L’Ame Amante

Emblèmes



Avertissement

Je réédite l’ouvrage d’Emblèmes qui rassemble ceux illustrant des poèmes de Madame Guyon, textes accompagnés d’ images.

J’observe d’étonnantes variations de qualité entre pièces : et poétique et de richesse intérieure. On passe d’une sensiblerie propre aux dévots du siècle (certaines pièces au premier tiers de la présente inégrale) à l’excellence et à l’unique profondeur de poèmes sur l’Amour (au deuxième tiers).

Suite à une vision défectueuse, Madame Guyon écrivait peu à la fin de sa vie. Elle dictait son courrier (pour exemple vers ~1712 par l’intermédaire de son secrétaire Ramsay). Ses « écrits », à visée plutôt éducative que poétique, sont très – sont trop - nombreux : les pièces ont été notées par des disciples français « cis » ou étrangers « trans » de sensibilités diverses (v. la citation en fin de cet Avertissement).

Les pièces ne purent être triées : ni par elle - Madame Guyon disparue en juin 1717 n’a pu préparer l’édition de 1722 - ni par ses fervents disciples. Le « trans » éditeur Pierre Poiret ne put et probablement ne voulut pas trier ce qu’il reçut des disciples « cis » (Poiret avait été échaudé par la controverse née de son édition de la Vie par elle-même  et n’a pas éliminé certains Discours spirituels qui ne reflèten pas « notre mère » et nuisent à leur ensemble).

La « nouvelle édition [d’Emblèmes seuls] considérablement augmentée » de 1790 accentue encore la distorsion propre à certaines pièces, car le Pasteur suisse Dutoit peut être rangé comme un disciple inconditionnel trop heureux de reprendre tout ce qui provenait d’un cercle de Blois disparu devenu référence.

Pour ces raisons il s’en est suivi un quasi mépris d’érudits modernes pour une production annoncée comme « poétique » ; elle fut toutefois appréciée au dix-huitième siècle, par exemple traduite par le poète Cooper. Mais le siècle des Lumières n’est pas trop poète...

L’appréciation après un tri dont je viens d’expliquer les raisons est entièrement justifiée si l‘on s’intéresse à l’expression très précise de la vie mystique – la pratique sobre et profonde de l’amour pur, ce qui resteint tout cercle d’admirateurs.

Après le présent volume réservé aux inconditionnels puisqu’il livre l’intégrale des Emblèmes guyoniens - genre disparu associant texte et images, annonçant nos bandes dessinées - j’ai pu opérer mon choix. Je n’hésite pas à le placer en conclusion du tome qui rassemble les principales œuvres mystiques  de Madame Guyon : Moyen Court, Torrents., etc.

Car une lecture des quatre tomes de Poésies assemblées par Poiret (le dernier seul comporte des Emblèmes), puis d’un cinquième tome assemblé par Dutoit, un travail initialement entrepris par seul souci de complétude en préparant le corpus guyonien, s’est transformée en admiration de ce qui touche au « blanc de cible » mystique. Au point de regretter son caractère tardif.

Une extrême simplicité chantante rend la pureté exigeante d’une expérience parvenue à terme. Elle ne se retrouve nulle par ailleurs (pas même chez Surin, notre meilleur poète spirituel de l’époque). Il suffit de lire ces pièces comme témoignages d’une auteure qui faisait fi de tout métier poétique mais non du souci d’assister des pèlerins sur les « sentiers de l’amour divin » (Constantin de Barbanson).

On est face à une parole spontanée . Mais elle est suscitée et dictée pour transcription à la suite de demandes de disciples. Tout se passe au sein d’un cercle dévot de catholiques et de protestants réunis ensemble autour de ~1715. Le phénomène est proto-oecuménique !  

Il nous est rapporté ainsi dans un « Supplément à la Vie » (dont la source en est principalement le « manuscrit de Lausanne  TP 1155 ») :

“Quand on lui apportait le Saint Sacrement, ils se tenaient rassemblés dans son appartement, et à l’arrivée du prêtre [catholique, un proche de l’évêque de Blois Mgr Berthier, ami de Fénelon], cachés derrière le rideau du lit, qu’on avait soin de fermer, pour qu’ils ne fussent pas vus parce qu’ils étaient protestants, ils s’agenouillaient [43] et étaient dans un délectable et profond recueillement, chacun selon le degré de son avancement, souvent aussi dans des souffrances assorties à leur état. Que de miracles ne se sont pas passés dans ces moments, qui ne seront connus que dans l’éternité ! ils étaient en quelque sorte les prémisses du protestantisme pour la doctrine intérieure. C’est en leur faveur que Madame Guyon composa plusieurs cantiques accommodés à leur état d’alors. Milord Forbes a même dit à des personnes respectables, de qui on le tient, que si on chantait dans ces temps-là quelque nouvel air, et qu’on lui demandât un cantique sur cet air, elle en dictait un sur-le-champ toujours assorti à l’état de ceux pour qui il était.”1



L'ÂME AMANTE DE SON DIEU REPRÉSENTÉE DANS LES EMBLEMES DE HERMANNUS HUGO, ET DANS CEUX D'OTHON VENIUS SUR L'AMOUR DIVIN

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Avec des figures nouvelles, accompagnées de Vers qui en sont l'application aux dispositions les plus essentielles de la Vie intérieure.

PAR MADAME DE LA MOTHE-GUYON.

Nouvelle Édition, considérablement augmentée.

A PARIS, Chez les LIBRAIRES ASSOCIÉS. M. DCC. XC.





PRÉFACE SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION DES EMBLÈMES, DU PERE HUGO ET DE VAENIUS [Préface rédigée par Dutoit]

SOMMAIRE.

L'usage des choses extérieures, visibles,& emblématiques pour s'élever par elles aux choses invisibles & intérieures, est d'institution divine, est sacile, agréable & proportionné à la capacité de tous. Plusieurs exemples de son utilité, 5-7. Les emblêmes qui vont à agir sur le cour, sont préférables à ceux qui ne réveillent que sesprit, la voie du cœur étant beaucoup meilleure que celle de la spéculation, selon la parole de Dieu même. 8, 9. Quelques particularités du P. Hugo & de Vaenius, leur sujet, & diverses de leurs éditions précèdentes. 10-12. Touchant cette nouvelle édition, les vers nouveaux qui y sont insérés,& leur caractere, qui est celui du pur Amour de Dieu. Excellence de cette voie de L'Amour, recommandable par plusieurs exemples de l'Ecriture & de ces derniers siècles. 13. Dispositions requises pour bien profiter de ce Livre.

I. QUOIQUE Dieu soit pur esprit, que la principale partie de l’homme soit aussi esprit, & que l'essentiel du culte divin, l'adoration que Dieu demande de nous, doive se faire dans l'esprit & dans l'intérieur, ainsi que l'assure (a) Jésus-Christ même ; néanmoins, comme les hommes, depuis le péché, sont devenus tout extérieurs, & qu'étant tombés sur le sensible & sur le visible, ils ont oublié l'invisible & le spirituel ; il a plu à Dieu pour les relever de cette chute, de condescendre à leur disposition grossière, jusqu'au point de se servir des mêmes choses visibles & sensibles, comme de moyens à les ramener aux choses divines & intérieures pour lesquelles ils ont été créés. Tout ce que nos yeux découvrent dans les ouvrages de la Création, peut être employé à cet usage salutaire, selon l'intention de Dieu-même & cette assertion de S. Paul : (b) Que les choies invisibles de Dieu, sa puissance & sa divine bonté, se voient comme dépeintes à nos yeux, quand on considère ses ouvrages ; & que si nous n'en tirons sujet de le louer & de le glorifier, c'est nous rendre coupables d'une négligence criminelle & inexcusable. La plus grande partie des choses que prescrit la loi de Moyse touchant le culte Judaïque, c’est proprement qu'un usage de diverses choses extérieures & visibles, établi de Dieu pour marquer les invisibles & les intérieures. Combien de fois Jésus-Christ & ses Saints Apôtres ne se sont-ils point servis d'emblêmes & de similitudes tirées des choses naturelles, des artificielles, des civiles mêmes & de ce qui se pratique en matière de gouvernement, de guerre, de paix, de contrats, d'amitié, d'amour conjugal, &c. pour de là élever nos esprits & nos cœurs à la

[a] Jean 4. v.24. [b] Rom. I. v. 20.

considération & à l'amour des choses de i'esprit; du ciel & de l'éternité ? Les exemples s'en présentent en foule dans la Ste. Ecriture.

2. Cette méthode de ramener aux choses spirituelles, nos esprits tombés sur le sensible & le matériel, nous venant donc de la bonté de Dieu & de la condescendance de sa sagesse envers notre faiblesse, il n'y a point de doute qu'elle ne nous doive être aussi recommandable par son utilité salutaire, que facile, agréable & proportionnée à la capacité de toutes sortes de personnes.

3. Et en effet, il n'y a pas jusqu'aux enfants à qui on ne puisse insirnuer avec fruit, avec plaisir, & même par manière de divertissement, des pensées pieuses touchant Dieu & touchant leur devoir envers lui, en leur mettant devant les yeux quelques figures ou représentations de plusieurs choses communes, vers quoi leur coeur & leur esprit ont naturellement du penchant; d'où il est aisé de leur inculquer comment ils doivent tourner ce même penchant vers Dieu, le Créateur de toutes choses, & en particulier leur Créateur & aussi leur Rédempteur.

Pour les adultes, combien ne s'en est-il pas trouvé à qui l'aspect de quelque chose de visible a servi d'occasion à leur conversion, Dieu ayant fait par ces moyens là des impressions si vives & si puissantes sur leurs coeurs, qu'ils s'en trouvaient subitement changés, & que même le reste de leur vie toutes les fois que la simple idée leur en revenoit, ils s'en sentaient tout émus intérieurement, & ranimés de nouveau ? Qn nous raconte d'un simple soldait, qui devint puis après une âme des plus saintes & dont on a depuis peu publié la vie & quelques lettres : (a) Qu'un arbre qu'il vit sec en hiver, le fit tout d'un coup remonter jusqu'à Dieu, & lui en imprima une si sublime connaissance, qu'elle était encore aussi forte & aussi vive en son âme après quarante ans, que lorsqu'il la reçut. Qu'ensuite il en usait ainsi en toute occasion ne se servant des choses visibles que pour arriver aux invisibles : de sorte que dans tout ce qu'il voyait, & dans tout ce qui arrivait , il s'élevait d'abord en'passant de sa créature au Créateur. Une grande Sainte des derniers siècles nous a laissé par écrit sur le sujet de sa conversion, (b) que la vue d'une peinture qui représentait Jesus-Chrisi tout couvert de plaies, fit un tel effet sur elle, que, dit-elle, je me sentis toute pénétrée de l'impression qu'elle fit en moi, par la douleur d'avoir si mal reconnu tant de souffrances endurées par mon Sauveur pour mon salut. Mon cœur semblait vouloir se fendre ; & alors toute fondante en larmes & prosternée contre terre, je priai ce Divin Sauveur de me fortifier de telle sorte, qu'à commencer dès ce moment je ne l'offensasse jamais plus. Il me paraît, poursuit-elle, que rien ne m'avait encore tant servi que la vue de cette image ; parce que je commençois à me beaucoup défier de moi-mêmer & à mettre toute ma constance en Dieu. Il me semble que je lui dis alors, que je ne partirais point de là, jusqu'à ce qu'il eût plû d'exaucer ma prière ;& je crois qu'elle me fut très utile, ayant été depuis ce jour beaucoup meilleure qu'auparavant.

4. Pour, ce qui est des àmes plus avancées & même des plus parfaites, qui trouvent & qui voient déjà Dieu partout & en toutes choses,

[a] Voyez-les Moeurs de F. Laurent, dans le petit Traité de la Théologie de la présence de Dieu, pag. 57.

[b] Ste. Thérese en sa vie. Chap. IX.

Il ne faut que lire les Psaumes de David pour y remarquer combien ce saint Prophète se sentait instruit, touché, ranimé, ravi d'admiration & de joie ineffable, lorsqu’il envisageoit les choses

visibles & qu'il en prenoit occasion de s'élever à Dieu, en les regardant comme des tableaux qui lui représentaient sa suprême grandeur sa sagesse, sa bonté & les choses divines & spirituelles. Le plus sage des hommes, son fils Salomon, n'en fit pas moins lorsqu'il employa la considération de l'amour humain & conjugal, peur nous dépeindre sous cet emblème, les mysteres les plus grands & les plus intérieurs de l'union spirituelle des àmes consommées & de l'Eglise sanctifiée avec l'Epoux céleste ; comme il Parait par son divin Cantique des Cantiques. •

5. Il est à croire que c'est par de semblables considérations & à dessein de procurer quelque utilité salutaire à toutes sortes de personnes, que l'on a vu paraître de fois à autres des livres, d'EMBLÈMES SPIRITUELS qui, sous le voile de diverses figures, essayent pieusement de tourner nos àmes vers Dieu, les uns, en nous imprimant à l'esprit certaines idées ou considérations qui nous mènent à penfer à lui, les autres en réveillant dans notre CŒUR des mouvements affectifs qui nous portent à L'AIMER & à rechercher saintement son union & sa possession parfaite & éternelle ; méthode qui est incomparablement présérable à celle de la simple spéculation, bien que contre l'opinion de la plûpart des personnes d'étude, qui méprisant la voie du coeur, se persuadent, mais bien vainement, que par la voie d'un esprit sec, par employer & épuiser toute son activité & toutes les sources de sa raison en idées & en raisonnements sur les choses divines, ils pourront mieux trouver Dieu, que par la voie d'exercer notre coeur dans son divin Amour.

6. Sans provoquer à l'expérience de tous les tems, qui nous fait voir le peu de fruits qu'a produit l'esprit de l'homme par la voie de ses froides spéculations, le seul témoignage de Dieu doit nous suffire pour décider de cette question. Il est incontestablement certain que Dieu a promis sa divine & salutaire connaissance & son union béatifique à ceux qui le chercheront par la voie du coeur & de l'amour : (a) Qui m'aime, dit-il, je l'aimerai aussi : je me découvrirai à lui: mon Pere l'aimera, & nous ferons notre demeure dans lui. Mais on ne trouve pas qu'il ait fait une semblable promesse à ceux qui, hors de cette voie, prétendront parvenir à le connoître par la force de leur esprit & de leurs raisonnements. Bien an contraire, il a déclaré plus d'une fois, qu'il avait résolu de (b) se cacher d'eux, & qu'il ne se laissera point comprendre (c) par les conceptions de l'homme naturel & animal. Et quand il a voulu prescrire aux hommes ce qu'ils doivent faire en ce monde pour lui être agréables, & pour se disposer à être réunis un jour à la source de tout bien, il ne leur a pas dit; vous me connoîtrez, ou vous tâcherez de parvenir à ma connaissance par tous les efforts de votre tête par toute l'industrie de votre esprit, & par le travail de votre attention à toutes les idées de votre raison & de son activité : mais

(a) Jean 14. v.21.23. (b) Matth. 11. v.25. (c) I. Cor. 2. v.14.

vous AIMEREZ le Seigneur votre Dieu de tout votre CŒUR, de toute votre âme & de toutes vos forces: c'est aussi là le but & la substance de toute l'Ecriture Sainte.

7. Et c'est la même voie & la même chose qu'ont eu dessein de nous recommander les Auteurs des emblêmes suivants. Tout le monde n'est pas capable de procèder par la voie de la tête & des spéculations ; mais chacun a un coeur, un penchant à aimer, des inclinations, des mouvements & des affections vives, que l'on ne saurait empêcher d'agir & de s'exercer sur les objets bons ou mauvais, temporels ou éternels, qui nous sont proposés. C'est à nous à opter entre ces deux partis, chacun desquels sollicite notre amour à se ranger de son côté ; Satan & le monde vers le parti du mal par mille sortes d'attraits, par une infinité même de livres vains, impies, impurs, d'images & de peintures profanes, honteuses & diaboliques. Dieu, au contraire, nous attire vers le bien par ses bons mouvements & par d'autres moyens sacrés & salutaires. Heureux qui fera le bon choix, & qui se laissera mener comme par la main, à la source du vrai bonheur, par les moyens que Dieu lui présentera! On peut sûrement regarder les deux ouvrages de ce livre, comme étant du nombre de ces bons moyens-là.

8. On a donné le premier rang à celui du P. Herman Hugo, quoique le plus récent, parce qu'il est le plus méthodique, & que ses premiers emblêmes regardent particulièrement les àmes commençantes. Il y a longtemps que cet ouvrage est si connu, qu'il est comme superflu

d'avertir qu'on l'a réimprimé diverses fois & en divers lieux, avec des explications de ses emblêmes en toutes sortes de langues. Il est divisé en trois parties, dont la premiere, destinée à des commençants, contient les gémissements de l'âme pénitente:. la seconde, qui est à l'usage des àmes avancées, représente les désirs d'une âme qui se sanctifie : & la troisième, proportionnée à celles qui ont fait le plus de progrès, a pour titre & pour matière, les soupirs de l’âme amante. Chacune de ces trois parties contient quinze emblêmes ; chaque emblême, dans le latin, qui est l'original, a sa figure particulière; puis un passage de l'Ecriture Sainte, marquant en peu de mots ce que représente cet emblême, qui en troisième lieu est suivi d'un asstez grand nombre de vers latins sur le même sujet ; & enfin de plusieurs passages des SS. Peres & des Docteurs de l’Eglise, applicables à la matière dont il s'agit. Ceux qui ont fait réimprimer l'ouvrage en diverses langues vulgaires, n'ont pourtant pas cru être obligés de se tenir à tout cela, mais seulement à ce qu'il y a d'essentiel & de principal : & par cette raison ils en ont retenu les emblêmes avec leurs figures, lesquelles ils ont fait imiter ou contrefaire diversement. Ils en ont retenu, en second lieu, & traduit chacun en sa langue tous les passages de l'Ecriture Sainte. Mais personne, que je sache, n'a encore trouvé à propos de s'appliquer à la traduction des vers latins qui y étoient annexés : chacun a mieux aimé essayer ici à faire le poëte, & composer de son chef quelques vers ( les uns plus & les autres moins ) sur le sujet de chaque emblême. Tous, autant que j'en ai vu, ont omis les passages des SS. Peres, sois qu'ils les

ayent regardé çomme un pur accessoie. l'ouvrage, comme ils le sont en effet ; soit

ayant eu dessein de rendre par ce moyen le livre plus commode & plus portatif. Cette dernière considération ne nous a pas néanmoins empêché de joindre aux emblêmes du P. Hugo ceux d'Othon Vanius; puisque sans faire le volume trop gros, ils appartiennent visiblement à ce même sujet, duquel ils étalent plus amplement la plus noble partie, qui est celle de l'AMOUR divin.

9. On sait que cet Auteur flamand, peintre célébre, & qui avait de l'étude, avait publié en sa jeunesse des emblêmes moraux, sur l'amour naturel. Quelques années après, la Princesse Infante Isabelle, Duchesse de Brabant, qui les avait vus, témoignant souhaiter qu'il eût travaillé de la même manière sur l'Amour Divin ; puis qu'il était sacile de découvrir & de faire voir dans l'un, comme dans l'autre, des qualités & des effets semblables ; cela lui fit entreprendre les emblêmes que voici, lesquels il dédia à la même Prineesse. Il y mit à l'opposite de chaque figure quelques mots d'inscription, & quelques sentences ou de l'Ecriture ou des Peres, qui y ont du rapport; à quoi Ses amis ajouterent des vers, mais très-peu, les uns en Espagnol, & les autres en françois & en flamand. Voilà comme ils parurent la premiere fois (a) quelques années avant les emblêmes du P. Hugo (b). Ceux qui les firent puis après publier en divers autres lieux, en retinrent le plan des figures, qu'ils firent imiter; quelques-uns assez bien, comme dans l'édition

[a] L'an 1615. [b] Qui parurent l’an 1624.

de Paris, chez Landry : ils en retinrent aussi les dictions ou les inscriptions, mais sans les passages, ni de l'Ecriture, ni des SS. Peres : & pour les vers, chacun en mit comme sur le P. Hugo, quelques-uns de sa propre façon, & encore bien peu. L'édition de Paris n'en a que quatre petits sur chaque emblême. Cela était arbitraire : aussi, par la même raison, en a-t-on usé arbitrairement dans l'édition présente, sur laquelle il est tems de dire un mot d'avis.

10. On y voit premierement toutes les figures emblématiques du P. Hugo & de Vaenius, qu'on a imitées sur les plus excellens originaux des meilleures éditions de ces deux Auteurs. Leur beauté, & la douceur de leur gravure sont un assez bel effet pour se faire sinon préférer, du moins égaler aux meilleures de celles qui ont paru jusqu'ici en quelque édition que ce soit. On y a aussi retenu les passages de l'Ecriture sainte qui étoient sur les emblêmes du P. Hugo, & les dictions ou mots latins de ceux de Vaenius, qu'on a pris en françois sur les pages qui sont vis-à-vis des figures, autant qu'il a été possible, & immédiatement avant les nouveaux Vers qui en expriment le sens.

C'est proprement à ces divins & admirables vers, tant sur les emblêmes de Vaenius que sur ceux du P. Hugo, que l'on est redevable de l'édition présente ; & assurément ce sont eux qui méritent le plus que le lecteur y applique son coeur très sérieusement. Je les qualifie comme je viens de faire, non pas tant par rapport à la simple poésie, qui pourtant y a ses agrémens & une beauté très-vive & très-

touchante, que par rapport à leur matière toute sainte, &à leur esprit qui véritablement est divin & du ciel. C'est ici qu'il nous Parait que le poête a surpassé bien souvent le dessein & les pensées de nos deux Auteurs sur la plupart de leurs propres emblêmes. Il est visible que leur intention a été de nous y représenter le progrès ordinaire & gradatif des àmes, dont la conversion commencée par la crainte des Jugements de Dieu, continue par le désir de ses récompenses, par la douleur, par la joie, par l’espérance, qui font que l'on s'approche de Dieu en vue de ses dons, & que par ce moyen l'on s'avance vers la perfection de degrés en degrés, voie qui est assurément très bonne & salutaire en soi : mais, pour m'exprimer avec S. Paul, quand il préfère la charité à l'espérance & à la foi, (a) il y en a encore une bien élevée au dessus & beaucoup plus excellente : c'est celle de la même CHARITÉ, c'est la voie où prédomine d'abord le PUR AMOUR, lorsque l’âme pécheresse, sans s'arrêter à une revue détaillée de ses obliquités pas-Sées & de leur démérite, n'envisage soudain que l'incomparable Amour de son Dieu, & se jette à corps perdu entre ses bras, pour qu'il dispose d'elle ainsi qu'il lui plaira; telle que sut la voie de la pécheresse pénitente de l'Evangile, dont

Jésus-Christ dit (b) beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé : La voie de S. PIERRE, qui se releva de sa chute par le même Amour, & par la vérité de cette parole d'amour ; (c) Seigneur, qui savez toutes choses, vous savez que je vous aime: celle de S. PAUL, qui s'étant converti par un amour soumis & absolu, qui

(a) I Cor. 12. v. 31. (b) Luc 7. v. 47. (c) Jean 21. v. 17.

le porte d'abord à se sacrifier à la voIonté de Dieu : (a) O Seigneur ! que voulez-vous que je fasse? Le fait persévèrer générerusement à braver tout le reste: (b) qui est-ce qui nous séparera de l'Amour de Jésus-Christ ? Je suis assuré que ni la mort, ni la vie ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus prosond, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l'Amour de Dieu en Jesus-Christ notre Seigneur. Telle fut encore depuis peu la voie de la grande & incomparable sainte CATHERINE DE GENES, dont la vie & les écrits sont tels, que jusqu'alors on n'avait encore rien vu de pareil sur ce noble sujet ; & qui, convertie subitement par l'attrait du pur Amour, ne pouvait proférer que ce peu de paroles : (c) O Amour ! Est-il possible que vous m'ayez appelée avec tant de bontée que vous m'ayez fait connaitre en un instant ce que la langue ne peut exprimer ! Telle encore la voie du saint Religieux de Bretagne, JEAN DE S. SAMSON, qui tout aveugle qu'il fût dès l'enfance fournit cependant sans broncher cette noble carrière, & en a laissé grand nombre de traités pleins d’ardeur & d'onction divine, qu'il avait tous dictés par le même Amour : celle du bon F. LAURENT DE LA RESURRECTION, de la conversion duquel on a fait mention un peu auparavant ; enfin celle de l'admirable ARMELLE NICOLAS, dite la bonne Armelle, pauvre idiote de paysanne & de servante, dont le coeur & l’esprit, les actions & les discours ne respiraient que le pur Amour de Dieu, qui lui avait fait

(a) Act. 9. v.6. (b) Rom.8. v. 35 ; 38, 39. (c) Vie de Ste. Cath. Chap. 2.

éprouver & subir les plus merveilleuses de ses opérations & qui lui faisait dire à ce sujet :

(a) O mon AMOUR & mon TOUT! qui eût jamais,pensé voir ce coeur dans l'état où il est maintenant? O AMOUR ! quoique vous soyez toujours le même, & que vous êtes néanmoins différent en vos opérations, & que vous savez bien vous accommoder à nos faiblesses ! Où est le tems, ô divin AMOUR ! que vous agitez dans ce coeur en CONQUERANT & en VAINQUEUR, armé de feux & de flammes, brûlant, embrasant & consumant tout ce qui s'opposait à vos divines volontés, le pénétrant de vos dards & de vos flèches, en sorte que je croyais chaque jour en devoir mourir : & vous ne l'avez jamais laissé en repos que vous ne l'avez tout vaincu & triomphé. Puis après, divin AMOUR! vous y avez régné en ROI puissant & paisible ; en PERE, très-doux & miséricordieux, en EPOUX très-amoureux & libéral, lui départant vos grâces & saveurs avec la profusion que vous seul savez, ô divin AMOUR ! Et maintenant vous y régnez. en DIEU ! Oui, mon Dieu, vous y êtes tout tel que vous êtes ; incompréhenlible & inaccessible, vous y êtes ainsi dans ce pauvre cœur, que vous gardez de telle sorte, que rien n'en approche plus que VOUS SEUL.

12. C'est à de semblables opérations de L'AMOUR DIVIN, tout noble & généreux, tout pur & désintéressé, & qui ne regarde que DIEU SEUL, son vrai & son unique objet, son motif, sa fin & son TOUT, que reviennent les explications sublimes qu'on a données aux emblêmes suivants, dans les vers qui y sont annexés,, & qui semblent n'être que d'ardentes effusions d'un coeur tout animé & agi de l'Amour de

[a] La viaede la bonne Annelle, Liv. I. Chap. 26.

Dieu le plus pur, & des élévations presque continuelles de ce même coeur à Dieu.

L'Editeur de cet ouvrage [Poiret] qui s'imprima pour la premiere sois en Hollande, sous le nom de Cologne, ne crut pas devoir nommer l'Auteur des vers qui sont joints à ces emblêmes ; les raisons qui l'avaient engagé à en taire le nom, ne subsistent plus aujourd'hui, & nous nous saisons un devoir, dans cette nouvelle édition, de déclarer, que les vers qui sont renfermés dans ce volume, sont de la sainte & incomparable Madame GUION, qui a exprimé ici le feu divin qui consumait son coeur & l'embrasait de l'amour de son DIEU. C'est l'expression des transports qui animoient cette âme divine. C'est cette même Dame qui nous a donné 20 volumes d'explications & de réflexions sur l'Ancien & le Nouveau Testament qui regardent la vie intérieure, & plusieurs autres écrits, qui ensemble forment une collection de 40 volumes2. Nous n'en parlerons pas ici. La grandeur, la majesté des sujets qu'elle traite, la profondeur de ses expériences, les directions toutes divines qu'elle y donne sur tous les états de la vie intérieure jusques à la consommation en DIEU, saisiront bien mieux les coeurs de ceux qui les liront dans cet esprit d'enfance & de docilité, si nécessaire pour être vrai Chrétien, que tout ce que j'en pourrois bégaier. C'est à lire ces divins écrits, que j'invite ceux entre les mains de qui ils tomberont ; ils les convaincront bien mieux de la vérité de ce que j'avance. Seulement j'ajouterai ici, que nous avons fait les changemens suivans dans l'édition de Hollande. I°. Nous avons réunis sous le même sujet, les vers faits à différentes reprises par l'Auteur, sur les emblêmes de Vaenius. 2°. Nous avons fait placer dans une même planche quatre emblêmes qui avaient auparavant chacun la leur. 3°. Pour enrichir, embellir & rendre la grandeur du volume raisonnable, on a ajouté à la fin, la dernière partie du IVe. Tome des Cantiques de Madame Guyon, avec les figures qui étoient dans ce IVe. volume, vu que les sujets traités dans cette adjonction sont très-relatifs avec ceux de l'âme amante, ayant d'ailleurs suivi en entier l'ordre de la première édition.

13. Pour revenir à la préface de l'édition de Hollande, où nous n'avons changé que cet article, nous disons avec elle que l'on souhaite à tous ceux qui voudront faire un bon usage de ce livre, la disposition d'âme qui est nécessairement requise à cet effet. Elle est clairement dépeinte dans toutes les figures de ces emblêmes, sous la forme d'un enfant ; ce qui marque, que l'âme qui veut entrer & perséverer dans la communication avec Dieu, & son divin Amour, doit être douée des aimables & enfantines qualités d'innocence, de simplicité, de pureté, de désappropriation, de candeur, de bénignité, de docilité & de flexibilité à se laisser conduire & gouverner à Dieu comme un petit enfant, sans répugnance, sans présomption, sans fierté, sans malice, sans fraude & sans duplicité de

coeur. C'est ce que requiert de nous plus d'une fois la parole de Dieu même par la bouche de David, de Salomon, d'Isaïe & des Prophètes, des Apôtres S. Pierre, S. Paul, S. Jean, & enfin de Jésus-Christ, qui nous assure , que (a) le

(a) Marc 10. v. 14, 15.

Royaume de Dieu est pour ceux qui sont comme des enfants : que si on ne le veut recevoir dans une disposition d'enfant, on n'y entrera point, & que même on n'en aura pas la vraie connaissance, puisque (a) le Pere ne fait connoître son Fils & les mystères de son Royaume qu'aux simples &

aux petits, selon l'assertion du Seigneur, qui nous fasse la grâce de renouveler bientôt sur la terre son esprit d'innocence, de simplicité & d'amour enfantin & filial, afin que le Nom de Dieu, selon (b) la Prophétie de David, soit loué et glorisié en tous lieux par la bouche des petits enfants, qui seuls le béniront éternellement à son goût & gré divin ! Puissions-nous en être du nombre!

(a) Matth. 11. v.25. (b) Ps. 8. v. 3.


[saut de page]



PIA DESIDERIA ou LES SAINTS DESIRS DE L’AME PIEUSE enrichis des EMBLEMES de HERMAN HUGO





LES EMBLEMES DE HERMANNUS HUGO SUR SES PIEUX DESIRS

qui représentent les Dispositions les plus essentielles DE L'INTÉRIEUR. CHRÉTIEN,

exposés EN VERS LIBRES.


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PSAUME XLVIII. V. 4,5.

Ma bouche publiera la sagesse, & la méditation de mon coeur annoncera la prudence. Je tiendrai l'oreille attentive aux PARABOLES, & je chanterai sur la harpe mes ENIGMES.


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PROLOGUE



IL est ici trois sortes de soupir s :

Les premiers font l'effet d'une douleur profonde,

D'avoir tant offensé le Créateur du monde:

Le coeur est accablé de cruels déplaisirs ;

Pour satisfaire à la Justice,

On s'impose certain supplice,

On travaille à se corriger;

C'est le premier moyen pour nous faire changer:

Celui dont la bonté pour nous est sans égale,

Parait afin de consoler ce coeur,

Lorsqu'en cessant d'être pécheur,

Il s'anéantit, se ravale:

Dieu qui se plait dans notre humilité,

Remplit le coeur de charité :

Ce sont d'autres soupirs, qui viennent d'une flamme

Bien plus pure, & déjà notre àme

Ne peut soupirer que d'amour.

Ces soupirs vont vers Dieu, & même sans détour ;

Car les premiers soupirs recourbés sur nous mêmes,

Semblaient ne regarder que nous:

On craignait de mon Dieu jusques aux moindres coups :

La peine & la douleur qui nous semblaient extrêmes,

N'envisageaient que le propre intérêt,

On craignoit le divin arrêt:

Les soupirs de l'âme amoureuse

Montent droit au Seigneur: Oui, je veux bien périr,

Si ma perte t'est glorieuse,

Dit-elle, ô Dieu! fais moi bientôt mourir.

