Madame Guyon I
I
Vie par elle-même I & II - Témoignages de jeunesse
Ce tome contient :
La Vie par elle-même I ‘Jeunesse’
La Vie par elle-même II ‘Voyages’
Opus « Madame Guyon »
Quinze ouvrages
Madame Guyon Oeuvres mystiques choisies
I Vie par elle-même I & II. – Témoignages de jeunesse.
II Explication choisies des Écritures.
III Oeuvres mystiques (Opuscules spirituels choisis).
IV Correspondance I. Madame Guyon dirigée par Bertot puis Directrice de Fénelon.
V Correspondance II. Autres directions - Lettres jusqu’à la fin juillet 1694.
VI Les Justifications. Clés 1 à 44.
VII Les Justifications. Clés 45 à 67 - Pères de l’Église.
VIII Vie par elle-même III. – Prisons – Compléments – pièces de procès.
IX Correspondance III. Du procès d’Issy aux prisons.
X Correspondance IV. Chemins mystiques.
XI Années d’épreuves – Emprisonnements et interrogatoires – Décennie à Blois.
XII Discours Chrétiens et Spirituels sur divers sujets qui regardent la vie intérieure.
Éléments biographiques, Témoignages, Etudes.
Indexes et Tables.
L’Opus “Madame Guyon” reprend des textes édités et présentés par Dominique Tronc dans les collections ‘Sources classiques’, ‘’Bibliothèque des Correspondances’, ‘Pages d’archives’ de l’éditeur Champion ; dans la collection ‘Sources mystiques’ publiée au Centre Jean-de-la-Croix ; dans la série ‘Chemins mystiques’ imprimée en ligne ; chez Arfuyen.
Elle y ajoute des compléments prélevés dans les ‘Explications des Ecritures’ ; un choix de cantiques-poèmes-emblèmes considérés pour leur valeur mystique ; l‘intégrale des ‘Justifications’ ; l’intégrale des ‘Discours spirituels’ ; des témoignages contemporains et des études ; des outils.
La séquence suit autant que possible l’ordre de production des écrits (ou de leur révision en ce qui concerne les ‘Justifications’).
A court terme il s’agit d’assurer l’accès aux principaux écrits mystiques de Madame Guyon sous forme de fichiers électroniques présentés au format ‘livre’ et/ou de leurs imprimés à coûts accessibles. Les omissions sont signalées1.
A plus long terme il s’agit de préparer pour proposer une édition critique de l’essentiel mystique guyonien.
La reprise d’éditions pose un problème de droit en ce qui concerne l’éditeur Champion ; il est levé pour les collections ‘Sources mystiques’ et ‘Chemins mystiques’. Les numéros sous droits sont réservés à des Amis. Ils sont rendus disponibles après demande motivée.
L’organisation chronologique de la Série “Madame Guyon” veut faciliter une appréciation juste d’une vie orientée mystiquement. La dynamique intérieure qui anima une jeune femme qui devint la ‘Dame directrice’ reste exemplaire.
La2 Vie écrite par elle-même nous révèle Madame Guyon, mystique célèbre mais méconnue, par un texte qui jaillit, brut, sans se plier aux conventions ni aux raffinements de l’écriture. Témoignage authentique et unique parce qu’il est porté par une expérience menée à son terme. Texte difficile car son foisonnement n’a pas été refaçonné ni travaillé par un “auteur” qui se serait soucié de l’être.
Le texte connu jusqu’à maintenant était celui édité par Poiret, un pasteur protestant du début du XVIIIe siècle. Il en avait facilité la lecture par une “toilette” portant sur le style et l’avait rendu conforme aux retenues de l’époque au prix d’une censure. Il n’incluait pas le témoignage très dur des prisons. L’édition que nous livrons ici est la première fondée sur les manuscrits. Elle livre non une œuvre achevée mais un document conforme au souhait de Madame Guyon qui interdit au lecteur de considérer sa Vie comme l’œuvre d’un écrivain. En effet elle obéit, sans se permettre aucun repentir, à l’injonction de vérité d’un directeur qui lui a refusé toute réticence.
« Puisque vous souhaitez de moi que je vous écrive une vie aussi misérable3 et aussi extraordinaire... » : Misérable par la succession des traverses, épreuves et humiliations, et extraordinaire par la variété des événements accumulés au cours d’une longue existence et par l’expérience intérieure.
Née en 1648 et mariée à Montargis à l’âge de seize ans, elle devint veuve à vingt-huit ans après cinq grossesses dont il survivra trois enfants jusqu’à l’âge adulte. On sait que le veuvage a pu apporter la liberté à des femmes de caractère au Grand Siècle4. Jeanne-Marie Guyon pensait (et d’autres le pensaient avec elle) qu’elle devait contribuer à l’évangélisation ; elle voyagea cinq ans durant, surtout hors de France, non sans toutefois connaître des périodes de tranquillité5, à Thonon en Savoie, à Grenoble, ainsi que près de Turin en Piémont pendant presque une année. Le succès rencontré dans cette entreprise suscita jalousies et oppositions ; mais son action féconde fut reconnue. Le Moyen court et très facile de faire oraison publié à Grenoble6 en témoigne.
C’est une femme d’expérience qui arriva à trente-huit ans à Paris - l’année qui précède la condamnation de Molinos et de quiétistes7. Elle fut emprisonnée peu après ce retour mais fut reconnue et délivrée par Mme de Maintenon, cette autre veuve, de dix ans son aînée, devenue l’épouse secrète du Grand Roi. Madame Guyon entreprit alors un apostolat à la fondation des demoiselles de Saint-Cyr et s’attacha de prestigieux disciples – les couples des Chevreuse et Beauvillier, Fénelon – qui lui demeureront fidèles jusqu’à leur mort, c’est-à-dire durant près de trente ans. Puis elle tomba en défaveur, le cycle des épreuves suivit le combat des deux veuves et la défaite prévisible de notre auteur. Elle tenta de se réfugier dans l’isolement et le silence - en vain. Elle fut emprisonnée de nouveau à quarante-huit ans pour sept années et demie dont cinq en isolement à la Bastille8.
Bossuet mort, elle en sortit à cinquante-cinq ans - sur un brancard. La dernière partie de sa vie n’est en rien négligeable : elle forma des disciples, catholiques et protestants mélangés, à Blois, en les ouvrant à la vie intérieure, ce dont témoigne sa correspondance qui devint européenne. Elle mourut à soixante-neuf ans.
Le résumé des événements extérieurs et des réactions qu’ils entraînent telles qu’ils sont rapportés par la Vie brosse un portrait vivant de Madame Guyon9:
La petite fille est confiée à quatre ans aux bons soins de religieuses. Eveillée et appréciée, elle sait comment éviter le simulacre de martyre joué par ces dernières, en leur déclarant : « Il ne m'est pas permis de mourir sans la permission de mon père ! » Livrée à elle-même lorsqu’elle retourne dans sa famille, elle va « dans la rue avec d'autres enfants jouer à des jeux qui n'avaient rien de conforme à sa naissance. » Sa demi-sœur religieuse du côté de son père, « si habile qu’il n’y avait guère de prédicateurs qui composât mieux des sermons qu’elle » - et qui savait le latin - l’éveille à la vie de l’esprit. Mais la jalousie de l’autre demi-sœur religieuse et les réprimandes de confesseurs assombrissent cette adolescence. Ces derniers ne savent d’ailleurs pas la délivrer des difficultés liées à l’adolescence, ce qui lui donnera la compassion des pécheurs.
Elle est mariée à seize ans : « mon mari avait vingt et deux ans de plus que moi, je voyais bien qu'il n'y avait pas d'apparence de changer … outrée de douleur, il n'y avait que six mois que j'étais mariée, je pris un couteau, étant seule, pour me couper la langue … J'eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre qui était de pleurer … L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche … Je m'en plaignais quelquefois à la Mère Granger10 qui me disait : “Comment les contenteriez-vous, puisque depuis plus de vingt ans je fais ce que je peux pour cela sans en pouvoir venir à bout” ? » Après « douze ans et quatre mois de mariage » son mari meurt avec courage : « Il me donna des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens… »
Suit une période d’épreuves intérieures autant qu’extérieures : « Il m'était alors tellement indifférent d'être condamnée de tout le monde et des plus grands saints, que je n'en avais nulle peine … Mes maladies me devinrent des temps de plus grande impuissance et désolation … je me vis réduite à sortir au fort de l'hiver avec mes enfants et la nourrice de ma fille. »
A trente-deux ans elle se libère et part « pour Genève … je donnai dès Paris …tout l'argent que j'avais … Je n'avais ni cassette fermant à clef, ni bourse. » A Gex « l’on me proposa l'engagement et la supériorité » Elle témoigne à la supérieure des Nouvelles Catholiques : « certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas ». « Dépouillée de tout, sans assurance et sans aucuns papiers, sans peine et sans aucun souci de l'avenir », elle compose à Thonon les Torrents : « Cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire … je passais quelquefois les jours sans qu'il me fût possible de prononcer une parole …Tout ce que j'avais écrit autrefois …fut condamné au feu par l'amour examinateur. » Elle découvre « une autre manière de converser » en union avec le P. La Combe : « j’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait … Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence. » Suivent des séjours fructueux en Piémont puis à Grenoble.
A trent-huit ans elle revient à Paris, au moment où le quiétiste Molinos est condamné à Rome. Des jalousies entre religieux « firent entendre à Sa Majesté que le père La Combe était ami de Molinos … [le roi] ordonna … [qu"il] ne sortirait point de son couvent … ils résolurent de cacher cet ordre au père…» qui est finalement arrêté. Quant à elle, « l’on me signifia que l'on ne voulait pas me donner ma fille, ni personne pour me servir; que je serais prisonnière, enfermée seule dans une chambre … au mois de juillet dans une chambre surchauffée. » On veut en fait marier sa fille au neveu de l’archevêque de Paris. Elle se défend vigoureusement lorsqu’on lui reproche de prendre Dieu à témoin : « Je lui dis que rien au monde n'était capable de m'empêcher de recourir à Dieu. »
Libérée, elle quitte le couvent-prison de la Visitation pour habiter « une petite maison éloignée du monde. » Elle est active auprès d’un cercle de disciples et à Saint-Cyr où « Madame de Maintenon me marquait alors beaucoup de bontés ; et pendant trois ou quatre années que cela a duré j'en ai reçu toute sorte de marques d'estime et de confiance. » Le duc de Chevreuse lui amène Bossuet, auquel on communique la Vie « qu’il trouva si bonne qu'il lui écrivit qu'il y trouvait une onction qu'il ne trouvait point ailleurs, qu'il avait été trois jours en la lisant sans perdre la présence de Dieu. »
Cela ne dure pas. Elle a quarante-sept ans lorsque commence la seconde période d’enfermements. Elle se rend tout d’abord d’elle-même au couvent de Sainte-Marie de Meaux où elle conquiert l’estime de la mère Picard et des religieuses tandis qu’elle est fort menacée par Bossuet, soumis lui-même aux pressions de Mme de Maintenon. Puis après s’être cachée quelque mois, elle est arrêtée et enfermée par lettre de cachet à Vincennes.
Ici prend fin le récit de la Vie proprement dite, auquel succède celui des Prisons (la quatrième partie de notre édition) : « après neuf ou dix interrogatoires de six, sept et huit heures quelquefois, [M. de La Reynie] jeta les lettres et les papiers sur la table … Il fit un dixième interrogatoire où il me demanda permission de rire. » Elle est transférée dans un couvent-prison à Vaugirard constitué spécialment pour elle : « on me mit dans une chambre percée à jour et prête à tomber … [la gardienne] venait m'insulter, me dire des injures, me mettre le poing contre le menton, afin que je me
misse en colère.» Il est probable qu’on ait voulu se débarrasser d’elle à l’aide de vin empoisonné11, « M. le Curé me dit, un jour, un mot qui me parut effroyable …qui était qu'on ne me mettait pas en justice parce qu'il n'y avait pas de quoi me faire mourir … défendant, s'il me prenait quelque mal subit comme apoplexie ou autre de cette nature, de me faire venir un prêtre. » Après un chantage exercé sur tous ses proches - sans succès - elle est embastillée.
On bascule de la contrainte à la terreur. L’archevêque de Paris présente une lettre forgée et attribuée au Père La Combe : « [Mr le Curé] s'approchant me dit tout bas : On vous perdra». On la sépare de ses filles de compagnie qui seront maltraitées : “il y en a encore une dans la peine [le tourment] depuis dix ans pour avoir dit l'histoire du vin empoisonné devant le juge. L’autre dont l'esprit était plus faible le perdit par l'excès et la longueur de tant de souffrances, sans que dans sa folie on pût jamais tirer un mot d'elle contre moi12 … elle vit présentement paisible et servant Dieu de tout son cœur.” On les remplace par « une demoiselle qui, étant de condition et sans biens, espérait faire fortune, comme on lui avait promis, si elle pouvait trouver quelque chose contre moi. » La prisonnière se trouvant défaillante, le confesseur qui lui est imposé, « me dit : Je n'ai de pouvoir de vous confesser qu'en cas que vous alliez mourir tout à l'heure.» Les pressions continuent : « M. d'Argenson vint m'interroger. Il était si prévenu et avait tant de fureur que je n'avais jamais rien vu de pareil. » Elle subit « plus de vingt interrogatoires, chacun de plusieurs heures. » Un prisonnier tente le suicide ? « Il n'y a que l'amour de Dieu, l'abandon à sa volonté …sans quoi les duretés qu'on y éprouve sans consolation jettent dans le désespoir … Quelquefois, en descendant, on me montrait une porte, et l'on me disait que c'était là qu'on donnait la question. D'autres fois on me montrait un cachot, je disais que je le trouvais fort joli … ma vie me quittait. Je tâchai de gagner mon lit pour mourir dedans … J'aurais toujours caché mon mal, si l'extrême maigreur, jointe à l'impuissance de me soutenir sur mes jambes, ne l'eût découvert. On envoya quérir le médecin qui était un très honnête homme. L’apothicaire me donna un opiat empoisonné …Je le montrai au médecin qui me dit à l'oreille de n'en point prendre, que c'était du poison.»
Elle est libérée à cinquante-quatre ans et là s’arrêtent les récits autobiographiques. Le Supplément à la vie décrit les dernières années actives à Blois où elle forme des disciples français et étrangers : « elle vivait avec ces anglais comme une mère avec ses enfants. …ne leur interdisait aucun amusement permis, et quand ils s’en occupaient en sa présence et lui en demandait son avis, elle leur répondait : Oui mes enfants, comme vous voulez. …Bientôt ces jeux leur devenaient insipides, et ils se sentaient si attirés au-dedans, que laissant tout, ils demeuraient intérieurement recueillis en la présence de Dieu auprès d’elle. » Elle meurt en paix à soixante-neuf ans.
On est loin d’un texte édifiant à tendance hagiographique. Ce témoignage nous plonge dans des résistances et des tourments bien peu quiétistes. Ce premier niveau, celui de la vie concrète des événements et réactions extérieures, fascine par son spectre si large. Elle passe des honneurs à la Cour, à la honte des interrogatoires policiers. La timidité et le respect des conventions avant et au début de son mariage laissent place à une volonté de fer et à un esprit de liberté qui affronte de face la coalition des structures civiles et religieuses de son époque, avec une intelligence dont témoignent amis et ennemis. Finalement, après la tempête, demeure une vision paisible et ample qui associe respect de la tradition et liberté des opinions13. Notre Biographie chronologique propose une approche attentive de cette existence.
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Un second niveau de lecture révèle une expérience mystique sous-jacente à la vie dite ordinaire, développée de l’intérieur du cœur pour être vécue. Cette expérience justifie à ses yeux l’entreprise d’écriture qui expose le vécu intérieur parallèlement à celui des événements. Ce deuxième volet constitutif du texte de la Vie est résumé dans notre section suivante consacrée à sa formation mystique.
Nous ne rappellerons pas en effet ce qui a été si bien dit de l’auteur sur son combat féministe avant l’heure14 et sur sa pratique du véritable christianisme15, car notre souci est de pallier une lacune pour nous la plus profonde : l’absence d’une approche documentée se proposant de décrire son expérience intérieure puis son apostolat. La Vie nous éclaire sur son évolution :
Elle commence par une éducation sévère dont témoignent le songe de l’enfer (dont sa raison doutait), un simulacre de martyre par les religieuses ( !), la lecture de la Bible... Heureusement l’influence de Madame de Charost - « je voyais sur son visage quelque chose qui me marquait une fort grande présence de Dieu » - le passage du neveu missionnaire, ami de Madame de Charost et de la Mère Granger - « Ils avaient un même langage intérieur » - qui lui promet d’offrir son martyre (qui eut lieu) pour qu’elle découvre la vertu d’oraison, attirent l’adolescente vers le mystère caché.
Elle n’a pas dix-huit ans lorsqu’elle rencontre « le bon franciscain » Enguerrand : « je ne laissai pas … de lui dire … mes difficultés sur l'oraison. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans … Vous me donnâtes en un moment par votre grâce et par votre seule bonté ce que je n'aurais pu me donner moi-même par tous mes efforts … l'oraison qui me fut communiquée … est bien au-dessus des extases, et des ravissements, des visions».
Suit un travail de purification. Elle voit Monsieur Bertot, mais ne peut communiquer son état : « ma disposition du dedans était trop simple pour en pouvoir dire quelque chose. » La sécheresse vient : « Vous commençâtes, à vous retirer de moi … Je m'en plaignis à la Mère Granger …je lui dis que je ne vous aimais plus … elle me dit en me regardant : Quoi ! vous n'aimez plus Dieu ? Ce mot me fut plus pénétrant qu'une flèche ardente. ». La Mère Granger, soutien de toujours, meurt : « M. Bertot, quoiqu'à cent lieues …eut connaissance de sa mort et de sa béatitude ; …comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : Je l'ai toujours aimée en Dieu.»
On trouve ensuite des descriptions précises de la nuit, de sa délivrance, enfin de la vie apostolique.
Quels sont les grands axes qui guident cette vie intime ? On perçoit au niveau le plus profond de la Vie, un fait plus extraordinaire que tous les événements extérieurs, celui de l’obéissance humble ou acquiescement au moindre souffle de la grâce reçue. Elle en fit sa règle de conduite et par là elle fut souvent incomprise. On sait le danger de passer pour « inspirée » lorsqu’on ne peut justifier ses positions ni leur souplesse par les calculs du raisonnement. Le risque est de tomber dans l’illusion ou le fanatisme. Mais la lucidité et la robustesse dans des situations qui écrasent de moins solides (le confesseur et ami La Combe qui sombrera dans la folie ainsi qu’une de ses fidèles « filles » qui, elle, sera libérée et se rétablira), l’évolution vers toujours plus d’ouverture et de douceur à la fin de sa vie, écartent ces soupçons en ce qui concerne Madame Guyon. Toutefois, à l’époque des tempêtes, elle résistait avec une étonnante ténacité, et c’est ce qui excitait ses opposants.
Très remarquable aussi est la fidélité à son Eglise qui la rejette et au « petit maître » Jésus-Christ. Madame Guyon diffère ici de nombreux hétérodoxes qui se sont élevés contre les pratiques de leur temps, telle Antoinette Bourignon, qui nous paraît constituer en quelque sorte le ‘négatif’ de notre auteur16. On ne trouve jamais le rejet des sacrements ni d’une médiation par Jésus-Christ : il est le maître et l’exemple à imiter dans la vie, ce qui lui paraît certes préférable à des pratiques d’oraison imaginative. On peut ici évoquer l’influence franciscaine propre au milieu issu du P. Chrysostome de Saint-Lô du tiers-ordre régulier.
Mais la pierre d’achoppement pour beaucoup de lecteurs qui lui sont par ailleurs favorables est son activité de direction spirituelle fondée sur la vie mystique et non sur des moyens tel que l’ascèse. Dans l’état « apostolique », affirme-t-elle, la grâce se communique en silence de cœur à cœur. Le cercle des intimes autour d’elle a éprouvé ce flux. Cette expérience les rendra fidèles toute leur vie – ainsi Fénelon qui par ailleurs n’éprouvait pas d’affinité de tempérament avec Madame Guyon mais sera convaincu par cette transmission d’origine divine.
Madame Guyon : “Il me semble que Dieu dispose votre âme par la mienne et il opère tout ce qu'il veut. O que Dieu vous veut souple! … Je suis donc sacrifiée de tout mon coeur pour votre propre utilité à toutes les volontés de Dieu.17.” - Fénelon : “Je reçois ce que vous me mandez non avec une paix aperçue qui n'est point de mon état, mais avec une entière non-résistance. Mon coeur est ouvert à tout et n'est surpris de rien, tant les choses lui paraissent faciles à Dieu qui n'a qu'à vouloir18.”
En même temps le refus de tout rattachement à un ordre religieux19 rend cette affirmation irrecevable par des clercs – dont d’ailleurs la plupart n’imaginent pas l’existence d’une telle « communion des saints » dès ici-bas. Ce « christianisme intérieur » de Madame Guyon et de ses successeurs, comme de toute la lignée dont elle est issue, remontant à Bernières et Chrysostome de Saint-Lô, met ainsi en cause les médiations ecclésiastiques20. Ce cercle vécut de façon radicale et irréductible l’opposition entre des clercs qui assument extérieurement le rôle de direction spirituelle sans avoir une expérience mystique et des laïcs qui se réfèrent à cette dernière comme étant la source de leur « sentiment religieux ». Le groupe affirmait le primat de l’expérience intérieure personnelle face à la hiérarchie ecclésiale et ne céda jamais. Deux siècles plus tard Bremond entreprendra la défense21 de l’auteur de la Vie, puis Bergson la découvrira à la suite de sa lecture de ce texte22, lui donnant dorénavant la première place23.
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Les deux niveaux de lecture, biographique et mystique, obligent le lecteur à surmonter quelques difficultés venant de leur présence conjointe dans le flux textuel. En effet ce flux tente de rendre compte de la fusion des aspects cachés ou mystiques avec le vécu concret dans ses manifestations au sein de la vie la plus prosaïque : c’est l’originalité de la Vie si on la compare aux témoignages qui la précèdent. Ainsi les événements rapportés sont subordonnés à la description des états propres au cheminement intérieur ; ces états font l’objet de descriptions précises couvrant souvent plusieurs paragraphes consécutifs, interrompant le fil biographique et obligeant le lecteur à changer souvent de registre passant du prosaïque autobiographique au lyrisme reconnaissant l’œuvre divine ! Ceci a limité la résonance de cette Vie aux lecteurs sensibles à une certaine musique intérieure.
Certains privilégient les seuls aspects autobiographiques en sautant ces développements jugés ‘lyriques’24. D’autres voudraient en extraire les seuls aspects de l’intériorité en passant rapidement sur les détails balzaciens de la vie familiale ou sordides du séjour en prison25. Mais il est bien difficile de rapporter des visions ou de décrire des états car Madame Guyon est une mystique très sobre et très secrète quant à ce qui touche au plus profond : elle admet de se livrer psychologiquement avec abondance et retours tant qu’il s’agit d’elle-même – c'est-à-dire en vrai rien à ses yeux – mais non d’étaler sur la place publique ce qui demeure la propriété du divin – le Tout26.
L’on pourrait composer ainsi deux Vies – allant contre le but de l’auteur qui se subordonne au dessein de la grâce, suivant le modèle augustinien. Son cheminement intérieur est lui-même consciemment perçu comme un cas particulier illustrant les grandes étapes de l’approfondissement mystique commun à tous les explorateurs - ce qui justifie un troisième niveau, celui de développements généralistes (ce troisième volet constitutif du texte de la Vie est résumé dans notre section suivante).
En résumé, dans ce texte nous trouvons tout à la fois la description d’une vie prosaïque, les résonances personnelles d’une vie intérieure mystique et l’exposé des lois régissant cette vie intérieure27.
Une dernière difficulté peut provenir de l’étalement des rédactions sur un quart de siècle. En même temps cet étalement nous permet de suivre, fascinés, la transformation d’une personnalité sur la durée d’une existence qui s’approfondit intérieurement de la jeunesse quelque peu enthousiaste à la sobriété de la période de Blois. L’exposé des premiers chapitres, comme ce sera ensuite le cas des Confessions de Rousseau, s’étend sur l’enfance dont l’importance pour la formation de la personnalité est pleinement reconnue, peut-être ici pour la première fois. Ce point justifie les pages que notre auteur consacre à « l’éducation des filles.» L’accent mis sur les aspects sociaux et une profonde observation psychologique ne manquent pas d’originalité au point de monopoliser l’attention de la majorité des lecteurs modernes.
On voit se modifier une conscience : de la perception du monde et de la soumission d’une petite jeune fille à l’action et à la liberté absolue, y compris sur le plan confessionnel, de la vieille dame de Blois.
La période de formation a été très négligée jusqu’ici parce que les sources (à l’exception de la source indirecte constituée par le Directeur Mystique de Monsieur Bertot préparé pour l’édition par Madame Guyon en hommage à son maître) sont rares, y compris dans la Vie. Nous allons la décrire en détail car elle éclaire par des faits et par des liens personnels la situation centrale de Madame Guyon en continuité avec l’histoire de la mystique de son siècle. Eclairage qui fut empêché jusqu’ici par les décès prématurés de Bremond puis de Cognet.
La relation de personne à personne est fondatrice et précède les influences sociales, culturelles, religieuses28. Il est insuffisant de chercher les influences par les textes seuls. Les écrits sont des témoignages exemplaires validant un chemin mystique. Les textes sacrés sont nécessaires dans les voies spirituelles : le fidèle imprégné transforme en vie ce qu’ils enseignent. Mais les uns et les autres sont peu efficaces dans une voie purement mystique.
Et les mystiques spontanés sont rares29. De même que l’humain naît de sa relation avec la mère, puis épanouit ses facultés par élargissement de ses relations affectives au cercle des personnes en commençant par les proches, de même les contacts humains directs sont à l’origine de la vie dite intérieure ou spirituelle ou mystique30. Les textes sont des appels à la vie intérieure, mais il est nécessaire de rencontrer des « aînés » qui ont l’expérience des difficultés du chemin. De cette conjonction naissent des chaînes interpersonnelles dont les traces visibles sont les « écoles » spirituelles31. L’expérience est transmise d’individu à individu et a préséance sur les théories, les croyances ou les hiérarchies ecclésiastiques qui sont efficaces pour rassembler des individus autour de structures, mais les transforment peu.
Madame Guyon a eu la chance d’être soutenue très jeune par une « famille » spirituelle constituée de personnes réelles (mais oubliées par la suite) qui maintenaient des liens d’amitié entre elles. Ces liens humains assurant la continuité entre des figures qui nous sont moins cachées comme celle de Bernières ou de Renty au début du siècle et celle de notre auteur ou de Fénelon à sa fin, peuvent être redécouverts par une recherche historique précise32. Cette influence personnelle ne consiste pas seulement en conseils verbaux ou épistolaires mais en communion cœur à cœur, même dans l’éloignement. Le directeur de Madame Guyon, J. Bertot témoigne ainsi de ce lien :
« Je vous assure Madame que mon âme vous trouve beaucoup en Dieu et qu’encore que vous soyez fort éloignée, nous sommes cependant fort proches, n’ayant fait nulle différence de votre présence et de votre absence, départ et éloignement. Les âmes unies de cette manière peuvent être et sont toujours ensemble... C’est la misère présente du monde, qui ne sait agir que par les sens et qui tient toute autre manière comme une chose chimérique et non réelle, d’être privé de ses amis et de toutes choses généralement dès que les sens ne les aperçoivent plus...33
Il évoque également une transmission de la grâce dont il est le canal et qui va au-delà de l’union de prière ou du rayonnement des saints :
« Je veux bien satisfaire à toute vos obligations et payer ce que vous devez à Dieu : j’ai de quoi fournir abondamment pour vous et pour beaucoup d’autres ; j’ai en moi un trésor caché, c’est un fond inépuisable qui n’est autre que mon néant, ... après cela ne me demandez plus rien. Je donne tout d’un seul coup, et je suis ravi de n’être et de n’avoir plus rien. Je vous soutiendrai que Dieu ne peut épuiser notre néant, comme il ne peut épuiser son tout. 34
De même lorsqu’elle revient à Paris, en 1686, à trente-huit ans, veuve depuis dix années, demeurée indépendante à l’égard de toute structure religieuse, Madame Guyon exerce et affirme à son tour une autorité spirituelle incluant une transmission de la grâce. Le lecteur en trouvera de nombreuses descriptions. C’est la raison profonde qui lui attache à vie des disciples dont le plus illustre est Fénelon. Mais son ascendant apparaît étrange et surtout peu fondé pour ceux qui ne reconnaissent pas une telle possibilité cependant suggérée par les notions de prière et de communion des saints35. Cela lui attire rapidement de redoutables épreuves, puis la fera suspecter pendant trois siècles.
Loin d’être une « enthousiaste » exaltée et isolée, elle s’inscrit dans une filiation spirituelle reconnue mais peu étudiée36. Celle-ci commence avec Jean-Chrysostome de Saint-Lô, s’illustre par la figure de Jean de Bernières, s’étend au cercle de l’Ermitage dont fait partie un discret Jacques Bertot dont nous allons découvrir le rôle qui franchit les clôtures religieuses, et sera déterminant auprès de la jeune veuve.
Les points communs à ce milieu mystique sont outre l’usage d’un même vocabulaire37 qualifiant les étapes mystiques (volonté propre, union, foi nue, état stable, cœur…), la sobriété, l’insistance sur le rôle premier de la grâce, sur l’amour divin dont la rigueur peut seule purifier de la volonté propre, sur l’union dans la vastitude de la foi nue, sur l’état stable permettant la transmission de cœur à cœur38. C’est cette communication silencieuse qui est essentielle et caractérise l’école, tandis que les écrits apparaîssent comme moyens accessoires organisant le rapport de personne à personne. Ce caractère second explique l’insouciance à les revoir ou à en contrôler l’édition ce qui n’ira pas sans provoquer des complications et rendre quelque peu ardu leur lecture. Ceci explique aussi que des correspondances, résidus de ces rapports, présentent un intérêt souvent plus grand que les textes généralistes qui en sont issus, plus éloignés de l’essentiel personnel39.
La transmission est affirmée chez Bertot dans les citations précédentes, et reconnue chez la Mère Granger dans l’Eloge que nous citerons. Telle une flamme qui permet d’allumer d’autres flammes, elle permet la formation rigoureuse de Madame Guyon puis sous-tendra son autorité pendant la seconde période, « apostolique », de sa vie.
Le Tableau I : La formation reçue rassemble les influences importantes dans la formation spirituelle de Madame Guyon. Prédomine le noyau de l’école mystique normande, puis parisienne, autour de la chaîne de transmission Jean-Chrysostome – Jean de Bernières – Jacques Bertot – Madame Guyon. Les mystiques importants pour Bertot et pour Madame Guyon sont juxtaposées horizontalement selon le critère d’affinité, et verticalement selon les dépendances. Tous ne sont pas cités, tels Renty, ami de Bernières, Jean Eudes, connu de Bertot, etc. Les dates données dans la colonne de gauche par « générations » de 25 ans correspondent approximativement aux pics d’activité des membres situés sur une même rangée. La présentation en damier nous paraît préférable aux graphes utilisés habituellement parce qu’il est plus contraignant. Des choix difficiles sont rendus nécessaires par la juxtaposition de ses cases. Une présentation complémentaire synchronique s’imposerait pour rendre compte des recouvrements qui seuls rendent possibles les influences ! Certains arbitrages difficiles sont arbitraires : ainsi Marie des Vallées devrait prendre place au niveau de Bernières en ce qui concerne la date à laquelle s’est exercée son influence.
Une analyse fine de ce tableau distingue quatre groupes distribués selon les colonnes : (1) les carmes de la réforme de Touraine menée spirituellement par Jean de Saint-Samson, dont est disciple Maur de l’Enfant-Jésus, correspondant de Madame Guyon. Jean sera cité abondamment dans ses Justifications. (2) L’abbaye de Montmartre bénéficiaire de la réforme soutenue par le capucin Benoît de Canfield et reliée à Bertot qui y sera confesseur. (3) Le groupe de l’Ermitage au sein de l’école normande et parisienne, mené par Chrysostome de Saint-Lô et Bernières et comportant trois branches : les figures féminines (deux colonnes) regroupant, outre Marie des Vallées, quatre supérieures conventuelles (en fait cinq, car la grande absente de ce tableau est Marie de l’Incarnation l’ursuline40), la ‘lignée’ incluant Bertot et Madame Guyon, enfin une branche parallèle passant par Archange Enguerrand. (4) Le groupe savoyard qui rend justice à la mère Bon et se rattache au Père La Combe. Il est probablement influencé par les « quiétistes » d’Italie. Ce tableau, qu’il reste à justifier par recours aux textes établissant les rapports entre paires de cases jointives41, facilite l’introduction de la succession des influences telles qu’elles furent vécues par Madame Guyon.
Correction : Mectilde est décédée en 1698.

“Je voyais sur son visage quelque chose qui marquait une fort grande présence de Dieu … Je tâchais à force de tête et de pensées de me donner une présence de Dieu continuelle ; mais je me donnais bien de la peine, et je n'avançais guère...42
Dans un troisième temps, ce fut un ami franciscain de son père et de Madame de Charost, Archange Enguerrand, qui l’introduisit à la vie intérieure lors d’une rencontre qui constitua pour la jeune femme une révélation car il lui dit :
« Vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez …[Ces paroles] furent pour moi un coup de flèche, qui percèrent mon coeur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde43»
Elle décrit ensuite l’élan initial donné pour le vrai cheminement mystique. Il commence par la découverte savoureuse, première période de facilité et de lumière : « Je jouais souvent avec mon mari au piquet … j'étais alors plus attirée intérieurement que si j'eusse été à l'église … L’oraison se nourrissait et augmentait de ce que l'on m'ôtait de temps pour la faire. J'aimais sans motif ni raison d'aimer; car rien ne se passait dans ma tête. » Des confesseurs parisiens sont étonnés de sa pureté de conscience.
Ce franciscain ne put la diriger à la suite d’un vœu, et craignant peut-être d’introduire une composante affective trop humaine dans ses rapports avec une femme44. Mais il lui fit rencontrer la Mère Granger45, supérieure du couvent des Ursulines de Montargis, qui la prit en charge, soutenant la jeune épouse dans l’adversité46, aiguillant aussi son désir spirituel47. Par ailleurs connue de la duchesse de Charost48, Geneviève Granger était une belle figure de religieuse :
« … après sa mort ses amis ayant demandé quelque chose à garder pour l’amour d’elle, on fut contraint de les refuser, son trésor ne renfermait que deux choses, un pauvre crucifix et un chapelet. … aux pauvres gens qui venaient au tour du monastère, elle avait des respects ... prenait plus de plaisir à converser avec eux qu’avec les grands du monde, elle ne pouvait souffrir qu’une religieuse parlât de sa naissance ... elle se regardait comme une cloche qui avertit les autres d’aller à Dieu ... avait en horreur sa propre excellence, disant qu’il n’y avait rien qui éloignât davantage les âmes de la perfection que l’estime secrète ... voulait que l’on fit des actions ordinaires d’une façon surnaturelle … Elle avait reçu de Dieu une lumière surnaturelle pour connaître l’intérieur de ses filles ... [qui] n’avaient point la peine de lui déclarer leur état ... Approchant d’elle leurs nuages étaient dissipés ...[La Mère] demandait à Dieu de faire son ouvrage lui-même dans les âmes afin ... qu’elle n’y eut point de part49. »
Madame Guyon la voyait très souvent : elle a bénéficié de sa présence jusqu’à sa mort, en 1674, qui la laissa terriblement seule. Heureusement elle avait présenté Madame Guyon à son directeur Monsieur Bertot50. Madame Guyon décrit ainsi la première rencontre avec son futur père spirituel :
« Il était venu pour la M(ère) Granger. Elle souhaitait fort que je le visse … mais ces effroyables vents de la St Matthieu vinrent cette nuit-là … Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait impossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois51. »
Cette tempête frappa l'imagination des Montargois et est attestés par l'un d'eux, Gilles de Montmeslier :
« Le 21e jour de septembre 1671, jour de la St Matthieu, depuis minuit du matin jusqu"à six heures du jour, il se leva un grand vent, et si furieux qu'il s'est trouvé universel ; lequel vent a abattu une grande partie des arbres qui étaient à la campagne, quantité de cheminées dans cette ville, comme deux aux Bénédictines...52
Ainsi nous pouvons dater précisément la nuit où souffle le vent de l’Esprit ! Il semble que Monsieur Bertot ait assumé, après la douceur de la Mère Granger, le rôle de la rigueur. La première partie de la Vie rédigée tôt, probablement vers 1683, soit avant l’accomplissement de la pleine vie apostolique, expose une direction sans faiblesse, allant jusqu’à une apparente incompréhension. Madame Guyon reconnaîtra plus tard le rôle de Jacques Bertot, en comprenant qu’il n’était dur que pour la dépouiller de tout. Elle reprendra alors ses thèmes à tel point que l’on ne peut distinguer parfois le style de l’une et de l’autre et que l’on a cru à une réécriture de sa part.
Bertol fut le lien entre le cercle normand animé par Bernières et le cercle parisien dont Madame Guyon prendra la direction à son retour d’Italie. Il naquit à Coutances le 29 juillet 1622 et mourut à Paris le 28 avril 1681. L’essentiel de sa vie est résumé longtemps après sa mort dans l’Avertissement placé en tête de ses œuvres rassemblées par Madame Guyon et éditées sous le titre à première vue surprenant mais significatif de “Directeur mistique (sic)…”53 :
« Monsieur Bertot ... natif de Coutances ... grand ami de ... Jean de Bernières ... s’appliqua à diriger les âmes dans plusieurs communautés de religieuses ...[à diriger] plusieurs personnes ... engagées dans des charges importantes tant à la cour qu’à la guerre ... Il continua cet exercice jusqu’au temps que la providence l’attacha à la direction des religieuses bénédictines de l’abbaye de Montmartre proche [de] Paris, où il est resté dans cet emploi environ douze ans jusqu’à sa mort ... [au] commencement de mars 1681, après une longue maladie de langueur … [Il fut] enterré dans l’église de Montmartre au côté droit en entrant. Les personnes ... ont toujours conservé un si grand respect ... [qu’elles] allaient souvent à son tombeau pour y offrir leurs prières. »
Donc deux localisations géographiques successives, à Caen puis à Paris ; la direction de religieuses dans divers couvents a pu le rendre itinérant comme ce fut le cas du P. Chrysostome de Saint-Lô, directeur de Bernières et d’autres familiers de Bertot.
Pendant vingt ans, J. Bertot est devenu l’ami de Jean de Bernières. De 1655 à 1675 il fut prêtre séculier et confesseur du monastère des ursulines de Caen, proche de l’Ermitage de Jean, où vivait sa sœur Jourdaine ainsi que Michelle Mangon, cette dernière figure discrète mais importante :
« (63) La supérieure des Ursulines était Michèle Mangon et le supérieur Jacques Bertot, l’un des amis intimes du fondateur de l’Ermitage [Jean de Bernières], puisqu’il était l’un de ses commensaux avec M. Roquelay et François de Laval ; il [Jacques Bertot] exerçait les fonctions de supérieur depuis la mort de M. Rocher de Bernesq, vicaire générale de Bayeux, survenue en 1655. ... (83) Jacques Bertot donna sa démission de supérieur en 1675 et fut remplacé par M. de Launay-Hue, le 15 avril ... (175-176) ami et confident de Bernières ...ils étaient en parfaite communion d’idées54. »
Bertot fut en relation avec Marie des Vallées55, et l’appréciait :
« Elle me disait que la Miséricorde (en note : c'est-à-dire l’amour-propre chargé des richesses spirituelles de la Miséricorde) allait fort lentement à Dieu, parce qu’elle était chargée de dons et de présents, de faveurs et de grâces de Dieu, qu’ainsi son marcher était grave et lent; mais que l’amour divin qui était conduit par la divine Justice, allant sans être chargée de tout cela, marche d’un pas si vite que c’est plutôt voler56. »
Nous citons ce passage parce que Madame Guyon reprendra dans les mêmes termes cette image dans ses Torrents, substituant le navire (de la grâce) au marcher (humain)57.
Bertot fut également lié à l’aventure de l’apostolat au Canada58 illustrée par Marie de l’Incarnation. Madame Guyon s’adressera au fils de cette dernière avant sa décision de partir à Gex. Son rayonnement allait ainsi bien au-delà du monastère de Caen, ce dont témoigne aussi Catherine de Bar59 qui écrit à la Mère Benoite de la Passion, prieure de Rambervillers, le 31 août 1659 :
« C’est un enfer au dire du bon Monsieur de Bernières, d’être un moment privé de la vie de Jésus-Christ ... (184) il faut mourir. Monsieur Bertot sait mon mal ...s’il vous donne quelques pensées, écrivez-le moi confidemment. »
Elles attendaient sa venue avec impatience car il pouvait leur communiquer son état spirituel : la Mère Dorothée (Heurelle) sous-prieure, le 3 septembre 1659 puis le 8 août 1660, en témoigne dans les extraits de correspondance suivants :
« (190) [Monsieur Bertot] voulait avoir la bonté de nous venir voir à Pâques. Vous feriez une singulière charité à mon âme de m’obtenir ce bien-là, car il me semble que j’ai grande nécessité de personnes pour mon âme » … « (192) M. Bertot est ici, qui vous salue de grande affection ... je ressens d’une singulière manière la présence efficace de Jésus-Christ Notre Seigneur. »
Dans la dernière partie de sa vie, J. Bertot fut actif comme confesseur à la célèbre abbaye de Montmartre, proche du pèlerinage à St Denis60 fréquenté par l’aristocratie. Le rayonnement de Bertot, qualifié de “conférencier très apprécié de l'aristocratie et, en particulier, de divers membres de la famille Colbert”61, débordait donc sur un cercle laïc, celui-là même où l’on retrouvera les proches de Madame Guyon. Jean Orcibal nous dit :
« Chevreuse dut-il à Fénelon la connaissance de Mme Guyon? Bien qu'il paraisse l'admettre, Saint-Simon fournit un fort argument à la thèse contraire62. Après avoir indiqué que les conférences de Bertot à Montmartre étaient suivies par Mme de Charost et par le duc de Noailles, il ajoute en effet : « MM. de Chevreuse et de Beauvillier fréquentaient aussi cette école. Mme Guyon fit la connaissance de ces deux derniers par Fénelon ...Ces deux ducs et leurs femmes depuis longtemps initiés aux rudiments de cette école par celle de Montmartre, goûtèrent Mme Guyon au point de se mettre sous sa conduite à la suite de l'abbé de Fénelon63. »
Saint-Simon, ami des ducs, ennemi de la dame qui les séduisait d’une façon pour lui incompréhensible, souligne, le 10 janvier 1694, les relations qui avaient liées Bertot et Madame Guyon ; la continuité assurée par cette dernière est également attestée :
« Elle ne fit que suivre les errements d’un prêtre nommé Bertaut (sic), qui bien des années avant elle, faisait des discours à l’abbaye de Montmartre, où se rassemblaient des disciples, parmi lesquels on admirait l’assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis Maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XIV, s’y rendaient, et presque toujours ensemble tête à tête, sans que toutefois on en ait mal parlé. MM. de Chevreuse et de Beauvilliers fréquentaient aussi cette école.64 »
Madame Guyon assuma la direction du cercle, mais seulement quelques années après la mort précoce de Bertot, lorsqu’elle revint de ses voyages en Savoie et Piémont. Les papiers de celui-ci suivirent pendant ce temps un chemin décrit par J. Orcibal, avant de contribuer au Directeur Mystique :
« Jacques Bertot …désigna de son côté le duc de Beauvillier pour exécuteur testamentaire ... Et Paulin d'Aumale, religieux du Tiers-Ordre de Saint-François et dépositaire des papiers de Bertot, ne fit la connaissance de Mme Guyon que lorsqu'il eut à les remettre à la duchesse de Charost.65 »
La vie de Bertot fut celle d’un prêtre dévoué à la tâche spirituelle. Il fut le lien vivant entre d’une part le groupe Normand, constitué autour de l’Ermitage de Jean de Bernières et du monastère de Jourdaine, et d’autre part le groupe de Paris, constitué autour du monastère de Montmartre. A ce dernier se rattache le cercle qui deviendra celui de Madame Guyon lorsqu’elle assurera la succession de ce directeur spirituel. Cet homme remarquable et si central pour les spirituels de son époque ne laissa échapper que de très rares confidences personnelles, disséminées dans ses lettres. Ses lectures nous donnent la perspective dans laquelle il se situe, qui sera confirmée par sa dirigée66 :
« Tant de livres ont été faits par de saintes personnes pour aider les âmes en la première conduite, comme Grenade, Rodriguez et une infinité d’autres... Pour la voie de la foi, il y en a aussi plusieurs, comme le bienheureux Jean de la Croix, Tauler, le Chrétien Intérieur et une infinité d'autres... »67 « Le livre de la Volonté de Dieu [Règle de Perfection] de Benoît de Canfeld peut beaucoup servir. »68
Jean de la Croix n’était pas encore largement reconnu mais on note l’influence de la mystique du Nord : Canfield précéda Bertot comme confesseur auprès des religieuses de Montmartre. Le rôle de Bertot comme directeur mystique ne se conciliait pas toujours aisément avec les voyages et des affaires temporelles dont il fut chargé69 :
« Me voilà à la veille de faire un voyage en Normandie. »70 ... « Les affaires sont un poison pour moi et une mort continuelle qui ne fait nul bien à mon âme, sinon que la mort, de quelque part qu’elle vienne, y donne toujours un repos. Mais je n’expérimente pas que cela soit ma vocation; et ainsi ce repos n’est pas de toute mon âme, mais seulement de la pointe de la volonté. »71
En outre, on n’oubliera pas le rôle de Maur de l’Enfant-Jésus auprès de Madame Guyon, limité néanmoins probablement à une correspondance72, probablement entamée par celle-ci lorsqu’elle se sentit mal comprise. Ce dernier échappe à l’influence du groupe de l’Ermitage en tant que carme et disciple du grand spirituel Jean de Saint-Samson. Madame Guyon, ne pouvant citer Bernières mis à l’index post-mortem, fera un large usage de Jean dans ses Justifications. Il apporte ainsi une ouverture complémentaire à la tradition propre à notre auteur.
Enfin la rencontre du P. La Combe apporte une ouverture sur une filiation savoyarde par la mère Bon et sur des influences italiennes dont témoigneront le séjour chez l’évêque Ripa à Verceil.
Ainsi souffle l’Esprit aidé par la providence : une toile de relations croisées se tisse, dont nous venons d’indiquer quelques fils. On voit comment Madame Guyon n’est pas isolée mais se place à la confluence des principaux courants mystiques du siècle. Qui a tant reçu doit à son tour donner. Mais avant de décrire l’autre versant, le versant « apostolique » de la vie de Madame Guyon, donnons quelques repères sur le chemin parcouru avant d’être enseigné.
Formation, épreuves, apostolat : peut-on approcher ce qui justifie un tel travail et permet de surmonter de telles traverses ? L’auteur a fort bien exprimé la voie suivie et son vécu dans les Torrents, dans d’autres textes brefs tels que le Moyen Court, dans les pages souvent admirables rassemblés par les éditeurs du XVIIIe siècle sous le titre décevant de Discours spirituels - sans oublier de très nombreuses lettres ni certaines des Explications des deux Testaments.
Nous évoquons le travail apostolique sous forme de dialogues entre directeurs et dirigés. Ce sont des indices de la filiation dans laquelle s’inscrit notre auteur, tirés des correspondances de Bertot à Madame Guyon puis de cette dernière à ses disciples:
1/ Pour la formation de sa dirigée, Bertot ne recule pas au début devant un décalogue, que nous abrégeons :
« Vous avez vécu jusqu’ici en enfant avec bien des ferveurs et lumières. / Lisez et relisez souvent ceci; car c’est le fondement de ce que Dieu demande de vous. (...) Sur ce que vous me dites en votre dernière lettre, / 1...Si le bon Dieu vous donne des lumières... vous pouvez vous y appliquer par simple vue, / 2. Continuez votre oraison quoique obscure et insipide. Dieu n’est pas selon nos lumières et ne peut tomber sous nos sens. / 3. Conservez doucement ce je ne sais quoi. / 4. Quand vous êtes tombée dans quelque infidélité, ne vous arrêtez pas à la discerner. / 5. Pour la douceur et la patience, elles doivent être sans bornes ni mesures, / 6. Pour les pénitences, la meilleure que vous puissiez faire, est de les quitter. / 7. Soyez fort silencieuse, / 8. Ce que vous me dites est très vrai que vous êtes bien éloignée du but. / 9. Perdez autant que vous pourrez toutes les réflexions en vous abandonnant à Dieu. / 10. Quand vous avez fait des fautes et que vous y avez remédié... ne vous mettez point en peine si vous les oubliez...73 ».
Directeur prudent, il donne quelques judicieux conseils :
« Ayez, je vous prie, grande application à l’usage que vous faites des écrits, n’en prêtant pas facilement ; car ils pourraient faire du mal, à moins que la vocation surnaturelle ne soit fort discernée ... Il faut édifier et purifier leurs âmes avant que de les dénuer74. »
Puis l’échange est incarné et concret, comme le suivant, où l’on note tout à la fois l’aide de la Mère Granger, la durée de l’oraison, peut-être la prescience de Bertot d’une mort prochaine et des besoins futurs de sa dirigée :
« (153) Lettre [de Madame Guyon] : Depuis dix ou douze jours M. N [Guyon] a eu la goutte. J’ai cru qu’il était de l’ordre de Dieu de ne le pas quitter et de lui rendre tous les petits services que je pourrais. J’y suis demeurée, mais avec une telle paix et satisfaction que je n’en ai expérimenté de même. ... La bonne Mère [Granger] m’aide infiniment.
Lettre 29 [réponse de Bertot] : Vous avez très bien fait de m’écrire, et vous pouvez être sûre Madame que j’ai une (155) joie extrême ...vous ne pouvez être plus certaine par aucune chose de la vérité de cette divine lumière en votre âme que par cette paix et joie à vous contenter de l’ordre de Dieu dans le service que vous rendez à Monsieur. Remarquez ...tout ce que ce divin ordre opère en votre âme. Autrefois vous auriez désiré un million de choses et auriez été chagriné en ce bas emploi ...Vous faites bien d’être fidèle aux quatre heures d’oraison que vous faites: mais quand la providence vous en dérobera, pour lors laissez-vous heureusement surprendre ...Vous ne m’avez jamais mieux exprimé votre intérieur, ni mieux dit ce qui s’y passe; soyez-en certaine : c’est pourquoi je renvoie votre lettre avec celle-ci, afin que gardant l’une et l’autre, elles vous servent, d’autant que cela vous sera utile pour toute votre vie. »75
Après la découverte des débuts, se situe un chemin silencieux qui passe par la purification des sens, longuement décrite dans la Vie :
L’anéantissement des puissances qui accompagne où l’âme docile « se trouve peu à peu vide de toute volonté propre76 », ne se produit jamais par l’exercice de notre volonté. Dieu est un « amour rigoureux qui purifie par un feu secret. Que les autres attribuent leurs victoires à leur fidélité, pour moi je ne les attribuerai qu'à votre soin paternel; j'ai trop éprouvé ma faiblesse.77 » Toute infidélité cause un feu dévorant et la peine de l’exil du fond78. Mais revient une « union d'unité …heureuse perte … goutte d'eau jetée dans la mer79 », « vastitude » où l’on connaît que « tous les états des visions, révélations, assurances, sont plutôt des obstacles …parce que l'âme accoutumée aux soutiens a de la peine à les perdre … toute intelligence est donnée sans autre vue que la foi nue.80 »
Ainsi qu’une longue nuit de sept années :
Dans cette solitude vient la nuit : « Le poids de la colère de Dieu m'était continuel. Je me couchais sur un tapis …et je criais de toutes mes forces, lorsque je ne pouvais être entendue, dans le sentiment où j'étais du péché et dans la pente que je croyais avoir pour le commettre : Damnez-moi, et que je ne pèche pas … M. Bertot m'abandonna. » Il l’ignore consciemment ou non, veut la « remettre dans les considérations … Sans ce procédé, j'aurais toujours subsisté dans quelque chose … J'entrai dans une secrète complaisance de ne voir en moi aucun bien sur quoi m'appuyer. » 81
Bertot l’encourage dans cette épreuve :
« Vous avez cru autrefois avoir des merveilles et vous n’aviez rien: et à présent que vous croyez n’avoir rien et être toute corruption et pauvreté, vous pouvez être tout si vous en faites (173) usage, concourant avec Dieu, qui y agit en Dieu, vous laissant doucement pourrir et mourir et vous dénuer, et par là tomber dans le calme et l’abandon.82 »
Madame Guyon encouragera de même un disciple :
« Il [Dieu] ne peut venir lui-même que dans un vide proportionné à la communication qu’il veut faire de lui-même. … Ne croyez pas que votre voyage vous ai moins servi que les autres parce que vous y avez eu moins de goût sensible, c’est le contraire. Dieu voulant vous ôter le sensible a commencé ici. »83
L’encouragement - joint à une grande rigueur dont se plaint Madame Guyon au début de la rédaction de sa Vie - est nécessaire pour arriver à bon port :
Enfin “ce fut ce jour heureux de la Madeleine que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines… Je me trouvais étonnée de cette nouvelle liberté … Ce que je possédais était si simple, si immense … la paix-Dieu … Vous me traitâtes comme votre serviteur Job …une autre volonté avait pris la place … toute divine, qui lui était cependant si propre et si naturelle qu'elle se trouvait infiniment plus libre dans cette volonté qu'elle ne l'avait été dans la sienne propre … Ces dispositions, que je décris comme dans un temps passé afin de ne rien confondre, ont toujours subsisté et se sont même toujours plus affermies et perfectionnées jusqu'à l'heure présente.”84
Madame Guyon témoignera sur la communication directe de cœur à cœur en de très nombreux passages qui font écho à son directeur :
« Depuis que vous êtes parti je suis restée dans une plénitude pour vous… Ouvrez-moi donc tout votre cœur et demeurez uni à moi de plus en plus. … Je sens que Dieu vous veut avancer et vous faire gagner le temps que vous avez été sans vous laisser posséder de lui. … / Je rouvre [cette lettre] pour vous dire que vous m’êtes donné avec une force et une impétuosité qui ne m’est pas ordinaire et que j’éprouve pour très peu. Je suis obligée de vous recevoir comme un enfant très cher dont on me fait être la véritable mère85.
L’état apostolique est décrit par Bertot dans la dernière lettre du dernier volume du Directeur Mistique :
« ...l’esprit est devenu comme un ciel serein. / Et dans cet état il ne paraît plus à l’âme ni haut ni bas, ne se trouvant aucune distinction ni différence entre le fond et les puissances; tout étant réduit dans l’unité, simplicité et uniformité, ...elle n’a plus de chez soi, c’est-à-dire elle n’a plus d’intérieur, n’étant plus retirée, ramassée, recueillie et concentrée au-dedans d’elle-même; mais elle est et se trouve au dehors dans la grande nudité et pauvreté d’esprit ...D’où vient qu’elle ne sait si elle est en Dieu, ou en sa nature86. »
Description à laquelle fait écho, en plusieurs passages de la Vie, sa dirigée :
A la fin du chemin « cette âme n'a aucune douceur ni saveur spirituelle : cela n'est plus de saison, elle demeure telle qu'elle est, dans son rien pour elle-même, et c'est sa place, et dans le tout pour Dieu … Elle ne connaît plus ses vertus comme vertus, mais elle les a toutes en Dieu comme de Dieu, sans retour ni rapport à elle-même …celles qui sont encore en elles-mêmes ne doivent point mesurer la liberté de ces âmes, ni les comparer avec leur agir rétréci, quoique très vertueux et propre pour elles … Il y a deux sortes d'âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser à elles, et d'autres que Dieu invite à se donner à lui par un oubli si entier d'elles-mêmes qu'il leur reproche les moindres retours. Ces âmes sont comme de petits enfants. » L’état fixe n’exclut pas des soucis. Mais il permet « cette communication [qui] est Dieu même, qui se communique à tous les bienheureux en flux et reflux personnel. » Toutefois « pour la communication en silence, ceux qui sont en état de la recevoir ne sont pas pour cela en état de la communiquer. Il y a un grand chemin à faire auparavant. »
Plus tard Madame Guyon écrit :
« Vous me demandez, mes chers enfants, ma disposition. Je n’en ai qu’une extérieure qui est simplicité, enfance, une certaine candeur etc. Et pour le dedans, c’est une goutelette d’eau perdue et abîmée dans la mer, qui ne se discerne plus; elle ne voit que la mer : non seulement elle en est environnée, mais absorbée. Dans cette immensité divine, elle ne se voit plus; mais elle discerne en Dieu les objets sans les discerner autrement que par le goût du coeur. … Voilà mon état depuis plus de trente ans, quoique dans ces dernières années tout soit plus approfondi… »
Et elle poursuit, toujours concrète pour suggérer quelque remède aux obstacles :
…Tous les désirs et les inquiétudes viennent d’une volonté qui n’est pas parfaitement satisfaite : c’est pourquoi il est besoin, dans le commencement, de marcher par un résignation continuelle de tout vouloir, de tout désir, de tout penchant entre les mains de Dieu, même pour les choses les plus parfaites, afin de ne vouloir uniquement pour nous que ce que Dieu veut et a voulu de toute éternité. L’âme qui s’accoutume à se soumettre incessamment, trouve que peu à peu sa volonté disparaît pour toutes choses, sans exception; et que la volonté de Dieu prend la place de la nôtre. Tout ceci ne s’opère que par la charité, qui réside dans la volonté, et qui entraîne avec elle cette volonté en Dieu; parce que “Dieu est charité” et que “celui qui demeure en charité demeure en Dieu”. / L’âme perdue en Dieu ne trouve plus que rien lui puisse servir d’entre-deux, parce qu’elle est abîmée et changée en son Etre original. Lorsqu’elle tend à cet Etre original, elle craint tout ce qui sert d’entre-deux; parce que ce sont des obstacles et empêchements d’arriver à sa fin; mais lorsqu’elle y est arrivée, qu’elle y est perdue et transformée, rien ne sert d’empêchement. L’écriture est rendue nouvelle. Jésus-Christ est l’exemple de cela... / Si je pouvais faire comprendre comme Dieu démêle en moi tous les états des âmes, même de celles qui ont paru les plus parfaites, on en serait surpris. Cela ne me donne nulle dignité ni avantage sur les autres, et je suis bien éloignée de m’estimer plus, puisque je suis un vil néant: mais la lumière de vérité est si pure et si subtile, que rien ne lui échappe; et les états des saintes âmes lui paraissent clairs comme le jour…87
Dans la richesse de cette direction spirituelle reçue puis donnée88, nous ne pouvons que suggérer quelques thèmes : incarnation dans la vie, pas de fuite dans l’extase ou l’imaginaire, épuration de la volonté propre, transmission dans l'état aspostolique.
En premier lieu, Madame Guyon n’abandonne pas la vie mais au contraire l’incarne dans ses dimensions très humaines. En cela, elle suit le modèle chrétien du Verbe incarné : Dieu ne peut se manifester en dehors du concret89, aussi se révèle-t-il dans ce monde par Jésus toujours pris pour modèle par Madame Guyon, comme le fit François d’Assise90. Jésus est présent, non par quelque représentation affective dissociée du réel (risque de certaines méthodes d’oraisons) mais par une conformité des enfants au Petit Maître, dans la vie, les yeux ouverts (cette spiritualité se retrouve bien entendu ailleurs, dans la mystique sobre de Bertot comme dans celle de Bernières ou d’Eudes). Petit est un mot qui s’oppose à la grandeur acquise par la volonté propre ; la liberté des enfants est un antidote à l’aliénation vis-à-vis du maître ; on ne peut donc pas réduire le vocabulaire guyonien à quelque enfantillage prêtant au ridicule.
Elle ne cherche donc pas un oubli dans une extase transcendante, mais l’incarnation de Dieu en soi-même91. Très loin d’être une fuite dans l’imaginaire. L’expérience de la réalité divine vivifie l’humain dont les potentialités se réalisent, mais au service du Divin, même si extérieurement cela s’accompagne d’échec social, politique ou personnel.
Bien au-delà d’une simple libération psychologique par rapport au moi imaginaire, donnée par une psychanalyse réussie, le « je » devient libre sans renforcement de l’ego (généralement considéré comme salutaire), et sans trouble apparent.
Nulle culpabilité chez elle, mais une épuration nécessaire permettant de sortir, nue, de la bulle de la volonté propre.
La séparation entre Dieu et elle a disparu. La grâce devient première. Madame Guyon n’accomplit rien d’elle-même : elle reçoit. Elle se plie souplement aux manifestations de la grâce, comme à l’écoute d’une brise légère – assumant le risque de passer pour une inspirée92.
« C’est ici que commence cet état permanent …Un centre …se met à vivre …une source jaillissante. Il s"est produit comme un déplacement du point de gravité dans l"être, ou même une inversion. Les puissances : intelligence, mémoire, volonté active, de premières qu"elles étaient, sont devenues secondes ; Et c"est l"activité du fond qui est première…93 »
Elle affirme - comme tous les membres de l’école mais de manière moins voilée - la réalité d’une transmission directe de cœur à cœur qui lui est donnée dans l’état apostolique. Désappropriée d’elle-même, elle ne pratique aucune fausse humilité, n’étant finalement rien d’autre à ses yeux qu’un canal de la grâce destinée à autrui – mais vivant dans la mesure où ce flux la traverse94.
Comme le décrit en vrai poète un de ses lecteurs récents :
« …contrairement au "moi" propriétaire, à ce qui est privé, à ce que l"on possède, à l"enclos intime, au refermé et au secret, l"intérieur que nous ouvre madame Guyon est un passage : il n"enferme pas, ne limite pas, ne clôt personne – ne détermine pas un contenu, ne délimite pas un champ personnel – mais ouvre, s"ouvre, s"atteint par renoncement, se gagne par lâcher prise, nous emporte et porte ailleurs qu"en soi. Au bout d"un chemin de nudité …l"intérieur est comme le lieu – non du moi, non du mien – mais d"un passage, d"une brèche par où nous saisit un souffle étranger : à l"intérieur de nous, au plus profond de nous est une voie grande ouverte. Au fond, nous sommes, pour ainsi dire, troués, à jour, à ciel ouvert – comme les toitures des cabanes à la fête juive de Soukkot95. »
Quand Madame Guyon se retrouva soudain seule après la mort de son mari en juillet 1678 et de son directeur en avril 1681, elle assuma les charges qui lui incombaient. Matériellement elle mit rapidement en ordre les affaires de famille et révéla en l’occurrence son esprit de décision et une intelligence pratique. Mais pour succéder à son maître disparu trop tôt, le processus de maturation fut plus lent : elle découvrit seule, dans ses rapports avec le P. La Combe puis avec d’autres, la vie apostolique et ses étranges effets. C’est l’exposé de ces expériences qui constitue l’apport de son texte original si on le compare à celui des autres autobiographies mystiques qui décrivent les événements et les états dans le rapport avec le divin, mais non le vécu de la relation interpersonnelle sous l’influence de la grâce divine (telle est la limitation des admirables Relations et Correspondance canadienne de Marie de l’Incarnation). Elle assumera le risque majeur d’être totalement incomprise puisqu’il s’agit là d’un accomplissement rare et très mal connu de la tradition catholique. La vie apostolique commence, elle va transmettre ce qu’elle a reçu, selon des modalités qu’elle décrit très précisément dans la Vie :
« M. Bertot … était mort quatre mois avant mon départ. J'eus quelque signe de sa mort ; je fus la seule à qui il s'adressa : il m'a semblé qu'il me fit part de son esprit pour aider ses enfants … Je savais bien que je n'avais que peu d'esprit, mais qu'en Dieu mon esprit avait pris une qualité qu'il n'eut jamais auparavant. » Il lui faut devenir « souple comme une feuille … Dieu me faisait sentir et payer avec une extrême rigueur toutes mes résistances. » Elle en décrit les effets : « Tous ceux qui sont mes véritables enfants ont d'abord tendance à demeurer en silence auprès de moi, et j'ai même l'instinct de leur communiquer en silence ce que Dieu me donne pour eux. Dans ce silence, je découvre leurs besoins et leurs manquements. » Elle connaît la différence entre des « âmes de passage et ses enfants ». Pour ces derniers, elle pouvait éprouver « un mal violent à l'endroit du coeur, qui était cependant spirituel …il me faisait crier de toutes mes forces, et me réduisait au lit. » Tous l’appellent mère sans savoir pourquoi : « je sentais l'état des âmes qui m'approchaient et celui des personnes qui m'étaient données, quelque éloignées qu'elles fussent. »
Elle comprend « qu‘il ne m'appelait point, comme l'on avait cru, à une propagation de l'extérieur de l'Eglise, qui consiste à gagner les hérétiques, mais à la propagation de son Esprit, qui n'est autre que l'esprit intérieur. » A cela ne se mêle « aucun amour naturel, mais une charité infinie … mon état est devenu simple, et invariable … rien ne subsiste en moi ni bien ni mal. Le bien est en Dieu … Je n'ai ni confiance ni défiance, enfin rien, rien. … Il est riche, je suis très pauvre, et je ne manque de rien … Les pensées ne font que passer, rien n'arrête. Je ne puis rien dire de commande. Ce que j'ai dit ou écrit est passé, je ne m'en souviens plus … Si on disait quelque chose à mon avantage, je serais surprise, ne trouvant rien en moi … Il me donne un air libre, et me fait entretenir les gens, non selon mes dispositions, mais selon ce qu'ils sont, me donnant même de l'esprit naturel avec ceux qui en ont, et cela d'un air si libre qu'ils en sont contents. »
Notre lecteur peut être aidé par le Tableau II : Carte des lieux visités couvre une région composite, essentiellement continentale, selon une diagonale allant de Paris à Gênes, en passant par la Bourgogne et la Savoie. Il ne semble pas que notre auteur ait connu de régions maritimes (sinon brièvement la côte méditerranéenne) telle que la Normandie, lieu d’origine de son école. Les villes sont soulignées lorsqu’elles correspondent à des lieux de séjours de Madame Guyon. Par contre Marseille, où elle demeure une semaine, ou Lyon, ne constituent que des étapes de voyage.

On note pour cette période de voyages, deux concentrations géographiques des lieux de séjour : d’abord en Savoie, à Gex et Thonon près du lac et de la ville de Genève, ainsi qu’à Grenoble, ensuite en Piémont, dans un triangle proche de Turin, correspondant à la modeste extension de l’évêché de Verceil, où Madame Guyon a passé près d’une année. Ces deux régions sont finalement peu étendues, et ces séjours qui apparaissent assez stables infirment l’image de gyrovague parfois suggérée lorsque l’on emploie le terme pérégrinations.
Notre auteur traverse des frontières politiques en se situant à la fois sur la France et sur la Savoie-Piémont, et des limites géographiques en franchissant les Alpes dont les lacs, les montagnes et les vallées encaissées où la fluidité de l’eau joue avec le relief et la dureté rocheuse ont inspiré de belles comparaisons avec le courant de la grâce qui surmonte les difficultées rencontrées : les Torrents rédigés à Thonon est l’oeuvre la plus attachante de notre auteur. Au total la variété des cadres de vie est large pour l’époque, si l’on ajoute la vallée de Loire qui ouvre et ferme l’existence de notre auteur, la Cour et les prisons.
Madame Guyon commença à assumer son rôle apostolique hors de France, puis à Grenoble, enfin à Paris, de façon d’abord discrète dans le milieu de ses amis où ducs, évêques, intimes et obscurs se côtoyaient. Ce rôle devint public quand elle fut présentée à Madame de Maintenon qui la délivra d'une première période d'enfermement. Le succès fut alors considérable et le rêve d’une influence politique ne pouvait guère être écarté par le cercle « dévot » regroupé autour de Madame Guyon comme par elle-même. L’opportunité sembla toute proche deux fois, au début des années 1690 par l’intermédiaire de l’Institution de Saint-Cyr, puis vingt ans plus tard au début des années 1710, lorsque le Dauphin dont Fénelon était précepteur parut devoir succéder à Louis XIV.
Mais le rôle de Madame Guyon devait demeurer intime et de grandes épreuves ont balayées ce rêve politique. Nous n’avons pas ici le loisir d’étudier la conjoncture : nous renvoyons le lecteur au Crépuscule des Mystiques de Cognet pour une analyse du début de la querelle dite du quiétisme. Notre Index des noms permet de retrouver une (brève) biographie pour chaque acteur important, la première annexe (du tome suivant 2. La Vie III ): La famille et les proches qui précède la Biographie chronologique aide à retrouver les liens resserrant le cercle. Certains membres furent fidèles jusqu’à leur mort soit sur près de trente ans en moyenne. Cela est très remarquable si l’on considère la longue « disparition du monde des vivants » de notre auteur - cinq années passées au secret à la Bastille – ce qui dans un cas ordinaire devrait distendre les relations.
Cette « disparition » n’a pas de carte ni de lieux autres que celle des prisons. Madame Guyon en sortit en 1703 sur un brancard, mais fut obligée de rester dans les environs de Blois en résidence surveillée, sous la responsabilité de son fils. Enfin elle put s’établir, grâce à l’appui de l’évêque local, ami de Fénelon, dans une maison achetée dans la ville même. Elle reprit alors une activité dont l’œuvre autobiographique ne rend pas compte. Cette dernière période a été fort peu étudiée car l’influence sur les contemporains était mince : une vieille femme qui fut célèbre à la cour, terminait ses jours dans une maison modeste située au pied de l’ancien château royal.
Elle reçoit, durant ces années paisibles, des visiteurs français (assurant le lien avec Fénelon qui réside à Cambrai) et étrangers (assurant le lien avec Poiret qui réside près d’Amsterdam ; d’autres dont des Ecossais, des Allemands et des Suisses de Lausanne). Elle reprend la rédaction de la troisième partie de la Vie et du récit séparé des captivités, tous deux achevés en décembre 1709. Il lui reste encore sept années et demi à vivre, qu’elle consacre à la formation de disciples cis (français catholiques) et trans (étrangers protestants), voyageurs d’une semaine ou correspondants lointains. Il nous a paru nécessaire d’ajouter aux textes autobiographiques des extraits du Supplément à la Vie, rédigé dans ce milieu témoin des dernières années : il fixe par quelques traits précis le dernier visage, paisible à la fin de la traversée, tout près de l’autre rive96.
Cette transmission de la grâce auprès des disciples visiteurs, sa correspondance abondante, puis l’œuvre imprimée par les soins du bon Poiret donnent naissance à des cercles guyoniens en milieux protestants suisse, hollandais, anglais et américain, où cette influence a été reconnue jusqu’à nos jours.
Le Tableau III : Les influences exercées présente trois générations de disciples ; il prend la suite du Tableau I : La formation reçue. L’ensemble de ces deux tableaux présente ainsi un panorama complet de l’école à laquelle appartient Madame Guyon, qui dura deux siècles. Ils n’épuisent cependant pas le sujet97 dans la mesure où sont omis de nombreux personnages qui ne sont pas directement reliés à notre auteur ou à son directeur Bertot.
La première rangée correspond à des liens établis à partir du cercle de Bertot, élargi avant les enfermements. L’on y trouve Fénelon, les ducs et duchesses dont se détache Chevreuse qui assura la liaison avec le monde extérieur dans les plus grandes périodes de difficultés (avec la duchesse de Mortemart) ; Dupuy et M.-C. de Noailles devraient y figurer, mais leurs longues vies leur a permis d’influer fortement sur la seconde génération, celle des liens établis à Blois, mêlant cis et trans, ce qui peut justifier leur position dans la deuxième rangée.
Cette seconde rangée correspond à une génération qui n’a pas toujours connu directement Madame Guyon ; les individus sont ici regroupés par zone géographique parce que le cercle essaime sur l’Europe entière.
La troisième rangée indique des influences plus tardives et plus diffuses, mais inclut des figures très importantes au tournant de l’époque romantique (mises entre parenthèses lorsque ces influences ne sont pas prouvées de manière décisive).

Le cercle de Lausanne est le mieux cerné par son caractère guyonien pur et sa continuité dont témoigne discrètement l’origine géographique d’auteurs défenseurs de Madame Guyon : en premier lieu Dutoit, le second et dernier éditeur à la fin du siècle, ensuite Benjamin Constant et des érudits qui oeuvrent à contre-courant du bossuétisme ambiant98. Dutoit (1721-1793) outre la réédition de l’œuvre de Madame Guyon, publie la Correspondance secrète avec Fénelon. Par Chavannes nous avons des informations précises sur la vie de Dutoit qui est un personnage notable de la vie en Suisse de la fin du siècle, ainsi que celle d’autres guyoniens. Masson authentifie la Correspondance secrète. Favre s’intéresse au cercle qui a influé le mouvement du réveil de Vinet.
En Suisse nous savons que Rousseau a lu la Vie et ses Confessions proposent le même aspect de nudité dévoilée face à sa conscience que celle de la Vie face au divin. Mais peut-on dire que « la conscience infaillible du vicaire savoyard est bien une voix divine99 » ?
En Allemagne, l’influence fut profonde sur les piétistes par la « Bible de Berlebourg », sur Marsay et Haug, ce dernier qui nomme inquiétistes ceux qui confisquent aux autres le silence, chemin principal du salut…100 Elle s’exerça sur des auteurs pré-romantiques qui s’opposent au durcissement ascétique (en fait totalement absent dans l’environnement proche de Madame Guyon), tel Moritz ou Edelmann. Moritz fut un familier du jeune Goethe par ailleurs relié à Fleischbein qui lui envoie la Vie. D’autres écrivains sont plus favorables, tel Jean-Paul :
« Seules les femmes aiment, que ce soit Dieu ou vous, hélas. La Guyon, Sainte Thérèse …aimaient Dieu comme aucun homme ne l"a aimé (sauf peut-être Fénelon). L"homme ne traite pas beaucoup mieux la divinité que la beauté » ; « …pourquoi existe et à quoi sert le nouveau mysticisme de l"art, sinon à pallier l"absence du mysticisme du cœur ? 101»
Par Tersteegen102, disciple de Poiret de grand rayonnement, elle atteindra Kierkegaard. Schopenhauer en jugera ainsi :
« Il faut lire surtout la vie de Madame Guyon, qui devrait plaire à toutes les personnes nobles qui désirent apprendre à connaître et apprécier la beauté et la grandeur de son âme, tout en étant tolérant face à sa superstition. …on ne peut apprécier que ce qui nous est dans une certaine mesure analogue.103 »
Dans les pays de langue anglaise, John Wesley constitue le vecteur principal de l’influence écrite par sa bibliothèque des auteurs spirituels. Il deviendra - trop tardivement pour que cela ait une influence profonde sur le Méthodisme - un disciple. Plus tard, un Thomas Upham aura une grande influence dans les mouvements de réveil américain104.
La descendance mystique de Madame Guyon, sa succession et la destinée de ces cercles n’ont pas été étudiés à ce jour ; on note que l’influence guyonnienne atteint la Suède105 et des cercles moscovites maçons, mais ouverts à des membres du clergé ! On traduit ainsi en russe Madame Guyon et Pierre Poiret106.
En France, l’influence est par nécessité plus cachée. Elle est fondamentale bien sûr chez son disciple Fénelon, et par ce canal sur tout le XVIIIe siècle. Secondairement elle déborde vers les cercles maçons par l’intermédiaire de Ramsay107, maçon. Mais surtout elle inclut une partie de l’œuvre de l’écrivain jésuite mystique, J. P. de Caussade : la main de Madame Guyon est impliquée dans l’Abandon à la Providence divine, même si le texte a pu être retravaillé pour lui donner un très beau style classique108.
Enfin plus récemment, outre Bergson et Du Bos déjà cités, les grandes œuvres de Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux (1916-1933) qui se serait intitulée Histoire de la Mystique si l’époque l’avait permis, et de Delacroix, Grands Mystiques Chrétiens (1938), sont directement ou indirectement consacrées à la mystique de notre auteur. Delacroix consacre près de la moitié de son volume à Madame Guyon, Bremond y eut consacré le douzième volume du Sentiment religieux sans son attaque cérébrale 109.
Le pouvoir de cette autobiographie, qui nous l’espérons va captiver son lecteur après un effort initial, lui vient des conditions qui présidèrent à son écriture : sont bannies de la relation toute reconstruction délibérée, le récit s’efforce de transcrire au plus près les aveux de la remémoration. Les touches subtiles dans la notation des sentiments ne ressortissent pas à un art concerté et nous sommes loin des analyses de soi complaisantes : ainsi du réel quotidien et de l’expérience spirituelle, la Vie devient-elle un révélateur unique.
Souvent l’effort requis consiste à se laisser porter et baigner par un flux textuel continu – ce dont nous avons acquis aujourd’hui une certaine capacité par la lecture de Proust ou de Joyce. En effet la main est mûe par la grâce, l’auteur est conscient d’être son instrument, l’acceptant au point de refuser tout repentir et donc toute relecture. Il s’agit pour Madame Guyon de ne pas interférer et ainsi de ne pas rompre l’état mystique d’où sourd ce flux.
Mais le mystère est là : pourquoi cette vie, rapportée avec talent littéraire, cette autoanalyse qui préfigure notre psychologie des profondeurs et qui contient d’admirables développements mystiques a-t-elle été occultée pendant trois siècles même si elle exerça une influence sur Rousseau ou sur des romantiques allemands ? Nous trouvons plusieurs raisons à cette confidentialité :
Madame Guyon fut condamnée par l’Eglise, et sacrifiée pour en sauver d’autres : Fénelon, dont la noble figure inspire le siècle suivant, mais auquel il faudrait reconnaître l’état compromettant de disciple, et Bossuet, adopté même par les laïques hors Eglise comme une « figure » du siècle, auquel il faudrait attribuer un comportement bas. Elle ne fut pas réhabilitée par les partisans des lumières parce que trop chrétienne - une « dévote » - et de plus mystique.
Plus profondément, elle était en avance sur son époque par son œcuménisme allant jusqu’à l’indifférence - non pas à l’égard des sacrements et du Maître Jésus, mais à l’égard des appartenances religieuses. On sait qu’elle n’approuvait pas le prosélytisme de Fénelon à l’égard du pasteur Poiret, ni peut-être la conversion au catholicisme du chevalier Ramsay (et sûrement pas ses tendances théosophiques). A Blois, elle a accueilli ensembles protestants et catholiques.
Une raison matérielle la met plus précisément en cause : elle écrit et répand malgré elle, parce qu’elle s’adresse à une communauté déjà distendue dans l’espace110, ce qui auparavant restait caché dans des communautés protégées (et contrôlées) par la clôture des couvents : l’intercession par la prière, le rôle secondaire de l’écrit et des mots devant la communication silencieuse de cœur à coeur. Ces aspects de la vie intérieure étaient connus de tout temps et l’on en trouve des témoignages précis depuis les Pères du désert, mais en termes généraux objectifs, sans la précision descriptive subjective de la contemporaine de Racine.
Ce qui est nouveau par rapport à Augustin, Thérèse111 et Marie de l’Incarnation112, est lié au développement de la conscience individuelle occidentale à la fin du Grand Siècle. La montée des exigences de la raison - Madame Guyon connaît la philosophie de Descartes - s’accompagne d’interprétations et d’auto-analyses psychologiques. Racine est apprécié et Madame Guyon connaît pour le moins Esther et Athalie, pièces écrites pour les demoiselles de Saint-Cyr.
L’instant est unique où se trouvent simultanément en équilibre la description psychologique de l’humain et celle des manifestations divines : la Vie leur attribue une importance égale par souci de réalisme et d’unité, voulant témoigner des deux réalités et les faire dialoguer. Cet équilibre disparaît dans des autobiographies plus récentes fermées sur l’introspection individuelle : les modèles établis par Rousseau, Maine de Biran et Amiel, malgré leur sensibilité et leurs aspirations ne rendent pas compte d’un toucher divin, d’ailleurs mis en doute113.
Nous pouvons lire aujourd’hui un tel (long) texte comme témoignage d’une extraordinaire résistance à l’adversité, mais sans durcissement de la volonté propre. Comme affirmant une réalité peu croyable pour notre époque de conquêtes extérieures mais d’inquiétude devant le vide à exorciser lorsque ‘la rive à atteindre’ échappe aux analyses de type psychologique. On y trouve associé la description d’une vie très humaine, assumant et décrivant les difficultés de la sexualité, de la maternité, de la gestion des biens de la fortune. Loin de la « vie parfaite » aux yeux des clercs, Madame Guyon vit la mystique au sein de la mondanité, ce qui est finalement rare114.
La Vie rapporte l’histoire des échecs successifs d’une lutte pour s’affranchir de contraintes familiales, sociales et finalement politiques. Ces échecs forment la trame des événements. En revanche, l’ouverture progressive qui mène de la petite fille réprimée de tous côtés à une résistante opiniâtre puis à la ‘mère’ est le récit d’un épanouissement intérieur dans l’adversité, dans une suite de rebonds face à l’oppression des proches, aux maladies, aux enfermements. Leur accumulation a pu faire croire à une vision déformée par quelque tendance au délire de la persécution, mais la lecture des interrogatoires à Vincennes comme de la correspondance, dont celle des témoins, confirme l’objectivité du récit.
Dans l’adversité, son modèle est Jésus-Christ. Sa Passion présente l’Image certes inimitable de l’échec apparent : obscurité, année(s) d’activité intense et de pérégrinations suivi de la condamnation par les deux pouvoirs, torture, exécution infâme. Madame Guyon aimait aussi François d’Assise, mort usé, entraîné par le mouvement humain qu’il provoqua et soumis aux organisateurs de ce succès, mais consumé d’amour divin. Mais elle ne souffrait que pour atteindre la vie en Dieu : elle vivra intérieurement la résurrection du Christ.
Elle eut la passion de Dieu et la passion de répandre la grâce, même au sein de la Cour : erreur de jugement qu’elle paya au prix fort et qu’elle abandonna pour vivre plus cachée. S’est-elle abusée ? Mais comment une illusion fondamentale donnerait-elle une telle constance et une telle vitalité face aux épreuves ? Nous sommes face à un récit d’explorateur qui affirme ce qu’il voit et nous appelle à explorer ces terres inconnues. Les mystiques se réfèrent à une réalité qu’ils disent expérimenter au point d’en tirer toute leur réalité : « Je ne suis rien que ce qui m’est donné par la grâce divine, je n’ai rien en propre, je ne décide pas et ne veux pas même penser à l’avance à ce que j’écris ». L’attraction immédiate provoquée par le reflet de la grâce en action sur les compagnons échappe à la scrutation. Mais les textes résonnent obscurément, provoquent, attirent. Elle en est bien consciente :
“Je crois qu’il faut lire de suite la Vie parce que vous verrez une suite de conduite en Dieu qui ne se dément point, vous verrez qu’il conduit aux enfers et qu’il en retire ... Il n’est pas nécessaire qu’une lecture, pour nous procurer grâce, soit conforme à notre état présent, il suffit que Dieu veuille s’en servir pour cela et qu’elle ne soit pas contraire au dessein qu’il a sur nous. C’est cette divine parole qui comme une semence germe et fructifie en un cœur préparé … Nourrissez vous donc de la bonne nourriture que Dieu vous présente115…”
La Vie est un récit des souffrances endurées pour que la présence divine en l’homme devienne la plus constante possible. C’est le prix à payer dans toute histoire d’amour - entre rien et Dieu :
« Je laisse aussi cette Vie que vous m’avez défendu de brûler. … [en séparant] le vil du précieux, il y aura peu de choses plus utiles, car outre les lumières de bien des choses, il y a des expériences bien singulières. Enfin mon très cher fils et mon véritable Père, je vous fait l’héritier universel de ce que Dieu m’a confié116… »
Qui découvre la Vie dans sa version intégrale, lecteur déjà acquis à Mme Guyon ou lecteur récalcitrant mais curieux, et s'attendant peut-être à voir se confirmer sa réserve, bénéficie d'un privilège : cette autobiographie n'aurait pas dû lui parvenir. Son auteur en avait interdit la diffusion ; elle avait été communiquée au duc de Chevreuse qui, sur la demande de l'écrivain, la confiera à Bossuet :
Pour lui marquer plus de confiance et lui montrer jusqu'aux derniers replis de mon cœur, je lui fis remettre... l'histoire de ma vie où mes dispositions les plus secrètes étaient marquées avec beaucoup de simplicité. Je lui demandai sur cela un secret de confession, et il en promit un inviolable. (III, XIII, 4)
L'indiscrétion de Bossuet fut notoire. Plus tard les disciples éditeront ce texte, précieux document, témoignage pie, OEuvre complexe et proliférante de richesses.
Quand le lecteur s'abandonne au récit de Mme Guyon, le voici qui balance entre le plaisir charmé et l'irritation : il se laisse d'abord emporter par le flux d'une prose abondante, bientôt il s'impatiente de longueurs, avant qu'à nouveau la séduction ne le réduise. Nous dirions volontiers que ces réactions contradictoires sont la voie royale pour apprécier et admirer justement l'entreprise menée par Mme Guyon : elles incitent à suivre dans l'écriture de cette autobiographie les empreintes du temps, qui sont fortes, mais à reconnaître que le style et la façon de conduire le récit ressortissent avant tout au caractère hors du commun de son projet.
La Vie est marquée sans doute par l'abondance verbale, mais contient des trouvailles d'écrivain. Ses aveux mêmes et les marques de son style éclairent sur les écoles de l'auteur. L'on se souciera peu de donner à la petite fille une instruction méthodique, sa mère la néglige et ne suit en rien son éducation. Néanmoins sa famille possède une certaine culture et vit élégamment ; quand elle sera mariée à un homme d'affaires dont l'entourage est quelque peu fruste, elle éprouvera la nostalgie du milieu asez raffiné qui avait été le sien. Elle se révèle sensible au langage, elle a fort bien assimilé et cultivé cette langue qu'elle entendait parler.
Nous avons révélé au lecteur le privilège dont il jouissait ; or un privilège entraîne des devoirs. La langue du XVIIe siècle ne livre la pleine richesse de son sens et sa saveur qu'au prix de la vigilance. Laissons les tours grammaticaux archaïques, peu nombreux en fait et qui entravent rarement la compréhension. Ils seront toujours éclaircis. Mais le vocabulaire requiert l'habitude de l'attention ; d'abord il faut se garder des ressemblances trompeuses avec le lexique courant : dans un contexte religieux, la «simplicité» est l'humilité, «l'exercice» est une peine, un tourment, «capable» garde le sens qu'avait capax dans le latin chrétien «qui peut comprendre».
Surtout, pauvre semble notre langue contemporaine qui a perdu le souvenir du latin dont elle est issue : à l'époque classique, l'étymologie confère aux mots une force dont il nous faut reprendre conscience si nous voulons goûter la langue : quand l'âme est dans un état de «consistance» (II,VIII, p. 55), elle connaît la stabilité, comme l'indique stare. Plutôt que «mettre en accord, en harmonie» «conformer» doit être entendu comme «donner une forme définitive, adapter, modeler» ; l'annonce de Mme Guyon prend alors toute sa portée : "L'on verra dans la suite de ce que j'ai à écrire combien il a plu à Notre-Seigneur de se conformer mon âme." (II, VIII, 12, p. 58) Le sens d'«intimité» n'apparaîtra vraiment que si l'on se rappelle que le substantif est forgé sur le superlatif latin d'«intérieur», intimus. L'«eau» est dans dans «red-onder» comme dans red-undare, on entend mieux alors cette phrase toute en harmonie avec la métaphore: «Il semble qu'on envoie un torrent de grâces, ; lorsque (le sujet n'est pas disposé), cela redonde sur nous.» (III, XIV, 3, p. 117) Il en est de même du mot «influence» pris souvent dans un réseau d'images où circulent «le flux et le reflux» ; on n'en comprend alors bien le sens que par référence à l'influentia latine et donc à influere , «couler, s'insinuer dans». Et il n'est pas absurde que la narratrice déclare pouvoir «expliquer à fond (ses) expériences», inexplicables essentiellement, si l'on donne au verbe son sens étymologique qu'il avait encore au XVIIe siècle, de «dé-ployer, exposer» ( III, XI, p. 93, 4, v. aussi III, XI, 7-8, p. 97).
Vers 1664, Jeanne-Marie quitta «tous les romans quoique ce fût autrefois (sa) passion» - elle avait dix-huit ans. Aucun nom de romancier n'est prononcé, mais les dates et le goût du temps guident la curiosité ; Madame de Sévigné avouera qu'elle fait encore parfois ses délices de La Calprenède dont la dernière œuvre Faramond paraîtra entre 1658 et 1663 ; Mme Guyon a pu donc en admirer aussi l'héroïsme superbe, et lire également le Polexandre de Gomberville, mais apprécier surtout Mademoiselle de Scudéry qui savait ravir toujours Mme de Lafayette.
A l'école du roman héroïque, elle usera assez souvent d'un beau style, un peu indiscret parfois ! Ainsi en 1685, elle embarque sur la mer : «... l'irritation des flots faisait mon plaisir, et j'en recevais un extrême de penser que ces ondes mutinées me serviraient peut-être de sépulcre», puis se tournant vers Dieu elle termine la confidence de ses voluptueuses frayeurs plus pieusement, mais avec tout autant de somptuosité : »Vous me réserviez pour être battue de vagues plus irritées que celles de la mer. La calomnie était les flots mutinés et impitoyables auxquels vous vouliez que je fusse exposée pour y être battue sans miséricorde... » (II, XXIII, p. 170). Car l'auteur des Torrents recourt facilement à l'expression imagée. Quand elle veut enseigner, elle sait user des comparaisons les plus simples1, mais pour exprimer des sentiments ou des états extraordinaires, elle se souvient des belles lectures d'autrefois où la guerre galante sévissait ; dans le ton du roman héroïque, Mme Guyon s'adresse au Seigneur : »... c'était la conquête de mon âme que vous vouliez faire par lui», il s'agit du Père Enguerrand dont les paroles « furent pour (elle) un coup de flèches qui percèrent (son) cœur de part en part.» Cette métaphore filée est plus rare :
... lorsqu'il vous plaît, ô mon Dieu, de faire souffrir une âme, vous vous servez de toutes choses pour cela. Comme j'étais fort imparfaite, j'avais besoin de tous ces coups de ciseau pour me rendre conforme à vos divins vouloirs. (I, VIII, 4, p. 78)
On nous dira d'autres cruautés du sculpteur divin dans le discours amoureux. Admirons la concision de ce tour comparé, clôture d'une longue description d'états spirituels : «La vue propre est comme celle du basilic qui tue». (I, p. 53, 4)
Dans le sillage précieux, disciple, semble-t-il, de la «Muse Galante»2, elle acquit une réelle élégance d'écriture qui servait beaucoup de finesse. On découvre dans l'œuvre des subtilités d'analyse qui emportent l'admiration ; Mme Guyon s'examine : hors un péché volontaire «le reste était des sentiments de vanité que je ne voulais pas avoir... De plus il y en avait un grand nombre qui paraissaient justes à mon peu de lumière, car je n'étais point éclairée sur l'essence de la vanité, je ne m'attachais qu'à ses accidents.» (I, VI, 8,p.57) Une étude du désir ne laisse pas d'étonner par la pertinence croissante de l'expression qui se cherche et s'affine : «Le désir en Dieu n'a plus la vivacité d'un désir amoureux qui ne jouit point de ce qu'il désire, mais il a le repos d'un désir rempli et satisfait... [il] ne peut avoir l'activité du désir ordinaire, qui attend ce qu'il désire, mais il a le repos de celui qui possède ce qu'il désire». (III, XIII, 6-7,p. 112) Et La Rochefoucauld ne mépriserait pas cette sévérité augustinienne : “... il y a des replis cachés dans les choses qui paraissent vertus, qui ne peuvent échapper à l'œil divin.» (III, XI, 2, p. 91) Alors comme les Précieuses, qui, attentives à la vie intérieure, soucieuses de raffinement, et goûtant l'abstraction dans la forme, privilégiaient le substantif sur toutes les autres catégories grammaticales, Mme Guyon montrera une prédilection pour les substantifs, abstraits souvent, et l'on rencontre même chez elle nombre d'infinitifs et surtout d'adjectif substantivés, comme «le sensible et l'aperçu», qui désignent la sensation et la prise de conscience ; en outre ces formes substantivées peuvent recevoir une détermination : le Père La Combe se laisse abuser par une âme dont il perçoit «le sensible de la grâce», alors que cette âme n'est en fait «que dans un commencement mélangé d'affection et d'un peu de silence, toute pleine de sensible». (II, XV, 8, p. 114) Au risque de quelque obscurité, elle écartera le verbe en faveur du nom : « mon souvenir fut ma demande ». (II, II, 5, p.10) Reste que ce tour est beau où l'abstrait a pleinement sa place pour exprimer un état spirituel : «cette âme est vraiment entrée en nouveauté de vie». (II, III, 4, p. 16 et II, V, 2) Mieux encore, ce goût du substantif donne un tour hardi à une énumération : quand le cœur que possède Dieu n'a plus de désir, sa paix «ne laisse pas d'être infiniment plus étendue, plus stable, plus en source... «. (II, p. 67, IX)
Quand elle veut exprimer des sentiments très forts, règnent l'intensif et le superlatif :
Lorsque le bon Père... me demandait comment j'aimais Dieu, je lui disais que je l'aimais plus que l'amant le plus passionné n'aimait sa maîtresse... Cet amour était si continuel et m'occupait toujours, et si fort, que je ne pouvais penser à autre chose. Cette touche si profonde, cette plaie si délicieuse et amoureuse me fut faite à la Madeleine 1668... (I, X, 5, p. 87)
Elle est elle-même «la plus misérable des créatures... mais Dieu par un extrême amour de son pouvoir... a voulu prendre le sujet le plus indigne qui fut jamais pour faire voir... ». Comme le fit Mlle de Scudéry, elle tend à exprimer des émotions très nuancées et à dire des sentiments rares, d'où la fréquence, chez l'une et l'autre, de l'adjectif «étrange» ; reconnaissons que Mme Guyon sut user avec discernement de certains tours stylistiques, ainsi de ce chiasme : la «profonde tristesse» est en fait «un recueillement douloureux» : les catégories de mots, adjectif et substantif, ont échangé leur sémantisme (I, XIII, 2, p. 113). De même elle use de l'oxymore quand le requièrent «le parler ineffable» de la divinité (I, XII, p. 119) ou l'amour divin qui saisit avec onction, suavité et force tout à la fois (I, XI, p. 96), alors les douleurs sont délicieuses (I, XIX, 9, p. 164), ou sensation plus rare, on peut éprouver «une douleur savoureuse ou une saveur douloureuse». (I, XIX, 5, p. 161)
Admirons ces beautés du style, elles sont réelles, mais ne commettons pas d'erreur d'appréciation ; elles n'ont pas été reprises ou forgées pour leur grâce seule, mais pour leur pouvoir d'expression, leur capacité de pallier les défaillances du langage conceptuel à dire l'intense, à plus forte raison l'ineffable.
Elle eut connaissance des écrits des mystiques bien après avoir éprouvé certaines expériences spirituelles, puisqu'elle dit l'impuissance où elle était encore d'en parler à la fin de l'année 1670 :
J'avais une extrême confiance à la Mère Granger. Je ne lui cachais rien... Il n'y avait que mes dispositions intérieures que je ne pouvais presque dire, parce que je ne savais comment m'en expliquer, étant très ignorante de ces choses, pour ne les avoir jamais lues ni entendues. (I, XVII, p. 145, 6)
Mais elles les lut beaucoup par la suite et en retira la connaissance qu'elle prouve quand elle écrivit les Justifications. On reconnaît en elle une lectrice savante de saint Jean de la Croix. Dans la Vie, aborde-t-elle par exemple la question de la mise en rapport des trois «puissances» de l'âme et des vertus théologales , elle peut user d'expressions assez précises pour rendre sa pensée :
... et enfin tout se perd peu à peu dans la pure charité qui absorbe toute l'âme en elle par le moyen de la volonté, qui, comme souveraine des puissances, a le pouvoir de perdre les autres en elle, comme la charité, reine des vertus, réunit en soi toutes les autres vertus ; et cette réunion qui se fait alors, s'appelle unité, union centrale, parce que tout se trouve réuni par la volonté et la charité dans le centre de l'âme, et en Dieu, notre dernière fin... (I, XI, I2, p. 92)
Il lui arrivera de créer des mots : «confusible» est un hapax, et dans une lettre du 16 avril 1689, Fénelon soulignera des bonheurs d'expression, le terme d'«involonté» par exemple qui peint son propre état : qui est de «ne vouloir plus» ou de vouloir «que Dieu veuille pour moi». Et il lui demande : «Marquez la différence précise entre mort et amortissement. «
Elle a aimé la lecture de la Bible et, dans un grand élan inspiré, elle a commenté le Cantique des Cantiques dans son entier, et partiellement tous les autres livres. Comme ses contemporains, elle ne distingue pas dans la Bible les différents genres littéraires ; elle est pour elle l'œuvre de l'Esprit, et, toute, expression de l'Amour. Le style biblique est présent à son esprit. Elle ne sait retrouver la puissance de rythme que donnent au Livre sacré les parallélismes hébraïques : «Cette technique incantatoire (qui) consiste à réexprimer une même idée sous une forme voisine (parallélisme synonymique) ou opposée (parallélisme antithétique)3 «, mais les anaphores fréquentes dans la Vie rappellent celles qui scandent le texte de l'Ecriture :
La parole de Dieu "immédiate" n'est autre que l'expression de son verbe dans l'âme, parole substantielle... parole vivifiante et opérante... parole qui... [suivent quatre anastrophes sur ce dernier mod»le]... parole toujours muette et toujours éloquente, parole qui n'est autre que vous-même, ô mon Dieu, Verbe fait chair, parole qui est le baiser de la bouche et l'union immédiate et essentielle que vous êtes, infiniment élevée au-dessus de ces paroles créées, bornées et intelligibles. (I, XI, 6, p. 81)
La langue de l'Ecriture devient un moule où tend à se couler sa pensée. Ce qu'elle dit à propos de Jean-Baptiste rappelle étrangement le début de l'évangile de saint Jean : » Il était donc fait pour porter la parole, mais il n'était pas la parole ; celui qui était la parole baptisa avec le Saint-Esprit... «. ( II, XXII, 6) Elle emprunte le texte même de l'Apocalypse : «Vous me fîtes encore connaître comment vous me conduiriez dans le désert, où vous me feriez nourrir un temps, des temps, et la moitié d'un temps... «. (II, XII, 3, p. 101, cf. Apoc. 12) Pour proclamer le dessein de Dieu sur elle, elle reprend divers passages du Livre saint dont elle compose une sorte de mosaïque :
Le Seigneur fera un jour éclater sa miséricorde, il établira les cordes de son empire4 en moi, et les nations reconnaîtront sa puissance souveraine... C'est moi qui chanterai du milieu de ma faiblesse et de ma bassesse le cantique de l'Agneau... Oui, je serai en lui dominatrice de ceux qui dominent, et ceux qui ne sont assujettis pour quoi que ce soit, seront assujettis en moi par la force de son autorité divine dont ils ne pourront jamais se séparer sans se séparer de Dieu même : ce que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, et je suis cette pierre fichée par la croix rejetée par tous les architectes... (III, X, 2, p. 81)
La Bible l'éclaire sur des états qu'elle subissait sans parvenir à en avoir une conscience claire : au cours de sa grande période de purgation passive, elle est la proie d'«une folie... étrange de [son] imagination» : elle ne peut «plus fermer les yeux à l'église», alors, elle va recourir à une façon métaphorique de se décrire inspirée de l'Ecriture :
toutes les portes étant ouvertes, je ne devais me regarder que comme une vigne exposée au pillage, parce que les haies que le p»re de famille avait plantées étaient arrachées. (I, 4 et 5, p. 232)
et plus loin :
j'étais soudain rejetée dans le profond de l'abîme... Je restai quelque temps en cet état comme les morts éternels qui ne doivent jamais revivre. Il me semble que ce passage me convenait admirablement : Je suis comme les morts effacés du cœur. (Psaume 30, 13)
Mais nous ajouterons qu'elle a pu trouver chez Paul et les prophètes les tours les plus autoritaires de son enseignement !
... Vous ne jugez point des choses comme les hommes en jugent, qui appellent le bien mal et le mal bien, qui regardent comme de fortes justices des choses abominables devant Dieu, et dont, selon son proph»te, il ne fait non plus de cas que si c'étaient des linges sales. (I,1,3)
J'aurais peine à vous écrire ces sortes de choses ...
si vous ne m'aviez défendu de rien omettre... (I, VI, p. 53)
Les Mémoires prolifèrent au XVIIe siècle, mais la Vie n'appartient pas au genre des Mémoires. Ceux-ci s'ancrent dans l'histoire et se fondent le plus souvent sur un besoin de se justifier ou de prendre sa revanche sur la vie vécue qu'on eût désirée plus glorieuse. Un trait, il est vrai, et primordial, est partagé par les Mémoires et l'autobiographie, Madame Guyon en prendra conscience : le passage du temps permet de mettre en perspective des vicissitudes de la vie, et de voir leur caractère et leur vraie portée : «Je comprends dans le moment que j'écris... «. (I, XI, 7, p. 98) Elle a donc acquis la capacité de déchiffrer son passé, et de le juger : elle voit le sens de certains d'états intérieurs qu'elle subissait dans l'ignorance, l'incompréhension, ainsi le plus «crucifiant», la purification passive qui dura sept ans :
Après que je fus sortie de l'état de misère dont j'ai parlé, je compris... combien un état qui m'avait paru si criminel, et qui ne l'était que selon mon idée, avait purifié mon âme, lui arrachant toute propriété. (II, II, 1, p. 24)
En revanche chez elle aucune apologie, aucune justification : elle tentera de dire tout d'elle-même ; telle est l'exigence de son directeur, le Père La Combe, destinataire privilégié de la Vie ; il a refusé la première rédaction de 1681, trop réticente, que l'on brûle. Nous lisons le texte qu'elle commença à rédiger en 1682.
La première fois que j'écrivis ma vie, elle était très courte : j'y avais mis en détail mes péchés et n'y avais que très peu parlé des grâces de Dieu. L'on me la fit brûler, et l'on me commanda absolument de ne rien omettre et d'écrire sans retour sur moi-même tout ce qui me viendrait. Je le fis. (III, XIV, 8)
Il faudra beaucoup d'humilité et de soumission pour bannir quelque réticence que ce soit. Mais l'écrivain, autant que la femme, devait affronter la difficulté de la remémoration. Elle laisse affluer à sa mémoire le flot des souvenirs, et elle subit leur assaut d'autant plus difficile à soutenir qu'ils ressortissent à des expériences de nature très différente, c'est un fait vécu, un état de la sensibilité ou de l'âme qui requiert l'effort de la description, un témoignage qui s'impose.
Vous excuserez s'il y a peu d'ordre dans ce que j'écris : il m'est impossible de faire autrement à cause qu'il faut parler de tant de chosez différentes auxquelles je ne peux faire d'application, les disant comme elles se présentent. (I, XXII, dr §, p. 198)
Un détail surgit, un épisode doit prendre sa place à tel moment de la relation, la chronologie l'exige, mais la description d'un état intérieur l'arrête, et s'imposent le témoignage et l'enseignement dus à ses «enfants» : «J'ai encore oublié de dire... « (I, XXII, p. 196-7) ; « je ne saurais m'empêcher de faire des digressions.” (I, XX, p. I7I, 7) Le désordre s'ensuit qu'elle ne peut dominer, qu'elle ne veut dominer : «Comme je ne suis pas maîtresse de ce que j'écris, je ne suis aucun ordre, mais il ne m'importe. « (I, XIX, 5, p. 162) L'écriture de l'autobiographie est marquée par cet envahissement des souvenirs et cette autorité qu'elle sent l'entraîner : elle va, seulement soucieuse de tout dire et de dire vrai. Elle-même est consciente des fautes qu'elle commet contre l'art de conduire un récit : « Je ne marque pas assez les temps : ce que j'ai marqué était déjà écrit en mai 1682» (il s'agit de l'évolution de son état intérieur, et de l'exposé sur les «entre-deux». (II, IV, 6, p. 25, 6)
La construction de ses phrases, souvent "à rallonge", est caractéristique d'une écriture qui va au fil de la plume
Elle [ma sœur] vint donc... pour m'amener une fille qu'elle voulait me donner à son gré pour la façonner à sa mode, et pour m'être propre, non sans me crucifier, ce qui ne sera je crois jamais que j'aie quelqu'un que Notre-Seigneur me donne sans lui donner en même temps de quoi me faire souffrir, ou pour les porter à l'intérieur elles-mêmes,ou pour ne me laisser jamais sans croix. Cette fille était... et pour m'être propre. (II, IX, 6, p. 63)
Poiret corrigera cette anacoluthe qui gêne le sens, mais bien d'autres demeurent : «Pour moi, il ne se passait presque point de jour et même quelquefois plus que tous les jours, c'était des insultes nouvelles... ». (II, IX, 2, p. 61) Cette soumission au flux des réminiscences et à l'impulsion ressentie entraînent la prolixité et les négligences de l'expression : répétitions de mots sinon de phrases, tours elliptiques, fautes contre la syntaxe, que font davantage remarquer le soin et même l'élégance d'autres passages.
Il fallait donc tout dire, et le plat, le médiocre, et le peccamineux.
Mal aimée, mal mariée : sa mère la traite fort mal pour préférer son frère, sa belle-mère se montrera aussi odieuse qu'il est possible, entraînant dans ses aigreurs son fils, le mari, dont cependant les désirs amoureux s'enflamment facilement pour une épouse qui ignore le plaisir ; on apprécie la franchise discrète de Mme Guyon disant le froid du corps :
... dès la seconde année de mon mariage, Dieu éloigna tellement mon cœur de tous les plaisirs sensuels que le mariage a été pour moi en toute manière un très rude sacrifice, et tel qu'il me semblait souvent que j'étais aussi insensible que si j'eusse été sans corps. (I, XVIII, 155-6)
Son portrait en femme d'affaires réglant allègrement, par la bonté de Dieu nous dit-elle, les ennuis d'argent de la famille complète le rapide tableau d'une vie médiocre. Mais on apprécie des rapidités dans le récit de ce réel vécu, des familiarités plaisantes ( “Cependant je suivais toujours mon petit train pour l'oraison. » I, VIII, 1, p. 71) Elle ne cache pas qu'elle aimait attirer l'attention - « quoique je ne voulusse pas aimer, je ne pouvais ne point vouloir être regardée, estimée.» (I, 7, p. 66) - et qu'elle avait des beautés qui savaient plaire. Elle narre comment elle se rit avec une cruauté, elle-même fort indécente, des effronteries d'un galant, vieux, très hardi et parfaitement ridicule. La plume sait se venger de la passion par l'ironie : il suffira de donner perfidement à «prêcher» les deux sens que le mot peut avoir à l'époque classique, prononcer un sermon et proclamer à la ronde, et la syllepse oratoire - autrement dite antanaclase ! - de frapper cet ecclésiastique que l'on avait aimé pour le malheur de son cœur et de son âme. (I, XXIV, 5, p. 215-6) La narratrice sait aussi être claire dans l'exposé d'intrigues compliquées et des détours perfides et querelleurs qu'observent certains hommes d'Eglise quand ils examinent ses idées, ses écrits et sa personne.
Mais sur la plate médiocrité ressortent des scènes comme éclairées surnaturellement, symboliques ou prémonitoires. Il arrive un bien grand malheur à la petite fille, elle veut danser sur les ais qui recouvrent un égoût profond, elle tombe :
Je me trouvai dans ce cloaque effroyable suspendue par un petit morceau de bois, en sorte que je fus seulement salie et non pas étouffée. O mon amour, n'était-ce pas là une figure de l'état que je devais porter dans la suite ? (I, III, 4, p. 17)
Dieu exige d'elle qu'elle se dépouille de son affection pour sa fille, elle devient un nouvel Abraham : « O qu'il m'a fallu souvent à son occasion faire l'office d'Abraham ». (II, IX,11, p. 69) Transfiguration de sa triste naissance où elle naît comme morte, et parvenue au bord de la vie semble devoir retomber dans la mort. Dieu la sauve :
Ces alternatives de vie et de mort dans le commencement de ma vie étaient des fatals augures de ce qui me devait arriver un jour, tantôt mourante par le péché, tantôt vivante par la grâce. La mort et la vie faisaient un combat, la mort pensa vaincre et surmonter la vie, mais la vie demeura victorieuse.
Ici retentit l'écho de la séquence de la messe de Pâques :
Mors et vita duello conflixere mirando : dux vitae mortuus regnat vivus. La mort et la vie ont engagé un stupéfiant combat ; l'auteur de la vie était mort, voici qu'il règne et vit. (I, II, 3, p. 10)
La vanité du monde sévit, voici Madame Guyon aux prises avec la passion. C'est là qu'elle se montre pleinement de son siècle, héroïne racinienne, analyste subtile des sentiments, et débusquant les duperies du cœur avec une lucidité et une rigueur augustiniennes.
Un janséniste la séduit autant qu'il est séduit par elle ; elle se verra « réduire dans les derniers abois ». ( I, XIX, 14, p. 167) Il ne sera jamais nommé4 , discrétion ou peur de la puissance du nom propre et horreur de le prononcer, car il est celui de la faute. "Je tombais dans le pur naturel" (I, 7, p. 179) . Cet amour humain prend une dimension métaphysique : il est le combat entre "l'inclination" et "la grâce" : "Je sentais mon inclination croître chaque jour et que mon coeu qui n'était auparavant occupé et rempli que de son Dieu, n'était plein et occupé que de la créature. "(I, 7, p. 180). Pour figurer mieux la lutte entre l'amour divin et l'amour humain, lutte de Dieu et de la nature au coeur de l'homme, un chiasme subtil met aux prises plus étroitement les deux forces qui s'affrontent ; et l'individu est dépouillé de volonté, il est capable seulement de "sentir", l'"inclination" croît comme indépendamment de lui, et le coupable est le coeur5 ; Racine n'exprimait pas autrement la passion :
Grâces au ciel mes mains ne sont pas criminelles.
Plût aux dieux que mon coeur fût innocent comme elles !
Phèdre (I, III, 221-222)
Nouvelle souffrance, marque du péché : si le repos est le don de l'amour divin6, la lutte qui se livre au sein même de l'"inclination" est le Mal :
J'avais donc deux mouvements opposés, du penchant naturel pour lui et une très forte opposition pour sa doctrine et ses sentiments. Je ne pouvais m'empêcher de le voir et lui donner des marques d'estime, ni me défendre de le condamner... Il tomba bien malade et l'on crut qu'il mourrait. J'avais de la joie et de la douleur... Il guérit cependant et nous fûmes plus unis et plus divisés que jamais."(I, 8, p. 181)
Dieu se substitue à Minos, mais comme Racine, elle s'inspire de la liturgie des morts, et plus loin, elle s'inspirera, comme le tragique, des Psaumes :
Il n'y avait plus pour moi un Dieu père, époux, amant... il n'y avait plus qu'un juge rigoureux dont la colère paraissait s'allumer chaque jour. O si j'avais pu trouver dans l'abîme un lieu pour me cacher à sa fureur sans me dérober à sa justice, je l'eusse fait. Ubi me abscendam a vultu irae tuae..?
Phèdre entre sur le théâtre : «Tout m'afflige et me nuit et conspire à me nuire...», Mme Guyon est la proie d'un mal semblable : « Toutes les créatures se bandaient contre moi.»(I, XI, 11,puis I2, p. 184)
Que l'on est loin du sentiment béni par Dieu qu'éveillera la maternité spirituelle ! L'enfant le plus cher sera Fénelon :
... et je disais dans une certaine langueur d'amour : "Donnez-moi des enfants, ou je mourrai. " Je ne pouvais douter de l'avoir engendré à Jésus-Christ après qu'étant à Beynes il me fut offert afin que je l'acceptasse. (III, p. 77 - 5. 249- )
Bientôt elle dira la place d'élection que cet enfant occupe en elle :
Je n'ai jamais été invitée de Dieu pour retourner dans mon fonds que je ne le trouvasse près de mon coeur... Comme je le portais de cette sorte dans mon coeur... c'est une intimité qui ne se peut exprimer, et à moins d'être fait une même chose, il ne se peut rien de plus intime. Il suffisait que je pensasse à lui pour être plus unie à Dieu, et lorsque Dieu me serrait plus fortement, il me paraissait que des mêmes bras dont il me serrait, il le serrait aussi. (III, p. 77, (5. 252)
L'expression est très forte, mais un peu plus haut dans le texte, une simple phrase en enserrant entre le subordonnant et le verbe qu'il subordonne une série de propositions parallèles, mime cet embrassement spirituel :
Il me semble que
- depuis qu'il me fut donné à Beynes,
que je j'acceptai et je m'offris pour le porter dans mon sein et pour souffrir pour lui tout ce qu'il plairait à l'amour,
que je l'ai porté dans mon sein -
je le trouvai toujours en moi. (ibid. 5.250)
Dieu règne dans le coeur, et le lyrisme saint et tout à la fois galant flamboie. Elle s'enchante de l'amour de Dieu et de ses cruautés d'amant exigeant : «O aimable cruel, impitoyable et doux exacteur... » (I, 9, p.98) ; « ... l'amour me tenait enfermée au-dedans comme dans une place forte... J'étais votre captive, ô mon divin amour, et vous étiez mon geôlier" (I, p. 102), et à la métaphore galante filée succ»dent des génitifs bibliques : «Vous étiez, ô mon Dieu et mon amour, l'âme de mon âme et la vie de ma vie.» Suit après une énumération, le symbole même de l'ardeur amoureuse, mais répété, savamment déterminé, paradoxalement déterminé parce que l'oxymore convient autant au sentiment le plus intense, physique et spirituel - syllepse - qu'à la suggestion de la puissance divine :
Vos opérations étaient si fortes, si suaves, et si cachées tout ensemble, que je ne pouvais m'en expliquer. Je me sentais brûler au-dedans d'un feu continuel, mais feu si paisible, si tranquille et si divin qu'il est inexplicable.Ce feu consumait peu à peu mes imperfections et ce qui déplaisait à mon Dieu. (I, XII, 5p. 102-103)
Le charme divin ne peut se dire que par la contradiction : « l'amour me saisissait avec tant de force, d'onction et de recueillement... j'étais absorbée dans un amour aussi fort que doux», et seront reprises dans le flot continu du m»me mouvement les mêmes alliances irrationnelles, cependant qu'à la fin de la phrase, les termes techniques de théologie apporteront la juste lumière : « il nous fait faire les choses avec tant de force, d'amour et de suavité... et ce coeur le suit très librement, et avec tant de plaisir et de suavité qu'il ne pourrait ne le point faire : l'attrait est autant libre qu'infaillible... ». (I, XI, 4, p. 96)
Dans ses prières de louanges et d'actions de grâces, l'écrivain a souvent recours sinon avec mesure, du moins à juste titre, et aux tours rhétoriques qui conviennent aux ardeurs de l'affectivité, et aux traits du style précieux savants dans l'art de rendre l'intensité des sentiments. L'élan rappelle souvent celui de saint Augustin dans les Confessions, mais l'expression tend à s'alanguir en un flux verbal. Il se trouve cependant des passages d'une beauté rare, quand le texte guyonien dialogue avec le texte biblique pour laisser supplier l'Epouse :
Etant à Paris, je me relâchai de mes exercice à cause du peu de temps que j'avais, et que d'ailleurs la peine et la sécheresse s'étaient emparés de mon coeur, que la main qui me soutenait s'était cachée et que mon Bien-Aimé s'était retiré... Je cherchais partout celui qui brûlait mon âme dans le secret. J'en demandais des nouvelles, mais hélas! il n'était presque connu de personne. Je lui disais : O le bien-aimé de mon âme, si vous aviez été auprès de moi, ces désastres ne me seraient point arrivés, Hélas! montrez-moi où vous paissez au midi, et où vous vous reposez... (I, p. 118 XIII, 7)
Mais le récit de Mme Guyon a une destination plus haute que celle de relater les faits de son passé, il doit porter témoignage d'expériences intérieures qui révèlent des vérités d'ordre spirituel.
"O si je pouvais exprimer ce que je conçois de cet état, mais je ne fais que bégayer." (II, VIII, p.60)
Un schéma se retrouve constamment dans l'autobiographie de Mme Guyon : Dieu suscite les événements de sa vie, fait jaillir en elle de complexes réactions qui l'atteignent dans le corps et l'âme tout ensemble, lui semble-t-elle ; elle avouera ainsi " l'on se trouve bien étrange, mais de dire ce que c'est, l'on ne le peut exprimer" (III, X, 9, p. 85). Elle se doit pourtant de les révéler et de les «expliquer», et suivront le commentaire et l'enseignement.
S'il fallait proposer des articulations à ce texte abondant, nous proposerions de considérer les étapes du cheminement intérieur : les "états". De grands ensembles se tissent autour du don d'oraison, de la purgation passive, de la communication ineffable, de la maternité spirituelle ; car bien plus que l'union conjugale ou les voyages, l'enfance et les maternités, les "états" de l'âme sont les moments intenses et les jalons véritables dans cette vie.
D'où l'indifférence au contexte historique. La reine exilée, Mme de Maintenon, qui pourtant joua un si grand rôle dans les persécutions apparaissent fugitivement. Les dates ? Rares sont celles qui marquent les années, les jours sont indiqués par le nom du saint que l'on fête, "le jour de saint Erasme, patron du monastère" ; le plus souvent le saint qui préside à un événement important de sa vie se trouve être particulièrement proche de son cœur : Marie-Madeleine, celle que représentent par élection les vanités, François, François d'Assise ou François de Sales, un des initiateurs, patrons du Père La Combe et de Fénelon.
Mais il faut soutenir une gageure ; il est de l'essence de la mystique d'être hors du rationnel, du concevable, et il semble que lorsqu'il s'en approchera le langage sera toujours défaillant. De cela Mme Guyon est parfaitement consciente, et comme un leitmotiv revient l'aveu ou la constatation d'un impuissance : "J'étais dans un dépouillement si étrange de tout soutien et de tout appui, soit pour le dehors, soit pour le dedans, qu'il me serait difficile de le bien décrire ici, ni le bien faire comprendre. Afin de m'en acquitter le mieux que je pourrai... " (I, XXIII, 1, p.198). "Je sais que je ne serai pas entendue parce qu'il n'y a que la seule expérience qui puisse faire comprendre ceci."(II, XVIII, 9, p. 134) « O mon Dieu... je ne puis rien dire des opérations de votre amour... parce qu'elles sont trop subtiles.» (II, XX, 5, p. 151) : »... l'expression n'égale jamais l'expérience». (II, IV, p. 22)
Mais Mme Guyon va lutter avec le langage. Dire l'indicible, décrire l'«étrange» est impossible, elle l'affirme : elle s'obstinera, car elle doit communiquer, dé-voiler, user parfois comme de violence en imposant son discours ; il retrace le chemin de la sainte initiation, ardu pour celle qui l'a gravie et qui veut le faire suivre.
