièce 7380, autographe, sans adresse, d’une grande écriture avec marges supérieures : il s’agit de la lettre promise, pouvant être montrée, établissant son départ. En tête : «13 décembre 1694 reçu le 14 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), 115r° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 138.

0. D’UN INFORMATEUR. 16 décembre 1694.

Ce mardi 16e décembre.

Il me vint trouver, Ma c[hère] m[adame], avant-hier, une personne qui est une de mes amis intimes, et très habile dans les matières de droit canon et de juridiction ecclésiastique, pour me donner avis de ce qui suit sur un entretien que j’avais eu avec lui, il y a quelques temps, touchant la persécution qu’on vous fait. Il me dit qu’on l’était venu consulter - il faut que ce soit samedi dernier comme il m’a parlé - sur la manière dont

il se fallait conduire à l’égard d’une personne à qui on voulait faire son procès pour des crimes considérables, dont on prétendait qu’elle serait convaincue. C’était vous dont ces personnes-là voulaient parler, mais ils ne vous nomment point d’abord, dont bien en [f°1v°, p. 2] a pris, car mon ami dit que si on vous avait nommée d’abord, il ne serait point entré dans la consultation à cause de l’intérêt qu’il savait que je prenais à ce qui vous touche, et ainsi je n’aurais rien su du tout. Mon ami leur répondit donc que si la personne à qui l’on voulait faire le procès était laïque, les juges ecclesiastiques n’en pouvaient prendre connaissance, et afin qu’ils n’en doutassent point, il leur montra une ordonnance - je pense de François Ier - qui [le] leur défend expressément. La lecture de cette ordonnance parut les déconcerter. Cependant ils dirent qu’il y avait des prêtres mêlés dans cette affaire-là et qu’on se servirait de l’autorité royale. Sur cela, mon ami leur dit qu’on ferait très mal d’avoir [f°2, p. 3] recours à l’autorité royale, et que ce serait ouvrir une porte à la persécution des gens de bien, par exemple d’un saint évêque, qu’on voudrait opprimer dans la suite, et contre qui les procédures ne seraient pas suffisantes1. Ils répondirent là-dessus qu’on l’avait évité le plus longtemps qu’on avait pu, mais qu’il y faudrait bien venir. Je pense qu’ils vous nommèrent ensuite. Sur cela, il leur dit, ne pensant qu’à l’erreur, parce qu’il avait lu la censure des livres, qu’il ne suffisait pas, pour qu’une personne fût coupable, qu’elle eût des erreurs, mais qu’il fallait qu’elle y fût attachée avec opiniâtreté, et que de plus toute cette affaire-là, prenant son origine de la condamnation d’un livre imprimé en premier lieu à Grenoble, [f°2v°,p. 4] il croyait, pour que la procédure fût bien régulière, qu’il fallait commencer par intenter le procès à Grenoble. On lui répondit sur cela que M. le C[ardinal] Le C[amus] s’y joindrait aussi et qu’il était fort contre vous ; et que de plus, il s’agissait d’impuretés et d’impiétés dont il y avait de bons témoins qui vous le soutiendraient. Mon ami leur dit, sur cela, que la plupart de ces crimes-là étaient réservés à la justice de Dieu seul, et qu’il fallait pour que les impuretés fussent justiciables des hommes, qu’elles allassent jusques au point de renverser les lois de la société humaine et de troubler le repos public. De plus, sur ce qu’il m’avait ouï dire que toutes les accusations qu’on répandaient contre [f°3, p. 5] vous étaient fausses, il leur ajouta : « Prenez bien garde que tous vos témoins sur qui vous comptez, ne vous manquent. » A cela, on lui répondit qu’on était très sûr qu’ils soutiendraient ce qu’ils avançaient et qu’on avait de très bonnes preuves. Mon ami leur dit encore qu’il était contre les règles de condamner une personne sans l’avoir citée auparavant suivant les formes du droit.


Voilà à peu près, ma c[hère] m[adame], où finit la consultation. Tout aussitôt après, mon ami, qui m’aime tout à fait et sait combien je suis pour vous, touché de votre intérêt à cause de moi, alla consulter des docteurs [pour savoir] jusqu’où on pouvait s’ouvrir d’une affaire où on avait été consulté, à un tiers qui avait quelque [f°3v°, p. 6] mesure à prendre pour son propre intérêt ; on lui a répondu qu’on ne pouvait premièrement en aucune façon nommer les personnes qui avaient consulté ; de plus qu’on pouvait s’ouvrir à ce tiers, pourvu qu’on ne lui en découvrît pas assez pour faire échouer l’affaire pour laquelle on avait consulté. […]2

[f°4, p. 7] On a ajouté (ce me semble) encore à mon ami que vous étiez très fine et très adroite, que vous paraissiez, avec les personnes de piété, encore plus vertueuse qu’elles, mais que vous étiez dangereuse avec les faibles. […]

Il m’a promis qu’il m’avertirait de ce qu’il savait [f°4v°, p. 8] […] J’ai raconté cela à ma mère sous le secret et le dirai de même à St Bi [Fénelon]3. Tout à vous de tout mon cœur, Ma bonne m[adame].

Je vous ajoute que nous avons appris d’ailleurs que M. l’évêque de Grenoble est contre vous, ce qui cadre avec ce que je vous mande.

- A.S.-S., pièce 7372. D’après le style la correspondante pourrait être une femme ?

1Fénelon ?

2Nous omettons la suite qui n’apporte aucun renseignement nouveau.

3L’auteur de la lettre est donc un membre du cercle « quiétiste ».

0. DE FENELON A BOSSUET. 16 décembre 1694.

Je reçois, Monseigneur, avec beaucoup de reconnaissance les bontés que vous me témoignez. Je vois bien même quea vous voulez charitablement mettre mon cœur en paix. Mais j'avoue qu'il me paraît queb vous craignez un peu dec me donner une vraie et entière sûreté1 dans mon étatd. Quand vous le voudrez, je vous dirai, comme à un confesseur, tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma vie2, et de tout ce qui regarde mon intérieur. Quand je vous ai supplié de me dire la vérité sans m'épargnere, ce n'a été ni un langage de cérémonie,

1de securitas. En droit, sûreté « garantie fournie pour l’exécution d’une obligation » (1685). (Rey).

2Il ne s’agit pas d’une confession sacramentelle, mais d’un compte de conscience couvert par le secret de la direction. Fénelon écrit en marge de son exemplaire de la Relation : « M. de Meaux doit avoir oublié qu’il a désiré de savoir toutes mes dispositions intérieures et que je lui ai laissé quelque temps par écrit une confession générale de toute ma vie » […] [O].

ni un art3 pour vous faire expliquer. Si je voulais avoir de l'art, je le tournerais à d'autres choses, et nous n'en serions pas où nous sommes. Je n'ai voulu que ce que je voudrais toujours, s'il plaît à Dieu, qui est de connaître la vérité. Je suis prêtre, je dois tout à l'Église, et rien à moi, ni à ma réputation personnelle.

Je vous déclare encore, Monseigneur, que je ne veux pas demeurer un seul instant dans la moindre erreurf par ma faute. Si je n'en sors point au plus tôt, je vous déclare que c'est vous qui en êtes cause, en ne me décidant rien4. Je ne tiens point à ma place5, et je suis prêt à la quitter, si je m'en suis rendu indigne par mes erreurs. Je vous somme au nom de Dieu, et par l'amour que vous devez àg la vérité, de me la dire en toute rigueur. J’irai me cacher et faire pénitence le reste de mes joursh, après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui m'a séduit. Mais si ma doctrine est innocente, ne me tenez point en suspens par des respects humains. C'est à vous à instruire avec autorité ceux qui se scandalisent, faute de connaître les opérations de Dieu dans les âmes.

Vous savezi avec quelle confiance je me suis livré à vous, et appliqué sans relâche à ne vous laisser rien ignorer de mes sentiments les plus forts. Il ne me reste toujours qu’à obéir, car cej n'est pas l'homme ou lek très grand docteur que je regarde en vous : c'est Dieu. Quand même vous vous tromperiez, mon obéissance simple et droite ne sel tromperait pas, et jem compte pour rien de me tromper en le faisant avec droiture et petitesse sous la main de ceux qui ont l'autorité dans l'Église. Encore une fois, Monseigneur, si peu que vous doutiez de ma docilité sans réserve, essayez-la sans m'épargner. Quoique vous ayez l'esprit plus éclairé qu'un autre, je prie Dieu qu'Il vous ôte tout votre propre esprit et qu'Il ne vous laisse que le Sienn. Je serai toute ma vie, Monseigneur, plein du respect que je vous dois.

B.N.F., f. Rothschild – UL, t. VI – CF, t. II (et III), lettre 288 : « Texte inséré par Bossuet dans sa Relation sur le quiétisme, sect. III, n. 4. Nous en possédons : 1° l’original qui a appartenu à Aimé Martin, figuré dans le Catalogue Pearson (1931, n° 73) et se trouve actuellement dans le fonds Rothschild de la Bibliothèque Nationale. Il a été publié par UL, t. VI, p. 483 sqq. ; 2° La minute autographe (A.S.-S., t. XI, ff. 94 sq.) qui présente sept variantes littéraires et contient en plus une phrase importante qui n’a pas été reproduite dans l’original. » [O].

Il a été publié par Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 144-146, qui le présente puis le commente ainsi : « Quelques jours après, savoir le 16 du même

mois de décembre, il [Fénelon] écrivit de Versailles à M. de Meaux une deuxième lettre où il marquait encore et plus de confiance et plus de soumission, que dans la première. / "Je reçois [...] le Sien" » / Il ne témoignait pas moins de soumission à M. de Châlons, quand ce prélat lui disait avec une douceur et une tendresse paternelle, « Pourquoi faites-vous un tel personnage, vous devriez être juge et non partie. Ne voyez-vous pas à quoi vous vous exposez, en soutenant avec tant d'ardeur une femme... » ; Fénelon note sur son exemplaire de la Relation : « M. de Châlons qui me parlait de temps en temps m’avait dit que M. de Meaux croyait que j’étais dans l’erreur. Pour M. de Meaux, il ne me parlait point et M. de Châlons me disait : « J’évite de vous mettre ensemble, de peur que les choses ne se passent pas assez doucement. »

La ressemblance de style avec celui des lettres de Madame Guyon de la même époque est remarquable. Nous donnons cette lettre « entre tiers » car elle montre l’attachement de Fénelon pour son ancien protecteur.

abien que Relations de Bossuet et de Phélipeaux.

bparaît aussi que minute autographe.

ccraignez de minute.

dsûreté sur mon état minute.

esans ménagement minute.

fdans l'erreur Relations.

g vous avez pour Relations.

h de ma vie minute.

iVous savez que j’ai voulu d’abord vous croire tout seul sans atttendre l’avis des autres minute. (les autres examinateurs : Noailles et Tronson).

jobéir. Ce minute.

kni le minute.

lne me minute.

mpas, je minute.

n fin de la minute.

3Au sens d’habileté.

4En ne tranchant rien.

5De précepteur des princes.

0. A BOSSUET. Vers le 21 décembre 1694.

Je ne saurais assez vous exprimer et ma joie et ma reconnaissance sur la bonté que vous avez d’accepter la demande que j’ai pris la liberté de vous faire1. Je vous obéirai, Monseigneur, avec une extrême

1Ne se croyant pas en sûreté du côté de l’archevêque de Paris, Mme Guyon avait demandé à Bossuet de la recevoir dans un couvent de son diocèse. Le 31 décembre 1694, Mme de Maintenon écrivait à l’évêque de Châlons : « M. de Meaux accorde tout, et nous allons lui envoyer Mme Guyon ; le Roi le dira à M. l’Archevêque et lui parlera comme croyant qu’il ne faut plus parler de cette affaire. J’espère qu’avec cela le zèle du prélat se refroidira. Je viens d’écrire à M. de Meaux ; je ne l’avais pu ces jours passés, m’étant trouvée incommodée d’un rhume. Je le presse de tout finir et de déclarer à nos amis ce qu’il pense de la doctrine de cette femme ... » (Correspondance générale, éd. Lavallée, t. III, p. 421). [UL].

exactitude. J’accepte les conditions2, et j’espère, avec la grâce de Dieu, que vous serez content, Monseigneur, de mon obéissance, s’il plaît à Dieu. Si j’osais, je vous demanderais une grâce, pour éviter toutes sortes d’inconvénients, qui serait, Monseigneur, que vous eussiez la bonté de me confesser lorsque vous serez à Meaux3 : vous verriez par là tout mon cœur, et je ne serais point exposée à un confesseur qui peut être gagné. C’est une pensée qui m’est venue, que je soumets néanmoins à tout ce qu’il vous plaira d’en ordonner. Pour le nom, ce sera, s’il vous plaît, celui de La Houssaye4. J’attends l’obédience incessamment, et je partirai sans retarder sitôt que je l’aurai reçue5, n’ayant point de plus forte inclination que de vous marquer et mon profond respect et ma parfaite soumission. Je suis, de Votre Grandeur, la très humble et très obéissante servante,

DE LA MOTTE GUYON.

J’attendrai aussi vos ordres, Monseigneur, pour la communion : je ne communierai qu’autant qu’il vous plaira.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°115] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [138] - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 149 - UL, lettre 1152 : « L[ettre] a[utographe] s[ignée], collection H. de Rothschild […] placée dans les éditions à la fin de décembre 1694 ; mais elle est, à en juger par son contenu, antérieure de quelques jours à celle du 23 du même mois. »

2 « C’est avec plaisir que j’accepte les conditions, car j’aime bien mieux voir peu de religieuses que d’en voir beaucoup . Je me passe aisément de compagnie […] J’aime mieux ne point voir les religieuses que de les voir, car, si elles me tendent des pièges, moi, qui n’aime que mon petit Maître, je me laisserai prendre comme une sotte. De plus, je ne puis faire toutes ces façons... » (Mme Guyon au duc de Chevreuse, 7 et 8 janvier 1695).

3 « Faites que M. de Meaux me confesse, car cela sera mieux, et je n’irai pas si souvent » (Mme Guyon à Chevreuse, 7 janvier 1695). « Je ne me suis jamais voulu charger ni de confesser ni de diriger cette Dame, quoiqu’elle me l’ait proposé, mais seulement de lui déclarer mon sentiment sur son oraison et sur la doctrine de ses livres. » (Bossuet, Relation, section II, n. 2).

4Nous ne savons pourquoi Mme Guyon fit choix de ce nom.

5Elle partit seulement le 13 janvier 1695. Sans doute, Bossuet, comme on le verra par la lettre du 23 décembre 1694, lui avait dit de ne pas se mettre en route sans un nouvel avis. Madame Guyon se retira donc au Monastère de la Visitation de Meaux, le 13 janvier 1695 : « Madame la Duchesse de Mortemart l'y conduisit dans son carrosse; elle eut ordre de ne communiquer avec qui que ce soit au-dehors, ni par lettre, ni autrement; dans la maison, elle ne pouvait parler qu'avec la mère Picard supérieure du monastère, d'un esprit ferme et d'un âge avancé, et avec M. Bobé, chanoine de Meaux, et supérieur du monastère, que M. de Meaux lui donna pour confesseur. » (Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 150).

0. A BOSSUET. 23 décembre 1694.

Je n’ai garde de partir, Monseigneur, devant le temps que vous me l’avez précrit : j’ai laissé les places retenues1. Je veux vous obéir en tout ; mais dans les choses qui ne seront pas en mon pouvoir, je vous les dirai simplement, pour ne pas tromper Votre Grandeur. Je prends la liberté de vous envoyer la Vie de sainte Catherine de Gênes 2. Il y a bien des choses qui ont rapport à certaines difficultés : j’ai cru que vous seriez bien aise de les voir.

Je vous ai dit, Monseigneur, que je ne priais point pour moi, et il est vrai. Mais je suis souvent portée à prier pour les autres, et lorsque l’instinct m’en est donné, la facilité m’en est aussi donnée. Je n’ai cessé depuis hier de prier pour Votre Grandeur ; et je sens dans mon fond quelque chose qui fait que je donnerais mille vies, si je les avais, pour l’entier accomplissement des desseins de Dieu sur Votre Grandeur. J’attendrai vos ordres3, Monseigneur, ne voulant que vous obéir, et vous donner des marques du profond respect avec lequel je veux être toute ma vie, etc.

De la Motte Guyon, le 23e, au soir.

- UL, lettre 1155 - Copie Dupuy, à Saint-Sulpice, datée par erreur du 23 février 1694.

1Les places déjà retenues à la diligence.

2Sans doute la nouvelle édition donnée à Paris par J. Desmarets de Saint-Sorlin, en 1667, en 2 vol. in-12, De la Vie et les œuvres spirituelles de Catherine d’Adorny de Gennes, adaptation de la traduction par les chartreux de Bourg-fontaine, cette dernière publiée dès 1598. Poiret avait publié la même traduction des chartreux, en la respectant, dans sa Théologie de l’Amour, Amsterdam, 1691.

3Le 7 janvier 1695, Mme Guyon charge le duc de Chevreuse d’une lettre pour Bossuet, dont il ne reste rien (ms. Dupuy, Relation).

0. AU CARDINAL LE CAMUS. 27 décembre 1694.

L’on m’a mandé qu’il courait à Paris une lettre qu’on attribue à Votre Éminence, laquelle contient que vous m’avez chassée de votre diocèse après que vous m’avez convaincue de crime, et que je vous ai dit à vous-même des choses que je n’ose répéter, tant elles sont contraires aux

bonnes mœurs. Je n’ai point cru que la lettre fût de Votre Éminence, et je pouvais même faire voir qu’elle n’en pouvait être, par les lettres pleines de bonté que Votre Éminence m’a fait l’honneur de m’écrire, et que je gardais avec un profond respect. Mais je n’ai rien voulu faire sur cela, ni me défendre, que je ne susse l’intention de Votre Éminence, qui se souviendra, s’il lui plaît, que ce fut une fille qui, par un dépit, me fit accuser ; que Votre Éminence n’ajouta point de foi à ce que lui dit cette fille ; et qu’elle eut la charité d’en écrire à Verceil, où j’étais pour lors ; que j’eus l’honneur de lui répondre à cette lettre, par une parabole du loup et de l’agneau, dont vous fûtes, Monseigneur, pleinement content. Vous le fûtes néanmoins beaucoup davantage, ainsi que vous m’avez fait l’honneur de me le dire à moi-même, après me l’avoir fait dire par M. Giraut, conseiller, lorsque cette fille écrivit une lettre de rétractation à Votre Éminence, où elle lui marquait que le dépit lui avait fait avancer une chose fausse. Elle m’écrivit à moi-même une lettre très forte pour me demander pardon, m’assurant qu’elle avait été rigoureusement punie de son péché et de sa calomnie. J’envoyai cette lettre, Monseigneur, à M. Giraut, pour la faire voir à Votre Éminence, qui assura en avoir reçu une pareille.

J’ai cru, Monseigneur, devoir faire souvenir Votre Éminence de toutes ces choses, étant persuadée de sa justice et de sa charité pour ne refuser pas un témoignage à la vérité, en faveur d’une personne qui ne s’est jamais écartée un moment du profond respect et de la parfaite estime qu’elle doit à Votre Éminence, et qui aimerait mieux passer pour coupable que de se justifier par la moindre chose qui pût déplaire à Votre Éminence, de laquelle je serai toute ma vie. / Ce 27 déc[embre] 1694. / La très humble et très obéissante servante. Signé de la Motte Guion.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°96, en tête : « copie d’une lettre de Mme Guyon envoyée à M. le cardinal Le Camus, envoyée à Grenoble le 10e janvier 1695 » ; la copie est de Chevreuse ; ajout en travers de la dernière page : « lettre de Madame G[uyon] à M. le cardinal Le Camus qu’il faut confronter avec les réponses du P. Richebraque prieur de Saint Robert. » - Fén. 1828, vol. 7, lettre 64.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Décembre 1694.

q[uis] u[t] D[eus]

Il m’est venu tout à coup au cœur d’écrire à M. le duc de Monfort. J’ai obéi à Dieu, j’ai écrit et je vous envoie la lettre afin que vous en fassiez l’usage que Dieu vous inspirera. Le respect humain, qui ne m’a pas empêchée de l’écrire, ne vous empêchera pas de la donner. J’espère

même que vous ne tarderez pas à le faire, car vous savez que la grâce a ses moments. Si Dieu veut Se servir de cette lettre, à la bonne heure ! S’Il ne veut pas s’en servir, j’aurai toujours la consolation d’avoir obéi, et peut-être aura-t-elle un jour son effet.

- A.S.-S., pièce 7374, autographe, sans adresse, fragments de cire pour cachet. En tête : « Je crois que c’est en décembre 1694 ».

0. AUX ENFANTS DU PETIT MAITRE. Début 1695 (?)

Mes chers enfants,

Je vous souhaite une bonne année : elle sera toujours bonne, si nous nous renouvelons dans la charité. Nous passons de longues années sans devenir meilleurs, parce que nous restons toujours attachés à nous-même, que nous ne voulons point nous quitter, que nous nous approprions toutes choses, et que par conséquent nous n’aimons pas Dieu, ou nous L’aimons très peu. Ne mesurons point l’amour que nous avons pour Dieu sur ce que nous sentons ou ne sentons pas, mais sur l’éloignement de nous-mêmes. Combien sommes-nous éloignés de cet amour, nous qui voulons être flattés, que la vérité blesse, qui cherchons ce qui nous accommode, qui voulons être appuyés de plume et de duvet, qui disons à la croix : « Retirez-vous de nous, vous avez trop de dureté », nous qui désirons être comptés pour beaucoup, qui nous jugeons de nous-mêmes, qui nous approprions, qui avons de vaines joies lorsqu’on nous estime, et de vaines tristesses lorsque nous nous imaginons être déchus de cette estime, nous qui ne nous renonçons en rien, qui nous disons enfants du petit Maître, sans Le suivre et sans marcher où Il a marché, qui conservons non seulement notre propre esprit, mais même nos caprices, qui voulons ce que nous voulons, et le voulons opiniâtrement, nous qui croyons toujours avoir raison, qui nous soutenons jusques à [319v°] l’extrémité, et lorsque nous ne pouvons plus soutenir, feignons de nous soumettre, et faisons valoir cette soumission feinte comme une grande vertu, de sorte que nous nous donnons ce double mérite devant les hommes d’avoir raison et de soumettre cette raison, quoique l’un et l’autre soient imposture, qui affectons d’être simples et voulons le paraître, quoique nous ne soyons rien moins que cela, nous qui prenons toutes formes pour nous faire estimer, qui sommes idolâtres de nous-mêmes et de tout ce que nous faisons, qui nous élevons au-dessus des autres, nous qui voyons une paille dans l’oeil de notre frère et ne voyons pas une solive dans le nôtre, nous qui avons des attaches et aux autres et à nous-mêmes, et qui retirons notre cœur de Dieu pour le donner

aux créatures, nous qui sommes des âmes adultères et partagées, nous qui disons à Dieu par nos œuvres : « Retirez-Vous de nous. Vous êtes un Dieu jaloux, nous voulons vivre comme il nous plaît, et Vous ne le savez souffrir » ! Et nous nous flattons d’être les enfants du petit Maître ! Nous n’avons aucun de Ses traits, nous n’aurons point Son héritage, Il ne connaît point ces enfants illégitimes qui viennent de l’alliance de la chair avec l’esprit. Où est la charité mutuelle qu’Il nous a si fort recommandée ? Si vous étiez unis à Lui, vous le seriez avec vos frères. Mais j’ai beau tourner, je ne connais le petit Maître en aucun de nous. Ne nous flattons plus, renouvelons-nous dans la charité, quittons le vieux levain de l’amour-propre, soyons une nouvelle pâte, quittons le vieil homme pour [320r°] nous revêtir du nouveau. Où est notre foi et notre charité ? Je n’en sais rien, je n’en sais rien. Nous sommes nus et nous croyons être bien vêtus, et je dis à d’autres : « Vous êtes vêtus et vous vous croyez nus ».

Malheur à la terre car elle est corrompue, malheur au ciel car il a couvert son iniquité, malheur au soleil qui l’a éclairée, malheur à moi parce que je me suis tue 1, malheur davantage à ceux qui ont donné le nom de vérité au mensonge, et le nom de mensonge à la vérité, qui ne regardent comme vérité que ce qui leur plaît, qui regardent comme tromperie ce qui blesse l’amour-propre ! Je pleure la fille de mon peuple, je pleure mon peuple même : qu’est devenu ce peuple docile ? Il a quitté sa voie. Sion, pleure tes voies : personne ne vient à tes sabbats, car ceux que tu croyais tes enfants, n’y marchent plus, ils ont pris le change. Le peuple qui n’était point mon peuple est devenu mon peuple3, dit Sion, et le peuple qui était mon peuple s’est retiré de moi. Elargis tes sentiers, ô Sion, pour laisser passer ceux qui sortent de ton sein, mais ouvre tes portes pour recevoir ceux qui viennent en foule chez toi. Tes chemins sont battus de ceux qui viennent et qui s’en retournent, tu pleures les uns et chantes avec allégresse pour les autres. Jérusalem, convertissez-vous au Seigneur votre Dieu1.

Il y en a bien qui suivent les vouloirs du petit Maître, mais j’ai quelque chose à leur reprocher : ils se croient pauvres, quoiqu’ils soient riches. Ils ont mal aux yeux, [320v°] il leur faut un collyre4 ! Ils sont pourtant ma consolation. Je leur envoie la bénédiction du petit Maître, je les porte dans mon cœur.

A.S.-S., ms. 2057, f° 319r° à 320v°, copie très soignée ; Dutoit, lettre 3.19.

1Ensemble de paraphrases à partir des Lamentations de Jérémie, et probablement d’Isaïe.

2Rm 9, 25-26.

3Osée, 14, 2.

4Inspiré de Apoc., 2, 4 à 3, 18.

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 7 janvier 1695.

J’attends mon obéissance1 pour partir, et quelque incommodée que je sois, je ne retarderai pas un instant2. J’ai deux filles : l’une me sert depuis quatorze ans, et l’autre depuis six ans ; elles n’ont ni bien ni retraite. Si M. de M[eaux] veut bien qu’elles entrent dans le couvent, j’en emmènerai une avec moi, et l’autre me viendra trouver avec les petits meubles et hardes nécessaires à une personne aussi incommodée que je le suis. Elle amènerait mon lit, et de quoi meubler une chambre. J’ai deux petits oiseaux qui me tiennent compagnie ; je souhaiterais bien de les avoir, si M. de M[eaux] le veut bien. Pour ma petite chienne, je la donnerai, car je n’ose proposer de l’emmener. Je voudrais bien aussi porter mon petit Jésus et quelques petits tableaux. Mandez-moi, s’il vous plaît, monsieur, sans retard, les intentions de M. de M[eaux]. Je [f°98v°] vous assure que j’ai eu une sensible joie de la charité de ce bon prélat. J’espère que Dieu lui fera connaître le fond de mon cœur. Je souhaiterais fort qu’il eût la bonté de m’accorder la grâce que je lui demande dans la lettre ci-jointe. C’est avec plaisir que j’accepte les conditions, car j’aime bien mieux voir peu de religieuses que d’en voir beaucoup. Je me passe aisément de compagnie. Je serais fort aise de porter tous mes petits ouvrages, car c’est toute ma consolation, et quelque livre de la Bible. Si, par votre moyen, je pouvais avoir l’Histoire ecclésiastique3, j’ai fort envie de me la faire lire. Du reste, il ne faut point que ces dames se gênent pour me tenir compagnie : la solitude ne m’ennuie jamais.

Je vous prie de faire faire attention à M. de Meaux que je suis fort simple et franche, que c’est peut-être ce qui pourra peiner, mais je ne puis être autre que [f°99] très simple, car c’est mon caractère, et je serais bête au dernier point s’il faut être sur le compliment, la façon et la précaution. J’ai aussi quelques remèdes qu’il me faut porter à cause de mes vomissements. Un mot sur tout cela, s’il vous plaît. Je m’approcherai assez pour partir promptement après l’obéissance reçue. Je ne vous fais point de remerciements de toutes vos peines : Celui pour lequel vous faites ces choses vous en récompensera. J’apprends la mort de M. de Luxembourg. Je sais l’intérêt que vous y avez. Je souhaite qu’il

1 Au sens d’obédience, affectation donnée par un supérieur.

2« Je partis … dans le plus affreux hiver… » Vie, 3.18.1.

3Probablement l’Histoire ecclésiastique [d’Eusèbe], translatée de latin en français par messire Claude de Seyssel […], 1532, 1567, 1579, puis sans date par Gauterot à Paris. (L’Histoire ecclésiastisque du XVIIe siècle, de L. Ellies Du Pin, 4 vol., est de 1714).

ait connu Dieu avant de mourir. Permettez-moi de présenter mes respects à madame de Ch[evreuse]4

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°98, autographe ; en tête de Chevreuse : « reçue le 9e janvier 1695 ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°115] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 65.

4Mme de M[ortemart] selon Fénelon 1828.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695.

Mon bon tuteur, je m’en irai sitôt que j’aurai reçu l’obédiencea, mais vous savez que je suis si simple. J’aime mieux ne point voir les religieuses que de les voir car, si elles me tendent des pièges, moi qui n’aime que mon petit Maître, je me laisserai prendre comme une sotte. De plus, je ne puis faire toutes lesb façons. Je veux alors bienc mon perroquet, mon serin et ma petite chienne. Faites que monsieur de Meaux me confesse, car cela sera mieux et je n’irai pas si souvent. Ecrivez-moi tout au long car on me donnera la lettre : [f. 2 r°] je suis assez près, présentement, pour la recevoir. J’aime bien Mme de Morstin [Morstein] et j’espère qu'un jour M. de Mon[fort ?] [sera] à Dieu. Ecrivez librement. Tâchez que j’aie mon lit et mes petits meubles.

- A.S.-S., pièce 7381, « 8 janvier 1695 reçu le 9 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [139].

amon obéissance Dupuy.

bces Dupuy.

cje voudrais bien Dupuy.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695.

Si l’on m’arrête sur le chemin par l’ordre de M. l’arch[evêque], que répondrais-je ? Car cela se peut faire et ce n’est pas sans sujet1, monsieur, que je vous demande cela. Comme vous me mandez de partir sans attendre l’obéissance, je pars et je serai, s’il plaît à Dieu, samedi

1Madame Guyon craint la colère de l’archevêque, tenu à l’écart de toute cette histoire. V. note 4 à la lettre suivante, n°266.

2Le 13 janvier elle sera à Sainte-Marie de Meaux.

3« Je partis dans le plus affreux hiver […] j’en eus une maladie de six semaines de fièvre continue », Vie 3.18.1.

quinzième du mois à M[eaux]2. Ayez la bonté d’en faire avertir, afin que je sois reçue quoique je n’aie pas l’obédience. J’ai cru, comme votre lettre est écrite depuis celle de monsieur de Meaux, lui obéir plus exactement en suivant le dernier ordre. Je ne me porte pas bien, mais je n’ai nul égard pour obéir3. Voulez-vous bien que, pour la dernière fois, je présente mes respects à ceux qui ont tant eu de charité pour moi ? Ma reconnaissance sera éternelle.


A.S.-S., pièce 7382, autographe, à « Monsieur le duc de Chevreuse », «Reçue le 9e janvier 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [139].

0. A BOSSUET. Vers le 10 janvier 1695 (?)

Monseigneur, je prends la liberté de vous offrir ce tableau1, qui passe, parmi ceux qui s’y connaissent, pour être assez bon. Il y a longtemps que j’aurais pris la confiance de le présenter à Votre Grandeur, mais je voulais que toutes ces affaires2 fussent terminées auparavant. Faites-moi la grâce de l’agréer comme un témoignage de mon respect et de ma reconnaissance. Je vous envoie aussi deux petites boîtes pour vous récréer par leur nouveauté ; la plus petite est l’emblème de la confiance que je veux avoir toute ma vie en Votre Grandeur, étant avec une parfaite soumission, de Votre Grandeur, la très humble et très obéissante servante de la Motte[-Guyon].

- BN, N. acq. fr. 16313, f°66, autographe - UL, lettre 1165. D’après la place qu’elle occupe dans les éditions, cette lettre aurait été écrite de Meaux en juillet 1695, après que Bossuet eut accepté la soumission de Mme Guyon et lui en eut donné un certificat conforme. Mais la confiance qu’elle exprime est en



1» M. l’abbé Ledieu nous apprend que ce tableau représentait une Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras « (Deforis). Ni Bossuet, ni Phelipeaux, dans leurs Relations, ni Mme Guyon dans sa Vie, n’ont parlé de ce cadeau. [UL] – En effet il en est probablement question à la fin d’une lettre à la « petite duchesse » de mars 1697 : « Je vous ai envoyé une petite croix et le portrait de [interprété comme : appartenant à] M. de M. » Ce portrait aurait été rendu par Bossuet.

2Les négociations relatives à son départ pour Meaux : « M. de Meaux accorde tout », écrit Mme de Maintenon à M. de Noailles le 31 décembre I691, « et nous allons lui envoyer Mme Guyon. Le Roi le dira à M. l’archevêque et lui parlera comme croyant qu’il ne faut plus agiter cette affaire. »

contradiction avec les sentiments intimes que révèle la correspondance de Mme Guyon au mois de juillet. Nous croyons donc la présente lettre antérieure de plusieurs mois : elle a dû être écrite lorsque, son départ pour Meaux étant résolu, Mme Guyon put croire qu’elle allait, grâce à Bossuet, retrouver la tranquillité. Elle écrivait, le 7 janvier, au duc de Chevreuse [lettre n°264], au moment où elle faisait ses préparatifs de départ : « Je voudrais bien aussi porter mon petit Jésus et quelques petits tableaux. Mandez-moi, s’il vous plaît, sans retard les intentions de M. de Meaux ; je vous assure que j’ai une sensible joie de la charité de ce bon prélat. » (Ms. Dupuy, f°159, v°). [UL].

0. CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 18 janvier 1695.

Grenoble, 18 janvier 1695.

Il y a plus de quinze jours, monsieur, que j’ai envoyé à mon frère les éclaircissements que vous lui aviez demandés sur ce qui s’était passé à Grenoble touchant Mme Guyon. Ainsi, je crois qu’il vous les a communiqués ; et, pour ne vous point fatiguer, je n’userai point de redites.

J’ai écrit, il y a plus d’un mois, deux lettres à M. le curé de Saint-Jacques1 sur le même sujet. Je vois à peu près qui l’a engagé à m’écrire pour avoir ces éclaircissements, mais je le crois trop sage pour avoir divulgué cela par le monde. Mais je m’en remets à celle que j’ai écrite à mon frère, qui marque nettement et sincèrement ce qui s’est passé en ce diocèse à l’égard de Mme Guyon. J’y ai omis exprès une déposition très fâcheuse d’une Cateau Barbe, qu’elle avait emmenée à Gênes contre le gré de sa mère, parce que cela aurait été trop injurieux à Mme Guyon.

Pour les lettres qu’elle a publiées dans Paris2, [f°103] elles n’affaiblissent point les faits que j’assure qui se sont passés à Grenoble. Autant que ma mémoire me le peut fournir, je lui ai écrit pour retirer cette jeune fille de ses mains, que son frère alla chercher à Gênes, ou à Verceil. Mais cela ne lui est pas fort avantageux.

Il y a environ six ans qu’elle m’écrivit qu’elle s’était bien trouvée de mes bons avis et qu’elle avait réussi pour le temporel et le spirituel, et qu’elle avait été trouvée avoir des sentiments orthodoxes. Cela fait voir que je lui avais donné des avis sur sa conduite, et ces avis étaient de quitter cette attache éclatante qu’elle avait pour un barnabite et d’avoir soin


1Le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, à Paris.

2Les lettres que Le Camus avait écrites le 28 janvier 1687 à Mme Guyon et à son frère le lieutenant civil de Paris.

de ses enfants et de ses affaires domestiques ; 2° de ne point se mêler de dogmatiser comme elle faisait ; 3° de prendre garde à la manière dont elle expliquait son oraison de quiétude, dont un prieur de la réforme de Saint-Benoît m’avait fait un rapport désavantageux pour elle.

[f°102v° en travers] Elle me demanda alors une lettre de recommandation pour mon frère, le lieutenant civil3. J’y peux bien avoir mis ce que vous me marquez, que c’était une dame de vertu et de piété ; c’est le moins que je pouvais mettre, après l’assurance qu’elle me donnait qu’elle s’était bien trouvée de suivre mes avis et qu’on avait jugé à Paris ses sentiments orthodoxes. Ainsi, comme dit saint Augustin des louanges que le concile de Palestine donna à Pélage : Voluntas emendationis, non falsitas dogmatis approbata est4.

Enfin, si je l’ai trop louée en la recommandant, cela n’empêche point que tout ce que j’ai mandé, qui s’est passé à Grenoble, ne soit vrai. Il ne me reste qu’à vous assurer, monsieur, que je suis à vous avec toute l’estime et la distinction possible.

Le cardinal Le Camus.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°102, autographe. - UL, appendice III, « II Témoignages », B2.

Cette lettre répond à une lettre qui lui avait été adressée par Chevreuse le 10 janvier (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°100, autographe) :

« Votre Eminence me permettra d’interrompre quelques moments ses saintes et continuelles occupations pour lui expliquer une difficulté dont on ne peut recevoir la solution que d’elle-même. Il court dans Paris des copies d’une lettre adressée, dit-on, à M. le curé de Saint-Jacques par Votre Eminence. Il y est marqué que vous avez convaincu à Grenoble Madame Guyon d’une doctrine abominable et d’assemblées nocturnes sous prétexte de charité ; et cependant on voit d’autres lettres de V. E. à la même dame depuis son départ de Grenoble par lesquelles vous témoignez beaucoup d’estime de sa vertu et de sa piété, et vous répondez à Mr le Lieutenant Civil de sa droiture en recommandant ses affaires temporelles. Mme la duchesse de Noailles a un intérêt particulier d’éclaircir sur cette apparente contradiction parce que Mme la Comtesse de Guiche sa fille est amie de Madame Guyon, et que plusieurs personnes de



3Lettre du 28 janvier 1687: « Je ne saurais refuser à la vertu et à la piété de Mme de La Motte la recommandation qu’elle exige […] J’en ferais quelque scrupule, si je ne connaissais la droiture de ses intentions et votre intégrité. […] ». En même temps, il écrivait à Mme Guyon: « Je souhaiterais d’avoir, plus souvent que je n’ai, des occasions de vous faire connaître combien vos intérêts temporels et spirituels me sont chers.[…] » (Lettres reproduites dans notre volume I comme des témoignages sur Madame Guyon précédant son arrivée à Paris.)

4De gestis Pelagii, 35 (P. L. XLIV, col. 358), pour le sens, non pour les termes.

beaucoup d’esprit et de piété qui connaissent cette Dame rendent un témoignage très avantageux de sa vertu. […] ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) Février 1695.

Février 1695

... Dieu est un grand roi, dont la faveur est plus à rechercher qu’on ne peut dire. Mais pour la faveur ou défaveur de la terre, c’est ce dont un cœur chrétien doit faire peu de cas. Comment aurais-je révolté tout Saint-C[yr] ? [116v°] Je n’y ai vu que trois filles, une seulement deux fois, et l’autre, qui est ma parente, sait combien je les ai portées à la soumission. C’est assurément ma seule présence au-dehors qui, de loin, leur a inspiré cet esprit. Il me paraît que N [madame de Maintenon] ne se sert pas de tout son bon esprit, quoiqu’elle se serve de tout son crédit. Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles1. Peut-être, après avoir cru avoir passé des ténèbres à la lumière, verra-t-elle qu’elle a passé de la lumière aux ténèbres.

Je vous prie de demander à l[a] bonne c[omtesse] si elle a de l’eau de seiche : il me prend, depuis quelques temps, des défaillances le soir. Jeudi, j’en eus une de deux heures ; en voilà quatre depuis un mois. J’en eus une, il y a quelques jours, qui me dura près de quatre heures, et je n’en avais jamais eu surtout le soir : cette eau me fit revenir ; une personne en avait, qui m’en donna.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [140].

1Luc, 1, 51 : Il a fait tomber les Monarques de leurs trônes, et a élevé les petits. (Amelote). (Paroles du Magnificat).

0. De M. D’ARANTHON A … 8 février 1695.

M[onsieur]

Quand j’ai reçu votre lettre du dernier jour de l’année 1694, j’en avais déjà anticipé la réponse par une lettre que j’ai confiée à M. B. docteur de Sorbonne. Je vous avoue que j’ai de la peine de prendre le sens de la vôtre, parce que vous y paraissez préoccupé de certaines idées qui n’ont rien de commun avec la situation où je me trouve à votre égard. On vous a fait une injustice, si on vous a imputé d’être venu dans ce

pays pour y prendre des armes 1 contre la dame que vous me nommez. C’est à quoi nous n’avons songé ni vous ni moi. Dieu le sait et les hommes le connaîtront un jour. Je ne vous ai jamais ouï parler d’elle qu’avec beaucoup d’estime et de respect, et ma mémoire ni ma conscience ne me reprochent pas d’en avoir jamais parlé autrement. Si elle a eu quelques chagrins à Paris, elle ne les doit imputer qu’aux liaisons qu’elle a eues au P. de la Combe 2, avant même que j’eusse le bien de la connaître. Et l’on ajoute qu’elle s’est faite des affaires par des communications et des [282v°] conférences qu’elle a eues dans Paris avec quelques personnes du parti du quiétisme outré. Quelque éloignement que je lui ai toujours témoigné d’avoir pour cette doctrine et pour les livres du père de Lacombe, j’ai toujours parlé de la piété et des moeurs de cette dame avec éloge. Voilà en peu de mots, les véritables sentiments où j’ai toujours été à son égard, et qui vous doivent faire connaître dans quelles dispositions je suis pour tout ce qui peut vous intéresser, etc.

- Fénelon, Réponse à la Relation sur le quiétisme [de Bossuet], ch. I. - B.N.F., ms. 5250, copie, f°282, suivie de : « On voit que ce prélat malgré tout ce qu’il blâmait fortement dans la conduite de cette personne pour des choses qu’il regardait sans doute comme des indiscrétions, n’en parlait jusqu’en ce temps-là, qu’avec estime, respect, éloges pour sa piété et pour ses moeurs, que c’était ses véritables sentiments, et que sa conscience lui eût fait des reproches s’il en eût jamais parlé autrement. » - Cor. Fénelon 1828, t. 7, l. 70, p. 148.

Nous publions cette lettre entre tiers parce qu'elle témoigne de l'enquête menée par le duc de Chevreuse, et parce qu'elle fût reprise par Fénelon dans sa défense.

1 Fénelon cite au même endroit une autre lettre de l’évêque de Genève, du 19 juin 1683, où il s’exprime ainsi sur Mme Guyon : « Elle donne un tour à ma disposition à son égard qui est sans fondement. Je l’estime infiniment, et par-dessus le P. de Lacombe ; mais je ne puis approuver qu’elle veuille rendre son esprit universel, et qu’elle veuille l’introduire dans tous nos monastères, au préjudice de celui de leurs instituts. Cela divise et brouille les communautés les plus saintes. Je n’ai que ce grief contre elle. A cela près, je l’estime et je l’honore au-delà de l’imaginable. » Cor. Fénelon, 1828.

2 Une lettre de M. d’Aranthon, du 31janvier 1688, donne les raisons de son opposition à ce religieux : « L’on publie ici, dit-il, que le P. de Lacombe va être renvoyé glorieusement. Je souhaite de tout mon cœur que cela soit ainsi, si Dieu le veut ; mais au nom de Dieu, obtenez de Mgr l’archevêque et du R. P. confesseur, qu’on ne le renvoie point dans mon diocèse. Vous verrez, par ma dernière lettre circulaire, que je vous conjure de leur communiquer les précautions que j’ai été forcé de prendre pour arrêter les progrès de sa mauvaise doctrine dans mon diocèse. Si ce père paraît ici, la moitié du Chablais est perdue. [...] » Cor. Fénelon, 1828.

0. DU PERE LACOMBE A ? Février 1695.

J’ai bien reçu votre lettre, ô personne qui m’êtes inconnue, mais comme vous dites, bien unie selon Dieu. J’en ai eu d’autant plus de joie que je ne m’attendais plus à avoir aucunes nouvelles de la Ch[ère] M[ère]. Vous pouvez encore nous en donner, ce qui ne me sera pas une petite consolation. J’avais mandé à N[otre] Ch[ère] M[ère] de ne faire qu’une enveloppe, avec l’adresse à Mgr de Cossier, sans parler du tout de l’autre ami ; elles me seront rendues avec autant de sûreté. Mais elle n’a reçu ni cette lettre-là ni quelques autres, témoin celles qui sont tombées entre vos mains. Je bénis Dieu d’en avoir sauvé quelques-unes de la trahison ou du naufrage. On ne m’avait pas encore donné l’adresse que je reçois de vous, on s’en servira tant que le ciel nous laissera encore quelque ressource. Ne peut-on point confier à l’ami Le Sieur où est renfermée l’illustre souffrante ? Illustre à la vérité devant Dieu si, suivant la règle évangélique, on juge de la grandeur d’une âme par la grandeur de ses croix et de ses opprobres, portés [f. 1 v°] chrétiennement. Cette personne que j’honore véritablement comme ma mère en N[otre] S[eigneur] vous a pu dire quelle est notre union. Mais je ne saurais assez vous exprimer ce que je porte dans le cœur pour elle, et combien je lui suis acquis malgré les tempêtes dont nous avons été battus. Si vous trouvez quelque ouverture, faites-lui savoir ma sincère disposition à son égard ; rien du monde n’est capable de l’altérer. Je m’étonnais qu’elle ne faisait aucune mention de mes réponses, quoique je les lui fisse fort régulièrement : une partie a été interceptée. L’autre vous a été heureusement rendue. Je n’ai pas envoyé le paquet qu’elle vous a fait chercher, parce que je ne voyais pas qu’elle pût le recevoir. On n’a pas reçu non plus celui qu’elle m’a envoyé par le messager de Toulouse, ainsi que les dernières lettres le portaient. Il y a à craindre qu’elle n’ait pas été servie fidèlement non plus que pour le premier surplis, dont le paquet fut perdu. Ayez la bonté de nous faire savoir ce que vous jugerez se pouvoir hasarder. De ce côté-ci, il ne s’est perdu aucune lettre. L’adresse est sûre de l’ami très fidèle et très [f. 2 r°] généreux.

Pour ce qui est de vous, chère personne, qui, quoique inconnue, êtes si aimante et si aimée de la pauvre persécutée, daignez me donner quelque part à votre souvenir devant Dieu, ou dans votre cœur telle place qu’il plaira de m’y donner à Celui qui le possède pour Son amour et pour Sa gloire. J’avais vu, il y a longtemps, votre caractère [écriture] sur les paquets de la ch[ère] M[ère] et dans quelques chansons ; mais je ne me serais jamais imaginé que ce fût le caractère d’une femme, surtout y remarquant une si bonne orthographe, ce qui est rare pour le sexe. Il y a bien des morts à essuyer par la privation de tant de personnes que l’on verrait de si bon cœur, et pour qui l’on conçoit tant de correspondance, de par la

nécessité de se trouver parmi tant de visages que l’on ne goûte point. L’amour et la volonté de Dieu rend tout supportable : plaise à Sa divine bonté de nous la faire aimer éternellement, quoi qu’il y ait à souffrir pour Lui plaire. C’est dans Son même amour que je vous embrasse cordialement.

- A.S.-S., pièce 7383, autographe. En tête : « Du P. Lacombe à Mme de (Guyon biffé), XXX, Février 1695 ». .

0. DU PERE LACOMBE. 4 mars 1695.

Ce 4 mars 1695

J’ai reçu heureusement la vôtre dernière aussi bien que la précédente. L’incertitude où vous me mettez de pouvoir plus vous en faire tenir des miennes, fait que je ne me sens pas dans celles-ci. Nous avons suivi les différentes adresses que l’on nous a données : comme je les supposais sûres, j’écrivais plus rondement. Mais comme vous dites fort bien, tous ne sont pas capables des vérités singulières, et la préoccupation où l’on est peut donner lieu à de sinistres jugements. Nous attendrons ce qui arrivera par les ordres de la divine Providence, et ce que vous pourrez nous en apprendre. Si vous voyez la chère M[ère]1, assurez-la de la constante continuation de tout ce que je lui suis, aussi bien que de l’attachement de la petite société de ce lieu2. Le paquet de papiers qu’elle disait avoir envoyé à Toulouse ne s’y est point trouvé ; il faut le faire chercher au Bureau de Paris pour Toulouse. Peut-être y trouverait-on [f. 1 v°] aussi le paquet du premier surplis dont on n’a jamais eu de nouvelle3. Je finis pour reprendre mon silence jusqu’à ce que je sache si l’on pourra encore vous écrire ; il ne s’en perdra aucune lettre de ce côté-ci, par la protection divine et par les soins de la personne qui nous rend depuis si longtemps un si bon office.

Depuisa que la personne préposée à Toulouse pour la réception des paquets à nous adressés, a su la remise de celui qu’on envoyait, elle a été au bureau à l’arrivée de chaque messager, mais inutilement. Si vous le jugez à propos, mad[emoise]lle ma très chère sœur en N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], vous en ferez faire la recherche : peut-être l’a-t-on oublié au bureau. L’adresse en est à M. de Normande chez

1Madame Guyon à qui cette lettre est adressée par un intermédiaire.

2Le groupe dévot constitué par Lacombe, «âmes unies» de la fin de la lettre.

3 Indice de l'aide envoyée par Madame Guyon, probablement sous forme de louis cousus dans le surplis.

M. de Colomès, banquier à Toulouse, pour faire tenir à M. de Lasherous4. On avait même déclaré au bureau que c’était des sermons et un livre que M. Mamelus envoie à M. de Lasherous. Le premier, qui s’est perdu aussi au Bureau de Paris, à la réserve que par oubli il y fût encore, <il> s’adressait à M. de Vergès chez M. Bousat, droguiste à …, [f°.2 r°] pour faire tenir à M. de Lasherous de Caubotteb à Lourdes ; il y avait un surplis et quatre louis dedans. Les âmes unies de ce lieu saluent et embrassent très cordialement l’illustre souffrante et persécutée : vous êtes mise et comprise dans le ballot, ma très chère sœur en Notre Seigneur Jésus-Christ. Que le grand Maître règne en nous par amour, et c’est dans cet amour que je vous embrasse très cordialement, bien que je n’aie l’honneur et l’avantage de vous connaître.


- A.S.-S., pièce 7384, autographe, sans adresse. En tête : « Du P. Lacombe à Mme de Guyon ». La seconde partie de la lettre est peu lisible, d’où nos points de suspension.

a Cette fin de lettre est d’une autre écriture, probablement de l’intermédiaire côté Lacombe..

b Lecture incertaine.

4 « Ce prêtre [aumonier de la prison] … assure Madame Guyon qu'il soutiendra partout sa doctrine et qu'il n'en rougira jamais. Tout cela supposé, il semble, Monsieur, qu'il y ait dès cette heure quelque chose à faire du côté de Lourdes... » (lettre de La Reynie du 22 janvier 1696). Voir Index, Lasherous.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Mars 1695.

Mars 1695

J’ai vu un papier d’articles qu’on dit avoir été conclus avec une personne en qui vous avez toute confiance. Plût à Dieu que je fusse morte il y a un an ! je serais morte avec la consolation et l’espérance. Mais je suis bien à rebours du Nunc dimittis1. Le premier article est qu’il faut croire distinctement au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qui a jamais douté de cela ! Et n’est-ce pas pour rendre l’oraison odieuse, et persuader à toute la terre que ceux qui la font ne croient point en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ? Je vous avoue que depuis que je suis au monde, rien ne m’a tant affligée que cela. Tout le reste est une confusion de choses qui se

démentent ou qui ne s’entendent pas. Qui ne sait que les mystères et les attributs sont l’objet [117r°] de la contemplation? Mais l’oraison de foi n’embrasse point d’objet distinct, parce qu’elle les embrasse tous dans le temps de l’actuelle oraison, quoiqu’elle soit toujours prête de donner sa vie à tout instant pour chacun des articles de notre foi en distinction.

Je proteste devant Dieu et devant toute la cour céleste que je n’ai jamais douté un moment de ces vérités, et que rien n’est plus odieux que d’en faire des articles pour persuader aux hommes que ceux qui font oraison ne croient ni en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, ni en Jésus-Christ ; c’est une invention de Baraquin. Pour moi, je sais mourir comme on doit mourir, mais je ne sais point signer de faussetés et des choses qui pourraient laisser le moindre soupçon que j’aie jamais douté de ces vérités, sur lesquelles même je n’ai jamais été tentée. Ce que je dis ici, je suis prête de le sceller de mon sang.

Bien loin que ce soit là finir une affaire, c’est une source de difficultés et d’embarras. Mais les hommes n’ont qu’un temps, et Dieu dure éternellement. Malheur à l’homme qui se confie à l’homme, malheur à qui cède à la politique. La désertion de tous mes amis ne me fait aucune peine, mais l’horreur d’écrire des articles de foi en Dieu et en Jésus-Christ, comme si les âmes d’oraison ne croyaient ni en Dieu ni en Jésus-Christ, est ce qui me blesse autant qu’il a blessé le cœur de Dieu. Je ne m’étonne pas de ce que j’avais le cœur si serré et si flétri.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°116v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [140]. - Fén. 1828, vol. 7, lettre 74.

1Luc, 2, 29 : Dimittis servum tuum Domine secundum verbum tuum in pace : Maintenant, Seigneur, vous permettrez à votre serviteur de mourir en paix selon votre parole. (Amelote).

0. A BOSSUET. 8 mars 1695.

Mardi 8 mars [1695]

Je croyais, Monseigneur, aller hier au soir chez vous, et recevoir vos ordres pour aujourd’hui, mais je ne fus pas libre. Je comprends par votre dernier billet que vous ne comptez pas que j’aille à Issy aujourd’hui, et que vous ne souhaitez que j’y aille que jeudi pour la conclusion. Mandez-moi, s’il vous plaît, si j’ai bien compris. Je ferai tout ce que vous voudrez sans réserve à l’extérieur et à l’intérieur. Pour le b[ien]h[eureux] J[ean] de la Croix et pour saint Fr[ançois] de Sales, j’écouterai avec docilité les endroits dont vous me voulez instruire, mais il faut observer bien des circonstances. Si vous aviez la bonté de m’indiquer ces endroits par avance, je les examinerais à loisir sans envie de les éluder ni de disputer.


Pour l’excitation que j’exclus, elle ne regarde qu’un nombre d’âmes plus petit qu’on ne saurait s’imaginer. Je n’exclus qu’un effort qui interromprait l’occupation paisible. Je ne l’exclus qu’en supposant, dans l’entière passiveté, une inclination presque imperceptible de la grâce, qui est seulement plus parfaite que celle que vous admettez à tout moment dans la grâce commune. Je ne l’exclus qu’en supposant que cette libre quiétude est accompagnée de fréquents actes distincts qui sont non excités, c’est-à-dire auxquels l’âme se sent doucement inclinée sans avoir besoin d’effort contre elle-même. Faute de ces signes, la quiétude me serait d’abord suspecte d’oisiveté et d’illusion. Quand ces signes y sont, ne font-ils pas la sûreté ? Et que demandez-vous davantage ? Pourvu que les actes distincts se fassent toujours par la pente du cœur, qui est celle d’une habitude très forte de grâce, à quoi servirait de s’exciter et de troubler cet état ?

Enfin il ne faut ni donner pour règle à l’amour de ne s’exciter jamais, ni supposer absolument qu’elle1 ne le doit pas. Je crois bien que Dieu ne manquant jamais le premier, Il ne cesse point d’agir de plus en plus à mesure que l’âme se délaisse plus purement à Lui, et l’enfonce davantage dans l’habitude de Son amour. Mais la moindre hésitation, qui est une infidélité dans cet état, peut suspendre l’opération divine, et réduire l’âme à s’exciter. De plus, Dieu, pour l’éprouver ou pour elle ou pour les autres2, peut la mettre dans la nécessité de quelque excitation passagère. Ainsi je ne voudrais jamais faire une règle absolue d’exclure toute excitation. Mais aussi je ne voudrais pas rejeter un état où l’âme, dans sa situation ordinaire, n’a plus besoin de s’exciter, les actes distincts venant sans excitation. Donnez-moi une meilleure idée de l’état passif, j’en serai ravie. Quoi qu’il en soit, j’obéirai dans la plénitude du cœur. [Fin du folio].

- B.N.F., N.acq.fr. 16 313, f°38-39.

1L’amour.

2Peu clair : pour que les « autres » reconnaîssent la grâce comme distincte de son canal humain ?

0. DOM RICHEBRAQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 14 avril 1695.

14 avril 1695

Monseigneur,

Je réponds autant précisément que je puis à la lettre1. En voici la



1« Une lettre de Mme Guyon, envoyée à D. Richebracque par le duc de Chevreuse, et

réponse2, que je ne prendrais pas la liberté de vous faire remettre, Monseigneur, sans l’ordre exprès que vous m’en donnez. Dans la disposition où la miséricorde de Dieu me conserve encore, je ne me trouve pas capable de parler de la manière qu’on veut que j’aie fait, et j’ose dire que c’est me faire justice de me croire sincère et entièrement [f°109] éloigné de ce qui s’appelle fausseté, et beaucoup plus de ce qui s’appelle calomnie. C’en serait une insigne, si j’avais parlé de la sorte. Je déclare, au contraire, Monseigneur, que je n’ai jamais rien entendu de la bouche de cette dame que de très chrétien et de très honnête. C’est un témoignage que j’ai déjà rendu plusieurs fois, que je rendrai encore toutes les fois que j’en serai requis, parce que je le dois tel à la vérité, et que je m’estime heureux de rendre à présent, puisque c’est en exécution de vos ordres, et en vous y marquant la respectueuse soumission avec laquelle je suis, Monseigneur,

Votre très humble et très obéissant serviteur.

Fr. Richebracque.

À Blois, 14 avril 95.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°109, autographe, annotée par Chevreuse : « lettre du P. de Richebraque prieur de Blois en 1694 et de Saint-Robert proche Grenoble en 1686 en réponse d’une lettre que lui avait écrite M. le duc de Chevreuse au sujet de Madame G[uyon]. » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [141] - A.S.-S., pièce 7385, « copie des réponses du R.P. de Richebraque aux lettres de M. le d. de ch. Et de M. g. au sujet de la lettre de M. le car. Le Camus au curé de St Jacques ou qui lui fut attribuée en 1695 » - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 76. - UL, t. VII, « Témoignages », C1.



dans laquelle elle faisait appel aux souvenirs du religieux bénédictin, parce qu’on prétendait autoriser de son témoignage les accusations portées contre elle. » [UL].

Le duc de Chevreuse avait joint la lettre qui suit (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°107, brouillon autographe avec ratures et additions, intitulé « Copie de la lettre écrite au R. P. de Richebraque à Versailles le 11e avril 1695 ») :

« Quoique je ne sois pas connu de vous, mon Révérend Père, trouvez bon que je vous demande une réponse précise à la lettre ci-jointe [de Mme Guyon], et que je vous prie de vouloir bien me l’envoyer au plus tôt par la même voie dont je me sers pour vous faire parvenir ce paquet. Je sais assez que vous êtes incapable d’avoir avancé aucune fausseté et encore moins de celles qui préjudicient à autrui. Je sais aussi que l’histoire (qu’on m’a apprise) de la personne qui s’est rétractée peut avoir donné lieu à ce qu’on vous a attribué. Mais je me trouve engagé, d’ailleurs, à vous demander ce petit éclaircissement. Et me sers avec joie de cette occasion pour vous exprimer, Mon Révérend Père, l’estime sincère avec laquelle je suis très véritablement à vous. »

2Voir la lettre qui suit.

0. DU R.P. RICHEBRAQUE A MADAME GUYON. 14 Avril 1695.

Madame,

Est-il possible qu’il faille me chercher dans ma solitude pour fabriquer une calomnie contre vous, et qu’on m’en fasse l’instrument ? Je ne pensai jamais à ce qu’on me fait dire, ni à faire ces plaintes dont on veut que je sois auteur. Je déclare, au contraire, et je l’ai déjà déclaré plusieurs fois, que je n’ai jamais rien entendu de vous que de très chrétien et de très honnête. Je me serais bien gardé de vous voir, madame, si je vous avais crue capable de dire ce que je n’oserais pas écrire et que l’Apôtre défend de nommer1. S’il est pourtant nécessaire que je le nomme à votre décharge, je le ferai au premier avis, et je dirai nettement qu’il n’en est absolument rien, c’est-à-dire que je ne vous ai jamais ouï dire rien de semblable, ni rien qui en approche le moins du monde, et que, de ma part, je n’ai rien dit qui puisse faire croire que je l’aie entendu de vous. On m’a déjà écrit là-dessus, et j’ai déjà répondu de même. Je le ferais encore mille fois si j’en étais mille fois requis. On confond deux [f°111] histoires qu’il ne faudrait pas confondre. Je sais celle de la fille qui se rétracta2 ; et vous savez, de votre part, madame, le personnage que j’y fis auprès du prélat3 par le seul zèle de la vérité, et pour ne pas blesser ma conscience en me taisant lâchement. Je parlai pour lors librement, et je suis prêt à le faire de même, si Dieu le demande à présent de moi, comme pour lors. Je croirai qu’Il le demande, si j’en suis requis. Mais que dirais-je de plus précis que ce que je dis ici ? S’il faut néanmoins quelque chose de plus, prenez la peine de me le mander, et je rendrai témoignage à la vérité. C’est dans cette disposition que je suis très sincèrement en Notre-Seigneur, en vous demandant auprès de Lui vos prières.

Madame, votre très humble et très obéissant serviteur. Fr. Richebracque.



1 « Selon une interprétation assez commune de l’épître aux Éphésiens, 5, 3, saint Paul ne permettrait pas même aux chrétiens de nommer les actes contraires à la chasteté. Pour cette première accusation, le cardinal Le Camus ne paraît pas s’être rapporté au témoignage de dom Richebracque, mais bien à celui d’un autre bénédictin, dom Falgeyrat. » [UL].

2Cateau Barbe, par qui on avait, disait-on, découvert d’ « affreux mystères. »

3Le Camus, évêque de Grenoble. « Les accusations portées par le cardinal Le Camus, ayant été démenties par le seul témoin qu'il citât, dom Richebracque, les lettres de celui-ci furent montrées au Roi, et Bossuet écrivit le 3 juin [1695] à P. de la Broue : « Quant à la déclaration d'un certain prélat éloigné que vous avez vue, c'est moins que rien. Je vois dans certaines gens, et je vous nomme sans hésiter M. B[oileau], un grand zèle, mais faux... » » (CF, T. IV, 108, note 37).


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°110, autographe, en tête : « 14 avril 1695 », adresse autographe : « à Madame / Madame de Guyon etc. / à Paris », annotée par Chevreuse : « réponse du P. de Richebraque à Madame G[uyon]. » ; et f°112, copie Chevreuse, suivie de l’annotation : « Jusqu’ici c’est la copie mot à mot d’une lettre écrite par le P. de Richebraque supérieur des Bénédictins de Blois de la congrégation de Saint Maur à Madame Guyon. J’ai l’original entre les mains […] et me contente de remettre cette copie de ma main à celui qui fait les affaires de Mme Guyon à Paris. Je montrerai cet original à M. l’évêque de Meaux dès qu’il sera à Versailles. A Paris le 20e avril 1695. [signature :] Le duc de Chevreuse.» ; f°113 et f°115, autres copies des deux lettres de Richebracque à Mme Guyon et au duc, dont une par ce dernier. - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [142] - A.S.-S., pièce 7385, « copie des réponses du R.P. de Richebraque… » - Vie 3.18.4, précédé de :  « Il arriva dans ces entrefaites que ceux qui me persécutaient firent courir une lettre qu’ils disaient être de M. de Grenoble, où il était marqué qu’il m’avait chassée de son diocèse, que j’avais été convaincue en présence du père Richebrac[que], alors prieur des bénédictins [de Saint-Robert] de Grenoble, de choses horribles, quoique pourtant j’eusse des lettres de M. de Grenoble depuis mon retour qui faisaient voir tout le contraire, et qui marquaient l’estime qu’il avait pour moi. J’écrivis au père de Richebrac. Voici la réponse que j’en reçus… » [suit le texte de la lettre reproduite ici] - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 78. - UL,VII, «Témoignages », C2.

La lettre ancienne « que ceux qui me persécutaient firent courir », du 18 avril 1685, adressée par le cardinal Le Camus à d’Arenthon d’Alex, a été publiée dans notre premier volume sous le n° 69. Ses propos sont modérés ; voici le passage où ils le sont le moins : qu’ « elle a écrit qu’elle avait un grand éloignement de la confession, jusqu’à croire s’en pouvoir passer quinze ans entiers. Elle a écrit à un autre qu’on venait à un tel état d’union avec Dieu qu’on ne sentait plus aucun mouvement de concupiscence… ». Dans l’autre lettre, de 1697, publiée dans le présent volume, du même cardinal Le Camus au successeur de d’Arenthon d’Alex, Michel-Gabriel de Rossillion de Bernex, sacré le 6 octobre 1697, tardivement, on en vient à une « horrible » insinuation : « … De là, elle s’en alla dans des monastères de chartreuses [en particulier à Prémol], où elle se fit des disciples. Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle […] On s’est convaincu que Mme Guyon a deux manières de s’expliquer : aux uns, elle ne débite que des maximes d’une piété solide ; mais, aux autres, elle dit tout ce qu’il y a de plus pernicieux dans son Livre des Torrents, ainsi qu’elle en a usé à l’égard de Cateau Barbe…»

Le duc de Chevreuse écrivit à Richebracque en réponse à ses deux lettres du 14 avril, lui posant des questions complémentaires. De même le duc avait écrit au frère du cardinal Le Camus. La seconde lettre de Richebracque à Chevreuse ainsi que le témoignage du frère du cardinal adressé au duc ont été reportés en fin du présent volume, dans la section consacrée aux témoignages, afin de ne pas alourdir la lecture de la séquence principale axée sur la correspondance propre à Mme Guyon.


Ici prennent place (v. la série des documents à la fin du volume) : « PROTESTATION EN FORME DE TESTAMENT. 14 avril 1695 ». […]. « DU FRERE DU CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 19 avril 1695 ». « DE RICHEBRACQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 avril 1695. »

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-avril 1695.

M. de M[eaux] vient de venir, voulant toujours que je déclare ce que vous savez. Il y a quelque chose de tout dressé que je lui ai demandé à voir et à examiner. Je lui ai donné l’acte de soumission que nous étions convenus. Avant de l’avoir entre les mains et lorsque je le lui ai lu, il a témoigné en être content, mais sitôt que je le lui ai donné, il a dit qu’il voulait que je me déclarasse hérétique reconnue ! Je lui ai parlé avec la plus extrême douceur ; cela n’a servi de rien : il m’a dit qu’il viendrait dans quatre jours avec des témoins, après quoi il me dénoncerait à l’Église, comme il est porté par l’Evangile, afin d’en être retranchée. J’ai dit : « Je n’ai point d’autre témoin que Dieu, qui sait que c’est pour ne point pécher ni parler contre ma conscience que je ne signe pas ces choses, qu’Il me fera la grâce de ne m’écarter jamais du respect et de la soumission que je vous dois, de souffrir tout ce que cela m’attirera, et déclarer toujours que je soumets mes livres et mes expressions, que je ne prétends jamais les soutenir ». Il m’a répondu : « Tout cela ne dit point que vous avez été hérétique, et je veux que vous le disiez et que vous déclariez que nous vous avons atteinte1 et convaincue d’erreurs réelles, non seulement dans vos termes, mais dans votre foi : c’est pourquoi vous approuvez ce qui est dans nos ordonnances, et vous déclarez véritablement atteinte et convaincue ». Il me doit envoyer tout dressé ce qu’il veut. La Mère lui a parlé assez fortement, il a toujours répondu la même chose et fait d’étranges menaces. Sitôt qu’il m’aura donné ce qu’il veut que je signe, je l’enverrai, mais je prie, pour l’amour de Dieu, qu’on en examine tous les termes et qu’on me marque ceux que je dois retrancher ou mettre.

L’on ne doit avoir nulle peine des lettres que j’ai écrites, car il me dit, la semaine sainte, en présence de la Mère et de deux religieuses, que je n’aurai qu’à écrire autant que je voudrais et à qui je voudrais, nommément à la maison de Cha2. Il l’a encore dit à la Mère : ainsi je n’ai rien fait contre l’obéissance, ne l’ayant fait qu’après des permissions réitérées. La Mère vient encore de me protester que jamais M. de M[eaux] ni


1Au sens concret ancien de frappée par un « coup par lequel on atteint. » (Rey).

2Visitandines de Charonne ?

personne ne saurait qui m’écrit, qu’elle lui dira que je n’écris que pour mes affaires et à qui il a ordonné. Il m’a dit d’écrire au tut[eur][Chevreuse] afin qu’il tirât une lettre du P. de Richebracque. Comme je ne l’ai point vu chez M. de Grenoble ni en même lieu, je lui ai répondu que je n’écrivais point à mon tut[eur] ni qu’il ne m’avait point écrit. Il m’a dit que je n’avais qu’à écrire tant que je voudrais, mais je n’en ferai rien pour cela. Il m’a dit qu’il voulait me rendre garant de tous les auteurs que j’avais cités, que je déclarasse que le P[ère] l[a] C[ombe] est hérétique et que je reconnaissais son livre bien censuré ; et en même temps il me fait déclarer que je n’ai jamais lu l’Analyse3 du P[ère] l[a] C[ombe]. Je ne crois pas qu’on lui puisse parler avec plus de douceur et de respect que je l’ai fait, lui faisant entendre que si je pouvais faire en conscience ce qu’il me demandait, je le ferais de tout mon cœur, que je ne prends pas plaisir à me faire [f°.136r°] tourmenter, qu’il n’y a que la peur de blesser ma conscience et d’offenser Dieu. Tout ce que j’ai pu faire ne l’a point apaisé, il a toujours dit qu’il ferait cela. Il est aisé de juger qu’il ne veut qu’opprimer sans finir. Mais ce qui m’embarrasse, ce sont ces témoins, car ce seront gens à lui qui déclareront ce qu’il voudra. Dieu sait ce que c’est qu’une pareille chose.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°135] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [145]. Nous datons la lettre de la mi-avril sachant que Bossuet rendit visite à Madame Guyon les 12, 14 et 15 avril.

3Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686 - ouvrage condamné du P. Lacombe.

0. DU DUC DE CHEVREUSE A DOM RICHEBRACQUE. 18 avril 1695.

A Versailles, le 18 avril 1695.

J’ai reçu, mon R[évérend] P[ère], l’éclaircissement que je vous avais demandé avec la lettre pour Mme Guyon. Je vous rends grâces de votre exactitude. Mais il me reste encore quelque chose à savoir sur cette matière : ce serait 1° si vous étiez prieur de Saint-Robert en 1686 et 1687, et si cette maison de votre congrégation n’est pas dans Grenoble ou auprès ; 2° si (laissant désormais à part la calomnie contre cette dame qu’on vous avait faussement attribuée) vous avez reconnu quelque chose dans sa doctrine touchant l’intérieur qui ne soit pas orthodoxe et conforme aux sentiments des saints et des auteurs mystiques approuvés ; 3° s’il s’est fait chez elle, ou ailleurs par elle, pendant son séjour à Grenoble, quelques

assemblées scandaleuses dont vous ayez eu connaissance ; 4° enfin ce que vous savez de la fille qui se rétracta, et s’il ne vous est rien revenu de certain d’ailleurs sur les mœurs de cette dame, qui soit mauvais1. Je vous demande sur cela, mon R[évérend] P[ère], le témoignage que la vérité vous obligera de rendre sans acception de personnes, et ne puis trop louer votre droiture, aussi bien que le zèle pour cette même vérité que vous marquez dans votre lettre d’une manière si chrétienne et si éloignée de tout intérêt humain. Accordez-moi, s’il vous plaît, quelque part à vos prières devant le Seigneur que vous servez si purement, et me croyez toujours, mon R[évérend] P[ère], très sincèrement à vous.

LE DUC DE CHEVREUSE.

- UL,VII, «Témoignages», C3.

1Le duc cherche à remonter à l’origine de la calomnie concernant des rapports entre Cateau Barbe, qui se rétracta, et Madame Guyon.

0. DE DOM RICHEBRACQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 avril 1695.

Monseigneur,

Un petit voyage que j’ai été obligé de faire, m’a empêché de répondre plus tôt à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire. Je le fais, quoique je ne connaisse pas de quelle utilité puisse être ma réponse, ni pourquoi vous m’ordonnez de la faire ; je ne le veux savoir qu’autant qu’il vous plaira, Monseigneur. Vous le voulez, j’obéis, et je réponds à chaque chef en particulier.

Au premier, qu’en 1686 et 1687, j’étais prieur de Saint-Robert, et que ce monastère n’est pas dans Grenoble, mais à trois grands quarts de lieue de ce pays-là1.

Au deuxième, que je n’ai ni assez de lumière ni assez d’expérience pour juger de la doctrine de la dame ; mais elle a écrit, et il paraît naturel que sur ses écrits elle soit ou condamnée ou justifiée par des personnes plus éclairées et plus expérimentées que moi.

Au troisième, qu’il ne m’est jamais revenu qu’il se soit tenu, chez la dame ou en sa présence, des assemblées nocturnes. Il s’en tint une (et c’est peut-être ce qui fait l’équivoque), non pas dans Grenoble, mais dans le petit bourg où notre monastère est situé, de laquelle je me crus pour lors obligé de donner avis à Monseigneur l’évêque, et sur laquelle je ne pourrais pas ici m’expliquer. Mais Mme Guyon n’y avait nulle part, et je ne crois pas même qu’elle fût actuellement à Grenoble. Cette



1Saint-Robert-de-Cornillon (commune de Saint-Egrève).

assemblée n’eut aucune suite, et peut-être le hasard y eut-il sa part, au moins à l’égard de certaines personnes qui s’y rencontrèrent.

Au quatrième enfin, que j’ai su en effet l’histoire de la fille qui se rétracta, mais que ce n’a été que sur des ouï-dire et par des bruits publics. Ces bruits étaient, autant que ma mémoire peut encore fournir, que cette fille, après le départ pour Verceil de Mme Guyon avec laquelle elle avait demeuré, avait dit de la dame à un P. Siméon, augustin déchaussé, bien des choses qui ressentaient la turpitude, et desquelles on crut devoir avertir le seigneur évêque, ce qui fit grand bruit dans Grenoble, et principalement au palais épiscopal, où je l’appris. Mais le bruit s’apaisa bientôt après, parce, disait-on, que la fille s’était rétractée, ayant, par les remords de sa conscience, reconnu que le seul dépit de n’avoir pas fait le voyage l’avait fait parler si mal à propos2. On disait aussi que cette fille avait eu quelque temps l’esprit égaré. C’est ce qu’on disait.

Vous voulez, Monseigneur, que j’ajoute s’il ne m’est rien revenu d’ailleurs de mauvais des mœurs de la dame. Je le fais en vous assurant que non. On disait au contraire beaucoup de bien de sa grande retraite, de ses charités, de son édifiante conversation, etc. Un M. Giraud, entre autres, conseiller, et, si j’ose le dire d’un si saint homme, mon ami, homme d’une probité reconnue, et que l’on m’a mandé être mort depuis quelques mois en odeur de sainteté, ne pouvait s’en taire, et prenait généreusement son parti quand la prudence ou la charité l’exigeaient de lui. Un P. Odile, récollet, ne parlait pas si favorablement d’elle ; mais c’était contre sa doctrine, et non pas contre ses mœurs qu’il parlait. Je ne me souviendrais pas aisément de ce qu’il disait.

C’est devant Dieu, en la présence duquel j’ai la confiance que je suis en écrivant cette lettre, tout ce que je crois pouvoir dire sur ces quatre ou cinq chefs. Vous me ferez mander quand il vous plaira, Monseigneur (si pourtant il n’y a pas d’inconvénient que je le sache), pourquoi vous avez voulu que je me sois expliqué là-dessus. Je ne le saurais deviner ; mais j’ai obéi simplement. Je suis dans la même simplicité et avec le plus profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.

FR. RICHEBRACQUE.

A Blois, 23e avril 1695.

- UL,VII, «Témoignages», C4.

2La famille de Cateau Barbe l’avait réclamée, et Mme Guyon, faisant droit à ces instances appuyées par l’évêque, n’avait pas voulu la garder avec elle dans le voyage qu’elle faisait en Italie.

0. A la duchesse de MORTEMART ? Mai 1695.

J’ai entre mes mains votre fouet qui ne sera pas perdu. J’ai essuyé une étrange scène, mon cher enfant, et je vois bien que la consolation que j’ai eue de vous voir me devait être cher vendue. Il est venu, je lui ai marqué tout le respect possible. Il m’a demandé de signer sa lettre pastorale et d’avouer que j’ai eu des erreurs qui y sont condamnées. J’ai tâché de lui faire voir que ce que je lui avais donné comprenait toute sorte de soumission et que, quoiqu’il m’eût mis dans sa lettre au rang des malfaiteurs, que je tâchais d’honorer cet état de Jésus-Christ sans me plaindre. Il m’a dit : « Mais vous m’avez promis de vous soumettre à ma condamnation ! - Je le fais, Monseigneur, ai-je dit, de tout mon cœur, et je ne prends non plus d’intérêt à ces livres que si je ne les avais pas écrits. Je ne sortirai jamais, s’il plaît à Dieu, du respect ni de la soumission que je vous dois de quelque manière que les choses tournent, mais, Monseigneur, vous m’aviez promis une décharge. - Je vous la donnerai lorsque vous ferez ce que je veux. - Monseigneur, vous me fîtes l’honneur de me dire qu’en vous donnant signé cet acte de soumission que vous m’aviez dicté, que vous me donneriez ma décharge. - Ce sont, dit-il, des paroles qui échappent avant d’avoir mûrement pensé à ce qu’on peut et doit faire. -  Ce n’est pas pour vous faire des plaintes que je vous dis cela, Monseigneur, mais pour vous faire souvenir que vous me la promîtes. Mais pour vous faire voir ma soumission, j’ai écrit au bas de votre lettre pastorale tout ce que j’y ai pu mettre. » Il l’a prise, mais ne la pouvant lire, il me l’a rendue ; je la lui ai lue ; il m’a dit qu’il la trouvait assez bien, puis après l’avoir mise dans sa poche, il m’a dit : « Il ne s’agit pas de cela, tout cela ne dit point que vous êtes formellement hérétique, et je veux que vous le déclariez, et que la lettre est très juste et que vous reconnaissez avoir été dans toutes les erreurs qu’elle condamne. - Monseigneur, je crois que c’est pour m’éprouver que vous dites cela, car je ne me persuaderai jamais qu’un prélat, si plein de piété et d’honneur, voulût se servir de la bonne foi avec laquelle je suis venue me mettre dans son diocèse pour me faire faire des choses que je ne puis faire en conscience. J’ai cru trouver en vous un père, je vous conjure que je ne sois point trompée en mon attente. -  Je suis père de l’Église, m’a-t-il dit. Enfin il n’est point question de paroles. Je viendrai, si vous ne signez ce que je veux, avec des témoins, et après vous avoir admonestée devant eux, je vous déférerai à l’Église, et nous vous retrancherons, comme il est dit dans l’Evangile - Monseigneur, je n’ai que mon Dieu pour témoin, mais donnez-moi ce modèle, je verrai de quoi il s’agit ; et après avoir fait dire des messes, je ferai ce qui ne blessera pas ma conscience. Du reste, Monseigneur, je suis préparée à tout souffrir et

j’espère que Dieu me fera la grâce de ne sortir jamais du respect que je vous dois, de tout souffrir en patience et de ne rien faire contre ma conscience ». Il a fait appeler la Mère, et je me suis retirée.

Voilà toute la conversation que je n’écris qu’à vous en détail de cette sorte. Vous en ferez l’usage que Dieu vous inspirera. Croyez que je vous porte dans mon cœur. Sitôt que j’aurai le modèle, je vous l’enverrai. Il est plus aigre que jamais et résolu de pousser à toute extrémité. Quand je lui donnerais tout ce qu’il veut, il ne serait pas content. J’écris si fort à la hâte que je ne sais si vous pourrez lire mon écriture. Il m’a encore dit, et à la Mère, que je pouvais écrire à qui je voudrais ; il m’a dit d’écrire à mon tuteur, afin de savoir s’il est vrai que je n’ai point vu le prieur de Saint-Robert en présence de M. de Grenoble. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur et vous remets entre les mains de mon cher petit Maître. Vous voyez bien qu’il faut avoir bien de la patience. Lorsqu’il m’a dit d’écrire au tuteur, je lui ai dit que je n’écrivais ni recevais de ses lettres. « Vous pouvez écrire », m’a-t-il dit encore un coup. Mille fois toute à vous en Celui qui nous doit être tout. Il veut que je déclare que je reconnais qu’il y a des erreurs dans le livre latin du P[ère] la Combe, et déclarer en même temps que je ne l’ai point lu. Voyez, je vous prie.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°136] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [146].

0. A la Duchesse de MORTEMART ? Mai 1695.

Puisque Jésus-Christ se consolait avec les Apôtres, il faut que je me console avec vous, s’il est vrai qu’on puisse être consolée dans l’état où la divine main me réduit. Je vous ai mandé la conversation ; elle a été suivie d’un papier pour signer que j’ai envoyé à qui vous savez, mais comme on ne souhaite pas là que j’écrive et que je ne veux pas leur faire peine, je me contente de vous mander ce que je ne leur écris pas, puisque vous m’avez marqué le souhaiter. On vient demain avec quatre témoins pour essayer par les dernières violences à faire faire ce que je ne dois ni ne puis. Il n’y a point d’extrémité où l’on ne soit résolu de pousser les choses. Je suis comme David, poursuivi de Saül et entouré de toutes parts. Je ne vois nulle issue et il me paraît qu’il n’y a que la main toute-puissante de mon Dieu qui me puisse tirer d’une telle oppression. Je l’attends tranquillement, prête à essuyer toutes les disgrâces imaginables, n’en connaissant qu’une pour moi, qui serait de déplaire à Dieu. Il a quatre témoins et je n’en ai point, et les témoins ne veulent rien

écrire de ce que je réponds. Je dis à cela : « Vous êtes, ô mon cher p[etit] M[aître], le témoin fidèle et véritable. Vous qui connaissez le fond des cœurs, Vous savez que si je ne fais point ce qu’on demande de moi, c’est que je crains plus Dieu que les hommes ». L’on n’a jamais vu de pareilles violences. Il a déclaré aujourd’hui mon nom1, et a fait voir un fiel si amer et des emportements assez grands. Mais Dieu seul voit ces choses et c’est à Lui seul que j’ai recours, n’espérant nulle consolation des hommes et n’en désirant pas même. Je vous prie de faire connaître mon respect profond pour S B [Fénelon], le T[uteur] et les autres. Si je suis obligée de sortir d’ici comme il y a apparence, ayant dit qu’il me chasserait de manière infamante, ou je vous ferai savoir ma destinée ou je ne pourrai, car vous êtes bien cher à mon cœur. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses. Il a dit à la Mère que ceux qui étaient de mes amis lui ont dit qu’ils ont remarqué en moi un esprit double et fourbe : oui, ses amis et meilleurs amis ! Il ne tient aucune parole.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°137] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [147].

1Bossuet livre le nom de Madame Guyon dans ses écrits sur les entretiens d’Issy.

0. Du CARDINAL LE CAMUS A DOM FALGEYRAT. 3 mai 1695.

Grenoble, 3 mai 1695.

Il court, mon révérend père1, une lettre sous votre nom dans Paris, touchant Mme Guyon, que vous avez vue autrefois dans mon diocèse. Comme cette lettre est entièrement contraire à ce que vous me dîtes alors, j’ai cru que c’était une lettre supposée. Je vous écris pour en savoir la vérité et pour vous prier de me mander si vous ne vous souvenez pas que vous me dîtes, par deux fois différentes, après avoir conféré avec elle, qu’elle disait qu’on pouvait être tellement uni avec Dieu qu’on pourrait tomber dans des pollutions, même avec un autre, étant éveillé, sans que Dieu y fût offensé2.


1Jean Placide Falgeyrat (al. Falgérat), né à Limoges, fit profession à dix-neuf ans, le 15 septembre 1658, à l’abbaye Saint-Augustin de cette ville. Il fut nommé visiteur de la province de Bretagne par le chapitre général tenu à Tours le 14 juin 1699, et mourut à Saint-André d’Avignon, le 1er juin 1703.

2Cela rappelle la quarante-deuxième proposition de Molinos […]. « Mme Guyon disait seulement, dans son livre des Torrents, vers la fin : « C’est la volonté maligne de la part du sujet qui fait l’offense, et non l’action. Car si une personne dont la volonté serait perdue et comme abîmée et transformée en Dieu, était réduite par nécessité à


Comme je me souviens très bien que vous m’aviez dit cela, je vous prie de me marquer si vous vous en souvenez, et de faire mes compliments à M. l’abbé Bonneau3, mon ancien ami, et de me croire à vous avec toute la cordialité possible.

Le cardinal LE CAMUS.

- UL, VII, «Témoignages».

faire des actions de péché, elle les ferait sans péché. » C’est la quarante-deuxième proposition condamnée par l’évêque de Chartres dans son ordonnance. Pour justifier cette proposition, l’éditeur des Torrents, en 1704, a ajouté après les mots actions de péché, ce membre de phrase : « comme certains tyrans ont fait à des vierges martyres. » [Chap. 4, §11.] Addition évidente, et qui ne cadre pas avec le contexte. Le texte de Mgr de Chartres était pris sur le manuscrit de Mme Guyon. » [UL].

3René, fils de Thomas Bonneau, seigneur de Vallemer, fut conseiller et aumônier du roi et abbé de Saint-Martin d’Autun de 1670 jusqu’à sa mort, le 23 janvier 1711.

0. DU PERE LACOMBE. Mai 1695.

Au seul Dieu soit honneur et gloire.

J’ai vu l’Ordonnance du seigneur prélat dans le diocèse duquel vous êtes présentement. Je ne puis que louer et bénir Dieu avec votre cœur, qui le fait sans doute constamment, pour la nouvelle flétrissure qu’Il a permis qui nous soit arrivée par cette nouvelle condamnation de nos petits ouvrages, lesquels néanmoins ne sont pas tant de nous que de tant de graves auteurs qui ont écrit sur ces matières avec beaucoup plus d’étendue et plus de liberté. Nous ne sommes que leurs échos, qui avons tâché de répéter fidèlement les paroles que nous avions reçues d’eux.

Dans mon Analysis 1, j’ose dire qu’il n’y a rien du mien que la préface, à laquelle on ne trouva rien à redire lorsque je fus interrogé à Paris. Tout le reste est tiré de bons auteurs qui y sont cités ; et si, vers la fin de 1’ouvrage, je ne les allègue pas, je ne laisse pas de rapporter leurs propres termes, comme il me serait aisé de le justifier si j’étais en liberté et que je pusse être écouté. Mais puisque les pasteurs des églises du Seigneur réprouvent ces opuscules, nous les devons nous-mêmes réprouver quant à l’usage qu’on n’en veut pas souffrir, et aussi quant aux propositions qu’ils déclareraient erronées, dès qu’on nous les montrerait en propres termes dans nos écrits. Le bien de l’union, de l’obéissance, de la charité est préférable à toute contestation, ou résistance, ou justification ; outre que, dans le fond, vous et moi [f°127v°] trouvons, dans ce succès de nos petits traités, tout ce que nous avons prétendu, savoir : l’accomplissement de la volonté de Dieu, en cela comme dans


1 Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.

tout le reste. Qui ne se propose point d’autre but, n’est jamais frustré de ses espérances. Il n’arrive rien dans le monde dont Dieu ne fasse un sujet de Sa gloire. Si l’amour de cette adorable gloire fait tout notre contentement, comme nous le demandons à la divine bonté, rien ne manquera à notre satisfaction, comme rien ne saurait empêcher l’accomplissement de notre unique dessein. C’est là que se trouve l’heureuse immobilité du cœur, si combattue, et néanmoins si nécessaire en nos jours.

Je m’étonnerais qu’en épargnant tant d’écrivains qui en ont dit infiniment plus que nous, on nous eût singulièrement entrepris, n’était que les désordres qu’on a reconnus en nos jours ont donné lieu de se plus défier. Cependant j’ai devant Dieu, dans ma conscience, la consolation de ne voir, ni dans mon écrit ni dans mon opinion, les erreurs qui sont justement condamnées dans les articles de l’Ordonnance. Et si je pouvais produire ce que j’en ai écrit, on verrait que je combats directement les principales qui y sont marquées, et contre Molinos, la continuation de son acte de foi non interrompu, ce qui est d’autant plus ridicule qu’il la veut établir même dès les premiers pas de la vie intérieure, au lieu que ce privilège n’est que pour les parfaits contemplatifs gratifiés d’une contemplation infuse, et contre l’aveugle Malaval2, qui a exclu de l’objet de la [f°128] contemplation les attributs divins et l’humanité de Jésus-Christ, contre le sentiment de tous les anciens, et contre la définition même de la contemplation. Si je pouvais vous envoyer ces écrits que j’ai faits, je le ferais volontiers, mais je doute que vous puissiez les recevoir.

Pour ce qui est des actes, il est certain qu’il en faut faire. Qui ne ferait point d’actes, ne ferait rien, puisque ces actes sont l’action de l’âme. Mais comme il y en a de plus ou moins parfaits dans leur étendue, dans leur durée, dans leur élévation, dans le dégagement des sens, il faut, de nécessité, que ceux des personnes plus avancées ou parfaites soient plus simples et plus élevés, et conséquemment moins sensibles que les autres. Je vous ai déjà mandé que je signerais sans difficulté les articles qu’on vous a fait signer. Encore qu’il soit vrai que la théologie mystique, comme les premiers écrivains en ont averti, ne se puisse comprendre que par ceux qui ont l’expérience, et qu’en ce sens on puisse dire qu’elle est la pierre blanche, et le nom nouveau que nul ne connaît que celui qui le reçoit3, il est néanmoins certain qu’elle ne contrarie en rien la théologie commune, qui discerne très bien ce qui est erreur


2Sur le mystique aveugle de Marseille, v. Index.

3Apocalypse, 2, 17.

d’avec ce qui ne l’est pas, et qui conserve, défend, explique, propose les règles de la foi, selon la parole de Dieu ou écrite ou transmise par tradition. Je ne voudrais point de théologie mystique, si elle était contraire à la scolastique ; mais pour lui être ou cachée ou supérieure en certaines choses, elle ne la contrarie pas ; elle n’est même que la suite, le progrès [f°128v°] et le couronnement de l’autre, en ce que, sur les principes que celle-ci établit, celle-là tâche de s’élever par les degrés anagogiques jusqu’à l’union divine et à la jouissance de Dieu, telle qu’on la peut obtenir dans cette vie par un parfait amour, quoique sous le voile de la foi.

Pour nous, ma chère sœur, frappés, flétris, décriés depuis si longtemps, laissons à Dieu le soin de Sa vérité, de Son Église, des âmes où Il veut régner, et contentons-nous, pour tout bien, de l’amour de Sa volonté et de l’accomplissement de Ses plus que justes desseins. Rien ne périt pour nous, puisque rien ne périt pour Dieu. Demandons-Lui d’un même cœur le véritable amour de Sa gloire plus que de nous-mêmes, plus que de tout bien créé : vivons et mourons dans le total abandon que Son amour nous doit inspirer. Ô que cet abandon est bien exprimé dans ces beaux mots de saint Cyprien et de saint Augustin : ut totum detur Deo ! que tout soit donné à Dieu, tout remis, tout délaissé, et pour le temps et pour l’éternité ; que ce soit l’unique terme où tende fidèlement notre cœur ! Avec cela seul, il ne lui manquera jamais rien, car c’est là la parfaite charité à laquelle rien ne manque, puisque Dieu est charité. Je Le prie d’être votre force et votre protection parmi vos traverses et vos maux de toutes sortes, jusqu’à ce qu’Il opère votre bienheureuse consommation. Tous les amis et les bonnes âmes de ce lieu vous saluent très cordialement. On a fait de cœur beaucoup de prières pour vous. Des personnes d’une vertu éprouvée se sentent unies à vous sans vous avoir vue, quelques-unes même sans avoir guère ouï parler de vous. Pour moi, je demeure constamment votre très acquis en notre Seigneur Jésus-Christ crucifié.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°127, en tête : « mai ou juin 1695 ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 84.

0. DU PERE LACOMBE. 12 mai 1695.

Ce 12 mai, jour de l’Ascension, 1695.

J’ai été également surpris et réjoui, lorsqu’à l’ouverture du paquet, que mon tout-puissant Maître a conduit heureusement, j’ai reconnu votre caractère [écriture], dans un temps où il y avait si peu d’apparence

que je pusse recevoir de vos nouvelles, de vous-même, ni guère par autre voie. La divine Providence se rend admirable en nous ouvrant toujours des moyens de nous communiquer nos croix et nos confusions, afin que notre union de foi et de croix ait toute l’étendue et toutes les suites que Dieu lui a destinées. Que je suis obligé, en mon particulier, à la charitable personne qui vous a permis de m’écrire ! Je prie Dieu de lui en donner une immortelle couronne, et de bénir de ses plus grandes grâces la maison1 où vous êtes traitée si charitablement, pendant que d’ailleurs on vous exerce et poursuit avec tant de rigueur. Je vous croyais en repos dans une profonde retraite, et j’apprends que c’est là-même que vous êtes plus tourmentée. De toutes les lettres, si bonnes, si utiles, si fidèles, que j’ai reçues de vous, nulle ne m’est si chère que la dernière, parce qu’aucune ne m’a tant fait voir jusqu’où la divine main vous immole, et quelle est la pesanteur de la croix dont elle vous a chargée. A en juger évangéliquement, et à remarquer les dispositions dans lesquelles vous la portez, assistée d’une puissante grâce qui vous rend immobile dans l’amoureuse résignation, ce n’est pas mauvais signe ; au contraire, la conduite et le règne de Dieu y paraissent sensiblement. Pour peu qu’on y fît d’attention, on y découvrirait les caractères [f°125v°] de l’Esprit de Dieu, mais, dans le temps d’obscurcissement, de si claires et de si pures vérités sont méconnues et traitées d’erreurs. Dieu qui permit que les prêtres et les docteurs de la loi fussent aveuglés au sujet de la vie et de la doctrine de Jésus-Christ Son Fils, le permet de même à l’égard des âmes qu’Il veut rendre plus conformes à cet adorable Fils. C’est 1’amour-propre qui aveugle le cœur de l’homme ; la science et l’autorité l’enflent ; le désir de plaire aux puissances, de se faire un mérite auprès d’elles, de s’acquérir un nom dans le monde, détournent facilement de la droite voie et du juste jugement. Quoi qu’il en soit, vous avez appris de Dieu même à recevoir tout de Sa main et à Lui tout délaisser : avec cela, tout va très bien pour vous. Dieu laisse fort embrouiller les choses pour les démêler un jour avec plus d’éclat, ne fût-ce qu’au grand jour de Son jugement.

Pour moi, par l’intime conviction que j’ai que vous êtes à Dieu, et qu’Il habite et règne en vous, je m’estimerais heureux de vous tenir compagnie dans le supplice, en criant hautement que je tiens pour vous, persuadé que vous tenez pour Dieu. Et certes, je ne suis pas sans supplice : grâce, gloire à la divine Providence ! il est assez rude et assez long, sans savoir ce qui m’en reste à essuyer. Dieu nous réserve vers la fin les choses les plus extrêmes, les plus surprenantes, les plus écra



1 Sainte Marie de Meaux.

santes. Il me souvient de ce que vous disiez de cette année 1695, que ce serait la queue de la persécution. Il est bien vrai, car rien n’est plus malaisé à écorcher que la queue. De toutes les croix, je n’en connais pas de plus rude que [°126] celle d’être traité comme vous l’êtes. Quand je commençai d’être interrogé et contredit avec tant de préoccupation et d’aigreur sur des vérités si claires et si importantes, j’en fus si démonté et si accablé, que rien ne me paraît plus sensible. Mais je ne comprends pas comment vous pouvez signer, pour erreurs, des dogmes qui ne sont pas certainement de vous. A moins qu’on ne vous les montre dans leurs propres termes en vos écrits ou en vos réponses, il faut constamment refuser de les avouer pour vôtres, et persister dans la soumission que vous avez tant protestée, demandant un jugement sur le tout, et vous excusant de tant de signatures. Dieu vous veut sans autre conseil que le Sien ; c’est bien assez ; ce qui paraît renversement et désordre à l’esprit humain, sera reconnu de Dieu pour vérité, pour justice, pour amour. Que de bon cœur je vous aiderais de tout ce qui dépendrait de moi ! Mais Dieu, pour Sa gloire et pour la consommation de votre sacrifice, vous veut abandonnée des hommes, et délaissée à Lui seul. Il s’accomplit en votre personne une histoire si singulière que la divine volonté, qui l’a inventée et qui l’exécute sur son projet éternel, en tirera une gloire immense.

Nous avons reçu le paquet des écrits depuis peu de jours seulement. J’ai lu le Purgatoire 2 : il est fort bon et solide. Il y aurait quelque chose à ajouter et à expliquer. Un seul endroit doit être raccommodé ; c’est où il est parlé du jugement particulier : il est certain que chaque âme le reçoit à l’heure de sa mort ; mais celles qui doivent être plus sévèrement punies l’oublient aussitôt après, le souvenir leur en étant ôté pour les faire plus souffrir. Saint Clément 3 alexandrin est un excellent ouvrage ; il paraît que son auteur a été singulièrement inspiré pour déterrer d’un auteur si grave et si ancien la véritable théologie mystique et l’illustre témoignage qu’elle en reçoit. [f°126v°] Le Job 4 est beau et plein d’une véritable et salutaire doctrine, tirée du sacré texte avec beaucoup de justesse, non sans une particulière inspiration ; néanmoins il aurait besoin d’être un peu retouché.


2Le Traité du Purgatoire de Mme Guyon. Sur le jugement particulier, I.3 : « Je ne crois pas que Dieu la juge d’un jugement particulier […] notre divin juge attendra à la fin du monde à se montrer ou favorable aux justes, ou rigoureux aux pécheurs. »

3Le Clément de Fénelon (réédité par Dudon : Le Gnostique de saint Clément d'Alexandrie..., Beauchesne, 1930.)

4L'Explication de Job par Madame Guyon.


Toute facilité d’écrire et de lire m’est ôtée, et mon étourdissement augmente de jour en jour. Je n’attends que la mort, et elle ne vient point ; ou plutôt elle vient assez cruellement chaque jour, sans nous achever par son dernier coup. Le jardinage que j’exerce depuis cinq ans m’est insupportable, et d’une amertume extrême ; cependant il faut que je le continue. Le corps est fort épuisé de forces et languissant, et si la divine main le pousse plus loin que jamais, une peine intérieure, laa plus bizarre que j’aie eue de ma vie, me fait beaucoup souffrir depuis quelques mois. Tout se verra en Dieu, si nous ne pouvons plus nous voir en ce monde.

Les enfants de Dieu dans ce lieu-ci sont constants dans leurs voies. Tous ceux qui ont ouï parler de vous vous honorent et vous aiment. Le principal ami5 ne se lasse point de me continuer ses charités et ses libéralités. Le jeune ecclésiastique comprend toujours mieux les voies de Dieu. Jeannette 6 ne vit presque plus que de l’esprit, son corps étant consumé par des maux si longs et si cruels. Elle vous aime et vous est unie au-delà de ce qu’ou peut en exprimer, vous goûtant et vous estimant d’autant plus que plus on vous décrie et vous déchire. Elle vous salue et embrasse en Notre Seigneur, avec toute la cordialité dont elle est capable. Nous n’attendons que l’heure que Dieu nous l’enlève. Elle a une compagne et confidente, entre autres qui est d’une simplicité et candeur admirable. Pour moi, je vous suis acquis plus que jamaisb, mais comme cela est toujours plus intime, je le sens et l’aperçois moins, et il faut que je vous …c

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°125. - Cor.Fénelon 1828, t. 7, lettre 82.

a et si (mot illis. raturé) (la divine main ajout interligne) le pousse plus loin que jamais. Une (mot illis. raturé) (peine intérieure ajout interl.) la

b fin de l’édition de 1828.

c fin du feuillet.

5Probablement Lasherous, prêtre aumônier de Lourdes, v. note à la lettre n°271, de Lacombe, du 4 mars 1695.

6 Voir Index, Jeannette.

0. DU PERE LACOMBE. 25 mai 1695.

Ce 25 mai 1695.

J’ai reçu heureusement deux de vos lettres de Meaux. Plaise au ciel que vous receviez de même mes réponses ! Je ne puis assez admirer ni


assez louer la divine Providence de ce qu’elle me fait savoir une bonne partie de vos croix, auxquelles il est juste que je prenne part, et parce que leur cause nous est commune et par la compassion que je dois avoir de vos maux. Vos croix extrêmes ayant opéré votre parfait anéantissement en Dieu seul selon Son dessein, feront jusqu’à votre dernière heure la couronne et le voile glorieux de ce même anéantissement. Tout ce que vous me marquez de votre état en est une preuve plus que probable. Depuis que l’on n’est plus et que l’on ne subsiste plus en soi, mais en Dieu seul, il faut de nécessité qu’on ne se trouve plus, et qu’on ne se sente plus être ce qu’on était. Dieu tirera une grande gloire d’un ouvrage si profond et si caché en Lui, lorsque, l’ayant couronné et glorifié, Il le [f°129v°] mettra en parfaite évidence. Cependant il faut que les plus extrêmes souffrances, et de toutes sortes, avancent, conservent et consomment cette œuvre admirable. Ces extrêmes souffrances ne sont point séparées des extrêmes humiliations. Il n’est plus question de voir ni de sentir l’abandon, dès qu’il est arrivé à son comble : on demeure abandonné sans l’abandonnement. En un mot, j’éprouve un peu que l’on est tellement tiré hors de soi-même que l’on ne se trouve plus que pour souffrir. Mais Dieu ne soutient jamais plus puissamment une âme si accablée, que quand tout soutien créé lui manque, et même tout soutien divin aperçu. Alors, la protection de Dieu est d’autant plus forte et plus étendue que le délaissement est plus désolant. Souffrons donc autant qu’il Lui plaira, sans autre appui ni confiance que Lui seul. Grâce à Son infinie bonté, tout autre soutien vous est bien retranché.

Dans les Articles1 que l’on vous a fait [f°130] signer, je ne vois rien à quoi je ne voulusse souscrire après les prélats et les docteurs qui les ont dressés. Je ne remarque pas qu’on ait prétendu qu’ils soient dans vos écrits, ni les erreurs qu’ils condamnent, mais ce sont des vérités orthodoxes qu’il faut absolument sauver, sans y donner aucune atteinte sous prétexte de théologie mystique ; ce qui n’empêche qu’il n’y ait une autre façon de produire ces actes, laquelle, pour être plus simple, plus durable et réunie dans le regard amoureux de Dieu, ne laisse pas d’être très réelle, et de satisfaire encore plus parfaitement aux obligations communes à tous les fidèles. J’ai expliqué cette difficulté dans le Moyen court et facile que j’ai retouché2, et il y en a des passages de très graves auteurs dans mon infortunée Analysis 2b. J’ai aussi fait un chapitre exprès


1Les 34 articles, compromis entre Fénelon et Bossuet résumant les entretiens d'Issy, publiés dans les instructions pastorales des 16 avril, 25 avril, 21 novembre, assortis d’une condamnation des écrits de Madame Guyon ainsi que de l'Analysis du P. Lacombe.

2Travail perdu.

dans un ouvrage latin plus ample que j’ai fait, pour prouver contre l’aveugle de Marseille3 et quelques autres l’article 244 des 34 qu’on vous a présentés ; il est très solide. [f°130v°] Votre soumission et souscription auxdits Articles me paraît complète et édifiante. Je ne sais ce que l’on peut exiger davantage, à moins qu’on ne prétende vous faire rétracter des erreurs formelles qu’on supposerait être dans vos écrits. C’est tout ce que peut faire une femme que de se soumettre aux pasteurs de l’Église, sans qu’elle soit obligée de résoudre des difficultés scolastiques.

Depuis mon autre lettre, j’ai lu tout votre Job. Il me paraît très bon, plein d’une connaissance profonde des voies les plus intérieures, et d’un don singulier de les bien expliquer. Il n’y a que deux ou trois endroits que je voudrais tant soit peu raccommoder, et en quelques autres, ajouter quelques petits éclaircissements. Il y a bien des choses qui m’ont été gravées dans le cœur depuis ma prison et que j’ai lues avec plaisir dans votre écrit telles que je les lisais en moi-même. Je prie Dieu d’être d’autant plus votre consolation, votre fidélité, votre force, votre tout, que plus Il vous retranche tout le reste. Je ne puis travailler à aucun ouvrage de l’esprit, mais seulement à mes jardins, encore avec un extrême dégoût. La petite Église d’ici5 vous salue.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°129. - Fénelon 1828, tome 7, lettre 85.

2b Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.

3Malaval.

4Article 24 : C’en est une [d’erreur] également dangereuse d’exclure de l’état de contemplation, les attributs, les trois personnes divines et les mystères du Fils de Dieu incarné, surtout celui de la croix et de la résurrection ; et toutes les choses qui ne sont vues que par la foi sont l’objet du chrétien contemplatif.

5Le cercle spirituel animé par le P. Lacombe.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 juin 1695.

Jusqu’à présent, monsieur, je n’ai point pris la liberté de vous écrire pour ne point faire contre votre intention. J’ai tâché de souffrir toutes les violences de M. de M[eaux], mais aujourd’hui qu’elles sont venues à leur comble, j’ai cru devoir vous en donner avis, et vous demander la permission de lui dire que je vous écrirai et vous prierai de consulter les actes que je vous ai donnés. En voilà quatre qu’il a à présent, dont je vous ai donné la copie. Il y en a un dont j’envoyai la copie de ma main et je ne l’ai plus ; c’est celui où il me fait déclarer que je n’ai point vu M.


de Grenoble avec le prieur de Saint-Robert1. Il ne veut plus à présent de cette déclaration.

Il vint hier au soir, lendemain de la petite Fête-Dieu. La Mère supérieure lui parla d’abord1b. Mais comme j’ai mandé les autres scènes, je ne les répète pas. Il dit à la Mère : « Eh bien, a- t-elle signé ce que je lui ai donné ? ». Elle lui répondit : « Monseigneur, je la vois dans le dessein de faire tout ce qu’elle pourra pour vous contenter, et si elle ne le fait pas entièrement, c’est qu’elle ne le pourra en conscience. » Sur cela il se mit dans de grands emportements, disant qu’il me perdrait et abîmerait, qu’il m’allait confondre par une foule de témoins, me déclarant contumace2, que tous mes amis que j’avais abusés le lui déclarèrent [déclaraient] de bonne foi et avouèrent [avouaient] que je les avais égarés, et qu’il faut que j’avoue que je suis hérétique et qu’il m’a fait revenir de mon hérésie, sans quoi il me déclarera contumace et jettera sur moi les censures de l’Église ; que je suis un Lucifer en présomption, qu’il a haut de deux pieds de papiers pour me confondre, et qu’il me rendra garant de tous les auteurs que j’ai cités dans mes Justifications. La Mère lui dit : « Mais, Monseigneur, nous y voyons tant d’humilité, tant de droiture. » Sur cela, il se mit dans une fureur qui l’étonna, lui répétant qu’il me perdrait et qu’elle ne se mêlât jamais de lui parler de moi.

Il en a dit beaucoup à madame la princesse de Furstemberg, qui est ici, et le dit tout haut à table à tout le monde. Il dit qu’il allait écrire contre moi, et un fort homme de bien a assuré que le livre était sous la presse, et qu’il ne voulait cela que pour autoriser son livre. Il me demanda ensuite ; j’y allai. Il me dit, fort en colère : « Avez-vous signé ce que je vous ai donné ? » Je lui dis : « Monseigneur, il y a certains termes qui m’empêchent de le pouvoir faire. Si vous agréez de les ôter afin que je ne blessasse pas ma conscience, il n’y a rien que je ne voulusse faire pour vous obéir. » Sur cela il entra dans un fort grand emportement, m’appelant Lucifer, orgueilleuse, pleine de présomption, qui ne veut point avouer d’être coupable d’erreur, mais qu’il me le ferait bien faire, qu’il viendrait disputer avec moi en présence de témoins, et qu’il m’accablerait et me perdrait. Sur cela, je lui répondis avec beaucoup de respect et de douceur : « Monseigneur, je crois que je suis pleine d’orgueil et de présomption, puisque vous me le dites, et je vous prie même de demander à Dieu qu’Il m’humilie, mais mon cœur est droit, et Dieu

1Dom Richebracque, qui écrivit ci-dessus une lettre pour la défense de Mme Guyon. V. Index, Richebracque.

1bLa mère Le Picart, que Bossuet avait en estime, et qui se liera d’amitié avec Madame Guyon. V. Index, Le Picart.

2contumace : non comparution de prévenu devant le tribunal.

sait bien que, si je ne craignais pas plus de Lui déplaire qu’aux hommes, je ferais pour me mettre en repos ce que vous me demandez. Mais, Monseigneur, ce que je demande ne consiste qu’à ôter le terme de révoquer ; à part ce terme, je l’ôterai si mes amis me le conseillent. Agréez-vous que je vous donne un modèle comme je le puis signer ? - Eh bien, donnez. -Après je ne le verrai point, mais je le ferai voir à mes amis, si l’on en est content ». Ensuite, sans que je dise rien, il recommence mon orgueil et ma présomption, disant qu’il rendrait publiques les folies de ma vie, que j’étais une cervelle tournée, un cerveau gâté et altéré, puis me parla d’un songe3, et se moquant de moi avec des rires : « Qu’aviez-vous fait dans ce lit avec l’Epoux ? Qu’est-ce qui s’y passa ? » Je lui dis : « Monseigneur, c’est un songe que je raconte naïvement. Vous savez que je ne vous ai donné cela que par excès de bonne foi et de confiance, et sous le sceau de la confession. » Enfin, sans me répondre, m’appelant cerveau gâté, qu’il me ferait faire pénitence publique, puisque le scandale de mes livres était public, il s’en alla, emportant mon modèle dans sa poche sans le vouloir voir. « Faites votre devoir, me dit-il, je veux bien m’acquérir le titre de persécuteur, mais je vous le ferai bien faire, sinon je vais vous déclarer contumace et jeter sur vous les censures de l’Église. Je ne fais rien que de concert avec les quatre qui ont signé ». Il l’a dit de même à la Mère, et que mes amis lui ont avoué de bonne foi qu’ils m’ont reconnue pour fourbe. La Mère lui dit : « Mais, Monseigneur, nous l’avons tant observée depuis cinq mois et nous ne l’avons jamais trouvée en deux paroles. - Ne vous mêlez pas de cela, vous n’y entendez rien. »

Je vous demande si vous agréez que je propose à M. de M[eaux] de vous envoyer toutes les copies des actes que je lui ai donnés, et que si les docteurs que vous consulterez trouvent que je puis faire autre chose, qu’ils dressent avec vous et la décharge et ce qu’il veut que je signe ; il n’y a que ce moyen de me tirer de l’oppression . Cependant, je n’ai osé le proposer sans savoir si vous l’agréez. Un mot de réponse, s’il vous plaît, par qui il vous plaira. L’on croit, où vous êtes, que je me suis attirée cela par mon peu de soumission. Dieu a tout vu, cela me suffit, et il était juste pour comble que cela fût de la sorte. Ce n’est pas pour me plaindre que je vous le dis, non plus que les choses dures que je reçois, mais afin que Dieu soit glorifié.

3Le trop fameux songe dans Vie, 2.16.7 : « Cette montagne s'appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre où l'Epoux me mena et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits, il me répondit : « Il y en a un pour ma Mère et l'autre pour vous, mon Epouse. » Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés, qui vivaient ensemble d'une manière admirable… »


J’ai oublié de vous dire que M. de M[eaux] me dit toujours ce terme qui fut dit à l’aveugle-né4 : « Rendez gloire à Dieu, et avouez que vous êtes hérétique, mais que, vous ayant convaincue, vous reconnaissez vos erreurs ; rien à moins, rien à moins, je vous perdrai. J’ai toujours eu de l’opposition pour vous, mais plus je vais en avant, plus j’en ai ; cela vient jusqu’à l’horreur, présomptueuse qui nous a voulu donner ses erreurs et rêveries comme de belles choses. » Voilà toute la conversation. Je lui dis : « Qu’ai-je fait de nouveau, Monseigneur, qui vous indigne si fort ? - Rien, rien, mais j’ai cru dans le commencement que vous étiez ce que je vous vois aujourd’hui, et je m’y confirme. » Il dit à tout le monde mon nom.

L’acte de déclaration est entre les mains de madame de Char[ost], à qui je l’envoie : je n’en ai point de copie. Je vous prie de voir si, par tous ces actes, je n’ai pas témoigné ma soumission. Sur ce que je lui dis que c’était par confiance que je lui avais donné la Vie et le reste ; il dit : « C’est par providence que cela est venu et j’en ferai usage. » Il dit à la Mère que je lui avais fait voir des écrits abominables et infâmes.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°143] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [165] (renvoi de [151]). Nous ne sommes pas certain de l’ordre des lettres du mois de juin.

4Jean, 9, 14 : injonction des ennemis de Jésus à l’aveugle-né qu’il vient de guérir.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695.

Vous apprendrez la dernière injustice de M. de M[eaux] dont mon cœur est pénétré de douleur, tant par la surprise avec laquelle il m’a fait signer, que de ce que je ne puis dire ce que c’est, n’en ayant nulle copie. Par cette signature, il peut me faire dire ce qu’il voudra. Dieu seul peut me tirer de ses mains. Je suis triste jusqu’à la mort, incommodée au-delà de tout. Je lui ai demandé d’aller à Bourbon ; il m’a dit qu’il fallait voir ce que madame de M[aintenon] voulait faire de moi. Si elle n’est pas satisfaite de tous les maux qu’elle m’a faits et qu’elle veuille être cette seconde E.1, j’y consens : le Seigneur soit béni ! Après tant de trahisons, que faut-il attendre ? Si vous recevez ma pension, donnez les 310 livres

1pour Eudoxie. Surnom de Mme de Maintenon. Eudoxie était la femme de l’empereur Arcadius : ambitieuse et intrigante, elle eut une grande influence dans le gouvernement de l’empire. Elle fut blâmée par saint Jean Chrysostome et contribua à son exil.

à M. Theue, et vous me ferez tenir le reste ou vous le garderez, comme vous jugerez à propos.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°138] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [148]. L’ordre des lettres du mois de juin est difficile à établir : nous suivons celui du copiste La Pialière qui fait précéder les lettres de : « juin 1695 ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695.

Vous me faites grand plaisir de me mander que le Chi[nois] n’a point de part à la connaissance de la sœur grise1 et je croyais avoir assez marqué combien j’étais opposée à ce commerce, quand je vous dirai, sous le dernier secret, que j’ai découvert qu’elle avait de grands commerces avec les filles du P[ère] V[autier], et qu’après lui avoir défendu de la voir, elle n’a pas laissé de le faire et m’a donné mille mensonges. C’est elle qui m’a attiré la première affaire de l’abbé de Lannion, source de toute autre, et je sais qu’elle aura triomphé de mon absence d’avoir vu ...a, après que j’avais cessé de la voir elle-même. Sous une simplicité affectée, elle porte une duplicité sans égale. Elle va à confesse aux Pères de l’Oratoire pour être de tous côtés mais lorsque je représente ces choses aux Enfants2, l’on croit toujours que je me trompe, et l’on croit toutes ces personnes plus que moi.

A tout cela je garde le silence, et je me contente de souffrir entre Dieu et moi des peines que Lui seul sait, par le peu de foi que l’on a de ce que je dis. Dieu l’a permis. Ce qui est passé est passé. J’admire le peu de discernement pour tout le reste des frères et sœurs ; il n’y en a pas un que je ne sois fort aise que vous voyiez et à qui je ne souhaite que vous ne soyiez fort uni.

Le Chi[nois] néanmoins a vu la sœur grise et l’a produite à la petite Céc[ile?]. C’est moi qui porte le mal de toutes les fautes, car quelles croix ne m’a pas attirées un voyage du Chi[nois] avec la sœur grise ! En ce temps, le Chi[nois] me promit toutes choses. Il y a deux ans que je ne vis point la sœur grise parce qu’elle avait encore vu ces filles, quelque chose que je lui eusse pu dire.

Il y a de certaines choses comme cela qui m’affligent à la mort car je crois qu’on ne me croit point. Je m’imagine que peut-être Dieu ne veut pas que je me mêle de dire mes pensées, et si je n’en étais fortement pressée, je ne le ferais pas.

1 Surnoms non élucidés.

2Enfants du Petit Maître.


M. de M[eaux] a passé bien du temps ici sans me demander : depuis qu’il a mis dans sa poche la dernière soumission, je n’en ai pas ouï parler. Il avait dit qu’il en emplirait les poches.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°138] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [148].

a Points de suspension de La Pialière.

0. A LA « PETITE DUCHESSE » [DE MORTEMART]. Juin 1695.

Je vous avoue, ma bonne p[etite)] d[uchesse], que je crains pour vous le voisinage de la femme autant que je vous désire celui du M. : l’on voudra éplucher toutes vos actions, l’on s’en fera une matière de chagrin à soi-même et à nous aussi. D’un côté, je vois les commodités que cela vous apporterait, mais en vérité les troubles de cœur que vous en pourriez recevoir l’emportent beaucoup. Que la petite C[omtesse] vous en dise simplement sa pensée. La liberté est au-dessus de tous les accommodements, c’est ce qui me vient à vous dire.

Il est vrai que les duretés de M. de M[eaux] et ses menaces, qu’on ne peut point exprimer comme elles sont, vont à l’excès. Jusqu’à présent Notre Seigneur m’a donné des réponses : une égalité, une douceur à son égard qui ne me seraient point naturelles. La Mère1 croit que ma trop grande douceur et honnêteté le rend hardi à me maltraiter parce que son caractère d’esprit est tel qu’il en use toujours de la sorte avec les doux, et qu’il plie avec les gens hauts. Cependant je ne changerai pas de conduite.

J’espère que Dieu me donnera la grâce qui me sera nécessaire pour achever ma vie en patience. Le livre qu’il fait est presque imprimé. L’on ne voit pas d’apparence que je reste dans son diocèse. Je vous prie de ne dire ceci à personne de peur que l’inquiétude ne prenne. Je ne tomberai sur les bras de personne et je saurai si bien laisser ignorer à toute la terre où je serai, qu’on ne doit point se faire de la peine là-dessus. Dieu, qui ne manque pas aux corbeaux, ne me manquera pas en cela. Je vous manderai sûrement lorsque je ne serai plus ici sans rien mander autre chose ; ainsi tout commerce cessera. Mais comme je dis, ne dites ceci à personne, afin que la sagesse ne fasse pas prendre des [119v°] mesures pour me faire rester dans un lieu qui m’est un enfer et où je ne puis

croire que Dieu me veuille longtemps. Les plus rudes coups ne nous sont pas toujours portés de nos ennemis, mais tout est bon de la main de Dieu, et Il suffit tout seul, même à un cœur qu’il semble accabler au- dedans aussi bien qu’au-dehors du poids de Sa rigueur. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Une religieuse de vingt et un ans est morte en quatre jours, je ne l’ai point quittée qu’après son dernier soupir. Que la mort est digne d’envie, mais il faut supporter patiemment la vie. Adieu.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°119] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [149].

1La mère Le Picard, supérieure du couvent de Meaux.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 1695.

... J’admire comment l’on peut encore se persuader, après ce que monsieur de M[eaux] a fait, qu’il ait quelque légère intention favorable. Rien n’est plus sanglant que sa lettre pastorale1 [117v°], et il n’y a rien à y ajouter. Les maux qui ne touchent point se voient avec d’autres yeux. Pour la confiance, on ne peut lui en marquer davantage. Les religieuses en sont témoins, jusques à lui dire que je m’étais mise entre ses mains comme entre celles d’un père, que je ferais ce qu’il me dirait, mais que je lui demandais non seulement comme à un saint prélat, mais comme à un homme d’honneur de ne me rien demander que ce que je puis faire. L’on a vu l’affectation qu’il a marquée à faire connaître, comme si je lui avouais dans le secret, des choses qui ne sont point dans les livres. Il n’y a rien à ajouter au fond de malignité qui est dans la lettre pastorale. Toute personne sans prévention, et même les gens prévenus, en voient toute la force et la malignité telle qu’elle est. Mais les gens d’honneur, je crois, s’aveuglent et croient qu’on a toujours de bonnes intentions lorsque les actions sont même pleines de noirceur. Dieu soit béni de tout. Je veux bien encore qu’on attribue à un défaut de soumission ce qui vient de l’artifice des hommes. Les religieuses m’en trouvent trop. Je crois que si l’on s’employait auprès de lui pour qu’il me donnât un billet de décharge, il le ferait, mais croyant que personne ne s’intéresse à ce qui me regarde, il ne le fera pas, ou me le donnera en de mauvais termes. A présent que vous avez vu la lettre pastorale, peut-être changerez-vous de langage, à moins qu’on ne se veuille aveugler. Cependant, si l’on ne s’emploie pas pour me faire avoir un billet de décharge, je serai


1Lettre pastorale publiée le 16 avril. La lettre présente serait du mois d’avril ou du mois de mai ? Nous la plaçons en juin, précédant la lettre à la « petite duchesse » : « […] L’on peut dire à Madame de Chevreuse que j’ai écris au t[uteur] ».

tourmentée toute ma vie et ce sera (f°.118r°) toujours à recommencer. Mais j’espère que Dieu, en me tirant bientôt du monde, mettra des bornes à la malice des hommes. Je salue les enfants du Seigneur et me réjouis de la meilleure santé de monsieur votre fils.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°117] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [141].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695.

Lorsque j’ai prié qu’on gardât le secret sur le passage de M. de Mors[tein], c’est plutôt pour les autres qui prennent facilement des ombrages que pour moi, et aussi pour lui-même. Je vous prie donc qu’on le garde avec la même exactitude qu’il est gardé ici. L’on peut dire à madame de Chevreuse que j’ai écrit au t[uteur]. Elle comprendra facilement que je l’ai adressée à madame de Mors[tein] comme étant à portée de la lui donner plus que personne.

Lorsque je vous ai mandé que je me retirerai, c’est parce que j’espérais que M. de M[eaux] finirait, mais l’on prétend qu’il ne veut rien finir. La dernière soumission que je lui ai donnée, il y eut samedi huit jours, a été mise comme les trois autres dans la poche. Il dit à présent qu’il viendra disputer avec moi et qu’il attend qu’il ait cinq heures pour faire sa dispute en présence de témoins, puis qu’il m’excommuniera. J’ai répondu que je n’avais garde de disputer contre lui puisque j’étais soumise à tout, et que c’était des vérités que j’avais toujours crues. Voilà où en sont les choses.

Je vous prie [120r°] de ne point dire que j’ai eu ni que j’ai dessein de me retirer tout à fait, de peur que certaines personnes, qui se disent mes amis et qui ne le sont, je crois, guère, m. B., ne se prévalussent de cela pour avoir une lettre de cachet pour me faire rester de force où je suis volontairement. Je vous demande donc cette seule marque d’amitié, qui est de ne dire cela à personne.

Si je sors, je vous le manderai afin qu’on ne m’écrive plus, mais assurément je n’embarrasserai personne, et mon dessein est de me retirer de tout commerce, étant aussi inutile que je le suis, et ne pouvant que nuire de toute façon. C’est le seul parti que je puis et dois prendre. Je ne puis même que nuire aux personnes que j’ai le plus voulu servir.

J’espère que Dieu vous maintiendra dans l’union les uns avec les autres ; cela suffit pour moi. Il me faut laisser là comme un vieux meuble pourri. Il me suffit que Dieu connaisse la sincérité de mon cœur et pour Lui et pour vous tous. Ne me répondez point sur tout ceci, car j’ai peur qu’on n’ouvre les lettres.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°119v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [149].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695.

Je vous suis tout à fait obligée des marques d’amitié que vous me donnez. J’en conserverai toute ma vie, dans le fond de mon cœur, toute la reconnaissance que je dois, et pour celles de tous ceux qui ont la même charité pour moi. Je prie Dieu qu’Il vous soit à tous toutes choses.

J’avais prié qu’on n’eût point de familiarité avec les s[oeurs] grises ; j’avais pour cela de fortes raisons, mais l’on a cru devoir suivre plutôt l’inclination de certaines personnes que ce que je connaissais. Je prie Dieu que cela ne fasse tort à personne. Je crois qu’on craint où il ne faut pas, et l’on ne craint pas où il faut ; mais Dieu permet à Baraquin, je crois, [120v°] de pervertir le jugement, en sorte qu’on craint ceux que Dieu semblait avoir donnés et l’on ne craint pas où il faut craindre. Je prie Dieu de nous donner à tous une lumière sûre, et qu’Il ne permette pas qu’on s’égare : c’est Son affaire. Je n’ai pu m’empêcher de dire encore cela, car le Chi[nois] qui nous l’a fait voir, sait mon intention mieux que personne sur cela, mais peut-être est-elle1 plus éclairée que moi. Je n’ai pas dessein de nous géhenner2. Je ne dis cela que parce que j’en suis pressée. Je ne prétends pas que mes amis prévalent sur ceux des autres, Dieu le sait, mais je le dis parce que cela m’afflige.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [150].

1[sic] : une personne vue par l’intermédiaire du « Chinois » ? Le « Chinois », comme la « sœur grise », restent indéterminés.

2Dans l’emploi figuré, être soumis à une douleur intense.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695.

J’ai reçu avec joie la réponse de mon t[uteur]. La conversation que j’ai écrite à M. de Mors[tein] a précédé de huit jours celle que j’ai écrite à mon t[uteur]. Pour ce que j’ai dit à M. de Mors[tein] qu’on voulait couler à fond, il faut, s’il vous plaît, que cela soit du dernier secret, parce qu’il m’est venu par la Mère. Vous jugez bien le tort [121 r°] que cela lui ferait, et je suis d’autant plus obligée de lui garder le secret qu’elle s’est confiée sur des choses de cette importance. Elle m’a encore dit que M. de M[eaux] lui avait dit que mes amis reconnaissaient à présent de bonne foi qu’ils s’étaient égarés et qu’ils revenaient.


J’attends ce qu’il dira sur le modèle que je lui ai donné, qu’il a mis dans sa poche et dont il ne dit plus rien. Il fait comme cela de tous, puis il revient, à huit jours de là, plus échauffé qu’auparavant. Je vous prie donc que la Mère ne soit compromise en rien, car c’est la chose du monde qui me répugne davantage que de compromettre quelqu’un. J’aime mieux encore tout porter. Faites savoir à M. de Mors[tein] la dernière conversation accompagnée d’un bon nombre d’injures.

J’ai bien de la joie que ma petite fille se porte mieux. Je ne vois nulle nécessité que vous écriviez, ni la bonne p[etite] d[uchesse] à la Mère ; il suffit de me mander des amitiés pour elle. Comme madame de Cha[rost] est sa parente, sa lettre était fort à propos.

Soyez persuadée que je vous aime tendrement tous deux, je ne puis vous séparer l’un de l’autre, parce que Dieu qui vous tient unis en Lui nous unit aussi ensemble. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je vous prie que personne ne sache que j’ai vu M. de Morst[ein], personne du monde ne s’en est aperçu ici et la Mère est d’un grand secret.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [151].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 juin 1695.

J’ai donné le modèle que je vous ai envoyé il y a samedi huit jours. L’on me dit qu’on verrait s’il accommodait ; depuis ce temps, l’on ne m’a dit ni oui ni non ni rien. Je n’ai point encore fait la proposition parce que je ne reçus la lettre où vous me faisiez la grâce de me permettre de la faire qu’après que j’eus parlé. Je la ferai, car je ne vois que ce moyen de sortir d’affaire. Il a fait dire seulement qu’il viendrait disputer contre moi en présence de témoins, puis qu’il me ferait rejeter de l’Église. J’ai répondu que je ne disputerais point contre lui, que j’étais bien éloignée de le vouloir faire, puisque j’étais entièrement soumise et que je n’avais, par la grâce de Dieu, jamais douté de ces vérités.

Si c’était une épreuve, il ne prendrait pas à tâche de me déclarer à tous ceux qui lui parlent hérétique et entêtée ; il n’aurait pas dit à la Mère tout ce qu’elle dit qu’il lui a dit, et aussi aux chanoines et prêtres qui lui parlent ; il ne dirait pas à tout le monde qu’il est obligé de faire un livre contre moi. Je me donnerai l’honneur de vous écrire, s’il va à Paris avant de me voir ou s’il accepte la proposition, une lettre que vous pourrez lui montrer, où après vous avoir protesté que si je ne signe pas aveuglément tout ce que M. de Meaux me donne à signer, c’est parce que je ne le puis en conscience ; que j’ai cru avoir satisfait beaucoup plus qu’une autre à ce que je dois à l’Église et aux prélats, et qu’en cela j’ai

suivi l’inclination de mon cœur porté à la soumission, mais que je ne puis avouer des erreurs que je n’eus jamais, et que je crois même, en n’avouant jamais cela, marquer davantage mon respect et ma soumission (f. 1 v°) à l’Église ; que je vous envoie les modèles de tout ce que j’ai donné et de ce qu’on me demande, et un blanc1 signé afin que vous ayez la bonté de finir cette affaire et de tirer la décharge que M. de M[eaux] m’a promise ; que j’espère obtenir cette grâce par la charité que vous avez eue autrefois pour moi, que je voudrais au prix de mon sang pouvoir contenter M. de M[eaux], mais que je ne le puis aux dépens de ma conscience, quelque chose comme cela. Il me dit encore, et j’ai oublié de vous le dire, que si je ne donnais pas une déclaration d’erreurs reconnues, qu’on dira toujours que le livre est mal condamné.

Je crois qu’on peut fort bien dire à madame de Cha[rost] que j’ai pris la liberté de vous écrire cette autre conversation. Elle comprendra aisément que, voulant le faire, je ne le pouvais par une personne plus à portée de vous donner ma lettre que par madame de M[orstein ?]. Je n’ai que des remerciements à ajouter à ceci pour toutes vos bontés. Quand même l’on aurait changé pour moi, je n’y trouverais pas à redire, mais je n’ai pu croire qu’on eût dit cela, ni qu’on eût avoué en confiance au prélat que l’on m’a reconnue fourbe. Tout homme est menteur, mais pour la fourberie, elle est bien éloignée de mon naturel par la grâce de Dieu.

Je vous prie instamment de me faire savoir par quelqu’un lorsque le prélat sera à Paris si je ne le sais pas ici. Son livre est sous la presse.

J’enverrai l’adresse et je crois qu’on enverra les livres. Je prie Notre Seigneur de vous être toutes choses.

(f. 2 r°) Si j’osais, je présenterais mes respects à des personnes que j’honore beaucoup, mais je n’ose le faire : c’est le bon [Beauvillier] et M. S B [Fénelon]. Vous ferez ce que vous jugerez à propos.

A.S.-S., pièce 7387, « A Monsieur le duc de Chevreuse rendre en main propre », cachet Enfant Jésus - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°144v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [167].

1Blanc-seing : mandat en blanc au bas duquel est apposé une signature, et que l’on confie à quelqu’un pour qu’il le remplisse. (Littré).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juin 1695.

(signe) ce Saint-Esprit est pour madame de Ch[evreuse].

recommandez au petit m[aître]

passeport


Je ne sais pourquoi j’ai une certaine répugnance à voir les deux sœurs si fort voisines ; je crains qu’elles s’en aiment moins et que cela ne puisse durer. Cependant décidez avec St B [Fénelon] et qu’il suive son cœur. Il me prend souvent pour lui des renouvellements d’union si intime : je ne sais à quoi les attribuer, car je crains que Baraquin ne fasse ses efforts pour diviser ce que le p[etit] M[aître] a voulu et veut qui (f. 2 r°) soit uni en Lui à jamais. Quoiqu’il soit quelquefois rude à pauvres gens, je ne l’aimais jamais d’une manière et plus forte et plus intime.

Pour le prélat, il commence à parler contre moi publiquement en des termes très offensants, mais depuis que vous voulez bien que je vous renvoie l’affaire à terminer, je n’ai pas tant de peines. Il s’échauffe tout seul, car lorsqu’il vient, il est toujours plus en colère. Les dernières fois, avant que je lui parle, il se décharge envers la Mère. (f. 1 v° en travers) Peut-être après tant de tempêtes, le repos viendra-t-il. Si, par votre moyen, je le puis obtenir, vous serez véritablement le tuteur. Les domestiques disent tout haut et dans les voitures publiques la récompense qu’on espère de tout ceci, et l’on se vante fort d’être tout-puissant par le moyen de la dame [madame de Maintenon]. Mais quelquefois Dieu renverse les projets, fait vivre les infirmes et mourir ceux qui ont le plus de santé. Je ne crois pas que je puisse exprimer ce que j’ai souffert depuis que je suis ici : les agonies intérieures auxquelles je n’avais nulle part que de les souffrir, car elles (f. 2 v°, en travers) viennent sans occasion - elles diminuent lorsque les choses extérieures les devraient augmenter -, un accablement général du corps, de l’âme, de l’esprit, une faiblesse qui redoublait à proportion de la peine, et une persuasion de n’être pas où Dieu veut, comme dans une terre étrangère où Il ne me veut pas. Je ne sais à quoi bon écrire cela, mais ce qui est écrit est écrit. Il ne paraît rien de tout ceci aux religieuses car, quoique je vive dans une agonie et une contrainte continuelles, Dieu me donne à l’extérieur une sagesse et une conduite bien éloignées de mon naturel, car quand j’aurais tout l’esprit de St B. [Fénelon] et toute l’attention de la sagesse humaine, je ne pourrais pas agir autrement. Je vois bien que c’est Dieu seul, car je n’ai point assez d’esprit naturel, et dans la faiblesse dont je me sens impressionnée au-dedans, je dev[r]ais agir tout autrement. Que Dieu vous soit toutes choses.

- A.S.-S., pièce 7388, autographe. Date autographe en tête. – A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [168].

0. A Mme DE MORSTEIN ? 25 juin 1695.

Le procédé de M. de M[eaux] étonne fort la Mère et tout le monde : il a mis les quatre actes de soumission dans sa poche comme les autres, et puis l’on n’en entend plus parler, il menace et c’est tout. Il y a quinze jours qu’il ne m’a vue, quoi qu’il atteste ici. Mon tut[eur] veut bien que, s’il me tourmente encore, je propose de lui envoyer un blanc signé pour terminer l’affaire avec Mme de M[aintenon]. Sitôt que M. de M[eaux] sera à Paris, je lui manderai que j’ai tout remis entre les mains de mon tut[eur]. Je suis infiniment contente de madame de Mors[tein]. J’ai un si effroyable mal de tête que je ne sais presque ce que j’écris. Si vous êtes obligé à quelque action et à quelque péril, nous y serons ensemble. Souvenez-vous que le p[etit] M[aître] nous a unis pour le temps et l’éternité. Je Le prie d’être votre force et toutes choses.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°120v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [150].

0. A LA COMTESSE DE MORSTEIN. 28 juin 1695.

M. de M[eaux] sort d’ici. Il a d’abord paru en colère, me disant les mêmes choses. Je lui ai fait la proposition de vous envoyer un blanc[-seing], il l’a rejetée bien loin et ensuite s’est radouci, me disant qu’il fallait finir. Il a ôté le mot révoquer et a ajouté qu’il y avait que : « Je suis et serai toujours soumise à l’Église, que j’y ai toujours été » ; mais du reste n’a rien du tout voulu changer. Il me fait mettre cela au bas de l’autre acte. Il viendra samedi quérir le tout. Il me promet une décharge ensuite, mais il faut encore s’en fier à lui, car il veut tout avoir signé. Il n’a point voulu passer que je n’ai jamais voulu douter des trente-quatre articles. Ce qui me fâche le plus, c’est qu’il a effacé du premier acte beaucoup de choses et en d’autres s’il y en a ; s’il efface ainsi les meilleures choses après qu’elles sont signés, quel ménagement y a-t-il à avoir ? Il viendra samedi matin. Je puis avoir réponse par la poste si vous me la voulez faire, mon tuteur, et me mander ce que je dois faire, car il ne veut écouter nulle proposition. Cependant comme on m’a mandé de ne m’arrêter qu’au mot rétracter, cela fait que j’ai passé de crainte d’être blâmée. Je ne sais que faire. Je suis si pressée que je n’ai point de sens. Réponse s’il vous plaît sans retard.

- A.S.-S., pièce 7389, « Madame la comtesse de Morstin en son hôtel proche le collège des quatre nations à Paris », fragment de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°142v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [169].

0. A LA COMTESSE DE MORSTEIN ? 30 juin 1695.

La Providence a permis que vous m’ayez dit que vous avez un équipage à vous, et j’ai au cœur de jeter les yeux sur vous pour me venir quérir ; voyez si cela se peut sans vous faire peine et sans vous incommoder, mais je vous demande le secret [122 v°]. M. de M[eaux] m’a permis de me retirer quand je voudrai. Il faut que j’aille nécessairement à Bourbon, et pour mettre ordre à mes petites affaires, je suis résolue de partir bientôt. Si vous trouvez difficulté à me venir trouver, mandez-le moi simplement, mais surtout ne dites à qui que ce soit que je vous l’ai proposé ni que j’ai ce dessein. Vous coucheriez ici. Votre équipage serait à l’hôtellerie une nuit, et je partirais le matin avec vous pour aller à la petite maison. Il serait mieux, à cause des religieuses, qu’on me vînt quérir que d’aller dans le carrosse de voiture. Si vous ne le pouvez ou ne le jugez pas à propos, dites, comme de nous, à la p[etite] d[uchesse] : « Mais si n[otre] m[ère] sortait, ne l’irions-nous pas bien quérir ? », et vous verrez son sentiment et me le manderez simplement et au plus tôt. Après quoi, je vous manderai le jour précis. Sinon et que ma fille soit à Paris, je lui écrirai, mais c’est qu’elle n’a point de secret, et cela me fait peine. Réponse sans retard, je vous en prie. Ne vous géhennez point et faites librement ce que vous aurez au cœur. M. de M[eaux] promet de me donner entre ci et deux jours1 ma justification, et d’y mettre qu’il n’a point prétendu me comprendre dans les infamies de sa lettre ; mais je ne compte sur rien que je ne le voie.

1Entre le moment présent et deux jours. V. Littré.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1695.

Je suis fort en peine du paquet que je vous ai envoyé où étaient les deux billets de M. de M[eaux]. Mandez-moi si vous les avez reçus, et ne me manquez pas pour dimanche, car il faudrait aller coucher à Claye. Si vous ne pouviez venir, envoyez-moi un carrosse de louage et je le paierai, et ce qu’il faudra, mais j’eusse été plus consolée que c’eût [121 v°] été vous, mais à petit bruit. Je vous aime de tout mon cœur. Je crains des ordres nouveaux de M. de M[eaux], et lorsque je vous verrai, vous saurez les puissantes raisons, qui regardent l[e] p[etit] M[aître], que j’ai de n’y demeurer pas. Adieu. Ecrivez-moi un mot pour m’ôter de peine.


- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [151].

Ici prennent place deux attestations et une soumission (v. la série des documents à la fin du volume) : «PREMIERE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695»., et «SECONDE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695». Puis trois «SOUMISSIONS».

0. DU PERE LACOMBE. 3 juillet 1695.

Ce 3 juillet 1695.

Je reçois heureusement, ma très chère et toujours uniquement aimée en Notre Seigneura, toutes vos lettres de Meaux ; avez-vous reçu de même mes réponses ? Voici la quatrième. Je bénis Dieu d’un même cœur avec vous de tout ce qui nous arrive par Sa plus qu’aimable volonté. La grandeur de votre croix me fait juger de la grandeur de Son amour pour vous. Il faut que, par toutes sortes de souffrances, d’opprobres, de contradictions, vous ressembliez à Jésus-Christ, qui a paru comme un lépreux, frappé de Dieu, humilié et anéanti en toutes manières. Mais pour signer ou reconnaître que vous ayez jamais rejeté Sa médiation, ou nié Sa personne divine, c’est ce que vous ne devez jamais faire. Il n’est point d’autorité qui ait droit de vous y contraindre, à moins que de si exécrables erreurs ne se trouvassent en propres termes dans vos dogmes. Dieu nous garde d’être jamais intimidés jusqu’à avouer que nous ayons blasphémé contre l’adorable Sauveur, en qui nous avons toujours cru et espéré, comme fait toute l’Église, fallût-il être frappé de tous les maux et de toutes les flétrissures possibles, et dans le temps et dans l’éternité ! Ne confessons jamais d’avoir douté le moins du monde de ces vérités fondamentales du christianisme, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours fait le principal objet de notre foi, le fond de nos espérances, et le centre de notre amour. Si cela paraissait dans vos écrits, il faudrait le détester dans les formes ; s’il n’a été écrit que dans votre cœur, comment présume-t-on de l’en déterrer ? Ceux qui vous écrivent différemment là-dessus reçoivent sans doute de différentes relations, qui leur font changer d’avis.

Je vous compatis infiniment, mais je goûte d’autant plus votre état qu’il est plus dénué d’appui créé, et même de l’incréé en manière aperçue. Mais notre Dieu et tout-puissant maître, qui vous fait boire à longs traits le calice de la contradiction extérieure et du délaissement intérieur, vous enivrera bientôt de Ses divines consolations, et vous recevra pour jamais dans la paix et dans la joie qui ne peuvent manquer à ceux qui aiment la vérité, et qui marchent dans la justice, et qui ne respirent que l’amour. Il y a longtemps que je sais que c’est là l’esprit et la vie de votre

âme que j’aime toujoursb fortement et tendrement en notre Seigneur Jésus-Christ, ce qui fait que je ne saurais craindre pour vous. Dieu est fidèle, Il n’abandonne pas à l’erreur ou à la corruption des mœurs ceux qui, par Sa grâce, n’ont d’autre volonté que la sienne, ni d’autres prétentions que de le voir régner avec une gloire immense. L’heure viendra que cette longue et effroyable tragédie prendra fin. Il y a près de huit ans que nous sommes sur le théâtre avec tant d’ignominie, sans compter les cinq ou six années précédentes de nos premiers renversements.

Toutes les lettres que je reçois de vous depuis ce temps-là m’apprennent des choses funestes selon l’homme, mais bonnes, mais avantageuses selon le dessein de Dieu. Qui sait si, un jour, après tant d’épines qui nous ont si fort piqués et déchirés, nous ne recevrons point du ciel quelques roses de paix et de repos ? Du côté des hommes, je n’en vois aucune apparence. Dieu est tout-puissant. On m’a décrié de nouveau en ces quartiers sur des récits qui sont venus de loin. Je m’étonne que l’on ne m’entreprenne pas une autre fois. Quoi qu’il arrive de vous et de moi, Dieu, Sa vérité, Son règne, Sa volonté, Sa gloire subsistera toujours et triomphera en nous. Avec cela, rien ne peut nous manquer, puisque c’est là que se terminent toute notre ambition et tous nos vœux. Il se rend singulièrement admirable dans la conduite qu’Il tient sur nous et sur nos semblables. Il y paraît Dieu hautement, puissamment, terriblement. Tous les esprits L’en loueront dans l’éternité.

Tous les amis de ce lieu vous honorent constamment, vous estiment, vous aiment, quoique je ne leur cache pas tout le mal que l’on dit de vous. Les meilleures âmes que nous y connaissions vous sont les plus unies. Pour moi, je vous suis toujours très sincèrement attaché en Notre Seigneur. Encore un peu de patience, et le souverain Juge viendra prendre notre cause en main. Par Sa miséricorde, depuis qu’Ilc nous a singulièrement appelés à Son service, nous n’avons prétendu que Son règne, ni cherché que Son amour. Quand on cherche sincèrement Dieu, on ne peut s’écarter de la vérité ni de l’amour, puisque quiconque Le cherche sans feinte Le trouve infailliblement, et que, L’ayant trouvé, on possède en Lui-même toute vérité et le parfait et immortel amour.

On salue cordialement vos filles2, et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres ! Ô gloire de Dieu, ô empire du Très-Haut, établissez-vous, paraissez avec éclat, n’épargnez pas ces néants où ils peuvent y servir ! Ils sont à vous

1 Famille (Marie de Lavau) et Françoise Marc.

sans réserve, non seulement par le droit de la création, mais par l’amoureux assujettissement qu’ils vous ont mille fois voué sans bornes et sans exception.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°131, autographe et XI2, f°133, copie. - Fénelon 1828, t. 7, lettre 86, p. 184.

Il y a des reprises dans la lettre suivante de Lacombe, du 28 juillet, mais les deux lettres s’avèrent cependant distinctes. On est partagé entre le doute sur l’édition de 1828 (cependant très bonne pour l’époque et très exacte pour le début de cette lettre), sur l’état mental de Lacombe, peut-être déjà perturbé, mais il se peut aussi que Lacombe reprenne volontairement des fragments, compte tenu de la perte prévisible de courriers. Les répétitions ont lieu au sein même de la lettre suivante, ce qui semble malheureusement favoriser l’hypothèse d’un état mental perturbé. L’écriture est ici moins ferme que celle des lettres précédentes ; plus fréquemment qu’auparavant les jambages des lettres sont inclinés tantôt vers la droite, tantôt vers la gauche.

Noter la répétition de la fin de la lettre présente, dans celle du 29 juillet suivant. Cependant on ne dépend ici que de l’imprimé de 1828 pour cette fin et une confusion de cet éditeur entre deux sources est possible.

a« Ma très chère et toujours uniquement aimée en n.s. » biffé sur la copie, manque sur l’imprimé de 1828. 

bfin de notre source autographe, nous poursuivons à partir de la copie reprise par Fénelon 1828.

cfin de la copie, nous poursuivons à partir de l’imprimé de 1828.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 juillet 1695.

Je vous envoie la copie de ce que monsieur de Meaux m’a donné, mais vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez qu’il m’a fait encore signer une page : il a mis dedans toutes sortes de choses qu’il ne m’aa laissé que le temps de signer. Il avait mis, à ce qu’il m’a lu, qu’il m’avait admonestée à me conformer aux trente-quatre articles comme à faire des actes, etc., et des défenses qu’il m’a faites. Je lui ai dit qu’il fallait ôter le mot d’admonester qui est diffamant, et ajouter que, m’ayant dit de faire des actes, j’ai dit que j’en faisais. J’ai le cœur bien affligé de tant d’injustices, Dieu seul sera ma force. Je n’ai point de copie de ce que j’ai signé le dernier, et comme je n’ai pas eu le temps de rien examiner, je ne doute pas qu’il ne me soit fort nuisible. Il m’a fait signer que je lui avais promis obéissance volontaire, outre celle que je lui dois comme évêque, et cent chosesb de cette sorte. Mille fois toute à vous en

Notre Seigneur. Vous direz, s’il vous plaît, ceci à …c et je communierai dimanche par lui.

- A.S.-S. pièce 7391, à « mon tuteur », sur folio 2 v°. En tête : « 4e ou 5e juillet 1695 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [169].

a ne (me retouché voulait pas biffé) m’a

b cent (fadaise raturé) choses. Nous regrettons la rature : elle affaiblit le texte.

c Les trois points sont d'origine.

Ici prennent place les attestations de Bossuet datées du 1er juillet par ce dernier, du 5 juillet (selon la lettre datée du 6 juillet de Madame Guyon, donnée ci-dessous) : «PREMIERE ATTESTATION DE M. de MEAUX. 1er juillet 1695». Et : «DEUXIEME ATTESTATION…» du même jour (v. la série des documents à la fin du volume).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 juillet 1695.

Ce mercredi à 4 heures du soir.

M. de Meaux vient de venir quérir la décharge qu’il me donna hier, disant qu’il m’en apportait une autre ; elle est bien différente et, si vous en pesez les mots, vous verrez que l’une me décharge et m’est avantageuse, et l’autre ne l’est pas. Afin que vous ne vous mépreniez pas, la bonne est celle qui a cette marque en bas : « #a », [avec] ce mot : « Nous ne l’avons trouvée impliquée en aucune manière dans les abominations de Molinos et autres condamnées, etc. » : c'est tout comme celle que je vous avais envoyé la copie, et une à Mme de Charost.

Je n’ai pu me défendre de rendre la première qu’il m’a donnée qu’en disant que je l’avais envoyée à madame de Charostb. Je vous conjure, monsieur, d’être le dépositaire de cette première décharge, et je vous demande comme à un homme d’honneur et serviteur de Dieu, de ne lui point rendre la première qui est marquée #, mais l’autre, le lui faisant [f. 2 r°] agréer si vous pouvez. S’il veut sa décharge, qu’il rende donc mes signatures. Je vous prie d’aller à Issy, faites-moi cette grâce, je vous en conjure. Après m’avoir fait signer mille choses, me redemander ma décharge donnée ! Dieu seul peut faire justice de tant d’injustice[s]. Je vous conjure de m’être ami fidèle et je vous en conjure, lui disant qu’il n’y a pas de justice à redemander cela, lui demandant les quatre papiers

qu’il m’a fait signer pour les voir. Je n’ai jamais vu tant manquer de parole. Priez Dieu qu’Il me donne toujours la patience, car rien ne fâche comme la mauvaise foic.

[f. 2 v°]d Vous ne pouvez pas vous défaire de cette première décharge ; il faut, s’il vous plaît, avec le plus de douceur que se pourra, qu’il agrée que vous la gardiez, car l’autre est inutile.

Voilàe, monsieur, les lettres que j’ai reçues ; ayez la bonté d’agir conformément à cela et de me mander ce que vous ferez, et de me renvoyer ma lettre.

- A.S.-S., pièce 7392. En tête : « 6e juillet 1695 » de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [170].

a Les marques de l'autographe ne comporte qu'un seul trait horizontal : dièse inachevé ou signe égal barré.

b Phrase omise par les copistes.

c Fin de page blanche.

d Ecrit à l’envers sur un quart de feuille.

e A l’endroit sur le même quart de feuille, barré de traits verticaux.

Ici prend place (v. la série des documents à la fin du volume) : l' «ATTESTATION DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1695.

q[uis] u[t] D[eus]

Je vous prie, mon bon tuteur, de dire à monsieur de M[eaux] que c’est madame de Char[ost] qui vous a envoyé les décharges de monsieur de Meaux, surtout la première, car effectivement j’avais envoyé la première copie à madame de Char[ost], et c’est ce qui me donna lieu de lui dire que je l’avais envoyé à madame de Charost. Et effectivement, elle a envoyé cette première décharge à madame de Morst[e]in. N’écrivez rien à madame de Maintenon que vous n’ayez vu comme monsieur de Meaux en usera, s’il me justifiera auprès d’elle. Je vous honore et aime de tout mon cœur. Je serai au sacre1.



1 « 9 juillet. Munie de certificats de Bossuet, Mme Guyon quitte à son insu la Visitation de Meaux. / 10 juillet. Fénelon est sacré à Saint-Cyr par Bossuet assisté par les


- A.S.-S., pièce 7393, sans adresse. En tête : « environ le 7 ou 8 juillet 1695 », de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°146v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [171].

évêques de Châlons et d’Amiens. Les trois princes y assistèrent dans une tribune, mais, en dehors de leur petite cour, peu de gens se trouvèrent à la cérémonie. »  (Orcibal, CF, chronologie).

0. A la comtesse de MORSTEIN (?) Juillet 1695.

Ma bonne et chère c[omtesse], les inégalités de M. de M[eaux] me font craindre qu’il ne se rétracte de la permission qu’il m’a donnée de sortir ; c’est pourquoi, si vous m’aimez, et la p[etite] d[uchesse], venez ici dès le dimanche1. C’est un coup de partie pour moi car, s’il n’a pas la décharge qu’il m’a donnée [122 r°] et qu’il veut ravoir, il n’y a sorte de persécutions qu’il ne me fasse pour la lui rendre. Les religieuses sont aussi en peine que moi, elles craignent un contre-ordre, et après ce qu’il m’a fait souffrir, elles en ont toutes compassion. Je remets tout entre vos mains et de la bonne p[etite] d[uchesse], après celles du p[etit] M[aître].

Je vous prie que mon tuteur ne rende point le papier marqué /-/a qui est le premier, car il est bien différent de l’autre, quoique cela ne lui paraisse peut-être pas d’abord. Mandez moi si vous avez reçu le paquet d’hier où étaient les deux billets de M. de M[eaux], car j’en suis en peine.

Comme il a permis à la Mère de me laisser sortir, il ne manquera pas, s’il change, d’écrire dimanche par la poste ; c’est pourquoi, si vous avez des relais et que vous partiez dimanche prochain de bon matin, je sortirais le même jour quand nous devrions coucher à Clayes. Prenez vos mesures avec la p[etite] d[uchesse]. La charité que vous me ferez ne sera pas sans récompense. J’espère que Dieu conservera M. de Mors[tein].

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152]. La comtesse de Morstein («Ma bonne et chère c[omtesse]…») est la destinataire probable ; selon la lettre de Bossuet du 16 juillet : « On dit ici que Mme de Mortemart [la «Petite duchesse»] et Mme de Morstein sont allées vous voir à Meaux».

a sigle # incomplet : voir la lettre du 6 juillet, n° 300.

1 « Dimanche » paraît incompatible avec le samedi 9 juillet retenu comme la date où Mme Guyon aurait quittée la Visitation (v. note 1 à la lettre 305). Il en est de même pour « lundi au soir » cité à la lettre suivante.

0. A La COMTESSE de MORSTEIN (?) Juillet 1695.

Ma bonne et ch[ère], je vous prie d’envoyer incessamment ceci à mon tuteur, mais par gens bien sûrs. Je vous attends lundi au soir avec la bonne p[etite] d[uchesse], mais grand secret. Vous coucherez au-dedans, dans ma chambre. Aimez-moi autant que je vous aime. A lundi. Faites que madame de Cha[rost ?] s’absente depuis le vendredi jusqu’au dimanche, ou bien qu’elle fasse comme je dis. Ne me manquez pas lundi, je vous prie.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°122] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152].

0. DE LA MERE LE PICARD. 9 (?) juillet 1695.

J’espérais bien être la première, ma très honorée et chère sœur, à vous demander des nouvelles de votre voyage1 ; mais nonobstant la lassitude d’icelui, je me vois prévenue de votre bon cœur. Que ce que Dieu a lié tient ferme ! Non, rien ne rompra le lien qui nous unit en Son amour. C’est sans compliment, je n’en suis pas capable, mais la vérité pour tous les temps, sans qu’il soit nécessaire de le répéter. Ma très aimée, je suis à vous comme Dieu le veut, pleine de confiance que Sa bonté achèvera ce qu’Il a commencé. Toutes nos chères sœurs continueront, mais redoubleront leurs prières ; n’en doutez jamais, mais souvenez-vous de la parole que vous nous avez donnée de votre souvenir.

Je sors d’une exhortation que M. de Rocmont2 nous vient de faire avec sa ferveur ordinaire. Je vous prie de recevoir le cordial salut de notre chère directrice3. Toutes nos [f°143v°] chères sœurs vous assurent de leurs respects. Elles vous écrivent par la chère petite Marc 4, qui part demain avec votre bagage. Nous avons cru qu’il valait mieux prendre

1Mme Guyon ayant quitté Meaux le vendredi 8, on plutôt le samedi 9 juillet, il semble difficile que les religieuses aient pu avoir, dès le 9, des nouvelles de son voyage.

2François Hébert de Rocmont était fils de Denis Hébert, lieutenant particulier à Meaux, et de Marguerite Musnier. Il était prêtre, mais ne semble avoir occupé aucun poste ni avoir été titulaire d’aucun bénéfice. Il fit d’importantes libéralités à l’Hôtel-Dieu et à l’hôpital général de Meaux, et demanda que Bossuet installât deux sœurs grises dans ce dernier établissement (note de Levesque à la lettre 511 de Denis Hébert à Bossuet, UL, t. XIV).

3La maîtresse des novices, qui était alors sœur Marie-Eugénie de Ligny. Elle succéda à la Mère Le Picart dans la supériorité de la Visitation de Meaux.

4Françoise Marc, née à Rouen, âgée d’environ trente-cinq ans, était depuis six on sept ans au service de Mme Guyon.

une voiture à part5. Elle vous dira qu’il n’est arrivé rien d’extraordinaire depuis votre départ ; mais elle ne pourra vous dire combien nous sentons toutes votre séparation, et à quel point je vous suis et serai en Jésus, notre maître.

Ma plus chère sœur / Votre très humble et obéissante et fidèle servante et amie en Notre-Seigneur. Sœur E. Le Picart, de la Visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni.

Nos dames, duchesse et comtesse6, trouveront, avec leur permission, les très humbles respects de celle qui fait gloire de se dire leur très humble servante.

Ma Sœur Marc arrivera demain à Paris, je crois, de bonne heure.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°143, autographe, adresse : « Madame / Madame guyon / A Paris. » - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 88. - UL,VII, « Témoignages », E2.

5Au lieu de la voiture publique.

6La duchesse de Mortemart et la comtesse de Morstein.

Ici prennent place un mémoire et une attestation (v. la série des documents à la fin du volume) : «DE LA MERE LE PICARD ET DE RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695». Et «ATTESTATION. Juillet 1695».

0. DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 9 (?) juillet 1695.

Vive + Jésus / Madame. / Vous avez si puissamment gagné les cœurs de cette communauté par vos bontés et les exemples de votre vertu, qu’il nous est impossible de laisser partir Mademoiselle Marc sans la charger de ces faibles témoignages qui ne vous prouveront jamais assez la juste estime dont nous sommes prévenues en votre faveur. La connaissance que nous avons de la générosité et de la tendresse de votre cœur, nous fait espérer que vous nous ferez l’honneur de nous aimer toujours un peu, ne croyant pas, madame, avoir jamais mérité les honnêtetés que chacune a reçues de vous. Il nous est pourtant si avantageux d’être aidées du secours de vos saintes prières, que, malgré notre indignité, nous vous demandons la grâce de vous en souvenir devant le Seigneur. Si nos vœux sont exaucés, vous aurez une meilleure santé ; et si nous sommes assez heureuses pour vous assurer de vive voix de la continuation

de notre parfaite amitié, vous serez persuadée, madame, des respects et du sincère et parfait attachement

De vos très humbles et obéissantes servantes en Notre Seigneur, les sœurs de la communauté de la visitation Sainte-Marie. Dieu soit béni.

De notre monastère de Meaux, ce 9 juillet 1695.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°134. – Correspondance de Fénelon, 1828, t.7, lettre 87. - UL, VII, « Témoignages », E3, p.504-505.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 juillet 1695.

Du 13 juillet 1695.

Je vous assure que vous m’avez fait un grand plaisir de me mander qu’on approuvait ma sortie, car je craignais extrêmement deux choses : l’une qu’on n’en fût pas content et l’autre qu’on ne m’obligeât à y retourner. Je sentais d’un côté que par là je me mettais dans de très grands inconvénients, car je ne me sentais pas assez de force pour résister à l’ordre que St B. [Fénelon] m’en eût imposé, et de l’autre c’était pour moi un enfer. Ce qui m’étonne est que mes terreurs n’en diminuent point. Je crus, hier au matin, qu’elles venaient d’une autre cause que de la crainte de St B.1 car, lorsque je les avais si fortes, Madame de Morst[ein] n’en avait plus et ne sentait plus son inquiétude et sa douleur ; c’est ce qui m’a fait rester auprès d’elle jusqu’à ce matin2 que je vais dans ma chère solitude. Avant que personne soit levé, j’ai eu une sorte de peine de ce que vous avez dit à madame de B.3, mais aux choses faites il n’y a point de remède.

Je crois qu’il n’y a rien dans ce dernier acte [f. 1 v°] dont on puisse se prévaloir contre moi que de ce qui regarde l’obéissance et de ce qu’il a mis que je lui avais donné deux actes, car il peut sur cela faire tels actes qu’il lui plaira ; mais comme il n’ignorera pas que j’ai des copies des autres, je ne crois pas qu’il fasse d’autres actes, les miens étant au bas des trente-quatre articles. Cependant j’abandonne tout cela à Dieu qui a permis qu’on m’ait surprise. Je crois qu’il ne faut point parler de cela en aucune sorte, afin que rien ne revienne à monsieur de Meaux.

1Baraquins (diables) pour les copistes !

2Madame Guyon porte l’angoisse de Madame de Morstein. Cette dernière, fille du duc de Chevreuse, a épousé Michel Adalbert, comte de Morstein et de Châteauvillain, qui sera tué au siège de Namur cinq jours après cette lettre, le 18 juillet 1695.

3Béthune ou (plus probable) Beauvillier.

Puisqu’il a commencé à dire du bien, il faut espérer qu’il continuera. Nous sommes convenues avec les jeunes dames qu’elles ne me verront presque point, et avec des précautions très grandes. Si le petit Maître veut que la persécution finisse, en quatre-vingt-quinze tout doit être fini ; s’Il ne le veut pas, Sa sainte volonté soit faite.

Permettez-moi donc de saluer ici St B. et de le prier que, si je ne puis avoir de commerce extérieur avec lui, qu’au moins il agrée que nos cœurs soient unis en J[ésus]-C[hrist], notre petit Maître. Si vous jugez à propos de saluer le bon [Beauvillier] vous le ferez aussi, mais rien [d’]autre. Je suis fâchée de l’indisposition de madame de Che[vreuse] et la remercie de la part qu’elle a prise à mes peines. Madame de Morst[tein] me fait grande pitié. Vous savez ce que je vous ai dit. Il ne me reste qu’à vous remercier. Voilà le papier de Sainte-Marie qui s’adresse aux autres dépôts. Mon nom [f. 2 r°] sera saint Michel.

- A.S.-S. pièce 7394, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°146v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [171].

0. DU PERE LACOMBE. 15 juillet 1695.

Ce 15 juillet 1695.

Je viens de recevoir votre bonne lettre, ma chère et très honorée en Notre Seigneur, avec toute la joie qu’on peut avoir en apprenant de vos nouvelles et voyant ces propres caractères de la personne du monde que l’on aime le plus. Vos persécutionsa et tous vos autres maux ne font que raffermir notre union, de même que mon ignominie ne vous rebute pas. Il vient quelque ennui de vivre parmi d’inconcevables misères, mais l’esprit ne se lasse pointb de voir accomplir la volonté de Dieu, à l’empire et à la gloire de laquelle on s’est uniquement dévoué.

Je voudrais bien faire ce que vous souhaitez, touchant les écrits que j’ai. Ce me serait un véritable plaisir d’être occupé à de si belles choses, au lieu que je ne fais que me traîner sur la terre et parmi la boue, outre que la plupart du temps je ne sais que faire. Mais je ne puis souffrir aucun ouvrage de l’esprit. J’en ai un presque achevé, auquel je n’ai pu toucher depuis quatre ou cinq mois. J’essaierai néanmoins de passer la main sur les vôtres. Priez le tout-puissant Maître de m’en donner la facilité avec le discernement nécessaire. [f°146v°] Cependant on vous enverra, sous l’adresse que vous nous donnez, ce qu’il y a de prêt. Je bénis Dieu de ce qu’Il Se choisit des cœurs pour les éclairer de Ses pures vérités jusque dans des lieux et des états où il paraît moins de

dispositions pour un si grand bien. Le souverain Monarque et Roi des rois ne craint point d’opposition, et ne dépend d’aucune disposition, quand Il veut signaler Ses miséricordes.

Je verrais volontiers votre Apocalypse, ne l’ayant pas lue, mais ne me l’envoyez que dans deux mois d’ici. Si je puis travailler aux autres ouvrages, je vous le ferai savoir. L’esprit humain, quoique savant, ne pouvant comprendre les pures voies de Dieu, les altère et les brouille, croyant les bien démêler et les découvrir à fond. Rien n’empêchera l’Esprit de Dieu de Se communiquer à qui il Lui plaira. Pour être éclairé par Lui, on n’a que faire de livres : il n’y a qu’à s’abandonner à Lui, Le suivre, et Lui demeurer bien soumis. Aussi, plus on Lui est assujetti en foi nue et par un pur amour, moins on a besoin de [f°147] livres. Sa divine onction enseigne tout ce qu’il nous faut savoir pour Lui plaire, et c’est tout ce qu’il nous faut savoir. Je ne doute point qu’en voulant mettre en beaux termes les ouvrages de ces grands hommes, on ne les affaiblisse et les altère, surtout si leurs traducteurs ne sont pas conduits par le même Esprit qui animait ces divines plumes. Saint François de Sales n’est pas si vieux qu’on ne l’entende fort bien, et qu’il n’ait beaucoup de netteté et de grâce. Un habile avocat de Paris, célèbre il y a environ vingt-cinq ans, avant que de composer un plaidoyer, lisait toujours quelques chapitres de saint François de Sales, pour imiter sa clarté et ce flux si aisé de son style.

Tous les enfants d’ici vous saluent très cordialement : plus que tous, les deux ecclésiastiques, et Jeannette. Celle-ci est toujours aux portes de la mort, et si [sic], elle ne saurait passer. Le règne de Dieu s’établit ici comme ailleurs, en très peu d’âmes, mais par les mêmes voies d’abandon et de perte. Tout à vous en notre Seigneur Jésus-Christ.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°146, autographe. Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, Lettre 89, p. 193, (cette édition s’avère très fidèle, atténuant seulement les expressions trop affectueuses, ici comme dans les autres début ou fin de lettres de Lacombe).

a Ma très chère et très honorée en notre Seigneur, avec toute la joie qu’on peut avoir en apprenant de vos nouvelles. Vos persécutions Fénelon, 1828, omissions.

bjamais Fénelon, 1828.

0. DE BOSSUET. 16 juillet 1695.

A Paris, 16 juillet 1695

Vous pouvez, madame, aller aux eaux1. Vous ferez fort bien d’éviter Paris, ou en tout cas de n’y point paraître2. Ne faites de bruit nulle part. Donnez-nous une adresse pour vous écrire ce qui sera nécessaire. On dit ici que Mme de Mortemart et Mme de Morstein sont allées vous voir à Meaux. On les a trouvées toutes deux sur ce chemin vendredi3 que j’arrivai ici ; et je crois même avoir vu leur livrée et leur équipage en passant4. Cela vous fera des affaires, s’il est véritable, et on ne trouvera pas bon que vous ramassiez autour de vous des personnes qu’on croit que vous dirigez. Si vous voulez, hors du monastère, être en sûreté, vous devez agir avec beaucoup de précaution et demeurer partout fort retirée.

1Levesque explique, citant Bossuet : « Elle me demanda la permission d’aller aux eaux de Bourbon ; après ses soumissions, elle était libre » (Bossuet, Relation, sect. III, 18). Si elle était libre, elle put se croire autorisée à quitter la Visitation, et la supérieure était de cet avis ; autrement, on ne comprendrait pas qu’elle eût attendu huit jours avant d’informer de son brusque départ le prélat qui la lui avait donnée en garde. Mais Bossuet l’entendait autrement ; il croyait avoir des mesures à prendre avec la Cour, de l’aveu de laquelle Mme Guyon était venue à Meaux : « Je partis le lendemain, « dit-il, pour Paris, où l’on devait aviser à la conduite qu’on tiendrait « dorénavant avec elle. » (ibid.). Et Phelipeaux écrit dans le même sens : « Mme Guyon, feignant une indisposition, demanda la permission d’aller aux eaux de Bourbon [...] Le prélat lui dit qu’il allait incessamment à Versailles, qu’il rendrait au Roi un compte exact de sa soumission, qu’il ne doutait point que le Roi n’accordât la permission qu’elle demandait, et qu’en peu de temps, il lui ferait savoir ses intentions... » (Phelipeaux, Relation…, p. 170). Quant à Mme Guyon, dès le 30 juin, elle informait Mmes de Mortemart et de Morstein que Bossuet lui permettait de partir et devait lui remettre avant deux jours un certificat (Ms. Du Puy, f°106v°). Elle avertissait en même temps ces deux personnes, les plus engagées dans sa doctrine, de ne dire à personne que c’était elle-même qui les avait priées de venir la chercher, ni qu’elle avait dessein de partir au plus tôt. Et dans sa Vie (t. III, p. 225 et 226), elle raconte que, Bossuet étant sur le point de partir pour Paris, elle lui annonça qu’on viendrait la chercher et qu’il y consentit, mais qu’après avoir vu Mme de Maintenon, il s’en repentit. »

2Ceci est un conseil, et non une défense formelle.

3Ce vendredi n’est pas le 15 juillet, car Bossuet dirait : « hier » ; ce n’est pas non plus le 1er juillet, car, ce jour-là, Bossuet était à Germigny. Ce peut être le 8. Cela s’accorde mal avec ce que dit Phelipeaux, fixant le départ de Bossuet au 11 juillet, et même avec l’affirmation de Bossuet : « Cette attestation était du premier de juillet 1695. Je partis le lendemain pour Paris». (Relation, ibid.). D’ailleurs, on a vu des lettres de Bossuet écrites de Meaux le 3 juillet. [UL].

4Phelipeaux dit plus nettement : « Il partit pour Versailles le 11 juillet de la même année et, le même jour, nous rencontrâmes sur le chemin de Paris la duchesse de Mortemart et la comtesse de Guiche [sic], qui allaient à Meaux. »

Donnez-nous une adresse5 pour vous écrire ce qui sera nécessaire. Je suis très sincèrement, madame, votre très humble serviteur.

J. BÉNIGNE, é[vêque] de Meaux.

Je suis un peu étonné de n’apprendre aucune nouvelle de Mme la duchesse de Charost sur ce que vous m’avez promis7.

UL, tome VII, lettre 1253 : « A Madame, Madame Guyon. L[ettre] a[utographe] s[ignée], Archives de Saint-Sulpice. Publiée pour la première fois dans l’édition de Versailles, t. XL, p. 135. Adressée à la Supérieure de la Visitation de Meaux, cette lettre fut envoyée le 18 par cette religieuse à Mme Guyon qui avait quitté le couvent, où Bossuet la croyait encore. (v. lettre n°308).

5On voit que Bossuet se répète ; donc il attache de l'importance à cette adresse et ne juge pas son rôle terminé. C'est bien ce que pensait la mère Le Picart : « ...Puisqu'il vous écrira, il prétend garder commerce avec vous... » (lettre du 18 juillet). [UL].

7D'après la lettre à Chevreuse du 21 juillet, il est clair que Bossuet fait ici allusion au certificat qu'il lui avait donné et qu'il lui avait ensuite réclamé; Mme Guyon s'était excusée de le rendre, en disant qu'elle l'avait envoyé à Mme de Charost.

0. DE LA MERE LE PICARD. 18 juillet 1695.

Monseigneur de M[eaux] me vient d’adresser cette lettre, ma très chère fille. Il me mande de lui mander qui nous est venu voir, qu’il a vu les couleur[s]1 sur le chemin, que pour ne point faire de répétition, il envoie sa lettre ouverte. Je lui mande que vous vous en êtes allée avec ces dames qui vous sont venues quérir sans vous donner autre réponse sinon que m[a]d[ame] de Vaux n’était point à Paris, que le tout s’est fait sans bruit, et que vous m’avez mandé que vous sortiez de Paris incessamment, et que bientôt vous iriez à Bourbon. Je dis la vérité, car je ne sais que cela, que vous m’avez dit de vous adresser nos lettres par madame de Charost. Je vous prie [de] me dire comme vous comprenez la lettre et ce que vous ferez ensuite. Brûlez ma lettre et je brûlerai la vôtre, et croyez que rien ne me fera douter de votre cœur, mais cette lettre me fait bien craindre de ne vous revoir de longtemps. Ma crainte est-elle bien fondée ou non ? Puisqu’il vous écrira, il prétend garder commerce avec vous. Toute notre communauté vous salue au cœur sacré de Jésus, en particulier ma sœur la directrice et toutes les autres que vous savez, et généralement toute la communauté, et moi, ma chère fille, comme la moindre de toute[s], mais la plus forte en l’affection. Ce 18 juillet.


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°145, autographe, adresse : « A Madame / Madame guyon / en diligence ». - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy) [f°152] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].

1Voir la lettre n°309 de Bossuet, «  …je crois même avoir vu leur livrée… ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 juillet 1695.

19 juillet 1695

q[uis] u[t] D[eus] +

Voilà une copie ou plutôt l’original de la protestation que j’ai corrigée en la récrivant. Vous verrez, s’il vous plaît, si elle peut servir dans la suite, mais je crois que cela doit être d’un fort grand secret. J’ai beau changer de lieu, ma peine est inutile, je porte partout ma douleur et je n’en suis pas plus tranquille, etc. Je ne puis exprimer ce que je souffre. Dieu sait ce qu’Il veut faire ; cela me suffit. La mort de M. de Genève est terrible1. J’ai oublié [f. 2 r°] de vous dire que j’ai mandé au P[ère] l[a] C[ombe] d’envoyer ses écrits à l’adresse que vous m’avez donnée. Je suis dans ma petite solitude.

- A.S.-S., pièce 7396, autographe, sans adresse, « Reçu le 20e juillet » en tête, de la main de Chevreuse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°151v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [172].

1 « Ce fut le 10 de juin qu’il partit d’Annecy pour aller continuer sa quatrième visite dans les montagnes du Chablais […] [il meurt le 3 juillet] d’une méchante pleurésie qu’il avait contracté par les fatigues […] les grandes douleurs de côté et le grand accablement […] n’empêchèrent pas qu’il n’eût une liberté et une tranquillité d’esprit tout entière… », La Vie de Mgr Jean d’Arenthon […] par dom I . Le Masson, réimpr. 1895, p.366-369.

0. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 21 juillet 1695.

Ce jeudi 21

Je viens de recevoir votre lettre, et une de monsieur de Meaux qui me redemande la décharge qu’il m’a donnée. Il me demande en même temps une adresse pour m’écrire, comme s’il voulait recommencer une nouvelle procédure et comme un homme qui ne compte pas mon affaire finie. La Mère m’écrit sur ce pied et me paraît voir que je ne dois pas retourner. Je ne crois pas que Dieu le veuille non plus. Je vous fais une confiance des lettres, mais je vous demande, au nom de Dieu, de ne les montrer à personne ; obligez-moi de cela. Je ne sais quelle réponse y

faire. Au reste, je ne verrai ni n’entretiendrai commerce avec les petites dames ni avec personne. Soyez en repos de ce côté-là. Je ne suis plus à Paris. Il faut, s’il vous plaît, que cela passe sur ce pied, car je suis en effet hors de Paris. Ces dames sont [f. 1 v°] d’accord de ne me point voir du tout, et pour moi je trouve mon repos dans la séparation de toutes choses. On peut, en envoyant à la marquise ou à l’abbé de Charost les lettres, me les faire tenir par M. Thevenier où j’enverrai. Mes peines s’en sont allées tout d’un coup, quoiqu’il se soit passé des choses qui aurait dû les renouveler. Je vous prie que le Bon ne prenne point l’alarme, car assurément je ne verrai âme qui vive.

Je n’irai point à Bourbon, aussi bien mes affaires temporelles sont trop délabrées pour cela. Madame de M[ortemart ?] n’a qu’à y aller. Entre ci et le printemps, les choses pourront changer. Pour madame de M[aintenon], je ne puis m’ôter de l’esprit qu’elle est le plus grand obstacle au salut du grand-père [Louis XIV] pour n’avoir pas pris la route que Dieu voulait. Pour ce qui me regarde, je la justifie autant que je puis, et laisse [f. 2 r°] le reste à Dieu ; je vous crois tous trop prévenus pour elle, mais cela ne fait point de mal pourvu que vous soyez plus à Dieu que bons courti[sans]. Quitttez, je vous prie, la propre sagesse, car c’est la perte de cette voie. Vous n’avez pas donné votre cœur comme les autres à mon p[etit] M[aître].

Voilà une lettre pour monsieur de Meaux. Si vous croyez qu’il soit mieux de lui écrire, vous aurez la bonté de la faire tenir dans quelques jours par une personne inconnue. Si vous jugez que je ne doive point écrire, vous la supprimerez, s’il vous plaît.

- A.S.-S., pièce 7397, autographe, sans adresse, « juillet 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°151v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [172].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juillet 1695.

Si je savais où prendre madame de Morst[ein]1, j’irais sans faute : je ne puis ne le point faire, et je me reprocherais éternellement de lui avoir manqué au besoin. Qu’on me mande donc l’heure et le jour, je vous en prie.

- A.S.-S., pièce 7398, autographe, adresse : « Pour Mr. de Chevreuse ». En tête : « 23e ou 24e juillet 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°152v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].

1Dont le mari vient d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet.

0. DU PERE LACOMBE. 29 juillet 1695.

Ce 29 juillet 1695

Grâces et gloire à Dieu, ma très honorée et très chère en Notre Seigneur, sous toutes les qualités que vous n’ignorez pas. Je viens d’apprendre par votre lettre votre heureuse délivrance d’une cruelle persécution. Dieu avait daigné m’en donner un signe sensible le jour de Notre-Dame du Mont Carmel, le 16 de ce mois, lorsqu’étant à genoux devant mon feu pour apprêter mon pauvre souper, je vous vis en esprit passer devant moi vite comme un éclair, mais avec un visage gai et un air tout riant, sans que je comprisse ce que cela voulait dire, car vous ne me disiez rien, jusqu’à ce que, venant à disparaître, il me fut dit dans le cœur que vous veniez d’être mise en liberté. Je doutai néanmoins si vous n’étiez point morte. Toute la petite Église de ce lieu1 s’en réjouit avec moi et glorifie Dieu, qui tire si puissamment des plus mauvais pas ceux qu’Il a jugés d’y abandonner pour Sa gloire. Nous espérons qu’Il en fera de même des autres épreuves auxquelles Il veut encore vous livrer, afin qu’Il ne manque aucun ornement ni éclat à la couronne qu’Il vous a destinée. [f°1v°] Ne me diriez-vous pas quelle est cette persécution nouvelle qui vient encore fondre sur vous, ô femme très heureuse pour en avoir tant à essuyer, et de très rudes et très ignominieuses ? Ce sont autant de joyaux de grand prix dont le céleste Epoux vous pare et enrichit pour la noce éternelle. Quand même il faudrait sortir de ce monde comme Lui, par un infâme et très rigoureux supplice, ce serait la plus glorieuse issue des travaux de cette vie que nous puissions espérer. Mais sa seule volonté est tout notre Dieu. Elle seule nous suffit pour toute prétention à toute félicité. Vous souvient-il que, quand, à Montboneau 2, il fallut nous livrer à elle pour les plus ineffables sacrifices, elle exigea en même temps de nous que nous fussions abandonnés pour plusieurs années à l’ignominie et au supplice ? Pensant quelquefois à la conduite qu’il a plu à Dieu de tenir sur nous, et qu’Il garde de même sur plusieurs autres, je Lui dis, dans ma respectueuse simplicité, qu’Il est en puissance unisseusea, mais tôt après cruel séparateur. Il faut néanmoins avouer que par la séparation même, Il unit plus fortement.

De plus, [f°2] je n’ai pas cru non plus qu’il faille vous envoyer si tôt les écrits que vous souhaitez, tant parce que je voudrais les retoucher et y en ajouter d’autres qui sont presque achevés, qu’à cause que, dans l’incertitude où nous sommes, étant battus d’une si longue et si furieuse

1La « petite église » sera remarquée des enquêteurs !

2Montboneau, où eut lieu un événement inconnu, probablement d’ordre intérieur, très présent à la mémoire de Lacombe, v. ses répétitions.

tempête, nous pourrions trop exposer ces ouvrages et ne rien faire. Si vous jugez, nous différerons encore, en attendant si Dieu daignera nous accorder le repos de la paix avec ceux qu’Il a revêtus de son autorité. Je deviens de plus fort infirme, épuisé de forces et capable de très peu de chose. Il ne faut qu’un néant sans résistance à un Dieu tout-puissant pour en faire ce qui Lui plaît. La peine bizarre dont je vous touchai deux mots dans une des miennes me dure encore ; je ne puis encore vous l’expliquer clairement3. Rien ne m’avait causé de peines et si extravagantes et si cruelles, quoique au fond ce ne soit qu’une bagatelle, dont autrefois je n’aurais fait que me moquer. Les misères croissant, bien loin de diminuer, il en faut éprouver de toutes sortes. Ô combien de sacrifices Dieu exige-t-Il d’une âme qu’Il a destinée pour signaler en elle les droits souverains de Sa [f°2v°] toute-puissante volonté !

Tous les amis et amies vous saluent très cordialement. En particulier Jeannette4, plutôt de l’autre monde que de celui-ci. Ses maux corporels sont extrêmes, sans pouvoir encore s’achever. Son esprit, tout tiré hors d’elle, trouve tout en Dieu. Il est croyable que l’Epoux céleste la rend mère de plusieurs enfants de grâce ; vous savez par expérience qu’il en coûte de cruelles douleurs. Recommandez-nous tous à l’immense petit Maître, comme nous vous offrons très particulièrement à Lui. Nos salutations à vos bonnes filles, Marc et Famille 5. Envoyez-nous de nouveau l’adresse pour vous écrire. Votre bon ami, l’abbé nommé à l’archevêché6, n’a t-il point été ébranlé, affaibli, ou ébloui par l’éclat de sa dignité et par l’amour de la réputation et de la paix qu’il est si doux de conserver, et si précieux de ménager avec soin dans le monde ? Pour votre ancien ami, tout malheureux, tout décrié, tout ruiné, il vous est invariablement acquis, et vous honore et vous aime parfaitement en Jésus-Christ Notre Seigneur [f°3] purement ; et que rien ne peut séparer les cœurs qu’Il a unis.

La mort subite et violente de mon évêque et principal adversaire [d’Arenthon] me paraît un peu funeste, quelque homme de bien qu’il fût d’ailleurs. Quand on est emporté si inopinément, on ne peut qu’on ne laisse à faire …b Le spirituel et pour le temporel, bien des choses préméditées. Heureux ceux ou qui ont tout fait, ou qui n’ont rien à faire. Cette mort est arrivée à peu près dans le temps que vous aviez marqué

3Une dépression ?

4Nous ne savons rien de plus sur cette figure de la « petite église », qui revient plusieurs fois dans les lettres de Lacombe.

5v. l’Index sur ces deux fidèles filles de compagnie.

6Fénelon. On devine une pointe d’amertume, mais la franchise du propos est méritoire.

dans votre prophétie de la chaise grise7, il y a prèsa de sept ans. Je ne sais si cela pourrait donner lieu à mon élargissement, mais je ne doute point que ce prélat n’ait le plus contribué à ma ruine selon le monde. J’ai tant de fois prié si affectueusement pour lui, surtout dans les moments de douce et sensible amour, et, dans le fond, je l’aimais comme mon père. J’adore les incompréhensibles jugements de Dieu.

Je comprends un peu ce que vous souffrez au-dedans par ma propre expérience. Ce sont des peines d’autre nature que les précédentes, et plus cruelles sans comparaison, car l’âme et le corps en sont pressés jusqu’à la [f°3v°] défaillance, sans consolation, sans soutien, sans savoir ce que c’est, sans comprendre à quoi il tient qu’on ne rentre dans la liberté, dans le large, dans la paix d’autrefois. Toute l’humanité est accablée et abreuvée d’une inconcevable amertume, ce qui fait qu’on ne peut comparer cet état qu’à un enfer. Mais si c’est un enfer pour le tourment qu’il souffre, c’est bien un paradis pour la souveraine résignation qui reste dans le fond. Je crois que c’est un genre de peine propre aux âmes déjà fort anéanties, et qui sert également et à annoncer de plus en plus leur anéantissement, et à se couronner pour la plus inconcevable croix ; à qui ne l’a pas éprouvée aussi sans un profond anéantissement, il serait impossible d’en porter le poids. Dieu la réserve pour le temps qu’il faut. Ce que vous en éprouvez me marque d’autant plus le pur règne de Dieu en vous.

La croix intérieure du délaissement et de la générale défaillance de la nature fut celle qui mit Jésus-Christ en état de souffrir plus cruellement dans Sa passion, et qui enfin épuisa Sa vie et Le livra à la mort, non sans qu’Il en eût fait Sa respectueuse plainte à Son père. On en dit et écrit quelque chose scolastiquement, mais ce n’est presque rien au prix de [f°4] l’expérience. Il me semble que ce martyre intérieur sert particulièrement à ruiner, à faire fondre et disparaître ce qui reste d’être, même après la mort et la résurrection mystiques, et en même temps, les derniers appuis et effets de notre être, qui sont la raison, le conseil, la préméditation, la conduite naturelle à l’homme, choses qui coûtent infiniment à perdre, surtout dans ceux qui avaient été forts en eux-mêmes et plus habitués aux façons humaines. Il faut néanmoins en venir là, afin que Dieu soit parfaitement toutes choses en nous et qu’Il opère en nous toutes nos œuvres. La grâce qui est donnée aux âmes, en manière de ruine et de perte, trouve toujours de quoi s’occuper à ruiner et à perdre, faisant tomber l’âme de pauvreté en pauvreté, de défaillance en défaillance, et par telle conduite elle la tire tellement d’elle-même qu’il est impossible que cette âme, voulant se chercher et se regarder, se trouve plus en soi, ni autre part qu’en Dieu, qui seul est, et est Tout. Il

n’y a plus de soi, ni de chez soi, pour une telle âme qu’un néant entre les mains de l’adorable Tout qui en fait ce qu’Il veut. [f°4v°].

Vous pouvez croire, mon unique, ma chère en Notre Seigneur, qu’il n’y a pas femme au monde à qui je voulusse plus complaire qu’à vous. Cependant il m’est impossible de travailler aux ouvrages que vous m’avez envoyés, ni aux miens propres qu’il faut que je laisse imparfaits, ne trouvant aucune ouverture intérieure pour m’y appliquer ; au contraire tout m’est fermé de penser, de faire, et je demeure incapable de toute fonction de l’esprit, infiniment éloigné de toute littérature, outre que, ne pouvant encore être déchargé du soin des jardins, il m’occupe beaucoup. Au sortir de là, il faut venir m’apprêter moi-même de quoi manger. Le peu de temps qui me reste me dure beaucoup parce que je ne sais que faire. Qu’il me serait doux de pouvoir m’occuper à de si belles choses, de manier tant de pierreries, d’être parfumé de ces célestes senteurs ! Mais tout m’en interdit. Parlez-en au petit Maître : demandez-Lui si ce que je vous en dis n’est pas véritable. Il a tout pouvoir entre ses mains, tout crédit auprès de l’éternel Papa8 ; qu’Il me livre à toutes Ses volontés ! Qui sait si le temps qui n’est pas encore venu, ne viendra point [f°5] fortement et tendrement en N.S.J.C., ce qui fait que je ne saurais craindre pour vous. Dieu est fidèle ; Il n’abandonne pas à l’erreur ni à la corruption des créatures ceux qui, par Sa grâce, n’ont d’autre volonté que la Sienne, ni d’autre prétention que de Le voir régner avec une gloire immense.

L’heure viendra que cette longue et effroyable tragédie prendra fin. Il y a près de huit ans que nous sommes sur ce thrône avec tant d’ignominie, sans compter les cinq ou six années précédentes de nos premiers renversements. Toutes les lettres que je reçois de vous depuis ce temps-là m’apprennent des choses funestes selon l’homme, mais bonnes, mais avantageuses selon le dessein de Dieu. Qui sait si, un jour, après tant d’épines qui nous ont si fort piqués et déchirés, nous ne recevrons point du ciel quelques roses de paix et de repos ? Du côté des hommes, je n’en vois aucune apparence. Dieu est tout-puissant. On m’a décrié de nouveau en ces quartiers sur des récits qui sont venus de loin. Je m’étonne que l’on ne m’entreprenne pas une autre fois. Quoi qu’il arrive de vous et de moi, Dieu, Sa vérité, Son règne, Sa volonté, Sa gloire subsistera toujours et triomphera en nous. Avec cela, Dieu ne peut nous manquer, puisque [f°6] c’est là que se terminent toute notre ambition et tous nos vœux. Il se rend singulièrement admirable dans la conduite qu’Il tient sur nous et sur nos semblables. Il y paraît Dieu, hautement, puissamment, terriblement. Tous les esprits bienheureux L’en loueront dans l’éternité.


Tous les amis de ce lieu vous honorent constamment, vous estiment et vous aiment, quoique je ne leur cache pas tout le mal que l’on dit de vous. Les meilleurs âmes que nous y connaissions vous sont les plus unies. Pour moi, je vous suis toujours très sincèrement attaché en Notre Seigneur. Encore un peu de patience, et le souverain Juge viendra prendre notre coupe en main. Par Sa miséricorde, depuis qu’Il nous a singulièrement appelés à Son service, nous n’avons prétendu que Son règne, ni cherché que Son amour. Quand on cherche sincèrement Dieu, on ne peut s’écarter de la vérité, ni de l’amour, puisque quiconque Le cherche sans feinte le trouve infailliblement et que, L’ayant trouvé, on possède de Lui-même toute vérité et le parfait et immortel amour. Agréez que je vous embrasse en Jésus-Christ de toute l’affection de mon cœur. Tous les intimes en font ici de même. [f. 5 v°, en travers] Jeannette est toujours mourante et toujours vivante. Il ne lui reste guère que l’esprit ; encore est-t-il hors d’elle, reçu dans le sein de Celui qui la possède.

On salue cordialement vos filles et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres9. Vous souvient-il qu’à Montboneau il fallut nous livrer pour porter le supplice10 ? Nous ne savons encore quelle sera notre fin. Mais jusqu’ici, grâce à Dieu nous avons été assez bien pris.

Ô gloire de Dieu, Ô inspirée du Très-Haut, établissez-vous, paraissez avec éclat, n’épargnez pas ces néants où ils peuvent y servir : ils sont à vous sans réserve, non seulement par le droit de succession de Sa création, mais par l’amoureux assujettissement qu’ils vous ont mille fois voué sans bornes et sans exception11.

- A.S.-S., pièce 7395, autographe de lecture délicate, sans adresse. Sur les répétitions, v. notre commentaire à la lettre précédente du 3 juillet.

aLecture incertaine.

7Prophétie inconnue ! (à moins qu’il ne s’agisse d’une erreur de lecture).

8Il s’agit de Dieu le Père et non du pape !

9Répétition du troisième paragraphe : « Tous les amis et amies vous saluent très cordialement. En particulier Jeannette… » - ainsi que de la fin de la lettre précédente du 3 juillet : « On salue cordialement vos filles, et toutes ces bonnes âmes à qui Dieu donne des sentiments de compassion et de tendresse pour vous. Ô chère mère, Dieu vous a bien livrée pour tant d’autres ! Ô gloire de Dieu… ».

10Répétition du premier paragraphe : « …à toute félicité. Vous souvient-il que, quand, à Montboneau, il fallut nous livrer à elle pour les plus ineffables sacrifices, elle exigea en même temps de nous que nous fussions abandonnés pour plusieurs années à l’ignominie et au supplice ? Pensant quelquefois à la conduite… ».

11Les deux derniers paragraphes apparaîssent dans la lettre précédente du 3 juillet : il peut toutefois s’agir d’une erreur de l’imprimé de 1828 qui est la seule source pour la fin de cette précédente lettre.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Juillet 1695.

Il m’est venu dans l’esprit qu’il ne fallait pas rendre à M. de M[eaux] un papier que le p[etit] M[aître] avait comme forcé M. de M[eaux] de me donner, et je crois que c’est aller contre Sa volonté de le lui rendre, car si les autres ne voient pas la différence du dernier au premier, je la sens tout entière. Que si vous le voulez rendre malgré les prières et remontrances que je vous fais, je vous conjure, au nom du p[etit] M[aître], de le faire inscrire chez le notaire et de dire qu’un tel jour à telle heure, Un tel, qui est mon homme d’affaire, a apporté cet acte, signé et conçu de telle et telle manière que le divin Seigneur m’a donné comme le croyant devoir faire, et après m’avoir fait signer bien des choses que je répugnais à signer et d’autres que je n’ai pas comprises, que je le rends pour éviter de plus grandes et longues persécutions, etc. ; même mieux que cela. Mais j’aime encore mieux son billet, si l’on peut le garder. Je crois que si mon bon tuteur est ferme qu’il ne le rendra pas, c’est un dépôt. Je remets le tout à S. B., mais qu’il se mette en ma place, et qu’il se souvienne encore de ses anciennes bontés, sans entrer dans l’intérêt d’un homme qui n’a nulle probité. Priez Dieu pour moi et songez à ce que je vous ai dit.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°121v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [152].

0.  A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695.

Je vous avoue, ma p[etite] d[uchesse], que je suis toute prête de me livrer plutôt que d’être cause que les autres souffrent pour moi. Brûlez la lettre pour [destinée à] être montrée à Eud[oxe]1, et montrez seulement à mon t[uteur] celle pour M. de M[eaux]. J’aimerais mieux aller chez Cal.2 que chez madame de Mors[tein] à cause que c’est leur faire tort, mais je crains aussi d’en faire à Cal. Ainsi, ou je resterai ici à attendre la Providence, ou je retournerai à Meaux avec serment de ne signer jamais [123r°] rien de nouveau, quelque tourment qu’on me puisse faire ; mais je sais qu’il n’y a tourment que M. de M[eaux] ne me fasse souffrir. Voyez donc avec le t[uteur] la lettre que je lui écris ; et si

je demeure ici, que tous, à la réserve de vous, croient que je n’y suis pas. Il n’y a que les lettres, car je voudrais aussi que M. Thev[enier] me crût hors d’ici, et je n’ai personne de connaissance. Il vaut pourtant mieux se fier à Dieu qu’aux hommes.

Si vous croyez qu’en me livrant, j’arrête la tempête3, voyez avec L B [Fénelon], car j’irai me mettre à la Bastille si mon t[uteur] et L B le jugent à propos. J’aime mieux ce dernier parti que d’être tourmentée par M. de M[eaux] comme je l’ai été. Si en me tenant cachée, je ne leur nuis pas, je resterai comme je vous dis. Proposez-leur aussi la Bastille, ou rester cachée en quelque lieu, mais ne leur dites pas où. Ou bien s’ils croient que je fusse en assurance chez mon fils, dites-leur bien tout cela, ensuite répondez-moi. Dans les terres, les gens d’affaires, les curés et tout cela nuit. J’ai encore un parti, c’est d’aller à Lyon incognito, mais je ne sais où trouver des maisons. Sur les chemins, l’on m’arrêterait : il faut passer par une route où je suis connue. Enfin je ne vois d’autre parti que de rester cachée, d’aller chez mon fils ou à Meaux. Réponse ?

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°122v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [153].

1Mme de Maintenon.

2L’abbé de Beaumont.

3La persécution du cercle « quiétiste ».

0. AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1695.

Il m’est venu dans l’esprit, mon bon t[uteur], que pour tirer tout le monde d’embarras, il faudrait que madame de B[eauvilliers], avec son tour et son adresse ordinaire, fît une grande confiance à Eud[oxe]1 et qu’elle lui dise qu’elle a pensé que mon fils aîné a une terre à quarante-cinq lieues d’ici, que peut-être y suis-je allée, qu’il s’est retiré là parce qu’il est entièrement estropié2 et ne peut plus servir, que c’est une homme de trente ans qui est marié, et que si je suis là, ce serait le plus honnête parti que je pusse prendre, et qu’il n’y aurait qu’à faire donner [123v°] un ordre que je ne vinsse plus à Paris ; que je puis avoir de l’appréhension de me remettre entre les mains des ecclésiastiques, si je suis persuadée, faux ou vrai, qu’on ne m’ait pas fait justice ; qu’après la décharge que l’on m’a donnée, tout ce qu’on me fera aura toujours un air de violence, au lieu que m’envoyant à moi-même un ordre de rester

1Madame de Maintenon, la « dame » citée dans la suite de la lettre.