Cet amour cependant est mêlé de douleur.

On est peiné de son offense,

On en désire la vengeance,

On veut même que Dieu n'épargne pas le cœur

Punis, punis, mon adorable Maître,

Ce coeur ingrat autant que traître

Il vient après, certain soupir d'amour :

Que ce soupir est délectable !

Car l'âme ne sent plus de douleur qui l'accable;

Elle habite un autre séjour :

On ne fait plus que languir sur la terre,

On voudrait passer en son Dieu

L'activité de ce beau feu

Est pour remonter à sa sphère.

Peu-à-peu les soupirs s'éteignent ;

On ne saurait plus soupirer,

On ne saurait plus désirer;

Il semble que ces jeux si charmans se contraignent.

Non, non, ils sont passés dans la tranquilité

D'un feu qu'aucun sujet ne retient en ce monde :

Ils traversent la terre & l'onde,

Pour se perdre dans l'unité.


DÉDICACE À JÉSUS LE DÉSIRÉ.

Seigneur ; tout mon deésr est exposé à vos yeux & mon gémissement ne vous est point caché.


JE soupire vers vous, ô mon unique Bien !

Le soupir est du coeur le fidèle interprète,

Quoique ma langue soit muette,

Le langage du coeur jusques à vous parvient.


Vous, qui connaissez bien le secret de mon ame

Ne rebutez point mes soupirs :

Sortant, ils redoublent ma flamme,

Adoucissent mes déplaisirs.


Œil sans cesse veillant, sapience adorable,

Rien ne peut vous être caché,

Vous voyez le mal qui m'accable: .

Quoique mon coeur de tout soit détaché.


Dans ce désert sacré je soupire sans cesse :

Je reconnois bien cependant

Que ces soupirs viennent de ma faiblesse,

Et ne conviennent point au plus parfait Amant.




LIVRE PREMIER.

I. Mon âme vous a désiré pendant la nuit.

DE deux sortes de nuits où l'on cherche l'Epoux,

L'une commence la carrière :

A la saveur de sa lumiere

On quitte le péché qui paraissait trop doux.


L'âme voit bien alors qu'elle marche en ténèbres

Et cet effet d'un petit jour

Rend les conversions célèbres :

Cette faible clarté vient pourtant de l'amour.


Il est une autre nuit ; mais nuit toute divine ;

Il ne parait ni lampe, ni flambeau ;

C'est l'Amour le plus pur qui lui-même illumine,

Et nous donne un état nouveau.


O ténébreuse foi ! vous êtes préférable

A ce qu'on appelle clarté :

Vous nous faites jouir de ce Tout immuable

Qui donne la félicité.




II. O Dieu! vous connaissez ma folie, & mes péchés ne vous sont point cachés.

QUE j'étais malheureux, quand éloigné de vous

Je n'aimois que les choses vaines !

Là, me rangeant parmi les foux3,

Mes démarches alors me paroissoient certaines:

Je m'égarois à tous momens

Dedans ces vains amusemens,

Que j'osois bien nommer sagesse:

Amour divin, vous venez m'appeller

Vous me tirez de ma faiblesse,

Vous attirez mon coeur & daignez lui parler :


Ah ! je n'écoutois pas cette charmante voix

Qui parloit au fond de mon âme ;

Pour suivre mon indigne choix

J'osois me dérober à votre douce flamme :

Je vous faisois horreur, & je m'applaudissois

En secret dedans ma solie :

Que j'en ai de regret ! voyez mon repentir : C'est vous, divin Amour, qui changerez ma vie,

Vous seul pouvez me convertir.




III. Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible: Seigneur, guérissez-moi, parce que mes os sont ébranlés.

AYE pitié de moi, mon adorable Maître ;

Mon corps est faible & languissant !

Chaque moment détruit mon être : Toi seul peux me guérir, ô mon céleste Amant!


Ah ! le mal du dedans m'est plus insupportable

Que les maux que soufre mon corps ;

Si je pouvois t'être agréable

Je rirois des maux du dehors.


Guéris, change mon coeur ; que je serai contente

D'endurer chaque jour mille tourmens divers !

Si je puis être ton Amante,

Je désirai tout l'univers.


Je n'appréhende plus ni l'ennui, ni la peine

Si j'appartiens à mon Amour ;

Si je pouvois porter sa chaîne,

Je perdrois sans regret la lumiere du jour.


IV. Regardez l'état si humilié & si pénible où je me trouve ; & remettez-moi tous mes péchés.

JE connois mon iniquité

Et la grandeur de mon offense :

Envisage ma pénitence,

Et traite moi, Seigneur, selon ta volonté.


Je ne me plaindrai point d'un travail si pénible,

Je voudrois souffrir plus de maux,

Si, je pouvois par mes travaux

Te rendre à ma peine sensible.


Ah ! que dis-je, Seigneur ?

Frappe, double tes coups,

N'épargne point ce coeur rebelle,

Puisqu’il mérite ton courroux,

Ah ! frappe & le rend plus fidèle.


Je déteste ce coeur ingrat.

J'aime mon châtiment, je le trouve équitable :

Et sous le travail qui m'abat

Je bénis en secret les coups dont il m'accable.


Ah ! redouble mes maux ; efface mon péché,

C'est cher Amant, tout ce que je demande :

De mon travail ne sois jamais touché ;

µ page 8 i IV-VII

Ton couroux seul est ce que j'appréhende:

Si je te plais, tous les tourmens

Me seront des contentemens.





V. Souvenez-vous, je vous prie, que vous m'avez fait comme un ouvrage d'argile, & que dans peu de tems vous me réduirez en poudre.

TU m'as, ô mon Seigneur ! formé d'un peu de cendre,

Et j'y vais bientôt retourner:

Bien loin de m'élever, je dois toujours descendre ;

Aux mépris, aux douleurs je veux m'abandonner.


O mon unique espoir dans ma longue misère;

En me formant à ta saçon

Imprime moi cette leçon,

Que je ne suis rien que poussière!


Pourrois-je m'emporter à quelque élèvement

Connoissant bien mon origine?

Si je m'abîme en mon néant,

Je rentrerai dans l'Essence divine.


Mon esprit simple & pur émane de mon Dieu;

Mon corps est sorti de la terre :

Que chacun retourne en son lieu,

Le corps en poudre, & l'âme dans sa sphère.


O souverain Amour, transporte mon esprit,

Et l'abîme dans son principe !

Fais aussi que. mon corps en poudre étant réduit,

Au bonheur de l’esprit un jour il participe !



VI. J'ai péché : que serai-je pour vous apaiser, O Sauveur des hommes? Pourquoi m'avez-vous mis dans un état contraire à vous?

JE vous ai résisté, pur & divin Amour,

Je vous ai résisté ; quelle était mon audace !

Ah ! puis-je encore souffrir le jour?

Non, ce n'est qu'en tremblant que je demande grâce.


De tout mon coeur je me soumets à vous,

C'en est fait, je vous rends les armes;

Indigne de votre courroux

Je n’espère rien de mes larmes.


Vous m'avez désarmée, ô trop charmant Vainqueur,

Je dois être votre captive ;

Vous avez enlevé mon coeur;

Je ne crains plus que jamais il m'arrive,

Divin Amour, de combattre avec vous.


Pour empêcher ce mal je me livre sans feinte :

Mon âme a perdu toute crainte,

Et veut s'exposer à vos coups :


Punissez, pardonnez, vous en êtes le maître.

Ces coups venant de vous, rendront mon coeur heureux :

Ce coeur seroit un lâche, un traître,

Si votre châtiment lui semblait rigoureux.,

Vous êtes l'Auteur de son être,

Et vous l'avez rendu trop amoureux.



VII. Pourquoi me cachez-vous votre visage, & pourquoi me croyez-vous votre ennemi?

L'AME.

AH ! ne me cache plus ton aimable visage!

Je ne puis supporter ce cruel châtiment :

C'est me punir bien d'avantage

Que me livrer au plus rude tourment.


Amour saint & sacré, n'as-tu pas d'autres peines ?

Livre moi plutôt à tes jeux :

Exerce sur mon corps les plus terribles gênes;

Mais ne dérobe point tes charmes à mes yeux.


Hélas! divin Amour, je suis allez punie,

Laisse-moi te voir un moment ;

Si non, je vais perdre la vie,

Prends pitié de moi, cher Amant!


NOTRE SEIGNEUR.

Ne vois-tu pas, trop indiscrète Amante,

Que tu ne peux encor me voir ?

Ton coeur est-il sans désir & sans pente ?

Est-il soumis à mon vouloir ?


Ne m'importune plus, & souffre mon absence

Pour te punir de ton erreur

Et de ta folle resit-tance :

Pour me voir il te faut mieux épurer le cœur :


Il faut t'abandonner toi-même,

Me laisser faire à mon plaisir.

Si tu m'aimois comme je veux qu'on m'aime,

Tu n'oserais former un seul désir.


VIII. Qui donnera de l'eau à ma tête, & à mes yeux une fontaine de larmes, pour pleurer jour & nuit.

AINSI qu'un alambic la chaleur de l'amour

Dissout le coeur & le distille en larmes;

S'il ne se fond pas chaque jour,

Il n'est guère épris de ses charmes.


C'est le premier effet que produit ce beau feu :

Mais un feu plus ardent fait passer l'Amant même

Dans le cœur de ce Dieu qu'il aime ;

Alors il n'est plus de milieu

Entre cet Amant & son Dieu.


Pleurez, mes yeux, pleurez, changez vous en fontaine,

Afin de me faire obtenir

Cette charité souveraine

Qui peut seule à mon Dieu m'unir.



IX. J'ai été allégé des douleurs de l'enfer, & les pièges de la mort ont été tendus devant moi.

MALHEUREUX que je suis, où me voi-je redoit?

La mort, & l'enfer qui m'entraîne,

Me montrent ma perte certaine,

Sans que je puisse voir où la mort me conduit.


Mourant je suis dans ses filets,

Mon âme est déjà prisonnière ;

L'enfer qui me tient dans ses rets

Ne permet pas seulement que j'espère.

Grand Dieu! venez me secourir; Sinon,

je suis près de périr.


j'aperçois mon Sauveur d'une main secourable

Qui vient briser à l'instant mes liens;

Que ce secours m'est favorable !

Ranimant mon espoir il me fait mille biens.


Hélas ! tirez-moi de moi-même

Et je ne craindrai plus ni l'enfer ni la mort:

Si quelque jour mon coeur vous aime,

Je me rirai de leur effort.


Pardonnez mon forfait, faites que je vous suive,

O mon puissant Libérateur !

Et si vous voulez que je vive,

Que ce soit donc pour votre honneur!



X. N’entrez point en Jugement avec votre serviteur.

QUE votre jugement est saint et équitable !

Je me suis livré dans vos mains,

Divin Maître de mes destins :

Je ne puis plus être comptable.


Vous possédez mon bien, je vous l'ai tout remis,

Je ne saurais vous rendre compte,

L'Amour est mon garant, & vous m'avez permis

De vous le présenter sans honte.


Hélas! si vous vouliez compter avec que moi,

Je serais tôt réduit en poudre;

Mon esprit tout rempli d'effroi

Attendrait tremblant votre foudre.


Pour éviter ce grand malheur

J'ai quitté ce vilain moi-même ;

Je vous ai tout remis, Seigneur,

Restant dans un néant extrême.


Je ne comptai jamais, ô mon Souverain Bien

Ni les travaux, ni la souffrance :

Si je reste dedans mon rien

Pouvez - vous exercer sur Moi votre vengeance ?


Sans compter je veux bien subir l'auguste loi

De la Justice qui m'est chère :

Mais je ne vois pas, ô mon Roi !

Où tomberait votre colère :

L foudre éclate sur les corps:

Je ne puis craindre ses efforts ;

Car sur le rien elle ne peut rien faire.

Mon divin Maître, hélas ! dans ce terrible jour,

Ne me jugez que sur l'amour.

XI. Que la tempête ne me submerge point, & que je ne sois point enseveli dans cet abîme.

JE suis presqu'abîmé par l'orage & les flots,

Je vois fondre sur moi une horrible tempête,

La foudre déjà sur ma tête

M'ôte l'espoir & le repos.


Venez à mon secours, seul Auteur de ma flamme,

Sans vous., sans vous je vais périr :

Voyez le trouble de mon âme ;

Hélas! daignez me recourir.


Ah! ce n'est pas en vain, grand Dieu, qu'on vous appelle ;

Vous venez à mes cris perçants;

Et dans les dangers plus pressants,

Que votre amour paraît fidèle !


J'étais presqu'englouti dans le fond de la mer,

Je m'enfonçais toujours dans l'onde;

Mais votre grâce sans seconde

M'a retiré quand j'allais m'abîmer.


NOTRE SEIGNEUR.

Je te tire d'ici pour un plus grand naufrage ;

Je veux t'abîmer dans l'amour :

C'est où tu trouveras un jour

Et ta perte & ton avantage.


L’AME.

Tirez-moi seulement de l'état où je suis,

O vous, Seigneur ! en qui j'espère.

De votre volonté mon coeur est trop épris

Pour ne vouloir en tout vous satisfaire.


Faites, faites de moi selon votre plaisir,

Daignez me donner la constance;

Je ne craindrai plus la souffrance,

Je sens déjà pour elle un souverain désir.


XII. Qui me pourra procurer cette grâce que vous me mettiez à couvert, & me cachiez dans l'enfer, jusqu'à ce que votre fureur soit entièrement passée?

QUE ferai-je, Seigneur, pour éviter tes coups ;

Pour me cacher à ta colère ?

Est-il quelque antre sous la terre

Où je sois à l'abri de ton juste courroux?


Je suis pénétré de douleur

D'avoir attiré ta vengeance ;

Je cède bien moins à la peur,

Qu'au déplaisir de mon offense.


Hélas ! si tu voulais me punir aujourd'hui

En faisant cesser ta colère,

Je verrais changer mon ennui,

Ah Seigneur ! en qui seul j'espère.


La douleur de t'avoir déplu

Me donne une peine cruelle,

Mon coeur cesse d'être rebelle,

Sous l'effort de tes coups il se trouve abatu.


Ne m'abandonne pas à ma propre misère,

O toi ! toi ! Sauveur des humains ;

Suspens pour quelque tems ta justice sévère,

Daigne me protéger de tes puissantes mains.


Je sais que tes miséricordes

Surpassent notre iniquité :

Si j'obtiens mon pardon, & si tu me l'accordes,

Je te satisferai par mon humilité.




XIII. Le peu de jours qui me relient ne finiront-ils point bientôt? Donnez-moi. donc un peu de relâche, afin que je puisse respirer dans ma douleur.

LAISSEZ-moi pleurer ma douleur,

Doux artisan de mon martyre.

O vous, pour qui mon coeur soupire,

Que vous avez bientôt changé votre fureur !

A peine ai-je pleuré quelque tems mon offense,

Que vous venez me soulager :

Laissez couler mes jours dedans la pénitence,

Vous savez bien mal vous venger.


Je suis près de ma fin, & mes jours comme l'ombre

S'évanouiront à l'instant:

Ah, dans cette demeure sombre

Laissez moi pleurer, cher Amant.


Vous voulez que je me console

Même après vous avoir déplu,

Et votre divine parole

Me va faire oublier tout ce qui vous est dû.


Vos caresses pleines de charmes

Même malgré mon coeur ont fait tarir mes larmes,

Je sens déjà la paix inonder mon esprit :

Et je n'éprouve plus ces cruelles alarmes

Qui me rendoient tout interdit.


Puisque vous le voulez j'abandonne mon âme

A ce calme divin que goûtent vos Amants,

Je sens naître en moi cette flamme

Qui fait tout leur contentement.


Ne souffrez pas, Seigneur, que mon coeur vous offense,

Prévenez mon forfait punissant mon péché:

J'adorerai cette vengeance,

Si d'indidélité mon coeur n'est point taché.


XIV. Ah s'ils avaient de la sagesse! Ah s'ils comprenaient ma conduite, & qu'ils prévissent à quoi tout se terminera!


Vous me montrez, Seigneur, cette gloire future,

Afin de consoler mon coeur :

Cela plaît fort à la nature ;

Mais je veux vous aimer avec bien plus d'ardeur.


Cachez moi cette récompense,

Que vous gardez pour vos enfants :

Laissez-moi vous aimer avec cette constance

Qui n'attend rien de vos présens.


Quand vous n'auriez à me donner

Que les flammes pour mon partage,

Je voudrois toujours vous aimer

Et vous servir avec même courage.


Mais pourrois-je l'avoir si vous ne le donnez

Cet amour pur que je désire ?

C'est un effet de vos bontés;

Je voudrois l'acheter par un rude martyre.


Afin de l'acquérir je n'ai rien à donner,

Car je suis la pauvreté même:

Je puis, en tout, m'abandonner,

Et vous montrer par là, grand Dieu, que je vous aime.


Recevez mon néant ; c'est mon unique bien :

Le néant est mon seul partage.

Je vous veux, ou je ne veux rien;

Soiez, Amour, mon unique héritage !


XV. Ma vie se consume de douleur, & mes années se passent dans les gémissemens.

MES jours se sont passés dans les gémissemens,

En douleurs s'écoule ma vie:

Mais, ô Roi de tous les Amans,

J'en serai bientôt affranchie.


Je vois de loin la mort qui semble m'approcher;

Je n'ose témoigner de joie :

J'appréhende de vous fâcher.

Hélas, faites que je vous voie!


Vous pouvez tout d'un coup purifier mon coeur

Et vous le rendre si conforme,

Malgré cette faible langueur,

Qu'il n'y reste plus rien d'humain ni de diforme.


Qu'affranchie de tout je ne subsiste plus:

Arrachez-moi, mon Seigneur, à moi-même:

Que je ne vive qu'en JESUS,

Et seul en moi, qu'il s'adore & qu'il s'aime!


Ah je suis réduite au néant :

Son amour m'a ravi cette vigueur premiere,

Qui me faisoit courir incessamment

Vers cette source de lumiere.


Je ne puis plus agir ; je ne puis que souffrir ;

Mon coeur même, mon coeur, ne saurait plus gémir :

Il éprouve une paix profonde ;

Comme s'il était seul au monde.


Je ne me connois plus, je ne sais si je suis,

Je n'ai ni force, ni puissance ;

Vos bras, qui me servent d'appuis

Ne m'ôtent-pas ma défaillance.


Je ne saurais vouloir ; je n'ai plus de desir,

Mon âme est morte à toute chose ;

N'est-il pas tems, cher Epoux de mourir,

Et de me réunir à la premiere cause ?


LIVRE II

XVI. Mon âme a désiré avec une grande ardeur vos ordonnances.

RETIRE-toi, va-t'en, amour trompeur,

Je te déteste & je t'abhorre.

Depuis le tems que j'ai donné mon coeur

A ce Dieu Souverain que j'aime & que j'adore,

Je n'ai plus écouté tes profanes discours:

Oses-tu bien venir encore,

Afin de me troubler dans mes chasses amours?

Celui qui tient mon coeur saura bien le défendre.

Quitte ton arc & ton bandeau,

Ou te retire en un pays nouveau :

Les flammes de l'amour qui m'ont réduite en cendre

Font que je ne saurais rien goûter ici bas:

Quand on a connu ses appas,

Peut-on d'un vain objet encor se laisser prendre ?

O mon céleste Epoux,

Mes yeux, mes chastes yeux ne voient plus que vous :

Tous les autres objets sont des objets funèbres

Qui me feroient périr au milieu des ténèbres.


Vous êtes mon bonheur, vous êtes ma clarté;

Je ne connois que vous, souveraine beauté.

C'est vous qui pénétrez le centre de mon âme,

C'est vous qui me brûlez d'une si douce flamme,

Que je n'en veux jamais guérir :

Brûlez toujours mon coeur, ou me faites mourir!





XVII. Daignez, Seigneur, régler mes voies de telle sorte, que je garde la justice de vos ordonnances.

DANS ce terrible labyrinthe,

Si rempli de tours & détours,

Je marche, cher Epoux, sans crainte,

Sur la foi de votre secours.


Je regarde de loin tomber au précipice

Les plus hardis & le plus clair-voiant:

Je vais sans voir & tout mon artifice

Est de m'abandonner aux soins de mon Amant.


Cet aveugle est un grand exemple

De l'abandon & de la foi;

Lorsque de loin je le contemple

Je me sens ravir hors de moi.

Il suit son petit chien & marche en assurance

Sans broncher ni faire un faux pas.

Je suis guidé par votre Providence

Et je pourrois ne m'abandonner pas?


Celui qui compte sur sa force

Sur son adresse & son agilité

Son orgueil lui servant d'amorce

Est-aussitôt précipité.

Qui peut dans un si grand danger


Encor se fier à soi-même ;

Ah, que son audace est extrême !

Vous m'apprites à me ranger

Sous les soins de la Providence

Et cette admirable science

Ne me laissa plus rien à ménager.


Cette vie est un labyrinthe;

Si l'on veut marcher sûrement.

Que notre soi soit aveugle & sans feinte

Notre amour pur, & sans déguisement.


XVIII. Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient point ébranlés.

JE ne suis qu'un ensant, je ne saurais marcher,

Divin Amour, ah, conduis-moi toi-même!

Que ma faiblesse, ô Dieu puisse un jour te toucher:

Qu'elle est grande, & qu'elle est extrême !


Tu m'enseignes les vrais l'entiers

Qui conduisent à la Justice :

Sans ta puissante main je ne vois que bourbiers ;

Ensuite abîmes, précipice.


Je tremble à chaque pas ; ah, viens à mon secours !

Cet appui ne me sert de guère ;

Sans le soutien de mes amours

Je puis à chaque instant retourner en arriere.

Amour, ne m'abandonne pas ;

Règle & conduis toujours mes pas.


XIX. Percez ma chair de votre crainte : car je suis saisi de frayeur dans la vue de vos jugements.

SEIGNEUR, une vile poussière,

Un néant plein de vanité,

Indigne de votre colère,

Doit attirer votre bonté.


Non, non, ce ne sont point vos coups,

Divin amour, que j'appréhende ;

Je ne crains que votre courroux:

Hélas, que ma douleur est grande !


Où puis-je aller pour me cacher?

Ma frayeur augmente sans cesse ;

Car la Justice vengeresse

M'atteindra bien sans me chercher.


Je vois cependant, mon cher Maître,

Que sous ce masque de fureur

Vous voulez vous cacher peut-être,

Mon mal ne sera pas aussi grand que ma peur.


Hélas, je suis si peu de chose !

Voulez vous me perdre à l'instant?

Vous, mon principe & ma premiere cause,

Pouvez me réduire au néant.


Ah, retirez donc votre foudre;

Il n'est pas besoin de vos dards.

Afin de me réduire en poudre,

Il ne faut qu'un de vos regards.


XX. Détournez mes yeux, afin qu'ils ne regardent pas à la vanité.

Tous les plaisirs qu'on estime en ce monde,

S'écoulent plus vite que l'onde ;

Heureux sont ceux qui détournent les yeux

De ce monde flateur, méprisant son langage,

Ils auront un double avantage;

Leur esprit délivré des objets odieux,

Ils peuvent contempler le Monarque des Cieux.

C'est vous, divin Amour, qui faites ces merveilles :

Sitôt qu'on s'abandonne à vous

Vous nous gardez du monde & de ses coups,

Et nous comblez de grâces sans pareilles.

Vous nous faites haïr la folle vanité,

Et nous faites aimer l'auguste Vérité;

Vous conduisez nos pas selon votre sagesse,.

Nous faisant éviter une sade mollesse.

Ah, cachez-moi toujours de cet objet trompeur !

Ce fin & rusé suborneur

Avec ses faux plaisirs enchante,

Et pourroit enlever le coeur de votre Amante.



XXI. Faites que mon coeur se conserve pur dans la pratique de vos ordonnances pleines de justice ; afin que je ne sois point confondu.

Ah, recevez mon coeur, je n'en veux plus d'usage,

Si ce n'est, mon Seigneur, afin de vous aimer:

Accordez-moi cet avantage,

Daignez vous - même l'enflammer.


S'il est entre vos mains vous le rendrez fidèle,

Je n'en abuserai jamais,

Me réglant sur ce qu'il vous plait.

Que votre sainte loi chez moi se renouvelle,

Et que, sans m'éloigner de vos sentiers divins,

Mon coeur soit toujours en vos mains,

Conduisez-le, Bonté suprême :

Faites plus, perdez-le en vous-même.


Qu'il n'en sorte jamais, que je le cherche en vain,

Qu'il soit tout caché de ma vue,

Abimé dans 1'Essence nue ;

Je bénirai toujours, son trop heureux destin.


XXII. Venez, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages.

ALLONS, mon cher Epoux, demeurer au village,

Quittons la ville & l'embarras,

Je veux partout suivre tes pas;

J'aime mieux habiter en quelque antre sauvage.


Là, loin du monde & de son bruit

Je veux t'aimer & te parler sans cesse,

J'aurai le calme de la nuit;

Là je contemplerai ta divine sagesse.


En marchant avec toi je ne puis me lasser,

Tu donnes des forces nouvelles:

Suivant ces routes éternelles

On marche jour & nuit, même sans y penser.


Partons dès maintenant, mon adorable Maître,

Sans plus retourner sur nos pas:

Ah, je m'égarerois peut-être,

Divin Amour, si je ne t’avois pas :


Que dis-je? il seroit vrai sans doute,

Si tu me laissois un moment

Eh, quelle seroit ma déroute,

Si je n'étais guidé par mon fidèle Amant!


XXIII. Tirez-moi : nous courrons après vous à l'odeur de vos parfums.

TIREZ-moi, mon divin Epoux;

Alors nous courrons après vous :

Car la suave odeur de vos parsums célestes

En me tirant de mes langueurs funestes

Me ranime & ravit mes sens :

Ce parfum plus doux que l'encens,

M'invite sans celle à vous suivre :

Sans ce divin parfum je ne saurais plus vivre.


Que vous :êtes novice encore en votre amour,

Répondit l'Epoux à son tour:

Vous voulez des parfums la douceur attirante;

Vous êtes une faible Amante !

Je connois un chemin plus solide & plus court;

Cest celui de mon pur amour.

On ne cherche point là ni parfum ; ni tendresse ;

On est conduit par la sagesse


C'est là que la douleur, la peine, & le tourment,

Distinguent le parfait Amant.

Quoi! voulez-vous marcher sur la rose fleurie,

Quand j'ai dans les tourmens vu terminer ma vie?

Suivez-moi dans les maux, expirez sur la croix:

Vous serez digne de mon choix.


XXIV. Qui vous donnera à moi, ô mon frère, suçant les mamelles de ma mère, afin que je vous trouve dehors, & que je vous donne un baiser, & qu'à l'avenir personne ne me méprise !

AH, qui me donnera mon frère,

Qui suce le sein de ma mère!

Que je le porte sur mon cœur,

Que je l’embrasse avec ardeur !


De ses chastes baisers que s'il me favorise,

Je ne crains plus qu'on me méprise:

Car je veux le mener dehors ;

Là chacun verra mes transports.


Enfant divin, auteur de ma longue souffrance,

Tu ranimes mon espérance ;

Je te trouve à présent; quel excès de plaisir!

Je t'exposerai mon desir ;

C'est de me voir unie avec toi sans partage

Accorde moi cet avantage,

Alors je ne craindrai plus rien,

Paisible possesseur de mon unique bien.



XXV. J'ai cherché dans mon petit lit durant les nuits celui qu'aime mon ame: Je l'ai cherché & je ne l'ai point trouvé.

POURQUOI cherchez-vous dans le lit

Votre Epoux, Amante indiscrette?

En vain vous l'y cherchez dans cette sombre nuit ;

Il ne fait pas là sa retraite.


Avancez-vous un peu, le voilà sur la Croix

Percé de cloux, paré d'épines ;

Vous ne le trouverez jamais que sur ce bois,

Les peines, les douleurs sont ses routes divines.


C'est bien en vain que nous cherchons

Jésus dans le repos d'une indigne mollesse:

Jamais nous ne l'y trouverons ;

Il vit dans la douleur, il meurt dans la tristesse:

Il se fatigue incessamment

Pour gagner l'âme pécheresse ;

Son repos est dans le tourment.


Souffrons, mourons à tout ; nous trouverons sans peine,

L'illustre Epoux de notre coeur.

C'est une recherche bien vaine,

De vouloir dans le lit trouver notre Sauveur.


XXVI. Je me lèverai, je ferai le tour de la ville, & je chercherai dans les rues & dans les places publiques celui qui est le bien-aimé de mon âme ; je l'ai cherché, & je ne l'ai point trouvé.

NON, non, je ne veux plus vivre dans le repos,

Je veux courir partout cherchant celui que j aime :

Je l'ai cherché mal à propos,

Jamais je ne ferai de même.

D'une grande cité je vais faire le tour

Pour lui témoigner mon amour.


Que faites vous, ô folle Amante ?

Ah, que vous cherchez mal, toujours à contretems !

Vous ne suivez que votre pente,

Et vous laissez guider aux sens.

Vous cherchez dans le lit; Jé us est sur la croix :

Il est auprès de vous ; vous courez dans la ville.

Vous vous trompez dans votre choix :

Ne quittez point ce petit domicile.


Aimez; souffrez pour lui; il prendra votre cœur;

Afin d'y faire sa retraite :

Alors vous serez satisfaite,

En tout tems, en tous lieux, possédant ce bonheur.

Vous goûterez la paix même dans la souffrance,

Vous ne désirerez plus rien;

Et votre cœur content de posséder ce bien,

Vous aurez tout le reste avec surabondance.


XXVII. N'avez-vous point vu celui qu'aime mon âme? Lorsque j'eus passé tant soit peu au delà d'eux, j'ai trouvé celui qu'aime mon âme : je le tiens & je ne le laisserai plus aller.

EN m'éloignant de toute créature,

J'ai trouvé mon céleste Epoux :

Quand je suivois trop la nature,

Je me privois d'un bien si doux.

Je le tiens, cet Amant fidèle,

Je ne souffrirai plus qu'il s'écarte de moi;

Je lui jure aujourd'hui une amour éternelle

Et pour jamais l'inviolable foi.


Demeurons, cher Epoux, dans cette solitude,

Je vous découvrirai mes feux:

Je n'y souffrirai point la noire inquiétude :

Vous posséder est le but de mes voeux.


Là séparée & loin de toute chose,

Je vous conterai mes amours :

Ah, faites que mon cœur dans votre coeur repose,

Et qu'il y repose toujours !


XXVIII. Mais pour moi, tout mon bien est de me tenir uni à Dieu, & de mettre toute mon espérance au Seigneur, mon Dieu.

QU'IL m'est bon d'adhérer à vous,

Et d'y mettre ma confiance !

Est-il rien, mon Divin Epoux,

Plus charmant que cette adhérence ?


Là nos coeurs sont unis, nous n'avons qu'un vouloir,

Mon espérance n’est point vaine ;

J'éprouve le divin pouvoir,

Qui veut bien me porter d'une main souveraine.


Je ne crains plus ni peine, ni danger,

Portée que je suis par ce Dieu que j'adore

Que le tourment paraît léger !

Je l'aime d'autant plus, que le plaisir j'abhorre.


Quel changement, grand Dieu, je découvre en mon coeur !

J'aimois la vanité, je la vois déteslable:

Je craignois la moindre douleur;

Le tourment me paraît aimable.

C'est vous, divin Amour, qui m'avez fait ce bien,

Car sans vous je ne pourrois rien.









XXIX. Je me suis reposée sous l'ombre de celui que j’avois tant désiré.

Hélas, que j'ai souffert de peines, de travaux !

J'étais errante & vagabonde,

Je ne trouvois rien dans le monde

Qui pût servir à soulager mes maux.


Heureusement j'ai trouvé sur ce bois,

Celui que mon âme aime:

Par un bonheur extrême,

Mon coeur a fait ce digne choix.


J'ai trouvé mon repos sous cet arbre fertile,

Où l'amour le tient attaché ;

Je l'ai choisi pour domicile,

Mon coeur ne pourra plus en être détaché.


Je me repose sous son ombre,

C'est où j'habite & la nuit & le jour :

Plus ma demeure paroit sombre,

Plus elle a ce qu'il faut pour plaire à mon Amour.