J'ai cru et compris que Dieu voulait que j'écrivisse sincèrement toutes choses afin qu'il en fût glorifié, et qu'il voulait que ce qui avait été fait dans le secret (B : dans les ténèbres) contre ses serviteurs soit un jour publié sur le toit, et plus ils tâchent de se cacher aux yeux des hommes, plus Dieu manifestera toutes choses... Je ne peux dire comment il se fait quelquefois que, lorsque j'approche de l'image de Jésus-Chris crucifié ou enfant, je me sens sans sentir tout à coup renouvelée dans l'un ou l'autre de ces états, et il se fait en moi quelque chose de l'original qui se communique à moi d'une mani»re inexplicable que la seule expérience peut faire comprendre. Cette expérience est rare... Fait ce 21 d'août 1688, âgée de quarante ans, de ma prison. (III, VIII, 3)
Dans ce corps à corps avec le verbe, tout sera bon : recours au langage des saints, aux images, la suggestion se substituera à l'expression, confiance sera accordée aux effets que produira lla forme elle-même : l'énumération de trois états tous négatifs dira son anéantissement : «ma misère, mon incapacité et mon néant». (I, XXVII, 5, p. 238) Si elle ne peut prouver, elle enchantera ; de somptueuses strophes lyriques se déroulent, qui ne sont pas l'expansion d'une affectivité excitée, mais une expèce d'incantation qui se substitue au discours explicatif, impuissant. Multiples sont les répétitions : répétitions de mots qui martèlent le texte, anaphores qui scandent, répétitions de phrases, répétitions d'idées ; la répétition : un instrument de forage. La voici vivant une expérience étrange :
Sitôt que je vis le P»re La Combe, je fus surprise de sentir une grâce intérieure que je peux appeler communication, et que je n'avais jamais eue avec personne. Il me semble qu'une influence de grâce venait de lui à moi par le plus intime et retournait de moi à lui, en sorte qu'il éprouvait le m»me effet, mais grâce si pure, si nette, si dégagée de tout sentiment qu'elle faisait comme un flux et un reflux, et de là s'allait perdre dans l'Un divin et indivisible.
Ici le phénomène unique d'abord senti, puis nommé, mais avec la prudence d'une atténuation, «que je peux appeler», sera suggéré et comme imposé à l'esprit - ou à l'âme - du lecteur par les répétitions multiples, multiples mais toujours enrichies, progressant, puisque de l'expression première «grâce intérieure», le simple déterminant sera repris mué en adjectif substantivé : «l'intime» doublement superlatif (intimus), est modifié par «le plus» ; le nom «grâce», quant à lui, sera répété, caractérisé par une énumération pleine de sens, après avoir servi de complément déterminatif à «influence», et de ce dernier mot sourd littéralement la métaphore filée.
Veut-elle «expliquer» « ce qu'est [le] langage qui [lui] avait été inconnu jusqu'alors» qui va l'unir d'une façon particulière au Père La Combe, elle partira de la sensation toute spirituelle : «j'éprouvais qu'il se faisait un flux et reflux de communication de grâces qu'il recevait de moi et que je recevais de lui, et qu'il me rendait et que je lui rendais la m»me grâce dans une extrême pureté» ; puis ceci sera plus «relevé» : «Ce fut là que je compris le commerce ineffable de la Très Sainte Trinité communiquée à tous les bienheureux... « ; elle nous fera parcourir ces échanges méandriques en usant d'un proliférant système des répétitions des mots «commerce», «communiquer», «écoulement», «flux et reflux», «se répandre sur», «recevoir». (II, XIII, 5-6 p. 94-95)
L'obstination de cette espèce de creusement opéré par l'ineffable répété sous sa dénomination première obsède littéralement le lecteur :
Car il faut savoir que quoique l'état que portait alors mon âme fût un état déjà permanent de nouveauté de vie, cette vie nouvelle n'était pas dans l'immutabilité où elle a été depuis ; c'est-à-dire proprement que c'est une vie naissante et un jour naissant, qui va toujours s'augmentant et affermissant jusqu'au midi de la gloire, jour cependant où il n'y a plus de nuit, vie qui ne craint plus la mort dans la mort même, parce que la mort a vaincu la mort, et que celui qui a souffert la première mort ne goûtera plus la seconde mort. (II, II, 3, p. 8)
Ceci est relevé, mais je me laisse emporter à l'esprit qui me fait écrire. (I, X, p. 92)
Bossuet pensait «qu'une femme n'était point obligée d'être théologienne» (III, XVIII, 11), Mme Guyon l'approuve, elle partira de ses expériences : «Je voyais, ou plutôt j'expérimentais en cela... «, ainsi commence le développement sur le dam et le purgatoire (II, XIX, p. 137, 5 et sv) et suit la leçon. A plusieurs reprises elle se justifiera de l'autorité qu'elle semblerait s'arroger, ainsi :
Lorsque j'ai parlé de lier et de délier, ce mot ne doit point «tre pris au sens qu'il est dit de l'Eglise. C'était une certaine autorité que Dieu semblait me donner pour tirer les âmes de leurs peines et les y replonger, Dieu permettant que cela se trouvât vrai dans les âmes, non que j'aie cru en être meilleure , ni que cela se fît en manière réfléchie sur moi, ce que Dieu n'a jamais permis, mais j'ai mis, en écrivant simplement et sans retour, les choses comme elles m'étaient montrées. (III, XIV, 9)
Les sujets de cet enseignement sont multiples : la liberté et la grâce (I,p. 24), la colère (p. 31), l'éducation des enfants (I, IV), la nature de l'oraison (I, IV, p. 39), le Purgatoire, le feu purificateur (I, XI), etc.
Mais comment transmettre le message, et convaincre ? La difficulté est grande : à un détour du récit, Mme Guyon s'arrête sur l'entraînement irrépressible de l'âme par l'obéissance : elle use de comparaisons pour se faire entendre, et c'est un échec : «l'âme est comme un enfant que sa mère tiendrait sur les vagues d'une mer agitée... ou comme un fou qui se jette dans la mer sans crainte de s'y perdre. Ce n'est point encore cela...» (II, p. 66, VIII, 9). Alors à nouveau toutes les ressources du style seront convoquées, mais des procédés spécifiques caractériseront ces morceaux destinés à l'instruction. En premier lieu, le présent qui marque l'omni-temporalité ; à partir de son expérience personnelle, Mme Guyon énonce un fait authentique ayant la permanence d'une vérité générale :
Mon âme était ainsi que je l'ai dit dans un abandon entier et dans un tr»s grand contentement au milieu de si fortes tempêtes... Cette âme n'a aucune douceur ni saveur spirituelle : cela n'est plus de saison... Dans cet état Dieu l'applique quelquefois à prier pour quelque âme... Au commencement de la voie de foi l'âme fait usage de ses défauts... L'âme en cet état ne fait point de fautes volontaires , etc... O si les âmes avaient assez de courage pour se laisser perdre.... (II, VIII, 2 et la suite entière du chapitre)
Nombreuses sont les expressions impliquant le devoir de suivre ses injonctions : «Il faut savoir que...», «sur quoi il faut remarquer deux choses...» (II, VIII, 3-4), «Car il faut savoir... «, «il ne faut pas croire que...», «il ne faut pas»... ; outre l'inspiration divine directe ( : «Notre-Seigneur voulut pour m'instruire à fond de ce mystère», il s'agit de la communication ineffable, II, XIII, 12, p. 99), l'expérience, la sagesse, la méditation sont attestées par des expressions telles que celles-ci : «il est alors de grande conséquence... «, «je comprends dans le moment que j'écris...», «il est bon d'expliquer cela ici», «il me semble comprendre...», «cela s'entend...», «lorsque je dis que...». Même on admirera l'ordonnance du discours, véritable argumentation, dans l'exposé sur les puissances. Pour en renforcer l'efficace en sollicitant mieux l'attention, elle sait supposer une objection, la réponse est prête : «A cela l'on me dira que tant de saints anachorètes qui n'ont pas communié ne seraient donc pas sauvés. Il le sont sans doute... «. (II, VIII, 8, p. 134)
Si l'on voulait voir la mise en œuvre de l'ensemble des tours, on pourrait lire comme un modèle de ces témoignages autoritaires et capables d'échauffer les moins convaincus le développement consacré à l'oraison. Il commence par une invocation à Dieu, comme si elle puisait dans cette prière la force d'enseigner. Par une métaphore filée elle définit d'abord l'oraison : «C'est une place forte dans laquelle l'ennemi ne peut jamais entrer...». Quelques lignes plus bas, autre métaphore, mais que suit une définition par ce que n'est pas l'oraison : « ces raisonnements qui sont un jeu d'esprit, un fruit de l'étude, un exercice de l'imagination, qui... n'échauffent point le coeur... «. Une apostrophe aussi vigoureuse qu'ironique : «Hommes forts, spirituels et riches... » est suivie par d'aussi vigoureux et ironiques impératifs : «Aimez, aimez le souverain bien, haïssez le souverain mal, et vous serez bien savants ! » Et ces «hommes forts» pris à partie, semblent, selon le procédé de la diatribe, être là et prêts à intervenir : » Y a-t-il rien de plus aimable que Dieu? Vous savez assez qu'il est aimable, ne m'alléguez donc pas que vous ne le connaissez pas. Vous savez... Mais si ces raisons ne suffisent pas... « Voilà donc une exhortation en règle qui respecte les meilleurs règles de l'art de persuader. La sainte femme a des énergies d'homme de Dieu !
Je ne cherche rien, mais il m'est donné sur-le-champ des expressions et des paroles très fortes ; mais si je voulais les avoir, elles m'échapperaient. (III, XXI, 2)
J'ai encore un défaut c'est que je dis les choses comme elles me viennent, sans savoir si je dis bien ou mal. Lorsque je les dis ou écris, elles me paraissent claires comme le jour ; après cela je les vois comme des choses que je n'ai jamais sues loin de les avoir écrites. Il ne me reste rien dans mon esprit qu'un vide, qui n'est point incommode… Je dirai ici en passant que si l'on veut faire quelque attention à la rapidité avec laquelle Dieu m'a fait écrire des choses fort au-dessus de ma portée naturelle...
Jeanne-Marie Guyon, Histoire de ma vie, III, XIII, 1-2, p. 115.
L'œuvre de Mme Guyon est un maillon dans la chaîne de la tradition mystique. Elle a forcé les brodequins de la formulation qui gênent la relation des expériences de la vie spirituelle. La mystique déborde le langage : elle lutte, et avouant sans cesse la vanité de sa tentative, elle parvient à livrer un témoignage rare. Cela pourrait aider à concevoir que son rayonnement joint à une telle force obstinée ait été craint et rudement menacé.
Et pour le lecteur moderne, texte difficile ? La difficulté est bien moindre que le plaisir et l'enrichissement quand on entend dans sa force ce discours singulier. A chacun de prendre la route, qu'il suive l'auteur : Mme Guyon, au gré de la longue rédaction de l'histoire de sa vie, acquiert progressivement une aisance et comme une simplicité dans l'écriture, qui elle-même s'accorde avec la simplicité toujours plus dépouillée de son âme. Le style devient à soi seul un témoignage autobiographique et spirituel. Le prologue décrit l'indignité de l'auteur et son anéantissement volontaire, avec somptuosité, le finale dit ce même anéantissement par petites phrases brèves, blanches. L'exercice se finit en triomphe de l'écriture, mais en la victoire seule désirée du seul amour de Dieu.
De tous les lecteurs qui acceptent de pénétrer avec Mme Guyon dans les arcanes des expériences qu'elle s'efforce de leur communiquer, les uns la suivront se faisant à leur tour comme ses enfants spirituels, d'autres liront le témoignage avec la sympathie de la sensibilité, d'autres encore, plus froids, apprécieront le document, mais tous admireront la tentative et gagneront l'intuition intelligente du cheminement de cette âme.
Andrée Villard
Ce dernier volet de l’introduction regroupe, après une brève revue du contenu, des sections donnant l’histoire des rédactions successives de la Vie sous le titre Les rédactions successives, une description des sources sous le titre manuscrits et éditions, enfin nos principes d’édition.
Le corpus de Textes regroupe l’ensemble des écrits autobiographiques complété par quelques témoignages directs.
La plus grande partie est constituée par la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, pour la première fois établie sur les deux manuscrits connus. Le texte a diffusé de façon semi-clandestine durant trois siècles par suite de la suspicion envers la mystique ; il n’en reste pas moins surprenant qu’un tel retour aux sources n’ait jamais été entrepris.
La Vie fut imprimée deux fois au XVIII° siècle, sous une forme retouchée dans son style et censurée compte tenu du caractère très récent et controversé des événements rapportés. Elle couvre la jeunesse à Montargis, les voyages en Savoie et Piémont, la période parisienne. Nous reprenons cette division tripartite même si elle est absente des deux manuscrits qui se présentent sous la forme de textes continus sans titres ni même de paragraphes. Nous reprenons la division par chapitres, devenue traditionnelle. Leurs titres destinés à faciliter le repérage des contenus sont nôtres.
Les prisons, récit autobiographique couvrant la seconde période de captivité soit sept ans et demi d’incarcération, et rédigé en même temps que la fin de la Vie, peut aujourd’hui lui être rattaché. Les embastillés s’engageaient à ne rien révéler des circonstances vécues en ce lieu ce qui explique que ce texte ait été réservé alors aux seuls proches. De plus les descriptions des moments où Madame Guyon touche « à son fond » ne devaient guère être appréciés de lecteurs plus éloignés, habitués des récits hagiographiques.
L’auteur vécut sept années et demie actives après les deux dernières rédactions autobiographiques (de la fin de la Vie et des prisons). Nous donnons pour la première fois, sous le titre Blois, témoignages en suppléments de la Vie, une édition de cette relation par des témoins directs. Elle nous est parvenue en deux manuscrits concordants. Elle est très précieuse pour éclairer le terme du cheminement mystique de Madame Guyon, pour connaître le cercle des disciples et sa vision de la ‘querelle’.
L’ensemble se termine par les Lettres et poèmes retenus par le premier éditeur pour figurer à la suite de la Vie. Nous ajoutons deux poèmes non retouchés et un texte court de Madame Guyon de nature biographique.
La tentation a été grande d’étendre par trop l’apparat117 accompagnant les Textes, compte tenu qu’un tel ensemble de noms et de lieux réunis autour de Madame Guyon se présente ici pour la première fois. Réalisant que des notes étendues rompait le fil de la lecture de Madame Guyon, nous avons limité leur extension, renvoyant le lecteur à des Index, s’il le désire. Les biographies qui forment le plus grand nombre des entrées sont toujours rédigées en favorisant les traits individuels révélateurs de l’intime des personnes. Le lecteur érudit sera indulgent sur les rappels qui lui paraîtront par trop évidents.
Nous avons puisé assez largement dans la correspondance. Elle forme l’autre volet biographique aussi important que celui que nous présentons dans ce volume, parfois plus spontané et qui le confirme. Elle est issue de quelques témoins, de son directeur Bertot, de Maur de l’Enfant-Jésus, de dirigés dont l’illustre Fénelon, mais le plus souvent d’elle-même118.
Les Textes sont suivis des Variantes (du manuscrit B et de l’édition Poiret pour la Vie, du manuscrit Osup pour Blois, témoignages…) ; d’un Résumé des textes nécessaire pour retrouver un événement historique (ou intérieur, ce qui est aussi important aux yeux de l’auteur) comme pour établir une correspondance avec l’édition traditionnelle de Poiret ; d’une Biographie chronologique nécessaire compte tenu de l’imprécision des dates et de retours en arrière dans la Vie ; d’une Bibliographie en plusieurs sections couvrant un choix d’ouvrages de et sur Madame Guyon, sur son école, sur la célèbre ‘querelle’et ses acteurs, sur la vie spirituelle au grand siècle et ses sources ; enfin des Index complémentaires à l’apparat des notes de bas de pages et général.
La rédaction de la Vie fut préparée par un passé d’écriture. Madame Guyon a témoigné de son expérience durant toute sa vie : cela commence par ses cahiers de retraites119, où elle ne se contente pas de consigner des événements intérieurs mais où elle s’efforce de les comprendre, tournant et retournant autour d’eux. Ce désir de saisir est très contraire à l’abandon120 et conduit à une maladresse par répétition ou excès dans l’expression. Mais ces premiers essais fascinent par l’exercice visible d’une volonté tenace ! Cette volonté de saisie conduira à forer très profond à travers des couches psychologiques ; le travail sur l’écriture mènera à la belle expression lyrique de nombreux passages de la Vie. Le ms. de Saint-Brieuc antérieur à celui d’Oxford (nos deux sources que nous décrivons en détail ci-après) témoigne du lent progrès de l’écrivain. La célèbre « écriture inspirée », à l’écoute des mouvements intérieurs dans leur subtilité, n’est donc pas apparue d’un coup. L’auteur, conscient, détruisit la plus grande part de ses essais121. L’apprentissage s’est fait en de nombreuses étapes, sur une très longue durée, dans des lieux les plus divers, libre ou en prison. Toutefois le succès de certains passages à dire l’ineffable apparaît « raisonnablement impossible ».
Elle commence à la demande de son directeur François La Combe. « Une première version écrite … probablement à Thonon ou Turin, est perdue. La majeure partie du texte actuel a été rédigée chez les visitandines en 1688; elle y fit deux additions importantes vers la fin de 1688 et vers la fin de 1709 » écrivait L. Cognet en 1967122. Cette version perdue serait-elle proche du manuscrit de Saint-Brieuc (B) découvert depuis par M.-L. Gondal ? Mais celui-ci est une version longue qui se caractérise par ses ajouts, ce qui ne correspond pas à la « première version » dont les omissions « ont paru trop considérables » d’après l’ouverture de la Vie. Il faut donc envisager une première version succincte disparue ; et peut-être, à l’autre bout de la chaîne, des révisions postérieures à la dernière date attestée de 1709 : « Le récit de la Vie a été écrit, puis repris au moins à trois reprises, en 1682 à Thonon, en 1688 à la Visitation et au sortir de la Visitation, en 1709, à Blois, et probablement plus tard encore, la Vie ayant été remise à Poiret, selon le Dr Keith, par ordre de Madame Guyon elle-même dans les derniers temps de son existence123. »
Nous proposons une rédaction comportant de nombreuses reprises – il s’agit d’un processus presque continu : (1) Première version courte perdue, (2) long ms. de Saint-Brieuc (B), antérieur ou plus probablement parallèle au ms. d’Oxford (O), daté lui-même de mai 1682 puis (3) de novembre 1682124 ; (4) suite de (O) réalisée en prison et datée du 21 août 1688125, (5) suite de (O) réalisée en liberté et datée du 20 septembre 126, (6) suite datée de la fin 1688127, (7) partie rédigée à la Bastille en 1698 ou même après128, (8) et terminée en liberté en décembre 1709129, parallèlement au récit des prisons du Ms. de Chantilly (C), (9) probablement revue ensuite, au moment où la décision de publication est prise par l’auteur.
Si nous ne tenons pas compte des reprises au sein d’une même année, on relève quatre stades importants correspondant à 1682, 1688, 1698, 1709. Les rédactions sont espacées de 6 puis 10 puis 11 ans. Elles reflètent les contrastes dans les conditions extérieures (lieux divers, liberté ou emprisonnement) ainsi que l’effet d’une maturation intérieure (sur près de trente ans).
L’ensemble n’a pas été très profondément revu et remanié en vue d’une publication130. L’éditeur Poiret s’est borné à modifier l’ordre de paragraphes, à exercer une censure, à « améliorer » le style131.
On peut regretter l’état d’un texte restitué qui comporte des répétitions, mais qui permet un gain en spontanéité et en honnêteté dans l’exposition par l’auteur de ses problèmes, et ceci sur tous les registres, incluant celui de la sexualité.
Ceci demande au lecteur un effort : il aborde successivement des couches successives rédigées sur une longue durée et il doit surmonter l’absence d’une révision littéraire générale ; s’ajoute à cela l’effort lié à la présence de domaines différents. Madame Guyon entrelace volontairement les descriptions et explications des circonstances extérieures prosaïques, et les descriptions et explications par développement de points jugés critiques de la vie mystique. Le lecteur sera récompensé de l’effort en touchant tous les niveaux constitutifs d’une grande mystique, c'est-à-dire d’une personne humaine complète, dont les inhibitions psychologiques sont progressivement surmontées et lucidement exposés – cas unique à notre connaissance132.
Nous décrivons dans les sections suivantes les manuscrits utilisés d’Oxford (O), de Saint-Brieuc (B), de Chantilly/ Sèvres (C), des Archives Saint-Sulpice (S), de Lausanne (L) parallèle au supplément d’Oxford (Osup) ainsi que l’édition de Poiret (P) reprise fidèlement par Dutoit (D) et par une copie manuscrite133. Il existe enfin d’assez nombreuses traductions134.
L’étude des manuscrits de Saint-Brieuc et de Chantilly/ Sèvres, respectivement découvert et exploité par Madame Gondal135, a renouvelé l’approche de Madame Guyon qui n’avait guère évoluée depuis presque trois siècles136.
Il comporte 388 pages.
1/ Une première partie commence par un passage137 de 11 lignes, ‘Lors que je parle ici d’un état fixe et permanent ... mistères qu’ils n’entendent pas’, précédant l’ouverture du récit de la Vie, ‘Puisque vous souhaitez de moi...’ Paginée 1 à 299 elle se termine par ‘...la faiblesse d’un enfant etc. fin jusqu’en 1688 toute entière’. Soit la fin de (2.10.16).
L’écriture d’une première main (m1) est ronde, assez petite mais très lisible. C’est celle de Durand de la Pialière138. La copie très nette comporte des passages lourdement raturés ou barrés en croix et des additions le plus souvent d’une autre main (m2) claire, petite, penchée dont on a un addendum de 150 mots environ, p. 8, et de nombreux exemples (les plus remarquables : p. 1 à 3, 6 et 7, 13, 21, 27, 77, 98, 126, 152, 292, 230) ; une troisième main (m3) claire, grosse et arrondie apparaît rarement (p. 81, 194). Aucune correction ou addition n’apparaît de la main de Madame Guyon, mais un contrôle est attesté par l’annotation portée en marge de la page 144, “N[otre] M[ère] m’a ordonné d’abréger ce passage.
La rédaction est faite en plusieurs étapes car nous trouvons p. 164 : ‘ce que j’ai marqué était déjà écrit en mai 1682’ ; p. 151 : ‘ceci est écrit pour la première fois jusqu’ici et finit en novembre 1682’ ; et p. 299 : ‘fin jusqu’en 1688 toute entière’.
Enfin une addition intéressante de (m2) p. 230 : ‘Looke the original and add’ nous indique qu’il s’agit d’une copie (l’original étant perdu ; s’agissait-il d’un manuscrit proche d’Oxford ou de Saint-Brieuc ?).
2/ une deuxième partie plus courte mais beaucoup plus complexe commence à ‘En sortant de Sainte-Marie’, début de (3.11.1)139. Paginée de 1 à 89 elle se termine par ‘...impureté (mots biffés) décembre 1709’, soit la fin de (3.21.3).
Elle comporte plusieurs écritures, toutes différentes de la première partie, sauf (m2) dont on retrouve une correction p. 10. Elle commence par une écriture assez désordonnée avec des corrections et des ajouts d’une même main (m4) constituant les pages 1 à 14. Les pages 15 à 18 sont de l’écriture penchée et cassée, bien caractérisée, de la main (m5) de Du Puy140. La page 18 se termine par sept lignes de la main de Madame Guyon soit environ 50 mots d’une grosse écriture assez malhabile : on sait qu’elle avait des problèmes de vue à la fin de sa vie. Les pages 19 à 42 sont d’une nouvelle main (m6), 43 à 78 d’une écriture assez proche mais plus nette et sans taches, probablement d’une main différente (m7). Après une rupture de sens, on retrouve, pages 79 à 89, une dernière section accolée, de la main (m5) de Du Puy. On trouve enfin des annotations brèves de trois autres mains...
L’ensemble de cette seconde partie a été relue par Du Puy dont on trouve des ajouts de 5 mots p. 20 et de 8 mots p. 23 ainsi qu’un attaché de 7 lignes ou 70 mots environ p. 75.
Surtout il comporte, outre les sept lignes p. 18 de la main de Madame Guyon qui ont été signalées lors de la description précédente, plusieurs attachés autographes par la même Madame Guyon : p. 20 de 50 mots environ, p. 39 de 50 mots environ, p. 79 de 13 lignes ou 60 mots environ.
L’attaché autographe de la page 39 est écrit sur une enveloppe dont le dos porte une adresse partiellement lisible, ce qui permet de proposer l’adresse suivante de Madame Guyon à Blois : ‘[ma]dame / [Gu]yon la douairière/ [rue N]icolas / [B]lois’.
3/ Immédiatement après le texte de la Vie, après la page 89, on trouve : ‘Pour Mr R-y [Ramsay] / Qu’on prie de la renvoyer s’il lui plaît à MrK.[eith] après qu’on s’en sera servi.’
Puis commence une dernière section sous la forme d’une table des matières, d’une nouvelle main (m8), commençant par le titre : ‘Court indice de la Vie de Me Guyon écrite par ordre du P. la C(ombe) son Directeur.’ / La première partie fut copiée sur l’original par Mr de Piallier (le gros) et revue et corrigée par l’Autheur elle-même.’ Cet indice est un excellent résumé, sobre et précis, couvrant les deux parties précédentes, que nous ne reproduisons pas sinon par ces quelques articulations :
‘Page 1. L’introduction adressée à son Directeur. / (...) / page 151. Sa vie fut écrite pour la première fois jusqu’ici et finit en novembre 1682 / (...) / page 299. La fin de la première partie jusqu’en 1688 tout entier./ L’Indice de la deuxième partie. / page 1. En sortant de Ste Marie elle entra dans la communauté de Mme de Miramion... / (...) / page 89. Citation de Thaulère Inst. ch.11.’
En résumé on retient l’authentification de l’ensemble et sa révision par Madame Guyon. Le manuscrit a circulé de Ramsay, secrétaire de Madame Guyon, à M. Keith, écossais qui l’a communiqué ensuite à Poiret pour l’édition. Ce dernier l’a renvoyé, ce qui explique sa présence à Oxford. Un point particulier intéressant est l’adresse (non confirmée) à Blois.
Ce manuscrit (B) est conservé à la Bibliothèque Municipale de Saint-Brieuc sous le numéro 115 et comporte cinq volumes paginés couvrant la Vie jusqu’en 1688 (soit Vie 3.10.16 correspondant à la fin de la première partie du manuscrit O de l’écriture de La Pialière. Ensuite commence le récit « En sortant de Sainte-Marie… »). Il s’avère assez proche du manuscrit d’Oxford dont il permet de rétablir de nombreux passage raturés. Il comporte des ajouts précieux portant sur des épisodes intimes de jeunesse, celui de l’attachement au janséniste (que nous n’avons pu identifier141), des éclaircissements : « j"ai oublié de dire que…» etc.
Madame Gondal qui l’a découvert en a donné une description à laquelle nous renvoyons142. Ce manuscrit est composé de 5 volumes, respectivement de 508, 595, 501, 490 et 365 pages, dont elle fait l’analyse et propose des pistes : « Dans le premier volume, une lacune de 33 pages est signalée par un papillon qui avertit un copiste : « il manque ici un cayer qu'on peut reprendre dans un autre manuscrit in-4° ». La dénomination de « cahier » s'applique donc bien au manuscrit-référence et non aux volumes présentés … La provenance de ce manuscrit n'a pas été expliquée. Un petit papier, glissé dans un volume, portait le mot « Comtesse... ». Doit-il orienter vers la Comtesse de Vaux ? On sait que son mari possédait des propriétés en Bretagne. Mais l'indice paraît bien fragile.» Elle donne une information précieuse sur l’origine du fonds de Saint-Brieuc143.
Nous confirmons la conclusion de sa discussion de B : « …la narration se présente comme plus archaïque en B. … Il semble donc que la copie B corresponde à un premier état du récit, tel qu'il se trouvait écrit en 1688, au moment où Madame Guyon allait rencontrer et consulter Fénelon, et tel qu'il demeura sans doute assez longtemps, puisque Fénelon n'avait pas positivement encouragé la poursuite de cette autobiographie et que la suite, le récit du conflit parisien, dut être reprise après la libération de la Bastille. Le ms. B me paraît donc devoir entrer désormais dans la lecture de la Vie de Madame Guyon. »
Ceci nous a décidé à introduire plus de trois siècles après les événements, dans le texte principal, ses ajouts les plus considérables qui mettent en valeur l’humanité de Madame Guyon (les notes de fin donnant les ajouts mineurs et toutes les variantes).
Madame Gondal l’a édité sous le titre Récits de captivité144 , en le faisant précéder d’une intéressante préface qui analyse cette Relation de Madame Guyon et montre son originalité et sa portée145. Précédemment conservé à la bibliothèque des Fontaines de Chantilly, le manuscrit relié est actuellement déposé aux archives Jésuites situées à Vanves, dans la section dépendant de la Bibliothèque de Sèvres, sous la nouvelle cote AR2/48. C'est un in-8° de 119 pages146, daté de « décembre 1709. » Madame Gondal nous indique qu’il était connu du Père Brunet, bibliothécaire des Fontaines et que, portant le cachet : « Ecole Sainte-Geneviève - B.D.J. », il pourrait provenir de la bibliothèque des Jésuites de Jersey. « Rédigé à la première personne, adressé à un destinataire particulier et privilégié, désigné par la seule initiale « M[onsieur] » et rédigé en réponse à sa demande, le récit, après quelques préambules, débute en 1695147. » Notre édition suit le manuscrit (mais le divise en huit chapitres à l’image de ce qui fut fait pour la Vie) et donne sa pagination assez rapprochée, ce qui facilite les renvois (nous ne disposons pas de paragraphes numérotés par Poiret !).
Manuscrits de la Vie
Il s’agit de trois sources secondaires qui apparaîssent en variantes de fin pour la troisième partie de la Vie, dénotés respectivement Lettre du 25 juillet, S1, S2. La dernière de ces sources confirme le passage relatif à Fénelon pour lequel nous avons pris B comme leçon148. Il avait été retiré de l’exemplaire de la Vie communiqué aux examinateurs d’Issy149. Plus précisément :
- La Lettre du 25 juillet 1694 est un autographe numéroté f°1 à f°6, incluse dans A.S.-S. pièce 7308, éditée par LEVESQUE, lettre 1083, avec de légères modifications et un commentaire150.
- S1 désigne une pièce du recueil manuscrit A.S.-S. no. 2057 (‘Divers écrits de Mme Guyon’), f° 270r°-271v°, commençant par ‘Le soir de la Pentecôte...’. L’écriture est inconnue et différente du f° 269 (lettre transcrite par La Pialière) et des f° 272 seq. (poèmes transcrits par Dupuy). S1 est antérieur à O corrigé et est reproduit en Vie 3.7.8-12.
- S2 appartient au même recueil, f°314r° à 318v°, numéroté 739 à 747, commençant par ‘Quelques...’ jusqu’à ‘...peine des âmes pour les en délivrer’. S2 reproduit Vie 3.9.10 avec quelques rares variantes. Suit l’autographe d’un poème commençant par ‘Que mon cœur est content auprès de ce que j’aime’(nous en reproduisons des extraits en fin des Textes) ; enfin après deux lignes blanches figure le texte autobiographique relatif à Fénelon : ‘Il me fut une fois donné à connaître que N[otre] S[eigneur] m’avait donné ML...’ Ce texte est absent de O, auquel manque les feuillets correspondants, mais présent dans B, que nous donnons dans le texte principal, précédé de ‘[B S’ et suivi de ‘B S]’, à la suite de ‘...délivrer’ (Vie 3.10.1).
Autres manuscrits autobiographiques
1/ Sources de deux cantiques que nous ajoutons dans la dernière partie à ceux édités à la suite de la Vie par Poiret :
- Un cantique est intercalé entre les passages que l’on retrouve dans la Vie, référencés S1 et S2 et décrits précédemment, p. 740 du recueil A.S.S. pièce 2055. En marge de ce cantique figure un autographe de Madame Guyon (alors que le texte lui-même est une copie) : « ce sont des vers fais (sic) dans ma prison » (souligné deux fois).
- Le second cantique reproduit correspond aux folios 236r° à 239r° du même recueil, appartenant à un fascicule de très petit format adapté à la cache en prison et écrit très serré, contenant de très beaux poèmes qui ont échappés à l’éditeur-correcteur Poiret.
2/ Extrait du Discours n°11 reproduit p. 133 du tome V de la Correspondance éditée par Dutoit et intitulé « Vie d’une âme renouvelée en Dieu et sa conduite », éclairant l’état apostolique.
3/ Correspondance autographe du fonds A.S.–S. Guyon que nous utilisons comme sources parallèles dans les passages les plus vifs de la Vie et des prisons.
Les manuscrits des Suppléments
Nous avons surtout utilisé deux manuscrits proches l’un de l’autre et intitulés Supplément à la Vie de Madame Guyon écrite par elle-même. L’un est déposé à la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Lausanne sous la référence TP1155, l’autre est joint au manuscrit de la Vie d’Oxford sous la référence Add.24. Leur analyse151 démontre que ce dernier dépend de Lausanne (L) que nous avons donc pris pour leçon, en relevant toutefois les variantes du supplément d’Oxford (Osup).
Le manuscrit de Lausanne (L) comporte 63 pages numérotées, d’une écriture large (m1), corrigée par additions interlignes et annotée de références principalement bibliques par une autre main (m2). Page 41, (m1) fait référence à l’édition Dutoit de 1767 comportant un cinquième volume constitué par la ‘correspondance secrète’ avec Fénelon, venant en ajout de l’édition originale de Poiret. Ceci situe donc la rédaction du manuscrit avant même ses corrections à une date tardive. Il rend compte de ce qui était connu des milieux suisses illustré par le pasteur Dutoit à Lausanne et allemand illustré par le baron de Fleischbein au château de Pyrmont (m2?). Malgré ce caractère tardif, la précision concernant certains détails de l’environnement de Blois et propres à la vie antérieure de Madame Guyon montre que le rédacteur s’appuie sur une source intermédiaire (issue d’un écossais ou de Pétronille d’Eischweiler, épouse de Fleischbein ; elle visita Blois).
Nous complétons ce Supplément reproduit intégralement par quelques extraits de l’Histoire des dernières années…, manuscrit voisin du même fonds suisse, référencé TP1154. Il s’agit de la traduction elle-même très partielle d’un recueil de Fleischbein152 qui donne quelques informations complémentaires concernant les opinions de Madame Guyon dans ses dernières années.
1/ Edition originale par le pasteur Pierre Poiret (P) :
La vie de Madame J. M. B . de la Mothe Guyon, écrite par elle-même, Vincenti, A Cologne [en fait : Amsterdam], chez Jean de la Pierre, 1720, in 8°, 3 volumes. «L’édition porte la date de 1720, mais le biographe précise que cet ouvrage, dont la préface assez longue fut le dernier écrit auquel travaillait Poiret quand le prit la maladie dont il mourut, parut seulement quelques mois après sa mort (mai 1719). La coutume permettait d’ailleurs de donner la date de l’année suivante aux livres publiés dans la seconde moitié de l’année 153. »
Le volume I paginé I-XLVIII, 1-296, comporte154 : (p.II) un frontispice gravé du portrait de Madame Jeanne Marie Bouviers de la Mothe Guyon, avec la légende : “Aetat : 44. Née le 13e avril 1648, décédée le 9e juin 1727”, (p.III) la page de titre donnée plus haut La vie... chez Jean de la Pierre, 1720, (p.V-XXXV) Préface (de P.Poiret), Extrait d’une lettre sur quelques circonstances de la mort de Mad. Guyon, Catalogue des écrits de Madame Guyon, Jeanne Marie Bouvières de la Mothe Guyon, anagramme (en 7 vers), La vie de Madame J.M.B. de la Mothe Guyon écrite par elle-même, première partie, «Justicias Domini cantabo in aeternum», (p. XLI-XLVIII) Table des chapitres de cette première partie, (p.1-296) La vie de Madame Guyon écrite par elle-même. Première partie, depuis sa naissance jusqu’à sa sortie de France suivie du texte de la Vie, première partie. Le volume II paginé I-XII, 1-274, comporte : (p. I-XII) la table des chapitres suivi (p.1-274) du texte de la vie, deuxième partie. Le volume III paginé I-XII, 1-298, comporte : (p. I-XII) la table des chapitres suivi (p.1-245) du texte de la vie, troisième partie, suivi par (p. 246-264) Addition de quelques lettres (deux de Mme Guyon au P. la Combe, trois du P. la Combe à Mme Guyon, deux d’une fille de Mme Guyon), (p. 265-272) (Quatre) cantiques, (p. 273-298) Table des matières principales..., (trois pages non numérotées) Errata.
La préface de Poiret éclaire certaines des conditions dans lesquelles il constitua son édition :
“…on a cru durant un assez long temps avoir éteint et supprimé entièrement ce qui regardait les écrits et les faits de Madame Guion … Mais Dieu … s’est servi pour les faire revivre et pour en répandre partour la connaissance, des mêmes personnes qui avaient cru les éteindre, et des mêmes moyens dont ils s’étaient servi pour cet effet. Car outre quelques uns de ses papiers qu’ils communiquèrent à des particuliers, les [xv] ouvrages qu’ils publièrent eux-mêmes à l’encontre ayant passé dans les pays étrangers, portèrent la curiosité de plusieurs, mêmes entre des personnes de considération à vouloir un peu pénétrer le fond d’une affaire qui avait fait depuis peu un si grand bruit. … Quelques Seigneurs d’Allemagne et d’Angleterre et d’ailleurs, non contents d’une simple lecture, ayant ouï que cette Dame depuis la mort de son plus grand adversaire avait été délivré de sa dure captivité, et reléguée quelque part, où pourtant il n’était pas impossible de la visiter, résolurent de tenter s’ils y pourraient réussir. Ils eurent la satisfaction de la trouver, et de lui parler à souhait. Elle leur fit confidence de l’histoire de sa vie écrite et revue par elle-même, et que son intention était qu’on en fit part au public lorsque Dieu l’aurait retirée du monde : elle remit même son manuscrit à un Milord d’entr’eux qui s’en retournait [xvi] en Angleterre et qui le possède encore à présent.
Cependant comme Dieu en a retiré l’Auteur il y a déjà quelque temps155c’est pour ne pas retarder davantage l’exécution de sa volonté, que voici la publication de cette même Vie sur une copie tirée et revue avec soin sur son manuscrit original … On ne pouvait différer davantage la publication de cet ouvrage sans faire tort et à ceux qui peuvent en profiter salutairement…
Puis Poiret développe longuement le contenu spirituel :
“…le but, la voie, et la méthode de l’Auteur en tous ses ouvrages, n’est pas de disputer, d’opposer opinions à opinions, sentiments à sentiments, parti à parti ; mais de proposer et d’avancer dans le cœur de chacun le Royaume intérieur de Dieu, l’adoration en esprit et en vérité que le Père demande, en un mot l’Amour pur … Voilà ses propres paroles bien remarquables dans le Chapitre X de la troisième partie de sa Vie : « Dieu me fit comprendre, qu"il ne m"appelait point, comme l"on avait cru, à une propagation de l"extérieur de l"église, qui consiste à gagner les hérétiques : mais à la propagation de son esprit, qui [xxxiii] n"est autre que l"esprit intérieur. » Quand celui-ci est bien rétabli, on revient facilement à l’unité pour tout ce qui regarde le reste…”
Mme Gondal analyse ainsi les passages que nous venons de lire :
« Ces lignes renferment une double attestation : La première est que Madame Guyon a revu le texte de sa Vie et que cette version fut remise directement à un Anglais connu de Poiret qui la détient au moment où est écrite la préface. La seconde attestation de l'éditeur concerne le texte publié … Il indique … qu'il existe un « manuscrit original » (autographe ou non) et une (ou plusieurs) copie revue par Madame Guyon, dont la garante est celle qui se trouve en Angleterre. Un flou demeure. Un passage de correspondance échangée entre deux amis de Madame Guyon, le Dr Keith et Lord Deskford, permet-il de réduire ce flou ? Entre septembre 1717 et novembre 1718, Keith, médecin londonien en relation avec les amis hollandais de Madame Guyon, écrit à Lord Deskford, en se faisant l'écho d'une querelle autour de la publication de la Vie156. »
Le récit de cette édition rendue difficile par un désaccord des disciples est raconté à partir des correspondances par M. Chevallier de manière complète et vivante157 :
« …éclate dans le courant de l"été 1717 une crise concernant la publication de son autobiographie. Quelques copies de ce texte circulaient : il y en avait une en Ecosse, une autre avait été envoyée à Poiret, dûment révisée par Madame Guyon elle-même158, et il se considérait comme engagé à la faire paraître dès qu"elle serait morte. Or Ramsay, croyant avoir la même tâche, s"opposa à l"intervention de Poiret. Dans une lettre du 7 août, après avoir raconté les derniers instants de Jeanne Guyon, il ajoute :
« J"ai eu ses ordres d"écrire ce que je say de sa vie ; mais en vérité ses écrits et ses souffrances sont si parlantes que je ne trouve presque rien à dire… Je prie Dieu que le V[énérable] P[oiret] ne tombe point dans ces enthousiasmes outrés où il est tombé en écrivant la vie de Mlle B[ourignon]…
« …conflit qui surprend et afflige tous ceux qui l’ont appris. …En janvier 1718, Otto Homfeld est plein d’espoir… :
« [Ramsay] semble non seulement revenir de son opposition …mais aussi il promet de nouveau de travailler à un supplément ou à une continuation… » [mais la controverse continue, Ramsay gardant son attitude hostile159] « …les Anglo-saxons ont pris le parti du « vénérable Poiret ». …sa dernière maladie le saisit au moment où il achevait de rédiger la préface de la Vie… qui parut enfin dans la seconde moitié de l’année 1719. »
Nous avons la chance que l’œuvre d’éditeur de Poiret ainsi couronnée par la publication de la Vie ait laissé finalement la parole à Madame Guyon plutôt qu’à Ramsay160…
2/ Rééditions par le pasteur Dutoit (D) :
In 8°, en 3 volumes très fidèles au texte de Poiret :
2.1/ Exemplaire de Chantilly161 : Le volume I paginé 1-32, I-XLVII, 1-317, comporte (p.1-32) Discours sur la vie et les écrits de Madame Guyon, (p. I : page de titre imitée de P) La vie de Madame J. M. B. de la Mothe Guyon, écrite par elle-même, Vincenti, A Cologne chez Jean de la Pierre, 1720, (p. III-XXXV) Préface ( reproduite de P.Poiret), (p. XXXVI) Extrait d’une lettre sur quelques circonstances de la mort de Mad. Guyon, (p. XXXVIII) Anagramme de Jeanne Marie Bouvières de la Mothe Guyon, (p.XXXIX : page de titre) La vie ...première partie, (p.XLI-XLVII) Table des chapitres, (p.1-317) texte de la Vie première partie, (un feuillet non paginé) corrections. Le volume II est paginé I-XI, I-X, 1-296 pages. Le volume III est paginé I-X, 1-324 et comporte outre le texte de la vie troisième partie, (p.266-286) Addition de quelques lettres... et (p.287-296) des Cantiques de Madame Guyon.
2.2/ Exemplaire de la collection particulière de Jean Bruno : Le volume I paginé I-XLVII, 1-317, comporte (p. I) La Vie de Madame J. M. B. de la Mothe-Guyon, écrite par elle-même, qui contient toutes les expériences de la vie intérieure, depuis ses commencements jusqu’à la plus haute consommation, avec toutes les directions relatives. Nouvelle édition, Tome I. A Paris, chez les Libraires Associés (en fait : Lausanne), 1790, puis reprend la séquence de l’exemplaire de Chantilly soit Préface (reproduite de P. Poiret) etc. ...corrections, (un feuillet non paginé) Catalogue de tous les ouvrages de Madame J.M.B. de la Mothe-Guyon, nouvelle édition... se terminant par l’Anagramme donné en début du texte de la vie. Les volumes II et III sont semblables à l’exemplaire de Chantilly sauf par l’ajout d’un feuillet d’errata du 3eme volume de la vie se terminant par un Avis au relieur.
Les différences portent donc sur l’absence du discours de Dutoit (p. 1-32 de Chantilly) puis sur le titre (p. I), le Catalogue, enfin sur le feuillet d’errata.
Il n’existe pas d’édition critique ; les éditions Poiret P et Dutoit D restent préférables.
1/ Madame guyon, la vie par elle-même, la fontaine de pierre 1973, en 2 fascicules ronéotypés : I-XVIII comportent une préface ‘alchimique’ d’E. Perrot, une chronologie, un tableau généalogique ; 1-434 reproduit le texte de la Vie selon P.
2/ La vie de Madame Guyon écrite par elle-même, édition préparée par B. Sahler, introduction de J. Tourniac, Dervy-livres, Paris, 1983, 1-637. Le texte modernisé est très fautif et l’introduction n’est pas sûre : elle insiste sur une vision apocalyptique prêtée à Madame Guyon, évoque des liens infondés avec des théosophes... toutefois justifiés en ce qui concerne Caussade, Laurent de la Résurrection, l’influence sur les Quakers. Cette réédition imprimée se réfère à la réédition ronéotypée précédente mais ignore D.
3/ La vie de Madame Guyon écrite par elle-même, extraits choisis et commentés par Jean Bruno, Vol. I : 1648-1681 pub. dans Les Cahiers de la Tour Saint-Jacques, Paris, éd. Roudil, VI, 1962 (référencée BRUNO, La vie… dans notre édition) est un travail d’une toute autre qualité. Les pages I-XXVI contiennent “L’expérience mystique de madame Guyon”, essai de J. Bruno, Bibliographie sommaire, Essai de chronologie, les pages 1-144 contiennent des extraits couvrant la vie jusqu’à sa seconde partie, chapitre 4. Ils reprennent P donnant en note un choix d’addition issues du ms. O. Ce travail n’a malheureusement pas pu être mené à terme. Certaines notes sont le précieux condensé d’investigations approfondies particulièrement précieuses pour préciser la formation intérieure de notre auteur.
4/ Le catalogue de la British Library fournit de nombreuses entrées sous Guyon : outre des références qui recoupent celles données par P. A. Ward ci-après, on relève An extract of the life of Madam Guyon, by John Wesley, pp. 230. R.Hawes : London, 1776 [cote 4863 cc. 15].
5/ “Madame Guyon in America : an annotated bibliography” by P. A. Ward in Bull. of Bibliography, vol. 52, No. 2, June 1995, 107-111, fournit 13 entrées en section A. Editions of the Autobiography, p. 108. Deux d’entre elles correspondent au texte complet. Le même auteur, dans “Le Quiétisme aux Etats-Unis, contribution à Madame Guyon”, Rencontres… Millon 1997, pp.131-143, cite une de ces deux entrées : Autobiography of Madame Guyon, translated in full by Thomas Taylor Allen, pub. in 1897 at London (Kegan Paul and Co.) [British Library cote 4864 dd. 20] and at St Louis (B. Herder). Again pub. in 1980 by Keats pub., evangelical institution. » L’autre entrée est : Autobiography of Madame Guyon, by Ed. Jones, New York (Bible House) 1880 repr. 1886 and Philadelphia 1880 up to 1905 by McCalla and Chicago 1917 ...actuellement rééditée par Moody press »162.
6/ Schrader, Rencontres… pp. 83-129, cite deux traductions allemandes : chez Walther en 1727 puis chez Sander en 1826.
Le corpus retenu comporte six parties. Les trois premières, considérables, furent partiellement accessibles depuis la première édition de La Vie de Madame Guyon écrite par elle-même qui suivit de peu la mort de l’auteur, (nous intitulons ces trois parties, Vie par elle-même : I Jeunesse - Vie par elle-même : II Voyages - Vie par elle-même : III Paris). Les deux parties suivantes restèrent méconnues jusqu’à notre époque (nous les intitulons, Prisons, récit autobiographique - Blois, témoignages). Enfin le complément des Lettres et poèmes est placé en dernier afin de ne pas rompre le fil du récit. Nous décrivons notre établissement du texte puis en Avertissement les présentations adoptées, incluant celles de l’apparat critique :
Nous établissons cette première édition critique de la Vie proprement dite en prenant pour leçon le manuscrit Rawlinson D525, Oxford Bodleian Library, dénoté ms. d’Oxford ou O. Le passage relatif à Fénelon, qui avait été retiré de l’exemplaire de la Vie communiqué aux examinateurs d’Issy, a été conservé aux Archives Saint-Sulpice163. Il est rétabli dans le texte, précédé de ‘[B S’ et terminé par ‘B S]’164.
Nous introduisons dans le texte principal les principales variantes du manuscrit 115 de la Bibliothèque Municipale de Saint-Brieuc, dénoté ms. de Saint-Brieuc ou B. Cela est possible car elles constituent le plus souvent des additions toutefois connues de Poiret qui eut accès à une copie très proche de B.
Nous avons décidé : (i) de rétablir la leçon de O sous sa forme primitive, rétablissant des passages biffés ou même lourdement raturés et s’écartant parfois de l’ordre retenu par Poiret165 qui est indiqué sur le manuscrit par des traits ajoutés, des rappels etc., (ii) d’éditer les ajouts de B livrant souvent ce qui est de nature très confidentielle à un confesseur ami de toute confiance.
Une telle décision va parfois contre la volonté de discrétion de Madame Guyon, comme le prouve la présence de quelques ajouts autographes indiquant qu’elle a parcouru O sous une forme proche de l’édition préfacée par Poiret puis réalisée par ses associés. Nous justifions cette indiscrétion par des différences historiques d’appréciation des confidences portant sur la vie privée et par le relief que prend la transformation assurée par la grâce lorsque toute autocensure est évitée : Madame Guyon veut témoigner combien la grâce divine est indifférente à tout mérite préalable.
Ceci impose un alourdissement éditorial dans la mesure où il faut rendre visible divers états du texte et la diversité de ses sources lorsque les variantes s’avèrent significatives. On double alors les variantes (données en fin de volume suivant les règles érudites) mais ces dernières sont alors réduites au signalement de leur début et à leur fin, ce qui évite de reproduire deux fois un même texte.
Techniquement, nous avons résolu les problèmes de sources et d’états du texte comme suit :
Tout emprunt à B est introduit par ‘/’ et terminé par ‘//’ (dans le cas d’une autre source que B, on ajoute en outre un sigle distinctif, par exemple ‘/S’ pour les Archives Saint-Sulpice) .
Deux cas se présentent : si les additions sont absentes de notre leçon O, elles sont données en italiques afin de souligner leur origine étrangère ; si les passages de B s’avèrent être des lignes par ailleurs lourdement raturées de O qu’ils permettent ainsi de rétablir166, nous conservons le corps romain retenu pour notre leçon O. Le lecteur est ainsi informé à vue et simplement d’une situation complexe.
Nous allégeons la présentation en ne signalant pas systématiquement les recours à B (ils sont par ailleurs toujours indiqués en variantes de fin).
Les variantes en fin de volume rendent compte de plusieurs sources : (i) les variantes et additions mineures de B et d’autres manuscrits, (ii) les variantes de l’édition posthume Poiret ou P, qui fut l’unique source accessible durant trois siècles. Ces variantes de P, même significatives ou longues, sont alors systématiquement reportées en fin de volume. Elles représentent parfois un complément par rapport aux manuscrits167. S’il nous semble présenter un intérêt particulier, nous attirons alors l’attention du lecteur par de (rares) notes en bas de page renvoyant à la fin du volume.
Des sources secondaires apparaîssent en variantes de fin pour la troisième partie de la Vie sous les références Lettre du 25 juillet [1694], S1, S2. Elles ont été décrites précédemment.
Nous facilitons la lecture par une orthographe modernisée et par l’attention portée à la ponctuation. Elle est omise dans O, rare mais judicieuse dans B, par contre trop abondante chez Poiret, selon l’habitude des éditions du temps souvent destinées à être lues à voix haute.
Nous nous appuyons sur les références scripturaires (propres à la Vulgate) données par le pasteur Poiret.
Le lecteur dispose, à la suite du corpus, d’un outil détaillé de consultation sous forme d’un résumé analytique168 qui facilite la recherche d’événements, de personnes et de lieux et sert de table de correspondance entre notre édition et celle de Poiret reproduite par la suite.
Le texte de la Vie ne serait pas complet s’il n’était suivi de la description de la longue période passée dans les prisons de Vaugirard, Vincennes et la Bastille. Elle a été rédigée par l’auteur en 1709 et réservée au cercle des disciples intimes, conformément à l’engagement pris par les prisonniers de la Bastille de ne jamais divulguer les événements vécus pendant leur internement. Le secret fut bien gardé puisque le manuscrit de Chantilly/ Sèvres n’a été découvert, puis publié que récemment169. Nous divisons ce texte continu dans le manuscrit en huit chapitres.
La Conclusion constituant le dernier chapitre de la troisième partie de la Vie a été laissée à sa place, avant le récit des prisons afin de respecter l’unité stylistique. Sa reprise à la fin du ms. de Chantilly/ Sèvres apparaît dans les variantes.
On trouvera ici, à la suite d’un passage autobiographique portant sur l’état intérieur de son auteur, des témoignages qui furent rédigés après la mort de Madame Guyon par des disciples, en réponse à des demandes d’information sur notre mère. Parfois naïfs, souvent hagiographiques, ils sont irremplaçables par les traits révélateurs fournis sur la Dame Directrice170 et renseignent sur son activité apostolique menée après sa libération de la Bastille auprès de ses disciples qu’elle nommait cis (français) et trans (étrangers).
Ces textes figurent à la fin des éditions du XVIII° siècle, très certainement par la volonté de l’auteur en ce qui concerne les lettres. Elles apportent un témoignage intéressant sur la dureté des traitements de personnes moins considérables et sur la fidélité de celles et ceux qui la connaissaient le plus intimement. Les poèmes furent très connus et appréciés au XVIII° siècle ; ils pâtissent d’une « relecture » par l’éditeur, outre le fait qu’ils constituaient plutôt des chansons de veillées selon les airs connus retrouvés dans l’édition d’ensemble des poèmes en 3 volumes et indiqués en notes.Nous ajoutons deux cantiques non retouchés.
Les principes d’édition ont décrit les solutions jugée pertinentes pour la présentation du texte de cette première édition critique, compte tenu des sources et de leurs états successifs. Nous visons une reconstitution la plus précise possible alliée à la lisibilité.
Tout emprunt à une source autre que notre leçon constituée par le manuscrit d’Oxford est introduit par un trait transversal ‘/’ et terminé par un double trait ‘//’. Il est édité en corps italique ou romain selon qu’il est inconnu de O ou qu’il est présent sous une forme identique ou voisine rendue volontairement illisible.
Nous avons unifié outre l’orthographe des noms communs, celui des noms propres, qui varie beaucoup dans les manuscrits et avons fait, le choix (délicat) de rétablir toujours les noms complets et cela sans introduire de crochets, afin de faciliter la lecture. Ainsi de nombreuses initiales sont-elles transcrites en entier : J.C. devient Jésus-Christ, le p.m. devient le petit Maître, G. devient Granger, le P L C devient le Père La Combe… Le risque d’erreur d’attribution est heureusement réduit, et nous l’indiquons en note en cas de doute.
Le texte manuscrit se présentait sous la forme la plus compacte : nous avons gardé le découpage de la Vie en chapitres, selon Poiret, le premier éditeur. Outre son usage qui s’est imposé pendant trois siècles, il se révèle excellent171. Nous avons ajouté nos chapitres ou divisions complémentaires pour les autres textes.
Entre crochets, figurent les numéros des paragraphes de la première édition (chiffres suivis d’un point) - permettant de retrouver une citation établie avant la nôtre - ainsi que la pagination (chiffres seuls) des sources manuscrites que nous avons utilisées - notre travail étant le premier réalisé d’après ces sources172. Ces paginations sont en effet le seul moyen de se reporter aux sources manuscrites qui ne comportent ni chapitres, ni paragraphes, ni titres. Le manuscrit O comporte ainsi deux parties paginées de [1] à [299] puis de [1] à [89], le manuscrit B comporte 5 parties paginées de [1.1] à [5.365].
Les renvois à des passages de la Vie sont localisés à l’aide d’une séquence : partie, chapitre, paragraphe. Elle est indiquée (entre parenthèses) après la pagination de ce volume : par exemple p. 000 (1.27.8) renvoie à la page 000, première partie de la Vie, chapitre 27, § [8.] de Poiret. Nous introduisons des paragraphes pour aérer de très longs développements.
Nos notes constituant l’apparat critique en bas de page sont tributaires principalement de travaux de URBAIN & LEVESQUE (éditeurs de la Correspondance de BOSSUET), Jean BRUNO (éditeur d’extraits de la Vie), Jean ORCIBAL (un des éditeurs de la Correspondance de Fénelon), Marie-Louise GONDAL (éditeur des Récits de captivité) et d’autres moins proches de notre sujet tel BOISLISLE (éditeur de Saint-Simon) Nous avons condensé ces notes - certaines d’entre elles, telles les études fascinantes de Jean ORCIBAL couvrent une page entière.
Une note en bas de page, courte parce qu’elle ne veut pas distraire le lecteur du texte complexe de Madame Guyon, s’avère insuffisante si l’on veut se former la silhouette ou l’image d’un personnage ou d’un lieu jouant quelque rôle dans sa Vie. Nous renvoyons alors à des Index des noms ou de lieux donnant une brève biographie ou une description colorée mieux adaptée à cet effet. Un Index général donne par ailleurs les numéros de pages où apparaîssent (une ou plusieurs fois) des mots-clefs du texte jugés significatifs (de personnes, de lieux, notionnels).
Nous avons conservé une certaine extension à des notes citant des textes parallèles aux descriptions de la Vie éclairant la vie intérieure. Il s’agit le plus souvent d’extraits d’auteurs influents ou aimés de Madame Guyon ou bien de sa propre correspondance, qui s’avère souvent plus vigoureuse que le passage correspondant de la Vie. Un bref Index des principales notes permet de les situer dans la Vie. On ne peut toutefois accéder à une grande précision dans le domaine de l’évolution intérieure. Les correspondances non datées de Bertot et de Maur, souvent de Madame Guyon elle-même, rend délicat le choix de la position d’une note jugée par ailleurs utile à la définition d’un état.
Les variantes de fin de volume suivent les règles utilisée dans l’édition des Œuvres de Fénelon par J. Le Brun. Permettant une reconstitution précise elles n’assurent cependant pas une transparence immédiate, surtout pour des variantes longues. Aussi leur ajout dans le texte apparaît-il justifié. Les variantes de fin constituent toutefois un ensemble qui demeure complet. Elles situent tout ajout par son début et sa fin - ce qui constitue un doublage heureusement très limité. Elles donnent alors, s’il y a lieu, les variantes propres à ces ajouts eux-mêmes, ceci en particulier pour des sources secondaires (v. notre description précédente des sources de la troisième partie de la Vie).
Un Glossaire est indispensable au lecteur moderne – et pourra s’avérer précieux dans le cas d’une traduction. Son établissement nous a permis de découvrir de nombreux faux-amis, compte tenu de l’évolution de la langue. Tout synonyme proposé en note y renvoit implicitement.
[1.] Puisque vous souhaitez de moi174 que je vous écrive175 une vie aussi misérable et aussi extraordinaire qu'est la mienne, et que les omissions que j'ai faites dans la première vous ont paru trop considérables pour la laisser de cette sorte, je veux de tout mon cœur, pour vous obéir, faire ce que vous désirez de moi, quoique le travail m'en paraisse un peu pénible dans l'état où je suis, qui ne me permet pas de beaucoup réfléchir176. / Néanmoins Dieu m’ayant donné à vous d’une manière autant admirable que réelle177, je croirais faire un crime de vous refuser quelque chose. //178
Je souhaiterais2 179 extrêmement pouvoir3 vous faire comprendre les bontés de Dieu sur moi4, et l'excès de mes ingratitudes, / le désordre dans lequel j’ai vécu durant quelques années, // mais il me serait impossible de le faire, tant parce que vous ne voulez pas que j'écrive mes péchés en détail, que parce que j'ai perdu la mémoire de bien des choses. Je tâcherai cependant de m'en acquitter le moins mal qu'il me sera possible, m'appuyant sur l'assurance que vous me donnez de ne la faire jamais paraître aux yeux des hommes180, et que vous la brûlerez lorsque Dieu en aura tiré l'effet qu'il prétend pour votre profit spirituel, pour lequel je sacrifierais toutes choses, étant persuadée comme je le suis des desseins de Dieu sur vous181, tant pour la sanctification de votre propre personne que de celle des autres. Mais je vous assure en même temps que vous n'y arriverez que par beaucoup de peine et de travail182 et par un chemin qui vous paraîtra tout contraire à votre attente. Vous n'en serez cependant pas surpris si vous êtes convaincu que Dieu n'établit ses grands ouvrages que sur le néant. Il semble détruire pour5 édifier ; il le fait [2] de la sorte afin que ce temple qu'il se destine, bâti même avec beaucoup de pompe et de majesté, mais bâti toutefois de la main des hommes, soit tellement détruit qu'il6 ne reste pas pierre sur pierre. Ce sont ces effroyables débris qui serviront au Saint-Esprit pour faire un temple qui ne sera point bâti de la main des hommes, mais par son seul pouvoir183.
[2.] O si vous pouviez comprendre ce mystère aussi profond qu'il est, et concevoir les secrets de la conduite de Dieu révélés aux petits, mais cachés aux grands et sages de la terre, qui s'imaginent d'être les conseillers du Seigneur et pénétrer la profondeur de ses voies, qui se persuadent d'atteindre cette divine Sagesse, inconnue à ceux qui vivent encore à eux-mêmes et dans leurs propres opérations, cachée même aux oiseaux du ciel184, c'est-à-dire à ceux qui par la vivacité de leurs lumières et par la force de leur élévation avoisinent le ciel, et pensent pénétrer la hauteur, la profondeur, la largeur et l'étendue de Dieu7. Cette sagesse divine est ignorée même de ceux qui passent dans le monde pour des personnes extraordinaires en lumière et en science8. De qui sera-t-elle donc connue et qui pourra nous en dire des nouvelles? La perdition et la mort. Ce sont ceux-là qui assurent avoir ouï de leurs oreilles le bruit de sa réputation. C'est donc en mourant à toutes choses185, et en se perdant véritablement à leur égard pour passer en Dieu et ne subsister qu'en lui, qu'on a quelque intelligence de la vraie Sagesse.
[3.] O que9 l'on comprend peu ses voies et la conduite qu'elle tient10 sur ses serviteurs les plus choisis! A peine en découvre-t-on quelque chose que, surpris de la différence de la vérité que l'on découvre d'avec les idées que l'on s'était faites de la vraie perfection, l'on s'écrie avec saint Paul : ‘O profondeur de la Science et de la Sagesse de Dieu, que vos jugements sont incompréhensibles et vos voies difficiles à connaître!186.Vous ne jugez point des choses comme les hommes en jugent, qui11 appellent le bien mal et le mal bien, qui12 regardent comme de fortes justices, des choses abominables devant Dieu, et dont, selon son prophète187, il ne fait non plus de cas que si c'étaient des linges sales. Qui examinera même avec13 rigueur ces justices188 propriétaires, qui semblables à celles des pharisiens seront14 les matières de son indignation et de son courroux, et non l'objet de son amour et le sujet de ses récompenses, ainsi qu'il nous assure lui-même lorsqu’il dit, si votre justice n'est plus abondante que celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point au Royaume des cieux189. Qui de nous [n’] a une justice qui approche de celle des pharisiens ? Et qui, en faisant beaucoup moins de bien qu'ils n'en faisaient, n'a pas cent fois plus d'ostentation qu'ils n'en avaient ? Qui de nous n'est pas bien aise de se trouver juste à ses propres yeux et aux yeux des autres, et qui ne croit pas15 qu'il suffît d'être juste de la sorte pour l'être à ceux de Dieu? Cependant voyons l'indignation que Jésus-Christ a fait paraître aussi bien que son précurseur contre ces sortes de personnes; lui dont la douceur était si infinie qu'elle était le parfait modèle de toute douceur, mais d'une douceur foncière et venant du cœur et non de ces douceurs affectées qui sous une apparence de colombe conservent un cœur d'épervier. Jésus-Christ, dis-je, n'a eu que de l'aigreur contre ces justes propriétaires190 et semblait les déshonorer devant les hommes. Le portrait qu'il en faisait était étrange191 durant qu'il regarde les pécheurs avec miséricorde, compassion et amour, qu'il proteste n'être venu que pour eux, que ce sont ces malades qui ont besoin de médecin; qu'étant le Sauveur d'Israël, il n'est cependant venu sauver que les brebis perdues de la maison d'Israël. O Amour, il semble que vous soyez si jaloux du salut que vous donnez vous-même, que vous préfériez le pécheur au juste !
Il est vrai que ce pauvre pécheur, ne voyant en lui que de la misère16 [3], est comme contraint de se haïr soi-même. Se trouvant un objet d'horreur, il se jette à corps perdu entre les bras de son Sauveur, il se plonge avec amour et confiance dans le bain sacré de son sang, d'où il sort blanc comme de la laine. C'est alorsque tout confus de ses désordres, et tout plein de l'amour de celui qui, ayant pu seul remédier à ses maux, a eu la charité de le faire, il aime17 d'autant plus que ses crimes ont été plus énormes, et sa reconnaissance est d'autant plus grande que les dettes qu'on lui a remises sont plus abondantes; durant18 que le juste, appuyé sur le grand nombre d’œuvres de justice qu'il présume avoir faites, semble tenir son salut entre ses mains et regarde le ciel comme une récompense due à ses mérites, il damne tous les pécheurs dans l'amertume de son zèle, il leur fait voir l'entrée du ciel fermée pour eux et il leur persuade19 qu'ils ne doivent le regarder que comme un lieu sur lequel ils n'ont plus de droit, durant20 qu'il s'en croit l'ouverture d'autant plus assurée qu'il se flatte de la mériter davantage. Son Sauveur lui est presque inutile, il s'en va si chargé de mérites qu'il est accablé de leur poids. O qu'il restera longtemps accablé sous cette glorieuse charge, durant que ces pécheurs dénués de tout sont portés avec vitesse par les ailes de l'amour et de la confiance entre les bras de leur Sauveur, qui leur donne gratuitement ce qu'il leur a mérité infiniment !
[4.] O que les premiers ont d'amour d'eux-mêmes et peu d'amour de Dieu ! Ils s'aiment et s'admirent dans leurs œuvres de justice qu'ils estiment comme la cause de leur bonheur ; ils ne sont pas cependant plus tôt21 exposés aux rayons du divin Soleil de justice, qu'il en découvre toute l'iniquité, et les fait paraître si sales qu'ils22 font mal au cœur, durant23 qu'il pardonne à Madeleine, vide de toute justice, parce qu'elle aime beaucoup192 et son24 amour et sa foi lui tiennent lieu de justice. D'où vient que le divin Paul, qui a si bien connu ces grandes vérités et qui nous les a si admirablement décrites, nous assure que la foi193 d'Abraham lui fut imputée à justice. Ceci est parfaitement beau car il est certain que ce saint patriarche faisait toutes ces actions dans une fort grande justice. O c'est qu'il ne les voyait pas comme telles et qu'étant entièrement dégagé de toute propriété et vide de leur amour, sa foi25 n'était fondée que sur le salut à venir que son Sauveur lui devait apporter ! Il espéra en lui contre l'espérance même et cette foi lui fut imputée à justice c'est-à-dire à justice pure, simple et nette. Justice méritée par Jésus-Christ, et non pas justice propre et opérée par soi et regardée comme de soi-même.
[5.] Ceci qui paraîtra extrêmement éloigné de l'objet que je me suis proposé d'abord en écrivant, ne laissera pas de vous y conduire insensiblement et vous faire voir que Dieu prend pour faire ses ouvrages ou26 des pécheurs convertis de qui l'iniquité passée sert / d’abîme continuel et // de contrepoids, ou bien Dieu détruit27 et renverse cette propre justice et ce temple bâti de la main des hommes, de telle sorte qu'il ne reste pierre sur pierre qui ne soit détruite parce que toutes ces oeuvres28 ne sont bâties que sur le sable mouvant, qui est l'appui dans le créé et dans ces mêmes œuvres, au lieu d'être fondées sur la pierre vive Jésus-Christ. Tout ce qu'il est venu établir en entrant dans le monde, s'est fait par le [4] renversement et la destruction des mêmes choses qu'il voulait édifier. Il établit son Eglise d'une manière qui semblait la29 détruire. Quelle manière d'établir une nouvelle loi et de l'accréditer, lorsque le législateur est condamné par les docteurs et les puissants du monde comme un scélérat, qui meurt enfin sur un gibet ! O si l'on savait combien la propre justice est opposée au desseins de Dieu, nous aurions un éternel sujet d'humiliation et de défiance de ce qui fait à présent notre unique appui !
[6.] Ceci supposé194, vous n'aurez pas de peine à concevoir les desseins de Dieu dans les grâces qu'il a faites à la plus misérable des créatures, vous les croirez même facilement. Ce sont toutes grâces, c'est-à-dire dons que je n'ai jamais mérités, au contraire, dont je me suis rendue très indigne, mais Dieu par un extrême amour de son pouvoir et une juste jalousie de l'attribution que font les hommes aux autres hommes du bien que Dieu met en eux, a voulu prendre le sujet le plus indigne qui fut jamais, pour faire voir que ses bontés sont des effets de sa volonté et non des fruits de nos mérites, que c'est le propre de sa sagesse de détruire ce qui est superbement édifié et de bâtir ce qui est détruit, de se servir des choses faibles pour confondre les fortes195. Mais s'il se sert des choses viles et méprisables, il le fait d'une manière si étonnante qu'il les rend l'objet du mépris de toutes les créatures. Ce n'est pas en leur procurant l'approbation des hommes qu'il s'en sert pour le salut des mêmes hommes, mais en les rendant le but de leurs insultes, et un objet d'exécration. Voilà ce que vous verrez dans la vie que vous m'avez ordonné d'écrire.
[l.] Je naquis196, à ce que disent quelques-uns, la veille de Pâques, le 13e avril, quoique mon baptême ne fut que le 24 mai30 de l'année 1648, d'un père et d'une mère qui faisaient profession d'une fort grande piété, particulièrement mon père qui l'avait héritée de ses ancêtres, car l'on peut presque compter depuis très longtemps autant de saints dans sa famille qu'il y a eu de personnes qui l'ont composée. Je naquis donc, non pas à terme, mais ma31 mère eut une frayeur si terrible qu'elle me mit au monde dans le huitième mois, où l'on dit qu'il est presque impossible de vivre ; je ne reçus pas plutôt la vie que je pensai la perdre et mourir32 sans baptême. L’on33 me porta chez une nourrice, je n'y fus pas plutôt que l'on vint dire à mon père que j'étais morte, il en fut très affligé. Quelque temps après on le vint avertir que j'avais donné quelque signe de vie, mon père prit aussitôt un prêtre, et me l'amena lui-même ne voulant pas s’en fier à aucun de ses domestiques, mais34 il ne fut pas plutôt monté dans la chambre où j'étais, qu'on lui dit que cette marque de vie que j'avais donnée était un dernier soupir et que j'étais absolument morte. Il est vrai qu'on ne put remarquer en moi aucun signe de vie. Le prêtre s'en retourna et mon père aussi dans une extrême désolation [5], / je ne saurais penser sans frémir à l’imprudence de ces gens qui ne m’ondoyaient point me voyant dans un si grand péril //, cela35 dura si longtemps que si je le disais on aurait peine à le croire.
[2.] O mon Dieu, il me semble que vous n'avez permis une conduite si étrange à mon égard, que pour me faire mieux comprendre la grandeur de vos bontés en mon endroit, et comme36 vous vouliez que je ne fusse redevable qu'à vous même de37 mon salut, et non à l'industrie d'aucune créature; si je fusse morte alors, je ne vous eusse jamais38 ni connu ni aimé et ce cœur créé pour vous seul eût été séparé de vous sans avoir été un instant uni à vous. O Dieu qui êtes la souveraine félicité, si je mérite à présent votre haine et si dans la suite je suis un vase préparé pour la perdition, il me reste du moins cette consolation de vous avoir connu, de vous avoir aimé, de vous avoir cherché, de vous avoir suivi, et que j'accepte volontairement et par le seul amour de votre justice le décret éternel qu'elle donnera contre moi : je l'aimerai même quand elle serait plus rigoureuse pour moi que pour nul autre. O Amour j'aime votre justice de telle sorte et votre pure gloire, que sans me regarder moi-même et mon propre intérêt je me mets de son parti contre moi-même : je frapperai où elle frappera ; mais si je fusse morte alors, je ne l'eusse point aimée, elle n’eût eu pour moi qu’une rigueur nécessaire, je l'aurais39 peut-être haïe au lieu de l'aimer et quoique j'eusse eu l'avantage de ne vous avoir jamais offensé actuellement, le plaisir de m'immoler à vous par amour et le bonheur de vous avoir aimé l'emportent dans mon cœur sur la peine de vous avoir déplu.
[3.] Ces alternatives de vie et de mort dans le commencement de ma vie étaient de fatals augures40 de ce qui me devait arriver un jour, tantôt mourante par le péché, tantôt vivante par la grâce. La mort et la vie faisaient un combat, la mort pensa vaincre et surmonter la vie, mais la vie demeura victorieuse. O s'il m'était permis d'avoir cette confiance, et que je puisse croire enfin que la vie sera pour toujours victorieuse de la mort ! Cela sera sans doute si vous vivez seul en moi, ô mon Dieu, qui me paraissez à présent être mon unique vie et mon seul amour. L’on trouva enfin un moment où la grâce du baptême me fut conférée, je cessai pour peu de temps d'être votre ennemie, ô mon Dieu, mais hélas ! que je perdis bientôt un si grand bien et que ma misérable raison, qui paraissait plus avancée qu'en bien d'autres, me fut funeste, puisqu'elle ne me servit que pour perdre plus tôt votre grâce !
[4.] Sitôt que je fus baptisée l'on examina la cause de ces pâmoisons continuelles, l’on vit que j'avais au bas du dos une apostume197 d'une grosseur prodigieuse, l’on m’y fit des incisions, et la plaie était si grande que le chirurgien y pouvait mettre la main toute entière. Un mal si surprenant dans un âge si tendre me devait ôter la vie; mais ô mon Dieu, comme vous vouliez faire de moi un sujet de vos plus grandes miséricordes, vous ne le permîtes pas. Cette apostume, qui rendait un pus si effroyable, était ce me semble la figure que vous deviez, ô mon amour, faire sortir au-dehors la corruption qui est en moi et en [6] exprimer toute la malignité. A peine cet étrange mal fut-il guéri, qu'il me vint, à ce qu'on m'a dit, la gangrène à une cuisse et ensuite à l'autre, ma vie n'était qu'un tissu de maux.
5. On me mit à deux ans et demi aux Ursulines198, où je restai quelque temps. On m'en retira ensuite ; ma mère, qui n'aimait pas beaucoup les filles, me négligea un peu et m'abandonna / si fort // au soin des femmes / qu’elle ne faisait pas attention que je restais souvent avec les valets, et comme il s’en trouve toujours de plus hardis les uns que les autres, ils me sortaient et se rendaient familiers avec moi [1.41] et m’apprenaient de mauvaises chansons. // Vous me protégiez41 cependant, ô mon Dieu, car il m'arrivait sans cesse des accidents où mon extrême vivacité me faisait tomber, qui n'avaient aucune suite. Je tombai même plusieurs fois par un soupirail dans une cave fort profonde remplie de bois. Il m'arriva encore un nombre d'accidents que je ne dis pas, afin de n'être pas trop longue.
6. Dans ce temps là Madame42 la duchesse de Montbazon199 vint aux Bénédictines. Comme elle avait bien de l'amitié pour mon père, elle lui demanda de me mettre dans cette maison lorsqu'elle y serait, parce que je la divertissais fort. J'étais toujours auprès d'elle, elle43 aimait beaucoup l'extérieur que Dieu m'avait donné ; j’avais alors quatre ans, j'étais44 continuellement malade, et très périlleusement. Je ne me souviens pas d'avoir rien fait dans cette maison de criminel, du moins de considérable45. Je n'y voyais que de bons exemples, et comme mon naturel était porté au bien, je le suivais lorsque je ne trouvais personne qui m'en détournât. J'aimais d'entendre parler de Dieu, d'être à l'église, et d'être habillée en religieuse.
Un jour que je m'étais imaginée que la frayeur que l'on me faisait de l'Enfer n'était que pour m'intimider, parce que j'étais fort éveillée et que j'avais de petites malices auxquelles on donnait le nom d'esprit, je vis46 la nuit en dormant une image de l'Enfer si affreuse que, quoique je fusse si enfant, je ne l'ai jamais oubliée. Il me paraissait comme un lieu d'une obscurité effroyable / [1.45] où il y avait de grands vaisseaux comme de cuivre qui servaient à tourmenter les damnés ; // ma place47 m'y fut montrée, ce qui me fit pleurer amèrement, et dire à Notre-Seigneur : « O mon Dieu ! Si vous vouliez bien me faire miséricorde et me donner quelques jours de vie, je ne vous offenserais plus ! » Vous me les accordâtes, ô mon Dieu, et vous me donnâtes même un courage pour vous servir qui surpassait mon âge. Je voulus aller à confesse sans en rien dire à personne, mais comme j'étais fort petite, la maîtresse des pensionnaires me portait à confesse et restait avec moi, l’on m'écoutait seulement, / et pour pénitence elle me donnait quelques dragées. // Elle48 fut étonnée d'entendre que je m'accusais d'abord d'avoir eu des pensées contre la foi, et le confesseur se prenant à rire me demanda ce que c'était. Je lui dis que j'avais douté jusqu'à présent de l'Enfer, que je m'étais imaginée que ma maîtresse ne m'en parlait que pour me rendre bonne, mais que je n'en doutais plus. Après ma confession, je me sentis une je ne sais quelle ferveur, et49 même une fois j'éprouvais en moi un désir d'endurer le martyre /1.48 comme les saints dont on me lisait la vie, je priai avec instance que l’on me fit endurer le martyre // .
Ces bonnes filles, pour se divertir et pour voir jusqu'où irait ma ferveur naissante, me dirent de m'y préparer. Je vous priais, ô mon Dieu, avec ardeur et suavité, et je [7] croyais que cette ardeur, autant nouvelle qu'elle m'était agréable, était une assurance de votre amour. Cela me donna de la hardiesse et me fit demander avec insistance qu'on m'accordât le martyre, parce que par là je vous irais voir, ô mon Dieu. Mais n'y avait-il point en cela quelque hypocrisie, et ne me persuadais-je peut-être point que l'on ne me ferait point mourir, et que j'aurais le mérite de la mort sans la souffrir? Il fallait bien qu'il y eût quelque chose de cette nature, car ces bonnes filles ne m'eurent pas plus tôt mise à genoux sur un drap étendu que, voyant derrière moi lever un grand coutelas qu'elles avaient pris à dessein d'éprouver jusqu'où irait mon ardeur, je m'écriai : « Il ne m'est pas permis de mourir sans la permission de mon père. » Elles dirent que donc je ne serais plus martyre, que je n'avais dit cela que pour m'en exempter, et il était vrai. Cependant je ne laissai pas de rester fort affligée, et l'on ne me pouvait consoler. Quelque chose me reprochait qu'il n'avait tenu qu'à moi d'aller au ciel, et que je ne l'avais pas voulu.
[7.] L’on m'aimait beaucoup dans cette maison, mais vous, ô mon Dieu, qui ne me vouliez pas un moment sans quelques croix proportionnées à mon âge, vous permettiez que sitôt que je sortais de maladie, de grandes filles qui étaient dans cette maison, surtout une, par jalousie, me fissent quantité de pièges200. Elles m'accusèrent une fois d'une faute notable que je n'avais point faite, l’on m'en châtia avec beaucoup de rigueur, cela me donna de l'aversion pour cette maison, d'où on me tira à cause de mes grandes et fréquentes maladies.
[8.] Sitôt que je fus retournée chez mon père, ma mère me laissa comme auparavant à la charge des domestiques, parce qu'il y avait une fille à qui elle se fiait. Je ne saurais ici m'empêcher de dire la faute que font les mères qui, sous prétexte de dévotion ou d'occupation, négligent de tenir leurs filles auprès d'elles, car il n'est pas croyable que ma mère, étant aussi vertueuse qu'elle l'était, m'eût ainsi laissée si elle y avait cru du mal. Je ne puis non plus m'empêcher de condamner ces préférences injustes que l'on fait d'un enfant à un autre qui opèrent la division et la perte des familles, au lieu que l'égalité unit les cœurs et entretient la charité.
[12.50] Ma mère faillit en ces deux points, car elle me laissait tout le jour éloignée d'elle avec des valets qui51 ne me pouvaient apprendre que du mal, et me le rendre familier ; car j'étais faite de manière que les bons exemples m'attiraient de telle sorte que quand je voyais faire le bien, je le faisais et ne songeais point du tout au mal, mais je ne voyais pas plutôt faire le mal que j'oubliais le bien. O Dieu, quel danger n'aurais-je pas couru alors, si mon enfance n'y avait été un obstacle, vous écartiez, ô mon Dieu, par une main invisible tous les écueils.
[13.] Comme ma mère ne témoignait avoir de l'amour que pour mon frère201, et qu'elle ne me donnait aucune marque de tendresse, je m'éloignais volontiers d'elle. Il est vrai que mon frère était plus aimable que moi, mais aussi l'extrême amour qu'elle avait pour lui lui fermait les yeux sur mes qualités extérieures pour ne lui laisser voir que mes défauts, qui n'auraient [8] été de nulle conséquence si l'on avait pris soin de moi. J'étais souvent malade, et toujours exposée à mille dangers, sans pourtant que pour lors je fis[se], ce me semble, d'autre mal que celui de dire bien des choses jolies, à ce que je croyais, pour divertir / les valets ; je crois qu’ils firent bien des péchés à mon occasion, car je ne savais pas discerner ce qu’ils faisaient. //
Comme52 ma liberté augmentait chaque jour, elle fut si loin qu'un jour je sortis de la maison et allai dans la rue avec d'autres enfants jouer à des jeux qui n'avaient rien de conforme à ma naissance202. Vous53, ô mon Dieu, qui veilliez continuellement sur un enfant qui vous oubliait incessamment, permîtes que mon père arrivât au logis, qui m'aperçut. Comme il m'aimait très tendrement, il en fut si fâché, que sans en rien dire à personne, il me mena54 de ce pas aux Ursulines.
[l.] J'avais alors près de sept ans. Il y avait là deux de mes sœurs religieuses, l'une qui était sa fille, et55 l'autre de ma mère: car mon père et ma mère avaient été mariés avant de s'épouser l'un l'autre203. Mon père me remit aux soins de sa fille, que je puis dire avoir été une personne des plus capables et des plus spirituelles de son temps, et des plus propres à former des jeunes filles. Ce fut pour moi, ô mon Dieu, un effet de votre providence et de votre amour, et le premier moyen de mon salut. Car comme elle m'aimait beaucoup, son affection lui fit découvrir en moi quantité de qualités que vous y aviez mises, ô mon Dieu, par votre seule bonté. Elle tâcha de les cultiver. Je crois que si j'avais toujours été56 en de si sages mains, j'aurais autant eu de vertus que j'ai contracté dans la suite de mauvaises habitudes. Cette bonne fille employait tout son temps à m'instruire dans la piété et dans les sciences conformes à ma portée. Elle avait des talents naturels qui avaient été fort cultivés; de plus elle était / si habile qu’il n’y avait guère de prédicateurs qui composât mieux des sermons qu’elle et qui eût plus de facilité pour les débiter. Elle savait fort bien le latin204, avait bien du talent pour écrire en prose et en vers et par dessus tout cela // fille57 de grande oraison ; elle58 se privait de toute satisfaction pour être avec moi et m'entretenir, et son amour pour moi était tel qu'il lui faisait trouver, à ce qu'elle me disait, plus de plaisir auprès de moi que partout ailleurs. Si je lui faisais quelque répartie agréable, plus de hasard que d'esprit, elle se croyait trop bien payée de toutes ses peines, sa foi était des plus grandes et des plus pures, enfin elle59 m'instruisit si bien, que peu de temps après il n'y avait guère de choses que j’ignorasse de celles qui me convenaient, et il y avait même quantité de personnes âgées de condition qui n'auraient pu répondre aux choses à quoi je60 répondais.
[2.61] Comme mon père m'envoyait quérir souvent pour me voir, il arriva que la Reine d'Angleterre205 se trouva au logis lorsque j'y étais. J'avais alors près de huit ans. Mon père dit au confesseur de la Reine que s'il voulait avoir quelque plaisir, il fallait qu'il s'entretînt avec moi et qu'il me fit des questions. Il m'en fit et j’y répondis si à propos62, qu'il me porta à la Reine, et lui dit : « Il faut que Votre Majesté prenne le divertissement de cette enfant. » Elle le fit et elle parut63 si contente de mes réponses vives et de mes manières, qu'elle me demanda à mon père avec instance, l'assurant qu'elle prendrait un soin particulier de moi, me destinant à être fille d'honneur de Madame [qui était sa fille]206. Mon64 père résista jusqu'à la fâcher. O mon Dieu, c'était vous qui permîtes la résistance de mon père, et qui détournâtes par là le coup dont dépendait peut-être mon salut65207. Car étant aussi faible que je l'étais, qu'aurais-je fait à66 la Cour que de m'y perdre?
[3.] L’on me remit aux Ursulines où67 ma sœur continua sa charité en mon endroit. Mais / le Diable jaloux de ma perte se servit des autres pensionnaires pour me faire pécher, // comme ma sœur n'était68 pas maîtresse des pensionnaires et qu'il me fallait aller quelquefois avec elles, je contractai de mauvaises habitudes. Je devins menteuse, /1.67 et immodeste, nous nous cachions dans la journée, ô mon Dieu, pour vous offenser, et la liberté que j’avais alors me servait à vous déplaire. Je devins // colère et indévote. Je passais69 les jours sans penser à vous, ô mon Dieu, qui veilliez continuellement sur moi, comme ce que je dirai dans la suite le fera connaître. Je ne demeurais pas longtemps dans ce mauvais état, car les soins de ma sœur me ramenaient. J'aimais70 beaucoup entendre parler de vous, ô mon Dieu, et je ne m'en lassais jamais. Je ne m'ennuyais point à l'église, et j'aimais à vous prier et j'avais de la tendresse pour les pauvres. J'avais naturellement beaucoup d'oppositions pour les personnes dont la doctrine était suspecte, ayant sucé avec le lait la pureté de la foi, et vous m'avez toujours conservé cette grâce, [9] ô mon Dieu, même au71 milieu des plus grandes infidélités.
[4.] Il72 y avait au bout du jardin une chapelle dédiée à l'Enfant Jésus. J'y pris dévotion ; et pendant quelque temps j'y portai tous les matins mon déjeuner, car73 j'étais si enfant, que je croyais beaucoup lui donner et faire74 un sacrifice considérable de m'en priver, je cachais tout cela derrière son image. Un75 jour que l'on fut nettoyer la chapelle d'une manière plus particulière, l’on trouva derrière le tableau ce que j'y avais porté, l’on connut que c'était moi, parce qu'on m'y voyait aller tous les jours. J'étais cependant friande208 : je voulais bien me mortifier moi-même, mais je ne voulais pas être mortifiée, ce qui marque combien j'avais déjà d'amour-propre. L’on m’aimait beaucoup dans cette maison, et vous76, ô mon Dieu, qui ne laissez rien sans récompense, vous me payâtes bientôt avec usure cette petite dévotion enfantine. Un jour que mes compagnes, qui étaient grandes filles, se divertissaient, elles allèrent danser sur un puits dont l'eau ne s'étant pas trouvée bonne, l'on en avait fait l'égoût de la cuisine. Ce cloaque était profond et on l'avait couvert d'ais209, crainte d'accident. Lorsqu'elles se furent retirées, je voulus faire comme elles, mais les ais rompirent sous moi. Je me trouvai dans ce cloaque effroyable suspendue par un petit morceau de bois, en sorte que je fus seulement salie et non pas étouffée. O mon Amour, n'était-ce pas là une figure de l'état que je devais porter dans la suite ? Combien de temps m'avez vous laissée, avec votre prophète, dans un profond abîme de boue210 d'où je ne pouvais plus sortir ? N'ai-je pas été salie dans cet abîme où j'étais toute couverte de boue ? Mais vous m'y avez conservée par votre seule bonté : j'ai été souillée, mais non pas étouffée : j'ai été jusqu'aux portes de la mort, mais la mort n'a eu aucun pouvoir sur moi. Je peux dire, ô mon Dieu, que c'était plutôt votre main tout adorable qui me soutenait dans ce lieu affreux, que ce bâton sur lequel j'étais arrêtée, car il était fort petit et le long temps que je fus en l'air, et la pesanteur de mon corps, devaient211 sans doute l'avoir rompu. Les77 pensionnaires qui me virent tomber, au lieu de me retirer, allèrent chercher des sœurs domestiques. Je criais de toutes mes forces. Ces78 sœurs, au lieu de venir à moi, ne doutant point que je ne fusse morte, allèrent à l'église avertir ma sœur qui y était en oraison. Elle pria d'abord pour moi, et après avoir invoqué la Sainte Vierge elle vint à moi à moitié morte : elle ne fut pas peu étonnée lorsqu'elle me vit dans le milieu de ce cloaque assise dans la boue comme sur un fauteuil. Elle admira votre bonté, ô mon Dieu, qui m'avez soutenue d'une manière miraculeuse. Mais hélas ! que j'aurais été heureuse si ce bourbier eût été le seul où j'eusse dû tomber ! je ne sortis de celui-là que pour entrer dans un autre mille fois plus dangereux. Je payais une protection si singulière de la plus noire ingratitude. O Amour, je n'ai jamais [10] lassé votre patience parce qu'elle était infinie. Je me suis plutôt lassée de vous déplaire que vous de me supporter.
[5.] Je restai encore quelque temps avec ma sœur, où je conservai l'amour et la crainte de Dieu. Ma vie était assez tranquille. Je m'élevais doucement auprès d'elle; je profitais même beaucoup dans le temps que j'avais de la santé, car j'étais continuellement malade de maux autant prompts qu'ils étaient extraordinaires. Le soir je me portais bien, et le matin on me retrouvait enflée et pleine de marques violettes; d'autres fois c'était la fièvre. A neuf ans il me prit un vomissement de sang si furieux que l'on croyait que j'allais mourir, et j'en restai très affaiblie.
[6.] Un peu avant ce temps, l'ennemi jaloux de mon bonheur fit qu'une autre soeur que j'avais dans cette maison eut jalousie, et voulut m'avoir à son tour. Quoiqu'elle fut bonne, elle n'avait pas de talent pour l'éducation des enfants. Je puis dire que ce fut là le terme du bonheur que je goûtais dans cette maison. Elle79 me caressa beaucoup d'abord, mais toutes ses caresses ne firent aucune impression sur mon coeur; mon autre soeur faisait plus d'un regard, qu'elle ni avec ses caresses ni avec ses menaces. Comme elle vit que je l'aimais moins que celle qui m'avait élevée212, elle changea ses caresses en mauvais traitements : elle ne voulut pas même que je parlasse à mon autre soeur ; et lorsqu'elle savait que je lui avais parlé, elle me faisait fouetter ou me frappait elle-même. Elle ne faisait cela que pour m’attacher à soi.
Il me fallut donc résoudre à ne plus voir ma chère soeur quoique je fusse dans une même maison avec elle, et payer ainsi ses bontés de la plus noire ingratitude, moi qui avait auparavant une telle frayeur de lui déplaire qu’il n’y avait point de châtiment que je n’eusse souffert plutôt que de la savoir fâchée contre moi. Je lui disais même quelquefois : « Faites-moi tout ce qu’il vous plaira mais ne soyez point fâchée contre moi. » C’est assez mon naturel que d’avoir plus de chagrin de la peine que je pouvais causer à une personne pour laquelle j’ai de l’affection que de celle qu’elle pouvait me causer elle-même. Vous savez, ô mon amour, que la crainte de vos châtiments n’a jamais fait beaucoup d’impression80 ni sur mon esprit ni sur mon coeur. Le déplaisir de vous avoir offensé faisait toute ma douleur et cela était tel qu’il me semblait que, quand il n’y aurait eu ni paradis ni enfer, j’aurais eu toujours la même crainte de vous déplaire ; vous savez même qu’après mes fautes vos caresses m’étaient mille fois plus insupportables que vos rigueurs et que j’aurais choisi mille fois l’enfer plutôt que de vous déplaire. Ce qui avait nourri mon amour et ma confiance envers ma soeur était qu’elle ne me traitait point en enfant, qu’elle me faisait part de ses secrets, même de ceux qui étaient de conséquence. Je n’en abusai jamais car, quoique je fusse si jeune, je ne disais jamais ce qu’elle m’avait confié. Il me [11] fallut malgré tout cela ne la plus voir. Je crois que ce fut pour elle un coup bien terrible et d’autant plus qu’elle voyait tous ses soins se perdre tant pour le spirituel que pour l’extérieur.
Lorsqu’elle me rencontrait et qu’elle voyait que je ne lui parlait pas, elle regardait cela comme l’effet d’un très mauvais coeur et81 elle avait raison de le penser de la sorte, mais lorsqu’elle sut le traitement que l’on me faisait elle vit bien que ce n’était plus ma faute, ce fut alorsque ce vomissement de sang dont j’ai parlé me prit. Ma soeur maternelle avec laquelle j’étais ne faisait que me blâmer, loin de me plaindre, Dieu le permettant de la sorte, car depuis ce temps son affection pour moi est allée au-delà même des bornes ordinaires. L’on fut avertir mon autre soeur de l’état où j’étais, elle oublia alors tous les outrages qu’on lui avait faits dans ma personne pour se souvenir de ce qu’elle m’était. Elle me rendit toutes les assistances que je pouvais attendre de son affection.
Sitôt que je fus guérie je repris mes premières manières, ce82 fut alorsque je commençai à savoir ce que c’était que croix. J’en eus de toutes manières : jusqu’alors je n’avais souffert que des maladies, mais il me fallut souffrir de mauvais traitements. Les coups que l’on me donnait aigrirent si fort mon humeur que l’on ne me reconnaissait plus. Le peu de raison que je remarquais dans les traitements que l’on me faisait, allumèrent en moi un certain feu de colère qui m’a bien coûté à éteindre dans la suite. Je devins menteuse et friande. Je83 vous oubliais, ô mon Dieu, je devins froide et languissante, je ne me souciais plus de vous prier. Enfin après avoir passé un an dans cette double langueur, mon père sut toutes ces choses et, après m’avoir fait la correction de mon ingratitude envers ma soeur qui était sa fille, il me retira. J’avais84213 alors près de dix ans.
[7.] Etant chez mon père je devins encore plus mauvaise. Mes85 anciennes habitudes se fortifiaient de jour en jour, et j'en contractais incessamment de nouvelles / et de plus criminelles, je devins si mauvaise que je disais des paroles indécentes en sorte que le confesseur de [1.89] mes compagnes leur défendit de me voir. // Vous86 me gardiez cependant, ô mon Dieu, dans toutes ces choses, et je ne peux considérer sans étonnement qu'avec la liberté que j'avais d'être tout le jour éloignée de ma mère / et de voir les compagnons de mon frère qui étaient déjà grands //, vous m'ayez préservée de telle sorte que je n'aie jamais rien fait d'indigne de votre protection, / qu’aucun n’attentât jamais à ma personne, ce qui aurait été très aisé, tant parce qu’ils [1.90] avaient la liberté de me voir que parce que j’avais entièrement perdu votre crainte, et c’est une grâce que vous m’avez faite jusqu’à mon mariage, mais hélas si je ne vous ai pas offensé en cette manière, en combien de sortes de péchés ne suis-je pas tombée peut-être plus énormes que ceux-là. //
Je87 ne fus que très peu de temps chez mon père, car une religieuse de l'ordre de saint Dominique, de très grande naissance et des amies intimes de mon père, le pria instamment de me mettre [12] dans son couvent dont elle était supérieure ; qu'elle aurait elle-même soin de moi ; qu'elle me ferait coucher dans sa chambre, car cette dame conçut beaucoup d'amitié pour moi. Comme l'on ne voyait que mon extérieur, et que l'on ne savait pas combien j'étais méchante, je88 plaisais à ceux qui me voyaient. Sitôt que je fus hors de l'occasion, j'oubliai le mal, que je ne commettais pas tant par inclination que parce je me laissais entraîner. Je ne parus point mauvaise à cette dame, parce que j'aimais l'église et que j'y restais longtemps; / mais hélas je ne demeurai guère dans cette maison sans rentrer dans mon premier désordre, j’y fis même des péchés que [1.93] je n’aurais jamais fait jusqu’alors et que j’aurais même ignorés, car devant ce temps mes péchés n’avaient consisté que dans de mauvaises paroles dont je ne comprenais pas la conséquence et en quelques regards qui furent rares, mais alors je fis réellement une immodestie. Il y avait une fille dans le monastère que l’on avait prise par charité, elle avait de l’esprit et deux fois mon âge, j’étais presque toujours avec elle, car j’étais [1.94] sans conduite et sans occupation, et ce fut mon malheur. // Cette dame était si occupée89 à la communauté, où il y avait alors bien des brouilleries, qu'elle ne pouvait s'appliquer à moi. / Cette fille donc me fit faire un péché. Il est vrai que je ne savais ce que je faisais ni pourquoi je le faisais, étant si jeune. Je crois que l’autre le savait bien. Vous ne voulûtes pas me perdre tout à fait, ô mon Dieu ! [1.95] et afin de m’arrêter tout court et m’empêcher de continuer un mal que je ne faisais alorsque parce que l’on me le disait, et que j’étais vraiment inclinée au mal sans y trouver de satisfaction, //
[8.] vous m'envoyâtes, ô mon Dieu, une espèce de petite vérole volante qui me fit garder le lit trois semaines. Je ne pensai plus du tout à vous offenser, / car lorsque je n’en avais point l’occasion, il ne me venait jamais d’envie de le faire. //
Je90 restai fort abandonnée et sans secours, quoique mon père et ma mère crussent qu'on me soignait parfaitement bien. Ces bonnes dames craignaient si fort la petite vérole qu'elles n'osèrent approcher de moi. Je passai presque tout ce temps sans voir personne qu'aux heures qu'il fallait prendre de la nourriture, qu'une sœur laie m'apportait, et se retirait aussitôt. Je trouvai par providence une Bible dans la chambre où je couchais. Comme j'aimais beaucoup la lecture, je m'y attachai. Je lisais depuis le matin jusqu'au soir. J'avais la mémoire fort heureuse, en sorte que j'appris tout ce qui était de l'histoire. Après91 que je fus guérie, une autre dame, me voyant abandonnée de la sorte à cause des grandes occupations de la prieure, me prit en sa chambre. Comme sitôt que j'avais une personne raisonnable avec qui je pouvais m'entretenir et que j'étais occupée je ne pensais point au mal, je92 ne songeais plus à mes anciennes habitudes auxquelles je n'avais point d'autre penchant que celui que l'on m'y donnait, je redevins plus dévote. J'étais fort affectionnée à prier la Sainte Vierge. Je ne comprends pas comme j'étais faite : dans mes plus grandes infidélités, je priais, et j'avais soin de me confesser souvent. // Je ne retombais plus dans mes immodesties, mais j’étais menteuse, j’inventais des histoires tout entières, je prenais des confitures lorsque j’en pouvais attraper et je dérobais celles que je trouvais à ma portée214. // D'un93 autre côté j'étais fort malheureuse dans cette maison comme94 il n'y avait que moi de mon âge et que les autres pensionnaires étaient fort grandes, elles me faisaient de très fortes persécutions. J'étais si négligée pour le manger95, que je maigris beaucoup. J'y eus encore d'autres96 petites croix selon ma portée.
[l.] Après avoir été environ huit mois dans cette maison, mon père m'en retira. Ma97 mère me prit auprès d'elle. Elle fut quelque temps très contente de moi, elle98 m'aimait un peu plus parce qu'elle me trouvait à son gré. Elle ne laissait pas de préférer toujours mon frère à moi, ce qui était si visible que chacun le trouvait mauvais, car lorsque j'étais malade et que je trouvais quelque chose à mon goût, mon frère le demandait quoiqu'il se portât bien, l’on99 me l'ôtait pour le lui donner. Un jour il fit rougir son épée dans le feu puis m’en brûla le bras en présence de ma mère sans qu’elle lui en dît rien, une autre fois il100 me fit monter sur l'impériale du carrosse puis me jeta à terre [13] : il me pensa tuer. Je n'eus pourtant que des contusions, sans ouverture, car quelque chute que j'aie faite, je ne me suis jamais fait de blessure notable. C'était votre main secourable, ô mon Dieu, qui me soutenait. Il semblait que vous exécutiez en moi ce que vous dites par votre prophète royal, que vous mettez la main sous le juste afin qu'en tombant il ne se blesse point215. D'autres fois il me battait, ma mère ne lui en disait jamais rien. Cette conduite aigrissant mon naturel, qui aurait été doux sans cela : je négligeai de bien faire, disant que je n'en étais pas mieux. O Dieu, ce n'était donc pas pour vous seul que je faisais le bien, puisque je cessais de le faire parce qu'on n'en avait pas plus de considération pour moi. Si j'avais su faire usage de la conduite crucifiante que vous teniez de moi101, j'aurais bien fait du chemin, et bien loin de m'égarer, cela m'aurait servi à me faire retourner à vous. J'étais jalouse contre mon frère, car il n'y avait point d'occasion que je102 ne remarquasse la différence que ma mère faisait de lui à moi. De quelque manière qu'il en usât, il faisait toujours bien et moi toujours mal. Les filles de ma mère faisaient leur cour en caressant mon frère et en me maltraitant. Il est vrai que j'étais mauvaise car j'étais retombée dans mes premiers défauts, de mentir et de me mettre en colère. Avec tous ces défauts je ne laissais pas de faire volontiers103 l'aumône et j'aimais beaucoup les pauvres. Je vous priais, mon Dieu, avec assiduité, et je me plaisais à entendre parler de vous et à faire104 de bonnes lectures.
[2.] Je ne doute point qu'une conduite si opposée, une si longue suite d'inconstances, tant de grâce et tant d'ingratitude, ne vous étonnent, Monsieur, mais vous le serez bien davantage dans la suite lorsque105 vous verrez ces manières d'agir se fortifier avec mon âge, et que la raison, loin de corriger un procédé si déraisonnable, n'ait servi qu'à donner plus de force et d'étendue106 à mes péchés. Il semblait107, ô mon Dieu, que vous redoubliez vos grâces à mesure que mes ingratitudes augmentaient. Il se passait en moi ce qui se passe dans le siège des villes : vous assiégiez mon coeur, et je ne songeais qu'à le défendre contre vos attaques ; je mettais des fortifications à cette misérable place redoublant chaque jour mes iniquités pour vous empêcher de la prendre ; lorsqu'il semblait que vous alliez être victorieux de ce coeur ingrat, je faisais une contrebatterie ; je mettais des digues pour arrêter vos bontés et empêcher le cours de vos grâces. Il ne fallait pas moins que vous pour les rompre, ô mon divin Amour, qui par votre feu sacré étiez plus fort que la mort même, où le péché m'a réduite tant et tant de fois.
Je ne peux souffrir108 que l'on dise que nous ne soyons pas libres de résister à la grâce. Je n'ai fait qu'une trop longue et funeste expérience de ma liberté. Il est vrai qu'il y a des grâces gratuites et gratifiantes qui n'ont pas besoin de la liberté de l'homme, puisqu'elles se reçoivent même à l'insu de l'homme qui ne les connaît point avant que de les recevoir. Je voulais le bien si faiblement que la moindre attaque me renversait. Lorsque je n'étais plus dans l'occasion je ne pensais plus au mal et j'ouvrais mes oreilles à la grâce, mais [14] dans la moindre occasion je me laissais aller, et je fermais toutes les avenues de mon coeur pour n'entendre point votre voix secrète qui m'appelait, ô mon Dieu, et loin de fuir l'occasion, je la cherchais et m'y laissais aller.
[3.] Il est vrai que notre liberté nous est bien funeste. [1.2.9] Que109 ne puis-je faire entendre aux110 pères et aux mères, et à toutes les personnes qui veulent conduire la jeunesse, le mal qu'elles font quand elles négligent la conduite des enfants216, qu'elles les perdent longtemps de vue, et qu'elles ne les occupent pas? Cette négligence est la perte de presque toutes les jeunes filles. Combien y en a-t-il qui seraient des anges, et que la liberté et l'oisiveté font devenir démons ! Ce qui est de plus déplorable est que des mères, d'ailleurs dévotes, se perdent par ce qui les devrait sauver, elles font leur désordre de ce qui devrait faire leur bonne conduite ; et parce qu'elles ont quelque goût à la prière, surtout dans le commencement, elles tombent dans deux extrémités. L'une, de vouloir tenir de jeunes enfants à l'église aussi longtemps qu'elles, ce qui les rebute fort de la dévotion, ainsi que je l'ai vu dans plusieurs personnes qui, lorsqu'elles sont libres, fuient l'église et la piété comme l'enfer. Cela vient de ce qu'on les a rassasiées d'une viande217 qu'elles ne pouvaient encore goûter, parce que leur estomac n'était pas fait à cette nourriture et que faute de la pouvoir digérer, elles en ont conçu une telle aversion, que lors qu'elle leur serait propre, elles ne veulent plus en faire l'essai. Ce qui contribue encore à cela est que ces mères dévotes les tiennent si resserrées111, qu'elles ne leur donnent aucune liberté. Semblables112 à ces oiseaux que l'on tient en cage sitôt qu'ils trouvent quelque ouverture, ils s'envolent113 et ne reviennent plus, au lieu que pour les apprivoiser lorsqu'ils sont jeunes, on doit leur donner de114 temps en temps l'essor, et comme leurs ailes sont faibles et qu'on les regarde voler, il est aisé de les reprendre lorsqu'ils s'échappent ; ce115 petit essor les accoutume à revenir d'eux-mêmes dans leur cage qui leur est devenue une agréable prison. Je crois qu'il en faudrait faire autant envers les jeunes filles; que les mères ne les quittassent jamais de vue, et qu'elles leur donnassent une honnête liberté; qu'elles les tinssent propres, sans affectation, elles verraient bientôt le fruit de cette conduite.
L'autre extrémité encore plus dangereuse est116 que ces mères dévotes, car je ne parle pas de celles qui sont adonnées à leurs plaisirs, au luxe et aux vains amusements du siècle, dont la présence est plus nuisible pour leurs filles que leur absence, je parle de ces dévotes qui veulent servir Dieu à leur mode, et non à la sienne ; et qui pour suivre une dévotion à leur mode, quittent la volonté de Dieu, elles seront117 toute la journée à l'église durant que leurs filles ne pensent qu'à offenser Dieu. La plus grande gloire qu'elles pourraient rendre à Dieu, serait d'empêcher qu'il ne fut offensé. De quelle nature est ce sacrifice, qui est occasion d'iniquité ? Que si elles n’ont point de grands enfants ni de petites filles, qu’elles se tiennent à l’Église, à la bonne heure; encore feraient-elles mieux, ce me semble, si elles sont mariées de prier dans quelque coin de la maison, cela serait même très utile aux domestiques qui ne se licencient pas si facilement lorsqu’ils savent que leur maîtresse est au logis, le mari la trouve lorsqu’il a besoin d’elle, au lieu que s’il la sait à l’église, [15] il s’emporte et se fâche, et l’on donne lieu de blâmer la dévotion ; lorsqu’elle est bien réglée, elle n’incommode jamais personne que si elle a des filles qu’elle fasse la dévotion de ne les écarter jamais d’elle, qu'elle les traite en soeurs et non pas en esclaves, qu'elle leur fasse paraître qu'elle se divertit de leurs divertissements. Cette conduite leur fera aimer sa présence, loin de l'éviter ; et, trouvant beaucoup de douceur auprès de leurs mères, elles118 ne songeront pas à en chercher ailleurs. Il faut avoir soin d'occuper leur esprit de choses utiles et agréables, cela les empêche de se remplir de choses mauvaises. Il faut leur faire faire chaque jour un peu de bonne lecture, et quelque quart d'heure119 d’oraison plus affective que méditative. O que si l'on en usait de la sorte, on romprait bientôt le cours aux désordres ! Il n'y aurait plus ni de méchantes filles ni de mauvaises mères, car ces filles devenant mères, elles élèveraient leurs enfants comme elles auraient été élevées elles-mêmes.
[1.2.10] Il n'y aurait plus120 de division, plus de scandale dans les familles en tenant sur chacune une121 conduite uniforme. Cela entretiendrait l'union, au lieu que les injustes préférences que l'on fait des enfants, font naître une jalousie et une haine secrète qui augmente avec le temps, et se conserve jusqu'à la mort. Combien voit-on d'enfants, l’idole des122 maisons, qui sont les souverains, et traitent leurs frères en esclaves à l'exemple des pères et des mères ! Vous diriez que les uns soient les valets des autres. Il arrive d'ordinaire que cet enfant idolâtré devient le fléau du père et de la mère, et que ce pauvre abandonné en devient ensuite toute la consolation.
[1.2.11] Si l'on vivait comme j'ai dit, on ne songerait plus à mettre des enfants123 en religion par force, et à sacrifier les uns pour élever les autres218. On ôterait par là le désordre des cloîtres, parce qu'il n'y aurait que124 des personnes appelées de Dieu, et dont la vocation serait soutenue de lui, au lieu que ces personnes qui font la vocation de leurs enfants sont cause de leur désespoir et de leur damnation par la haine irréconciliable qu'elles conservent contre leurs frères et leurs soeurs qui sont les causes innocentes de leur malheur temporel et éternel. O pères et mères, quelle raison avez-vous d'en user ainsi ? Cet enfant, dites-vous, est disgracié de la nature ; c'est à cause de cela que vous devez l'aimer davantage et le plaindre. C'est peut-être vous qui êtes cause de sa disgrâce, augmentez donc votre charité envers lui. Ou bien c'est Dieu qui vous le donne pour être l’objet de votre compassion, et non de votre haine. N'est-il pas assez affligé de se voir privé des avantages naturels que possèdent les autres, sans que vous augmentiez sa douleur par votre procédé injuste et cruel. Cet enfant que vous méprisez sera un jour un saint, et cet autre peut-être un démon125.
Pour revenir à ce qui me regarde je dirai que [4.3 suite] vous126 teniez sur moi, ô mon Dieu, une conduite crucifiante pour me faire retourner à vous, dont je ne savais pas faire usage, car j'ai été dans les travaux219 dès ma tendre127 jeunesse, ou par les maladies, ou par les persécutions. La fille qui avait soin de moi me frappait en me coiffant et ne me faisait tourner qu'avec des soufflets, tout était de concert pour me faire souffrir, mais au lieu de me tourner vers vous, ô mon Dieu, je m'affligeais [16] et mon esprit s’aigrissait. Mon128 père ne savait rien de tout cela, car son amour pour moi était si grand qu'il ne l'aurait pas souffert. Je l'aimais beaucoup, mais en même temps je le craignais si fort que je ne lui parlais de rien. Ma mère lui faisait souvent des plaintes de moi, mais il n'avait point d'autres réponses à lui faire sinon : ‘Il y a douze heures au jour, elle se convertira.’ Ce procédé de rigueur n'était pas le plus fâcheux pour mon âme, quoiqu'il aigrît beaucoup mon humeur, qui était très douce : mais ce qui causait ma perte était que, ne pouvant durer avec les gens qui me maltraitaient, je me réfugiais auprès de ceux qui me caressaient pour me perdre.
[4.] Mon père voyant que je devenais grande, me mit le Carême aux Ursulines pour faire ma première communion à Pâques où je devais avoir onze ans accomplis. Il me mit entre les mains de sa fille, ma très chère soeur, qui redoubla ses soins pour me faire faire cette action avec toute la préparation possible. Je ne songeais plus, ô mon Dieu, qu'à me donner à vous tout de bon, je sentais souvent le combat de mes bonnes inclinations contre mes mauvaises habitudes, je129 faisais même quelques pénitences. Comme je fus presque toujours avec ma soeur, et que les pensionnaires de la grande classe avec lesquelles j'étais, quoique je fusse bien éloignée de leur âge, étaient fort raisonnables, je devins très raisonnable avec elles. C'était assurément un meurtre que de m'élever mal, car j'avais le naturel fort porté au bien, et j'aimais les bonnes choses. Une conduite raisonnable m'accommodait, je me laissais facilement gagner par la douceur, et ma soeur sans user de rigueur me faisait faire sans résistance toutes ses volontés. Le mauvais exemple m’était si nuisible que lorsque j’étais à l’église avec mes compagnes et auprès d’elles, je ne pouvais prier ; ma soeur s’apercevant de cela me mettait dans un lieu écarté et alors je priais avec beaucoup de dévotion. Enfin130 le jour de Pâques220 je fis ma première communion, qui fut précédée par une confession générale. La confiance que j’avais en ma soeur était si grande que je la lui fis écrire, / 1.130] et comme il y avait un péché que je lui voulais cacher à cause de la honte qu’il me faisait, je ne pus jamais ; ce défaut de simplicité me fit tant de peine que je fus contrainte de le lui dire. //
Je communiai avec131 bien de la joie et de la dévotion. L’on132 me laissa jusqu'à la Pentecôte dans cette maison; mais comme mon autre soeur était maîtresse de la seconde classe, elle demanda que dans la semaine je fusse à sa classe. / Cette demande paraissait d’autant plus juste que la semaine qu’elle était en exercice à sa classe, ma soeur paternelle ne l’était point mais cependant // ces deux manières133 si opposées me134 relâchèrent de ma première ferveur. Je ne sentis plus cette ardeur nouvelle, ô mon Dieu, que vous m'aviez fait goûter dans la première communion. Hélas ! elle135 ne dura guère car je tombai plus rudement, du moins mes136 maux furent plus réitérés. L’on137 me retira de religion.
[5.] Ma mère me voyant fort grande pour mon âge, et plus à son gré qu'à l'ordinaire, ne songeait plus qu'à me produire, qu'à me faire voir les compagnies et à me bien parer. Elle avait des complaisances fâcheuses en cette beauté que vous n'aviez mise en moi, ô mon Dieu, que pour vous en louer et bénir, et qui a été cependant pour moi [17] une source d'orgueil et de vanité. Il138 se présenta quantité de partis, mais comme je n'avais pas douze ans, mon père ne voulut pas les écouter. J'aimais fort la lecture, et je m'enfermais seule presque tous les jours afin de lire en repos. J’aurais été fort contente sans la jalousie que j’avais de mon frère, lequel cependant me trouvait à son gré et m’aimait quelquefois avec excès, d’autres fois il avait peine à me souffrir. / Il m’arriva alors de faire un péché, je crois que c’était ou un regard ou une petite liberté avec une personne qui m’était très proche. J’allai à confesse et comme la honte commençait à me venir et que le confesseur qui n’était pas dans un confessionnal, mais [1.135] sur un siège, me regardait fixement et qu’il me prit même avec hardiesse le menton pour me mieux regarder, j’eus tant de confusion que je n’osai jamais lui déclarer mon péché, je ne laissai pas d’aller communier de cette sorte ; je fis peut-être un sacrilège, car quoique ce ne fut qu’une légère immodestie, la croyance que j’avais que c’était un péché énorme, peut être suffisant pour avoir rendu ma communion [1.136] sacrilège ; il me semble pourtant que j’étais alors si troublée de confusion qu’il y eut plus d’étourdissement que de malice ; je me reconfessai aussitôt après de ce péché, et j’eus beaucoup de douleur du sacrilège que je croyais avoir fait. Comme je conçus que c’était ce confesseur qui en était la cause, je le quittai, j’eus même une certaine horreur de lui, j’en pris un qui me servit beaucoup, car je le craignais, cela [1.137] me rendit plus sage, mais //
[6.] ce139 qui acheva de me gagner tout à fait à Dieu, du140 moins pour un temps, fut qu'un neveu de mon père dont la vie est écrite dans la Relation des Missions étrangères, sous le nom de M. de Chamesson, quoique son nom fut de Foissi, passa141 par chez nous en s'en allant avec Mgr. l'évêque d'Héliopolis à la Cochinchine221. Je n'étais point au logis, et contre mon ordinaire j'étais allée me promener avec mes compagnes. Lorsque je fus de retour au logis, il était déjà parti, n’ayant que deux heures à donner à mon père. L’on142 me fit le récit de sa sainteté et des choses qu'il avait dites. J'en fus si touchée que je pensai en mourir de douleur. Je pleurai tout le reste du jour et de la143 nuit. Je me levai de grand matin et m'en allai trouver mon confesseur fort désolée. Je lui dis : « Quoi, mon père, sera-t-il dit qu'il n'y a que moi qui me damne dans ma famille ? Hélas ! aidez-moi à me sauver. » Il fut fort étonné de me voir si affligée et me consola de son mieux car il ne me croyait pas aussi mauvaise que j'étais, parce que dans mes plus grands maux j'avais de la144 docilité, j'obéissais fort exactement, j'avais soin de me confesser souvent et depuis que j'allais à lui ma vie était plus réglée. O amour Dieu, combien de fois aviez-vous frappé à la porte de mon coeur , qui ne vous ouvrait point, combien de fois l'aviez-vous effrayé par des morts subites? mais cela ne faisait qu'une impression passagère, je retournais d'abord222 à mes maux. Vous145 me prîtes cette fois, et je peux dire146 que vous enlevâtes mon coeur. Hélas, quelle douleur ne sentis-je pas de vous avoir déplu ! Quels regrets! quels sanglots! Qui n'aurait pas cru à me voir que ma conversion eût dû durer autant que ma vie! Que ne prîtes-vous ce coeur, ô mon Dieu, je vous le donnai si bien; ou si vous le prîtes alors, pourquoi le laissâtes-vous encore échapper dans la suite, n'étiez-vous pas assez fort pour le retenir? Mais vous vouliez peut-être, en me laissant à moi-même, faire éclater votre miséricorde, et que la profondeur de mon iniquité servît de trophée à votre bonté.