2Armand-Jacques, blessé en 1689 à l'engagement de Valcourt.

chez mon fils et de ne point approcher de Paris de quarante lieues, cela serait approuvé, et que je ne pourrais plus voir personne ; qu’elle se chargera elle-même de l’ordre, que, si je suis là, on me le mettra en main, sinon que la d[ame] en agira comme il lui plaira, que ceci se fera sans éclat qu’il faut toujours éviter. Il faut qu’elle lui demande le secret sur cette confiance, disant que si cela est su, cela m’empêchera peut-être d’y aller et que c’est manquer son coup. Voyez si cela vous semble bien. Cela me paraît la meilleure chose que l’on puisse faire, mais il ne faudrait pas que mon fils le sût, afin qu’il m’eût obligation de ce que je vais chez lui. Réponse, je vous prie, après avoir consulté Le B [Beauvillier] et madame de B[eauvilliers] ? Je laisse une personne à Paris pour me rapporter votre lettre. Dieu nous afflige jusqu’à la mort. On peut ajouter : si l’on croit qu’elle gâte, elle ne gâtera personne puisqu’il n’y a que des paysans. Je prie Dieu d’être votre lumière.

- Dupuy, 122 v° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 153. Suite de la lettre précédente du mois d’août qui la transmet.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 août 1695.

Vous voyez bien que monsieur de Meaux, avec toute sa douceur prétendue, a parlé à madame de Maint[enon] et elle au Roi. J’avais déjà eu au cœur de ne voir plus ces dames, et je le leur avais mandé avant de savoir tout ceci. Je souhaite fort que le Bon montre votre lettre ; il le devait, mais je doute qu’il ait le courage de le faire. Je vous prie que je sois tenue comme fort loin, car je ne prétends point retourner à M[eaux], qui est tout le dessein de M. de Meaux, et j’ai juré aujourd’hui à mon Maître, par tout ce qu’Il est, de ne me remettre plus en ses mains, ni de ne prendre nulle mesure autre que de rester ici cachée à tout le monde. S’il me livre, qu’Il le fasse : je suis à Lui, mais Il ne le fera pas. Je ne crois aucun des enfants assez infidèle pour ne me garder pas un secret de cette importance. Quand tout me manquera, Dieu ne me manquera pas, et quand Il me manquerait, Il ne manquerait pas à Lui [f. 1 v°]-même. Je n’ai garde de rien dire de ce que vous me mandez, puisque je ne veux pas même qu’on sache que je suis à portée de vous rien mander, car il m’est d’une extrême conséquence qu’on me croie loin et qu’on m’oublie.

Je vous prie de faire placer quelque part un pauvre garçon de Monfort, fou et qui tombe du haut mal1. Sa mère me viendrait servir et j’ai

besoin, pour être cachée, d’une femme comme celle-là. Je crois que c’est une bonne œuvre : Leschelle2 vous en a parlé. Du reste je suis très contente ici, et je m’y trouve dans ma place. J’ai appris des choses bien fortes de la d[emoise]lle dont je vous ai parlé. Je prie Dieu qu’Il vous soit toutes choses.

- A.S.-S., pièce 7399, autographe, adresse : « Monsieur le duc de Chevreuse » ; « 5e aout 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°152v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].

1Epilepsie.

2L'Echelle, qui fut cassé en même temps que Dupuy, au moment de « l’exil » de Fénelon à Cambrai.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 août 1695.

Ma lettre était écrite d’hier au soir. J’ai songé cette nuit, et je ne sais pas par quel hasard, m’étant trouvée devant le Roi, je me suis mise à genoux devant lui, lui voulant expliquer toutes choses. Il m’a paru que le Roi en a été si fort touché qu’il s’est mis lui-même à genoux comme j’étais. Il m’a fort embrassée et m’a promis toute sorte de protection et qu’il ne souffrirait plus que je fusse persécutée. Madame de M[aintenon] est venue comme il m’embrassait, elle était comme un tigresse affamée. Mais tout ce qu’elle a fait, loin de faire changer le Roi, lui a fait voir sa haine et son emportement. Il m’a fait les mêmes protestations et m’a dit de me retirer et que je ne craignisse rien. Ensuite j’ai trouvé M. de Noailles, qui m’a fait mille amitiés à cause que le Roi m’avait bien reçue ; je lui ai parlé du pur amour, il y est entré et je me suis éveillée. Le Bon devait donner votre lettre.

- A.S.-S., pièce 7400, copie de la main de Dupuy - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [173].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 6 août 1695.

Enfin, l’archevêque de Paris est donc mort, et mort subitement ; j’en souffre une douleur extrême à cause de la perte de son âme. Hélas ! Seigneur, donnez-lui un successeur qui répare tout ! Je vous prie de le mander à S. B. Je ne me porte pas bien et peut-être ne vivrai-je pas longtemps. Adieu. Il sait ce qu’Il veut faire de moi. Ecrivez sans différer à S. B.


- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°123v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [154].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 15 Août 1695.

Je me suis trouvée si mal depuis hier que j’appris la mort imprévue de M. l’archevêque que je ne suis guère en état d’écrire. [124r°] Une douleur de tête fort grande m’a même empêchée quelques temps de lire vos lettres. Cette nouvelle qui vraisemblablement me dev[r]ait faire plaisir, m’ayant trouvée assez dépouillée de mes propres intérêts, ne m’a laissée que l’horreur effroyable de sa destinée éternelle. Je ne crois pas que notre ami soit archevêque de ce coup. Je n’en sais pourtant rien, mais comme j’ai cru longtemps qu’il y en aurait un entre, je vous écris ce que je pense. Si c’est l’homme à la pension1 qui est archevêque, j’en serai d’autant plus fâchée que nos amis le connaissent peu. Le t[uteur], sur une conversation qu’il a eue avec lui, le croit le mieux intentionné du monde et est plus pour lui que jamais, au lieu de juger de la duplicité par les différents personnages qu’il fait.

Pour ce qui nous regarde tou[te]s deux, je crois que le démon fait tous ses efforts pour nous désunir dans ce temps où il voit qu’il est de la dernière conséquence pour madame de Mors[tein] qu’elle soit bien avec nous. Ce que je crois donc, c’est qu’elle doit se faire violence pour ne se rien cacher à elle-même et à nous. Je suis fâchée qu’elle ait été voir la maison, cela ne convient pas. Je la prie donc de vous croire absolument, et vous de lui dire vos pensées avec moins de véhémence et plus de douceur. Défiez-vous de l’ennemi, et je vous dirai ce que dit le bon abbé Abraham 2 à un solitaire qui vint le consulter pour le défaire d’un autre qui le chargeait fort : ils se voulaient séparer. Il leur dit : « Prenez garde que, lorsque le Maître viendra, Il ne vous trouve pas divisés, car Il vous demandera compte à vous de l’âme de votre frère, et à lui de l’abus de Ses grâces ».

Quand je serai en état, je vous écrirai plus au long. J’écrirai aussi à la Colomb[e]. Mandez-lui en attendant que je m’appelle Jeanne de baptême et Marie de confirmation. J’ai toujours oublié de vous dire que je devais recevoir des lettres de conséquence par l’hôtel de Mors[tein]. J’ai peur que les domestiques ne s’en soient saisis. Je vous prie de les faire chercher : il doit y en avoir une du P[ère] l[a] C[ombe] et l’autre des Ben[édictines]. Si vous avez reçu toutes mes lettres, faites-le moi savoir. Je prie Dieu qu’Il unisse votre cœur avec celui de la p[etite] c[omtesse] ; cela est nécessaire. Cela eût été bien joli que nous eussions été à Château3, mais le t[uteur] ne le voulant pas, il faut avoir patience. Je suis si certaine que madame de M[aintenon] fait à leur égard un personnage faux sur l’affaire du Général [Fénelon] que je n’en puis douter. Cela m’est trop imprimé pour en douter, mais comme on ne me croit pas, je laisse toutes choses. Adieu, je vous embrasse toutes deux.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), 123v° - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), 154.

1Noailles ?

2Père du désert.

3Châteauvillain ? Le château de Châteauvillain appartenait à l’époux de Mme de Morstein, qui venait d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695.

Ma bonne p[etite] d[uchesse], je ne manquerai pas d’avoir des affaires avec M. de M[eaux]. Il faudrait que le t[uteur] lui écrivît pour ne l’irriter pas, et lui mandât qu’il a appris que madame de Cha[rost] lui a renvoyé une lettre pour moi, qu’il croit lui pouvoir dire qu’il sait de bonne part que je me suis retirée dans une solitude ou pour y être en repos - je n’ai voulu dire à personne le lieu où je me retirais - ; qu’il doit être fort en repos sur mon chapitre, ces dames n’étant plus à portée de me voir ni personne ; que j’ai dit que j’enverrai quérir ma pension tous les trois mois : comme je ne suis point à Paris, l’on peut toujours l’assurer. Il ne s’agit que de couler le temps, car Dieu est tout-puissant ; ou Il m’ôtera bientôt du monde ou Il mettra les choses sur un autre pied. Je vous prie que mon t[uteur] parle à M. et à Mme de No[ailles]1, qu’il leur montre la décharge [125r°] et qu’il leur dise ce que M. de M[eaux] dit, car il parle aux autres bien différemment qu’à lui. Cela est nécessaire pour le repos de la petite Colomb[e]2 qu’on mette les choses sur un pied que M. de M[eaux] ne pense plus à moi.

Si madame de Maintenon continue de me persécuter, je lui écrirai, quoi qu’il m’en puisse arriver, une lettre si forte que, si elle m’attire des malheurs, j’aurai la consolation de lui avoir dit ses vérités que la lâcheté de tous les hommes lui cache et que la justice de Dieu découvrira un jour et peut-être plus tôt qu’elle ne pense. Il y a un juge qui ne reçoit point les mauvaises excuses et qui la fera payer pour elle-même et pour le salut du roi.

Vous pouvez montrer au t[uteur] cette première partie de votre lettre, je vous en prie même. Pour madame de Mors[tein], n’ayez nulle


1 Marie-Christine de Noailles (1672-1748), « La colombe », mariée le 12 mars 1687 à Antoine de Gramont, comte de Guiche. V. Index.

2petite colom[be], fille de la « colombe. »

complaisance mauvaise pour elle, mais aussi tâchez par la douceur de gagner sa confiance : je crains tout, mais plus il y a à craindre, plus il la faut ménager de vous à elle. Je vous plains bien, mais vous êtes engagée : il faut enterrer la synagogue avec honneur3. Faites-lui prendre le deuil et meubler de noir. Cela serait mal ; voilà ce qu’elle m’écrit. Je ne sais que lui dire car il ne la faut pas rebuter, il faut plutôt tirer que rompre. Offrez-lui la pensée de me voir, vous en voyez la conséquence.

Attendons, cette année débrouillera peut-être bien des choses. Vous ne sauriez croire combien j’ai été touchée de l’effroyable mort de cet homme4 ; l’horreur de sa destinée m’a rendue malade. S’il avait été en état de recevoir du soulagement, il n’y a rien à quoi je ne me fusse offerte pour cela. J’ai même prié que, s’il était en état de cela, que Dieu m’exauçât, [125v°] et s’il n’était pas encore jugé, que Dieu reçût mes vœux et mon sacrifice.

Je ne sais si vous faites réflexion que cinq personnes des persécuteurs sont déjà mortes subitement : M. l’Official 5, M. de la Pérouse 6, madame de Raffetot, M. de Gus.7 et celui-ci. Peut-être en mourra-t-il bien d’autres avant la fin de l’année. Je prie Dieu qu’ils aient le temps de se reconnaître. C’est être trop vengée que de l’être une éternité. Cette pensée me fait tant de peine que je me livrerais à tous les maux possibles pour leur salut.

Je ne laisse pas d’être indignée contre nos amis pour leur aveuglement sur madame de M[aintenon] et sur M. de M[eaux]. Adieu, petite femme que j’aime tant. Dites-moi ce que je pourrai donner à M. Thev[enier]. Parlez-moi simplement.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°124v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [155]

3Familièrement, bien finir une chose. « Ils [les premiers chrétiens] vivaient à l’extérieur comme les autres juifs […] ce qu’ils continuèrent tant que le temple subsista, et c’est ce que les Pères ont appelé enterrer la synagogue avec honneur. » (Fleury cité par Littré).

4L’archevêque de Paris Harlay. Il mourut d’apoplexie le 6 août 1695, sans trouver de secours.

5L’Official Nicolas Chéron, « homme assez connu dans le monde par le dérèglement de ses mœurs. »

6 « L'abbé de la Pérouse, et plusieurs docteurs de Sorbonne faisant au commencement de l'année 1689, une grande mission dans la paroisse de Saint Michel de Dijon, découvrirent que le sieur Guillot [Quillot] dont j'ai déjà parlé, enseignait à ses dévotes la nouvelle spiritualité. Le Moien court était répandu dans toutes les maisons, et ils en firent brûler 300 exemplaires par Madame Languet, veuve de M. Languet, Procureur Général du Parlement. Cette bonne dame très vertueuse, était chargée de les distribuer sans en connaître le poison et l'illusion… » ( Phelipeaux, Relation…, 1732, t. I, p. 35).

7Ces deux derniers noms nous sont inconnus.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695.

Vous ne me répondez pas aussi simplement que je vous écris, ma p[etite] d[uchesse], sur ce qui regarde M. Thev[enier]. Il est question que je dois et veux lui donner quelque chose, mais comme il ne me rend autre service que les lettres et de payer la maison, ce quelque chose ne doit pas être bien considérable. Or comme je n’imagine rien, je vous prie dans votre simplicité de me mander ce que je dois donner selon ce que je suis et ce qu’il fait. Voilà tout.

Pour ce qui vous regarde, souffrez la vue de vos misères ; ces pensées que ce que vous faites est bon ne sont pas volontaires, il les faut laisser tomber. Ne vous inquiétez de rien, je vous aime fort.

Pour madame de Morst[ein], je crains beaucoup. La voilà privée de tout secours, monsieur son père ayant droit d’empêcher qu’elle ne m’écrive ; quoiqu’il demande la même chose pour vous, je ne vous crois pas sujette ni à son obéissance ni à celle d’Eud[oxe]. Cette jeune veuve fera sans doute quelques écarts, mais que faire ? Si elle n’a point de confiance, on ne la donnera pas : Dieu seul [126r°] la peut donner. Il faut souffrir et ne pas rompre. Tâchez de couler1 jusqu’à la fin du mois. Je prends part à vos peines, mais elle me fait bien plus de pitié à cause des suites. Bon courage sans courage.

Tout le baraquinage est une momerie, ceci dans le dernier secret de madame de M[aintenon], qui fait semblant de souhaiter que S B [Fénelon] ait la place que vous savez; elle l’empêche assurément et fait croire le contraire, disant que c’est lui qui ne le veut pas, et sur cela emploie le bon [Beauvillier], quoiqu’elle sache, à ce qu’elle dit, que c’est inutilement, et fait cent momeries, qu’ils croient ; et j’ai la certitude que c’est elle seule qui s’y oppose : ceci m’est donné sous un grand secret, ne le dites à personne. Si on vous en parle, dites, comme l’apprenant dans ce moment, que c’est un jeu joué de cette femme, qui est si bonne comédienne qu’ils la méconnaissent toujours : elle et M. de M[eaux] sont deux bons acteurs de théâtre.

Je ne me porte point bien. J’ai des maux de cœur continuels. Demandez pour moi au t[uteur] une bible de M. de Sassi [Sacy] sans explications : il m’est venu de lui demander cela par vous, et je le fais.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°125v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [156].

1Tâchez d’être souple, de laisser s’écouler le temps.

2Les amis de Fénelon espéraient l’archevêché de Paris pour lui en remplacement de Mgr de Harlay. On sait qu’ils furent déçus et que Fénelon avait été éloigné de la Cour en étant nommé archevêque de Cambrai.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695.

Voilà m b p d [ma bonne petite duchesse] un brouillon de lettre que j’ai fait pour M. de M[eaux]. Si le t[uteur][Chevreuse] le trouve bien, qu’il me le renvoie afin que je l’écrive. J’écrirai, comme de loin, à la mère et lui adresserai la lettre au prélat tout ouverte1. Je crois qu’après, le t[uteur] pourra parler à madame de M[aintenon] et lui proposer ce que j’ai dit sans montrer ma lettre, car j’ai peur qu’elle ne soit pas bien. Enfin, consultez avec lui, et si l’on veut me donner parole de ne me point inquiéter chez mon fils ni ne point envoyer de lettre de cachet, je m’y retirerai. Ne serait-il point mieux d’y aller d’abord secrètement, ensuite de faire voir le [126v°] parti que j’ai pris, qui est bien éloigné de vouloir avoir commerce avec personne, m’étant retirée à plus de quarante cinq lieues de Paris, en une campagne déserte ? Consultez sur cela le B[on] [Beauvillier] et le T[uteur]? Réponse au plus tôt. Ou si je resterai cachée, si on le trouve mieux ; on ne me découvrira pas, sûrement. Je suis bien fâchée de l’exil, non à cause de lui, mais de vous tous. C’est un tour de messieurs de No[ailles] et Ch[alons]. Ce dernier avait parlé assez mal, comme j’étais à Meaux, du père A[lleaume]. Voilà un mot pour la pauvre Colom[be].

Je vous laisserai mes quittances : je vous prie d’écrire tout ce que vous avancez pour moi. Adieu, je vous plains, mais vous êtes trop vive. Si m[on] B[on] [Beauvillier] continue la charité qu’il fit l’année passée au P[ère] l[a] C[ombe] et qu’il fait tous les ans, qu’il vous la donne avant que je parte. Demandez-moi une bible au t[uteur].

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°126] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [156].

1Il s’agit de la lettre n° 335 transmise à Bossuet par la lettre n°334 de la mère Le Picard. Elle avait été envoyée au duc de Chevreuse (lettre n°331).

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695.

J’ai pensé, Ma p[etite] d[uchesse], que peut-être ne me laissera-t-on pas en repos chez mon fils si l’on sait que j’y suis. Cependant la violence en paraîtra beaucoup plus grande de m’aller chercher à cinquante lieues de Paris pour me tourmenter. Parlez-en au tut[eur] sous le secret de confession, et en ce cas j’écrirai à mon fils selon ce qu’on aura résolu. Si la lettre n’est pas portée, ne l’envoyez pas que vous n’ayez vu le tut[eur]. Voilà une lettre que je lui écris à telle fin que de raison : il en fera l’usage qu’il lui plaira. Je m’adresse à vous pour cela et, à la réserve de la personne destinée à mes commissions, je n’écrirai à personne.

Vous pouvez en assurer. Voilà ce que j’ai pensé. Réponse lorsque vous aurez vu le tut[eur].Voilà un mot pour Dom Al[leaume]. Madame de No[ailles] n’a rien dit que de concert avec ma[dame] de M[aintenon] au tut[eur] ; je l’ai connu, mais je ne retournerai point à Meaux du vivant de M. de M[eaux] : j’en ai [f°127r°] fait serment à mon Maître. Vous me ferez, s’il vous plaît, réponse sur tout ceci. La fièvre ne me quitte pas depuis la Notre-Dame1, et de grands maux de cœur.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°126v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [157].

1Le 15 août.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 16 Août 1695.

Le tut[eur] me mande de sortir d’ici sans délai et de chercher une maison. Je vous envoie la lettre, brûlez-la lorsque vous l’aurez lue, et voyez où je puis aller. L’aum[ônier] me propose Beaurepaire. Cela vaut bien la peine que vous fassiez un tour à Paris pour voir où l’on me peut mettre, sinon je resterai ici. Je connus le jour de la Vierge, à la messe, que ce serait M. de Cha[lons]1 : je le dis à l’aum[ônier] au sortir de la messe, et j’en pensais mourir de douleur. Je suis bien affligée de l’exil du P[ère] Al[leaume], mais je la suis bien plus du prélat ; nos amis ne le connaissent point. Faites pour une maison ce que vous voudrez. Je prétends vous écrire toujours. Vous n’êtes redevable qu’à vous-même. Envoyez cette lettre au tuteur.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°127] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [157].

1Louis-Antoine de Noailles (1651-1729) fut nommé évêque de Cahors, rapidement transféré à Châlons, et le 16 août 1695 nommé archevêque de Paris après la mort de Mgr de Harlay. « D'abord déclaré pour Fénelon dans l'affaire du quiétisme, il se livra ensuite à Bossuet… », v. Index.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695.

Je n’ai point été fâchée contre vous et je ne veux pas même que vous fassiez réflexion sur tout cela. Les fautes que vous faites servent à vous humilier et à vous [128r°] éclairer. Avez-vous reçu tant de lettres que je vous ai envoyées, et une si ample que je vous ai écrite, où il y en avait une du tut[eur] [Chevreuse] ? Je suis étonnée que vous ne l’accusiez pas ;

elle avait huit pages. Je vous ai aussi écrit des lettres pour le Ch.1 ? Je vous prie que j’aie l’Apocalypse qui est en cahiers : le P[ère] l[a] C[ombe] me le demande et je l’attends pour lui envoyer les autres livres. Tâchez, lorsque vous parlez, de ne point suivre votre naturel ; lorsque cela vous est échappé, ne vous en étonnez pas.

Il faut ménager madame de Mors[tein]. Que dites-vous de l’envie qu’elle a d’aller à Chateauvilain [Châteauvillain]2 avant ses couches ? Dites-lui ce que vous en pensez,  et voyez avec M. et Mme de Ch[evreuse]. M. de Ch[evreuse] m’ayant interdit de lui écrire, comme vous l’avez vu dans sa lettre, souffrira encore moins que j’y aille avec elle. Ainsi il faut se préparer à tout. J’y aurais été volontiers si monsieur de Chevreuse, à qui elle doit l’obéissance, ne m’avait priée de n’avoir plus de commerce avec elle. Je le lui ai mandé, il y a plus de quatre jours ; je suis étonnée que vous n’ayez pas recu la lettre. J’admire comme M. de Ch[evreuse] est toujours la dupe de madame de M[aintenon] et de M. de M[eaux]3. Dieu les bénisse tous. Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je n’en serai pas moins unie à Mme de Mors[tein], pour ne lui oser écrire. Je vous mande dans cette lettre que je ne croyais pas que N.3 fut cette fois archevêque de Paris. Je salue votre compagne.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°127v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [158].

1 Il peut s’agir aussi de « M. de Ch. » : le chevalier de Gramont (v. lettre du 13 octobre 1695 à son fils de La Sardière).

2 Le château de Châteauvillain appartenait à l’époux de Mme de Morstein, qui venait d’être tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.

3 Sur la conduite étonnante de Chevreuse, compte tenu de la situation, on tiendra compte du jugement de Saint-Simon :  « J’ai parlé ailleurs [...] de la droiture de son cœur, et avec quelle effective candeur il se persuadait quelquefois des choses absurdes… », v. Index.

4 Fénelon.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695.

Je connus le jour de la Vierge que ce serait M. de Châlons qui serait arch[evêque], et je le dis aussitôt après la messe à mes filles et le fis savoir à l’abbé de Cha[rost]. Je connus même que tout ce que Madame de Maint[enon] faisait écrire au Grand-père1 était une momerie, et il me fut mis que c’était une excellente comédienne que vous ne connaissiez

pas : je suis contente que Dieu vous la fasse connaître. Elle a des vues pour sa nièce auprès de M. de Noailles. Je compris que j’étais plus mal d’avoir M. de Châlons que je n’étais auparavant, et tout cela le jour de la Vierge [f. 1 v°] durant la messe. Je n’ai rien à dire sur les violences de Madame de M[aintenon].

Si Dieu veut me faire trouver naturellement quelque lieu où me mettre, j’irai, sinon j’attendrai de pied ferme la violence que madame de Maint[enon] me voudra faire. Il n’y a que nos amis qui savent où je suis. Si on me décèle, je ne puis qu’y faire. Je ne me livrerai pas entre les mains d’un homme plein de duplicité et qui fera sa cour en m’opprimant. Ce n’est point la lettre à monsieur de Meaux que j’ai dit que vous renvoyassiez, mais je vous ai prié d’écrire à monsieur de Meaux [f°.2 r°] que vous aviez les deux décharges en main, qu’il n’en fût point en peine et que vous lui diriez votre sentiment lorsque vous le verriez. La marquise de Charost m’offre d’aller à Beaurepere : mandez-moi ce que vous pensez ; mon goût est pour rester ici et me laisser traiter comme il plaira à la fureur de madame de Maint[enon]. Adieu.

- A.S.-S., pièce 7402, autographe, adresse : « Pour Mr. le duc de Chevreuse », en tête  : « Reçu le 18 août 1695 celle-ci est sans doute devant l’autre du même jour », traces de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°153v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].

1Louis XIV.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695.

Je vous ai mandé, mon tuteur, que je ne pouvais en nulle manière me remettre entre les mains de monsieur de Meaux, parce qu’il n’a nulle parole et qu’on ne peut faire aucun fond sur un homme sans parole. M. de Châlons sera arch[evêque] de Paris, car je l’ai connu le jour de la Vierge et en ai beaucoup souffert, car je sais qu’il est gouverné par M. Bolo [Boileau], qui l’incitera toujours contre moi1. Je n’ai donc qu’à rester en repos, abandonnée à Dieu. Si Eudoxie [Madame de Maintenon] me fait violence, Dieu est assez puissant pour me tirer de ses mains ; s’il ne le fait pas, j’aime mieux souffrir [f. 1 v°] dans Son ordre

1 Sa lettre à Fénelon du 26 novembre 1696, « Pour la Dame, j'avoue que son état m'épouvante… » (no. 374A dans la CF, t. IV, p. 106 à 111), est un « réquisitoire virulent » qui traduit cette opposition de J.-J. Boileau. Il rassemble tout ce que les ennemis de Mme Guyon avaient dans l’esprit, et pour cette raison, on la lira avec intérêt. Sa longueur comme la possibilité d’y accéder aujourd’hui facilement, nous ont toutefois dissuadé de la reproduire, malgré le grand intérêt de son contenu, bien éclairé par les quatre-vingt dix-sept notes d'Orcibal…

que de me livrer de nouveau par défiance. Laissez couler le temps2. Sitôt que notre homme sera placé, envoyez-moi la bonne femme : Leschelle l’installera à merveille. Je suis fâchée des peines que je vous cause, mais les menaces ne me peuvent étonner. Je ne puis qu’être renfermée, mais nul ne me conseillera jamais de me mettre entre les mains d’un homme qui a trahi toutes les lois de l’honneur et de la probité, ni entre celles d’un homme poussé par M. Bolo [Boileau]. Ce sont mes sentiments. Ce n’est point le couvent de Sainte-Marie qui me fait peur, mais le prélat.

A.S.-S., pièce 7401, autographe, adresse : « A mon tuteur », en tête  : « Reçu le 18e août 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°154] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [174].

2couler le temps : laisser passer du temps.

0. DU PERE LACOMBE. 20 août 1695.

Ce 20 août 1695. / Soli Deo honor et gloria.

Ce n’est pas une petite consolation pour moi, ma très chère et toujours constamment aimée en Notre Seigneur, duranta ma longue captivité, et avec ma désolation extérieure et intérieure, d’avoir encore de vos lettres ; et je ne puis assez louer la divine Providence de ce qu’elle me conserve un si grand bien, malgré tout ce qui s’y est opposé. Soyez persuadée que mon cœur répond au vôtre autant qu’il en est capable. Une union liée par la croix, et sous les sûrs nuages de la foi, comme il vous souvient bien que commença la nôtre, se soutient, se raffermit, se consomme par la contradiction et par les traverses, son progrès répondant à sa naissance, afin qu’elle soit cimentée comme elle a été fondée. Je me réjouis du repos et de la paix que Dieu vous accorde présentement dans votre solitude ; cela durera selon Sa volonté. L’amour d’infinie préférence que nous Lui devons nous rend indifférents pour toutes les dispositions où il Lui plaît de nous mettre ; et il est certain que tout état fait notre félicité, depuis que nous ne l’établissons plus que dans le bon plaisir de Dieu que nous savons en être l’auteur. C’est ce que peut la souveraine résignation : de l’enfer elle se ferait un paradis, dès que l’ordre de Dieu l’y tiendrait. Ô la grande grâce que Dieu fait à une âme, que de la tenir dans l’amoureuse et aveugle soumission à toutes Ses volontés ! Grâce des grâces, avec laquelle rien ne lui manque. Aussi, ayant ce

trésor inestimable, elle ne peut rien désirer au-delà, ni craindre d’autre mal que d’en être privée.

Vous ne l’apercevez point, dites-vous, cette parfaite résignation, vous l’avez d’autant plus, étant toute passée dans ce bienheureux état : queb votre intérieur se cache de plus en plus, jusqu’à disparaître. C’est la suite naturelle et le progrès de la voie de perte et d’anéantissement, à laquelle vous avez singulièrement été appelée. Puisque le parfait anéantissement doit réduire l’âme au pur rien, il n’y doit plus rien paraître. Tant qu’on se trouve, qu’on se voit, et qu’on remarque en soi quelque chose, soit bonne ou mauvaise, on n’est pas réduit au seul néant. Dans le [f°148v°] vide de tout, rien ne paraît, ni bien ni mal. Que si l’on agit encore, on ne peut l’attribuer qu’à Celui qui est, et qui seul fait aussi bien toutes choses, comme Il est tout en toutes choses. Si l’on se retrouve quelquefois, ce n’est plus en soi, mais en Dieu seul, en qui tout est passé, en qui tout a été reçu. Il ne reste au néant qu’une inexplicable figure d’être, avec toute la misère qui fait son apanage, et avec la seule capacité de souffrir, et de souffrir beaucoup plus qu’on ne faisait quand on était dans son être propre.

M. l’abbé Nicole a eu un beau champ pour exercer sa bonne plume1, en écrivant contre des gens sans défense, et de qui les écrits ont été flétris par les prélats et par les docteurs. Avec de tels préjugés contre nous, comment pourrions-nous lever la tête ? Quand nous aurions écrit infiniment et le plus solidement, de quoi servirait-il, sinon pour plaire à ceux qui sont déjà enseignés et persuadés par l’onction de l’Esprit ? Car pour les autres, prévenus aussi puissamment qu’ils le sont, ils ne daigneraient pas seulement regarder nos défenses, ou s’ils y jetaient les yeux, ce ne serait que pour y chercher les erreurs qu’ils prétendent qui y sont. De quoi a servi tout ce que vous avez écrit avec tant de peine, faisant, comme vous dites, la concordance de vos maximes2 avec celles des bons auteurs ? De quoi a servi le Saint Clément d’Alexandrie3, tout utile qu’il est dans le fond ? Son auteur a lui-même souscrit contre, en rejetant, avec ceux de l’assemblée d’Issy, les traditions secrètes que reconnaît cet ancien Père de l’Église. Dans la préoccupation où l’on est, on n’écoute rien. Vous savez que la Sorbonne ne veut plus approuver aucun ouvrage mystique où il soit parlé de voie passive. De plus, tout ce qu’on soupçonnerait qui viendrait de nous, frappés et décriés comme nous le sommes, serait d’abord rejeté comme anathème. Ainsi je crois que nous

1Nicole venait de publier sa Réfutation des principales erreurs des Quiétistes.

2Allusion aux Justifications de Mme Guyon.

3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie, texte majeur de Fénelon, resté inédit en un seul manuscrit, A.S.-S. 2043,  « 6e carton Le Gnostique », et publié seulement en 1930 par Dudon.

devons demeurer en paix, abandonnant à Dieu le soin de Sa cause, sans plus nous tourmenter inutilement.

Voulez-vous bien que je vous dise encore que nous n’avons [f°149] que trop écrit et imprimé, quoique nous n’ayons mis au jour que de fort petits ouvrages ? Jugeons-en par le succès, et par les contradictions et les flétrissures qui nous en sont arrivées. Les voies intérieures étant si fort décriées dans nos jours à cause des scandales du quiétisme, on s’en défie partout ; et par une funeste méprise, on impute à la pure et parfaite oraison les désordres et les erreurs qu’on a vus naître de la corruption de ceux qui se couvraient d’un si beau manteau. Voilà, ma très chère, ce que j’en pense, outre que je me trouve encore dans la même impuissance de composer et d’écrire, étant au contraire toujours plus hébété et épuisé d’esprit et de corps. Il faudrait, de plus, beaucoup de livres pour convaincre par autorité ceux qui se sont fort préoccupés et destitués de l’expérience, qui est la maîtresse de l’Intérieur.

Je conçois plus que jamais que les livres non seulement ne sont pas nécessaires, mais même qu’ils sont peu utiles pour la vie fort intérieure, car, puisque le Saint-Esprit en est l’auteur et le maître et qu’on ne la comprend qu’autant qu’on l’éprouve, il n’y a que cela de nécessaire. Si l’on n’est pas dans les états, on ne les comprendra pas pour les lire. Si l’on y est, on a quelque plaisir de les voir bien décrits, et c’est tout, on peut même aisément s’y flatter, se brouiller, s’attribuer ce que l’on n’a pas, s’écarter de son chemin. Aussi voyons-nous que les âmes les plus simples, qui ne lisent point, marchent, avancent, arrivent plus sûrement, plus promptement, plus heureusement que celles qui lisent beaucoup. Et n’éprouvons-nous pas tous, que quand nous sommes établis dans l’intérieur, et assez persuadés et rassurés par l’expérience, nous ne goûtons plus les livres, et nous nous passerions de tous sans peine ? Il n’y a que les nôtres propres, et ceux de nos amis, que nous aimons toujours à voir, et que nous souhaiterions de faire valoir, par un sentiment de nature qui n’est jamais entièrement détruit tant que nous sommes revêtus de chair. Une infinité de très grands Intérieurs ont été formés sans livres, et le même Esprit qui les a formés Lui seul, en formera dans tous les siècles une infinité d’autres. Je ne puis apprendre que de l’Esprit de Dieu ce que Dieu veut de moi en particulier.

[f°149v°] Cec me serait un sort bien doux de finir mes jours solitaires auprès de vous et de vous rendre tous les services dont je serais capable mais je ne crois pas que l’on fût d’humeur à m’y souffrir. Trop heureux que je serais de vous revoir encore une fois. Cela serait si un songe que j’ai fait depuis peu était véritable ; mais hélas ce ne sont que des songes. Ceux que j’avais faits dans le commencement de notre ruine se sont terriblement accomplis. J’en ai fait un depuis que vous m’avez

appris la mort de Mr de Genève, où je me voyais avec de petites bergères dans la campagne et ce prélat y survenant me demanda si j’avais des livres. N’avez-vous rien appris de particulier touchant sa mort, son testament, les dispositions du diocèse, qui l’on destine pour son successeur ? Ces idées d’autrefois m’ont souvent tourmenté et me tourmentent encore.

Toute la petite Église de ce lieu se soutient, grâce à Dieu ; elle n’augmente ni ne diminue. On vous y estime et honore et aime particulièrement ; dès qu’on se sent uni à nous, on l’est aussi à vous. L’ecclésiastique qui, depuis sept ans, nous rend mille bons offices, ne se lasse point : il redouble plutôt ses amitiés et ses charitables soins. Il fait toute la dépense des lettres et des paquets, sans souffrir que j’y contribue d’un sou. L’autre ecclésiastique va son train. La mort le talonne et l’abandon le tient à la gorge. Jeannette vous aime inconcevablement : elle se trouve si unie à vous que rien plus, vous apercevant tout absorbée en Dieu comme une âme qui n’est plus de ce monde.

Elled a pleuré le comte Moressis, polonais, comme son cher frère, par l’intime union qu’elle a sentie pour lui. Cette bonne fille, toute fille qu’elle est, est Mère de plusieurs Enfants spirituels, dont quelques-uns lui sont manifestés. Une seconde confidente a été ajoutée à la première, toutes deux fort simples et fort bonnes. Si l’on y regardait de près, on reconnaîtrait qu’il n’est point de voie plus sûre ni plus pure dans l’Intérieur que celle qui faisant outrepasser tout intérieur de la créature, tend uniquement à ceux du Créateur, à l’accomplissement de sa volonté et à l’établissement de sa gloire, ce qui se fait plus par les extrêmes abandons.

Pour moi, je suis et serai éternellement tout à vouse, ma très chère en Jésus-Christ Notre Seigneur. Salut à vos filles Famille et Marc.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°148, autographe. – Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 90.

amoi, durant Fénelon 1828 (Omission).

bprivée. (Vous ne l’apercevez […] état add.interligne). / Que autographe.

cCe paragraphe est omis par Fénelon 1828.

dCe paragraphe est omis par Fénelon 1828.

e éternellement à vous. Fénelon 1828 (Omission).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 ou 21 août 1695.

Quis ut deus

Je suis bien fâchée, mon bon tuteur, de vous causer tant de peine. Je suis prête à me livrer pour ne plus vous causer d’embarras. J’offre trois partis en vous envoyant une lettre pour monsieur de Meaux, c’est-à-dire un brouillon. Si vous l’agréez, je la transcrirai lorsque vous me l’aurez envoyée.

L’un de rester cachée, dans un endroit que vous ignorerez, car enfin vous ne savez point le lieu où j’habite dans ma petite maison, et vous ne devez pas faire [f. 1 v°] difficulté de dire ferme non sur un secret comme celui-là.

Le second parti est que j’aille chez mon fils, mais je n’y puis être cachée et Eud[oxie] [madame de Maintenon] m’y fera prendre.

Le troisième parti est : si on avait la charité de me faire avoir un passeport sous un autre nom, j’irais en Angleterre. Ou bien je m’en irai, si l’on le juge à propos et si cela est nécessaire pour le bien public, à la Bastille ; je n’aurai nulle peine à celui-là.

Si monsieur de Meaux avait été homme de parole, je serais volontiers retournée à Meaux au [monastère] Sainte-Marie, [f. 2 r°] mais avec un homme comme celui-là, la place n’est pas tenable. Je crois que si vous lui parliez, ou plutôt que s’il vous parle, vous pourriez lui dire que vous savez de bonne part que ce qui fait que je ne puis vouloir y retourner, c’est la crainte d’être tourmentée, après avoir vu qu’ayant fait exactement ce qu’il m’a dit, qui est de rester durant quelque temps cachée, on ne laisse pas de me faire des violences. Je crains encore plus M. de Châlons que lui.

Je ne sais quel [f. 2 v°] parti prendre que de rester en paix, attendant que l’orage finisse, ou me livrer. Réponse, je vous prie. Ecrivez à saint Michel et non à moi, et je lirai ses lettres1.

- A.S.-S., pièce 7403, autographe, « pour mon tuteur », cachet rouge ange, bon état ; « 20 ou 21 août 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°154v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [175].

1Humour ?

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1695.

La lettre que vous m’avez envoyée pour monsieur de Meaux est parfaitement bien. Mon dessein était de l’envoyer à la Supérieure comme

d’un lieu fort éloigné. Je la transcrirai donc. Mais pour me livrer entre ses mains, à moins que cela ne vous soit utile, je ne le ferai pas, car c’est le dernier mal que je pourrai craindre. Si la Providence permet qu’on me prenne, à la bonne heure, sinon je resterai cachée. Dieu me peut cacher tant qu’il Lui plaira. J’ai mandé au père L[a] C[ombe] qu’il pouvait vous envoyer les écrits. Je prie Dieu d’être Lui-même à tous votre consolation et votre force. Pour moi, il me traite bien durement.

J’avais prié madame de Mortemare [Mortemart] de vous demander pour moi une bible de M. de Sassi [Sacy] sans les explications. Tout le monde me croit partie et je recevrai peu de lettres, à moins de nécessité absolue. Je suis fâchée de toutes les peines que je cause et suis à vous, en n[otre] p[etit] M[aître], tout ce qu’Il sait et fait.

- A.S.-S., pièce 7404, autographe, en-tête  : « Reçue le 25 août 1695 », adresse : « Monsieur le duc de Chevreuse », trace de cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°155] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [175].

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 août 1695.

Ce trentième.

Vous me mandez bien les conversations, mais vous ne me mandez pas votre sentiment ni celui du Bon [Beauvillier]. Je vous avoue que je ne puis en nulle manière me fier à monsieur de Meaux après ce qu’il m’a fait, et je l’ai toujours trouvé beaucoup plus dangereux lorsqu’il était en apparence le plus doux. J’ai encore du moins autant sujet de ne me point fier à M. de Châlons [f. 1 v°] à cause de ses effroyables préventions. Dieu peut me garder partout. Quand on me prendra, je ne puis que tomber entre leurs mains, et c’est le pis qui me puisse arriver. Cependant si St B., mon b[on] et vous jugez qu’il soit nécessaire pour le bien de la voie que je retourne à M[eaux] et que cela vous soit utile à tous, je ne manquerai pas d’y aller, et je crois que c’est pour moi un horrible purgatoire. Mais je suis à Dieu. [f°.2 r°]

Je crois que nous gagnerons la bataille si on en donne, mais que nous perdrons tant de monde que ce n’est pas la gagner. C’est peut-être parce que je crains que je vous dis cela. Il semble que Dieu travaille à tout perdre. Je ne doute point que madame de M[aintenon] n’ait dit à monsieur de Meaux ce que vous lui avez dit. Je vous assure que vous êtes trop bon : vous jugez des autres par ce que vous êtes. Mandez-moi donc votre pensée sur tout cela. Lorsque monsieur de Meaux vous disait tout cela, paraissiez-vous savoir où j’étais ?


- A.S.-S., pièce 7405, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°156] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [177].

0. DE LA MERE LE PICARD A BOSSUET. Vers la fin août 1695.

Venant de recevoir cette lettre de Mme Guyon toute ouverte, je vous l’envoie, Monseigneur. Elle me prie de vous la faire tenir, sans me dire où elle est, ni par où je lui pourrai récrire ; ainsi je ne suis pas plus savante de son séjour que quand nous eûmes l’honneur de vous voir1.

- UL, t. VII, Lettre 1273. Cette lettre accompagnait la suivante. A plusieurs reprises, la mère Le Picart fut choisie pour supérieure. Bossuet l’avait en haute estime. Elle mourut dans sa quatre-vingt-cinquième année, le 28 novembre 1705. V. Index, Le Picart.

1D’après cela, M. Crouslé (Fénelon et Bossuet, t. II, p. 68) soupçonnait un voyage que Bossuet aurait fait à Meaux entre le départ de Mme Guyon et le jour où fut écrite cette lettre, qu’il croyait du mois de juillet, au lieu du 25 août. [UL].

0. A BOSSUET. Vers la fin août 1695.

Monseigneur,

J’ai satisfait durant six mois à la parole que je vous avais donnéea de me mettre quelque temps entre vos mains, afin qu’on pût juger de ma conduite, et je ne suis sortie ensuite de Sainte-Marie de Meaux que sur ce que vous me fîtes l’honneur de me dire, il y a six semaines, queb je pouvais me retirer1. Vous me demandâtes seulement que je fisse peu de séjour à Paris, et qu’ensuite j’allasse à Bourbon le plus secrètement que je pourrais2; et vous ne me donnâtes, Monseigneur, pour raison de cette demande que celle de Monseigneur l’archevêque de Paris, qui pourrait me faire de

1Le 30 juin, Mme Guyon avait annoncé que Bossuet lui rendait la liberté : « M. de M[eaux] m’a permis de me retirer quand je voudrai. » (lettre du 30 juin, ms. Dupuy, f°122 v°).

2Comme l’indiquait Madame Guyon dans sa lettre du 30 juin, à la suite de l’annonce précédente : « … quand je voudrai. Il faut que j’aille nécessairement à Bourbon [station thermale] et pour mettre ordre à mes petites affaires, je suis résolue de partir bientôt. » Elle s’apprêtait donc bien à accomplir « nécessairement » la volonté de Bossuet, exprimée le 16 juillet : « Vous pouvez, madame, aller aux eaux. Vous ferez fort bien d’éviter Paris, ou en tout cas de n’y point paraître. Ne faites de bruit nulle part. » Ce dernier évoquera plus tard sa « fuite ».

la peine à cause de vous. J’ai exécuté exactement ces choses ; je n’ai vu qu’un moment, en passant, ma famille à Paris. Je me suis retirée à la campagne3, afin d’aller à Bourbon avec le plus de secret que je pourrais. J’ai même caché à tout le monde le lieu où je me retire, afin de n’avoir commerce avec personne. Et cependant, aujourd’hui, j’apprends d’une fille que j’avais laissée à Paris pour quelques commissions, que vous publiez, Monseigneur, que je me cache, que vous voulez me poursuivre avec rigueur, et que vous avez pris criminellement et tourné de même à la Cour le voyage des deux dames qui me sont venues quérir à Meaux. La R. M. supérieure [de Sainte-Marie] vous a pu dire, sur ce voyage, que ces dames, ayant appris que j’avais demandé une voiture pour me ramener, et sachant que madame de Vaux4 était à Vaux, et madame de Charost à Forges, non seulement elles voulurent, à leur défaut, m’envoyer un carrosse, mais venir elles-mêmes, comptant tout ce qui me regardait fini, après le certificat et la permission de sortir que vous m’aviez donnés. Comment pouvais-je, Monseigneur, les refuser5 dans cette conjoncture où je ne devais être que cinq heures avec elles et me retirer ensuite ?

En vérité, Monseigneur, permettez-moi de vous le dire avec respect, et en vous demandant pardon de ma liberté ; il me semble qu’avant de faire aucun bruit, vous pouviez avoir la bonté d’examiner la conduite que je tiendrais à Bourbon, et, au retour des eaux, si je verrais en effet ces dames, ou si je me retirerais dans mon ancienne solitude6.

3Deforis, sans en apporter du reste aucune preuve, dit que c’était dans une petite maison du faubourg Saint-Germain. Phelipeaux raconte que ce fut au faubourg Saint-Antoine, où de fait Mme Guyon fut trouvée plus tard. [UL].

4Mme de Vaux, la fille de Mme Guyon.

5 « C’est Mme Guyon elle-même qui avait demandé qu’on la vînt chercher, et sans perdre de temps (Ms. Dupuy, f° 165 et 166). » [UL]. Ce qui est exact. Madame Guyon répond en fait sur le point du secret demandé par Bossuet dans sa lettre du 16 juillet.

6 « Mme Guyon, le 21 juillet, avait écrit au duc de Chevreuse qu’elle n’irait point à Bourbon, ses affaires étant trop délabrées pour cela (ibid., f° 196). Phelipeaux dit à ce sujet : « On connut alors son mauvais dessein ; elle n’alla point aux eaux de Bourbon, Elle demeura cachée à Paris, au faubourg Saint-Antoine » (t. I, p. 170). On ne voit pas bien comment l’état de ses affaires avait changé entre le 8 juillet, qu’elle manifestait encore son intention d’aller aux eaux, et le 21 du même mois. Il semble qu’il eût été plus prudent à elle d’aller à Bourbon, au lieu qu’en se retirant si complètement, elle donnait à quelques personnes l’occasion de penser qu’elle continuait, malgré ses promesses, à diriger les âmes. » [UL]. Exact : « Mes peines s’en sont allées tout d’un coup, quoiqu’il se soit passé des choses qui auraient dû les renouveler. Je vous prie que le bon ne prenne point l’alarme, car assurément je ne verrai âme qui vive. Je n’irai point à Bourbon ; aussi bien mes affaires temporelles sont trop délabrées pour cela. » (lettre du 21 juillet). On peut cependant comprendre que les peines physiques ayant disparu au départ de Sainte-Marie, ce qui se conçoit aisément, les eaux de Bourbon n’aient plus paru nécessaires.


Vous savez, Monseigneur, quelle a été ma bonne foi, et que je vous demandai, après que vous m’eûtes permis de me retirer, si vous agréeriez que je retournasse passer les hivers à Sainte-Marie de Meaux, en cas que l’envie m’en prît : sur quoi vous me fîtes la grâce de me répondre que je vous ferais plaisir. Je l’eusse fait, sans doute, et je le ferais encore, si la calomnie, que vous m’avez souvent dit que vous n’écoutiez pas, ne paraissait faire néanmoins plus d’impression sur votre esprit que la vérité, dont vous avez tant de preuves. Car vous ne pouvez ignorer ma franchise, ma soumission, mes sentiments, qui ont toujours été et sont véritablement conformes à la foi catholique et aux trente-quatre articles de votre Lettre pastorale, mon attachement pour l’Église d’une manière particulière, mon désir sincère de vivre retirée et sans me mêler de ce qui ne me regarde pasC. Vous le savez, Monseigneur, je vous l’ai dit, et ne vous ai jamais parlé autrement, je l’ai même signé entre vos mains et, si je l’ose dire sans sortir du respect, vous en devez témoignage à la vérité, quand il en sera question. Combien de fois me l’avez-vous promis, Monseigneur ! La bonne foi et la confiance avec laquelle je me suis livrée à vous, me le doivent-elles pas faired attendre de votre droiture ? Souffrez, s’il vous plaît, qu’après mes plaintes respectueuses et soumises, je vous demande ici votre bénédiction et vos prières devant le Seigneur, et que je vous assure du profond respect avec lequel je suis et serai toute ma viee, Monseigneur, votre très humble et très obéissante servante.

- BNF, N.acq.fr., 16 313, f°67-69, autographe - A.S.-S., pièce 7390, de l’écriture de Chevreuse, en tête : « Juillet 1695 », d’une autre main - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°155] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [176] - Phelipeaux, t. I, p. 171-173. - UL, tome VII, p. 196, lettre 1272. 

La lettre n° 332 indique que cette réponse a été préparée par Chevreuse, ce qui est confirmé par l’ajout en haut du f° 2r° de la pièce 7390 proposant un choix entre deux rédactions (v. la variante c).

aque j’avais donnée. Phelipeaux.

b dire, que Phelipeaux. (L’omission de « il y a six semaines « indique que notre lettre doit être placée à la fin du mois d’août).

cmêler de rien en ce monde. (ajout en haut du f° 2 r° : ce qui ne me regarde pas). Pièce 7390 de Chevreuse.

dquestion. C’est au moins ce que la confiance et la bonne foi avec laquelle je me suis livrée à vous me doit faire. Pièce 7390 de Chevreuse.

ema vie. / Mgr / Vostre etc. Pièce 7390 de Chevreuse.

0. DU PERE LACOMBE. Août ? 1695.

Il paraît, par la suite de vos maux, que Dieu vous avait préparé un calice fort grand et bien rempli ; il le faut boire jusqu’à la dernière goutte. Pour être dans une prison fixe1, je ne suis pas sans incertitude. Au-dedans de moi, j’ai été très souvent dans des impressions effrayantes de changements, et du dehors, je suis tous les jours à la veille de me voir ou renfermé à la rigueur ou transféré ailleurs. Quoi qu’il en soit, buvons chacun notre calice tel qu’il nous a été préparé. Hélas ! qu’on souhaiterait de vivre la dernière heure qui en doit épuiser la dernière goutte !

Pourquoi tant d’habiles, sans éclairer touchant l’intérieur, n’entreprennent-t-ils pas sa défense ? Quoi ! personne n’ose se déclarer, non seulement contre la préoccupation, mais même contre l’imposture ? Si Dieu n’en suscite pas quelqu’un, c’est qu’Il veut laisser opprimer Sa cause en apparence et pour quelque temps, afin de la rendre un jour victorieuse avec plus d’éclat. Cependant rien n’empêchera le Roi des cœurs de régner dans ceux qu’Il S’est particulièrement choisis, et de les conduire sûrement dans les voies admirables qu’Il leur a destinées. Quelqu’un de vos amis, ma très chère en N[otre] S[eigneur], aurait bientôt fait la vérification des passages asseza corrompus ou supposés dans vos livres, pour en donner le démenti au célèbre critique. Pour moi, outre que je ne trouve ni génie ni inclination, je suis de plus dans l’impuissance de faire autre chose que de traîner une très inutile et très misérable vie.

Tous les amis et amies de ce lieu vous sont toujours très constamment acquis et unis en Notre Seigneur. Je ne leur cache pas vos croix et vos persécutions, je leur communique vos lettres, du moins aux principaux et avec choix ; loin que cela les rebute, ils vous aiment de plus en plus. Si l’on vous savait en repos, on vous écrirait plus ouvertement, mais l’incertitude de votre sort nous arrête un peu. Jeannette surtout vous estime, vous aime, se sent unie à vous très particulièrement. Elle vous appelle sa chère maman avec une cordiale tendresse. Elle vous aperçoit toujours plus absorbée en Dieu. Quand elle lut l’endroit de votre lettre où vous l’appelez votre sœur, elle fût attendrie jusqu’à tomber en défaillance. Il se passe des choses assez merveilleuses entre elles, et ces confidences [sic] ! surtout la première. La seconde est, comme la sœur Trinson a, à l’état de perte, avec des communications divines ; celle-là est d’une rare simplicité, et Dieu Se communique à elle par celle

1Le P. Lacombe passa de prison en prison : la Bastille, l’île d’Oléron, l’île de Ré, la citadelle d’Amiens, le château de Lourdes à quarante-neuf ans,Vincennes à cinquante-huit ans…

[f°1v°] qu’il lui a donnée pour mère. Jeannette a des entrailles de mère ; l’union qu’elle a avec vous se fait sentir à l’égard des personnes qui vous sont unies2. Elle a pleuré le comte de Morstein, puis la désolation de sa veuve, qu’elle vous prie de saluer cordialement de sa part. Les cœurs unis en Dieu se sentent de loin. Notre chère Jeannette, que j’aime tant sans la voir, tant le Séparateur nous est cruel, mérite bien que vous lui fassiez un petit billet, et je vous en prie.

Puisque vous voulez bien me continuer vos charités, je les accepte de bon cœur et avec toute la reconnaissance dont je suis capable, mais à votre commodité. Il se passera encore quelques mois avant que je puisse la recevoir. Grâces à Dieu, avec vos puissants secours, j’ai été toujours soulagé de pourvoir du nécessaire, quoique le retranchement que vous savez dure encore. Si Dieu veut que l’on vous fasse mourir, d’où vient que la dévote prétendue ne connaisse pas par révélation le lieu où vous êtes, et que ne le dit-elle, sans qu’il soit besoin d’employer pour cela les courses des archers. Peut-être que Dieu voudra renverser l’ordre de la justice, et que les tribunaux qui la rendent en Son nom, feront mourir les gens sans forme de procès sur la seule révélation d’une personne privée.

La Garasse nous a appris que c’est M. de Châlons qui est nommé à l’archevêché de Paris. A la bonne heure, puisque tel est l’ordre du ciel ! Nous verrons, pauvres victimes, de quelle manière il s’y prendra. Lorsque notre capitaine fut à Paris, l’hiver dernier, le supérieur de notre maison lui dit qu’à son retour du chapitre général, il voulait les principaux d’entre eux aller encore me demander au roi. Il est assez surprenant que, depuis si longtemps que l’on me tient ici, l’on ne remue rien sur mon compte. Allons, ma très chère de toujours, constamment aimée en Notre Seigneur, allons jusqu’au bout de la carrière qui nous a été préparée pour la finir avec la grâce du tout-puissant Maître, de la manière qu’Il l’a résolu pour Sa gloire. Envoyez-moi le livre de M. Nicole3, à toutes bonnes fins. Si la liberté de travailler était rendue, on pourrait faire quelque chose. Nous avons ici le Cantique : il n’est pas nécessaire de l’envoyer ; mais joignez, s’il vous plaît, des aiguilles au paquet. On vous embrasse de toutes les forces du cœur. Au seul Dieu soit honneur et gloire.

- Folio qui précède et est accolé à la pièce 7406 : « Ce 3 septembre 1695/ Au seul Dieu soit honneur et gloire … ».

a Lecture incertaine.

2Il s'agit de l'union et de la communication de la grâce de cœur à cœur.

3Réfutation des principales erreurs des quiétistes […], 1695.

0. DU PERE LACOMBE. 5 septembre 1695.

Ce 5 septembre 1695.

Au seul Dieu soit honneur et gloire.

Quoique vos lettres, ma très chère en N[otre] S[eigneur], ne m’apprennent guère que des choses qu’humainement on appelle funestes, de nouvelles persécutions, des confusions, des maux de toute sorte, je ne laisse pas d’y trouver une satisfaction d’autant plus solide que je ne la goûte qu’en Dieu, qui, par là, établit Son règne en vous et y travaille particulièrement pour Sa gloire. Dans la profonde solitude où vous êtes, le divin Epoux vous possède seul, et sous l’inutilité où Il semble vous tenir, Il ne laisse pas d’opérer en vous ou par vous de très grandes choses ; celle qui me semble Le glorifier davantage, est d’achever votre ruine et de consommer votre anéantissement. Dieu ne paraît point assez ce qu’Il est, s’Il ne règne sur des âmes parfaitement anéanties. Tant qu’il reste à la créature quelque état ou quelque nom, quelque grand et utile que cela paraisse, il y a encore quelque chose en elle qui affecte la divinité, qui la dispute et la partage avec Celui qui n’est pas moins l’unique que le souverain Etre. Ainsi il faut bien, comme vous dites, que les objets changent à votre égard, c’est-à-dire votre manière de les apercevoir, puisqu’à proportion que l’esprit est absorbé en Dieu, toute créature y est de même absorbée avec Lui. A son égard, Il ne peut non plus leur attribuer d’être qu’il ne peut en retenir pour soi. Je n’entreprendrais pas de rendre raison de vos dispositions ; elles doivent être toujours plus incompréhensibles pour faire un avancement et une consommation de perte, mais il me semble que leur fond est ce peu que j’en dis : toujours plus de perte, toujours plus d’anéantissement, par conséquent toujours plus de progrès en Dieu, quoique non seulement cela soit imperceptible, mais qu’il paraisse même absurde et impossible.

Vous ne me nommez point celui que l’on destine pour [f. 1 v°] archev[êque] de Paris. Vous me consolez bien ! Je croyais qu’après la mort des deux prélats qui m’étaient si contraires, vous me donneriez quelque espérance d’un prompt élargissement ; or, vous me dites qu’il faut nous attendre à quelque chose de pis ! Voilà de quoi nous rafraîchir après huit ans d’aussi bon exercice que nous en avons eu. Volonté de Dieu pour tout, bien souverain avec lequel rien ne manque ! Vous dites que vous n’avez plus l’amour de la volonté de Dieu ; si vous ne l’aviez pas, vous seriez désespérée. Qu’est-ce qui cause donc votre égalité et votre indifférence pour tout ce qui n’est point Dieu ? Un si grand bien est caché à l’âme, afin qu’elle se possède avec plus de pureté. Est-ce la consommation du divin abandon que d’être toujours plus abandonné et d’apercevoir toujours moins son abandon ?

Tout ce qui paraît d’extraordinaire dans la dévote des jansénistes peut avoir le diable pour auteur : il lui est aisé de causer des maladies dans un corps et de les guérir de même pour couvrir sa supercherie. Il sait en peu de moments ce qui se passe dans des pays éloignés, ou par des récits que lui en font ses camarades démons comme lui, ou pour s’y transporter lui-même, en revenir aussitôt, ce qui est naturel aux esprits détachés de toute matière. Tant qu’il n’y a pas de claires prédictions de l’avenir, ou des miracles bien avérés, ou des effets sensibles de la grâce de Dieu, ce n’est rien d’où l’on puisse conclure en faveur de l’Esprit de Dieu. Mais ce qui me convainc de l’imposture, c’est que je sais, par ma propre expérience et par toutes les preuves que l’on peut humainement avoir, de quelle manière vous avez écrit, et que tout ce que vous écrivez est original, ne vous aidant ni d’aucun manuscrit, ni d’aucun livre, autre que le texte sacré. Ainsi j’espère que Dieu confondra cette hypocrite et séductrice ; cependant Il laisse brouiller les choses pour les éclaircir avec plus de gloire dans son grand jour. Vous voyez bien, ma pauvre persécutée, qu’on est tellement prévenu contre nous qu’on ne veut écouter aucune justification. C’est pourquoi la prudence veut que nous gardions le silence, parce que les temps nous sont contraires. La cause de Dieu est bien entre Ses mains. Il est bien visible, comme vous dites, qu’Il ne veut rien de nous ou qu’Il nous a destinés à une affreuse ruine. Bien loin qu’il y ait lieu d’espérer un rétablissement, tout tend au contraire à notre entière destruction.

Ici, chez moi, l’abandon est porté toujours plus loin, la misère m’entraîne toujours plus bas. Toute force, toute conduite, tout être disparaît de plus en plus. Ce n’est presque plus qu’un désespoir. Tout ce qui rassurerait un peu est emporté, il ne reste que conviction de perte. [f. 2 r°] [……]a plus effrayant à qui en éprouve une assez bonne partie et conçoit que la ruine peut aller encore plus loin, jusqu’à l’image ou à l’expérience d’un désespoir et d’une rage, qui ne paraît que damnation, tant Dieu aime achever Son œuvre dans les âmes qu’Il a destinées pour cette voie et à Se cacher d’autant plus Lui-même à elles, que plus Il les aime et les possède, et qu’elles Lui sont plus parfaitement unies. C’est dans ces mêmes âmes, où la grâce ne paraît plus, qu’elle agit plus fortement, car jamais leur renoncement ne fut plus parfait conséquemment, ni leur résignation, et de même leur amour et leur union. La même grâce se signale de plus, dans ces victimes de l’amoureuse fureur d’un Dieu, par la pure souffrance où elle les tient, sans consolation, sans assurance, sans force. La croix est générale, accompagnée d’affaiblissement dans la nature et dans toute l’âme, et de délaissement du côté de Dieu, ce qui la rend extrêmement cruelle. A en juger par ces signes, ce qui est si excessif est proche de sa fin. Mais qui peut savoir où Dieu a fixé la consommation de nos

peines et des épreuves auxquelles Il a résolu de nous livrer ? Qu’Il achève donc Son œuvre en vous, en moi, en tous pour Sa gloire. Je puis bien vous dire que j’ai ma bonne part à l’amertume de cœur et à la désolation, toujours plus insupportable à moi-même, et toujours plus dans l’impuissance de me soutenir ou de me conduire, aussi bien qu’avec moins d’espérance de voir aucun remède à mes maux [……]a [f. 2 v°] que ce peu de cervelle et de génie que j’avais, est épuisé. De plus la préoccupation est si forte aujourd’hui contre les vérités mystiques, et ceux qui les professent sont si décriés qu’on ne veut rien écouter, ni examiner, mais seulement rejeter tout ce qui en a le nom ou quelque teinture.

J’ai beaucoup d’heures où je ne sais que faire. Si je lis quelque peu, c’est fort irrégulièrement, sans dessein, sans espérance d’en profiter, sans presque comprendre, et sans retenir. Ainsi, las et dégoûté de tout, renversé, précipité, je ne m’attends qu’à me voir consumer dans une effroyable misère, plus grande en vérité que je ne puis vous la dépeindre.

Vous n’avez pas attendu que je vous demandasse un nouveau secours. Vos entrailles maternelles toujours tendres, toujours généreuses, toujours fidèles, n’ont pu différer plus longtemps de m’assister. Vous m’êtes aussi utilement que véritablement mère. Obtenez-moi de Dieu que je vous suive, que je marche fidèlement sur vos pas.

Je ne comprends pas pourquoi, après que les prélats vous ont tant examinée et ont tiré de vous la satisfaction qu’ils prétendaient, vous ayant remise en liberté, on vous veut encore renfermer. Il y a bien des ressorts dans les machines de la divine Providence. Plaise à Dieu de nous y rendre souples et parfaitement soumis. Que cela soit dans la véritég , quoique nous ne Le connaissions pas et que nous paraissions tels lorsque Son jugement mettra tout en évidence. Pour moi, ma chère mère, je vous suis invariablement acquis et attaché, avec la grâce de mon Dieu, pour jamais.

[f. 3 r°] Il est bien vrai que, pendant que le divin abandon paraît, une âme est assez heureuse puisque c’est son trésor et son vrai bonheur, l’estime et l’amour incomparable de la volonté de Dieu lui tenant lieu de tout bien ; mais quand ce même abandon vient à disparaître, dès lors la pauvre âme tombe dans la plus profonde désolation, elle n’aperçoit plus ce qu’elle préférait à tout, et qui lui suffisait pour toute assurance et pour toute félicité. Il me semble qu’après que l’inexorable abandon a dépouillé l’homme de tout ce qu’il avait de plus cher, il se cache enfin lui-même et se dérobant à sa vue, le laisse sans aucune consolation. Si celle-là lui manque, il n’en peut goûter aucune autre, ayant librement donné toutes les autres par un suprême renoncement pour posséder celle-là seule. Alors cet homme totalement donné peut bien dire comme

Tobie 1 : « De quelle joie puis-je être capable, puisque je ne vois plus la lumière du ciel ? » Je connais une personne qui, sentant disparaître cette douce lumière de ses yeux, ne vit plus que dans l’amertume de cœur, et avec si peu d’opinion d’être en bon état, qu’il se dit à lui-même que, si Dieu lui laissait faire son propre jugement, il ne le pourrait faire qu’à sa condamnation. Laissons à Dieu et le soin de la conduite et la connaissance de Son œuvre. Il y a près de sept ans qu’une idée m’était venue que le saint abandon me jouerait à la fin ce tour si cruel, savoir qu’après avoir fait tout entreprendre, tout risquer, tout quitter, tout perdre pour le conserver et le suivre jusqu’au bout, il s’éclipserait enfin lui-même et ne me laisserait qu’une affreuse perte et l’image du désespoir. Cela commence bien à s’accomplir. Je crois bien qu’Il vous traitera encore plus durement avant que Son mystère vous soit entièrement dévoilé et que votre consommation arrive. Soyez-donc, à la bonne heure, ma très chère mère en N[otre] S[eigneur], soyez la victime de toutes Ses rigueurs, pour être un jour abîmée par Lui dans les ineffables délices que Dieu a préparés à ceux qui L’aiment avec autant de pureté que de désintéressement.

Notre petite Église va toujours son train, selon qu’il plaît à Dieu de la mener. Dame raison et grondeuse réflexion y mettent quelques obstacles ; Dieu les surmonte quand il Lui plaît. Il [f.3v°] fait après cela doubler le pas pour regagner le temps perdu. Il y a plaisir à voir comment les âmes parfaitement simples se laissent conduire, même par les routes qu’elles ne comprennent pas. Les unes et les autres vous honorent singulièrement et vous saluent de toute la force de leur cœur. Jeannette est comme la mère de la famille. Elle se sent de plus en plus unie à vous avec estime de votre état, mais différemment selon qu’il plaît au grand Maître de diversifier ses dispositions, ou à proportion qu’elle a quelque sentiment ou intelligence des vôtres. Qu’à jamais Dieu reçoive toute la gloire de Ses miséricordes ! Souffrez que je vous embrasse de toute l’affection de mon cœur, en vous déclarant que mon cœur est bien malade, ou plutôt cruellement mourant, sans savoir plus de quel côté se tourner. Les plus furieuses tempêtes sont pour le vôtre ; le mien est aussi battu de quelques bonnes vaguesh.

- A.S.-S., pièce 7406. Inscrit en travers gauche du f° 2r° : «  août sans doute ». Il se peut que le f° 2 soit un fragment d’une autre lettre : « …plus effrayant […] pour jamais. »

a Le haut du feuillet manque, soit environ 9 lignes.

1Paraphrase de la prière de Tobie, au chap. 3. Ce dernier, tel Job, est constant au milieu de ses misères.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695.

Ma bonne p[etite] d[uchesse], la lettre qui a été perdue est quelque chose de bien affligeant à cause d’une lettre de l’aumô[nier][l’abbé de Charost]. Il faut que la cervelle lui soit tournée pour écrire une lettre comme celle-là. Il n’y a à cela nulle réplique, à moins de dire que c’est un fol. Il m’écrit les choses les plus affreuses, dit-il, par esprit de liberté, et me dit cela comme s’il faisait tous les maux et que je les lui conseillasse, et en des termes étonnants, [qu’]on1 ne le connaît pas, et que des vétilles lui paraissent des monstres. Tout l’assaisonnement y est. Deux lettres adressées sous mon nom qui ne laissent plus lieu de douter que c’est à moi qu’on écrit. Il y a de la friponnerie sur la lettre. Premièrement j’avais envoyé prier M. Thev[enier] avec la dernière instance, de ne me point envoyer les lettres s’il en recevait, [f°127v°], et que je les enverrais quérir. Lorsqu’on apporta la boîte, j’envoyai demander à la femme s’il n’y avait point de lettres ; elle répondit que non. Le lendemain, en apportant un autre paquet, elle dit à propos de rien : « Au moins j’en donnais hier un plus petit que celui-là, et selon ce qui était dedans, il devait être plus gros ». J’envoyai dans le moment à M. Thure [Theu] ; il a toujours dit, trois fois que j’y ai envoyé, que sa femme n’était pas chez elle, et n’a rien fait chercher ; tout est adressé à Mme Lep[autre ?].

Voilà la pensée qui m’est venue que j’écris au tut[eur], vous lui donnerez ouverte et vous verrez ensemble. Vous lui direz que, par imprudence, l’aumônier, sans dire quoi, m’a écrit des choses qui, prises d’un sens, me peuvent perdre, que vous parliez de Les. et d’Eud[oxe][Madame de Maintenon]. Ne pourrait-on point faire que ces deux noms fussent deux personnes ? Car on s’offenserait moins du dernier nom que du premier. Jusqu’à présent, j’étais innocente ; à présent, je puis passer pour coupable et sans réplique. S’il y a de la sûreté à la proposition que je fais au tut[eur], c’est le mieux pour nous tirer tous d’embarras. Ne m’envoyez ni desg.2 ni Put [Dupuy], que vous ne voyiez si l’on se charge de cette proposition. Ensuite vous m’enverrez qui vous voudrez, mais j’aimerais mieux desg. car de demeurer ici [sic], le paquet étant adressé à madame Lep[autre]. Mais le plus fâcheux, c’est les dessus de lettres de mon fils. Ne m’envoyez pas le p. arch.3 : cela n’est pas de saison.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°127r°, A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [158].

1Nous ajoutons « qu’ », tentant de rendre ce passage plus clair.

2Desgr. qui pourrait être la sœur de Famille ?

3Petit Archange ? (une statue de saint Michel).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1695.

Mon bon tuteur, je vous ai mille obligations. Je profiterai de la bible que vous voulez bien me donner. Pour la bonne femme, je n’ai que faire présentement d’elle, la sœur de celle qui me sert étant guérie ; ainsi à moins que les choses n’arrivent tout naturellement, ne vous faites pas une affaire de cela. Mon cœur est content lorsque je veux bien demeurer ici ; il n’en n’est pas de même de tous les autres partis. Si mon cher Maître me veut livrer, qu’Il le fasse ; mais, pour moi, je ne le ferai point ; [f.1v°] si je faisais une pareille chose, ce serait me jeter dans une eau profonde pour éviter un peu de pluie.

Je ne sais d’où vient, mais je sens un renouvellement d’amitié pour mon Bon [Beauvillier], tout particulier. Les flatteries de s[aintet]é de madame de Noailles ne me font qu’un effet tout contraire à ce qu’elle a prétendu ; elle croit peut-être, et cela est certain, que l’envie de passer pour s[ain]te me fera faire ce qu’elle propose, et c’est tout le contraire. Ma devise est, après quis ut deus, tu solus sanctus. Et je craindrais plus que l’enfer de passer [f. 2 r°] pour ce que je me crois bien éloignée d’être.

Si par hasard vous avez dans votre bibliothèque l’Histoire ecclésiastique, et que vous me vouliez faire la grâce de me la prêter, elle vous sera rendue fidèlement. Vous aurez la bonté de la donner à la petite d[emoiselle], elle me la fera tenir. Je sais un peu lire, pour tromper une solitude terrible. J’espère toujours pour M. de Morst[ein]. Pour la douceur du commerce dont parle madame de No[ailles], ce n’est point là ce qui m’arrête, Dieu le sait. J’ai [f. 2 v°] envoyé, il y a longtemps, la lettre de question à monsieur de Meaux. Je prie Dieu qu’Il vous soit toute chose et tout en toutes choses.

- A.S.-S., pièce 7407, autographe, sans adresse, en tête : « 12e sept[em]bre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°156v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [177].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695.

Madame de M.1 a t-elle retiré les papiers de son mari ? Depuis que je vous ai écrit, je me sens si fort portée à rester ici, abandonnée à Dieu, qu’il me paraît que c’est le seul parti [128v°] que je puisse prendre. Le pis qui me puisse arriver, étant prise, est d’être mise entre les mains de

1Morstein ?

M. de M[eaux] ou de Ch[alons]2. Mandez-moi ce qu’il y avait dans le paquet de lettres qui a été perdu. Ce ne sont point les industries humaines qui me sauveront, mais la volonté de Dieu. Je suis sûre qu’on ne dit tout cela à M. de Ch[evreuse] que parce qu’on croit qu’il me le peut faire savoir. Je crains de la friponnerie sur le paquet, et ce n’est pas sans sujet que je le crains. J’ai laissé, chez M. The. [Theu], une cassette : que l’aumônier [l’abbé de Charost] l’aille prendre lui-même, et qu’on me la serre.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].

2Chal[ons] La Pialière

0. A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695.

Je n’ai pas plus tôt fait une proposition qu’elle me paraît impertinente : Dieu permet que je sois présentement incapable de bien juger. J’ai oublié de dire au tut[eur][Chevreuse] qu’il vît s’il y avait lieu de se fier qu’on ne m’arrêtât pas chez mon fils après une parole donnée. En tout cas, qu’il ne fasse, s’il vous plaît, la proposition qu’après la Notre-Dame1. J’ai pensé que si vous avez quelque chose d’absolument nécessaire, le Ch. pourrait bien apporter les lettres : venant très rarement, cela serait plus sûr que personne. Ma p[etite] d[uchesse], servez-moi de directeur, et qu’on ne m’écrive jamais de lettres pareilles à celles de l’aum[ônier] qui sont pires que je ne puis dire. Avez-vous recommandé les lettres au p[etit] M[aître] ? Que ne lui faites-vous reproche ! S’Il ne les a pas gardées, si elles sont en mauvaise main, nous en entendrons bientôt parler. Ainsi ne remuez rien, même pour chercher une maison de quelque temps.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].

1Le 8 septembre. Cette lettre serait donc à placer peu après celle adressée à Chevreuse et reçue par celui-ci le 12.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695.

J’attendrai ici les ministres de la fureur de Jes. [Jésus ?]. Vous ne me mandez rien sur le parti d’aller demeurer avec mon fils et vous avez

raison ; je n’y serais pas sûrement. J’ai payé M. The. [Theu] et l’ai remercié, en lui faisant entendre que je m’en vais. Lorsqu’on écrira par lui, ce qui ne sera que dans une extrême nécessité, il ne faut pas demander réponse sur le champ, comme on a fait toujours, mais attendre trois ou quatre jours pour avoir la réponse. Je ne suis nullement surprise de la trahison d’Eud[oxe][Madame de Maintenon]. S’ils voyaient tout, ils en verraient bien d’autres, mais il n’y a pas moyen de les changer.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°128v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [159].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695.

Le paquet est perdu : M. Thev[enier] l’avait envoyé par une femme qu’il croyait sûre et cette femme l’a perdu, ainsi vous voyez que je ne puis répondre sur la maison. Voyez cette lettre et me la renvoyez. Vous pouvez m’écrire tous les vendredis, et le jeudi suivant, vous aurez la réponse. N’écrivez à B. [Beauvillier] par la poste qu’avec précaution, et sachez de lui ce qu’il pense pour retourner où l’on était ou demeurer caché. Si le paquet de lettres est tombé dans de certaines mains, où en sommes-nous ! Mais Dieu sur tout. Fam[ille] s’imagine qu’on pourrait se confier à sa sœur, mais je ne sais si cela serait sûr, et qu’elle apporterait toutes les semaines les lettres et me donnerait le temps d’y répondre. Mais à moins que vous n’ayez cela au cœur, ne le faites pas, car j’ai toujours cru Desg.1 très indiscrète. Je crois qu’il faut que, selon toutes les apparences, le b. [Beauvillier] agisse de concert avec M. de Ch[alons], mais qu’il ne s’y fie que de bonne sorte. Cela est bien lâche à M. et Mme de No[ailles] de dire ce qu’ils disent de M. de C[ambrai] : quand cela serait vrai, un bien dont on se vante, et qui est reproché, devient un [f°129v°] mal et désoblige. Dites-lui que je l’aime de toute mon âme. Mandez-moi sans déguisement ce que vous dit le cœur sur la lettre de M. de Ch[alons], mais cela sans déguisement. Je vous réponds que, quand vous ne me seriez pas venu quérir, il suffirait que je fusse dehors pour donner de l’ombrage. Si ma lettre est perdue, il n’y a rien à faire, ni pour la maison que vous avez vue ni pour rester ici. Faites des amitiés pour moi à m b. [Beauvillier]. Je voudrais qu’il eût nommé Jean-Michel cet enfant2.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°129] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [160].

1Desg. : la sœur de Famille ?

2 Beauvillier eut treize enfants : Marie-Françoise (morte à deux ans), Marie-Antoinette, Marie-Geneviève, Marie-Louise, Marie-Thérèse, Marie-Henriette, Marie-

Paule, Marie, Marie-Françoise… en neuvième enfin, un fils ! Deux fils restèrent en vie : l’aîné était le comte de Saint-Aignan, le cadet, le comte de Séry. (v. G. Lizerand, Le duc de Beauvillier 1648-1714, Belles- Lettres, 1933, p. 341 et 345).

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695.

Ma bonne] p[etite] d[uchesse], rien n’est plus certain qu’il y a de la friponnerie du côté de M. The [Theu], car lorsque je reçus la boîte, j’envoyais demander à la femme d’où vient qu’il n’y avait point de lettres ; elle manda qu’il n’y avait que la boîte. Je suis sûre de madame Lapierre, qui m’aime, qui a de la confiance et qui en est fort affligée. Lorsqu’on a demandé à la femme, qui dit avoir donné le paquet, sa grosseur, elle a dit qu’il était comme une lettre. Il vaut mieux ne me plus écrire du tout. Ne m’envoyez personne.

La lettre de l’aum[ônier], par sa mauvaise manière de s’exprimer, est à me faire brûler. Dieu a poussé les choses à la dernière extrémité, et il faut qu’Il veuille notre ruine totale puisque les lettres sont perdues, car je crois qu’elles sont en main de gens qui sauront s’en prévaloir. Cette lettre prise à la lettre convainc de crime, et le mot que vous mettez : « Ne voulez-vous pas faire m. cette Jes1 » est inexcusable, quoique qu’il soit très innocent au sens que vous l’entendez. Les lettres de mon fils et de ma belle-fille font connaître qu’elles sont pour moi et à [f°130r°] cela, il n’y a pas d’excuse et de remède. Je n’ai point au cœur de me fier à pet. J’aime mieux n’avoir point de lettres : je ne veux point me mettre entre les mains de madame de M[aintenon], surtout après la perte des lettres. Je crains plus les recherches de madame de N.a que toutes les autres. Il me semble qu’il ne fallait point écrire une lettre comme celle de l’aum[ônier]. Cependant, Dieu sur tout.

Si j’avais une personne sûre, de basse condition, qui louât une maison à boutique et qui me donnât un appartement, mais il n’y a personne. Mon fils me demande avec instance, mais on me trouverait chez lui. Demandez au b. [Beauvillier] ce qu’il en pense. Sinon, je resterai ici et je prendrai une chambre, en cas qu’il arrivât quelque malheur, pour me retirer. J’irais à cent lieues d’ici pour éviter de tomber entre les mains de m[adame] de M[aintenon]. Put [Dupuy] avait une femme sûre : voyez

avec lui. Je savais bien dès M[eaux] les sentiments de madame de M[aintenon] et je ne m’y suis jamais fiée ; elle est dévouée à la fortune, je m’attends au dernier supplice. Il semble que Dieu ne Se veuille point apaiser. Je doutais s’il y aurait batt[erie]3 , mais nous l’aurions gagnée avec grande perte. Consolez-vous, bonne p[etite] d[uchesse], la p[utain]4 n’osera, je crois, s’attaquer à vous. Il faut bien se donner de garde, dans la conjoncture des choses, de m’envoyer la femme de Monfort. Sachez ce que pense le b [Beauvillier] pour aller chez mon fils. Si les lettres sont trouvées, il faut se résoudre à la mort, cela n’est pas difficile. N’allez point pour moi au p. arch.5, mais bien pour les autres.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [129v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [160].

a Plusieurs mots barrés dans La Pialière.

1Peut-être : « m[adame] cette Jés[uiterie] ?

3Au sens de : bataille.

4Injure utilisée à la Cour pour désigner Madame de Maintenon, par exemple par la princesse Palatine ; exceptionnellement ici par Madame Guyon, acculée.

5Petit Archange (saint Michel) ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695.

Si je vous ai mandé quelques mots sur le tort que je craignais que le Ch.1 vous pût faire, c’est parce que j’ai longtemps porté une conviction que Ba[raquin] ferait tout ce qu’il pourrait pour nuire aux Enfants. J’en avais même écrit à M. f.2, et j’appréhendais, dès ce temps-là, pour le Ch. Je vous prie de ne lui rien témoigner, car vous savez de quelle conséquence cela m’est. Ce qui m’a encore porté à vous dire cela, c’est que, ayant vu le petit Ch., qui m’a parlé avec toute sorte d’ouverture, j’ai appris que le grand [Ch.] lui avait insinué d’assez dangereuses maximes, dont je l’ai détrompée et lui ai fait voir la vérité. J’en ai été extrêmement satisfaite, mais le grand Ch. est demeuré dans son entêtement, sans vouloir démordre de quoi que ce soit. Son obstination a

1Ch. pour Charost ? Grand et petit Ch. : il s’agit d’une mère et de sa fille ; le féminin est indiqué par « …j’ai appris que le grand [Ch.] lui avait insinué d’assez dangereuses maximes, dont je l’ai détrompée… » puis à la fin de la lettre, par « elle est bien loin sur cela de la simplicité… » ; ce qui n’exclut pas de façon certaine un surnom qui lui aurait été associé de « ch[eval] ».

2Non identifié.

servi même à éclairer l’autre. Or, comme je pourrai n’avoir plus de commerce avec vous, s’il arrivait ce que je ne puis prévoir, j’ai cru devoir vous précautionner, d’autant plus que le g[rand] ch. m’a dit, en présence de Fam[ille], qu’elle détruisait en quatre paroles tout ce qu’on pouvait dire d’elle, et comme vous êtes ce qui me tient le plus au cœur et que je vous aime plus que je ne puis dire, il n’y a rien qui me fît tant de peine que le sort qu’on pourrait vous faire. En voilà là assez sur ce chapitre.

Je vous prie de ne point témoigner à B. [Beauvillier] que je suis encore ici, ni que nous nous écrivions [sic] souvent. C’est afin de lui ôter à lui-même toute piste, et qu’il puisse assurer [f°131] qu’il ne sait où je suis et que vous ne le savez pas vous-même : je crois cela nécessaire et je vous le demande. Il est ridicule de vouloir que vous me représentiez. Si l’on vous avait chargée de moi et que vous m’eussiez cautionnée, cela serait bon : ce sont des gens qui veulent intimider. Je voudrais, en me livrant, vous épargner toutes ces peines, mais mon Maître ne me le permet pas. Je suis dans un lieu à ne pouvoir voir M. de Pi[halière] [la Pialière]. L’étable à vache est presque aussi propre, mais cela ne m’empêcherait pas, s’il pouvait s’empêcher de dire à p[ut] [Dupuy] et aux autres le lieu où je suis. Si vous croyez que je le doive voir, comme mon inclination m’y porterait assez, mandez-moi où il loge ; je l’enverrai prendre et l’amener ici où je suis ; ma pauvreté ne le scandalisera pas.

Pour le M. de C.3, ce que vous me dites est très mal, et il semble que ba[raquin] fasse tout du pis qu’il peut. Est-il possible qu’il se soit laissé aller à un pareil relâchement qui est capable de détourner de la voie du Seigneur ceux qui sont faibles dans la foi, puisque ceux qui y paraissent forts font de pareilles choses ? Que nous devons nous tenir bien petits et ne nous rien attribuer de ce qui est à Dieu, car c’est ce qui attire Sa colère ! Si le M. fait usage de ses fautes, elles lui seront utiles, mais qu’il prenne garde de faire comme M. son P[ère], qui a toujours laissé aux libertins la témérité de lui dire ce qu’il ne devait jamais entendre, et cela par faiblesse. Demeurons donc dans notre rien, abîmés, et n’en sortons jamais. Donnons à Dieu toute gloire et ne nous en donnons aucune.

Je vous avoue que j’ai bien de la joie de ce que B. [Fénelon] fait bien, que [f°131v°] je serais affligée s’il devenait grand ici. Dites-lui que je vous ai mandé de partir, qu’il fût toujours petit et rien, et que Dieu ferait tout réussir pour Sa gloire. Qu’il ne se laisse plus tromper par Mme de M[aintenon], car elle n’est rien moins que ce qu’il s’imagine. Du reste,


3Marquis de Charost ?

ma chère et bonne d[uchesse], demeurons petits, abandonnés, simples et bons enfants, n’attendons rien de nous, ne présumons rien de nous, soyons si bas que nous ne puissions tomber. L’on se fait des états de ses défauts et on les canonise ; avouons-les de bonne foi, ne nous en inquiétons pas, mais ne les canonisons pas et ne les attribuons pas à Dieu. Je ne vous aimais jamais tant que je fais.

Il me vient de vous dire que la dissipation du fils peut bien venir de l’infidélité de la mère : c’est comme un pivot en de certaines âmes, qui dérange tout ; d’autres fois cela n’y fait rien. Je ferai chercher la clef de la cassette, gardez-la bien soigneusement ; si vous quittiez, mettez-là entre les mains de p[ut][Dupuy]. Je ne sais d’où vient que madame de Ch. [Charost ?] cite tant M. B. [Beauvillier] ; si elle croit, par là, se mettre en autorité, que ne suit-elle elle-même ses amis ! Vous faites bien de vous taire, car je ne la crois pas d’humeur à rien recevoir de vous. Que je sache où loge M. de Pi[halière, La Pialière], et s’il est homme à ne point dire à d’autres qu’à p[ut][Dupuy] qu’il m’a5 vue sans lui dire où je suis, je le verrais. Mandez-moi votre pensée. J’ai oublié de vous dire que le g[rand] Ch. m’a dit d’écrire à l’aum[ônier] qu’il eût confiance à elle à présent qu’il ne peut m’avoir, mais je le craindrais extrêmement et ce serait le perdre. Ne vous contraignez point pour voir S. C.6 Suivez votre cœur, demeurez abandonnée à [f°132 r°] Dieu sans retenue ; Il vous gardera. Oubliez-vous et c’est tout.

J’aurais bien des choses à vous dire du g[rand] Ch., que j’ai apprises sur l’intérêt temporel, qui sont étonnantes ; mais si nous nous voyons un jour, vous serez bien surprise : elle est bien loin sur cela de la simplicité et de l’abandon, et même de la bonne foi ; j’ai des témoignages par écrit qui font foi de ce que je dis. Je crois que c’est peut-être par cet endroit qu’elle s’est attiré son déchet7. J’ai prié Dieu qu’Il vous fît entendre ce que j’ai promis de ne vous pas dire. Dieu sait la peine que je souffre sur cela sans y pouvoir mettre de remède.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°130v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [161].

5« m’ait » corrigé.

6Non identifié.

7Déchet, au sens figuré : diminution, discrédit.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 octobre 1695.

Mon bon tuteur, je vous assure que ce serait avec plaisir que je me livrerais pour tout si le Maître me le permettait. Je sens une répugnance pour M[eaux] insurmontable ; je ne l’aurais pas telle pour la B[astille] ou toute autre prison. Du reste, je suis persuadée que l’ambition de M. de N[oailles] lui fera faire toutes choses, et que sa femme se servira de toute son adresse pour y réussir. Il semble que Dieu ait étendu le règne de l’ennemi.

J’ai pensé mourir. Je suis mieux, quoique avec un rhumatisme et la fièvre. J’ai souffert des maux inexplicables depuis quinze jours. Lorsque j’aurai fait lire l’Histoire ecclésiastique, je vous la renverrai ; c’est bien assez que vous me [f. 1 v°] fassiez la charité de me donner une bible. Je ne suis nullement en état de répondre aux questions que vous me faites : j’en ai écrit ; je crois que c’est dans les Proverbes ou l’Ecclésiaste. Mais la personne pour laquelle vous demandez cela, en a assez vu dans la vie pour lui faire connaître ce que je pense sur tout cela. J’aurais eu un extrême besoin [des eaux] de Bourbon, mais il faut souffrir tous les maux sans pouvoir faire les remèdes. Je vous ai envoyé plusieurs lettres du P[ère] Lacombe a, les avez-vous reçues ? On peut garder saint Michel1 en quelque endroit qui ne soit pas exposé aux yeux du public ; [f. 2 r°] cependant je ne craindrais pas de l’avoir, car c’est notre protecteur, malgré le règne de Baraquin. Milles amitiés, mais du fond du cœur au bon [Beauvillier]. Je souhaite toute prospérité à votre famille, mais plus du ciel que de la terre. Lisez encore l’Apocalypse, je vous prie, car je crois qu’il y a plus de fond à y faire que sur bien d’autres choses. Cependant Dieu m’arrache tout et ne me laisse que des douleurs intolérables, auxquelles Il en unit de toutes sortes sans nul adoucissement. Qu’Il soit béni à jamais !

- A.S.-S., pièce 7408, autographe, sans adresse - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°157] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [178].

a la C. autographe

1Le petit archange, statue de saint Michel.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1695.

+ q[uis] u[t] D[eus]

J’avais envoyé trois lettres du P[ère] Lacombe, depuis peu, à la petite duchesse pour vous les envoyer, et ce sont celles-là que je crois que vous

n’avez pas reçues.

J’ai toujours la fièvre et le rhumatisme au-dehors, mais je ne l’ai pas au-dedans. Je suis fort abattue. J’ai fait ce que j’ai pu pour me convaincre de retourner au couvent, mais je ne le puis, me sentant sur cela un rebut intérieur qui n’est pas naturel.

Je trouve fort à propos que la bonne p[etite] d[uchesse] s’abstienne de voir put [Dupuy] et lesch.[L’Echelle].

Il me vient dans l’esprit qu’on ne fait toutes ces menaces et alarmes que pour m’obliger par la crainte à retourner. Mais j’ai un Maître, auquel il faut que j’obéisse. Plus Eud[oxie][madame de Maintenon] fera de violence, plus on verra l’industrie de ses procédés.

Je quitte absolument le lieu où je suis, je trouve un petit lieu à la campagne au bon air, mais il faut l’acheter : on me demande [f. 1 v°] 2000 livres comptant, et j’ai un contrat à une fille qui me sert sur l’Hôtel de ville au denier quatorze que j’espère qu’on me fera vendre pour faire cette somme ; sinon le bon put, sur mon billet, me les prêtera. Il n’y a que ce moyen de me les faire tenir, car il faut payer d’abord. Ainsi, nul ne saura que je serai dans ce lieu, je n’y verrai âme vivante et il sera ignoré de tous les Enfants. Mais il me faudrait la bonne femme et je ne vois pas que nous la puissions avoir. Si n[otre] cher p[etit] M[aitre] le veut bien, Il nous facilitera le moyen de placer le fils. Je vous envoie le contrat de la petite Marc 1 avec un billet de 600 livres pour put [Dupuy]. Je vous prie qu’il me fasse toucher, le plus tôt qu’il se pourra, 2000 livres pour acheter ce petit lieu qu’on ne veut pas louer. Je vous serai sensiblement obligée. Je croyais vous envoyer le contrat de la petite Marc, mais je me souviens de l’avoir [f. 2 r°] envoyé à M. Dupuy [Dupuy] dans une cassette avec d’autres papiers, par la voie de la petite duchesse. Si M. Dupuis le cherche, il le trouvera, ou bien il faut savoir de la bonne p[etite] d[uchesse] si elle a gardé le coffre. Ce fut M. l’abbé de Charost qui le fit prendre chez M. Thévenier ; ayez la charité de savoir tout cela à Fontainebleau2, je vous en prie, et qu’on m’envoie au plus tôt un billet pour recevoir les 2000 livres. Voilà un billet de deux mille livres pour M. Dupuis ; s’il a le contrat et qu’il me le mande, il brûlera le billet de deux mille livres et je lui enverrai un de six cent livres.

Mémoire des livres que vous m’avez envoyés sur les Ecritures saintes :

1er tome : la Genèse, l’Exode, le Lévitique

2e tome : les Nombres, le Deutéronome

1Françoise Marc, au service de Mme Guyon, v. Index.

2La Cour.


3e tome : Josué, les Juges et Ruth

4e tome : les quatre livres des Rois

5e tome : les Proverbes, l’Eccl[ésiaste], la Sagesse, l’Ecclésiastique [f. 2 v°]

6e tome : Job

7e tome : Tobie, Judith, Esther, le Cantique

8e tome : les Paralipomènes, Esdras

9e tome : Daniel et les Macchabées.

Voilà fait sans exception. Je prie Dieu qu’Il soit votre récompense. J’embrasse de tout le cœur mon bon et mon tuteur.

Je n’ose écrire à M. Dupuy, mais je ne doute pas qu’en lui donnant mon billet et lui montrant l’article de ma lettre qui le regarde, il ne me fasse ce plaisir. S’il ne le pouvait, il n’y a qu’à mettre par la poste, à l’adresse de la petite Marc qu’il sait, qu’il ne le peut. S’il le peut, qu’il envoie le billet pour recevoir l’argent à la même adresse sans mettre de nom, mandant de le donner à la personne qui le porte et recommandé au p[etit] M[aître] [en travers de la marge], cela suffit. Il n’y a pas de temps à perdre, parce que d’autres la veulent.

A.S.-S., pièce 7409, autographe, sans adresse, en tête : « 7e octobre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°157v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [178], qui omet « mémoire des livres […] et mon tuteur ».

0. DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 10 octobre 1695.

Ce 10 octobre. Je n’ai reçu la vôtre du 22e du mois passé que le 8 du présent. Un retardement considérable me faisait craindre que vous ne fussiez plus en état de nous donner de vos chères nouvelles. La divine Providence ne nous en veut pas encore priver. Qu’elle nous serait favorable, si elle nous accordait le bien et le plaisir de vous voir ! Si c’est elle qui vous en a inspiré la pensée, elle saura bien en procurer l’exécution ; c’est à ses soins, par-dessus tout, que j’en abandonne le succès, vous en disant ici naïvement ma pensée ; je tiendrais cette entrevue pour une faveur du ciel si précieuse, si consolante pour moi, qu’après le bonheur de plaire à Dieu et de suivre en tout Sa volonté, il n’en est point que j’estimasse plus en ce monde. Toute la petite Église de ce lieu en serait ravie, la chose ne me paraît point impossible, ni même trop hardie ; en prenant, comme vous feriez sans doute, les meilleures précautions, changeant de nom, marchant avec petit train comme une petite

damoiselle, on ne vous soupçonnerait jamais que ce fût la personne que l’on cherche et, quand vous seriez ici, nous arrangerions les choses avec le plus de sûreté qu’il nous serait possible pour n’être pas découverts. Il vous en souffrirait un peu plus de voyager, mais à cela près, puisque vous êtes obligée de demeurer sans commerce, il serait mieux, ce me semble, que vous fussiez éloignée, et que vous changeassiez de temps en temps de demeure dans des provinces reculées, vrai moyen de n’être pas reconnue. Votre état intérieur et extérieur est conduit de Dieu, d’une manière à ne laisser guère de lieu [248v°] à la consultation et à la prévoyance. Si néanmoins le cœur vous dit de partir, partez avec le même abandon dont vous faites profession pour toutes choses. Dieu sera le protecteur de l’entreprise qu’Il aura Lui-même excitée, et il n’en arrivera que ce que nous souhaitons uniquement pour tout succès, l’accomplissement de la très juste et plus qu’aimable Volonté. Vous prendrez le carrosse de Bordeaux, de là vous viendrez à Pau, d’où il n’y a que six lieues jusques ici. Si la saison était propre, le prétexte de prendre les eaux aux fameux bains de Bagnères, qui est à trois lieues d’ici, serait fort plausible. En tout cas en attendant le temps des eaux, vous viendriez faire un tour en cette ville, puis vous retourneriez à Pau ou à Bagnères, et ainsi à diverses reprises, selon que l’on jugerait plus à propos. De vous faire passer ici pour parente de M. Delagherous [Lasherous], il n’y a pas d’apparence, toute la parenté étant si connue dans ces quartiers qu’on en ignore aucune personne. Vous pourriez bien mieux passer pour ma parente du côté de ma mère, qui était de Lion le Sauniere [Lons-le-Saulnier] en Franche-Comté, vous faisant appeler N. Chevalier, qui était son nom de maison. Je crois que nous sommes encore plus unis et plus proches dans la vérité que ne le sont les parents et alliés selon la chair. Enfin, dès que nous vous aurions sur les lieux, nous étudierions mieux tous les moyens de vous tenir cachée, et le secret n’étant confié qu’à peu de personnes et d’une intime confidence, il y aurait tout à espérer. Voyez donc, devant Dieu, ce que le cœur [249] vous dira là-dessus. Si vous venez, écrivez-nous en partant de Paris, en arrivant à Bordeaux et à Pau. Nous prierons Dieu cependant de vous faire suivre courageusement Son dessein, selon qu’il vous sera suggéré par Son esprit et secondé par Sa providence, et nous défendrons à Jeannette de mourir avant qu’elle vous ait vue. Quelle joie n’aurait-elle point de vous embrasser avant que de sortir de ce monde, vous étant si étroitement unie et pénétrant vivement votre état ! Votre billet, quoique si court, l’a extrêmement réjouie. Elle vous est toujours plus acquise, si l’on peut dire qu’elle puisse l’être davantage ; pour des salutations et des embrassements, elle vous en envoie une infinité des plus tendres. Elle s’est sentie inspirée de vous demander un anneau d’or pour elle, et deux d’argent pour ses deux

confidentes. Pour moi, vous me donnerez ce que le cœur vous dira, mais je voudrais avoir le portrait que je vous rendis à Passy, et je vous prie de ne pas me le refuser. Venez vous-même, s’il se peut, et nous aurons tout en votre personne.

Si je vous écris quelque chose touchant votre état, ce n’est pas pour vous rassurer. L’homme est trop incapable de donner des assurances à une âme à qui Dieu les ôte toutes, et qu’Il veut, dans une affreuse apparence et même conviction de pente et de désespoir : une ruine et dépossession entière n’est pas compatible avec la sécurité. Je vous en dis seulement ma pensée sans la faire valoir et sans prétendre qu’elle serve à autre chose.

J’ai reçu la lettre de change, mais non [249v°] encore le paquet des livres. Il est vrai que vous m’avez plus fait tenir d’argent depuis environ un an que les autres années ; je le sens fort bien par l’abondance où vous m’avez mis, et je ne puis que me louer infiniment de vos charités. Ce que je vous ai touché du retranchement de ma pension, je dois entendre de la moitié de celle que le roi me donne et que l’on me retient encore, comme je vous l’ai mandé autre fois. Je ne suis point avide des nouvelles du siècle, moins encore voudrais-je que vous prissiez la peine de m’en écrire. J’aurais souhaité de savoir qui l’on a fait évêque de Genève, ne l’ayant pu apprendre par la gazette. Ici tout va d’un même train. J’aurais bien des choses à vous raconter si Dieu voulait que je le pusse faire un jour de bouche. Qu’Il accomplisse en cela comme dans tout le reste Son adorable volonté. Les amis et amies de ce lieu vous honorent et vous aiment constamment, principalement ceux qui sont comme les colonnes de la petite Église. Si vous veniez, vous ne prendriez qu’une fille et vous lui changeriez son nom. Je ne serais pas fâchée de revoir Famille1. Je salue aussi l’autre de bon cœur. Ô Dieu, faites éclore dans le temps convenable ce qui est caché depuis l’éternité dans Votre dessein ; c’est là, ma très chère, que je vous suis parfaitement acquis.

[Lettre jointe de Lasherous :]

Ô illustre persécutée, femme forte, mère des enfants de la petite Église, servante du petit Maître, qui suivez la lumière dont Il vous éclaire et Le consultez dans toutes vos entreprises et qui n’avez d’autre désir [250] que de Lui plaire, ni d’amour que pour Sa sainte et

1 Ecrit sans majuscule ! On sait combien ce nom d’une fille au service de madame Guyon, Marie de Lavau, lui occasionnera de peine lors de ses interrogatoires. Sur les deux filles au service de madame Guyon voir Index, Famille et Marc.

adorable volonté, quelle grande et favorable nouvelle nous avez-vous annoncée ! Qu’elle s’exécute, si elle est dans le dessein du ciel ! Les âmes de confidence de ce lieu en attendent le succès, comme une grâce et faveur du ciel ; Jeannette, aussi bien qu’elles, dans les ordres de la soumission au bon plaisir de Dieu, la préféreront à tout ce que Paris et tout l’univers a de plus beau, de plus rare et de plus charmant. Et comme elle ne fait, avec l’illustre et incomparable père2, qu’un même cœur, qu’un même esprit et une même volonté, elle ratifie et souscrit à tout ce qu’il vous en écrit, elle m’a chargé de vous l’assurer et marquer. Permettez-moi de vous dire, M[adame], et il est vrai, qu’il y a deux mois que j’ai songé la nuit que j’avais été à Toulouse, pour vous y prendre et vous conduire en ce canton. Que je m’estimerais heureux, M[adame], d’avoir l’honneur de vous aller prendre à Paris, ou en tel endroit qu’il vous plairait me prescrire pour vous conduire ici ou ailleurs, c’est la grâce que je vous demande. O illustre persécutée, si vous le jugez à propos pour le présent, que votre main plus que libérale me fait l’honneur de m’offrir, tout ce que je vous demande dans les ordres de la Providence, que je puisse avoir l’honneur et le plaisir de vous voir, que je préfère à toute autre chose. Nous avons recommandé la chose à Dieu dans nos saints sacrifices et nous continuerons, si le Maître de la vie et de la mort n’en dispose autrement, et y avons engagé toutes les bonnes âmes de ce lieu et singulièrement [250v°] celles de l’étroite confidence. Tout est entre les mains de la Puissance souveraine, que tout soit pour Sa gloire et Son honneur. Je finis, M[adame], en vous proposant que je vous honore, vous estime et vous aime en Notre Seigneur Jésus-Christ plus que je ne saurais vous exprimer. Etc.

- B.N.F., ms. Nouv. acq. fr. 5250, copie « de la lettre écrite par le père de La Combe et par le Sr Delasherous [De Lasherous, aumônier de la prison de Lourdes] du 10 octobre 1695, de la main utilisée pour les copies fidèles des lettres de madame Guyon écrites avec son sang ».

2Fénelon.

0. A SON FILS. 13 octobre 1695.

13 octobre.

Je vous assure, mon très cher fils1, que votre lettre m’a donné bien de la joie, car j’étais fort en peine de vous, n’ayant eu aucune de vos nouvelles. Je ne loge point à l’hôtel de Mortem[art] : ne m’y écrivez point.

1Jean-Baptiste Denys (1674-1752), « Monsieur de la Sardière », quatrième enfant de Madame Guyon, grand bibliophile, mort célibataire.

Mais si vous voulez m’écrire, il n’y a qu’à mettre en enveloppe à M. l’abbé de Charost, mais que mon nom ne paraisse pas. Il est vrai que je suis sortie par la miséricorde de Dieu de cette persécution ; j’ai eu attestation des évêques de mes mœurs et de ma foi. Cependant les jansénistes me font une nouvelle persécution [272 v°] plus acharnée que jamais ; c’est pourquoi je suis obligée de me retirer en quelque lieu et j’ai besoin d’un secret inviolable ; c’est ce qui fait que je ne pourrai vous écrire. Si je vous avais trouvé à Paris, j’aurais pris avec vous des mesures pour aller en quelque lieu hors de la persécution quand j’aurais pu acheter quelque petit bien de campagne et changer de nom. Mais ne vous y ayant pas trouvé, je me trouve dénuée de tout secours humain. J’espère que mon Dieu pour lequel je souffre tant d’infamies, ne m’abandonnera pas. Si vous me faites réponse, [273] que mon nom ne paraisse pas sur la lettre : mettez en enveloppe à M. l’abbé de Ch[arost] à l’hôtel de Charost, il me la fera tenir. Je croyais autrefois que Dieu vous avait réservé pour me soulager dans mes peines, mais puisqu’Il ne le permet pas, Sa volonté soit faite ! J’ai bien perdu à la mort de M. Fouquet 2. A Dieu, mon cher fils, je vous souhaite toutes sortes de grâces du Seigneur. Vous êtes bien obligé à M. le Chevalier de Gramont des bontés qu’il vous témoigne. Je vous embrasse de tout mon cœur [273v°]

B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, autographe. Adresse : « Monsieur de la Sardière chez monsieur le chevalier de Gramont. » Il s’agit d’une lettre saisie après l’arrestation de Madame Guyon à Popaincourt : « Lettre datée le 13 octobre trouvée dans la maison de Mad Guion à paincourt [sic] en la visitant de nouveau par le Sr Desgrez en présence de l’abbé Couturier le 1 de janvier 1696 [...] ».

2Frère du grand Fouquet, disciple de Bertot comme Madame Guyon dont il était ami et confident, v. Vie, 3.12.1 (il est le seul au courant de la retraite de Madame Guyon) et 3.15 (récit de sa mort dont Madame Guyon a communication).

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 octobre 1695.

Je crois qu’il est assez vraisemblable que le petit homme1 peut [puisse] avoir le paquet en question. Dieu sur tout. Je sors aujourd’hui du lieu où j’étais. Je vais attendre la Providence en un autre endroit, quoique je n’aie pu acheter la maison parce qu’elle est obligée de loger un Suisse, et quelques autres [f. 2 r°] raisons. J’ai trouvé un autre endroit où je serai bien cachée et où, de la chambre, on entend la messe sans

qu’on le sache. Je n’irai point à B2 : je ne le puis en l’état où je suis. J’espère que Dieu me gardera, si c’est pour Sa gloire. S’Il me livre, Sa sainte volonté soit faite ! Je pars donc dans le moment ; c’est tout ce que je vous puis dire. Je suis très sensible aux persécutions [f. 1 v° en travers] qu’on fait à madame de M[ortemart ?]. Si je savais qu’on me laissât en paix à la Bastille, j’irais, mais je craindrais qu’on ne me mît entre les mains de monsieur de Meaux. Je rejetai d’abord la proposition de B. [Beauvillier]3 : il me parut que c’était tout perdre, et faire croire qu’on cherche un asile chez les ennemis de l’Etat, j’en eus un rebut extrême.

- A.S.-S., pièce 7411, autographe, en tête  : « Reçu le 16 octobre 1696 », adresse : « Mon tuteur », cachet - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°158v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [179].

1 Non identifié.

2 Bourbon ?

3 Partir à l’étranger ?

0. DU PERE LACOMBE. 20 octobre 1695.

Ce 20 octobre 1695.

Je redouble, vous ayant écrit par le dernier ordinaire, dans la pensée que celle-ci pourra encore vous trouver où vous êtes, quand même vous auriez résolu de partir, sur ce que je vous ai mandé par la précédente. Nous avons reçu les livres envoyés en dernier lieu. Ayant parcouru et lu en partie celui de la Réfutation1, je vois bien qu’il ne serait pas malaisé de répondre au réfutateur, autant incapable de juger à fond des voies intérieures qu’il est non seulement sans expérience, et très peu versé dans les auteurs qui en traitent, mais de plus fortement préoccupé contre elles. Les mêmes censures dont il nous a frappés, ont été lâchées contre les mystiques, presque dans tous les siècles, et l’on n’y peut guère faire que les mêmes réponses. Il faudrait de nécessité en venir aux redites, parce que ceux qui nous combattent, ou n’ont pas lu ce qu’on a répondu, ou le dissimulent. Tant d’autres écrivains ont parlé de ces choses beaucoup plus ouvertement que nous. On les laisse dans la possession où ils sont, et l’on ne s’en prend qu’à nous, parce que nous avons écrit nos livres dans un mauvais temps. Il en serait à peu près de même de tout ce que nous pourrions écrire pour nous expliquer ou pour nous justifier.

1L’ouvrage de Nicole dont il est parlé dans sa lettre précédente, Réfutation des principales erreurs des Quiétistes.

Tout serait rejeté avec un implacable mépris par un effet de la prévention où l’on est, et plus encore par l’impression que fait dans les esprits la condamnation de nos livres par les évêques. Nos adversaires sont forts par ce seul endroit de cette autorité, pour laisser aucun lieu à notre justification, d’autant plus que dans ce jugement public que l’on a rendu, on n’a point eu d’égard aux éclaircissements que nous avons fournis dans nos interrogatoires ; il me souvient de leur en avoir donné de très formels, touchant les principaux chefs qu’on nous impute. On prétend que nos écrits contiennent les principales erreurs des quiétistes, et il n’y en a pas une en termes précis de celles que le Saint-Siège a censurées sous le nom de Molinos, leur auteur ; la congrégation de Rome qui examine les livres l’a reconnu et déclaré, par sa lettre à l’inquisiteur [f°150v°] de Verceil touchant mon Analysis1b ; je ne trouve pas non plus qu’il y en ait dans les vôtres. Mais on tire des conséquences outrées, souvent même cruelles et absurdes, des termes énoncés avec candeur et simplicité sans aucun venin. Que ferions-nous à cela, sinon demeurer abandonnés à la disposition divine pour ce regard aussi bien que pour tout le reste ?

Le seul nom d’abandon choque étrangement ces messieurs ; ils le déchirent à belles dents sans considérer que c’est la gloire de Dieu, la perfection et le bonheur de l’homme, puisque, si on le prend dans son vrai sens, ce n’est autre chose que la plus haute pratique du renoncement évangélique et de la résignation chrétienne. C’est la pure et entière soumission de notre cœur à son Dieu, et l’amoureux empire de notre créateur sur nous. Tant qu’il plaît à Dieu de laisser une si bonne cause dans l’obscurcissement ou dans l’oppression, qui pourra l’en tirer ? S’Il veut un jour lui donner son éclat et sa liberté dans le monde, Il en trouvera bien les moyens. En tout cas, ce sera la profonde matière de Son dernier jugement. Et durant le cours des siècles qui restent, le tout-puissant Maître des cœurs saura bien S’assujettir par un parfait amour ceux qu’Il a destinés pour servir singulièrement à Sa gloire par leur aveugle et totale soumission à Sa volonté. Présentement, qui nous écouterait, si nous voulions parler ? Qui lirait nos écrits ? Ceux qui n’en auraient pas besoin, étant assez persuadés par l’onction de l’Esprit. Dans les ouvrages que j’ai tout prêts, il y a, ce me semble, de quoi donner satisfaction sur ces matières à tout esprit raisonnable, mais comment les produire ? Ceux qui ont les clefs de la science et de la juridiction ne pourraient pas même les souffrir dans les conjonctures présentes. Vous voyez que ceux qui entendent bien les divines voies dans les âmes et qui

1b Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.

sont élevés en dignité2, n’osent ni en écrire ni en parler. Comment recevrait-on les cris d’un prisonnier flétri, décrié, proscrit ? Dieu pourra susciter quelqu’un pour écrire utilement sur ces hautes vérités. Pour nous, je ne vois pas que nous y puissions rien, à moins qu’Il ne change la face des choses présentes. Demeurons devant Lui en abandon, en amour, en délaissement absolu, ce qui est une continuelle prière, [f°151] afin qu’il Lui plaise de regarder d’un œil favorable ceux qui n’ont d’autre prétention que de Le voir régner parfaitement sur eux, et s’il se pouvait, sur tous les cœurs.

Pour mon particulier, je ne trouve point en moi d’ouverture ni de pouvoir pour entreprendre aucun ouvrage de l’esprit ; Dieu ne me paraît vouloir de moi que mon entière destruction, puisqu’Il me tient dans l’impuissance de rien écrire, ni même d’achever de petits ouvrages fort avancés, outre que je connais et sens, plus que jamais, l’incapacité et la petitesse naturelle de mon génie. Ma témérité a été bien punie par la condamnation de mon petit ouvrage, quoique je crusse l’avoir mis à couvert de toutes les foudres des tribunaux, l’ayant appuyé de tant d’autorités qu’il n’y a presque rien du mien que leur arrangement, et muni de toutes les approbations en pareil cas requises. Le saint Enfant Jésus, à qui je l’avais dévoué, fera voir, lorsqu’Il jugera le monde, ce qu’il y a de Sa vérité dans ce livre, et ce que j’y ai mêlé de mes imaginations ; et le juste discernement qu’Il en fera me sera plus cher qu’une gloire immortelle d’avoir bien rencontré. J’en dis de même de vos traités. Demeurons cependant sincèrement soumis aux ordonnances de Ses Églises, et de leurs pasteurs qu’Il a revêtus de Son autorité.

Il y a dans les voies intérieures, et dans les conduites plus particulières de Dieu dans les âmes, des choses qui ne se devraient point divulguer ni guère écrire, comme saint Denis en avertit dès le commencement. Elles se doivent laisser à la tradition secrète, et à l’expérience des âmes que Dieu y fait marcher. Les savants, qui n’ont pas ces secrets rayons, s’effaroucheront toujours au simple récit de telles merveilles, et se récrieront comme contre autant d’erreurs. Bien des auteurs mystiques, qui, pour avoir paru en un temps où l’on ne regardait pas de si près, jouissent de leur ancienne possession, seraient rejetés aujourd’hui avec la même rigueur que l’ont été tous les modernes, à cause que l’on impute à leurs principes les désordres et les abus que l’on a découverts.

Il me faudrait beaucoup de livres pour convaincre par de puissantes autorités ceux que l’illustration intérieure ne persuade pas ; ici l’on en

2Fénelon très probablement.

manque. Gloire soit à Dieu pour tous Ses desseins et Ses dispositions, que je préfère infiniment à tout autre bonheur imaginable.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°150, autographe. Ajout d’une autre main au verso du dernier feuillet : « + Si vous envoyez aucun autre paquet, mettez s’il vous plaît, à Mr de Normande pour faire tenir à Mr de Lasherous ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 92.

0. AUX DUCHESSES. Octobre 1695.

[Pour la « bonne duchesse » Marie-Henriette de Mortemart]

Je croyais bien encore hier, ma bonne d[uchesse], ne vous écrire jamais. J’ai souffert des maux depuis quinze jours que je ne vous puis exprimer. J’avais été assez mal auparavant, mais une saignée du pied m’avait soulagée en apparence ; mais deux jours après, la fièvre augmenta avec un rhumatisme, le plus violent qui se puisse imaginer. Ce qu’il y avait de plus douloureux est qu’il me tenait dans le corps avec des violences si horribles que tout mon recours était à mes larmes, surtout la veille, la nuit et le jour de saint Michel. Depuis ce temps, il s’est jeté au-dehors sur tout mon corps, et cela est bien plus supportable ; s’il retourne au-dedans, je ne sais pas ce que je ferai. Cependant il faut donc, en cet état, songer à aller ailleurs et être errante. J’ai trouvé un endroit à la campagne, tout meublé, et irai sitôt que je pourrai souffrir le carrosse.

Pour vous, ma très chère, je prends toute la part que je dois à vos maux et je vous aime mille fois davantage de vous voir participante de la croix : plus l’on est [f°132 v°] conforme et plus on l’aime. Je ne doute pas que la charité que vous avez eue pour la p[etite] d[uchesse] ne vous ait attiré ces croix, car c’est la récompense de Dieu. Elle a toute la reconnaissance possible et, si vous aviez vu sa lettre, vous en auriez été bien contente. Je crois que c’est pour ne vous pas montrer tout ce qu’elle me dit sur cela qu’elle ne vous l’a pas montrée. Il faut bien vous attendre à être séparées, car je ne doute point que cela ne soit. Pour l’exil1, il faut le recevoir courageusement, ou faiblement, comme il plaira au p[etit] M[aître], mais menez avec vous mesdames vos filles, sans attendre sur

1L’exil de cette duchesse, belle-mère de la « petite duchesse » et fille du duc de Beauvillier, était craint au moment où ce dernier pouvait perdre crédit à la Cour, compte tenu de son appartenance au parti dévot et guyonnien. En fait la crise eut lieu plus tardivement, en 1698 ; le roi lui garda toute sa confiance.

cela aucune explication. Pour messieurs vos fils, chargez-en Lb. [Le Bon : Beauvillier]. J’ai pensé à me livrer encore, mais j’en suis retenue, intérieurement persuadée que cela n’arrêterait rien. M. de N2. est entièrement possédé par M. B3., le plus violent de tous les hommes. Je vous prie que l’aum[ônier]4 ait cette lettre bientôt. Je n’écrit point à B. [Beauvillier]: qu’il sache seulement que je l’aime de tout mon cœur.

[Pour la « petite duchesse » Marie-Anne de Mortemart]

Je vous embrasse, ma bonne p[etite] d[uchesse], et suis entièrement à vous, mais du fond du cœur. Vous avez des livres pour moi. Confessez-vous, si vous êtes à vos terres, tous les quinze jours, soyez assidue à la grand-messe les dimanches, et à vêpres, vous pouvez y manquer quelquefois, mais rarement. Prendre soin de vos pauvres. Dieu vous deviendra toutes choses ; en perdant tout pour Lui, on gagne tout en Lui. Quand on veut décrier et inventer des calomnies, l’on n’y donne point de bornes. La pauvre dom.5 n’est pas épargnée, à ce que je vois. Le Ch.6 peut venir encore une fois, mais attendez qu’il y ait quelque chose de conséquence à me mander.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°132] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [162]. Sur les deux duchesses de Mortemart, v. Index.

2Noailles (maintenant archevêque de Paris).

3M. Boileau.

4L’abbé de Charost.

5Inconnue.

6Le « chinois » ou le « chevalier » ? Inconnu.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695.

Je suis en peine, Ma p[etite] d[uchesse], si vous avez reçu dimanche une lettre qu’on vous porta, à ce qu’on dit, à l’hôtel de C[hevreuse], mandez-le moi incessamment. Plus j’ai d’éloignement pour la d[ame] et plus j’aime Lam1. Je vous avoue que plus je vois le Ch., plus je le trouve égaré et éloigné. Je vous en ferais voir des circonstances qui vous étonneraient ; mais c’est à présent le temps de souffrir et de se taire. Il semble que bar[aquin] ait puissance pour un temps, mais que

dire et que faire ? Souffrir et se taire. Dites au m.2, lorsqu’il sera arrivé, qu’il y a longtemps que vous gardez cette lettre et que je vous l’ai envoyée en partant. Il est de conséquence que vous ne témoigniez rien au Ch. de ce que je vous ai mandé, car elle me peut beaucoup nuire, n’épargnant rien pour se maintenir. Ce sera Dieu qui sera juge entre les infidèles et moi. Je vois avec frayeur les cèdres tomber tandis que les petites herbes demeurent fermes. Je prie Dieu qu’Il soit votre force et votre soutien.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [163].

1Indéterminé.

2Indéterminé. Au marquis ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695.

J’ai au cœur de vous dire que je crains que le Ch. ne vous nuise, car je la trouve bien pleine d’amour-propre. Je vous avoue, ma p[etite] d[uchesse], que je suis étrangement surprise de ses manières, de ses frayeurs et du risque qu’elle croyait courir en me venant voir. Je crois qu’il ne me la faut plus envoyer et nous passer de nous écrire. Il faut que l’aum[ônier] envoie chez lam, comme p[ut][Dupuy] le lui dira, un gros paquet de livres que Dom [Alleaume] a laissé pour moi en partant. Vous y pourriez joindre encore une lettre si vous avez quelque chose à me faire savoir. Il faut que je reste ici, abandonnée au p[etit] M[aître]. Je crois que le défaut de foi du tut[eur][Chevreuse] vient du défaut de soumission pour n’avoir pas voulu venir seul. Je ne doute point qu’Eu[doxie][Madame de Maintenon] ne pousse les choses à toute extrémité. Dieu y peut seul mettre remède ; s’Il ne le veut pas, il faut le souffrir.

Je vous aime bien tendrement et j’espère que m[on] p[etit] M[aître] vous bénira de cela. Si vous aviez quelque chose de conséquence à me faire savoir, desgr1 pourrait porter les lettres chez M. Cam2, comme p[ut] [Dupuy] en conviendrait avec vous afin que nul de nos gens n’ouït cela, et j'enverrais tous les jeudis chez lui. Mandez-moi si vous entrez là-dedans ou si nous ne nous écrirons plus tout à fait. Mais je ne suis point contente du Ch. en façon que ce puisse être : je crains pour le secret. Mais je laisse tout. Peut-être que comme elle craint qu’on ne

sache qu’elle a eu commerce avec moi, cela pourra l’empêcher de dire où je suis.

Où trouve-t-on des âmes vides de tout intérêt ? Je demeure ici en paix, attendant ma destinée, car partout, ne me voyant jamais sortie, je serai suspecte. Je voudrais trouver une maison d’huguenots3, car je n’y serais pas examinée. D’un autre côté, il me paraît que je ferai mieux de rester ici dans mon abandon. Que vous dit le cœur sur tout cela ? Mandez-le moi.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].

1Desg., sœur de Famille ?

2Non identifié.

3Liberté dans l’appréciation des différences religieuses. On sait qu’elle sera à la fin de sa vie en relation avec de nombreux protestants, dont son éditeur Poiret.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1695.

Je crois, ma très chère, qu’il ne faut pas penser à venir à présent. Je vous assure que je le souhaite autant et plus que vous, mais le p[etit] M[aître] ne le permet pas : Lb. [Beauvillier] ne pourrait s’empêcher de le dire à B. [Fénelon]. Pour N.1, je donnerais ma vie afin qu’elle fût comme Dieu la veut si elle avait acquiescé ! Je sais bien de quoi il s’agit, mais elle ne l’avouera jamais : c’est son inclination pour N. qui la fait si fort souffrir. Ne témoignez jamais que je vous l’ai mandé, ni que vous le soupçonniez. Si elle avouait cette faiblesse, qui n’est rien, elle serait guérie. Ne m’écrivez pas par Cam que le gros enfant [La Pialière] ne soit parti. J’entre dans ce que vous me dites pour vous adresser toutes les lettres. Je vous écrirai demain plus au long. Je vous aime bien tendrement.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°133v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].

1 Non identifié ; de même plus bas, pour Cam.

0. DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 11 novembre 1695.

Ce 11 novembre.

Je reçois la vôtre du 28 octobre à laquelle je réponds le même jour. Je le fis de même l’autre fois avec diligence et encore par l’ordinaire. Vous avez de trop bonnes raisons de ne pas vous mettre en voyage devant

l’hiver, pour que nous y apportions la moindre contradiction. Quelque désir que nous ayons de vous voir, nous préférons votre conservation, à la joie que nous causerait un si grand bien, remettant de plus, tous nos souhaits, entre les mains de Dieu. Il y a en ce pays des eaux de toutes sortes pour différents maux. Il y en a pour boire et pour le bain et en trois ou quatre lieux différents ; celles de Bagnères, sont les plus renommées, on y vient de toutes parts et je crois qu’elles vous seraient utiles, si Dieu vous donne le mouvement d’y venir. O quelle satisfaction pour nous tous ! Je ne l’espère presque plus, voyant un délai considérable pendant lequel il peut arriver quelque changement considérable, sinon par notre élargissement, du moins par notre mort. Vos infirmités sont extrêmes et par leur excès et par leur durée. Bonnes et fortes croix pour l’assaisonnement des autres dispositions. La même toute-puissante main qui vous frappe, vous soutient et vous conserve jusqu’au comble des souffrances et des épreuves qu’elle vous a destinées. Ce comble semble approcher pour notre chère Jeanette, qui s’use et s’affaiblit de plus en plus. Nous n’osons presque plus lui donner de remèdes, de crainte qu’elle ne puisse pas les supporter. Elle vous embrasse de tout son cœur, sensible à vos maux et tendrement compatissant. Vous courez grande fortune de ne vous voir l’une et l’autre, qu’en l’autre [251v°] monde. J’en dis de même de vous et de moi. Les autres filles vous saluent avec une estime et un amour très particuliers. L’affection et le zèle de M. de Lasherous sont très grands assurément, il n’épargnerait ni sa bourse ni sa personne pour vous rendre service, mais comme sa présence est trop nécessaire et trop remarquée dans ce lieu, une longue absence causerait une admiration plus propre à éventer le mystère qu’à le bien ménager. Pour moi, je vous suis toujours également acquis en Notre Seigneur. Votre Explication de l’Apocalypse me paraît très belle, très solide et très utile. Je ne m’étends pas davantage, jusqu’à ce que nous sachions si notre nouvelle adresse réussira.

Que nous dites-vous, qu’on vous a empoisonnée98 ? Est-il possible que la malice soit allée jusques à un tel excès, mais comment votre corps

si délicat et si faible a-t-il pu résister à la violence du poison ? Avez-vous su par quelles mains ce crime a été commis ? Pauvre victime, il faut bien que vous souffriez toutes sortes de maux. La gloire de Dieu paraîtra hautement en vous. Nous saluons tous cordialement ces bonnes filles qui sont avec vous. Dieu fait aux nôtres de très sensibles miséricordes.


[Lettre jointe de Lasherous :]


La joie de la petite société, M[adame], dans le désir ardent qu’elle avait d’avoir l’honneur de vous voir et de la consolation qu’elle attendait d’un bien si précieux, a été bien courte, mais comme uniquement la volonté de Dieu est tout le bien de la petite Église, elle seule lui suffit pour toute prétention. Je laisse au petit Maître de nous y rendre souples et parfaitement soumis. Je le ferai toujours, [252] M[adame], à votre égard, et s’il est dans le dessein de Dieu, que vous veniez dans ce canton, je me rendrai ponctuellement dans l’endroit où vous me ferez l’honneur de me marquer, n’en déplaise au très R[évérend] et très vénérable P[ère]. Je ne rougirais jamais, m[adame], en présence de qui que ce soit, de confesser la pureté de votre doctrine, disciplines et mœurs, comme je l’ai fait en présence de notre prélat, à son retour de Paris, au sujet de l’illustre et plus qu’aimable Père. Il ne manque point ici des Égyptiens qui cherchent les petits premiers-nés des Israélites, pour les submerger. Je consultai un fameux médecin, au sujet de vos incommodités, qui m’a assuré que les eaux de Lautaret se boivent pour vos maux, - qui sont à quatre lieues de cette ville et pour y aller, il y faut passer nécessairement, feront des effets merveilleux. Il m’a demandé si je savais de quel poison vous aviez été empoisonnée, je lui dis que non, il m’a prié de vous le demander, que si vous ne le saviez, du moins de savoir les symptômes que le poison vous cause dans le commencement, parce que par les symptômes il connaîtra le poison. Il m’a protesté qu’il avait des remèdes, singulièrement pour cela, admirables. La petite société m’a recommandé par exprès de vous assurer de leurs regretsa très humbles, toute vous honore parfaitement et vous salue de toute la force de leur coeur et je vous suis invariablement acquise et attachée avec la grâce de mon Dieu.


- B.N.F., Nouv. acq. fr., ms. 5250, f°251-252v°. Cette lettre fait suite au projet de voyage de madame Guyon à Lourdes. En tête, addition marginale : « Copie de la lettre écrite par le P. de la Combe et par le Sr de Lasherous, du 11 novembre 1695. »

a lecture incertaine.

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 ou 14 novembre 1695.

Puisque la femme de Monfort ne veut pas venir, c’est une marque qu’elle n’est pas propre pour la petite fille du p[etit] M[aître]. Il ne faut rien de forcé, mais que tout se fasse naturellement. Dieu nous fournira dans notre village ce qui nous sera nécessaire, ainsi n’y songeons plus. Ces bonnes gens qui ont toujours fait leur volonté ont peine à se soumettre. J’ai mandé à la bonne p[etite] d[uchesse] que vous excusiez toujours les intentions d’Eudoxe [Madame de Maintenon], mais j’y vois quelque chose de plus intéressé que vous ne pensez : c’est un effet de votre charité, et peut-être un défaut en moi, mais les suites éclairciront tout. Je ne m’attends plus [f. 1 v°] à rien ; ce sont les affaires du petit Maître, et puisqu’Il fait tout du pis qu’Il peut, qu’Il veut tout brouiller, qu’Il soit donc brouillon et demi, je n’y peux que faire ! L’épée de saint Michel est enclouée dans le fourreau et sa lance rouillée ; Oh ! dame, cela est bien laid ; il se contente de chasser Baraquin du ciel et il lui laisse en terre le diable à quatre. Pour moi, je n’y connais plus rien. Si l’on me trouve dans mon étable, ce sera grande merveille. Dieu sur tout ! Je ne pourrai plus écrire dorénavant, car j’irai encore bien plus loin : le petit Maître est partout. Prenez garde que Baraquin ne démicheline1 personne, car il a la queue de scorpion. Je vous embrasse tous dans le cœur du petit Maître.

- A.S.-S., pièce 7410, autographe, sans adresse, « reçu le 15 novembre 1695 » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°159] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [179], qui reproduit très exactement l’autographe.

1Que le diable n’égare quelque Michelin !

0. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 novembre 1695.

q[uis] u[t] D[eus] au p[etit] M[aître]

Je suis très satisfaite de ce que vous me marquez de votre état intérieur. Plus l’état s’approfondit et plus toutes expressions de ce même état

s’évanouissent, en sorte qu’enfin on n’en peut plus rien dire. Il est aisé d’en comprendre la raison ; c’est que plus les grâces deviennent profondes et intimes, plus elles s’éloignent de tout sentiment. C’est ce qui fait que ceux qui mêlent la spiritualité dans ce qui est destiné sensible, extraordinaire, se trompent beaucoup : tout consiste à notre rien, afin que Dieu soit tout en toutes choses. Tous nos maux viennent de nos usurpations. Le vrai intérieur, par son anéantissement, porte en soi la médecine spirituelle pour un mal si dangereux. Mais lorsqu’on s’approprie les états et la spiritualité, qu’on s’estime être quelque chose dans [f. 1 v°] l’intérieur, on dégénère de ce même intérieur. Ama nesciri1 : qu’il est avantageux de n’être rien à l’égard de Dieu, à l’égard des autres et de nos propres yeux, et que Dieu fait bien de renverser même Ses promesses, de tromper nos espérances, afin de nous ôter tout appui et de nous porter par là à un amour plus pur et plus dégagé. Persécuté, condamné au-dehors, nul soutien au-dedans, abandonné, ce semble, de Dieu et des hommes sans s’en faire néanmoins un état qu’on élève ou qu’on remarque, il me semble que c’est quelque chose qui approche, quoique de loin, de la pureté d’amour. Qu’on croie même les plus intimes, qu’on mérite cela, qu’on se l’est attiré par ses imprudences, que nous le croyons aussi nous-mêmes, [f. 2 r°] c’est le meilleur. Enfin, il faut suivre, nu, J[ésus]-C[hrist]. Nu, ce mot est bientôt dit, mais les derniers dépouillements ne se font qu’avec la vie lors qu’on se croit bien nu ; Dieu nous ôte encore chaque jour mille choses auxquelles nous ne pensions pas. C’est comme un homme extrêmement riche à qui l’on ôte tout d’un coup ses grandes terres, l’on dit : « Cet homme a perdu tout son bien » ; combien néanmoins de réserves dans ses meubles ! Après cela, il vend tout pièce après pièce ; ce qu’il ne savait pas avoir dans son opulence, devient sa richesse dans sa pauvreté. Dès que [Alors que]2 je me trouve encore loin de cette pauvreté parfaite, qui me rendrait si semblable à J[ésus]-C[hrist] qu’on ne me distinguât plus de lui, il m’est venu dans [f°.2 v°] l’esprit qu’on pourrait bien défendre qu’on ne me payât ma pension ; et il me paraît quelque chose de digne de Dieu qu’infirme comme je suis, je fusse réduite à demander mon pain. Mais ma voie ne serait pas parfaite, car j’ai encore de petits meubles qui me feront subsister : autant mourir nue dehors et dedans que mes amis doutent de moi, abandonnée de Dieu et des hommes. Ô mon Seigneur, soyez glorifié et uniquement glorifié, et si ce

11Imitation, Livre I, Chap 2 § 3 : « Si vis utiliter aliquid scire et discere, ama nesciri et pro nihilo reputari : Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre inconnu et à n’être compté pour rien. »

2 Cet archaïsme, pour donner un sens.

néant a pu s’attribuer quelque bien ou que quelque autre l’ait fait, qu’il ne reste nulle trace de lui sur la terre. Mais Vous seul savez ce que Vous êtes éternellement. Allons donc, non par l’assurance, mais par le chemin nu et douloureux du …a

- A.S.-S., pièce 7412 autographe, très difficile à lire, sans adresse ; en tête  : « Reçu le 15 novembre 1695 ».

aFin du folio.

0. A LA PETITE DUCHESSE. 27 novembre 1695.

Jusqu’à présent, j’ai gardé un profond silence dans toutes les calomnies qu’on a inventées contre moi, parce qu’elles ne regardaient que ma personne, et que j’ai cru qu’il suffisait que Dieu, qui sonde les cœurs et les reins1, fût témoin de mon innocence. Mais à présent que je vois que la malignité de ceux qui [ne] me persécutent que parce que j’ai découvert leur turpitude, a trompé la crédulité des plus saints prélats et des plus gens de bien, je dois un aveu de la vérité au public. Je dirai donc que je ne reconnais point l’écrit des Torrents dans la lettre pastorale de M. de Chartres2, que je le vois seulement travesti, qu’il est absolument méconnaissable, ceux qui l’ont transcrit avec une fin malicieuse ayant ajouté des endroits et tronqué d’autres qui le rendent tout à fait différent de lui-même. Si le manuscrit est de ma main, qu’on le fasse voir, mais ce sont des copies auxquelles on a malignement ajouté des choses qui ne furent jamais ; par exemple, il y a que l’homme renaît de sa cendre, et est fait un homme nouveau3. Ils ont mis que l’homme prend vie dans son désordre, et des endroits où il y a trois ou quatre lignes ajoutées, qui rendent les propositions très mauvaises ; d’autres où on coupe le vrai sens pour prendre des mots de côté, et d’autres dont on fait une liaison. Puisqu’on ajoute bien aux imprimés, comme a fait M. Nicole dans sa Réfutation, pénultième feuillet, que ne fait-on point aux manuscrits, qui, n’étant pas de ma main, sont habillés de toutes sortes de couleurs ? C’est néanmoins sur ce fondement si faux qu’on explique deux livres que j’ai soumis tant et tant de fois.

La bonne foi de ma soumission fait que je n’ai pas écrit un mot pour les éclaircir ni défendre. Dieu, qui voit le fond des cœurs, sait que j’ai écrit dans un temps où il n’était point mention des abominations que l’on a

1Dieu sonde les reins et les cœurs : Psaumes, 7, 10 ; Jérémie, 11, 20.

2Ordonnance du 21 novembre 1695.

3I Corinthiens, chap. 15, par ex. 42 : …Le corps, comme une semence, est maintenant mis en terre plein de corruption, et il ressuscitera incorruptible. (Sacy).

[181] découvertes depuis4. Je proteste, devant Ses yeux divins, que j’ignorais entièrement ces choses lorsque j’ai écrit, et que je n’en avais jamais ouï parler. Le petit traité des Torrents fut la première chose que j’écrivis au sortir de ma patrie : la vie que j’y avais menée justifierait pleinement toutes choses. Il me suffit de dire que je n’ai jamais pensé ce qu’on me veut faire penser. Pourquoi juger des intentions d’une personne? Si j’ai pensé ces choses, je dois les avoir dites pour que l’on puisse juger de mes pensées ? Si je les ai dites, qu’on produise les personnes auxquelles je les ai dites ? Si je ne les ai point dites, pourquoi me faire penser ce que je ne pensai jamais ? J’ai été examinée tant et tant de fois, et après des examens si rigoureux et de personnes si fort prévenues, l’on n’a rien trouvé. Je ne suis sortie de Meaux, où je m’étais mise moi-même pour être examinée, qu’après une décharge de toutes ces choses, et une reconnaissance du prélat qu’il ne me trouvait avoir aucun des sentiments qu’on m’impute.

Je n’ai point promis de retourner à Meaux, comme on fait courir le bruit. Si je l’avais promis, je l’eusse tenu, quoi qu’il m’en dût coûter. Il est vrai qu’après la décharge donnée, je demandai à ce prélat s’il agréerait que j’allassea passer les hivers dans son diocèse ; il me dit que je lui ferais plaisir. Je ne dis cela que parce que j’aimais les religieuses de ce monastère, et comme une action libre de faire ou ne faire pas. Depuis ce temps, j’ai vu que ce prélat, plein de grandes qualités, loin de s’arrêter à ses lumières propres, desquelles je n’ai pas sujet de me plaindre, agissait le plus souvent contre ses propres sentiments par l’instigation de personnes mal intentionnées5, ce qui faisait que les choses ne prenaient point de fin, et qu’après tant et tant d’examens où l’on avait paru content, l’on en revenait toujours aux impressions étrangères. J’ai cru qu’il était plus à propos de garder le silence et de me retirer dans un lieu à l’écart, non pour fuir la lumière, comme on veut le persuader. Ai-je fui la lumière, puisque je me suis toujours présentée lorsqu’il a été question de répondre de la pureté de ma foi que j’ai toujours été prête de soutenir aux dépens de ma vie ? Il est vrai que, voyant les esprits si fort indisposés, je me suis retirée dans une profonde solitude, éloignée de tout le monde, où je n’ai commerce avec personne. Si je suis dangereuse, et que mon commerce le soit, pouvais-je prendre un meilleur parti pour me mettre à couvert de tout soupçon, surtout ne l’ayant fait qu’après avoir rendu jusqu’à la fin toutes sortes de témoignages de ma foi ? Je me suis même rendue inconnue à mes meilleurs amis, je me suis retirée à l’écart et dans la solitude, sans nul commerce avec les hommes, et l’on dit que

4Les Torrents restés en manuscrit depuis 1685, Molinos fut condamné en 1687.

5Sous la pression de Madame de Maintenon.

je cherche les ténèbres pour faire le mal ! lorsque j’ai paru, l’on dit que je ne l’ai fait que pour séduire. Quel parti [182] peut-on prendre, qui ne soit pas condamné ? Si je parle, mes paroles sont des blasphèmes ; si je me tais, mon silence m’attire l’indignation. C’est pourtant l’unique parti que je puis et dois prendre, après toutes les protestations que j’ai données de ma foi pour laquelle je suis prête de mourir, ne m’étant jamais écartée un moment des sentiments de l’Église ma mère, condamnant tout ce qu’elle condamne et dans moi et dans les autres, étant prête de répandre jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la pureté de sa doctrine. Ce sentiment n’est jamais sorti de mon cœur, même pour un instant.

Mais pour tant de choses qu’on m’impute par des sens si violents qu’on donne à mes écrits, qu’il serait très aisé de justifier et d’en faire voir la pureté et l’innocence, je déclare qu’on m’impute des pensées, qu’on donne des tours auxquels je n’ai jamais pensé. L’on attribue à péchés énormes ce que je dis de simples défauts ; l’on fait des crimes réels de ce qui n’est qu’une simple impression de l’imagination, que Dieu permet qui soit remplie et offusquée de telle sorte que celui qui souffre ces peines ne discerne pas s’il y consent ou n’y consent pas. L’on prend des épreuves des démons - où Dieu permet que ces misérables esprits, par des coups redoublés et des rigueurs inouies, exercent encore de pauvres âmes en ce siècle, comme ils ont fait du temps des Hilarion et des Antoine -, pour des choses abominables, les maximes du plus pur amour pour des exécrations, parce qu’il a paru dans ce siècle de misérables créatures livrées au dérèglement de leur cœur, que j’ai tâché de tirer du désordre, que j’ai indiquées, qui m’ont toujours trouvée en leur chemin, dont je produirais même de bons témoins, si je ne prenais pas le parti du silence ; ce sont ces misérables qui m’accusent, et qui veulent trouver dans mes livres le sens corrompu qu’elles donnent à toutes choses. Le soin qu’on a pris de tronquer les passages, d’ajouter à d’autres, marque assez le peu de bonne foi qu’on a conservé en tout cela.

Mais c’est à ce Dieu fort et puissant, qui S’est revêtu en S’incarnant de la faiblesse de notre chair, à faire connaître la vérité, à la faire sentir et éprouver dans les cœurs qu’Il a choisis pour cela. Il n’a que faire d’aucune créature pour en venir à bout ; Il pénètre les lieux les plus cachés, et l’onction enseigne toutes choses à Ses enfants. Et cette onction étant produite dans les âmes par le Saint-Esprit qui ne peut enseigner que la vérité, Il ne permettra pas qu’ils prennent le change ; il faut l’espérer de Sa bonté. Il ne me convient pas de réfuter les endroits ajoutés à mes écrits, non plus que ceux qui sont tronqués ou mal entendus, laissant cela aux personnes plus éclairées, et m’étant imposé un silence éternel.


J’ajoute ce passage de saint Aug[ustin], au livre de la véritable religion 6, chap. 6, § 11 : « Souvent même la Providence de Dieu permet que quelques-uns de ces charnels dont je viens de parler, trouvent moyen, par des tempêtes qu’ils excitent dans l’Église, d’en faire [chasser] de très gens de bien ; et lorsque ceux qui ont reçu un tel outrage, aiment assez la paix de l’Église [183] pour le prendre en patience, sans faire ni schisme ni hérésie, ils apprennent à tout le monde, par une conduite si sainte, jusqu’où doivent aller la pureté et le désintéressement de l’amour qui nous attache au service de Dieu. Ils demeurent donc dans le dessein de rentrer dans l’Église dès que le calme sera revenu ; ou si l’entrée leur en est fermée, soit par la durée de la tempête ou par la crainte que leur rétablissement n’en fît naître de nouvelles et de plus fâcheuses, ils conservent toujours dans leur cœur la volonté de faire du bien à ceux mêmes dont l’injustice et la violence les ont chassés ; et sans former de conventicules ni de cabales, ils soutiennent jusqu’à la mort et appuient de leur témoignage la doctrine qu’ils savent qu’on prêche dans l’Église catholique ; et le Père qui voit dans le secret de leur cœur leur innocence et leur fidélité, leur prépare en secret la couronne qu’ils méritent. On aurait peine à croire qu’il se trouvât beaucoup d’exemples de ce que je viens de dire; mais il y en a, et plus qu’on ne saurait se l’imaginer. Ainsi il n’y a point de sortes d’hommes, non plus que d’actions et d’événements, dont la Providence de Dieu ne se serve pour assurer le salut des âmes, pour instruire et former son peuple spirituel. »

Je voudrais mettre ici un autre passage de saint Jean Chrysostome, mais je ne l’ai pas, où ce saint dit que lorsqu’il s’agit de combattre par la raison, on combat une raison par une autre, et il est aisé à la vérité de surmonter le mensonge et la calomnie ; mais lorsqu’on use de violence, il n’y a qu’à céder et souffrir, car la vérité ne peut rien contre la violence7.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°159] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [180]. - Fénelon 1828, t. 7, 1. 93, p. 206.

aje retournasse Fénelon 1828.

b faire chasser de Fénelon 1828. Mot absent dans La Pialière !

6De vera religione, écrit en 390 ; P.L. Migne, 34. Long passage déjà cité un an auparavant, dans la lettre à Chevreuse du 10 novembre 1694 : « J'ai trouvé à l'ouverture du livre de St Augustin, intitulé De la véritable religion un endroit qui m'a paru bien beau dans la conjoncture présente. C'est au chapitre 6, page 33 : « Souvent même la Providence de Dieu […] former son peuple spirituel. »

7Cf. « Car il y a cette extrême différence que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets à la gloire de la vérité qu’elle attaque, au lieu que la vérité subsiste éternellement et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même. » (Pascal, Les Provinciales, en conclusion de la 12e lettre, Lafuma, Seuil, 1975, 429b).

0. A ? Novembre 1695.

Novembre 1695

Il y a longtemps que j’avais connu que c’était là l’endroit qui arrête N. sans qu’elle me l’ait voulu avouer, et je suis bien surprise de la conversation que vous me mandez, qu’elle a eue avec m[adame] d[e] B[eauvilliers ?] ; c’est une faiblesse qui n’est nullement volontaire, il n’y a que la réserve qu’elle en fait qui l’arrête, et bien plus me l’avoir niée. Je suis bien contente que le t[uteur] m’écrive. Nulle raison humaine ne doit retenir une créature comme M de la M1 auprès de la jeune veuve2 : c’est un mal auquel on ne saurait trop tôt remédier de crainte qu’il ne devienne sans remède. Mandez-moi l’adresse de votre nouvelle maison. Vous me renverrez, s’il vous plaît, ma montre par le gros enfant [La Pialière] que j’aime de plus en plus. Je n’ai rien davantage à vous écrire. Il faut attendre à donner à mesdames vos filles l’écrit pour Mme de Ch. qu’elles soient un peu dressées ; le Livre d’une mère à sa fille leur sera bon. Je prie Dieu qu’Il forme Jésus-Christ dans ces jeunes cœurs.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°134] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [164].

1Indéterminé : monsieur de la Marvalière ?

2 Il s’agit probablement de la comtesse de Morstein dont le mari fut tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695.

0. DU PERE LACOMBE ET DE JEANNETTE. 7 décembre 1695.


Q[uis] U[t] D[eus]99. Ce 7 décembre.


Je reçus hier votre lettre où étaient les anneaux. La joie en a été grande dans notre petite Église. Vous pouvez bien croire que j’en ai eu ma bonne part, d’autant plus que le temps me paraissait long depuis la réception de la précédente. Ce me sera toujours non moins un plaisir, qu’un devoir, de répondre à vos bontés vraiment excessives, envers moi : du moins par le commerce de lettres, autant que la divine Providence

m’en fournira les moyens, comme elle a fait jusqu’à présent d’une manière admirable. Il faut qu’on soit bien acharné contre vous, pour ne vous laisser point de repos après qu’on vous a tant tourmentée et que vous avez donné une ample satisfaction à ce qu’on a exigé de vous. C’est que le tout petit et très grand Maître n’a pas encore achevé Son œuvre en vous, ni comblé la mesure de vos souffrances. Cependant Il vous protège sensiblement, vous tenant cachée avec Lui dans le sein de Son Père, malgré toutes les poursuites de vos adversaires. Songez donc à faire le grand voyage vers le printemps, afin que nous ayons la satisfaction de vous voir et de vous rendre quelques services. Vous ne trouverez pas ailleurs une société qui vous soit plus acquise que la nôtre. Personne ne pourrait aller d’ici pour vous conduire sans que cela fit trop [253v°] d’éclat. Il faut que vous preniez quelqu’un où vous êtes. Encore craindrais-je que vous n’en fussiez plutôt embarrassée et surchargée que bien servie, comme il vous arriva autrefois. Une femme intelligente et fidèle vous suffirait, avec un garçon sur qui l’on pût s’assurer, tel qu’était Champagne. Dieu veuille vous inspirer ce qui est dans Son dessein, et vous en faciliter l’exécution.

Je ne conçois pas comment vous pouvez vivre avec les glaires que vous avez dans le corps. C’est la pituite ou l’humeur aqueuse mêlée avec le sang qui se glace dans vos veines, et cela empêchant la circulation du sang, il est inconcevable que vous n’en mouriez pas dans peu d’heures. Je me figure que cette glaire, vient à la surface des vaisseaux, et que le sang a encore quelque passage libre par le milieu, sans quoi vous ne vivriez pas. Les eaux fort minérales et détersivesa, telles qu’il y en a en ce pays, pourraient y être un fort bon remède. Vous devriez, ce me semble, [prendre] un peu de liqueur fort agissante et cordiale, du meilleur vin, d’eau clairette, de Roffolis, d’eau de canelle et de tout ce qui peut le plus donner de mouvement au sang et le réchauffer, afin qu’il ne se fige pas dans les vaisseaux. Votre vie trop sédentaire, contribue beaucoup à ce mal. L’exercice, le changement d’air, [254] l’agitation du voyage vous seraient utiles. Venez à l’air des montagnes, qui est vif et pénétrant.

Les jansénistes vont remonter, leurs adversaires seront rabaissés. Peut-être se prépare-t-on déjà à un nouveau combat. Port-Royal ressuscitera. O vicissitude des choses, mais qui pourra arrêter les desseins d’un Dieu, ou empêcher qu’Il ne tire Sa gloire de tout ce qu’il a résolu de faire ou de permettre ? C’est là le souverain plaisir et l’unique prétention des cœurs qui lui sont bien soumis, et c’est pour cette raison que leur abandon leur suffit pour tout. Abandon sacré et très ferme, qui est la plus tranquille, la plus parfaite et la plus heureuse disposition de l’âme.


J’ai lu votre Apocalypse avec beaucoup de satisfaction, nul autre de vos livres sur l’Ecriture m’avait tant plu. Il y a moins à retoucher que dans les autres. Les états intérieurs sont fort bien décrits et tirés, non sans merveille, du texte sacré, où rien ne paraissait moins être compris. Si toute votre explication de l’Ecriture était rassemblée en un volume, on pourrait l’appeler la bible des âmes intérieures, et plût au ciel que l’on pût tout ramasser et en faire plusieurs copies, afin qu’un si grand ouvrage ne périsse pas ! Les vérités mystiques ne sont pas expliquées ailleurs avec autant de clarté et d’abondance et ce qui importe le plus, avec autant de rapport [254v°] aux saintes Ecritures. Mais hélas, nous sommes dans un temps, où tout ce que nous penserions entreprendre pour la vérité, est renversé et abîmé. On ne veut de nous qu’inutilité, destruction et perte. N’avez-vous pas pu recouvrer le Pentateuque100 ? Pour moi, dans le grand loisir que j’aurais, je ne puis rien faire, quoique je l’ai essayé souvent. Il m’est impossible de m’appliquer à aucun ouvrage de l’esprit, du moins de coutume, m’ayant fait violence pour m’y appliquer, ce qui me fait traîner une languissante et misérable vie, ne pouvant ni lire ni écrire, ni travailler des mains, qu’avec répugnance et amertume de cœur, et vous savez que notre état ne porte pas de nous faire violence. On tirerait aussitôt de l’eau d’un rocher101.

L’ouvrage de M. Nicole, me fait dire de lui, ce qui est dans Job : il a parlé indifféremment de choses qui surpassent excessivement toute sa science. Il serait aisé de leur réfuter et faire voir que son raisonnement fait pitié à ceux qui s’entendent un peu aux choses mystiques. Il ne comprend pas même en certains endroits, l’état de la question et le sens des termes. Il prend pour des péchés ce que l’on ne blâme que comme des imperfections, et sur cette [cela] il tire d’absurdes conséquences, dont il triomphe. Il s’imagine qu’à cause qu’on pratique l’oraison de simple [255] regard, on ne fait jamais aucun acte distinct, comme si le Saint Esprit à qui l’on tâche de se soumettre, ne portait pas l’âme à faire bien chaque chose en son temps. Il combat les mystiques par des raisonnements contraires à l’expérience intérieure auxquels on a répondu si souvent. Il accuse de nouveauté une spiritualité qui est le témoignage de tous les siècles, et que l’Église même a autorisée, en recevant avec estime les écrits des saints comme de sainte Thérèse et de saint François de Sales, qui dans un de ses entretiens, déclare qu’il a remarqué que l’oraison de la plupart des filles de la Visitation, se termine à une

oraison de simple remise en Dieu. Qu’est-ce autre chose, que le simple regard ? Il n’allègue ni ne refuse pas un seul passage de mon Analysis, cependant on le met au rang des livres qui contiennent, dit-on, les principales erreurs des quiétistes. S’il en eut remarqué quelques-unes, il ne me l’aurait pas pardonné. Avec cela, il sera applaudi par la foule. Mais Dieu prendra la défense de la vérité et étendra Son règne intérieur malgré la contradiction des hommes. Il y a certaines opinions de Malaval, que je n’ai pu approuver et contre lesquelles j’ai écrit expressément.

Il s’est fait une augmentation de notre Église, la rencontre de trois religieuses d’un monastère assez proche [255v°] de ce lieu, étant venues aux eaux, on a eu occasion de leur parler et de voir de quelle manière est faite l’oraison que Dieu enseigne Lui-même aux âmes et l’obstacle qu’y met la méditation méthodique et gênante que les hommes suggèrent, voulant que leur étude soit une bonne règle de prier et de traiter avec Dieu. L’une de ces trois filles a été mise par le Saint-Esprit même dans son oraison. L’autre y étant appelée, combattait son attrait en s’attachant obstinément aux livres, sans goût et sans succès. La troisième, tourmentée de scrupules, n’est pas encore en état d’y être introduite.

Jeannette me grondera de ce que je remplis mon papier sans vous parler d’elle, et que vous en dirai-je ? Que toujours il semble que Dieu nous l’enlève et toujours elle nous est laissée. Qu’elle vous honore et vous aime parfaitement et ses compagnes de même. Elles sont toutes en fête pour leurs anneaux. Songez à m’apporter aussi quelques bijoux. Tous les amis vous saluent tant et tant. O ma très chère, pourrai-je encore vous revoir : si Dieu m’accorde un si grand bien, je chanterais de bon cœur le Nunc dimittis. Nous raconterions à loisir toutes nos aventures qui sont étranges et donc pas vue mais serait cachée à votre cœura. Etc.

- B.N.F., ms. 5250, copie, f°253-255v°.

a manquent des mots ?


[De Jeannette :]


Vive Jésus.

Madame.

Permettez qu’en ce célèbre jour, je donne un peu d’efforts au ...a à l’amour qui pénètre mon cœur et le fond de mon âme, en voyant vos vertus, votre ardeur, votre flamme pour le Dieu souverain, de qui le bras puissant vous fera triompher du parti de Satan. Si le ciel est d’airain, s’il vous paraît de bronze, c’est que par un chemin et d’épines et de ronces, Jésus veut éprouver votre fidélité.


Qu’il vous est glorieux d’aimer la vérité, votre intrépidité, votre rare constance vous sont des boucliers de très forte défense. Jouissez, jouissez d’une profonde paix, tandis que l’on vous veut accabler sous le faix. Le Seigneur aura soin de rompre vos chaînes, Il en dissipera la douleur et la peine. Brisons sur ce sujet, parlons de vos bontés : je les sens tous les jours, et vos honnêtetés m’obligent d’avouer que vous êtes charmante, quoique je tiens à honneur d’être votre servante, pressée à vous obéir, à vous ouvrir mon coeur, que vous avez comblé de grâce et de faveurs. Vous ne doutez jamais de ma reconnaissance, de ma fidélité, de ma persévérance.

Le rapport est si doux entre nos deux esprits, qu’un même sentiment les joint et les unit sans rien m’attribuer de vos voies admirables. Divines unions et grâces ineffables.

J’aperçois entre nous cet aimable rapport qui naturellement vient d’un pareilb sort : la Croix ayant été souvent notre partage, nous nous comprenons bien, parlant même langage. Ah, que me reste-t-il donc, que de vous imiter, de [256v°] marcher sur vos pas sans jamais m’arrêter ! Priez le bon Jésus, qu’Il m’en fasse la grâce et de suivre après vous, Ses vestiges et Sa trace. Etc.

- B.N.F., ms. 5250, copie, f°256. Jeannette appartient à la « petite Église », le groupe réuni autour de Lacombe à Lourdes.

a mot illisible.

b d’un (semblable ajout interligne) pareil



0. A LA PETITE DUCHESSE (?) Décembre 1695.

Je vous assure que le gros enfant [La Pialière] n’a rien lu de ce que je lui ai donné sans le cacheter ; il est, sur cela comme sur le reste, d’une fidélité inviolable. Lorsque je lui ai donné, je lui ai dit de ne les pas lire, et il ne pourrait porter d’avoir fait une pareille infidélité sans me le dire : soyez en repos sur cela. Pour la jeune v[euve], ne l’obligez plus de vous rien dire, laissez-la agir naturellement. J’ai bien peur qu’elle ne tienne de N. Le gros enfant vous dira les perquisitions qu’on fait de tous côtés. Envoyez-moi, par lui, quelque argent en or pour subsister du temps sans envoyer chez vous. Je ne sais pourquoi vous êtes jalouse, vous aimant comme je fais. Je crois qu’il faut recevoir la lettre du bon M. sans lui promettre de réponse qu’après les Rois. Adieu, je ne cacheterai pas cette lettre autrement que par la sûreté de l’homme à qui je la donne.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°134v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [165].

Madame Guyon est arrêtée et transférée à Vincennes. Prennent place les documents suivants : « LE ROI A M. DE NOAILLES, ARCHEVEQUE DE PARIS. » et « EXTRAITS DES INTERROGATOIRES. »

0. A LA REYNIE.

Monsieur,

Je prends la liberté de vous supplier instamment d’avoir la bonté d’attacher à l’interrogatoire que vous me fîtes dernièrement, la déclaration que je vous fais que, lorsque je commençais à me retirer, j’écrivis à madame de Maintenon que je ne me retirais et ne cachais ma demeure que pour me délivrer de la calomnie et des impositions qu’on me faisait, que je serais toujours prête de reparaître lorsque Sa Majesté le désirerait. Je demandais même des commissions pour m’examiner si l’on me croyait coupable en quelque chose, et M. Desgrez 1 sait que je lui dis d’abord que si j’avais cru que Sa Majesté eût souhaité que je me fusse rendue en quelque endroit, que je lui eusse épargné la peine de me prendre.

Il y a deux ans que je voulus me retirer dans un couvent du diocèse de Sens. J’avais même envoyé toutes mes hardes, mais Mgr l’archevêque de Sens dit qu’on l’avait prié de ne me pas recevoir, et je fus obligée de faire revenir mes hardes. Pour le changement de noms, Mgr de Meaux lui-même l’a trouvé si fort essentiel qu’il m’ordonna d’en changer lorsque je fus dans son diocèse, pour éviter, disait-il, qu’on ne le tourmentât par les continuelles choses qu’on disait contre moi, et dès qu’on sût que j’étais à Meaux sous un autre nom, il n’y a sortes de choses qu’on n’écrivît aux religieuses contre moi. Ces sortes de tourments m’ont rendu ma prison [260v°] agréable, puisqu’elle me met à couvert de nouvelles suppositions. Ce sont les seuls motifs qui m’ont obligée de me retirer. On ne peut m’imputer d’autres sentiments, puisque j’ai déclaré le motif de ma retraite.

- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe.

1Qui a découvert et arrêté Madame Guyon.

0. A LA REYNIE.

Monsieur, J’espérais toujours que vous me feriez l’honneur de revenir, et que je pourrais moi-même vous demander très humblement pardon des extravagances que je fis la dernière fois que vous me fîtes cette grâce. Si j’avais pu espérer, après le [261 v°] refus qui m’a déjà été fait, qu’on m’eût donné de quoi écrire, je n’aurais pas différé deux jours à vous témoigner, monsieur, l’extrême chagrin que j’aurais de vous avoir déplu. Vous connaissez trop la faiblesse de notre sexe, pour vous offenser, monsieur, des larmes d’une femme, et quand ces mêmes larmes auraient eu le malheur de vous déplaire, vous êtes trop généreux pour ne me les pas pardonner. Si j’ai dit quelque chose qui ait fait le même effet, ce que j’ignore, je peux vous assurer que ma langue n’a point été d’accord avec mon cœur, mais ma main est de concert avec lui pour vous [262 r°] témoigner mon chagrin sur tout cela et combien je vous honore. Ce n’est point la qualité de mon juge que vous portez, monsieur, qui fait ma peine de vous avoir déplu, c’est vous-même, monsieur, c’est votre propre mérite, et je consens de tout mon cœur que, séparant la qualité de juge d’avec celles qui vous sont propres, vous receviez, monsieur, mes excuses personnelles, et que comme juge, vous me traitiez à toute rigueur et ne me pardonniez point, pourvu que vous soyez persuadé de ma parfaite estime et du respect avec lequel je suis, monsieur, votre très humble et très obéissante servante De la Motte-Guion.

[262 v°] Je ne sais, monsieur, si vous pourrez lire ceci, mais comme je n’ai ni plume ni encre, je me suis servi de ce que j’ai pu.

B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, autographe ; encre de bougie. Le feuillet suivant [263] reproduit cette même lettre : « Monsieur, j’espérais toujours... » avec l’addition marginale : « copie de la lettre que Madame Guion m’a adressée par le Sr Desgrez le 14 février 1696 du donjon de Vincennes, avec de l’encre qu’elle a composée, et dont l’écriture déjà peu apparente disparaîtra entièrement dans quelques temps et ne sera plus lisible ». En fait, cette lettre pathétique est demeurée lisible trois siècles plus tard. Nous ne savons pas ce qui a pu offenser M. de la Reynie.

A cette époque des interrogatoires par La Reynie, le duc de Beauvillier écrit à Tronson le 26 février (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°159, autographe) : « Je vous dirai, monsieur, avec la sincérité que vous me connaissez […] Je pourrai avoir mon tour, mais au scandale près, je vous dirai ingénuement que j’en serais ce me semble bientôt consolé. Si même (après une aventure pareille à celle de M. de Cambrai) nous …[mot illis.] qu’il fut d’ordre de Dieu que je n’attendisse point à être chassé et que je quittâsse de mon pur mouvement, je ne me sentirais pas de répugnance à le faire […] Quoi ! Dans un

temps où Mr de la Reynie vient pendant [f°160v°] six semaines entières d’interroger madame Guyon sur nous tous, quand on la laisse prisonnière et que ses réponses sont cachées avec soin, Mr de Cambrai, un an après Mrs de Paris et de Meaux, s’aviserait tout d’un coup de faire une censure de livres inconnus dans son diocèse, ne serait-ce pas donner bien à croire qu’il est complice de tout ce qu’on impute à cette pauvre femme et que par politique et crainte d’être renvoyé chez lui, il s’est [f°161] pressé d’abjurer ? / Vous savez, monsieur, tout ce que je vous ai dit de ma conduite sur madame Guyon, j’ai laissé passer toutes choses, encore aujourd’hui [obligé ?] de garder un profond silence… ».

0. A LA REYNIE. 5 avril 1696.

Je vous supplie très instamment, monsieur, de recevoir la déclaration que je vous fais, écrite et signée de mon sang, étant pressée de le répandre tout entier pour soutenir ma foi. Je déclare donc en présence de Dieu, des anges et de toute l’Église, qu’ayant fait réflexion quea la réponse que j’avais faite sur l’interrogation de la dernière lettre du père de la Combe pouvait être équivoque, faute de présence d’esprit pour remarquer qu’on pouvait y donner un double sens, je suis obligée, comme il est question de ma foi, de protester que lorsque j’ai dit que je ne connaissais pas d’autre oraison que celle de simple remise et de simple regard, j’entendais que je ne connaissais pas qu’il fût parlé, dans cette lettre, d’autre oraison que de celle-là, car pour mon regard, je reconnais et pratique toutes les oraisons approuvées par la sainte Église, ma mère, selon la mesure de la grâce et l’attrait d’un chacun, conformément aux trente-quatre articles que j’ai signés et pour lesquels je suis pressée de répandre tout mon sang. Ce que je dis est si vrai que je n’ai même jamais écrit ni parlé de ces deux sortes d’oraisons. Lorsque je pense quelque chose, je crois que les autres l’entendent de même, sans prévoir le tort qu’on peut donner. Vous êtes trop équitable, monsieur, pour me refuser la justice que je vous demande, qui est de faire attacher ceci à mon interrogatoire, ou d’envoyer M. votre greffier pour recevoir cette déclaration. Sur toute autre matière que ma foi, je ne m’en mettrais pas en peine. Je suis, monsieur, avec beaucoup de respect, votre très humble et très obéissante servante, D. M. Bouvier

ce 5e avril 1696.

Je déclare de plus, que lorsque je me sers du terme d’oraison, c’est toujours de la mentale que je veux parler et non de la vocale, me servant pour cette dernière du terme de prière.

[264v°] Vous vous souviendrez, s’il vous plaît, monsieur, de la circonstance où je vous dis cela. Vous me vouliez faire expliquer quelle

sorte d’oraison le père La Combe enseignait à ces religieuses. Après vous avoir fait remarquer qu’il parlait un peu plus haut des deux sortes d’oraisons qui étaient apparemment celles-là, vous, monsieur, continuant à me presser là-dessus, j’eus l’honneur de vous dire que c’était à lui à s’expliquer, que pour moi je ne connaissais point d’autre oraison que les deux ci-dessus marquées, voulant dire que je ne connaissais pas qu’il parlât d’autre oraison. Si la mémoire ne vous fournit pas cette circonstance, monsieur, votre greffier pourra s’en ressouvenir. Dieu m’est témoin que je dis la vérité.

- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe. L’encre est du sang de Madame Guyon sur une feuille de livre détachée, avec au verso une gravure religieuse représentant Jésus travaillant dans l’atelier de Joseph, avec au fond la figure de la Vierge. Le feuillet suivant [265] reproduit cette même lettre : « Je vous supplie... » avec l’annotation : « le 7e d’avril 1696 le Sr Desgrez m’a remis à son retour de Vincennes, l’écrit ci-joint que Mad. Guyon lui a donné pour me le remettre entre les mains, roulé dans un autre papier, que Mad. Guyon marque par l’écrit même être écrit et signé de son sang. Copie. »

a l’Église, (que, ayant fait réflexion add.interl.), que

0. A LA REYNIE. Entre le 5 et le 12 avril 1696.

[267] Je prends la liberté de vous représenter encore, monsieur, qu’ila ne s’agissait pas en cet endroit de déclarer ma foi, mais de répondre positivement à un fait. Comme je n’étais occupée que de la demande présente, je ne songeais jamais au sens qu’on y pouvait donner. Si l’on veut savoir la vérité telle qu’elle est, je l’ai déclarée et signée de mon sang. Si l’on a voulu me surprendre, ce que je ne crois pas, j’ai été véritablement surprise. Je ne me soucie pas de ce qui m’en peut arriver pourvu qu’on reçoive la protestation que je fais sur les saints Evangiles, que je reconnais, approuve et pratique les oraisons approuvées par la Ste Église, selon qu’elle est comprise dans les trente-quatre articles que j’ai signés, et rejette tout ce qui ne serait pas approuvé de l’Église. D. M. Bouvier de la Motte.

- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. Lettre autographe, sang, un feuillet recto seul. Le feuillet suivant [268] reproduit cette même lettre : « Je prends la liberté… » avec l’annotation : « Copie d’un mémoire écrit encore avec du sang, que Mad. Guyon a donnée au Sr Desgrez pour me remettre entre les mains le 12 d’avril 1696. » La main du copiste est la même que précédemment.

a encore (monsieur, add.interl.), qu’il

Ici prend place le document : « OBSERVATION DE LA REYNIE. »

0. DE PIROT. 9 juin 1696.


En Sorbonne, le 9 juin 1696.

A madame Guyon.


Vous ne devez pas être surprise, madame, si jusqu’à cette heure je n’ai pas voulu entrer en matière avec vous pour vous entendre en confession, comme vous témoignâtes le souhaiter dès la première visite que j’eus l’honneur de vous rendre où vous êtes. Ce fut le mercredi saint, vous en ayant rendu deux depuis : le Vendredi saint et le vendredi de la semaine de Pâques. Vous voulûtes d’abord commencer par vous mettre à genoux comme pour vous confesser, et je vous témoignai qu’il fallait qu’avant que de parler de sacrement avec vous, j’eusse l’honneur de vous entretenir en conversation sur ce qui était connu dans le monde de votre affaire pour reconnaître votre disposition présente à cet égard, et juger par là si vous étiez en état qu’on pût à coup sûr vous recevoir aux sacrements. Je vous proposai, dans ces trois visites, le préalable qui me paraissait nécessaire avant que d’en venir à la confession qu’il ne convenait pas de faire de votre part, ni de recevoir de la mienne, que vous ne fussiez résolue de faire ce que je croyais pour vous, après tout ce qui s’est passé à votre sujet, d’une obligation indispensable. J’eus l’honneur de vous l’expliquer au long dans ces visites ; je le fis le plus nettement que je pus, gardant autant qu’il me fut possible, toutes les mesures du respect que je vous dois, et je crois vous en devoir faire ici l’abrégé pour vous les remettre en mémoire.

Comme vous avez eu le malheur de prendre, sur le sujet [49v°] de l’oraison, de fausses idées, soit que le guide que vous avez consulté sur cela n’ait fait que les entretenir, ou qu’il vous les ait inspirées et que vous les ayez reçues de lui, en un mot que la conduite que vous avez suivie en cela vous a engagée à écrire des livres qui ont scandalisé l’Église par des erreurs qu’ils contiennent, et vous ont attiré une condamnation solennelle de quelques évêques, et particulièrement de feu monseigneur l’archevêque dans le diocèse de qui vous viviez le plus, faisant votre séjour ordinaire à Paris, et de deux autres évêques, au jugement de qui vous avez bien voulu vous rapporter, dont l’un est présentement monseigneur l’archevêque, votre supérieur naturel et légitime, vous ne pouvez, madame, être admise à la participation des sacrements que vous ne rétractiez vos erreurs qu’ils ont condamnées : c’est l’obligation de tous ceux dont les ouvrages ont été condamnés par l’Église de les rétracter ;

c’est la première démarche qu’ils doivent faire pour demeurer dans la communion de l’Église, quand ils n’en sont pas sortis. Vous faites profession de vous y être toujours conservée, vous regardez l’Église comme votre mère, vous protestez, dites-vous, dans une déclaration que vous avez vous-même écrite à Vincennes entre la première et ma seconde visite, « de croire tout ce qu’elle croit, de condamner tout ce qu’elle condamne sans exception », vous dites que ce sont « les sentiments dans lesquels vous avez toujours vécu et dans lesquels vous voulez vivre et mourir, étant prête, avec la grâce de Dieu de répandre votre sang pour la vérité qu’elle enseigne » ; vous ajoutez dans ce [50] même papier que « vous vous soumettez de tout votre cœur à la condamnation que monseigneur l’archevêque de Paris a faite de vos livres lorsqu’il était encore évêque de Chalons ». C’est tout ce que porte l’acte que vous me montrâtes le jour du Vendredi saint, tout écrit de votre main à la faveur d’une plume et d’une sorte d’encre que votre industrie vous fournît, daté de la veille, le jeudi saint 19 avril à Vincennes. C’est, comme vous vous exprimez, fait dans la tour de Vincennes, le 19 avril 1696. Si ce papier qui demeura entre vos mains, et que je ne doute pas que vous ne voulussiez bien signer, était bien sincère et que vous y donnassiez sans équivoque et sans aucune réserve à la condamnation que vous y dites que vous faites de vos livres, toute l’interprétation qu’on y devrait donner naturellement, et aussi étendue que portent ces termes dans l’usage qu’on en fait ordinairement, et la signification qu’on a coutume de leur attacher, je ne demanderais rien de plus, et cela, bien entendu, renfermerait tout ce qu’on pourrait désirer de vous. Mais permettez-moi, madame, de vous dire que ce que je sais de votre affaire m’empêche d’être content de ce papier et me fait exiger de vous une plus ample explication.

J’ai lu vos livres imprimés, et celui qui porte pour titre les Torrents, qui n’est encore que manuscrit102, et j’eus l’honneur de vous porter l’extrait que j’ai fait il y a longtemps du Moyen court que je vous parcourus le Vendredi saint, pour vous en faire marquer [50v°] les erreurs, en vous représentant une feuille imprimée à Rome où le Moyen court et la Règle des associés sont condamnés, non pas, comme vous me dites que vous le croyez, depuis que vous êtes de retour de Meaux, mais longtemps avant les ordonnances de Paris, de Chalons et de Meaux, le 29

novembre 1689 sous Alexandre VIII, comme le livre latin de l’Analyse103 du père Lacombe y avait été aussi condamné l’année précédente, le neuvième septembre 1688 sous le pontificat d’Innocent XI, de laquelle condamnation je vous fis encore en même temps voir la feuille imprimée à Rome, pour répondre à ce que vous m’avanciez que cette Analyse avait été approuvée à Rome par une congrégation104. Vous croyez bien que je suis instruit des ordonnances qui ont été faites en France sur vos livres105 et sur celui du père Lacombe. Je sais que vous avez donné deux actes de soumission à Mgr de Meaux106, dont le premier était pour les XXXIV articles107 et l’autre pour son Ordonnance108 et pour celles de monseigneur de Chalons, présentement archevêque de Paris, et qu’après il vous donna un témoignage que vous souhaitâtes aux conditions qui sont marquées ; nous lûmes tout cela dans la chambre où vous êtes, et je vous en fis voir des copies de bonne main. J’ai cru aussi devoir lire tous vos interrogatoires sans parler de ceux d’autres personnes qui ont été faits à votre occasion et que j’ai aussi vus109. J’ai lu les pièces qui ont donné ouverture à faire vos interrogatoires, qui sont les trois lettres que vous a écrit[es] le père Lacombe depuis le mois d’octobre dernier, dont vous aviez vous-même reçu les deux premières, qui ont été [51] trouvées dans vos papiers, et la dernière vous a été représentée et reconnue par vous, et les autres papiers que vous aviez dans votre maison110 ; j’ai eu l’honneur de vous dire que j’avais pris communication de toutes ces choses ; et à raisonner de tout cela, en le rapportant l’un à l’autre, je n’ai pu m’empêcher de prendre la liberté de vous dire qu’on doit à votre

égard prendre plus de sûreté pour compter sur la promesse que vous ferez et exiger de vous des paroles plus positives et plus précises. Qui n’aurait cru comme M. de Meaux, que de vous soumettre aux deux ordonnances qui condamnent nommément vos deux livres du Moyen court et du Cantique, c’était vous condamner vous-même et vous rétracter ? Rien ne paraît avoir plus l’air d’une rétractation qu’une souscription à la condamnation de vos livres et une soumission aux demandes des évêques qui les condamnent ; vous avez signé ces ordonnances qui condamnent vos livres ; et cependant, madame, je lis dans votre septième interrogatoire « qu’on n’a rien trouvé dans vos écrits contre la foi et que vous en avez une bonne décharge. Que s’il y a quelques termes que vous ayez employés mal à propos et sur lesquels vous soyez trompée, c’est un effet de votre ignorance, que vous les détestez, et les désavouez de tout votre coeur, que vous êtes bien assurée qu’il ne se trouvera aucune erreur dans aucun de vos écrits, et que vous n’avez point eu aussi à faire aucune rétractation111. » Pouvez-vous accorder cela avec la soumission aux ordonnances des évêques ? Pouvez-vous dire, madame, qu’on a rien trouvé dans vos écrits contre la foi et que vous en [51v°] « avez une bonne décharge » ? M. de Meaux, dans son ordonnance donnée à Meaux le 16 avril 1695, dit « que vos livres contiennent une mauvaise doctrine et toutes ou les principales propositions condamnées dans les XXXIV articles qui y sont insérés ». Celle de monseigneur l’archevêque pour lors évêque de Chalons, donnée à Chalons le 25 avril, condamne vos livres comme contenant la doctrine nouvelle qu’il condamne et pour la condamnation de laquelle il établit aussi dans son

ordonnance les mêmes XXXIV articles. Vous appelez « une bonne décharge » pour la doctrine de vos livres, une déclaration de M. de Meaux, qu’il ne vous donne que parce que vous vous êtes soumise aux deux ordonnances, exprimant cette soumission comme une condition, sans quoi il ne vous l’aurait pas donnée, aussi bien que les défenses qu’il vous avait faites, et qu’il marque dans cet écrit, que vous aviez acceptées, de ne vous plus mêler de conduire personne, d’écrire et de répandre vos livres, soit imprimés soit manuscrits : était-ce là vous décharger sur la doctrine de vos livres ? Pouvez-vous dire « qu’il ne se trouvera nulle erreur dans aucun de vos écrits, et que pour cette raison, vous n’avez eu aucune nulle rétractation à faire » ? Ne paraissiez-vous pas vous être rétractée authentiquement si vous aviez voulu, comme on le devait présumer, agir de bonne foi ? Et quelle marque nouvelle donnez-vous plus d’un retour entier par le papier de Vincennes que vous m’avez présenté le Vendredi saint et qui est demeuré entre vos mains112 ? Vous y dites à la vérité que vous vous soumettez de tout votre coeur à la condamnation que monseigneur l’archevêque a faite de vos livres, lorsqu’il était encore évêque de Chalons, mais n’en aviez-vous pas déjà dit et signé autant à Meaux ? Et on vous voit depuis assurer « que vous n’avez pas [52] eu de rétractation à faire113 ». Cela marque, madame, qu’il faut avec vous, bien peser toutes ses syllabes, et que comme vous croyez jusqu’à cette heure n’avoir donné « aucune rétractation, n’y ayant nulle erreur dans vos écrits », quand on vous ferait encore signer votre papier de Vincennes, vous prétendriez toujours que vous n’auriez fait nulle rétractation, que vous n’auriez eu nulle erreur dans vos écrits, et qu’il n’y aurait rien de mauvais qu’un usage inconsidéré et que vous y auriez fait de quelques termes dont vous n’auriez pas assez entendu la force. Cela va, madame, à éluder ce qu’on arrêtera avec vous, à moins qu’on n’y fasse entrer les paroles qui signifieront le plus clairement votre rétractation : c’est, madame, le premier pas que vous devez faire, vous devez rétracter vos livres et vos autres écrits qui ne sont pas imprimés, au moins celui que vous appelez les Torrents ; il est entre les mains de bien

du monde, la doctrine en est aussi mauvaise, il y a même des manières de parler qui sont plus outrées et qui portent plus un caractère pernicieux.

Vous devez donner une parole bien formelle sur cela, qui porte dans un acte que vous écrirez de votre main, que vous rétractez la doctrine contenue dans vos livres de la manière qu’elle est condamnée par messeigneurs les évêques, feu monseigneur l’archevêque, monseigneur l’archevêque étant encore évêque de Chalons et M. de Meaux.

La seconde parole qu’on doit tirer de vous, madame, est que vous supprimiez tout ce que vous avez fait, soit qu’il soit [52v°] imprimé, soit qu’il ne le soit pas, soit commentaire sur l’écriture, soit autre ouvrage de spiritualité. Vous aviez accepté la défense que vous avez faite M. de Meaux de répandre aucun de vos écrits : dans l’usage de parler communément reçu, cela signifiait que vous les supprimeriez tous, et que vous n’en communiqueriez aucun à personne. Cependant, (pour ne rien dire du père Alleaume, voulant bien supposer ici que votre mémoire vous a trompée d’abord et s’est remise ensuite) on voit par vos interrogatoires que vous avez, depuis votre retour de Meaux, donné à l’abbé Couturier114 trois cahiers sur la justification de votre doctrine par les sentiments des Pères à quoi vous prétendez qu’elle est conforme115 ; on y voit aussi bien que dans les lettres du père Lacombe, sur lesquelles vous avez été interrogée, que vous avez depuis envoyé votre Apocalypse116 au père Lacombe. Était-ce, madame, tenir parole, que d’en user ainsi ? Apparemment vous avez pris ces mots de « répandre vos livres et vos écrits », comme si ce n’était pas les répandre que d’en donner quelqu’un à une personne et quelqu’autre à une autre, et que vous vous fussiez seulement engagée à ne les pas semer partout, et c’est ce qui oblige à vous demander un engagement nouveau, où vous promettiez de jeter au feu tout ce qui pourrait vous retomber sous la main de vos ouvrages soit imprimés, soit manuscrits.


La troisième condition que je crois qu’on vous doit proposer, c’est de n’entrer dans la direction de personne pour la conduite dans la voie de l’oraison, et c’est, madame, une suite de votre rétractation, puisque vous y reconnaîtrez, si vous la faites [53] sérieusement et dans une pleine persuasion, que vous avez été dans l’égarement sur cette matière, et que vous y êtes tombée dans l’erreur. Vous devez vous défier de vous-même, et regarder ce ministère de donner conseil sur le fait de l’oraison comme au-dessus de vous, vous humiliant de votre chute, et vous en relevant par le silence et par la retraite. M. de Meaux vous avait interdit cette fonction, et c’est ce qu’il entend dans sa déclaration, dont vous vous faites honneur comme « d’une bonne décharge » (c’est ainsi que vous la nommez). Il y dit que vous aviez accepté la défense qu’il vous avait faite « d’écrire, enseigner, dogmatiser dans l’Église, dans les voies de l’oraison ». Cette défense d’enseigner dans l’Église va à quelque chose de plus qu’à s’abstenir de prêcher ou de publier en plein temple des maximes sur l’oraison : on entend assez que c’est se renfermer en soi, et dans la confusion d’avoir erré et engagé les autres dans l’erreur par la créance qu’ils ont, avec trop de facilité, donné aux livres qu’on a imprimés ou au conseil qu’on leur a inspiré, se contenter de se redresser soi-même et ne plus prendre de part à conduire personne.

La quatrième qui me paraît, madame, un grand sacrifice pour vous, mais sur quoi il n’y a pas à composer ni à rien relâcher, c’est absolument de rompre tout commerce avec le père Lacombe et de le regarder comme un guide aveugle et qui ne pourrait être que très dangereux pour vous : vous l’avez dû regarder ainsi, au moment que vous l’avez vu, condamné comme vous par les Ordonnances, ne se pas [53v°] rétracter, et demeurer toujours dans ses premiers sentiments. Vous savez que sa doctrine est la vôtre, vous avez tout deux les mêmes principes, il vous a proposée dans la préface qu’il a faite sur votre Explication du Cantique et dont vous le reconnaissez auteur dans vos interrogatoires, comme la Sulamite qui possède l’esprit de l’époux117, et qui en peut découvrir le sens le plus caché et les mystères les plus inconnus. Il s’est fait de vous

l’idée la plus noble et la plus élevée qu’on se puisse faire d’une dame chrétienne, il l’a inspirée à ceux qui ont eu pour lui quelque crédulité, et il ne faut pour le reconnaître que voir les trois lettres qu’il vous a écrites : dans les deux premières, un aumônier du château de Lourdes vous écrit avec lui, il met sa lettre après celle de ce père dans le même papier118, il vous traite d’illustre persécutée, de femme forte, de mère des enfants de la « petite Église ». Le père écrit seul dans la troisième lettre et l’aumônier n’y met rien de lui, mais cette lettre qu’on vous a représentée dans votre septième et votre huitième interrogatoire, datée du 7e décembre 1695, suffirait seule pour vous faire revenir de l’estime que vous avez eue pour lui, si vous revenez de bonne foi de vos égarements, condamnés par les ordonnances des évêques ; et il ne paraît nullement qu’elle ait fait sur vous cette impression ; il n’y a rien d’approchant en ce que je lis dans ces deux interrogatoires ; cette lettre vous flatte comme les autres : il y dit qu’il faut qu’on soit bien acharné contre vous de ne vous point laisser en repos, il loue votre livre sur l’Apocalypse comme le meilleur de vos commentaires sur l’Ecriture, et il le [58] met même au-dessus des commentaires des autres auteurs. Il dit que le recueil de ce que vous avez fait sur l’écriture sainte, si on le pouvait tout ramasser, pourrait être appelé la « Bible des âmes intérieures »119. Tout cela serait capable de vous donner de la vanité si vous étiez assez faible pour en pouvoir prendre ; mais si fort qu’on se sente sur cela, il faut toujours se défier de ce qui va à entretenir l’orgueil, qui nous est naturel. Je ne vous dirai rien, madame, du portrait qu’il marque dans sa seconde lettre qu’il vous rendit à Passy120 et qu’il souhaite encore avoir, en vous faisant instance pour cela, et vous priant de ne le lui pas refuser, si cela fait compassion de sa part, en découvrant du faible dans un homme

d’une spiritualité qu’il croit fort élevée. Le dénouement que vous en donnez, dans la réponse que vous y faites en votre troisième interrogatoire, marque en vous un trait de sagesse ; mais pour ne vous rien dire que sur la troisième lettre, ce père vous y dit, à la fin, que s’il vous voyait comme vous lui aviez fait espérer, que vous feriez pour cela un voyage à Lourdes, il chanterait de bon cœur le Nunc dimittis121. Je ne sais si cette application est de votre goût, mais je ne crois pas que le cantique de Siméon soit fait pour cela, et j’ai trop bonne opinion de vous pour ne pas supposer que vous le désavouez. Mais vous le voyez, dans cette lettre, toujours attaché à ses premières idées sur l’oraison : il vous y répond sur le livre de M. Nicole, que vous lui aviez envoyé, et on ne peut en parler avec plus de mépris ; il met [58v°] une demi-page à le tourner en ridicule, et comme s’il ne savait pas l’état de la question, il tire avantage de ce qui ne rapporte rien de son Analyse qu’il relève, comme si c’était une marque que cet auteur qui se déclare qu’il ne veut traiter que de quelques livres français, Malaval, votre Moyen court, votre Cantique, vos Torrents, et l’abbé d’Estival, ne rapportent rien de l’Analyse, n’y eut pu rien trouver à reprendre122. Enfin je ne sais comme vous pouvez vous accommoder de ces termes, que je veux bien encore vous représenter : pour moi, dit-il, au milieu de cette troisième lettre qu’il vous écrit, « dans le grand loisir que j’aurais, je ne puis rien faire, quoique je l’ai essayé souvent, il m’est impossible de m’appliquer à aucun ouvrage de l’esprit, du moins de continuer, m’étant fait violence pour m’y appliquer, ce qui me fait traîner une languissante et misérable vie, ne pouvant ni lire ni écrire, ni travailler des mains, qu’avec répugnance et amertume de coeur ; et vous savez que notre état ne porte pas de nous faire violence, on tirerait aussitôt de l’eau d’un rocher123 ». Est-ce là votre état, madame ? il serait à plaindre, et je n’en connais guère de semblable dans le pur christianisme : Jésus-Christ veut qu’on s’y fasse violence. Vous n’avez pas oublié que j’eus l’honneur de vous témoigner sur cela ma peine dans ma troisième visite, et pour m’en donner l’explication, vous me fîtes entendre que c’est que ce père faisait sept ou huit heures d’oraison par jour ; mais pour faire tant d’oraison, est-on hors d’état de s’appliquer, ni aux ouvrages d’esprit, ni au travail des mains ?

Saint Paul, si élevé qu’il fût à Dieu, et si grandes que fussent ses communications avec Lui, appliquait son esprit et occupait [55] ses mains de son métier ; mais trouvez-vous qu’il ait raison de dire qu’avec ses sept ou huit heures d’oraison par jour, « il traîne une languissante et misérable vie » : cette expression offenserait bien des gens ; une vie tout occupée de Dieu, peut-elle s’appeler languissante et misérable ? Et pouvez-vous approuver qu’en décrivant un état incompatible avec la violence qu’on se devrait faire pour s’élever au-dessus de la paresse naturelle, il l’appelle le vôtre comme le sien ? « Notre état, dit-il en vous parlant, ne porte pas de nous faire violence ». Il veut, madame, vous intéresser en vous mettant de son côté, et vous faisant partager avec lui son état ; si vous n’aviez point oublié le renoncement que vous aviez fait de votre doctrine, en vous soumettant à la condamnation qui en a été faite à Chalons et à Meaux, vous auriez, au moment que vous vîtes cette lettre, quitté toute l’estime que vous aviez pour ce père ; vous voyez sa doctrine condamnée comme la vôtre, pouvez-vous condamner la vôtre sans condamner la sienne ? Et s’il persiste dans la sienne, ne devez-vous pas, en quittant la vôtre, le quitter lui-même ? Vous ne vous êtes pas sans doute souvenue de cet engagement dans votre septième interrogatoire, quand vous y dites « que la doctrine de ce Père n’a point été condamnée, qu’au contraire elle a été approuvée par l’Inquisition de Verceil et par la Congrégation des Rites ». Il ne s’agit pas de vous faire voir ici que son Analyse n’a pas été approuvée par l’Inquisition de Verceil (l’Inquisition n’approuvant pas) mais par deux particuliers [55v°] consulteurs de l’Inquisition, qui, à la vérité, avaient examiné le livre par ordre de l’Inquisiteur, mais qui ne sont pas à mettre en comparaison avec des évêques qui censurent ici, et que la Congrégation des Rites n’est point entrée dans l’approbation du livre, qui même a été depuis censuré par l’Inquisition de Rome en 1688 sous Innocent XI, comme j’ai eu l’honneur de vous l’observer déjà. Mais il paraît bien, par l’apologie que vous faites de cette Analyse, que vous continuez à être attachée à l’auteur, et c’est ce que vous marquez encore bien plus expressément dans votre huitième interrogatoire, où vous dites que ce père vous ayant été donné par un évêque (c’est M. de Genève) pour votre directeur, et vous-même l’ayant depuis choisi pour cela (cette clause est bien ajoutée, et elle était nécessaire puisque M. de Genève vous marqua bientôt qu’il ne vous convenait pas, il fallait votre choix pour y suppléer), « vous n’auriez jamais cessé de lui obéir et de suivre sa conduite, si vous aviez été à portée de le pouvoir faire, que vous lui obéiriez encore, si vous pouviez lui demander ses avis, à moins qu’il ne vous fût défendu ». Il vous l’était assez, madame, n’ayant point changé de vues sur l’oraison, depuis une condamnation si solennelle de son Analyse. Il faut donc vous le

défendre, madame, et ne s’en pas tenir à supposer que vous verrez bien qu’il ne peut vous être permis, comme il semble qu’a supposé M. de Meaux, qui sûrement n’aurait jamais approuvé que vous eussiez écrit à ce père, comme vous marquez que vous lui avez écrit une fois de Meaux en donnant votre lettre ouverte à une religieuse de Sainte-Marie qui avait soin de cacheter les lettres : c’est ce que vous dites dans votre troisième interrogatoire. Mais il ne faut pas de votre part en demeurer à vous abstenir de [56] ce commerce parce qu’on vous l’aura défendu : on ne vous le défend que parce qu’il est mauvais, vous en voyez le danger si vous êtes dans un vrai repentir de vos erreurs, sans quoi vous ne devez pas penser aux sacrements, et personne ne vous y peut recevoir. C’est un prétexte, madame, de dire que vous voulez assister ce père dans ses besoins, on y peut pourvoir d’ailleurs, et vous ne devez point du tout entrer plus en rien qui le regarde. Cela vous coûtera, madame, mais il faut nous arracher nous-mêmes l’oeil et la main, s’il y a quelque scandale à en craindre, soit pour nous, soit pour les autres ; et après avoir tant marqué votre envie pour le revoir, comme il paraît dans les trois lettres qu’il vous écrit depuis le mois d’octobre, il est bien juste que vous en quittiez jusqu’au souvenir autant qu’il sera en vous, et que vous ne pensiez plus à lui que comme à un écueil dans votre conduite spirituelle.

La cinquième obligation où je crois que vous êtes avant toutes choses, c’est d’édifier autant le public que vous l’avez mal édifié ou qu’on l’a mal édifié à votre occasion ; vous savez que ces termes de « petite Église » dont vous êtes appelés la « mère », de « colonnes de la petite Église », « d’augmentation de la petite Église », ne peuvent qu’offenser et vous n’avez pas pu vous-même soutenir cela dans vos interrogatoires, vous n’y avez pu donner un bon sens, et vous en avez renvoyé l’explication au père, que vous dites, dans votre second interrogatoire, avoir accoutumé de se servir de cette manière de parler, dont vous ne vous servez pas vous-même. C’est ce que vous marquez encore dans votre septième interrogatoire. Vous avez souvent dit dans vos interrogatoires que vous abhorriez les sectes, et rien n’est plus digne d’une dame chrétienne ; mais il faut éviter de donner lieu à un soupçon contraire.

Mais, madame, ce n’est pas [56v°] la seule chose qui ait offensé à votre vocation, car enfin, que les autres vous fassent passer comme une prophétesse, qu’ils vous regardent comme la « mère de la petite Église », si vous désapprouvez cela, (ce qui, à la vérité, ne paraît pas, et qu’il est malaisé de justifier de votre part, puisqu’au lieu de désavouer tout cela, vous l’avez laissé dire), vous n’en serez pas responsable ; mais ce qu’on a trouvé de misérables livres chez vous a fort déplu à tout le public, et rien ne convenait moins à une dame d’oraison. Vous n’y reconnaissez pour être à vous que Grisélidis, Peau d’Ane et Don

Quichotte, mais (pour ne rien dire de la Belle Hélène que l’abbé Couturier dit que vous lui avez donné en lui disant que « prenant cette pièce dans le sens spirituel, elle était bonne et instructive ») quand vous n’auriez pris plaisir qu’à ces livres de Peau d’Ane, Don Quichotte et autres semblables, cela même n’était pas aussi sérieux que devait être votre lecture familière ; vos dix-neuf opéras spirituels, et les comédies de Molière marquent un amusement d’oisiveté, et n’étaient pas une occupation digne de vous, madame124.

Je ne crois pas que votre Vie faite par vous-même125, soit connue de beaucoup de monde, mais je sais que d’autres que M. de Meaux l’ont vue, et le degré où vous vous y élevez vous-même, la familiarité que vous vous y donnez avec Dieu, la comparaison que vous faites de vous-même avec la femme de l’Apocalypse, qui s’enfuit dans le désert environnée du soleil, la lune sous ses pieds, et couronnée d’étoiles, mais surtout les deux lits, (vous entendez, madame, ce que je dis de votre songe, nous en avons parlé), ne peuvent que choquer les âmes pieuses126. Il faut sur tout cela, madame, quelque réparation, et comme il y a en cela bien des faits, comme notoires, il faut qu’elle soit publique. C’est la prudence qui doit régler cela en vous ménageant autant que la charité et l’édification de l’Église le pourront permettre, [57] mais n’omettant rien que ce qu’elles demanderont ; il faut un acte de votre part qui convainque le public de votre soumission parfaite, cela ne peut être trop humble. Mais il faut commencer par changer de cœur, il ne faut pas se presser avec précipitation pour recevoir les sacrements. On tremble quand on lit dans vos Torrents, que vous faites aller vos âmes du premier ordre à la communion comme à table tout naturellement, et se confesser comme feraient des enfants des lèvres sans douleur ni repentir. Il faut prendre du temps, madame, pour vous persuader de toutes les obligations que je viens de marquer, et j’en ajoute une dernière.


Je la fais consister en ce que vous devez vous remettre à monseigneur l’archevêque ou à celui qu’il vous enverra pour le représenter, de tout ce que vous aurez à faire pour satisfaire le public, et de la manière que vous aurez à suivre pour cela, le faisant juge de tout et vous soumettant de votre part aveuglément à tout ce qu’il vous marquera. Il ne s’agit pas ici de faire la loi à l’Église, c’est d’elle qu’il la faut recevoir, et toutes les personnes dont elle a condamné les erreurs, ne sont rentrées en grâce avec elle, ou ne s’y sont maintenues, qu’en s’abandonnant à elle, et la regardant comme leur guide. C’est, madame, la conduite que vous avez à tenir, sans quoi on ne peut du tout vous donner les sacrements, il faut vous y préparer comme je vous le marque. Et si vous entrez dans ces dispositions que je vous propose, et que l’Église voit en vous des marques d’un vrai changement, ne doutez pas qu’elle ne vous tende les bras et qu’elle ne vous y reçoive avec joie. J’en aurais une très sensible si je puis [57v°] contribuer à ce succès, que je souhaite avec autant de passion que je suis avec respect,

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Pirot.