Là je trouve des fruits d'une douceur exquise;

D'autres les trouveroient amers :

Pour moi, j'avoue avec franchise,

Que je n'en ai point vu de tels en l'univers.

XXX. Comment pourrions-nous chanter des Cantiques du Seigneur dans une terre étrangère ?

L' A M E.

COMMENT pourois-je, hélas dans la terre étrangère

Entonner encor de Saints airs ?

Quand j'étais près de vous, mon Seigneur & mon Pere,

Je formois de sacrés concerts.


A présent je laisse ma lyre,

Je ne puis entonner de chansons :

Il saut, il faut que je soupire ;

Mon triste coeur n'a plus de tons.


NOTRE SEIGNEUR.

C'est moi, c'est moi, qui veux que pour ma gloire

Tu puisses chanter en tous lieux :

Car il n’est point de demeure assez noire,

Où l'on ne doive aimer & brûler de mes feux.


L'AME.

Chantons donc, cher Epoux : que l'harmonie est belle

Quand deux coeurs sont bien amoureux

Et leur flamme chaste & fidèle

Que cet accord est merveilleux !


C'est un concert toujours le même,

On n'y trouve point de faux ton,

Jamais on n'apperçoit de Non :

Ce que l'un veut, quand l'amour est extrême,

L'autre répond au même instant:

Jamais de différente note :

O que ce Cantique est charmant,

Que le divin Amour dénote !

Chantons, mon coeur, & la nuit & le jour :

On ne peut trop chanter quand on est plein d'amour,


LIVRE III.

XXXI. Je vous conjure, ô filles de Jérusalem ! si vous trouvez mon Bien-aimé, de lui dire, que je languis d'amour.

O vous ! que j'aperçois, mes fidèles compagnes,

Vous qui parcourez les campagnes,

Si vous rencontrez quelque jour

Mon Epoux, dites lui, que je languis d'amour,

Hélas ! j'ai couru comme vous

Pour rencontrer celui que j'aime :


Tous mes travaux Me sembloient doux

Pour trouver cet aimable Epoux :

Mais à présent ma langueur est extrême.


Mon coeur est pénétré de ses divins appas,

Et je ne saurais faire un pas.

Je trouve mon repos dans l'amour qui m'enchante;

Et ce repos me réduit aux abois.

Hélas ! je cesserais d'être si languissante,

Si j'entendois encor son adorable voix.


Dites lui que je suis mourante ;

Peignez-lui mon tourment, ô mes aimables sœurs

Apprenez-lui que son Amante,

Est prête d'expirer sous le poids des douleurs.


XXXII. Soutenez-moi avec des fleurs, fortifiez-moi avec des pommes : parce que je languis d'amour.

Hélas! je vais mourir, ah ! couvrez-moi de fleurs,

Ne m'abandonnez pas, mes sœurs,

Environnez-moi de ces pommes

Qu'on trouve au jardin de l'Epoux :

Ah! cachez-moi de tous les hommes.;

Et que je sois seule avec vous.


„De quoi peuvent servir, incomparable Amant

,;.Ces pommes & ces fleurs ? Vous êtes languissante ;

„ Il vous faut de l'amour, les Célestes saveurs:

„ Craignez-vous de manquer de fleurs?

„ Ce ne sont plus ces bagatelles

„ Qui maintenant vous doivent soulager:

„Les épines, les croix, ce sont les fleurs nouvelles

„ Dont l'Epoux veut vous partager.

„ Laissez la pomme savoureuse ;

„ Il faut, devenir généreuse

„ Si vous voulez plaire au céleste Epoux;

„ C'est le moyen de l'attirer en vous.






XXXIII. Mon Bien-aimé est à moi, & je suis à lui. Il se nourrit parmi les lis, jusqu' à ce que le jour commence à paraître & que les ombres se dissipent peu-à-peu.

C’EN est fait, c'en est fait, je ne veux plus de fleurs,

Sinon pour faire une couronne

A mon céleste Epoux; & pour lui j'abandonne

Dès à présent tant de fades douceurs.

L'amas de lis qui m'environne

Représente ma pureté ;

Et c est mon Epoux qui la donne ;

Ce qui n'est pas de lui n'est rien que vanité.

Cher & divin Epoux, ah ! gardez vos saveurs;

Ce que vous me donnez, d'abord je le veux rendre:

Ce n'est pas assez de ces fleurs,

Mon coeur est tout à vous, sans jamais le reprendre.

Nous nous réjouïrons au milieu de ces lis,

Jusqu'à ce que le jour revienne ;

Délicieuses sont mes nuits,

Vous permettez alors que je vous entretienne !

Si je suis toute à vous, vous êtes tout à moi,

Mon bonheur, ma joie est extrême.

L'Amour est mon unique Loi;

Vous m'aimez : vous savez, Seigneur, que je vous aime.




XXXIV. Je suis à mon Bien-aimé, & son coeur se tourne vers moi.

MON coeur te suit par tout, ô mon divin Amant!

Comme le fer suit son aimant:

Tu marques sur mon coeur, comme sur la boussole

Par tes regards, par ta parole

Tes adorables Volontés,

Et me tournes de tous côtés.


L'Héliotrope aussi tourne vers la lumière

De son Soleil dont il est amoureux ;

Et ne pouvant quitter la terre,

Il voudroit, comme lui, faire le tour des Cieux.


Mon coeur ainsi converti vers l'amour ;

L'amour est sa vive lumiere :

Il me conduit dans ma carrière,

Il fait & ma nuit & mon jour.


S'il s'éloigne de moi, je suis dans les ténèbres ;

Lorsqu'il est près de moi la nuit devient clarté :

Il m’inspire sa vérité,

Sans lui tous les objets sont des objets funèbres:


Sans lui, je serais dans la mort ;

Il est en moi l'Esprit, la vie :

De tous maux je suis affranchie,

Sans que je fasse aucun effort.


IL EST A MOI, JE SUIS A LUI:

Que cet amour est réciproque !

Rien en cela n'est équivoque,

Puisqu'il en est le ferme appui.


XXXV. Mon âme s’est fondue sitôt que mon Bien-aimé a parlé.

O feu pur & divin, chaleur délicieuse,

Tu détruis une âme amoureuse !

Je fonds sitôt que j'entends la douceur

De cette divine Parole :

C'est elle qui dissout mon coeur

Que l'amour est une admirable école!

L'âme s'écoule en son Seigneur.


Il ne lui reste plus de propre consistance;

Elle se perd & s'abîme en son DIEU:

L'activité d'un si beau feu

Lui donne une entière innocence.


C'est toi, divin Amour, qui fais ce changement;

C'est toi qui fais passer l’âme dans ce qu'elle aime ;

C'est toi qui la réduis en un certain néant,

Elle y trouve le Tout par un bonheur extrême.

Banissons la propriété,

Nous trouverons la vérité ;

Et nous la trouverons dedans la source même.



XXXVI. Car qui a-t-il pour moi dans le ciel, & que désirai-je sur la terre, sinon vous?

APRES ce changement, que pourrois-je vouloir

Sur la terre & dans le ciel même ?

Je ne trouve chez-moi ni désir, ni pouvoir ;

Tout est passé dans ce que j'aime.

Vous êtes, ô mon DIEU ! pour moi le ciel des cieux,

Votre bonheur me rend contente ;

Vous serez toujours glorieux,

Je n'ai donc plus aucune attente.


Tout mon bien est en vous,il ne saurait périr ;

Vous serez toujours adorable :

C'est où se borne mon désir ;

Votre félicité rend la mienne immuable.


O mon céleste Epoux, je ne puis exprimer

Ce que je sens dans le fond de mon âme :

Vous avez daigné l'imprimer

Avec des traits de pure flamme.

Ah ! ne les effacez jamais ;

C'est le comble de mes souhaits !


XXXVII. Hélas! que mon exil est long : je vis parmi les habitans de Cédar. Mon âme est ici étrangère.

QUE mon exil est long, cher & divin Epoux!

J'attends la fin de ma carrière ;

Et votre divine lumiere

Défend de désirer un bien qui m'est si doux.


Je suis dans la terre étrangere,

Dont j'abhorre les habitans ;

Car on ne vous y connoit guère,

Ce qui redouble mes tourmens.

Vos ennemis me sont la guerre :

Cependant j'habite avec eux,

Et je serais sans vous dans un malheur affreux.


Je me retire en solitude :

Je vous raconte mon tourment;

Et je suis sans inquiétude

Au milieu d'un peuple méchant.


Vous n'êtes point aimé, doux centre de mon ame;

Nul ne brûle de votre flamme :

Que c'est être méchant que ne vous pas aimer !

Vous avez daigné m'enflammer ;

Pourquoi me laissez-vous chez un peuple rebelle,

Puis que je ne vis que pour vous ?

Ah ! si jamais mon coeur vous fût fidèle,

Enlevez moi, mon cher Epoux!


XXXVIII. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort?

JE languis dans une prison,

Où je puis, cher Epoux, vous devenir eontraire :

Ah ! voyez mon affliction,

Et, m'empêchez de vous déplaire.


Je suis, hélas ! je suis un homme malheureux,

Encore renfermé dans moi-même,

Qui ne sais rien de généreux

Pour plaire à cet objet que j'adore & que j'aime.


L'Esprit m'attire en haut ; le corps me tire en bas;

Pour moi c'est un combat étrange :

Je voudrois marcher sur vos pas;

Et, malgré moi, mon corps, à ses désirs me range.

Ayez pitié, grand Dieu! de mon malheureux sort ;

Vous connoisrez mon, extrême faiblesse

Tirez-moi de ce corps de mort ;

Je l'attends de votre sagesse.



XXXIX. Je me trouve pressé des deux côtés : car je désire d'être dégagé des liens du corps, & d'être avec Jesus-Christ.

MON cœur vole vers vous ; mon corps tient à la terre ;

Rompez-donc ce lien qui le tient attaché ;

Puisque vous seul le pouvez faire ;

Contre mon oraison, ne soyez point fâché.

O vous ! Seigneur en qui j'espère,

De ma douleur soyez touché,

Vous êtes mon Seigneur, mon Sauveur & mon Pere.

Je délire ardemment pour m'unir avec vous

D'être bien loin de tout le reste :

Vous savez, mon divin Epoux,

Combien ce monde je déteste.

J'y suis cependant malgré moi,

Et j'y demeure en patience :

Votre vouloir sera toujours ma Loi,

Je vivrai par obéissance.



XL Tirez mon âme de la prison, afin que je bénisse votre Nom.

HÉLAS ! mon âme est prisonnière,

Tu pourrois cher Epoux, la tirer de prison;

Tu 'n'écoutes pas ma prière;

J'en suis dans la confusion.


Ah! si par ta bonté tu me tirois de moi,

Cc seroit un double avantage

Car le moi n'est qu'un esclavage,

Qui me rend indigne de toi.


Divin Epoux, doux centre de mon ame,

Ah! c'est contre ce moi que sans fin je réclame ;

Car c'est là la prison trop fatale à mon coeur :

L'autre se porte en patience :

Tirez-moi de moi, cher Vainqueur,

Et je vivrai, quoique dans la souffrance,

Sans me plaindre de mon malheur.





XLI. Comme le cerf soupire avec ardeur après les sources d'eau, de même mon âme soupire vers vous, ô mon Dieu !

LE cerf désire avec bien moins d'ardeur

Les claires eaux d’une fontaine,

Que je ne désire, Seigneur,

L'eau que vous promettiez à la Samaritaine.


Ne me laissez, donc plus languir,

Mon altération est devenue extrême V

ous savez combien je vous aime,

Je ne puis dissérer ce bonheur sans mourir.


Donnez-moi dans ma soif ces eaux intarissables,

Qui produisent en nous un fleuve plein de paix:

Vos bontés sont inépuisables,

Daignez contenter mes souhaits.


En me désaltérant vous me rendrez la vie;

Ah! prenez pitié de mon sort:

Puisque je vous suis asservie,

Venez, ou me donnez la mort.



XLII. Quand irai-je paraître devant la face de Dieu

QUAND me serez-vous cette grâce

De m'appeler auprès de vous ?

Quand sera-ce, ô divin Epoux!

Que vous rendrez mon bonheur efficace ?


Quand me serez-vous voir votre aimable visage ?

Je languis la nuit & le jour :

Si vous acceptez mon amour,

Retirez-moi de l'esclavage.


Vous êtes mon souverain Bien

Mon bonheur, mon centre, & ma gloire:

Hors vous je ne désire rien ;

Vous avez sur mon coeur une entière victoire.


Me voulez-vous laisser longtemps languir,

Auteur de ma pudique flamme ? _

Me voulez-vous laisser longtemps gémir ?

Vous m'attirez, vous enlevez mon âme :

De cet attrait si sort, on seroit trop heureux,

Si l'on pouvoit mourir, & mourir à vos yeux !


Amante trop heureuse, ah que ton sort est beau!

Quoi, tu te crois infortunée !

Pour assurer ta destinée

L'Epoux n'auroit qu'à tirer le rideau.


Mais tu ne comprens pas cet auguste mystére

Si tu savois le trouver par la foi,

Loin d'aspirer à ton heure derniere,

Tu t'abandonnerois au vouloir de ton Roi.


Ce qu'on croit un amour extrême,

Se recourbe encor sur soi-même ;

On veut jouïr de son objet :

La résignation parfaite

Entre les mains de Dieu lui plaît dans son sujet.

Il n'est point honoré par tout ce qu'on souhaite:

Le souhait est l'effet de notre volonté ;

Et l'on doit tout remettre à sa pure bonté.


XLIII. Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe ; & je m'envolerai, & trouverai du repos?

DONNEZ-moi, mon divin Epoux,

Comme à la colombe des ailes,

Afin que je vole vers vous,

Que mes amours soyent éternelles.


Mon esprit & mon coeur ne sont plus sur la terre,

Ils habitent déjà le céleste séjour ;

Détruirez, ô divin Amour! Ce corps pesant qui me resserre.


C'est lui qui me retient encore,

Mon âme est déjà dans les cieux ;

Ah ! faites, Seigneur que j'adore,

Que j'expire devant vos yeux !


Je suis dans une peine extrême,

Et dans une agitation;

Tirez-moi, puisque je vous aime,

Et m'appeliez vers vous, ô Seigneur de Sion!


Là je vous goûterai dans une paix profonde,

Qu'on ne connoit guère ici bas.

Heureux qui séparé du monde,

S'occupe nuit & jour de vos divins appas!




XLIV. Seigneur des armées, que vos tabernacles sont aimables! Mon âme languit et se consume de désir d'être dans la maison du Seigneur.

QUE votre Tabernacle, Amour, est désirable,

Dieu tout-puissant, ô Seigneur des vertus !

Beauté simple autant qu'adorable,

Vous tenez mes sens suspendus.


Vous m'enlevez hors de moi-même;

Je ne sais plus ce que je suis :

Plus mon amour devient extrême,

Et moins je sais ce que je dis.


Hélas ! j'ai perdu la parole,

Parlez pour moi, vous, mon souverain Bien :

Je viens apprendre à votre école

Vous m'instruisez en secret de mon Rien.


Quand je vous cherchois par moi-même,

Je m'appuiois sur mes efforts ;

Mais votre sagesse suprême

En m'apprenant ses merveilleux refforts,

M'apprit aussi comme il faut qu'on vous aime,

Et que je dois modérer mes transports ;

Ils sont trop bas pour la grandeur suprême.





XLV. Fuyez, ô mon Bien-aimé! & soyez semblable à un chevreuil, & à un fan de cerf, en vous retirant sur les montagnes des aromates.

QUE vous m'avez appris une haute leçon,

O trop charmant Docteur, que mon âme est contente

Je n'aime plus à ma saçon

J'entre dans les devoirs d'une parfaite Amante.

Je vous voulois pour moi, mais je vous veux pour vous :

fuyez, fuyez, mon cher Epoux,

fuyez, & faites des conquêtes ;

Je ne serai plus de requêtes

Que pour vos intérêts, que pour le pur amour ;

Allez, courez toute la terre,

Faites partout un long séjour

En parcourant l'un & l'autre hémisphère,

Gagnez cent mille coeurs : mon esprit satisfait

N'aura plus pour moi de souhait.

Que j'étais faible, hélas ! croyant ma flamme pure,

Tout était mélangé d'ordure,

J'étais, en vous aimant, de mon amour la fin ;

Peut-on aimer ainsi le Seigneur Souverain ?


Je vous aime d'une autre sorte :

Et, quoique sans empressement,

Mon amour est cent fois plus forte ;

Elle est pure, elle est simple &sans déguisement.


O mon céleste Epoux ! remportez la victoire.

Sur tous les coeurs dans ce grand univers ;

Je ne pense qu'a votre gloire :

Et quand je souffrirois mille tourmens divers.


Mon coeur, mon triste coeur, ne fera plus de plainte,

Il vous aime à présent sans feinte :

Il n'est plus de division :

J'ai trouvé le secret de l'entière union.


ETRE parfait, indivisible, immense,

Remplissant tout sans occuper de lieu,

Celui qui pleure votre absence

Ignore que vous êtes DIEU.


L'âme Amante de son Dieu.

AMOUR, puissant Amour & vainqueur souverain,

Que tes traits sont charmans, que j'aime tes blessures !

Tire, entame, détruis, n'épargne pas mon sein,

Fais, fais couler mon sang par cent mille ouvertures.


Ne laisse rien qui ne soit tout Divin,

Ote l'impureté, nettoie les ordures,

Bannis ce qui reste d'humain,

Tu veux pour tes enfants des âmes toutes pures.


Ah ! dès qu'un coeur d'acier reçoit en lui tes traits,

Il change aussitôt de nature,

Quittant sa qualité trop dure

Lorsqu'il éprouve tes attraits,

Il ne sent plus en lui que des désirs parfaits.


Fais,ô divin Archer ! dans mon coeur tant de brêches,

Qu'en épuisant toutes tes flèches

Je puisse de même à mon tour

Te blesser de mon chaste amour.


J'ai désiré depuis longtemps,

De voir mon coeur sur cette braise;

Amour, mets-le donc promptement

Dans le milieu de ta fournaise.

Divin amour, que ta céleste flamme,

Consume ainsi mon âme !

N'épargne point mon coeur :

Reduis-le tout en cendre;

Est-il rien de plus tendre,

Que ta sainte rigueur.

O bonheur infini de l'amour Souverain !

Fais donc que dans ce coeur, tes feux croissent sans fin.


L'Amour pénètre & soutient Univers.

AMOUR, qui par vos traits pénétrez l'Univers,

Qui par le même effet soutenez votre ouvrage,

Tout vous montre, ô grand Dieu ! tout vous rend témoignage,

Chaque objet vous produit par cent endroits divers.


(a) Certe l'homme ici bas n'a pas droit de se plaindre

Que vous vous cachez trop à ses faibles regards ;

Vous avec su partout si vivement vous peindre,

Que l'oeil qui veut s'ouvrir, vous voit de toutes parts.


Mais de votre grandeur la marque la plus belle;

Et qui ne dépend point du rapport de nos yeux,

C'est que quand on vous cherche avec un coeur fidèle,

On vous trouve en soi-même encor mieux qu'en tous lieux.


(a) Ces vers sont tirés de Mr. de Brebeuf, avec un peu de changement.




CONCLUSION.

CONCLUONS que la fin de ces tendres soupirs

Est la fin de tous nos désirs.

Que désirer hors vous, mon adorable Maître ?

Les cieux même sans vous, doux Auteur de mon être,

Ne pourroient satisfaire un coeur comme le mien.

Vous êtes mon unique Bien.

Avec vous les douleurs seront mon avantage,

L'enfer même, l'enfer, si j'étais près de vous,

Me seroit un heureux partage,

Ses tourmens me sembleroient doux.

Le Ciel & toutes ses délices

Sans vous me seroient des supplices.


Pour mettre ceci dans son jour,

Disons que tous les lieux lorsque le coeur vous aime

Seront pour lui près de vous tout de même :

Il n'est plus de tourment où règne votre Amour.


Soyez si tranquille, ô mon feu,

Qu'il n'en sorte point d'étincelle :

N'ayons plus de soupirs, de crainte, ni de zèle,

Que pour la gloire de mon DIEU.



LES EMBLEMES D'OTHON VAENIUS SUR L'AMOUR DIVIN

qui représentent les Dispositions les plus essentielles,

DE L'INTÉRIEUR CHRÉTIEN.




PROLOGUE.

ON représente ici l'entretien tout charmant

De l'Amante & de son Amant;

Là leurs mutuelles caresses:

Que de douceurs, que de tendresses !


Je vois d'autre côté des peines, des douleurs,

Des dangers affranchis, des tristesses, des pleurs ;

On y voit des combats, l'abîme, le naufrage,

Les vents, la tempête & l'orage.


Mais où se réduiront tant de tourmens divers ?

Dans un contentement qui surpasse mes vers.

L'Epoux paraît jaloux de sa très chaste Epouse;

Elle est pour son Epoux d'elle-même jalouse :

Elle porte son joug, qui lui semble bien doux

Venant de la main de l'Epoux :

Et la fatale inquiétude

Ne trouble point sa solitude

Seul-à-seul avec Dieu, que d'innocents plaisirs !

Que de langueurs, que de soupirs !

Tout se termine enfin à l'union parfaite,

Qui vient de l'entière défaite

Des sens, de la raison, & de la volonté;

Tout est réduit en unité.


Divine Charité, tu fis ce grand ouvrage ;

C'est de toi, c'est de toi, que l'âme a l'avantage

De plaire à son céleste Epoux,

Et de goûter un bien si doux.


§


O Verbe fait Enfant, ô Parole muette

O Seigneur Souverain de la terre & des cieux,

Devenez aujourd'hui, par grâce, l'interprête

De cette immensité qui se cache à nos yeux.


Je ne vois qu’un Enfant, & c'est le Dieu suprême;

Outre-passons les sens, l'Esprit, & la raison :

Découvrons au travers d’une faiblesse extrême

Le Dominateur de Sion.


Vous cachez vos brillans, vous couvrez vos grandeurs.

Sous les plus faibles apparences

Afin de gagner tous les cceurs :

Surmontez-donc leurs résistances:


§


Divin Enfant, qui méritez

Que tout le monde vous adore,

Faut-il qu’après tant de bontés

Aucun ici ne vous implore ?


On vit dans l'éternel oubli

De vos saveurs & de vous-même

Je souffre de voir qu’aujourd'hui

Personne presque ne vous aime.


On veut passer pour généreux

Dans la plus noire ingratitude:

Enfant, les délices des cieux

Qu'il m’est affligeant, qu'il m'est rude

De ne pouvoir trouver de coeur

Qui soit pénétré de vos flammes,

Et dont vous soyez possesseur

Pénétrant le fond de nos âmes.


Enfant si charmant & si doux,

Ah! rangez tout sous votre empire,

Puisque mon coeur est tout à vous

Accordez-lui ce qu’il désire.


§


Les eaux de Siloë si calmes & tranquilles,

Par un affreux malheur,

Se glacèrent un jour, & ses lavoirs utiles

En rochers transparents changèrent leur liqueur.


L'absence du soleil fit d'un cristal liquide

Une glace, solide :

Le séjour de la paix était rempli d'horreur.

Mais ce divin Soleil par un retour aimable,

faisant ressentir sa chaleur,

Rendit à mon esprit un calme délectable

Et la paix à mon coeur.



I. Nous devons aimer Dieu sur tout.

Non, le coeur ne sauroit comprendre

Les biens que vous lui préparez ;

L'oeil ne peut voir, l'oreille entendre

Ce dont vous récompenserez

L'Âme amante & qui vous adore :

Mais, ô Beauté ! que l'on ignore,

Le coeur, en ne comprenant pas,

Trouve que son Amour extrême

Pour tant d'adorables appas

L'invite à sortir de lui-même.


Il sait que vous êtes un Bien

A qui, Seigneur, tout autre cède,

Puis qu'aussitôt qu'on vous posséde,

Le coeur ne demande plus rien.


Enfin éclairé de la foi

Il sent tout défaillir en soi,

Lumineux, en son indigence,

En perdant toute intelligence

Il comprend qu'un souverain Bien,

Renfermant tout en soi par un bonheur extrême,

Doit tout rendre heureux par soi-même.

C'est tout dire en ne disant rien.


Sur le méme sujet.

O Suprême grandeur, immense vérité,

Que nul ne peut concevoir ni comprendre !

Sublime profondeur, abîme de Beauté,

Faites qu'à vos attraits nos coeurs viennent se rendre!


Vous êtes au-dessus du plus sublime Amour :

L'Amour le plus parfait sent bien sa défaillance,

Il se voit bien petit ; mais il espère un jour

De pouvoir s'abîmer dans votre suressence.


Que j'ai de joie, ô Dieu ! de vous savoir si grand,

Que la foi ni l'amour ne puissent vous atteindre !

Je m'abîme & me perds dans un vaste néant ;

Là je puis contempler, & vous aimer sans craindre.



II. Il nous faut commencer.

ENSEVELI dans la misère,

Accablé de mille péchés

Où tous mes sens sont attachés,

J'étais près de périr : mon charitable Pere,

Touché de tant de maux divers,

Me tend une main secourable,

Ouvre mes yeux, brise mes sers.

Pour faire un homme heureux d'un homme misérable

Il ne demande rien que mon consentement :

Mais une fausse erreur, qui me flate & m'enchante,

Me fait préférer mon tourment

A sa bonté si tendre & si touchante.


Ah ! que je hais ce coeur, que je le trouve ingrat !

Seigneur, montrez votre puissance,

Arrachez à ce scélérat

Même la liberté de faire résistance.


Sur le même sujet.

Vous m'avez retiré de mon égarement,

Vous m'avez envoyé votre pure lumiere,

Quand je faisois, hélas ! tout mon contentement

De ce qui pouvoit vous déplaire :

Lorsque j'étais plongé dans l'abîme des maux

Sur le point d'un triste naufrage,

Me prenant par la main vous me tiriez des eaux,

Quand des flots mutinés j'allais sentir la rage.


Que ne vous dois-je point pour un si grand bienfait ?

Je vous offre, Seigneur, & mon âme & ma vie.

Punissez, je le veux, mon insolent forfait,

Pourvu qu'elle vous soit toujours assujettie.


Ah ! ne souffrez jamais qu'elle soit loin de vous,

Elle appartient à vous, son Sauveur & son Pere

Qu'elle éprouve plutôt votre juste courroux,

Que de pouvoir encor un moment vous déplaire.



III. L'Adoption vient de l'Amour.

L'AMOUR me présente à son Pere,

Le Pere me reçoit en faveur de son Fils,

Le Fils me traite comms frère,

Il partage avec moi le bien qu'il a conquis.


Heureuse ADOPTION, qui donne l'héritage

Au vil esclave du Démon,

Et lui donne droit au partage

De l'unique Héritier de la sainte Sion !


LE PERE y donne un Fils pour sauver un esclave,

LE FILS lui donne & rend l'esclave racheté,

L'ESPRIT SAINT associe à ce divin conclave

Le serviteur par LE PERE adopté.

O Mystère d'Amour ! qui te pourra comprendre,

Que le TOUT pour le RIEN daigne en terre descendre,

Se faire Homme pour qu'il soit Dieu!

Taisez-vous, ma Raison, soyez dans le silence,

C'est ici le tems & le lieu

De ne laisser parler que la Reconnaissance.


Sur le même sujet.

Qui le croiroit, Seigneur ? après tant de bontés,

Que je ne reconnus que par l'ingratitude,

Vous me prenez, vous m'adoptez,

Vous dissipez ma noire inquiétude.


Au fort de la douleur d'un repentir cuisant

Que causoit ma première vie,

Vous m’adoptez pour votre enfant,

Vous me calmez le cœur; & mon âme affranchie

Trouve qu'en un instant vous brisez ses liens.

Oui ce coeur rétréci se trouve presque immense,

Et vous l'avez comblé de biens ;

Il goûte de son Dieu dans tous lieux la présence.


Bien Souverain, douce Paternité,

Prémices d'un céleste gage,

Commencement de vérité,

Je vous goûte déjà comme l'heureux partage,

Que Dieu promet à ceux qui quittent tout pour lui,

Qui renonçant à tout autre héritage,

Le prennent seul pour leur unique appui.


IV. L'Amour est droit.

L'AMOUR sonde le coeur humain,

Il veut une volonté pure,

Et reconnoit à la droiture

Si l'Amour qu'on lui porte est Amour Souverain.


Pour peu qu'il penche vers la terre,

Pour peu qu'il s'éloigne de lui,

Qu'il cherche en soi-même un appui,

Il ne peut point passer pour un Amant sincère.


Quand le coeur aime purement,

Vers le divin Objet il tend incessamment :

Le reste lui paroit comme l'éclat du verre,

Aussi frêle que décevant.


Il est vrai que du coeur l'amour seul est le poids ;

Tel est l'amour tel est le choix.

Donne, donne, à mon coeur, grand Dieu, la rectitude ;

Il sera sans penchant & sans inquiétude ;

N'envisageant que ta bonté

Son unique penchant sera ta Vérité.


Sur le même sujet.

L'Amour pur & parfait est une flamme droite,

Qui ne penche d'aucun côté ;

Cet Amour a ce qu'il souhaite

Ne voulant, mon Seigneur, que votre volonté.


Cet Amour tout divin n'a qu'un objet aimable,

Dieu seul est sa force & son poids ;

Tout ce qui n'est pas Dieu lui paraît détestable,

Il est fixe en son premier choix.


Pur, net, & dégagé de l'humaine nature,

Il tend sans cesse à ce sublime objet,

Sans se courber vers soi, ni vers la créature :

Ce qui n'est pas son Dieu lui semble trop abjet.


Il s'éléve en son sein au-dessus de soi-même,

D'un vol rapide il traverse les cieux ;

C'est d'un amour jaloux qu'il aime

Cet objet noble & glorieux.


Il ne saurait souffrir ni penchant, ni partage,

Cruel, impitoyable, il dépouille de tout.

Comprends, ou crois du moins, ce sublime langage;

Eprouve-le : le pur Amour peut tout.



V. L’Amour est éternel.

QU'ON est heureux en vous aimant,

Puisqu'on aime éternellement.

Tout ce qui n’est pas vous, & qu'on voit dans le monde,

Est plus inconstant que n'est l'onde.


Les plaisirs d'ici bas n'ont qu'un fard décevant,

Les honneurs & les biens passent comme le vent:

Vous demeurez toujours, vous êtes immuable,

Tout ce sue vous donnez est charmant & durable:

Et lorsqu’un jeune coeur se livre à votre amour

Vous payez ses soupirs par un heureux retour.


Cet amour est exempt de faiblesse & de crainte,

Il est sincère, il est sans feinte:

Lorsque vous enflammez, vous ressentez les feux;

Quand vous liez mon coeur, je vous tiens dans mes nœuds.


Ce réciproque amour est constant & fidèle

Sa chaîne est éternelle :

Tl est grand, i1 est saint, il est victorieux,

Et de plus il est sûr d'être toujours heureux.


Sur le même sujet.

Cent fois je vous jurois un amour éternel,

Divin Epoux, qui ravissez mon âme :

Vous me dites : c'est moi qui le puis rendre tel,

Et te faire brûler d'une immortelle flamme.


Je le sais, mon Seigneur, répondis-je à l'instant;

Je ne compte que sur vous-même ;

Rendez mon coeur toujours constant,

Et m'apprenez comme on vous aime.


L'Amour en ce moment vint, s'approcha de moi,

Faisant un cercle indivisible ;

Ce cercle est l'Amour pur, & la plus sombre foi,

Qui ne peut rien admettre de sensible.


Cependant, cher Amour, j'aperçois dans vos yeux

Un je ne sais quoi qui m'enchante;

Un langage délicieux

Enléve en un instant le coeur de votre amante.


Vous lui tenez la main & par de doux souris

Vous flattez ses cuisantes peines:,

Vous apaisez tous ses soucis ;

Et ses larmes loin d'être vaines

Lui causent des biens insinis.




VI. L'Amour de Dieu est le Soleil de l'Âme.

QUE vos raisons, cher Epoux de mon coeur,

Eclairent, pénètrent mon âme :

Soyez mon unique vainqueur,

Que je brûle à jamais de votre douce flamme!


Quemon coeur est charmé de vos divins attraits!

Que je le trouve heureux d'être sous votre empire!

C'est un délicieux martyre

Que d'être blessé de vos traits.