[7.] Je fis une confession générale avec un grand sentiment de douleur : je dis, ce me semble, tout ce que je connaissais avec des torrents de larmes. Je devins si changée que je n'étais pas reconnaissable, je n'aurais pas fait la moindre faute volontaire et l'on ne trouvait pas matière d'absolution lorsque147 je me confessais. Je découvrais jusqu'aux moindres défauts, et vous me faisiez la grâce, ô mon Dieu, de148 me surmonter en beaucoup de choses, il n'y avait qu'un reste de promptitude que j'avais peine à vaincre. Sitôt que par cette même promptitude j'avais fait quelque peine à quelqu'un des domestiques, je lui en demandais pardon pour vaincre en même temps et ma colère et mon orgueil, car la colère est fille [18] de l'orgueil. Une personne bien humble ne se met point en colère parce que rien ne l'offense, comme c'est l'orgueil qui meurt le dernier dans notre âme, la promptitude est aussi à l'extérieur ce qui se perd le dernier, mais une âme bien anéantie ne peut plus trouver chez elle de colère; il faudrait qu'elle se fit effort pour se fâcher ; et quand elle le voudrait, elle sentirait fort bien que cette colère serait un corps sans âme, et qu'elle n'aurait nulle correspondance avec le fond, ni même aucune émotion dans la partie inférieure.
Il y a des personnes qui, pour être fort remplies de l'onction de la grâce, et d'une paix très savoureuse dès le commencement de la voie passive de lumière et d'amour, croient en149 être ici, mais elles se trompent beaucoup. Ce qu'elles découvriront facilement si elles veulent bien examiner deux choses, la première que si leur naturel est fort vif et violent, car je ne parle pas des tempéraments apathiques, si, dis-je, leur naturel est violent, elles150 remarqueront qu'elles feront de temps en temps des échappées où le trouble et l'agitation ont quelque151 part, et qui lors sont152 même utiles pour les humilier et anéantir, mais lorsque l'anéantissement est opéré, tout cela se perd, et est rendu comme impossible. De plus, elles éprouveront qu'il s'élève souvent en elles certains mouvements de colère, mais la suavité de la grâce les retient et arrête par une secrète violence, et ils s'échapperaient223 aisément si elles y donnaient quelque cours. Il y a des personnes qui se croient bien douces parce que rien ne les contrarie : ce n'est pas de celles-là dont je parle, car la douceur qui n'a jamais été exercée est souvent un153 masque de douceur. Aussi ces personnes qui toutes seules paraissent des saintes ne sont pas plus tôt exercées par la contrariété que l'on voit en elles un nombre étrange de défauts qu'elles croyaient morts, et qui n'étaient qu'assoupis parce que rien ne les réveillait.
[8.] Je m'enfermais tout le jour pour lire et faire oraison ; je donnais tout ce que j'avais aux pauvres, prenant même du linge au logis pour leur en faire, je leur enseignais le catéchisme, et lorsque mon père et ma mère étaient absents, je les faisais manger avec moi et les servais avec grand respect. Je lus en ce temps les Oeuvres de saint François de Sales224 et la Vie de Madame de Chantal225. Ce fut là que je connus qu'on faisait oraison. Je priais mon confesseur de m'apprendre à la faire, et comme il ne la faisait pas, je tâchais à la faire seule le mieux qu'il me fut possible. Je ne pouvais y réussir, à ce qu'il me paraissait alors, parce que je ne pouvais me rien imaginer, et que je me persuadais qu'on ne pouvait faire oraison sans se former des espèces226 et sans beaucoup raisonner227. Cette difficulté m'a fait longtemps bien de la peine. J'y étais cependant fort assidue et je priais Dieu avec instance de me donner le don d’oraison. Tout ce que je voyais écrit dans la154 vie de Madame de Chantal me charmait, et j'étais si enfant que je croyais devoir faire tout ce que j'y voyais. Tous les vœux qu'elle avait faits228, je les faisais aussi, comme celui de tendre toujours au plus parfait et de faire la volonté de Dieu en toutes choses. Je n'avais pas encore douze ans, je prenais néanmoins la discipline selon ma force229. Un jour que je lus qu'elle avait mis le nom de Jésus sur son cœur pour suivre le conseil de l'Époux : Mets-moi comme un cachet sur ton cœur230, et155 qu'elle avait pris un fer rouge où était gravé ce saint Nom156, je restai fort affligée de ne pouvoir faire de même. Je m'avisai d'écrire ce nom sacré et adorable157 en gros caractères sur un morceau de papier et avec158 des rubans et une grosse aiguille je l'attachai à ma peau en quatre endroits, il159 resta longtemps attaché en cette manière.
[9.] Je ne pensais plus qu'à me faire religieuse, et j'allais très souvent à la Visitation pour les prier de me vouloir bien recevoir, car l'amour que j'avais [19] pour saint François de Sales ne me permettait pas de penser à d'autres communautés quoique mon confesseur eût plus d’inclination pour les bénédictines dont je ne connaissais pas alors le mérite231. Je160 me dérobais donc de la maison pour aller161 à ce monastère, ce qui m’était aisé parce que je restais presque tout le jour enfermée dans un cabinet qui était à mon frère mais qu’il n’occupait plus parce qu’il était au collège, l’on me croyait donc dans ce cabinet lorsque j’étais au monastère ; / je crois bien que cette retraite si exacte accoutuma beaucoup ma mère à être sans moi, et fut cause d’une partie de mes maux dans la suite; je me dérobais, dis-je, pour aller à la Visitation où j’étais fort souvent // ; je162 leur faisais de très fortes instances pour me recevoir, mais quoiqu'elles désirassent extrêmement de m'avoir et qu'elles regardassent même cela comme un avantage temporel, elles n'osèrent jamais me donner l'entrée de leur maison, tant parce qu'elles craignaient beaucoup mon père, que l'on savait m'aimer uniquement, qu'à cause de mon extrême jeunesse, car à peine avais-je douze ans. Il y avait pour lors au logis une nièce de mon père232, à laquelle j'ai de fort grandes obligations. Elle était fort vertueuse, et la fortune, qui n'avait pas été favorable à son père, la mettait en état de dépendre en quelque façon du mien. Elle découvrit mon dessein et l'extrême désir que j'avais d'être religieuse233. Comme mon père était absent depuis quelque temps, que ma mère était malade et que j'étais sous sa conduite, elle appréhenda d'être accusée d'avoir donné lieu à cette pensée, ou du moins de l'avoir entretenue, car mon père l'appréhendait si fort que, quoiqu'il n'eût pas voulu pour rien au monde empêcher une véritable vocation, il ne pouvait entendre dire que je serais religieuse sans verser des larmes. Ma mère y aurait été plus indifférente. Ma cousine alla trouver mon confesseur pour lui dire de me défendre d'aller à la Visitation. Il n'osait tout à fait le faire de crainte de s'attirer cette communauté contre lui, car163 elles me croyaient déjà des leurs. Lorsque j'allai à confesse, il ne me voulut pas absoudre234 disant que j'allais à la Visitation seule et par des rues détournées. J'étais si innocente que je crus avoir fait un crime épouvantable, car on ne m'avait jamais refusé l'absolution. Je m'en retournai si affligée que ma cousine ne pouvait me remettre. Je ne cessai de pleurer jusqu'au lendemain, que je fus dès le matin trouver mon confesseur. Je lui dis que je ne pouvais plus vivre sans l'absolution, que je le priais de me l'accorder. Il n'y avait point164 de pénitence que je n'eusse faite pour l'obtenir. Il me la donna d'abord. Je voulais toujours cependant être religieuse et je faisais de grandes instances à ma mère afin165 qu'elle m'y menât, mais elle ne le voulut pas de peur de fâcher mon père, qui était absent, et elle remettait toujours à son retour. Comme je vis que je ne pouvais rien obtenir, je contrefis l'écriture de ma mère, et je supposai une lettre par laquelle elle suppliait ces dames de me recevoir, s'excusant sur sa maladie, si elle ne me menait point elle-même. Mais la supérieure, qui était parente de ma mère et qui connaissait bien son écriture, découvrit d'abord235 mon innocente tromperie.
[l.] Mon père ne fut pas plus tôt de retour, qu'il tomba grièvement malade. Je me rendis son infirmière. Il était dans un corps de logis séparé de celui de ma mère, qui ne venait que très peu le voir, tant parce qu'elle était encore faible166, que parce qu'elle craignait peut-être de retomber. J'eus167 tout le temps, étant seule avec lui, de lui rendre tous les services dont j'étais capable, et je lui donnais toutes168 les marques d'affection qu'il pouvait désirer de moi. Je ne doute point que mon assiduité ne lui fut très agréable, car, comme il m'aimait extrêmement, tout ce que je faisais lui plaisait beaucoup. Lorsqu’il me faisait lire auprès de lui, je lisais avec tant de dévotion qu’il en était surpris. Lorsqu'il169 ne s'en apercevait point, j'allais vider ses bassins prenant le temps qu'il n'y avait point de valets, tant pour me mortifier, que pour honorer ce que dit Jésus-Christ, qu'il était venu pour servir, et non pour être servi236. Je170 continuais toujours mon oraison et l’office de la Vierge, que je n'avais pas manqué de dire depuis ma première Communion. Je me souvenais des instructions que ma soeur m'avait données, et des oraisons jaculatoires237 qu'elle m'avait apprises. Elle m'avait enseigné à vous louer171, ô mon Dieu, dans tous vos ouvrages. Tout ce que je voyais m'instruisit à vous aimer. S'il pleuvait, je voulais que toutes les gouttes d'eau se changeassent en amour et en louanges. Mon coeur se nourrissait insensiblement de votre amour, et mon esprit s'occupait de votre souvenir. Je m'unissais à tout le bien qui se faisait au monde, et j'aurais voulu avoir le cœur de tous les hommes pour vous aimer. Cette habitude s'enracina si fort en moi que je la conservai même au milieu de mes plus grandes inconstances.
[2.] Ma172 cousine ne servait pas peu à me maintenir dans ces bons sentiments, car comme j'étais souvent avec elle, que je l'aimais, qu'elle avait grand soin de moi, et qu'elle me traitait avec beaucoup de douceur, mon esprit redevint doux et raisonnable. Je tombai peut-être dans une extrémité, je m'attachai si fort à elle, que je la suivais partout dans la maison où elle allait, car j'aimais beaucoup d'être traitée avec douceur et raison. Je croyais être dans un autre monde. Il est vrai qu'on ne devrait jamais mettre auprès [20] des enfants que des personnes raisonnables et qui ne fussent point passionnées. Cette attache me paraissait fort juste pour une personne que l'on m'avait donnée pour ma conduite car sa fortune n'étant pas égale ni à sa naissance ni à sa vertu, elle faisait avec charité et affection ce à quoi son état présent l'engageait. Je ne croyais pas excéder en cela, cependant ma mère crut qu'en aimant si fort ma cousine, je l'aimerais moins. Le démon fit si bien par ses artifices, que ma mère, qui me laissait si fort sur ma bonne foi auparavant et même depuis, que je passais les jours sans entrer dans sa chambre qu'aux heures du repas sans173 qu'elle s'informât où j'étais, se contentant que je fusse au logis, voulait que je restasse toujours auprès d'elle, et ne me laissait avec ma cousine qu'avec une extrême peine. Ma cousine tomba malade, et ma mère prit cette occasion pour la faire reconduire chez elle, ce qui fut pour moi un coup bien fâcheux et pour la grâce et pour la nature.
3. Quoique ma mère en usât de la sorte, elle ne laissait pas d'être fort vertueuse, mais Dieu permettait cela pour m'exercer, car ma mère était une des plus charitables femmes de son siècle. S'il y avait de l'excès à cette vertu, on pouvait dire que la sienne était excessive, elle donnait non seulement le superflu, mais même le nécessaire de la maison. Jamais pauvre ne s'est vu éconduit d'elle, jamais abandonné ne l'est venu trouver sans secours. Elle fournissait à de pauvres artisans de quoi soutenir leur travail et aux pauvres marchands de quoi entretenir leurs boutiques. Je crois que c'est d'elle que j'avais hérité la charité et l'amour des pauvres, car Dieu me fit la grâce de lui succéder dans ce saint exercice. Il n'y avait, dans la ville ni aux environs, personne qui ne se louât de sa charité : elle a donné quelquefois jusqu'à la dernière pistole qui fut dans la maison sans qu'un ménage aussi grand que le sien à entretenir lui fit perdre ni manquer de confiance. Sa foi était vive et elle avait une dévotion très grande à la Sainte174 Vierge, elle faisait la méditation tous les jours durant l'espace d'une messe, elle ne manquait jamais de dire l’office de la Vierge. Il ne lui manquait qu'un directeur qui la fît entrer dans l'intérieur, sans lequel toutes les vertus sont bien faibles175 et languissantes.
4. Ce qui faisait que j'avais tant de liberté, ainsi que je l'ai dit, c'est que ma mère se reposait trop de moi lorsque j'étais petite sur le soin des filles; que depuis que j'ai été grande, elle se fiait trop à ma propre conduite; et que ne sachant pas le mal que je faisais, et étant assurée d’ailleurs que176 j'aimais à être seule pour lire, elle se contentait de savoir que j'étais au logis, sans se mettre en peine d'autre chose ; car pour sortir, elle ne m'en donnait presque177 jamais la liberté, ce qui est un grand point pour une fille. L'habitude que j'avais prise de rester au logis me servit beaucoup après mon mariage, ainsi que je le dirai en son temps. Ma mère n'était donc pas si fautive de178 ce qu'elle me laissait à moi-même / ne me croyant pas si mauvaise //. La179 faute qu'elle faisait était de ne me pas tenir dans sa chambre avec une honnête liberté et de ne s'informer pas plus souvent de l'endroit de la maison où j'étais.
[5.] Après le départ de ma cousine je restai encore quelque temps dans les sentiments de piété dont j'ai parlé. Une grâce que Dieu me faisait, était une facilité si grande à pardonner les injures que mon confesseur en était surpris, car, sachant que l’on parlait180 de moi d'une manière désavantageuse, ce qui ne venait que d'envie, je disais du bien d'eux lorsque181 j'en avais l'occasion. Je tombai malade d'une fièvre double-tierce qui me dura quatre mois, où je souffris assez, tant par de grands vomissements que par d'autres accidents causés par la fièvre. J'eus assez de modération et de piété durant ce temps, souffrant avec beaucoup de patience. Je continuai cette manière de vie dont j'ai parlé plus haut, autant de temps que je continuai de faire oraison.
[6.] Environ un an ou onze mois après, nous allâmes passer quelques jours à la campagne. Mon père mena avec nous un de ses proches parents qui était un jeune gentilhomme182 très sage. Il était fort dévot à la Sainte Vierge comme il est encore aujourd’hui. Il est le vrai modèle d’un gentilhomme vertueux183. Il m’aimait beaucoup et espérait même de m’épouser. Comme il était bien fait, doux, adroit et complaisant, je l’aimais aussi. Il dansait très bien ; Il184 n’y avait chose au monde dont j’eusse envie qu’il ne trouvât le moyen d’exécuter. Nous étions souvent ensemble. Il disait tous les jours l’office de la Vierge; [21] l’amitié que j’avais pour lui me porta à le dire et, pour en avoir le temps, je quittai l’oraison. Lorsque j’étais de cette sorte à la campagne, j’allais dans les champs instruire les bergères lorsqu’elles gardaient leurs troupeaux, et je leur apprenais à185 vous connaître, aimer et prier, ô mon Dieu, et j’avais en cela un plaisir que je ne pourrais exprimer. Après avoir été quelque temps à la campagne avec mon parent, nous nous séparâmes de corps mais non pas de cœur ; je connus que je l’aimais véritablement. Pour lui il m’aimait de telle sorte qu’il n’y a chose au monde qu’il n’ait faite pour m’épouser, car son amour était très chaste aussi bien que le mien, et nous n’avions aucune autre pensée. Le désir qu’il avait de m’épouser le porta, pour y faire consentir mon père, jusqu’à lui dire et lui faire entendre186 que je ne le désagréerais pas. J’appris qu’il avait fait cette avance. J’en fus si offensée - car je commençais à sentir mon cœur et à savoir ce que c’était que [le] principe d’honneur - que mon inclination se changea en aversion. Ce principe m’a beaucoup servi pour me tenir dans mon devoir lorsque votre crainte, ô mon Dieu, n’avait plus de pouvoir sur moi. Je pris cette parole comme un affront signalé qu’il m’avait fait, de sorte que je ne le voulais plus voir. Il fit ce qu’il put pour187 me regagner, car je ne voulais jamais188 ouvrir une de ses lettres, quoiqu’il envoyât deux fois la semaine son valet de chambre de quatre lieues pour m’en apporter, je les lui renvoyais toutes cachetées. Voyant que ses soins étaient inutiles et qu’il ne pouvait rien gagner, ni m’effacer de son coeur, il en pensa mourir; il tomba dans une langueur et une jaunisse étrange, ensuite de quoi il eut une très forte maladie. O mon Dieu, si ces cœurs si aimants et fidèles s’attachaient à vous, quel gré ne leur en sauriez-vous pas, avec quelle bonté ne les récompenseriez-vous pas, au lieu189 qu’ils sont si aveugles que d’aimer de misérables créatures qui ne les payent que d’ingratitude. J’avais alors treize ans et demi mais190 j’étais si grande et j’avais l’esprit si avancé que je surpassais beaucoup mon âge.
[7.] Je191 ne quittai pas entièrement l’oraison sans le demander à mon confesseur. Je lui dis que je croyais mieux faire de dire tous les jours l’office de la Vierge que de faire Oraison; que n'ayant de temps que pour l'un des deux et non pour tous deux ensemble il192 me paraissait que je devais préférer l’office à l’oraison. Je ne voyais pas, ô mon Dieu, que c'était une ruse de votre ennemi et du mien pour me retirer de vous, et un moyen de m'engager insensiblement dans les pièges qu'il me tendait; car j'aurais eu assez de temps pour l'un et l'autre, n'ayant point d'autre occupation que celle que je voulais prendre moi-même. Mon confesseur, qui était très facile et qui n'était pas homme d’oraison, y consentit pour ma perte.
[8.] O mon Dieu, si l'on connaissait le prix de l’oraison, et l'avantage qui revient à l'âme de converser avec vous, et de quelle conséquence elle est pour le salut, chacun s'y rendrait assidu ! C'est une place forte dans laquelle l'ennemi ne peut jamais entrer. Il peut bien attaquer cette place, l'assiéger, faire beaucoup de bruit autour de ses murailles, mais pourvu que l'on soit fidèle à n'en point sortir, il ne nous saurait faire aucun mal. Il faudrait apprendre aux enfants la nécessité de l’oraison, comme on leur enseigne la nécessité de leur salut. Mais, hélas ! par malheur on se contente de leur dire qu'il y a un paradis et un enfer, qu'il faut tendre à la possession du premier et tâcher d’éviter le dernier et l’on193 ne leur apprend point le chemin le plus court et le plus facile pour y arriver. L’oraison n'est autre chose que le sentier du paradis, et le sentier du paradis est l’oraison, mais une oraison du coeur, dont tout le monde est capable, et non de ces raisonnements qui sont un jeu [22] d'esprit, un fruit de l'étude, un exercice de l'imagination, qui en remplissant l'esprit de choses vagues ne le fixent que rarement et pour des moments, et n'échauffent194 point le coeur, qui demeure toujours froid et languissant. O pauvres gens, esprits grossiers et idiots, enfants sans raison, et sans science, esprits durs qui ne pouvez rien retenir, venez faire oraison et vous deviendrez savants ! Hommes forts, spirituels et riches, n'avez-vous pas tous tant que vous êtes un coeur capable d'aimer ce qui vous est propre et haïr ce qui vous est contraire ? Aimez, aimez195 le souverain bien, haïssez le souverain mal196, et vous serez bien savants ! Quand vous aimez quelqu'un, savez-vous les raisons de l'amour et ses définitions ? Non assurément; vous aimez parce que votre coeur est fait pour aimer ce qu'il trouve aimable. Y a-t-il rien de plus aimable que Dieu ? Vous savez assez qu'il est aimable, ne m'alléguez donc pas que vous ne le connaissez pas. Vous savez qu'il vous a créés et qu'il est mort pour vous. Mais si ces raisons ne suffisent pas, qui de vous n'a pas quelque besoin, quelque mal, ou quelque disgrâce ? qui de vous ne sait pas dire son mal et en demander le remède ? Venez donc à cette source de tout bien et sans vous amuser à vous plaindre à des créatures faibles et impuissantes qui ne peuvent vous soulager, venez à l’oraison exposer à Dieu vos peines, lui demander ses grâces, et surtout venez aimer238. Nul ne peut s'exempter d'aimer, car nul ne peut vivre sans coeur et le coeur ne peut vivre sans amour197. Pourquoi s'amuser à chercher des raisons d'aimer l'amour même, aimons sans raisonner sur l'amour, et198 nous nous trouverons remplis d'amour avant que les autres aient appris les raisons qui portent à aimer. Goûtez, et vous verrez239: goûtez de l'amour et vous serez plus savants en amour que les plus habiles philosophes. En amour, comme en toute autre chose, l'expérience instruit mieux que le raisonnement. Venez boire à cette source d'eau vive, au lieu de vous amuser à des citernes corrompues de199 la créature, qui augmentent votre soif au lieu de200 l'apaiser ! O que si vous aviez bu à cette fontaine, vous ne chercheriez plus ailleurs de quoi vous désaltérer, car vous n'auriez plus soif des choses de la terre pourvu que vous continuiez toujours d'aller puiser à cette source ! Car si201 vous la quittez, hélas, votre ennemi a le dessus, il vous donnera de ses eaux empoisonnées, qui en vous faisant goûter une douceur apparente vous ôteront la vie.
[9.202240] C'est ce que je fis lorsque je quittai l’oraison. Je quittai Dieu ; je devins cette vigne exposée au pillage dont les haies arrachées donnent lieu à tous les passants de la ravager241203 ; / je commençai à chercher dans la créature ce que j’avais trouvé en Dieu et ne l’y trouvant point, je me jetai dans [1.192] la boue du crime.
Je trouvai deux personnes différentes qui m’apprirent des péchés que j’avais ignorés jusqu’alors ; je me laissai aller follement à une chose que je ne savais pas être criminelle, d’abord par la curiosité de savoir ce dont ils me parlaient, car jusqu’alors j’avais ignoré presque toutes sortes de péchés, et je ne croyais pas qu’il pût y avoir de mal [1.193] en aucune de ces actions, et pour le péché j’étais si fort ignorante que je croyais que pour en commettre, il fallait faire des immodesties avec une personne de différent sexe, que tout ce qui n’était point cela était permis242. Hélas ! que mon ignorance me fut alors funeste, ô mon Dieu, car ayant encore conservé votre crainte, si j’avais su qu’il y eût du péché en cela, je ne l’eusse jamais fait, d’autant plus que [1.194] mon inclination n’était point du tout portée à ces choses, qu’elle en était même si éloignée qu’il me fallait faire une extrême violence, ô mon Dieu, pour vous offenser ; je n’avais jamais su ce que c’était qu’une sensibilité la plus légère, et j’étais si peu éclairée là-dessus que lorsqu’à la sollicitation de ces suppôts de Satan, je fus tombée dans ces péchés, je croyais me mortifier en m’en privant, et je le [1.195] faisais quelquefois par mortification et d’autre fois par impuissance ; je ne tombais pas fréquemment dans ces péchés tant à cause que mon extrême jeunesse ne me le permettait pas, que parce que mon tempérament y était opposé, car dans tout le temps que je suis tombée dans ces désordres, je n’ai jamais eu de mouvements sensuels qu’une fois, encore fut-il très léger. Je fus près de huit mois à continuer de temps en [1.196] temps mes péchés sans croire d’y faire aucun mal et sans m’en confesser. Ce fut dans cette funeste ignorance que j’en contractai l’habitude qui me fut si difficile à perdre, lorsque vous me fites connaître, ô mon Dieu, que je vous offensais ; une parole que j’avais entendue en religion me revint dans l’esprit et me fit soupçonner qu’il pouvait y avoir du mal, en ces choses ; je le demandai non [1.197] en disant le mal que je faisais car je ne savais pas m’en expliquer, mais en m’accusant de simples pensées auxquelles je m’arrêtais et prenais plaisir. Je croyais que c’était là comme il fallait dire, l’on me dit qu’il y avait en cela du péché, mais je ne le faisais pas connaître aussi énorme qu’il était, ainsi je n’avais garde d’être instruite de la nature de mon crime, parce que je ne le déclarai pas [1.198] tel qu’il était ; je nommais pensées ce qui était des actions en renversant ainsi l’ordre des choses, je ne donnais point de connaissance à mon confesseur du désordre de ma conscience ; cependant comme je me confessais souvent des mêmes choses, cela le fit soupçonner ; mais, ô mon Dieu, ne m’aurait-il pas été plus avantageux d’ignorer que je vous offensais que de le connaître et ne pas cesser de le faire ? [1.199] La mauvaise habitude que j’avais prise et le froid où je fus après avoir appris que ce que je faisais était péché, fut la marque de mon endurcissement. O mon Dieu, vous m’abandonnâtes à moi-même parce que je vous avais abandonné la première, et voulûtes, en permettant que je fusse ainsi enfoncée dans un abîme de boue, me faire comprendre le besoin que j’avais de m’approcher de vous par l’oraison, [1.200] vous dites,ô amour, par votre prophète, que vous perdez les âmes adultères qui s’éloignent de vous. Hélas ! leur seul éloignement fait leur perte, puisqu’en s’éloignant de vous, ô divin soleil, elles entrent dans la région des ténèbres et de la mort, ou enfin elles entrent dans le froid de mort, d’où elles ne se relèveraient jamais si vous ne vous approchiez d’elles, et si, par votre divine lumière, vous ne [1.201] veniez peu à peu éclairer leurs ténèbres et par votre chaleur vivifiante fondre leurs glaces mortelles et leur rendre la vie204 //. Je quittai donc tout à fait l’oraison à mon grand malheur, car cela me mit dans un état de tiédeur et d’indévotion dont j’ai eu bien de la peine à sortir.
[12.] Il205243 me prenait souvent de vives douleurs et des abondances de larmes. Je m'affligeais d'un état si différent de celui que j'avais trouvé auprès de vous, ô mon Dieu; mais mes larmes étaient sans effet, et ma douleur vaine. Je ne pouvais de moi-même me retirer d'un état si funeste, j'aurais voulu206 qu'une main autant charitable que puissante m'en eût tirée; mais pour moi, je n'avais pas la force de le faire. Hélas ! si j'eusse eu un confesseur qui eût examiné la cause de mon mal, il y eût sans doute apporté le remède, qui n'était que de me faire reprendre l’oraison; mais il se contentait de me reprendre sévèrement, de me donner quelque prière vocale à dire, et n'ôtait207 point la cause du mal ; il ne me donnait pas [23] le208 véritable remède. J'étais, dit le Prophète, dans un profond abîme de boue dont je ne pouvais sortir244. L’on209 me faisait des réprimandes de ce que j'étais dans cet abîme, mais nul ne me tendait la main pour m'en retirer; et lorsque je voulais faire de vains efforts pour en sortir, je m'y enfonçais davantage, et la peine que j'avais prise ne servait qu'à me faire voir mon impuissance, et à me rendre plus misérable encore et plus affligée.
[13.] Hélas ! que cette funeste expérience m'a donné de compassion des pécheurs, et qu'elle m'a bien fait voir d'où vient qu'il y en a si peu qui se corrigent et qui sortent du misérable état où ils sont réduits, parce que l'on se contente de crier contre leurs désordres, de les effrayer par des menaces qui regardent les châtiments à venir. Ces cris et ces menaces font bien quelque impression au commencement sur leur esprit, mais on ne leur donne pas la main pour sortir d'où ils sont ; ils font de faibles efforts; mais après avoir plusieurs fois éprouvé leur impuissance et l'inutilité de leurs tentatives, ils perdent peu à peu la volonté de faire de nouveaux efforts, qui leur paraissent aussi infructueux que les premiers : d'où vient qu'ensuite de cela, tout ce qu'on leur peut dire est sans effet quoiqu'on les prêche incessamment; car on n'entend autre chose que crier contre les pécheurs, cependant210 nul ne se convertit. Si lorsqu'un pécheur va à confesse, on211 lui appliquait le véritable remède, qui est 212 l’oraison, qu’on l'obligeât à se tenir tous les jours devant Dieu en état de criminel pour lui demander la force de sortir de cet état, il serait bientôt changé : c'est là tendre la main à un homme pour le tirer de la boue.
Mais le diable a faussement persuadé aux docteurs213 et sages du siècle qu'il faut être parfaitement converti pour faire oraison, et comme l’oraison est le moyen efficace pour la conversion, et qu'on ne le veut pas donner, c'est ce qui fait qu'il n'y a point de conversion durable et sincère. Le démon ne se déchaîne que contre l’oraison et ceux qui214 s'y exercent, parce qu'il sait que c'est le véritable moyen de lui enlever ses proies. Qu'on fasse toutes les austérités qu'on voudra, le démon les laisse faire, et ne persécute ni ceux qui les ordonnent, ni ceux qui les font, mais on ne parle pas plus tôt d’oraison, on n'entre pas plus tôt dans la vie de l'esprit, qu'il faut se résoudre à d'étranges traverses. Qui dit une vie d’oraison, dit une vie de croix. S'il y a dans le monde une âme intérieure, il semble que toutes les croix, toutes les persécutions, tous les mépris lui sont réservés. S'il se trouve dans un monastère215 une âme de grande oraison, on n'en veut qu'à celle-là ; toutes les humiliations sont pour elle, du moins quand l’oraison est profonde et véritable. Si une âme passe pour être de grande oraison et que cela soit autrement : qu'elle soit applaudie et considérée, je dis ou que son oraison n'est pas véritable, ou que si elle l'est, elle y est peu avancée, ou que216 ce sont des personnes qui vont par217 les lumières et les dons éclatants, et non par le petit sentier de la foi, du renoncement, de la mort intérieure et de l'anéantissement, que218 l’oraison de ces personnes est seulement dans les puissances et dans les sens, et non dans le centre245 [24]. Je m'écarte quelquefois, mais comme je me laisse à ce qui m'emporte, je ne me mets pas en peine de suivre exactement une relation246.
[14.] Quelque pitoyable donc que fut l'état où j'étais réduite par mes péchés et219 par le peu de secours que j'avais de mon confesseur, je ne laissais pas de dire tous les jours mon office de la Vierge220, de me confesser assez souvent, et de communier même presque221 tous les quinze jours. J'étais quelquefois à l'église à pleurer et à prier la Sainte Vierge d'obtenir ma conversion ; / ce qui est de plus étrange est que je faisais violence à la nature, et à mon tempérament pour faire le mal, cependant je ne pouvais m’empêcher de le faire, toutefois moins fréquemment sur la fin. Malgré tout cela // j'aimais à entendre parler de vous, ô mon Dieu; et si j'eusse trouvé des personnes qui m'en eussent parlé, je222 ne me serais jamais lassée de les entendre; cela était si vrai que lorsque223 mon père en parlait, j'étais transportée de joie. Lorsqu'il224 allait avec ma mère en quelque pèlerinage et qu'il partait très matin, ou je ne me couchais pas afin de n'être pas surprise du sommeil, ou je donnais tout ce que j'avais aux filles afin qu'elles m'éveillassent. Mon225 père y parlait toujours de vous, ô mon Dieu, ce qui me donnait un extrême contentement, tous les autres plaisirs alors m'étaient à dégoût, et j'eusse préféré cela à tout le reste. J'étais fort charitable, j'aimais les pauvres et cependant je ne vous aimais pas comme je devais, ô mon Dieu.
[11.226] J'aimais si éperdument la lecture227 que j'y employais le jour et la nuit : quelquefois le jour recommençait et je lisais encore, en sorte que je fus plusieurs mois que j'avais entièrement perdu l'habitude de dormir; je lisais également les bons et les mauvais livres, mais ceux que je lisais plus ordinairement228 étaient les romans. Je les aimais à la folie, ce que je cherchais en eux n’était que ce qu’il y avait d’historique, j'étais229 affamée d'en trouver la fin, croyant y découvrir quelque chose ; mais je n'y trouvais rien qu'une faim de lire. Ces livres sont d'étranges inventions pour perdre la jeunesse, car quand on n'y ferait point d'autre mal que de perdre le temps, n'est-ce pas trop? 247 Je crois que c'était là la plus grande faute que j'y faisais. Ma mère aimait aussi la lecture et elle en lisait de ceux qu’on appelle honnêtes, c’est ce qui faisait qu’on230 ne m'empêchait pas; au contraire, on a cette manie que l'on s'imagine qu'ils apprennent à bien parler.
[10.] Je tombai dans le plus grand de tous les malheurs : car je m'écartais toujours de vous, ô mon Dieu, qui êtes ma231 lumière et ma vie, et vous vous éloigniez davantage de moi ; / [1.202] d’un péché je tombai dans un autre, et plus je m’éloignais de vous, plus j’augmentais mes désordres //. Vous vous retiriez peu à peu d'un232 coeur qui vous quittait; et vous êtes si bon, qu'il semble que vous ne l'abandonniez qu'à regret: mais lorsque ce coeur veut bien se convertir, ah! vous233 retournez à lui à pas de géant. C'est une expérience que j'ai faite, ô mon amour, qui me sera un témoignage éternel de vos bontés et de mon ingratitude. Je devins donc encore plus prompte que je n'avais été234, parce que mon âge donnait plus de force à mes passions. Je mentais quelquefois235. / Je péchai deux fois avec une fille par des immodesties248 croyant qu’il n’y avait pas de péché énormes que ceux qui se faisaient avec des hommes ; la pudeur me retint toujours de ceux-là, ce qui n’empêcha pas que je ne fusse complice et occasion de péchés horribles qu’ils faisaient [1.204] sans moi ; je sentis mon coeur corrompu par la pure malice, ce que je n’avais jamais éprouvé jusqu’alors, car j’étais bien aise que les autres fissent le mal, que je ne pouvais ni ne voulais point faire. O Dieu, se trouvera-t-il encore un coeur aussi criminel que le mien ! //
Il n'y avait plus de piété dans mon cœur, quoique236 je conservasse toujours le dehors avec bien du soin, et que l'habitude que j'avais prise d'être à l'église avec modestie me fit paraître autre que je n'étais. La237 vanité s'empara238 de mon esprit, je commençais à passer bien du temps devant un miroir, je trouvais tant de plaisir à me voir qu'il me paraissait que les autres avaient raison d'y en trouver. Cet239 amour de moi-même devint si fort que je n'avais dans le cœur que du mépris pour toutes les autres de mon sexe. Au lieu de me servir, ô mon Dieu, de cet extérieur [25] que vous m'aviez donné comme d'un moyen de vous aimer davantage, il m'en fut un de chute, ce240 qui devait attirer ma reconnaissance fit mon ingratitude : je trouvais qu'il n'y avait rien que de beau dans mon extérieur, et je ne voyais pas qu'il couvrait un fumier horrible. Tout cela me rendit si vaine241 que je doute qu'il se trouve jamais de personne qui ait porté la vanité si loin intérieurement. Car pour le dehors j'avais une modestie affectée qui aurait trompé tout le monde.242 249 / L’estime que j'avais de moi-même me faisait trouver des défauts dans toutes les autres personnes de mon sexe, [1.208] ce qui est un défaut étrange qui règne dans la plupart des femmes du monde; elles se déchirent les unes et les autres de telle sorte qu’il semble qu’elles veulent dresser un trophée à leur mérite par le débris de celui des autres. C’était donc aussi mon défaut capital, je n'avais des yeux que pour voir mes bonnes qualités extérieures, et pour voir les endroits faibles des autres. Je me cachais [1.209] à moi-même mes défauts, ou si j'en remarquais quelques-uns, ils me paraissaient très peu de chose au prix de ceux que je voyais dans les autres, et je les excusais même dans mon esprit, me les figurant comme des perfections tant l'idée que j'avais de moi-même et des autres était fausse243 ; ce qui est le plus effroyable en tout cela est que je craignais plus mon confesseur que vous, ô mon Dieu, car avant que de commettre les péchés [1.210] dont j’ai parlé, je tâchais de trouver les moyens de les excuser à mon confesseur, que si je ne trouvais pas une manière de les dire qui les pût amoindrir, je ne les faisais pas, et si j’y trouvais une couverture, je les commettais facilement ; j’allais quelquefois à d’autres confesseurs, mais il s’en doutait et me le demandait, et comme je ne voulais pas mentir à confesse, ma ruse [1.211] fut bientôt découverte. Il m’obligea à lui redire les mêmes péchés, ce qui ne me servait pas peu pour m’empêcher de les commettre si souvent, car je voulais bien déguiser le péché mais non pas le cacher, m’imaginant que l’un était moins criminel que l’autre.
Cependant, ô mon Dieu, vous ne me laissiez pas longtemps dans un état si étrange et votre extrême bonté pour moi vous [1.212] portait à me rechercher de temps en temps ; vous frappiez à la porte de mon coeur, qui d’abord aurait bien voulu vous suivre, mais le poids de ses péchés l’emportait de telle sorte qu’il ne faisait que des essais languissants pour sortir d’un aussi grand mal qu’était celui-là, où je retombais faute de courage, après que j’avais péché, ...244 //
[l.] Nous vînmes à Paris, où ma vanité devint plus grande par les personnes qui me recherchaient. Les affaires étant finies nous nous en retournâmes245, / nous allâmes voir mon frère, qui était en pension chez M. de L.E. Il se trouva là un pauvre gentilhomme d’une maison fort distinguée, mais à qui la fortune avait été fort contraire ; [1.230] il pria ma mère de trouver bon qu’il vînt passer quelque temps au logis avec mon frère, ma mère y consentit avec joie, car comme il avait lui-même fait quelquefois les leçons chez M. L.E., elle crut qu’il servirait encore à mon frère pour le fortifier dans ce qu’il avait appris, il vint donc au logis où il me proposa d’apprendre la philosophie française, je l’acceptai d’abord et comme j’avais l’esprit fort vif, j’appris en moins de quinze [1.231] jours toute la morale, ce qui ne le surprit pas peu, car il avait été lui-même plusieurs mois à l’apprendre. Je la trouvai belle et je m’y plaisais ; cette nouvelle science ne diminua pas ma vanité, au contraire, car mon père et ma mère étaient ravis de me voir disputer, et j’acquis par là un nouveau crédit sur leur esprit, et dans le mien ; le plaisir que mon père prenait à me voir traiter de ces matières m’en faisait parler souvent, et avec beaucoup [1.232] de feu, j’étais même devenue ridicule là-dessus, car comme la vanité d’une chose fait que l’on la prodigue sans prudence, je me servais de ma science à contre-temps en bien des occasions, ce qui était impertinent ; ce ne fut pas là le seul mal que me causa cette science, car ce misérable maître en m’apprenant les passions en conçut lui-même pour moi une si violente qu’il en était comme hors de lui-même ; au lieu de m’instruire lorsque nous tenions le [1.233] livre et que ma mère croyait que j’apprenais, il me contait ses folies, de sorte que dans la suite pour cesser de les entendre, il me fallut discontinuer le cours que j’avais commencé.
Il s’avisa qu’il me voulait faire épouser une personne de très grande qualité, mais dont les biens ne répondaient point à la naissance. Il écrivait sans cesse à ce jeune homme et me parlait incessamment de lui, il faisait [1.234] une alternative de ses propres folies et de l’envie qu’il avait de me marier, en sorte qu’il ne me laissait point de repos, je couchais dans la chambre de mon frère, et entre la chambre de mon frère et la mienne, il y avait une porte condamnée qui donnait derrière mon lit, il se tenait toute la nuit à cette porte à me conter des extravagances, et quoiqu’il fut nu en chemise, et qu’il fît un froid très rigoureux, il [1.235] ne s’apercevait pas du froid tant il était passionné. Je me divertissais de le laisser geler, d’autres fois il m’importunait, je le menaçais d’avertir mon père ; rien ne le pouvait arrêter, je fis des péchés sans nombre parce que souffrant ses sottises et m’en divertissant je donnais occasion à des crimes effroyables que je savais qu’il commettait, mais je ne croyais pas qu’il y eût du mal pour moi d’être [1.236] cause que les autres vous offensassent, ô mon Dieu, pourvu que je ne le fisse pas moi-même, comme si celui qui fait faire un mal n’est pas aussi coupable que celui qui le fait ; j’en commettais moi-même dans le secret, et je me contentais de n’avoir aucun complice de mes maux et qu’ils ne fussent sus de personne, et je ne croyais pas que vous me voyiez, ô mon Dieu, vous dont les yeux [1.237] sont si purs. Cet homme me divertissait et je le trouvais si ridicule, c’est pourquoi je le souffrais ; enfin il s’en alla et bientôt après il m’envoya le jeune homme dont j’ai parlé, mais j’étais déjà accordée, il en parut fort fâché, car il avait pris de l’inclination pour moi sur le récit que l’on lui avait fait, il s’en retourna sans me vouloir voir. Ce qui est de plus extraordinaire, ô mon Dieu, est [1.238] que je me faisais un jeu de vous faire offenser par les autres, et non contente des crimes que je commettais moi-même, j’en faisais commettre aux autres de plus énormes. O Dieu votre patience ne se lassait point de tout cela, je puis dire que je suis un prodige de péché et qu’il ne se trouvera personne qui ait plus longtemps abusé de vos grâces, et qui, après avoir éprouvé vos bienfaits et goûté [1.239] votre douceur, soit retournée à ses premiers désordres, et soit devenue pire qu’elle n’était. O Dieu que ne vous puis-je rendre autant de gloire que je vous ai causé de déshonneur, et que ne puis-je vous gagner autant de milliers de coeurs, que je vous ai enlevé de créatures ! Hélas ! si votre justice se satisfaisait en me punissant il y aurait de quoi me consoler en quelque manière, quoique la peine n’égale jamais [1.240] ce péché, mais au lieu de vous venger, vous me combliez de biens, vous veniez sans cesse à la porte de mon coeur, et je ne voulais pas écouter votre voix. O Dieu ayez soin de votre gloire, et ne laissez pas sans châtiment des crimes si honteux. //
[2.] Il 246250 y avait une personne qui m'avait recherchée en mariage depuis quelques années, que mon père, par des raisons de famille, avait toujours refusée. Ses manières étaient un peu opposées à ma vanité. Cependant la peur que l'on avait que je ne quittasse le pays, et les grands biens de cette personne, joins à ce qu’il était gentilhomme251, portèrent mon père malgré toutes ses répugnances et celles de ma mère, à m'accorder à lui. L’on le fit sans m'en parler, la veille de saint François de Sales, le 28 janvier 1664, et même l'on me fît signer les articles du mariage sans me dire ce que c'était. Quoique je fusse fort aise d'être mariée, parce que je m'imaginais que par là j'aurais toute liberté, et que je serais délivrée des mauvais traitements de ma mère que je m'attirais sans doute par mon peu de docilité, - / d’ailleurs la crainte que j’avais de retomber dans les péchés dont j’ai parlé desquels j’étais quitte [1.243] depuis quelque temps, m’aurait fait envisager le mariage comme un avantage pour moi, // - mais, ô mon Dieu, que vous comptiez bien autrement et que l'état où je me trouvai trompa247 bien mes espérances ainsi que je le dirai dans la suite, - quoique donc je fusse bien aise d'être mariée, je ne laissai pas de rester tout le temps que je fus accordée, et même longtemps après mon mariage, dans une extrême confusion. Elle venait de deux causes : la première était cette pudeur naturelle dont j’ai parlé que248 je ne perdis point [[B 1.244] pour mes péchés, parce que ces péchés étaient sans complices252 et que] j'avais beaucoup de retenue avec les hommes ; l'autre principe de ma confusion était249 ma vanité, car quoique250 le parti qu'on me donnait fut plus avantageux que je ne méritais, je ne le croyais pas tel, et la figure que ceux qui m'avaient recherchée auparavant faisaient, me paraissait bien d'une autre sorte. Leur rang me donnait dans la vue253, et comme je ne consultais en toutes choses que ma vanité, tout ce qui ne la flattait point m'était insupportable. Cette vanité pourtant me fut avantageuse, car elle m'empêcha de tomber dans ces désordres qui font la confusion des251 familles. Je n'aurais pas voulu rien faire à l'extérieur qui m'eût pu rendre blâmable, et je gardai toujours si bien le dehors, que l'on ne pouvait blâmer ma conduite : car comme j'étais modeste à l'église, et que je ne sortais point sans ma mère, et que la réputation de la maison était grande, je passai pour bonne.
Je ne vis point mon accordé jusqu'à deux ou trois jours devant le252 mariage, car comme il était accordé à une autre à laquelle on donnait quasi le double et qui était d’une bonne maison de robe, il fallut aller à Paris pour rompre cet autre mariage ce qui lui causa bien de la peine. Je253 fis dire des messes tout le temps que je fus accordée pour connaître votre volonté, ô mon Dieu, car je voulais du moins la faire en cela. Je me contentais, ô mon Dieu, de ne point offenser les yeux des hommes et je ne craignais pas de vous offenser en votre présence. / Je pensais, pourvu que je ne fisse rien qui [1.247] me rendît méprisable, que de beaucoup plus grands crimes m’étaient permis dans le secret. // O bonté de mon Dieu de me souffrir en ce temps, et de permettre que je vous priasse avec autant de hardiesse que si j'avais été de vos amies, moi qui vous traitais comme votre plus grande ennemie. [26]
[3.] La joie de ce mariage était universelle dans notre ville ; dans254 cette réjouissance il n'y avait que moi de triste, mon fiancé paraissait fort content. Je255 ne pouvais ni rire comme les autres, ni même manger, tant j'avais le coeur serré. Je ne savais point la cause de ma tristesse, mais mon Dieu, c'était comme un pressentiment que vous me donniez de ce qui me devait arriver. A peine fus-je mariée que le souvenir de l'envie que j'avais eue d'être religieuse vint m'accabler. Tous ceux qui vinrent me complimenter le lendemain de mes noces ne pouvaient s'empêcher de me railler de ce que je pleurais amèrement, et je leur disais : « Hélas ! j'avais tant désiré autrefois d'être religieuse, pourquoi suis-je donc mariée à présent, et par quelle fatalité cela m'est il arrivé? » Je ne fus pas plus tôt chez mon nouvel époux que je connus bien que ce serait pour moi une maison de douleur. Il me fallut bien changer de conduite, car leur manière de vivre était très différente256 de celle de chez mon père que c’était changer du blanc au noir. Ma257 belle-mère, qui était veuve depuis très longtemps258, ne songeait qu'à ménager254, au lieu que chez mon père l'on y vivait d'une manière extrêmement noble : tout259 y paraissait, tout y allait fort bien, et tout ce que mon mari et ma belle-mère nommaient faste, et260 que j'appelais honnêteté, y était observé. Je fus si surprise de ce changement que je ne saurais que dire, et261 d'autant plus que ma vanité aurait voulu augmenter plutôt que diminuer.
4. J'avais plus de quinze ans quand je fus mariée, je courais la seizième. Mon262 étonnement augmenta beaucoup lorsque je vis qu'il fallait que je perdisse ce que j'avais acquis avec tant de peine. Chez mon père, il fallait vivre avec beaucoup de politesse, parler juste, tout ce que je disais y était applaudi et relevé. Là, on ne m'écoutait que pour me contredire et pour me blâmer. Si je parlais bien, ils disaient que c'était pour leur faire leçon; s'il venait quelqu'un, et que l'on mît une question sur le tapis, au lieu que mon père me faisait parler, là, si je voulais dire mon sentiment, l’on disait que c'était pour contester et l'on me faisait taire ; ils263 me querellaient depuis le matin jusqu'au soir. On portait mon mari à en faire autant, qui n'y avait que trop de disposition. J'aurais peine à vous écrire ces sortes de choses, qui ne se peuvent faire sans blesser la charité, si vous ne m'aviez défendu de rien omettre, et si vous ne m'aviez pas commandé absolument d'expliquer toutes choses, et de mettre toutes les particularités.
Je vous demande une chose avant que de passer outre, qui est de ne point regarder les choses du côté de la créature, ce qui vous ferait paraître les personnes plus défectueuses qu'elles ne l'étaient, car ma belle-mère avait de la vertu, et mon mari de la religion, et n'avait point de vice. Mais264 il faut tout regarder en Dieu, qui permettait ces choses pour mon salut et parce qu'il ne me voulait pas perdre. J'avais d'ailleurs tant d'orgueil, que si l’on avait tenu une autre conduite sur moi, je me fusse soutenue255 en cela, et je ne me fusse peut-être pas tournée du côté de Dieu, comme je fis dans la suite par l'accablement des croix où je fus réduite.
[5.] Pour revenir à mon sujet, je dirai que ma belle-mère conçut une telle opposition pour moi qu'afin de me faire peine elle me faisait faire des choses qui les humiliaient autant et plus que moi, mais il est vrai qu’elle n’était pas sensible au point d’honneur. Car son humeur était si extraordinaire, pour, je crois, ne l'avoir jamais surmontée dans sa jeunesse, qu'elle265 ne pouvait vivre avec personne. Mon mari même ne demeura avec elle qu’après son mariage où je fus faite la victime de ses humeurs. Jamais domestique n’avait demeuré un an avec elle ; cela venait aussi de266 ce que, ne faisant pas oraison et ne disant que [27] des prières vocales, ou elle267 ne voyait pas ces sortes de défauts, ou, les268 voyant et ne puisant pas des forces auprès de Dieu, elle269 ne s'en pouvait défaire, et c'était dommage, car elle avait du mérite et de l'esprit. Je fus donc faite la victime de ses humeurs : toute son occupation après que je fus mariée, fut270 de me contrarier continuellement ; elle271 inspirait les mêmes choses à272 son fils / et ces personnes qui avaient été si opposées, se trouvèrent uniformes en ce point, de m’exercer256 continuellement. //
Ils273 voulaient que des personnes fort au-dessous de moi passassent devant moi, afin de me faire peine, et ils me traitaient si mal que rien plus. D’un autre côté ma274 mère, qui avait infiniment d’honneur275, ne pouvait souffrir cela lorsqu'elle l'apprenait par d'autres car je ne lui en disais rien, elle m'en querellait, croyant que je le faisais ne sachant pas tenir mon rang, et que je n'avais point de coeur, et mille autres choses de cette sorte. Je n'osais lui dire comme j'étais, mais je mourais de chagrin, et ce qui l'augmentait encore était le souvenir des personnes qui m'avaient recherchée, la différence de leur humeur et de leur manière d'agir, l'amour et l'estime qu'ils avaient pour moi, leur douceur et leur honnêteté. Cela m'était bien dur à porter. Elle était sans cesse à parler contre moi à mon mari, à l’animer, elle me traitait avec un si grand mépris que je ne savais que faire ; cependant je m’étudiais de toutes mes forces à la contenter mais en vain, car ce qui aurait charmé une autre l’aigrissait, elle me parlait276 incessamment au désavantage de mon père et de ma mère, je ne les allais point voir que je n'eusse à essuyer une bonne décharge à mon retour277. D'un autre côté ma mère se plaignait de moi, de ce que je ne la voyais pas assez. Elle disait que je ne l'aimais pas et que je m'attachais trop à mon mari, elle ne me pouvait voir avec sa famille, et mon mari ne me pouvait souffrir avec la sienne, de sorte278 que j'avais beaucoup à souffrir de tous côtés. Ce qui augmenta bien encore mes279 croix, c'est que ma mère conta à ma belle-mère les peines que je lui avais faites dans mon enfance; de sorte que dès que je parlais, ils me reprochaient cela, et me disaient que j'étais un méchant esprit.
Mon mari était toujours auprès de ma belle-mère à parler bas ensemble, ils voulaient que je fusse tout le jour dans280 la chambre de ma belle-mère sans que l’on me permît d'aller à mon appartement, de sorte que281 je n'avais pas un moment pour me retirer et respirer un peu. Il fallait donc être là continuellement avec des personnes qui ne me parlaient que pour me quereller ou bien qui parlaient bas. S’ils avaient quelque chose à dire qui eût pu me divertir, ils attendaient que je fusse dehors ou le disaient bas. Ma belle-mère parlait282 désavantageusement de moi à tout le monde, croyant par là diminuer l'estime et l'affection que chacun avait pour moi, de sorte qu'elle me faisait des affronts devant les plus belles compagnies. Cela ne fit257 pas l'effet qu'elle prétendait, car ceux devant qui cela se passait conservaient d'autant plus d'estime pour moi qu'ils me voyaient souffrir avec plus de patience. Il est vrai qu'elle trouva le secret d'éteindre la vivacité de mon esprit et de me faire devenir toute bête, en sorte qu'on ne me reconnaissait plus. Ceux qui ne m'avaient point vue auparavant disaient : ‘Quoi! est-ce là cette personne qui passait pour avoir de l'esprit, elle ne sait pas dire deux mots : c'est une belle image’. Je n'avais pas encore seize ans.
[6.] J'étais si timide283 que je n'osais sortir sans ma belle-mère, et en sa présence je ne pouvais parler. Je ne savais ce que je disais tant j'avais d'appréhension de la fâcher et de m'attirer quelques paroles fâcheuses. J'avais284, pour comble d'affliction, une fille qu'ils m'avaient donnée qui était toute à eux. Elle me gardait à vue comme une gouvernante, elle me maltraitait étrangement285 et après qu’elle m’avait insultée, elle allait se plaindre à mon mari qui devant elle prenait son parti et me disait des choses très piquantes. Pour286 l'ordinaire je souffrais avec patience un mal que je ne pouvais empêcher, mais d'autres fois [28] je m'échappais à répondre quelque chose, qui, quoique moins grossier, n’était pas moins offensant, ce287 qui m'était une source de258288 bonnes croix pour longtemps et de sanglants reproches. Ma belle-mère avait aussi une fille qui me faisait cent outrages croyant obliger sa maîtresse, elle me refusait tout ce que je lui demandais et venait m’épier, et tout ce que je disais était mal pris. Il y avait aussi un valet de chambre de mon mari qui lui faisait sa cour en m’insultant. Lorsque289 je sortais, les valets avaient ordre de rendre compte de tout ce que je faisais. Ce fut alorsque je commençai à manger le pain des larmes. Si j'étais à table, on me faisait des confusions étranges, je290 m'en prenais à mes larmes, et j'avais une double honte, l'une de ce que l'on me disait, l'autre de ne pouvoir retenir mes larmes.
Je n'avais personne avec qui partager ma douleur et qui m'aidât à la porter, car ayant voulu en dire quelque chose à ma mère, elle le leur alla dire, je ne sais si ce ne fut qu’une plainte ou autrement mais enfin cela291 me causa tant de nouvelles croix, que je résolus de n'avoir point d'autre confident de mes déplaisirs que moi-même. Ce qui me paraissait plus étrange est que sitôt que mon mari était seul avec moi, il entrait dans une passion d’amour si violente pour moi que cela m’était même à charge. Il n’y avait rien alorsque j’eusse pu exiger de lui qu’il ne m’eût accordé et il n’était pas plus tôt avec ma belle-mère qu’il292 reprenait sa première manière d’agir. J’avoue aussi que l’accablement de douleur où j’étais me rendait peu sensible à ses feux, quoique je ne lui témoignasse pas et que je tâchasse de faire ce que je devais. Il est vrai aussi qu’étant encore si jeune, la douleur ne faisait pas une si profonde plaie que dans un âge plus avancé, que je me laissais gagner à ses caresses espérant qu’il m’aimerait mieux après et qu’il n’aurait pas de dureté pour moi. Ce n'était pas par dureté qu’il me traitait293 de la sorte, car il m'aimait, même avec passion, mais par son humeur prompte et violente, ce que ma belle-mère lui disait continuellement était ce qui le rendait de cette sorte.
[7.] Ce294 fut dans un état si déplorable de toutes manières, ô mon Dieu, que je commençai à concevoir le besoin que j'avais de votre assistance, car cet état était d'autant plus périlleux pour moi que, ne trouvant hors de chez moi que des admirateurs et des gens qui me flattaient pour ma perte, il était à craindre, dans un âge si peu avancé et parmi de si étranges croix domestiques, que je ne me tournasse tout à fait au dehors295, et que je ne prisse le chemin du dérèglement. Vous en fites, ô mon Dieu, par votre bonté et l'amour que vous me portiez, un usage tout contraire, vous m'attirâtes à vous par ces coups redoublés, et vous fites par vos croix ce que vos caresses n'avaient pu faire. Vous vous servîtes même au commencement de mon mariage de mon orgueil naturel pour me maintenir dans mon devoir. Je savais qu'une femme d'honneur ne doit jamais donner d’ombrage296 à son mari ; c'est pourquoi j'étais sur cela dans une si grande circonspection que je la poussai souvent même dans l'excès, car il m’est arrivé sur cela de pousser les choses où jamais personne ne les a poussées, refusant la main même à ceux297 qui me la présentaient. Il m'arriva une aventure qui, pour avoir voulu pousser la sagesse trop loin, pensa me perdre, et me causa de bonnes croix, car ma belle-mère et mon mari prirent les choses à contre-pied, / et le soin que j’avais d’éviter un homme de considération qui me poursuivait partout, leur fut si suspect qu’il n’y a point de déchaînement que ma belle-mère ne fît contre moi, ni de paroles outrageantes qu’elle ne me dit. //
Cependant mon mari connut mon innocence et la fausseté de ce que ma belle-mère lui voulait imprimer. J’étais si innocente que je regardais comme un crime d’être aimée d’un autre que de mon mari. / Je n’étais pas satisfaite de n’y donner aucun lieu, j’aurais voulu arracher de tout le monde une passion qui m’offensait parce qu’elle n’était pas légitime ; vous savez, ô mon Dieu, ce que j’ai souffert pour étouffer toutes celles qui malgré moi voulaient naître dans mon coeur. // [29]
[8.] Je298 dis donc que de si de fortes croix me firent retourner à vous, ô mon Dieu. Je commençai à déplorer les péchés de ma jeunesse, car depuis mon mariage je n'en avais fait qu'un qui me parut volontaire ; le reste était des sentiments de vanité que je ne voulais pas avoir, ou si je les voulais, mes chagrins les contrebalançaient. De plus il y en avait un grand nombre qui paraissaient justes à mon peu de lumière, car je n'étais point éclairée sur l'essence de la vanité, je299 ne m'attachais qu'à ses accidents. Je crus que pour me mieux donner à vous, ô mon Dieu, dans mon changement d’état, que ce n’était pas assez de changer de vie, qu’il fallait réparer celle que j’avais menée jusqu’alors et par la pénitence et par une confession générale qui me parut la plus exacte que j’eusse encore faite, car pour mes confessions particulières je crois qu’elles avaient été bien pleines de défauts, car quoique je n’eusse pas voulu celer mes péchés je ne savais point ni la nature de mes fautes ni la manière de les exprimer. Je quittai300 d'abord tous les romans, quoique ce fut autrefois ma passion ; elle avait été amortie quelque temps avant mon mariage par la lecture de l'Evangile. Je le trouvai si beau, et j'y découvris un301 caractère de vérité qui me dégoûta de tous les autres livres qui me paraissaient pleins de mensonges. Je me défis même des livres indifférents pour n'en plus lire que de profitables259. Je repris l’oraison, et je tâchai de ne vous plus offenser. Je302 sentais que peu à peu votre amour reprenait le dessus dans mon coeur et en bannissait tout autre amour. J'avais pourtant une vanité effroyable, et une complaisance en moi-même très forte qui a été mon303 péché le plus fâcheux et le plus opiniâtre.
[9.] Mes croix redoublaient chaque jour, et ce qui me les rendait plus pénibles est que ma belle-mère ne se contentait pas des paroles piquantes qu'elle me disait devant le monde et en particulier, mais elle était encore pour la moindre chose des304 quinze jours de suite en colère. Je passais une partie de ma vie à me désoler lorsque je pouvais être seule, ma douleur devenait chaque jour plus amère. Je m'emportais quelquefois lorsque je voyais des filles qui étaient mes domestiques et qui me devaient de la soumission, me traiter si mal. Je faisais néanmoins ce que je pouvais pour surmonter mon humeur, ce305 qui ne m'a pas peu coûté. Des coups si assommants diminuèrent si fort la vivacité de mon naturel que306 je devins douce. J'étais la plupart du temps comme un agneau que l'on tond. Je priais Notre-Seigneur de m'aider, et il était mon recours. Comme mon âge était si différent du leur, car mon mari avait vingt et deux ans de plus que moi, je voyais bien qu'il n'y avait pas d'apparence de changer leur humeur qui s'était fortifiée avec leur âge. Je faisais dire des messes afin que vous me fissiez la grâce, ô mon Dieu, de m'y accommoder. C'était ce que je vous demandais incessamment. Comme je voyais que tout ce que je disais les offensait, et des choses même dont d'autres se seraient tenus obligés, je ne savais que faire. Un jour, outrée de douleur, il n'y avait que six mois que j'étais mariée, je pris un couteau, étant seule, pour me couper la langue, afin de n'être plus obligée de parler à des personnes qui ne me faisaient parler que pour avoir matière de se mettre en colère. J'aurais fait cette opération extravagante si vous ne m'aviez arrêtée tout court, ô mon Dieu, et si vous ne m'aviez fait voir ma folie260. Je vous priais continuellement, je communiais même et faisais dire des messes pour obtenir de devenir muette, tant j'étais encore enfant. J'ai beaucoup éprouvé de croix307, mais je n'en ai jamais trouvé de plus difficiles à supporter que celle d'une contrariété sans relâche, et de faire ce qu'on peut pour satisfaire les personnes, pendant qu'au lieu d'y réussir, l’on308 les [30] offense par ce que l’on croit qui les doit obliger, et d'être avec cela depuis309 le matin jusqu'au soir avec elles sans oser les quitter un moment. Car j'ai éprouvé que les grandes croix accablent, amortissent même la colère, mais pour la contrariété continuelle, elle irrite et réveille une certaine aigreur, elle fait un effet si étrange qu'il faut se faire la plus extrême violence pour ne pas s'emporter.
[10.] Voilà quelle était ma condition dans le mariage, qui était plutôt celle d'un esclave que d'une personne libre. Pour augmentation de disgrâces, on s'aperçut quatre mois après mon mariage que mon mari était goutteux261. Cette maladie, qui sans doute l'aura sanctifié310, me causa bien de bonnes croix tant au dehors qu'au311 dedans. Il fît ce qu’il put pour me cacher la nature de son mal, il ne lui fut pas difficile car je n’en avais jamais ouï parler et je n’en savais ni les conséquences ni les suites. Il eut cette année deux fois la goutte312 six semaines de suite, et elle le reprit encore peu de temps après où il l'eut beaucoup davantage. Enfin dans la suite il devint tellement incommodé, qu'il ne sortait plus de la chambre, ni même souvent de son lit313 où il était d'ordinaire plusieurs mois. Je le gardais avec grand soin et quoique je fusse bien jeune, je ne manquais point à mon devoir et je le faisais même à l’excès314. Mais, hélas ! tout cela ne m'attirait point leur amitié. Je n'avais pas même la consolation de savoir si ce que je faisais leur agréerait, jamais on ne m'en témoignait la moindre chose. Je me privais de tous les divertissements les plus innocents pour me tenir auprès de mon mari et je faisais ce que je croyais pouvoir le contenter. Quelquefois on me souffrait, et je m’estimais alors trop315 heureuse, d'autres fois j'étais insupportable. Mes amis particuliers, aussi bien que les idolâtres d’une vaine beauté, disaient316 que j'étais bien en âge d'être la garde d'un malade, que c'était une chose honteuse de ne pas faire valoir mes talents. Je leur répondais que, puisque j'avais un mari, je devais partager ses douleurs comme ses biens. Je ne faisais connaître à personne que je souffrais, et comme mon visage paraissait content, on m'aurait crue fort heureuse aux maux près de mon mari, s'il ne s'était pas quelquefois échappé devant le monde à me dire des choses fâcheuses.
Comme tout le monde regardait ma belle-mère comme une personne redoutable et dont l’humeur était fort extraordinaire, l’on s’étonnait comment je pouvais vivre avec elle, mais s’ils l’eussent vu agir avec moi, ils s’en fussent bien étonnés davantage. D'ailleurs317 ma mère ne souffrait qu'avec peine l'assiduité que j'avais auprès de mon mari, m'assurant que par là je me rendais318 malheureuse, et qu'il exigerait dans la suite comme un devoir ce que je faisais par vertu ; et au lieu de me plaindre, elle me querellait souvent. Il est vrai qu'à prendre les choses humainement, c'était une folie de m'assujettir de cette sorte pour des personnes qui ne m'en savaient aucun gré. Mais, ô mon Dieu, que mes pensées étaient bien différentes de celles de toutes ces personnes, et que ce qui leur paraissait au-dehors était différent de ce qui était au-dedans ! Je ne disais rien à ma mère de ce qu’il me fallait souffrir dans le domestique ainsi elle ignorait toutes ces choses.
Nous allâmes à la campagne passer quelques mois, et comme ma belle-mère n’y était pas, j’eus un peu de relâche, car lorsque mon mari était seul avec moi, comme il avait de la passion pour mon extérieur il me traitait plus doucement, ce n’est pas qu’il ait eu de fortes promptitudes mais il revenait bientôt parce que l’amour qu’il avait pour moi le faisait revenir aisément lors319-qu’il n’avait point sa mère qui était tout après320 lui pour allumer un feu qui n’était que trop facile à prendre car il avait321 ce faible-là, que lorsqu'on lui disait quelque chose contre moi, il s'aigrissait d'abord et son naturel violent prenait feu aussitôt. C'était une conduite de providence sur moi, car mon mari était raisonnable et il m'aimait fort. Il dit même qu’il ne voyait aucune femme qui lui plût autant que la sienne, qu’il trouvait en elle tout ce qu’il pouvait souhaiter. Lorsque322 j'étais malade, il était inconsolable, et cela allait même plus loin que je ne puis dire; et cependant il ne laissait pas de s'emporter contre moi. Je crois que sans sa mère et cette fille dont j'ai parlé, j'aurais été fort heureuse avec lui ; car pour des promptitudes il n'y a guère [31] d'homme qui n'en ait323 beaucoup, et il est du devoir d'une femme raisonnable de les souffrir en paix sans les augmenter par de mauvaises réparties.
[11.] Vous vous êtes servi de toutes ces choses, ô mon Dieu, pour mon salut. Vous avez ménagé par votre bonté les choses d'une manière que j'ai vu dans la suite que cette conduite m'était absolument nécessaire pour me faire mourir à mon naturel vain et hautain. Je n'aurais peut-être pas324 eu la force de le détruire moi-même si vous n'y aviez travaillé par une économie toute sage de votre providence. Je vous demandais, ô mon Dieu, la patience avec beaucoup d'instance. Néanmoins je faisais souvent des échappées et mon naturel vif et prompt trahissait souvent les résolutions que j'avais prises de me taire. Vous le permettiez sans doute, ô mon Dieu, afin que mon amour-propre ne se nourrît pas de ma patience, car une échappée d'un moment me causait plusieurs mois d'humiliation, de reproche et de douleur, c'était une matière à de nouvelles croix.
[l.] Je ne fis pas d'usage cette première année de mes croix. J'avais toujours de la vanité. Je mentais pour cacher ou pour excuser quelques choses, parce que je les craignais étrangement. Je me mettais en colère, ne pouvant approuver dans mon esprit une conduite qui me paraissait si déraisonnable, surtout en ce qui regardait le mauvais traitement de cette fille qui me servait. Il me paraissait inouï que l'on prît son parti contre moi lorsqu'elle m'offensait, car pour ma belle-mère son grand âge et le rang qu'elle tenait me rendaient la chose plus tolérable. O mon Dieu, que vous me fites voir dans la suite les choses avec bien d'autres yeux ! Je trouvais en vous des raisons de souffrir que je n'avais jamais trouvées dans la créature, et je voyais avec complaisance que cette conduite déraisonnable et crucifiante était tout ce qu'il me fallait. J'avais encore un autre défaut qui m'était commun avec presque toutes325 les femmes et me venait de l'amour que je me portais à moi-même, qui était que je ne pouvais entendre louer devant moi une belle femme sans y trouver quelque défaut, le faisant remarquer avec adresse pour diminuer le bien qu'on en disait, comme si ç'avait été m'estimer moins que d'estimer quelqu'un avec moi. Ce défaut m'a duré longtemps : c'est un fruit d'un orgueil fade et grossier, aussi bien que celui de parler à son avantage que j'avais au suprême degré326. Que je vous ai d'obligation, ô mon Dieu, d'avoir tenu sur moi la conduite que vous y avez tenue ! car si ma belle-mère et mon mari m'avaient applaudie comme chez mon père, je serais devenue insupportable par mon orgueil. / Il est vrai que je n’avais guère de repos, car c’était à qui me tourmenterait le plus fortement. J’étais quelquefois inconsolable, car je n’avais personne qui prît part à ma douleur parce que je ne la disait point, ce fut ce qui m’obligea de me donner à vous de plus en plus, ô mon Dieu. // J'avais327 soin d'aller voir les pauvres, je faisais ce que je pouvais pour vaincre mon humeur, et surtout en des choses qui faisaient crever mon orgueil, je faisais beaucoup d'aumônes, j'étais exacte à mon oraison. Vous me donnâtes alors, ô mon Dieu, un don de chasteté en sorte que je n’avais pas même une mauvaise pensée et que le mariage même m’était fort à charge.
[2.] Je328 devins grosse de mon premier enfant262, l’on me choya fort durant ce temps pour le corps, et mes croix en quelque chose furent329 moins fortes par là. Je fus si incommodée que j'aurais fait compassion aux plus indifférents. De plus ils avaient un si grand désir d'avoir des enfants qu'ils appréhendaient beaucoup que je ne me blessasse. Cependant sur la fin ils me ménageaient moins, et, une fois que ma belle-mère m'avait [32] traitée d'une manière fort choquante, j'eus330 la malice de feindre une colique pour leur donner à mon tour quelques alarmes, parce que si je me fusse blessée, ils auraient été inconsolables dans le désir qu'ils avaient d'avoir des enfants, car mon mari était seul et ma belle-mère, qui était très riche, ne pouvait avoir d'héritiers que par lui. Néanmoins comme je vis que cela les mettait trop en peine, je dis que je me trouvais mieux. L’on ne peut pas être plus accablée de mal que je le fus331 pendant cette grossesse, car outre un vomissement continuel et un332 dégoût si étrange qu'à la réserve de quelque fruit je ne pouvais même voir la nourriture, car de333 quelque nature qu'elle fut, la seule approche me faisait vomir, j'avais outre cela des334 défaillances continuelles et des douleurs très fortes. Je fus extraordinairement mal en accouchant, / ma belle-mère voulait que l’on me traitât comme les plus robustes, mais comme elle vit que je demeurais comme morte entre les mains de ceux qui me tenaient, elle me laissa à la conduite de ceux qui avaient soin de moi, en disant cependant qu’elle n’avait pas fait tant de façons. // Comme335 mon mal fut très long et très violent, j'eus de quoi exercer la patience. J'offrais tout cela à Notre-Seigneur et sitôt que j'avais un peu de liberté, il me semblait que je souffrais avec beaucoup de contentement. Les chirurgiens étaient même étonnés de ma patience. Comme j’étais jeune, car je n’avais qu’à peine dix-neuf ans, je336 fus très longtemps mal de cette couche, car outre la fièvre, j'étais si faible qu'après plusieurs semaines on ne pouvait qu'à peine me remuer pour faire mon lit.
Lorsque je fus un peu mieux, il me vint un abcès au sein qu'il337 fallut ouvrir en deux endroits, ce qui me fît beaucoup de douleur. Tous ces maux, quoique violents, ne me paraissaient que des ombres de mal au prix des peines que je souffrais dans ma famille, qui croissaient chaque jour loin de diminuer. J'étais sujette aussi à un mal de tête fort violent sur lequel ma belle-mère glosait beaucoup. Vous338 augmentiez dans ce temps, ô mon Dieu, et mon amour pour vous et ma patience. Il est vrai que la vie m'était si indifférente à cause de mes afflictions que tous les maux qui paraissaient mortels ne m'effrayaient point.
[3.] Cette première couche accommoda encore mon extérieur et me donna par conséquent plus de vanité, car339, quoique je n'eusse pas voulu ajouter l'artifice à la nature, cependant j'avais mille complaisances sur moi-même. J'étais bien aise d'être regardée et loin d'éviter les occasions, j’étais bien aise de me faire voir. J'allais340 aux promenades, rarement pourtant, et lorsque j'étais dans les rues, j'ôtais mon masque par vanité, et mes gants pour faire voir mes mains. Se peut-il de plus grandes niaiseries, lorsque cela m'échappait, ce qui arrivait assez fréquemment, je pleurais341 inconsolablement, mais cela ne me corrigeait point. J'allais aussi quelquefois au bal où j'étalais la vanité de ma danse, / d’autres fois je tâchais de divertir ma misère. //
[4.] Il arriva dans la famille une affaire de grande conséquence pour le temporel : la perte fut très considérable. Cela me valut d'étranges croix durant plus d'un an. Non que je me souciasse des pertes que cela causa, qui furent très grandes, car outre trente mille livres d’argent comptant qu’il fallut donner, les autres dommages allèrent beaucoup plus loin, ce n’était point cela qui m’affligea, ni même les humiliations qui en revinrent, mais342 il semblait que je fusse le but et le blanc263 de toutes les mauvaises humeurs de la famille, car quoique cette affaire qui venait de ma belle-mère, c’est-à-dire de son côté, ne m’eût dû rien coûter, cependant pour la satisfaire, il en fallut faire tous les frais et payer les deux tiers de cette somme. Il343 faudrait un volume entier pour décrire ce que je souffris durant ce temps. O Dieu, avec quel plaisir vous sacrifiai-je ce temporel et combien de fois [33] m'abandonnai-je à vous pour mendier mon pain si vous l'aviez voulu! Ma belle-mère était inconsolable, disant qu’il fallait perdre en un moment ce qu’elle avait conservé avec tant de peine, elle faisait prier afin de sortir de cette affaire sans qu’il lui en coûtat rien : elle344 me disait, ô mon Dieu, de vous prier pour ces choses; mais il m'était entièrement impossible. Je me sacrifiais à vous au contraire, vous priant instamment de réduire plutôt la famille à la mendicité que de permettre qu'elle vous offensât. Je me voulais du mal à moi-même d'être si détachée de ces biens, j'excusais ma belle-mère dans mon esprit et je disais : ‘Si tu avais pris peine à le garder comme elle, tu n'aurais pas tant d'indifférence de le voir enlever, tu jouis de ce qui ne t'a rien coûté, et tu recueilles ce que tu n'as pas semé’. Toutes ces pensées ne pouvaient me rendre sensible à ces pertes : je me faisais des idées agréables d'aller à l'hôpital264 car nous perdîmes aussi de grandes sommes qui étaient en rente sur345 l’Hôtel de Ville à Paris. Il me paraissait même qu'il n'y avait point d'état si pauvre et si misérable que je n'eusse trouvé doux au prix de cette persécution continuelle et domestique.
Il est incroyable que mon père, qui m'aimait si tendrement et que j'honorais à un point que je ne puis dire, ne sut jamais rien de ce que je souffrais. Dieu le permit ainsi afin que je l'eusse aussi contraire pour quelque temps, car ma mère lui disait toujours que j'étais une ingrate, que je ne faisais plus de cas d'eux, et que j'étais toute à la famille de mon mari. Toutes les apparences me condamnaient véritablement, car je ne voyais pas mon père et ma mère le quart de ce que j'aurais dû ; mais ils ignoraient la captivité où j'étais et ce qu'il me fallait soutenir pour les défendre. Ces discours de ma mère et une occasion fâcheuse qui arriva, altérèrent un peu l'amitié de mon père à mon égard ; ce qui ne dura pas néanmoins longtemps. Ma belle-mère me reprochait qu'il ne leur était jamais arrivé d'afflictions que depuis que j'étais entrée dans leur maison, que tous [les] malheurs346 y étaient venus avec moi. D'un autre côté ma mère me voulait parler contre mon mari, ce que je ne pouvais souffrir. / Mon père s’en vint à Paris et je restai chez ma mère (car nous étions tous dispersés) où je souffris beaucoup, je n’avais pas encore dix-huit ans, je ne laissai pas de jeûner le carême, où je restai dans un dégoût étrange, j’avais toujours à souffrir de ces filles, surtout de celle de ma belle-mère qui servait de sommelière et qui me refusait ce dont j’aurais [1.320] pu manger, mais d’une manière indigne ; lorsque je m’en plaignais à ma belle-mère, loin de corriger cette fille, elle la louait, et je disais des mensonges, il fallait souffrir tout cela. //
[5.] J'avoue que ce n'est pas sans une extrême répugnance que je dis ces choses de ma belle-mère, et surtout de mon mari, car mon mari est au ciel et j'en suis assurée, j'en ai même du scrupule, moi qui n’en ai de rien. Je347 ne doute point que par des indiscrétions, par mon humeur contrariante, par certaines échappées de promptitude qui m'arrivaient quelquefois, je n'aie donné beaucoup de lieu à toutes mes croix, ainsi elles n'avaient pas le prix et le mérite qu'elles eussent eus si j'eusse été plus parfaite. De plus, quoique j'eusse alors ce qu'on appelle patience dans le monde, je n'avais pas encore ni le goût ni l'amour de la croix, c'est pourquoi j'ai fait sur cela quantité de fautes. Il ne faut pas regarder cette conduite, qui paraît déraisonnable, par des yeux purement humains, il faut remonter plus haut, et voir que Dieu l'ordonnait ainsi pour mon bien et à cause de mon orgueil, car si j'eusse été autrement, je me serais perdue. De plus c’est que ma belle-mère n’était pas maîtresse de ses humeurs : comme elle avait été élevée là-dedans elle ne croyait pas mal faire, et comme elle ne faisait point oraison, elle n’était pas éclairée sur ces choses comme j’avais pu l’être, car elle était assurément vertueuse, sage et elle avait de l’esprit; il est vrai qu’elle avait un confesseur sans capacité qui ne la reprenait jamais de rien. L’on348 ne peut pas écrire ces choses avec plus de répugnance que je le fais ; et si je ne craignais pas de désobéir, j'avoue que je ne continuerais pas.
[6.] Nous continuions à perdre de toutes manières, [34] le roi retranchant quantité de revenus outre cet autre de l'Hôtel de Ville dont j'ai parlé. Ma belle-mère disait toujours de prier pour cela, mais je ne pouvais prier pour de l’argent et la plus étrange pauvreté et la paix m’auraient été plus supportables que l’état où j’étais, car je n’étais pas en état de trouver la paix en ces choses. La méditation349 dans laquelle j'étais pour lors, ne donnait350 point une véritable paix dans de si grandes peines. Elle procure bien la résignation, mais non pas la paix et la joie. Je la faisais cependant deux fois le jour fort exactement, et comme je n'avais pas cette présence de Dieu foncière que j'ai eue depuis, je faisais bien des échappées. Mon orgueil ne laissait pas de subsister et de se soutenir malgré tant de choses qui le devaient265 écraser. Je n'avais personne ni pour me consoler, ni pour me conseiller, car celle de mes sœurs qui m'avait élevée, était morte pour lors : elle mourut deux mois après mon mariage266. Je n'avais point de confiance à l'autre. / J’aurais voulu être réduite à mendier mon pain. // La351 vie m'était fort ennuyeuse267, et d'autant plus que mes passions étaient fort vives; car quoique j'essayasse de me surmonter, je ne pouvais empêcher de me mettre en colère, non plus que de vouloir plaire.
[7.] Je ne me frisais point, ou très peu, je ne mettais jamais rien au visage, cependant je n'en étais pas moins vaine. Je me regardais même très peu au miroir afin de ne point entretenir ma vanité, et j'avais pour pratique de lire des livres de dévotion, comme l'Imitation et352 les Oeuvres de saint François de Sales durant que l'on me peignait, en sorte que comme je lisais tout haut, les domestiques en profitaient. De plus je me laissais accommoder comme on voulait, demeurant comme on m'avait mise, ce qui abrège bien de la peine et des sujets de vanité. Je ne sais comme les choses étaient, mais on me trouvait toujours bien, et quoique pour l’ordinaire je n’eusse point de cheveux abattus ni de cornettes268, relevant mes cheveux tout négligemment, l’on me trouvait encore mieux, et les sentiments353 de ma vanité se réveillaient en toutes choses. S'il arrivait de certains jours où j'eusse voulu paraître plus belle et me mieux accommoder pour cela, je354 l'étais moins, et plus je me négligeais, plus je paraissais. C'était une grande pierre d'achoppement pour moi, car quoique je ne voulusse pas aimer, je ne pouvais ne point vouloir ne point être regardée, estimée, aimée. Combien355 de fois, ô mon Dieu, suis-je allée aux églises moins pour vous prier que pour y être vue! Les autres femmes qui étaient jalouses contre moi soutenaient que je me fardais, et le disaient à mon confesseur qui m'en reprenait, quoique je l'assurasse du contraire; elles disaient même qu’elles m’avaient vu acheter du vermillon, ce qui était très faux n’en ayant jamais mis, il m’aurait été tout inutile. Je356 parlais souvent à mon avantage et je m'élevais avec orgueil en abaissant les autres, je mentais encore quelquefois bien que je fisse tous mes efforts pour me défaire de ce vice. Ces fautes diminuaient un peu, car je ne me pardonnais rien et j'étais fort affligée de les commettre. Je les écrivais toutes, et je faisais des examens fort exacts pour voir, d'une semaine à l'autre, d'un mois à un autre, combien je m'étais corrigée. Mais hélas ! que mon travail, quoique fatigant, m'était peu utile, parce que je mettais presque toute ma confiance en mes soins ! Ce n'est pas, ô mon Dieu, que je ne vous priasse [ait prié] avec grande instance de me délivrer de tous ces maux. Je vous priais même de me garder, voyant l'inutilité de mes soins; et je vous protestais que si vous ne le [35] faisiez pas, je tomberais dans357 tous mes péchés, et même en de plus grands. Mes grandes croix ne me détachaient pas de moi-même. Elles me rendaient bien indifférente aux biens temporels, elles me faisaient même haïr la vie, mais elles ne m'ôtaient pas ces sentiments de vanité qui se réveillaient avec force dans toutes les occasions que j'avais de me produire, qui étaient rares, à cause de l'assiduité où j'étais auprès de mon mari. L'église, ô mon Dieu, était le lieu où l'on me voyait le plus, et où j'étais plus importunée des sentiments de vanité. Il me paraissait que j'aurais bien voulu être autrement, mais c'était une volonté faible et languissante.
[8.] L'absence si longue de mon mari, mes traverses et mes ennuis, me firent résoudre de l'aller trouver où il était. Ma belle-mère s'y opposa très fort, mais mon père l'ayant voulu, l’on me laissa aller. Je trouvai à mon arrivée qu'il avait pensé mourir, il était fort changé par le chagrin, car il ne pouvait terminer ses affaires n'ayant nulle liberté d'y vaquer. Il était même caché à l'hôtel de Longueville, où Madame de Longueville269 avait358 mille bontés pour moi ; mais comme je paraissais beaucoup, il craignit que je ne le fisse reconnaître. Cela lui fît beaucoup de peine, et il voulait que je m'en retournasse au logis faisant fort le fâché, mais l'amour et le long temps qu'il ne m'avait vue surmontant toutes les autres raisons, il me fît rester auprès de lui. Il me garda huit jours sans me laisser sortir de la chambre parce qu'il craignait que je ne le fisse connaître, ce qui était une terreur panique, car cela ne faisait rien à son affaire. Mais comme il craignait que cela ne me fît malade car il sentit alors beaucoup d’amour pour moi, sa mère n’y était point, il me voyait tout le jour et ainsi il parut que je lui plaisais beaucoup, il359 me pria de m’aller promener dans le jardin, mais sous une allée écartée afin que Mme de Longueville que je n’avais pas encore saluée ne m’aperçut pas. Il en arriva cependant tout autrement car elle me remarqua d’abord et me fît venir vers elle, elle me fît rester longtemps360 à m'examiner de toutes manières. J'étais surprise qu'une personne dont la piété faisait tant de bruit, s'arrêtât si fort à un extérieur et parût en faire tant de cas. Elle me témoigna beaucoup de joie de me voir. Mon mari fut fort content de cela car361 dans le fond il m'aimait beaucoup et j'aurais été fort heureuse avec lui sans les discours continuels dont ma belle-mère l’entretenait. Il avait pourtant de fréquents et violents emportements et une certaine humeur à tout contredire mais une longue patience le gagnait et comme il était raisonnable et l’esprit éclairé, il voyait son tort, mais il n’aurait voulu ni l’avouer ni que l’on fît semblant de s’en apercevoir.
[9.] Je362 ne puis dire les bontés que l'on me témoigna dans cette maison. Tous les officiers270 à l'envi me rendaient service. Je ne trouvais partout que des gens qui m'applaudissaient et qui m’aimaient à363 cause de ce misérable extérieur. J'étais si scrupuleuse à n'écouter personne sur cela que j'en étais ridicule. Je ne parlais jamais à un homme seule à seul, et n'en faisais point monter dans mon carrosse que mon mari n'y fut, quoique ce fussent de mes parents. Je ne donnais jamais la main qu'avec précaution. Je n'entrais point dans des carrosses d'hommes. Enfin il n'y avait point au monde de mesure que je n'observasse pour ne donner ni aucun soupçon à mon mari, ni aucun sujet de parler de moi. J'avais tant de précautions, ô mon Dieu, pour un vain point d'honneur, et j'en avais si peu pour le véritable honneur qui est de ne vous pas déplaire ! J'allais si loin là-dessus, et mon amour-propre était si grand que si j'avais manqué à une règle de civilité, je n'en dormais de la nuit. Chacun voulait contribuer à me divertir, et le dehors n'était que trop riant pour moi. Mais pour le dedans, le chagrin [36] avait tellement abattu mon mari, qu'il me fallait chaque jour essuyer quelque chose de nouveau, et cela fort souvent. Quelquefois il menaçait de jeter le souper par les fenêtres, et je lui disais qu'il me ferait bien tort, que j'avais bon appétit. Je riais avec lui pour le gagner, et il s'apaisait souvent d'abord, et la manière dont je lui parlais le touchait. D'autres fois la mélancolie l'emportait sur tout ce que je pouvais faire et sur l'amour qu'il avait pour moi. Il voulait que je retournasse au logis, mais je ne le pouvais vouloir à cause de ce que j'avais souffert en son absence. Je remarquais qu'ordinairement après que j'avais été à la messe ou que j'avais communié, c'était alorsqu’il lui prenait des humeurs plus fâcheuses qui duraient souvent fort longtemps. Ce qu’il y avait en cela d’incommode, outre l’emportement, c’est qu’incessamment il recommençait la même chose. Vous364 me donniez, ô mon Dieu, beaucoup de patience et vous me faisiez la grâce de ne lui rien répondre, ou que très peu de choses avec douceur, et ainsi le démon, qui ne prétendait que de me porter par là à vous offenser, s'en retournait confus par l'assistance singulière de votre grâce qui, malgré les révoltes de la nature que je sentais vivement, ne permettait pas que je m'emportasse.
[10.] Je devins toute languissante, car je vous aimais, ô mon Dieu, et je n'aurais pas voulu vous déplaire. Cette vanité que je sentais et que je ne pouvais détruire, me faisait beaucoup de peine. Cela, joint à une longue suite de chagrins, me fît tomber malade. Comme je ne voulais pas incommoder dans l'hôtel de Longueville, je me fis transporter ailleurs ; je fus si malade et réduite à telle extrémité, qu'après qu'on m'eut tiré en sept jours quarante-huit poëlettes de sang, et que l'on n'en pouvait plus avoir, les médecins désespérèrent de ma vie, et cela dura très longtemps. Il n'y avait nulle apparence que j'en pusse revenir. Mon mari était inconsolable, car dans le fond il m’aimait beaucoup et lorsqu’il me traitait mal c’était son humeur qui l’emportait et dont il n’était pas le maître, ce que Dieu permettait pour mon avantage. M. le curé de St Jean de la paroisse dont j’étais, qui avait été intime ami de St François de Sales, me confessa ; il avait bien de la piété et du discernement. Il fît une revue depuis ma dernière confession générale, il parut365 si content de moi qu'il disait que je mourrais comme une sainte. Il n'y avait que moi, ô mon Dieu, qui n'étais pas contente de moi-même : mes péchés étaient trop présents à mon esprit et trop douloureux à mon coeur pour avoir cette présomption. L’on m'apporta le saint viatique à minuit. C'était une désolation générale dans la famille et parmi tous ceux qui me connaissaient. Il n'y avait que moi à qui la mort était indifférente. Je la regardais sans frayeur, je n'avais nul chagrin de quitter ce misérable corps, dont la vanité m'était plus insupportable que la mort, mes croix contribuaient beaucoup à me rendre insensible à son approche. Un soir que j’étais très mal mais non pas privée de connaissance, j’aperçus mon mari proche de mon lit, il était seul avec moi dans ce moment, je le priai de me dire les prières des agonisants, je lui indiquai même le livre où cela était, je le fis pour me contenter, mais il fut366 si affligé qu'il pensa mourir et sans des remèdes que l’on lui donna, on croit qu’il en serait mort. Comme367 il vit qu'il n'y avait plus d'espérance, que le mal augmentait aussi bien que ma faiblesse, que les remèdes l'irritaient, qu'on ne trouvait plus de sang dans mes veines qui étaient épuisées par la grande quantité de saignées qu'on m'avait faites, comme l’on faisait la fête de St François de Sales, il me voua à368 ce saint, et fît dire plusieurs messes, ce qui ne fut pas plus tôt fait que je commençai à me mieux porter. Mais ce qui est étrange, c'est que malgré tout son amour, à peine fus-je hors de danger, qu'il commença à se fâcher contre moi. Je ne pouvais me369 soutenir [37] moi-même qu'il me fallait soutenir de nouveaux assauts. Cette maladie me fut fort utile, car, outre une très grande patience parmi de très fortes douleurs, c'est qu'elle m'éclaira beaucoup sur l'inutilité des choses du monde ; elle me détacha beaucoup de moi-même, me donna un nouveau courage pour mieux souffrir que je n'avais fait par le passé ; je sentais même que votre amour se370 fortifiait dans mon coeur, [avec] le371 désir de vous plaire et de vous être fidèle dans mon état et bien d’autres372 biens qu'elle me fît qu'il serait inutile de détailler. Je fus encore six mois à traîner d'une fièvre lente et d'un flux hépatique, l’on croyait que cela m'emporterait à la fin, mais, ô mon Dieu, vous ne vouliez pas encore m'attirer à vous, les desseins que vous aviez sur moi étaient bien autres que cela. Vous ne vous contentiez pas de me faire l'objet de votre miséricorde, vous vouliez que je fusse la victime de votre justice.
[l.] Enfin après bien de la langueur je repris ma première santé, et je perdis ma mère ; il arriva quantité de choses dans ce temps que je supprime pour ne vous être d’aucune utilité ni pour me faire connaître à vous ni pour vous servir à vous-même. C’était une continuation de rencontres journalières de croix et d’occasions de vanité. Ma mère mourut comme un ange, et quoique l’attache qu’elle avait pour mon frère fut son plus grand défaut, Dieu qui voulait commencer dès cette vie à récompenser ses grandes aumônes et ses bonnes actions, lui donna une telle grâce de détachement quoiqu’elle ne fut que vingt-quatre heures malade, qu’elle dit qu’elle quittait mon frère sans chagrin.373271 Cependant je suivais toujours mon petit train pour l’oraison que je ne manquais jamais de faire deux fois le jour. Je veillais sur moi-même, me surmontant continuellement, et je faisais beaucoup d'aumônes. J'allais chez les pauvres dans leurs maisons et les assistais dans leurs maladies. Je faisais selon ma lumière tout le bien que je connaissais, étant assidue à l'église et à rester devant le Saint-Sacrement, m'étant mise pour cela de l'adoration perpétuelle. Vous augmentiez, ô mon Dieu, mon amour et ma patience à mesure que vous augmentiez mes souffrances. Les avantages temporels que ma mère procura à mon frère au-dessus de moi, dont je n'avais nul chagrin, ne laissèrent pas de me causer des croix, car on se prenait à moi de tout au logis. Je fus aussi fort incommodée dans cette grossesse374, et même du temps375 malade d'une fièvre double tierce. Cependant j'étais encore faible, et je ne vous servais pas encore376, mon Dieu, avec cette vigueur que vous me donnâtes bientôt après. J'aurais bien voulu accorder l'amour de moi-même et des créatures avec vous, car377 j'étais si malheureuse que j'en trouvais toujours qui m'aimaient et à qui je ne pouvais m'empêcher de vouloir plaire, non parce que je les aimais, car jusqu’alors je n’en aimais que très peu et faiblement, mais378 pour l'amour que je me portais à moi-même.
[2.] Vous permîtes, ô mon Dieu, que Madame de Charost272 qui379 était exilée, vint chez mon père, qui lui offrit un corps de logis, ce qu'elle accepta, et y380 demeura du temps. Cette Dame était d'une piété singulière et d'un grand intérieur. Comme je la voyais souvent, et qu'elle avait de l'amitié pour moi, parce qu'elle remarquait que381 je voulais aimer Dieu, et que d'ailleurs je m'employais aux œuvres extérieures de la charité, cela me servit beaucoup, elle remarquait que382 j'avais les vertus de la vie [37] active et multipliée273, mais que ce n'était point dans la simplicité de l’oraison où elle était. Elle me touchait quelquefois un mot sur cette matière, mais comme l'heure n'était point encore venue, je ne la comprenais pas. Elle me servit plus par ses exemples que par ses paroles. Je voyais sur son visage quelque chose qui me marquait383 une fort grande présence de Dieu, et je remarquais en elle ce que je n'avais encore jamais vu à personne. Je tâchais à force de tête et de pensées de me donner une présence de Dieu continuelle, mais je me donnais bien de la peine et je n'avançais guère. Je voulais avoir par effort ce que je ne pouvais acquérir qu'en cessant tout effort. Cette bonne dame me charma par sa vertu que je voyais bien au-dessus du commun. Elle, me voyant si multipliée, me disait souvent quelque chose, mais il n'était pas temps, je ne l'entendais pas. J'en parlais à mon confesseur, qui me disait tout le contraire ; et comme je lui disais ce384 que mon confesseur m'avait dit là-dessus, elle n'osait se déclarer à moi.
[3.] Le neveu de mon père dont j'ai parlé274, qui était allé en Cochinchine385 avec M. d'Héliopolis, arriva. Il venait en Europe pour emmener des386 prêtres. Je fus ravie de le voir, car je me souvins du bien que son premier passage m'avait apporté. Madame de Charost387 n'eut pas moins de joie que moi de le voir; car ils s'entendirent bientôt et ils avaient un même langage intérieur, qui était aussi connu de la prieure d'un monastère de bénédictines appelée Geneviève Granger388, une des plus saintes389 filles de son temps275. Je ne la connaissais guère alors. La390 vertu de cet excellent parent me charmait; et j'admirais son oraison continuelle sans la pouvoir comprendre. Je m'efforçais de méditer continuellement, de penser sans cesse à vous, ô mon Dieu, de dire des prières et oraisons jaculatoires : mais je ne pouvais me donner par toutes ces multiplicités ce que vous donnez vous-même, et qui ne s'éprouve que dans la simplicité. J'étais surprise qu'il391 me disait [dît] qu'il ne pensait à rien dans l’oraison, et j'admirais276 ce que je ne pouvais comprendre. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'attacher plus fortement à vous, ô mon Dieu, il m'assurait que s'il était assez heureux pour endurer le martyre, ainsi qu'il l'endura en effet, il vous l'offrirait pour m'obtenir un grand don d’oraison. Nous disions ensemble l’office de la Sainte Vierge; souvent il s'arrêtait tout court, parce que la violence de l'attrait lui fermait la bouche, et alors il cessait ses prières392 vocales. Je ne savais pas encore ce que c'était que cela. Il avait pour moi une affection incroyable, l'éloignement où il me voyait de la corruption du siècle, l'horreur du péché dans un âge où les autres ne commencent qu'à en goûter les plaisirs, car je n'avais pas dix-huit ans, lui donnaient de la tendresse pour moi, joint qu’il voyait bien le mal que j’aurais pu faire dans le monde si je m’étais mise de son parti. Je393 me plaignais de mes défauts avec bien de l'ingénuité, car j'ai toujours été assez éclairée là-dessus ; mais comme la difficulté que je trouvais à les corriger entièrement m'abattait beaucoup le courage, il me soutenait, et m'exhortait à me supporter moi-même. Il aurait bien voulu me donner une autre méthode d’oraison qui eût été plus efficace pour me défaire de moi-même, mais je ne donnais point de lieu à cela.
[4.] Je crois que ses prières furent plus efficaces que ses paroles394, car il ne fut pas plus tôt hors de chez mon père que vous eûtes compassion de moi, ô mon divin amour. Le désir que j'avais de vous plaire, les larmes que je versais, le grand travail que je faisais et le peu de fruit que j'en retirais, vous émurent de compassion. Vous me donnâtes en un moment par votre grâce et par votre seule bonté395 ce que je n'aurais pu me donner moi-même par tous mes efforts. Je ne disais rien à cette dame de ce que je souffrais et elle me [39] croyait fort heureuse. Elle me disait quelquefois « votre belle-mère a la mine bien sévère, elle m’effraye », je lui disais que c’était une bonne personne bien charitable. Il est vrai qu’il faut plus attribuer mes croix à la providence qu’à ma belle-mère car, à la réserve de la sévérité naturelle et de certaines choses ordinaires aux personnes qui ne font pas oraison, elle avait de bonnes qualités, mais lorsqu’il vous plaît, ô mon Dieu, de faire souffrir une âme, vous vous servez de toutes choses pour cela. Comme j’étais fort imparfaite j’avais besoin de tous ces coups de ciseau pour me rendre conforme à vos divins vouloirs. Voilà396 l'état où était mon âme lorsque, par une bonté d'autant plus grande que je m'en étais rendue plus indigne, sans avoir égard ni à vos grâces rebutées, ni à mes péchés, non397 plus qu'à mon extrême ingratitude, me voyant ramer avec tant de fatigue sans aucun secours, vous envoyâtes, ô mon divin Sauveur, le vent favorable de votre opérer277 divin, pour me faire marcher à pleines voiles sur cette mer d'afflictions. La chose arriva comme je vais dire.
[5.] Je parlais souvent à mon confesseur de la peine que j'avais de ne pouvoir méditer ni me rien imaginer. Les sujets d’oraison trop étendus m'étaient inutiles et je n'y comprenais rien : ceux qui étaient fort courts et pleins d'onction m'accommodaient mieux. Ce bon père ne me comprenait pas et je croyais que398 c’était que je ne pouvais me faire entendre. Enfin399 Dieu permit qu'un bon religieux fort intérieur de l'ordre de Saint François278 passa où nous étions. Il voulait aller par un autre endroit, tant pour abréger le chemin qu'afin de se servir de la commodité de l'eau qui lui aurait exempté la peine d’aller à pied, mais400 une force secrète lui fît changer de dessein, et l'obligea de passer par le lieu de ma demeure. Il vit bien d'abord qu'il y avait là quelque chose à faire pour lui. Il se figura que vous l’appeliez là, ô mon Dieu, pour401 la conversion d'un homme de considération à laquelle il avait déjà travaillé autrefois dans le séjour qu’il avait fait dans cet endroit; il se résolut de l’attaquer sans relâche mais402 ses efforts furent aussi inutiles que la première fois : c'était403 la conquête de mon âme que vous vouliez faire par lui. O mon Dieu, il semble404 que vous oubliiez tout le reste pour ne penser qu'à ce coeur ingrat et infidèle. Sitôt405 que ce bon religieux fut arrivé au pays, il alla voir mon père qui en eut un contentement extrême, car mon père étant autant à vous qu’il était, se faisait un très grand plaisir de voir des personnes qui vous aimaient purement, ô mon Dieu ! Mon père m’aimait d’une extrême tendresse et la mort de ma mère avait même augmenté son affection pour moi parce que je fus engagée par là à lui rendre certains devoirs que je ne lui eusse pas rendu si ma mère eût été vivante.
Il pensa mourir lorsque j’étais en couche de mon second fils, l’on me cacha son mal, mais pour mon père malgré la406 joie qu’il avait d’aller voir Dieu, il ne pouvait s’empêcher de témoigner le déplaisir qu’il avait de mourir sans me voir. Il demandait sans cesse sa fille car quoique mon frère fût auprès de lui, cela ne le satisfaisait pas. Madame la duchesse de Charost qui était encore chez lui lui rendait bien des assistances secourables et407 lorsqu’elle me venait voir je lui disais que j’étais surprise de ce que mon père ne [me] venait pas voir, elle me faisait entendre qu’il avait mal à la jambe, je prenais cela pour vrai, mais408 une personne indiscrète m’ayant dit qu’il était malade, je me levai tout mal que j’étais et allai le voir. Il eut une extrême joie de mon arrivée. Je409 le trouvai si changé, la langue si épaisse que je craignis fort pour lui. Il guérit cependant, non pas tout à fait, mais assez pour me donner de nouvelles marques de son affection410. Il avait beaucoup de croix de la part de mon frère, il m’en faisait confidence et cependant je ne lui disais rien des miennes qui l’auraient fort affligé411. Je ne lui disais qu’une chose qui était le désir sincère que j’avais de vous aimer, ô mon Dieu, et la douleur où j’étais de ne le pouvoir [40] faire selon mon désir. La précipitation avec laquelle je relevais de couche pour voir mon père me causa une dangereuse maladie. Mon père, ainsi que je l’ai dit, m’aimait fort et m’aimait uniquement. Il crut412279 ne m'en pouvoir donner une marque plus solide qu'en me procurant la connaissance de ce bon religieux. Il me dit ce qu'il connaissait de ce saint homme et qu'il voulait que je le visse. J'en fis d'abord bien de la difficulté parce que je n'allais jamais voir de religieux. Je croyais devoir en user de la sorte afin d'observer les règles de la plus rigoureuse sagesse. Cependant les instances de mon père me tinrent lieu d'un commandement absolu. Je crus que je ne pouvais me mal trouver d'une chose que je ne faisais que pour lui obéir.
[6.] Je pris avec moi une de mes parentes, et j'y allai. De loin qu'il me vit, il demeura tout interdit car il était fort exact à ne point voir de femmes, et une solitude de cinq années dont il sortait ne les lui avait pas rendues peu étrangères. Il fut donc fort surpris que je fusse la première qui se fut adressée à lui, ce que je lui dis augmenta sa surprise, ainsi qu'il me l'avoua depuis, m'assurant que mon extérieur et la manière de dire les choses l'avaient interdit, de sorte qu'il ne savait s'il rêvait. Il n'avança qu'à peine, et je crois que s’il n’eût appréhendé d’offenser la maison de qui ces religieux tiraient presque toute leur subsistance, outre que leur maison avait été établie par la famille, sans cette appréhension dis-je413, il ne serait point venu. Il fut414 un grand temps sans me pouvoir parler. Je ne savais à quoi attribuer son silence. Je ne laissai pas de lui parler et de lui dire en peu de mots mes difficultés sur l’oraison280. Il me répliqua aussitôt : C'est, Madame, que vous cherchez au-dehors ce que vous avez au-dedans. Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez415. En achevant ces paroles, il me quitta disant qu’il allait chercher des écrits afin de me les donner. Il m’a dit depuis que c’était bien plutôt la surprise afin que je ne m’aperçusse pas de son interdiction281.
[7.] Le416 lendemain matin, il fut bien autrement étonné lorsque417 je fus le voir et que je lui dis l'effet que ses paroles avaient fait dans mon âme ; car il est vrai qu'elles furent pour moi un coup de flèche qui percèrent mon cœur de part en part. Je sentis dans ce moment une plaie très profonde, autant délicieuse qu'amoureuse282 ; plaie si douce, que je désirais n'en guérir jamais. Ces paroles mirent dans mon cœur ce que je cherchais depuis tant d'années ou plutôt elles me firent découvrir ce qui y était et dont je ne jouissais pas faute de le connaître. O mon Seigneur, vous étiez dans mon cœur et vous ne demandiez de moi qu'un simple retour au-dedans pour me faire sentir votre présence. O bonté infinie, vous étiez si proche, et j'allais courant çà et là pour vous chercher, et je ne vous trouvais pas. Ma vie était misérable et mon bonheur était au-dedans de moi, j'étais dans la pauvreté au milieu des richesses et je mourais de faim près d'une table préparée et d'un festin continuel. O beauté ancienne et nouvelle, pourquoi vous ai-je connue si tard. Hélas ! je vous cherchais où vous n'étiez pas et je ne vous cherchais pas où vous étiez. C'était faute d'entendre ces paroles de votre Evangile, lorsque parlant de votre royaume sur la terre vous418 dites : Le Royaume de Dieu n'est point ici ou là, mais le Royau me de Dieu est au-dedans de vous283. Je l'éprouvai bien d'abord car dès lors419 vous futes mon roi, et mon coeur devint votre royaume, où vous commandiez en souverain et où vous faisiez toutes vos volontés. Car ce que vous faites dans une âme lorsque vous y venez comme roi, est le même que vous fîtes venant au monde pour être roi des Juifs. Il est écrit de moi, dit ce divin roi, à la tête du livre, que je ferai votre volonté284. C'est ce qu'il écrit d'abord à l'entrée du coeur où il vient régner.
[8.] Je dis à ce bon père, que je ne savais pas ce qu'il [41] m'avait fait, que mon coeur était tout changé, que Dieu y était, et que je n'avais plus de peine à le trouver; car dès ce moment il me fut donné une expérience de sa présence dans mon fond, non par pensée ou par application d'esprit, mais comme une chose que l'on possède réellement d'une manière très suave. J'éprouvais420 ces paroles de l'Epouse des Cantiques : Votre nom est comme une huile répandue; c'est pourquoi les jeunes filles vous ont aimé285: car je sentais dans mon âme une onction qui, comme un baume salutaire, guérit en un moment toutes mes plaies, et qui se répandait même si fort sur mes sens, que je ne pouvais presque ouvrir la bouche ni les yeux. Je ne dormis point de toute cette nuit parce que votre amour, ô mon Dieu, était non seulement pour moi comme une huile délicieuse, mais encore421 comme un feu dévorant qui allumait dans mon âme un tel incendie qu'il semblait devoir tout dévorer en un instant. Je fus tout à coup si changée que je n'étais plus reconnaissable ni à moi-même ni aux autres, je ne trouvais plus ni ces défauts ni ces répugnances : tout me paraissait consumé comme une paille dans un grand feu.
[9.] Ce bon père ne pouvait cependant se résoudre de se charger de ma conduite quoiqu'il eût vu un changement si surprenant de la droite de Dieu. Plusieurs raisons le portaient à s'en défendre. La première était mon extérieur, qui lui donnait beaucoup d'appréhension. La seconde était ma grande jeunesse, car je n'avais que dix-neuf ans, et la troisième une promesse422 qu'il avait faite à Dieu par défiance de lui-même, de ne se charger jamais de la conduite d'aucune personne du sexe à moins que Notre-Seigneur ne l'en chargeât par une providence particulière. Il me dit donc, sur les instances que je lui fis afin qu'il me prît sous sa conduite, de prier Dieu pour cela, qu'il le ferait de son côté. Comme il était en oraison, il lui fut dit : Ne crains point de te charger d'elle, c'est mon Epouse423. O mon Dieu, permettez-moi de vous dire que vous n'y pensiez pas. Quoi ! votre épouse, ce monstre effroyable d'ordure et d'iniquité qui n'avait fait que vous offenser, abuser de vos grâces et payer vos bontés d'ingratitude ? Ce bon père me dit après cela, qu'il voulait bien me conduire.
[10.] Rien ne m'était plus facile alors que de faire oraison : les heures ne me duraient que des moments et je ne pouvais ne la point faire : l'amour ne me laissait pas un moment de repos. Je lui disais : “O mon Amour424, c'est assez, laissez moi!” Mon oraison fut dès le moment dont j'ai parlé vide de toutes formes, espèces et images; rien ne se passait de mon oraison dans la tête, mais c'était une oraison de jouissance et de possession dans la volonté, où le goût de Dieu était si grand, si pur et si simple, qu'il attirait et absorbait les deux autres puissances de l'âme dans un profond recueillement, sans acte ni discours. J'avais cependant quelquefois la liberté de dire quelques mots d'amour à mon Bien-Aimé; mais ensuite tout me fut ôté. C'était une oraison de foi savoureuse qui425 excluait toute distinction, car je n'avais aucune vue ni de Jésus-Christ, ni des attributs divins : tout était absorbé dans une foi savoureuse, où toutes distinctions se perdaient pour donner lieu à l'amour d'aimer avec plus d'étendue, sans motifs, ni raisons d'aimer. Cette souveraine des puissances286, la volonté, engloutissait les deux autres puissances, et426 leur ôtait tout objet distinct pour les mieux unir en elle, afin que le distinct, en ne les arrêtant pas, ne leur ôtât pas la force unitive, et ne les empêchât pas de se perdre dans l'amour. Ce n'est pas qu'elles ne subsistassent dans leurs opérations inconnues et passives, mais c'est que la lumière générale pareille427 à celle du Soleil, absorbe toutes lumières428 distinctes, et les met en obscurité à notre égard, parce que l'excès de sa lumière les surpasse toutes.
[l.] C'est donc là l’oraison qui me fut communiquée d'abord, qui est bien au-dessus des extases, et des ravissements, des visions, etc., parce que toutes ces grâces sont bien moins pures.
Les visions sont les429 puissances inférieures à la volonté, et leur effet doit toujours se terminer à la volonté, et dans la suite elles doivent se perdre dans l'expérience de ce que l'on voit, connaît, et entend dans ces états, sans quoi l'âme n'arriverait jamais à la parfaite union. Ce qu'elle aurait alors, qu'elle nommerait même du nom d'union, serait une union médiate et un écoulement des dons de Dieu dans les puissances ; mais ce n'est pas Dieu même, de sorte qu'il est de très grande conséquence [42] d'empêcher les âmes de s'arrêter aux visions et aux extases, parce que cela les arrête presque toute leur vie. De plus, ces grâces sont fort sujettes à l'illusion, parce que ce qui a forme, image et distinction, le Démon le peut contrefaire aussi bien que le goût sensible ; mais ce qui est dégagé de toutes formes, images, espèces, et au-dessus des choses sensibles, le Diable n'y peut entrer.
[2.] De ces sortes de dons, les moins purs et parfaits et les plus sujets à l'illusion sont les visions et les extases. Les ravissements et les révélations ne le sont pas tout à fait tant, quoiqu'il y en ait beaucoup.
[3]. La430 vision n'est jamais de Dieu même, ni de431 Jésus-Christ, comme ceux qui l'ont se l'imaginent, c'est un ange de lumière, qui, selon le pouvoir qui lui en est donné de Dieu, fait voir à l'âme sa représentation, qu'il prend lui-même287. /[P] Il me paraît que les apparitions que l'on croit de Jésus-Christ même, sont à peu près comme le soleil qui se peint dans un nuage avec de si vives couleurs que celui qui ne sait pas ce secret, croit que c'est le soleil même, cependant ce n'est que son image. Jésus-Christ se peint lui-même de cette sorte dans l'intelligence, ce qu'on nomme visions intellectuelles, qui sont les plus parfaites, ou [cela se fait] par les Anges, qui étant de pures intelligences peuvent être imprimées ainsi et se montrer de la sorte. Saint François d'Assise, très éclairé sur les visions, n'a jamais attribué à Jésus-Christ même l'impression de ses stigmates, mais à un séraphin, qui étant effigié de Jésus-Christ les lui imprima. L'imagination s'imprime aussi des fantômes et des représentations saintes. Il y en a encore des corporelles, l'une et l'autre sortes sont les plus grossières et les plus sujettes à l'illusion. // C'est432 de ces sortes de choses dont parle saint Paul lorsqu'il dit que l'Ange de ténèbres se transfigure en Ange de lumière288. Ce qui arrive ordinairement lorsqu'on fait cas des visions, qu'on les estime, qu'on s'y arrête parce que toutes ces choses donnent de la vanité à l'âme ou du moins l'empêchent de courir au seul inconnu qui est au-dessus de toute vue, connaissance et lumière selon que l'explique saint Denis.
[4.] L'extase vient d'un goût sensible, qui est une sensualité spirituelle, où l'âme se laissant trop aller à cause de la douceur qu'elle y trouve tombe en défaillance. Le Diable donne de ces sortes de douceurs sensibles pour amorcer l'âme, lui faire haïr la croix, la rendre sensuelle, et lui donner de la vanité et de l'amour d'elle-même, l'arrêter aux dons de Dieu, et l'empêcher de suivre Jésus-Christ par le renoncement et la mort à toutes choses.
[5.] Les paroles intérieures distinctes sont aussi fort sujettes à l'illusion : le Diable en forme beaucoup, et quand elles seraient du bon Ange, car Dieu ne parle point de cette sorte, elles433 ne signifient pas toujours tout ce qu'elles sonnent et l'on voit très peu arriver ce qui est dit de cette sorte. Car lorsque Dieu fait porter de ces sortes de paroles par ses anges, il entend les choses à sa manière, et nous les prenons à la nôtre, et c'est ce qui nous trompe.
[6.] La parole de Dieu immédiate n'est autre que l'expression de son Verbe dans l'âme, parole substantielle, qui n'a aucun son ni articulation, parole vivifiante et opérante, selon qu'il est écrit : Dixit, et facta sunt289, parole qui n'est jamais un moment muette ni infructueuse, parole qui ne cesse jamais dans le centre de l'âme lorsqu'il est disposé pour cela, et qui s'en retourne aussi pure à son principe qu'elle en est sortie, parole où il n'y eut jamais de méprise, parole qui fait que Jésus-Christ devient la vie de l'âme, puisqu'elle n'est autre que lui-même comme Verbe, parole qui a une efficace admirable, non seulement dans l'âme où elle est reçue, mais qui se communique en d'autres âmes par celle-là comme un germe divin qui les fait fructifier pour la vie éternelle, parole toujours muette et toujours éloquente, parole qui n'est autre que vous-même, ô mon Dieu, Verbe fait chair, parole qui est le baiser de la bouche et l'union immédiate et essentielle que vous êtes, infiniment élevée au-dessus de ces paroles créées, bornées et intelligibles. Pour revenir à mon sujet je continuerai de dire que
[7.] les révélations434 de l'avenir sont aussi fort dangereuses, et le Démon les435 peut contrefaire sur des augures, comme il faisait autrefois dans les temples des païens où il rendait des oracles. Quand même elles seraient de Dieu par le ministère de ses anges, il faut les outrepasser sans s'y arrêter, parce que nous ne comprenons pas ce qu'elles signifient, les vraies révélations étant toujours fort obscures. De plus, c'est que cela amuse l'âme extrêmement, l'empêche de vivre dans l'abandon total à la divine [43] providence, donne de fausses assurances et des espérances frivoles, occupe l'esprit des choses futures, et empêche de mourir à tout et d'outrepasser toutes choses pour suivre Jésus-Christ nu, dépouillé de tout.
[8.] La révélation de Jésus-Christ dont parle saint Paul290 , est bien différente de celle-là; elle est manifestée à l'âme lorsque la parole éternelle lui436 est communiquée ; révélation qui nous fait devenir d'autres Jésus-Christ291 en terre par participation, qui fait qu'il s'exprime lui-même en nous. C'est cette révélation qui est toujours véritable, que le Démon ne peut contrefaire.
[9.] Les ravissements viennent d'un autre principe. C'est que Dieu attire l'âme fortement pour la faire sortir d'elle-même et la perdre en lui; et de tous les dons que j'ai écrits, c'est437 le plus parfait. Mais l'âme étant encore arrêtée par sa propriété438, elle ne peut sortir d'elle-même, de sorte qu'étant attirée d'un côté et retenue de l'autre, c'est ce qui opère le ravissement ou vol d'esprit292, qui est plus violent que l'extase, et élève quelquefois même le corps de terre. Cependant ce que les hommes admirent si extraordinairement est une imperfection et un défaut dans la créature.
[10.] Le véritable ravissement439 et l'extase parfaite s'opèrent par l'anéantissement total, où l'âme perdant toute propriété, passe en Dieu sans effort et sans violence comme dans le lieu440 qui lui est propre et naturel293. Car Dieu est le centre de l'âme, et dès que l'âme est dégagée des propriétés qui l'arrêtaient en elle-même ou dans les autres créatures, elle passe infailliblement en Dieu441, où elle demeure cachée avec Jésus-Christ294. Mais cette extase ne s'opère que par la foi nue, la mort à toutes les choses442 créées, même aux dons de Dieu, qui, étant des créatures, empêchent l'âme de tomber dans le seul incréé. C'est pourquoi je dis qu'il est de grande conséquence de faire outrepasser tous ces dons, quelque sublimes qu'ils paraissent, parce que tant que l'âme y demeure, elle ne se renonce pas véritablement, et ainsi ne passe jamais en Dieu même, quoiqu'elle soit dans ces dons d'une manière très sublime; et ainsi restant dans443 les dons, elle perd la jouissance réelle du donateur, qui est une perte inestimable.
[11.] Vous444 me mîtes, ô mon Dieu, par une bonté inconcevable dans un état très épuré, très ferme et très solide. Vous prîtes possession de ma volonté295, et vous y établîtes votre trône, et afin que je ne me laissasse pas445 aller à ces dons, et ne me dérobasse pas à votre amour, vous me mîtes d'abord dans votre union dans les puissances446 et une447 adhérence continuelle à vous. Je ne pouvais faire autre chose que de vous aimer d'un amour aussi profond que tranquille, qui absorbait tout autre chose. Celles qui296448 sont prises de cette sorte sont les plus avantagées, et elles ont moins de chemin à faire. Il est vrai que quand vous les avancez si fort, ô mon Dieu, elles doivent s'attendre à de fortes croix et à des morts cruelles, surtout si elles sont touchées d'abord de beaucoup de foi, d'abandon, de pur amour, de désintéressement, et d'amour du seul intérêt de Dieu seul, sans retour sur soi-même. Ce furent ces dispositions que vous mîtes d'abord en moi, avec un désir si véhément de souffrir pour vous, que j'en étais toute languissante. Je fus d’abord dégoûtée449 de toutes les créatures, tout ce qui n'était point mon amour m'était insupportable. La croix que j'avais portée jusqu'alors par résignation, devint mes délices et l'objet de mes complaisances.