Je n’ai pas voulu, madame, rien toucher dans ma lettre de ce que vous me dites dans les visites que j’ai eues l’honneur de vous rendre, de l’Ordonnance de monseigneur l’évêque de Chartres, vous vous en souviendrez aisément127 : vous me témoignâtes sur cela tant d’indignation que par deux fois vous m’assurâtes que vous ne pourriez jamais vous résoudre à vous y soumettre, et qu’il n’y a point de feux, de roues, de chevalets, que vous ne souffrissiez plutôt que de le faire. C’est ce que vous me dites dans la première visite, en me montrant le feu allumé dans votre chambre, et que vous me répétâtes dans la troisième d’un air dont l’idée me fait encore peur. Ce n’est pas que je vous propose de signer sa censure, mais l’éloignement que vous en témoignez n’est pas supportable ; ce prélat marque dans la page 43e de son Ordonnance qu’il en a conféré avec monseigneur l’archevêque et monseigneur de Meaux, et se roidir comme vous faites contre elle, c’est ne vous pas soumettre à monseigneur l’archevêque. Monseigneur de Meaux dit dans un écrit particulier en parlant de cette [58] Ordonnance, « qu’il peut rendre témoignage de la vérité des extraits qui sont contenus dans cette censure, et qu’ils sont conformes à un exemplaire qui lui a été mis en main

par votre ordre. » Je voudrais, madame, que vous eussiez vu dans l’histoire ecclésiastique les exemples d’humilité qui s’y trouvent marqués dans des rétractations de personne à qui il avait échappé quelque erreur, lorsque leur changement s’est fait de bonne foi : vous ne vous élèveriez pas si fort contre cette Ordonnance, et vous ne feriez pas de difficultés de vous y soumettre. Votre retour, pour être tel que je le souhaite, doit être approuvé de tout le monde, mais surtout des évêques et particulièrement de ceux de la province : quand saint Augustin et quelques autres évêques d’Afrique reçurent la rétractation que fit un nommé Leporius128 des erreurs qui l’avaient fait condamner par les évêques de France, il en donna avis aux prélats français, et voulut qu’ils ratifiassent l’absolution que les Africains avaient donnée à ce Français ; la lettre de ce père sur ce sujet est la 219e dans l’impression nouvelle, elle est très belle et mériterait bien que vous eussiez la curiosité de la lire129 ; il serait aisé, madame, de la satisfaire, vous seriez édifiée en la lisant. Et quand vous aurez bien pensé à ce que vous devez à l’Église pour réparer le bruit qu’à fait votre doctrine sur l’oraison, il ne tiendra pas à cette soumission, que vous reconnaîtrez aisément ne pas devoir refuser.

Mais pour cela, madame, il faut que vous soyez convaincue du mal qu’ont fait vos livres, si innocentes que fussent vos intentions, et même du mauvais effet qu’a produit votre conduite, où il a moins paru de simplicité et de candeur qu’il n’aurait été à désirer. Pardonnez-moi ces termes, [58v°] je pris la liberté de vous dire dans Vincennes que ce qui me paraissait le plus terrible dans l’état où je vous voyais : c’était que vous ne sentiez pas assez ce mal, puisque peut-être ne vous reprochiez-vous pas une faute vénielle dans toute votre affaire ; vous ne me répondîtes rien ; et cela me donna lieu de vous faire encore depuis ce même reproche, et vous ne me répondites pas plus. Cette confiance, madame, permettez-moi de dire, me paraît présomptueuse, et je vous avoue qu’elle m’épouvanta. Il est vrai que vous me dites une autre fois en vous défendant être coupable du péché, que vous n’étiez pas à confesse, et que si vous y étiez, vous sauriez ne vous y pas excuser, et cela me fait souvenir de ce que j’ai lu dans vos Torrents, que des âmes que vous regardez comme des plus parfaites, se confessent quelquefois « parce qu’on leur dit de le faire, sans pouvoir s’accuser de rien, qu’elles disent de bouche ce qu’on leur fait dire, parce qu’elles sont soumises, comme

un petit enfant à qui on dirait il faut vous confesser de cela, mais lorsqu’on leur dit : vous avez fait cette faute, elles ne trouvent rien en elles qui l’ait fait, et si l’on dit, dites que vous l’avez fait, elles le diront des lèvres sans douleur ni repentir130 » ; est-ce là votre portrait, madame ? Si cela était, je craindrais pour vous, et je ne tiens pas cette situation d’âme bonne : quand on me dit une confession, il faut se reconnaître coupable et s’exciter à la contrition. C’est la disposition que demande le Concile de Trente et c’est la doctrine de l’Église marquée dans tous les catéchismes. Il faut, madame, commencer par vous défaire de tous vos préjugés pour entrer dans ces sentiments. En un mot, [59] il faut, avec une humilité exemplaire, faire tout ce qu’on vous marquera.

Pirot.

- B.N.F., Nouv. acq. fr. 5250, 19e pièce, f° 49-59 : copie avec signature autographe : « Pirot » (il en est de même pour la copie similaire des papiers Bossuet, f°101 ss., précédée de : « Pirot à Mad de Guyon / à Mme de Maintenon »). Nous complétons cette lettre par un extrait du Récit […] Par Monsieur l’Abbé Pirot […], que l’on trouvera dans les documents à la fin du volume.

2Familier de Mme Guyon. Il louera pour elle une maison et subira à Vincennes quatre interrogatoires de la part de La Reynie.


Ici prennent place trois documents : « Récit […] Par Monsieur l’Abbé PIROT […] Histoire de Madame GUYON », puis «M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE   BERNAVILLE. 20 juin 96». Enfin : «M. DE PONTCHARTRAIN A L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 23 juillet 96».

0. A M. TRONSON. 3 août 1696.

Je prends la liberté, monsieur, de vous conjurer, par les entrailles de Jésus-Christ mon Sauveur, d’examiner vous-même ce que je dois faire pour contenter Mgr l’archevêque de Paris : je voudrais le satisfaire au péril de ma vie, et de l’autre on me demande des choses que je crois ne pouvoir faire en conscience. Je proteste que je suis innocente. Je vous prie de me dire et dresser ce que je dois signer. Je m’en rapporte à vous,

monsieur, et je prie Notre Seigneur de vous inspirer et d’avoir égard à la vérité de mon innocence, aux [f°181v°] personnes qui m’ont fait l’honneur de me voir, et à ma famille. Je ne vous représente point ce que je souffre ; Dieu seul le sait, c’est assez. Mais je me remets entièrement entre vos mains. Que votre charité ne me rejette point. Ceci se passera entre vous, monsieur, et M. le curé de Saint-Sulpice1. Je vous conjure, monsieur, de consulter le Bon Dieu, et si j’osais, je vous prierais de consulter une personne que vous connaissez2. Je me remets de tout entre vos mains, et j’attends un mot de réponse. J’en passerai par où vous croirez que j’en dois passer, [f°182] et cela, avec toute la sincérité de mon cœur. J’espère que Dieu vous fera connaître mon cœur, et le profond respect avec lequel je suis,

Votre très humble et très obéissante servante de lamotte guyon / ce 3me août.

J’ajoute de nouveau, monsieur, que je signerai de bonne foi et sincèrement tout ce qu’en conscience vous croyez que je dois signer. Dieu, qui voit le fond des cœurs, peut vous manifester le mien, vous assurant que je me soumettrai d’esprit et de cœur à tout ce que vous croirez que je me dois soumettre.

De lamotte guyon

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°181, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand, Paris, Lecoffre, 1904, t. troisième, livre cinquième, « Lettres relatives au quiétisme », lettre 52, p. 511 - Fénelon 1828, t. 7, lettre 114.

1La Chétardie (depuis le 13 février 1696).

2Vraisemblablement Fénelon.

Ici prennent place un document et une soumission (v. la série des documents à la fin du volume) : « M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAVILLE. 8 août 1896. » Et « SOUMISSION (projet). 9 août 1696. »

0. DE M. TRONSON. 10 (?) août 1696.

Je vous plains, et je compatis à vos peines autant que je le dois. Il est aisé de comprendre qu’elles ne peuvent être que très grandes dans l’état où vous êtes. Je souhaite que mes avis, que vous me demandez pour les suivre, vous puissent soulager. Il me semble que ce que Dieu demande de vous dans cette occasion, est de soumettre votre jugement à celui de Monseigneur l’archevêque. La divine Providence vous l’a donné pour supérieur. Vous ne devez point craindre qu’il vous demande rien contre votre conscience. Vous savez combien Notre Seigneur et tous les saints ont recommandé l’obéissance ; sans elle, les vertus les plus éclatantes deviennent suspectes, et elle sera votre justification et devant Dieu et devant les hommes. Je vous prie d’être bien persuadée que je suis en Notre Seigneur,

Madame,

Votre très humble et très obéissant serviteur, L. Tronson.

- Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 107 ; pièce numérotée « 270 » en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 118.

0. DE M. TRONSON. 27 août 1696.

Ce 27 août 1696.

Je crois, madame, que M. le curé de Saint-Sulpice vous portera au premier jour l’acte de soumission que Mgr l’archevêque exige de vous. Je souhaite, pour la gloire de Dieu, pour l’édification publique, et pour votre propre repos, que vous en soyez contente. Il ne m’y paraît rien qui puisse blesser le moins du monde votre réputation ni vos amis. On n’y choque point la saine doctrine ni les vérités solides des voies intérieures. On se contente de la condamnation des erreurs et des expressions qui sont dans vos livres, et on n’en parle même qu’en vous excusant et vous justifiant, autant que vous le pouvez désirer. Ainsi, madame, je crois que non seulement vous pouvez, mais que vous devez y souscrire, pour satisfaire à votre conscience et à ce que Dieu demande de vous. Je trahirais la mienne si je vous donnais un autre avis et je ne crois pas pouvoir mieux répondre à la confiance que vous avez témoignée avoir en moi, que de vous conseiller de donner cette marque d’obéissance à votre supérieur légitime. Je souhaite que cet avis que je ne vous donne que parce que vous l’avez désiré, vous soit une preuve de la part que je prends à vos intérêts, et de la sincérité avec laquelle je suis, madame, votre très humble et très obéissant serviteur, Tronson, prêtrea.


A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163] - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand, Paris, Lecoffre, 1904, t. troisième, livre cinquième, « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXVIII, p. 528. Cette édition fait suivre cette lettre de l’acte de soumission du 28 août.

amad[ame] etc. Signé tronçon. Le 27 août1696. Dupuy. (Nous reprenons la fin donnée par Bertrand).

Ici prennent place deux soumissions (v. la série des documents à la fin du volume) : « SOUMISSION. 28 août 1696». Et «ACTE DE SOUMISSION dressé par M. Tronson signé par Mme Guyon le 28 août 1696. »

0. A M. TRONSON. 28 août 1696.

Monsieur / J’ai fait aveuglément ce que vous m’avez conseillé de faire, parce que j’ai un si grand respect pour l’Esprit de Dieu qui est en vous, que je n’ai rien examiné, me soumettant sans réserve. Plût à Dieu que, par la destruction de tout ce que je suis, je pusse rendre un peu de gloire à Dieu ! Il connaît la sincérité du cœur. Priez-Le pour moi, afin qu’Il me fasse la grâce de ne me jamais écarter de Sa sainte volonté. C’est ce que j’espère de votre charité, et que vous me ferez encore celle de me donner les avis que vous croirez m’être nécessaires, que je suivrai avec autant de respect et de soumission que je suis véritablement, monsieur, / Votre très humble et très obéissante servante de la motte.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°215, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXIX, p. 532 - Fénelon 1828, t. 7, lettre 132.

0. DE M. TRONSON. 31 août 1696.

Le 31 août 1696.

J’ai eu une extrême joie de voir votre parfaite soumission, et plus j’y pense devant Dieu, plus je suis convaincu qu’elle ne peut que lui être agréable et d’un grand exemple dans l’Église. Comme il me paraît qu’elle est très sincère et que le cœur y parle, je ne puis douter qu’à l’avenir toute votre conduite n’y réponde, et que tout le monde n’en soit édifié. Il ne me reste, madame, qu’à demander à Notre Seigneur la

fidélité à vos promesses et la persévérance. C’est ce que je ferai avec d’autant plus de zèle que je suis, autant qu’on le peut être, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

- Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 111, pièce numérotée 282 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163v°] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 133 - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », lettre LXX, p. 533.

0. A M. TRONSON. 1er septembre 1696.

Monsieur / Quand je n’aurais pas signé avec soumission la déclaration que Mgr l’archevêque a cru devoir exiger de moi, comme je l’ai fait mardi dernier, l’assurance que vous me donnez que j’y étais obligée, me la ferait encore signer une fois. Ainsi, monsieur, je confirme et ratifie de nouveau ce que j’ai fait par votre conseil, et parce que vous m’avez fait voir que j’y étais obligée en conscience, et que vous l’approuvez. Je vous prie même de servir de caution à ma bonne foi, et d’être persuadé que je tiendrai inviolablement, avec la grâce de Dieu, toutes les paroles que vous donnerez pour moi, et tous les engagements dans lesquels vous jugerez que je dois entrer. J’espère d’être ferme dans cette disposition, et dans celle de vous marquer, par mon obéissance à ce que vous croirez que Dieu veut de moi, que je suis véritablement / Monsieur / Votre trsè humble et très obéissante servante lamotte guyon / Ce premier septembre 1696.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°217, autographe. - Correspondance de M. Louis Tronson, […] « Lettres relatives au quiétisme », lettre LXXI, p. 533 - Cor. Fénelon 1828, t. 7, lettre 134.

0. A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. 20 septembre 1696.

Monseigneur / Je ne puis vous dire la consolation que j’ai reçue d’apprendre que vous étiez satisfait et édifié de ma soumission. Je vous assure qu’elle a été sincère, puisque mon cœur a parlé par ma bouche et par ma plume, et qu’elle a été libre, puisque je l’ai faite par principe de conscience, étant prête de la refaire encore une fois, et que je persévèrerai le reste de mes jours dans la disposition de vous obéir. Notre Seigneur, que j’ai reçu aujourd’hui dans la sainte Eucharistie, où

Jésus-Christ nous donne de si grandes marques d’obéissance, en sera le sceau et le gage certain.

Au reste, Monseigneur, si votre bonté voulait bien me procurer un séjour plus convenable, ainsi que M. le curé de Saint-Sulpice m’a témoigné de votre part que vous y songiez1, je vous assure [f°219v°] que je serai très fidèle à observer les ordres que vous me prescrirez, espérant vous prouver de plus en plus, par mon obéissance, le profond respect avec lequel je suis / Monseigneur / Votre très humble et très obéissante servante De la Motte Guyon / Ce 20 septembre 1696.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°219, copie, « Lettre de Madame Guyon à Mgr l’Archevêque de Paris ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 135.

1  « Mme de Maintenon écrivait à M. de Noailles, le 16 de ce mois : [...] « M. de Pontchartrain lut hier au soir au roi une grande lettre de Mme Guyon, « qui demande à se retirer auprès de Blois, dans une terre qui est, je crois, à « son gendre. J’ai le cœur bien serré de l’entêtement de nos amis. » Et dans une lettre du 25 septembre, elle lui disait : « En envoyant à M. de Meaux, il y  a deux jours, un paquet d’une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu’on pensait à mettre Mme Guyon auprès de M. le curé de Saint-Sulpice. Nous n’aurons pas là-dessus son approbation ; mais pour moi, je crois qu’il est de mon devoir de dégoûter des actes violents le plus qu’il m’est possible. » (Fénelon 1828).

0. A M. TRONSON. 20 octobre 1696.

Je prends, monsieur, la confiance de vous écrire comme à une personne qui, étant conduite par l’esprit de Jésus-Christ, savez toutes les règles de la charité et de la prudence chrétienne. On m’avait fait espérer que j’aurais l’honneur de vous voir au sortir de Vincennes, mais je ne vois nulle apparence que cela soit. Les procédés violents et irréguliers qu’on a tenus jusqu’à présent à mon égard, me donnent lieu de craindre d’autres violences1. Je suis à Vaugirard, dans une petite maison où l’on m’a mise par l’ordre de monseigneur l’archevêque. On a trop de soin de me cacher à toute la terre pour ne soupçonner pas qu’on ait quelque mauvais dessein contre moi. Je n’aurais nul chagrin d’y vivre inconnue, si l’on ne me témoignait pas qu’on craint que je ne m’enfuie et si l’on ne m’avait pas fait signer que je ne fuirais pas, ni ne me ferais pas enlever. Suis-je d’un âge, monsieur, et d’un caractère à me faire enlever, et quelle légèreté ai-je faite en toute ma vie qui le doive faire appréhender ? Suis-je en état de fuir, accablée du poids de mon corps et de mes infirmités ? Que peut-on inférer de là, si ce n’est qu’on veut me tirer d’ici,


me mettre en quelque lieu encore plus inconnu, entre les mains de ceux qui croient avoir raison de me persécuter, (quoique Dieu voie bien qu’ils ne l’ont pas), et ensuite faire courir le bruit que je me serai évadée ?

Je crois devoir à Dieu, à la piété, à mes amis, à ma famille et à moi-même, de faire entre vos mains, monsieur, cette protestation que, si l’on m’enlève d’ici, ce sera de la part de mes persécuteurs et non de mes amis ; que si l’on me trouve de manque, que c’est eux qui m’auront ôtée et non pas moi qui aurai fui. Il ne me serait pas aisé de sortir d’ici, mais quand cela me serait très facile, je n’en ferais rien, tant parce que, grâce à Dieu, je n’ai jamais rien fait qui me doive obliger de fuir, que parce que je ne trouverais point de retraite après mon évasion.

Lorsque je me suis tenue cachée après ma sortie de Meaux, je l’ai fait par le commandement exprès de m[onsieu]r de Meaux, qui me l’avait ordonné, et de vive voix et par écrit. Lorsque j’ai su que le s[ieu]r Desgrez me cherchait, quoiqu’il m’eût été aisé de fuir, je ne l’ai point fait. Je ne me suis pas offerte, mais je me suis laissée prendre. Je me suis donc cachée pour obéir à monsieur de Meaux, et pour ne donner point de lieu à une [f°238v°] injustice qu’on regardait comme une justice. L’on me cache à présent, et j’ai lieu de croire, après ce qui s’est passé et les défiances qu’on marque avoir si ouvertement, joint aux autres mauvais traitements que j’ai soufferts, qu’on a dessein de me faire enlever et faire ensuite courir le bruit que je me suis évadée. Où fuirais-je, n’ayant sur terre aucun lieu de refuge ; je suis trop à Dieu pour le vouloir faire, quand je le pourrais. Ne le pouvant, qu’y a-t-il à craindre ? Mais qu’il est aisé à ceux qui me cachent à présent de me cacher toujours. Je ne me défends d’aucune insulte, je me laisse conduire où l’on veut ; je ne fais aucune tentative pour faire savoir où je suis. Il n’est donc rien de plus facile pour eux, que de me mettre où il leur plaira, et ensuite de m’imposer2 une fuite impossible, et qui néanmoins ne serait que trop crue !

Trois mots de vous, monsieur, pour qui j’ai tant de respect et de vénération, dissiperont ces justes défiances, et le secours de vos prières m’aidera à porter tant de croix, et de toutes sortes d’espèces, que la Providence m’envoie. Je suis, monsieur, votre très humble et très obéissante servante de la Motte Guyon, ce 17me octobre 1696.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°238, autographe ; f°240, copie. - A.S.-S., ms. 2057 («Divers écrits de Madame Guyon »), f°233r°, de la main d’une fille au service de Mme Guyon. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°174] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 141 - Correspondance de M. Louis Tronson, éd. Bertrand […] « Lettres relatives au quiétisme », Lettre LXXV, p. 537.

1Par Desgrez, l’exempt de police qui arrêta Mme Guyon au mois de décembre précédent.

2Au sens d’imputer faussement.

0. A M. DE LA CHETARDIE. 20 octobre 1696.

Je n’ai point besoin des hardes qui sont chez Mme la duchesse, je n’ai affaire que de celles qui sont où l’on m’a tirée1. Je n’ai ni chemises, ni mouchoirs, ni jupe, ni corset : j’ai été obligée d’emprunter une jupe des sœurs, qui m’est trop petite. Ayant les incommodités que j’ai, il m’est impossible de me passer de linge et de hardes ; et je ne puis croire que ce soit l’intention du roi de me faire traiter avec autant de dureté, et pis que jamais. Je suis prête à souffrir encore plus de peine, si j’étais sûre qu’on n’eût point en cela de mauvais desseins. Et si j’avais un mot de M. Tronson, [f°241] et que je lui pusse écrire, cela me rassurerait sur les justes défiances que j’ai, voyant un tel procédé. M’ôter les sacrements, ne tenir aucune parole ! Je ne doute point qu’on ne m’ait mise ici pour exercer quelque violence contre moi, et puis faire croire ce qu’on voudra. Voyez, monsieur, quel repos je puis avoir avec de pareilles impressions. Qu’on donne ici de l’argent, et les demoiselles auront la bonté de faire acheter ce dont j’aurai besoin, car j’ai besoin de mille choses qui sont pour des remèdes. Vous me réduisez, monsieur, à regretter le lieu dont je suis sortie, par la crainte où je suis de quelque surprise et de quelque violence. L’on me dérobe sans doute à la connaissance de tout le monde pour me supposer des crimes dans la suite. La difficulté qu’on fait de me donner les choses d’une nécessité absolue, la persévérance à m’ôter les sacrements et à ne vouloir plus venir ici après m’y avoir mise, me fait appréhender, joint à ce qui a précédé ceci.

Souffrez donc, monsieur, qu’écrivant à M. Tronson, j’aie un mot qui calme ces justes appréhensions. Je n’ai point l’honneur de vous connaître, ni les personnes où je suis. Les tromperies que vous m’avez faites, et la sincérité dont je fais profession, m’empêchent de vous cacher mes sentiments. Je ne puis du tout me rassurer sur vous que par un mot de M. Tronson. Le vin que je demandais n’est pas à la petite maison ou au Pavillon Adam. Je ne ferai rien faire au manteau, si vous ne venez, et ne faites venir les meubles2 de Vincennes. Je prie Dieu qu’Il vous fasse sentir que je suis à Lui, et que c’est Lui en moi que vous maltraitez. Si vous n’envoyez pas la lettre à M. Tronson, je prie Dieu qu’Il ne vous le pardonne pas3.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°240v°-241, copie, « A M. le curé de Saint-Sulpice, du même jour ». - Fénelon 1828, t. 7, lettre 142.

Sur La Chétardie, le curé de Saint-sulpice, v. Index, Chétardie.

1A Vincennes.

2Meuble a eu un sens plus large qu’aujourd’hui, « désignant des objets plus variés, par exemple du linge, un mouchoir… » (Rey). Par contre le début de la phrase, « Je ne ferai rien faire au manteau… » reste obscur.

3Ajout en bas du f°241 : « La cause de tout ce grand trouble en Mme Guyon vient de ce que l’on différa, pendant sept ou huit jours, à lui faire conduire ses hardes et meubles de Vincennes à Vaugirard, et de ce qu’on n’eut pas le temps de l’aller confesser. Les pluies continuelles et diverses affaires, jointes à la distance des lieux, causèrent ce retardement et son trouble. » [D’une autre main :] « Note de M. de la Chétardie »

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696.

Mon cœur me rend un bon témoignage de vous, et je vous aime de tout mon cœur. Bon courage ! Je ne demanderais pas mieux que d’avoir confiance en [le] curé de Saint-Sulpice, eta les premières fois, dès que je sus qui il était, j’en eus une entière. Mais que je m’en trouvai mal, et que ce que je lui dis me fut nuisible ! Je le crois homme de bien, mais tellement prévenu contre moi, si fort dans les intérêts de ceux qui me tourmentent, qu’il n’y a rien à faire. Il me dit toujours que j’ai enveloppé dans mes livres des sens cachés ; il m’a dit à moi-même des choses si fortes en confession de ce qu’il pense de moi, et m’a toujours traitée sur ce pied, étant six semaines sans vouloir que je communie et continuant toujours de même. Il a prévenu la fille qui me garde ici d’une si étrange manière qu’elle me regarde comme un diable. Toutes les honnêtetés que je lui fais l’offensent parce qu’elle croit que c’est pour la gagner. De plus [le] curé ne me parle que d’une manière embrouillée, voulant tantôt savoir entre les mains de qui j’ai mis ma décharge pour la ravoir. Il voit souvent M. de M[eaux] chez l’abbé de Lannion. Jec ne lui ai jamais ouï dire un mot de vrai, ni deux fois de la même manière. Je lui donnai au commençement une lettre pour M. Tronson, pleine de confiance, il me jura foi de prêtre qu’il la lui donnerait sans que qui que ce soit la vît ; il la porta à M. de Paris, quid en fut en colère contre moi, et puis en me parlant il se coupa, et enfin il me fit connaître que M. de P[aris] l’avait vue. Plus je me confie, plus mon cœur est serré. Je fais pourtant au-dehors, dans le peu que je le vois, ce que je puis pour lui marquer de la confiance, mais il me demande par exemple de lui écrire tout ce que [f°165v°] M. de M[eaux] m’a fait et de le signer, et quelque chose au-dedans m’empêche et me dit que c’est une surprise.

Je suis ici où l’on me fait faire des dépenses excessives en choses qui ne me regardent point, et je n’ai ni linge, qui m’a été pris, ni habits, ne mangeant que de la viande de boucherie, et [ain]si je dépense

quatre fois comme à Paris, mais cela n’est rien au prix des autres duretés. Cependant je suis paisible et contente dans la volonté de Dieu. Pour vous dire tout ce qu’on me fait, il faudrait des volumes : on me traite plus mal depuis six semaines ou deux mois qu’on ne faisait auparavant. [Le] Curé veute que mes amis lui soient obligés, lors même qu’il favorise mes ennemis. Il faut toujours que vous lui marquiez une espèce de confiance, mais tenez-vous sur vos gardes. J’ai un testament que je voudrais vous envoyer ; je n’ose le risquer. Payez bien cette bonne femme, je n’ai rien du tout pour lui donner. L’autre ne peut plus rien faire ; on l’a ôtée parce qu’on a cru qu’elle me servait avec affection. N. me demande où je veux aller ; je lui ai dit que je pourrais aller chez mon fils, mais que je ne demandais rien, car je n’ai jamais demandé la moindre chose. J’ai toujours dit que je ne voulais que la volonté de Dieu, et je me suis laissée ballotter comme on a voulu, mais je n’ai rien dit et rien fait que je ne dusse. M. Py[rot] m’a fait des choses qu’on aurait peine à croire, mais Dieu voit tout. Si vous vouliez me mander ce qu’est devenu Dom [Alleaume] et le P[ère] L[a] C[ombe], ou plutôt, si vous l’agréez, Famille 1 irait chez vous le soir et reviendrait.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°165] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [183] : « Nbre 1696 » ; « ce qui suit est du temps de Vaugirard ».

a en N. (curé de St-Sulpice add.interl.), et

b De plus N. (curé add.marg.) ne

c La[nion add.interl.). Je

d M. de P(aris add.marg.), qui

e auparavant. N. (Curé add.interl.) veut

1La servante de Madame Guyon.

Ici prend place (v. la série des documents à la fin du volume) le document suivant : « DECLARATION SIGNEE AVANT DE SORTIR DE VINCENNES. 9 octobre 1696. »

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696.

Je vous prie d’empêcher que je n’aille chez mon fils. J’ai prié N. [le curé]1 de ne le point faire, mais cela n’a servi de rien. Je ne sais ce qu’il a

1La Chétardie, curé de Saint-Sulpice, comme indiqué par addition interligne dans une lettre précédente.

dans la tête, mais la fille qui est ici peut bien, avec mille fantaisies qu’elle a, faire naître des soupçons. L’on ne peut lui témoigner plus de confiance [185] que je fis la dernière fois, mais comme je vous dis, cette hospitalière2 me rend auprès de lui tous les mauvais services qu’elle peut. Elle s’ennuie ici où elle est seule, et me brusque à tout moment, disant qu’elle n’a que faire de moi ici et être gênée pour moi. Vous avez vu ce que je vous ai écrit par lui. Je n’ai reçu de lettre de qui que ce soit au monde que de vous, et c’était sur votre lettre. Je ne me plaignais que de la défiance de N. pour moi. Faites-lui toujours des amitiés, c’est un capital3, et soyez sûre de mon cœur. Je ne crois pas devoir écrire davantage. N. ne m’a jamais donné aucun lieu de m’ouvrir à lui, je lui ai parlé toujours avec simplicité ; lorsque je lui ai voulu parler de moi, il m’a toujours fort rebutée et, lorsqu’il m’a interrogée, je lui ai toujours répondu avec une extrême droiture.

Je crains extrêmement d’aller chez mon fils et ne le souhaite en nulle manière. Obligez N. à me venir voir, je l’en ai prié avec instance. Je lui en ai écrit ; vous a-t-il envoyé la lettre et les chansons ? Voilà la copie de ce que j’ai écrit à M. Tronson, ensuite de ce que N. m’avait soutenu que j’avais fait des assemblées où il s’était passé des choses horribles. Non content de l’avoir assuré, de la plus forte manière dont je suis capable, que cela n’est pas, il a voulu obliger la p[etite] m[arc]4 de se confesser des choses qui se passaient dans ces assemblées ; il m’a toujours parlé sur ce pied. J’écrivis la lettre dont je vous envoie la copie. Dites-lui qu’il me doit croire lorsque je lui dis que j’ai confiance en lui. Je crois N. très bon, mais prévenu par M. de Chartres. Faitesa qu’il me vienne voir et accommodez tout. Je l’ai prié avec instance de se charger de moi. Je lui ai dit, avec une simplicité d’enfant, les raisons que j’avais eues de ne me pouvoir fier à lui dans certains temps et les sujets que j’en avais, lui marquant en même temps une cordialité et droiture inconcevables, en sorte qu’il me dit que je n’étais que trop droite, m’en blâmant. Depuis ce temps je ne l’ai vu que deux fois, une demi-heure chaque fois, et parlant de choses qu’il voulait savoir et que je lui dis. Enfin je vous laisse tout ménager, mais obligez-le de se charger de moi, et n’écrivons plus que par lui pour aller plus droit et ne rien exposer. Cependant précaution de votre part. Mais soyez persuadée que je sens plus votre bon cœur

2 Sœur hospitalière de la communauté des sœurs de St Thomas de Villeneuve  où se trouve enfermée Madame Guyon.

3Rare au figuré pour « qui se trouve en tête, domine », sens plutôt réalisé par capitaneus, capitaine. (Rey).

4Marc, fille de compagnie de Madame Guyon.

que je ne vous le marque. Si vous pouviez faire qu’il me laissât disposer de mon argent, qu’il m’en donnât à la fois si peu qu’il voudrait, cela serait bien, car je ne dépendrais pas des autres, qui se servent de cela pour me faire de la peine.

Adieu, bon courage ! nous nous aimerons en Lui et ce sera en Lui que vous me trouverez toujours. Ne doutez jamais de mon affection. Faites comprendre à N. que c’est ma disposition qui me porte à ne rien demander et non un défaut de confiance. Dites-lui d’en avoir à ma parole : je ne le tromperai pas, je ne l’ai pas encore trompé. Si cependant Dieu permet qu’il me laisse, je n’en aurai point de chagrin parce que je veux tout ce que Dieu veut. Voyez-le au plus tôt. Je vous ai écrit par lui.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°165v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [184] : « Nbre 1696 ».

a M. de Ch(artres add.interl.). Faites

0. DE M. TRONSON. 27 novembre 1696.

Je ne doute pas, madame, que vous n’ayez été surprise de ne point recevoir de réponse à la dernière lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire. Je puis vous dire que ce n’est pas manque ni d’une bonne volonté, ni d’un désir sincère de vous soulager dans votre peine ; mais j’ai cru que, pour y mieux réussir, je devais attendre que j’eusse parlé à Mgr l’archevêque1, pour vous confirmer ce que M. le curé de Saint-Sulpice 2 aura pu vous dire du peu de sujet que vous aviez de craindre. Comme il me fit hier l’honneur de venir ici, je puis vous dire, après

1« C’était M. de Noailles, qui avait pris possession de ce siège le 10 novembre précédent. Mme de Maintenon, qui l’avait fait nommer, entretenait avec lui une correspondance suivie. Elle lui mandait, le 15 du même mois : « M. le duc de Beauvillier me conta hier votre conversation : je crois cet homme-là fort droit. Je vis aussi M. l’archevêque de Cambrai qui m’assura fort du désir qu’il a d’être bien avec vous. Nous parlâmes de Mme Guyon. Il ne change point là-dessus. Je crois qu’il souffrirait le martyre plutôt que de convenir qu’elle a tort. » Il faut se souvenir, en lisant ceci, que Fénelon prétendait seulement soutenir la droiture des intentions de Mme Guyon, mais non le langage inexact de ses livres. Voir encore une lettre du début décembre suivant, sur l’abbé de Charost qu’elle exclut de l’évêché de Châlons, à cause des liaisons de sa famille avec Mme Guyon. » (Fénelon 1828).

2La Chétardie.

avoir eu le bien de l’entretenir assez longtemps, qu’il n’a aucun dessein particulier sur vous qui ait aucun rapport à ce que vous appréhendez, qu’il n’a que des pensées de modération et de paix, et qu’il regarde surtout votre retraite comme un moyen nécessaire pour dissiper les soupçons passés [f°152v°] et ceux que l’on pourrait former encore contre vous dans le monde et qui pourraient même intéresser vos amis. Ainsi, madame, je crois que vous avez tout sujet de demeurer en paix dans votre solitude, abandonnée à la Providence de Dieu, et portant en patience la croix que Son amour vous impose. Elle servira à l’accomplissement des desseins adorables qu’Il a sur vous de toute éternité. Je Le prie d’être Lui-même votre force, de vous faire trouver en Lui toute votre consolation. Je suis en Lui, madame, votre très obéissant serviteur, L. Tronson.

Mon incommodité, qui me continue, madame, m’oblige de vous écrire d’une autre main que la mienne.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°152, dictée, signature autographe. - Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 118, pièce numérotée 301 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°163v°] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 94 …et lettre 148 (même texte doublé, daté de 1695 puis de 1696) - Correspondance de Tronson, 1904 […], t. III, Lettre XXXVI, p. 494 par erreur et daté de 1695, puis lettre LXXX, p. 542 (même texte doublé, repris de Fénelon 1828 !) sauf ajout : « Mon incommodité… »

0. A M. TRONSON. 29 novembre 1696.

Quand je n’aurais pas, monsieur, un aussi grand éloignement de tout commerce au dehors, et une aussi forte inclination que celle que j’ai pour la solitude, il me suffirait que Mgr l’archevêque l’exigeât de moi et que vous me la conseillassiez, monsieur, pour me la rendre très agréable. Je n’ai donc aucun penchant d’en sortir, et je me trouverais heureuse d’y passer ma vie, inconnue à toute la terre, si la défiance continuelle où M. de Saint-Sulpice 1 est de moi ne la détrempait d’une extrême amertume. Il me semble que je compterais cette défiance pour peu de chose, si je n’étais pas obligée d’aller à confesse à lui ; mais j’ai peine à concevoir comment il peut me confesser, ne me croyant pas, et comment je puis aller à confesse à lui, en sachant qu’il ne me croit pas. La cause en vient, ce me semble, de ce qu’il écoute toutes les calomnies

1La Chétardie.

et ne me donne aucun lieu [f°252v°] de m’en justifier. Les premières font une impression que la vérité ne peut effacer, parce qu’elle est ignorée ; c’est ce qui me rend très épineux le seul commerce que j’aie au monde. Je vous assure, monsieur, que je ne vois jamais M. de Saint-Sulpice, que la paix de mon esprit n’en soit altérée, mon cœur serré et plein d’une amère douleur. Il n’est pas en mon pouvoir de prendre confiance en lui comme le demanderait ma simplicité, parce que la défiance qu’il parait avoir de moi est un obstacle toujours subsistant à la confiance que je voudrais avoir en lui. Que si M. de Saint-Sulpice m’a trouvée dans quelque déguisement, ce que je ne crois pas, ou s’il y a quelque calomnie qui ait fait quelque impression sur son esprit, qu’il me fasse la grâce de s’en éclaircir ; et si je ne lui parle pas avec une entière simplicité, qu’il cesse de prendre soin de moi. Mais s’il remarque que j’aille toujours droit, s’il croit me pouvoir confesser, qu’il ait la bonté de me délivrer de ce tiraillement où la place de confesseur qu’il tient à mon égard, et sa défiance me réduisent. Il faut, monsieur, que j’aie une confiance aussi parfaite que celle que j’ai en vous pour vous ouvrir mon cœur comme je fais, dans un temps où l’on m’assure [f°253] qu’il n’y a pas d’autre ressource que lui pour me tirer de mes disgrâces. Dieu m’est témoin combien je l’honore et l’estime, quoique je n’aie point l’honneur de le connaître. Je sens, comme je dois, les peines qu’il se donne pour moi, mais, outre que je ne veux sortir de mes peines que lorsqu’il plaira à Dieu, c’est que j’aimerais mieux y rester toujours que d’en sortir aux dépens de la simplicité. Je ne saurais assez vous témoigner combien j’ai de reconnaissance de votre charité, du secours de vos prières, et de la faveur que vous m’avez faite de me consoler d’une réponse. Je serais bien fâchée que vous vous incommodassiez pour m’écrire de votre main2. Ce n’est point son caractère3 que je cherche dans vos lettres, mais celui de votre esprit, qui est l’esprit de Jésus-Christ. Continuez-moi vos charités, monsieur, je vous en prie. Personne ne les recevra jamais avec plus de respect et plus de vénération que votre très humble et très obéissante servante. De la Motte Guyon / Ce 29 novembre 1696.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°252, autographe ; f°254, copie. - Fénelon 1828, t. 7, lettre 149 - Correspondance de Tronson, 1904, […], Lettre LXXXI, p. 543.

2Tronson, déjà fort malade, a recours à un secrétaire.

3L’écriture de la main même de Tronson.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1696.

N. [La Chétardie] mea marque une si horrible défiance de moi, et il bouche si fort toutes les avenues à s’ouvrir, quoiqu’il me semble que j’agis toujours simplement. Il m’avait proposé de signer certains articles, il ne me les a plus proposés, quoique je lui eusse dit que je les signerais. Vous savez que je ne recherche rien et que je suis toujours plus portée à demeurer comme on me fait être sans me mêler de rien ; c’est pourquoi je ne [186] lui en ai point parlé. Dites-lui que, lorsqu’il voudra me faire faire quelque chose, qu’il parle positivement, et faites-lui entendre que, loin que l’indifférence que je témoigne pour tout ce qu’on fait de moi doive le rebuter et lui faire croire que c’est faute de confiance, cela le doit porter au contraire à prendre soin de moi et à agir d’une façon plus ouverte, car pour moi, je persisterai jusqu’au bout à ne rien demander et à ne rien refuser. L’on me disait à Vin[cennes] : « Demandez », je ne pouvais, et lorsque je l’ai fait par déférence et contre mon cœur, cela m’a toujours attiré des affaires, car si je n’avais point demandé à me confesser, on n’aurait eu nul prétexte de m’envoyer M Py[rot].

Je ne me plains de rien, il suffit que Dieu voie toutes choses. J’ai pourtant été blessée de voir dans une lettre que vous avez écrite à N., que vous disiez que je n’avais pas d’autre ressource que lui. Eh, Dieu n’est-Il pas tout-puissant ? Si je savais qu’une créature me fût une ressource hors de Son ordre divin, je la fuirais comme le diable. Ô ma très chère, ne tombons pas dans l’humain, et quoi qu’on puisse vous avoir dit au contraire, soyez persuadée que je ne fus jamais plus entre les mains de Dieu que je m’y suis laissée dans cette affaire. Les hommes parlent selon leurs vues, mais Dieu voit le fond du cœur. Le P[ère] de la M[othe] est celui qui gouverne les personnes entre les mains de qui je suis ; je n’en ai pas de peine, tout m’est bon.

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°166v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [185].

a N. (Chétardie add. marg.) me

0. DE M. TRONSON. 13 décembre 1696.

Ce 13 décembre [1696]

Je ne puis être que très édifié, madame, de l’inclination que vous me témoignez avoir pour la retraite et pour la solitude. Si la pensée que

vous avez de M. le curé de Saint-Sulpice était bien fondée, je trouverais très raisonnable et très juste la peine que vous avez d’aller à lui à confesse, car je conçois fort bien quelle peut être la douleur et l’amertume de votre cœur d’être obligée de vous confesser à une personne que vous estimez, mais pour qui vous n’avez nulle confiance parce que vous croyez qu’il n’en a point pour vous. Je puis vous dire, madame, après lui avoir montré votre lettre pour mieux connaître à fond sur cela ses sentiments, qu’il n’a jamais remarqué que vous ayez manqué envers lui de sincérité, et qu’il ne croit point vous avoir donné aucun sujet de soupçonner qu’il se défie de vous. Ce qui me persuade de la vérité de ce qu’il dit, est que je le connais assez [f°258v°] pour assurer qu’il ne vous confesserait pas, s’il voyait que vous usez avec lui de déguisement et que vous ne lui parlez pas avec sincérité. Je crois que lui-même vous en donnera assez d’assurance pour vous mettre l’esprit en repos, et pour vous délivrer de votre soupçon et de votre serrement de cœur, qui ne peuvent être qu’un très grand obstacle au saint usage que Dieu souhaite que vous fassiez de votre retraite. C’est la grâce que nous Lui demanderons pour vous, afin que vous puissiez vivre en paix, abandonnée à Sa divine Providence. Dans l’attente de l’accomplissement de toutes Ses adorables volontés sur vous, je suis, en Son amour, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

L. Tronson / Ce 13 décembre.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°258, lettre dictée, signature et datation autographes. - Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., ms. 34, p. 118, pièce numérotée 302 en marge - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°164] - Fénelon 1828, t. 7, lettre 152 - Correspondance de Tronson, 1904 […] lettre LXXXII, p. 545.

0. DU CARDINAL LE CAMUS A L’EVEQUE DE CHARTRES. 1697.

M. l’évêque de Genève avait mis Mme Guyon chez les Nouvelles Catholiques de Gex, espérant qu’elle leur ferait du bien dans leurs affaires temporelles. Mais ayant appris qu’elle et son père La Combe dogmatisaient, il les obligea de quitter son diocèse. Ils vinrent à Grenoble, où ils ne furent pas plus tôt arrivés que le P. La Combe employa tous mes amis pour obtenir la permission de confesser, de diriger et de faire des conférences ; mais cela lui fut absolument refusé. En ce temps-là,

j’allai faire ma visite, qui dura quatre mois1. Mme Guyon profita de mon absence ; elle y dogmatisa, et elle fit des conférences de jour et de nuit, où bien des gens de piété se trouvaient ; et surtout les novices des capucins, à qui elle faisait des aumônes, y assistaient, conduits par un frère quêteur. Par son éloquence naturelle et par le talent qu’elle a de parler de la piété d’une manière à gagner les cœurs, elle avait effectivement fait beaucoup de progrès, elle s’était attiré beaucoup de gens de distinction, des ecclésiastiques, des religieux, des conseillers du Parlement, et elle fit même imprimer sa méthode d’oraison. A mon retour, ce progrès me surprit, et je m’appliquai à y remédier. La dame me demanda la permission de continuer ses conférences, et je la lui refusai, et je lui fis dire qu’il lui serait avantageux de se retirer du diocèse. De là, elle s’en alla dans des monastères de chartreuses2, où elle se fit des disciples.

Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle : cette fille est très bien faite et pleine d’esprit. Elle l’a menée à Turin, à Gênes, à MarseiIle et ailleurs, et ses parents s’étant venus plaindre à moi de l’enlèvement de leur fille, j’écrivis qu’on la renvoyât, et cela fut exécuté. Par cette fille, on a découvert d’affreux mystères. On s’est convaincu que Mme Guyon a deux manières de s’expliquer. Aux uns, elle ne débite que des maximes d’une piété solide ; mais aux autres, elle dit tout ce qu’il y a de plus pernicieux dans son livre des Torrents, ainsi qu’elle en a usé à l’égard de Cateau Barbe ; c’est le nom de cette fille dont l’esprit et l’agrément lui plaisaient.

Repassant par Grenoble, elle me fit tant solliciter3, que je ne pus lui refuser une lettre de recommandation qu’elle me demandait pour M. le Lieutenant civil, sous prétexte d’un procès par-devant ce magistrat. Il n’y avait rien que de commun dans cette lettre : je disais seulement que c’était une dame qui faisait profession de piété4; mais j’ai su depuis qu’elle n’avait aucun procès, et qu’elle n’avait pas rendu la lettre à M. le Lieutenant civil ; mais elle prit grand soin de la montrer, croyant que cela pourrait lui donner quelque réputation et quelque appui...

1 « Mais Madame Guyon arriva à Grenoble dans l’hiver de 1684 et en partit au printemps de 1685 ; on ne voit donc pas comment l’évêque aurait pu faire à cette époque, et dans un pays de montagnes, une tournée pastorale de quatre mois. » (UL).

2En particulier à Prémol.

3Mme Guyon repassa par Grenoble en 1686, et la lettre de recommandation est du 28 janvier 1687.

4Dans sa lettre à son frère le Lieutenant civil, Le Camus disait positivement : « Je ne saurais refuser à la vertu et à la piété de Mme de La Motte la recommandation, etc. » Ces paroles font voir qu’à l’origine, Le Camus était moins opposé à Mme Guyon qu’il ne le fut plus tard. » (UL).


Si le bénédictin 5 ne s’était pas rétracté, c’eût été une nouvelle preuve contre cette dame : mais ce père se trouva engagé à se dédire6 par une personne de grande qualité dont il faut taire le nom7. Mais il y avait déjà de quoi se convaincre assez des erreurs et de la conduite de cette femme, qu’on voyait courir de province en province avec son directeur, au lieu de s’appliquer à sa famille et à ses devoirs. L’Inquisition de Verceil voulait faire des informations contre elle et le P. de La Combe, mais Son Altesse royale 8 les fit sortir de ses états, sans beaucoup de cérémonie.

Le général des chartreux a écrit une très grande lettre à M. N.9, sur tout ce qu’il a découvert de la conduite de cette dame et de Cateau Barbe. Ce général, homme très savant et très sage10, a été obligé de sortir de sa solitude, pour aller réparer les désordres que cette dame avait faits dans quatre couvents de chartreuses, où elle avait fait la prophétesse comme partout ailleurs.

- Phelipeaux, Relation, t. I, p 21 : « Il est bon de rapporter une lettre de M. le cardinal le Camus [...] qui nous fut envoyée à Rome en l'année 1698 » - UL, VII, «Témoignages », B4, p. 490.

Levesque indique : « Nous suivrons la copie de Ledieu, faisant partie de la collection E. Levesque. Elle dut être écrite assez peu de temps avant une lettre de M. Tronson, du 14 juillet 1697, au général des chartreux, par où nous savons qu’elle avait été adressée, non pas au curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, comme l’ont pensé Mgr Bellet et M. l’abbé Ingold, mais à l’évêque de Chartres. »

Compte tenu de l’insinuation grave : « Elle était toujours accompagnée d’une jeune fille [Cateau Barbe] qu’elle avait gagnée, et qu’elle faisait coucher avec elle … », nous reproduisons (voir à la fin de ce volume : notices, « Affaire Cateau Barbe ») la longue explication de Levesque qui suit. En effet si cette insinuation a été levée, elle donne lieu encore à quelques réserves de la part de certains dans leur appréciation de Madame Guyon.

5Dom Richebracque, dont on lira les lettres plus loin, p. 494.

6Voir cependant la lettre écrite par dom Richebraque au duc de Chevreuse du 23 avril 1695 (reproduite précédemment) :  » …la fille [Cateau Barbe] s’était rétractée…» et la suite.

7« M. le duc de Chevreuse » (Note de Phelipeaux) – celui-ci se renseignait mais n’exercait pas de pression, comme on l’a vu dans des lettres précédentes (n°275 sq.).

8Le duc de Savoie.

9Ici ces initiales désignent sans doute M. Tronson, à qui le général des Chartreux, comme on l’a vu tout à l’heure, avait écrit l’histoire de Cateau Barbe.

10 « A propos d’une controverse que le général des chartreux soutint contre l’abbé de Rancé, l’abbé Goujet écrit au contraire : « Jamais homme ne fut plus crédule que ce bon général, et plus facile à adopter tout ce qu’on lui disait au désavantage de ceux qu’il croyait avoir raison de ne point aimer. Sa Vie de M. d’Arenthon d’Alex, en particulier, est pleine de pareils traits. « (Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques du XVIIIe siècle, Paris, 1736, 3 vol. in-8, t. I, p. 462). » (UL). Ce qui se trouve confirmé par Orcibal.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1697.

Je crois vous devoir dire que le curé [La Chétardie] n’aa pas voulu me venir voir, quelque instance que je lui en ai faite. Il vint en passant trois jours après qu’il amena le notaire, il y fut un quart d’heure et n’est pas venu depuis. Ne lui en témoignez plus rien, laissons faire Dieu. On a augmenté ma garde et [l’on m’a] resserrée de plus près depuis ce temps. N’en savez-vous point la raison ? Je suis très contente de souffrir tant et si longtemps qu’il plaira à Dieu ; mais je vois par la conduite de N. [le curé] qu’il faut que ce qu’on lui dit fasse plus d’impression sur son esprit qu’il ne marque. Il n’est point opposé aux jansénistes. Il blâme en général ce qu’il estime en particulier, et je l’ai bien vu sur M. B[oileau]. On ne lit ici que la Fréquente communion, les Essais de morale, le Testament de Mons1. Je suis fort tranquille, quoique fort incommodée. Je vous prie d’aller neuf samedis à Notre-Dame : faites dire autant de messes et communiez à mon intention. Je suis fâchée de la maladie de P. [Dupuy ?]. Je prie Dieu qu’Il donne à tous ce qui est nécessaire. Qu’est devenu Dom [Alleaume], n’en savez-vous rien ? Je voulus dire quelques mots d’une sœur d’ici que N. [le curé] n’aimait pas ; sitôt que je lui eus témoigné qu’elle était brusque et que je n’en étais pas contente, il lui donna les preuves d’une considération extraordinaire ; il en fit autant à Bernaville à Vin[cennes], et il est à présent son meilleur ami. Je crois que Dieu, loin de vouloir que je lui parle en confiance sur tout cela, désire de moi un profond silence. Tout ce que je dis pour marquer de la confiance me nuit. Ce qui regarderait mes défauts et mes misères, je le dirais volontiers avec simplicité. On m’a [187] fait entendre que N., et tout le monde, est las de moi, qu’on ne me regarde qu’à cause de l’importunité de mes amis.

Laissons donc faire Dieu : s’Il me veut rendre encore un nouveau spectacle aux hommes et aux anges, Sa sainte volonté soit faite. Tout ce que je Lui demande, c’est qu’Il sauve ceux qui sont à Lui, et qu’Il ne permette pas que personne se sépare de Lui, que les puissances, les principautés, l’épée, etc. ne nous sépare[nt] jamais de la charité de Dieu qui est en J[ésus]-C[hrist]. Que m’importe ce que tous les hommes pensent de moi ! Qu’importe ce qu’ils2 me fassent souffrir,

1 Œuvres jansénistes : De la fréquente communion d’Arnauld, 1643 ; le Nouveau Testament de Mons, 1667 ; Les Essais de morale, contenus en divers traités…, 1671, 1675, 1678 de Nicole.

2Vérifié sur les deux copistes. Le sens devient plus clair en suprimant « ce » (mais on perd la référence concrète à des moyens utilisés pour faire souffrir).

puisqu’ils ne peuvent me séparer de mon Seigneur J[ésus]-C[hrist] qui est gravé dans le fond de mon cœur ! Si je déplais à mon Seigneur J[ésus]-C[hrist], quand je plairais à tous les hommes, ce serait moins que de la boue. Que tous les hommes donc me haïssent et me méprisent, pourvu que je Lui soit agréable ! Les coups des hommes poliront ce qui est de défectueux en moi, afin que je puisse être présentée à Celui pour lequel je meurs tous les jours, jusqu’à ce que la Vie vienne consumer cette mort. Priez donc Dieu qu’Il me rende une hostie pure en son sang afin de Lui être bientôt offerte. Je Lui demande qu’Il purifie aussi votre cœur, et que nous soyons un dans l’éternité en Celui qui nous est tout. Mandez-moi où sont les deux personnes3 persécutées à mon occasion et si l’on n’a point fait de peine à d’autres. J’embrasse tout de la charité de J[ésus]-C[hrist]4.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°167] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [186].

a N. (curé add.interl.) n’a

3Les deux « filles », Famille et Marc ? (v. lettre 378)..

4s’inspire de Rom., 8, 35-39.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Février 1697.

Je désire tout à fait d’avoir des nouvelles du B[on] [Beauvillier] que j’aime plus que jamaisa, je voudrais aussi en avoir de M. de p1 : n’est-il pas toujours fidèle ? Qui est-ce qui a tout quitté ? J’espère de la bonté de Dieu que vous ne ferez pas de même. Bon courage, et allons tête baissée car Dieu nous appelle. Il y a si peu de personnes qui L’aiment alors sans réserve. Donnons-Lui le plaisir de ne rien ménager avec Lui dans un temps où la fidélité est aussi rare qu’elle coûte cher ! C’est le temps d’épreuve où Dieu veut sonder ceux qui sont à Lui sans mélange. L’on est présentement ici toujours appliqué à me faire des propositions et des questions toutes jansénistes. Une petite confiance faite à N. [le curé] sur ce point m’a réussi comme les autres ! Je vous avoue que quoique je fasse de mon mieux pour lui marquer le contraire, mon cœur en a du rebut malgré moi. Je ne lui marque point de confiance qu’elle ne me soit reprochée intérieurement et que je ne m’en trouve mal intérieurement. On m’a fait entendre que sûrement N. [La Chétardie] me voulait

enfermer à la Miséricorde2 ; le tas de gens dont cette maison est remplie me répugne beaucoup. J’abandonne tout au p[etit] m[aître]. L’on m’a dit ici que j’incommode, qu’on est géhenné à cause de moi, qu’on ne peut sortir, qu’il faut toujours qu’on me garde. Je ne réponds que par d’extrêmes honnêtetés à tout cela et j’ajoute que tout m’est agréable dans la volonté de Dieu. On traite ici les jésuites avec un mépris outré. A propos, savez-vous la communauté nouvelle de l’Estrapade 3 que N. dit avoir plus à cœur que toutes ses autres affaires. C’est mademoiselle de la Croix qui la commence. On dit qu’on y est plus austère qu’à la Trappe. On n’entend parler que de cela. Soyons les petits [f°175v°] du Seigneur, et n’éclairons que par notre humiliation. Avez-vous reçu une petite croix d’or ? Ecrivez-moi amplement. Je ne sais rien et ne puis vous rien dire, si ce n’est que je vous aime bien tendrement et que je prie bien le Seigneur pour vous. Je ne m’étonne pas du p. Arch.4 Les personnes qui craignent pour eux, croient s’assurer en donnant sur ceux qui sont persécutés. Cette faiblesse est bien universelle et la vérité est bien abandonnée dès qu’elle est opprimée. Pourvu que mon Maître tire Sa gloire de tout ceci, heureuse vie bien accablée de tant de coups de pierres !

La faiblesse et l’inconstance de N. [le curé] m’étonnent : il fait mille propositions, assure des choses avec des serments horribles ; après, c’est tout le contraire. Je ne fais pas semblant de le voir. Les filles de cette petite maison ne communient point. Presque toute leur vertu consiste à s’éloigner des sacrements. Je vais mon train, et comme les messes coûtent beaucoup à cause qu’on fait venir les prêtres de Paris, je n’en fais dire que deux fois la semaine et les fêtes, n’ayant pas le moyen de le faire tous les jours. Nous sommes vis-à-vis la porte de l’église, et l’on fait grand bruit dans le village de ce que l’on est enfermé sans y aller : on ne sait ce que cela veut dire, on se promet d’en faire bien d’autres à Pâques. Je leur laisse faire tout ce qu’il leur plaît. Je ne puis tomber que debout, car mon Maître fera toujours Sa volonté malgré la malice des hommes. Oh ! ferai-je faire mes amitiés au tut[eur] ? Faites comme il vous plaira, soyez ma gouvernante, aimez-moi autant que je vous aime.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°175].

aj’ayme (tout à fait biffé) plus que jamais

1Non identifié.

2 Sur la paroisse de Saint-Médard se trouvait l'hôpital de la Miséricorde, fondé en 1624 par Antoine Séguier, Président du Parlement de Paris, pour de pauvres orphelines (v. Lebeuf, Vieux Paris). Mme Guyon n’est cependant pas oubliée de ses amis : « 12 février. La Chétardie rencontre, à son retour de Vaugirard, le duc de Chevreuse à la porte d'Issy : « ils ont parlé ensemble plus « d'une heure, après quoi... le duc a été avec M.N.C.P. [Monsieur Notre Cher Père : M. Tronson] » de 5 heures jusqu'au souper (Journal de M. Bourbon, n° 1129). » (Orcibal, chronologie de la CF).

3Probablement de la rue de l’Estrapade (car l’austérité ne va pas jusqu’au recours à ce moyen).

4Il s’agit cette fois-ci d’un « Père Archange », peut-être le P. Archange Enguerrand ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697.

Je vous conjure, au nom du p[etit] M[aître], de m’envoyer le livre1 de S. B. [Fénelon] ena question : je vous promets que personne du monde ne le saura jamais. Ne me refusez pas. N. [le curé : La Chétardie] ne me le donnera pas, assurément. Je fus indignée de la manière dont il me parla de N. [Fénelon] : il me dit qu’il l’avait vu un petit prêtre plus gueux que lui, et tout d’un coup devenir ce qu’il est devenu, qu’il a cherché l’honneur, qu’il n’a eu que de l’ambition, et que l’humiliation lui est venue. Je répondis qu’il n’avait jamais rien cherché, et qu’il n’avait accepté les choses que parce que Dieu le voulait. Il fit toujours de grandes risées de tout cela, et me dit : « Voilà ce que c’est de chercher la grandeur. S’il me l’avait montrée, il ne ferait pas de pareilles choses. M. de M[eaux] m’enverra les feuilles à mesure qu’il les fera imprimer2. Oh ! que si vous étiez à présent à Vin[cennes], vous n’en sortiriez jamais ». Je répondis : « Plût à Dieu que tout tombât sur moi seule et que Dieu en tirât Sa gloire, j’irais de bon cœur au supplice ! ». Il dit : « Tous vos amis sont perdus », et ensuite témoigna beaucoup de refroidissement pour moi. Mais toute la conversation se tourna à blâmer l’auteur avec les derniers excès. Croiriez-vous que, pour l’amitié que je lui porte, cela m’a fait plus souffrir que toutes mes affaires ?

Voilà mon espèce de testament ; il faut [188] l’ajouter au codicille que je fis à Meaux. P. [Put : Dupuy] a tout - c’est un bon enfant -, P[ut], le t[uteur : Chevreuse] et vous pouvez ouvrir celui-ci et le recacheter3. Je crois être obligée de mettre toutes ces choses pour l’avenir, afin que la vérité soit connue. Il fut écrit à Vin[cennes].

Vous m’avez réjouie de me dire que les jésuites soutiennent le livre. N.[le curé] est tout janséniste dans l’âme, et croyez qu’il est vrai. Je rêvais, étant à Vin[cennes], que j’étais avec N.[Fénelon ?], que j’aime

1 Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, achevé d’imprimer le 25 janvier 1697. Ce texte majeur de Fénelon mérite un bref aperçu de son histoire bibliographique, v. à la fin du volume : Notices, « Explications des maximes, bibliographie de Fénelon. »

2 l’Instruction sur les états d’oraison de Bossuet, achevé d’imprimer le 30 mars 1697. Sur les interprétations divergentes des 34 articles d’Issy, v. Fénelon, Œuvres I, Gallimard, 1983, « notice sur l’Explication… » par J. Le Brun.

3« …enfant -, que P… » : nous supprimons « que » pour rendre un sens à la construction cassée de cette anacoluthe.

uniquement, comme vous savez, et qu’il me montrait N. sous la figure d’un chien, et moi je ne voyais qu’un singe. Nous eûmes dispute là-dessus et, après bien du temps, enfin il vit aussi bien que moi que ce qu’il avait cru un chien était un singe.

Je fais carême à feu et à sang : je me mourais avant que de le commencer, mais j’eus mouvement de le faire, m’en dût-il coûter la vie, et je le fais bien, quoique assez mal nourrie et sans provisions. Le Maître fait faire ce qu’Il veut. Je ne suis pas étonnée de la mère de l’aum[ônier][Mme de Charost], car la prospérité la rassure et l’adversité la tente. Ce devrait être tout le contraire ; Dieu nous souffre dans nos faiblesses.

Tout ce que je dis à N. [le curé] enb confiance et qu’il paraît approuver, il s’en sert après contre moi, je ne trouve même rien à lui dire. Je vous conjure, par le sang de J[ésus]-C[hrist], qu’on ne fasse rien d’humain pour se tirer de l’oppression. N. [le curé] me dit encore que tout ce livre de N. [Fénelon] était plein de fautes grossières contre la doctrine, qu’il parlait de le prouver par des passages, mais que ce serait passages renversés et mal tournés, comme disait fort bien M. de M[eaux]. Je lui dis que tous les passages étaient si formels qu’on n’y pouvait donner un autre sens. Je souhaiterais extrêmement qu’il en mît de formels dans cette seconde édition, cela est nécessaire : priez-l’en car, assurément, cela est important. Il en trouvera une infinité de rapportés dans les notes du P[ère] Jean de la Croix. Lorsque N. [le curé] me dit que N. [Fénelon ?] m’avait condamnée, je lui dis : « Il a bien fait si je suis condamnable ». Enfin il me fit entendre que ce qui était de bon dans le livre de M. de C[ambrai] avait été volé dans les manuscrits que M. de M[eaux] lui avait prêtés. J’en fus si mal satisfaite que je ne vous le peux exprimer.

Si vous voulez m’écrire plus au long, tenez vos lettres prêtes, écrivez par jour ce que vous voudrez, et j’enverrai tous les premiers dimanches des mois, et de cette manière sans y aller fréquemment, vous saurez les choses. Pourriez-vous me faire changer ma pendule contre une qui répète ; je l’enverrai par N., cela me serait fort utile. Je la voudrais très bonne, je ne me soucie pas qu’elle soit belle. Si cela vous embarrasse, usez-en librement. D’où vient que je ne puis rien avoir de ce qui était au pavillon ? Il y a des livres de conséquence. Les écrits qu’avait le G.E. [Gros Enfant  : La Pialière] ont-ils été perdus ? L’a-t-on interrogé, etc. ? J’ai déchargé tout le monde. Toutes mes interrogations ont roulé sur deux lettres du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], où il me mettait : « La petite [189] Église-Dieu vous salue4 ». Il n’est sorte de tourments qu’on ne

4La « petite église » est souvent présente dans les lettres de 1695 (25 mai, 29 juillet, 20 août, 5 septembre, 10 octobre, 7 décembre). On ne retrouve pas « Église-Dieu » mais, le 25 mai :  « La petite Église d’ici vous salue ».

m’ait fait là-dessus. Mais ce qui incite à me tourmenter, c’est qu’il y avait : « Les jansénistes sont à présent sur le pinacle5, etc. »

Ayez bon courage, c’est peu d’être fidèle à Dieu dans la prospérité si l’on ne l’est dans l’adversité. Ce n’est donc pas sans raison que j’aime si fort le tuteur, puisqu’il est comme il doit et si bien. Bon courage, Dieu mérite plus que cela. Empêchez que N. ne soit infidèle : son amie est une pierre d’achoppement, mais parmi tant de bon il faut pardonner les faiblesses. J’ai lu dans la gazette un mariage de la fille aînée du B[on][Beauvillier] avec le neveu de N. qui m’a surprise : a-t-elle quitté Dieu pour l’homme6 ?

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°168] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [187].

a livre (de S.B. add.interl.) en

b N. (curé add.interl.) en

5Madame Guyon se tourmente à juste titre : v. sa quatrième lettre du même mois de mars 1697 : « M. de la Reynie ne me fut contraire que lorsqu’il eut vu cet endroit : « Les jansénistes sont sur le pinacle, ils ne gardent plus de mesure avec moi … »

6Il pourrait s’agir de Marie-Antoinette, née le 29 janvier 1679, religieuse aux bénédictines de Montargis, au mois d’octobre 1696. Voir le début des mémoires de Saint-Simon qui la demanda en mariage sans succès.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697.

Je ne crains point que le prêtre me trahisse sur la messe et la communion : il y est autant intéressé que moi, et craindrait extrêmement qu’on ne le sût. Pour nous, ma t[rès] c[hère], ne craignez pas, mais continuez de vous délaisser à N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], notre divin Maître, qui sait ce qu’il nous faut. Faites tous les jours un peu d’oraison pour vous soutenir, et n’y manquez jamais. Je suis très convaincue que cela est de nécessité absolue, quand vous y seriez comme une bûche. Montrez toujours votre fidélité en cela. [169v°] Lisez quelque chose, ou des écrits ou d’autre chose sur la voie, qui puisse vous renouveler ; l’esprit abattu a besoin de ces petits secours. La fièvre ne m’a pas quittée depuis le dimanche gras. Non seulement on ne se met pas en peine de me faire rompre carême, mais je jeûne à feu et à sang. J’ai un mal d’yeux et de gorge avec la toux. La fièvre me redouble tous les jours avec un violent mal de tête. Tout ce qu’on recommande est que, même à la mort, on ne me fasse venir aucun prêtre. Je vous embrasse de tout mon cœur.


Depuis ceci écrit, on a changé ici de curé ; celui qui l’était était un docteur fort honnête homme, nommé M. Le Clerc ; celui qu’on y a fait mettre, à cause que l’autre est un peu vieux, s’appelle M. Huon. L’on a pris prétexte des infirmités du premier. Le dernier a demeuré aux Missions Etrangères : informez-vous ce que c’est, car on croit qu’on me le veut donner pour confesseur. C’est un homme dévoué à M. de P[aris]. Je ne crois pas qu’il soit pis que celui que j’ai. Je laisse tout à Dieu. J’ai appris que ce nouveau curé a demeuré à Saint-Eustache. Il est sans doute connu de l’aum[ônier][l’abbé de Charost] ; vous pourriez savoir de lui ce que c’est, comme une nouvelle que vous avez apprise. Le supérieur de ces filles qui me gardent s’appelle M. l’abbé Bosquin ; il est maître du Collège des Quatre Nations1 et [du] grand pénitencier. Je vous prie de m’informer de tout cela. N’oubliez pas les ceintures de prêtre. La fièvre m’a quittée d’hier. Je vous embrasse.

J’ai songé cette nuit qu’ayant trouvé l[a] bonne c[omtesse] [de Morstein], j’ai voulu lui parler, elle m’a évitée, je l’ai poursuivie et, avec d’extrêmes instances, je l’ai obligée de m’écouter. Elle m’a dit qu’après les impertinences que j’avais dit d’elle, je lui ai dit2 que je la priais de ne pas croire cela, que n’ayant parlé à personne, je n’ai pu parler ni pour ni contre elle ; elle m’a cité M. Py[rot] et N. ; je lui ai protesté que cela était faux, et qu’elle se souvînt que je lui avait prédit qu’on se servirait de tout pour me l’arracher : elle est revenue à elle. Ce songe me porte à vous prier de tâcher de la joindre en quelque lieu que vous [170] puissiez, sans égard à votre rang ni à un petit dépit naturel. Entrez en éclaircissement avec elle avec charité, protestant que vous ne le faites que par le devoir de l’amitié et de la charité chrétienne, tâchant de tirer d’elle ce qui l’a obligée à en user ainsi. Si elle vous dit que j’ai dit quelque chose, assurez-la, comme de vous, que vous répondriez bien que cela est faux, et qu’elle se souvienne que je lui ai dit qu’il n’y aurait point d’invention dont on ne se servirait pour la détacher de moi. Jugez ce que j’aurais dit d’elle à ces gens-là !

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°169] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [189].

1Le collège Mazarin ou collège des Quatre-Nations, ouvert en 1688, fréquenté par la noblesse pauvre, supprimé en 1793, actuellement siège de l’Institut et de la Mazarine. (v. Conti (quai de-) dans Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris).

2[sic] : elle m’a dit que je lui ai dit…

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697.

Ce que vous m’avez mandé de Dom [Alleaume1] m’a donné autant de douleur que ce que vous me mandez du succès du livre me donne de joie : c’est une marque que Dieu l’agrée, puisqu’Il le couronne par une si forte tribulation. Si les méchants en deviennent plus endurcis, ceux qui aiment Dieu en seront fortifiés. Cela m’unit davantage à son auteur, et je prie Dieu qu’Il envoie un plus grand embrasement dans son cœur que celui qu’Il a envoyé dans sa maison. En quelle situation est le B[on][Beauvillier] ? Et le Tut[eur][Chevreuse] ? J’aime toujours beaucoup ce dernier.

Tout ce que je crains de tout ceci, c’est que, sous bon prétexte, on ne travaille à descendre de dessus la croix ; J[ésus]-C[hrist] en avait un merveilleux, qui était le salut des Juifs, cependant Il n’en voulut pas descendre. Je ne désire pas non plus d’en sortir, assurément, et j’attends le Seigneur avec grande patience. N. [le curé] m’aa proposé d’aller à la maison de Paris de ces filles d’ici ; je lui ai dit que je lui obéirais en tout. Cependant j’aimerais beaucoup mieux être ici où il y a de l’air et où il ne vient personne, que là où il y aurait bien plus d’examinateurs et de tourmentants. Mais je laisse tout entre les mains de Dieu. Ce n’est pas à présent le temps du succès et de l’applaudissement, [f°170v°] mais de la contradiction, de l’épreuve et de l’humiliation ; c’est ce dont il faut faire usage, tout autre effet nous déplacerait. Satan a demandé de nous cribler2 et le Seigneur le lui a permis : le temps est fort à passer, mais courage ! Pourvu que Dieu soit glorifié, qu’importe à quel prix.

Tout est-il en paix à présent dans la famille du p[etit] m[aître] ? Je le souhaite et que personne ne prenne le change. Ayez bon courage, je vous en conjure, et ne vous laissez pas abattre. Il faut que le fléau sépare la paille du bon grain. Dom. est-il revenu à Paris ? Le G.E. [Gros Enfant : La Pialière] est-il ferme, et tout va-t-il selon le Seigneur ? Je crains fort le respect humain pour certaines gens que vous connaissez, surtout la mère de l’aum[ônier][Mme de Charost]. Pour moi, je suis entre les mains de Dieu : Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Ne pourriez-vous m’envoyer le livre en question par l’homme qui vous porte celle-ci ? Il est sûr.

Voilà mes petites litanies que je fis avec les chansons3. Si je reste ici, je pourrai vous donner de temps en temps de mes nouvelles. Si j’en sors,

1Suspect de quiétisme, le P. Alleaume fut exilé de Paris. V. Index.

2Cf. Luc, 22, 31.

3S’agit-il du manuscrit en très petits caractères de poèmes écrits en réclusion, inclus dans le recueil A.S.-S., ms. 2057 ? (Ils seraient donc composés avant l’embastillement ; nous en avons édité deux à la fin de la Vie, p. 1041).

je ne le pourrai, à moins de quelque nouvelle providence. J’eusse bien voulu que vous eussiez été informée des choses qui m’ont été faites, dans mon séjour de Vin[cennes], par ceux du dehors et du dedans, qui vous étonneraient sans doute. Mais je ne les écris pas, et je laisse tout écouler dans le sein [191] de Dieu, prêt à être le sujet, si l’on veut, d’une sanglante tragédie. Lorsque j’aib écrit, je croyais vous mander mille choses ; il ne m’est rien venu. Vous pourrez tout confier au Tut[eur] car il est très secret, et j’ai envie de savoir par vous de ses nouvelles. Plus les gens me coûtent, plus je les aime ; je plains votre sœur et je crains sa faiblesse. C’est à Dieu de garder ce qui est à Lui.

Il est vrai que je n’ai pas été trompée au succès du livre et que je crus bien, lorsque N. [f°171] m’en parla, qu’il serait mal reçu parce que le temps n’est pas propre pour cela. Je pensai même que M. de M[eaux] ne différerait l’impression du sien que pour voir quel cours aurait celui-ci et pour en tirer avantage. Mais tout cela ne me fit pas en avoir de peine, quoique je comprisse bien qu’il m’en coûterait quelques années ou mois de captivité. Je pensai que Dieu pourrait avoir en cela ou des desseins d’éclaircir la matière, parce que la nécessité obligerait peut-être à prouver par les autorités mêmes ce qu’on ne dit que par citation, ou bien des desseins de destruction, et tout est également bien, pourvu qu’Il Se glorifie Lui-même en nous.

L’aveuglement sur cette matière est si étrange que l’éclaircir, c’est aveugler. Les yeux malades se persuadent que la lumière est douloureuse et propre à aveugler davantage, quoique son caractère soit tout différent de cela. J’eus une impression que le grand-père [Louis XIV] mourrait entre cy et le mois de septembre. J’en dis quelque chose au N. [le curé] avec ma simplicité. La chose n’arrivera pas, je crois, car cette impression m’a paru peut-être un tour de Bar[aquin] pour me décrier dans l’esprit de N. Je n’en ai point eu de peine, et s’il m’arrivait d’être trompée, je crois que je n’en aurais point. S’il m’arrivait encore de pareilles choses et que j’eusse un pareil mouvement, je les dirais de même. Mais N. est bien éloigné de comprendre cette simplicité. Je lui ai parlé avec bien de la confiance, c’est-à-dire que je lui ai dit des choses qui me regardent, mais ni il n’entre en rien et ne comprend pas même ce que je lui dis, ni mon cœur ne correspond pas à cela, car je ne puis parler que légèrement, et des choses de ma jeunesse. Mais comment parler lorsqu’on ne vous entend pas, et même qu’on ne vous écoute pas, faute d’intelligence?

Je crains, en vous envoyant cet homme de temps en temps, que votre domestique ne soupçonne quelque chose. Avez-vous dit que [f°171v°] vous avez mis une lettre dans la bourse ? Je le dirai si vous l’avez dit, sinon je ne le dirai pas, car il m’a envoyé le paquet tout cousu : cela est

bien commode et bon à lui. Je crois qu’il voudrait peut-être bien mieux faire, mais qu’il n’en est pas le maître. Pour les filles d’ici, leurs supérieurs [sic], leur générale, leurs protecteurs, tous sont intimes ou pénitents du P. de l[a] m[othe]4. On ne peut les traiter plus honnêtement que je fais, elles ne laissent pas de me regarder comme un démon. Mes honnêtetés leur sont suspectes : c’est pour les gagner. M. de P[aris] les a été voir et leur a dit qu’elles avaient plus de courage et de lumières que toutes les autres [192] religieuses pour ne se pas laisser tromper ni gagner. Tout cela n’est rien.

Je voudrais, avec mes peines, avoir celles de N. Comment prend-t-il cela ? Est-ce avec peine ou hauteur, ou avec petitesse et sans découragement ? Je prie Dieu qu’Il soit sa force et la nôtre. C’est ici le temps de l’affliction, du trouble et de l’incertitude. Le P[ère] arc[hange ?]5, quel personnage fait-il ? Vos parents en sont-ils contents ? Heureux qui persévérera jusqu’à la fin. Il n’y a plus de justice ni de vérité dans le monde, le courant entraîne : vouloir s’y opposer, cela est impossible. Souffrons tant qu’il plaira au Seigneur. Tout ce qu’on fait va toujours de mal en pis. Dieu est jaloux, Il veut tout faire par Lui-même : laissons-Le faire. Soyez persuadé que je vous aime tendrement. Mandez-moi la situation de N. [Fénelon] dansc tout ceci, car Dieu en lui est plus que tout. S’il commence comme Job, il pourra achever comme lui. Est-ce malice ou accident qui a mis le feu chez lui ?

Depuis ceci écrit, N. [le curé] m’est venu voir, qui m’a dit le contenu du livre. Je vous avoue que j’en suis affligée, car il ne peut servir aux bonnes âmes n’étant pas selon leurs expériences, et il nuit beaucoup à l’auteur et à la vie intérieure. Mais Dieu l’a permis. Je crains qu’il ne l’ait fait par quelque politique et que Dieu ne l’ait pas béni. Mais quoi qu’il en soit, il faut [f°172] faire usage de tout. M. d[e] M[eaux] est dans un déchaînement affreux, qui dit qu’il le va pousser à toute extrémité, se promettant de le faire condamner à Rome. Il faut tout abandonner à Dieu. N. m’a dit de ne point vous écrire à l’avenir en vous donnant des commissions. Sa situation sur N. [Fénelon] ne me plaît pas : il croit que N. [Fénelon] a pris des matières de M. d[e] M[eaux] et s’en est servi, qu’il n’a pas voulu approuver le livre de M. d[e] M[eaux], ce qu’il aurait dû faire, que c’est ce qui indigne M. d[e] M[eaux] contre lui, qu’il ne se relèvera jamais de cela, qu’il est perdu et le reste. Pourvu que Dieu soit glorifié, il n’importe, et ce sera par sa destruction. J’ai dit à N. que

4On connaît les agissements de ce dernier envers sa demi-sœur et le P. Lacombe qui appartenait au même ordre religieux des barnabites (v. Vie, début de la troisième partie).

5Attribution incertaine. Un indice : ce religieux est en service auprès de la famille de la petite duchesse.

vous m’avez écrit, car comme les choses ne viennent pas directement, ces filles auraient vu une lettre dans la bourse et le lui avaient déjà dit. Il faut se priver de cette consolation. Mais bon courage ! M. de P[aris] dit que M. de C[ambrai] condamne entièrement mon livre dans tout le sien, et qu’il ne l’a fait que pour faire voir qu’il me condamnait, etc. Ne témoignez rien de ceci à N.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°170] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [190]. - L’accord est excellent entre Dupuy et La Pialière : nous avons relevé, sur ce long texte, une seule et légère correction par Dupuy, absente de La Pialière, v. la variante « b ».

a N. (le curé add.interl. de la main de la table des abréviations qui termine le ms.) m’a

bje vous ai Dupuy

cde N. (S.B. add. interl.) dans

0. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. Mars 1697.

Je ne sais pourquoi vous croyez que je n’aime plus L B [Beauvillier], car je l’aime fort ; mais c’est qu’il ne me vint alors à vous parler que du T[uteur][Chevreuse], pour lequel je trouvais un goût particulier. Il n’y avait rien que de très édifiant dans les lettres du P[ère] L[a] C[ombe] : il m’invitait à aller aux eaux qui sont près de lui ; ensuite, après avoir témoigné la joie qu’il aurait de me voir, il ajoutait qu’il ne serait pas fâché de voir Famille ; ce mot leur avait paru un mystère exécrable et digne du feu, mais lorsqu’ils surent, par les preuves que je leur en donnai, que c’était le nom de ma femme de chambre, ils furent étonnés. Et c’est cela seul qui avait fait dire que c’était des lettres effroyables. Toutes les peines qu’on m’a faites n’ont roulé que sur ce mot : «  La petite Église d’ici vous salue, illustre persécutée1 ». J’avais plus de peine de la peine que vous pouviez avoir que de ce que je souffrais.

J’ai lu le livre2 avec respect et satisfaction, j’y trouve peu de [193] choses à redire. On se pouvait peut-être passer de mettre quelque chapitre

1 Lettre du 10 octobre 1695.

2 L’Explication des maximes des saints sur la vie intérieure de Fénelon traite « toute la matière par articles rangés suivant les divers degrés que les mystiques nous ont marqués dans la vie spirituelle. Chaque article aura deux parties. La première sera la vraie […] La seconde partie sera la fausse, où j’expliquerai l’endroit précis où le danger de l’illusion commence. » (Avertissement, Œuvres I, 1983, p. 1006) – Le faux est en effet très poussé dans les secondes parties, comme va le faire remarquer Madame Guyon.

des épreuves3, mais aussi peut-être cela était-il nécessaire. Je trouve en quelques petits endroits le faux trop poussé, et qu’il peut causer bien de la peine à quelques âmes timorées. Je trouve encore qu’il est trop concis en bien des endroits qui auraient besoin de plus d’explication. Tout en gros, je le crois très bon et que les crieries viennent de l’ennemi de la vérité. A Dieu ne plaise que je me plaigne d’y être condamnée en quelques endroits, puisque outre que la condamnation n’est pas formelle, Dieu sait que je voudrais de tout mon cœur, pour le bien de l’Église en général et pour l’utilité des particuliers, être condamnée de tout le monde. Dieu connaît la sincérité de mon cœur. Je peux m’expliquer mal, étant une femme ignorante, mais plutôt mourir que de croire mal et de ne pas soumettre toute expérience à ceux qui doivent juger de tout, et surtout à une personne pour laquelle j’ai tant de respect. Je n’ai jamais été arrêtée à mes pensées, je les ai expliquées le moins mal que j’ai pu, mais j’ai toujours été pressée de les condamner dès qu’on m’aurait dit que je me serais méprise, sans même exiger qu’on me montrât ces méprises. Voilà, devant Dieu, quels ont toujours été et quels seront toujours, s’il plaît à Dieu, mes sentiments : prête à tout et prête à rien. Je prie Dieu qu’Il inspire à l’auteur d’ajouter et d’éclaircir ce qui sera pour Sa gloire, et qu’en nous enseignant le pur amour, il n’y mêle jamais ni politique ni propre intérêt ni considération humaine ; il doit bannir tout cela de sa conduite comme il le bannit de l’amour pur. Je prie donc Dieu de tout mon cœur qu’Il Se glorifie toujours en lui et par lui.

Je crois vous devoir dire le contenu des lettres du P[ère] L[a] C[ombe]. Il y avait qu’une fille, nommée Jeannette, était toujours à l’extrémité, qu’elle avait eu de moi une connaissance si intime, selon ce qu’ils m’avaient mandé ; sur cela, on veut m’obliger à dire ce que c’est que cette connaissance et ce qu’on m’avait mandé. Je refusai constamment de le dire, mais M. de la Reynie me poussant à bout, je lui dis que je ne refusais de le dire que parce qu’il m’était avantageux ; il me dit : « Mais on vous y force, et on vous l’ordonne » ; alors je lui dis qu’elle avait connu que j’étais bien chère à Dieu. Quoique je ne dise que par force et la moindre des choses qu’elle disait, M. Pyrot [Pirot] m’en fit un crime de Lucifer, et encore d’un songe rapporté dans ma Vie, de la chambre de l’Epoux trouvée sur la montagne.

M. de la Reynie ne me fut contraire que lorsqu’il eut vu cet endroit : « Les jansénistes sont sur le pinacle, ils ne gardent plus de mesure avec moi », et M. Py[rot] me fit entendre que j’étais à leur discrétion, assurant que M. de la Reynie ne ferait paraître [194] que ce qu’ils voudraient,

3 Ainsi l’article IX de l’Explication traite des « épreuves extrêmes ».

qu’il avait été domestique de la maison d’Epernon, qu’une dame de ce nom, qui est aux carmélites et qu’il élevait au-dessus des nues à cause de sa constance à ne rien signer, avait tout pouvoir sur lui, m’insinuant doucement, pour m’accuser ensuite de rébellion, que les grandes âmes se signalaient à ne rien signer. Je lui dis que je faisais gloire de marquer ma simplicité par ma soumission, et non ma grandeur d’âme par la révolte. Ensuite il ne m’épargna plus, et me demanda des signatures infâmes que je ne pouvais faire ni en honneur ni en conscience. Mais il n’y avait pas la moindre chose qu’on pût reprendre dans les lettres du P[ère] L[a] C[ombe] : s’il y avait eu la moindre chose, on ne m’aurait pas épargnée.

Il y a deux endroits qui me font de la peine, et je porte impression que ceci va avoir des suites fâcheuses. Je prie Dieu que tout tombe sur moi. Il fallait omettre de parler des prières vocales d’obligation, mais le plus fâcheux, c’est l’endroit de l’épreuve de pure foi où il exclut possessions et obsessions : cela fait croire mille choses fausses. L’on ne peut même expliquer cela sans accroître la prévention4, et si tout eût été confondu, les hommes en sont plus capables.

Il me paraît qu’il y a un amour sans raison d’aimer, ou qui n’en peut rendre aucune : elle aime parce qu’elle aime, elle ne songe ni à beauté ni à bonté, elle est enivrée d’une totalité qui absorbe toute distinction spécifique car Celui qu’on aime est au- dessus du beau et du bon.

Je n’ai pu me résoudre de garder le livre plus longtemps : je vous le renvoie. Soyez persuadée de mon affection. N. [le curé] vient de sortir, il m’a dit d’abord : « M. [la petite duchesse] vousa mande que les bruits du livre s’apaisent un peu ». Mais c’est pis que jamais, les choses seront poussées à toute extrémité. Je viens de dîner avec M. de Blois5 et M. Brisacier, mais M. d[e] M[eaux] fait un livre qui sera approuvé de tous. Je sais ce que m’a dit madame la princesse6. J’ai cru devoir vous renvoyer le livre, et ceci crainte d’accident. Je crains fort votre domestique. Je vous ai envoyé une petite croix et le portrait de M. de M.7

4Madame Guyon craint que l’on soit trop prévenu contre l’état de pure foi et que les hommes en deviennent moins capables. On ne peut expliquer les dangers attachés à cet état sans créer des malentendus chez ceux qui n’en n’ont pas fait l’expérience.

5Bertier (1652 – 1698), nommé le 22 mars 1693 à l'évêché de Blois nouvellement créé, ami de Fénelon. v. Index.

6Indéterminée.

7Ces initiales désignent habituellement M. de Meaux : Madame Guyon eût-elle conservé le portrait de Bossuet ? Il s’agirait du tableau offert dans la lettre à Bossuet, vers le 10 janvier 1695, qu’il lui aurait renvoyé.  Ce tableau, selon Deforis, représentait une Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras. Ce qui expliquerait que : « Ni Bossuet, ni Phelipeaux, dans leurs Relations, ni Mme Guyon dans sa Vie, n’ont parlé de ce cadeau. [UL] ». Il peut aussi s’agir d’un portrait de M. ou Mme de Mortemart ?


- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°172] qui sépare nettement de la lettre précédente par son indication habituelle de date, attachée à la fin de la lettre - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [192] : à la suite de la lettre précédente dont elle est seulement séparée par le sigle : « $ ». Les deux lettres ont-elles été envoyées ensemble ? – Fénelon 1828, tome 9, en note 2 à la lettre 403, p. 80-81, reproduit de longs passages de cette seconde lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier » : il est probable que les deux lettres firent partie du même envoi, la première adressée à la « petite duchesse », la seconde à la duchesse de Beauvillier, d’où son début : « Je ne sais pourquoi, vous croyez que je n’aime plus L B [Beauvillier], car je l’aime fort. »

a M. [la pd add.interl.] vous

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697.

Je suis trop en peine de l’état des personnes et des affaires pour ne vous pas demander des nouvelles. Je suis tout à fait affligée, et je ne trouve rien de plus dur au monde que d’être obligée de se confesser à un homme qui vous opprime et se déclare [f°176] le plus cruel ennemi : on ne me traite que de scandaleuse, d’hypocrite, de sorcière. Tout ce que la gantière dit a un air de vérité, à ce qu’on dit, dont on ne peut douter. J’ai fais des crimes horribles en Bretagne où je ne fus jamais, et cela me sera soutenu. On récompense ceux qui me maltraitent. Que ne me fait-on mon procès ? Je l’ai tant demandé. Je sais que je dois tout attendre des faux témoins, mais qu’importe. La mort me serait un gain1.

Je ne sais si vous êtes informée d’un artifice le plus étrange du monde. Un certain père de St La., ami du c[uré] de V[ersailles][Hébert], que le tut[eur] connaît de réputation, est venu en cour en habit séculier, s’est fait nommer le m. S. - il s’appelle S. - ; a fait des prophéties au R[oi]a ; il s’est informé auparavant de choses secrètes passées. Le passé qu’il a dit a donné crédit au futur, et tout gît à détruire N N., à m’imposer des crimes qu’on a connus par révélation, à installer la dem[ois]elle La Croix. Il a parlé, il a été écouté, et on se sert de cela pour m’opprimer. Nous voilà dans un étrange temps. Pourvu que Dieu soit content, il n’importe.

Les outrages de N [La Chétardie] me sont plus sensibles, car il veut une confession et m’exhorte à déclarer mes crimes et mes sortilèges. En vérité, si j’étais ce qu’il dit, je me tirerais de ses mains. Les railleries piquantes qu’il fait sur ceux qui me touchent, m’affligent plus que tout. Il dit qu’il s’était tenu suspendu jusqu’à présent. Je vous avoue que je trouve une espèce d’impiété à vouloir me confesser sans me croire ; ou qu’il me

croie ou qu’il cesse de me confesser. Je ne crois pas que j’eusse jamais pu tomber en de plus mauvaises mains. C’est un homme plein de cautèle2, auquel les plus fameux J[ansénistes] vont. Il me veut persuader que M. B[oileau] est de mes amis, un homme plein de charité, il confesse ses pénitentes [f°176v°] et entre autres, Mad[ame] d’A. On voulait qu’elle me vît, on avait quelque dessein en cela ; je ne sais si on le fera. Enfin, je suis à présent plus criminelle qu’on ne peut dire, et on a eu grand tort de me tirer de Vincennes. On fait tous les jours cent suppositions. Si tout tombait sur moi, à la bonne heure ! Les artifices et les intrigues des J[ansénistes] est horrible. Je ne sais si je puis avec honneur et en conscience continuer d’aller à confesse à N.[le curé] : il affecte de me confesser, sans me laisser communier, pour donner à connaître qu’il agit avec connaissance de cause. Mandez-moi, je vous prie, comme tout se passe, et priez le bon Dieu pour moi : qu’Il ne retire pas Sa force, ou bien, s’Il veut que je sois faible, que Sa volonté soit faite. Depuis ma lettre écrite, N. a envoyé un homme à lui avec les parents de la petite Marc pour me l’enlever, mais elle a fait des si grands cris qu’ils n’ont osé en parler pour le faire. La fille qui me garda, connivant3 avec eux, avait fait venir adroitement la petite Marc …b je redoute de lui parler et l’avait enfermée sous la clef dans sa chambre de peur que Manon ne fût à son secours ; elle l’a fort sollicitée à me quitter. Après des choses comme celles-là et celles qui se sont passées, puis-je en conscience me confesser à lui ? Consultez le b[on : Beauvillier] et me répondez : vous ne me répondez point sur ces choses.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°175v°] : « mars 1697 ».

a R inversé.

b Un mot rayé.

1Phil., 1, 21.

2Cautèle : « Prudence rusée » (Rey).

3 De connivence.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697.

J’avais résolu de ne plus écrire après la réponse que l’homme [me] dit de bouche1 que vous aviez faite, qui était qu’il ne revînt plus, mais je la crois nécessaire. J’ai eu beaucoup d’inquiétude, ne sachant si l’homme avait porté la lettre, car j’ai peine à comprendre qu’ayant le cœur comme vous l’avez, vous m’eussiez congédiée sans me dire par

écrit un mot des raisons que vous en avez. Faites-moi donc la [f°177] grâce de me faire un mot de réponse, je vous en prie, sur ce qui se passe.

Vous saurez que les deux hospitalières2 sont venues, contre l’ordinaire, me voir bien des fois de suite, me mettant toujours sur les questions les plus outrées du janséni[sme], comme me disant par exemple que l’Église était dans un relâchement effroyable, qu’on ne faisait plus de pénitences publiques, et beaucoup d’autres choses. Je dis que l’Église avait ses raisons pour changer de conduite suivant les besoins, qu’il fallait en tout la respecter. Enfin, après bien des poursuites, ils ont connu que je n’étais pas pour cette secte et c’en a été assez. Ils en usent plutôt comme des comites3 que comme des hospitalières ; non contentes de cela, on a fait venir une créature de je ne sais où, qui était en conférence avec elles. Dès qu’une de mes filles la vit, elle s’enfuit et rougit beaucoup, elle ne put voir son visage à cause que le soleil lui donnait en plein sur les yeux. Sitôt que cette créature fut partie, elle s’en fut dans tout le village dire qu’elle m’était venue demander de la part de gens de qualité, afin que cela fît éclat. Ensuite cette supérieure envoya quérir Manon4, c’était le jour de Pâques, disant qu’elle s’allait plaindre et que l’on faisait venir ici des personnes afin de leur parler, qu’elle était sûre que c’était sa sœur, qu’elle lui ressemblait, etc., faisant des grandes plaintes avec des menaces et des emportements fort grands, qu’elle n’avait que faire d’être géhennée à cause de nous. Manon lui répondit fort honnêtement, puis elle me vint dire toutes les menaces qu’on lui faisait. Je lui mandai par elle qu’elle ferait telle plainte qu’il lui plairait, que je n’avais rien à craindre dans toute mon affaire par rapport à la vérité, mais bien par le contraire. L’autre dit que ces discours ne me justifiaient pas. Ensuite elle est allée [f°177v°] à Paris porter son paquet, où elle a été deux jours. Pour moi, je n’ai rien dit ni témoigné aucune peine, je n’en ai pas écrit un mot à N., quoiqu’on m’ait fort menacée de lui. A des artifices de cette nature, on ne doit répondre que par le silence. Cette fille est d’un emportement et d’une déraison outrée, et par-dessus entêtée de jansénisme. Je suis résolue de tout souffrir jusqu’au bout sans dire rien, et je crois triompher par là de l’artifice. Des créatures, on est bien exposé à tout ; ce n’est pas comme dans un couvent où il y a toujours

2Sœurs hospitalières de la communauté des sœurs de Saint-Thomas-de-Villeneuve : dans une lettre précédente de novembre 1696, Madame Guyon dit : « cette [sœur] hospitalière me rend auprès de lui [le curé] tous les mauvais services qu’elle peut. Elle s’ennuie ici où elle est seule, et me brusque à tout moment… »

3 Comite : officier préposé à la chiourme d’une galère. (Littré qui cite Saint-Simon).

4 Manon, appelée Famille : Marie de Lavau, très fidèle fille au service de Madame Guyon.

des personnes droites, mais deux filles de rien gagnées et qui font gloire de s’établir en me maltraitant.

N. vint jeudi, il me parla avec beaucoup d’éloges du livre de monsieur de Meaux, qu’on me le ferait voir, et avec beaucoup de mépris de celui de M. de C[ambrai]. Je lui dis que je croyais que le dernier était bon, par le soin qu’on avait de me le cacher, cela en riant. Il me dit toujours que je serais en liberté sans le livre. Je répondis que je ne demandais rien, que ma liberté était entre les mains de Dieu. Je ne sais quel est leur dessein en me faisant traiter ainsi par ces filles, mais Dieu est le maître : pourvu qu’il me donne la patience, cela me suffit. Il me dit que j’étais une présomptueuse, que je devais trembler d’avoir renversé l’Église par mes livres. Je lui dis que mes livres n’avaient fait de mal que celui qu’on leur avait fait faire, et qu’ainsi je ne prétendais pas me remplir la tête de scrupules, qu’il me laissât au moins la liberté, parmi tant de peines, de penser que je n’avais rien voulu faire que pour Dieu.

C’est une chose étrange que je me meurs toutes les nuits, et le jour je vais médiocrement bien. Je ne sais à quoi Dieu me réserve. Si la fille qui est venue n’est pas de leur part, il faut qu’ellea soit d’elle-même bien mauvaise pour faire de pareils tours. Faites-moi [f°178r°] le plaisir de vous en informer sous main. Après tant d’éclat, N. [le curé] ne manquera pas de vous en parler. Un mot de réponse, s’il vous plaît. N. me dit encore, en me parlant de M. de C[ambrai] : « Il a parlé, il a écrit, il a imprimé, et c’est plus qu’il n’en faut », et cela en se moquant. Il me dit qu’on avait envoyé son livre à Rome et que, dans la disposition où était le Saint-Siège sur ces matières, on ne doutait point qu’on ne le fît condamner facilement, que pour lui, tout ce qu’il en avait lu lui déplaisait.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°176v°].

a il faut ou qu’elle : nous supprimons le « ou » qui suppose une alternative.

1Sens : « …que l’homme [me] dit oralement, que vous aviez… » Nous adoptons cette interprétation, introduisant « [me] ».

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697.

Je vous écris encore cette lettre, ne sachant pas si, après les violences qu’on exerce sur moi, je le pourrai encore faire. Ce sont des traitements si indignes qu’on ne traiterait pas de même la dernière coureuse. Cette créature fut hier dans ma chambre pour en faire condamner la seule fenêtre dont je peux avoir de l’air. On m’a réduite à une seule chambre où il faut faire la cuisine, laver la vaisselle. Je l’ai laissé tout faire sans

dire un mot. La fille qui était dans la chambre, car j’étais descendue dans le jardin, lui dit qu’elle ne souffrirait pas qu’on me fît étouffer dans ma chambre, que je n’y étais pas et qu’elle ne pourrait permettre qu’on la condamnât. Elle vint avec une fureur de lionne me trouver au jardin. Je me levai pour la calmer, elle me dit : « J’étais allée faire condamner votre fenêtre, et une bête s’y est opposée, mais l’on verra ». Je lui répondis fort doucement et en lui faisant honnêteté que, lorsque N serait venu, je ferais aveuglément ce qu’il me dirait, et que c’était l’ordre que l’on m’avait donné de lui obéir dans le moment. Criant comme une harengère, tenant une main sur son côté et l’autre qu’elle avançait contre moi en me menaçant, elle me dit : « Je vous connais bien, je sais bien qui vous êtes et ce que [f°178v°] vous savez faire ». Remuant toujours la main levée contre moi : « Je suis bien instruite, vous ne me croyez pas aussi savante que je suis ». Je lui dis, toujours du même ton d’honnêteté, et levée devant elle, que j’étais connue de personnes d’honneur. Elle se mit à crier, avec une servante à elle qu’elle avait amenée : « Vous dites que je ne suis pas fille d’honneur ! ». Je lui dis, sans hausser la voix : « Je dis, mademoiselle, que je suis connue de personnes d’honneur ». Elle se mit à crier plus fort qu’elle me connaissait bien, que je ne croyais pas qu’elle fût si savante sur tout ce que j’avais fait. Je lui dis : « Mademoiselle, je dirai tout cela à N. [le curé]. - Je ne vous conseille pas de lui dire, me répondit-elle ; si vous le lui dites, vous vous en trouverez mal et je sais ce que je ferai ». Je lui dis : « Mademoiselle, vous ferez ce qu’il vous plaira. » Elle fit un vacarme de démon. Et lorsqu’elle voit qu’on ne lui répond rien, elle crie qu’on se veut faire passer pour des saintes, pour obliger de lui dire quelque chose. Elle envoya quérir un homme pour condamner non seulement la fenêtre, mais la porte. Je lui envoyai dire qu’elle pourrait faire condamner toutes les portes, que cela m’était indifférent, que pour la fenêtre, il fallait attendre que N. [le curé] fût venu. « Non, non, dit-elle, on a refusé et [ce] qui est dit est dit ; on verra une géhenne ici ; on n’avait que faire d’y venir ; j’ai de bons ordres ». Manon lui dit : « Si vous avez quelques ordres, montrez-les, mademoiselle, et on les suivra ». « Non, non, je ne les veux pas montrer. » Et [elle] fit toujours les mêmes menaces. Elle s’est mise en tête que je mangerai ses fruits quand ils seront mûrs ; je lui ai fait dire qu’on n’en détachera pas un seul et qu’elle en soit assurée. Elle dit qu’elle sait cultiver le jardin et qu’on en a le plaisir, [f°179] qu’on n’a que faire de cela ; le jardin est en friche, il n’y a que des choux et des poireaux ! On ne lui répond rien, elle crie et fait l’alarme toute seule. J’ai écrit à N. [le curé] pour le prier de venir, car après le tour qu’ils ont fait de faire venir chez [moi] une créature qui criait qu’elle me venait voir de la part de gens de qualité, toutes les menaces qu’elle fait et ajoutant comme si j’avais fait ici

des crimes horribles dont elle est bien informée1, je m’attends à tout ce qu’il y a de pis. J’ai traité, depuis que je suis ici, cette fille avec une honnêteté la plus grande du monde, lui donnant tout ce qui lui a fait quelque plaisir. Je ne lui ai jamais dit une parole.

Cela ne se fait pas sans dessein : on veut m’ôter d’ici et m’enfermer en quelque lieu inconnu, ou m’obliger à me plaindre ou à me fâcher ou à demander quelque chose. Mais j’espère que Celui pour lequel je souffre me donnera la patience. Je n’ai pas le moindre trouble de tout cela, il ne m’arrivera que ce qu’il plaira à Dieu. Plût à Sa bonté que je fusse Sa juste victime. Ils ont d’abord fait courir le bruit que je me voulais faire enlever, qu’il était venu pour cela des hommes à cheval. Ensuite elle m’a fait confidence qu’on me voulait faire enfermer à la Miséricorde. Elle m’a poussée par mille emportements à toute extrémité, sans que j’aie fait un mot de plainte. Je n’en ai pas encore parlé à N. [le curé]. Ainsi je m’attends à tout. J’ai bien cru, lorsqu’on me mettait dans une maison comme celle-là, composée de deux personnes, qu’on avait dessein de m’en imposer, mais Dieu sur tout. Il y a apparence que vous n’entendrez plus parler de moi, mais en quelque lieu qu’on m’enferme, nous n’en serons pas moins unies en Jésus-Christ. Il faut que le règne de la puissance des ténèbres ait tout le temps que le Seigneur lui a permis.

Je vous [f°179v°] embrasse de tout le cœur. Recevez ces dons du St Esprit. Je ne garde pas vos lettres [un] demi-quart d’heure ; on ne m’en trouvera point. Si N. vous dit qu’on m’accuse de bien des choses dans cette maison et qu’il ne s’en veut plus mêler, dites-lui qu’il ne croie pas sans venir soi-même en savoir la vérité, et cela comme de vous. Elle dit encore à Manon : « Puisque vous n’exécutez pas mes ordres, je ne vous en donnerai plus, mais vous verrez », avec une hauteur horrible. Mais comme j’avais défendu de lui répondre, elle ne dit rien. Elle me dit que je lui avais mandé des impertinences en lui faisant dire que je ne pouvais craindre la vérité, que dans toute mon affaire d’un bout à l’autre, je n’avais à craindre que le mensonge et qu’ainsi elle écrirait ce qui lui plairait, que Dieu serait notre juge. C’est une créature d’un emportement, qui jure comme un charretier, une basse bretonne. Vous devriez aller voir N. [le curé] : comme il est assez facile à dire2, il vous dira peut-être quelque chose. Je crois qu’on me veut enfermer ici et faire croire que je suis ailleurs. Plus on me cachera aux hommes, plus Dieu me voit.

1Nous transcrivons exactement cette phrase obscure, éclairée quelque peu par le début de la lettre suivante. Noter une lacune probable que nous indiquons par les points de suspension (absents chez Dupuy).

2Le curé parle facilement.

Un procédé de cette violence justifierait un coupable ; comment ne fera-t-Il pas connaître l’oppression d’une innocente, trop heureuse d’imiter notre Maître, jusqu’à mourir même.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697.

Depuis ma lettre écrite, j’ajoute que la fille fit tant de bruit en disant des injures et prenant des témoins pour les dire, sans qu’on dise autre chose, sinon que Dieu serait notre juge, menaçant de tout ce qu’il y a de pire, qu’un homme dit : « Il faut que ce soit des coureuses1 qu’elles tiennent là enfermées ». Je crus être obligée d’envoyer prier N [le curé] de venir. Il vint, je lui dis qu’en vérité, c’était bien assez d’être renfermée sans entendre des injures atroces. Je lui contai le fait et lui dis que si j’étais [f°180] coupable, qu’on me fît mon procès, mais que d’entendre des infâmies de cette nature qu’en vérité cela était odieux. Il fit semblant d’être fâché, puis sortit pour leur aller défendre de me plus injurier, à ce qu’il dit. Il revint et me dit que je n’avais nulle confiance en lui. Je lui répondis qu’on m’avait si fort menacée que, si je me plaignais à lui, que je m’en trouverais mal, qu’il m’était aisé de voir qu’on avait commencé l’effet de la menace. Il me dit ensuite : « M. l’arch[evêque] de Reims a juré sur les Evangiles que N. [Fénelon] vous était venu voir ici ». Je lui dis qu’on le connaissait bien mal de juger cela de lui, et par-dessus cela il ne l’avait pu faire. Ensuite il dit qu’il était chassé de la Cour et bien d’autres2, me fit entendre que, n’ayant plus de protecteurs, que je me devais attendre à tout, qu’on avait fort trouvé à redire que M. l’arch[evêque] de P[aris] m’eût fait sortir de Vincennes, qu’on disait ouvertement que j’étais bien là. Je lui dis que j’étais prête à y retourner si l’on le souhaitait, que je n’étais pas plus renfermée qu’ici, et que j’y étais à couvert des suppositions de ces prétendues visites ; que je ne demandais nulle grâce, étant résolue de tout souffrir pour Dieu à quelque extrémité qu’Il pût aller, que je voudrais être la seule victime.

Ensuite il se radoucit, disant qu’il voulait me communier, que pour cela il était obligé de dire du mal de moi, et que M. de Meaux avait dit : « Voilà un homme, celui-là ; on ne la pourrait mettre en de meilleures mains ». Il m’assura qu’il me protégeait contre la tempête et

1Fille ou femme de mauvaise conduite (7e sens figuré, Littré).

2 Lorsque Fénelon fut envoyé à Cambrai on chassa des emplois de la Cour d’autres personnes moins considérables, dont Dupuy.

témoigna qu’il adoucirait tout, mais il désirait un témoignage de moi comme il avait de la charité. Il fit bien des personnages. Je lui écrivis une belle lettre de remerciement. Ensuite il fit condamner ma porte et voulut en faire autant de la fenêtre, mais lui [f°180v°] ayant fait voir qu’il fallait étouffer si l’on m’ôtait l’air, on l’a condamnée avec des treillis de fer. Dieu qui n’abandonne pas tout à fait, a fait trouver un trou par lequel ces bonnes gens qu’on envoie vers nous, ont témoigné qu’ils nous serviraient jusqu’à la mort. Ils sont pleins d’affection et sans nous, ils auraient quitté la maison, car ils sont bons jardiniers et ils font cela en tournée. Il y a ici un des prêtres qui dit me connaître et avoir une extrême affection de me servir : c’est un homme intérieur ; il les encourage, quoiqu’ils n’en aient pas besoin. Dans le tintamarre qu’ils ont fait, il m’a écrit pour me témoigner son zèle et combien il est touché d’un pareil procédé. La rage de cette fille vient de ce qu’une autre, qui a demeuré ici avec elle au commencement, et contre laquelle elle a une haine et jalousie horribles, paraît être affectionnée pour moi et en dire du bien en toute rencontre. Cela l’a aigrie contre moi. Quand elle me fait faire des honnêtetés par les sœurs qui viennent de Paris, je lui en fais aussi. Elle devient comme un lion. Les autres me témoignent à l’envie, lorsqu’elles en trouvent l’occasion, qu’elles sont bien fâchées des manières d’agir de cette fille, mais que c’est son humeur, personne ne pouvant vivre avec elle. Je ne leur en dis pas un mot, parce que ce que je dirais affaiblirait ce qui se voit. En vérité, de pareilles violences justifieraient un coupable ; comment n’appuiraient-elles pas le bon droit d’un innocent ?

N. n’a plus en bouche que M. de Chartres : c’est l’homme incomparable ! Pour moi je vois M. de C[ambrai] comme un second saint Jean Chrysostome dans toutes les circonstances ; je prie Dieu qu’Il lui en donne le courage, et à nous celui de persévérer jusqu’au bout. Faites amitiés à ces bonnes gens : je leur ai bien de l’obligation. Il faut que ce soit le Bon Dieua qui leur donne tant d’affection, ne pouvant, en l’état où je suis, [f°181] leur faire du bien. Je suis très contente et n’ai jamais été plus en paix. On m’enferme à mes dépens. C’est de mon argent qu’on paye les chaînes dont on me captive, et les murailles pour m’enfermer.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°179v°].

abon dieu : Dupuy ne met très généralement aucune majuscule, même à Dieu.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697.

Il est de conséquence d’éclaircir plutôt le livre1 que de l’abandonner. Il est de l’intérêt de la vérité de tendre toujours à l’éclaircissement et à l’explication. C’est de cette manière et par ces sortes de disputes qu’on a donné le jour à la vérité ; je suis sûre que c’est tout ce que les ennemis craignent. Mais si l’auteur a de la fermeté, il faudra bien qu’on en passe par là, puisque c’est un parti qu’on n’a jamais refusé dans l’Église. Si vous avez encore quelque crédit, faites que l’on le prenne et qu’on ne se relâche jamais là-dessus ; c’est à présent qu’il faut faire voir sa fermeté et la fidélité de l’amour. Je vous conjure par les entrailles de Jésus-Christ qu’on n’abandonne pas le livre, mais qu’on l’éclairasse2. Dites-le au b [Fénelon].

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°181].

1L’Explication des maximes des saints de Fénelon.

2  « …dès la fin d’avril 1697, la Première réponse […] aux difficultés de l’évêque de Chartres évoquait l’introduction de « correctifs » […] Fénelon ajoutait de nouvelles corrections. Les dossiers, conservés aujourd’hui en partie, ne furent jamais publiés… » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « notice » par J. le Brun, p. 1541.) – « Une partie des corrections est représentée par l’introduction d’atténuations… » (id., p. 1543), conformément au souhait de Madame Guyon exprimé dans une lettre de mars : « Je trouve en quelques petits endroits le faux trop poussé… »

0. A LA PETITE DUCHESSE. 18 avril 1697.

Je ne suis point surprise qu’on ait fait tout cela à M. de V.1 et à Rema. Je lui ai mandé bien des fois que je craignais ce qui est arrivé. Elle m’a toujours dit que M. C.2 l’approuvait : elle est bonne, elle a beaucoup d’esprit et de savoir-faire. Ne lui dites point que vous avez avec moi nul commerce secret, je vous en prie, mais ce que vous lui dites, dites-le comme de vous-même. Ma pensée est qu’elle demeure chez mad[ame] puc3 tant que M. de V. n’y viendra point, et il est d’une extrême conséquence que M. de V. ne quitte point sa cure dans le temps où nous sommes. On ne la lui peut point ôter, et ce serait se déclarer coupable que de la quitter. Il faut souffrir et y demeurer ferme : c’est la seule

manière de détruire la calomnie. J’ai pensé d’abord que M. Ol.4 ne faisait semblant [f°181 v°] d’approuver que pour avoir un prétexte spécieux de le perdre. Enfin, je demeurerais ferme dans ma cure. S’il quitte et s’il vient demeurer chez mad[ame] Puc., que Rem.5 quitte et prenne une petite chambre comme elle faisait autrefois. Il faut lui faire la charité, elle en a véritablement besoin. Ce n’est pas comme le ch., car elle n’a rien du tout. C’est à ces personnes qu’on doit borner la charité dans le temps où nous sommes. Ce sont ces fidèles qu’il faut soutenir. Vous pouvez la voir quelquefois, et c’est une fille qui a d’excellentes qualités. Un peu politique : cela est d’usage à présent. Mais ne la prenez point chez vous, ce qui lui ferait tort, et à nous. Elle peut demeurer inconnue aisément dans une petite chambre à Paris au cas que M. de V. vienne chez madame Puc, mais qu’ils ne demeurent pas ensemble : les soupçons et les jalousies de M. de V. vous causeraient toujours des affaires. Il s’est déclaré ouvertement contre moi lorsque je lui ai dit la vérité. Son amour-propre et l’estime de lui-même lui fait croire que tout ce qu’il ne pense pas est mal pensé.

Je prie Dieu qu’Il nous fasse entrer toutes deux en ce que je vous dis, car le pas serait glissant, mais je crois que Dieu nous le fera faire. C’est à présent, comme dans la primitive Église, qu’il faut soutenir ceux que la persécution afflige, trop heureux de partager les chaînes des captifs. Il est aisé de tromper madame de b. et de lui faire entendre que l’on se sert du nom d’anciens domestiques auxquels j’ai été trompée, mais que tout passe par N. Bab[et]2 et le chien3 peuvent faire bien du mal, mais je ne devinais pas ; j’ai cru toute autre chose et je sentais avoir obligation à des gens qui n’y avaient pas de part. N’ayant pas de robe et étant toute nue, j’ai pensé qu’on s’était servi de cette voie. M[adame] de b. me [f°182] paraissait la mère, etc., que vous jugezb assez. Le moyen d’éviter cela ? Qui a pu dire à bab[et] que j’ai eu une domestique de ce nom ? Et comment cela s’est-il pu faire? J’abandonne tout à Dieu. Je pense quelquefois qu’ils n’auront point de repos qu’ils ne m’aient fait endurer le dernier supplice, et je le regarde comme le plus grand bien. C’est le seul repos que j’aie ici.

Je crois devoir vous dire que je n’ai jamais conseillé à Rem. a de demeurer avec M de V. Ils étaient ensemble que j’étais encore à Meaux, et je ne le sus qu’après. Je mandais les inconvénients que je craignais,

3 Babet probable, surnom que nous retrouvons dans des lettres tardives, entre disciples de Madame Guyon alors résidant à Blois.

4Non élucidé.

on m’assura du contraire, comme je vous l’ai mandé. J’ai approuvé, sur les raisons qu’on me disait, ce que je ne pouvais empêcher ; cela est différent de le conseiller. Ceci entre vous et moi, dont vous ferez usage. Je me souviens d’une circonstance qui vous prouvera ce que je vous ai dit et qui vous remettra en voie : vous vous souviendrez peut-être bien qu’étant revenue de Meaux, nous envoyâmes quérir le Chi[nois] chez N., qu’elle m’apprit que Rem. était allée demeurer chez M de V., que j’en fus surprise, que le chi[en] me dit qu’ils en avaient écrit à Dom Al[leaume] qui l’avait approuvée après qu’elle lui avait exposé son attrait intérieur sur tout cela ; que j’acquiesçais à ces raisons, mais que je persistais toujours à dire qu’il fallait qu’ils prissent une vieille femme pour les servir, et pour cesser le scandale d’obliger le chi[nois], et même Dom Al[leaume], de leur en écrire. Je crois que nous pouvons remettre cela dans notre mémoire. Peut-être que s’ils l’eussent fait, la chose se serait passée plus doucement.

N. [le curé] sort d’ici, jeudi 18 ; il m’est venu défendre de communier de la part de N.6 Je lui ai dit que c’était ma seule force. Il n’est entré en nulle raison sur cela, et ensuite, prenant son sérieux, il m’a dit que la Maillard7 l’était venue voir, qui lui avait dit les choses avec des circonstances si fortes, assurant qu’elle soutiendrait tout en face, de manière qu’on ne peut pas ne la point croire. Ensuite il m’a dit que j’étais responsable devant Dieu de tout le trouble de l’Église, que je devais avoir de grands remords de conscience d’avoir perverti tous les meilleurs, surtout N. [Fénelon]. Je lui ai dit que la souffrance les sanctifierait, qu’il deviendrait un saint Jean Chrysostome. Il s’est mis fort en colère et m’a demandé si Luther et Calvin étaient des saint Jean Chrysostome. Ensuite il m’a exhortée sérieusement à rentrer en moi-même et à me convertir, à ne me pas damner. Je lui ai dit : « Mais, monsieur, après avoir tout quitté et m’être donnée à Dieu comme je l’ai fait ! ». Il m’a interrompue sans me vouloir laisser parler, disant qu’il avait connu des sorcières qui avaient fait de plus grandes choses et qui passaient pour des saintes, que cependant elles s’étaient converties et étaient bien mortes ; qu’il m’exhortait à profiter de la charité qu’il avait pour moi à ne me pas perdre, que pour le diable on faisait encore plus de choses que pour Dieu, et qu’il me conseillait d’y faire réflexion, qu’il me tendait les mains, qu’on devait profiter du temps, qu’il savait de bonne part, et à n’en pouvoir douter, que le P[ère] l[a] C[ombe] était un second Louis Goffredi, qui fut brûlé à Marseille8, et m’a toujours soutenu la même

6 Peut-être l’archevêque de Paris.

7 La Maillard autrement Grangée ou Des Granges.

8 Louis Goffridy, ecclésiastique qui fut brûlé à Aix, le 30 avril 1611.

chose, me faisant entendre que si je l’excusais, il me croirait de même ; enfin, qu’on me faisait encore bien de la grâce de me laisser ici. J’ai dis que si N. trouvait qu’il me fallût une autre prison, j’étais prête d’y aller. Je crois bien que je n’ai qu’à m’attendre à tout ce qu’il y a de pis. Il m’a dit qu’un grand seigneur avait eu réponse de Rome qu’on y condamnerait le livre de M. de C[ambrai], que c’était un homme perdu sans ressource. On croit que je l’ai ensorcelé. L’on commence même à me refuser les choses sur la nourriture dont j’ai besoin, mais c’est peu que cela. En vérité, j’ai bien besoin que Dieu m’aide, car on me pousse avec bien de la vigueur. J’ai peur qu’on ne fasse quelque nouvelle procédure : ils sont assurés de leurs faux témoins.

a Lecture incertaine.

b Lecture incertaine.

c Mot illisible.

1 Non élucidé : Mme de Vibraye ?

2 M. C. : M. de Cambrai (Fénelon) ? peu probable.

5Non élucidé : cette lettre est bien un rébus (volontaire) !

0. LETTRE ATTRIBUEE AU P. LA COMBE. 27 avril 1698.

Ce 27 avril 1698

Au seul Dieu soit honneur et gloire.

C’est devant Dieu Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous, et que je rejette et déteste toute maxime et toute conduite qui s’écarte des commandements de Dieu ou de ceux de l’Église, désavouant hautement tout ce que j’ai pu faire contre ces saintes et inviolables lois, et vous exhortant en Notre Seigneur d’en faire de même, afin que vous et moi réparions, autant qu’il est en nous, le mal que peut avoir causé notre mauvais exemple, ou tout ce que nous avons écrit qui peut donner atteinte à la règle des mœurs que propose la sainte Église Catholique, à l’autorité de laquelle doit être soumise, sous le jugement de ses prélats, toute doctrine et spiritualité, de quelque degré que l’on prétende qu’elle soit. Encore une fois, je vous conjure, dans l’amour de Jésus-Christ, que nous ayons recours à l’unique remède de la pénitence, et que par une vie vraiment repentante et régulière en tout point, nous effacions les fâcheuses impressions causées dans l’Église par nos fausses démarches. Confessons, vous et moi, humblement nos péchés à la face du ciel et de la terre ; ne rougissons que de les avoir commis et non de les avouer. Ce que je vous déclare ici vient

de ma pure franchise et liberté, et je prie Dieu de vous inspirer les mêmes sentiments qu’il me semble recevoir de sa grâce, et que je me tiens obligé d’avoir. Fait ce 27 avr[il] 1698.

Dom François La Combe

Religieux barnabite

A.S.-S. pièce 7246. Au dessus de cette lettre est écrit : « ... pour madame guyon » ; annotation d’une autre main : « l’original a été montré à Mr. Le nonce à Paris » - A.S.-S. pièces 7588, 7589, 7591 - Cor. Fénelon 1828, tome 9, lettre 391, p. 36, avec l’annotation : « Cette lettre a été publiée par D. Deforis, dans les œuvres de Bossuet, 1788, tome XIV, p.185 […] »

Madame Guyon présente cette lettre dans sa Vie 4.5 comme suit : « Enfin après bien des menaces des suites fâcheuses à quoi je me devais attendre, M. de Paris s’en alla et M. le Curé, restant, me dit : « Voilà la copie de la lettre du P. La Combe. Lisez-la avec attention, écrivez-moi, à moi, et je vous servirai. » Je ne lui répondis rien, et M. de Paris l’envoya quérir pour le ramener. Voici la copie de cette lettre : [suit la copie exactement conforme à la pièce 7246 ci-dessus ; elle poursuit ensuite son récit :] « Cette lettre m’ayant été lue par M. de Paris, je demandai à la voir. Il me fit grande difficulté. Enfin, la tenant toujours sans vouloir me la mettre entre les mains, je vis l’écriture, un instant, qui me parut assez bien contrefaite. Je crus que c’était un coup de portée [de grande portée] de ne pas faire semblant de m’en apercevoir dans la pensée qu’ils me confronteraient au P. La Combe lorsque je serais en prison, et qu’il me serait pour lors plus avantageux d’en faire connaître la fausseté. Ce qui me porta à dire simplement que si la lettre était de lui, il fallait qu’il fût devenu fou depuis seize ans que je ne l’avais vu, ou que la question qu’il n’avait pu porter lui eût fait dire une pareille chose. »

L’édition de 1828 porte l’annotation suivante : « M. le cardinal de Bausset rapporte que cette lettre du P. Lacombe fut portée par le cardinal de Noailles et M. de la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, à Mme Guyon, détenue alors à Vaugirard ; qu’après en avoir entendu lecture, Mme Guyon répondit tranquillement qu’il fallait que le P. Lacombe fût devenu fou ; qu’on insista vainement pour obtenir de cette dame un aveu conforme à celui du P. Lacombe, et qu’on s’aperçut bientôt après que ce père avait perdu totalement l’usage de la raison. On fut obligé de le transférer à Charenton, où il mourut l’année suivante, en état de démence absolue [en fait Lacombe mourut plus tardivement, en 1715]. (Hist. de Fénelon, liv. III, n. 50.) […] ».

La lettre est aujourd’hui reconnue fausse.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

N. [le curé] sort d’ici, qui, après m’avoir fait les exhortations ordinaires de me convertir et rentrer en moi-même, que je pourrais mourir subitement, que je ne me damnasse pas ; il m’a enfin fait entendre que le tut[eur][Chevreuse] avait reçu une lettre d’une personne du premier

rang dans l’Église, qui n’est pas M. de Grenoble1, qui mandait des choses abominables et si bien circonstanciées qu’il jurait avec les serments les plus forts, mais qu’il avait promis au tut[eur][Chevreuse], sans le nommer, qu’il garderait un secret inviolable. Je lui ai fait les dernières instances pour savoir ce dont il s’agit, il n’a jamais voulu me le dire. Enfin, il m’a promis de lui en demander la permission. Il dit que le tut[eur] lui avait avoué que jusqu’à présent il m’avait cru bonne, mais qu’il ne savait plus que croire, que tout ce qu’il pouvait était de suspendre son jugement et que je lui avais fait bien de fausses prophéties. Je lui ai dit que je ne me piquais pas d’être prophétesse, mais que pour des crimes, je n’en avouerais aucun. Il a dit : « Nous n’en parlerons pas ». Je lui ai dit que ce n’était pas assez et qu’il fallait me les dire, qu’il me serait peut-être fort aisé de prouver le contraire, que je ne croyais rien de plus étrange que de calomnier et ensuite de demander le secret, que le secret était pour moi la plus petite chose du monde, mais que je demandais qu’on me donnât le moyen de justifier la chose. Il me remet toujours la Maillard, et dit qu’il n’y a pas d’apparence qu’une femme soutînt quatorze ans une chose si elle n’était vraie2. Quand je lui ai dit que c’étaita une mauvaise [f°183v°] femme, il dit que les larrons s’entre-accusent bien et sont crus.

Je vous prie qu’il ne puisse jamais revenir à N. [le curé] que vous sachiez ceci. Dieu a donc permis que nos meilleurs amis, aussi bien que les autres, aient enfin cru, avec d’apparentes raisons, les calomnies ! La volonté de Dieu soit faite. Nous n’avons que le temps pour souffrir, mais je vous assure que je ne les ai jamais voulu tromper ; Dieu le sait. Si je suis trompée, que Sa sainte volonté soit faite. On ne cessera jamais de faire des calomnies et, quand une fois la porte est ouverte, c’est à qui ira faire la sienne. J’ai la dernière douleur de ce que N. m’a dit que les meilleurs allaient être chassés de la Cour2b. Je souhaite qu’ils me chargent si cela leur est utile : ils le peuvent faire à présent, sans blesser leur

1Il s’agit donc de dom Le Masson rapportant l’histoire de Cateau Barbe et non du cardinal Le Camus. V. sur cette affaire : Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus… ».

2L’affaire Cateau-Barbe date du séjour de 1684 à Grenoble soit treize ans auparavant. La Maillard est la « dévote de Dijon » sur laquelle des « renseignements accablants » parvinrent à Tronson qui avait entrepris une enquête en 1693. V. Orcibal, Etudes…, « Madame Guyon devant ses juges », à la p. 822.

2bFénelon a été nommé par Louis XIV à Cambrai le 4 février 1695 (non à cause du quiétisme, le Roi ayant jusque-là ignoré le problème ; au printemps 1697 aucune mesure n’avait été prise mais une campagne y préparait ; voir C.F., t. V, p.263 sv.). Il doit s’agir ici de Beauvillier dont on attendait la disgrâce – qui ne vint pas. Bien au contraire, Louis XIV lui conservera toute sa confiance puisqu’il sera chargé des finances. Il aura dû quand même désavouer Mme Guyon.

conscience, puisqu’ils me croient mauvaise, ou du moins puisqu’ils le peuvent croire sur de belles apparences. Il me semble qu’il est bon pour moi, si Dieu en est glorifié, que je sois livrée pour tout le monde.

Je vous remercie de votre charité. Allez toujours à Dieu : Il est toujours le même. Quand je serais un démon, Il n’en est pas moins ce qu’Il est. Je ne vous écrirai plus, car je ne veux plus embarrasser personne. Je ne vous en aimerai pas moins en Notre Seigneur Jésus-Christ, et vous ne serez jamais effacée de mon cœur. Il faut attendre l’éternité.

Je m’étonne que le tut[eur] ait fait cette confiance à N. [le curé]. Il dit que c’est par charité et, à la fin, qu’il m’exhorte à ne me pas perdre ; je l’en remercie et je lui demande ses prières, afin de faire l’usage que Dieu veut de tout ceci. Dès que je réponds un mot à N., pour lui dire la vérité ou pour l’éclaircir, quoique je le fasse le plus doucement que je puis, il me dit que je suis une emportée, que si j’avais de la vertu je ne répondrais rien, et puis il recommence les exhortations sur ce que je profite de la commodité de l’avoir et que je lui fasse un aveu sincère [f°184] de mes crimes. Il ne vient plus que pour cela. Si je savais les choses, je pourrais en faire voir la fausseté, mais ne les sachant pas, je laisse à Dieu de faire croire ce qu’il Lui plaira. Si j’ai trompé le tut[eur], je prie Dieu qu’Il le désabuse. Enfin il dit que ma Vie est abominable et qu’il l’a vue. Il faut donc qu’on en ait fait une autre ? Ou bien, si c’est la même, comment n’a-t-on pas eu la charité de me le dire lorsqu’on l’a vue ? On en a vu, à ce qu’il dit, donner au public certains endroits critiqués, mais il m’a dit cela si fort entre ses dents que je ne sais quel sens y faire. Ma consolation est que Dieu voit le fond des cœurs. Soit qu’Il me châtie si je Lui ai déplu sans le vouloir et sans le connaître, soit qu’Il m’exerce, c’est toujours un effet de sa bonté. J’oubliais à vous dire que N. [le curé] m’a dit que l’auteur [Fénelon] avait eu la témérité d’écrire à Rome et d’y envoyer son livre, mais qu’il y serait assurément condamné.

Je n’ai de nouvelles que par vous et par lui. Comme il m’avait dit plusieurs fois que le C[uré] de V[ersailles]3 disait beaucoup de mal de moi, d’ailleurs ayant appris combien on relevait Mlle de la Croix, ensuite ayant lu qu’un nommé Solan était venu de province et m’étant souvenu que M. le C[uré] de V[ersailles] m’avait dit que son M. Solan demeurait en province en habit séculier, ensuite N. [le curé] m’ayant dit qu’on avait appris de moi, par certaines voies, des choses, cela en manière entrecoupée, j’avais fait un pot-pourri de tout cela dans ma tête. Qu’est-ce qu’une main qui a écrit à Saint-Denis ? M. Lar et N. sont si contents de ma fille ? Elle me doit venir voir incognito. J’attends tout

3 Hébert, v. Index.

ce qu’il plaira à Dieu, mais on me fait bien sentir qu’on m’aurait ménagée à cause de mes amis, mais que leur chute fait qu’on ne veut plus avoir de ménagement. N. ne me parle plus de vous : est-ce que vous ne le voyez plus ? J’oubliais encore à vous dire [f°184v°] que N. m’a dit qu’il m’apporterait un extrait de la lettre écrite au tut[eur] s’il le voulait. Je me donne la torture sans pouvoir deviner ce que c’est. Il m’a encore dit que la raison pour laquelle on m’ôtait la communion, c’est que cela me justifiait trop de me voir communier, et cela ferait croire qu’on n’avait pas raison de me traiter comme on fait. Il dit que M. et Mme de Renty lui avaient dit que je prêche par-dessus les murailles.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°183].

aque (une ligne biffé illisible) c’était

b Un ou deux mots illisibles.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

C’était moi qui avais ouvert la lettre et contrefait mon écriture pour le dessus. N. [le curé] m’a positivement dit tout ce que je vous ai mandé ; il m’a dit de plus que si le tut[eur][Chevreuse] le voulait bien, il m’apporterait une copie de cette lettre. Il m’anathémisa en s’en allant, disant que, puisque je ne voulais pas confesser tous mes crimes, il me laissait à la justice de Dieu et aux remords de ma conscience. Il me fit entendre que je pourrais bien rentrer en prison, mais je ne parus point en être fâchée.

La lettre que vous m’avez écrite m’a donné une grande joie, voyant la disposition des serviteurs du Seigneur dans une si forte épreuve. Que ce qui me regarde ne les arrête pas ! Ils n’ont qu’à témoigner qu’ils m’abandonnent et qu’ils laissent à Dieu le jugement de tout. Dieu sait que c’est de tout mon cœur que je me suis offerte à Lui comme une victime pour tous. Plût à Dieu qu’il S’en contentât, mais peut-être ne suis-je pas digne d’un si grand bien ? N. [le curé] me dit qu’il était venu des dames à équipages pour déposer contre moi. Je n’en connais aucune, et il faut que ce soit des personnes qui en aient loué. Enfin je me sacrifie à Dieu sans réserve pour la plus sanglante tragédie ; il me semble qu’on n’aura pas de repos qu’on n’en soit venu là. Je vous en prie, que l’on perde plutôt la vie que de faiblir sur l’intérêt de Dieu et de la vérité ; mais pour ce qui me regarde, qu’on ne se fasse pas d’affaires à cause de moi qui voudrais donner mille vies, si je les avais, pour eux tous. Quel

personnage fait madame de B.1 en tout cela ? On n’entend rien d’elle, et je crois bien qu’elle tire son épingle du jeu. Pour nous, ma bonne d[uchesse], vous avez une douleur de compassion et d’amitié qui n’est pas la moindre souffrance. Je n’écrivis point le premier lundi, n’ayant rien à mander et y ayant peu que je l’avais fait. Je trouve trop d’inconvénient à envoyer aux s.1 J’ai toujours oublié de vous dire que b.1 avait servi à ma prise, et ce fut le gantier, mari de cette Maillard, qui vint avec Desgrez me reconnaître. Je crois que pour mon égard, la tragédie n’est pas finie. La seule consolation qui me reste est que cela ira peut-être jusqu’à m’ôter la vie ; j’en ferais un grand régal à moins que Dieu ne me changeât, car forte ou faible, la mort de cette sorte est un bien. J’ai résolu, si Dieu me le laisse faire et qu’on m’interroge de nouveau par les voies de la justice, de ne rien répondre du tout, ayant assez fait connaître la vérité. Plus on est innocent, plus on veut qu’on soit criminel. Il n’y a qu’à laisser faire selon le pouvoir que Dieu en a donné. Il est expédient qu’un périsse pour plusieurs2 : Jésus-Christ en a donné l’exemple.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 184v°].

1 Non élucidé.

2Jean, 11, 50.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

Je ne suis pas surprise de ce que vous me mandez. Dès que je fus ici et que je vis la disposition des choses, je compris qu’on ne m’y mettait que pour me faire des suppositions. J’en écrivis sur ce pied à M. Tronson. Cela ne me sortit point de l’esprit. Leur premier dessein fut de me faire enlever, et de faire ensuite courir le bruit que c’était moi qui me faisais enlever. Je n’entendais parler que de cavaliers qui venaient, disaient-ils, pour m’enlever de la part de mes amis, et qu’ils viendraient en plus grand nombre. Je dis que je savais que, ni de ma famille ni de mes amis, on ne me viendrait enlever, que si je l’étais, je crierais si fort qu’on saurait de quelle part. Depuis [f°185v°] ce temps, ils ont changé de batterie[s]. N. [le curé] me dit, dès Pâques, que M. le duc de Villeroy l’avait assuré avoir vu ici M. de C[ambrai], à heure indue, qui me venait voir, et vous, une autre fois ; je n’en fis que rire, parce que cela était si faux et si impossible. Cependant j’ai fait réflexion que comme ils n’en veulent pas à moi seule, et que N. a une maison à côté de celle-ci où il

demeure des prêtres, il se peut faire que M. de Vil[leroy] m’ait vue entrer là et que des gens apostés lui aient dit que c’était M. de C[ambrai], ou bien qu’ayant ouï dire que je suis ici, il l’ait cru lui-même. Pour la fille, il faut que ce soit un démon pour avoir donné pareil certificat. Que puis-je avoir fait ici ? Si ce qu’ils disent était vrai, pourquoi appréhender si fort que je le sache, qu’on a fait boucher hier jusqu’à des trous où on ne pourrait passer qu’à peine une aiguille à faire des bas ? Pourquoi défendre qu’on ne me confesse même à l’heure de la mort, ce qu’on ne refuse pas aux plus coupables ? C’est N.2 qui se fait faire lui-même les dépositions, qui les reçoit avec deux hommes à lui. C’est leur dernière ressource après m’avoir voulu faire mourir. Je rêvais il y a quelque temps que ma sœur, la religieuse qui est morte, me disait : « Fuyez. Quand vous n’habiteriez que des cavernes et des carrières, vivant de pain demandé par aumône, vous seriez plus heureuse ». Mon cœur est préparé à tout ce qu’il plaira à Dieu, trop heureuse de donner vie pour vie, sang pour sang.

La fille qu’on a fait supérieure générale3, apparemment pour signer des faussetés contre moi, me dit en partant : « Si l’on dit que j’aie dit quelque chose contre vous, dites que je vous le soutienne4, que j’ai menti. » Ensuite elle me dit : « Ils prennent des mesures qu’ils croient très sûres, pour que vous ne sortiez jamais de leurs mains ». Celle qui est à N. m’a fait entendre [f°186] que madame de Lu. était tout ouvertement contre moi, savais toute ma vie5 et la disant d’une manière bien opposée à la vérité.  Ne vous affligez pas : Dieu règnera toujours et c’est assez. N’aurait-on point surpris l[a] bonne c[omtesse] pour lui faire aussi signer quelque chose sans qu’elle le sût ? Comment la gouvernez-vous ? Enfin si Dieu permet que mes amis croient toutes les faussetés qu’on fait dire à des gens apostés, la volonté de Dieu soit faite. L’éternité les détrompera, et cela leur fera plus de tort qu’à moi. C’est le dernier coup de Bar[aquin].

A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 185].

1M. de Villeneuve ?

2le curé ?

3La religieuse qui eut la garde de Mme Guyon était Mme Sauvaget de Villemereuc, de la congrégation dite de Saint-Thomas-de-Villeneuve, « bâtie à la hâte, où l’on me mit en me faisant sortir de Vincennes » (Vie 4.1, p. 900 de notre édition).

4Sens obscur.

5Elle aurait lu le manuscrit de la Vie ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

Je vous avoue que je suis bien fâchée des mouvements que N. [Fénelon ?] se donne ; il aurait mieux fait de tout prévenir à R[ome], mais Dieu saura bien lui ôter ces appuis. Pour bab[ette], je n’ai découvert que depuis peu ce que c’est. Il y a environ deux ou trois mois que N. m’envoya une lettre d’une fort belle écriture signée Anne de la Bi., où cette personne me mandait qu’elle me priait de lui envoyer un de mes habits parce qu’elle avait fait faire une robe de peau d’agneau pour moi et n’avait rien de quoi la couvrir. Je ne savais si c’était ami ou ennemi qui écrivait. Je compris qu’en me demandant une robe, on donnait par là moyen d’écrire. Je n’en voulus rien faire, mais je fis réponse par N. même que je n’avais point d’habits, mais qu’il n’y avait qu’à acheter de l’étoffe pour la couvrir, que je ferais rendre l’argent. Vous ne sauriez croire combien on m’a tourmentée pour avoir une robe à moi : je n’en ai point voulu envoyer, j’ai envoyé de l’étamine en pièce pour me faire un manteau. Ils m’ont envoyé une robe de peau d’agneau la mieux choisie du monde que N. a payée soixante-deux livres ; mais comme il y avait du ruban qu’ils ne comptaient pas, n’ayant rien, j’ai envoyé sans savoir à qui des babioles. Je crus d’abord que c’était le petit ch.1 C’est donc un tour de bar[aquin]. [f°186v°] Dans la dernière lettre qu’ils m’ont écrite, il y avait : « Ma fille Babette vous salue », mais je me suis mise en tête que le petit ch. s’appelait babet. Bref, de tout cela, j’ai eu deux robes, et c’est N. lui-même par qui tout cela a passé. Il reçoit des lettres de tous ceux qui lui en portent ; pourvu que tout passe par lui, il est content. Les lettres vous feront voir tout cela, mais ce tour-là n’est pas bien.

Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l’état de N.[Fénelon], mais Dieu le veut pour Lui. Il me semble que je vois l’effet de mon songe [d’]il y a huit ans : une femme l’a arrêté, l’abandon de cette femme le fera aller. C’est par la perte de tout qu’on trouve tout. Je bénis Dieu de l’abandon du b [Beauvillier] ; Dieu assurément prendra soin de lui, Sa main ne sera pas abrégée2. Je vous prie d’envoyer quérir le petit ch. et lui dire que vous avez appris que bab[et] se vantait de cela. Dites-lui que j’ai assez de chagrin sans m’en attirer encore. Vous savez mieux que moi ce qu’il faut faire. Je crois que Dieu mettra N.[Fénelon] hors d’état de trouver de refuge autre part qu’en Dieu : c’est l’unique appui d’un homme de son caractère. Tout autre appui est un roseau cassé qui perce la main de celui qui s’y appuie. Bon courage en J[ésus]-C[hrist] !

Oh ! ne vous étonnez pas de vos faiblesses, mais confiez-vous à Celui qui est tout, et force et sagesse et bonté et fidélité ; laissez-vous entièrement à Lui pour tout.

J’ai cru qu’il était de conséquence de vous éclaircir sur bab[et] et vous envoyer les preuves. Ces gens-là me font du mal en tous lieux sans que j’y puisse parer. Je n’ai écrit à qui que ce soit au monde qu’à vous par la voie de N. Les autres lettres sont par N., qu’il m’a fait écrire lui-même. Vous voyez qu’ils se plaignent, même que mon billet est court. Enfin j’ai cru ne rien risquer par là et voir de quoi il s’agissait, mais je vois bien à présent que c’est bab[et] et Mlle Van.3 et non le petit ch. Soyez sûre que je [f°187] n’écrirai à âme vivante qu’à vous, encore appréhendè-je beaucoup lorsque j’envoie. Cela me paraît bien extraordinaire, mais en l’état où je suis, on ne devine guère. Surtout comme tout passait par N., je ne craignais rien.

Je n’ai rien à vous mander sur N. [Fénelon] sinon que l’abandon à Dieu ; j’espère qu’Il le sanctifiera, mais je ne puis supporter sa hauteur et sa sécheresse comme le grand-père [le roi]. On prend plus de mouches avec du miel qu’avec du vinaigre. Tout dépend de R[ome], d’y avoir des amis et de l’intrigue, sans quoi rien ne va. M. de Rheims a entre les mains Saint Clément et d’autres écrits. C’est le temps de la tempête et de la destruction. Si mon amitié vous console, vous devez être bien consolée, car je vous aime et vous goûte tout à fait, mais c’est le temps de souffrir. Dieu ne bâtit un édifice que par la destruction : soyons les victimes. N. [Fénelon] s’est si fort consacré et a tant demandé l’humiliation qu’il l’a eue. Dieu lui-même, en lui ôtant tous les appuis, le fera tomber dans Son ordre et fera Son œuvre en lui et par lui, lorsqu’Il l’aura détruit. Bon courage, adieu.

Je ne sais par qui il s’est fait porter ces robes chez N. [le curé ?], mais il dit toujours : « Ce bonhomme et cette bonne femme ». S’il vous en parle, demandez-lui si je n’ai point écrit à quelqu’un par lui ; il dira peut-être « A de bonnes gens » ; vous direz : « C’est les bonnes gens qui sont si aises d’avoir des lettres qu’ils s’en vantent d’ordinaire comme de choses qui leur font honneur et plaisir » ; et si vous approfondissez cela, vous verrez que ce sont ces bonnes gens, car N. fait les choses et les oublie. N’écrivez qu’un mot pour tirer d’inquiétude. Je ne sais si je pourrai écrire.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f° 186], « mai 1697 ».

a Lecture incertaine.

b Illisible

1Le petit ch[eval] ? Déjà rencontrée.

2Isaïe, 59, 1 : La main du Seigneur n’est point raccourcie… (Sacy). Souvent cité par Madame Guyon.

3 Non identifiée.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

Je vous dirai que N. [le curé] est venu, qu’il me tourmente avec excès pour me faire avouer mille faussetés, et dit que je suis [f°187v°] dans l’illusion, qu’on n’en peut douter, et qu’une personne dans l’illusion est capable de tout. Je lui ai répondu que, pour l’illusion, je le croyais lorsqu’on me le disait, que j’étais prête, comme je lui avais toujours dit, à tâcher de faire l’oraison comme on me l’ordonnerait, qu’on ne me prescrivait rien sur cela, et qu’ainsi je demeurais dans ma bonne foi jusqu’à ce qu’on me dise autrement ; que pour des choses de fait, que ni la prison, ni la question, ni la mort ne me feraient point avouer des faussetés, mais que je ne lui dirais jamais une parole de justification. J’ai écouté ensuite, sans lui répondre une parole, les choses du monde les plus dures pendant un temps considérable. Il m’a dit ensuite que le livre était à l’Inquisition, et que cependant c’était mon esprit rectifié ; que l’auteur, le pauvre homme, avait ouvert son cœur et avoué qu’il ne l’avait écrit que parce qu’il avait la tête pleine des maximes que je lui avais débitées. Il ne m’a plus parlé de l’extrait de la lettre qu’il me devait apporter, mais il me fait un péché mortel d’être cause du livre. Il m’en fait un autre de ce qu’il dit qu’on a chassé quatre dames de St-C[yr], et que c’est moi qui leur ai rempli la tête. Il y en a une que je n’ai jamais vue.

Ce qui me fait plus de peine, c’est le tourment qu’il fait à mes filles pour faire avouer des faussetés. Si elles disent : « Cela n’est pas », ce sont des emportées ; si elles ne disent mot, elles sont convaincues. Je crois qu’il leur fera tourner la cervelle. Manon en est si changée qu’elle n’est pas reconnaissable, je crains qu’elle ne tombe tout à fait malade ; cela me ferait bien tort en l’état où je suis, mais la volonté de Dieu soit faite. Il menace ouvertement du retour à Vincennes. Je lui ai dit que j’étais toute prête si on jugeait que cela fût nécessaire et se duta [faire], mais je suis résolue de ne répondre pas un mot. Si l’on se confesse d’une parole vivea, il nous la reproche ensuite à toutes les autres confessions. Cependant cela me paraît des roses auprès de la peine de nos amis. Je la sens mille [f°188] fois plus que tout cela, et j’offre tous les jours ma vie en sacrifice pour la leur épargner. Mandez-moi s’il y a des nouvelles certaines du livre1.

Les fréquentes visites que ma fille rend à N. [le curé] ne me sont d’aucune utilité, bien au contraire ; il faut qu’elle lui ait communiqué une partie de l’aversion qu’il a pour Manon, car il est incroyable comme il la traite. Il m’accuse devant elle de mille choses qui non seulement sont fausses, mais même qui n’ont rien de vraisemblable ; si elle tâche

1L’Explication des maximes des saints.

de faire voir que cela ne peut être, il lui dit que ce qu’elle dit pour m’excuser lui fait voir qu’elle a une méchante âme, et qu’il juge d’elle toute sorte de maux et sur cela, lui refuse l’absolution. Ma fille m’a envoyé des livres, dit-elle, pour me divertir, que j’ai renvoyés sans les lire étant bien éloignés de me convenir. La prudence est bien nécessaire, et un petit mot que ma fille peut dire, même avec bonne intention, à cet homme-là, peut beaucoup nuire.

Mais je laisse tout. Dites au jardinier, si je change, de suivre de loin jusqu’au lieu où l’on me mettra et de vous le venir dire, que vous reconnaîtrez sa peine : il le fera. N’y aurait-il pas moyen que vous puissiez m’envoyer, par cet homme, un peu de tabac ? Ma toile sera-t-elle perdue ? Il m’est venu dans l’esprit que si l’on me transférait, il serait à propos que j’eusse quelque argent, que je ferais coudre sur quelque endroit, car quelquefois cela est bien nécessaire. En ce cas, je vous enverrai un billet de dix louis à recevoir sur M. L… ; mandez-moi votre pensée. J’ai employé un louis, j’en ai encore un.

Depuis ma lettre écrite, la fille qui me garde s’est avisée de dire qu’elle avait ouï un grand bruit toute la nuit, ce qui est bien faux, car je ne dormais pas et je n’ai rien ouï ; elle fut faire du bruit. C’est le jardinier qui l’assura que cela était faux et qu’on n’avait fait aucun bruit. Je dis la même chose sur ce [f°188v°] qu’on me vint dire ; elle persista à dire qu’elle n’était pas dupe, et ensuite est allée à Paris faire un fracas horrible. On est venu condamner la seule vue qui restait. C’est tous les jours de nouvelles suppositions, et on a dessein, voyant que je ne donne aucun sujet, de me maltraiter. Le jardinier dit qu’il sait des choses que, si on les savait, que non seulement elle, mais toute la société serait chassée. Son confesseur lui a défendu de les dire, assurant qu’il perdrait cette société s’il les disait. Pour moi, je le ferais plutôt exhorter au secret qu’à le dire, car je laisse la vengeance au Seigneur, et j’ai défendu qu’on lui demandât ce que c’est, cela étant arrivé avant que j’y fusse. Jugez en quelles mains je suis. N.2 leur vaut déjà plus de quinze cents livres de rentes. Dieu soit béni. Mandez-moi qui on a exilé, parce que le bon prêtre, confesseur du jardinier, lui a dit qu’on avait exilé un de ses amis particuliers, que les lettres de cachet volent, que cela est horrible. J’aime bien les trois bons amis, surtout N. et celui qui le sert si bien. Je vous embrasse mille fois. J’ai certaine peine sur le petit ch.2 : est-il revenu de la campagne ?

aLecture incertaine.

2Le « petit cheval », déjà mentionné ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

Quand je vous ai demandé de l’argent, m[adame], je l’ai cru nécessaire, car vous comprenez bien que, quelque affection qu’aient ces bonnes gens, étant très pauvres, chargés d’enfants et d’une mère âgée, le peu que je leur donne les encourage. Je n’ai dépensé le louis d’or qu’à les récompenser. Nous tenons l’argent cousu sur nous, en sorte qu’on ne le peut jamais découvrir. Si je n’avais plus d’argent, je n’oserais jamais les employer, quoique je croie bien que vous leur en donnez de votre côté. L’homme a peut-être compris que vous lui demandiez si on l’avait interrogé aujourd’hui, car il a dit les demandes et les réponses qu’il a faites. La femme même a assuré qu’on l’avait connue pour être sa femme. J’avais cru que Des g1 pourrait garder le secret et qu’il était plus sûr de ne point envoyer chez nous. Je vous laisse la maîtresse.

Vous ne sauriez croire combien je suis touchée de l’état de N. [Fénelon]. [f°189] J’ai toujours cru que le livre2 serait condamné par le crédit des gens, mais Dieu voulant l’auteur pour Lui et détaché de tout, Il ne l’épargnera pas. C’est la conduite ordinaire de Dieu de joindre les épreuves intérieures aux extérieures ; c’est ce qui rend les commencements bien glissants et qui affermit dans la suite. Ce que le P[ère] l[a] C[ombe] a souffert, pendant plusieurs années de sa prison, des peines intérieures, passe ce qui s’en peut dire. La moindre petite chose qu’on fait pour se tirer d’affaire, ne réussit pas, au contraire gâte tout, redouble les peines intérieures, affaiblit et déroute tout. Je voudrais de tout mon cœur porter ses peines avec les miennes.

Que ce que vous me dites du b [Beauvillier] me charme. Pour Let.3, sans philosophie, il serait de même insensible ; dans la situation, on doit être tout intérieur. Il y a je ne sais combien de temps que je sens que le petit ch.4 n’est pas bien, cela me faisait de la peine ; elle serait mieux de n’être pas à la campagne. Son état est la suite d’une éducation mauvaise, et de précipiter les gens où Dieu ne les demande pas. Il faut la ménager avec douceur et avec adresse, crainte de pis [pire]. Je suis bien aise que vous soyez liée avec Dom [Alleaume ?]. Conservez le dehors5 et suivez Dieu autant que vous pouvez. Je vous assure que vous m’êtes infiniment chère, Dieu vous soutient, quoique vous ne le voyiez pas. Il faut que les choses aillent aussi loin que l’Apocalypse les a décrites. Pourvu que

1La sœur de Famille, cette dernière au service de Mme Guyon.

2L’Explication des maximes des saints.

3Inconnu.

4Le petit ch. : la fille du grand ch. [Mme de Charost ?] ?

5Le comportement extérieur.

Dieu tire Sa gloire de tout, cela suffit. Je crois qu’on pourrait avertir ma fille que N. [le curé] n’est pas pour moi, qu’elle prenne de grandes mesures avec lui, surtout pour les livres qu’elle m’envoie. Mad[ame] de B.5a ferait bien cela, si elle était d’une autre humeur ; N. tient assez de discours pour qu’on la puisse avertir sur ce qu’on entend. Vous ferez avec prudence ce que vous jugerez, car ma fille se pique aisément. Je vous prie de m’envoyer de la cire d’Espagne, je n’ose en faire acheter, à cause que je n’écris plus. Je souhaite fort que N. [Fénelon] soit ferme ; c’est un bien pour lui de sortir d’un livre où il tient si fort. Dieu n’établit que par la destruction. Souffrons pour la vérité, et c’est une grâce que Dieu nous fait. Plus les tourments sont grands, [f°189v°] plus Dieu Se glorifie en nous. Je crois qu’on ne me harcèle comme on fait que pour m’obliger à me plaindre ou à dire quelque chose, mais je ne dis pas une seule parole. Voyez devant Dieu s’il ne serait pas mieux d’envoyer Des g., et faites ensuite ce que Dieu vous inspirera. Je trouverai tout bon.

Depuis avoir écrit jusques ici, j’ai eu une peine très grande. Il me semble qu’on ne manquera jamais de suivre l’homme chez nous, ce qui me fait beaucoup de peine. Je ne me suis même pu résoudre à l’envoyer ; ainsi il faut, je crois, hasarder de se confier à Desg. plutôt que s’exposer que l’homme soit suivi. Je vous prie qu’on n’effarouche pas le petit ch. et qu’on ait pour elle beaucoup de douceur pour tâcher de la mettre en voie. Je vous prie d’envoyer ma boite au plus tôt, je la ferai blanchir. Je ne vous dis pas assez combien je vous aime et combien je compatis à vos peines ; je voudrais les porter toutes. Il me vient de vous dire que Rem.6 est un peu vive sur les personnes qu’elle ne goûte pas : prenez vos mesures là-dessus ; elle est très adroite, d’ailleurs d’esprit bon et sûr. Tant que je pourrai empêcher que le jardinier ne dise ce qu’il sait, je le ferai. Je dis : même quand je n’y serai plus. Il me semble que Dieu me porte incessamment à leur faire du bien pour le mal qu’elles me font ; loin de le recevoir d’où il vient, elles m’en traitent plus mal, croyant que je les crains. Je n’ai jamais été plus délaissée au-dedans que je le suis depuis bien du temps, mais tout demeure comme à une personne qui n’espère ni n’attend.

Je souhaite fort que N. [Fénelon] ne sorte jamais de son abandon, quoique pénible : partout ailleurs, il y trouvera plus de peine et moins de paix. Le temps est fort à passer ; Dieu veut qu’il ne tienne qu’à Lui seul et qu’il perde tout pour Lui. Qu’il soit en paix et que Dieu soit sa force.

On a laissé ce qu’on a sur soi et l’on ne nous fouille jamais. Si j’avais eu sur moi de l’argent cousu ou sur Manon, on ne l’aurait pas pris, mais il

5aMme de Béthune ?

6Inconnue.

[f°190] était dans une cassette et je n’avais rien. Faites ce qu’il vous plaira sur cela, et sur le reste. Il me vient dans l’esprit de vous dire que vous ne vous livriez pas entièrement à Rem., que vous lui gardiez assez de secret pour que M. de V[ersailles][Hébert], auquel elle ne cache rien et que l’amour-propre porte quelquefois à se mettre du parti des plus forts, ne sache ce que vous vouleza. On fait grand bruit sur un endroit de muraille plus bas. On soutient qu’on y a passé. Pour moi, je n’y ai jamais vu passer que des chats et je ne savais pas qu’on y pût passer. D’où vient que notre ami ne retourne pas à son diocèse7? Il faut qu’il ait des raisons pour cela, sans quoi j’y attendrais en paix ce qu’il plairait à Dieu d’ordonner quel personnage faire en tout ceci. Le p. a son ami M de Cr...8 je voudrais le savoir, si cela se peut. Je prie Dieu de les soutenir tous, et surtout notre ami, que j’honore et aime comme je dois. Je vous embrasse mille fois.

a Lecture incertaine.

7Fénelon devra quitter Paris le 3 août par ordre reçu le 1er août 1697. « Le 6 août, on parlait beaucoup à la cour et à la ville du départ de l'archevêque de Cambrai pour son diocèse, et tout le monde voulait qu'il soit disgracié... » (Mémoires de Sourches cités par Orcibal).

8Les deux phrases précédentes sont obscures et difficiles à déchiffrer.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697.

Je vous assure, madame, que lorsque vous me mandez qu’on est bien, il me semble que je n’ai plus de mal. Je crois qu’il faut faire tous les efforts possibles pour aller soi-même à R[ome]1, envoyer, si l’on ne peut obtenir d’y aller, les éclaircissements et la traduction, mander qu’on est résolu d’y aller, si l’on en peut obtenir la permission ; faire voir que cette permission ne se doit jamais refuser ; après avoir fait de son mieux, s’abandonner à la Providence. J’écrirai au S.2 une lettre très soumise, très filiale et d’un style qu’il n’a pas appris de voir dans les adversaires. Après cela, se soumettre avec petitesse, attendant plus de Dieu que des propres efforts. C’est la cause de Dieu : s’Il veut cacher Sa vérité pour un temps, qu’y faire ? Il peut ouvrir le cœur du Saint-Père et l’éclairer. Je ne crois pas qu’on puisse refuser d’aller là. Si on le fait,

1A Rome où le pape doit prendre une décision dans la controverse publique entre Fénelon et Bossuet.

2 Le Saint père ?

l’assurance qu’aura le V. P.3 du désir d’y aller, et de suivre, comme un enfant, sa décision, pourra bien l’incliner.

Pour notre mariage, je ne voudrais ni avancer ni reculer, [f°190v°] laissant faire les choses par providence, sans s’en mêler en prévenant, ni aussi refuser. Je crois que vous ne devez pas balancer de faire monter M. votre fils à cheval à Versailles. S’il faut y aller plus souvent, c’est notre devoir qui nous y engage ; ainsi lorsqu’on fait ce qu’on doit, il faut laisser dire le monde, qu’on ne contente jamais lorsqu’on est à Dieu.

J’ai bien du désir qu’on aille à R[ome]. Il faut prier Dieu qu’il se fasse accorder4. N. hait, dites-vous, et le déclarera ? On se déclarera ainsi contre l’abus, mais ce n’est pas contre la vérité qu’on tâchera d’éclaircir et de faire toucher au [du] doigt. C’est tout ce que je puis vous dire là-dessus. L’ecclésiastique dont je vous envoie les deux lettres, me parle souvent de ce qu’on dit sur N. Je ne sais s’il a envie de savoir si je le connais, mais je ne lui réponds jamais rien sur ces sortes de choses.

J’ai appris enfin d’où venait ce bruit de lettres. C’est de N. [le curé] lui-même. Toutes les fois que j’écris par lui, il fait du bruit qu’il est passé des lettres, sans dire que c’est par lui, afin que cette fille veille plus et tourmente davantage. Sur la lettre que j’écrivis à M. Tronson par lui, le tourment dura deux mois. Si l’on va à R[ome], j’espère qu’on pourra aller au Mont Saint-Michel et qu’il protègera. Notre-Dame de Lorette est-elle trop loin ? Prions Dieu qu’on y laisse aller si c’est pour Sa gloire, et de demeurer unis en Son amour et dans Sa volonté. Ça [Ce] sera nos plus fortes armes. On affecte à présent de faire mettre dans les gazettes que nos amis seront chassés, et les éloges de M. de M[eaux].

3 Le Vénérable père ou Pontife.

4« Il [Fénelon] avait demandé congé au Roi pour aller à Rome pour y soutenir son livre […] Le Roi lui ayant refusé, il avait pris le parti de s'en aller à Cambrai... » (Mémoires de Sourches). Le 12 août le Roi et Madame de Maintenon ont approuvé que l'abbé Bossuet et Phélipeaux restent à Rome pour y poursuivre la condamnation de Fénelon.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Les persécutions affligent la nature, mais elles nourrissent l’amour. Il faut à présent exercer l’abandon qu’on n’a eu qu’en spéculation. Il vaut mieux tout perdre que de trahir la vérité, et si on la trahissaita pour se raccommoder, loin de se raccommoder, on se ruinerait. Je suis très

fâchée de l’examen qu’on a demandé1. C’est une faute qu’on fit sur moi et qui est la source de tout ceci. C’est ce que N. ne devait jamais faire, mais la chose étant faite, je suis sûre que les gens choisis condamneront par [f°191] politique et par ignorance. Plût à Dieu que je puisse, par tout mon sang, empêcher tout ceci et être la seule victime ! Dieu connaît mon cœur là-dessus. Pour les livres, si on oblige de les condamner, je dirais, si la chose a été confondue en ce sens par l’auteur : «  Il ne vaut rien » ; mais de cet autre sens, il est bon qu’on fasse contre moi ce qu’on voudra ; mais il faut périr plutôt que de trahir la vérité.

Qu’avons-nous à perdre ou à gagner dans le monde ? Pourquoi parler de l’abandon si nous ne sommes abandonnés dans l’occasion ? Le tonnerre qui gronde si fort n’est pas toujours le plus à craindre. Voyons ce que les martyrs ont souffert. Souffrons avec Jésus-Christ, mais ne trahissons jamais la vérité. Plutôt tout perdre. La vérité nous fera tout retrouver en Dieu. Je ne puis que je ne sois affligée de l’examen : on ne devait jamais demander cela. Pour vous j’espère qu’on vous laissera en repos, vous ne faites ni bien ni mal à ces gens-là. La main de Dieu n’est pas abrégée. Monsieur de Meaux a cherché le crédit et la fortune, il l’a trouvée. Cherchons Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, humilié, combattu, décrié : nous le trouverons. Je suis sûre que si l’on trahit la vérité pour l’établir, on fera tout le contraire, et les peines qui succèderaient seraient de grands bourreaux. Lorsque la conscience ne reproche rien, et qu’on n’a point trahi la vérité, l’on porte en paix les disgrâces. Laissons-nous dévorer à l’amour ; soyons ses victimes, et l’amour établira son empire par notre destruction. Tout ce que nous voyons ne nous doit pas surprendre, si nous considérons par quelles voies Jésus-Christ a établi son Église. La prospérité est le partage des impies, mais l’affliction est le partage des serviteurs de Jésus-Christ. La vie est courte, Dieu a Ses vues et Ses desseins pourvu que nous n’abandonnions point la vérité ; la vérité elle-même nous défendra. Quelle honte serait-ce de l’abandonner après l’avoir obtenue !

M. de M[eaux] parle contre [f°191v°] ce qu’il croit et connaît, et Dieu saura bien l’en punir un jour. Le livre sera condamné par les examinateurs, cela est sûr. L’Église seule, et non quatre têtes prévenues et politiques2, doit faire la règle, et il ne faut pas plier sur cela ; mais la chose étant faite, point de faiblesse. Mourons, s’il faut mourir. Plût à Dieu que ma mort la plus rigoureuse et la plus ignominieuse pût L’apaiser ! Je ne suis point surprise

1S’agit-il de l’examen demandé par Madame Guyon à Madame de Maintenon, sous la pression de ses amis ? Plus probablement de l’enquête menée par le duc de Chevreuse.

2Jean 9, 24-25 et 20-21.

2Quarteron qui reste indéterminé : les juges Romains ?

du ch., car quand on se cherche, on s’égare. J’ai de la joie de tout le reste. J’espère que Dieu vous aidera jusqu’au bout, je L’en prie de toute l’instance dont je suis capable. Il n’est pas vrai qu’on ait découvert aucun commerce. Ces gens sont sûrs et Dieu l’est encore plus. Je prie Dieu qu’Il soutienne tout et qu’Il m’accepte pour victime pour tous.

Je songeais, il y a quelque temps, que je voulais passer par une porte si étroite qu’il m’était presque impossible ; N. me disait d’y passer, et je faisais des efforts qui me paraissaient m’aller écraser ; il me tendit la main, je passais avec bien de la peine ; je crus, en passant, avoir fait tomber la porte sur lui, je restais fort effrayée, mais, avec une main, il la replaça, et je me trouvais avec lui dans une église fort spacieuse et pleine d’un très grand monde ; comme je fus dehors, je trouvais que tout le monde mangeait des feuilles de chêne vertes, et chacun m’en offrait ; je n’en voulais point, disant que je me nourrissais de viandes plus solides ; on me reprocha mon mauvais goût, disant que c’était ce qu’il y avait de plus à la mode et que tout le monde les trouvait excellentes. Il n’est que trop vrai qu’on se repaît de feuilles et qu’on rejette le pain vivant et vivifiant ! Prions tous le Seigneur qu’Il ait pitié de Son peuple, humilions-nous devant Lui. Que savons-nous s’Il ne changera pas le conseil des hommes ? S’Il ne le fait pas, adorons, mais ne cessons [pas] de L’importuner afin qu’Il n’abandonne pas aux bêtes de la terre les âmes qu’Il a rachetées1.

Vous [f°192] avez dit à l’homme d’aller chez vous lorsqu’il était à Paris. Je vous prie de lui dire de n’y point aller, et je l’enverrai seulement les premiers lundis des mois, à huit heures, aux Jacobins. J’ai une furieuse défiance de votre domestique. Si vous croyez même qu’il y ait du danger aux Jac[obins], il vaudrait mieux se priver d’avoir des nouvelles. Votre pensée sur cela, je vous prie, mais que l’homme n’aille point chez vous.

Je ne puis m’empêcher de me sacrifier sans cesse à Dieu afin que tout tombe sur moi seule. J’ai une extrême peine que N. [Fénelon] se soit soumis à des gens qui n’ont nul droit sur lui, et à gens prévenus. Il est certain que, dans le système de l’intérieur, il y a le droit et le fait ; le droit est ce qui regarde certains dogmes et certaines expressions, ou de vouloir établir en règle générale ce qui n’est qu’une conduite particulière de Dieu, et c’est ce qu’on peut régler par la doctrine et l’autorité ; il y a le fait, qui est l’expérience d’une infinité d’âmes qui ne se sont jamais vues et qui n’ont jamais ouï parler de ces choses. Qu’un médecin veuille persuader à un malade qu’il ne souffre pas une certaine douleur dont il est fort travaillé, parce que lui, médecin, et d’autres ne la sentent pas, le malade qui sent toujours la même douleur, n’en est pas plus persuadé ; tout ce dont il

reste persuadé, après bien des raisonnements, est : ou que le médecin ne l’entend pas, ou qu’il ne sait pas expliquer son mal en des termes qui se puissent faire entendre. Il en est de même des expériences de l’intérieur. Je captive et soumets mon esprit pour croire que ce que je souffre ou expérimente n’est ni un tel bienb ni un tel mal, et c’est ce qui est du domaine de la raison et de la foi ; mais je ne suis pas maître de mes douleurs, ni ne puis me persuader ni par la raison ni par la foi, que je ne les sens pas, car je les sens véritablement. Tout ce que je puis faire donc, est de croire que je m’en exprime mal, qu’elles ne sont pas d’un tel ordre de certaines maladies, que je donne à ces [f°192v°] douleurs des noms qu’elles ne doivent pas avoir ; mais de me convaincre que je ne les sens pas, cela est impossible : elles se font trop sentir. Je n’en sais ni la cause ni les définitions, mais je sais que je les endure. On me dit à cela que tels et tels les ont contrefaites, que d’autres se sont imaginées d’en avoir, etc., qu’enfin peu d’âmes ont ces douleurs, et que par conséquent je ne les ai pas. Je crois tout cela, mais je n’en puis croire la conclusion qui est que je ne les sens pas, parce que ce qu’on sent et souffre tombe sous l’expérience, demeure réel et ne peut être la matière de ma foi. Je croirai que des gens l’imaginent, [que] d’autres contrefont, d’autres exagèrent leurs maux, d’autres abusent ; je croirai encore que la tendresse que j’ai pour moi me fait exagérer mes maux, me leur fait donner un nom qu’ils n’ont pas ; mais je ne croirai point, lorsque je les sens avec tant de violence, qu’ils soient imaginaires en moi, puisque je les souffre.

Je ne dirai donc pas, si vous voulez, que tels et tels sont intérieurs, je ne dirai pas que je le sois moi-même, mais je sais bien que j’ai fait un chemin où j’ai trouvé bons ces passages. Je ne dispute ni du nom des villes que j’ai trouvées en mon chemin, ni de leur situation, ni même de leur structure, mais il est certain que j’y ai passé. J’ai éprouvé telles et telles douleurs, telles et telles syncopes, je ne dispute ni de leur nom ni de leur origine, mais je sais que je les ai souffertes et n’en puis douter. Il me semble qu’on ne peut pas se dispenser, pour savoir la vérité, de soutenir la vérité de l’expérience intérieure, qui est réelle. Pour les noms, les termes, les dogmes qu’ils veulent introduire, plions et soumettons, mais dans le fait de l’expérience de bon de saintes âmes, peut-onc dire, avec vérité ni même avec honneur le contraire ? Et quand nous serions assez lâches pour le faire, l’expérience de tant de saintes âmes qui ont précédé, qui sont à présent et qui viendront après nous, ne rendrait-elle pas témoignage contre nous ? Tout passe, la force, les préjugés, etc., mais la vérité demeure. [f°193] Il me paraît de conséquence de séparer ici le dogme, je ne sais si je dis bien, du fait de l’expérience3.


Tous les cheveux me sont tombés4 ; ils ne tombent pas, me dira-t-on, en un tel temps, pour telle ou telle raisons ? Je ne sais ni les raisons ni les choses, cependant il est de fait qu’ils me sont tombés, que je n’en ai plus et que j’en avais. Je vous écris simplement ce qui me paraît d’une extrême conséquence à séparer.

Je crois que je ne vous écrirai plus, car je ne puis me résoudre à vous envelopper dans mes disgrâces ; il me suffit de souffrir. Plût à Dieu que je payasse pour tous !

Le droit s’appuie ou se détruit par le raisonnement, mais le fait se prouve par témoins. Il faut donc demander à prouver le fait avancé par une foule de témoignages, changer les termes et les dogmes par soumission, mais soutenir le fait qui, étant toujours ce qu’il est en soi, ne doit être altéré ni par l’autorité ni par les termes, etc. Jusqu’à ce qu’on vienne, et demander de prouver par témoins ; et jusqu’à ce qu’on ait établi tous ces témoignages, on croira toujours qu’on en impose au public. Si le livre n’était pas fait, le meilleur parti serait le silence pour n’engager pas des esprits violents à déchirer la vérité. Mais le livre étant fait, il faut faire croire qu’on n’a rien écrit qui ne soit dans les ouvrages des saints. Du reste des termes, si on a dû écrire ces choses ou ne les écrire pas, si l’Église n’approuve plus ce qu’elle a approuvé, c’est à quoi il faut se soumettre. On dit à l’aveugle-né : « Donne gloire à Dieu, cet homme est un méchant.  -  Je ne sais, dit-il, s’il est méchant, mais je sais que j’étais aveugle et que je vois ». Son père et sa mère dirent de même sur le fait : « Nous n’entrons point dans tout le reste. Le fait est que c’est notre fils, qu’il est né aveugle et qu’il voit ». Que si deux témoins irréprochables suffisent pour prouver un fait en justice, combien ces témoins sans nom ne doivent-ils plus suffire ? Rien ne prouve tant la vérité du fait que la souvenance d’expériences [f°193v°] qu’ils ont tous. Si l’on examine le livre, que ce soit en présence de l’auteur, qu’il prouve par les auteurs ce qu’il a avancé : il faut faire écrire ce qui sera conclu sur le champ5.

Je ne sais ce qui est arrivé, mais il y a du tracas. On envoya quérir hier fort tard la supérieure. J’envoie celle-ci6 avant qu’elle soit venue, [de] crainte de ne le pouvoir plus faire. J’enverrai, si je le puis et s’il n’y a rien de nouveau, le premier lundi du mois aux Jacobins, mais plus chez vous.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°190v°] : « Juin 1692 ». Le début (« Les persécutions …Je suis très fâchée de l’examen qu’on a demandé. ») est repris au [f°207v°].

aon la (raccomodait biffé) trahissait

b Lecture incertaine.

c l'expérience (de tant de illisible) peut-on

1Psaume 73, 19.

3Affirmation capitale sur le primat de l’expérience.

4Comparaison familière et concrète entre expérience et raisons qu’on y oppose.

5Madame Guyon croit avoir trouvé la solution : méthode expérimentale et témoignages… comme si ces gens étaient de bonne foi et réceptifs, acceptant d’être contrariés !

6Cette lettre.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Je ne suis point surprise que les choses aillent à toute extrémité, mais je le suis beaucoup, ou plutôt je suis plus affligée que surprise, que les amis aient si peu de cœur. Mais il faut s’attendre à tout des personnes vivantes, et où l’amour-propre règne. Mais pourquoi s’amuser aux conférences ? Qu’on ne perde pas un moment à demander d’aller à R[ome] et à envoyer le livre1. On attend toujours que les choses soient sans remède. Rien ne m’ébranle sur cela, et je persiste dans la pensée qu’on ne doit pas différer d’un moment à le faire. Il faut ensuite en laisser l’événement à la Providence. Mais pourquoi faire d’autres tentatives ? On ne demeure pas ferme dans une résolution. Qu’on se borne à solliciter pour aller à Rome, qu’on commence par envoyer le livre et les éclaircissements, avec une lettre extrêmement soumise qui explique encore l’intention qu’on a eue.

Je rêvais une de ces nuits que tous les amis avaient tourné le dos, que vous étiez seule restée, mais si ferme que vous m’aidiez à marcher dans les rues. Dieu vous bénira, mon enfant, Dieu vous bénira. Il faut, selon l’Apocalypse, que tout aille jusqu’aux plus grandes extrémités. Ce sera un saint Jean Chrysostome s’il est ferme2. Mais que craindre ou qu’espérer ? En Dieu, n’est-on pas au-dessus de tout, et en soi n’est-on pas au-dessous de tout ? Point de paix que hors de nous. Laissons donc tout intérêt, ne songeons qu’à [f°194] aller à R[ome], et laissons les autres faire ce qu’ils voudront. Si on ne se sent pas assez de courage pour poursuivre d’aller à R[ome] et rompre toutes conférences, qu’on aille dans son diocèse, et que de là, on écrive au P[ape], qu’on fasse connaître

adroitement la cabale, mais surtout qu’on témoigne vouloir suivre à l’aveugle la détermination du Saint-Siège. Pourquoi n’en demeure-t-on pas là ? Et pourquoi reste-t-on entre deux termes, à écouter le sifflement des troupeaux ? Quand M. de Paris promettrait tout, il ne tiendrait rien : on ne sait à présent ce que c’est que de tenir aucune parole, et la probité est bannie de dessus la terre. Tout court à la faveur, et les plus grandes indignités sont permises par là. Ne cherchons que la faveur du ciel, et nous l’aurons.

C’est un feu bien adroit3 de la dame [madame de Maintenon] pour se tirer de tout blâme, d’attirer à elle les amis, et le coup est d’une adresse et d’une politique étonnante. Je ne puis croire qu’elle les aime, mais lorsqu’ils auront servi à ses desseins, ils l’éprouveront telle qu’elle est. Heureux qui ne s’attache qu’à Dieu : il trouve en Lui la paix au milieu des plus grands maux. Dieu est jaloux du cœur de N. [Fénelon], Il le veut tout pour Soi, Il est fâché de son partage. Une marque qu’il tenait est la peine qu’il a de tout perdre. Quand il aura tout perdu, il trouvera tout.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), f°193, « juin 1697 ».

1Fénelon restera à Paris jusqu’au 3 août, date à laquelle il se rendra dans son archevêché de Cambrai, n’ayant pu obtenir du Roi la permission d’aller défendre sa cause à Rome.

2 Il s’agit bien entendu de Fénelon. Devenu évêque de Constantinople, l’intransigeance de Saint Jean Chrysostome lui aliéna beaucoup d’intrigants. Il fut déposé, rappelé, déposé à nouveau, banni, et mourut, épuisé par des marches forcées, en 407. (v. DS, 8.333).

3 Les amis de Mme Guyon, et particulièrement Fénelon, hésitaient sur la conduite à tenir vis-à-vis de la très intelligente dame. « Feu » est expliqué par « coup » qui suit.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Je n’ai pas entendu ce que vous voulez dire. Qu’ils demandent seulement que N. [Fénelon] dise qu’il s’est mal expliqué et ensuite qu’il s’explique, puisqu’on trouve son explication aussi mauvaise que son livre. Ce sont nos termes. Si l’explication ne vaut rien, le seul aveu qu’on ne s’est pas bien expliqué la première fois peut-il rendre bonne la seconde explication, si on trouve qu’elle ne l’est pas ? Il est certain que si, pour apaiser toutes choses et rendre la paix à l’Église, il ne fallait qu’avouer qu’on ne s’est pas bien expliqué, je n’en ferais point de difficulté, [f°194v°] puisque le bien général de la paix est préférable à un intérêt particulier, et ainsi je ne rejetterais pas la négociation de M. de V[ersailles]1 avec les missions étrangères, si l’on était sûr de cela. Mais comme vous croyez qu’on ne cesserait pas de poursuivre quand il aurait accordé cela, de quelle utilité peut être d’accorder ce qui ne termine rien ? J’enverrais mon livre incessamment à R[ome], mais je ne l’enverrais pas sans envoyer le recueil des passages qui le soutiennent. Je les

1François Hébert, v.Index. Il est rare de désigner un curé par « M. de… » on ne sait rien sur la négociation.

ajouterais à la seconde édition, car c’est ce qui est le plus propre à faire revenir les gens qui ne sont que prévenus sans être mal intentionnés. Je ne perdrais pas un instant à envoyer toutes choses à R[ome], car peut-être ne le voudra-t-on plus. Il est sûr que si, en mettant qu’on ne s’est pas assez bien expliqué, tout peut être en paix, il le faut mettre sans hésiter, mais si cela est inutile, il nuirait et ne donnerait pas la paix.

J’ai au cœur que les choses seront encore plus extrêmes2, car Dieu semble ne pas épargner. Peut-être est-ce une terreur panique, qui vient des continuelles malices qu’on a essayées. Je prie Dieu qu’il éclaire et console.

2Juste pressentiment, v. Vie 4 (le récit des prisons).

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Je ne vous saurais exprimer la douleur où je suis de la faiblesse de N. [Fénelon], non pour ce qui me regarde, Dieu m’en est témoin, et que je préférerais la mort la plus cruelle à le voir trahir la vérité. Il n’y aurait pas d’autre parti à prendre pour lui que d’attendre la décision du pape et se soumettre à cette décision. Quel droit ont les autres de le juger ? La fermeté l’aurait fait souffrir un peu, mais lui aurait attiré dans la suite l’estime de Dieu et des hommes. Qu’a-t-il à perdre ? Et quelle crainte doit-il avoir d’être chassé, puisque cela même serait son avantage selon Dieu, et lui rendrait la paix ? Pourquoi avez-vous cessé de le voir ? Vous l’eussiez peut-être soutenu. Dieu saura se susciter d’autres défenseurs, s’Il le veut. [f°195] Je suis sûre qu’il s’attirera même le mépris de ceux qui lui font faire ces choses1.

J’ai vu, il y a environ six semaines, me promenant le matin, ayant levé les yeux au ciel, une grande croix d’un nuage, le mieux formé que j’ai vu, qui dura un demi-quart d’heure, ce qui me fit une grande impression. Quelques temps après, je vis un glaive assez lumineux. Depuis ce temps, je fais des songes les plus affreux. Je ne suis point surprise de la mère du petit ch. Si on l’abandonne de cette manière par amour-propre, à qui Dieu en demandera-t-Il compte ? Il ne faudrait

Le 12 janvier 1697, M. Tronson prévient Fénelon qu’il n’a pas fait de démarches auprès de Godet-Desmarais. Mais celui-ci lui a écrit le même jour pour l’inviter à « désabuser » l’archevêque et ses amis « de l’estime qu’ils ont pour Mme Guyon ».  (Orcibal, CF, chronologie)

plus, pour comble de malheur, que vous vinssiez à changer ; je ne le crois pas. Je vous aime au-delà de tout. Bon Dieu, qu’est devenu N. [Fénelon] ? Est-ce le même homme ? Comment le tut[eur][Chevreuse] souffre-t-il2 qu’il fasse de pareilles choses ? Fallait-il commencer par soutenir la cause de Dieu pour l’abandonner ensuite ? Il eût été bien mieux de ne pas écrire. Mais comme le motif d’écrire n’a peut-être pas été pur ; Dieu, qui ne veut rien souffrir de cette nature, permet toutes ces choses. Pour moi, je ne puis que Lui abandonner de plus en plus Sa cause et Le prier de Se faire des cœurs fidèles. Ce livre m’a toujours fait peine. Il fallait attendre que monsieur de M[eaux] eût écrit, et ensuite faire un grand ouvrage soutenu des passages, l’envoyer à R[ome], manuscrit, avant de l’imprimer, et demeurer ferme sur cela. Tout ce que vous dites est très bien pensé. S’il n’a pas encore fait le pas, soutenez-le, je vous prie, sinon gémissons devant Dieu. C’est tout ce que je puis. Je perds les yeux et ne vois quasi pas à écrire. Je ne puis lire une ligne, mais n’importe.

Savez-vous que l’abbé de Lan[ion]3, qui a commencé le premier avec M. Boi[leau] cette persécution - le tut[eur] le connaît -, s’est allé faire huguenot ; il a été demander au p[rince] d’Orange une place de ministre ; il en a été refusé ; il est allé à Genève. C’est cet ecclésiastique qui m’a mandé cela. Il était de ses amis. Il dit que [195v°] N. écrit pour rétracter son livre : on en triomphe. Si vous m’envoyez ma boîte, cela ferait blanchir ici. Je prie sans cesse pour l’aub. Je ne doute point que Dieu ne récompense votre fidélité. Bon courage. J’aimerais mieux expliquer le livre, mais pour l’abandonner, je ne le ferais jamais. C’est le plus mauvais parti.

a Illisible.

2Chevreuse avait été profondément impliqué lors des épisodes des discussions d’Issy et pouvait donc intervenir facilement auprès de Fénelon. Ce dernier subissait des pressions multiples de la Cour, ignorées peut-être de la prisonnière qui doute de lui. Par tempérament et par finesse, il explore les accommodements possibles – jusqu’au point d’honneur. Cette limite est atteinte lorsqu’on lui demande non seulement de se distancier de la prisonnière (ce qu’elle avait demandé à ses amis), mais de la désavouer ; il écrit alors des lettres courageuse, mais qui demeurent évidemment ignorées de Mme Guyon.

3Inconnu de même que les personnages suivants.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Vous ne sauriez croire combien je suis affligée de tout ce que vous me mandez de N.1 Il n’a garde qu’il ne soit troublé. J’espère que Dieu Se servira de cela pour l’éloigner d’un lieu qui lui est si funeste puisqu’il y tient si fort. J’ai toujours connu son attache pour une certaine personne. C’est ce qui lui tient le plus au cœur. Pourquoi ne vous voit-il plus ? Cela m’afflige, mais j’espère que la tempête le jettera au port, et que lorsqu’il sera éloigné de ce lieu, il sentira le repos que son attache lui dérobe. Je prie Dieu pour lui de toute mon âme.

Je suis ravie de ce que vous me mandez du p.2 Je voyais bien qu’il commençait à être un peu éprouvé. Il faut qu’il apprenne à ses dépens à perdre tous les appuis de sainteté et de vertu ; c’est une doctrine bien combattue, où néanmoins l’expérience ne rend que trop savant. Pour le b[on] P[ère]3, Dieu le bénira. Ce sera poussé plus loin.

Vous ferez bien, les choses étant comme vous me les mandez, de laisser le petit ch. à la campagne. Le grand [ch.] est-il toujours fort lié à Rem. ? Je comprends que vous devez avoir le cœur bien serré. Pour M. de V[ersailles ?]4, il est bien loin de pouvoir vous aider avec son amour-propre. Dieu nous appelle à bien plus de pureté d’amour et de dégagement. Laissez-vous conduire par la Providence : c’est un bon guide, elle ne vous laissera pas égarer, quoiqu’elle vous déroute quelquefois. Ne laissez pas le pauvre N. à lui-même, voyez-le malgré lui, et tâchez de le faire rentrer dans son premier abandon. Je vous donne mission pour cela. Voilà un billet pour prendre deux cents livres sur M. Le L. Il n’est pas juste que vous mettiez [196r°] du vôtre. J’espère que la bourse du petit Maître fournira à tous. Ne lui témoignez pas que je vous écris. Je ne le date pas : il servira en temps et lieu.

L’ecclésiastique que je vous ai mandé être le confesseur de ces bonnes gens m’a encore écrit. Il m’a mandé que N. avait fait un livre, me l’a même envoyé pour lire, mais je n’ai fait semblant de rien. Je sais qu’il connaît nos adversaires, qu’il est de leurs amis et qu’il est très instruit de ce qui se passe. Cela m’a fait tenir sur mes gardes. Il m’a mandé que le livre était fort combattu, qu’on l’avait envoyé à R[ome], que le pape n’ayant pas voulu qu’il fût à l’Inquisition, avait nommé deux cardinaux pour l’examiner, et qu’il le croyait approuvé. Si cela est, il ne

1 Fénelon, attaché à une certaine personne de la Cour : Mme de Maintenon ?

2 puteus (Dupuy) considéré déjà auparavant comme « trop sage » ?

3Nous ne savons pas attribuer de nom avec certitude. Il en est de même pour presque tous les personnages auxquels cette lettre fait allusion.

4François Hébert ?

faut pas s’étonner qu’on presse si fort N. [Fénelon] de le soumettre aux évêques. J’attendrais assurément la décision du pape et tiendrais ferme sur cela sans plus varier. C’était l’unique parti qui était à prendre. Il m’a aussi envoyé une lettre supposée écrite par une personne qui a pris le parti de se faire religieuse. Elle se vend chez Coignard, rue St Jacques, à la Bible d’or. C’est proprement une critique du livre de N. tourné en ridicule par ses propres expressions ; faites-la acheter. Il m’a mandé qu’on disait que je ne serais plus guère ici. Il dit encore que N. a lu son livre en Sorbonne pour le faire approuver. Je me tiens sur mes gardes et ne réponds qu’en général, comme n’y prenant pas d’intérêt. Si j’apprends autre chose, je vous le ferai savoir. Ces bonnes gens paraissent tristes et découragés : ils croient peut-être qu’en ne portant pas les lettres chez nous, ils n’auront rien. Je laisse tout entre les mains de Celui qui doit tout régler. Je vous embrasse et aime de tout mon cœur.

Cet ecclésiastique m’a mandé qu’un grand directeur de la Cour - il le nomme même directeur de M. et madame de B., de madame de Ponchartrain -, a dit au curé d’Issy que j’étais dans sa cure. Le curé a répondu qu’il ne pourrait approuver la dureté avec [196v°] laquelle on me traitait. Il lui a répondu que j’étais un esprit dangereux, et qu’on faisait bien de m’empêcher de voir personne. Ce curé a toujours soutenu que la conduite était trop rigoureuse, à quoi le directeur répondit : « On aurait pris des mesures, il y a quelques jours, pour l’ôter de là ; je ne sais pourquoi on ne l’a pas encore fait. »

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

N. [le curé] sort d’ici. Je ne l’avais point vu depuis trois jours devant la Pentecôte. Je crois devoir vous dire toute notre conversation. Il m’a dit d’abord que N. [Fénelon] faisait un livre pour se rétracter et qu’il m’y condamnait formellement, moi personnellement et mes deux livres1. Je lui ai dit que s’il les croyait condamnables et moi aussi, qu’il faisait bien, et que je n’avais pas assez d’amour-propre pour m’en offenser, que pourvu que l’intérêt de Dieu et de l’Église fût conservé, que cela me suffisait. Il m’a répondu que ce second livre le rendrait encore plus méprisable que le premier2, et ne satisferait personne, parce qu’on était fort persuadé qu’il ne

1Le Moyen court […] et le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mistique […]

2Au premier livre de Fénelon, l’Explication des maximes des saints, publié le 29 janvier, ne succèdera aucun « second » livre en 1697, mais de nombreux - et courts -opuscules (v. Fénelon, Œuvres I, 1983, « Chronologie », XXXIII et suiv.). Il faut attendre la fin août 1698 pour que la Relation sur le quiétisme de Bossuet, écrit qui se veut historique et « présente Mme Guyon comme folle et inquiétante » (Id., « Notice » par J. Le Brun, p. 1608), provoque la nécessaire et substantielle Réponse de Monseigneur l’archevêque de Cambrai à l’écrit de Monseigneur de Meaux intitulé relation sur le quiétisme (Id., p. 1097-1199 ; l’éditeur J. Le Brun ).

condamnait pas mon livre dans son cœur et qu’il ne le faisait que par politique, par respect humain et pour ne pas perdre la fortune. Il m’a dit : « Enfin tout tombe sur la pauvre madame, en me nommant. Vous voyez que vous n’avez plus d’amis. » Je lui ai répondu : « Trop est avare à qui Dieu ne suffit. » Il m’a dit ensuite, [qu’]il avait écrit à R[ome] une lettre fort mal conçue, et priait le pape d’examiner son livre. Je lui ai dit : « Apparemment, monsieur, qu’il attend la décision du Saint-Siège pour s’y conformer avant d’imprimer. » Il m’a répondu en faisant des éclats de rire : «  C’est là le ridicule, qu’il ait écrit à R[ome] sans en attendre la décision : il se hâte de prévenir la condamnation et le coup qui le va achever. » Je lui ai répondu : «  Je ne suis qu’une femme, mais si j’étais à sa place, j’aurais assurément attendu la décision du pape tranquillement, et m’y serais ensuite conformée avec une entière soumission. » Il m’a répondu que je disais le plus expédient, qui [197r°] l’eût tiré d’affaire et lui aurait attiré l’estime de tout le monde ; cette soumission eût confondu les jansénistes. Et puis entre les dents, un mot comme si c’était ce qu’il craignait. J’ai dit : « Monsieur, on peut se tromper, et il faut une soumission entière au chef de l’Église, mais aussi il faut de la fermeté et du courage pour ne rien faire par respect humain. » Il m’a dit : « Le pauvre homme est faible, tout le monde lui tourne le dos, il ne peut supporter cela. »

Je crois qu’on a dessein de me transférer plus loin, et que ce sera dans le diocèse de Chartres. Je suis à Dieu, Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Je perds les yeux, j’écris sans quasi les ouvrir, et bientôt peut-être ne le pourrai-je plus. N’y aurait-il pas moyen que N. se corrigeât et qu’il ne fît rien imprimer qu’il n’eût eu la réponse de R[ome], et ensuite faire imprimer conformément au sentiment du pape ? Il me paraît que c’est l’unique parti ; dites-le au tut[eur], faites vos efforts pour le lui faire prendre, je vous en conjure. Il m’a encore dit que le dernier livre n’aurait guère l’Esprit de Dieu, que c’était bien le trouble et le respect humain qui en seraient l’auteur. Il a fait ce qu’il a pu à confesse pour porter la petite Marc à me quitter. Certaines choses que j’ai ouïes me font croire qu’ils m’en veulent donner de leur main4. Je ne m’étonne pas de ce que Jésus-Christ a choisi de pauvres pécheurs pour prêcher et soutenir sa doctrine, car s’Il avait pris de grands seigneurs et des gens

riches, la peur de perdre leur fortune leur aurait inspiré des ménagements qui les eussent rendus indignes et incapables de soutenir une doctrine si combattue. Si l’on me veut mettre à Poissy, diocèse de Chartres, ainsi que j’ai lieu de le croire, je demanderai qu’on me remette entre les mains de M. de Sens, mon pasteur légitime, qui fera de moi ce qui lui plaira, ayant droit de le faire, mais je ne répondrai jamais à M. de Chartres. Si vous pouviez [197v°] m’envoyer des lunettes, j’essaierai de m’en servir, car je perds la vue.

4Passer aux actes.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Vous ne sauriez croire la joie que vous me donnez de me mander qu’on tiendra ferme et que la chose ira à R[ome]. Je donnerais jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour qu’on demeure ferme dans cette résolution. S’il reste encore quelque union pour moi, je n’en veux que cette seule marque, j’en conjure par tout ce qu’il y a de plus saint et de plus sacré, et je ne doute pas que sitôt qu’on aura pris ce parti, on ne retrouve la paix et l’étendue de cœur. Si je savais quelques termes assez fort pour persuader de cette conduite, je l’emploierais : ce sera la seule sûre et agréable à Dieu. Quoi qu’il en puisse arriver, il sera toujours glorieux à un fils de l’Église de se soumettre à son véritable père et à son juge légitime. Que ne puis-je écrire cela avec mon sang !

Je suis effrayée de la proposition que vous me faites d’envoyer aux Cord[eliers]. Les sœurs d’ici ont leur maison auprès, dans la rue de Grenelle, elles y vont toujours à la messe ; elles connaissent toutes la jardi[nière]. Ce serait tout perdre ; choisissez tantôt un lieu tantôt un autre, mais jamais celui-là. J’ai conçu que le directeur était le c[uré] de V[ersailles]1, il ne faut pas s’y fier assurément.

Pour Rem.2, songez qu’elle est très fine : faites-lui toujours bien de l’amitié. Et voyez le ch.3 de temps en temps, cela est nécessaire. Ne

1Le curé de Versailles Hébert ; l’alliance d’une activité de directeur des religieuses à celle de confesseur de Madame Guyon que l’on tente ainsi de maîtriser n’est guère étonnante : la congrégation n’a t-elle pas été constituée « pour » Madame Guyon ?

2 « Rem » est un diminutif fréquent, attribué à une dame du cercle de Madame Guyon, que nous n’avons pu identifier : nous arrêtons dorénavant de signaler son mystère.

3Il en est de même pour le « ch. » (le cheval ?) ; nous avons suggéré antérieurement Mme de Charost.

fermons jamais la porte au retour, au contraire, ouvrons-en toutes les voies, mais tenons-nous sur nos gardes pour ne pas tomber dans le piège. Je donnerais mon sang pour le retour du ch., mais la bonne opinion d’elle-même qu’on a nourrie malheureusement en mon absence, m’y paraît un terrible obstacle. N’usez plus de toutes ces déférences, recevez-la avec charité, mais engagez-la à avouer son tort avec petitesse. Il faudrait que Rem. lui parlât avec vous, et vous verriez de quelle manière elle s’y prendrait. L’amour-propre de M. de V[ersailles][Hébert] est effroyable ; sa jalousie en est l’effet, [198r°] mais il n’importe. Rem. ne pouvant que lui obéir, il faut qu’elle outre tout pour ne le pas mécontenter. Cependant elle devrait lui parler quelquefois avec courage sur un amour-propre si grossier. Pour N.4, que vous dirais-je de ses manières d’agir avec vous ? Je les veux regarder comme des marques d’amitié, car il a toujours été pour moi comme vous le remarquez à présent pour vous ; cela fait bien souffrir, mais il faut aimer nos amis avec leurs défauts. Je comprends bien ce que vous me dites de ça. C’est à Dieu lui-même à lui ôter ses idées de sainteté et de vertu : les hommes n’y peuvent rien. Plus il en sera prévenu, plus il lui en coûtera d’épreuves et d’humiliations pour les perdre5.

C’est ma fête aujourd’hui, aimez-moi toujours autant que je vous aime. L’ecclésia[stique] m’a fait voir aujourd’hui le livre de M. de M[eaux]6 ; sa préface est fort belle, et son livre affreux et d’une malignitée outrée, plein de faits faux, de faux exposés et de fausses conséquences. Adieu. Je n’ai pas si mal aux yeux aujourd’hui. Si vous m’envoyez la toile, envoyez-moi du café, à présent qu’il est à bon marché : je suis bien aise d’en avoir au cas qu’on me transfère. On dit que ma cousine7 est à Sainte-Marie de M[eaux] ; cela m’afflige, car elle sera bien tourmentée. Rien n’est plus aisé que de réfuter le livre, si je l’avais à moi : il est faux dans ses principes, plus faux dans ses exposés et très faux dans ses conséquences. Je voudrais écrire trois lignes à p.8 pour une chose de conséquence, cela se peut-il ?

4Il en est de même.

5Aperçu sur la voie de foi nue qui n’est pas une « école de morale, de sainteté ou de vertu. »

6S’agirait-il d’une première rédaction de la Relation sur le quiétisme de Bossuet, achevé d’imprimer à Paris, chez Jean Anisson, le 31 mai 1698, soit près d’un an plus tard ? Un « écrit historique », s’attaquant aux personnes, fut rédigé « dans les derniers jours de 1697 » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « Notice » à sa Réponse…, p. 1607). On pense plutôt à l’Instruction sur les états d’oraison, achevé d’imprimer le 30 mars 1697.

7Madame de la Maisonfort, qui fut chassée de Saint-Cyr, pour quiétisme, le 10 mai 1697.

8Indéterminé. Dupuy ?


- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°197v°].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697.

Je suis dans un étonnement de voir le peu de vérité qu’il y a dans le livre de M. de M[eaux], que je ne puis vous l’exprimer. Rien n’est plus aisé à réfuter que ce livre1. Je rêve assez souvent au tut[eur][Chevreuse], et cette nuit, comme je le voyais assez extraordinaire, je lui ai demandé ce qu’il avait ; il m’a avoué qu’il avait de grands doutes sur moi2 ; je lui ai fait le signe de la croix sur le cœur, et je lui ai dit : «  Je [198v°] prie Dieu de faire sentir la vérité à votre cœur3. »

Je suis bien plus indignée de ce que M. de M[eaux] écrit contre M. de C[ambrai] que de tout ce qu’il met contre moi, car quelque soin qu’il prenne de détruire l’intérieur et de donner un sens forcé et détourné aux passages des saints, il leur reste encore assez de force pour établir, auprès des personnes de bonne foi et sans prétention, ce qu’il veut détruire. Je me mets peu en peine de ce qu’on peut penser de moi, pourvu que la vérité soit connue. Quand je serais aussi trompée et aussi méchante qu’on le veut faire croire, il est certain et établi, par ceux-mêmes qui le veulent détruire, que l’Intérieur n’est pas une chimère4, qu’il est réel dans les saints ; que tels et tels l’ayant outré ou en ayant abusé, cela ne fait rien au fait véritable de l’Intérieur en lui-même, et pourvu qu’on reconnaisse que Dieu conduit certaines âmes par cette

1Ce qui confirme qu’il s’agit de l’Instruction sur les états d’oraison, achevé d’imprimer le 30 mars 1697. Il est moins aisé de démentir des insinuations « historiques » que de réfuter une théorie de l’oraison en s’appuyant sur l’autorité de certains pères de l’Église ou des mystiques reconnus, comme cela avait été fait dans les Justifications de 1695.