Plus vous blessez, plus on vous aime;

J'adore même la rigueur

Qui fait que m'ôtant à moi-même,

Vous ne me laissez rien de doux ni de flatteur.

Plus de moi ! rien que vous ! que tout objet s'efface !

Je me seus élever par une noble audace:

Tout ce qui n'est pas vous, est indigne de moi.

En vous seul mon espoir se fonde ;

Content de vous avoir pour Roi,

Avec mépris je vois tout le reste du monde.


Sur le méme sujet.

O rayon ténébreux de ce sublime Amour,

Vous percez de vos traits jusqu'au fond de mon âme !

O nuit, plus belle que le jour,

Qui consumez mon coeur d'une secrète flamme !


Mignarde main, toucher flatteur,

Qui m'enlevez hors de moi-même !

Je ne retrouve plus mon coeur,

Il est passé en ce qu'il aime.


N'étoit-ce pas assez de voir vos yeux charmans

Sans y joindre des traits de flamme, afin d'enlever vos amans,

Et pénétrer jusqu'au fond de leur ame?


Quoi ! faut-il tant de traits pour enlever mon coeur ,

C'étoit assez d'une ouverture.

Vous l'avez conquis, doux Vainqueur,

Il ne faut pas d'autre blessure.


VII. L'Amour se voit comblé de grande récompense.

JE te l'avois bien dit, Amante fortunée,

Quel seroit un jour ton bonheur:

Quelle admirable destinée !

Dieu se donne à celui qui lui donne son coeur

Tu lui donnes le lien, il se donne lui-même ;

Il est ton Créateur, son amour extrême

Le rend ton débiteur.


O l'admirable récompense !

Si l'on est trop payé d'un jour de sa présence,

Qu'est-ce qu'être éternellement

Epouse de celui que les Anges révèrent,

En qui tous les hommes espèrent,

Et fondent leur bonheur & leur contentement ?


Sur le même sujet.

L'Amour est un bien infini,

Qui porte en soi sa récompense :

Heureux le coeur auquel il est uni,

Et qui vit sous sa dépendance !


L'Amour est DIEU, qui se donne à mon coeur

Lors que je l'aime sans partage :

Mon salaire est sa gloire & son honneur,

L'Amour ne veut rien davantage.


Les saveurs, les plaisirs, pour un coeur généreux

Se convertiraient en supplice

Que souffrir pour l'Amour est bien plus glorieux,

Et s'immoler en sacrifice !


Je vous aime pour vous, ô mon unique espoir !

Cet Amour souverain est une récompense

Pour l'amant qui fait son devoir,

Et qui se plaît dans la souffrance,

Qui sait pâtir son Dieu, dans les biens, dans les maux,

Dont l'amour est invariable

Dans les douceurs, dans les travaux,

Sans discerner l'âme du délectable.

C'est cet Amour parfait qui produit dans les cœurs

Le Verbe-Dieu comme au sein de Marie;

L'Amour la fit mère de son Sauveur.

Que ta puissance, Amour est infinie!



VIII. L'Amour instruit.

ENTEIGNE-moi mon divin Maître,

De bien faire ta volonté:

Eternellement je veux être

Docile aux lois que prescrit ta bonté.


Cette doctrine incomparable

N’a rien que de sacré, n'a rien que de divin ;

Que mon coeur ainsi qu'une table

En sois gravé de ta divine main !


Cette loi nous apprend à quitter toute chose ;

Pour suivre son législateur.

Les préceptes sacrés que l'Amour nous propose

Sont solides, sont doux & n'ont rien de flatteur.


Qui les suit y trouve la vie,

Qui les fuit rencontre la mort :

Qui les suit par Amour, éprouve que son sort

Devient digne d'envie :

Puisque ce Maître tout divin

Pour prix donne un bonheur qui n'a jamais de fin.


Sur le même sujet.

Enseignez-m.oi, mon adorable Maître,

Mon coeur écoute, il est tout préparé;

Votre leçon doit me faire renaître :

Ah ! serai-je bientôt de ce MOI séparé ?


Et nuit & jour j'ai l'oreille attentive

A ce qu'il vous plaira, Seigneur, de m'enseigner :

Il faut que votre main dans notre coeur écrive

Ce qu'il ne doit pas ignorer.


La loi d'Amour n'a point d'autre salaire

Que l'Amour-même ; il renferme tout bien:

Celui qui veut retourner en arrière,

N'a point l'Amour pour docteur, pour soutien.


C'est trop peu que ma loi soit écrite en ton livre,

Il faut que je la grave au milieu de ton cœur.

Divin Amour à vous seul je me livre,

Agissez comme Maître & comme Créateur.


Donnez-moi cet Amour que vous daignez m'apprendre :

L'expérience est au-dessus de tout.

Hélas ! que puis-je, moi, qui ne suis rien que cendre ?

Le moindre contretems sans vous me pousse à bout.


Sur le même sujet.

Heureux celui que le Seigneur enseigne,

Qu'il instruit de sa volonté !

Quand on connoit sa vérité,

Ah! que tout le reste on dédaigne!


Si nous écoutions bien au fond de notre coeur

La voix de ce charmant Docteur, .

La personne plus ignorante

Seroit en peu de tems savante,

Et saurait le secret d'aimer Dieu purement.

Toi seul, Amour divin, peux me rendre savant.



IX. L'Amour est un trésor très-cher & précieux.

OU l'on met son trésor on met aussi son cœur:

Si ton trésor est Dieu, Dieu seul est ta richesse :

C'est là qu'on goûte un assuré bonheur,

Possédant la vraie sagesse.

Le monde a des appas trompeurs,

Qui chatouillent l'esprit, mais le laissent tout vide :

L'Amour divin a des saveurs,

Dont la douceur est charmante & solide.


Le monde nous promet, & ne nous donne rien :

Jésus nous donne toutes choses ;

On trouve en lui le véritable bien,

Le monde a plus d'épines que de roses:

Vous serez, ô mon Dieu! mon trésor précieux,

A tout autre qu'à vous je veux fermer les yeux.


Sur le même sujet.

L'Amour est mon trésor, tout mon bien est en lui;

Il est mon bonheur, ma richesse ;

Il est ma force & mon appui,

Sans lui je ne suis que faiblesse.


Richesses d'ici bas, que vous me dégoûtez

Vain honneur, toi fade mollsse

Dont les hommes sont enchantés,

Vrais opprobres de la sagesse !


O pauvreté d'esprit ! vous êtes mon trésor;

C'est vous qui donnez l'Amour-même :

Vous ne coûtez aucun effort;

Mon trésor est en ce que j'aime.


Où j'ai placé mon coeur, j'ai placé tout mon bien:

Si c'est mon Dieu qui le posséde,

Il m'est tout : je ne veux plus rien,

Ce qu'on estime je lui cède.


Je trouve en lui l'honneur, les biens, le sainteté,

Mon bonheur, mon centre, & ma gloire ;

Je trouve en lui la vérité ;

Le reste est hors de ma mémoire.


Le mépris m'est honneur, la pauvreté tout bien,

Mon plaisir est dans la souffrance ;-

La faiblesse fait mon soutien,

L'Amour est ma persévérance.


X. L’Amour est pur.

Qui de l'Amour divin connoit la pureté

Evite le péché, fuit la moindre souillure,

Ne cherche que la vérité ;

Tout ce qui n'est pas Dieu lui paraît imposture.

Regarde en ce miroir la pure charité,

C'en est la fidèle peinture :

La moindre tache en ternit la beauté.


Un souffle empêche que l'image

Ne s'y voie parfaitement :

Lorsque du pur Amour on fait un saint usage,

On voit tous les objets tels qu'ils sont sûrement;


On ne voit rien en Dieu qui ne soit Dieu lui-même

On cesse d se voir, par un bonheur extrême :

Tout disparait, il ne reste que Dieu,

Dieu par tout, Dieu tout, en tout lieu.


Qui le voit toujours de la sorte,

N'a plus d'yeux que ceux de la foi :

Son Amour est tout pur, son Espérance est forte

Alors sa Charité le porte

Dans le sein de son Roi.


Sur le même sujet.

L'Amour, ainsi qu'une glace très-pure,

Représente l'objet tel qu'il est à nos yeux,

De ce que nous aimons empruntant la figure;

Quand on n'y voit que Dieu, que le coeur est heureux !

Mais de l'Amour sacré la glace merveilleuse

Se ternit d'un moindre respir,

Un détour de l'âme amoureuse

Dérobe cet objet qui saisoit son plaisir.


Ah ! faites que mon coeur comme une belle glace

Vous dépeigne sans fin, Objet rare & charmant !

Ce doit être l'unique grâce

Que peut vous demander un véritable amant.


Sur le même sujet.

Ce miroir représente encore,

Que quand le coeur est enflammé

De ce beau feu qui le dévore,

Un autre coeur est allumé

De cette flamme pénétrante ;

Car la réverbération

D'un coeur déjà dans l'union

Doit embraser le coeur d'une autre amante.


XI. Dans l'Unité se trouve le parfait.

L’Amour sacré ne souffre aucun partage,

Il est simple, il est Vérité;

Lui seul à l'avantage

De tout réduire à l'unité.


En Dieu toutes choses sont unes,

Il n'est rien hors de lui que la division,

Que troubles, qu'infortunes ;

Le calme & le bonheur ne sont qu'en l'Union.


JÉsus la demanda pour les siens à son Pere

C’est ce calme divin qu'il donne à ses amis.

Admirable Unité, L'UNIQUE NECESSAIRE!

C'est toi qui rends en Dieu tous les coeurs affermis;

C'est toi qui rends douces les peines,

Qui rends légers les plus rudes travaux :

Tu romps de tes captifs les chaînes,

Et tu leur fais trouver du plaisir dans leurs maux.


Sur le même sujet.

La fin de l'Amour pur est l'union intime,

Où cet Amour conduit par des chemins rompus :

La croix & le mépris, non la gloire & l’estime,

Est le chemin sacré ; tout autre est superflu.


DIEU SEUL, un seul Amour, réunit toutes choses :

Ce point unique est le souverain bien.

L'Amour nous fait passer en notre unique cause,

Où Dieu, notre principe, est moteur & soutien.


Admirable union de Dieu, de l'âme amante !

Il s'en fait à la fin un mélange divin.

L'âme sans rien avoir est ferme, elle est contente,

L'Amour la transformant en son Bien Souverain.


Elle ne paraît plus, cette Amante chérie,

Dieu seul opère en elle ; & dans son unité

Elle est si sort anéantie,

Qu'on ne discerne plus que l'Amour-vérité.


XII. L'Amour a ses divins combats.

Qu’EST-ce qui paraît à mes yeux ?

S'agit-il de la terre, ou s'agit-il des cieux ?

Qui remportera la victoire ?

Le vainqueur aura-t-il la gloire ?

Je ne sais que penser de ce nouveau combat,

Quel est le Capitaine, & quel est le soldat ?


Si je pouvois entier dans ce duel célébre,

Je mettrois mon bonheur dans ma captivité.

Ce divin Conquérant n'a-t-il pas mérité

Qu'en tous lieux sa gloire on célébre ?

Mais si je demeure vainqueur,

Il devient mon captif & je gagne son coeur ;

En perdant contre lui, je gagne la viétoire

Ou vainqueur, ou vaincu, il a toute la gloire.


Sur le même sujet.

Contre qui combas-tu, trop téméraire amante ?

Contre ce Dieu puissant qui gouverne les cieux ?

Une herbe faible & chancelante

Peut-elle résister à ce Victorieux ?


Je ne dispute pas pour avoir la victoire ;

Je sais qu'il est le seul puissant & fort.

Si jc combas, ce n'est que pour sa gloire ;

C'est pour lui seul que je fais cet effort.


Si je pouvois remporter cette palme

Ce seroit pour l'en couronner.

S'il possède déja mon âme,

Pourrois-je la vouloir que pour la lui donner ?


Divin Amour, remporte la victoire,

Je cède à toi sans avoir combattu.


Combas, combas ; je sais tirer ma gloire

De ta faiblesse, & non de ta vertu.




XIII. L’Amour aime le réciproque.

QU'Aperçois - je ? l'Amour, qui blette son Amante,

Et qui se laisse aussi blesser d'elle à son tour !

Le coeur percé de traits & la face riante,

Elle paraît contente,

Et prend de nouveaux traits pour porter à l'Amour.


Si ces coups sont mortels,-

Que la mort est aimable !

Et s'ils ne sont pas tels,

Qu'il seroit désirable

De recevoir des coups

Si charmants & si doux !


Amour fais-moi souvent de pareilles blessures

Les coups qui partent de ta main,

Malgré mes peines les plus dures,

Sont pour mon coeur un baume souverain.


Sur le même sujet.

D'un réciproque Amour voyons les combattants :

J'aperçois diverses blessures :

Ils mettent leurs contentements

Dans leurs profondes ouvertures.

Leurs corps jonchés de flèches,

Leur visage riant

De se voir mille & mille brèches,

Est quelque chose de touchant.


Leur carquois paraît plein, avec leur arc tendu,

Tout prêt à décocher encore ;

Mon esprit en est suspendu,

Et j'admire ce que j'ignore.


L'Amante va mourir, l'Amant est immortel;

Il blesse pour guérir ; s'il tue, il rend la vie :

Divin Amour, non, tu n'est pas cruel,

Et mourir de ta main est mon unique envie.


XIV. La vertu n'est que de l'Amour la marque.

DE toutes les vertus l'Amour seul est la source

Il les fait naître dans nos coeurs,

Ainsi que le Soleil fait naître mille fleurs

Dans sa brillante course.


Le feu du Saint Amour par sa douce chaleur

Produit en nous la force & la prudence,

La justice & la tempérance,

La chasteté, l'humble douceur.


La charité, qui les vertus couronne,

En est aussi le fondement :

Si tu les veux avoir, aime sincèrement,

Puisque c'est L'AMOUR qui les donne.


Sur le même sujet.

O Charité divine ! il faut que tout vous cède ;

Vous renfermez en vous les plus pures vertus.

Sitôt, Amour, qu'on vous possède

Tout ce qui n'est point vous nous paraît superflu.


On souffre avec plaisir mille tourmens divers,

On tâche bien souvent d'accroître son supplice :

Hors de vous tout languit en ce grand univers,

On préfère aux plaisirs la divine justice.


On ne veut rien pour soi, l'on veut tout pour mon Dieu;

La plus pure vertu c'est cet Amour suprême.

Qui ne brûle d'un si beau feu,

Ignorera, Seigneur, comme il faut qu'on vous aime.


XV. C’est de deux volontés le concours unanime.

QUE nous aurions de force & de puissance,

Si loin de partager sans succès nos désirs,

Une sincere obéissance

Faisoit nos innocens plaisirs !


Quand on vit sous la dépendance

De la Suprême volonté,

On trouve une prompte assistance

Dans le soin que prend sa Bonté.


Le plus pesant fardeau devient charge légère

Assuré d'un pareil secours ;

Loin de traîner ses jours

Dans la triste misère,

On trouve même au milieu des tourmens

De doux contentements.


L'amour-parfait ne compte pas pour peine

Ce qu'il fait pour son Roi;

Et sa volonté Souveraine

En tous tems est sa loi :

Rien ne le satigue ou le gêne,

Tout cède à cet Amour, & tout cède à sa Foi.


Sur le même sujet.

Quand notre volonté veut tout ce que Dieu veut,

L'homme faible est surpris de sentir ce qu'il peut:

Plus il est faible en soi, plus il trouve en Dieu-même,

Soumis à son vouloir, une force suprême.

Rien ne lui coûte plus ; la peine & les tourmens

Dans le vouloir divin sont des contentements.

Ce qui fait ma douleur, ce qui fait mes traverses

C'est de trouver en moi des volontés diverses.

Ce qui fait tous les maux c'est la division :

La paix & le bonheur sont en cette union.


Ordonne de mon sort, ô Volonté suprême!

Et je serai toujours pour toi contre moi-même.

Les plus rudes tourments ne m'étonneront pas,

Si ton divin vouloir règle & conduit mes pas :

Et des chemins jonchés de ronces & d'épines

Seront à mon Amour sentiers, routes divines.



XVI. C'est en haut qu'il regarde.

L'AMOUR parfait ainsi que cette fleur

Se tourne incessamment vers la Beauté Suprême ;

Sans que jamais il se voye soi-même,

Il ne voit que DIEU SEUL qui possède son cœur.

Cette fleur du Soleil sans cesse suit le cours,

De même cette âme docile

Le vouloir divin suit toujours ;

Il est sa force & son asile.


Jamais on ne la voit vers nul autre côté

Se tourner, arrêter la vue :

Cette âme est tous les jours tendue

Vers la céleste vérité.

DIEU SEUL fait son plaisir, DIEU SEUL fait sa richesse,

Tout ce qui n'est pas lui ne la saurait toucher :

Je vois bien que sans trop chercher,

Elle a trouvé la solide sagesse.


Sur le même sujet.

Mon coeur tourne sans fin vers son divin Soleil,

Il ne peut plus voir autre chosç :

Il suit incessamment cet objet sans pareil,

Qui le meut & qui le repose.


Quand le coeur est épris de l'Amour de son Dieu,

Il ne trouve plus rien d'aimable :

Par un simple regard en tous tems, en tout lieu,

Il suit sans s'arrêter ce Soleil adorable.


Il ne pense qu'à lui, l'aimant uniquement

Rien ne divertit sa pensée

De cet objet rare & charmant:

De tout le reste alors l'âme est débarrassée.


O souverain bonheur de n'avoir plus que Dieu!

Son amour possède notre âme ;

Et la possède sans milieu.

Heureux qui brûle de sa flamme !


Sur le même sujet.

L'Héliotrope suit sans cesse son Soleil ;

Mon cœur suit son Dieu tout de même:

Son Amour pur & sans pareil

Me transsorme en celui que j'aime.


Non, je ne saurais plus divertir ma pensée

De ce Dieu. si parfait, si grand,

De ce qui n'est point lui je suis débarrassée :

C'est lui qui fait mon mouvement.


Etre immense & puissant, adorable Lumiere,

Source d'Amour, de vérité,

En éclairant mon cœur tu fermes ma paupière

A ce qui n'est que vanité.





XVII. Il s'accroît sans inclure.

LORSQUE le coeur comme une glace pure

Reçoit l'impression de ce divin Soleil,

Son feu croît sans mesure ;

Et ce feu sans pareil.

Est plein d'une douceur charmante

Qui brûle en paix sans causer de douleur:

L'âme est gaie & contente

Bien qu'au milieu de sa plus grande ardeur.


Divin Amour, ô que ta douce flamme,

Consume ainsi mon âme !

N'épargne point mon coeur :

Réduis le tout en cendre,

Est-il rien de plus tendre

Que ta sainte rigueur ?


Tu viens me nettoyer de ce qui t'est contraire,

Tu m'embellis, tu me combles de paix,

Tu me mets en état de pouvoir désormais

parfaitement te plaire :

O bonheur insini de l'Amour Souverain !

Fais donc que dans mon coeur tes feux croissent sans fin.


Sur le même sujet.

Lorsque le coeur est pur comme une belle glace,

Et que sans cesse il s'expose à son Dieu,

Il brûle & sent croître son feu,

Son Amour devient efficace.


S'exposer devant Dieu, marcher en sa présence

Par la pure & simple oraison,

Se laisser à sa motion,

Joindre l'amour à la persévérance ;

On sentira bientôt tout le coeur s'allumer :

Le feu qui vient du ciel est une flamme pure.

Mon coeur, laissons-nous enflammer,

Ne donnons rien à la nature,

Nous saurons le grand art d'aimer.


XVIII. Préférable à l'amour & de Père & de Mère.

QUI ne quitte pour moi

Ce qu'il a de plus cher, & même Pere & mere,

Jamais ne me peut plaire,

Ni me donner des preuves de sa foi ;

Mais celui qui pour mon Amour

Toute chose abandonne,

Mérite la couronne,

De l'éternel séjour.


Si je tiens encore à la terre,

Amis, biens & parens, hélas ! ce triple noeud

M'accable de misère

Et me rend indigne de Dieu.

Mais si je laisse toute chose

Pour suivre mon JÉsus & mourir sur la croix,

Qu'il soit & la fin & la cause

De ce si juste choix

Il couronne ses dons couronnant nos mérites

D'un bonheur si parfait qu'il n'a point de limites.


Sur le même sujet.

Lors qu'on quitte pour Dieu ce qu'on a de plus cher,

Que la chair & le sang ne peuvent nous toucher,

L'Amour nous devient toute chose.

Laissons biens & parens, tout ce qui n'est pas lui

Lorsque nous perdons tout appui,

En lui notre âme se repose.

Il se donne pour prix de la fidélité

A tout abandonner pour l'aimer & le suivre

En perdant tout on a la vérité ;

Mourant à tout, on apprend à bien vivre.


XIX. L'Amour est le lien de la perfection.

QUE ces noeuds sont charmans & qu'ils sont précieux !

Qu'ils sont dignes d'envie !

Par eux l'âme se voit unie

Au Seigneur Souverain de la terre & des cieux.


Sacré noeud, dont l'Amour s'unit à son Amante,

Par un excès de charité !

Il la rend dans le tems déjà participante

Du bonheur de l'Eternité.


Que cette chaîne est belle, Puisqu'elle est éternelle !

Laissons-nous donc lier de ces charmans liens,

Puisqu'ils sont immuables,

Puisqu'ils sont tout divins.


Ils sont tout désirables

Ces noeuds sacrés & doux

De mon Divin Epoux :

O qu'ils sont présérables

tout ce que le monde a de biens & d'appas !

Que je les trouve aimables !

Le rigoureux trépas

Ne dissout, ne rompt pas

Ces noeuds bien que si tendres,

Puisque le feu sacré brûle encor sous nos cendres.


Sur le même sujet.

Divin noeud de la charité,

Inviolable Amour, centre de l'unité,

Que vous êtes puissant pour attacher mon âme

Je ne sens plus les jeux de ma première flamme

Un objet infini qui me tient sous ses Loix,

Un Amour sans défaut, sans désir & sans choix,

Une vaste & pure lumière,

Me lie incessamment à la cause première.

Mon Amour a rompu mes malheureux liens,

Afin de me lier des siens.

Depuis ce tems heureux, n'étant plus à moi-même,

Je suis tout à celui que j'aime.

Ah ! ne brisez jamais ces liens fortunés ;

Amour, je suis perdu, si vous m'abandonnez.


XX. Il est vainqueur de la nature.

JE ne crains la nature

Quelque mal que j'endure,

Puisque l'Amour sacré veut être mon appui :

Sûrement avec lui

J'emporte la victoire ;

Mais s'il en a lui seul toute la gloire,

Il couronne ma foi,

Et partage avec moi

Le fruit de ses conquêtes ;

Nous faisons mille fêtes,

Et ce charmant Vainqueur,

Pour prix de tant de biens ne veut que notre coeur.

Prenez-le, cher Amour, ô prenez-le vous-même !

Commandez qu'il vous aime.

Quoi ! saut-il un commandement

Pour aimer ce Vainqueur charmant ?

Ah ! que le malheur est extrême

De ne vous point aimer ! Hélas !

Peut-on bien vivre & n'être pas

Tout transporté hors de soi-même,

Voyant qu'un Vainqueur si charmant,

Nous donne de l'aimer l'exprès commandement ?


Sur le même sujet.

Retirez-vous de moi, séduisante nature,

Vous ne pouvez donner les plaisirs qu'en peinture.

Le seul Amour sacré peut faire mon bonheur :

C'est lui qui satisfait & mon âme & mon coeur.

O toi ! divin Amour, remporte la victoire,

Bannis cette ennemie, & ce sera ta gloire.

Retirez-vous de moi, plaisirs bas & trompeurs,

Vous venez me flatter, malheureux séducteurs.

L'Amour, l'Amour de Dieu sait me rendre fidèle,

Et cette Amour devient une Amour éternelle.

Taisez-vous, sentimens ; je ne veux que la foi:

La foi, la croix, l'amour m'uniront à mon Roi.



XXI. Il nous garde du mal.

Non, non, je ne crains plus ni les vents, ni l'orage,

Protégé de l'Amour divin

Je, me sens un nouveau courage

Ah ! que pourrois-je craindre ? il me tient par la main.

Il me sert de rempart : je vis en assurance

Entouré d'ennemis puissans ;

Avec une telle assistance

Au milieu du danger je vois calmer mes sens.


J'entens gronder les flots; je vois tomber la foudre;

Je vois à mes côtés toutse réduire en poudre :

Qu'ai-je à craindre pour moi ?

Je demeure en repos sous l'ombre de son aile,

Son Amour me remplit & de force & de zèle.

Pour tant de soins il ne veut que ma foi ;

A lui je m'abandonne :

Sans plus penser à moi, tout ce moi je lui donne.


Sur le même sujet.

Pourrois-je craindre encor la tempête & l'orage,

Puisque vous me gardez, ô mon céleste Epoux ?

Je n'appréhende plus ni l'enfer, ni sa rage ;

Je suis en sûreté quand je suis près de vous.


Peut-il tomber quelques maux sur ma tête ?

Venez fondre sur moi tempête,

Je ne vous suirai plus ni la nuit, ni le jour :

Je suis en sûreté, j'appartiens à l'Amour.


J'entends de tous côtés éclater le tonnerre,

Des éclairs enflammés lancés contre la terre,

La grêle, l'eau, le feu, se mêlent tour-à-tour ;

Je suis en sureté, j'appartiens à l'Amour.


S'il veut me voir périr, je périrai sans peine;

Tout est le bien venu de sa main Souveraine.

Amour, dispose de mon sort,

Soit pour la vie ou pour la mort.


Tu ne me verras point à tes desseins rebelle :

L'Amour, le pur Amour, ne peut être infidèle.

Confonds, abîme tout, dans ce terrible jour ;

Je suis en sûreté, j'appartiens à l'Amour.





XXII. Il ensemence & rend l’Esprit fécond.

O pure & sainte Charité !

Tu jettes la bonne semence.

Qui par la divine espérance

Porte son fruit jusqu'en l'Eternité !


Heureux qui sème dans les larmes !

Que ses travaux sont précieux !

Puisque pour de soibles alarmes,

Il se verra couronné dans les cieux.


Ici l'on sème avec douleur,

On recueille là dans la joie

Le centuple de son labeur ;

Et le Divin Amour oetroie

A tous ceux qui sont siens

Mille honneurs, mille biens

Pour des peines légéres

Pour un peu de misères

Un assuré bonheur.

Qu'heureux donc est le coeur

Que l'Amour pur enflamme!

Cette noble & belle âme

En tout tems, en tout lieu

Ne vit plus qu'en son Dieu,

O quelle est l'abondance

Que du Ciel la semence

Lui produit en son sein !

L'Amour pur & divin

L'arrose & la fait croître;

Même déjà dans ce mortel séjour

On voit partout paraître

Les sruits du saint Amour.


Sur le même sujet.

Pour labourer un champ on fait beaucoup d'effort :

Il faut avec le fer ouvrir, tourner la terre ;

Plus le fer passe & plus on attend son rapport:

On y jette le bled, & puis on le resserre.


C'est ainsi que l'Amour agit sur notre coeur.

La croix & la douleur servent de labourage ;

La pénitence éteint toute infernale ardeur ;

Et l'homme ne saurait en faire davantage.


L'Amour sacré répand la semence

Il faut la laisser reposer,

Il aura soin de l'arroser,

Il en ôtera les épines.

Divin Amour ! c'est vous qui labourez mon coeur,

Le renversant saon votre sagesse

Soyez-en donc le moissonneur ;

A vous seul appartient sa moisson, sa richesse.

C'est à lui de souffrir tous les renversemens ;

A vous de recueillir ses fruits très abondants.



XXIII. Il dédaigne les coeurs qui sont appesantis.

AH ! N'écoutons jamais ce que la chair inspirc,

N'écoutons que Jésus qui parle à notre coeur :

Heureux qui vit sous son empire!

Les plaisirs d’ici-bas n'ont rien que de trompeur :

Qui les suit, suit un séducteur.


La grâce de Jésus en donne de solides ;

Les vertus nous servent de guides ;

Amour divin, quand tu conduis nos pas,

L'on ne s'égare pas.


Qu'on trouve en te suivant d'innocentes délices,

Et qu'en suivant la chair ou trouve de supplices !

Feu sacré, brûle-moi par ta céleste ardeur,

Purifie en brûlant les taches de mon coeur ;

Qu’il ne resle aucune souillure,

Que je porte en ton sein une âme toute pure.


Sur le même sujet.

Nous ne pouvons jamais appartenir à Dieu

Qu’en surmontant les sens, la chair & la nature

Se dire son Amant & brûler de son feu,

Sans mourir chaque jour n'est rien qu'une imposture.


Il est aisé de voir que la dévotion

N’est qu'une pure illusion

Lorsque l'on ne veut pas se renoncer soi-même.

Jésus-Christ nous l'a dit : pour le suivre ici-bas

II faut porter sa Croix & marcher sur ses pas,

Il faut s'abandonner à son vouloir suprême.

Ce n'est point autrement qu'on l'aime.


XXIV. Il rend très libéral.

Qu’il est doux de donner quand on reçoit sans cesse !

Plus je donne, & plus on me presse

De recevoir des dons nouveaux.

Que vos richesses sont immenses,

Amour divin, puisqu'à des dons si beaux.,

Vous y joignez même des récompenses.;

Vous payez de vos dons, Seigneur, les intérêts,

Vous couronnez vos biens couronnant mon mérite:

Si je vous sers, si je vous plais

Si, de mes devoirs je m'acquitte,

N'est-ce pas de vous seul que je tiens vos bienfaits?


Cependant, ô Bonté Suprême !

Comme si c'était à moi-même

Que vous dussiez quelque retour ;

Vous me comblez d'une faveur immense ;

Je suis hors de moi quand je pense.

An grand excès de votre Amout.


Sur le même sujet.

L'Amour rend libéral, & le coeur généreux

N'ose rien posséder: tout est à ce qu il aime ;

Pour soulager un malheureux, -

Il voudrait se donner soi-même.


Si je fais quelque bien je prends de vos trésors,

Divin Amour, ô source intarissable,

Pour les âmes & pour les corps !

Le coeur bien amoureux me paraît incapable

De s'approprier aucun bien ;

Sa richesse est de ne posséder rien.


L'Amour est son trésor, son bonheur, sa richesse:

Il trouve en lui sa force & sa sagesse.

Lorsque privé de tout il ne possède rien,

Il connaît que l’Amour est son unique Bien.


XXV. L'envie est l'ombre de l'Amour.

JE vous aime, ô mon Dieu, cent sois plus que ma vie,

Et je veux toujours vous aimer :

Je vois fondre sur moi, tous les traits de l'envie,

Mais votre douce main les fait bien désarmer.


Quand votre feu divin s'empara de mon coeur,

Quand je sentis brûler sa savoureuse flamme,

Qui consume mon âme,

J'aperçus aussitôt la jalouse fureur.

Me suivre ainsi que l'ombre suit les feux,

Et par tout je la vois paraître:

Elle se fait soudain connoître

Et en tous tems, & en tous lieux.


Sitôt que l'Amour pur veut nous servir de guide,

Dès le moment qu'il commande chez nous,

La jalouse homicide

Nous fait sentir ses coups.


Mais quelque mal que sa fureur me fasse,

Mon Jésus, votre grâce

Sera mon sûr soutien,

Je n'appréhende rien :

Vous êtes mon appui, vos jeux sont mes délices

Ah ! peut-on acheter ce bien

Par trop de sacrifices ?


Sur le méme sujet

Cette ombre affreuse, hélas! qui nous suit en tous lieux,

Est l'effet de la jalousie.

Le pur Amour déplaît aux envieux ;

Lui, qui produit le bonheur de la vie

Est insupportable à leurs yeux.


L'Amour inspire au coeur une autre jalousie ;

C'est celle de son seul honneur:

Elle esr exempte de l'envie,

Et ne tourmente point le coeur.


C'est un zèle sacré pour un Objet aimable;

Qu'on voudroit faire aimer en mille endroits divers

Pour ce Dieu pur, saint, adorable,

Qui régit ce grand univers.

On ne veut d'honneur, de, victoire,

De bonheur, de plaisir, de bien,

Que pour l'immoler à sa gloire :

Un tel jaloux ne se réserve rien.