[l.] J'écrivais tout cela à ce bon Père, qui en était plein de joie et d'étonnement. O Dieu, quelles pénitences l'amour des souffrances ne me faisait-il point faire ! Je faisais toutes les austérités que je pouvais imaginer450, mais tout cela était trop faible pour contenter le désir que j'avais de souffrir. Quoique mon corps fut très délicat, les instruments de pénitence me déchiraient sans me faire douleur, à ce qu'il me paraissait. Je prenais tous les jours de longues disciplines, qui étaient avec des pointes, elles451 me tiraient bien du sang452 et me meurtrissaient, mais elles [44] ne me satisfaisaient pas et je les regardais avec mépris et indignation car elles ne pouvaient me contenter, et comme je n'avais que peu de force, que ma poitrine était d'une extrême délicatesse, je me lassais le bras453 et m'éteignais la voix sans me faire de mal. Je portai des ceintures de crin et de pointes de fer, les premières me paraissaient un jeu d'amour-propre, et les dernières me faisaient une extrême douleur en les mettant et les ôtant ; et cependant lorsque je les avais, elles ne me faisaient point de mal. Je me déchirai de ronces, d'épines et d'orties que je gardais sur moi ; la douleur de celles-ci me faisait faillir le coeur et m'ôtait entièrement le sommeil, sans que je pusse durer ni assise ni couchée, à cause des pointes qui restaient dans ma chair. C'était de ces dernières que je me servais lorsque j’en pouvais trouver, car elles me satisfaisaient plus qu'aucune. Je tenais très souvent de l'absinthe dans ma bouche297 et je mettais de la coloquinte dans mon manger, quoique je mangeasse si peu que je m'étonne comment je pouvais vivre ; aussi étais-je toujours malade ou languissante. Si je marchais, je mettais des pierres dans mes souliers. C'était, ô mon Dieu, ce que vous m'inspirâtes d'abord de faire, aussi bien que de me priver de tous les contentements les plus innocents. Tout ce qui pouvait flatter mon goût lui était refusé ; tout ce qui lui faisait le plus de peine lui était donné. Mon coeur, qui jusqu'alors était si délicat que la moindre saleté le faisait soulever avec des efforts incroyables, n'osait témoigner une répugnance, qu'il ne se vît aussitôt contraint de prendre ce qui le faisait crever; et cela tant, et si longtemps qu'il ne lui resta plus aucune répugnance. Mon goût, qui jusqu'alors ne pouvait manger presque de rien, fut forcé de manger sans discernement, sans qu'il parût même qu'il fut encore en état de faire un choix.
[2.] Il y a deux choses que454 je ne vous dirais pas si vous ne m'aviez défendu de vous rien cacher. C'est que j'avais un tel dégoût pour les crachats que lorsque je voyais ou entendais cracher quelqu'un, j'avais envie de vomir et faisais des efforts étranges. Il me fallut, un jour que j'étais seule et que j'en aperçus un, le plus vilain que j'aie jamais vu, mettre ma bouche et ma langue dessus : l'effort que je me fis fut si étrange, que je ne pouvais en revenir et j'eus des soulèvements de coeur si violents que je crus qu'il se romprait en moi quelque veine, et que je vomirais le sang. Je fis cela tout autant de temps que mon coeur y répugna, ce qui fut assez long, car je ne pouvais me surmonter en ces choses298.
[3.] Je ne faisais point cela par pratique, ni par étude, ni avec prévoyance. Vous étiez continuellement en moi, ô mon Dieu, et vous étiez un exacteur299 si sévère, que vous ne me laissiez pas passer la moindre chose. Lorsque je pensais faire quelque chose, vous m'arrêtiez tout court, et me faisiez faire sans y penser toutes vos volontés et tout ce qui répugnait à mes sens, jusqu'à ce qu'ils fussent si souples, qu'ils n'eussent pas le moindre penchant, ni la moindre répugnance Pour ce que je viens de dire il me455 fallut prendre du pus, lécher des emplâtres300. Je pansais tous les blessés qui venaient à moi, et donnais des remèdes aux malades. Cette mortification dura longtemps, mais sitôt que le coeur ne répugnait plus, et qu'il prenait également les plus horribles choses comme les meilleures, la pensée m'en était ôtée entièrement et456 je n'y songeais plus depuis, car je ne faisais rien de moi-même, mais je me laissais conduire à mon roi, qui gouvernait tout en souverain.
[4.] J'ai fait plusieurs années les premières austérités, mais pour ces choses-ci, en moins d'un an mes sens furent assujettis; rien ne les éteint si vite que de leur refuser tout ce qu'ils appètent301 et leur donner tout ce457 qu'ils répugnent. Le reste [45] ne fait pas tant mourir, et les austérités, quelque grandes qu'elles soient, si elles ne sont accompagnées de ce que je viens de dire, laissent toujours les sens en vigueur, et ne les amortissent jamais; mais ceci, joint au recueillement, leur arrache entièrement la vie.
[5.] Lorsque le bon Père , dont j'ai parlé, me demandait comment j'aimais Dieu, je lui disais que je l'aimais plus que l'amant le plus passionné n'aimait sa maîtresse; que cette comparaison était encore impropre, puisque l'amour des créatures ne peut jamais atteindre là ni par sa force ni par sa profondeur. Cet amour était si continuel et m'occupait toujours, et si fort, que je ne pouvais penser à autre chose. Cette touche si profonde, cette plaie si délicieuse et amoureuse me fut faite à la Madeleine 1668302 et458 ce Père qui prêchait très bien, fut prié de la prêcher à la paroisse dont j'étais, qui était sous l'invocation de459 la Madeleine. Il fît trois sermons admirables sur cette matière. Je m'aperçus alors d'un effet que me faisaient les sermons, qui est que je ne pouvais presque entendre les paroles et ce qu'on disait, ils me faisaient d'abord impression sur le cœur, et m'absorbaient si fort en Dieu que je ne pouvais ni ouvrir les yeux, ni entendre ce qui se disait. Entendre nommer votre Nom, ô mon Dieu, ou votre amour, était capable de me mettre dans une profonde oraison, et j'éprouvais que votre parole faisait une impression sur mon cœur directement, et qu'elle faisait tout son effet sans l'entremise de la réflexion et de l'esprit, et j'ai toujours éprouvé cela depuis, quoique d'une manière différente, selon les différents degrés et états où je passais. Cela460 m'était alors plus sensible, je ne pouvais presque plus prononcer de prières vocales.
[6.] Cet absorbement303 en Dieu où j'étais absorbait toutes choses. Je ne pouvais plus voir les saints ni la Sainte Vierge hors de Dieu ; mais je les voyais tous en461 lui, sans462 les pouvoir distinguer de lui qu'avec peine et quoique j'aimasse tendrement certains saints, comme saint Pierre, saint Paul, sainte Madeleine, sainte Thérèse304, tous ceux qui avaient de l'intérieur, je ne pouvais cependant m'en faire d'espèces305, ni les invoquer hors de vous.
[7.] Le463 deuxième d'août de la même année qui n'était que quelques semaines après ma blessure306, l'on faisait la fête de Notre-Dame de la Portioncule dans le couvent où était ce bon Père, mon directeur. J'allai dès le matin pour gagner les indulgences, et je fus bien surprise lorsque je vis que je n'en pouvais venir à bout. Je fis tous mes efforts pour cela; mais en vain : je restai plus de cinq heures de suite à l'église sans rien avancer307. Je fus pénétrée d'un trait de pur amour si vif, que464 je ne pouvais pas me résoudre d'abréger les peines dues à mes péchés par les indulgences ; si elles avaient donné des peines et des croix, je les aurais gagnées. Je vous disais : « O mon Amour je465 veux souffrir pour vous; n'abrégez point mes peines, ce serait abréger mes plaisirs ; je n'en trouve qu'en souffrant pour vous. Les indulgences sont bonnes pour ceux qui ne connaissent point le prix de la souffrance, qui n'aiment pas que votre divine justice se satisfasse, et qui ayant une âme mercenaire, craignent moins de vous déplaire qu'elles n'appréhendent la peine qui est attachée au péché. » Mais craignant de me méprendre, et de faire une faute en ne gagnant point les indulgences car je n'avais jamais ouï dire que l'on pût être de cette façon, je466 faisais de nouveaux efforts pour les gagner, mais inutilement. Enfin ne sachant plus que faire, je dis à Notre-Seigneur : « S'il faut nécessairement gagner les indulgences, transférez les peines de l'autre vie en celle-ci. »
Sitôt que je fus de retour au logis, j'écrivis à ce bon Père ma disposition et mes sentiments avec tant de facilité, et une manière de m'énoncer si aisée, que prêchant ce jour-là, il en fît le troisième point de son sermon, le disant mot à mot comme je l'avais écrit sans y changer, diminuer ni ajouter aucune chose que le mot de Dieu qu’il répéta deux fois. Ma surprise ne fut pas petite lorsque je l’entendis prêcher ce que je lui avait écrit
.[8.] Je467 quittai toutes les compagnies, je468 renonçai pour jamais aux jeux et aux divertissements, à la danse, aux promenades inutiles. Il y avait près de deux [46] ans que j'avais quitté la frisure; j'étais cependant fort bien mise, car mon mari le souhaitait de la sorte. Mon unique divertissement était de dérober des moments pour être seule avec vous, ô mon469 unique amour, tout autre plaisir m'était une peine et non pas un plaisir. Je ne perdais point votre présence, qui m'était donnée par une infusion autant divine que continuelle ; non comme je m'étais imaginée, par effort de tête ni à force de penser à vous, mon divin amour, mais dans le fond de la volonté, où je goûtais avec une douceur ineffable la réelle jouissance de l'objet aimé : non pourtant, comme dans la suite, par une union essentielle; mais par une union véritable, dans la volonté, qui me faisait goûter par une heureuse expérience que l'âme est créée pour jouir de vous, ô mon Dieu. Cette union est la plus parfaite de toutes celles qui s'opèrent dans les puissances. Son effet est aussi bien plus grand : car les unions des autres puissances éclairent l'esprit et absorbent la mémoire; mais si elles ne sont accompagnées de celle-ci, elles sont peu utiles; parce qu'elles ne font que des effets passagers. L'union de la volonté308 porte avec elle, en essence et en réalité, ce que les autres n'ont qu'en distinction, et de plus, elle soumet l'âme à son Dieu, la conforme à tous ses vouloirs, fait mourir peu à peu en elle toute volonté propre par470 le moyen de la charité dont elle est pleine, elle les fait peu à peu se réunir dans ce centre et s'y perdre en ce qu'elles ont de propre opérer et de naturel.
[9.] Cette perte se fait de cette sorte et elle s’appelle anéantissement471 des puissances472, ce qui ne se peut entendre473 d'un anéantissement physique, cela serait ridicule, mais474 elles paraissent anéanties quant à notre égard, quoiqu'elles restent toujours subsistantes. Cet anéantissement475 ou perte des puissances se fait de476 cette manière : c'est qu'à mesure que la charité remplit et enflamme la volonté en la manière que nous avons dit, cette charité devient477 si forte, qu'elle surmonte peu à peu toute l'activité de cette volonté pour l'assujettir à celle de Dieu ; de sorte que lorsque l'âme est docile à se laisser consommer et purifier par elle, et vider de tout ce qu'elle a de propre et d'opposé à la volonté de Dieu, elle se trouve peu à peu vide de toute volonté propre, et mise dans une sainte indifférence pour ne vouloir que ce que Dieu veut. Ceci478 ne peut jamais se consommer par479 l'activité de notre volonté, quand même elle serait employée en résignations continuelles, parce que tout cela sont des actes propres480, qui, quoique fort vertueux, font toujours subsister la volonté en elle-même, et par conséquent la tiennent en multiplicité, en distinction, en dissemblance de481 celle de Dieu309, mais
lorsque la volonté demeure soumise, et ne fait que souffrir librement et volontairement, apportant son concours qui est la soumission à482 se laisser surmonter et détruire par l'activité de la charité qui en absorbant483 la volonté en elle, la consomme dans celle de Dieu, la purifiant auparavant de toute restriction, dissemblance et propriété.
[10.] Il en est de même des deux autres puissances, où, par le moyen de la charité, les deux autres vertus théologales sont introduites : la foi484 s'empare si fort de l'entendement, qu'elle le fait défaillir à tout raisonnement, à toutes les lumières distinctes, à toutes les clartés et illustrations particulières, fussent-elles les plus sublimes - ce qui fait voir combien les visions, révélations, extases, etc., sont contraires à ceci, et empêchent la perte de l'âme en Dieu, quoique par là elle y paraisse perdue pour des moments ; mais ce n'est point une vraie perte, puisque l'âme qui est perdue485 en Dieu, ne se retrouve plus : c'est plutôt un simple absorbement si la chose est dans la volonté, ou un éblouissement si elle est dans l'esprit, qu'une486 perte487 - je dis donc que la foi fait perdre à l'âme toute lumière distincte, et l'absorbe en la surmontant pour la mettre dans sa lumière qui est au-dessus de toute lumière, lumière générale et indistincte, qui paraît ténèbres à l'égard de l'âme propre qui en est éclairée, parce que sa trop grande clarté fait qu'on ne peut ni discerner ni connaître488, comme nous ne pouvons discerner le soleil et sa lumière, quoique à la faveur [47] de cette lumière nous discernions si parfaitement les objets qu'elle nous489 empêche même de nous y méprendre490.
[11.] Comme l'on voit le soleil absorber dans491 sa lumière générale toutes les petites lumières distinctes des étoiles qui comme ces visions etc. se discernent492 fort bien à cause de leur peu d'étendue mais en493 se faisant distinguer elles-mêmes, elles ne peuvent pourtant nous mettre dans la vérité, ni nous faire voir les objets tels qu'ils sont : au contraire, elles nous feraient plutôt méprendre par leur fausse lueur. Il en est pareillement de même de toutes les autres lumières qui ne sont pas celles de la foi passive494, lumière infuse, foi don du Saint-Esprit, qui a le pouvoir de détromper l'esprit, et en obscurcissant les propres lumières de l'entendement, le mettre dans la lumière de vérité, qui, quoique moins satisfaisante pour lui, est pourtant mille fois plus sûre que tout autre, et est proprement la vraie lumière de cette vie jusqu'à ce que Jésus-Christ, lumière éternelle, s'élève dans l'âme, et l'éclaire de lui-même, lui qui éclaire tout homme venant au monde310 de la nouvelle vie en Dieu. Ceci est relevé, mais je me laisse emporter à l'esprit qui me fait écrire.
12. La mémoire495 de même se trouve peu à peu surmontée et absorbée par l'espérance; et enfin tout se perd peu à peu dans la pure charité, qui absorbe toute l'âme en elle par le moyen de la volonté, qui, comme souveraine des puissances, a le496 pouvoir de perdre les autres en elle ; comme la charité, reine des vertus, réunit en soi toutes les autres vertus. Et cette497 réunion qui se fait alors s'appelle unité, union centrale311, parce que tout se trouve réuni par la volonté et la charité dans le centre de l'âme, et en Dieu, notre dernière fin, selon ces paroles de saint Jean : Celui qui demeure en charité, demeure en Dieu et Dieu498 est charité312.
Cette union de ma volonté à la vôtre, ô mon Dieu, et cette présence ineffable, était si forte et si suave tout ensemble, que je ne pouvais vouloir ni y résister, ni m'en défendre. Ce cher possesseur de mon cœur me faisait voir jusqu'aux moindres fautes.
[l.] Mes499 sens étaient, ainsi que je l'ai dit, dans une mortification continuelle et je ne leur donnais aucune liberté. Car il faut savoir que pour les faire entièrement mourir, il faut pendant500 un temps ne leur donner aucune relâche jusqu'à ce qu'ils soient entièrement morts, sans cela ils sont en danger de ne jamais mourir, ainsi qu'il en arrive aux personnes qui se contentent de faite de grandes austérités extérieures, et qui néanmoins donnent à leurs sens certains soulagements, disent-ils, innocents et nécessaires; et ils les font vivre en cela ; car ce ne sont point les austérités, quelque grandes qu'elles soient, qui font mourir les sens, comme nous501 avons vu des personnes très austères en ressentir les révoltes toute leur vie. Ce qui les détruit davantage, c'est de leur refuser généralement tout ce qui leur peut plaire, et leur502 donner tout ce qui leur désagrée, et cela sans relâche et aussi longtemps qu'il est nécessaire, pour les rendre sans appétit et sans répugnance. Que si l'on prétend jusqu'à ce temps leur donner un peu de relâche, l’on503 fait ce qui arriverait à une personne que l'on aurait condamnée à mourir de faim, à qui l'on donnerait de temps en temps un peu de nourriture sous prétexte de la fortifier un peu : l’on allongerait son supplice et l'empêcherait504 de mourir. Il en est de même de la mort des sens, des puissances, de l'esprit propre, et de la propre volonté ; parce que si on ne leur arrache pas toute subsistance pour petite qu'elle soit, on les entretient jusqu'à la fin dans une vie mourante, qui est très bien nommée mortification, que saint Paul a parfaitement bien distinguée lorsqu'il a dit : Nous portons en nos corps la mortification de Jésus-Christ313 qui est proprement l'état mourant ; mais ensuite, pour nous faire voir qu'il ne se devait pas terminer là, il ajoute ailleurs : nous sommes morts, et notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu314. Nous ne pouvons jamais nous perdre en Dieu que par la mort totale.[48]
[2.] Celui qui est mort en cette sorte n'a plus besoin de mortification ; mais tout cela est passé pour lui ; tout est rendu nouveau. Et c'est encore une grande faute que font les personnes de bonne volonté, qui, ayant acquis l'extinction de leurs sens par cette mort continuelle et sans relâche, demeurent toute leur vie attachées là, sans laisser ce travail315 par une parfaite indifférence, prenant également le bon et le mauvais, le doux et l'amer pour entrer dans un travail plus utile, qui est la mortification du propre esprit et de la propre volonté, commençant par la perte de leurs propres activités, ce qui ne se fait jamais sans une profonde oraison ; non plus que la mort des sens ne sera jamais entière sans le recueillement profond joint à la mortification, parce que sans cela, l'âme demeurant toujours tournée du côté des sens, les maintient dans une forte vie ; au lieu que par le recueillement, elle en demeure comme séparée, et contribue de cette sorte quoique indirectement, plus à leur mort que tout le reste.
[3.] Plus vous augmentiez, ô mon Dieu, mon amour et ma patience, plus505 mes croix devenaient fortes et continuelles, mais l'amour me les rendait légères. Je n’en ferai plus le détail car il est aisé d’en juger sur le pied de ce que j’en ai écrit, j’ajouterai seulement dans la suite ce que je n’ai pas dit. O506 pauvres âmes qui vous consumez d'ennuis superflus, si vous cherchiez Dieu en vous-mêmes, vous trouveriez bientôt la fin de vos maux, puisque leur excès ferait vos délices. L'amour, dans ce commencement, insatiable de mortifications et de pénitences, m'en faisait inventer de toutes sortes, mais ce qui était admirable, c'est que sans que j'y fisse aucune attention, sitôt qu'une mortification ne me faisait plus aucun effet, l'amour me la faisait cesser pour m'en faire faire une autre à laquelle il m'appliquait lui-même. Car cet amour était si subtil et si éclairé qu'il voyait jusqu'aux moindres défauts316. Si je pensais parler, il me faisait y voir du défaut, et il me faisait taire; si je gardais le silence, il y trouvait du défaut. A toutes mes actions il y trouvait du défaut, à ma manière d'agir, à mes mortifications, à mes pénitences, à507 mes aumônes, à ma solitude, enfin il trouvait du défaut en tout. Si508 je marchais, je remarquais dans ma manière de marcher du défaut. Si je disais quelque chose à mon avantage : orgueil ; si je disais : « eh bien! je ne parlerai plus de moi, ni en bien, ni en mal » : propriété ; si j'étais trop recueillie et réservée : amour-propre. Si j'étais gaie et ouverte, l'on me condamnait. Cet amour pur trouvait toujours à reprendre, et avait un extrême soin de ne rien laisser passer à cette âme. Ce n'est pas que je fisse attention sur moi-même, car je ne pouvais que très peu me regarder à cause que mon attention vers lui par voie d'adhérence de la volonté était continuelle. Je veillais sans cesse à lui, et il veillait continuellement à moi, et me conduisait de telle sorte par la main de sa providence, qu'il me faisait tout oublier : et quoique j'éprouvasse ces choses, je ne savais point les déclarer à personne. Il m'ôtait si bien tout regard sur moi, que je ne pouvais en aucune façon faire d'examen317. Sitôt que je me mettais en devoir de le faire, j'étais ôtée de toute pensée de moi-même et appliquée à mon unique objet, qui n'avait plus d'objet pour moi distinct, mais509 une généralité et vastitude entière510. J'étais comme plongée511 dans un fleuve de paix. Je savais par la foi que c'était Dieu qui possédait ainsi toute mon âme; mais je n'y pensais pas ; comme une épouse assise auprès de son époux sait que c'est lui qui l'embrasse, sans qu'elle dise à soi-même : c'est lui; et512 sans qu'elle en occupe sa pensée.
[4.] C'était une grande peine lorsque j'allais à confesse, car sitôt que je pensais retourner sur moi-même pour m'examiner, l'amour me saisissait avec tant de force, d'onction et de recueillement, que je ne pouvais plus ni me regarder, ni penser à moi; mais j'étais tout absorbée dans un amour aussi fort que doux. Il fallait donc me présenter de cette sorte aux pieds du prêtre. C'était alors, ô mon Dieu, que vous me rendiez présent tout ce que vous vouliez que je dise. L'avais-je dit? [49] Je ne pouvais plus ouvrir la bouche pour prononcer une parole, tant l'amour me tenait sous sa dépendance : mais cela se faisait avec tant d'onction et de suavité que je ne pouvais adhérer qu'à lui. Je n'entendais presque rien de ce que le prêtre me disait; mais lorsqu'il prononçait l'absolution, j'éprouvais comme un écoulement de grâce et une plus forte onction. Je demeurais là si pleine d'amour, que je ne pouvais même penser à mes péchés pour en avoir de la douleur. Je n'aurais pour rien au monde voulu déplaire à mon cher Époux, puisqu'avant qu'il m'eût blessée de cette sorte, je pleurais si amèrement les moindres fautes : mais c'est qu'il n'était pas en mon pouvoir de me donner une autre disposition que celle où il me mettait. Lorsque je dis que je ne pouvais, il ne faut pas croire que Dieu violente notre liberté. O nullement! mais c'est qu'il nous la demande avec tant d'attraits, et il nous fait faire les choses avec tant de force, d'amour et de suavité, qu'il incline notre coeur où il veut ; et ce coeur le suit très librement, et avec tant de plaisir et de suavité, qu'il ne pourrait ne le point faire : l'attrait est autant libre qu'infaillible.
[5.] Quoique l'Amour me traitât de la sorte, il ne faut pas croire qu'il laissait mes fautes impunies. O Dieu, avec quelle rigueur punissez-vous vos amantes les plus fidèles et les plus chéries! Je ne parle point ici des pénitences extérieures, elles étaient trop513 faibles pour punir le moindre défaut dans une âme que Dieu veut purifier radicalement; au contraire, elles servent514 plutôt de soulagement et de rafraîchissement; mais la manière dont Dieu se sert pour punir les moindres fautes dans les âmes choisies est si terrible, qu'il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre. Tout ce que j'en pourrais dire ne sera guère compris que des âmes d'expérience. C'est comme un brûlement intérieur515 et un feu secret qui, sortant de Dieu même, vient purifier le défaut, et ne cesse de faire une extrême peine jusqu'à ce que le défaut soit entièrement purifié. C'est comme un os démis de sa place, qui ne cesse de faire une extrême douleur jusqu'à ce qu'il soit entièrement rétabli. Cette peine est si pénible à l'âme qu'elle se met en cent postures pour satisfaire à Dieu pour sa faute. Elle voudrait se déchirer elle-même plutôt que de souffrir un pareil tourment516. Souvent elle va vitement se confesser pour se défaire d'un si grand tourment, et multiplie ainsi les confessions sans sujet, et se dérobe aux desseins de Dieu.
[6.] Il est alors de grande conséquence de savoir faire usage de cette peine, et de ceci dépend presque tout l'avancement ou le retardement des âmes. Il faut donc, dans ce temps douloureux, obscur et brouillé, seconder les desseins de Dieu et souffrir cette peine dévorante et crucifiante dans toute son étendue aussi longtemps qu'elle durera, sans y rien ajouter ni diminuer, la portant passivement, sans vouloir satisfaire à Dieu ni par les pénitences, ni par la confession, jusqu'à ce que cette peine soit passée. Ceci, qui ne paraît rien, est ce qu'il y a de plus pénible à porter passivement et ce à quoi on a plus de peine à s'ajuster : et l'on ne croirait pas qu'il faut pour cela un courage inconcevable318.
Ceux qui ne l'ont pas éprouvé auront peine à me croire : cependant rien n'est si vrai ; et j'ai ouï dire à une fort grande âme qui n'est pourtant jamais arrivée en Dieu entièrement en cette vie, faute517 de courage pour se laisser entièrement purifier par le feu dévorant de la justice, qu'elle518 n'avait jamais pu porter cette peine plus d'une demi-heure, sans aller s'en décharger par la confession. Vous m'instruisiez, ô mon Dieu, d'une autre sorte; et vous m'appreniez qu'il ne fallait point faire de pénitences ni se confesser que vous ne fussiez519 satisfait vous-même. O aimable cruel, impitoyable et doux exacteur, vous me faisiez porter cette peine non seulement plusieurs heures, mais plusieurs jours, selon la nature de ma faute. Un regard inutile, une parole précipitée était punie avec rigueur; et je voyais fort bien que si j'eusse mis alors la main à l'oeuvre sous prétexte de soutenir l'arche, j'eusse été punie comme Osa319. Il me fallait donc souffrir sans me remuer le moins du monde. J'ai eu beaucoup [50] de peine à laisser faire à Dieu cette opération dans toute son étendue.
[7.] Je comprends dans le moment que j'écris, que ce feu de la justice exacte est le même que celui du purgatoire : car ce n'est point un feu matériel qui y brûle les âmes, comme quelques-uns se persuadent, disant que Dieu rehausse pour cela son activité et sa capacité naturelle, c'est cette divine justice exactrice qui brûle de cette sorte ces pauvres âmes pour, en les purifiant, les rendre propres à jouir de Dieu. Tout autre feu leur serait un rafraîchissement. Ce feu leur est tellement pénétrant, qu'il va jusque dans la substance de l'âme, et peut seul la purifier radicalement; et comme ces âmes sont dégagées de leur corps, rien ne fait diversion de peine, et ce feu les dévore et les pénètre d'une manière terrible, chacun selon520 le degré différent de leur impureté; et c'est cette impureté qui fait la véhémence de ce feu de justice et sa longueur. Ceux qui veulent que les âmes désirent de sortir de ce feu ne connaissent guère leur situation : elles demeurent en paix, toutes passives dans leurs souffrances, sans vouloir les abréger, car elles sont si fort absorbées en Dieu que, quoiqu'elles souffrent extrêmement, elles ne peuvent retourner sur elles-mêmes pour envisager leurs souffrances, ce retour étant une imperfection dont elles sont incapables. Dieu leur applique selon ses volontés les prières qui sont faites pour elles, et il accorde à ses saints et à son Eglise d'abréger leurs tourments et diminuer l'activité de ce feu. O Dieu qu'il est bien véritable que vous êtes un feu dévorant320.
[8.] C'était donc dans ce purgatoire amoureux et tout ensemble rigoureux, que vous me purifiiez de tout ce qu'il y avait en moi de contraire à votre divine volonté521; et je vous laissais faire, quoique je souffrisse quelquefois pendant plusieurs jours des peines que je ne peux dire522. J'eusse bien voulu qu'il m'eût été permis de faire quelques pénitences extraordinaires; mais il me fallait demeurer faisant seulement les journalières, telles que l'amour me les faisait faire321. Cette peine ordinairement m'ôtait le pouvoir de manger. Je me faisais cependant violence pour ne rien faire paraître, sinon que l'on remarquait sur mon visage une occupation continuelle de Dieu; car, comme l'attrait était fort, il se répandait jusque sur les sens; de sorte que cela me donnait une telle douceur, modestie et majesté, que les gens du monde s'en apercevaient même, cela redoublait leur amour pour moi comme je le dirai dans la suite.
[1.] De523 quelque manière que ma belle-mère et mon mari me traitassent, je ne répondais que par mon silence, ce qui ne m'était point alors difficile, parce que la grande occupation du dedans, et ce que je sentais, me rendait insensible à tout le reste. Cependant il y avait des moments où vous me laissiez à moi-même; et alors je ne pouvais retenir mes larmes lorsque ce qu'ils me disaient était plus violent. Je rendais à ma belle-mère et à mon mari les services les plus bas pour m'humilier, prévenant ceux qui avaient accoutumé de les leur rendre à pareilles heures. Tout cela ne les gagnait point. Sitôt qu'ils se fâchaient l'un et l'autre, quoiqu'il me parût ne leur en avoir donné aucun sujet, je ne laissais pas de leur en demander pardon, et même à cette fille dont j'ai parlé. J'eus bien de la peine à me surmonter en cet endroit, parce qu'elle en devenait plus insolente, et croyait avoir raison à cause que je m'humiliais, me reprochant même des choses qui auraient dû la faire rougir et mourir de confusion. Comme elle vit que je ne lui résistais plus, et que pour surmonter mon humeur qui voulait l'emporter en toutes choses, et surtout lorsque je voyais que j'avais raison et que les autres ne l'avaient pas, je524 lui cédais d'abord et ne la contrariais en rien, elle prit de là occasion de me maltraiter davantage; et si je lui demandais pardon des offenses qu'elle m'avait faites, elle s'élevait, disant qu'elle savait bien qu'elle avait raison. Son arrogance devint si forte que je n'aurais pas voulu traiter un valet, même le moindre, comme elle me traitait.
[2.] Un jour comme elle m'habillait, et qu'elle me tirait fort rudement et me parlait insolemment, je lui dis : ‘Ce n'est point à cause de moi que je veux vous répondre, car Dieu fait que525 je n'ai pas de peine de [51] ce que vous me faites, mais c'est que vous pourriez en user de la sorte devant des personnes qui s'en scandaliseraient, de plus c'est, qu'étant votre maîtresse, Dieu est assurément offensé de ce que vous me faites’. Elle me quitta dans ce moment et alla trouver mon mari comme une désespérée, disant qu'elle voulait s'en aller et que je l'avais maltraitée; que je ne la haïssais qu'à cause qu'elle avait soin de mon mari dans ses maladies, qui étaient526 continuelles, et que je ne voulais pas qu'elle lui rendît service. Comme mon mari était fort prompt, il prit d'abord feu à ces paroles. J'achevais de m'habiller seule puisqu'elle527 m'avait quittée, et je n'osais appeler une autre fille, car elle ne voulait pas souffrir qu'une autre qu'elle m'approchât. Je vis tout à coup mon mari venir à moi comme un lion : quelques emportements qu'il eût eus jusqu'alors contre moi, ils n'avaient point été de cette force. Je crus qu'il m'allait battre; j'attendais le coup avec tranquillité. Comme il ne pouvait marcher sans bâton, il leva contre moi celui qu'il tenait. Je crus qu'il m'en allait assommer; et me tenant unie à Dieu, je voyais cela sans peine. Il ne m'en frappa point cependant car il eut assez de présence d'esprit pour voir que cela était indigne de lui, mais il me jeta le bâton avec force. Le bâton tomba contre moi sans me toucher. Il se déchargea ensuite en injures comme si j'eusse été une crocheteuse ou la plus infâme de toutes les créatures. Je gardais un profond silence, me tenant recueillie en Dieu afin de souffrir pour son amour toutes ces choses. Je ne savais d'où pouvait provenir une telle colère, ni ce qu'il voulait de moi. La fille, qui avait donné lieu à cette tragédie, entra. Comme mon mari la vit, il redoubla de colère. Je ne disais chose au monde, me tenant auprès de mon Dieu comme une victime disposée à tout ce qu'il pourrait vouloir et permettre, lorsque, redoublant sa fureur, il me fît entendre qu'il voulait que je lui demande pardon puisque je l'avais offensée ; cependant je n'avais rien fait à cette fille. Je le fis, et cela l'apaisa. Je m'en allai d'abord dans mon cher cabinet, où je ne fus pas plus tôt que mon divin directeur m'en fît sortir pour aller trouver cette fille et lui faire un présent afin de la récompenser de la croix qu'elle m'avait procurée. Elle fut un peu étonnée; mais son cœur était trop dur pour se laisser gagner. J'en usais souvent de la sorte lorsqu'elle me faisait de la peine, ce qui était très fréquent, et presque continuel. Comme elle avait une adresse singulière auprès des malades, que mon mari l'était toujours, qu'il n'y avait qu'elle qui le pût toucher lorsqu'il avait la goutte, il la considérait; de plus elle était si rusée, que devant lui elle affectait un respect extraordinaire pour moi, mais lorsque je n'étais pas avec lui, si je lui disais quelque parole, quoique avec beaucoup de douceur, et qu'elle l'entendait venir, elle criait de toutes ses forces qu'elle était bien malheureuse, et faisait ainsi la désolée, de sorte que, sans s'informer de la vérité, il se mettait en colère contre moi, et ma belle-mère aussi.
[3.] La violence que je faisais à mon naturel prompt et orgueilleux était si grande que je n'en pouvais plus. Il semblait quelquefois que l'on me déchirait les entrailles, et j'en tombais souvent malade. Comme lorsqu'il venait quelqu'un dans ma chambre, surtout des hommes, je lui avais donné ordre de s'y tenir, elle parlait quelquefois plus haut que moi pour me contrarier et cela faisait que mes amis la haïssaient furieusement. S'il528 venait quelques personnes extraordinaires me voir, elle me faisait mille reproches devant elles. Si je me taisais, elle s'en offensait encore plus, disant que je la méprisais. Ma douceur l'aigrissait, et elle faisait des plaintes de moi à tout le monde. Elle me décriait, mais ma réputation était si fort établie dans l'esprit de tout le monde et dans le pays, tant à cause de ma modestie extérieure et de ma dévotion que des grandes charités que je faisais, que rien ne me pouvait lors donner529 d'atteinte. Quelquefois elle s'en allait crier dans la rue : ‘Ne suis-je pas bien malheureuse d'avoir une telle maîtresse!’; l’on s'assemblait auprès d'elle [52] pour savoir ce que je lui avais fait, et ne sachant que dire, elle disait que je ne lui avais pas parlé de tout le jour. Ils s'en retournaient en riant, disant : ‘Elle ne vous a donc pas fait beaucoup de mal’. Je suis surprise de l'aveuglement des confesseurs, et du peu de vérité qu'il y a dans les accusations que leurs pénitentes leur font d'elles-mêmes, à moins que Dieu ne les mette dans sa vérité : car le confesseur de cette fille la faisait passer pour une sainte, et cela, parce qu'elle était du tiers-ordre, et qu'elle assistait à ses conférences. Il la faisait communier souvent; néanmoins elle avait tous ces défauts, et d'autres que je supprime, parce qu'ils ne sont rien à mon sujet. Ce confesseur me disait aussi qu'elle était une sainte ; et je ne répondais rien, car l'amour ne voulait pas que je parlasse de mes peines, mais que je les lui consacrasse toutes par un profond silence. Ce bon Père dont j’ai parlé me voyant si jeune si [mot illisible] et pleine d’amour de la croix et du désir d’aimer mon Dieu souverainement, s’attacha si fort à moi et conçut tant d’affection pour moi que sans un secours particulier de votre grâce, ô mon Dieu, cela m’eût été fort nuisible car il était mon directeur.
[4.] Mon530 mari se fâcha de ma dévotion, et elle lui était insupportable. Il disait531 que vous aimant, ô mon Dieu, si fortement, je ne l'aimerais plus, car il ne comprenait pas que le vrai amour conjugal est celui que vous formez vous-même dans le cœur qui vous aime. Il est vrai, ô Dieu pur et saint, que vous imprimâtes en moi dès le commencement un tel amour pour la chasteté, qu'il n'y avait rien au monde que je n'eusse fait pour l'avoir; je ne lui prêchais autre chose, quoique je tâchasse de ne me point rendre incommode et de lui complaire en tout ce qu'il pouvait exiger de moi. Il532 me disait quelquefois : ‘On voit bien que vous ne perdez point la présence de Dieu.’
[5.] Le monde qui vit que je le quittais, me tourmentait et me tournait en ridicule. J'étais son entretien et le sujet de ses fables. Il ne pouvait consentir qu'une femme qui n'avait qu'à peine vingt ans lui fît une guerre si forte. Ma belle-mère se mettait du parti du monde, et me blâmait de ce que je ne faisais pas certaines choses que dans le fond elle eût été fort fâchée533 que j'eusse faites. Mes croix domestiques augmentaient beaucoup, car l'attrait que je sentais était si grand que je ne savais que faire. Lorsque j'allais en haut je ne pouvais descendre; étais-je en bas, je ne pouvais remonter. Je me cachais pour me dérober à la vue des hommes qui n'étaient nullement capables322 des opérations qui se faisaient dans mon âme. J'étais comme éperdue, car je vivais dans une telle séparation de toutes les choses créées qu'il me semblait qu'il n'y eût plus de créatures sur terre. Mes yeux se fermaient malgré moi et je restais comme immobile, parce que l'amour me tenait enfermée au-dedans comme dans une place forte, sans que je pusse, quelque soin que je prisse, me distraire de sa présence. J'étais votre captive534, ô mon divin amour, et vous étiez mon geôlier. Je ne respirais et vivais que par vous et pour vous. Il me semblait éprouver à la lettre ces paroles de saint Paul : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi323. Vous étiez, ô mon Dieu et mon amour535, l'âme de mon âme et la vie de ma vie. Vos opérations étaient si fortes, si suaves, et si cachées tout ensemble, que je ne pouvais m'en expliquer. Je me sentais brûler au-dedans d'un feu continuel ; mais feu si paisible, si tranquille, et si divin qu'il est inexplicable. Ce feu consumait peu à peu mes imperfections et ce qui déplaisait à mon Dieu. Il me semble qu'il consumait en même temps tous les entre-deux, et me mettait dans une union de jouissance qui tranquillisait en moi tous désirs : je ne trouvais en moi nul désir sinon une pente secrète et une union plus intime.
[6.] Nous allâmes à la campagne pour quelque affaire. Je me cachai dans un coin de rivière desséchée. Qui pourrait dire ce que vous opériez alors dans mon âme ! O mon Dieu, vous seul qui le faisiez, le connaissiez. Je me levais dès quatre heures pour prier, et j'en étais insatiable. J'allais à la messe très loin, et l'église était située d'une manière que le carrosse n'y pouvait monter : il y avait une montagne à descendre et l'autre à monter : tout cela ne me coûtait rien, tant j'avais le désir de vous recevoir, ô mon unique bien. Quel empressement aviez-vous vous-même de vous donner [53] à votre petite créature, jusqu'à faire des miracles visibles pour cela ! Ceux qui me voyaient mener une vie si différente des femmes mondaines disaient que je n'étais pas sage. Lorsque je voulais lire, j'étais si prise de votre amour, ô mon Dieu, que dès le premier mot je me trouvais absorbée en vous, le livre me tombait des mains ; si je me voulais forcer, je ne comprenais pas ce que je lisais, et mes yeux se fermaient d'eux-mêmes. Je ne pouvais ni les ouvrir ni ouvrir la bouche pour parler. Si l'on parlait auprès de moi, je ne concevais rien de ce que l'on disait. Si j'allais en compagnie, souvent je ne pouvais parler, tant j'étais saisie par le dedans. J'allais toujours avec quelqu'un afin que cela ne parût pas. L’on l'attribuait à stupidité, et quelquefois on disait : ‘Qu'est-ce536 que cela veut dire? L’on croit que cette dame a de l'esprit, et il n'en paraît point.’ Lorsque je me forçais à537 parler, je ne pouvais et ne savais ce que je disais. Je prenais de l'ouvrage pour cacher sous une occupation apparente l'occupation du dedans. Lorsque538 j'étais seule, l'ouvrage me tombait des mains, et je ne pouvais faire autre chose que de me laisser consumer par l'amour. Il vint une parente de mon mari avec laquelle l’on ne faisait nulle façon, je voulais lui persuader de faire539 oraison; elle me croyait folle de me priver de tous les divertissements du siècle; mais Notre-Seigneur lui a bien ouvert les yeux depuis, pour les lui faire mépriser540. J'aurais voulu apprendre à tout le monde à aimer Dieu, et je croyais qu'il ne tenait qu'à eux de sentir ce que je sentais. Dieu se servit de cela pour lui gagner bien des âmes.
[7.] Ce bon Père dont j'ai parlé, qui avait servi à ma conversion, me donna la connaissance de la Mère Prieure des Bénédictines, Geneviève Granger541, qui était une des plus grandes servantes de Dieu de son temps324. Cette grande âme me servit beaucoup, ainsi que je le dirai dans la suite. Mon confesseur, qui disait avant ce temps-là à tout le monde que j'étais une sainte, quoique je fusse si pleine de misère et si éloignée de l'état où vous m'aviez mise mon Dieu, par votre seule miséricorde, voyant542 que j'avais confiance au père dont j'ai parlé, et que je suivais une route qui lui était inconnue, se déclara contre moi ouvertement; et comme je ne le quittais point pour cela, il me fît bien de la peine et me causa bien des croix. Les religieux de son ordre me persécutèrent fort, à cause que le religieux qui me conduisait était d'un autre ordre; ils me prêchaient publiquement comme une personne trompée. C'est cet ordre qui m'a causé tant de croix et procuré tant de persécutions, comme vous le verrez dans le reste de543 cette histoire que vous exigez de mon obéissance.
[8.] Mon mari et ma belle-mère, qui jusqu'alors avaient été assez indifférents pour ce confesseur, se joignirent à lui, et voulurent que je quittasse l’oraison et les exercices de piété. Mais comment, ô mon Dieu, aurais-je quitté une oraison dont je n'étais pas la maîtresse et que vous opériez plutôt en moi que je ne le faisais moi-même, et qu'il m'aurait été impossible d'empêcher, puisque vous m'assiégiez d'autant plus au-dedans que j'avais plus d'occasions de me dissiper au-dehors ? Lorsque j'étais en compagnie, vous me possédiez plus fortement. Il se faisait dans mon coeur une conversation bien différente de celle qui se faisait au-dehors et je ne pouvais empêcher que la présence d'un si grand Maître ne parût sur mon visage; et c'était ce qui peinait mon mari, comme il me le disait quelquefois. Je faisais ce que je pouvais pour empêcher que cela ne parût, mais je ne pouvais en venir à bout. J'étais si occupée au-dedans que je ne savais ce que je mangeais. Je faisais semblant de manger certaines viandes325 que je ne prenais pas, et je faisais les choses si adroitement qu'on ne s'en apercevait pas. J'avais presque toujours de l'absinthe et de la coloquinte dans ma bouche. J'appris à manger des choses que je haïssais le plus. L'amour ne me laissait rien voir, ni rien entendre. Je prenais presque tous les jours la discipline et je portais souvent la ceinture de fer sans que cela diminuât la fraîcheur de mon visage.
[9.] J'avais souvent de grandes maladies. Je n'avais nulle consolation dans la vie que celle de faire oraison et de voir la Mère des bénédictines. Mais que ces deux [54] consolations m'ont coûté cher, surtout la première puisqu’elle a été la source de toutes mes croix. Mais que dis-je, ô mon amour, estimant la croix au point que544 je le fais, ne dois-je pas dire que vous avez récompensé l’oraison par la croix et la croix par l’oraison? O dons inséparables dans mon cœur ! depuis que vous m'avez été donnés, je545 n'ai jamais été un moment sans croix et je crois sans546 oraison, quoique la perte que je croyais avoir547 fait de l’oraison ait augmenté mes croix dans l'excès. Cependant quand votre lumière éternelle s'est levée dans mon âme, ô Amour, j'ai connu le contraire, et qu'elle n'avait jamais été sans oraison comme elle n'avait point été sans croix.
[10.] Mon confesseur travailla d'abord à m'empêcher de faire oraison et de voir la Mère des bénédictines et548 comme il s'entendait avec ma belle-mère et mon mari, le moyen dont ils se servirent pour y réussir fut de m'observer depuis le matin jusqu'au soir. Je n'osais sortir de la chambre de ma belle-mère ou d'auprès du lit de mon mari. Quelquefois je portais mon ouvrage auprès de la fenêtre sous prétexte de voir plus clair, afin de me soulager un peu par quelques moments de repos, mais l’on venait me regarder afin de voir si je ne vous priais point, ô mon Dieu, au lieu549 de travailler, et lorsque550 ma belle-mère et mon mari jouaient ensemble aux cartes, je me tenais tournée du côté du feu ; ils se détournaient pour voir si je travaillais et si je ne fermais point les yeux, et551 s'ils s'apercevaient que je les fermasse, il y en avait pour plusieurs heures à se fâcher. Ce qui était le plus étrange est que, lorsque mon mari sortait et qu'il avait quelques jours de santé, il ne voulait pas que je prisse le temps de son absence pour prier : il remarquait mon ouvrage et revenait552 quelquefois sur ses pas ; s'il553 me savait en mon cabinet, il s'en fâchait. Je lui disais : ‘Mais Monsieur, lorsque vous êtes absent, que vous importe-t-il que je fasse, pourvu que554 je sois assidue auprès de vous lorsque vous êtes présent ?’ Cela ne le contentait pas : il voulait qu'en son absence je ne priasse pas non plus. Je ne crois pas qu'il y ait un tourment pareil à celui d'être bien attirée et de ne pouvoir être seule. O mon Dieu, le555 combat que l'on me livrait pour m'empêcher de vous aimer augmentait mon amour, et vous m'entraîniez vous-même dans un silence ineffable lorsque l'on m'empêchait de vous parler. Vous m'unissiez d'autant plus fortement à vous que plus on m'en voulait séparer.
[11.] Je jouais souvent avec mon mari au piquet par condescendance et j'étais alors plus attirée intérieurement que si j'eusse été à l'église326. Je ne pouvais presque contenir le feu qui me dévorait, et s'il eût été moins paisible, je ne l'eusse pu supporter. Il avait toute la chaleur de l'amour, mais il n’avait rien556 de son impétuosité : plus il était ardent, plus il était paisible. Je ne pouvais rien dire de mon oraison à cause de sa simplicité. Tout ce que j'en pouvais dire est qu'elle était continuelle comme mon amour et que rien ne l'interrompait : au contraire, le feu s'allumait de tout ce que l'on faisait pour l'éteindre et l’oraison se nourrissait et augmentait de ce que l'on m'ôtait de temps pour la faire. J'aimais sans557 motif ni raison d'aimer, car rien ne se passait dans ma tête, mais bien dans558 le plus intime de moi-même. Si l'on me demandait pourquoi j'aimais Dieu, si c'était à cause de sa miséricorde, de sa bonté, je ne savais ce que l'on me disait : je savais bien qu'il était bon, plein de miséricorde, ses perfections faisaient mon plaisir, mais je ne songeais point à moi pour l'aimer. Je l'aimais, et je brûlais de son feu, parce que je l'aimais ; et je l'aimais de telle sorte que je ne pouvais aimer que lui; mais en l'aimant je n'avais nul motif que lui-même. Tout ce qui se nommait intérêt, récompense, était pénible à mon coeur. O mon Dieu, que ne puis-je faire comprendre l'amour dont vous m'avez possédée dès le commencement, et combien il était éloigné de tout intérêt. Je ne songeais ni à récompense ni à don ni à faveur ni à rien qui regardât l'amant, mais l'aimé était l'unique objet qui attirait le cœur dans la totalité de lui-même. Cet amour ne pouvait envisager aucune perfection en détail : il n'était point attiré à contempler son amour, mais il était comme absorbé et englouti dans ce même amour. Tout ce qu'on lui disait de voie, de degré, [55] de contemplation, d'attributs, il ignorait tout cela : il ne savait qu’aimer et souffrir, tout le reste n'était point de son ressort; il ne le comprenait pas même. O ignorance plus docte que toute la science des docteurs puisque tu m'enseignais si bien un Jésus-Christ crucifié, que j'aimais éperdument la croix, et que tout ce qui ne portait point le caractère de la croix et de la souffrance ne pouvait me plaire !
[12.] Dans les commencements j'étais attirée avec tant de force qu'il semblait que ma tête voulût se séparer pour s'unir à mon coeur, et dans ces commencements j'éprouvais qu'insensiblement mon corps se courbait sans que je l'en pusse empêcher. Je ne comprenais pas d'où venait cela ; mais j'ai compris depuis que, comme tout se passait dans la volonté qui est la souveraine des puissances, elle attirait les autres après elle, et les réunissait en Dieu leur divin centre et souverain bonheur ; et comme dans le commencement, ces puissances n'étaient point accoutumées à être unies, il faut plus de violence pour faire cette réunion, c'est pourquoi elle s'en apercevait davantage ; à la suite elle se cimente si fort, qu'elle devient toute naturelle. Elle était donc alors si forte que j'aurais voulu mourir pour être unie inséparablement et sans milieu à celui qui m'attirait avec tant de force. Comme tout se passait dans la volonté et que mon imagination, même l'esprit et l'intelligence se trouvaient absorbés dans cette union de jouissance, je ne savais que dire, n'ayant jamais rien lu ni rien ouï dire de ce que je sentais. Je craignais de perdre l'esprit, car il est à remarquer que je ne savais rien des opérations de Dieu dans les âmes. Je n'avais jamais lu que Philothée327, et l'Imitation de Jésus-Christ avec l'Ecriture Sainte; mais pour des livres intérieurs et spirituels, je ne savais ce que c'était : je n'avais lu que le Combat Spirituel328 qui ne dit rien de ces choses. Je vous disais : « O mon Dieu, si vous faisiez sentir aux personnes les plus sensuelles ce que je sens, elles quitteraient bientôt leurs faux plaisirs pour jouir d'un bien si véritable. »
[13.] Alors tous les plaisirs dont559 on fait le plus de cas me paraissaient si fades que je ne pouvais comprendre comment j'avais pu m'y amuser; aussi depuis ce temps je n'en ai jamais pu trouver qu'auprès de Dieu, quoique j'aie été assez infidèle pour faire560 tous mes efforts pour en trouver ailleurs. Je ne m'étonnais point de ce que les martyrs donnaient leur vie pour Jésus-Christ, je les trouvais si heureux que j'enviais leur bonheur, et c'était pour moi un martyre que de ne pouvoir souffrir le martyre. Car l'on ne peut plus aimer la croix que je l'aimais dès lors, du moins cela me paraissait tel ; et ma plus grande souffrance aurait été de n'avoir point de souffrance.
[14.] L'estime et l'amour des croix se sont toujours augmentés ; quoique j'ai perdu dans la suite le goût sensible ou aperçu329 de la croix, je n'ai jamais perdu l'estime et l'amour de la croix, non plus que la croix ne m'a jamais quittée : elle a toujours été ma fidèle compagne, changeant et augmentant à mesure que mes dispositions intérieures changeaient et augmentaient. O bonne croix, délices de561 mon coeur, tu es celle qui ne m'a jamais quittée depuis562 que je me suis livrée à mon divin Maître : j'espère que tu ne m'abandonneras jamais. J'avoue que je suis amoureuse de toi. J'ai perdu l'inclination et l'appétit de tout le reste; mais pour toi, je m'aperçois que plus tu te donnes à moi avec profusion, plus mon coeur te désire et t'aime. J'étais alors si affamée de la croix que je mettais tout en oeuvre pour me faire sentir du mal ; mais quoique je me fisse les plus véritables douleurs, elles me paraissaient si peu de chose que cela ne servait qu'à réveiller mon appétit pour la souffrance, et à me faire voir que Dieu seul sait faire des croix propres pour rassasier les âmes qui en sont affamées. Plus je faisais oraison en la manière que j'ai dite, plus l'amour de la croix augmentait, et en même temps la réalité de la croix, car elles venaient fondre sur moi de toutes parts.
Le propre de cette oraison est encore de [56] donner une grande foi : la mienne était sans bornes, aussi bien que ma confiance et mon abandon à Dieu, l'amour de sa volonté et des ordres de sa providence sur moi. J'étais fort peureuse auparavant; après je ne craignais plus rien. C'est alorsque l'on sent l'effet de ces paroles de l'Evangile : Mon joug est doux et mon fardeau léger330.
[l.] Il me fut donné dès lors un instinct de sacrifice et d'immolation continuelle, non de parole, mais par un silence qui exprimait tout et qui avait son effet réel. Je disais à Dieu : « O mon Amour, que pourriez-vous vouloir de moi à quoi je ne m'immolasse volontiers? Oh ! ne m'épargnez point. » Puis me mettant dans l'esprit ce qu'il y avait de plus affreux et dans la croix et dans l'humiliation, je m'y immolais sans peine, mais comme563 ces immolations étaient accompagnées d'occasions continuelles de souffrir, je puis dire qu'il semblait que Notre-Seigneur acceptait tous mes sacrifices, et me fournissait incessamment de nouvelles matières pour lui en faire. Je lui disais : Vous m'êtes un époux de sang331.
[2.] Je ne pouvais entendre parler de Dieu ou nommer Notre-Seigneur Jésus-Christ564 sans être comme hors de moi. Ce qui me surprit le plus, c'est que j'avais une extrême peine à dire mes prières vocales que j'avais accoutumé de dire. Sitôt que j'ouvrais la bouche pour les commencer, l'amour me saisissait si fort que je demeurais absorbée dans un silence profond et dans une paix que je ne saurais exprimer. Je faisais de nouveaux essais, et je passais ma vie à commencer mes prières sans pouvoir les poursuivre. Comme je n'avais jamais ouï parler de cet état, je ne savais que faire ; mais l'impuissance devenait toujours plus grande parce que l'amour devenait toujours plus fort, plus violent et plus absorbant. Il se faisait en moi sans bruit de paroles une prière continuelle qui me semblait être celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, prière du Verbe, qui se fait par l'esprit qui, selon saint Paul, demande pour nous ce qui est bon, ce qui est parfait, ce qui est conforme à la volonté de Dieu332. Je565 me consolai de trouver dans saint François de Sales, que lorsque l'on voulait prier vocalement et que l'on se sentait attiré à autre chose, il fallait suivre cet attrait, car566 je ne savais expliquer en aucune manière ce que j'éprouvais.
/ Je567 me suis oublié de dire dans le commencement que Dieu me tira si fortement à lui qu’il me fut impossible de méditer; je n’étais pas pourtant dans un entier silence, mais de fois à autres je disais des paroles d’amour ; j’avais des désirs de l’aimer et de lui plaire quoique toute ma pratique pour toutes choses durant la journée [5.328] [ne] fût qu’un retour simple en moi-même qui a été longtemps aperçu, non en actes ni paroles, mais lorsqu’il me fallait souffrir, ou que l’on me faisait quelque chose, ou bien lorsque j’avais fait des fautes, je ne faisais qu’un simple retour qui était un enfoncement en Dieu que je sentais présent, et fermant les yeux, je faisais ce retour simple. Un jour qu’il y avait compagnie, mon mari me dit quelque chose de désobligeant, et comme il m’observait toujours, il remarqua ce retour333 ; il dit tout haut devant la compagnie que j’offrais cela [5.329] à Dieu et que c’était bien de quoi offrir. Je lui répondis en souriant que qui n’avait que des marguerites à offrir, n’offrait pas des tubéreuses. Je ne pus non plus dès l’abord dire des prières vocales parce que dès que j’en voulais dire, le recueillement était si fort que je ne pouvais les prononcer ! ma bouche se fermait pour donner lieu au silence. Ma disposition pour la confession était aussi ce recueillement, en sorte que sans m’appliquer à aucune vue ou motif de douleur et sans sentir de douleur, je ne pouvais que [5.330] demeurer dans mon simple repos. Ce que me disait le prêtre, loin de m’émouvoir à aucune douleur, ne faisait qu’augmenter mon repos et je demeurais en grand silence, je n’aurais pu lui dire une parole. Pour la communion, j’eus tout d’abord facilité pour me présenter à Dieu et me tenir à ses pieds comme la Madeleine ou comme une mendiante, mais cela me fut ôté bientôt après. J’eus aussi beaucoup d’inclination pour certains saints qui avaient beaucoup aimé Dieu, mais cela se perdit comme le reste, et je ne pouvais que demeurer [5.331] dans mon simple retour et simple amour; je ne savais point qu’il y eut des états où il fallut perdre ces choses ; c’est pourquoi je ne les quittais point par degré ou par conseil, mais par impuissance de faire autrement, et c’est ce qui m’a fait beaucoup de peine dans mes sécheresses, parce que je voyais des livres qui disaient qu’en quelque état que l’on fût il ne fallait point perdre la vue de Jésus-Christ, et je croyais que cette vue consistait à l’envisager en ses mystères, ce qui m’était impossible, car toute dévotion [5.332] aux mystères me fut aussitôt ôtée; j’avais bien une inclination secrète et cachée pour les états de Jésus-Christ mais comme je ne pouvais y penser distinctement, je ne croyais pas en avoir la dévotion. La Sainte Vierge qui m’était si chère, se perdit aussi quant à la distinction, et je ne la priais plus non plus que quantité d’autres saints. Les âmes du purgatoire desquelles j’avais tant eu de soin me furent aussi ôtées de la mémoire, je ne priais pour personne ne pouvant m’en souvenir. C’était ma plus grande peine dans les [5.333] sécheresses effroyables où il m’a fallu passer, parce que n’ayant aucun soutien, mon esprit était en proie à la distraction et je croyais être trompée, car ne sentant point ce soutien paisible qui m’avait enlevé toutes ces choses, je restais alors dans la seule expérience de ma perte. Je lisais des livres intérieurs pour me consoler et pour m’instruire, mais ils ne servaient qu’à me troubler parce qu’ils marquaient des degrés que je ne comprenais pas et que je croyais bien n’avoir pas passés334.
Je n’avais plus ma chère mère [5.334] pour demander conseil, ni directeur auprès de moi ni loin de qui je pusse prendre conseil, car je ne m’expliquais pas bien dans mes lettres et j’avais peine à en avoir réponse335. Plus la jouissance avait été forte plus la sécheresse était pénible. Je voyais fort bien cependant qu’elle m’était nécessaire dans les commencements où elle n’était que par intervalles, car le goût qui suivait la sécheresse était plus pur et je distinguais fort bien les fautes que j’avais faites dans l’abondance première. L’âme dans ces premiers goûts [5.335] de la présence de Dieu et de son premier recueillement, quoiqu’elle paraisse à ses yeux et à ceux des autres bien plus parfaite que dans les états suivants, est cependant très faible et bien peu de chose.
Je remarque plusieurs défauts de ces commencements qui sont une grande estime de son état. L’on ne croit pas qu’il y ait rien de plus que ce que l’on sent, car l’âme se voyant si pénétrée de Dieu, est dans un contentement qui ne se peut exprimer; elle a moins d’estime des autres qui ne sont pas dans [5.336] sa voie ; elle a une démangeaison de parler de Dieu et de ces états, voulant se mêler de les enseigner aux autres, et comme son goût s’augmente par ces entretiens, elle croit bien faire, et répandant ainsi au dehors ce qui lui était donné pour elle, elle se dessèche peu à peu. De plus elle fait paraître son recueillement, elle a une estime secrète de ces choses qu’elle entretient et nourrit tant qu’elle peut; elle veut toujours goûter, elle se laisse trop aller à l’attrait, quittant souvent les obligations de son état, elle s’accoutume à une sensualité [5.337] spirituelle qui la rend faible loin de la fortifier. Le bon Dieu qui a pitié de cette âme qui veut tout de bon être à lui, lui retire ces grâces sensibles et la met dans une grande sécheresse qui d’abord est si pénible qu’elle déchire les entrailles. L’âme alors connaît bien sa faiblesse, car elle tombe incessament dans de grosses fautes qu’elle ne voyait pas dans l’abondance et qu’elle croyait mortes; elle est bien étonnée de voir que cet ennemi qu’elle croyait vaincu n’était qu’endormi, et qu’ayant pris plus de force par [5.338] le sommeil il la combat avec plus de vigueur que jamais. Mais son étonnement redouble bien davantage lorsqu’elle voit qu’elle n’a plus d’armes pour le combattre, et que celles dont elle se servait autrefois lui ont été enlevées; elle se trouve en pire condition qu’elle n’était auparavant et ne sait à qui s’en prendre ; elle croit être trompée ; cependant elle ne saurait douter que son état précédent ne fût de Dieu; elle voit que ce sont les infidélités qui lui ont attiré cela; elle fait ce qu’elle peut pour se [5.339] purifier, mais elle voit qu’au lieu d’y réussir, elle se salit davantage; elle tombe d’une faiblesse dans une autre, elle pleure, elle gémit, elle prie, mais Dieu ne l’écoute point et plus elle veut faire moins elle avance; alors elle désespère de pouvoir y réussir. L’oraison dont elle ne se lassait point lui est si pénible qu’elle n’en saurait presque faire, ce qu’elle fait ne servant ce lui semble qu’à la salir. Les sens qui étaient si morts sont si vivants qu’ils deviennent insatiables. La sensibilité pour la [5.340] créature lui revient, elle ne peut se garder de rien, les autres font merveilles, à ce qu’il lui paraît, il n’y a qu’elle, et enfin lorsqu’elle commence à voir que cet état l’humilie, qu’elle désespère d’elle-même et qu’elle s’abandonne, il lui est ôté et elle est remise dans la présence aperçue, cependant moins forte. C’est une vicissitude continuelle. Sitôt que l’âme s’habitue à l’un de ces états, il lui est ôté pour lui en donner un nouveau qui rend la peine plus grande, car il paraît toujours à l’âme que c’est par [5.341] sa faute. Dans l’état d’abondance l’âme ne voit rien à faire, et quand elle serait prête à mourir, elle ne pourrait faire autre chose que de demeurer comme elle est, mais dans la pauvreté l’âme voit que tout lui manque sans pouvoir y remédier.
Il y a un autre état que j’appelle mitoyen qui est une peine suivie de l’absence de Dieu [au point] que l’âme et le corps en languissent ; l'âme le cherche, elle fait des vers, elle chante sa langueur et ne sait à qui demander son bien-aimé ni qui [5.342] le lui a ravi; elle est dans une profonde tristesse qui est un recueillement douloureux, elle n’a de pensée que pour sa perte, et si elle se souvient de ses biens passés, ce n’est que pour lui rendre ses maux présents plus insupportables. Elle ne peut trouver de goût et de plaisir à quoique ce soit. Sa perte est sa seule occupation; elle le conjure, ce cher fugitif, de revenir. Cet état quoique pénible soutient même la nature et l’âme s’appuie dans la douleur, au lieu que dans l’autre rien ne la soutient. Quelquefois l’âme est famélique [5.343] durant le jour et les occupations extérieures, elle voudrait tout quitter pour y aller, elle ne s’y présente pas plus tôt qu’elle s’échappe d’elle et s’enfuit, et l’âme reste à l’oraison dans un vide et un ennui extrême : elle est hors de l’oraison, elle voudrait y retourner, mais elle n’y trouve pas d’avantage. Le même est pour les vertus. L’âme connaissant et sentant le vide d’une vertu, elle voudrait travailler à l’acquérir, et cette vertu s’enfuit d’elle, de manière qu’elle tombe beaucoup plus dans les vices [5.344] contraires, jusqu’à ce que, désespérée d’elle-même, elle l’abandonne comme le reste. L’âme voyant son abîme voudrait faire des austérités et s’appuyer sur cela; elle ne voit ni oraison, ni vertu, ni mortification, mais les austérités lui échappent, on ne les lui permet pas. Elle oublie d’aller voir les pauvres, elle ne peut plus se tenir à l’église ; si elle y veut demeurer c’est avec tant de peine et si peu de fruit qu’elle est contrainte de tout laisser, et si elle s’efforce d’y demeurer, elle voit bien que l’amour-propre l’y [5.345] retient plutôt que l’amour de Dieu. Si elle converse avec les créatures qui lui étaient autrefois si indifférentes, elle sent du sensible et de l’attache ; plus elle veut le combattre plus il redouble; elle multiplie ses confessions qui la salissent encore plus; elle est étonnée qu’elle retombe aussitôt dans ce qu’elle vient de confesser; elle voudrait s’éloigner de la communion; on ne le lui permet pas. Quoi, recevoir un Dieu toute souillée? Elle est insensible pour ce mystère, et ses sécheresses augmentent par la communion. [5.346] L’âme se croit la plus mauvaise du monde et se croie perdue, mais, ô Dieu, qu’elle peine à sa perte! Mais que dis-je ! elle y consent volontiers, mais elle ne saurait consentir à offenser Dieu. Le souvenir de son bonheur passé qu’elle croit perdu pour toujours augmente sa peine; ce n’est pas qu’elle craigne la mort ni la damnation en cet état, au contraire elle voudrait mourir et être damnée plutôt que de pécher comme elle fait.
Etant dans cet état je fus à l’extrémité ; je ne pouvais [5.347] m’affliger de mourir, au contraire, j’en avais de la joie et quoique je ne visse en moi aucun bien et que je me visse entourée de misères et enfoncée jusqu’au col, je ne pouvais m’affliger de la mort et mon désespoir faisait ma confiance. Dieu permet encore que les créatures qui la voient dans la faiblesse, se scandalisent et la décrient, lui ôtent sa réputation; elle qui se voit si misérable croit avoir donné lieu à cela, et quoique de bon cœur elle sacrifie sa réputation, cependant elle s’afflige d’avoir par sa faute [5.348] et par son péché apparent irrité Dieu. Elle se console dans l’espérance que la perte de sa réputation et les choses fausses dont on l’accuse satisferont à la justice de Dieu, car l’âme en cet état ne souffrirait rien de la perte de sa réputation si elle n’avait pas eu des faiblesses qui lui paraissent des fautes qui y ont donné lieu. Je crois que cette double perte de l’extérieur et de l’intérieur fait plus avancer. L’on perd aussi les amis spirituels qui n’ont plus d’estime pour vous et qui ont honte de vous avoir pour amis. L’on perd enfin le [5.349] directeur qui paraît douter de votre état. Je trouve encore des fautes que l’on fait dans le recueillement aperçu336 qui est que le sentant si fort intérieurement l’on s’expose témérairement, ainsi que vous avez pu le remarquer dans ce que j’ai écrit, et comme l’on ressent plus la présence de Dieu dans certaines occasions, l’on s’y donne davantage, ne faisant pas cette distinction que la présence de Dieu plus forte est donnée dans cette occasion où vous êtes en péril, non pour vous obliger à vous engager de nouveau dans ce même péril, mais [5.350] pour vous empêcher par une bonté toute particulière de Dieu de tomber dans ce péril. L’âme prenant le change, amorcée par ce goût, croit bien faire et commet infidélité sur infidélité, se servant de ses armes contre elle-même. Dieu voyant l’abus qu’elle fait de ce secours, permet qu’elle tombe, cela arrive d’ordinaire dans des unions que l’on fait avec certaines personnes; comme l’on sent ce goût intérieur, l’on multiplie les vues337 sans nécessité, l’on voudrait toujours être ensemble, l’on ne se défie de rien, l’on se fait des confidences [5.351] mutuelles trop fortes pour des personnes de sexe différent, et quoique l’on tâche de demeurer uni à Dieu et que l’on n’y fasse point de mal apparent, l’on tombe dans des infidélités et dans l’attache qui ne se peut rompre que par le blâme du monde qui y trouve à redire et qui vous fait ouvrir les yeux et précautionner; mais il n’est plus temps. Quoique vous ne tombiez plus dans ces fautes, le monde a fait son coup et ne laisse pas de vous décrier, et c’est alors le bien de l’âme, car comme elle a eu les yeux ouverts par cela, elle en porte l’humiliation sans rien faire contre Dieu, [5.352] au lieu que sans ce procédé de Dieu, elle l’aurait offensé sans perdre sa réputation. O invention de la divine sagesse pour conserver la pureté aux âmes qu’il se destine! C’est alors le coup de grâce, car par là l’âme demeure dégagée de toute attache et de tout sensible pour les créatures et se trouve en pays de liberté.
Il y a encore une autre chose à bien prendre garde dans les commencements et un très long temps dans la suite, c’est que l’âme donnée à l’oraison ne sent rien qu’un fort grand vide et nudité et souvent dans l’action elle se sent [5.353] plus recueillie, et jugeant par ce qu’elle sent, elle quitte l’oraison pour l’action à son grand dommage, prenant le change et empêchant le dessein de Dieu, car l’âme doit faire le contraire et savoir qu’elle ne sent ce goût dans l’action que parce qu’elle est dans un état violent et non parce que cet état est plus parfait, au lieu que l’âme dans l’oraison donnant plus de lieu à Dieu d’opérer, il opère sans ces sentiments, mais l’âme prenant les dons pour le donateur et l’état violent pour l’état de repos, se donne à l’extérieur et quitte [5.354] l’oraison, croyant, dit-elle, que c’est la volonté de Dieu puisqu’elle y est moins dissipée que dans l’oraison; cela fait bien du tort aux âmes qui ne doivent point se porter à l’action par elles-mêmes quelque grande qu’elle paraisse, mais se laisser à Dieu de moment en moment par338 la divine providence qui fournira autant d’action qu’il en sera nécessaire pour produire la mort sans détruire l’intérieur. Pour moi, je crois que j’avais [j’aurais] pris aussi le change si Dieu ne m’avait mis dans l’impuissance de faire les bonnes œuvres extérieures, [5.355] car je les oubliais entièrement et ne m’en souvenais qu’à mesure que la providence m’en fournissait les occasions, ce qui ne servit pas peu à me faire perdre ma réputation. //
[3.] J'allais quelquefois voir la Mère Granger568, et elle m'aidait ; mais mon confesseur et mon mari me défendirent d'y aller; je569 n'osais même lui écrire, et quand je lui aurais écrit, elle ne m'aurait pu répondre à cause de la faiblesse de sa vue, de sorte que je n'en tirais pas grand secours; lorsqu'on savait que j'y avais été, c'était des querelles qui ne finissaient point, quelquefois deux heures durant l’on me disait des choses si fortes avec tant de colère en recommençant les mêmes choses que cela m’était insupportable. Cependant570 je me condamnais à un silence rigoureux. Ma consolation était de communier le plus souvent que je pouvais, encore lorsqu'on le savait, ce qui arrivait assez souvent, cela571 me valait de bonnes croix. Mon divertissement était d'aller voir quelques pauvres malades et panser les plaies de ceux qui venaient au logis; je n'avais que cette seule consolation. J'étais comme ces ivrognes ou ces amoureux qui ne pensent qu'à leur passion.
[4.] Je fus quelque temps de cette sorte ; après quoi l’oraison me devint fort pénible. Lorsque je n'y étais pas, je brûlais d'y être, et lorsque j'y étais, je ne pouvais y durer. Je me faisais violence afin de demeurer davantage en oraison tant dans572 la peine que dans la consolation. J'y souffrais quelquefois des tourments inexplicables573. Pour me soulager et faire diversion, je m'emplissais tout le corps d'orties, mais quoique cela fît beaucoup de douleur, celle que je souffrais au-dedans était telle que je ne sentais qu'à peine la douleur des orties. Comme la peine et la sécheresse augmentaient toujours et que je ne trouvais plus cette douce vigueur qui me faisait pratiquer le bien avec suavité, mes passions qui n'étaient pas mortes ne tardaient guère à se réveiller et me donner un nouvel exercice339. Il me semblait que j'étais comme ces jeunes épouses qui ont peine à se défaire de l'amour d'elles-mêmes et à suivre leur ami dans le combat. Je retombais dans la vaine complaisance sur moi-même. Cette inclination, qui me paraissait morte lorsque j'étais si éprise de mon amour, se réveilla, ce qui me faisait [57] gémir et prier Dieu incessamment qu'il m'ôtât cet obstacle, et me fît devenir laide. J'aurais voulu être sourde, aveugle574 et muette, afin que rien ne me pût divertir d’aimer.
[5.] J'allai575 faire un voyage où je parus plus que jamais semblable à ces lampes qui jettent un nouveau feu lorsqu'elles sont sur le point de s'éteindre. Hélas ! combien de pièges me furent tendus ! J'en trouvais à chaque pas. Je fis des infidélités ; mais, ô mon Dieu, avec quelle rigueur les punissiez-vous ! Le moindre regard vous mettait en colère contre moi et votre colère m'était plus insupportable que la mort. Combien des fautes inopinées où je me laissais aller par faiblesse et comme malgré moi me coûtaient-elles de larmes ! O mon amour, vous savez que la rigueur que vous exerciez contre moi après mes faiblesses n'en340 était pas le motif. Mon Dieu, avec quel plaisir aurais-je souffert toutes vos rigueurs pour ne pas vous être infidèle, et à quel sévère châtiment ne me condamnais-je pas moi-même? Vous savez, ô mon Dieu, que vous me traitiez quelquefois comme un père qui a pitié de la faiblesse de son enfant et le caresse après ses petits écarts. Combien de fois me faisiez-vous sentir que vous m'aimiez, quoique j'eusse des taches341 qui me paraissaient presque volontaires. C'était la douceur de cet amour après mes chutes qui faisait mon plus véritable tourment : plus vous me paraissiez aimable et bon en mon endroit, plus j'étais inconsolable de me détourner de vous quand ce n'aurait été que pour des moments, et quand il m'était échappé quelque chose, je vous trouvais prêt à me recevoir et je vous disais : ‘O mon Dieu, est-il576 possible que vous soyez ainsi mon pis-aller ? Quoi ! je577 m'écarte de vous par de vaines complaisances et pour m'arrêter à des objets frivoles, et je ne retourne pas plus tôt à vous que je vous trouve en attente de ce retour, et les bras étendus pour me recevoir!’
O pécheur, pécheur! pourrais-tu bien te plaindre de ton Dieu ? Eh ! s'il578 te reste quelque justice, avoue que tu t'écartes de lui volontairement, que tu le quittes malgré lui; que si tu retournes, il est prêt de te recevoir; et que si tu ne retournes pas, il t'engage par ce qu'il y a de plus fort et de plus tendre à le faire. Tu deviens sourd à sa voix, tu ne veux pas l'entendre, tu dis qu'il ne te parle point, quoiqu'il crie de toutes ses forces parce que tu te rends tous les jours plus sourd pour ne point entendre son admirable parole579 et sa charmante voix. O mon Amour, vous ne cessiez de parler à mon cœur et de le secourir au besoin.
[6.] Lorsque j'étais à Paris, et que les confesseurs me voyaient si jeune, ils paraissaient étonnés. Après que je m'étais confessée, ils me disaient que je ne pouvais assez remercier Dieu des grâces qu'il me faisait; que si je les connaissais, j'en serais étonnée; et que si je n'étais580 pas fidèle, je serais la plus ingrate de toutes les créatures. Quelques-uns avouaient qu'ils ne connaissaient point de femme que Dieu tînt de si près et dans une si grande pureté de conscience. Ce qui me la rendait telle, était cette application continuelle que vous aviez sur moi, ô581 mon Dieu, me faisant éprouver582 votre présence intime, selon que vous nous l'avez promis dans votre Evangile : Si quelqu'un fait ma volonté, nous viendrons à lui, et nous ferons notre demeure en lui342. Cette expérience continuelle de votre présence en moi était ce qui me gardait. J'éprouvais ce que dit votre Prophète : C'est en vain que l'on veille pour garder la cité si le Seigneur ne la garde343. Vous étiez, ô mon amour, ce gardien fidèle, qui la défendiez continuellement contre toutes sortes d'ennemis, prévenant les moindres fautes, ou les corrigeant lorsque la vivacité les avait fait commettre. Mais hélas, mon cher amour ! lorsque vous cessiez de veiller vous-même, que j'étais faible, et que mes ennemis avaient d'avantage sur moi ! Que583 les autres attribuent leurs victoires à leur fidélité, pour moi je ne les attribuerai qu'à votre soin paternel; j'ai trop éprouvé ma faiblesse et [58] j'ai trop de funestes expériences de584 ce que je serais sans vous pour rien présumer de mes soins. C'est à vous que je dois tout, ô mon Libérateur et j'ai un plaisir infini à vous le devoir.
[7.] Etant à Paris je me relâchai de mes exercices à cause du peu de temps que j'avais, et que d'ailleurs la peine et la sécheresse s'étaient emparée de mon cœur ; que la main qui me soutenait s'était cachée et que mon Bien-Aimé s'était retiré. Je fis bien des infidélités, je crois que je fus occasion de péché, car585 je savais l'extrême passion que certaines personnes avaient pour moi et je souffrais qu'ils me la témoignassent, quoique je ne fusse pas seule ; la facilité de me parler et de me prendre la main donna lieu assurément à quelques offenses. Je586 fis encore des fautes, qui furent que je portai la gorge un peu découverte, quoiqu'elle ne le fut pas à beaucoup près comme les autres la portaient. Je587 pleurais inconsolablement parce que je voyais que je me salissais, et588 c'était pour moi un très grand589 tourment. Je cherchais partout celui qui brûlait mon âme dans le secret. J'en demandais des nouvelles, mais hélas ! il n'était presque connu de personne. Je lui disais : ‘O le bien-aimé de mon âme, si vous aviez été auprès de moi, ces désastres ne me seraient point arrivés’. Hélas! montrez-moi où vous paissez au midi, et où vous vous reposez344 dans le plein jour de l'éternité, qui n'est point, comme le jour du temps, sujet aux nuits et aux éclipses. Lorsque je dis que je lui disais cela, ce n'est que pour m'expliquer et me faire entendre; car dans la vérité tout se passait presque en silence et je ne pouvais parler. Mon coeur avait un langage qui se faisait sans le bruit de la parole, et il était entendu de son bien-aimé comme il entend le silence profond du Verbe toujours éloquent qui parle incessamment dans le fond de l'âme. O langage que la seule expérience peut faire concevoir ! que l'on n'aille pas se figurer que c'était un langage stérile qui est un effet de l'imagination ! Ce n'est point là le langage muet du Verbe dans l'âme. Comme il ne cesse jamais de parler, il ne cesse aussi jamais d'opérer. Dixit, et facta sunt345. Il opère dans l'âme ce qu'il y parle. Que l'on ne croie pas non plus que ce langage du Verbe se fasse en parole distincte, l’on se tromperait. Il est bon d'expliquer cela ici.
[8.] Il y a590 deux paroles : une parole médiate, qui se fait ou par quelque ange, ou qui se forme dans l'esprit, et ces paroles qui sonnent et articulent sont des paroles médiates. Mais il y a une parole substantielle, parole expressive qui opère plus infiniment que tout ce que l'on peut concevoir; parole qui ne cesse jamais et qui produit son effet, non en distinction346 ou comme591 une chose momentanée, mais en réalité d'opération qui demeure fixe et immuable; parole qui ne se comprend de celui dans lequel elle est parlée que par ses effets : Dixit et facta sunt; mandavit, et creata sunt347. Cette parole ineffable communique à l'âme dans laquelle elle est, la facilité de parler sans paroles. Parler du Verbe dans l'âme et parler592 de l'âme par le Verbe, parler des bienheureux dans le ciel ; ô qu'une âme est heureuse à laquelle ce parler ineffable est communiqué ! parler même qui593 se fait entendre des âmes de même sorte, de manière qu'elles s'expriment sans parler entre elles, et594 cette expression cause onction de grâce, paix et suavité et porte avec soi des effets que la seule expérience peut faire concevoir. O si les âmes étaient assez pures pour apprendre à parler de cette sorte348 elles participeraient par avance au langage de la gloire ! Ce fut cette divine parole du Verbe qui se fît sentir à saint Jean et qui opérait et s'exprimait en lui à mesure que la sacrée Vierge approchait de sainte Elisabeth. Ces deux saintes Mères en s'approchant et s'unissant595 procurèrent à leur fruit cette communication divine, la Sainte Vierge donnant lieu au petit Jésus de se communiquer à saint Jean dans cette approche, et sainte Elisabeth donnant lieu à saint Jean en s'approchant de la mère de Dieu de recevoir cette communication du Verbe dont elle était [59] pleine. O admirable mystère que le seul Verbe peut opérer, et qu'aucune créature ne doit présumer de se donner soi-même, car son silence n'étant opéré que par son effort, il n'aurait point l'effet de grâce de celui dont je parle, puisqu'il n'aurait point le même principe ! O si l'on connaissait les opérations de Dieu dans les âmes qui s'abandonnent à sa conduite et qui veulent bien le laisser faire, on en serait charmé349 !
[9.] Pour revenir à mon sujet, dont je me suis écartée pour suivre l'impétuosité de l'esprit qui me fait écrire, ce qui pourra m'arriver quelquefois, c'est pourquoi je vous prie d'excuser le peu de suite de cette histoire que vous avez voulue de moi, n'étant point en état de l'écrire d'une autre manière, pour revenir donc, je dis que596, comme je vis que je me salissais par un plus grand commerce des créatures, je travaillai à finir ce qui me retenait à Paris pour m'en retourner à la campagne, car il me semblait, ô mon Dieu, que vous me donniez assez de forces pour éviter les occasions, mais lorsque j'étais dans l'occasion, je ne pouvais me garantir des complaisances et de quantités d'autres faibles. La597 peine que je ressentais après mes fautes était si grande que je ne peux m'en598 expliquer. Ce n'était point une douleur causée par vue distincte, motifs ou affections, mais c'était un feu dévorant, qui ne cessait pas que le défaut ne fut purifié350. C'était un exil de mon fond, d'où je sentais bien que l'époux en colère me rejetait. Je n'y pouvais avoir d'accès et comme je ne pouvais plus trouver de repos hors de là, je ne savais que devenir. J'étais comme la colombe de l'arche qui ne trouvait où reposer son pied et qui était contrainte de retourner à l'arche, mais en trouvant la fenêtre fermée, elle ne faisait que voltiger autour599, sans pouvoir y entrer.
Cependant par une infidélité qui me rendra à jamais condamnable, j'ai voulu quelquefois malgré moi-même trouver de quoi me satisfaire au dehors; mais je ne pouvais. Cet essai me servait, ô mon Dieu, pour me convaincre de ma folie et à me faire comprendre la faiblesse des plaisirs qu'on appelle innocents. Lorsque je me forçais de les goûter, j'en sentais un rebut extrême qui, joint au reproche de mon infidélité, me faisait beaucoup souffrir et changeait pour moi les divertissements en supplices. Je disais : « O mon Dieu, ce n'est point vous. Il n'y a que vous qui puissiez donner de solides plaisirs. » Jamais créature n'a plus éprouvé les bontés de Dieu. Malgré mes ingratitudes, vous600 me poursuiviez, ô mon Dieu, incessamment, comme si la conquête de mon coeur eût dû faire votre bonheur. Je me disais quelquefois à moi-même dans mon étonnement : ‘Il semble que Dieu n'ait point d'autre soin ni d'autre affaire que de penser à mon âme’.
[10.] Un jour, par infidélité autant que par complaisance, je fus me promener au601 cours, plutôt pour m'y faire regarder par un excès de vanité que pour y prendre le plaisir de la promenade ; ô mon Dieu, de quelle sorte me fites-vous sentir cette faute ! Il se détacha quelques carrosses pour602 venir à nous, mais loin de me punir en me laissant aller au plaisir, vous le fites en me conservant et me serrant de si près que je ne pouvais avoir d'attention qu'à ma faute et au mécontement que vous m'en témoigniez ; mais cette faute ne me rendit pas plus sage, je tombai incontinent dans une bien plus grande et qui me coûta bien cher. L’on voulut me donner un603 cadeau351 de nuit à Saint-Cloud. L’on604 en avait prié d'autres dames, et quoique je n'entrasse pour605 l'ordinaire dans aucun de ces plaisirs, je m'y laissai aller par faiblesse et aussi par vanité à consentir d’y aller, je fis bien des fautes et je fus sans doute occasion de péché, la faveur de la ... des ténèbres606 donna occasion à une personne qui m’aimait de prendre de ces libertés qu’on appelle honnêtes dans le monde et qui n’ayant jamais passé pour telles dans mon esprit furent les premières et les dernières pour moi. Mais ô Dieu607, que ce simple divertissement, que les autres dames qui étaient avec moi, quoique sages selon le monde, goûtaient, était mélangé d'amertume ! Je n'y pus manger quoique ce soit, bien que le régal y fut des plus magnifiques. Mon inquiétude paraissait sur [60] mon visage, quoique l'on en ignorât la cause. Que cela me coûta de larmes, et que vous m'en punîtes rigoureusement ! Vous vous séparâtes de moi plus de trois mois, mais608 d'une manière si dure qu'il n'y avait plus pour moi qu'un Dieu irrité. Je fus dans cette occasion et dans un autre voyage que je fis avec mon mari en Touraine, avant ma petite vérole, comme609 ces animaux destinés à la boucherie, que610 l'on pare en certains jours de fleurs et de verdure, et qu'on promène de cette sorte dans la ville avant de les égorger. Cette faible beauté, qui était sur son déclin, jetait de nouveaux feux; mais elle ne brillait de la sorte que pour s'éteindre plus promptement.
[11.] Dans tous ces temps je tâchais d'étouffer le martyre que je sentais au-dedans, mais c'était inutilement. Je me plaignais de ma faiblesse, je faisais des vers pour exprimer ma peine, mais ils ne servaient qu'à l'augmenter. Elle était telle qu'il faut l'avoir éprouvée pour la comprendre. Je vous priais avec larmes611, ô mon Dieu, de m'ôter cette beauté qui m'avait été si funeste : je voulais ou la perdre, ou cesser612 de l'aimer. Comme vous me pressiez de si près, ô mon Dieu, je ne pouvais résister. Je fus obligée malgré moi-même de quitter tout, et613 de m'en retourner au plus vite. Cependant malgré mes infidélités, vous aviez, ô mon amour, un soin de moi qui ne se peut comprendre, ainsi que l'occasion que je vais dire le prouvera.
[12.] Un614 jour que j'avais résolu d'aller à Notre-Dame à pied de la rue des Blancs-Manteaux où je demeurais, je615 dis au laquais qui me suivait de me mener par le plus court. La providence permit qu'il616 m'égarât et me mena par dessus des quais et des ponts et ensuite par l’île. Comme j'étais sur un pont, il vint à moi un homme assez mal vêtu. Je crus que c'était un pauvre. Je me mis en devoir de lui donner l'aumône. Il me remercia et me dit qu'il ne la demandait pas, et617 s'approchant de moi, il commença son entretien par la grandeur infinie de Dieu dont il me dit des choses admirables. Il me parla ensuite de la Sainte Trinité d'une manière si grande et si relevée que tout ce que j'en avais ouï dire jusqu'alors me parut des ombres comparé à ce qu'il m'en dit. Ensuite il618 me parla du Saint Sacrifice de la messe, de son excellence, du soin que l'on devait avoir de l'entendre, puis il ajouta « N’est-ce pas un aveuglement déplorable de la plupart des dames qui pouvant fort aisément assister tous les jours à ce divin sacrifice, le perdent pour demeurer dans leurs lits tout le matin durant que de pauvres artisans quittent leur travail pour l’entendre ; ces gens-là seront leurs juges au jugement de Dieu. » Je lui dis : « Assurément ces gens-là seront nos juges » . Cet619 homme qui ne me connaissait point et qui ne voyait pas même mon visage, qui était couvert, me répliqua : « Je ne parle pas pour vous car je sais que vous avez soin d’entendre tous les jours la messe, que vous aimez620 Dieu, que vous êtes fort charitable et donnez beaucoup d'aumônes, » et bien d'autres choses des qualités que Dieu m'avait données. « Mais621 cependant, » dit-il622, « vous êtes bien éloignée de compte. Dieu veut bien autre chose de vous. Vous aimez votre beauté ». Puis me faisant une peinture naïve mais véritable de mes défauts, mon coeur ne pouvait désavouer ce qu'il me disait. Je l'écoutais en silence et avec respect, durant que ceux qui me suivaient disaient que je m'entretenais avec un fou. Je sentais bien qu'il était éclairé de la véritable sagesse. Il me dit de plus que Dieu ne voulait pas que je me contentasse de travailler comme les autres à assurer mon salut en évitant seulement les peines de l'Enfer, mais qu'il voulait de plus que j'arrivasse à une telle perfection en cette vie que j'évitasse même celles du purgatoire. Dans cet entretien le chemin, quoique long, me paraissait court : je ne m'en aperçus qu'à mon arrivée à Notre-Dame, où mon extrême lassitude me fit tomber en défaillance. Ce qui me surprit, c'est qu'étant arrivée au Pont-au-double je regardai de623 tous côtés, je n'aperçus plus cet homme et ne l'ai jamais vu depuis. Je lui demandai, l’entendant parler de la sorte, qui il était ; il me dit qu'il avait été autrefois crocheteur, mais qu'il ne l'était plus352. La chose ne me fit pas tout à fait autant d'impression alors qu'elle m'en a fait depuis. Je la racontai d'abord comme une histoire, sans dire ce qu'il m'avait dit le dernier353 ; mais ayant conçu624 qu'il y avait du divin, je n'en parlai plus625.
[l.] Ce fut en suite de cela que mon mari ayant eu quelque relâche de ses maux continuels, il souhaita626 d'aller à Orléans et ensuite [61] en627 Touraine. Ce fut dans ce voyage que ma vanité triompha pour ne plus paraître. Mon fils aîné qui était très beau devant sa petite vérole, y vint aussi et m’attira des visites et des applaudissements car ceux qui le voyaient jugeant de la mère par le fils voulaient me voir. O mon Dieu, qu’il se passa des scènes et que je vis bien la folie des hommes qui se laissent prendre à une vaine beauté quoiqu’ils sachent bien qu’ils ne reverront jamais celle qui la possède ! Je vis des effets surprenants de cette passion qui attirèrent plus ma pitié que mon estime ni mon inclination. Je haïssais628 la passion; mais, selon l'homme extérieur, je ne pouvais haïr ce qu'il y avait en moi qui la faisait naître, quoique selon l'homme intérieur je désirasse avec ardeur d'en être délivrée. O mon Dieu, vous savez ce que ce combat continuel de la nature et de la grâce me faisait souffrir. La nature se plaisait dans les approbations629 publiques, et la grâce les faisait craindre. Je me sentais déchirée et comme séparée de moi-même, car je sentais fort bien le dommage que me causait cette estime universelle. Ce qui l'augmentait était la vertu qu'on estimait unie avec ma jeunesse et mon extérieur. O mon Dieu, on ne connaissait pas que toute la vertu était en vous seul et en votre protection, et toute la faiblesse en moi.
[2.] J'allais chercher les confesseurs pour m'accuser de mes infidélités et me plaindre des révoltes que je souffrais, mais ils ne connaissaient guère ma peine. Ils estimaient, ô Dieu, ce que vous condamniez; i1s regardaient comme vertu ce qui me paraissait détestable à vos yeux; et ce qui me faisait mourir de douleur, c'est que loin de mesurer mes fautes sur vos grâces, ô mon Dieu, ils630 regardaient ce que j'étais par rapport à ce que je pouvais être, de sorte que loin de me blâmer, ils flattaient mon orgueil, ils me justifiaient de ce dont je m'accusais, et à peine regardaient-ils que comme une faute légère ce qui vous déplaisait infiniment en moi, ô mon Dieu, que vous aviez prévenue d'une très grande miséricorde. Il631 ne faut point mesurer la grièveté354 des choses sur la nature des péchés, mais sur l'état de la personne qui les commet. La moindre infidélité d'une épouse est plus sensible à son époux que les grands égarements de ses domestiques. Je leur disais ma peine sur ce que je n'avais pas la gorge entièrement couverte, quoique je l'eusse beaucoup au regard des autres femmes de mon âge; ils m'assuraient que j'étais mise fort modestement et que, mon mari le souhaitant, il n'y avait point de mal. Mon directeur intérieur me disait bien le contraire, mais je n'avais pas la force de le suivre et de m'habiller à mon âge d'une manière qui parût extraordinaire. D'ailleurs la vanité que j'y avais me fournissait des prétextes qui me paraissaient les plus justes du monde, mais je crains bien que ce ne soit pas là le moindre mal que j’y ai fait, car de combien de crimes est-on coupable dans les autres par l’occasion que l’on y donne ! O632 si les confesseurs savaient le dommage qu'ils causent aux femmes par ces molles complaisances, et le mal que cela produit, ils auraient une très grande sévérité ! car si j'avais trouvé un seul confesseur qui m'eût dit qu'il y avait du mal d'être comme j'étais, je n'y fusse pas restée un seul moment ; mais ma vanité se mettant du parti des confesseurs et des filles qui me servaient, me faisait croire qu'ils avaient raison et que mes peines étaient chimériques. / Un homme de considération d’un âge, ce semble, à ne devoir rien faire appréhender de lui, entra dans une si forte passion qu’il m’aurait été fort nuisible si vous ne m’aviez protégée ô mon [1.589] Dieu, d’une manière singulière : j’en dirai quelque chose pour faire voir jusqu’où va la passion qui fait changer aux personnes en un instant leurs humeurs et leur tempérament. Ce vieux gentilhomme sachant que je passais par un endroit où il avait des terres considérables, vint au-devant de nous pour nous engager à aller loger chez lui ; mon mari jugea à propos d’y aller ; quoique cet homme fut l’un des plus sérieux [1.590] et avare de son siècle, il n’épargna chose au monde pour me régaler, jusqu’à faire le bouffon et le plaisant pour me divertir ; il est vrai que j’étais surprise des extravagances que son inclination pour moi lui faisait faire, il mit tout en œuvre pour me faire connaître une passion qui dura bien du temps et qui fournit à son esprit des inventions que nul autre ne trouva jamais ainsi que je le dirai dans la suite. //
[3.] Il arriva dans ce voyage des accidents et des périls qui auraient effrayé tout autre que moi : mais quoique je fusse tombée dans les faiblesses dont j'ai parlé, il ne fut pas en mon pouvoir de craindre des périls qui paraissaient inévitables, et qui effrayaient tout le monde. Nous nous engageâmes sans y penser dans un lieu que la rivière de Loire avait miné, et ce chemin, qui paraissait uni par-dessus, était une terre sans fondement. Nous ne nous aperçûmes du danger que lorsqu'on ne pouvait tourner ni à droite, ni à gauche, et qu'il fallait nécessairement poursuivre ou se précipiter dans la rivière. Une partie du carrosse roulait en l'air et n'était tenue que des valets qui tenaient l'autre côté. L'effroi était si grand qu'il ne se peut rien de plus : pour moi, je n'en sentis aucun, et je me trouvais si abandonnée à Dieu pour tous les événements que sa providence pouvait permettre, que je sentais même une joie sensible de périr par un coup de sa main. Cependant j'avais une certaine confiance [62] secrète qu'il n'arriverait aucun accident, ce qui se trouva véritable, quoique de cet accident nous fussions tombés dans un autre qui paraissait encore plus633 fâcheux. La Sainte Vierge, pour laquelle j'avais toujours eu une grande dévotion, nous délivra de ces dangers. J'avais une très grande foi qu'elle ne permettrait pas que ceux qui ne s'étaient engagés dans ce voyage que pour l'honorer dans634 son église des Ardilliers355 périssent; car mon mari avait entrepris ce voyage avec bien de la ferveur, et ces dévotions lui convenaient.
[4.] Je fus là à confesse à un homme qui me fit bien de la peine. Il voulait savoir l'intention que j'avais eue en me mariant, et comme je lui répondis que je n'avais eu que celle d'obéir, il me dit qu'elle ne valait rien, que je n'étais pas bien mariée, et qu'il me fallait remarier. Il nous pensa brouiller, mon mari et moi, à ne nous revoir jamais si j'avais été crédule, et si Dieu ne m'avait assistée; car il condamnait de péché mortel ce qui était de devoir absolu; de sorte qu'avec ce qu'il croyait tout haut que tout était péché mortel, il nous aurait bien fait de la peine si Dieu ne nous avait assistés. Il m'apprenait, sous prétexte de m'instruire, des péchés que j'avais ignorés jusqu'alors, et sur ce que mon intention n'avait pas été en me mariant d'avoir des enfants, mais d'obéir, il me donna des pénitences excessives. Mais un Père de la Compagnie de Jésus, que je fus trouver à Orléans en revenant me les ôta, m'assurant que je n'avais pas fait un péché véniel, ce qui me consola beaucoup car, comme cet autre avait635 fait des péchés mortels de tout ce à quoi mon devoir m'obligeait, il m'aurait mise dans la nécessité ou de manquer à mon devoir, ou de faire des choses qu'il m'assurait être des péchés mortels. Je fis encore des fautes dans ce voyage qui furent de regarder ce qu'il y avait de rare lorsqu'on m'y menait pour cela, quoique j'eusse la pensée d'en détourner mes yeux : cela cependant ne m'arriva guère.
[5.] A mon retour, je fus trouver la mère Granger636, à qui je contai toutes mes misères et mes échappées. Elle me remit, et m'encouragea à reprendre mon premier train; elle me dit de couvrir entièrement ma gorge avec un mouchoir, ce que j'ai toujours fait depuis, quoiqu'il n'y eût que moi de cette figure. Cependant vous aviez, ô mon Dieu, comme dissimulé637 votre courroux sur une longue suite d'infidélités ; mais vous ne les dissimulâtes pour un temps que pour me les faire payer avec une extrême rigueur. Vous en usâtes envers moi comme les époux fâchés de l'abus que leurs jeunes épouses font des trésors qu'ils ne leur avaient confiés638 que pour les rendre bonnes ménagères. Vous prîtes la résolution de me dépouiller de tout, pour que je n'abusasse plus d'un bien que vous ne m'aviez donné qu'afin que je vous en glorifiasse. J'avais eu cent fois l'envie de prendre de l'argent et de m'en aller dans quelque couvent, croyant que cela était permis de la sorte, parce que je m'imaginais qu'il était impossible que je me sauvasse dans le monde; car639 je sentais bien que l'occasion était ma perte. Hors de l'occasion je faisais bien, mais elle ne se présentait pas plus tôt que j'expérimentais ma faiblesse. J'aurais voulu trouver quelque caverne pour m'ensevelir toute vivante, et il me semblait que la plus effroyable prison m'aurait été plus douce qu'une liberté si funeste. J'étais comme déchirée, car la vanité me tirait au-dehors et l'amour au-dedans640, et comme dans ce temps de mes infidélités je ne me tournais pas entièrement ni d'un côté ni d’autre641, je souffrais un partage qui en me déchirant me faisait souffrir ce que je ne puis dire642.
[6.] Je vous priais, ô mon Dieu, de m'ôter la liberté que j'avais de vous déplaire; et je vous disais : « N’êtes-vous pas assez fort pour empêcher cet injuste partage ? » car sitôt que j'avais occasion de produire ma vanité, je le faisais, et sitôt que je l'avais fait, je retournais à vous, et souvent loin643 de me rebuter, vous me receviez à644 bras ouverts, et vous me645 donniez de nouveaux témoignages d'amour. C'était là ma plus cruelle peine, car quoique j'eusse cette misérable vanité, mon amour était tel que j'aimais mieux vos rigueurs après mes chutes que vos caresses, car vos646 intérêts m'étaient plus chers que les miens propres, et je ne pouvais souffrir que vous ne vous rendissiez pas justice à vous-même. Mon cœur était pénétré d'amour et de douleur; et ce qui la rendait très vive était que je ne pouvais647 souffrir de vous déplaire, ô mon Dieu, après les grâces que j'avais reçues de vous. Que ceux qui ne vous connaissent pas vous offensent, je n'en suis pas surprise648, mais que ce cœur qui vous aime plus que lui-même et qui a senti les plus forts témoignages de votre [63] amour, se laisse entraîner à649 des penchants qu'il déteste, oh c'est ce qui fait son plus cruel martyre, et martyre d'autant plus affligeant, qu'il dure plus longtemps. « O mon Dieu, vous disais-je lorsque je sentais plus650 fortement votre amour et votre présence, comment vous prodiguez-vous à une si infâme créature qui ne vous paie que d'ingratitude? » Car si on lit cette Vie avec attention, l’on ne verra651 de la part de Dieu que bonté, miséricorde et amour; et de la part de cette créature qu'infidélité, néant, péché et faiblesse. S'il y a quelque chose de bon, il est à vous, ô mon Dieu : pour moi, je ne saurais me glorifier que de mes faiblesses, puisque dans l'union du mariage indissoluble que vous avez fait avec moi, c'est la seule chose que j'ai apportée avec moi que652 la faiblesse, le néant et le péché. O Amour, que j'aime ma misère et que mon cœur est reconnaissant, qu'il a de joie de vous devoir tout, et que vous fassiez paraître envers lui les trésors et les richesses infinies de votre patience et de votre amour. Vous avez fait comme un roi magnifique qui, voulant épouser une pauvre esclave, oublie son esclavage, et lui donne tous les ornements qu'il veut qu'elle ait pour lui plaire. Il lui pardonne même avec plaisir toutes les fautes que sa grossièreté et sa mauvaise éducation lui font faire. C'est là votre conduite à mon égard, ô mon Dieu ; aussi à présent mes pauvretés sont mes richesses, et j'ai trouvé ma force dans mon extrême faiblesse.
[7.] Je dis donc que653 vos caresses, ô mon Dieu, après mes chutes, m'étaient654 bien plus difficiles à porter que vos rebuts. Oh si on savait la confusion où elles mettent l'âme. Elle n'est pas concevable, elle voudrait655 de toutes ses forces satisfaire à la justice divine, et si on le lui permettait, elle se déchirerait en pièces. Le martyre de ne rien souffrir est alors le plus cruel de tous les martyres. O Amour doux et douloureux tout ensemble, agréable et cruel, que tu es difficile à porter ! Je faisais des vers et des chansons pour me plaindre, je656 faisais des pénitences, mais elles étaient trop légères pour une si grande plaie : c’était comme ces gouttes d'eau qui ne servent qu'à rendre le feu plus ardent. L’on voudrait être consumée et punie. O conduite d'amour envers une ingrate, ô ingratitude épouvantable envers une telle bonté ! Une grande partie de ma vie n'est qu'un tissu de semblables choses qui devraient me faire mourir de douleur et d'amour.
[l.] En arrivant au logis je trouvai une petite fille que j’avais, assez mal de657 ce que sa nourrice l'avait sortie avec la petite vérole, ce qui la pensa faire mourir. La goutte reprit à mon mari avec ses autres maux ; et mon fils aîné prit la petite vérole, mais en658 si grande quantité et avec tant de malignité qu'elle lui leva jusqu'à trois fois, et enfin le rendit aussi défiguré qu'il avait été beau. Il fallut commencer par ce sacrifice, qui fut suivi de bien d'autres. Sitôt que je vis la petite vérole au logis, je ne doutai point que je ne la dusse prendre. Je fus consulter la Mère Granger aux659 Bénédictines qui me660 dit de m'éloigner si je pouvais; je fis ce que je pus pour cela, mais ma belle-mère ne le voulut jamais ; elle persuada à mon mari que cela était inutile et qu’il ne le fallait pas permettre. Le661 médecin qu'elle fit venir, dit la même chose, que je la prendrais aussi bien de loin que de près si j'étais disposée à la prendre ; mon père qui vivait encore me voulut prendre chez lui avec mon second fils que j’aimais bien tendrement parce qu’il avait de l’esprit ; ma belle-mère s’y opposa, Dieu le permettant ainsi. Je peux dire qu’elle fut pour lors mon Jephté662 et qu'elle nous immola tous deux innocemment. Si elle eût su ce qui arriva, je ne doute pas qu'elle n'eût fait autrement; mais les personnes âgées ont souvent de certaines maximes dont elles ne veulent pas démordre. Toute la ville y prenait part et chacun663 la priait de me faire sortir de la maison et que664 c'était une cruauté de m'exposer de la sorte; mais vous, ô mon Dieu, qui aviez d'autres desseins sur moi, ne permîtes pas665 qu'elle y consentît. Chacun m'attaquait croyant que je ne voulais pas sortir, car je ne disais à personne que c'était parce qu'on ne le voulait pas, et je n'avais point d'autre instinct alorsque de m'immoler à vous, ô mon [64] Dieu, et à votre divine providence. Je vous faisais un sacrifice de cette beauté qui m'aurait été si fatale sans vous. Et quoique j'eusse pu me retirer malgré les résistances de ma belle-mère si je l'eusse voulu, je ne le voulais faire qu'avec leur agrément parce qu'il me semblait que cette résistance était un ordre du ciel. O divine volonté de mon Dieu, malgré toutes mes misères vous faisiez alors ma vie.
[2.] Je demeurais donc dans cet abandon et dans cet esprit de sacrifice à Dieu attendant de moment en moment666 tout ce qu'il lui plairait d'en ordonner dans une résignation entière667. / Ce parent dont j’ai parlé qui avait pour moi un très fort attachement, me vint trouver, et me faire une querelle de ce que je ne sortais pas, disant [2.22] que je méritais la petite vérole pour ma témérité : je voyais356 et ne leur disait pas les choses. //
Je fis savoir à la Mère Granger que668 je n’avais pu obtenir de sortir ni mon petit fils, et que je ne doutais point que la petite vérole ne me prît ; comme elle avait le cœur tendre elle eut de la peine de cette dureté et m’encouragea à m’immoler à Notre-Seigneur.
Je ne peux dire669 ce que la nature souffrait, car j'étais comme ces personnes qui voient et leur mort assurée et le remède facile sans pouvoir s'en servir. Je n'avais pas moins de peine pour mon cadet que pour moi : ma belle-mère avait un amour si excessif pour celui qui était malade que les autres lui étaient indifférents, elle avait même de la peine de l’amitié que mon mari avait pour le petit, cependant670 je suis assurée que si elle avait cru que la petite vérole l'eût dû faire mourir, elle se serait bien donné de garde d'agir comme elle le fit. C'était un effet de votre providence, ô mon Dieu, plutôt que de son humeur. Vous vous servez des créatures et de leurs penchants naturels pour faire réussir les choses selon vos desseins éternels. Aussi671 quoique je voie dans les créatures des conduites qui paraissent si déraisonnables et si crucifiantes tout ensemble, je monte plus haut et je les regarde comme les instruments de votre justice et de votre miséricorde tout ensemble, ô mon Dieu, car votre justice est toute pleine de votre miséricorde672. Je n’allais pas dans la chambre de mon fils aîné, mais sitôt que ma belle-mère sortait d’auprès de lui, elle venait s’asseoir entre mon cadet et moi et nous apportait l’air ; quelquefois je retirais cet enfant, mais elle s’en allait fort en colère disant qu’elle n’avait pas la contagion de sorte qu’il me fallait tout abandonner et ne plus rien faire.
[3.] Lorsque673 je disais à mon mari que j'avais mal au cœur et que la petite vérole m'allait prendre, il disait que c'était de mes imaginations. Enfin674, la nature voyant qu'il n'y avait plus de ressource, elle consentit675 au sacrifice que l'esprit avait déjà fait. Le jour de saint François, le quatrième d’octobre676 de l'année 1670, âgée de vingt et deux ans et quelques mois, étant allée à la messe, je me trouvai si mal que tout ce que je pus faire fut de communier.
Je pensai m'évanouir dans l'église. Etant au logis il me prit un très grand frisson avec un fort grand mal de tête et de cœur. L’on ne voulait pas croire que je fusse malade, et Notre-Seigneur permettait qu'on eût cette dureté pour moi, cependant en peu d'heures je fus si mal que l'on me jugea d'abord en danger car il me prit une fluxion de poitrine. Les677 remèdes pour l'un des maux étaient très contraires à l'autre. Le médecin, ami de ma belle-mère, n'était pas à la ville, non plus que le chirurgien ordinaire. On envoya quérir un chirurgien assez habile homme qui dit qu'il me fallait saigner et que j’étais très mal. Ma678 belle-mère ne le voulut jamais permettre679. Je restai dans le dernier abandon extérieur, en sorte que j'étais prête de mourir, faute de secours. Mon mari ne me pouvant voir, et s'en rapportant entièrement à ma belle-mère, la laissait faire. Elle avait résolu qu'aucun médecin que le sien ne me fit de remèdes680, et cependant elle ne l'envoyait pas quérir quoiqu'il ne fut qu'à681 une journée. Je crois que ma belle-mère ne682 s'opposait à la saignée que parce qu'elle craignait peut-être que cela ne me683 fut nuisible. Tout le tort qu'elle eut684 fut de ne pas envoyer quérir ce médecin auquel elle se confiait, car elle n’avait pas dessein de me jeter dans l’extrémité où elle me mit sans y penser. Ce qu’elle me faisait lors qu’elle357 était en santé était plutôt un effet de son humeur que de son indifférence pour moi, car lorsque j’étais à l’extrémité elle en paraîssait touchée.
[4.] C'était685 vous, mon686 Dieu, qui ordonniez cette conduite pour le bien de mon âme. Je voyais toutes ces choses, et l'extrémité où j'étais ; mais vous me teniez ô mon Dieu dans687 un tel esprit de sacrifice que je [65] n'ouvrais pas la bouche pour demander du secours. J'attendais la vie et la mort de votre main sans témoigner la moindre peine d'une conduite si extraordinaire. La paix que je possédais au-dedans, à cause de la parfaite résignation où vous me teniez, ô mon Dieu, par votre grâce, était si grande qu'elle me tenait dans l'oubli de moi-même au milieu des maux les plus violents et des dangers les plus pressants. Mais si la résignation que vous me donniez dans cette occasion était si parfaite que je la peux688 appeler uniformité, puisque je ne trouvais en moi-même aucune689 répugnance à vos volontés et que je ne faisais point d'acte, mais je690 portais avec amour en silence691 votre opération crucifiante, sans rien ajouter à ce que vous opériez en moi et sur moi, mais si692, dis-je, ma693 soumission fut entière, votre protection fut694 miraculeuse. Combien de fois m'avez-vous réduite à l'extrémité ! mais vous n'avez jamais manqué de me secourir lorsque les choses paraissaient les plus désespérées.
[5.] Vous fîtes qu'un habile chirurgien qui m'avait servi dans cette maladie si dangereuse dont j'ai parlé, passant par le lieu de ma demeure demanda de mes nouvelles. L’on lui dit que j'étais extrêmement mal et que l’on croyait que c’était la petite vérole ; il695 descendit aussitôt de cheval et vint me voir. Jamais homme ne fut plus surpris lorsqu'il vit l'état696 effroyable où j'étais. La petite vérole, qui ne pouvait sortir, s'était jetée avec tant de force sur mon nez, qu'il était déjà tout noir; il crut que la gangrène y était déjà et697 que le nez m'allait tomber; il en fut si effrayé qu'il ne put me cacher sa surprise. Mes yeux étaient comme deux charbons. Une nouvelle si étrange ne m'alarma point; il n'était rien698 à quoi je ne me sacrifiasse dans ce moment, et j'étais fort contente que Dieu se vengeât lui-même des infidélités que ce visage m'avait fait faire. Ce chirurgien descendit dans la chambre de ma belle-mère et lui dit que c'était une chose honteuse de me laisser mourir de la sorte faute d'une saignée et qu’il m’allait saigner lui-même, de là il fut trouver mon mari qui y consentit699 d’abord, mais ma belle-mère s'y opposa700 si fortement qu'elle lui dit qu'elle ne le souffrirait pas et que l'on ne me ferait rien que le médecin, son ami, ne fut revenu de la campagne. Il se mit si fort en colère de ce que l'on me laissait de cette sorte sans envoyer quérir le médecin qu'il dit même à ma belle-mère des choses fortes. Il remonta aussitôt dans ma chambre et me dit : « Si vous voulez, je vous sauverais la vie, et je vous saignerais ». Je lui tendis d'abord mon bras et quoique je sois très difficile à saigner et que j'eusse701 les bras extraordinairement enflés702, il me saigna en un instant et jeta la moitié du sang n’ayant rien où le mettre. Ma703 belle-mère vint dans cette expédition, mais elle était faite, elle se mit fort en704 colère. La petite vérole qui ne pouvait sortir, sortit aussitôt que je fus saignée. M. L. ordonna705 que l'on me saignât le soir; mais l’on ne le voulut pas et je n'osai jamais le retenir quelque besoin que j'en eusse, de706 peur de déplaire à ma belle-mère, et par un abandon total entre les mains de Dieu.
[6.] Mon707 nez se désenfla et dénoircit; la petite vérole708 y parut d'abord après la saignée, et si l'on eût continué de me saigner, je me serais bien portée : mais comme M. L. s'en709 était allé, je retombais dans mon premier abandon. Tout le mal se jeta sur mes yeux, qui s'enflammèrent de telle sorte, avec des douleurs si étranges, que l'on crut que je les perdrais. Je fus trois semaines avec ces violentes douleurs, sans dormir un quart d'heure durant tout ce temps. Je ne pouvais fermer les yeux à cause qu'ils étaient pleins de petite vérole, ni les ouvrir à cause de la douleur. J'étais toute résolue à être aveugle, car il y en avait grande apparence ; ma gorge, mon palais, et mes gencives étaient si remplies que je ne pouvais avaler de bouillon ni prendre aucune nourriture sans en souffrir extrêmement. Tout mon corps était semblable à celui d'un lépreux ; et ceux qui me venaient voir disaient qu'ils n'avaient jamais vu personne en avoir une plus grande quantité, et qui parût plus maligne. Mais pour mon âme, elle était dans [66] un contentement que je ne peux exprimer. L'espérance710 de sa liberté par la perte que je faisais la rendait si satisfaite et si unie à Dieu qu'elle n'aurait pas changé son état à celui du plus heureux prince du monde.
[7.] Chacun croyait que je serais inconsolable et l'on s'efforçait de prendre part à ma douleur. Mon parent m’écrivit en des termes qui font assez voir et sa douleur et la colère où il était, croyant que je m’étais procuré ce mal par mon entêtement à ne pas vouloir sortir du logis ; ce vieux gentilhomme dont j’ai parlé m’envoya de soixante lieues des remèdes, je ne m’en voulus pas servir. Mon711 confesseur me vint voir, quoiqu'il ne fut pas content de moi, il me demanda si712 je n'étais pas bien fâchée d'avoir la petite vérole. Je lui répondis, sans y faire beaucoup de réflexion et avec beaucoup de franchise, que si l'offuscation358 où me tenait mon mal ne m'avait pas fait oublier le Te Deum, je l'aurais dit pour remercier Dieu. Ce bon homme se fâcha contre moi de ma réponse, me traitant d'orgueilleuse. Je ne lui répliquai rien, et je vis bien que j'avais eu tort de lui parler avec tant de franchise, parce qu'il ne comprenait pas ma disposition. L’on observait toutes mes paroles, et sur ce que l'on entendit que je disais que je serais libre, l’on prit cela comme une plainte que je vous faisais, ô mon Dieu, de ma captivité extérieure que l'on attribuait à la jalousie de mon mari, quoique cela ne fut pas : j'entendais, ô mon Dieu, une liberté que vous seul pouviez me donner en ôtant ce piège à mon orgueil aussi bien qu'à la passion des hommes. O si je pouvais décrire le plaisir ineffable que je goûtais dans ce dépouillement que vous me faisiez de la chose qui m'était alors la plus sensible ! mon coeur vous en louait dans son profond silence, et la douleur que je souffrais redoublait mon amour. L’on ne m'entendait jamais me plaindre ni de mes maux, ni de la perte que je faisais. La tranquillité de mon coeur s'exprimait au dehors par la patience et le silence. Je me taisais également de ce que vous me faisiez souffrir et par vous-même, ô mon Dieu, et par le ministère des créatures. Tout était bien reçu de votre main. La seule parole que je dis fut de me réjouir de la liberté intérieure que je recevais par là ; et l'on m'en fit un crime.
[8.] Ce qui me fut le plus sensible, c'est que mon petit cadet prit la petite vérole le même jour que moi, dont il mourut, faute de soins. Ce coup fut douloureux à mon coeur, qui tirant cependant des forces de ma faiblesse, le sacrifia, et dit à Dieu comme Job : Vous me l'aviez donné, vous me l'avez ôté, votre saint Nom soit béni359. L'esprit de sacrifice me possédait si fort que, quoique je l'aimasse tendrement, je ne versai jamais une larme en apprenant sa mort. Le jour qu'il fut enterré, le médecin envoya dire que l'on ne mît pas la tombe sur la fosse, parce que ma fille ne pouvait passer deux jours ; mon fils aîné n'était pas encore hors de danger lorsque cela arriva ; de sorte que je me vis presque en un même jour dépouillée de tous mes enfants, mon mari malade, et moi encore très mal. Vous ne voulûtes pas, ô mon Dieu, prendre ma fille en ce temps-là, et vous n'allongeâtes sa vie de quelques années que pour me rendre sa perte plus douloureuse. Le médecin de ma belle-mère arriva enfin dans713 un temps où il ne m'était plus utile. Lorsqu'il vit l'étrange inflammation de mes yeux, il me fit saigner plusieurs fois, mais il n'était plus temps; et ces saignées qui auraient été si nécessaires dans le commencement, ne servirent qu’à m'affaiblir. L’on ne pouvait pas même me saigner en l'état où j'étais que très difficilement, car j'avais les bras si enflés qu'il fallait enfoncer la lancette jusqu'au714 manche; de plus c'est que la saignée dans ce contretemps-là me devait faire mourir ; mais vous ne vouliez pas encore me tirer hors du monde, ô mon Seigneur, afin de me faire plus souffrir. J'avoue que la mort m'aurait été très agréable, et je l'envisageais comme le plus grand de tous les biens, mais je vis bien qu'il n'y avait rien à espérer de ce côté-là, et qu'au lieu de goûter ce bien, il715 me fallait supporter la vie.
[9.] Sitôt que mon [67] fils aîné fut un peu mieux, il se leva pour venir dans ma chambre. Je fus si surprise d'un changement aussi extraordinaire que celui que je voyais en lui, que je restai sans parole. Ses yeux qui étaient très beaux étaient devenus effroyables par deux ulcères qui étaient restés dedans et dont il n’a été guéri que plusieurs années après, son visage716 qui était auparavant d'une extrême délicatesse, était devenu comme une terre pleine de sillons. Cela me donna la curiosité de me regarder dans un miroir. Je me trouvai si changée que je me fis peur à moi-même. Ce fut alorsque je vis que Dieu avait voulu le sacrifice dans toute sa réalité. Il arriva encore des circonstances par la contrariété de ma belle-mère qui me causèrent beaucoup de croix, et qui achevèrent de gâter mon fils au point que je l’ai dit. Mon717 coeur cependant était ferme en mon Dieu et se fortifiait par la grandeur et la multitude des maux. Il était comme une victime immolée sans cesse sur l'autel de celui-là même qui s'était immolé le premier pour son amour. Je puis dire, ô mon Dieu, que ces paroles qui ont toujours fait les délices de mon coeur ont eu leur effet en moi durant toute ma vie : Que rendrai-je au Seigneur pour les biens que j'ai reçus de lui? Je prendrai le calice salutaire360. Vous m'avez dans toute ma vie comblée de biens et de croix. Mon attrait principal, avec celui de souffrir pour vous, ô mon amour, a été de me laisser conduire à votre gré sans résistance, soit pour l'intérieur, soit pour l'extérieur, et ces dons desquels il vous a plu me gratifier dès le commencement, ont toujours augmenté jusqu'à présent, puisque vous m'avez conduite selon votre volonté par des routes impénétrables à tout autre qu'à vous, et que vous m'avez ménagé par votre sagesse des croix continuelles.