2Le duc de Chevreuse fit en effet une enquête assez complète sur Madame Guyon, parallèlement à celle de M. Tronson, en 1695. V. le récit de l’enquête à propos de Cateau Barbe. Il s’enquit auprès de Richebracque, sous la pression de Bossuet, v. Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p. 812, et à la fin de notre volume : Notices, « Cateau Barbe ».

3L’approche correcte, car directe, par le canal intérieur, par le « cœur ».

4 « Que l’Intérieur n’est pas une chimère ! » Affirmation en fait très forte, car beaucoup n’osent aller au terme de leur doute, en posant l’alternative, l’inexistence de l’Intérieur, dont témoigne leur vie qui cherche appui ailleurs. Nous écrivons cet Intérieur avec une majuscule, pour marquer la différence entre une Vie qui sourd de l’intérieur de nous-mêmes et ce dernier, fait de conscient et d’« inconscient ». La contradiction entre le doute profond et l’affirmation inverse est souvent résolue au prix d’une crispation sur des institutions, des dogmes, etc., créations humaines.

voie, qu’il y a un vrai abandon et une sainte indifférence, cela me suffit. Que je sois anathème pour mes frères5 après cela, qu’on juge de moi ce qu’on voudra, cela ne fait rien à l’affaire.

Dieu ne juge pas comme les hommes. Il sait bien connaître ce qui est sûr quand tous les hommes le méconnaîtraient, et c’est bien véritablement de la conduite intérieure qu’on peut dire : «  Ô profondeur des richesses, de la science et de la sagesse de Dieu, que vos voies sont impénétrables ! Qui a été le conseiller de Dieu6 ? » Cependant on dit ordinairement : « Cela est bon, ceci ne vaut rien », quoique ce soit précisément la même chose. On est obligé, pour prouver ce qui ne vaut rien, d’user de « c’est-à-dire », établissant tout sur des principes faux, et voulant assurer qu’on pense ce qu’on n’a jamais pensé. Quand il faut imputer à des personnes des pensées pour les condamner, cette condamnation est bien mince, car qui peut mieux savoir sa pensée que Celui qui la forme ? Et qui s’est jamais avisé de pénétrer des pensées qu’on n’a jamais déclarées, et qu’au contraire on a toujours soutenu être [199r°] toutes différentes ! On est consolé de ce que Celui qui sonde les cœurs et les reins7 et qui connaît le fond des cœurs, n’ignore pas non plus quelles sont nos pensées, et qu’Il ne saurait s’y méprendre. J’ai une grande union aujourd’hui avec saint Pierre 8, et bien intime : je ne crois pas qu’il me rejette ni condamne comme font les autres.

Je vous embrasse de tout mon cœur. On m’a envoyé du vin : ainsi je pense qu’on s’est déterminé à me laisser ici, après avoir fait courir le bruit que je n’y suis plus.

5Paul, cf. Romains, 9, 3 : Car je désirais d’être moi-même anathème (& séparé) de Jésus-Christ pour mes frères, avec qui je suis uni par le sang. (Amelote).

6Romains,11, 33 : « Ô altitudo divitiarum sapientiae et scientiae Dei…

7Romains, 8, 27.

8Pierre, fondateur de la vraie Église, intérieure. Toute la lettre oppose « le peu de vérité » de l’Église institutionnelle à l’Intérieur prouvé (à soi-même) par l’expérience d’une union intime.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

Je ne sais que penser du changement que vous me marquez, sinon qu’on veut engager N. [Fénelon] de ne point aller à R[ome] pour le perdre plus aisément. C’est un coup de partie1 de demeurer dans la

défiance et de persister dans le dessein d’aller à R[ome]. Je ne voudrais pas2 avoir une conférence avec M. de M[eaux] : je ne refuserais pas de lui rendre une visite ou de le voir, mais je voudrais avoir de bons témoins et n’entrer en rien3. Je disais toujours que je le craignais beaucoup moins lorsqu’il était en colère que lorsqu’il affectait de la douceur. Je ne me fie point du tout à l’ecclés[iastique]4, mais comme il confesse les bonnes gens et qu’il est de leur confidence, cela m’oblige à le ménager. Croyez-moi, défiance de tous côtés.

Pour ce qui est du mariage de N.5, plût à Dieu que vous acceptassiez par là la paix de nos amis, et ce qui est de plus, quelque trêve pour l’intérieur6. Suivez leur conseil, et n’allez pas tout perdre par trop de fermeté ; je crois cela nécessaire à présent ; ce qui est bon dans un temps ne l’est pas dans l’autre. Si l’on vous fait d. d. p. [dame du palais] j’espère que Dieu vous y conservera et que vous pourrez servir un jour à la pp.[petite princesse]. Dieu sait pourquoi Il fait les choses. Pour moi, j’ai plus de crainte lorsque les choses flattent que lorsqu’elles paraissent désespérées. Enfin, défions-nous de tout et [199v°] ne cédons jamais qu’à la vérité. Je n’attendrais point l’autorité pour le mariage de N. Je le ferais de bonne grâce avec les conditions bonnes. J’espère que Dieu Se contentera du sacrifice que je lui fais et que je paierais pour tous. Que je sache tout ce qui se passera sur cela, je vous en prie, et ne me cachez rien, pourvu que l’intérêt de Dieu et de l’intérieur soient conservés.

J’enverrais toujours par avance les éclaircissements à R[ome] ; c’est peut-être ce qu’ils appréhendent ; puisqu’on envoie bien le livre, on peut envoyer les éclaircissements8 sans préjudice de ce qu’on fera ici, et je crois la chose tout à fait de conséquence. Je conjure donc de les envoyer : il n’y peut avoir d’inconvénient, et c’est la voie droite de l’équité. Je ne crois point du tout l’ecclés[iastique], mais je lui écris en réponse de loin en loin.

1Un coup qui décidera de la partie.

2Madame Guyon se met à la place de Fénelon qu’elle conseille implicitement.

3N’entrer dans aucune discussion. Fénelon suivait déjà cette ligne de conduite et refusait toute conférence orale avec les prélats français. (v. CF, chronologie, 30 juin 1697.)

4Qui pourtant se révèlera bientôt beaucoup plus humain que N., le curé.

5Mariage dont il a été question dans une lettre précédente.

6L’un des époux semble donc ne pas appartenir au cercle quiétiste.

7La petite princesse est l’épouse du duc de Bourgogne dont le mariage allait être célébré le 9 décembre 1697.

8 « …en même temps qu’il établissait des listes d’Autorités pour étayer sa doctrine, Fénelon ajoutait à son livre [l’Explication des maximes des saints] de nouvelles corrections. Les dossiers, conservés aujourd’hui en partie, […] serviront d’arsenal au cours de la querelle. En revanche, de nouvelles corrections furent introduites dans l’édition interfoliée… » (Fénelon, Œuvres I, 1983, « Notice », p. 1541-1542).


Je vous assure que mon cœur est très content de vous et que vous pensez mal sur cela. Je vous aime très tendrement. Il me vient une pensée que M. l’abbé Cout[urier]9, sans faire semblant de rien, pourrait bien savoir ce que c’est que cet ecclésia[stique] qui demeure à Vaug[irard] ; il s’appelle M. des ch.10 Je crains bien la conférence de M. de M[eaux], et je suis sûre qu’on ne trouvera qu’à Rome la fin et le remède à tous les maux. La manière outrageante dont M. de M[eaux] traite M. de C[ambrai] dans son livre, mérite qu’il soit ferme et ne lui donne point de prise. Cet homme fait le renard ; enfin sa douceur est mille fois plus à craindre que sa colère. Je parle par expérience : un homme sans parole, qui trompe, etc. Croyez-moi, qu’on ne se fie pas à lui. Voilà un billet pour p.11 Vous avez oublié la toile et un peu de rhubarbe que je vous avais demandés. Il me vient dans l’esprit que le changement vient peut-être de la condamnation que N. [Bossuet] a fait de mes livres et de ma personne, car c’est tout ce qu’ils voulaient. Qu’en pensez-vous ? Je n’ai pas de peine.

Depuis ceci écrit, N. [le curé] m’est venu voir. Il m’avait fait accepter du vin, je lui avais mandé que s’en trouvait d’excellent ici à [f°200] cent francs, il a voulu m’en envoyer à cinquante écus du septier, qui n’est pas si bon à beaucoup près. Mais ce n’est pas de quoi il s’agit ; il m’a dit que M. de P.12 avait contre moi des preuves incontestables de crimes, et qu’ainsi il ne croyait nulle apparence qu’on me donnât jamais ma liberté. Je lui ai répondu que je ne demandais pas ma liberté et que je ne l’avais jamais demandée, mais que je trouvais fort étrange qu’après avoir été dix mois dans les mains de M. de la Reynie, qui est si éclairé et qui d’ailleurs n’était pas prévenu en ma faveur après tant d’informations, on me parlât encore de ces prétendus crimes ; que j’avais toujours demandé qu’on examinât ma vie, que non contente de l’avoir demandé par écrit à Mme de M[aintenon] et de l’avoir fait demander par d’autres, sitôt que je vis M. de la Reynie à Vincennes, que c’était la première

9L’abbé Couturier subira à Vincennes quatre interrogatoires par La Reynie avant d’être remis en liberté. Mme Guyon demeura « dans une maison de la rue Saint Germain l'Auxerrois, que ledit sieur Abbé Couturier prit soin de louer pour elle et à sa prière. » (Interrogatoire de Mme Guyon en 1696).

10Inconnu.

11p. pour put (Dupuy) ou pour La Pialière ? Moins visible que les puissants au-dessus d’eux, ces futurs copistes des lettres pourraient avoir eu l’un et/ou l’autre un rôle important auprès de Madame Guyon à cette période. La Pialière sera en contact avec elle tout à la fin, assurant un de ses déménagements, avant qu’elle ne soit découverte et prise par Desgrez.

11aM. de Paris, l’archevêque.

chose que je lui demandais, et que l’ayant prié de demander au r[oi] de ma part qu’on examinât ma vie, il le lui demanda, que le r[oi] lui dit que ma demande était juste. Ensuite M. de la Reynie prit un détail de tous les lieux où j’avais été, de toutes les personnes qui m’avaient accompagnée, de celles chez qui j’avais logé et avec qui j’avais eu commerce ; et après trois mois de perquisitions, il me dit que je n’avais qu’à demeurer dans ma tranquillité et qu’on n’avait rien trouvé contre moi, que tout me serait rendu. Ce sont ses termes. Il m’a dit qu’on avait pris le dessein de me remettre à Vincennes. Je lui ai dit que je demandais d’être mise à la Conciergerie afin que le Parlement connût de mon affaire, qu’il me fît punir si j’étais coupable, et qu’on punisse aussi les calomniateurs. Il m’a dit :  «  Mais vous êtes toujours entre les mains de la justice, car c’est M. Desgrez qui vous a amenée ici et vous êtes en sa charge ; et comme les crimes que vous avez faits ne peuvent vous [f°200v°] faire juger à mort, il est plus sûr de vous renfermer. » Je lui ai répondu que je consentirais à être renfermée si on ne formait pas de nouvelles calomnies pour en servir de prétexte, mais que je devais à Dieu, à la vérité, à la piété, à ma famille et à moi-même de demander cela : qu’on fît examiner la vérité au Parlement. Il m’a dit qu’il le dirait à M. l’arch[evêque]12, que sans le livre de M. de C[ambrai], je serais hors d’affaire. Je lui ai dit que le livre de M. de C[ambrai] ne me rendait ni plus coupable ni plus innocente, que si les faux témoins me faisaient mourir, je m’estimerais heureuse, mais que mon affaire n’avait nul rapport à ce livre. Il m’a exhortée ensuite à lui avouer mes crimes, disant que Dieu m’avait fait bien des grâces de m’avoir tirée de l’occasion de les continuer, que je n’avais point de confiance en lui. Je lui ai dit que je n’avais aucun crime à avouer, que j’avais eu plus de confiance en lui qu’on en a ordinairement pour une personne venant de la main de ceux qui sont prévenus contre nous, etc. Il s’en est allé, disant qu’il trouvait juste qu’on me remît entre les mains de la justice, que tout était bien prouvé et que M. l’arc[hevêque] n’en doutait pas.

Comment accorder cela avec ce que vous me mandez, sinon qu’on veut persuader aux amis les crimes imaginaires, et les leur insinuer en leur donnant des marques d’amitié ? Dieu sur tout. Je lui ai dit que lorsque ma fille serait revenue, que [3] je ferais présenter une requête pour être mise entre les mains du Parlement.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°199].

12L’archevêque de Paris, Noailles, depuis août 1695.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

Je vais vous dire une chose qui vous surprendra sans doute. Vous saurez que, ayant besoin de vin, j’en avais fait chercher ici, que j’en avais trouvé d’excellent à cent francs le demi-muid1. Je le crus un peu cher. Je mandais à N. [le curé] que je le priais de me mander si je n’en pourrais pas trouver à meilleur marché, parce que [f°201] j’avais peine d’y mettre tant d’argent. Sans me faire de réponse, il m’en envoya une feuillette à cent écus le muid, c’est-à-dire cinquante écus la feuillette ; cela me parut extraordinaire, mais je le laissais passer. Sitôt qu’il fut ici, le fût n’en valait rien ; il s’en perdit un tiers, quelque diligence qu’on y apportât, mais ce n’est rien ; lorsque j’ai voulu en boire, j’ai trouvé qu’il me brûle [sic] la bouche, la gorge et les entrailles avec des douleurs que je croyais mourir. Sitôt qu’on y met un peu d’eau, il n’a plus le goût de vin et n’en brûle pas moins. J’ai prié qu’on envoyât quérir un homme qui passe pour le plus honnête homme du village, pour voir si c’était qu’il fallût y faire quelque chose, ou s’il n’était pas en boite2. Sitôt qu’il en eut goûté, il fut effrayé, disant que ce ne pouvait être qu’un fripon qui eût envoyé ce vin, que pour lui il n’en voudrait pas boire un demi-septier et qu’il ne le goûtait pas sans terreur, qu’il y avait des choses dedans qu’il savait bien, et qu’il brûlerait les entrailles à qui le boirait ; et tout cela devant la fille qui me garde, qui était au désespoir de l’avoir fait venir. Il reste dans la bouche, après l’avoir bu, le même effet que les biscuits de Vincennes où l’eau forte paraissait dessus, et les taches et l’odeur. Je ne les fis que mâcher et cracher, et j’en fus incommodée ; Manon, qui en mangea gros comme une noisette, le fut bien davantage.

Ce que je puis juger de cela, c’est que, me voyant fort mauvaise, ils croient faire service à Dieu de me faire mourir. Il y a un cabaretier qui le prendra à deux tiers de perte pour mettre sur un râpé3 et qui m’en donne en échange du naturel. Voyez quelle aventure, dont, par providence, il y a des témoins dignes de foi. Je n’en témoignerai jamais rien. J’ai prié la demoiselle de ne point dire à N. qu’on l’eût changé. Le cabaretier ne le mettra [201 v°] que peu à peu sur son râpé, le mêlant avec des …a On

1Un demi-muid ou feuillette équivalait à un peu plus de 100 litres. Le vin était généralement bu mélangé à l’eau qu’il devait certainement purifier par son alcool.

2Boite : vin en boite, vin bon à boire : « Ce vin est trop vert, il ne sera dans sa boite que dans trois mois » Furetière.

3Râpé : substantivé en parlant d’un vin fabriqué en faisant passer un vin faible dans un tonneau dont on a rempli un tiers de raisin nouveau. Par extension, vin éclairci avec des copeaux ; également restes mélangés servis dans les cabarets. Rey. – Il est étrange que Mme Guyon accepte de se débarrasser ainsi d’un poison !

avait pris la précaution d’en faire goûter d’autre très bon à M. le L.4, afin que, si l’on disait quelque chose, on puisse dire qu’il en avait goûté. C’est du vin blanc où l’on a mêlé du gros rouge tiré à clair. Dieu, par Sa bonté, a dissipé le conseil5. Cet homme dit qu’on n’en peut boire sans avoir les entrailles brûlées, qu’il est plein de chaux et d’autres choses qu’il ne dit pas. Il s’est trouvé mal sitôt qu’il en a eu goûté, et a dit que c’était un voleur qui vendait de pareil vin. Il a fort pressé pour savoir d’où il venait, mais je n’ai jamais voulu lui dire. Que dites-vous de cela ? Que Dieu fasse de moi ce qu’il Lui plaira, mais je ne l’éviterai pas tôt ou tard. Que Sa volonté s’accomplisse ! Ils croient que c’est un grand service à Dieu de se défaire de moi.

Depuis ceci écrit, l’homme qui avait voulu acheter le vin s’étant trouvé fort mal d’en avoir goûté, a envoyé un homme qui goûte tous les vins du pays pour le goûter encore. Dès qu’il l’a mis sur sa main et qu’il l’a odoré, il n’en a point voulu goûter et a dit que c’était du vin empoisonné. On l’a prié d’accommoder le fût qui ne vaut rien. Il a dit que, quand on lui donnerait autant d’argent qu’il en pourrait tenir dans la cave, il n’en boirait pas et n’y toucherait pas ; qu’il y aurait de quoi le faire pendre d’accommoder de tel vin, et qu’il était impossible d’en boire sans mourir, qu’il fallait déclarer qui l’avait vendu pour faire pendre les gens. La fille qui me garde est demeurée bien étourdie, car comme le vin a été mis à clair dans le vaisseau6, on a vu que c’est un dessein formé. Je brûle toute, j’ai les entrailles en feu, la gorge écorchée, je ne cesse de boire de l’eau sans désaltérer. Envoyez-moi de la thériaque7 par la jardinière.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°200v°].

aLecture incertaine : bessières ? (ce mot existe-t-il ? inconnu de Littré).

4M. le Lieutenant (de police) ?

5Fait échec à un groupe malveillant (Ps. 32, 10).

6Récipient.

7Médecine que l’on regardait comme un spécifique contre toute espèce de venin […] La thériaque est stomachique et calmante. Littré.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

N.1 ne veut pas prendre le vin, mais quelques bouteilles pour dire qu’il est bon. Je n’ai garde d’en boire, je n’en ai bu qu’à trois repas, j’en ai pensé mourir.

Je suis étonnée de ce que dit M. de V.2, et je vous avoue que cela m’effraye. Je serais bien fâchée qu’on préférât mes lumières à d’autres, mais je crois que Dieu ayant acheminé les choses pour R[ome], c’est suivre Son ordre que d’y aller. Que si l’on veut assurément finir toute dispute, non en disant qu’on s’est trompé, ce qui est faux, mais qu’on ne s’est pas bien expliqué, je crois qu’il le faudrait. Mais je crois qu’on ne fait toutes ces démarches, et vous le verrez, que pour empêcher d’aller à R[ome] et pour faire que le p[ape], indigné de ce qu’on n’aura pas exécuté ce qu’on a demandé, condamne le livre. Ces gens-là n’ont nulle bonne intention et, lorsqu’on va droit, on ne se sert pas de tant d’artifices et de fourberies.

R[ome], R[ome] : c’est l’ordre hiérarchique que Dieu a établi dans l’Église. Si on y est condamné, c’est à un fils sincère de se soumettre à son père, et c’est l’ordre de Dieu3. Quel fond à faire sur des gens qui usent de toute violence, qui ne tiennent aucune parole ? M. de V. s’est laissé prévenir par des discours spécieux, et il prend son imagination échauffée pour la volonté de Dieu. Quel inconvénient d’aller à R[ome] ? Car, quand le pape condamnerait, ce que j’ai peine à croire, voyant la soumission, il ne demanderait pas autre chose que l’aveu qu’on s’est trompé. Rome, R[ome], au nom de Dieu ! C’est la petitesse d’ordre de Dieu que de se soumettre au pape, et c’est une bassesse de faire autre chose. Mon Dieu, ma tr[ès] ch[ère], que j’ai de peine et que je crains qu’on ne prenne pas ce parti, si fort dans l’ordre de Dieu et qui est une volonté déclarée ! Ne nous amusons plus. Le livre et les éclaircissements dev[r]aient être [202 v°] partis. Il me paraît que c’est une chose horrible de dire qu’il ne s’en faut pas rapporter au pape. Les raisons que vous dites sont si bonnes et si vraies ! Faire autrement, c’est suivre l’enthousiasme4. M. de V. n’a pas, je crois, grâce pour nous tous : il peut

1 Le curé ?

2 V. plus bas, dans cette même lettre : « … le c[uré] de V[ersailles ?], qui est ami de M. de V[ersailles ?]… ».

3 A la racine de l’obéissance de Madame Guyon : une soumission à l’ordre surnaturel qui a établi par Pierre Son Église et non à des hommes.

4 Madame Guyon se sépare nettement des « Enthousiastes », comme on appelait à l’époque des spirituels guidés uniquement par leur intuition, sans considération (critique) d’aucune Église, souvent trompés par leur interprétation (par exemple prophétique) hasardeuse.

s’accommoder fort bien avec l’amour-propre, mais pas avec le pur amour. Sa certitude et son infaillibilité m’effrayent. Je crois que N. [le curé] est fort de son avis, et N. J’ai fait ce qu’ils ont voulu sans faire de bassesse. R[ome], je vous en conjure, R[ome], au nom de Dieu : c’est Son ordre, et par conséquent Sa volonté. Je ne dirai jamais autre chose que R[ome]. Il m’est venu dans l’esprit que le c[uré] de V[ersailles], qui est ami de M. de V. pourrait bien lui avoir inspiré ces choses et cet air prophétique ? Je crois qu’ils craignent Rome.

Je vous prie que tous les frères se renouvellent en pureté de cœur et d’amour de Dieu, qu’ils implorent de toutes leurs forces Sa clémence, afin qu’Il inspire et soutienne M. de C[ambrai]. Dieu veut être quelquefois prié de cette sorte et que l’on s’unisse de cœur et d’esprit pour cela. Que chacun fasse belle dévotion, ou pénitence que Dieu lui inspirera ; la meilleure est le renoncement de tout intérêt propre. Je m’unirai à vous, dites cela comme de vous, et que N.5 le demande à tous ; qu’ils s’appetissent, s’abandonnant à Dieu, ne voulant que Sa sainte volonté. Non point à nous la gloire, mais à notre bon Seigneur. Je vous embrasse. Je vous prie que tous disent trois fois la prière de Mardochée et d’Esther6 pour impétrer7 le secours de Dieu.

Le N. [curé] régala ici il y a deux jours ses amis, il y fut tout le jour sans venir. Sur le soir, comme il se mettait à table, il envoya quérir la fille qui me garde, et lui dit qu’on envoyât du vin pour régaler ses amis parce qu’il était excellent. On y fut dans le moment ; il n’en voulut point disant qu’il n’était plus temps ; comme il a sa maison vis-à-vis celle-ci, on [203r°] ne fit que traverser la rue. La conclusion fut qu’il fallait que je le busse et que, si je ne le trouvais pas assez fort, que j’y misse moins d’eau, mais qu’il me le fallait faire boire. Elle n’osa lui rien répliquer, mais comme elle a vu ce qu’on m’a dit, elle me dit : «  Madame, quoique ce soit d’excellent vin, comme il vous fait mal à vous, vous n’en devez point boire, mais si vous voulez donner la feuillette pour deux pistoles, on la prendra pour mêler avec quantité d’autre vin. » Je lui dis que pour tirer vingt francs de cinquante écus, ce n’était pas la peine, et que puisqu’il était si excellent, qu’il n’y avait qu’à le garder, qu’on trouverait

5L’aumônier des Michelins (père abbé de Charost) ?

6 Mardochée, qui a sauvé la vie de Xersès, par sa pupille Esther, aimée de ce dernier, demande le salut de leur peuple. Esther, 7, 3-4 : « … je vous conjure de m’accorder, s’il vous plaît, ma propre vie et celle de mon peuple […] Car nous avons été livrés, moi et mon peuple, pour être foulés aux pieds, pour être égorgés et exterminés » (Sacy) ; « …nous avons été vendus, moi et mon peuple : A exterminer ! A tuer !.. » (TOB). 

7 Impétrer : obtenir de l’autorité compétente, à la suite d’une requête.

peut-être marchand dans la suite. Je crois le devoir garder, car c’est toujours une épine au pied. S’il n’y était plus, il n’y aurait tyrannie qu’il ne fît. La fille craint de le faire goûter et dit n’avoir permission de le laisser goûter à personne. Comment vendre ce qu’on ne veut pas laisser goûter ? La chose est demeurée comme cela. Je lui ai dit que cette perte est une bagatelle, car je fais semblant que je veux le croire bon.

N’y aurait-il pas moyen de savoir ce que le P[ère] L[a] C[ombe] est devenu ? Adieu.

Depuis ma lettre écrite, il est venu une cabaretière de leurs amis pour acheter le vin. Il lui a paru d’abord ce qu’il était, mais elle n’a pas voulu le dire ; elle a néanmoins dit que ceux qui avaient vendu cela étaient des fripons, qu’il était plein de chaux, d’eau de vie, de fiente de pigeons et d’autre chose qu’elle ne disait pas ; qu’elle en donnerait dix écus, non pour le faire boire à ses connaissances, mais pour le donner à de gros ivrognes qui ne font que passer. Je l’eusse donné, mais je ne l’ai pu. Mon cœur m’a frappé que, dès qu’il serait enlevé, N. [le curé] me ferait tous les mauvais traitements possibles, et j’ai dit que je le laisserais pour faire du vinaigre, que j’achetais davantage. La demoiselle a été bien aise, car [203v°] elle craint que ceux qui le boiront ne s’aperçoivent de ce qu’il est. La cabaretière en voulait faire goûter au commis, mais la demoiselle n’a pas voulu. Je vous prie de consulter quelqu’un comme le tut[eur][Chevreuse] et de savoir s’il n’est pas de conséquence de le garder. J’ai encore, depuis trois semaines que je n’en bois plus, le palais écorché et plein de vessies qui me pèlent, et la langue. J’en ferai ce que vous me manderez. La chose me paraît de grande conséquence. C’est du vin du pays qu’on a accommodé comme cela, et afin que les commis n’en goûtassent pas, elles ont dit que c’était du vin de leur cave qu’elles menaient dans leur maison de Vaugirard, jurant qu’il n’était ni vendu ni commencé à vendre. Réponse là-dessus, s’il vous plaît. La femme, en s’en allant, a dit à la demoiselle qui me garde qu’une personne ne pouvait boire de ce vin huit jours sans mourir.

Depuis ceci écrit, on a dit qu’on voulait faire prendre le vin pour le changer pour un faible vin qui ne vaut pas grand chose, car ils veulent l’ôter de mes mains. J’ai cru devoir laisser faire sans rien dire tout ce qu’on voudrait, et ainsi on prend le mien sur le pied de trente francs. J’ai fait tout ce qu’on a voulu, abandonnant la suite à la Providence.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°202].


0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

Que puis-je vous dire, ma tr[ès] c[hère] ? Les raisons que vous me dites contre le mariage me paraissent très fortes, mais je crois que vous devez vous abandonner à Dieu. Si l’on voulait la chose de force, comme vous me paraissez le craindre, il serait beaucoup mieux de la faire avec agrément. Enfin suivez votre cœur. Pour l’Académie, je crois qu’il serait mieux que monsieur votre fils montât à cheval à Versailles qu’à Paris, et que vous êtes obligé de le veiller ou de le mettre chez NN. Suivez votre cœur en tout cela.

Je ne vois que trop clair. Mes vues sont bien inutiles, car j’ai toujours vu que Rem. voulait demeurer avec le grand ch., [204r°] que tout son goût était là et que les craintes qu’elle nous marque ne sont pas tout à fait sincères. Qu’elle ne sache pas notre commerce, je vous en prie ! Il faut à présent boucher les yeux à bien des choses : laissez-les faire leur ménage ensemble. M. de V[ersailles ?] ne fait semblant de l’abandonner que par politique, mais, comme je vous dis, aveuglons-nous. Pourquoi parlez-vous en mon nom à ceux qui ne veulent pas écouter ? Laissez-les faire à leur fantaisie. Ce qui n’est pas soutenable dans le livre se doit changer, et la paix de l’Église est préférable à tout, mais je croyais qu’on la trouverait mieux à R[ome]. Il n’y faut pas porter l’affaire, si l’on n’y veut pas aller soi-même : ce serait tout perdre. Mais si l’on veut bien y aller, il n’y a rien qu’on ne doive quitter pour cela. Dieu prendra soin de ce qu’on abandonnera pour Lui. Mais à quoi sert de dire cela si l’on ne veut pas croire ? J’aimerais autant travailler à gagner bar[aquin] que les j[ansénistes]1. C’est s’allier avec les ennemis de la vérité. Mais laissons tout faire, Dieu est tout-puissant pour la défendre par Lui-même. Avez-vous reçu ma lettre où je vous mandais la conversation de N.[le curé]. Vous ne m’en dites rien. Il y avait un billet pour p. Je vous prie que Rem. ne sache pas que je vous écris, elle est plus fine que nous. Je vous aime de tout mon cœur. J’espère que je paierai pour tout.

Je garde le silence sur le vin empoisonné, il est perdu en pure perte. J’ai pensé mourir d’en avoir bu un jour, j’en suis encore très incommodée. J’ai bu une si grande quantité d’eau que rien plus. J’ai encore la langue, la gorge, le palais et la poitrine tout écorchés. J’ai souffert des douleurs d’entrailles très grandes mais, à force de boire de l’eau, j’ai éteint le grand feu. Il est incroyable la dureté que cette fille exerce sur moi ; il semble qu’elle ait regret à ce que la chose est découverte et que

1Plutôt que les jésuites ! Avec certains d’entre eux, tel le P. Alleaume, Madame Guyon entretenait des relations cordiales, tandis que ses références aux jansénistes, qui se nommaient entre eux les « Amis de la Vérité », sont toujours négatives.

je ne suis pas [204v°] morte. Ne pourriez-vous savoir où est allé N. On me cache son voyage avec grand soin. Je crois qu’on me veut faire bien de la peine par le vin. J’ai pensé que, lorsqu’on verra que je ne suis pas morte, qu’il a été goûté, on dira que je l’ai empoisonné moi-même. Si l’on allait par voie de justice, je prouverais aisément que je n’ai pas pu le faire, n’ayant rien que ce qu’ils me donnent. Ils examinent tout ce qu’on m’envoie, décousant tout, et ainsi cela est impossible. Mais Dieu sur tout. C’était ce qu’il voulait peut-être m’imputer, car jamais chose n’a été si grossière. Quand ils en auraient mis dix fois moins, la longue[ur] aurait toujours fait ce que la violence eût fait en peu de jours, et cela eût moins paru. Je ne sais ce que Dieu veut faire.

Il y avait, dans la gazette d’Hollande et celle de Hambourg, que nos amis allaient être chassés de la cour. Les j[ansénistes] ont coutume de faire savoir au public ce qu’ils veulent par des lettres qu’ils font courir, et leur esprit inquiet ne laisse en repos que ceux qui leur appartiennent. Je ne puis vous mander autre chose, adieu. Quoi qu’il m’arrive, soyons toujours unies ; vous êtes quasi seule qui me soyez restée. Dieu vous aidera. Il m’a pris le matin une affliction d’être dans de si cruelles mains qui m’a pensé suffoquer, mais je n’en étais pas moins abandonnée, ce me semble. Il me vient dans l’esprit de vous dire de ne rien presser sur le mariage ; ne refusez pas, mais reculez sur la jeunesse de quelque temps, car enfin les gens peuvent mourir, et le mauvais esprit vous resterait. J’espère que Dieu vous conduira par la main sur tout cela comme sur le reste. N’y serait-elle portée ? L’apparence serait contraire.

Je trouve que le vin m’a bien attaqué la tête.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°203v°].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

Je crois comme vous qu’il faut interrompre le commerce pour quelque temps. Je n’enverrai plus que le second jour d’août,[f°205] et ce sera aux Th[éatins]1 en cas que j’y sois encore. J’ai toujours bien cru qu’on ne m’avait mise ici, et entre les mains d’une fille gagnée et à eux, que pour me faire des suppositions2. Je n’ai pas fait la moindre chose,

1Théatins, un ordre disparu aujourd’hui ; les cahiers de lettres manquants de la correspondance avec Fénelon appartinrent aux théatins qui disposaient d’un fond de livres quiétistes.

2Supposition : le mot s’emploie en droit (1636) pour parler de la production d’une pièce fausse donnée pour authentique. Rey.

j’ai souffert tout sans rien dire. Je n’ai pas fait semblant de voir les choses, pas dit un mot. On a nommé ma patience folle, disant que les personnes comme moi affectaient la patience ; si j’ai dit un mot par crainte des suppositions, dont j’avais dès le commencement tant d’impressions, on a regardé cela comme les derniers emportements. Ainsi le moindre mot est un crime, le silence et la patience un autre crime. Il y a quelques temps que le Père de ces filles3, nommé le Père Ange, vint dire la messe. La petite Marc, peinée de bien des choses sur N. [le curé], demanda à ce Père s’il la voulait confesser ; il a refusé4. Si c’est là ce qu’il veut dire, jugez-en vous-même. Il me fit entendre à moi que c’étaient des crimes que j’ai fait autrefois, et qu’il en serait éclairci. On dit qu’il est parti pour un mois. Ne pourriez-vous savoir où il est allé5 ?

Je m’attends à tout de la malice et de l’artifice des hommes. Je suis à Dieu, Il fera de moi ce qu’il Lui plaira. Mais ne croyez rien de tout ce qu’il pourrait vous dire. Ils supposeront mille choses pour colorer la violence qu’ils sont sur le point de renouveler, mais mon témoin et mon juge est au ciel. Je crois qu’ils me veulent pousser à toute extrémité, et ils veulent faire des choses, en me renfermant, qui paraissent aux yeux des hommes un prétexte spécieux, mais qui peut se dérober aux yeux de Dieu ? Consolez-vous et ne soyez plus dans l’amertume, car Dieu sera toujours glorifié, quand même Il nous laisserait accabler. J’ai de la joie du bref6, mais j’en aurais bien davantage si tout était porté en cette cour. J’abandonne cela à Dieu comme le reste. Ne doutez jamais de mon affection, je vous prie : on peut diviser les corps, mais on ne peut désunir nos cœurs, si nous ne sommes infidèles [205v°] à Dieu.

Ils auraient dit dernièrement que le jard[inier] avait fait entrer des hommes par chez lui, et comme je témoignais m’offenser de cela, on dit que c’était mon fils, ce qui était très faux, car depuis que je suis ici, je n’ai parlé qu’à N. [le curé]. On prit le prétexte pour me renfermer. Si l’on veut faire ensuite des suppositions ? N. m’a dit lui-même que des gens dignes de foi l’avaient assuré qu’on m’avait vue sur les murailles parler de l’oraison et dogmatiser, moi qui ne puis seulement monter une

3Le confesseur de la communauté.

4Peut-être pour éviter d’avoir à prendre parti. Il veut d’ailleurs être éclairci sur ce qu’on lui a probablement exposé.

5Ce qui pourrait éclairer sur les « commanditaires » de cette prison religieuse.

6 « Le 30 juin, de Versailles, Fénelon vient à Paris et rend une visite au nonce [...] qui a remis le bref pontifical et la lettre du secrétaire d'Etat à l'archevêque. Celui-ci a témoigné sa reconnaissance et sa soumission au Saint-Siège. [...] Bossuet écrit à M. de Paris : « …on imprime le livre [de Fénelon] partout [...] le nouveau bref lui donne de l'autorité par sa seule ambiguïté. » » (v. CF, chronologie).

marche sans être aidée. Ils ont dit que l’herbe était foulée au droit de la muraille derrière la haie, ils y menèrent des hommes, apparemment pour servir de témoins. Je n’y ai jamais vu qu’un gros chat qui y passe continuellement. Je n’ai pas fait semblant de rien apercevoir, quoiqu’on dit cela fort haut afin que je l’entendisse, faisant des menaces en l’air. Je n’ai rien pris pour moi, connaissant mon innocence et laissant tout à Dieu. Je ne dis mot et laisse tout faire.

Voilà des lettres, avec la copie de ce qu’on dit que j’ai signé à Vincen[nes], qu’on ne m’a donnée que du temps après que j’ai eu signé, sans me permettre de lire ni confronter rien. Enfin vous voyez les lettres de M. Tronson, et comme je fus obligée d’écrire, dès le commencement, par l’extrême impression que j’avais qu’on ne m’avait mise ici que pour m’en imposer, au cas qu’on me mette en justice, comme on le prétend, dès qu’on aura amassé, dit-on, tout ce qu’on cherche. Le N. [curé] me dit un mot qui me parut effroyable dans la bouche d’un p[rêtre], qui était qu’on ne me mettait pas en justice parce qu’il n’y aurait pas de quoi me faire mourir. Puis, en se ravisant, il ajouta : « Mais il est vrai qu’on peut toujours vous faire une punition proportionnée, etc. » Il m’avait juré sur sa part de paradis que je ne serais ici que trois mois, qu’on ne m’y ferait point de suppositions. Sa part de paradis est bien perdue, [206r°] si Dieu a égard à un serment si fol et si faux ! Le tut[eur][Chevreuse] a bien des lettres qui pourraient me servir, et il faudrait retirer des mains de M. Tronson les lettres qu’on lui a confiées. Madame de No[ailles] en a aussi, qu’elle a tirées par adresse.

Je voudrais, pour moi, me laisser faire mon procès sans me défendre, mais comme je crains de faire tort à la piété, mandez-moi le sentiment du tut[eur], si je dois me laisser condamner sans me défendre. On m’amènera une foule de témoins, d’infâmes créatures qui n’étant ni récusées ni confondues, tout passerait pour vrai et constant, car il se faut attendre à tout. Je voudrais aussi savoir si, après les choses qui sont arrivées, je dois me confesser à N. [le curé]. Je crois que je ne le dois pas, et il me paraît qu’il y a quelque chose d’indigne d’aller à confesse à un homme qui me suppose chaque jour des crimes et auquel je n’entends jamais dire vrai. Je n’ai rien voulu faire sur cela sans avoir un conseil. Faites-moi donc réponse. N. a emmené avec lui, dans son voyage, le Père de ces filles qu’il met dans une réputation de filles admirables, quoiqu’elles en soient bien éloignées, afin de donner plus de force aux faux témoignages que celle-ci fera. Dieu sur tout. Je viens de recevoir une lettre de l’ecclésias[tique] qui paraît très affligé, disant qu’on me suppose milles choses fausses et que la résolution est prise de m’enfermer pour le reste de mes jours dans la tour d’Angers : Dieu sur tout ; qu’on a fait courir le bruit que l’on m’a remise à Vincennes et que

N. [le curé] est allé. Je vous prie de tâcher de découvrir s’il est à Angers. N. se vante qu’il aura mon argent sans billet tant qu’il voudra. Je vous prie qu’on n’en donne plus, car m’enfermer dans une tour et disposer de mon argent pour me faire maltraiter, il n’y a pas d’apparence. Il en veut user de la sorte pour faire croire que je serais toujours ici. Après que [f°206v°] N. a fait son coup, il est allé en campagne, il espère que je crois ne me plus trouver8. J’oubliais de vous dire qu’il m’a dit : « Le vin n’est pas bon au goût, mais ne laissez pas d’en boire, il est stomachal. » !

8Phrase peu claire : le curé espère t-il avoir jeté dans le trouble la prisonnière (qui d’ailleurs est à bout, doutant de ce qu’il faut faire et demandant conseil à Chevreuse) ? Ou bien, compte tenu de la phrase suivante : « Il espère, que je crois, ne me plus trouver », espérant sa mort.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697.

Puisque vous voulez, ma très c[hère], que je vous mande de mes nouvelles, je vous dirai que, comme je n’ai bu du vin qu’à trois repas et avec une grande quantité d’eau, j’en ai moins de suites fâcheuses. Il m’est resté dans la poitrine une impression de chaleur, comme d’excoriation. Comme j’ai bu extrêmement d’eau pour apaiser le feu qui me dévorait, cela m’a fort enflée. Je prends des bouillons de veau au bain-marie avec du cerfeuil pour me désenfler, mais je suis exposée  à tout ce qu’il plaira à Dieu. Je pris avant hier de l’orviétan1 : cela me causa de grandes douleurs sans que j’en sache la cause, si ce n’est quelque combat. Depuis cet accident, il m’est resté une chose singulière que je ne comprends pas ; c’est une agitation d’entrailles ou de rate ; je ne sais ce que c’est, mais cela remue continuellement comme si j’avais deux enfants très forts.

On bouche et ferme tout. On veut faire croire que je ne suis plus ici et faire de moi ce qu’on voudra. Ils sont sûrs de cette fille ici à laquelle ils feront dire et faire ce qu’il leur plaira. Je conserve un grand silence sur tout ce qu’on fait, ne faisant pas semblant de l’apercevoir, et je suis fort en paix parce que j’appartiens à Dieu et qu’il est trop juste qu’il fasse de sa victime ce qu’il Lui plaît, et quoique je sois dans de si étranges mains, je suis dans les Siennes. J’ai perdu bien de la récréation

en perdant presque les yeux, car je ne puis travailler. Je file assez gros et sans trop regarder, car ma vue est si faible que je ne peux lire du tout. Je suis bien aise qu’on retourne dans son diocèse1a. C’est lundi la Madeleine, souvenez-vous-en !2 Ne témoignez rien sur N. : il ne vous en servira pas moins bien, mais qu’il ne sache rien de notre commerce. Je crois bien que le commerce des créatures [207r°] ne peut être que pénible, et c’est une grâce que Dieu vous fait parce qu’Il vous veut toute pour lui. J’écris à diverses reprises à cause de mes yeux.

Depuis ceci écrit, il m’a pris de grandes douleurs dans le corps avec la fièvre. Ce vin montait d’abord à la tête ; depuis que j’en ai bu, j’ai toujours la bouche amère et échauffée ; cela m’a donné du dégoût de tout ce que je mange, que je trouve amer. Je vous prie, si je meurs ici, je vous ferai avertir de venir avec un chirurgien pour me faire ouvrir, tirer mon cœur, l’embaumer et le mettre entre les mains de qui vous savez3. J’attends ce service de notre amitié. Prenez courage, il vaut mieux aller par l’amertume du calvaire que par la douceur du Thabor : suivons Jésus, nu sur le calvaire. C’est un bien pour vous que vous ne trouviez que de la peine dans les créatures, car elles vous amuseraient. Poursuivons dans le chemin de la foi et de la croix, où tout est d’autant plus pour Dieu qu’il y a moins pour nous. Je vous embrasse.

Un des hommes qui a goûté le vin, a été trouver l’ecclésiast[ique] dont je vous envoie encore une lettre, pour lui dire qu’il était obligé en conscience de l’avertir qu’on avait apporté ici du vin que quiconque en boirait, mourrait ; qu’il y mîs ordre. Il l’a mandé de vive voix par la jard[inière]. Voyez ce qu’il mande. La prospérité de M. de M[eaux] m’effraye, loin que je lui porte envie. On fait courir le bruit que je suis au château d’Angers à cause de mes fourberies. Voyez les circonstances : on commence par vouloir m’ôter mes filles ; voyant qu’elles ne me veulent pas quitter, on les maltraite ; ensuite, on m’impute des crimes, on me renferme plus à l’étroit ; on m’envoie du vin emp[oisonné], on me dit que je le trouverai mauvais au goût, mais que je ne laisse pas d’en boire ; on me charge encore d’outrages ; on s’en va ensuite, et l’on me garde à vue depuis ce temps afin que je ne puisse avertir personne.

1aFénelon quitta Paris le 3 août pour arriver à Cambrai le 9.

2Anniversaire important pour Madame Guyon, v. sa Vie dont les événements importants coïncident souvent avec l’anniversaire de sainte Madeleine, 22 juillet : plaie amoureuse en 1668 (Vie, 1.10.5), contrat de vœux dressé par la mère Granger en 1672 et renouvelé chaque année (Vie, 1.19.10), celle de la mort de son mari en 1676 (Vie, 1.22.7), fin de la nuit mystique en 1680 (Vie, 1.28.1), arrivée à Gex l’année suivante (Vie, 2.1.10), veille de son retour à Paris en 1686 (Vie, 3.1.3)…

3Fénelon bien sûr ! pratique assez fréquente à l’époque.


Obligez-moi de ne pas laisser mon cœur entre leurs [207v°] mains : depuis qu’il est à Dieu, il n’a jamais brûlé d’un feu étranger. Une circonstance du vin que j’omets, c’est que je mandai que j’en trouvais ici d’excellent à cent francs la feuillette, mais que je prie qu’on me mande si je n’en pourrais pas avoir à meilleur marché. Sans me répondre, on m’en envoie promptement à cinquante francs la feuillette ! Toutes ces circonstances sont fortes.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°206v°].

1Drogue inventée par Ferrante d’Orviéto, en vogue au XVIIe siècle.

0. DU PERE LOIR A ? 25 juillet 1697.

Ce 25 juillet 1697, à la Bussière.

C’est assez promener vos yeux, madame, sur les diverses descriptions que je vous ai faites de ce que j’ai rencontré de plus beau dans mon voyage. Peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je les arrête quelques moments sur votre propre cœur, et que j’ose vous l’étaler à vous-même tel qu’il est, quand il aime le grand Objet qui mérite tout son amour. Cette matière a été traitée chez vous en général avec un peu de feu.

Ce fut, madame, dans la dispute que nous eûmes un jour en votre présence, monsieur [f°1v°] l’abbé …a et moi sur l’amour de Dieu, ou plutôt sur la pureté de cet amour. Vous eûtes la bonté de vous déclarer pour mon parti ; et c’est ce qui me le fit juger le meilleur. Il s’agissait de savoir si un cœur peut aimer Dieu sans intérêt, sans se proposer nulle récompense, nul bonheur, dans ce culte intérieur qu’il rend à Dieu. Comme le sujet est tout à fait du temps, et que j’ai vu en passant quelque chose de ce qu’on a écrit là-dessus, je m’en suis occupé volontiers depuis quelques jours.

J’ai donc tâché d’approfondir jusqu’où peut aller le désintéressement du pur amour. Et plus j’ai creusé, moins j’ai trouvé. Toutes mes réflexions n’ont fait que me confirmer dans l’opinion que je soutenais, et que vous souteniez aussi, madame, avec plus d’esprit que moi. Nous disions l’un et l’autre qu’aimer Dieu comme notre souveraine béatitude, comme notre récompense promise, comme notre bien profond, est aimer Dieu comme Dieu veut que nous [f2r°] L’aimions. Nous ne pouvions bien comprendre que l’homme aimât Dieu sans se rechercher lui-même dans l’amour qu’il porte à Dieu. Nous tenions que, quoi qu’on dise du pur amour, il est toujours mélangé ; qu’il y entre un motif

d’intérêt propre, que ce motif n’y doit pas dominer, mais qu’il s’y trouve et qu’il sert à exciter l’amour, à le fortifier, à le nourrir. Monsieur l’abbé avait pitié de nous, il nous regardait comme des amis mercenaires, il traitait notre amour de bas, de grossier, d’indigne d’un cœur ...

Je crois que si M. l’abbé n’était ni directeur ni théologien, il penserait comme nous pensons, madame. Trop d’école et trop d’art gâtent quelquefois un beau génie. A quoi bon tant de raffinements. La nature seule décide juste ….c mais qui naissent dans son …. recueillir pour l’écouter sans …, où on apprend par elle ce qui se passe de plus intime au-dedans d’elle. Il me semble qu’on court risque de s’y tromper, quand on [f°2v°] entreprend de juger du cœur par les connaissances de l’esprit. Il faut en juger par les sentiments du cœur même. Le cœur ne se dément point, quelque objet qu'il aime. Il est uniforme jusque dans ses plus étranges bizarreries - j'entends quant au point dont il s'agit ici. Car des fois, qu'il se tourne ou vers la créature ou vers le créateur il suit sa pente. Et sa pente tend au plaisir. Elle ne peut tendre ailleurs. Le plaisir propre fait tout à la fois et le fort et le faible du cœur. Il ne s'y rend que quand on le prend par là.

Tel est la constitution du cœur humain. Dieu l'a fait ainsi. Encore une fois l'homme ne saurait aimer que le bien. S'il arrive qu'il aime le mal, c’est qu’alors il est voilé des apparences du bien. Or une chose n’est réputée un bien, je veux dire n’est estimée une chose bonne, qu'autant qu'elle est bonne à quelque chose. Elle est bonne à proportion de l'utilité qu'elle apporte et du plaisir qu'elle fait. Ce système n’est point … l’instinct le suggère. Ceux qui le nieraient se démentiraient tous les jours [3] lorsqu'ils veulent faire entendre qu'une chose n'apporte ni contentement ni profit, ne disent-ils pas par manière d'interrogation : « À quoi bon cela ? À quoi cela est-il bon ? » Et ils y répondent sur le même ton : « Cela n'est bon à rien». Ainsi, parle t-on quand on parle tout naturellement … il est vrai qu'une chose pour être bonne, doit être bonne à quelque chose, et que c’est là proprement la notion commune qu'on a du bien, et de ce qu'on appelle une bonne chose.

Afin donc qu'une chose soit bonne, il faut qu'elle me soit connaissable, commode, conforme à ma disposition ; qu'elle remplisse quelque indigence qui soit en moi, qu’elle en ôte quelque défaut, qu’elle y mette quelque perfection, qu'elle chatouille mon goût ; en un mot, qu'elle me plaise. Comme telle, elle me devient aimable, et je l'aime. Mais eût-elle toutes les belles qualités possibles, hors celle que je nomme ici bonté, je ne l’aimerais pas ; je pourrais bien l'admirer, mais je ne pourrais pas l’aimer si elle ne m’était bonne, si elle n'était pour moi un bien véritable ou apparent, une chose qui me promît du plaisir ou qui m'en donnât. C'est
que le plaisir qu'une chose est capable de produire, est dans cette chose l’essence du bien. Le plaisir est comme le premier bien, le bien originaire, par la participation duquel une chose est censée bonne, et se fait aimer.

Ce principe deviendra plus sensible, si l'on veut examiner de près comment l'amour s'excite dans un cœur. Il faut premièrement que l'espèce de la chose qui se présente se trouve connaissable à l'entendement ; qu’ensuite à la faveur de cette connaissance, elle entre doucement dans la fantaisie ou dans son organe ; et alors cette entrée douce cause une émotion flatteuse, et un sentiment agréable qui fait qu'on aime la chose, dont on a reçu l'espèce. C'est ainsi que naît l'amour humain quel qu'il soit. Il en va de même du divin amour.

Qu'arrive-t-il quand nous aimons Dieu ? Quoique Dieu soit un être immatériel, très simple, nous nous en formons néanmoins une espèce corporelle, qui nous représente, si vous voulez, tantôt un ordre [4] très bon, tantôt un ordre très bienfaisant. Nous recevons agréablement cette espèce, qui s'imprime en nous. Et cette espèce nous représentant tous les biens que Dieu nous a faits, qu'il nous fait encore et qu'il nous fera, meut doucement nos esprits à nos cœurs, et excite en nous une passion d'amour pour lui.

Je ne concevrais donc pas cet amour, s'il n’était excité par cette image que je me suis formée de Dieu ; et cette image imprimée dans moi, n’y aurait pas été si bien reçue si elle ne m'avait représenté un objet qui me convient, qui m'accommode, qui me perfectionne. Cette relation ôtée, il n'y a point d'amour. Qu'on se pique, tant qu'on voudra, d’aimer Dieu comme un être infiniment élevé au-dessus de tous les êtres, sans proportion, sans concordance avec l'homme ; retiré dans lui-même, sans promesse de sa part de rendre heureux ceux qu'il aime - un amour si désintéressé me paraît une pure chimère. Un être absolu peut bien attacher l’attention de l’esprit, mais il ne peut remuer les affections du cœur. C'est le privilège des êtres relatifs. Pourquoi ? Parce que la volonté ne se porte jamais à un objet par un mouvement d'amour, qu'elle n’envisage dans cet objet ce qu'on appelle appétibilité ; c'est-à-dire un attrait qui le fasse désirer, un … à s’y communiquer, de quoi perfectionner quiconque le possède. Et tout cela ensemble ne se rencontre que dans un être relatif. De sorte que si je regardais Dieu sans rapport à moi, si Dieu me dessinait un être souverainement bon, tout parfait qu'il est dans sa nature, je me défierais de mon cœur. Non, je ne crois pas que mon cœur se portât à aimer Dieu. Il faut que je sois intérieurement persuadé que sa possession fera mon bonheur, pour me faire soupirer après elle. Et je craindrais fort que je ne fusse tout de glace pour Dieu, si ma religion ne m'apprenait que Dieu est mon vrai bien,

ma suprême félicité, ma fin dernière, dans laquelle je dois louer éternellement un délicieux repos.

Pour confirmer ce que j'avance passons s'il vous plaît, oh ! Madame, de la manière que l'amour s'excite dans l’âme à ce qu'il y [5] fait quand il est allumé. L’âme mue par le mouvement des esprits qui la poussent, se regarde pour parler ainsi, ou elle s'élance vers l'objet qu'elle aime ; elle lui tend les bras, elle lui ouvre son sein, elle se joint à lui de volonté, et s’y joint en sorte qu'elle imagine un tout. Il faut que les parties qui la composent soient relatives, qu'elles se rapportent l'une à l'autre. Autrement elles ne pourraient se lier ensemble ni être réduites à l'unité. Comment donc pourrais-je aimer Dieu, l'embrasser d'affection, le serrer, me joindre à lui, c'est-à-dire me figurer ne faire avec lui qu’un tout dont je me compose pour une partie, et lui pour l'autre, s'il ne s'y trouve quelque concordance de lui à moi, et une affinité assez étroite pour ne faire qu’un de nous deux ?

Elle y est aussi. Je suis une créature intelligente ; et Dieu est la Vérité primitive ; je L'aime parce qu'Il est Vérité. Je suis doué d'une volonté ; et Dieu est la Justice essentielle. Je l'aime parce qu'Il est Justice. Je suis né avec une capacité immense à recevoir ; et Dieu est une plénitude infinie qui se regarde avec abondance. Je L'aime parce que Lui seul me peut remplir. Voilà ce qui m’unit à Dieu.

Je ne le sais, Madame, si je raisonne, mais je sens ce que je dis. Et Monsieur l'abbé lapérource [Lapérouse ?] lui-même, malgré tout ce qu'il peut dire au contraire. Oui, très certainement il aime Dieu, comme je l'entends. Que ne s'en tient-il à ses propres expériences, sans se jeter dans des imaginations creuses où la raison se perd, et peut-être aussi la conscience. Son zèle est ardent. Il exige tout d'un coup et sans façon du commun des fidèles une perfection éminente, que les saints mêmes ne se sont mis en état d'acquérir.

Non, les mystiques qui travaillent toute leur vie à la purification de leur amour ne présument point de le pousser jamais à ce haut degré de désintéressement que M. l'abbé nous bâtit de l'air [sic]. Comme ils veulent demeurer dans les bornes assises par les divines écritures, comme ils ont peur de s'écarter de l'esprit de l'Église, qui nous marque si utilement par la formule des prières les plus … qu'elle met dans la bouche de ses enfants [6] la vue expresse des récompenses promises qu'elle prétend que nous ayons devant les yeux et dans le cœur quand nous prions, ils sont forcés d'avouer qu'ils tendent à aimer Dieu comme leur propre récompense, comme leur rémunération ; comme béatifiant l’âme, non pas à la vérité par le motif de leur bonheur mais afin de se conformer au bon plaisir de Dieu qui veut qu'on l'aime ainsi. Il est donc évident qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils n’aillent si loin que M. l'abbé,

puisqu'ils admettent la béatitude formelle dans le pur amour et que, lui, en veut bannir tout intérêt et la moindre idée de récompense, qui est pourtant répandue dans tous les livres sacrés tant du Nouveau Testament que de l'Ancien.

Une autorité comme celle-là pourrait bien faire réduire - au moins le radoucir un peu. Peut-être voudra-t-il bien s'humaniser avec les mystiques, et se relâcher jusqu'au point où ils mettent le pur amour. Mais encore aurais-je bien de la peine à lui accorder un amour si parfait. Et voici, Madame, ce qui m'embarrasse : on fait consister cet amour à aimer Dieu, en tant que notre souverain bien, et notre suprême béatitude, à vouloir jouir de lui autant qu'il nous rend heureux, mais à le vouloir précisément pour conformer notre volonté à la sienne sans être nullement touché du grand intérêt que nous y avons. On admet dans cet amour notre intérêt propre ; seulement on exclut tout motif intéressé. Cette précision est ingénieuse. Mais loin de … le neuf qui nous attache à nous-mêmes, il me semble qu'elle pourrait bien le resserrer davantage. Rien ne serait plus capable de fortifier l'amour que j'ai déjà pour moi, que de croire que je n’en aurais point. Dès que je viendrais à me persuader qu'il est éteint, j'aurais à craindre qu'il ne fût plus vif qu'auparavant, plus prêt au moins à se réveiller.

Au reste quand il s'agit d'aimer, c'est l'affaire du cœur, et non de l'esprit, et à parler exactement, cette précision de motif ne part que de l'esprit et point du cœur. La raison est que toute précision qui se fait contre l'ordre de la nature des choses, n’est point et ne saurait être une formation de la volonté. Or, cette précision de motif dans la supposition des mystiques qui disent qu'ils aiment Dieu comme leur propre [7] récompense mais sans aucun motif intéressé, est comme la pente naturelle du cœur, laquelle le porte à son objet comme faisant réellement son bien et son plaisir. Donc, cette précision supposée est le pur ouvrage de l'esprit, et un acte réfléchi de l'entendement où la volonté n’a nulle part. Et l'on peut dire que, dans ce cas, le cœur et l'esprit ne sont point d'accord, que l'esprit a sa vue particulière, mais que le cœur suit sa pente ordinaire, toute contraire à l'acte produit par l'entendement. Alors, le cœur laissant l'esprit le guider à Dieu et le contempler sous la formalité qu'il se l’est figuré, se tourne en même temps vers ce souverain bien comme vers son centre, et l’unique objet qui peut contenter tous ses désirs.

Je ne suis pas tout à fait ignorant, Madame, de ce que les mystiques nous ont dit du pur amour dans les … traités qu'ils nous ont laissés. Ils nous ont expliqué en des termes qui ne s'entendent guère ce qu'ils ont expérimenté. Mais ne serait-ce point qu'ils nous racontent bonnement ce qu'ils ont pensé sentir, et qu'ils n'auraient peut-être pas bien aperçu

ce qu'ils … sentaient ? Quand on est arrivé à ce qu'ils appellent la cime de l’âme, à la pointe de l'esprit, ne pourrait-on pas quelquefois perdre de vue le fond du cœur, cet abîme impénétrable où il naît sans cesse des mouvements directs qui, par leur simplicité, échappent à la réflexion de l'esprit, surtout dans ces moments-là que l'esprit est formellement appliqué à former des actes violents, opposés aux mouvements naturels du cœur.

J'aime pourtant mieux croire qu'ils ont senti ce qu'ils nous rapportent. Mais c'est qu'il y a deux sensations : on sent dans ces états d’oraison un mouvement distinct, aperçu, parce qu'il vient du dehors et qu'il est excité sur la surface du cœur par la pression d'une imagination échauffée qui travaille à produire ce mouvement extraordinaire. Mais on se défend de sentir un mouvement secret, implicite, qui part du dedans du cœur et qui tend droit au bien propre, au plaisir propre. Et quand il se pourrait faire que le cœur se porterait où va l'esprit, et qu'il le seconderait à sa manière dans cette précision de motifs, ce ne serait [8] que par une espèce de violence : l'esprit enlevé à Dieu par la contemplation de son essence admirable et de ses incompréhensibles perfections entraînerait avec lui le cœur peut-être pour quelque moment, à cause de la liaison qui est entre ces deux facultés de l’âme, mais, au fond, la pente du cœur resterait toujours la même. Enfin, quoi qu'en disent les mystiques, on ne peut aimer que conformément à l'institution de la nature du cœur. Car d'autant que la foi avec toutes les obscurités mystérieuses ne détruit pas la raison ni l'ordre des pensées de l'entendement, ainsi la charité avec tous ses mouvements extatiques ne détruit pas non plus l'ordre des passions, ni ce poids rapide et nécessaire qui emporte la volonté de l'homme vers le seul bien qui lui convient et qui le perfectionne.

J’en appellerais volontiers nos mystiques à leur propre cœur. Qu’ils le tâtent comme il faut, qu’ils le sondent bien avant, et ils trouveront qu’il n’y a point d'amour ni charnel ni spirituel qui, dans la réalité de la chose, ne soit intéressé, qu'il y a jusque dans le plus chaste amour qu'on a pour Dieu, quelque retour vers soi. Il ne faut pas s'y arrêter ? J'en conviens : c'est à Dieu que se doit terminer notre amour. Mais avant que d'arriver au terme où l'on se propose, on passe par le plaisir propre, on se retourne à la traverse. La rencontre que l'homme fait de soi, et son repos qu'il met dans Dieu comme dans sa dernière fin contentent Dieu, et l'homme tout ensemble. Si M. l’abbé veut bien prendre ces deux exposés il aura aussi de quoi se satisfaire, et nous ne disputerons plus.

Les mystiques se cantonnent dans leur précision ; et ils se croient bien retranchés, quand il disent : « Je veux Dieu, comme mon bien, oui, mais pour l'amour à lui seulement, et nullement pour l'amour de moi. » Ils

veulent donc Dieu comme leur bien ; précisément, parce que Dieu veut qu'ils le veulent demander. Si bien que cette vue de conformité est, à ce qu'ils disent, l’unique motif de leur amour. Je leur demande : pourquoi se proposent-ils cette [9] conformité pour motif ? Sinon parce qu'ils la conçoivent comme quelque chose de noble et de généreux, parce qu'elle leur plaît, qu'ils y trouvent du goût, qu’ils sont bien aise de l’approuver et de répondre intérieurement à eux-mêmes qu'ils l’ont en effet comme ils pensent avoir, quoiqu'ils n'en n'aient qu'un simple fantôme de conformité, qu'ils prennent pour la conformité même. Et les voilà proprement rendus à l'amour-propre, au motif intéressé qu'ils méditaient d'éviter par un discours d'imagination, par une finesse de l'esprit qui, dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, est la dupe du cœur1.

Adieu, Madame, le temps me manque, il est neuf heures du soir, et je pars demain dès la pointe du jour pour prendre la route de Paris où j'espère me rendre samedi prochain. Quand je songe que j'aurai bientôt l'honneur de vous voir, j'éprouve dans ces doux moments combien sont vraies et solides les raisons que je viens d'opposer à l'amour désintéressé de M. l’abbé. En vérité, je serai bien fâché que vous aimassiez comme il le souhaite. Penser qu'aimer n'est pas aimer, c’est aimer en idée. Et Dieu, Madame, ne se contente pas d'un amour idéal. Qu'une si belle chimère est éloignée de cette tendresse respectueuse avec laquelle je me sens.

Votre très....

Papiers du P. Leonard, Archives Nationales, L 22, no 5. Porte en tête de l’écriture du P. Léonard : « C’est du R. P. Loir, Religieux augustin de la Communauté de Bourges ». La copie est précédée d’une page de titre : « Lettre du Pur Amour, ce 25 juillet 1697. »

On note que la lettre à la petite duchesse qui va suivre commence par « N. [le curé] sort d’ici, il m’a dit qu’il venait de Bourges ». « L’abbé directeur », dont il est question dans la lettre présente serait-il « le curé », ou du moins peut-on supposer un lien entre l’un et l’autre ? (hypothèse aventureuse peut-être à partir de ce qui n’est qu’une double coincidence de temps, juillet 1697, et de lieu, Bourges).

Il est peu probable que cette lettre soit adressée à Mme Guyon. Elle est intéressante par la nature « moderne » des problèmes soulevés : Dieu lointain, importance accordée au sentiment du « cœur », difficulté de concevoir l’amour pur comme un don de la grâce qui traverse celui qui l’éprouve. Rien à connaître préalablement, rien à « tâter ».

aPoints de suspension du manuscrit.



1La Rochefoucauld, Max. 102 (1678).


bMot illisible.

cMots illisibles dus à une tache d’encre recouvrant partiellement plusieurs lignes. Tous les points de suspension qui suivent sont dus à un dommage semblable (qui se répète une fois) ainsi qu’à la difficulté de reconnaissance de l’écriture.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

N. sort d’ici, il m’a dit qu’il venait de Bourges. Je n’ai fait semblant de rien. Il m’a dit qu’il fallait ôter mes affaires des mains de M. Le L1 - cette proposition m’a surprise -, et les donner à ma fille. J’ai esquivé la réponse, mais je n’en ferai rien. Cela me fait voir qu’il a du dessein. Pour moi, je laisse tout à Dieu : Il fera ce qu’il Lui plaira de ce qui est à Lui. Ne pourriez-vous parler à ma fille, sans lui laisser sentir que je vous écris, mais sur les choses que vous savez du dehors, afin qu’elle prenne avec lui des précautions ? Je ne vois plus presqu’à écrire. Il m’a fort parlé du mauvais état des affaires de M. de C[ambrai]. Savez vous ce qu’est devenu le pauvre père La Combe  ?

Depuis ceci écrit, cette fille qui me garde, a dit à mes filles que N. [le curé] lui avait dit que le vin était trop bon, et qu’il le renverrait quérir en bouteilles lorsqu’il viendrait quelque personne de qualité au séminaire, et un grand galimatias auquel elles n’ont rien répondu, sinon que je ne m’en plaignais pas. Aujourd’hui samedi, cette fille est venue, elle m’a dit : « N. dit hier qu’il ferait prendre notre vin en bouteille lorsqu’il viendrait des gens de qualité ». Je lui ai dit : « Vous savez, mademoiselle, ce qu’on [208r°] nous a dit du vin -  Ma foi çà, qu’elle dit, je ne lui en ai pas parlé. » Je lui ai dit de le prendre en bouteille si loin à loin et, « achetant chaque bouteille, comme vous dites, le vin se gâterait moins. Mandez à M. N.2 qu’il ne s’en fasse point de peine, que je n’y pense pas, et que ceux qui l’ont vendu se sont peut-être mépris ; que j’aimerais mieux perdre encore cinquante écus qu’il y pensât et s’en fît quelque chagrin ; que s’il le veut retirer tout à fait, je paierai le remuage et les autres frais ; qu’il fasse ce qu’il lui conviendra. » Je crois que je ne pouvais pas faire autre chose. Mandez-moi votre pensée.

1M. le Lieutenant ?

2Indéterminé.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

Je ne vous écrivis pas dimanche, je ne pouvais encore le faire. Il m’arriva, il y eut lundi huit jours, deux accidents en même temps : je tombais et me pensais rompre la cuisse ; on dit que j’en serai incommodée quarante jours, je boite fort. Ensuite une mouche-guêpe vint me piquer le bras : elle était si venimeuse qu’on croyait que je perdrais le bras ; il s’enfla depuis les doigts jusqu’au coude avec une rougeur et dureté horribles, il était tout noir. Pour moi, je crus que c’était un bar[aquin]. Cela augmentait tous les jours à vue d’œil. Je m’avisai de dire à m[on] p[etit] M[aître] : « Si vous n’avez pas agréable que j’ai écrit mes écrits, faites-moi perdre le bras, et je les ferai brûler, sinon guérissez-le ! » Il l’a guéri. Ceux à qui l’on a fait voir mon bras croyaient que c’était une morsure d’autre bête, d’autant que j’avais des maux de cœur, mais m[on] p[etit] M[aître] m’a guérie tout d’un coup. Il n’y a plus que la marque.

L’ecclés[iastique] m’a mandé qu’on avait envoyé à R[ome] une condamnation du livre de M. de C[ambrai], signée de quatre évêques, douze docteurs de Sorbonne, entre lesquels il y en a deux réguliers. Il m’a aussi mandé qu’on avait défendu à N. [Fénelon] d’écrire à pp. [au duc de Bourgogne]. Mandez-moi des nouvelles.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°208].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

Bien loin que l’exil1 m’ait fait de la peine, j’en ai eu une joie que je ne puis vous exprimer. Vous savez que je vous avais mandé que, dès que le parti serait pris d’aller à son diocèse, qu’il serait en [208v°] paix et remis à sa place. Comme il n’avait pas le courage de le faire, Dieu l’a fait de Son autorité : Il n’a permis l’état terrible, où vous l’avez vu avant cela, que pour mieux faire connaître la différence et confirmer la parole que j’avais donnée de Sa part qu’il serait en paix. Prions tous incessamment et disons tous la prière d’Esther et de Mardochée pour lui, afin que Dieu inspire le chef de Son Église, car c’est tout ce que nous devons souhaiter.

Ne vous étonnez pas de votre faiblesse : il faut que nous sentions tous ce que nous sommes, et que nous ne voulions pas être fortes lorsqu’Il nous laisse dans notre faiblesse. Bon courage, ma très ch[ère]. Oh !


1Eloignement de la Cour. Parti le 3 août, Fénelon arrive à Cambrai le 9. Mme Guyon ignore que c’est par un ordre du Roi.

portez toutes ces dispositions crucifiantes en abandon, sans connaître ni sentir l’abandon. Souffrez les réflexions importunes, mais ne donnez lieu à aucune. Dieu est plus puissant que toutes les puissances : ayons recours à Lui, faisons dire quelques messes à Notre-Dame et en l’honneur de saint Michel. Peut-être que Dieu Se contentera de nous avoir humiliés sans vouloir nous perdre tout à fait. Ne négligeons pas les menues dévotions puisque Dieu me les met au cœur. Soyons petits en cela comme en tout le reste. Si Dieu en inspire d’autres à quelques-uns, qu’on les suive ! Car Dieu veut quelquefois ces choses qui, loin de nous faire sortir de notre abandon, l’augmentent. N. [Fénelon] sera bien plus en état de faire les choses à présent qu’il sera rétabli dans sa place. J’admire la bonté de Dieu qui nous arrache ce que nous n’avons pas la force de Lui immoler. Soyons donc à Dieu malgré tout ce qui peut arriver et ne donnons pas la victoire au démon par notre infidélité. Que chacun se renouvelle et fasse dire des messes selon son pouvoir. Il en faut faire dire au Saint-Esprit et ne cesser de prier afin que le démon ne soit pas le plus fort. Ô mon Dieu, nous sommes vos enfants et votre héritage, que vous vous êtes acquis d’une manière particulière, ayez pitié de ce qui est à vous, n’abandonnez pas vos saints aux bêtes de la terre1a. Bon courage ! Je vous embrasse de tout mon cœur.

Je voudrais bien que S[a] S[ainteté]2 sût les refus qu’on lui a fait d’aller à R[ome]. Le grand vicaire3 ne serait-il pas homme à se laisser gagner ? Le P[ape] ne pourrait-il point demander au R[oi] de laisser venir M. de C[ambrai] lui-même, et ne pourrait-on point lui insinuer cela ? Si je dis une folie, n’importe !

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°208], « août 1697 ».

1a Ps. 73, 19.

2Le rétablissement des noms adopté est probable.

3Chanterac (envoyé à Rome).

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

J’ai une peine de ce qu’on reprend le vin très grande, non à cause de la perte, mais parce que je crois qu’on a de mauvais desseins.

Je crois que vous m’avez communiqué votre tristesse sans que j’en sache la cause. [Je] veux croire M. de V. être1 tout ce que N. dit, mais il est certain qu’il n’a pas grâce pour vous autres, lui qui même s’est séparé de sa famille1a d’une manière si éclatante, préférant ce qu’il

1Archaïsme : être = est.

1aLa congrégation des Missions.

appelle « mouvements » et que j’ai toujours remarqué être esprit de nature, à tout ce qu’on lui a pu dire. D’où vient que même Rem., qui est celle pour laquelle il peut y avoir grâce, souffre de si horribles peines lorsqu’il suit ses prétendus mouvements : s’ils ne sont pas sûrs pour lui-même, comment le seraient-ils pour une famille2 qui n’a nulle relation avec lui ? Même, depuis deux ans et demi que N.3 se conduit par lui, elle n’a plus eu de liaison avec moi, et je trouve que cela fait un peuple4 différent. Dieu nous appelle à mourir à nous-mêmes et à nous renoncer ; ce n’est point là sa voie, et jamais homme ne fut moins souple ni moins petit, ce qui n’empêche pas que je ne fusse prête à consentir qu’on préférât sa lumière à la mienne. Notre conduite n’est pas de suivre des mouvements extraordinaires, mais la conduite de la Providence, qu’on suit pas à pas. Lorsqu’on est pressé de se déterminer et qu’on n’a pas le temps de demander conseil, alors en se recueillant intérieurement, suivre son mouvement, à la bonne heure, ou bien aller son chemin lorsque rien n’arrête, mais aller par des enthousiasmes, c’est [f°209v°] le moyen de s’égarer. Vous voyez que la Providence nous mène à son but, comme il lui plaît.

Ne songez point au mariage de M. votre fils : dans le temps Dieu vous donnera ce qui vous conviendra. Laissez agir la Providence. Laissez penser à N. ce qu’il voudra sur cela ; il a ses vues, c’est un défaut, mais un défaut qui, venant de l’envie d’être plus à Dieu, quoiqu’il lui empêche une certaine aisance, ne déplaît pas à Dieu. Il est bon et fidèle. Pour ce qui est de votre N. et du N., je les marierais et ne les renverrais pas d’abord, de peur de les scandaliser, mais si dans la suite ils vous servent mal, je les renverrais ; mais il faut les marier sans délai et ne pas souffrir que Dieu soit offensé chez vous.

Je ne veux plus que vous soyez triste, bon courage. Dieu sait bien ce qu’il vous faut. Lorsque la privation de quelque chose vous peine, c’est une marque que nous y tenons, et Dieu purifie cela afin que nous possédions après les mêmes choses sans attache. Ne vous étonnez pas de votre peine, portez-la de votre mieux, sans vouloir démêler ni sentir votre soumission, lorsque Dieu vous la cache. Je ne garde pas vos lettres un moment. Je vous embrasse de tout mon cœur.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°209].

2La famille spirituelle du cercle quiétiste.

3Indéterminée.

4Faire un peuple : constitue une communauté (le sens moderne se constitue progressivement au XVIIIe siècle). Rey.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

C’est une ruse pour empêcher qu’on aille à R[ome]. Au nom de Dieu, qu’on poursuive à R[ome] avec toute la vivacité et la paix possible, mais qu’on ne retarde par un moment le voyage du grand vicaire1. Il faut pousser à R[ome] comme s’il n’était pas question d’ici, et écouter ici comme s’il n’était pas question de R[ome]. Je vous assure que ce n’est qu’artifice, il n’y a rien de sincère dans leur procédé. Ecoutons, mais surtout allons à Rome2. Il peut et doit faire incessamment le mandement qui explique son livre3, et si c’est ce qu’ils demandent, ils seront contents. Il peut même promettre d’expliquer dans la seconde édition les endroits qui ont paru obscurs à ceux qui n’entendront jamais les voies de Dieu, parce que toutes entrées leur en sont [f°210r] fermées. Je conjure donc qu’on aille à R[ome], et que la négociation d’ici ne ralentisse rien de ce côté-là. Vous avez affaire à des gens passionnés et rusés. Devant que j’eusse signé l’écrit de M. Tronson, M. de Chartres me fit dire qu’il viendrait lui-même me dire la messe et me communier ; dès que je l’eus signé, on me déclara de sa part qu’il ne m’en croyait pas moins mauvaise, et que cette signature était l’effet de mes artifices ordinaires. Voyez le fonds qu’on peut faire sur de tels esprits.

La paix que Dieu a rendue à N. [Fénelon] marque Sa volonté. J’ai bien de la joie de ce que vous me mandez du grand vicaire, je prie Dieu de lui donner Son Esprit et je l’accompagnerai par mes prières. J’espère que notre Maître l’aidera, que saint Michel le couvrira de son bouclier et que le saint Enfant, qui est la Parole éternelle, mettra dans sa bouche les paroles de Vie, pourvu qu’il le Lui demande. Prions tous pour cela, mais je vous prie qu’on ne dise pas un moment de poursuivre à R[ome]. Le diable est enragé. M. de Ch[artres] a cru prendre N. par promettre de lui conserver sa place [sic] ; mais sa place est Dieu, et si Dieu veut lui conserver l’autre, leurs efforts seront faibles. Ne vous étonnez pas de votre état, allez sans savoir où. Je vous embrasse mille fois. J’ai un vomissement qui ne me quitte pas depuis hier ; c’est pourquoi je finis.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°209v°].

1Chanterac, qui était déjà grand‑vicaire de Cambrai, lorsque Fénelon le choisit en 1697 pour son agent à Rome, dans l'affaire des Explications des maximes.

2En toutes lettres, signe de l’importance accordée à cette démarche à Rome.

3Il s’agit bien entendu de Fénelon et de son livre Explication

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

Je vous assure que j’ai bien de la peine de la faiblesse et de la mollesse de N. [Fénelon], mais il en sera puni par tout ce qu’il fait. Il a affaire à des gens qui ne sont forts que lorsqu’il craint, et qui craignent lorsqu’on est résolu. Cela vous fait bien voir que la véritable force est en Dieu. Ce n’est point être humble que de ramper, mais l’humilité s’accorde avec la générosité d’âme. Si cela empêche qu’il n’envoie promptement à R[ome], ce qu’il faut [faire], ce sera céder à Bar[aquin] tout pur. On se moque de ses lettres, et on les regarde comme celles d’un homme qui a peur. Cela me fait bien pitié. Ma consolation est que j’espère qu’il aura un jour honte de lui-même [f°210v°] et que cela lui ôtera un peu de sa hauteur.

Pour récompenser la fille qui me gardait du mauvais traitement qu’elle m’a fait, on la fait générale de sa société1. Il en vient une autre de Loudun. Je ne sais ce que ce sera, mais elle ne peut faire pis. Je suis malade. J’attends de vos nouvelles. Il m’est venu fortement dans l’esprit que M. de Cha[rtres] n’entretenait commerce avec N. [Fénelon] que pour voir le tour que l’affaire aura à R[ome]. Si elle va mal pour N., il doit s’attendre à mille indignités de leur part ; si elle va bien pour lui, ils feront avec lui quelque accommodement au préjudice de R[ome], afin de le décrier en ce pays-là et de le rendre ridicule. C’est là ce que je crois. N. [le curé] couve quelque dessein contre moi. Dieu sur tout. Il a fort prévenu ma nouvelle gardienne, mais je la crois bien moins mauvaise que l’autre. Elle dit que si l’on croyait qu’elle eût la moindre estime pour moi et que j’en fusse contente, on ne l’y laisserait pas trois jours.

Depuis ceci écrit, cette fille a fait entendre à Manon qu’elle serait obligée, par obéissance, de faire des choses qui me déplairaient ; elle ne veut pas dire ce que c’est, mais je crois que c’est pour ôter mes filles. Ils en font encore venir une. Je crois qu’ils comptent de me laisser seule en pension chez elles. Je vois bien que je dois m’attendre à d’étranges choses. Dieu sur tout. N. sort d’ici. Il ne m’a pas grondée.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°210].

1Elle succède donc à Mme Sauvaget de Villemereuc, comme supérieure de la congrégation dite de saint Thomas de Villeneuve.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 15 Août 1697.

N. [le curé] vint la veille de la Vierge et comme le vin n’est plus ici, il commença à nous faire sentir sa cruauté. Il ne parle qu’à confesse. Il dit à Manon, qui y fut la première, qu’il fallait qu’elle s’en allât et qu’on voulait mettre d’autres filles auprès de moi, et qu’il la ferait rendre à ses parents ; elle dit qu’elle n’avait point de parents. Cela la saisit si fort qu’elle ne put dire autre chose ; elle revint près de moi plus morte que vive. Il ne dit rien à la petite Marc, parce qu’il compte, à cause de la faiblesse de son esprit, d’en faire ce qu’il voudra.

Après je fus à confesse. Il me dit qu’il avait obtenu de M. l’arch[evêque] que je communierai le jour de la Vierge. Ensuite il me dit que M. de C[ambrai], par son opiniâtreté, [f°211 ] avait enfin obligé qu’on le fit chasser de la Cour et qu’on l’avait envoyé dans son diocèse. Je lui dis : « Oh ! que j’en suis aise ! Que le bon Dieu soit béni : il aura plus de temps pour L’aimer et Le servir, étant hors de ce fracas ». Il m’a dit : « Son affaire est à R[ome], il en sera mauvais marchand, on la renverra ici aux prélats ». Je ne lui répondis rien.

Il me fit ensuite l’éloge de mon frère1, puis il me parla des sujets qu’on avait de me maltraiter. Ensuite il me dit en m’insultant : « Votre patience est-elle à bout ? », voulant faire entendre que je n’avais qu’à me préparer à bien d’autres choses. S’il m’ôte mes filles, c’est pour m’en donner qui fassent ce que le vin n’a pas fait, et ils se feront un mérite de cela devant Dieu et devant les hommes. Je vous avoue qu’une telle tyrannie de m’ôter des filles qui, du moins, ne sont ni des traîtres ni espionnes, pour m’en donner auxquelles on fera dire ce qu’on voudra, m’a serré le cœur. Ma confiance est en Celui qui voit les tyrannies.

Je vois, par cet homme-ci, la rage des autres : ils ne feront, par leur négociation, qu’empirer tout s’ils [le] peuvent, et assurément quelque jugement qu’il y ait à R[ome]. Je ne voudrais pas sortir des mains du Saint-Père pour me mettre dans les leurs. Je vous embrasse mille fois. N. [le curé] dit à Manon qu’on avait chassé M. de C[ambrai] à cause de la rébellion, et que c’était moi qui faisais tous les maux, faisant entendre qu’il m’en fallait punir. Vous me demandâtes si je voulais du lin, je le refusais, car je ne filais pas alors ; à présent que mes mauvais yeux m’empêchent de faire autre chose, si vous m’en voulez envoyer par N., vous me ferez plaisir. J’avais envie de filer de la soie et de m’en faire de l’étoffe : mandez-moi votre avis. Vous ne m’avez rien répondu sur le P[ère] L[a] C[ombe].

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°210v°].

1Dominique de la Motte.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

Je ne crois point que vous deviez cesser de nous voir rarement comme vous faites, à moins d’une défense absolue, et les précautions feraient songer à ce qu’on ne pense pas. Il n’arrivera de tout [f°211 v°] ceci que ce que Dieu a résolu de toute éternité. Si la croix est un bien, nous devons aimer et respecter ceux qui y ont part. Comment N.1 est-elle si bien informée que l’abbé de Beau[mont ?]2 n’est point dans tout cela, s’il ne s’en est expliqué lui-même ! S’il l’a fait, que dites-vous de cela ? Dans quelle situation d’esprit est pp.3 sur l’exil de N. [Fénelon] et sur tout le reste ?

Je ne crois pas que vous ayez besoin de tant de réflexions pour vous corriger. Une attention simple le fera mieux. Votre esprit, vif de lui-même, s’y embarrasserait beaucoup et vous remarquez aisément que, lorsque vous êtes mal, vous réfléchissez plus que lorsque vous êtes bien. J’espère que Dieu vous assistera. Ne soyez plus triste, je vous en prie. Je comprends que vous ne convenez pas en tout avec les personnes avec lesquelles vous êtes, mais la séparation du corps est toujours un grand bien. Je sens quelquefois d’ici l’amour-propre et l’appui en soi4. J’espère que Dieu vous aidera et qu’Il achèvera son oeuvre en vous. Allez donc simplement, et croyez que je suis incapable de déguiser mon sentiment sur ce qui vous regarde. Soyez fidèle sans connaître votre fidélité, et renoncez-vous en tout selon la lumière actuelle. Lorsque vous ne connaissez rien, demeurez en repos, mais dès que vous apercevez quelque chose en vous, ou une lueur seulement de vous renoncer en quelque chose, suivez-la fidèlement. J’espère que Dieu n’abandonnera pas ce qui est à Lui et que, si nous ne triomphons pas en cette vie, Il triomphera en nous. C’est tout ce que nous devons souhaiter.

J’ai songé cette nuit des choses qui m’ont fait une impression de vérité très forte. Il me semblait que je voyais M. Pyrot [Pirot], qu’il me faisait fort froid ; je lui ai dit, comme c’est la vérité, que j’avais été fort fâchée qu’on m’eût rendu de mauvais offices auprès de lui, que,

1Toujours inconnue.

2 L’abbé de Beaumont, « panta », fut associé à Fénelon, en 1689, en qualité de sous‑précepteur du duc de Bourgogne. La disgrâce qui accabla, au mois de juin 1698, les amis de Fénelon, obligea l'abbé à se retirer à Cambrai, où l'archevêque le fit son grand‑vicaire. Il peut s’agir aussi de l’abbé de Beaufort, lié à une Noailles mais bien disposé envers Fénelon, cf. C.F., t. V, p. 116 sv.

3Le petit prince, le duc de Bourgogne.

4Noter la capacité de Mme Guyon à ressentir de loin l’état intérieur des gens qui lui sont confiés.

quoique que j’eusse toujours remarqué qu’il faisait des efforts pour me faire rester à Vincennes, que néanmoins je ne m’étais pas plainte de lui et que j’avais témoigné au c[uré] de S[ain]t S[ulpice] [la Chétardie], lorsqu’il vint, [f°212] que ma peine était que lui, M. Py[rot], croirait que je ne serais pas contente de lui. Il ne me nia pas qu’il avait fait son plan de me faire rester à Vincennes, mais que néanmoins j’étais mieux entre ses mains qu’en celles de N. Je lui ai demandé : « D’où vient que M. Lar [de La Reynie] était si irrité contre moi ? » Il m’a répondu qu’il ne l’était qu’autant que N. [le curé] le faisait être5. Il s’en est allé, et il me semble que N. était dans le même lieu. Il l’a fait demander, il est venu, j’étais cachée dans un coin. M. Py[rot] a demandé à N. : « Comment êtes-vous content de N.6 » ? Il a répondu avec des gestes et des manières inexprimables plus mal qu’on ne peut dire, et je voyais que ses gestes et la manière dont il disait cela, faisait plus croire de mal de moi que tout ce qu’on en a jamais dit. Je lui ai dit, sortant du lieu où j’étais : « Je vous atteste au jugement de Dieu ; c’est devant le Juge redoutable que je vous cite, et c’est à Lui que je demande justice de votre malice ». A mesure que je lui parlais, il me semblait que son habit de prêtre se changeait en de gros haillons de linge sale. On m’a dit : « Fuyez, car vous êtes dans les plus mauvaises mains que vous puissiez jamais être ».

Je me suis éveillée là-dessus. J’avais songé auparavant que ma sœur, la religieuse qui est morte7, me disait : « Fuyez, et vivez plutôt dans des cavernes de pain sec que d’être en de telles mains. Vous ignorez les maux qu’il vous prépare ».

Depuis ma lettre écrite, N. [le curé] a parlé au jard[inier] et lui a fait de grandes caresses, lui demandant s’il n’avait point porté de lettres de ma part ; il lui a dit que non. Il lui a dit : «  Si l’on vous en donne, apportez-la moi, je vous donnerai un écu. Cela ne vous fera point d’affaire, car je la lirai, la cachetterai, vous la reporterez et vous m’apporterez la réponse dont je vous donnerai trente sous ; et je la lirai et je la recachetterai de même ». Le jard[inier] lui a dit qu’il ne portait point de lettres et n’était pas un fripon. Cela [f°212 v°] n’a pas laissé de me faire de la peine, quoique je croie bien que s’ils n’étaient pas fidèles, ils ne diraient pas ces choses. Dieu sur tout.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°211].

5« Et quoiqu’il [La Reynie] me parlât fort honnêtement, je remarquai qu’on l’avait fort prévenu contre moi. » (Vie, 4.1).

6Madame Guyon.

7Marie-Cécile (1624-1664), l’ursuline appréciée de la jeune Jeanne-Marie Guyon.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697.

Je crois que l’unique parti qu’il y ait à prendre est de joindre les deux lettres ensemble : d’en donner l’une sans l’autre, ce n’est rien faire ; de donner l’une après l’autre, vous y voyez du risque ; le parti sûr est donc de les joindre ensemble. N. [le curé] cherche de tous côtés s’il ne peut rien attraper contre moi. Enfin, il est réduit à soutenir que je me suis échappée et qu’il a de bons témoins comme on m’a vu courir dans Paris, que j’ai été réfractaire aux ordres du r[oi] et qu’après une telle chose, je ne puis jamais avoir ma liberté. Jugez comment moi qui ne puis marcher, qui suis restée boiteuse de ma chute, qui suis enfermée, [alors] qu’on a fait hausser les murs, condamner toutes les portes de notre côté, je puis avoir été à Paris courir les rues ! Apparemment je ne les ai pas courues pour rien, et après les témoins qui disent que je les ai courues, il y en aura [pour] d’autres choses. Cette fille ici est une bonne fille qui a de l’intérieur, scrupuleuse, mais on ne l’y laissera guère. N.1 et d’autres filles de leur société viennent l’intimider, la prévenir comme si j’étais un monstre. Mais, jusqu’à présent, elle ne cesse pas d’avoir pour moi de l’amitié. Non que je voulusse mettre son amitié à l’épreuve en quoi que ce soit ; au contraire, je suis plus précautionnée avec elle. Je sais de bonne part que N. [le curé] a des gens apostés à notre porte ; ainsi, soit que vous y soyez ou n’y soyez pas, il ne faut pas qu’on aille chez nous ; cela est de conséquence tout à fait, car il n’y aurait mauvais traitement qu’on ne prît prétexte de faire, et l’on mettrait dehors les bonnes gens. C’est demain le 25, on menace beaucoup, je ne sais quel est le dessein qu’on a, mais Dieu sur tout. Je vous embrasse mille fois. Je crois que vous deviez m’écrire un mot par N.2 car il paraît peut-être extraordinaire que vous m’ayez abandonnée, et cela [f°213] peut le faire soupçonner ; je le crois nécessaire. Je voudrais bien avoir la vie de sainte Catherine de Gênes, elle était parmi mes livres, envoyez-la moi par la jard[inière], cachetée. Si vous ne l’y trouvez plus, le tut[eur] m’en donnera bien une, par charité.

Depuis ceci écrit, j’ai appris bien des nouvelles. La fille qui disait n’avoir rien voulu signer contre moi, a signé un certificat faux comme [quoi] j’ai passé par une brèche qu’elle ne savait pas et que j’ai été

1Probablement la sœur précédente qui est devenue supérieure.

2Le porteur des lettres.

3La Vie et les Œuvres de sainte Catherine de Gênes, trad. par Jean Desmarets. Nous avons comparé sa « troisième édition revue et corrigée » chez Michallet, Paris, 1697, à une précédente (ainsi qu’à la traduction de Poiret). Mme Guyon utilisa probablement cette édition de Desmarets.

courir à Paris. Pour cette fausseté, elle a été faite généralissime de sa société, et sur ce même certificat qu’on a fait voir au r[oi], il y a un ordre nouveau, signé, de me transférer, je ne sais si c’est à Angers ou à Chartres, je ne l’ai pu savoir. Dieu est partout. Je crois qu’on ne m’y donnera point mes filles. J’espère que Dieu me sera tout. Si je ne puis plus vous écrire, vous saurez que je n’y suis plus. Toute à vous en notre Maître. Voilà des lettres qui me sont d’une extrême conséquence à garder, mais comme j’ai peur qu’on ne nous fouille, je vous les envoie pour être serrées avec les autres. La suite fera voir qu’on en a besoin. Adieu.

Depuis ceci écrit, N. [le curé] est venu voir la fille qui me garde, sans me voir. Il lui a défendu de laisser jamais communier dans la chapelle, parce qu’il ne veut point absolument qu’on y communie, que je suis4 un diable incarné ! Je lui ai dit qu’il était impossible que je me confessasse jamais à un homme qui me croyait si méchante ; lorsque je ne me confesserais pas de pareille chose, je ne crois pas le pouvoir en conscience, et il n’y a personne qui pût jamais me faire autant de mal que lui.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°212v°].

4Style indirect libre. Sens : [Parce] que je suis…

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697

Vous m’avez bien consolée, ma très ch[ère], de me mander que la lettre n’a point été décachetée. L’homme ne revint qu’à près de trois heures après midi ; cela, joint avec l’état où je trouvais la lettre, me fit croire ce que j’appréhendais. Je ne crois pas qu’il soit à propos que vous renvoyiez le gouverneur de N. Faites venir l’autre ; après l’avoir vu, examinez son caractère d’esprit ; [f°213v°] vous pourrez alors reprendre celui-ci auprès de vous, comme il y était auparavant, et faire demeurer celui que vous prendrez auprès de N comme vous le projetez. Nous sommes en un temps où il ne faut faire aucun éclat.

Pour vos défauts, quoique M de C[ambrai] vous en reprenne avec âpreté et humeur1 comme c’est là sa manière, ne laissez pas de les croire en vous, mais ne vous en tourmentez pas pour cela. Attendez [plutôt] de Dieu que de votre industrie, et faites comme je vous ai marqué. Je n’approuve pas qu’il les dise aux personnes que vous me marquez ; ne laissez pas d’en porter l’humiliation en paix. Ne souhaitons jamais qu’on nous croie meilleurs que nous ne sommes. Pour la lumière présente qui

nous est donnée, lorsqu’elle vous porte à quelque chose de bon de soi ou qui va contre votre naturel, suivez-la sans examen, car ces sortes de lumières et de grâces perdent lorsqu’on veut les examiner. Allez simplement ; plus vous irez simplement, plus vous irez bien. Ne disputez jamais sur vos défauts avec qui que ce soit qui vous les dise ; si vous les avez, c’est un bien qu’on vous en avertisse ; si vous ne les avez pas, outre qu’on ne vous fera point de peine en vous les disant, c’est que cela ne peut vous nuire de les croire, pourvu que vous ne vous entortilliez pas en réflexions et que vous ne vous découragiez pas.

Comme je crois que ce n’est pas par hauteur que vous ne goûtez pas N., je n’ai rien à vous dire : Dieu donne grâce pour les uns, qu’il ne la donne pas pour les autres ; de plus, il se peut mêler en elle beaucoup de nature. Cependant, lorsqu’elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre2. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu’Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s’est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j’ai toujours cru qu’Il l’accordait à l’humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi, car j’ai vu que ceux qui n’étaient pas disposés ne l’avaient pas. Si Jésus-Christ [214r°] a voulu cette disposition en ceux qui l’approchaient, combien plus doit-elle être en nous ! Car il avait le pouvoir suprême en Lui-même.

C’est pour vous obéir que je vous mande mes pensées, ne prétendant pas que vous y fassiez d’autre fond que celui que Dieu vous y fera faire. Mais surtout ne vous attristez pas. Ne croyez pas venir à bout de vos affaires tout d’un coup et à force de bras ; la petitesse, la patience envers vous-même, la confiance en Dieu, la désoccupation de vous-même, l’occupation de Dieu est ce qu’il vous faut. Je vous aime bien tendrement. J’aime mieux vous voir méprisée pour vos défauts que de vous voir applaudie : l’un est bien plus glorieux à Dieu que l’autre. Il ne laissera pas, si votre cœur est toujours bon et droit, de faire en vous Son œuvre. Je continuerai le commerce par la femme, puisqu’ils sont sûrs. Aimez-moi toujours ; Dieu le veut. Pax nobis. Envoyez-moi du papier et de la cire. Adieu. Je fais bien de l’encre, mais je ne sais pas faire du papier !

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°213].

a fit (craindre biffé) croire

1Nous n’avons pas relevé de lettre traduisant cette âpreté.

2La petite duchesse pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux, comme Mme Guyon. La suite de la lettre est importante. Elle pourrait avoir succédé à Mme Guyon ; v. notre note portant sur ce sujet qui reste ouvert, à la lettre n° 222 détaillant les « emplois » au sein du cercle et adressée en octobre 1694 à Nicolas de Béthune-Charost. Voir aussi C.F., t. XIV-XV, notamment t. XV, p.182, 184 et surtout t. XV, p.215-216.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Vous verrez par les deux lettres ci-jointes les mesures que nous devons prendre, et vous y verrez encore plus la malice de la fille qui me garde qui fait consulter sa servante sur des prétendues commissions que je lui ai données à son insu, ce qui est faux comme le démon, car cette fille qui lui a été envoyée du diocèse de Chartres, il y a environ quatre ou cinq mois, est de la part du grand vicaire de Chartres, dont je me défie si fort qu’on ne lui parle jamais. Il est aisé de voir par là qu’on veut m’imputer le vin dont je n’ai pas ouvert la bouche. Je vous prie de bien garder les lettres que je vous envoie avec les autres1. Non contents de cela, ils ont dit devant témoins que nous avions rompu tous les arbres de leur jardin. Il y eut, durant les grands vents, un abricotier [f°214v°] qui ne tenait à la muraille qu’avec de la paille, le vent l’abattit ; ils disent à présent que c’est nous qui l’avons rompu et le montrent, et sur cela on fait une muraille pour nous empêcher d’aller au jardin. Je laisse tout faire sans dire une parole. Elles tourmentent sans cesse pour faire parler, viennent regarder au nez pour remarquer la contenance, se cachent derrière des arbres pour écouter ce qu’on dit et harcèlent continuellement ; cela est pénible, mais j’espère que Dieu soutiendra jusqu’au bout ce qui est Sien. Qu’Il en dispose selon Sa sainte volonté, il est trop juste qu’Il fasse de Sa victime une victime consommée. Je ne contredirai pas aux paroles du saint. Défiez vous de G.2 : je vous prie qu’il n’ait nulle trace de notre commerce. Ne dites rien de ce que je vous mande là-dessus à mademoiselle man.3, mais agissez prudemment, parce qu’ils ne connaissent rien. Je m’attends aux dernières extrémités à voir la malice aussi complète qu’elle est. La paix de l’âme gît dans l’abandon sans réserve entre les mains de Dieu. Lui seul voit toutes ces choses : une personne à laquelle on impute tout ce qu’on veut et qu’on met hors d’état de défense, qu’on enferme et qu’on opprime au point que vous savez. Réponse mardi sans faute.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°214].

1Au cas où Madame Guyon ne sortirait pas vivante.

2Inconnu.

3Inconnue.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Les trois lettres de l’ecclési[astique] dont il est parlé ci-dessus sont avec l’original.

N. [le curé] est venu, il paraissait très irrité. Le tonnerre gronde, j’attends l’orage. Il est fort en colère contre la petite Marc de ce qu’elle ne s’en est pas allée, et il menace. Il semble que Dieu a puni la fille qui nous garde de ce qu’elle a connivé1 pour la faire enlever. Le lendemain, les plus beaux arbres fruitiers se trouvèrent coupés et àa terre, si net que la scie ne pouvait le faire, et plusieurs hommes n’auraient pu les rompre, et quand ils l’auraient fait, il y aurait eu des éclats. Elle dit d’abord [f°215] qu’on les avait rompus, mais lorsqu’elle les vit de près, elle vit bien que cela était impossible. N. [le curé] me dit que M. de C[ambrai] avait écrit des lettres fort humbles, comme voulant dire en apparence, mais qu’il y avait des choses qui avaient beaucoup déplu et qu’on avait écrit contre lui des lettres très fortes. Je lui dis qu’il fallait que le torrent eût son cours, que ces choses-là étaient comme des maladies ; il a répondu que si son livre avait été fait il y a trente ans, qu’on n’y eût pas pensé. M. de M. sera premier aumônier de madame la Dauphine2. Je ne sais comme cela se nomme.

Je ne sais rien de nouveau à vous mander. Je suis restée boiteuse : j’ai le nerf de la cuisse raccourci. Je ne sais comme cela est arrivé, car je ne tombais que de la douleur que je me fis à la cuisse en marchant. Cela fut si prompt que je ne sais comme cela s’est fait. J’attends de vos nouvelles. Vous ne me mandez rien ni de R[ome], ni des affaires de M. de C[ambrai]. D’où vient cela ? J’y prends beaucoup d’intérêt. Lorsque le g[rand] vicaire3 sera arrivé, il faut faire dire neuf messes au Saint-Esprit ; je vous prie, n’y manquez pas. Je vous embrasse mille fois. Qu’est devenu le P[ère] A[lleaume] ?

L’ecclésiasti[que] m’a mandé qu’il me répondait du ja[rdinier] et de sa femme, que ce sont des gens pleins de probité et d’honneur. La fille qui me garde vient de me dire, tout éplorée, qu’elle s’en allait, qu’elle n’avait fait tout ce qu’elle avait fait que parce qu’on lui avait ordonné absolument, qu’elle avait de l’honneur et de la conscience, que je le verrais, que si elle avait voulu trahir l’un et l’autre, elle ne s’en irait pas. Je lui ai dit que le plus fort était fait, qu’on était accoutumé à elle, que je la priais de ne s’en pas aller. Elle a dit que je ne savais pas tout, et qu’il s’en

1été de connivence (forme déjà rencontrée une fois).

2Bossuet deviendra aumônier de la Dauphine en novembre.

3Chanterac, envoyé par Fénelon à Rome.

fallait bien que le plus fort ne fût fait, et qu’elle voyait des choses bien terribles ; que pour elle, elle n’espérait point de fortune, qu’elle ne voulait pas blesser sa conscience. [f°215v°] Qu’est-ce que cela veut dire, si ce n’est qu’on la sollicite à rendre un faux témoignage pour avoir lieu de m’ôter d’ici et me renfermer, après m’avoir ôté mes filles ? Je vis tout ce qu’il y a de plus noir, hier, dans les yeux de N. [le curé]. Dieu sur tout.

Depuis ceci écrit, la fille qui me garde m’a encore abordée, elle m’a paru très embarrassée, comme une fille qui a fait quelque mauvais coup, qui en voit les suites plus grandes qu’elle ne pensait. Elle fut hier à l’archevêché, apparemment qu’on tira d’elle plus qu’elle ne voulait. Elle m’a dit qu’elle s’en allait pour laisser passer l’orage, et enfin qu’il m’allait arriver des choses bien terribles, qu’elle n’y avait point de part. Elle m’a fait entendre qu’on m’allait ôter mes filles, m’a fort exhortée à la patience. J’ai toujours répondu qu’on pouvait m’ôter celles-là, mais que je n’en recevrai point de leurs mains, que je savais bien que ce n’était pas l’intention du r[oi] qu’on fît de telles violences, mais que j’abandonnais tout à Dieu, qu’il ne m’arriverait que ce qu’Il voudrait. Elle m’a fait entendre qu’on m’accusait d’étranges choses, mais qu’il fallait des preuves4.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°214v°].

a « et à » à la place d’un mot illisible..

4L’année 1697 voit de grands efforts déployés pour trouver la preuve d’une liaison charnelle avec Lacombe. On forgera la fausse lettre de ce dernier qui sera présentée à Madame Guyon dans une entrevue mémorable, v. Vie, 4.5.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Je savais bien que N.1 avait dit hautement que personne n’approuvait ma conduite, qu’elle [n’]y avait été qu’opposée ; que, quelque chose qu’on fît de moi, ni ma famille ni nul autre ne s’en mêlerait, et le faisait entendre même sur le procès. Cela leur a donné cœur de tout entreprendre. Exprimez-moi ses regrets : est-ce de m’avoir vue, ou sur quelque chose mal à propos que je leur ai dit ? Tous le font-ils unanimement ? Et n’y en a-t-il point à qui la croix de Jésus-Christ ne soit pas une occasion de scandale ? Qu’ils se souviennent combien celui qui est à présent si persécuté2 et moi, nous nous sommes livrés à l’humiliation -, Dieu a exaucé ce qu’on a demandé -, en faisant un livre avec

1L’inconnue (pour nous) !

2Fénelon.

bonne intention qui lui a attiré ce qui n’était alors que sur moi3. Plût à Dieu qu’en me faisant mon procès, je pusse souffrir pour tous ! Plût [f°216] à Dieu que, par la mort la plus dure, je pusse leur apprendre à souffrir, et le mérite de la croix! Il est impossible d’appartenir totalement à Jésus-Christ sans souffrir des opprobres pour Lui, ou l’évangile est faux.

N. ne nous épargne pas. Il dit qu’il nous a à vue pour tâcher de nous convertir, mais qu’ayant connu notre opiniâtreté, il n’a plus voulu nous voir. Lorsqu’on parle de nous, il dit : « Oh ! pour celle-là, elle va bien debitoribus4 à gauche. » Quel ridicule terme ! Si on avait un peu d’amour pour Dieu, ayant vu la persécution si clairement décrite dans l’Apocalypse, avec quelle joie ne souffrirait-on pas ! Mais il paraît bien que c’est nous que nous avons aimés, et non Dieu en Lui-même et en nous. Je Le prie qu’Il soit notre force et notre paix au Saint-Esprit5 ; on n’en peut trouver que dans l’abandon de notre volonté en celle de Dieu. Ceux qui sèment la prudence de la chair en recueilleront les fruits dès cette vie, parce qu’ils ne seront pas crucifiés avec Jésus-Christ ; mais ceux qui sèment le pur amour sincère recueilleront la croix : cette dernière croix même n’est arrivée que pour avoir voulu se justifier. Si l’on me fait mon procès, je suis résolue de ne pas répondre un mot, car on ne le fera qu’en donnant des juges apostats, comme les témoins. Ainsi je tâcherai d’imiter mon Maître. Peut-être sont-ils bien aise de faire courir le bruit, afin de dire que c’est avec raison qu’on me retient. Mais peut-être craindraient-ils plus le procès que moi, car ils ne savent pas que je me tairai, et je pourrais prouver des choses qui leur feraient tort : le vin6, etc. Mais quoi qu’il arrive, mon cœur est préparé. Le peu de fermeté qu’on a pour Dieu est plus affligeant que les plus grandes peines. Laissons triompher les autres, et triomphons par notre humilité et notre patience.

Je ne sais pourquoi on ne peut avoir d’argent. N. [le curé ?] en veut sans que je donne un billet. Ne savez vous point comme cela va ? J’ai peur qu’il n’ôte mes [f°216v°] affaires à M.C.T.a pour disposer de mon bien et de moi à leur gré. Il n’y a rien qu’on ne doive attendre de cet homme-là. Ce bon prêtre m’a envoyé un écrit latin, il y a deux jours, que

3L’Explication des maximes des saints, publiée le 29 janvier 1697.

4Et dimitte nobis debita nostra, sicut at nos dimittimus debitoribus nostris : Et pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. (Paroles du Pater).

5Paix en le Saint-Esprit.

6Empoisonné.

je lui envoyai parce que je ne l’entendais pas. Il m’écrit ce que vous voyez. Brûlez sa lettre après l’avoir lue.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°215v°].

a Lecture incertaine de ces initiales : « Mon Cher Tuteur » ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Puisque les choses vont comme vous les dites sur le petit ch.,laissez-la donc à N. ; pour le grand [ch.], il faut la laisser penser d’elle ce qu’elle voudra. Dieu, pour retenir les âmes faibles à Son service, permet qu’elles aient quelquefois de grandes idées de leur grâce : c’est encore beaucoup, dans le temps où nous sommes, qu’on ne quitte pas tout à fait [la voie]. Voyez-vous le grand ch. ? Je suis surprise, sans l’être, de votre sœur ; je suis ravie que N. lui soit utile. Je prie Dieu qu’elle y prenne assez de confiance pour ne quitter pas tout à fait la voie de Dieu. Quant on ne tiendrait qu’à un filet, on ne s’échappe pas si le filet ne se rompt.

Pour nous, ma très ch[ère] avec laquelle j’ai tant d’union, il faut que vous soyez un ver de terre que chacun foule aux pieds, et c’est par là que vous deviendrez conforme à notre cher et divin petit Maître. Ne soyons rien afin qu’Il soit tout, mais rien devant Lui, devant les yeux des hommes et à nos propres yeux. Comment votre sœur pense-t-elle sur moi ? Vous ne m’en dites rien. Ceux qui veulent être quelque chose, Dieu leur laisse être quelque chose, mais ceux qui veulent bien être tout à Lui, Il leur fait n’être rien. Il les traite comme Il a été traité Lui-même. Ce sont les plus heureux, quoique plus malheureux en apparence : les premiers tremblent de la crainte seule d’une humiliation qu’ils n’auront jamais, et les autres sont en paix au plus fort de l’humiliation même. Si nous avions les yeux ouverts, nous verrions que ce qui nous paraît hideux parce que nous avons les yeux fermés, nous paraîtrait charmant et tout divin.

J’ai trouvé la lettre pastorale admirable1. Je laisse à part ce qui peut me regarder. Plût à Dieu que, par la condamnation même que mes meilleurs [f°217] amis feraient de moi, l’intérieur fût connu pour ce qu’il doit être, suivi et embrassé ! Il y a des passages admirables pour le pur amour, et je voudrais de tout mon cœur que cette lettre fût vue à

115 septembre 1697 : Instruction pastorale de Mgr l’archevêque duc de Cambrai sur le livre intitulé Explication des maximes des saints (Œuvres complètes (Gosselin), 1851-1852, t. II, p. 286-328).

Rome. Je vous envoie deux lettres de M. l’abbé de la Trappe, il y en avait encore une de l’abbé Testu, qui soutient celles de M. l’abbé de la Trappe jusqu’à dire que les lettres pleines de zèle seront mises dans le procès de sa canonisation. Elle est tout à fait maligne, mais je ne l’ai pas fait transcrire à cause qu’elle est fort longue, et que j’ai peine à avoir du papier. Il promet de faire une dissertation sur les lettres de ce grand saint, c’est ainsi qu’il appelle M. de la Trappe, le comparant à saint Benoît qui employait son zèle contre les hérétiques de son temps et même qui donne des avis au pape Eugène. Elles sont bien emportées, ces lettres, pour un saint, et si M. de M[eaux] traite saint Bonaventure de petit moine sur ce qu’il dit de l’intérieur, comment doit-on appeler l’abbé de la Trappe ? Renvoyez-moi les Fondements de la Vie Spirituelle 2 sans retardement. La fille qui me garde les a vus, elle me demande à les voir. Je ne sais que dire.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°216v°].

2[Surin], Les Fondements de la Vie spirituelle tirés du livre de l’Imitation […], composé par I.D.F.S.P. [Jean de Sainte-Foi, prêtre], Paris, 1669.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Je ne sais que vous répondre, ma tr[ès] ch[ère]. Je n’ai au cœur ni pour ni contre. Je crois néanmoins que M. de C[ambrai] devrait différer cette impression1 si elle peut faire le fracas, [et] qu’on ait décidé à Rome, car si on décide pour2, la décision d’elle-même raccommodera dans son diocèse les esprits prévenus. Si on décide contre, alors une explication, et son humble soumission, fera, je crois, le même effet. D’ailleurs, il faudra faire la lettre pastorale ou d’autres ouvrages conformes au sentiment du Saint-Siège, car je ne crois point du tout que le pape condamne absolument, voyant la soumission de M. de C[ambrai] ; mais il pourra ordonner d’expliquer son livre de telle et telle manière, d’en supprimer certains endroits. Si j’avais su qu’on eût fait ce

1La grande bataille autour de l’Explication des maximes des saints est en cours : en décembre Fénelon publiera la Réponse […] à la Déclaration de Mgr l’archevêque de Paris, de M. l’évêque de Meaux et de M. l’évêque de Chartres (Œuvres complètes, t. II, p. 329-382) [la Déclaration des trois évêques, du 6 août, avait été publiée en septembre], et la Réponse à l’ouvrage de M. de Meaux intitulé Summa doctrinae (Œuvres complètes, t. II, p. 382-402) en décembre (cf. Le Brun : Fénelon, Œuvres, t. I, « chronologie »).

2En sa faveur.

livre, j’aurai prié de ne se point presser, mais de faire un livre très étendu, soutenu de tous les passages positifs des saints3. Mais la chose étant faite, [f°217v°] je crois qu’il faut temporiser, montrer des manuscrits aux plus éclairés et voir après l’arrivée du grand vicaire [Chanterac] à R[ome] comme les choses iront. Ne précipitons rien et attendons plus de Dieu que de notre industrie. J’espère que sa soumission, sa petitesse, etc., feront tout l’effet dans son diocèse qu’on en peut souhaiter. Dieu a voulu confondre son propre esprit afin qu’il ne s’appuie que sur Lui seul.

Je vois souvent N. [le curé] dans une grande fureur contre moi. Je vous aime plus que je ne peux dire et je veux que vous m’aimiez : Dieu le veut. Si vous ne m’envoyez de la cire et du papier, je ne pourrai plus écrire.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°217].

3Fénelon en avait préparé, mais Noailles jugea que cela alourdissait les Justifications et les fit retirer.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697.

Je ne crois point du tout que vous deviez vous captiver et vous géhenner1 dans ce silence. L’Esprit de Dieu est libre et je ne crois point du tout que Sa grâce soit attachée à fermer les yeux et à ne point ...a L’Esprit de Jésus-Christ est bien loin de toutes ces observations prudentes que fait la dame2, et si elle s’admire si fort, Dieu ne l’admire guère, car Il ne compte que ce qui est simple, petit, candide et innocent.

Marchez avec votre simplicité et ne vous embarrassez pas des autres. Ne mandez point à N.3 ce qu’il a dit4 ; cela ne servirait à rien qu’à décharger la nature oppressée. Dieu vous suffit. Profitez des avis qu’il vous donne, du moins en pratiquant l’humilité, et souffrez une certaine irritation du sentiment que cela cause, en paix, sans sentir la paix. Je crois que Dieu aura soin de vous et qu’Il accordera à votre simplicité ce qu’Il refuserait à une prudence affectée. Jeûnez la veille de saint Michel5. Ceux que vous voyez le peuvent faire sans que cela paraisse, car c’est maigre.

1 Vous captiver et vous géhenner : vous enfermer et vous torturer.

2Madame de Maintenon.

3Fénelon ?

4Ce qu’il a demandé ?

5Le 29 septembre.


Ne vous inquiétez pas même lorsque vous manquez à ce que l’on vous dit, ayant une vraie volonté de le faire. Attendez tout de Dieu et rien de vous, et reprenez un nouveau courage pour mieux faire une autre fois, sans vous laisser gagner à la réflexion. Quand je vous parlerais, je ne vous connaîtrais pas mieux : Dieu [218 r°] ne le permet pas, c’est assez. Je vous embrasse. D’où vient que vous ne me voulez pas envoyer du papier et de la cire?

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°217v°].

a Illisible.

0. A LA PETITE DUCHESSE. 28 Septembre 1697.

J’ai envoyé jeudi aux Th[éatins], et on n’y était pas. Je ne sais que faire, car il n’est point à propos qu’on aille chez vous. Voyez donc si vous voulez que je n’envoie plus du tout, car l’hiver, N.1 ne pourra aller là, et il n’y a pas moyen d’envoyer chez vous : je crois que N. [le curé] y fait épier. Si elle ne trouve personne dimanche et jeudi, je n’y enverrai plus.

La rage de N. [le curé] contre moi passe ce qui s’en peut dire, jusqu’à faire entendre que c’est une vraie excommunication, que je suis hérétique, retranchée de l’Église. Il défend que s’il me prend quelque mal subit, comme apoplexie et le reste, de faire venir de prêtre, et qu’il vaut mieux me laisser mourir sans sacrements. Ils croient que personne ne saura ce qu’ils font, mais Dieu le sait, cela suffit. Je crois bien que notre commerce va finir, car N. ne pouvant aller l’hiver aux Th[éatins], et ne pouvant envoyer chez vous de crainte qu’on n’épie, je ne sais que faire. Ils ont conclu qu’on me laisserait ici et qu’on ferait savoir qu’on m’a renfermée, après m’avoir excommuniée pour toute ma vie parce qu’on a découvert en moi, depuis peu, des choses horribles. Ils en parlent par ce pied à cette fille qui me garde, lui faisant entendre que cela est exécrable. Consultez si, en conscience, je puis m’y confesser. Je vous aime bien. Demain, saint Michel, je ne communierai pas2.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218].

1La porteuse des lettres.

2Probablement à la suite de la défense du curé de laisser communier une hérétique.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697.

Je crois, autant que je le peux conjecturer, que N.1 est la confidente à laquelle M. de B.2 fait ces sortes de déclarations. Vivez avec elle à votre ordinaire. Si elle voulait rentrer de plein cœur dans l’union avec moi, elle retrouverait la paix et le large, et elle ne ferait plus de semblables écarts.

N. a pris l’écrivain Maillard3. [218v°] Je sais qu’on lui fait faire des écritures. C’est un grand faussaire qui en contrefait de toutes sortes, et ce fut sur une lettre qu’il fit, en contrefaisant mon écriture, qu’on me mit, il y a dix ans, à Sainte-Marie. Dites-moi qui sont ceux qui sont ébranlés, et qui vous croyez qui serait disposé à croire toutes ces faussetés machinées qu’on ne veut pas qui viennent à ma connaissance, de peur que je ne fisse connaître la vérité.

Faites, où vous voudrez, la neuvaine au Saint-Esprit et communiez-y, je vous en prie. Je vous aime bien. Ne vous étonnez point de vos sécheresses intérieures : Dieu veut que nous Le servions à nos dépens. Je vous suis bien unie. Que fait le petit ch. ? On n’est guère propre à la soutenir dans de pareilles dispositions. Le père A[lleaume] est exilé à N. Je n’ai point besoin d’habits, j’en ai fait faire pour mon hiver. Si vous avez la bonté de m’envoyer des noix confites, que ce ne soit pas par le N.4 [que] nous craignons non sans fondement ; cependant, j’en ai besoin l’hiver à cause de mes fréquents vomissements. Faites surtout comme vous voudrez. C’est Fam[ille] qui a voulu que je vous mandasse cela. N’oubliez pas sainte Catherine de Gênes,je vous en prie, et de m’envoyer avec, par la femme, un livre couvert en parchemin, qui sont les œuvres de saint Denis [Denys], qui sont parmi mes livres, et les Secrets sentiers de l’amour divin. C’est ce bon ecclésiastique, à qui j’ai mille obligations, qui en a affaire. Voilà la lettre latine qu’il m’a donnée, que je vous envoie. N. [le curé] sort d’ici, il m’a fait les airs les plus doux, des protestations de m’honorer. J’ai à dire ses différents personnages. Il m’a dit que je lui envoyasse une lettre pour vous : je le ferai.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218].

1Toujours inconnue.

2Indéterminé.

3Mari de la Maillard.

4par le porteur.

5Œuvre du capucin Constantin de Barbanson (cité dans les Justifications) intitulée : Les secrets sentiers de l’amour divin esquels est cachée la vraie sapience céleste et le royaume de Dieu en nos âmes, « composés par le P. Constantin de Barbanson prédicateur capucin et gardien du convent de Cologne, édités en 1623 chez Jean Kinckius libraire à Cologne ». Cet ouvrage, réédité en 1932, doit être complété par l’Anatomie de l’âme et des opérations divines en icelle, ensemble qui fut édité après sa mort, en 1635, à Liège.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697.

Je ne suis point surprise que vous ayez remarqué la fausseté de N. [le curé]. C’est la première chose qui me sauta aux yeux : il me faisait des sermons horribles de choses, dont il me disait ensuite le contraire. Cela m’effraya, et je vous mandai d’abord ce qui en était, et je fus d’une étrange surprise lorsque vous me mandâtes [f°219] que c’était un saint.

J’espère que Dieu soutiendra sa cause à R[ome]. S’Il ne le fait pas, c’est que la fin des souffrances n’est pas encore arrivée. Est-ce que personne ne prend soin d’instruire R[ome] de la cabale et de la vérité ? Les j[ésuites], pour qui tiennent-ils ? Tout le mal que N.1 fait aux religieux et religieuses ne leur ouvre-t-il pas les yeux ? Il défend de se confesser aux religieux, et mille choses de cette sorte. Quand est-ce que la lettre pastorale de M. de C[ambrai] paraîtra ? N’y aurait-il pas moyen de la voir ? Croyez-vous qu’on reçoive sans murmurer la déclaration du mariage ? Mandez-moi ce qui en est, et n’entrez jamais en nulle confidence avec N. D’où vient qu’on n’envoie pas la traduction latine2 ? Cela me fait de la peine : un si long retardement ne peut que tout gâter. Vous ne me mandez point de vos nouvelles ! Je vous prie de m’en faire savoir, et de mademoiselle votre fille. Je ne me porte pas trop mal. Je suis restée boiteuse. Je songeais, il y a deux ou trois nuits, que saint Pierre me parlait avec tant de bonté ; je souhaite qu’il inspire cet esprit à son successeur3 et qu’il lui fasse voir clair au travers de l’horrible nuit de la malice. Je vous embrasse. Envoyez-moi les livres que je vous ai demandés.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°218v°].

1On pense à un janséniste ou à Boileau ?

2De l’ouvrage de Fénelon, à Rome.

3Innocent XII.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697.

Ce bon ecclési[astique] m’a mandé que N.[Bossuet] avait fait un mandement latin contre M. de C[ambrai], mais qu’ayant vu la lettre

pastorale, il s’est mis en retraite pour y répondre1. Il m’a envoyé une lettre de M. de C[ambrai] à un de ses amis2, que j’ai trouvée très belle, et une en réponse, que j’ai trouvée d’un tour diabolique. On a promis à monsieur de Meaux qu’il serait cardinal. On ne fait point de doute que le livre de M. de C[ambrai] ne soit condamné à R[ome] à cause de la forte cabale. Pour moi, je suis persuadée que le Saint-Père sera de quelque ménagement, voyant la docilité de l’auteur et le venin de la cabale3. Les trois Eusèbes4 font tous leurs efforts contre Athanase [Fénelon], mais s’il souffre à présent, s’il est même condamné par l’artifice de ses ennemis, sa mémoire sera en bénédiction au ciel et sur la terre. Mandez-moi quelles nouvelles vous avez de ce pays-là5, [f°219v°], ce que le gr[and] v[icaire] pense et fait là. C’est un déchaînement effroyable. Il me semble que je crois revivre les temps de saint Athanase et de saint Chrysostome6. M. de C[ambrai] est-il en paix en lui-même ? Comment porte-t-il toutes ces choses ? Je prie Dieu de lui donner la force nécessaire pour cela. Tout le monde s’en mêle, afin de faire sa cour. Lorsque N. [le curé] parle de M. de Cha[rtres], il ne l’appelle que le saint. Défiez-vous de lui, je vous en prie : c’est un renard. Considérons que M. de C[ambrai] est traité comme J[ésus]-C[hrist] et par des personnes semblables. Mandez-moi tout ce qui regarde cette affaire, car j’y prends bien de l’intérêt. J’en apprends plus du bon prêtre7 que de vous, quoique vous deviez en savoir plus que lui. Ne nous lassons pas de prier Dieu ; peut-être ne rejettera-t-Il pas toujours nos prières !

Voilà une lettre de l’ecclés[iastique] ; il a voulu savoir mon sentiment sur la lettre de M. de C[ambrai]. Je lui ai mandé que je la trouvais pleine

1S’agit-il de la Summa doctrinae qui paraît en octobre 1697 ? Non car Madame Guyon découvrira ce texte « abominable » par la suite. S’agit-il du traité latin intitulé Mystici in tuto sur l’oraison passive, auquel Fénelon répondit par une Lettre de la fin octobre 1698 ? Du traité latin intitulé Schola in tuto sur la charité, auquel Fénelon répondit par une autre Lettre ce même mois d’octobre 1698 ? Pour suivre la séquence des « questions (Bossuet) – réponses (Fénelon) » de toute cette période v. Fénelon, Œuvres I, 1983, chronologie en tête de volume.

2Lettre de Fénelon à un de ses amis du 3 août 1697.

3Ce qui effectivement se produira, le pape Innocent XII adoucissant la condamnation de l’Explication des maximes des saints par une réponse sensible au mandement de Fénelon acceptant le bref Cum alias.

4Les trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais, auteurs de la Déclaration du 6 août 1697 (publiée en septembre) contre l’Explication des maximes…

5Rome.

6Saint Athanase (v. 295 – 373), ascète et évêque d’Alexandrie ; saint Jean Chrysostome (v. 350 – 407), déposé puis banni en Arménie et enfin sur le Pont : il mourut en route, épuisé par des marches forcées.

7Le  « Bon prêtre » reste inconnu.

de l’Esprit de Dieu, et l’autre pleine d’une aigreur artificieuse. Il m’est venu souvent dans l’esprit que si M. de C[ambrai] avait eu plus de fermeté dans les commencements et n’eut pas voulu gagner les évêques, les choses eussent mieux été : ils ont abusé de sa bonté. Mais Dieu tirera Sa gloire de tout. Il me paraît qu’il devrait éviter à présent d’invectiver contre les personnes intérieures et même contre moi. Je sais que cela lui peut faire tort envers les honnêtes gens, qui croiraient que la faiblesse le lui ferait faire. Sa lettre au pape a plu à tous les gens sans prévention. J’espère que Dieu lui fera tout faire pour le mieux.

Il faut vous dire toutes mes folies. Il y a plus de huit mois que j’ai dans la tête que c’est un sort qu’on a donné à M. V. F.8 ; c’est ce qui, je crois, fait sa maladie. Bar[aquin] est enragé de ce que vous êtes fidèle à Dieu, et j’entrevois ce que je ne dis pas. Si M de C[ambrai] venait jamais à Paris, il faudrait qu’il lui dise les prières que l’Église dit en pareil cas. Qu’est-ce que les médecins disent de cette maladie ? Voilà une couronne de saint …a pour lui mettre sur la tête. Si vous lui mettiez, bien cacheté, le portrait du P[ère] L[a] C[ombe] que vous avez9, peut-être cela lui serait-il utile ? Si cela ne sert de rien, il ne lui fera pas de mal. Je vous aime bien tendrement, aimez-moi toujours. Il ne faut pas que N. quitte le petit ch. Si elle [f°220] parlait au père L’emp.10, elle saurait ses sentiments. C’est un homme franc, ne le croyez-vous plus ? Que fait madame de Ma[intenon] ?

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°219].

aUn mot difficile à déchiffrer : Ovide ? !

8 Monsieur votre frère ?

9Voilà qui dit bien l’estime que Madame Guyon avait pour le P. Lacombe. Cette estime perdurera, comme le montre les lettres adjointes à l’édition de la Vie, puis le culte que lui rendront les cercles guyonniens.

10Lempereur ? « Un père minime, qui est de mes amis… » (Lettre 85 du 5 septembre 1693).

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697.

N. [le curé] vint me confesser la veille de la Toussaint. Il me parla fort des prétendus crimes, mais il me dit que cela n’était pas bien clair, qu’il y avait un certificat d’une personne fort élevée en dignité qui disait ces choses horribles dont il était témoin. Je lui dis qu’il fallait donc ou qu’il me fût venu voir, ou que j’eusse été chez lui, et que cela ne pouvait être ; que si on me disait de quoi il s’agit, que je ferais peut-être bien voir le contraire.

Je crois que c’est de M. de Grenoble ou du général des chartreux. Il dit que ce dernier avait fait la vie de M. de Genève, où il mettait des choses horrible du p[ère l[a] C[ombe] et de moi1. Il me dit une chose du P[ère] l[a] C[ombe] envers l’évêque, qui est en fait très fausse, car l’évêque me l’a contée lui-même, et c’était avant que je fusse en ce pays-là : c’était une chose qui marquait le discernement de l’Esprit de Dieu en le père.

Ensuite il me dit qu’on avait fait voir à madame de M[aintenon] quantité de chefs d’accusation et de certificats contre moi, et me fit entendre qu’on m’ôterait d’ici. Je lui dis que mon cœur était préparé à tout, trop heureuse de donner ma vie pour Celui qui l’a donnée pour moi. Ensuite il me dit qu’il s’agissait aussi de ma foi, que tout ce que j’avais signé n’était point sincère, et qu’il me voulait faire voir le livre de M. de C[ambrai] et une lettre pastorale qu’il avait faite. Enfin je compris qu’il voulait m’obliger de condamner le livre de M. de C[ambrai]. Je ne fis pas semblant de le comprendre, et je suis résolue, s’il m’en parle, de lui dire que ce n’est pas à moi de condamner des évêques, que je me contente de condamner ce que le pape condamne et d’approuver ce qu’il approuve, que je ne signerai rien de ma vie, que tout ce que je signerai de nouveau aurait le même sort que ce que j’avais signé, et qu’on n’aurait pas plus de raison de le croire sincère. Si je dois dire autre chose, vous me le ferez savoir. Il y a un endroit dans la lettre pastorale qui ne m’a pas plu, c’est sur le trouble [220v] involontaire de Jésus-Christ2. Vous en pénétrez les raisons.

Je vous recommande ces bonnes gens cet hiver. Votre charité ne peut être mieux employée : elle est grosse, et trois enfants, son mari ne fait rien l’hiver, et je sais de bonne part qu’il a refusé deux conditions fort bonnes, ne voulant pas me quitter. Le P[ère] l[a] C[ombe] est resté où il était, il a souffert de grands besoins, présentement que je ne le puis assister ; c’est ce qu’on m’a fait savoir. C’est ce bon prêtre qui sait qu’il souffre beaucoup, je ne sais par qui. Mais ces nouvelles sont très sûres.

1Il s’agit de l’ouvrage du général des chartreux Dom Le Masson, Vie de Mgr d’Arenthon d’Alex.

2Le trouble avant la Passion. V. Instruction pastorale de Mgr l’archevêque duc de Cambrai sur le livre intitulé Explication des maximes des saints, du 15 septembre 1697, Œuvres complètes (Gosselin), 1851-1852, t. II, p. 286-328 : « […] XIX. Plusieurs personnes ont été mal édifiées de trouver les termes de trouble involontaire, dans un endroit de mon livre où il est parlé de la peine intérieure de Jésus-Christ. Ceux qui ont ajouté ces termes dans mon livre, ont voulu dire seulement que le trouble de Jésus-Christ, qui était volontaire en tant qu’il était commandé par sa volonté, était involontaire en ce que sa volonté n’en était pas troublée. Mais je n’ai aucun intérêt de défendre cette expression, qui ne vient pas de moi. Ceux qui ont vu mon manuscrit original en peuvent rendre témoignage […] »

Ne témoignez point que vous le connaissez. M[adame] Van. 3 m’a écrit par N. [le curé] une lettre très adroite où, sans qu’on puisse rien voir, elle me fait savoir la misère du P[ère] l[a]C[ombe], et me mande que, malgré sa pauvreté, elle lui a fait tenir quelque chose, mais bien peu. Cela m’afflige de ne pouvoir l’aider. Il faut tout abandonner à Dieu. C’est le temps des martyrs du Saint-Esprit.

Le bon prêtre m’a mandé que le bailli de l’archevêché, parlant de moi, avait dit que j’avais couru les rues de Paris depuis peu, que M. de C[ambrai] m’était venu voir, qu’il était venu des hommes, de nuit, me voir ici, et bien d’autres choses, qu’on attendait la décision de R[ome] pour savoir ce qu’on ferait de moi, et que je devais bien prier Dieu qu’on ne trouvât pas que j’écrivisse, que je serais perdue sans ressource, qu’on voulait perdre M. de C[ambrai]. Monsieur de Meaux a encore envoyé à R[ome] son neveu4 avec un docteur, prévôt de l’église de M[eaux] autrefois, auquel on a donné une abbaye. Il commence à reparler de mes voyages, et loin d’en dire le motif, il dit des choses affreuses. Ils croient être sûrs de la condamnation du livre de M. de C[ambrai]. Ils ont fait signer quantité de docteurs et des faux témoins contre M. de C[ambrai] pour le calomnier.

J’oubliais de vous dire que le bon ecclési[astique] m’a mandé que c’était une dévote qui disait toutes ces choses, en laquelle on a une créance entière. Elle est à présent à prier Dieu de lui révéler le jour et l’heure où M. de C[ambrai] m’est venu voir, ceux où j’ai été courir à Paris, et les nuits que les hommes sont venus, et lorsqu’on les [f°221] saura, on me convaincra. Ce bon prêtre me demande si je ne sais qui est cette dévote5 ; vous savez bien qui elle est, et mon tut[eur][Chevreuse] aussi. Dites-lui ceci, je vous prie. On fera des crimes à qui l’on voudra sur ces prétendues révélations, et M. de P[aris], aussi bien que madame de M[aintenon] la croient infaillible. Remarquez, s’il vous plaît, qu’à moi, N. [le curé] me dit que ce sont d’anciens crimes, et aux autres, qu’ils sont depuis que je suis ici. Je crois que c’est au diocèse de Cha[rtres] qu’on me veut mettre.

J’ai vu ici deux […]a, mais une assez bonne fille, et même intérieure, mais on ne l’a pas crue capable de certifier des choses fausses. On en a envoyé une de Chartres, conduite par les intimes de M. de Cha[rtres], qui me regarde comme un démon, mais il ne m’importe. Que Dieu fasse

3Intermédiaire entre Lacombe et Madame Guyon. Lacombe fait allusion dans ses lettres à un tel « relais ».

4L’abbé Bossuet, de comportement scandaleux à Rome.

5Il s’agit probablement de la « dévote de M. Boileau », sœur Rose ou Catherine d’Almeyrac, v. Index, Rose.

Sa sainte volonté. Je vous embrasse de toute la tendresse de mon cœur. Voyez toujours le petit ch. : il faut tâcher de la ramener doucement. Vous verrez par cette lettre les sentiments que la demoiselle, qu’on vient de retirer d’ici après deux mois de séjour, avait pour moi : elle avait une entière ouverture pour ce bon prêtre, sans savoir qu’il me connut vic[aire], que sur ce qu’il lui paraissait goûter l’intérieur. Bien des amitiés au tut[eur]. Dieu sait combien il m’est cher en Lui.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°220].

a Il manque un mot dans la copie.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697.

Vous savez, ma très ch[ère], que tous les égarements et écarts commencent toujours par le dégoût qu’on a de moi, et dès que je sais cela, je crains qu’on ne quitte bientôt Dieu1. N. croit se conserver et se tirer d’affaires en attachant tout à soi, mais Dieu la trompera bien avec son effroyable amour-propre : je ne crois pas que Dieu Se communique par une personne qui s’aime tant soi-même2. Je trouve vos sentiments sur l’amitié de N. tels qu’ils doivent être, et Dieu vous bénira sans doute. Que les défauts des autres nous ouvrent les yeux pour nous faire entrer dans un renoncement et une mort entière à nous-mêmes !

Comment fait le grand ch. sur tout cela ? Il m’est venu la pensée qu’il [221v] était bien aise qu’on connût les défauts du petit [ch.]. Mais il n’importe, il se faut servir même des défauts des âmes pour empêcher, autant qu’on peut, les faibles de quitter Dieu. C’est pourquoi parlez au grand ch., à Rem., et vous-même tâchez de ramener le petit [ch.] par toutes les voies de la douceur. J’ai toujours eu bien du pressentiment sur le petit ch. de ce qui est arrivé. On veut avancer, dit-on, les âmes, et pour les avancer, on les perd : Dieu ne permet pas que ceux qu’on attire avec quelque mélange humain subsistent. Mais il faut porter les faibles et les aider dans leurs faiblesses, de crainte qu’ils ne quittent pas3 tout à fait,

1Cette affirmation qui paraît irrecevable (« on me quitte, on quitte Dieu ! ») est pourtant issu de l’expérience chez le directeur mystique - canal incontournable pour son dirigé.

2Il s’agit donc d’une personne qui croit pouvoir communiquer la grâce sans être purifiée de son moi. Il semble d’agir du « petit [ch.] », cf. plus bas. La suite est très instructive sur la vie intérieure du cercle et la « méthode » guyonnienne.

3Explétif, prête à confusion.

et c’est ce qu’il faut faire. Le grand ch. sera ravi de se donner la gloire de la tirer de là ; il faut lui en applaudir et lui laisser cette satisfaction humaine, donnant le lait aux enfants et le pain aux forts.

J’enverrai donc quérir le grand ch. avec Rem., et je leur dirai qu’il faut que le grand ch. en prenne soin et qu’elle la retire de son égarement, que quelquefois des personnes ont grâce pour d’autres, etc. Et je n’en parlerais pas à N. S’il y avait quelque chose à lui dire, il faudrait que ce fut Rem. qui le lui dise, mais son amour propre lui ferait tout perdre pour se tirer d’affaires. Pour moi, je suis ravie de porter tout si cela ne tombait que sur moi, mais cela tomberait sur ceux qui n’en peuvent mais.

Pour votre sœur, je crois que vous la devez traiter comme une malade, avoir pour elle milles prévenances de charité, fermer les yeux sur mille choses. Il faut vouloir le plus parfait pour vous, mais supporter les autres dans leurs faiblesses et imperfections : il vaut mieux les tenir liés par un fil que de les laisser échapper tout à fait. Ma consolation est, que dès qu’on goûte l’amour-propre, on cesse de me goûter.

On ôte la fille qu’on m’avait mise ; on a cru qu’elle ne serait pas d’humeur à rendre de faux témoignages, on en remet une de Chartres. Tout m’est indifférent dans la volonté de Dieu. Je vous assure qu’il m’est impossible de rien vouloir. Il faut prier le bon Pasteur de ramener les brebis égarées. [f°222]

Le petit ch. ne manque pas apparemment de faire de l’éclat au dehors. Il faudrait savoir jusqu’où a été ce qu’elle a dit et fait, après il faut tout laisser à Dieu quand nous aurons fait ce que nous aurons pu. J’ai été fâchée que cette femme ait refusé le livre de saint Denis, car ce n’était pas pour la faire passer. N. a la Vie de sainte Catherine de Gênes à moi : elle était dans mes livres ; elle en a même deux ; quelque ami nous la trouverait aisément. Je prie Dieu qu’Il soit votre force. Je vous aime bien tendrement. Vous me consolez seule de l’infidélité des autres.

Je suis étonnée de N. à votre égard, qu’on ne sentît pas l’amour pur où il est, et l’amour propre. Il sait combien de temps N. nous a empêchés d’être à l’aise, lui et moi3. J’ai plus d’éloignement de son amour propre à elle que de la faiblesse des autres. Nos ennemis font courir le bruit que, lorsque je fus arrêtée, on avait surpris à la petite Marc des lettres où je vous écrivais de vous trouver à une assemblée, que je tenais en un certain endroit, et que là il s’y passait des choses horribles. Ils firent contrefaire une pareille lettre pour d’autres, lorsque je fus à Sainte-Marie. Ils reprennent leur premier train4.

4On retrouve l’équipe de la première période d’emprisonnement, enfin capable de prendre sa revanche.


Défiez-vous de N. [le curé] : il est plus à craindre lorsqu’il affecte plus de douceur. Le bon ecclési[astique] m’a mandé qu’il était venu de C[ambrai] un des amis de M. de C[ambrai], qui lui avait dit qu’il officiait tous les dimanches, que le reste du temps, il était à travailler à la campagne. Renvoyez-moi saint Denis5, je vous prie. Voilà une lettre de ce bon prêtre. Je vous prie d’en tirer ce qu’il faut que vous sachiez pour le dire, et brûlez la lettre. C’est un très bon ecclési[astique], qui s’adonne fort à l’intérieur. Il m’a envoyé une lettre latine de M. de M[eaux] pour le cardinal Spada 6, qui est abominable, intitulée Summa doctrinae 7 : faites-le acheter. J’ai ici un livre très fort, intitulé Les fondements de la vie spirituelle 8, approuvé [f°222v°] de lui. Si le tut[eur][Chevreuse] juge qu’il soit utile, mandez-le moi, je vous l’enverrai. Je vous envoie toujours le livre, s’il peut servir à M. de C[ambrai] et qu’on le veuille envoyer à R[ome], le voilà, sinon vous me le renverrez au premier voyage.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°221].

5L’œuvre de notre pseudo-Denys.

6Fabrice Spada (1643-1717), secrétaire d’Etat et membre de la Congrégtion du Saint-Office, lors de l’examen du livre des Maximes.

7Texte d’octobre 1697.

8Déjà cité par Madame Guyon dans une lettre de fin septembre, œuvre de Surin sous pseudonyme : Les Fondements de la Vie spirituelle tirés du livre de l’Imitation […], composé par I.D.F.S.P. [Jean de Sainte-Foi, prêtre], Paris, 1669.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697.

Tout le monde est à présent contre M. de C[ambrai]. Les Eusèbes1 disent les choses avec tant de malice et tant de vraisemblance que tout le monde les croit. Je crois que le bon ecclés[iastique] est un peu étourdi, pas pourtant ébranlé. J’ai toujours appréhendé que N.2 ne passât pas vingt ans, et je crains bien que, s’il devient infidèle et qu’il suive

1Déjà mentionnés précédemment  : les trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais, auteurs de la Déclaration du 6 août 1697 (publiée en septembre) contre l’Explication des maximes…

2Le jeune duc de Monfort ? Madame Guyon disait au duc de Chevreuse dans une lettre que celui‑ci reçut le 6 décembre 1692 : « Je vous prie de ne vous pas inquiéter pour M. le D[uc] de M[onfort]. Faites‑en le sacrifice à Dieu et le lui abandonnez [...] Il sera du temps égaré parce que vous et Madame avez trop compté sur vos soins et sur votre éducation. Mais il ne se perdra pas ». Un peu plus d'une année plus tard elle écrivait à propos du mariage du jeune duc : « J'espère que le Seigneur lui fera miséricorde. Le Seigneur qui poursuit les péchés des pères sur les enfants récompense avec bien plus de plaisir les vertus des pères en leurs enfants. »

la route de l’iniquité, cela n’arrive. S’il était comme il faut, Dieu le conserverait. Jamais la noirceur ni la malice n’a été pareille.

L’auteur de la vie de frère Laurent3 a écrit une lettre imprimée pour justifier le livre, où il traite bien mal M. de C[ambrai] et se jette sur ma friperie à merveilles. Qu’est-ce que j’ai à faire à [avec] la vie du frère Laurent pour s’en prendre à moi ? Mais il semble que Dieu me veuille mêler avec M. de C[ambrai], afin que, dans la suite, il soit obligé de soutenir la vérité4. Chacun s’en mêle. On dit qu’il ne s’imprime plus de livre où il n’y ait un article de préservatif5 contre nous. Pourvu que Dieu soit content de nous, qu’importe ! Nous n’avons pas cherché la gloire des hommes lorsque nous nous sommes donnés à Lui : si nous l’avons cherchée, malheur à nous !

Rodriguez est un très bon livre6, Alvarez 7, Suarez 8 ; l’Imitation de Jésus-Christ est intérieure sans suspicion ; les Soliloques de St Augustin ont un caractère propre à remuer le cœur. Il faut espérer que Dieu règnera après tout ceci, car le dragon frappe de la queue et a déjà entrainé la troisième partie des étoiles9. C’est à présent qu’il faut aimer Dieu purement, non en parole, mais en œuvres. Si nous L’aimons, nous laisserons tout intérêt propre pour le seul intérêt de Dieu [f°223] seul, et

3L’abbé de Beaufort, grand vicaire du cardinal de Noailles, éditeur de ce qui nous reste des écrits du frère Laurent de la Résurrection, « auteur d’un Eloge où il brosse à large traits la physionomie de l’humble convers. » (S. M. Bouchereaux, Fr. Laurent, L’expérience de la présence de Dieu, 1948. V. aussi l’éd. récente de ses œuvres par Conrad de Meester, 1996).

4Ce qui se produira, Fénelon, après quelque hésitation, prenant courageusement se défense, par exemple dans sa lettre à l'abbé de Chanterac, 8 décembre 1697: « ... je pense encore secrètement, avec un très petit nombre d'amis, que cette femme est une sainte qu'on opprime, qu'elle a bien pensé... »

5Préservatif : son emploi substantivé, en parlant de ce qui préserve d’un mal moral, est archaïque.

6Alphonse Rodriguez, jésuite (1538-1616), auteur de l’Ejercicio de perfeccion y virtudes cristianas. « L’ouvrage est, après la Bible et l’Imitation, l’un des plus lus par les chrétiens de ces trois derniers siècles… », v. DS, art. Rodriguez.

7Baltazar Alvarez, jésuite (1533-1580), l’un des principaux directeurs de sainte Thérèse : « J’avais un confesseur qui me mortifiait beaucoup et qui, même parfois, à force de me tourmenter, me jetait dans le chagrin et la désolation. Et cependant, à mon avis, c’est lui qui a été le plus utile à mon âme. » (Livre de la Vie, chap. 26).

8François Suarez, jésuite (1548-1617), théologien spirituel. – On voit encore ici que les jésuites sont appréciés par Madame Guyon, morts et vivants !

9Apocalypse, 12, 4 : Il entraînait avec sa queue la troisième partie des étoiles du ciel… (Sacy) ; et Daniel, 8, 10 : Il éleva sa grande corne jusqu’aux armées du ciel, et il fit tomber les plus forts et ceux qui étaient comme des étoiles, et il les foula aux pieds. (Sacy).

lorsque nous n’aurons que l’intérêt de Dieu, nous soutiendrons Sa querelle avec fermeté et sans retour sur nous-mêmes. C’est à présent que nous devons mourir véritablement à nous-mêmes, afin que Dieu vive et règne. J’espère que, si l’on travaille avec désintéressement et cette vue de Dieu, que Dieu prendra la cause en main, qui est la Sienne. On appelle monsieur de Meaux et M. de P[aris] [les] saint Augustin et saint Jean Chrysostome de ce siècle : ils sont les persécutés, les outragés et trahis ; c’est eux qui défendent la vérité ; on leur est infiniment obligé d’avoir découvert nos fourberies et malices et le reste !

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°222v°].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Ce bon prêtre m’a mandé qu’on avait ajouté encore trois examinateurs aux sept, et on croit que c’est à la sollicitation de monsieur de Meaux. Si cela est, cela pourrait nuire, mais Dieu sur tout. Je crois que notre peu de fidélité, d’abandon à Dieu et de mort à nous-même, notre recherche de tout appui hors de Dieu, nous nuit plus que les autres ne peuvent nuire. Cependant ne nous étonnons jamais de nos propres faiblesses, ni de celle des autres. Que sommes-nous par nous-mêmes que misère et pauvreté ! Lorsque la tempête sera passée, nous rougirons de notre peu de foi.

Il serait bien aisé d’aider le pauvre P[ère] L[a] C[ombe] : comme on sait son adresse1, il n’y a qu’à lui écrire d’une écriture inconnue et lui mander d’envoyer une adresse sûre pour lui faire tenir quelque chose, lui donner à lui une adresse, afin qu’il pût écrire. M[adame] Van. 2 ferait cela à merveille, sans lui dire ni lui laisser pénétrer que je vous écris. Il n’y aurait qu’à la faire avertir par M. l’ab[bé] Cout[urier], et qu’il lui proposât qu’il voudrait faire une charité ample, et que comme elle a demeuré avec N. [Lacombe], il pense qu’elle sait son adresse et pourrait lui faire tenir quelque chose.

J’ai pensé mourir tout d’un coup de mon rhumatisme qui m’était tombé sur la poitrine, mais Dieu n’a point voulu de moi. Vous ne me dites pas comment vous vous portez, j’en suis en peine. Je n’ai garde de

1Le père est enfermé à Lourdes.

2Madame Van., citée dans une lettre du mois précédent : « M[adame] Van. m’a écrit par N. [le curé] une lettre très adroite où, sans qu’on puisse rien voir, elle me fait savoir la misère du P[ère] l[a]C[ombe]. »

vous reprendre, ma très ch[ère] : vous dites bien, et bien juste. [f°223v°] Plût à Dieu que nous nous fiassions à Dieu seul ! mais comme Il tire Sa gloire de tout, Il la tirera de nos faiblesses. Je prie Dieu qu’Il pacifie N. [Fénelon] ; qu’il agisse dans la lumière pure de la Vérité, et non dans la fausse lueur des appuis créés. Prions, et ne nous lassons pas de demander à Dieu qu’Il achève Son ouvrage, qu’Il ne consulte que Sa bonté, et non nos misères, pour nous accorder ce que nous demandons. Après, attendons en paix ce qu’il Lui plaira d’ordonner. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Il m’est venu dans l’esprit que le tut[eur][Chevreuse] pourrait peut-être vous fournir une adresse sûre afin que le P[ère] L[a] C[ombe] pût écrire. Il a des écrits admirables et très doctes sur la matière en question. Si on lui demandait cela, il se ferait un plaisir de l’envoyer dans la conjoncture présente, ce qui serait d’une utilité plus grande qu’on ne pense ; ceci n’est pas à négliger. Il a soutenu une thèse, comme j’étais en ce pays-là, sur le pur amour, qui fut combattue là et approuvée à Rome. Il faisait voir que la béatitude était l’objet de l’espérance, et non de la charité qui ne voyait que Dieu seul, heureux pour lui-même et le reste3. Si on veut écrire, il faut mettre le dessus de la lettre à M. de la her. de cob., aum[ônier] du ch[âteau] de L[ourdes], à L[ourdes], et puis une enveloppe à N.4 J’ai cru qu’il aurait peine à se confier à une écriture inconnue, c’est pourquoi j’ai fait écrire le billet.

Cet ecclési[astique] m’a écrit que ceux-mêmes qui estiment M. de C[ambrai] se sont mis du parti de M. de M[eaux], parce qu’il est clair que M. de C[ambrai] a fait une trahison à M. de M[eaux], ayant fait imprimer son livre lorsqu’il avait en main celui de M. de M[eaux] en manuscrit, sans l’en avertir. Il y a une nouvelle lettre de M. de P[aris] qui est horrible, intitulée Instruction pastorale 5, etc. Faites-la acheter. Jamais lettre ne fut plus maligne. Ayez soin de la jardin[ière]6. Quoique je dépense beaucoup, j’ai à peine le nécessaire. La messe me coûte plus de 400 livres à trente sols chaque fois.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°223].

3Le P. Lacombe n’a publié que deux petits volumes : Lettre d’un serviteur de Dieu… que l’on retrouve dans les Opuscules spirituels de 1720, et Orationis mentalis analysis, Verceil, 1686. Autres éditions ou traductions, v. DS, 9.35-42, art. « La Combe » par Orcibal.

4Adressée à l’intermédiaire, Madame Van. probablement.

5Fénelon y répondra par la publication, en février 1698, de Première […] Quatrième lettre […] à Mgr l’archevêque de Paris […] sur son Instruction pastorale du 27e jour d’octobre 1697.

6La jardinière, citée précédemment, se proposait pour porter les lettres, mais elle était trop connue des sœurs gardiennes.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Ma fille m’est venue voir ; je fis fort l’étonnée. N. [le curé] y fut toujours présent, et elle-même évitait de me parler. Elle est si prévenue pour lui1 et pour N. Il faut tout abandonner à Dieu. Je la priai de vous voir, afin de ne lui pas laisser croire que j’eusse commerce avec vous. Lorsqu’elle put me dire un mot bas, ce ne fut que pour me dire que je n’en devais pas avoir, et me parler à l’avantage des N. Enfin j’en fus peu satisfaite. Je vous prie, si elle vous va voir, de lui faire amitié. Elle se loue fort de N. J’ai lieu de croire que N. a parlé et est contre moi.

On appelle à présent le silence que nous gardions « la bouderie » et ma maison « le boudoir ». N. [le curé] me dit qu’il m’apporterait la lettre pastorale de M. de P[aris] et que M. de P[aris] le voulait, que c’était la plus admirable et la plus savante pièce qui eût jamais paru. On prétend que ce que M. de C[ambrai] écrit n’est que de l’eau. Je me doute bien qu’on me proposera de signer cette lettre qu’il est bien sûr que je ne signerai pas, afin d’avoir occasion de me tourmenter de nouveau. Mais tous tourments seront les bienvenus, ma vie n’est bonne que pour souffrir.

Je vous prie de me mander en quel hôpital on avait mis la s. mal.2 Je ne doute pas qu’on ne lui ait fait faire quelque chose contre moi. La s. mal., qui est fort adroite, aura fait parler à la demoiselle de la Croix 3, qui se sera fait honneur de discerner que cette s[œur] est bonne et moi mauvaise. Je vous prie aussi de me mander si l’ab[bé] de Ch[arost] a parlé de moi à M. Tronson et en quels termes, et ce que M. Tronson lui a répondu. Ces filles-ci ont élu pour supérieur le supérieur du Collège des Quatre Nations ; mandez-moi son nom. N. dit à Fam[ille] qu’il voulait lui envoyer sa sœur ; il le fera ; il ne sait pas qu’elle demeure chez vous. Si elle vient, envoyez-moi par elle du vin d’Espagne blanc. Je ne puis faire Carême sans cela ; elle vous le dira sans doute, [f°224v°] mais n’écrivez pas par elle. L’ecclés[iastique] dit que le livre de M. de

1Jeanne-Marie Guyon, prévenue en faveur du curé ! et probablement de celui de Versailles, Hébert.

2La sœur qui a été changée et avait mauvaise conscience d’avoir probablement chargé sa prisonnière.

3La « dévote de M. Boileau » ou sœur Rose, v. Index, Rose.

C[ambrai] ne sera pas condamné, qu’on laissera les choses comme elles sont. Il s’émut comme il faisait au commencement. D’où vient cela ? Je suis en peine de la santé du compagnon du tut[eur][Chevreuse] . Si N. est fidèle, il pourra vivre malgré ses infirmités. Je vous embrasse de tout mon cœur. Mandez-moi des nouvelles du p. Ave.4, s’il parle toujours contre moi. Je voudrais bien savoir aussi comme p[ut][Dupuy] s’est trouvé du p. Lam. [La Motte ?]. Voilà une petite montre, etc.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224].

4Non identifié.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

N. est venu, qui m’a apporté la lettre pastorale de M. de P[aris]. J’ai vu qu’il voulait me proposer d’y souscrire, mais enfin on s’est contenté que j’écrivisse à M. Lare.1 une lettre de mon style. Voyez avec mon b[on][Beauvillier] si celle-là est comme il faut : je la renverrai quérir lundi sans faute, la devant envoyer ce jour-là même. Que le tu[teur][Chevreuse] ait la bonté d’y corriger ce qui n’y est pas bien. Il est de conséquence qu’on voie et examine cette lettre ; ne perdez pas un moment à la faire voir au B[on]. Ne faudrait-il pas entrer en quelque détail, comme de dire que je n’entre en aucun détail, l’ayant fait tant de fois ; ou ne lui mettrait-on pas : « Je vous l’ai dit tant de fois, monsieur, telle et telle chose » sur les endroits plus forts de sa lettre ? Enfin, je vous conjure de me mander sans manquer, jeudi, ce que je dois faire. Envoyez-moi la lettre corrigée, ou une autre, telle qu’on la jugera à propos. Ne perdez pas un moment à cela, s’il vous plaît.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224v°].

1Non identifié.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Je crois que le bon ecclési[astique] se soutiendra, car il a pour moi une affection et une créance qui l’étonne lui-même. Il me rend tous les services qu’il peut. Lorsqu’il ne reste à la maison que la s[oeur] servante, il me vient C.1, et il craint même pour lui ; il a de l’honneur, un bon cœur,

et envie de devenir intérieur. Il ne laisse pas d’estimer les jansénistes. Ce que vous me dites du b[on][Beauvillier] m’afflige, et s’il reprenait ses premières brisées, cela serait fâcheux. J’espère que Dieu, à cause de sa droiture, [f°225 ] ne permettra pas qu’il s’égare. Il ne faut pas aigrir son esprit par la dispute, cela ne sert de rien. Pour N.2, je souhaiterais fort qu’elle fût mariée ; il faut avoir compassion de son naturel et de son tempérament. J’aime fort N. et je lui compatis, mais c’est peut-être un bien pour lui qu’il ne soit plus en ce pays-là ; Dieu le dédommagera, avec surcroît, de ses pertes. Il y a longtemps que j’ai cru que N. le trahissait, et j’ai cru le lui avoir dit. Je crois qu’il devrait tout mettre, etc., puisque Dieu l’a choisi pour conserver Son oeuvre. Vous ne devez plus faire de démarche pour N. Je crains bien qu’elle ne fasse comme la dd.3 J’ai toujours cru qu’elle me serait arrachée ; je le lui ai dit à elle-même. Dieu sur tout. J[ésus]-C[hrist] a perdu dans Sa Passion de ses plus chers ; pourquoi ne perdrions-nous pas ? Il faut tout abandonner à Dieu, c’est Son œuvre ; pour moi, c’est le parti que j’ai pris. S’Il ne garde pas la ville, qui la peut garder3b ? Ils lui auront fait voir milles faussetés comme vraies. L’ecclés[iastique] m’a mandé que les j[ésuites] soutenaient hautement M. de C[ambrai]4, cependant qu’ils se cachaient, sachant bien que la Cour ne revient de rien. Faites toujours des amitiés de ma part au b[on] : vous verrez comme il les recevra. Tant qu’il sera pour moi, il n’est pas à craindre qu’il quitte. Je vous embrasse mille fois. N. [le curé] ne vient plus ; je crois qu’il trame quelque chose.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°224v°].

1Confesser ?

2Non identifiée.

3Non identifiée.

3bPs. 126, 1.

4Fénelon s’opposait aux jansénistes ennemis des jésuites. Cf. H. Hillenaar, « Fénelon et le Jansénisme », Nouvel état présent des travaux sur Fénelon, CRIN 36, 2000, p. 25-44.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Il peut arriver que sans y penser on ait pris trois fois pour deux. Cela est fort bien 18 sols chaque fois. Si, aux étrennes, vous voulez leur faire quelque petite aumône, vous ferez comme vous l’entendrez. Pour N. [Fénelon], sans me regarder le moins du monde, je crois qu’il se perdrait de réputation s’il condamnait absolument mes livres : il ne le peut faire sans déclarer que les termes, étant d’une personne ignorante, sont

condamnables, mais que, sachant que la personne pense autrement, il ne croit pas pouvoir condamner1. Qu’on me fasse aller à R[ome], je m’y défendrai bien, car j’ai de quoi. N. sortira toujours de l’ordre de Dieu lorsqu’il négligera [225v°] R[ome] pour se lier à ces messieurs-ci, et il trouverait sa perte où il croirait trouver son salut. S’il rentre en négociation avec ces gens ici, il est perdu, et la Cour sera son écueil. Pourquoi parler de l’abandon, lorsqu’on n’est point du tout abandonné ? Et de l’amour pur, lorsqu’on se cherche si fort ? S’il fait ces démarches, il déplaira beaucoup à Dieu et s’attirera tout le monde. Altérer la vérité pour la conserver, c’est la détruire. Dieu ferait un coup de Sa main si on lui était fidèle. Pourquoi négliger R[ome] et le nonce ? Cela me fait de la peine, mais N. [Fénelon] suit trop ses goûts.

Pour le gouverneur de N.2, il ne faut pas perdre cette occasion de vous en défaire. Faites-le donc sans retardement, et prenez celui dont vous me parlez, sans autre examen. Je ne sais pourquoi vous me dites que je ne vous donne point de commissions : j’ai des habits, et les choses à boire ou à manger ne me peuvent venir par N.3 sans risque. Ne doutez point de mon affection, je vous en prie, car elle est bien entière et bien sincère.

Comment N. a-t-il pris ce que je vous ai mandé pour lui ? Je voudrais que N.[Fénelon], disant au pape que la raison qui l’a empêché de censurer mes livres, est parce que je lui ai expliqué simplement mes sentiments, que je l’ai fait aussi à M. de M[eaux], et envoyer4 une copie de ma décharge, ou la décharge même que M. de M [eaux] m’a donnée après deux ans d’examens, et qu’il agit ensuite contre moi par des motifs, etc.5 Mais pour négocier avec eux, je ne le ferais jamais : on dirait que N. [Fénelon] aurait été condamné à R[ome], que c’est pour empêcher la condamnation qu’il s’est accommodé de cette sorte ; il se montrerait qu’il s’est rétracté, etc. Pensez-y et voyez les conséquences, car leur cœur est ulcéré et plein de malices et fourberies.

Si vous pouviez m’envoyer l’Evangile de saint Matthieu, la mienne [sic !], vous me feriez plaisir ; n’en dites rien à personne. Vous l’avez en petits tomes, vous en envoyez deux ou un à la fois et, à mesure que je vous les enverrai, vous m’en enverrez d’autres. Obligez-moi de cela, [226 r°] mais entre nous seulement. Il n’y a rien à craindre, car s’il m’arrivait quelque chose, on l’aurait bientôt passé à la jard[inière]. Si vous n’avez pas l’Evangile de saint Matthieu, envoyez-moi celui de saint

1C’est, bien résumée, la position qui fut adoptée par Fénelon.

2, 3 Non identifiés.

4et [je voudrais aussi que l’on fasse] envoyer

5En résumé mettre sur table l’infamie de M. de Meaux !

Jean . On a supprimé tous les livres du frère Laurent, et il n’y en a plus que six dans tout Paris, possédés par des particuliers. L’ecclési[astique] en a un en papier marbré, qui lui coûte un écu neuf ; on lui en a voulu donner un louis d’or, mais ils en ont fait imprimer un autre en la place, pour surprendre, qui n’a rien de ce qu’avait l’autre. En voici l’intitulé : Maximes spirituelles et utiles aux âmes pieuses pour acquérir la présence de Dieu, recueillis de quelques manuscrits de frère Laurent, etc., au Bon Pasteur6.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°225].

a Sigle incompréhensible : « /$/ »

6Faut-il comprendre, par cette information importante que nous avons perdu une partie de l’œuvre mystique du frère ? Voir Notices, L’œuvre du Frère Laurent.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

J’ai reçu votre lettre avec joie, et j’attends les réponses à la lettre que je vous écrivis hier avec une grande impatience, parce que N.1 ne me donnera aucun repos que je n’aie écrit. Je plains N., mais s’il ne passe cet état avec courage, il ne sortira jamais de lui-même. Loin de rabaisser son courage avec timidité, il doit au contraire éviter toute crainte et aller contre son naturel : il ne trouvera le large qu’en le surmontant. J’aimerais mieux qu’il fît des fautes, en se hasardant et se tenant au large, que d’aller d’une manière rétrécie et à tâtons, quoique accompagnée d’une fausse sagesse.

Vous avez bien fait de laisser aller messieurs vos n[euveux] aux divertissements de la noce. Je leur permettrais quelquefois les mêmes divertissements2, mais je ne voudrais pas que cela fût continuel. Pour cela, suivez l’avis de votre famille et faites les choses de concert avec elles. Je suis bien aise que vous ayez donné le gouvernement sous la couverture de M. de Cr.3 Comment est-il sur toutes ces affaires-ci ? C’est un honnête homme. Vous ne me mandez rien des affaires de M. de C[ambrai] et de R[ome] : mandez-moi ce que vous savez. Je me trouve si mal que je ne puis vous en dire davantage. Je vous embrasse, etc.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226].

1Fénelon ?

2Divertissements du mariage du duc de Bourgogne, célébré le 9 décembre ?

3Colbert de Croissy ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Il serait assurément nécessaire que M. de C[ambrai] répondît à la lettre de M. de P[aris]1. Mais M. de P[aris] a des millions d’hommes doctes et pleins d’esprit, qui répondent pour lui. M. de C[ambrai] est seul et abandonné de toute aide. Je vous avoue que cela m’afflige quelquefois. Si M. de V. n’était pas un faux frère, il pourrait bien aider : il est savant, entend la matière. Il faut tout abandonner. Si M. de C[ambrai] ne répond pas, c’est peut-être qu’il ne se sent pas la force de le faire. Lui a-t-on représenté ce que vous dites ? Je le lui ferais représenter. Est-il possible que personne du monde ne prenne la cause en main ? C’est que Dieu apparemment n’a que des amis ou faibles ou lâches.

Je crois que vous ferez bien d’envoyer rarement messieurs vos fils aux spectacles, et le faire néanmoins quelquefois. Il est dangereux de les affamer de ces choses et de les réduire par là à haïr ceux qu’ils doivent aimer : c’est ma pensée. C’est se chercher soi-même, et non le bien des enfants, que d’en user autrement. Je n’ai eu nulle nouvelle de ma lettre. Je ne m’en mets pas en peine, car je suis bien résolue à tout souffrir plutôt que d’écrire sur un autre ton. Si l’on me veut tourmenter, qu’on le fasse. Ce sont des gens qui veulent des prétextes. Lorsque les uns leur manqueront, les autres ne leur manqueront pas. L’abandon est le remède à tous maux. J’attends sans inquiétude la fin de tout cela, ou son progrès, comme il plaira à Dieu. Je vous embrasse mille fois. Les demoiselles d’ici ne savent que par madame de Lui[nes ?]. On dit que c’est M. Boileau qui est leur supérieur.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226v°].

1Lettre pastorale de Noailles dont il est question lettre n°450 : « Monseigneur, j’ai lu… ». Elle suit la Déclaration des trois évêques Noailles, Bossuet et Godet des Marais (le « faux frère »), publiée en septembre contre l’Explication…, Fénelon répondra en décembre par sa Réponse… Suivront de nombreuses défenses (Véritables oppositions…, plusieurs Lettres à…) de janvier à mai 1698.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697.

Je vous assure que le compagnon1 me fait grande pitié. Je prie Dieu de lui donner selon son besoin. Mais ne sait-il pas que c’est un trajet qu’il faut passer, et qu’on ne peut avancer ni mourir véritablement à soi sans passer par là ? C’est à présent le temps d’exercer son abandon. Qu’il ne donne

point de prise à son ennemi, mais qu’il s’abandonne totalement à Dieu, qu’il lui remette entre les mains son éternité : Il en aura soin, et elle sera mieux [227 r°] entre les mains de Dieu qu’entre les siennes. Toutes les grâces, que Dieu lui a faites jusqu’à présent, n’ont été que pour le fortifier et disposer à porter cet état ; s’il le passe avec courage et abandon à Dieu, ce sera la source de tous biens ; s’il n’a pas le courage de le passer, il restera en chemin. Comme il a été fidèle à Dieu connu, senti, goûté, aperçu, il le doit être beaucoup plus au Dieu caché, qui ne Se cache de la sorte que pour éprouver s’il L’aime véritablement. Si c’est Lui seul qu’il a suivi, et non les dons, il faut suivre, nu, J[ésus]-C[hrist] nu sur le calvaire1a.

Rien n’est plus dangereux, dans ces temps, que de s’abandonner aux réflexions. Les réflexions seront sa perte : lorsqu’elles lui viennent en foule dans l’esprit, qu’il les souffre et les laisse tomber pour l’amour de Dieu. Quoiqu’il se croit sans force et sans vigueur pour les emplois, il aura ce qu’il lui faut pour la nécessité, s’il veut bien ne se point laisser aller à sa timidité et à ses craintes. Qu’il agisse avec courage hors de lui-même, sans attendre rien ni de sa sagesse ni de son industrie. Manquerait-il à Dieu dans le temps le plus important de sa vie ? Dieu ne lui a jamais manqué. Qu’il ne Lui manque pas ; il s’en trouvera bien, et cet état bien porté lui causera des biens infinis. Il faut un courage sans courage, et se renoncer soi-même véritablement. S’il croit, en quittant tout, trouver son repos, il n’en trouvera aucun. Les défauts sont en nous, et non dans les emplois ou les choses. C’est nous-mêmes qu’il faut quitter, et c’est par cet état qu’on se quitte soi-même. Qu’il entre tout de bon dans la carrière comme soldat du Seigneur tout-puissant, que l’aridité des déserts ne le décourage point ; il trouvera ensuite les eaux vives qui jailliront jusqu’à la vie éternelle.

Voilà la copie de la lettre que j’ai envoyée. Je ne sais comme elle sera reçue, mais je vous assure que s’il me demande autre chose, qu’il n’y a point de martyre que je ne sois prête à souffrir plutôt, avec la grâce de Dieu, surtout sur l’article de N. [Fénelon]. Je ne m’embarrasse pas [f°227 v°] de leurs vues. Ma fille sera sans doute l’instrument dont ils se serviront pour tâcher de me persuader, mais Dieu est toute ma force, et j’espère qu’il triomphera, grâce à Lui. Je ne m’ennuie pas de souffrir, et je suis disposée à tout. Les cachots et la mort même me seront douces. On a cherché de faux témoins, on a voulu me perdre par mille endroits ; ils n’ont pu y réussir. Ils cherchent un refus qui ne peut manquer, pour avoir un prétexte d’agir ; mais ma vie est à Dieu et j’espère qu’Il me fera

la grâce de ne la racheter pas par aucune indignité. Mon cœur est préparé à tout, et je regarde comme un bien ce que les autres voient comme un tourment. La d de g [duchesse de Gramont ?] me fait pitié. Dieu la prendra peut-être pour empêcher qu’elle ne s’égare davantage. Il est le maître. J’ai été très mal ; ces jours-ci, je suis mieux. Je vous embrasse de tout mon cœur. Je souhaite que vous soyez contente du neveu du N.3

Je vous dirai pour nouvelles que, depuis dix jours, j’ai pensé mourir, que je souffre des maux dans le corps que je ne puis exprimer, et cela pour avoir pris du vin d’Alicante qui a passé par les mains de N. [le curé]. Il m’a aussi envoyé du tabac, qu’on ne lui demandait pas. J’en voulus essayer ; il m’a pensé faire tourner la tête pour un peu. Mes filles en ont essayé, elles ont pensé mourir. Tout passe par là, et on est réduit à recevoir sans cesse sa mort. Dieu soit béni de tout : je Lui suis sacrifiée. On a déjà déclaré que si je mourais, on ne me laissera pas ouvrir4. Il m’assure qu’il travaille à me faire aller chez mon fils ; il assure d’un autre côté ces filles que je mourrai chez elles ; on m’en a fait confidence. Dieu est le maître de tout.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°226v°]. Lettre importante pour la direction spirituelle : elle pourrait être écrite aujourd’hui sans en changer un mot…

1Fénelon ? Voir aussi la lettre n° 454 de janvier 1698.

2Thème célèbre, v. « Nudité dans la littérature mystique », DS, 11, 513sv.

3Depuis l’affaire des poisons (la marquise de Brinvilliers est exécutée en 1676), des mesures avaient été prises, en particulier à Paris, pour vérifier les cas de décès douteux : il s’ensuivit une diminution considérable du nombre des empoisonnements...

0. A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. Décembre 1697.

Monseigneur, j’ai lu, avec tout le respect et la soumission possibles, la lettre pastorale que Votre Grandeur m’a fait donner par M. le curé de Saint-Sulpice. Il y a deux choses, Monseigneur : [d’abord] ce que mon ignorance, mes méprises, mon peu de lumière, et le peu [f°228] de connaissances de la valeur des termes et de leur conséquences m’a fait mettre dans mes livres, ne pénétrant pas le mauvais tour qu’on pouvait leur donner. Et c’est, Monseigneur, ce que je soumets, ainsi que j’ai déjà fait et dont j’ai déjà donné tous les témoignages possibles, comme véritablement catholique, non seulement à l’Église et au souverain pontife, mais aussi à vous, Monseigneur, avec toute la sincérité et l’humilité dont un cœur tout chrétien est capable, ne voulant avoir aucun sentiment particulier et n’en ayant point d’autres que ceux de toute l’Église.


L’autre article, Monseigneur, regarde le sentiment que Votre Grandeur m’impute. Je veux croire que mon ignorance et mes mauvaises expressions ont donné lieu à Votre Grandeur de tirer des conséquences si éloignées des sentiments que j’ai toujours eus par la grâce de Dieu. Je dois néanmoins représenter à Votre Grandeur, avec un très profond respect, et lui protester même en la présence de N[otre] S[eigneur] J[ésus]-C[hrist] qui sait que je ne mens point, que je n’ai jamais eu de pareils sentiments, que je ne les ai point, et que je ne les aurai jamais, s’il plaît à Dieu ; que j’en ai même une extrême horreur, ainsi que je l’ai toujours protesté à Votre Grandeur et à tous ceux qui m’ont demandé raison de ma foi, ayant toujours été prête de répandre mon sang pour toutes les vérités qu’enseigne l’Église catholique, apostolique et romaine.

Je suis bien malheureuse, si, après avoir déclaré tant de fois des sentiments que personne ne peut savoir que moi-même sur ces matières, on m’en impute néanmoins que j’ai toujours assuré n’avoir point. Je le suis encore beaucoup d’avoir, malgré ma bonne volonté, la droiture de mes intentions, le désir sincère d’être à Dieu, et de faire toutes choses pour Sa gloire, d’avoir, dis-je, écrit en des termes qui m’ont fait attribuer des sentiments si contraires à ceux que j’ai toujours eus.

Pour ce qui regarde mon oraison, [f°228 v°] j’ai tâché de la faire du mieux que j’ai pu pour contenter Dieu, mais comme ce n’est pas à moi de juger laquelle est la meilleure et la plus utile, j’ai offert plusieurs fois à M. le curé de Saint-Sulpice qui me confesse par votre ordre, de la faire comme il jugerait à propos. Je vous renouvelle cette offre, Monseigneur, à vous-même, assurant Votre Grandeur que je suis et serai toujours prête de la faire comme elle l’ordonnera, selon mon pouvoir, soumettant toute mon âme, et mes faibles lumières, et les plus tendres sentiments de mon cœur, à l’obéissance. J’aimerais mieux ne jamais faire d’oraison que de la faire contre ce que l’on m’ordonnerait. Je crois qu’une oraison de propre volonté ne plairait guère à Dieu, et comme je ne désire autre chose que de Lui plaire et de faire Sa sainte volonté, je suis indifférente pour le choix des moyens. Je les soumettrai toujours de grand cœur à Votre Grandeur. Je le fais, Monseigneur, et par devoir et par inclination, étant avec autant de respect que de soumission, etc...

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°227v°] - Fénelon 1828, t. 8, lettre 315, p. 286.

0. DU P. LA COMBE A L’EVEQUE DE TARBES. 9 janvier 1698.

A Monseigneur l’illustrissime et révérendissime Evêque de Tarbes.

Comme l’on n’a pas jugé à propos de m’entendre ici avant que d’envoyer à Votre Grandeur les écrits que l’on m’a trouvés et les nouveaux chefs d’accusation dressés contre moi, j’ai cru que la justice me permettait et qu’il était même de mon devoir de vous faire, Monseigneur, avec un profond respect les déclarations et protestations suivantes, comme à mon évêque diocésain et mon juge naturel et légitime depuis dix ans qu’il y a que je suis retenu dans votre diocèse.

Entre ces écrits, il y en a cinq qui ne sont pas de moi et auxquels je n’eus jamais de part savoir l’Explication de l’Apocalypse 1, le traité sur saint Clément d’Alexandrie2 et trois ouvrages de feue Mère Bon de l’Incarnation, religieuse ursuline de Saint Marcellin en Dauphiné3. L’un est intitulé Jésus bon-pasteur, un autre est du pur amour, un autre Catéchisme spirituel 4, quoique ce dernier soit écrit de ma main à cause que je lui ai donné quelque ordre et la distinction des chapitres [f°2] car il n’y en avait point dans l’original.

Parmi ceux qui sont de ma façon, on retrouvera le Moyen court et facile pour faire oraison, que j’avais corrigé, réformé et plus expliqué sur celui de Mme Guyon5, quatre ou cinq ans avant que Messeigneurs les Archevêques de Paris et l’évêque de Meaux eussent censuré le livre de ladite Dame.

Il y a une ébauche d’un livret intitulé Règle des Associés à l’Enfance de Jésus, livret qui devait être tout autre que celui qui a été imprimé sous le même titre6, et que Monseigneur l’évêque de Meaux a frappé de sa censure, quoique celui-là dût être formé sur le même dessein ; je

1L’Apocalypse de S. Jean Apôtre avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure, tome VIII de l’éd. intitulée Le Nouveau testament… par P. Poiret, « A Cologne », 1713.

2De Fénelon, publié seulement en 1930 par Dudon.

3Sur la mère Bon (1636 - 1680), vue en rêve par Madame Guyon, v. Notices, Bon (Marie).

4Catéchisme spirituel pour les personnes qui désirent vivre chrétiennement […] en manuscrit aux A.S.-S., ms. 2056. Ce texte suit immédiatement deux copies des Torrents de Madame Guyon dans le recueil constitué vers 1700.

5Perdu.

6Imprimé à Lyon en 1685 et condamné par le saint Office le 29 novembre 1689. Edité par Poiret : Les Opuscules spirituels de Mme J.-M. B. de La Mothe Guion […] A Cologne [Amsterdam], 1720, « Règle des Associés à l’enfance de Jésus », p. 349-404.

l’avais commencé étant à Verceil, en Piémont, il y a quatorze ans, avant presque que l’autre eût paru, et depuis je n’y ai plus touché.

Ces écrits, avec ceux des Remarques spirituelles et morales, me furent envoyés de Paris par un de mes confrères qui mourut peu après, dès qu’on supposa avec fondement que j’étais ici confiné pour le reste de mes jours. J’ai fait les autres en différents lieux et en divers temps de ma prison, à dessein de m’édifier et de m’occuper dans une si longue et si profonde solitude.

Si j’ai tenu ces écrits cachés pendant quelque temps, ç’a été par la crainte de les perdre dès qu’ils seraient tombés en d’autres mains, y ayant encore quelque attache et y trouvant de la consolation, et non que je crusse qu’il y eût rien de mauvais. Présentement je bénis Dieu de bon cœur de ce que, par une singulière providence, ils sont remis à votre Grandeur. Et pour ne rien soustraire à sa censure, je lui soumets encore les deux ouvrages ci-joints, les seuls qui me restaient et qu’on n’avait pas su trouver en fouillant ma chambre : l’un est l’Analysis 7 de nouvelle façon8, qui est celui dont j’avais eu l’honneur de parler à votre Grandeur dès que j’eus l’avantage de la voir ; l’autre expose mes véritables sentiments touchant le pur et parfait amour de Dieu, je veux dire sincèrement, tel que je les ai compris et professés.

J’abandonne très librement tout ce que j’ai écrit au jugement de votre Grandeur et à celui de tout autre prélat et docteur orthodoxe qui pourrait être commis pour l’examiner, aimant mieux que l’on jette tout au feu que d’y souffrir quelque erreur et le moindre danger d’infection.

Pour ce qui regarde mes mœurs, j’avoue à ma confusion que j’ai très mal fait que de m’ingérer à donner ici quelques avis spirituels dans le peu d’occasions que j’en ai eues, quoiqu’à peu de personnes, mais aussi à quelques-unes de l’autre sexe. Ce malheur m’était déjà arrivé lorsque vous m’en fîtes, Monseigneur, une très juste et très sage défense. J’en demande très humblement pardon à votre Grandeur, comme encore d’y avoir depuis donné quelque atteinte. J’accepte de tout mon cœur telle punition qu’il lui plaira de m’imposer pour ce chef, aussi bien que pour mes autres transgressions, si celle d’une très étroite réclusion, où je suis rentré après une prison d’onze ans, ne paraît pas suffisante.

J’ai dit que de bonnes et saintes âmes étaient quelquefois livrées par un secret jugement de Dieu à l’esprit de blasphème, ce qui a scandalisé quelques personnes ; cependant plusieurs graves auteurs l’ont écrit, entre autres saint Jean Climaque 8a. On convient que ces horribles paroles

7Orationis Mentalis Analysis, Verceil, 1686.

8Perdu. (DS, art. « La Combe » ).

8aVoir J. Climaque, L’Echelle Sainte, Degré XXIII.

sont formées par le démon, qui remue les organes de la personne qui les souffre malgré elle. Je n’ai jamais conseillé de consentir à cet état, ni d’y entrer, ni pris aucune part à cette terrible épreuve, de laquelle même je me défendis lorsqu’elle me fut intérieurement proposée, il y a quinze ou seize ans, aimant mieux être sacrifié à toute autre peine qu’à la moindre ombre d’un mépris de la divine Majesté. Ayant ici connu deux personnes livrées à cette affreuse humiliation, je les ai consolées et aidées sans y participer.

J’ai dit que de bonnes et saintes âmes sont quelquefois livrées à des peines d’impureté soit à un esprit8b, ou à un état qui leur en fait souffrir de cruels effets, sans que l’on puisse pénétrer comment cela se fait. Je ne l’ai pas avancé de mon chef, j’ai trouvé en divers pays des directeurs qui disent l’avoir reconnu ; mais je n’en ai jamais donné de sûreté, ni aucune certitude, comme l’ont fait quelques-uns et principalement Molinos. Au contraire, je disais que ces terribles épreuves, supposé qu’il y eût du dessein de Dieu, devaient faire perdre toute assurance et toute confiance en la propre justice. Je n’ai jamais prétendu non plus en faire une règle générale ou un moyen nécessaire. Bien loin de là, j’ai toujours cru que le cas était très rare, posé qu’il y en eût, et j’avoue de bonne foi qu’après les divines lois et Ecritures desquelles cette maxime s’écarte, rien ne me la rendit plus suspecte que d’apprendre qu’en divers lieux, plusieurs personnes s’y laissaient entraîner. Ainsi je n’ai pas cru que la pente que j’avais à croire qu’il peut en cela y avoir du dessein de Dieu et une humiliation sans péché, fût contraire à la profession de foi catholique que j’ai toujours très sincèrement faite, et que constamment je préfère à tout, puisque je n’attribuais cela qu’à une volonté de Dieu extraordinaire et du tout impénétrable, qui cause un moins cruel qu’incompréhensible martyre aux âmes qui y sont abandonnées. C’est ainsi que j’en raisonnais.

Dieu me sera témoin que je n’ai jamais fait d’assemblée pour parler de ce point, que, de ma vie, je n’en ai conféré qu’avec très peu de personnes, et que même je n’en ai pas touché un mot à qui que ce soit jusqu’à ce que j’ai été prévenu, excepté seulement que j’en écrivis une fois à un grand personnage en Italie pour lui demander conseil. Sa réponse fut négative et très orthodoxe. Ainsi, sans des avances qui m’ont été faites, je n’en aurais pas ouvert la bouche, comme effectivement je n’en ai pas parlé à qui ne m’en a pas donné d’ouverture.

Bien loin d’affecter d’être chef de secte, comme on me l’impute9, Dieu sait que je n’ai jamais cherché à y engager personne, que je

8bSens : « … soit dans (un état) d’esprit, ou en un état qui… »

9 « La petite église », expression très malheureuse employée par Lacombe pour désigner le cercle spirituel réuni autour de lui.

voudrais avoir tout le monde acquis à Jésus-Christ par amour et soumis à l’Église, son Epouse. Non seulement je n’ai ni relation ni commerce de lettres, mais je bénis Dieu de me voir toujours plus en état de n’en avoir pas du tout, et qu’une étroite prison me rempare contre ma fragilité et contre les surprises de l’ennemi, promettant de plus de n’avoir jamais de tel commerce, à moins qu’on ne me le permît, quand même j’en trouverais les moyens.

Je ne sais si l’on peut me convaincre d’avoir donné dans aucune des erreurs de Molinos, que celle dont j’ai parlé. Pour moi, je ne l’ai pas reconnu, et pour ce qui est de celle-là, je la rejette et déteste véritablement, aussi bien que toutes les autres, reconnaissant enfin clairement l’abus de ces pernicieuses conséquences, grâce à Jésus-Christ.

Je n’ai pas compris, et l’on ne m’a pas fait connaître qu’il y eût dans mon livre d’Analysis ou dans autre quelconque de mes écrits aucune des erreurs des nouveaux mystiques, quoiqu’on mêle mon nom avec les leurs, en censurant leurs maximes que j’ai toujours rejetées et expressément réfutées, il y a plus de dix ans, comme on le pourra voir dans ma seconde Analyse, que j’ai prié qu’on remît à votre Grandeur. J’ai bien mérité cette confusion par ma très imprudente et vraiment folle conduite en beaucoup de rencontres. Je souscris volontiers à la condamnation qui a été faite de mon livre.

J’ai soutenu avec saint Jean Climaque10 et avec d’autres grands auteurs, la permanence et la durée ordinaire de l’oraison dans les âmes qui la possèdent fort élevée et parfaite. Mais je n’ai pas décidé si cela se fait par un même acte physiquement continu, ou seulement par une continuité équivalente, qui consiste dans une suite très facile de plusieurs actes dont l’interruption n’est presque pas aperçue, ce qui me paraît plus vraisemblable.

Je suis tombé dans des misères et des excès de la nature de ceux dont j’ai parlé ci-dessus. Je l’avoue avec repentance et avec larmes ; mais à même temps que je confesse mon iniquité contre moi-même, je me crois obligé d’ajouter que je mentirais, si je disais que c’eût été à dessein de séduire personne ou seulement de me satisfaire, absit10b, ou par les mêmes principes qu’on le fait dans le désordre du monde. On peut voir dans mes écrits : je dépeins naïvement mon intérieur, n’écrivant que pour moi-même l’estime, l’amour, l’attachement et la souveraine préférence que Dieu m’a donnée pour Sa volonté et pour Ses lois. Me voir

10Jean Climaque auteur de L’Echelle Sainte, lue probablement dans la traduction d’Arnauld d’Andilly, de 1652, prenant la suite de celle de René Gaultier, de 1603. (A. Villard, « L’Echelle Sainte », La Solitude et les solitaires de Port-Royal, p. 143 sq.)

10b absit : Dieu m’en garde !

après cela livrer et précipiter par entraînement de folie et de fureur à des choses qu’elle défend, sans perdre le désir de lui être conforme en tout, et n’y être tombé qu’après les consentements réitérés qu’il a exigés de moi plusieurs fois pour tous ses plus étranges desseins sur moi, m’en faisant en même temps prévoir et accepter les plus terribles suites, c’est ce que je n’ai jamais pu comprendre moi-même, bien loin que je présume de le faire comprendre et approuver aux autres.

Mon Dieu, sous les yeux de qui j’ai écrit ceci, sait combien de prières je lui ai adressées et combien de larmes j’ai versées en sa présence pour le conjurer de me délivrer d’une telle misère, ou bien de me la changer contre toutes les autres peines, et de me couvrir de tous opprobres plutôt que de permettre que je me séduisisse moi-même, que j’en trompasse d’autres par des endroits si glissants et si dangereux. Il est vrai qu’en même temps, je m’abandonnais pour cela même à cette tout absolue et toute puissante volonté, supposé qu’il y allât de sa gloire, ne pouvant Lui refuser rien de tout ce à quoi Il lui eût plu de me sacrifier, soit pour le temps ou pour l’éternité. Il est bien certain qu’on en excepte toujours le péché, puisque c’est pour ne déplaire pas à Dieu, même par une imperfection ou par la moindre propriété et recherche de soi-même, qu’on en vient jusque-là, selon qu’on s’y sent porté par la plus haute résignation, que pour cet effet l’on appelle l’extrême abandon. Voilà très sincèrement comme cela m’est arrivé et comme la vérité me le ferait protester en confession et sur l’échafaud ou au lit de la mort.

Grâces à Dieu, j’en suis bien revenu depuis un temps considérable. Je me trouve affranchi de cette peine et plus éclairé touchant ces illusions, espérant de la divine bonté que par les mérites de Jésus-Christ mon Sauveur, elle me fera la grâce de finir mes jours dans sa paix par la pénitence.

Après ce que je viens d’exposer, j’accepte par avance et promets de suivre en tous points ce que l’on m’ordonnera touchant les dogmes et les mœurs, suppliant en même temps que, sans épargner ma personne selon que l’on me trouvera coupable, on veuille épargner le nom et la réputation du corps dont je suis membre11 et duquel j’ai été la croix et l’opprobre depuis si longtemps, comme aussi les personnes qui pourraient être intéressées dans ma cause, promettant, avec l’assistance de mon Dieu, d’user à l’avenir de tant de retenue et de précaution, que l’on n’aura plus aucun sujet de se plaindre de moi.

J’ai cru que votre Grandeur ne désagréerait pas la liberté que j’ai prise de lui faire cette très humble remontrance et sincère protestation,

11L’ordre barnabite. Ce qui précède et suit (« la croix et l’opprobre ») font douter de la liberté extérieure et / ou intérieure qui accompagnait cette lettre-déposition.

et abandonnant le tout à sa bonté pastorale et à son équité, je la supplie de souffrir que je me jette à ses pieds pour lui demander sa sainte bénédiction.

Signé dom François La Combe. À Lourdes, le 9e de l’an 1698.

A.S.-S. ms. 2179 p.7590 et p.7592 copie - UL, Correspondance de Bossuet, IX, Appendice II « Lettres du P. La Combe », p. 480-488. (les p. 472-480 reproduisent le texte latin qui accompagne cette lettre) avec l’annotation : « Une copie dans le recueil de Ledieu et une autre de la main de M. Bourbon, secrétaire de M. Tronson. Publiée par Phélippeaux dans sa Relation, t. II, p. 48, avec la date du 5 janvier 1698. Cette déclaration parvint aux agents de Bossuet à Rome le 20 mars 1698… »

0. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698.

M de Cha[rtres] a été à Paris à la maison des filles qui me gardent. Je crois bien qu’il n’aura pas manqué de me bien recommander à elles : on a donné de nouveaux ordres pour me garder encore plus étroitement, et l’on veut qu’on dise que je ne suis plus ici. C’est l’ecclés[iastique] qui me l’a fait savoir. Je ne sais rien du tout. Avez-vous été voir la ddg [duchesse de Gramont] pendant ses couches ? N. [le curé] ne vient ni n’écrit. Ainsi je n’ai rien appris depuis ma lettre à M. de P[aris], et je ne m’en mets pas en peine : il n’arrivera que ce que Dieu voudra. Je vous embrasse de tout mon cœur, et j’ai bien de la joie que mademoiselle votre fille soit à Dieu : cela vaut bien mieux que la beauté et que toutes les qualités extérieures. Le p. L’em [Lempereur] n’est donc pas exilé, puisque vous vous en trouvez bien. Janvier 1698a.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°228v°].

a (décembre 1697 biffé) Janvier 1698.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698.

J’ai reçu le pot de noix que vous avez eu la bonté de m’envoyer ; je vous en remercie. N. [le curé ?] ne m’a point envoyé des gouttes, ni ne m’a fait savoir aucune chose de ma lettre à M. de P[aris]. Il fait paraître [f°229] de loin un grand courroux, sans que j’en sache la cause. Je ne m’en mets pas en peine. Dieu sur tout. J’ai été mal ces jours-ci, et la nuit encore. Le prêtre dont N. [le curé] s’était servi pour le vin, est mort en

langueur. Pour moi, je me trouve bien attaquée : j’ai eu dedans de violentes douleurs, et presque continuelles. Je ne sais rien du tout, car l’ecclési[astique] ne me mande plus rien, sinon qu’une personne d’un mérite très distingué a écrit une lettre contre le pur amour qui sera imprimée mardi : ce sont ses termes. Je suis témoin que vingt et trente verres de vin ne font pas peur à l’homme dont vous me parlez. Il ne faut pas vous étonner si le gouverneur de N. est un peu neuf dans le commencement ; il deviendra assez tôt comme il faut, s’il a de l’esprit et de la prudence. Son oncle ne paraît pas d’abord ce qu’il est. C’est beaucoup d’avoir une personne à vous, et c’est tout. Je vous embrasse de tout mon cœur. Comment vont les ch. et Rem. ? Je vous prie de me faire acheter un petit couteau de poche et une lancette.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°228v°].

0. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698.

Je suis fort en peine de votre santé : faites-m’en savoir des nouvelles, je vous en prie, car vous m’êtes plus chère que je ne vous puis dire. Je suis bien aise des bonnes dispositions de R.1 Je prie Dieu de tout mon cœur qu’Il achève Son ouvrage. Mais je ne puis comprendre comment M. de C[ambrai] a fait réimprimer son livre dans la conjoncture. En quelque état que nous le voyons à présent, j’espère que Dieu sera glorifié en lui.

Pour le compagnon, je veux bien le recevoir tout de nouveau dans mon cœur. Je le prie de ne se point inquiéter de son état de sécheresse. Jusqu’à présent, Dieu lui a donné des marques de Son amour. Il faut qu’il témoigne maintenant le sien à Dieu, en Le servant purement parce qu’Il le mérite, sans soutien ni consolation. Cet état lui sera très utile, et il avancera plus en un mois par là, qu’il n’a fait en plusieurs années par le goût, la facilité et la lumière. C’est le désert de la foi qu’il faut passer. Qu’il porte donc cet état en paix, et même sans paix, sans vouloir rien faire par son activité [229 v°] naturelle pour se mettre mieux et d’une manière plus aperçue. Plus il portera l’état en ferme foi, sans agir, sans assurance, sans sentiment, plus tout ira bien. Qu’il ne s’étonne pas non plus de ses faiblesses, et de ce que ses défauts paraîtront davantage au- dehors. L’hiver fait tomber les feuilles des arbres et prive la terre de fleurs, mais les arbres prennent alors de profondes racines ; il en est de

1Rome (probable).

même de l’âme qui s’enfonce, par cette voie, dans l’expérience réelle de son impuissance, et par conséquent dans la vraie humilité, et c’est, lentement, en cet état où réside le véritable abandon, puisque cet état seul est capable de la faire exercer. Courage donc ! Servons Dieu pour Dieu, et nous dépouillons de notre propre intérêt qui s’est conservé jusqu’à présent, voulant toujours pour soi le meilleur et le plus excellent, au lieu qu’il ne faut vouloir que Dieu pour Lui-même. C’est ma petite pensée. Qu’il prenne donc un nouveau cœur sans cœur pour servir Dieu, non selon les idées qu’il s’en est formées jusqu’à présent, mais en se laissant traîner par tous les endroits où le Maître voudra le conduire. Embrassez-le pour moi, lorsque vous le verrez, et le tut[eur] [Chevreuse].

Je vous aime chèrement, en N[otre]-S[eigneur] J[ésus]-C[hrist], tous. Que Dieu soit à tous notre force, et qu’Il ne permette pas que la tribulation nous fasse douter de Ses mérites et de les noyer. Qu’Il affermisse plutôt en nous, par cette même tribulation, Son pur amour. Qu’Il nous taille, afin de nous rendre des pierres propres et l’édifice de Sa gloire. Lorsque nous ne voudrons plus rien pour nous, quelque saint qu’il paraisse, mais tout pour Dieu, c’est alors que cette même gloire paraîtra en nous. Janvier 1698.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°229]. Lettre importante sur le véritable abandon.

0. A LA PETITE DUCHESSE.

Je crois que M. de C[ambrai] doit faire imprimer ses réponses, car les gens d’à présent se laissent frapper, et [ceci] dès qu’il est à couvert du mauvais effet que cela fait à R[ome]. Je n’y perdrais point de temps ; mandez-le lui donc, je vous en prie, et saluez-le de ma part. L’ecclési[astique] me paraît très entêté du jansénisme, et je ne puis m’empêcher de m’en défier lors même qu’il me fait plus d’amitié. Mon cœur n’est point net sur lui du tout. J’espère que le…..a

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°229].

a Fin de la page et du ms. Dupuy, dont manquent les derniers feuillets. Nous ne retrouvons pas cette lettre dans la copie de La Pialière. A partir d’ici la copie par La Pialière assure le relais – avec cependant une interruption : on passe de janvier à mars..

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698.