L'Amour pur est aussi de lui-même jaloux;

Il ne saurait souffrir concurrent ni partage:

Et ette jalausie allume son courroux:

Il veut le coeur entier aussitôt qu'il l'engage ;

Que sans se regarder on l'aime uniquement;

Pour l'obtenir il met tout en usage ;

Il en mérite davantage,

Et n'en attend pas moins de son fidèle Amant.




XXVI. Rien ne pèse à celui qui aime.

QUAND on aime son Dieu d'un amour véritable,

Les plus rudes travaux nous paroissent légers.

Que le joug du Seigneur est un joug déleetable !

Pour lui plaire on ne craint ni tourmens, ni dangers.


L'Amour parfait ne peut craindre la peine ;

Qui la craint, aime faiblement :

Qui craint le joug, qui redoute la chaîne,

N'est pas un véritable Amant.

Souffrir pour ce qu'on aime

Est un plaisir charmant,

Quand l'Amour est extrême.


Amour, Amour ta divine rigueur

N'a rien que de bon, que d'aimable :

Qu'il est vrai qu'un bon coeur

La trouve préférable

A toute autre douceur!

Travaux doux & plaisans

Délicieuse charge

Mettant mon âme au large,

Que tu plais à mon coeur quoique contraire aux sens !

Ah! fais que mon martyre

Ne finisse jamais, Amour, que je n'expire !


Sur le même sujet.

Non, non, l'Amour n'a point de charge trop pesante,

L'âme qui s'en plaindroit est indigne de lui;

Car une véritable Amante

Ne veut en ses travaux que l'Amour pour appui.


Que votre joug est doux, votre charge légére !

Ils soulagent mon coeur, bien loin de l'accabler.

La croix est un secret mystère

Qu'il ne faut pas trop révéler.


Tout le monde la suit, cette croix salutaire :

Elle est le choix de mon Epoux,

Je la veux porter sans salaire

Et chanter en tous lieux que ce sardeau m'est doux.


XXVII. Le seul Amour est source de tous biens.

DANS l’union d'Amour on trouve tous les biens;

Elle communique la vie :

C'est dans ses doux liens

,Où l'âme est asservie,

Que ces heureux Amans,

Goûtent mille contentemens.


De toutes les vertus l'Amour pur les couronne;

Loin d'être chargés de ce poids,

Ils se trouvent chargés des faveurs qu'il leur donne

Et soulagés tout à la fois.


O divin assernblage !

O bonheur sans pareil!

Cher & doux esclavage,

Agréable appareil!


Quoiqu'il paroisse ici des croix & des souffrances;

Tout est rempli de paix, de plaisirs innocens :

Ne nous arrêtons pas aux seules apparences,

Mais pénétrons jusqu'au-dedans.


Voyez que cette âme est contente !

On apperçoit aisément dans ses yeux,

Que toute son attente

Est déjà dans les Cieux ;

Qu'elle ne voit que de vraies délices

Dans ce que les mondains appellent des supplices;


Amour, Amour donne-moi ces saveurs,

Je préfère la croix à toutes les douceurs.


Sur le même sujet.

L'Amour aux coeurs unis rend toute chose aimable ;

Cette union est source de tout bien :

Jamais aucun fardeau n'accable

Quand l'Amour en est le soutien.


Les peines sont faveurs, la douleur récompense

Lorsqu'on a le goût affiné ;

On trouve un vrai bonheur dans l'humble patience

Quand on est bien abandonné.


Comme au soin de l'Amour on remet sa conduite

Rien ne cause plus d'embarras.

Si par toi, cher Amour, j'allais être détruite,

Mon coeur n'en soupireroit pas.


Un soupir échappé rendroit-il infidèle

Un si pur & parfait Amant ?

La jussice ne fut jamais, jamais cruelle :

On soupire d'amour & de contentement.




XXVIII. Les coups de l'Amour sont bien doux.

AMOUR, que dois-je faire ? Je vous vois en colére :

Ah ! que je crains, Amour, votre courroux :

C'est lui que j'appréhende, hélas ! non pas vos coups.

Vos froideurs, vos longues absences

Ont plus de dureté que toutes vos vengeances.


Frappez, déchirez-moi, mais ne vous fâchez pas:

J'aime mon châtiment, je chéris mon supplice ;

J'adore vos rigueurs, & trouve mille appas

Même en votre justice,

Je la suis pas-à-pas.


Toujours pour vous contre moi-même

Je seconde vos coups de mon amour extrême,

Et les trouve charmans :

Ne m'épargnez donc pas, mon adorable Pere,

Faites tomber sur moi les plus rudes tourmens :

Si vous n'êtes pas en colére,

J'en serai mes contentemens :

Mais si vous vous sâchez, je ne saurais plus vivre:

Assemblez plutôt tous vos feux,

Rendez-moi le plus malheureux,

Mais permettez-moi de vous suivre.


Sur le même sujet.

Frappe, frappe, mon cher Epoux,

Mais ne te mets point en colére :

Ah ! je crains bien plus ton courroux

Que toutes les douleurs que ton bras me peut faire.


Augmente & redouble tes coups:

Je n'appréhende plus, pur Amour, ta justice ;

Que ce châtiment paraît doux !

Si tu n'as point d'autre supplice

Qui se plaindra de ta rigueur ?

Ce ne sera jamais mon coeur.


Favorables rigueurs, trop savoureuses.peines,

Que celles qui viennent d'Amour!

Puisqu'il donna pour moi tout le sang de ses veines ;

Que je donne pour lui tout le mien à mon tour !


XXXIX. La Paix & l'Amour vont ensemble.

LE calme & la tranquillité

Accompagnent toujours l'Amour pur & sincère ;

La douce paix est nécessaire

Pour discerner en nous la sainte Charité :

Le trouble, le chagrin, jamais ne l'accompagne

Dans la ville ou dans la campagne : -

Dans les plaisirs ou bien dans la douleur

L'égalité fait son bonheur:

La paix la suit, la paix fait ses délices

Au milieu même des supplices.


Vous l'aviez bien promis, ô mon divin Epoux,

Cette paix qui ne peut procéder que de vous;

Cette paix qui tout bien surpasse,

Que produit en nous votre grâce,

Que le monde ne peut donner,

Paix que même il ignore :

O mon grand Dieu, que j'aime & que j'adore,

Je veux de tout mon coeur à vous m'abandonner.

Que votre paix soit ma richesse,

Mon asile & ma sorteresse

Elle posséde un coeur quand vous le remplissez.


ELLE EST ; VOUS ÊTES :

Taisons-nous, c'est assez.

Goûte la paix, mon coeur ; langues soyez muettes;

Et ne parlons jamais

De cette heureuse Paix!


Sur le même sujet.

Hélas ! pour un moment de peine & de souffrance,

C'est là donc le bonheur que vous me destiniez!

Qu'il surpasse mon espérance!

Est-ce ainsi que vous châtiez ?


Venez fondre sur moi, tourmens, torrens de peines,

Vous n'avez rien qui puisse m'alarmer.

Quand nous craignons, que nos craintes sont vaines !

Vous ne frappez que pour vous faire aimer.

Vous nous faites goûter votre aimable présence,

Vous comblez notre âme de paix.

Ne regardons plus la souffrance,

Que comme de charmans bienfaits.


Châtiment désirable!

O coups ! coups sortunés,

Quels sont les biens que vous donnez !

Mon bonheur est inexplicable.





XXX. L’Espoir nourrit une Ame-amante.

L'ESPERANCE sert d'aliment

Au véritable Amant

Dans les travaux que l'on endure :

La charité pure,

La sincère foi

Sont la sainte loi

Qui règle la vie.

L'âme en Dieu ravie

Ne trouve plus rien

Que l'unique Bien.

Lui Peul la contente

Et fait son plaisir ;

Une paix touchante

Comble son désir.


Heureuse Espérance

Que rien ne déçoit !

Puisque par avance

Ici l'on reçoit,

Dans la ferme attente

Du bonheur promis

Une âme constante,

Un esprit soumis,

Un amour servent,


Une soi non feinte,

Un contentement

Pur & sans atteinte.

Avec grand courage

Ce coeur généreux

Voit fondre l'orage :

Les flots écumeux

Font voir le nausrage

Peint devant les yeux.

Le coeur inflexible

N'en est point touché

Il n'est plus sensible,

Son oeil est bouché

Pour toute autre chose

Que pour son Seigneur

L'âme se repose

Dans son sacré coeur.


Admirable Amante

Que tu vis contente

Malgré les dangers!

Tes maux sont légers,

Ton bien est immense,

Ton coeur sans souci.

Qui fait tout ceci?

C'est ton Espérance.


Sur le même sujet.

L'Espérance me nourrissoit

Lors de ma plus tendre jeunesse,

Et l'Amour qui me conduisoit

Etoit plein de délicatesse :


Mais sitôt que la soi brillant dans mon esprit

Me fit appercevoir mille traits de l'enfance,

Je voulus quitter l'Espérance,

Et suivre l'Amour Pur dans une sombre nuit.


L'Espérance sera ta fidèle compagne ;

Me dit l'Amour ; suis du lait la douceur;

Viens avec moi parcourir la campagne ;

Il faut, il faut changer ton coeur.


Je te serai courir aux bords des précipices,

Tu ne craindras pour moi ni peine, ni danger :

Je te serai chanter au milieu des supplices,

Et c'est là le chemin où je veux t'engager.


Divin Amour, fais ce que tu veux faire ;

Je te suivrai par tout d'une immuable foi :

Souffre seulement que j'espère,

Amour, & je me livre à toi.



XXXI. L'Amour hait les lenteurs.

L'Amour divin hait toute nonchalance,

Sitôt qu'il s'empare d'un cœur

Il donne une sainte vigueur

Opposée à la négligence.


Sitôt qu'on aime bien, on devient diligent,

L'Amour rend toujours l'âme alerte ;

On veille, on prie, on est fervent,

Ce qui n'est pas pour Dieu nous Parait une perte :

On ne se plaint jamais quoi qu'il faille souffrir,

On se croit trop payé des plus rudes souffrances,

Quand même il en faudroit mourir ;

L'Amour renferme en soi toutes les récompenses.


Que l'Amour pur est différent

De la lenteur, de l'indolence:

L'Amant fidéle avance avec empressement,

Où le conduit la Providence:

Toujours prêt à partir, toujours content de tout,

Quoiqu'il arrive; & quoi qu'il entreprenne,

Il en vient sûrement à bout,

Aidé d'une main Souveraine.


Lorsque Jésus conduit nos pas,

Qui ne courrait, qui ne volerait pas ?

On ne craint point les précipices ;

De son travail, on en fait ses délices ;

Enfin, l'on court incessamment,

Puis le repos dure éternellement.


Sur le même sujet.

Il ne faut plus penfer à goûter le repos

Amour me fait courir sans cesse,

Il ne peut souffrir la paresse,

Il fait tout son plaisir des peines, des travaux.


Hélas ! j'ai bien changé d'allure,

Je me reposois nuit & jour,

Et donnais tout à la nature,

Croyant tout donner à l'Amour.


Le marcher est repos, me disait mon cher Maître;

Ton repos sera de courir :

On ne peut arriver jusqu'au Souverain ETRE

Sans avancer, & sans souffrir.


Regarde ce torrent dont la course rapide

Ne s'arrête jamais qu'il n'ait trouvé la mer.

Quitte, quitte ton pas timide;

Suis-moi, je t’apprendrai comme tu dois m’aimer.




XXXII. L'Amour redresse toutes choses.

QUELQUES désauts qu'ait eu notre conduite,

L'Amour fait tout redresser & régler :

Jamais rien ne peut égaler,

Le bien d'une âme pure & par l'Amour instruite.

.

Le mensonge & l'erreur n'accompagnent jamais

Un coeur que la Charité guide :

La droiture & la paix,

L'Humilité solide,

Empêchent les détours, fruits de la vanité;

La candeur, la sincérité,

La bonne soi, la joie & l'innocence,

Sont la saine science

Que l'Amour pur enseigne à ses Amans :

,, Si vous n'êtes, dit-il, ainsi que des enfants,

„Vous ne sauriez me plaire :

„ Ils Lavent me louer, m'aimer, me satisfaire,

„ Je me plaîs dans leur coeur,

„ Et je sais leur bonheur.

„ Ce n'est point aux sages du monde

„ Que je révéle mes secrets :

„ C'est des petits Enfants l'humilité profonde

„ Qui pénétre mes saints décrets.


Que la petitesse est aimable !

Qu'elle a de douceurs & d'attraits !

Que la finesse est haissable !

On ne voit que détours, labyrinthes, filets.


Celui qui trompe mieux, passe pour le plus sage;

Qui sait sur son prochain prendre plus d'avantage

Passe pour être adroit, plein d’esprit, très-heureux:

Qui sont les plus contens, ou des enfants ou d'eux?


Sur le même sujet.

Que de détours, Amour, que de subtiles caches,

Dont j'usois autresois que j'étais loin de toi :

Mille retours, & mille & mille attaches,

Que je dérobais à ma foi.


Amour pur & divin, rectifie, accommode

Ce que l'amour propre a gâté.

Je voulois t'aimer à ma mode,

Et je ne t'aimois pas selon la vérité.


Ah ! que loin de l'Amour il est peu de droiture,

Quand je vois nos vertus auprès de sa mesure

Je n'aperçois que du défaut:

Hélas ! on vit dans la nature,

Quand on se croit tout au Très-Haut !


Nos œuvres,nos vertus, paraitroient peu de chose

A les bien mesurer à l'aune de l'Amour

Nous n'en discernerons la cause

Qu'à la faveur de son grand jour.





XXXIII. Il prépare la voie à Dieu.

Jésus est le chemin, la Vérité, la vie,

Qui le suit a trouvé le sentier, & le lieu

Qui malgré les Démons & leur mortelle envie,

Nous mêne surement & nous conduit à Dieu.


Celui qui suit Jésus marche dans sa lumière,

Il lui sert de flambeau dans la plus noire nuit,

Il fait même à son coeur toute la grâce entière

Puisqu'en le conduisant il l'assure & l’instruit.


Quoique ce beau sentier paroisse plein d'épines,

Il est pourtant facile, & tout rempli de fleurs :

Qu'il est doux de marcher dans les routes divines

Notre coeur, notre esprit, sont des guides trompeurs.

O mon Jésus, sans vous, je ne saurais vous suivre ;

Donnez-moi donc la main & conduisez mes pas :

Votre divine main des pièges nous délivre :

Avec un tel appui je ne tremblerai pas.


Je ne crains, vous suivant, abîmes, précipices;

Je voudrois vous marquer l'excès de mon Amour,

En endurant pour vous les plus affreux supplices,

Je perdrois sans chagrin la lumière du jour.


Sur le même sujet.

Il faut marcher, pour aller à mon Dieu,

Par un chemin jonchés de palmes & d'épines :

Les ronces sont pour moi, tout me plaît en ce lieu; Et j'aime. également.des routes si divines.


Que tous chemins sont bons pour arriver à vous,

Divin Objet, qui faites mes délices!

Je ne crains point les précipices :

Périr en vous cherchant serait un sort bien doux.


Amour, remportez la victoire;

Je ne veux rien pour moi que peine & que douleur;

Je vous cède toute la gloire,

Hélas, que c'est peu pour mon cœur !




XXXIV. Tout doit rentrer dans sa première source.

QUE votre libéralité,

Amour, est magnifique & grande !

Sa noble & belle qualité

Est de vouloir qu'on vous demande.

Mais lorsque vous donnez,v ous voulez un retour

Permettez-moi ce mot, divin Amour,

C’est qu'un peu d'intérêt, ce semble vous anime;

Vous donnez les vertus, vous en voulez les fruits:

Mais vous pourrait-on bien les refuser sans crime;

Puisque par votre Amour vous les avez produits?


La vertu sans l'Amour est un arbre stérile ;

L'Amour rend tout fertile :

Tout feu qu'il est, il diffère en ce point

De celui qu'on voit dans le monde

Dont la chaleur bien loin d'être féconde

Détruit, consume tout, & ne reproduit point.

Le feu sacré dans notre coeur

Donne naissance

A la bonne semence,

La fait croitre & mûrirp ar sa céleste ardeur.


O feu divin, qui produis toute chose,

Toi, qui donnes à tout une juste valeur,

Tu n’est pas moins la fin que l'admirable cause

Del'éternel bonheur.

Quelle espérance,

Quelle abondance,

Quelle douceur

Chastes délices

Heureux supplices,

O saint Amour !

Quel sera l'éternel séjour ?


Sur le même sujet.

Adorable principe, & mon unique fin,

Je reçois vos bienfaits afin de vous les rendre ;

Et mon coeur ne saurait prétendre

Qu'au suprême bonheur d'être à son Souverain.


Tous biens viennent de vous, il faut qu'ils y retournent

Si vous prodiguez vos saveurs

A de faibles & lâches coeurs,

Ne souffrez pas qu'ils y séjournent.


Pour moi, mon cher Epoux, je sais tout mon plaisir

De tout rendre à mon seul principe ;

Lorsque le coeur est vide de désir

A son Bien souverain d'abord il participe.


Car ne retenant rien pour soi,

Il s'abîme & se perd dans cette mer immense ;

Lorsqu'il abandonne le MOI,

C'est dans l'Amour sacré qu'il fait sa résidence.



XXXV. Il est ferme et constant

AMOUR, auprès de toi, les plus rudes tourmens

Passent pour des contentemens

Les tortures, les feux, éprouvent ma constance :

Soutenu de ton bras puissant,

Cette unique, assistance,

Ce bonheur infini de te voir si présent,

M'ôtent le sentiment des plus affreuses peines ;

Les bourreaux armés de leurs gênes

Ont beaucoup plus que moi d'horreur,

De mon exceslive douleur.


Amour, source de mes délices,

Ne m'abandonne pas au milieu des supplices :

Si tu m'abandonnois, hélas !

Amour, que ne craindrois-je pas ?

Soutenu de ta main puissante,

Qu'il est aisé que l’âme soit constante !


Ah ! je serais bientôt accablé de frayeur ;

O que je serais faible & que j'aurais de peur;

Si tu m’abandonnais un moment à moi-même!

Lorsque tu me soutiens par ta grâce Suprême,

Je ne me connois plus, je suis victorieux

De ces ennemis surieux

Si je succombe en apparence,

C'est pour faire éclater à leurs yeux ta puissance.


Sur le même sujet.

Tu me fais attacher, Amour, à ce poteau;

De toutes parts la flamme m'environne:

Est-il quelque tourment nouveau,

Où mon âme ne s'abandonne ?


Augmente & redouble tes jeux ;

Je n'en sens point la violence :

Quand le coeur est bien amoureux,

Le beau feu du dedans détruit sa véhémence.


Amour, ah ! laisse-moi, pour me faire souffrir :

Tant que tu soutiendras mon ame,

Elle ne peut ni languir, ni mourir,

Et se délecte dans la flamme.


Ces horribles bourreaux sont donc tes instrumens,

Et je pourrais encor les craindre ?

Redouble mon Amour, & croisse leur tourment,

Car leur feu par le tien est tout prêt de s'éteindre;

Et je le vois comme un amusement,

Puisqu'il ne peut encor m'atteindre.



XXXVI. L'Amour édifie & construit.

Oque l'Amour divin est un bon Architecte !

Il bâtit dans nos coeurs un aimable séjour,

Consacré pour l'Amour.

C'est là que l'on le sert, qu'on l'aime & le respecte.


C'est dans le fond du coeur que Dieu fait sa demeure,

Il bâtit, il la sonde, il l'orne, il l'embellit,

Il y vient à toute heure,

Il taille, il retranche, il polit.


Il n'épargne ni soin ni peine :

O que l'homme est heureux lorsque d'un oeil de foi,

Il contemple en repos la Bonté souveraine,

Qu'il meurt parfaitement pour vivre au divin Roi!

Ranimé par le même il voit jaillir dans soi

L'eau vive, & découverte à la Samaritaine.


Oui, l'homme intérieur,

Trouve alors dans son coeur

Cette vive fontaine :

C'est là qu'en vérité

Il adore le Pere ;

Et déjà son Esprit, mis dans l'Eternité,

Ne tient plus à la terre.


Faites donc, ô mon Dieu! de mon coeur votre temple :

Alors, malgré tout orage & tout bruit,

J'aurai le calme de la nuit,

et rien n'empêchera que je ne vous contemple.


Sur le même sujet.

Détruirez, cher Amour, mon ancienne maison ;

Soyez le fondement d'un nouvel édifice :

Que ce soit un lieu d'oraison,

Où l'on offre du coeur l'éternel sacrifice.


Vous ne l'élevez point sur le sable mouvant ;

Mais sur la roche vive :

Quand le débordement arrive,

Il ne pourra jamais l'ébranler un instant.

Ce qu'on fait sans l'Amour c'est bâtir sur l'arène,

Où le moindre débord entraîne

Ce superficiel, & léger bâtiment.


Nos oeuvres, nos vertus sans l'Amour sont de paille,

Qui n'ont en soi nulle valeur :

Heureux ceux avec qui le pur Amour travaille

Leurs oeuvres, leurs vertus sont dignes du Seigneur.





XXXVII. Il répand une odeur charmante.

Ah tirez-moi ! mon Dieu, mon unique espérance,

Par vos parfums si précieux :

Déjà je me sentais tomber en défaillance,

Mais ce baume délicieux,

Fortifiant mon coeur, lui donne le courage

De courir après vous, d'y courir en tous lieux:

Je ne désire point d'avoir autre partage

Sur la terre ni dans les cieux.


Retirez-vous douceurs, plaisirs, saveurs, caresses;

O Dieu! c'est vous seul que je veux,

Vous êtes tout mon bien, ma source, mes richesses,

Vous seul pouvez me rendre heureux.


Je sens que ce parfum est d'une force extrême ;

J'en sais bien discerner l'odeur :

Mais ô Divin Epoux ! que j'adore & que j'aime,

Vous seul suffisez à mon coeur.


Vous quitter un moment pour goûter vos délices

Et les regarder hors de vous,

Ce me seroit de rigoureux supplices,

Tout est amer pour moi, vous seul paroissez doux,

Vous seul me paroissez aimable,

Vous seul comblez tous mes désirs.

Est-il sans vous quelque objet délectable ?

En vous sont renfermés les solides plaisirs.


Puisque vous suffisez, Mon Seigneur, à vous-même, .

A qui ne suffiriez vous pas ?

Vous mêlez vos bontés à la grandeur Suprême :

Pour qui manqueriez-vous d'appas ?


Sur le même sujet.

Tirez-moi, mon divin Epoux,

Disoit l'Epouse des Cantiques,

L'odeur de tes parsums, si ravissans, si doux,

Enlèvera les coeurs de ces vierges pudiques,

Dont la robe en blancheur jette un éclat si beau

A ta suite, ô divin Agneau !


D'un parfum plus exquis mon âme est altérée ;

Les mépris les douleurs sont de cette contrée :

Réserve pour le ciel tes charmantes douceurs

Il ne me faut ici que peines & rigueurs.


Tu me frayas jadis la voie à la souffrance,

Et tu m'as enseigné quelle est ta patience :

La croix, l’adversité, pour un coeur généreux,

Le font, divin Agneau, te suivre en tous les lieux.


Quand je vois mon Jésus couvert de cicatrices,

Pourrois-je m'amuser à goûter des délices ?

Il n'en est point pour moi que marcher sur ses pas

Et souffrir comme lui jusques à mon trépas.




XXXVIII. Avec l'Amour on est en assurance.

QUE je me ris de votre effort !

Je n'appréhende point la mort,

Près de mon Bien-aimé je suis en assurance:

Vous ne sauriez me mettre en désiance :

Approchez, approchez vos chaînes & vos fers,

Je n'ai que du mépris pour vos tourmens divers.


Lorsque l'Amour divin s'empare de notre âme,

Et qu'il lui fait sentir sa savoureuse flamme,

Qui consume chez nous toute propriété,

Dégagé de ce MOI l'on vit en liberté,

Les chaînes, les prisons, ne sauroient faire craindre:

Le glaive ne peut nous atteindre.


Pourrois-je m'effrayer de l'horreur du trépas?

La mort a pour mon coeur mille secrets appas :

Elle peut bien m'ôter une fragile vie ;

D'un souverain bonheur cette perte est suivie,

Puisque je dois tomber très infailliblement

Entre les bras de mon Amant.

Ah ! craint-on de voir ce qu'on aime ?

Quoi qu'il coûte, l'Amour qxtrême

Trouve tout prix trop bas

Pour jouir à jamais de ses divins appas.


Lorsque la Charité de notre coeur s'empare,

La saim, la nudité, rien ne nous en sépare,

La mort, même l'enfer, la persécution,

Ne sauroient empêcher cette sainte union.


Sur le même sujet.

Je vois de-tous côtés grand nombre d'ennemis

Qui me pressent & m'environnent :

Ils croyent me rendre soumis,

La mort & l'enfer me talonnent.


Malgré tant de dangers je n'appréhende rien ;

Qu'on me frappe, qu'on m’emprisonne :

Ce qu'on fait contre moi me paraitroit un bien,

Si le divin Amour me servoit de soutien.

C'est à lui que je m'abandonne

Entre ses bras je n'appréhende rien.


J'y goûte une paix profonde,

Que j'oserais défier tout le monde.

Je repose en son sein, & ma tranquillité

Ne vient que de la charité.


Qui me peut séparer de cet Objet aimable ?

La mort ou la captivité

Ne peuvent rien contre la vérité :

Elle est à tout inébranlable.



XXXIX. Il étanche la soif du coeur.

DELICES de l'esprit, vous êtes préférables

Aux faux plaisirs des sens ;

Ils ne sont qu'apparents,

Vous êtes véritables ;

Vous avez le solide, ils sont tous décevans.


Divine vérité, que tout le monde ignore,

Vous remplissez mon coeur d'une célesse ardeur :

Source de tous mes biens, cher Epoux que j'adore,

Vos salutaires eaux coulent dedans mon coeur.


Que ce fleuve sacré rejaillisse en mon âme ;

Que ces saillantes eaux de la Divinité

Eteignent pour jamais en moi toute autre flamme

Que celle de l'Amour de votre vérité.


Cette eau toute céleste a l'insigne avantage

D'éteindre dans nos coeurs toutes sortes de jeux ;

Mais celui de l'Amour en brûle davantage,

L'eau le rend plus ardent, plus pur, plus lumineux.


Donnez-moi de cette eau qui conserve la vie;

Mais que son effet soit de me causer la mort :

Les liens de ce corps me tenant asservie

M'empêchent de vous joindre & de prendre l'essort.


Mon âme est encor plus que mon corps, prisonnière :

Vous pouvez, mon Seigneur, rompre seul ses liens.

Ah ! faites retourner mon corps en la poussière,

Donnez à mon esprit les véritables biens !


Sur le même sujet.

Vous étanchez ma soif, ô mon divin Epoux!

Que les eaux d'ici bas sont pleines d'amertume !

On goûte en vous aimant un feu charmant & doux

Qui sans nous brûler nous consume.


On trouve en votre sein une source paisible,

Toute pleine de volupté,

Qui rend aux plaisirs insensible,

Et nous met dans la vérité.


C'est vous qui nous donnez l'excellente fontaine

Que vous avez promise à la Samaritaine :

Elle produit en nous un fleuve gracieux,

Qui doit jaillir jusques aux cieux.


Ce fleuve est l'Amour pur, qui remonte à sa source,

Il bannit de nos coeurs l’amour intéressé :

Qui n'interrompt jamais sa course,

S'en trouvera plus que récompensé.



XL. Qui veut aimer n'est plus libre à sa mode.

QUE j'aime votre joug, qu'il est doux & suave !

Que je le craignois vainement !

Je suis libre, loin d'être esclave,

Quand je le porte en vous aimant.


Que mon âme est heureuse, étant votre captive!

J'ai trouvé là ma liberté.

Faites donc, Amour, que je vive

Dans l'humble dépendance à votre volonté.


Heureux joug qui bien loin de captiver mon âme,

Cause un vaste délicieux,

Que tu t'accordes bien avec la douce flamme

Que je garde en mon coeur comme un don précieux!


Le monde qui ne voit que l'apparente charge

Dont à ses yeux je suis comme accablé,

Me croit très-malheureux : mais mon coeur est au large ;

Loin d'être esclave, il est de délices comblé.


Non, le monde ne comprend guère,

Malgré tant de travaux le bonheur du dedans ;

N'estimant que ce qui prospére,

Les honneurs, les plaisirs, ce qui flatte les sens.


Les enfants de Dieu ont bien plus de sagesse,

N'estimant rien, ne goûtant que la croix :

Ah ! que leur goût a de délicatesse,

De savoir faire un si bon choix !


Je vous cède, mondains, les honneurs, les délices;

J'aime tous mes travaux, ma chaîne, ma prison:

Quand même il me faudroit souffrir tous les supplices,

Je trouverois encor que j'ai grande raison :

Disons sans artifice,

Que qui connoit l'Amour & sa jusle valeur,

Et qui fait lui rendre justice,

Approuvera le penchant de mon coeur.


Sur le même sujet.

Qui peut se plaindre de ta charge,

Amour, & de ton joug, ne l'a jamais porté.

D'un si doux esclavage, ah ! s'il craint qu'on le charge,

Il est captif de la cupidité.

En captivant le coeur tu le mets plus au large ;

Tu lui donnes la liberté.


Ton joug paraît pesant à l'âme faible & tendre :

Mais qu'il paraît léger au coeur bien amoureux,

Qui loin de vouloir s'en défendre,

Se croit en le portant cent fois plus glorieux !


Ah! captive mon coeur, seul Auteur de ma flamme!

Je te rends comme à mon vainqueur

Les droits que j'avais sur mon âme

Sois-en paisible possesseur.



XLI. L' Unique Amour brille entre les vertus.

AMOUR, divin Amour, qui comprens en toi-même

De toutes les vertus l'excellence suprême,

Source de la justice & soutien de la foi,

Tout ce que l'on espère est renfermé chez toi.


Sans toi la pénitence est une hipocrisie,

La prudence & la force une pure manie;

Sans toi, divin Amour, croix, martyres, tourmens,

Seroient de vains amusemens.


C'est donc l'Amour sacré qui règle toute chose;

Il est le but qu'on nous propose,

Il donne à tous les biens le prix & la valeur,

Tout seroit languissant sans sa noble vigueur.

Il fait voler au ciel ce qui rampoit sur terre,

Il apporte en nos coeurs & la paix & la guerre;

C'est toujours par ses soins qu'on est victorieux:

Il redresse nos pas, il nous ouvre les yeux.


Qu'on seroit malheureux sans sa douce assislance!

Il est dans nos travaux notre unique espérance

Dans nos afflictions il est notre recours.

Amour sacré, Règle & conduis mes jours

Par l'ordre de ta Providence :

Je veux vivre & mourir dessous ta dépendance.


Sur le même sujet.

L'Amour renferme les vertus :

Sans lui nulle vertu ne saurait être pure.

Souvent nos soins sont superflus ;

Croyant suivre l'Amour, nous suivons la nature.


Il n'est rien hors de toi, Charité bienfaisante,

Pour ta fidèle & tendre Amante :

Je trouve en toi, cher Amour, tous les biens.

C'est toi qui les produis, c'est toi qui les soutiens :


Avec toi la vertu se trouve sans méprise

Une sincérité qui jamais ne déguise,

Une ingénuité qui ne se dément point ;

Par-tout une égale franchise :

C'est la vertu d'un coeur qui se laisse à ton soin.





XLII. L'Amour surmonte tout.

QUI peut résister à l'Amour?

Lui qui surmonte tout, dont la force invincible

Malgré forts & remparts, perce, rompt & fait jour,

Atteint ce qui Parait le plus inaccessible.


Dieu cède à notre forte ardeur,

II suspend son courroux, s'appaise & rend les armes

Lorsqu'il découvre au fond de notre coeur

Que l'Amour est la source de nos larmes.


Amour, puissant Amour & vainqueur Souverain,

Que tes coups sont charmans ! que j'aime tes blessures !

Tire, entame, détruis, n'épargne pas mon sein,

Fais, fais couler mon sang par cent mille ouvertures.

Ne laisse rien qui ne soit tout divin,

Ote l'impureté, nettoie les ordures,

Bannis ce qui reste d'humain,

Tu veux pour tes enfants des âmes toutes pures.