[10.] L’on m'envoya des pommades pour me raccommoder le teint et remplir les creux de la petite vérole. J'en avais vu à d'autres des effets merveilleux. Je voulus d'abord essayer de m'en servir, mais l'amour jaloux de son ouvrage ne le voulut pas. Il718 y avait dans mon coeur une voix qui disait : « Si je t'avais voulue belle, je t'aurais laissée comme tu étais. » Il me fallut laisser tout remède et me livrer en proie aux rigueurs de l'amour, qui exigeait de moi de me mettre à l'air ce qui creusait davantage, et de m'exposer aux yeux de tout le monde dans les rues sans être cachée lorsque719 le rouge de ma petite vérole était plus violent. Bien des gens me venaient voir par curiosité afin de remarquer si j’étais bien changée. Je sortais toute rouge dans les rues afin720 de faire triompher mon humiliation où j’avais fait triompher mon orgueil.
/ Ce vieux gentilhomme vint aussi de près de soixante lieues, il trouva par malheur pour moi, au travers d’un rouge effroyable, je ne sais quoi qui lui plaisait encore ; sa passion, loin de diminuer, s’augmenta de telle sorte qu’il me [2.56] pria avec instance de souffrir au moins qu’il me la témoignât par lettres. Je lui dis que je ne recevais aucune lettre d’hommes que celles que l’on adressait ouvertes à mon mari, et que, lorsqu’on m’en adressait directement, je les lui donnais avant de les lire ; je lui dis même que ce serait me désobliger extrêmement que de m’écrire.
Il crut que je ne lui disais cela que par honnêteté mais [aussi] que dans le fond j’étais comme bien [2.57] d’autres femmes qui sont ravies d’entretenir commerce. Il avait beaucoup d’esprit, et écrivais bien également en vers et en prose, ce qui avait assez flatté mon inclination, mais l’amour n’avait garde de me le permettre. Il me pria même de lui donner une adresse à cause que je lui avais dit que mon mari ouvrait toutes mes lettres, ce qui m’offensa extrêmement. Il s’en retourna sans avoir pu rien obtenir. Cependant comme il n’était pas rebuté pour cela, il m’écrivit [2.58] une lettre qu’il fallait que le démon eût inventée. Elle était toute de passages de l’Ecriture. A la lire d’abord il n’y avait rien de plus saint et de meilleure apparence à qui ignorait la passion, mais il ne me fut pas difficile d’y remarquer tout ce que la passion et l’adresse ont de plus fort. Mon mari qui l’avait lue sans y rien comprendre l’avait laissée ouverte, comme j’appréhendais extrêmement les suites qu’une telle manière d’écrire pourrait avoir, je me résolus malgré [2.59] le dessein que j’avais de ne lui faire aucune réponse, de lui écrire combien sa lettre m’avait offensée. Je lui défendis absolument de m’écrire, je me servis des expressions les plus fortes pour le dissuader de la pensée de le faire, mais comme la passion le flattait361, il s’alla persuader que la crainte seule de mon mari me faisait parler ; il commença par lier362 très étroitement avec mon mari, lui mander toutes sortes de nouvelles divertissantes, envoyant à mon fils quantité [2.60] de présents conformes à son âge, et pour comble d’artifice, il s’avisa d’une ruse des plus extraordinaires, je n’écris ce détail ici que pour faire voir jusqu’où va l’artifice des hommes et le soin que l’on doit avoir de se défier de tout.
Il feignit qu’il y avait à Paris dans sa même rue une demoiselle qui portait même nom que lui, à qui un homme de Calais écrivait souvent parce qu’il l’aimait beaucoup, qu’il lui envoyait quantité [2.61] de marée, que par hasard ayant pris son logis pour celui de la demoiselle, les présents et les lettres lui tombaient entre les mains, et qu’afin d’entretenir commerce et partager avec moi les présents, il m’envoyait les lettres du galant afin que j’y répondisse au nom de la demoiselle, que mon style lui plairait sans doute parce que cet homme avait bien de l’esprit et qu’ainsi sans rien risquer nous aurions de [2.62] quoi nous divertir à ses dépens poussant les choses jusqu’au bout de la passion de cet homme ; mon mari reçut ces lettres sans en découvrir la ruse ni la malignité, pour moi je la connus d’abord, et je vis bien que sous des noms empruntés il voulait se donner la licence de m’écrire tout ce qu’il lui plairait et me procurer en même temps la liberté de lui répondre ; il divertissait beaucoup mon mari pour le soin [2.63] qu’il prenait de lui apprendre toutes sortes de nouvelles, et comme d’ailleurs c’était une personne de considération et d’un rang à servir bien des gens, il voulait entretenir commerce avec lui, ne sachant pas les mauvaises intentions qu’il avait : il m’ordonna de lui écrire et de faire réponse à ses lettres, afin de lier commerce avec lui ; je me trouvai dans un grand embarras, car je ne voulais ni découvrir [2.64] à mon mari la passion qu’il avait pour moi, ni entretenir avec lui aucun commerce ; je fis ce que je put auprès de mon mari pour m’exempter d’écrire, mais il m’obligea de le faire dans sa chambre.
Comme je [me] vis engagée de lui écrire, je le fis le plus honnêtement que je pus, mais je lui mandais que je ne pouvais en nulle manière répondre au nom de la demoiselle à l’homme de Calais, parce que pour répondre [2.65] juste à une passion, il fallait en être susceptible, et que j’étais fort éloignée d’en sentir de telles ; enfin Dieu me fit la grâce de si bien tourner ma lettre que sans rien donner à connaître à mon mari, je fis entendre à l’autre qu’il s’adressait mal ; ma lettre ne le rebuta point, plus il voyait en moi d’honnêteté plus sa passion redoublait, les honnêteté que mon mari lui faisait lui donnaient lieu de m’écrire plus ouvertement [2.66].
Le jour de saint François de Sales, comme j’étais à l’église, il arriva au logis de sa part un fort gros paquet avec des présents pour mon fils, il y avait une lettre pour moi moitié prose et moitié vers extrêmement spirituelle, mon mari la lut, et en la lisant il y découvrit aisément la passion de celui qui l’avait écrite ; je lui parus coupable d’une passion à laquelle je n’avais donné aucun lieu. Je vis bien par [2.67] son air et la manière d’agir de ma belle-mère qu’ils étaient choqués, mais je ne savais de quelle manière remédier à un mal que j’avais tant de fois tâché de guérir. Je n’osais plus écrire à cet homme puisque toutes mes inquiétudes et le chagrin que je lui marquais avoir de son procédé ne servait qu’à allumer un feu que j’aurais voulu éteindre dans mon sang. Je pris le parti du silence qui fut le plus sûr ; il fallut souffrir du temps et ses lettres et le soupçon de mon mari [2.68]. Cependant comme je vis363 que tous ses soins ne pouvaient lui attirer une réponse, il désista364 de m’écrire et continua quelques temps d’écrire à mon mari, mais comme il ne lui écrivait qu’à cause de moi, il s’en lassa bientôt. Il se résolut enfin de revenir lui-même, mais me voyant si changée de visage, son amour se changea en fureur, et Dieu finit par là ma peine. Si les femmes prenaient soin à rompre les premiers engagements, elles ne seraient pas exposées comme elles [2.69] le sont souvent à prendre elles-mêmes ce qu’elles veulent donner aux autres365.
Mon mari était presque toujours au lit parce que ses maux étaient grands et presque continuels. Mon assiduité auprès de lui était grande, je n’étais pas fâchée de le voir parce que je voyais qu’il faisait un meilleur usage de la maladie que de la santé, et quoiqu’il y eût plus de captivité et plus de croix, de toute manière j’étais fort contente que Dieu le sauvât [2.70] par cette voie ; toutes mes croix redoublèrent après ma petite vérole, car ayant perdu ce je ne sais quoi qui me faisait aimer de mon mari dans ses plus fâcheuses humeurs, la croix devint plus dure et le calice plus pur, j’avais plaisir de sortir dans les rues toute rouge de vérole afin de faire triompher mon humiliation où j’avais fait triompher mon orgueil, il y avait bien des gens qui s’étonnaient de ce que je [2.71] me faisait voir en cet état ; une grande partie de ceux qui m’aimaient cessèrent de le faire sitôt que la cause en cessa, ceux qui m’aimaient d’une autre manière continuèrent toujours, et ce fut en ce temps où j’éprouvai la différence de ceux qui n’aiment que par rapport à eux et qui ne cherchent que l’intérêt ou le plaisir, ou bien ceux qui aiment la personne pour elle-même. //
Mon mari qui ne trouvait721 plus en moi les agréments qui adoucissaient toutes ses rigueurs et calmaient sa colère, devint722 bien plus susceptible des impressions qu'on lui donnait contre moi ; d’un autre côté, les personnes qui lui parlaient à mon désavantage se voyant mieux écoutées, parlaient plus fortement et plus souvent. Il n'y avait que vous, ô mon Dieu, qui ne changiez point pour moi. Vous redoubliez vos grâces intérieures à mesure que vous augmentiez mes croix extérieures.
[1.] Cette fille dont723 j'ai parlé devenait tous les jours plus hautaine, et comme le démon l'incitait à me tourmenter, voyant que ses cris ne fâchaient724 point, elle crut que si elle pouvait m'empêcher de communier, elle me ferait le plus grand de tous les déplaisirs. Elle avait bien raison, ô divin Époux des âmes pures, puisque l'unique satisfaction de ma vie était de vous recevoir et de vous honorer. Je souffrais une espèce de langueur lorsque j'étais quelques jours sans vous recevoir; lorsque je ne le pouvais, je me contentais de me tenir quelques heures auprès de vous et, afin d'en avoir la liberté, je me mis de l'adoration perpétuelle. Je procurais366 autant que je le pouvais que les églises fussent bien ornées; je donnais ce que j'avais de plus beau pour faire des ornements, et je contribuais le plus que je pouvais à faire avoir [68] des ciboires et des calices d'argent. Je fondai une lampe perpétuelle, afin que ce feu immortel fut une marque que je ne voulais pas que le feu de mon amour pour ce divin mystère s'éteignît725 jamais. Je vous disais : « O mon amour, que je sois votre victime, consumez-moi tout entière, réduisez-moi en cendres et n'épargnez rien pour m'anéantir » : je sentais une pente pour n'être rien, que je ne puis exprimer.
Cette fille donc connaissait mon attrait pour le Saint-Sacrement, où, lorsque je le pouvais librement, je passais plusieurs heures à genoux. Elle s'avisa d'épier tous les jours qu'elle croyait que je communiais : elle le venait dire à ma belle-mère et à mon mari, à qui il n'en fallait pas davantage pour les mettre en colère contre moi. C'étaient des réprimandes qui duraient toute une journée. S'il m'échappait quelque parole de justification ou quelque peine de ce que l'on me disait, c'en était assez pour dire que je faisais des sacrilèges, et pour faire crier contre la dévotion. Si je ne répondais rien, cela augmentait leur dépit, et ma belle-mère me726 disait les choses du monde les plus piquantes. Si je tombais malade, ce qui m'arrivait assez souvent, l’on prenait occasion de venir me quereller dans mon lit, disant que c'étaient mes communions qui me faisaient malade, et mes prières ; comme si de vous recevoir, ô vraie source de tout bien, pouvait faire quelque mal.
[2.] Cette fille me dit un jour dans son emportement, qu'elle allait écrire à celui qu'elle croyait être mon directeur, afin qu'il m'empêchât de communier, et qu'il ne me connaissait pas367 ; et comme elle vit que je ne lui répondais rien, elle criait de toutes ses forces que je la maltraitais et que je la méprisais. Lorsque je sortais pour aller à la messe, quoique j'eusse ordonné premièrement des727 choses du ménage, elle allait dire à mon mari que j'étais sortie et que je n'avais mis ordre à rien. Quand je revenais, il me fallait essuyer bien des choses. L’on ne voulait écouter aucune de mes raisons que l'on taxait de mensonges. D'un autre côté, ma belle-mère persuadait à mon mari malade que je laissais tout périr, et que si elle n'en prenait soin il serait ruiné : il la croyait, et je prenais tout en patience tâchant de faire mon devoir de mon mieux. Ce qui m'était le plus pénible était de ne savoir quelle mesure prendre : car lorsque j'ordonnais quelque chose sans elle, elle se plaignait que je n'avais aucune considération pour elle, que je faisais tout à ma tête et que les choses étaient très mal, puis elle les ordonnait autrement. Si je lui demandais ce qu'il fallait faire, elle disait qu'il fallait qu'elle eût la peine de tout.
[3.] Je n'avais presque point de repos que celui que je trouvais, ô mon Dieu, dans l'amour de votre volonté et dans la soumission à ses ordres, quoiqu'ils fussent tout pleins de rigueur pour moi. L’on examinait sans cesse mes paroles et mes actions afin d'avoir occasion de me reprendre. Sitôt qu'il y avait la moindre occasion de les interpréter, l’on en faisait des crimes. L’on me raillait tout le jour répétant incessamment les mêmes choses, et cela devant les valets. Ce qui me fit beaucoup souffrir, c'est que j'eus quelque temps un faible que je ne pouvais vaincre, et que Dieu me laissa pour mon humiliation, qui était de pleurer, de sorte que cela me rendait la fable. Je728 voulais de tout mon cœur tout ce que l'on me faisait, et cependant je ne savais retenir mes larmes qui me comblaient de confusion et redoublaient mes croix, car cela augmentait leur colère. Combien de fois ai-je fait mon repas de mes larmes qui paraissaient les plus criminelles du monde ! L’on disait que je serais damnée, comme si les larmes avaient creusé l'enfer ; elles seraient plus propres à l'éteindre. Si je racontais quelque chose que j'avais ouï dire, l'on me voulait rendre garante de la vérité de ces choses; si je me taisais, c'était par mépris et par méchante humeur; si je savais quelque chose sans le dire, c'était des crimes; si je le disais, je l'avais controuvé. L’on me tourmentait quelquefois plusieurs jours de suite sans me donner aucune relâche. Les filles disaient que je devais faire la malade afin qu'on me laissât en repos, mais je ne répondais rien car l'amour me serrait de si près qu'il ne voulait pas que je me soulageasse par une seule parole, ni même par un regard. Quelquefois je disais dans l'extrémité où la nature était réduite : « O si j'avais seulement quelqu'un que je pusse regarder et qui m'entendît, je serais soulagée! » mais cela ne m'était pas donné. [69] S'il m'arrivait quelquefois de me soulager en quelque chose, Dieu m'ôtait pour quelques jours la croix extérieure, et c'était pour moi la plus grande de toutes les peines, sa privation m'était un châtiment plus difficile à porter que les plus grandes croix; l'absence de la croix m'était une croix si terrible que le désir de son retour me faisait languir; ce qui me portait à dire comme sainte Thérèse : ou souffrir ou mourir. Elle ne tardait guère729 à revenir, cette charmante croix, étant une730 chose étrange que, quoique je la désirasse si fort, lorsqu'elle revenait, elle me paraissait si lourde et si pesante qu'elle m'était presque insupportable.
[4.] Quoique j'aimasse extrêmement mon père et qu'il m'aimât aussi très tendrement, je ne lui ai jamais parlé de mes croix. Un de mes parents qui m'aimait beaucoup, s'aperçut du peu de douceur que l'on avait pour moi ; l’on me dit même devant lui des choses très désobligeantes. Il vint fort indigné le dire à mon père, ajoutant que je ne leur répondais rien et que je passerais pour une bête. J'allai voir ensuite mon père, qui me reprit, contre son ordinaire, avec assez de force de ce que je souffrais que l'on me traitât comme l'on faisait sans rien dire; que chacun m'en raillait; qu'il semblait que je n'avais pas l'esprit de répondre. Je répondais à mon père que l’on remarquait ce que me disait mon mari ou que l’on ne le remarquait pas : [que] si731 l'on remarquait ce que me disait mon mari, c'était732 assez de confusion pour moi sans m'en attirer davantage par mes réponses ; que si on ne le remarquait pas, je ne devais pas le relever ni faire voir à tout le monde le faible de mon mari ; qu'en ne disant mot, cela arrêtait toute dispute, au lieu que je la ferais continuer par mes répliques. Mon père, qui était fort bon, me dit que je faisais bien et que je continuasse d'agir comme Dieu m'inspirerait ; il ne m'en parla jamais depuis.
[5.] Ce qui me faisait le plus souffrir, est que l'on me parlait incessamment contre mon père, pour lequel j'avais autant de respect que de tendresse, et contre mes proches et ceux que je considérais le plus. J'avais bien plus de peine de cela, bien plus que de tout733 ce qu'on disait contre moi. Je ne pouvais m'empêcher de les défendre, et je faisais mal en cela car ce que je disais ne servait qu'à les aigrir davantage734. Si quelqu'un se plaignait de mon père ou de mes proches, il avait toujours raison; et ceux qui passaient auparavant dans leur esprit pour les plus déraisonnables, étaient approuvés sitôt qu'ils parlaient contre des personnes qui m'appartenaient. Sitôt qu'on se déclarait de mes amis, l’on n'était plus le bienvenu. J'avais une parente que j'aimais beaucoup à cause de sa piété : lorsqu'elle venait me voir, on lui disait ouvertement de s'en retourner ou on la traitait de manière qu'elle était obligée à le faire. Cela me faisait une extrême peine. S'il y avait quelque chose vrai ou faux contre moi ou contre mes parents, c'était735 ce que l'on me reprochait. Lorsqu'il venait quelque personne extraordinaire, l’on parlait contre moi à des gens qui ne m'avait jamais vue, ce qui les étonnait beaucoup; mais lorsqu'ils m'avaient vue, ils ne faisaient que me plaindre.
[6.] Quelque chose que l'on dît contre moi, l'amour ne voulait pas que je me justifiasse. Si je le faisais, ce qui était rare, j'en avais des reproches. Je ne parlais point à mon mari de ce que ma belle-mère me faisait, ni de ce que cette fille me faisait736, à la réserve de la première année que je n'étais pas assez touchée de Dieu pour souffrir de pareils traitements. Vous me faisiez faire, ô mon amour, encore plus que tout cela : car comme ma belle-mère et mon mari étaient fort prompts, ils se brouillaient souvent ens emble. C'était alorsque j'étais bien avec eux. Ils me faisaient leurs plaintes réciproques, jamais je ne disais à l'un ce que l'autre m'avait dit, et quoiqu'il m'eût été avantageux, à parler selon l'homme, de me prévaloir de ce temps, je ne m'en servais jamais pour me plaindre : au contraire, l'amour ne me laissait point en repos que je ne les eusse bien remis ensemble. Je disais tant de choses obligeantes de l'un pour l'autre que je les remettais bien. Quoique je n'ignorasse pas par l'expérience fréquente que j'en avais faite, que leur réunion me coûterait beaucoup, je ne [70] laissais pas de la faire le plus vite qu'il m'était possible. A peine étaient-ils réunis qu'ils se joignaient contre moi. Ce procédé a toujours duré.
[7.] Les croix m'auraient paru peu de chose si, dans l'attrait intérieur que je sentais, j'avais eu la liberté de prier et d'être seule : mais il me fallait demeurer en leur présence avec un assujettissement qui n'était pas concevable. Mon mari regardait à sa montre si j'étais plus d'une demi-heure à prier et, lorsque je la passais, il en avait de la peine. Je lui disais quelquefois : « Donnez-moi une heure pour me divertir, je l'emploierai à ce que je voudrai », mais il ne voulait pas me la donner pour prier, quoiqu'il me l'eût bien donnée pour me divertir si je l'avais voulu. J'avoue que mon peu d'expérience m'a bien causé de la peine, et que j'ai donné par là souvent occasion à ce que l'on me faisait souffrir; car enfin, ne devais-je pas voir ma captivité comme un effet de votre volonté, ô mon Dieu, me contenter de cela, et en faire ma seule prière? Mais je retombais souvent dans la misère de vouloir prier et de prendre du temps pour cela, ce737 qui n'était pas agréable à mon mari. Il est vrai que ces fautes furent plus fréquentes au commencement : dans la suite je priais Dieu dans sa ruelle368 et je ne sortais plus.738
[1.] Nous allâmes à la campagne où je fis bien des fautes, me laissant trop aller à mon attrait intérieur. Je croyais le pouvoir faire de la sorte parce que mon mari se divertissait à faire bâtir. Il ne laissa pas de s'en mécontenter car je le laissais trop longtemps sans l'aller trouver où il était, à cause qu'il parlait incessamment aux ouvriers. Je me mettais dans un coin où je travaillais. Je ne pouvais presque rien faire, à cause de la force de l'attrait qui me faisait tomber l'ouvrage des mains. Je passais les heures de cette sorte sans pouvoir ni ouvrir les yeux, ni connaître ce qui se passait en moi, qui était si simple, si paisible, si suave, que je me disais quelquefois : « Le ciel est-il plus paisible que moi ? » Je ne disais à personne mes dispositions, car elles n'avaient rien qui les fit distinguer. Je n'en pouvais rien dire, tout se passait dans l'intime de l'âme, et la volonté goûtait ce que je ne pouvais exprimer.
[2.] Cette disposition était presque continuelle dans les premières années, et me donnait un si grand désir de souffrir que rien plus. J'éprouvais que cette disposition en produisait insensiblement une autre en moi, qui était que ma volonté s'amortissait chaque jour et se perdait imperceptiblement dans l'unique vouloir de Dieu; et je connaissais sensiblement que ma disposition intérieure de simple repos en Dieu, sans que je fisse d'actes particuliers, faisait cet effet de m'ôter peu à peu ma volonté pour la faire passer en Dieu. Il rendait739 de plus l'âme si souple et pliable qu'elle se portait d'abord à tout ce que Dieu pouvait vouloir d'elle quoi que il lui en dût coûter. Elle devenait tous les jours plus indifférente pour le temps, les lieux, les états; et elle goûtait admirablement que tout ce qu'il lui fallait lui était donné dans chaque moment. Aussi dès lors elle ne pouvait désirer que ce qu'elle avait ; cette disposition éteignait tous ses désirs, et je me disais quelquefois à moi-même : « Que veux-tu ? que crains-tu ? » et j'étais étonnée d'éprouver que je ne pouvais rien désirer ni rien craindre. Tout était mon lieu propre, partout je trouvais mon centre, parce que partout je trouvais Dieu. Le penchant qui m'y paraissait le plus marqué était la solitude et l'amour de la croix : c'était où toute mon âme s'inclinait.
[3.] Comme je n'avais ordinairement aucun temps369 pour prier qu'avec peine, je m'avisais qu’afin de ne pas désobéir à mon mari, qui voulait que je ne sortisse du lit qu'à sept heures, je n'avais qu'à me mettre à genoux sur mon lit, qui était dans sa chambre à cause qu'il était malade, tâchant de lui marquer en tout mon assiduité. Je me levais dès quatre heures, et restais sur mon lit. On croyait que je dormais, et l'on ne s'en aperçut point; mais cela intéressa ma santé et me fit tort, car comme j'avais les yeux appesantis par la petite vérole qu'il n'y avait que huit mois que j'avais eue et qui m'avait laissé de grands maux d’yeux, ce défaut de sommeil fit que je ne pouvais plus faire oraison sans m'endormir et je ne dormais pas un moment en repos, à cause que j'appréhendais de ne me pas éveiller. L'après-dîner j'allais pour prier ma demi-heure et quoique je ne fusse nullement endormie, je m'endormais d'abord. Je me disciplinais370 d'orties pour me réveiller, sans en pouvoir venir à bout. [71]
[4.] Comme nous n'avions pas encore fait bâtir la chapelle, je ne pouvais aller à la messe sans la permission de mon mari car nous étions fort éloignés de toutes sortes d'églises; et comme pour l'ordinaire il ne me le permettait que les fêtes et dimanches, je ne pouvais communier que ces jours-là, quelque désir que j'en eusse, à moins qu'il ne vînt quelque prêtre à une chapelle qui était à un quart de lieue de chez nous, et qu'il ne nous vînt avertir. Comme on ne pouvait sortir le carrosse de la cour qu’il ne740 l'entendît, je ne le pouvais tromper. Je m'accommodais avec le gardien des Récollets, qui était un très saint homme. Il faisait semblant d'aller dire la messe pour quelque autre, et envoyait un religieux m'avertir. Il fallait que ce fut de grand matin afin que mon mari ne s'en aperçût pas ; et quoique j'eusse bien de la peine à marcher, j'allais un quart de lieue à pied, parce que je n'osais faire mettre les chevaux au carrosse de peur d'éveiller mon mari. O mon Dieu, quel désir ne me donniez-vous pas de vous recevoir ! et quoique ma lassitude fut extrême, tout cela ne m'était rien. Vous faisiez, ô mon Seigneur, des miracles pour seconder mes désirs; car outre que pour l'ordinaire les jours que j'allais entendre la messe il s'éveillait741 plus tard, et qu’ainsi je revenais avant qu'il fut éveillé. Combien de fois suis-je sortie du logis que le temps était si couvert que la fille que je menais me disait qu'il n'y avait pas d'apparence d'aller à pied, que je serais inondée de la pluie ! je lui répondais avec ma confiance ordinaire : « Dieu nous assistera. » N’arrivais-je pas, ô mon Seigneur, sans être mouillée ? Je n'étais pas plus tôt arrivée à la chapelle que l'eau tombait avec une extrême abondance. La messe n'était pas plus tôt achevée que la pluie742 cessait entièrement et me donnait le temps de retourner au logis, où je n'étais pas plus tôt arrivée qu'elle recommençait avec plus de violence. Ce qui est de surprenant743, c'est qu'en plusieurs années que j'en ai usé de la sorte, il ne m'est jamais arrivé d'être trompée dans ma confiance. Cette bonté que vous aviez pour moi, mon Dieu, me donnait un tel abandon à votre providence, que je ne pouvais me peiner ni m'inquiéter de quoique ce soit. Lorsque j'étais à la ville et que je ne trouvais personne qui me pût voir, j'étais étonnée qu'il venait371 à moi des prêtres qui me demandaient si je voulais communier, qu'ils me communieraient. Je n'avais garde de refuser, ô mon Amour, ce présent que vous me faisiez de vous-même ; car je ne doutais pas que ce ne fut vous qui leur inspiriez cette charité. Avant que je me fusse accommodée avec les récollets pour venir dire la messe à la chapelle dont je viens de parler, vous m'éveilliez quelquefois en sursaut, ô mon Dieu, avec un instinct violent de me lever et d'aller à cette chapelle, que j'y trouverais des messes. J’allais et la744 fille que je menais me disait : « Mais, Madame, vous allez peut-être vous lasser inutilement ; on ne dira peut-être point de messe », car cette chapelle n'était point desservie, et il n'y avait de messes que celles qu'on y faisait dire de temps en temps par la dévotion d'un chacun. J'allais pleine de foi malgré ce que cette fille faisait pour m'en détourner; en arrivant, je trouvais le prêtre qui s'habillait pour monter à l'autel.
[5.] Si je pouvais dire par le menu les providences que vous aviez sur moi, qui m'étaient continuelles et me jetaient dans l'étonnement, il y aurait de quoi faire des volumes. Vous me faisiez trouver des providences toutes prêtes pour écrire à la Mère Granger lorsque j'étais le plus pressée de peines, et je sentais de forts instincts de sortir quelquefois jusqu'à la porte, où je trouvais un messager de sa part qui m'apportait une lettre qui n'aurait pu tomber entre mes mains sans cela. Ce que je dis n'est rien au prix de ce qui en était, ces sortes de providences étaient continuelles.
[6.] J'avais une extrême confiance à la Mère Granger. Je ne lui cachais rien, ni de mes péchés, ni de mes peines, je n'aurais pas fait la moindre chose sans la lui dire : je ne faisais d'austérités que celles qu'elle me voulait permettre. Il n'y avait que mes dispositions intérieures que je ne pouvais presque dire, parce que je ne savais comment m'en expliquer, étant très ignorante de ces choses pour ne les avoir jamais lues ni entendues. J’avais745 une telle amitié pour elle que si je l’avais sentie pareille pour un homme je ne l’aurais jamais vue. Mon746 confesseur et mon mari me défendirent de nouveau de la voir. Il m'était presque impossible d'obéir, car comme j'avais des traverses très grandes, et qu'il m'échappait quelquefois de dire quelques petits mots par infidélité dans l'extrême oppression où la nature était réduite, ce petit mot m'attirait tant de croix que je croyais avoir fait de grandes fautes, tant je me trouvais brouillée. Je portais en moi [72] une continuelle condamnation de moi-même, de sorte que je regardais mes croix comme des défauts, et je croyais que je me les attirais. Je ne savais pas comment démêler tout cela, ni y mettre remède, car souvent un oubli involontaire donnait lieu à des mécontentements de plusieurs semaines. Je prenais prétexte d'aller voir mon père et j’y courais, mais747 sitôt que cela était découvert, c'était des croix que je ne puis exprimer : car il serait difficile de dire jusqu'à quels excès allait la colère que l'on avait contre moi. La difficulté de lui écrire n'était pas moindre; car comme j'avais une extrême horreur du mensonge, je défendais aux laquais de mentir, de sorte que lorsqu'on les rencontrait, on leur demandait où ils allaient et s'ils ne portaient point de lettres. Ma belle-mère se mettait sur un certain petit748 vestibule, personne749 ne pouvait sortir du logis qu'elle ne les vît et qu'ils ne passassent auprès d'elle. Elle leur demandait où ils allaient, et ce qu'ils portaient : il fallait le lui dire, de sorte que quand elle savait que j'avais écrit à la Mère Granger, c'était un bruit terrible. / Un jour qu’un laquais lui répartit qu’il allait où je l’envoyais sans lui dire où, elle en fut si offensée que l’on fut plus d’un mois sans la pouvoir remettre, elle en faisait des plaintes à mon mari qui se fâchait autant qu’elle, et tous ceux qui venaient au logis étaient informés de leurs chagrins, car ils ne pouvaient rien cacher. // Quelquefois750 en allant à pied aux Bénédictines, je faisais porter des souliers afin qu'on ne s'aperçût pas où j'avais été372 car il y avait loin, mais toutes mes précautions étaient inutiles car je n'osais aller seule, et ceux qui me suivaient avaient ordre de dire partout où j’allais ; s'ils751 y avaient manqué, ils en étaient châtiés ou renvoyés.
[7.] Ils me disaient toujours du mal de cette sainte fille, laquelle ils estimaient dans le fond; mais c'est que Dieu voulait que je fusse dans une contradiction et une peine continuelles, car comme je l'aimais beaucoup, je ne pouvais m'empêcher de la justifier et d'en dire du bien; et cela les mettait en telle colère qu'ils veillaient encore de plus près pour m'empêcher de l'aller voir. Je faisais cependant tout ce que je pouvais pour les contenter, et c'était mon étude continuelle, sans que j'y pusse réussir car ce qui les contentait un jour les choquait l’autre, et752 comme je croyais que la dévotion consistait à les contenter, je me désolais et me voulais du mal de tout le tourment que l'on me faisait, croyant que c'était ma faute. C'est une des plus grandes peines que de croire qu'une chose est du devoir, de travailler incessamment à la faire, sans y pouvoir réussir. C'est la conduite que vous avez tenue sur moi, ô mon Dieu, tant753 que j'ai été en ménage. Je m'en plaignais quelquefois à la Mère Granger, qui me disait : « Comment les contenteriez-vous puisque, depuis plus de vingt ans, je fais ce que je peux pour cela sans en pouvoir venir à bout? », car comme ma belle-mère avait là deux filles373, elle trouvait à redire à tout ce qu'elle faisait.
[8.] La croix qui me fut la plus sensible fut de voir révolter mon fils contre moi, auquel on inspirait pour moi un mépris si grand que je ne pouvais le voir sans mourir de douleur. On l'envoyait, sitôt que j'étais dans ma chambre avec quelqu'une de mes amies, écouter ce que je disais : et comme cet enfant voyait que cela leur plaisait, il inventait cent choses pour leur aller dire. Il m’arriva un jour de l’appeler espion, cela les fâcha extrêmement et me valut pour longtemps de bonnes croix. Ce754 qui me faisait le plus de peine là-dedans, était la perte de l'enfant après lequel j'avais pris une extrême peine. Si je le surprenais en mensonge, ce qui arrivait fréquemment, je n'osais le reprendre.
Il755 me disait : « Ma grand-mère dit756 que vous avez été plus menteuse que moi. » Je lui répondais : « C'est à cause que je l'ai été que je connais mieux la laideur de ce vice et la difficulté de s'en corriger, et c'est pour cette même raison que je ne veux pas vous le souffrir. » Il me disait des choses fort offensantes, et parce qu'il remarquait très bien la déférence que j'avais pour sa grand-mère et pour son père, sitôt qu'en leur absence je voulais le reprendre de quelque chose, il me reprochait que je voulais faire la maîtresse parce qu'ils n'y étaient pas. Ils approuvaient tout cela en cet enfant de sorte que cela le fortifiait en ses mauvaises inclinations. Un jour cet enfant alla voir mon père, il voulut sans discernement parler de moi à mon père comme il faisait à sa757 grand-mère. Mon père en fut touché jusqu'aux larmes et vint au logis [73] pour prier qu'on le châtiât : mais on n'en fit rien quoiqu'on l'eût promis à mon père. Je n'avais pas la force de le châtier. Il arrivait souvent de semblables scènes, et758 comme l'enfant devenait plus grand et qu'il y avait apparence que son père ne vivrait pas, je craignais les suites d'une si mauvaise éducation. Je le disais à la Mère Granger, qui me consolait et me disait que puisque je ne pouvais apporter de remède, il fallait souffrir et tout abandonner à Dieu, que cet enfant serait ma croix.
[9.] Une autre de mes peines était que je ne pouvais remarquer que mon assiduité auprès de mon mari lui plût. Je savais bien que je lui déplaisais lorsque je n'y étais pas, mais lorsque j'y étais, il ne me marquait jamais l’agréer, ni ce que je faisais, au contraire, il n'avait que du rebut pour tout ce qui venait de moi. Je tremblais quelquefois lorsque je l'approchais, car je savais bien que je ne ferais rien à son gré. Si je n'en approchais pas, il s'en plaignait ; d’un autre côté cette fille lui759 persuadait que je trouvais mauvais qu’elle lui rendît service et quoique je tâchasse de faire connaître le contraire l’on ne me croyait pas ; je faisais ce que je pouvais pour cette fille. Comme une si longue suite de maux le rendait susceptible de760 toutes sortes d’impressions et de chagrins c’est ce qui faisait mes croix ; il761 était si dégoûté des bouillons, qu'il ne les pouvait voir, de sorte que ceux qui lui en apportaient étaient mal reçus. Ma belle-mère ni aucun des domestiques ne lui en voulaient porter de peur d'essuyer son chagrin il n'y avait que moi qui ne me rebutais pas; j'allais les lui porter, et laissais passer son feu; puis je tâchais agréablement de le porter à les prendre, et lorsqu'il se fâchait davantage, j'attendais en patience; puis je lui disais : « J'aime mieux être querellée plusieurs fois le jour, que de vous causer du mal en ne vous apportant pas ce qu'il vous faut. » Quelquefois il le reprenait, d'autres fois il le repoussait : mais comme il voyait ma persévérance, il était souvent contraint de le prendre. Lorsqu'il était de bonne humeur et que je lui portais quelque chose qui lui aurait été agréable, ma belle-mère me l'ôtait des mains pour le lui porter, et comme il croyait que je n'avais pas soin de ces choses, il s'en chagrinait contre moi, et en faisait à sa mère de grands remerciements. L'amour m'empêchait de rien dire et je souffrais tout en silence. Je faisais tous mes efforts pour gagner ma belle-mère par mes assiduités, mes présents, mes services. Cependant je n'avais pas assez d'adresse pour y réussir. Lorsque j’allais faire quelque visite sans elle, ce qui était rare, elle se plaignait à mon mari que je la méprisais et que je ne voulais pas aller avec elle ; j’allais aussitôt lui en demander pardon l’assurant que j’avais cru qu’elle ne voulait pas sortir, et lorsque j’étais obligée d’en aller faire et que je lui demandais si elle voulait venir / elle me répondait sèchement que non ; je ne savais comment m’y prendre car je la craignais si fort à cause de son air sévère, et de ce qu’elle m’était rude que je tremblais en l’abordant. Elle était quinze jours et plus à revenir de la moindre fâcherie ; j’étais si timide que je ne lui savais parler et mon silence la fâchait ; si je lui parlait elle ne me répondait rien, de sorte que quelque envie que j’eusse de bien faire, si elle me répondait // c’était762 d’une manière à me terrasser. O763 mon Dieu, qu'une vie continuelle comme celle-là serait764 ennuyeuse sans vous ! Cette conduite dont je viens de parler a toujours duré, à la réserve de quelques intervalles, comme j'ai dit très courts, qui ne servaient qu'à me rendre les choses plus rudes et plus sensibles.
[1.] Il y avait huit ou neuf mois que j'avais eu la petite vérole lorsque le père La Combe374 passa par le lieu de ma demeure. Il vint au logis pour m'apporter une lettre du père de la Mothe375, qui me priait de le voir, et qu'il était fort de ses amis. J'hésitai beaucoup si je le verrais, parce que je craignais fort les nouvelles connaissances, cependant la crainte de fâcher le père de La Mothe me porta à le faire. Cette conversation, qui fut courte, lui fit désirer de me voir encore une fois. Je sentis la même envie de mon côté; car je croyais ou qu'il aimait Dieu ou qu'il était tout propre à l'aimer ; et je voulais que tout le monde l’aimât. Il y avait là trois religieux. Dieu s’était servie de moi pour les gagner à lui. L’empressement que le Père La Combe eut765 de me revoir le porta à venir à notre maison de campagne qui n'était qu'à une demi-lieue de la ville. La766 providence se servit d'un petit accident qui lui arriva pour me donner le moyen de lui parler : car comme mon mari, qui goûta fort son esprit767, lui parlait, il se trouva mal étant allé dans le jardin. Mon mari me dit de l'aller trouver de peur qu'il ne lui fut arrivé quelque chose. J'y allai. Ce père dit qu'il avait remarqué un recueillement et une présence de Dieu sur mon visage si extraordinaire, qu'il se disait à lui-même : « Je n'ai jamais vu de femme comme celle-là », et c'est ce qui lui fit naître l'envie de me revoir. Nous768 nous entretînmes un peu, et vous permîtes, ô mon Dieu, que je lui disse des choses qui lui ouvrirent la voie de l'intérieur. Dieu lui fit tant de grâces par ce misérable canal, qu'il m'a avoué depuis qu'il s'en alla changé en un autre homme. Je conservai un fonds d'estime pour lui, car il me [74] parut qu'il serait à Dieu, mais j'étais bien éloignée de prévoir que je dusse jamais aller à un lieu où il serait.
[2.] Mes dispositions dans ce temps étaient une oraison continuelle, comme je l'ai dit, sans la connaître. Tout ce qu'il y avait, c'est que je sentais un grand repos et grand goût de la présence de Dieu, qui me paraissait si intime qu'il était plus en moi que moi-même. Les sentiments en étaient quelquefois plus forts, et si pénétrants que je ne pouvais y résister, et l'amour m'ôtait toute liberté. D’autres fois il était si sec, que je ne ressentais que la peine de l'absence, qui m'était d'autant plus rude que la présence m'avait été plus sensible. Je croyais avoir perdu l'amour, car dans des alternatives, lorsque l'amour était présent, j'oubliais tellement mes douleurs, qu'elles ne me paraissaient que comme un songe; et dans les absences de l'amour, il me semblait qu'il ne devait jamais revenir, car il769 me paraissait toujours que c'était par ma faute qu'il s'était retiré de moi, et c’est ce qui me770 rendait inconsolable. Si j'avais pu me persuader que c'eut été un état par où il fallait passer, je n'en aurais eu aucune peine, car l'amour de la volonté de Dieu m'aurait rendu toutes choses faciles, le propre de cette oraison étant de donner un grand amour de l'ordre de Dieu, une foi sublime et une confiance si parfaite que l'on ne saurait plus rien craindre, ni périls, ni dangers, ni mort, ni vie, ni esprit, ni tonnerre; au contraire, il réjouit, il donne771 encore un grand délaissement de soi, de ses intérêts, de sa réputation, un oubli de toutes choses.
[3.] L’on m'accusait au logis de tout ce qui était mal fait, ou gâté ou rompu. Je disais d'abord la vérité, que ce n'était pas moi; on persistait et je ne répondais plus rien, alors on m'accusait non seulement de la faute, mais d'avoir menti. Quoiqu'on le dît à ceux qui venaient, et qu'après je fusse seule avec ces personnes, je ne les désabusais pas. J'entendais dire souvent en ma présence certaines choses à mes amis capables de me faire perdre leur estime; mais je ne leur en parlais jamais. L'amour voulait le secret et tout souffrir sans justification. S'il m'arrivait de me justifier par infidélité, cela ne réussissait pas, et m'attirait de nouvelles croix au-dehors et au-dedans, mais malgré tout cela j'étais si amoureuse de la croix que ma plus forte croix aurait été de n'en point avoir. Vous m'ôtiez, ô mon Dieu, quelquefois la croix pour me la rendre plus sensible et c'était alorsque vous m'en redoubliez l'estime, le goût et le désir, qui allait quelquefois jusqu'à tel excès qu'il me dévorait. Lorsque la croix m'était ôtée pour quelques moments, il me semblait que c'était à cause du mauvais usage que j'en avais fait, et que quelque infidélité m'avait privée d'un si grand bien; car je ne connaissais jamais mieux sa valeur que dans sa perte. O bonne croix, mes chères délices, ma compagne fidèle, comme mon Sauveur ne s'est incarné que pour mourir entre tes bras, ne lui serai-je point en cela conforme, et ne seras-tu pas le moyen qui m'unira à lui pour jamais? Je vous disais souvent, ô mon amour : « Punissez-moi de toute autre manière, mais ne m'ôtez pas la croix. »
[4.] Quoique l'amour de la croix fut si grand en moi qu'il me faisait languir lorsque la croix était absente, elle ne me revenait pas plus tôt, cette aimable croix, objet de mes voeux et de mes espérances, qu'elle me cachait ses beautés pour ne me laisser voir que ses rigueurs, en sorte que la croix m'était d'une sensibilité étrange; et il ne m'arrivait pas plus tôt quelque faute que Dieu m'en privait de nouveau; et alors elle772 me paraissait dans toute sa beauté, de sorte que je ne pouvais me consoler de ne lui avoir pas fait tout l'accueil qu'elle méritait. Je me sentais alors brûler d'amour pour elle. Elle revenait, cette aimable croix, avec d'autant plus de force que mon désir était plus véhément. Je ne pouvais accorder deux choses qui me paraissaient si fort opposées : [75] désirer la croix avec tant d'ardeur et la supporter avec tant de peine. Ces alternatives la rendent mille fois plus sensible, car l'esprit se fait peu à peu à la croix, et lorsqu'il commence à la porter fortement, elle lui est ravie pour un peu afin que son retour le surprenne et l'accable. De plus, lorsque l'on porte la croix d'une égale force, on s'y appuie, et on s'y accoutume même si fort qu'elle ne fait pas tant de peine, car la croix a quelque chose de noble et de délicat qui fait un grand soutien à l'âme.
[5.] Les croix que vous m'envoyiez, ô mon Dieu, étaient ménagées de telle sorte par votre providence qu'elles ne pouvaient point faire cet effet. Votre main toute sage les accommodait de telle sorte, soit en les changeant souvent, soit en les augmentant, qu'elles m'étaient toujours nouvelles. O que vous savez bien, mon Dieu, appesantir les croix dans l'économie admirable que vous y gardez, c'est vous seul qui savez crucifier d'une manière conforme à la portée de la créature : vous en donnez toujours de nouvelles et auxquelles on ne s'attend pas. Les croix intérieures allaient de pas égal avec les extérieures et elles étaient assez conformes : vos absences redoublées qui me faisaient mourir de douleur, lorsque vous m'aviez donné, ô mon Dieu, de plus fortes preuves de votre amour et que mon cœur ne pensait qu'à vous aimer ; vous permettiez quelques fautes imprévues, puis vous faisiez des absences si longues et si rudes que vous sembliez ne devoir jamais revenir, et lorsque mon âme commençait à se résigner et à connaître que cet état lui était plus avantageux que celui de l'abondance, à cause qu'elle s'en nourrissait propriétairement, et qu'elle n'en faisait pas tout l'usage qu'elle devait, alors vous reveniez plus fortement, et ma joie était d'autant plus grande que ma douleur avait été plus forte. Je crois que si Dieu ne tenait ce procédé, l'âme ne mourrait jamais à soi-même, car l'amour-propre est si dangereux qu'il s'attache et s'accoutume à tout.
[6.] Ce qui me faisait plus de peine dans ce temps brouillé et crucifié au-dehors et au-dedans était une facilité inconcevable à la promptitude, et lorsqu'il m'en échappait quelqu'une, ou quelque réponse un peu trop vive, ce qui ne servait pas peu à m'humilier, l’on disait que j'étais en péché mortel.
Il ne me fallait pas, ô mon Dieu, une conduite moins rigoureuse que celle-là, car j'étais si orgueilleuse, si prompte, et d'une humeur si contrariante naturellement, voulant toujours l'emporter, et croyant mes raisons meilleures que celles des autres, que si vous eussiez épargné en moi les coups de marteau, vous ne m'auriez jamais polie à votre gré, car j'étais si vaine, que j'en étais ridicule : il ne fallait pas moins de croix pour me réduire. L'applaudissement me rendait insupportable. J'avais le défaut de louer mes amis avec excès et de blâmer les autres sans raison. Je voudrais de tout mon coeur faire connaître mes misères : il semble, mon Dieu, qu'elles servent admirablement d'ombres au tableau que vous avez la bonté de faire en moi : plus j'ai été criminelle, plus je vous dois, et moins je puis m'attribuer aucun bien. O que les hommes sont aveugles qui attribuent à l'homme la sainteté que Dieu lui communique ! Je crois, mon Dieu, que vous avez des saints qui, après votre grâce, doivent extrêmement à leur fidélité. Pour moi, mon Dieu, je ne dois qu'à vous : c'est mon plaisir, c'est ma gloire, je ne le saurais trop dire.
[7.] Je faisais de fort grandes charités. Vous m'aviez donné, ô mon Dieu, un amour si grand pour les pauvres que j'aurais voulu fournir à tous leurs besoins. Je ne pouvais les voir dans leurs misères sans me reprocher à moi-même mon abondance. Je me privais de ce que je pouvais pour les secourir. Ce que l'on me servait à table de meilleur, m'était d'abord desservi par l'ordre que j'en avais donné, et on le leur portait. Il n'y avait guère de pauvres dans le lieu où je demeurais qui ne ressentissent les effets de la charité que vous m'aviez donnée pour eux. Il semblait, ô mon Dieu, que vous ne vouliez d'aumônes presque que de moi : on venait à moi par tout ce que les autres refusaient. Je vous disais : « O mon amour, c'est votre bien, je n'en suis que la fermière376 : je le dois distribuer selon vos volontés. » Je trouvais bien moyen de les soulager sans me faire connaître, parce que j'avais une personne qui [76] distribuait mes aumônes dans le secret. Quand c'était des familles honteuses, je le leur envoyais comme si je le leur eusse dû. J'habillais ceux qui étaient nus, et je faisais apprendre aux filles à gagner leur vie, surtout à celles qui étaient bien faites; afin qu'étant occupées et ayant de quoi vivre, elles fussent par là retirées de l'occasion de se perdre. Vous vous serviez même773 de moi, ô mon Dieu, pour en tirer de leur désordre. Il y en eut une de qualité, et bien faite, qui est morte très saintement. Je fournissais du lait aux petits enfants; et particulièrement vers Noël je redoublais mes charités pour les petits enfants en l'honneur de Jésus-Enfant qui est le centre de mon amour. J'allais voir les malades, les consoler, faire leurs lits; je faisais des onguents et pansais leurs plaies, j'ensevelissais les morts; je fournissais en secret aux artisans et aux marchands de quoi soutenir leurs boutiques. L’on ne peut guère porter la charité plus loin que Notre-Seigneur me l'a fait porter selon mon état, tant mariée que veuve. Je visitais les pauvres dans les temps que je ne pouvais être vue, j’allais par la pluie ; rien ne m’était difficile. Je suivais le Saint-Sacrement lorsque l’on leur portait, avec beaucoup de dévotion. / Je377774 me suis oubliée de parler de la charité que Notre-Seigneur m’avait [5.321] donnée pour les pauvres qui était si grande qu’il n’y avait personne qui n’en ressentît les effets. Il semblait que Notre-Seigneur ne voulait des charités que de moi. Car l’on venait à moi pour tout, et je disais à Notre-Seigneur « c’est votre bien, je n’en suis que la fermière, je les distribuerai à qui il vous plaira. » Je trouvais que la dépense pour les pauvres allait presque aussi loin que celle de mon ménage. Je trouvais mille moyens de leur donner sans que l’on le sentît. J’avais [5.322] une personne qui distribuait dans le secret, quelquefois à des personnes honteuses, je leur envoyai comme si je leur eusse dû ce que je leur envoyais ; j’habillais les uns, mettait les filles en métier afin qu’apprenant à gagner leur vie elles se retirassent du libertinage; je mettais des enfants en nourrice et fournissait aux autres le lait pour leurs bouillie. C’était ma dévotion particulièrement vers Noël que je redoublais ma charité pour les enfants. J’allais voir les malades, les consoler, je pansais les plaies et faisait de [5.323] très bons onguents que je donnais à ceux qui en avaient besoin. Je fournissais en secret aux artisans et aux marchands de quoi soutenir leur boutique; enfin je puis dire que tant mariée que veuve, l’on ne peut guère porter la charité plus loin suivant mon état que Dieu me la faisait porter. J’allais faire les lits des malades, ensevelir les morts, quelquefois je faisais plus que je ne pouvais, cela le soir afin de n’être pas vue. Quelquefois qu’il pleuvait ou gelait très fort, j’allais bien loin, rien ne [5.324] m’était difficile. Ma dévotion était de suivre le Saint-Sacrement lorsqu’on le portait aux malades et de me tenir à l’église devant lui. Tout cela me fut ôté ainsi que l’on verra dans ce que j’ai écrit de ma vie. Il n’y a que l’aumône que j’ai toujours faite jusqu’au dernier jour que j’ai tout quitté et qui augmentait plutôt que diminuait, mais elle se faisait avec moins d’éclat à la réserve du dernier hiver que la chose fut très publique. Je crois que Dieu l’a ainsi permis afin que ma retraite [5.325] fut plus condamnée. Mon mari était aussi fort charitable et donnait de son côté. Comme il était garçon, il envoya une fois trois mille livres à une personne pour faire de la soupe aux pauvres durant la cherté. Cependant quelquefois ma belle-mère lui disait que je faisais trop d’aumônes et il me défendait de donner plus d’une pistole à la fois. Il me fut aisé de lui obéir, car je multipliais le nombre des fois, ne me l’ayant pas spécifié. Je donnais toujours autant que je le pouvais de ce qu’on me servait à table de meilleur pour quelque [5.326] malade à qui je l’envoyais. Dieu m’avait donné un grand amour pour orner les églises : outre une lampe d’argent que j’entretenais toujours allumée devant le Saint-Sacrement et pour laquelle après la mort de mon mari j’ai donné mille livres selon qu’il l’avait souhaité, je donnais encore quantité d’ornements. Je ne pouvais me rien souffrir de trop magnifique sans l’employer à l’autel, je me dépouillais de tout ce que je pouvais pour le donner au Saint-Sacrement. Au commencement je faisais mon plaisir de chercher des fleurs [5.327] pour faire des couronnes lorsqu’on l’exposait, et dans la saison où les fleurs manquaient, j’en faisais faire de fleurs artificielles, mais tout cela me fut encore ôté. //
8. Notre-Seigneur775, pour me purifier davantage du mélange que je pouvais faire de ses dons avec mon amour-propre, me mit dans une très forte épreuve intérieure776. Je777 commençai à éprouver que la vertu qui m'avait été si douce et si facile me devint778 d'un poids insupportable, non que je ne l'aimasse extrêmement, mais c'est que je me trouvais impuissante de la pratiquer comme j’avais appris. Plus je l'aimais, plus je m'efforçais d'acquérir quelque vertu que je voyais me manquer, et je tombais, ce me semblait, dans ce qui lui était contraire.779378 / Il n'y avait qu'une chose sur laquelle vous avez toujours eu pour moi une protection visible et sensible, ç’a été la chasteté, vous m'en donniez un amour très grand, et en mettiez les effets dans mon âme, éloignant, même dans mon mariage, par des providences, des maladies ou autres, ce qui pouvait l'affaiblir, même innocemment, et cette grâce croissait à mesure [2.159] que mon veuvage approchait, en sorte que votre providence pour me la conserver était continuelle jusqu’à m’éveiller sitôt que le démon voulait me suggérer quelques illusions, en sorte qu’elles tombaient d’elles-mêmes sans qu’il en restât nulle impression sur mes sens et sans que durant un grand nombre d’années, il m’en soit arrivé aucune ; cette grâce me fut donnée au mariage spirituel dont je parlerai dans la suite, je veux dire d’une manière bien [2.161] plus spéciale, car dès la seconde année de mon mariage, Dieu éloigna tellement mon cœur de tous les plaisirs sensuels que le mariage a été pour moi en toute manière un très rude sacrifice, et tel qu’il me semblait souvent que j’étais aussi insensible que si j’eusse été sans corps ; il y a plus de dix-huit à vingt ans qu’il me semble que mon cœur et mon esprit sont si séparés de mon corps qu’il fait les choses comme s’il ne les faisait [2.162] point; s’il mange ou se récrée, cela se fait avec une telle séparation que j’en suis étonnée, c’est comme si cela se passait dans un autre, et avec un amortissement entier de la vivacité du sentiment pour toutes les fonctions, je crois que j’en dis assez pour me faire entendre. //
[1.] Pour reprendre la suite de mon histoire dont je me suis un peu écartée, je780 dirai que la petite vérole m'avait si fort gâté un oeil que je craignais de le perdre tout à fait, je demandai d’aller à Paris pour m’en faire traiter, bien moins cependant pour cela que pour voir M. Bertot que la Mère Granger m’avait depuis peu donné pour directeur et qui était un homme d’une profonde lumière379. Il faut que je rapporte par quelle providence je le connus la781 première fois. Il était venu pour la Mère Granger. Elle souhaitait fort que je le visse; sitôt qu’il fut arrivé, elle me le fit savoir, mais comme j'étais à la campagne, je ne trouvais nul moyen d'y aller. Tout à coup mon mari me dit d'aller coucher à la ville pour quérir quelque chose et donner quelque ordre. Il devait m'envoyer quérir le lendemain, mais ces effroyables vents de la saint Matthieu vinrent cette nuit-là de sorte que le dommage qu'ils causèrent m'empêcha de retourner de trois jours. Comme j'entendis la nuit l'impétuosité de ce vent, je jugeai qu'il me serait impossible d'aller aux Bénédictines ce jour-là380 et que je ne verrais point M. Bertot. Lorsqu'il fut temps d'aller, le vent s'apaisa tout à coup, et il m'arriva encore une providence qui me le fit voir une seconde fois. J'avais782 une glande au coin de l'oeil qui était relâchée et il s'y formait des abcès de temps en temps entre le nez et l'oeil, qui me faisaient de fort grandes douleurs jusqu'à ce que cela fut percé. Je ne pouvais souffrir l'oreiller dans l'enflure étrange que cela causait à toute ma tête; le moindre bruit m'était un supplice, la providence permettait que dans ces temps on faisait un fort grand bruit dans ma chambre. Quoique cela me causât beaucoup de douleur, ce temps ne laissait pas d'être celui de mes délices, pour deux raisons; la première, parce qu'on me laissait seule dans mon lit, où je faisais une très douce retraite; la seconde, parce qu'il contentait la faim que j'avais de souffrir, qui était telle que toutes les austérités du corps auraient été comme une goutte d'eau pour éteindre un si grand feu. Je me faisais souvent arracher des dents quoiqu'elles ne me fissent point de mal [77] : c'était783 un rafraîchissement pour moi ; et lorsque les dents me faisaient mal, je ne songeais pas à me les faire arracher; au784 contraire elles devenaient mes bonnes amies, et j'avais regret de les perdre sans douleur. Je me jetai une fois du plomb fondu sur la chair nue ; mais il ne me faisait aucun mal, parce qu'il coule, et ne demeure pas. En cachetant des lettres je me laissais tomber de la cire d’Espagne, cela fait plus de mal que le plomb parce785 qu'elle adhère. Lorsque je tenais de la bougie, je la laissais finir et me brûler longtemps. Ce ne sont point là des croix ni des peines, notre propre choix ne nous peut causer que de légères croix, c'est à vous, ô mon amour crucifié, de les tailler à votre mode pour les rendre pesantes. Je ne m'étonne pas de ce que l'on vous peint dans la boutique de saint Joseph faisant des croix381 ; ô que vous êtes habile à ce métier!
[2.] Il fut donc conclu que j’irais à Paris. Mon père était si cassé qu’il ne pouvait plus aller qu’où l’on le portait : je lui fus dire adieu, il m'embrassa786 avec une tendresse bien grande ; il ne croyait pas non plus que moi que ce serait la dernière fois.787 J’avais une fille unique autant aimée qu'elle était aimable. Vous l'aviez pourvue de tant de grâces spirituelles et corporelles, qu'il aurait fallu être insensible pour ne la pas aimer. L’on remarquait en elle un amour pour Dieu tout extraordinaire. On la trouvait sans cesse dans des coins en prière. Sitôt qu'elle s'apercevait que je priais Dieu, elle venait auprès de moi prier; et lorsqu'elle savait que je l'avais fait sans elle, elle pleurait amèrement et disait : « Ils prient mon Dieu, et je ne le prie pas. » Comme mon recueillement était grand, sitôt que j'étais en liberté, je fermais les yeux, et elle me disait : « Vous dormez », puis tout à coup : « O, c'est que vous priez mon bon Jésus », et se mettait auprès de moi à prier, elle était très douce et obéissante. Le788 vendredi saint, qui était quatre mois avant sa mort, on lui donna la croix, mais789 comme elle vit qu'on la lui ôtait pour la donner à d'autres, elle cria dans l'église de toutes ses forces : « L'on m'ôte mon époux, rendez-moi mon époux ! » Il fallut lui rendre le crucifix, elle le prit, et le serrant sur son coeur, elle s'écria : « Voilà mon époux, je n'en aurai jamais d'autre. » Elle a souffert plusieurs fois le fouet de sa grand-mère parce qu'elle disait qu'elle n'aurait point d'autre époux que Notre-Seigneur, sans qu'on lui pût faire dire autrement. Elle était pure comme un petit ange, elle n’aurait pas pris sa chemise devant un domestique. Son790 père, pour éprouver son obéissance, lui donnait à manger des choses très mauvaises et elle les mangeait malgré ses répugnances sans rien témoigner. Elle était très belle et avait la taille fort bien faite. Son père l'aimait avec passion, et elle m'était très chère, bien plus pour les qualités de son âme que pour celles de son corps. Je la regardais comme mon unique consolation sur la terre, car elle avait autant d'attaches pour moi que son frère avait d'éloignement. J’avais peine de la laisser au logis le temps que je serais à Paris parce que je craignais que l’on n’altérât ses bonnes inclinations mais ne pouvant pas faire autrement, je m’y résolus.
Paris n'était plus pour moi un lieu à redouter, le monde ne servait qu'à me recueillir et le bruit des rues augmentait mon oraison. Je vis M. Bertot 382, qui ne me servit pas autant qu'il aurait fait si j'avais eu alors le don de m'expliquer, mais Dieu tenait une telle conduite sur moi que, quelque envie que j'eusse de ne rien cacher, je ne pouvais rien dire. Sitôt que je lui parlais, tout m'était ôté de l'esprit383, en sorte que je ne pouvais me souvenir de rien que de quelques défauts que je lui disais. Ma disposition du dedans était trop simple pour en pouvoir dire quelque chose, et comme je le voyais très rarement, que rien n'arrêtait dans mon esprit, et que je ne lisais rien qui fut conforme à ce que j'éprouvais, je ne savais comment m'en expliquer. D'ailleurs je ne désirais faire connaître que le mal qui était en moi : c'est ce qui a fait que M. Bertot ne m'a connue qu'après sa mort. Cela m'a été d'une très grande utilité pour m'ôter tout appui, et me faire bien mourir à moi-même384.
[3.] Je me résolus, après avoir vu M. Bertot et achevé mes remèdes, d'aller passer les dix jours de l'Ascension à la Pentecôte dans une abbaye à quatre lieues de Paris, dont l'abbesse avait bien de l'amitié pour moi. Je crus que j'y ferais facilement une retraite de dix jours. J'avais alors un attrait intérieur extrêmement fort, et il me semblait, ô mon Dieu, que mon union avec vous était continuelle : j'éprouvais qu'elle s'enfonçait toujours et se retirait du sensible, devenant toujours plus simple, mais en même [78] temps plus étroite et plus intime.
[4.] Le jour de Saint-Erasme, patron du monastère, à quatre heures du matin, je fus éveillée en sursaut avec une vive impression que mon père était mort. Je n'eus point de repos que je n'eusse prié pour lui comme mort, je dis le de profundis, sitôt que j’eus prié je791 ne fus plus troublée : mais il me resta une forte conviction de sa mort, avec un abattement extrême et une douleur savoureuse ou une saveur douloureuse, je ne sais comment la nommer, qui accablait tellement mon corps, qu'elle le réduisait dans une très grande faiblesse. J'allai à l'église, où je ne fus pas plus tôt qu'il me prit une défaillance, et après que je fus remise il me resta une extinction de voix, en sorte que je ne pouvais parler. Je ne pus manger chose au monde, le recueillement et la douleur étaient trop forts; mon âme était dans un contentement et une force divine, et mon extérieur était accablé de douleur et de faiblesse. Je ne me serais aperçue d'aucune douleur tant le contentement de mon âme était grand, si elle n'avait pas fait une si forte impression sur mon corps.
[5.] Dans tous ces coups et dans une infinité d'autres, j'ai remarqué dès le commencement que ma volonté était si souple pour tous vos vouloirs, ô mon Dieu, qu'elle ne répugnait pas même à ce que vous faisiez, quelque rude qu'il parût à la nature, en sorte que je n'avais que faire de me résigner ni soumettre, je n'en pouvais même faire aucun acte, parce que la chose me paraissait toute faite en moi. Il n'y avait plus ni de soumission ni de résignation, mais union de ma volonté à la vôtre, ô mon Dieu, qui était telle qu'il me semblait que la mienne était disparue. Je ne savais où trouver cette volonté mienne; mais sitôt que je cherchais une volonté, je ne trouvais que la vôtre, la mienne ne paraissait pas, même dans ses effets qui sont les désirs, les tendances, les penchants ; il me semblait qu'il m'aurait été impossible de vouloir autre chose que ce que vous faisiez de moi et en moi. Si j'avais une volonté, il me paraissait qu'elle était avec la vôtre comme deux luths bien d'accord ; celui qui n'est point touché rend le même son que celui qui est touché : ce n'est qu'un même son et une seule harmonie. C'est cette union de la volonté qui établit l'âme dans une paix parfaite. Quoique mon état fut déjà de la sorte, ma volonté n'était point cependant perdue, quoiqu'elle la fut quant à ses opérations, puisque les états étranges qu'il m'a fallu passer depuis m'ont bien fait voir ce qu'il en coûte avant qu’elle ait perdu tout son propre, dans toutes ses circonstances et dans toute son étendue, afin qu'il ne reste plus à l'âme aucun intérêt ni de temps ni d'éternité que le seul intérêt de Dieu seul, en la manière qu'il le connaît lui-même et non en notre façon de concevoir. Combien y a-t-il d'âmes qui croient que leur volonté est toute perdue, qui en sont très éloignées792 ! elle verrait bien qu'elle subsiste385 encore si Notre-Seigneur en faisait les dernières épreuves. Qui est-ce qui ne veut point quelque chose pour soi-même, soit intérêt, bien, honneur, plaisir, commodité, liberté, salut, éternité ?793 Et tel qui croit ne point tenir à ces biens, parce qu'il les possède, s'apercevrait bien de son attache s'il les lui fallait perdre. S'il se trouve dans tout un siècle trois personnes qui soient si mortes à tout qu'elles veulent bien être le jouet de la providence, sans aucune exception, ce sont des prodiges de la grâce. Comme je ne suis pas maîtresse de ce que j'écris, je ne suis aucun ordre; mais il ne m'importe.
[6.] Après le dîner, comme j'étais avec l'abbesse à laquelle je disais que j'avais de forts pressentiments que mon père était bien malade s'il n'était pas mort, nous nous entretenions un peu de vous ensemble, ô mon Dieu, quoique je ne pusse presque pas parler, tant j'étais saisie au-dedans et abattue au-dehors. L’on lui vint dire que l’on la demandait au parloir. C'était un homme qui était venu en diligence de la part de mon mari, parce que mon père était tombé malade ; et comme il ne le fut que douze heures, il était mort lorsque [79] l'homme arriva, il y avait du temps. Sitôt qu’il fut tombé malade, comme il était fort cassé et qu’il me demandait beaucoup, mon mari m’envoya quérir; il mourut la nuit même sur les quatre heures. L'abbesse794 me vint trouver, qui me dit : « Voilà une lettre de votre mari qui vous mande que votre père est tombé malade grièvement. » Je lui dis : « Il est mort, Madame, et je n'en puis douter. » J'envoyai aussitôt à Paris quérir un carrosse de louage afin d'aller plus vite, le mien m'attendait à moitié chemin. Je partis à neuf heures du soir, l’on disait que je m'allais perdre, car je n'avais avec moi personne de connaissance. J'avais envoyé à Paris ma femme de chambre pour mettre ordre à tout, et comme j'étais dans une maison religieuse, je n'avais point gardé avec moi de valets, il me fallut passer la nuit en cette sorte la forêt qui est un coupe-gorge, j’y étais encore à minuit sonnant ; l’abbesse795 me dit que, puisque je croyais mon père mort, c'était une témérité de m'exposer de la sorte, que les carrosses n'y passaient qu'à peine, le chemin même que je devais tenir n'étant pas frayé ; je lui répartis que c'était pour moi un devoir indispensable d'aller secourir mon père, et que je ne devais pas sur un simple pressentiment m'exempter de ce devoir.
Je partis donc seule, abandonnée à la providence avec des gens inconnus. La faiblesse où j'étais était si grande que je ne pouvais me tenir dans le fond du carrosse, j’étais dans cette forêt au plus fort de la nuit, il796 me fallait souvent descendre malgré ma faiblesse à cause des chemins périlleux. Cette797 forêt est renommée par les meurtres et les vols qui y ont été faits; les personnes les plus assurées l'appréhendaient. Pour moi, ô mon Dieu, je ne pouvais rien craindre, l'abandon que j'avais à vos soins me faisait si fort oublier moi-même que je ne pouvais réfléchir sur tout cela. O qu'une âme abandonnée s'épargne à elle-même de frayeurs et de chagrins ! Il me fallut faire beaucoup de chemin pour rejoindre mon carrosse parce que comme l’on ne me savait pas dans cette abbaye et que l’on me croyait à Paris, l’on avait pris un autre chemin.
[7.] Je798 m'en allai jusqu'à cinq lieues de notre demeure, seule, accompagnée de ma douleur et de mon amour, mais en ce lieu je trouvai mon confesseur qui m'était contraire, avec une de mes parentes qui m'attendaient. Je ne saurais dire la peine que je souffris lorsque je vis mon confesseur, car outre que je goûtais toute seule un contentement inexplicable, c'est que, comme il ne connaissait rien à mon état, il le combattait et ne me donnait aucune liberté, que ma douleur était d'une nature que je ne pouvais répandre une larme ; j'avais honte d'apprendre une chose que je ne savais que trop sans donner aucune marque de douleur extérieure, ni sans répandre de larmes : la paix que je possédais au-dedans était si profonde qu'elle se répandait sur mon visage, de plus l'état où j'étais ne me permettait pas de parler ni de faire ces actes extérieurs que l'on attend ordinairement des personnes de piété. Je ne pouvais qu'aimer et me taire.
[8.] J'arrivai au logis où je trouvai qu'on avait déjà enterré mon père à cause de la grande chaleur. Il était dix heures du soir, tout était déjà en habit de deuil. J'avais fait trente lieues en un jour et une nuit : comme j'étais fort faible, tant parce que mon état me minait que parce que je n'avais point pris de nourriture, l’on me mit d'abord au lit où je demandai ma fille, l’on me dit qu’elle était couchée. Sur799 les deux heures après minuit mon mari se leva et étant sorti de ma chambre, il revint aussitôt criant de toutes ses forces : “Ma fille est morte”.386800
Cela me surprit très fort, mon coeur ne fut pas pour cela ébranlé, quoique je me visse privée en même temps sans le savoir de801 mon père et de ma fille qui m'étaient chers au point que vous savez, mon Dieu. Mon état intérieur était tel que je ne pouvais être ni plus affligée pour802 [80] toutes les pertes imaginables, ni plus contente pour tous les biens possibles. Il faut avoir éprouvé ces douleurs délicieuses pour les comprendre. Je ne pleurai pas plus la fille que le père. Tout ce que je pus dire fut : « Vous me l'aviez donnée, Seigneur, il vous plaît de la reprendre, elle était à vous. »
[9.] Elle mourut d'une saignée à contre-temps; mais que dis-je ? elle mourut par la main de l'amour, qui me voulut dépouiller de tout. Il ne me restait plus que le fils de ma douleur : il tomba malade à la mort, et Dieu le rendit aux prières de la Mère Granger, ma seule consolation après Dieu. La803 vertu de mon père était tellement connue, et il y aurait tant de choses à en dire, qu'il faut que je m'en taise plutôt que d'en parler. Sa confiance en Dieu, sa foi, et sa patience étaient admirables. c'était le fléau de l'hérésie et des nouveautés. Puisque je parle de l’erreur je dirai que Dieu m’avait donné dès mon enfance une telle horreur des hérétiques et de ceux qui étaient soupçonnés de nouveauté que804 je peux dire que sans les connaître j’avais un certain instinct intérieur qui me les faisait distinguer, et quoiqu’ils aient fait tous leurs efforts pour me gagner, Dieu m’a toujours préservée de leurs embûches et ne m’a point laissée en repos que je ne me sois éloignée d’eux. Mon805387 père et ma fille moururent au mois de juillet 1672.
[10.] La veille de la Madeleine de la même année, la Mère Granger m'envoya un petit contrat tout dressé, je ne sais par quelle inspiration. Elle me manda de jeûner ce jour-là et de faire quelques aumônes extraordinaires, et le lendemain dès le matin, jour de la Madeleine, d'aller communier une bague dans mon doigt, et lorsque je serais revenue au logis, de monter dans mon cabinet où il y avait une image du Saint-Enfant Jésus dans les bras de sa Sainte Mère, et que je lusse à ses pieds mon contrat, le signasse et lui misse ma bague. Le contrat était tel : « Je promets de prendre pour mon époux Notre-Seigneur Enfant, et me donner à lui pour épouse, quoiqu’indigne. » et je lui demandais pour dot de mon mariage spirituel les croix, les mépris, les confusions, opprobres et ignominies ; et je le priais de me faire la grâce d'entrer dans ses dispositions de petitesse et d'anéantissement avec quelque autre chose que je signai. Après quoi, je ne le regardai plus que comme mon divin Époux. O que ce jour-là m'a été depuis un jour de grâce et de croix ! Ces mots me furent d'abord mis dans l'esprit, qu'il me serait un époux de sang388. Depuis ce temps il m'a pris si fort pour sienne, qu'il s'est parfaitement consacré mon corps et mon esprit par la croix.
[11.] O divin Époux de mon âme, il me semble que vous fites alors de moi votre temple vivant, et que vous vous le consacrâtes vous-même comme l'on consacre les églises. Aussi lorsqu'on faisait des fêtes de dédicace d'églises, ne me faisiez-vous pas comprendre que cette consécration était une figure de la consécration que vous aviez faite de moi pour vous? Et comme les églises sont marquées par le signe de la croix, vous me marquâtes aussi de ce même signe. C'est ce signe admirable dont vous marquez vos amis les plus choisis, selon que saint Jean le marque dans806 son Apocalypse389. Et comme, dans la consécration des églises, il y a des cierges que l'on allume dans l'endroit des croix, et que le cierge représente la foi et la charité, aussi ai-je lieu de croire que vous n'avez pas permis que ces vertus m'aient abandonnée depuis ce temps : mais comme le propre du cierge est de se consumer peu à peu par son feu, et se détruire par la lumière et la chaleur qui le font vivre, de même il me semblait qu'il fallait que mon cœur fut parfaitement détruit et anéanti par ce feu d'amour; et que ce feu n'était attaché à cette croix que pour m'apprendre que la croix et l'amour seraient les marques immortelles de ma consécration.
[12.] Depuis ce temps les croix ne me furent pas épargnées ; et quoique j'en eusse beaucoup jusqu'alors, je puis dire qu'elles n'étaient que [81] l'ombre de celles qu'il m'a fallu souffrir dans la suite. Sitôt807 que les croix me donnaient quelque moment de relâche, je vous disais : « O mon cher Époux, il faut que je jouisse de ma dot, rendez-moi ma croix. » Vous m'accordiez souvent ma requête; d'autres fois vous me la faisiez attendre et demander plus d'une fois, et je voyais alorsque je m'en étais rendue indigne par quelque infidélité envers la même croix. Lorsque l'accablement et l'abandon étaient plus forts, vous me consoliez quelquefois; mais pour l'ordinaire ma nourriture était une désolation sans consolation.
[13.] Le jour808 de l'Assomption de la Vierge de la même année 1672, que j'étais dans une désolation étrange, soit à cause du redoublement des croix extérieures, ou de l'accablement des intérieures, j'étais allée me cacher dans mon cabinet pour donner quelque essor à ma douleur, je vous dis : « O mon Dieu et mon époux, vous seul connaissez la grandeur de ma peine. » Il me vint un certain souhait : « O si M. Bertot savait ce que je souffre ! » M. Bertot qui n'écrivait que rarement, et même avec assez de peine, m'écrivit une lettre datée de ce même jour de l’Assomption, sur la croix, la plus belle et la plus consolante qu'il ait guère écrite sur cette matière. Il faut remarquer qu'il était à plus de cent lieues d'où j'étais. Quelquefois j'étais si accablée et la nature si éperdue des croix continuelles qui ne me donnaient point de relâche, ou si elles semblaient me donner quelque instant de repos, ce n'était que pour redoubler avec plus de furie, et la nature en était quelquefois à tel point, qu'étant seule j'apercevais sans que j'y fisse attention que mes yeux se tournaient de chaque côté comme tout éperdus, cherchant s'ils ne trouveraient point quelque soulagement. Une parole, un soupir, une bagatelle, ou savoir que quelqu'un prît part à ma douleur, m'aurait soulagée; mais cela ne m'était pas accordé, pas même de regarder vers le ciel, ni faire une plainte. L'amour tenait809 alors de si près, qu'il voulait qu'on lui laissât périr cette misérable nature sans lui donner aucune pâture. Elle aurait quelquefois voulu du soulagement, et le voulait avec tant de violence, que je souffrais infiniment plus de la retenir que de tout le reste.
[14.] Vous donniez encore à mon âme, ô mon cher Amour, un soutien victorieux qui la faisait triompher des faiblesses de la nature; et vous lui mettiez même le couteau en main pour la détruire sans lui donner un moment de relâche. Cette nature est cependant si maligne, si pleine d'artifices pour conserver sa vie, qu'elle prit enfin le parti de se nourrir de son désespoir. Elle trouva du secours dans l'abandon de tout secours. Cette fidélité dans un accablement si continuel lui servait de pâture secrète; ce qu'elle cachait avec un extrême soin, afin de n'être pas découverte. Mais vos yeux divins étaient trop pénétrants pour ne pas découvrir sa malignité ; c'est pourquoi, ô mon divin pasteur, vous changeâtes de conduite envers elle. Vous la consolâtes quelque temps avec votre houlette et votre bâton, c'est-à-dire, par votre conduite autant amoureuse que crucifiante; mais ce ne fut que pour la réduire dans les derniers abois comme je le dirai dans la suite.
[l.] Une dame que je voyais quelquefois parce qu'elle était gouvernante390 de notre ville, avait pris bien de l'inclination pour moi, parce que, disait-elle, ma [82] personne et mes manières ne lui déplaisaient pas. Elle me disait quelquefois qu'elle y remarquait quelque chose d'extraordinaire. Je crois que ce grand attrait que j'avais au-dedans rejaillissait sur mon extérieur, car il y eut un jour un homme du monde qui dit à une tante de mon mari : « J'ai vu madame votre nièce, mais on connaît bien qu'elle ne perd point la présence de Dieu », ce qui, m'ayant été rapporté, me surprit beaucoup, car je ne croyais pas qu'il comprît ce que c'était que d'avoir Dieu présent de cette sorte. Cette dame, dis-je, commença à être touchée de Dieu de ce qu'une fois, me voulant mener à la comédie, je n'y voulus point aller, car je n'y allais jamais, et je me servais du prétexte de l'indisposition continuelle de mon mari. Elle me poussa fort, et me dit que des maux continuels comme ceux-là ne devaient point m'empêcher de me divertir, que je n'étais pas en âge, faite comme j’étais, à810 me borner à être garde-malade. Je lui fis bien entendre les raisons que j'avais d'en user de la sorte; mais elle conçut que c'était plus par principe de piété que je n'y allais pas qu'à cause des maux de mon mari ; et m'ayant fort pressée de lui dire mon sentiment sur ce que je jugeais de la comédie, je lui dis que ce divertissement n'était pas de mon approbation, surtout pour les femmes véritablement chrétiennes. Comme elle était beaucoup plus âgée que moi, ce que je lui dis fit une si forte impression sur son esprit qu'elle ne fut jamais depuis à la comédie.
[2.] Une fois étant avec elle et avec une autre dame qui parlait beaucoup et avait même étudié les Pères, elles entrèrent dans une conversation où elles parlaient beaucoup de Dieu. La dame en parlait scientifiquement. Je ne dis presque rien, car j'étais attirée à garder le silence, ayant même de la peine de cette manière de parler de Dieu. Ce fut par mon silence plus que par mes paroles que la811 dame, mon amie, acheva d’être gagnée, elle m’envoya dès le lendemain matin me prier de ne pas sortir, qu’elle voulait me parler, elle me dit812 que Dieu l'avait si fort touchée, qu'elle ne pouvait plus résister. J'attribuais sa touche à la conversation de l'autre dame; mais elle me dit : « Votre silence avait quelque chose qui me parlait jusque dans le fond de l'âme et je ne pouvais goûter ce qu'elle me disait. » Nous parlâmes donc à coeur ouvert ; ce fut là, ô mon Dieu, que vous entrâtes tellement dans le fond de son coeur que vous ne vous en retirâtes plus depuis jusqu'à sa mort. Elle resta si fort affamée de vous qu'elle813 ne pouvait entendre parler d'autre chose. Comme vous la vouliez toute vôtre, vous lui enlevâtes au bout de trois mois son mari, qu'elle aimait extraordinairement et dont elle était fort aimée. Vous lui envoyâtes des croix si terribles, et en même temps des grâces si fortes, que vous vous rendîtes maître absolu de son coeur. Après la mort de son mari et la perte de presque tout son bien, elle vint à quatre lieues de chez nous, à une terre qui lui restait. Elle obtint de mon mari que j'irais passer huit jours chez elle pour la consoler de ses pertes, car elle perdit presque en même temps son fils unique. Dieu814 lui donnait par mon moyen tout ce qui lui était nécessaire. Elle avait beaucoup d'esprit, elle était étonnée que je lui disais des choses qui étaient si fort au-dessus de ma portée qu’elle en était en admiration. J'en815 aurais été moi-même surprise si j'y avais réfléchi, car mon esprit naturel n'était pas capable de ces choses. C'était vous, mon Dieu, qui me les donniez à cause d'elle, faisant couler les eaux de votre grâce dans son âme sans considérer l'indignité du canal dont vous vous vouliez vous servir. Depuis ce temps son âme a été le temple du Saint Esprit, et nos coeurs ont été unis d'un lien indissoluble.
[3.] Nous allâmes faire ensemble un petit voyage, où vous me fites, ô mon Dieu, exercer l'abandon et l'humiliation [83] sans qu'il m'en coûtât rien, car votre grâce était si forte qu'elle me soutenait. Nous pensâmes tous périr dans une rivière; ils eurent des effrois épouvantables, ils se jetèrent tous hors du carrosse qui enfonçait dans le sable mouvant; je restais si abandonnée et si possédée intérieurement, que je ne pouvais penser même au péril. Vous m'en délivrâtes sans que j'eusse pensé à l'éviter. Ils n’eurent de plus que moi avec toutes leurs alarmes que bien de la bourbe dans laquelle ils s’étaient jetés pour éviter le péril. J'étais816 si recueillie et si saisie intérieurement que je ne pouvais rien faire que de me laisser noyer si mon Dieu l'avait permis. On dira que je suis téméraire, je crois qu'il est vrai, mais j'aime mieux périr par trop de confiance, que de me sauver moi-même. Mais que dis-je ? Nous ne périssons que parce que nous ne savons pas nous confier à vous, ô mon Roi ! C’est ce qui fait mon plaisir, que de vous devoir toutes choses, et c'est ce qui me rend contente dans mes misères que j'aimerais mieux garder toute ma vie en m'abandonnant, que les détruire en m'appuyant sur moi-même. Elle me revint voir à quelques temps de là, j’avais mon abcès à l’oeil qui était revenu avec de grandes douleurs. Elle crut qu’on n’avait pas assez de soin d’un mal aussi grand et aussi dangereux que celui-là lui paraissait. Elle ne put s’empêcher d’en témoigner quelque chose, depuis ce temps-là on ne la regarda plus que comme une personne suspecte.
[4.] Comme817 les maux de mon mari devenaient tous les jours et plus forts et plus opiniâtres, il résolut d'aller à818 Sainte-Reine391, à laquelle il avait une grande dévotion819. Il me parut avoir une extrême envie d'être seul avec moi, de sorte820 qu'il ne put s'empêcher de dire : « Si on ne me parlait jamais contre vous, je serais plus content, et vous plus heureuse. » Je fis bien des fautes d'amour-propre et de recherche de moi-même dans ce voyage; et comme j'y étais dans un fort grand abandon intérieur, j'eus bien de quoi éprouver ce que je ferais sans vous, ô mon Dieu! Il y avait déjà du temps que vous aviez retiré de moi cette douce correspondance intérieure que je n'avais qu'à suivre auparavant. J'étais devenue comme une égarée qui ne trouvait plus ni voie, ni sentier, ni route, mais comme je garde à un autre lieu à décrire les terribles ténèbres par où j'ai passé, je continuerai la suite de l'histoire. Mon mari, au retour de Sainte-Reine, voulut passer par Saint-Edmé, car comme il n'avait d'enfant que mon fils aîné qui était très souvent aux portes de la mort, et qu'il souhaitait extrêmement d'avoir des héritiers, il en demanda avec instance par l'intercession de ce saint. Pour moi, je ne pouvais rien demander. Mon mari fut exaucé, et Dieu me donna un second fils. J'appris821392 avant de m’en retourner que822 la Mère Granger était morte393. J'avoue que ce coup me fut le plus sensible que j'eusse encore eu. Vous m'en laissâtes boire, ô mon Dieu, toutes les amertumes, et comme vous me laissiez alors dans la pure faiblesse, je souffris beaucoup de me voir dépouillée par là de tous les appuis créés. Il me semblait que si j'avais été à sa mort, j'aurais pu lui parler et m'instruire de quelque chose ; mais Dieu a voulu que j'aie été absente dans presque toutes mes pertes, afin d'en rendre les coups plus douloureux. Il est vrai que quelques mois avant sa mort, j'eus une vue que quoique je ne la pusse voir qu’avec une extrême difficulté et sans souffrir, elle823 m'était encore un soutien; et Notre-Seigneur me fit connaître que ce serait un bien pour moi d'en être dépouillée. Mais dans le temps qu'elle mourut cela ne m'était plus présent ; comme j'étais dans un très grand délaissement intérieur et extérieur, je ne pensais qu'à la perte que [84] j'avais faite d'une personne qui m'aurait conduite dans un chemin où je ne trouvais plus ni route ni sentier. O mon Dieu, que vous savez bien faire vos coups ! Vous m'avez laissé cette mère dans un temps où elle ne m'était que peu utile puisque le soin que vous aviez de moi et votre conduite continuelle sur moi faisaient que, hors certains temps, je n'avais rien à824 faire qu'à vous suivre pas à pas ; mais dans le temps que vous me dépouilliez pour l'intérieur de toute conduite aperçue, que vous renversiez mes sentiers, que vous bouchiez mes voies de pierres carrées, c'est dans ce temps que vous m'ôtiez celle qui pouvait me guider dans ce chemin tout égaré, tout couvert de précipices, et tout semé d'épines.
[7.] O conduite tout adorable de mon Dieu ! Il ne faut point de guide pour celui que l'on veut égarer, point de conducteur pour celui que l'on veut perdre. Après m'avoir sauvée avec tant de miséricorde, ô mon amour, après m'avoir conduite par la main dans vos sentiers, il semble que vous ayez été affamé de ma destruction. Ne dira-t-on pas de vous que vous ne sauvez que pour perdre, que vous n'allez chercher la brebis égarée que pour l'égarer davantage? Vous vous plaisez825 à bâtir ce qui est détruit, et à détruire ce qui est édifié. C'est donc là le jeu de votre magnificence, et c'est de cette sorte que vous renversez ce temple bâti de la main des hommes avec tant de soin, et d'une manière qui tient du miracle, pour en rebâtir un qui ne sera pas fait de la main des hommes. O secrets de la Sagesse incompréhensible de mon Dieu, inconnue à tout autre qu’à lui ! Cependant c'est une Sagesse adorable que les hommes d'aujourd'hui veulent pénétrer et à laquelle ils posent des bornes : ils anticipent sur la science de Dieu, et veulent non seulement l'égaler, mais le surpasser même : O profondeur de la Sagesse et de la science de Dieu. Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a connu les pensées du Seigneur, ou qui a été son conseiller?394 L’on veut pourtant pénétrer cette Sagesse quoiqu'elle soit cachée aux yeux de tous ceux qui vivent, qu'elle soit même inconnue aux oiseaux du ciel395. Sagesse dont on ne peut avoir de nouvelles que par la mort à toutes choses et par la perte totale. Je ne saurais m’empêcher de faire des digressions. M. Bertot826, quoiqu'à cent lieues du lieu où la mère Granger mourut, eut827 connaissance de sa mort et de sa béatitude, et aussi un autre religieux. Elle mourut en léthargie, et comme on lui parlait de moi à dessein de la réveiller, elle dit : « Je l'ai toujours aimée en Dieu » et828 ne parla plus depuis. Je n'eus aucun pressentiment de sa mort. Je ne parlerai point ici des choses extraordinaires qui se passèrent durant ma grossesse396, l'ayant écrit ailleurs : je dirai seulement que durant ces neuf mois Dieu prit de moi une nouvelle possession : il ne me laissa pas un instant, et ces neuf mois se passèrent dans une jouissance continuelle, sans interruption, comme j'avais éprouvé bien des travaux intérieurs, des faiblesses et des délaissements, cela me paraissait une nouvelle vie. Il me semblait que je jouissais déjà de la béatitude. Mais que ce temps si heureux me coûta cher! Puisque829 cette jouissance, qui me paraissait entière et parfaite, et d'autant plus parfaite qu'elle était plus intime, plus éloignée du sensible, plus constante, plus exempte de vicissitudes, ne me fut cependant que le préparatif d'une privation totale de bien des années, sans nul soutien ni espérance de retour830.
[8.] Le mariage de mon frère se fit831 dans ce temps397, et mon mari eut la complaisance de s'y transporter quoiqu'il832 fut malade, et les chemins si mauvais et si couverts de neige que nous pensâmes verser plus de quinze fois, nous ne le fîmes qu’une : le carrosse versa de mon côté, et comme je n’ai guère de peur cela ne me fit pas la moindre peine. Mais833 loin que mon frère en eût de la reconnaissance pour mon mari, ils se brouillèrent plus que jamais par la manière offensante dont mon frère en usa, et quoique mon frère eût épousé une vertueuse femme, il paraîssait être si peu content qu’il s’en prenait à tout le monde. Ce qui me causa une double croix, ce fut le changement de mon frère, car sa haine pour moi se remarquait de tout le monde, et la maladie de mon mari qui ne s’était exposé que pour m’obliger ; il avait raison de se plaindre de moi de l’avoir exposé à de si mauvais chemins couverts de neige en l’état où il était. Je ne l’avais fait que pour engager mon frère à l’amitié et à la reconnaissance, de sorte que comme il manqua à tout de son côté, j’eus de quoi souffrir et à essuyer des deux personnes qui me rendaient le but de leur chagrin. En cette occasion834 toute la raison était du côté de mon mari, et le tort de celui de mon frère.
Tout le temps que je fus à Orléans, où se faisait cette noce, j'avais un reste d'attrait si fort qu'il me dévorait. Je fis bien des fautes car je m'y laissai trop aller, demeurant trop longtemps à l'église au préjudice de l'assiduité que je devais à mon mari, mais j'étais alors si enivrée de l'amour que je ne m'aperçus de la faute que lorsqu'il n'y avait plus de remède ; j’en ai fait quelquefois de cette sorte. J’en fis835 encore une autre, qui fut de m'épancher trop à parler à un père jésuite qui me servit de confesseur et qui avait fort envie d’être à Dieu, je me laissai aller à lui parler de ce que je sentais836 alors, qui était très fort. Il était de ceux qui admirent ces sortes de choses, il désirait de se donner plus à Dieu et837 comme cela paraissait lui faire du bien, et que je sentais un grand goût en lui parlant, je m'y laissai aller ; c’était une faute notable, qui m'est arrivée quelquefois durant ce temps, mais qui ne m’arriva plus depuis838. O que l'on prend souvent la nature pour la grâce, et qu'il faut être mort à soi-même pour que ces épanchements soient de Dieu! J'en eus tant de scrupule, que je l'écrivis d'abord à M. Bertot.
[9.] En retournant j'avais839 le même saisissement qu'en allant, de sorte que quoiqu’il y eût bien plus840 de danger au retour, je n'avais nulle attention sur moi, mais seulement sur mon mari, de sorte que voyant verser le carrosse, je lui dis : « Ne craignez rien, c'est de mon côté qu'il verse, vous n'aurez point de mal. » Je crois que tout aurait péri que je n'en aurais pas été émue, et ma paix était si profonde que rien ne la pouvait ébranler. Si ces temps duraient, l’on serait trop fort, mais comme j'ai dit, ils commençaient à ne venir que très rarement et pour peu de temps, et à être suivis de plus longues et ennuyeuses privations.
Au retour de la noce nous fîmes ce que nous pûmes de notre côté pour bien faire les choses ; mon frère841 me traita avec un extrême mépris et qui fut remarqué de tout le monde. Sa femme lui témoigna avec larmes combien son procédé à mon égard la fâchait. Comme il vit que j’étais peu sensible à ce qu’il me faisait et que tout mon chagrin était de ce qu’il en usait mal avec mon mari, il crut qu’il me causerait plus de chagrin en s’attaquant à mon fils qui tenait la place de son père malade. Il le traita fort mal et après avoir marqué tout le jour le peu de cas qu’il en faisait quoiqu’il fut alors unique. Le soir que tout était plein de soldats et que l’on n’osait sortir dans les rues, il laissa aller mon fils, seul avec un laquais, rappellant un petit gentilhomme plus âgé que mon fils qui allait avec lui parce qu’ils demeuraient en même quartier. Il lui dit : “Monsieur, je ne veux pas que vous vous en alliez que je ne vous ramène, s’il vous arrivait accident j’en serais au désespoir ; pour le petit N. nommant mon fils398, qu’on le ramène, et cela en ma présence et d’une très grande compagnie. Sa femme lui en marqua chagrin, mais loin de m’en faire excuse, il poussa jusqu’au bout la chose plus fortement. Comme [86] j'avais eu beaucoup d'attache842 pour lui, ces coups m'étaient très sensibles. Depuis ce temps il s'est fort changé, et s'est tourné du côté de Dieu, quoiqu'il ne soit jamais revenu pour moi. J'ai toujours de la joie qu'il soit dans l'ordre et même dans843 la piété. La perte de mon frère à mon égard m'a été d'autant plus sensible qu'il m'avait coûté plus de croix, soit de la part de mon mari, soit des autres. Je peux dire que les croix qu'il m'a causées et procurées depuis ce temps-là ont été des plus grandes. Ce n'est pas qu'il ne soit vertueux, mais c'est une permission toute particulière de Dieu, et une conduite de sa providence sur mon âme qui a fait que lui et toutes les autres personnes de piété qui m'ont persécutée, ont cru rendre gloire à Dieu en le faisant, et faire des actions de justice, et ils avaient raison ; car quelle plus grande justice que celle que toutes les créatures me fussent infidèles, et se déclarassent contre celle qui avait tant de fois été infidèle à son Dieu et avait pris le parti contraire à lui ?
[10.] Nous eûmes encore ensuite de cela une affaire qui me causa de grandes croix, et qui semblait n'avoir été faite que pour cela. Il y eut une personne qui prit une telle jalousie contre mon mari, qu'elle399 se résolut de le ruiner si elle pouvait. Elle ne trouva pas d'autre moyen que de se faire des amis de mon frère pour lui faire faire facilement ce qu'elle voudrait : elle s'accorda avec lui de nous demander au nom de Monsieur frère du Roi deux cent mille livres qu'elle faisait voir que nous lui844 devions. Mon frère signa les procès-verbaux avec assurance qu'il n'en paierait rien pour sa part. Je crois que son extrême jeunesse l'engagea dans une chose qu'il ne connaissait peut-être845 pas. Il est vrai que cette846 affaire donna tant de chagrin à mon mari, et avec raison, que j'ai lieu de croire qu'elle a beaucoup avancé847 ses jours. Il était si fort fâché contre moi de ce dont je n'étais pas la cause, qu'il ne me pouvait parler qu'en colère. Il ne voulait pas m'instruire de l'affaire, et je ne savais en quoi elle consistait. Quelquefois il la contait à quelqu’un et j’en attrapais ce que je pouvais à la dérobée. Mon mari disait848 qu'il ne voulait pas se mêler de cette affaire, qu'il allait céder mon bien et me laisser vivre comme je pourrais, et cent choses encore plus dures. D'un autre côté, mon frère ne voulait pas la solliciter400, ni que l’on le fît. Le jour qu'elle devait être jugée, il y avait une partie des juges qui étaient et juges et parties. Après la messe je me sentis fortement pressée d'aller trouver les juges. Je849 fus extrêmement surprise de voir que je savais tous les détours et finesses de cette affaire sans savoir comme je l'avais pu apprendre. Le premier juge fut si surpris de voir une chose si différente de ce [87] qu'il pensait, qu'il m'exhorta lui-même d'aller voir les autres juges850, et surtout monsieur l’intendant, qui allait droit, mais qui était mal informé. Vous donnâtes, ô mon Dieu, tant de force à mes paroles pour faire connaître la vérité, que monsieur l’intendant ne pouvait se lasser de me remercier de la lui avoir fait connaître. Il m'assura que si je n'avais pas été lui parler, l'affaire était perdue, et comme ils virent la fausseté de toutes choses, ils auraient condamné la partie aux dépens si nous n'avions eu affaire à un si grand prince, qui n'avait que prêté son nom à des officiers qui l'avaient trompé. L’on nous condamna à cinquante écus pour sauver l'honneur de Monsieur, de sorte que deux cent mille livres furent réduites à cent cinquante livres401. Mon mari fut très content de ce que j'avais fait ; mais mon frère m'en parut si indigné, que quand je lui aurais procuré une fort grosse perte, il ne l'aurait été pas davantage.
[1.851] Il vint dans le lieu où je demeurais une personne402 dont la doctrine était suspecte. Il possédait une dignité dans l’Église qui m'obligeait à avoir de la déférence pour lui. Comme il apprit d'abord l'opposition que j'avais pour toutes les personnes suspectes, et qu'il se persuada que j'avais quelque crédit en ce lieu,il fit tous ses efforts pour m'engager dans ses sentiments. Il ne se contenta pas de venir au logis bien des fois, il pria une personne de mes amis qu'il me pût parler plus au long ; je ne le refusai pas après m'être recommandée à Notre-Seigneur. Je lui parlai avec tant de force qu'il demeura sans réplique ; cela ne servit qu'à augmenter le désir qu'il avait conçu de me gagner et de faire amitié avec moi. Comme je me sentais une grande force intérieure et qu'en lui parlant vous m'étiez si présent, mon Dieu, et me combliez de grâces, je crus que c'était une marque infaillible que vous agréiez que je le visse et qu'assurément je le gagnerais852. Mais qu’il est difficile de garder un juste milieu en ce que vous voulez de nous, ô mon Dieu, et qu’il est facile de se lier lorsqu’on n’est pas entièrement mort à soi-même ! Je commençai par prendre goût à sa conversation, / comme il en prenait beaucoup à la mienne, mais ce qui me pensa perdre, c’est qu’au lieu de ne le voir qu’aux moments que votre providence marquait elle-même, [2.243] je la violentais pour en trouver l’occasion, // ce qui me fit manquer à la grande exactitude que j’avais pour mes devoirs, je pris insensiblement / le change. Vous me donniez, ô mon Dieu, ces grâces surabondantes lorsque je le voyais pour m’empêcher de me lier à lui et de me trop épancher vers lui, et je m’en servis pour le contraire, je ne m’apercus pas d’abord de mon engagement. //
Environ en ce temps là je tombai853 quelque aussitôt dans un état de privation totale très grande et très longue, je ne m’aperçus de ma faute que lorsque je n’y pouvais plus854 remédier car l’état d’affaiblissement et d’entier délaissement dans lequel je tombai qui m’a duré près de sept ans sans les peines intérieures que j’avais / déjà essuyées, ne me permettait pas de rien faire de ce que je voulais. O Dieu, il me semble que vous vous servîtes de cette liaison pour me faire souffrir les plus mortelles douleurs que j’ai jamais souffertes et que je ne sentis mon engagement que lorsque vous vous futes retiré [2.255] de moi ; et pour en parler selon ce que je conçois, mon cœur ne se sentit pris que lorsque vous l’eûtes rejeté de votre cœur, ne trouvant plus le lieu où il était habitué de se reposer. J’allais cherchant du repos partout et n’en trouvais en aucun lieu ; il se trouvait d’autant plus susceptible de toutes les passions qu’elles avaient paru plus éteintes. // O855 douleur856 la plus forte des douleurs ! Ce cœur, qui n'était occupé que de son Dieu, ne se trouva plus occupé que de la créature. Il sembla être rejeté du trône de Dieu pour vivre, comme Nabuchodonosor, durant sept ans avec les bêtes403. Mais avant [88] que de décrire un état aussi déplorable qu'il me fut avantageux par l’usage tout admirable que votre divine Sagesse en a fait, il faut que je dise les infidélités que j'y commis.
[2.] Comme je commençais à vous perdre, ô mon Dieu, et à vous perdre tout à fait, du moins quant au sentiment perceptible, car il ne s'agissait depuis longtemps ni du sensible, ni du distinct, comme je commençais, dis-je, à vous perdre, ô mon amour, de cette sorte, ce que je n'avais éprouvé857 que par des alternatives - car quoique avant que d'entrer dans cet état, j'eusse éprouvé de longues privations, et presque continuelles sur la fin, j'avais pourtant de fois à autre des écoulements de votre divinité si profonds et si intimes, si vifs et si pénétrants, qu'il m'était aisé de juger que vous étiez seulement caché pour moi, mais non pas perdu ; quoique dans le temps des privations il me parût que je vous avais perdu tout à fait, un certain soutien profond ne laissait pas de subsister sans que l'âme crut l'avoir ; et elle n'a connu ce soutien que par son entière privation dans la suite ; toutes les fois que vous reveniez avec plus de bonté et de force, vous reveniez aussi avec plus de magnificence, de sorte que vous rétablissiez en peu d'heures les débris de mes infidélités et vous me dédommagiez avec profusion de mes pertes - mais il n'en fut pas de même dans tout le temps dont je vais parler.
[3.] Dans les autres privations, mon âme cherchait continuellement celui qu'elle avait perdu. Sa recherche, quoique causée par sa perte, et par une perte qu'elle croyait venir par sa faute, lui était encore un gage de son amour : car on ne cherche pas ce que l'on n'aime pas, et la langueur qu'elle souffrait de se voir privée de son amour lui était une marque de la fidélité de ce même amour. De plus elle avait un soutien très grand, quoiqu'il ne lui parût pas : c'était que son cœur était vide de tout amour, et qu'elle pouvait dire à son Dieu : « Si je ne vous aime pas, je suis assurée que je n'aime rien autre. » Mais ici c'est tout le contraire. Non seulement il paraît que l'on n’aime plus ; mais ce cœur si aimant et si aimé ne se trouve rempli que d'un amour tout opposé à son Dieu858. Dans tous les autres temps l’on n'était pas privé de toute facilité à faire le bien : quoique l’on le fît d'une manière languissante et sans goût, même souvent avec répugnance, l’on ne laissait pas de le faire ; mais ici ce n'est plus répugnance, mais impuissance, et impuissance de telle nature que l'âme ne connaît point son impuissance. Elle ne lui paraît que comme une involonté859 de le faire.
[4.] J'ai toujours remarqué depuis dix-huit ans que le temps des grandes fêtes, de celles même pour lesquelles j'avais une affection singulière, c'était celui où j'étais le plus délaissée intérieurement. Ce qui paraîtra surprenant est que lorsque je communiais, quelque pénétrée que je fusse de Dieu avant ce temps, la sécheresse prenait la place de l'abondance, et le vide celui de la plénitude. J'en connais bien à présent la cause, qui était que comme ma voie était une voie de mort et de foi, les grandes fêtes et la réception des sacrements opéraient en moi, selon les desseins de Dieu, mort, foi, croix, dépouillement, anéantissement, car Notre-Seigneur n'opère par ses mystères et par ses sacrements que ce qu'il opère par lui-même; de sorte que si l'état est tout dans les sentiments, les sacrements et les mystères des fêtes860 opèrent des sentiments vifs et tendres de Dieu ; si l'état est en lumière, ils opèrent des lumières admirables, ou actives, ou passives, selon le degré de l'âme ; si c'est foi, ils opéreront [89] sécheresse861, obscurités, et encore plus ou moins, selon le degré de la foi, et ainsi du reste. Ils opèrent croix, dépouillement, anéantissement selon les desseins de Dieu sur les âmes et le degré de chacun. Il en est de même de l’oraison : elle est sèche, obscure, crucifiante, dépouillante, anéantissante, etc. Ceux qui se plaignent de l’oraison, supposé la fidélité, et de ce qu'ils éprouvent dans la réception des sacrements, ne le font que faute de lumière, car il leur est toujours donné ce qu'il leur faut, quoique non pas ce qu'ils veulent et désirent. Si l'on était bien convaincu de ces vérités, loin de passer toute sa vie à se plaindre de Dieu et de soi-même, l’on ne l'emploierait qu'à faire usage en mort et en fidélité mourante de toutes ces différentes dispositions où Dieu nous met, de sorte qu'en nous causant la mort, elles nous procureraient la vie.
[5.] Car c'est une chose admirable comme tout notre bonheur spirituel, temporel et éternel, consiste à nous abandonner à Dieu, le laissant faire en nous et de nous tout ce qu'il lui plaira, avec d'autant plus d'agrément que les choses nous satisfont moins : de sorte que par cette soumission et dépendance à l'Esprit de Dieu, tout nous est donné, et en la main de Dieu tout nous sert admirablement, nos faiblesses même, nos misères et défauts ; je dis plus, nos péchés qui sont un fruit et une source de mort, deviennent souvent en la main de Dieu une source de vie par l'humiliation qu'ils nous causent404. Quand l’âme serait fidèle862 à se laisser en la main de Dieu, soutenant toutes ses opérations gratifiantes et crucifiantes, se laissant de moment en moment conduire et détruire par les coups et les conduites de863 sa divine providence, sans se plaindre de Dieu ni vouloir autre chose que ce qu'elle a, elle arriverait bientôt à l'expérience de la vérité éternelle, quoiqu'elle ne connût que tard les voies et les conduites de Dieu sur elle.
[6.] Mais le malheur est que l'on veut conduire Dieu loin de se laisser conduire à lui. L’on veut lui indiquer un chemin au lieu de suivre aveuglément celui qu'il nous trace, et c'est ce qui fait que beaucoup d'âmes, qui seraient destinées à jouir de Dieu même en lui-même, et non pas de ses dons en elles, passent toute leur vie à courir après de petites consolations, et à s'en repaître, se bornant là et y faisant même consister leur bonheur. Pour vous, mes chers enfants, si mes chaînes et ma captivité vous touchent, je vous prie qu'elles servent à vous engager à ne chercher Dieu864 que pour lui-même, à ne vouloir jamais le posséder que par la mort de tout ce que vous êtes, à n'en jouir qu'en perte. Ne tendez jamais à être quelque chose dans les voies de l'esprit, mais donnez dans le plus profond anéantissement.
Je sentis donc que mon coeur était pris : une humeur obligeante et de l'esprit étaient trop pour un naturel comme le mien. [7.] Je tombai dans le pur naturel. Ce qui me faisait moins défier est qu'il était très honnête ; aussi dans tout le temps que je l'ai vu, je ne lui ai jamais ouï dire une parole libre, et il ne s'est jamais rien passé de lui à moi à l'extérieur qui pût faire connaître que mon coeur était engagé ni qu'il eût de l'amitié pour moi. Nous ne nous sommes jamais entretenus que de piété ; enfin c'était de ces amitiés qui passent pour les plus honnêtes et mêmes vertueuses dans le monde, dont personne ne se défie. Cependant, ô mon Dieu, c'était cette même amitié dont vous faisiez en moi une condamnation continuelle sans que je pusse la rompre. Comme je n'avais aucun prétexte de le faire et qu'elle a toujours resté jusqu'à la fin renfermée au-dedans de moi sans qu'elle ait rien produit au dehors que des conversations plus fréquentes et des infidélités qui ne paraissaient qu'à vos seuls yeux, Seigneur, celui pour qui je les faisais ne les connaissant405 pas. Cependant mes865 infidélités étaient d'une nature qu'elles auraient paru bien et vertu à tout autre qu'à mon Dieu, qui ne juge pas de la vertu par le nom qu'on lui donne, mais par la pureté et droiture du cœur qui l'exerce. Je m'aperçus que je me plaisais en sa compagnie, que j’avais de l'empressement pour le voir et lui parler, et comme il avait le même pour moi, il ne s'en présentait que trop d'occasions, et comme celle que je prenais sans scrupule était celle de charité et de piété, il semblait que l'une et l'autre [90] doublassent pour favoriser mon inclination, si je peux appeler inclination une chose que je haïssais plus que la mort, que je faisais comme malgré moi et à laquelle je me sentais entraînée avec tant de violence qu'il m'était presque impossible d'y résister. La peine que je souffrais pour m'en défendre était telle que je n'aurais pas plus souffert quand on m'aurait divisée de moi-même. Si tôt que je vis qu'il me revenait dans l'esprit, qu'il m'occupait, me distrayait, il me devint suspect, et je fis ce que je pus pour rompre honnêtement avec lui ; mais je ne le pus jamais, quoique, contre mon naturel honnête et obligeant, je lui fisse des affaires de toutes ses paroles, je croyais par là le rebuter et cela faisait un effet contraire, car il se justifiait avec un soin extrême et se liait plus fort à moi866.
Je sentais mon inclination867 croître chaque jour, et que mon cœur, qui n'était auparavant occupé et rempli que de son Dieu, n'était plein et occupé que de la créature. Je868 me servais de toutes sortes de pénitences, de prières, de pèlerinages et de voeux. Il semblait, ô mon Dieu, que je trouvais l'augmentation de mon mal dans tout ce que je prenais pour lui servir de remède; de sorte que j'entrai dans une désolation inconcevable. Je puis dire que les larmes devinrent mon breuvage, et la douleur ma nourriture. Au lieu que votre amour, ô mon Dieu, avait mis dans mon cœur une paix aussi profonde qu'elle semblait inaltérable ; cette inclination mettait le trouble et la confusion dans mon cœur avec tant de force que je ne pouvais résister à la violence.
[8.] J'avais deux ennemis également puissants, et qui n'étaient jamais victorieux l'un de l'autre, de sorte qu'ils se combattaient avec d'autant plus d'opiniâtreté que l'avantage ne penchait jamais d'aucun côté : c'était l'envie de vous plaire, ô mon Dieu, et la crainte de vous déplaire; un penchant de tout mon centre vers vous, ô ma suprême félicité, et un entraînement de tout moi-même vers la créature. Mais comme celui-ci était très sensible, l'autre ne me paraissait que comme une chose qui n'était point. Sitôt que j'étais seule je versais des torrents de larmes, et je disais avec autant de sécheresse que de désolation : « Est-il bien possible que je n'aie reçu tant de grâces de Dieu que pour les perdre, que je ne l'aie aimé avec tant d'ardeur que pour le haïr éternellement. Que ses bienfaits aient servi de matière à mes ingratitudes ? Sa fidélité ne serait-elle payée que de mon infidélité ? Mon cœur n'a-t-il été si longtemps rempli de lui seul qu'afin d'en être plus vide et n'a-t-il été vidé de tous les objets créés que pour en être plus fortement rempli ? » D'un autre côté je ne pouvais prendre plaisir dans une conversation que869 je cherchais comme malgré moi. La peur de vous déplaire me rendait infidèle sans nul plaisir de mon infidélité ; j’avais870 au-dedans de moi un bourreau qui me tourmentait sans relâche. Je sentais en moi une peine que je ne pourrais jamais faire comprendre qu'à ceux qui l'auraient expérimentée.
Mon inclination m'entraînait et me faisait faire cent fautes que je colorais du nom de justice ; d'un autre côté la grâce m'attirait et je combattais la grâce. Je disais que c'était mon méchant esprit qui me faisait croire que sa doctrine était suspecte, je me remettais dans l'esprit son honnêteté et son exactitude, je me disais à moi-même ce qu'il me disait, que le jansénisme n'était qu’un fantôme. Il me reprenait de certaines choses qui n'étaient rien dans le fond et me les faisait voir comme des péchés afin de m'embarrasser et m'obliger par là à lui demander conseil. Comme j'étais rejetée dans le pur naturel et que mes défauts devenaient plus apparents, je croyais devoir prendre ses avis; d'un autre côté j'avais dans le plus intime de moi-même quelque chose qui me reprochait que je prenais le change. Lorsque je parle d'avis, ce n'était que sur des choses extérieures de charité, car pour l'intérieur il n'en avait nulle [91] capacité, ne faisant pas même oraison. J'avais donc deux mouvements opposés, du penchant naturel pour lui et une très forte opposition pour sa doctrine et ses sentiments. Je ne pouvais ni m'empêcher de le voir et lui donner des marques d'estime, ni me défendre de le condamner, de blâmer sa conduite et ses sermons, ni même de le combattre. La même chose était de lui à moi, il avait la même inclination et la même opposition : il me louait et me condamnait, il m'avait en affection et n'avait d'opposition que pour ce qu'il y avait de meilleur en moi. Il tomba bien malade, l'on crut qu'il mourrait, j'avais de la joie et de la douleur, et je sentais en moi que l'envie de le perdre et d'en être délivrée était bien plus forte que celle de sa guérison, car la longue liberté que j'avais goûtée me rendait mes liens insupportables. Il guérit cependant et nous fûmes plus unis et plus divisés que jamais. Il avait certaines femmes qu'il faisait passer pour saintes ; elles demeuraient tout le jour à l'église et laissaient leur ménage; je voulus les imiter en quelque chose afin de lui plaire et d'avoir par là l'occasion de lui parler ; je restais à l'église contre mon devoir et contre le mouvement présent du contraire. Ces femmes allaient voir les malades et suivaient le Saint-Sacrement lorsque l’on leur portait, et Notre-Seigneur qui me voulait dépouiller de tout406, me mettait presque dans l’impuissance de le faire. Je passais toute considération et toute difficulté pour faire en quelque manière comme les autres, mais comme en moi tout n'était qu'humain, cela ne servait qu'à me dessécher davantage.
[9.] Je perdis871 toute oraison, n'en pouvant faire en aucune manière : le temps que je prenais pour cela n'était rempli que des créatures et tout vide de Dieu. Il ne servait qu'à me faire mieux sentir ma perte et mon malheur, parce qu'alors rien ne fait diversion. Je ne pouvais plus non seulement me mortifier, mais mon appétit se réveillait pour mille choses, et lorsque j'en usais, je n'y trouvais aucun goût, de sorte qu'il ne me restait que le déplaisir d'avoir été infidèle sans avoir la satisfaction que je m'étais promise872.
J'étais dans une faiblesse incroyable, je voulais rompre et il renouait, il m'écrivait et je lui répondais ; quoiqu'il n'y eût point de mal apparent, combien de perte de temps et d'infidélités. Mon873 confesseur pensa mourir. J'eus la tentation de le prendre, je me disais à moi-même que je deviendrais comme ses pénitentes, que l'opposition que j'avais pour sa conduite était une tentation, qu'il n'y avait dans le pays aucun confesseur qui me fut propre, et il était vrai. Dans cette pensée j'allai à confesse à lui avec assez d'ouverture, mais, ô bonté infinie de mon Dieu que je ne saurais assez admirer, adorer et bénir ! o soin immense pour une créature ingrate! Lorsque874 j'allais à confesse à cet homme, mon âme était si troublée et vous me paraissiez si fort en colère contre moi, que j'en étais éveillée la nuit en sursaut par la violence du scrupule, et mon pauvre cœur qui nageait autrefois dans la paix, était environné de trouble et d'amertume. Je consultais les personnes doctes; toutes concluaient que je devais bien vivre avec lui, et j'en écrivis à M. Bertot qui me disait que je devais vivre honnêtement avec [92] lui et ne point rompre, mais qu'il ne fallait entrer en rien avec lui. O mon Dieu, c'était là ma peine, car j'aurais bien voulu rompre avec lui et il me semble que cela aurait été aisé, mais de vivre avec lui d'une maniere indifférente, je ne le pouvais, car les mêmes choses dont je croyais me servir pour m'éloigner de lui, étaient celles-là mêmes qui m'engageaient davantage avec lui. Cela paraissait de pures inconstances ; il me causait de bonnes croix, car lorsque j'étais du temps sans le voir, il faisait cent personnages différents, brouillait les cartes, afin de pouvoir, en les démêlant, renouer avec moi. Mon Dieu, que ces sortes d'esprit sont à craindre et à éviter, la compagnie des bêtes féroces serait moins dangereuse. Enfin cette liaison dura deux ans et demi, jusqu'à ce que je la rompisse en la manière que je dirai.
Je875 ne saurais exprimer ce que je souffrais, et les infidélités que je fis durant ce temps. Je croyais être perdue : car tout ce que j'avais pour l'extérieur et l'intérieur me fut ôté. M. Bertot ne me donna plus de secours; et Dieu permit qu'il comprît mal une de mes lettres, et qu'il m'abandonnât même pour longtemps dans mon plus grand besoin, ainsi que je le dirai dans son lieu.
[10.] Que faire en cet état ? Le ciel était fermé pour moi, et il me semblait que c'était justement. Je ne pouvais ni m'en consoler, ni m'en plaindre. Je n'avais aucune créature sur la terre à qui je pusse m'adresser, et si je voulais m'adresser à quelque saint, outre que je n'y avais aucune facilité, c'est que depuis bien des années, je ne les trouvais plus qu'en Dieu, je ne les trouvais alors pleins que de la fureur de Dieu. La Sainte Vierge, à laquelle j'avais eu une très grande dévotion et fort tendre dès ma jeunesse, me paraissait inaccessible. Je ne savais à qui m'adresser ni où trouver de secours. Il n'y en avait ni au ciel, ni en terre. Si je voulais en chercher dans mon fond, et trouver celui qui le possédait si fortement autrefois, non seulement je n'y trouvais plus rien, mais j'en étais même rejetée avec violence. Je me trouvais bannie de tous les êtres, sans pouvoir trouver ni appui ni refuge en aucune chose. Ceci876 est une douleur la plus terrible de toutes, et qui cause aussi la mort. Je ne pouvais plus pratiquer aucune vertu, et celles qui m'avaient été les plus familières m'avaient abandonnée avec plus de rigueur.
[11.] Il n'y avait plus pour moi un Dieu Père, époux, amant, si j'ose l'appeler ainsi; il n'y avait plus qu'un juge rigoureux, dont la colère paraissait s'allumer chaque jour. O si j'avais pu trouver dans l'abîme un lieu pour me cacher à sa fureur sans me dérober à sa justice, je l'eusse fait. Je ne pouvais plus aller voir les pauvres : ou je les oubliais entièrement, ou je n'en trouvais plus le temps, ou j'en avais un dégoût qui allait jusqu'à l'opposition. Si je voulais me faire violence pour y aller malgré mes répugnances, je me trouvais la plupart du temps dans de véritables impuissances. Si enfin je faisais quelquefois l'effort d'y aller, je ne pouvais y rester [93] un moment; et si je voulais leur parler, il m'était impossible ; voulant me forcer, je disais des extravagances qui n'avaient pas le sens commun. Je ne pouvais plus rester un moment à l'église, et au lieu qu'autrefois c'était mon supplice de n'avoir point de temps pour prier, mon supplice alors était d'avoir du temps et d'être obligée d'être à l'église. Je ne concevais ni n'entendais rien : la messe se passait sans que je pusse y faire aucune attention. J'en entendais quelquefois plusieurs de suite, afin de réparer par l'une le défaut de celle qui l'avait précédée, mais c'était toujours pis. Mes yeux, qui se fermaient tout seuls autrefois malgré moi, s'ouvraient alors sans qu'il me fut possible de les fermer ni de me recueillir un moment.
[12.] Toutes les créatures se bandaient contre moi ; et les croix du-dehors redoublaient à mesure que celles du-dedans augmentaient. J'aurais bien voulu faire des pénitences, mais outre que l'on me les avaient défendues alors, c'est que dans la disposition où j'étais, il m'était quasi impossible d'en faire : je n'en avais pas le courage ; et lorsque je le voulus tenter, tout me tomba des mains. Il semblait877 que Dieu ne m'avait donné M. Bertot que pour m'ôter les appuis, et non pour m'en servir, car après que je fus entrée en cet état sans qu'il n'en sût rien, il me défendit toutes sortes de pénitences, et me dit878 que je n'étais pas digne d'en faire407. Il n'était pas difficile de me le persuader, car je879 ne croyais pas qu'il y eût sur la terre une personne plus mauvaise que moi. Ces sentiments étaient si vifs dans le commencement qu'il n'y avait point d'homme au monde si criminel que je ne justifiasse dans mon esprit en me condamnant : car enfin, que ces hommes eussent offensé Dieu, et l'offensassent ne le connaissant point, cela me paraissait tolérable à votre bonté, ô mon Dieu, mais qu'une créature qui vous avait connu, qui vous avait aimé, et à qui vous aviez fait tant de grâces, et assez pour sauver un monde entier, fut devenue comme j'étais, cela me paraissait effroyable.