Je suis charmée des lettres de N. [Fénelon]. Rien n’est plus fort, plus net, plus décisif. Il y a une certaine honnêteté qui ne diminue rien de la force, et une manière délicate de démêler les choses. J’admire comme Dieu, voulant éclaircir et approfondir l’intérieur, a permis qu’on ait combattu le livre. S’il ne l’avait pas été, aurait-on été obligé d’écrire et de développer tant de belles choses ? Lorsque N[otre]-S[eigneur] me fit connaître qu’il serait ma bouche1, il ne m’a pas trompée. J’espère et me confie en Sa bonté qu’Il achèvera Son ouvrage. Aimons et prions, et ne nous rendons pas indignes par notre infidélité et notre défiance de voir achever ce qu’Il a commençé. Tout s’opère par la Croix. Pourquoi craindre les puissances ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous2 ? Ayons donc une foi inébranlable jusqu’à la fin. C’est le plus souvent lorsque les choses sont plus [195] désespérées qu’elles réussissent. Dieu fait longtemps attendre les plus grandes grâces : Il les fait acheter cher, afin d’exercer notre foi. Il faut, comme Abraham, espérer contre l’espérance même2.

M. d[e] P[aris] a déjà répondu à M. d[e] C[ambrai] dans une nouvelle édition de sa lettre pastorale, et M. d[e] M[eaux] à la fin de son dernier livre, que l’ecclésiatique m’a prêté mais que je n’ai pu me résoudre de lire.

J’ai bien de la joie de la meilleure santé du d[uc] de Ch[evreuse]. C’est parce qu’il avait été trop saigné que le sudorifique n’a pas eu un effet si prompt ; c’est le remède le plus sûr pour les pleurésies, surtout celui qu’on procure par le suc de bourrache. Je suis bien aise de ses bonnes dispositions.

J’ai eu beaucoup de peine de quatre fois de suite que la jardinière a été chez nous. Grosse comme elle est, elle est très reconnaissable : tous nos gens la connaissent, Des G. 3 même, qui lui a parlé plusieurs fois de sa sœur. Il vaudrait mieux écrire moins souvent à cause que ma. de ma.4, qui est fort délicate et infirme, ne peut aller si souvent aux Th[éatins]. Si vous voulez, je n’y enverrai que tous les mois ou les quinze jours ; et si vous avez quelquefois des choses pressées, vous le feriez dire à la

1En rêve.

2Rom., 8, 31.

2Rom., 4, 18. Le vécu mystique dans le « language de la croix », cher au XVIIe siècle, preuve de (petites) nuits intérieures dont on se demande, lorsqu’elles se produisent, pourquoi elles sont inévitables.

3Des G : la sœur de Famille (fille au service de Madame Guyon), selon la lettre suivante.

4Inconnue.

femme, mais il faudrait lui donner un jour et une heure à laquelle on ne manquât pas. Je crains encore plus pour vous que pour moi. Si vous vouliez vous fier à Des G., puisqu’elle le sait, je crois qu’elle garderait le secret, et on irait au loin tantôt à une église tantôt à l’autre. Enfin je vous laisse libre, pourvu qu’on n’aille plus ni chez nous ni aux Jac[obins]. Je suis bien aise que vous ayez rompu carême. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous aime tendrement en J[ésus]-C[hrist].

J’avais écrit cette lettre, prête à vous l’envoyer, lorsque Des G. est venue, qui m’a bien surprise ; elle vous dira toutes choses. Elle a eu une grande joie de me voir. Elle m’a fait pitié, la voyant presque toute nue ; si vous aviez la charité de lui faire donner quelque vieil habit de votre garde-robe, je vous en serais obligée et je le tiendrais fait comme à moi-même.

$5

On ne peut avoir plus de chagrin que j’en ai de vous en avoir causé ...a Je suis très fâchée de tout ce qui se fait contre N. [Fénelon]. Pour l[e] P[ère] L[a] C[ombe] je ne crains pas la confrontation et j’abandonne tout à Dieu : Il sait bien ce qu’Il veut faire de moi. Je ne comprends pas quels papiers un homme peut avoir sur lesquels on lui puisse faire son procès6. J’ai peine à croire tant de choses, mais j’abandonne tout à Dieu. Ne craignez pas de me faire peine en laissant le commerce7 ; je n’en aurai point du tout. Faites, selon votre prudence, ce que vous jugerez le plus propre. Nous nous verrons en Dieu : c’est où je ne vous oublierai jamais, quoi qu’il arrive. Je vous ai beaucoup d’obligation d’avoir gardé Des G., mais pour peu qu’elle vous soit à charge ou que [vous][f°196] jugiez à propos de vous en défaire, faites-le sans scrupule. Je ne crains rien pour moi d’elle ; je ne crains seulement qu’elle ne dise les personnes que j’ai vues, je ne le crois pas pourtant. Croyez que je périrais mille fois avant que de mettre personne en jeu. Je n’ai jamais parlé de rien à Des G. ; je ne parle jamais à mes filles de ce qui regarde mes amis. Vous vous souviendrez, s’il vous plaît, que vous m’aviez mandé que vous enverreriez [sic] Des G. la première fois aux Th[éatins]. Sans cela, je n’aurais pas pris la liberté de m’adresser à elle.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [194].

a Points de suspension dans le ms.

5Ici débute la lettre suivante : les deux lettres furent probablement envoyées en même temps, d’où le signe « $ » utilisé par Dupuy pour indiquer leur séparation, sans pour cela attribuer une date à chacune, comme c’est son habitude à la fin de la lettre.

6Aussi faudra t-il forger une lettre d’auto-accusation au niveau des mœurs.

7En arrêtant l’échange de lettres.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698.

Votre lettre m’a donné de la joie, car j’avais déjà sacrifié à Dieu bien des choses1. Je vous prie qu’on ne laisse pas manquer l’affaire de N. C’est un seigneur très puissant et dont j’ai ouï dire autrefois beaucoup de bien. Sa naissance est très bonne, et ses biens très considérables. Vous savez mieux ses mœurs que moi. Il est impossible que la petite veuve2 reste dans un état si violent.

Mandez-moi s’il est vrai que le livre ait été approuvé à Rome. J’ai toujours bien cru que lorsque les affaires iraient bien à Rome, on me tourmenterait par un autre endroit. Mon cœur est préparé à tout, et j’espère que Dieu me fera la grâce de ne point sortir de Sa dépendance et de l’abandon à Sa sainte volonté.

N. [le curé] n’est pas venu depuis la surveille de Noël, et l’on fait comme craindre qu’il ne viendra pas pour Pâques, voulant m’ôter même la communion pascale. L’ecclésiastique est plus affectionné que jamais, tout plein de cœur et désireux de me servir au péril de sa vie, s’il le pouvait. Il laisse des bénéfices assez considérables avec un grand désintéressement dans le désir de m’être utile, mais je le porte à les accepter, car je ne veux que Dieu. Je vous mande cela pour vous dire qu’il est comme il faut. Je ne doute point qu’on nourrisse sous main des trames nouvelles. Madame de Lui[nes] dit que les affaires sont plus brouillées que jamais, qu’on découvre chaque jour de nouvelles choses que j’ai faites. Vous ne me mandez pas l’état de votre santé. Je vous embrasse de tout mon cœur.

1Dont l’arrêt de la correspondance.

2La « petite veuve » : Mme de Morstein, Marie-Thérèse d'Albert, fille du duc de Chevreuse. Son époux, Michel Adalbert, comte de Morstein, ayant été tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695, elle se remaria, en 1698, avec le comte de Sassenage.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698.

Je vous conjure de vous ménager ce carême : pourquoi jeûner et ne prendre pas les soulagements dont vous avez besoin dans votre incommodité ? Il n’y a qu’à laisser distribuer les réponses de N. [Fénelon]. Ne m’en enverrez-vous point ? N. [le curé] vint hier, il n’était pas venu depuis la surveille de Noël. Il nous confessa, fit le doucereux, ne parla

de rien ; c’est lors qu’il est le plus à craindre. Il dit à Fam[ille] de lui-même que dans dix ou douze jours, il lui enverrait sa sœur des G. Il faut que des G. écrive à sa sœur et porte la lettre à N. [le curé] pour voir ce qu’il lui dira. Il faut qu’il soit persuadé qu’on n’a point de nouvelles pour parler si diversement. Il me dit : « Je vous avais promis de vous [f°197] amener Mlle votre fille, mais il faut attendre que les affaires de Rome soient finies ». Ensuite, il me dit que la lettre que j’avais écrite à M. l’arch[evêque]1 avait été très bien reçue et que M. l’arch[evêque] m’assurait de sa considération et ce que je voulais de lui. Je lui répondis que je ne demandais rien à M. l’arch[evêque], sinon que, comme N[otre]-S[eigneur] n’avait pas même ôté le pain à la Cananéenne, qu’il ne me l’ôtât pas non plus. Il me dit qu’il allait marier une sœur de M. de Ch[evreuse] et qu’il avait marié Mlle de Ch[evreuse] au m[arquis] de Loui[sbourg?]. Je ne savais pas qu’elle fût mariée, mais je vous assure que, lorsque N. file doux, c’est alors qu’il trame plus de choses. Conservez-vous, je vous prie. Mandez-moi des nouvelles du d[uc] de Ch[evreuse]. Je vous embrasse mille fois.

Il me semble qu’ils ne sont point comme il faut. Ils ressemblent, comme dit J[ésus]-C[hrist], à la semence jetée dans un champ pierreux : ils reçoivent la parole avec plus de démonstrations de joie que nul autre, mais à la première persécution, ils renoncent la parole, semblables à cette semence que la moindre ardeur du soleil dessèche2. Si vous apprenez quelque chose du P[ère] l[a] C[ombe], faites-le moi savoir. Vous êtes oublieuse, ma très chère. La paix soit avec vous ! J’avais oublié à vous dire que je demandai des nouvelles de M. Tronson : il me dit que c’est un bon homme qui en a bien enterré, il en enterrera peut-être bien d’autres, mais avec un air de mépris.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [196].

1L’archevêque de Paris.

2Voir la parabole du semeur : Matthieu, 13, 3-23 ; Marc, 4, 3-20 ; Luc, 8, 5-15.

0. A M. TRONSON. Mars 1698.

Mars 1698

J’ai demandé, monsieur, permission à M. de Saint-Sulpice de me donner l’honneur de vous écrire pour vous témoigner de nouveau, monsieur, et mon profond respect et ma confiance. Je vous assure qu’elle est tout entière, et que l’état où je suis ne me permettant pas de vous la

témoigner, je conserve dans le secret de mon cœur tous mes sentiments sur cela, vous priant instamment de prier Notre Seigneur qu’Il me fasse la grâce de faire usage, selon Ses desseins sur moi, de toutes les croix que Sa Providence m’envoie. J’espère que vous m’accorderez cette grâce, et celle d’être persuadé, monsieur, qu’on ne peut être avec plus de respect que je suis, etc.

- Fénelon 1828, t. 8, l. 374, p. 534.

0. A LA PETITE DUCHESSE (?) Avril 1698.

Les choses que vous me mandez m’ont mise dans un étonnement que je ne puis exprimer. Serait-il possible que l[e] P[ère] L[a] C[ombe] fût devenu assez méchant pour faire des choses comme celle-là, et, quand il serait assez mauvais, serait-il assez fou pour les faire sans précautions, en sorte qu’il pût être surpris1 ? Et qu’est-ce que cela a de particulier avec moi ? Il est certain que N. [le curé] a été trois mois à faire le mauvais, mais d’où vient qu’il est radouci tout d’un coup, et qu’après m’avoir ôté la communion si longtemps, il a ordonné que je communiasse toutes les fêtes et dimanches ?

Tout le mal qu’on me veut faire m’afflige moins que la démarche que N. [Fénelon] a faite pour un accommodement et le désir de revenir à la Cour. A-t-il oublié ce passage : « Si vous aimez et soutenez la vérité, la Vérité vous rendra libre2 » ? Point d’autre liberté, point d’autre fortune que celle qui vient par la vérité. Cette démarche affaiblit beaucoup la vérité. Prions Dieu qu’Il lui donne plus de fermeté et plus d’indifférence pour la faveur : cette disposition changeante peut lui nuire infiniment à Rome, et même ici ; on est touché de la force de ses raisons, et la vérité se ferait jour s’il la soutenait jusques au bout. Cela fera croire qu’il craint quelque chose, cela fera douter de son innocence, s’il est susceptible de ces faiblesses. Enfin, il me paraît que c’est le plus [f°198] mauvais de tous les contretemps. Ses ennemis se peuvent surmonter par la force, mais ils ne s’apprivoiseront jamais par la douceur : ils tireront des armes de sa faiblesse, sa crainte leur donnera de la hardiesse, enfin il me paraît que c’est le plus mauvais parti. S’il préfère la Cour à la Vérité, la Cour sera son écueil. Est-il possible qu’il ait fait cette démarche de lui-même sans consulter personne ? Et quel est l’ennemi couvert du

1Il s’agit peut-être de récit sur la fondation d’une « petite Église », expression utilisée par Lacombe pour parler de son cercle spirituel, prise au sens littéral.

2Jean 8, 32.

manteau de la pitié qui lui ait pu donner un pareil conseil ? Cela m’afflige tout à fait.

Depuis ceci écrit, le notaire est venu, qui a fait donner une procuration pour faire recevoir le remboursement, etc. Ayez la bonté de faire que cette petite fille ne perde pas cela pour être enfermée avec moi. J’ai été bien étonnée d’apprendre que madame de la Marv[alière] était encore avec madame de Mo[rstein] : on demande certains avis, mais on ne les exécute qu’autant qu’ils accommodent. Je ne suis pas surprise du changement de M. de Ch[evreuse]. Vous souvenez-vous que je ne pus jamais obtenir de le faire rester un quart d’heure en silence avec moi chez ma[dame] de Mo[rstein]2 ? Je suis charmée de ce dernier ouvrage, aussi bien que du premier. Je voudrais savoir combien il y a de temps que le l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] est à Tarbes3.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [197] - Fénelon 1828, tome 9, en note 3 à la lettre 403, p. 81-82, reproduit deux brefs passages de cette lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier. » 

2Indice de l’absence de recueillement et de communication par l’intérieur.

3Lacombe séjourna longtemps dans la forteresse de Lourdes.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1698.

Le P[ère] d[e] L[a] C[ombe] n’a point demeuré avec moi à Grenoble. Il y vint deux fois vingt-quatre heures de la part de M. de Verceil1 qui me demandait. J’ai été peu de temps à Lyon : environ douze [f°201] jours chez madame Blef2, chez M. Thomé3. Je ne voyais presque personne et ne me suis jamais habillée en public. L’homme que j’y vis le plus était M. Guygou 4, qui est à Paris, et un saint ; il sait si j’ai jamais rien fait d’approchant. Tout le reste de l’histoire du P[ère] général des ch[artreux] 5 n’est pas plus vrai, puisqu’on ne m’a jamais fait sortir de nul diocèse, que M. de Grenoble 6 lui-même me pria de m’établir à

2, 3 Mme Belof, sœur de M. Thomé. V. lettres du 22 septembre 1693 à Chevreuse et du 9 novembre 1694 de l’archevêque de Vienne.

4 Ou Guyfon ? mais « M. Guifon » est cité dans le brouillon du texte définitif de la déclaration remis aux trois examinateurs, aux côtés des filles du P. Vautier, de la Gentil, etc., en tant qu’opposant.

5Dom Le Masson.

6Le Camus.

Grenoble. Je n’ai jamais vu à Lyon de fille de cinquante ans, ni d’un autre âge, et n’en connais aucune. M. de Genève7 me conta lui-même ce que l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] lui avait dit de la part de Dieu, deux ou trois ans avant que je fusse dans son diocèse et, en me le contant, il me dit : « Je sentais qu’il me disait vrai et qu’il me disait des choses que Dieu seul et moi savions. » C’est lui qui me le donna pour directeur, etc.

J’ai toujours bien cru qu’il y avait du plus ou du moins dans l’affaire du P[ère] d[e] L[a] C[ombe] : on l’enferme en lui prenant ses papiers pour lui imposer au loin tout ce qu’on veut, afin qu’il ne puisse se défendre, et mon cœur me disait toujours que cela était faux. J’ai eu des songes si positifs qui m’ont confirmé les sentiments que Dieu me mettait au cœur, que je ne puis douter de son innocence. Vous savez si c’est ma manière de montrer ma gorge ! Lorsqu’on me mit à Sainte-Marie, l’on dit à M. l’Official que j’étais toujours débraillée, et qu’on me voyait jusqu’au creux de l’estomac. Lorsqu’il me vit vêtue comme je suis toujours, et comme je l’ai toujours été dès ma jeunesse, il demeura si surpris qu’il ne pût s’empêcher de me dire cela, et il le dit aussi à la mère Eugénie8. Vous savez ce qui m’a fait sortir de Verceil9, et l’amitié de M. de Verceil pour moi10. La religieuse avec laquelle il dit que j’avais commerce, et qui passe pour sainte dans l’ordre de sainte Ursule, qui s’appelait la Mère Bon 11, était morte un an avant que je fusse en ce pays-là, elle a fait des écrits à la vérité, mais ils sont tous en lumière.

Je ne comprends pas comment on peut débiter tant de faussetés, pour ne dire que des pauvretés. Il faut envoyer à Rome nécessairement tout ce que N. [Fénelon] répond, et c’est où l’on devrait envoyer d’abord. On a pris, pour examiner le P[ère] d[e] L[a] C[ombe], le plus grand ennemi qu’il ait, car M. Py[rot] 12 ne lui a jamais pardonné : « Vous êtes docteur en Israël, et vous ne savez pas ces choses ! » Le venin qu’il a conservé depuis est horrible, mais il fallait cet homme pour jouer leur rôle. Comment l[e] P[ère] d[e] L[a] C[ombe] se défendra-t-il et s’expliquera-t-il,

7Aranthon d’Alex.

8La mère Eugénie de Fontaine (1608-1694) fit profession à la Visitation et « acquit bientôt la plus haute considération », v. Notices, Eugénie.

9 Ripa fut l’ami de Madame Guyon et du P. Lacombe lors de leur séjour en Piémont, v. Notices, Ripa.

10Retour provoqué par le P. La Mothe, v. Vie, 2.25.1.

11La mère Bon, (1636 - 1680), religieuse attachante, qui exerca son influence sur le père La Combe, auteur d’un Catéchisme spirituel. V. Notices, Bon (Marie).

12Le docteur Pirot, v. sa lettre à Madame Guyon du 9 juin 1696 : « Vous ne devez pas être surprise, madame, si jusqu’à cette heure je n’ai pas voulu entrer en matière avec vous pour vous entendre en confession… » ; v. Notices, Pirot.

s’il est enfermé ? Mais Dieu sait bien ce qu’Il veut faire. L’on voit bien que la cabale a plus de part à tout ce qui se fait contre M. d[e] C[ambrai] que la vérité. Il ne faut rien négliger du côté de Rome ; il est bien extraordinaire d’avoir ôté tout cela aux docteurs de Sorbonne 13. Je sais que ses ennemis [f°202] crient déjà victoire. On dit que le P[ère] Quesnel 14 n’est pas contre M. d[e] C[ambrai], qu’il goûte ses ouvrages. Je ne sais si cela est bien vrai.

Je sais de bonne part qu’on a assuré les filles avec lesquelles je demeure, que, lorsque je mourrai, l’on confisquera ce que j’ai en leur faveur. Le projet est tel qu’on n’appellera ni prêtre ni personne, si l’on n’avait pas le temps de faire venir N. [le curé] ; s’il vient, il prétend déclarer que j’aurais avoué quantité de choses. On fera tout fermer de la part de M. d[e] P[aris], sous prétexte d’examiner si je n’aurais point fait quelques nouveaux écrits : s’il y en a ou si l’on y en trouve, je passerai pour relapse, et sur ce pied tout sera confisqué. Elles ont dit : « Mais si elle a fait quelque testament ? – S’il est ici, a-t-on répondu, il sera supprimé. S’il est fait avant ces affaires-ci, il ne peut être valable, parce qu’il faut le renouveler tous les ans. »

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [200], « avril ».

1L’évêque Ripa, du diocèse de Verceil (aujourd’hui Vercelli) près de Turin, chez qui résida Madame Guyon.

13Qui ne désapprouvaient pas tous Fénelon : « Mai. Un licencié a soutenu en Sorbonne sa vespérie dans laquelle il y avait les principes de M. L'archevêque de Cambrai sur l'amour pur et désintéressé... » (CF, chronologie, mai 1698, t. VII, p. 285.).

14Quesnel (1634-1719), oratorien, favorable aux jansénistes, auteur du Nouveau Testament en français avec des réflexions morales sur chaque verset, 1671 (première version), approuvé par Noailles en 1695.

0. A LA PETITE DUCHESSE. 3 mai 1698.

Ce que vous me mandez du P[ère] d[e] L[a] C[ombe] m’étonne beaucoup. Il faut que la prison lui ait tourné la cervelle, car comment commettre de pareilles choses ? Et comment les avouer par écrit, quand la chose serait vraie ? Je crois la lettre supposée, mais un mari est-il cru sur ces choses ? Il faut tout laisser à Dieu. Je n’ai jamais fait de voyage seule avec ce père1 : j’en ai fait trois avec lui, où j’avais plusieurs témoins de probité, outre mes filles. Ce que vous me mandez de

1Premier écho de la fausse lettre de Lacombe du 27 avril 1698 qui va bientôt être présentée à Madame Guyon : « C’est devant Dieu Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché dans certaines choses qui sont arrivées avec trop de liberté entre nous… », ou de la lettre à l’évêque M. de Tarbes ?

Rome m’afflige extrêmement2, mais il faut s’abandonner sur tout et attendre tout de Dieu. Les choses étant de cette sorte, ne peut-il pas y avoir un milieu entre condamner et approuver ? Ne pourrait-on pas faire voir que la Sorbonne n’est pas contre M. de C[ambrai] ? Enfin je laisse tout à Dieu.

La femme est revenue bien tremblante. N. [le curé] lui a demandé si elle avait vu Des G.4, si elle la connaissait. Comme on lui avait défendu d’en parler et que cela n’a pas de discernement, elle l’a nié à N. : ce n’est qu’un effet de sa fidélité.

Je suis bien fâchée du mal de N. : elle pourrait guérir. Le p[etit] M[aître] ne veut pas laisser la fête qui est aujourd’hui sans croix. Mon [f°199] cœur est préparé à tout ; s’Il a été mis au rang des malfaiteurs, pourquoi ne passerions-nous pas pour coupables ? Dieu sur tout ! Je Le bénis du courage qu’Il vous donne, et je Le prie de fortifier les genoux tremblants et de soutenir les mains lassées. Je vous embrasse de tout mon cœur. Vous m’êtes bien chère.

Je ne puis croire que la lettre soit du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], ni que les choses soient comme on les dit. Il se peut faire qu’il ait embrassé cette femme, et que le mari l’ait trouvé5 ; et à cela, qui n’est rien devant Dieu, on aura ajouté les derniers crimes, car si cet homme l’avait surpris, il aurait été se plaindre comme vous dites ; mais le P[ère] L[a] C[ombe] qui se serait vu surpris, n’aurait pas manqué, dans le temps qu’il aurait été faire ses plaintes, de brûler tous ses papiers. Il est aisé sur de faibles apparences, d’imposer des crimes à un homme enfermé, auquel on ne donne nul moyen de se défendre. Soyez sûre que cette lettre n’est pas de lui ; n’étant pas de lui, c’est un argument de son innocence. On ne fait pas courir de telles lettres lorsque les crimes sont assurés : on se contente de leur vérification, qui les rend incontestables. De plus, vous vous souviendrez qu’on a su qu’il y avait un papier de Saint

2 Il semble qu’un juste équilibre se soit établi entre les partis, car selon Orcibal, CF, chronologie : « A Rome, on ajoute que les savants et la plupart des cardinaux sont pour M. de Meaux, mais qu'il y a une grosse cabale pour Mgr de Cambrai qui est fort aidé des R.P. Jésuites... » (lettre d'Orléans) ; « De Rome. On assure que cinq des plus forts examinateurs sont pour ce prélat [Fénelon], et que les cinq autres qui lui sont contraires, ne s'accordent pas sur la manière dont ils veulent que son livre soit condamné » (Gazette d'Amsterdam, 26 mai).

4Sœur de Famille.

5Nouvel écho déformé ? La femme ne serait autre qu’elle-même, dans le faux qui lui sera bientôt présenté, ou bien il s’agit d’un épisode inconnu (car la lettre à M. de Tarbes ne contient rien sur un tiers mari).

Clément 6 : si on sait celui-là, on n’ignore pas les autres, on y aura ajouté ce qu’on aura voulu. On ne les fait venir, tout cachetés pour les faire ouvrir au père de la Chaise7, qu’afin de le surprendre, de le détacher de M. de C[ambrai]. Puis on dira qu’on supprime les choses par charité.

C’est un tour qu’on me fit comme j’étais à Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine : l’Official porta des papiers au Père de la Chaise, entre autres un aveu de moi de choses très fausses dont le père de la Chaise n’est jamais revenu ; monsieur Py[rot] n’aura pas oublié comme cela se fait et aura pu l’inspirer aux autres8. La voie qu’ils prennent de faire ouvrir cela devant le Père de la Chaise, plutôt que devant M. d[e] P[aris], m’est un juste sujet de les soupçonner, après ce qui a été fait à moi-même. On lui fit voir une lettre qu’on disait être de moi, où j’avouais avec douleur des crimes. Le bon Père l’a toujours cru et, lorsqu’on lui parlait de moi, il disait : « Ces crimes ont été avoués et vérifiés ». De plus, faites réflexion qu’un homme, assez mal pour avoir besoin de garde, n’est guère en effet de faire des crimes. Il y a plus d’apparence qu’on ne lui a donné cette garde qu’après avoir suborné le mari : cela est aisé, on aura fait dire ce qu’on aura voulu. De plus, faites réflexion qui est-ce, et comment on a tiré cette lettre des mains du Père qui s’avoue coupable. Les criminels écrivent-ils de pareilles lettres ? On n’aurait pas transporté le Père à Tarbes9, si l’on n’était pas sûr de N. Pensez à tous les tours qu’on m’a faits, à ceux qui ont été faits à M. de C[ambrai]. Pour moi, il me paraît là mille choses qui ont l’air d’une pièce jouée. Je vous assure que si cela était vrai, on lui ferait son procès en forme. C’est un ressort joué dans cette saison. Je sais que la femme du gouverneur10 est d’un intérêt [200] sordide, qui va au-delà de tout ce qu’on peut dire : elle n’est fille que d’un paysan. De plus, c’est justement en ce temps-ci que cela arrive ; c’est au père de la Chaise qu’on s’adresse pour le gagner. Il y a du plus et du moins à cela, assurément.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [198], « 3 mai 1698 » (la lettre du mois d’« avril » est en p. [200], mais nous privilégions les dates indiquées) - Fénelon 1828, tome 9, en note 3 à la lettre 403, p. 81, reproduit quelques passages de cette lettre, comme « lettres à la duchesse de Beauvillier ». Nous maintenons notre attribution à la « petite duchesse ».

6L’écrit de Fénelon sur Clément d’Alexandrie.

7Le puissant confesseur jésuite de Louis XIV.

8L’Official et M. Pirot formaient équipe lors de la première période de prison.

9Il s’agit donc bien de la lettre à M. de Tarbes, obtenue après transport du Père, donc très probablement sous forte contrainte. Par ailleurs on n’est pas sûr du contenu (la lettre n’est pas autographe).

10De la forteresse de Lourdes.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698.

98

Je suis bien éloignée d’avoir de la défiance de vous, mais N[otre] S[eigneur] me tient dans un entier esprit de sacrifice. Tout ce qui se présente est d’abord sacrifié. Il y a bien de la différence d’une pensée à une impression vive d’une chose. J’espère que Dieu vous soutiendra. J’ai toujours connu beaucoup de bien dans le P[ère] L[a] C[ombe], mais je ne réponds pas depuis douze à treize ans que je ne l’ai vu. Je ne puis croire ce qu’on lui impute, et à moins que cela ne soit plus clair que le soleil, je n’en croirai jamais rien, sachant les ruses et les artifices dont on se sert et jusqu’où va la malice. Ne m’accuse-t-on pas ici de faire des choses que je ne pourrais exécuter, quand je serais assez malheureuse pour le vouloir ? A ceux qui me voient ici, on dit que c’est des crimes du temps passé ; à ceux qui savent ma vie passée, ce sont des crimes d’à présent. Dieu sur tout.

Pour vous, ma très chère, Dieu ne permet l’état que vous éprouvez que pour accroître votre abandon par la défiance de vous-même. L’on est souvent moins en sûreté lorsqu’on se croit sûr que lorsqu’on se croit sur le bord du précipice. N’écrivez point à L b c1, mais si vous pouvez la joindre en quelque lieu, tâchez de lui parler, sinon il faut tout abandonner à Dieu. Ces gens-ci n’auront pas de repos qu’ils ne m’aient fait mourir ou enfermer par jugement dans un cachot. Mais je suis très disposée à tout, parce que Dieu seul m’est tout en toutes choses et que tout ne m’est rien. On sait ici le fracas que l’abbé Bossuet fait à Rome. Vous ne me répondez rien sur madame de Lui[nes], et d’où vient son attachement à me décrier. Je suis bien aise que N. se défasse de sa charge, car cela est dangereux. J’ai de la peine que la jard[inière], si reconnaissable par sa grossesse, aille chez vous ; il vaudrait mieux aller aux Jac[obins] lorsqu’elle ne peut aller aux Th[éatins]. Mais les maux viennent sans les prévoir. Bon courage, soyez en paix et soyez persuadée que les routes par lesquelles Dieu conduit les âmes qui lui sont dévouées sont des voies bien terribles. Mais quelles ont été les routes par lesquelles Il a conduit Son fils ! Je vous embrasse derechef.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [200].

1La bonne comtesse : Mme de Morstein (fille du duc de Chevreuse) ?

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698.

J’ai bien de la peine à croire que la nouvelle de M. de V. soit bien vraie ; il en a dit de si fausses, etc.1 Il est vrai qu’il est aisé de suborner des témoins et de jeter des papiers dans la chambre d’un prisonnier. On me peut faire la même chose dans la fureur dont on est agité. Car à moins que la longue prison, jointe à la nécessité, ne lui aie tourné la cervelle, je ne le crois pas capable de rien faire mal à propos2. Je ne suis nullement en peine de l’écrit de Saint Clément 3, parce que c’est moi qui le lui ai envoyé4. Je ne l’ai point eu de l’auteur, mais d’un copiste, lequel l’avait eu d’un autre à l’insu de l’auteur. Ne pourriez-vous rien apprendre par quelque autre endroit ? Je vous prie, ne vous alarmez pas si Dieu veut qu’il paye pour tous et succombe à la calomnie5. Lorsque je fus à Vinc[ennes], c’était des choses horribles, cependant rien du tout. Je suis contente que vous ne vous fiiez pas à Des G.6 Laissons les choses comme elles sont, mais ayez bon courage, et ne vous laissez pas abattre par l’adversité ni la crainte. J’espère que Dieu vous soutiendra. C’est dans notre faiblesse que nous devons trouver notre force. Allez trois samedis à Notre-Dame faire vos dévotions.

Le prêtre fait fort bien : je ne lui confie quoi que ce soit au monde, tant j’ai peur de surprise. La nécessité de me servir de la jard[inière]7, qui a toute confiance en lui, a engagé un petit commerce d’amitié, mais sans rien de particulier. Il a été aux jés[uites], comme il m’en avait assuré. Les nouvelles bourrasques abattent, mais si nous étions vraiment abandonnés, nous ne serions pas abattus. Je vous remercie de tout ce que vous m’avez envoyé. J’ai si mal aux yeux que je ne puis presque écrire. Puisque les choses s’avancent si fort à Rome, je ne voudrais rien

1 « etc. » : pour éviter d’avoir à dire plus.

2Il s’agit du père La Combe ; noter le doute sur sa capacité de résistance.

3Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie est resté inédit jusqu’en 1930.

4La copie des A.S.-S., ms. 2043, qui servit de source à Dudon lorsque ce dernier la publia en 1930, suit des lettres et la « Doctrine enseignée par le père François de la Combe ». Elle a pour page de titre, d’une écriture ancienne : « 6e carton / Le Gnostique de Clément d'Alexandrie / Mss. original du P. Lacombe [faux] ». Il s’agit bien de la copie par Famille, envoyée par Mme Guyon ; l’écriture de la « fille » de Mme Guyon ressemble un peu à celle de Lacombe.

5Il s’agit de Lacombe.

6« Des G. » (déjà rencontrée dans les lettres de mars 1698) : la sœur de « Famille ».

7Pour assurer le transport des lettres, ce qui est dangereux car « la jardinière » est connue des sœurs.

faire imprimer des réponses, et surtout dans ces nouvelles brouilleries, que tout ne fût fini. Je [f°203] vous conjure de prendre courage et de vous abandonner tout de nouveau à Notre-Seigneur, qui ne vous délaissera pas, quoiqu’Il paraisse le faire. Le démon joue de son reste bon cœur.8

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [202].

8Obscure conclusion.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698.

981

Plus je pense à ce que vous me mandez du P[ère] d[e] L[a] C[ombe], plus je suis persuadée qu’il y a à tout cela quantité de faussetés ; on fera courir mille bruits, mais parce qu’il n’y aura rien, on se croira en sûreté de conscience de dire qu’on lui a pardonné en faveur de son repentir et parce qu’il a abjuré ses erreurs. Enfin j’ai le cœur plein que les choses ne sont pas comme on les dit.

Je vois bien que le petit chien2 est bien malade, et d’autant plus malade que ceux à qui je l’ai confié entretiennent son mal ; mais peut-être Re. le croit-elle ainsi par la grande amitié qu’elle a toujours eue pour le Grand ch.3, qui croit triompher du mauvais état du petit. Oh ! il faut tout laisser à Dieu. J’ai bien de la joie que le grand4 fasse mieux ; si cela est bien sincère, c’est pour moi une grande consolation. Pour le tut[eur][Chevreuse], je vous avoue que son changement m’étonne, et que je suis très affligée qu’il ne marie pas madame de Mo[rstein]5. Ne pourriez-vous point lui en faire voir les conséquences ? Et pourquoi cette effroyable distinction qu’ils ont toujours faite de cette pauvre femme à leurs autres enfants ? Quand il n’y aurait que le défaut de justice, cela serait fort mal.

1La Pialière utilise le « $ » comme séparateur entre ses lettres et parfois indique le mois ou l’année.

2Non identifié. Ici pour la première fois nous avons le surnom complet « petit chien », mais cela ne résoud rien…

3La majuscule à grand indique qu’il ne s’agit pas de la race canine. Nous avons souvent rencontré les petit et grand « ch[iens] » : mère et fille, mais lesquelles ?

4Indéterminé.

5Son époux ayant été tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695, elle se remaria, en 1698, avec le comte de Sassenage.


Il m’est venu plusieurs fois dans l’esprit que N.6 promît, pour toute cette affaire, à Dieu de fonder, lorsque ses affaires lui permettraient, deux missionnaires7 jés[uites] dans la Chine ou ailleurs : Dieu y donnerait bénédiction. Il ne faut que six à sept mille livres pour chacun, et ce ne serait que lorsque les affaires le lui permettraient.

Les affaires n’ont changé à Rome que depuis la demande qu’il a faite. Dieu est délicat et jaloux. Je vous embrasse de tout mon cœur.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [203].

6Fénelon ?

7Il s’agit d’aider financièrement des missionnaires.

0. DE MONSIEUR DE LA CHETARDIE. Début mai 1698.

Madame,

Voici une lettre qui va vous surprendre, mais je ne puis plus vous dissimuler la peine que votre conduite me cause. Les justes sujets que je crois en avoir se sont tellement multipliés et me paraissent si considérables qu’il n’y a pas moyen de les soutenir davantage sans m’en expliquer avec vous. Le zèle que je dois avoir pour votre salut, l’obligation que j’ai de répondre à la confiance que Mgr l’arch[evêque] m’a marquée en vous confiant à mes soins, l’intérêt de l’Église, et plusieurs autres importantes raisons m’engagent à vous ouvrir mon cœur, puisque vous ne m’ouvrez pas le vôtre, et à vous dire la vérité que je croirais trahir, si je me taisais plus longtemps. Celui qui voit les plus secrètes intentions m’est témoin que je n’en viens là que pour satisfaire à ma conscience qui me presse, et ne m’attirer aucun reproche de ce juste Juge qui fait rendre un compte exact des lumières et des mouvements qu’Il donne [83] pour la direction des âmes dont on est chargé. Je me suis même retiré de vous plus qu’à l’ordinaire depuis quelques mois, ne pouvant me résoudre à vous administrer les sacrements, dans l’état d’aveuglement et de fausse paix où vous me paraissiez être. Voici donc, madame, ce qui me donne beaucoup d’inquiétude à votre égard, et ce qui ne vous en doit pas moins causer, et sur quoi je vous exhorte de faire devant Dieu une tranquille et sérieuse réflexion, comme sur la chose du monde qui vous importe le plus et sur laquelle il nous est de la dernière conséquence de ne nous pas tromper, vous protestant encore une fois que la seule charité et le pur désir de vous être utile m’ouvrent la bouche, et ne me l’ouvrent tel que je suis, qu’après bien des prières et

des demandes réitérées à Dieu de ne pas permettre que je vous trouble mal à propos, ni que je vous dise rien que dans Son Esprit. Je me flatte que je serai peut-être exaucé, parce que je me rends témoignage à moi-même qu’aucune personne du monde, qu’aucune vue humaine ne me [84] fait agir en cette occasion.

Premièrement, madame, comment la vraie et solide piété s’accorde-t-elle avec l’esprit de présomption et d’estime de soi-même ? Vous m’avez dit entre autres choses, et cela en conversation et en paroles précises, que dès votre jeunesse, quoique vous fussiez très belle, vous aviez toujours vécu dans l’innocence ; que vous aviez gagné des âmes à Dieu, surtout de jeunes dames de qualité de la Cour, ce qui vous avait attiré l’indignation de bien des gens ; que vos livres avaient converti plusieurs personnes ; que vous étiez une servante de Dieu, que vous étiez chère à Dieu, qu’on maltraitait Dieu en votre personne.

Vous me l’avez même écrit, comme je pense. Et si je ne vous avais reprise de ces dangereuses complaisances par ordre même de Mgr l’arch[evêque] qui me l’enjoignait, je crains bien que vous n’en eussiez ajouté d’autres. Qu’au reste, on vous avait plus durement traitée en vous faisant souffrir ce que vous aviez enduré, qu’en vous coupant la tête, parce que du moins vous seriez morte martyre [85] et, si je ne me trompe, vous ajoutâtes : « de la vérité  ».

Vous avez souffert, devant moi, à Vincennes, que votre femme de chambre vous dise hautement et arrogamment plus d’une fois que je voyais en vous la plus sainte personne qui fût sur la terre, et qu’il fallait non que Mgr l’arch[evêque] eût compassion de vos souffrances, mais qu’on eût compassion de lui, puisqu’il persécutait une si grande sainte que vous sans raison. Il est vrai que vous lui dîtes en riant de se retirer.

Que dirai-je des mouvements de colère et d’indignation, pour ne pas dire emportements, qui ont été si grands et si fréquents en vous depuis que j’ai eu l’honneur de vous connaître, qu’en vérité on aurait peine à les croire [possibles]. Et je puis dire n’en avoir guère vus de plus vifs dans les gens du monde les plus prompts et les plus passionnés ! Combien de fois a-t-il fallu que je me sois tu, que j’aie dissimulé, que j’aie supprimé des choses pour ne pas vous irriter ! Vous m’avez dit, dans un de ces mouvements, que vous vouliez présenter requête au Roi afin qu’on vous fît votre procèsa [86] et qu’il parût si vous étiez coupable ou non, mais que vous ne prétendiez pas être jugée par les prêtres ni les gens d’Église, à cause qu’ils n’avaient pas la probité ni la bonne foi qu’on voit dans les laïques, que vous récusiez aussi des commissaires, et qu’il vous fallait le Parlement. Vous m’écrivîtes une fois deux lettres dans un transport visible de passion ; vous les montrâtes, à ce que j’ai su depuis, aux bonnes sœurs chez qui vous êtes, lesquelles vous

conseillèrent de les supprimer, mais inutilement. Il fallut suivre votre humeur préférablement à ce bon avis. Vous mettiez dans une de ces lettres, entre autres choses, que si je ne faisais ce que vous demandiez de moi, vous prieriez Dieu qu’Il me fît sentir que vous étiez à Lui, que je maltraitais Dieu en vous, et qu’Il ne me le pardonnât pas. Qui jamais a fait de semblables prières à Dieu ? Et, quand une pénitente parle ainsi à son confesseur, le moyen qu’il lui soit utile ?

Quand on voulut condamner une fenêtre et une porte sur le derrière de [87] votre appartement, ce que vous-même deviez souhaiter, quel feu, quelle indignation ne marquâtes-vous pas ? Vous vous y opposâtes avec tant de force, vous et vos femmes de chambre, qu’il fallut pour lors en demeurer là, et céder jusqu’à ce que votre émotion fût cessée ; on attendit que vous redevinssiez calme et capable d’entendre raison. Sur ce que les bonnes sœurs qui vous ont en garde ne voulaient pas souffrir que vous regardassiez par la fenêtre de leur appartement qui donne sur la rue, où pour lors il y avait beaucoup de monde, vous et vos filles, comment les traitâtes-vous ? Laissons la parole injurieuse que vous leur dîtes, quoiqu’elles vous assurassent qu’elles n’en usaient de la sorte que parce que vos supérieurs l’ordonnaient ainsi ; mais ce qui choque encore davantage, c’est que vous ajoutâtes avoir été dans un couvent où, quoique l’évêque du lieu eût défendu aux religieuses de vous accorder certaines choses, elles ne laissaient pas de vous les permettre, et vous de les prendre, malgré les défenses. En vérité, madame, sont-ce là des discours et des maximes [88] d’une âme qui, s’érigeant en maîtresse de la vie spirituelle, entreprend d’enseigner aux autres un Moyen court et facile d’arriver en peu de temps à la plus haute perfection1 ?

Quel serait après cela votre aveuglement, madame, si vous ne vous deveniez pas suspecte à vous-même, et si vous pensiez encore à être une prophétesse ? Vous le savez, madame, et la chose est trop importante et trop propre à vous ouvrir les yeux pour l’omettre ici, quelque peine qu’elle vous fasse : au mois d’août de l’année 1696, vous me dîtes positivement, dans deux visites que je vous rendis à huit jours l’une de l’autre, et cela à Vincennes où vous n’aviez aucune voie humaine pour apprendre ce qui se passait dans le monde, vous m’assurâtes, dis-je, que vous aviez eu deux espèces de visions ou révélations - appelez cela comme il vous plaira - dans lesquelles vous aviez connu que nous étions à la veille de voir de grandes révolutions, que le Roi devait mourir bientôt, qu’il fallait en diligence en avertir madame de Maintenon,

1Il s’agit du Moien court et très facile de faire oraison, que tous peuvent pratiquer très aisément, et arriver par là dans peu de temps à une haute perfection. (titre complet du petit traité guyonnien généralement cité comme le Moyen court).

[89] monsieur de Beauvillier, monsieur l’archevêque de Cambrai ; qu’il n’y avait pas un moment à perdre, qu’il s’agissait du salut de l’âme du Roi. Vous voulûtes l’écrire à monsieur de Cambrai. Vous me chargeâtes de la lettre pour lui rendre au plus tôt. Vous voulûtes que je le déclarasse de vive voix, ce secret important, à une personne de considération. Vous m’assurâtes que quand vous aviez ainsi ces sortes de révélations coup sur coup et à deux reprises, c’était une marque de certitude. Cependant, madame, tout cela [était] illusion. Le mois de septembre s’écoula ; le Roi, grâce au ciel, se porta bien, et il fallut rougir de honte.

Et quand ensuite je voulus me servir de cette belle prédiction si affirmée, si pressante, si bien écrite, pour vous porter à la défiance de vos lumières et de votre propre esprit, combien parûtes-vous confuse et déconcertée ! Vous vous imaginâtes néanmoins pouvoir encore trouver quelque réponse dans un avenir incertain et, à tout hasard, vous me dîtes que le mois de septembre de l’année 1697 n’était pas passé. [90] Quelle pitié ! Or il l’est à présent, il y a déjà longtemps, et il n’y a rien à vous répondre que cette parole menaçante de l’Ecriture aux faux prophètes - car même ce n’est pas la seule prophétie fausse que vous avez faite, comme vos meilleurs amis en conviennent, [et] qui n’arrive pas - : On peut s’assurer que ce n’est pas le Seigneur qui a parlé par lui, et que c’est la dépravation de son cœur arrogant qui la séduit, c’est pourquoi vous ne craindrez point toutes les vaines prédictions2.

Mais, madame, que dire de l’histoire de votre Vie que vous avez écrite, remplie de tant de visions chimériques que vous ne sauriez vous-même en soutenir la lecture ni vos plus grands amis sans confusion, ni qui que ce soit sans indignation ? Vous avez encore osé composer plusieurs Commentaires sur l’Ecriture, pleins d’erreurs très certainement. Vous êtes toujours prête à les condamner avec la même facilité que vous avez eue à les composer, du moins l’assurez-vous ainsi. N’avez-vous point sans cesse [91] maintenu qu’on ne peut rien trouver de mauvais dans vos ouvrages que quelques termes ou expressions dont votre jugement a pu vous dérober le sens et la force, mais, au reste, que vous avez trouvé votre doctrine dans les livres des plus grands saints de l’Église, et que vous êtes prête à vous justifier ; que vous n’aviez aucune rétractation à faire que dans les mots, et qu’il ne fallait pas vous parler d’autres choses ? Ce sont vos propres termes, écrits le jour même que vous les avez proférés dans bien de l’émotion.

J’avoue qu’après cela vous avez souscrit à un désaveu assez formel de vos erreurs. Mais de bonne foi, madame, êtes-vous convaincue dans le fond d’en avoir écrites ? Les détestez-vous véritablement ? Avez-vous

du regret d’avoir répandu des maximes dangereuses, d’avoir nui à bien des personnes qui vous ont crue trop facilement, d’être cause en grande partie de la division affligeante qui trouble à présent l’Église ? Point du tout, vous n’en donnez aucune marque. Et vous avez [92] plusieurs fois témoigné dans une grande tranquillité, que vous n’aviez aucun scrupule de rien, et que vous étiez telle que vous étiez auparavant. Tout ce qui s’est passé est réputé auprès de vous comme non avenu. Vous êtes toujours une sainte persécutée, comme le crient à tout propos vos deux femmes de chambre, et il n’y a rien à censurer dans votre conduite ni à réformer dans vos livres que des termes dont la signification vous était inconnue.

Mais, madame, qui croira même qu’une personne comme vous, qui parle si bien la langue naturelle, qui se prétend si savante dans la théologie mystique, ait ignoré ce que veulent dire des mots français de dévotion ? Est-ce excuser vos erreurs que de les couvrir du voile d’une belle et si grossière ignorance ? Si vous êtes si ignorante que cela, comme vous l’assurez, pourquoi vous mêlez-vous de dogmatiser, d’enseigner, de publier des doctrines nouvelles dans l’Église et que vous voyez y causer tant de scandales ? Que ne vous taisez-vous [93] selon l’ordre établi par l’Apôtre3, afin d’apprendre la doctrine orthodoxe dont vous n’étiez pas assez instruite pour en parler correctement, surtout en maîtresse, comme vous n’avez que trop fait.

Aussi bien, madame, où puiseriez-vous cette sublime théologie que nous ont enseignée les saints les plus éclairés, et dans les ouvrages desquels vous vous vantez de trouver votre doctrine ? Qui ne serait surpris d’apprendre que, depuis près de deux ans, vous ne m’ayez demandé aucun livre de dévotion ? Qui croirait qu’une âme, laquelle se prétend élevée à une haute perfection, unie à Dieu par un amour si pur, favorisée du don de la contemplation et de vues prophétiques, ait lu pendant plus d’un an les nouvelles du grand monde, les Gazettes de France, des Flandres, de Hollande, les journaux des Savants, le Mercure Galant, les fables d’Esope en vers, des romans pleins d’intrigues amoureuses, dont le seul titre rebuterait non seulement les personnes pieuses, mais les personnes médiocrement sages et modestes ? [94] Comment n’avez-vous point eu scrupule, madame, de garder si longtemps les livres et nouvelles, de les envoyer chercher régulièrement, de vous en remplir l’imagination, et de les lire avec tant d’avidité que le temps du carême et la veille même du dimanche des Rameaux n’ont pu y mettre un frein ? On a souffert les excès en vous, parce qu’on voulait voir jusqu’où irait votre

dissipation, pour ensuite vous obliger à rentrer en vous-même et vous faire sentir que vous êtes autre que vous ne croyez.

Que dirait-on encore, Madame, si l’on savait votre vie si peu mortifiée et si sujette à la satisfaction des sens qu’il n’y aurait pas apparence de permettre le fréquent usage des sacrements à quiconque vivrait de la sorte ? Combien avons-nous eu de peine à vous trouver d’assez bon vin dans tout Paris ! Celui qui coûtait jusqu’à vingt sols la pinte n’était pas assez excellent ; votre estomac en souffrait, disiez-vous. Il a fallu en acheter [95] à quarante et cinquante écus le demi-muid, en prendre souvent au cabaret et en quantité notable. Qui ne serait un peu étonné d’apprendre que vous vous servez de liqueurs à la mode, du vin d’Alicante, du vin d’Espagne même ; que vous prenez du tabac en belle quantité, que la dernière boîte que l’on vous envoya coûta neuf francs ? Qui penserait qu’une personne si morte aux goûts terrestres prît soin d’élever et de chercher la meilleure volaille, de manger la meilleure viande de boucherie, le meilleur poisson, d’avoir [l’une] des premières des fruits nouveaux, les asperges, les pois verts, les artichauts ; de passer les journées entières au jardin durant l’été, et d’y faire bouillir son pot et cuire son souper, au hasard, comme on l’appréhendait, d’y mettre le feu dans le petit bois de la maison que vous habitez ; de vous amuser à des linottes et à des tourterelles, à des chiens et à des perroquets, et à d’autres semblables niaiseries ; d’avoir trouvé l’invention, [96] dans l’état où vous êtes, de mettre, de faire mettre de l’argent à une loterie de Paris, où vous avez déguisé votre nom sous celui de «La malheureuse», et d’[y] avoir gagné quelques tableaux si peu honnêtes qu’il a fallu les changer en d’autres choses, comme vous m’avez dit le vouloir ordonner ? Je ne descends à ce détail, madame, que par force et malgré moi, et rien ne m’y oblige que le désir de vous faire comprendre que vous n’êtes pas telle que vous le pensez et que vous avez [donné] à penser à d’autres.

Et encore que ces bagatelles-là ne soient pas criminelles, qu’une partie de ces divertissements puissent être permis, surtout à une dame de votre condition, de votre bien, de votre âge, que votre santé en exige quelques-uns, néanmoins, madame, quand on se les accorde, il ne faut plus se mettre sur le pied d’une personne extraordinaire, se flatter d’une perfection sublime. On doit descendre de cette [97] prétendue élévation, se mettre au rang des simples fidèles qui marchent dans la voie commune et qui se renferment dans l’observation des préceptes, et ne plus s’ériger en maîtresse de la vie spirituelle, laquelle a trouvé un moyen court et facile de monter à la sainteté la plus éminente. Et c’est où vous disiez être, madame. Car de vouloir soupçonner que vous soyez dans l’erreur naissante de ceux qui tiennent qu’en donnant une fois son esprit

à Dieu, on peut ensuite blesser la vraie piété, satisfaire sa sensualité, à Dieu ne plaise, madame, que j’aie cette pensée de vousb !

Mais je sais bien que ceux qu’on honore comme saints au milieu même de leurs infirmités et parmi des persécutions très dures, menaient encore une vie pénitente et mortifiée, qu’ils étaient sans cesse en oraison, qu’ils donnaient de rares exemples de patience et d’humilité, qu’ils se [98] seraient crus perdus si, dans ces temps surtout d’épreuves et de tribulation, ils s’étaient laissés aller à des relâchements qu’on ne souffrirait pas à qui que ce fût dans une communauté tant soit peu régulière, et qui sans doute ont surpris et mal édifié ceux de dedans et de dehors la maison où vous êtes retirée, ne pouvant accorder une semblable vie avec la haute perfection dont vous prétendez faire profession. Car vous jugez bien, madame, que tout ceci n’a pu être secret et qu’il a fallu nécessairement que diverses personnes qui servent à vos besoins en aient eu connaissance, et que les choses aient passé par leurs mains et devant leurs yeux. Et ne vous plaignez pas, madame, que j’en dis peut-être trop. Faites-vous justice, et rendez-vous témoignage à vous-même que je supprime bien des articles importants que je veux vous épargner.

En effet, c’est avec raison que je m’arrête ici, [99] car je sais l’extrême peine que la lecture de cette lettre vous causera, mais je sais aussi l’obligation indispensable que j’ai de vous l’écrire. Le médecin qui épargne les remèdes salutaires à son malade parce qu’ils sont amers ou douloureux, est cruel, et celui qui les lui donne est charitable. Vous savez, madame, combien de fois je vous ai dit que la Providence avait permis que vous vinssiez dans la solitude où vous êtes, pour songer sérieusement à votre conscience et pour y remédier efficacement ; que votre salut était attaché au bon usage de cette retraite si douce et si commode qui vous était procurée heureusement ; qu’on vous offrait toutes sortes de secours pour cela ; que vous en rendriez un compte très exact à Dieu, et comme d’un temps le plus heureux de votre vie ; que j’en déchargeais ma conscience en vous le disant, et que je ne pouvais pas faire davantage.

Tous les moyens, toutes les avances, ont-elles eu beaucoup [100] de succès ? Vous le savez, madame. Mais en vérité je me crois tout à fait inutile à votre bien si vous n’en voulez pas faire davantage d’usage, et si vous comptez en demeurer là. Je vous exhorte, madame, de vous reconnaître, de vous humilier, de confesser la vérité, d’entrer dans de vrais sentiments de pénitence, d’avouer de bonne foi vos erreurs, de gémir du scandale et de la division que vous avez en grande partie causés dans l’Église. Sans cela, madame, je serais un guide aveugle et je répondrais à Dieu de l’assoupissement léthargique où je vous crois plongée. Je demanderais permission à Monseigneur l’arch[evêque] de

trouver bon que je me retire et de vous donner un homme plus éclairé que moi, et qui ait plus d’ascendant sur votre esprit, pour qui vous ayez plus de considération, que vous soupçonniez moins d’agir par politique et par respect humain.

Car, madame, à qui voulez-vous que s’adressent [101] ces paroles que vous avez écrites, il y a plus d’un an, en gros caractères, sur la porte d’une petite grotte de votre jardin, si ce n’est à moi ? Les voici, ces paroles : « Le lâche suit la fortune et le malheureux est digne de respect », Sénèque. Après cela, comment un directeur pourrait-il vous être utile ? Comment auriez-vous confiance en lui ? D’ailleurs, comment s’abstenir de croire que vous vous regardez toujours comme une innocente persécutée et que vous souffrez pour la justice, et par conséquent que vous n’êtes repentante de rien, quand on lit encore les autres paroles que vous avez écrites en lettres capitales vis-à-vis des précédentes, par lesquelles vous avez voulu sans doute vous désigner : « Comme ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront, et croiront rendre service à Dieu en vous persécutant ? », Jésus-Christ4.

Telle est l’idée que vous avez de vous, et l’esprit de componction dont vous êtes animée. Il est donc à propos, madame, que, ne vous étant plus bon à rien, je me retire sous le bon plaisir de Monseigneur l’arch[evêque], sans cesser néanmoins [102] d’être selon Dieu dans une vraie charité, madame, votre très humble et très obéissant serviteur,

J. de La Ch[étardie], curé de St S[ulpice]. »

Cette lettre que nous avons éditée en Vie, 4.4, p. 928 s., à partir du récit des prisons, ms. C (pour Chantilly / Sèvres), précède de quelques jours la visite de l’archevêque de Paris et la présentation de la fausse lettre de Lacombe: « Quelques jours après cette grande lettre, M. de Paris me vint voir en grand apparat. Il entra dans ma chambre avec M. le curé… » (Vie, 4.5).

aqu’on nous fit notre procès ms. C que nous corrigeons

b Souligné.

2D’après Deutéronome, 18, 22.

3 « Que la femme apprenne en silence. » (1 Cor., 2, 11).

4Jean, 15, 20.

0. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. 16 mai 1698.

A Vaugirard, le 16 mai 1698.

Je prends la liberté de vous écrire, dans l’extrémité où je suis réduite, pour vous dire une chose qui m’effraie à un point qui m’étonne. M.

l’archevêque est venu m’apporter une lettre du P. Lacombe, à ce qu’il disait, que je connus bien d’abord n’être pas de lui ; et quand elle aurait été de lui, elle ne pouvait être pour moi, puisque je ne lui ai donné aucun sujet de l’écrire. Que s’il l’avait écrite, il ne pouvait me l’avoir écrite, à moi qui ai vécu avec lui comme j’y ai vécu. En sorte qu’à moins d’être le plus scélérat des hommes, il ne pouvait me l’avoir écrite. L’adresse même n’était pas pour moi : ils la cachèrent avec grand soin. Je vis tout cela, mais le respect que j’ai pour un archevêque m’empêcha de lui donner un démenti. Je lui dis : « Cette lettre n’est pas de son écriture. » Il me dit qu’elle était de lui. Je n’eus ni confusion ni étonnement de cette lettre, parce que je découvris l’artifice, et que je la croyais fausse à n’en pas douter. Le respect que j’ai conservé pour un homme qui m’a confessée, et pour lequel j’avais tant d’estime, m’empêcha de dire que, si la lettre était de lui, c’était un fripon. Le mot est dur à dire d’un homme de qui l’on n’a pas connu de mal, et qu’on a estimé comme un saint. Je lui dis donc que, s’il [85] l’avait écrite, il fallait qu’il fût fou, ou que la force et les tourments lui eussent fait écrire une lettre comme celle-là. Il m’attesta devant Dieu, comme au jour du Jugement, de dire si je n’avais jamais eu la moindre et légère liberté avec le P. Lacombe, de lui dire la vérité devant Dieu, comme si j’étais devant Lui et à Son dernier jugement. Je lui dis avec ma franchise et ingénuité qui ne peut mentir la vérité, qui était qu’il était vrai que, lorsqu’il arrivait de la campagne, après bien du temps et des mois qu’on ne l’avait vu, il m’embrassait, me prenant la tête avec ses mains. Il le faisait avec une extrême simplicité, et moi aussi. Il me demanda si je m’en étais confessée. Je lui dis que je n’y avais point cru de mal, et que, si j’en avais fait scrupule, je m’en serais confessée. Lorsqu’il arrivait, il ne me saluait pas seule, mais tous ceux qui étaient avec moi. Vous direz que je pouvais m’empêcher de dire cela ; mais il n’y avait aucun mal, du moins qui me parût. Car, si je l’avais cru, je ne l’eusse jamais fait. M. Duhamel le faisait continuellement : des gens de quatre-vingts ans et des plus austères le disent. Enfin si j’ai dit une sottise en le disant, je ne saurais qu’y faire ; mais j’ai mieux aimé manquer par ingénuité que de m’exposer à mentir : vous savez que ce m’est une chose impossible. D’ailleurs, quand la conscience ne reproche rien, on dit des simplicités que les gens qui sont méchants savent éviter, parce qu’ils ont fait du mal.

J’avais plus de peine à dire les raisons que j’avais pour convaincre cette lettre de fausseté : premièrement, le respect d’un archevèque, auquel je ne voulais pas donner un démenti en face ; secondement, [86] la précaution pour ne leur pas dire à eux, qui sont juges et parties, que cette lettre était fausse. Elle l’était dans toutes ses circonstances : premièrement, elle n’était ni de son style, ni de son propre caractère

[écriture] ; ni pour moi, mais pour un autre. Quoique la lettre fût pour un autre, je ne laissai pas de la trouver extrême, et je n’y comprenais rien, car je n’ai rien vu faire de mal en ma vie au P. Lacombe. Je suis ici en un lieu où je ne puis rien apprendre, mais la lettre est fausse à mon égard dans toutes ses circonstances : premièrement, il n’a pas pu me l’écrire sans être le plus scélérat de tous les hommes et le plus grand fripon, ce que je ne puis croire. De plus, la fausseté du caractère me frappa d’abord ; je le connus bien, et je le lui dis. Mais il me dit avec finesse : « La lettre est de lui ». Je lui répondis : « Si cette lettre est de lui, il est fou1, ou il faut que la violence des tourments la lui ait fait écrire ». C’est tout ce que je pouvais dire à un archevêque que je ne puis démentir en face sans rougir moi-même. Je n’avais garde de lui dire mes justifications, car il en aurait profité. Je ne voulus pas même me trop justifier, de peur qu’ils ne cherchassent quelque malice. Mais je dis seulement qu’on me le confrontât. J’ai toujours reconnu que mon innocence a fait mon crime : en me justifiant moins, et ne disant mot. Ils espéreront peut-être faire avouer quelque fausseté ; ils voudront confronter, et c’est ce que je souhaite, car ils n’agissent qu’en faisant des libelles. Et au moins, une accusation en forme s’approfondit, et ce n’est que par là, en ces temps brouillés, qu’on peut connaître la vérité.

Gardez bien ce papier : c’est l’original de la lettre qu’il a [87] fait écrire. Il y a un v à la douzième ligne, au commencement, qui en fait voir la fausseté. Gardez bien cette copie, ou plutôt cet original, car il pourra servir un jour. Gardez bien la lettre que j’écris aussi, car si on me renferme, comme on m’en a menacée, au moins cette lettre tout entière vous certifiera de la fausseté des accusations, car j’ai bien peur qu’ils n’en viennent pas par voie de confrontation avec le père : ils ne veulent rien faire en justice. Le curé doit amener ici des témoins pour dire qu’on m’a convaincue. Pourquoi, si cela est, n’aller pas en justice ? Qu’un curé, qui me confesse, m’amène des témoins en lieu où je suis enfermée par son ordre, entre les mains de filles dont ils font la fortune pour leurs calomnies !

Je lui dis2, à M. l’archevêque, que je ne leur dirais mot. Il dit qu’on me ferait bien parler ; mais je lui dis qu’on pourrait me faire endurer ce qu’on

1Répétition avec de légères modifications de ce qui a été dit une page plus haut : « Je lui dis donc que, s’il [85] l’avait écrite, il fallaît qu’il fût fou… »

2« Je lui dis… » débute très probablement le « papier joint » à cette lettre à la duchesse de Beauvillier reproduite ici d’après la seule source de 1828. On en retrouve le texte dans le récit de prison qui suit la Vie par elle-même proprement dite, v. notre édition, 4.5, « La fausse lettre », début, p. 938-943, avec des variantes significatives et plus de « mouvement » ou d’intensité combative :

voudrait, mais que rien ne serait capable de me faire parler quand je ne le voudrais pas. Il me dit qu’il m’avait fait sortir de Vincennes. Je lui répondis que j’avais pleuré en sortant de Vincennes, parce que je savais bien qu’on ne m’ôtait de ce lieu que pour me mettre en un autre où l’on pourrait me supposer des crimes. Il dit qu’il savait bien que j’avais pleuré au sortir de Vincennes : il me dit que c’était mes amis qui l’avaient prié de se charger de moi, et qu’on m’aurait envoyée bien loin. Je lui dis qu’on m’aurait fait grand plaisir. Alors il me dit qu’il était bien las de moi. Je lui dis : « Monseigneur, vous pourriez vous en délivrer, si vous vouliez ; et, si ce n’était le profond respect que j’ai pour vous, je vous dirais que j’ai mon pasteur à qui vous pouvez me remettre ». Cela [88] l’interdit : il me dit qu’il ne savait que faire, que M. le curé ne voulant plus me confesser, il ne se trouvait personne qui le voulût faire. Je lui dis que je n’avais donné aucun sujet de cela à M. le curé, mais que, parmi tous les jésuites de son diocèse, il s’en trouverait peut-être quelqu’un qui voulût me confesser. Il dit d’abord : « Qui voulez-vous ? », pour voir si j’en connaissais. Je lui dis qu’il n’importait lequel. Sur cela, il fut dit aux filles qui me gardent que M. le curé se mêlerait toujours de moi.

Gardez, je vous prie, la lettre que je vous écris, et cet original de la fausse lettre qu’on attribue au P. Lacombe3 pour moi, qui ne fut jamais pour moi, puisqu’il n’a pu me l’écrire, ne lui en ayant donné aucun sujet,

«  M. le curé prit la parole […] M. de Paris appuyant son discours, je lui dis que, cela étant ainsi, je ne lui dirai mot. Il reprit qu'on me ferait bien parler. « Non, lui dis-je, on pourra me faire endurer ce que l'on voudra, mais rien ne sera capable de me faire parler quand je ne le voudrai pas ». Il me dit que c'était lui qui m'avait fait sortir de Vincennes. Je lui répondis que j'avais pleuré en le quittant, parce que je savais bien qu'on ne m'ôtait de ce lieu que pour me mettre dans un autre où l'on pourrait me supposer des crimes. Il me dit qu'il savait bien que j'avais pleuré en le quittant, que c'étaient mes amis qui l'avaient prié de se charger de moi et que sans cela on m'aurait envoyée bien loin. A quoi je répondis qu'on m'aurait fait un fort grand plaisir. Alors il me dit qu'il était bien las de moi. Je lui dis « Monsieur, vous pourriez vous en délivrer si vous vouliez, et, si ce n’était le profond respect que j’ai pour vous, je vous dirais que j’ai mon pasteur à qui vous pourriez me remettre ». Il parut embarrassé et il me dit qu'il ne savait que faire, et que, M. le curé ne voulant plus me confesser, il ne se trouverait personne qui se voulût charger de moi. Et s'approchant il me dit tout bas : « On vous perdra ». Je lui dis tout haut : « Vous avez tout pouvoir, Monsieur, je suis entre vos mains. Vous avez tout crédit, je n'ai plus que la vie à perdre - On ne veut pas vous ôter la vie, me dit-il, vous croiriez être martyre et vos amis le croiraient aussi ; il faut les détromper ». Ensuite il m'attesta par le Dieu vivant, comme au jour du jugement, de dire si je n'avais jamais eu la moindre et légère liberté avec le P. La Combe… »

3Lettre du 27 avril 1698 commençant par :  « C’est devant Dieu, Madame, que je reconnais sincèrement qu’il y a eu de l’illusion, de l’erreur et du péché… », reproduite à la suite, Vie, 4.5, p. 943 ; éditée dans ce volume de correspondances sous le n° 396, d’après la pièce 7246 des A.S.-S.

et ayant tant de lettres de lui qui prouvent le contraire. La même bouche peut-elle souffler le froid et le chaud ? Ils se plaignent, d’un autre côté, qu’il me canonise. Comment peut-il me canoniser, et m’écrire cette lettre ? Vous voyez que tout cela est faux ; et elle est d’autant plus fausse, qu’elle ne peut être vraie. Il me dit assez bas : « On vous perdra ». Je répondis fort haut : « Vous avez tout pouvoir, Monseigneur; vous avez tout crédit : je suis entre vos mains, qu’on fasse tout ce qu’on voudra ; je n’ai plus que la vie à perdre - On ne veut pas vous ôter la vie ; vous vous croiriez martyre, et vos amis le croiraient aussi : il faut les détromper - Écrivez que vous les avez séduits, dit le curé, et avouez que vous étiez dans le désordre, lorsque vous faisiez tant d’écrits ». Je me tournai vers le curé, et lui dis : « Je mentirais au Saint-Esprit ». Il dit, devant ou après : « Je ne dis mot, car je garde ce que j’ai à dire devant les juges ». [89] Si on m’y met, peut-être qu’on écrira ce que je dis ; mais on ne fera ni l’un ni l’autre.

Je vous prie d’avoir bon courage, ne vous abattez pas ; il n’est pas possible, après de si grandes noirceurs, que Dieu ne prenne notre cause en main. Je l’espère d’autant plus que les choses paraissent désespérées, envenimées, et pleines de malice. Oui, je l’espère, et l’attends de Dieu. Priez et faites prier : c’en est le temps. Je vous écris en présence de Celui qui sait que je ne mens point, et ce que j’écris est véritable. Peut-être ne pourrai-je vous faire savoir le reste de ce qui se passera. Cette lettre sera peut-être la dernière que je vous écrirai de ma vie, mais tenez ceci aussi vrai que si je l’écrivais au lit de la mort. Surtout ne perdez pas cet original de lettre écrite de la main de M. le curé ; cette pièce nous est très importante. Si l’on ne voulait que ma perte, je la supporterais avec joie ; mais comme on ne me veut perdre que pour perdre des saints, j’ai cru être obligée en conscience de vous faire savoir ceci.

- Fénelon 1828, t. 9, lettre 404. Nous reproduisons sa pagination.

0. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698.

J’ai été affligée de ce que vous me mandez de La bonne c[omtesse]1, sans en avoir été surprise. Je m’étonne qu’elle ne fasse point de réflexion sur ce que je lui ai dit autrefois. Pour ce qui regarde N. [Fénelon], je ne désire point du tout qu’il me justifie, si cela peut lui faire le moindre tort. Dieu m’est témoin que je perdrais mille fois la vie pour le moindre de ses intérêts, et que je ne souhaite rien au monde pour moi

1 « La bonne comtesse » ou la « colombe » : la comtesse de Morstein

que la volonté de Dieu et Sa seule gloire. Si je cherchais quelque autre chose, je serais indigne de Dieu.

Je ne m’étonne plus de tout ce qui s’est passé à l’égard du P[ère] d[e] l[a] C[ombe]. C’est une chose machinée : rien de plus aisé que de gagner un homme et une femme. L’on calomnie, et l’on renferme afin qu’on ne puisse se défendre. M. de Ch[âlons] a envoyé ici un ecclésiatique qui a toute sa confiance. Il avait été confesseur autrefois [f°204] de la fille qui me garde ; il l’a entretenue très longtemps, elle doit aller le trouver demain à Paris. Elle paraît comme ayant été fort prévenue depuis ce temps-là, mais tout cela ne me fait nulle peine : il n’arrivera que ce que le Maître voudra.

J’ai la fièvre double tierce, avec de violentes douleurs. Je dois vous dire que ces filles me font signer toutes leurs dépenses et ne reconnaissent recevoir rien, de sorte qu’il paraîtrait que je leur devrai ce qu’elle dépense. Je ne sais ce qu’il faudrait faire pour empêcher cela. Les missions dont je vous ai parlé sont dans les pays infidèles ; N.2 ne le ferait que lorsqu’il le pourrait sans s’incommoder. S’il ne l’agrée pas, faites-le moi savoir. N. m’a dit que M. de P[aris] écrivait, sans dire quoi. Je serais bien fâchée si le mariage de M[adame] de M[orstein]3 était rompu, et je prie Dieu qu’Il ne le permette pas, si c’est pour Sa gloire.

Le tut[eur][Chevreuse] a des lettres de M. de M[eaux] sur mes écrits qui renverseraient bien ce qu’il écrit, s’il en voulait faire usage, comme je l’y crois obligé en cette occasion. Je ne sais qui a l’attestation des religieuses de Sainte-Marie ; je crois que c’est madame de B[eauvilliers]. Il faut tout rassembler si cela est utile pour tirer d’affaire N.4 Il serait aisé d’avoir un certificat de la manière dont j’ai vécu à Montargis. Ils ont des lettres de tous les lieux où j’ai été qui me justifient : elles sont entre les mains du compagnon5. Je vous assure que vous m’êtes bien chère et que je vous aime de tout mon cœur. Il faut espérer contre l’espérance même, et la foi nous sera imputée à justice. J’ai eu de la peine de ce cachet : est-il à nous ? Le supérieur de ces filles s’appelle M. l’abbé Bosquin ; il est grand pénitencier et maître du Collège des Quatre Nations. N. ne sera-t-il pas en soupçon de ce que vous ne m’écrivez plus par lui ?

2Fénelon ? Dans une lettre précédente du mois de mai 1698 cette fondation est précisée : « Il m'est venu plusieurs fois dans l'esprit que N. promit, pour toute cette affaire, à Dieu de fonder, lorsque ses affaires lui permettraient, deux missionnaires jés[uites] dans la Chine ou ailleurs. «

3 Mme de Morstein.

4 N. : le P. Lacombe ?

5Le compagnon : inconnu rencontré dans la lettre précédente n° 443 de décembre 1697 : « Je suis en peine de la santé du compagnon du tut[eur][Chevreuse]. »


Cette fille qui en a tant tourmenté est revenue. Elle fait encore hausser les murailles du jardin, et elle fait comme si mes affaires étaient devenues bien mauvaises. On a découvert tant de choses. Enfin je laisse tout au Seigneur. Je voudrais bien qu’on changeât d’église pour un mois, seulement afin de dépayser. J’ai une tristesse au cœur sans en savoir la cause, que je ne puis dire. J’oubliais de vous dire que M. Hugu[et]6 m’a écrit ; il se plaint que je lui ai ôté le maniement de mes affaires. Je lui ai fait réponse que je n’en avais pas été la maîtresse, que, dès Vincennes, on m’avait ordonné de prendre un homme d’affaires, ce que j’ai fait.

- A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [203]. Dernière lettre de ce manuscrit qui se termine en bas de la p. 204 – et dernière lettre de Madame Guyon avant sa libération, en 1703.

6Huguet, (1635 - 1715), tuteur honoraire des enfants de Madame Guyon pendant ses voyages. Il la défendit auprès de l’archevêque de Paris. V. Notices, Huguet (Denis).


Nous donnons enfin deux lettres de MelleMarc, qui subit le même sort d’emprisonnement que Madame Guyon, ainsi qu’une lettre témoignant de l’abandon intérieur qui provient peut-être de son entourage proche.

0. De Melle MARC A SON FRERE.

Mon très cher frère,

Je ne sais si j’aurai jamais la consolation de vous voir ; je le souhaite plus pour la vôtre que pour la mienne, car je n’en puis recevoir que de Dieu tout seul. Je le souhaiterais bien, si c’était Sa volonté, afin de guérir l’oppression que vous avez sur votre cœur de ce que j’ai été réservée envers vous touchant Madame Guyon. Cette oppression est subsistante, je le sais ; mais je m’assure qu’elle se passera en vous parlant avec liberté, et vous obligeant à dire avec moi, que j’ai dû être ainsi. Je connais votre cœur, il est bon, et je sais très bien que vous m’aimez, et que quand il a fallu nous séparer, vous avez regardé en cela mon repos et ma consolation ; vous avez été fâché de me voir renoncer à bien de commodités par rapport à mon temporel.

Je voyais bien que Dieu tournait votre cœur de la sorte pour me mettre où Il voulait et où Il m’appelait très fortement, et je puis dire très violemment. Oui, Son amour voulait m’enlever, et m’arracher de tout ce qui me tenait sur la terre. Si toute votre maison avait été de pierres

précieuses, et que j’y eusse été traitée et honorée comme une reine, j’aurais tout quitté pour suivre mon Dieu qui m’appelait, non aux plaisirs, non aux contentements, mais qui me donnait une impression forte et vive de la croix ; et cette impression avait bien plus de force sur mon cœur que tout ce qui se peut jamais penser d’humain. Ainsi j’allais tout doucement suivant le bon Dieu, qui arrangeait le temporel. Je ne voyais nulle apparence de croix extérieure ; mais c’était dans mon intérieur que j’avais l’impression forte que j’allais embrasser de grandes croix, pour lesquelles Dieu me donnait un grand amour. Je priais pour demander d’y être fidèle.

Or, dites-moi, mon cher frère, si je vous avais ouvert mon cœur, qu’auriez-vous dit ? Qu’auriez-vous fait ? Vous auriez dit que j’étais folle, et, avec bonne intention, vous auriez fait naître mille obstacles et empêché mon plus grand bonheur, ma plus grande consolation, ma joie sans bornes, mon doux repos, qui est d’accomplir en tout la volonté de mon Dieu. Et quand je l’accomplis par la croix, je suis nourrie divinement, et d’une nourriture qui me fortifie, qui m’anime, m’encourage et me vivifie ; mais la crainte de ne point faire cette sainte volonté est pour moi plus affreuse que l’enfer. Ainsi, si j’avais été assez infidèle que de n’avoir pas suivi la voix de Dieu, et que je vous eusse ouvert l’intime de mon âme, j’aurais perdu ma grâce, et Dieu l’aurait donnée à un autre. Je pense qu’après une telle infidélité, je n’aurais jamais pu avoir de vrai repos, qui ne se trouve qu’en Dieu seul.

Je vous ouvre présentement mon cœur. Je ne crains point que nulle créature mette obstacle à me faire souffrir, puisque j’écris ceci étant dans la prison de Vincennes, où il y a déjà près de quatre ans que je suis pour la dernière fois, et je ne sais si jamais j’en sortirai, et si j’aurais jamais nulle consolation que celle de souffrir. Cependant, ayant eu l’occasion de ce morceau de papier, avec un bâton pour me servir de plume et de la suie pour me servir d’encre, j’écris ceci à tout hasard, si (peut-être) Dieu permet que quelque jour je vous le puisse faire tenir pour vous consoler de ma prison, car vous en avez cent fois plus de chagrin que moi, qui ne fais qu’en remercier Dieu tous les jours, la regardant comme un don de Dieu qui n’a point rejeté mon sacrifice, et une très grande grâce qu’Il me fait.

J’espère que Dieu ouvrira un jour les yeux aux personnes droites, et qui, avec bonne intention, nous font de la peine parce qu’elles n’ont pas la lumière de vérité, la fausseté ayant offusqué leur jugement par la malice et l’adresse des méchants, et qu’Il fera reconnaître la pierre précieuse au milieu d’un vilain bourbier de calomnies, qui ne la gâtent aucunement, mais l’embellissent et lui donnent un éclat admirable aux yeux de Dieu. J’entends Madame Guyon ; et j’ai l’honneur d’avoir part

à ses croix, et de la connaître par la grâce de Dieu expérimentalement et foncièrement, ayant eu la consolation d’être avec elle durant douze années. La voyant agir, j’ai été toute embaumée de ses vertus. Depuis que Dieu m’a fait sentir Son amour, rien ne m’a pu contenter que Lui, et partout où j’ai vu ses traces, j’ai marché à grands pas pour Le suivre. La prison ne resserre que le corps et n’empêche point l’union des âmes : je l’ai bien éprouvé depuis. Je suis toute seule dans cette prison, où je me suis sentie plus fortement unie à elle en Dieu que si j’en étais proche. C’est l’amour de Jésus-Christ qui nous unit, c’est le lien qui nous serre, c’est en Lui et pour Lui que je l’aime et que nous nous aimons. Tant plus je l’aime, tant plus je sens une largeur d’âme pour l’aimer.

Ne vous étonnez pas, mon cher frère : sans entrer dans aucune particularité, je vous dirai seulement qu’elle m’a obtenu la grâce d’aimer mon Dieu, que j’aime, que j’aimerai toujours et que j’aime continuellement. Oui, elle m’a obtenu cette grâce d’aimer, et Dieu S’est servi d’elle pour imprimer Son amour sur mon cœur, pour m’arracher de moi-même, me faisant marcher par la mort et le renoncement à toutes mes inclinations naturelles, et avec assiduité, ayant une patience et une charité continuelle pour moi, dont la reconnaissance durera éternellement.

Ainsi, ne vous étonnez pas que je l’aime. Oui, je l’aime, parce qu’elle aime mon Dieu, mais d’un amour sans bornes, d’un amour réel, essentiel, vif et opérant. Et c’est cet amour qui a la force d’unir nos cœurs d’une manière que je ne puis exprimer. Je pense que c’est un commencement de l’union que nous devons avoir dans le ciel, où l’amour de Dieu nous tiendra tous unis en Lui.

Voilà une petite évaporation que je vous fais de mon cœur. Guérissez à présent l’oppression du vôtre, n’ayez plus de peine de ce que j’ai été réservée envers vous, de ce que je ne vous ai jamais parlé de Madame Guyon.

- Vie, lettre no. 6 en annexe (p. 258 du vol. 3 de l’éd. Dutoit ; p. 1031 de notre édition) : « D’une fille qui avait servi Madame Guyon douze ans, et qui était retenue huit ans en prison. » Mademoiselle Marc, ainsi que Famille (Marie de Lavau) étaient les deux filles très fidèles à Madame Guyon. Cette lettre montre la noblesse et la profondeur de cette simple servante et peut servir à définir ce que sont l’union des cœurs et la maternité spirituelle.

0.  LETTRE SUR L’ABANDON.

Dieu est.

Que la plénitude de Jésus-Christ soit le lien de nos cœurs et toute notre plénitude.


Votre aimable épître m'a bien fort réjouie et m'a fortifiée et soutenue en un mal de côté et une fièvre dont je suis attaquée depuis huit jours, ce qui m'a beaucoup plus changée que la maladie précédente et, nonobstant, on me permet d'entendre tous les jours de la sainte messe, où j'ai le bonheur d'y recevoir mon Unique ; ce qui me fortifie de sorte que dans mes maux les plus pressants je ne suis point empêchée de mon corps, et je jouis d'une paix et d'une joie qui ne se goûte pas dans toutes les délices du monde. Je ne m'arrête pourtant pas à cet état béatifique [f°305v°] mais je fais tout recouler dans sa source et me repose seulement dans l'accomplissement des volontés de mon Dieu, m'abîmant et me perdant en Lui sans m'arrêter à ses dons ni réfléchir pour moi-même ; c'est l'amour qui opère tout en moi et cela me tient dans un anéantissement profond, et je vous puis dire en vérité que la volonté de Dieu domine souverainement en moi, la mienne étant perdue, ce qui me fait jouir d'une béatitude encommencé [sic] et parfois je dis à mon amour que je crains qu'il ne me fasse faire ici-bas mon paradis.

Mais ayant été reprise intérieurement de ce retour sur moi, je vis à l'abandon, me liant à toutes les dispositions de Dieu sur moi. Cet état me sépare de moi-même, et m’unit à Dieu d'une façon incompréhensible et me dispose à toutes les souffrances et privations de Dieu même, n'ayant qu'un simple [f°306] et unique désir qui est que Dieu lui-même accomplisse son bon plaisir en moi de la sorte qu'Il trouvera bon, et ceci se fait par un acte simple qui comprend tous les actes, et …a Que je sois dans la passion1 et point dans l'action, je suis dans un mouvement d'amour continuel quoiqu'il ne soit pas perceptible, et j'ai reconnu que notre activité gâtait tout et s'opposait à l'opération de Dieu sur nous ; et en vérité, nous rendons plus de gloire à Dieu en un moment dans cet état que nous ne ferions en mille ans par nos propres actes, qui sont toujours souillés de quelque recherche de nous-mêmes ; enfin j'ai reconnu par ma propre expérience que tout notre bien consiste à nous perdre et à nous tenir entre les mains de Dieu comme des instruments pliables et maniables à toutes Ses volontés, nous renonçant en tout, [f°306v°] adhérant uniquement à Lui. J'ai souvent depuis huit ans un martyre inconcevable pour avoir voulu agir de moi-même en cet état. Je ne vous dis rien par spéculation ni pour l'avoir appris de qui que ce soit, Dieu ayant toujours permis que je n'ai pu méditer ni beaucoup lire, et m'ayant mise entre les mains de personnes quoique très doctes qui gardaient un éternel silence avec moi. Le Saint-Esprit mon divin directeur me faisait demander avec des prières continuelles ce qu'Il voulait me

donner, et je n'ai jamais rien appris que par goût et par expérience. Ceci tient une âme dans le dernier anéantissement parce qu'elle n'aperçoit rien en elle qu'une opération continuelle des grâces de Dieu, et que si il y a quelque bien, c’est Dieu qui le fait. Cette vérité fait que l'âme est dans une [f°308] soumission entière aux volontés de Dieu sur elle pour pénibles qu'elles soient à la partie inférieure, et aussi dans une action de grâce sans intermission, et cela se fait sans peine, mais par un mouvement amoureux et respectueux du cœur qui me semble tenir de l'acte des bienheureux dans le ciel. Depuis quelque temps je suis portée à mener une vie cachée, et les personnes pour saintes qu'elles soient ne me sont point en désir, Dieu étant seule ma suffisance. Je dis souvent à Sa divine majesté, « ôtez-moi tout et vous donnez à moi et j'aurais tout. » Je suis dans une abstraction de tout le créé et de moi-même, c'est là où est ma joie.

A.S.-S., pièce 2057, f° 305-307. Cette copie de lettre, d’une écriture claire mais malhabile, suit  la pièce commençant par : « Le dernier de janvier en soupant le soir... » (v. vol. III, « Témoignages spirituels ») et précède la copie d’une lettre écrite par la Demoiselle Marc pendant sa prison (v. la pièce suivante). Elle est précédée par : « Sur l'abandon à Dieu / Lettre de M D La Verrie [Verrie de lecture incertaine ; Mme Lavière ?] à son directeur. »

L’adresse « …à son directeur » semble écarter Mme Guyon comme destinataire possible (encore que celle-ci fût appelée la « Dame directrice » par Tronson et d’autres). Il se peut qu’elle soit adressée au « R. P. » dont il est question dans la lettre suivante de Melle Marc, et peut-être même est-elle de cette dernière. Insistant sur le véritable abandon, elle produit un exemple d’une vie intérieure « quiétiste ». L’utilisation de mots savants (« état béatifique », « abstraction »…) laissera place à des mots simples et plus concrets dans la lettre de Melle Marc.

aIllisible.

1dans la passiveté.

0. DE Melle MARC, EN PRISON.

A Dieu toute la gloire !

Mon révérend Père, je vous dirai les sentiments de mon cœur le plus brièvement que je pourrai.

Je suis sur la croix très volontairement, quoique douloureusement. J’aimerais mieux mourir que de faire la moindre chose par moi-même pour en sortir : ce serait un bourreau qui m’arracherait le cœur, m’étant livrée et donnée entièrement à mon Dieu. Qu’Il fasse de moi ce qu’Il voudra : j’adorerai toujours Sa très sainte volonté, que j’aime très

tendrement . Je m’estime heureuse d’être prisonnière pour Son amour. La nature souffre, mais il la faut laisser gronder. Je n’ai peur de nulle croix nouvelle, mon cœur est préparé à tout ce que l’on pourra me faire souffrir. Je suis endurcie à la croix, je l’aime d’un véritable amour parce qu’elle me fait trouver mon Dieu.

Si Dieu permet que je ne voie jamais ma chère maîtresse sur la terre, je la verrai dans le ciel : la puissance des hommes ne va pas là. Cependant, comme notre union n’est fondée que sur l’amour de Jésus-Christ, c’est en Lui et pour Lui que je l’aime et lui suis unie plus intimement que si j’étais avec elle. Lorsque je prie, elle est toujours avec moi1 ; si je me séparais d’elle, je m’arracherais de mon cher Sauveur. Notre union ne sera interrompue ni sur la terre ni dans le ciel, union de croix sur la terre, union de possession de Dieu dans l’éternité. C’est cette espérance qui vivifie mon âme.

Elle m’a aidée à m’arracher de moi-même, de mes inclinations naturelles. Dieu s’est servi d’elle pour S’imprimer en mon cœur, [f°308v°] et si fortement que je ne puis l’exprimer ; mais je le sens bien intimement. Oui, elle a imprimé l’amour de Jésus-Christ si fortement en moi qu’il me semble réellement qu’il est gravé sur mon cœur en caractères profonds et ineffaçables. C’est pourquoi j’espère que Dieu me soutiendra par la force de Son amour, qui est ma vie. C’est cet amour qui a uni nos cœurs. Plus j’aime Dieu, plus je me sens serrée à elle : ainsi, qui nous séparera ? Ce ne sera ni les tourments, ni les prisons, ni la force des hommes, ni des diables. Rien ne nous séparera jamais de l’amour de Jésus-Christ2. C’est dans ce cœur aimable que je la trouve toujours. Ô cœur de Jésus, vous êtes ma vie et mon repos ! J’élève mon cœur et mes mains vers Vous, et Vous rends grâce de ce que Vous m’avez unie à un cœur qui Vous aime si tendrement et si purement qu’il en a tout embaumé le mien ; et c’est ce baume d’amour qui réjouit mon âme dans ma captivité.

La nature souffre beaucoup ; cependant je ne voudrais pas ne point souffrir, et dans l’intime de mon âme, je sens une crainte secrète de perdre ou d’éloigner de moi ma bien-aimée croix. C’est la chérie de mon cœur, je l’ai épousée d’une force inconcevable ; aussi lui veux-je garder fidélité tant que je respirerai. Je me suis tout à fait consacrée, donnée, vouée à mon Dieu, corps, âme, esprit, tout entière et sans réserve. Je Lui appartiens, qu’Il fasse de moi ce qu’Il voudra : je suis soumise à tout. Je ne sens nul désir, nulle volonté, qu’à dire en tout et partout : « Que votre très sainte volonté soit faite, ô l’amour de mon cœur ! » Enfin, un fiat continuel en moi, quoique douloureusement.

1L’unité des cœurs que l’on a constatée entre Fénelon et Madame Guyon.

2Cf. Rom., 8, 35-39.

C’est là mon penchant où je me sens entraînée, qui m’enfonce en Dieu par la croix.

[f° 309] Ô croix, qui consommez de douleur et qui vivifiez, que vous êtes amère, et que vous êtes douce ; vous tuez et vous donnez la vie. Ô que votre amour est fort lorsque l’on s’est livré à vous. Mon désir serait de mourir entre vos bras : vous me rendriez infailliblement dans le sein de mon Dieu, où j’aspire sans cesse, et où je repose sur la terre. J’espère et je crois fortement y reposer dans le ciel.

A.S.-S., pièce 2057, f° 308r° à 309r° ; de la main de Dupuy : « Copie d'une lettre escritte par la demlle Marc pendant sa prison au R. P. » « adressée à Mme Guyon add. marg. » - Vie, lettre n° 7 en annexe (p. 262 du vol. III de l’éd. Dutoit ; p. 1034 de notre édition).

Témoignages.


Nous reproduisons dans cette deuxième section de ce second volume de la correspondance, des textes qui ne sont pas des lettres, tout en en étant souvent assez proches formellement ; l’ensemble des textes qui fournissent des compléments biographiques concernant directement Madame Guyon forme une masse très réduite en comparaison de ceux portant sur la querelle du quiétisme. Ils sont regroupés sous deux titres :

Les Protestations, soumissions, attestations, adressées principalement à Bossuet ou aux examinateurs. Quelques Témoignages divers s’y ajoutent.

Les Pièces judiciaires comportent l’enquête bien informée faite à l’intention de Mme de Maintenon, diverses directives de Pontchartrain, etc., concernant les emprisonnements de Madame Guyon ou de ses proches.

Le troisième et dernier volume comportera de même, en deuxième section, un dernier volet de Témoignages spirituels.

Protestations, soumissions, attestations. Témoignages divers.

0. DU F. BONIFACE A D‘ARENTHON D’ALEX. 19 décembre 1683.

[ …]1

Pour ce qui regarde le R[évérend] P[ère] Lacombe, j’ai protesté à Votre Grandeur que nous n’avons jamais parlé de lui, ni des pères barnabites, qu’à l’avantage de leur mission.

Pour le petit livre, nous n’en avons parlé que pour leur faire comprendre qu’ils ne l’entendaient pas, de la manière qu’ils faisaient oraison qui était mauvaise ; mais comme nos matières sont passées sur ce sujet, nous n’avons rien à dire là-dessus, et nous n’en parlerons jamais.


Je n’espère pas d’ailleurs de pouvoir retirer aucun livre que les cinq que nous avons brûlés1 parce que ceux et celles qui en lisent ont fait des conventicules et des assemblées entre eux, où ils se sont déterminés de les brûler plutôt que de nous les faire voir, si bien que nous n’aurons plus de guerre pour cela.

[…]3

De Votre Grandeur, son très humble et très obéissant serviteur, F. Boniface, Cap[ucin] ind[igne], A Rumilly, ce 19 Xbre 1683.

E. Ritter, « Madame Guyon et le Père La Combe », Revue Savoisienne, 1893, p. 249 et suivantes. (Cet article livre trois pièces intéressantes éclairant la période mal connue de Thonon : le présent document, celui qui lui succède, ainsi qu’une lettre de Le Camus du 18 avril 1685, reproduite dans notre premier volume : « Monseigneur, J’ai répondu à toutes les lettres… »).

1,3Paragraphes ne concernant pas le P. Lacombe.

2 « …ils se firent apporter tous les livres qui traitaient d’oraison, tous sans exception, et les brûlèrent eux-mêmes dans la place publique. Ils étaient fort enflés de leur expédition, mais la ville se souleva à cause des coups donnés au père de l'Oratoire, et les principaux allèrent à Monseigneur de Genève lui dire le scandale où l'on était de ces missionnaires nouveaux si différents des autres, parlant du père La Combe qui y avait été autrefois en mission, et l'on disait qu'on n'avait envoyé ceux-là que pour détruire ce qu'il avait fait. Monseigneur de Genève fut obligé de venir lui-même dans cette ville et de monter en chaire, protestant qu'il n'avait point part à cela, que les Pères avaient poussé le zèle trop loin. » (Vie, 2.18.4)

0. MEMOIRE ECRIT A THONON. Avant novembre 1687.

Monseigneur est très humblement supplié :

Primo. De supprimer et défendre les trois livrets suivants, à savoir : un livret intitulé Lettre d'un serviteur de Dieu à une personne qui aspire à la perfection1 ; un autre intitulé le Court moyen de faire l'oraison2, et l'autre, Les Règles des Associés à l'Enfance de Jésus3.

2° d’obliger, sous peine d'excommunication, toutes les personnes qui en auront, de l'un et de l'autre sexe, et de quelques conditions qu'ils soient, de les apporter à mondit Seigneur, ou à quelque autre personne

1Repris dans les Opuscules spirituels…, 1712, « Lettre du serviteur de Dieu […] Jean Falconi… », p. 79-93. Sur Falconi (1596-1638), v. Index.

2Le Moyen court de Madame Guyon, édité en 1685 à Grenoble ; repris dans les Opuscules spirituels…, 1712, « Moien court… », p. 1-78.

3Les Opuscules spirituels…, 1712, « Les Règles des Associés… » de Madame Guyon, p. 349-404.

établie par lui, pour déraciner cette secte des passifs qui est fomentée par ces livres de l'oraison passive, ou par les discours qui sont fondés sur les mêmes principes et maximes des passifs, d'où ils dérivent comme d'une source infecte et suspecte.

3° de casser et supprimer cette société de l'Enfance, instituée par le père Lacombe, de quelques jeunes filles dans la maison de l'Hôtel-Dieu, pour être toutes passives, qui est un séminaire et un nid de cette secte, ou bien de les mettre sous la direction et conduite de leurs curés qui les remettent à la pratique de la dévotion ordinaire reçue et approuvée par l’Église, et leur fasse quitter les principes et maximes nouvelles et suspectes que leurs Directeurs passifs leur enseignent et font pratiquer selon les règles susdites.

4° Qu’en cas qu'elles ne soit pas cassées, supprimées, ou renvoyées chez leurs parents, pour détruire ce dangereux séminaire des passives, il plaise à Monseigneur de faire transporter dans l’église la fonction du vingt-cinq de chaque mois, qui consiste à se communier toutes à l'autel de la Congrégation et d’y donner la bénédiction du Très Saint Sacrement, l'après-dîner sur les quatre à cinq heures. […]4

5° Qu'il plaise à Monseigneur de faire prêcher et exhorter les passives et les peuples à reprendre le chapelet et de faire les prières accoutumées dans l’Église, de leur persuader la dévotion à la sainte Vierge et au saints, et de laisser cette oraison passive, ses principes et ses maximes qui détruisent et font mépriser négliger toutes les autres véritables dévotions.

6° De faire changer de cure un peu plus éloignée au curé de Margence, pour l’écarter des monastères, des fauteurs et partisans de la passiveté, qui la fomentent.

7° D’ordonner que l'on ne communie point à la sourdine, sans l’assistance de quelqu'un qui dise le Confiteor, selon la sainte coutume de l’Église.

8° Qu’on se communie les fêtes et dimanches et les jours qu'il y aura quelque indulgence dans quelque église, se confessant auparavant que de se communier.

9° Interdire aux directeurs et confesseurs passifs le Tribunal de la confession et de la chaire.


10° Défendre aux confesseurs de donner pour pénitence de faire l'oraison passive, mais la mentale simple, ou des prières vocales dites avec attention et dévotion, selon la pratique de l'Église.

11° De faire porter et dire le chapelet aux passives qui en font un mépris, aussi bien que des oraisons vocales.

12° Leur faire enseigner et porter les adorations, culte et respect dû aux images de Jésus-Christ et de ses saints.

13° De défendre aux prédicateurs et catéchistes sous peine d'excommunication, de suspensions et peines corporelles, d'enseigner directement ni indirectement cette oraison passive, et de ne faire aucun mépris des oraison vocales, chapelets, scapulaires, office de Notre-Dame, ou autres oraisons vocales, selon la dévotion d'un chacun.

14° Les directeurs passifs font faire trois jurements aux … premièrement, de ne se confesser qu'aux directeurs de leur secte ; deuxièmement, de ne faire point d'autre oraison que l'intérieure ou passive ; troisièmement, de ne se point marier.

- E. Ritter, « Madame Guyon et le père La Combe », Revue Savoisienne, 1893, p. 249 et suivantes :  « un mémoire qui n’est pas daté ; il a été écrit à Thonon […] antérieur à la lettre-circulaire du 4 novembre 1687, adressée par Mgr d’Arenthon d’Alex à ses curés pour leur enjoindre de retirer des mains de leurs ouailles le Moyen court, la Règle des Associés, etc. » 

Voir Vie, 2.14.5 : « Durant que j'étais ainsi malade, Notre-Seigneur donna la pensée au père La Combe d'établir un hôpital dans ce lieu où il n'y en avait point, pour retirer les pauvres malades, et d'instituer aussi une congrégation de Dames de la Charité pour fournir à ceux qui ne pouvaient quitter leur famille pour aller à l'hôpital ce qui leur était nécessaire pour vivre dans leur maladie, à la manière de France, dont il n'y a aucune institution en ce pays-là. […] Ces dames s'unirent, comme je l’ai dit, aussi pour pourvoir aux malades qui ne pouvaient aller à l'hôpital, et je leur donnai les petits règlements comme je les avais observés étant en France, ce qu'elles ont continué avec amour et charité. Il eut aussi la dévotion de faire faire tous les vingt-cinquièmes (des mois) la bénédiction dans la chapelle de la congrégation, qui est dédiée au Saint-Enfant-Jésus, et nous donnâmes pour cela un ornement complet à cette chapelle. »

4Le mémoire justifie ensuite ce transport : le lieu présent de la Congrégation actuelle s’avérerait peu convenable pour une telle dévotion.

0. TEMOIGNAGE DU P. THOMAS. Après 1687.

Trois choses me viennent en mémoire au sujet de Madame Guyon que je découvre par intérêt de la vérité. Voici un raisonnement, des plus égarés du monde, qu'elle fit au sujet de la condamnation de Molinos,

voulant comme si [le] mettre à couvert des anathèmes du pape qui était dans un âge décrépit. Jésus-Christ, dit-elle, abandonne les espèces sacrées dès lors qu'elles sont altérées par quelque corruption. Le Saint-Esprit aussi abandonne l'homme quand les puissances de son âme sont, par un grand âge, altérées. La conclusion était que le pape n'avait plus le Saint-Esprit pour juger souvent et sûrement de la doctrine de Molinos. Il n'y a [qu']à pleurer et à rire d'un argument de cette fabrique.

Il me souvient pareillement que, dans un entretien, elle dit tout à coup que si elle voyait une personne dans la boue, elle l'y enfoncerait jusqu'au col, si peu il fallait s'ébranler et se remuer (vous savez quel est ce langage).

Elle a dit aussi, en lui parlant d'une certaine âme qui avait peine à aller à confesse : « Qu'importe, c'est plutôt se salir ».

A.S.-S., pièce 7022, intitulée : Le père François Thomas, vicaire général de la réforme de l'ordre de Grandmont. Conversation de Madame G[uyon].

0. ABREGE DE LA VIE DE MADAME GUYON PAR LE DUC DE CHEVREUSE. 1693.

Il est juste, monsieur, de vous expliquer les raisons qui obligent plusieurs personnes censées à croire que N. [Mme Guyon] a reçu l'esprit de Dieu avec abondance. Mais il faut pour cela vous dire en peu de mots le cours de sa vie. Elle est d'une famille noble très bonne et ancienne, originaire du Bas Maine, et établie à M[ontargis] depuis trois générations. Elle a été élevée non seulement honorablement mais chrétiennement dans la maison de son père. Elle s'est trouvée prévenue de grâce dès sa tendre jeunesse. Mais ayant été mariée à quatorze ans1, elle se dissipa un peu pendant deux ou trois ans, vivant néanmoins avec règle et beaucoup d'honneur. Elle était naturellement vive, un peu vaine, aimant sa beauté et son agrément naturel, noble avec cela et généreuse, le cœur bon, libérale, compatissante, de l'esprit, un peu de cette légèreté ordinaire aux femmes, qui, dans une personne vive, cause souvent l'exagération et l'imprudence, mais avec cela beaucoup de droiture, d'équité et de raison.

Sa conscience lui reprochant toujours dans ce jeune âge que sa vie toute réglée qu'elle était selon les hommes se trouvait bien différente de ce que Dieu avait commencé à lui demander dès son enfance, elle rencontra un religieux de Saint-François qui se sentit pressé intérieurement

de l'exciter à chercher Dieu en elle-même. Elle pouvait avoir dix-sept à dix-huit ans. À peine se fut-elle retrouvée au-dedans, qu'elle se trouva fortement attirée, et cet attrait qu'elle ne connaissait pas augmenta à tel point qu'il l'enleva presque continuellement aux choses extérieures pour la tenir plongée en Dieu. Elle ne pouvait s'en retirer qu'avec un extrême effort, et cela dura ainsi plusieurs années. Cependant le même attrait la porta avec une grande violence aux pénitences les plus dures et aux œuvres de charité continuelles. Il n'y avait sorte d'austérité à laquelle elle ne se livrât jusqu'à se mettre en sang au travers des épines et orties3, se brûler avec la cire fondue4 et les charbons ardents, se retrancher tout ce qui pouvait plaire au sens ou les délasser. [f°310v°] faire avec une fermeté inouïe ce qui paraissait insurmontable à la nature, comme lécher les ulcères des pauvres et en avaler le pus5 (ce qui ne se passait pas sans d'étranges vomissements,) et tout cela par un mouvement intérieur auquel il lui paraissait impossible de résister, car souvent les répugnances ou la lassitude de la nature étaient telles qu'elle n'aurait jamais pu les surmonter si elle n'y avait été intérieurement forcée.

Ses aumônes étaient grandes et son industrie pour le secours des pauvres qu'elle visitait soigneusement6 ne paraissait pas naturelle. L'argent qu'elle y employait abondamment ne diminuait point entre ses mains en sorte que dans le compte qu'elle rendait exactement à son mari de la dépense de la maison il ne rentrait que médiocrement et autant à peu près qu’il en voulait faire. Durant ce temps-là, elle fut avertie en songe de la mort qu'elle ne savait pas de son père dont elle était éloignée et elle le dit le matin à une abbesse chez qui elle passait. Elle eut encore d'autres avertissements extraordinaires, surtout à la mort de son mari.

Pour la santé, elle avait souffert prodigieusement en toutes manières de sa belle-mère et de son mari même, sa contrainte, la tyrannie qu'elle exerçait sur elle, l'insolence continuelle de ses propres femmes qu'on animait contre [elle] et à qui il ne lui était pas permis de répondre, mais plus que tout cela sa douceur, sa patience et son silence sont surprenants. Alors elle commença à entrer dans un état de peines intérieures de toutes sortes, qui se joignirent en force aux extérieures. Rien n'égale ses délaissements et sa fidélité. Ce temps dura six ou sept années.

Elle fut ensuite appelée à aller à Genève par bien des voies différentes et sans qu'il plût à Dieu de lui faire connaître ce qu'elle y devait

3Vie 1.10.1.

4Vie 1.19.1.

5Vie 1.10.3.

6Vie 1.18.7.

faire. Bien des personnes de piété et personnes qui ne la connaissait [f°311] pas et absentes qui ne savaient pas cette vocation le lui firent savoir de leur côté. Elle y fut excitée par mouvements intérieurs, songes, etc. Enfin après avoir résisté à ce qui lui paraissait une folie et ce qu'elle savait qui la ferait paraître à toute sa famille et aux autres personnes dont elle était connue, elle s'abandonna les yeux fermés à l'ordre de Dieu sur elle et partit pour Genève.

Je ne parlerai pas du détail de ce qu’elle y fit aussi bien qu'à Thonon, Gex, Verceil et Grenoble où Dieu la conduisait soit dans les maisons religieuses ou chez des dames d'une piété distinguée, car les biens et les conversions que Dieu opéra par elle sont innombrables. Je dirai seulement qu'elle y connut le père de la Combe, barnabite, saint homme qui faisait en ce pays-là plusieurs miracles, et qui en fit en sa personne en la guérissant tout d'un coup dans une grande maladie, où après avoir reçu l'extrême onction et avoir déjà les pieds et les jambes froides, on n'attendait que le moment qu'elle expirât. Il fut son confesseur, mais elle-même le conduisit à une voie intérieure plus élevée. Là, par son ordre, elle obéit au mouvement pressant qu'elle avait d'écrire sans savoir quoi sur l'Ecriture sainte, et elle y fit ses commentaires mystiques au courant de la plume sans rature que de quelques mots.

Elle écrivit aussi en 1683 au père de la Combe la lettre prophétique qu'on sait7 dont une bonne partie est arrivée (ce dont il n'y avait alors, ni plusieurs années depuis, nulle apparence) et dont l'autre partie commence déjà à arriver. Elle y fit un grand nombre de miracles par son simple mouvement et prédit plusieurs choses futures qui sont arrivées [f°311v°] ensuite, ce qu'elle a toujours continué depuis jusqu'à présent selon qu'il a plu à Dieu. Depuis environ treize ans, ses peines intérieures étant cessées, elle s'est mise dans une pleine, intime et continuelle union à Dieu, qu'elle croit avoir pour ainsi dire toujours au-dedans d'elle, et principalement à Jésus enfant qui lui a communiqué par état sa simplicité, sa candeur, sa petitesse et son innocence.

Outre les miracles et les prédictions soit par mouvement subit ou par un songe, elle a un don particulier de communiquer la grâce à ceux que Dieu lui destine pour cela, et cette communication se fait par la lecture de ses lettres et ouvrages, ou par la prière, ou même par le simple silence dans lequel on se met devant Dieu pour recevoir ce qu'il Lui plaira de donner. Un grand nombre de personnes mêmes prévenues contre elle et en qui d'ailleurs l'imagination ne domine nullement, l'ont expérimenté mille fois et en rendent témoignage.

7Voir au début de ce volume la lettre n°3 à Lacombe, du 28 février 1683, « Il me semble que jusqu’ici l’union… ».


... Saa plénitude dure longtemps, l’oppresse et la rend comme toute languissante, parce que cet esprit ne lui étant donné que pour le communiquer, elle souffre beaucoup de l'empêchement qui arrête cette communication, et cela qui est tout dans l'âme se répand même quelquefois jusqu'à tout le corps et les sens.

Elle souffre intérieurement dans l'âme d'une manière si forte pour diverses personnes, soit pour la conversion des pécheurs, soit pour l'augmentation des grâces de personnes qui y résistent, que le corps même en est très fatigué.

Elleb sent distinctement quand ces personnes quoique éloignées de plusieurs lieues combattent contre l'attrait de Dieu qui les porte à la petitesse et à l'abandon et elle leur fait savoir qu'ils résistent à Dieu et qu'ils doivent se laisser à lui absolument dans l'oubli d'eux-mêmes. Elle terrasse ainsi , arrête les moindres mouvements de leur âme, elle leur …c qu'ils découvrent et qu'ils ne voyaient pas en eux-mêmes et qu'ils y reconnaissent effectivement quand elle le leur écrit, etc.

Elle a des souffrances semblables lorsqu'il lui doit arriver des persécutions, avant qu'il en paraisse la moindre trace et Dieu la met dans un état d'agonie terrible. Laquelle a écrit plusieurs fois avant le temps et dont on garde les lettres avec la date de la réception [f°312].

Dans le temps de sa misère, Genève lui vint dans l'esprit et d'une manière qu'elle ne peut dire. Ce qui lui fit craindre beaucoup, se demandant si elle irait jusqu'à cet excès d'impiété que d'apostasier.

À quelque temps de là, il se présenta la nuit en songe une petite religieuse fort contrefaite qui lui sembla pourtant et morte et bienheureuse, et lui dit : « Ma sœur, je viens vous avertir que Dieu [veut] vous prendre à Genève ».  Elle l'a reconnue depuis au portrait de la mère Bon car c'était elle qui mourut dans ce temps-là8.

Ensuite ayant écrit au père de la Combe de prier pour elle à sa messe le jour de la Madeleine en Savoie où il était, au premier moment il lui fut dit trois fois avec impétuosité : vous demeurerez au même lieu avec elle9. Il n'avait jamais eu de parole intérieure et en fut étonné.

Après, étant entrée à Paris dans une église pour se confesser, elle alla au premier confesseur10 qu'elle trouva et ne la connaissait pas ni ne l'a jamais vu depuis, après une simple et courte confession, il lui dit : « Je ne sais qui vous êtes, fille, femme ou veuve, mais j'ai un fort mouvement intérieur de vous dire que vous fassiez ce que Notre Seigneur vous a fait connaître sur ce qu'il voulait de vous. Je n'ai que cela à vous dire. »

8Vie 1.27.7

9Vie 1.27.8.

10Vie 1.29.1.

Elle répondit qu'étant jeune veuve et ayant de petits enfants de quatre et six ans, Dieu ne pourrait lui demander que de les élever. Il répliqua : « Je ne sais rien. Vous savez bien si Dieu vous a fait connaître qu'il voulait quelque chose de vous et si il n'y a rien qui vous doive inquiéter de faire sa volonté, il faut abandonner les enfants pour la faire. » [f°312v°]

Ensuite un religieux de saint Dominique de ses amis voulant aller en mission à Siam, étant près d'en prononcer le vœu qu'il avait écrit, il ne lui fut pas possible. On lui trouva à entendre qu'il devait venir parler à Madame Guyon. Il y vint, et répugnant à lui déclarer, alla dire la messe dans la chapelle, croyant qu'il suffisait qu'il y fit son vœu à cette messe, qu’elle entendait. Mais il en fut empêché, et quitta l'amict qu'il avait déjà mis pour l'aller trouver. Il lui déclara donc sa résolution. Elle le sentit alors fort poussé de lui dire ce qu'elle avait dans l'esprit pour Genève depuis longtemps et lui raconta un songe qu'elle avait vu le Thabor11, le ciel ouvert où on l'invitait d'aller ; qu'elle répondit que le Thabor n'était pas pour elle, mais le calvaire ; que pressé d'y aller, elle le fit, n'y trouva qu'un reste de lumière et vit descendre une croix excessivement grande ; que beaucoup de prêtres, religieux et moines l'empêchaient de venir, que pour elle, Madame Guyon, elle trouva simplement en sa place une peur, mais que cette croix s'approcha d'elle avec un étendard de même couleur et se jeta toute seule entre ses bras, qu'elle la reçut avec beaucoup de joie ; que les bénédictines ayant voulu la lui ôter, elle [la croix] se retira de leurs mains, pour se jeter dans les siennes. S'entretenant de cela avec le Père, elle eut un fort mouvement de lui dire : « Vous n'irez point à Siam, vous me servirez en cette affaire et c'est pour cela que Dieu vous a envoyé ici. Je vous prie de me donner votre avis. » Il répondit qu'il prierait Dieu en disant la messe trois jours, puis lui parlerait. Après quoi il lui dit qu'il croyait que Dieu voulait qu’elle allât en ce pays-là (de Genève), mais que pour en être assuré, il fallait voir M. de Genève, qu'il approuverait le dessein s'il était de Dieu, sinon il n'y fallait plus penser. Il s'offrit d'aller pour cela à Annecy. Pendant qu'il parlait de cela, ils virent un religieux passant qui leur dit : « Savez-vous bien une nouvelle, l'évêque de Genève est arrivé à Paris. »

Alors le religieux y alla, et elle, par une affaire de providence, s'y trouvant peu après, vit aussi M. de Genève qui approuva son dessein et lui dit qu'il a rencontré [appris] par providence, que de Nouvelles Catholiques voulaient s'aller établir à Gex, qu'elle irait avec elles et de là à Gex si elle [f°313] voulait. Elle ne savait cependant ce que Dieu y

11Vie 1.29.2 ; nous omettons de signaler des parallèles que le récit de la Vie fournit avec ce témoignage de Chevreuse ; celui-ci fait un résumé de lectures, en le mêlant à ce qu’il a entendu de la bouche de Mme Guyon.

demandait d'elle, mais ayant vu la supérieure des Nouvelles Catholiques depuis, cette dernière la confirma fort dans ce dessein.

Elle consulta M. Bertaut [Bertot] qui lui dit que son dessein était de Dieu, et qu'il y avait quelque temps que Dieu lui avait fait connaître qu'il voulait quelque chose d'elle12.

Elle avait des songes mystérieux qui ne lui pronostiquaient que croix, persécutions et douleurs.

Alors le songe de M. l'A[bbé] de f[énelon]13.

Elle et le religieux dominicain ... au père de la Combe pour avoir son avis. Il manda qu'il avait fait prier de très saintes filles qui toutes disaient que Dieu la voulait à Genève. Une religieuse de la Visitation, très sainte fille, lui manda que Dieu lui avait fait connaître qu'elle [qu’Il] la voulait à Genève et qui lui avait été dit : « Elle sera fille de la croix de Genève. » Une ursuline lui fit savoir que Notre Seigneur lui avait dit qu'Il la destinait pour être l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux, le bras du manchot, etc.

Le P. g. C. M.14 qu'elle consulta par lettre, lui manda, après quelque temps pris pour prier, que Dieu lui avait fait connaître qu'Il la voulait à Genève, et qu'elle Lui fit un sacrifice généreux de toutes choses. Et parce qu'elle lui prétendit que c'était peut-être une somme d'argent pour aider à une fondation qu'on y allait faire, il répondit que Dieu lui avait fait connaître qu'Il ne voulait point ses biens mais sa personne. Le père de la Combe mandait aussi qu'il voyait cela avec certitude et les deux lettres de ces bons religieux, éloignés l'un de l'autre de cent cinquante lieues et disant la même chose, lui furent rendues en même temps.

Elle se résolut donc de tout sacrifier à Dieu et d'aller comme une folle sans pouvoir dire ni motif ni raison de son entreprise15. Puis l'ouverture du livre d'Isaïe qu'elle eut le mouvement d'ouvrir parce qu'on la voulut détourner du voyage impertinent [non pertinent] ; ce passage était16 :

12Vie 1.29.6.

13Vie 3.10.1 complétée par le ms. de Saint-Brieuc, v. notre éd. p.752.

14Probablement le Père général Claude Martin, fils de Marie de l’Incarnation (du Canada), v. Vie 1.29.5.

15Reprise mot à mot de Vie 1.29.11 : « … Je me résolus d'aller comme une folle, sans pouvoir dire ni motif ni raison de mon entreprise. On m'assurait que vous le vouliez, ô mon Dieu, et c'était assez pour me faire entreprendre les choses les plus impossibles… »

16Isaïe, 41, 14 : Ne craignez point, ô Jacob, qui êtes devenu comme un ver qu’on écrase, ni vous, ô Israël, qui êtes comme mort ; c’est moi qui viens vous secourir, dit le Seigneur, et c’est le Saint d’Israël qui vous rachète. ; Isaïe, 43, 2 : Lorsque vous marcherez au travers des eaux, je serai avec vous, et les fleuves ne vous submergeront point… (Sacy).

«  Ne crains point Jacob qui es comme un petit ver, et toi Israël qui est comme mort ; ce sera moi qui vous conduirai, ne craignez point car vous êtes à moi. Lorsque vous marcherez au travers des eaux, je serai avec vous. »

A.S.-S., ms. 2057, f°310-313, de l’écriture du duc, précédé de : « 1693. Apparemment vers la fin. Abrégé de la vie de Madame Guyon. » Chevreuse s’inspire de sa lecture de la Vie par elle-même, manuscrit qu’il transmettra à Bossuet. L’intérêt du texte qu’il rédige tient aux précisions qu’il apporte sur la vie intérieure partagée par Mme Guyon. Les points de suspension sans crochets signalent des mots que nous n’avons pu déchiffrer.

aCe paragraphe est une « bulle » entourée d’un trait, sans indication de renvoi. Nous la plaçons au fil du texte.

bCe paragraphe forme une seconde « bulle », écrite en caractères serrés en interlignes et additions marginales, particulièrement difficiles à déchiffrer, avec une indication de renvoi dans le texte principal.

cPlusieurs mots illisibles.

1En fait seize ans.


0. JUSTIFICATION. 1694 ?

Je n'entreprendrais jamais de me justifier sur les mœurs si je n'en voyais l'infinie conséquence, parce qu'on prend occasion des crimes dont on m'accuse pour décrier l'intérieur. L'artifice le plus dangereux de l'esprit de ténèbres a toujours été de confondre la vérité avec le mensonge, de se servir des termes les plus approchants afin de glisser son poison. Il a suscité dans tous les siècles de faux illuminés avec des personnes véritablement intérieures afin que, confondant le désordre de ceux-là avec l'innocence de ceux-ci, il dérobât la connaissance de la vérité.

Jésus-Christ s’en plaint dans l’Évangile sous la parabolea de l'homme ennemi qui avait semé de l'ivraie avec le bon grain. Il ne veut pas qu’on arrache l'ivraie devant le temps de la maturité, de peur qu'on n’arrache aussi le bon grain, ce qui fait voir qu'il est moins dangereux de laisser croître l'ivraie avec le bon grain que de perdre le bon grain en arrachant l'ivraie.

Comme le diable sent fort bien que rien n'est plus propre à lui ravir les âmes que la vie intérieure, qui est la véritable vie chrétienne et évangélique, il s'y oppose de toutes ses forces et semble remuer toute la terre [f°1v°] pour cela. Que la vie intérieure soit la vie évangélique, il est aisé de le prouver puisque la vraie vie intérieure est une vieb de renoncement et de mort continuelle à soi-même et à ses inclinations, et non pas une vie déréglée comme on le lui attribue faussement. Ceux qui vivent dans

1aa « Les filles du père Vautier » et la Maillard, citées plus bas.

le dérèglement intérieur, ou n'ont jamais été intérieurs, ou ont cessé de l'être, car cet état est incompatible avec le dérèglement.

Il est arrivé des chutes aux plus grands saints, qui leur ont servi dans la suite d'une humiliation et d'une douleur éternelles, Dieu le permettant d'ordinaire pour confondre l'orgueil, la fausse confiancec et la vaine estime d'eux-mêmes. Mais quel repentir n'ont-ils pas eu de leur faute, quelle confession et aveu de leur misère, quelle humiliation ne leur cause-t-elle point ! Mais en a-t-on jamais vu qui se soient plongés volontairement dans le désordre et qui soit devenus le scandale public de l'Église ? Quelle fin font ces personnes déréglées, sinon que, devenant tous les jours plus coupables, la fin de leur vie n'est que scandale et désespoir. Elles ne cachent point leur désordre, elles s'en glorifient même et, entrant dans le comble de l'effronterie, après avoir quitté Dieu, tout principe d'honneur et de probité, elles se licencient1 à toutes sortes de [f°2r°] crimes. Il y a eu de tout temps de ces monstres dans l'Église de Dieu. Si j'en suis un, il faut m'étouffer moi-même, mais si cela n'est pas, et si ces gens ne me haïssent que parce que j'ai toujours tâché de les retirer de leur désordre, et enfin parce que, ne l'ayant pu faire, je les ai indiquées pour ce qu'elles sont, et que, craignant d'être renfermées, elles ont cru se mettre à couvert de la calomnie…1a

Car enfin, si l'on veut faire attention au caractère des personnes qui m'accusent, leur propre accusation fera ma justification. Ce sont des filles1aa qui se déclarent elles-mêmes abominables. Qu'est-ce qui les porte à m'accuser ? Est-ce le zèle, elles qui voudraient perdre tout le monde ? Est-ce l'intérêt qu'elles prennent à la gloire de Dieu qu'elles déshonorent ? Est-ce le bien de l'Église qu'elles cherchent, elles qui ne veulent que sa destruction, et qui, pour la plus grande part, à ce que j'ai appris, n'ont quitté les erreurs de Calvin que pour se livrer à une nouvelle erreur ? Leur esprit y était déjà accoutumé par celle dans laquelle elles sont nées, et leurs sens, destitués de la discipline de la véritable religion, n'ont eu aucune peine à prendre l'impression du libertinage. D'où vient cet acharnement qu'elles ont contre moi, sinon de la fermeté que j'ai eue à condamner leur désordre, et parce qu'elles m'ont toujours trouvée en leur chemin ? [f°2v°] Sitôt que je sus qu'elles allaient à Saint-Cloud ca, n’ai-je pas fait avertir monsieur le curé de Vers[ailles] de leur désordre et qu'elles perdraient cette maison ? Ne m'a-t-il pas fait mander lui-même qu'il y avait été, que ce n'était rien, et qu'il empêcherait

1bLe père Vautier.

qu'elles n'y retournassent ? Il ne peut pas nier ce fait, puisque les personnes, par lesquelles il me fit faire cette réponse, vivent encore. Ayant appris qu'une d'entre elles était à Fontainebleau pour y voir une jeune fille qu'elle voulait perdre, ne fis-je pas avertir son confesseur de prendre garde ? La personne à qui je donnais cette commission en peut rendre témoignage. Lorsqu'elles ont été pour surprendre des prêtres et religieuses de mérite et de probité reconnaissant les avoir jamais vues, rien que sur l’exposé d’un intérieur fabriqué où il n'y avait nulle vraisemblance, je découvris ce qu'elles étaient ; et ces personnes de probité ayant fait leur possible pour les convertir sans en pouvoir venir à bout, ils les chassèrent de leur confessionnaux. Elles écrivirent à un des lettres pleines d'insolence. N'est-ce pas le caractère de l'erreur que cette imprudence et cet entêtement sans soumission, comme la modestie et la docilité est le propre caractère de la vérité ?

Une personne qui est morte à présent, mais qui l'a raconté à plusieurs témoins dignes de foi, ayant été à confesser à leur Père et m'ayant dit ce qu'il lui avait dit au [f°3] confessionnal, je lui dis de n'y plus retourner et que cet homme était le chef de la synagogue de Satan 1b. Monsieur Nicole m'a dit, il y a plus de cinq ans1c, que cette fille, qui l'avait vu depuis avec confiance, le lui avait dit. Une de ces filles étant venue pour me surprendre par un esprit d'hypocrisie, et l'ayant connue d'abord pour ce qu'elle était, je la fis sortir. Elle laissa tomber sans y penser une lettre de son prétendu directeur, qui lui mandait que, puisque je n'étais pas dans leurs sentiments et que jecb leur étais si contraire, il me fallait perdre ; c'étaient les propres termes. Je montrai cet endroit de la lettre à des personnes qui se trouvèrent dans ma chambre. Le reste de la lettre était si abominable que je la fis jeter au feu après l'avoir montrée à une personne de confiance. S'il s'en trouve parmi elles qui se soient converties depuis, ou d'assez bonne foi pour avouer la vérité, elles ne pourront nier ce fait. Il est à remarquer qu'aucune de ces créatures ne s'était avisée de me venir voir avant que je fusse mise à Sainte-Marie. Je proteste même que je n'avais jamais ouï parler de telles abominations. Mais comme elles se figurèrent que je n'avais été mise à Sainte-Marie que par des désordres semblables aux leurs, elles crurent que j'approuverais un dérèglement que j'ai en horreur, mais ayant vu le contraire, elles se sont tournées avec fureur contre moi parce que je leur disais la vérité. [f°3]


1cMadame Guyon rencontra Nicole vers la fin 1689 ou au début de 1690, après sa sortie de son premier enfermement à Sainte-Marie, v. Vie, 3.11.6-8. Ceci fixerait la rédaction de la justification présente en 1695.


Il y acc encore une cause de leur déchaînement contre moi. C'est un jeune homme que j'ai tâché de tirer du dérèglement où elles l'avaient plongé. Je n'en dis pas davantage sur ce sujet. Monsieur le duc de Chevreuse, à qui je prends la liberté d'adresser celle-ci1d, aura la bonté de l'éclaircir, parce qu'il sait cette affaire1e aussi bien que monsieur le marquis de Charost et monsieur Dupuy.

De quoi donc ces filles m'accusent-t-elles ? Elles ne disent pas qu'elles m'aient vue faire aucun mal, parce que je n'ai jamais parlé à elles qu'en présence de témoins, et que je n'ai eu aucun commerce avec elles. Il est vrai qu'elles ont fait leurs efforts pour me surprendre, faisant semblant de vouloir se convertir et m'assurant même qu'elles avaient été faire des confessions générales ; mais je ne l'ai jamais cru et je les ai entièrement chassées de chez moi, [ce] dont j'ai de bons témoins. Elles m'accusent de pensées, et non pas d'actions. Elles disent que je suis dans leurs sentiments, ce qui est manifestement contraire à la lettre de leur Père, qui dit qu'il me faut perdre parce que je n'y suis pas. Elles disent donc que je suis dans ces sentiments, mais que je les cache. Si je suis dans leurs sentiments, il faut que j'aie déclaré mes pensées à quelqu'un. Qu'on me fasse voir une seule personne de probité qui dise m'avoir ouïe débiter quelque chose de pareil, et je me condamnerai moi-même. Si je les ai approuvées, comment les ai-je chassées ? Et si je [f°4] les ai chassées pour leurs damnables maximes comme j'en produirai des témoins, comment disent-elles que je les approuve ?

C'est par ces créatures qu'on explique mes livres. L'on dit qu'elles assurent que c'est ce que j'ai voulu dire. Comment des personnes corrompues expliqueraient-elles des livres autrement que dans un sens corrompu ? Ne donnent-elles pas le même tour à tous les écrits des saints et à la Sainte Ecriture ? Explique-t-on l'Ecriture par les critiques, et les livres par leurs adversaires ? Si cela était, quels livres seraient exempts de la censure ?

Le soin de ces filles à me décrier devrait être un grand argument de mon innocence. Peut-on porter quelque jugement sur la parole de filles qui ont pour maximes de ne jamais dire la vérité ? Et cependant, c'est sur un pareil témoignage qu'on fonde un décri public. Elles se sont

1dLa justification présente.

1e « Ce G[uyfon] que je n'avais vue, me vint trouver et me pria de ne le pas perdre ; il me jura qu'il ne verrait jamais cette fille […] Je lui dis qu'afin de changer efficacement, se connaissant faible, il devait quitter Saint-Cloud, où il y avait un frère de cette fille, qui lui était un prétexte à la voir. » (Lettre à Chevreuse du 2 juillet 1693).

servies de toute sortes de voies, aussi bien que la Maillard, pour me décrier. Elles ont été à confesse pour m'accuser, et les personnes à qui elles se confessent, et qui ne les connaissent pas, ajoutent foi à leurs calomnies.

Si j'ai des maximes pareilles aux leurs, il les faut prouver ou par mes paroles, ou par mes actions, ou par les personnes que j'ai vues. Qu'on examine toute ma vie et qu'on voie quelles ont été mes actions ; qu'on interroge toutes les personnes que j'ai vues pour savoir à fond mes pensées par mes paroles. [f°4v°] Si l'on a la bonté d'examiner mes écrits à fond sur tous ceux qui sont entendus et expliqués, l'on verra si je ne démêle pas la vérité dans le mensonge et si j'y débite de pareilles abominations.

L'on serait plus certain de ce que je dis si l'on voulait bien interroger toutes les personnes qui m'ont vues, de sexe, conditions et caractères différents, tant les anciennes que les nouvelles connaissances. Si je ne leur ai jamais dit de pareil, au contraire, comment veut-on que j'aie pensé ce que je n'ai jamais dit ? Et si je l'ai dit, qu'on me produise quelque personne d'honneur qui dise m'avoir ouïe, et je me condamnerai moi-même.

Pour éclaircir plus à fond le peu de fondement qu'il y a de me calomnier, je dirai tous les lieux où j'ai été et toutes les accusations qui ont été faites contre moi dont j'ai eu quelque connaissance, et le tout avec la même ingénuité que si je me confessais pour mourir. J'ai toujours eu beaucoup de répugnance de me justifier sur toutes ces choses. Les raisons de ma répugnance sont, premièrement, que je ne m'attribue point de n'être pas tombée dans les maux dont on m'accuse. Je l'attribue à l'infinie miséricorde de Dieu et à Sa protection singulière. S'Il m'avait laissée à moi-même, de quoi ne serais-je pas capable ? Mais Il a eu la bonté de me donner un père et une mère si pleins de probité, une éducation si [f°5] remplie d'honneur, des sentiments si éloignés de l'infamie, des conversations si différentesd de ce qu'on m'impute, n'ayant même jamais vu des gens suspects, et n'ayant eu liaison, dans tous les âges de ma viee qu'avec des personnes d'un mérite et d'une piété si fort distinguée qu'il est étonnant comme une calomnie a pu s'attacher à moi avec tant d'excès. Dieu m'a toujours conduite dans une si grande défiance de moi-même, dans une si forte dépendance de Sa grâce, et par des croix si terribles, que je peux dire qu'Il m'a conduite avec Sa verge de fer pour m'empêcher de m'égarer ; et Sa verge et Son bâton, en me châtiant continuellement, ont été la seule consolation de ma vie. La plus forte preuve de l'orgueil excessiff qui était en moi est le besoin que j'ai eu de si fortes humiliations, et sur des matières que j'ose dire qui me sont entièrement opposées.


La seconde répugnance que j'ai eue d’écrire ceci, est la nécessité de parler contre des personnes que j'estime1f. J'espère néanmoins que Notre Seigneur me fera la grâce de ne dire que ce qui est absolument nécessaire pour l'éclaircissement de la vérité. Je crois que la plus grande part de ces personnes n'agissent contre moi qu'en conséquence des calomnies qui ont été faites contre moig. Quoiqu'elles n'aient pas assez examiné la corruption de leurs sources, je ne laisse pas de les excuser dans mon cœur et de leur pardonner de toute mon âme.

[f°5v°] Si la justification de mes mœurs n'était pas absolument attachée à la connaissance de la vérité et à l'intérêt des gens de bien, je ne la demanderais pas avec tant d'instance ; mais comme on tire une fausse conséquence d’un mauvais argument, il faut de nécessité éclaircir la vérité.

L'on suppose que j'ai de mauvaises maximes et, afin de le prouver, on m'impose des crimes. Si je n'ai fait aucun des crimes dont on m'accuse, et si je n'ai jamais débité ces maximes, on sera obligé de reconnaître que la propre corruption des personnes qui m'accusent leur fait m'attribuer des maximes que je n'eus jamais. Il y a même des contradictions manifestes dans leurs accusations. Elles disent que pour arriver à l'union divine il faut faire des crimes. Le beau chemin ! et je prouve partout qu'il faut une entière pureté. D'ailleurs, on m'accuse de m'y dire arrivée depuis longtemps. En quel temps ai-je donc fait les crimes qui y conduisent ? Cette pensée fait horreur, et quand suis-je arrivée à cette union où ces prétendus crimes cessent ?

Il est vrai que j'ai écrit que Dieu faisait passer l'âme par de terribles épreuves, par des tentations et expériences de misère, ainsi que le disent tous ceux qui en ont écrit. Mais combien ai-je fait voir la nécessité de ne donner en ce temps [f°6] aucun soulagement à la nature, de fuir toute dissipation extérieure ! Ai-je dit qu'il fallait se faire un état de dérèglement et devenir libertin ? Quelle comparaison y a-t-il d'une personne accablée de douleur par le poids de ses misères, qui pleure et gémit sans cesse, qui ne trouve rien sur la terre qui la satisfasse, ou de ces créatures, qui, loin d'avoir éprouvé les rigueurs des agonies et des morts intérieures, se sont abandonnées dans leurs premières tentations à une licence effrénée ? A qui est-ce que j'ai dit qu'il faut s'abandonner ? N'est-ce pas entre les mains de Dieu, afin qu'Il nous donne un secours que nous ne devons pas attendre de notre faiblesse ? Où trouvera-t-on que j'ai dit qu'il fallait s'abandonner au dérèglement ? Mais comme ceci est trop général, il faut venir aux faits particuliers .

1fDont l’abbé Boileau, trompé par la sœur Rose.


J'ai vécu à Montargis jusqu'à l'âge de trente-trois ans et, si l'on s'informait de la vie que j'y ai menée, il arriverait ce qui arriva à une personne fort droite, pleine d'esprit et de probité, qui, ayant été prévenue contre moi de la même manière dont on prévient tout le monde, s'informa, y passant, de la conduite que j'ai tenue en ce pays tout le temps que j'y ai demeuré. Elle conclut sur le rapport qu'on lui en fit, que ce qu'on disait de moi ne pouvait être vrai, parce qu'on ne tombait pas ordinairement d'une extrémité dans une autre sans passer par quelque milieu.

Si j'avais le cœur et l'esprit corrompus, d'où vient qu'étant demeurée veuve et recherchée par des gens d'un mérite [f°6v°] et d'une qualité distingués, dont la personne me plaisait beaucoup, je ne me suis point remariée ? Je n'ai jamais reçu de visite d'aucun homme depuis mon veuvage, que pour des affaires. Qu'est-ce qui m'obligeait, étant maîtresse de moi-même, de demeurer tout ce temps-là avec ma belle-mère qui, toute rigide qu'elle était, ne se plaignait que de ma trop grande retraite ? Mais peut-être l'ai-je quittée par esprit de libertinage ? Quel est le sujet qui m'a fait quitter de grands biens, toutes mes commodités, beaucoup d'honneur, pour me rendre pauvre, méprisée, condamnée, sans demeure, privée de toutes consolations ? Vous le savez, ô mon Dieu, qui voyez le secret des cœurs, et à qui rien ne peut être caché.

Je n'entreprends pas de justifier les intentions, il me suffit de justifier les actions. La sœur Garnier, supérieure des Filles Catholiques de Paris, sait les dispositions dans lesquelles je partis1g, que je n'eus aucune autre vue que de faire la volonté de Dieu, et quel autre aurait fait plus avoir ? Elle sait combien l'on m'y promettait de croix. Si elle s'en souvient, elle vit avec quelle bonne foi je me défis même du peu d'argent qui me restait sur moi, après avoir donné celui que j'avais apporté, et que je mis en commun jusqu'à mes propres hardes. Tant que j'ai été à Gex, je n'ai pas possédé un liard en propre. Les Nouvelles Catholiques que j’y menais, savent de quelle manière j'ai vécu parmi elles, si je ne faisais pas les offices les plus bas, si l'on m'a jamais apprêté un mets différent de celui des filles que nous [f°7] recevions par charité. Si celles qui étaient de mon temps veulent bien dire la vérité, et que le dépit de ce que je suis sortie d'avec elles ne le leur fasse pas taire, l'on verra que je dis vrai. Elles savent le zèle que Dieu me donnait pour la conversion de ces pauvres hérétiques, la bénédiction que Dieu donnait à mes paroles pour changer tout d'un coup celles que la controverse, en laquelle elles sont fort savantes, n'avait pas seulement ébranlées.

1g Vie, 1.30.12 : « J’allai trouver la sœur Garnier et, comme je savais qu'elle avait l'Esprit de Dieu, je ne fis aucune difficulté de lui dire ma peine. »


Lorsque je quittai Montargis pour aller établir la maison de Gex, j'étais quitte, il y avait un an, de toutes les peines intérieures1h. Et si la fin de ces peines produit l'état d'union, comme il est constant, et que je dise, comme on veut le persuader, que ces crimes se font pour arriver à cet état, j'ai donc dû commettre ces crimes à Montargis. La ville est trop petite, et j'y étais trop considérée pour avoir pu les dérober à la connaissance publique.

Dieu m'a toujours traitée selon ma faiblesse et selon mon orgueil. Ayant fait établir cette maison et bien d'autres choses dans tous les lieux où j'ai été, Il n'a jamais permis que j'en aie eu la gloire ni les avantages. Il ne m'en est resté que la consolation de n'avoir recherché que Sa gloire, et les persécutions que ces choses m'ont attirées m'ont été l'unique témoignage qu'elles ne Lui étaient pas désagréables, puisqu'Il promet dans l'Évangile que quiconque quittera pour Lui ses biens et ses parents, recevra dès cette vie le centuple avec des persécutions.

Après que je fus arrivée à Gex, il s'éleva un grand bruit dans ma famille. L'on disait que je ne me contenterais pas de [f°7v°] dissiper mon propre bien dans des œuvres de charité, mais qu'abusant de ma garde noble et de tous les avantages de mon contrat et de notre coutume, je ruinerais mes enfants. Le désir que j'avais de me dépouiller de tant de biens, qui ne servaient qu’à m'embarrasser et me rendre moins semblable à Notre Seigneur, joint à l'envie de guérir sur cela la terreur panique de ma famille, m'engagea à me dépouiller de tout en faveur de mes enfants, ne me réservant qu'un fonds propre à commencer une maison [religieuse] en ces pays où les choses sont à fort bon marché et une pension très modique1i. Elle était néanmoins plus que suffisante pour la vie que je m'étais proposé de mener en ce pays-là, mais qui ne suffit qu’à peine en celui-ci. Cette donation a été le moyen dont Dieu S'est servi pour être la source de bien des croix, par la vie obscure et méprisable à ceux qui ne font cas que d’un faux brillant, à laquelleh j'ai été assujettie.

J'ai oublié de dire que, lorsque je partis de Paris, j'avais vu monsieur l'évêque de Genève, qui m'avait assuré que nous nous établirions à Genève, car, sans cela, je ne serais pas partie avec les

1h Fin de la nuit mystique, v. Vie, 1.28.1 : « Ce fut ce jour heureux de la Madeleine [22 juillet 1680] que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines […] ».

1i Voir les récits de la Vie, 2.1.7 (déplacé ; p.419 de notre éd.), 2.3.1, 2.5.1 : « …Il fallut envoyer une procuration qu'ils firent dresser et que je signai. […] Il y avait que, quand mes enfants viendraient tous à mourir, je n'hériterais pas de mon propre bien, mais qu'ils iraient aux collatéraux. Il y avait encore d'autres choses autant à mon désavantage. Quoique ce que je m'étais réservé fût suffisant pour le lieu où j'étais alors [Savoie], il ne l'est qu’à peine pour vivre ailleurs. »

Nouvelles Catholiques, ou j'eusse pris d'autres mesures1j. Mais Dieu, qui n'avait sur moi que des desseins d'humiliation, permit ma crédulité.

Sitôt que monsieur de Genève sut la donation que j'avais faite de mon bien à mes enfants, il voulut m'obliger de donner le peu que je m'étais réservé à la maison de Gex et [f°8] m'engager d'en être supérieure1k. Je lui répondis, à ses deux propositions, que, comme ma vocation avait été pour Genève, ainsi que je le lui avais déclaré à Paris, et qu'il croyait lui-même qu'on pourrait y entrer dans la suite, si je donnais à Gex le peu que j'avais, je me mettrais par là hors d'état de faire aucune chose pour Genève ; que, pour la supériorité, outre l'extrême répugnance que j'avais pour toute sorte de commandement, parce que je ne désirais que d'obéir, c'est qu'il fallait poursuivre l'Institut des Nouvelles Catholiques, faire deux ans de noviciat, que je ne savais pas encore à quoi Dieu me destinait, que je l'apprendrais pendant ce temps et que, ayant tout abandonné pour faire la volonté de Dieu, je n'avais garde de m'engager dans un lieu qui paraissait même opposé à ma vocation, sans être sûre de la volonté de Dieu ; que néanmoins sa dignité d'évêque me la faisant regarder comme Dieu même, s'il me disait que je le dusse suivre, qu'il m'assurât que c'était la volonté de Dieu ; lui ayant parlé avec tant d'ouverture, et à Paris et en Savoie, je ferais ce qu'il me dirait. Il me répondit que puisque je lui parlais de la sorte, qu'il ne pouvait pas me le conseiller, mais que je fisse du bien à cette maison. Je le lui promis et lui tins [promesse], car j'ai donné, outre l'argent qui a servi à commencer leur établissement, et les meubles et ornements d'église, calice, soleil [ostensoir], etc., cent pistoles par an, tant que je suis restée en Savoie, à la réserve de la dernière année que je ne donnais que la moitié, à cause de la nécessité où je fus réduite par de grandes maladies.

[f°8v°] Après que monsieur de Genève s'en fut retourné, un ecclésiastique d'un naturel fort violent et qu'on nomme en ce pays-là le petit évêque, parce qu'on dit qu'il tourne l'esprit de monsieur de Genève comme il lui plaît, lui dit qu'il devait s'être prévalu de mon obéissance et m'ordonner de faire ce qu'il voulait. Ensuite il me vint trouver dans un couvent où je m'étais retirée avec ma fille. Il me dit que monsieur de Genève me conseillait de m'engager à cette maison et d'y donner mon fonds. Je lui répondis : « Lorsque monsieur de Genève m'a parlé

1j Vie, 1.29.4 : « Je lui dis que je n'avais point de vocation pour Gex mais pour Genève. Il me dit que je pouvais aller de là à Genève. »

1k M. de Genève subit l’influence d’un ecclésiastique surnommé « le petit évêque » : v. le récit parallèle de tout cet épisode dans Vie, 2.6.1-3. 

lui-même, il m'a parlé de la part de Dieu : je me tiens à sa décision. Aujourd'hui c'est l'homme qui me parle ».

Monsieur de Genève prenait un puissant intérêt à la maison de Gex, parce qu'il s’était engagé à Sa Majesté de la faire subsister, comptant, comme je l'ai appris depuis, entièrement sur moi. Dieu a permis que j'ignorasse alors cette circonstance, car l'estime que j'avais pour ce prélat, que je conserve encore malgré ce qu'on lui a fait faire contre moi où la seule facilité l'a entraîné contre son inclination, si j'avais su cette circonstance, il ne m'eût pas été possible de m'empêcher, que je crois, de m'engager à cette maison. Je n'ai point vu monsieur de Genève depuis ce que ce prêtre me vint dire de sa part. L'ecclésiastique se trouva extrêmement offensé de la réponse que je lui avais faite, et depuis ce temps il n'eut pas d'autre application que celle de me mettre mal dans l'esprit de monsieur de Genève. Une autre occasion, que la charité me fit faire, y contribua aussi beaucoup.

[f°9] Avant de me retirer de Gex, je proposai aux Nouvelles Catholiques de rester chez elles sans engagement et en la manière que j'y avais vécu jusqu'alors, c'est-à-dire qu'il [elles] recevrai[en]t toute ma pension, à la réserve de ce qu'il fallait pour ma fille, et que je ne me mêlerais que d'obéir. Elles eussent été ravies de prendre ce parti car elles avaient de l'amitié pour moi. Je ne leur faisais que du bien, et c’était de fort bonnes filles, mais sans expérience, peu d'esprit et de tête. Comme cet ecclésiastique avait ses desseins cachés qu'elles ne pénétrèrent pas, elles suivirent le conseil qu'il leur donna, qui fut de me dire assez durement que, puisque je ne voulais pas m'engager à leur maison, que je n'avais qu’à me retirer. Je n'emportai de chez elles que mes habits et le linge qui ne servait qu’à mon usage, et aussi quelque argent qu'une dame de mes amies me fit tenir. Je me retirai aux Ursulines de Thonon. Si j'ai fait quelque crime parmi elles, qu'elles le déclarent, je les crois trop ennemies du mensonge pour m'en imposer aucun. Que j'aie bien ou mal fait de quitter Gex, je ne prétends pas le justifier. Il me suffit que j'aie été comme forcée et par la persécution et par l'obéissance. La croix toute seule ne m'en aurait assurément pas fait sortir, car outre que je la révère trop pour cela, c'est qu'elle était bien légère auprès de celles que j'ai eues depuis. Je n'ai jamais quitté l'inclination pour le diocèse de Genèvei, quoique j'y aie souffert bien des persécutions.

De Gex, j'allai aux Ursulines de Thonon. J'y suis restée près de trois ans. [f°9v°] Elles pourront dire quels sont les crimes que j'ai commis chez elles. Ma sœur, religieuse aux Ursulines de Montargis, qui était une fille tout pleine d'honneur et de probité, âgée de vingt ans plus que moi, m'y fut envoyée par feu Monseigneur de Monpesat, archevêque de Sens, qui avait bien de la bonté pour moi. Elle y resta autant que moi et

ne partit pour s'en retourner à son couvent, qu'après que je fus partie pour Turin, où je fus après être sortie des Ursulines.

La marquise de Prunay, qui avait demeuré en France dans un couvent depuis son veuvage, étant retournée à Turin pour l'éducation de ses enfants qui commençaient à être grands, comme elle connaissait particulièrement la facilité de monsieur de Genève à se laisser prévenir, ayant entendu parler de la persécution qu'on me faisait, et me connaissant d'ailleurs par le récit qu'on lui avait fait de moi, elle m'envoya un exprès de Turin à Thonon, où elle me priait, avec une extrême bonté, d'aller demeurer avec elle, qu'elle n'avait comme moi autre désir que celui d'être à Dieu sans réserve. La crainte de sortir de l'ordre de Dieu m'empêcha d'accepter des offres si pleines de bonté. Comme elle pénétra ce qui m'empêchait de faire ce qu'elle désirait, elle fit donner une lettre de cachet par monsieur le marquis de Saint-Thomas, son frère : j'obéis à la lettre de cachet1l.

Monsieur de Genève ne m'a jamais accusée d'aucun crime et, si j'avais eu la précaution de garder ses lettres, l'on verrait bien qu'il en était bien éloigné. Il m'a toujours mandé que le seul intérêt temporel était ce qui le divisait d'avec moi. Il ne s'est jamais [f°10r°] plaint que de mon obéissance. Je croyais lui obéir à lui-même en obéissant au père La Combe, car ce fut monsieur de Genève qui me le donna pour directeur. Je l'estimais auparavant, quoique je ne le connusse que fort légèrement, mais je ne pensais en nulle manière de le prendre pour directeur. Et mon procédé le marquait assez, car, sitôt que je fus arrivée en ce pays-là, je commençais par faire une ouverture simple et sincère de mon âme à monsieur de Genève au confessionnal : je ne lui cachai ni l'état de mon âme ni ma manière d'oraison, qu'il approuva, et [il] me parla de lui-même avec une extrême bonté ; il me dit qu'il entendait assez les voies intérieures pour approuver mes dispositions, et non pas assez pour les conduire, mais qu'il me donnait un autre lui-même en me donnant le père de La Combe. Ce sont ses propres paroles auxquelles je n'ajoute, ce me semble, rien, et si la mémoire n'en est pas effacée, je sais qu'il est trop vrai pour les nier. Le père de La Combe était pour lors dans une si grande réputation en ce pays-là que je regarde comme l'une des plus fortes croix de ma vie, d'avoir été cause, quoique très innocemment, de la perte extérieure d'un si saint homme.

Après que je fus arrivée à Turin et que j'eus été faire la révérence à Madame Royale, elle me fit dire que comme elle avait protégé la Mère de Sauge, qui avait été fort persécutée dans le même diocèse et même

obligée d'en sortir, qu'elle me protégerait aussi. Je n'avais nul besoin de protection contre [f°10v°] un évêque pour lequel j'avais le dernier respect, comme je l'ai encore, et une entière soumission, quoi qu'on lui ait pu dire au contraire. Tout ce que j'eusse désiré, eût été de finir mes jours dans son diocèse, mais Dieu, qui m'avait donné ce désir, y ayant mis depuis des obstacles invincibles, je ne puis qu'adorer Sa justice, L'aimer et m'y soumettre.

Après avoir resté huit mois chez la marquise de Prunay, dont le mérite et la piété est connue du Piémont et de la Savoie, j'eus des raisons de tirer ma fille de chez elle et, comme elle est fort droite, elle me le conseilla elle-même. Nous convînmes ensemble que je la mènerais dans un couvent à Grenoble, que je l'y laisserais et que je retournerais chez elle.

Je croyais de m'en retourner d'abord de Grenoble, mais je tombai malade ; la mauvaise saison vint et je fus obligée d'y rester un an. Jusqu'alors l'on avait épargné ma réputation, et je puis assurer que ce que je n'avais osé toucher du doigt devint ma nourriture. J'avoue que j'étais extrêmement attachée à ma réputation, et que ma vie ne m'aurait rien été pour la conserver. L'on ne peut être en plus grande estime que je l'étais dans Grenoble. Je logeais proche de l'hôpital général. Monsieur Canelle, conseiller du Parlement, qui en est administrateur, aussi bien que Monsieur Girault, qui était pour lors conseiller au Parlement, en peuvent rendre témoignage. Je nomme ces deux-là, parce que leur probité est si généralement reconnue que personne ne peut jamais avoir leur témoignage pour suspect.

Environ un mois auparavant que je sortisse de Grenoble, [f°11] une demoiselle me vint voir ; ses discours, son air embarrassé me firent comprendre qu'il y avait du désordre dans son esprit. Elle avait un commerce caché avec un prêtre dont elle avait des enfants déjà grands. Je fis mes efforts pour la tirer de son état. Elle me promit de ne plus tomber dans le crime, mais pour plus de sûreté, j'obligeai le prêtre, qui me vint voir, à s'éloigner ; je lui payai son voyage. Comme l'esprit de cette fille est fort faible, elle entra dans un si grand désespoir de ce que ce prêtre l'avait quittée, qu'elle alla se confesser à tous les prêtres de Grenoble pour leur dire non le mal qu'elle avait fait, mais que je lui avais conseillé d'en faire1m. Cela arriva justement comme je m'en retournais de Grenoble. Elle eut même la hardiesse d'aller trouver monsieur de Grenoble pour lui dire la même chose. Il eut la bonté de m'en écrire à Verceil. Il

1l V. Vie, 2.15.2. (Dorénavant nous nous abstenons de citer tous les passages de la Vie parallèles au récit de la justification présente).

1m Il s’agit de Cateau Barbe, à l’origine de « l’histoire très compromettante qui serait arrivée à Mme Guyon à Grenoble », v. sur tout ceci Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus… », 799-817.

fut infiniment satisfait de la réponse que je lui fis, mais ce qui ne laissa nul soupçon dans son esprit, c'est que le remords ayant pressé cette créature, elle se fut confesser à quelques personnes de probité, autant que j'en peux juger, qui lui firent comprendre qu'elle était obligée de se dédire de son mensonge. Elle écrivit donc à monsieur de Grenoble, et à dix ou douze personnes dans Grenoble, pour leur déclarer qu'un dépit extraordinaire l'avait engagée à inventer ce mensonge. Elle m'écrivit à moi-même, où elle me mandait combien elle était tourmentée et sévèrement punie de son péché. J'envoyai la lettre qu'elle m'écrivit pour la faire voir à monsieur de Grenoble, qui dit en avoir reçu une pareille et que, non contente de cela, elle s'était venue jeter à ses pieds pour s'accuser. C'est une chose qui peut être avérée facilement.

[f°11v°] J'avais reçu, avant ce temps, quantité de lettres fort pressantes de monsieur l'évêque de Verceil 1n pour aller dans son diocèse, où il voulait établir une congrégation. J'avais toujours refusé ses offres pleines de bonté, parce que je n'avais pas perdu l'espérance de retourner en Savoie. Il m'écrivit que je ne devais pas aller dans un diocèse où l'on me désirait et que je m'attachais à celui où l'on me persécutait. Je partis donc pour retourner chez la marquise de Prunay, qui était pour lors à sa terre de Courtemille, mais un coup de providence me fit aller à Verceil, où je ne voulais pas aller et m'éloignais [m'éloigna] de chez mon amie que je désirais si fort de revoir.

En allant à Turin, je fus accompagnée du père Lacombe qui passait les monts pour aller à Verceil, ce qui me fut d'un grand secours, n'ayant nulle habitude en ce pays-là. Quoique la réputation où était le père Lacombe me dut mettre à couvert de toute calomnie, joint qu'il allait à cheval et moi en litière, l'extrême délicatesse que j'avais pour ma réputation me fit prier le lecteur de théologie, qui est à présent assistant du général, de m'accompagner aussi en ce voyage. C'était un homme qui, peu auparavant, m'était fort contraire ; ainsi son témoignage est digne de foi. Je menais toujours avec moi, outre mes filles, un grand laquais fort sage, auquel j'avais fait apprendre le métier de tailleur lorsque j'étais en religion ; il travaillait en boutique, mais lorsque je voyageais, il me suivait.

J'ai été six mois à Verceil auprès de ce saint prélat1o. Il avait loué une maison et même fait prix pour l'acheter pour y établir sa congrégation. Mais Dieu se contenta de sa bonne volonté. [f°12] Comme l'air y est extrêmement mauvais, j'y fus si extrêmement malade que ce bon prélat,

1n Ripa, v. Index.

1o Mme Guyon passe près d’une année à Verceil (Vercelli, près de Turin) : Ripa, elle-même et Lacombe collaborent à des travaux respectivement rédigés en italien, français et latin.

craignant que l'air ne me fît mourir comme les médecins l'en assuraient, il me fit reconduire lui-même par son aumônier et un gentilhomme.

Je revins à Grenoble prendre ma fille pour m'en retourner à Paris. Le père Lacombe qui avait reçu un ordre du père vicaire général de m'accompagner jusqu'à Paris et qui était allé en Savoie un mois avant que je partisse de Verceil, me vint joindre à Grenoble. Nous prîmes la voiture publique. Je fus accompagnée pendant tout le voyage d'un vieux gentilhomme de Mâcon, père de madame la m[arquise] de Montpipeau1. Comme il est fort homme de bien, il venait tous les jours à la messe avec moi le matink avant de partir, et ne me quitta qu’à Paris. Nous passâmes à Lyon et à Dijon1p. À Lyon, je logeai chez monsieur Thomé 1pa, et à Dijon chez madame Languet où je séjournai : on peut s'informer d'elle.

Deux jours devant que je partis de Dijon, il me vint voir une fille pour me prier de faire avoir un bénéfice à son frère, sur lequel elle avait déjà donné quarante pistoles. Je lui fis voir que c'était une simonie, que je ne me voulais point mêler de semblables choses. J'appris depuis qu'elle avait une attache pour ce frère qui n'édifie pas. On dit qu'elle m'a accusée de quelque chose. Je ne sais pas de quoi et je ne comprends pas même de quoi elle a pu m’accuser, ne l'ayant vue que deux fois, la première chez une personne qui se mourait, où je ne lui parlai pas même, et la deuxième chez madame Languet, où il y avait presque autant de monde dans ma chambre qu'il y en avait dans celle de la mourante lorsque je l'y vis. Elle vint encore me trouver comme je montais en carrosse pour me prier pour la même affaire, m'assurant que son confesseur lui avait [f°12v°] dit que ce n'était pas une simonie. Je la refusai encore.

Après être arrivée à Paris, je ne logeais que trois mois seule. J'avais ma fille avec moi, trois filles et un laquais. Je ne vis tout ce temps que ma famille, parce que je n'étais pas même établie. Ensuite je logeai avec mon fils aîné, où j'eus toujours madame Salbert auprès de moi, religieuse à Puyberlant. Je ne voyais presque personne, et l'on n'aurait guère pensé à moi sans ce que je vais dire.

1La seigneurie de Montpipeau dans l’Orléanais (notice 41 537 dans Saffroy, Bibliogr. Généalogique, 1974).

1p « Elle passait par Lyon (elle y obtenait le 25 mai [1686] deux approbations pour le Moyen Court), par Chalon-sur-Saône où elle connut le chanoine Bernard qui la recommanda au curé de Dijon Cl. Quillot [qui sera condamné lors d’un procès] : elle se trouvait le 2 juillet dans cette ville où elle resta quinze jours et regagnait Paris le 21 juillet 1686. » Orcibal, Etudes…, « Le cardinal Le Camus… », p. 805.

1pa « J'ai été [...] environ douze jours chez madame Blef, chez M. Thomé… » (Lettre à la « petite duchesse », avril 1698).


Une nommée la Maillard 1q, qui est de Lyon, elle s'appelle Degrange ou Grangée, (elle) avait eu à Lyon une très mauvaise affaire : elle avait emprunté l'argenterie de l'église de Sainte-Croix pour parer, disait-elle, l'église des Filles bleues, parce qu'une fille y ferait profession. Le sacristain, qui est un honnête homme et même son parent, ne se défiant de rien, la lui prêta. Elle en vendit une partie chez un orfèvre qu'on retira. Elle emporta le reste avec l'argent qu'elle avait eu de l'orfèvre, et s'en alla du côté de Genève avec un prêtre. L’on les prit sur le chemin. Comme elle est de bonne famille et que le prêtre s'échappa, l'on ne la mit point en justice. Ses parents la firent enfermer dans un couvent à Vienne ou Valence, j'ai oublié l'endroit. Monsieur le duc de Ch[evreuse] en a les lettres. Elle sauta les murailles du couvent d'où elle est venue à Dijon. Elle a été quelque temps au Bon Pasteur de Dijon, d'où elle s'en est venue à Paris parce qu'elle fut reconnue à Dijon pour ce qu'elle est.

Cette femme, dont je viens de raconter l'histoire, est celle qui a fait le premier personnage de la tragédie lorsque je fus mise à Sainte-Marie. Monsieur Pirot se souviendra bien que malgré ses [f°13] artifices, mes mœurs furent reconnues irréprochables. Elle avait contrefait mon écriture, où elle me faisait écrire que je faisais des assemblées ; cette lettre fut reconnue fausse. Elle vint au logis parce que le Père de Lacombe à qui elle s'était allée confesser, me l'envoya pour lui faire la charité. Il y a tant de témoins des menaces qu'elle fit parce que je ne pouvais lui donner dix-huit écus dont elle disait avoir besoin : le Père supérieur des Prémontrés Laduvanl qui était lors chez moi, madame Salbert, les valets de mon fils si on les trouvait, et bien d'autres, savent tout ce qu'elle disait et fit. Je ne l'ai vue que quatre fois. La première je lui donnais un demi-louis, la deuxième une pièce de quinze sols ; tout ce qu'elle me dit alors est écrit fort au long ailleurs. Quoiqu'elle m'accusât alors d'être grosse, disant qu'elle s'y connaissait bien, elle ne s'avisa jamais de dire qu'elle m'eût vue faire aucun mal, car elle comprenait bien que c'était une absurdité que, dans une maison pleine de domestiques, on laissât entrer et monter dans ma chambre, sans l'y introduire, une femme qui ne venait que pour recevoir la charité. Les nouvelles accusations que les filles du père Vautier ont faites contre moi l'ont enhardie, et elle s'est avisée de m'imputer des crimes qu'elle oublia d'imaginer la

1q Figure familière : « ...la Maillard, gantière, qui dépose que je lui ai donné une boule de cire pleine de cheveux, que sitôt qu'elle l'eût, elle sentit des douleurs horribles. «  (Lettre à Chevreuse du 2 ou 3 janvier 1693) ; v. Demandes..., 7 novembre 1694 ; lettre à Chevreuse du 16 novembre 1694 ; lettres à la « petite duchesse » du 18 avril 1697, en mai 1697, en octobre 1697…

première fois. Ce fut sur cette lettre fausse, à ce que me dit depuis monsieur l'Official, qu'on avait obtenu la lettre de cachet. Je fus à Sainte-Marie ; ces bonnes religieuses peuvent rendre compte de ma conduite, quoiqu'on les eût prévenues, lorsque j'y fus mise, tout autant que le monde l'est à présent. Elle connurent la vérité.

Au sortir de Sainte-Marie, je fus chezn madame de Miramion. Quoique, par une infinité de calomnies, l'on l'ait bien [f°13v°] suscitée contre moi, je suis sûre qu'elle ne dira que du bien, si elle dit ce qu'elle sait par elle-même. De chez madame de Miramion, je fus demeurer chez madame de Vaux 2, qui fut mariée dans ce temps.

C'est donc les filles du père Vautier et la Maillard qui m'accusent. Cette dernière ayant trompé monsieur de la Barmondière à qui elle se confesse à présent, il l'a produite, à ce qu'on m'a dit, à monsieur de Chartres qui, ignorant apparemment l'histoire de cette créature, ajoute foi à son témoignage.

Il y a encore la Gentil 1r, qui a eu accès chez madame de Maintenon par le moyen de madame de Monchevreuil, dont elle fait les commissions, à ce qu'on dit. C'est une fille fort intrigante.

La sœur de cette Gentil a demeuré chez madame de Vaux, sa sœur aînée m'ayant fait solliciter pour la mettre auprès de ma fille. Je ne savais point du tout où elle avait demeuré, et je l'ignorerais encore sans une coiffeuse que madame la duchesse de Charost envoya à ma fille. Elle reconnut la Gentil en coiffant ma fille. Elle retourna chez madame de Charost pour lui dire qu'elle était fort surprise de voir auprès de ma fille, qui n'avait pas quatorze ans, une fille qui avait été dans les maisons de Paris les plus décriées, et qu'une personne de cette sorte était capable de la perdre. L'avis que madame de Ch[arost] me donna, m'obligea d'observer cette fille : elle me parut fort libre, et aimant fort à parler partout avec un prêtre que monsieur de Vaux mit dehors depuis parce qu'il [f.14] lui avait ouï tenir des discours trop libres. Quoique je la crois sage, il est certain qu'elle ne convenait point à madame de Vaux. Ce fut moi qui pressais sa sortie, j'en conviens, mais je pris tant de précautions pour conserver sa réputation que je ne dis point à madame de Vaux ce que je savais de cette coiffeuse. Je lui fis seulement voir qu'elle ne faisait rien, et que les discours qu'elle lui tenait souvent étaient fort dangereux. Le prêtre et elle sortirent en même temps. Ils firent une lettre où ils mandèrent à monsieur l'archevêque de Sens que j'enseignais à

1r La Gentil est présente dans la liste adressée « Aux examinateurs... 25 juilllet 1694. »

2sa fille.

Vaux le quiétisme. A qui l'aurais-je enseigné, puisqu'il n'y venait personne ?

Sur quoi, je fis cette réflexion : si je suis à la campagne, quelque solitaire que je sois, l'on m'accuse d'enseigner ; si je suis à Paris, même si je prie quelques personnes de m'éclairer et de me conduire, cette personne devient suspecte ; si, affligée de causer de la peine à tout le monde, je ne prends plus de directeur, on dit que je me conduis moi-même. Dans la lettre qu'ils écrivirent à monsieur l'archevêque de Sens, ils lui mandèrent que je faisais mettre mes filles toutes nues. Je fus d'autant plus surprise de cette accusation que je n'ai auprès de moi que des filles fort sages. Je voulus savoir quel prétexte on avait pris pour une telle accusation. L'on me dit qu'une petite fille, qui était fort innocente et qui était restée à Vaux dans le temps que j'étais à Paris, ayant selon sa coutume servi de divertissement à madame de Vaux, elle la fit jouer au Roi dépouillée : elle la dépouilla, ne lui laissant que sa chemise et une jupe ; la Gentil servit à cette expédition ; puis ils l’enfermèrent dans une chambre. [f°14v°] Voilà le fait dont il s'agit. J'étais à dix lieues d'elle, et l'on dit sans scrupule que je ferais mettre mes filles nues. Une autre fois, madame de Vaux l'emmaillota tout habillé ; j'arrivai après que cela fut fait, et je n'y trouvai rien que de risible. Ce sont donc là les crimes dont on m'accuse, et toutes les personnes qui m'accusent : n'en sachant point d'autre, si je savais quelque chose de plus, je le dirais avec la même ingénuité.

Il y a de plus l’histoire de monsieur de Fit[es] 3. L'insulte qu'il me fit vient plutôt de la faiblesse de son esprit que de malice. Il fut incité à cela par la Maillard dont j'ai parlé. Il conta l'histoire d'abord comme je la contais moi-même. Monsieur de Ch[evreuse], qui en est pleinement informé, la pourra dire telle qu'elle est, ou je la dirai moi-même. Je proteste devant Dieu que quand j'aurais su son mauvais dessein, je n'eusse pu faire autre chose que ce que je fis. Il y a quelquefois des aventures où il reste quelque vue d'imprudence, ou quelque sentiment qu'on aurait pu faire quelque chose qu'on n'a pas fait : je proteste que, quand bien même j'aurais su la chose, qu'elle m'arrivât de nouveau, je ne pourrais faire autre chose que ce que je fis.

Je n'ai rien à dire contre monsieur le curé de Vers[ailles]4. Je veux croire que c'est un nouveau zèle qui l'anime contre moi, qu'il a de bonnes intentions en condamnant avec chaleur les mêmes choses qu'il

3 « …Je dirai à M. de M[eaux], avec une grande simplicité, l'affaire de defit [de Fîtes]… » (Lettre à Chevreuse, 18 février 1694). Nous ne savons rien de ce personnage entreprenant.

4 v. Index., Hébert (François).

avait témoigné approuver auparavant devant tant de témoins de probité reconnue. Il est vrai [f°16] qu'il a toujours dit qu'il était obligé de se cacher parce qu'on était fort opposé, dans sa congrégation, aux voies intérieures. Tant que les choses sont demeurées dans les simples termes de se cacher, je n'y ai point trouvé à redire, d'autant plus qu'il m'avait dit à moi-même qu'il avait été fort persécuté pour l'intérieur dans sa congrégation, ce qui m'avait été confirmé dans une lettre qu'on m'avait adressée pour la lui faire tenir en main propre, sachant qu'il était de mes amis. Celui qui me l'adressa oublia de cacheter la première enveloppe, ainsi je vis toute la lettre. On lui mandait qu'il lui était de la dernière conséquence, dans les vues qu'il avait d'être général, de paraître m'être contraire, qu'il ne le serait jamais sans cela, qu'il avait néanmoins parlé trop fortement à Saint-Cyr contre moi, après en avoir dit beaucoup de bien, qu'il ne fallait pas tomber tout à coup d'une extrémité à l'autre, mais peu à peu. Il avait déjà gagné l'esprit de monsieur Sanoye, qui n'est pas fort subtil apparemment, qui est quelqu'un de leurs messieurs qui se nomme de la sorte, que le décret qu'il avait fait contre l'oraison avait déjà ramené une partie des esprits, qu'il continua toujours à faire de même. Il y avait encore dans cette lettre des choses fort secrètes qui ne me regardaient point. Je pouvais garder cette lettre, mais comme elle m'avait été adressée, je l'envoyais par un excès de bonne foi. Je l'adressais ouverte à monsieur de la Marvalière, qui la lut, la cacheta et la lui donna. Nous n'avons pas voulu lui témoigner ni l'un ni l'autre, de peur qu'il n'en eût de la peine. [f°15v°] Le motif qui fait agir monsieur le curé de Vers[ailles] me paraît bien délicat. Il lui a été prédit qu'il serait général de son ordre, à ce qu'il dit, et que Dieu se servirait de lui pour rétablir l'intérieur dans sa congrégation. Il croit que pour y parvenir, il lui est permis de décrier l'intérieur, et des personnes qu'il dit lui-même estimer, espérant de réparer cela lorsqu'il sera parvenu où il croit que Dieu l'appelle. Cela me paraît tout à fait extraordinaire. Il est le principal agent qui remue madame de Maintenon et monsieur de Chartres.

Monsieur Bolo [Boileau] a un zèle plus spécieux, et je crois qu'il voudrait selon sa lumière. Il croit une personne, qui peut être d'ailleurs très bonne, et néanmoins se tromper dans le fait dont il s'agit : elle dit que Dieu lui a révélé que je trompais monsieur le duc de Ch[evreuse] et monsieur le duc de B[eauvilliers], que je suis pleine de présomption, que Dieu lui a révélé en même temps que mes écrits ne sont pas de moi et que j'ai copié mot à mot les écrits de Mademoiselle Vigneron3a.

3a La Vie et la conduite spirituelle de mademoiselle Madelene [sic] Vigneron. V. Index, Vigneron.

Il est certain que je n'avais jamais vu les écrits de mademoiselle Vignerono. Monsieur le duc de Chevreuse sait toute cette histoire. Il est certain que Dieu peut bien avoir révélé que je suis une présomptueuse, mais Dieu n'a point pu lui révéler que je voulais tromper ces messieurs, ni que j'eusse copié les écrits de mademoiselle Vigneron, puisque cela est fauxp. Rien n'est plus casuel5 que les visions imaginaires et que les paroles successives : c'est où le diable se fourre le plus, et il peut fort bien être que, parmi des paroles vraies, le diable, qui est animé contre l'intérieur, lui dira ces choses afin de faire persécuter l'intérieur. Cela peut arriver et arrive même d'ordinaire selon le témoignage [f°16] de saint Jean de la Croix, et c’est s’établir sur un mauvais fondement que d'asseoir un jugement sur de pareilles choses.

J'avais d'abord compris qu'elle était fille du P[ère] V[autier], parce qu'elle est de Toulouse et que je savais qu'une de ses créatures en était. J'avais écrit sur ce pied à monsieur de Che[vreuse], qui m'avait priée, et monsieur B.6 aussi, d'en dire mon sentiment. Car, sans cela, je n'eusse rien dit, ne me mêlant pas volontiers des affaires d'autrui. Sitôt que je sus que c'en était une autre, j'écrivis à monsieur le duc de Chevreuse et monsieur B. lui-mêmeq la méprise que j’avais faiter. Monsieur B. a cru, depuis ce temps, rendre un grand service à Dieu de se déclarer contre moi. Dieu sait si je n'aurais pas une extrême joie que Dieu se servît d'elle pour faire du bien ! mais je dirais toujours que c'est faire un tort infini aux âmes que de les amuser dans cette voie : si elle connaît en moi quelque défaut, qu'elle m'en fasse avertir moi-même, selon que la véritable charité le demande, et je tâcherai, avec la grâce de Dieu, de m'en corriger, n'ayant jamais plus de joie que de voir détruire en moi les obstacles qui pourraient empêcher le règne de Dieus.

Je vous écris, monsieur, avec une extrême confiance, vous faisant un aveu sincère des choses dont vous pouvez vous faire éclaircir, si vous avez cette charité. J'espère que Dieu fera connaître la vérité. Je peux être trompée, mais je n'ai jamais voulu tromper personne. J'attends, monsieur, que votre charité m'éclairera sur les égarements [f°16v°] dans lesquels je puis être tombée sans le savoir, vous promettant de mon côté une entière obéissance autant que je le pourrai avec la grâce de Dieu. J'espère que ce que j'écris ici ne fera tort à personne. J'ai tâché de n'y mettre que les faits précisément nécessaires à l'éclaircissement de la vérité, afin que la prévention contre mes mœurs n'empêche pas la vérité d'être connue. Que je périsse moi, qu'importe, mais que mon Dieu règne, qu'Il soit glorifié et aimé éternellement.


5casuel : qui dépend des cas, des accidents. (Littré).

6Boileau.


A.S.-S., ms. 2043 : « Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon / Sa justification par elle-même/ affaire de M. de Fîtes / Lettre du Père Richebracque » : la première pièce, autographe, comporte au verso du dernier feuillet (numéroté 16) la mention : « Défense de Mme Guyon, une partie de sa vie » ; elle est suivie (deuxième pièce) de sa copie, comportant en tête (ainsi qu’au verso du dernier folio numéroté 36) : « Justification de M[adam]e Guyon copiée sur l'original qui m'a été donné par M[onsieur] l[e] d[uc] d[e] Ch[evreuse]. » Les précisions relatives au séjour chez Mme de Miramion, aux accusation de la Maillard et à la dévote de M. Boileau, feraient dater cette rédaction de la fin de l'année 1693 mais l’allusion à la rencontre avec Nicole « il y a plus de cinq ans » indiquent l’année 1695. Nous supposons qu’il s’agit de l’année 1694 ?

a la (comparaison biffé) parabolle

bune (vraie biffé) vie

cconfiance ajout interl.

caA partir d’ici prend place un long passage de l’autographe, omis dans la copie, couvrant la quasi-totalité des f°2v° et 3r° ; il s’agit probablement d’une omission volontaire puisque les premiers mots du f°2v° (« Sitôt que je sus qu’elles allaient à Saint-Cloud ») sont repris par la copie, pour reprendre à partir du haut du f°3v° : « …j'ai désapprouvé un dérèglement que j'ai en horreur, mais ayant lu le contraire, elles se sont tournées avec fureur contre moi parce que je leur disais la vérité. / Il y a encore une cause… »

cb puisque (je n'étais pas dans leurs sentiments et que ajout interligne) je

ccReprise de la copie.

dsi (éloignées biffé)(différentes add. interl.)

e liaison, (dans tous les âges de ma vie add. interl.)

fexcessif ajout interl.

g faites (contre moi biffé), quoiqu'ils

h méprisable (à ceux qui ne font cas que d’un faux brillant biffé) à laquelle

i l'inclination (que j’ai biffé) pour (le diocèse de add.interl.) Genève

j Manpipare Lecture incertaine.

k messe (avec moi ajout interl.), le matin

l Laduvan Lecture incertaine.

mdix Lecture incertaine.

n fus (mise biffé) chez

oIl est certain que je n'avais jamais vu les écrits de mademoiselle Vigneron absent de l’autographe.

ppuisque cela est faux absent de la copie.

qaussi d’en dire mon sentiment car, sans cela, je n’eusse rien dit, ne me mêlant pas volontiers des affaires d’autrui ; dès que je sus que c’en était un autre, j’écrivis à monsieur le duc de Chevreuse et à monsieur B. lui-même absent de la copie.

rque j’avais faite add. interl.

s Dieu (en moi biffé).

1donnent licence 1aPhrase en l’air du ms.


0. A BOSSUET (Mémoire). Fin juin ou début juillet 1694.

Quoique j’eussea formé le dessein de me laisser accabler sans me justifier ni me défendre, la gloire de Dieu et l’intérêt de la vérité m’obligent aujourd’hui de rompre cette résolution.

J’ai écrit, à la vérité, deux livres, l’un intitulé le Moyen facile de faire l'oraison, et le second Expositionb du Cantique des cantiques1. Je n’eus jamais le dessein de faire imprimer ni l’un ni l’autre, que je n’avais écrit que pour mon édification particulière. Les copistes les ayant donnés pleins de fautes à des libraires, l’on fut obligé de les corriger, voyant qu’on les imprimait de la sorte. L’onc m’a recherchée, il y a près de sept ans, pour ces livres. L’on me mit au couvent des religieuses de Sainte-Marie d, rue Saint-Antoine. L’one m’examina avec toute la rigueur que peuvent faire des gens fort animés. L’on ne trouva rien à reprendre dans mes mœurs, quelque recherche qu’on en pût faire avec un zèle plein d’amertume. Pour mes livres, je les soumis à l’Église, que je révère, à laquelle je suis et serai soumise jusqu’au tombeau. Je déclarai même que, s’il y avait quelque chose qui ne fût pas dans le pur esprit de l’Église, que je priais qu’on le condamnât, et que j’aimerais mieux être brûlée que d’altérer le moins du monde par mon ignorance, même avec bonne intention, sa pure et chaste doctrine. C’était tout ce que je pouvais faire, étant femme ignorante et mes mœurs se trouvant sans corruption.

Cependant l’on ne se contenta pas de cela : l’on me voulut obliger d’écrire que j’avais euf des erreurs. Je dis qu’il n’y avait qu’à condamner les livres et marquer les endroits erronés, que jeg les condamnais de tout mon cœur, mais que je ne pouvais pas écrire que j’avais été dans l’erreur, parce que cela supposait quelque chose de caché ; que je détestais les erreurs qui s’étaient glissées par mon ignorance qui étaient dans mes livres et dans mes écrits, si l’on en trouvait ; que je priais même qu’on les censurât en toute rigueur.

Cela ne satisfit point : l’on me fit de grandes menaces de m’opprimer ; mais jeh crus qu’il fallait plutôt souffrir la mort que de trahir la vérité. Mme de Maintenon, qui fut alors convaincue de mon innocence, obtint qu’on me remît en liberté. Ma liberté ne fit qu’aigrir l’ulcère, loin de le fermer. L’on a indisposé tous les esprits avec plus de violencei. Lorsque j’étais à Sainte-Marie, l’on voulut obliger les religieuses à dire du mal de moi ; elles le refusèrent, n’en connaissant point, à ce qu’elles disaient ouvertement. Il se trouva dans mes interrogations une lettre

1Le Moyen court de Madame Guyon, édité dès 1685 à Grenoble, réédité en 1686, 1690 ; Le Cantique des cantiques, interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs, Lyon, 1688.

fausse, reconnue telle, sur laquelle M. l’official me dit qu’on m’avait fait arrêter. J’en demandai justice ; l’on ne voulut pas me la faire. Cela aurait empêché ces mêmes gens de faire d’autres faussetés. Ce sont ces mêmes personnes, reconnues faussaires, qui m’imputent aujourd’hui des crimes.

Si l’on n’attaquait que ma personne, je souffrirais sans me plaindre toutes sortes de calomnies, ainsi que je les ai souffertes jusqu’àj présent. Mais comme on se sert des crimes qu’on m’impose pour condamner la vérité et pour tirer une fausse conclusion, que tous ceux qui font oraison sont criminels, je suis obligée, à la vérité, de faire voir que si j’aime l’oraison, je ne suis point coupable, l’oraison et le crime étant incompatibles. Quoi ! l’amour de Dieu, l’assiduité à se tenir en Sa présence pourraient rendre mauvais ! Il est odieux de le penser. Ceux qui font des crimes doivent avouer ou qu’ils n’ont pask fait oraison, ou qu’ils l’ont quittée après l’avoir faite ; et c’est leur infidélité qui les a fait tomber dans le crime. Si j’avais faitl les crimes dont on m’accuse, j’avouerais de bonne foi ne les avoir commis que parce que je me serais éloignée de mon Dieu, source de puretém, en m’éloignant de l’oraison ; mais ne les ayant point commis et n’ayant point quitté l’oraison, je dois faire voir mon innocence.

Sitôt que je sus qu’on m’accusait d’apprendre à faire l’oraison, et que bien des gens étaient en rumeur de ce qu’une femme faisait aimer Dieu et portait les jeunes dames aun mépris de la vanité et au désir de leur salut, quoique ce crime me parût assez pardonnable, je voulus, à cause de la faiblesse et pour ne point scandaliser les petits, cesser de le commettre. Je me retirai, et j’ai vécu depuis ce temps séparée du monde, sans nul commerce, même avec ma propre famille ni avec mes amis, ayant toujours agi avec une extrême bonne foi en tout cela. J’écrivis, en me retirant, les raisons que j’avais de me retirer. Je protestai que j’étais toujours prête de venir rendre raison de ma foi sitôt qu’on le désirerait, que si mon exil volontaire ne satisfaisait pas et que Sa Majesté voulût de moi un exil et une prison forcée, que je m’y rendrais d’abord, qu’elle ne serait jamais forcée pour moi, puisque je ferais toujours mon plaisir d’obéir, même dans les choses les plus dures.

Depuis ce temps, ma retraite ni mon silence n’ayant point tranquillisé le zèle des personnes qui veulent ma perte, l’on m’a supposé, selon le bruit public, des crimes. Sitôt que je l’ai su, j’ai écrit pour prier incessamment qu’on me donnât des commissaires laiques, gens d’une probité reconnue, sans passion ni prévention, puisqu’il s’agissait de crimes. J’ai offert de me rendre dans quelle prison l’on voudrait pour me faire juger dans toute la rigueur, ne demandant sur cela aucune grâce : l’on me l’a refusé.


Je déclare de nouveau que je soumets tous meso écrits, que je renonce et déteste tout ce que mon ignorance m’y a fait mettre qui ne se trouvera pas conforme à la pure doctrine de l’Église que j’aime, que je révère et dont je ne me veux jamais écarter. Mais je soutiens en même temps que si l’on les examinait sans prévention et qu’il me fût permis d’y répondre, il ne s’y trouverait rien que de très catholique selon le sens que je pense.

Il n’y a rien, dans la sainte Écriture même, où la critique et la malice des hommes ne puisse donner un mauvais sens. Y a-t-il rien qui indispose plus et qui en fasse donner un plus mauvais que de supposer des crimes? Car enfin, si j’ai fait les crimes dont on m’accuse, il les faut condamner sans examen. Et avec quelle disposition peut-on lire des livres de piété d’une personne à laquelle on suppose des crimes? Parce que j’ai déjà été mise à Sainte-Marie, chacun s’est donné le droit de me calomnier, étant sûr d’être bien avoué.

Ces crimes ont été inventés d’abord parp la malice d’une femme quiq a quitté son pays parce qu’elle était convaincue du vol d’une église, une femme chassée d’ailleurs pourr sa dissolution et son hypocrisie, une femme qui a déjà dit contre moi des calomnies reconnues fausses. C’est sur ce fondement et [sur] d’autress créatures qui se disent elles-mêmes abominables, que j’ai chassées et indiquées comme telles et pour lesquelles je n’ai quet de l’horreur, c’est, dis-je, sur le témoignage de ces personnes qu’on me suppose des crimes. Qu’on examine ma vie à fond, c’est ce que je demande, et, s’il se trouve un seul témoin de probité qui m’ait vue commettre quelque crime, je passe condamnation.

Je ne me plains point de ceux qui me poursuivent à présent, parce qu’ils le font par zèle ; mais ce zèle n’est point établi sur la connaissance de la vérité, mais sur des suppositions fausses et des calomnies punissables. S’ils sont coupables, c’est en ce qu’ils ne veulent point éclaircir la vérité, et qu’on me refuse une justice qu’on n’a jamais refusée à personne.

Les raisons que j’ai eues deu demander des juges laïques, gens de probité, sont parce que je sais que les juges ecclésiastiques n’approfondissent pas sur les crimes, et que lorsque je demandai justice de la fausse lettre, M. l’official me dit qu’il fallait pardonner cela pour l’amour de Dieu. Je le fis, et c’est ce qui a donné la hardiesse à ces personnes de recommencer. J’ai raison de demander des gens de probité, puisque je sais qu’on fait ce qu’on peut pour suborner les témoins, jusqu’à promettre de donner des pensions pour cela2.

2Deforis ajoute : Il ne se trouvera dans ce siècle que trop de faux témoins pour de l’argent.


J’ai besoin de gens sans prévention, puisqu’on tâche de prévenir tous les esprits. Pour moi, je ne préviens personne : j’abandonne à Dieu ce qui me regarde, je n’écris que pour rendre témoignage à la vérité. Je ne me soucie pas de ma vie ; si c’est elle qui fait de la peine, au moindre signal j’apporterai ma tête sur un échafaud, et ce me sera un avantage de mourir de la sorte. Mais je n’avouerai jamais que j’ai commis des crimes que j’abhorre, que je déteste, et dont Dieu, par Son infinie miséricorde, m’a toujours préservée. Je n’ai point été élevée dans le crime, mon éducation en a été aussi éloignée que la vie que j’ai menée. J’ai été assez criminelle de ne pas assez aimer Dieu et de n’avoir pas correspondu aux grâces qu’Il m’a faites.

Qu’on n’impute donc point à la vie intérieure des crimes que le démon ne vomit que pour la ternir ; c’est dire que le soleil est impur et sans lumière ; c’est vouloir mettre l’abomination dans le lieu saint. Il y a des gens exécrables qui le font, mais ce sont des gens sans intérieur, sans oraison, qui se vantent de leurs crimes, que le diable a suscités dans ce siècle pour obscurcir la vérité. C’est le dragon qui vomit la fumée infernale contre le soleil. Mais cette vapeur maligne retombera sur lui-même, et la vérité paraîtra au jour.

Qu’on examine mes écrits, qu’on le fasse avec exactitude et en rigueur, qu’on voie s’il y a rien qui ne porte à l’amour de Dieu, à l’éloignement du péché, à suivre les conseils évangéliques, pourvu qu’on ne leur donne pas un mauvais tour. Que s’il y a quelque chose de trop fort dans les expressions, si je me suis mal expliquée, si je me suis servie de termes outrés, je suis toujours prête d’expliquer sincèrement la vérité de ce que j’ai pensé. Qui connaît mon cœur mieux que moi ? Qui veut juger de ma foi ? Lorsque je dis : « J’entends de cette sorte », pourquoi dire : « Vous l’entendez autrement ». Je déclare que cela n’est pas, que je condamne et déteste tout mauvais sens qu’on leur peut donner, que je suis prête toujours d’expliquer le bon sens dans lequel je les ai écrits, que je rendrai toujours raison de ma foi et que je suis prête de confirmer cette même foi de mon sang.

Je sais que des gens ont falsifié de mes écrits, qu’ils y ont ajouté des choses mauvaises ; mais il est aisé de voir qu’ils sont différents des originaux et fort éloignés dev l’esprit de tout le reste. Je ne condamne point ceux qui se lient3 pour les décrier, s’ils croient ce qu’on leur dit de moi. Mais qu’ils prennent garde que, dans tous les siècles, le diable a fait le singe de Dieu, qu’il y a des gens abominables qui affectent une fausse piété, et de faire par là décrier la vraie piété et de confondre le faux avec le vrai ; c’est ce que j’ai prié qu’on examinât. Les prélatsw ont raison

de se déchaîner, mais il faut voir s’ils ne confondent pas l’agneau avec le loup. Ils font plus : ils crientx au loup sur l’agneau et laissent vivre les loups en paix. Je prie le Seigneur qu’Il leur donne l’esprit de discernement ; ils ne le peuvent avoir qu’en se dépouillant de l’esprit de prévention, afin d’examiner la vérité dans un esprit pur, simple et droit. Il sera aisé de faire voir la vérité, de la séparer de l’erreur et du mensonge.

Si l’on veut bien mey donner des juges tels que je les demande, faire examiner les crimes avant les écrits, je suis toujours prête de reparaître, afin de faire voir la vérité de ce qui me regarde et qu’onz n’effraye point les âmes, les empêchant d’embrasser l’oraison, qui est la voie pure, sainte, et où l’âme est éclairée de la grandeur de Dieu et de son néant, où elle est échauffée de Son amour, où elle apprend à mépriser tout ce qui n’est point Dieu pour ne s’attacher qu’à Lui - et non pas une école de crimes, comme on la veut faire passer.

Si quelqu’un m’accuse, qu’il se présente, qu’il soit confronté, comme l’on fait dans toutes les justices réglées ; mais qu’on ne se contente pas de donner des mémoires, où l’on met ce qu’on veut, parce qu’on est sûr qu’on ne sera pas obligé à le soutenir. Si ce que je demande est injuste, je me condamne moi-même ; mais s’il est selon l’équité, qu’on me l’accorde. Je prie Dieu, seule et souveraine Vérité, de faire connaître que je ne mens pointaa.

Une4 des causes de ce que je souffre aujourd’hui vient de ce que les mêmes personnes qui m’ont toujours poursuivie et persécutée, ont indisposé Monseigneur l’archevêque contre moi, lui faisant comprendre que je manquais de soumission à ses ordres, quoiqu’il soit vrai que je ne me suis jamais écartée, pour peu que ce soit, du respect et de la soumission que je lui dois, ayant un respect infini pour son caractère, étant prête à me soumettre de nouveau à ce qu’il ordonnerait de moi après avoir connu la vérité par lui-même ou par des personnes sans prévention.

B.N.F., N.acq.fr. 16313, f°54-57, autographe - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°43]. Annotation de Dupuy à la fin de ce mémoire : « Cette lettre est mal placée. Elle est de juillet ou août 1694. » - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [81] - A.S.-S. pièce 7575, qui suit étroitement la copie Dupuy (telle la variante : « L’on me fit des traitements fort singuliers. ») - UL tome VI appendice III : « Ce mémoire a été imprimé d’abord par Deforis. ». Nous donnons les variantes de Dupuy / La Pialière : ils ont dû disposer d'un brouillon.

La dernière note de Levesque à la lettre adressée à Mme de Maintenon au mois de juin fait-elle allusion à ce mémoire ? : « Mme Guyon avait envoyé à

Bossuet une copie de cette lettre qu’elle écrivait à Mme de Maintenon, et elle y avait joint un long mémoire […] Dans les lettres à M. de Chevreuse, du 26 août et du 8 septembre 1694, il est fait allusion à une lettre de Mme Guyon à l’évêque de Meaux qui est perdue. Elle devait contenir les réponses à quelques difficultés sur ses écrits, les mêmes, sans doute, qu’elle envoie à M. de Chevreuse le 26 août et surtout le 27 août 1694. » UL.

aJe crois que j’eusse Dupuy.

bExplication Dupuy.

c fautes. L’on Dupuy. Omission.

d couvent de Sainte-Marie Dupuy.

e Saint-Antoine, où l’on me fit des traitements singuliers. L’on Dupuy.

f que je reconnaissais avoir eu Dupuy.

g que, dans le général, je Dupuy.

h m’opprimer si je ne faisais pas cela. Je Dupuy.

i L’on a insensiblement indisposé tout de nouveau les esprits. Dupuy.

j calomnies, comme j’ai souffert jusqu’à Dupuy.

kjamais Dupuy.

lj’ai fait Dupuy.

mvérité Dupuy.

n et en portait d’autres au Dupuy.

o soumets tous mes Dupuy.

p inventés par Dupuy.

q femme à qui j’ai d’abord refusé une aumône considérable, une femme qui ajout

r chassée d’une autre ville pour Dupuy.

s et sur les discours d’autres Dupuy.

t créatures reconnues pour abominables, qui se déclarent telles, que j’ai découvertes, et pour qui je n’ai que Dupuy.

u Les raisons de demander Dupuy.

v et combien cela est éloigné de Dupuy.

wpasteurs Dupuy.

x déchaîner, mais ils crient omission Dupuy.

yveut me Dupuy.

zvérité. Et qu’on Dupuy.

aapas. Fin de la copie Dupuy.

3Lient est pour liguent.

4Cet alinéa, qui semble avoir été ajouté après coup, manqu’à la copie Dupuy.

0. Du P. PAULIN d’AUMALE. 7 juillet 1694.

Il y a environ dix ans que Dieu m'ayant donné la connaissance de Mme la duchesse de Charost, par une visite qu'elle me fit l'honneur de me rendre dans notre église, à l'occasion de quelques manuscrits de feu

M. l'abbé Bertot 1, qu'une religieuse de Montmartre2, nommée madame de Saint André, m'avait chargé à sa mort de lui remettre entre les mains, et Mme de Charost 3 m'ayant témoigné qu'elle serait bien aise que nous nous vissions, je l'allai voir chez elle, et elle me vint voir chez nous environ cinq ou six fois durant un peu plus d'un an, selon que je m'en puis souvenir ; et comme nous parlions toujours de la vie intérieure, elle me dit un jour qu'elle n'était pas encore bien avancée dans les voies intérieures, mais qu'elle connaissait une personne qu'elle ne me nomma point, laquelle y était consommée, et qu'elle parlait d'un certain état d'abandon qui était au-dessus de tous les états de la vie intérieure dans lesquels on se pouvait trouver, et que, quand on y était arrivé, il n'y avait plus rien à faire. Cela fut cause qu'elle m'offrit de me la faire voir chez elle, et nous convînmes du jour et de l'heure que je devais me trouver chez elle, comme je m'y trouvai un après-midi, sans me souvenir du jour : je me souviens seulement que notre entretien dura longtemps, et que, sur la fin de cet entretien ou d'un autre que nous eûmes encore ensemble chez Mme de Charost, elle me dit par confidence, qu'il y avait des personnes qui faisaient des choses dans cet état qui étaient extraordinaires, comme de se découvrir jusqu'à la ceinture4, dont il ne fallait point parler aux personnes de qualité, qui n'en étaient point capables.

Dès le lendemain du premier entretien que j'avais eu avec Mme Guyon, elle m'envoya le livre des Torrents en manuscrit, qu'elle me pria de lire4a ; et peu de jours après, elle me le renvoya demander avec empressement; et lui ayant fait dire que j'étais bien aise de le lire à loisir,

1Le P. Paulin d’Aumale avait en dépôt les écrits de Bertot, mort en 1681 ; ceux-ci furent préparés pour l’édition par Madame Guyon après sa sortie de la Bastille et enfin édités, sous le nom du Directeur mistique [sic] par les amis de Poiret, en 1726.

2Monsieur Bertot était confesseur auprès du monastère des religieuses de Montmartre ; son rayonnement avait de plus attiré un cercle de laïcs, dont de futurs proches de Madame Guyon, sa dirigée à cette époque.

3Selon le mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon : « Madame G[uyon] était, disait-il [Monsieur Bertot], sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde ; aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent : elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou cachée. » V. Index, Charost (duchesse de-).

4L’assertion paraît étonnante mais peut s’expliquer par l’usage de corsets serrés qu’il s’agissait probablement de délacer.

4a « Mme Guyon ne chercha jamais à publier les Torrents mais, après son retour à Paris en 1686, elle montra l’écrit […] à un confesseur, le P. du troisième ordre [régulier franciscain] Paulin d’Aumale, « sans lui permettre cependant d’en prendre de copie. Le religieux le « trouva fort spirituel », bien qu’il y eût des choses qu’il n’approuvait pas. » (Orcibal, préface à la réédition des Torrents, Olms, 1978, v. aussi sa note (15)).

après me l'avoir envoyé redemander plusieurs fois, elle vint elle-même le quérir; et m'en ayant demandé mon sentiment, je lui dis qu'il y avait des choses que je n'approuvais point, mais que je ne croyais point qu'elle eût de mauvaises intentions ; et m'ayant fort questionné si je n'en avais point tiré de copie, je l'assurai que non, dont elle fut satisfaite5. Quelques jours après, je l'allai voir chez elle, où m'étant informé d'elle sur tous les états par lesquels elle avait passé en sa vie, elle me dit que, dans ses commencements, elle avait été fort inquiétée sur son état, et que toutes les conférences qu'elle avait eues avec toutes les personnes les plus éclairées et les plus expérimentées qu'elle pouvait rencontrer, ne la purent jamais délivrer de sa peine et de son inquiétude, jusqu'à ce que Dieu lui eût fait voir un père barnabite qu'elle ne me nomma point6. Elle se trouva tout en un instant dans un parfait repos par une seule parole qu'il lui dit, qu'elle cherchait bien loin ce qu'elle avait en elle, savoir Dieu seul, si bien que, depuis ce temps, elle n'avait plus eu ni peine, ni doute, ni inquiétude sur son état, se tenant toujours fort en repos en Dieu seul qu'elle avait en elle.

Ensuite elle me conta comme elle avait été obligée d'aller en Savoie et même en Piémont par pure obéissance, et parce qu'on lui disait que c'était la volonté de Dieu, nonobstant la résistance et la persécution de sa famille qui s'y opposait, où elle avait été fort contrariée et persécutée, à cause qu'on disait qu'elle enseignait des erreurs, et qu'on la traitait d'hérétique; contre laquelle persécution, elle n'était soutenue que par quelques personnes de qualité et d'autorité, et entre les autres de Mme la marquise de Pienne ou de Pianese 7 ; ce qui ne put empêcher qu'elle ne fût renvoyée en France à Montargis, où elle fut fort mal reçue et traitée de sa famille. Ensuite, ayant réservé le reste de ses aventures à un autre entretien, je pris congé d'elle dans le dessein de la retourner voir ; ce que je n'exécutai point.