Tu ne détruits un coeur que pour le rendre fort:

Lorsqu'il n'est plus à soi, Dieu le meut & l'anime ;

Il vient à bout de tout sans faire aucun effort ;

Cette figure nous exprime

Comme l'Amour divin conduit l'arc & le bras

De cette Amante fortunée ;

Vois comme dextrement & sans nul embarras

Elle tire, sa flèche à vaincre destinée :

Elle perce du premier coup

Cette épaisse & sorte cuirasse :

Non, il n'est rien dont on ne vienne à bout

Aidé d'Amour, car sa force surpasse

De l'enfer le plus rude effort,

Enfin l'Amour est plus fort que la mort.


Sur le même sujet.

Viens enlever mon coeur, Amour tout adorable,

Pour toi rien n'est impénétrable :

Le coeur plus endurci résisteroit en vain.

Tu peux ce que tu veux, seul Auteur de ma flamme:

Sitôt que tu prends le dessein

De pénétrer le fond de l'âme,

On est assujetti par tes charmes si doux :

On est blessé des moindres coups.


Ah ! dès qu'un coeur d'acier reçoit en lui tes traits,

Il change aussitôt de nature

Quittant sa qualité trop dure ;

Lorsqu'il éprouve tes attraits,

Il ne sent plus en lui que des désirs parfaits.


Fais, ô divin Archer ! dans mon coeur tant de brèches,

Qu'en épuisant toutes tes flèches,

Je puisse de même à mon tour,

Te blesser de mon chaste amour.



XLIII. Agité, il devient plus ferme.

PLUS je suis agitée, & plus je sens de force ;

La tempête ne sert qu'à me mieux assermir ;

Puisque mon cher Epoux daigne me soutenir,

Les maux ne touchent que l'écorce.


Plus j'ai d'afflictions, plus j'éprouve au-dedans

De paix & de douceur : la Bonté Souveraine

Pour une apparence de peine,

Me comble de contentemens.


Venez fondre sur moi, tous les traits de l'envie,

Je me ris de vos vains efforts :

La plus pénible vie

Et les plus dures morts,

Sont de biens infinis une source infinie,

Et par l'orage on est conduit au port,

Ah ! qu'une âme alors est ravie,

Qu'alors elle bénit son sort !


Dieu paye avec usure

Une courte douleur, -

Se donnant sans mesure

A qui pour lui méprise un court & vain bonheur.


Saintes douceurs du ciel, agréables idées,

Vous remplissez le coeur qui vous veut recevoir ;

De vos attraits puissans les âmes possédées

Ne se laissent point émouvoir.


Ni les plaisirs des sens, ni les frivoles craintes,

Ne peuvent ébranler leur coeur ;

Ce noble souvenir dont elles sont empreintes

Faisant leur fermeté, fait aussi leur bonheur.


Sur le même sujet.

Ce chêne que je vois battu de la tempête,

Ne fait que s'assermir,: son orgueilleuse tête

Parait braver les vents impétueux,

Se roidissant dans sa racine

Lorsque ces tems injurieux

Semblent le menacer d'une prompte ruine.


Il en est ainsi de mon coeur;

Lorsque chacun lui fait la guerre,

Qu'il entend gronder le tonnerre,

Il s'assermit contre la peur.


Regardant sans pâlir où tombera l'orage,

Il soutient tout avec courage ;

Il n'est point abattu, non plus qu'audacieux,

Fier du secours des cieux.



XLIV. Le véritable Amour ne fait point de mesure.

L'AMOUR de Dieu doit être sans mesure

On ne manque jamais

Dans ses divins excès :

Plus il est violent, & plus sa force dure.


Lorsque l'qn aime bien, on ne vet plus de règle,

La simple Charité

Jointe à la Vérité

Prend l'essor comme une aigle :

Laissant tout ce qui n'est pas Dieu,

On ne veut rien de tout ce qui fait un milieu.


Ah ! lorsque l'Amour est extrême,

L'on meurt à tout aussi bien qu'à soi-même,

Et l'on trouve la vie en cette heureuse mort.

Mourons donc toujours de la sorte!

Plus notre Charité sera sincère & forte,

Et plus prompt sera son effort.


Amour, en brisant tout, romps le fil de ma vie,

Qu'heureux sera mon sort,

Lorsque par son attrait l'Amour puissant & fort

Me l'aura sans pitié ravie.

Amour, Amour plus rien de limité,

Abîme-moi dedans ta charité.


Sur le même sujet. La règle de l'Amour est d'aimer sans meure :

Rompons, divin Epoux, la règle & le boisseau ;

Laissons les tems à l'avanture ;

L'Amour donne un plaisir nouveau.

Disons & redisons, rien ne paraît si beau,

La règle de l'Amour est d'aimer sans mesure.


Ah ! ne comptons jamais les tems :

La saison de l'Amour devroit être éternelle.

Ne parlons plus du Printems ;

L'Amour divin est la saison nouvelle,

Du coeur fidèle,

Et des amours constans.

Suprême Auteur de la nature,

Vous qui savez si bien remuer notre coeur ;

Si je vous puis aimer d'un Amour sans mesure,

Je parviendrai bientôt au Souverain bonheur.



XLV. Les vents font qu'il s'accroît.

PLUS je suis accablé d'ennuis & de traverses,

Plus je seus dans mon coeur croître les sacrés feux :

Tant d'horribles tourmens, tant de peines diverses, .

Bien loin de m'affliger, comblent enfin mes voeux.


Que ton souffle divin Esprit tout adorable,

Qui parait au-dehors agiter notre coeur,

Nous cause par dedans un calme délectable !

Cette agitation augmente notre ardeur.


S'il est vrai qu'en l'Amour si charmante est la peine,

Quels seront dans les cieux ces torrens de plaisirs,

Dont la main de l'Amour puissante & souveraine

Par de divins excès doit remplir nos désirs !


Amour, divin Amour, qu'en secret je réclame,

Que tes feux me sont chers ! j'adore tes rigueurs.

Ah ! si je pouvois voir un jour ta sainte flamme,

En m'anéantissant brûler les autres coeurs !


Croissez, brûlez sans fin, sans jamais vous éteindre:

Augmenter vos tourmens, c'est croître vos biensaits.

L'âppreté de vos feux ne saurait faire craindre ;

Plus on est consumé, plus on trouve de paix.


O feu qui détruis tout ! viens & détruis ma vie,

Unis-moi, je te prie, à mon Souverain Bien!

Mais je ne puis avoir ce sort digne d'envie,

Que je ne sois par toi réduit à n'être rien.


Sur le même sujet.

Plus je suis agité, plus je suis combattu,

L'Amour augmente ma vertu :

Par les vents mutinés je sens croître ma flamme ;

Ils rendent plus ferme mon âme.


Soufflez de toutes parts, ô vents impétueux!

Plus vous soufflez, & plus je sens croître mes feux.

Les tourmens de l'Amour n'ont rien que d'agréable :

Leur agitation rend mon feu délectable.


Fondez sur moi, torrens de maux,

Mon feu s'accroît par les travaux,

Je ne crains plus votre amertume :

Agité, je goûte un bonheur,

Que ne peut dépeindre ma plume,

Car il est plus grand que mon coeur.





XLVI. L'Amour dédaigne tout le reste.

LORSQUE Dieu se découvre au cœur,

On n'a que du mépris pour les grandeurs du monde;

Les honneurs les plaisirs nous causcnt de l'horreur,f

On goûte en quittant tout, une paix si profonde,

Qu'on ne croiroit jamais que les privations

Fassent le vrai bonheur d'une âme :

C’est pourtant au milieu des contraditions,

Qu’elle se sent brûler de la divine flamme.


Oui l'amour de la pauvreté

Apporte, avec la sagesse

La parfaite tranquillité,

Et la véritable richesse.

Heureux celui qui ne possède rien,

Dont le coeur dégagé, ne veut & ne désire

Que le Souverain Bien !

Car jamais il n'aspire

Qu'après l'éternité.

Tout ce qu'on estime sur terre,

Est pure vanité :

Le trouble n'est qu'un effet necessaire

De la cupidité.


Le pauvre d'esprit ne peut craindre

La perte de ce qu'il n'a pas.

Que lui peut-on ôter & quel mal peut l'atteindre?

Le soin de ses trésors n'est point son embarras.

Son unique soin est de plaire.

A son Seigneur, qu'il aime purement :

Il ne peut rien penser que pour le satisfaire,

Et fait son seul plaisir de son contentement.


Qui ne quitte pas tout, dit Jésus, pour me suivre,

Est indigne de moi

Il est bien éloigné de vivre

Refusant de mourir à soi.

L'homme vit & se plaît dans tout ce qu'il possède;

Il Vit en moi par la privation:

Dans tous ses désirs il excède ;

Ils seront tous comblés par ma possession.


Sur le même sujet.

Pour vous j'ai méprisé l'honneur,

Et tous les biens de la fortune.

C'est encor trop peu pour mon cœur :

Tout ce qui n'est pas vous m'afflige & m importune.


Vous n'êtes pas content de ce que j'ai quitté,

Si je ne me quitte moi-même :

Votre Amour est plein d'équité ,

Il veut tout pour le Bien Suprême.


Sans rechercher en lui que son seul intérêt,

Sans vouloir de l'Amour aucune récompense ,

Faisons toujours ce qui lui plaît;

Que c'est une auguste science !

Ne nous amusons pas à chercher la douceur ;

Ne désirons de Dieu que son unique honneur.



XLVII. Ce n'est pas assez que de voir.

Qui peut se calmer de vous voir,

Cher Epoux de mon âme ?

En vous seul j'ai mis mon espoir,

Je brûle avec plaisir de votre sainte flamme.

Quel bonheur d'être un jour tout pénétré de vous!

Je vous aime , je vous contemple :

Mon Dieu , que ces momens sont doux,

Et que ma joie est sans exemple !


Plus je vous vois, plus je sens m'enflammer,

Votre regard divin, en me brûlant me calme :

J'aime sans fin, sans fin je veux aimer,

Par ma fidélité j'emporterai la palme.

Que dis-je ? ah ! mon transport m'ôte le jugement,

Et j’oubliais déjà quelle était ma faiblesse !

Seigneur, soutenez ma bassesse,

Vous seul pouvez faire aimer constamment.


C’est sur vous seul aussi, cher Epoux, que je fonde

L'espoir de vous garder ma foi ;

Je connais bien ma misère profonde,

Ainsi je n'attens rien de moi.


Il est vrai que l'Amour me donne un peu d'audace,

Je sens un courage nouveau :

Mais je compte sur votre grâce,

Et votre vérité sera mon seul flambeau.


Sur le même sujet.

Qui pourroit concevoir le doux contentement

Qu'on reçoit à vous voir, ô Monarque Suprême!

Vous posséder en soi surpasse cependant

Ce qu'on peut voir quand on vous aime.


Ah! fermez-vous, mes yeux, Cessez de vous ouvrir ;

Je veux un Bien qui surpasse la vue :

Je contemple, il est vrai, mais l'Amour veut jouir

De la vérité pure & nue.


Je voudrais m'abîmer dedans son vaste sein,

Et dans lui me perdre sans cesse.

Que mon sort serait beau, trop heureux mon destin,

Si perdu dans votre sagesse,

Je ne me voyais plus, je ne connoissois rien

Que la totalité de cet unique Bien !

Non, penser trop borné, vous ne convenez pas

Avec cet objet adorable

Vous êtes trop grossier, trop imparfait, trop bas:

L'Amour, le pur Aniour, est lui seul, convenable.



XLVIII. Au coeur touché d’Amour tout peut servir de voie.

LORSQUE l’on suit l’Amour nul danger ne fait craindre, ,

On se fait passage par tout;

Lorsqu'on voit tout perdu, qu'on est le plus à plaindre,

Des plus affreux sentiers l'âme trouve le bout.


Cette Amante sans peur sait traverser la presse

Des flots grondants de la mer en courroux,

Sans vaisseau, sans mâts : son adresse

Vient de son abandon au soin de son Epoux.


Ces terribles écueils ne lui sont point de peine,

Elle dédaigne de les voir :

Ce qui fait son repos c'est qu'elle est très-certaine

De sa bonté, de son pouvoir :


Moins nous pensons à nous, & plus sa Providence

Nous accompagne pas-à-pas :

Augmentons notre constance,

Son soin ne nous manquera pas.


Sur le même sujet.

Amour pur & divin, vous laissez votre Amante

A la merci des flots : que je la vois contente !

Battue en cent façons au milieu de cette eau,

Son carquois lui sert de vaisseau,

Son arc de gouvernail. Là sans craindre l'orage,

Elle goûte un plaisir nouveau,

D'où lui vient donc ce grand eourage ?


C’est de l'Amour: c'est lui qui cause ses supplices ;

Elle n'apperçoit pas même les précipices

Qui l’entourent de toutes parts :

Et sans ouvrir les yeux sur son prochain naufrage,

O l'heureux avantage !

Elle méprise les hazards.


C'est ainsi que l'Amour nous expose au danger

Pour éprouver notre courage,

Si l'enfer, le monde & sa rage,

Pourroient bien nous faire changer.


Un coeur bien amoureux ne voit rien que l'Amour,

Dans le péril le plus extrême,

il n'oseroit pas sur soi-même

Soupirer ni faire un retour.


Sur le même sujet.

Il me faut donc passer cette mer orageuse ;

Dois-je m'abandonner à la merci des flots ?

Ah ! que je suis peu conrageuse,

Moi qui n'aimois que le repos.


Il me faut donc franchir abîme, précipice,

Etre ainsi le jouet, Amour, de ta justice :

Est-ce là les grands biens que tu me promettois ?

Veux-tu me voir périr? je suis presqu'aux abois :


Amour, tu ris de mon naufrage :

Je sens lever les flots, j'entens gronder l'orage,

La mer en s'entr’ouvrant ne me laisse rien voir,

Qu'un abîme profond où je suis prête à choir.


Traites-tu donc ainsi ton amante si chère ?

Périssons, j'y consens, je veux te satisfaire ;

Et sans plus écouter mes pleurs injurieux

Amour ; je vais périr, & périr à tes yeux.


XLIX. L'Amour est un vrai sel à l’âme.

LE sel est de tout tems symbole de sagesse ;

La charité sale nos actions,

Donnant à nos affections

Et l'incorruption, & la délicatesse.


La sagessc & l'amour s'accordent bien ensemble,

Celle-ci le conduit droit au Bien Souverain,

Et détourne le coeur humain

De ces appas trompeurs que l'univers rassemble.


L'Amour, comme un feu pur, mont droit à sa sphère

Il ne trouve rien ici-bas

Où l'on puisse tourner ses pas ;

Tout est empoisonné : s'il veut se satisfaire,

Il rencontre la mort,

Mais s'il prend son effort,

I1 outrepasse toute chose,

Il ne s'arrête à rien, il va jusqu'à son Dieu ;

Cet admirable feu

Remontant à sa cause,

Trouve dans lui sans nuls défauts

Sa pureté, sa force & son repos.


Là sagesse est un sel, dont la force est extrême,

Sans lui tout est insipide & rampant :.

Qui n'a le sel d'amour s'il veut dire qu'il aime,

Son dire est fade, & ce n'est que du vent.

Trompé par sa propre raison,

L’amer lui parois doux, & la douceur poison.


La sagesse & l'amour sont sel de notre âme,

Ils la rendent d'un goût exquis ;

St tous les biens nous sont acquis

Si nous savons brûler de la divine flamme.

Sur le même sujet.

L'Amour est le sel de notre âme ;

Sans lui ce n'est rien que fadeur ;

C'est lui qui conserve le coeur,

Et qui le nourrit & l'enflamme.


Le sel de l'Amour pur préserve par dedans ;

Il est l'esprit de la sagesse :

De celle qui nous rend enfans,

Mais des enfans de la promesse.


Elle s'oppose en nous à la fausse prudence

Si contraire à l'esprit de foi.

Quand l'Amour nous tient sous sa loi,

On aime l'indistinct, & l'on fuit l'évidence.


La sagesse consiste à tout donner à Dieu,

Sans rien réserver pour soi-même :

C'est ce qu'on doit à cet être Suprême,

Sans quoi, l'Amour n'a point de lieu.





L. Il chasse toute crainte.

L'AMOUR parfait bannit toute sorte de crainte:

A ses véritables Amans,

Il inspire des sentimens

Où la peur ne saurait donner aucune atteinte.


Il est sûr que la peur naît de la défiance :

Lors que l'on est rempli de foi

On ne craint rien pour soi;

L'Amour pur est suivi de foi, de constance.


L'Amour est élevé, fonde le vrai courage,

Et répand ses saveurs

Richement aux grands coeurs ;

La force est leur partage.


Son coeur est généreux, son âme, une âme grande,

Point de timidité,

La libéralité

Est ce qu'il recommande.


Amour, divin Amour, donne-moi la largesse ;

Puisqu'un coeur étendu

S'est de-tout tems rendu

Ennemi de toute bassesse.


Sur le même sujet.

L'Amour parfait doit bannir toute crainte

Il hait toute timidité;

Et la divine Charité

Ne saurait souffrir de contrainte.


On fait tout librement, avec un grand courage,

Porté sur les ailes d'Amour; .

On trouve un très-grand avantage

A servir Dieu sans crainte & sans retour.


Que craindre, ô Seigneur de ma vie?

Sitôt qu’on s'abandonne à vous,

Notre âme se trouve affranchie,

On n'appréhende pas même votre courroux.

L'Amour nous apprend à descendre :

Lors que son feu nous a réduits en cendre;

Sur qui, grand Dieu, sur qui pourroient tomber vos coups ?



LI. Dans lui toute félicité.

QUE de contentemens! que cette âme est heureuse,

De mépriser tout ce qui n'est pas Dieu !

Que de félicités elle goûte en ce lieu !

Que sa vie est délicieuse !

En quittant tout on s'unit sans milieu

A cet Epoux si cher dont l’âme est amoureuse.


Elle n’a plus de soin que celui de lui plaire,

Foulant aux pieds & le monde et la chair :

Pour le mieux approcher,

Et pour le satisfaire,

Elle se vient cacher

Dans ce lieu solitaire.


Là séparée enfin de tout ce qu'on admire,

Elle montre ses feux à son divin Amant,

Lui décrit son contentement

Sa langueur, & son doux martyre ;

Qu’elle est à lui qu'elle aime uniquement,

Que pour lui son coeur vit, qu'il se meut, & respire.


L'Epoux charmé de ses voeux, de ses larmes,

L'embrasre, & ne la quitte plus,

La remplit de mille vertus,

Augmente son ardeur en lui montrant ses charmes.

Ici tous souveuirs sont rendus superflus,

De cet heureux séjour on bannit les alarmes.


Oubliant tout on se laisse à soi-même,

On's'abandonne à cette noble ardeur :

Dieu possédant le coeur

On ne peut rien gciûtér que son Amour extrême :

On méprise tout autre honneur

Que celui seul du Monarque Suprême ;

Et le coeur trouve en lui

Sa force & son appui,

Lorsque vraiment il aime.

L'Amour, l'espérance & la foi

Seront seuls à jamais ma loi.


Sur le même sujet.

Après tant de tourmens je goûte le bonheur,

Grand Dieu, d'être en votre présence :

Le monde n’est qu’un suborneur ;

Je n'appréhende rien,Vous êtes ma défense.


Quand l’âme est au-dessus des sens

Le monde, ni l'enfer ne sauraient plus lui nuire:

Elle goûte avec Dieu des plaisirs innocens,

Que ma plume a peine à décrire:


Dans ces lieux écartés elle possède Dieu,

Ou plutôt, son Dieu la possède :

C'est dans ce saint désert, dans cet aimable lieu,

Que de ses maux elle a le sûr remède.


Divin Amour, .quand on vit avec vous,

Pourrait-on souffrir quelque chose ?

C'est dans le sein de mon Epoux

Que je trouve la paix, & que mon coeur repose.



LII. La conscienee en est témoin.

Qug c'est une sainte science

D'écouter avec soin ce que Dieu dit au coeur,

Et ne pas négliger, de notre conscience

La sindérèse & la douleur !


Elle est en tous les tems un conseiller fidèle,

Sûr, & qui ne trompe jamais :

Notre âme à soi-même est cruelle

De ne pas écouter ou son trouble ou sa paix.


Lorsque je suis sa voix, je me trouve tranquille,

Mon coeur est agité quand je ne la suis pas :

Certains remords profonds, une peine subtile,

Me font assez sentir quand je m'égare, hélas!


Tout mon bonheur dépend de l'entendre & la suivre ;

Malheur à qui marche dessus

Malgré nous elle fait revivre,

Pour l'étouffer nos soins sont superflus.


Lorsqu'on la suit, on ne sent plus de charge,

On vit content dans la sincérité ;

Et notre âme y trouve le large,

Sur notre front vit la sérénité.


Dieu qui l'a mise en nous, désire qu'on l'écoute ;

Elle nous dit toujours la vérité :

Et ne laisserait aucun doute,

Si ce n'était notre infidélité.


Sur le même sujet.

Je vois l'Amour divin me présenter la croix ;

L'Amour profane ses délices :

Je ne balance point sur un si digne choix,

Je préfère aux plaisirs les plus affreux supplices.


Je sens certain je ne sais quoi

Me porter presque malgré moi

A préférer l'utile au délectable :

Mes sentimens tournent vers l'équitable.


Sans regarder mes intérêts,

Je me soumets, Seigneur, à tous tes saints décrets,

Je veux bien pour ton Nom vivre dans la souffrance,

Te prouver mon Amour par mon obéissance.


Nous avons au-dedans un souverain Moteur,

Qui ne nous laisse point surprendre ;

Et cet éclairé Diredeur

Ne nous permet jamais de nous méprendre.




LIII. Il abhore l’orgueil.

POUR être à Dieu, l'humilité profonde

Est le plus sùr moyen :

Dieu veut qu'on ne soit rien,

Et la superbe plaît & règne dans le monde.


JÉSUS-CHRIST le premier a choisi la bassesse,

Le mépris sut sa passion,

La pauvreté l'objet de son affection,

Ce fut là sa doctrine & sa haute sagesse.


L'orgueil seul lui déplait, le bannit de notre âme;

La superbe lui fait horreur,

Il se plait dans un coeur,

Quand il est humble & pur, sa Charité l'enflamme.


Il le mène & l'enseigne, il l'échauffe &l'éclaire,

Il ne l'abandonne damais,

Le comble de mille biensaits,

enfin l'humble & petit fait l'aimer & lui plaire.


Sur le même sujet.

Rien n'est plus odieux au souverain Amour

Que la superbe de la vie ;

Elle s'augmente chaque jour

Et rend à tous momens l'âme plus asservie.


Se nourrissant de tout, les bonnes actions

Lui sont un mets bien ordinaire :

On voit dans les dévotions

L'orgueil, & non la piété sincère.


L'orgueil croît avec nous, & nous suit au tombeau,

Il augmente même avec l'âge :

Toujours quelque sujet nouveau

Lui donne sur nous l'avantage.


Hélas ! divin Amour, arrêtes-en le cours :

Toi seul as pouvoir de le faire ;

Sinon, il me suivra toujours

Il est à mes désirs contraire :

Je vois l'humilité pleine de doux appas !

Je l'aime, je la veux, & ne la trouve pas.






LIV. Il a soin d'inculquer ses loix.

DIEU par une bonté qui n'eut jamais d'exemple

Me vient chercher dans l'erreur & m'instruit,

M'ouvre les yeux, m'enseigne à petit bruit,

Ordonnant qu'en secret je l'aime & le contemple.


De sa divine loi il me montre le livre,

C'est là l'objet, me dit-il, de ta foi :

Ecoute-là, laisse tout, & sui-moi ;

Pratique ces conseils, & tu pourras me suivre

Renonce à tous plaisirs, embrasse la vertu,

Que ton coeur par les maux ne soit pas abattu,

Meurs à toi-même afin de pouvoir mieux revivre.


Ne te lasse jamais d'admirer & de voir

L'excès de Mon Amour, & quel est mon pouvoir,

Regarde mes bienfaits, écoute mes paroles,

Banni loin de ton coeur tant de desseins frivoles,

Ne pense qu'à me plaire ; & ton coeur généreux

Trouvera que c'est moi, qui puis le rendre heureux.


Privé de tous les biens il aura l'abondance:

Lorsque plus de malheurs accableront tes seus,

Qu'en de rudes travaux tu vois couler tes ans,

Tu goûteras alors ce que peut ma clémence.


Je calme ton esprit-, je sape ta douleur,

J'adoucis tes ennuis, & je charme ton coeur,

Contre tes ennemis je suis seul ta défense :

Rien ne peut échapper à mon extrême Amour,

Ne songe qu’à m'aimer, qu'à me faire la cour ;

Et puis, demeure en paix, sûr de ma Providence.


Sur le même sujet.

Vous êtes, cher Epoux, dans le fond de mon coeur,

C'est où votre loi s'est gravée :

Vous m'avez délivré de l'esprit séducteur,

Mon âme est toute à vous, vous l'avez enlevée.


Chaque jour je reçois de nouvelles leçons

De votre divine sagesse:

Vous me mettez en cent façons

Afin d'éprouver ma souplesse :

Souverain Epoux de mon coeur,

Soyez toujours mon maître & mon docteur.


Vous enseignez la vérité,

C'est vous seul qui le pouvez faire :

Le reste n'est que vanité,

Et les hommes se doivent taire.

Je ne trouve chez eux que vaine illusion

Leur discours n'est rempli que de confusion.


Sur le même sujet.

Je n'aspire qu'au bien d'être instruite par vous :

Parlez, parlez, Seigneur, mon âme vous écoute :

Ce que vous enseignez est parfait, il est doux,

Et ne laisse à l’âme aucun doute.


Vous écrivez vos loix dans le fond de mon coeur;

C'est cette loi d'Amour qui me donne la vie.

L'Amour est Maître, il est Docteur :

L'âme observant sa loi, de crainte est affranchie.


Lors on n’est plus sujet aux divers changements

Qu'éprouve le reste des hommes ;

On devient de parfaits amants,

Amour, en toi tu les consommes.


LV. Qui n’aime point, il reste dans la mort.

SANS le divin Amour notre coeur ne peut vivre :

Froid, languissant & mort,

Il ne peut par aucun effort,

S'élever, l'entendre & le suivre,

Si le divin Amour, touché de nos misères,

Ne vient nous retirer par son bras tout puissant

De l'état faible & languissant

Où nous sonunes réduits par nos fautes premières.


Mais sa charité sans pareille,

Le solicite à nous chercher

De sa flèche il nous vient toucher,

En blessant notre coeur, il ouvre notre oreille.


Venez, ô feu divin que rien ne peut éteindre,

Embrasez, embrasez mon coeur ;

Vous seul en êtes le vainqueur

Et vous seul le pouvez atteindre.


Vous pouvez seul le blesser de vos flèches ;

Il est, il est à vous,

Amour, divin epoux !

Ne refermez jamais ses brêches.


Sur le même sujet.

Amour sacré, tu me donnes la vie;

Sans toi je, reste dans la mort.

Et ne saurais faire un effort,

Tant mon âme est appesantie.


C'est toi, divin Amour, qui sais vivre & mourir;

Il faut mourir à tout pour posséder la vie:

La vie est par la mort de la mort affranchie ;

C'est l'Amour qui guérit les maux qu'il fait souffrir.


O pur Amour ! que tranquille est ta flamme

Lorsqu'on se livre entièrement à toi,

Quand tu deviens le maître de notre âme,

On ne suit plus que l'amoureuse loi.



LVI. L'Amour réunit les semblables.

L’Amour divin nous comble de faveurs.

Que ses carsses sont aimables !

Mais, afin de jouir de ces biens délectables,

Il nous faut lui donner nos coeurs ;


Et les donner de telle sorte,

Qu'on ne s'en reserve plus rien;

Lorsque son Amour nous transporte

Il nous donne son coeur, & rend-le notre lien.


Il paye en un moment nos ennuis, nos traverses,

Il nous porte en son sein, il fait tarir nos pleurs ;

Il nous fait oublier tant de peines diverses,

Par les épanchemens de ses saintes douceurs.


O nion Epoux divin ! Que j'aime & que j'adore,

Soiez mon unique soutien :

Je n'aime rien que vous, & je désire encore

Vous aimer davantage, ô mon Souverain Bien !

Que je sois toute à vous, & non pas à moi-même,

Que je ne vous quitte jamais :

Le but où tendent mes souhaits

Est de m'unir à vous par un Amour extrême.


Sur le même sujet.

L'Amour sacré rend égaux les amans ;

Et les unit d'une chaîne éternelle :

Lorsque je vois leurs saints embrassemens

Je comprens bien leur amour mutuelle.


Quoi, vous vous abaissez, mon Souverain Seigneur,

Jusqu'à vous égaler votre pauvre servante!

Cette bonté ravit mon cœur :

Qu'elle est forte, qu'elle est touchante !


Vous m'aimez le premier

D'une Amour pure & gratuite ;

Faites que mon retour, cher Epoux, soit entier,

Et que pour être à vous, moi-même je me quitte.


Je vous aime pour vous, ô Souverain Auteur

De ma chaste & pudique flamme ;

Sans m'occuper de mon bonheur,

Je vous abandonne mon âme.



LVII. De toutes les Vertus c'est la base & la source.

COULEZ, divines eaux, par ma bouche en mon cœur ;

Je trouve en vous tout ce que je désire,

Car toutes les vertus pour qui mon coeur soupire,

Se donnent en buvant cette douce liqueur.

La foi, la charité, en tout bien si fécondes,

L'espoir, l'humilité, la force & la douceur,

Se trouvent dans vos ondes.


Vous arrêtez ma soif, je n'aime rien au monde;

Plus je vous bois, plus je me sens brûler :

Feu tout divin, source toute féconde,

Je goûte en vous des biens dont je ne puis parler;


Cet excellent breuvage,

Nous enseigne un langage,

Entendu de bien peu:

Je sens croître mon feu,

Plus je me désaltère :

C’est un admirable mystere ;

Ce feu n'a rien de douloureux

Pour un coeur amoureux.


Lorsqu'on boit dans cette fontaine,

Les plus rudes tourmens ne causent point de peine,

Plus on endure & plus on a soif de souffrir :

L'Amour divin a tant de charmes,

Qu'on trouve un plaisir dans les larmes ;

Et l'on meurt de regret de ne pouvoir mourir.


Sur le même sujet.

L'Amour est le soutien de toutes les vertus,

Il les renferme en soi, puis nous les communique:

Qui d'ailleurs n'en désire plus

En reçoit richement de sa main magnifique.

Quand je suis dans l'Amour je les ai dans leur source,

Tous mes désirs sont amortis:

Quand tout me manque, Amour est ma ressource;

O trop heureux les vrais anéantis !


Je me plonge en l'Amour non contente d'y boire ;

De ce bain l'on sort pur & net:

Je ne puis rien vouloir, pur Amour, que ta gloire,

Ton seul honneur me satisfait.


Recherche qui voudra chez toi son avantage;

Ce penser me paraît trop bas :

Je ne veux point d'autre partage,

Que m'immoler sans fin à tes divins appas.





LVIII. Il vivra sans cesser.

Tout amour qui n'est point l’Amour pur & divin,

Ne peut durer longtems; s'il captive notre âme,

On le voit affaiblir, changer, s'éteindre enfin,

Il n'en est pas ainsi de la céleste flamme ;


Elle dure & s'accroît ; & l’immortalité

Est de ce feu sacré l'éminent caractère ;

Il brûle dans le tems & dans l’éternité,

De sa douce chaleur il échauffe, il éclaire.


Il ne détruit jamais en brûlant son sujet,

Il lui sert d'aliment, lui conserve la vie ;

Il est son but, sa fin, comme il est son objet,

Et cause un saint plaisir dont notre âme est ravie.


Ce feu montant toujours s'élève dans les cieux,

Rien ne le fait pencher du côté de la terre

Le coeur qui le possède, ô trésor précieux !

De ce bien Souverain fait son unique affaire.


Il se voit tout ôter, liberté, biens, honneurs,

Il en fait son bonheur, il en fait sa richesse ;

Il goûte en perdant tout certain plaisir flatteur,

Qui lui fait admirer la divine Sagesse.


Brûle-moi, feu divin, n'épargne pas mon coeur,

Brise, broie, détruis ; tu ne saurais mieux faire ;

Des plus rudes tourmens je ferai mon bonheur,

Je les compte pour rien, Amour, je te veux plaire.


Sur le même sujet.

Rendez, divin Amour, cette flamme immortelle ;

Vous qui l'allumez dans mon coeur :

Vous en êtesl’unique Auteur ;

Que notre Amour soit éternelle !