[13.] Je tombais quelquefois dans des promptitudes extérieures sans pouvoir me garder de rien, je ne pouvais non plus retenir ma langue, j'étais comme ces enfants qui ne peuvent s'empêcher de tomber. Je fis quelques vers qui me furent des matières d'infidélités : je résolus de n'en plus faire; mais mes résolutions étaient sans effet. Il suffisait que j'eusse pris la résolution d'une chose pour faire le contraire aussitôt. Vous m'ôtâtes toute facilité d'en faire. Je ne pouvais plus parler de vous, ô mon Dieu. Je portais envie à toutes celles qui vous aimaient. O est-il possible que ce coeur tout de feu soit devenu de glace, que ce cœur si aimant soit devenu dans la plus molle indifférence ! Il me semblait à tout moment que l'enfer s'allait ouvrir pour m'engloutir, et ce qui me donnait tant de terreur alors aurait été dans la suite l'objet de mes souhaits, car il faut concevoir que je me croyais coupable de tous les péchés dont j'avais les sentiments, car à la réserve des fautes que j’ai dites, je n’en fis pas d’autres ; cependant comme880 je portais le sentiment de tous les péchés, je croyais en avoir la réalité. Je ne pouvais croire, ô mon Dieu, que vous me dussiez jamais pardonner, tout était tellement effacé de mon esprit que je ne me regardais plus que comme une victime destinée à l'Enfer. Le mal que j'endurais auparavant avec plaisir me devint insupportable. Un petit mal de tête me faisait frémir. Je ne sentais plus en moi que des mouvements d'impatience ; au lieu de cette paix de paradis, c'était un trouble d'enfer. Autrefois je me réjouissais avant que d'accoucher, parce que j'y devais souffrir et alors je craignais [94] l'ombre du mal.
[l.] Mais avant que de parler davantage d'un état qui ne fait que de commencer, et dont les suites ont été si longues et si ennuyeuses, il faut reprendre où j'en étais demeurée, et concevoir, que tout ce que je dirai dans la suite était accompagné de l'état dont je viens de parler. Comme mon mari approchait de sa fin, son mal devint sans relâche. Il ne sortait pas plus tôt d'une maladie qu'il rentrait dans une autre. La goutte, la fièvre, la gravelle se succédaient sans cesse les unes aux autres408. Il souffrait de grandes douleurs avec assez de patience : il vous les offrait, mon Dieu, et en faisait un assez bon usage.
La peine qu'il avait contre moi augmentait parce qu'on multipliait les rapports, et l'on ne faisait que l'aigrir. Il était d'autant plus susceptible de ces impressions que ses maux lui donnaient plus de pente au chagrin. Cette fille même qui me tourmentait, prenait quelquefois compassion de moi, et me venait quérir sitôt que j'étais allée dans mon cabinet, me disant : « Venez auprès de Monsieur, afin que Madame votre belle-mère ne lui parle plus contre vous881. » Je faisais semblant de tout ignorer ; mais il ne pouvait me dissimuler sa peine, ni même me souffrir. Dans ce temps il me vint un surcroît de croix, ce fut un précepteur peu expérimenté que l’on donna à mon fils ; loin de le tirer de ses mauvaises inclinations, sitôt qu’il connut l’air409 du bureau, il l’y entretenait410 pour faire sa cour, il me raillait lorsque ma belle-mère le faisait, mais ayant mieux connu toutes choses, il prit de la compassion pour moi et un jour il me le témoigna. Ma belle-mère qui vit qu’il me parlait en fit un crime auprès de mon mari, de sorte que je résolus de ne lui plus parler. Voyant que je ne lui parlais point, elle en fit des plaintes à mon mari disant que je le maltraitais et que je l’obligeais par ma méchante humeur de s’en aller. Un jour qu’il y avait du temps que j’étais malade, il entra dans ma chambre pour savoir l’état de ma santé, ma belle-mère lui demanda s’il m’avait tâté le pouls. Il lui répondit que je ne me laissais toucher que du médecin ; elle fut si indignée de cela qu’il ne resta guère au logis. Elle ne gardait882 plus de mesure; et tous ceux qui venaient au logis étaient témoins des brusqueries continuelles que l'on me faisait. Ce qui était surprenant, c'est que quoique j'eusse les sentiments dont j'ai parlé, et les peines que j'ai décrites et que je décrirai, je ne laissais pas de souffrir avec bien de la patience; cela ne me paraissait pas, à cause de la révolte effroyable que je sentais au-dedans contre tout ce que l'on me disait et faisait, et comme il m'échappait quelquefois des promptitudes, ce qui était rare, je croyais que cela, joint à la révolte du dedans, était des crimes.
[2.] Mon mari, quelque temps avant sa mort, fit bâtir une chapelle à la campagne où nous étions une partie de l'été, et comme il y avait au logis un prêtre, j’eus883 la commodité d'entendre tous les jours la messe et de communier plus souvent, car comme chacun se retirait sitôt que la messe était dite, le prêtre gardait une hostie, laissant les cierges allumés sans884 que l'on y fît attention, et sitôt qu'on était sorti il me communiait. L’on fit la dédicace de cette petite chapelle, et quoique je commençasse déjà d'entrer dans l'état que je viens de décrire, sitôt qu'on commença à la bénir, tout à coup je me sentis saisie au-dedans, et mon saisissement, qui dura plus de cinq heures, tout le temps de la cérémonie, fut que sitôt que l’on consacra cette chapelle, il me parut que Notre-Seigneur885 se faisait une nouvelle consécration de moi-même. Cette chapelle n'était que la figure de ce que Notre-Seigneur faisait en moi, mais d'une manière si forte, si réelle, quoique très intime, qu'il me semble que je lui fus un temps consacrée pour le temps et pour l'éternité. Je vous disais : « O mon Dieu, que ce temple ne soit jamais profané, parlant de l'un et de l'autre, que l'on y chante à jamais vos louanges! » Il me semble que vous me le promîtes, quoique tout me [95] fut enlevé d'abord, et qu'il ne m'en restât pas même un souvenir qui me pût consoler.
[3.] Lorsque j'étais à cette campagne, qui n'était qu'une petite maison de divertissement, avant cette chapelle je886 faisais mon oraison dans les bois et les cabinets. Combien m'avez-vous préservée, ô mon Dieu, des dangers et des bêtes venimeuses! Comme887 j’aimais fort la croix, j’en faisait planter en bien des endroits411 et ces lieux me servaient d’ermitages. Quelquefois888 sans y penser, je889 m'agenouillais sur des serpents qui y étaient en abondance, et ils se retiraient sans me faire aucun mal. Ne m'avez-vous pas préservée d'un taureau furieux, quoique j'eusse une antipathie pour ces sortes d'animaux, et eux pour moi, au point de me chercher entre plusieurs et courir après moi? Je restais abandonnée et il semblait que leur furie tombait devant moi. J'étais enfermée dans un petit bois seule avec ce taureau furieux. Tout le monde criait que l'on se gardât et l’on ne savait pas que j’y étais, il890 prit la fuite et ne me fit aucun mal.
Si je pouvais compter sur toutes vos providences à mon égard, on en serait charmé : mais elles étaient si fréquentes et si continuelles, que je ne pouvais que les admirer et en être étonnée. Vous étiez continuellement appliqué sur moi comme si j'avais été l'unique objet de vos soins : cela a été si marqué, surtout dans le commencement, et jusqu'à ce que je tombasse dans l'état dont je viens de parler, où votre divine providence semblait m'avoir abandonnée et livrée à votre justice ! Je n'ai présentement aucune répugnance d'écrire ma vie. Y a-t-il autre chose, ô mon Dieu, qu'une multitude de bontés de votre part, et de la mienne, l'ingratitude, l'infidélité, la misère ! Tout vous y est glorieux, et il n'y a rien que de confusible pour moi. Vous y donnez sans fin à qui n'a pas de quoi vous rendre. S'il y paraît quelque fidélité et quelque patience, c'est vous seul qui l'opérez ; si vous cessez un instant de soutenir, ou si par une feinte amoureuse vous faites semblant de me laisser à moi-même, je cesse d'être forte pour devenir plus faible que nulle autre créature. O mon Seigneur, si mes misères font voir ce que je suis, vos bontés font voir ce que vous êtes et l'extrême dépendance où je suis de vous. Je m'écarte toujours.
/ J’ai891 oublié de décrire la [5.319] manière dont Dieu se servit pour toucher un religieux de votre ordre412 qui était parent de mon mari ; il nous venait voir à la campagne, et comme il faisait à mon fils de petits moulins avec des hannetons, il eut besoin de papier : voulant en chercher dans ma poche, je fis tomber un écrit de M. Bertot sur l’oraison; il le ramassa fort vite et s’alla cacher pour le lire. Je m’aperçus de ma perte et allai le chercher. Je trouvai qu’il le lisait, je le lui tirai des mains et je lui [5.320] demandai s’il avait compris ce qu’il lisait. Il me dit avec plus de vanité que de vérité qu’oui. Quelque temps après il fut touché et il me dit : “Il faut que je vous avoue ma faute, je n’ai rien compris à ce que je lisais, je vous prie de me l’expliquer.” Je me recueillis un moment en moi, et puis je lui dis ce que Notre-Seigneur me donna, à quoi il donna tant de succès que lui ayant fait connaître ma chère mère, il devint un peu homme d’oraison. //
[4.] Comme je devins grosse de ma fille413, et que l'on crut que je mourrais, l’on m'épargna un peu pour quelque temps, car je fus si extraordinairement mal que les médecins m'avaient condamnée. / Dans892 mes maladies qui étaient très fréquentes, souvent j’y414 étais très unie et je faisais une retraite particulière dans mes couches. D’autres fois c’était un tel abandon que je ne pouvais me tourner vers Dieu, et comme je n’avais plus d’actes ni d’intention pour souffrir et offrir mes souffrances ne pouvant prier, j’étais comme une bête, car la posture du corps lorsque l’on est à genoux nous est [5.356] encore un témoignage que nous prions, mais dans le lit rien n’assure. Etant dans une si grande nudité pour l’extérieur dans mes maladies depuis bien des années, Dieu m’y faisait bien exercer la mortification, car outre que j’avais de l’aversion pour tout ce qui se prend dans ces temps, c’est qu’il ne me souffrait pas rien manger415 à mon goût ; les bouillons avaient toujours quelque chose. La providence permettait que l’on oubliait de les saler, ou il tombait dans quelque chose, mais je n’en disais rien et je prenais généralement [5.357] tout ce que l’on me donnait et souffrais tous les remèdes. Je ne demandais rien ni ne refusais rien m’abandonnant comme un enfant pour toutes choses.
Autrefois j’avais beaucoup d’amour-propre dans mes maladies et j’étais bien aise que l’on me crut malade et que l’on me plaignît, mais après je ne me plaignais point et mon visage paraissait très content. Lorsque les médecins venaient et qu’ils me trouvaient de la fièvre, ma belle-mère disait que je n’en avais point. Au commencement cela me [5.358] fâchait, mais ensuite je ne m’en souciais plus. Autrefois l’amour-propre me fournissait des inventions pour exagérer mon mal, mais cela se perdit, quoique je m’aperçusse bien que l’amour de moi-même fut encore bien vivant en moi : j’en ressentais tous les jours les effets. //
[5.] Enfin après avoir passé douze ans et quatre mois dans les croix du mariage aussi grandes qu'on le puisse, hors la pauvreté que je n'ai jamais éprouvée, du moins celle des biens, quoique je l'ai beaucoup désirée893, vous m'en tirâtes, ô mon Dieu, de la manière que je vais dire, pour m'en donner de plus fortes à porter, et d'une nature que je n'en avais éprouvé de telles. Car si vous faites attention sur la vie que vous m'avez ordonné d'écrire, vous verrez que mes croix ont été toujours en augmentant jusqu’à présent, ne sortant d’une que pour entrer894 dans une autre plus pesante. Je dirai auparavant que dans les grandes peines que l'on me faisait, et lorsqu’on me disait que j'étais en péché mortel, je n'avais personne au monde à qui parler. J'eusse souhaité avoir quelqu'un pour témoin de ma conduite, mais je n'en avais point, n'ayant nul appui, ni confesseur, ni directeur, ni ami, ni conseil.
J'avais tout perdu et après, mon Dieu, que vous m'eutes tout ôté l'un après l'autre, vous vous retirâtes aussi vous-même. Je restai sans créature, et pour comble de désolation, sans vous, mon Dieu, qui pouviez seul me soutenir dans un état si étrange.
[6.] Le mal de mon mari devenait tous les jours plus opiniâtre et il portait en lui-même une impression de la mort; il y était même résolu, car la vie languissante qu'il menait lui devenait de jour à autre plus à charge. Il se joignit à ses autres maux un dégoût de toutes sortes d'aliments, et si grand qu'il ne prenait pas même les choses nécessaires à la vie. Le peu d’aliment [96] qu'il prenait, il n'y avait que moi qui eusse le courage de le lui faire prendre. Les médecins ne voyant plus de remède à son mal, lui895 conseillèrent d'aller prendre l'air à la campagne. Les premiers jours qu'il y fut, il paraissait se mieux porter, quand tout à coup il lui prit une colique accompagnée d'une rétention d'urine et d'une fièvre continue avec des redoublements. Comme il avait l’esprit assez pénétrant et beaucoup de raison, il vit bien qu’il fallait songer à s’en aller. Sa patience augmenta avec son mal qui fut jugé d’abord aussi périlleux qu’il était. Il se fit pour surcroît de mal, un abcès dans la vessie. J’étais assez disposée à tout ce qu'il plairait à la providence d'en ordonner, car il y avait déjà du temps que je voyais bien qu'il ne pouvait plus guère vivre. Sa maladie fut très crucifiante pour moi, cependant le bon usage qu'il en fit adoucit toutes mes peines. La personne dont j'ai parlé, avec qui j’avais cette liaison que j'aurais voulu rompre aux dépens de toutes choses, voulut, sous prétexte de me rendre service, se rendre maître de confesser et communier mon mari. Il surprit une permission du curé, que le curé n'osa rétracter à cause du crédit de cet homme. Comme la nuit on crut que mon mari allait mourir, l'on fut au plus tôt quérir le gardien des Récollets qui le confessa et, ayant dit la messe dans la chapelle, le communia. Cet homme voulait m'en faire des affaires, disant que la confession était nulle s'il ne le confessait lui-même. Mon mari, qui ne voulait jamais aller à confesse à lui, s'y opiniâtra d'autant plus fortement qu'il voyait que l'autre abusait d'une autorité empruntée pour user à son égard d'une espèce de tyrannie. Il ne le faisait que pour se rendre nécessaire, et pour avoir occasion de lier plus avec moi. La maladie de mon mari était d'une nature que l'on ne pouvait prendre avec lui aucune mesure juste, car dans un moment il était comme mort, et tout à coup il était mieux. Cet homme intrigant, qui avait autorité sur les prêtres, les empêchait tous de venir assister mon mari afin qu'il fallût recourir à lui. Ne le voulant pas laisser mourir sans sacrements, car il vécut près de vingt jours après sa première confession, comme je vis un procédé qui ne tendait qu'à faire un extrême dommage à mon mari, j'envoyai à Mgr l'Archevêque, à Sens416 et à Paris afin qu'on ne le manquât pas ; il m'envoya une permission de tenir le Saint-Sacrement dans ma chapelle et les saintes huiles, et de les faire administrer par qui il me plairait. J'eus896 encore une extrême peine durant cette maladie qui fut que ma897 belle-mère m'écartait de son lit autant qu'elle pouvait, lui donnait de l'opposition pour moi. Je craignais beaucoup qu'il ne mourût là-dedans, cela était visible. L’ecclésiastique qui demeurait au logis en avait beaucoup de peine, cela m'affligeait898 extrêmement. Je pris un moment que ma belle-mère n'y était pas, et en m'approchant de son lit, je me mis à genoux, et lui dis que si je lui avais fait quelque chose qui lui eût déplu, je lui en demandais pardon, que je le priais de croire que ce n'était pas volontairement. Il parut fort touché, et comme s'il fut revenu d'un profond assoupissement, il me dit ce qu'il ne m'avait jamais dit : C'est moi, dit-il, qui vous demande pardon, je ne vous méritais pas. Depuis ce temps non seulement il n'eut plus de peine à me voir, mais il me donna des avis sur ce que je devais faire après sa mort pour ne pas dépendre des gens dont je dépends à présent417. Il fut huit jours899 très résigné et patient, quoiqu'à cause de la gangrène qui le gagnait, l’on le déchiquetât à coups900 de lancette. J'envoyai à Paris quérir M. Colo, chirurgien901, mais il était déjà mort lorsqu'il arriva.
[7.] L’on ne peut mourir avec des dispositions plus chrétiennes ni avec plus de courage qu'il le fit, je902 n'y étais pas [97] lorsque qu'il mourut car il m'avait fait retirer, non par opposition, mais par tendresse, et il fut plus de vingt heures sans connaissance dans l'agonie. Je crois, ô mon Dieu, que vous ne retardâtes sa mort qu'à cause de moi, car il était entièrement pourri de gangrène, les entrailles et l'estomac tout noirs, qu'il vivait encore. Vous voulûtes qu'il mourût la veille de la Madeleine, afin de me faire voir que je devais être toute vôtre. Je renouvelais tous les ans903, le jour de la Madeleine, le contrat que j'avais fait avec vous, mon Seigneur, et je me trouvai libre pour le renouveler tout de bon. Je fus d'abord éclairée qu'il y avait bien du mystère là-dessous. Ce fut le matin du 21 juillet 1676 qu'il mourut. Je n’eus aucune peur de lui. Le904 soir, étant seule dans ma chambre en plein jour, j'aperçus905 une ombre chaude passer auprès de moi. Le lendemain jour de la Madeleine, je me levai du matin pour aller à la messe sans être vue; après que j’eus communié, j'entrai906 dans mon cabinet, où était l'image de mon cher Époux. Je907 renouvelai mon mariage, et j'y ajoutai un voeu de chasteté pour un temps, avec promesse de le faire perpétuel, si M. Bertot me le permettait.
Ensuite de cela, il me prit une fort grande joie intérieure, ce qui me fut d'autant plus nouveau qu'il y avait longtemps que j'étais dans l'amertume. Il me sembla que Notre-Seigneur me voulût accorder quelque grâce. Aussitôt j'eus une certitude intérieure très grande que dans ce moment Notre-Seigneur délivrait mon mari du purgatoire. Je n'en ai jamais douté un moment depuis, quoique908 j'aie essayé d'entrer en défiance, il n’a jamais été en mon pouvoir d’en douter. Je n’ai pas laissé de lui faire dire plus de dix-huit cents messes quoique je ne pusse douter de son bonheur. Je pris d’abord sa chambre, je ne pensais à lui qu’avec joie, sans en avoir jamais eu la moindre terreur. A909 quelques années de là, la Mère Granger m'apparut910 en songe, et me dit : « Soyez assurée que Notre-Seigneur pour l'amour qu'il vous porte a délivré votre mari du purgatoire le jour de la Madeleine. Il n'entra cependant dans le ciel que le jour de Saint-Jacques, le vingt-cinquième, qui était sa fête. » Cela me surprit et m’obligea de demander à une personne savante ce que cela voulait dire, il me dit qu’il y avait911 deux sortes de purgatoires, celui où l'on souffre la peine du sens et l'autre où l'on ne souffre que la privation de Dieu; qu'il y a des personnes qui passent par le dernier sans passer par le premier; d'autres qui passent par le premier et vont ensuite dans le dernier, mais que cela était véritable. J’ai appris depuis qu’une912 grande servante de Dieu avait révélé après sa mort à plusieurs de ses confidentes qu'elle avait été trois jours privée de la vision de Dieu sans nulle peine du sens.
[8.] Sitôt que j'eus appris qu’il venait913 d'expirer, je vous dis : « O mon Dieu, vous avez rompu mes liens, et je vous offrirai une hostie de louange418. » Je restai après cela dans un très grand silence intérieur et extérieur, silence cependant sec et sans soutien. Je ne pouvais pleurer ni parler. Ma belle-mère disait de très belles choses dont chacun était édifié et l'on se scandalisait de mon silence que l'on attribuait à défaut de résignation. Le père gardien des Récollets me914 dit que chacun admirait les beaux actes que faisait ma belle-mère ; que pour moi l'on ne m'entendait rien dire, qu'il fallait offrir ma perte à Dieu, mais il m'était impossible de dire une seule parole, quelque effort que je me fisse. J'étais d'ailleurs fort abattue, car quoique je fusse nouvellement accouchée de ma fille, je ne laissai pas de veiller mon mari sans915 quitter sa chambre les vingt et quatre nuits qu'il fut malade. J'ai été plus d'un an à me rétablir de cette fatigue : l'accablement du corps, joint à une blessure que je m'étais faite à une jambe que les [98] veilles avaient échauffée jusqu'à la gangrène, l'accablement de mon esprit, la sécheresse et stupidité où j'étais, qui était telles que je n'aurais pu dire un mot de Dieu, firent que je ne pus jamais rien dire. J'entrai cependant pour quelques moments dans l'admiration de votre bonté, ô mon Dieu, qui m'avez rendue libre justement au jour que je vous avais pris pour mon époux, cette petite consolation qui ne fit que passer fut la matière de mes plus fortes peines dans la suite.
Je916 vis bien que les croix ne me manqueraient pas, puisque ma belle-mère avait survécu à mon mari, et je ne pouvais comprendre votre conduite, ô mon Dieu, qui en me rendant libre, m'avait cependant liée plus fortement en me donnant deux enfants immédiatement avant la mort de mon mari. / Ce qui m’étonnait le plus est que je n’avais été [2.334] avec lui que cette seule fois, et que par une providence qui m’obligea de céder mon lit et d’aller dans le sien. //
Cela me surprit917 extrêmement, mon Dieu, que vous ne me missiez en liberté qu'en me captivant. J'ai bien connu depuis que vous m'aviez ménagé par votre Sagesse un moyen d'être dans la suite le jouet de votre providence, car si je n'avais eu que mon fils aîné, je l'aurais mis au collège, et je me serais faite religieuse aux Bénédictines. Je me serais par là dérobée à vos desseins sur moi.
[9.] Je voulus marquer l'estime que j'avais pour mon mari en lui faisant faire l'enterrement le plus magnifique qui se fut fait dans le pays918 à mes propres dépens. Comme tout l’argent et les meubles m’appartenaient et les revenus à cause de ma garde [noble]419, c’était919 sur moi que je prenais les frais de l’enterrement. C’est pourquoi je le voulus faire avec une extrême générosité. Il y avait assurément en cela bien de l’amour-propre mais enfin je crus qu’il était de mon devoir d’en user de la sorte. Son enterrement et920 les legs pieux qu’il n’avait pas faits, quoi qu’il en eût le dessein, parce qu’il n’avait point fait de testament montèrent à plus de douze mille livres. Ma belle-mère s’y opposa fortement, mais selon la prudence humaine je ne devais pas laisser de faire ce que je fis, car si je ne l’avais pas fait, elle s’en serait plainte comme elle fit dans la suite de toutes choses, car elle avait l’adresse de ne s’opposer aux choses que d’elle à moi afin de se tirer toujours d’affaire et de me laisser blâmer, car si ce que je faisais était trouvé bien, elle en avait toute la gloire, et s’il était condamné, elle disait que je l’avais fait malgré elle. Elle s’opposa fortement à ce que je fisse les choses nécessaires pour assurer mes affaires, c’était s’attirer sa colère que de lui parler de la moindre chose qui pût assurer mes intérêts. Non seulement elle ne voulait pas faire les choses qui dépendaient d’elle pour me mettre en sûreté, elle ne voulait pas même que je fisse celles qui dépendaient de moi ; non contente de cela elle m’ôtait ce qu’elle pouvait, croyant le pouvoir en sûreté de conscience parce qu’elle avait, à ce qu’elle disait, consulté des casuistes qui lui avaient dit que n’ayant point d’autres enfants que les miens, cela lui était permis, puisque cela reviendrait à mes enfants. Si elle avait cru mal faire, elle ne l’aurait pas fait. Je restai sans aucun secours car mon frère921 était bien éloigné de prendre mes intérêts. Je n'avais personne à qui j'osasse demander conseil ouvertement. Tout le monde le craignait. Je922 ne savais les affaires en aucune manière. Mais vous, ô mon Dieu, qui indépendamment de mon esprit naturel m'avez toujours rendue propre à tout ce qu'il vous a plu, m'en donnâtes une si parfaite intelligence qu’avec un fort petit secours j'en vins923 à bout. Je n'omis quoique ce soit, et j'étais étonnée que sur ces matières je savais tout sans l'avoir jamais appris. J'accommodai tous mes papiers, et réglai toutes mes affaires, sans secours de qui que ce soit. [99] Mon mari avait quantité de papiers en dépôt. Je fis de chacun un inventaire exact de ma propre main et les envoyai à ceux à qui ils appartenaient, ce qui m'aurait été très difficile, ô mon Dieu, sans votre secours, parce que le long temps que mon mari était malade faisait que tout était dans un très grand désordre. Cela me fit la réputation924 de femme habile, aussi bien qu'une autre affaire qui arriva. / J’ai925 encore oublié de dire qu’après la mort de mon père j’eus bien à souffrir tant des [5.361] différends que mon frère, qui était bien plus intéressé que mon mari, fit naître, tant de ce que d’ailleurs ma mère avait fait à mon frère de grands avantages dont il ne pouvait cependant entièrement jouir parce que j’avais des reprises420. Mon mari ne pouvait se soumettre à relâcher421 en faveur d’un homme pour l’amour duquel l’on m’avait fait des injustices. D’un autre côté mon frère n’aurait jamais rien relâché; c’était une semence de procès. Je fis si bien par mes prières et en m’adressant à Dieu que mon [5.362] mari se relâcha de tout ce qui m’était dû qui était considérable, mais loin que mon frère en eut de la reconnaissance, il se prévalut de la facilité de mon mari pour y faire de nouvelles affaires les plus déraisonnables du monde; j’accomodai tout avec bien de la peine en prenant un arbitre auquel je donnais sans rien dire ce que mon frère voulait, sans quoi il faisait des procès. Le chagrin où cela mettait mon mari n’était pas concevable. Ce qui est étonnant c’est que je me suis souvent attiré des affaires et bien des [5.363] croix avec mon mari pour soutenir les intérêts de mon frère sans qu’il ait jamais eu de retour, m’ayant causé et procuré dans la suite de très grandes croix et pensé nous ruiner entièrement sans celles qu’il m’a causées depuis mon veuvage les plus étranges, quoiqu’un seigneur que j’avais pris pour arbitre du différend de mon mari et de lui, qui avait vu avec quelle générosité je m’étais dépouillée de mes intérêts en sa faveur, croyant par là l’obliger à vivre en union avec mon mari et avec moi, dit à mon frère : « Vous avez la sœur la plus [5.364] généreuse qui fut jamais, et vous lui avez des obligations dont vous ne sauriez perdre le souvenir sans être le plus ingrat des hommes. » Mon frère me disait quelquefois : « Je ne vois point M. N. parlant de ce seigneur, qu’il ne me fasse souvenir des obligations que je vous aie. » O mon Dieu, il n’était pas juste qu’après vous avoir été tant ingrate, il y eut quelqu’un qui me fût reconnaissant ! Aussi votre conduite à mon égard a toujours été telle que m’ayant donné l’inclination et le pouvoir de faire du bien à bien des gens, ils m’ont presque tous payée d’ingratitude. Je travaillai [5.365] de toutes mes forces à le marier, il se maria par son choix, s’étant engagé assez promptement, de sorte que s’étant chagriné de cela, il me fit beaucoup souffrir.926 //
[10.] Un grand nombre de personnes qui plaidaient ensemble depuis plus de vingt ans, s'adressèrent à mon mari pour les accommoder. Quoique ce ne fut pas le fait d'un gentilhomme, il avait de l’esprit naturel de sorte que927 comme parmi ces gens il y en avait qu'il aimait, il y consentit. Il y avait vingt procès les uns sur les autres. Ils étaient vingt-deux personnes qui928 plaidaient de cette sorte, sans que l'on pût terminer929 leur différend à cause des nouveaux incidents qu'elles930 faisaient chaque jour. Mon mari se chargea de prendre des avocats pour examiner leurs papiers, mais il mourut sans avoir rien fait. Après sa mort, je les envoyai quérir pour leur donner leurs papiers. Mais elles ne voulurent jamais les recevoir, me priant de les accommoder, et d'empêcher leur ruine. Cela me paraissait autant ridicule qu'impossible que j'entreprisse une affaire de si grande conséquence, et de si longue discussion. Cependant, appuyée sur votre force, ô mon Dieu, je suivis le mouvement que vous me donnâtes d'y consentir. Je m'enfermai dans mon cabinet pour toutes ces affaires plus de trente jours de suite sans en sortir que pour la messe et les repas. Ces bonnes gens signèrent toutes leur accommodement à l'aveugle, sans le voir. Elles en furent si contents, qu'elles ne pouvaient s'empêcher de le publier partout. C'était vous seul, ô mon Dieu, qui faisiez ces choses : car sitôt que je n'ai plus eu de bien ni d'affaires, je ne les ai pas même comprises, et lorsque j'en entends parler à présent il me semble que c'est de l'arabe.
[11.] Sitôt que je fus veuve, mes amis et les personnes de la plus grande distinction dans le pays me venaient conseiller de me séparer d'abord de ma belle-mère, car quoique je ne m'en plaignisse pas, chacun connaissait son931 humeur. Je leur répondis que je n'avais aucun sujet de me plaindre d'elle et que je faisais mon capital422 de rester avec elle si elle me le voulait bien permettre. Ce fut la vue que vous me donnâtes d'abord, ô mon Dieu, de ne point descendre de la croix comme vous n'en étiez point descendu vous-même. C'est pourquoi je me résolus non seulement de ne pas quitter ma belle-mère, mais même de ne point me défaire de cette fille dont j'ai parlé. Vous empêchiez, ô mon amour, dans le temps de vos plus grandes rigueurs en mon endroit, que je me déchargeasse des croix extérieures, qui augmentèrent, loin de diminuer, par la mort de mon mari, comme je le dirai en son lieu après avoir décrit l'état intérieur des peines qu'il m'a fallu soutenir et passer932.
Vous excuserez s'il y a si peu d'ordre dans ce que j'écris : il m'est impossible de faire autrement à cause qu'il faut parler de tant de choses différentes auxquelles je ne peux faire d'application, les disant comme elles se présentent.
[l.] J'étais dans un dépouillement si étrange de tout soutien et de tout appui, soit pour le dehors, soit pour le dedans, qu'il me serait difficile de le bien décrire ici, ni le bien faire comprendre. Afin de m'en acquitter le mieux que je pourrai, je vais décrire de suite423 les peines par où j'ai passé pendant sept années424 jusqu'à ce qu'il vous plût, mon Dieu, de m'en délivrer tout à coup, puis je reprendrai la suite de mon histoire.
[2.] Je ne perdis pas tout à coup tout [100] soutien pour l'intérieur, mais peu à peu, car dès le vivant de la Mère Granger, j'avais déjà souffert bien des peines intérieures ; mais elles n'étaient que comme les avant-coureurs de celles qu'il m'a fallu souffrir dans933 la suite.
[3.] Après que vous m'eûtes blessée d'une manière aussi profonde que celle que j'ai décrite, vous commençâtes, ô mon Dieu, à vous retirer de moi, et la peine de votre absence m'était d'autant plus rude que votre présence m'avait été plus douce et votre amour plus fort en moi. Je m'en plaignis à la Mère Granger et je ne croyais plus vous aimer425. Un jour que pénétrée vivement de cette pensée et de cette peine je lui dis que je ne vous aimais plus, unique objet de mon amour, elle me dit en me regardant : « Quoi ! vous n'aimez plus Dieu ? » Ce mot me fut plus pénétrant qu'une flèche ardente. Je sentais une peine si terrible et une interdiction426 si forte, que je ne pus lui répondre, parce que ce qui s'était caché dans le fond se fit d'autant plus paraître dans ce moment que je le croyais plus perdu.
[4.] Ce qui me persuadait, ô934 mon Dieu, que j'avais perdu votre amour, était qu'au lieu d'avoir trouvé de nouvelles forces dans cet amour si fort et si pénétrant, j'étais devenue plus faible et plus impuissante; car autrefois je me défendais plus facilement du penchant vers la935 créature, et alors, quoique j'eusse éprouvé, ô mon Dieu, combien vous êtes aimable, que votre amour eût même banni de mon coeur tout autre amour, que mon âme eût été dans une élévation si grande au-dessus du créé, elle se trouvait moins en état de se défendre d'un certain penchant pour la créature. Car je ne connaissais pas alors ce que c'était que la perte de notre propre force pour entrer dans la force de Dieu. Je ne l'ai appris que par une terrible et longue expérience. J'en étais d'autant plus affligée que ce défaut me paraissait le plus difficile à vaincre et celui dans lequel j'entrais avec plus de facilité et dont cependant j'avais le plus d'horreur, parce qu'il remplit le coeur, et semble établir sa demeure au même lieu que vous faisiez, mon Dieu, auparavant votre résidence. Quoique cela ne fut pas tel, ma peine me le persuadait. Plus ce mal me paraissait dangereux, plus il me devenait familier.
[5.] Les occasions de l’entretenir étant plus fréquentes comme je l’ai dit, c’était936 votre conduite avant que de me faire entrer dans l'état de pure misère que j'appellerai état de mort, puisque je n'ai pu douter que vous ne vous en soyez servi pour me faire mourir entièrement à moi-même, comme vous m'aviez fait mourir à tout le reste. Car si on considère attentivement la conduite de Dieu sur937 moi, l’on verra que les dépouillements extérieurs n'étaient que la figure des intérieurs; et qu’il a poussé938 les uns et les autres d'une égale force, les augmentant insensiblement jusqu'à la mort totale, où il semble n’avoir changé939 de conduite que pour me faire entrer dans un nouvel abîme de croix et d'abjections, dans lesquelles il a gardé un ordre d'autant plus admirable qu'il a presque toujours été accompagné d'une double abjection, où il a tenu une conduite autant sage et extraordinaire qu'elle a paru plus folle et abjecte aux yeux des hommes. Plus j'avance dans ce que j'ai à écrire de ma vie, plus940 l'entreprise m'en paraît difficile. Il m’est impossible d’y garder d’ordre et de ne pas reprendre ce que j’avais941 omis.
[6.] Votre942 conduite, ô mon Dieu, avant que de me faire entrer dans l'état de mort, était une conduite de vie mourante, tantôt de vous cacher et de me laisser à moi-même dans cent [101] faiblesses, tantôt de vous montrer avec plus de charmes et943 d'amour. Plus l'âme approchait de l'état de mort, plus ses abandons devenaient longs et ennuyeux, et ses faiblesses grandes, et aussi les jouissances plus courtes, mais plus pures et plus intimes, jusqu'à ce qu’enfin elle tombât dans la liaison avec cette personne dont944 j’ai parlé, et dans la privation945 totale. Ce fut un renversement égal et du dehors et du dedans. Il semblait, mon amour, que votre providence extérieure et votre conduite intérieure se fussent donné le défi à qui la perdrait et la détruirait plus promptement427. Ce qui faisait plus428 souffrir cette âme destinée à la liberté était cette liaison qui devenait d'autant plus forte qu'elle faisait plus d'efforts pour la rompre. Ce qui augmentait encore sa peine était que le directeur ne voulait pas pour des raisons qu'elles rompît, mais bien qu'elle gardât un juste milieu, ce qui lui était entièrement impossible, car l'inclination augmentait plus elle la voulait détruire, et comme il n'y avait aucun mal apparent, je ne pouvais prétexter de rupture. Vous vouliez que je ne dûsse ma délivrance qu'à votre seule grâce, comme l'on verra dans la suite, puisqu'ayant enfin obtenu la permission de rompre avec lui sur les raisons que j'en dis à M. Bertot, je ne rompis cette liaison que / pour entrer dans une autre qui ne fut pas toutefois ni si dangereuse ni si pénible quoiqu’elle me causât // bien plus d’humiliation946. Je rompis donc avec ce premier dont j'ai parlé quoique je susse qu'étant aussi violent qu'il était, cela me causerait bien des croix. Je dis même à M. Bertot tout ce que je prévoyais qui arriverait, mais qu'il me semblait que Dieu voulait que je passasse par-dessus toutes sortes de considérations avec un grand courage pour lui marquer qu'au moins je voulais lui être fidèle en cela.
[7.] A mesure947 que la sensibilité s'était augmentée, votre absence était devenue plus continuelle, les abandons plus forts, les faiblesses plus grandes, les croix extérieures plus amères, l'impuissance de faire le bien plus forte, le penchant à tout mal, insurmontable. J'avais les sentiments de tous les péchés, sans les commettre cependant, et ces sentiments passaient dans mon esprit pour des réalités, à cause de ce penchant de tout le cœur ; enfin948 les choses vinrent à tel point que je perdis pour toujours et tout soutien et tout appui, tant intérieur qu'extérieur. Il ne me restait plus rien de vous, ô mon Dieu, que la douleur de votre perte qui me paraissait réelle429. Je perdis encore cette douleur pour entrer dans le froid de la mort. Il ne me restait qu'une assurance de ma perte, ô mon Dieu, et de ne vous aimer jamais.
[8.] Sitôt que je voyais le bonheur d'un état, ou sa beauté, ou la nécessité d'une vertu, il me semblait que je tombais incessamment dans le vice contraire, comme si cette vue [qui, quoique très prompte, était toujours accompagnée d'amour], ne m'avait été donnée que pour me faire éprouver son contraire d'une manière d'autant plus terrible que j'en avais conservé plus d'horreur. C'était bien alors, ô mon Dieu, que je faisais le mal que je haïssais, et que je ne faisais pas le bien que j'aimais430. Il m'était donné une vue pénétrante de la pureté de949 Dieu et je devenais toujours plus impure quant au sentiment [102]; car, quant à la réalité, cet état est très purifiant, mais j'étais alors bien éloignée de le comprendre. Il m'était montré que la droiture et la simplicité de coeur étaient la vertu essentielle, et je ne faisais que mentir sans le vouloir : je croyais alorsque c'étaient des mensonges; mais dans la vérité ce n'était que pure méprise et950 paroles précipitées, sans nulle réflexion. J'avais des promptitudes. Je n'avais jamais eu que du mépris pour le bien; j'y sentais des attaches, et j'aurais voulu ravoir ce que j'avais perdu d'extérieur, ce me semblait. Je ne pouvais retenir une parole ni m'empêcher de manger ce qui était à mon goût : tous mes appétits se réveillaient avec une entière impuissance de les surmonter : leur réveil n'était qu'en apparence, car ainsi que je l'ai dit, sitôt que je mangeais des choses dont je sentais un désir si violent951, je n'y trouvais plus de goût.
[9.] M. Bertot, sans savoir mon état, me défendit les austérités, qui n'auraient pu que me servir d'appui : il me manda que j'étais indigne d'en faire. Je crus alors, ô mon Dieu, que vous lui aviez fait connaître mon méchant état. Je ne pouvais plus rien souffrir, à ce qu'il me paraissait, quoique je fusse tout environnée de souffrances, à cause de l'extrême répugnance que j'y sentais. J'entrai dans une si étrange désolation qu'elle est inexplicable. Le poids de la colère de Dieu m'était continuel. Je me couchais sur un tapis qui était sur l'estrade431, et je criais de toutes mes forces lorsque je ne pouvais être entendue, dans le sentiment où j'étais du péché et dans la pente que je croyais avoir pour le commettre : « Damnez-moi, et que je ne pèche pas. Vous envoyez les autres en enfer par justice, donnez-le-moi par miséricorde ! » Il me semblait que je m'y serais jetée952 avec plaisir dans l'appréhension que j'avais du péché.
[10.] M. Bertot, sur des rapports qu'on lui fit que je faisais de grandes austérités, car des gens se l'imaginaient à cause de l'extrême peine où j'étais qui me rendait méconnaissable, et qui me les avait défendues953, crut que je me conduisais à ma tête, et comme dans cet état déplorable je ne lui pouvais rien mander de moi, Dieu ne le permettant pas, - car quoique j'eusse des peines si vives du péché, lorsque je voulais écrire ou en parler je ne trouvais rien et j'étais toute954 stupide ; même lorsque je me voulais confesser, je ne pouvais rien dire sinon que j'avais du sensible pour la créature ; ce sensible était tel que, dans tout le temps qu'il dura, il ne me causa jamais aucune émotion ni tentation dans la chair - M. Bertot m'abandonna ; il me fit mander que je prisse un autre directeur432. Je ne doutais plus que Dieu ne lui eût fait connaître mon méchant état, et que cet abandon ne fut la plus sûre marque de ma réprobation433.
[11.] Je restais si affligée que je crus que je mourrais de douleur. J'étais grosse de ma fille. Je me suis étonnée bien souvent comme je n'accouchai pas avant terme. Les sanglots étaient si violents que j'en étais sur le point d'étouffer. Je me serais consolée de l'abandon de M. Bertot si ce n'était que je le regardais comme la marque visible de l'abandon de Dieu. Ma peine était si vive au commencement, que je ne pouvais presque manger. L’on ne comprenait pas de quoi je pouvais vivre, et je ne le comprends pas moi-même. Je restai si affaiblie que je fus malade pour accoucher, depuis le lundi midi jusqu'au samedi minuit ce qui est très extraordinaire955. Le médecin et le chirurgien ne956 me trouvaient aucune force et disaient que je mourrais de pure faiblesse sans accoucher. La crainte que l'enfant n'eût pas le baptême me fit faire un voeu à957 la Sainte Vierge à laquelle on porta un enfant de cire et un ornement d’autel, après958 quoi [103] j'accouchai quoique je fusse si misérable et959 aux portes de la mort. Je n'avais point de peine de mourir, parce que je croyais que ma mort finirait mes maux intérieurs.
[12.] C'était tout ce que je pouvais faire durant ce temps-là que de traîner mon corps, tant j'étais abattue de langueur, car j'avais alors la privation de tous les biens et l'assemblage de tous les maux, sans que qui que ce soit, ni au ciel ni en la terre, me donnât aucune consolation. Tout960 m'était contraire, et tout me crucifiait. Avec cela il me fallait être tout le jour dans une contrariété perpétuelle, portant au-dedans des tourments inconcevables. Si j'avais pu être seule, ma peine aurait été de beaucoup soulagée, mais je n'avais que la nuit pour me plaindre et pour pleurer ma douleur. Comme je logeais seule dans un appartement écarté, je donnais congé à mes larmes, et je disais quelquefois avec le Prophète : Je lave mon lit de mes larmes434, et Mes rugissements sont comme le bruit des grandes eaux435. Rien du tout ne m'était donné pour me soulager, car l’oraison m'était un supplice. Je ne pouvais lire quoique ce soit. Si je me voulais forcer à le faire, je ne savais ce que je lisais, et n'y comprenais chose au monde. Je recommençais je ne sais combien de fois ma lecture, et j'y comprenais moins la dernière fois que la première : il ne m'en restait qu'un dégoût horrible. Les sermons me faisaient le même effet et tous les exercices de piété. Mon imagination était dans un détraquement effroyable et ne me donnait aucun repos. Je ne pouvais parler de vous, ô mon Dieu, car je devins toute stupide, ni même concevoir ce qu'on en disait lorsque j'en entendais parler.
[13.] Au lieu de cette paix de paradis dans laquelle mon âme avait été comme confirmée et établie, ce n'était qu'un trouble d'enfer. Je ne pouvais dormir que peu de suite, mon trouble me réveillait comme si du lit j'eusse dû entrer en enfer ; car cette inclination d'être damnée plutôt que de pécher, qui était encore une bonne chose, me fut ôtée. Je tombais dans une plus grande faiblesse : la crainte de la mort et de l'enfer me saisit; je cherchais ma première disposition, et je ne la trouvais point ; au contraire, il me paraissait que le péché m'était plus familier, que j'aurais voulu le commettre. Je me trouvai dure pour Dieu, insensible à ses bontés, il ne m'était montré aucun bien que j'eusse fait en toute ma vie; le bien me paraissait mal, et ce qui est effroyable, c'est que cet état me paraissait devoir durer éternellement sans961 que je crusse que ce fut un état, mais un vrai déchet436 : car si j'avais pu croire que c'eut été un état, ou qu'il eut été nécessaire ou agréable à Dieu, je n'en eusse eu aucune peine.
[14.] De là j'entrai dans l'insensibilité qui me parut être la consommation de mes maux. Ce fut aussi le dernier état mourant ; mais avant d'en parler, il faut continuer mon histoire, après que je vous aurai fait remarquer ce que c'est que de porter cet état437 sept années, et surtout cinq ans, sans962 un instant de consolation, et accompagné de toutes les croix que j'ai décrites, et de celles que je vais963 dire.438
[l.] Sitôt que je fus veuve, mes croix, qui semblaient devoir diminuer, augmentèrent. Cette domestique dont j'ai parlé, qui964 devait, ce semble, être plus douce parce qu'elle dépendait de moi, devint plus emportée. Elle avait beaucoup amassé au logis, et je lui assurai une pension pour le reste de ses jours après la mort de mon mari, à cause des services qu'elle lui avait rendus. Tout cela semblait devoir l'adoucir : mais il en arriva tout le contraire : elle en fut enflée de [104] vanité. Je965 crois qu’elle n’était point maîtresse de son humeur tant parce qu’elle était fort violente, que parce que la nécessité966 de veiller continuellement un malade l'avait engagée à boire du vin pour se soutenir ; or comme elle devenait âgée et faible, la moindre chose lui donnait à la tête et surtout le vin blanc ; l’on ne pouvait pour tout439 l’empêcher d’en boire et l’on ne voulait pas lui faire peine étant aussi nécessaire qu’elle l’était. Je tâchai de cacher ce défaut tant que je pouvais, mais il devint si violent qu’il n’y avait pas moyen de la supporter davantage. Un967 jour qu’elle en était tombée comme morte, je sus que des968 valets en avaient fait de fortes raillerie ; je voulais pour leur ôter la connaissance de ces choses l’envoyer à la ville car j’étais à la campagne sous prétexte de la faire soigner et purger, afin de cacher ses misères aux domestiques et leur faire croire qu’elle était malade. J’envoyai cependant quérir son confesseur auquel elle ne disait rien de tout cela et lui en dis quelque chose afin qu’il tâchât adroitement de la corriger, d’autant plus facilement que n’étant plus obligée de veiller, elle n’aurait plus besoin de ce soutien; au lieu de969 profiter de cet avis de son directeur, elle devint toute furieuse ; il n'y avait point d'emportement qu'elle ne fit paraître contre moi. Ma belle-mère, qui jusqu'alors avait eu beaucoup de peine à souffrir ce défaut en cette fille, et qui m'en avait même parlé souvent, se joignit à elle pour me blâmer et l'excuser. C'était à qui me ferait le plus de peines, elle revint me trouver à la campagne ou plus de trois semaines durant elle m’en fit de continuelles. S'il venait970 compagnie, elle criait de toutes ses forces que je l'avais déshonorée ; elle ne voulait point manger, rebutant tout ce qu’on lui portait et disant qu’elle allait se laisser mourir de faim, et que j’en serai cause.
Vous971 me donniez, ô mon Dieu, malgré l'état déplorable où j'étais intérieurement, une patience sans bornes à son égard. Je ne répondais qu'avec charité et douceur à toutes ses furies. Je lui envoyais ce qu’il y avait de meilleur de dessus la table, j’allais ensuite lui demander si elle avait mangé ; au lieu de me répondre elle criait de toutes ses forces que je l’avais mise au désespoir et que c’était moi qui l’empêchais de manger, que je me damnais et que je serais cause de sa damnation. Je tâchais avec toute la douceur possible de la remettre mais sa passion se fortifiait par le bien que je lui faisais. Elle ne voulait pas souffrir qu’aucune autre fille qu’elle972 me servît. Si quelqu’une m’approchait, elle la retirait par le bras avec une furie extraordinaire et me reprochait973 que je la haïssais parce qu'elle avait bien servi mon mari ; de sorte qu'il fallait me résoudre à me servir seule lorsqu'il ne lui plaisait pas de venir, et quand elle venait, c'était pour crier et gronder tout le temps qu’elle était avec moi. Ces sortes de manières et974 beaucoup d'autres que je serais trop longue à dire975, ont duré jusqu'à un an avant mon départ ainsi que je le dirai, avec976 cela des maladies très fortes et très fréquentes; et lorsque j'étais malade, cette fille se désespérait. Aussi ai-je toujours cru que vous n'aviez fait cela que pour moi, ô mon Seigneur, car je ne crois pas que sans977 une permission particulière, elle eût été capable978 d'une si étrange conduite : elle ne connaissait pas même de si grands défauts979 croyant toujours avoir raison. Toutes les personnes dont vous vous êtes servi pour me faire souffrir croyaient vous rendre service.
[2.] J'allai à Paris exprès pour voir M. Bertot440. Je pris prétexte d’une affaire, comme j’en avais un extrême désir. Les980 instantes prières que je lui avais fait faire de me conduire, jointes à la mort de mon mari dont il [105] crut que je serais fort affligée, l'obligèrent à me conduire de nouveau, ce qui ne me fut que très peu utile, car outre que je ne pouvais lui rien dire de moi, ni me faire connaître à lui, parce que toute idée m'était ôtée, même celle de mes misères, lorsque je lui parlais, votre providence, ô mon Dieu, permettait que, lorsque j'étais empressée de le voir dans le besoin extrême que je croyais avoir de lui, c'était alorsque je ne le pouvais voir. Je fus bien douze ou quinze jours à Mon[tmartre]441 sans lui pouvoir parler et en près de deux mois981 je ne lui parlai que deux fois, et encore pour peu de temps, et de ce qui me paraissait le plus essentiel. Je lui dis le besoin que j'avais d'un ecclésiastique pour élever mon fils et lui ôter les mauvaises habitudes et les impressions désavantageuses qu'on lui inspirait contre moi, ce qui était d’autant plus de conséquence qu’il devenait plus grand, car ma belle-mère lui inspirait sans cesse que je n’étais qu’une gueuse, que tout le bien venait de son côté, ce qui n’était pas tout à fait vrai. Cela vint à tel point que quand il parlait de moi, il ne m’appelait jamais sa mère, mais « elle a dit, elle a fait ». M. Bertot me trouva un prêtre dont on lui avait rendu de très bons témoignages, il me l’envoya. [Nous fîmes prier de part et d’autre pour connaître votre volonté mon Dieu, après quoi je l’arrêtai442 ; ce fut dans ce même voyage que M. Bertot me permit de rompre avec la personne [2.387] dont j’ai parlé, quoique je susse à cause du fort parti que ces personnes avaient dans le pays, que cela me causerait de grandes croix.]
[3.] Je fus982 faire une retraite avec M. Bertot et Madame de C.443, au P983. Dieu permit que M. Bertot ne me parlât point qu'un demi-quart d'heure au plus. Comme il vit que je ne lui disais rien, que je ne savais que dire, et que d'ailleurs je ne lui avais jamais parlé des grâces que Notre-Seigneur m'avaient faites, non par envie de les cacher, mais parce que vous ne le permîtes pas, ô mon Dieu, qui n'aviez sur moi que des desseins de mort ; M. Bertot parlait aux âmes qu'il croyait d'une plus grande grâce, et me laissait comme celle où il n'y avait presque rien984 à faire. Vous me cachâtes985 si bien, ô mon Dieu, pour986 me faire souffrir, qu'il me voulut remettre dans les considérations444, croyant que je n'avais point d’oraison, et que la Mère Granger s'était987 trompée lorsqu'elle lui avait dit que j'en avais. Il crut même qu'elle n'avait pas eu le don de discernement, comme il me le témoigna. Je fis ce que je pus pour lui obéir, mais il me fut entièrement impossible. Je m'en voulais du mal à moi-même parce que je croyais plutôt M. Bertot que toutes mes expériences. Dans toute ma retraite, quelque effort que je fisse, il ne me vint jamais une pensée dans l'esprit. Mon penchant, que je ne discernais qu'à cause de la résistance que j'y faisais, était, de rester en silence et nudité, et je croyais désobéir en y restant. Cela988 me faisait encore plus croire que j'étais déchue de ma grâce989. Je me tenais dans mon néant, contente de mon bas degré d’oraison, sans envier celui des autres dont je me jugeais bien indigne445. J'aurais pourtant bien désiré de faire votre volonté, ô mon Dieu, et d'avancer pour vous plaire : mais je désespérais entièrement que cela pût jamais être. Mais comme je connaissais que c’était par990 ma faute que j'avais perdu mon don d’oraison, je me contentais de rester dans ma bassesse. Je ne laissai pas d'être presque toujours en oraison durant cette retraite ; mais991 je ne le connaissais pas, et l'on ne me disait rien qui pût me persuader que j'y fusse; au contraire, la dame qui m'avait amenée en retraite, me disait que je ne paraissais pas aussi défectueuse, que j'étais peu avancée, et comme elle lisait un recueil des [106] lettres992 de M. Bertot, j'en connus une qu'il m'avait autrefois écrite sur mon état. Je lui dis qu'elle était à moi ; mais elle ne voulut pas croire, assurant du contraire. L’on me cacha les écrits les plus intérieurs et l’on me dit de ne lire que ceux des états de Jésus-Christ pour m’y appliquer, mais il m’était impossible de m’appliquer à rien. Ô993 mon Dieu, que votre providence fut admirable pour m'abîmer446 de toutes manières ! Sans ce procédé j'aurais toujours subsisté dans quelque chose.
[4.] / Après mon retour, la première chose que je fis fut de rompre la liaison dont j'’ai parlé. // Lorsqu'il vit994447 qu'il ne pouvait renouer avec moi, il me fit des persécutions étranges, soulevant tous ceux de son parti448. Ces Messieurs avaient alors une méthode entre eux, qui était qu'en très peu de temps ils savaient ceux qui étaient de leur parti et ceux qui leur étaient contraires. Ils envoyèrent aux995 plus proches comme des lettres circulaires qu'ils se font tenir les uns aux autres ; de sorte qu'en très peu de temps ces Messieurs me décrièrent partout de la plus étrange manière. Mon nom leur était connu, mais non pas la personne996. Ils condamnaient hautement ma piété. Ils faisaient courir des bruits secrets pour me discréditer dans tous les lieux où ils savaient que j'étais en réputation.
Cependant la joie que j'avais de me voir dégagée de cette liaison était si grande, que j'étais peu sensible à tout ce qu'il pouvait me faire. Je goûtais si fort ma nouvelle liberté que la peine chez moi n'était comptée presque997 pour rien. Je disais en moi-même : « Jamais je ne me lierai à personne et je me tiendrai si bien que je ne serai plus en peine de rompre. » Insensée que j'étais ! je ne savais pas que celui qui m'avait dégagée pouvait seul m'empêcher de me lier. Je croyais encore pouvoir me défendre et me garder, et ma funeste expérience ne m'avait pas encore parfaitement convaincue de mon impuissance.
Comme l’ecclésiastique que M. Bertot me donna s'attacha d'abord à mes intérêts fortement, qu'il commença par changer entièrement les inclinations de mon fils à mon égard et que n'ayant personne dans le pays à qui je pusse parler, je commençai à parler avec lui, non de mes dispositions, car cela m'était impossible, mais de vous, ô mon Dieu, et de la pratique des vertus ; ce m'était une petite consolation dans l'extrême désolation où j'étais, soit du dehors soit du dedans, et dans le dépouillement entier de cette sorte de conseil. Cela me lia insensiblement à lui, non pas cependant si fortement qu'à l'autre que j'avais quitté, mais assez cependant pour m'occuper. Il avait de la disposition pour l'intérieur et vous donniez, ô mon Dieu, beaucoup d'efficacité à mes paroles, et il se donnait à vous avec bien de la fidélité. Il avait d'ailleurs d'assez bonnes qualités, et la nudité intérieure où j'étais était si grande, qu'il me semblait que de m'entretenir avec lui était une récréation449 que vous m'envoyiez, ô mon Dieu, car il me paraissait que mes sens étaient aux abois et n'étaient nullement capables d'un état si rude. Je me précautionnais cependant avant de lui parler autant que j'en étais capable, tâchant, ô mon Dieu, de me lier à vous autant que le pourrait permettre un état aussi étrange qu'était le mien. Il prit en moi une entière confiance et se découvrit à moi entièrement. Je lui servais beaucoup pour son intérieur. Ce qui me rendait plus assurée dans les fréquentes communications que j'avais avec lui, surtout lorsque j'étais à la campagne, était que je ressentais une grande onction en lui parlant et que je n'avais point, après lui avoir parlé998, le trouble que je ressentais de l’autre liaison.450
/ Je m’aperçus cependant qu’il s’y mêlait quelque chose de sensible, mais la grâce avait le dessus, et me tenait lorsque je lui [2.399] parlais dans un état qui se peut mieux expérimenter que dire. C’était que la sensibilité des gens rendait l’union à Dieu plus forte et plus intime, comme si l’appréhension que l’âme avait de perdre encore une fois sa liberté la portait à se coller plus fortement à celui seul qui l’en pouvait empêcher ; l’inclination cependant était grande de part et d’autre et la confiance aussi. Dieu nous faisait une grâce qui était que sitôt que nous remarquions le moindre défaut dans nos conversations ou dans [2.400] nos personnes, nous nous en avertissions, et Dieu nous faisait la grâce d’y remédier, car la simple fidélité à avertir faisait le remède au défaut. En sorte que nous n’y retombions plus après. Cependant comme je portais un état intérieur le plus nu et le plus étrange, et que je me sentais occupée de cette inclination lorsque la personne n’y était pas, quoique je ne fisse guère de fautes avec lui si ce n’était celle de lui parler sans nécessité et trop longtemps en sorte que j’étais cause qu’il négligeait ses principaux [2.401] devoirs, mon âme commença de rentrer dans un nouveau tourment parce qu’elle se sentait encore liée comme malgré elle ; cette inclination ne dura pas longtemps, mais la peine et l’humiliation furent longues et eurent de grandes suites. La personne avec laquelle j’avais rompu cherchait toutes les occasions de me nuire, car l’amitié qu’elle avait pour moi se changea en emportement. Peut-être en usait-il de la sorte pour m’engager à renouer avec lui. Il commença par se joindre avec ma belle-mère qu’il ne voyait pas [2.402] auparavant, il alla la voir fort fréquemment et lui parlait beaucoup contre moi, afin de l’insinuer dans son esprit. Il lui envoyait sa pénitente fameuse, qui restait tout le jour à l’église ou auprès de ma belle-mère, elle était toujours en l’obsédant451. Il fit publier partout que je maltraitais beaucoup ma belle-mère et qu’elle avait extrêmement à souffrir avec moi ; ma belle-mère d’un autre côté qui se vit soutenue de ces personnes, augmenta ses rigueurs pour moi et [2.403] se plaignait de moi plus ouvertement.
Comme je fus obligée d’aller à la campagne en un lieu plus éloigné que celui où j’allais ordinairement, je voulus faire faire le service du bout de l’an de mon mari; elle s’y opposa fortement, elle dit qu’elle ne voulait que des basses messes, que c’était par orgueil ce que j’en faisais, qu’elle n’y assisterait point; le bout de l’an me paraissait très nécessaire à cause que la chapelle où mon mari était enterré était restée tendue et garnie d’armes; que cela ne [2.404] se pouvait ôter qu’après une cérémonie. Je m’en allai avec le chagrin de ne l’avoir pu faire, quelque prière que je lui eusse faite de l’agréer. Elle entra dans de si forts emportements que je crus qu’il était plus à propos de souffrir un blâme universel que de la fâcher de cette sorte. A peine fus-je partie que l’on fit courir le bruit que je ne m’en étais allée que pour ne pas faire faire un service à mon mari, que j’étais bien aise de jouir des revenus qu’il m’avait laissés sans me mettre en peine d’honorer sa mémoire; une grande partie de la ville fut voir ma [2.405] belle-mère et la consoler sur la peine prétendue que l’on disait que je lui avais faite; il n’était parlé que de sa patience à me souffrir, elle faisait de grands soupirs qui marquaient que par sa vertu elle cachait la peine que je lui faisais. Comme j’appris tout ce tintamarre, je revins promptement de la campagne. Il n’y avait que cinq ou six jours que le bout de l’an était passé, les B. me donnèrent d’abord avis de faire un service et que ma belle-mère leur avait paru outrée de ce que j’avais refusé cela [2.406] à la mémoire de son fils. Sitôt que j’eus reçu cet avis qui me fut confirmé de bien des gens, je mis ordre pour le service. Elle s’y opposa comme la première fois et avec tant de force qu’elle menaça de rompre tout à fait si l’on le faisait, et comme elle vit ma résolution, elle l’empêcha et aima mieux dire que c’était elle qui ne l’avait pas voulu, que de me laisser faire. Je n’ai écrit ceci que pour faire voir que toutes choses allaient de cette sorte. Le lendemain de mon arrivée qui était sa fête, [2.407] elle la voulut payer à ce Monsieur avec lequel j’avais rompu et à ceux de son parti. Ce fut pour moi un festin de croix car quoiqu’il y eût des étrangers, tout le repas ne se passa qu’en rebuts452, mépris et railleries très offensantes. J’écoutais tout cela dans une confusion étrange. Ce fut encore pire après le souper, chacun se mit autour d’elle et je restai avec une des personnes de la compagnie un peu plus écartée, car ils s’étaient mis de manière que je ne pouvais approcher ; je m’entendais brocarder du lieu où [2.408] j’étais, mais vous me faisiez la grâce mon Dieu de rester dans un profond silence, ce qui ne me coûtait pas peu à cause du dépouillement intérieur ; j’eus après cela occasion de parler à ces personnes et les désabuser, mais je ne le voulus pas faire, non seulement pour consacrer toutes mes croix par ce silence, mais parce qu’il me paraissait effectivement que je n’étais digne que de mépris.
Comme la personne avec qui j’avais rompu était toujours à épier les occasions de me nuire et que [2.409] ceux de son parti qui étaient alors en grand nombre dans ce diocèse, essayaient de le seconder, il m’arriva une chose qui leur en fournit la matière : ma belle-mère me dit qu’il se vendait assez près du logis quelque chose qu’elle avait envie que j’achetasse, et comme c’était un lieu assez propre à la promenade à pied car les carrosses n’y pouvaient aller, elle me dit d’y mener mon fils et son précepteur. Comme il y avait une petite planche à passer et que je fis un faux pas, cet ecclésiastique me donna la main pour la passer [2.410]. L’ami de ce monsieur le vit de loin qui le lui fut dire aussitôt; en moins de rien le bruit courut partout que je m’étais fait mener par la main à la promenade par ce prêtre. Il me décria partout de sorte que cela me causa une extrême humiliation. Elle fut telle qu’elle me fit perdre toute inclination sensible pour ce prêtre. D’un autre côté mon fils commença de changer à mon égard sous son nouveau maître, de manière qu’il marquait avoir autant de respect pour moi qu’il avait eu auparavant de mépris; l’on tâcha [2.411] de ne le laisser guère seul dans la chambre de sa grand-mère afin qu’il ne s’impressionnât pas de nouveau. Cela la fâcha si fort qu’elle conçut en apparence de l’opposition et pour l’enfant et pour le maître, elle disait que je ne me contentait pas de la mépriser, que je la faisais même mépriser par mon fils. Il n’en fallut pas davantage, avec le soin que cet homme avait, de me décrier pour beaucoup altérer ma réputation. C’était, ô mon Dieu, l’endroit où je tenais le plus et qui m’a le plus coûté à perdre, où il fallut perdre [2.412] cette réputation si chère que l’on aurait donné mille vies pour la conserver. Quelque douloureuse que fut cette perte, elle m’aurait été supportable si je n’avais pas perdu mon Dieu, car sitôt que le sensible pour cette personne me fut ôté, je perdis en même temps le goût de Dieu que j’avais senti en lui parlant, ainsi que je l’ai dit : mon état intérieur devint plus affreux. Je perdis toutes les créatures, celles qui tenaient encore un peu à moi me furent arrachées du moins dans ce lieu et en bien des endroits. Ce qui paraîtra de plus surprenant [2.413] est qu’il se présentait dans ce temps des partis les plus avantageux du monde, ainsi que je le dirai en son lieu, et quoique je fusse accablée de toute manière soit pour l’extérieur soit pour l’intérieur, que mon vœu fût fini, car M. Bertot ne me voulut pas permettre de le faire alors, que je me visse en me mariant à couvert de toutes insultes et délivrée de toutes ces croix, il ne me vint jamais la volonté d’y penser, quoique les partis qui me recherchaient fussent d’une nature à ne devoir pas ce semble être refusés [2.414] dans l’état où j’étais. J’en parlerai plus au long. //
[109] Comme je sus que999 l’on parlait de moi, je me précautionnai de toutes mes forces et il me semble que je ne faisais rien de blâmable. J’avais fait quelques fautes au commencement comme j’ai dit, mais alors je n’en faisais aucune, mais le coup était donné, il fallait qu’il eût son cours.
[5.] Ce1000 que je souffrais était terrible, car l'éloignement de mon Dieu était toujours plus grand. Toutes les créatures se joignirent à vous, ô mon Dieu, pour me faire souffrir; et je portais une telle impression qu'il me semblait qu'elles vengeaient les outrages que j'avais faits à leur créateur. Je n'avais ni parent, ni ami, ni confident, il me semblait que1001 chacun avait honte de moi. Je portais un état d’une humiliation inexplicable, car l’impuissance où j’étais de faire les actions extérieures de charité que j’avais faites, comme d'aller après le Saint-Sacrement ensevelir les morts, rester à l'église longtemps, servait de prétexte à ce monsieur. Comme1002 il vit que je ne faisais plus tout cela, il1003 publiait que c'était par son moyen que je les avais faites et que, ne le voyant plus, j'avais tout quitté, voulant1004 se donner le mérite de ce que vous me faisiez faire, ô mon Dieu, par votre seule grâce. Il fut si avant que de me prêcher453 publiquement comme une personne qui après avoir été l'exemple d'une ville en était devenue le scandale. Il prêcha plusieurs fois des choses très offensantes. C’était assez son air d’invectiver en chaire contre ceux qui ne lui plaisaient pas, il en fit d’étranges contre un bon missionnaire jésuite qui ne s’en vengea qu’en le louant dans le même lieu où l’autre l’avait condamné, et quoique1005 je fusse présente à ses sermons, qui devaient454 me combler de confusion car ils scandalisaient tous ceux qui les entendaient, je ne pouvais en avoir de peine, au contraire, j'en eus de la joie, car outre que je portais dans mon fond une condamnation contre moi-même que je ne puis exprimer, c’est qu’il me paraissait que ce Monsieur réparait par une confusion publique qu'il me procurait, les fautes que j'avais faites à son occasion ainsi que je l’ai dit. Il1006 me semblait que j'en méritais infiniment davantage, et que si tous les hommes m'eussent connue, il m'aurait foulée aux pieds.
[6.] Ma réputation se perdait donc de plus en plus par les soins de ce Monsieur, et j'en souffrais au-dedans une plus grande confusion que si j'avais fait tous les maux possibles. C'était à qui me ferait le plus d'insultes. Il fit déclarer contre moi tous ceux qui passaient pour avoir de la piété, après quoi il disait : « Vous voyez qu'elle n'a personne pour elle : tel et tel qui sont des saints parlant de ceux de son parti sont aussi contre elle. » Je croyais qu’on avait raison d’en user ainsi. Je1007 ne faisais chose au monde ni pour regagner leur estime, ni pour témoigner que j'avais de la peine de l'avoir perdue, au contraire, je me tenais éloignée et confuse comme une criminelle qui n'ose lever les yeux. J'étais abîmée devant vous, mon Dieu, dans le plus profond de la misère. Je regardais la vertu des autres avec respect et voyais le monde sans défaut et moi1008 sans aucune vertu. Mais quoique je me visse si éloignée du bien que je voyais dans les autres, [110] je n'osais cependant, ni ne pouvais même désirer leur état, je me trouvais indigne1009 de toutes les grâces de Dieu que je croyais avoir perdues pour toujours par mon infidélité.
[7.] Je me contentais, ô mon Dieu, de vous voir servi par les autres, ne le pouvant faire moi-même. J'avais du respect pour tous ceux qui vous servaient, et je me trouvais auprès d'eux si petite que rien plus. Lorsque par hasard quelqu'un me louait, je sentais un poids qui me renfonçait dans mon néant, et je disais en moi-même : « Ils ne savent pas mes misères », et je rougissais très fort. Je disais quelquefois : « O si l'on pouvait comprendre d'où je suis déchue! » Lorsque l'on me blâmait, je voyais qu'on avait raison. La nature eût bien voulu quelquefois se tirer d'une si étrange abjection, mais il n'y avait pas moyen; et si je tâchais de faire paraître quelque justice extérieure par la pratique de quelque bien, mon coeur démentait dans le secret mon action, et je voyais que c'était hypocrisie que de paraître ce que je n'étais pas ; et vous ne permettiez pas, ô mon Dieu, que cela réussît.
O que les croix de providence sont belles! toutes les autres ne sont pas croix. Celle que je portais alors du poids de mes misères, m'était bien plus terrible que toutes les autres. Si je ne m'étais pas crue coupable, je me serais fait honneur de mes peines, mais je me sentais si sale que je me faisais horreur à moi-même.
[8.] J'étais souvent très malade, et en danger de mort; et je ne pouvais que faire pour me préparer à la mort, je ne voyais même rien que je pusse faire, et je me laissais dévorer à l'amertume. Je n'osais presque paraître à cause de ma peine ; il me semblait que tout le monde devait connaître mes misères et l'état dont je croyais être déchue. Comme je vis que le décri de la part de ce monsieur devenait plus grand, pour lui ôter toute occasion, je voulus me défaire de cet ecclésiastique que M. Bertot m’avait donné quoi qu’il me fût d’une très grande utilité, mais M. Bertot ne voulut jamais me le permettre quoique je lui fisse plusieurs instances pour cela qui ne venaient que de mon amour-propre. Le1010 plaisir même de boire1011 la confusion me fut ôté ; il ne me resta que la confusion toute seule, que je ne pouvais plus porter, car je ne sentais plus en1012 moi la moindre inclination au bien, mais au contraire un penchant à tous maux, et ce penchant involontaire et sans effet me paraissait un crime. Dieu le permettait de la sorte. Je me trouvais plus sale et plus laide que le Démon, et cependant lorsqu'il me fallait confesser, je ne savais que dire sinon certaine infidélités que je faisais, et que je sentais des sensibilités naturelles. Car, comme j'ai dit, je ne faisais rien de marqué. C'était une expérience de misère, et un sentiment inconcevable de ma bassesse qui me faisait passer les sentiments du cœur pour péchés, car en tout ce temps je n’eus jamais un sentiment au corps. Je1013 ne croyais pas qu'il y eût au monde une personne plus mauvaise que moi et je portais une confusion si grande que je n'osais paraître. Les personnes de piété qui m'avaient connue, m'écrivaient comme s'ils avaient cru ce que ce Monsieur disait de moi et1014 je ne me justifiais point, quoique je fusse innocente de ce dont on m'accusait. Un jour que j'étais dans une plus forte désolation qu'à l'ordinaire et qu'il1015 n'y avait rien sur la terre capable de me consoler, étant comme toute hors de moi par l'excès de la peine qui était telle qu’elle m'ôtait la nourriture et le sommeil, j'ouvris le Nouveau Testament sans penser à ce que je faisais. Je trouvai ces paroles : La vertu se perfectionne dans l'infirmité : ma grâce te suffit455. Cela me consola pour quelques moments; mais la consolation passait dans un instant et ne servait que pour rendre la peine plus forte, car il ne me restait ni idée ni trace de ces choses.
[l.] Vous m'ôtâtes, ô mon Dieu, tout à coup tout le sensible que j'avais pour cette personne et pour toute autre et1016 vous me l'ôtâtes en un instant comme qui ôte une robe, en sorte que depuis ce temps il ne m'est jamais arrivé d'en avoir pour qui que ce soit. Quoique vous m'eussiez fait cette grâce, ô mon Dieu, de m’avoir ôté entièrement tout sensible pour la créature, qui est une grâce dont je ne saurais assez vous marquer ma reconnaissance, je1017 n'en étais cependant [111] ni plus rassurée, ni plus contente, ni moins confuse. Vous étiez si loin de moi, ô mon Dieu, et vous me paraissiez si fort en colère, qu'il ne me restait que la douleur de vous avoir perdu par ma faute. La perte de ma réputation par le moyen de ceux du parti de ce Monsieur croissait chaque jour et devenait plus sensible à mon esprit et à mon coeur, quoiqu'il ne me fut permis de me justifier ni de me plaindre.
[2.] Comme je devenais toujours plus impuissante pour toutes sortes d'œuvres extérieures, que je ne pouvais, comme j'ai dit, ni aller voir les pauvres, ni rester à l'église, ni faire oraison, et que plus je devenais froide pour Dieu, plus j'étais sensible à mes maux, tout cela me perdait davantage et à mes yeux et à ceux des autres. Il y avait cependant comme j’ai dit des1018 partis très considérables qui me recherchaient, et des personnes qui selon les règles ordinaires ne devaient pas penser à moi ; ils se présentaient même au fort de ma désolation extérieure et intérieure, et il me paraissait que c'était un moyen de me tirer de la vexation où j'étais. Mais il me semblait alors, malgré toutes mes peines, que quand un roi se serait présenté, je l'aurais refusé avec plaisir, pour vous faire connaître, ô mon Dieu, qu'avec toutes mes misères je voulais être à vous seul, que si vous ne vouliez pas de moi, j'aurais du moins la consolation de vous avoir été fidèle en tout ce qui dépendait de moi, car pour l'état que je portais456, il ne dépendait de moi en aucune manière. Si j'avais pu m'en défaire au moins pendant quelque temps je l’aurais fait, car ensuite de cela1020 je le souffrais quelquefois par résignation, d'autres fois par désespoir d'en jamais sortir, causé par l'impuissance où je me trouvais. Je ne parlais jamais que l'on m'eût demandé en mariage, ni des personnes qui me demandaient, quoique je susse bien que ma belle-mère disait qu'il n'y avait pas presse et que si je ne me mariais pas, c'était parce que je ne trouvais pas.
Il me suffisait, ô mon Dieu, que vous connussiez ce que je vous sacrifiais sans le dire, surtout un de qui la haute naissance, jointe à toutes les qualités extérieures, aurait pu tenter et ma vanité et mon inclination. Cependant, ô mon Dieu, plus vous m'étiez cruel, plus j'étais affamée de vous faire des sacrifices. Si dans les sacrifices et les terribles croix où j'étais plongée dehors et dedans j'avais pu espérer, ô mon Seigneur, de vous être agréable, l'enfer que je portais alors se serait changé en paradis, mais hélas, que j'étais éloignée ni de le présumer ni de l'espérer457 ! Il me semblait qu'une mer d'afflictions ne serait suivie que d'un tourment éternel. O mon Dieu, il fallut même me soumettre à vous avoir perdu pour jamais, vous, qui pouviez seul finir mes1021 maux que toutes les créatures n'auraient fait que rendre plus cuisants. Je n'osais pas désirer de jouir de vous, ô mon Dieu, mais je désirais seulement de ne pas vous offenser.
[3.] Je fus cinq ou six semaines à l'extrémité : je croyais très souvent mourir d'une défaillance de nature, causée par un dévoiement458 continuel, qui m'avait réduite à un tel état que je ne pouvais souffrir aucune nourriture. Une cuillerée de bouillon me mettait dans la défaillance, ma voix était si faible que, quelque près de ma bouche que l'on prêtât l'oreille, l’on ne pouvait distinguer mes paroles. Je rendis jusqu'au chyle de l'estomac. Mes dispositions étaient que dans la misère extrême où j'étais réduite, je ne trouvais rien qui pût assurer mon salut, au contraire ma perte paraissait inévitable. Cependant je ne pouvais ne vouloir pas mourir. Comme je portais une forte impression que plus je vivrais plus je pécherais, et que je ne pouvais plus éviter le péché, que je ne vivrais que pour le commettre, l'enfer m'était alors plus doux ; et dans ma douleur je m'écriais : « L'enfer et point de péché ! »
[4.] La seconde disposition1022 où j'étais était que, loin de voir en moi aucun bien, je n'y voyais que du mal. Tout le bien que vous m'aviez fait faire en ma vie, ô mon Dieu, m'était montré comme mal. Tout me paraissait plein de défauts : mes charités1023, mes aumônes, mes prières, mes pénitences, tout s'élevait contre moi et me paraissait un sujet de condamnation. Je trouvais soit de votre côté, ô mon Dieu, soit du mien, soit de celui [112] de toutes les créatures, une condamnation générale, ma conscience était un témoin que je ne pouvais apaiser, et ce qui paraîtra de plus étrange, c'est que les péchés de ma jeunesse qui sont des péchés réels ne1024 me faisaient point alors de peine. Ce n'était point eux qui rendaient témoignage contre moi; c'était un témoignage universel dans tout le bien que j’avais fait et dans tous les sentiments du mal; et quoique la condamnation fut si achevée, je ne voyais rien de particulier que je pusse dire, et dont j'eusse pu m'accuser. De sorte que je ne trouvais point de remède à mes maux dans la confession, et bien que je la réitérasse selon mes forces, je ne pouvais rien dire sinon de vous avoir été infidèle, ô mon Dieu! Ce que je voyais m'était inexplicable, et quand j'aurais pu l'expliquer, celui à qui je me confessais n'y aurait rien compris; il aurait regardé comme très grand bien et comme vertu éminente ce que vos yeux tout purs et tout chastes rejetaient comme infidélité. C'était bien alors, ô trop aimable Juge dans une plus1025 grande rigueur, c'était bien alorsque je compris ce que vous dites, que vous jugerez nos justices459. Ce n'était pas mes injustices que vous jugiez, puisque même elles ne parurent pas dans ce jugement, c'était toutes justices, mais justices abominables devant vos yeux, à ce qu'il me paraissait. Ah ! que vous êtes pur460 ! Oh ! que vous êtes chaste ! Qui le comprendra? C'était bien alorsque je tournais les yeux de tous côtés pour voir d'où me viendrait du secours : mais mon secours ne pouvait venir que du côté de celui qui a fait le ciel et la terre461.
[5.] Comme je vis qu'il n'y avait point de salut en moi pour moi, j'entrai dans une secrète complaisance de ne voir en moi aucun bien sur quoi m'appuyer et assurer mon salut. Plus ma perte me parut proche, plus je trouvai en Dieu même, tout irrité qu'il me paraissait, de quoi augmenter ma confiance. Il me sembla que j'avais en Jésus-Christ tout ce qui me manquait en moi-même. J'étais, ô divin Jésus, cette brebis égarée de la maison d'Israël que vous étiez venu sauver. Vous étiez bien véritablement le Sauveur de celle qui ne pouvait trouver de salut hors de vous. O hommes forts et saints, trouvez du salut tant qu'il vous plaira en ce que vous avez fait de saint et de glorieux pour Dieu, pour moi, je ne me glorifie que dans mes faiblesses, puisqu'elles m'ont mérité un tel Sauveur.
[6.] J'avais de la joie de ce que ce corps de péché allait bientôt être pourri et détruit. Le retour de ma santé n'apporta aucun changement à mes peines ni à mes misères, mais comme je ne trouvais rien de marqué en particulier, je priai ce bon prêtre qui demeurait au logis de remarquer mes défauts et de m'en avertir. Il le faisait avec beaucoup de charité; mais cela ne servait qu'à augmenter ma douleur. Car outre que je me voyais dans une entière impuissance de m'en défaire, c'est que ce qu'il me disait m'était si fort insupportable, que je me faisais une violence pour ne pas le témoigner, et je me tenais la tête dans la violence de ma peine; d'autres fois, comme si j'eusse été folle, je me la serrais contre le mur et je lui disais de ne me plus rien dire; car je me désolais, et entrais comme dans un désespoir, à cause de l'impuissance. Il me disait qu'il ne me les dirait plus, mais ce n'était point cela que je voulais, il n'était point en état de comprendre ma peine.
[7.] J'entrai dans un tel mépris, et même haine de moi-même, que tous les tourments que je souffrais de la perte de Dieu, des créatures et de moi-même, me semblaient doux. Je voyais les autres honorer Dieu en leur manière : je les voyais comme des anges, et moi comme un démon. La communion, que j'avais tant désirée autrefois, me devint un nouveau sujet d'appréhension et de douleur. Quand j'étais obligée par obéissance d'en approcher, tout me frémissait. Je n'aurais pas voulu, ô mon Sauveur, abuser de votre corps, et l'on ne me permettait pas de la quitter462 quoique je crusse véritablement en abuser. Je n'avais plus que du dégoût pour une viande463 qui avait fait mes plus chères délices1026. Cet état m'a duré cinq années de la même force, accompagné de croix sans relâche, comme je les ai dites, et de maladies très fréquentes. Il y a eu outre cela deux ans où les maux n'étaient pas si extrêmes, quoique grands. Tous ces maux, joints à la perte de ma réputation que je croyais plus grande qu'elle n'était, car elle n'était telle que dans l'esprit de ceux du parti [113] des …464, tout1027 cela, dis-je, était quelquefois si fort, avec l'impuissance de manger, que je ne sais comment je pouvais vivre. Je ne mangeais pas en quatre jours ce qu'il me faut en un seul repas médiocre. J'étais obligée de m'aliter de pure faiblesse, mon corps ne pouvait plus porter un si rude faix. J'aurais voulu qu'il m'eût été permis de dire mes péchés à tout le monde.
[8.] Si j'avais cru, connu, ou entendu dire que c'eût été un état, j'aurais été trop heureuse; mais je voyais ma peine comme péché. Les livres spirituels, lorsque je m'efforçais de les1028 lire, augmentaient ma peine car je ne voyais point en moi ces degrés qu’ils mettent, je1029 ne les comprenais pas même et lorsqu'ils parlaient des peines de certains états, j'étais bien éloignée de me les attribuer. Je disais : « Ces personnes sentent des peines que Dieu opère, et moi je pèche et je ne sens que mon méchant état. » Ce qui me consolait pour de certains moments sans me consoler, était que vous n'en étiez pas moins grand, mon Dieu. J'aurais bien voulu séparer le péché de la confusion du péché, et pourvu que je ne vous eusse pas offensé, tout m'aurait été doux.
[9.] Voilà un petit crayon465 de mes misères dernières466 que je suis bien aise de vous faire connaître, parce que j'y ai commis bien des infidélités dans le commencement467, ayant eu de l'attache, de la vaine complaisance, des entretiens longs et inutiles dans le fond468, quoique l'amour-propre et la nature y fissent voir une espèce de nécessité ; mais sur la fin, je n'aurais pas souffert une parole trop humaine, ni la moindre chose. Vous purifiâtes en moi, ô mon Dieu et mon divin Amour1030, le mal réel par un mal apparent. Ne pourrais-je pas bien chanter avec l'Église : « O heureuse coulpe, qui m'a mérité un tel Rédempteur. »
[l.] Le premier religieux469 dont vous vous étiez servi, mon Dieu, pour m'attirer à vous, auquel j'écrivais de temps en temps, selon la prière qu'il m'en avait faite dans le plus fort de ma désolation, m'écrivit de ne lui plus écrire1031 : qu'il n'avait que du rebut pour tout ce qui venait de ma part, que je vous déplaisais beaucoup. O mon Dieu, vous lui inspirâtes sans doute de m'écrire de la sorte afin que ma désolation fut complète, et qu'il ne me restât aucun espoir. Un père jésuite, qui m'avait beaucoup estimée, m'écrivit quelque chose d'approchant. Je n'avais pas la moindre pensée de me justifier. Je les remerciais de leur charité, et me recommandais à leurs prières. Il m'était alors tellement indifférent d'être condamnée de tout le monde et des plus grands saints, que je n'en avais nulle peine1032 car je perdis peu à peu la peine de la perte de ma réputation. J'aurais voulu sur la fin que tout le monde m'eût connue comme je me connaissais moi-même. La peine de vous déplaire, ô mon Dieu, sans pouvoir y mettre ordre, était trop vive pour sentir les autres croix, quoique les domestiques devinssent de jour en jour plus fortes. Le souvenir du temps que j'avais perdu à parler et écrire dans ma première attache, des1033 infidélités que j'avais commises, car combien de fois avais-je été à l’église plus pour l’y voir que pour vous prier1034, l'entraînement1035 que je sentais en moi à toutes sortes de défauts, m'était une peine bien plus sensible.
[2.] Vous m'aviez accoutumée dès le commencement à la sécheresse et à la privation : je la préférais même à l'abondance, parce que je savais qu'il vous fallait chercher au-dessus de tout. J'avais même dès les premiers commencements un instinct au plus intime de moi-même d'outrepasser tout, [114] et1036 de laisser les dons pour courir au donateur, mais alors il ne s'agissait plus de cela, ni même de vous perdre, car je ne voulais pas vous posséder en moi-même, en ayant abusé. Je ne pouvais m'accoutumer au péché, car alors j'avais l'esprit et les sens tellement frappés par votre permission qui vouliez me détruire sans miséricorde1037, que plus j'allais en avant, plus tout me paraissait péché : les croix même ne me paraissaient plus croix, mais des fautes réelles. Je croyais me les attirer par mes imprudences. J'étais comme ceux qui regardant au travers d'un verre coloré, voient tout de la même couleur dont il est imprimé. Mes maladies me devinrent des temps de plus grande impuissance et désolation. Si j'avais pu faire quelque bien extérieur ou quelques pénitences, cela m'aurait assurée : mais outre que l'on me l'avait défendu, c'est que je les appréhendais si fort, et je trouvais en moi une si grande faiblesse qu'il me semblait qu'il était impossible d'en faire. Je les voyais avec horreur; et autant avais-je eu de force en cette matière, autant m'y trouvais-je faible. Il en a été de même sur tout sujet.
[3.] Il1038 me semble que j'omets bien des choses, soit des providences de Dieu à mon égard, soit des rudes sentiers qu'il m'a fait passer : mais comme je n'ai qu'une vue générale, je1039 les laisse dans la connaissance de Dieu seul. Dans la suite, l'abandon de mon directeur et le refroidissement que je remarquai dans les personnes qu'il conduisait, ne me faisaient plus de peine, ni celui de toutes les créatures, à cause de l'humiliation que je sentais au-dedans. Pour surcroît il arriva de très fortes humiliations. L’ecclésiastique qui était avec moi, on l’accusa d’avoir fait autrefois des choses très criminelles dont il était fort innocent. Comme par là les ennemis et les miens avaient plus d’avantage, j’aurais été bien aise de m’en défaire afin de rompre le cou à la calomnie ; je le demandai à nouveau à M. Bertot quoique je visse fort bien le tort que je faisais à1040 mon fils de le lui ôter, mais il ne voulut jamais me le permettre de sorte qu’il me fallut boire la double confusion qui me venait de lui et de moi. Mon frère1041 se joignit aussi à ceux qui me décriaient qu’il ne voyait pas auparavant1042. Je crois, mon Seigneur, que c'était vous seul qui conduisiez les choses de cette sorte; car il a de la vertu, et il croyait faire un bien assurément d'en user ainsi.
[4.] Je fus obligée d'aller pour quelques affaires dans une ville où il y avait des proches parents de ma belle-mère. Lorsque1043 j'y avais été autrefois, il n'y avait point d'honnêteté que je n’en eusse reçue, me régalant même à l'envi les uns des autres. Ils me traitèrent avec le dernier mépris, disant qu'ils vengeaient par là ce que je faisais souffrir à leur parente. Comme je vis que la chose allait si loin, et que malgré mes soins je n'avais pu réussir à la contenter, - / il me fallait non seulement souffrir chaque jour de nouveaux outrages, mais de plus passer pour une personne qui maltraitait ma belle-mère et la rendait malheureuse, // - je me résolus1044 de m'expliquer avec elle. Je lui dis que chacun disait que je la maltraitais et la faisais souffrir, quoique je ne travaillasse à autre chose qu'à lui donner des marques de mon respect. Que si cela était de la sorte, je la priais de trouver bon que je me retirasse ; que je ne prétendais pas être chez elle pour lui faire de la peine ; que je n'y demeurais que pour lui faire plaisir; qu'ayant l'aversion qu'elle savait que j'avais pour le lieu où je demeurais, elle1045 pouvait bien juger que je n'y demeurais qu'à sa considération, et que pour peu que je lui fusse à charge, je me retirerais. Elle me répondit fort froidement1046, que je ferais ce que je voudrais, qu'elle n'avait pas parlé de cela, mais qu'elle était résolue de faire ménage à part. C'était bien me donner mon congé. Je songeai à prendre mes mesures secrètement pour me retirer.
Comme depuis mon veuvage je ne faisais aucune visite que [115] celles de pure nécessité ou de charité, il ne se trouva que trop d'esprits mécontents1047 qui firent un parti contre moi avec elle. Le mien était seul, car vous ne me permettiez pas alors, ô mon Dieu, de m'ouvrir à personne, et vous exigiez de moi un secret inviolable de toutes mes peines extérieures et intérieures. Il n'y a rien qui coûte tant, ni qui fasse tant mourir la nature, qui crève de ne trouver ni appui ni consolation. Comme je ne pouvais avoir de secours de M. Bertot, qui était très loin de Paris, et qui même ou ne m'en aurait pas donné quand il aurait été plus proche, ou ne l'aurait pas donné à temps, je ne savais que faire. Enfin je me vis réduite à sortir au fort de l'hiver avec mes enfants et la nourrice de ma fille, sans savoir que devenir. C'était l'Avent; il n'y avait point de maison vide dans la ville. Les bénédictines m'offrirent un appartement chez elles.
[5.] Je souffris un martyre inconcevable, car d'un côté je craignais en me retirant de me retirer de la croix, d'autre part, il ne me semblait pas juste de demeurer chez une personne pour la crucifier, n'ayant point d'autre désir que de la contenter; et cependant quelque soin que j'y prisse, tout tournait également mal. Elle se plaignait que je faisais les choses sans la consulter; lorsque je la consultais, elle ne me voulait pas répondre, et quand je lui demandais avis, elle disait que je ne pouvais rien faire de moi-même, qu'il fallait qu'à son âge elle eût soin de tout. Si je tâchais de prévenir ses inclinations, faisant les choses comme je croyais qu'elle me les aurait conseillées elle-même, elle me disait que je la méprisais ; que les jeunes personnes n'avaient que du mépris pour les personnes âgées, qu'elles croient tout savoir1048 mieux qu'elles. Lorsque j'allais à la campagne pour prendre quelque repos, elle s'en plaignait disant que je la laissais seule ; si je la priais d'y venir, elle ne le voulait pas, ou si je disais que je n'osais la prier d'y venir de peur de l'incommoder et de la faire découcher, elle se plaignait que je ne voulais pas qu'elle vînt à la campagne, que je n'y allais que pour me cacher d'elle. Lorsque j'apprenais qu'elle était fâchée que je fusse à la campagne, je revenais à la ville, et elle ne pouvait me souffrir ni me parler. Je ne laissais pas de l'entretenir, car alors, ô mon Dieu, vous me faisiez la grâce d'aller contre toutes mes répugnances, quoique je ne le connusse pas. Je l'entretenais sans faire semblant que je connaissais comme1049 elle en usait. Elle ne me répondait pas, et se tournait d'un autre côté. Je lui envoyais souvent mon carrosse et la priais de venir passer un jour à la campagne, que cela la divertirait sans l'incommoder, puisqu'étant si proche elle pourrait revenir le soir : elle le renvoyait à vide sans réponse et si j'étais quelques jours sans le lui envoyer, c'étaient des plaintes. Enfin tout ce que je faisais pour lui plaire l'aigrissait. Dieu le permettait ainsi, car c'était un fort bon coeur, mais son humeur était peut-être en elle malgré elle, et je ne laisse pas de lui avoir beaucoup d'obligations.
[6.] Mon affliction était très grande, car je sentais presque toujours de la répugnance à faire ce que je faisais, et comme je le faisais en me surmontant, la contrariété que je sentais me paraissait un péché. Le jour de Noël, étant auprès d'elle, je lui dis avec beaucoup d'affection : « Ma mère, le Roi de paix est né aujourd'hui pour nous l'apporter : je vous demande la paix en son nom. » Je crois que cela la toucha, quoiqu'elle ne le fît pas paraître. L'ecclésiastique que j'avais au logis, loin de me consoler et soutenir, ne servait qu'à m'affaiblir et affliger davantage, me faisant voir que je ne devais pas souffrir de certaines choses et lorsque je [116] voulais, par condescendance, mettre quelque ordre tant à ce qui regardait ma belle-mère que mes domestiques, outre que je n'y réussissais pas, cela augmentait mes croix et mes peines, car c'est une chose étrange que, n'ayant plus de mari et devant être maîtresse, je n'avais pas cependant le crédit de renvoyer un domestique quelque défectueux qu'il fut. Sitôt que quelqu'un devait s'en aller, elle prenait son parti, et tous ses amis s'en mêlaient.
[7.] Comme j'étais prête à me retirer, un des amis de ma belle-mère, homme de bien, qui m'a toujours estimée sans le lui oser faire paraître, en ayant été averti, appréhenda beaucoup que je ne quittasse la ville, car quelques-unes de mes aumônes passaient par ses mains. Il crut que c'était faire un très grand tort au pays. Il se résolut de parler à ma belle-mère avec le plus de ménagement qu'il pourrait, car il la connaissait. Après qu'il lui eût parlé, elle dit qu'elle ne me mettrait pas hors de chez elle mais que, si j'en sortais, elle n'y mettrait pas d'obstacle. Il me vint voir ensuite et me pria d'aller faire des excuses à ma belle-mère pour la contenter. Je lui dis que je le ferais cent fois pour une quoique je ne susse pas de quoi; que je lui en faisais continuellement de tout ce que je voyais qui lui faisait peine, mais qu'il ne s'agissait pas de cela, que je ne me plaignais de rien d'elle et que j'étais contente de rester avec elle tant qu'il lui plairait, mais qu'étant chez elle, il n'était pas à propos que j'y restasse pour lui faire de la peine, qu'il était juste que je procurasse son repos470. Je ne laissai pas d'aller avec lui dans la chambre de ma belle-mère. Je lui dis que je lui demandais pardon si je lui avais déplu en quelque chose, que ce n'avait jamais été mon intention, que je la priais de me dire devant ce M., qui était son ami, en quoi j'avais pu lui causer du chagrin, et si j'avais jamais fait quelque chose à dessein de l'offenser. Vous permîtes, ô mon Dieu, qu'elle fit elle-même la déclaration de la vérité en présence de cet homme. Elle dit qu'elle n'était pas personne à se laisser offenser, qu'elle ne l'aurait pas souffert, qu'elle n'avait d'autre plainte à faire de moi sinon que je ne l'aimais pas, que j'aurais voulu qu'elle fut morte. Je lui répondis que ces pensées étaient bien éloignées de mes sentiments, que loin d'avoir jamais eu cette pensée, j'aurais voulu de tout mon coeur allonger sa vie par mes assiduités auprès d'elle, que mon affection était entière mais qu'elle n'en serait jamais persuadée, quelque témoignage que j'essayasse de lui en donner, tant qu'elle écouterait les gens qui lui parlaient à mon désavantage ; qu'elle avait même une fille auprès d'elle qui loin de me témoigner du respect, me maltraitait au point de me pousser lorsqu'elle voulait passer; elle l'avait même fait à l'église, me faisant ranger avec autant de violence que de mépris, et deux fois1050 dans la chambre, me choquant même de paroles, que je ne m'en étais jamais plainte, mais que j'étais bien aise de l'en avertir, parce qu'un esprit de cette trempe pourrait lui faire de la peine un jour et lui mettre dans l'esprit des choses qui la tourmenteraient. Elle prit le parti de la fille, cependant nous nous embrassâmes et cela resta là. Mais vous, ô mon Dieu, qui veilliez d'autant plus sur moi que vous paraissiez m'oublier davantage, permîtes qu'après que je fus allée à la campagne, cette fille ne me trouvant plus pour me porter ses chagrins, en usa si mal avec sa maîtresse qu'elle fut obligée de la mettre dehors avant mon retour.
[8.] La pénitente1051 de ce Monsieur dont j'ai parlé, qui m'avait fait de la peine à cause que j'avais rompu avec lui, et qui obsédait toujours ma belle-mère, fut1052 obligée pour des affaires survenues à son mari de quitter le pays. Ce monsieur lui-même fut accusé des mêmes choses dont il m'avait accusée et d'autres bien plus fortes et avec plus d'éclat. Vous me fites la grâce, ô mon Dieu, quoique je susse bien les choses dont on l'accusait, de [117] n'en jamais parler; au contraire, lorsque l'on m'en parlait, je le justifiais, et vous retîntes si bien mon coeur qu’il ne se laissa jamais à la vaine joie de le voir accablé du mal qu'il m'avait procuré, et quoique je susse que ma belle-mère n'ignorait rien de cela, je ne lui en parlai jamais de crainte de contenter la nature et de lui procurer une vie ; et lorsqu'elle m'en parlait, et des brouilleries qu'il avait faites dans une autre famille, je ne m'en prévalais point pour lui faire voir le tort qu'il m'avait fait ; je lui répondais simplement quelques mots sans le blâmer, car il est vrai, mon Dieu, que vous avez voulu un tel silence de mes croix durant plus de seize ans qu'il serait difficile d'en trouver un plus universel.
[l.] Un jour, accablée de peines et ne sachant que faire, il me vint dans1053 l'esprit de parler à un homme de mérite et de distinction qui venait souvent au pays, homme qui passe pour fort intérieur. Je lui écrivis un billet pour lui demander quelque temps parce que j'avais besoin de ses avis. Sitôt que je fus devant le Saint-Sacrement, je sentis une si terrible peine, que je ne pouvais plus vivre. Quoi, m'était-il reproché, tu cherches à te soulager et secouer mon joug! Mon mari était vivant encore. J'envoyai au plus vite un autre billet pour le prier de m'excuser, et comme je le croyais intérieur, je dis en moi-même : s'il est intérieur, il ne s'offensera point ; s'il ne l'est pas, je serais fâchée de lui parler. Je lui mandai que ce n'avait été que par amour-propre que j'avais désiré cette conversation et non par un vrai besoin ; que comme je savais qu'il comprenait ce que c'était que d'être fidèle à Dieu, j'avais cru qu'il ne trouverait pas mauvais que j'en usasse avec cette simplicité si chrétienne. Il se trouva cependant piqué de cela, ce qui me surprit d'autant plus que j'avais conçu de grandes idées sur sa vertu. Il en a assurément, mais ce sont des vertus vivantes qui ignorent même les sentiers de la mort.
Vous avez été, ô mon Dieu, mon fidèle conducteur, même dans mes misères, comme je l'ai découvert avec admiration lorsqu'elles ont été passées. Que vous en soyez béni, ô mon Dieu, à jamais! Je suis obligée de rendre témoignage à votre bonté que vous m'avez fait faire le bien par une douce nécessité, et que de mon côté je n'ai payé vos bontés que d'ingratitude et je n'y ai répondu que par de continuelles infidélités. Combien de fois ai-je dit dans la vue de vos miséricordes en mon endroit que si je me damnais, il fallait faire un nouvel enfer pour moi, l'enfer des démons étant trop doux pour punir tant d'ingratitude ?
Je dois avertir encore ici que le procédé de ma belle-mère était plutôt une conduite de Dieu sur moi qu'un défaut de sa part, car elle avait de la vertu et de l'esprit, et ôté certains défauts que des personnes qui ne font pas oraison ne connaissent pas, elle avait des bonnes qualités. Peut-être lui ai-je bien causé des croix sans le vouloir, elle m'en a causé sans peut-être le savoir, car l'opposition qu'elle avait pour mes manières lui pouvait être une sorte de croix. J'espère que ceci ne sera pas vu de personne qui1054 puisse s'en scandaliser et qui ne soit en état de voir les choses en Dieu.
[2.] Il faut1055, avant que je continue mon histoire, dire une remarque que Notre-Seigneur m'a fait faire de la voie par laquelle il a plu à sa bonté de me conduire qui est d'autant plus sûre qu'elle était plus obscure, parce que ne laissant à l'âme aucun appui, elle était contrainte malgré elle de se perdre. Ce que j'ai remarqué aussi, [118] c'est que quoique l'âme ne se soit point appliquée en particulier à aucun des états de Jésus-Christ, cet état lui communique Jésus-Christ même et ses divins états ; c’est là véritablement être revêtue de Jésus-Christ. Cette âme, auparavant si impure et propriétaire, est ici purifiée comme l'or dans le creuset. Cette personne pleine de son jugement et de sa volonté, se trouve sans résistance, et elle obéit à un enfant; elle ne peut même trouver en elle de volonté. Son esprit se démet sans résistance de sa propre pensée pour prendre celle des autres. Autrefois elle aurait contesté pour une chose indifférente ; après, elle cède d'abord, non avec peine, comme autrefois, ou par pratique de vertu, mais comme tout naturellement. Ses propres vues se dissipent d'elles-mêmes sitôt que celles des autres paraissent. Cette créature autrefois si vaine n'aime plus dans la suite que la pauvreté, la petitesse et l'abjection; elle était autrefois idolâtre d'elle-même, ici elle s'oublie sans cesse; elle se préférait à tout le monde, et elle préfère tout le monde à elle. Au commencement cela se fait en manière aperçue et en se contrariant, ensuite cela paraît comme tout acquis et sans peine mais [3.] dans1056 l'état d'humiliation dont je viens de parler, tout paraît perdu. Lorsque cet état est passé, tout se trouve en l'âme, mais d'une manière si facile et si naturelle qu'elle ne le découvre plus que lorsqu'il est nécessaire de le voir. Elle a aussi pour le prochain une charité immense et pour supporter ses défauts et faiblesses, ce qu'elle ne pouvait faire autrefois qu'avec une extrême peine, car on a, faute de lumière, un zèle amer contre les défauts du prochain. Les personnes les plus défectueuses lui sont maintenant devenues aimables : cette colère de loup est changée en la douceur d'un agneau.
Une1057 des choses qui m’a fait le plus de peine dans le commencement de la voie c’est que j’étais si fort occupée au-dedans que j’oubliais beaucoup de choses. Cela m’a coûté beaucoup de croix et donné sujet à mon mari de se fâcher car, quoique j’eusse un extrême amour pour tout ce qui était de mon devoir et que je le préférasse même à tout le reste, je ne laissais pas d’oublier sans le vouloir quantité de choses, et comme mon mari ne voulait pas qu’on manquât à rien je lui donnait occasion de se mettre en colère. Je n’ai cependant rien oublié qui fut de conséquence, mais j’oubliais presque toutes les menues choses. La grande habitude que j’avais prise de mortifier mes yeux jointe au recueillement faisait que je passais devant certaines choses sans les remarquer, et ma belle-mère qui passait après moi les voyait et se fâchait contre moi de mon peu de soin avec raison. Cependant je ne pouvais mieux faire, car plus je voulais m’appliquer moins j’en venais à bout. J’allais dans le jardin sans y rien remarquer et mon mari qui n’y pouvait aller, m’en demandait des nouvelles. Je ne savais que lui répondre et il se fâchait. J’y allais exprès pour y remarquer toutes choses afin de lui dire que je les avait vues et quand j’étais là, je les oubliais et ne pensais pas à les regarder ; j’allais en un jour plus de dix fois au jardin pour y voir quelque chose pour le rapporter à mon mari et je l’oubliais. Lorsque j’étais parvenue jusqu’à me souvenir de les regarder, j’étais très contente et c’était ordinairement le temps où l’on ne m’en demandait point de nouvelles. Comme je m’étais aussi accoutumée dans le commencement pour mortifier ma curiosité qui était très grande, de me retirer sous quelque prétexte lorsqu’on disait quelque nouvelle agréable et que je ne revenais que lorsque je ne pouvais plus rien [119] comprendre à ce que l’on disait, je tombai dans une extrémité qui était que je ne comprenais ni entendais plus les nouvelles qui se disaient devant moi de sorte que lorsque mon mari m’en parlait, j’étais étonnée et confuse de ne savoir ce que c’était ni que lui répondre, et je lui était par là un sujet de se fâcher sans le pouvoir éviter. J’aurais bien voulu faire autrement car loin de me mortifier alors en cela, j’aurais voulu m’y rendre attentive, mais mon attention se perdait sans que je comprisse comme cela se faisait, et plus j’étais persuadée que je devais m’appliquer à les contenter, plus j’essayais de le faire, plus mon impuissance était grande. Le plus souvent lorsque je voulais dire quelque chose je demeurais tout court sans que je pusse me former une idée de ce que j’avais voulu dire, ce qui ne servait pas peu à m’humilier.
Au commencement1058 j'aimais les pratiques d'humiliation, et de faire les choses les plus basses comme balayer ; et lorsque j'allais voir les pauvres, faire leur lit et leur ménage ; allant dans le couvent j'y lavais la vaisselle. Je faisais des pénitences en public comme les autres, mais après j'oubliais tout cela et il ne me venait pas dans l'esprit d'en demander, ni d'en faire. Lorsqu'on me le disait, je le faisais avec joie, mais de moi-même, je ne m'avisais plus d'aucune chose.
[4.] Dans le temps de mes expériences de misères je ne cherchais point de récréation au dehors; au contraire, elles me faisaient peine, et je1059 ne voulais rien voir ni rien savoir, et lorsque les autres allaient voir, je demeurais au logis. Mon cabinet était mon seul divertissement. Je me suis trouvée proche1060 de la reine que je n'avais point vue et que j'aurais eu assez d'envie de voir, et Monseigneur aussi qui y était : il n'y avait qu'à ouvrir les yeux et je ne le faisais pas. J'aimais à entendre chanter ; que j’ai fait d’infidélités sur cela, ayant fait souvent chanter l’ecclésiastique qui était au logis qui chantait fort bien ! Cependant1061 je fus une fois quatre jours avec une personne qui a passé pour la plus belle voix du monde sans1062 la prier de chanter; ce qui l'étonnait parce qu'elle n'ignorait pas que, sachant son nom, je devais savoir la beauté de sa voix. J'ai fait encore des infidélités marquées en m'informant de ce que ce premier homme avec qui je m’étais liée et d'autres1063 disaient de moi pour me blâmer. Il y avait une personne qui me disait tout et quoique je n'en témoignasse rien, et que cela ne servît qu'à me crucifier comme j'étais encore bien vivante, je voyais fort bien que l'amour propre et la nature me le faisaient demander. Je ne pourrais exprimer le nombre de1064 mes misères, mais elles sont si fort surmontées par vos bontés, ô mon Dieu, et si absorbées1065 en elles que je ne puis plus les voir.
Une des choses qui m'a fait le plus de peine dans les sept ans dont j'ai parlé, surtout les cinq dernières, c'était une folie si étrange de mon imagination qu'elle ne me donnait aucun repos ; mes sens lui faisaient compagnie en sorte que je ne pouvais plus fermer les yeux à l'église et ainsi, toutes les portes étant ouvertes, je ne devais me regarder que comme une vigne exposée au pillage, parce que les haies que le père de famille avait plantées étaient arrachées. Je voyais alors tout ce qui se faisait et tout ce qui allait et venait à l'église, état bien différent de l'autre. La même force qui m'avait tirée au-dedans pour me recueillir semblait me pousser au-dehors pour me dissiper1066.
[5.] Enfin accablée de misères de toutes manières, comblée d'ennuis471, affaissée sous la croix, je me résolus de finir mes jours de cette sorte. Il ne me resta plus aucun espoir de sortir jamais d'un état si pénible, mais pourtant, croyant1067 avoir perdu la grâce pour jamais et le salut qu'elle nous mérite, j'aurais voulu au moins faire ce que j'aurais pu pour un Dieu que je croyais ne devoir jamais aimer, et voyant le lieu d’où1068 j'étais tombée, j'aurais voulu par reconnaissance le servir, quoique je me crusse [120] une victime destinée pour l’enfer. D'autres fois la vue d'un si heureux état me faisait naître certains désirs secrets d'y rentrer, mais j'étais soudain rejetée dans le profond de l'abîme d'où je ne faisais pas un soupir, demeurant pour toujours dans un état qui était dû aux âmes infidèles. Je restais quelque temps en cet état comme les morts éternels qui ne doivent jamais revivre. Il me semble que ce passage me convenait admirablement : Je1069 suis comme les morts effacés du cœur472. Il me semblait, ô mon Dieu, que j'étais pour jamais effacée de votre coeur et de celui de toutes les créatures. Peu à peu mon état cessa d'être pénible. J'y devins même insensible et mon insensibilité me parut l'endurcissement final de ma réprobation1070. Mon froid me parut un froid de mort. Cela était bien de la sorte, ô mon Dieu, puisque vous me fites trépasser amoureusement en vous, comme je vais le dire.
[6.] Il1071 arriva qu'un laquais que j'avais au logis voulut se faire barnabite et comme j'en écrivais au Père de l[a Mothe] , il me manda qu'il fallait s'adresser au Père La Combe , qui était alors supérieur de Thonon. Cela1072 m'obligea de lui écrire. J'avais toujours conservé un fond de respect et1073 une je ne sais quelle estime de sa grâce. Je fus bien aise de cette occasion pour me recommander à ses prières. Comme je ne savais parler que de ce qui m'était plus réel, je lui écrivis que j'étais déchue de la grâce de mon Dieu, que j'avais payé ses bienfaits de la plus noire ingratitude, enfin, que j'étais la même misère et un sujet digne de compassion et que, loin d'avoir avancé vers mon Dieu, je m'en étais entièrement éloignée. Il me répondit d'une manière comme s'il eût connu par une lumière surnaturelle, malgré l'effroyable portrait que je lui faisais de moi-même, que mon état était de grâce. Il me le manda de la sorte, mais j'étais bien éloignée de me le persuader473.
[7.] Dans le temps de ma misère, Genève me venait dans l'esprit d'une manière que je ne peux dire1074. Cela me fit craindre beaucoup. Je me croyais capable de tous les maux du monde et l'endurcissement extrême où je me trouvais, uni à un dégoût général de tout ce qui est appelé bon, me donnait toute sorte de1075 défiance de moi-même. Je disais : «Pourrais-je quitter l'Église pour laquelle je donnerais mille vies! Quoi? cette foi que j'aurais voulu sceller de mon sang, serait-il possible que je m'en éloignasse? » Il me semblait que je ne pouvais rien espérer de moi-même et que j'avais mille sujets de craindre après l'expérience que j'avais faite de ma faiblesse. Cependant la lettre que j'avais reçue du Père La Combe, où il me mandait sa disposition présente qui avait assez de rapport à celle qui avait devancé mon état de misère, me fit un tel effet, parce que vous le voulûtes de la sorte, ô mon Dieu, qu'elle rendit la paix à mon esprit et le calme à mon coeur. Je me trouvai même unie intérieurement à lui comme à une personne d'une grande grâce. Il se présenta à moi à quelque temps de là, la nuit1076 en songe, une petite religieuse fort contrefaite, qui me paraissait pourtant et morte et bienheureuse. Elle me dit : « Ma soeur, je viens vous dire que Dieu vous veut à Genève474 ». Elle me dit encore quelque chose dont je ne me souviens pas. J'en fus extrêmement consolée, mais je ne savais pas ce que cela voulait dire, je crus que c’était une religieuse de St Benoît qui est une sainte, qui était morte, j’envoyai voir, mais elle était pleine de vie. Selon1077 le portrait de la mère Bon, que j'ai vu depuis, j'ai connu que c'était elle et le temps que je la vis se rapporte assez à celui de sa mort475.
[8.] Environ huit ou dix jours avant la Madeleine de l'an 1680, il me vint au coeur d'écrire1078 encore au Père La Combe et de le prier, s'il recevait ma lettre avant la Madeleine, de dire la messe pour moi ce jour-là. Vous1079 fites, ô mon Dieu, que cette lettre, contre l'ordinaire des autres qu'il ne recevait que très tard à cause du défaut des messagers qui les vont quérir à pied à Chambéry, où [121] ils sont1080 presque le temps que ma lettre fut de Paris où il était, il la reçut la veille1081 de la Madeleine, et le jour de la Madeleine il dit la messe pour moi. Comme il m'offrit à Dieu au premier memento, il lui fut dit par trois fois avec beaucoup d'impétuosité : “Vous demeurerez dans un même lieu”. Il fut d'autant plus surpris qu'il n'avait jamais eu de parole intérieure. Je crois, ô mon Dieu, que cela s'est bien plus vérifié et pour l'intérieur et pour les mêmes aventures crucifiantes qui nous sont arrivées assez pareilles, et pour vous-même, ô Dieu, qui êtes notre demeure, que pour la demeure temporelle. Car quoique j'aie été quelque temps avec lui dans un même pays, et que votre providence nous ait fourni quelques occasions d'être ensemble, il me paraît que cela s'est vérifié bien plus par le reste ; puisque j'ai l'avantage aussi bien que lui de confesser Jésus-Christ crucifié.
[l.] Ce fut ce jour heureux de la Madeleine476 que mon âme fut parfaitement délivrée de toutes ces peines. Elle commençait déjà depuis la première lettre du Père La Combe de reprendre une nouvelle vie; mais cela était comme un mort que l'on ressuscite, qui n'est pas encore délié de ses suaires; mais dans ce jour, je fus comme en vie parfaite. Je me trouvai autant élevée au-dessus de la nature que j'avais été plus rigoureusement captive sous son poids. Je me trouvai étonnée de cette nouvelle liberté et de voir de retour, mais avec autant de magnificence que de pureté, celui que je croyais perdu pour toujours. Ce que je possédais était si simple, si immense, que je ne le puis exprimer. Ce fut alors, ô mon Dieu, que je retrouvai en vous d'une manière ineffable tout ce que j'avais perdu. Vous me le rendîtes avec de nouveaux avantages477.
Mon trouble et ma peine furent changés en une paix qui était telle que, pour m'en mieux expliquer, je l'appelle paix-Dieu. Je disais la1082 paix que je possédais avant ce temps était bien la paix de Dieu, paix don de Dieu, mais ce n'était pas la paix-Dieu qu'il possède en lui-même et qui ne se trouve qu'en lui.
[2.] Quoique ma joie fut extrêmement grande, il ne me fut pas alors permis de m'y laisser aller. Le souvenir de ma misère passée m'empêchait de me réjouir et de laisser prendre part à la nature en quoique ce soit. Sitôt qu'elle voulait voir ou goûter quelque chose, l'esprit lui faisait tout outrepasser478. Je ne saurais mieux expliquer l'empire que l'esprit avait alors sur la nature, que comme un fameux conquérant qui aurait été retenu captif lui-même par l'ennemi qu'il viendrait de dompter, il lui ferait faire avec empire ce qu'il voudrait, et il n'y aurait plus de résistance en lui. J'étais bien éloignée alors de m'élever ou de ne me rien attribuer de ce nouvel état, car mon expérience me faisait bien voir et sentir ce que j'étais.
[3.] Je voyais bien que c'était un changement d'état qui me durerait quelque temps, mais je ne croyais pas mon bonheur aussi grand et aussi immuable qu'il était. Si l'on juge du bien par le travail qui l'a précédé, je laisse à juger du mien par les travaux qu'il m'a fallu soutenir avant de l'avoir. O Paul, vous dites que les travaux479 de cette vie n'ont rien de comparable avec la gloire qui nous est préparée480. Cela est vrai même dès cette vie, où je puis dire, pour l'avoir éprouvé, que tous les travaux que l'on souffre en cette vie ne seraient rien, comparés avec le bonheur1083 de vous posséder en vous-même en la manière que mon âme se trouvait. Un jour de ce bonheur serait bien avec usure la récompense de plusieurs années de souffrance1084. Quoiqu'il ne fut alorsque dans son aurore naissante, il ne laissait pas d'être tel que je le décris. Toute facilité pour le bien me fut rendue bien plus grande qu'auparavant, mais d'une manière si libre et si exempte de gêne qu'elle semblait m'être devenue naturelle.
[4.] Au commencement cette liberté avait moins d'étendue, mais plus [122] j'avançais, plus la liberté devenait grande. J'eus l'occasion de voir M. Bertot pour quelque moment. Je lui dis que je croyais mon état bien changé, sans lui en dire le détail, ni ce que j'éprouvais, ni ce qui l'avait précédé. J'eus très peu de temps à lui parler, et encore était-il appliqué à autre chose. Vous permîtes, ô mon Dieu, qu'il me dît que non, peut-être sans y penser. Je le crus, car la grâce me faisait croire ce que l'on me disait malgré mes lumières et mes expériences, de sorte que, lorsqu'on m'avait dit le contraire de ce que je pensais, toute autre pensée n'était plus admise dans mon esprit, qui restait si soumis à ce qu'on lui disait qu'il n'avait pas seulement une pensée ni une réflexion contraire. Cela ne me fit aucune peine; car tout état m'était indifférent. Je sentais pourtant augmenter tous les jours en moi une espèce de béatitude. Je fus entièrement délivrée de toute peine et de tous les penchants que je croyais avoir au péché. Il me semble que je faisais alors toutes sortes de biens sans propriété1085 ni retour et s'il se présentait un retour, il était d'abord dissipé. Il me semblait qu'il se tirait comme un rideau qui couvrait cette pensée, et faisait qu'elle ne paraissait plus. Mon imagination fut entièrement fixée, en sorte que je n'en avais plus de peine. J'étais étonnée de la netteté de mon esprit, et de la pureté de mon coeur.