5Cet épisode qui traduit les craintes de Mme Guyon doit donc se passer après le décret du Saint-Office contre Molinos du 27 août 1687. Les Torrents n’ont jamais été édités avant l’édition en 1712 des Opuscules spirituels par Poiret ; par contre le Moyen court et le Commentaire des Cantiques, édités respectivement dès 1685 et en 1688, furent condamnés par l’archevêque de Paris, Harlay, dans son mandement du 16 octobre 1694, donc peu après la lettre présente du P. Paulin d’Aumale du 7 juillet : ce dernier fut probablement soumis à de fortes pressions.

6On pense au P. Lacombe, barnabite, mais il s’agit certainement, comme l’indique ce qui suit, du « bon franciscain » Archange Enguerrand qui lui déclara :  « C’est, Madame, que vous cherchez au dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre cœur et vous l’y trouverez. » (Vie, 1.8.6).

7La marquise de Prunai, v. Vie, 2.15.4.


Mais elle me vint voir quelque temps après, pour me demander conseil , si elle était obligée d'obéir à son directeur, qui lui avait envoyé une âme choisie et distinguée dans son état, à laquelle elle avait donné une pièce de trente sols par charité, dont elle avait témoigné être fort mécontente, si bien que pour l'apaiser, son directeur, qu'elle ne nomma point, et que je sus peu après être le P. de Lacombe, voulait qu'elle donnât encore dix écus à cette créature, qui trompait, à ce qu'elle croyait, le P. de Lacombe8, ce qu'elle refusait de faire, à cause, disait-elle, qu'elle n'était pas en état de faire tout d'un coup une si grosse aumône. Sur quoi l'ayant confirmée dans sa résolution, je lui dis qu'il fallait bien prendre garde entre les mains de quel directeur on se mettait; et lui ayant comme insinué qu'elle le pouvait quitter, je ne reconnus point qu'elle y fût bien disposée.

Depuis ce temps-là, Mme Guyon me vint voir encore une fois d'une manière assez surprenante ; et sans beaucoup de discours, elle me dit, d'un air et d'un ton fort passionné, les lèvres toutes tremblantes et comme livides, le visage enflammé et le corps tout ému, qu'elle cherchait et qu'elle voulait des cœurs, ce qu'elle répéta plusieurs fois sans me dire autre chose ; à quoi je ne lui fis point d'autre réponse, sinon qu'elle était trop dans le sensible et dans le mouvement, et que cela était fort contraire à l'état d'anéantissement et d'abandon dont elle faisoit profession. Sur quoi ne s'étant point expliquée davantage, elle s'en alla, et peu après j'appris tout ce qui se passa à l'encontre du P. de Lacombe et d'elle, sans l'avoir vue ni parlé durant tout ce temps-là, excepté quand elle eut été quelque temps renfermée dans le monastère de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, où étant allé faire une exhortation à la grille, l'on me dit qu'elle était malade au lit, et qu'elle me demandait pour la confesser ; ce qu’ayant accepté, l'on me fit entrer; et l'ayant interrogée sur tout ce qui lui était arrivé, elle me dit que tout le monde était déchaîné contre elle et contre le P. de Lacombe, jusqu'à son propre frère, le R. P. de la Motte, qui était fàché contre elle, à cause qu'elle lui avait refusé de donner mille écus pour son couvent, et qu'elle les avait donnés au P. de Lacombe pour une œuvre de charité9. Elle m'ajouta de plus que le P. de la Motte la voulait obliger de donner Mlle sa fille à un de leurs parents, à quoi elle ne vouloit point consentir10 ; qu'au reste Mgr l'archevêque et M. l'official l'ayant interrogée, ils n'avaient rien trouvé

8Episode décrit dans la Vie, 3.1.14.

9« petite somme en dépôt au père La Combe avec la permission de ses supérieurs, que je destinais pour faire une fille religieuse. » Vie, 3.1.5 (V. pour des précisions sur cette religieuse : Vie, 2.5.10 et 2.7.12).

10Et de la parenté de Harlay, l’archevêque de Paris, v. Vie, 3.6.10.

en elle. Mais comme j'eus été assez de temps avec elle et qu'elle ne parlait point de se confesser, je lui dis qu'étant entré dans la clôture pour la confesser, je pourrais avoir du scrupule si je sortais sans l'avoir confessée ; ce qui l'obligea de se confesser sans en avoir beaucoup d'envie. Et en parlant, après sa confession, de la vie intérieure, elle me dit qu'elle n'aimait rien en Dieu que sa justice, et que tout son amour était d'en être la victime ; à quoi je répondis qu'il valait mieux craindre 1a justice de Dieu, et espérer en sa miséricorde.

Elle me témoigna ensuite qu'elle n'était point contente du R. P. de Gonnelieu, qui niait de l'avoir confessée, et qui avait promis à ses supérieurs de ne la plus voir et de n'avoir plus de communication avec elle. Je me souviens enfin que lui ayant parlé d'une certaine créature appelée la Grande Marie, elle me dit qu'elle l'avait vue une fois, et qu'elle n'avait jamais approuvé ses désordres, non plus que ceux du P. Vautier, dont je ne me souviens point si elle me dit qu'il l'eut été voir.

Après que Mme Guyon fut sortie de Sainte-Marie, l'on me fit voir deux de ses livres qui étaient imprimés, dont l'un portait pour titre : Moyen court et facile pour bien faire l'oraison, et l'autre c'était une Explication sur les Cantiques 11. Le premier, qui avait été fort examiné et même critiqué par plusieurs docteurs sans avoir été ni supprimé ni condamné par Mgr l'archevêque, me sembla tout à fait mauvais ; et je ne pus m'empêcher de dire à tous ceux qui m'en parlaient, qu'il était véritablement quiétiste, principalement dans le chapitre de l'abandon et dans plusieurs autres endroits que j'avais extraits du livre. Le deuxième livre sur les Cantiques me parut encore plus abominable, surtout dans l'exposition du passage où l'épouse dit à son époux qu'elle a lavé ses pieds, et qu'elle a de la peine de les salir ; qu'elle a dépouillé sa tunique, et qu'elle ne peut se résoudre de la revêtir; où elle dit que cela se doit entendre de la propre pureté, justice et innocence de l'épouse qui y restait trop attachée et que son époux voulait qu'elle abandonnât ; ce que je condamnai si publiquement que, cela lui étant revenu, elle m'envoya M. l'écuyer Fouquet 12, son ami particulier, pour m'en faire des plaintes, et me la justifier; nonobstant quoi je persistai dans mon sentiment, et lui fis dire que je savais toutes les explications qu'elle pouvait alléguer pour se justifier, et que je soutiendrais toujours que cela était le pur quiétisme de Molinos, et que je n'avais jamais cru jusqu'alors qu'elle fût dans de si mauvais sentiments.

11Edités respectivement dès 1685 (rééditions en 1686, 1690) pour le Moyen court et en 1688 pour le Commentaire des Cantiques.

12Un des frères du surintendant, disciple de Bertot, comme Mme Guyon. Ils sont amis : v. Vie, 3.15.2-4.


Depuis cette conférence avec M. l’écuyer Fouquet, je n'avais ni vu ni entendu parler de Mme Guyon, sinon qu'un jour étant venue à Montmartre avec Mme Ménard, et ayant su que j'y étais, elle me fit demander; et, en présence de Mme Ménard, après m'avoir témoigné qu'elle était fort contente de se servir de l'occasion que la divine Providence lui donnait de pouvoir s'expliquer avec moi sur les choses que je condamnais dans ses livres, je lui dis que j'étais bien aise de lui déclarer à elle-même que ma conscience ne me pouvait permettre de recevoir tout ce qu'elle me dirait pour s'excuser, et que j'étais convaincu que c'étaient les erreurs de Molinos que l'Église avait condamnées : ce qui l'obligea de me dire qu'elle les condamnait aussi et qu'elle ne les voulait point soutenir. Sur quoi, lui avant ajouté que cela ne suffisait point, et qu'elle était obligée de déclarer ses sentiments au public en se rétractant de ce qu'elle avait écrit de mauvais dans ses livres, à quoi m'ayant répondu que Mgr l'archevêque lui ayant défendu de rien écrire à l'avenir, elle était obligée de lui obéir, comme elle lui avait promis, je lui dis que je publierais partout qu'elle s'était rétractée devant moi.

Toute notre conférence s'étant ainsi terminée dans l'église de Montmartre en la présence du Très-Saint Sacrement devant Mme Ménard, je fus assez longtemps sans voir Mme Guyon, qui, s'étant venue loger de l'autre côté de la rue de notre jardin , vint quelque temps se confesser à moi incognito, et je crois que je la confessai deux ou trois fois sans la connaître, jusqu'à ce que m'ayant dit quelque chose qui me la fit connaître, et m'ayant témoigné que, demeurant si proche de notre couvent, elle était bien aise que je pusse répondre de sa conduite, et qu'elle me priait de lui dire simplement tout ce que le Saint-Esprit m'inspirerait de lui dire, me promettant qu'elle se soumettrait dans la simplicité d'un enfant comme elle était accoutumée d'en user avec ses directeurs, cela fit que, quelque temps après s'être confessée, elle me donna un livre manuscrit fort bien écrit et relié en veau rouge, in-4°, qui était un commentaire sur le livre des Juges 13 qu'elle me pria de lire, d'examiner, et de lui en dire mon sentiment, qu'elle me promit de suivre à l'aveugle. Ce que je lui assurai que je ferais dans la dernière exactitude, et selon ma conscience que je ne pouvais trahir dans une chose de cette importance.

Cela s'étant passé de la sorte, de bonne foi de ma part - je ne sais si c'était de même de son côté -, je pris le livre, et l'ayant lu et relu tout à loisir et avec une grande attention sans lui rien dire, elle me demanda un jour si je l'avais lu et ce que j'en pensais ; mais étant dans le sentiment

13Le Livre des Juges sera édité par Poiret en 1714 : Les Livres de l’Ancien Testament avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure […], tome 3, Les Livres de Josué, des Juges et de Ruth […], Juges : p. 49-201.

de faire un extrait de tout ce que j’avais reconnu de plus insoutenable, je ne voulus point lui dire alors tout ce j'en pensais, et je lui dis seulement que je l’avais lu, mais que je voulais encore le relire14 pour lui pouvoir déclarer plus positivement et plus immanquablement ma pensée, à laquelle je la priais d'être toujours dans la disposition qu'elle m'avait témoignée de se vouloir soumettre.

Enfin mon extrait étant fait et étant venue à confesse, je lui dis, après l'avoir confessée, que j'avais lu son livre, qui était rempli d'erreurs et d'hérésies, que tout ce que je lui en pouvais dire était qu'il méritait le feu, et que, si elle avait d'autres copies, et qu'elle en eût distribué quelqu'une, elle était obligée de les retirer et de les brûler, et que quant à celui que j'avais, je ne le lui pouvais pas rendre en conscience. Tout cela lui fut comme un coup de foudre, qui ne la renversa pourtant pas par terre dans ce même instant, et qui ne l'empêcha pas de me demander quelles étaient ces erreurs qu'elle n'avait jamais cru y être, et que l'on lui en avait fait de grands éloges. A quoi lui ayant répliqué que tous ceux qui lui en avaient parlé en cette manière étaient des ignorants, ou étaient dans les mêmes erreurs, et que, quant à moi, j'étais si persuadé de ces erreurs, qu'il me serait dorénavant impossible de la confesser, même à la mort, si elle n'y renonçait et ne les abjurait - comme, par exemple, ce qu'elle disait, qu'il y avait deux sortes de péchés, l'un qu'elle appelait le péché propre, et l'autre qui était simplement péché ; que le seul péché propre était toujours péché, à cause qu'il était commis par la volonté propre, et que l'autre n'était point péché quand il était commis par la volonté de Dieu -, elle me répondit que tout ce qui se faisait par la volonté de Dieu qui était toujours bonne et juste, ne pouvait être mauvais encore qu'il fût péché en soi ; que la volonté de Dieu ayant été qu'Abraham lui immolât son fils Isaac, il n'avait point fait de mal d'avoir eu la volonté d'obéir à Dieu, encore que ce fût un péché à un père de faire mourir son fils ; que le prophète Osée n'avait point offensé Dieu d'avoir eu des enfants de fornication d'une prostituée, parce que Dieu lui avait signifié que c'était sa volonté. A quoi lui ayant répondu qu'il n'y avait jamais eu que des hérétiques qui avaient eu ces sentiments, et comme nous avions parlé tous deux avec force et chaleur, elle tomba en défaillance, et sa suivante vint la retenir, en me disant qu'elle était mal, et comme me voulant faire connaître qu'elle n'était pas contente de ce que je l'avais contrariée ; ensuite elle l'emmena sans autre conclusion, sinon qu'elle m'envoya deux ou trois jours après M. l'écuyer Fouquet, qui, me feignant avoir trouvé Mme Guyon dans un pitoyable état à cause d'une conférence que nous avions eue ensemble

au sujet d'un livre dont il ne savait point le contenu ; je lui répondis qu'il lui serait bien aisé de se pacifier si elle voulait avouer et condamner les erreurs qui étaient dans son livre, et que, pour moi, je ne pouvais avoir d'autres sentiments que ceux que je lui avais marqués, dont je le voulais bien faire le juge, après que je lui aurais montré l'erreur de sa division du péché en péché propre et en simple péché. Je lui fis la lecture de ses propres paroles, qu'il avoua ingénument être insoutenables.

Depuis, étant revenu me voir une seconde fois, et m’ayant témoigné que Mme Guyon était résolue de se soumettre à tous mes sentiments et qu'elle renonçait à son livre, mais que si je voulais le lui confier, qu'il connaissait deux docteurs de Sorbonne fort orthodoxes auxquels il le ferait voir et examiner, afin d'en savoir leurs sentiments, je lui donnai fort volontiers le livre, en lui disant que je ne croyais point qu'il y eût personne qui le pût approuver ; et assez longtemps après il me vint revoir, et me dit que ces messieurs, qu'il ne me nomma point, avaient lu le livre, qu'il y avait de bonnes choses, et que les autres il les fallait ou corriger ou expliquer. A quoi ayant répondu que tout le livre roulant sur ces mauvais sentiments, il était impossible ni de le corriger, ni encore moins expliquer, et qu'il fallait tout à fait le supprimer.

Enfin ne m'attendant plus que Mme Guyon dût revenir à moi à confesse, au bout de quelque temps elle se présenta au confessionnal, où lui ayant demandé en quelle situation était son esprit, avant que je pusse entendre sa confession, elle me protesta qu'elle n'avait point d'autres sentiments que ceux de l'Église, et qu'elle se soumettait à tout ce que je pouvais souhaiter d'elle. Je lui dis qu'elle était obligée de désavouer et de rétracter tout ce qui était dans ses livres qui n'était point conforme aux sentiments de l'Église, et qu'elle devait désabuser tous ceux à qui elle avait donné de ses livres et à qui elle pouvait avoir inspiré ses propres sentiments ; ce que m'ayant promis, je la confessai, et continuai de la confesser encore deux ou trois fois, jusqu'à il y a bien près d'un an que je ne l'ai ni vue ni confessée, et que je ne sais ce qu'elle est devenue, sinon que l'on m'a dit qu'elle s'était retirée dans un monastère, et qu'un certain libraire, je crois M. Lambert, distribuait encore ses manuscrits ; mais lui en ayant fait demander, il a fait réponse qu'il n'en avait plus15.

Voilà tout ce que je puis dire devant Dieu de tout ce que j'ai pu savoir de la conduite de Mme Guyon.

F. Paulin d’Aumale, religieux du couvent de Nazareth, ce 7e de juillet 1694. Ecce coram Deo, quia non mentior.


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°37, « copie de la déclaration du P. Paulin contre Mme Guyon ». - Fénelon, 1828, vol. 7, lettre 36 .

La copie est précédée, f°35, d’un billet de l’évêque de Chartres à Tronson, du 4 juillet 1694 : « L’on me prie, monsieur, de vous recommander de ne pas montrer les deux copies où sont contenues des avis sur les livres de M. G[uyon] […] ».

Sur cette déclaration, voir la lettre de Mme Guyon au duc de Chevreuse du 10 décembre 1694, n°255 : « Plus je pense à la lettre du P. Paulin, plus je suis convaincue qu’il se méprend et confond toutes choses… ».

14L’intérêt paraît grand pour des commentaires spirituels.

15L’information a été menée avec soin.

0. A BOSSUET (Soumission). Juillet 1694.

Juillet 1694

Je déclare, Monseigneur, que je soumets mes livres et mes écrits purement et simplement sans nulle condition pour touta ce qu’il vous plaira d’en faire, que je ne prétends rien pour moi, qu’après les avoir soumis à l’Église en général, je les soumets en particulier à vos lumières. Je proteste les avoir écrits par obéissance sans avoir d’autre dessein que de les donner à mon directeur afin qu’il en fît ce qui lui plairait, indifférente qu’il les brûlât ou non, quoique ces livres m’aient causé des croix très fortes, et qu’ils aient servi de prétexte à bien des choses. Quand j’aurais su qu’ils m’eussent dû faire souffrir la mort, la même obéissance qui me les a fait écrire me l’aurait toujours fait faire. Je suis encore dans les mêmes dispositions et dans la même indifférence pour leur succèsb.

Je vous conjure, Monseigneur, de faire attention [f. 1 v°] que je suis une femme ignorante, que j’ai écrit mes expériences dans toute la bonne foi qu’on peut avoir, et que si je me suis mal expliquée, c’est un effet de mon ignorance ; pour les expériences elles sont réelles. De plus j’ai écrit, ainsi que je l’ai déclaré, sans l’aide d’aucun livre, sans savoir même ce que j’écrivais, avec une telle abstraction que je ne me souvenais de rien de ce que j’avais écrit ; ce sont donc ces écrits que je soumets purement et simplement à votre jugement, Monseigneur, pour en faire tout ce qui vous plaira. C’est là mon intérêt.

Il y a de plus l’intérêt de la vérité ; c’est pour cela, Monseigneur, que je vous conjure de vouloir bien examiner à fond si ce que j’écris ne se trouve pas dans des auteursc mystiques et saints approuvés depuis longtemps. Jed m’offre de vous le faire voir si vous me faites la grâce de

m’entendre. Vous ne me refuserez pas sans doute cette [f. 2 r°] justice, elle est même nécessaire pour appuyer votre jugement.

Je vous demande encore une grâce, Monseigneur, au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ mort pour vous et pour moi, qui est d’écrire les demandes et les réponses que je ferai. Cela est nécessaire parce que la mémoire des choses se perd, et que vous serez bien aise de voir sur quoi vous m’aurez condamnée ou approuvée. Cela m’est nécessaire pour moi-même afin que, reconnaissant mes méprises, je m’éloigne de ces sentiments. J’espère que vous m’accorderez tout ce que je vous demande, par le sang de Jésus-Christ mon Sauveure.

Il faut de plus éclaircir une difficulté avant d’en prendre une autre afin qu’elle demeure constamment approuvée ou condamnée.

- A.S.-S., pièce 7307, autographe ; on retrouve le même texte en copie, pièce 7314, dont les variantes mineures sont données ci-après.

a condition à (pour add. interl.) tout 7314.

b Nous respectons les paragraphes de l’original.

c des (docteurs biffé) auteurs

d approuvés. Je Omission. 7314.

e fin de la pièce 7314. 

0. AUX EXAMINATEURS (BOSSUET, NOAILLES, TRONSON). 25 juillet 1694.

Comment pourrai-je, Messeigneurs, paraître devant vous, si vous me croyez coupable des crimes dont on m’accuse ? Comment pourrez-vous examiner sans horreur des livres qui viennent d’une personne qu’on veut faire passer pour exécrable ? Mais aussi comment n’y paraîtrais-je pas, puisque, ayant pris la liberté de vous demander à Sa Majesté pour examiner ma foi, et ayant été assez heureuse d’avoir obtenu ce que je désire, ce serait me priver de l’unique ressource qui me reste en cette vie, de pouvoir faire connaître la pureté de ma foi, la droiture de mes intentions et la sincérité de mon cœur devant des personnes qui, quoique prévenues, ne [f. 1 v°] me sont nullement suspectes à cause de leurs lumières, de leur droiture et de leur extrême probité. J’avais pris la liberté de demander à Sa Majesté de joindre des juges laïques, afin qu’ils approfondissent ce qui regarde mes mœurs, parce que je croyais qu’il était impossible qu’on pût juger favorablement des écrits d’une personne qui passe pour coupable. Je me suis offerte d’entrer en prison,

ainsi que vous le verrez, Messeigneurs, par la lettre ci-jointe1, si vous voulez bien en faire la lecturea.

J’offre plus, c’est de faire voir que je n’ai point fait lesaa choses [f°.2 r°] dont on m’accuse. Je n’attends pas que ceux qui m’accusent prouvent ce qu’ils avancent, quoique ce soit l’ordinaire, mais je m’offre de prouver que cela n’est pas. Si vous voulez bien avoirb la charité d’examiner ce qui regarde le criminel avant l’examen des livres, je vous en aurai une obligation infinie. Il est aisé d’informer, à charge et à décharge, de toute ma vie. Je vous dirai, Messeigneurs, avec une entière ingénuité, les choses dont on m’accuseba et le caractère des personnesbb qui m’accusent. Je suis toute prête de soutenir toutes sortes de confrontations, et je crois qu’il vous sera aisé, avec la grâce de Dieu, de démêler une malignité [f°.2 v°] peu commune. Vous verrez le caractère desc personnes qui m’accusent, et peut-être sera-ce un grand bien pour l’Église qu’on examine qui sont les coupables, de ceux qui accusent et de celle qui est accusée.

Trois personnes de probité sont animées contre moi : Mgr l’évêque de Chartres2, parce que son zèle est trompé ; iI me sera aisé de faire voir par qui et comment. Le second, M. le curé de Versailles3, qui n’a pas toujours été aussi déchaîné contre moi qu’il l’est, puisqu’il m’écrivit, lorsque je sortis de Sainte-Marie, après avoir lu les livres dont il s’agit et les plus forts de mes écrits, qu’il était dans mes mêmes sentiments : j’en ai la lettre. Depuis ce temps, il [f. 3 r°] me faisait l’honneur de se dire de mes amis, me venait voir plus assidûment qu’aucun autre ; il a témoigné à tous mesd amis l’estime qu’il faisait de moi. Même, depuis la dernière fois que j’ai eu l’honneur de le voire, il a dit mille biens de moi à Saint-Cyr et ensuite bienf de mal : M. le curég de Versailles s’estga imaginé que j’avais retiré Mme la comtesse de Guiche 4 et Mme la duchesse de Mortemart 5 de sa conduite pourh les mettre sous celle du

1Il s’agit de la lettre du 7 juin, adressée à Mme de Maintenon :  « … je me rendrai incessamment dans la prison qu’il vous plaira de m’indiquer… »

2Paul Godet des Marais, évêque de Chartres, de 1690 à 1709. Par une ordonnance du 21 novembre 1695, il condamna plusieurs livres de Mme Guyon.

3 François Hébert, curé de Notre-Dame de Versailles, v. Index.

4Marie-Christine de Noailles (1672-1748), mariée, le 12 mars 1687, à Antoine de Gramont, comte de Guiche, qui fut plus tard duc de Gramont et mourut en 1725 (Saint-Simon, éd. de Boislisle, t. II, p. 345). « La colombe » était une ardente disciple de Madame Guyon. V. Index.

5Marie-Anne Colbert (1665-1750), fille du ministre, était, depuis le 3 avril 1688, veuve de Louis de Rochechouart, duc de Mortemart, général des galères. C’est la « petite duchesse » correspondante aimée de Madame Guyon. V. Index.

P. Alleaume 6, jésuite. Il est de fait que madame la comtesse de Guiche était sous la conduite du R. P. Al[leaume], avant que j’eusse l’honneur de la connaître ; ce n’est donc pas moi [f.°3v°] qui l’y aii mise. Pour madame la d[uchesse] de Mortemart, comme elle se croyait obligée, en se donnant à Dieu, de quitter la Cour qui lui était un écueil, pour se donner à l’éducation de MM. ses enfants et au soin de sa famille qu’elle avait négligée jusqu’alors, en quittant Versailles et demeurant à Paris, il lui fallaitia un directeur à Paris. Cependant M. le curé de Vers[ailles], qui dit avoir présentement l’oreille de Mme de Maintenon, et qui l’a en effet, se plaint de deux choses opposées : l’une, de ce que j’ai ôté ces dames de la direction de leur légitime pasteur pour les mettre sous la conduite d’un père jésuite, et l’autre, que je les dirigeais. Comment, si je les dirigeais, leur ai-je donné [f. 4 r°] un directeur ? Et si je leur ai donné un directeur, je ne les dirigeais donc pas. Dieu ne m’a pas abandonnée au point de me mêler de diriger, quoique je crusse alors qu’Il donnaitj quelquefois des expériences pour en aider les autres. Mais toutes les personnes que j’ai connues avaient toutes leurk directeur. Lorsque ces dames étaient dans le monde, qu’ellesl portaient des mouches, qu’elles mettaient du rouge, que quelques-unes d’elles ruinaient leurs familles par le jeu et la dépense des habits, l’on n’y trouvait point à redire et l’on les laissait faire. Dès qu’elles ont eu quitté tout cela, l’on a crié comme si je les eusse perdues ; si je leur [f. 4 v°] avais fait quitter la piété pour le luxe, l’on ne ferait pas tant de bruit ! j’ai des preuves et desm témoins de lettres qui ont été écritesn à M. le c[uré] de Vers[ailles], qui feront voir clair mao justification, si l’on me veut bien faire la grâce de m’écouter.

La troisième personne est M. Baulop [Boileau]7, suscité7a par une dévote 8, qui l’assure que Dieu lui a fait connaître que je Lui déplais et celaq est accompagné de choses manifestement fausses qu’il est aisé d’avérer8b.

Voilà les personnesr qui sont de probité et quis, par zèle, animent tout le monde contre moi. Le reste des accusateurs sont tous gens avec lesquels je n’ai eu de [f.5] commerce que pour leur donner l’aumône, et les chasser ou indiquert pour ce qu’elles étaient.

Je dirai les choses dont on m’accuse

6Le P. Gilles Alleaume (1641-1706), qui sera inquiété pour quiétisme et exilé de Paris en 1695. V. Index.

7J.-J. Boileau dit de l’Archevêché, v. Index, Boileau.

7aExcité.

8La sœur Rose, qui était en crédit auprès de l’abbé J.-J. Boileau.

8bFaire reconnaître pour vrai.


M. Guifon

La Gentil

La Gantière

les filles du P[ère] V[autier]

la fille de Dijon

Grenoble

Defit 9

Je ne prétends pas, monsieur, vousu cacher la moindre chose, parce que, grâce à Dieu, je ne veux point me tromper. Sitôtv que je sus qu’on m’accusait de diriger, je me retirai et ne vis plus personne, ainsi que vous le verrez, M[esseigneurs], par cette autre lettre, si vous voulez bien me permettre de la lire. J’aiw toujours cru qu’il fallait être éclairci sur le criminel avant toutes choses. C’est pourquoi [f.°5v°] je vous conjure, parx la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ dont vous êtes pleins, de recevoir les mémoires qui vous seront donnés contre moi. Siy je suis coupable, je dois être plus punie qu’une autre, puisque Dieu m’a fait la grâce de Le connaître et de L’aimer, et que je ne suis point assez ignorante pour être excusée, puisque je suis assurée que Jésus-Christ et Bélial10 ne sont point en même lieu.

J’ai pris la liberté de demander Monseigneur de Meaux dès l’année passée, parce que j’ai toujours eu un très grand fond de respect pour lui, que je suis persuadée de son zèle pour l’Église, de ses lumières et de sa droiture, et [f. 6 r°] que j’ai toujours porté en moi la disposition d’y condamner ce qu’il y condamnera.

J’ai pris la liberté de demander Mgr de Noailles 11, quoiquez M. l’abbé de Noailles 12 soit le plus zélé de ceux qui me décrient, tant parce

9Cette liste (avec ses mises à la ligne), « M Guifon […] Defit », est absente de la copie officielle. Elle montre que l’autographe que nous reproduisons est le brouillon qui prépare le texte définitif remis aux examinateurs. Guifon (ou Guyfon) nous est inconnu, à moins qu’il ne s’agisse (cas peu probable) de M. Guigou, « saint » cité dans une lettre à la petite duchesse d’avril 1698 ; la Gentil, la Gantière, les filles du P. Vautier, la fille de Dijon (l’aventurière « Cateau Barbe » à la source de l’accusation relayée par le crédule Innocent le Masson), sont des accusatrices que nous avons souvent rencontrées ; Grenoble désigne M. de Grenoble, le cardinal Le Camus (v. l’étude d’Orcibal) ; Defit pour M. de Fîtes qui fit des avances à Mme Guyon : v. la « Justification. Fin 1693 » éditée dans cette même section.

10Le diable (v. II Cor. 6.15)

11Louis Antoine de Noailles, nommé évêque de Cahors, transféré à Châlons, d’où il vint en 1695 prendre possession du siège de Paris. Il fut créé cardinal en 1700. « Il eut de grandes vertus, mais l’indécision de son caractère lui créa bien des embarras » [UL]. V. Index, Noailles (Louis-Antoine de-).

12Gaston, Jean-Baptiste de Noailles, frère d’Antoine de Noailles, à qui il succéda en 1695 sur le siège de Châlons, à l’âge de vingt-six ans. V. Index.

qu’il y a longtemps que je sais quel est son discernement et sa piété, que parce qu’y ayant intérêt à cause de madame sa nièce13, j’ai été bien aise qu’il connût la vérité par lui-même.

J’ai demandé M. Tronson 14, quoique je susse tous les soins qu’on a pris de me décrier auprès de lui, parce que je sais quelle est sa droiture, sa piété, sa lumière, et qu’il est nécessaire [f. 6 v°] qu’il connaisse par lui-même le sujet que Mgr de Chartres a d’animer son zèle contre moi.

Je vous conjure, Messeigneurs, par la charité qui règne dans votre cœur, de ne point précipiter cette affaire, d’y mettre tout le temps qu’il est nécessaire pour l’approfondir et pour me faire la grâce de m’entendre et de m’expliquer sur tout. Je vous prie d’être persuadésaa que je vous parle sincèrement. Ayez la bonté s’il vous plaît, de vous informerab, non à ceux qui ne me connaissent pas mais à ceux qui me connaissent, si mon cœur n’est pas sur mes lèvres. Pour ce qui regarde l’article des livres et des écrits, je déclare que je les soumets de tout mon cœur, comme j’ai déjà fait, ainsi que je le déclare au papier ci-jointac.

Voilà un chapitre15 de l’Imitation de Jésus-Christ qui est l’abrégé de tout ce que j’ai écrit ; je prends la liberté de l’attacher ici. C’est le 37e au 3e livre, etc.

Chapitre xxxvii du livre III de l’Imitation de Jésus-Christ, de l’édition in-12, chez Desprez, libraire à Paris : « S’abandonner tout à Dieu, sans vouloir reprendre le soin de soi-même. » Commence par :  « JESUS-CHRIST. Mon fils, quittez-vous vous-même, et vous me trouverez, etc. »

DÉCLARATION DE Mme DE GUYON.

Je déclaread, Messeigneurs, que je soumets mes livres et mes écrits purement et simplement, sans nulle condition, pour tout ce qu’il vous plaira d’en faire ; que je n’y prétends rien pour moi ; qu’après les avoir soumis à l’Église en général, je les soumets en particulier à vos lumières. Je proteste les avoir écrits par obéissance, sans autre dessein que de les donner à mon directeur, afin qu’il en fît ce qu’il lui plairait, indifférente qu’il les brûlât ou non. Quoique ces livres m’aient causé

13Marie Christine de Noailles, fille d’Anne, duc de Noailles, et de Marie Françoise de Bournonville, elle avait épousé, en 1687, Antoine, duc de Gramont. V. Index.

14Louis Tronson (1621-1700), depuis 1676 supérieur général de la Compagnie de Saint-Sulpice. V. Index.

15Ce chapitre, « Qu’il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur » (trad. Lamennais), s’oppose à toute volonté propre et incite à l’abandon pour trouver cette vraie liberté.

des croix très fortes et qu’ils aient servi de prétextes à bien des choses, cependant, quand j’aurais su qu’ils m’eussent dû faire souffrir la mort, la même obéissance qui me les a fait écrire, me l’aurait toujours fait faire. Je suis encore dans les mêmes dispositions et dans la même indifférence pour le succès.

Je vous conjure, Messeigneurs, de faire attention que je suis une femme ignorante, que j’ai écrit mes expériences dans toute la bonne foi qu’on peut avoir, et que si je me suis mal expliquée, c’est un effet de mon ignorance. Pour les expériences, elles sont réelles. De plus, j’ai écrit, ainsi que je l’ai déclaré, sans l’aide d’aucun livre, sans savoir même ce que j’écrivais, avec une telle abstraction que je ne me souvenais de rien de ce que j’avais écrit. Ce sont donc ces écrits que je soumets purement et simplement à votre jugement, Messeigneurs, pour en faire tout ce qu’il vous plaira. C’est là mon intérêt.

Il y a de plus l’intérêt de la vérité. C’est pour cela, Messeigneurs, que je vous conjure de vouloir bien examiner à fond si ce que j’écris ne se trouve [pas] dans des auteurs mystiques et saints, approuvés depuis longtemps. Je m’offre de vous le faire voir, si vous me faites la grâce de m’entendre. Vous ne me refuserez pas sans doute cette justice : elle est même nécessaire pour appuyer votre jugement.

Je vous demande encore une grâce, Messeigneurs, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mort pour vous et pour moi, qui est d’écrire les demandes et les réponses que je ferai. Cela est nécessaire, parce que la mémoire des choses se perd et que vous serez bien aises de voir sur quoi vous m’aurez condamnée ou approuvée. Cela m’est nécessaire pour moi-même, afin que, reconnaissant mes méprises, je m’éloigne de ces sentiments. J’espère que vous m’accorderez tout ce que je vous demande ici par le Sang de Jésus-Christ, mon Sauveur. Il faut de plus éclaircir une difficulté avant d’en prendre une autre, afin qu’elle demeure constamment approuvée ou condamnée. [25 juillet 1694].

A.S.-S., pièce autographe, incluse dans la pièce 7308, également autographe, dont la lettre d’envoi du 25 juillet 1694 adressée au duc de Chevreuse (éditée plus haut dans le corpus des lettres) : « Vous avez eu la charité... » constitue le premier folio, et dont la déclaration « Comment pourrais-je, Messeigneurs […] comme je le déclare dans le papier ci-joint » constitue les folios suivants numérotés de 1 à 6 - A.S.-S., pièce 7576, une copie de l’autographe précédent, ajoute la précision finale :  « … je le déclare au papier ci-joint. / Voilà un chapitre de l’Imitation […] liberté de l’attacher ici. C’est le 37e au 3e livre, etc. » - B.N.F., N.acq.fr. 16313, f° 58-63, suivie de trois pages de l’Imitation, puis de la déclaration de soumission officielle : « Je déclare, Messeigneurs, que je soumets… » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°69] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [85] - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 131-137 - UL, lettre 1083 :

« Nous suivons la copie officielle, qui fut mise entre les mains des commissaires chargés d’examiner Mme Guyon, et dont un exemplaire, celui de M. Tronson, est conservé à Saint-Sulpice. Les légères différences qu’elle présente avec le texte de la Vie imprimée sont dues sans doute à des corrections faites par M. de Chevreuse, à qui Mme Guyon avait soumis sa lettre avant de l’envoyer à destination. C’est lui aussi qui a dû la dater du 25 juillet, tandis que la Vie donne août 1694, et Deforis après Bossuet juin 1694. » - Vie, 3.16.6.

Nous donnons le texte autographe de la pièce 7308, en respectant ses paragraphes, avec les variantes du texte de la copie officielle, que nous faisons suivre du texte de la déclaration de soumission officielle.

Le texte donné dans la Vie, 3.16.6, suit de près celui de la pièce 7308 (v. notre édition de la Vie, p. 825) ; il n’est cependant pas fait allusion au chapitre de l’Imitation et enchaîne directement la soumission à l’envoi. Ce texte est commenté ainsi : « [6.] Dès que ces trois messieurs eurent agréé la proposition qu’on leur fit, je pris la liberté de leur écrire pour commencer de les mettre au fait de ce qui me regardait et de ce qui avait donné lieu à cette discussion, au moins les deux derniers, qui y étaient peu, ou point du tout. [suivent les deux documents enchaînés] J’envoyai en même temps à ces messieurs, outre mes deux petits livres imprimés, mes Commentaires sur l’Ecriture sainte, et j’entrepris par leur ordre un ouvrage pour leur faciliter l’examen qu’ils entreprenaient… » Il s’agit de l’ouvrage des Justifications, copié de la main de Françoise Marc, ms. B.N.F. fr. 25092-94, édité en 1720 en trois volumes par Poiret, commençant par : « J’ai soumis purement et simplement mes écrits en tout ce qui me regarde [...] je crois devoir à la vérité de faire connaître la conformité qu'ils ont avec les Docteurs approuvés. » (v. Griselle, Documents..., 1910, p. 298-304).

a (que je vous en fasse biffé)(en faire add.interl.) la lecture. Devient sur la copie officielle [c.of.] : vous donner la peine de la lire.

aa je n’ai fait ni pu faire les Vie

b bien, Messeigneurs, avoir c.of.

ba on m’a accusée Vie passé.

bbgens Vie

c Vous verrez (la nature biffé)(le caractère add.marg.) des Vous verrez, Messeigneurs, le caractère des c.of. ajout.

d à beaucoup de mes c.of.

e fois qu’il m’est venu voir c.of.

fbeaucoup c.of.

gC’est que M. le curé c.of.

gadu mal : il s’est Vie.

h Mortemart (de sa conduite add.interl.), pour

i qui (l’y c.of.) lui ai Correction que nous adoptons.

ialui fallut Vie

j qu’Il (me c.of.) donnait

k avaient leur c.of. omission.

l dames aimaient la vanité, qu’elles c.of.

mJ’ai des c.of. omission.

nlettres écrites c.of. omission.

ovoir ma c.of. omission.


pBolo c.of.

qque je suis fort mauvaise. Cela c.of.

rCe sont ces personnes c.of.

s personnes qui c.of. omission.

t ou les chasser et indiquer c.of.

u pas, (messieurs biffé)(M add.interl.), vous pas, Messeigneurs, vous c.of.

v point ni tromper les autres, ni me tromper moi-même. Sitôt c.of.

wlettre. J’ai c.of. omission.

x conjure, Messeigneurs, par c.of.

y pleins, d’obliger les personnes à donner leurs noms et à vous parler à vous-mêmes. Si c.of.

z J’ai désiré Mgr de Châlons, quoique c.of. Mgr l’évêque de Châlons, quoique Vie

aam’entendre sur les articles qui peuvent vous faire peine. Je vous prie aussi d’être persuadés c.of.

abque je (leur biffé)(vous add. interl.) parle sincèrement. (Qu’ils aient biffé)(Ayez add.interl.) la bonté (de s’ biffé)(s’il vous plaît, de vous add.interl.) informer

ac Fin de la pièce 7308.

ad papier ci-joint. / Je déclare Vie

0. A BOSSUET (Soumission). Début octobre 1694.

Je soumets encore de nouveau généralement tous mes écrits, tant les anciens que ce que j’ai ajouté ici pour les éclaircir, protestant que je me trouve dans une entière démission d’esprit, de jugement et de volonté pour tout ce qu’on voudra m’ordonner, quoiqu’il me paraisse que je ne puis douter de la bonté de Dieu et des expériences qu’Il m’a fait faire, parce qu’elles portent avec elles un caractère ineffaçable ; et ce serait mentir au Saint-Esprit si quelque crainte ou respect humain m’empêchait de le confesser. Je n’y réfléchis néanmoins jamais, pas même pour écrire. J’ai écrit ce que j’ai écrit dans une entière ignorance ; et quoique je ne puisse douter, ainsi que je l’ai dit, des bontés de Dieu et de mes expériences [f°45v°] parce qu’elles sont d’une nature à ne laisser aucun doute d’elles, je n’ai néanmoins aucune certitude si je suis digne d’amour ou de haine, mais je laisse l’un et l’autre dans Celui qui, m’étant toutes choses, renferme pour moi toutes choses.


- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°45, copie : « Soumission de Madame Guyon qui est à la fin de ses éclaircissements manuscrits page 849 ». - Fén. 1828, vol 7, lettre 40, annexe : « Soumission [...] Il nous semble qu’on peut rapporter cet acte à la même époque (octobre 94). Nous l’avons trouvé parmi les mss. de M. Tronson. » (Cet ensemble de pièces du fonds Tronson relatives à Madame Guyon fut ensuite rattaché au fonds Fénelon). Cette soumission précède la réponse de Bossuet du 5 octobre 1694. On la rapprochera de la lettre adressée à à Chevreuse du 1er octobre 1694 : « J'ai bien de l'obligation à M. de Meaux de vouloir bien prêter l'oreille à la justification des écrits… » et de la lettre adressée à Bossuet le 3 octobre : « J'ai écrit les Justifications des écrits avec une entière liberté… ». Il s’agit du considérable travail aboutissant aux volumes des Justifications édités par Poiret.

0. AUX EXAMINATEURS. 1er décembre 1694.

Je proteste de nouveau, messieurs, que je soumets encore tout ce que j’ai écrit à vos lumières, pour en faire tout ce qu’il vous plaira ; que je m’y soumets moi-même, étant prête de vous obéir en tout ; que j’aimerais mieux mourir que de m’éloigner le moins du monde des sentiments de la sainte Église, ma mère, pour laquelle je suis toujours prête de répandre mon sang, avec la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Je n’ai écrit que mes expériences, et je les ai écrites pour mon directeur, espérant qu’il redresserait mes égarements, qu’il corrigerait mes méprises, et que Dieu serait même glorifié dans mes fautes, parce qu’elles serviraient d’ombre à ce qui est de Lui.

Pour ce qui me regarde, je me soumets entièrement, étant prête, selon mon pouvoir, de faire ce qu’on m’ordonnera, et de penser sur moi et sur toutes ces choses tout ce qu’on m’ordonnera, autant qu’il sera en mon pouvoir. S’il y avait quelque chose que je ne pusse faire, je le dirai avec ma simplicité ordinaire, et l’on pourrait examiner d’où naît l’impuissance. Je proteste que je suis prête de me soumettre à tout ce qu’on voudra me prescrire.

Si ces messieurs, pour connaître la vérité, au cas que cela soit nécessaire à la gloire de Dieu, veulent me mettre en quelque lieu dont [110r°] ils soient sûrs et m’examiner eux-mêmes, je suis prête à tout, n’ayant nulle intention de tromper.

Je proteste que je n’ai point fait les crimes qu’on m’impute, que j’ai toujours eu horreur de ces faux illuminés, que c’est moi qui ai découvert les filles du P. Vautier et les autres, et que c’est pourquoi elles m’accusent ; que la malice a été au point que des gens que je ne vis jamais, m’ont accusée. D’autres l’ont fait, parlant contre leur conscience, parce

qu’ils étaient accusés aussi, et ils ont cru qu’en parlant contre moi, ils se mettraient à couvert, comme ils ont fait, de toutes calomnies. Mais comme l’on n’est pas obligé de me croire sur ce point, j’ai déjà demandé et je demande encore des juges laïques, entre les mains desquels je suis prête de me mettre pour éclaircir la vérité. La fausseté des accusations ne peut jamais paraître que dans une justice réglée, où, quelque hardiesse qu’aient de faux témoins, des juges éclairés pénètrent aisément la vérité.

Tous les gens qui parlent et qui soutiennent des choses malicieusement controuvées parce qu’ils croient qu’ils ne seront pas obligés de les soutenir, ne laissent pas d’être embarrassés dans une confrontation, parce que l’innocence a une certaine droiture qui se laisse aisément remarquer par des juges expérimentés. Que si Dieu permet que je succombe sous la calomnie, ma vie ne m’est rien. Peut-être mon sang servira-t-il à leur faire avouer la vérité. Quoi qu’il en soit, messieurs, si ma justification est nécessaire à l’intérêt de la vérité, je vous conjure de vous joindre avec moi pour demander des juges laïques, qui me fassent mon procès en forme, et je me mettrai en prison. Que si l’on n’agrée pas ce parti, que l’on m’en propose quelque autre : je suis prête d’obéir.

Mais que la calomnie ne [110v°] détruise pas la vérité de l’intérieur. Je suis sûre qu’il est impossible que Jésus-Christ et Bélial subsistent en même lieu, que toutes ces misérables créatures n’ont pu faire une expérience solide et réelle de l’intérieur. Elles disent bien quelques mots qu’elles ont lus dans des livres, mais pour des expériences réelles, cela est impossible. Je sais qu’il y a des saints qui ont éprouvé des chutes et des éclipses, mais ils ont en même temps éprouvé la colère de Dieu et Son éloignement. Il est vrai qu’il y a des états d’épreuves qui paraissent péchés à ceux qui les souffrent ; mais quelles douleurs, quels tourments n’en souffrent-ils pas ! ils sont directement opposés à ces faux spirituels. L’on a confondu la vérité avec le mensonge, et c’est ce que le diable a fait dans tous les temps.

Il me semble qu’on ne peut démêler cette vérité qu’en me faisant mon procès dans les formes de la justice. En attendant, je crois que ce serait un grand bien si ces messieurs voulaient bien examiner en particulier toutes les personnes que j’ai vues, pour connaître si, directement ou indirectement, je leur aurais dit des choses qui pussent tendre à aucune des erreurs qu’on m’impute. Je crois cela doublement nécessaire, car enfin si j’ai pensé ces choses, j’ai dû les dire à ceux que j’ai vus depuis si longtemps ; si je ne leur ai jamais rien dit de tel, comment puis-je l’avoir dit à des gens avec lesquels je n’ai jamais eu de commerce, ou à d’autres que je n’ai vus que pour tâcher à les tirer du désordre, ainsi qu’il est aisé de le prouver ? Je crois cela encore nécessaire pour éclairer ces personnes, au cas que mon ignorance avec bonne

intention m’eût fait leur dire des choses qui ne seraient pas bien. Par là, l’on sera sûr de leur conduite, et l’on ne leur imputera pas mille choses fausses, car il semble à présent que, dès qu’on sert Dieu et qu’Il favorise [111 r°] de Ses grâces, l’on est des abominables. Si une fois la vérité était reconnue, l’on appellerait le bien, bien, et le mal, mal. Du reste je ne cherche point en cela mon intérêt. Si la vérité de l’intérieur peut être séparée de ma cause, je consens à passer par tout ce qu’on voudra. Il me suffit que mon témoin est au ciel, et mon juge au plus haut des cieux.

- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°109v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [131] - Fénelon 1828, vol 7, lettre 53.

0. REPONSES AUX EXAMINATEURS. 6 décembre 1694.

RÉPONSES DE Mme GUYON aux demandes qui lui ont été faites par MM. les évêques de Meaux et de Châlons, le lundi 6 décembre 1694 :

1. Dans le temps de l’oraison, point de vue distincte de Jésus-Christ, mais toujours un goût de Jésus-Christ ; et hors de l’oraison, une inclination et une foi actuelle en Jésus-Christ.

2. L’âme désire et demande plus que jamais, et on n’exclut que les actes méthodiques et exprimés dans l’esprit par certaines paroles.

3. Cet acte toujours subsistant n’est qu’une disposition, qui n’empêche pas la vicissitude de plusieurs actes directs qui se rapportent à la même fin ; on n’exclut seulement que les actes réfléchis et de retour, qui ne sont nécessaires que lorsque l’âme s’est détournée de Dieu.

Les réflexions et retours sur soi-même ne sont mauvais que lorsqu’ils servent à flatter et à nourrir l’amour-propre, et à s’attribuer quelque chose du don de Dieu, ou lorsqu’ils détournent l’âme de l’application simple qu’elle doit avoir à Dieu.

4. Sur les caractères des saints, elle n’a voulu distinguer que ceux qui approchaient de la vie commune de Jésus-Christ, comme la sainte Vierge, et ceux en qui il n’a point paru de choses si éclatantes qu’en d’autres ; et elle n’a appuyé contre les extases et miracles, que parce qu’elle a vécu dans des communautés où on n’estimait que cela, ce qui ne servait qu’à perdre et enorgueillir plusieurs âmes.

5. Quand elle dit qu’elle ne pense pas à la Trinité, ce n’est pas pour exclure la foi actuelle aux trois divines personnes, ni celle de Dieu comme notre Père.


6. Elle dit l’oraison dominicale avec correspondance à chacune des demandes.

7. Dans la réponse à la lettre de M. de Meaux sur ce qu’elle dit qu’elle est aussi contente d’écrire des extravagances que de bonnes choses1, elle rapporte cela à l’obéissance, et parce qu’on l’instruira sur ce qu’elle aura dit de mal.

8. Quant à ce qu’elle dit dans la même lettre qu’elle ne peut s’affliger ni se plaindre de s’être trompée, parce qu’elle s’est abandonnée à Dieu sans réserve, elle ne nous a encore donné aucune bonne réponse, et nous lui dîmes que cela sentait la soumission par formule.

9. Nous ne lui avons rien dit sur l’état apostolique2, et nous prions M. Tronson de lui en parler et de la faire expliquer comme elle entend que, dans un certain degré d’oraison, une femme entre dans cet état.

10. Sur la mortification, son intention a été seulement de dire qu’il vaut mieux se mortifier universellement en privant chaque sens de ce qui le peut contenter, que de faire des mortifications particulières, et hors de là satisfaire ses sens.

11. Nous avons oublié de lui demander ce qu’elle veut dire, dans la Règle des Associés 3, qu’un enfant ne se mortifie point.

12. Sur les désirs qu’elle appelle intéressés, elle n’entend autre chose sinon qu’elle était prête à souffrir pendant toute l’éternité les peines des damnés sans péché.

13. Sur ce qu’elle dit qu’on ne peut se purifier que dans cette voie, elle ne l’entend que des moyens qu’elle a éprouvés, et ne prétend point exclure les sacrements, les aumônes, et les autres que nous lui avons proposés.

1A Bossuet (soumission). Début octobre : « […] Je n’y réfléchis néanmoins jamais, pas même pour écrire. J’ai écrit ce que j’ai écrit dans une entière ignorance. […] »

2Torrents, seconde partie, chap. I : « […] C'est ici où se commence la vie apostolique. Sans se nuire à soi-même, rien ne coûte de ce que Dieu veut, et si une personne est appelée à instruire, à prêcher etc. elle le fait avec une facilité merveilleuse […] pouvant fort bien pratiquer ce que Notre Seigneur Jésus-Christ dit à ses disciples, qu'ils ne pensent point à ce qu'ils diront, mais que lorsqu'il sera temps de parler, il leur donnera une sagesse à laquelle nul ne pourra résister ni contredire. Ceci n'est donné que tard… »

3 Règle des associez à l’enfance de Jésus, modèle de perfection pour tous les estats, tirée de la sainte Ecriture et des Pères…, Lyon, Briasson, 1685 ; « Règle des Associés à l’Enfance de Jésus », Opuscules Spirituels, 1720, p. 358-404.


14. Sur la pureté de l’origine, elle dit que la concupiscence restait, mais qu’elle était liée. Après que nous lui avons remontré qu’il fallait qu’elle combattît jusqu’à la fin, elle a répondu, comme sur tous les autres articles, qu’elle recevait notre instruction et se soumettait à tout.

15. Elle dit toujours constamment qu’on peut déchoir de la grâce ; et quand on lui fait voir des expressions contraires, elle avoue qu’elle a mal parlé, et demande en toutes choses d’être redressée.

16. Sur ce qu’elle a dit que c’est Dieu qui met les petits renards, c’est-à-dire les défauts, qu’Il affaiblit et couvre l’âme de misères, et que c’est l’ardeur du soleil de Justice qui la rend brune, elle répond que, par l’impression puissante de l’opération de Dieu, on est moins sensible et moins précautionné pour quelques défauts extérieurs et légers, quoique la lumière de Dieu les fasse paraître davantage, et qu’ils fassent d’étranges ravages dans des communautés.

17. Que le dernier renoncement et le plus extrême sacrifice, c’est celui de son éternité, ainsi qu’il a été expliqué ci-dessus, et non celui de sa pureté, auquel elle n’a jamais pensé ; et qu’elle aurait parlé avec plus de précaution, si elle eût su les désordres qui ont paru depuis, mais qu’elle n’en avait jamais ouï parler, non plus que des excès des Illuminés.

18. Sur le dépouillement de sa pureté et de sa justice, elle l’entend du dépouillement de l’attache qu’on y a en s’en attribuant quelque partie.

19. Sur les passages de l’Écriture qui marquent de la réflexion, elle y a satisfait ci-dessus.

20. Dans un traité qu’elle a fait du purgatoire4, elle a dit qu’il n’y a point de feu5, point de jugement particulier, et que les suffrages de l’Église ne servent de rien6 aux âmes qui sont punies dans le purgatoire comme propriétaires.

Après que nous lui avons remontré qu’une partie de ces choses étaient des erreurs, et l’autre trop témérairement assurée, elle a demandé pardon et s’est soumise à l’instruction.

4 « Traité de la purification de l’âme après la mort ou du Purgatoire », Opuscules Spirituels, 1720, p. 283-314. Ce traité n’est pas édité au XVIIe siècle qui ne connaît, hors manuscrits, que le Moyen court (1685), la Règle des associez et le Cantique (1688).

5 « Le feu qui brûle dans le Purgatoire n’est autre que Dieu même, qui par sa divine justice purifie l’âme. » op. cit., §32, p. 304.

« Les suffrages de l’Église leur sont très salutaires, parce qu’il y a un temps marqué pour l’expiation de chaque faute, et ce temps s’abrège par les suffrages. » op. cit., §38, p. 309.


21. Elle dit, dans le même traité, que la justice de Dieu n’est point cause de la souffrance7, ce qu’elle explique en disant qu’elle ne fait plus souffrir quand l’âme est purifiée, et qu’alors elle est béatifiante ; sur quoi, nous l’avons exhortée à fuir des expressions si alambiquées.

22. Sur ce qu’elle dit qu’on est uni à Dieu, non point personnellement, mais d’essence à essence, nous l’avons avertie que l’union aux personnes ne doit pas être exclue, et que cette expression d’essence à essence est trop forte pour cette vie8, de quoi elle est demeurée d’accord.

23. Nous l’avons reprise d’avoir dit, dans les Torrents 9, que les âmes étaient saintes dans un degré éminent, etc., quoiqu’elles soient si propriétaires, etc., à quoi elle s’est soumise comme aux autres choses.

24. Sur ce que nous l’avons reprise d’avoir parlé de la vertu d’une manière qui la diminue, elle a répondu qu’elle ne l’entend que de l’attache, comme il a été dit ci-dessus.

25. Le mal de cœur et l’horreur qu’elle dit, dans les Torrents, que l’âme fait à Dieu dans les épreuves, n’est qu’un mal de cœur et une horreur apparente. De même quand elle dit : « Que pourrais-tu craindre10, perte, damnation, péché ? », que ce n’est non plus qu’un péché apparent.

26. Elle a reconnu l’excès de ces expressions et autres semblables qui induisent à de mauvais sens.

27. Elle reconnaît encore avoir mal parlé en disant : « Qui n’est plus, ne peut plus pécher ; comme Dieu ne peut plus vouloir le péché11 ».

7Mais : « Il faut que ce qui est impur soit purifié avant qu’il entre en Dieu. » op. cit., §40, p. 311. Excellente explication. Rien en fait ne nous semble « alambiqué » dans ce court traité.

8Allusion possible à : « …l’âme suivant sa pente irait se perdre en Dieu avec une impétuosité qui passe tout ce que l’on en peut penser, si son impureté et le reste du péché ne l’en empêchait. L’essence de Dieu l’attire comme un sujet qui lui est propre… » op. cit., §26, p. 300.

9 « Les Torrents », Opuscules Spirituels, 1720, p. 131-276. Sur les questions posées le 6 décembre 1694 par Bossuet et Noailles, l’interrogatoire complété le 12 par Tronson, et sur la dénonciation par l’évêque de Chartres Godet-Desmarais de nombreuses propositions tirées des Torrents, etc., v. J. M. Guion, Les opuscules spirituels, Georg Olms, 1978, « Préface » [d’Orcibal], incluant des variantes à l’édition de 1720.

10 « Ô état! Qui te pourra décrire et que pourrais-tu craindre et appréhender ? Perte, mort, damnation ? Ô saint Paul ! vous disiez qui pourra jamais nous séparer de la charité de Jésus-Christ ? » Torrents, 2.2.10 (Deuxième partie, Chap. 2, §10).

11 « Et cela est si vrai que les âmes dont je parle ont beaucoup de peine à se confesser, car lorsqu'elles veulent s'accuser, elles ne savent qu'accuser, que condamner, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu à cause de


28. Quand elle dit, dans le même livre, que toute la terre périrait12, qu’elle n’en aurait pas de peine, et qu’elle est jalouse de la gloire de Dieu, comme Dieu même, qui ne peut être fâché des péchés de tous les hommes, elle blâme toutes ces expressions, et n’entend autre chose, sinon qu’elle est moins peinée des péchés qu’elle [ne] l’était au commencement.

29. Sur ces mots : « L’âme connaît ses défauts mieux que jamais, mais elle n’en a point de peine13 », elle répond la même chose.

30. Quand elle dit qu’il faut que l’âme tombe, « et d’un cloaque dans un plus sale14 », elle n’entend que la saleté des tentations.

31. M. Tronson, en prenant la peine, comme nous l’en avons prié, de l’interroger sur sa Vie, est encore prié de remarquer le songe où elle dit que, trouvant deux lits dans la chambre de l’époux, Il lui dit que l’un était pour la sainte Vierge, sa mère, et l’autre pour vous et pour moi, mon épouse15.

32. Il faut aussi peser la raison qu’elle apporte, pourquoi elle ne prie pas les saints : parce que cela est bon pour les domestiques, et non pour l’épouse.

33. Nous croyons aussi à propos, s’il l’a agréable, qu’il lui parle du P. Paulin 16, et d’un religieux carme déchaussé, qu’elle a renvoyé, à ce qu’il soutient, au P. Vautier.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°78, « Réponses […] Chaalons. Le lundy 6e xbre » - Fénelon 1828, vol 7, lettre 55.


la perte entière de leur volonté en Dieu. Et comme Dieu ne peut vouloir le péché, elles ne le peuvent non plus vouloir. » Torrents, 2.2.3.

12 « Ces âmes ne peuvent plus s'étonner, ni pour aucune grâce qu'on leur raconte, ni pour aucun péché que l'on puisse commettre [connaissant à fond et la bonté de Dieu qui cause l'une, et la malice de l'homme qui est la source de l'autre ajout 1720]. Toute la terre périrait qu'elles n'en aurait pas de peine… » Torrents, 2.4.9.

13 « L'âme ne voit-elle pas ses défauts ? Ou n'en commet-elle point ? Elle en commet et les connait mieux que jamais. Ceux qu'elle commet sont bien plus subtils et délicats qu'autrefois. Elle les connaît mieux parce qu'elle a les yeux ouverts ; mais elle n'en a pas de peine et ne peut rien faire pour s'en défaire. Elle sent bien lorsqu'elle a fait une infidélité ou commis une faute, un certain nuage ou bien une poussière s'élever ; mais elle retombe d'elle-même sans que l'âme fasse rien ni pour la faire tomber ni pour s'en nettoyer. » Torrens, 1.9.18.

14 « Elle voudrait se laver, se blanchir et se purifier: mais elle n'est pas plutôt lavée qu'elle [ms. 1712 : retombe ; éd. 1720 : s'imagine retomber] dans un cloaque plus sale et infect que celui dont elle est sortie. » Torrens, 1.7.10.

15 « Cette montagne s'appelait le mont Liban. Il y avait dans ce bois une chambre où l'Epoux me mena, et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits, il me répondit : « Il y en a un pour ma Mère et l'autre pour vous, mon Epouse ». Vie 2.16.7. Notre éd. cite un texte parallèle de Marie des Vallées, aussi intense.

16Voir la déposition de ce dernier, du 7 juillet 1694.

0. DES EXAMINATEURS (TRONSON). 12 décembre 1694.

Elle n’a rien dit sur le premier article1.

Sur le second, elle a dit que, si on prend les désirs pour quelque chose d’aperçu, de distinct, de sensible, elle n’en a point, ce qui n’empêche point que Dieu ne lui en donne pour diverses choses qui regardent Sa gloire. Mais si on prend le désir pour la pente du cœur en son Dieu ou vers son Dieu, elle désire plus que jamais.

Sur le troisième et quatrième : elle ne fait point par elle-même d’actes réfléchis et aperçus, à moins que Dieu ne l’y excite par un mouvement particulier; ce qui n’empêche pas que, dans le plus profond silence, il n’y ait quelquefois une certaine communication de l’amante à l’aimé, que Dieu fait exprimer même par des paroles.

Elle n’a rien dit sur le cinquième.

Sur le sixième : elle dit l’oraison dominicale avec une disposition de cœur d’entrer dans toutes les intentions de Jésus-Christ et de l’Église, et généralement dans toutes les intentions que Dieu veut qu’elle ait en la disant.

Sur le septième : quand elle dit qu’elle est aussi contente d’écrire des extravagances que de bonnes choses parce qu’elle ne le faisait que par obéissance, elle a entendu qu’écrivant par ordre de son directeur, il saurait conserver ce qu’il pourrait y avoir d’utile, et retrancher ce qu’il trouverait mauvais.

Sur le huitième : quand elle a dit qu’elle ne pouvait s’affliger ni se plaindre de s’être trompée, elle n’a parlé que des tromperies où il n’y avait point de péché, et qui ne pouvaient servir qu’à l’humilier davantage.

Sur le neuvième : elle n’a entendu autre chose sur l’état apostolique qu’une grâce que Dieu donne à ses paroles, par laquelle Il touche les cœurs et opère la conversion des âmes que Dieu lui adresse, quand ces âmes n’y apportent point d’obstacles. Mais cette grâce n’est pas ordinairement donnée dans les commencements où l’âme n’a que ce qui lui est nécessaire pour elle-même, au lieu que, quand elle est plus avancée, elle peut profiter aux autres sans se nuire.

1Il s’agit des « demandes qui lui ont été faites par MM. les évêques de Meaux et de Châlons, le lundi 6 décembre 1694 », que l’on vient de lire dans la pièce précédente.


Sur le dixième : sur la mortification, son intention a été seulement de dire qu’il vaut mieux se mortifier universellement par la privation de ce qui peut contenter chaque sens continuellement, en ne laissant reprendre aucune vie de nature, et soutenir cette mortification générale et perpétuelle par le recueillement intérieur, que de faire des mortifications particulières, qui ne sont pas réglées par l’obéissance, et hors de là satisfaire ses sens, ce qui n’exclut nullement les austérités extérieures, dont elle fait toujours beaucoup de cas.

Sur le onziéme : quand il est dit, dans la Règle de l’enfance 2, qu’un enfant est bien capable de pureté, de grâce et d’amour, mais non de rigueurs et d’austérités, on a prétendu seulement insinuer qu’il doit faire pénitence bien plus par l’amour et par les exercices de la vie intérieure que par les travaux extérieurs et par les macérations excessives du corps, comme on l’a marqué ainsi mot à mot, immédiatement devant. Les mots bien plus et excessives font assez connaître l’intention de l’auteur.

Elle n’a rien dit sur le douzième et le treizième.

Sur le quatorzième : sur la pureté de l’origine, etc., elle n’a pas prétendu exclure la concupiscence ni ses attaques, mais elles lui paraissent si légères, (au moins par son expérience) que, s’il y a du combat, il est sans doute si faible qu’elle ne s’en aperçoit presque pas, soit à cause du peu de réflexion que lui permet son état, soit par une protection singulière de Dieu qui connaît sa faiblesse.

Sur le quinzième, elle dit toujours la même chose, et elle ajoute qu’elle croyait l’avoir assez expliqué en plusieurs endroits de ses livres, pour faire connaître quel est son sens dans ceux qui y paraissent contraire. Ainsi, quand elle a dit que son état est invariable, elle n’a pas prétendu qu’on n’en pût déchoir, ce qui arriverait si elle était infidèle à Dieu, mais elle a seulement voulu le distinguer des états précédents, où il y a beaucoup d’incertitude, au lieu que, dans celui-ci, le fond demeure toujours le même, nonobstant les différentes dispositions. Elle n’a prétendu, dans toutes ces matières, expliquer que ses expériences, sans vouloir répondre de ce qui arrive aux autres.

Sur le seizième article, elle a voulu distinguer deux temps, l’un où l’onction de la grâce se rendant plus sensible, l’âme ne fait pas tant

2Règle des associez à l’enfance de Jésus, modèle de perfection pour tous les estats, tirée de la sainte Ecriture et des Pères…, Lyon, A. Briasson, 1685 ; 1690. § IV, 1 : « …il fera pénitence bien plus par amour et par les exercices de la vie intérieure, que par les travaux extérieurs et par les macérations excessives du corps… ». Cet opuscule est un vibrant appel à la liberté par l’oraison et par l’abandon à la conduite divine (v. § IX, édition de la Règle… dans les Opuscules spirituels, 1720, p. 382, rééd. Olms).

d’attention à ses défauts extérieurs, et cela arrive d’ordinaire dans les commencements de la vie intérieure ; l’autre, où Dieu ne soutenant plus l’âme si sensiblement et la laissant davantage à elle-même, ses défauts extérieurs paraissent beaucoup plus, ce que Dieu permet pour l’humilier, et lui ôter un certain appui qu’elle avait eu en elle-même.

Sur le dix-septième et le dix-huitième, elle n’a rien dit.

Sur le dix-neuvième, elle a écrit dans ce traité du Purgatoire, que, comme elle ignorait le sentiment de l’Église sur le jugement particulier, elle soumettait ce qu’elle en dit, comme elle soumet tout le reste.

Sur le vingtième et vingt [et] unième, elle n’a rien dit.

Sur le vingt-deuxième, elle n’a jamais prétendu, en parlant d’union d’essence à essence, exclure les Personnes.

Sur le vingt-troisième, elle dit que les âmes qui brillent par les dons, y ont souvent de l’attache. C’est pourquoi, comme elles ne laissent pas d’être propriétaires, leur sainteté paraît éclatante, mais au fond elle n’est point éminente.

Sur le vingt-quatrième, elle n’a rien dit.

Sur le vingt-cinquième : quand elle fait ainsi parler l’âme dans les Torrents, ce n’est que par un transport d’amour, qui lui donne la parfaite confiance en Dieu.

Sur les cinq suivants, elle n’a rien dit.

Sur le trente et unième, elle dita qu’elle a exprimé simplement les choses, comme elles lui ont été montrées.

Sur le trente-deuxième. Elle est très convaincue qu’il est bon d’invoquer les saints. Tous ses écrits en sont pleins : elle l’a soutenu contre les huguenots, et elle les a priés même souvent.

Sur le trente-troisième. Elle nie absolument d’avoir dit au P. Paulin ce que ledit père met dans sa déposition2, qu’il y avait des personnes dans cet état qui se découvraient jusqu’à la ceinture, etc. ; et pour preuve qu’elle ne lui a jamais dit cela, elle ajoute que, si cela était, il n’aurait eu garde ensuite de la confesser, et que depuis cependant il l’a confessée plusieurs fois, sans qu’il lui en ait jamais dit le moindre mot.

Sur le trente-quatrième, elle dit qu’elle se souvient d’avoir parlé autrefois au frère carme, quelques mois après qu’elle fut arrivée à Paris, qu’elle ne se souvient pas bien de ce qu’elle lui dit, qu’elle peut bien même lui avoir conseillé de voir le P. Vautier, mais qu’il n’y aurait pas lieu de s’en étonner quand elle l’aurait fait, vu la bonne réputation où il était en ce temps-là. Elle assure de ne l’avoir jamais vu que trois ou quatre fois : 1° lorsqu’il vint chez elle confesser une demoiselle qui était extrêmement malade, et comme on l’avertit qu’il serait bon qu’elle le remerciât de la peine qn’il avait prise, elle se présenta sur le degré comme il descendait, et lui fit un simple remerciement ; 2° un jour, étant

allée le soir à l’église des jésuites, tous les confesseurs étant à leurs confessionnaux, le P. Vautier la reconnut et lui vint faire une civilité ; 3° une autre fois au parloir des religieuses ; 4° ayant donné quelque chose, à la prière d’une de ses amies, pour le Canada, dans le temps que ledit père en était procureur, je ne me souviens pas bien si elle m’a dit qu’il l’en avait remerciée. Il n’y avait que peu de mois qu’elle était à Paris, quand elle parla au frère carme ; et pour marque de la droiture de ses intentions, quand elle sut les dérèglements du P. Vautier, elle déclara à une personne qu’il était le prince de la synagogue de Satan, (ou quelques termes semblables), comme on le peut justifier par une lettre que M. Nicole, qui n’est pas un témoin suspect, a écrite à une dame de qualité de la cour, [et] dont M. le duc de Chevreuse a une copie3.

Eclaircissement donné à M. de Châlons sur ce qui est dit ci-dessus des visites du Père Vaultier [Vautier].

Quand j’ai écrit que Madame Guyon m’avait assuré de ne l’avoir vu que trois ou quatre fois, je n’ai mis que trois ou quatre parce que ne l’ayant écrit que le lendemain de la conférence, je n’étais pas bien assuré si elle ne m’avait dit que trois ou si elle avait ajouté quatre. Ainsi pour ne me pas reprendre j’ai mis trois ou quatre, mais depuis, ayant fait réflexion à une circonstance particulière qu’elle m’avait dit, j’ai pensé que la quatrième fois que j’avais marquée était la même qu’une des précédentes et que cette quatrième ne fait qu’une avec la seconde.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°86, « Réponse de Madame Guyon aux articles qui luy ont été proposez par Monsieur Tronson le 12e xbre 1694. » - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°90, de la main de Chevreuse, avec de nombreuses biffures, ajouts, etc. C’est le brouillon qui a servi à la copie du f°86.  - Fén. 1828, vol 7, lettre 57.

Ce mémoire est présenté ainsi par Tronson écrivant le 13 décembre à Mgr l'Evêque de Châlons :

« … Je joins un mémoire des réponses et éclaircissements que Mad[ame] Guyon m’a donnée à tous les articles que je lui ai proposés. Notre conférence dura depuis une heure jusqu’à sept dimanche dernier. M. le duc de Chevreuse me proposa d’en être le secrétaire […] Elle me paraît être sincère et parler comme elle pense. » (Tronson, A.S.-S., ms. de sa correspondance, vol. 34, p. 120.)

Tronson écrit quelques jours plus tard, le 22 décembre :  



3Lettre de Nicole à la duchesse de Noailles du 8 novembre 1684, reproduite précédemment.


« … elle a depuis peu expliqué sa doctrine d’une manière que je ne sais si l’on y trouvera beaucoup à redire. […] la personne ne laissera pas de passer pour une très grande dévote. Car il est vrai qu’à l’entendre parler, elle paraît telle et l’on a peine à n’en juger que par ce qu’elle dit et par la manière soumise dont elle parle d’en avoir d’autre sentiment. Elle est présentement retirée dans le dessein de ne paraître plus qu’au cas qu’on la veuille encore interroger. » (Id., p. 126).

aelle (nie absolument d’avoir biffé) dit

0. PROTESTATION EN FORME DE TESTAMENT. 15 avril 1695.

Je soussignée, étant au lit, malade, dans le couvent de la Visitation de Sainte-Marie de Meaux, enfermée dans ce monastère, sans commerce aucun au dehors et sans pouvoir avoir de conseil, Monseigneur l’évêque de Meaux, Jacques-Bénigne Bossuet, m’apporta un soir, 14 mars 16951, trente-quatre articles qu’il me dit être des erreurs, pour me faire signer que j’avais eu ces erreurs. Je lui répondis que, par la grâce de Dieu, je n’avais jamais douté des vérités contenues dans lesdits trente-quatre articles2, que j’étais prête à les signer de mon sang, mais qu’en les signant, je voulais mettre que je n’en avais jamais douté. L’on ne voulut jamais me l’accorder. Mais comme, d’un côté, je ne pouvais avancer en conscience que j’eusse jamais douté un instant de ces choses, puisque je n’en ai point douté, et que, de l’autre, il faut obéir à la violence, après les protestations faites audit seigneur évêque de mon amour pour l’Église et parfaite soumission envers elle, et [après] avoir prié instamment ledit seigneur de mettre les choses le plus en général qu’il pourrait, afin que je pusse signer sans mentir, ledit seigneur évêque m’a fait un modèle de ce qu’il voulait absolument que je misse en bas desdits articles, avec une déclaration vraie et sincère que je lui ai faite de mon attachement au Saint-Siège apostolique.

Après lui avoir soumis les deux petits livres du Moyen court et facile de faire oraison3, et celui de l’Exposition du Cantique des cantiques de

1La copie Dupuy porte « 14 mars », mais la suite de l’acte montre qu’il s’agit du 14 avril – comme le porte d’ailleurs la copie A.S.-S., pièce 7386.

2 « Au sens sans doute où elle les entendait ; mais non pas dans celui des rédacteurs de ces articles, dirigés en partie contre ses livres. » [UL]. Il s’agit des 34 articles arrêtés et signés dans les premiers jours de mars 1695. On en trouvera une réédition moderne dans Fénelon, Œuvres I, 1983, p. 1534-1538.

3Paru en 1685 à Grenoble.

Salomon selon le sens mystique4, qui sont les deux que je reconnaisse avoir faits, après avoir fait une déclaration, comme je la fais encore ici, de n’avoir dit et fait aucune des choses dont on m’accuse, et avoir demandé même à Sa Majesté [f°183v°] des commissaires laïques pour examiner mes mœurs, après avoir offert de me mettre en prison pour me faire examiner de toutes manières, ce qui m’ayant été refusé, j’ai demandé de me mettre en une religion5 où l’on pût rendre raison de ma conduite, je m’y suis mise volontairement rien que pour cela, et l’on se sert de ma bonne foi pour me faire signer, après m’avoir ôté tout conseil et tout commerce au dehors. J’ai donc protesté et proteste encore ici n’avoir fait ni dit aucune des choses dont on m’accuse ; que je n’ai garde d’avoir été convaincue par M. le cardinal de Grenoble, en présence du P. de Richebracque, pour lors prieur des bénédictins de Saint-Robert, d’avoir dit des paroles scandaleuses, puisque je jure sur l’Evangile que je ne les ai jamais vus ensemble dans un même lieu6.

J’ai donc mis en main dudit seigneur évêque de Meaux une déclaration de ces choses. Et après être convenus ensemble qu’en signant lesdits trente-quatre articles ci-joints avec ce qui suit au bas, il me donnerait une décharge entière de tout ce qui regarde les soupçons sur ma foi, [après] avoir même dressé ledit acte de décharge devant moi et être convenu des termes, m’ayant donné parole qu’en lui donnant lesdits articles et le papier signé comme il l’avait lui-même dressé, il me donnerait une pleine décharge telle que nous en convenions, et que par là cette affaire était finie, il m’a laissé lesdits articles avec l’acte qu’il avait dressé pour l’écrire au bas desdits trente-quatre articles ci-joints et les signer. Il a emporté chez lui le modèle de l’acte qu’il me devait donner pour ma décharge, avec parole de me le rapporter aujourd’hui vendredi 15 avril 1695, et qu’il me le donnerait pour ma décharge lorsque je lui mettrais entre les mains lesdits trente-quatre articles avec l’acte qu’il m’avait dressé [f°184] au bas, signé. Je l’ai fait transcrire sur son modèle, ensuite je l’ai signé. Et comme il est venu ce soir vendredi 15 avril, je lui ai remis lesdits articles avec l’acte au bas et la déclaration, en lui demandant la décharge qu’il m’avait promise. Il a ouvert un portefeuille fermant à clef, comme pour me la donner, où il a enfermé lesdits articles avec l’acte signé de moi et la déclaration ci-dessus

4Paru en 1688 à Lyon.

5Au sens de maison religieuse : Madame Guyon a proposé à Bossuet de se rendre sous sa juridiction, au couvent de Meaux.

6 « Ne serait-ce pas plutôt Dom Falgeyrat, et non pas Richebracque, que visait le cardinal Le Camus pour ce point particulier ? »  [UL]. Sur toute la période de Grenoble v. Orcibal, Etudes…, p. 799, « Le cardinal Le Camus. »

mentionnée, et m’a refusé la décharge, disant qu’il voulait voir avec ses amis ce qu’il me ferait encore signer auparavant.

Je déclare donc le fait comme il est, et la violence dont on en use en mon endroit : privée de conseils et de tout secours, je proteste de nullité de tous ces actes et de ceux qu’on me fera signer dans la suite, attendu que je ne suis pas libre, non que je refuse de donner tel témoignage qu’on voudra de ma foi, car je proteste encore ici n’avoir jamais douté d’aucune chose qui regarde la foi, que j’ai toujours soumis sincèrement mes livres, comme je les soumets, condamnant de tout mon cœur les mauvaises expressions que mon ignorance m’y a fait mettre, n’ayant jamais eu dessein de favoriser les nouvelles erreurs, dont je n’avais jamais ouï parler lorsque j’ai écrit lesdits deux livres. J’ai même fait voir clairement à mondit seigneur évêque de Meaux qu’il n’y avait aucune expression ni proposition dans mes livres qui ne fût dans ceux de plusieurs auteurs canonisés, comme saint François de Sales, sainte Catherine de Gênes, saint Jean de la Croix et bien d’autres. Nonobstant toutes ces choses, m’aveuglant moi-même par soumission, je n’ai pas laissé de renoncer à mon jugement et à ce que je voyais, pour soumettre mon esprit et mon cœur à ce qu’on me disait être dans ces livres, quoique je visse le contraire, et que je susse bien que ce qui est une expérience d’amour et de charité n’est point [f°184v°] un dogme de foi, la foi étant un acte différent de la charité. J’ai soumis mon esprit et le soumets encore de tout mon cœur. Mais je déclare en même temps que je ne prétends rien signer qui préjudicie à ma foi, que si on me fait faire quelque chose qui y puisse donner atteinte, c’est la force qui me le fait faire, et le respect profond que j’ai pour l’Église, qui fait que je crains qu’en ne signant pas tout ce qu’on me propose, cela ne donne souvent lieu à des remuements qui scandalisent l’Église, par des personnes qui, entêtées de leurs opinions, veulent l’emporter et ne jamais céder.

Pour moi, je proteste que je sacrifie tout intérêt de repos et d’honneur pour l’intérêt de l’Église, ma mère ; mais je proteste en même temps de la sincérité de ma foi et que je ne m’en suis jamais écartée un moment. Que si la violence me fait signer quelque chose qui donne lieu de croire que j’ai été dans l’erreur, je le désavoue et ne le signe que par violence, aimant mieux laisser juger que ma foi a été moins pure que de troubler la même foi par une résistance trop forte et un attachement à prouver la vérité de cette même foi. Je proteste donc que je n’ai jamais douté ni hésité sur aucun article de la foi, que je désavoue tous les mauvais sens qu’on peut donner à ces deux livres du Moyen et du Cantique, les ayant écrits dans les sens très catholiques que les spirituels approuvés, qui disent les mêmes choses, ont eus. Et de tout ce que contient cet acte, j’en fais mon testament de mort.

Fait à Sainte-Marie de Meaux, ce vendredi 15e avril 1695.


- A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°139] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [143] - A.S.-S., pièce 7386, copie - UL, tome VII, app. III, « IV, Protestations de Mme Guyon », p. 521.

D’après une lettre de Dupuy au marquis de Fénelon, du 4 mars 1733 [Nous en avons donné quelques extraits dans le tome I de cette correspondance mais n’incluant pas ce qui suit] : « Elle envoya quérir un notaire qu’elle en chargea de dresser l’acte dans la forme qui convenait, qu’elle adressa depuis à un de ses amis, cacheté de près de vingt cachets, pour être déposé dans le temps chez un notaire de Paris pour servir un jour ce que de raison. »

« Il existe une autre déclaration de Mme Guyon, du 6 du même mois [d’avril 1695]. … les dernières lignes seules nous en sont connues par le catalogue imprimé de la collection Morrison, t. II, p. 223, les voici : « ... Je n'en puis écrire davantage à cause de l'état où je suis, mais, si je meurs, je proteste ne m'être jamais écartée un moment de la foi de la Sainte Église, ma mère, pour laquelle je suis prête de mourir, et que je suis prête à jurer sur le saint Evangile, en mourant, que les lettres qui courent de M. de Grenoble ne peuvent être vraies, puisque je ne l'ai jamais vu avec le prieur de Saint-Robert, et je jure devant Dieu que je ne leur ai jamais parlé ensemble, et que je ne les ai jamais vus dans un même lieu. » (UL, t. VIII, additions et corrections, 524., p. 501).

0. SOUMISSION « A ». 15 avril 1695.

Je, soussignée, reconnais qu’Illustrissime et Révérendissime Père et Seigneur en Jésus-Christ, messire Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux, au jugement duquel je me suis soumise il y a près de deux ans, m’a remis en main ces trente-quatre articles signés de lui et de ceux au jugement desquels je m’étais pareillement soumise. Je reçois non seulement sans répugnance, mais encore avec une pleine et entière soumission, ces articles. Je promets, avec la grâce de Dieu, de m’y conformer, tant en croyance qu’en pratique, et condamne de cœur et de bouche tout ce qui y est ou peut y être contraire, directement ou indirectement, comme toutes autres erreurs, en quelque livre qu’elles soient ou puissent être, même dans les miens s’il y en a1. Je ne reconnais et avoue que deux livres, dont l’un est intitulé : Moyen court et très facile de faire oraison,

1« Une rature, approuvée par Bossuet, supprime ici les mots : S’il y en a. Lorsque Bossuet rapporta son registre à Mme Guyon pour lui faire souscrire la déclaration datée du 1er juillet, elle s’aperçut de la rature : « Ce qui me fâche le plus, écrit-elle, c’est qu’il a effacé du premier acte beaucoup de choses, et, entre autres, s’il y en a. S’il efface ainsi les meilleurs mots après qu’ils sont signés, quel ménagement y a-t-il à avoir ? » (Lettre du 28 juin 1695, Ms. Dupuy, f° 186 v°). » [UL]. Nous avons vérifié les ratures sur le ms. 2134. – La copie A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°104v°, souligne s’il y en a, sans raturer. La copie par Chevreuse, XI2, f°138, omet s’il y en a.

que tous peuvent pratiquer très aisément et arriver par là, dans peu de temps, à une haute perfection, et l’autre : le Cantique des cantiques de Salomon, interprété selon le sens mystique, et la vraie représentation des états intérieurs, désavouant tous autres livres qui me seraient ou pourraient être attribués. Je n’ai nulle part à l’impression de ces deux livres ; et j’ai supposé que ceux qui les feraient imprimer y changeraient et corrigeraient tout ce qui serait nécessaire, tant au sens qu’aux expressions autant que besoin serait2. Ainsi je déclare très sincèrement que je n’y suis nullement attachée, ni n’y prends aucune part qu’autant qu’ils sont conformes à la foi catholique, apostolique et romaine, de laquelle, par la grâce de Dieu, je n’ai jamais voulu ni cru me départir un seul instant sur quelque article que ce soit. Je me soumets sans peine, de cœur et de bouche, à toute condamnation qu’ont faite ou peuvent faire de ces livres ceux à qui Dieu en a donné la puissance, notamment à celle de Messeigneurs les évêques de Meaux et de Châlons, au jugement desquels je les ai particulièrement soumis, et par-dessus tout de nos saints Pères les Papes et du saint Siège apostolique, en la communion et obéissance duquel, par la grâce de Dieu, j’ai toujours vécu et veux vivre et mourir.

Je déclare en outre que j’ai obéi et obéirai sincèrement à l’ordre qui m’a été donné par ledit seigneur évêque de Meaux, de n’écrire aucun livre, ni enseigner ou dogmatiser dans l’Église, ni de conduire les âmes dans les voies de l’oraison ou autrement, ne désirant autre chose que de vivre séparée de tout commerce du monde, autant qu’il est possible, et de demeurer cachée avec Jésus-Christ, en quelque lieu que la Providence me destine, le reste de mes jours. Fait au monastère de la Visitation de Sainte-Marie de Meaux ce 15e avril 1685. Signée G. M de la Motte Guion3.

A.S.-S., ms.2134, copie authentifiée à la suite des « 34 articles sur les états d’oraison », par les signatures de Bossuet et de Mme Guyon - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°104, copie ; XI2, f°138, copie par Chevreuse. -



2Ici, Bossuet a encore raturé les mots : autant que besoin serait. [UL]. – La pièce A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°104v°, ainsi que celle par Chevreuse, XI2, f°138, ne comportent aucune rature. Nous en concluons qu’elles copient (compte tenu de la dernière phrase « Signée […] Guion », présente dans les deux pièces) l’original présenté à Madame Guyon avant correction par Bossuet. Rédigée avec grand soin, elle se présente en deux colonnes dont une réservée à des commentaires ou corrections éventuelles, restée blanche ; la pliure verticale des pages est encore visible.

« Fait à Meaux, dans le monastère de la Visitation Sainte-Marie, ce 15 avril mille six cent nonante-cinq. » UL. – La correspondance de Fénelon, 1828, donne le texte « Fait au monastère… » : elle utilise notre copie, ce qui est confirmé par l’indication « VI.74 » (pour t.7, lettre 74) portée en première page, mais omet par ailleurs les passages « s’il y en a » et « autant que besoin serait », ce qui indique le recours à une autre source : Phelipeaux (qui omet ces passages) ?

Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 161-162. - Correspondance de Fénelon, 1828, t.7, p. 160, en note à la lettre n°74 adressée au duc de Chevreuse en mars 1695, « J’ai vu un papier d’Articles… » - UL, tome VII, app. III, « III, Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet. », soumission « A », p. 508-509.

Phelipeaux introduit ainsi cette soumission : « M. de Meaux la voyant opiniâtre, eut d'abord dessein de l'interroger en présence de témoins, d'en dresser un procès-verbal, pour l'envoyer à la Cour, et de se défaire de cette femme superbe et ignorante ; il m'avait même averti pour me trouver à l'interrogatoire, et le signer comme témoin. Mais on n'en vint pas à cette extrémité. Madame Guyon céda... »

UL commente ainsi cette soumission : « En échange de cette déclaration (dressée par lui, suivant Mme Guyon), Bossuet avait promis à cette dame une décharge ; mais il se ravisa, et comme elle lui rappelait sa promesse : « Ce sont, aurait-il dit, des paroles qui échappent avant d’avoir mûrement pensé à ce qu’on peut et doit faire. » Pour obtenir cette décharge, elle consentit à souscrire l’Ordonnance et instruction pastorale du 16 avril. Bossuet refusa encore la décharge demandée ; il voulait, rapporte Mme Guyon, qu’elle se reconnût hérétique […] ».

0. DECLARATION DU 15 avril 1695.

Je supplie Monseigneur l'évêque de Meaux, qui a bien voulu me recevoir dans son diocèse et dans un si saint monastère, de recevoir pareillement la déclaration sincère que je lui fais, que je n'ai dit ou fait aucune des choses qu'on m'impute sur les abominations qu'on m'accuse d'approuver comme innocentes. Si je ne me suis pas autant expliquée contre ces horribles excès que la chose le demandait dans mes deux petits livres, c'est que dans le temps qu'ils ont été écrits, on ne parlait point de ces détestables choses, et que je ne savais pas qu'on eût enseigné ou enseignât de si damnables doctrines. Je n'ai non plus jamais cru que Dieu pût être directement ou indirectement auteur d'aucun péché, ou défaut vicieux. À Dieu ne plaise qu'un tel blasphème me fût jamais entré dans l'esprit. Je déclare en particulier que les lettres qui courent sous le nom d’un grand prélat (M. de Grenoble) ne peuvent être vraies, puisque je ne l’ai jamais vu avec le Prieur de Saint-Robert, qui y est nommé, et je suis prête à jurer sur le saint Évangile que je ne l’ai jamais vu en un même lieu, et affirmer sous pareil serment les autres choses contenues dans la présente déclaration. Fait à Meaux, au dit monastère de Sainte-Marie, ce 15 avril I695.

Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 163.


Levesque explique  que cette déclaration, selon Mme Guyon, aurait été d’abord acceptée par Bossuet, et ensuite rejetée par lui. En effet, Mme Guyon déclare qu’il y a un acte « dont j’envoyai la copie de ma main, et je ne l’ai plus : c’est celui où il me fait déclarer que je n’ai point vu M. de Grenoble avec le Prieur de Saint-Robert. Il ne veut plus à présent de cette déclaration. » (Lettre du 2 juin 1695 [11 juin selon Levesque] au duc de Chevreuse, « Jusqu’à présent, monsieur, je n’ai point pris la liberté de vous écrire… »).

Ce même jour, 15 avril, Mme Guyon écrit une longue protestation qui fut déposée chez un notaire : « Je soussignée, étant au lit, malade… »

0. DU FRERE DU CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 19 Avril 1695.

19 avril 1695.

M. le cardinal Le Camus a répondu à M. le pre­mier président de la Cour des aides, son frère, qu'il n'a jamais rien vu ni connu de mauvais en Mme Guyon ; que cette dame fut, il y a dix ou douze ans, dans le diocèse de Genève, où M. l'évêque l'avait appelée, et où elle contribuait beaucoup à la conversion des hérétiques, tant par elle-même que par ses aumônes; que le vicaire-général de cet évê­que et le P. Lacombe étant en concurrence pour la direction de Mme Guyon, et le dernier l'ayant em­porté, M. de Genève, pour éviter cet embarras, avait souhaité qu'elle se retirât ; qu'elle était venue d'abord à Grenoble, d'où ayant passé à Gênes, elle était re­tournée de nouveau à Grenoble ; que, dans ces deux voyages, M. le cardinal avait trouvé en elle beau­coup de vertu et de piété ; qu'elle vit en ce pays-là les Chartreuses de Pre1… à qui elle donna un com­mentaire sur le Cantique des cantiques, et leur ap­prit beaucoup de choses de spiritualité, dont le père général des Chartreux ne fut pas content - ce qui l'a même engagé depuis à faire d'autres commentaires sur le même Cantique (que M. le premier président et je crois M. le cardinal trouvent assez mauvais ;) qu'elle cessa, à cause de cela, de voir les Chartreu­ses; qu'elle allait souvent au Verbe incarné, où plu­sieurs personnes de piété se trouvaient, même des novices de Capucins, et qu'elle y parlait de spiritua­lité, et dogmatisait ; qu'elle faisait de très grandes [f°120v°] aumônes, et marquait beaucoup de vertu dans sa conduite ; qu'à son dernier voyage, le père prieur de Saint-Robert [Richebracque], religieux bénédictin, savant et pieux théologien, assura M. le cardinal que Mme Guyon lui avait soutenu la 42e proposition de Molinos ; que M. le cardinal l'ayant appris à Mme Guyon, elle l'avait nié fortement, en

1Chartreuse de Premol ; points de suspension du ms.

affirmant qu'elle n'avait jamais dit ni pensé une chose si abominable; que lui cardinal l'avait redit au prieur, qui avait toujours persisté à le soutenir, et que M. le cardinal avait été bien aise qu'elle sortît de son diocèse ; que, comme elle lui avait demandé une lettre de recommandation pour M. le lieutenant civil touchant ses affaires temporelles, il n'avait pas voulu refuser une dame de condition dans laquelle il n'avait jamais vu que beaucoup de piété et de vertu. / Qu'il est vrai qu'il a écrit sur ce sujet à M. le curé de Saint-Jacques, mais que ce dernier a eu grand tort de montrer cette lettre, et que lui cardinal est maintenant très fâché de l'avoir écrite, etc.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°120, compte-rendu autographe de Chevreuse comportant de nombreuses biffures, additions interlignes, etc. ; il est suivi, f°121, d’un premier canevas autographe du même Chevreuse que nous ne reprenons pas - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 80.

Ce témoignage du frère du cardinal Le Camus, « Récit que le premier président de la Cour des aides fit au duc de Chevreuse de la lettre du cardinal Le Camus son frère », vient en réponse à une demande du duc.

0. DU R.P. RICHEBRAQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 Avril 1695.

Monseigneur,

Un petit voyage que j'ai été obligé de faire, m'a empêché de répondre plus tot à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je le fais, quoique je ne connaisse pas de quelle utilité puisse être ma réponse, ni pourquoi vous m'ordonnez de la faire. Je ne le veux savoir qu'autant qu'il vous plaira, mon­seigneur. Vous le voulez, j'obéis, et je réponds à chaque chef en particulier.

Au premier, qu'en 1686 et 1687, j'étais prieur de Saint-Robert, et que ce monastère n'est pas dans Grenoble, mais à trois grands quarts de lieue de ce pays-là.

Au deuxième, que je n'ai ni assez de lumière ni assez d'expérience pour juger de la doctrine de la dame ; mais elle a écrit, et il [f°124] paraît naturel que, sur ses écrits, elle soit ou condamnée ou justifiée par des personnes plus éclairées et plus expérimen­tées que moi.

Au troisième, qu'il ne m'est jamais revenu qu'il se soit tenu chez la dame ou en sa présence des assemblées nocturnes. Il s'en tint une, (et c'est peut-être ce qui fait l'équivoque) non pas dans Grenoble, mais dans le petit bourg où notre monastère est situé, de laquelle je me crus

pour lors obligé de donner avis à Mgr l’évêque, et sur laquelle je ne pourrais pas ici m'expliquer. Mais Mme Guyon n'y avait nulle part, et je ne crois pas même qu'elle fût actuellement à Grenoble. Cette assemblée n'eut aucune suite, et peut-être le hasard y eut-il sa part, au moins à l'égard de certaines personnes qui s'y rencontrèrent.

Au quatrième enfin, que j'ai su en effet l'histoire de la fille qui se rétracta, mais que ce n'a été que sur des ouï-dire et par des bruits publics. Ces bruits étaient, autant que ma mémoire peut encore four­nir, que cette fille [Cateau Barbe], après le départ pour Verceil de Mme Guyon, avec laquelle elle avait demeuré, avait dit de la dame à un P. Siméon, Augustin dé­chaussé, bien des choses qui ressentaient la turpi­tude, et desquelles on crut devoir avertir le seigneur évêque ; ce qui fit grand bruit dans Grenoble, et prin­cipalement au palais épiscopal où je l'appris : mais le bruit s'apaisa bientôt,[f°123v° en travers] parce, disait-on, que la fille s'était rétractée, ayant, par les remords de sa con­science, reconnu que le seul dépit de n'avoir pas fait le voyage l'avait fait parler si mal à propos. On di­sait aussi que cette fille avait eu quelque temps l'es­prit égaré. C'est ce qu'on disait.

Vous voulez, monseigneur, que j'ajoute s'il ne m'est rien revenu d'ailleurs de mauvais des mœurs de la dame. Je le fais, en vous assurant que non. On di­sait au contraire beaucoup de bien de sa grande re­traite, de ses charités, de son édifiante conversa­tion, etc. Un M. Giraud, entre les autres, conseiller, et si j'ose le dire d'un si saint homme, mon ami, homme d'une probité reconnue, et que l'on m'a mandé être mort depuis quelques mois en odeur de sainteté, ne pouvait s'en taire, et prenait généreusement son parti, quand la prudence ou la charité l'exigeaient de lui. Un P. Odile, Récollet, ne parlait pas si favorable­ment d'elle ; mais c'était contre sa doctrine, et non pas contre ses mœurs qu'il parlait. Je ne me sou­viendrais pas aisément de ce qu'il disait.

C'est devant Dieu, en la présence duquel j'ai la confiance que je suis en écrivant cette lettre, tout ce que je crois pouvoir dire sur ces quatre ou cinq chefs. Vous me ferez mander quand il vous plaira, monsei­gneur, (si pourtant il n'y a pas d'inconvénient que je le sache) pourquoi vous avez voulu que je me sois expliqué là-dessus. Je ne le saurais deviner, mais j'ai obéi simplement. Je suis, dans la même simpli­cité, et avec le plus profond respect / Monseigneur / Votre très humble et très obéissant serviteur / Fr. Richebracque / A Blois 23e avril 1695.

- A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°123, autographe, annotée par Chevreuse : « seconde lettre du P. de Richebraque… » - Correspondance de Fénelon, 1828, t. 7, lettre 81.


En réponse aux deux lettres de Richebracque du 14 avril 1695 respectivement adressées au duc de Chevreuse et à madame Guyon, le duc lui adressa la lettre suivante (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI1, f°119, brouillon autographe) :

Du duc de Chevreuse à dom Richebracque :

« A Versailles, ce 18e avril 1695. / J’ai reçu, Mon Révérend Père, l’éclaicissement que je vous avais demandé avec la lettre pour madame G[uyon]. Je vous rends grâces de votre exactitude. Mais il me reste encore quelque chose à savoir sur cette matière. Ce serait : 1° Si vous étiez prieur de Saint-Robert en 1686 et 1687, et si cette maison de votre congrégation n’est pas dans Grenoble ou auprès. 2° Si, (laissant désormais à part la calomnie contre cette Dame qu’on vous avait faussement attribuée,) vous avez reconnu quelque chose dans sa Doctrine touchant l’intérieur qui ne soit pas orthodoxe et conforme aux sentiments des saints et des auteurs mystiques approuvés. 3° S’il s’est fait chez elle ou ailleurs par elle pendant son séjour à Grenoble quelques assemblées scandaleuses dont vous ayez eu connaissance. 4° Enfin ce que vous savez sur l’histoire de la fille qui se rétracta, et s’il ne vous est rien revenu d’ailleurs sur les mœurs de cette Dame qui soit mauvais. Je vous demande sur cela, Mon Révérend Père, le témoignage que la vérité vous obligera de rendre sans acception de personnes, et ne puis trop louer votre droiture, aussi bien que le zèle pour cette même vérité que vous marquez dans votre lettre d’une manière si chrétienne et si éloignée de tout intérêt humain. Accordez-moi s’il vous plaît quelque part à vos prières devant le Seigneur que vous servez si purement et me croyez toujours, Mon Révérend Père, très sincèrement à vous. »

A ces demandes, Richebraque répond le 23 avril.

0. SOUMISSION « B ». 1er juillet 1695.

Je reconnais que Monseigneur l’évêque de Meaux m’a remis en main son Ordonnance et Instruction pastorale sur les états d’oraison en date du samedi 16 avril 1695, et celle de Monseigneur de Châlons sur le même sujet en date du 25 avril de la même année ; dans lesquelles Ordonnances sont contenus les xxxiv Articles souscrits par moi ci-dessus, et en conséquence d’iceux la condamnation de certains livres, notamment du livre intitulé : Moyen court et facile, etc., et d’un livre intitulé : Le Cantique des cantiques, etc. J’ai lu lesdites Ordonnances ; et, avec un cœur humble et sincère, je me soumets et conforme aux condamnations y portées desdits livres1, y condamnant de cœur et de bouche toutes propositions à ce contraires, de même que si elles étaient

1 « C’est sans doute ici que se trouvait le mot « révoquer » [UL].

expressément énoncées. Je déclare néanmoins, avec tout respect, et sans préjudice de la présente soumission et déclaration, que je n’ai jamais eu intention de rien avancer qui fut contraire à la foi et à l’esprit de1’Église catholique, apostolique et romaine, à laquelle j’ai toujours été, suis et serai soumise2, aidant Dieu, jusqu’au dernier soupir, ce que je ne dis pas pour me chercher une excuse, mais dans l’obligation où je crois être de déclarer en simplicité mes intentions. Je déclare en outre que je n’ai jamais eu aucun commerce avec Molinos, ni avec aucun qui en ait eu avec lui ; que je ne me souviens pas d’avoir lu le livre de Malaval, que je n’ai pas lu le livre intitulé Analysis3, etc., qui est latin, ni celui de Molinos, que longtemps après avoir écrit mes deux petits livres, et en passant ; et je regarde lesdits livres comme bien et légitimement censurés.

Je supplie ledit seigneur évêque de Meaux, qui a bien voulu me recevoir dans son diocèse et dans un si saint monastère, de recevoir pareillement la déclaration sincère que je lui fais sur le serment que je dois à Dieu et à sa sainte4 Vérité, que je n’ai dit ni fait aucune des choses qu’on m’impute, sur les abominations qu’on m’accuse d’approuver comme innocentes à titre d’épreuves ou exercices. Si je ne me suis pas autant expliquée contre ces horribles excès que la chose le demandait, dans mes deux petits livres, c’est que, dans le temps qu’ils ont été écrits, on ne parlait point de ces sortes d’épreuves5, et que je ne savais pas qu’on eût enseigné ou qu’on enseignât de si damnables pratiques. Je n’ai non plus jamais cru que Dieu pût être directement ou indirectement auteur d’aucun péché ou défaut vicieux : un tel blasphème ne m’est jamais entré dans l’esprit ; et je renonce à toute expression d’où l’on pourrait, en quelque manière que ce fût, induire cette impiété. Quant6 aux manuscrits qu’on répand sous mon nom, notamment celui qu’on nomme Torrents, et autres semblables, je n’en puis avouer aucun à cause des altérations qu’on a faites dans les copies et aussi que je n’ai jamais prétendu qu’on les publiât que par ordre et avec bon examen. Ainsi Dieu me soit en aide et ses saints Évangiles. Fait au monastère de la Visitation de Sainte-Marie de Meaux, le 1er jour de juillet 1695.

J. M. B. De La Motte-Guyon.

2 « Le projet primitif portait : à laquelle je suis et serai soumise. » [UL].

3 Orationis mentalis Analysis, Verceil, 1686.

4 « Correction approuvée par Bossuet et Mme Guyon, au lieu de : sa juste vérité. » [UL].

5 « Correction pour : ces détestables épreuves. » [UL].

6 « Cette phrase est un renvoi approuvé de Bossuet et de Mme Guyon, et de la même main que le reste de l’acte. » [UL].


A.S.-S., ms.2134, [f°6v°]. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°148] - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°137, copie Chevreuse. - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 166 - UL, tome VII, app. III, « III, Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet », « B », p. 509. 

Voici le récit de l’affrontement selon Levesque : « Ce n’est pas sans hésitation que Mme Guyon signa cette nouvelle déclaration. Bossuet lui en avait proposé à l’avance un modèle, et lorsqu’il vint, le 10 juin, s’assurer de ses dispositions, elle le pria de supprimer le mot « révoquer » ; à quoi il se refusa. Elle lui soumit alors un projet auquel il promit de réfléchir, et elle, de son côté, consulta ses amis. Elle eut ensuite l’idée de s’en remettre au duc de Chevreuse, qu’elle pria de traiter pour elle avec Bossuet ; mais le prélat récusa ce mandataire. « M. de Meaux sort d’ici, écrit Mme Guyon, le 28 juin ; il a d’abord paru en colère, me disant les mêmes choses. Je lui ai fait la proposition de vous envoyer un blanc [-seing] ; il l’a rejetée bien loin, et ensuite s’est radouci, me disant qu’il fallait finir. Il a ôté le mot révoquer et a mis en la place de celui : « Je suis et serai toujours soumise à l’Église, que j’y ai toujours été » ; mais du reste n’a rien voulu changer. Il me fait mettre cela au bas de l’autre acte. Il viendra samedi (le 2 juillet) quérir le tout. Il me promet une décharge ensuite ; mais il faut encore s’en fier à lui, car il veut tout avoir signé. Il n’a point voulu passer que je n’ai jamais douté des trente-quatre articles... » (Ms. Dupuy, f° 186 v° [Lettre n°296]). Enfin, sur le conseil de ses amis, Mme Guyon se décida à signer. Bossuet vint, le 2 juillet, au monastère, célébrer la fête de la Visitation ; il y dit la messe, y fit, au dire de Mme Guyon, « un sermon étonnant sur l’intérieur, « et elle-même y communia de sa main (Vie, t. III, p. 224 et 225 [Vie, 3.19.[5.], p.861]). »

0. ATTESTATION DE M. de MEAUX, Pièce « C ». 1er juillet 1695.

Nous, évêque de Meaux, avons reçu les présentes soumissions et déclarations de ladite Dame Guyon, tant celle du 15 avril 1695 que celle du premier juillet de la même année, et lui en avons donné acte pour lui valoir ce que de raison, déclarant que nous l’avons toujours reçue et la recevons sans difficulté à la participation des saints sacrements dans laquelle nous l’avons trouvée, ainsi que sa soumission et protestation de sincère obéissance, et avant et depuis le temps qu’elle est dans notre diocèse ; y joint la déclaration authentique de sa foi, avec le témoignage qu’on nous a rendu et qu’on nous rend de sa bonne conduite depuis six mois qu’elle est audit monastère, le requéraient1. Nous luia avons

enjoint2 de faire en temps convenable les demandes et autres actes que nous avons marqués dans lesdits articles par elle souscrits, comme essentiels à la piété et expressément commandés de Dieu, sans qu’aucun fidèle s’en puisse dispenser sous prétexte d’autres actes prétendus plus parfaits ou éminents, ni autres prétextes quels qu’ils soient ; et lui avons fait itératives défenses, tant comme évêque diocésain qu’en vertu de l’obéissance qu’elle nous a promise volontairement comme dessus, d’écrire, enseigner ou dogmatiser dans l’Église, ou d’y répandre ses livres imprimés ou manuscrits, ou de conduire les âmes dans les voies de l’oraison ou autrement ; à quoi elle s’est soumise de nouveaub, nous déclarant qu’elle faisait lesdits actes3. Donné à Meaux audit monastère, les jour et an que dessus.

+ J Benigne de Meaux

J M B de Lamotte guyon.

- A.S.-S., ms.2134, [f°7r°]. - UL, tome VII, app. III, « III, Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet. », « C », p. 512, texte parfaitement identique à celui qui est donné dans la Vie ; reproduction par la même source UL, p. 513 : « Fac-similé de la page 13 du registre de Bossuet ». - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°139. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°150] -Vie, 3.19.8, précédé de : « Voici la copie de la seconde : » - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 168.

Selon UL : « Malgré sa date, cette pièce n’a pas dû être signée le même jour que la précédente, mais quelques jours après, et tout d’abord Mme Guyon n’en eut point de copie : « Je vous envoie, écrit Mme Guyon, le 4 juillet (?) la copie de ce que M. de Meaux m’a donné ; mais vous serez bien surpris lorsque vous apprendrez qu’il m’a fait encore signer une page. Il a mis dedans toute sorte de choses qu’il ne m’a laissé que le temps de signer. […] Je n’ai point de copie de ce que j’ai signé le dernier, et comme je n’ai pas eu le temps de rien examiner, je ne doute pas qu’il ne me soit fort nuisible. Il m’a fait signer que je lui avais promis obéissance volontaire, outre celle que je lui dois comme évêque, et cent choses de cette sorte... » (Ms. Dupuy, f° 185). 

aNous (l’avons admonestée et biffé)(inscription illisible en marge gauche J Benigne B) luy

bde nouveau+ (en marge gauche : + nous déclarant qu’elle faisait lesdits actes J Benigne B)

1ainsi que [comme] sa soumission […] le requéraient.

2 « Sur la demande de Mme Guyon, Bossuet a corrigé ici son texte primitif, qui portait : « Nous l’avons admonestée et lui avons enjoint. » [UL].

3 « Ces derniers mots ont été ajoutés en marge, aussi à la demande de Mme Guyon. » [UL].

0. ATTESTATION DE M. de MEAUX, Pièce « D ». 1er juillet 1695.

Nous, évêque de Meaux, certifions à qui ila appartiendra qu’au moyen des déclarations et soumissions de Madame Guyon, que nous avons par devers nous souscrites de sa main, et des défenses par elle acceptées avec soumission d’écrire, enseigner, dogmatiser dans l’Église, ou de répandre ses livres imprimés ou manuscrits, ou de conduire les âmes dans les voies de l’oraison ou autrement ; ensemble du bon témoignage qu’on nous en a rendu depuis six mois qu’elle est dans notre diocèse et dans le monastère de Sainte-Marie, nous sommes demeurés satisfaits de sa conduite, et lui avons continué la participation des saints sacrements dans laquelle nous l’avons trouvée ; déclarons1 en outre que nous ne l’avons trouvée impliquée en aucune sorte dans les abominations de Molinos ou autres condamnées ailleurs, nib n’avons entendu la comprendre dans la mention qui en a été par nous faite dans notre Ordonnance du 16 avril 1695. Donné à Meaux le 1er juillet 1695.

J. BÉNIGNE, E. de Meaux.

Par mondit Seigneur, LEDIEUc.

- A.S.-S., ms. 2134, [f°7v°]. - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141v°] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [170]. - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°141. - Vie, 3.19.8 : « Voici la copie de ladite première attestation : » - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 169 - UL, tome VII, app. III, « III, Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet. », « D », p. 515-516, texte parfaitement identique à celui qui est donné dans la Vie. UL donne également, p. 514, le fac-similé du certificat du registre officiel (v. note 1), verso de l’acte précédent « C », portant la correction de Bossuet.

Datée du 1er juillet mais « ce certificat dut, sous sa forme primitive, être délivré à Mme Guyon le 5 juillet… « [UL]. En effet la lettre de Madame Guyon adressée au duc de Chevreuse le 6 commence ainsi : « Ce mercredi à 4 heures du soir. / M. de Meaux vient de venir quérir la décharge qu’il me donna hier, disant qu’il m’en apportait une autre… » 




1« Ce qui suit fut corrigé après coup par Bossuet sur son registre officiel (voir le fac-similé). Cette seconde rédaction porte : « Déclarons en outre qu’elle a toujours détesté en notre présence les abominations de Molinos, dans lesquelles aussi il ne nous a pas paru qu’elle fût impliquée et n’avons, etc. ». Les éditeurs modernes donnent la leçon corrigée, sans avertir qu’il y a eu rature et correction sur l’original. Fénelon, Mme Guyon et Phelipeaux lui-même donnent la leçon primitive, et Bossuet, dans sa polémique, ne paraît pas avoir tenu compte de la correction. » [UL]. - Ce qui est exact.


aà tous qu’il XI2, f°141.

ben outre (que nous ne l’avons trouvée impliquée en aucune sorte dans les abominations de Molinos ou autres condamnées ailleurs biffé)(Qu’elle a toujours détesté en notre présence les abominations de Molinos, dans lesquelles aussi il ne nous a pas paru qu’elle fût impliquée et ajout dans la marge gauche de la main de Bossuet), ni [UL fac-similé] – ni remplacé par et XI2, f°141.

cSigné J.B. Evêque de Meaux, et plus bas, par Monseigneur Ledieu. XI2, f°141.

0. DE LA MERE LE PICARD ET DE RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695.

+ Nous soussignées, supérieure et religieuses de la Visitation Sainte-Marie de Meaux, certifions que Mme Guyon ayant demeuré dans notre maison par l’ordre et la permission de Monseigneur l’évêque de Meaux, notre illustre prélat et supérieur, l’espace de six mois, elle ne nous a donné aucun sujet de trouble ni de peine, mais bien de grande édification ; n’ayant jamais parlé à aucune personne du dedans et du dehors qu’avec une permission particulière1, n’ayant en outre rien reçu ni écrit que selon que mondit Seigneur lui a permis2 ; ayant remarqué en toute sa conduite et dans toutes ses paroles une grande régularité, simplicité, sincérité, humilité, mortification, douceur et patience chrétienne, et une vraie dévotion et estime de tout ce qui est de la foi, surtout au mystère de l’Incarnation et de la sainte Enfance de Notre-Seigneur Jésus-Christ3.

1 « La Mère Le Picart avait permis néanmoins à Mme de Morstein, passant par Meaux, de voir Mme Guyon en grand secret et à l’insu de Bossuet » (Ms. Dupuy, f° 163 vo et 165, lettres de juin 1695). 

2 « Cependant Mme Guyon avait fini par trouver le moyen d’écrire au P. La Combe, comme le prouvent les lettres de ce religieux qui ont été imprimées dans la Correspondance de Fénelon, t. VII, p. 173 et suiv. Dans une lettre du mois d’avril 1695, Mme Guyon a raconté que Bossuet lui avait permis d’écrire à qui elle voudrait : « L’on ne doit avoir nulle peine des lettres que j’ai écrites, car il [M. de Meaux] me dit, la semaine sainte, en présence de la Mère et de deux religieuses, que je n’avais qu’à écrire autant que je voudrais et à qui je voudrais, nommément à la maison de Cha[rost] ; il l’a encore dit à la Mère. Ainsi je n’ai rien fait contre l’obéissance, ne l’ayant fait qu’après des permissions réitérées. La Mère vient encore de me protester que jamais M. de Meaux ni personne ne saurait qui m’écrit, qu’elle lui dira que je n’écris que pour mes affaires, et à qui il a ordonné » (Ms. Dupuy, f° 179 vo ; v. f° 181). - « Lorsqu’il [Bossuet] me dit d’écrire au tuteur [M. de Chevreuse], je lui ai dit que je ne lui écrivais ni recevais de ses lettres « (Mme Guyon à M. de Morstein, mai 1695). Or elle écrivait à M. de Chevreuse souvent deux ou trois lettres par semaine. »

3 « Dans sa Vie (p. 218 et 221), Mme Guyon raconte comment Bossuet avait voulu l’obliger à confesser par écrit qu’elle ne croyait pas au Verbe incarné. Comme on peut le voir par plusieurs passages de ses écrits, elle supprimait, dans certains états de perfection, la foi explicite en Jésus-Christ Homme-Dieu, et c’est ce que Bossuet lui reproche dans les États d’oraison, liv. II, n° 2 à 5. » [UL].

Que si ladite Dame nous voulait faire l’honneur de choisir notre maison pour y vivre le reste de ses jours dans la retraite4, notre communauté le tiendrait à faveur et satisfaction5. Cette protestation est simple et sincère, sans autre vue ni pensée que de rendre témoignage à la vérité. Fait ce septième juillet mil six cent quatre-vingt-quinze.

Sœur Françoise-Élisabeth Le PICARD, supérieure.

Sœur Madeleine-Aimée GUESTON. Sœur Claude-Marie AMAURY. Sœur Geneviève-Angélique RUFFIN. Sœur Marie-Eugénie de LIGNY6.

- - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°142, original avec les diverses signatures. - Vie, 3.18.10, précédé de : « J’ai cette obligation à la mère Picard et à la communauté qu’il n’y eut point de témoignage avantageux qu’elles ne lui rendissent de moi. En voici un qu’elles me donnèrent par écrit : » - A.S.-S., ms. 2055 (Dupuy), [f°141] - A.S.-S., ms. 2173 (La Pialière), [169] - A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°136, copie. - UL, tome VII, app. III, « II, Témoignages concernant Mme Guyon », « E, 1° », p. 501-502 : « Pièce originale. Archives de Saint-Sulpice. » Le contenu de cette section « II, Témoignages » est détaillé en annexe, « Correspondance éditée par Levesque. »

On peut rapprocher de ce témoignage celui que lui rendaient en 1689 leurs sœurs du premier monastère de Paris (Circulaire du 25 mai 1689, B.N., Ld173 2, t.104, cité par UL, t. VIII, Corrections et additions, 501., p.501) :

« ...Plusieurs de vos charités ont su que nous avons eu quelques mois par ordre du Roi dans notre maison Mme Guyon, qui en est sortie par un autre ordre de Sa Majesté, et demeurée entièrement libre ; c'est une personne dont nous avons reçu tant d'édification que nous ne l'oublierons jamais, et dont la vertu nous a souvent fait rentrer en nous-mêmes ; nous la recommandons à vos saintes prières, étant présentement fort incommodée, ce qu'elle porte dans une patience admirable »

4 « Les religieuses ne croyaient donc pas que, comme le dit Bossuet (p. 218), Mme Guyon eût donné sa parole de revenir chez elles au retour des eaux. Dans les Mémoires de la Visitation de Meaux, les sœurs s’expriment d’une façon toute différente (v. Revue Bossuet, 1907, p. 118). » [UL].

5Ancien emploi de la préposition « à » là où nous emploierions « pour ».

6 Seules les trois premières de ces signatures figurent dans la Vie.

0.  PROTESTATION. 1695 ?

Je proteste devant Dieu que je ne dirai pas un mot que je ne sois prête de jurer sur l'Évangile. Ce que j'ai appris que monsieur de F[îtes] dit contre moi m'a obligée d'y faire réflexion, et je me suis souvenue de tout, dès le commencement. Monsieur de la M[arvalière] m'ayant amené monsieur de F[îtes]1, il me parut d'un caractère peu solide, prenant toutes sortes d'impressions, et s'imaginant tout ce qu'il lit ou entend dire. Il pense bien ou mal des gens, selon qu'il se frappe lui-même. Je le voyais peu, et même avec une répugnance naturelle. Il me parlait cependant avec assez de confiance. Il y a deux ans, dans l'octave de Saint-Denis, étant allé à Montmartre, il eut (à ce qu'il m'a dit) des tentations si violentes qu'au lieu de prier Dieu, il voulait se jeter sur toutes les femmes qui étaient dans l'église. Je crois même qu'il se [f°47v°] persuada avoir fait quelque faute sur cela. Il vint me voir et me dit sa peine.

Il m'était arrivé depuis peu que deux filles fort tentées m'étant venues voir, [elles] avaient trouvé que leurs tentations s'en allaient sitôt qu'elles approchaient de moi. Que ce soit Dieu ou le diable, je n'en juge point, je dis les faits tels qu'ils sont. Des religieuses m'avaient écrit que, dans de pareilles peines, la seule pensée de moi les recueillait et leur ôtait toutes ces tentations. Bien des gens m'avaient assuré d'avoir fait cette expérience. Il me vint au cœur, par sottise ou par simplicité, je ne sais comment nommer cela, que, si je m'asseyais sur une chaise qui était proche de la sienne, ses tentations passeraient. Je le fis. Je n'y fus [f°48] pas plus tôt qu'il parût étonné, et fit des admirations que ce qui devait augmenter la tentation la lui avait ôtée tout à coup. Pour moi, étant auprès de lui, je demeurais recueillie. Je crois que, comme il était proche, dans la joie qu'il eut alors de se voir délivrer, il me baisa le cou, par- derrière les épaules, sans même que j'y fisse ni attention, ni réflexion, me disant que j'avais une chair angélique : ce sont ses paroles. Je restais quelque temps en oraison auprès de lui, et comme je vis qu'il revenait toujours à parler de cela et que je craignais sa vivacité, je lui dis qu'il valait mieux ne pas parler et rester en prière, que c'était [f°48v°] ma maxime d'en user comme cela, que je le faisais avec bien d'autres, qu'il parlait trop, et qu'il fallait mourir à cette démangeaison de parler. Il s'en alla le plus content du monde.

Il ne fut pas chez lui que, voulant raisonner sur ce que ses tentations avaient cessé tout d'un coup, il conclut que cela n'était pas naturel, et

1 Fites (ajout interl. moderne au crayon).

qu'il fallait qu'il m'éprouvât : ce sont ses termes. Les gens à qui il en parla lors, se souviendront bien, en lisant ceci, qu'il leur dit cela. Il fut plusieurs jours à me venir voir malgré moi, tous les jours, et même un jour deux fois. Je lui dis que je ne voulais pas cela absolument, et que le portier, qui savait [f°49] que je ne voyais presque point d'hommes, serait étonné de le voir si souvent, et que je le priais et même défendais de venir de la sorte. Je fis même dire au portier de ne le laisser pas entrer. Mais il entra toujours. Durant ce temps, il faisait le passionné et me disait qu'il était surpris que tout ce qu'il me disait ne me donnait aucune émotion. Je lui répondis que cela faisait un effet bien contraire, car véritablement je le regardais comme un malade qui me faisait pitié dans sa folie.

Je faisais ce que je pouvais pour le ramener, avec d'autant plus de facilité que l'opposition naturelle que j'avais pour lui me mettait plus à couvert, ce me semblait. Comme il voyait que je le priais de se retirer et que ce qu'il me disait, loin de faire l'effet qu'il prétendait, en faisait un tout contraire, il me dit : «Quand on est comme vous, on [f°49v°] peut faire toutes sortes de maux sans péché, car les sens n'y ont plus de part». Je proteste qu'il est le premier à qui j'avais ouï dire pareille chose. Je lui dis que c'était une erreur et combattis cela fortement jusqu'au bout, et de telle sorte qu'il fut obligé de quitter prise. Il s'en alla persuadé que j'étais une sainte, et la plus pure du monde, un ange : ce sont ses termes. Je ne me croyais pas plus pure pour cela, car je sais bien que si Dieu m'avait laissée à moi-même, j'étais capable de tous maux. Il me parut, durant tous les jours que cela dura, du transport, de la passion. Cependant il s'avisa à quelques temps de là de me dire à moi, il le dit aussi à d'autres, qu'il n'avait fait cela que pour m'éprouver et qu'il lui fallait cette preuve de sainteté. Je lui répondis que cette épreuve était très mauvaise, qu'il méritait que Dieu, pour le punir d'une pareille présomption, le laissât tomber, que si Dieu m'avait laissée à moi-même, et que j'eusse été susceptible de [f°50] la moindre chose avec toute son épreuve, il aurait infailliblement offensé Dieu et se serait perdu. Comme il cherchait à se justifier soi-même, il s'avisa qu'il ne fallait pas que je souffrisse qu'on s'assît proche de moi. Je lui dis que je n'avais rien à lui promettre là-dessus, parce que je n'avais jamais fait en cela la moindre fautea.

Je ne le voulus plus voir après cela. Mais monsieur de la Marvalière m'en pria si fort, et me dit que ce serait une vengeance, qu'il ne ferait jamais plus de pareilles folies. Je le vis rarement, mais je ne le revis jamais qu'il ne me parlât de ses tentations et de quelques nouvelles folies. Je tâchais de détourner cela et de faire qu'il méprisât ses tentations, et ne m'en parlât plus, parce que je craignais la vivacité de son

imagination qui fait que chez lui la pensée d'une tentation est une tentation. En sorte que, quoique depuis ce temps il me dît qu'il ait fait bien des choses, [f°50v°] je ne le lui répondais rien, ne voulant pas entrer là-dessus. Il dit qu'il m'a baisé le bras : il est si hardi, et il m'est venu voir une fois que j'étais mal, que peut-être l'a-t-il fait, que je n'en ai pas d'idée. Il dit que j'ai dit : «Voilà un beau bras, mais il sera mangé des vers». Je proteste de n'avoir nulle idée de cela. Je suis néanmoins certaine que je n'ai jamais dit de moi : voilà un beau bras. Il l'a pu dire, et que moi, le connaissant sujet à ses tentations, je lui répondis, pour détourner la chose et lui faire impression, qu'il serait mangé des vers. C'est une chose que je suppose comme cela, car je n'en ai nulle idée. En ce qu'il m'a dit qu'il tombait à tout moment, je ne l'ai jamais compris que comme un homme qui fait à tout moment de violentes tentations, et qui appelle cela des chutes. [f°51] Il ne me parlait plus de ses tentations, il y avait près d'un an, parce que j'évitais si bien cet entretien que je le faisais parler de tout autre chose.

Un an après, rempli des idées que la Maillard lui avait données, contre tout ce qu'il avait dit auparavant, il me vient voir. J'avais rêvé quelques nuits de suite qu'il me poignardait. Je l'avais écrit à monsieur de la Marvalière, cela me fit impression ; cela m'obligea de défendre aux filles qui me servent de le laisser entrer s'il revenait. Une, qui n'était pas au logis lorsque je dis cela, en entrant, lui ouvrit la porte et le fit entrer sans rien dire aux autres, qui l'en querellèrent, et lui dirent la défense que j'avais faite. Je fis même signe à une de rester. Mais comme elle n'avait pas dîné, elle se retira. J'étais dans une chaise très profonde. J'avais [f°51v°] cette effroyable perte de sang qui me dure si longtemps. J'étais emmaillotée de linges, je ne me pouvais remuer tant à cause de cela que de mon extrême fatigue. J'avais de plus devant moi une table, et je travaillais doucement un petit ouvrage. Nous ne parlions de rien qui eût rapport à cela. Au contraire, il me faisait reproche de ce que j'avais négligé d'aller voir madame de Combé qui m'aimait si fort. Je lui racontais sur cela comme je la vis avant sa mort, ce qui m'arriva à sa mort. Dans le milieu de mon discours, sans qu'il fût question de rien, il retire tout à coup ma table, se jette sur moi, et me met une de ses mains dans l'estomac. Je n'avais point de cors [corsage]2, de sorte qu'il m'ôtait la respiration, et d'ailleurs mes forces ne me permettaient pas de me retirer, joint que je ne savais [f°52] s'il me voulait tuer ou autre

chose. Je ne sentis rien, sinon qu'il voulut d'une main lever ma jupe. Cela fut fait en un instant, mais je ne lui vis rien faire, ni ne sus pas d'abord de quoi il s'agissait. Je fus si étonnée et interdite d'une chose comme celle-là que ce que je pus faire fut de frapper du pied. L'on ne vint pas du premier coup. Je refrappait. L'on vint. Je ne voulus ni le scandaliser, ni faire du bruit. Je crus même que c'était quelque folie qui l'avait pris, ou peut-être qu'il y avait quelque dessein prémédité. Bref, je ne pus juger tant je fus surprise. S'il avait dit auparavant quelque chose qui m'eût donné le temps de délibérer, j'aurais frappé dès que je me serais aperçue de quelques mauvais discours, mais Dieu [f°52v°] fut témoin qu'il ne me donna le temps de rien. Une fille vint donc. Sitôt qu'elle fut arrivée, je lui dis : « Monsieur veut en aller, conduisez-le à la porte ». Il dit que cela n'est pas : qu'il fasse réflexion s'il s'en alla seul, s'il s'en alla de lui-même, et si cette fille ne le fit pas sortir. Les filles s'en souviennent fort bien, et après qu'il fut sorti, elles me trouvèrent éplorée sans en deviner la cause. Elles me demandèrent ce qu'il m'avait dit ; je ne répondis rien. J’envoyai sur le champ quérir monsieur Fouquet, qui vit l'état où j'étais. De plus, sitôt qu'il fut parti, je reconnus qu'il avait fait une ordure sur mon bas, [f°53] ce qui me surprit et m'affligea. Monsieur de la Marvalière vint aussitôt après. Je lui fis reproche de m'avoir donné cette connaissance, et lui contai l'affaire. Je le priai même de la dire à une personne de confiance, telle qu'elle1 était, afin de voir si j'avais quelque tort.

Je proteste devant Dieu que, de l'heure qu'il est que je me vois perdue de réputation par là, que je ne vois pas que j'eusse pu faire autre chose que ce que je fis. L'on craint tout d'un homme qui ose de pareilles choses. Qu'on examine toutes les personnes que je connais sans exception, à la réserve de lui ….b s'il s'en trouva aucune qui puisse dire qu'elle ait vu ou ouï dire rien d'approchant. [f°53v°] Il me semble même qu'il n'y a personne qui donne moins de liberté de ces choses que moi, puisque tout ceux qui me connaissent savent combien je suis éloignée de ces choses. Je ne croyais pas devoir me défendre de pareille matière, mais puisque Dieu veut que je porte une pareille confusion, je me console de n'y avoir donné aucun lieu, et j'aime mieux une confusion publique d'une chose où mon cœur me rend témoignage d'en avoir aucune part, que d'avoir fait le moindre péché secret. Je puis faire qu'une personne qui prendrait toutes ces circonstances comme je les dis là l'une après l'autre, qui sera sans prévention, les ferait avouer à M. de F[ites]. Depuis ce temps, il a fait un pot-pourri [f°54] dans sa tête, et voit les choses selon les impressions qu'on lui

donne. Je suis même sûre qu'il n'aurait jamais osé me faire une pareille insolence, si la Maillard ne lui avait tourné la cervelle par ses calomnies. Dieu est le souverain juge.

J'avoue que, dans le moment, je ne sentis en moi nulle émotion, telle qu'elle pût être, ni de colère, ni aussi de mauvaises pensées. Je n'eus pas même le temps de me reconnaître, ni de penser à rien. Dieu voit tout, Il rendra à chacun selon ses oeuvres. Je ne vous dis pas cela pour me justifier envers vous, car je suis contente d'être condamnée [f°54v°] de tout le monde, et de porter une honte publique qui est ce que j'ai le plus appréhendé. Pour dire la vérité, je m'étais flatté que si monsieur Tronson me faisait la grâce de me voir, que Dieu la lui aurait fait connaître. Mais puisque Dieu ne permet pas qu'il le veuille, j'en suis contente dans Sa volonté : qu'Il la fasse à jamais. Je n'ai point donné le couplet de chanson dont il parle, assurément, et il a été fait dans un très long temps. Je proteste de nouveau n'avoir dit que la vérité. Mon cœur est en une très grande paix. Je ne vois rien que j'ai fait qui m'ait dû attirer [f°55] cela. Ce sont des apparences. Je prie Dieu qu'Il me confonde toujours dans les apparences, et qu'Il me préserve de L'offenser. Qu'on demande même à monsieur de F[ites] devant Dieu si jamais, ni directement ni indirectement, j'ai donné lieu ni par mes paroles, ni par mes actions, à l'insolence qu'il m'a faite. Il est certain qu'il ne peut pas dire non plus que je lui ai rien dit qui pût lui faire croire que j'eusse le moindre penchant à ces brutalités. Je me suis contentée, depuis son épreuve prétendue, de n’écouter plus ses tentations, et de n’entrer plus avec lui en rien. [f°55v°]

Sur ces matières-là, il me contait toutes les extravagances dans lesquelles il était tombé : je regardais cela comme une punition de sa témérité. J'espérais même que cela le porterait à se défier de lui, mais je ne lui dis rien et ne répondai point, de peur qu'il ne s'échauffât en ses imaginations. Et même lorsqu'il m'a fait cette insulte, il m'avait conté ce qui lui était arrivé à Saint-Denis-de-la-Chartre. Au lieu de lui répondre, je détournai la conversation, et n'entrai en rien. Combien de fois lui a-t-on refusé la porte, quoique je fusse au logis ! Combien ai-je prié, de vingt fois, monsieur de la Marvalière de m'en défaire ! À qui n'ai-je pas dit de ses amis la peine que j'avais à le supporter, et son empressement à parler de choses sublimes qu'il n'entendait pas ! Combien [f°56] s'est-il plaint que je ne lui disais rien de sublime et que je ne lui parlais que de mort à soi-même ! Il s'en est plaint même à monsieur de la Marvalière. Sur cela, je répondais qu'il n'avait besoin que de mort à lui-même, et que le goût des choses sublimes et l'envie d'en parler le perdaient. Combien l'ai-je repris de parler à des gens du monde, qui n'étaient pas convertis, de la perte en Dieu : c'était son terme! Si tout

ce que je dis n'est pas vrai, je consens que l'on croie de moi les choses les plus affreuses. Je suis sûre même que, si l'on pouvait lui ôter de la tête que la Maillard est une sainte, ses yeux se dessilleraient3 à la vérité. Il me suffit de la dire telle qu'elle est, et de ne rien dire dont il ne puisse fort bien se souvenir.

Si j'étais assez malheureuse [f°56v°] pour aimer le crime, l'aurais-je voulu commettre avec un homme que je connaissais aussi déraisonnable et indiscret ? Et parmi des gens que j'estime, aurais-je cherché celui que je ne pouvais souffrir ? Dieu a mis des circonstances à cette affaire d'une grande consolation pour moi. Qu'on voie parmi ceux que je vois depuis si longtemps s'ils ont rien remarqué en moi. Je suis sûre que s'il veut avouer la vérité, il dira qu'il lui est arrivé de tomber de tous côtés et de toutes façons, comme un homme que Dieu veut faire revenir de ces égarements par les chutes. Ne s'est-t-il pas yvré [ennivré] à l'armée plusieurs fois l'année passée ? Que n'a-t-il pas fait en Bretagne, à ce que j'ai appris d'ailleurs ! Et quelle relation ai-je sur tout cela ? Si je ne croyais que je suis obligée [f°57] de regarder cette confusion dans la permission de Dieu, j'aurais lieu de croire qu'il avait dessein de me perdre quand il vint, car après une telle infamie, où il sait que je n'ai eu d'autre part que la douleur, la publier et témoigner autant de passion contre moi que si j'étais en sa place dans cette affaire, Dieu sait que c'est la plus rude croix que j'ai eue de ma vie. Qu'Il soit béni ! Vous savez qu'avant ce temps le diable avait fort ménagé. Il dit qu'il me perdrait et me ferait succomber. Je ne m’amusai pas à ce qu'on me dit sur cela, car je sais qu'il ne peut avoir de pouvoir que celui que Dieu lui laisse.

- A.S.-S., ms. 2043, fonds Tronson : « Différentes pièces pour la justification de Madame Guyon / Sa justification par elle-même / affaire de M. de Fîtes / Lettre du Père Richebracque », sixième et dernière pièce, f°47 à 57, copie. Nous pensons que cette protestation peut être datée de l'année 1695 : « Un an après, rempli des idées que la Maillard lui avait données, […] il me vient voir».

1L’affaire.

2 Corsage a d’abord désigné, comme l’ancien français cors, corps, le tronc et notamment le buste de la femme ; ce sens a disparu et le mot signifie depuis le XVIIIe s. (1778) « vêtement féminin couvrant le buste. » (Rey).

3s’ouvriraient.

a Une ligne raturée.

b Quelques mots raturés illis.

0. SOUMISSION. 28 août 1696.

Acte de soumission dressé par M. Tronson, signé par Mme Guyon le 28 août 1696.

Comme je ne respire, Dieu merci, que soumission aveugle et docilité pour l’Église, et que je suis inviolablement attachée à la foi catholique, je ne puis déclarer trop fortement combien je déteste du fond de mon cœur toutes les erreurs condamnées dans les xxxiv Propositions arrêtées et signées par Mgrs les archevêques de Paris et de Cambrai, par Mgr l’évêque de Meaux, et par M. Tronson.

Je condamne même, sans aucune restriction, mes livres, que Mgr de Paris et de Meaux ont condamnés, parce qu’ils les ont jugés, et qu’ils sont contraires à la saine doctrine qu’ils avaient établie dans les xxxiv Propositions ; et je rejette avec toutes ces erreurs, jusqu’aux expressions que mon ignorance m’a fait employer, dans un temps où je n’avais point encore ouï parler de l’abus pernicieux qu’on pouvait faire de ces termes.

Je souscris aveca une pleine soumission à l’interprétation que Mgr de Paris et de Meaux leur donnent en les condamnant, parce que j’ignore la force de ces termesb, que ces prélats en sont parfaitement instruits, et que c’est à eux à décider de ce qui est conforme, non seulement à la doctrine, mais même au langagec de l’Église, et du sens le plus naturel de chaque expression.

Au reste, quoique je sois très éloignée de vouloir m’excuser, et qu’au contraire je veuille porter tonte la confusion des condamnations qu’on jugera nécessaires pour assurer la pureté de la foi, je dois néanmoins devant Dieu et devant les hommes ce témoignage à la vérité, que je n’ai jamais prétendu insinuer, par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu’elles contiennent ; jed n’ai jamais compris que personne se fût mis ces mauvais sens dans l’esprit ; et si on m’en eût avertie, j’aurais mieuxe aimé mourir que de m’exposer à donner aucun ombrage là-dessus, et il n’y a aucune explication que je n’eusse donnée pour prévenir avec une extrême horreur le mauvais effet de ces sens pernicieux. Mais enfin, puisque je ne saurais faire que ce qui est arrivé ne soit arrivé, je condamne du moins, avec une soumission sans réserve, mes livres avec toutes les expressions mauvaises, dangereuses et suspectes qu’ils contiennent, et je voudrais pouvoir les supprimer entièrement. Je les condamne pour satisfaire à ma conscience, et pour me conformer d’esprit et de cœur à la condamnationf que Mgr l’archevêque de Paris, qui est mon pasteur, et Mgr de Meaux en ont justement faiteg. Je voudrais pouvoir signer de mon sang cette déclaration, pour mieux témoigner à la face de toute l’Église ma soumission pour mes supérieurs, mon

attachement inébranlable à la foi catholique, et mon zèle sincère pour détruire à jamais, si je le pouvais, toutes les illusions dans lesquelles mes livres pourraienth faire tomber les âmesi.

Davantage, pour marquer toujours de plus en plus la sincérité de mes dispositions, je déclare que j’abhorre tout ce qui s’appelle conventicule, secte, nouveauté, parti ; que j’ai toujours été, et que je veux toujours être inviolablement unie à l’Église catholique, apostolique et romaine, et que je n’en reconnais point d’autre sur la terre ; que je déteste, comme j’ai toujours fait, la doctrine, la morale et la fausse spiritualité de ceux à qui on a donné le nom de quiétistes ; que la seule idée des abominations dont on les accuse me fait horreur; et que je condamne de tout mon cœur, et sans exception ni restriction, toutes les expressions, propositions, maximes, auteurs, livres que l’on a condamnés à Rome, et que Messeigneurs les prélats ont condamnés en France, comme contenant, tendant à insinuer une théologie mystique si pleine d’illusions et si abominable ; que je suis très éloignée de vouloir m’ériger en chef de parti, ni de dogmatiser en public ou en secret, de vive voix ou par écrit, ni de rien innover dans la doctrine chrétienne ou dans les exercices de piété, comme dans l’oraison, et les autres pratiques et maximes de la vie intérieure. Et pour ne donner plus aucun lieu à des soupçons injurieux à l’amour de la doctrine orthodoxe que Dieu a mis dans mon cœur, je proteste et promets de ne plus composer aucun livre, écrit ni traité de dévotion, ni de me mêler en aucune façon de la conduite et direction spirituelle de personne, de peur que, ne me défiant pas assez de moi-même, je ne vinsse à m’égarer ou à faire égarer les autres.

Et je promets encore de ne me plus diriger ni conduire par le P. Lacombe, mon ancien directeur, puisque Mgr l’archevêque de Paris ne le juge pas à propos, qu’il a condamné le livre de ce Père, intitulé L’Analyse de l’oraison mentale, et que l’on m’a dit que ce même livre a été condamné à Rome. Ainsi j’assure que je n’aurai plus aucun commerce de lettres ni autrement avec lui.

Enfin je proteste qu’à l’avenir je me soumettrai humblement à la conduite et aux règles que Mgr l’archevêque de Paris voudra bien me prescrire pour ma direction et conduite, tant extérieure qu’intérieure, et que je ne m’écarterai jamais de ce qu’il croira que Dieu demandera de moi ; bien repentante et bien fâchée d’avoir, par mes livres et écrits, donné occasion aux bruits et aux scandales qui se sont élevés dans le monde à leur sujet, et bien résolue à l’avenir de pratiquer cet ordre établi par l’Apôtre : Que la femme apprenne en silence. Ainsi Dieu me soit en aide, et ses saints Evangiles.

C’est la déclaration sincère que je fais aujourd’hui, 28 août 1696, et que je signe de tout mon cœur, dans la seule vue de Dieu et par un pur

principe de conscience, et à laquelle je prie Mgr l’archevêque d’ajouter une foi entière.

[Mme Guyon, avant de signer cette déclaration, voulut consulter M. Tronson, supérieur de Saint-Sulpice, qui écrivit ces mots au bas de la déclaration :]

Puisque Mme Guyon veut bien s’en rapporter à mon sentiment, je crois devant Dieu, après avoir bien examiné cette affaire, que non seulement elle peut, mais même qu’elle doit souscrire, sans rien changer, à la déclaration ci-dessus que Mgr l’archevêque de Paris exige d’elle, et s’y soumettre d’esprit et de cœur.

Signé, L. TRONSON.

[En conséquence, cette dame ajouta les paroles suivantes à sa déclaration :]

Ce jourd’hui, 28 août 1696, j’ai signé de tout mon cœur la déclaration ci-dessus pour obéir à Mgr l’archevêque, et me soumettre à tout ce qu’il croit que Dieu demande de moi ; et je l’ai fait sincèrement, par un pur principe de conscience, sans limitation ni restriction. Que si j’ai quelquefois été embarrassée à souscrire ce qu’on a demandé de moi, ce n’a jamais été par un attachement à mon sens, mais par un doute que je le pusse faire en conscience. Mais puisqu’on m’assure que je le puis et le dois en conscience, il est juste que je soumette mon esprit à celui de mes supérieurs. En foi de quoi j’ai signé en la présence de Dieu.

J. M. BOUVIER DE LA MOTTE-GUYON.

Correspondance manuscrite de Tronson, A.S.-S., vol. 34, p. 111, pièce numérotée 279 en marge pour la lettre d’envoi à Mme Guyon - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 207-211. - Fénelon 1828, t. 7, lettre 131, p. 277, pour l’ensemble incluant l’acte de soumission.

Le projet dressé par Fénelon, daté du 9 août, qui fut remis à M. de Noailles par le duc de Beauvillier, ce jour ou le lendemain (Fénelon 1828, t. 7, lettre 119, annexe, p. 259.) fait l’objet des variantes ci-après :

a Je souscris même avec Projet. Ajout.

b force des termes Projet.

c ce qui est conforme ou contraire au langage Projet. Omission.

d erreurs qu’on a jugé qu’elles signifient ; je Projet.

e compris que personne les crût. Si on me les avait expliquées, j’aurais mieux Projet. Contraction.

f livres avec toutes les expressions dont ils sont remplis. Je le fais pour me conformer de tout mon cœur à la condamnation Projet. Omission.

g ont faite. Projet. Omission.

h lesquelles ces expressions pourraient Projet.

i âmes. Ainsi Dieu me soit en aide, et Ses saints Évangiles. Fin du projet. Ce qui suit fut ajouté par Tronson.


0. MEMOIRE DU PRETRE ROUXEL. 1700.

[…][f°2r°, milieu] je fus obligé par charité de conduire une jeune demoiselle orpheline et pauvre de bien à Évian, petite ville du Chablais au-delà du lac de Genève, chez des religieuses de sainte Claire, où j'ai eu le bonheur de lui faire prendre l’habit […] [les religieuses] me donnèrent quelques lettres pour rendre au révérend père La Combe, supérieur pour lors des barnabites de Thonon ; ce père, m'ayant vu, m'invita et me força pour ainsi dire de rester chez eux le lendemain qui était la fête de l'Assomption de Notre-Dame, ce que je fis au saint lieu de la Consolation, charmé que j'étais de l'entendre discourir de la piété et de l'oraison. Après le dîner il me dit qu'il me voulait faire voir une grande âme qu'il appelait la sœur du saint Enfant, autrement Madame Guyon, logée pour lors dans le monastère des religieuses de sainte Ursule dudit Thonon, je m'entretins avec elle une demi-heure, ou plutôt je l'entendis discourir de Dieu et de ses voies pendant ce temps et presque toujours en silence de ma part, ravi que j'étais de ses discours ; le lendemain, j’eus encore la même occasion, d’où je pris une si grande estime d’elle, que l'année suivante, étant retourné audit lieu pour assister à la profession de cette jeune novice, je ne manquais point de repasser à Thonon pour y voir ces deux personnes auxquelles j'avais donné toute mon estime et confiance, qui s’augmenta encore par cette seconde entrevue et devint encore plus grande le carême suivant puisque je fus exprès de Besançon à Thonon pour faire une retraite de douze jours auprès du père Lacombe vers qui je fis une confession générale de toute ma vie afin de me donner si bien à connaître à lui, qu'il proportionnât ses avis à mes besoins et qu'il ne se méprît dans ma conduite vu que dès lors je le pris pour mon directeur, et comme Mme Guyon était le directeur de ce père, il ne faisait nulle [f°2v°] difficulté de lui parler de mon intérieur, ce que je ne le désapprouvais pas, ayant une confiance égale aux deux, qui devint si grande que j'écrivais indifféremment à l’un et à l'autre, et leur obéissais comme un enfant ; pourtant j'étais persuadé de leur sainteté, et leur rendais compte toutes les semaines de mes dispositions intérieures et de mes peines en l'oraison, pour laquelle j'avais tant d'attache que j'en faisais un règlement tous les jours près de quatre heures sans y comprendre mes lectures spirituelles et le recueillement continuel où je tâchais de vivre.


J'ai oublié à dire que lors de cette première connaissance que j'eus à Thonon de ces deux personnes, j'avais un directeur nommé M. Rigeta curé à Pierre1, en Bresse française, qui me dirigeait depuis quatre ans et auquel j'avais grande confiance, qui diminua cependant lorsque j’eu rencontré le père La Combe et Madame Guyon que je crus être plus éclairés que mon premier directeur ; aussi, peu de temps après, Madame Guyon se rendit si bien maîtresse de moi qu'elle me le fit quitter pour m'attacher à sa conduite, me disant que Dieu ne voulait plus que je me serve de lui, et qu'Il donnait pour un temps un directeur à une âme, qu’Il lui agréait dans la suite par Ses ordres de Sa providence lorsqu'il lui en voulait donner un autre. Cependant ce premier directeur m'avait toujours très bien conduit par un règlement de vie journalier qu'il m'avait donné pour tous mes exercices, que Madame Guyon me leva bientôt sous prétexte de liberté d'esprit et de l'attachement que j'avais à mes exercices, me disant que c'était un empêchement à être à Dieu nuement, purement et simplement, et que Dieu me voulait dans un état plus simple et dégagé ; il me fut fort sensible de quitter mon directeur auquel j'avais une grande confiance, mais il m’en fallut faire un sacrifice.

Environ l'année 84 le père La Combe fut appelé en Piémont par Mgr l’évêque de Vercelles [Verceil] pour préparer le carême, ce qui obligea Mme de Guyon de sortir de Thonon et de se retirer à Grenoble au voisinage de Madame Galle veuve, personne âgée de plus de quatre-vingts ans, que Madame Guyon appelait sa mère ; elle m'apprit le départ du père La Combe, et m’invita à l’aller voir à Grenoble où je fus, et où je connus Madame Galle qui était du même caractère et de même doctrine.

Quelque temps après, Mme de Guyon m’écrivit qu'elle allait trouver à Vercelles le père La Combe, et que Mgr l’évêque lui avait dit de la faire venir auprès de lui, et que ce prélat était disposé à concourir avec Mme Guyon à faire et fonder un Institut dévoué à l'Enfance de Jésus, et que je ne manque pas de les aller voir au plus tôt.

En effet, au mois d'août, sortant d'une grosse maladie, j'entrepris le voyage de Piémont, et fus trouver Mme de Guyon à Bielle, au-delà de Turin, où elle demeurait, pour être plus voisine de Mgr de Vercelles2 qui passait l'été dans son abbaye de Bielle à cause du bon air de ce lieu. J’y vis Mgr l’évêque qui me fit de grosses amitiés à la considération de Mme de Guyon, qu'il regardait comme sa mère spirituelle, et avait pour elle tant d’estime et de son dessein qu'il avait déjà loué un palais à Bielle pour commencer l'Institut que Mme de Guyon projetait, qu'elle ne

1Pierre de Bresse, actuellement en Saône-et-Loire.

1L’évêque Ripa, v. Index.

voulait remplir, disait-elle, que de filles fort intérieures et avancées dans les voies d'anéantissement, et elle jetait les yeux sur moi pour être le chapelain de cette maison, disait-elle ; ce que je n'aurais pu néanmoins puisque je suis chargé d'une mère qui a quatre-vingt-huit ans, et qui ne peut subsister que par mon moyen ; et sans quoi il y a plus de dix-huit ans que je me serais retiré à la Trappe ; j'ai même écrit à ce lieu, il y a vingt ans, à l'abbé Jean, qui me marqua que je ne pouvais pas en conscience quitter mes parents, et que quand ils seraient morts, j’y serais le bienvenu.

Quelque temps après mon retour de Piémont, j'appris par une lettre du père La Combe qu'il devait retourner en France, même à Paris, pour y prêcher les dominicales, et comme ce père m'avait témoigné qu'il accepterait le carême de Besançon si je le pouvais obtenir de Mgr l’archevêque de Besançon , je moyennai cela par le moyen de M. le grand vicaire ... [f°3] avec lequel j'avais une grande liaison, qui me crut, sur l'estime que je lui confiaisb du père La Combe, qu'il engagea Mgr de Besançon à accorder ce carême audit père La Combe, dont je lui donnai avis un peu devant son départ de Turin.

L'obédience arrivée au père Lacombe pour partir, Madame Guyon n’eut pas de peine à se déterminer de retourner en France pour y suivre le père La Combe, ce qu'elle n’avait voulu accorder à son fils qui fut en cochec de Paris en Piémont 2 pour la prier de s’en retourner, tant pour soigner ses enfants, que pour faire cesser le scandale qu'elle donnait à la France de suivre le père La Combe et d'abandonner sa famille comme l'essentiel de ses devoirs.

L'an 86 le père La Combe et Madame Guyon arrivèrent à Dijon au temps de la Visitation de Notre-Dame3. Ils y séjournèrent plus de quinze jours ; ce père prêcha deux fois dans l'église de Notre-Dame, et le jour de la Visitation aux Sainte-Marie. Dans cet intervalle, Madame Guyon logée chez mademoiselle Malpois m'invita à dîner, à l’issue du repas, elle me demanda quelle était la rétribution du carême de Besançon auquel j'avais engagé le révérend père La Combe. Je lui répondis que je ne croyais pas que l’évêque eût engagé ce père à cet emploi, mais seulement le zèle de la gloire de Dieu et du salut des âmes, qu’à la vérité il n’y avait que 230 livres. Cette dame se trémoussa4 d'abord, et professa que son Père n'y viendrait pas ; je lui dis que je ne croyais pas que cela l’empêchât d’y venir ; elle répondit que cette somme ne suffisait pas pour faire un voyage de Paris à Besançon, à quoi je répliquai qu'elle lui

2S’agit-il de son demi-frère ennemi Dominique de la Motte ?

3Durant leur voyage de retour à Paris. C’était le 2 juillet.

4Se trémousser : se remuer, s’agiter.

fournirait le repas puisqu'elle en avait le moyen, sur quoi elle me protesta qu'elle n'en ferait rien à moins qu'elle ne vienne avec lui pour le gouverner.

Cette conteste commença à me faire ouvrir les yeux, voyant de la passion dans une femme que je croyais sans passion, et de l'intérêt et de l'attachement aux biens, et au père Lacombe, dans une âme qui me voulait faire croire qu’elle était anéantie, et qu'elle ne tenait à rien de créé ; cela me fâchait d'autant plus que j'avais été l’occasion de la grâce qu'on avait faite à ce père de lui accorder ce Carême préférablement à d'autres, sur le rapport seul que j'en avais fait à M. le vicaire général de Besançon qui se fiait à moi. Je commençais dès lors à diminuer l'estime pour cette dame.

Quelques jours après, le père La Combe, logé chez Mme Languet, notre procureuse générale, tomba malade, Madame Guyon dès lors vint le soignerd et ne sortait pas de sa chambre, et lui rendait des services malséants à son sexe, ce qui faisait murmurer bien des gens ; d'ailleurs on la voyait dans de grands empressements, même fort alarmée lorsqu'on craignait la mort, venir même jusqu'aux larmes, comme ne se possédant pas. Tout cela me scandalisait si fort, et me donnait de si mauvaises impressions de Madame Guyon que je demeurais pendant trois jours sans retourner chez Mme Languet ; dont Madame Guyon s'apercevant, ne put s’empêcher de me quereller la première fois que je revins voir le malade qui se portait mieux. Elle parut fort irritée de cela, et me dit que vraiment elle voyait bien que j'avais perdu confiance en elle, et que j'avais changé de conduite. Je lui avouai qu'il était vrai, et que j'étais si scandalisé de la sienne dans les rencontres ci-dessus expliquées, qu'effectivement j'étais résolu à ne la plus suivre, et à m’attacher à Dieu seul puisque je ne voyais que de grands défauts dans des personnes que j'avais crues très parfaites.

Dès lors je rompis avec elle, et n'ai plus eu aucun commerce de lettre ni autrement ; et je fus encore plus consolé de cette rupture, quelques jours après, lorsque ladite dame, étant au voisinage d'une église où je devais dire la messe, elle envoya voir quand la messe qu’on venait de sonner commençait ; la personne qui vint de sa part me voyant monter à l’autel courutf lui dire de venir promptement, et que j'allais commencer ; sitôt qu'elle entendit me nommer, elle ne voulut plus entendre de messe, préférant plutôt d’omettre la messe et la communion qu'elle prenait tous les jours que de venir entendre la messe de celui qui lui avait dit ses vérités quelques jours auparavant en présence du père La Combe qui était dans son lit. [f°3v°]. Au sortir de la messe j'appris sa conduite, et cela me fortifia dans la résolution que j'avais prise de ne plus avoir d'habitude avec de tels gens qui m'avaient trompé et n'avaient rien épargné

pour m'imprimer ces mauvaises doctrines que je mettrai, Dieu aidant, dans un mémoire séparé5, afin de ne pas interrompre, par leur contenu, l'histoire que je prétends faire ici de ma conduite jusqu'à aujourd'hui. 8 juillet 1700 et dès lors, ayant ouvert les yeux et m’étant consulté à d’autres, je connus leur erreur, je les rejetai, fis des retraites, et confessions générales, et les ai gémis devant Dieu, et fis vœu d’aller l’année suivante à Rome si je vivais.

Ces deux personnes partirent de Dijon le 25 juillet pour se rendre à Paris, ayant un très grand mépris de moi, qui ne me fit pas faire un pas pour recouvrer leur bonne grâce. Environ la Toussaint, le père Lacombe m’écrivit à Dijon, et me manda qu'il ne viendrait pas prêcher le Carême, et que ses supérieurs ne le voulaient pas, nonobstant que j'avais reçu auparavant leur consentement du provincial de Paris ; mais il fallait mieux dire que Madame Guyon ne voulait pas qu'il y vienne parce qu'elle ne pouvait pas se résoudre d’être séparée de ce père pendant trois mois, et qu'il n’était pas séant à elle de le suivre à Besançon. Cela m'embarrassa pour en donner la nouvelle à M. le vicaire général, mais Dieu pourvut à ce défaut et envoya un prédicateur en place du père La Combe, qui fit un très grand fruit à Besançon par le moyen d'une mission qui fit quantité de belles conversions et que j'ai attribué au ressort de sa divine providence. Dès lors, je n'ai eu aucune correspondance avec ces gens-là, et je déteste en mon âme leurs doctrines, aussi bien que l'Église qui prononça contre ... des anathèmes dans la personne de Molinos.

Peu de temps après, Madame Guyon fut assignée, ainsi que le père Lacombe ; la première fut mise dans un couvent de Sainte-Marie, et ayant été examinée par Monseigneur de Meaux elle fut ensuite remise en liberté, et recommença de nouveau à dogmatiser, et à faire à Paris de nouveaux disciples.

Le curé de Seurre vint à Paris pour la voir, et elle ne s'y étant pas trouvée, elle revint à son tour lui rendre sa visite à Seurre où elle demeura environ un mois sous prétexte de venir aux eaux de Bourbon.

Quand, à Besançon, j'appris secrètement que Madame Guyon était à Seurre, moi, curieux de la voir après un emprisonnement, résolut, sans faire semblant de rien, de passer à Seurre pour voir si elle était bien convaincue et si elle avait changé de doctrine et de mœurs ; mais hélas rien moins que cela ! je ne trouvai en entrant dans la chambre du curé de Seurre où ils étaient les deux, qu’un grand froid et sérieux, et gens qui paraissaient chagrins de ma visite. J’y restai le repas du soir, feignant

être leur bon ami ; ce qui les engagea insensiblement à prendre un air plus gai, et à me faire connaître la liaison étroite et familière entre des gens qui ne s'étaient jamais revus que depuis peu de jours ; leur journée se passa non en prières ni en conversation de piété, mais en badinage et en petit jeux familiers, qui me scandalisèrent si fort que je partis le lendemain plus mal édifié des deux qu'auparavant.

Je profitais de l'absence du curé qui alla aux vêpres pour sonder Madame Guyon sur sa doctrine et conduite, et je trouvai par son propre aveu qu'elle avait joué Monseigneur l'évêque de Meaux, et qu'elle avait si bien su contrefaire la vraie dévotion, qu'elle avait gagné sa liberté de la première prison, et qu'elle était mieux que jamais en Cour, où elle avait, disait-elle, plusieurs disciples. Sur quoi je la mis sur le chapitre de messieurs de Fénelon, et de Brouvilly [Beauvillier ?] ; je connus par les réponses qu'il serait trop long de dire ici, que les deux messieurs étaient des gens d'une véritable dévotion dont elle n'avait pourtant pas trop d’estime. C'était de braves gens remplis d'eux-mêmes et de l'amour-propre, et que la science empêchait d'avancer dans les voies intérieures et beaucoup d'autres choses qu'elle disait et que je ne rapporte pas, qui faisaient à mon sens leur panégyrique, lorsqu'elle croyait les mépriser.

Le lendemain je partis, les laissant surpris de rester si peu, après s'être ouverts à moi dans la croyance que je reviendrais avec eux, et dès lors je n'ai su aucune nouvelle de Madame Guyon. C'était environ l’an 88 et 89.

[f°4] Je commençai dès lors à avoir du mépris du curé de Seurre plus que je n'avais eu auparavant, ayant vu sa mollesse en conversation avec cette dame, et augmenta ce mépris lorsque quelque temps retournant de Besançon à Dijon, je rencontrai un de ses confrères, nommé M. Arthaud, qui me dit qu'il allait trouver Monseigneur de Besançon pour se plaindre du curé de Seurre dont il me dit de terribles histoires, que je ne pus empêcher de croire provenant de la bouche d'un homme de ce caractère, et missionnaire. Cela me fit tant de peine que je me découvris à un ami du curé de Seurre à Dijon auquel je fis récit de ce que j'avais appris de ce curé, qui le sut bientôt, et qui fut si fâché contre moi, qu’il ne me connaissait pas même quand il me retrouvait en rue ; ce grand froid, et mépris réciproque entre nous dura, jusqu'à ce que Monseigneur de Besançon, fatigué des plaintes qu’on lui faisait contre ce curé, envoya à Seurre une troupe de six missionnaires, les plus habiles et expérimentés de son diocèse, qui, après six semaines de séjour en cette paroisse, retournèrent remplis d'estime de ce curé, et le préconisèrent dans toute la province, dans le séminaire et vers Monseigneur de Besançon, et dès lors dura une amitié entre eux ; ayant appris cela, j'entrai en scrupules

d’avoir condamné trop facilement un saint homme, et d’en avoir parlé mal à propos, et d'avoir pu souhaiter de moment quelque occasion de réparer mes fautes et de lui faire connaître mon estime.

L’occasion s'en présenta lorsque, quelques mois après cette mission, on recommença à lui faire des affaires et à le poursuivre en justice. L'un de ses amis m’écrivit de faire quelque commission pour lui auprès des supérieurs ; je le fis avec un plaisir extrême croyant soutenir le parti d'un innocent persécuté ; et jusqu'à sa condamnation, je le croyais innocent et je me portai à lui rendre service avec plus d'affection que si c'était pour moi. […]

L’année sainte s’approchant, je me disposais pendant le mois de septembre dernier à faire le voyage de Rome auquel je m’étais engagé, lorsque Dieu me fit la miséricorde de reconnaître les erreurs de Madame Guyon, et d’autres, l’année 1686…

A.S.-S., pièce 7569, f°1-5v°, commençant par : « mémoire de la conduite du soussigné dans l'âge de 68 ou 70 ans. »

Ce témoignage est « d’autant plus important qu’il vint à Bielle (où Ripa voulait établir la fondation nouvelle) [près de Turin et de Verceil] et qu’il cherche visiblement à obtenir l’indulgence pour lui-même en fournissant des chefs d’accusation contre Mme Guyon » (Orcibal, note 30, Etudes…, « Le cardinal Le Camus », p. 804). Nous nous limitons au début de la pièce mettant en cause Mme Guyon et le P. Lacombe. La fin du mémoire porte sur les ennemis de Rouxel, les affaires romaines, le cardinal de Bouillon, etc.

Nous ne publions rien de la pièce suivante, A.S.-S. 7570, qui s’attache aux « mauvaises doctrines ». Cette dernière pièce, aussi longue que la précédente, contient toutefois, sous forme de digressions, quelques informations complémentaires sur les personnes en relation avec Mme Guyon. On y apprend ainsi que sa fidèle « Famille » (Marie de Lavau) était avec elle en Piémont, etc.

a, b, c, d,e Lectures incertaines.

5La pièce 7570.

Pièces issues de la correspondance de Madame de Maintenon.

La seule lettre qui nous soit parvenue adressée à Madame Guyon le 25 février 1691 a été éditée au début de ce volume. Les rapports entre Mme de Maintenon et Mme Guyon, cordiaux puis antagonistes, expliquent en grande partie le déroulement des « événements » qui aboutirent à la défaite tardive du quiétisme fançais (bref papal de 1699), après la condamnation de Molinos (en 1687). Nous avons relevé dans

l’abondante correspondance de Mme de Maintenon131 quelques lettres entières, d’ailleurs courtes, et de brefs passages très éclairants sur l’attitude de la Cour132, de Louis XIV, etc. Il nous a paru préférable de conserver la séquence intacte de ces lettres entre tiers, plutôt que d’en distribuer plus haut quelques éléments. Elle montre l’évolution des rapports, vue par la puissante épouse royale. Elle forme une seconde petite histoire de la querelle contée par une bouche ennemie (la première, amie, du marquis de Fénelon, a été éditée en début de ce volume). On admirera la manipulation de l’archevêque de Paris, assez bon homme - il contribuera à la libération tardive de Mme Guyon - mais hésitant de nature. On n’entend guère parler de Bossuet, docile ; et de nombreuses pièces ont volontairement disparu (v. note à l’acte 11). Enfin on rapprochera certains éléments des enquêtes et interrogatoires de la section suivante. Nous numérotons les 33 actes  de cette tragi-comédie en les regroupant par années.

0. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS RELATIFS A FENELON. 1691 A 1693.

1. Lettre 656. De Mme de Maintenon à Mme de la Maisonfort, novice à Saint-Cyr, 6 février 1691 :

... Quant à Madame Guyon, il nous faut contenter de la garder pour nous ; il ne lui convient pas, non plus qu'à moi, qu'elle dirige nos dames, ce serait lui attirer une nouvelle persécution ; elle a été suspecte, c'en est assez pour qu'on ne la laisse jamais en repos. Elle m'a paru d'une discrétion admirable, elle ne veut de commerce qu'avec vous ; tout ce que j'ai vu d'elle m'a édifiée, et je la verrai toujours avec plaisir...

2. Le 7 juin 1692 Fénelon écrit à Mme de la Maisonfort :

« Je ne doute point qu'on ne vous permette de voir Madame [Guyon], deux ou trois fois l'année, et elle vous élargira le cœur ; je suppose qu'on vous le permettra, pourvu que vous soyez seule à la voir, et

que vous ne disiez jamais rien qui puisse faire quelque peine dans la communauté... »

3. Lettre 795. À Mme la comtesse de Saint-Géran :

Ce 12 mai [1693].

J'ai eu, pendant deux mois, une copie des Explications du Cantique des cantiques ; il y a des endroits obscurs, il y en a d'édifiants, il y en a que je n'approuve en aucune manière.

L'abbé de Fénelon m'avait dit que le Moien court contenait les mystères de la plus sublime dévotion, à quelques petites expressions près, qui se trouvent dans les écrits des mystiques. J'en lus un morceau au roi, qui me dit que c'était des rêveries ; il n'est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter cette perfection.

J'ai bien prié Madame notre supérieure de ne plus mettre ces livres entre les mains de nos Dames : cette lecture est trop forte pour elles, il leur faut un lait proportionné à leur âge.

Cependant Madame Guyon les édifie ; je l'ai priée de cesser ses visites, mais je n'ai pu leur refuser de lire la lettre d'une personne pieuse et de bonnes mœurs.

M. de Paris apparaît fort animé contre elle ; mais il avoue que ses erreurs sont plus dangereuses, par leur suite, que par le principe, et qu'il y a plus à craindre qu'à blâmer.

Prions Dieu qu'il enseigne Ses voies à ceux qu'il a chargés de nous mener à lui.

0. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS RELATIFS A Mme GUYON. 1694.

4. Le 7 juin 1694 Madame Guyon aurait écrit à Mme de Maintenon :

« Madame, permettez-moi de me jeter à vos pieds, et de remettre entre vos mains le soin de mon salut et de mon honneur…1 »

1v. dans la séquence chronologique principale, ce texte suspect, reproduit en petit corps, à côté d’une lettre, du même 7 juin, beaucoup plus vigoureuse, n° 179.

5. Lettre 894. À M. Le duc de Chevreuse. [21 juin 1694] :

Vous pouvez dire à Madame Guyon que j'ai encore parlé au roi, et qu'il a fort approuvé un nouvel examen de ses écrits ; on emploiera,

pour cela, des personnes d'une grande vertu et d'un grand savoir ; c'est de quoi vous pouvez l'assurer.

Je souhaite, bien sincèrement, qu'elle ne soit pas dans l'erreur.

6. Lettre 895. À M. le duc de Beauvillier. [21 juin 1694] :

Je n'ai jamais rien cru des bruits que l'on faisait courir sur les mœurs à Madame Guyon ; je les crois très bonnes, et très pures ; mais, c'est la doctrine qui est mauvaise, du moins par les suites. En justifiant ses mœurs, il serait à craindre qu'on ne donnât cours à ses sentiments, et que les personnes déjà séduites ne crussent que c'est les autoriser.

Il faut mieux approfondir, de bonne foi, ce qui a rapport à la doctrine ; après quoi, tout le reste tombera de lui-même ; je m'y emploierai fortement.

Quant à M. de Châlons et M. le supérieur de Saint-Sulpice, qu'elle veut associer à M. de Meaux, je ne crois pas que cette demande lui soit refusée.

7. Lettres 896. À Mgr l'évêque comte de Châlons [Noailles] :

A Saint-Cyr, ce 22 juin [1694].

Si vous aviez quelque prétexte de venir ici, M., vous me feriez un extrême plaisir de me voir. Il serait de conséquence, pour le bien de l'Église, que j'eusse l'honneur de vous entretenir. Si vous ne jugez pas devoir faire ce voyage, je vous supplie de m'écrire votre avis sur les livres de Madame Guyon, intitulé l'un : le Moyen-court et facile de faire l'oraison, et l'autre : l'Exposition du Cantique des cantiques.

Je vous demande, M., de me dire votre sentiment là-dessus, de manière que je le puisse montrer, si cela se trouvait nécessaire. Ne datez point1, gardez-moi le secret.

Croyez, Monsieur, etc. Maintenon.

1Demande très singulière !

8. Lettres 897. [À Madame la comtesse de Saint Géran [28 juin1694] :

Encore une lettre de Madame Guyon ! Cette femme est bien importune, il est vrai qu'elle est bien malheureuse. Elle me prie aujourd'hui de faire associer à l'évêque de Meaux l'évêque de Châlons, et le supérieur de Saint-Sulpice pour juger définitivement des points sur lesquels on accuse sa foi ; elle me promet une obéissance aveugle. Je ne sais si le

roi voudra donner encore cette nouvelle mortification à M. de Paris, car enfin, cette hérésie est née dans son diocèse, et c'est à lui à en décider le premier ; comptez qu'il ne laissera pas perdre ses droits. [...] 

Note [L] : date et texte sous toutes réserves.

9. Lettres 948. À M. évêque de Châlons [Noailles] :

Dimanche [26 décembre 1694,] à cinq heures.

... Venez à Versailles, le plus matin que vous pourrez. Je dirais que je vous en ai prié pour vous lire tout ce qui se passe sur Madame Guyon, et pour vous presser de conclure....

10. Lettres 949. À M. évêque comte de Châlons [Noailles] :

Ce dernier jour de l'an.

M. de Meaux accorde tout, et nous allons lui envoyer Madame Guyon [...]

Je viens d'écrire à M. de Meaux [...] Je le presse de tout finir, et de déclarer à nos amis ce qu'il pense la doctrine de cette femme. Je lui représente qu'après cela il aura tout le temps d'examiner les écrits qu'il a, et d'y répondre comme il le jugera à propos.

Ma raison de le presser, M., est que je crois que l'affaire, qui vous fut consultée la veille de votre départ, réussira au premier jour, et qu'il me semble que vous devriez avoir décidé, avant ce changement de conditions [...]

Note [L] : l'archevêque Harlay voulait qu'on poursuivît Madame Guyon, Madame de Maintenon avait trouvé l'expédition de la faire examiner à Meaux par Bossuet ; l'essentiel pour elle était d'éloigner Fénelon et de mettre tout entre les mains de Bossuet, qui agirait à la guise de Madame de Maintenon.

0. EVENEMENTS A SAINT-CYR ET RECIT DE MADAME DU PEROU.

11. Evénements à Saint-Cyr et récit de Madame du Pérou :

Langlois présente ainsi en note 951 ce récit sur les événements à Saint-Cyr « ... le 11 septembre 1688, Madame de Maintenon procura l'élargissement de Madame Guyon, uniquement afin de faire échec à l'archevêque Harlay. [...] Un conflit d’autorité naquit entre elles ; Madame Guyon était devenue l'oracle [à Saint-Cyr], qu'on écoutait de préférence à Madame de Maintenon [...] On a fait disparaître plusieurs lettres de Madame de Maintenon relatives à ce conflit, on

en a modifié d'autres, et on en a omis ; enfin les archives de celles-ci ont subi des mutilations pour dissimuler les sorties religieuses et toutes les mesures de rigueur ; l'histoire a été arrangée dans le sens apologie. La vérité reste quand même transparente dans le récit de Madame du Pérou, protégée de Madame de Maintenon, quatre fois supérieure : »

« Dans ces commencements [1688], c'était un mystère enfermé entre cinq ou six de nos dames ; car selon Madame Guyon, il n'y avait que ces âmes choisies qui fussent capables d'entendre la vraie manière de s'unir à Dieu, telle qu'elle l'enseignait ; pour la mieux inspirer, elle donna à ces dames les livres dont elle était l'auteur, comme le Moyen court et facile, son Exposition du Cantique des cantiques, et quelques manuscrits ; elles en eurent bientôt leurs poches pleines, car on en fit acheter. La supérieure de ce temps-là [Madame de Loubert] était du nombre de la petite confrérie, et Mme de Maintenon, qui croyait tout cela fort bon, approuvait ce que l'on faisait pour étendre cette dévotion [...] Mais ce qui y contribua encore beaucoup fut un nouveau confesseur1 qui, étant fort pieux et dévot, avait pris goût aux leçons de cette dame et à sa manière d'oraison [...] Comme ce confesseur était fort bon prêtre et vertueux, il ne tarda pas à être ici très estimé. [...] Il eut la confiance de la plus grande partie des dames et des demoiselles, qu'il s'efforça d'instruire à la manière de sa conductrice... »

Puis Langlois poursuit : « En novembre 1693, Madame de la Maisonfort eut une altercation avec Mme de Maintenon au sujet de Madame Guyon [...] Le 10 janvier 1694, Madame Guyon eut ordre également de disparaître. [...] Le cas de Fénelon suivit une marche parallèle. [...] Cette fois les termes de la lettre [de Fénelon] la blessèrent au vif [...] : « Plus on paraît parfait aux gens sans expérience et qui ne jugent que par les actions, plus on est imparfait, car on est plein de soi-même, comme Lucifer... » [...] Le procédé qu'elle employa pour l'inculper était assez peu correct : elle déféra à Bossuet les lettres de direction que Fénelon lui avait adressées [...] La lutte va se poursuivre pendant les années suivantes avec des échecs, des succès et des fautes de part et d'autre. La responsabilité de Madame de Maintenon apparaît nettement, c'est elle qui tient tous les fils de l'intrigue. Louis XIV s'en désintéresse d'abord, puis il résiste ; enfin il cède tardivement. [...] [Masson, l’éditeur de la correspondance secrète Guyon-Fénelon déclarera :] « Je suis convaincu, comme M. Brémond, que c'est la jalousie de cette dévote couronnée qui a fait naître la querelle, qui l'a envenimée, et l’a empêchée de s'apaiser... Qu'elle en ait eu conscience ou non, Madame de Maintenon s'est penchée sur Fénelon en Hermione trahie... »

1Le lazariste Antoine Jasseaux, né à Annonay le 2 juillet 1657, reçu à Saint-Lazare le 27 décembre 1676, qui fit ses vœux le 28 décembre 1678.

0. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. 1695.

12. Lettre 956. À M. l’ évêque de Châlons [Noailles] :

Ce 17 janvier [1695].

M. L'[évêque] de M[eaux] est ici, et m'a vue ce matin ; il est résolu à finir l'affaire, avant de partir ; c'est donc de vous présentement, M., qu'elle dépend.

J'ai toujours les mêmes raisons de souhaiter qu'on parle à nos amis ; ils le désirent aussi, et m'en assurèrent encore hier. Madame Guyon est établie où vous savez ; on en a encore parlé au dernier vendredi et si cela ne finit, nous ne pourrons cacher que Madame Guyon ne soit trop protégée.

Je ne m'explique peut-être pas d'une manière intelligible ; mais, M., vous n'y perdez rien, et nous nous entendrons bien, quand vous serez ici. M. de Meaux vous y souhaite, et m'a prié de vous presser ; mais je me contente, par respect, de vous proposer et de vous rendre compte de l'état des choses [...]

13. Lettre 985. [ À M. l'évêque de Châlons, Noailles. 21 juin 1695] :

[...] M. de Chevreuse nous traite de calomniateurs, et va s'éclairer avec le roi comme sur un bruit qu'il vient d'apprendre de ce qu'on dit ; qu'il estime Madame Guyon : il rit de ses extravagances de l'air le plus libre, quand nous savons qu'il a cru recevoir une communication de grâce par elle.

Je ne sait plus où j'en suis, M. ; Madame Guyon peut être dans l'illusion, M. de Cambrai peut avoir donné trop à son imagination ; mais, que Mmes de Beauvillier et de Chevreuse nient des faits de notre connaissance, c'est ce qui me surprend [...]

14. Lettre 988. À ma sœur de la Maisonfort, Dame de Saint-Louis :

Marly, le 6 août [1695].

[…] purger notre maison des écrits de Madame Guyon, que trois évêques ont condamnés [...] Quant aux écrits de M. l'archevêque de Cambrai, pourquoi faut-il que vous les gardiez ? Et croyez-vous soutenir cette singularité ? [...]


15. Lettre 997. À M. l’évêque et comte de Châlons [Noailles] :

Ce 8 septembre [1695].

[...] Vous êtes assez instruit de la doctrine de Madame Guyon, pour la condamner hautement, et ce que vous savez de sa personne est pis que ce qui est dans cet écrit.

Je prie Dieu de tout mon cœur de vous faire prendre le parti le plus convenable au bien de l'Église [...]

16. Lettre 1026. À Mgr l'archevêque de Paris [Noailles] :

Quinze novembre [1695].

Je vis aussi M. l'archevêque de Cambrai, qui m'assura fort de l'envie qu'il a d'être bien avec vous ; nous parlâmes de Madame Guyon ; il ne change point là-dessus, et je crois qu'il souffrirait le martyre, plutôt [que] de convenir qu'elle a tort.

Encore une fois, Monseigneur, défiez-vous de tout ce que vous estimez le plus. Je suis à la source, et c'est ce qui me fait voir trahisons sur trahisons. Mon naturel ne me porte point à la défiance...

17. Lettre 1042. À Mgr l'archevêque de Paris [Noailles] :

Mardi, à 7 heures du soir [27 décembre].

Le roi ordonne, Monseigneur, de vous mander que Madame Guyon est arrêtée, et de savoir de vous ce que vous jugerez à propos de faire de cette femme, de ses amis, de ses papiers. Le roi sera encore ici, tout le matin. Écrivez-lui, s'il vous plaît, tout droit, Maintenon

Note [L] : Madame Guyon quitta la Visitation de Meaux vers le 8 juillet 1695 [...] Elle se cacha pendant six semaines au pavillon Adam, faubourg Saint-Antoine, sous le nom de Mademoiselle de Beaulieu, puis rue Saint-Germain-l'Auxerrois sous le nom de Madame Besnard, et enfin à Popaincourt (29 novembre), où elle fut arrêtée, le 27 décembre [1695] [...] Elle sortit de Vincennes le 16 octobre 1696 (sur un ordre du 9) et fut enfermée chez les filles de Saint-Thomas-de-Villeneuve, rue de Vaugirard, puis à la Bastille (4 juin 1698).

0. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS DE FENELON ET BEAUVILLIER. Premier semestre 1696.

18. Lettre 1043. À Mgr l'archevêque de Paris [Noailles] :

Ce premier jour de l'an [1696].

[...] Madame Guyon a déjà nommé les duchesses de Guiche, de Mortemart et de Charost ; la première pour lui renvoyer un perroquet, et les autres pour mettre entre leurs mains l'argent qu'on lui a trouvé. M. de la Reynie devait l'interroger hier. Tout vous sera renvoyé, Monseigneur, mais nous ne pouvons éviter un bruit fâcheux ; ma consolation est qu'il ne sera pas sur votre compte.

Je dis à Marly à Madame la duchesse de Chevreuse que la cabale de cette femme était traitée de petite Église ; elle n'en fut nullement choquée, [...] Elle revint après dîner me dire que Madame Guyon n’entendait peut-être pas les choses comme nous les prenions. Je vous avoue, Monseigneur, que cet entêtement me dégoûte fort de ces dames.

19. Lettre 1044. À Mgr l'archevêque de Paris [Noailles] :

Ce 2 janvier [1696].

En répondant à une lettre de M. de Meaux, je lui mandais que Madame Guyon était arrêtée. Il me mande aujourd'hui qu'il en est ravi et que ce mystère cachait bien des maux à l'Église. [...] M. le duc de Noailles nomma hier au soir au roi Dupuy1, comme celui qui a persuadé Madame la duchesse de Guiche [...]

1Il s’agit de notre copiste, qui vivra longtemps et sera la « mémoire » du cercle guyonnien, informant par exemple le marquis de Fénelon à l’occasion de sa rédaction historique reproduite au début de ce volume.

20. Lettre 1045. À Mgr l'archevêque de Paris [Noailles] :

Ce 3 janvier.

[...] M. de Ponchartrain vient de lire une longue et ennuyeuse interrogation de Madame Guyon, où il n’y a rien qui mérite de vous être mandé.

La cassette a été ouverte, et M. de la Reynie mande qu'elle ne contient que des papiers de doctrine [...] Le roi et son ministre ont répondu qu'il fallait auparavant avoir interrogé tous ceux qu'on a pris avec Madame Guyon, et avoir su, d'elle, ce que c'est que les commerces qu'elle a auprès de po [Pau], de sorte qu'il me paraît que cette affaire va

tirer en longueur, et prendre un tour assez désagréable ; car, ne trouvant rien de nouveau, il n'y aurait pas d'autre choix à faire que de mettre cette femme en lieu de sûreté. On me répond à cela que les choses doivent se traiter dans les formes, et que M. de la Reynie n'en manquera aucune. Cela se dit, en riant, mais on ne conclut rien de sérieux.

Vous pourriez, Monseigneur, m'écrire une lettre que je pourrais montrer, et qui les presserait peut-être de vous renvoyer cette affaire [...] M. de Meaux revient-il ? Sa présence pourra finir l'affaire de Madame Guyon, puisqu'il veut bien s'en charger. [...]

Note [L] : ... Louis XIV paraît se divertir [...] Madame de Maintenon ne cessera de mettre en œuvre une ténacité effrayante, qui rappelle l'aveu échappé à sa spontanéité : « ce serait très agréable de haïr » (avril 1678).

21. Lettre 1046. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 9 janvier [1696].

... M. de Pontchartrain lut hier un petit procès-verbal de M. de la Reynie, qui ne dit rien, mais il le finit, en faisant envisager qu'en approfondissant cette affaire, on pourra trouver plus qu'on ne pense ; ce que je ne crois pas1. [...]

1Mme Guyon tiendra bon. Mme de Maintenon connaît sa moralité.

22. Lettre 1063. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 8 mars [1696].

... J'ai eu de grand commerce avec M. de Cambrai, qui roule toujours sur Madame Guyon ; mais nous ne nous persuadons ni l'un ni l'autre. La froideur, entre les dames et moi, augmente tous les jours. [...]

23. On presse Fénelon :

Le 26 février 1696 Fénelon s'explique à Tronson (A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°153, autographe) :

« pour la personne, on veut que je la condamne avec ses écrits. [...] J'ai vu de près des faits certains qui m'ont infiniment édifié ; pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus ... »

Il écrivit à Madame de Maintenon le 7 mars 1696 :

« Votre dernière lettre qui devrait m'affliger sensiblement, Madame, me remplit de consolation ; elle me montre un fond de bonté, qui est la

seule chose dont j'étais en peine. [...] Je dois savoir les vrais sentiments de Madame Guyon mieux que tous ceux qui l'ont examinée pour la condamner, car elle m'a parlé avec plus de confiance qu'à eux. Je l'ai examinée en toute rigueur, et peut-être que je suis allé trop loin pour la contredire. Je n'ai jamais eu aucun goût naturel pour elle, ni pour ses écrits... »

24. Beauvillier résiste moins bien :

Il est vrai que toute sa carrière - il assure également une certaine protection du cercle quiétiste, ayant toujours gardé la confiance du roi - en dépend. Du duc de Beauvillier à Mme de Maintenon (note 1073) :

« Ce 9 avril 1696. J'ai su, Madame, par ce que M. le comte de B... m'a dit de votre part, l'équivoque qui était entre vous et moi au sujet des livres de Madame Guyon. [...] Vous savez assez l'éloignement que j'ai toujours eu pour les nouveautés. Rien ne me paraît plus dangereux en fait de religion ; et, surtout, j'ai regardé le quiétisme avec horreur, parce qu'il est contraire à la foi, et qu'il détruit les bonnes mœurs. [...] Si je n'étais certain que vous n'oublierez pas à faire voir au roi ce billet, je vous supplierai très humblement de le lui montrer. [...]

0. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAIT D’UN DISCOURS DU ROI. Second semestre 1696.

25. Lettre 1100. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 16 août [1696].

[...] M. de Pontchartrain lut hier au soir au roi une grande lettre de Madame Guyon, qui demande à se retirer auprès de Blois dans une terre, qui est, je crois, à son gendre. J'ai le cœur bien affligé de l'entêtement de nos amis [...]

26. Lettre 1104. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 29 août [1696].

Madame de Montchevreuil m'a apporté, Monseigneur, le mémoire1 que je vous envoie. [...] M. de Pontchartrain, travaillant aujourd'hui avec le roi, lui a demandé s'il voulait, ou s'il ne voulait pas, qu'on

1Mémoire du curé de Chateaufort.

poussât le quiétisme ; qu'il savait qu'un nommé Davant écrivait pour soutenir cette illusion, et que, si le roi voulait en donner l'ordre, il ferait arrêter cet homme, dès qu'il aurait découvert sa demeure. Je lui ai dit que je le savais, et nous avons conclu que je [la] lui enverrai ce soir.

J'ai pris ce délai, pour demander au roi qu'on ne fasse rien, là-dessus, que par vous, Monseigneur, qui êtes un peu plus doux et plus juste qu'un ministre ; et je n'ai envoyé que la seule demeure de M. Davant, de peur qu'on ne fît trop de bruit, en arrêtant toutes les personnes qui sont nommées dans ce mémoire. Le roi trouve bon que je mande à M. de Pontchartrain, de ne rien faire, en tout cela, que par vous. [...]

Note [L] : à cette lettre est jointe une note autographe de Madame de Maintenon : « M. Davant demeure chez Monsieur Hervé, maître perruquier, dans un logis neuf, au troisième étage, vis-à-vis la rue des deux écus, derrière le jardin de l'hôtel de Soissons. Au [...] M. l'abbé Jannot demeure près les filles du Saint-Sacrement du faubourg Saint-Germain. M. le chevalier de la Coudraye... » [...] C'est le texte de la dénonciation. Il émane d'un visionnaire quelque peu déséquilibré, le père Luc de Bray, curé de Châteaufort [...] François Davant, vieillard de 80 ans, fut arrêté le 2 septembre par les soins de Pontchartrain ; La Reynie l'interrogea à la Bastille les 26, 29 et 30 octobre 1696, puis les 7, 19 et 29 novembre 1696 ; [...] on en tira que très peu de choses...

27. Lettre 1114 du 25 septembre 1696 :

... En envoyant à M. de Meaux, il y a deux jours, un paquet d'une dame de Saint-Louis, je lui mandai qu'on pensait à mettre Madame Guyon auprès de M. le curé de Saint-Sulpice. Nous n'aurons pas là-dessus son approbation...1

1Bossuet s'opposait toujours à ce qu'on remit Madame Guyon en liberté.

28. Lettre 1118. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 7 octobre [1696].

[...] Le roi m'a raconté ce qui s'est passé entre vous par rapport à Madame Guyon ; vous avez trouvé en lui quelque répugnance à la laisser sortir ; il vous croit trop bon1. Mais je n'ai nulle part à ces impressions-là, Monseigneur. Je ne lui avais pas dit un mot de votre dessein, et je veux demeurer ferme dans celui de ne suivre que vos mouvements en pareilles occasions.

1Noailles désire qu'on relaxe Madame Guyon : elle sortit de Vincennes le 16 octobre 1696.


J'ai vu notre ami. Nous avons bien disputé, mais fort doucement ; je voudrais être aussi fidèle et aussi attachée à mes devoirs qu'il l'est à son amie ; il ne la perd pas de vue, et rien ne l'entame sur elle. [...]

29. Lettre 1163. À Mgr l'archevêque de Paris :

A Marly, ce 8 février [1697].

Ordonnez à quelqu'un de lire cet écrit, Monseigneur, pour vous en rendre compte ; je ne sais ce que c'est ; mais j'ai eu peur de manquer de charité, si je le brûlais, sans en faire aucun usage [...]

Note, [L] : à propos d'un écrit reçu du « furet des quiétistes » [...] Entre-temps le prieur des bénédictins de Gassicourt apportait des mémoires chez Mme de Maintenon.

30. Le discours du roi :

Note 1191, [L] : Bossuet écrit, le 17 juin 1696 :

« ajouté à ce que je vous mandais [19 mai] du discours du roi à Saint-Cyr, qu'il parla avec étonnement de ceux qui pouvaient estimer la plus grande folle de son royaume. Cela fait beaucoup penser aux amis de Madame Guyon [...]

31. Lettre 1286. À Mgr l'archevêque de Paris :

Ce 29 mai [1697].

Les amis de Madame Guyon savent que vous l'avez vue, Monseigneur, et que vous lui avez porté la lettre du père de Lacombe1 ; ainsi, la nécessité de resserrer cette femme augmente ; cependant vous avez oublié d'en parler au roi, qui pense comme vous, et qu'il faut lui ôter les deux filles qu'elle a auprès d'elle. Si vous m'écrivez, pour avoir son ordre, ne répondez, s'il vous plaît, qu'à ce premier article de ma lettre, et non pas à celui qui suit.

J'ai parlé au roi pour ôter ceux qui environnent les Princes, et j'ai fini mon discours en disant que je ne pouvais pardonner à M. de duc de Beauvillier d'avoir choisi les amis de Madame Guyon, les connaissant pour tels de longue main.

1Il s’agit de la lettre forgée. Madame Guyon reste en communication avec le monde extérieur par l’intermédiaire de la « petite duchesse » de Mortemart. On va y mettre bon ordre. La dernière lettre de Mme Guyon que nous possédions – avant celles qui sont postérieures à 1703 – est écrite à la fin mai 1698.


En effet, je vois chaque jour, de plus en plus, combien j'ai été trompée par tous ces gens là [...]

Je vis hier Madame la duchesse de Guiche, dont je suis très satisfaite par rapport à tout ce que je traitai avec elle ; il me parut qu'elle tenait encore à Madame la duchesse de Mortemart, mais il n'importe, puisqu'elle ne la voit plus. [...]

0. PIECES DE BONNE FIN.

32. Règlement royal :

« Lundi 2 juin, le matin, avant le conseil, le roi fut assez longtemps enfermé avec M. de Beauvillier ; et, le soir, on sut que Sa Majesté avait chassé de sa Cour Messieurs les abbés de Langeron et de Beaumont, MM. Dupuy et de l'Echelle [...] Le roi, en même temps, a cassé Fénelon, exempt des Gardes, qui est frère de M. de Cambrai... » (Dangeau)

« Le duc [de Beauvillier]... pressa le roi de leur laisser au moins leurs appointements, parce qu'ils n'avaient pas de pain ; mais le roi refusa tout net. » (Chamillart).

33. Lettre 1326. À Madame de Brinon.

À Saint-Cyr, 30 novembre [1698].

Les affaires de M. de Cambrai m'affligent toujours, mais elles ne m'inquiètent plus, et j'attends, dans une grande paix, la décision du Saint-Siège...


Pièces judiciaires.

0. ENQUETE ADRESSEE A MADAME DE MAINTENON. Fin 1695 ?

Mémoire sur le quiétisme.

Il ne peut s'élever dans l'Église une hérésie plus dangereuse que le quiétisme. On peut bien lui donner ce nom, puisque le pape Innocent XI a condamné cette doctrine dans Molinos par sa bulle donnée en conséquence du décret de l'Inquisition du 28 août 1687, et que les erreurs qu'il renferme sont très évidemment opposées à l'Ecriture Sainte, à la doctrine des saints, et à la foi dont l'Église exige des fidèles les plus

grossiers une profession expresse. Il y avait lieu d'espérer que le mal s'arrêterait là. Mais Dieu, qui permet les hérésies pour éprouver la fidélité de Ses serviteurs, a souffert que cette pernicieuse doctrine passât aussi en France. Elle y est fort répandue, et elle y trouve des appuis qui la soutiennent contre tout ce qu'on aurait pu espérer.

Le mal presse : plus on diffère, plus il s'étend. L'on ose marquer en détail tous les faits qui prouvent l'énorme corruption de ces sortes de gens. J'ai examiné avec quelque soin leur doctrine, je n'ai pu avoir aucun des ouvrages ni des papiers secrets. Ainsi il me resterait encore beaucoup à faire pour éclaircir entièrement ce point. Le mémoire joint à celui-ci peut suffire néanmoins pour faire connaître le venin de cette doctrine, et pour asseoir une condamnation juridique. J'ai parlé à plusieurs personnes qui avaient eu quelque connaissance de ce qui se pratiquait dans la cabale, je les ai interrogées sur les maximes et la doctrine, sur les mœurs et la pratique des quiétistes. J'ai trouvé un accord parfait de l'une avec l'autre, et certes l'une et l'autre sont abominables.

Il serait malaisé de dire précisément quand cette doctrine a commencé en France dans ce siècle ici (car cette doctrine est très ancienne dans l'Église : elle a commencé du vivant des Apôtres, et s'est renouvelée presque de [f°1v°] siècle en siècle). Celui qui a fait l'histoire des possédées de Louviers rapporte que ce désordre vint par un malheureux prêtre qui était chargé de la conduite de ce monastère. Sa doctrine, que cet historien expose avec soin, est très mauvaise, et la même que celle des quiétistes.

[f° 2v°] Si cette doctrine a eu cours ou non, si elle fut étouffée alors, ou si elle s'est perpétuée par le dérèglement de quelques misérables prêtres ou religieux, c'est ce que je ne puis dire. Il y a plus de vingt ans que l'on voit à la tête de ce parti M. Bertau [Bertot], directeur de feu madame de Montmartre1, qui mourut en 1679 ou [16]802. Cet homme était très ignorant et très grossier, sa conduite n'était pas trop édifiante. J'ai parcouru quelques-uns de ses ouvrages, entre autres quelques lettres manuscrites qui me viennent d'un endroit sûr : ce sont les mêmes principes, le même jargon, et le même galimatias que nous trouvons dans Molinos et dans les autres quiétistes que nous connaissons3. Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient

On note l’importance du rôle justement attribué à Monsieur Bertot comme étant le grand quiétiste qui précéda Madame Guyon (v. f°2v°et 39v°).

1Françoise-Renée de Lorraine (1629 – 1682) qui fera éditer un ouvrage de Bertot, Complément aux retraites, juste avant leurs disparitions.

2En fait le 28 avril 1681.

3Sur Bertot voir notre étude : « Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon. », XVIIe siècle, n°. 218, janvier-mars 2003..

beaucoup de confiance en lui ; ils allaient le voir à Montmartre, et sans même garder toutes les mesures que la bienséance demandait, de jeunes dames de vingt ans partaient pour y aller, à six heures du matin, en tête-à-tête avec de jeunes gens à peu près du même âge. On rendait compte publiquement de son intérieur ; quelquefois l'intérieur par écrit courait la campagne. M. B[ertot] faisait aussi des conférences de spiritualité à Paris dans la maison des Nouvelles Catholiques 4, et auxquelles plusieurs dames de qualité assistaient et admiraient ce qu'elles n'entendaient pas. Les sœurs n'y assistaient pas5 ; les supérieurs de cette maison, ne voyant rien d'ouvertement mauvais, ne les empêchèrent pas. Les ouvrages de cet homme, tant imprimés que manuscrits, sont en grand nombre; je ne sais pas précisément quels ils sont. Madame G[uyon] était, disait-il, sa fille aînée, et la plus avancée, et madame de Charost était la seconde : aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent7. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou cachée. Quoique j'aie bien du respect pour madame de Charost, je crois vous devoir avertir qu'il faut y prendre garde.

[f°3r°] Tout ce que j'ai entendu dire de Madame Guyon ne me donne pas une idée de sa sainteté telle que ses amis en ont. Il est certain qu'elle dogmatise, et qu'elle conduit plusieurs personnes, en sorte qu'elle s'est établie un tribunal de direction auquel ses amis et amies ont peut-être plus de confiance qu’à celui de leur confesseur. Elle se mêle de prophétiser, elle s'imagine communiquer la grâce, même d'une manière sensible8. Ses amis n'en disconviennent pas, et aux prophéties près que je n'ai pas vues, je trouve tout le reste dans ses ouvrages.

Ces grands dons se trouvent avec un orgueil très grand, une hardiesse surprenante pour mentir. Et l'hypocrisie est inséparable de ces deux belles qualités. L'orgueil paraît assez dans ses livres ; ceux qu'ils l'ont pratiquée le confirment. On pourrait aisément en apporter quelques faits, si on avait besoin de plus grands éclaircissements.

4Fénelon sera directeur des Nouvelles Catholiques et Madame Guyon ira à Gex fonder une de leurs maisons.

5y assistaient ? (compte tenu de la phrase suivante sur la permission des supérieurs).

6En fait peu nombreux : Retraites (par des dirigés) et Complément aux retraites (sa correction) ; il faudra attendre la publication du Directeur mistique en 1726 pour connaître les opuscules et l’abondante correspondance rassemblés par sa dirigée.

7Attestation sur le rôle important de la duchesse de Charost : c’est chez cette dernière qu’eut lieu la rencontre entre Madame Guyon et Fénelon.

8Transmission attestée dans la Vie, (2.13, 2.17-20, 2.22, 3.8.5, 3.10), dans les lettres à Fénelon, etc., et probablement connue du rapporteur par l’intermédiaire de Bossuet, l’autre destinataire du compte-rendu des interrogatoires à venir.


Vous seriez surprise si vous voyiez en détail tous ses mensonges. Elle ne connaît point, dit-elle, le père Vautier9. Il se trouve néanmoins qu'elle l'a voulu donner pour directeur à sa place, qu'elle en parlait avec éloges, que de ses plus intimes amis se sont fait une affaire de le justifier, qu'elle l'a vu très souvent, peut-être s'est t-elle confessée à lui. Je sais d'original tous ces faits, excepté celui de la confession. Si on faisait un examen juridique avec l'autorité légitime, on découvrirait une infinité d'autres particularités.

Elle renonce les pénitentes du père Vautier, et cependant plusieurs ne bougeaient de chez elle et la regardent encore comme une sainte, loin de lui vouloir du mal, comme elle dit ; ce sont même des plus criminelles. J'aurais plus de six témoins sur cet article.