Pourrois-je un seul instant me séparer de vous,

Divin possesseur de mon âme?

Ah ! croissez ma pudique flamme :

Qu'un tel embrasement à mon coeur sera doux !


Ah ! si mon feu pouvait encor s’éteindre

Que j'en aurais de peine & de douleur !

Amour, vous possédez mon cœur,

Rien d'ici bas ne peut m'atteindrz.

Croissez, croissez toujours mes feux ;

Si vous me consûmiez, que je serais heureuse !




LIX. C'esl le but de l'Amour, de deux n'en faire qu'un.

C'EST là la fin de toute chose,

C’est but de tous nos désirs :

Admirable métamorphose !

Comble des innocents plaisirs !

Unité que le Fils demandoig à son Pere

Pour ses Disciples bien-aimés !

Chaste lieu ! Adorable mystere!

Doux espoir des Prédestinés !


Qui pourroit espérer un si grand avantage

Si vous ne nous l'aviez promis ?

C'est le sublime & l'excellent partage

Que vous donnez à vos amis.


Qui pourrait le penser, encor moins le prétendre?

Le Tout veut bien s'unir avec que le néant ;

Le Seigneur Souverain avec un peu de cendre,

Une goutte à son Océan.


Pour nous conduire aux cieux,

Il en voulut descendre :

Abandonnant sa gloire, il nous rend glorieux:

Je me perds ; & ne puis comprendre

Seigneur, l'excès de votre Amour.

Permettez-moi de vous le dire

Je suis un malheureux, même indigne du jour,

Vous partagez pourtant avec moi votre Empire.


Vous faites encor plus ; vous vous donnez à moi,

Et votre Amour extrême,

Vous fait me changer en vous-même;

Votre bonté m'étonne & me remplit d'effroi,

Vous oubliez ce que vous êtes,

Mais je ne puis oublier qui je suis :

Je révère ce que vous faites,

Heureux ceux qui vous sont unis !


Sur le même sujet.

La fin d'un chaste Amour est l'entière Unité;

L'Amante & son Amant sont une même chose.

C'est plus, une métamorphose

Transforme en son Amant l'Amante en vérité.


Il ne faut plus ici de carquois ni de flèches :

L'Amour a quitté son bandeau;

Et par un miracle nouveau

Entre dans le coeur sans y faire de brèches.


Regardons le chemin par où l’âme a passé:

Que de rochers, de précipices,

Que d'agitations, de travaux, de supplices !

Mais enfin dans l'Amour son coeur est trépassé.

O digne & bienheureux trépas !

O mort toute délicieuse

Pour cette belle âme amoureuse,

Qui ne vous désireroit pas ?


Le trépas est l'heureux passage

Qui met cette Amante en partage

De tous les droits de son Epoux:

Vous faites plus, Amour, la transformant en vous.



LX. C’est de la Loi la consommation.

Qui pourrait exprimer le bonheur admirable

Que goûte un coeur qu'Amour conduit ici!

Il a trouvé le repos perdurable,

Exempt d'ennui, de crainte & de souci :

Tout est calme, tout est tranquille :

On ne veut rien que Dieu, qu'on aime uniquement.

Il est le ferme appui, comme le sûr asile,

On trouve tout en lui, le vrai contentement,

L'invariable paix dont parle l'Évangile

Qui surpasse tout sentiment,

Qui rend le précepte facile,

Le sentier des vertus droit, uni, tout charmant.


Lorsque de ces Vertus on a fait son étude,

On trouve dans la Charité

Cette admirable plénitude

Qui nos esprits met dans la vérité :

Sa lumière aisément dissipe tout nuage

Que produit une vaine erreur :

L'Amour sacré donne ici l'avantage

De goûter à long traits la céleste douceur.


Si déjà l'on éprouve une si douce vie,

Que doit être l'éternité ?

De quelles voluptés sera-t-elle remplie ?

Bien, qui n'est jamais limité!

L'âme alors en son Dieu ravie,

Possède l'immortalité.


Sur le même sujet.

Le pur Amour est donc la fin de toutes loix ;

Il les renferme en soi, bien loin de les exclure :

L'âme au-dessus de la nature

N'a plus ni volonté ni choix.


Depuis longtemps sa volonté perdue

Dans la charité pure & nue

Ne lui laissait nul usage de soi;

L'Amour alors était sa loi.


Mais depuis que l'Amour en lui l'a transformée

Il a changé sa destinée ;

Elle obéit & commande à son tour :

Son vouloir dans l'Amour est un vouloir suprême;

Ne la regardez plus, cette Amante, en soi-même,

N'envisagez que son Amour.


Ne nous amusons point au-dehors, à l'écorce;

Ce serait une vaine amorce:

Mais pénétrons jusqu'au-dedans

Et ne distinguons plus ces trop heureux Amans.


Ici toute activité cesse ;

Ce n'est ni douleur ni caresse :

On est en un parfait repos :

Tout se termine enfin au Sabbat du Très-haut.



EPILOGUE

Toi, délices de l’âme pure,

Amour, qui pénètres le coeur

Ayant surmonté la nature

Par ta pure & ta chaste ardeur ;


Lumière simple, inaccessible

Souverain Donneur de tout bien,

Toi qui rends le coeur inflexible

En l'abîmant dedans son rien.


Enfant qui gouvernes le monde;

A qui je consacre ces vers ;

Par une grâce sans seconde

Répands-les dans cet univers.


Que tous viennent à te connoître,

Mais encor bien plus à t'aimer

Comme seul Auteur de tout être ;

Fais leur L'AMOUR PUR estimer.


Ah ! fais qu'ils t'aiment sans partage;

D'un amour désintéressé ;

Fais-leur entendre mon langage,

Amour, oui, tu m'as exaucé.


Je sens leur coeur qui se remue,

Et qui se présente à tes traits;

Que ta vérité pure & nue

Les frappe selon mes souhaits:


Je n'en ai plus que pour ta gloire,

Je ne désire rien pour moi :

Daigne remporter la victoire,

Divin Enfant, deviens leur Roi :


frappe-les quand je les amuse ;

Et que leur divertissement

Soit de se livrer sans excuse

A ton petit bras tout-puissant.


Tu sais bien pour qui je t'implore,

Rien ne saurait t'être caché.

O Toi ! que j'aime & que j'adore

De tout rends leur coeur détaché.


Qu'ils te recherchent pour toi-même

Sans penser à leur intérêt;

Se livrant au vouloir Suprême

Qu'ils ne s'en retirent jamais.


Fixe de l'homme l'inconstance,

Apprens-lui tes sentiers secrets;

Qu'il connoisse ta sapience,

Et se livre à tes saints décrets.


Enfin, sois l'âme de leur âme;

Donne telle grâce à mon chant

Qu'il produise en eux cette flamme

Qui vient de toi, Divin Enfant.


Si ton Epouse fut fidèle,

Si son coeur n'espère qu'en toi

Si son amour est éternelle,

Favorise en cela sa foi.


Elle a chanté son avanture

En tous chants, en toutes façons,

Cette Charité sans mesure

Qui surpasse tous autres dons.


Elle dépeint là tes caresses

Et mille chastes voluptés,

Tant de mutuelles tendresses

De qui les sens sont enchantés.


Ne croyez pas, peuples fidèles,

Que ce ne soit que des chansons ;

Dessous ces figures nouvelles

Il est d'excellentes leçons.


Recevez par le divin Maître

De ma main ces petits présens :

Pour récompense, veuillez être

De simples & petits Enfans.



LES EFFETS DIFFÉRENS DE L'AMOUR SACRÉ ET PROFANE [reprise de l’édition Poiret, 1722]

Représentés dans plusieurs Emblèmes,

Exposés en Vers Libres.



I

PREFACE.

CES Emblêmes sont voir l'extrême différence

De tout profane amour d'avecque l'Amour pur.

Heureux qui vit dessous la dépendance

De ce sublime Amour ! rien ne lui semble dur.


Les plus grandes douleurs paroissent agréables

Lorsqu'on les souffre pour mon Dieu :

Que les tourmens sont délectables

A qui brûle d'un si beau feu !


Les plaisirs d'ici bas sont remplis d'amertume,

De trouble & d'agitation :

Quoiqu'à tout l'homme s'accoutume,

Il n'y trouve qu'affliction.


C'est vous, Amour divin, qui nous comblez de joie,

Qui rendez simple & paisible le coeur.

Qui du fol amour est la proie,

Au milieu des plaisirs n'éprouve que douleur.


Voyons l'extrême différence

D'appartenir à Dieu, de servir au péché.

Les uns coulent leurs jours dans la sainte innocence.

Leur coeur est de tout détaché.


L'esclave du péché est sous sa tyrannie,

Il n'a jamais aucun repos :

Que son sale plaisir le dégoûte & l'ennuie !

Il croupit en mille défauts.


L'esclave de mon Dieu se trouve toujours libre;

Rien ne captive ou rétrécit son coeur

Car le pur Amour le délivre

Des passions de l'infernale ardeur.


Suivons donc l'Amour pur & marchons à sa suite,

Et méprisons le fol amour ;

Défendons-nous de sa poursuite :

Par l'Amour pur on en triomphe un jour.


C'est à vous, cher Amour, qu'on doit cette victoire ;

Car de nous, nous ne pouvons rien :

Vous en devez avoir toute la gloire ;

Puisque c'est par vous qu'on l'obtient.



EMBLEME I. Je vous envoyerai beaucoup de pêcheurs. Jerem. 16. v. 16.

PÊCHEZ, divin Amour, ah ! pêchez tant de coeurs

Que Cupidon n'en puisse prendre :

Tous ses charmes sont séducteurs ;

Les vôtres sont divins : à vous je me veux rendre.


Ne laissez pas échapper, doux Pêcheur

Ces coeurs qui sont votre capture; Otez-les à ce suborneur.

Que pour moi ce seroit une heureuse avanture

Si mon cœur ne sortoit jamais de votre main !

Trop heureux seroit mon destin.


Hélas! divin Epoux, que je serais contente

De voir mon coeur faire nombre entre tous :

D'une fidélité constante

Je veux toujours demeurer près de vous.





II. Les flèches tirées par un bras puissant sont perçantes.

Ps. 119. v. 4.

AMOUR sacré, que je prends de plaisir

A voir décocher votre flèche !

Qu'elle aille selon mon désir

Faire à ce coeur une profonde bréche.


C'en est fait, il est abattu

Dessous les traits de mon cher Maître :

Pendant qu'il était suspendu

Je craignais Cupidon le traître.


Ce bras puissant, toujours victorieux,

Saura bien garder sa conquête :

L’amour mondain, un bandeau sur les yeux,

Peut à peine lever la tête.

Retire-toi, amour trompeur,

Non, tu n'auras jamais nulle part à mon coeur.



III. Trafiques jusqu’à ce que je revienne. Luc. 19. v.13.

TU me montres en vain tes fatales douceurs :

La folle vanité ne me saurait surprendre.

Tu ne pourras rien sur les coeurs

Que le divin Amour s'engage de défendre.


J'aime bien mieux la croix les cloux& les épines,

Que tout ce que tu montres à mes yeux

Il m'offre des faveurs divines ;

Ces fouets & ces cloux me sont très-précieux.


Retire-toi, cherche une autre conquête ;

J'appartiens toute à mon Epoux:

Ces épines parent ma tête,

Sa croix fait mon plaisir : est-il un bien plus doux?


Divin Amour, à toi je m'abandonne;

Dispose toujours de mon sort:

Je veux bien porter ta couronne,

Et la porter jusqu'à la mort.



IV. Son orgueil sera humilié. Osée 7. v. 10.

RIEN n'est plus odieux au souverain Amour

Que la superbe de la vie :

L'Amante & son Amant combattent tour-à-tour

Afin de la voir asservie.


On ne peut plaire à Dieu dedans l'élèvement ;

L'humilité l'attire dans notre âme :

Demeurons dans l'abaissement

Si nous voulons sentir sa douce flamme.


Il s'éloigne de la hauteur ;

Il s'écoule dans la vallée :

La souplesse & le rien, l'attirent dans le coeur ;

Car il se plaît dans l'âme ravalée.


Il la comble de biens, cet adorable Epoux ;

Sans cesse anéantissons-nous :

Son pur amour deviendra le partage

De ce profond abaissement ;


Nous entendrons son sublime langage,

Qu'on n'entend jamais autrement.



V. Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation & dans le piègge du Diable. I. Tim. 6. v. 9.

LA pauvreté d’esprit que Jésus nous enseigne

Nous garantit des lacs de l'ennemi:

Par la richesse il nous entraîne

Ne nous laissant en jouir, qu'à demi.


Que de troubles, d'inquiétudes

Pour conserves un bien si mal acquis !

Que d'embarras, que de solicitudes !

L'Amour divin donne un trésor exquis.


Bien plus, il se donne soi-même

A qui méprise tout pour lui :

Et lorsque purement on l'aime,

On le trouve pour ferme appui.


Aimable pauvreté, vous serez ma richesse :

On goûte en vous la vérité,

La paix, la force & la sagesse:

On perd tous ces grands biens suivant la vanité.





VI. Quiconque commet le péché, est esclave du péché. Jean 8. v. 34.

Que l'homme est malheureux qui cherche les plaisirs !

Il est de ses plaisirs esclave :

Croyant contenter ses désirs,

Le démon s'en moque & le brave.


C'est vous, divin Amour, qui rendez bienheureux

Quand on vous sert avec franchise :

Vous nous donnez un goût délicieux,

Qui nous rend la douleur exquise.


Esclaves du péché, esclaves de la chair,

Vous portez ici bas comme un enfer de peine

Si vous ne cessez de pécher

Cet enfer d'ici bas dans l'autre enfer vous traîne.


Si vous aviez goûté de ces chastes plaisirs

Dont Dieu fait caresser l'âme pure & constante

Vous trouveriez tous vos désirs

Comblés par delà votre attente.


Croyez-moi, donnez-vous à Dieu,

Que son amour sacré dans vous se renouvelle :

Quand on brûle d'un si beau feu.

On a dès à présent une joie immortelle.




VII. La grâce de S. Esprit ne sait point de lenteur. S. Ambr.

UNE dévotion si pleine de paresse,

Ne saurait plaire à mon Seigneur ;

Il faut en le servant montrer plus de ferveur,

Il faut marquer plus de sagesse :

Que ce repos est un repos trompeur !

Courir après l'Epoux d'un cœur plein d'allégresse,

Suivre en tous lieux ses pas, & marcher après lui

Dans un chemin jonché d'épines,

Que la croix & l'amour soyent notre seul appui ;

Ce sont là les routes divines.


L'autre est un masque de dévotion :

C'est n'être dévot qu'en peinture,

C'est une pure illusion ;

Ce n'est pas suivre Dieu, c'est suivre la nature.




VIII. Délivrez-moi ( de mes actions) de sang. Ps. 50. v. 16.

JE sens une langueur extrême,

Mon mal augmente chaque jour :

Hélas ! guérissez-moi vous-même,

Divin Objet de mon amour.


N'épargnez pas mon sang, Médecin charitable,

Otez de moi toute corruption,

Délivrez-moi de tout mal qui m'accable;

Je vous servirai mieux après ma guérison.


Je ne suis rien que pourriture,

Que faiblesse, que pauvreté :

Je ne suis qu'un amas d'ordure ;

Et je ne connais pas encor la vérité.


Votre amour est mon seul remède,

Ah ! faites-le glisser jusqu'au fond de mon coeur,

Si quelque jour l'amour pur me possède,

Je n'aurai plus ni peine, ni langueur.



IX. Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur. Ps. 6. v. 2. - Souvenez -vous de vos miséricorde, Seigneur. Ps. 24. v. 6.

AI-je donc attiré, grand Dieu, votre colère ?

Hélas ! que je suis malheureux,

Quoi ! j'ai donc osé vous déplaire ?

Que ce penser m'est douloureux !


Je mérite trop votre foudre:

Souvenez-vous du moins, Seigneur,

Que je ne suis qu'un peu de poudre,

Indigne de votre fureur.


Si malgré mon néant vous voulez me punir,

Je m'y soumets, mon adorable Maître :

A vos arrêts je veux m'unir ;

Je déteste ce coeur autant ingrat que traître.

Mon rouverain Seigneur, cessez d'être en courroux


J'adorerai votre vengeance ;

De votre main tout me paraâtra doux

Si vous oubliez mon offense.

Que je mérite, hélas! un rude châtiment

De vous avoir déplu, même pour un moment !





X. J'ai péché : que ferai-je pour vous apaiser? Job 7. v. 20. Regardez-moi, & ayez pitié de moi. Ps. 118. v. 132.

NE vous éloignez-pas de moi,

Divin Epoux, en qui j'espère :

Voyez ma douleur & ma foi ;

Que votre amour me soit prospère.


Ne fuyez pas; vous voyez ma langueur ;

Les gênes & les feux me seraient moins sensibles :

Punissez-moi selon votre rigueur ;

Vos coups ne me seront, Seigneur, jamais pénibles.


Non, je ne puis souffrir, Amour,

De vous voir éloigné ; quelle cruelle absence!

Que je perde plutôt le jour :

Rendez-vous à ma pénitence.


Que je hais mon forfait ! je meurs de déplaisir:

Regardez le mal que j'endure,

Ah ! pourquoi ne puis-je mourir ?

Non, la plus cruelle torture

Me serait un contentement

Si vous me pardonniez, ô mon divin Amant !



XI. Chacun est tourmenté, par la même chose, par laquelle il pèche. Sag. II. v. 17.

VOUS me montrez un fils rebelle ;

Je vois cet objet odieux :

Hélas ! si je suis infidèle

Je déplais bien plus à vos yeux.


Qpoi! je vous ai déplu, Pere trop charitable,

Vous qui m'aviez comblé de biens,

Vous qui brisâtes mes liens :

Que mon forfait est détestable !


Si je pouvais par un torrent de pleurs,

Si je pouvais par toutes les douleurs

Satisfaire a votre justice,

Je me trouverais trop heureux :

Que mon tourment me seroit glorieux !

Et je rirais du plus cruel supplice.

Mais si vous vous fâchez ; ah ! que mon triste coeur

Sera flétri de peine & de douleur !



XII. Le peu de jours qui me restent, finiront bientôt. Job 10. v. 20. - Vous en avez marqué les bornes,& je ne les puis passer. Ch. 14. v. 5.

SOUVIENS-toi, mon divin Amour,

Que mes jours passent comme l'ombre

Dedans cette demeure sombre,

Tu peux me montrer un beau jour.


Ta présence est source de la lumiere ;

Ton absence me met dans une sombre nuit:

Fais-moi la grâce toute entière;

Brûle mon coeur, éclairant mon esprit.


Jamais la mort ne me sera de peine

Si l'Amour brise mon lien :

Car plus mon heure est incertaine,

Plus je me laisse à mon Souverain Bien.


Mon cher Epoux, pardonne-moi, pardonne ;

Mes jours, tu le sais, ne sont rien :

C'est à toi que je m'abandonne ;

Dans ma faiblesse, ah ! deviens mon soutien.


Quoique mes ans paraissent courts,

Tu peux les employer, cher Epoux, à ta gloire:

Quand je serai dans la demeure noire

Mon cœur te bénira toujours.



XIII. Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu pour pouvoir vous défendre des embûches du Diable. Eph. 6. v. 11.

Nous devons nous armer des armes de la foi

Pour combattre notre adversaire :

Approchons-nous de notre Roi, Q

ui d'un regard le peut défaire.


Car cette vie est le tems du combat:

Il nous faut surmonter le Diable & la nature :

Si nous nous négligeons, chacun d'eux nous abat;

C’est une terrible avanture !


Pouvons nous être à Dieu suivant notre ennemi?

La chose nous est impossible.

C'est vouloir ne servir le Maitre qu'à demi,

A ses bontés c'est se rendre insensible.


Nous devons marcher sur ses pas,

Et le suivre sur le Calvaire ;

Sans quoi nous ne méritons pas

De recevoir notre salaire.


Je voudrais suivre en tous les lieux

Mon adorable Capitaine.

Peut-on appréhender la peine

Quand on combat dessous ses yeux ?





XIV. Qui lui a résisté; & et demeuré en paix? Job 9. v. 4.

J'AIMERAIS beaucoup mieux me rendre prisonnière,

Que de combattre mon Epoux :

Se donner le nom de guerrière,

Ne convient guère avecque vous.


Je dois combattre avec moi-même,

Et me soumettre à recevoir vos coups :

Cette audace paraît extrême,

Et devrait attirer votre juste courroux.


Seigneur, ah ! je vous rends les armes :

Je les dois employer contre vos ennemis ;

Et non pour combattre des charmes

Auxquels tout mon coeur est soumis.


Grand Dieu, je suis votre captive ;

Et je la suis de si bon coeur,

Que j'aime mieux la peine la plus vive

Que de perdre un si grand bonheur.



XV. Je vous délivrerai, & vous ne serez point livré entre les mains de ceux que vous craignez, parce que vous avez mis votre constance en moi. Jer. 39. v. 17. 18.

SEIGNEUR, mon âme est prisonnière ;

La chair & le Démon me tiennent enfermé :

Ah! puisque vous m'avez aimé,

Délivrez-moi; vous seul le pouvez faire.


En me rendant la liberté

Faites, ô Dieu! vous que mon âme adore,

Que ce soit votre Vérité

Qui me rende plus libre encore.


Me mettant à couvert des traits de l'ennemi,

Ah ! faites que jamais, jamais je n'y retombe :

Vous ne sauvez point à demi,

Ne souffrez pas que je succombe.


Que je sois toujours près de vous ;

Et que sans fin mon coeur vous adore & vousaime:

Vous êtes mon unique Epoux,

Et j'attends de vous seul cette faveur suprême.



XVI. L'amour profane vaincu.

Enfin par vos bontés cet ennemi dompté

Ne saurait plus me faire aucune peine :

Le pur Amour a remporté

Sur le profane amour la victoire certaine.


L'Amour sacré bannit tout autre amour :

Qu'on en sent bien la différence !

Qu'horrible serait l'inconstance

D'un coeur ingrat s'il le quittait un jour !


Je ne crains plus que Cupidon revive ;

Vous l'avez trop bien combattu :

Il est à vos pieds abattu ;

Je n'appréhende plus, Amour, qu'il me poursuive.


J'irai dessus vos pas, attaché près de vous ;

Je prétends vous suivre sans cesse.

Ne souffrez point, mon cher Epoux,

En moi ni tiedeur, ni paresse :

Ne m'épargnez jamais les coups ;

Et donnez-moi cette souplesse

Qui me rendra digne de vous.



XVII. Vous ne mépriserez point le cœur contrit & brisé de douleur. Ps. 50. v. 19.

Vous voulez tout mon coeur, Amour, je vous le donne ;

Daignez le prendre de ma main:

C'en est fait, je vous l'abandonne.

Peut-il jamais avoir un plus heureux destin ?


Si vous acceptez mon offrande,

Ne le laissez jamais aller :

La grâce que je vous demande,

Est telle que l'Amour ne la peut refuser.


Puisque vous l'acceptez, il est donc tout à vous.

Ne perdez pas votre conquête ;

Laissez plutôt tomber tous vos flots sur ma tête :

Les plus rudes tourmens me sembleront bien doux

Si vous voulez devenir mon Epoux.




XVIII. Le triomphe de l'Amour.

LE triomphe d'Amour se trouve dans la croix,

Dans les douleurs, dans les épines ;

C'est ce dont JÉsuS a fait choix;

Ce sont là les sentiers, & les routes divines.


Suivons Jésus, & marchons sur ses pas ;

Ne perdons point notre enseigne de vue :

La croix avec Jésus a de charmans appas ;

Il faut pour la porter une âme pauvre & nue.


Quittons les vains amusemens :

Faisons plus, quittons-nous nous-mêmes.

Nous aurons des contentemens

Dans les peines les plus extrêmes.

Heureux qui dans ce bas séjour

Suit l'enseigne du pur Amour !



XIX. Personne ne peut venir à moi, si mon Pere qui m'a envoyé, ne l'attire. Jean 6. v. 44.

TIREZ-moi, Seigneur, tirez-moi;

Je vous suivrai avec courage :

La croix a ce double avantage

Qu'elle augmente l'amour en épurant la foi.


Les armes de Jésus me servent de trophée;

Sans elles je ne puis aller jusques à vous :

J'étais languissante, étouffée

Et je ne pouvois pas suivre mon cher Epoux.


Vous m'attirez, grand Dieu; & vos puissans attraits

Enlevent mon corps & mon âme :

Que bientôt s'éteindrait ma flamme

Sans le secours de ces biensaits !


Je monte à vous, Pere tout adorable,

Soutenu par le poids de toutes ses douleurs :

Votre attrait est incomparable ;

Mais je le dois à ses langueurs.


Je le dois à son sang, je lé dois à sa vie :

Plus vous m'attirez fortement,

Plus mon âme est en vous ravie;

Et plus je dois à mon divin Amant.



XX. Prenez-nous les petits renards, qui détruisent les vignes. Cant. 2. v. 15.

CHASSE de moi tant de propriétés,

Divin Amour, qui ravagent mon âme :

Enseigne-moi tes vérités ;

Et verse en moi ta douce flamme.


Je suis cette vigne fleurie

Que tu cultivais nuit & jour:

Mais par malheur une main ennemie

Fit entrer ces renards qui t’offensent, Amour.


Les renards en fouillant la terre,

Gâtent, détruisent ces beaux plants

Et la propriété fait à l'Amour la guerre,

Et lui dérobe ses enfans.


Détruis, ô mon Seigneur ! cette race perverse,

Qui s'oppose au grand bien que tu ferais en nous:,

Car la propriété renverse

Tout au jardin de mon Epoux.


C'est une mère, hélas ! très-féconde en malice,

Qui sans cesse produit un grand nombre d'enfants:

Elle est la source de tout vice ;

Et de sa main Dieu rebute l'encens.



XXI. Vous avez mis mes pieds dans les ceps. Job 13. v. 27.

AMOUR, ne me mets point de chaîne

Pour me tenir auprès de toi:

Que c'est une inutile peine !

Je suis plus enchaîné par l'amour & la foi.


Ah ! si tu veux me mettre des entraves,

Je ne pourrai donc plus marcher :

Mon esprit & mon cœur sont déjà tes esclaves :

Pourquoi voudrais-tu m'attacher ?


Je ne veux, Seigneur, d'autres chaînes

Que celles du plus pur amour:

Celles que tu voudras me mettre, hélas ! sont-vaines ;

Ne me fais pas ce mauvais tour !


Pourquoi m'attacher à ce chêne?

Attache-moi bien plutôt à la croix ;

Je ne veux point d'un autre bois :

Je sentirois une cruelle gêne

Si tu n'approuvais pas mon choix.





XXII. Il a tendu son arc, & m'a mis comme en but à ses flèches. Lament. 3. v. 12.

MON coeur et comme un blanc où vous tirez sans cesse

Des traits qui sont tout enflammés :

Je sens augmenter ma faiblesse ;

Epargnez-moi si vous m'aimez.


Je me repens de mes paroles ;

Doux Amour, augmentez vos coups ;

Ah ! que mes craintes sont frivoles !

Peut-on appréhender les traits de son Epoux ?


Frappez, frappez, mon adorable Maître ;

Que désormais mon coeur soit le but de vos coups:

Blessez-le, & qu'il soit tout à vous ;

Faites-vous aimer & connaître.


Ah ! vous m'avez percé le coeur,

Que vos flècbes sont pénétrantes !

Traitez-vous donc ainsi, trop aimable Vainqueur,

Ceux qui sont tout à vous, vos fidèles amantes ?



XXIII. Vous avez blessé mon cœur, ma Soeur, mon Epouse. Cant. 4. v. 9.

QUAND vous blessez, vous dites qu'on vous blesse ;

Je n'entends rien à ce discours

Que votre divine Sagesse

Me veuille bien l'apprendre quelques jours.


Je conçois, je conçois cet auguste mystère :

Vous vous blessez des mêmes traits

Dont vous blessez une amante si chère.

Ce sont là de profonds secrets.


Changez plutôt de coeur, & lui donnez le vôtre;

Rien ne me paraît plus charmant :

Elle n'a plus le sien, elle n'en veut point d'autre,

Que le coeur de son cher Amant.


Elle a grande raison, cette amante fidèle,

D'échanger contre vous son coeur :

C'est par là qu'elle assure une amour éternelle

Et se rend pour jamais exempte de la peur.



XXIV. Comme l'or dans la fournaise. Sag. 3. v. 6.

METTEZ mon coeur en ce fourneau,

Et faites lui changer de forme :

Que ce feu sacré le transforme,

Ou bien m'en donnez un nouveau.


Ah ! que je désire ardemment.

De voir mon cœur sur cette braise !

Amour, mets-le donc promptement

Dans le milieu de ta fournaise.


Accorde-moi cette faveur;

Tes brasiers seront mes délices:

J'y trouverai de la fraicheur ;

je me plairai dans les supplices.


Forme mon coeur à ta façon ;

Et le rend pur, tendre & fidèle :

Fais qu'il soit à toi tout de bon,

Que son amour soit éternelle.


Détruis-le au plus tôt, cher Amant,

Que j'aime de ton amour même

Tu possèdes, Seigneur, la puissance suprême,

N'y mets point de retardement.



XXV. Otez la rouille, & il se formera un vase très-pur. Prov. 25. v. 4.


HÉLAS ! mon coeur esl plein de rouille ;

Que cause ma propriété :

Si j'ai de vos dons, je les souille ;

Mettez-le, mon Seigneur, dans votre vérité.


Ah ! faites le passer sous la meule avec l'eau;

N'épargnez point les coups, mais lavez son ordure;

Non, ce n'est pas assez, formez-en, un nouveau,

Qui n'ait plus rien de l'humaine nature.


Vous avez un moyen qui me paraît plus court;

Mettez-le dans votre fournaise,

Daignez le consumer du feu de votre amour;

Il fera plus d'effet que la plus forte braise.


Mes yeux fourniront assez d'eau

Pour laver mon coeur infidèle

Mais, ô divin Amour ! sans ce sacré fourneau ;

Il pourra contracter des souillures nouvelles.




XXVI. Son fruit est doux à ma bouche. Cant. 2. v. 3.

Ah ! greffez dans mon coeur, doux Amour, votre croix,

Afin qu'elle y prenne racine :

Cet arbre mérite mon choix,

Il porte des faveurs divines.


Les épines, les cloux, les douleurs, les tourmens

Sont fruit de cet arbre de vie,

Qui n'est goûté que des amans,

Dont l’âme vous est asservie.


C'est.vous, divin Amour, qui leur faites goûter

Ce fruit plein de délicatesse.

Lorsqu'on sait bien vous écouter,

On bannit la fade molesse :


On devient généreux, on méprise le MOI ;

On aime Dieu seul, & sans feinte :

C'est alors qu'il est notre Roi,

Et que notre ennemi ne peut donner d'atteinte.



XXVII. Me jouant dans le monde, mes délices sont d'être avec les enfans des hommes. Prov. 8. v. 31.

A quoi badinez-vous, cher & divin Amour ?

„ Je joue, afin de vous instruire.

„ Nous croisons elle & moi, le monde tour-à-tout

„ Et de ce qu'on chérit nous ne faisons que rire."


Qui l'emportera de vous deux

Dedns ce petit badinage ?

„ Celui qui perd a l'avantage

„ Dedans tous nos aimables jeux.


Je me figurais le contraire,

Croyant que je devais tout gagner avec vous.

Développez-moi ce mystère,

Je vous conjure, ô cher Epoux.


„ Si l'on gagne avec moi, & si l'on me posséde;

„ Comment me soutenir ? car je suis infini.

„ Si tu te perds en moi, si ton amour me cède

„ Tu ne peux plus périr, m'étant si sort uni."


Que je perde avec vous toute chose & mon être;

Abîmez-moi dans votre sein !

Si je suis toute au Petit-Maître ;

Je bénirai toujours mon trop heureux destin.



XXVIII. J'ai été crucifié avec JÉSUS-CHRIST. Gal. 2. v. 19.

JE me croyais déjà au comble du bonheur,

J'avais gagné le Petit-Maître :

Et je ne vois pour moi que peine & que douleur!

Oui, l'Amour est un petit traître.


„ Ah ! de quoi te plains-tu ? je te comble de biens;

„ Je veux bien te changer de forme,

„ Si tu restes dans mes liens :

„ Il faut que tu me sois conforme.