[5.] Je reçus une lettre du Père La Combe qui m'écrivit que Dieu lui avait fait connaître qu'il avait de grands desseins sur moi et qu’il lui avait été dit au memento : « Vous demeurerez1086 en un même lieu. » Il n'en connut pas davantage, et Dieu ne lui fit rien connaître alors de plus particulier1087. J'avais toujours Genève dans le fond du coeur, sans m'en expliquer à personne. Je ne m'arrêtais pas même à y penser, ni à ce que le Père La Combe m'avait mandé des desseins de Dieu sur mon âme. Je reçus tout cela dans une entière indifférence, sans vouloir ni m'en occuper ni y penser, attendant tout, ô mon Dieu, de votre toute-puissante1088 volonté. Comme ma misère était encore si proche, je craignais même que ce ne fut une ruse du démon qui en m'amusant de la pensée d'un bien que je n'avais pas, me ferait perdre celui que je possédais, en me tirant de mon état. Cette crainte était douce, paisible, animée de confiance et d'espérance. Plus je me voyais misérable, plus1089 je me voyais propre à vos desseins, ô mon Dieu, et plus il me semblait que ma misère, mon incapacité et mon néant ne pouvant rien dérober à Dieu de ce qu'il faisait, il aurait lui seul toute la gloire de ses oeuvres. Je vous disais : « O mon Seigneur, prenez des misérables et des hébétés pour faire vos ouvrages, afin que l'on vous en rende toute la gloire, et que l'homme ne s'en attribue rien. Si vous preniez une personne de grande vertu, et enrichie de talents, on pourrait lui en attribuer quelque chose ; mais si vous me prenez, on verra bien que vous êtes seul auteur de tout ce que vous ferez. » Je restai de cette sorte sans y penser davantage ni m'en occuper le moins du monde, persuadée que j'étais que si vous vouliez quelque chose de moi mon Dieu, vous m'en fourniriez les moyens. Je me tenais cependant en attente avec une ferme volonté d'exécuter vos ordres aux dépens de ma vie propre lorsque vous me les feriez connaître. Vous m'ôtâtes toute croix, et vous me donnâtes une si grande facilité pour toutes choses que j'en étais surprise. Je me remis à panser les plaies, et vous me faisiez guérir les plus incurables ; lorsque les chirurgiens n'y voulaient plus travailler, ou qu'ils voulaient couper les membres où le mal était attaché, c'était alorsque vous me les faisiez guérir. Je devins si libre que j'aurais pu rester tout le jour à l'église quoique je n'eusse rien de sensible; et aussi, je n'avais nulle peine de n'y être pas, trouvant partout dans une immensité et vastitude très1090 grande celui que je ne possédais plus, mais qui m'avait [123] abîmée en lui.
[6.] O que j'ai bien véritablement éprouvé ce que vous dites dans votre Evangile, qui n'est pas répété des quatres Evangélistes sans sujet, et même dit deux fois dans un Evangile, que quiconque perdra son âme, la trouvera; et quiconque la voudra sauver, la perdra481. O heureuse perte que celle qu'une heureuse nécessité me fit faire ! Lorsque je me croyais plus perdue sans ressource, ce fut alorsque je me trouvai plus sauvée : lorsque je n’apercevais plus1091 rien de moi-même, je trouvai tout en mon Dieu, lorsque j'eus perdu tout bien, je trouvai en lui toutes sortes de biens, lorsque j'eus perdu tous les appuis créés, et même les divins, je me trouvai dans l'heureuse nécessité de tomber dans le pur divin et d'y tomber par tout ce que je croyais qui m'en éloignait davantage. En perdant tous les dons, je trouvai le donateur, en perdant Dieu en moi, je le trouvai en lui dans l'immuable pour ne le plus perdre1092. O pauvres créatures qui passez toute votre vie à goûter les dons de Dieu et qui croyez en cela être les plus favorisées et les plus heureuses, que je vous plains cependant si vous n'allez pas à mon1093 Dieu par la perte de ces mêmes dons! Combien d'âmes passent toute leur vie de cette sorte et se croient des prodiges. Il y a d'autres personnes qui étant destinées de Dieu à mourir à elles-mêmes, passent toute leur vie dans une vie mourante et dans d'étranges agonies sans entrer jamais en Dieu par la mort et la perte totale, parce qu'elles veulent toujours retenir quelque chose sous de bons prétextes et1094 ne se perdent jamais dans toute l'étendue des desseins de Dieu : c'est pourquoi elles ne jouissent jamais de Dieu en plénitude ; ce qui est une perte qui ne se connaîtra parfaitement que dans l'autre vie.
[7.] O mon Seigneur, quel bonheur ne goûtais-je pas dans ma petite solitude et dans mon petit ménage où rien n'interrompait mon repos! Comme je fus longtemps à la campagne et que le bas âge de mes enfants ne requérait pas trop mon application, joint qu'ils étaient en assez bonnes mains, je me retirais tout le jour dans le bois, où je passais autant de jours heureux que j'y avais eu de mois de douleur, car c'était où je donnai liberté1095 à la douleur de me détruire ; c’était aussi dans le commencement où je donnai lieu à l'amour de me consumer ; et c'était alors où je me laissais plus perdre dans un abîme infini et incompréhensible. Je ne puis rien dire de ce qui se passait en moi pour être trop pur, trop simple, et trop hors de moi.
[8.] Vous me traitâtes, ô mon Dieu, comme votre serviteur Job, me rendant au double ce que vous m'aviez ôté, en m’ôtant mes1096 croix. Vous me donnâtes une facilité merveilleuse pour contenter tout le monde, et ce qui est de plus surprenant, c'est que ma belle-mère, qui jusqu'alors s'était toujours plainte de moi quelque soin que j'eusse pris de la satisfaire, sans que je fisse rien pour la contenter, contre son propre naturel qui était de ne se contenter de rien, avouait1097 que l'on ne pouvait être plus contente de moi qu'elle l'était. Les personnes qui m'avaient le plus décriée en témoignèrent de la douleur et devinrent mes panégyristes. Ma réputation se rétablit avec d'autant plus d'avantage qu'elle paraissait plus perdue. Je restais dans une entière paix, tant du dehors que du dedans. Vous fites cela, ô mon Dieu, pour rendre le sacrifice que vous prépariez de me faire faire, et plus douloureux, et plus parfait; car s'il m'eût fallu rompre dans le temps des persécutions, ç'aurait été un soulagement et non un sacrifice; peut-être aussi ne me serais-je jamais pu résoudre de quitter dans le temps de mes peines; j'aurais toujours sans doute appréhendé de descendre de la croix par moi-même et de lui être infidèle. Il me semble que l'on ne pouvait être plus contente et plus heureuse que j'étais et dedans et dehors.
Comme la croix avait toujours été ma fidèle compagne et amie, il1098 se réveillait de temps en temps de petites peines de ne plus souffrir, [124] mais elles étaient absorbées aussitôt dans un fond qui ne pouvait admettre aucuns désirs. Quoique le corps souffrît de grandes douleurs, ce n'était plus douleur, mais un fond1099 qui béatifiait toutes choses. Il me semble que mon âme était devenue comme cette nouvelle Jérusalem de laquelle il est parlé dans l'Apocalypse, où il n'y a plus ni clameur ni douleur482. L'indifférence en moi était parfaite, et l'union au bon plaisir de Dieu si grande que je ne trouvais en moi aucun désir ni tendance. Ce qui me paraissait alors plus perdu en moi était la volonté, car je n'en trouvais pour quoique ce soit ; mon âme ne pouvait s'incliner plus d'un côté que de l'autre : tout ce qu'elle pouvait faire était de se nourrir des providences journalières. Elle trouvait qu'une autre volonté avait pris la place de la sienne, volonté toute divine, qui lui était cependant si propre et si naturelle qu'elle se trouvait infiniment plus libre dans cette volonté qu'elle ne l'avait été dans la sienne propre.
[9.] Ces dispositions, que je décris comme dans un temps passé afin de ne rien confondre, ont toujours subsisté et se sont même toujours plus affermies et perfectionnées jusqu'à l'heure présente. Je ne pouvais désirer ni une chose ni une autre, mais j'étais contente de tout ce qui arrivait, sans y faire ni attention ni réflexion, sinon lorsqu'on me disait : « Voulez-vous ceci ou cela ? », j'étais1100 étonnée que je ne trouvais plus en moi ce qui pouvait vouloir; j'étais comme si tout était disparu chez moi et qu'une puissance plus grande eût pris la place. J'avais bien éprouvé dans les temps qui précédèrent mes peines qu'un plus puissant que moi me conduisait et me faisait agir. Je n'avais alors, ce me semble, de volonté que pour me soumettre avec agrément à tout ce qu'il faisait en moi et par moi, mais ici, il n'en était plus de même : je ne trouvais plus de volonté à soumettre, elle était comme disparue, ou plutôt passée dans une autre volonté. Il me semble que ce puissant et fort1101 faisait alors tout ce qu'il lui plaisait et je ne trouvais plus cette âme qu'il conduisait autrefois par sa houlette et son bâton avec un extrême amour ; il me paraissait seul et comme si cette âme lui eût cédé la place, ou bien plutôt, fut passée en lui pour ne plus faire qu'une même chose avec lui.
[10.] O Union d'unité demandée à Dieu par Jésus-Christ pour les hommes483 et méritée par le même Jésus-Christ, que tu es forte dans une âme que tu perds de la sorte en son Dieu! C'est là qu'après la consommation de cette unité divine, l'âme demeure cachée avec Jésus-Christ en Dieu484. O heureuse perte, et d'autant plus heureuse que ce n'est point de ces pertes passagères que l'extase opère qui sont plutôt des absorbements que des pertes, puisque l'âme se retrouve sitôt après, mais pertes permanentes et durables qui vont toujours se perdant dans une mer immense, comme un petit poisson irait toujours s'abîmant dans une mer infinie. Mais la comparaison ne me paraît pas assez juste : c'est plutôt comme une petite goutte d'eau jetée dans la mer, qui prend toujours plus les qualités de la même mer.
Cette âme recevait sans pouvoir s'incliner ni choisir. Lorsque je parle de pouvoir, je ne l'entends pas d'un pouvoir absolu, mais de celui d'une âme qui a encore des élections et des désirs. Elle recevait dans une entière indifférence ce qui lui était donné ou fait. Elle faisait dans les commencements encore quelques fautes de précipitation, mais cela était comme hors d'elle, sans cependant qu'elle connût son état.
[l.] Je fus obligée d'aller à Paris pour quelques affaires. Etant entrée dans une église fort obscure pour me confesser, j'allai au premier confesseur que je trouvai, que je ne connaissais pas et que je n'ai jamais vu depuis. Je fis simplement ma confession, qui fut fort courte, et je ne dis pas un mot à ce confesseur. Je fus fort surprise lorsque ce confesseur me dit : « Je ne sais qui vous êtes, si vous êtes fille, [125] femme ou veuve, mais1102 je me sens un fort mouvement intérieur de vous dire que vous fassiez ce que Notre-Seigneur vous a fait connaître qu'il voulait de vous; je n'ai que cela à vous dire. » Je lui répondis : « Mon père, je suis une veuve1103, qui ai de petits enfants de quatre et six ans; qu'est-ce que Dieu pourrait vouloir de moi autre chose que de les élever? » Il me dit : « Je n'en sais1104 rien. Vous savez bien si Dieu vous a fait connaître qu'il voulait quelque chose de vous, et si cela est, il n'y a rien qui vous doive empêcher de faire sa volonté : il faut abandonner ces enfants1105 pour la faire. » Cela me surprit fort. Je1106 ne lui dis cependant rien de ce que je sentais pour Genève. Je ne laissai pas de me disposer doucement à tout quitter si vous le vouliez de moi, ô mon Dieu, et si vous m'en faisiez naître les occasions par votre divine providence. Je n'envisageais pas cela comme un bien auquel j'aspirasse, ni comme une vertu que j'espérasse acquérir, ni comme une chose extraordinaire, ni comme un acte qui méritât quelque retour de la part de Dieu ; je ne l'embrassais point comme par zèle ; cela paraissait mort en moi, mais je me laissais aller doucement à ce que l'on me disait être volonté de Dieu, à laquelle la mienne ne pouvait faire de résistance; non par acquiescement, comme autrefois, mais comme n'étant plus, et ne faisant plus ni distinction ni attention.
[2.] Comme j'étais dans cette disposition, vivant dans mon domestique avec une extrême tranquillité sans m'occuper de tout cela, un religieux de l'ordre de Saint-Dominique, de mes amis, eut un grand désir d'aller en mission à Siam. Il demeurait à vingt lieues de chez nous. Comme il était prêt d'en faire le voeu qu'il avait écrit pour le prononcer, il ne lui fut pas possible de le faire. Il lui fut donné à entendre qu'il devait venir m'en parler. Il vint aussitôt et comme il avait quelque répugnance à me le déclarer, il allait dire la messe dans ma chapelle, croyant que Dieu se contenterait qu'il fît son voeu en célébrant la messe que j'entendrais, mais il en fut empêché, de sorte qu'il quitta la chapelle ayant déjà mis l'amict qu'il ôta pour me venir parler. Il me dit donc sa peine.
Quoique1107 je n'eusse ni sentiment ni pensée de rien faire de positif, je me sentis poussée à lui dire ce qui m'était arrivé et la pensée que j'avais pour Genève depuis longtemps. Je lui contai même un songe qui m'avait paru surnaturel, qui m'était arrivé la nuit de la Transfiguration, sixième jour d'août, un an jour pour jour devant les vœux que je fis, que je dirai dans1108 la suite. Il me sembla de voir l'ecclésiastique du logis avec mon fils, le cadet, qui regardait le ciel avec beaucoup d'admiration, ils s'écrièrent que le ciel était ouvert, ils me priaient d'y aller, qu'ils voyaient le Thabor et le ciel ouvert. Je leur dis que je ne voulais pas y aller, que le Thabor n'était pas pour moi, qu'il ne me fallait que le Calvaire. Ils me pressèrent si fort de sortir que ne pouvant résister à leurs importunités, je m'y rendis, je ne vis plus qu'un reste de lumière et en même temps je vis descendre du ciel une croix d'une grandeur démesurée. Je vis quantité de gens de toutes espèces, prêtres, religieux qui faisaient effort pour l'empêcher de venir. Je ne faisais autre chose que de rester en ma place en paix, sans faire effort pour la prendre, mais je restais en paix et contente1109. Je l'aperçus qu’elle s'approchait de moi. Elle avait avec elle un étendard de la même couleur que la croix. Elle vint se jeter d'elle-même entre mes bras, je la reçus avec une extrême joie. Les bénédictines ayant voulu me l'ôter, elle se retira de leurs mains pour se jeter dans les miennes; j’en eus encore d’autres que j’écrirai.
[3.] Comme1110 je m'entretenais de cela avec ce père, j'eus un fort mouvement de lui dire : « Mon père, vous n'irez point à Siam, vous me servirez en cette1111 affaire, et c'est [126] pour cela que Dieu vous a envoyé ici. Je vous prie de me donner votre avis. » Il est fort savant. Il me dit qu'il resterait trois jours avec moi à la campagne, et qu'après avoir recommandé l'affaire à Dieu durant ces trois jours et dit trois messes, il me dirait son sentiment. Il me dit donc après ce temps, qu'il croyait que c'était la volonté de Dieu que j'allasse en ce pays-là, mais qu'afin d'en être plus assurée, il fallait voir l'évêque de Genève. Que s'il approuvait mon dessein, c'était une marque qu'il était de Dieu, que s'il le condamnait, il n'y fallait plus penser. J'entrai dans son sentiment et il s'offrit d'aller à Annecy pour lui parler1112, et de me rendre un compte fidèle de ce qu'ils auraient résolu ensemble. Comme il était âgé, nous raisonnâmes de quelle manière il irait pour être moins incommodé1113, lorsqu'il vint deux religieux passant, qui nous dirent : « Savez-vous bien une nouvelle : l'évêque1114 de Genève485 est à1115 Paris. Cela me parut, ô mon Dieu, un miracle de votre Providence. Ce bon religieux se résolut d'y aller. Il me conseilla d'écrire au Père La Combe pour savoir son sentiment et recommander l'affaire à ses prières, sachant qu'il était du pays. Il voulut lui-même lui écrire pour mieux savoir toutes choses. Il parla1116 donc à Paris à M. de Genève, et comme il arriva une affaire que la divine providence me ménagea pour me faire aller à Paris, je parlai moi-même à M. de Genève. Je lui dis que mon dessein était d’aller dans ce pays-là et y employer une partie de mes biens pour faire un établissement pour ceux qui voudraient véritablement se convertir et se donner à Dieu sans réserve, que quantité de serviteurs et servantes de Dieu m’avaient assuré que Dieu demandait cela de moi, et quoique je ne sentisse aucun penchant marqué pour cela, je crus néanmoins devoir obéir à la voix de Dieu qui m’était marquée par tant de personnes différentes qui ne s’étant jamais connues et étant fort éloignées les unes des autres, me mandaient cependant la même chose 1117 ;
[4.] toutes choses qu’il approuva. Il me dit qu’il y avait des Nouvelles Catholiques486 à Gex487 1118 et que c’était une providence.
Je lui dis que1119 je n’avais point de vocation pour Gex mais pour Genève. Il me dit que je pouvais aller de là à Genève. Je crus que c'était une occasion que la divine Providence m'envoyait pour faire ce voyage avec moins de difficulté, et comme je ne savais rien de positif de ce que Dieu voulait de moi, je ne voulais pas m'opposer à rien. Peut-être, disais-je, qu'il veut que je contribue seulement à cet établissement.
[5.] Je fus voir la Supérieure des Nouvelles Catholiques de Paris pour savoir comment toutes choses allaient; elle m'en témoigna bien de la joie, et m'assura qu'elle serait de la partie. Comme c'est une grande servante de Dieu, cela me confirma. Car lorsque je1120 pouvais réfléchir un moment, ce qui était rare, je croyais que Dieu prendrait cette fille pour sa vertu, et moi pour mon bien, car sitôt que par infidélité je me regardais, je ne pouvais croire que Dieu voulût se servir de moi, mais lorsque je voyais les choses en Dieu, il me semblait que, plus j'étais peu de chose, plus j'étais propre à ses desseins. Comme je ne voyais rien en moi d'extraordinaire, et que je me croyais dans le plus bas étage de la perfection et qu'il me paraissait, faute de lumière - car mon âme n'était pas parfaitement établie dans la lumière éternelle, qui est Dieu - qu'il fallait des lumières extraordinaires pour des desseins extraordinaires, cela1121 me faisait hésiter et craindre la tromperie. Je ne comprenais pas assez que de suivre pas à pas la divine providence était la plus grande et la plus pure lumière, et qu'outre cela Dieu m'en donnait de continuelles, et d'autant plus admirables que je les recherchais moins. Ce n'est pas que je craignisse quelque chose pour mon salut et ma perfection1122, ce que j'avais remis à Dieu, mais je craignais de ne pas faire la volonté de Dieu pour la vouloir trop faire. J'allai consulter le P. g. M., fils488 1123 de la Mère de l'Incarnation du Canada, mais il ne me décida rien alors, me demandant du temps pour prier, et qu'il m'écrirait ce qui serait de la1124 volonté de Dieu sur moi.
[6.] J'avais quelque peine d’en parler1125 à M. Bertot, tant à cause de la difficulté de lui parler, que parce que je savais combien il condamnait les choses extraordinaires et que d'ailleurs ne m’aidant aucunement1126 pour mon intérieur, - qu'il disait être l’oraison d'affection1127 ; quoique je ne susse ce que c'était ; je me soumettais contre mes lumières à ce qu'il me disait, quoiqu'il m'eût autrefois [127] certifié sur l’oraison de foi; mais je laissais toutes mes expériences lorsqu'il s'agissait de croire et d'obéir. Mais comment aurait-il connu mon intérieur, puisque je ne pouvais lui en rien dire ? » je crus cependant que, quoiqu'il ne m'aidât plus, je devais m'adresser à lui pour une affaire de cette importance, et préférer ses lumières à toutes autres, persuadée que j'étais qu'il me dirait infailliblement la volonté de Dieu. J'y allai donc, et il me dit que mon dessein était de Dieu et qu'il y avait déjà quelque temps que Dieu lui avait fait connaître qu'il voulait quelque chose de moi. Je le crus sans hésiter et je revins pour mettre ordre à tout. Plus je me voyais confirmée, plus j'avais d'appréhension sans appréhension, parce que j'aimais beaucoup mes enfants et l'on ne peut goûter un contentement pareil à celui où j'étais.
[7.] Lorsque je fus de retour, je m'abandonnai, ou plutôt je me délaissai entre les mains de Dieu, résolue1128 de ne pas faire une démarche ni pour faire réussir la chose, ni pour l'empêcher, ni pour la faire avancer ou reculer1129 : je me laissais en proie à la providence, faisant un sacrifice volontaire en attendant que j'en fisse un réel. J'avais des songes mystérieux qui ne pronostiquaient que des croix, des persécutions et des douleurs. Mon cœur se soumettait à tout ce que son Dieu pouvait vouloir pour lui. J'en eus un très significatif. Je voyais, en1130 travaillant à quelque chose qui était de nécessité, un certain animal fort petit, et qui paraissait comme mort. Cet animal me parut être l'envie de quelques personnes qui1131 paraissait depuis peu un peu amortie489 contre moi. Je1132 pris cet animal et, comme je vis qu'il faisait ses efforts pour me piquer et qu'il grossissait à vue, je le jetai. Je trouvai qu'il avait empli mes doigts comme d'aiguilles. Je m'approchai d'une personne que je connais fort bien afin qu'il me les ôtât, mais il me les enfonça avec rigueur et je restais pleine de ces pointes, jusqu'à ce qu'un prêtre charitable, d'un mérite extraordinaire dont le visage m'est-encore présent quoique je ne l'aie jamais vu, mais je crois que je le verrai avant que de mourir, ce prêtre prit1133 cet animal avec des tenailles. Sitôt qu'il le tint serré, mes aiguilles tombèrent d'elles-mêmes, et je trouvai que j'entrais facilement dans un lieu qui auparavant me paraissait inaccessible, et quoiqu'il y eût de la boue à la hauteur de la ceinture pour aller à une église abandonnée, je passai dessus sans me salir. Il sera aisé par la suite de ma vie de voir ce que cela signifie.
[8.] L’on s'étonnera sans doute que faisant si peu de cas de tout l'extraordinaire, je rapporte des songes. Je le fais pour deux raisons : la première, par fidélité, ayant promis de ne rien omettre de ce qui me viendrait dans l'esprit; la seconde parce que c'est la manière dont Dieu se sert et se communique aux âmes de foi pour leur donner des significations de l'avenir en choses qui les concerne, quoiqu'il y ait une manière de connaître d'une extrême pureté dont il les gratifie, et que j'expliquerai ailleurs. Ces songes mystérieux se trouvent en quantité d'endroits de l'Ecriture. Ils ont des propriétés singulières de1134 laisser une certitude qu'ils sont mystérieux, et qu'ils auront leur effet en leur temps ; de ne s'effacer presque jamais de la mémoire quoiqu'on oublie tous les autres, et redoubler la certitude de leur vérité toutes les fois que l'on y pense ou que l'on en parle ; de plus, ils produisent une certaine onction au réveil pour la plupart.
[9.] Une religieuse des bénédictines, qui est une très sainte fille, vit dans leur réfectoire Notre-Seigneur attaché à la croix et la Sainte Vierge auprès de lui, qui paraissaient dans une grande peine et faisaient des mouvements qui semblaient marquer leur souffrance et le désir qu'ils avaient de trouver quelqu'un qui voulût les partager. Elle courut en avertir la supérieure qui dit qu'elle avait à faire et ne pouvait y aller. Elle était fort en peine1135 lors qu'elle me rencontra, elle me le dit, elle dit que j’y courus1136 aussitôt, et Notre-Seigneur en parut très content; il me reçut et m'embrassa comme1137 pour m'associer à ses souffrances; après quoi il n'eut plus de peine. Lorsqu'elle me dit cela, je ne lui dit chose aucune de mes desseins. Je compris dans ce moment que c'était [128] des desseins de croix, d'opprobres et d'ignominies pour me faire porter Jésus crucifié.
[10.] Je reçus1138 une lettre du père La Combe qui me manda qu'il avait fait prier de très saintes filles qui étaient en ces quartiers1139, que toutes disaient que Dieu me voulait à Genève. Une religieuse de la Visitation, qui est une très sainte fille, me manda que Dieu lui avait fait connaître la même chose et1140 qu'il lui avait été dit : « Elle sera fille de la croix de Genève. » Une ursuline me fit aussi savoir que Notre-Seigneur lui avait dit qu'il me destinait pour être l'oeil de l'aveugle, le pied du boiteux, le bras du manchot, etc. L'ecclésiastique qui était au logis craignait beaucoup1141 que je ne fusse trompée, mais ce qui acheva de le confirmer pour ce temps-là fut que le père Claude Martin dont1142 j'ai parlé, m'écrivit que Dieu lui avait fait connaître, après beaucoup de prières, qu'il me voulait à Genève, qu'il voulait que je lui fisse un sacrifice généreux de toutes choses. Je lui répondis que Dieu ne voulait peut-être de moi qu'une somme d'argent pour1143 aider à une fondation qui s'allait faire là; que je la fournirais bien sans quitter mes enfants. Il me fit réponse que Dieu lui avait fait connaître qu'il ne voulait point de mes biens, mais qu'il voulait ma personne. Je reçus cette lettre, et en même temps une autre du père La Combe qui1144 me mandait la certitude que Dieu lui avait donnée et à quantité de bonnes servantes de Dieu que Dieu me voulait à Genève. Quoique ces deux religieux fussent à plus de cent cinquante lieues l'un de l'autre, ils m'écrivaient presque la même chose. Je fus surprise de recevoir en même temps ces deux lettres si conformes de gens si éloignés.
[11.] Sitôt que je crus que c'était votre volonté, ô mon Dieu, je ne voyais rien sur la terre capable de m'arrêter. Mes sens ne laissèrent pas d'être abandonnés à la peine que peut causer une telle détermination dans une personne qui est mère et qui aime ses enfants; et sitôt1145 que je faisais réflexion, le doute s'emparait de mon esprit. Je1146 n'avais nul témoignage intérieur. Je ne sentais ni penchant ni désir, mais plutôt répugnance. Cependant je m'abandonnais contre toute espérance, appuyée sur la foi en Dieu qui ne permet pas que ceux qui se confient en lui soient confus490. O mon amour, si je m'étais appuyée sur moi-même ou sur la créature j'aurais appréhendé. Il m'aurait semblé qu'il me serait arrivé ce qui est dit dans l'Ecriture, que je me serais appuyée sur un roseau qui en se rompant m'aurait transpercé la main491, mais m'appuyant sur vous seule, ô bonté infinie, que puis-je craindre ? Quoi ! Vous qui délivrez ceux qui ne vous invoquent qu'à peine, pourriez-vous tromper ou abandonner ceux qui quittent tout pour faire votre volonté? Je me résolus d'aller comme une folle, sans pouvoir dire ni motif ni raison de mon entreprise. On m'assurait que vous le vouliez, ô mon Dieu, et c'était assez pour me faire entreprendre les choses les plus impossibles. Je ne sentais nulle confiance en tous ceux qui me signifiaient votre volonté. Je croyais1147 que comme ils ne me connaissaient pas, ils se trompaient1148; et la vue de ma bassesse me faisait tout craindre. Cependant une confiance au-dessus de toute confiance me faisait voir qu'il valait mieux être trompée faisant ce que je croyais être votre volonté, que de marcher avec plus d'assurance suivant les règles ordinaires en y manquant. Puis, disais-je, pour1149 ce que je vaux, c'est bien la peine de craindre d'être trompée. O mon Dieu, vous ne pouvez tromper. Je croyais fermement que vous fourniriez par votre providence tout ce qui était nécessaire pour l'éducation de mes enfants, et cela dans la pure foi, car les sens étaient sans soutien. Je mettais ordre peu à peu, sans empressement, ne voulant pas faire la moindre chose ni pour faire différer l'affaire, ni pour l'avancer, ni pour la faire réussir. La Providence était ma seule conduite. J'avais l'infidélité de réfléchir, et aussitôt j'hésitais; mais mes pensées n'étaient que comme des distractions, qui se dissipaient par la foi. Je faisais dire cependant une infinité de messes1150, je faisais faire des dévotions de tous côtés; je donnais même [129] des dons à une église dédiée à la Sainte Vierge pour obtenir la grâce de faire votre volonté, et je donnai de fortes aumônes pour obtenir de la connaître.
[l.] Il semblait, ô mon Dieu, qu'en travaillant par votre providence à me faire tout quitter, vous rendiez tous les jours mes liens plus forts et ma séparation plus condamnable, car1151 enfin, on ne pouvait recevoir d'amitiés plus fortes d'une propre mère que celles que ma belle-mère me témoignait alors. Le moindre petit mal que j'avais la mettait dans une inquiétude mortelle. Elle disait qu'elle avait de la vénération pour la vertu que vous aviez mise en moi. Je crois que ce qui ne contribua pas peu à ce changement, fut qu'elle apprit par des gens qui s'adressèrent même à elle sans y penser, et par providence, que trois personnes m'avaient recherchée; et comme je les avais refusées, quoique ce fussent des personnes d'une qualité si fort au-dessus de la mienne et avec tant d'avantages, elle en resta surprise; mais ce qui la fit le plus rentrer en elle-même, fut qu'elle se souvint qu'elle m'avait dit à moi-même dans le temps que ces personnes me recherchaient, que si je ne me mariais pas, c'est que je ne trouvais pas, et que je ne lui avais pas répondu un mot pour lui faire connaître qu'il ne tenait qu'à moi de le faire avec beaucoup d'avantage. Elle pensa même qu'un traitement aussi rigoureux que celui qu'elle tenait en mon endroit pourrait peut-être bien me porter à me laisser aller aux poursuites afin de me délivrer avec honneur de la tyrannie; elle comprit assez le dommage que cela ferait à mes enfants; enfin vous lui ouvrîtes les yeux et vous changeâtes sa rigueur en tendresse. / Je1152 me suis oubliée avant que de dire la mort de ma mère, de dire ce qui la causa, car ce me fut occasion de bonnes croix. Ma mère qui me vit assez bien avantagée des biens de la fortune, voulut avancer mon frère : elle obligea [5.316] mon père, contre sa volonté, de se défaire de ses charges et à les donner à mon frère pour le tiers de ce qu’elles valaient. Ma belle-mère et mon mari me firent bien sentir que cela les fâchait; ils me le reprochaient et me disaient les personnes que mon mari avait pensé épouser, et cela en soupirant, qu’il était bien malheureux! Pour mon mari, il ne se repentait pas de m’avoir prise, il n’y avait que sa mère. Je disais en moi-même, moi qui avait vu d’autres femmes, que j’eusse [5.317] souhaité qu’ils eussent eu d’autres femmes qui aiment le monde une année seulement, qu’ils en auraient connu la différence! L’on me faisait bien des affronts, et ce que j’ai dit qui a toujours continué, ne diminuait point. Enfin ma mère fit tant qu’elle fit recevoir mon frère dans les charges à dix-neuf ans quoiqu’il en fallut vingt-sept. Il était mon aîné de quatorze mois ; elle se donna tant de peine pour y réussir que fatiguée [5.318] de Paris, elle en sortit le soir à neuf heures, et le lendemain à la même heure elle mourut à trois lieues de Paris : elle fit une mort très chrétienne et parut très détachée de mon frère même qu’elle offrit à Dieu. //
[2.] Je tombai extrêmement malade. Je crus, ô mon Dieu, que vous étiez content de la volonté de mon sacrifice et que vous vouliez celui de ma vie. Ce fut dans cette maladie que ma belle-mère me fit voir la tendresse qu'elle avait pour moi. Elle ne s'écartait presque point de mon lit; et les larmes qu'elle versait faisaient voir la sincérité de son affection. J'en sentais une très grande reconnaissance; il me semblait que je l'aimais comme ma véritable mère. Quelle raison de la quitter lorsqu'elle m'aimait si fort et dans un âge fort avancé!
Cette fille, qui jusqu'alors avait été mon fléau, prit une amitié pour moi inconcevable. Elle me louait partout, disant que j'étais une vraie sainte, quoique j'en fusse si éloignée. Elle me servait avec un respect extraordinaire, me demandait excuse de ce qu'elle m'avait fait souffrir. Elle mourut de regret après mon départ.
[3.] Il y avait un prêtre de mérite, et intérieur, qui avait pris un emploi malgré l'avis que je lui avais donné du contraire. Je ne pouvais croire que Dieu le voulût de lui. C'était1153 qu'il se mit avec le premier homme avec lequel j'avais eu de la liaison1154, et qui m'a tant persécutée. Il s'y mit en se cachant de moi, après m'avoir dit qu'il ne le ferait pas. Notre-Seigneur, qui voulait le sauver, le fit bientôt mourir. Je le voyais déchoir de sa grâce peu à peu par cette infidélité dans les temps de la persécution de ce Monsieur chez lequel il demeurait. J'appris qu'il avait adhéré à ce qu'il lui disait de moi, qu'il en avait même raillé avec lui. Je ne lui en témoignais rien, et même je ne le voyais point. J'étais à la campagne lorsqu'il mourut. Je n'eus pas besoin d'être avertie de sa mort. Je le portai deux fois vingt-quatre heures avec une peine de purgatoire et des terreurs grandes. Il me fut donné à entendre qu'il venait faire un purgatoire auprès de moi, à cause qu'il avait adhéré à la calomnie. Je communiai pour lui, et je ne le sentis plus. Je n'ai jamais porté purgatoire si sensiblement que celui-là.
[4.] Il y avait une religieuse dans un monastère où j'entrais souvent1155. Cette fille était entrée, durant six mois que je fus à la campagne, dans un état de purification que chacun regardait comme une folie dans la maison. On l'enferma même avec violence, ce qui la pensa perdre. Toutes les personnes à qui on l'avait fait voir disaient que c'était folie. A mon retour j'entrai dans cette maison : ils me dirent qu'elle était devenue folle. Je savais que c'était une sainte fille. Je demandai à la voir. Sitôt qu'elle m'approcha, je sentis l'impression comme d'une âme de purgatoire. Je [130] compris aussitôt que ce n'était point folie mais état de purgation492. Je1156 dis à la supérieure que je la priais que l'on ne l'enfermât point, que l'on ne la fît plus voir à personne, mais qu'elle eût la bonté de me la confier, que j'espérais que les choses changeraient. Je compris que sa plus grande peine était de passer pour folle, qu'elle avait pour cela une très grande répugnance, et1157 que lorsque l'état de folie se présentait à son esprit avec la pensée de s'y immoler, loin de le faire, elle y résistait, et devenait toute furieuse. Je lui conseillai de se sacrifier à1158 porter l'état de folie que Jésus-Christ avait voulu porter chez Hérode. Ce sacrifice lui donna d'abord plus de calme. Mais comme Dieu voulait purifier cette âme, il la purifiait de toutes les choses auxquelles elle avait eu le plus d'attache. Elle avait pour sa Supérieure une attache très forte. Elle éprouvait à son égard une peine étrange qui était un désir de la voir et d'être auprès d'elle, et, sitôt qu'elle l'approchait, une haine et opposition effroyables. Elle était de même pour tous ses exercices spirituels pour lesquels elle avait eu attache. Elle passait autrefois les jours devant le Saint-Sacrement, et elle n'y pouvait alors durer un instant. Cela les faisait toujours plus juger qu'elle était folle. Je portais en mon fond un instinct de jugement juste qui ne me trompait point, et j'assurais du contraire, mais pour l'impression de son état comme celui d'un purgatoire, il m'était donné lorsqu'elle m'approchait. Enfin, après avoir souffert étrangement, sa Supérieure m'écrivit que j'avais eu raison et qu'elle était sortie de là purifiée comme un ange. Dieu permit qu'il n'y eût que moi qui connût son état. Vous commenciez à me donner alors, ô mon Dieu, le discernement des esprits.
[5.] L'année que je partis pour m'en aller, l'hiver de devant fut un des plus longs et des plus rudes qu'il y eût eu depuis bien des années. C'était en 1680. La nécessité devint extrême. Cela1159 me fut occasion de faire de très grandes charités. Car outre celles que je faisais en secret aux pauvres honteux qui étaient en très grand nombre, celles que l'on faisait au logis, distribuant du pain à tous les autres, étaient fort grandes. Ma belle-mère voulut être de celle du logis, et nous nous mîmes ensemble pour cela. Elle y contribua avec bien de la bonté et de la charité, et je la trouvais si changée que j'en étais surprise et ravie. Nous donnions au logis quatre-vingt-seize douzaines de pains toutes les semaines, mais les charités secrètes étaient plus fortes. J'avais des filles en métier et de petits garçons. Tout cela fut cause que ma sortie fut bien plus blâmée, et d'autant plus que mes charités avaient plus éclaté. Je ne trouvais alors rien de difficile, et vous donniez, ô mon Dieu, une telle bénédiction à mes aumônes, que je ne trouvais pas qu'il en coûtât rien à ma famille, ce qui me surprenait extrêmement. Avant la mort de mon mari, ma belle-mère lui ayant dit que je le ruinerais par mes charités, quoiqu'il fut lui-même si charitable qu'une année de cherté, étant encore garçon, il distribua une somme très considérable, mais comme ma1160 belle-mère lui disait cela fort souvent, et qu'assurément je donnais avec excès, il me dit qu'il voulait absolument que j'écrivisse toute la dépense de la maison, tout ce que je faisais acheter afin qu'il jugeât de ce que je donnais aux pauvres. Cette nouvelle obligation me paraissait d'autant plus dure que depuis onze ans que j'étais mariée l'on ne s'en était pas avisé. [131] Ce n'était pas l'affront que j'y recevais qui me faisait peine, ce me semble, c'était plutôt la peur de ne pas avoir de quoi donner. Je m'y soumis pourtant sans rien retrancher de mes charités; chose admirable de votre Providence, ô mon Dieu, je n'écrivais aucune de mes aumônes, et ma dépense se trouva juste, sans un sol de plus ou de moins. Je restai dans l'étonnement et je vis bien que mes charités n'étaient faites que sur votre fonds. Cela me rendit encore plus libérale d'un bien qui ne m'appartenait pas. O si l'on savait combien les charités loin d'incommoder apportent la profusion, on en serait charmé ! Combien de dissipations inutiles qui seraient si propres pour la subsistance des pauvres et dont Dieu récompenserait même les familles ! Dans le temps de mes grandes peines, quelques années après mon veuvage, car mes peines ont commencé trois ans avant que je fusse veuve et ont duré quatre ans après, les valets du logis me vinrent dire qu'il y avait dans le chemin [car j'étais à la campagne] un pauvre soldat qui se mourait. Je le fis amener et lui ayant fait préparer un lit dans un lieu séparé, je le gardai plus de quinze jours. Je lui fis recevoir ses sacrements. Son mal était un cours de ventre qui l’avait pris à l'armée; il était si puant et si infecté que, quoique l'on fut assez charitable au logis, personne n'en pouvait approcher. J'allais lui vider ses pots. Il est vrai que je n'ai jamais rien fait qui m'ait tant coûté, car je ne pus jamais m'accoutumer à cette odeur : quand je les vidais, il en sortait une exhalaison si maligne que j'en étais au mourir. Je faisais des efforts des quarts d'heure entiers; il me semblait que mon coeur allait sortir. Je ne désistai jamais de le faire et vous ne permîtes pas, ô mon Dieu, par votre bonté, qu'il m'en arrivât aucun mal. Je gardais quelquefois des pauvres pour les panser, mais cela ne me coûtait rien. Cette odeur était la plus terrible que j'aie sentie en ma vie : aussi en mourut-il. / Les1161 charités que je faisais devenaient tous les jours plus considérables, mais je ne les pouvais plus faire par pensées, prévoyance et application, je faisais simplement celles que la providence me faisait faire qui avait soin de m’en fournir les occasions [5.359] en abondance, soit de donner, ou panser les plaies, mais je ne trouvais nul appui en cela, le faisant sans attention. Mes oraisons étaient de continuelles divagations, je ne pouvais arrêter un moment mon esprit, ma langue faisait milles fautes par paroles indiscrètes. L’on me vint dire un jour qu’il y avait sur le chemin un pauvre soldat qui se mourait493 : je le fis venir au logis et le mis dans un petit endroit de la maison, il avait un dévoiement si terrible qu’il infectait tout le lieu où il était, j’allais lui vider ses pots, mais j’étais si immortifiée [5.360] que je ne le faisais qu’avec des soulèvements de cœur si terribles qu’il semblait que j’allais crever. J’avais contrariété et répugnance en tout. Pour les paroles que l’on me disait je me sentais brûler au dedans et je faisais souvent des échappées. Mon amour-propre me faisait quelquefois découvrir quelques-unes de mes croix, mais l’amour en faisait des reproches si sensibles que je ne pouvais durer en repos. //
[6.] Ce qui me faisait encore plus de peine était la tendresse que j'avais pour mes enfants surtout pour mon cadet que j'avais des raisons d'aimer. Je1162 le voyais porté au bien, et il me semblait que tout secondait dans son naturel les espérances que j'en avais conçues. C'était, ce me semble, beaucoup risquer que de le laisser à une autre éducation; ce qui me faisait plus de peine que toutes les ruptures. J'aurais1163 bien voulu mener ma fille avec moi. Je ne croyais pas la devoir quitter1164, mais elle était malade depuis trois ans d'une fièvre triple-quarte, de1165 sorte qu'il n'y avait nulle apparence de l'emmener. Cependant, ô mon Dieu, vous fites par votre Providence que la santé lui fut rendue si promptement et si parfaitement quatre mois1166 avant mon départ que je la trouvai en l'état de l'emmener.
[7.] Car1167 les liens dont vous me teniez unie à vous, ô mon Dieu, étaient infiniment plus forts que ceux de la chair et du sang. Il me semblait que mon unique devoir était de faire votre volonté et, quand je n'aurais pas été à vous par le titre de votre créature et par l'engagement de ma rédemption, les lois de mon mariage sacré ne sont-elles pas de tout quitter pour suivre son Époux. Il fallait donc vous suivre où vous m'appeliez, car quoique j'aie beaucoup hésité avant que de partir, je n'ai jamais douté dans la suite que ce ne fût votre volonté, et quoique les hommes [132] qui ne jugent des choses que selon le succès avantageux qu'elles paraîssent avoir, ayant pris occasion de ma déroute et de mes disgrâces pour juger de mon appel et le condamner d'erreur, d'illusion et de fausseté, c'est ce même renversement et les multitudes étranges des croix qu'il m'a attirés qui m'ont fait juger de sa vérité, en sorte que bien que la prison où je suis maintenant494 en soit une suite, je suis plus convaincue que jamais que l'abandon que j'ai fait de toutes choses a été selon votre volonté. Si cela n'était pas, votre Evangile n'aurait donc point de vérité, lui qui promet le centuple dès cette vie et des persécutions à ceux qui quitteront tout pour votre amour. N'ai-je pas eu le centuple infiniment par la possession si entière que vous avez prise de moi, par la fermeté inébranlable que vous me donnez dans mes souffrances, par la tranquillité parfaite au milieu de la plus furieuse tempête dont je suis battue, par1168 une joie, largeur et liberté infinie que j'éprouve dans la plus étroite et plus rigoureuse captivité? Combien de persécutions sont-elles venues fondre sur moi, comme on le verra et dont je ne suis pas à bout, puisque je suis encore prisonnière? Je ne désire point que ma prison finisse; j'aime mes chaînes, tout m'est égal, parce qu'il n'y a plus de volonté chez moi ni d'autre amour que l'amour et la volonté de celui qui me possède et en qui je suis passée. Il ne faut pas croire qu'il me donne du goût sensible pour mes croix. Mon coeur est bien éloigné de cela, elles se portent toutes très nuement, mais avec une fermeté qui n'est plus en moi, ni de moi, mais en celui qui est notre vie, puisque j'ose dire avec mon Apôtre : Je ne vis plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi. C'est en lui que nous vivons, que nous agissons et que nous sommes495.
[8.] Pour revenir au sujet dont je m'écarte souvent sans y penser, je dis donc que ce qui me faisait le plus de peine n'était pas tant de m'en aller comme de m'engager avec les Nouvelles Catholiques. Je voulais trouver en moi un attrait pour elles : j'en cherchais et je n'en trouvais point. Cet institut était opposé à mon esprit et à mon coeur, non que je n'aimasse de contribuer à la conversion des âmes errantes, puisque j'avais pour leur conversion autant d'attrait que j'en étais capable dans un fond très mort et très anéanti, mais la manière de vie et l'esprit de cet institut ne me convenait pas ; et lorsque je voulais me surmonter en ce point, et me lier avec elles, mon âme perdait sa paix. J'aurais pu croire que je leur aurais été assez propre puisque vous vous étiez servi de moi, ô mon Dieu, avant mon départ, pour convertir des familles entières, dont l'une était composée de onze ou douze personnes. D'ailleurs le Père La Combe m'avait mandé de me servir de cette occasion pour partir, et ne me disait point si je devais m'engager avec elles ou non. Ainsi ce fut la seule Providence de mon Dieu, à laquelle j'étais abandonnée sans réserve, qui m'empêcha de me lier avec elles.
[9.] Un jour que par infidélité je réfléchissais sur cette entreprise, je me trouvais un peu ébranlée par la crainte de me méprendre, ce qui fut augmenté sur ce que l'ecclésiastique du logis, qui était le seul auquel j'avais confié mon secret, me dit que j'avais mal consulté, qu'assurément [133] je ne m'étais pas bien expliquée. Comme j'étais un peu abattue, il me vint un mouvement d'ouvrir Isaïe. Je trouvai à l'ouverture du livre cet endroit : Ne crains point, ô Jacob, qui es comme un petit ver, et vous, Israël, qui êtes comme mort. Ce sera moi qui vous conduirai. Ne craignez point, car vous êtes à moi. Lorsque vous marcherez au travers des eaux, je serai avec vous.496
[10.] J'avais un fort grand courage pour aller, mais j'avais peine à me persuader que ce fut pour être aux Nouvelles Catholiques. Il était cependant nécessaire que je visse la soeur Garnier, supérieure des Nouvelles Catholiques de Paris1169 avant de partir, afin de prendre des mesures avec elle. Mais je ne pouvais aller à Paris parce que ce voyage m'aurait empêché d'en faire un autre dans le temps qu'il m'aurait fallu partir. Quoique cette fille fut fort incommodée, elle se résolut de me venir trouver, mais, ô mon Dieu, vous conduisiez les choses d'une telle manière par votre Providence pour faire tout venir au point de votre volonté que je voyais tous les jours de nouveaux miracles qui me charmaient. Car vous preniez avec une bonté paternelle soin des plus petites choses. Comme elle pensait partir, elle tomba malade1170 et vous le permîtes de la sorte pour donner lieu à une personne qui aurait tout découvert, de faire un voyage. Elle partit enfin encore très faible, et comme elle m'avait donné avis du jour de son départ, voyant que ce jour-là il faisait une chaleur excessive et un temps si étouffé que je m'imaginai bien que, la choyant chez elle comme on faisait, on ne la laisserait pas partir, ce qui était vrai comme elle me le dit elle-même depuis, je m'adressai à Notre-Seigneur [disant] : « Encore s'il faisait du vent! cela tempérerait la chaleur et cette bonne fille pourrait venir. » A peine eus-je dit cela qu'il s'éleva tout à coup un vent si frais que j'en fus étonnée et ce vent ne cessa point pendant tout son voyage jusqu'après son retour.
[11.] J'allai au-devant d'elle, et la menai à une maison de campagne de sorte qu'elle ne fut vue de personne ni connue. Ce qui embarrassa1171 un peu fut que j'avais deux de mes domestiques qui la connaissaient, mais comme j'étais après à travailler à la conversion d'une dame huguenotte, je1172 ménageai des conversations avec elle de sorte qu'ils crurent aisément que c'était pour cela que je l'avais fait venir et qu'il fallait garder le secret afin que cette dame ne fut point rebutée de venir, sachant qui elle était. Vous fites, ô mon Dieu, que quoique je ne fusse point de controverse, je ne laissai pas de répondre à tous ses doutes, de manière qu'elle ne pouvait ne point se rendre. Quoique la soeur Garnier eût bien du talent et de la grâce, cependant ses paroles ne faisaient point dans cette âme l'effet que celles que vous me faisiez lui dire y faisaient, comme elle m'en a assurée elle-même. Elle ne pouvait même s'empêcher de le dire. Je sentis un mouvement de vous la demander comme un témoignage de votre sainte volonté. Vous me l'accordâtes, ô mon Dieu, quoiqu'elle ne fit son abjuration qu'après mon départ et non devant, voulant me faire partir sans assurance que la divine Providence conduisait toutes choses1173. La soeur fut bien quatre jours sans1174 me déclarer ses pensées. Le quatrième elle me dit qu'elle1175 ne viendrait pas avec moi. Je fus d'autant plus surprise que je m'étais persuadée que Dieu, sans avoir égard à ma misère, donnerait à sa vertu ce qu'il refuserait à mes démérites. D'ailleurs les sujets qu'elle me proposait me paraissaient sans grâce surnaturelle et tout humains. Cela me fit hésiter quelques moments, puis prenant un nouveau courage par l'abandon de tout moi-même, je lui dis : « Je n'y vais pas pour vous, je ne laisserai pas d'y aller sans vous. » Elle fut surprise, comme elle me l'avoua, car elle croyait que sitôt [134] qu’elle n’irait pas, je n'y voudrais plus aller.
[12.] Je réglai toutes choses, et j'écrivis sur un papier comme je voulais le contrat d'association avec elle. Je ne l'eus pas plus tôt fait qu'après la communion je sentis des brûlements et troubles effroyables. J’allai trouver la soeur1176 Garnier et, comme je savais qu'elle avait l'esprit de Dieu, je ne fis aucune difficulté de lui dire ma peine. Je lui fis entendre que je ne doutais pas que Dieu me demandât à Genève, mais que je ne savais pas s'il me voulait de leur congrégation. Elle me demanda [du temps] jusqu'après la messe et la communion, et qu'elle me dirait ce qu'elle croyait que Dieu voudrait de moi. Vous vous servîtes d’elle malgré ses propres intérêts et contre son1177 inclination, pour me faire connaître votre volonté, mon Seigneur. Elle me dit donc que je ne devais point me lier avec elle et que ce n'était pas votre dessein, que je devais m'en aller simplement avec ses soeurs; et que lorsque je serais là, le Père La Combe de qui elle avait vu la lettre, me signifierait votre volonté ; j'entrai d'abord dans ces avis, et mon âme recouvra sa paix.
[13.] Mon premier dessein, ou plutôt ma première pensée, avait été, avant que je susse que les Nouvelles Catholiques allaient à Gex, d'aller à Genève, comme alors il y avait des catholiques en service et autrement, et de me mettre dans une petite chambre sans éclat ni me1178 déclarer d'abord, et comme je savais faire toutes sortes d'onguents, panser les plaies, et surtout les écrouelles, dont il y a beaucoup en ce lieu, et pour lesquelles j'avais un remède très assuré, je me fusse insinuée doucement en cette manière et avec les charités que je leur aurais faites, et de cette sorte j'y aurais gagné bien des personnes. Je ne doute pas que si je m'y fusse prise ainsi, les choses eussent peut-être mieux réussi. Cependant je crus que je ferais mieux de suivre le sentiment de l'évêque que mes lumières1179. Mais que dis-je, ô mon Dieu, votre dessein éternel n'a-t-il pas eu son effet, et son accomplissement en moi ? L’on parle en homme parce que l'on est homme; mais, ô Dieu, lors qu'on regarde les choses en vous, l’on les voit bien avec d'autres yeux. Oui, mon Seigneur, votre dessein était de donner Genève, non à mes soins et à mes paroles, mais à mes souffrances. Car plus je vois les choses désespérées, plus j'espère la conversion de cette ville1180 par une voie connue à vous seul. Oui, Genève, vous verrez dans vos murailles refleurir la religion catholique que1181 l'erreur en a bannie, et il se vérifiera très heureusement en votre faveur ces belles paroles qui sont écrites sur votre maison de ville : « Après les ténèbres, la lumière » : et, quoique vous les preniez à présent dans un sens tout contraire, il est certain que vous serez un jour éclairée de la lumière de vérité et que ce beau temple de saint Pierre aura encore l'avantage de renfermer dans son sein nos redoutables mystères. Qu'il est bien vrai dans un sens, ô mon Seigneur, que1182 vous m'avez fait fille de la Croix de Genève et que je donnerais de bon coeur mon sang pour y voir arborer votre croix! Le Père La Combe m'a dit depuis qu'il avait eu de son côté un fort mouvement de me mander de ne me point engager avec les Nouvelles Catholiques, qu'il ne croyait pas que ce fut la volonté de Dieu, mais il l'oublia. Je ne pouvais plus consulter M. Bertot, car il était mort quatre mois avant mon départ497. J'eus quelque signe de1183 sa mort; je fus la seule à qui il s'adressa : il m'a semblé qu'il me fit part de son esprit pour aider ses enfants498.
[14.] Il me vint une crainte que le rebut que j'avais senti de me dépouiller en faveur des Nouvelles Catholiques de ce que je destinais pour Genève ne fut une ruse de la nature, qui ne veut point se dépouiller. J'écrivis à la soeur Garnier de faire dresser un contrat selon mon premier mémoire. Vous permîtes, ô mon Dieu, que je fisse cette faute pour me faire davantage connaître votre protection sur moi.
La masse principale est constituée d’écrits de jeunesse jusqu'ici ignorés, issus très probablement de « cahiers de retraites » de madame Guyon et remarquables par la lumière qu’ils jettent sur certains états proches de l’extase, propres aux débuts d’un chemin mystique.
L’ensemble de cette section représente l’essentiel des « Divers écrits de Madame Guyon », constituant le ms. 2057 des A.-S. S. Il s’agit principalement d’un choix établi par elle-même : elle garda de ses premiers écrits quelques « bonnes feuilles ». Son choix fut ensuite complété par des pièces plus tardives pour former le dossier des pièces actuelles1.
Les « bonnes feuilles » préservées par leur auteur constituent des pièces distinctes recopiées dans le dossier manuscrit 2057. En effet une séparation entre passages conservés est souvent indiqué par « autre » (v. ici les pièces 626 et suivantes), souvent au sein d’une même copie. Il s’agit de « moments » divers rarement reliés entre eux sinon par la vie de leur auteur. Aussi leur avons-nous donné ici des titres et des numéros distincts permettant de retrouver les thèmes divers abordés. Ils figurent pour leur majorité dans la notice descriptive « Divers écrits de Madame Guyon (ms. 2057) »µ.
Nous avons rarement abrégé les pièces sinon les premières, probablement les plus anciennes : on devine en effet un ordre chronologique partiellement respecté lors de la recopie des passages jugés dignes d’être préservés.
1Comportant le Traité du Purgatoire, seule pièce publiée jusqu’ici : Madame Guyon, Le Purgatoire […], textes présentés par M.-L. Gondal, Millon, Grenoble, 1998.
Ces fragments recopiés témoignent de la « nuit » de sept années décrite dans la Vie, 1.23, 1.25, 1.26. Ce texte ancien complète les quelques demandes adressées à Bertot, éditées au début du premier volume de cette correspondance.
[Copie] du premier cahiera :
Anéantissement de l’âme.
[…] L’âme est dans un si grand délaissement qu’elle n’a autre fin et autre ressource que au [sic] désespoir, qui la porte à des imprécations contre son être, et contre sa vie tant de l’âme que du corps [...] Mais parce que je vois que je n’en puis pas venir à bout, ce m’est encore un plus grand tourment. Ô que le chemin est rude et difficile, où l’âme se trouve dans l’impuissance de pouvoir se retourner ni se porter à aucune chose qu’au péril et au désespoir de toutes parts ! Elle n’est plus capable d’entendre aucune raison sur ce qui concerne son salut. Elle ne voit ni expérimente que des effets ou des marques de réprobation, sans ressentir aucune crainte. Sur le péril où elle se trouve, au contraire, une avidité plus grande de se perdre [...] Je me trouve comme excommuniée et rejetée de toutes les manières ordinaires d’agir comme les autres [...] Si on me demande si cette âme est à Dieu ou au diable, je ne puis répondre sinon que je n’en sais rien ; et cela m’est très indifférent, ce n’étant pas [sic] mes affaires [...]
[Copie du] deuxième cahier :
Je veux que tu sois tellement anéantie que tu ne vives plus ni à Moi, ni en toi, ni pour Moi, que tu n’envisage aucune chose au-dessous de Moi [...] Pour la confession, je l’ai oubliée, aussi bien que la communion, et je ne vas me confesser que parce que l’on me dit...
[Copie du] troisième cahier :
Tous mes os ne respirent que la solitude et séparation [...]
- A.S.S., ms. 2057, « Divers écrits de Madame Guyon «, pièce 1°, « Conduite de Dieu envers une simple bergère », 4 mars 1674. Copie probablement autographe, mais d’une écriture très malhabile, de quatre pages de petit format à l’écriture serrée. Nous limitons la transcription à de brefs extraits.
a ajout d’une autre encre, à droite du titre.
[f.180r°] Le 1 jour de la Transfiguration, après la communion, je fus mise en l’état présent, dans lequel je me suis trouvée beaucoup par le passé, et y ai été longtemps depuis.
Il est malaisé de l’exprimer et de dire précisément ce que c’est. Tout ce que j’en peux connaître, c’est que le cœur est alors si plein de Dieu et cette plénitude, au lieu de le rassasier, lui donne une faim si grande que, pressé, comme naturellement, par le penchant qu’il a à s’en remplir, il s’agite incessamment et met toute l’âme dans un état d’inquiétude. L’âme ne peut pas dire au vrai : « J’ai faim de Dieu », mais par l’état auquel elle se trouve, elle voit bien que cela est, car elle est comme ces personnes éprises d’amour qui, par la force de ce même amour, ne sauraient demeurer en place, ne trouvant rien qui les puisse arrêter. Tout ce qui se fait au fond alors, est si intérieur et si caché que l’âme se mine dans cette opération, sans pourtant que le corps alors en soit offensé, parce qu’il est accoutumé aux opérations spirituelles, car sans cela il se ruinerait [f.180v°, numéroté 2] entièrement. L’âme veut donc courir pour ainsi dire après ce que son cœur veut sans savoir distinctement ce que c’est, et pour cela elle veut quitter ce qu’elle fait. Mais soit qu’elle le quitte, ou qu’elle ne le quitte pas, elle est toujours de même : il semble que Dieu prenne plaisir à la tourmenter et qu’Il Se serve à cet effet d’un amour secret, très subtil et très pur, dont Il remplit le fond de son cœur, lequel, s’épandant par toute l’âme, l’agite et la met dans cet état d’inquiétude amoureuse dont elle ne peut rendre de raison certaine, tant elle est tourmentée ou pour mieux dire enivrée.
Quand je dis que l’âme, par cette plénitude de Dieu, en a encore plus faim, ce n’est pas qu’il lui manque quelque chose, ce lui semble, mais c’est qu’on n’en est jamais rassasié, quoiqu’on en soit tout rempli ; au contraire, plus on le possède et plus on le veut posséder. L’âme étant semblable en cela aux bienheureux, elle ne voit rien de distinct comme j’ai dit, elle ne veut rien et elle ne cherche rien, [un mot illisible] car tout ce qu’elle fait pour lors, elle ne le fait que par le mouvement intérieur et par l’impression violente sans violence de ce feu subtil, qui se glisse dans toutes ses parties, et qui la fait agiter. [3, f. 181r°] Elle ne fait donc que souffrir l’opération sans songer si elle souffre, rien d’elle n’étant occupé par elle : Dieu tient en suspens toutes ses puissances par Son opération, laquelle presse l’âme de manière qu’elle n’a pas le pouvoir de faire un retour sur elle.
Quand cette opération a duré du temps, Dieu veut quelquefois y donner aise, permettant qu’on se laisse aller entièrement à ce qu’on sent, car, quand on voudrait de soi-même, on ne pourrait pas le faire. Mais quand Il ne le permet pas, c’est un grand martyre, et qui dure quelquefois longtemps. Quand Dieu le veut, on jette quelquefois des larmes, on se jette à genoux, on dira quelquefois : « Mon Dieu, je vous aime ! mon Dieu, faites-moi miséricorde ! » Voilà au plus ce que l’on peut dire. Ce qu’opère cet état, est un anéantissement prodigieux, se sentant fondre en la présence de Dieu. Pour l’ordinaire, on n’a pas la force de pousser au-dehors ce qu’on voudrait, parce qu’on est trop rempli, et que tout le mystère se passe au fond du cœur, est entre Dieu et l’âme. Si l’on pouvait, on jetterait tout d’un coup au-dehors ce qu’on sent, ayant de la peine à le dire en particulier. Avec cette disposition, on va, on vient, on agit avec le prochain, sans que [4, 181v°] cela paraisse, pendant qu’on se mine intérieurement. Et quand on est avec le prochain, on souhaite la solitude, et quelquefois, quand on y est, on ne peut trouver de remède à son mal, parce qu’il faut que Dieu veuille donner air à cette grande oppression du cœur : il faut donc souffrir et y demeurer en paix, et même vouloir bien en être accablé, si tel est Son bon plaisir. On est quelquefois contraint de marcher, d’aller et de venir d’un lieu en un autre, poussé par ce que l’on sent, sans pouvoir rendre raison de son procédé. Cet état est fort à porter en cette vie, parce qu’il porte à s’aller unir à Celui qui le cause, ne trouvant rien sur la terre qui soit capable de contenter le cœur, lequel semble voler au-dessus de tout le créé, parce que l’âme alors a une merveilleuse agilité, regardant les choses de la terre comme étant au-dessous d’elle, non point par un simple raisonnement, et comme étant indigne de l’occuper, mais en effet [réellement] il lui semble être élevée au-dessus et les regarder comme une personne qui regarde d’une éminence les choses qui sont en bas.
Il est besoin de retraite en ces temps, afin de pouvoir donner toute l’étendue à l’espoir divin qu’il souhaite, [5, 182r°] joint à cela que l’âme dans cet état a besoin d’être libre, afin de faire selon que le mouvement intérieur le veut. Il faut pourtant faire ce qui est nécessaire, et être avec le monde autant que Dieu le veut, souffrant patiemment la peine que l’on sent si l’on s’y trouve alors en cet état, mais aussi, dès que l’occasion se présente de se retirer, il ne faut pas la laisser échapper, d’autant qu’en ces temps, si l’âme est fidèle à son Dieu, Il opérera de plus en plus en elle de grandes choses, et surtout, comme j’ai dit, une grande élévation d’esprit qui la tiendra dans un état de suspension à l’égard de la terre et de tout ce qu’elle contient, les regardant avec une indifférence extrême, comme j’ai dit déjà, justement comme ces personnes qui règnent regardent ce qui se présente à leurs yeux.
Quoique cet état porte à une grande solitude, on n'y trouve pas toujours du soulagement : aussi ne la faut-il pas rechercher pour cet effet, mais bien pour se laisser plus particulièrement à l’opération divine qui le demande, car, à dire le vrai, l’âme n’y va pas par son mouvement propre, elle est poussée avec une secrète force qui ne lui laisse aucun pouvoir. Il semblerait que cette âme (6, 182v°) se voit accablée, et que le corps de cette créature devrait succomber sous cette opération d’amour pur. Mais au contraire, elle lui communique une vigueur nouvelle, quoique ce soit un secret martyre qui n’est connu entièrement que de Celui qui le cause, lequel dispose l’âme pour la vie éternelle, en la purifiant, consommant et unissant d’une manière sublime en Lui, par Lui-même, car l’âme n’y contribue autre chose que de suivre de tout son cœur le penchant à l’anéantissement profond que Dieu lui donne, et elle le suit de tout son cœur, parce que Dieu le veut, n’y ayant rien d’elle, comme d’elle. Ce penchant est un contrecoup qu’elle reçoit, dans tous les états d’illumination où Dieu la met, car, étant élevée, elle est en même temps comme repoussée de devant la majesté de Dieu qui, en la retenant en Sa sainte présence, la jette en même temps, comme au plus profond des abîmes, en la considération de ses péchés, où elle s’abîme sans cesse de confusion et de regret de ses fautes, pendant que d’un autre côté l’esprit est appliqué aux opérations sublimes, sans que l’on fasse tort à l’autre.
Tout ce que doit faire l’âme est de se tenir dans ce profond néant et y demeurer de tout son cœur sans en sortir, étant son unique affaire en cette vie, car pour l’élévation, elle [7, 183r°] n’y doit point tendre, elle doit seulement vouloir ce que Dieu veut ; mais pour elle, elle doit demeurer dans son rien, s’y plaire et l’aimer comme son vrai lieu, se confondant sans cesse en la sainte et redoutable présence de la divine Majesté, d’où, malgré ses grands péchés, Il ne dédaignera pas quelquefois de la visiter et de l’élever jusqu’à Lui, et Il le fera davantage plus elle sera fidèle à cette pratique d’humilité, parce qu’Il aime à voir toutes choses en sa place : c’est là l’unique moyen capable d’attirer les miséricordes de Dieu sur une âme, puisqu’Il ne Se communique jamais qu’aux petits.
[intervalle d’une ligne blanche]
Je suis quelquefois longtemps dans un état sans en pouvoir écrire : je le connais bien pour moi, mais il ne m’est pas assez clairement connu pour pouvoir le mettre en écrit. Mais quand Dieu le veut, les choses dont j’ai à écrire me sont présentes comme si elles étaient devant mes yeux, et je les mets simplement comme elles me sont présentées, sans hésiter d’un moment, et quand il n’y a plus rien à mettre, je demeure court sans plus rien voir.
Je me sens poussée intérieurement d’écrire quand Dieu le veut, et l’obéissance. De temps en temps, je passe d’un état en un autre, ce qui arrive le plus souvent lorsqu’y (8, f.183v°) ayant été du temps, je viens ensuite à l’écrire. Après quoi, je ne m’en souviens plus, n’ayant dans l’esprit que le présent qui m’occupe sans cesse sans distraction ; du moins, les choses distrayantes ne vont pas jusque-là, car j’ai toujours l’esprit en repos, les choses même qui sont bonnes ne pouvant arrêter mon esprit tant ce qui m’occupe est fort ; et si je les entends, ce n’est que des oreilles du corps, parce que l’esprit est toujours occupé de son objet, de manière que je ne peux faire de réflexion, ni me charger la mémoire du passé, particulièrement en ce qui regarde l’intérieur. Et je crois, autant que je le peux connaître, que Dieu veut que je suive aveuglément ces voies sur mon âme dans un grand silence, tant intérieur qu’extérieur, ne me détournant ni à droite ni à gauche, mais suivant sans résistance Sa volonté sans que je puisse distinguer : «cela m’est amer», ou «cela m’est doux». Il me semble que Notre-Seigneur veut que je Le serve dans un grand abandon, sans rien connaître de ce qui se passe en moi qu’autant qu’il Lui plaît.
Quand je ne suis pas dans quelque état particulier, mon ordinaire est d’être toujours appliquée à Dieu, ou peu s’en faut, d’une manière fort simple qui tient mon esprit arrêté fortement. Et, quoique cette manière d’être en Dieu soit très simple, elle est néanmoins fort utile, parce qu’en demeurant (9, f.184r°) dans ce repos, Dieu ne laisse pas d’opérer en l’âme les vertus d’une façon plus parfaite que dans un état où l’âme agit. Je me trouve dans cette occupation simple, remplie d’une façon très grande, mon anéantissement intérieur est plus grand, et la vue et le regret de mes péchés augmentent pareillement. Voilà les trois choses qu’opère tout ce que Dieu fait en moi : force, anéantissement et contrition. Force pour être comme élevée au-dessus de tout ce qui me peut causer de la peine, non point, comme j’ai dit, par le seul raisonnement, mais en effet [réellement] il me semble être entre le ciel et la terre et voir tout ce qui se passe en bas. Il opère anéantissement: étant dans une continuelle vue de mon rien, ou plutôt ne subsistant plus dans mon souvenir, et ainsi ne me voyant point, si ce n’est en Dieu, en qui toutes choses sont ; car, voyant Dieu, j’y vois toutes choses, mais je vois Dieu, même sans songer à autre chose qu’à Lui, et sans rien voir de ce qui est en Lui. La dernière chose qu’opère tout ce qui se passe en moi est contrition : cette contrition est amoureuse, et douloureuse tout ensemble, et l’un n’empêche pas la force de l’autre, et tous deux s’aident. L’amour augmente la douleur, et la douleur, l’amour.
Il semble que Dieu me mette quelquefois en cet état pour me faire après plus de grâce. De moi-même, je ne peux pas [10, 184v°] m’y mettre, comme je ne saurais l’empêcher, ce que je ne veux pas : le feu caché qui l’excite est trop vif pour être retenu, il faut qu’il ait son cours, et il s’exhale par des larmes que ce feu fait fondre quelquefois bien longtemps. Et ces pleurs, outre que je crois que le bon Dieu me les fait verser pour me purifier de mes péchés, me sont encore un rafraîchissement très grand, et une augmentation de joie et de paix qui s’accroît à mesure que je les verse. Enfin je ne puis être en cet état ni m’en retirer quand je veux, non plus que de tous les autres. Je vais à l’aveugle, et reçois indifféremment toutes choses, me laissant mouvoir sans résistance. Et cette indifférence est la principale chose que Dieu veut que j’aie en un degré éminent.
Quelquefois mon occupation est si simple qu’il semble qu’elle tienne plus de la sécheresse que d’autre chose, et c’est particulièrement alors qu’elle me fait crier à Dieu : « Mon Dieu ! ayez pitié de moi, faites-moi miséricorde ! », croyant qu’Il m’abandonne, vu la grande vue de mes péchés et le penchant qu’Il me donne à croire que peut-être je ne Lui suis point agréable. De là vient ordinairement cette grande contrition, suivie de paix et de joie, et accompagnée assez souvent de quelque témoignage particulier de l’amour de Dieu envers moi. D’autres fois, je vois un peu plus ce qui se passe, quoique ce soit toujours [11, 185r°] dans une grande simplicité quant à l’objet. Mais c’est qu’il y a quelquefois des moments un peu sensibles où je suis poussée à dire : «Mon Dieu ! aimez-moi !’, poussée par le mouvement divin ; mais quoique cela soit un peu sensible, c’est une sensibilité qui ne m’arrête pas et qui, dans le fond, ne fait que me faire souffrir, sans que j’y songe, car ce petit mouvement qui me pousse à dire : «Mon Dieu, aimez-moi !’, et autres choses semblables, provenant de l’abondance ou plénitude de Dieu, ne peut se pousser au-dehors qu’avec quelque sorte de peine, parce que cela ne se fait pas facilement, y étant comme forcé, sans qu’il y ait de force, de peine ni de violence, de sorte que l’âme jouit sans jouissance et est toujours occupée sans occupation.
A.S.S., ms. 2057, « Divers écrits de Madame Guyon : « 7° pièce, f°180 ».
1 Début d’une copie à l’écriture plus large et aérée formant ce « f°180 ». Cette numérotation en folios fut ajoutée lors de la constitution du dossier des « Divers écrits ». Rappelons que les parties 5° (celle-ci fort longue et qui reste à subdiviser) et 6°, f°32 à 179, qui précèdent ne sont probablement pas de Madame Guyon, selon l’opinion de Monsieur I. Noye. Nous la partageons, sur la base (criticable car toute subjective), d’une appréciation du contenu spirituel et d’une rupture dans le vécu intérieur exprimé. Cependant on ne peut écarter la possibilité d’une première couche qui serait le reflet d’une période précédant l’éveil mystique : on sait qu’un tel éveil peut modifier non seulement l’écriture en la rendant plus aérée, mais aussi la personnalité entière.
Autre1.
Mon état présent, et qui n’est qu’une continuation et augmentation de celui dans lequel je suis toujours, est, à ce que j’en peux connaître, un établissement de tout moi en Dieu dans lequel je ne souffre rien : jouissance de Celui qui me possède parfaitement, mais jouissance qui n’a plus rien de sensible, qui est pure et simple. Je jouis sans que je cherche à jouir, et sans m’en apercevoir que par ses effets extérieurs et intérieurs que je remarque. [12, 185v°] Ce qui fait, ce me semble, que je ne m’en aperçois pas est que je ne possède pas, mais que je suis possédée : de même qu’une goutte d’eau qui serait jetée dans la mer, qui, pour sa petitesse, se voit absorbée par elle, ainsi moi, qui ne suis rien, étant dans ce grand tout, je suis perdue toute en lui, sans pouvoir le comprendre. Si je jouis, c’est sans sentir que je jouisse, étant vrai de dire que je ne souffre pas, et que je ne jouis pas quant au sensible extérieur, et même intérieur.
Je me trouve dans une région toute séparée des créatures, où règnent un silence et une paix profonde, et où il semble ne m’être pas permis d’agir en rien, Dieu ne voulant de moi autre chose qu’une attente respectueuse et indifférente à toutes Ses volontés : Il veut seulement que je veuille ce qu’Il veut ; et cette volonté consiste à me laisser aller à Ses mouvements saints dès qu’ils me sont connus, comme se laisse aller un morceau de bois, ou autre chose, que la rivière entraîne insensiblement et sans violence.
Je ne peux en aucune manière avoir la moindre pensée, soit dans mon oraison ou autrement, si elle ne m’est donnée de Dieu, car de moi-même je ne puis. La manière simple où je suis n’est pas concevable, elle augmente extrêmement [13, 186r°] depuis ma retraite, quoiqu’elle fût à un point que je ne pouvais rien de moi ; mais à présent la façon d’y être se simplifie au double : Dieu, m’ôtant tout pouvoir d’agir, me donne les connaissances nécessaires pour Lui, qui consistent à connaître d’une connaissance intime la voie par où Il veut que je marche, laquelle ne consiste qu’à rien, rien, rien de ma part, et tout de la Sienne, et ce tout n’est qu’une chose, à savoir de me conduire par le rien, car plus Il est en moi tout, plus je suis rien en Lui. Ainsi tout aboutit à me détruire, et Il veut que je souffre cette destruction, mais comme naturellement, sans aucune peine, retour et vues, manière dont je le dois vouloir ou que je le veux, parce que ma volonté n’est plus mienne mais Sienne entièrement, ce qui fait que, n’y ayant plus aucune résistance de la part de la volonté, l’acte de soumission qu’elle fait se passe dans la dernière douceur qui le rend presque imperceptible.
J’ai dit, au commencement, que je jouissais sans que je cherchasse à jouir, et sans m’en apercevoir que par les effets extérieurs et intérieurs. Je pense que les voici comme ils me sont connus : pour les intérieurs, il me semble que c’est cette tranquillité et indifférence à tout, qui fait que tout ce qui se passe [14, 186v°] m’est comme rien et moins que rien, indifférence que je sens dans le fond de l’âme, qui me tient égale, et qui me marque, ce me semble, la jouissance pleine et entière que j’ai de Dieu dans le plus intime de mon cœur.
… [une ligne blanche]
Les extérieurs sont, à mon avis, la fuite des créatures et l’amour de la retraite, qui me font connaître que mon cœur est davantage en Lui que dans le créé parce qu’il [le créé] n’est pas capable de le retenir, et que, seul, il soit [sic, pour : est] plus content qu’avec tout le monde.
Notre-Seigneur, dans cette retraite, me fait voir à fond combien Il me fait de grâce, et en même temps combien je suis misérable : la vue de l’un n’empêche pas celle de l’autre, et je remarque que ce qu’Il veut le plus de moi est simplicité, humilité, et une pureté d’âme si grande qu’il n’y ait pas la moindre tache en elle.
Si on pouvait bien expliquer ce que c’est qu’un esprit nu, et si on pouvait le donner à connaître, qu’on verrait quelque chose de surprenant et d’effrayant à la nature tout ensemble ! Plus je vois en amour, plus cette nudité est grande en moi, et à mesure qu’elle se fait plus grande, à mesure l’amour s’empare-t-il de mon cœur, remplissant ce vide que l’éloignement des créatures y fait. Il me semble que plus mon esprit est dépouillé de tout le créé, plus j’approche de Dieu, et quand il le [15, 187r°] sera entièrement, qu’il s’ira joindre à ce divin objet dans le Ciel. Tous les jours je ressens quelque chose de ce que je dis, car, intérieurement, je vois que l’esprit se sépare de la terre et s’élève en haut. Cependant je m’applique à faire ce que Dieu demande de moi et, pendant que cet esprit est élevé, je suis les mouvements de mon amour qui me porte à ne m’attacher qu’à la pratique. Je fais simplement les petites actions qu’Il veut de moi, préférant la plus petite chose que mon Dieu veut que je fasse, aux plus grandes et plus relevées.
Je me sens toute portée, mais fortement, à l’amour de la souffrance, à la mortification et à la vie humble, cachée et méprisée, n’ayant point de plus grande joie que lorsque je souffre, et lorsqu’on ne me connaît point. Et notre bon Dieu m’est de telle sorte présent dans ces temps que je ne Le perds pas de vue. Je fais consister mon amour à bien souffrir et à bien mourir à moi-même, considérant, dans tout le reste de ce qui se passe en moi, que c’est mon Dieu qui me donne. Mais qu’est-ce que je dis ? C’est moi 2 j’aime seulement les vertus qui crucifient et humilient, et je crains tout le reste comme quelque chose de dangereux. Mais, néanmoins, [16, 187v°] je vais tout simplement, prenant indifféremment tout ce que notre bon Dieu m’envoie, aimant tout et ne craignant rien, quand Il m’en donne d’une si belle main, car quand Il veut que je jouisse, je ne veux pas souffrir, et ainsi du reste.
- Suite du manuscrit 2057, f°185r, 8° pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce que nous nommons par son incipit.
2« C’est moi » s’oppose à « c’est mon Dieu ».
Autre1.
Notre-Seigneur, depuis quelques temps, me conduit par un chemin fort aride, mais cette aridité ne m’ôte ni ma paix ni la présence de Dieu, étant toujours occupée de Lui. Mais quand je veux faire mon oraison, quand je veux entendre la sainte messe, en un mot quand je veux penser à Lui un peu particulièrement, mon imagination est remplie de mille lumières, ce qui me fait croire que ma misère est très grande, et qu’il faut que tout ce qui s’est passé en moi ne soit que songe et imagination, et qu’infailliblement je veuille beaucoup, car je ne sais à quoi attribuer cela, ni le comprendre, parce qu’au sortir d’une oraison de cette nature, je suis aussi remplie et occupée de Dieu que si j’avais été en un état moins distrayant. L’effet que produit en moi cet état est une grande humiliation, qui fait le principal de mes prières [17, 188r°] ; il cause aussi un éloignement très grand pour tous les états relevés, avec un désir ardent pour ceux qui me feront marcher en assurance. Je dis et je fais bien souvent des choses que je ne voudrais ni dire ni faire, et que je n’ai dites ni faites jusqu’alors.
J’adore les desseins de Dieu auxquels je me soumets en aveugle et de tout mon cœur, avec étonnement et crainte, vu ma grande misère qui m’est si manifeste, n’ayant plus de confiance qu’en Sa grande miséricorde dont je reconnais avoir un extrême besoin, mettant en elle tout mon appui. La défiance en moi va jusqu’à n’attendre plus rien du tout de mes forces particulières, vivant comme une personne qui n’a plus de quoi subsister par son propre bien, et qui se voit réduite à mourir misérablement, faute d’avoir de quoi vivre, à moins qu’une personne qu’elle a outragée beaucoup, ne lui donne quelque chose pour subsister par un effet tout pur de sa charité : voilà ce que je suis à l’égard de Dieu, de qui j’attends tout sans l’avoir mérité, n’ayant lieu que de l’espérer de Sa pure miséricorde. C’est pourquoi cela me tient [18, 188v°] si basse et si craintive en Sa sainte présence que je n’ose lever les yeux, attendant néanmoins les effets de Ses bontés tranquillement, dont je me reconnais entièrement indigne.
Cette aridité que je dis ressentir, n’est pas pareille à celle qu’on expérimente lorsque Dieu met dans des peines intérieures, selon mon sens : c’est, ce me semble, un éloignement de Dieu sans éloignement. Et pour me mieux expliquer, Dieu ne s’éloigne point de moi, mais Il éloigne seulement cette possession que j’en avais, qui chassait toute idée des choses vaines, inutiles et distrayantes qui n’y avaient point d’entrée alors ; mais à présent, il semble que Dieu ait lâché la bride à mille folies qui viennent pour m’occuper l’esprit, mais au milieu de toutes ces choses distrayantes, mon esprit possède Dieu, cela ne servant qu’à m’humilier à fond, considérant et voyant d’une manière encore plus simple, plus pure, et toute abîmée dans un profond respect que je ne puis exprimer.
Cette vue de Dieu, pour vous la donner à connaître comme je la conçois, est semblable aux regards de deux personnes qui s’aiment et qui, à cause de leurs affections, [19, 189r°] s’entendent admirablement l’une l’autre, se disant bien des choses par les yeux, les exprimant même tout autrement que par la langue, qui n’a pas de termes pour s’expliquer comme il faut en ces sortes de matières.
… [espace d’une ligne]
Dieu, par Sa miséricorde - dans le temps ou pour le plus ordinaire après que j’ai été ainsi tourmentée de ces pensées inutiles 2 -, me jette un regard à quoi semble L’avoir provoqué l’état où je me fus trouvée, qui m’a abaissée extrêmement en Sa sainte présence, mais ce divin regard est si simple qu’imperceptiblement il a attiré le mien. En cet état de regards réciproques, je me trouve toute en Dieu, Le contemplant d’une manière qui n’est pas, ce me semble, dans l’ordinaire : je Le contemple comme en Lui-même, séparée de tout et élevée au-dessus de mes bassesses, ce que fait la force de ce regard divin, de même que le soleil qui élève les vapeurs de la terre à lui. Il me semble que cet état est semblable à ce que dit l’épouse au Cantique qu’elle est à son bien-aimé, et que, vers elle, est son regard, parce qu’il me semble que Dieu est attentif à moi, S’appliquant à mon âme par un regard plein d’attention, et que je suis à Lui particulièrement par l’attrait qui est en Lui, [20, 189v°] qui, sans que je m’en aperçoive, me lie étroitement à Dieu.
Si, en cet état, on me demande : «Que pensez-vous que vous dit Notre-Seigneur ? », je ne peux rien répondre, et la raison est que cela ne se peut expliquer, étant même vrai qu’Il ne me dit rien, ne faisant que me regarder. Mais ce regard est efficace, et il me dit, sans me rien dire, paix, amour, béatitude, car c’est une expression forte. Et ces choses me sont dites en les opérant en moi et m’élevant de mes misères : je semble les perdre toutes en la Divinité qui m’attire doucement et fortement alors, sans quasi m’en apercevoir tant l’opération est douce.
… [espace d’une ligne]
Ces choses qu’opère cet état ne me sont presque pas sensibles : j’aime sans pouvoir expliquer comment, craignant en même temps être sans amour ; je jouis d’une paix profonde sans en ressentir fortement la douceur ; et je possède la béatitude de même, m’étant avis que je m’y écoule insensiblement, et qui étant heureusement passée, je suis dans l’amour et dans la paix dont elle est le centre, de sorte que je ne peux dire : « J’aime », mais je suis comprise de tout l’amour. Je suis en paix, mais je suis dans le séjour de la paix. Cet état est une petit échantillon de [21, 190r°] la gloire qui ne dure pas toujours, quoique Dieu me reste toujours présent dans la paix, ce qui n’empêche pas que je n’expérimente en moi des effets de mes misères, Dieu le permettant ainsi pour m’affermir davantage par les chutes que je fais, qui en effet le font insensiblement.
- Suite du manuscrit 2057, f°187v, 9° pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
2Obscur.
Autre1.
Ces paroles de Job m’ont été fortement imprimées en l’esprit : « Mon Dieu, vous me faite souffrir admirablement ». Et il me semble que j’en conçois quelque chose à proportion, par la manière dont Dieu agit envers moi, qui est celle que je vais dire.
En premier lieu, mon état est tel que vous avez pu voir par les écrits que je vous ai donnés, état dans lequel Notre-Seigneur a achevé de me mettre depuis que vous êtes parti. Et, dans le fond, lorsque je parais autrement par mes pleurs, je suis toujours la même, ne sortant point du tout de cette disposition, ce qui fait que ce qui se passe en moi me paraît étranger, n’y ayant, ce me semble, point de part. Cependant, cela n’empêche pas que je ne souffre et, si je puis assurer en même temps que je ne souffre pas, restant toujours la même, ce qui se passe n’étant pas mien, ce qui est cause que je ne peux dire que je souffre et ai-je [si j'ai] quelque peine, [22, 190v°] j’expire dans ces temps. Et la force de ce qui me fait expirer est jointe à la douceur avec laquelle je vois ce qui s’oppose en moi et la mort qu’opère cette œuvre : je la regarde arriver avec paix et plaisir, parce que la volonté divine, qui m’est toute chose, en est la cause première, de sorte que je vois ma destruction avec complaisance ; ce qui n’empêche pas que, d’un autre côté, je ne sente quelque chose de fort.
Cet état donc me cause la mort, mais une mort qui est un germe de vie, et, semblable au phénix, je reprends une vie nouvelle du lieu même où arrive ma consommation, de sorte qu’en moi, ce n’est que contraires, car je souffre sans souffrir, je sens que je souffre, sans sentir que …a, j’ai de la peine en moi sans que rien m’en fasse ni que je puisse connaître de cause de cette peine, si ce n’est la pure et unique volonté de Dieu, qui le fait sans que je conçoive comme Il le fait ; en un mot, je sens que j’y expire, sans apercevoir la manière avec laquelle cela arrive, et enfin, de cette mort, j’entre en une nouvelle vie.
En cet état, il m’est impossible de parler. Et je ne vois pas que cela provienne d’autre chose que de Dieu, qui veut que je meure plus purement à Lui en Lui, ne donnant aucun air 2 à cette œuvre qui ne dépend point de moi, ni faisant autre chose, comme en tout le reste, que de vouloir [23, 191] ce que Dieu veut, qui est Sa gloire et ma destruction, qui en est nécessairement la suite.
Je suis, en ces temps, dans un profond silence, qui est le couteau qui m’égorge, dans lequel il ne m’est pas permis de dire : «Je souffre», étant empêchée de le faire, ce me semble, par une puissance supérieure à laquelle je ne peux résister : silence qui regarde seulement ce que je veux dire de moi. Ce n’est pas que je me soucie d’avoir le pouvoir de dire les choses qui s’y passent, mais la peur que j’ai de n’y être pas assez fidèle à Dieu me fait craindre que ce silence ne me nuise, m’empêchant d’être à Dieu solidement, en ne recevant pas d’instructions nécessaires pour m’acquitter parfaitement de toutes mes actions, ce que je désire de tout mon cœur, redoutant de marcher dans une voie fainéante et où je pourrais prendre l’ombre pour le corps ; et il me semble que cette crainte n’est fondée que sur ce que Dieu, Se donnant tout à moi, exige que je me donne toute à Lui sans aucune feintise 3.
Ces craintes ne viennent pas souvent, parce qu’intérieurement Dieu m’assure, et elle[s] n’arrive[nt] que lorsque Dieu permet que j’envisage mes misères, lesquelles me font beaucoup craindre ; mais après, on me rassure intérieurement et je n’y pense plus. J’ai une certaine confiance d’enfant envers notre bon Dieu qui me tient en repos, dans le dessein [24, f°191v°] de faire ce qu’Il voudra de moi, néanmoins y guignant 4 le travail dont Il me jugera capable et dont Il me donnera le pouvoir, restant au moins dans le désir d’y joindre mon consentement avec ce qu’Il fera sans moi.
Tout consiste à présent en moi à me tenir élevée au-dessus de toutes choses par le moyen de la volonté divine, et là d’y vouloir et faire ce que cette dite volonté veut de moi, étant le seul objet pour lequel je les fais, ce qui me fait reposer en paix, ne trouvant en toute la terre quoi que ce soit qui soit capable de me satisfaire si elle ne s’y rencontre. Je ne peux dire que je fasse quelque chose, mais je veux, par cette volonté, tout ce que cette dite volonté désire de moi en ces occasions, et quoiqu’il soit vrai de dire que je ne fais rien, il est néanmoins vrai en même temps que je ne demeure pas oisive, et qu’il se fait ce qu’il faut qu’il se fasse, quoique, lorsque j’en veux rendre compte, il me soit impossible ; je crois que cela peut provenir de ce que je ne fais qu’acquiescer à la volonté de Dieu qui, pour lors, opère en moi sans que je sente presque que j’y participe.
Or, cette volonté divine veut quelquefois que je produise un acte d’amour, [une] autre fois un acte d’anéantissement : il faut que je suive et obéisse et, quoique cela se fasse sans moi, il est pourtant vrai que j’y ai part, [25, f.192] et cette part consiste à m’y laisser aller avec plaisir. Mais comme cela est fort détaché de la nature et sans sentiment, étant un plaisir tout spirituel, cela est cause que cela se passe fort doucement. Le voyant bien, mais ne le pouvant dire, je veux ce que je fais sans pouvoir le faire quand je veux, bien que ce soit toujours quand je veux que cela s’opère, étant partie de cette volonté de manière que, pour pouvoir quelque chose, il faut, auparavant de l’entreprendre, que je sente intérieurement quelque chose qui m’y porte, n’en ayant pas même la vue ou, si je l’ai, c’est sans aucune envie, parce que je ne sens aucun penchant à quoi que ce puisse être, si je n’y suis poussée par l’Esprit.
Quand ce que Dieu a voulu de moi est fait, je demeure comme auparavant sans pouvoir me porter à rien et sans désir aucun de le faire : je suis ainsi dans toutes mes actions, n’y pouvant que ce que Dieu veut, comme Il le veut, et quand Il le veut ; et quand je ne fais rien d’extraordinaire, je demeure en Dieu comme j’ai dit.
Mes communions et oraisons sont les actions où [26, f°192v°] j’ai le moins de liberté de disposer de moi : pour la communion, c’est où Notre-Seigneur m’assure le plus ordinairement sur ce qui regarde ma conduite.
Je sens une indifférence parfaite pour tout ce que je fais : si je vois le monde, c’est parce qu’il le faut ; si je m’en retire, [ce] qui est mon penchant qui me vient de la grâce, je le fais de même, ne m’y portant point pour cette raison que je m’y plaise, parce qu’en effet je n’y aurais aucun plaisir hors de l’ordre de Dieu. Il en va de même des autres actions de la vie, la volonté divine donnant le branle à mes inclinations et, en ce qui regarde les actions de piété, je communie parce que Dieu le veut, et je ne communie pas parce qu’Il ne le veut pas ; et lorsque j’ai eu quelques mouvements forts pour la communion, ils ne sont provenus que de cette volonté qui m’y poussait plus fortement. Cette envie de communier pour faire seulement la volonté divine m’a été donnée dès que Notre-Seigneur m’a appelée à Lui. Il en est de même aussi pour l’oraison. Je ne saurais dire : « J’aime une telle chose », ou « Je me sens portée à telle ou telle chose », parce que je ne sens de moi-même aucun mouvement qu’à faire la volonté divine. Et quand je me sens portée à une chose [27, f°193], c’est sans qu’il y ait rien du mien, et je ne m’y porte qu’en suivant avec plaisir, comme j’ai dit, de sorte que je ne peux dire qu’il y ait du mien ou, s’il y en a, qu’il n’est qu’en cette obéissance que je rends et que je ne peux pas ne pas rendre, ne voulant pas le pouvoir et ne pouvant pas le vouloir. Je peux faire quelque chose où la volonté de Dieu m’attire, mais du moment qu’elle s’en éloigne, je n’y peux plus rien, retirant avec elle tout mon pouvoir, et elle me laisse en mon premier état, de sorte qu’il faut que je suive cette volonté comme il lui plaît, avançant, reculant ou demeurant au même état qu’auparavant, si tel est son bon plaisir, sans que je puisse vouloir ou non vouloir quelque chose, ni que cela tombe en ma pensée de vouloir ou ne vouloir pas, m’étant impossible du tout de faire la moindre chose au contraire de cette dite volonté. Et je me sens dans la disposition de mourir plutôt que de faire le moindre souhait au contraire.
Enfin tout mon état, et toute mon occupation en général, est de suivre cette sainte volonté que je sens commandant en moi absolument, y étant passée et m’ayant transformée en elle.
- Suite du manuscrit 2057, f°190, 10e pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
2Aucun soulagement ?
3Feintise : feinte. (archaïque).
4Guigner : Regarder à la dérobée, guetter avec convoitise.
Autre1.
Je suis toujours dans le même état dans le fond, mais ce qui fait qu’il paraît davantage, c’est lorsque vous m’en parlez ou quand je suis avec vous : les demandes que vous me faites sur mon état ne servent qu’à m’enfoncer davantage et à me rendre plus ignorante sur ce que Dieu opère en moi, laissant mon esprit nu et dépouillé de la moindre vue, en un mot si éloignée, ce me semble, de ce qui se passe en mon âme qu’il n’en connaît rien du tout, et les questions qu’on me peut faire en ce temps ne sont propres qu’à m’embrouiller, si je veux tâcher à y répondre, ce qui me semble que Notre-Seigneur ne veut pas de moi, mais au contraire que je demeure en paix dans mon silence ordinaire, renfermée toute en lui, sans me mettre en peine en aucune manière d’en connaître rien, ni que les autres en connaissent aussi .
Je ne peux dire autre chose de cet état, si ce n’est que je suis contente, et que je sens bien que j’y suis très vide à Notre-Seigneur. De surplus, je puis assurer que je n’y contribue en rien, ce qui m’est très indifférent, car je trouve tous les états bons. Et si celui-ci me rend interdite, je suis indifférente quel jugement on en portera, et même [au fait de] penser qu’on en pense quelque chose. [29, f°194] Je ne fais rien du tout pour l’augmenter, parce qu’il m’est égal que j’y sois ou que je n’y sois pas : je n’ai en vue que Dieu, sans me soucier de quelle manière je Le possède. Je ne sais si je me trompe ou non, mais je le dis comme je crois, et en simplicité.
Je ne pense point en cet état à mes misères et ne puis m’en donner de peine et, si par hasard elles se présentent à moi, elles ne me servent qu’à bénir Dieu et me tenir en ma place en m’anéantissant profondément. Et je reconnais encore mieux, quand mes défauts me sont présents, combien notre bon Dieu est bon envers une misérable, ce qui m’est, comme je dis, un sujet de m’élever et perdre en Lui. Vendredi dernier, notre cher Amour eut la bonté, en communiant, de me rassurer dans la crainte que j’avais de ne m’être pas assez bien préparée pour Le recevoir car, en me faisant sentir à l’ordinaire mille odeurs admirables lorsqu’on ouvrit le saint Ciboire et lorsque je reçus la sainte hostie dans la bouche, Il me témoigna que je ne lui avais point déplu, mais au contraire que je lui était agréable, et cela avec tant de bonté que je ne puis l’exprimer, le lendemain samedi, il m’en témoigna encore beaucoup à la sainte communion, tout cela servant à augmenter mon occupation intérieure.
[30, f°194v°] Le secret et fort attrait intérieur que j’ai et que je ne vois pas distinctement, qui me retire des créatures, fait que lorsque l’on me dit le moins du monde, quoique en riant, que j’ai trop de tendresse, cela fait le même effet que naturellement le toucher fait à la plante sensitive qui, au moindre attouchement, se retire et resserre tout en elle-même avec promptitude. De même, ce que vous me dites fait que je rentre plus fort en moi, mais cela se fait comme naturellement, ainsi que cette plante, et je crois que c’est l’attrait intérieur qui me porte, sans que je m’en aperçoive, à me séparer avec force de tout ce qui pourrait mettre le moindre obstacle à cette nudité parfaite où Il veut réduire mon esprit, et [à ce] que rien ne trouble la solitude dans le fond de mon âme où il ne doit se rencontrer que Dieu. Je crois aussi que ce que vous me dites augmente l’aversion qu’il y a à l’attache en quelque sujet que ce puisse être, et que cela vient encore, outre ce que dessus, de ce que l’amour que notre bon Dieu me porte est fort délicat, ne pouvant même souffrir l’ombre de ce qui pourrait me lier tant soit peu, lequel retire, pour cet effet, en ce temps, toutes mes puissances, me laissant presque sans mouvement sans rien apercevoir [31, f°195] car cela se passe si imperceptiblement qu’à peine puis-je dire que c’est cela qui en est la cause.
Enfin tout contribue à me maintenir en cet état où je suis toujours et duquel on peut dire que c’est un paradis en cette vie. S’il y a quelque peine, elle est en ce que l’esprit, étant si élevé au-dessus du corps, ne lui correspond plus, de sorte que l’un tire en haut et l’autre en bas, mais parce que, par la miséricorde de Dieu, le tout se passe dans la dernière douceur, cela fait que l’un ne nuit point à l’autre, et comme je suis soumise aux ordres de Dieu, je n’en ressens point la peine, attendant avec patience le moment qui pourra me joindre pour jamais à ce cher objet, qui m’attire si doucement et si fortement.
On ne peut, à dire la vérité, rien dire de certain de cet état, parce qu’il nous absorbe tant, et nous offre ainsi le moyen de pouvoir y rien comprendre qui soit distinct, et que par conséquent on puisse donner à connaître.
Si plusieurs ou plutôt toutes choses augmentent cet effet, ce n’est pas quant au fond, mais seulement pour l’extérieur, car au-dedans cela va toujours de même. Il y a des choses qui l’augmentent davantage que les autres. Néanmoins, tout examiné, on n’en saurait dire autre chose, sinon [32, f°195v°] que c’est un état d’ignorance et de connaissance, de nuit et de jour, d’insensibilité et de tendresse, qu’on n’y fait rien sans perdre son temps, d’amour pur continuel et sans s’en apercevoir, de joie toute pure sans sentiment de jouissance, sans connaître qu’on possède, d’une perte totale de tout soi en Dieu et d’une transformation entière en ce cher amour.
C’est un repos et une possession de Dieu stable autant qu’elle peut l’être en cette vie, où l’âme voit comme au-dessous d’elle toute la terre avec indifférence, n’y tenant plus quant à l’esprit et, de même que l’on verrait, sans peur et sans émotion aucune, les orages si l’on était élevé au-dessus du lieu où elles [ils] se forment, de même l’âme ainsi élevée voit en elle toutes les petites émotions qui peuvent s’élever, quoiqu’il ne s’y en élève pas pour l’ordinaire, et elle n’en reçoit aucune atteinte parce qu’elle est bien au-dessus de la nature où elles se forment. Tout ce qui se passe hors d’elle ne l’ébranle pas, aussi, et ne trouble point son repos, étant toute étonnée qu’on croie qu’elle ait quelque peine en cet état, ne croyant pas qu’il en puisse [y] avoir [là] où l’amour est si fort le maître, puisqu’il n’y a point de peine où se rencontre si abondamment le pur amour.
- Suite du manuscrit 2057, f°193v-195v, 11e pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
Autre1.
L’état présent où Dieu me met, est, ce me semble, pour purifier en moi bien des choses qui me sont inconnues, et particulièrement les fautes que je peux avoir commises en ces petites occasions de peines qui se sont présentées, et aussi pour faire mourir entièrement la nature à ce qui pourrait m’arriver ensuite, où elle pourrait se satisfaire parce qu’ayant reconnu à fond et de nouveau ma faiblesse naturelle, et ce que je ferais par moi-même si Dieu ne me soutenait par la miséricorde, j’aurai plus de force pour y résister.
Ces larmes que je verse font plusieurs effets en moi selon que je le peux connaître : en premier lieu, elles m’anéantissent toute intérieurement, mais d’une manière si douce que je me sens fondre et périr insensiblement. La nature meurt d’une mort totale jusqu’aux moindres et plus inconnus de ces [ses] mouvements ; cette œuvre est très cachée, et je n’y vois goutte qu’à la faveur de ces larmes, qui me sont une lumière pour reconnaître ce que je dis. Le second effet de ces larmes est de faire le même effet en moi que ferait une eau qu’on répandrait sur une étoffe pour y laver quelques taches qui y seraient, car elles lavent, ce me semble, ces fautes que j’ai commises en tout ce qui s’est passé. [34, f°196v°] Elles font aussi le même effet qu’une rosée qui tombe doucement sur une terre préparée, qui est de la rendre féconde ; de même, me semble-t-il, que ces eaux que je verse produiront dans la suite des fruits très abondants, et je les vois déjà commencer, ces fruits sont un entier et parfait anéantissement, et un amour de la souffrance très particulier, ne m’appliquant uniquement qu’à bien souffrir, veillant pour cet effet sur mes moindres mouvements en fait de souffrance, pour y remarquer les plus petits défauts et la rendre continuellement …a, pour ce qui concerne l’extérieur aussi bien que pour l’intérieur. L’effet extérieur que peut produire ces larmes, sont de m’humilier devant les yeux du monde. Mais je considère cet effet comme une chose qui ne me touche point, étant très contente que la chose arrive de la sorte, parce que je suis toujours bien aise qu’on ait des sentiments de moi tels qu’il faut, ne voulant point paraître autre que je suis, et quand Dieu permet, sans que j’y contribue en rien, qu’il paraisse quelque marque de faiblesse au-dehors, j’en suis très aise, encore que cela ne soit qu’extérieur et que ce qui se passe ne soit point dans le cœur en aucune manière.
Ce qui fait, à mon avis, que les choses ne me peinent point dans le fond, c’est que je ne me soucie pas de l’estime des hommes, [35, f.197] qui périt avec eux et dont le jugement est si incertain, étant très assurée que nous ne sommes que ce que nous sommes devant Dieu, comme disait l’humble St François, et rien autre chose.
Je suis dans la peine dans une grande tranquillité. N’étant jamais troublée même pour l’ordinaire, je ne la suis point au premier mouvement et, quand Dieu permet qu’il paraisse quelque émotion extérieurement, cela se passe sans que cela altère en rien mon repos, m’étant avis que cette émotion est ailleurs que chez moi tant l’intérieur est tranquille, et je puis dire que même l’extérieur n’en est que très peu ému. Je ne sens jamais aucune peine contre ceux qui m’inquiètent, même au moment qu’ils le font, priant Dieu pour eux plus affectueusement que pour moi-même, et [je] leur voudrais servir d’aussi bon cœur que si rien ne s’était passé, oubliant bientôt ce que l’on me fait, et ne m’en ressouvenant que pour recommander à Dieu ces personnes et pour remercier Notre-Seigneur de la grâce qu’Il m’a faite de me donner occasion de souffrir pour Lui.
- Suite du manuscrit 2057, f°196-197, 12e pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
Autre1.
Toutes les choses qui se sont passées en moi me paraissent des songes, je me vois comme dans un abîme de misères qui m’entourent toutes, de sorte que de quelque côté que ma vue se porte, je n’aperçois que des sujets d’anéantissement, qui me tiennent si basse et si petite que je ne m’aperçois presque pas devant Dieu ni devant les créatures. Je n’ose lever les yeux, et je suis devant Dieu comme ces criminels qui n’attendent quelque chose de ceux qu’ils ont offensés que de leur pure bonté ; de même n’attendais-je rien de Lui que de Sa pure et grande miséricorde que je Le prie humblement d’exercer envers moi, quoique indigne : je n’ai plus que ce seul asile où je me retire ; hors de là, je ne vois que sujets d’appréhender, ne voyant en moi que sujets capables d’attirer la juste indignation de Dieu, de sorte qu’espérant je crains, et craignant j’espère ; mais espérance qui n’a de fondement que sur la pure et grande miséricorde de Dieu, qui ne me la doit point et qui a tout sujet de me la refuser.
Je ne vois jusqu’à présent que grâces reçues. Après que tout cela s’est éclipsé de mon esprit, il reste en moi, pour toutes choses, une vue claire de mes misères, mais vue pénétrante, non seulement par une lumière intérieure qui me les découvre, mais provenant de l’expérience que j’en fais tous les jours, qui non seulement m’anéantit tout en moi-même, mais [37, f°198] qui, les faisant aux yeux des autres, opère le même à mes propres yeux : anéantissement qui va à une destruction solide du plus caché amour-propre. C’est un abîme profond où l’esprit de nature trouve sa mort sans ressource, et ce qui y aide encore, c’est que Dieu me met dans un état nu, ou pour toutes choses je n’ai rien : je ne sais plus ce que c’est qu’états, que lumières, sentiments et le reste, pour intimes qu’ils puissent être, et tout ce que je possède est le néant de mes misères, d’où j’entrevois les beautés de cette vie divine de Dieu dans une âme qui n’est si grande et si relevée que parce qu’elle est cachée et comme resserrée dans un profond abîme de misères, qui lui sont comme d’un nuage obscur qui en cache les brillants. Que les beautés de cette vie divine sont grandes et, si elles se pouvaient bien donner à connaître, quels transports ne ressentirait-on pas pour la posséder ! Il me semble, par comparaison, que c’est de même que celle que mène Notre-Seigneur dans le Saint-Sacrement de l’autel, où Il est voilé d’espèces viles et abjectes, qui sont un nuage qui nous couvre ce qu’il y a de charmant en elle.
L’âme, pour lors, cachée avec son oeuvre à toutes choses généralement, opère en sûreté en Dieu ne risquant rien parce que les créatures sont éloignées d’elle et ne peuvent pénétrer en son âme, à cause que ses dehors sont si obscurs qu’elles ne peuvent pénétrer à travers, joint à cela qu’elles en [38, f.°198v°] sont rebutées d’autant que tout ce qui paraît partir d’elle leur paraît si peu considérable qu’elle attire plutôt leur mépris qu’autre chose. L’âme aussi, de son côté, entre dans le même sentiment qu’elles, et Dieu semble en faire si peu de compte que, se voyant le rebut général, elle cesse d’être mourant ainsi dans l’esprit et le cours des créatures dans son esprit et dans son cœur propre, quant à l’estime et affection aussi bien que dans l’espoir et le cœur desdites créatures ; et elle cesse d’être à l’égard de Dieu, puisque Dieu, anéantissant sa vie animale, y substitue Sa vie divine en la place de la sienne. Rien de cette vie divine ne se donne à connaître à l’âme par quoi que ce soit qu’on puisse bien nommer ; ce qu’elle en aperçoit est que la sienne, prenant fin tous les jours par la mort générale de la nature opérée par la connaissance expérimentale de ses misères, elle voit comme entrer en la place celle de Dieu, qui s’avance à mesure que la sienne diminue, Dieu ne pouvant souffrir de vide. Elle voit, mais que voit-elle ? Rien, elle est comme dans une autre demeure, elle sent s’écouler en elle, ou bien elle s’y écoule, ce qui ne se peut expliquer : un je ne sais quoi non sensible, tout simple, tout spirituel, qui, la suspendant, la met dans une impuissance d’en parler, d’y goûter et d’y voir quoi que ce puisse être, ce qui en est la tenant en suspens et la remplissant, bref la mettant du milieu même de ses [39,f.°199] misères en un état heureux, sans jouissance néanmoins, et retombant quelquefois de ce lieu dans quelques misères nouvelles qui, comme un nuage, cachent ce qui lui était manifesté, quoiqu’on ne puisse pas dire qu’elle voit, mais qu’elle est arrêtée et suspendue par quelque objet puissant et caché.
Dans les misères où je tombe et les fautes que je commets, quelquefois s’y entrevoit un peu de vue, mais si faible qu’à peine puis-je dire assurément : «Je l’ai voulu», m’étant avis que j’aimerais mieux la mort que de le vouloir. Cela me paraît venir de si loin qu’à peine puis-je le bien discerner : semblable à ceux qui regarde une chose de fort loin, que la distance les empêche de bien reconnaître, je vois que cela vient du plus profond de la nature, et par une simple vue, je vois de quelle passion ce mouvement part. Cette petite vue en faisant quelque faute n’arrive que rarement, bien souvent je n’en ai pas. Quelquefois je ne l’ai qu’en achevant de la commettre ; et pour l’ordinaire, je n’en ai point, mais je vois bien toujours d’une part ce que je fais. D’autres fois, je suis quelque mouvement de nature que vous apercevez, ou que d’autres peuvent apercevoir, sans que je le connaisse, tout en ne sentant et ne voyant rien par où je puisse [40, f°199v°] remarquer que j’ai manqué. Il y a de certaines fautes que Dieu ne permet pas [de] sortir de ma mémoire jusqu’à ce que je m’en sois confessée. Il y en a d’autres, et celles-là sont en plus grand nombre, qui s’évanouissent aussitôt : ce sont fautes à quoi je ne peux donner de nom. Je vois que, dans quelques actions que d’ailleurs je n’ai pas mal faites, il y a quelque défectuosité, qu’elles ne sont pas faites dans toute la perfection que Dieu demanderait de moi, que j’ai manqué dans quelque circonstance, mais légèrement, et à quoi je ne peux comme j’ai dit, donner de nom : j’en ai une simple idée, comme d’une écriture faite sur le sable, que le vent aurait presque effacée, et qu’à peine pourrait-on lire. Ces manques d’une parfaite fidélité à Dieu, que je ne peux nommer, font pour l’ordinaire la peine que je peux avoir à me confesser pour ne pouvoir trouver en elles quelque chose d’assez fort pour m’en accuser, ne trouvant pas de termes pour les donner à connaître. Et c’est ce qui m’humilie davantage, soit en ce temps, soit lorsque je ne pense pas à me confesser, d’autant que Notre-Seigneur ne laisse pas de me faire paraître ces choses considérables et que d’ailleurs je ne peux dire ce que c'est. Je l’attribue à aveuglement, provenant de négligence et si néanmoins je ne [41, f°200] le peux dire entièrement, cela fait que, lorsque je ne remarque pas avoir manqué, ce qui m’arrive quelquefois pendant quelques jours, quoique je m’examine assez, j’ai peine à le croire, croyant rentrer dans un double aveuglement, parce que je suis persuadée de ma misère de sorte que tout ce que je ne remarque rien2, je trouve lieu de m’humilier doublement et de me jeter entre les bras de la miséricorde de Dieu, mon asile unique.
Je suis à cette heure dans mon fonds propre, qui est ma misère, comme une personne est sur le fonds de terre qui lui appartient, d’où je peux tirer tout ce qui m’est nécessaire pour la subsistance de mon âme et l’augmentation de cette vie divine, dont Dieu veut que je vive parfaitement. Et je connais mieux que jamais que c’est le lieu de ma demeure où je dois prendre mes délices. Et comme c’est du rien que Dieu a tiré toutes choses et sur quoi Il a bâti l’univers, je vois qu’Il ne prétend rien édifier sur mon âme qu’en tant qu’elle sera rien, et qu’Il ne s’y reposera point si elle n’est vraiment humiliée. Je suis persuadée fortement, j’entrevois les biens, si je veux être fidèle à m’élever de mes misères qui doivent suivre, nécessairement, qui consisteront à ce que j’aperçoive [42, f°200v°]) comme on éclaire, à l’établissement de cette vie divine, ainsi que j’ai dit.
- Suite du manuscrit 2057, f°197v°.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
2[sic]. Obscur.
Autre1.
Quand je converse avec quelques bonnes personnes, cela m’humilie beaucoup, parce qu’en leur présence, il me semble que je ne suis que misères. Et si je dis quelque chose de Notre-Seigneur avec elles, cela le fait doublement, me voyant indigne d’ouvrir la bouche devant des personnes si à Dieu ; et de plus, je crains que tout ce que je dis de Notre-Seigneur ne soit qu’en paroles. Je ne laisse pas de le faire sans façons ni réflexion à ces pensées, y agissant simplement, car à proprement parler, ce n’est pas une simple pensée que ce que je dis, mais une vue continuelle que j’ai, vue simple et sans aucune application de ma part. Cette vue fait que je ne me produis pas facilement, sentant un penchant extrême pour l’éloignement des créatures : pour les bonnes, parce que je suis très indigne de les converser2, et pour celles qui vivent de l’esprit du monde, elles ne peuvent me plaire, n’étant pas animées de l’esprit de Dieu. Et puis possédant Dieu, j’ai tout. [43, f°201] Néanmoins, je ne laisse pas de les converser quand il est absolument nécessaire, avec liberté d’esprit, regardant en cela la volonté de Dieu, qui est ce qui, seul, est capable de me mouvoir ; et du moment qu’elle m’est signifiée, je n’ai point de repos que je ne l’exécute. Je suis néanmoins bien aise de voir les personnes bien à Dieu, parce que je trouve en elles Notre-Seigneur, qui est l’objet qui me frappe d’abord, et qui fait que je ne m’ennuie pas avec elles. Cependant mon cœur, - qui ne cherche en toutes choses que son Dieu et qui ne s’attache à aucune créature qu’autant que Dieu S’y rencontre, - L’ayant encore davantage [en] ne se souciant pas de les voir, - et je ne ferais pas un pas pour cela à moins que je ne m’y sentisse poussée beaucoup, - je suis persuadée que je ne mérite pas de voir le jour, que je dois me cacher à tout le monde, admirant qu’on me souffre et qu’on témoigne quelque joie de me voir.
Je ne peux remarquer, sur ce qui se passe en moi, quels sont mes mouvements, parce que, selon ce que je peux connaître, il ne s’y en passe point. Je ne sens aucun mouvement contraire à la conduite de mon Dieu en moi : s’Il permet que quelque chose m’humilie, je le veux bien être ; si l’on n’approuve pas ma conduite, je le veux aussi. Je ne sens point de mouvements de joie, de colère, [44,f°201v°] d’envie, ainsi du reste, pour petits qu’ils puissent être. Même ordinairement, je ne sens point de premier mouvement, parce qu’à mon avis, que je ne veux, n’aime et ne crains rien que Dieu, que je ne veux 3 qu’en Sa manière, que je n’aime que parce qu’Il est aimable, sans retour sur moi, et que je ne crains que parce que je L’aime.
Je ne me porte à quoi que ce soit par mon mouvement particulier, mais si je porte, si j’agis, si je semble souhaiter ou rechercher quelque chose, c’est que je suis le mouvement fort qui m’anime, et que je ne peux retenir, de sorte que si on me demandait : «Souhaitez-vous telle ou telle chose ? » on me surprendrait extrêmement, attendu que tout ce qu’on peut s’imaginer m’est indifférent et quelquefois que cela m’est arrivé. Cela m’a jeté dans une grande interdiction 4 et a augmenté de beaucoup mon indifférence, me réservant toute en Dieu d’une manière tout autre qu’auparavant, comme si mon cœur, qui a un éloignement très grand de tout le créé, voulait marquer par là le froid qu’il ressent pour toutes les créatures. Mais cela se fait sans retour, cette rentrée en Dieu lui étant naturelle, l’amour le tirant à lui par des chaînes secrètes dont il le lie fortement.
Quoique je me connaisse misérable au dernier point, je ne puis voir mes misères en particulier, ni en marquer une seule à part, ce qui me fait quelquefois croire que [45, f°202] c’est l’excès qui m’en empêche et que, me perdant dans cet abîme de misères, j’en suis aveuglée. Ces misères, qui me sont cachées, me font, à ce que j’aperçois, plus de bien que si elles m’étaient connues : mon anéantissement est plus grand, je conçois plus de douleur, et le désir d’être fidèle à Dieu augmente en moi. Ce sont des ténèbres lumineuses qui, m’aveuglant, m’éclairent et qui, m’éclairant, me brûlent.
Il m’est avis que Notre-Seigneur ne permet cela que pour produire en moi cet effet et qu’Il ne Se soucie pas que je voie rien. Même, au moment que je pense lui avoir déplu en quelque chose, je Lui en demande très souvent pardon, et il me semble qu’Il me pardonne, et qu’intérieurement Il m’assure de Son amitié, cela m’unissant à Lui plus fortement, et puis tout s’efface de mon esprit. Mais quand Il veut que je m’en accuse en confession, jamais les choses que j’ai faites ne s’effacent de mon esprit, m’étant toujours présentes sans y penser jusqu’à ce que je m’en sois accusée. Quelquefois je verrais plusieurs choses, mais quand je les veux dire, celles que je croyais les plus nécessaires à dire s’effacent de ma mémoire comme si elles n’y avaient jamais été, et les autres restent. Il me semble que c’est que notre bon Dieu me les pardonne Lui-même, me faisant connaître, (46) par là que ce que je pense quelquefois le plus considérable ne l’est pas, et que cela ne lui a pas tant déplu. Je ne suis point à moi en cette action, non plus que dans les autres. Je ne peux avoir de douleur ni le reste, parce que je ne peux rien faire : tout ce que je peux, c’est que je m’humilie profondément dans la vue de ma pauvreté. Pour l’ordinaire, je ne vois rien et, dans cet état, je dis à Notre-Seigneur : «O mon cher amour, que du moins mon extrême misère Vous soit agréable ! usez de Votre grande miséricorde en mon endroit, il y va de Votre gloire ! Je suis dans cet état un objet digne d’exercer Votre infinie bonté, il Vous est glorieux de me pardonner et de m’aimer.» Et, toute perdue et abîmée en mon néant, je me sens perdue plus que jamais en Lui : un feu nouveau s’empare de mon coeur, je ne puis douter que je ne sois aimée et je sens bien que j’aime.
Je marche ainsi toujours basse et petite à mes yeux, néanmoins ayant, malgré mes misères, une confiance extrême en la bonté de Dieu, et comme une secrète assurance que je suis bien avec Lui, qui fait que rien ne m’étonne sans présomption, car je me sens portée de plus en plus à veiller sur mes actions avec une fidélité très grande et avec une défiance de moi-même encore tout autre que par le passé.
Ce mouvement me fut donné mercredi dernier à la Sainte [47, f°203] Communion avec bien de la force. Et non seulement Notre-Seigneur me dit qu’Il voulait que je veillasse sur mes actions ordinaires, mais particulièrement sur les choses les plus intérieures qui se passent en moi, afin de remarquer s’il n’y a point quelque chose de la nature, amour-propre et recherche de soi-même en elles, et le purifier, parce qu’Il veut que je mène une vie toute pure, mais d’une pureté non commune à quoi je me sens poussée entièrement, quoi qu’il m’en doive coûter, me séparant toute des choses qui seraient ensemble très bonnes en ces états, mais qui ne sont pas encore dans ce degré de pureté affinée que Dieu semble vouloir de moi à cette heure. Ce n’est pas que je vois cela à présent, mais puisque Notre-Seigneur me donne ce mouvement, j’espère qu’Il me fera la grâce de me donner la connaissance nécessaire pour exécuter ce qu’Il me témoigne vouloir de moi, me sentant disposée et résolue de commencer cette vie pure et sainte, que j’espère continuer dans le ciel, et que je vous prie de demander pour moi à Notre-Seigneur.
- Suite du manuscrit 2057, f°200v-203, 14e pièce.
1Indication de début d’une nouvelle pièce.
2Vivre avec.
3[sic]. Redoublement de « que je ne veux ».
4Dans un grand interdit.
a mot illisible
[…] Quand une âme se trouve en quelque passage fâcheux, il faut pour lors qu’elle se jette d’abord en Dieu, s’y remettant de tout entièrement avant de considérer la chose pénible, ensuite qu’elle jette un clin d’œil sur le sujet de sa peine, seulement pour la sacrifier à Dieu. Après quoi, qu’elle rejette toute réflexion, pour petite qu’elle soit, et que toute son occupation alors soit uniquement d’être attentive à Dieu, en qui elle doit vivre et retrouver tout ce qui lui manque au dehors.