[f°3v°] On ne peut rien voir de plus soumis à l'extérieur que cette femme. Tous ceux qui reprennent quelque chose dans ses livres sont les maîtres, à ce qu'elle dit, de retrancher ce qu'ils jugeront à propos. Elle paraît prête à entrer dans leurs sentiments. Néanmoins elle soutient avec chaleur ce qu'elle a avancé ; si on lui demande de donner quelque éclaircissement public de ses livres : monsieur l'archevêque, dit-elle, lui a défendu d'en donner et de se plus mêler de ses livres, et qu'on les peut brûler si on les trouve mauvais. Malgré la défense, les livres se débitent. Avec grand soin, l'auteur se soumet à ceux dont elle ne connaît pas encore les sentiments ; mais sitôt qu'elle voit qu'ils ne lui sont pas favorables, elle les récuse après les avoir pris pour juges, elle les traite d'ignorants, et les calomnie si elle peut. On peut voir aisément, par cette conduite, qu'elle ne fait toute cette soumission que pour éviter la condamnation et la confusion qu'elle a lieu de craindre.

Si l'on en croit trois ou quatre mémoires que j'ai, elle donne dans les suites terribles où ses principes conduisent. Je voudrais, pour vous assurer de tels faits, qu'ils fussent reconnus en justice ; ils me paraissent néanmoins faire une semi-preuve contre Madame Guyon et mettre droit de la tenir en lieu de sûreté pendant que l'on ferait une information plus exacte. La seule atrocité des faits me fait ainsi suspendre mon jugement. Car je suis persuadé que Madame Guyon serait fort en peine de fournir des reproches légitimes contre les témoins qui déposent contre elle.

Rien ne sent moins la vertu chrétienne que les manières et la conduite particulière de Madame Guyon. Je n'en parle que sur le

9Personnage énigmatique jusqu’à ce jour : « … Un jésuite du nom de Vautier, qui fut vers ce temps-là l’une des bêtes noires des jansénistes ». Cognet, Crépuscule…, p.160. Madame Guyon s’écarte vivement du personnage et de son cercle : « J’ai toujours eu en horreur un nombre de filles exécrables qui courent dans Paris, connues sous le noms de filles du Père V[autier]… » (lettre du 2 juillet 1693).

rapport de gens dignes de foi, car, pour moi, je ne l'ai jamais vue. Je ne doute pas que, quand elle a paru devant vous, devant ses amis [f°4r°] sérieux qu'il faut ménager, elle ne se soit bien composée et qu'elle ne se soit mise dans l'état où elle devait être.

Madame Guyon a fait un commentaire mystique sur toute l'Ecriture, le livre des Torrents, un traité de l'état apostolique, sa Vie, et une très grande quantité d'autres ouvrages dont je n'ai point entendu parler, qui ne sont que pour les intimes amis. Car les livres ne lui coûtent rien. Le Moyen court est, si nous l'en voulons croire, l'ouvrage d'une matinée. L'Exposition du Cantique des cantiques a été fait en vingt-quatre heures, et ce qui est plus rare, elle dit n'avoir jamais lu l'Ecriture dont elle fait un commentaire, et dont elle cite très exactement jusqu'aux versets.

Je ne sais pas grand-chose du père de La Combe. Sa liaison avec Madame G[uyon] est plus ancienne qu'elle ne dit ; elle a commencé à Montargis, où le Père faisait ses études après son noviciat. Il y a de violents soupçons que c'est lui qui l'attira à Gex où il était, et que l'établissement des Nouvelles Catholiques ne fut que le prétexte du voyage qu'elle y fit. Cette dame le suivit jusqu'à Verceil et revint avec lui en France, après avoir été la fidèle compagne de ses voyages et de ses prétendues persécutions. Le commerce étroit de ce Père avec cette dame scandalisait beaucoup dans ce pays-là ; il n'a pas moins scandalisé dans celui-ci, on en a fort mal parlé. On pourrait apprendre bien des choses par le procès du père de La Combe. Je ne sais pourquoi ce qui avait été commencé en même temps contre Madame Guyon a été interrompu : ce qui était contre elle est disparu depuis, je ne sais comment ni pourquoi.

Les pratiques du père Vautier étaient abominables : il poussait même la débauche à l'excès, il vivait dans le dernier débordement avec ses pénitentes. Sur la fin, il ne pouvait plus retenir ni garder aucune mesure. Il [f°4v°] obligeait ses pénitentes à l'adorer, et, ce qu'on ne croira jamais, d'adorer le diable. Je le sais de deux d'entre elles, à qui Dieu a fait la miséricorde de les retirer de l'abîme où elles allaient se perdre. Il y a plusieurs autres personnes qui pourraient déposer contre lui ; si l'on n'était pas content de la punition et de la pénitence qu'on lui fait subir dans sa compagnie, et qu'on voulut lier l'affaire, on pourrait faire parler les jésuites. Il serait peut-être bon de les y obliger par rapport aux autres qui sont engagés dans la même affaire, en laissant ce misérable père faire pénitence à la discrétion de ses supérieurs.

Ses pénitentes étaient en grand nombre. Voici les plus avancées : Françoise Gesvre, Marie-Anne et Marie-Thérèse Rume sœurs, la Boudré, toutes quatre autrefois dans une communauté qu'une veuve de piété avait établie dans la paroisse de Saint-Benoît pour l'instruction des filles. On les croyait des saintes au commencement, le contraire parut

dans la suite par plusieurs histoires abominables qu'on découvrit, ce dont on pourra aisément savoir le détail quand il sera temps. Marie Poulain qui a pris depuis peu le nom de Maligni - elle s'était appelée dans un autre temps Letubois -, elle s'est vantée d'avoir corrompu le père Vautier. Elle lui servait d'émissaire pour gagner les autres et leur persuader de suivre en tout ses volontés. Catherine Gandouin, qui a beaucoup d'esprit : j'ai de ses lettres originales, et un cantique de sa façon à ce qu'elle dit, où il y a beaucoup d'esprit et une folie outrée. Marie Desrousseaux : elle ne vaut pas mieux que les autres, et s'est trouvée avec les autres dans des parties très criminelles. La de Vaux, en son nom Nanon de Bèze : elle avoue elle-même de grandes abominations, elle dit qu'elle se veut convertir, elle donne même quelques marques de conversion. [f°5r°] Marie Guitos. Et plusieurs autres10.

L'impureté la plus abominable et la plus sacrilège, les blasphèmes, la communion reçue plusieurs fois en un jour, une profanation de l'eucharistie pire que celle qu'en faisaient les manichéens, telle qu'on a peine à se l'imaginer et que la pudeur empêche d'écrire, l'adoration du diable et pareilles choses, étaient les pratiques ordinaires de ces nouvelles saintes. On ne sera pas étonné après cela d'apprendre qu'elles chantaient les chansons les plus libres, lisaient à l'église des comédies, n'observaient ni jeûnes ni abstinences, et qu'elle n'allaient à la messe et à confesse que pour entretenir la bonne opinion qu'on avait d'elles. On les accuse d'avoir fait coucher un prêtre dans cette communauté de la paroisse de Saint-Benoît, dont je viens de parler.

Il me revient de toutes parts que ces abominables profanations du Saint Sacrement et les impuretés les plus exécrables se pratiquent encore dans le reste du parti. Votre zèle et votre piété se soulèvent contre de tels excès. Mais si les chefs étaient pris, on en prendrait bien d'autres. Il serait inutile de vous faire à présent un plus grand détail de faits plus circonstanciés, l'affaire n'étant pas commencée.

On m'a donné des listes des gens de cette cabale qui sont en grand nombre, mais je sais les maux qu'a causés dans l'Église l'indiscrétion de ceux qui ont accusé légèrement des personnes de mérite. C'est pourquoi je n'en veux nommer aucune, ni faire voir la liste qu'après l'avoir bien vérifiée. Je crois devoir dire, en général, qu'aux jésuites de la maison professe et au collège, il y a des amis et partisans de Madame Guyon et du père Vautier. [f°5v°] Il faut prendre garde aux cordeliers : il y en a

10On ne sait pas grand-chose sur toutes ces personnes dont certaines (la Desrousseau…) sont prêtes à témoigner contre Mme Guyon. Le rédacteur, qui tente d’établir l’amalgame entre le cercle de Vautier et celui de Mme Guyon, est mieux informé que nous ne le sommes.

plusieurs, aussi bien qu'aux capucins, auxquels le père de La Combe permettait à ses pénitents et pénitentes de se confesser. Les carmes billettes ne peuvent qu'ils [sic] ne se sentent d'avoir vu le père René de Saint-Albert qui était dans ces mêmes principes et dans cette même doctrine. Il faut faire une exacte recherche aux barnabites, et aux pères de Saint-Antoine. A Villejuie [Villejuif], à Groslai, le quiétisme est assez établi. Il est aussi beaucoup dans la paroisse de Saint-Jacques-de-la-Boucherie. Plusieurs docteurs sont accusés d'être quiétistes.

Madame Guyon allait à Malnou, aux Filles pénitentes de la rue Saint-Denis, aux Filles de Sainte-Claire-du-Marais, aux Filles du Saint-Sacrement du faubourg Saint-Germain, aux Filles de la Visitation du faubourg Saint-Jacques, et à celle de Saint-Denis, à l'Assomption, aux filles de Saint-Thomas, etc. Je crois que, sans juger personne, il faut prudemment examiner si cette doctrine ne s'y serait point établie. Il faudrait user de la même précaution pour Longchamp et pour les Filles de la Croix.

Plusieurs diocèses sont affectés de cette doctrine : la sœur Malin 10a l'a répandue dans le diocèse de Noyon. Monsieur de Noyon lui a fait son procès. Elle fut exilée à Rouen, où elle s'était acquis un grand crédit, d'où néanmoins on l'a rappelée depuis. Il serait important de savoir par qui, directement ou indirectement, elle a obtenu la liberté de revenir. On a grand sujet de croire que Madame Guyon était fort liée avec elle, quoiqu'elle ait nié la connaître.

Il y a six ou sept ans que monsieur l'abbé de la Pérouze trouva beaucoup de ces sortes de gens à Dijon, pendant une mission qu'il y fit : cela m'a été confirmé d'ailleurs. [f°6r°] Il y a beaucoup d'apparence que cette doctrine se sera beaucoup répandue à Montargis, où Madame Guyon était établie, où elle a gagné le père de La Combe, et madame de Charost. Le mariage du fils de Madame Guyon avec une fille d'Orléans l'y aura sans doute attirée, et je ne doute pas qu'elle n'y ait exercé son apostolat.

Je suis persuadé que si Messeigneurs les évêques veulent examiner et veiller sur leur troupeau, ils en découvriront plus qu'ils ne croient.

10a « On sut dès lors que les amis de Madame Guyon protégeaient à Dijon cette nouvelle spiritualité aussi bien qu’à Ham, village de Picardie, où la sœur Malin, intime amie de Madame Guyon avait fait un établissement pour l’éducation des jeunes filles. Cette sœur Malin vint à Paris pour conférer avec Madame Guyon. On sait les désordres dans lesquels elle tomba avec le nommé Villery, son directeur, prêtre habitué à Saint-Roc, qui obligèrent Monsieur l'archevêque de Paris de la faire enfermer par ordre du roi, dans l'Hôpital Général. » (Phelipeaux, Relation…, 1732, t. I, p. 35). – On trouve ici allusion aux guérinites, v. DS, 6.1106-1110, art. « Guérin ».


Les gens de ce parti ont une lettre toute prête contre Molinos, qui n'est pas mauvaise, afin de pouvoir dire par ce moyen qu'ils ne sont pas q[uiétistes]. On m'a dit même qu'ils travaillaient actuellement à une réfutation plus ample de ses erreurs. Tantôt ils disent que c'est un méchant homme, tantôt que c'est un saint dont on ne peut pénétrer la voie, que Rome a condamné ce qu'elle ne connaissait pas, que le pape Innocent XI n'avait plus le Saint Esprit pour juger de sa doctrine. Parce que, dit Madame G[uyon], comme Jésus-Christ abandonne les espèces sacrées quand elles sont altérées par quelque corruption, de même le Saint Esprit se retire d'une personne dont les puissances sont affaiblies par le grand âge. Voilà, autant que je le puis juger, les dévoiements de cette conduite si irrégulière dans ces paroles d'une insigne pénitente du père Vautier : « Cette doctrine en général détruirait l'Église, mais on ne doit pas empêcher ceux que Dieu y appelle. »

Je ne sais quel a été le commerce de tous ces gens-là entre eux et avec Madame Guyon. Je vois les propositions de Molinos dans les œuvres de Madame Guyon. Les maximes du père de La Combe sont les [f°6v°] mêmes, celle du père Vautier s'accordent parfaitement avec cette doctrine. La conduite est semblable, sans parler ici des conséquences affreuses de ces principes.

Je vois que tous également commencent par nier qu'ils connaissent ceux auxquels ils ont eu plus de liaison. Ils méprisent les juges ecclésiastiques. Les théologiens leur paraissent trop ignorants pour pouvoir comprendre leur doctrine. Quand ils se trouvent pressés, et qu'ils ne peuvent éviter, ils sont très soumis en apparence, ils font toutes sortes de démonstrations extérieures de conversion et de pénitences. Ils paraissent, par leur conduite, croire que tout est permis: mensonge, serment, dissimulation, manège, imposture, calomnie, pourvu que l'on garde le secret de la secte. Les amis de Madame Guyon, d'ailleurs très discrets, se croient obligés, par le devoir de l'amitié et par la bonne opinion qu'ils ont de sa vertu, de lui faire savoir tout ce qui la regarde. On a lieu de le croire par plusieurs faits qu'on pourrait détailler dans la suite. Presque tous ceux et celles qui sont engagés dans ce parti sont fort éloignés de cette modestie extérieure, que saint Paul recommande, qui édifie tout le monde, et qui est le dehors naturel de la piété. Ils s'en tiennent à un amour de Dieu chimérique et qui ne va point à l'accomplissement des commandements ; et, à la faveur de cet amour imaginaire, ils se donnent toutes leurs commodités, ils se croient tout permis, abusant de cette célèbre maxime de saint Augustin : « Aimez et faites ce que vous voudrez. »

On établit, pour les parfaits, cette liberté de tout faire comme un dogme : cela se trouve dans les ouvrages, cela a été enseigné de vive

voix, et la pratique ne justifie que trop que c'est là leur doctrine. Car le fruit de la direction de ces nouveaux apôtres a été, dans les communautés, le désordre et la désobéissance. L'assiduité et l'exactitude à observer les règles sont tombées en même temps qu'ils y sont entrés. Les séculiers donnent tous insensiblement [f°7r° ] dans le relâchement, les uns plus, les autres moins, à proportion que Dieu cesse de les retenir. Car Dieu me garde d'accuser tous ceux qui sont tombés dans ce piège du démon, d'avoir donné dans les excès prodigieux de quelques-uns.

Je ne m'étonne point de voir des âmes, autrefois dans la piété, déchoir de la sorte en embrassant cette doctrine, quand même on supposerait que leur piété aurait été aussi parfaite qu'elle doit être. Car de bonne foi, si vous ôtez à l'homme la réflexion sur lui-même et sur ses défauts, la considération des vérités éternelles, les exemples de Jésus-Christ et de ses saints, la lecture, la prière, la méditation, l'examen, la confession, que vous réduisiez tout à une vue de foi générale et confuse de Dieu présent en nous, et à un amour général pour Lui sans motif ni raison d'aimer, si tous désirs et tous actes sont regardés comme un obstacle à l'union avec Dieu, que pourra faire l'homme ainsi désarmé ? Comment se défendra-t-il des attaques du démon ? Mais à quels excès ne portera pas cette doctrine qui veut qu'on ne résiste point aux tentations, que l'on perde les vertus divines pour se purifier, et que le seul moyen, pour acquérir la véritable pureté, soit de se laisser aller à tout ce à quoi la nature nous entraîne, quelque criminel qu'il paraisse, sous prétexte que Dieu fait notre entraînement ; qui établit que tous les premiers mouvements viennent de Dieu, que tout ce qui nous arrive de moment en moment est une déclaration infaillible de Sa volonté ? De quoi n'est-on pas capable, quand on fait consister le pur amour à ne pas se soucier de faire horreur à Dieu, à être insensible à la perte de Ses grâces et à sa propre corruption, indifférent pour tous, pour le salut même et la damnation éternelle, parce qu'on trouve Dieu dans son diable et en enfer comme dans un saint, et enfin à être bien aise d'être la victime de la Justice de Dieu pendant toute l'éternité ? Quand on s'imagine que l'amour qui nous fait souffrir, pour plaire à Dieu et parce qu'Il nous voit, n'est pas assez généreux, que l'inclination pour le bien et le remords de la conscience sont des défauts que l'on doit purifier pour parvenir à l'union divine ; que, par cette union, on parvient à ne pouvoir plus pécher, parce qu'on n'a plus d'autre volonté que celle de Dieu, et comme en concourant avec les pécheurs ils ne contractent rien [f°7v°] de leur malice, de même l'âme, à cause de son union essentielle avec Dieu, ne trouve plus de malignité dans aucune chose, tout lui étant également Dieu et volonté de Dieu. Quelle impression pourra faire le bonheur éternel sur ceux qui croient jouir de la béatitude dès cette vie, aussi parfaitement qu'ils le feront dans l'autre, sans

que leur paix puisse jamais être altérée pour quoi que ce soit, (qui croient) qu'ils possèdent Dieu de la même façon qu'ils le posséderont dans le ciel, et qui croient que voir Dieu ou ne le pas voir ne met aucune différence essentielle entre le bonheur de cette vie et celui du ciel ? C'est ainsi que l'homme aveuglé et séduit prend le comble de l'endurcissement pour cette paix au-dessus de toute intelligence, que Dieu promet à ceux qui Le servent. Toutes ces détestables maximes se trouvent dans les livres de Madame Guyon. L'extrait du Moyen court, de la Règle des Associés, de l'Exposition du Cantique des cantiques, et du manuscrit des Torrents que je prends la liberté de vous envoyer, le prouve plus clairement que je ne le voudrais. Le parallèle que je vous envoie des maximes du père de La Combe et du père Vautier fait voir que c'est la doctrine du parti, qui paraît être autant concertée qu'elle est suivie.

Je suis étonné de voir qu'il n'y a pas plus de gens à la Cour qui aient embrassé cette doctrine, car elle favorise beaucoup l'envie qu'ont les gens de qualité de se distinguer en tout, d'être parfaits ou du moins de le paraître, sans qu'il leur en coûte aucun sacrifice. C'est pourquoi il est de la dernière conséquence d'arrêter incessamment le cours de cette pernicieuse erreur.

Un seul homme, assez obscur, avoue avoir distribué gratis, par ordre du père de La Combe, lorsqu'il était encore engagé dans le parti, vingt-quatre douzaines de ces petites livres dont voici les noms : premièrement, Lettre d'un serviteur de Dieu contenant une brève instruction de la perfection chrétienne ; deuxièmement, Moyen court et facile pour faire oraison ; troisièmement, Règle des Associés à l'enfance de Jésus ; quatrièmement, Orationis mentalis analysis 11, analyse de l'oraison mentale par le père François de La Combe.

Combien en auront pu distribuer des gens de qualité qui ont du crédit et du bien ! C'est ainsi que le venin de l'hérésie se glisse et se perpétue. Voilà, madame, le mal que vous avez à combattre et dont j'espère que vous délivrerez l'Église par vos soins. C'est une occasion très importante d'exercer votre zèle pour l'Église.

[Suit à partir du f°8 une longue analyse critique diffuse de maximes extraites du Moyen Court, de la Règle des Associés, etc.]

[f°38r°] On a souhaité d'avoir un mémoire de ceux par qui on a appris des nouvelles du quiétisme. Je le donne volontiers, persuadé qu'on cherche le bien de l'Église et qu'on agira avec toute la sagesse et la modération nécessaires. Car mon dessein n'est point de procurer la

11Orationis mentalis Analysis, Verceil, 1686.

mort des pécheurs, mais leur conversion. Il me semble qu'il serait bon de commencer par interroger les personnes qui sont bien intentionnées et qui parleront sans peine. En voici la liste :

Le père Paulin, pénitent de Nazareth, sait des choses très particulières. Il paraît homme sûr, sincère et éclairé. Je l'ai vu plus d'une fois. J'ai déjà un mémoire écrit de sa main.

Le père provincial des carmes déchaux, appelé François Marie, sait quelques faits particulier, qui convainquent Madame Guyon de mensonge, d'un orgueil insupportable, d'avoir dogmatisé, et d'avoir eu un étroit commerce avec le père Vautier. Il pourra aussi indiquer d'autres personnes qui lui ont parlé en général de la conduite de cette dame et qui, selon toutes les apparences, entreraient dans un plus grand détail, si on les interroge.

Le père François Thomas, vicaire général de la Réforme de Grandmont, autrefois prieur de Louis, diocèse de Chartres, à présent à Thiers. C'est un homme de bien et d'esprit, monsieur de Chartres en fait cas. J'ai vu quelques-unes de ses lettres sur cette matière. J'ai l'extrait, écrit de sa main, de quelques conversations de Madame Guyon auxquelles il était présent. On peut en savoir des nouvelles par Mlle Servin.

Le père de la Mirande, père de l'Oratoire. Je crois qu'il a déjà parlé à monsieur l'archevêque. Il peut parler de la de Bèze ou de Vaux. Quelques personnes qui ont été dans ce malheureux parti se sont adressées à lui.

[f°38v°] Monsieur Grillian, prêtre du diocèse de Genève, précepteur au collège du Mans des pères jésuites sait, dit-on, un fait particulier d'un voyage du père de La Combe avec Madame Guyon à Notre-Dame de Bulle. On dit qu'en passant par Évian, ils couchèrent dans la même chambre.

Monsieur Baüin, prêtre, directeur de la maison de saint Joseph, sait des faits atroces de Madame Guyon12.

Je n'ai point parlé à ces trois derniers.

Monsieur de Filtz, officier chez Monsieur, pour une insulte qu'il fit à Madame Guyon, qu'elle souffrit très patiemment, et plusieurs libertés qu'elle lui permettait. Je ne lui ai pas parlé, mais je sais qu'il est prêt de soutenir tout cela à la sainte. On me l'a dépeint comme un homme de

12Ces témoignages sur des faits « atroces » ne purent condamner Madame Guyon qui restera toujours enfermée sans jugement, jusqu’à sa libération qui suivit tardivement (1703) la décharge des infamies qu’on lui imputait, après l’assemblée des évêques de 1700 (v. la discussion des trois Lettres sur la Relation du Quiétisme de l’abbé de la Bletterie, Correspondance de Fénelon, 1828, tome 11, p. 91-136, dont nous donnons dans ce volume quelques extraits témoignant directement sur Mme Guyon).

bien, sincère, mais de peu d'esprit. On peut en savoir des nouvelles dans la communauté de monsieur Doien et par monsieur le curé de Saint-Sulpice. Feu monsieur de la Barmondière m'a appris ce que j'en sais.

Mademoiselle Gentil sait des choses particulières de Madame Guyon. Elle peut indiquer aussi des gens qui en savent encore plus. Elle peut parler de ce que la dame a fait à ceux qui déposèrent contre elle, il y a six ans. Cette demoiselle a de l'esprit, elle paraît sincère. Mais elle craint et a des intérêts à ménager avec quelques amis de Madame Guyon. Ainsi il faut se servir d'adresse et d'insinuation pour la mettre en train. J'avais préparé des questions orales qui peuvent servir à faire juger ce qu'elle sait et que j'avais entrevu dans une petite conversation que j'eus avec elle. Mais elle manqua deux fois au rendez-vous.

Les sœurs, Marie Moullé et Marie Jubbeline, blanchisseuses, demeurant faubourg saint Jacques, proche le Port-Royal, déposeront contre les quatre [f°39r°] filles de la communauté de Mme de Baurin et de quelques autres pénitentes du père Vautier. Le père Genevrai, le père Paulin et le père provincial des carmes déchaux peuvent rendre témoignage de leur conduite. J'ai écrit un grand mémoire de leur réponses. Madame de Baurin et sa demoiselle, ou femme de chambre, diront ce qui s'est passé dans la communauté et ce qui regarde la Gesvres et ses compagnes.

Madame Servin qui demeure chez monsieur le comte de Ste Meme, rue du Petit Musc, est fort zélée contre le quiétisme : elle dira tout ce qu'elle sait, indiquera plusieurs personnes. Elle m'a donné plusieurs choses par écrit. On pourra savoir par elle des nouvelles du père François Thomas, de mademoiselle Benoît, etc.

Mademoiselle Benoît, autrefois demeurant rue du Roi de Sicile, à présent dans le diocèse d'Amiens. Elle parlera sur la Gandouin. Mademoiselle Servin et elle furent avec le père de Sales, jacobin du couvent de la rue Saint-Jacques, chez Monsieur Robert, grand pénitencier, [qui] lui mirent entre les mains quelques lettres originales et des papiers écrits de la main de la Gandouin. On ne sait ce que ces papiers sont devenus : on n’en serait point en peine si on les croyait entre les mains de monsieur l'archevêque.

Le père de Sales peut donner quelques lumières, ayant retiré quelques personnes du quiétisme dans lequel elles se trouvaient engagées ; il pourra du moins en donner les noms.

Mademoiselle le Brun, qui demeure proche la Fontaine des cordeliers, tout contre une lingère. C'est une veuve fort simple qui s'emploie pour les pauvres de la paroisse de Saint-Sulpice. Monsieur le curé et le père Frassen en peuvent rendre témoignage, elle est du tiers-ordre de

saint François. C'est elle qui m'a fait voir un parti des gens qui sont sur ce mémoire. Feu monsieur de la Barmondière me l'a fait connaître, il en faisait cas. Elle sait bien ce qui regarde la communauté de madame de Baurin, la Gesvre et ses compagnes. Elle pourra dire leur demeure, et celle de Marie Poul[a]in.

Il y a, chez elle, une fille de Villejuie [Villejuif] qui ne manque pas d'esprit, appelée Juliette le Pelé. [f°39v°] On pourra savoir par son moyen quelque chose de monsieur Courtin et de ce qui se passait à Villejuie. Barbe Le Roi l'a menée une fois chez Madame Guyon, elle m'a indiqué une Anne Renaud à Villejuie qu'on peut faire parler.

Madame Servant peut faire venir une jeune fille, appelée Thérèse, qui a été en apprentissage dans la communauté de madame de Baurin sous la sœur Françoise Gesvre. Elle peut dire des nouvelles du commerce que Madame Guyon avait avec elle, et de celui de monsieur Courtin avec les sœurs.

La religieuse de Sainte-Marie qui était toujours avec Madame Guyon, a dit confidemment que ce n'était pas une si grande sainte. On ne doute pas qu'elle ne s'expliquât davantage si elle était interrogée par l'autorité des supérieurs. Il paraît que, dans cette maison, on craint de se commettre : ainsi il faudrait ménager ceci doucement.

On pourra tirer des lumières de la sœur Garnier et de la sœur Ansquelin des Nouvelles Catholiques, si on les ménage adroitement, et qu'on ne les commette point. Elles peuvent parler sur Madame Guyon, sur la sœur Malin et sur Monsieur Bertot. Il se faisait chez elles des conférences de spiritualité auxquelles présidait Monsieur Bertot. Les Nouvelles Catholiques n'y assistaient pas, elles pourront néanmoins en dire quelque chose. Madame la duchesse d'Aumont et madame la marquise de Villars pourront dire des nouvelles de la spiritualité du sieur Bertaut [Bertot], avec qui Madame Guyon avait une liaison si étroite qu'il disait que c'était sa fille aînée. On sait bien comme on doit traiter avec des personnes de qualité.

Les sœurs de la communauté de madame de Miramion. Il ne faut pas se fier également à toutes. La sœur Chambor avait quelque liaison avec monsieur Courtin.

Marie le Doux, maîtresse d'école dans la paroisse de Saint-Sulpice, rue du Bac. Elle était autrefois de la communauté des Quinze-Vingts, qu'avait établie monsieur de Gaumont 13, prêtre, sous la conduite de Monsieur Bertot. Depuis il donna à ses filles le père de Lacombe pour supérieur et voulait que Madame Guyon fût supérieure.

13M. de Gaumont, « homme d'une pureté admirable », (Vie, 3.2.4).


[f°40 r°] Madame l'Echassier a placé dans la paroisse cette dame le Doux.

Il y a, m'a-t-on dit, à la maison de la Providence, une madame Leroy qui sait beaucoup de choses.

Aux Filles de la Croix 14, et il faut s'informer de mademoiselle Dejose : on saura en même temps des nouvelles du parti, car c'était une des épouses qui ont la fécondité apostolique. Il faut user de ménagement dans cette maison, car je ne crois pas qu'on y parle bien volontiers.

Anne de Bèze qui a épousé le sieur de Vaux. Elle demeure à Versailles chez monsieur Ribier, capitaine d'artillerie. On dit néanmoins qu'elle est revenue à Paris depuis peu. Le père de la Mirande en pourra dire des nouvelles plus précises. Elle était fort avant dans le parti. Elle fait mine de vouloir se convertir. Elle parle volontiers et se charge elle-même. Je ne crois pas qu'on doive beaucoup compter sur la sincérité de sa conversion, il faut cependant cacher la défiance qu'on en a, car on en peut tirer de grandes lumières. On a vérifié quelques faits qu'elle a déposés, qui se sont trouvés véritables. Elle charge beaucoup de gens, mais il faut bien examiner avant de les taxer. Elle a déjà donné une ample déposition, qui a un grand air de sincérité. Cette femme-là a beaucoup d'esprit, à ce que l'on m'a dit.

La Maillard et son mari disent des choses étranges15. On peut les écouter, mais il faut examiner ce témoignage plus que les autres. La femme paraît causeuse, et je suis trompé si l'on ne pourrait pas fournir contre elle quelques reproches légitimes.

Monsieur l'abbé de Lannion aura sans doute déjà parlé et dit tout ce qu'il sait.

Après que l'on aura ouï la déposition de toutes ces personnes, on pourra se rendre maître des autres, qui ne parleront que quand elles y seront forcées16. En voici les noms :

Françoise Gesvre, Marie-Thérèse Rume, demeurant ensemble chez un serrurier rue Saint-André-des-Arts. Marie Anne Rume chez madame la duchesse de Vesmeüil [f°40 v°]

Laboudrai, maîtresse d'école, vis-à-vis la rue de l'Observance, chez un teinturier.

14Les premières religieuses de la fondation, par Mme de Villeneuve, des Filles de la Croix étaient liées à Pierre Guérin, v. DS, 6.1107-1108.

15La Maillard « gantière, qui dépose que je lui ai donné une boule de cire pleine de cheveux… » (lettre du 2 ou 3 janvier 1694), et son mari faussaire, sont des accusateurs de Mme Guyon, auxquels nous sommes maintenant habitués.

16Habileté toute policière.


Cette quatre étaient de la communauté de madame de Baurin, paroisse saint Benoît. On pourra en savoir des nouvelles par mademoiselle le Brun. La Gesvres était fort bien avec Madame Guyon.

Marie Poul[a]in, qui se nomme à présent Maligni. Elle avait pris autrefois celui de Lelubois. Elle est des principales du parti. Elle servait d'émissaire au père Vautier. Elle a fait semblant de se convertir une fois ou deux et avoua pour lors des choses horribles. Elle change assez souvent de demeure, ainsi que les autres, crainte d'être surprise. On en pourra savoir des nouvelles par la demoiselle le Brun.

Catherine Gandouin, demeurant auprès de l'Estrapade. Elle a beaucoup d'esprit, elle est boiteuse et bossue. Elle a écrit. Mademoiselle Benoît en pourra parler.

Marie des Rousseaux demeure, je crois, avec la Gandouin. Il faudrait tâcher d'avoir d'elle une lettre qu'elle dit avoir de Madame Guyon au Sieur Guiton [Guyfon ?], sorti de Saint-Lazare. Monsieur l'abbé de Lannion pourrait peut-être servir à cela.

L'Haquevilliers qui s'est mise artificieusement sous la conduite du père Crasset.

Barbe Le Roi demeurant à Villejuie vers le milieu du village, et Julitte le Roi sa nièce ; Catherine Lecœur demeurant aussi à Villejuie, vis-à-vis le petit cimetière.

Monsieur Courtin, prêtre, qui a été dix-sept ans vicaire à Villejuie, et monsieur Martineau, qui l'est à présent, sont fort accusés. On en saura des nouvelles par les personnes que je viens de nommer.

Toutes les personnes que je viens de nommer dans la seconde liste, distribuaient les livres de Madame Guyon. Plusieurs allaient chez elle et y en menaient d'autres.

Il serait à propos de faire parler le père Vautier et de savoir de lui si Madame Guyon l'a toujours regardé comme le chef de la synagogue de Satan 17. La grande liaison qui paraît être entre l'un et [f°41r°] l'autre, quoique Madame Guyon la nie, donne lieu de croire qu'il pourrait apprendre bien des choses sur cette dame s'il y était obligé par ses supérieurs.

- A.S.-S., ms. 2072, fonds Fénelon ; en couverture : « 6e carton. 10. Mémoire sur le quiétisme adressé à Madame de Maintenon. Auteur inconnu. » En page de garde : « 15e carton n° 13. Mémoire très curieux contre le quiétisme, et extraits des ouvrages de Madame Guyon. »

17 Voir la Lettre à Chevreuse du 2 juillet 1693 et la Justification de 1695 (?).


Ce document éclaire sur l’excellente surveillance policière exercée sur Madame Guyon et sur toutes ses relations ; on peut le situer un peu avant sa seconde période d’enfermement, en préparation aux interrogatoires qu’elle subira à Vincennes au début de l’année 1696. Le manuscrit comporte de nombreux soulignements d’une autre main semblables à ceux de la copie des interrogatoires.

Nous éditons le début et la fin du document, omettant la longue analyse critique de maximes extraites du Moyen Court, de la Règle des Associés, etc., qui n’apporte rien sur les milieux hostiles ou favorables à Mme Guyon. Cette enquête fournit souvent les seuls éléments parvenus à notre connaissance, d’où l’absence de notes sur de nombreux personnages cités.

0. LE ROI A M. DE NOAILLES, ARCHEVEQUE DE PARIS. Décembre 1695.

Versailles, ce mercredi matin, 28 ou 29 décembre 1695.

On gardera madame Guyon où elle est1 jusques à demain matin, que je serai bien aise de vous voir à Marly, si vos occupations vous le permettent. Il est bon que je vous parle des lieux que vous proposez dans votre lettre devant que vous vous déterminiez.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 52.

1 Chez Desgrez. Elle fut reçue à Vincennes sous le nom de Madame Besnard, et sa femme de chambre sous celui de sœur Manon ; la seconde femme entra le lendemain à Vincennes et fut appelée sœur Marthe. (Note de Ravaisson, même source).

0. DE PONTCHARTRAIN A LA REYNIE. 29 décembre 1695.

Vous savez, monsieur, la capture que des Grés [Desgrez] a faite de Mme Guyon et de quelques autres avec elle. Le roi les envoie à Vincennes pour quelques jours, et jusqu'à ce qu'il ait pris le parti qu'il jugera à propos sur la demeure qu'il leur désignera. Cependant Sa Majesté désire que vous alliez les interroger tous, uniquement sur leurs liaisons et sur leurs correspondances et sur tout ce que vous croirez convenable, hors sur leur doctrine dont le Roi ne veut point que l'on parle ; Des Grés vous remettra entre les mains une cassette de papiers

que vous ferez ouvrir, et vous remettra encore deux ou trois autres petits papiers qu'il m'a fait voir. Je suis, monsieur, absolument à vous.

- Ponchartrain B.N.F., Nouv. acq. fr. 5250, t. VII des papiers de La Reynie, Première liasse, 53 pièces, autographe, f°11. Les dix premiers feuillets sont occupés par la table analytique du volume, que l’on trouvera reproduite dans la Revue Fénelon, I, 1910-1911, p. 58-66. - Documents d'Histoire, dir. E. Griselle, 1910, section "Quiétisme", p. 98.

La Reynie répondit au ministre, le 29 décembre :

« Monsieur, J'ai reçu ce soir à six heures la lettre [...] en interrogeant la dame connue sous le nom de Besnar [Mme Guyon], elle pourra sans que je lui parle de doctrine et indépendament de tout ce que je lui aurai demandé, dire pour réponse tout ce qu'il lui plaira de sa doctrine, l'expliquer et vouloir que tout soit écrit, soit comme préoccupée d'un sentiment extraordinaire, ou parce que cette femme croira que sa justification et sa liberté peuvent dépendre de l'explication de sa doctrine [...] »

(Mêmes sources, autographe, f° 13 et 14 et p. 99-100).

Suit une réponse : « Le Roi veut, monsieur, que les interrogatoires et les inventaires que vous ferez soient en ordre et en forme judiciaire afin qu'ils soient susceptibles de tels usages que le Roi en voudra faire, ainsi, à votre égard, ce n'est plus Madame Besnard, c'est Mme Guyon [...] »

Suivie de la lettre d’envoi du « Premier interrogatoire de la dame Guyon... » :

« Ce 1er janvier 1696

« [affaire] Mad. Guyon

« Monsieur, Je vous envoie le premier interrogatoire que je fis hier à Mme Guyon à Vincennes, avant de procéder à l'ouverture de la cassette où ses papiers avaient été mis. Il s'y trouvait entre autres 24 cahiers manuscrits [...] Il y a cependant, Monsieur, beaucoup d'apparence que ce ne sont pas les lettres et les papiers du commerce courant, à la réserve des deux lettres que vous avez vues, qui sont datées des mois d'octobre et de novembre dernier et que Madame Guyon avait dans sa poche lorsqu'elle fût arrêtée. J'ai dit par cette raison au Sieur Desgrez, de faire une nouvelle revue dans la maison de Pincourt [Popaincourt] en présence de l'abbé Couturier, qu'on y garde encore [...] Desgrez a trouvé encore quelques lettres [...] »

(Mêmes sources, autographe, f° 15 et p. 101).

0. INTERROGATOIRES. (Extraits). 1696.

L’ interruption de la correspondance, de décembre 1695 au 9 juin 1696 (lettre de Pirot), puis août 1696 (début de la série des lettres de Tronson), correspond au début de la seconde période d’enfermement et d’interrogatoires (qui durera jusqu’en 1703) transcrits par un greffier et constituant une partie du ms. B.N.F., Nouv. acq. fr. 5250, dont les 282 folios comportent en outre des lettres - certaines écrites avec du sang à défaut d’encre - et même des cheveux cousus133 ! L’ensemble134, intéressant par l’éclairage qu’il fournit sur les pratiques du temps, reste à exploiter pour permettre une biographie raisonnée de Madame Guyon – déjà ébauchée grâce aux études d’Orcibal qui se fondent, entre autres, sur ces documents. On retiendra l’usure causée par de tels interrogatoires, l’angoisse - mais aussi les aspects comiques rapportés ainsi dans la Vie 4.1, p. 887 de notre édition :

« Enfin, après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, il jeta les lettres et les papiers sur la table avec une sorte d'indignation et dit à son greffier en ma présence : « Voilà assez tourmenté une personne pour si peu de chose. » […] Il fit un dixième interrogatoire où il me demanda permission de rire : il s'agissait d'un livre bleu intitulé Grislidy [Grisélidis, héroïne du Décaméron] qu'on avait trouvé chez moi. Je lui en dis toutes les beautés, et pour conclusion, il me dit que, pour en juger, il l'achètetait le soir même. Après cet interrogatoire, il me dit fort honnêtement que je n'avais rien à craindre, que tout me serait rendu et que je serais bientôt libre. »

Ce qui ne se réalisa que sept ans plus tard. Nous ne pouvons donner dans ce volume, consacré à la correspondance, que des extraits (la pièce présente) suivis de deux pièces qui apportent des informations importantes pour la biographie de Madame Guyon : la lettre de La Reynie rendant compte au ministre Pontchartrain du premier interrogatoire et le compte-rendu officiel du second interrogatoire (d’un intérêt plus grand). Dans le contexte dont nous venons de donner quelques éléments, les interrogatoires qui suivirent « s’enlisent » souvent sur des points particuliers.

Extraits commentés :

De nombreuses pièces permettent de dater les transferts de J. Guyon, telle la 25e pièce, f°76. La 30e pièce,  f°84, contient un intéressant témoignage sur la communication silencieuse :


[Dans le corps du texte :] ... Quelques-uns [des quiétistes italiens] avaient dit qu’ils se communiquaient réciproquement, dans leur secte, la grâce, en appliquant l’un à l’autre la région du cœur et à nu. [en marge :] rapport au sentiment de Madame Guyon qui communique la grâce dont elle est remplie, en se tenant en silence auprès d’elle.

Suit un long mémoire de La Reynie juqu’au f°126. Au f°130 commencent les compte-rendus des interrogatoires qui eurent lieu à Vincennes. Le premier interrogatoire du 31 décembre 1695 porte sur Marie de Lavau et Françoise Marc, domestiques depuis quinze et huit années, ainsi que sur La Pialière, le copiste d’un des deux recueils de lettres, que nous avons largement utilisés dans ce volume (l’autre est de Dupuy). Ses qualités de déménageur se révèlent ici :

[...] Question : D'où elle sortait lors qu'elle est venue demeurer dans la maison du faux bourg [sic] Saint-Antoine ? - A dit qu’à son retour de Meaux, elle vint descendre dans la maison de madame la comtesse de Morstain [Morstein], et qu'ensuite elle vint demeurer dans la maison du faubourg Saint Antoine, mais qu'après y avoir demeuré un mois ou six semaines, elle en sortit pour venir demeurer dans une maison de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois que ledit sieur abbé Couturier prit soin de louer pour elle et à sa prière, qu'elle y demeura trois mois ou environ, et qu'elle a payé jusqu'à présent les loyers de ces trois maisons pour se garantir plus sûrement des embûches qu'elle savait qu'on lui dressait. [...] Ayant su que la maison de Popaincourt était à vendre, elle chargea l'abbé Couturier de l'acheter [...]

Question : Quelles domestiques elle a eues dans lesdites trois maisons ? - A dit qu'elle n'a eu que les nommées Marie de la Vaux, et Françoise Marc, que la première est à son service depuis quinze années, et l'autre depuis huit années […]

Question : D’où elle a connu l’homme d’épée avec un justaucorps bleu, qui était avec elle dans la maison de Popaincourt ? - A dit que c’est un gentilhomme de Normandie de la connaissance du prieur de Royalpré, religieux bénédictin, qui, ayant parlé plusieurs fois d’elle, répondant audit gentilhomme appellé le sieur Durand de Pialière, ledit sieur Durand la vint trouver et s’offrit en même temps, la croyant embarrassée de son déménagement, de lui aider à faire ce qui était nécessaire, pour cela disant qu’il savait fort bien travailler, qu’il avait eu des ouvriers chez lui, et qu’il savait bien démonter de ses armoires, [...] les remettre en place...

L’interrogatoire porte ensuite sur la découverte d’une cassette et sur les cahiers écrits de la main de Françoise Marc.


Le deuxième interrogatoire, du 19 janvier 1696, porte sur deux lettres de Lacombe écrites du château de Lourdes, dont l’une du 10 octobre, en réponse d’une lettre du 22 septembre, et sur la « petite église » ainsi que le Commentaire de l’Apocalypse.

Le troisième interrogatoire, du 23 janvier, porte sur les deux lettres précédentes, sur une lettre de change et un paquet de livres qu’elle a envoyé, sur sa sortie de Meaux ; sur les citations de Lacombe : « Ô illustre persécutée, femme forte... » et sa déclaration dans sa lettre du 15 novembre : « Je ne rougirai jamais, madame, en présence de qui que ce soit, de confesser la pureté de votre doctrine... » - Madame Guyon l’attribue au sieur de Lashérous, aumônier de la prison de Lourdes - ; enfin sur un portrait d’elle destinée à « Jeannette. »

Le quatrième interrogatoire, du 26 janvier, constate qu’elle envoya au père Lacombe un cahier de philosophie et de théologie du père, un livre de Job et un autre livre du père Benoist de Canfeld... Il porte sur les séjours à Gex, Thonon et Turin ; sur la servante Marie Delavau [de Lavau].

Le cinquième, du 28 janvier, porte sur la suite des voyages.

Le sixième interrogatoire, du 1er février 1696, sur les écrits et la doctrine du P. Aleaume :

[...] Depuis quand elle connaît le père Alleaume ? - qu’elle nous a dit avoir fait, à sa prière, les corrections du livre de l’Exposition mystique du Cantique des cantiques -, [...] qu’elle le connaît depuis environ trois ou quatre années [164v°] [...] Quels autres ouvrages d’elle le père Alleaume a revus et corrigés ? - A dit qu’elle ne croit point que ledit père Alleaume en ait revu corrigé aucun autre, à la réserve du Pentateuque et ne peut dire s’il y a fait quelque correction.

Suivent des accusations concernant des corrections qui ne sont pas de pure forme du Cantique par le même père et :

[…] comment et par qui elle avait fait savoir au père Alleaume qu’elle était au pavillon Adam au faubourg Saint-Antoine sous le nom de la damoiselle de Beaulieu - A dit que ce fut par la damoiselle Van 1 qui demeurait dans ladite maison [...]

Le septième du 1er avril porte sur La Combe, « l’Evangile nouveau » et St Michel.

1Mme Van, « demoiselle assez bien faite », chez qui les curés quiétistes, Quillot et Robert, logèrent à Paris en 1691, subit neuf interrogatoires de la part de La Reynie. (CF, t. IV, 108, note 33 d'Orcibal).


Le huitième du 2 avril porte sur la lettre de La Combe du 7 décembre et une « Augmentation de notre Église... ».

Le neuvième, du 4 avril 1696, et le dixième (?) portent sur des affaires moins sérieuses : Amadis, des pièces de théâtre, des romans de chevalerie :

Elle ne dit pas à l’abbé Couturier, en lui donnant ce livre de la belle Hélène, que ce livre étant pris dans le sens spirituel, il était bon et instructif [f°184v°] […] qu’elle lui a bien parlé d’un autre livre, qui est celui de Grislidi [Grisélidis]1a dont elle a fait acheter des douzaines, parce qu’elle l’aime beaucoup, [...] un opéra spirituel qu’elle donna à feu M. le comte de Morstein, […] dit que le livre de [Grisélidis] l’a toujours mise dans la confusion par la grande soumission où elle a trouvé cette femme à l’égard de son mari [...] [qu’il faut] le lire dans le même dessein [f°185] […] a composé un petit livre d’emblêmes [...] jusqu’au nombre de dix-neuf opéras spirituels, mais qu’une bonne femme qui gardait la maison, ayant trouvé ces papiers où il y avait des ratures et des corrections, elle les avait pris pour papiers inutiles et s’en était servie pour allumer son feu. [...]

[f°186] [Furent saisis :] Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, l’Ombre de Molière, le Malade imaginaire, l’Amour médecin, George Dandin. […] avons remontré à la répondante que la lecture de Don Quichotte et des autres livres de pareille qualité, paraît peu convenable à celle qui a été choisie selon le père de la Combe, comme une autre Sulamite pour expliquer le Cantique, [...] pour composer la Bible des âmes intérieures, […] [qui] est reconnue la mère de la petite Église, des Enfants du petit Maître...

[f°188] [Furent trouvés :] un feuillet de papier commençant par ces mots : « L’amour est la vertu qu’on appelle héroïque », et finissant sur le verso par ces autres mots :

« Avec vous, grand docteur,

Sans vous, un pauvre oison ».

[...] Interpellée de la reconnaître et de déclarer si ladite pièce est entièrement écrite de sa main, et si c’est elle qui a fait toutes les ratures

1a« Mme Guyon s'intéressait aux contes de fées dont la vogue commençait à peine. Le Mercure galant de septembre 1691 avait publié la Marquise de Saluces ou la Patience de Griselidis, et Peau d'âne circulait aussi en manuscrit en 1693 quand Ch.Perrault les publia en 1694 [...] Mais il y avait aussi une Patience de Griselidis dans la Bibliothèque bleue... » (CF, t. IV, 107, note 26 d’Orcibal). – On sait que cet intérêt se retourne contre Mme Guyon, aujourd’hui comme hier, dans la mesure où l’on risque de réduire notre approche à « la passion de Grisélidis » (J. Le Brun, Le Pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002, p. 89-105).

et corrections - Dit que c’est elle, [...] et que ce fut le jour de la fête de la supérieure de Sainte-Marie du couvent de Meaux [...]  Composa ladite pièce pour des bouts rimés qui lui furent donnés, lorsqu’elle était dans le couvent de Sainte-Marie2.

[f°188v°] ... Ces mots : « Je m’en vas en Hollande, je change de patrie » [...]

Les folios 189 et 190 portent sur un projet de voyage à Lourdes et sur « le gros » : le Sieur de la Pialière.

[f°190] [...] Quels sentiments de piété elle a prétendu inspirer aux personnes qui l’honorent de leur confiance par ces méchants vers :

« Je voudrais qu’on m’eût démembrée

Et qu’un cruel martyre

Assurât sa fidélité

Envers mon petit Maître.

S’il n’est petit en vérité

C’est un grand vilain traître.

Mon bon [Fénelon] est un joli garçon

Toutefois un peu sage,

Mon Maître malgré sa raison

Le fait au badinage. » [...]

[à cela, elle] dit qu’il y a temps de se réjouir et temps de pleurer et quand elle trouve le temps de se réjouir avec le bon Dieu, elle le fait de tout son cœur.

Suivent des interrogatoires concernant l’abbé Couturier et la dame Pescherard. La cinquième liasse contient [f°214] un petit paquet de cheveux et 12 pièces, […] tresses de cheveux, dont il est fait mention dans la lettre à M. de Pontchartrain le 29 de janvier 1696 […][f°216] une liste d’écrits avec quelques extraits de lettres, […] papiers de la 2e cassette sans serrure qui a été trouvée sous le lit, enfin une liste de livres dont le Don Quichotte, Molière…

- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250. – On se reportera aux sections « Quiétisme » des Documents d'Histoire, dir. E. Griselle, vol. I, 1910, qui contiennent : Premier interrogatoire de Mme Guyon, p. 101-108 ; interrogatoires de Françoise Marc, p. 108-109 ; de l'abbé Couturier et de sa cousine Pecherard, p. 109-110 ; de l'abbé Couturier, p. 111-116 ; de Mlle Pecherard, p. 116-120. [Apologie de Mme Guyon annotée par Bossuet (il s'agit des Justifications), p. 298-304]. Interrog. de François Davant, p. 304-310 ; deuxième interrog. de Pecherard, p. 457-460. Lettre résumant les renseignements obtenus sur Mme



2Il faut se souvenir que c’est à Bossuet et à Madame de Maintenon que ces interrogatoires devaient être rapportés.

Guyon, sur le P. de la Combe, etc., p. 460-462. Deuxième interrogatoire de la Dame Guyon, p. 462-468.

0. PREMIER INTERROGATOIRE : DE LA REYNIE A PONTCHARTRAIN. 22 janvier 1696.


Ce 22 janvier 1696.

Madame Guyon / père de la Combe / De la Sherous / Jeannette.

Monsieur,

Par deux lettres que Madame Guyon a reconnues et que le père de la Combe lui a écrites aux mois d'octobre et de novembre derniers, peu de temps avant qu'elle ait été arrêtée, et par les éclaircissements qu'elle a commencé de donner, il paraît qu'elle a conservé et entretenu un commerce particulier de lettres avec le père de la Combe, même dans les temps qu'elle rendait raison de sa doctrine, de ses écrits et de sa conduite, et qu'elle donnait par écrit et autrement des assurances de sa soumission.

Madame Guyon depuis son retour du couvent des filles de Sainte-Marie de Meaux, avait fait état de disparaître, de passer ensuite inconnue et de se retirer dans le lieu même où le père de Lacombe est actuellement par ordre du roi.

La route lui avait été marquée par le père de la Combe, aussi bien que ce qu'elle ferait, étant sur les lieux, pour se dire et passer pour être parente du père de la Combe du côté de la mère qui était de Franche-Comté avec ce qu'il faudrait qu'elle fît du reste pour n’être connue que de ceux de la petite Église de Lourdes et de ceux qui sont de l'étroite confidence.

Il paraît, Monsieur, par ces mêmes lettres, que ce voyage a été remis jusqu'après l'hiver. Madame Guyon dit sur cela qu'après avoir fait quelque réflexion sur le dessein de ce voyage, elle l’avait abandonné, et que lorsqu'elle y avait pensé, c'était uniquement pour voir le père de la Combe et pour passer quinze jours seulement dans le lieu où il est. Cependant, Monsieur, il n'est pas impossible que le projet de ce voyage qui paraît avoir été médité et fortement désiré, n’ait toujours subsisté et qu'il n'ait été remis à un autre temps plus convenable par des raisons particulières. Le crédit et la liberté que le père de la Combe s'est acquis cependant dans le château de Lourdes, pourrait bien aussi le faire soupçonner, aussi bien que Madame Guyon, d'avoir pensé à quelque moyen de sortir du Royaume.


La ville et le château de Lourdes sont situés dans le Comté de Bigorre du côté de Béarn, à huit lieues de Pau et à sept lieues de Tarbes. C'est dans cette ville et dans le château de Lourdes, où le père de La Combe est actuellement par ordre du roi, et qu'il y a certainement un nombre de personnes que le père de La Combe a séduites, qui font ensemble, selon qu'il l’a écrit, une petite Église dans ce lieu et qu’il dit être de l'étroite confidence, et il en désigne même les personnes qui sont les plus considérables, en les appelant les colonnes de la petite Église. Madame Guyon est aussi qualifiée du titre de mère de la petite Église, et il y a sur les lieux une femme, entre autres, connue à Lourdes sous le nom de Jeannette, qui a été inspirée, instruite ou dressée sur le modèle de Madame Guyon, qui, s'il peut être permis de le dire, paraît être une sainte de la petite Église. Madame Guyon ne fait même aucune difficulté de dire que Dieu a donné réciproquement à Jeannette et à elle de grandes connaissances l'une de l'autre, sans qu’elles se soient jamais vues. Le sieur de Lasherous, prêtre et aumônier du château de Lourdes, est tellement persuadé des opinions du père de la Combe et attaché de telle sorte à lui et à Madame Guyon, que lui et le père de la Combe écrivent la même chose, que leurs lettres à Madame Guyon sont en partie écrites de la main du père de Lacombe, et en partie de la main du sieur de La Sherous, et ce prêtre qui est aussi de la petite Église et de ce qu'on appelle de l'étroite confidence, en sait autant que le père de la Combe et il écrit comme lui du secret de la secte, et il assure Madame Guyon qu’il soutiendra partout sa doctrine et qu'il n’en rougira jamais.

Tout cela supposé, il semble, M., qu'il y ait dès cette heure quelque chose à faire du côté de Lourdes pour remédier au mal qui peut être déjà fait et pour en empêcher le progrès.

Il serait bon apparemment de saisir les papiers du père de La Combe et ceux du sieur de Lasherous et d'en faire autant à l'égard de Jeannette, et on trouvera entre les mains du père de La Combe le manuscrit de l'Explication de l'Apocalypse fait par Madame Guyon, qu'elle lui a envoyé pour le revoir depuis qu'elle est revenue de Meaux. Mais tout ce qu'il plaira au roi d'ordonner sur ce sujet, doit être, s'il est possible, exécuté et ménagé sur les lieux, par quelque personne sage et habile, d'autant plus qu’à l'égard du château de Lourdes, le sieur de Lasherous n’y est pas seulement avec un titre et du crédit, mais encore parce que sa parenté paraît être considérable à Lourdes. D'un autre côté on croit que le Gouverneur ou Commandant du château est aussi tellement prévenu et rempli du père de Lacombe, qu'on peut douter à cet égard qu'il soit autant exact qu'il pourrait être désiré.

Il est échappé au père de La Combe dans ses deux dernières lettres, d’y marquer des sentiments et d’y employer des expressions assez

fortes pour faire juger non seulement qu'il persiste dans la doctrine condamnée, mais encore qu'il est dans des pratiques extraordinaires qu'il serait peut-être dangereux de dissimuler après les avoir découvertes, et dont le père de La Combe pourrait être aussi justement obligé de rendre raison à ceux qui auront droit de les examiner, et si Sa Majesté jugeait cependant qu'il fût à propos d'ôter le père de La Combe du lieu où il est, peut-être serait-il bon de l'approcher à quelque distance de Paris, tant par cette considération que pour être plus sûrement et plus exactement gardé. J'ai, Monsieur, encore beaucoup de choses à éclaircir sur son sujet avec Madame Guyon et sur d'autres articles, et je serais nécessairement obligé d'y employer plus de temps que je n'avais pensé. Madame Guyon a eu à ce qu'elle a dit, quelques accès de fièvre et elle a pris ces trois derniers jours pour faire des remèdes, mais je la dois revoir demain. Je suis, etc. M. de Pontchartrain.

B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, f°21-23 – Documents d'Histoire, dir. E. Griselle, vol. I, 1910, Lettre résumant les renseignements obtenus sur Mme Guyon, sur le P. de la Combe, etc., p. 460-462.

La pièce qui suit donne le compte-rendu intégral du second interrogatoire de Madame Guyon. Il présente un intérêt plus net que le premier : les protagonistes se connaissent et l’on entre dans le vif du sujet. Les interrogatoires suivants ne seront pas reproduits dans ce volume, le lecteur ayant pu se faire une idée des conditions des nombreux interrogatoires qui suivirent dans la pièce précédente, traitant de points particuliers.

0. SECOND INTERROGATOIRE : COMPTE-RENDU OFFICIEL. 19 janvier 1696.

Interrogatoire fait par nous Gabriel Nicolas de la Reynie conseiller ordinaire du roi en son Conseil d'Etat, de l'ordre du roi, à la dame Guyon prisonnière au château de Vincennes, auquel interrogatoire nous avons procédé ainsi qu'il ensuit :

Du jeudi dix-neuvième janvier 1696 dans le cabinet du donjon dudit château de Vincennes.

Interrogé de son nom, surnom, âge, qualité et demeure, après serment fait de dire et répondre vérité.

A dit, etc., [...] Arrêtée à Paincourt [Popaincourt]-les-Paris.

Avons représenté à la répondante deux pièces qui sont de missives paraphées le 31e décembre dernier, la première datée ce 10e d'octobre commençant par ces mots : « J'ai reçu, etc.. de mon Dieu ».


Interpellée de les reconnaître, et de déclarer en quel temps elle a reçues lesdites deux lettres missives,

A dit, après les avoir vues et examinées qu'elle les a reçues quelques jours avant de quitter la maison de la rue Saint-Germain-l'Auxerrois pour aller en celle de Paincourt [Popaincourt] où elle a été arrêtée.

-- Par qui lesdites lettres lui ont été écrites.

A dit ce sont deux lettres qui lui ont été écrites par le père de la Combe, et qu’elle les a reçues trois semaines ou environ après la date de chacune desdites lettres.

-- Si lesdites deux lettres ne sont pas écrites de deux différentes mains, et si elle connaît la personne qui a écrit les dernières parties de chacune desdites lettres.

A dit qu’elles sont écrites de deux différentes mains, que la première partie de chacune desdites lettres est de l'écriture du père de la Combe, et que l'autre partie est écrite de la main d'un ecclésiastique qu'elle n'a jamais vu.

-- Si elle ne sait pas que ledit ecclésiastique qui a écrit les dernières parties desdites lettres s'appelle le sieur de Lasherous et qu'il est aumônier du château de Lourdes.

A dit que oui.

Sous quelle adresse elle a reçue lesdites lettres.

A dit qu'elles les a reçues directement du bureau de la poste sous l'adresse la dame Bernard, rue Saint-Germain-l'Auxerrois où elle, répondante, demeurait.

-- De quel lieu lesdites lettres lui ont été écrites.

A dit qu’elles lui ont été écrites du château de Lourdes où le père de la Combe est par ordre du roi.

-- Si la lettre datée ce 10e d'octobre n'est pas la réponse à une lettre qu'elle avait écrite le 22 de septembre dernier, et sur l’avis qu'elle avait donné au dit père de la Combe qu'elle irait au lieu où il est, sous prétexte d'avoir à prendre des eaux du côté de Pau.

A dit que ladite lettre est une réponse à celle qu'elle avait écrite au père de la Combe de la date qu'il est marqué par sa réponse, que sa première pensée avait été en se retirant de se mettre dans un couvent des filles de Sainte-Marie à Bordeaux, qu'après cela lui vint dans l'esprit d'aller prendre les eaux de Barèges et ensuite, ayant fait réflexion qu'on pourrait trouver quelque méchante interprétation à donner à ce voyage, elle écrivit au dit père de la Combe que la saison de l'hiver ne lui pouvait permettre de faire ce voyage.

Avons remontré à la répondante qu'il paraît par ces autres termes de ladite lettre du père de la Combe qu'elle a encore écrit depuis peu à ladite Jeannette : « votre billet quoique si court l’a extrêmement réjouie.

Elle vous est toujours plus acquise si l'on peut dire qu'on puisse l’être davantage. »

A dit qu'il peut bien être qu'elle a écrit un billet séparé en écrivant au père de la Combe, où elle a écrit dans la même lettre quelques lignes pour ladite Jeannette pour lui marquer qu'elle était toujours unie à elle, et ne le peut dire plus particulièrement.

-- Pour quelle cause elle a jugé nécessaire en partant de Meaux de dire qu'elle avait besoin d'aller aux eaux quoique en effet elle n'eût pas l'intention d'en prendre, ainsi qu'il paraît par lesdites lettres représentées.

A dit qu’elle croyait en avoir besoin et que c'était son intention d'y aller.

Lui avons remontré que si elle avait cru avoir besoin d'aller prendre les eaux, et si en effet le voyage qu'elle prétendait faire du côté des Pyrénées avait été pour y prendre des eaux, elle n’aurait pas fait tous les projets qu'il paraît qu'elle a concertés avec le père de la Combe et le sieur de Lasherous, pour être inconnue en changeant de nom et en pratiquant tout ce qui paraît qu'on lui proposait de faire pour demeurer cachée dans le lieu où le père de la Combe a été envoyé.

A dit que son dessein était d'aller aux eaux de Bourbon, mais que, ayant laissé passer la saison sur l’avis qu’il lui fut donné qu'il y avait ordre d'observer quand elle passerait sur la route de Bourbon, il lui vint en pensée, ainsi qu'elle l’a ci-dessus déclaré, d'aller prendre les eaux du côté des Pyrénées.

-- Quelle nécessité elle a cru avoir de disparaître et de se cacher sans aucune participation de sa famille et de ses propres enfants.

A dit qu'elle avait été cachée pendant plus d’une année et demie avant d'aller à Meaux et que sa conduite avait été approuvée en cela même, et qu’étant toujours accusée de dogmatiser dans l’Église de Dieu, elle avait cru que le meilleur parti qu'elle pouvait prendre était celui de demeurer cachée et inconnue.

Avons remontré à la répondante que supposé que ce parti eût été juste et raisonnable, elle devait au moins éviter d'aller au lieu où elle savait que le père de la Combe était par ordre du roi, et que le dessein de vivre inconnue et cachée dans ce même lieu ne pouvait jamais être approuvé.

A dit qu'elle n'a jamais eu ce dessein, mais seulement d'y passer quinze jours et de se retirer après cela.

Avons remontré à la répondante que les deux lettres que nous lui représentons, font connaître qu'elle, aussi bien que le père de la Combe avaient fait un autre projet.

A dit qu’elle nous a déclaré la vérité et qu'après la première pensée qui lui était venue, elle l’avait presque aussitôt rejetée et improuvée,

qu'il paraît même qu'elle n'a pas eu dessein de l'exécuter, ayant fait depuis l'acquisition de la petite maison de Paincourt [Popaincourt] où elle a été arrêtée, pour y rester inconnue et cachée.

Ayant remontré à la répondante qu'il paraît que l'acquisition qu'elle faisait de ladite maison de Paincourt [Popaincourt] était pour en gratifier l'une des filles qui étaient auprès d'elle, et que d'ailleurs la maison de Paincourt lui pouvait servir à la tenir cachée jusqu'au temps qu’elle eût voulu faire le voyage proposé du côté des Pyrénées.

A dit qu’elle faisait état de prendre une contre-lettre de la fille sous le nom de laquelle l'acquisition de la maison devait être faite, et à l'égard du voyage des Pyrénées, elle avait changé de dessein ainsi qu'elle nous l’a dit, et pour preuve qu'elle n'avait aucune intention de faire le voyage des Pyrénées, le sieur de Piailliere [La Pialière] gentilhomme de Normandie dont il a été fait mention par son premier interrogatoire, peut dire qu'elle, répondante, l'avait prié de chercher en Normandie un couvent où elle put être et demeurer inconnue.

Avons remontré à la répondante que suivant ce que le père de la Combe lui a écrit par sa lettre du 10e octobre, elle lui avait envoyé une lettre de change. Interpellée de déclarer de quelle somme était ladite lettre de change.

A dit que ladite lettre de change était de 50 livres seulement, et qu'elle lui en a envoyé de temps en temps, et pour ses besoins seulement, et qu’elle lui a fait tenir plus d’argent cette année, ainsi qu'il est marqué par ladite lettre que les années précédentes, parce qu'il avait besoin de linge et d’être habillé.

-- Quel était le paquet de livres qu'elle, répondante, avait envoyés au père de la Combe, et dont il fait mention dans ladite lettre,

A dit que c'était un livre que M. Nicole avait fait contre le livre du Moyen court et facile, et une Explication manuscrite de l'Apocalypse qu'elle, répondante, avait faite il y avait près de dix ans et qu'elle lui envoyait ce manuscrit afin qu'il le corrigeât, ou qu’il en fît ce qu'il voudrait, elle, répondante, n’en voulant plus garder aucun.

-- Si c'est au sujet du manuscrit et Explication de l'Apocalypse que le dit père de la Combe lui a écrit par sadite lettre du 10e d'octobre dernier : « Votre Explication de l'Apocalypse me paraît très belle, très solide, et très utile. Je ne m'étends pas davantage jusqu'à ce que je sache si notre nouvelle adresse réussira »,

A dit que c'est du manuscrit qu'elle avait envoyé audit père de la Combe qu’il lui a écrit en ces termes.

Avons remontré à la répondante qu'en envoyant comme elle a fait le manuscrit de l’Explication de l'Apocalypse de sa composition d'elle, répondante, au père de La Combe pour le corriger et le revoir,

elle ne s’est pas tenue dans les termes qu'elle avait promis de se tenir après ses déclarations, et la soumission qu'elle avait témoigné vouloir rendre à ceux qui avaient examiné sa doctrine et ses livres.

A dit qu'elle avait envoyé ledit manuscrit au père de La Combe pour l'examiner, pour le corriger, même le brûler s'il le jugeait à propos et pour en faire tout ce qu'il voudrait.

Avons remontré à elle, répondante, qu’en se rapportant au père de la Combe de faire dudit manuscrit ce qu’il jugerait à propos, c'était se soumettre au père de la Combe et non à ceux qui ont eu autorité et droit de juger de sa doctrine et de lui prescrire des règles pour sa conduite.

A dit que ne voulant garder aucun des manuscrits qu'elle avait eus en son pouvoir, elle avait envoyé ce manuscrit au père de La Combe ainsi qu'elle nous la déclaré ci-dessus.

Ce fait, avons paraphé lesdites deux lettres missives représentées et les avons fait parapher par ladite répondante.

Lecture faite du présent interrogatoire, a dit ses réponses contenir des vérités et y a persévéré et a signé la minute.

Signé Jeanne M. Bouvier et de La Reynie.

- B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, f°133-139. – Documents d'Histoire, dir. E. Griselle, vol. I, 1910, « Deuxième interrogatoire de la Dame Guyon », p. 462-468.


0. OBSERVATION DE LA REYNIE.

Observation.

J’ai observé avec beaucoup d’attention Madame Guyon la première fois que je l’ai vue et que je l’ai interrogée, son air, ses manières d’agir et de parler. Il m’a paru que cette femme peut avoir été bien faite, mais je ne sais si elle a eu beaucoup de grâce. Il n’y paraît rien de noble ni d’élevé dans ses manières, quoiqu’il y ait quelque chose d’altier, que je remarque quelque hauteur sur son visagea.

Elle se possède assez, ses réponses sont assez justes, mais il ne paraît rien de brillant dans son esprit, il n’y paraît aucun feu, rien de surprenant, on peut même penser, par tout ce que j’en ai reconnu cette première fois, que le génie n’en est ni extraordinaire ni élevé. Elle ne s’explique pas seulement en des termes ordinaires et simples, ce qui serait beaucoup à estimer, elle manque, ce semble, de politesse, et elle a quelques expressions qui sont basses.

Elle ne paraît avoir aucun sentiment pour sa famille […]


B.N.F., nouv. acq. fr. 5250, f°275. Nous reproduisons le début seul de cette observation qui se termine au f°278.

a quelque chose (d’altier add.interl.) que je remarque (quelque hauteur biffé) sur son visage.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE   BERNAVILLE. 20 juin 1696.

Versailles, 20 juin 1696.

Le Roi veut que M. Guyart, médecin, aille voir madame Guyon dans sa maladie ; faites entendre, s'il vous plaît, à cette dame, que c'est l'intention de S[a] M[ajesté], et qu'elle ne doit faire aucune difficulté de se servir de lui ; au surplus, je vous recommande de lui donner tout le secours dont elle aura besoin.

A l'égard d'un confesseur, j'écris, par ordre de S[a] M[ajesté] à M. l'archevêque de lui en envoyer un, et même je lui marque qu'elle souhaite le gardien des récollets1, afin qu'il lui envoie celui-là, s'il le trouve à propos.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 53.

1On appelait gardien le supérieur de la maison des récollets, moines franciscains de l'étroite observance.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 23 juillet 1696.

23 juillet 1696.

Le Roi donnera ordre pour faire à madame Guyon les accommodements qu'elle demande dans sa chambre.

A l'égard du payement de ses dettes et du soin de sa pension, cela ne convient point à madame la duchesse de Mortemart1; il faudra en charger quelque autre.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 53.

1 Madame de Mortemart était la plus zélée des amies de madame Guyon et de Fénelon ; dans la suite elle passa tous les ans plusieurs mois à Cambrai, malgré la disgrâce dont Fénelon restait accablé. (Ravaisson).


0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAV1LLE. 8 août 1696.

Marly, 8 août 1696.

Madame Guyon a demandé à Desgrez du papier pour m'écrire ; vous pouvez lui en donner pour cet usage seulement, et convenir avec elle qu'elle vous rendra autant de feuilles de papier que vous lui en aurez données, et que vous me les adresserez cachetées.

Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 53.

0. DECLARATION SIGNEE AVANT DE SORTIR DE VINCENNES. 9 octobre 1696.

Je supplie très humblement monseigneur l’archevêque d’être persuadé de ma parfaite obéissance à ses ordres, et de la sincérité de mes paroles à tenir ce que je lui ai déjà promis par mes déclarations et par mes lettres, et que je lui promets encore de nouveau aujourd’hui. Je l’assure que, dans l’adoucissement qu’il me fait la grâce de me procurer, je serai fidèlement attachée à la conduite et direction de M. le curé de Saint-Sulpice, tant pour l’extérieur que pour l’intérieur ; que je n’aurai aucun commerce de conversations, de visites, ni de lettres, sous main ou autrement, avec personne sans exception, que de son avis et participation ; que je serai fidèle à me tenir au lieu qui me sera marqué, sans en sortir ni m’en éloigner sous quelque prétexte que ce soit, ni souffrir ou consentir en nulle manière qu’on m’en sépare ou qu’on m’en ôte sans l’ordre exprès de mondit seigneur ; et qu’enfin je ne donnerai volontairement [f°229v°] aucune atteinte à la droiture de ma conduite qui puisse me faire soupçonner d’aucune intrigue ni pratique cachée avec personne sans exception. C’est ce que je lui promets et lui jure devant Dieu, et que je signe de tout mon cœur aujourd’hui ce neuvième octobre 1696. Signé de la Mothe Guyon.

A.S.-S., Fénelon, Correspondance, XI2, f°229, « Copie de l’Acte donné à Mgr l’Archevêque par Mad[am]e Guyon avant que de sortir de Vincennes » ; f°230, autre copie. - Phelipeaux, Relation ..., 1732, t. I, p. 212-213. – v. Fénelon 1828, t. 7, lettre 137, note de la p. 299 : « Mme de Maintenon écrivait à M. de Noailles le 7 octobre : « J’ai vu M. de Meaux, toujours bien vif sur l’affaire, mais bien plein d’envie de ne pas s’éloigner de vous [...] Le roi m’a conté ce qui s’est passé entre vous par rapport à Mme Guyon, Vous avez trouvé en lui quelque répugnance à la laisser sortir. Il vous croit trop bon, et je n’ai nulle part

à ces impressions-là. Je ne lui avais pas dit un mot de votre dessein, et je veux demeurer ferme dans celui de ne suivre que vos mouvements en pareilles occasions. J’ai vu notre ami [Fénelon]. Nous avons bien disputé, mais fort doucement. Je voudrais être aussi fidèle à mes devoirs qu’il l’est à son amie : il ne la perd pas de vue, et rien ne l’entame sur elle ».

0. MEMOIRE DE PIROT. 25 AOUT 1697.

Ce qui a donné lieu au livre de Monseigneur de Cambrai et ce qui s'est fait à ce sujet jusqu'au 25 août 1697.

Les deux livres que fit Madame Guyon sur l'oraison, dont l'un porte pour titre Moyen court et très facile de faire oraison, etc., et l'autre qui est une explication mystique du Cantique des cantiques, parurent remplis de tant de maximes extraordinaires sur cette matière, et d'un esprit si fort tourné au quiétisme, condamné par la Bulle solemnelle d'Innocent XI contre Molinos, qu'on crut être obligé d'en donner avis aux puissances pour prendre sur cela des ordres du roi.

Feu Monseigneur l’Archevêque de Paris, en parla à Sa Majesté. Et, comme cette dame était dirigés par le père Lacombe, barnabite, avec qui elle avait été cinq ou six ans en Savoie, quoique chargée de la tutelle de trois enfants, deux fils et une fille mariée depuis quelques années à monsieur Fouquet, comte de Vaux, qu'elle mena avec elle, laissant le soin de l'éducation de deux [f°1v] garçons à quelques personnes de sa famille, et que ce directeur avait lui-même fait un livre latin sur ce même sujet intitulé Orationis mentalis Analysis, imprimé à Verceil1, et passait pour avoir aidé sa dévote dans la composition des siens, le roi le fit arrêter et le fit mettre d'abord aux pères de la Doctrine chrétienne à Saint-Charles, où, par commission de monsieur l'archevêque, il fut interrogé par monsieur Chéron, official, neuf ou dix fois, monsieur Pirot, docteur de Sorbonne, présent. De plus, après un séjour de cinq ou six semaines à Saint-Charles, il fut transféré à la Bastille, où l'interrogatoire continua cinq ou six séances. Après quoi, comme il marqua un attachement invincible à la doctrine de son livre, sur lequel il avait été interrogé, le roi le fit conduire à Oléron ; de là, il l'a fait aller ailleurs, enfin il l'a fait passer au château de Lourdes, d'où il a écrit les dernières lettres à Madame Guyon.

Cette dame fut mise aux filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine dans le temps que le père Lacombe était [enfermé] aux pères de

1 Orationis mentalis Analysis, Verceil, 1686.

la Doctrine. Elle y fut interrogée à la grille2 neuf ou dix séances par monsieur Chéron, monsieur Pirot présent. On l'interrogea sur sa conduite, sur ses voyages de Savoie, de Piémont, de Provence, de Dauphiné et autres, et sur la doctrine et ses livres, particulièrement du Moyen court. Et comme elle protesta qu'elle n'était [f°2] point attachée à ce qu'elle avait écrit et qu'au moment qu'on lui déclarait qu'il n'était pas bon, elle renonçait, prête à le brûler elle-même, signant cette soumission, le roi la fit mettre quelque temps chez madame de Miramion, où elle avait liberté de faire quelques visites. Mademoiselle sa fille lui fut remise entre les mains chez madame de Miramion, ayant été à la Visitation du faubourg Saint-Jacques pendant que sa mère était à celle de la rue Saint-Antoine. Elle la maria au fils aîné de feu Monsieur Fouquet3, et elle, ayant eu une entière liberté, alla demeurer en son particulier. Elle avait promis qu'elle n'écrirait plus, qu'elle ne se mêlerait plus de direction, et qu'elle regarderait les idées de contemplation, qu'elle avait mises dans ses deux livres, comme illusoires.

Mais elle ne tint parole sur rien de tout cela. Elle a depuis écrit pour autoriser sa doctrine, quoique qu'il n'y ait rien d'imprimé. On a vu en manuscrits, en bien des endroits, son livre qu'elle appelle Torrents. On a vu sa Vie écrite par elle-même, un commentaire sur l'Apocalypse, et d'autres ouvrages. Elle a entretenu un commerce par des lettres avec le père Lacombe, son directeur. Elle a même dirigé quelques dames de la Cour de la plus grande qualité et, comme cela continuait pendant quelques années, trois prélats de la province se crurent obligés d'en [f°2v] arrêter le cours autant qu'ils pourraient. Feu monsieur l'archevêque avait des avis des progrès que faisait cette doctrine dans son diocèse. Monsieur de Meaux et monsieur de Chartres trouvaient, dans leur visite, des livres imprimés et manuscrits de Madame Guyon, qui y gâtaient bien des gens. [...]

[Suit le récit des entretiens d'Issy, n’apportant pas d’information nouvelle.]

[f°3v][...] Comme on la vit de mauvaise foi, se vantant de la déclaration que lui avait donnée monsieur de Meaux, sans qu'elle en dise les clauses, le roi donna des ordres pour la faire chercher. On y réussit et on la trouva au mois de décembre 1695 au faubourg Saint-Antoine. Elle y fut arrêtée par Desgrez et conduite au bois de Vincennes. Deux filles qu'elle avait avec, y furent aussi menées, quoiqu'elles aient été plus de

2au parloir du couvent.

3Mariée le 25 août 1691 à Louis-Nicolas Fouquet, comte de Vaux.

six mois sans qu'elle ait su s'il y en eut plus d'une. On y mena en même temps une espèce d'abbé qui se trouva chez elle, et il est appelé en ses interrogations l'abbé Couturier4 : il en subit quatre en huit jours, et fut aussitôt mis en liberté.

La dame en subit neuf, et rien ne se peut de plus exact, de plus insidieux ni de plus circonspect que ce que fit monsieur de la Reynie [f°4r] en cette occasion. Elle y reconnut des lettres du père de La Combe. On ne lui en produisit que trois, dont les deux premières avaient été trouvées chez elle, et la troisième était venue à Paris depuis son emprisonnement. Il paraissait, par les lettres, qu'elle avait voulu faire un voyage à Lourdes, sous prétexte d'aller prendre les eaux dans le quartier, qu'un aumônier du château, nommé Lasserous, la regardait, sur le rapport du père Lacombe, comme la mère de la « petite Église », l'appelant lui-même ainsi, et la traitant « d'illustre persécutée » dans deux de ses lettres5, où il avait ajouté, quelques lignes après, ce que le directeur y avait écrit. Le père élevait son commentaire au-dessus de ce qui avait été fait par d'autres, et sur le sujet et souhaitait qu’on pût recueillir ce qu’elle avait composé sur l'Ecriture qu'il marquait qu'on avait pu regarder comme la bible des âmes intérieures. Elle fut interrogée sur tout cela, et sur quelques méchants romans qu'on avait trouvés chez elle avec des opéras et des pièces de Molière. Elle ne voulut pas reconnaître ces romans de laquais : Richard sans peur, Jean de Paris, etc ; elle dit qu'ils pouvaient être du laquais de monsieur son fils, lieutenant aux gardes ; il n'y eut que Grisélidis et Don Quichotte qu'elle avoua être à elle. Elle dit qu'elle avait continué d'avoir [f°4v] commerce avec le père Lacombe parce qu'on ne lui avait jamais défendu, et qu'elle le regardait comme un saint homme.

Elle soutint toujours qu’à son égard elle n'avait jamais été dans l'erreur, qu'elle avait pu pécher en quelques expressions pour n'être pas assez instruite des termes, mais qu'elle n'avait jamais eu de doctrine mauvaise, qu'on avait pu condamner ses livres pour les expressions, mais que le dogme en était sans atteinte, qu'aussi elle n'avait jamais eu besoin de rétractation, et qu’à la faveur d'une déclaration seulement, monsieur de Meaux lui avait donné une reconnaissance authentique qu'il était content d'elle, que c'était une approbation de sa conduite et de sa doctrine. Elle fut jusqu'à la semaine sainte sans voir d'ecclésiastique, et elle ne parut pas y penser beaucoup jusqu'à la fête de

4On ne sait rien de plus que les informations obtenues par ces quatre interrrogatoires après lesquels il fut effectivement libéré (Pirot est évidemment bien renseigné) ; l’abbé Couturier était un des familiers de Mme Guyon au moment de l’arrestation de celle-ci.

5Sur tout ceci, voir les comptes-rendus d’interrogatoire.

l'Annonciation qui était, cette année 1696, vers la mi-Carême à l'approche de Pâques. Elle fit instance pour voir quelqu'un. Le roi en parla à monsieur l'archevêque, en qui elle avait marqué prendre confiance, et qui avait dressé avec monsieur de Meaux les trente-quatre articles, n'étant encore qu'évêque de Châlons [...]

[f°5r][...] Monseigneur l'archevêque crut que monsieur Pirot, ayant connaissance de l'interrogatoire de Madame Guyon fait à la grille de Sainte-Marie où il avait été toujours présent par l'ordre de son prédécesseur, serait plus en état de l'entretenir qu'un autre. Il le chargea de la voir et de lui donner toute la consolation qu'il pourrait. Il lui rendit visite à Vincennes, le mercredi saint 18 avril. Il fut avec elle tout l'après-dîner pendant cinq heures, lui parlant toujours d'elle. Il croyait qu'elle avait à faire de préalable avant que de penser à se confesser. Il avait voulu s'instruire de toute sa dernière affaire et avait lu exactement tous les interrogatoires, ceux de l'abbé Couturier et les autres, faits à son sujet. Il avait cru la devoir obliger à rompre tout commerce avec le père Lacombe, à rejeter [f°5v°] la doctrine, de se donner des marques d'un changement sincère : il ne put rien obtenir d'elle. Il y retourna le vendredi saint après dîner, et passa avec elle tout autant de temps, sans rien avancer de plus. Il avait apporté avec lui des notes qu’il avait faites autrefois sur le Moyen Court et sur le Cantique, et il les lui lut pour la connaissance des erreurs qui y étaient semées, et comme elle doutait que Rome eût condamné son Moyen Court et le livre du père Lacombe, il lui fît voir des feuilles de l’impression de Rome où elle vît elle-même dans l’une l’Analysis du père Lacombe condamné sous le pontificat d’Innocent XI le 9 octobre 1688 et dans une autre son Moyen Court sous Alexandre VIII le 29 novembre 1689. Il ne gagna pas plus sur son esprit que le mercredi. Il y retourna le vendredi suivant, 27 avril, et quoiqu'il y passât encore autant de temps ce jour-là, tout cela fut inutile : elle ne voulut jamais consentir à se rétracter ni reconnaître qu'il y eut d'erreur dans sa doctrine, soutenant toujours qu'elle n'avait jamais [f°6r°] manqué que peut-être en quelques expressions dont monsieur Pirot lui avait dit l'inutilité. Monsieur l'archevêque crut qu'il fallait la laisser un peu penser en son particulier. Six semaines se passèrent sans qu'elle ne parlât plus de voir personne.

Monsieur l'archevêque représenta, quelque temps avant la Pentecôte, au roi la bienséance qu'il y aurait qu'on donnât quelquefois aux prisonniers de Vincennes la consolation d'entendre la messe, et Sa Majesté, sur sa remontrance, ayant ordonné qu'on mît en état une des trois chapelles, où on disait autrefois la messe dans le donjon, pour la faire bénir, monsieur l'archevêque donna la commission de cette bénédiction à monsieur

Pirot. Il prit pour cela la veille de la Pentecôte, 9 juin, et comme il voyait une occasion de parler encore à la dame, il fit une grande lettre pour lui porter et lui lire lui-même dans sa visite, et où il lui ramassait tout ce qu'il lui avait dit dans ses trois entretiens qu'elle devait fairea devant que de parler de sacrements. Et pour l'y préparer, il la porta avec lui le samedi, veille de la Pentecôte. Il bénit la chapelle où on l'avait fait elle-même [f°6v] descendre pour assister à la cérémonie et entendre la messe ; ensuite qu'il dit après cette bénédiction ; la messe dite, il s'approcha d'elle et lui fit un compliment, lui marquant qu'il aurait l'honneur de la voir tout l'après-dîner. Il dîna chez monsieur de Bernaville, commandant dans le château sous monsieur de Bellefond, et l'après-dînée, il rentra dans le donjon, monta à la chambre de la dame et lui rendit visite, aussi longue que les trois autres. Il lui dit qu'il apportait une lettre qu'il la priait de vouloir entendre avec attention pour y penser sérieusement après, et se persuader elle-même de ses obligations avant toutes choses, dans le dessein qu'elle avait de se confesser. Il la lui lut entière, et ce ne fut pas sans beaucoup d'interruptions pour répondre à ses griefs sur ce qui lui répugnait en cette lettre, mais il n'en échappa pas une syllabe. Elle fut toute lue en quatre ou cinq heures, en essuyant les plaintes qu'elle faisait de temps en temps. Ce fut la dernière visite qu'il lui rendit.

Monsieur l'archevêque y envoya depuis monsieur le [f°8r] curé de Saint-Sulpice, qui y eut plus de succès : il lui fit signer un écrit et l'admit aux sacrements. Quelque temps après, le roi changea sa prison en une retraite en une maison d'une petite communauté de deux ou trois filles appliquées à la charité, tout à l'entrée, dit-on, de Vaugirard, dont Monsieur Du Bois de La Roche est supérieur. Elle y fut conduite par Desgrez et y a toujours été depuis, avec les deux filles qui étaient avec elle prisonnières à Vincennes. Elle n'a commerce qu'avec ses deux servantes et est fort observée.

Comme monsieur de Meaux avait promis, dans son ordonnance du mois d'avril 1696, d'instruire le public par une explication plus étendue de la doctrine contenue dans les trente-quatre articles et des erreurs qui y étaient contenues [...]

[La seconde partie du mémoire est consacrée à la description de l'affrontement entre Bossuet et Fénelon, puis des rencontres de Pirot avec Fénelon et l'abbé de Langeron, enfin du recours à Rome par l'intermédiaire de l'abbé de Chanterac.]

[f°19r][...] Il a envoyé à Rome monsieur l'abbé de Chanterac, son parent et son grand vicaire, homme sage, pacifique, instruit de la matière. Voilà où en est présentement l'affaire. Il faut attendre ce qui se fera à Rome, où on ne va pas vite.


A.S.S., pièce 5069, dont nous reproduisons le début décrivant les rencontres de Madame Guyon. Il comporte l’annotation suivante de Levesque : « Ce mémoire est de Monsieur Pirot. Il en est vraisemblablement question dans la lettre de Fénelon à l'abbé de Chanterac du 12 juillet 1697 ».

On comparera avec la Vie, troisième partie et récit des prisons, et avec les interrogatoires dont nous reproduisons dans le volume présent le résumé du premier, la minute complète du second et quelques extraits des suivants. Pirot n’apporte guère de complément à ces derniers, hormis ses propres interventions.

La pièce issue des Papiers du P. Léonard, L 22, n° 11, f° 2 : « Récit […] Par Monsieur l’Abbé Pirot […] Histoire de Madame Guyon » reprend le même témoignage, avec des variantes mineures.

0. DOCTRINE DU PERE LACOMBE.

Doctrine enseignée par le père François de La Combe, barnabite, à ses plus illustres pénitentes.

Première proposition. La contemplation en oraison de repos consiste à se mettre en la présence de Dieu avec un acte de foi obscure, pure et amoureuse, et puis sans aller plus avant, sans admettre aucun discours, [aucune] espèce, aucune pensée, demeurer ainsi oisif. Et c'est offenser Dieu et une irrévérence contre Dieu de changer ce premier acte, qui est d'un si grand mérite qu'il ne contient pas seulement en soi les actes de toutes les vertus ensemble, mais il les surpasse de beaucoup, et l'on est réputé, tout le temps de sa vie, dans la persévérance, pourvu qu'on ne le rétracte jamais par un acte contraire. Ainsi il n'est pas nécessaire de le renouveler jamais.

2e. La science et la doctrine théologique et sacrée empêchent et répugnent à la contemplation à laquelle les docteurs ne peuvent juger, mais les vrais contemplatifs. [f°1v°]

3e. Sans la contemplation, on ne peut avancer un pas dans la perfection par la voie de la méditation.

4e. Il n'y a que la Divinité sur laquelle on puisse parfaitement contempler ; et les images de l'Incarnation, vie et Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, ne sont pas des sujets de contemplation : au contraire ils l'empêchent, et ainsi on s'en tient éloigné, et ne les regarder qu’en passant.

5e. La pénitence corporelle et l'austérité de la vie ne convient pas aux contemplatifs ; au contraire, on commence bien mieux par la vie contemplative que par la purgation, et par conséquent les contemplatifs ne doivent pas seulement fuir et rejeter les pénitences, les affections de

dévotion sensible, la tendresse de cœur, les larmes et les consolations spirituelles, mais même ils les doivent mépriser, comme répugnantes à la contemplation.

6e. La vraie et parfaite contemplation doit seulement [se] former de l'Essence de Dieu, sans s'arrêter aux Personnes ni aux attributs, car un simple acte de foi est plus parfait que n'est celui qui connaît les Personnes [f°9] divines et les attributs, et même ce que Jésus-Christ Lui-même nous a enseigné, puisque ce second acte est un empêchement à la vraie et parfaite contemplation de Dieu.

7e. Dans la contemplation même acquise, l'âme s'unit immédiatement à Dieu ; ainsi on n'a pas besoin de fantasmes, d'images et autres espèces, de quelque sorte qu’elles puissent être.

8e. Tous les contemplatifs, dans l'acte de leur contemplation, souffrent des peines et angoisses si grandes que non seulement elles égalent les peines des martyrs, mais même les surpassent. Pendant le sacrifice de la messe, et pendant les fêtes des saints, il vaut mieux s'appliquer à un seul acte de foi ou contemplation qu'au mystère du même sacrifice, ou à considérer les actions ou les pratiques des mêmes sujets.

9e. La lecture des livres spirituels, les prédications, les oraisons, l'invocation [f°2] des saints ou autres choses semblables sont des empêchements à la contemplation et à l'oraison d'affection, laquelle ne doit être prévenue d'aucune préparation.

10e. Le sacrement de pénitence avant la communion n'est pas pour les âmes intérieures et contemplatives, mais seulement pour les extérieures et méditatives.

11e. La méditation ne regarde pas Dieu avec la lumière de la foi simple simplement, mais avec la lumière de la nature, et de là vient qu'on n'a point de mérite devant Dieu.

12e. Non seulement les images intérieures et mentales sont très préjudiciables aux contemplatifs, mais même encore on les doit fuir et ôter de devant soi, quoiqu'elles représentent Jésus-Christ, la Vierge ou quelque autre saint, afin de mieux vaquer à la contemplation. [f°3]

13e. Celui qui s'est une fois appliqué à la contemplation ne doit pas retourner à la méditation, parce que ce serait passer du plus au moins parfait.

14e. Si, durant le temps de la contemplation, il vient des pensées sales et déshonnêtes, il ne faut pas apporter aucune diligence à les

rejeter, ni même recourir aux bonnes pensées pour les chasser. Au contraire, il faut se réjouir d'en être tourmenté.

15e. Tous les actes intérieurs de notre affection intérieure, quand ils seraient formés de notre foi, ne plaisent pas à Dieu supposé qu'ils ne soient pas infusés du Saint-Esprit. Car on suppose qu'ils soient [sont] formés par nous-mêmes, et non pas comme des dons du Saint-Esprit, que nous devons patiemment attendre, et même être toujours joyeux quand ils ne viendraient pas. [f°3v°]

16e. Ceux qui sont dans l'acte de la contemplation ou oraison de repos, soit qu'ils soient personnes religieux ou religieuses, enfants de famille ou autres dépendant d'autrui, ne doivent pas, pendant ce temps-là, obéir, pratiquer leurs règles, ni exécuter aucun ordre, ni commandement de leur supérieur, crainte de se distraire ou détourner de leur contemplation.

17e. Les contemplatifs doivent être tellement dépouillés de l'affection de toutes choses, qu'ils rejettent d'eux-mêmes et qu'ils méprisent les dons et les faveurs de Dieu jusqu'à se détacher de la vertu même. De plus, pour se détacher davantage de toutes choses, et pour mieux se vaincre soi-même, ils doivent faire encore ce qu'ils ont fui et quitté dans le passé pour acquérir la pureté, ils doivent encore faire ce qui répugne à la modestie et à [f°4] l'honnêteté, pourvu que ce ne soit rien contre les préceptes du Décalogue.

18e. Les contemplatifs sont quelquefois sujets à des violences par lesquelles ils sont privés de l'usage du libre arbitre, de sorte que, quoiqu'ils pèchent extérieurement et grièvement, néanmoins ils ne commettent aucun péché intérieurement ; et ils ne doivent pas même se confesser de ce qu'ils ont fait dans ces violences, ce qui se prouve par l'exemple de Job, car, quoiqu'il [in]juriât son prochain et qu'il blasphémât contre Dieu avec impiété, il ne péchait pas, parce qu'il faisait cela par la violence du démon. Et la théologie scolastique et morale ne peuvent pas juger de ces violences, et il n'y a que l'Esprit surnaturel, qui ne se trouve qu'en très peu. C'est pourquoi, en ceci, il ne faut pas juger de [f°4v°] l’intérieur par l'extérieur, mais de l'extérieur par l'intérieur.

Voilàa la seule instruction que le père de la Combe donnait aux âmes les plus épurées.

A.S.-S., ms. 2043, fond Fénelon, « Pièces concernant le père Lacombe », troisième pièce. Sa formulation, excessive dans la forme pour l’époque, ferait penser à un ensemble de propositions destiné à condamner la mystique « quiétiste » de Lacombe ?

aCette dernière phrase, de la même écriture large, ronde et appliquée, que le texte qui précède, en est séparé par un trait horizontal.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. LE PELETIER. 31 mai 1698.

Versailles, 31 mai 1698.

J'envoie à M. l'archevêque de Paris un ordre pour faire conduire à la Bastille madame Guyon, avec une des filles qui la servaient et une autre fille à Vincennes; il faut les mener toutes séparément, prendre les papiers et cassette de madame Guyon, si M. l'archevêque vous dit de le faire, et suivre en toute cette affaire ce qu'il vous prescrira.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 66.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DU JUNCA. 31 mai 1698.

31 mai 1698.

Madame Guyon et une fille qui la sert doivent être conduites à la Bastille ; il faut mettre madame Guyon dans une bonne chambre, la bien traiter, et lui donner une ou deux femmes à son choix pour la servir ; vous saurez de M. l'archevêque de Paris quelles femmes vous mettrez auprès d'elle, et recevrez celles qu'il pourra donner ; sinon vous en choisirez, s'il vous dit de le faire, et observerez en cela la conduite qu'il vous marquera. Il ne faut point que madame Guyon et les femmes qui la servent aient aucune communication avec cette servante1 qui sera menée en même temps qu'elle, et vous devez la mettre dans une chambre séparée, et faire en sorte que madame Guyon ne sache point qu'elle soit à la Bastille.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 66.

1On sait l’attachement des « servantes » de Mme Guyon, qui leur coûtera de grandes souffrances. Il s’agit ici de Françoise Marc, v. Index, Marc (lettre de La Reynie, B. N. F., Nouv. acq. fr. 5250, f°. 16-17 : « J'ai interrogé à Vincennes la nommée Françoise Marc… »). De son côté, Manon autrement (appelée) « Famille », Marie de Lavau, provoque un quiproquo.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAVILLE. 31 mai 1698.

31 mai 1698.

Le Roi a donné ordre pour faire conduire à Vincennes une femme de madame Guyon ; il faut qu'elle n’ait aucune communication au-dedans ni au-dehors, et surtout bien observer que le P. de la Combe ne sache pas qu'elle soit à Vincennes et qu'il n'en entende parler en aucune manière.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 66.

0. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 4 juin 1698.

Du mercredi, 4 juin, à dix heures du matin. M. Desgrez a mené ici une prisonnière, madame Guyon, sans aucune fille avec elle, l'ayant amenée d'une communauté des environs de Paris, laquelle j'ai reçue et mise seule dans la deuxième chambre de la tour du Trésor, M. Desgrez lui ayant fait porter deux charretées de meubles. Du dimanche au soir huit, j'ai donné une femme de chambre à madame Guyon, par l'approbation de M. l'archevêque de Paris, en ayant reçu l'ordre de la Cour.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 67.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 23 septembre 1699.

23 septembre 1699.

Quant à madame Guyon, ne lui donnez pour confesseur que celui que M. l'archevêque vous dira.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 91.

M. de Saint-Mars était le gouverneur âgé de la Bastille, dont le redoutable M. du Junca espérait prendre la suite : « Ils lui avaient promis qu'il serait gouverneur de la Bastille, qu'on n'avait pu se dispenser d'y mettre M. de Saint-Mars, (156) mais qu'il allait mourir » (Vie 4.6, p. 960 de notre éd.).

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS.

Versailles, 3 août 1699.

A l'égard du prie-Dieu que madame Guyon veut faire faire, parlez-en à M. l'archevêque, et s'il le trouve à propos, on le fera. Pour madame de Vaux1, il est inutile qu'elle la voie de près ni de loin.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 90.

1 La fille de Madame Guyon, mariée au comte de Vaux.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 30 décembre 1699.

Versailles, 30 décembre 1699.

Le Roi a accordé 900 liv. de gratification à la fille qui sert madame Guyon ; mais l'intention de S[a] M[ajesté] n'est point de retenir cette fille de force : elle pourra sortir quand il lui plaira. A l'égard de la somme de 412 liv. pour votre prisonnier1, je vous en ferai rembourser.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 92.

1 C’est-à-dire pour « l’homme au masque de fer » (Ravaisson).

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 12 avril 1700.

Versailles, 12 avril 1700.

Vous pouvez faire faire les Pâques à tous ceux de vos prisonniers de la Bastille qui voudront les faire, et vous servir pour cela, autant que vous le pourrez, de votre chapelain, de la fidélité duquel vous êtes sûr. J'en excepte pourtant madame Guyon, que vous conduirez à l'ordinaire par les ordres de M. l'archevêque, et les deux prémontrés, auxquels vous ne donnerez point de confesseur que vous n'ayez su de M. d'Argenson si vous pouvez le faire. Que si quelques-uns refusent votre chapelain, mandez-le-moi, afin que je choisisse un autre confesseur.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 93.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. D’ARGENSON. 15 octobre 1700.

Fontainebleau, 15 octobre 1700.

M. le cardinal de Noailles ayant dit au Roi que le prêtre de Franche-Comté1 qui était venu à Paris pour l'affaire du quiétisme, le voyant partir pour Rome, était dans la volonté de s'en retourner chez lui, S. M. m'a ordonné de vous écrire d'engager cet ecclésiastique à rester à Paris, et de vous dire de suivre l'affaire qui a été commencée avec lui, de le confronter à madame Guyon pour acquérir la preuve des choses, et enfin d'agir en cela de la même manière que si le cardinal de Noailles était à Paris2. Mandez-moi ce que vous ferez.

20 octobre 1700.

I1 faut que vous fassiez donner à ce prêtre du diocèse de Besançon3, qui est à Paris pour l'affaire du quiétisme, les secours dont il peut avoir besoin pour les choses les plus nécessaires ; j'aurai soin de vous en faire rembourser4.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 95.

1Après le second séjour à Grenoble (avril-mai 1686), Mme Guyon connut le chanoine Bernard à Châlon-sur-Saône, qui la recommanda au curé de Dijon Cl. Quillot. Par ailleurs le prêtre Rouxel cherchera « à obtenir l’indulgence pour lui-même en fournissant des chefs d’accusation contre Mme Guyon » (v. Orcibal, Etudes…, Le cardinal Le Camus, p. 805 et p. 804). On peut donc hésiter entre plusieurs candidats possibles ; Rouxel paraît en fait être seul mis en cause : il était natif de Franche-Comté puis fut attaché sept ans à Besançon, v. notre notice, Rouxel.

2Le pape était mort, et les cardinaux français venaient de partir pour entrer au conclave (Ravaisson).

3Rouxel.

4Le 15 décembre on ordonna de transférer de Vincennes à la Bastille la femme de chambre de madame Guyon, pour la confronter à cet abbé (Ravaisson).

0. LE MÊME A M. DE SAINT-MARS. 22 décembre 1700.

Versailles, 22 décembre 1700.

J'ai lu au Roi votre lettre : S[a] M[ajesté] est très persuadée que vous prendrez toutes les précautions nécessaires pour empêcher que madame

Guyon et sa femme de chambre ne sachent pas qu'elles sont prisonnières dans le même lieu.

Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 95.

0. LE MÊME A M. DE BERNAVILLE. 23 décembre 1700.

Versailles, 23 décembre 1700.

Famille, que le Roi veut faire transférer à la Bastille, a été mise à Vincennes en vertu d'un ordre du 31 mai 1698, dont je vous envoie copie ; c'est une fille qui servait madame Guyon, et l'on avait des raisons pour cacher son nom, ce qui fait qu'on ne l'avait pas mis dans l'ordre ; vous vous souviendrez bien à présent qui elle est, et vous ne manquerez pas de la remettre à celui qui vous rendra ce billet.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 95.

0. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 24 décembre 1700.

Du vendredi 24 décembre, M. le gouverneur ayant reçu les ordres, etc., que M. d'Argenson a envoyés pour une plus grande sûreté du secret à M. le gouverneur, qui a bien voulu se charger d'envoyer quérir et transférer une demoiselle, fille, détenue au château de Vincennes, pour la mener ici à la Bastille ; laquelle demoiselle, nommée Famille, ci-devant femme de chambre de madame Guyon, qu'on a fait venir ici pour la confronter avec des personnes ; laquelle, après que les interrogations et confrontations qu'on lui fera seront finies, on la renverra au château de Vincennes comme l'ordre du Roi le porte, avec les mêmes officiers qui l'ont été quérir, M. de Rosarges, aide-major de la Bastille, et Rue, caporal et porte-clefs. Et dans la ville M. Sesan les attendra pour changer de carrosse, l'ayant menée les yeux bouchés jusque dans sa chambre ; arrivée à sept heures du soir du même jour, vendredi 24 décembre, ayant été mise et renfermée seule dans la première chambre de la tour de la chapelle, que M. le gouverneur a reçue à la première porte d'entrée et conduite dans la chambre destinée.

Du jeudi 31 de mars (1701)1, sur les huit heures du soir, M. le gouverneur, suivant les ordres du Roi, a ordonné à M. de Rosarges, un de

1Date d’entrée d’après le journal de M. de Junca : « Famille » (Marie de Lavau) fut donc incarcérée à la Bastille du 24 décembre 1700 au 31 mars 1701, soit 3 mois, entre deux périodes d’emprisonnements à Vincennes, d’une durée de huit ans.

ses officiers, d'aller ramener au château de Vincennes la demoiselle Famille, femme de chambre de madame Guyon, laquelle il a été lui-même la prendre à Vincennes le 24 du mois de décembre 1700, pour la transférer ici au château de la Bastille, l'ayant menée et remise avec Rue, porte-clefs, dans le château de Vincennes, entre les mains de M. Bernaville, commandant, et ayant tout le soin des prisonniers.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 95.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 31 janvier 1703.

Versailles, 31 janvier 1703.

Le Roi trouve bon que dorénavant madame Guyon voie ses enfants : ainsi vous pouvez leur permettre l'entrée de la Bastille lorsqu'ils le désireront.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 96.

0. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BOUVILLE ET A L'ÉVÈQUE DE BLOIS. 21 mars 1703.

21 mars 1703.

La maladie de madame Guyon ayant déterminé le Roi à la faire sortir de la Bastille pour six mois, S[a] M[ajesté] l'a fait remettre entre les mains de son fils, qui a fait sa soumission de la représenter toutes fois et quantes, et d'empêcher qu'elle n'ait communication avec qui que ce soit, de vive voix ni par écrit. Comme il se propose de la mener dans sa terre, qui est à trois lieues de Blois 1, S[a] M[ajesté] m'a ordonné de vous en donner avis, afin que vous preniez la peine de faire examiner avec soin et attention la conduite qu'elle tiendra, et si le fils exécutera ponctuellement les conditions qui lui sont prescrites : vous m'en informerez au moins une fois tous les mois, pour en rendre compte à S[a] M[ajesté].

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 96.

1 L’évêque de Blois était David-Nicolas de Berthier, d'une famille de robe de Toulouse, par ailleurs ami de Fénelon. Il mourut le 20 août 1710.

0. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 24 mais1703.

Du samedi 24 du mois de mai, suivant l'ordre, etc., pour mettre madame Guyon dans une entière liberté, étant parue aujourd'hui à quatre heures de l'après-midi, en litière, pour aller pour six mois chez M. Guyon, son fils, dans ses terres, près de Blois, pour prendre l'air et se remettre. L'ordre du Roi étant que M. Guyon, son fils, s'en chargera pour demeurer chez lui les six mois, en observant, par M. le gouverneur, de lui faire faire, à M. Guyon, soumission de la représenter toutes fois et quantes qu'il en sera requis, et de répondre en son propre et privé nom qu'elle n'aura aucune communication, de vive voix ni par écrit, avec qui que ce soit. Madame Guyon et M. son fils ayant signé cette soumission, ils sont partis.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 97.

0. M. DE PONCHARTRAIN A L’EVEQUE DE BLOIS. 19 septembre 1703.

Versailles, 19 septembre 1703.

Le Roi a permis à madame Guyon de rester encore pendant six mois avec sa famille, aux mêmes conditions portées par le premier ordre. S[a] M[ajesté] m'ordonne de vous écrire de continuer à l'observer et d'avoir une exacte attention sur sa conduite, afin que vous puissiez m'informer le plus souvent que vous pourrez de tout ce qui se passera chez elle.

Marly, 25 juillet 17061.

Je vous envoie la copie d'une lettre que j'ai reçue de la belle-fille de madame Guyon, qui paraît fort embarrassée d'elle ; le roi désire qu'après que vous aurez examiné les faits contenus dans cette lettre, vous preniez la peine de me faire savoir votre avis, pour en rendre compte à S[a] M[ajesté].

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 97.

1Noter la date de 1706 qui doit correspondre à l’installation de Madame Guyon dans une petite maison de la ville de Blois.

0. M. DE PONCHARTRAIN AU CARDINAL DE NOAILLES. 12 août 1706.

Versailles, 12 août 1706.

Madame Guyon la jeune m'écrivit, il y a quelque temps, pour obtenir que madame Guyon, sa belle-mère, pût être envoyée dans un autre lieu que la terre où elle est depuis trois ans. J'envoyai, par ordre du Roi, la lettre à M. l'évêque de Blois qui y a fait la réponse que vous verrez. S[a] M[ajesté] est bien aise, avant que de se déterminer sur rien, d'avoir sur le tout l'avis de V[otre] Em[inence]. Ne conviendrait-il pas autant de faire demeurer madame Guyon à Blois ?

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 97.

0. M. DE PONCHARTRAIN A L’EVEQUE DE BLOIS. 15 septembre 1706.

Versailles, 15 septembre 1706.

Je vous adresse l'ordre du Roi pour envoyer madame Guyon dans la maison des Forges, près Sueure ; le Roi est bien aise que vous soyez de plus en plus à portée d'observer sa conduite. Je vous prie de me mander comment elle aura cette maison, si c'est à loyer ou si quelque ami lui prête.

6 octobre 1706.

J'ai rendu compte au Roi de ce que vous m'avez écrit sur la situation présente de madame Guyon ; S[a] M[ajesté] m'a ordonné de vous dire de continuer sur elle votre attention, et de m'en mander de temps en temps des nouvelles.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 98.

0. RAPPORT DE M. D'ARGENSON SUR MARIE DE LAVAU. 12 janvier 1707.

Marie de Lavau, mise à la Salpêtrière le 24 mars 1706.

12 janvier 1707. Elle est âgée de cinquante ans, originaire de Montargis, entrée par lettre de cachet.

Elle a été huit ans à Vincennes, par entêtement pour madame Guyon, mais elle en paraît assez revenue, elle remplit même tous ses devoirs avec

édification, et toutes les sœurs qui la gouvernent, ou qui la voient, en sont contentes ; son grand désir serait d'aller finir ses jours avec quelques-unes de ses parentes qui sont en province, mais M. le cardinal de Noailles la connaissant mieux que personne, et ayant suivi cette affaire avec beaucoup de zèle et d'attention, il semble que son avis en doit décider.

[Apostille de Ponchartrain :] Écrire à M. le cardinal de Noailles.

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 98.

0. RAPPORT DE M. D'ARGENSON SUR LE PERE LACOMBE. 1715 ?

Le P. de la Combe, barnabite, âgé de soixante-douze ans, est entré à l'hôpital de Charenton le 29 juin 1712, par lettre de cachet expédiée par Mgr le C[omte] de Pontchartrain, du 18 du même mois.

Il a été transféré du château de Vincennes en cette maison. La détention de madame Guyon a été la principale cause de son malheur. Sa raison avait paru alternativement altérée et rétablie, ce qui avait fait soupçonner, avec assez d'apparence, qu'il y avait dans sa folie plus d'affectation que de vérité. Cependant, lorsqu'il a été tiré de Vincennes, il y avait plus d'un an que l'alternative de son extravagance continuait sans interruption ; d'ailleurs il ne mangeait presque point, et il se fâchait quand on lui présentait d'autres aliments que des légumes, des fruits et du poisson, dont il n'usait que fort rarement ; il excommuniait, il damnait tous ceux qui l'approchaient, il parlait sans ordre et sans suite, quoique d'ailleurs sa santé parût très bonne. Ainsi, ses désordres passés ou présents n'ayant pas permis de le rendre libre, ni de l'exposer aux yeux du public pour l'honneur de son institut, ni pour l'intérêt de la religion qu'il a scandalisée en tant de manières, le roi a bien voulu qu'il passât dans cet hôpital, où il paraît encore plus extravagant qu’à Vincennes. Il dit que les prêtres l'ont diffamé, que ceux qui approchent de lui ont dessein de le séduire, que sainte Marie Égyptienne était une garce, que saint François de Paule était un corrupteur de femmes et saint François d'Assise un sorcier, que madame Guyon est une véritable sainte, mais que la plupart des autres saints sont damnés, qu'il dit toutes ces choses de la part de Dieu, et que c'est le Saint-Esprit qui les lui a révélées.

En 1713. Sa folie est toujours la même et paraît se tourner en imbécillité : il dit pourtant encore que tous les prêtres sont des femmes, et il ajoute que Constantinople n'est qu’à trois lieues d'ici. Ainsi l'on n'a pu faire aucun usage de la décision qu'il plut à M. de Pontchartrain, qui fut

qu'il fallait tâcher de le convertir, le dérangement de son esprit le rendant incapable de repentir et de correction.

Il est mort à Charenton, sans se reconnaître ni vouloir se confesser, et lorsque le prêtre s'approchait de lui, il le repoussait avec de grands cris, en disant que c'était une femme. En l'année 17151.

« Les principaux acteurs de cette triste comédie quittèrent la scène de ce monde presque en même temps : Fénelon était mort dès 1712 [1715], et madame Guyon, vieille et infirme, traîna jusqu'en 1717. Certes nous n'avons pas cherché à atténuer la gravité de leurs erreurs, mais il est impossible de ne pas estimer que le châtiment fut excessif, surtout à l'égard du P. de la Combe, ce pauvre moine qui resta vingt-huit années en prison pour avoir appliqué dans toute leur rigueur les pieuses rêveries de sainte Thérèse et de saint François de Sales. » (note de Ravaisson !).

- Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 98-99.



Annexes et tables.


Index biographique.

Cet index biographique voudrait éclaircir les faits relatés dans ce présent volume qui couvre l’histoire de la querelle ; les deux autres volumes présentent un intérêt spirituel requérant moins ce type d’informations. L’index reprend, en le corrigeant parfois et en le complétant largement, un « index des noms de personnes », que nous avions constitué pour l’édition critique de la Vie par elle-même. Il couvre l’ensemble des trois volumes de la Correspondance : des notices concernent la direction de disciples étrangers lors de la dernière période vécue à Blois.

La Correspondance de Fénelon, tome onzième, 1829, fournissait une « notice des personnages » remarquable pour l’époque et très clairement rédigée : nous en reprenons quelques passages pour montrer la rare sympathie de cet éditeur du début du XIXe siècle, qui s’exprime ainsi de façon voilée, alors même que son avertissement à sa « Correspondance sur l’affaire du quiétisme », tome septième, beaucoup plus réservé par prudence, ne reconnaissait pas l’authenticité de la « correspondance secrète » entre Fénelon et Mme Guyon !

L’édition critique réalisée récemment par J. Orcibal, I. Noye et J. Le Brun, bénéficie d’un incomparable apparat critique, malheureusement dispersé dans les notes (non indexées à ce jour). S’étendant parfois sur plus d’une page, les « notes » d’Orcibal constituent de véritables études ; nous avons pris le parti d’en citer des extraits en donnant toutes les références des vol. III et V relatifs aux lettres des vol. II et IV. Le chercheur désirant approfondir la biographie de Mme Guyon s’y reportera ainsi facilement.

Ces deux sources sont complétées par Levesque, Correspondance de Bossuet, par l’édition par Boislisle des Mémoires de Saint-Simon, par les travaux d’Henderson, etc.

AIX (archevêque d'). V. VINTIMILLE.

ALLEAUME (Gilles, jésuite) (1641 – 1706). Né à Saint-Malo en 1641, il entra au noviciat le 19 septembre 1658 et fut l’un des deux jésuites chargés, en même temps que La Bruyère, de l’éducation du duc de Bourbon, petit-fils du grand Condé. Il enseigna les humanités et la rhétorique, et traduisit l’ouvrage

Souffrances de Notre Seigneur Jésus-Christ..., du P. Thomas de Jésus, portugais, de l’ordre des Ermites de Saint-Augustin. Suspect de quiétisme, il fut exilé de Paris en 1695 (en 1698, selon UL). Il mourut à Paris le 2 juillet 1706. V. Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, nouvelle édition par C. Sommervogel, réimpr. 1960, p. 179 ; UL, vol. VIII, p. 469.

ARENTHON (Jean d') (1620 – 1695). Né en 1620 au château d'Alex, dans le Genevois, il devint évêque de Genève en 1660. Ayant eu occasion de rencontrer Mme Guyon à Paris en 1680, il l’attira dans son diocèse pour aider à l'établissement d'une communauté de Nouvelles Catholiques. Il mourut en odeur de sainteté le 4 juillet 1695. V. La Vie de Mgr Jean d’Arenthon d’Alex…, par Dom Innocent Le Masson, Lyon, 1697 ; réédition : Annecy, 1895.

ARGENSON (Marc‑René Le Voyer, marquis d') (1652 – 1721). D'une ancienne maison originaire de Touraine, il naquit en 1652 à Venise, issu d’un père ambassadeur de France. Après avoir occupé quelque temps une charge de maître des requêtes, il fut nommé en 1697 lieutenant‑général de police, et remplit cet emploi avec autant d'habileté que de succès. Il devint conseiller d'État en 1709 et garde des sceaux en 1718. Il mourut à Paris le 8 mai 1721.

BEAUFORT (Joseph de), fut successivement à Châlons et à Paris grand-vicaire de M. de Noailles, qui avait en lui confiance, et qui le choisit même pour confesseur. Il fut le « biographe-éditeur anonyme » du frère carme Laurent. (V. sur lui : Frère Laurent de la Résurrection, Ecrits et entretiens…, Conrad de Meester, Cerf, 1996.)

BEAUMONT (Pantaléon de), fils de Henri de Beaumont et de Marie de Salignac, sœur consanguine de Fénelon, naquit en 1660 au château du Gibaut. Il fut associé à Fénelon, en 1689, en qualité de sous‑précepteur du duc de Bourgogne. La disgrâce qui accabla, au mois de juin 1698, les amis de Fénelon, obligea l'abbé à se retirer à Cambrai, où l'archevêque le fit son grand‑vicaire. Il est souvent désigné dans la Correspondance sous le nom de Panta. Nommé en 1716 à l’évêché de Saintes, il se concilia l’estime et la considération générale. Il mourut à Saintes en 1744.

BEAUVILLIER (Duchesse de) (1655 ? – 1733). Henriette‑Louise Colbert, née en 1653 ou en 1655, épousa le 19 janvier 1671, Paul de Beauvillier. Elle devint dame du Palais le 27 janvier 1680. Naturellement gaie et mondaine, elle avait cependant vite subi l'influence de son mari qui écrivait le 10 juin 1677 : « Elle a plus d'envie que jamais de contenter Dieu et il me semble qu'elle ne recule pas ». Elle fut au nombre des auditrices de M. Bertot à Montmartre. Elle ne mourra, après un long veuvage, que le 19 septembre 1733. (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 49, note 1 à la lettre 8.) - Il s’agit d’une des plus anciennes dirigées de Fénelon. Elle se serait éloignée de Madame Guyon qui dit : « J'ai connu que Dieu avait bien d'autres desseins sur l'époux [le duc de Beauvillier] que sur l'épouse, quoiqu'elle fût bonne. » (lettre à Fénelon, fin août 1693), « J'ai fait, il y a huit jours, un songe de M. de B., qui me priait de ne point me mêler d'elle, et qu'elle voulait aller par la voie sûre, reprenant même, s'il était

nécessaire, les prières vocales pour tout exercice ; elle paraissait fort irritée, m'accusant de découvrir à B. [Fénelon] jusqu'à ses pensées, elle ne voulait plus de commerce avec moi…» (lettre du 24 octobre 1694).

BEAUVILLIER (Paul de Beauvillier, duc de Saint-Aignan, dit de) (château de Saint-Aignan, 24 octobre 1648 ? – 31 août 1714). Troisième fils de François de Beauvillier (ou Beauvilliers) et de sa première épouse, Antoinette Servien de Montigny (décédée le 22 janvier1680). Il épousa, le 21 janvier 1671, Henriette Louise Colbert, seconde fille de Jean-Baptiste Colbert, et de ce mariage naquirent treize enfants. Gouverneur du duc de Bourgogne (16 août 1689) et du duc d’Anjou (25 août 1690), ministre d’Etat (24 juillet 1691), gouverneur du duc de Berry (24 août 1693). « Il conçut de bonne heure une haute estime pour Fénelon, avec qui il se lia très étroitement, par les soins de M. Tronson, leur commun directeur. Nommé gouverneur du duc de Bourgogne, et libre de choisir ses coopérateurs, il se fit associer Fénelon en qualité de précepteur, et partagea constamment les soins de son emploi avec le duc de Chevreuse, son beau‑frère. Après la disgrâce de Fénelon, le duc de Beauvillier continua de correspondre avec lui, mais dans le plus grand secret… » (Fénelon, 1828). - Saint-Simon fait de ce puissant, qui fut ministre des Finances de Louis XIV, un rare éloge : « ...[il me dit] qu’il n’avait jamais souhaité aucune place, [...] qu’il n’y avait d’attachement que pour le bien qu’il y pouvait faire [...] Il n’avait qu’à attendre la volonté de Dieu, en paix et avec soumission. [...] Il m’embrassa avec tendresse, et je m’en allai si pénétré de ces sentiments si chrétiens, si élevés et si rares, que je n’en ai jamais oublié les paroles, tant elles me frappèrent... » (éd. Cheruel, vol. 2, ch. 8, p. 124). - Voir : Fénelon (Orcibal), t. III, p. 51, note 13 à la lettre 8. ; Lizerand, Le duc de Beauvillier, 1648‑1714, Paris, 1933.

BENEDICTINES DU SAINT-SACREMENT : religieuses de la congrégation de l’Adoration perpétuelle du Saint-Sacrement, fondée par Catherine de Bar, la mère Mechtilde, appréciée de Mme Guyon. Leur couvent formait un domaine considérable, avec un grand jardin de forme triangulaire, adjacent au couvent des Carmes. Fénelon et probablement Madame Guyon ont connu Frère Laurent. - Conrad de Meester, Frère Laurent de la Résurrection, Cerf, 1996, donne en annexe I le plan du grand ensemble formé par les Carmes, les Bénédictines et Notre-Dame-de-Consolation, qui recouvrait l’actuel quadrilatère délimité par la rue de Vaugirard, la rue Cassette, la rue du Cherche-Midi, la rue du Regard.

BERNIERES (Jean de Bernières de Louvigny) (1602‑1659). Ce laïc fut jusqu'à sa mort l'âme de la Compagnie de l'Ermitage de Caen. Il fut influent sur Marie de l’Incarnation (du Canada), Jacques Bertot, etc. Ses ouvrages furent condamnés par l'Inquisition les 26 juillet 1689 et 12 décembre 1690, mais M. Tronson écrivait le 14 juillet 1690 à l'évêque d'Arras : « J'ai peine à croire que l'on ait condamné à Rome le livre du Chrestien intérieur, comme il paraît en ce pays ici. Peut‑être l'italien n'est‑il pas conforme à notre français et qu'il y aura quelque chose de différent qui l'aura fait condamner… » - Nicole, qui s'acharnera contre Bernières dans son Traité de l'oraison (1695), s'étant

prévalu des mesures romaines, M. de la Trappe s'excusa d'en avoir recommandé en 1690 la lecture aux religieuses des Clairets. Voir : UL, t. V, p. 116, n. 4 ; Heurtevent R., L'œuvre spirituelle de J. de Bernières, Paris, 1938 ; Luypaert, L., Revue d'histoire ecclésiastique, 1940, pp. 19‑130 ; Fénelon (Orcibal), t. III, p. 342, note 3 à la lettre 192 ; Tronc, D., Revue XVIIe siècle, no. 218, 2003, « Une filiation mystique : Chrysostome de Saint-Lô, Jean de Bernières, Jacques Bertot, Jeanne-Marie Guyon. »

BERTIER (David‑Nicolas de) (1652 – 1719), évêque de Blois. Né à Toulouse en 1652, il était issu d'une famille parlementaire. Il aurait séjourné en même temps que Fénelon à Saint-Sulpice. Il prêcha aux Nouvelles Catholiques alors que Fénelon en était supérieur. Il devint en 1690 vicaire général de l'évêque de Chartres, Godet des Marais, qui lui confia les nouveaux convertis des régions de Blois et de Vendôme. Nommé le 22 mars 1693 à l'évêché de Blois nouvellement créé, il ne reçut l'institution canonique que le 4 juin 1697, fut sacré le 15 septembre et entra à Blois le 26 juin 1698. Cet ami de Fénelon fut mêlé à l'affaire des Maximes des Saints et aux querelles jansénistes ; il mourut le 20 septembre 1719. (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 59, note 1 à la lettre 10.)

BERTOT (Jacques) « Monsieur Bertot ... natif de Coutances... grand ami de ... Jean de Bernières ... s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de religieuses ... [à diriger] plusieurs personnes ... engagées dans des charges importantes tant à la Cour qu’à la guerre ... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la Providence l’attacha à la direction des religieuses bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort ... [au] commencement de mars 1681 après une longue maladie de langueur. ... [Il fut] enterré dans l’église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes ... ont toujours conservé un si grand respect ... [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières. » (Introduction [par Madame Guyon] au Directeur mystique, 1726). Voir : vol I de cette correspondance, p. 45 : « Monsieur Bertot, directeur mystique » ; Tronc, D., Revue XVIIe siècle, no. 218, 2003, « Une filiation… » ).

BETHUNE-CHAROST (Nicolas de) (1660 -12 septembre 1699), neveu des Foucquet, beau-frère de la duchesse de Charost, parent du comte de Vaux (le gendre de Madame Guyon), quiétiste. « Il avait dans l'Église tout le mérite imaginable » (Chamillart, 20 avril 1696), et « vivait fort pieusement et fort retiré chez son père » ; « Docteur en théologie et abbé du Tréport, il mérita de vifs éloges de M. Tronson (16 janvier 1687), dans les Mémoires de Sourches (20 avril 1696) et du curé de Versailles, M. Hébert, qui fit tous ses efforts, en septembre-octobre 1695, pour lui faire obtenir l'évêché de Châlons. Mais Mme de Maintenon s'y opposa, ce qui nous étonne d'autant moins que nous savons que Mme Guyon lui avait donné le titre d'aumônier des Michelins » (Fénelon, Orcibal, qui cite l’éd. de Saint-Simon par Boislisle, t. VI, p. 324, ainsi que Langlois). 

BÉTHUNE (duc Armand II de,)(1663-1747). « Armand II de Béthune, marquis de Charost, fils de Louis-Armand I de Béthune, deuxième duc de Charost et de Marie Foucquet, né le 5 mars 1663. Lieutenant au régiment du Roi en 1683 et capitaine en 1684, colonel du régiment de Brie la même année, lieutenant général des provinces de Picardie, Boulonnais, etc., en 1687, colonel du régiment de Vermandois en 1690, brigadier en 1693, gouverneur de Doullens en 1694, maréchal de camp en 1696 ; il avait pris en 1695 le titre de duc de Charost sur la démission de son père. Il devint lieutenant général en 1702, gouverneur de Louis XV en 1722, et mourut le 23 octobre 1747. D'après Saint‑Simon, Beauvillier « ne le jugeait propre qu'aux choses du dehors et en effet ne lui communiquait jamais rien » en dépit de leur commune appartenance au « petit troupeau guyonnien ». (Boislisle, t. V, p. 174, t. XXII, pp. 120 sq.). » (Fénelon, Orcibal, t. III, p. 240, note 2 à la lettre 101.)

Beynes. « La première rencontre de Fénelon et de Madame Guyon, sortie de la Visitation de la rue Saint‑Antoine le 13 septembre 1688, avait eu lieu au château de Beynes, appartenant à la duchesse de Charost […] un peu avant le 3 octobre, date à laquelle l'abbé écrivit une lettre de Paris où ils étaient revenus dans le même carrosse. » (Fénelon, Orcibal, t. III, p. 153, note 1 à la lettre 44.)

BLETTERIE (Jean‑Philippe‑René de La), professeur d'éloquence au collège royal de Paris, et membre de l'Académie des belles‑lettres, naquit à Rennes en 1696. II est connu par les Histoires de Julien l'Apostat et de l'empereur Jovien.

Blois (évêque de) : Voir BERTIER.

BOILEAU (Jean-Jacques)(1649 – 1735). « Fils d'un apothicaire, Jean-Jacques Beaulaigue (dont Boileau est la forme francisée) naquit à Agen le 9 octobre 1649. Il étudia la théologie à Toulouse et reçut en 1677 de l'évêque Claude Joly la cure de Saint-Etienne d'Agen, […] fut appelé à Paris comme précepteur des jeunes enfants du duc de Luynes. Il resta dans son hôtel jusqu'en 1693 ou même 1694, et se lia avec tout le groupe janséniste : Nicole, Quesnel, Duguet, le P. de La Tour, le P. Fouquet, Lemeur, Couët, Dodart, Daguesseau père, du Charmel, le dominicain Massoulié […]. Il fut ensuite « modérateur des études théologiques » de Gaston de Noailles et demeurait avec lui au petit séminaire de Saint-Sulpice (rue du Pot-de-fer) quand le jeune homme fut élevé à l'évêché de Châlons. Après avoir, semble-t-il, pris la précaution de consulter le groupe sulpicien (Tronson, Leschassier, Godet-Desmarais, D.N. de Bertier, J.H. de Flamenville), L.-A. de Noailles l'appela en 1696 à l'archevêché en qualité de théologien et le chargea souvent de la rédaction de ses mandements. Forcé de se séparer de lui, il le dédommagea en 1704 par une prébende à la collégiale Saint-Honoré. Bien que l'ancien curé de Versailles Hébert ait soutenu qu'il n'était pas janséniste ... il mourut appelant et réappelant le 10 mars 1735 [...] » (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 241, note 4 à la lettre 101) - « D’après le P. Léonard, « il est visité par les plus habiles gens et même de qualité... Quand M. Nicole ne peut pas donner conseil sur quelque chose, il renvoie à M. Boileau. Il

est valétudinaire, fort simple et fort humble. » (Id., t. V, p. 17, note 1 à la lettre 310A.) 

BON (Marie) (1636 - 1680). Cette religieuse attachante, influente sur le père La Combe, « toute en lumières » selon Madame Guyon, est l’auteur d’un Catéchisme spirituel pour les personnes qui désirent vivre chrétiennement […]. Ce beau texte suit immédiatement deux copies des Torrents de Madame Guyon dans le recueil constitué à Saint-Sulpice vers 1700, ms. 2056. Marie Bon naît en 1636 en Dauphiné, son père est avocat au Parlement de Grenoble ; elle entre en religion à vingt-deux ans. Elle a vingt-huit ans quand M. de Courbon, le vicaire de l’archevêque de Vienne, lui commande d’écrire. Elle objecte que « l’effort de l’imagination [...] éloignerait [...] de la pureté avec laquelle Dieu veut que je reçoive la grâce ». Son père est assassiné la même année. Au parloir, où elle va par ordre, les personnes accourent de tous côtés : « Elle disait avec une sainte liberté [...] aux gens de qualité et aux autres les défauts [...] ils n’avaient aucun repos de conscience qu’ils n’eussent exécuté ce qu’elle les avait priés de faire ». Supérieure du monastère, elle dirige une comtesse piémontaise qui fonde un couvent d’ursulines à Turin. Puis elle subit une persécution qui dure plus de sept ans, à la suite de la publication d’un « Traité de l’oraison » traduit en italien. Elle expire dans l’amour de Dieu en 1680 à quarante-cinq ans. (v. La Vie de la Mère Marie Bon de l’Incarnation, religieuse Ursuline de Saint Marcellin […] par le P. Jean Maillard, 1686).

BOSSUET (Jacques-Bénigne)(1627 – 1704). Voir la synthèse de J. Le Brun : La Spiritualité de Bossuet, Klincksieck, 1972 ; on se reportera également à UL, Correspondance de Bossuet, en particulier au tome XV, où la chronologie couvre les pages 431 à 516.

BOURBON (Guillaume)(1629 – 1709). « Né en 1629 dans 1e diocèse de Lyon, embrassa l'état ecclésiastique, et entra en 1660 au séminaire de Saint‑Sulpice. […] Il servit successivement de secrétaire à MM. de Bretonvilliers, Tronson et Leschassier, supérieurs généraux de la compagnie, qui l'honorèrent toujours d'une confiance particulière. Plusieurs lettres de Fénelon […] montrent la haute estime dont il était pénétré pour ce vertueux prêtre. I1 mourut an séminaire de Saint‑Sulpice le 15 novembre 1709 […] ».(Fénelon, 1829)

Bourbon-l’Archambault : Cette petite ville d’eau située près de Moulins est très fréquentée au XVIIe siècle : « L’eau de ses bains ou puits est claire, limpide et si chaude qu’on n’y peut tenir la main. [...] Au dessus du couvent des capucins est une belle promenade, qui consiste en trois allées, l’une au-dessus de l’autre, pratiquées dans un terrain ...[donné] aux capucins à condition d’en tenir la porte ouverte pour la commodité publique. » (Expilly, Dictionnaire). Madame Guyon s’y promenait probablement - comme plus tard la maréchale de Noailles à laquelle l’abbé de Langeron écrivait : « Je vous souhaite, Madame, une fraîcheur de sang qui vous fasse si bien dormir, que vous n’ayez jamais besoin des capucins. » (Fénelon (Orcibal), Lettre 1107bis du 3 octobre 1706.) – Les traitements concernent la rhumatologie (polyarthrite, arthroses) et la gynécologie (infections chroniques).

BOUVIER (Dom Grégoire), chartreux de Gallion, demi-frère de Madame Guyon, mort au mois de février 1698.

CAMUS (Etienne Le)(1632 – 1707). A ne pas confondre avec le célèbre Camus (Jean-Pierre), (1582-1652), évêque de Belley, écrivain abondant. Originaire d'une ancienne famille de robe, Etienne Le Camus fut nommé en 1671 à l'évêché de Grenoble, et créé cardinal par Innocent XI en 1686. Sur son attitude assez courageuse mais « subordonnant le sort de Mme Guyon à des intérêts majeurs », voir : Orcibal, Etudes…, 1997, p. 799-817 : « Le cardinal Le Camus…».

CATHERINE DE BAR (1614-1698) : Voir MERE DU SAINT- SACREMENT.

CHÂLONS (l'évêque de). Voir NOAILLES.

CHANTERAC (Gabriel de la Cropte de) ( - 1715). « D'une ancienne famille du Périgord, était proche parent de la mère de Fénelon. Ayant embrassé l'état ecclésiastique, il entra en 1662 au séminaire de Saint‑Sulpice, où il fit ses études théologiques. Il était déjà grand‑vicaire de Cambrai, lorsque Fénelon le choisit en 1697 pour son agent à Rome, dans l'affaire du livre des Maximes. C'était, au témoignage de M. Pirot, un zélé partisan de Bossuet, [et] un homme sage, pacifique, instruit et vertueux. Il mourut à Périgueux en 1715. » (Fénelon, 1829).

CHARLOTTE DE SAINT‑CYPRIEN, religieuse carmélite, nommée dans le monde Guichard [ou Guichart] de Péray, ( - 1747). Elle était nièce du marquis de Dangeau. Protestante, elle fut convertie par Fénelon, avec qui elle continua d'être en correspondance. Plusieurs lettres sont adressées en 1732 au marquis de Fénelon. (Fénelon, 1829). Elle est un lien entre le Carmel de Paris, où elle fit profession en 1689, et le cercle de Madame Guyon. Elle mourut en 1747 à Pont-Audemer (Eriau, L’ancien Carmel du Faubourg Saint-Jacques, 1929, p. 487).

CHAROST (duc de)(1663-1747). Voir BETHUNE (duc Armand II de).

CHAROST (duchesse de). « Marie Foucquet (1641 ?‑14 avril 1716). Fille unique du surintendant, elle épousa le 12 février 1657 Arnaud de Béthune (1640‑1717) […] Exilés à Montargis lors de la chute du surintendant, ils avaient logé chez M. de La Mothe et lié amitié avec Mme Guyon dont la fille épousera en 1689 le comte de Vaux, frère consanguin de la duchesse. Ces relations personnelles s'accompagnèrent vite de communes tendances mystiques. Saint-Simon paraît exceptionnellement bien renseigné lorsqu'il affirme que « Mme Guyon ne fit que suivre les errements d'un prêtre nommé Bertaut [Bertot] […] qui, bien des années avant elle, faisait des discours à l'abbaye de Montmartre, où se rassemblaient ses disciples, parmi lesquels on admirait l'assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XV, s'y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé » (Addition 127 à

Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413). Le mémorialiste […] célèbre celle-ci comme « la grande âme du petit troupeau, l'amie de tous les temps de Mme Guyon, et celle devant qui M. de Cambrai était en respect et en admiration et tous ses amis en vénération profonde » (Boislisle, t. V, p. 173, v. aussi t. II, p. 344 sq., t. III, p. 93, ainsi que la table). C'est la duchesse de Charost qui mit en présence, dans son château de Beynes, Fénelon et Mme Guyon et qui fit aussi connaître la mystique aux Chevreuse, à la duchesse de Mortemart, puis en 1690, aux Beauvillier. » (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 438, note 4 à la lettre 267.) - « Madame G[uyon] était, disait-il [il s’agit de Monsieur Bertot], sa fille aînée, et la plus avancée, et Madame de Charost était la seconde, aussi soutient-elle à présent ceux qui doutent. Elle paraît à la tête du parti, pendant que Madame Guyon est absente ou caché. » (A. S.-S., ms. 2072 du fonds Fénelon : « Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon. » [pièce 504 de ce vol.])

CHARTRES (l'évêque de). Voir GODET‑DESMARAIS.

CHAULNES (Louis‑Auguste d'Albert d'Ailly, vidame d'Amiens, puis duc de)(1676-1744), cinquième fils du duc de Chevreuse, naquit le 20 décembre 1676. « Pendant 1a guerre de la succession d'Espagne, il servit sous le duc de Bourgogne dans plusieurs campagnes, et se distingua particulièrement au malheureux combat d'Oudenarde, en 1708. Il fut souvent l'intermédiaire de la correspondance habituelle qui existait entre le jeune prince et l'archevêque de Cambrai. Il mourut maréchal de France le 9 novembre 1744. » (Fénelon, 1829). V. la première note très détaillée d’Orcibal à la lettre 1016 de la CF adressée au Vidame d’Amiens le 22 octobre 1704 : «   La correspondance spirituelle qui commence avec cette lettre fut fréquemment coupée de rencontres, le dernier des fils de Chevreuse ayant toujours servi en Flandres jusqu’à la fin de la guerre […] ».

CHÉRON : Nicolas Chéron « fut, avec Coquelin, élu promoteur à l’Assemblée de 1682 ; la complaisance qu’il y montra lui valut l’abbaye de La Valasse […] Il recevait en outre du clergé une pension de quatre mille livres sous prétexte de préparer un recueil des édits et arrêts concernant le spirituel et le temporel, travail dont il n’avait pas fait une page lorsqu’il mourut ». (UL, Correspondance de Bossuet, tome III, p. 380.)

CHETARDIE (Joachim, Trotti de la) (1636-1714). D’une famille de petite noblesse limousine, entré au séminaire de Saint-Sulpice en 1657, il enseigna la morale dans les séminaires de Limoges, du Puy et de Bourges. Curé de Saint-Sulpice de 1696 à sa mort, il fut le confesseur imposé à Madame Guyon, juge des Maximes, enfin directeur de Madame de Maintenon à partir de 1709. Ses Œuvres furent publiées par Migne. « Il fut, grâce à ses dons de pédagogue et d’orateur, une des grandes figures du renouveau pastoral de son siècle » (DS, art. La Chétardie [par I. Noye] , vol. 9, col. 33) - Voir aussi Fénelon (Orcibal), t. V, p. 67, note 7 à la lettre 344, ainsi que l’appréciation critique que porte sur ce jaloux Madame Guyon le 1er mars 1697 : « Il [La Chétardie] me dit qu'il avait vu N. [Fénelon], un petit prêtre plus gueux que lui, et tout d'un coup

devenu ce qu'il est devenu, qu'il a cherché de l'honneur, qu'il n'a eu que l'ambition, et que l'humiliation lui est venue […] » .

CHEVREUSE (duchesse de)( - 1732). Jeanne‑Marie‑Thérèse Colbert, fille aînée du grand Colbert épousa le duc de Chevreuse en 1667. De ce mariage naquirent dix enfants. La duchesse de Chevreuse survécut longtemps à son mari, n'étant morte qu’en juin 1732. Elle fit partie « du « couvent de la Cour » composé (en 1688) des duchesses de Chevreuse, de Beauvillier, de Mortemart, de Ventadour et de Guiche, de la comtesse de Morstein, Mme de Miramion, et (ensuite) de Madame Guyon. » (note 721, Langlois).

CHEVREUSE (Charles-Honoré d’Albert, duc de Luynes, duc de Chevreuse) (1656-1712). Il fut élève des petites écoles de Port-Royal, gendre de Colbert, beau-frère et ami du duc de Beauvillier, conseiller particulier respecté par Louis XIV, et après 1704, ministre d’Etat : « les ministres des affaires étrangères, de la Guerre, de la Marine et des Finances avaient ordre de ne lui rien cacher » (Pillorget, R. et S., France baroque, France classique 1589-1715, I. Récit, Laffont, 1995, p. 1162.) - Saint-Simon, dont on souligne parfois la férocité, lui élève le « tombeau » suivant : « J’ai parlé ailleurs [...] de la droiture de son cœur, et avec quelle effective candeur il se persuadait quelquefois des choses absurdes et les voulait persuader aux autres [...] mais toujours avec cette douceur et cette politesse insinuante qui ne l’abandonna jamais, et qui était si sincèrement éloignée de tout ce qui pouvait sentir domination ni même supériorité en aucun genre [...] C’est ce même goût de raisonnements peu naturels qui le livra avec un abandon qui dura autant que sa vie aux prestiges de la Guyon et aux fleurs de M. de Cambrai [...] Sa déférence pour son père le ruina, par l’établissement de toutes ses sœurs du second lit dont il répondit, et les avantages quoique légers auxquels il consentit pour ses frères aussi du second lit, et qui ne pouvaient rien prétendre sans cette bonté. Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là. [...] Le désordre de ses affaires, la disgrâce de l’orage du quiétisme qui fut au moment de le renverser, la perte de ses enfants, celle de ce parfait dauphin, nul événement ne put l’émouvoir ni le tirer de ses occupations et de sa situation ordinaire avec un cœur bon et tendre toutefois. Il offrait tout à Dieu, qu’il ne perdait jamais de vue ; et dans cette même vue, il dirigeait sa vie et toute la suite de ses actions. Jusqu’avec ses valets il était doux, modeste, poli ; en liberté dans un intérieur d’amis et de famille intime, il était gai et d’excellente compagnie, sans rien de contraint pour lui ni pour les autres, dont il aimait l’amusement et le plaisir; mais si particulier par le mépris intime du monde… » (Saint-Simon, éd. Cheruel, Livre 10, Chapitre 12.). (Voir aussi : Fénelon (Orcibal), t. III, p. 155, note 15 à la lettre 44.).

CLÉMENT XI (Jean‑François Albani)(1649 – 1721). « Il fut créé cardinal en 1690 par Alexandre VIII. […] [Innocent XII] étant mort en 1700, le cardinal Albani fut élu à sa place le 23 novembre de la même année. On eut peine à vaincre sa répugnance. Ce fut lui qui donna en 1713 la constitution Unigenitus contre les Réflexions morales du P. Quesnel. Il mourut le 19 mars 1721. Ses dispositions bien connues pour Fénelon le firent charger par le pape Innocent XII

de la rédaction du Bref contre le livre des Maximes, et ce fut lui qui détermina le Souverain Pontife à écrire au prélat, après sa soumission, un Bref de satisfaction. Depuis son exaltation au pontificat, il continua de témoigner à l'archevêque de Cambrai l'estime et l'affection la plus sincère. » (Fénelon, 1829).

COLBERT (Henriette‑Louise), voir BEAUVILLIER (duchesse de-). Membre du « couvent de la Cour ».

COLBERT (Jacques‑Nicolas), second fils du grand Colbert, (1654 - 1707). Nommé coadjuteur de Rouen en 1680, il devint archevêque titulaire en 1691. « Fénelon, qui avait eu occasion de le voir dans la société des ducs de Beauvillier et de Chevreuse, ses beaux‑frères, gagna aussitôt sa confiance, et en profita quelquefois pour lui rappeler avec franchise des vérités que les meilleurs amis n'ont pas toujours le courage de se dire. II ne faut pas le confondre avec Charles‑Joachim Colbert, son cousin, évêque de Montpellier, connu par son opposition à la Bulle Unigenitus. » (Fénelon, 1829).

COLBERT (Jeanne-Marie, voir CHEVREUSE (duchesse de).

COLBERT (Le « Chevalier »), fut blessé le 25 août 1694 d’un coup de mousquet à la tête dans le défilé de Valcourt en allant à l’attaque d’un village. Son laquais vint aussitôt à Paris chercher un chirurgien. « La duchesse de Beauvillier qui aimait tendrement son frère voulut à toute force l’aller trouver ; mais toute sa famille l’empêcha parce qu’elle était grosse de cinq mois et, à sa place, M. et Mme de Chevreuse partirent en diligence pour se rendre à Maubeuge où le blessé s’était fait transporter. Le 4 septembre on annonçait sa mort, fâcheuse nouvelle pour Seignelay qui revient ce jour de Brest » (Sourches, t. III, p. 143, 146, 151). Il n’est donc pas étonnant que Mme Guyon, qui était elle-même partie soigner son fils, ait rencontré les Chevreuse à Saint-Quentin (v. Masson, p. 276). D’après sa lettre à Chevreuse du 20 septembre 1694, c’est entre Saint-Quentin et Philippeville qu’elle apprit que le chevalier était « mort et sauvé ». Fénelon (Orcibal).

Confession : Sur les confesseurs et leurs relations de pouvoir ambiguës avec les femmes, dont témoigne l’épisode « du menton » exposé dans la Vie 1.4.5, v. M. Bernos, Les cahiers Dolois, 1996-1997, « La femme au confessionnal à l’époque moderne ». Sur l’attitude de saint Jean Eudes qui n’hésitait pas, comme tous les confesseurs de l’époque, à refuser parfois l’accès aux sacrements, v. Charles Berthelot du Chesnay, Les missions de Saint Jean Eudes, Contribution à l’histoire des missions en France au XVIIe siècle, Procure des eudistes, 1967.

Curé de Versailles. Voir HEBERT (François).

DESGREZ (François). Lieutenant du guet, qui arrêta la Brinvilliers, empoisonneuse, et fut aussi chargé de surprendre Mme Guyon. On sait peu de chose de lui : il était « honnête homme, humain, et ne faisait que le mal dont ses ordres et son emploi ne le pouvaient exempter » selon les Mémoires de Daniel de Cosnac. Il décéda en 1705, nous apprend Levesque. V. UL, vol. V, p. 487, et vol. VIII, p. 28.

DESKFORD. Lord Deskford, James Ogilvie (1690-1764). Son nom est souvent corrompu en Exford. De santé fragile, il étudia l’histoire et le français ; il vécut à Cullen House. Il fut arrêté en août 1715 et confiné un moment au château d’Edimbourg. Il eut une vie utile, prenant activement part au gouvernement local de Cullen, introduisant des manufactures de tissus, devenant vice-amiral d’Écosse. Sa première femme appartenait à la famille des Dupplin. Il se remaria en 1723.

DEVILLE, (ou De Ville). Aumônier du marquis de Charost, écarté d’une tentation charnelle par une affectation aux armées. Mme Guyon avoua un moment avoir confondu la sœur Rose, béate « tombée du ciel », avec une autre Toulousaine, la des Agues, qui avait trompé l'abbé de Ville. (CF, Lettre 310A, note 2).

DUPUY (Isaac). Souvent désigné par « Put[eus] » ou même « p. », surnom amical d'Isaac du Puy, Dupuy ou Dupuis. Ce surnom à partir du puits (latin puteus) comme ce fut le cas de l’académie des frères « putéans » Pierre et Jacques Dupuy (v. Pintard, Le Libertinage érudit, p.93). « Il avait été nommé le 1er septembre 1689 gentilhomme de la manche du duc de Bourgogne, qu'il devait accompagner partout. Il avait été auparavant porte‑manteau, puis gentilhomme ordinaire du Roi et, selon les Nouvelles ecclésiastiques, il appartenait à une « sainte société de gentilshommes qui demeurent près des carmes déchaussés de Paris et en était un des plus fervents » (B.N.F., Nouv. Acq. Fse 1432, f°75r°). Saint‑Simon confirme qu'il « était initié de tout temps parmi les plus dévots de la cour, ce qui l'avait fait particulièrement connaître à M. de Beauvillier; mais, ce qui est rare à un dévot de la Cour, c'est qu'il était fort honnête, fort droit, fort sûr, et, avec peu d'esprit, sensé et à l'esprit juste, fidèle à ses amis, sans intérêt, ayant fort lu et vu, et beaucoup d'usage du monde. » (Boislisle, t. II, p. 412). Dès janvier 1696, le duc de Noailles le désignait au Roi comme le responsable de la conversion de la duchesse de Guiche au quiétisme. [v. ci-dessus notre sélection de pièces issues de la correspondance de Madame de Maintenon, n°19 et 32]. On ne s'étonnera donc pas qu'il ait été chassé en juin 1698 avec les autres amis de Fénelon. Il resta en rapport avec Mme Guyon dont il a copié beaucoup de lettres […] Il renseignait en 1737 le marquis de Fénelon. » (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 241, note 5 à la lettre 101.)

DUTOIT (1721-1793). Jean-Philippe Dutoit-Membrini naquit d’un père vaudois qui renonça à devenir pasteur, jugeant sévèrement l’état du clergé protestant, et d’une mère d’origine italienne. À trente et un ans il traversa une crise intérieure. Il apprécie Voltaire, puis l’année suivante les Discours de Madame Guyon, découverts chez un bouquiniste. Sous son inspiration, il devint un pasteur aimé par un public qui goûtait ses exhortations pleines de flamme, à l’opposé des discours académiques des pasteurs du temps : « Quand il arrivait au temple, les avenues étaient si remplies de monde qu’il disait plaisamment : « Si je ne trouve pas de place, il faudra que je m’en retourne ». À trente-neuf ans, des ennuis de santé le firent renoncer à prêcher. Il commença à correspondre avec beaucoup de frères spirituels, dont le Suédois

Klinkowström et l’Allemand Fleischbein. Ce dernier le dirigeait : « Quinze ans je lui ai obéi à l’aveugle et m’en suis infiniment bien trouvé. » Il passa deux années à Genève et publia en 1767-1768 la Correspondance de Madame Guyon, augmentée de celle, secrète, avec Fénelon. Un certain nombre de nouveaux fidèles s’attachèrent à « la doctrine de l’intérieur ». Informés de l’existence à Lausanne d’un groupe suspect de piétisme, les autorités bernoises firent une saisie des livres et écrits de Dutoit, dont la liste nous prouve la conscience qu’il avait de la filiation Bernière-Bertot-Guyon. Cet événement, qui le marqua, se produisit le 6 janvier 1769 : il avait quarante-huit ans. Il eut la joie de rencontrer à cinquante-six ans son fidèle disciple Pétillet, mais sa santé empira, et il traversait des périodes d’angoisse. Il publia les quarante volumes de la réédition des œuvres de Madame Guyon entre 1789 et 1791. Il mourut en 1793 âgé de soixante-douze ans.

DU TOURP (Mme). Une des trois Dames expulsées de Saint-Cyr, v. notre note à la lettre du 1er décembre 1694 à Chevreuse, donnant le texte de l’interdiction de Louis XIV qui rend tout retour ultérieur impossible.

Enquête des ducs. Le 5 septembre 1694, Beauvillier avait déjà adressé au supérieur de Saint‑Sulpice deux lettres : « Je vous conjure, Monsieur, de m'accorder un temps pour que Mad. de Charost puisse vous mener Mad. Guyon à Issy. Entretenez‑la le plus à fond que vous pourrez, et tâchez de vous assurer de ses sentiments. Cela sera utile à la suite, pour démêler ce que nous cherchons à connaître […] » Autre billet, « Madame la duchesse de Charost ira à Issy un de ces jours, Monsieur, et trouvera occasion de mener avec elle Madame Guyon. Servez‑vous de cette conjoncture pour l'observer autant qu'il vous sera possible, et pour la faire parler sur toutes les choses qui vous paraîtront les plus propres à connaître ce que c'est que cette dame et son caractère. […] » (A.S.-S., t. XI, ff. 42 et 43‑44), et, le 3 octobre, Chevreuse avait écrit de Fontainebleau à M. Tronson […] » (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 456, note 9 à la lettre 285.)

FALCONI (Jean de Bustamante)(1596-1638), mercédaire. Il se consacra entièrement à la direction de conscience auprès des laïcs de Madrid, de la Cour et dans les monastères. La première de ses huit lettres est  un traité sur la méditation discursive dans lequel Falconi se défend du reproche d’attirer à l’oraison jusqu’aux porteurs d’eau.  (v. DS, tome 5, col. 35 à 42).

FAMILLE : « Manon autrement (appelée) Famille », Marie de Lavau, provoque un quiproquo et les soupçons de La Reynie, surtout compte tenu de la Gantière qui prit son nom pour répandre des « abominations » (v. Vie 3.18.8). Elle fut emprisonnée huit ans à Vincennes, 15 mois à la Bastille (v. le rapport de d’Argenson reproduit dans ce volume).

FÉNELON (François de), dit l'abbé de Fénelon, (1685-1754). Ayant terminé ses études à Paris, chez les jésuites, il revint en 1714 à Cambrai. Fénelon le désigna par son codicille pour un de ses exécuteurs testamentaires. Il devint dans la suite, doyen du chapitre royal de Tarascon et grand archidiacre d'Avignon.

FÉNELON (Gabriel‑Jacques de Salignac)(1688  – 1746). Né le 25 juillet 1688, petit-fils du frère aîné de Fénelon, il était le second d’une famille de quatorze enfants. Mousquetaire en 1704, colonel du régiment de Bigorre en 1709, il reçut une grave blessure le 31 août 1711 au siège de Landrecies, lors de l’enlèvement du camp ennemi à Hordain. Mal soigné, il subit une opération au début de février 1713, qui fut suivie de trois mois de maladie dont nous trouvons l’écho dans la correspondance. Il se rendit aux eaux de Barèges en 1714 avec « Panta », l’abbé Pantaleon de Beaumont. Ils s’attardèrent à Paris et à Blois. Commença alors une correspondance suivie avec Madame Guyon. Il fut inspecteur général de l’infanterie en 1718, brigadier en 1719. Il avait épousé, en décembre 1721, Louise‑Françoise Le Peletier, fille de Louis Le Peletier, premier président du Parlement de Paris. De ce mariage naquirent douze enfants. Son mariage avait fait de lui un parent du comte de Morville, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères ; celui-ci le désigna en 1724 pour l’ambassade de Hollande. Il y resta jusqu’en 1728, où il fut nommé plénipotentiaire au congrès de Soissons, puis retourna en Hollande de 1730 à 1744. Chevalier des Ordres du Roi en 1739, il servit comme lieutenant général dans l’armée du maréchal de Noailles, puis dans celle de Maurice de Saxe. Il était en passe d’obtenir le bâton de maréchal quand il fut blessé très grièvement à la bataille de Raucoux, près de Liège, et mourut quelques jours après, le 11 octobre 1746. Légataire universel de son grand-oncle et dépositaire de tous ses écrits originaux, qui lui avaient été remis par l’abbé de Beaumont, il les publia.

FÉNELON (Joseph‑François de Salignac), chevalier, puis comte de Fénelon, frère utérin de l'archevêque de Cambrai, devint en 1691 exempt des gardes du corps du Roi, et perdit cette place en 1698, à l'occasion de la disgrâce de son frère.

FÉNELON (le grand Fénelon, archevêque de Cambrai) (1651-1715). Supérieur des Nouvelles Catholiques à vingt-sept ans, il est chargé de convertir les protestants saintongeais. A trente-six ans, abbé en Cour, il est promis à une brillante carrière aidé par son aîné Bossuet. Il rencontre J.-M. Guyon en octobre 1688 : il a trente-sept ans, elle en a quarante. L’année suivante, il est nommé précepteur du duc de Bourgogne. Il est nommé archevêque de Cambrai à quarante-quatre ans. L’affontement avec Madame de Maintenon et Bossuet suivi de son refus d’abandonner  Madame Guyon le conduisent à une disgrâce relative : ses Maximes sont condamnées par Rome en mars 1699. Vrai pasteur au-delà du dignitaire d’Église pendant les misères de la guerre dans son diocèse, il meurt à 64 ans en janvier 1715, ayant conservé des relations étroites avec son initiatrice puis directeur mystique. V. DS, art. « Fénelon », par L. Cognet ; Fénelon, Œuvres I et II, éd. par J. Le Brun, Bibl. de la Pléiade ; Fénelon, Correspondance (v. en particulier l’ensemble du tome I : « Fénelon, sa famille et ses débuts ») ; Nouvel état présent des travaux sur Fénelon, C.R. I. N. 36, éditions Rodopi, Amsterdam-Atlanta, 2000, « Bibliographie chronologique (1940-2000). »

Filles au service de Madame Guyon : v. Famille et Marc.

FLEISCHBEIN (1700-1774) traduisit en Allemand les œuvres de Madame Guyon et fut également influencé par Ch. H. de Marsay. Il eut des disciples en son château de Pyrmont. Le jeune Karl-Philipp Moritz (1756-1793) décrit, dans le roman Anton Reiser, ce milieu alliant mystique guyonnienne et rigorisme.

FONTAINE (Louise Eugénie de Fontaine) (1608-1694). « Fille d'un secrétaire du Roi, elle était née de parents protestants ; après la mort de son père, elle se convertit avec sa mère en 1623. Elle fit profession à la Visitation en 1630 et acquit bientôt la plus haute considération, jusqu'à passer pour une autre sainte Chantal ; aussi fut-elle à diverses reprises supérieure de son couvent, qu'elle gouverna pendant trente-trois ans. […] » (UL, VII, appendice III p. 500, note) (Voir le Port-Royal de Sainte-Beuve.)

FORBES. Trois membres de la grande famille des Forbes qui comporte même une branche suédoise furent liés au «quiétisme» écossais : Alexander, 4th Lord Forbes of Pitsligo (1678-1762), William, 14th Lord Forbes (1687-1730), James, 16th Lord Forbes (1689-1761). Ce dernier connut personnellement Madame Guyon et fut présent à Blois à son agonie. V. notre tome I.

FOUCQUET (Gilles)(11 mars 1637‑9 décembre 1694). Dernier frère du surintendant Gilles Foucquet, titré aussi seigneur de Mézières. Il acheta la charge de premier écuyer de la Grande Ecurie en octobre 1658, mais il la perdit dès septembre 1661 et fut chassé de la Cour. Il avait épousé en mai 1660 Anne, fille du marquis d'Aumont, gouverneur de Touraine et nièce du maréchal, dont il n'eut point d'enfants. Disciple de Monsieur Bertot et ami de Mme Guyon : elle parle de lui dans sa Vie et dans ses lettres postérieures à Chevreuse comme de son confident le plus intime. Quand elle s'éloigna de Paris en 1693, « l'écuyer Foucquet », seul à connaître sa retraite, se chargea de faire suivre sa correspondance. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 184, note 4 à la lettre 65.

FOUCQUET (Louis-Nicolas, gendre de Madame Guyon)(1654 – 1705). Fils aîné du surintendant, Louis‑Nicolas Foucquet, baptisé le 18 janvier 1654, portait le titre de comte de Vaux. La disgrâce de son père, puis son mariage, ne lui furent pas favorables : Saint‑Simon le dit « fort honnête homme et brave homme, qui a servi volontaire, à qui le Roi permettait d'aller à la Cour, mais qui n'a jamais pu être admis à aucune sorte d'emploi. Je l'ai vu estimé et considéré dans le monde » (Boislisle, t. XVI, p. 436, t. XXIX, p. 144). Il mourut à Paris le 31 mai 1705. – Sur son mariage, le 26 août 1689, avec la fille de Madame Guyon : « La conclusion d'un mariage était alors normalement précédée de l'évaluation de la fortune de chaque partie sur le mémoire que celle‑ci avait fourni. On voit que Gilles Foucquet, préférant les intérêts de son amie [Madame Guyon] à ceux de son neveu, avait de la situation financière du comte de Vaux une opinion moins favorable que lui‑même. » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 184, notes 4 et 5 à la lettre 65.

FOUCQUET-BÉTHUNE. Voir CHAROST (duchesse de)

GARDEN. Ils sont deux : James et son jeune frère Georges (1649-1733). Ce dernier, ami d’Henry Scougall, attaché à l’église cathédrale d’Old Machar, fut emprisonné lorsque les presbytériens déposèrent des ministres épiscopaliens, puis s’échappa en Hollande et fit des études médicales à Leyde. Il ne retourna en Écosse qu’en 1720. Wettstein, l'éditeur hollandais ami de Poiret, déclare qu’il n’a jamais connu quelqu’un de plus doux et modeste, ayant plus de bonté fraternelle.

GAUMONT (Gabriel de). « Prêtre, sieur de Chevannes, publia de 1673 à 1679 cinq opuscules sur Saint Denys l'Aréopagite, évêque de Paris, où il s'efforce d'identifier le disciple de saint Paul et le martyr de Montmartre. Dans sa Vie, Mme Guyon raconte qu’à la date de 1687, « M. l'abbé de Gaumont, homme d'une pureté admirable, âgé de près de quatre‑vingts ans, qui a passé toute sa vie dans la retraite sans diriger, prêcher, ni confesser », qui l' « avait connue autrefois », lui amena deux ou trois fois en visite le docteur de Sorbonne Bureau, qui s'était chargé d'une ancienne pénitente du P. de la Motte. Dépité, celui‑ci alla déposer à l'Officialité que sa sœur « faisait des assemblées avec M. Bureau et M. de Gaumont, et qu'il en avait même rompu quelques‑unes, ce qui était très faux ». En octobre 1687, le P. La Combe fut arrêté et Bureau atteint par une lettre de cachet. […] Marie Le Doux maîtresse d'école de la paroisse Saint‑Sulpice assura en 1695 qu' « elle était autrefois de la communauté des Quinze‑Vingts qu'avait établie M. de Gaumont, prêtre, sous la conduite de M. Bertaut [Bertot]. Depuis il donna à ces filles le P. de La Combe pour supérieur et voulait que Mme Guyon fût supérieure » (A.S.-S., 6° carton, n° 10, f. 39 v°). » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 182, note 2 à la lettre 65.

GEX : Cette ville présentait une grande variété de fondations catholique à la porte de la république de Genève : « carmes, capucins, ursulines, filles de la Propagation de la Foi, collège régenté par des carmes et hôpital desservi par des filles de la Charité [...] [la ville] est divisée en trois parties : la première est bâtie sur une petite hauteur à l’occident, où était anciennement le château, dont les vestiges prouvent qu’il était grand et considérable ; la seconde […] a trois portes, celle d’en-bas, au bout de laquelle est un petit faubourg, celle d’en-haut, qui est au nord, et qui conduit à un autre petit faubourg [...] La troisième partie de la ville est un assemblage de maisons situées au nord [...] quant au commerce, il n’y en a presque point dans cette ville à cause de la proximité de celle de Genève : on y voit seulement quelques artisans. » Expilly, Dictionnaire.

GENEVE (M. de-), v. ARENTHON.

GODET‑DESMARAIS (Paul)(1648 – 1709). « Né en 1648, Docteur en théologie en 1677, il demeura de longues années dans le séminaire de Saint‑Sulpice de Paris ; il prêcha aux Nouvelles Catholiques en 1688. Nous ne sommes renseignés sur les premiers rapports de Godet et de Mme de Maintenon que par une lettre de celle‑ci aux dames de Saint‑Louis : « […] je

contribuais à faire nommer Fénelon précepteur et Desmarets évêque de Chartres. J'avais déjà vu ce dernier à Saint‑Cyr où M. Gobelin l'avait introduit. » Brisacier recommanda fortement à la marquise de prendre Godet pour directeur, mais il « fut obligé d'employer tout le crédit qu'il avait sur l'esprit » de celui‑ci « pour l'y engager » et M. Tronson dut joindre ses instances aux siennes. […] La mort de Neufville de Villeroy ayant rendu vacant le 8 janvier 1690 l'évêché de Chartres dont dépendaient Versailles et Saint‑Cyr, Godet y fut nommé le 4 février par le Roi […] » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 288, note 2 à la lettre 147. – Voir également : DS, art. « Godet des Marais », vol. 6, col.556-562, où J. Le Brun analyse le rôle de Godet dans la querelle du quiétisme notant également sa docilité et son admiration pour Mme de Maintenon.

GRAMONT (Elisabeth Hamilton, comtesse de)(1640 ? – 1708). « Nièce du duc d'Ormond, Elisabeth Hamilton était née vers 1640 d'une très noble famille écossaise passée en 1610 en Irlande ; réfugiée en France sous Cromwell, celle‑ci la fit élever à Port‑Royal. Elle brilla après la Restauration à la Cour d'Angleterre et y épousa au début de 1664 Philibert, comte de Gramont, frère consanguin d'Antoine III duc de Gramont et maréchal de France. Elle fut nommée dame du palais le 21 février 1667. […] Une lettre de Mme de Maintenon fait placer la « conversion » de la comtesse à la fin de 1683, ce que semble confirmer le Journal de Danjeau à la date du 15 octobre 1687 : « La comtesse de Gramont est tout à fait dans la dévotion… » Elle mourut le 3 juin 1708. » (Fénelon (Orcibal), t. III, p.103, note 1 à la lettre 23).

GRAMONT (Marie-Christine de Noailles, duchesse de-)(1672-1748). [On ne doit pas la confondre avec la comtesse de Gramont née Hamilton]. Troisième des enfants du maréchal, née le 4 août 1672, mariée le 12 mars 1687 à Antoine de Gramont, comte de Guiche, duc en 1695, plus tard maréchal de France. Veuve en 1725, elle mourut le 14 février 1748. Saint‑Simon a fait le portrait de cette sœur préférée de celui qui n'était encore que duc d'Ayen […] « La colombe » était une ardente disciple de Mme Guyon, de sorte que son oncle écrivait le 16 mai 1695 à son frère Gaston à propos de son ordonnance sur le quiétisme : «  […] Je ne suis pas surpris de son zèle pour son amie, la dispute que vous avez eue avec elle sur cela est plus propre à l'augmenter qu’à la diminuer. Il est bien vrai que je n'ai pas confondu Mme G[uyon] avec Molinos, et que j'ai toujours dit qu'elle faisait paraître de la soumission et de la simplicité, et que je ne la jugerais pas sur les discours, ni sur les mémoires et sur les lettres qu'on m'a fait voir, car cela serait contre toutes les règles. » (Fénelon (Orcibal), t. V, p. 36, note 4 à la lettre 323). - La duchesse de Gramont pourrait succéder à Madame Guyon dans la filiation mystique issue de Bernières et Bertot, si l’on en croit le Supplément à la Vie, (p. 1011 de notre édition). Mais la « petite duchesse » [de Mortemart], correspondante des dernières lettres avant l’enfermement à la Bastille,  comme plus tard du marquis de Fénelon, pourrait aussi succéder à Madame Guyon.

GUICHE : Voir ci-dessus GRAMONT (Marie-Christine de Noailles, duchesse de).

GUYON (Armand-Jacques)(1665-1720 ou 1721). Né le 21 mai 1665, il était au collège lorsque Madame Guyon quitta Montargis pour ses voyages. Il se fit émanciper en 1685 et entra au service en qualité d’enseigne puis de lieutenant aux gardes françaises. Il est grièvement blessé ; les Mémoires de Sourches citent à la date du 25 août 1689, parmi les blessés de la sanglante rencontre de Valcourt : « Guyon, lieutenant de la colonelle, garçon fort riche d'une famille de Paris » (t. II, p. 145, v. p. 148) et le Journal de Dangeau signale à la date du « dimanche 28, [...] l'ordinaire de Flandre a apporté les lettres de M. le maréchal d'Humières [...] Lieutenants (du régiment des gardes) [...] Guyon : bras cassé ». Il quitta l’armée et épousa à Orléans, par contrat du 24 juin 1692, Marie de Beauxoncle, fille d’Alexis de Beauxoncle et d’Anne Thoynard, et alla demeurer au château de Dizier, paroisse de Suèvres, au baillage d’Orléans, à l’est de Blois, près de la rive nord de la Loire. Il mourut vers 1720 laissant deux enfants. (Fénelon (Orcibal), t. III, p.211, note 1 à la lettre 83). - Le château existe toujours, situé près d’un bel étang, et l’on peut voir sa partie ouest, où Madame Guyon résida à sa sortie de la Bastille, avant de s’installer dans une modeste maison à Blois. La chapelle visible actuellement est plus tardive.

GUYON (Jacques)(1626-21 juillet 1676). Il avait vingt-deux ans de plus que Jeanne-Marie de La Motte. Ecuyer, seigneur du Chesnoy, de Champoulet, et l'un des seigneurs du canal de Briare, il appartenait à une ancienne famille de Normandie, venue à Montargis au siècle précédent à la suite de la duchesse de Ferrare. Son père, de même prénom, avait fait de grands bénéfices dans l'entreprise du canal de Briare. Il était mort en 1642, laissant une veuve (Anne de Troyes, fille de Jacques de Troyes, seigneur de Montizeaux) et trois enfants : deux filles religieuses à Notre-Dame-des-Anges (le couvent des bénédictines de Montargis) et un fils, Jacques Guyon du Chesnoy, à qui revint toute la fortune de la famille». (Guerrier, L., Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence…, Paris, 1881, p. 25).

GUYON (Jeanne-Marie, 4 juin 1676 – 31 octobre 1736). Elle fut mariée le 25 août 1691 à Louis-Nicolas Fouquet, comte de Vaux. Devenue veuve, la fille de Mme Guyon se remaria secrètement au chevalier de Sully, « qui l'épousa par amour et ne déclara son mariage que fort tard » (le contrat est du 14 février 1719 ; il était duc depuis le 24 décembre 1712) à cause de sa tante la duchesse de Lude, outrée principalement parce que « Mme de Vaux n'était pas en état d'avoir des enfants. Elle était fort belle, vertueuse et avait beaucoup d'esprit et d'amis » (Saint‑Simon, éd. Boislisle, t. XXIX, p. 144, v. t. XVI, p. 436). Voltaire, qui l'a connue, parle d'elle dans son Siècle de Louis XIV. (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 184, note 3 à la lettre 65).

GUYON (Jean-Baptiste-Denis) (31 mai 1675 - 21 février 1752). Connu sous le nom de Guyon de Sardière, ce premier fils de Mme Guyon vécut célibataire. Il fut capitaine au régiment du Roi. Sa bibliothèque, riche en manuscrits

français, a passé dans celle du duc de La Vallière. En 1722, il habitait rue de la Sourdière. (Catalogue de la Bibliothèque de feu M. J.-B. Guyon, sieur de Sardière, Paris, 1759).

HARLAY de Champvallon (François II de) (1625 – 1695). Il était le neveu et le filleul de François Ier de Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, dont il devint, fort jeune, le coadjuteur et le successeur (1651). Louis XIV le tira de Rouen pour lui donner l’archevêché de Paris (1671). « Brillant orateur, habile administrateur, Harlay fut plus encore un courtisan impénitent. S’il ne pratiqua pas assidûment la vertu, du moins l’admira-t-il chez les autres... » Charles Berthelot du Chesnay, Les missions de Saint Jean Eudes…, Procure des eudistes, 1967, p. 337 ; Dethan, Paris, pp. 326 à 333 consacre une section à ce prélat qui ne manquait pas d’allure selon la belle gravure ad vivum, p. 327, et rapporte la chanson : « Notre archevêque de Paris, / Quoique tout jeune, a des faiblesses / Et crainte d’en être surpris / S’est retranché sur ses maîtresses. / De quatre qu’il eut autrefois / Le prélat n’en a plus que trois ». Il porta en France les premiers coups au quiétisme, en condamnant, par son Ordonnance du 16 octobre 1694, les livres de Mme Guyon et du P. Lacombe. Il mourut d’apoplexie le 6 août 1695.

HÉBERT (François)(1651 – 1728). « Né à Tours en 1651, il fut élevé à Saint‑Lazare sous les auspices de Louis Abelly, ami de sa famille. Reçu dans la congrégation de la Mission, il débuta à vingt-trois ans comme professeur de théologie au séminaire de Sens. Il fut ensuite supérieur du séminaire d'Aleth (1677), puis de celui d'Arras. Nommé en 1686 curé de la nouvelle église paroissiale de Versailles, il y resta jusqu'en 1704. Cette année‑là, il fut sacré évêque d'Agen, ville où il mourut le 21 août 1728. […] Il semble bien que c'est d'Hébert que parle Mme Guyon : « Vous pourrez, si vous le voulez, vous découvrir en conversation à M. de V..., il a de la lumière et de l'expérience, mais que ce ne soit jamais pour chercher de l'appui dans son caractère [...] II faut que Dieu soit votre seul appui » [notre Vol. I, lettre 267 à Fénelon. Entre le 25 mai et le 11 juin 1690]. Hébert se déclara en 1693 contre Mme Guyon ; mais celle‑ci l'attribue au fait que ses disciples, Mme de Mortemart et de Guiche, l'avaient abandonné pour un autre directeur, le P. Alleaume [notre Vol. I, note 3 à la lettre 264 de Fénelon du 15 mai 1690]. » V. Fénelon (Orcibal), t. III, p. 258, note 5 à la lettre 119. - v. DS, art. « Hébert », très complet. - « …un des premiers à se déclarer contre les écrits de Mme Guyon, et [il] se montra constamment attaché aux trois prélats opposés à Fénelon. Il devint en 1703 évêque d'Agen, et reçut l’année suivante les derniers soupirs de Bossuet. Mme de Maintenon avait beaucoup de confiance dans ses lumières, et le consultait souvent sur les affaires ecclésiastiques. » (Fénelon , 1829).

HOMFELD (Otto et son frère Jodocus) appartenaient au cercle de Rijnsburg. Originaires de l’Allemagne du Nord, ils étaient déjà liés à Poiret en 1692, quand ils signèrent de leurs initiales des poèmes latins d’éloge en tête de son De Eruditione ( M. Chevallier, Pierre Poiret…, p. 76.). Otto fut en relation avec le Dr. Keith, anglais, et annonça l’expédition des livres de la maison d’édition d’Amsterdam.

HUGUET (Denis)(1635 – 1715), conseiller au Parlement de Paris. « Par sa mère il était cousin germain du mari de Mme Guyon, étant né de Simon Huguet, procureur général en la Chambre des Comptes, et d’Elisabeth ou Isabelle de Troyes, fille de Jacques de Montezeaux. Lorqu’il rendit compte de sa tutelle aux enfants émancipés de Mme Guyon, ceux-ci, estimant qu’il n’avait pas assez bien servi leurs intérêts, lui firent un procès (BN, Thoisy, 446, f° 255 & 263) » (UL, Correspondance de Bossuet, tome VII, p. 499) - Renseignements généalogiques complémentaire dans F. Bluche, L’origine des magistrats du Parlement de Paris 1956, p. 216. - Dans le factum publié lorsqu’il eut à défendre sa gestion contre ses pupilles, il déclare que Jacques Guyon du Chesnoy, père des orphelins, « passa plusieurs années avant son mariage chez les père et mère dudit sieur Huguet, ce qui fit naître entre lui et ledit sieur Huguet une étroite amitié […] quelque temps avant sa mort, il fit un voyage à Paris et fit entendre audit sieur Huguet qu'il sentait bien qu'il mourrait bientôt, qu'il laisserait une femme vertueuse et dévote, mais ignorante en affaires et peu capable de donner de l'éducation à ses enfants, et pria instamment ledit sieur Huguet (pour lors garçon et dans le dessein de garder le célibat) de prendre soin de ses enfants, ce qu'il lui promit […] Voyant qu'elle avait en tête de faire des fondations, il [Huguet] lui envoya une donation entre vifs toute dressée au profit de ses enfants, où elle ne se réservait que 20 000 livres et une pension viagère de 1800 livres. Il fut désigné comme tuteur honoraire avec le notaire Antoine Hureau pour tuteur onéraire : les biens à gérer se montaient à près de 600 000 lb. Pour Mme Guyon elle‑même, Huguet se flatte de l'avoir fait revenir de Turin et de lui avoir « rendu des services considérables » […] nous savons en effet par l'autobiographie de Mme Guyon qu'il intervint auprès de l'archevêque Harlay pour hâter sa libération ». (Fénelon (Orcibal), t. III, p. 195, note 4 à la lettre 75).

INNOCENT XII (Antoine Pignatelli), « Napolitain, d'une famille distinguée, succéda en 1691 au pape Alexandre VIII. […] Les sentiments d'estime et d'admiration dont il était pénétré pour l'évêque de Meaux et pour l’archevêque de Cambrai lui firent souhaiter d'abord de ne pas avoir à prononcer entre deux prélats d'un si grand mérite ; mais les instances de Louis XIV ne lui permirent pas de suivre ce désir […] Innocent XII publia donc le 12 mars 1699 son Bref contre le livre des Maximes; mais il n'en conserva pas moins d'estime pour l'archevêque de Cambrai […] Il mourut le 27 septembre 1700. » (Fénelon, 1829).

JACQUES II (1633 – 1701). « Roi d'Angleterre, né à Londres en 1633, de l’infortuné Charles Ier et de Henriette de France, porta le nom de duc d'York jusqu'à la mort de Charles II, son frère, auquel il succéda en 1685. Il avait quitté, quelques années auparavant, la communion anglicane, pour embrasser la religion catholique. Son zèle pour rétablir cette religion dans ses Etats souleva contre lui, en 1688, plusieurs seigneurs mécontents, qui appelèrent en Angleterre Guillaume de Nassau, prince d'Orange, et le firent proclamer roi au mois de février 1689, conjointement avec Marie sa femme, fille de Jacques II. Celui‑ci, après quelques tentatives inutiles pour chasser l'usurpateur, se retira

en France, à Saint‑Germain‑en‑Laye, où Louis XIV le défraya généreusement. Il se consola de ses revers par les principes et la pratique de la religion, et mourut le 16 septembre 1701. » (Fénelon, 1829).

JACQUES (III) (1688 – 1766). François‑Edouard Stuart, connu sous le nom de Prétendant à la couronne d'Angleterre, naquit le 20 juin 1688, l'année même où son père fut dépouillé de la couronne par l'invasion du prince d'Orange. Obligé de passer en France avec la reine sa mère, au mois de décembre de la même année, il y porta le nom de Prince de Galles, jusqu'à la mort de Jacques II, arrivée le 16 septembre 1701. Il fit en 1708 des tentatives pour recouvrer son trône, et parut devant Edimbourg à la tête de quelques sujets fidèles ; mais il fut presque aussitôt obligé de repasser en France. II servit depuis avec distinction dans les armées françaises, pendant la guerre de la succession, sous le titre modeste de chevalier de Saint‑Georges. Les événements de cette guerre l'ayant conduit en Flandre vers la fin de 1709, le désir de voir et d'entendre Fénelon l'attira à Cambrai, où il eut avec le prélat plusieurs entretiens, dont le chevalier de Ramsay a rapporté la substance dans son Essai philosophique sur le gouvernement civil […]. (Fénelon, 1829).

JEANNE DE CHANTAL (sainte)(1572 - 1641). Née à Dijon en 1572, elle est un exemple rare à l’époque d’une jeune femme heureuse en mariage - jusqu’en 1601 où au cours d’une partie de chasse son mari est blessé et meurt neuf jours après en lui demandant de pardonner à son meurtrier involontaire. Le chagrin immense marque ainsi les premiers pas dans la vie mystique. Un confesseur abusif augmente ses peines jusqu’à la rencontre libératrice avec François de Sales, en 1604. Après avoir rempli toutes ses obligations familiales, elle fonde à Annecy, en 1610, une nouvelle forme de vie religieuse sans vœux solennels ni clôture ; le développement intense des fondations l’obligera à une activité permanente ; elle meurt en 1641.

JEANNETTE de Pagès Pradère. (v. DS, art. « Lacombe »). Membre du cercle spirituel formé par le P. Lacombe dans sa prison : « …Il y a sur les lieux une femme entre autres connues à Lourdes sous le nom de Jeannette, qui a été inspirée, instruite ou dressée sur le modèle de Madame Guyon, qui s'il peut être permis de le dire, paraît être une sainte de la petite Église. Madame Guyon ne fait même aucune difficulté de dire que Dieu a donné réciproquement à Jeannette et à elle de grandes connaissances l'une de l'autre, sans qu'elles se soient jamais vues. » (lettre de La Reynie du 22 janvier 1696).

KEITH.  Le Dr Keith, étudiant en « Arts », devenu médecin d’Aberdeen et exerçant à Londres, fut l’agent par lequel circulaient livres et lettres. Il était cultivé, avait plusieurs cercles de relations, possédait de nombreux ouvrages mystiques en plusieurs langues. Un ami proche, le Dr. Cheynes, donne dans une lettre les noms de Tauler, John of the Cross, Bernier [Bernières], Bertot, Marsay, Madame Guyon.

LA CHAIZE (François de la Chaize d’Aix, père de), dit le P. La Chaise (1624-1709). Provincial Jésuite, né en 1624 au château d'Aix-en-Forez, il fut

appelé, en 1675, après la mort du P. Ferrier, par Louis XIV qui en fit son conseiller spirituel et son confesseur. Il lutta contre les jansénistes, fut gallican modéré. Il ne put empêcher la révocation de l’édit de Nantes. - « Digne d'éloges pour son attachement constant à Fénelon, dans un temps où cette disposition ne pouvait que lui faire des ennemis à la cour » dans Fénelon, 1829, il intervint courageusement en faveur de ce dernier, selon Cognet (DS, V, art. Fénelon, col. 159). Voir G. Guitton, Le Père de la Chaize.

LA CHÉTARDIE. Voir CHÉTARDIE.

LA MOTHE (Dominique de)(1625 – 1701). Le frère consanguin de Mme Guyon, provincial et visiteur des barnabites, mourut le 25 novembre 1701. Il avait vécu 77 ans, dont 58 de profession. V. UL, Correspondance de Bossuet, tome VI, appendice III, note à la lettre qui est adressée à Dominique ; G. Boffito, Scrittori Barnabiti ; DS.

LA MOTHE (famille Bouvier de). Outre Dominique de la Mothe, de la même mère étaient nés deux autres enfants : Grégoire, qui fit profession dans la chartreuse de Gaillon, où il mourut en février 1698, et Michel, docteur en théologie, aumônier du Roi, prieur de Saint-Nicolas de Marle, puis curé de Saint-Saturnin de Tours. 

LACOMBE (P. François)(1640 – 1715). Sa biographie montre les dons brillants d’un simple prêtre qui ne bénéficie pas d’appuis particuliers. Né à Thonon en 1640, François La Combe reçoit l’habit des barnabites à quinze ans; il est ordonné à vingt-trois ans, enseigne avec succès au collège d’Annecy, prêche et collabore aux missions du Chablais. Consulteur du Provincial à Paris à vingt-sept ans, il enseigne la théologie à Bologne et à Rome de trente et un à trente-quatre ans, est supérieur à Thonon de trente-sept à quarante-trois ans et jouit d’une excellente réputation. Sur le plan spirituel il devrait beaucoup à la Mère Bon (citée dans la Vie à l’occasion du rêve de Madame Guyon). En 1681 il devient par M. de Genève le directeur de Madame Guyon à Gex. Il est l’objet de jalousies dans son ordre, en particulier de la part du demi-frère de Madame Guyon. Arrêté à Paris en 1687, il a quarante-sept ans et ne sera plus jamais libre, passant de prison en prison : la Bastille, l’île d’Oléron, l’île de Ré, la citadelle d’Amiens, le château de Lourdes en 1689. Il est transféré à Vincennes en 1698. Fou (ou atteint de sénilité ?) il est transféré à Charenton et meurt trois années plus tard, le 29 juin 1715. V. Orcibal : article La Combe, DS, 9.35-42. – N’étant qu’un « petit prêtre », il a probablement été traité plus durement que Madame Guyon. Il sera vénéré comme martyr dans les cercles guyonniens germano-suisses du XVIIIe siècle. On possède peu de documents de première main sur la seconde partie de sa vie, en dehors des relations de la Vie par Madame Guyon et de la relation par Pirot, témoin oculaire : « Le Roi le fit arrêter et mettre d’abord aux pères de la Doctrine à St Charles où, par commission de M. l’archevêque, il fut interrogé par M. Chéron, Official, neuf ou dix fois, M. Pirot, Docteur de Sorbonne, présent. De plus, après un séjour de cinq ou six semaines à Saint-Charles, il fut transporté à la Bastille, où

l’interrogation continua cinq ou six séances ; après quoi, comme il marqua un attachement invincible à la doctrine de son livre sur laquelle il avait été interrogé, le Roi le fit conduire à Oléron […] » (Papiers du P. Léonard, L 22, n° 11, f° 2).

LAMY (François)(1636 – 1711). « […] Après avoir eu pour précepteur Francois Rohaut, champion du cartésianisme en physique et en philosophie, il entra dans la carrière des armes, mais, à la suite d'un duel, il prit l'habit bénédictin en 1658 et prononça ses vœux le 30 juin 1659. Il fut chargé d'enseigner la philosophie et la théologie, puis, après un séjour à l'abbaye Saint‑Faron de Meaux où il se lia avec Bossuet, il fut en 1687 nommé prieur de Rebais, dans le même diocèse. Mais deux ans plus tard un ordre du Roi le fit destituer et déclarer inéligible à toute charge dans son ordre. […] Même si le bénédictin avait connu Fénelon par Bossuet, il devait être attiré par ses tendances mystiques […] » Fénelon (Orcibal), t. III, p. 473, notes 1 et 3 à la lettre 295.

LA MARVALIERE (Jean-Baptiste-Louis-Albert), homme de confiance de Beauvillier. Fénelon (Orcibal), t. III, p. 387, note 2 à la lettre 240.

LANGERON (François Andrault de)(1658 – 1710). « D'après sa lettre du 20 novembre 1710, Fénelon connaissait depuis 1676 « l'ami intime », en la personne duquel il venait de « perdre la plus grande douceur de sa vie et le principal secours que Dieu lui avait donné pour le service de l'Église. » Né le 20 juin 1658, François Andrault de Langeron n'avait été baptisé à Saint‑Sulpice que le 5 février 1665. […] A la fin de 1685, Fénelon le prit pour collaborateur dans ses missions de Saintonge. […] Fénelon le fit nommer le 25 août 1690 lecteur des princes. Il mourut le 10 novembre 1710. » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 32, note 1 à la lettre 7.

LANGERON (Charles Andrault de)( - 1720). Abbé de Maulévrier, cousin issu de germain du père de l'abbé de Langeron, licencié de Sorbonne, chanoine‑comte de Lyon, deuxième aumônier de la Dauphine (29 mars 1680), puis aumônier du Roi (27 août 1695), fut agent général du clergé en 1700. Il avait reçu les abbayes de Méjemont (6 septembre 1681) et de Saint‑Pierre de Châlons (22 avril 1691). Ces fonctions officielles ne l'empêchèrent pas d'être très attaché à Fénelon et de lui servir d'intermédiaire (beaucoup de lettres de Chantérac lui sont adressées) pendant le procès des Maximes. Mais cette fidélité faillit tardivement lui être imputée à crime. […] Saint‑Simon le dit « ami intime du P. de La Chaise, absolument livré aux jésuites ». Toutefois, « le P. de La Chaise n'avait jamais pu résoudre le Roi à le faire évêque : ses intrigues, sa liaison avec M. de Cambrai lui avaient déplu, et ce grand nombre d'amis » et il ne reçut le siège d'Autun que le 18 juin 1709 ; mais sa santé et sans doute d'autres considérations lui firent préférer l'abbaye de Moutiers‑Saint‑Jean où le Roi le nomma le 23 août 1710. Il mourut à Moulins le 7 septembre 1720. » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 313, note 2 à la lettre 163.

LA PIALIERE (Durand de). Auteur de la copie des lettres du ms. 2173, copiste également du ms. d’Oxford de La Vie, gentilhomme normand de l’entourage de Mme Guyon qui l’avait chargé en 1695 de lui trouver en Normandie

un couvent où elle pourrait demeurer inconnue. Il est auprès de Mme Guyon lors de l’arrestation de celle-ci, le 27 décembre 1695 à Pop[a]incourt. En janvier 1707 il est auprès de Jeanne Guyon à Blois.

LASHEROUS. Devenu membre du cercle spirituel formé par le P. Lacombe lors de son emprisonnement : « Le Sieur de la Sherous, prêtre et aumonier du château de Lourdes, est tellement persuadé des opinions du P. de la Combe et attaché de telle sorte à lui et à Madame Guyon, que lui et le Père de la Combe écrivent les mêmes choses, que leurs lettres à Madame Guyon sont en partie écrites de la main du père de la Combe, et en partie de la main du Sieur de la Sherous, […] Il assure Madame Guyon qu'il soutiendra partout sa doctrine et qu'il n'en rougira jamais […] » (lettre de la Reynie du 22 janvier 1696).

LAURENT DE LA RÉSURRECTION (Frère)(1614 – 1691). Madame Guyon l’appréciait : « On a supprimé tous les livres du frère Laurent et il n’y en a plus que six dans tout Paris ». (Lettre à la petite duchesse, décembre 1697).Voir Conrad de Meester, Frère Laurent de la Résurrection, Cerf, 1996. Nous lui consacrons une notice, infra : « Laurent de la Résurrection et son œuvre. »

LE MASSON (Innocent)(1627-1703). Chartreux, né à Noyon, élu en 1675 prieur de la Grande Chartreuse, charge à laquelle est attaché le généralat. « En 1684-1685, lors de son apostolat mystiqu’à Grenoble, Mme Guyon était passée à la chartreuse des moniales de Prémol, y laissant un exemplaire de ses écrits […] s’y ajoutèrent les confidences d’une ancienne servante de Mme Guyon, Cateau Barbe, en qui l’inexpérience à peu près totale de la direction féminine chez Le Masson ne sut pas reconnaître une mythomane dévoyée… » DS, art. « Le Masson », 9.575. Voir J. Martin, Le Louis XIV des Chartreux, dom Innocent le Masson, Téqui, 1974.

LE PICARD, Françoise-Elisabeth (Mère)(1621 – 1705). Née le 2 mai 1621, confiée en 1631 aux visitandines de la rue Saint-Antoine qui fondèrent la maison de Meaux, où elle prit l’habit à l’âge de quinze ans. Envoyée à Dammartin en 1643, elle suivit sa communauté transférée, pendant les guerrres civiles, à Paris puis à Senlis. Elle en était supérieure lorsqu’elle se réunit à celle de Meaux en 1653. Bossuet l’avait en haute estime. Elle mourut le 28 novembre 1705, six mois après avoir été réélue supérieure. V. UL, note à la lettre 1273. - Un de ses frères fut provincial des jésuites, et une de ses sœurs fit profession aux Annonciades de Saint-Denis.

LESCHELLE (M. de) fut placé auprès du duc de Bourgogne, par le duc de Beauvillier, en qualité de gentilhomme de la manche. La disgrâce qui enveloppa, au mois de juin 1698, tous les amis de Fénelon, lui fit perdre sa place ; aussi fut-il attaché depuis à l'archevêque de Cambrai.

LOUIS, duc de Bourgogne puis dauphin (6 août 1682 – 18 février 1712). Il eut pour gouverneur le duc de Beauvillier, et pour précepteur Fénelon, qui transforma son caractère. Marié par procuration à Turin, par contrat du 15 septembre 1696

avec Marie-Adélaïde de Savoie (elle–même née à Turin le 6 décembre 1685 et morte au château de Versailles le 12 février 1712), père de Louis XV. Il mourut au château de Marly le 18 février 1712, anéantissant les espoirs du cercle guyonnien.

LOUIS, fils de Louis XIV et de Marie‑Thérèse d'Autriche (1er novembre 1661 - 14 avril 1711). « Le Dauphin avait le caractère bon et doux, mais faible, et peu susceptible des sentiments nobles et généreux qui font le caractère des grands princes. On lui reproche même d'avoir été jaloux des excellentes qualités du duc de Bourgogne, son fils. « (Fénelon, 1829).

LUINE (Madame de), religieuse de Jouarre, tante de Mme de Morstein.

MAINTENON (Françoise d'Aubigné, marquise de)(1635 – 1719). « Elle naquit en 1635 dans une prison de Niort, où sa mère était renfermée avec son père, Constant d'Aubigné, ardent calviniste, suspect au cardinal de Richelieu. Elle épousa en 1652 le poète Scarron, qui la laissa veuve en 1660. Nommée gouvernante de Louis‑Auguste de Bourbon, duc du Maine, fils naturel de Louis XIV et de Mme de Montespan, elle gagna dans cette place toutes les affections du monarque, par les charmes et la solidité de son esprit. Enfin ce prince, résolu de rompre les attachements criminels auxquels il avait été trop longtemps assujetti, s'unit à elle, en 1685, par les liens indissolubles d'un mariage secret, mais revêtu de toutes les formalités prescrites par l’Église. » ( Fénelon,1829). - Au-delà du rappel de ces quelques dates, on note son « enracinement de la vie religieuse dans la vie morale » et son souci, en fondant la maison d’éducation de Saint-Cyr, d’éviter à d’autres ce qu’elle a connu elle-même. V. DS, 10.115-118.

MAISONFORT (Marie-Françoise-Silvine de la)(1663 - ). Née le 6 octobre 1663, fille d'Antoine-Paul Le Maistre de La Maisonfort, oncle de Mme Guyon. Bien faite et agréable, elle sut bientôt gagner l'esprit de son abbesse qui la mena à Nancy au passage de la Dauphine en mars 1680. Sa famille étant très pauvre et, son père remarié, elle vint à Paris. Mme de Brinon, directrice de Saint-Cyr, la retint comme « maîtresse séculière rétribuée. » Dès l'été 1684, elle suscitait l'enthousiasme de Mme de Maintenon qui la chargeait de remplacer la supérieure, ne tarissait pas d'éloges à son sujet et se plaignait de ne pas entendre assez parler d'elle. A Versailles elle était « connue même très particulièrement du Roi qui la voyait tous les jours chez Mme de Maintenon et lui faisait l'honneur de lui parler ». Elle prononça en 1694 ses vœux solennels. Bien qu'elle fût depuis le début de 1696 en relation avec Bossuet, elle fut chassée le 10 mai 1697 de Saint-Cyr comme quiétiste. […] Sur sa demande, elle passa chez les visitandines de Meaux, mais en raison de la même aversion pour « leurs petitesses », elle fut transférée le 23 octobre 1701 chez les ursulines de Meaux puis, en 1707, chez les bernardines d'Argenteuil. A la mort de Bossuet, Mme de La Maisonfort reprit sa correspondance avec Fénelon ( ?) et Mme Guyon (nous avons identifié des lettres que lui adressa Mme Guyon, v. prochain vol. de la correspondance). Voir les très nombreuses notes de Fénelon (Orcibal), t. III : p. 298, note 1 à la lettre 151 ; p. 300, note 4 à la même lettre ; p. 333 et suivantes, note 1 à la lettre 188 ; p. 354, note 1 à la lettre 203 ; p.373, note 2 à la lettre 225 ; p. 388, note 1 à la lettre 242 ; p. 423, note 1 à la lettre 255.

MALAVAL (François)(1627-1719). La Pratique facile pour élever l’âme à la contemplation (1664-1670) du célèbre aveugle de Marseille est traduite en italien avant la Guia de Molinos. Ce dernier ouvrage, condamné en 1687, entraîne l’année suivante la mise à l’index de celui de Malaval. Ce dernier rentre dans le silence mais reprend ses activités intellectuelles et charitables. Voir DS, 10.152 –158.

MARC (Françoise). Née à Rouen, âgée d'environ trente-cinq ans, elle était depuis six ou sept ans au service de Mme Guyon, lorsque celle-ci se rend au couvent de Meaux ; elle est appelée « la chère petite Marc » par la mère Le Picard, v. Vie 3.18.11. « Cette fille a l'esprit très fin, elle écrit avec autant de facilité qu'en pourrait avoir le meilleur scribe du palais [...] L'attachement de cette fille à Mme Guyon s'est fait par feu M. Fouquet… » v. la lettre de La Reynie (Griselle, Documents d’Histoire, vol. I, 1910, p. 108).

MARIE DES VALLEES (1590-1656), « la sainte de Coutances », exerça une profonde influence sur le groupe spirituel normand, en particulier sur saint Jean Eudes et sur le baron de Renty. « L’axe majeur de sa vie spirituelle est la soumission totale, aimante, absolument désintéressée, à la volonté de Dieu, sans avoir aucun égard ni au mérite ni à la récompense qu’elle pouvait acquérir » (DS, art. « Marie des Vallées »). Ses dits, fidèlement rapportés par le ms. de Québec, beau témoignage de Jean Eudes, montrent un « esprit clair, prompt à la synthèse, une imagination vive et colorée, des tournures frappantes, un rythme sûr… » (DS, art. cit.). Une intéressante Addition. Conseils d’une grande  Servante de Dieu apellée Sœur Marie des Valées […] donnés aparemment à Mr. de Bernières […] ou à Mr. Bertot  est incluse dans l’édition préparée par Madame Guyon du Directeur mystique de ce dernier, vol. 2, p. 407-430.