„ J'ai souffert mille maux afin de te guérir ;

„ Et tu crains la moindre souffrance.

„ Tu ne peux être à moi sans souffrir.

„ Considére ma patience. "


Pardon, divin Amour, ah ! j'adore vos coups;

Je les craignais sans les connaître.

Qu'à présent je les trouve doux,

Attachée à la croix des mains de mon cher Maître!


Je pense d'une autre façon :

Que le tourment est délectable !

Vous m'avez enseigné cette haute leçon,

Qu'ici bas hors la croix nul bien n'est estimable.


Heureux, lorsque par vous nous sommes attachés

Sur ce bois, source de la vie,

Bois qui détruit tous nos péchés,

Et nous procure un sort au-dessus de l'envie !



XXIX. Je vous conjure de ne point réveiller la Bien-aimée. Cant. 3. v. 5.

NON, non ; je ne crains plus le monde & son effort ;

Le Démon ne me saurait nuire !

Je n'appréhende point ni l'enfer ni la mort,

Les tortures, ni le martyre.


Je vis en assurance, en repos je sommeille;

Car l'amour fait ma fermeté

Quand je dors, pour moi son soin veille ;

En lui gît ma sécurité.


Je n'ai plus de souci, je n'appréhende rien ;

Ma paix est douce & sans seconde :

Je ne connais ni mal ni bien,

Et vis comme étant seule au monde.


Je ne vois que l'Amour, je ne connois que lui;

Je suis à tout comme étrangère :

Il est ma force & mon appui ;

Il fait d'un poids affreux une charge légère.




XXX. Sur le luth et sur l'orgue. Ps. 150. v. 4.

O l'excellent accord, l'admirable musique

De l'Amante & de son Epoux !

Vous lui montrez, Seigneur, le céleste cantique :

Vous jouez, l'âme chante : est-il rien de plus doux?


Je voudrais bien, mon adorable Maître,

Chanter ce cantique avec vous.

Prenez ma volonté, mon esprit & mon être,

Et daignez m'enseigner; frappez, j'aime vos coups.


O l'admirable jeu ! l'excellente harmonie,

Quand notre volonté passe en celle d'Amour !

C'est une douce mélodie

Qu'on ne trouve qu'en Dieu, s'y perdant sans retour.


On est toujours d'accord sur différentes notes;

C'est du jeu, c'est du chant l'excellente beauté :

Plus on change de ton, & plus l’âme dénote

Et son obéissance & sa fidélité.



XXXI. Entraînez-moi après vous, & nous courrons à l'odeur de vos parfums. Cant. 1. v. 3.

QUI vous suit, pur Amour, dans son aveuglement,

Marche toujours très sûrement:

L'oeil de notre raison bien souvent nous égare.

Marchons la nuit & sans flambeau

Mais à présent il est bien rare

De se laisser mener dans un sentier si beau.


Nous croyons plus nos sens que la foi pure & nue

Ils nous font égarer : l'Amour seul conduit bien ;

Plus il appauvrit & dénue,

Plus il nous ôte tout & ne nous laisse rien ;

Et plus notre coeur est au large.

Il atteint à son but, sans faire de faux pas ;

Le pur Amour est son partage :

C'est là tout pour le coeur ; ou bien il n'aime pas.



XXXII. Je désire d'être dégagé des liens du corps, & d'être avec JESUS-CHRIST. Phil. I. v. 23.

QUE la mort est amère au coeur qui n'aime pas !

Qu'elle est douce, ô Seigneur ! pour celui qui vous aime,

Elle est pleine de mille appas ;

On l'attend, sans pâlir, comme le bien suprême.


O mort ! c'est toi qui nous donnes la vie ;

Tu caches dans ton sein mille charmes flatteurs;

Tu nous tires des fers, & ta main nous délie

De mille fatales douleurs.


Je puis toujours pécher tant que je suis sur terre,

Je puis toujours perdre mon Dieu :

La mort fait tout mon bien, finissant ma misère :

O mort! c'est toi qui me mets en bon lieu.


Je t'aime donc, ô mort ! & je te passionne :

A qui donnes-tu de l'effroi ?

Ce ne sera jamais au coeur qui s'abandonne ;

Mais bien au lâche coeur sans amour & sans foi.


Heureux moment, exempt d'incertitude !

Fortuné jour, où tout l'homme est détruit !

Jour plein de paix, qui n'a plus rien de rude !

Jour permanent, qui n'a jamais de nuit !



XXXIII. O que vous êtes belle ! ma Bien-aimée. Cant. I. v. 14. - O que vous êtes beau ! mon Bien-aimé. Cant. I. v. 15.

LAISSONS là ce miroir, ô mon divin Amour

Je me veux mirer en vous-même :

Je ne veux voir que vous, ô Vérité Suprême !

M'oublier, vivre sans retour.


Je ne puis supporter de me trouver encore ;

Je ne veux plus voir que mon Dieu.

O vous que j'aime & que j'adore !

Pourquoi suis-je, & pourquoi me trouver en ee lieu ?


Anéantissez-moi, vivez seul en vous-même ;

Qu'on ne me trouve plus, qu'on ne voie que vous:

Grand Dieu, quand l'amour est extrême,

Il faut se perdre : est-il rien de plus doux?


Se voir, se contempler, & dire qu'on vous aime:

C'est mentir, & c'est se tromper.

Il faut donc s'ignorer soi-même ;

Sinon, l'on tâche à se duper.


L'homme amoureux de soi, dit qu'il aime mon Maître :

Je lui réponds ; je n'en crois rien.

Si tu l'aimes, fais-le paraître ;

Qu'il soit lui seul ton appui, tout ton bien.





XXXIV. Union d'Amour.

UNISSEZ, unissez, ô mon céleste Epoux,

Nos deux coeurs d'une telle sorte,

Qu'on ne voye plus rien que vous ;

Donnez la braise la plus forte.


Tournez-les mille fois dedans votre fourneau ;

Battez le mien sur votre enclume ;

Réduisez-le à néant : qu'alors il sera beau !

Si votre feu s'éteint, faites qu'il se rallume.


Un coeur pareil au vôtre, & qu'ils n'en fassent qu’un :

C'est le bonheur auquel j'aspire.

Consumez tous les coeurs en un

Par un délicieux martyre.


Qui se plaint de vos feux, ne les connut jamais:

Pour moi, j'y trouve mes délices.

Est-il de véritable paix

Pour qui n'éprouve pas ces aimables supplices ?



XXXV. Il n'aura jamais de soif. Jean 4. v. 13.

O vous! divines eaux, vous êtes immortelles :

Eteignant les ardeurs charnelles,

Vous nous faites goûter les solides plaisirs :

Tout le reste n'est que fumée.

Par vous notre âme est consumée,

Et meurt sans celle à tous désirs.


Coulez, charmantes eaux, dans le fond de mon âme,

Vous vous changez en douce flamme,

Vous étanchez ma soif quand vous brûlez mon coeur.

Contraste merveilleux ! douce métamorphose !

En feu vous changez l'eau, le feu devient fraîcheur :

Pour en bien pénétrer la cause,

Il faut que l'Amour pur fasse notre bonheur.



XXXVI. C’est lui qui guérit toutes vos infirmités. Ps. 102. v. 3.

QUOIQU'ACCABLE de maux, je trouve en vous, Seigneur

Ma guérison & mon reméde.

Chassez l'ennemi de mon coeur;

Et faites que ce coeur pour jamais vous possède.


Lavez-le en votre sang ; il redeviendra pur,

Malgré l'excès de sa souillure:

Je ne trouverai rien de dur;

Surmontez en moi la nature.


Le monde m'a séduit ; il est sourbe & trompeur :

Je renonce à ses artifices ;

Abandonnant ce séducteur,

J'embrasse votre croix, & j'en fais mes délices.


Je reconnais, hélas ! l'extrême aveuglement

Où j'ai vécu sous son empire :

Je suivrai JESUS constamment :

D'être à lui seul est ce que je désire.



XXXVII. Il nous a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils. Rom. 8 v. 29.

PEIGNEZ-vous vous-même en mon coeur,

Divin Objet, qui ravissez mon ame.

Chassez tout esprit séducteur,

Et le faites brûler de votre pure flamme.


Quand sera-ce, mon Dieu, que n'ayant plus que vous,

Tout autre objet de lui s'efface.

Vous êtes son céleste Epoux ;

Dépeignez-vous par votre grâce.


Je n'aime rien que vous, digne Objet de ma foi ;

Je ne connais plus rien au monde :

Vous êtes mon Seigneur, mon Roi;

Je sens ma bassesse profonde.


Je m'élève vers vous par un excès d'amour,

Sans mettre en oubli ma misère :

Je ne me souviens nuit & jour

Que des bontés de mon aimable Pere.





XXXVIII. Que le Seigneur se lève, & que ses ennemis fuyent de devant sa face. Ps. 67. v. 2.

DE quoi me sert de balayer ?

Eh ! puisque le Démon souille sans fin la place,

Je dois là tout abandonner ?

Et me laisser, Amour, à votre pure grâce.


Plus je nettoye, hélas ! plus je me vois salir:

Cela me met hors de moi-même.

Seigneur, venez me secourir,

Ou ma douleur sera rendue extrême.


Je vois que vous venez avec un bras puissant,

Chasser cet indigne adversaire

Ah ! que mon coeur en est reconnoissant

Faites-lui la faveur entière.


Qu'il ne soit plus sujet à souffrir l'ennemi :

Quand je suis avec vous il n'oserait paraître.

Devenez mon unique appui :

Je m'abandonne à vous, mon adorable Maître.



XXXIX. Ne livrez pas aux bêtes les âmes qui confessent votre Nom. Ps. 73. v. 19.

JE ne crains point, Amour, tant de bêtes féroces;

Ces Lions & ces Ours me rendront bienheureux :

En vous, en votre croix je trouverai des forces,

Lorsqu'ils me détruiront, je suis victorieux.


Qu'ils ne m'épargnent pas, qu'ils me broyent, détruisent,

Qu'il ne reste plus rien de moi:

Alors je serai sans feintise

Très-pure & digne de mon Roi.


Je voudrois que leurs dents, tout ainsi que la meule,

Me broyent comme du froment;

Et que je sorte de leur gueule

Comme farine pure & digne de l'Amant.


Que je sois pétri, cuit, & mis dedans le four :

Je pourrai vous servir, Seigneur, de nourriture.

C'est ce que je prétends de mon fidèle amour,

Qu'il ne reste plus rien en moi de la nature.




XL. Purifiez votre coeur de sa corruption, afin que vous soyez sauvée. Jérém. 4. v. 14.

JE connois mon impureté

Et la grandeur de ma misère,

Ma faiblesse, ma pauvreté :

Mais vous, Seigneur, en qui j'espère,

Pouvez me nettoyer : votre sang précieux

Est un sacré lavoir, des bains toujours propices ;

C'est où je plonge tous mes vices

Pour être agréable à vos yeux.


Hélas ! quand mon iniquité

Serait comme un monceau de sable,

J'y trouverois la pureté.

Aussi dans l'ennui qui m'accable,

Je trouve mon repos à ce lavoir divin :

Je ne trouve ni poids ni charge;

Et mon coeur a trouvé le large

Dans ce pur & Souverain Bien.


Oh! pourquoi différer de se plonger souvent.

Dans cette excellente pircine

O l'admirable médecine !

Tous mes maux sont guéris, & mon coeur est content.



XLI. Je languis d'amour. Cant. 2. v. 5.

VOUS m'attachez vous-même sur la croix,

Divin Amour, je ne saurais m'en plaindre

Je l'aime, bien loin de la craindre,

Quand je pense qu'elle est l'objet de votre choix.


Je ne sens point sa dureté :

C'est un lit rempli de délices,

Mais lit si plein de pureté,

Qu'il change en douceur les supplices.


Ah ! frappez sur mon corps, n'épargnez pas les coups :

Que je ne sorte point de ce bois plein de vie ;

Attachez-moi : vous avez là des cloux :

Que j'expire en ses bras, & mon âme ravie

S'envolera dans le sein de mon Dieu.

O croix ! que mon âme révère,

Que je ne quitte plus ce lieu :

Qu'en expirant ce soit là mon salaire !




XLII. Paissez mes brebis. Jean 21. v. 17.

VENEZ, divin Passeur, secourir le troupeau,

Les loups veulent entrer dans votre bergerie :

Ils emportent un pauvre agneau ;

Et vont tout ravager : venez, je vous en prie.


Vous m'avez commandé souvent de les nourrir ;

Mais vous qui possédez l'excellent pâturage,

Conduisez-les ; sinon, ils vont mourir.

Je vois un loup rempli de rage:


Vous l'avez terrassé ; ah ! je ne crains plus rien.

Paissez, chères brebis, paissez en assurance ;

Suivez votre Pasteur, vous trouverez tout bien :

Il faut le suivre avec persévérance.


Ne vous égarez point, suivez toujours ses pas;

Et vous vivrez sous sa conduite.

Qu’elle est douce & pleine d'appas !

Que je marche toujours, Amour, à votre suite !




XLIII. J'arroserai les plantes de mon jardin, Eccles. 24. v. 42.

PLANTEZ, divin Amour, plantez dedans mon coeur

Votre croix, votre amour ; & laissons là la terre.

Je voulois planter cette fleur ;

Vous alliez l'arroser : j'y voyais du mystère.


Mais je pense bien autrement :

Je ne veux rien avoir de ce qui croît au monde ;

Je méprise & la terre & l'onde,

Pour vous aimer uniquement.


M'occuper de vous seul est mon unique envie;

Rien d'ici-bas ne peut flatter mes sens :

Quand je vous suis assujettie,

O ! je repose entre vos bras puissans.


C'est où je trouve des délices

Qu'on ne peut goûter ici bas :

Mais, le monde appelle supplices,

Ce que mon coeur trouve rempli d'appas.


Que la route qu'il tient, s'éloigne de la vôtre !

Vos sentiers lui sont inconnus :

Pour moi, je n'en connais point d'autre,

Que de vivre & mourir avecque mon Jésus.



XLIV. Qu'ils soyent consommés en l'unité. Jean 17. v. 23.

LA fin de l'Amour pur est l'union intime,

Où cet Amour conduit par des chemins rompus.

La croix & le mépris, non la gloire &l’estime,

Est le chemin sacré, tout autre est superflu.


DIEU SEUL : un seu! Amour réunit toutes choses ,

Ce point unique est le Souverain Bien.

L'Amour nous fait passer en notre unique Cause,

Où Dieu, notre principe, est moteur & soutien.


Admirable union de Dieu, de l’âme amante!

Il s'en fait à la fin un mélange divin.

L'âme sans rien avoir est ferme, elle, est contente,

L'Amant la transformant en son Bien souverain.


Elle ne paraît plus, cette Amante chérie,

DIEU SEUL opère en elle : & dans son unité

Elle est si fort anéantie,

Qu'on nc discerne plus que l'Amour vérité.





CONCLUSION.

QUEL fruit tirer de tout ceci,

Sinon qu'il faut être à Dieu sans partage ?

Nous aurons un double avantage,

Qui nous était inconnu jusqu'ici.


C'est qu'en aimant un Dieu, comme il est notre centre,

On trouve en lui le plus parfait repos :

Avec le pur amour aucun autre amour n'entre,

Ce qui rend l'amour sans défaut.


Le coeur est reposé dans cet être Suprême,

Dans cet Objet rare & charmant,

Qui sans sortir hors de soi-même

Gouverne tout parfaitement.


Il attire le coeur par un charme invisible,

Pourtant si puissant & si fort,

Que quoiqu'il ne soit pas sensible,

Il est bien plus fort que la mort.


Soumettons-nous à son Empire,

Malgré le ravage des sens :

On souffre d'abord un martyre

Qu'Amour récompense en son tems.

FIN.



Table des matières

Avertissement 3

L'ÂME AMANTE DE SON DIEU REPRÉSENTÉE DANS LES EMBLEMES DE HERMANNUS HUGO, ET DANS CEUX D'OTHON VENIUS SUR L'AMOUR DIVIN 7

. 7

PRÉFACE SUR CETTE NOUVELLE ÉDITION DES EMBLÈMES, DU PERE HUGO ET DE VAENIUS [Préface rédigée par Dutoit] 9

LES EMBLEMES DE HERMANNUS HUGO SUR SES PIEUX DESIRS 21

PROLOGUE 21

DÉDICACE À JÉSUS LE DÉSIRÉ. 23

LIVRE PREMIER. 24

I. Mon âme vous a désiré pendant la nuit. 24

II. O Dieu! vous connaissez ma folie, & mes péchés ne vous sont point cachés. 26

III. Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis faible: Seigneur, guérissez-moi, parce que mes os sont ébranlés. 27

IV. Regardez l'état si humilié & si pénible où je me trouve ; & remettez-moi tous mes péchés. 28

V. Souvenez-vous, je vous prie, que vous m'avez fait comme un ouvrage d'argile, & que dans peu de tems vous me réduirez en poudre. 30

VI. J'ai péché : que serai-je pour vous apaiser, O Sauveur des hommes? Pourquoi m'avez-vous mis dans un état contraire à vous? 31

VII. Pourquoi me cachez-vous votre visage, & pourquoi me croyez-vous votre ennemi? 32

VIII. Qui donnera de l'eau à ma tête, & à mes yeux une fontaine de larmes, pour pleurer jour & nuit. 33

IX. J'ai été allégé des douleurs de l'enfer, & les pièges de la mort ont été tendus devant moi. 35

X. N’entrez point en Jugement avec votre serviteur. 36

XI. Que la tempête ne me submerge point, & que je ne sois point enseveli dans cet abîme. 37

XII. Qui me pourra procurer cette grâce que vous me mettiez à couvert, & me cachiez dans l'enfer, jusqu'à ce que votre fureur soit entièrement passée? 39

XIII. Le peu de jours qui me relient ne finiront-ils point bientôt? Donnez-moi. donc un peu de relâche, afin que je puisse respirer dans ma douleur. 41

XIV. Ah s'ils avaient de la sagesse! Ah s'ils comprenaient ma conduite, & qu'ils prévissent à quoi tout se terminera! 43

XV. Ma vie se consume de douleur, & mes années se passent dans les gémissemens. 44

LIVRE II 46

XVI. Mon âme a désiré avec une grande ardeur vos ordonnances. 46

XVII. Daignez, Seigneur, régler mes voies de telle sorte, que je garde la justice de vos ordonnances. 48

XVIII. Affermissez mes pas dans vos sentiers, afin que mes pieds ne soient point ébranlés. 50

XIX. Percez ma chair de votre crainte : car je suis saisi de frayeur dans la vue de vos jugements. 51

XX. Détournez mes yeux, afin qu'ils ne regardent pas à la vanité. 52

XXI. Faites que mon coeur se conserve pur dans la pratique de vos ordonnances pleines de justice ; afin que je ne sois point confondu. 54

XXII. Venez, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages. 55

XXIII. Tirez-moi : nous courrons après vous à l'odeur de vos parfums. 56

XXIV. Qui vous donnera à moi, ô mon frère, suçant les mamelles de ma mère, afin que je vous trouve dehors, & que je vous donne un baiser, & qu'à l'avenir personne ne me méprise ! 57

XXV. J'ai cherché dans mon petit lit durant les nuits celui qu'aime mon ame: Je l'ai cherché & je ne l'ai point trouvé. 59

XXVI. Je me lèverai, je ferai le tour de la ville, & je chercherai dans les rues & dans les places publiques celui qui est le bien-aimé de mon âme ; je l'ai cherché, & je ne l'ai point trouvé. 60

XXVII. N'avez-vous point vu celui qu'aime mon âme? Lorsque j'eus passé tant soit peu au delà d'eux, j'ai trouvé celui qu'aime mon âme : je le tiens & je ne le laisserai plus aller. 61

XXVIII. Mais pour moi, tout mon bien est de me tenir uni à Dieu, & de mettre toute mon espérance au Seigneur, mon Dieu. 62

XXIX. Je me suis reposée sous l'ombre de celui que j’avois tant désiré. 64

XXX. Comment pourrions-nous chanter des Cantiques du Seigneur dans une terre étrangère ? 64

LIVRE III. 66

XXXI. Je vous conjure, ô filles de Jérusalem ! si vous trouvez mon Bien-aimé, de lui dire, que je languis d'amour. 66

XXXII. Soutenez-moi avec des fleurs, fortifiez-moi avec des pommes : parce que je languis d'amour. 67

XXXIII. Mon Bien-aimé est à moi, & je suis à lui. Il se nourrit parmi les lis, jusqu' à ce que le jour commence à paraître & que les ombres se dissipent peu-à-peu. 69

XXXIV. Je suis à mon Bien-aimé, & son coeur se tourne vers moi. 70

XXXV. Mon âme s’est fondue sitôt que mon Bien-aimé a parlé. 71

XXXVI. Car qui a-t-il pour moi dans le ciel, & que désirai-je sur la terre, sinon vous? 72

XXXVII. Hélas! que mon exil est long : je vis parmi les habitans de Cédar. Mon âme est ici étrangère. 74

XXXVIII. Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera du corps de cette mort? 75

XXXIX. Je me trouve pressé des deux côtés : car je désire d'être dégagé des liens du corps, & d'être avec Jesus-Christ. 76

XL Tirez mon âme de la prison, afin que je bénisse votre Nom. 77

XLI. Comme le cerf soupire avec ardeur après les sources d'eau, de même mon âme soupire vers vous, ô mon Dieu ! 79

XLII. Quand irai-je paraître devant la face de Dieu 80

XLIII. Qui me donnera des ailes comme celles de la colombe ; & je m'envolerai, & trouverai du repos? 82

XLIV. Seigneur des armées, que vos tabernacles sont aimables! Mon âme languit et se consume de désir d'être dans la maison du Seigneur. 83

XLV. Fuyez, ô mon Bien-aimé! & soyez semblable à un chevreuil, & à un fan de cerf, en vous retirant sur les montagnes des aromates. 85

L'âme Amante de son Dieu. 86

L'Amour pénètre & soutient Univers. 87

CONCLUSION. 88

LES EMBLEMES D'OTHON VAENIUS SUR L'AMOUR DIVIN 89

PROLOGUE. 90

I. Nous devons aimer Dieu sur tout. 93

Sur le méme sujet. 93

II. Il nous faut commencer. 96

Sur le même sujet. 96

III. L'Adoption vient de l'Amour. 98

Sur le même sujet. 98

IV. L'Amour est droit. 100

Sur le même sujet. 100

V. L’Amour est éternel. 102

Sur le même sujet. 102

VI. L'Amour de Dieu est le Soleil de l'Âme. 105

Sur le méme sujet. 105

VII. L'Amour se voit comblé de grande récompense. 107

Sur le même sujet. 107

VIII. L'Amour instruit. 109

Sur le même sujet. 109

Sur le même sujet. 110

IX. L'Amour est un trésor très-cher & précieux. 111

Sur le même sujet. 111

X. L’Amour est pur. 114

Sur le même sujet. 114

Sur le même sujet. 115

XI. Dans l'Unité se trouve le parfait. 116

Sur le même sujet. 116

XII. L'Amour a ses divins combats. 118

Sur le même sujet. 118

XIII. L’Amour aime le réciproque. 121

Sur le même sujet. 121

XIV. La vertu n'est que de l'Amour la marque. 123

Sur le même sujet. 123

XV. C’est de deux volontés le concours unanime. 124

Sur le même sujet. 124

XVI. C'est en haut qu'il regarde. 126

Sur le même sujet. 126

Sur le même sujet. 127

XVII. Il s'accroît sans inclure. 129

Sur le même sujet. 129

XVIII. Préférable à l'amour & de Père & de Mère. 131

Sur le même sujet. 131

XIX. L'Amour est le lien de la perfection. 132

Sur le même sujet. 132

XX. Il est vainqueur de la nature. 134

Sur le même sujet. 134

XXI. Il nous garde du mal. 136

Sur le même sujet. 136

138

XXII. Il ensemence & rend l’Esprit fécond. 139

Sur le même sujet. 140

XXIII. Il dédaigne les coeurs qui sont appesantis. 141

Sur le même sujet. 141

XXIV. Il rend très libéral. 142

Sur le même sujet. 142

XXV. L'envie est l'ombre de l'Amour. 144

Sur le méme sujet 144

XXVI. Rien ne pèse à celui qui aime. 147

Sur le même sujet. 147

XXVII. Le seul Amour est source de tous biens. 149

Sur le même sujet. 150

XXVIII. Les coups de l'Amour sont bien doux. 151

Sur le même sujet. 151

XXXIX. La Paix & l'Amour vont ensemble. 153

Sur le même sujet. 153

XXX. L’Espoir nourrit une Ame-amante. 156

Sur le même sujet. 157

XXXI. L'Amour hait les lenteurs. 159

Sur le même sujet. 159

XXXII. L'Amour redresse toutes choses. 161

Sur le même sujet. 162

XXXIII. Il prépare la voie à Dieu. 164

Sur le même sujet. 164

XXXIV. Tout doit rentrer dans sa première source. 166

Sur le même sujet. 167

XXXV. Il est ferme et constant 168

Sur le même sujet. 168

XXXVI. L'Amour édifie & construit. 170

Sur le même sujet. 170

XXXVII. Il répand une odeur charmante. 173

Sur le même sujet. 174

XXXVIII. Avec l'Amour on est en assurance. 175

Sur le même sujet. 175

XXXIX. Il étanche la soif du coeur. 177

Sur le même sujet. 177

XL. Qui veut aimer n'est plus libre à sa mode. 179

Sur le même sujet. 180

XLI. L' Unique Amour brille entre les vertus. 181

Sur le même sujet. 181

XLII. L'Amour surmonte tout. 184

Sur le même sujet. 185

XLIII. Agité, il devient plus ferme. 186

Sur le même sujet. 187

XLIV. Le véritable Amour ne fait point de mesure. 188

Sur le même sujet. La règle de l'Amour est d'aimer sans meure : 188

XLV. Les vents font qu'il s'accroît. 190

Sur le même sujet. 190

XLVI. L'Amour dédaigne tout le reste. 193

Sur le même sujet. 194

XLVII. Ce n'est pas assez que de voir. 195

Sur le même sujet. 195

XLVIII. Au coeur touché d’Amour tout peut servir de voie. 197

Sur le même sujet. 197

Sur le même sujet. 198

XLIX. L'Amour est un vrai sel à l’âme. 199

Sur le même sujet. 200

L. Il chasse toute crainte. 202

Sur le même sujet. 202

LI. Dans lui toute félicité. 204

Sur le même sujet. 205

LII. La conscienee en est témoin. 206

Sur le même sujet. 206

LIII. Il abhore l’orgueil. 208

Sur le même sujet. 208

LIV. Il a soin d'inculquer ses loix. 211

Sur le même sujet. 212

Sur le même sujet. 212

LV. Qui n’aime point, il reste dans la mort. 213

Sur le même sujet. 213

LVI. L'Amour réunit les semblables. 215

Sur le même sujet. 215

LVII. De toutes les Vertus c'est la base & la source. 217

Sur le même sujet. 217

LVIII. Il vivra sans cesser. 220

Sur le même sujet. 220

LIX. C'esl le but de l'Amour, de deux n'en faire qu'un. 222

Sur le même sujet. 223

LX. C’est de la Loi la consommation. 224

Sur le même sujet. 224

EPILOGUE 226

LES EFFETS DIFFÉRENS DE L'AMOUR SACRÉ ET PROFANE [reprise de l’édition Poiret, 1722] 229

I 230

PREFACE. 230

EMBLEME I. Je vous envoyerai beaucoup de pêcheurs. Jerem. 16. v. 16. 232

II. Les flèches tirées par un bras puissant sont perçantes. 234

III. Trafiques jusqu’à ce que je revienne. Luc. 19. v.13. 235

IV. Son orgueil sera humilié. Osée 7. v. 10. 236

V. Ceux qui veulent devenir riches, tombent dans la tentation & dans le piègge du Diable. I. Tim. 6. v. 9. 237

VI. Quiconque commet le péché, est esclave du péché. Jean 8. v. 34. 239

VII. La grâce de S. Esprit ne sait point de lenteur. S. Ambr. 240

VIII. Délivrez-moi ( de mes actions) de sang. Ps. 50. v. 16. 241

IX. Seigneur, ne me reprenez pas dans votre fureur. Ps. 6. v. 2. - Souvenez -vous de vos miséricorde, Seigneur. Ps. 24. v. 6. 242

X. J'ai péché : que ferai-je pour vous apaiser? Job 7. v. 20. Regardez-moi, & ayez pitié de moi. Ps. 118. v. 132. 244

XI. Chacun est tourmenté, par la même chose, par laquelle il pèche. Sag. II. v. 17. 245

XII. Le peu de jours qui me restent, finiront bientôt. Job 10. v. 20. - Vous en avez marqué les bornes,& je ne les puis passer. Ch. 14. v. 5. 246

XIII. Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu pour pouvoir vous défendre des embûches du Diable. Eph. 6. v. 11. 247

XIV. Qui lui a résisté; & et demeuré en paix? Job 9. v. 4. 249

XV. Je vous délivrerai, & vous ne serez point livré entre les mains de ceux que vous craignez, parce que vous avez mis votre constance en moi. Jer. 39. v. 17. 18. 250

XVI. L'amour profane vaincu. 251

XVII. Vous ne mépriserez point le cœur contrit & brisé de douleur. Ps. 50. v. 19. 252

XVIII. Le triomphe de l'Amour. 254

XIX. Personne ne peut venir à moi, si mon Pere qui m'a envoyé, ne l'attire. Jean 6. v. 44. 255

XX. Prenez-nous les petits renards, qui détruisent les vignes. Cant. 2. v. 15. 256

XXI. Vous avez mis mes pieds dans les ceps. Job 13. v. 27. 257

XXII. Il a tendu son arc, & m'a mis comme en but à ses flèches. Lament. 3. v. 12. 259

XXIII. Vous avez blessé mon cœur, ma Soeur, mon Epouse. Cant. 4. v. 9. 260

XXIV. Comme l'or dans la fournaise. Sag. 3. v. 6. 261

XXV. Otez la rouille, & il se formera un vase très-pur. Prov. 25. v. 4. 262

XXVI. Son fruit est doux à ma bouche. Cant. 2. v. 3. 264

XXVII. Me jouant dans le monde, mes délices sont d'être avec les enfans des hommes. Prov. 8. v. 31. 265

XXVIII. J'ai été crucifié avec JÉSUS-CHRIST. Gal. 2. v. 19. 266

XXIX. Je vous conjure de ne point réveiller la Bien-aimée. Cant. 3. v. 5. 267

XXX. Sur le luth et sur l'orgue. Ps. 150. v. 4. 269

XXXI. Entraînez-moi après vous, & nous courrons à l'odeur de vos parfums. Cant. 1. v. 3. 270

XXXII. Je désire d'être dégagé des liens du corps, & d'être avec JESUS-CHRIST. Phil. I. v. 23. 271

XXXIII. O que vous êtes belle ! ma Bien-aimée. Cant. I. v. 14. - O que vous êtes beau ! mon Bien-aimé. Cant. I. v. 15. 272

XXXIV. Union d'Amour. 274

XXXV. Il n'aura jamais de soif. Jean 4. v. 13. 275

XXXVI. C’est lui qui guérit toutes vos infirmités. Ps. 102. v. 3. 276

XXXVII. Il nous a prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils. Rom. 8 v. 29. 277

XXXVIII. Que le Seigneur se lève, & que ses ennemis fuyent de devant sa face. Ps. 67. v. 2. 279

XXXIX. Ne livrez pas aux bêtes les âmes qui confessent votre Nom. Ps. 73. v. 19. 280

XL. Purifiez votre coeur de sa corruption, afin que vous soyez sauvée. Jérém. 4. v. 14. 281

XLI. Je languis d'amour. Cant. 2. v. 5. 282

XLII. Paissez mes brebis. Jean 21. v. 17. 284

XLIII. J'arroserai les plantes de mon jardin, Eccles. 24. v. 42. 285

XLIV. Qu'ils soyent consommés en l'unité. Jean 17. v. 23. 286

CONCLUSION. 287

fin 296



fin

1La Vie par elle-même, Honoré Champion, 1006-1007. - Les cantiques sont précédés du nom des airs : ils n’ont rien de religieux.

2L’édition Dutoit

3Dorénavant je conserve le plus souvent l’orthographe de la fin du XVIIIe siècle : les « o » en lieu de « a », « momens » pour moments, etc.

296