MARSEILLE (l'évêque de). Voyez VINTIMILLE.

MARTIN (Claude)(1619 - 1696). Le fils de Marie de l’Incarnation (du Canada), à qui elle destina sa seconde Relation de 1654, était lui-même un spirituel. Il eut « entre les mains le Moyen court de Madame Guyon (qu’il appelle le Chemin court) et entreprit de justifier sa pensée profonde, mais son traité est resté à l’état de matériau. » V. DS, 10.695-702.

MAUR DE L’ENFANT-JESUS (1617 ou 1618 - 1690) fut un disciple privilégié du maître spirituel de la Réforme de Touraine, Jean de Saint-Samson, ce dernier étant très cité par Madame Guyon dans ses Justifications. V. DS, art. « Maur de l’Enfant-Jésus » par Blommestijn ; Michel de Certeau, « Le père Maur de l’Enfant-Jésus… », Revue d’Ascétique et de Mystique (R.A.M.), no. 139, 1959, p. 266-303.

MECHTILDE DU SAINT-SACREMENT (Catherine de Bar)(1614 – 1698). Née à Saint‑Dié le 31 décembre 1614, entrée à dix‑sept ans chez les Annonciades de Bruyères, Catherine de Bar y fit profession en 1633 sous le nom de Mère Saint‑Jean. Lors de l'invasion de la Lorraine, elle se réfugia chez les bénédictines de Rambervilliers où elle devint en 1640 sœur

Catherine de Sainte‑Mechtilde ; en 1641 elle fut reçue à Montmartre par l'abbesse, Mme de Beauvillier : on l'appela désormais Mechtilde du Saint‑Sacrement. En 1642 elle entra en correspondance avec Bernières. Supérieure de l'hospice de Saint‑Maur‑des‑Fossés, puis prieure à Caen (1646-1650), elle dirigea à partir de 1654 le monastère de l'Adoration perpétuelle, situé à Paris rue Férou, puis rue Cassette (1659) ; il fut érigé en 1660 en institut auquel dix monastères s'affilièrent avant 1696. Elle mourut le 6 avril 1698. En relation avec Bertot et Archange Enguerrand, elle faisait partie du même « réseau » spirituel que Madame Guyon, qui fréquenta en 1686 et en 1688 le parloir de la rue Cassette ; elle écrivait le 10 janvier 1693 au duc de Chevreuse : « La Mère du Saint‑Sacrement est celle dont je vous ai parlé, [...] institutrice de cet ordre, fort de mes amies et une sainte. ». Voir Fénelon (Orcibal), t. V, p. 200, note 2 ; Catherine de Bar, Documents historiques et Lettres inédites, Bénédictines du Saint Sacrement, Rouen, 1973 et 1976 ; Mère Mectilde du Saint-Sacrement à l’écoute de Saint Benoît, Téqui, 1988 ; Catherine de Bar…, « Un demi-siècle de recherches » (Dom J. Letellier), p. 22-95, Téqui, 1998.

METTERNICH (Wolf von), diplomate, ami de Poiret, dirigé de Mme Guyon. Il fut conseiller privé pour le Brandebourg et la Bavière, et plénipotentiaire du Reichstag à Regensburg (Ratisbonne). A côté de son activité d’écrivain calviniste et de traducteur, il se consacra principalement à l’alchimie, et eut une certaine célébrité ; le dix-neuf juillet 1716, selon les affirmations sous serments de quatre gentilhommes, il aurait transformé du cuivre en argent dans une maison de Vienne ! Il mourut en 1731, toujours célibataire, ce qui éteignit la lignée des Chursdorf-Metternich.

MIRAMION (Marie de, laïque)(1629 – 1696). Une des plus grandes organisatrices de la charité en France.  En 1678 elle devient supérieure des Filles de la Providence et Louis XIV lui demande de s’occuper des aumônes royales. Forte personnalité, ouverte d’esprit et généreuse, « femme d’un grand sens, et d’une grande douceur » pour Saint-Simon.. On note son appui à la naissante Société des Missions étrangères dont la jeune Madame Guyon admirait des missionnaires, Vie 1.4.6. Voir DS,10.1286-1288.

MOLINOS (Miguel de)(1628 – 1696). Naît en Aragon, dans une simple famille paysanne. Prêtre en 1652, il occupe des postes de responsabilité et d’honneur dans l’Escuela de Cristo de Valencia et arrive à Rome en 1663 pour y activer une cause de béatification. Sa réputation de directeur spirituel est relevée par la publication de ses écrits. Son prestige est tel que les premiers ouvrages qui attaquèrent directement sa doctrine furent mis à l’index (1681). Arrêté en 1685, après plusieurs années où on lui avait témoigné de l’hostilité, il passe le reste de sa vie dans les prisons de l’Inquisition. La terrible cérémonie d’abjuration est décrite par Dudon, Le Quiétiste espagnol Michel Molinos, 1921 ; une communication de J. Le Brun, Rev . de l’Histoire des Religions, janvier-mars 1980, p. 118-120, fait le point des travaux et des éditions de la Guia ; l’article du DS, 10.1486-1514, le réhabilite.

MONTARGIS (bénédictines). Le rayonnement de ce couvent, longtemps dirigé par la Mère Granger, se prolonge après sa mort : ainsi, nous dit Saint-Simon,  le duc de Beauvillier « avait des enfants […] à Montargis, aux Bénédictines, dont il avait préféré la vertu et la piété qu’il y connaissait, à des couvents plus voisins où il aurait eu le plaisir de les voir plus souvent ». Saint-Simon souhaitait épouser une de ses filles, qui encouragée par le jeune abbé de Fénelon choisit la vocation religieuse, source plausible de son animosité envers ce dernier.

Montargis. Voir la description que nous donnons de la ville natale de Mme Guyon dans l’index de notre édition de la Vie.

MONTFORT (Duc de). Fils aîné des Chevreuses, né en 1669. « Lors de l'attaque manquée de la demi‑lune de Mons, prise puis perdue, le jeune homme, récemment nommé cornette de la compagnie des chevau-légers de la garde du Roi que commandait son père, avait reçu dans l'action un coup de mousquet à la tête ; on croit, ajoutait Dangeau le 1er avril, qu'il faudra le trépaner. Sa mère s'était aussitôt rendue auprès de lui. Madame Guyon dont le fils aîné se trouvait en 1692 à l'armée avec le duc de Montfort […] disait au duc de Chevreuse dans une lettre que celui‑ci reçut le 6 décembre 1692 : « Je vous prie de ne vous pas inquiéter pour M. le D. de M. [...] Il sera du temps égaré parce que vous et Madame avez trop compté sur vos soins et sur votre éducation. Mais il ne se perdra pas ». Un peu plus d'une année plus tard, elle écrivait à propos du mariage du jeune duc : « J'espère que le Seigneur lui fera miséricorde… » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 316, note 1 à la lettre 165. 

MONTMARTRE. Le célèbre couvent est connu de Madame Guyon, car Monsieur Bertot en était le confesseur. Il est décrit par Expilly, v. l’index de notre édition de la Vie.

MORSTEIN (Mme de-). Marie-Thérèse d'Albert, fille du duc de Chevreuse, était nièce de Mme de Mortemart, et aussi de Mmes de Luines et d'Albert, religieuses de Jouarre. Son époux, Michel Adalbert, comte de Morstein et de Châteauvillain, ayant été tué au siège de Namur, le 18 juillet 1695, elle se remaria, en 1698, avec le comte de Sassenage. Mme Guyon s’en soucie dans de nombreuses lettres. (10 avril et 22 septembre 1693, mai 1698…)

MORTEMART (Marie-Anne de)( - 1750). Fille du ministre Colbert, sœur cadette de Mme de Chevreuse, elle épousa en 1679 Louis de Rochechouart. Ce dernier, né en 1663, « donnait les plus grandes espérances (en 1686 il avait forcé les pirates de Tripoli à se soumettre), mais sa santé, minée par la phtisie, provoquait dès l'été 1687 de vives inquiétudes. » Il mourut jeune en 1688. « […] En 1689 et en 1690, on voit souvent le nom de sa veuve dans les listes des invitées du Roi et du Dauphin », mais Saint-Simon notait, en 1694, « qu'elle s'était jetée à Paris dans la dévotion la plus solitaire », sous l’influence de Fénelon et de Mme Guyon. (Fénelon (Orcibal), vol. III, p. 317, note 2 à la lettre 168). - La duchesse vécut ensuite en liaison étroite avec ses beaux-frères, les ducs de Beauvillier et de Chevreuse. « Plusieurs lettres du

P. Lami, bénédictin, nous apprennent que la duchesse faisait de fréquentes retraites au couvent de la Visitation de Saint-Denis, où l’une de ses filles avait fait profession, et qu’elle y occupa même assez longtemps une cellule […] Elle y mourut le 13 février 1750 ». (Fénelon, 1829). - La « petite duchesse » était très aimée de Madame Guyon comme en témoignent les lettres de cette dernière. Doit-on la considérer comme successeur dans la lignée ? Dans une lettre de septembre 1697, Madame Guyon lui écrit : « …Cependant, lorsqu'elle veut être en silence avec vous, faites-le par petitesse et ne vous prévenez pas contre. Dieu pourrait accorder à votre petitesse ce qu'Il ne donnerait pas pour la personne. Lorsque Dieu s'est servi autrefois de moi pour ces sortes de choses, j'ai toujours cru qu'Il l'accordait à l'humilité et à la petitesse des autres plutôt qu’à moi… » La petite duchesse pouvait donc transmettre la grâce dans un cœur à cœur silencieux.

MORTEMART (Marie-Henriette de)( - 1718). Fille de Paul de Beauvillier, gouverneur du duc de Bourgogne, elle épousa en 1703 le duc Louis de Rochechouart, (second du nom, né en 1681). Elle mourut le 4 septembre 1718, et son mari le 14 mai 1737.

MOUSSY. Veuve d'Armand‑François Le Bouteiller de Sentis, marquis de Moussy : « Mme de Moussy, sœur du feu premier président Harlay, grande dévote de profession avec tous les apanages de ce métier, et tout aussi composée que lui, mourut sans enfants. Elle avait toujours vécu avec son frère et son neveu dans une grande amitié. Elle déshérita pourtant son neveu, sans cause aucune de brouillerie, qui fut bien étonné de trouver un testament qui donnait tout aux hôpitaux. » (Boislisle, t. XVIII, p. 248). Elle était liée aux duchesses de Noailles et de Charost ainsi qu’à Mme Guyon. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 285, note 8 à la lettre 145 de Fénelon. 

NICOLE. (Pierre Nicole)(1625 – 1695), célèbre janséniste, « traduit les Provinciales en latin, participe au conflit qui oppose Port-Royal et la Compagnie du Saint-Sacrement, à laquelle appartiennent plusieurs de ses futurs adversaires partisans des spiritualités mystiques […] Autorisé à revenir en France incognito (fin 1680), enfin à revenir dans la capitale (printemps 1683), Nicole remercie l’archevêque de Paris et prouve son orthodoxie en publiant des écrits de controverse et de spiritualité ; son souci est désormais d’établir un lien entre la hiérarchie et ses amis exilés… ». DS, tome 11 col. 309 – 318.

NOAILLES (Anne-Jules)(1650 – 1708). Anne‑Jules de Noailles fut d'abord titré comte d'Ayen. Capitaine de la première compagnie des gardes du corps en survivance de son père (1661), maréchal de camp en 1677, duc l'année suivante par la démission de son père, il le remplaça également dans le gouvernement de Perpignan et du Roussillon. Commandant en chef en Languedoc en 1681, lieutenant général en juillet 1682, il reçut la croix du Saint‑Esprit en 1688, et le bâton de maréchal le 27 mai 1693. Il commanda en Catalogne jusqu'en 1695 et mourut le 2 octobre 1708. D'après Saint‑Simon il fut un des auditeurs de Bertot à Montmartre. En tout cas, les lettres de Fénelon attestent

sa piété. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 185, note 1 à la lettre 66. - Il fut « également recommandable par son amour pour la religion et par son zèle pour le bien de l'Etat. Fénelon eut cependant à se plaindre de ce seigneur, qui, non content d'adopter les malignes interprétations que l'envie donnait aux ingénieuses fictions du Télémaque, avait été jusqu'à dire hautement à la cour, que cet ouvrage était un véritable crime contre le Roi. » (Fénelon, 1829).

NOAILLES (Louis-Antoine de)(1651-1729). Second fils d'Anne, duc de Noailles, fut nommé évêque de Cahors, et dès l'année suivante, fut transféré à Châlons, d'où il vint en 1695 prendre possession du siège de Paris après la mort de Harlay. Il fut créé cardinal en 1700. Il eut de grandes vertus, mais l'indécision de son caractère lui créa bien des embarras. D'abord déclaré pour Fénelon dans l'affaire du quiétisme, il se livra ensuite à Bossuet, qui l'entraîna insensiblement à des actes de rigueur pour lesquels il avait d'abord témoigné le plus grand éloignement. Ses variations sur l'article du jansénisme furent encore plus longues et plus surprenantes. notamment à propos de la bulle Unigenitus, qu'il accepta seulement le 11 octobre 1728, ce qui ne l'empêcha point, dit-on, de se dédire par un acte du 26 février 1729. Il mourut quelques semaines après, à soixante-dix-huit ans, le 4 mai. » (UL, Correspondance de Bossuet, VI, [juil. 1694], p.368. V. aussi Fénelon (Orcibal), t. III, p. 40-41, note 16 à la lettre 7). – V. plus haut les « pièces issues de la correspondance de Mme de Maintenon » qui confirment cette indécision et montrent de belle façon comment le manœuvrer !

NOAILLES (Marie-Christine de)(1672-1748). V. GRAMONT (Marie-Christine de Noailles, duchesse de)

NOAILLES (Marie‑Françoise de Bournonville, duchesse de)(1656 – 1748). Fille du marquis Ambroise‑François, grand seigneur des Pays‑Bas qui s'était mis en 1634 au service de la France, y avait été nommé en septembre 1652 duc à brevet et devait y mourir le 12 décembre 1693. Née en 1656, elle avait apporté le bien paternel au duc Anne‑Jules, comte d'Ayen, futur duc de Noailles et maréchal, qu'elle avait épousé le 13 août 1671. Nommée le 2 janvier 1674 dame du Palais de la Reine, elle mourut le 16 juillet 1748 après avoir eu vingt‑deux enfants. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 305, note 1 à la lettre 153.

Nouvelles Catholiques. L’étude par Orcibal révèle pour le moins des « ambiguïtés » liées à cette œuvre de conversions forcées. V. Correspondance de Fénelon, tome I, chapitre IV de la deuxième partie : « Fénelon remplaça vers juin 1679 A. de Noailles à la tête des Nouvelles Catholiques, établissement fondé en 1634 par la Compagnie de la Propagation de la Foi [...] Cela a paru suffisant pour le rendre responsable de tout ce qui se passa dans la maison jusqu’en 1689 [...] les cruautés qu’on y exerça [...] Les ordres d’incarcération et d’élargissement […] signés par le procureur général Harlay et surtout par le lieutenant de police La Reynie. Fénelon ne voyait les pensionnaires que lorsque suffisamment instruites et disposées pour faire leur abjuration, elles lui étaient présentées ».

PALLU (François)(1626-1684). Principal fondateur de la Société des Missions Etrangères, l’évêque d’Héliopolis s’embarque de Marseille en 1662, débarqua à Alexandrette, se rend à Ispahan, gagne par mer Surate, traverse l’Inde pour atteindre la capitale du Siam, où il collabore avec Lambert de la Motte, évêque de Bérythe, vicaire apostolique de la Cochinchine. Il revient en Europe arrivant à Rome en 1667. Il repartira en 1670, s’embarquant en 1674 pour la Chine ; arrêté par les Espagnols qui le ramèneront en Europe par le Mexique, il fut ainsi peut-être le premier voyageur ayant fait le tour du monde d’ouest en est ! Il repartira de nouveau au Siam en 1681 pour mourir en Chine. V. A. Launay, Mémorial de la Société des Missions Etrangères, Paris, 1916, t. II, pp. 485-491.

PAULIN D’AUMALE. « Religieux du Tiers‑Ordre régulier de Saint François appartenant au couvent parisien de Nazareth où les idées mystiques étaient particulièrement en vogue. Il signa le 7 juillet 1694 une Déclaration contre Mme Guyon qui, en décembre suivant, retint particulièrement l'attention de Bossuet, de Noailles et surtout de M. Tronson qui interrogea l'accusée à ce sujet. […] Bien qu'il ait assuré avoir gardé une mauvaise impression des entrevues suivantes, le P. Paulin accepta de la confesser quand elle fut prisonnière à la Visitation. Libérée, elle le revit au couvent de Montmartre « en présence de Mme Ménard » et, ajoute‑t‑elle, au couvent des bénédictines où la Mère Mechtilde lui dit, en présence du religieux, que celui‑ci faisait son éloge. Quand elle revint de Vaux à Paris, Mme Guyon se logea derrière le jardin des pères de Nazareth et se confessa au P. Paulin de janvier 1692 à juillet 1693 […] On peut se demander si la Déclaration du 7 juillet 1694 ne fut pas inspirée au franciscain par la peur d'être impliqué dans l'affaire. En tout cas, une apostille manuscrite du duc de Chevreuse assure que son auteur l'a rétractée (O.F., t. IX, p. 112) et La Reynie constatait le 9 avril 1696 qu'aucun accusateur « n'avait consenti qu'il fût fait le moindre usage » de ses propos (B.N.F., Nouv. acq. fr. 5250, f°. 41). (Fénelon (Orcibal), t. V, p. 123, note 10).

PHELIPEAUX (Jean). « Né à Angers, fut reçu docteur de Sorbonne en 1686, et devint ensuite chanoine et grand‑vicaire de Meaux. Bossuet se l'attacha, et le mit auprès de l'abbé Bossuet, son neveu, pour le diriger dans ses études théologiques. L'abbé Phélipeaux se trouvant à Rome avec l'abbé Bossuet, à l'époque où le livre des Maximes y fut déféré, l'évêque de Meaux les chargea de suivre cette affaire, et entretint avec eux à cette occasion une correspondance très­ active, qui ne donne pas une haute idée de leur modération ni de leur déli­catesse. Non content d'avoir aigri par ses lettres l'évêque de Meaux contre l'archevêque de Cambrai, l'abbé Phélipeaux, à son retour en France, com­posa une Relation du Quiétisme, pleine de partialité […] Il mourut en 1708, et la Relation ne fut imprimée qu'en 1732. Elle fut flétrie, l'année suivante, à la réquisition du marquis de Fénelon, par un jugement de police et par un arrêt du Conseil, et brûlée en conséquence par la main du bourreau, comme un libelle calomnieux et dif­famatoire. » (Fénelon, 1829).

PIROT (Edme)(1631-1713). Le P. Léonard le considérait comme « l'esprit le plus éclairé de la Sorbonne », mais il ajoutait qu' « il fait aveuglément tout ce que veulent les gens qui l'emploient », de sorte qu'il donnait l'impression « d'une espèce de girouette pour la doctrine » (B. Neveu, Le Nain de Tillemont, La Haye, 1966, p. 308). Bossuet réussit à lui faire condamner l'Histoire critique du Nouveau Testament de R. Simon et les Maximes des Saints qu'il avait d'abord approuvées ; UL, Correspondance de Bossuet, tome II, p. 65, n. 4 - Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 43, note 2 à la lettre 7B.

POIRET (Pierre) (1646 – 1719). Natif de Metz, devenu pasteur en Hollande, il fut un grand éditeur à l’intuition très sûre des principaux textes mystiques accessibles à l’époque, et, sur la fin de sa vie, un disciple aimé de Madame Guyon. Il eut, par son activité inlassable, une influence considérable, non seulement par ses éditions reprises en particulier par Wesley (1703-1792), le fondateur du méthodisme, mais encore par son disciple piétiste Tersteegen (1697-1769), connu lui-même de Kierkegaard. Voir M. Chevallier, Pierre Poiret 1646-1719, Du protestantisme à la mystique, Labor et Fides, 1994.

PONTCHARTRAIN (Louis Phélypeaux, marquis de la Vrillière, comte de)(1643 – 1727). « D'abord conseiller au Parlement dès l'âge de dix‑sept ans, il fut nommé en 1677 premier président au Parlement de Bretagne, d'où il fut tiré en 1687, pour être fait intendant des finances. Contrôleur général en 1689, après la retraite de Claude Le Peletier, ministre et secrétaire d'État en 1690, enfin chancelier de France en 1699. Il se démit volontairement de cette charge le 2 juillet 1714, et se retira à l'Oratoire, où il se montra aussi grand par ses vertus, qu'il l'avait été par ses places. Il mourut le 22 décembre 1727.­ Ses amis et ses ennemis se sont accordés à reconnaître en lui toutes les qualités nécessaires aux divers emplois qu'il exerça… » (Fénelon, 1829).

RAMSAY (Chevalier de)(1686-1743). Né en 1686 en Écosse, fils d’un boulanger, il se distingua par sa curiosité d’esprit qui le conduisit à des études de théologie à Glasgow et Edimbourg. Le goût de l’aventure (selon Cherel), ou la recherche spirituelle (selon Henderson) le conduisent à rendre visite à Poiret en Hollande. Il séjourna chez Fénelon à Cambrai, puis devint le secrétaire de Madame Guyon à Blois, de 1714 à 1716. Il rendit service par son bilinguisme en facilitant les relations avec les disciples écossais ou trans. Sept ans précepteur du fils du comte de Sassenage grâce au duc de Chevreuse, il se voua au culte de Fénelon. Le Régent l’estimait et lui attribua une pension. Il partit pour Rome en 1724 comme précepteur du fils aîné du Prétendant (au trône d’Écosse), mais rentra la même année à Paris. Protégé de Fleury, hôte du duc de Sully, qui était marié à la fille de Madame Guyon, il écrivit un roman qui connut le succès : Les Voyages de Cyrus, à l’imitation du Télémaque. Il fit partie du Club de l’Entresol à partir de 1726, y rencontra Montesquieu, qui toutefois le jugea un « homme fade ». Il alla  jeter à Londres les fondements d’une « maçonnerie nouvelle » et accumula diverses distinctions. De retour en France, il se présenta à l’Académie Française (sans succès) et entra à

quarante-quatre ans en qualité de précepteur dans la puissante famille des Bouillon. Il prononça en 1736 dans la loge Saint-Thomas un discours resté fameux. Il se maria à quarante-neuf ans, sa femme était âgée de vingt-cinq ans. Grand orateur, peut-être chancelier de l’ordre des Francs-Maçons, il manoeuvra auprès du cardinal de Fleury pour faire admettre cette institution. Rééd. récente des Voyages de Cyrus et surtout des Principes philosophiques de la religion naturelle…, Champion, 2002.

REIMS (l'archevéque de). Voyez TELLIER (Charles‑Maurice Le.)

RICHEBRACQUE (Dom Nicolas)(1666 – 1704), né en 1645 à Blangy-sur-Bresles (diocèse de Rouen), il avait fait profession en 1666 chez les bénédictins de Vendôme. En 1686 et 1687 il était prieur du couvent Saint-Robert de Cornillon près de Grenoble. Après avoir été sous-prieur de Saint-Germain-des-Prés en 1701, il vécut près de Cambrai et ses relations avec Fénelon étaient très cordiales. Il mourut à Soissons le 24 juin 1704. (CF, t.XIII, note 8 à la lettre 994A ; UL, VII, p. 494).

RIPA (Victor Augustin)(-1691) gouverna son diocèse de Verceil, près de Turin, de 1680 à 1691. Petrucci, évêque de Jesi, une petite ville des Marches, intervint en 1681 en sa faveur par sa publication Dell contemplatione mistica aquistata. Ripa avait séjourné à Jesi, avant de devenir évêque de Verceil et d’y rencontrer Madame Guyon. En 1686, Lacombe fit imprimer son Orationis mentalis Analysis, Madame Guyon son Explication de l’Apocalypse, Ripa son Orazione del cuore facilitata, « fruits de cette association spirituelle », Il mourut à Rome âgé de soixante-six ans. v. DS, art. « Ripa ».

ROSE (Mlle) ou Sœur Sainte-Croix, Catherine Dalmeyrac ( - 1705). « Le précepteur des Luynes [J.-J. Boileau], était devenu enthousiaste de sa quasi‑compatriote (de Rouergate elle était devenue toulousaine) Catherine Dalmeyrac, alors connue sous le nom de Mme de la Croix (ou sœur Sainte‑Croix) et plus tard sous celui de mademoiselle Rose. Celle-ci logeait dans son appartement du Luxembourg et, le cardinal de Noailles l'en ayant chassée, elle se retira d'abord à Compans chez Mgr de Harlay, puis à Vibraye, d'où elle dut bientôt s'éloigner à la suite d'un interrogatoire que l'abbé Thiers lui fit subir au nom de l'évêque du Mans. Elle mourut en janvier 1705. (Fénelon (Orcibal), t. III, p.32, note 23 à la lettre 6). - On ignore qui ouvrit les hostilités entre Mlle Rose et Mme Guyon : cette dernière « avoua un moment avoir confondu la béate « tombée du ciel » avec une autre Toulousaine, la des Agues, qui avait trompé l'abbé de Ville ; cependant elle prétendra qu'elle la connaissait depuis longtemps, ce qu'on ne s'explique pas; il est en tout cas certain que sœur Sainte‑Croix persuada sans peine à son directeur que « la gloire de Dieu n'était point » en Mme Guyon « dont elle avait appris du ciel l'iniquité ». Elle trouva pour l'appuyer une fille du P. Vautier qui « disait s'être convertie par son moyen ». Boileau s'était donc déclaré contre Mme Guyon […] » (Fénelon (Orcibal), t. V, p. 18, note 2 à la lettre 310A.)

ROUEN (l'archevêque de-). Voir COLBERT (Jacques‑Nicolas).

ROUXEL (Maurice). Né en Franche-Comté, entré à seize ans chez les carmes déchaussés, il en sortit au bout de seize mois pour raison de santé. Sept ans aumônier de la citadelle de Besançon puis trois ans prêtre à Saint-Jean de Dijon. Au cours d'un voyage à Evian, il fut mis en rapport avec le P. La Combe et Mme Guyon. Rouxel alla lui faire visite à Grenoble, en Piémont, à Dijon et à Seurre. Il se brouilla avec eux. Il écrivit à Paris, pour le cardinal de Noailles, deux longs mémoires où il s'efforce de se disculper en chargeant Mme Guyon [nous publions dans ce volume une grande partie du premier]. L’autorité ordonna de le confronter avec Mme Guyon et « Famille ». On ignore ce qu'il en advint (v. UL, tome XIV, supplt. « II. Le Quiétisme en Bourgogne ou le Quillotisme », note 6, p. 181).

SAINT-CYPRIEN (Marie Hippolyte de Béthune‑Charost) (1664‑1709), carmélite. Fille de la « grande âme » du troupeau guyonnien, entra en 1682 au Carmel du faubourg Saint‑Jacques, et y fit profession en 1684 sous le nom de Thérèse de Jésus‑Maria. Voir Fénelon (Orcibal), t. V, p. 69, note 4 à la lettre 344.

SAINT-CYPRIEN (Charlotte de)(-1747) correspondante de Fénelon dont vingt ans après sa mort, elle faisait l’éloge au marquis de Fénelon. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 143, note 1 à la lettre 37.

SAINT-CYR : Sur l’histoire de cette fondation de Mme de Maintenon pour filles nobles pauvres, transportée du château de Noisy-le-Roi à Saint-Cyr au bout du petit parc de Versailles, dans les nouveaux bâtiments édifiés en 1685 par Hardouin-Mansart où près de 2500 hommes travaillèrent 15 mois sur le chantier, v. Cognet, Crépuscule…, chap. III §2 ; F. Mallet-Joris, Jeanne Guyon, Flammarion, 1978, chap. VIII, etc. – « Sur les événements de l'été 1693 à Saint‑Cyr; presque toutes les lettres de la fondatrice ont disparu et ce n'est sans doute pas par le fait du hasard. (Orcibal).[…] Godet‑Desmarais faisait de son côté surveiller les suspectes par deux dames qui déguisaient leurs sentiments : l'une d'elles était Mme du Pérou qui, d'après ses propres Mémoires, n'avait aucun besoin d'être stimulée pour cela. C'est peut‑être à la suite de leurs rapports qu' « en 1693 M. de Chartres, comme évêque diocésain, fit la visite dans le monastère de S. Cyr; il y trouva les livres imprimés et manuscrits de Mme Guyon entre les mains de quelques religieuses. Pour remédier à ce mal plus efficacement, il crut devoir s'en plaindre à La Maisonfort ; il eut de grandes conférences avec elle, et tâcha de la convaincre que les livres de sa parente contenaient le quiétisme, que la manière de faire l'oraison dont elle était si entêtée, était suspecte et extraordinaire […] ». Phélipeaux, I, p. 57 dans Fénelon (Orcibal), t. III, p. 388, note 1 à la lettre 242.

SAINT-SIMON (Duc de)(1675 – 1755). On n’oubliera pas que le jeune Saint-Simon, né en 1675, exerçait, à l’époque de la querelle quiétiste, des talents de mousquetaire, participant au siège de Namur en 1692 puis à la bataille de Fleurus. Ceci explique quelques rares inexactitudes. Sa légendaire férocité peut paraître le plus souvent une vue lucide de la nature humaine ; elle laisse place à une grande estime pour la loyauté et l’honnêteté propres aux

principaux membres du « petit troupeau ». Il malmène « la dame » qui lui dérobe leur part la plus intime.

SAINT-THOMAS DE VILLENEUVE. Ce couvent disparu, situé au croisement des rues de Sèvres et de Vaugirard, appartenait à la maison de « la communauté des filles de Saint-Thomas de Villeneuve fondée en 1660 par le prieur du couvent de Lamballe [...] En août 1700, Jeanne de Sauvageot, dame de Villeneuve, agrandit cette maison dont elle confia la direction aux filles de Saint-Thomas, d’où son nom. » (Hillairet, Dictionnaire…). Cette maison avait de nombreuses filiales en Bretagne.

Seurre (groupe quiétiste de). « A la fin de 1694, Mme Guyon se servait contre la Maillard et les filles du P. Vautier des témoignages de Mme Van et de la sœur Prudence. Cela se retournait contre elle au moment où écrivait J. J. Boileau, car la police venait d'établir qu'il s'agissait de deux membres du groupe quiétiste bourguignon, beaucoup plus compromis qu'elle‑même. Mme Van avait subi neuf interrogatoires de la part de La Reynie. D'après le pamphlet de Mauparty, c'était une « demoiselle assez bien faite » chez qui les curés quiétistes, Quillot et Robert, logèrent à Paris en 1691. Robert la ramena à Seurre où elle resta un an. Sa famille l'aurait rappelée à Paris, mais, au bout de deux ans, elle serait retournée à Seurre où son intimité avec Robert n'aurait pas été moins grande qu'avant. Elle aurait jugé prudent de quitter Seurre en février 1696 après avoir appris l'incarcération de Mme Guyon : c'est l'année suivante que commença en Bourgogne le procès du curé Robert qui devait être condamné au feu […] Quant à Prudence, « la vigneronne de Chenove « (Mauparty, p. 403), on n'a pas établi qu'elle eût personnellement rencontré Mme Guyon. Heureusement pour celle‑ci, car […] elle se serait aussi occupée des accouchements des « parfaites « des curés quiétistes de la région. Décrétée de prise de corps le 6 juin 1699, elle fut frappée de bannissement à perpétuité. » (Fénelon (Orcibal), t. V, p. 128).

TRONSON (Louis) (1622-1700). Prêtre en 1647, il acquit une charge d'aumônier ordinaire du Roi en 1654. Entré à Saint-Sulpice en 1656, il devint supérieur de la Solitude, puis premier directeur l’année suivante. Supérieur général de la congrégation en 1676, il s'établit à Issy en 1687. Voir Fénelon (Orcibal), t. III, note 14 à la lettre 1. A compléter par L. Bertrand, Bibliothèque Sulpicienne ou Histoire Littéraire de la Compagnie de Saint-Sulpice, Paris, 1900, p. 123 à 155 – Estimé par les deux partis, honnête, il sut conserver une voie médiane et demeure le seul recours de Madame Guyon aux moments critiques précédant la Bastille. On peut suivre son éloignement progressif de la « dame directrice », du 8 avril 1694 au 5 juillet 1699 (A.S.-S. ms. 34, correspondance Tronson). Sa position varie selon l’interlocuteur (son état de santé était chancelant). - Il était très attaché à Fénelon. Il travailla toute sa vie à former des prêtres pieux et réguliers. Dans cette vue, il a composé des Examens particuliers. Ses oeuvres imprimées par Migne, Paris, 1857, forment 2 vol. in-4 ; sa Correspondance a été partiellement publiée par M. L. Bertrand (Paris, 1904, 3 vol. in-8).

VALOIS (P. Louis)(1639 – 1700). « Né à Melun le 11 novembre 1639, le P. Louis Le Valois entra en 1661 au collège de Clermont où il fonda une congrégation secrète et fut régent d'humanités à Paris de 1662 à 1667. Après son ordination (1670), il enseigna dix ans la philosophie à Caen et publia en 1680 sous le nom de Louis de la Ville les Sentiments de M. Descartes où il dénonçait Malebranche au nom de la foi. Mais, à partir de 1680, il se consacra, à la demande du maréchal de Bellefonds, à des retraites de dix jours pour laics. Il continua lorsqu'il fut en 1682 établi à Paris rue du Pot‑de‑Fer, annexe du noviciat située en face de la Petite Communauté de Saint‑Sulpice. Il y reçut même des évêques venus se préparer à leur sacre. Admirateur du P. Bourdaloue (dont il prit en 1700 la défense dans une lettre au général T. Gonzalez), il fut jugé « un peu trop sévère pour un jésuite » et Saint‑Simon lui‑même le dira meilleur homme que ceux‑là ne sont d'ordinaire [...], homme doux, d'esprit et de mérite qui fut et qui mérita d'être regretté […] Le Valois fut […] le premier jésuite connu par Fénelon qui resta sous sa direction jusqu'à sa nomination à Versailles. […] Il n'avait entendu parler de Mme Guyon qu'en 1692, peut‑être par le P. Alleaume, et avait aussitôt déclaré : « Il faut que cette femme soit ou une folle ou une orgueilleuse hypocrite qui cherche à en imposer. C'est le jugement que j'en ai toujours fait », écrivait‑il le 22 juillet 1696 à Mme de Maintenon. En juillet 1694, il ignorait encore les rapports de la mystique avec Fénelon. Cependant celui‑ci avait espéré que Mme Guyon trouverait de l'appui auprès de M. Tronson et du P. Le Valois. Le sulpicien refusa pourtant de la voir et, après avoir accepté de la rencontrer, Le Valois se déroba […] La marquise de Laval, qui logeait rue du Pot‑de‑Fer comme le P. Le Valois, […] joignait ses efforts à ceux du jésuite pour empêcher son cousin [Fénelon] de se compromettre encore davantage en prenant auprès des examinateurs d'Issy la défense des idées, sinon celle de la personne, de la mystique […] » Voir Fénelon (Orcibal), t. III, p. 442, note 5 à la lettre 270 ; DS, 9, col. 733/735.

VAUTIER. Absent de Sommervogel. « …un jésuite du nom de Vautier, qui fut vers ce temps-là l’une des bêtes noires des jansénistes ». COGNET, Crépuscule…, p.160.

VAUX (Comte de) : v. FOUCQUET (Louis-Nicolas).

VIDAME D'AMIENS. Voir CHAULNES.

VIGNERON. La Vie et la conduite spirituelle de mademoiselle Madelene [sic] Vigneron suivant les mémoires qu'elle en laissez par l'ordre de son Directeur, chez Pierre de Launay, Paris, 1689, n’a pu servir de source à la Vie de Mme Guyon. Certes on retrouve le thème traditionnel de la chute dans le puits et d’un secours miraculeux (p. 32), celui de l'initiation par une fille (à l'âge de cinq ans ! p. 38) - ce qui a pu faire penser, au lecteur pressé du début de l’ouvrage, à ce qui est rapporté au début de la Vie de Mme Guyon. On notera les troupes d'anges (p. 100, 132), les pénitences terribles (p.156), le démon de la pureté (p.538) etc. Ce texte rempli de « paroles », de visions..., nous apparaît comme un extrême, caricatural, du genre littéraire « mystique ».

Visitation Sainte-Marie : Le commandeur Brûlart de Sillery fit élever, par François Mansart, la nouvelle chapelle du couvent appelée Notre-Dame-des-Anges et consacrée le 7 septembre 1634. Le domaine s’étendait à l’est jusqu’à l’entrée de la Bastille et le long de cette prison jusqu’à la porte Saint-Antoine. Du couvent lui-même il ne reste pas trace, mais on peut visiter la chapelle. Jadis, une Assomption de la Vierge était au dessus de l’autel et la chapelle contenait des peintures de Perrier et des sculptures de Lepautre. (Hillairet, Dictionnaire…)

Notices.


Nous placons ici, par l’ordre alphabétique de leurs titres, des notices signalées dans la suite chronologique des lettres. Ces notices (avec l’index des noms) ont permis de limiter l’extension des notes associées aux lettres, en abordant quelques sujets récurrents :

Les mœurs de Mme Guyon (« Affaire Cateau Barbe »),

Le repérage de la correspondance guyonnienne disséminée dans celle de Bossuet (« Correspondance éditée par Levesque »),

La description du contenu d’une source essentielle pour connaître Mme Guyon et négligée jusqu’ici (« Divers écrits de Mme Guyon, ms. 2057 »),

Quelques éléments autour d’œuvres de Fénelon qui influèrent sur la vie de Mme Guyon (« Fénelon, Explication des Maximes des saints (1697) »),

L’œuvre d’un contemporain appartenant à l’ordre des carmes, qui exerça une grande influence sur Mme Guyon par Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson (« Laurent de la Résurrection et son œuvre »),

Des abréviations et surnoms rencontrés dans les lettres (« Liste d’abréviations et de surnoms »),

La description fine des manuscrits principaux des lettres en vue de faciliter leur repérage (« Manuscrits, descriptions complémentaires [de celles du premier volume] »),

Une liste des sources essentielles qui associées à l’ensemble des quatre volumes de la Vie et de la Correspondance forme le corpus biographique guyonnien (« Relations et autres pièces biographiques »),

Une approche du rapport avec Bossuet par Levesque (« Soumissions et attestations vues par Levesque »).

Affaire Cateau Barbe :

1. A propos de la lettre « DU CARDINAL LE CAMUS A L’EVEQUE DE CHARTRES. 1697 », Levesque donne les précisions suivantes : « […] [selon] une lettre de M. Tronson, du 14 juillet 1697, au général des chartreux, « Mgr le cardinal Le Camus, dit M. Tronson, lui en a écrit [de Mme Guyon à M. de Chartres] une lettre fort considérable, dans laquelle il lui parle d’une jeune fille nommée Cateau Barbe, qu’elle emmena sans la participation de sa mère.

Je ne sais si cette fille est la même dont vous m’avez mandé l’histoire. » L’authenticité de la lettre de Le Camus a été niée par l’abbé de La Bletterie, de l’Académie des Inscriptions ; mais le témoignage de M. Tronson ne permet pas de douter qu’elle ait été écrite par l’évêque de Grenoble, sans toutefois nous garantir qu’elle n’a été ni altérée ni interpolée (Voir La Bletterie, Lettres à un ami au sujet de la Relation du quiétisme, Paris,1733, in-8, reproduites dans la Correspondance de Fénelon, t. XI, p. 109-113 ; Mgr Bellet, Histoire du cardinal Le Camus, Paris, 1886, in-8, p. 197 ; Lettres du cardinal Le Camus, éd. lngold, p. 572 ; la discussion de M. L. Bertrand dans la Correspondance de M. Tronson, 1828, t. III, p. 566 à 569 ; l’Apologie du P. La Combe par lui-même, dans la Revue Fénelon, sept. et déc. 1910). Deforis croyait cette lettre écrite en 1696 ; les éditeurs de Versailles l’ont placée en 1695, et Mgr Bellet l’assigne à l’année 1694. Nous nous rangeons à l’avis de M. L. Bertrand, et nous suivons Ledieu, qui l’a datée de 1697. Il est intéressant de rapprocher cette lettre du cardinal Le Camus d’une autre, écrite par le même prélat, le 18 décembre 1695, au janséniste Maille, son correspondant à Rome : « Je n’ai jamais parlé qu’un instant au P. de La Combe, et il n’a demeuré que très peu de temps dans mon diocèse. Pour Mme Guyon, tant qu’elle s’est retranchée à recevoir les sacrements et à donner l’aumône, je l’ai estimée ; mais, depuis qu’elle a voulu dogmatiser et faire des conventicules pour semer la doctrine de Molinos, et qu’elle s’expliqua à un bénédictin de ce qui tendait à l’ordure, je n’en ai plus voulu entendre parler, que pour recommander à mon frère un procès qu’elle avait à Paris, où j’ai écrit de bonne foi, quand on me l’a demandé, ce qui s’était passé sur son compte dans ce diocèse. Je ne connais point et je n’ai aucun commerce avec le P. de Malleval [sic : Malaval] ». (Affaires étrangères, Rome, t. 374, f° 428). » [UL].

2. Un phénomène de contamination a pu avoir lieu si le récit de jeunesse de Vie 1.5.10, ajout du ms. de Saint-Brieuc, p. 155 de notre édition,  « Je péchai deux fois avec une fille par des immodesties », est parvenu aux mains de contemporains.

3. En fait, « l’austère cardinal a pris avec les données objectives des libertés […] il subordonnait le sort de Mme Guyon à des intérêts majeurs », nous explique en conclusion Orcibal au terme de sa propre enquête (v. Etudes…, « Le cardinal Le Camus… », 799-817). On trouvera le détail des enquêtes menées dès 1695 par Tronson et aussi par le duc de Chevreuse auprès de Richebracque, ce dernier sous la pression de Bossuet, (Id., p. 812).

Correspondance éditée par Levesque.

Nous avons relevé 53 lettres, témoignages, attestations, soumissions, réparties dans les vol. VI et VII de la Correspondance de Bossuet. Elles se distribuent entre une série principale de lettres et des annexes. L’intrication de ces dernières et l’intérêt d’un apparat critique très informé justifient la description de cette source à l’intention des chercheurs :


Dans la série principale : lettres à Bossuet : no. 921 du 6 octobre 1693, 933 du 22 octobre, 938 du 30 octobre, 986 du 25 janvier 1694, 992 du 29 janvier 1694, 993 du 30 janvier, 994 de février, 995 du 10 février, du 23 février 1694 (UL,VI, p. 159), 1007 du 8 (?) mars, 1083 au même et à Noailles du 25 juillet, 1112 à Bossuet du 3 octobre, 1152 vers le 21 décembre, 1155 du 23 décembre ; lettres de Bossuet : no. 1004 du 4 mars 1694, 1113 du 5 octobre.

Tome VI, app. III,  « I, Lettres écrites par Mme Guyon » : renferme, p. 531-565 : 1° Lettre au R.P. de la Motte, son frère, 2° A son fils aîné, 3° A son fils cadet, 4° A son frère, 5° Au même, 6° Au P. La Combe, 7° A dom Grégoire Bouvier, son frère, 8° A d’Arenthon d’Alex, 9° A l’Official de Paris, 10° A l’Official, 11° A l’Archevêque de Paris, 12° A Mme de Maintenon, 13° Mémoire, 14° Au duc de Chevreuse, le 1er octobre 1694.

Tome VII, app. III,  « II, Témoignages concernant Mme Guyon » : renferme « les témoignages de diverses personnes… », p. 485-505 : (A) Jean d’Arenthon d’Alex du 29 juin 1683, (B, 1°) Le cardinal Le Camus à d’Arenthon d’Alex du 18 avril 1685, (B, 2°) Le même au duc de Chevreuse du 18 janvier 1695, (B, 3°) Le même à dom Falgeyrat du 3 mai 1685, (B, 4°) Le même à l’évêque de Chartres (extraits) de 1697, (C, 1°) D. Richebracque au duc de Chevreuse du 14 avril 1695, (C, 2°) Le même à Mme Guyon à la même date, (C, 3°) Le duc de Chevreuse à D. Richebracque du 18 avril 1695, (C, 4°) D. Richebracque au duc de Chevreuse du 23 avril 1695, (D) Placet présenté au Roi en faveur de Mme Guyon, (E, 1°) Attestation donnée par les religieuses du la Visitation de Meaux à Mme Guyon, lorsqu’elle sortit de ce monastère le 7 juillet 1695, (E, 2°) La M. Le Picart à Mme Guyon le 9 ( ?) juillet 1695, (E, 3°) Les religieuses de la Visitation de Meaux à Mme Guyon, le 9 juillet 1695.

Tome VII, app. III,  « III, Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet », p. 505-520, contient les soumissions A, B, et les attestations C, D. Nous les éditons, mais séparées, en respectant leur ordre chronologique, ordre adopté pour les autres documents de notre volume. L’étude par Levesque, qui forme le début (p. 505) et la fin (p. 516) de la section, est reproduite dans la notice : « Soumissions et attestations vues par Levesque. »

Tome VII, app. III,  « IV, Protestation de Mme Guyon », p. 521-524, du 15 avril 1695. Pour la discussion de ces dernières pièces, selon un point de vue bossuétiste, on se reportera à l’annexe : « Soumissions et attestations vues par Levesque. »

Tome IX, App. II, « II, Lettres du P. La Combe », p. 480-488, 1° Le P. La Combe au Général des barnabites, 1er février 1689, 2° au même, pièce en latin.

Divers écrits de Madame Guyon (ms. 2057).

Le manuscrit 2057 des A.S.-S., intitulé « Divers écrits de Madame Guyon » est un recueil de nombreuses pièces disjointes, de mains et de formats différents, paginées dans certains cas, souvent réduites à des feuillets numérotés.


De nombreux textes ont été écrits au cours des années 1674 et suivantes. Ils sont essentiels pour étudier l'évolution intérieure de la jeune femme. Monsieur Noye a noté que les feuillets 32 à 179 « ne concernaient pas Madame Guyon », abandonnant une attribution plausible à Marie Rousseau, l’inspiratrice d’Olier.

Le Traité du Purgatoire a été édité (par Madame Gondal), ainsi que les pages enlevées de la Vie concernant Fénelon (en premier lieu par Masson, puis intégrées dans notre édition de la Vie), et quelques poèmes de prison (dans notre édition de la Vie). Les autres textes, abondants, n’ont pas été étudiés jusqu'ici. C’est la raison pour laquelle nous donnerons, dans le troisième volume, de nombreux extraits qui éclairent d’une lumière vive la période de formation.

Les écrits de jeunesse sont souvent liés à des retraites, parfois à une tentative - encore maladroite - d’introspection. Il est remarquable de voir l’effort intense pour comprendre un état – traduisant une volonté d’appropriation qui, ne se limitant pas à l’écriture, est combattue par Bertot (v. les lettres de ce dernier dans le premier volume de la correspondance). En tout cas cet acharnement du compte-rendu, parfois monotone à lire, explique la précision admirable des descriptions ultérieures, par exemple de « l’état apostolique » : la formation d’écrivain commence tôt et explique la fluidité du texte des Torrents (1685).

Nous avons décomposé le manuscrit en sections (une analyse élaborée en augmenterait le nombre en divisant certaines d’entre elles, jugées moins intéressantes) :

1° (4 pages). « Conduite de Dieu envers une simple bergère. » 4 mars 1674. (Reproduit dans notre vol. III, section « Témoignages spirituels »).

2° (Autographe. Feuillets numérotés de 3 à 15). « Traité du Purgatoire. » (Ce traité figure dans le second volume des Opuscules spirituels, p. 279 de l’édition de 1720, reproduite chez Olms, 1978. Le texte du manuscrit, accompagné de deux textes plus brefs, est édité et présenté par M.-L. Gondal, Le purgatoire, Millon, 1998).

3° (f°16 - 21). « Il me semble qu’il est aisé de concevoir qu’une personne qui met son bonheur en Dieu seul, ne peut plus désirer son propre bonheur… ». Il s’agit de la lettre n°164 adressée à Bossuet vers le 10 février 1694 (la copie a une hauteur de 19 cm environ, hauteur plus réduite que celle de la majorité des autres feuillets ; elle est faite par Bourbon, secrétaire de Tronson).

4° (f°22 - 28). « Etat apostolique ». (Très beau texte, repris dans les Discours spirituels, vol. 2, n°65 : « État Apostolique. Appel à enseigner. » Il s’agirait d’une lettre adressée à Bossuet (car c’est la suite de la copie de hauteur 19 cm environ, faite par Bourbon, secrétaire de Tronson). La fin de la copie est marqué au dos par M. Tronson : « Estat Apostolique de MG ». Nous avons donc reproduit cette lettre à la suite de la précédente, comme ayant été adressée très probablement à Bossuet peu après le 10 février 1694.

5° (f°32 - 179). Anonyme. (Ces feuillets de moyen format ne concernent pas Mme Guyon, selon I. Noye. Effectivement l’esprit ne correspond guère à ce que l’on peut attendre d’elle. S’agit-il du tout début de sa démarche vers l’intériorité ? L’attribution reste plausible à notre avis pour les feuillets 48 à 51 :

«Vue d’Esprit et de pure foi de Notre Seigneur au jardin des olives. » Mais une telle confirmation d’une partie pose le problème d’attribution pour l’ensemble ; nous avons omis ce long texte anonyme, qui devrait être divisé en plusieurs sections).

6° (f°179). «Je vins à la fin de l’année 1696 sur la paroisse de Saint-Sulpice...» (L’attribution reste incertaine).

7° (f°180 – 185) « Le jour de la Transfiguration... » (Ce texte est séparé du suivant par « autre » mais l’ensemble forme un manuscrit écrit de la même main ; reproduit dans « Témoignages spirituels »).

8° (f°185 –187v) « Mon état présent… » (« Témoignages spirituels »).

9° (f°187v-190) « Un chemin fort aride… » (« Témoignages spirituels »).

10° (f°190-193). « Ces paroles de Job… » (« Témoignages spirituels »).

11° (f°193v-195v). « Je suis toujours dans le même état… » (« Témoignages spirituels »).

12° (f°196-197v). « …Pour purifier… » (« Témoignages spirituels »).

13° (f°197v-200v). « …Un abîme de misères… » (« Témoignages spirituels »).

14° (f°200v-203). « …Il me semble que je ne suis que misères. » (« Témoignages spirituels »).

15° (f°203v – 213). De la souffrance. (« Témoignages spirituels », début seul).

16° (f°214-216). Pensées sur le Gloria Patris. (« Témoignages spirituels »).

17° (f°216v-219v). « Différentes manières dont Dieu Se sert… » (« Témoignages spirituels »).

18° (f°219v-223). « Différentes manières de voir en Esprit les choses… » (« Témoignages spirituels »).

19° (f°223v-228). «La disposition de mon esprit...» (« Témoignages spirituels »).

20° (f°228-232). « Faisant vers vous selon notre pouvoir...» (écrit adressé peut-être à Ramsay ; « Témoignages spirituels »).

21° (f°233). « Je prends Monsieur la confiance de vous écrire...» (Lettre de M.G. à M. Tronson du 19 octobre 1696).

22° (f°234-235). «Devoirs de la créature intelligente envers Dieu son créateur...» (« Témoignages spirituels », début seul).

23° (f°236 à 239). «Jésus ayez pitié de moi…»(Tout petit format, de l’écriture d’une fille de Mme Guyon, celle de la lettre à M. Tronson. Nous avons reproduit des extraits de ces « cantiques rédigés en prison » dans notre édition de la Vie, p.1041-1042.)

24° (f°253-260v, puis 240 à 241 de petit format de l’écriture d’une fille de Mme Guyon). «Outre le goût général que j’ai pour votre âme... » (Il s’agit de deux lettres adressées à Fénelon en novembre 1688 et le 2 décembre 1688, éditées dans notre premier volume de la Correspondance.)


25° (f°242-243v). « Des trois points, savoir l’attention, l’intention et la fidélité... » (« Témoignages spirituels »).

26° (f°244-260). Trois textes dévotionnels : « Pour la Circoncision, sainteté de Dieu, la mort d’un homme-Dieu. »

27° (f°261-263). « J’ai tâché de me cacher à moi-même... »  (Lettre de l’année 1691 sans destinataire connu. Il ne semble pas qu’elle puisse faire partie de la direction de Fénelon. Elle figure dans l’édition Dutoit, vol. II, lettre 36, p. 93, éditée dans notre troisième volume de la correspondance).

28° (f°264-266v). «Moi qui suis petite avec vous... » Lettre adressée au cercle des disciples. (« Témoignages spirituels »).

29° (f°267-268). Lettre : « 1691. Je viens tout présentement de recevoir votre lettre… » D.2.22 de Dutoit, voir notre volume III.

30° (f°269). « Ne pouvant vous écrire je me sers de la main du premier et du dernier... (ajout : en janvier 1707). Lettre publiée dans notre vol. III.

31° (f°270-271). « Le soir de la Pentecôte... » (« Témoignages spirituels »).

32° (272-273) Cantiques. « Venez petits oiseaux sous ce sombre bocage… »

33° (274-) « S’il est vrai que mon cœur veut toujours… » repris par Masson comme étant de Fénelon : selon I. Noye, cette pièce assez pauvre ne serait pas de ce dernier. Nous l’avons cependant reprise comme pièce 313, 16e de Fénelon, dans notre premier volume.

34° (280r° à 303, un ensemble de très petit format, écrit très serré, à partir du f°286) Il comporte plusieurs cantiques : « Que ferais-je Seigneur pour éviter les coups… », (280v°) « Laissez moi pleurer ma douleur… », (281v°) « Vous me montrez Seigneur cette gloire future… », etc. Très intéressant recueil qui présente la « poésie » de Madame Guyon avant les retouches des éditeurs.)

35° (304v°-305). «Le dernier de janvier en soupant le soir...» (« Témoignages spirituels »).

36° (305-307). (« Sur l’abandon à Dieu / Lettre de M. de la Verne à son directeur »)

37° (308-309). « Je suis sur la croix très volontairement quoique douloureusement. » (Copie d’une lettre écrite par la demoiselle Marc pendant sa prison…)

38° (310-). « Abrégé de la vie de Mad. Guyon ». (Ecriture de Chevreuse ; « Témoignages spirituels », début seul).

39° (314 à 318v°, numéroté 739 à 747). «Quelques jours après ma sortie je fus à B[eynes]…» Extrait de la Vie (Ces folios, ont été détachés de la Vie lors de sa communication à Bossuet et rétablis dans notre édition critique, Vie 3.9.10, p. 750. Le cantique intercalé, numéroté 740 à 742, « Que mon cœur est content auprès de ce que j’aime ! », est reporté dans cette même édition à la page 1042.

40° Lettre : Mes Chers enfants (Le ms 2057 se termine sur cette lettre : « Je vous souhaite une bonne année ; elle sera toujours bonne, si nous nous renouvelons dans la charité…»).

Fénelon : Explication des Maximes des Saints (1697) :

La chronologie de la CF établie par Orcibal donne tout le détail des nombreuses allées et venues de Fénelon entre Cambrai et Paris, des pressions et des tractations à Rome, aboutissant à la condamnation de l’Explication des Maximes des Saints (1697) (à ne pas confondre avec l’Explication des articles d’Issy, inédit jusqu’en 1915). Le 13 décembre 1696 Fénelon quitte Versailles. Il revient le 9 février. Du 1er au 5 juin, il est à Versailles; 18 juin : d'après A. Bossuet, « le Roi a parlé très fortement à M. de Cambrai contre son livre et son obstination »; Bref papal le 30 juin : selon Bossuet « le nouveau bref lui donne de l'autorité par sa seule ambiguité »; 26 juillet : « Le Roi a écrit au pape en représentant vivement le danger que les propositions contenues dans le livre peuvent faire courir à ses sujets... ». 10 septembre : Bref du Pape. 30 décembre : « Il est raisonnable ...d'attendre les réponses que fera le prélat [Fénelon] aux arguments qu'on lui a opposés ... On n'en poursuit pas moins l'examen de la traduction latine du livre ...à chaque audience Bouillon expose avec vivacité l'impatience royale... » ; 26 février 1698 : « Les affaires de Rome ne vont pas bien : elles s'allongent, et les suffrages sont présentement partagés, cinq contre cinq » (Beaufort à l'évêque de Châlons) ; 27 mars, l'évêque de Saintes à celui de Bazas : « L'affaire de M. de Cambrai est devenue quelque chose de fort subtil ... Ces livres font aisément perdre l'envie de lire longtemps ».

On se reportera pour l’Explication des Maximes des Saints à son édition « définitive » fournie par J. Le Brun dans : Fénelon, Œuvres I, Bibl. de la Pléiade, 1983, p. 999-1095, ainsi qu’à sa « notice », p. 1530-1549. Par suite de sa condamnation papale, elle « ne figure pas dans les Œuvres complètes de Fénelon éditées aux XVIIIe et XIXe siècles », comme il est indiqué à la fin de la bibliographie donnée dans la « notice », p. 1546. On passe en effet des éditions de 1698, dont celle de Poiret, à l’édition de 1911 par Cherel. Une telle anomalie n’est-elle pas l’une des nombreuses causes de la relative obscurité qui entoura longtemps la querelle quiétiste ? On notera cependant que le texte fidèle de l’Explication… figure dans l’édition des « Œuvres de Fénelon », Didot, 1857, t. II, p. 1-39 : édition certainement « laïque », (reproduite de celle d’Aimé Martin de 1835), mais qui reprend aussi, fidèlement selon notre vérification faite sur les lettres, l’édition de 1820 à 1830 (1827-1828 pour les lettres), par Gosselin, dite « de Versailles ». On sait que, dans sa préface, celui-ci ne reconnaît pas la correspondance « secrète » avec Mme Guyon (respect de la mémoire de Fénelon oblige !), mais il prend activement, de manière toutefois cachée, la défense des quiétistes dans les abondantes « notices des personnages », imprimées en corps fort petit, tome 11, p. 279-374, dont nous nous sommes parfois inspiré. Par ailleurs nous avons vérifié que les lettres de cette excellente édition de Versailles sont, elles, également reprises à l’identique par l’édition de 1851-1852 dite de Paris ou « des quatre éditeurs » (cette dernière donne d’ailleurs leur numéro de 1835 entre parenthèses). L’édition de Paris demeure jusqu’à aujourd’hui la seule complète (sauf pour les lettres, dont l’édition est rendue caduque par celle qu’ont procurée J. Orcibal, J. Le Brun, I. Noye) et donc la plus fréquemment référencée. V. aussi DS, art. « Fénelon » (par L. Cognet) fasc. 33, col. 169-170, pour une brève revue, incluant les inédits qui ont vu le jour après 1850.

Laurent de la Résurrection et son œuvre.

On reconnaît aujourd’hui la grandeur de ce frère convers, l’une des rares figures mystiques majeures de la second moitié du XVIIe siècle. Mais son « œuvre » est particulièrement mince.

Le Carmel est le courant mystique auquel se réfère le « réseau quiétiste » constitué sur la durée du siècle autour de Jean Chrysostome, Bernières, Bertot, Guyon… Le carme déchaux Laurent est connu et apprécié de Fénelon comme de Mme Guyon ; le grand carme Maur de l’Enfant-Jésus est en relation avec la jeune Mme Guyon (v. les 21 lettres éditées dans notre précédent vol.) ; le carme aveugle Jean de Saint-Samson prend une place majeure dans les Justifications, auprès de Jean de la Croix.

Madame Guyon apporte sur l’œuvre du frère Laurent une information (probablement inexploitée, car demeurée jusqu’ici à l’état manuscrit ; il s’agit des deux « livres de lettres » de Dupuy et La Pialière), à la fin d’une des lettres de décembre 1697, adressée à la « petite duchesse » : « On a supprimé tous les livres du frère Laurent, et il n’y en a plus que six dans tout Paris, possédés par des particuliers. […] ils en ont fait imprimer un autre en la place, pour surprendre, qui n’a rien de ce qu’avait l’autre. En voici l’intitulé : Maximes spirituelles et utiles aux âmes pieuses pour acquérir la présence de Dieu, recueillis de quelques manuscrits de frère Laurent, etc., au Bon Pasteur. » Cet intitulé est-il celui de l’édition supprimée ou de l’ « autre » ? Une édition « au Bon Pasteur », de 1692, à Paris, chez Edme Couterot, 188 pages, nous est parvenue ; suivront à Châlons, en 1694 les Mœurs et entretiens de 92 pages ; puis il faut attendre l’édition de Wettstein conseillé par Poiret, de 1699, enfin celle de Poiret seul, de 1710… qui reprennent les précédentes. (v. Conrad de Meester, Frère Laurent…, Paris, Cerf, 1996, p. 22-27).

Les Maximes spirituelles que nous possédons sont courtes (25 pages dans l’éd. de Conrad de M.). Nous sont parvenues aussi des Lettres, des Entretiens, la Pratique de l’exercice de la présence de Dieu, (au total 90 pages dans la même édition). Mais les Entretiens sont un « composite Laurent-Beaufort » et la Pratique un « condensé de la doctrine du frère Laurent », nous dit Conrad de Meester. On doit donc considérer  l’ « œuvre » qui nous est parvenue avec prudence, compte tenu de son éditeur, grand vicaire de M. de Châlons. Quoi qu’il en soit, elle n’en demeure pas moins un joyau mystique du siècle.

Liste d’abréviations et de surnoms :

La liste qui suit est incomplète et parfois incertaine…

b., marquis, bon marquis = Le M. de Charost

B[on] pa[pa] = Louis XIV

Ba, bar, Baraquin = le diable

Ben = bénédictines.

c[omtesse], bonne c[omtesse], Lbc, (v. Col) = comtesse de Morstein.

C. de V. = Curé de Versailles (Hébert).


Cal.= L'abbé de Beaumont (v. panta) ? Pourrait aussi désigner L’Echelle ?

Chi. = le « chinois » (non identifié) ou le « chien ».

Christophlets = adeptes de l’effort, disciples de saint Christophe.

Col, la Col, Colom, Colombe = comtesse de Morstein.

D de Ch. = d[uchesse] de Ch[evreuse].

dom, dom al., al = père Alleaume.

doyenne des d[uchesses] = duchesse de Béthune ?

Enfants = disciples du petit maître.

Eud[oxie], (v. Mad. de M.) = Madame de Maintenon.

f[rère] le chantre

f[rère] paquebot

famille = Marie de Lavau, au service de Mme Guyon.

gros enfant, M. de pihal. = La Pialière, gentilhomme normand (et copiste).

l b c = la bonne comtesse : Mme de Morstein ?

le M. de C.

L’aumônier = L’abbé de Charost.

la bonne nonne = M. de Sassenage.

Le Bon, Lb, le B., le bd, mon b., M. de B. = duc de Beauvillier.

Le ch., le grand ch., le g. Ch. = La duchesse de Charost ?

Le petit ch. = fille du grand ch.

Le p. arch.

m p d, m b p d = ma bonne petite duchesse (de Mortemart, Marie-Anne).

b d = bonne duchesse (de Mortemart, Marie-Henriette).

mon bon : v. Le Bon

M d B, Madame de B, M l de B = Madame la duchesse de Béthune, Madame de Béthune.

M. f. = M. de F[îtes] ?

M. de Ch., M. de char. = M. l’évêque de Chartres.

M. de cha. = M. l’évêque de Châlons (Noailles).

M. de m., M. de M. = M. de Meaux (Bossuet).

M. de mors. = M. de Morstein.

M. de P. = M. de Paris (Harlay puis Noailles).

M. de V. = Hébert ?

M. des ch. = ecclésiastique qui demeure à Vaugirard. 

M. le curé = curé de Versailles (Hébert) ou de Saint-Sulpice (La Chétardie à partir de 1696).

M. le Ch. = le chevalier de Gramont.

M. tron, M. tronçon = M. Tronson.

M. B., m.B., m.b. = M. Boileau et aussi : « mon bon », Beauvillier.

Ma B et Ch. = Ma bonne et chère [Comtesse].

Mad de B. = Madame de Beauvillier.

Mad de M. = Madame de Maintenon.

Mad de Mors. = Mad de Morstein.

Mad. de cha. = la duchesse de Charost.

Mad. de Mort. = Madame de Mortemart.

Mar. = La Marvalière ? (Il sera secrétaire des Michelins).

marc, petite marc = Françoise Marc, au service de Mme Guyon.

Michelins = les disciples de saint Michel.

Mr Thev = Thevenier.

N. S. , n. s., ns, = Notre Seigneur

Nicolas = Nicolas de Béthune-Charost

No. = Noailles

p. p. ou pp. = petit prince

d. d. p. = dame du palais

p a de Ch = père Abbé de Charost (l’aumonier de l’ordre des Michelins)

p C = petite Comtesse

p d, la p d, petite d = la « petite duchesse » de Mortemart

p l c, p l C = père Lacombe (ou La Combe)

p m = petit Maître (très exceptionnellement : petite Marc)

p. de la m. = père de la Motte (Dominique)

panta[leon] = Pantaléon de Beaumont.

Put, p = Dupuy  

py, M. Pyrot = M. Pirot

S B, St B., bi, bi bi, G., Général, père général, M. de C. = Fénelon

sœur de la croix = sœur Sainte-Croix, la dévote de M. Boileau = Marie Dalmeyrac = sœur Rose

T, Tut[eur] = duc de Chevreuse

Vin. = prison de Vincennes

Manuscrits : descriptions complémentaires.

Ces descriptions détaillées complètent les sources décrites au début du premier volume, éclairent l’histoire des livres de lettres, et pourraient s’avérer utiles par la suite pour localiser ces sources.

Les archives, en possession des A.S.-S. depuis 1802, contenues dans des « cartons », furent récemment mises en ordre, montées sous onglets et reliées en volumes. Chaque pièce fut numérotée : les numéros inférieurs à 6500 furent réservés au fonds « Fénelon », les numéros suivant 6500 furent réservés au fonds « quiétistes », les numéros suivant 7000 furent réservés au fonds « Guyon », etc. Les volumes sont repérés par les numéros de pièces indiqués sur leurs dos. Un numéro représente un manuscrit d’extension très variable, allant du billet au cahier de lettres.

Fonds Fénelon, volumes XI1 & 2.

Ces deux volumes de reliure verte comportent de nombreuses pièces relatives à Madame Guyon, dont une quinzaine d’autographes de cette dernière : elles ne furent pas négligées par l’éditeur de la Correspondance de Fénelon de 1827-1828 : on retrouve en effet, sur la majorité des pièces, en haut à droite, d’une forte encre noire, l’indication des numéros des lettres de la « Section VI. Correspondance sur l’affaire du quiétisme » commençant au tome septième de 1828. (On

note que cette édition est soigneuse mais omet (rarement) des paragraphes importants de lettres de Lacombe). Cette source nous était inconnue lors des descriptions fournies au début de notre premier volume. Quelques lettres isolées de Mme Guyon ont été  retrouvées dans d’autres volumes du même « fonds Fénelon ».

Base informatisée :

Nous avons constitué une base de données, (tenue disponible après accord des A.S.-S), couvrant la correspondance guyonnienne conservée aux archives de Saint-Sulpice, soit les trois livres de lettres (Dupuy, La Pialière, le marquis de Fénelon) ainsi que l’ensemble des pièces séparées, autographes et copies du fonds « Guyon » (augmenté de pièces guyonniennes du fonds « Fénelon » dont en particulier celles des vol. XI1 & 2). Cette base, sous sa forme de photos numériques, couvre deux cdroms soit ~1 Go. Le fonds « Fénelon » fut antérieurement photographié à la demande de M. J. Orcibal et serait en dépôt à Orléans ; le fonds « Guyon » ne l’a pas été et se trouve donc sans autre sauvegarde.

Utilisation des Livres de lettres :

L’accord est excellent entre la copie de Dupuy et celle de La Pialière : nous avons relevé, sur le long texte adressé à la petite duchesse en mars 1697 (« je ne crains point que le prêtre me trahisse… »), une seule et légère correction par Dupuy, absente de La Pialière (v. la variante « b » à cette lettre). Aussi nous relevons souvent le texte sur La Pialière, ce que l’on observe par les numéros des pages donnés entre crochets, mais nous vérifions toujours les points obscurs sur Dupuy. Celui-ci est en effet plus sûr, mais son écriture est difficile. Il a vérifié La Pialière, ce que montrent quelques annotations portées sur le livre de ce dernier, outre la table finale des abbréviations de sa main. Bien entendu Dupuy ou La Pialière ne sont utilisés qu’à défaut de source autographe ou qu’en cas de grande difficulté de lecture : Dupuy déchiffre mieux que nous les autographes de Madame Guyon… Enfin le livre du marquis de Fénelon se situe à part et malheureusement constitue souvent la seule source disponible. Son écriture « de militaire » est difficile et très serrée.

Livre des lettres de Dupuy : cartonné gris, titre de la tranche : « Lettres de M. Guyon au duc de Chevreuse » ; dos de couverture : « E. Levesque / 6 rue du Regard » ; f° suivant : « A 3me série, n° 7 » ; f° suivant : « Lettres de Madame Guyon à Mr le duc de Chevreuse / Cette copie est de la main de M. Dupuy / Mme Giac » ; f°2 : début de la première lettre « Il m'est venu fortement au cœur... » ; suivent les folios numérotés, à l’encre forte, en bas à droite : 3 à 229 (il existe aussi une numérotation des pages, au crayon fin, en haut à gauche, que nous n’avons pas utilisée ; nous signalons ici son existence car une erreur de référence est possible) ; le f°229v° se termine par une lettre interrompue : « ...j'espère que le ». Il y a donc des folios manquants et le livre de La Pialière décrit ci-après va plus loin ; dernier f°: « Lettres de Me Guyon appart. à la succession de Me de Giac » qui eut lieu au milieu du XVIIIe s. 

Livre des lettres de La Pialière : relié rouge, titre de la tranche : « Fonds Guyon, pièce 7233 » (c’est une grosse pièce) ; à l'intérieur, au crayon, en page de garde : « Ms. 2173 » ; en deuxième page de garde l'ancienne couverture : « 7e carton (cachet : 7233) 10bis / Lettres de Mde Guyon au duc de Chevreuse 1693 et suiv. / (quelques mots biffés) Copie » ; ancienne page de garde : « (7233) (Quelques annotations sont de la main de Mr Dupuy, v. p. 1, 23, 114, 183, etc.) Copies pas très exactes. » ; feuillet suivant : « XVIe carton no. 18 / Lettres de Mad. Guyon a m. le duc de chevreuse. années 1693, etc. / originaux » ; enfin première page « i » du premier feuillet : « Le 2. juillet 1693 (souligné) / Il m'est venu fortement au cœur de vous prier M. [surmonté de l'addition par Dupuy : « Au tuteur ») d'éclaircir à fond l'affaire... » ; suivent les pages « ii » à 204 se terminant par la lettre de « may 1698 [...] ce que j'ai fait. » ; la page 205 porte une utile liste des abréviations et de leur signification établie par Dupuy.

Livre des lettres du marquis de Fénelon : relié rouge, titre de la tranche : « Fonds Guyon pièce 7417 » ; « Ms. 2176 » au crayon en page de garde ; feuillet suivant : « 7e carton Lettres diverses de Mme Guyon » ; f. suiv. : « XVIe carton Lettres diverses… » ; f. suiv. : « Copies de lettres de quelques trans à la mère des enfants du p. m. avec des réponses de cette bonne mère. » ; écrits de la main du marquis : les folios 1 à 38, 65 à 75, 77 à 83 (pages de poèmes en deux colonnes d’une petite écriture), 89 poème de six vers, 93 à 195. Les autres folios sont vierges.

Relations et autres pièces biographiques.

Plutôt que de donner une bibliographie extensive, nous signalons des sources venant en complément des matériaux biographiques livrés par nos éditions de la Vie et de la Correspondance. En se limitant à Madame Guyon seule - témoignages de ses relations directes, objections qu’elle aura le plus souvent lues - on peut se limiter à quelques textes d’époque.

Outre les Œuvres et les Correspondances de Fénelon et de Bossuet, on consultera (les références moins essentielles sont données entre parenthèses) :

Nicole, Réfutation des principales erreurs des quiétistes [...], Paris, 1695.

(J. Grancolas, Le Quiétisme contraire à la doctrine des sacrements [...], Paris, 1695.)

Bossuet, Relation sur le Quiétisme, Paris, 1698.

Le Masson, Eclaircissements sur la vie de Messire Jean d'Aranthon d'Alex..., Chambéry, 1699.

(La Bruyère, Dialogues [...] sur le quiétisme, Paris, 1699.)

(Ramsay, Histoire de la vie de Messire François de Salignac de la Mothe-Fénelon [...], La Haye, 1723.)/ Phelipeaux, Relation..., Paris, 1732./ Dupuy, Relation du différent entre Bossuet et Fénelon, A.S.-S., ms. 2046. / (Hébert, Mémoires..., Paris, 1927.) / Saint-Simon, Mémoires.

Soumissions et attestations vues par Levesque. 

UL, tome VII, appendice III, section  III, « Actes de soumission de Mme Guyon et attestations à elle données par Bossuet. » contient les soumissions A, B, et les attestations C, D. Nous avons respecté leur ordre chronologique, ordre adopté pour les autres documents de notre volume (v. « Soumission « A ». 15 avril 1695. », etc.). L’étude par Levesque, bossuétiste, érudit précis, est constituée du début (p. 505) et de la fin (p. 516) de sa section. Nous en donnons la plus grande partie, dont certaines de ses notes, placées ici entre crochets. Nos propres remarques et références aux n° de pièces sont placées entre tirets.

« Retirée à la Visitation de Meaux, Mme Guyon ne devait recouvrer la liberté qu’après avoir souscrit des actes témoignant de la pureté de sa foi, dont Bossuet avait été constitué juge. Ce n’est qu’au bout de six mois environ, qu’elle parvint à satisfaire le prélat. […]

« Au cours de sa réclusion à Meaux, il est question de six ou sept actes de soumission, dont quatre furent signés par elle et, comme tels, acceptés par son juge [note : Lettre du 6 juillet 1695, - n° 300 dans ce volume - Ms. Dupuy, f°190, pour Levesque, qui utilise les numéros portés en haut à gauche du ms, - f°146 pour nous qui utilisons les numéros portés en bas à droite du même ms. -]./ « Outre les trois actes de soumission, il y avait une déclaration du 15 avril, dont Phelipeaux (p. 163) nous a conservé le texte – n°487 - . Cette déclaration, selon Mme Guyon, aurait été d’abord acceptée par Bossuet, et ensuite rejetée par lui. [note : Il y a, écrit Mme Guyon, un acte « dont j’envoyai la copie de ma main, et je ne l’ai plus : c’est celui où il me fait déclarer que je n’ai point vu M. de Grenoble avec le Prieur de Saint-Robert. Il ne veut plus à présent de cette déclaration » (Lettre du 11 juin 1695 – n° 285 du 2 juin selon nous - , Ms. Dupuy, f°187 - f°143 pour nous -) ] ; cependant il en a inséré à peu près textuellement la plus grande partie dans celle qui porte la date du 1er juillet [note : Depuis les mots : « Je supplie ledit seigneur évêque de Meaux... » jusqu’à : « ...jamais entré dans l’esprit. » Voici la partie qui fut laissée de côté, sans doute parce qu’il y est fait allusion à des choses dont on ne voulait plus tenir compte, ou qu’on avait renoncé à approfondir : « Je déclare en particulier que les lettres qui courent sous le nom d’un grand prélat (M. de Grenoble), ne peuvent être vraies, puisque je ne l’ai jamais vu avec le Prieur de Saint-Robert, qui y est nommé, et je suis prête à jurer sur le saint Évangile que je ne l’ai jamais vu en un même lieu, et affirmer sous pareil serment les autres choses contenues dans la présente déclaration. Fait à Meaux, au dit monastère de Sainte-Marie, ce 15 avril I695. » Le même jour, Mme Guyon écrivit une longue protestation qui fut déposée chez un notaire – n° 485 -]

Enfin, il y avait une soumission que nous ne possédons plus en son entier, et que Mme Guyon, en mai 1695, avait souscrite au bas de l’Ordonnance et Instruction pastorale de l’évêque de Meaux, en date du 16 avril [note : « Il est venu, je lui ai témoigné tout le respect possible ; il m’a demandé de signer sa lettre pastorale, et d’avouer que j’ai eu des erreurs qui y sont condamnées... Il l’a prise (la soumission) ; mais, ne la pouvant lire, il me l’a rendue. Je la lui ai lue ; il m’a dit qu’il la trouvait assez bien ; puis, après l’avoir mise dans

sa poche, il m’a dit : « Il ne s’agit pas de cela : tout cela ne dit point que vous êtes formellement hérétique, et je veux que vous le déclariez... » (Lettre de mai 1695, ms. Dupuy, f° 180, r° et v°) – n°279 -]. Mal renseigné sur les circonstances dans lesquelles cet acte avait été donné, et croyant qu’il avait été, comme d’autres actes de Mme Guyon, dressé par Bossuet, Fénelon, bien qu’il ne fût pas revêtu de la signature de l’évêque de Meaux, en fit état dans sa Réponse à la Relation sur le quiétisme : « ... M. de Meaux, dit-il, lui dicta encore ces paroles dans sa souscription à l’ordonnance où il censurait les livres de cette personne : « Je n’ai eu aucune des erreurs expliquées dans ladite lettre pastorale, ayant toujours eu l’intention d’écrire dans un sens très catholique, ne comprenant pas alors qu’on en pût donner un autre. Je suis dans la dernière douleur que mon ignorance et le peu de connaissance des termes m’en ait fait mettre de condamnables. « [note : Réponse à la Relation, ch. 1.] Bossuet, dans sa réplique [note : Remarques sur la Réponse, art. II, § v (Lachat, t. XX, p. 195).], déclara cet endroit « inventé d’un bout à l’autre «, insinuant que l’invention était de Fénelon lui-même. Pourtant ce prélat ne faisait que rapporter un acte dont Bossuet pouvait à bon droit nier l’autorité, puisqu’il ne l’avait pas agréé, mais dont il aurait pu se rappeler l’existence, puisque c’était un des projets de soumission que Mme Guyon lui avait présentés, et qu’il l’avait mis dans sa poche [note : Voir la riposte de Fénelon, Réponse aux Remarques, etc., VIII ; v. Bossuet, Dernicr éclaircissement, art. I (Lachat,t. XX, p. 448 et 449).].

« Mais il y a des actes dont l’existence ni l’autorité n’ont été niées par personne ; ce sont ceux que nous allons reproduire. Ces documents ont été publiés d’abord, les trois premiers par Phelipeaux (t. l, p. 166 et suiv.), et le quatrième par Fénelon dans sa Réponse à la Relation de Bossuet (ch. I). Nous les donnons d’après le registre de Bossuet conservé à Saint-Sulpice, cahier in-4, de dix folios, recouvert d’une reliure du XVIIIe siècle – il s’agit du ms. 2134 -. Les quatre premiers folios et le recto du cinquième contiennent trente-trois des articles d’lssy. En haut du folio 5 v°, on lit le trente-quatrième article, avec la signature autographe de Bossuet ; puis, sans intervalle, commence la première soumission de Mme Guyon [note : Celle du 15 avril, contenant son adhésion aux articles d’Issy.], de la main d’un secrétaire, continuée au recto du folio 6, avec signature autographe. La soumission du 1er juillet, de la même main que la précédente, est contenue au folio 6, r° et v°. La première attestation, signée de Bossuet et de Mme Guyon, se lit au folio 7 r°, et d’une autre main que les documents précédents ; la seconde, signée de Bossuet et contresignée de Ledieu, est au folio 7 v°, et de la même main que la première. Les folios 8, 9 et 10 sont restés en blanc.

[suivent l’édition des pièces A, B, C, D, puis la « conclusion » suivante :]

Dans sa Vie (t. III, p. 226 à 229) – Vie, 3.19 - , Mme Guyon a raconté qu’après lui avoir donné une attestation qui la déchargeait, Bossuet lui en avait fait tenir une autre, en réclamant la première ; jugeant la seconde insuffisante, elle ne consentit pas à se dessaisir de la première. Ce point a été l’objet de discussions assez vives [note : Voir Crouslé, Fénelon et Bossuet, Paris, 1895, in-8,

p. 64 et suivantes ; Ch. Urbain, dans la Revue d’histoire littéraire, 1895 ; H. Brémond, Apologie pour Fénelon, Paris, 1910, in-18, p. 138 à 148, et le compte-rendu de cet ouvrage fait par M. E. Levesque dans la Revue Bossuet, juin 1911], et, malgré tout, il est resté obscur. La raison en est que les témoignages sur lesquels on s’appuie, rendus parfois longtemps après l’événement, manquent de précision et doivent recéler quelque part d’erreur. Les documents officiels eux-mêmes ne portent pas leur date véritable, et celle-ci ne peut plus aujourd’hui être établie avec certitude. La Vie de Mme Guyon, du moins pour les faits qui nous occupent, a été écrite assez tard, et l’auteur, à distance, a pu faire des confusions qu’il serait injuste de taxer de mensonge. Bossuet (Relation, sect. III) dit que l’attestation délivrée par lui à Mme Guyon était du 1er juillet 1695, et qu’il partit le lendemain pour Paris, alors que sa présence à Meaux est constatée le 3, et qu’une de ses lettres, du 16 juillet, permet de conclure qu’il n’arriva à Paris que le 8 juillet. Le plus souvent, il parle de « l’attestation qu’il a donné à Mme Guyon. [note omise]. Quant à Phelipeaux, il ne mérite pas une foi aveugle, bien que son récit, voisin des événements, ait reçu en 1701 l’approbation de Bossuet (Ledieu, t. II, p. 214 et suiv.). Ne dit-il pas (p. 165) que le sacre de Fénelon eut lieu le 10 juin, et que c’est seulement après cette cérémonie que Bossuet travailla à en finir avec Mme Guyon, alors que l’archevêque de Cambrai fut sacré le 10 juillet, et qu’à cette date, les soumissions de Mme Guyon avaient été acceptées par Bossuet ? A l’en croire, c’est par bonté d’âme que ce prélat, agissant en simplicité et sans défiance, donna l’attestation où sa signature précède celle de Mme Guyon (p. 512), et on a vu que la dame se plaignit qu’on lui eût fait signer cette nouvelle pièce. Il raconte que c’est le 11 juillet, que, sur la route de Paris, il rencontra les amies de Mme Guyon qui venaient la chercher à Meaux ; or Mme Guyon avait quitté la Visitation le 9 (v. p. 503).

« A raisonner sur des documents si peu exacts, on doit craindre de n’arriver pas à la certitude sur tous les détails. Nous allons pourtant essayer d’y faire un peu plus de lumière. Pour cela, nous recourrons aux lettres écrites au jour le jour par Mme Guyon, avant que son imagination ait eu le temps de dénaturer les faits. Malheureusement la date de ces lettres n’est pas sûre : tantôt elles portent celle du jour où elles furent écrites, et tantôt celle de leur réception. Nous nous aiderons surtout des documents signalés par M. E. Levesque dans la Revue Bossuet, soit le registre de l’évêque de Meaux et, de plus, une copie du certificat corrigé, daté du 1er juillet 1695. Cette copie, conservée aussi à Saint-Sulpice, porte la signature autographe de Bossuet et le contre-seing de Ledieu.

Pour faciliter la discussion, nous désignerons par C – n°491 - l’attestation signée à la fois par Bossuet et par Mme Guyon (p. 512 et 513), par D – n°490 - le certificat daté du 1er juillet, avant la rature, soit en premier état, et par D2 ce même certificat après la rature, ou en second état (p. 514 et 515).

On ne saurait douter qu’après avoir remis à Mme Guyon un certificat, soit D en son premier état, Bossuet ne l’ait réclamé en échange d’un autre. En effet, dès le 3 juillet, Mme Guyon écrivait : « Il m’est venu dans l’esprit qu’il ne fallait pas rendre à M. de Meaux un papier que le Petit Maître avait comme forcé

M. de Meaux de me donner, et je vois que c’est aller contre sa volonté de le lui rendre ; car, si les autres ne voient pas la différence du dernier au premier, je la sens tout entière » (Ms. Dupuy, f° 165 v° - n°315 -). Et le lendemain: « S’il n’a pas la décharge qu’il m’a donnée et qu’il veut ravoir, il n’y a sorte de persécutions qu’il ne me fasse pour la lui rendre. « (ibid.) – n° 303 - ; et le 6 (?) : « M. de Meaux vient de venir quérir la décharge qu’il me donna hier, disant qu’il m’en apportait une autre », etc. (f° 185 v°) – n° 300 -.

Mais quelle est la pièce que Bossuet voulut faire accepter à la place du certificat primitif ? Mme Guyon dit que ce fut C, et elle transcrit dans sa Vie ce document, sous le titre de seconde attestation, avec la seule signature de Bossuet, tandis que, dans le registre officiel, cette pièce est placée avant D et porte la signature de Mme Guyon au-dessous de celle du prélat, et il en est de même dans le récit de Phelipeaux.

Faut-il croire que c’est D2, ou le certificat en second état, après la rature? Cette hypothèse, malgré sa simplicité, comporte trop de difficultés. D’abord, il faudrait expliquer comment Mme Guyon s’est méprise à ce point. D’un autre côté, Bossuet n’aurait pas laissé D2 entre les mains de Mme Guyon, puisqu’elle ne lui rendait pas D. Dès lors, que faut-il donc entendre par « les attestations » qu’elle avait de lui et dont il envoyait copie à son neveu (lettre du 14 juillet 1698) ? Rien, sinon D et C ; d’ailleurs, Phelipeaux dit que ces deux actes furent remis à Mme Guyon.

D est un certificat pur et simple, et, comme tel, est signé de Bossuet seul ; C, au contraire, offre un double caractère : de la part de Mme Guyon, c’est une nouvelle déclaration de ses sentiments ; voilà pourquoi elle l’a signé de la part de Bossuet, c’est une sorte de certificat et c’est ce qui explique qu’il porte aussi la signature du prélat.

Or, voici comment les choses ont pu se passer. Bossuet, dans les derniers jours de juin, avait soumis à Mme Guyon le projet de la déclaration datée du 1er juillet. Lorsqu’il vint, le 2 juillet, chercher cette pièce qu’elle avait signée, il lui remit le certificat D (autrement, elle se serait plainte à ses amis, comme elle l’avait fait après la signature de sa première déclaration, voir page 509) ; mais, en même temps, il lui fit signer, après une simple lecture, la pièce C, qu’il avait préparée le 1er juillet, ainsi qu’il ressort de sa lettre du même jour à Mme d’Albert [note : « Vous en dites trop en assurant, sur le sujet de Mme Guyon, que mon discernement est à l’épreuve de toute dissimulation. C’est assez de dire que j’y prends garde, et que je tâcherai de prendre des précautions contre les dissimulations dont on pourrait user » (plus haut, p. 147).]. Il lui en rapporta une copie quelques jours après : en effet, elle a eu en sa possession cette copie, puisque Phelipeaux le dit et qu’elle l’a insérée dans sa Vie, et pourtant, le jour où elle l’a signée, elle n’en avait pas le texte (Ms. Dupuy, f° 185).

Il faut donc croire que, malgré la date qu’il porte, C a été fait postérieurement à la déclaration précédente datée du 1er juillet ; car, s’il en était autrement, on ne comprendrait pas que, d’une part, tous les détails sur lesquels on exigeait la soumission de Mme Guyon, et, d’autre part, tous les points sur lesquels devait porter l’attestation donnée en échange, n’eussent pas été notés sur un

seul et même acte. On ne comprendrait pas davantage pourquoi il y aurait du même jour deux actes de cette nature.

Et cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable que le texte de C n’est pas de la même main que tout ce qui précède dans le registre, notamment les deux déclarations de Mme Guyon du 15 avril et du 1er juillet, textes évidemment transcrits à l’avance et non au moment même où Mme Guyon les signa. Si la déclaration datée du 1er juillet, et C (qui est plus court) sont en réalité du même jour, comment se fait-l qu’ils ne soient pas de la même main?

On conçoit fort bien, du reste, que D (qui est de la même main que C) ait été transcrit sur le registre à la suite de C et hors de la présence de Mme Guyon, à qui il avait été délivré au moment où elle venait de signer cette dernière pièce.

Bien que D fût en réalité postérieur à C, Mme Guyon, à qui, dans cette hypothèse, il aurait été remis tout d’abord, a pu le qualifier de première décharge, et ainsi s’explique la place qu’elle lui a plus tard donnée dans sa Vie. Et voilà aussi pourquoi, dans cet ouvrage, C porte la seule signature de Bossuet : c’est que Mme Guyon transcrit purement et simplement la copie qui lui avait été remise par le prélat, et à laquelle elle n’avait point apposé sa signature.

Enfin on peut se demander pourquoi Bossuet a voulu faire accepter D2 en échange de D, et pourquoi, avant même que l’échange eût été consenti, il a pratiqué sur son registre une rature de cette importance. Faut-il voir là un scrupule de lettré désireux d’éviter la répétition des mots : « nous l’avons trouvée » [v. le fac-similé, p. 514 [de UL]] ? On pourra dire aussi que Bossuet, s’étant vite repenti d’avoir donné à Mme Guyon un certificat si avantageux, a voulu en atténuer la portée. Car, outre que : « il ne nous a pas paru qu’elle fût impliquée » est moins affirmatif que : « nous ne l’avons pas trouvée impliquée, les mots « en aucune sorte » et « ou autres condamnées ailleurs » retranchés en D2 rendaient cette dernière décharge moins favorable à Mme Guyon.

Quoi qu’il en soit, quand il parle du certificat donné à cette dame, Bossuet [note : Dans une lettre à M. Tronson, le 30 septembre 1695, où encore il fait en même temps allusion à la première formule : « Je déclare que je n’ai rien trouvé en elle sur les abominations de Molinos, qu’elle m’a toujours paru détester». (plus haut p. 217)] fait à peine allusion à D2; c’est à D qu’il se réfère, soit qu’il le résume dans sa lettre à son neveu, du 14 juillet 1698, soit qu’il le cite dans sa Relation, art. III, en s’arrêtant, il est vrai, aux mots : « dans laquelle nous l’avons trouvée », c’est-à-dire à l’endroit où D diffère de D2.



Index général.

Dans ce volume de « combats » l’index favorise les noms propres de personnes et de lieux (et non plus les termes traduisant des notions psychologiques et mystiques comme cela avait été fait dans le premier volume des « directions spirituelles »).

Nous n’avons pas cherché à éviter plusieurs entrées pour une même personne, tout en nous limitant généralement à deux entrées. L’unification est en effet limitée par respect pour certaines formes manuscrites.

Nous avons opéré par excès plutôt que par défaut, relevant des noms pour l’instant inconnus ou dont l’orthographe est incertaine, espérant leur repérage plus précis lors d’études ultérieures. Nous nous sommes souvent limité au seul nom propre.

Les entrées pléthoriques correspondant à M. de Meaux (Bossuet), à Chevreuse, à Fénelon, à Lacombe, sont supprimées, la consultation de la table des lettres apparaîssant préférable (« > TABLE DES LETTRES »). Des entrées apparaîssent sous « Abbé de …, Filles de …, La …, Le …, M. de …, Madame de …, P. …, Saint(e) …, Sœur … ».




abbé Abraham 456

abbé Bosquin 556, 699

abbé Bossuet 684, 892

abbé de Beaumont 632

abbé de Charost 117, 146, 446, 479, 481, 488, 493, 498, 543, 556, 610, 657, 907

abbé de la Pérouze 820

abbé de Lagnon 367, 368

abbé de Lannion 422, 540, 596, 827, 828

abbé de Noailles 173, 754

abbé de Ville ( & > deville) 116, 129, 873, 894

abbé Robert 120, 375, 825

Abraham 131, 258, 259, 674, 748

Alleaume (Père, S.J.) 182, 186, 187, 191, 214, 215, 330, 333, 460, 461, 499, 541, 550, 557, 573, 585, 612, 638, 645, 753, 833, 880, 897, 907.

Altesse royale 549

Alvarez 654

Angers 615, 617, 635, 892

Angleterre 12, 93, 369, 468, 878, 881, 882

Anne de Bèze 827

Anne Renaud 826

Annecy 21, 445, 715, 864, 882, 883

Annonciade 356

Apocalypse 16, 57, 60, 123, 157, 178, 185, 186, 187, 188, 199, 204, 212, 213, 214, 215, 442, 462, 487, 585, 593, 640, 666, 833, 837, 841, 846, 894

archevêque de Besançon 797

archevêque de Paris 23, 26, 27, 33, 36, 37, 38, 42, 44, 45, 69, 126, 174, 186, 199, 209, 316, 317, 319, 326, 327, 342, 344, 347, 349, 355, 376, 383, 390, 391, 395, 455, 456, 458, 459, 461, 462, 463, 470, 474, 475, 514, 532, 534, 536, 540, 543, 544, 556, 559, 560, 569, 575, 594, 606, 614, 631, 641, 642, 649, 650, 655, 656, 657, 658, 662, 666, 671, 674, 677, 681, 683, 687, 688, 694, 695, 696, 697, 699, 700, 744, 745, 746, 747, 792, 793, 794, 802, 803, 805, 808, 809, 810, 811, 812, 813, 820, 844, 848, 853, 854, 880, 883

archevêque de Reims 209, 569

archevêque de Sens 374, 514, 726, 732, 733

Armand-Jacques (> mon fils) 39, 879

Assemblée du clergé 33

aumônier (l') 461, 481, 483, 486, 498, 499, 554, 556, 557

augustins 37, 118, 407, 624

Babet 572, 581

Bagnères 490

Balaam 216, 303

baraquin (le diable) 126, 275, 322, 330, 335, 355, 368, 370, 374, 399, 426, 429, 484, 487, 498, 503, 581, 612, 626, 906

Barbe le Roi 826, 828

Barèges 839, 875

barnabites 11, 23, 66, 68, 69, 71, 194, 196, 392, 559, 575, 670, 707, 713, 744, 795, 820, 845, 850, 861, 883, 901

Bastille 10, 11, 13, 17, 29, 33, 35, 37, 46, 69, 148, 320, 453, 468, 473, 494, 743, 808, 812, 829, 843, 844, 845, 853, 854, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 861, 862, 874, 878, 879, 883, 896, 898

Beaulaigue 40, 112, 867

Beaurepaire 461

Beauvillier 14, 20, 24, 44, 45, 49, 77, 84, 115, 127, 137, 148, 157, 164, 166, 173, 176, 177, 179, 187, 191, 192, 200, 202, 203, 204, 209, 210, 211, 218, 219, 220, 243, 248, 271, 273, 275, 276, 285, 311, 323, 330, 332, 338, 363, 371, 373, 374, 375, 376, 428, 436, 440, 441, 452, 453, 454, 459, 460, 468, 480, 482, 483, 485, 486, 487, 489, 494, 497, 498, 500, 533, 543, 551, 555, 557, 560, 563, 564, 570, 576, 581, 585, 658, 659, 679, 683, 690, 696, 699, 734, 794, 800, 802, 804, 807, 811, 813, 814, 864, 865, 867, 870, 871, 872, 873, 874, 885, 888, 889, 890, 907

Belof (madame) 162, 351, 356

bénédictins 29, 401, 402, 403, 549, 771, 813, 832, 884, 890, 894, 900

bénédictines du Saint-Sacrement 41, 98, 209

Benoît (Mademoiselle) 825, 828

Bernaville 550, 849, 858

Bernières 14, 865, 878, 882, 887, 888, 906

Bertot 10, 14, 17, 35, 41, 42, 85, 117, 272, 273, 493, 716, 743, 746, 815, 826, 864, 865, 866, 869, 874, 876, 877, 878, 882, 887, 888, 889, 890, 902, 906

Besançon 16, 156, 795, 797, 798, 799, 800, 856, 895

Besnar (madame Guyon) 830

Beynes 36, 39, 226, 867, 870, 904

Bielle 63, 796, 801

Bigorre 837, 875

Blois 11, 34, 401, 407, 537, 562, 572, 811, 858, 859, 863, 866, 867, 875, 876, 879, 885, 893

Boileau 40, 41, 88, 112, 113, 116, 120, 121, 124, 125, 126, 128, 129, 130, 131, 134, 135, 136, 138, 139, 140, 143, 144, 145, 146, 147, 150, 152, 153, 158, 159, 173, 178, 209, 214, 240, 306, 317, 324, 363, 364, 365, 366, 369, 402, 463, 498, 550, 564, 650, 657, 662, 722, 734, 736, 753, 867, 894, 896, 907, 908

bon (> mère bon)

Bon Pasteur 154, 157, 363, 366, 731, 906

bonne comtesse 330, 333, 394, 556, 580, 906

bonne duchesse 333, 486, 497, 579

Bordeaux 490, 839

Bossuet (> table des lettres)

Bourbon (l’Archambaud) 42, 232, 238, 251, 266, 269, 421, 431, 443, 444, 446, 470, 471, 487, 552, 671, 799, 840, 863, 868, 886, 902

Bourges 624, 625, 870

Bretagne 322, 410, 563, 791, 893, 896

Bureau (M.) 36, 877

Cabinet mystique 152

Calvin 573, 718

Canelle 147, 728

Cantique des cantiques 22, 27, 33, 118, 343, 347, 348, 353, 377, 737, 770, 772, 779, 803, 806, 818, 823, 833, 845

capucins 548, 820, 868, 877

carmes billettes 820

Cateau-Barbe 392, 403, 406, 407, 548, 549, 576, 602, 728, 754, 885, 899

Catéchisme spirituel 666, 680, 868

Catherine de Bar 136, 154, 377, 865, 887

Catherine Gandouin 819, 828

Catherine Lecœur 828

Cécile 330, 633

Cent-Filles 117

César 341

Chanterac (abbé de) 643, 654, 849, 850

Charenton 575, 861, 862, 883

CHAROST (> madame de, > abbé de) 36, 39, 80, 119, 127, 152, 156, 157, 214, 218, 227, 271, 272, 322, 330, 332, 335, 435, 444, 484, 485, 486, 554, 557, 585, 600, 636, 720, 743, 809, 816, 866, 867, 869, 870, 873, 874, 877, 890, 895, 906, 908

Chartres 25, 27, 28, 40, 169, 175, 203, 204, 371, 411, 549, 570, 571, 599, 629, 635, 637, 642, 650, 652, 734, 752, 755, 764, 824, 846, 866, 878, 895, 899, 901, 907

Château de l’ame 261

Chemin de perfection 94

Chéron 16, 37, 38, 458, 845, 846, 870, 883

Chevalier de Gramont 493

chevreuse (> table des lettres ; > Madame de ; mademoiselle de)

Chine 203, 687, 699, 892

Chiribaldi 66

Chrétien intérieur 358

Christoflets 42, 321, 332

Cloître-Notre-Dame 35

Colbert 24, 129, 305, 752, 864, 865, 871, 872, 889

Collège des Quatre Nations 556, 657, 699

Commentaires sur l’Ecriture 690, 757

communauté de l’Estrapade 552

comtesse de Guiche 443, 752

Conciergerie 606

concile de Trente 12, 254

confesseur 11, 12, 13, 15, 17, 23, 25, 37, 38, 39, 44, 45, 51, 136, 140, 146, 155, 157, 203, 262, 295, 372, 381, 384, 395, 545, 556, 584, 597, 600, 614, 654, 683, 689, 699, 713, 719, 730, 743, 806, 816, 843, 854, 855, 864, 870, 882, 883, 889

confession 25, 94, 117, 203, 294, 295, 299, 301, 306, 345, 371, 381, 403, 420, 460, 518, 540, 563, 670, 680, 709, 714, 718, 746, 749, 795, 817, 822

Confessions 183, 261

Constantin de Barbanson 96, 645

Constantinople 594, 861

cordeliers 600, 819

cour (>la cour)

Courtin 826, 828

Cortemiglia 350

Coutances 103, 866, 887

Couturier (Abbé) 118, 493, 523, 605, 655, 830, 832, 834, 835, 847, 848

couvent de la rue Saint-Jacques 825

curé de Saint-Sulpice 533, 534, 537, 540, 543, 544, 545, 547, 664, 665, 812, 825, 844

curé de Seurre 16, 799, 800

curé de Versailles 118, 175, 198, 563, 600, 610, 718, 733, 734, 752, 753, 866, 867, 907

d’Aranthon 21, 23, 36, 62, 63, 64, 66, 395, 403, 445, 549, 649, 710, 864, 901, 910

d’Epernon 169, 170, 562

dalmeyrac (> sœur rose)

Dangeau 120, 178, 814, 869, 870, 879, 889

Daniel 111, 257, 319, 489, 654, 872

d'Argenson 46, 51, 143, 855, 857, 874

Davant 812, 835

David 76, 130, 246, 256, 355, 409, 858, 866

DE BERNAVILLE 533, 854, 857

de Fites (de filtz) 59, 156, 157, 211, 240, 733, 736, 754, 790, 791, 824

de Guiche 457, 752, 753, 802, 809, 814, 871, 873, 878, 880

de la Barmondière 732, 825, 826

De la véritable religion 361, 508

des Aguès 143, 145

Des G . (sœur de "famille"?) 674, 675, 677, 682, 685

Desgrez 44, 46, 210, 493, 514, 515, 517, 538, 579, 605, 606, 829, 830, 844, 846, 849, 854

Desrousseaux 116, 117, 118, 119, 120, 274, 819

Deville (& > abbé de ville) 117, 126, 129, 146, 152, 162, 352, 571, 572, 880

dévote (la) 40, 117, 123, 124, 126, 129, 131, 134, 136, 137, 138, 140, 143, 145, 154, 156, 162, 214, 215, 240, 369, 474, 576, 650, 657, 736, 753, 770, 806, 845, 881, 890, 908

Dijon 154, 155, 157, 162, 351, 458, 576, 730, 731, 754, 797, 799, 800, 820, 856, 882, 895

diocèse de Chartres 650

Dodart 107, 108, 202, 867

Dom Cipry 195

Dom Julien 359

Dom Le Masson (> le masson)

Dom Toussaint Duplessis 29

Don Quichotte 834, 835,847

duc de Bourgogne 39, 153, 168, 355, 632, 864, 865, 870, 873, 875, 885, 886, 890

duchesse de Béthune 23, 24, 36, 39, 333, 907

duchesse de Charost 36, 44, 140, 157, 169, 174, 222, 238, 281, 333, 444, 732, 742, 816, 866, 867, 869, 874, 907

Duhamel 695

Dupré 165

Dupuy 85, 110, 138, 153, 164, 186, 191, 204, 306, 308, 321, 323, 324, 329, 330, 333, 334, 340, 351, 369, 443, 454, 479, 483, 488, 489, 499, 553, 597, 605, 814, 873, 908, 910

Ecclésiaste 487

ecrits (> mes écrits)

ecclésiastique 14, 63, 128, 154, 203, 217, 357, 379, 389, 416, 467, 480, 573, 588, 596, 597, 598, 604, 626, 638, 645, 646, 647, 653, 656, 657, 659, 661, 671, 672, 673, 674, 676, 699, 725, 726, 839, 847, 866, 868, 869, 907

Eliud 247

Enguerrand 85, 744, 888

Essais de morale 550

eudoxe (> madame de maintenon)

Evangiles 79, 569

Evangile de saint Matthieu 165,178, 226, 244, 271, 283, 288, 660

Evêque de Blois 860

Evêque de Genève 23, 715, 724

Evêque de Tarbes 666

Evêque de Verceil 729, 894

Évian 795, 824

examinateurs 26, 42, 43, 48, 49, 297, 311, 327, 383, 557, 589, 655, 679, 682, 707, 732, 754, 897

Explication de l’Apocalypse (> apocalypse)

Explication des maximes des saints 20, 31, 32, 45, 228, 553, 560, 571, 583, 585, 598, 604, 641, 642, 647, 649, 770, 866 893

Explication sur les Cantiques (& > cantique) 746, 804

Ézéchiel 257

Fabry 54

FALGEYRAT (dom) 410

"famille" (Marie de Lavau) 178, 179, 205, 448, 482, 485, 491, 500, 541, 560, 565, 585, 645, 657, 674, 677, 682, 685, 702, 801, 853, 857, 858, 874, 875, 895

Faubourg Saint-Antoine 44

faubourg Saint-Jacques 820, 846, 895

fenelon (> table des lettres)

filles (> mes filles)

Fille de Dijon 754

Fille qui me garde 540, 584, 607, 608, 610, 625, 635, 637, 638, 639, 642, 644, 699

Filles de la Croix 820, 827

Filles de Sainte-Claire-du-Marais 820

Filles de Saint-Thomas 820, 896

Filles du P. Vautier 324, 370, 422, 754, 759

Filles du Saint-Sacrement 217, 221, 820

Fondements de la Vie Spirituelle 642, 653

Fontaine des cordeliers 825

Fontainebleau 118, 175, 177, 178, 316, 352, 488, 719, 856, 874

Fouquet 23, 24, 39, 42, 117, 119, 144, 169, 174, 176, 198, 212, 218, 268, 271, 272, 273, 276, 370, 374, 375, 493, 746, 747, 748, 789, 845, 846, 867, 879, 887

François de Sales (> saint)

François Marie 824

François Thomas 711, 824, 825

Françoise Gesvre 818, 826, 827

Fremin (M.) 367

Fréquente communion 550

frère Laurent 654, 661, 885, 906

galle (madame) 796

garde-noble 21

Garnier 723

Gautier 36, 37, 126

GéNéRAL DES BARNABITES 66

général des chartreux (> LE MASSON)

Genève 12, 21, 63, 64, 66, 69, 154, 161, 366, 395, 445, 491, 547, 596, 649, 708, 712, 714, 715, 716, 725, 726, 727, 731, 736, 795, 824, 864, 874, 877, 883

Gex 15, 16, 63, 146, 547, 617, 713, 715, 723, 724, 725, 726, 816, 818, 833, 877, 883

Giraud 147, 407

Giraut 386

Gnostique (le) 42, 54, 329, 415, 465, 685

Godet des Marais (> M. de Chartres) 25, 40, 41, 44, 595, 647, 653, 662, 752, 764, 866, 867, 877, 878, 895

Gontier 154

Grangée (> la grangée)

Grenoble 10, 22, 35, 43, 146, 147, 343, 362, 380, 381, 392, 393, 402, 403, 405, 406, 407, 409, 410, 419, 547, 548, 576, 649, 679, 680, 708, 713, 728, 730, 737, 754, 770, 771, 773, 775, 776, 796, 856, 868, 869, 885, 894, 895, 900, 912

Grillian (M.) 824

Grisélidis 831, 834

guenillon 303, 323, 331, 334, 335, 339

GUICHE 143, 316, 879

Guyfon (GUIFON) 118, 119, 120, 679, 720, 754, 828

Guygou 679

guyon (fille de madame guyon) 860

Harlay 11, 23, 27, 33, 37, 38, 42, 44, 140, 320, 342, 458, 459, 461, 744, 745, 805, 880, 881, 890, 891, 894, 907

Harphius 297, 320

Hébert 115, 438, 577, 587, 594, 600, 601, 657, 733, 752, 866, 867, 880, 906, 910

Hilarion 507

Histoire ecclésiastique 487

Hollande 12, 93, 613, 691, 835, 875, 877, 893

hôtel d’Aumont 198

hôtel de Charost 493

hôtel de Luynes 40, 136

Huguet 36, 38, 700, 881

Huon (M.) 556

Imitation de Jésus-Christ 654, 755

Innocent XI 16, 37, 814, 821, 845, 869

Instruction pastorale 641, 649, 656, 779, 912

Instruction sur les états d’oraison 45, 230, 266, 553, 601, 602

interrogatoires 29, 31, 33, 38, 44, 46, 48, 359, 491, 495, 532, 605, 802, 816, 829, 830, 831, 832, 833, 835, 838, 848, 850, 896

Invalides 119

Isaac 258, 259, 748, 873

Issy 26, 28, 35, 42, 43, 44, 45, 49, 260, 326, 399, 417, 435, 465, 552, 553, 596, 598, 846, 874, 896, 897, 914

Jacobins 138, 590, 592, 675, 684

jansénisme 565, 673, 891

jansénistes 37, 40, 116, 167, 297, 318, 366, 476, 493, 550, 551, 553, 555, 561, 599, 612, 613, 646, 659, 669, 681, 817, 825, 866, 867, 871, 876, 878, 883, 890, 897, 900

jardin des Olives 226

Jean Climaque 318, 319, 667, 669

Jean de Bernières 17, 41, 103, 815, 865, 866

Jean de la Croix 18, 23, 139, 165, 199, 262, 284, 554, 735, 772, 899, 906

Jean de Paris 847

Jean de Saint-Samson 152, 165, 212, 887, 899, 906

Jeanne-Marie (sa fille) 39, 633

Jeannette 360, 416, 442, 451, 467, 473, 478, 490, 492, 561, 833, 836, 837, 839, 840, 882

jésuites 13, 101, 116, 157, 275, 319, 552, 553, 612, 654, 659, 683, 685, 687, 697, 699, 753, 769, 817, 818, 819, 824, 863, 874, 884, 885, 897

Job 111, 147, 165, 176, 177, 178, 245, 247, 257, 415, 418, 478, 489, 559, 833, 852, 903

Joly 119, 867

Jonas 311, 339, 340

Jouasse 364, 365, 366

jour de la Madeleine (22 juillet) 714

Juges 165, 169, 172, 173, 176, 178, 377, 489, 747

juges laïques 739, 751, 760

Juliette le Pelé 826

Justifications 9, 42, 96, 165, 293, 295, 296, 299, 304, 311, 319, 322, 328, 419, 465, 602, 645, 757, 759, 835, 887, 906

l'echassier (madame) 827

Lapierre (madame) 483

la Boudré 818

La Beaumelle 66, 276

la Charité 351, 710, 877

La Chétardie 44, 45, 539, 540, 545, 546, 550, 551, 552, 553, 563, 575, 633, 687, 694, 870

la Colombe 333, 456, 460

la Cour 11, 14, 17, 23, 24, 26, 27, 30, 31, 35, 69, 195, 443, 459, 471, 484, 497, 569, 596, 597, 598, 626, 631, 659, 660, 678, 688, 753, 775, 802, 815, 823, 846, 854, 866, 871, 872, 873, 874, 876, 878

la de Bèze 824

la de Vaux 819, 824

la des Agues 116, 129, 873, 894

la fausse lettre 38, 639, 681, 694, 697, 739

la Gandouin 825, 828

la Gantière 754

la Gentil 679, 732, 733, 754, 825

la Gesvres 825, 828

la Grangée 156, 162, 351, 357, 363, 573, 731

la  jardinière 617, 634, 660, 684, 685

la Maillard 146, 153, 156, 157, 162, 165, 209, 352, 356, 357, 363, 573, 576, 579, 645, 717, 721, 731, 732, 733, 736, 788, 790, 791, 827, 868, 896

la Miséricorde 118, 552, 568

la Mission 39, 115, 119, 880

la mothe (> P. de la mothe)

La Pialière 485, 486, 500, 509, 554, 557, 832

La Reynie 44, 45, 49, 118, 360, 398, 515, 532, 555, 561, 605, 633, 809, 810, 812, 830, 831, 832, 833, 838, 842, 847, 853, 874, 882, 885, 887, 891, 892, 896

la Trappe 118, 552, 642, 797, 866

La Vivier 119

lacombe (> table des lettres)

Lacroix 147

Langlois 66, 74, 276, 802, 805, 806, 866, 871

Languet 157, 458, 730, 798

Lasherous 398, 416, 490, 837, 839, 840

Lavez, évEque de Paris 845

Lazaristes 40

le bailli de l’archevêché 650

le bon ecclésiastique 650, 658

le bon prêtre 162, 584, 640, 649, 650, 651, 653, 655

le Brun (mademoiselle) 825, 828

Le Camus 43, 146, 380, 385, 392, 401, 402, 403, 410, 411, 547, 548, 576, 602, 679, 708, 728, 730, 754, 771, 801, 856, 869, 899, 900, 901

le Cantique 244, 377, 474, 489, 598, 763, 774, 834

le Chinois 422, 426, 484, 498, 499, 907

Le Clerc (M.) 556

le compagnon 49, 672

le curé 87, 94, 95, 115, 118, 137, 175, 187, 199, 201, 217, 278, 306, 309, 313, 314, 326, 352, 364, 368, 392, 533, 534, 537, 540, 541, 543, 547, 550, 551, 552, 553, 554, 557, 558, 559, 560, 562, 563, 565, 566, 567, 568, 569, 573, 575, 576, 577, 578, 579, 582, 583, 586, 588, 598, 600, 604, 605, 607, 609, 611, 612, 614, 615, 616, 624, 625, 630, 631, 633, 634, 635, 638, 639, 640, 643, 644, 645, 646, 647, 648, 650, 653, 655, 657, 659, 664, 665, 671, 676, 678, 681, 682, 694, 696, 697, 698, 753, 757, 799, 812, 825, 844, 907

le grand ch 585, 612, 641, 651, 652, 907

le jardinier 633

LE MASSON 353, 354, 549, 649, 679, 885, 899

le nonce 660

le petit ch 581, 582, 584, 585, 586, 597, 641, 645, 648, 651

LE PICARD 438, 439, 444, 470, 784, 885

Le Tellier (madame) 209

lempereur (> P. lempereur)

Lepautre 479

Leroy (madame) 827

Lestrange 143

lettre pastorale 424, 505, 641, 642, 646, 647, 649, 657, 658, 664

Lettre d'un serviteur de Dieu 656, 708, 823

l'Haquevilliers 828

Longchamp 19, 820

l'Oratoire 147, 260, 708, 824, 893

Loubert (madame) 372

Loudun 630

Louis Goffredi 573

Louis XIV 24, 43, 371, 446, 558, 576, 683, 802, 806, 810, 865, 869, 871, 874, 879, 880, 881, 882, 883, 886, 888, 906

Lourdes 17, 45, 92, 196, 398, 416, 473, 655, 656, 671, 679, 683, 833, 835, 836, 837, 839, 845, 847, 882, 883, 885

Lucifer 52, 419, 561, 806

Luther 187, 204, 261, 573

Lyon 16, 22, 75, 78, 81, 105, 154, 155, 156, 157, 161, 162, 165, 272, 351, 353, 356, 357, 453, 490, 666, 679, 730, 731, 737, 762, 767, 771, 864, 868, 884

Martineau 828

MONTFORT (duc de) 78, 84

M. de ChAlons (M. de Noailles) (> NOAILLES) 26, 28, 42, 43, 295, 313, 317, 320, 327, 336, 373, 374, 375, 376, 383, 391, 437, 455, 460, 461, 462, 463, 468, 469, 474, 481, 482, 537, 543, 699, 754, 758, 761, 766, 769, 774, 779, 794, 804, 805, 807, 844, 848, 864, 866, 867, 869, 891, 905, 906, 907

M. de Chartres (> Godet) 203, 204, 352, 542, 600, 629, 630, 647, 650, 732, 824

M. de Gaumont 826, 877

M. de Gus 458

M. de L’Eschelle 153, 165

M. de la Barmondière 352

M. de la Marvalière 118, 165, 169, 176, 188, 198, 330, 352, 509, 734, 787, 788, 790

M. de la Pérouse 458

M. de Luxembourg 389

M. de Meaux (bossuet)( > table des lettres)

M. de Noyon 820

M. de Reims 582

M. de Renty 103, 578, 887

M. de Sens 600

M. de Vergès 398

M. de Versailles (& > versailles) 587, 594, 597, 601, 609, 612

M. de Ville 126, 162

M. Du Bois de La Roche 849

M. du Junca 46, 854

ma petite maison 158, 213, 468

MAcon 730

madame de Baurin 825, 826, 828

madame de Beauvillier 170, 174, 175, 179, 598

madame de Béthune 160, 164, 907

madame de Chantal 23

madame de Charost 151, 173, 175, 226, 272, 427, 428, 435, 436, 438, 444, 457, 471, 585, 732, 743, 816, 820

madame de Chevreuse 86, 88, 97, 98, 101, 112, 115, 117, 129, 179, 207, 208, 211, 215, 224, 240, 248, 370, 428, 441, 462

Madame de la Maisonfort 17, 38, 39, 41, 74, 320, 371, 601, 802, 806, 807, 886, 895

madame de Luines 662, 684

madame de Maintenon 10, 11, 14, 17, 23, 24, 25, 35, 38, 39, 40, 41, 42, 44, 45, 48, 66, 73, 74, 150, 164, 166, 167, 170, 175, 191, 203, 205, 209, 217, 240, 273, 274, 275, 276, 277, 300, 304, 307, 309, 314, 320, 341, 364, 367, 371, 383, 391, 394, 421, 429, 430, 436, 443, 446, 452, 453, 455, 456, 457, 458, 459, 460, 461, 462, 463, 468, 469, 479, 480, 482, 483, 484, 485, 488, 499, 503, 506, 514, 532, 537, 543, 588, 589, 594, 597, 605, 648, 649, 650, 689, 707, 732, 734, 737, 741, 742, 743, 752, 753, 801, 802, 803, 805, 806, 807, 809, 810, 811, 812, 813, 828, 835, 844, 866, 870, 873, 875, 877, 878, 880, 886, 891, 895, 897, 901, 907

madame de Miramion 23, 38, 39, 147, 320, 732, 826, 846

madame de Monchevreuil 732

madame de Montmorency 163, 299, 303, 305, 306, 308

madame de Moussy 140, 151

madame de Raffetot 458

madame de saint-andré 743

madame de Salbert 352

madame du Pérou 40, 805, 806

mademoiselle de Chevreuse 85, 97, 101

mademoiselle de la Croix (> sœur Rose)

mademoiselle Rose (> sœur rose)

Maillard (> la maillard)

maison des Forges 860

Malpois 797

Manon (> mes filles) 564, 565, 567, 568, 583, 586, 607, 630, 631, 829, 853, 874

Marc (Mademoiselle) (> mes filles) 111, 179, 205, 281, 341, 438, 439, 448, 488, 489, 491, 564, 599, 614, 631, 638, 652, 677, 700, 702, 704, 706, 757, 832, 835, 853, 864, 875, 887, 904, 908

Marie Anne & marie-thérèse Rume 818, 827

Marie des Rousseaux 828

Marie des Vallées 103, 765, 887

Marie Guitos 819

Marie Jubbeline 825

Marie le Doux 826

Marie Moullé 825

Marie Poulain 819, 826, 828

Marly 807, 809, 813, 829, 844, 859, 886

marquis de Saint-Thomas 727

marquise de Chavals 463

marquise de Pianese 744

marquise de Prunay 147, 352, 727, 728, 729

Marseille 16, 22, 36, 146, 412, 573, 887, 892

MatTon (sœur marie des flandres) 161, 356

Maximes des Saints (> Explication des Maximes)

Maximes spirituelles…. 661, 906

ménard (madame) 747, 892

Mère Bon 16, 666, 680, 714, 883

Mère du Saint-Sacrement 85, 136

Mère Louise-Eugénie 38

mes écrits 145, 146, 147, 151, 152, 167, 181, 186, 187, 188, 190, 192, 201, 204, 215, 220, 221, 224, 225, 232, 240, 241, 243, 244, 269, 270, 274, 279, 280, 283, 286, 295, 309, 325, 327, 358, 507, 626, 669, 699, 721, 734, 737, 740, 750, 752, 755, 757, 758

mes filles 300, 462, 565, 583, 617, 625, 630, 631, 635, 639, 675, 681, 729, 733

mes livres 145, 174, 232, 270, 280, 286, 296, 303, 327, 365, 404, 420, 507, 540, 566, 605, 634, 645, 652, 659, 660, 664, 720, 737, 750, 755, 772, 792, 793

Michelins 42, 285, 321, 323, 330, 331, 332, 335, 336, 610, 866, 908

Missions Etrangères 556

Molièr 322, 834, 835, 847

Molinos 10, 14, 16, 29, 37, 70, 378, 410, 412, 435, 495, 506, 668, 669, 710, 744, 746, 747, 780, 783, 784, 799, 801, 814, 815, 821, 845, 878, 887, 888, 900, 917

mon fils (> armand-jacques) 147, 164, 453, 460, 468, 479, 481, 483, 484, 541, 542, 614, 664, 730, 731

Monfort 85, 314, 386, 454, 484, 503, 653

Mons 74, 550, 889

Monseigneur de Monpesat 726

Monseigneur de Verceil 68

Montargis 21, 23, 36, 94, 146, 306, 699, 711, 723, 724, 726, 744, 818, 820, 860, 869, 879, 889

Montboneau 447, 451

Montmartre 10, 17, 35, 377, 743, 747, 786, 816, 864, 866, 869, 877, 888, 889, 890, 892

Morstein 49, 111, 112, 164, 173, 211, 303, 305, 306, 333, 376, 390, 425, 426, 427, 428, 430, 437, 439, 440, 443, 446, 452, 456, 457, 459, 462, 474, 480, 509, 556, 676, 679, 684, 686, 698, 699, 784, 802, 832, 834, 871, 886, 889, 906, 907

Mortemart (> table des lettres, "petite duchesse") 9, 11, 13, 48, 49, 121, 122, 158, 174, 187, 271, 321, 333, 364, 384, 437, 439, 443, 469, 497, 498, 752, 753, 757, 802, 809, 813, 814, 843, 870, 871, 878, 880, 889, 907, 908

Moulins 101, 109, 868, 884

Moyen court (moyen facile) 10, 22, 27, 33, 38, 39, 112, 116, 118, 172, 173, 175, 244, 259, 289, 317, 342, 343, 344, 345, 346, 347, 358, 417, 458, 598, 666, 689, 708, 710, 737, 744, 746, 763, 770, 772, 773, 779, 803, 804, 806, 818, 823, 841, 845, 846, 887

Nanon de Bèze 819

Nicole 18, 41, 118, 136, 169, 173, 370, 465, 494, 505, 550, 719, 736, 769, 841, 865, 867, 890, 910

Noailles (> M. de chalons) 11, 42, 43, 44, 45, 116, 139, 140, 173, 175, 251, 281, 282, 306, 314, 318, 319, 322, 324, 325, 336, 351, 356, 361, 362, 370, 383, 457, 461, 480, 487, 514, 536, 575, 606, 647, 653, 654, 662, 664, 681, 751, 752, 754, 755, 764, 804, 805, 807, 808, 809, 829, 856, 860, 861, 867, 868, 869, 873, 875, 878, 879, 890, 891, 892, 894, 895, 901, 907, 908

nonce 575

Notre-Dame 35, 63, 115, 147, 210, 356, 447, 481, 550, 588, 627, 685, 710, 752, 795, 797, 824, 865, 879, 898

Notre-Dame de l'Oropé 63

Nouvelles Catholiques 15, 22, 63, 65, 547, 715, 723, 725, 726, 816, 818, 826, 864, 866, 875, 877, 891

Official (l') 36, 37, 38, 458, 680, 683, 732, 738, 739, 745, 901

Officialité 33, 162, 275

Oléron 67, 473, 845, 883

oraison 14, 15, 18, 19, 41, 42, 82, 94, 95, 105, 127, 209, 222, 226, 232, 233, 242, 253, 254, 258, 259, 261, 262, 265, 269, 270, 277, 283, 296, 297, 310, 342, 344, 346, 358, 384, 393, 398, 399, 466, 516, 517, 518, 548, 555, 583, 602, 614, 623, 647, 665, 666, 669, 689, 693, 707, 708, 709, 710, 727, 734, 737, 738, 740, 741, 746, 761, 762, 766, 767, 773, 774, 779, 782, 783, 784, 786, 793, 795, 804, 806, 823, 845, 850, 851, 852, 865, 868, 874, 895

Orationis mentalis analysis 16, 70, 405, 411, 417, 418, 495, 656, 667, 669, 780, 793, 823, 845, 894

Orléans 164, 682, 820, 879, 909

Orseau 153

P. Ange 614

P. Crasset 828

P. de Gonnelieu 352, 746

P. de la Chaise 683

P. de la Mirande 824, 827

P. de la Mothe 11, 36, 38, 101, 137, 218, 250, 385, 391, 515, 517, 545, 546, 631, 745, 797, 877, 892, 901, 908

P. de Sales 825

P. de Valois 157, 158, 159, 160, 163, 167, 324

P. Frassen 825

P. Genevrai 825

P. Le Valois 44, 157, 897

P. Lempereur 152, 174, 175, 671

P. Odile 407

P. Paulin 376, 377, 378, 379, 743, 744, 750, 765, 768, 824, 825, 892

Paris 10, 11, 12, 16, 21, 22, 23, 26, 28, 29, 33, 35, 36, 40, 43, 66, 69, 97, 100, 101, 116, 118, 119, 128, 130, 140, 143, 147, 148, 152, 155, 158, 160, 165, 172, 175, 179, 186, 188, 194, 195, 200, 212, 222, 226, 240, 249, 251, 260, 261, 262, 276, 305, 308, 309, 311, 319, 324, 332, 334, 363, 366, 378, 385, 389, 392, 393, 397, 398, 410, 411, 427, 428, 430, 431, 439, 442, 443, 444, 446, 453, 457, 460, 461, 470, 471, 490, 492, 493, 541, 552, 557, 565, 570, 572, 584, 590, 594, 612, 614, 617, 624, 634, 635, 648, 650, 661, 664, 667, 671, 679, 692, 699, 714, 715, 723, 724, 725, 730, 731, 732, 733, 743, 753, 754, 768, 773, 797, 799, 802, 816, 817, 820, 827, 833, 838, 847, 854, 856, 864, 865, 866, 867, 869, 872, 873, 874, 875, 876, 877, 879, 880, 881, 883, 885, 886, 889, 890, 891, 892, 893, 895, 896, 897, 900, 901, 905, 906, 907, 910, 914

Paris (Parlement de) 552

Pau 490, 809, 837, 839

Pécherard 118, 351

Pentateuque 84, 85, 147, 169, 173, 174, 177, 284, 286, 295, 833

Pères de l’Oratoire 422

Pères de Nazareth 377

petite Eglise 17, 118, 359, 418, 447, 467, 478, 489, 491, 554, 560, 678, 809, 834, 836, 837, 847, 882

Petrucci 70, 894

Philippeville 305, 307, 872

Piémont 16, 35, 66, 667, 680, 728, 744, 796, 797, 801, 846, 895

Pierre Encise 329

Pirot 37, 38, 44, 151, 152, 326, 518, 532, 541, 546, 556, 561, 632, 633, 680, 683, 731, 831, 845, 846, 847, 848, 849, 850, 869, 883, 893, 908

Pontchartrain 48, 537, 707, 810, 811, 812, 831, 835, 838, 859, 860, 861

Popaincourt 44, 493, 808, 830, 832, 838, 839, 841, 885

prière de Mardochée 610, 626

prieur de Royalpré 832

prince d’Orange 596

Prophètes 89, 177, 178

Proverbes 487, 489

Providence (la) 23, 30, 68, 87, 140, 148, 158, 225, 268, 279, 280, 361, 370, 452, 469, 493, 508, 538, 544, 587, 593, 597, 611, 628, 693, 774, 827, 866, 888

provincial des carmes déchaux 824, 825

Purgatoire 186, 247, 248, 415, 763, 768, 902

Quesnel 681, 867, 871

Quillot (de dijon) 16, 155, 156, 458, 730, 833, 856, 896

Ranuzzi 69

Réforme de Grandmont 824

Réfutation des principales erreurs des Quiétistes 505, 494

Règle de l’enfance 767

Règle des Associés 666, 710, 762, 823, 829

Relation sur le Quiétisme 45, 60, 183, 188, 910

RELIGIEUSES 436, 439, 784

religieux de Saint-François 711

Rem. (abbrev.) 572, 573, 586, 587, 597, 600, 601, 612, 628, 651, 652, 672

René de Saint-Albert 262, 820

Richard sans peur 847

Richebracque 43, 59, 156, 157, 400, 401, 402, 403, 405, 419, 549, 602, 736, 771, 777, 791, 900, 901

Ripa (monseigneur) 16, 62, 68, 70, 680, 681, 729, 796, 801, 894

Robert (> abbé robert)

Robine (P.) 118

Rocroi 114

Rodriguez 654

roi (> sa majesté) 11, 12, 17, 23, 24, 26, 45, 70, 74, 150, 163, 192, 195, 224, 275, 276, 329, 338, 341, 371, 383, 391, 394, 402, 411, 442, 443, 454, 455, 457, 473, 474, 491, 497, 537, 539, 563, 582, 588, 594, 627, 688, 689, 733, 785, 803, 805, 807, 808, 809, 811, 812, 813, 814, 820, 825, 829, 830, 836, 837, 838, 839, 840, 843, 844, 845, 846, 848, 849, 854, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 861, 867, 873, 875, 876, 878, 879, 881, 883, 884, 886, 889, 891, 895, 896, 901, 905

Rome 16, 45, 51, 68, 69, 93, 165, 358, 495, 549, 559, 566, 574, 577, 581, 582, 587, 588, 593, 594, 595, 596, 597, 599, 600, 603, 604, 605, 609, 610, 612, 626, 627, 629, 630, 631, 638, 642, 643, 646, 647, 650, 653, 656, 660, 661, 671, 673, 676, 677, 678, 680, 682, 684, 685, 687, 793, 799, 801, 821, 849, 856, 865, 869, 875, 883, 888, 892, 893, 894, 900, 905

Rondet 162, 356

Rouen 145, 152, 438, 820, 872, 880, 887, 888, 894

Rouxel 16, 156, 795, 801, 856, 895

rue Cassette 41, 136, 209, 217, 865, 888

rue de Grenelle 600

rue de la Charité 351

rue Saint-Germain-l'Auxerrois 808, 832, 839

rue Saint-Jacques 37

Salbert (madame) 730, 731

Sa Majesté (> roi) 37, 39, 69, 195, 275, 514, 726, 738, 751, 771, 785, 814, 829, 838, 845, 848

saint Augustin 98, 183, 254, 261, 361, 362, 393, 413, 508, 654, 655, 821, 864

saint Benoît 642, 828

saint Bernard 144, 358

saint Bonaventure 642

saint Bruno 193

saint Christophe 321, 332, 907

Saint Clément 328, 329, 355, 374, 415, 465, 582, 666, 683, 685

saint Denis 496, 645, 652

saint François de Sales 18, 23, 118, 186, 187, 302, 303, 345, 399, 442, 772, 862, 882

saint Jean 103, 139, 199, 212, 236, 257, 262, 265, 318, 593, 647, 655, 661, 669, 735, 772, 872, 887

saint Jean Chrysostome 421, 508, 570, 573

saint Jean Eudes 103, 872, 887

saint Michel 42, 285, 321, 330, 331, 332, 334, 335, 338, 341, 364, 441, 468, 487, 497, 503, 627, 629, 643, 644, 908

saint Paul 32, 93, 100, 108, 212, 225, 234, 237, 246, 257, 258, 259, 260, 261, 262, 263, 265, 342, 348, 374, 378, 402, 764, 821, 877

saint Pierre 80, 104, 332, 603, 646

Saint-Antoine 13, 23, 37, 72, 80, 203, 471, 683, 737, 742, 745, 808, 820, 832, 833, 845, 846, 867, 885, 898

Saint-Avoie 376

Saint-Benoît 393, 818, 819

Saint-Charles 37, 845, 883

Saint-Cloud 118, 352, 718, 720, 736

Saint-Cyr 11, 17, 24, 39, 40, 41, 42, 166, 209, 320, 371, 394, 436, 601, 734, 752, 802, 804, 805, 813, 814, 874, 878, 886, 895

Saint-Denis 73, 74, 577, 786, 820, 885, 890

Saint-Denis-de-la-Chartre 790

sainte Catherine de GEnes 16, 67, 165, 236, 247, 248, 303, 358, 385, 392, 548, 634, 645, 652, 772

sainte Catherine de Sienne 144

sainte Monique 183, 184

sainte Thérèse 23, 94, 260, 261, 296, 654, 862

sainte Ursule 680

Sainte-Croix 116, 129, 154, 161, 357, 369, 731, 894, 908

Sainte-Marie 13, 28, 39, 43, 73, 74, 147, 175, 316, 376, 377, 378, 390, 439, 441, 464, 468, 470, 471, 472, 601, 645, 652, 680, 683, 699, 719, 731, 732, 737, 739, 742, 745, 746, 752, 770, 772, 774, 775, 780, 783, 784, 797, 799, 835, 836, 839, 845, 848, 898, 912

Saint-Eustache 556

Saint-Gervais 63, 64, 156

Saint-Honoré 165, 867

Saint-Jacques-de-la-Boucherie 820

Saint-Lazare 119, 120, 806, 828, 880

Saint-Louis 73, 74, 537, 807, 812, 877

SAINT-MARS 854, 855, 856, 858

Saint-Maur 29, 888

Saint-Office 15, 37, 653, 744

Saint-Père 587, 631, 647

Saint-Robert 403, 405, 406, 409, 771, 773, 775, 776, 894, 912

Saint-Siège 495, 566, 594, 599, 614, 642, 770, 814

Saint-Sulpice 26, 44, 119, 120, 129, 266, 313, 385, 444, 534, 541, 545, 547, 575, 664, 665, 677, 755, 757, 785, 794, 812, 825, 826, 844, 849, 866, 867, 868, 869, 870, 874, 877, 884, 896, 897, 909, 914, 915

Saint-Thomas-de-Villeneuve 565, 580

Sanoye (M.) 734

Sauvaget de Villemereuc 580, 630

Sauvé (mademoiselle)136, 214, 215

Savoie 21, 35, 65, 194, 196, 362, 374, 549, 714, 724, 725, 728, 729, 730, 744, 845, 846, 886

Secrets sentiers 96, 645

sœur Ansquelin 826

sœur grise 422

sœur Chambor 826

sœur Garnier 723, 826

sœur Malin 820, 826

sœur Marguerite du Saint-Sacrement 260

sœur Marie des Flandres (> matton) 154, 155, 351, 356

sœur Marie de la Providence 154

sœur Prudence 155, 162, 351, 896

sœur Rose, (s. sainte croix, s. de la Croix, mademoiselle rose, dalmeyraC) 40, 116, 124, 129, 274, 369, 650, 657, 552, 577, 722, 753, 873, 894, 908

sœur Septa 195

sœur Trinson 473

sœur Ursule 330

servant (ou Servin) (madame) 825, 826

Sevin 209

Solan 136, 577

Soliloques 654

son fils (Armand-jacques) 128, 131, 258, 259, 462, 748, 797, 847, 858, 859, 872, 886, 901

Sorbonne 222, 244, 276, 313, 364, 365, 368, 377, 458, 465, 518, 598, 626, 681, 682, 749, 845, 877, 883, 884, 892, 893

Spada 653

St-Germain-l’Auxerrois 44

Suarez 654

Summa doctrinae 642, 647, 653

supérieur des Prémontrés 731

Suso 297, 303, 320, 323, 331

Talon 37

Tauler 297, 882

Testament de Mons 550

Thabor 617, 715

Théatins 613, 644, 674, 675, 684

Thevenier 446, 479, 481, 482, 483

Thomé 165, 356, 730

Thonon 22, 54, 63, 69, 147, 166, 194, 196, 366, 708, 710, 713, 726, 727, 795, 796, 833, 883

Tobie 306, 478, 489

Torrents 28, 54, 112, 141, 142, 167, 187, 357, 358, 403, 410, 505, 506, 548, 666, 743, 744, 764, 765, 768, 780, 818, 823, 846, 868, 902

Toulouse 126, 136, 137, 145, 194, 396, 397, 735, 858, 866, 867

Traité de l’humilité 143

Traité du purgatoire 186, 187

Trappe (M. de la) 642

trente-quatre articles 430, 434, 440, 472, 516, 517, 770, 771, 773, 781, 848, 849

Trente-quatre Propositions 792

Tronson 13, 26, 42, 43, 44, 45, 48, 158, 160, 163, 165, 167, 168, 169, 176, 251, 275, 281, 284, 286, 295, 306, 321, 327, 353, 370, 372, 373, 376, 383, 532, 533, 534, 535, 536, 537, 539, 540, 542, 544, 545, 546, 547, 549, 576, 579, 588, 595, 602, 615, 629, 657, 671, 677, 704, 751, 755, 757, 759, 762, 764, 765, 766, 769, 790, 792, 794, 795, 804, 810, 831, 865, 866, 867, 868, 874, 878, 892, 896, 897, 899, 900, 902, 903, 907, 917

Turin 16, 22, 36, 73, 147, 374, 548, 681, 727, 729, 796, 797, 801, 833, 868, 881, 885, 894

Valcourt 39, 453, 872, 879

Valence 731

valois (> p. de valois)

Van (madame) 582, 650, 655, 833

Vatican 319

Vaugirard 13, 29, 33, 45, 537, 540, 541, 552, 575, 605, 611, 694, 808, 849, 865, 896, 907

Vautier 116, 117, 275, 319, 324, 338, 360, 367, 368, 369, 370, 377, 378, 422, 679, 717, 718, 731, 732, 735, 746, 754, 765, 768, 817, 818, 819, 821, 823, 824, 825, 828, 894, 896, 897

Vaux 39, 147, 364, 365, 366, 367, 444, 471, 732, 733, 827, 832, 845, 846, 855, 866, 869, 876, 879, 892

Verceil 16, 22, 62, 63, 68, 69, 70, 147, 362, 386, 392, 405, 407, 411, 418, 495, 549, 656, 667, 680, 681, 713, 728, 729, 730, 780, 796, 801, 818, 823, 845, 894

Versailles 73, 84, 115, 119, 131, 136, 139, 152, 157, 178, 243, 247, 249, 271, 282, 315, 359, 383, 405, 443, 444, 588, 612, 614, 657, 752, 805, 827, 829, 843, 853, 855, 856, 857, 858, 859, 860, 872, 878, 880, 886, 895, 897, 900, 905, 906

Vie ( la vie par elle-même) 9, 10, 35, 41, 44, 47, 56, 57, 59, 60, 80, 91, 94, 105, 107, 110, 141, 157, 165, 171, 172, 189, 199, 202, 206, 209, 212, 215, 221, 224, 226, 229, 232, 233, 243, 244, 252, 260, 261, 266, 267, 275, 283, 286, 288, 291, 293, 294, 296, 299, 303, 311, 323, 325, 328, 331, 370, 374, 378, 385, 421, 445, 551, 557, 561, 577, 580, 602, 642, 648, 653, 654, 696, 717, 724, 728, 734, 745, 757, 782, 783, 785, 816, 831, 850, 863, 864, 868, 872, 878, 883, 884, 889, 897, 899, 902, 903, 904, 910, 915

Vienne 16, 162, 356, 357, 731, 868, 888

Vigneron (mademoiselle) 145, 152, 165, 173, 226, 240, 734, 735, 736, 897

Villejuif 820, 826, 828

vin empoisonné 608, 612

Vincennes 13, 29, 33, 44, 45, 329, 473, 514, 515, 517, 522, 532, 537, 539, 540, 546, 550, 553, 558, 564, 569, 580, 583, 605, 607, 615, 633, 685, 688, 689, 697, 700, 701, 808, 812, 829, 830, 832, 838, 846, 848, 849, 853, 854, 856, 857, 858, 860, 861, 874, 883, 908

visitandines 37, 38, 885, 886

Visitation 13, 23, 24, 26, 28, 29, 37, 72, 74, 80, 384, 436, 438, 439, 443, 444, 680, 716, 770, 774, 780, 781, 784, 785, 797, 808, 820, 846, 867, 876, 890, 892, 898, 901, 912, 915

Table des illustrations.


Figures 1 & 2 (A.S.-S., pièce 7204).

Les figures 1 & 2 reproduisent deux parties (figure 1 : f°1v° en travers puis figure 2 : f°2v° à droite de l’adresse) de la lettre du 30 septembre 1693 adressée au duc de Chevreuse, pour laquelle nous avons donné en note la transcription brute dans ce volume.

Cet exemple met en évidence la liberté orthographique de l’époque, montre le caractère très liée, très rapide, marquée par l'absence de majuscules et par des liaisons entre mots, parfois aussi par une coupure au sein d’un mot, de l’écriture cursive de Madame Guyon.

Une transcription exacte rendrait la lecture malaisée, ce qui explique les options que nous avons prises tout au long de cette édition : couper le texte en paragraphes, scinder les mots liés du manuscrit, corriger l’orthographe, ajouter une ponctuation...


Figure 3 (A.S-S., pièce 7357).


La figure 3 reproduit la première page à deux colonnes de la lettre du 7 novembre 1694, apportant les réponses de Madame Guyon aux demandes de Madame de Noailles.

Les demandes sont de la main du duc de Chevreuse et les réponses sont autographes.

Un tel procédé sera utilisé plus tard dans la direction de Fénelon, seul cas conservé de la lettre de mai 1710 publiée dans notre premier volume, où l’initiative venait de Fénelon, qui utilisait ce procédé, par ex. pour consulter un juriste.


Table des matières.


Edition critique établie par Dominique Tronc 1

A Monsieur I. Noye, P.S.S.Introduction 7

Introduction 9

Contenu et plan de l’ouvrage. 9

Madame Guyon et le « Quiétisme ». 10

Son séjour à Paris. 10

Le « Quiétisme » historique. 14

Le « Quiétisme » mystique. 17

Un récit de la « querelle ». 19

Chronologie des années 1690-1698. 35

Correspondance. 47

Présentation 47

Avertissement 49

Lettres. 51

1. Du P. LACOMBE AU P. FABRY. 12 juillet 1682. 51

2. AU PERE LACOMBE. 1683. 55

3. AU PERE LACOMBE. 28 février (?) 1683. 56

4. DU PERE LACOMBE. 1683. 61

5. DU PERE LACOMBE A D’ARENTHON d’ALEX. 12 juin 1685. 62

6. DU PERE LACOMBE A D’ARENTHON d’ALEX. Juin 1685. 64

7. A MADAME DE MAINTENON. 10 octobre 1688. 66

8. DU PERE LACOMBE AU GENERAL DES BARNABITES. 1er février 1689. 66

9. DU PERE LACOMBE. 1690 (?) 71

10. DU PERE LACOMBE. 8 novembre 1690. 72

11. DE MADAME DE MAINTENON. 25 février 1691. 73

12. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 1691 (?) 74

13. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 juin 1691. 75

14. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 novembre  1691. 76

15. AU DUC DE BEAUVILLIER. 1692. 77

16. AU DUC DE MONTFORT. 25 septembre 1692. 78

17. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 septembre 1692. 79

18. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 novembre 1692. 79

19. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1692. 80

20. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 décembre 1692. 81

21. AU DUC DE MONTFORT. 1692. 84

22. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 janvier 1693. 85

23. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 janvier 1693. 86

24. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 janvier 1693. 87

25. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 janvier 1693. 88

26. DU PERE LACOMBE. 28 janvier 1693. 88

27. AU PERE LACOMBE. 1693 (?) 92

28. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 février 1693. 93

29. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 février 1693. 94

30. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1693. 96

31. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 février 1693. 97

32. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 mars 1693. 99

33. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 mars 1693. 100

34. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 mars 1693. 101

35. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 mars 1693. 102

36. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 mars 1693. 103

37. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 mars 1693. 106

38. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 avril 1693. 106

39. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 avril 1693. 108

40. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 avril 1693. 109

41. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 avril 1693. 110

42. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er mai 1693. 110

43. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 mai 1693. 111

44. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 mai 1693. 111

45. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 mai 1693. 112

46. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 mai 1693. 112

47. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 mai 1693. 113

48. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 juin 1693. 113

49. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 juin 1693. 114

50. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 juin 1693. 115

51. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 juillet 1693. 116

52. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 juillet 1693. 121

53. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1693. 121

54. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1693. 122

55. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 juillet 1693. 122

56. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 juillet 1693. 122

57. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 juillet 1693. 123

58. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 juillet 1693. 124

59. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 juillet 1693. 125

60. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 ou 13 juillet 1693. 125

61. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 ou 15 juillet 1693. 126

62. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 juillet 1693. 127

63. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 juillet 1693. 128

64. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 juillet 1693. 129

65. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 juillet 1693. 130

66. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin juillet ou début août 1693. 131

67. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er août 1693. 134

68. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 août 1693. 135

69. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 août 1693. 138

70. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 août 1693. 139

71. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 août 1693. 140

72. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 août 1693. 140

73. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 août 1693. 141

74. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1693. 141

75. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1693. 142

76. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1693. 142

77. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 août 1693. 143

78. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 août 1693. 144

79. AU DUC DE CHEVREUSE. 31 août 1693. 148

80. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin août 1693. 148

81. AU DUC DE BEAUVILLIER. Fin août 1693. 149

82. AU DUC DE CHEVREUSE. Fin août 1693. 150

83. AU DUC DE CHEVREUSE. Septembre 1693. 150

84. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 septembre 1693. 151

85. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 septembre 1693. 152

86. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 septembre 1693. 152

87. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 septembre 1693. 153

88. DE MONSIEUR QUILLOT. 7 septembre 1693. 154

89.  De la Duchesse de CHAROST au Duc de CHEVREUSE (?) 1693 (?) 156

90.  De la Duchesse de CHAROST  au Duc de CHEVREUSE. 8 septembre1693. 156

91. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693. 157

92. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693. 158

93. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 septembre 1693. 159

94. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 septembre 1693. 159

95. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1693. 160

96. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1693. 160

97. De Mademoiselle MATTON. 15 septembre 1693. 161

98. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 septembre 1693. 163

99. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1693. 163

100. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1693. 164

101. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 septembre 1693. 165

102. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 septembre 1693. 166

103. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 octobre 1693. 169

104. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 octobre 1693. 169

105. A BOSSUET. 6 octobre 1693. 170

106. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1693. 172

107. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 octobre 1693. 172

108. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 octobre 1693. 173

109. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 octobre 1693. 174

110. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 octobre 1693. 174

111. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 octobre 1693. 177

112. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 octobre 1693. 177

113. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 octobre 1693. 178

114. A BOSSUET. 22 octobre 1693. 179

115. D’UNE RELIGIEUSE (?) 22 octobre 1693. 181

116. AU DUC DE CHEVREUSE (?) Octobre 1693. 182

117. AU DUC DE CHEVREUSE. Octobre 1693. 184

118. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1693. 185

119. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1693. 186

120. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1693. 186

121. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1693. 187

122. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 octobre 1693. 187

123. A BOSSUET. 30 octobre 1693. 188

124. AU DUC DE CHEVREUSE. 31 octobre 1693. 189

125. A  UNE « ENFANT ». Novembre 1693. 191

126. AU DUC DE CHEVREUSE.1er novembre 1693. 191

127. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 novembre 1693. 192

128. DU PERE LACOMBE. 16 novembre 1693. 193

129. DU PERE LACOMBE. Fin 1693. 196

130. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 novembre 1693. 197

131. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 ou 20 novembre 1693. 198

132. AU DUC DE CHEVREUSE. Novembre 1693. 200

133. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1693. 201

134. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 ou 5 décembre 1693. 202

135. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 Décembre 1693. 204

136. A LA « PETITE DUCHESSE » (?) Décembre 1693. 204

137. AU DUC DE CHEVREUSE. Peu avant le 20 décembre 1693. 205

138. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 ou 25 décembre 1693. 207

139. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 décembre 1693. 208

140. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 décembre 1693. 208

141. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 ou 3 janvier 1694. 209

142. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 janvier 1694. 210

143. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 janvier 1694. 210

144. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 janvier 1694. 211

145. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 janvier 1694. 212

146. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 janvier 1694. 214

147. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 ou 17 janvier 1694. 214

148. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 janvier 1694. 215

149. A BOSSUET. 25 (?) janvier 1694. 217

150. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 janvier 1694. 218

151. AU DUC DE BEAUVILLIER. Janvier 1694. 218

152. A BOSSUET. 29 janvier 1694. 220

153. A BOSSUET. 30 janvier 1694. 222

154. AU DUC DE CHEVREUSE. Février 1694. 222

155. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694. 223

156. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694. 224

157. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 février 1694. 225

158. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 ou 10 février 1694. 227

159. A BOSSUET. Vers le 10 février 1694. 228

PIECE JOINTE : ETAT APOSTOLIQUE, APPEL A ENSEIGNER. 233

160. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 février 1694. 239

161. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 février 1694. 239

162. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 février 1694. 240

163. A BOSSUET. 21 février 1694. 242

164. A BOSSUET. Février 1694. 243

165. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 février 1694. 244

166. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1694. 247

167. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 février 1694. 248

168. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 février 1694. 249

169. A BOSSUET. Fin février 1694. 249

170. AU DUC DE CHEVREUSE. Mars 1694. 250

171. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 ou 4 mars 1694. 251

172. De BOSSUET. 4 mars 1694. 251

173. A BOSSUET. 8 mars 1694. 266

174. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 mars 1694. 270

175. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 mars 1694. 271

176. A M. FOUQUET & Mme DE CHAROST. Fin mai 1694. 271

177. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin (?) 1694. 273

178. AU DUC DE BEAUVILLIER. Juin 1694. 273

179. A MADAME DE MAINTENON. 7 juin 1694. 274

180. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 juillet 1694. 277

181. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 juillet 1694. 281

182. A BOSSUET. 28 juillet 1694. 282

183. AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1694. 283

184. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er août 1694. 284

185. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 ou 13 août 1694. 285

186. AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-août 1694. 286

187. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694. 286

188. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 août 1694. 287

189. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 août 1694. 289

190. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 août 1694. 292

191. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er ou 2 septembre 1694. 293

192.  A DUPUY (?). Début septembre 1694. 296

193. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 septembre 1694. 299

194. AU DUC DE CHEVREUSE. 11 septembre 1694. 299

195. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1694. 301

196. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 13 septembre 1694. 303

197. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 septembre 1694. 304

198. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 septembre 1694. 304

199. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 septembre 1694. 305

200. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694. 307

201. AU DUC DE CHEVREUSE. 22 septembre 1694. 307

202. AU DUC DE CHEVREUSE. Avant le 25 septembre 94. 308

203. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 septembre 1694. 309

204. AU DUC DE CHEVREUSE. Le 1er octobre 1694. 310

205. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 octobre 1694. 311

206. A BOSSUET. 3 octobre 1694. 311

207. AU DUC DE CHEVREUSE. Reçu le 4 octobre 1694. 313

208. DE BOSSUET. 5 octobre 1694. 315

209. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1694. 315

210. A MADAME DE GUICHE. 13 octobre 1694. 316

211. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 octobre 1694. 318

212. A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 16 octobre 1694. 319

213. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 octobre 1694. 320

214. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 octobre 1694. 321

215. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 octobre 1694. 322

216. AU DUC DE CHEVREUSE. 25 octobre 1694. 323

217. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694. 324

218. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 octobre 1694. 326

219. A PIROT ? 27 octobre 1694. 326

220. AU DUC DE CHEVREUSE. 27 octobre 1694. 327

221. AU DUC DE CHEVREUSE. 28 octobre 1694. 329

222. A  Nicolas de BETHUNE-CHAROST. Octobre 1694. 330

223. A TOUS LES MICHELINS. 29 ou 30 octobre 1694. 335

224. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 ou 30 octobre 1694. 336

225. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694. 336

226. AU DUC DE CHEVREUSE. 29 octobre 1694. 337

227. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 337

228. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 338

229. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er novembre 1694. 339

230. AU DUC DE CHEVREUSE. 3 ou 4 novembre 1694. 340

231. DU DUC DE CHEVREUSE. 3 novembre 1694. 341

232. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 novembre 1694. 349

233.  De la marquise de PRUNEY à ? 6 novembre 1694. 350

234. DEMANDES de Mme de NOAILLES ET REPONSES. 7 novembre 1694. 351

235. DE NICOLE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 8 ou 9 Novembre 1694. 353

236. DOM INNOCENT (LE MASSON) A M. TRONSON. 8 novembre 1694. 353

237. DOM INNOCENT (LE MASSON) A LA PEROUSE. 354

238. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 novembre 1694. 355

239. DE L’ARCHEVEQUE DE VIENNE A LA DUCHESSE DE NOAILLES. 9 novembre 1694. 356

240. DU PERE LACOMBE. 10 novembre 1694. 357

241. AU DUC DE CHEVREUSE. 10  novembre 1694. 360

242. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 novembre 1694. 361

243. AU DUC DE CHEVREUSE. 14 novembre 1694. 362

244. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 novembre 1694. 363

245. AU DUC DE CHEVREUSE. 17 novembre 1694. 364

246. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 novembre 1694. 365

247. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 novembre 1694. 366

248. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 novembre 1694. 367

249. AU DUC DE CHEVREUSE. 26 ou 27 novembre 1694. 369

250. AU DUC DE CHEVREUSE. 1er décembre 1694. 371

251. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694. 373

252. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 décembre 1694. 374

253. AU DUC DE CHEVREUSE. 9 décembre 1694. 375

254. AU DUC DE CHEVREUSE. 10 décembre 1694. 376

255. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 décembre 1694. 379

256. D’UN INFORMATEUR. 16 décembre 1694. 379

257. DE FENELON A BOSSUET. 16 décembre 1694. 381

258. A BOSSUET. Vers le 21 décembre 1694. 383

259. A BOSSUET. 23 décembre 1694. 385

260. AU CARDINAL LE CAMUS. 27 décembre 1694. 385

261. AU DUC DE CHEVREUSE. Décembre 1694. 386

262. AUX ENFANTS DU PETIT MAITRE. Début 1695 (?) 387

263. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 7 janvier 1695. 389

264. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695. 390

265. AU DUC DE CHEVREUSE. 8 janvier 1695. 390

266. A BOSSUET. Vers le 10 janvier 1695 (?) 391

267. CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 18 janvier 1695. 392

268. AU DUC DE CHEVREUSE (?) Février 1695. 394

269. De M. D’ARANTHON A … 8 février 1695. 394

270. DU PERE LACOMBE A ? Février 1695. 396

271. DU PERE LACOMBE. 4 mars 1695. 397

272. AU DUC DE CHEVREUSE. Mars 1695. 398

273. A BOSSUET. 8 mars 1695. 399

274. DOM RICHEBRAQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 14 avril 1695. 400

275. DU R.P. RICHEBRAQUE A MADAME GUYON. 14 Avril 1695. 402

276. AU DUC DE CHEVREUSE. Mi-avril 1695. 404

277. DU DUC DE CHEVREUSE A DOM RICHEBRACQUE. 18 avril 1695. 405

278. DE DOM RICHEBRACQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 avril 1695. 406

279. A la duchesse de MORTEMART ? Mai 1695. 408

280. A la Duchesse de MORTEMART ? Mai 1695. 409

281. Du CARDINAL LE CAMUS A DOM FALGEYRAT. 3 mai 1695. 410

282. DU PERE LACOMBE. Mai 1695. 411

283. DU PERE LACOMBE. 12 mai 1695. 413

284. DU PERE LACOMBE. 25 mai 1695. 416

285. AU DUC DE CHEVREUSE. 2 juin 1695. 418

286. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695. 421

287. AU DUC DE CHEVREUSE. Juin 1695. 422

288. A LA « PETITE DUCHESSE » [DE MORTEMART]. Juin 1695. 423

289. AU DUC DE CHEVREUSE. 1695. 424

290. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 425

291. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 426

292. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1695. 426

293. AU DUC DE CHEVREUSE. 21 juin 1695. 427

294. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juin 1695. 428

295. A Mme DE MORSTEIN ? 25 juin 1695. 430

296. A LA COMTESSE DE MORSTEIN. 28 juin 1695. 430

297. A LA COMTESSE DE MORSTEIN ? 30 juin 1695. 431

298. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1695. 431

299. DU PERE LACOMBE. 3 juillet 1695. 432

300. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 juillet 1695. 434

301. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 juillet 1695. 435

302. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 juillet 1695. 436

303. A la comtesse de MORSTEIN (?) Juillet 1695. 437

304. A La COMTESSE de MORSTEIN (?) Juillet 1695. 438

305. DE LA MERE LE PICARD. 9 (?) juillet 1695. 438

306. DES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 9 (?) juillet 1695. 439

307. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 juillet 1695. 440

308. DU PERE LACOMBE. 15 juillet 1695. 441

309. DE BOSSUET. 16 juillet 1695. 443

310. DE LA MERE LE PICARD. 18 juillet 1695. 444

311. AU DUC DE CHEVREUSE. 19 juillet 1695. 445

312. AU DUC DE CHEVREUSE (?) 21 juillet 1695. 445

313. AU DUC DE CHEVREUSE. 23 juillet 1695. 446

314. DU PERE LACOMBE. 29 juillet 1695. 447

315. AU DUC DE CHEVREUSE. Juillet 1695. 452

316.  A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 452

317. AU DUC DE CHEVREUSE. Août 1695. 453

318. AU DUC DE CHEVREUSE. 5 août 1695. 454

319. AU DUC DE CHEVREUSE. 6 août 1695. 455

320. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 6 août 1695. 455

321. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 15 Août 1695. 456

322. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 457

323. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695. 459

324. A LA PETITE DUCHESSE. Avant le 20 Août 1695. 460

325. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 460

326. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 16 Août 1695. 461

327. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1695. 461

328. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695. 462

329. AU DUC DE CHEVREUSE. 18 août 1695. 463

330. DU PERE LACOMBE. 20 août 1695. 464

331. AU DUC DE CHEVREUSE. 20 ou 21 août 1695. 468

332. AU DUC DE CHEVREUSE. 24 août 1695. 468

333. AU DUC DE CHEVREUSE. 30 août 1695. 469

334. DE LA MERE LE PICARD A BOSSUET. Vers la fin août 1695. 470

335. A BOSSUET. Vers la fin août 1695. 470

336. DU PERE LACOMBE. Août ? 1695. 473

337. DU PERE LACOMBE. 5 septembre 1695. 475

338. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 479

339. AU DUC DE CHEVREUSE. 12 septembre 1695. 480

340. A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695. 480

341. A LA PETITE DUCHESSE. Début septembre 1695. 481

342. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 481

343. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 482

344. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1695. 483

345. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 484

346. AU DUC DE CHEVREUSE. 4 octobre 1695. 487

347. AU DUC DE CHEVREUSE. 7 octobre 1695. 487

348. DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 10 octobre 1695. 489

349. A SON FILS. 13 octobre 1695. 492

350. AU DUC DE CHEVREUSE. 16 octobre 1695. 493

351. DU PERE LACOMBE. 20 octobre 1695. 494

352. AUX DUCHESSES. Octobre 1695. 497

353. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 498

354. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1695. 499

355. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1695. 500

356. DU PERE LACOMBE ET DU Sr DE LASHEROUS. 11 novembre 1695. 500

357. AU DUC DE CHEVREUSE. 13 ou 14 novembre 1695. 503

358. AU DUC DE CHEVREUSE. 15 novembre 1695. 503

359. A LA PETITE DUCHESSE. 27 novembre 1695. 505

360. A ? Novembre 1695. 509

361. DU PERE LACOMBE ET DE JEANNETTE. 7 décembre 1695. 509

362. A LA PETITE DUCHESSE (?) Décembre 1695. 513

363. A LA REYNIE. 514

364. A LA REYNIE. 515

365. A LA REYNIE. 5 avril 1696. 516

366. A LA REYNIE. Entre le 5 et le 12 avril 1696. 517

367. DE PIROT. 9 juin 1696. 518

368. A M. TRONSON. 3 août 1696. 532

369. DE M. TRONSON. 10 (?) août 1696. 534

370. DE M. TRONSON. 27 août 1696. 534

371. A M. TRONSON. 28 août 1696. 535

372. DE M. TRONSON. 31 août 1696. 535

373. A M. TRONSON. 1er septembre 1696. 536

374. A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. 20 septembre 1696. 536

375. A M. TRONSON. 20 octobre 1696. 537

376. A M. DE LA CHETARDIE. 20 octobre 1696. 539

377. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696. 540

378. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1696. 541

379. DE M. TRONSON. 27 novembre 1696. 543

380. A M. TRONSON. 29 novembre 1696. 544

381. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1696. 546

382. DE M. TRONSON. 13 décembre 1696. 546

383. DU CARDINAL LE CAMUS A L’EVEQUE DE CHARTRES. 1697. 547

384. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1697. 550

385. A LA PETITE DUCHESSE. Février 1697. 551

386. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 553

387. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 555

388. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 557

389. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. Mars 1697. 560

390. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1697. 563

391. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 564

392. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 566

393. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 569

394. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1697. 571

395. A LA PETITE DUCHESSE. 18 avril 1697. 571

396. LETTRE ATTRIBUEE AU P. LA COMBE. 27 avril 1698. 574

397. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 575

398. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 578

399. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 579

400. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 581

401. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 583

402. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 585

403. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1697. 587

404. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 588

405. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 593

406. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 594

407. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 595

408. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 597

409. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 598

410. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 600

411. A LA PETITE DUCHESSE. Juin 1697. 602

412. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 603

413. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 607

414. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 609

415. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 612

416. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 613

417. A LA PETITE DUCHESSE. Juillet 1697. 616

418. DU PERE LOIR A ? 25 juillet 1697. 618

419. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 625

420. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 626

421. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 626

422. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 627

423. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 629

424. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 630

425. A LA PETITE DUCHESSE. Peu après le 15 Août 1697. 631

426. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 632

427. A LA PETITE DUCHESSE. Août 1697. 634

428. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697 635

429. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 637

430. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 638

431. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 639

432. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 641

433. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 642

434. A LA PETITE DUCHESSE. Septembre 1697. 643

435. A LA PETITE DUCHESSE. 28 Septembre 1697. 644

436. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 645

437. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 646

438. A LA PETITE DUCHESSE. Octobre 1697. 646

439. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 648

440. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 651

441. A LA PETITE DUCHESSE. Novembre 1697. 653

442. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 655

443. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 657

444. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 658

445. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 658

446. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 659

447. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 661

448. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 662

449. A LA PETITE DUCHESSE. Décembre 1697. 662

450. A L’ARCHEVEQUE DE PARIS, M. DE NOAILLES. Décembre 1697. 664

451. DU P. LA COMBE A L’EVEQUE DE TARBES. 9 janvier 1698. 666

452. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 671

453. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 671

454. A LA PETITE DUCHESSE. Janvier 1698. 672

455. A LA PETITE DUCHESSE. 673

456. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 674

457. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 676

458. A LA PETITE DUCHESSE. Mars 1698. 676

459. A M. TRONSON. Mars 1698. 677

460. A LA PETITE DUCHESSE (?) Avril 1698. 678

461. A LA PETITE DUCHESSE. Avril 1698. 679

462. A LA PETITE DUCHESSE. 3 mai 1698. 681

463. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 684

464. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 685

465. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 686

466. DE MONSIEUR DE LA CHETARDIE. Début mai 1698. 687

467. A LA DUCHESSE DE BEAUVILLIER. 16 mai 1698. 694

468. A LA PETITE DUCHESSE. Mai 1698. 698

469. De Melle MARC A SON FRERE. 700

470.  LETTRE SUR L’ABANDON. 702

471. DE Melle MARC, EN PRISON. 704

Témoignages. 707

Protestations, soumissions, attestations. Témoignages divers. 707

472. DU F. BONIFACE A D‘ARENTHON D’ALEX. 19 décembre 1683. 707

473. MEMOIRE ECRIT A THONON. Avant novembre 1687. 708

474. TEMOIGNAGE DU P. THOMAS. Après 1687. 710

475. ABREGE DE LA VIE DE MADAME GUYON PAR LE DUC DE CHEVREUSE. 1693. 711

476. JUSTIFICATION. 1694 ? 717

477. A BOSSUET (Mémoire). Fin juin ou début juillet 1694. 737

478. Du P. PAULIN d’AUMALE. 7 juillet 1694. 742

479. A BOSSUET (Soumission). Juillet 1694. 750

480. AUX EXAMINATEURS (BOSSUET, NOAILLES, TRONSON). 25 juillet 1694. 751

481. A BOSSUET (Soumission). Début octobre 1694. 758

482. AUX EXAMINATEURS. 1er décembre 1694. 759

483. REPONSES AUX EXAMINATEURS. 6 décembre 1694. 761

484. DES EXAMINATEURS (TRONSON). 12 décembre 1694. 766

485. PROTESTATION EN FORME DE TESTAMENT. 15 avril 1695. 770

486. SOUMISSION « A ». 15 avril 1695. 773

487. DECLARATION DU 15 avril 1695. 775

488. DU FRERE DU CARDINAL LE CAMUS AU DUC DE CHEVREUSE. 19 Avril 1695. 776

489. DU R.P. RICHEBRAQUE AU DUC DE CHEVREUSE. 23 Avril 1695. 777

490. SOUMISSION « B ». 1er juillet 1695. 779

491. ATTESTATION DE M. de MEAUX, Pièce « C ». 1er juillet 1695. 781

492. ATTESTATION DE M. de MEAUX, Pièce « D ». 1er juillet 1695. 783

493. DE LA MERE LE PICARD ET DE RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE MEAUX. 7 juillet 1695. 784

494.  PROTESTATION. 1695 ? 786

495. SOUMISSION. 28 août 1696. 792

496. MEMOIRE DU PRETRE ROUXEL. 1700. 795

Pièces issues de la correspondance de Madame de Maintenon. 801

497. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS RELATIFS A FENELON. 1691 A 1693. 802

498. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS RELATIFS A Mme GUYON. 1694. 803

499. EVENEMENTS A SAINT-CYR ET RECIT DE MADAME DU PEROU. 805

500. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. 1695. 807

501. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAITS DE FENELON ET BEAUVILLIER. Premier semestre 1696. 809

502. LETTRES DE Mme DE MAINTENON. EXTRAIT D’UN DISCOURS DU ROI. Second semestre 1696. 811

503. PIECES DE BONNE FIN. 814

Pièces judiciaires. 814

504. ENQUETE ADRESSEE A MADAME DE MAINTENON. Fin 1695 ? 814

505. LE ROI A M. DE NOAILLES, ARCHEVEQUE DE PARIS. Décembre 1695. 829

506. DE PONTCHARTRAIN A LA REYNIE. 29 décembre 1695. 829

507. INTERROGATOIRES. (Extraits). 1696. 831

508. PREMIER INTERROGATOIRE : DE LA REYNIE A PONTCHARTRAIN. 22 janvier 1696. 836

509. SECOND INTERROGATOIRE : COMPTE-RENDU OFFICIEL. 19 janvier 1696. 838

510. OBSERVATION DE LA REYNIE. 842

511. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE   BERNAVILLE. 20 juin 1696. 843

512. M. DE PONTCHARTRAIN A L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. 23 juillet 1696. 843

513. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAV1LLE. 8 août 1696. 844

514. DECLARATION SIGNEE AVANT DE SORTIR DE VINCENNES. 9 octobre 1696. 844

515. MEMOIRE DE PIROT. 25 AOUT 1697. 845

516. DOCTRINE DU PERE LACOMBE. 850

517. M. DE PONTCHARTRAIN A M. LE PELETIER. 31 mai 1698. 853

518. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DU JUNCA. 31 mai 1698. 853

519. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BERNAVILLE. 31 mai 1698. 854

520. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 4 juin 1698. 854

521. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 23 septembre 1699. 854

522. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 855

523. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 30 décembre 1699. 855

524. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 12 avril 1700. 855

525. M. DE PONTCHARTRAIN A M. D’ARGENSON. 15 octobre 1700. 856

526. LE MÊME A M. DE SAINT-MARS. 22 décembre 1700. 856

527. LE MÊME A M. DE BERNAVILLE. 23 décembre 1700. 857

528. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 24 décembre 1700. 857

529. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE SAINT-MARS. 31 janvier 1703. 858

530. M. DE PONTCHARTRAIN A M. DE BOUVILLE ET A L'ÉVÈQUE DE BLOIS. 21 mars 1703. 858

531. JOURNAL DE M. DU JUNCA. 24 mais1703. 859

532. M. DE PONCHARTRAIN A L’EVEQUE DE BLOIS. 19 septembre 1703. 859

533. M. DE PONCHARTRAIN AU CARDINAL DE NOAILLES. 12 août 1706. 860

534. M. DE PONCHARTRAIN A L’EVEQUE DE BLOIS. 15 septembre 1706. 860

535. RAPPORT DE M. D'ARGENSON SUR MARIE DE LAVAU. 12 janvier 1707. 860

536. RAPPORT DE M. D'ARGENSON SUR LE PERE LACOMBE. 1715 ? 861

Annexes et tables. 863

Index biographique. 863

Notices. 899

Affaire Cateau Barbe : 899

Correspondance éditée par Levesque. 900

Divers écrits de Madame Guyon (ms. 2057). 901

Fénelon : Explication des Maximes des Saints (1697) : 905

Laurent de la Résurrection et son œuvre. 906

Liste d’abréviations et de surnoms : 906

Manuscrits : descriptions complémentaires. 908

Relations et autres pièces biographiques. 910

Soumissions et attestations vues par Levesque. 911

Index général. 917

Table des illustrations. 937

Table des matières. 938


1 S’y ajoutent évidemment des “relations”, plus étendues, mais relativement faciles d’accès ; nous en proposons au lecteur (passionné) un court inventaire : v. notice, Relations et autres pièces biographiques.

2 Ce qui est notre but : la Vie et la Correspondance achèvent le volet de l’œuvre portant sur le vécu, que l’on est en droit de scruter en premier. Les deux autres volets de l’œuvre, formant une assise stable, porteront sur l’appui envers les traditions (Explications des Ecritures puis Justifications par les mystiques) et l’enseignement (les divers Traités, opuscules et Discours).

3 Elle améliore et corrige même parfois la chronologie figurant dans notre édition de la Vie.

4 A. S.-S., pièce manuscrite 2072 du fonds Fénelon, intitulée : Mémoire sur le Quiétisme adressé à Madame de Maintenon, éditée dans la seconde partie de ce volume.

5 V. la série extraite de la correspondance de Mme de Maintenon, présentées dans les documents de ce volume, où Noailles, archevêque de Paris ayant succédé à Harlay, est remarquablement manipulé.

6Ph. Nemo, Histoire des idées politiques, P.U.F., 2002, p.131. v. aussi son analyse des républiques de 1588-1621 et de 1650-1672 dans les Provinces-Unies, de 1641-1660 puis de 1688 en Angleterre, de 1776 en Amérique, dont les éléments sont repris en 1789 en France.

7 Le mot d’ordre de Guy de la Brosse, « la vérité et non l’autorité », n’est pas réalisable en pratique ; voir la description de ravages occasionnés par le mensonge obligé dans R. Pintard, Le Libertinage érudit dans la première moitié du XVIIe siècle, Paris, 1943 ; rééd. Slatkine, Genève, 2000.

8 Il n’en est pas de même chez les religieux, comme le montre par exemple la lutte des carmélites centrée sur ce point précis du choix du confesseur, au résultat finalement incertain malgré les instructions fermes et écrites de leur fondatrice.

9 C’est le nom que lui donne l’honnête Tronson, en qui elle plaçait en dernier recours sa confiance (par ex. lorsqu’il écrit au général de la Grande Chartreuse le 9 août 1697 : « …La Dame directrice est toujours renfermée dans une communauté… », le 14 février 1698 : « Ce que vous me mandez des sectateurs du P. Directeur et de la Dame Directrice… », etc.).

10 Successivement : Visitation de la Rue Saint-Antoine, Sainte-Marie de Meaux, Vincennes, maison de Vaugirard dépendant de la communauté des sœurs de St Thomas-de-Villeneuve, Bastille.

11 Ce qui limite la portée des interprétations psychologiques.

12 Il faut pour cela croire à l’existence de la grâce, et donc en avoir fait l’expérience. Ce dernier point est fort gênant puisque Madame Guyon, qui s’appuie sur elle seule, ne peut guère l’invoquer vis-à-vis de ses ennemis. Par ailleurs on se moquera à la Cour de la « naïveté » du bon duc de Chevreuse qui en fera état (v. son résumé de la vie de Mme Guyon et la pièce 13 du choix dans la correspondance de Mme de Maintenon).

13 On est donc conduit à risquer une approche de l’expérience spirituelle sous ses divers aspects, comme l’entreprit L. Cognet, par exemple dans le Crépuscule des mystiques.

14 Laissant de côté un troisième monde, d’une extrême diversité, celle des anabaptistes, quakers, etc.

15J. Le Brun, notice « Le quiétisme », Fénelon, Œuvres I, Bibl. de la Pléiade, p.1531.

16V. la notice « quiétisme » à la fin du second tome de l’édition de Fénelon dans la Bibliothèque de la Pléiade, par J. Le Brun ; cette notice introduit en outre à la Métaphysique des saints, texte fondamental qui résume la controverse vue par le cercle guyonnien. V. les articles « quiétisme » du Dictionnaire de spiritualité, par E. Pacho et J. Le Brun, qui couvrent l’Espagne, l’Italie et la France.

17 DS, art. « Quiétisme » par E. Pacho et J. Le Brun, col. 2762.

18 Id., col. 2774

19 Id., col. 2775.

20 En 1686, Lacombe fit imprimer son Orationis mentalis analysis… , Madame Guyon son Explication de l’Apocalypse, Ripa son Orazione del cuore facilitata…, « fruits de cette association spirituelle ».

21 Id., col. 2818

22 Id., col. 2809 et 2811.

23 DS, art. « Quiétisme » par J. Le Brun, col. 2806 – Le plus souvent amour-propre est écrit sans trait d’union par le copiste Dupuy, ce que nous corrigeons en accord avec l’orthographe moderne, mais cette absence de trait d’union rend bien compte du sens profond qu’en donne Madame Guyon : l’amour recourbé sur lui-même, bien au-delà d’une « tendance à la fierté » (1640) ou du « sentiment de sa valeur, de son honneur » (aujourd’hui). (Rey).

24 Id., col. 2817.

25 Id., col. 2820 et 2821.

26 Quiroga [José de Jésus-Maria, 1562-1629], Apologie mystique[…], Chap. 6, « Où l'on expose plus à fond cette quiétude de la contemplation… », Krynen, Thèse secondaire, A.S.-S., gV-189 ; M. Huot de Longchamp, FAC, 1990.

27 Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure…[1716], 2.65 État Apostolique. Appel à enseigner. (Madame Guyon, De la vie intérieure…, La Procure, Phénix, 2000, p. 384).

28 Œuvres spirituelles de feu Monseigneur François de Salignac de la Mothe-Fenelon, […] ; la référence complète est donnée en fin du texte reproduit, comme nous le ferons pour chacune des pièces de ce volume.

29 Extraits des lettres de 1733, publiées dans notre vol. I.

30 P. III-VIII.

31 P. VIII-XXVIII.

32 Jusqu’à Cognet (cf. Crépuscule…), qui éclaire le rôle de Madame Guyon.

33 P. XXIX à XLVIII. Nous utilisons le même corps, sans retrait, compte tenu de la longueur de la « citation » de cet Avertissement.

34Garde-noble : droit qu’avait le survivant de deux époux nobles, de jouir du bien des enfants , jusqu’à un certain âge de ceux-ci. (Littré).


35Tempérament : en relation avec le verbe « tempérer », prend le sens d’une modification qui tempère, adoucit (Rey).


36 Deux sources sont particulièrement précieuses : le Crépuscule des mystiques de L. Cognet et la chronologie établie par Orcibal pour la Correspondance de Fénelon.

37Seconde lettre sur la relation du Quiétisme, de l’abbé de la Bletterie, 1733, Corrrespondance de Fénelon (1829), p. 102.

38 « Il y a plus de vingt ans que l'on voit à la tête de ce parti M. Bertau [Bertot], directeur de feu madame de Montmartre [Françoise-Renée de Lorraine, 1629-1682]. […] Cet homme était fort consulté ; les dévots et les dévotes de la Cour avaient beaucoup de confiance en lui… » (Enquête adressée à Mme de Maintenon, v. Pièces judiciaires à la fin de ce volume).

39Vie, 3.1.7. Tout le chapitre 3.1. décrit ces difficultés et une grande angoisse intérieure. 

40Vie, 3.1.9, notre éd., p. 663-664 (add. du ms. de Saint-Brieuc). Ce qui ne manqua pas d’être repris avec malice par Bossuet dans sa Relation. Voir Cognet, Crépuscule…, p.178.

41 Cognet, Crépuscule…, p.108.

42Voir Cognet, Crépuscule…, p.108 et suiv. ; Vie 3.1.10-15 et 3.2.

43Vie, 3.3.1-5.

44 Le théologal Pierre Courcier, « dont les compromissions avec le parti janséniste sont bien connues » (Cognet, Crépuscule…, p.112), joue également un rôle important.

45Vie, 3.4.

46Voir Vie, 3.5. Madame Guyon s’est défaite de toute fortune propre mais non sa fille.

47Voir Vie, 3.9. Citation : Cognet, Crépuscule…, p.113.

48Cognet, Crépuscule…, p.115. V. l’extrait complet que nous citons à l’occasion de la déposition des sœurs visitandines de Meaux du 7 juillet 1695.

49Vie, 3.7.1 et Var B (Saint-Brieuc), 3.7.3-4 ; Citation : Cognet, Crépuscule…, p.116.

50Vie, 3.9.10, voir notre éd., p. 750, note 105 : pour sa défense, « Sa Majesté fut informée [par l’abbesse] que cette Dame avait sacrifié par charité une somme considérable en faveur d’une Demoiselle qui se trouvait en péril dans le monde… » ; v. Phelipeaux, Relation, t. I, p. 33 : « M. Jasseau, Prêtre de la Mission, et confesseur de Madame de Maintenon, écrivit à la Maisonfort qu'elle devait travailler à secourir sa parente… [et la suite] » ; v. Cognet, Crépuscule…, p. 116-117.

51 Vie, 3.9.10. ; sur les circonstances de l’entrevue et de sa suite, sur l’estime du cercle pour François de Fénelon, v. Cognet, Crépuscule…, p. 119 à 124 ; pour une analyse fine de la sécheresse fénelonienne et de la sagesse de Mme Guyon, ibid., p. 126 à 128.

52 Vie, 3.11.1-2.

53 Vie, 3.11.3.

54 Vie, 3.11.5.

55 Cognet, Crépuscule…, p. 146.

56 Vie, 3.11.5.

57 Maintenon, Lettres, t. IV, p. 63 : « On y ferait des livres sur le pur amour […] Chacun croit être dans l’état qu’il s’imagine ».

58 Cognet, Crépuscule…, p. 132 à 134, sur toute cette période où Mme de Maintenon travaille à éliminer doucement Mme Guyon et Fénelon.

59 Cognet, Crépuscule…, p. 134.

60 Il s'agit du «Boileau de l'hôtel de Luynes», Jean-Jacques Beaulaigue d’Agen, qui subit l’influence d’une trouble sœur Rose, violemment hostile à Mme Guyon. V. l’index biographique.

61 Vie, 3.12.10.

62 Vie, 3.11.6-8.

63 Cognet, Crépuscule…, p. 162-163.

64 Vie, 3.12. ; dès le mois de mars selon Cognet, p. 155 :  « Fénelon, dans une lettre du 2 mai 1693 à Mme de la Maisonfort, approuva cette mesure, qu’il estimait prudente… ».

65 Voir Vie, 3.13.1-4.

66 Jean-Jacques Beaulaigue à ne pas confondre avec le grand Boileau ou avec le frère de ce dernier.

67 Cognet, Crépuscule…, p. 170.

68 Cognet, Crépuscule…, p. 179 : « On saisit bien […] l’opposition entre l’ontologisme de Bossuet et le psychologisme [nous préférons : la description expérimentale] de Mme Guyon… ».

69Leur supérieure et fondatrice, Mère Mectilde, était une correspondante de Jean de Bernières  et fait partie du « réseau mystique » auquel se rattachent Bertot et Mme Guyon.

70 Vie, 3.13.5-11 ; 3.14.3-13.

71 Vie, 3.11.9 Var. Poiret (ne se trouve pas dans le ms. O) ; Cognet, p.225, note 2, situe cette tentative vers mai-juin 1694.

72 Gilles Fouquet, frère du surintendant, compagnon et disciple de Bertot, très proche spirituellement de Mme Guyon.

73 Les Justifications seront publié par Poiret en trois volumes (avec des modifications par rapport au ms. de la B.N.F.).

74 Le Gnostique, éd. Dudon, Beauchesne, 1930. Texte fondamental pour comprendre la spiritualité de Fénelon et de Mme Guyon.

75 Vie, 3.15 à 3.17. On doit à Louis Cognet l’étude détaillée de toute toute cette période, dont les manœuvres souterraines de Mme de Maintenon, v. Crépuscule…, Chapitres IV à VI.

76 Saint Christophe porta difficilement l’enfant Jésus, tandis que saint Michel domine de haut le Dragon par sa lance.

77 Vie, 3.18.

78 Vie, 3.18.9-11 ; 3.19.1-4.

79 Vie, 3.19.6-9.

80 Vie, 3.20. Ce récit constitue, dans notre édition critique, la quatrième partie des textes autobiographiques.

81 C 10-15 (C pour le ms. de Chantilly/ Sèvres, pages 10 à 15, reprises entre crochets dans notre édition : Vie, 4.1, p. 887-892).

82 C 17-27.

83 C 30-37.

84 C 58-61, 63.

85 C 80.

86 Tronson, A.S.-S. ms. Correspondance, vol. 34, pièce 326, 16 avril 1697, annotation marginale.

87 C 80-106.

88 C 107-123.

89 C 130-133.

90 C 135-152.

91 C 155-168.

92 « …Je n’ai pu avoir que ce morceau de papier : c’est ce qui m’a contrainte d’écrire si malhonnêtement. Le Seigneur excuse tout et vous aussi. » (Au duc de Montfort, 25 septembre 1692)

93Un linguiste trouvera dans cette correspondance une transcription sans retenue littéraire de la langue de la fin d’un siècle qui n’avait ni moyens ni volonté d’enregistrement brut (ce dont témoignent les pièces judiciaires).

94 Ses lettres apportent leur contribution aux événements vécus par leur destinataire - pas toujours dans un sens favorable : ainsi l'allusion à la «petite église» posera bien des tourments à Madame Guyon lors de ses interrogatoires. Nous avons, pour de tels effets d'interactivité malgré un isolement physique précoce, décidé de les distribuer chronologiquement au sein des autres correspondants (nous pensions initialement les regrouper). Nous avons fait le même choix pour les lettres et notes «techniques» définissant les conditions de détention, que l'on trouvera concentrées à la fin de ce volume.

95 En comptant dix mémoires, soumissions, attestations ; et l’on ajouterait quatre pièces si l’on s’arrêtait à son rôle d’examinateur.

96 Il existe des lettres en italien de Lacombe, non reproduites ici. Il manque une monographie consacrée à ce personnage secondaire mais vénéré dans les cercles guyonniens du XVIIIe siècle. V. DS, art. Lacombe.

97 Nous proposons souvent entre crochets une correction au style de Lacombe.

98 Lettre 346 à Chevreuse du 4 octobre 1695 : « …Il semble que Dieu ait étendu le règne de l’ennemi. J’ai pensé mourir. Je suis mieux, quoique avec un rhumatisme et la fièvre. J’ai souffert des maux inexplicables depuis quinze jours. » Mais les lettres suivantes du même mois font seulement allusion à une fièvre et à des rhumatismes. L’épisode du vin empoisonné est postérieur (v. son récit dans la lettre 413 à la « petite duchesse » de juillet 1697). Il pourrait par contre s’agir d’une première tentative d’empoisonnement, que l’on peut supposer connue avec beaucoup de retard à Lourdes, rapportée en Vie, 3.11.9, var. Poiret, que Cognet, Crépuscule, p.225, note 2, situe vers mai-juin 1694. Il y aura enfin, à la Bastille, la proposition d’un opiat empoisonné, rapporté en Vie, 4.7 (« Je le montrai au médecin qui me dit à l’oreille de n’en point prendre »). Certaines des craintes de Mme Guyon étaient peut-être infondées, compte tenu de la fréquence des empoisonnements naturels ; cependant la décision prise après le « procès des poisons » de la Brinvillier, d’instituer l’obligation de certificat médical de décès, conduisit à une diminution notable de la mortalité parisienne.

99 Devise guyonnienne : Quis ut Deus, tu solus sanctus.

100 Commenté par Mme Guyon. Edité par Poiret, Les livres de l’Ancien Testament… , tomes I et II, 1714.

101 Lettre du 7 décembre, f°254v°.

102 L’ouvrage, rédigé dès 1682, ne fut publié qu’en 1712 (suivi d’une réédition en 1720), par P. Poiret, au sein des Opuscules spirituels de Mme J. M. B. de la Mothe Guion. Le Moyen court et la Règle des associez à l’enfance de Jésus […] furent publié en 1685, le Cantique des cantiques interprété selon le sens mistique […] fut publié en 1688.

103 L’Orationis mentalis analysis, ouvrage signé, Verceil, 1686.

104 « Outre les auteurs italiens et Molinos, on relève les mises à l’Index des auteurs suivants : 1687, Antoinette Bourignon ; 1688, Malaval, Falconi, Boudon, Lacombe ; 1689 : Benoît de Canfield, Mme Guyon ; 1690 : Bernières, Cornand de la Croze. » (Dict. Spir., 12, J. Le Brun, « Quiétisme en France », col. 2811-2812.)

105 Le Moyen court est condamné par l’évêque de Genève dès le 4 novembre 1687 (v. J. Le Brun, La spiritualité de Bossuet, p. 449 sv.) ; v. Cognet, Crépuscule, « La sommation », p. 350 sv. ; etc.

106 v. ci-dessous la pièce 486, Soumission « A » du 15 avril 1695, et la pièce 495, Soumission du 28 août 1696.

107 Articles d’Issy ; v. Fénelon, Œuvres I, p. 1530 sv.

108 Ordonnance et instruction pastorale de Monseigneur l’Evesque de Meaux sur les Estats d’oraison, Paris, 1695.

109 Au nombre de neuf (ou dix ?) ; v. ci-dessous pièces 507 et sv.

110 Lettres de Lacombe : 348 du 10 octobre, 356 du 11 novembre, 361 du 7 décembre. Copies dans le même dossier La Reynie, N. acq. Fr. 5250, d’où est tiré la lettre présente de Pirot. Les passages soulignés sont repris soit dans cette dernière, soit lors des interrogatoires.

111 « A dit […] sa doctrine n'a point été condamnée, qu'au contraire avait été approuvée par l'Inquisition de Verceil, par la sacrée Congrégation des Rites et qu'enfin elle n'a point été condamnée dans le diocèse où le père Lacombe est actuellement. Qu'à son égard, d'elle on n'a rien trouvé dans ses écrits contre la foi, lesquels en a une bonne décharge, lesquels s'il y a quelques termes qu'elle ait employé mal à propos et sur lesquels elle se soit trompée, c'est un effet de son ignorance, et les désavoue et déteste de tout son cœur ; qu'elle est bien assurée qu'il ne se trouvera aucune erreur dans aucun de ses écrits et qu'elle n'a pas et plus aussi à faire aucune [f°177r°] rétractation, et qu'ainsi le père Lacombe et le Sr de Lashérous ont écrit en toute assurance qu'ils ne rougiraient jamais de confesser la pureté de sa doctrine, de sa discipline et de ses mœurs, et qu'ils sont bien persuadés que sa foi est conforme à celle de l'église… » (ms. B.N.F., N. acq. Fr. 5250, « Septième interrogatoire [par La Reynie] du dimanche 1er avril 1696, dans le donjon dudit château de Vincennes. ») – Pirot reprend avec exactitude les divers passages des compte-rendus d’interrogatoire qu’il cite. Dans le passage présent, qui vient en fin d’interrogatoire (certains auraient duré huit à neuf heures), Mme Guyon cherche avant tout à défendre Lacombe ainsi que l’aumônier de la prison Lasherous, devenu membre du cercle spirituel malencontreusement dénommé « petite Église ». L’interrogatoire avait porté auparavant et longuement sur le groupe ou la « secte » de Lourdes.

112 Pièce non retrouvée. Si l’on excepte les lettres adressées à La Reynie, huit mois séparent la dernière lettre à la petite duchesse de Mortemart du 27 novembre 1695 (lettre 362) de celle adressée à Tronson le 3 août 1696 (lettre 368 qui conduira à la soumission du 28 août préparée par ce dernier). Pendant ce silence ont lieu les confrontations en prison avec La Reynie (lettres 363 à 366 et interrogatoires), et avec Pirot : « Il [Pirot] lui rendit visite à Vincennes, le mercredi saint 18 avril. Il fut avec elle tout l'après-dîner pendant cinq heures, lui parlant toujours d'elle… » (pièce 515 : mémoire de Pirot du 25 août 1696.).

113 « …aucune [f°177r°] rétractation… », cité précédemment.

114 L’abbé Couturier apparaît lors de l’emprisonnement de Madame Guyon et est alors interrogé les 3, 9 et 14 janvier 1696 par La Reynie… (v. note à la lettre 51 à Chevreuse, du 2 juillet 1693).

115 Il s’agit des Justifications qui seront éditées en 1720 par Poiret en trois tomes. Trois forts « cahiers », comportant 266 folios pour le premier d’entre eux, furent remis à Bossuet (B.N.F., ms. Fr. 25 092/4).

116 Edité par Poiret en 1713 : L’Apocalypse de saint Jean Apôtre avec des explications et réflexions qui regardent la vie intérieure […], tome VIII du Nouveau Testament…, 409 pages. « Il fut achevé le 23 de septembre 1683. » - « Votre Explication de l’Apocalypse me paraît très belle, très solide et très utile », écrit Lacombe dans sa lettre du 11 novembre 1696.

117 « Or tout cela ne peut s’expliquer qu’en découvrant le secret commerce, qui se passe entre Jésus et l’âme, qu’il veut bien prendre pour son Epouse, et en même temps les opérations mystiques par lesquelles Dieu s’applique à la purifier et à demeurer soumise à son opération divine ; avec les déserts et les dures épreuves, par lesquelles elle va à son anéantissement, et par là même à sa transformation en Dieu. / C’est ce qui s’est fait heureusement dans cet écrit, qui nous a été donné par l’organe d’une personne de piété ; laquelle paraît avoir été choisie comme une autre Sulamite, pour nous en donner cet éclaircissement. » (Préface « d’un Ami de l’Auteur » (Poiret), p. 118 du tome X de l’Ancien Testament, 1714.).

118 « Lettre écrite par le père de La Combe et par le Sr Delasherous du 10 octobre 1695 » (annotation en tête de la copie, ms. B.N.F., N. acq. Fr. 5250, f°248). La dernière partie, de l’aumônier, commence ainsi, f°249v° : «  Ô illustre persécutée, femme forte, mère des enfants de la petite Église… » ; La seconde lettre, du 11 novembre, est suivie, f°251v°, par la contribution de l’aumônier qui commence ainsi : « La joie de la petite société, madame, dans le désir ardent qu’elle avait d’avoir l’honneur de vous voir… ». Tout ceci est compromettant, puisqu’il s’agit du projet de voyage de Mme Guyon pour animer la « petite Église » de Lourdes…

119Lettre du 7 décembre, f°254 : « Si toute votre explication de l’Ecriture était rassemblée en un volume, on pourrait l’appeler la bible des âmes intérieures, et plut au ciel que l’on put tout ramasser et en faire plusieurs copies… »

120 [Première] lettre du 10 octobre, f°249 : « Elle [Jeannette] s’est sentie inspirée de vous demander un anneau d’or pour elle, et deux d’argent pour ses deux confidentes. Pour moi, vous me donnerez ce que le cœur vous dira, mais je voudrais avoir le portrait que je vous rendis à Passy, et je vous prie de ne pas me le refuser. »

121 Nunc dimittis servum tuum… Maintenant, ô Maître Souverain, tu peux laisser s’en aller ton serviteur en paix selon ta parole (Cantique de Siméon, hymne du soir aux complies du bréviaire).

122 Lettre du 7 décembre, f°254v° : « L’ouvrage de M. Nicole, me fait dire de lui, ce qui est dans Job : il a parlé indifféremment de choses qui surpassent excessivement toute sa science… ».

123 Lettre du 7 décembre, f°254v°, fidèlement citée.

124 Sur les lectures de Mme Guyon, v. J. Le Brun, Le pur amour de Platon à Lacan, Seuil, 2002, « La passion de Grisélidis » p. 89 sv. [et les notes associées, p.363sv.]. Grisélidis (v. le Decameron), est joint à Peau d’Ane de Perrault dans les éditions de 1694 et 1695 ; la Belle Hélène est un roman populaire.

125 La Vie par elle-même.

126 « …vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse - qui dit figure ne dit pas la réalité… », Vie, 2.14.2 ; v. aussi lettre 145 à Chevreuse du 11 janvier 1694 - Rêve mystique et symbolique du Mont Liban et des deux lits, Vie, 2.16.7 : « Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés qui vivaient ensemble d’une manière admirable : le chat se jouait avec l’oiseau […] Je m’éveillai là-dessus si pénétrée de ce songe que l’onction m’en demeura plusieurs jours. »

127 L’Ordonnance et Instruction pastorale de Monseigneur l’évêque de Chartres, Pour la condamnation des livres intitulez Analysis Orationis mentalis etc. Regle des Associez […] Moien court […] Le Cantique […] Les Torrens ; le mandement contre Mme Guyon par Godet des Marais est daté du 21 novembre 1695. 

128 Moine à Marseille, prédécesseur de Nestorius, avait des difficultés à admettre que Dieu était né et mort.

129 Saint Augustin, Œuvres complètes, Paris, Vivès, 1873, tome 6, p. 178 sv., « Lettre CCXIX. Saint Augustin et quelques autres évêques d’Afrique prient Proculus et Cylinnius, évêques dans les Gaules, de recevoir le moine Leporius repentant… »

130 Torrents, Chap. II, § 3, rétablissant la référence à Dieu seul : « …lorsqu'elles veulent s'accuser, elles [les âmes] ne savent qu'accuser, que condamner, ne pouvant rien trouver en elles de vivant et qui puisse avoir voulu offenser Dieu à cause de la perte entière de leur volonté en Dieu. Et comme Dieu ne peut vouloir le péché, elles ne le peuvent non plus vouloir. Si on leur dit de se confesser, elles le font car elles sont très soumises, mais elles disent de bouche ce qu'on leur fait dire comme un petit enfant à qui on dirait « il faut vous confesser de cela » : il le dit sans connaître ce qu'il dit, sans savoir si cela est ou non, sans reproche ni remords; car ici l'âme ne peut plus trouver de conscience et tout est tellement perdu en Dieu qu'il n'y a plus chez elle d'accusateur: elle (254) demeure contente, sans en chercher. Mais lorsqu'on lui dit « vous avez fait cette faute » elle ne trouve rien en elle qui l'ait faite et si on dit « dites que vous l'avez faite » elle le dira des lèvres sans douleur ni repentir. » (Opuscules spirituels, 1720, rééd. Olms, 1978).

131 Mme de Maintenon, Lettres, pub. par M. Langlois, Paris, 1935 ; nous avons mis à contribution les volumes III, IV et V. L’ensemble des lettres étant numérotée de manière suivie, nous utilisons cette numérotation comme référence. Des notes de Langlois nous ont paru d’intérêt et sont partiellement reprises, suivies de « [L] ». Certaines lettres publiées par Langlois ne seraient pas authentiques (v. par ex. la note à l’acte 8.).

132 Et de son « Couvent » composé (en 1688) des duchesses de Chevreuse, de Beauvillier, de Mortemart, de Ventadour et de Guiche, de la comtesse de Morstein, Mme de Miramion, et (ensuite) de Madame Guyon. (note 721, [L] ).

133 Probablement destinés à une crèche pour la fête de Noël.

134 Sa table des matières fut toutefois reproduite, il y a près d’un siècle, dans la Revue Fénelon (« Documents : Le procès de Madame Guyon », I, 1910-1911, p. 58-66.).