Il ne faut pas néanmoins que l’âme se retire avec cette force ou générosité de sa peine dans le désir de trouver tout en Dieu, mais seulement il faut qu’elle s’en éloigne pour la porter plus purement, séparant ce qu'il pourrait y avoir de trop tendu qui naîtrait de la réflexion qu’elle ferait sur l’objet de sa peine ; et cette réflexion retranchée est cet éloignement nécessaire que je dis. Ne faisant plus de réflexion, autant qu’il lui est possible, sur l’objet de sa peine, elle n’y doit voir que Dieu, la véritable source de son tourment, et ne point faire de distinction de Lui et de cette peine, puisque c’est Lui qui Se donne à elle sous ce voile, au lieu de S’y donner [49, f° 204] par quelque autre chose, de sorte que, sans les séparer, elle doit aimer son Dieu en cette peine, et cette peine comme son Dieu. Et parce que Dieu pour être aimé purement veut l’être sans que les sens y aient part, parce qu’Il est un pur esprit, il faut de même que l’âme, ayant cette peine comme Dieu, sans considérer, en Dieu qui est [quelles sont], en cette peine, les choses qui s’y rencontrent d’aimables qui lui seraient un soutien, et en quoi la nature pourrait trouver secrètement de quoi se nourrir, il faut qu’elle y considère Dieu séparé de tout ce qui Le rend aimable ; non qu’Il en soit séparé, mais elle L’en séparera, n’y faisant point d’attention, afin qu’elle n’ait point de lieu de se prendre à rien, et que rien ainsi ne soit capable de prolonger sa vie, et de cette façon elle mourra entièrement de la mort de pure souffrance, qui n’est autre que celle du pur amour.
- A.S.S., ms. 2057, Feuillets 203 à 213, suite de la série de textes précédents. Long passage dont nous reproduisons le début.
« Pensées sur le Gloria Patris que Notre-Seigneur me donna, l'entendant chanter à l'église. »
Gloire soit au Père :
Comment Lui rendrons-nous cet honneur et cette gloire, et qu'est-ce qu'Il attend de nous pour ce sujet, si ce n'est que nous travaillions à arriver à la fin pour laquelle Il nous a mis au monde, tâchant d'y parvenir, quoi qu'il nous en puisse coûter ? Et quelle est cette fin ? N'est-ce pas d'entrer dans Sa connaissance, ensuite de cette connaissance de L'aimer, qui est une suite nécessaire, car la connaissance que nous avons des mérites d'une personne produit en nous l'amour ; puis L'aimant, il faut nécessairement que nous nous portions à Le servir. Voilà la fin pour laquelle Dieu le Père nous a créés, de sorte que, si nous ne tendons sans relâche à cette fin, nous ne Lui rendrons jamais aucun honneur. Voyons comment nous devons agir dans le détail pour y arriver, et commençons par la connaissance.
Pour connaître Dieu de la manière qu'Il veut être connu, il faut s'appliquer à se connaître bien soi-même, parce que l'on ne connaît jamais mieux une chose que par son contraire. Et comme en nous connaissant bien nous sommes nécessairement portés à nous haïr, puisqu'il n'y a en nous que des sujets de mépris et de confusion, de là vient que la connaissance de Dieu, que nous tirons de notre propre connaissance, Lui est bien plus avantageuse et glorieuse, puisque non seulement nous connaissons mieux, par ce moyen, [70] que Lui seul est parfait ; mais de plus, outre cette connaissance plus grande que nous avons de la divinité par cette voie, c'est que nous Lui rendons le plus grand honneur qu'Il puisse attendre de nous dans cette connaissance, lequel honneur consiste à s'immoler et anéantir devant Lui et sacrifier ainsi à Sa grandeur tout notre être propre par un éloignement parfait de la créature, produit par la connaissance du Créateur, que ladite créature a produit elle-même du fond de sa propre misère. Mais en se détruisant, elle se relève davantage puisque toute la gloire de la créature se rencontre en celle du Créateur, vu même qu'il lui siérait mal de s'élever au préjudice de Celui qui l'a faite, de même que ce serait très mal fait à une statue, si elle avait du raisonnement, de s'élever contre le sculpteur qui l'aurait taillée, et lui dérober la gloire qui lui appartient pour avoir bien réussi en son travail.
Voilà en deux mots la connaissance, utile à nous et glorieuse à notre Dieu, que nous devons avoir de Lui, car pour la connaissance que nous pouvons avoir, qui n'est pas produite, comme je viens de dire, elle ne tire de nous que de l'admiration, mais ne sacrifie pas à cet être infini tout notre être propre pour faire que le Sien subsiste seul et sans compagnon, de sorte qu'elle ne L'honore pas parfaitement. Et même il est à craindre que si la connaissance que nous avons de Dieu ne produit pas en nous cet effet de sacrifice, qu'elle soit non seulement inutile, mais même dangereuse [71, f°215] puisque nous serons repris d'avoir connu sans fruit et, par conséquent, de n'avoir pas rendu à Dieu la gloire qu'Il prétendait de cette connaissance, et ainsi d'avoir manqué de tendre à notre fin, comme nous y étions obligés dès le moment de notre création.
Ensuite de cette connaissance, suit nécessairement l'amour, d'autant que nous ne pouvons connaître Dieu sans L'aimer et sans avoir pour Lui un amour extrême, le méritant comme Il fait, infiniment. Et cet amour se produit en même temps que la connaissance, parce que connaissant Dieu tout parfait par notre propre misère, du moment que nous Le connaissons, nous sommes portés à L'aimer, puisque la même cause qui produit notre connaissance, est celle qui produit notre amour, parce que, nous élevant à la connaissance de ce Dieu infini en perfection par la vue de notre vileté, nous sommes contraints de Lui dédier toutes nos affections puisque Lui seul les mérite. C'est ce que nous devons faire. Mais au lieu de cela, bien souvent, comme nous ne connaissons que par une simple connaissance qui n'est pas produite ni précédée de la nôtre, nous connaissons, mais nous n'aimons pas, n'étant pas pénétrés de notre peu de valeur, et tout au plus, ce que nous faisons, en fait d'amour, c'est de partager un petit cœur, qui n'est pas assez grand pour être offert tout seul à ce Dieu, sans considérer que notre Dieu est un Dieu jaloux, qui veut tout l'amour et qui ne peut souffrir de partage. Il faut donc L'aimer tout seul et tirer de notre misère Sa connaissance et Son amour pour tendre à Lui. Mais pour le faire entièrement, il faut, de ces deux choses, passer à l'action et se porter à tout [72] ce qui est de Son service, avec la docilité et affection d'un enfant à son père, c'est-à-dire librement et de tout son cœur.
Cette manière d'agir fera que non seulement nous nous porterons à faire tout ce que Dieu nous commande, mais de plus que nous Le préviendrons, nous portant à l'exécution de ce qu'Il nous fera le moins du monde connaître lui être agréable, étant, comme ce serviteur fidèle de l'Evangile qui attendait son maître, étant toujours prêt pour exécuter Ses saintes volontés de toutes les manières possibles ; car, par toutes sortes de raisons, nous sommes obligés de servir notre Dieu : en premier lieu, comme néants à qui Il a donné l'être, nous devons être entièrement dévoués à Son service, puisque nous tenons un si grand bienfait de Sa pure libéralité. Deuxièmement, non seulement comme néants produits, mais faits à Son image, nous devons employer tout ce que nous sommes pour Lui témoigner notre amour par nos actions : puisque c'est une si grande grâce que Dieu nous ait tirés du néant à l'être, c'en est une bien plus grande qu'en nous tirant du néant, Il nous ait faits à Son image, et capables de Le posséder un jour dans la gloire.
Ainsi tout nous porte au service de notre Dieu : en premier lieu, par la même raison que l'ouvrier a droit sur son ouvrage, [par]ce qu'il s'en peut servir comme il lui plaît et quand il lui plaît, en étant le maître absolu puisque c'est lui qui l'a faite. Deuxièmement, qu'il ne l'a pas faite seulement dans la médiocrité, mais qu'il l'a faite quelque chose de considérable, de sorte [73, f°216] qu'elle s'estimerait bien heureuse si elle avait de la raison.
Et au Fils :
Après avoir rendu à Dieu le Père une partie de la gloire que nous Lui devons en nous portant à la fin pour laquelle Il nous a mis au monde, nous devons nous porter à glorifier Son divin Fils, qui ne le peut être mieux qu'en nous portant à Son imitation dans les souffrances d'humiliation, etc. Car voilà ce qui seul est capable de Lui rendre de l'honneur, puisque Lui-même n'a point trouvé de meilleure voie pour glorifier Son divin Père que celle-là : Il est descendu du sein de la gloire dans le sein des mépris, Il a quitté le repos pour le travail, les richesses pour la pauvreté, en un mot Il a quitté tout pour ne posséder rien que le néant auquel Il S'est uni ; voilà notre exemplaire et notre modèle, sur lequel nous nous devons mouler, et marchant sur ses traces durant le voyage de cette vie mortelle, ne nous écartant jamais de Ses voies.
Et au Saint-Esprit :
Ce que je dis, à la fin du discours suivant1, est proprement ce qu'on peut dire pour rendre l'honneur qu'on doit à cet Esprit Saint, qui ne le peut être mieux qu'en se soumettant à Sa divine conduite, puisqu'Il nous a été donné pour nous diriger, conduire, et mouvoir.
A.S.S., ms. 2057, « Divers écrits de Madame Guyon «, f°214-216, 16e pièce.
1Il s’agirait d’un des Discours spirituels ? ou bien de la pièce suivante, reproduite ci-desso
Différentes manières dont Dieu se sert pour faire entendre ses volontés à l’âme et l’instruire.
Dans les commencements qu’une âme se donne à Dieu, quelquefois, pour l’instruire, Il Se sert de paroles qu’elle entend des oreilles du corps, et elle sentira remuer une personne près d’elle qui l’enseigne sur tout ce qu’elle a à faire ; et cela arrive particulièrement dans l’oraison où elle est conduite et dirigée. Et Dieu lui parle de cette manière sensible, parce qu’elle ne fait que commencer et qu’elle a besoin, dans ces commencements, d’être instruite d’une façon qui ait du rapport à la disposition qui n’est pas encore fort spirituelle, et par conséquent peu capable d’une parole plus intérieure. Ces instructions font bien du bien à l’âme, parce qu’outre qu’elle est instruite en toutes choses parfaitement, ces instructions portent en même temps leurs effets, faisant que l’âme les goûte et les met en pratique d’une manière tout autre que quand elle est enseignée des hommes qui n’ont pas le pouvoir d’enseigner et de faire pratiquer en même temps. L’âme que Dieu favorise d’une telle grâce ne peut être divertie de l’attention que Dieu demande d’elle pour écouter ces divines paroles : il faut qu’elle y soit attentive, et elle est en elle-même tout silence, n’ayant d’attention que pour ouïr ces saintes paroles, qui portent leurs effets, comme j’ai dit, et font une très grande impression dans l’esprit.
[75, f°217] L’âme, par ce moyen, devient toute remplie des misères et des vérités chrétiennes qu’elle a toujours présentes, de sorte qu’elle a toujours de quoi s’occuper en étant toute pleine, n’ayant presque aucun besoin de s’instruire par les livres qui ne lui disent pas les choses comme elles lui sont dites intérieurement. Quand l’âme devient plus spirituelle, Dieu lui parle plus intérieurement, car au lieu que les paroles qu’Il lui disait s’entendaient des oreilles du corps, celles qu’Il lui dit ensuite ne s’entendent que de celles de l’esprit, et font une impression encore plus forte que les autres, et l’élèvent à Dieu d’une manière plus intérieure. Elle les entend aussi distinctement que si elles résonnaient au-dehors, et l’âme n’en peut douter, étant plus certaine qu’on lui parle, et distinguant les mots qu’on lui dit parfaitement.
Dans les premières, il peut y avoir de la tromperie, quoiqu’on distinguera bien s’il y en a par leurs effets, qui sont en premier lieu d’apporter la paix et de faire agir conformément aux instructions qu’on y donne ; secondement - par un je ne sais quoi qu’on sent qui nous marque la présence de Dieu et que l’on y est instruit par quelqu’un qui parle en maître -, en faisant obéir selon qu’Il a parlé. Mais comme elles sont extérieures, elles sont plus sujettes à l’illusion, ce qui fait qu’elles ne sont pas si considérables que les autres où le diable peut avoir moins de part, surtout dans les commencements où elle est plus [76, f°217v°] en danger d’être trompée car étant plus avancée elle peut en avoir d’extérieures, par lesquelles Dieu lui dira Ses volontés, qui seront très sûres et qui feront en elle de très bons effets, ce qui est aisé à remarquer, comme j’ai dit, par les effets. Dans cette seconde façon de parler, l’âme ne laisse pas de sentir une personne près d’elle, et Dieu lui est présent, sans s’en apercevoir des yeux du corps, en étant plus certaine que si elle Le voyait. Cette présence lui apporte beaucoup de bien, la tenant dans un grand respect en la présence de ce Dieu si bon, qui daigne l’instruire Lui-même et lui servir de directeur.
L’âme entend dans la suite, étant encore plus avancée, des paroles plus intérieures qui ne sont pas pour l’instruire. De même que dans les commencements, elles lui font connaître ce que Dieu veut d’elle, lui manifestant Ses volontés. Elles se font entendre dans la plus sublime partie de l’esprit, mais elles sont rares. Quelquefois, par cette voie, Dieu répondra aux doutes de cette âme, rassurera ses craintes, éclairera ses obscurités, lui fera connaître en un mot Ses volontés, soit directement, ou bien en lui faisant naître telle ou telle pensée dans l’esprit à quoi Il voudra répondre, et à ce dessein lui mettre dans l’esprit afin de lui dire ce qu’Il veut là-dessus. Mais le plus ordinaire n’est pas d’y répondre par des paroles : ainsi que je viens de dire, Il y répond sans paroles pour l’ordinaire, dont on reste néanmoins aussi persuadé et convaincu que si On parlait distinctement. Et cette manière est telle : [77, f°218] l’âme aura, par exemple, cette pensée, ou plutôt Dieu lui mettra en l’esprit, car cela se fait de la sorte, savoir pourquoi telle ou telle chose arrive, d’une manière ou d’une autre, en elle ou hors d’elle, ou autre chose. Dieu lui donnera à connaître la raison pour laquelle cela est ainsi ou non, par une impression forte qu’Il fait en elle de Ses volontés : Il les lui représente et met en vue, de même que si on lui faisait voir quelque chose qu’on exposerait à ses yeux. Elle en est convaincue, pénétrée et persuadée à n’en point douter, le voyant plus clair que le jour, et elle reste ensuite en paix : si elle craignait, elle ne craint plus, si elle doutait, elle est assurée, si elle était dans l’incertitude de ce qu’elle avait à faire, elle marche en assurance, etc. Et pour expliquer encore la chose, c’est, ce me semble, de même que si une personne disait à une autre : «Une telle chose est-elle ? » et que cette personne voulût lui faire connaître sans paroles la vérité de ce qu’elle lui aurait demandé, et que pour ce sujet elle lui fît connaître par quelque chose d’extérieur qui, sans parler et par sa seule représentation, lui fît connaître clairement. Comme par exemple : si la personne dont je parle était dans une chambre dont toutes les fenêtres fussent bien fermées en sorte qu’on ne pût en quelque manière que ce fût connaître s’il fait jour, et que désirant de le savoir, elle vint à le demander, et que voulant, sans paroles, lui en donner la connaissance, on lui ouvrît une fenêtre, elle resterait ensuite aussi assurée que si on lui avait dit par des paroles. [78, f°218v°] C’est encore de même que si cette personne lui écrivait ce qu’elle désire de savoir et l’exposait à ses yeux.
Dieu se sert encore quelquefois pour se faire entendre d’odeurs qui sont comme des paroles, et elles parlent fort intelligiblement en leur manière. Quelquefois elles ne font que précéder les paroles ou impressions que Dieu fait de Ses volontés, comme pour avertir qu’Il nous va faire connaître ce qu’Il souhaite ; mais aussi, souvent elles parlent : c’est comme il plaît à Dieu.
Enfin Dieu imprime en l’âme Ses volontés comme on imprime un cachet sur de la cire molle, les exposant à ses yeux, dont elle ne peut douter, les voyant clairement, comme j’ai dit, et en étant fortement persuadée.
Dieu fait une grande grâce à l’âme lorsqu’Il daigne l’instruire de la sorte, soit en lui parlant ou en ne lui parlant pas, parce qu’un seul mot qu’iI dit ou une seule exposition qu’Il fait à l’âme de Ses volontés, fait une impression tout autre que ne feraient les avis de tous les hommes ensemble les meilleurs, parce qu’une de Ses paroles, ou impression, opère tout d’un coup, ce que les hommes ne peuvent faire, ne pouvant qu’enseigner, mais ne pouvant faire opérer, au lieu que les paroles de Dieu font ces deux effets tout à la fois.
Il faut écouter avec grande humilité et révérence ces divines leçons, et plus Dieu nous en favorise, plus devons-nous nous abaisser : nous ne pouvons mériter cette grâce, mais nous pouvons nous y disposer autant qu’il est en nous, par une grande soumission à la conduite intérieure [79, f°219] du Saint-Esprit qui nous veut régir et mouvoir comme il Lui plaît, de manière que lorsqu’Il trouve l’âme dan la disposition de soumission parfaite à Sa conduite, Il l’instruit et Il l’éclaire, prenant un soin tout particulier de sa direction.
Quand le divin Esprit nous fait cette grâce de nous vouloir conduire, il faut de plus en plus se rendre facile à Ses mouvements les plus délicats et se rendre attentifs, pour n’en laisser échapper un seul auquel nous n’obéissions, nous rendant souples à toutes Ses volontés, n’avoir aucune attache, pour petite qu’elle puisse être, à aucun état et disposition dans laquelle nous puissions nous trouver, ne nous mettant ou retirant de pas une de nous-mêmes, mais ne faisant rien que par le mouvement du Saint-Esprit qui est en nous pour nous conduire, et n’être dans un état que par les ordres de cet Esprit Saint, qui doit être le principe de toutes nos actions, nous y mettant ou nous en retirant selon Son bon plaisir, n’y étant jamais par aucune pente naturelle, toute l’affaire de l’âme n’étant que de veiller sans cesse pour voir ce que ce Dieu d’amour veut d’elle, pour l’exécuter ponctuellement, selon le mouvement qu’Il lui en donnera. Et comme l’âme est le principe de la vie naturelle, de même le divin Esprit doit être le principe de notre vie spirituelle et intérieure.
Cette liberté que l’âme donne à l’Esprit Saint d’agir en elle par les dispositions de simplicité, de détachement, et d’abandon total de toute elle à Sa sainte conduite, fait tout son bonheur en cette vie et en l’autre; et plus elle se sera laissée [80, f°219v°] posséder à Lui en ce monde, plus elle Le possédera dans le paradis. Voilà donc uniquement à quoi l’âme doit s’attacher : qu’à veiller sur elle pour remarquer toutes les démarches que cet Esprit Saint fait en elle et ôter les empêchements contraires aux dispositions que je viens de dire qui la rendraient incapable de les voir, parce qu’il faut une grande pureté de cœur pour rendre l’âme éclairée et capable de pénétrer et remarquer ce qu’Il fait en nous, d’autant plus qu’elles [ces démarches] sont plus cachées, étant quelquefois presque imperceptibles et n’étant connues que du cœur humble, le Saint-Esprit ne faisant Sa demeure que dans le cœur humble et obéissant.
- A.S.S., ms. 2057, f°216v°-219v°, 17e pièce. Elle se termine par : « …obéissant . / . », signalant une coupure précédant le titre de la pièce suivante :
Différentes manières de voir en esprit les choses que Dieu nous veut faire connaître.
Dieu nous mettant dans un état, à mesure que nous y avançons, Il nous le donne à connaître, et quand nous y sommes entièrement, nous le voyons à fond et en pouvons parler et écrire ; c’est de même que ceux qui voyagent, plus ils avancent dans un pays et plus ils en connaissent toutes choses, racontant ce qu’ils ont vu avec certitude. De même l’âme connaît parfaitement ce qui se passe en elle et ne dit que ce qui lui est présenté en l’esprit ; elle est comme ces peintres qui tirent [le portrait d’] une personne, copiant ce qu’ils y remarquent. Ainsi l’âme ne fait que se tenir présente en son fond quand elle en écrit, ne disant que ce qu’elle voit.
Dieu lui donne aussi la connaissance de plusieurs vérités, [81, f°220] envoyant quelque chose d’extérieur et, s’il arrive qu’elle voit quelque personne qui excelle en quelque vertu, Dieu lui fait quelquefois la grâce de connaître à fond tout ce qui en dépend ; donc la communication lui en est faite à cause de cette personne qui en est remplie, Dieu voulant lui faire cette grâce, ce qui m’arriva à l’occasion de cette bonne supérieure des Bernardines D.1 qui m’entretint de la simplicité, que je connus qu’elle possédait à fond en respirant l’odeur, et me sentant toute pénétrée de cette vertu ; j’en ai parlé ailleurs, écrivant la connaissance qu’elle me donna sur cette matière à son sujet. Je connus dans deux autres personnes, une autre fois, que la charité du prochain était leur grande vertu, et ainsi de quelques autres. Cela se fait par une certaine pénétration si claire de ce qui se passe en ces âmes, qu’il semble que l’on soit tout en elles, en sorte qu’on voit des yeux de l’âme l’état où elles sont plus clairement qu’on ne voit les choses extérieures des yeux du corps, perçant comme à travers de ce qui peut en empêcher la connaissance et, ce faisant, [on peut] voir dans le choses les plus cachées de ces âmes.
En voyant aussi toutes les créatures, on connaît quelquefois de grandes vérités par les yeux intérieurs de l’âme, et ce, aussi distinctement que si c’était des yeux du corps, lesdites créatures lui servant comme d’un tableau par lequel elle connaît la vérité que Dieu veut qu’elle connaisse, ce qui m’arriva chez le comte de L’Isle, où regardant la campagne, j’eus, en tout ce que j’y vis, une vue très claire de l’éternité, comme j’ai dit ailleurs2.
Envisageant aussi des objets de piété, comme tableaux et autres choses, Dieu fait connaître à l’âme de grandes vérités. Mais la manière est quelquefois différente car, [82, f°220v°] dans ce que je viens de dire, l’âme voit la vérité, qui lui est présentée, par lesdites créatures à la manière qu’on regarde une chose qui est présentée à nos yeux, mais dans ce que je veux dire, cela arrive autrement : Dieu ravit l’esprit, le tirant au-dessus de tout, et l’ayant ravi de la sorte, Il lui donne la connaissance de la vérité dont Il la veut instruire et remplir. Et après, elle reste si convaincue qu’on ne peut l’être davantage, ce qui m’arriva aux Carmes déchaussés : en regardant un Christ, comme j’ai dit ailleurs, mon esprit fut emporté et ravi au-dessus de moi.
Dieu quelquefois ravit l’esprit pour faire voir à l’âme le chemin qu’Il veut qu’elle suive, et par lequel Il la veut faire passer dans la suite, ce qui m’arriva à Saint-Sulpice le dimanche dans l’Octave de la Conception : j’en ai parlé ailleurs, c’est pourquoi je n’en dis rien, ni de la rue Quincampoix, où il [l’esprit] vit cette grande route. Il me semble que ce ravissement de l’esprit est semblable à la flèche qui part de l’arc et qui fend les airs avec une vitesse extrême, ou bien à un oiseau qui monte en haut à tire-d’aile, en sorte qu’on a peine à le suivre de la vue : alors l’âme, si élevée, semble abandonner le corps qu’elle laisse en terre, qui ne laisse pas de faire ce qu’il a à faire pendant que l’âme jouit de ce que Dieu lui montre.
D’autres fois, Dieu fait voir à l’âme l’état où elle est des yeux de l’esprit : ce que je vis cela2a, rue Quincampoix, où je vis un pays admirable, une terre verte, bordée de beaux bois verts et grands. J’en ai écrit ailleurs. [f°221] L’âme ayant passé par quelque état conforme à quelque état où Notre-Seigneur S’est trouvé sur la terre, et Dieu lui voulant faire la grâce de lui faire voir la conformité qu’elle a avec Lui, lui fait voir des yeux de l’âme ; ce qui m’arriva à la sortie de Prime2b, que j’eus quand je quittai M. D., me faisant voir en esprit Notre-Seigneur au jardin des Olives 3 et me faisant connaître qu’Il avait bien voulu me rendre conforme à son divin Fils. J’ai écrit la connaissance qu’Il me donna là-dessus. Ou voir, comme j’ai déjà dit, des yeux de l’âme, aussi clairement que de ceux du corps. Ces deux manières de voir font beaucoup d’impression en l’âme ; celle du corps n’est pas si ordinaire, elle élève merveilleusement l’esprit, attachant fortement à son objet l’âme qui le contemple.
Mais toutes ces vues, de quelque manière qu’elles soient, font des biens à l’âme très grands, y faisant une impression forte qui ne s’efface point, et cette impression représente à l’âme continuellement ce que Dieu lui a fait voir et, ainsi, lui met en vue Ses volontés pour les exécuter : ce sont comme des tableaux qu’on tiendrait toujours exposés à nos yeux dans la plus haute partie de l’esprit, que ne faisant qu’envisager, nous occupent tout d’un coup, sans aucune préparation précédente. Quand Notre-Seigneur fait connaître à l’âme quelque chose intérieurement, il se fait un grand jour ; et cela se fait de la même manière que lorsque le soleil se cache sous une nue, car l’on reste alors dans une espèce d’obscurité, mais quand il sort de dessous cette nue, il se fait tout à coup un si grand jour qu’on en est surpris. De la même manière arrive-t-il lorsque le divin soleil de Justice nous veut éclairer : nous voyons tout à coup la chose qu’il veut nous faire connaître [f°221v°] parfaitement à la faveur de cette grande lumière qui nous en découvre toutes choses à la fois.
Dieu fait connaître aussi à l’âme, quand il lui plaît, les choses ...a, ce qui m’est arrivé une fois, bien des années auparavant, connaissant que je serai dans un état de souffrance et espèce de pauvreté. La manière de connaître cela est comme si on voyait quelques objets extérieurs avec une lunette d’approche, par le côté qui éloigne les objets en sorte qu’on les voit néanmoins quoiqu’ils paraissent éloignés, et qu’ils le soient en effet. D’autres fois, Dieu ne découvre pas si à découvert les choses qui doivent arriver, soit pour soi soit pour les autres, mais Il donne une si grande assurance, en disant quelquefois ce qu’on dit aux autres, que la manière avec laquelle on leur dit les choses est si forte qu’il semble qu’on les voit clairement, ce qui m’est arrivé une fois, parlant à une personne à laquelle je dis ce qui lui devait arriver et qui lui arriva un mois après. En disant alors ce qu’on dit, il semble que ce ne soit pas soi qui parle, mais un autre qui fait parler. Je ne dis pas à cette personne ce qui lui devait arriver, qui était que le feu prendrait chez elle ; mais comme elle me priait de lui aider à pratiquer la vertu, je lui demandai si elle était résolue absolument à la pratiquer, d’autant qu’il faut un grand coeur pour le faire comme il faut, parce que, quand Dieu voit une âme résolue parfaitement, Il ne manque pas à lui envoyer de forte occasion pour ce sujet, en sorte qu’elle a bien de la peine à les soutenir ; et je lui dis cela d’une très grande force, et tout extraordinaire, dont je restai moi-même fort surprise.
[f°222] Dieu quelquefois remet devant les yeux les choses passées, de sorte qu’il semble que ce soit un tableau qu’on nous présente, voyant tout ce qui s’est passé et tout d’un coup, comme il m’arriva lorsque Dieu voulut que je dise ce qui s’était passé en moi pour le spirituel, lorsque je quittai madame de T., car, sans avoir besoin d’y rêver, les choses me furent connues clairement, entièrement et tout d’un coup. Pour les choses extérieures, je les décrivis aussi, mais ce fut ma mémoire qui m’y aida ; ce ne fut donc manière extraordinaire que pour les choses intérieures seulement. Ceux qui ne voient pas ce que je dis ont peine à le comprendre, mais ceux qui les voient ainsi ne s’en étonnent pas, voyant ceci et tout le reste, comme l’on voit les choses ordinaires : le passé et le futur leur étant aussi aisés à connaître, par la lumière que Dieu leur donne, qu’aux autres de voir les choses qui leur sont présentes et qu’ils voient par les sens extérieurs.
J’ai vu l’avenir, comme j’ai dit ci-dessus, comme par une lunette d’approche, et j’ai vu ce que je viens de dire, et qui était passé, comme si c’était un tableau qu’on me présentait. Dieu fait comme il Lui plaît en cela, mais de quelque manière que ce soit, on voit parfaitement les choses et sans peine, les voyant tout à coup sans avoir besoin que l’esprit travaille en la recherche de ces choses, ce qui fait qu’en ayant la connaissance d’une façon si particulière, on les écrit si facilement. Et on parle des choses à venir comme si on les voyait devant ses yeux, avec une certitude pareille, ce qui surprend les autres qui n’ont pas ces vues et croient cela presque impossible, ne l’expérimentant pas. Mais les personnes qui l’expérimentent et qui voient ces choses, outre la vue claire qu’elles en ont, en sont fortement persuadées et croient qu’elles arriveront, car l’avenir est présent comme le présent même quand Dieu le veut, rendant le passé et l’avenir présent à l’âme, comme il Lui est présent à Lui-même : c’est pourquoi il n’y a point de quoi s’étonner qu’une âme que Dieu éclaire de Sa lumière ait tout présent et que rien ne lui soit caché. J’ai vu et j’ai connu en esprit bien d’autres choses qu’on voit dans la suite de ce qui m’est arrivé, que je ne mets pas ici : ce que j’en ai mis n’a été que pour faire seulement voir comme les choses se font.
Il y a parmi les vues d’esprit celles de pure foi, que j’explique ailleurs, dont je vais mettre un mot ci-dessous.
Il y a ces sommeils mystérieux dont Dieu S’est beaucoup servi envers moi, par le moyen desquels Il m’a dit et fait connaître bien des choses qu’on voit à la suite de ce qui m’est arrivé. J’ai déjà dit ailleurs qu’ils ne sont point comme les autres, en ce que l’on voit bien que l’on y est, quoiqu’on ne soit pas libre de s’en tirer.
Quand Dieu nous fait voir des yeux du corps quelque chose, comme quand je vis cette grande route dans le ciel et cette grande étendue de pays à Saint-Sulpice, l’endroit où paraît cette chose ne se voit plus, mais [c'est] bien la chose que Dieu nous montre [qui] paraît, comme lorsque je vis cette route, je ne vis point le ciel en cet endroit-là paraissant ouvert ; et quand je vis cette vaste étendue de pays, ce fut à la voûte d’une chapelle, laquelle je ne vis plus aussi, mais bien ce que Dieu me montrait qui occupait toute la place.
Il y a différentes vues d’esprit : les une se voient clairement, de même que l’on voit les objets extérieurs des yeux du corps, quoique ce soit dans l’esprit, les unes fort élevées, les autres comme si c’était devant soi. Pour les vues de pure foi, elles sont [f°223] plus obscures, quoiqu’on voit bien les choses, comme celle que j’eus sur Notre-Seigneur au jardin, et celles sur la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; ces obscurités ou ténèbres donnent pourtant assez de jour pour voir, ainsi que j’ai ditb.
- A.S.S., ms. 2057, (f°219v°-223), 18e pièce. Elle est intéressante par sa précision sur les faits rapportés, au prix d’une langue parfois ardue.
aIllisible.
bfin de page blanche, constituant une nette séparation de la pièce suivante.
1Initiale du ms.
2Non retrouvé, comme pour les renvois suivants.
2a[sic] : « cela » inutile.
2bPrime : premier office du matin.
3Voir la 5e longue pièce du même recueil. L’attribution à Mme Guyon est plausible pour les feuillets 48 à 51 de celle-ci (non reproduite) : « Vue d’Esprit et de pure foi de Notre-Seigneur au jardin des olives. » Le thème du jardin des oliviers est très fréquent chez tous les spirituels.
La1 disposition de mon esprit présente est telle : je sens un calme universel dans tous mes mouvements, et plus grand que jamais, les petites secousses dernières n’ayant servi qu’à l’accroître au double. Toutes les dispositions où j’ai été dès les commencements que Notre-Seigneur m’a appelée à Son service, et qui, augmentaient tous les jours, comme de simplicité, obéissance, séparation des créatures, attache à Dieu et autres, ont pris, ce me semble, un double accroissement par ces petites agitations où la nature s’est trouvée. Et les idées importunes de cent bagatelles se sont évanouies, me trouvant dans une manière d’établissement en Dieu tout particulier. Il m’est avis, par la manière simple par où Dieu me fait marcher, et qui est toute nouvelle comme j’ai dit, que je n’ai plus qu’un seul regard, qui est tourné vers Dieu et qui ne s’en détourne jamais, qui fait que le moindre signe de l’obéissance me fait arrêter et faire tout d’un coup ces choses, sans aucun retour, n’en pouvant, ce me semble, avoir, et ne le comprenant même pas : c’est le premier mobile de mon âme qui m’entraîne doucement, car j’obéis et me laisse aller à l’obéissance, comme en m’écoulant insensiblement en la volonté de Dieu qui m’est signifiée par elle, et qui est mon centre ; c’est l’aimant précieux qui, par sa vertu, attire à lui mon cœur sans violence aucune, m’y portant comme naturellement.
En cet état, je suis, comme j’ai dit, sans retour et sans agitation de la part de la nature, et sans aucune pensée de ces choses mêmes. Mon esprit est si simple et si vide de tout, que ce vide ne se peut comprendre, ni donner à connaître. [f°224] Je suis toujours en Dieu, élevée au-dessus de la terre, mais d’un façon si pure et si dégagée des sens, que je suis entièrement libre au-dehors. Et l’esprit et le corps font donc chacun leurs fonctions librement, sans se nuire. Cette élévation en Dieu, ce me semble, n’est autre chose qu’une simple attention, ou regard fixe, comme j’ai dit, qui m’unit et me lie incessamment, ou plutôt, étant unie et liée pour toujours, me met en jouissance constante, permanente, et arrêtée autant que cette vie fragile et misérable le peut permettre. Et je reconnais parfaitement comme il est possible que l’esprit soit tout au ciel, quoique le corps soit en terre, et qu’il se peut faire que nous soyons assujettis à mille nécessités, sans que l’esprit pour ce sujet soit abaissé.
Je ne sens pas que j’élève mon esprit des choses matérielles et insensibles aux invisibles et surnaturelles : il y est et il y demeure comme en son lieu propre, n’ayant pas de commerce avec les sens, ne prenant de part aux choses qui n’ont point de rapport avec sa nature, qu’autant que Dieu veut qu’il en ait, et rien davantage. Le corps, de son côté, se tient en paix, ne me tourmentant point, car l’esprit a pris le dessus. Je me trouve ainsi insensible aux mépris, rebuts, persécutions, et tout ce qui concerne la souffrance, regardant d’un œil indifférent toutes ces choses, avec un esprit de douceur que je sens répandu dans toute mon âme et dans tout ce que je fais et souffre, qui m’est comme un baume précieux dont la suavité ne se fait pas sentir si ce n’est par cette tranquillité avec laquelle je fais tout dans ce que je fais, et cette invariable attention à Dieu, douce et familière.
Cette vue de Dieu, pure et simple, produit en moi tout ce que produirait ou peut produire la plus grande [f°224v°] application sur ces mouvements qu’on pourrait avoir, me sentant toujours disposée à pratiquer la vertu dans les occasions que j’en ai, à cause de cette douceur qui tient mon âme toujours présente à elle-même, douceur qui est comme passée jusque dans la moelle de mes os, ce me semble, qui me pénètre toute, me vidant des moindres restes des choses qui lui sont opposées, de sorte que cet état où je suis, m’est très utile : j’y suis toute en Dieu, et parce que je suis toute en Dieu, je suis toute hors de moi-même, j’aperçois jusqu’aux moindres mouvements de la nature en moi, j’en ai toujours une plus grande connaissance dans les autres.
Je vois bien que Dieu me veut purifier entièrement ; et ce qui y contribue beaucoup, c’est une vue de mort que j’ai continuelle. Et hier au soir en me couchant, elle me fut si présente qu’on ne peut davantage. Et aujourd’hui vendredi, à la communion, je l’ai eue très présente aussi, de sorte qu’en cette vue, Notre-Seigneur m’a fait voir le peu d’amour que j’ai eu pour Lui jusqu’alors, et m’a donné un regret si grand de n’avoir pas employé, jusqu’à l’heure présente, une vie qu’Il ne m’avait donnée que pour cet effet, que je fondais en larmes de douleur, car cette vue ne me fait penser ni à paradis ni à enfer ni à purgatoire, mais seulement m’incite à mon regret très grand d’avoir vécu sans amour véritable et solide, et cette pensée me fait perdre et anéantir devant Dieu, tant la douleur est forte. Je ne sais si c’est que Notre-Seigneur me veuille [veut] faire connaître que je [f°225] ne dois pas vivre longtemps ou qu’Il me veuille [veut] purifier par cette vue, puisqu’il est vrai qu’elle le fait admirablement. J’ai eu, par le passé, cette vue plusieurs années de suite qui produisait le même effet, mais elle avait été interrompue. Mais depuis un an, elle m’est toujours présente.
- A.S.S., ms. 2057, (f°223v-225), 19e pièce. Nous pensons qu’il s’agit d’un écrit intime (« écrit de retraite ») compte tenu d’une langue peu surveillée.
1Ce commencement de la pièce, nettement séparée de la pièce précédente par une page presque entièrement blanche, n’est précédé d’aucun titre.
Autre.
Toute mon occupation ne vient que de l’amour qui me remplit toute : je me trouve en une région toute d’amour, où on ne respire qu’amour, où on ne se repaît que d’amour, je suis toute passée en ce cher amour et devenue une même chose avec lui. Je ne sens que la seule volonté de cet amour qui m’anime, la mienne n’étant plus. L’indifférence parfaite où je suis pour tout ce qui n’est pas ce cher amour est extrême, étant sans sentiment et sans ressouvenir pour tout ce qui n’est pas lui. Il me possède de telle sorte que je ne peux disposer de moi dans mes actions, paroles ou pensées, me sentant poussée ou retenue intérieurement à les faire ou à les dire, ou bien à ne les pas faire ou ne les pas dire, étant obligée de suivre sans résistance l’Esprit qui m’anime.
Toutes les créatures sont autant de traits embrasés que Dieu décoche contre moi. Si j’élève mes yeux au ciel, si je les abaisse sur la terre, de quelque côté que je me tourne, je me vois toute investie d’amour. Je n’aperçois que flammes ardentes au-dehors et au-dedans, de manière que toute la terre n’est à mon égard qu’une fournaise d’amour, mais d’un amour très pur qui me consume doucement fortement, et dans le plus profond de l’âme étant très spirituel.
Si je pouvais faire de mes os, de mes nerfs, de tout de qui [225v] compose mon corps, autant de langues pour publier les merveilles de cet amour, j’en serais ravie, afin de tâcher par ce moyen de porter toutes les créatures à l’aimer, car un de mes étonnements est que tout le monde n’en soit pas consumé, et qu’il puisse vivre, au milieu de tant de feux, tant de glace. Il me semble que je commence la vie que j’espère mener dans le ciel, moyennant la grâce de Dieu, qui ne sera qu’une vie d’amour, et que j’en sens par avance les délices.
Toutes les paroles que j’entends dire de cet amour sont autant de charbons embrasés qu’on me jette dans le sein, et un souffle qui excite et allume le brasier amoureux qui brûle incessamment dans le fond de mon cœur. Toutes les actions que je fais dans la vue d’accomplir la volonté de cet amour font de même, quand même elles seraient de très peu de conséquence. Je ne donne aucun lieu à cette opération amoureuse, et bien souvent je m’en éloigne. Mais plus je semble fuir, plus elle augmente, tout servant à l’accroître, ce qui, me surprenant quelquefois, me fait crier : «Et quoi, Seigneur, est-il possible que Vous aimiez si fort cette misérable, que Vous la poursuiviez lors même qu’elle semble s’éloigner de vous ? ». Et cette seule pensée de la bonté infinie que me témoigne ce cher amour avec tant d’excès, m’abîme en une profonde méditation, où mon esprit, tout élevé qu’il est au-dessus de tout le créé, semble ne tenir plus au corps.
Mais tout cela se fait sans aucun effort, n’y contribuant, comme je [226r°] viens de dire, en rien, et ce qui fait à mon avis que cela se passe de la sorte, c’est que cet amour ne trouve plus de résistance : ainsi il agit librement, et lorsqu’il opère le plus, je suis le plus libre à l’extérieur, le corps en reçoit même de la vigueur.
Je m’éloigne de cette opération, non que je sois fâchée de brûler de ce beau feu, mais pour être davantage à cet amour, et pour y être plus purement, en me séparant de ce qu’il pourrait y avoir de doux et d’agréable, non pas aux sens, car il ne s’y en répand rien, mais dans l’intime de l’âme, et m’unissant à Dieu avec ce dégagement que je dis, je m’élève de telle sorte au-dessus de toute la nature qu’un trait d’arbalète ne va pas si vite.
Je fais tout ce que dessus avec liberté, quoique je ne puisse faire autrement, je suis un mouvement secret qui me pousse à m’éloigner de tout ce qui pourrait ressentir encore la nature et lui plaire, parce que l’Esprit qui me possède, veut détruire en moi jusques aux moindres imperfections et consommer tout ce qui est de corrompu, et par ce moyen me mettre en une nudité très grande, de sorte qu’en toutes choses, cet Esprit de pureté me sépare et m’éloigne de tout ce qui peut mettre un obstacle à cette nudité parfaite.
- A.S.S., ms. 2057, (f°225-226), 19e pièce. Très beau texte sur l’amour expérimenté.
Les f°226v°-227r° constituent un développement sur deux pages traitant le même thème de l’amour, et introduit par « autre ». Nous omettons ce développement très lyrique et répétitif dont voici le début et la fin : « Amour, je n’en puis plus. Il faut que j’avoue franchement que vous êtes le maître absolu de mon cœur, et qui peut résister à ce cher Amour, pour moi je suis vaincue […] O brûlant amour consumez-moi toute, j’y consens et je le veux de tout mon cœur, aux feux, aux brasiers, aux traits amoureux de l’amour ; brûlez-moi, percez-moi, environnez-moi, je m’abandonne toute à vous, agissez avec toute l’activité possible, plus vous irez avec force, plus vous aurais-je d’obligation, parce que plus tôt mon sacrifice sera achevé. ».
Devoirs de la créature intelligente envers Dieu son créateur :
Devoir : reconnaître qu’elle n’est rien et n’a rien qu’elle n’ait reçu de son Créateur.
Devoir : consentir à se voir privée de tout ce qu’elle a et même à être détruite, si tel est le bon plaisir de son Créateur. Abandon.
Devoir : accepter de bon coeur cette privation actuelle, si Dieu la veut et la fait. [234v°]
Devoir : se priver soi-même de tout ce qu’on a reçu de Dieu pour n’être plus connue ni aimée que de Dieu, pour n’avoir plus rien que la liberté de vivre à Dieu.
Consentir même à sa destruction et à perdre le plaisir d’être pour Dieu et à Dieu, s’Il le voulait ainsi.
Devoir : n’avoir rien, ne vouloir rien, n’être rien que par la volonté de Dieu.
N’avoir point d’autre motif de tout ce qu’on fait que la volonté de Dieu.
Ne craindre, ou plutôt ne point agir pour la crainte de perdre Dieu, si Dieu veut priver de Sa possession.
Ne point agir en vue des récompenses de Dieu, ni même de son bonheur, mais seulement pour faire la volonté de Dieu.
Le plus essentiel devoir de la créature intelligente est de remettre sa volonté entre les mains de Dieu, n’usant de sa liberté que pour la consacrer.
[235] Terribles conséquences de la vérité de ces devoirs de la créature intelligente envers son Créateur.
1ere. Point de bonheur, de paix, de bien, que dans l’exécution constante et parfaite de la volonté de l’Etre souverain.
2e. Malheureux l’homme qui n’est pas toujours disposé à faire et à souffrir la volonté de l’Etre Souverain, il est criminel devant lui et mérite d’en être éternellement séparé.
[…]
- A.S.S., ms. 2057, f°234-235, 22e pièce. (le f° 233, intermédiaire entre cette pièce et la précédente de ce volume, est la lettre de madame Guyon à monsieur Tronson adressée en octobre 1696 : « Je prends, monsieur, la confiance de vous écrire… »). On retrouve ici le contraste observé dans la pièce précédente. Nous omettons les cinq dernières « terribles conséquences », (au nombre de sept au total), le lecteur ayant pu se faire son opinion sur la pièce précédente. Nous omettons également certaines des pièces qui suivent, nous limitant ici aux témoignages personnels et excluant la reproduction de « poèmes de prison » qui trouveront ultérieurement place aux côtés d’un choix d’extraits de cantiques de madame Guyon.
[l.] Je1184 partis après la Visitation de la Vierge499 dans un abandon étrange, sans pouvoir rendre raison de ce qui me (135) faisait partir et abandonner ma famille que j'aimais avec une extrême tendresse, et sans aucune assurance positive, espérant cependant contre l'espérance même. J'arrivai aux Nouvelles Catholiques à Paris, où vous fîtes encore des miracles de providence pour me cacher. L’on envoya quérir le notaire qui avait dressé le contrat d'engagement. Lorsqu'il me le lut, je sentis un rebut étrange, et tel qu'il ne me fut pas possible de l'entendre achever, et bien moins de le signer. Le notaire en fut surpris, mais il le fut bien davantage lorsque la sœur Garnier lui vint dire elle-même qu'il ne fallait point de contrat d'engagement. Ce fut, ô mon Dieu, votre seule bonté qui conduisit les choses de cette sorte, car dans la disposition où j'étais, il me semble que j'aurais toujours préféré les sentiments de la soeur Garnier aux miens. C'était bien vous, ô mon Seigneur, qui la faisiez parler1185 de la sorte, puisqu'elle m'a été depuis si contraire lorsqu'on voulut m'engager de force et contre votre volonté.
[2.] Vous m'aviez fait la grâce, mon Dieu, de mettre mes affaires en un très grand ordre, et tel que j'en étais moi-même surprise, et des lettres que vous me faisiez écrire, auxquelles je n'avais guère de part que le mouvement de la main, et ce fut en ce temps qu'il me fut donné d'écrire par l'esprit intérieur, et non par mon esprit : ce que je n'avais point éprouvé jusqu'alors ; aussi ma manière d'écrire fut-elle toute changée, et l'on était étonné que j'écrivisse avec tant de facilité. Je n'en étais point du tout étonnée, mais ce qui me fut donné alors comme un essai m'a été donné depuis avec bien plus de force et de perfection, ainsi que je le dirai dans la suite. Vous commençâtes à me mettre dans l'impuissance de [ne]500 pouvoir plus écrire humainement1186.
[3.] J'avais avec moi deux domestiques, dont la défaite501 m'était très difficile, parce que je ne croyais pas les emmener et si je les eusse laissés, ils auraient été dire mon1187 départ, et l'on aurait envoyé après moi, comme on fit sitôt qu'on le sut. Vous ménageâtes si bien toutes choses1188, ô mon Dieu, par votre providence, qu'ils voulurent me suivre, et j'ai bien vu1189 depuis que vous n'aviez fait cela que pour m'empêcher d'être découverte, car outre qu'ils ne me furent de nulle utilité, c'est qu’ils s'en retournèrent en France bientôt après. Je partis donc de Paris, et quoique j'eusse une extrême peine de quitter mon fils le cadet, la confiance que j'avais à la Sainte Vierge, à laquelle je l'avais voué et que je regardais comme sa mère, calmait tous mes déplaisirs. Je le trouvais en de si bonnes mains qu'il me semblait que c'était faire injure à cette reine du ciel de douter qu'elle ne prît un soin tout particulier de cet enfant.
[4.] Je menai avec moi ma fille et deux filles pour nous servir toutes deux. Nous partîmes sur l'eau quoique j'eusse pris la diligence pour moi1190 afin que si l'on me cherchait, on ne me trouvât1191 pas. Je fus l'attendre à Melun. Ce fut une chose étonnante que dans ce bateau, ma fille, sans savoir ce qu'elle faisait, ne pouvait s'empêcher de faire des croix. Elle occupait une personne à lui couper des joncs, puis elle en faisait des croix, et m'en entourait toute. Elle m'en mit plus de trois cents. Je la laissais faire, et je comprenais par le dedans que ce n'était pas sans mystère qu'elle faisait cela : il me fut alors donné une certitude intérieure que je n'allais là que pour moissonner la croix, que cette petite fille semait la croix pour me la faire recueillir. La soeur Garnier, qui vit que quelques efforts que l'on pût faire, l’on ne put empêcher cette enfant de me charger de croix, me dit : « Ce que fait cette enfant me paraît bien mystérieux. » Elle lui dit : « Ma petite demoiselle, mettez-moi aussi des croix. » Elle lui répliqua : « Elles ne sont pas pour vous, elles sont pour ma chère mère. » Elle lui en donna quelqu’une pour la contenter, puis elle continua à m'en mettre. Quand elle en eut mis un si grand nombre, (136) elle se fit donner des fleurs de la rivière qui se trouvèrent sur l'eau et m'en faisant un chapeau, elle me le mit sur la tête, et me dit : « Après1192 la croix, vous serez couronnée. » J'admirais tout cela dans le silence, et je m'immolais à l'amour comme une victime pour lui être sacrifiée.
[5.] Quelque temps avant mon départ, une religieuse, qui est une vraie sainte et fort de mes amies, me conta une vision qu'elle avait eue à mon sujet. Elle dit qu'elle vit mon cœur entouré d'un si grand nombre d'épines qu'il en était tout couvert, que Notre-Seigneur lui paraissait dans ce cœur fort content et qu'elle voyait qu'à mesure que ces épines piquaient plus fortement, mon coeur, loin qu'il en parût plus défiguré, il en paraissait plus beau, et Notre-Seigneur plus content.
[6.] A Corbeil502, en passant, je vis le Père503 dont Dieu s'était servi le premier pour m'attirer si fortement à son amour. Il approuva assez mon dessein de tout quitter pour Notre-Seigneur, mais il crut que je ne pourrais pas m'accoutumer avec les Nouvelles Catholiques; iI m'en dit même des choses assez particulières pour me faire comprendre que leur esprit et celui par lequel Notre-Seigneur me conduisait, étaient presque incompatibles. Il me dit : « Surtout, tâchez que l'on ne connaisse point que vous marchez par les voies intérieures, car cela vous attirerait des persécutions. » Mais, ô mon Dieu, quand il vous plaît de faire souffrir une personne et qu'elle s'est livrée entre vos mains, on a beau se cacher et se précautionner, il est diffici1e de se dérober à votre providence, surtout quand l'âme n'a plus de volonté et que sa volonté est passée dans la vôtre. Ne frappe-t-elle pas elle-même où vous frappez, et il semble qu'elle se revête d'indignation contre elle-même. O si cette âme alors pouvait paraître pour se porter compassion et se plaindre, avec quelle furie d'amour et d'indignation ne se souhaiterait-elle pas et de plus grands maux, et une plus affreuse perte ! O Roi des amants, vous avez frappé sur vous-même par toute la justice d'un Dieu. Cette âme, destinée à vous imiter et à vous être conforme, se frappe elle-même avec votre justice. O chose admirable, inconnue à ceux qui ne l'ont pas éprouvée !
[8 1193]. Nous joignîmes la diligence à Melun, où je quittai la soeur Garnier et me mis avec les autres soeurs que je ne connaissais pas. Ce qui est admirable, c'est que, quoique les voitures fussent fort fatigantes et que je ne dormisse point pendant un si long voyage - moi qui étais alors si délicate que la perte du sommeil me rendait malade - ma fille, qui n’avait que cinq ans, et d'une extrême délicatesse, qui ne dormait point non plus, supporta sans être malade1194 une si grande fatigue1195 : cette enfant n'eut pas une heure de chagrin quoiqu’elle ne fut au lit que trois heures toutes les nuits. Vous seul, ô mon Dieu, savez et les sacrifices que vous me fîtes faire, et la joie de mon coeur de vous sacrifier toutes choses. Si j'avais eu des royaumes et des empires, il me semble que je les aurais quittés1196 avec encore plus de joie pour vous marquer davantage mon amour. O mon Dieu, est-ce quitter quelque chose que de le quitter pour vous ? Sitôt que nous étions arrivés à l'hôtellerie, j'allais à l'église adorer le Saint Sacrement et je m'y tenais jusqu'à l'heure du dîner. Nous faisions, ô mon amour, une conversation dans le carrosse, vous et moi, ou plutôt vous la faisiez seul en moi, de laquelle les autres n'étaient guère capables; aussi ne s'en apercevait-on pas1197 ; et la gaîté extérieure que j'avais, même au milieu des plus grands périls, les rassurait. Je chantais des cantiques de joie de me voir dégagée des biens, des honneurs, des embarras du siècle. Vous nous aidâtes beaucoup par votre providence, ô mon Dieu, car1198 vous nous protégiez d'une manière si singulière, qu’il semblait que vous fussiez la colonne de feu durant la nuit, et la nuée durant le jour. Nous passâmes un pas fort dangereux1199 entre Chambéry et Lyon. Notre voiture se rompit au sortir de ce pas dangereux, si cela était arrivé plus tôt, nous étions en danger1200.
[7.] Je donnai dès Paris aux Nouvelles Catholiques tout l'argent que j'avais : je ne me réservai pas un sol, étant ravie d'être (137) pauvre à l'exemple de Jésus-Christ. J'emportai du logis neuf mille livres en or et1201 je donnai tout aux Nouvelles Catholiques. On fit un contrat de six mille livres pour un remboursement dont elles avaient besoin, et comme dans la suite elles déclarèrent qu'elles avaient cet argent en contrat, et que je ne me l'étais pas réservé par ma donation, croyant que cela ne se saurait pas, il est retourné à mes enfants, et je l'ai perdu, dont je n'ai eu aucun chagrin, car la pauvreté fait mes richesses. Le reste, je le donnai aux soeurs qui étaient avec nous, tant pour fournir aux frais du voyage que pour commencer à les meubler. Je leur donnai outre cela des ornements d'église, un calice, un très beau soleil504 de vermeil doré, des écuelles d'argent, un ciboire, et tout ce qu'il leur fallait. Je ne réservai pas1202 même mon linge à mon usage, le mettant dans l'armoire commune. Je n'avais ni cassette fermant à clef, ni bourse. On ne laissa pas de dire que j'avais emporté de chez moi de grandes sommes, quoique cela fut très faux. Je n'avais pas même pris d'autre linge que ce qu'il m'en fallait pour un voyage de Paris, de peur de soupçon, et1203 qu'en voulant emporter des hardes505, je ne fusse découverte. J'avais peu d'empressement pour les biens1204 de la terre; au contraire, j'avais plus de désir de les quitter que de les posséder. Ceux dont Dieu se sert pour me tourmenter n'ont pas laissé de dire que j'avais emporté de grosses sommes d'argent que j'avais dépensées mal à propos et donné aux parents du Père La Combe, ce qui est aussi faux qu'il est vrai que je n'avais pas un sol, et qu'étant arrivée à Annecy, un pauvre m'ayant demandé l'aumône, l'inclination que j'avais de donner aux pauvres n'étant pas éteinte dans mon coeur et n'ayant chose quelconque, je m’avisai que j’avais des boutons qui tenaient les manches de mes chemises, je les donnai, et une autre fois une petite bague toute simple que je portais comme une marque de mon mariage avec Notre-Seigneur J(ésus) C(hrist) Enfant, je la donnai à un pauvre en son nom1205.
[9.] Nous arrivâmes à Annecy la veille de la Madeleine 1681 ; et le jour de la Madeleine, M. de Genève nous dit la messe au tombeau de saint François de Sales Je renouvelai là mon mariage, car je le renouvelais tous les ans c’est-à-dire selon1206 ma disposition très simple, n'admettant rien1207 de formel ni de distinct, mais vous mettiez dans un fond pur et dégagé d'espèces et de formes tout ce qu'il vous plaisait qu'il y eût. Ces paroles me furent imprimées : Je t'épouserai en foi : je t'épouserai pour jamais506 ; et ces autres : Vous m'êtes un Epoux de sang507. Après avoir honoré la1208 relique de Saint François de Sales pour lequel Notre-Seigneur me donne une union singulière - je dis union, car il me paraît que l'âme en Dieu est unie avec les saints, plus ou moins, selon qu'ils lui sont plus conformes, et c'est une union d'unité qu'il plaît à Notre-Seigneur d'y réveiller quelquefois pour sa gloire ; et alors ces saints lui sont rendus plus intimement présents en Dieu même, de même la Sainte Vierge ; et1209 ce réveil est comme une intercession de l'âme, connue du saint et de l'âme : c’est une requête d'ami à ami en celui qui les unit tous d'un lien immortel. Pour l'ordinaire tout demeure caché avec Jésus-Christ en Dieu - [10.] nous partîmes d'Annecy le même jour de la Madeleine, et le lendemain nous allâmes entendre la messe à Genève.
J'eus1210 beaucoup de joie de communier, et il me semble, ô mon Dieu, que vous m'y liâtes à vous encore plus fortement. Je vous y demandai la conversion de ce grand peuple. Nous arrivâmes le soir assez tard à Gex, où nous ne trouvâmes que les quatre murailles, quoique M. de Genève nous eût assuré qu'il y avait des meubles, ainsi qu'il le croyait apparemment. Nous couchâmes chez les soeurs de la Charité, qui eurent la bonté de nous donner leurs lits. Je souffris une peine et une agonie qui se pourraient mieux expérimenter que dire, non tant à cause de moi, qu'à cause de ma fille. J'avais1211 un fort grand désir de la mettre aux Ursulines de Thonon, et je me voulais du mal de ne l'avoir (138) pas menée là d'abord. Alors toute foi aperçue me fut ôtée, et il me resta une espèce de certitude que j'étais trompée. La douleur s'empara de mon coeur en un point que dans mon lit, en secret, je ne pouvais retenir mes larmes. Le lendemain, je dis que je voulais mener ma fille à Thonon aux Ursulines jusqu'à ce que je visse comme l'on pourrait s'accommoder. Mon1212 dessein était de l'y laisser; l’on s'y opposa fortement et d'une manière même assez dure1213 et peu honnête. Je voyais ma fille fondre et maigrir, manquer de tout, je la voyais comme une victime que j'avais immolée par mon imprudence. J'écrivis au Père La Combe pour le prier de me venir voir pour prendre des mesures pour mettre ma fille aux Ursulines, ne croyant pas1214 en conscience la pouvoir retenir plus longtemps en ce lieu. Plusieurs jours s'écoulèrent sans que je pusse avoir aucune réponse. J'étais cependant très indifférente dans la divine volonté de mon Dieu d'avoir du secours ou de n'en point avoir.
[l.] Notre-Seigneur qui eut pitié de ma peine et de l'état déplorable de ma fille, fit que M. de Genève écrivit au Père La Combe qu'il vînt nous voir et nous consoler, que nous étions arrivés à Gex et1215 qu'il lui ferait plaisir de ne pas différer. Sitôt que je vis le Père La Combe, je1216 fus surprise de sentir une grâce intérieure que je peux appeler communication, et que je n'avais jamais eue avec personne. Il me semble1217 qu’une influence de grâce venait de lui à moi par le plus intime, et1218 retournait de moi à lui1219 en sorte qu'il éprouvait le même effet, mais grâce1220 si pure, si nette, si dégagée de tout sentiment qu'elle faisait comme un flux et un reflux, et de là s'allait perdre dans l'Un divin et indivisible1221. Il n'y avait rien d'humain ni de naturel, mais tout pur esprit, et cette union toute pure et sainte, qui a toujours subsisté, et même augmenté devenant toujours plus une, n'a jamais arrêté ni occupé l'âme un moment hors de Dieu, la laissant toujours dans un parfait dégagement : union que Dieu seul opère, et qui ne peut être qu'entre les âmes qui lui sont unies, union exempte de toute faiblesse et de tout attachement, union qui fait que loin d'avoir compassion de la personne qui souffre, l'on en a de la joie, et plus on se voit accablés les uns et les autres de croix, de renversements, séparés, détruits, plus on est content, union qui n'a nul besoin pour sa subsistance de la présence de corps1222, que l'absence ne rend point plus absente, ni la présence plus présente; union inconnue à tout autre qu'à ceux qui l'éprouvent. Comme je n'avais jamais eu d'union de cette sorte, elle me parut alors toute nouvelle, n'ayant même jamais ouï dire qu'il y en eût, mais1223 elle était si paisible, si éloignée de tout sentiment, qu'elle ne m'a jamais donné aucun doute qu'elle ne fut pas de Dieu, car ces unions, loin de détourner de Dieu, enfoncent plus l'âme en lui. Le Père La Combe me dit qu’il fallait mener ma fille à Thonon et qu’elle y serait très bien. La1224 grâce que j'éprouvais, qui faisait cette influence intérieure de lui à moi et de moi à lui, dissipa toutes mes peines, et me mit dans un très profond repos.
[2.] Dieu lui donna d'abord beaucoup d'ouverture pour moi. Il me raconta les miséricordes que Dieu lui avait faites, et beaucoup de choses extraordinaires. Je craignis fort cette voie de lumières / et bien des choses extraordinaires qui lui étaient arrivées. // Comme ma voie avait été de foi nue, et non dans les dons extraordinaires, / je craignis beaucoup car // je1225 ne comprenais pas alorsque Dieu voulait se servir de moi pour le tirer de cet état lumineux et le mettre dans celui de la foi nue. Les choses extraordinaires me donnèrent de la crainte d'abord. J'appréhendai l'illusion surtout dans les choses qui flattent sur l'avenir, mais (139) la grâce qui sortait de lui et qui s'écoulait dans mon âme me rassurait, jointe à une humilité des plus extraordinaires que j'eusse encore vues. Car je voyais qu'il aurait préféré le sentiment d'un enfant au sien propre, qu'il ne tenait à rien et que, loin de s'élever ni pour les dons de Dieu, ni pour sa profonde science, l'on ne pouvait avoir un plus bas sentiment de soi-même qu'il en avait, et c'est un don que vous lui aviez1226 donné mon Dieu dans1227 un degré éminent. Il 1228 me dit d'abord, après que je lui eus parlé du rebut intérieur que j'avais pour la manière de vie des Nouvelles Catholiques, qu'il ne croyait pas que Dieu me demandât avec elles, qu'il fallait y demeurer sans engagement et que Dieu me ferait connaître par la conduite de sa providence ce qu'il voudrait de moi; mais qu'il y fallait rester jusqu'à ce que Dieu m'en tirât lui-même par sa providence, ou m'y engageât par sa même providence.
[3.] Il résolut de rester avec nous deux jours, et de dire trois messes en comptant celle du jour qu’il s’en alla. Il1229 me dit de demander à Notre-Seigneur qu'il me fît connaître sa volonté. Je ne pouvais ni rien demander, ni rien vouloir connaître, je restai dans ma simple disposition. La nuit, à l’heure de minuit, je commençais déjà à m'éveiller pour prier avant ce temps, mais1230 pour lors, je fus réveillée comme si une personne m'eût éveillée et en m'éveillant, ces paroles me furent mises soudainement dans l'esprit d'une manière un peu impétueuse : Il est écrit de moi que je ferai votre volonté508, et cela s'insinua dans toute mon âme avec un écoulement de grâce si pure et si pénétrante cependant que je n'en avais jamais eu de plus douce, de plus simple, de plus forte et de plus pure. Car il faut savoir que quoique1231 l'état que portait alors mon âme fut un état déjà permanent en nouveauté de vie, cette vie nouvelle n'était pas dans l'immutabilité où elle a été depuis ; c'est-à-dire proprement, que c'était une vie naissante et un jour naissant qui va toujours s'augmentant et affermissant1232 jusqu'au midi de la gloire ; jour cependant où il n'y a plus de nuit, vie qui ne craint plus la mort dans la mort même, parce que la mort a vaincu la mort, et que celui qui a souffert la première mort ne goûtera plus la seconde mort.
[4.] Or il est bon de dire ici que quoique l'âme soit dans un état immobile et qu'elle participe de l'immuable, sans que l'âme sorte de sa sphère ni de son ciel ferme et immobile, où il n'y a ni distinction, ni changement, Dieu envoie pourtant, quand il lui plaît, de ce même fond, certaines influences qui ont des distinctions, et qui font connaître sa sainte volonté ou les choses à venir : mais comme cela vient du fond et non par l'entremise des puissances, cela est certain, et non sujet à l'illusion comme le sont les visions et le reste dont j'ai déjà tant parlé1233. Car il faut savoir que telle âme dont je parle reçoit tout du fond immédiat qui se répand1234 après sur les puissances et sur les sens, comme il plaît à Dieu. Il1235 n'en est pas ainsi des autres âmes qui reçoivent médiatement : ce qu'elles reçoivent tombe dans les puissances et se réunit dans1236 le centre; au lieu que celles-ci se déchargent du centre sur les puissances et sur les sens. Elles1237 laissent tout passer, sans que rien [ne] fasse plus d'impression ni sur leur esprit ni sur leur coeur. De plus les choses qu'elles connaissent ou apprennent ne leur paraissent pas comme choses extraordinaires, comme prophéties et le reste, ainsi qu'elles paraissent aux autres, cela se dit tout naturellement, sans savoir ni ce qu'on dit, ni pourquoi on le dit, sans rien d'extraordinaire.
L’on dit et écrit ce qu'on ne sait pas, et en le disant et écrivant, on voit que ce sont des choses auxquelles on n'avait jamais pensé. C'est comme une personne qui possède dans son fond un trésor inépuisable, sans qu'elle pense jamais à sa possession, elle ne (140) sait point ses richesses et elle ne les regarde jamais, mais elle trouve dans ce fond tout ce qu'il lui faut quand elle en a affaire509, le passé, le présent et l'avenir /tout // est1238 là en manière de moment présent et éternel, non point comme prophétie qui regarde l'avenir comme chose à venir, mais voyant tout dans le présent éternel en Dieu1239 même, sans savoir comme elle le voit et connaît, ou bien souvent ignorant même si elle le voit ou connaît. Une1240 certaine fidélité à dire les choses sans retour comme1241 elles sont données sans vue ni retour, sans songer si c'est de l'avenir ou du présent que l'on parle, sans se mettre en peine qu'elles s'accomplissent ou non, d'une manière ou d'une autre; si elles ont une interprétation ou une autre. C'est de ce fond ainsi perdu que sortent les miracles510, c'est le Verbe lui-même qui opère ce qu'il dit, dixit et facta sunt sans que l'âme propre sache ce qu'elle dit ou écrit. En les écrivant ou disant, elle est éclairée avec certitude que c'est la parole de vérité, qui aura son effet. Cela est-il fait, elle n'y pense plus, et n'y prend non plus de part que s'il était dit ou écrit par un autre. C'est ce que Notre-Seigneur a dit dans son Evangile, que : l'homme tire du bon trésor de son coeur les choses anciennes et nouvelles511. Depuis que notre trésor est Dieu même, et que notre coeur et notre volonté est toute sans réserve passée en lui, c'est là où l'on trouve un trésor qui ne s'épuise jamais, plus on en distribue, plus on est riche.
[5.] Après que ces paroles m'eurent été mises dans l'esprit : Il est écrit de moi que je ferai votre volonté, je1242 me souvins que le Père La Combe m'avait dit de demander ce qu'il voulait faire de moi en ce pays. Mon souvenir fut ma demande ; / aussitôt ces paroles (3.111) me furent mises dans l'esprit avec beaucoup de vitesse, « tu es Pierre et sur cette pierre j'établirai mon Église, et comme Pierre est mort en croix, tu mourras sur la croix », je fus certifiée que c'était ce que Dieu voulait de moi, mais de comprendre son exécution, c'est ce que je ne me suis pas mise en peine de savoir // ; je1243 fus invitée de me mettre à genoux, où je restai jusqu'à quatre heures du matin dans une très profonde et très paisible oraison. Je ne dis rien au matin au Père La Combe. Il fut dire la messe : il1244 eut mouvement de la dire de la dédicace de l'église. Je fus encore plus confirmée, et je crus que Notre-Seigneur lui avait fait connaître quelque chose de ce qui s'était passé en moi. Je le dis au Père La Combe après la messe, il me dit que je m'étais trompée; aussitôt mon esprit se démit de toute pensée et certitude pour n'y plus songer, et resta dans son ordinaire, entrant plutôt dans ce que le père disait1245 que dans ce qu'il avait connu. La nuit suivante je fus réveillée à la même heure et de la même manière que la nuit précédente; et ces paroles me furent mises dans l'esprit : Fondamenta ejus in montibus sanctis512, Je fus mise dans le même état que la nuit précédente qui1246 dura jusqu'à quatre heures du matin ; mais je ne pensai en nulle manière à ce que cela voulait dire, n'y faisant aucune attention. Le lendemain après la messe, le Père me dit qu'il avait eu une certitude bien grande que j'étais une pierre que Dieu destinait pour le fondement d'un grand édifice, mais il ne savait pas non plus que moi ce que c'était que cet édifice. De quelque manière que la chose doive être, ou que sa divine Majesté veuille se servir de moi en cette vie pour quelque dessein à elle seule connu, ou qu’elle veuille bien me faire une des pierres de la Jérusalem céleste, il me semble que cette pierre n'est polie qu'à coups de marteau, il me paraît qu'ils ne lui ont été guère épargnés depuis ce temps, comme l’on le verra dans la suite, et que Notre-Seigneur lui a bien donné les qualités de la pierre, qui sont la fermeté et l'insensibilité. Je lui dis ce qui m'était arrivé la nuit.
[6.] Je menai donc ma fille à Thonon. Cette pauvre enfant prit une amitié très grande pour le Père La Combe, disant que c'était le père du bon Dieu. En arrivant à Thonon, j'y trouvai un ermite d'une1247 sainteté des plus extraordinaires qu'il y en ait guère eu depuis longtemps. Il était de Genève, et Dieu l'en avait tiré d'une manière très miraculeuse à l'âge de douze ans, après lui avoir donné dès l'âge de quatre ans la connaissance qu'il se ferait catholique. Il avait, avec la permission du cardinal, pour lors archevêque (141) d'Aix-en-Provence, pris à dix-neuf ans l'habit d'ermite de saint Augustin; il vivait seul avec un autre frère dans un petit ermitage où ils ne voyaient personne que ceux qui venaient visiter leur chapelle. Il y avait douze ans qu'il était dans cet ermitage, ne mangeant jamais rien que des légumes avec du sel et quelquefois de l'huile; il jeûnait continuellement, sans s'être jamais relâché un moment en douze ans. Il jeûnait trois fois la semaine au pain et à l'eau, il ne buvait jamais de vin et ne faisait pour l'ordinaire qu’un repas en vingt-quatre heures. Il portait pour chemise une grosse haire faite avec de grosses cordes qui1248 lui allait du haut en bas, ne couchait que sur le plancher. Il avait un don d’oraison continuel : il en faisait de marquées huit heures chaque jour et disait son office. Avec tout cela une soumission d'enfant. Dieu avait fait par lui quantité de miracles éclatants. Il venait à1249 Genève croyant pouvoir gagner513 sa mère, mais il la trouva morte.
[7.] Ce bon ermite eut quantité de connaissances des desseins de Dieu sur moi et sur le Père La Combe, mais Dieu lui fit voir en même temps qu'il nous préparait d'étranges croix à l'un et à l'autre. Il connut que Dieu nous destinait l'un à l'autre pour aider les âmes. Il vit une fois dans son oraison, qui était toute en dons et lumières, qu'étant à genoux, vêtue avec un manteau de couleur brune, on me coupa la tête qui fut aussitôt rétablie et que l'on me vêtit d'une robe très blanche et d'un manteau rouge et que l'on me mit une couronne de fleurs sur la tête. Il vit le Père La Combe que l'on divisait en deux et qui fut réuni bientôt, et tenant dans sa main une palme ; il fut dépouillé de ses habits et revêtu de l'habit blanc et du manteau rouge ; ensuite de quoi il nous vit tous deux proches d'un puits et que nous abreuvions des peuples innombrables qui venaient à nous.
[8.] Il me semble, ô mon Dieu, que cette vision si mystérieuse a déjà eu une partie de son effet, tant à cause des divisions qu'il a souffertes, et moi aussi, pourtant sans douleur, et de ce que j'ai1250 cette confiance que vous l'avez dépouillé de lui-même pour le revêtir d'innocence, de pureté et de charité. Oui, mon Dieu, il me semble que l'amour que vous avez mis en moi est tout pur, dégagé de tout intérêt propre, amour qui aime son objet en lui-même et pour lui-même, sans aucun retour sur soi. Il craindrait plus un retour que l'enfer, car l'enfer sans amour-propre serait changé pour lui en paradis. Notre-Seigneur s'est aussi déjà servi beaucoup de lui et de moi pour gagner les âmes, je ne sais quel dessein il pourrait avoir sur nous dans la suite, je sais que nous sommes à lui sans nulle réserve. Un peu après que je fus arrivée aux Ursulines de Thonon, la soeur M. me1251 parla avec beaucoup d'ouverture, selon l'ordre que le Père La Combe lui en avait donné. Elle me dit d'abord tant de choses extraordinaires qu'elle me devint suspecte, et je crus qu'il y avait de l'illusion en son fait; et je m'en voulais du mal à moi-même.
[9.] Je commençai à ressentir une peine incroyable d'avoir amené ma fille, et je me trouvais bien à son égard un Abraham, lorsque le Père La Combe m'abordant me dit : « Vous, soyez la bienvenue, fille d'Abraham. » Je ne trouvais nulle raison de la laisser là, et je pouvais encore moins la garder avec moi, parce que nous n'avions pas de lieu, et que les petites filles que l'on prenait pour faire catholiques étaient toutes mêlées avec nous, et avaient des maux dangereux. De la laisser là aussi, cela me paraissait une folie : le langage du pays, où l'on n'entendait qu'à peine le français, la nourriture dont elle ne pouvait user, pour être entièrement différente de la nôtre. Je1252 la voyais tous les jours maigrir et devenir à rien. Cela me réduisait comme à l'agonie et il me semblait qu'on me déchirait les entrailles ; tout ce que j'avais de tendresse pour elle se renouvela et je me regardais comme sa meurtrière. J'éprouvais ce que souffrit Agar lorsqu'elle éloigna (142) son fils Ismaël d'elle dans le désert pour ne le point voir mourir. Il me paraissait que puisque j'avais bien voulu m'exposer sans raison, je devais au moins avoir épargné ma fille. Je voyais la perte de son éducation et même la perte de sa vie inévitables. Je ne disais pas mes peines là-dessus ; et la nuit était le temps qui donnait essor à ma douleur qui devenait tous les jours plus forte parce que vous permîtes, ô mon Dieu, vous qui avez toujours voulu de moi des sacrifices sans réserve que, dans tout le temps que je fus là, on ne lui servit rien dont elle pût manger. Tout ce qui la faisait subsister c'étaient quelques cuillerées de méchant bouillon que je lui faisais prendre malgré elle. Je vous en fis, ô mon Dieu, un sacrifice entier, et il me semblait que, comme un autre Abraham, je tenais le couteau pour l'égorger. Je ne voulais pas la ramener, parce que l'on m'avait dit que c'était la volonté de Dieu que je la laissasse là ; et cette volonté de Dieu m'était préférable à toutes choses et à la vie de ma fille, outre qu'elle aurait été encore plus mal à Gex pour la nourriture. / Le bon ermite prit une grande amitié pour ma fille. Il dit que Dieu (3.126) lui avait fait connaître qu’il la destinait pour quelque chose de grand et il vit même un jour Notre-Seigneur, comme elle était grande, qui lui prenait son cœur et lui prenait le sien, de sorte qu’elle fut d’abord toute changée. Il jugea que Dieu lui ferait un jour la grâce de se donner à lui, je crus donc qu’il fallait qu’une vierge fut élevée par une autre vierge plutôt que par moi qui était souillée de mille misères. //
Cette pensée en me déterminant ne calmait point cependant ma douleur. N(otre)1253 S(eigneur) me voulait toute plongée en amertume et que je lui fisse un sacrifice sans consolation. Il me faisait voir d'un côté la douleur de sa grand-mère si elle apprenait sa mort et qu'il semblait que je ne la lui aurais ôtée que pour la faire mourir, de l'autre le reproche de toute la famille. Ce qu'elle avait de dons de la nature était1254 comme des flèches qui me perçaient. Il faudrait avoir éprouvé ce que je souffris pour le comprendre. Il me semblait qu'avec ses dispositions naturelles, elle aurait fait merveille étant élevée en France, que je lui allais faire perdre tout cela, et la mettre hors d'état d'être propre à rien ni de trouver des partis dans la suite tels qu'elle les pouvait espérer; que je ne pouvais sans péché la faire mourir de cette sorte. Je souffris, treize jours durant, une peine presque inconcevable : tout ce que j'avais quitté semblait ne m'avoir rien coûté au prix de ce que ma fille me coûta à sacrifier. Je crois que vous fîtes cela, mon Dieu, pour purifier une attache trop humaine que j'avais pour ses dons naturels, car après que je fus retirée des Ursulines, elles changèrent leur manière de nourritures et en donnèrent de conformes à la délicatesse de ma fille, en sorte qu'elle reprit la santé et son embonpoint.
[l.] Sitôt1255 que l'on sut en France que1256 je m'en étais allée, ce fut une condamnation générale. Ceux qui m'attaquèrent le plus fortement furent les spirituels humains, et surtout le père La Mothe qui m'écrivit que toutes les personnes de doctrine et de piété, de robe et d'épée, me condamnaient. Il me mandait de plus pour m'alarmer, que ma belle-mère, en qui je me fiais pour le bien de mes enfants et pour le cadet, était devenue en enfance, et1257 que j'en étais cause : cela était cependant très faux. Je n'en faisais rien paraître au-dehors, quoiqu'il y eût des temps où ma peine allait jusqu'à l'excès. Je m'enfermais autant que je pouvais et là, je me laissais pénétrer à la douleur, qui me paraissait très profonde1258. Je la portais fort passivement, sans pouvoir ni vouloir la soulager ; au contraire, mon plaisir était de m'en laisser dévorer sans vouloir même la comprendre. Cette douleur était autant paisible qu'elle était pénétrante. Je voulus une fois ouvrir le Nouveau Testament pour me soulager, mais j'en fus empêchée intérieurement, de sorte que je demeurai en silence, sans rien faire, me laissant dévorer à la douleur. Il me semble que je commençais alors à porter les peines en manière divine, et que l'âme pouvait dès ce temps, sans nul sentiment, être en même temps et très heureuse et très douloureuse, très crucifiée et béatifiée. Ce n'était point de même que j'avais porté mes premières douleurs, ni comme je portai la mort de mon père. Car alors l'âme était abîmée dans la paix, et dans une paix délicieuse; mais elle n'était [143] point livrée à la douleur; ce qu'elle souffrait n'était qu’un accablement de la nature, un poids de douleur délicieuse. Ici, cela est tout différent : la même âme est livrée entièrement à la souffrance, et elle la porte avec une force divine; et cette force fait que l'âme est divisée sans division de toute elle-même; en sorte que son bonheur invariable n'empêche point la plus dure souffrance. Mais ces souffrances lui sont imprimées de Dieu même, comme en Jésus-Christ : il souffrit en Dieu et en homme, il souffrit dans la force d'un Dieu et dans la faiblesse d'un homme, il était un Dieu bienheureux et un homme de douleurs; enfin, Dieu homme souffrant et jouissant, sans que la béatitude diminuât rien de la douleur, ni que la douleur interrompît ou altérât la parfaite béatitude.
[2. ]Je répondis à toutes les lettres qu'on m'écrivit d'abord, toutes fulminantes, selon que l'esprit intérieur me dictait, et mes réponses se trouvèrent très justes, elles furent même fort goûtées, en sorte que Dieu le permettant ainsi, ces plaintes et ces foudres changèrent bientôt en applaudissements514. Toutes ces attaques ne me furent point si sensibles qu’une lettre que je reçus de mon cadet qui était de son petit515 style. Chaque mot portait son coup de flèche; La soeur Garnier changea d'abord pour moi, et se déclara contre moi, soit que ce fut une feinte ou une touche véritable.
Le père La Mothe parut revenir m'estimer même, mais cela ne dura pas longtemps. Un certain intérêt était ce qui le faisait agir. Lorsqu'il vit qu’une pension qu'il s'était imaginé que je lui ferais, n'était point, il changea tout à coup.
[3.] Pour1259 mon corps et ma santé, je ne m'en mettais guère en peine. Vous me faisiez, mon Dieu, sur cela trop de grâce, car j'ai été deux mois sans presque dormir et la nourriture que nous avions était trop peu propre à me soutenir1260. La viande qu'on nous donnait était pourrie et pleine de vers, parce que dans ce pays-là l’on tuait la viande1261 le jeudi pour l'avoir le vendredi et le samedi, et à cause des grandes chaleurs elle était corrompue le dimanche, de sorte que je pouvais dire que1262 ce que j'aurais autrefois regardé avec horreur, me servait de nourriture. Rien ne me coûtait alors, car vous m'aviez rendu, en me rendant la vie, la facilité1263 pour toutes choses. Il me semble que je pouvais tout faire sans nécessité de le faire, je pouvais ne rien faire sans manquer à rien. C'est bien en vous, ô mon Dieu, que l'on retrouve avec surcroît tout ce que l'on a perdu pour vous.
[4.] Cet esprit, que je croyais avoir perdu autrefois dans une stupidité étrange, me fut rendu avec des avantages inconcevables. J'en étais étonnée moi-même et je trouvais qu'il n'y avait rien à quoi il ne fut propre et dont il ne vînt à bout. Ceux qui me voyaient disaient que j'avais un esprit prodigieux. Je savais bien que je n'avais que peu d'esprit, mais qu'en Dieu mon esprit avait pris une qualité qu'il n'eut jamais auparavant. J'éprouvais, ce me semblait, quelque chose de l'état où les apôtres se trouvèrent après avoir reçu le Saint-Esprit ; je savais, je comprenais, j'entendais, je pouvais tout, et je ne savais où j'avais pris cet esprit et savoir, cette intelligence, cette force, cette facilité, ni d'où elle m'était venue. J'éprouvais que j'avais toutes sortes de biens et que je n'avais indigence de quoique ce soit ; mais je ne savais d'où cela m'était venu. Je me souvins de ce beau passage de la Sagesse qui dit : Tous biens me sont venus avec elle516. Quand Jésus-Christ, Sagesse éternelle, est formé dans l'âme après la mort de l'homme pécheur Adam, et que cette âme est vraiment entrée en nouveauté de vie, elle trouve qu'en Jésus-Christ, Sagesse éternelle, tous biens lui sont communiqués.
[5.] Quelque temps après mon arrivée à Gex, M. de Genève vint pour nous voir. Je lui parlai avec ouverture et impétuosité de l'esprit qui me conduisait. Il fut si convaincu de l'Esprit de Dieu en moi, qu'il ne pouvait se lasser de le dire. Il en fut même pris et touché, m'ouvrit son coeur sur ce que Dieu voulait de lui, et sur ce qu'on l'avait détourné de la fidélité à la grâce; car c'est un bon prélat, et c'est le [144] plus grand dommage du monde qu'il soit faible au point qu'il est à se laisser conduire, car lorsque je lui ai parlé, il a toujours entré dans ce que je lui ai dit, avouant1264 que ce que je lui disais portait un caractère de vérité. Cela n'avait garde d'être autrement puisque c'était l'esprit de vérité qui me faisait lui parler1265, sans quoi je n'étais qu’une bête; sitôt que les gens qui voulaient dominer et ne pouvaient souffrir le bien qui ne venait pas d'eux lui parlaient, il se laissait impressionner contre la vérité. C'est ce faible, avec quelques autres, qui l'ont empêché de faire tout le bien qu'il aurait fait dans son diocèse sans cela.
[6.] Après que je lui eus parlé, il me dit qu'il avait eu dans l'esprit de me donner le Père La Combe pour directeur; que c'était un homme éclairé de Dieu, et qui entendait bien les voies de l'intérieur, qui avait un don singulier de pacifier les âmes ; ce sont ses propres termes : « Qu'il lui avait même dit quantité de choses qui le regardaient qu'il savait être fort véritables, puisqu'il sentait en lui-même ce que le Père lui disait. » J'eus beaucoup de joie de ce que M. de Genève me le donnait pour directeur, voyant par là que l'autorité extérieure s'unissait avec la grâce qui semblait déjà me l'avoir donné par cette union et effusion de grâce surnaturelle.
[7.] Les veilles et les fatigues avec l'air qui est assez mauvais en ce pays, me causèrent une grande fluxion de poitrine avec la fièvre, et une rétention dans l'estomac de toutes les eaux que j'avais bues, ce qui me causait de violentes douleurs. Les médecins me jugèrent en danger, car avec cela j'avais pris plusieurs remèdes que je ne rendais point. Vous permîtes, ô mon Dieu, sans doute cette maladie et pour exercer ma patience, si l'on peut appeler patience ce qui ne coûte plus rien, et pour vous glorifier dans le miracle éclatant que vous fîtes par votre serviteur. Une des soeurs que j’avais amenées se lia avec un prêtre qui avait autorité dans ce lieu517. Il inspira d’abord de l’aversion pour moi, jugeant bien que si elle avait confiance en moi je ne lui conseillerais pas de souffrir ses visites si fréquentes : cette fille était fort belle ; cette aversion alla si loin que quoique je fusse extraordinairement mal et que l’on ne pût entrer dans ma chambre sans passer par la sienne et que le médecin vint deux fois la nuit, jamais elle ne s’informa de ma santé ni entra dans ma chambre. Comme1266 j'étais dans une très grande faiblesse, je ne pouvais me lever de mon lit sans tomber en défaillance, et je ne pouvais rester au lit à cause que je crevais des eaux et des remèdes qui ne s'évacuaient point.
Dieu permit que les sœurs me négligeassent fort ; surtout celle qui avait soin de l'économie était fort bonne ménagère, cela alla à tel point qu’on ne me fit point faire de bouillon. Je1267 n'avais pas un sol pour m'en faire faire car1268 je ne m'étais rien réservé, et les soeurs alors touchaient tout l'argent qui me venait de France, qui était très considérable. Ainsi1269 j'eus l'avantage de pratiquer un peu la pauvreté et d'être en nécessité avec celles à qui j'avais tout donné. Ce n’était pas faute d’argent, car lorsque je tombai malade elles avaient encore deux cent pistoles. La fille qui me servait ne put s’empêcher de leur représenter que je tombais dans une entière défaillance faute de nourriture, cela pouvait contribuer1270 à la retenue des eaux dans mon estomac, enfin elle donna un poulet pour me faire des bouillons croyant dit-elle qu’il servirait deux jours ; je ne savais rien de tout cela ; elle le mit tout entier, dont la sœur se fâcha extrêmement en ma présence ; il arriva un accident qui acheva de la fâcher tout à fait, c’est que cette fille ayant oublié de couvrir le pot, la cheminée, qui était fort vieille, fit tomber quantité de suie dans1271 le bouillon. Cela lui donna une couleur fort rousse qu’elle1272 crut venir de la force de la viande ; elle dit que si l’on continuait à tout dissiper de cette sorte, on serait bientôt à bout. [145] La fille savait bien ce qui le rendait roux et elle ne l’osait dire, je le sentis bien aussi en le prenant, mais je n’en voulus rien témoigner. Cette fille me regardait sans rien dire, vous ne permîtes pas, ô mon Dieu, qu’il me fît aucun mal, quoiqu’avec la toux que j’avais qui était violente, il dût m’en faire beaucoup. Après1273 qu’elle fut partie, la fille me dit qu’elle savait d’où venait la couleur rousse, et qu’elle me demandait1274 pardon. Cependant comme elles craignirent que je ne mourusse, elles envoyèrent à Genève chercher de la viande et en même temps écrivirent au Père La Combe1275 pour le prier de me venir confesser. Il vint toute la nuit1276 à pied avec beaucoup de charité, quoiqu'il y eût huit grandes lieues, mais il n'allait point autrement, imitant en cela, comme en tout le reste, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Sitôt qu'il entra dans la maison mes1277 douleurs s'apaisèrent, et lorsqu’il fut entré dans ma chambre et qu'il m'eut bénie m'appuyant les mains sur la tête, je fus guérie parfaitement, et je vidai mes eaux en sorte que je fus en état d'aller à la messe.
Les médecins furent si fort surpris qu'ils ne savaient à quoi attribuer ma guérison, car étant protestants, ils1278 n'avaient garde d'y reconnaître du miracle. Ils dirent que c'était folie, que j'étais malade d'esprit et cent extravagances dont étaient capables des gens d'ailleurs fâchés de ce qu'ils savaient que l'on venait pour retirer de l'erreur ceux qui le voudraient. Il me resta cependant une toux assez forte, et ces soeurs me dirent d'elles-mêmes qu'il fallait aller auprès de ma fille pour prendre du lait durant quinze jours, et puis après que je reviendrais. Sitôt que je partis, le Père La Combe qui s'en retournait et qui était dans le même bateau me dit : “Que votre toux cesse”, elle cessa d'abord, et quoiqu'il vînt une furieuse tempête sur le lac qui me fit vomir, je ne toussai plus du tout. La tempête devint si furieuse que les vagues pensèrent renverser le bateau. Le Père La Combe fit un signe de croix sur les ondes et, quoique les flots devinssent plus mutinés, ils n'approchèrent plus du bateau mais1279 se brisaient à plus d'un pied du bateau; ce qui fut remarqué des mariniers et de ceux qui étaient dans le bateau qui le regardaient comme un saint, de sorte qu’étant1280 arrivés à Thonon dans les Ursulines, je me trouvai si parfaitement guérie qu'au lieu de me faire des remèdes, comme je me l'étais proposé, j'entrai en retraite ; j'y fus douze jours.
[8.] Ce fut là que je fis pour toujours les vœux que je n'avais faits que pour un temps518. J'avoue1281 que je ne sais ni pourquoi ni comment je fis ces voeux. Je ne trouvais rien à moi à vouer, et il me paraissait que j'étais tellement vôtre, mon1282 Dieu, que je ne savais où prendre ce que je vous vouais. Je comprenais en même temps que la fin du voeu et sa consommation étaient données à mon âme autant intérieurement qu'extérieurement, que l'âme, étant à Dieu sans réserve, sans partage, sans retour et sans intérêt, avait la parfaite chasteté de l'amour puisqu'elle était même passée dans ce même amour. Il me paraissait que vous m'aviez gratifiée, mon Dieu, de la parfaite pauvreté par le dépouillement total où vous m'aviez mise, tant intérieurement qu'extérieurement, ne me laissant rien de propre. Pour l'obéissance, ma volonté était si fort perdue dans la vôtre, ô mon Dieu, que1283 non seulement elle ne trouvait point de résistance, mais elle n'avait pas même une répugnance. Le même était pour la soumission à l'Eglise, et1284 pour honorer l'Enfance de Jésus-Christ. Je ne savais par quel moyen, car celui qui me fut proposé ne dépendait pas de moi, mais de vous, ô mon Dieu, et il me paraissait que l'honneur que je lui rendais était de le porter lui-même dans ses états1285. Je fis cependant tous ces vœux parce qu'on me dit de les faire, et je suivais sans choix, sans penchant et sans répugnance ce que l'on me disait de faire; et vous en avez tiré votre gloire d'une manière connue à vous seul et dont l'effet parut bientôt. Car vous prîtes une nouvelle possession [146] de mon extérieur afin de me rendre le jouet de votre providence, comme vous avez fait dans la suite. Vous1286 me dépouillâtes de mes biens par une nouvelle pauvreté, et vous me réduisîtes sans demeure et sans lieu sur la terre n'ayant où reposer ma tête1287.
[9.] Pour l'obéissance, vous me la fîtes pratiquer un temps, comme l'on verra, dans un assujettissement d'enfant. Mais combien m'avez-vous obéi vous-même, ou plutôt, vous avez rendu, ô Dieu, mes volontés merveilleuses les faisant passer en vous. Il me semble comprendre1288 assez clairement le sens de ce passage de David : Vous avez rendu mes volontés merveilleuses519. Cela s'entend à la lettre de David en Jésus-Christ puisque Jésus-Christ, quoique1289 fils de David selon la chair, était fils de Dieu selon sa génération éternelle, étant fils de Dieu : il n'avait qu’une seule volonté, qui est Dieu; ce qui n'empêchait pas qu'il n'eût sa volonté humaine, mais si perdue dans la divine qu'elle lui était entièrement unie, et cette volonté1290 est le but de toutes choses et ce qui fait les merveilles, ainsi que Jésus-Christ le dit parlant comme homme : Il est ainsi, mon Père, parce que vous l'avez voulu520. Mais outre ce sens, David éprouvait lui-même ce qu'il me semble éprouver, ô mon Dieu, par votre grâce, qui est que lorsque par la perte de nous-mêmes nous sommes passés en Dieu et retournés dans notre origine, notre volonté est faite une même avec celle de Dieu, suivant la prière de Jésus-Christ dont l'âme éprouve l'effet : Mon Père, qu'ils soient un comme nous sommes un et qu'ils soient consommés en un521, ce qui se fait par la perte de l'âme en Dieu, où tout devient un en unité de principe, qui est la fin pour laquelle nous sommes créés. Dans cette unité, la volonté de l'âme se transforme en celle de Dieu pour ne vouloir que ce que Dieu lui fait vouloir, ou plutôt qu'il veut lui-même. O c'est alorsque cette volonté est rendue merveilleuse, tant parce qu'elle est faite volonté de Dieu, étant la plus grande des merveilles et sa fin, que parce qu'elle opère1291 des merveilles en Dieu, où sitôt que Dieu lui fait vouloir quelque chose, comme c'est lui qui le veut en elle, cette volonté a son effet à peine a-t-elle voulu que la chose est1292 faite.
On dira à cela : « Mais pourquoi tant de renversements, tant de cruautés exercées par les créatures sur ces personnages? Si1293 elles avaient tant de pouvoir, elles s'en délivreraient. » Il ne leur vient pas une volonté d'en être délivrées et s'il leur en venait une et1294 qu'elle ne fut pas exaucée, ce serait la volonté de la chair ou la volonté de l'homme, et non la volonté de Dieu. Car quoique1295 l'âme soit toute perdue en Dieu, il y a une volonté animale que l'âme connaît bien n'être pas une volonté; c'est l'instinct de la brute qui se porte à ce qui l'accommode et qui fuit ce qui lui fait douleur, mais pour volonté, ce n’en est pas une, et elle522 en trouve1296 si peu que si on lui disait : « Que voulez-vous ? » elle1297 laisserait Dieu vouloir pour elle et elle ne pourrait dire autre chose quand on la mettrait en mille pièces que : “Je le veux, si c'est la volonté de Dieu”.
[10.] Pour ce qui regarde l'Église, que ne m'avez-vous point donné pour elle dans ce que vous m'avez fait écrire? Ne m'avez-vous pas même communiqué son esprit d'une manière singulière, esprit saint et indivisible, esprit moteur, esprit de vérité, esprit simple et droit. Pour celui du saint Enfant-Jésus, Bon1298 Dieu, à quel point en ai-je éprouvé les effets ! Ne m'avez-vous pas mise dans un état d'enfance admirable, et ne l'ai-je pas porté d'une manière singulière? Honorer Jésus enfant1299 c'était pour moi porter Jésus-Christ enfant, ainsi qu'il a voulu que je l'aie porté quantité de fois, et plusieurs de ses états, comme on le verra dans la suite. Cette digression ne servira pas peu pour le reste de ce que j'ai à écrire.
[11.] Je me levais toutes les nuits à minuit et je n'avais que faire de réveil, car par votre bonté, mon Dieu, tant que vous l'avez voulu de moi, vous me l’avez fait faire d’une manière qui me faisait admirer votre bonté, car vous ne m’éveilliez ni trop tôt ni trop tard, assez de temps avant minuit pour être levée à cette heure. Je voulus une fois monter mon réveil je ne sais pourquoi, si ce fut par défiance ou si ce fut sans attention. Je ne m'éveillai point cette nuit-là et il m’est arrivé que lorsque je l’ai monté, jamais je ne me suis éveillée. Cela1300 me porta à m'abandonner davantage à votre conduite, car1301 je voyais que vous aviez sur moi un soin de père et d'époux. [147] Lorsque j'avais quelque incommodité et que mon corps avait besoin de repos, vous ne m'éveilliez pas, mais je sentais en ce temps, en dormant même, une possession singulière de vous. J'ai1302 été quelques années que je n'avais que comme un demi-sommeil. Mon âme veillait à vous avec d'autant plus de force que le sommeil semblait la dérober à toute autre attention. Notre-Seigneur fit connaître à quantité de personnes qu'il me destinait pour mère d'un grand peuple, mais un peuple simple et enfantin. Elles prirent ces lumières à la lettre, et crurent qu'il s'agissait de quelque nouvelle fondation ou congrégation1303. Mais il me paraît que ce n'est autre chose que les personnes qu’il a1304 voulu que je lui gagnasse dans la suite, et à qui il a voulu par sa bonté que je servisse1305 de mère, leur donnant pour moi la même union que celle des enfants pour une mère, mais union bien plus forte et plus intime, et me donnant pour elles tout ce qui leur était nécessaire pour les faire marcher par la voie par laquelle Dieu les conduisait, ainsi que je le dirai dans la suite lorsque je parlerai de cet état de maternité.
[l.] Avant de parler de ce qui me reste à écrire que je supprimerais volontiers si j'avais quelque chose qui me fut propre, tant à cause de la difficulté de m'en expliquer que parce qu'il y a peu d'âmes capables d'une conduite si peu connue et1306 si peu comprise que je n'ai jamais rien lu de semblable, je1307 dirai encore quelque chose des dispositions intérieures où j'étais alors, selon que je le pourrai faire entendre, ce qui me sera assez difficile à cause de son extrême simplicité. Si cela vous sert, à vous qui voulez bien être du nombre de mes enfants, et si cela sert à mes enfants à les perdre davantage, et à les porter à laisser Dieu se glorifier en eux en sa manière et non en la leur, je trouverai ma peine bien employée et, s'il y a quelque chose qu'ils ne comprennent pas, qu'ils meurent bien véritablement à eux-mêmes, et ils en feront bientôt une plus forte expérience que ce que je pourrais leur dire, car l'expression n'égale jamais l'expérience.
[2.] Après que je fus sortie de l'état de misère dont j'ai parlé, je compris ainsi que je l’ai dit combien1308 un état qui m'avait paru si criminel, et qui ne l'était que selon mon idée, avait purifié mon âme, lui arrachant toute propriété. Sitôt que mon esprit fut éclairé sur la vérité de cet état, mon âme fut mise dans une largeur immense. Je connus la différence des grâces qui avaient précédé cet état à celles qui lui ont succédé. Auparavant tout se recueillait et concentrait au-dedans, et je possédais Dieu dans mon fond et dans l'intime de mon âme, mais après, j'en étais possédée d'une manière si vaste, si pure et si immense, qu'il n'y a rien d'égal. Autrefois Dieu était comme renfermé en moi et j'étais unie à lui dans mon fond, mais après, j'étais comme abîmée dans la mer même, les1309 pensées et les vues se perdaient, mais en manière aperçue, quoique fort peu ; l'âme les laissait quelquefois tomber, ce qui est encore une action, mais après, elles étaient comme disparues, mais d'une1310 manière si nue, si nette, si perdue que l'âme n'a nulle action propre, pour simple et délicate qu'elle soit, du moins qui puisse tomber sous la connaissance. Les puissances et les sens sont purifiés d'une manière admirable ; l'esprit est d'une netteté surprenante. J'étais quelquefois étonnée qu'il n'y paraissait pas une pensée. Cette imagination, autrefois si incommode, n’incommode1311 plus du tout en nulle manière, il n'y a plus d'embarras, ni de trouble, ni d'occupation de mémoire, tout est nu et net, et Dieu fait connaître et penser à l'âme tout ce qu'il lui plaît, sans que les espèces étrangères incommodent plus l'esprit. Ceci est d'une très grande pureté. Il en est de même dans la volonté qui étant parfaitement morte à tous ses appétits spirituels, n'a plus aucun goût, penchant ni tendance : elle demeure vide de toute inclination humaine, naturelle et spirituelle. C'est ce qui fait que Dieu l'incline où il lui plaît, et comme il lui plaît. Cette vastitude1312 qui n'est terminée de chose quelconque pour simple qu'elle puisse être, s'accroît chaque jour en sorte qu'il semble que cette âme, en participant aux qualités de son époux, participe surtout à son immensité. Autrefois l’on était comme tiré et renfermé au-dedans, après, j'éprouvais qu’une main bien [148] plus forte que la première me tirait hors de moi-même, et m'abîmait sans vue1313, ni lumière, ni connaissance en Dieu, d’une1314 manière qui me ravissait, et d'autant plus l'âme s'était crue éloignée de cet état, d'autant plus était-elle ravie de le trouver. Combien alors est-il doux à cette âme, qui en est bien plus comprise qu'elle ne le comprend !
[3.] Il m'arrivait au commencement de cet état une chose à laquelle je ne sais point donner de nom. Mon oraison était d'une nudité et d'une simplicité inconcevable et en même temps d'une profondeur inexplicable. J'étais comme tenue fort haut hors de moi et ce qui m'était fort plaisant et surprenant1315, c'est que ma tête se sentait comme élevée avec violence. Cela lui était d'autant plus nouveau qu'autrefois ses premiers mouvements étaient tout contraires, étant toute concentrée. Je crois que Dieu voulut que j'éprouvasse cela au commencement de la nouvelle vie, ce qui était si fort, quoique très doux, que mon corps s'en allait en défaillance ; je crois, dis-je, que Notre-Seigneur permit cela pour me faire comprendre en faveur des autres âmes ce passage de l'âme en Dieu, car après que cela m'eut duré quelques jours, je ne sentis plus cette violence, quoique j'aie toujours éprouvé depuis que mon oraison n'est plus en moi de la manière que1316 je l'éprouvais autrefois, où je disais : Je porte en moi la prière que j'offre au Dieu de ma vie523. Il sera difficile de comprendre ce que je veux dire à moins de l'avoir éprouvé. Lorsque j'allais me confesser, je ne pouvais presque parler : non par recueillement1317 intérieur, ni comme j'ai décrit que j'étais au commencement ; c'était comme immersion, c'est un mot dont je me sers sans savoir s'il est propre. J'étais abîmée et élevée. Je sentis une fois étant à confesse au Père La Combe à Gex, cette élévation d'une si grande force que je croyais que tout mon corps s'allait élever de terre. Notre-Seigneur se servait1318 de cela pour me faire concevoir ce que c'était que le vol d'esprit qui élevait le corps de quelques saints d'une grande hauteur, et la différence qu'il y a de cela à la perte de l'âme en Dieu. Avant de poursuivre ce qui m'arriva, j'en dirai quelque chose.
[4.] Le vol de l'esprit est bien plus noble que la simple défaillance d'extase, quoique quelquefois, et presque toujours, le vol d'esprit cause faiblesse au corps, Dieu attirant l'âme fortement non dans son fond mais en lui-même afin de l'y faire passer, et cette1319 âme n'étant pas assez purifiée pour passer en Dieu sans violence, ce qui ne s'opère qu'après le1320 trépas mystique où l'âme sort véritablement d'elle-même pour passer en son divin objet - ce que j'appelle1321 trépas, c'est-à-dire passage d'une chose à une autre, et c'est là véritablement la pâque heureuse pour l'âme, et le passage dans la terre promise. Cet esprit, qui est créé pour être uni à son principe, a quelque chose de si fort pour y retourner que s'il n'était pas arrêté par un miracle continuel, il a1322 une qualité motrice qui ferait entraîner le corps partout où il voudrait, à cause de son impétuosité et de sa noblesse. Mais Dieu lui a donné un corps terrestre qui lui sert de contrepoids, - cet esprit donc, créé pour être uni à son principe sans aucun milieu, se sentant attiré par son divin objet y tend avec une extrême violence, de sorte que Dieu suspendant pour quelque temps le pouvoir que le corps a de retenir l'esprit, il suit avec impétuosité, mais comme il n'est pas assez purifié pour passer en Dieu, il retourne peu à peu à lui-même ; et le corps reprenant peu à peu sa qualité, il retourne à terre. Les saints qui ont été les plus consommés en cette vie n'ont rien eu de tout cela, et une partie même des saints à qui cela est arrivé, l'ont perdu sur la fin de leur vie, demeurant simples et communs comme les autres, parce qu'ils avaient en réalité et permanence, ce qu'ils n'avaient eu que1323 comme des essais dans le temps de l'élévation de leur corps.
[5.] Il est donc certain que l'âme par la mort à elle-même passe en son divin objet, et c'est ce que j'éprouvais alors, et je trouvais que plus j'allais en avant, plus mon esprit se perdait en son Souverain qui l'attirait à soi de plus en plus. Et il voulait au commencement que je connusse cela pour les autres, et non pour moi. Tous les jours cet esprit se perdait davantage et son principe l'attirait toujours plus, jusqu'à ce qu'à force de le tirer, il s'éloignât tant de lui-même qu'il1324 se perdît entièrement de vue, et ne s'aperçût plus524. Mais le même amour qui l'attirait [149] à soi, le clarifiait et purifiait pour le faire passer en soi, et ensuite le transformer en lui-même. Dans le commencement de la nouvelle vie, je voyais clairement que1325 l'âme était unie à son Dieu sans moyen ni milieu, mais elle n'y était pas parfaitement perdue. Elle s'y perdait chaque jour, comme l'on voit un fleuve qui se perd dans l'océan s'y unir d'abord, ensuite s'y écouler, mais d'une manière que le fleuve se distingue un temps de la mer, jusqu'à ce qu'enfin il se transforme peu à peu dans la même mer, qui en lui communiquant peu à peu ses qualités, le change si fort en elle, qu'il ne fait plus qu’une même mer avec elle. J'ai éprouvé les mêmes choses de mon âme, comment Dieu peu à peu la perd en soi, et lui communique ses qualités, la tirant de ce qu'elle a de propre.
[6.] Au commencement de la nouvelle vie, je commettais des fautes, et ces fautes qui n'auraient paru rien1326, et qui au contraire auraient été des vertus dans un autre état, étaient de petites propriétés légères en1327 superficie, une précipitation, une légère émotion, mais si légère que rien plus. J'éprouvais d'abord que cela faisait un entre-deux entre Dieu et mon âme, c'était comme un brin de poussière : mais comme cela n'était qu'en superficie, l'entre-deux me paraissait plus délié qu’une toile d'araignée, et il voulait alorsque j'allasse m'en purifier par la confession, ou bien il m'en purifiait lui-même, et je voyais clairement cet entre-deux qui était comme un crêpe qui ne rompait pas l'union, ni ne l'altérait point, mais la couvrait; et cet entre-deux si léger faisait remarquer plus de distinction entre l'époux et l'épouse. Je ne sais si je me fais comprendre. L'âme souffrait de ce petit entre-deux, mais d'une manière paisible, elle voyait qu'elle pouvait bien mettre l'entre-deux, mais non pas l'ôter. Peu à peu tout entre-deux se perdit, et plus les entre-deux étaient rares et délicats, plus l'union se perdait pour devenir unité, jusqu’à tel point qu'il ne se fit qu’un des deux, et que l'âme se perdit si fort qu'elle ne put plus se distinguer de son bien-aimé ni le voir. C'est ce qui a fait sa peine dans la suite ; pour1328 sa confession elle était étonnée525 qu'elle ne savait que dire, qu'elle ne trouvait plus rien, quoiqu'il eût semblé qu'elle eût fait plus de fautes à cause de la liberté de parler, de dire, de faire qu'elle n'avait pas autrefois; mais cela ne lui fait plus de peine, ne1329 lui est plus marqué comme faute. Une innocence inconcevable, non connue ni comprise de ceux qui sont encore resserrés en eux, est sa vie. Mais il faut continuer1330.
[7.] Avant d’en venir à cet état, étant donc au confessionnal, je me sentis si fort tirée hors de moi que je sentis mon corps qui s’affaiblissait. La1331 sueur m'en vint au visage, je m'assis, mais comme je sentis que cela augmentait en manière délicieuse mais très pure et1332 spirituelle, je me retirai. Il me prit un frisson depuis la tête jusqu'aux pieds, je ne pus parler ni manger de tout le jour, et depuis ce moment ou plutôt cette opération qui dura trois jours, mon âme fut beaucoup plus perdue en son divin objet, quoique non entièrement. La joie que l'âme possède alors est si grande, qu'elle éprouve ces paroles du roi-prophète : Tous ceux qui sont en vous, Seigneur, sont comme des personnes ravies de joie526, mais la joie c’est qu'il paraît à l'âme qu'elle ne lui sera plus ôtée. Il1333 semble que ces paroles de Notre-Seigneur s'adressent à elle : Nul ne vous ravira votre joie527. Elle est comme abîmée dans un fleuve de paix et elle en est si pénétrée qu'elle n'est que paix. Son oraison est continuelle, rien ne peut empêcher ni de prier ni (150) d'aimer en elle. Elle éprouve très réellement cette parole : Je dors mais mon coeur veille528, car elle éprouve que le sommeil n'empêche point que l'esprit ne prie en elle. O bonheur ineffable! qui aurait jamais pensé qu’une pauvre âme qui se croyait dans la dernière misère, pût trouver dans la misère même un bonheur égal à celui qu'elle goûte sans le goûter? Ce n'est pas qu'elle n'éprouve quelquefois des peines qui lui ôtent même l'appétit et le corps, qui n'est pas accoutumé à cela, en est tout languissant, mais cette peine est si douce et paisible que l'on ne saurait distinguer si c'est une peine douce ou une douceur pénible. L'âme sent tous les jours sa capacité croître et s'élargir, et ce qui l'étonne, c'est que la lumière de cet état augmente l'état qu'elle possédait auparavant sans le connaître.
[8.] O heureuse pauvreté, heureuse perte, heureux néant, qui ne donne pas moins que Dieu même dans son immensité, non plus ajustée en la manière bornée de la créature, dont il n'est plus possédé, mais qu'il possède entièrement, la tirant toujours plus d'elle pour l'abîmer en lui. L'âme connaît alorsque tous les états des visions, révélations, assurances, sont plutôt des obstacles qu'ils ne servent à cet état qui est bien au-dessus ; parce que l'âme accoutumée aux soutiens a de la peine à les perdre, et qu'elle ne peut arriver ici sans cette perte. Alors toute intelligence est donnée sans autre vue que la foi nue ; et c'est où se vérifient ces paroles du Bienheureux Jean de la Croix : Lorsque je n'ai voulu rien posséder par amour-propre, tout m'a été donné sans aller après529. O heureuse pourriture du grain de froment530, qui lui fait produire du fruit au centuple! L'âme est alors si passive531, et pour les biens et pour les maux, que cela est étonnant, quoique auparavant elle parût l'être beaucoup ; ce n'est point ici le même5321334, car à présent elle est affermie d'une manière surprenante. Elle reçoit les uns et les autres sans aucun mouvement qui lui soit propre, les laissant écouler et perdre comme ils viennent. Je ne sais si c'est parler proprement, car c'est que cela passe comme si cela ne la touchait point.
[9.] Après que j'eus fait ma retraite aux Ursulines de Thonon, je m'en retournai par Genève, et n'ayant point trouvé de commodités, M. le Résident me prêta un cheval. Comme je ne savais point me servir de cette voiture, j'en fis quelques difficultés, mais comme on m'assura qu'il était fort doux, je me résolus de faire un essai. Il y avait un espèce de maréchal qui1335 croyant que l’on me destinait ce cheval, me regardant1336 d'un air hagard, donna un coup sur la croupe du cheval sitôt que je fus montée. Il fit un saut effroyable, et me jeta par terre d'une telle force que l'on crut qu'il m'avait tuée. Je tombai sur la tempe, je devais assurément mourir de ce coup, car l'os de la joue fut rompu en deux et j'eus deux dents enfoncées. Je fus soutenue dans ma chute d'une main invisible, je ne laissai pas de me remettre du mieux que je pus sur un autre cheval que l'on me donna pour achever mon voyage, et1337 un homme que j'avais se mit à côté de moi pour me soutenir. Mais il arriva une chose surprenante, c'est que durant le chemin quelque chose de fort me poussait du1338 même côté que j'étais tombée, et quoique je me jetasse de toutes mes forces de l'autre côté et que l'on me tînt assez ferme, je ne pouvais résister à ce qui me poussait de l’autre côté. J'étais1339 à tout coup en danger de me tuer. J’étais fort1340 aise de me voir à la merci de la divine providence. Je compris d'abord que c'était le démon, mais j'étais fort assurée qu'il ne me ferait qu'autant de mal que mon maître lui en permettrait.
[10.] A peine fus-je arrivée que mes1341 parents, après une légère tentative, me laissèrent en repos. L’on1342 commença même à m'estimer beaucoup, et comme l’on avait écrit à Paris ma guérison miraculeuse, cela faisait grand éclat. Vous le permîtes, ô mon Dieu, pour me faire tomber d'autant plus bas que vous m'aviez élevée plus haut. Presque toutes les personnes qui étaient alors en réputation de sainteté, m'écrivirent. [151] Les demoiselles de Paris, qui étaient dans les grandes1343 oeuvres, me congratulaient, et je reçus des lettres de Mlle de Lamoignon et d'une autre demoiselle. Je leur fis réponse et la demoiselle fut si contente de la lettre que je lui écrivis, qu'elle1344 m'envoya cent pistoles pour notre maison, et me manda que lorsque nous aurions besoin d'argent, je n'avais qu'à lui écrire, qu'elle m'enverrait tout ce que je pourrais désirer. L’on1345 ne parlait à Paris que du sacrifice que j'avais fait. Tous approuvaient et louaient mon action, jusque-là qu'on voulut en faire imprimer une relation et y mettre le miracle qui avait été fait. Je ne sais qui l'empêcha. Cela fait voir ce que c'est que l'inconstance de la créature, car le même voyage qui m'attirait alors tant de louanges, est le même que l'on a pris pour prétexte d'une si étrange condamnation.
[l.] Mes1346 proches ne firent aucune instance pour mon retour. La première chose qu'ils me proposèrent, un mois après mon arrivée à Gex, ce1347 fut non seulement de me défaire de ma garde noble1348, mais de plus, de donner tout mon bien à mes enfants et de me réserver une pension. Quoique la proposition venant de gens qui ne regardaient que leur intérêt, comme il est aisé de le voir dans la suite, dût me paraître dure, elle ne me le fut nullement. Je n'avais ni ami, ni conseil. Je ne savais à qui en demander pour la manière de faire la chose, car pour l'inclination de la faire, je l'avais tout entière. Il me semblait par là que j'avais le moyen d'accomplir mon voeu et l'extrême désir que j'avais d'être conforme à Jésus-Christ pauvre, nu et dépouillé1349 de tout. Il fallut envoyer une procuration qu'ils firent dresser et que je signai. Notre-Seigneur1350 ne permit pas que je m'aperçusse des clauses qu'on y avait mises. Moi, qui la crus de bonne foi, je la signai. Il y avait que quand mes enfants viendraient tous à mourir, je n'hériterais pas de mon propre bien, mais qu'ils iraient aux collatéraux. Il y avait encore d'autres choses autant à mon désavantage. Quoique ce que je m'étais réservé fut suffisant pour le lieu où j'étais alors, il ne l'est qu'à peine pour vivre ailleurs. Je me défis donc de mon bien avec plus de joie, pour être conforme à Jésus-Christ, que ceux qui me le demandaient n'en pouvaient avoir. C'est une chose dont je n'ai jamais eu ni repentir ni chagrin. O mon Dieu, quel plaisir de tout perdre, de tout quitter pour vous ! Amour de pauvreté, royaume de tranquillité533.
[2.] J'ai oublié de dire que sur la fin de l'état de misère et de peine, lorsque je fus prête d'entrer en nouveauté de vie, Notre-Seigneur m'éclaira pour me faire voir que les croix extérieures venaient de lui, si bien que je ne pouvais avoir de peine contre les personnes qui me les procuraient, au contraire, je sentais une tendresse de compassion pour elles, en sorte que j'avais plus de peine de celles que je leur causais innocemment que de celles qu'elles me faisaient. J'avais déjà éprouvé quelque chose de pareil par1351 intervalles du vivant de mon mari, mais cela n'était pas établi comme1352 alors et comme je l'ai été depuis, car je1353 voyais que ces personnes vous craignaient trop mon Dieu1354, pour me faire ce qu'elles me faisaient si elles l'avaient connu. Je voyais votre main là-dedans, et1355 je ressentais la peine qu'elles souffraient par la contrariété de leur humeur. L’on aurait peine à croire la tendresse que vous me donnâtes pour1356 ces personnes, et le désir qu'on a de leur procurer toute sorte d'avantages, mais sincèrement.
[3.] Après l'accident qui m'arriva de ma chute de cheval, qui me blessa tellement que je crachai le sang qui me venait du cerveau et que j'en mouchai plus de huit jours, cependant elle n’eut1357 point de suite par votre bonté, ô mon Dieu, le démon commença à se déclarer plus ouvertement mon ennemi et à se déchaîner contre moi. La nuit1358, lorsque j'y pensais le moins, il se présenta à mon esprit quelque chose de si monstrueux et de si effroyable que rien plus. Ce n'était qu’une face que l'on voyait à la faveur d'une lueur bleuâtre. Je ne sais si la flamme composait elle-même [152] cette face horrible, car cela était si mélangé et passa si vite que je ne le pus bien discerner. Mon âme resta dans sa même assiette et sa même assurance, comprenant que c'était le démon534. Les sens en eurent quelque petit effroi, mais pour l'âme, elle demeura dans son assiette, ferme1359 et immobile, sans aucun mouvement propre, et sans permettre au corps même de faire un1360 signe de croix, parce que quoique cela eût chassé le démon pour ce moment, cela lui eût fait voir qu'on le craignait, ou que l'on savait que c'était lui. Cette manière de le mépriser lui fait bien plus de dépit; aussi ne parut-il plus jamais de cette manière, mais il entra dans une telle rage que toutes les nuits, comme je me levais à minuit, je conservais une petite lampe parce que j’avais pris l’office de sacristine et le soin d’éveiller les soeurs à l’heure qu’elles se doivent lever sonnant les Ave, et quoique je me levasse la nuit je n’ai jamais manqué pour mes incommodités de les éveiller et d’être la première à toutes les observances535. Le démon venait à l’heure de minuit et faisait1361 des tintamarres effroyables dans ma chambre. Après que j'étais couchée, c'était encore pis ; il secouait mon lit des quarts d'heure, puis il allait donner dans les châssis de papier qu'il crevait, et tous les matins, tant que cela dura, les châssis se trouvèrent crevés. Je n'avais aucune peur, pas même aucun frémissement1362 dans les sens. Je me levais et allumais ma bougie pour voir par toute1363 la chambre et aux châssis dans le temps qu’il y frappait plus fort, mais comme il vit que1364 je n'avais peur de rien, il quitta tout à coup, et ne m'attaqua plus en personne. Mais il le fit en soulevant les hommes contre moi, et cela lui réussit bien mieux, car il les trouva disposés à faire ce qu'il leur suggérait, et à le faire avec tant de zèle qu'ils le regardaient comme un bien.
[4.] Une des soeurs que j'avais amenées, et qui était une fort belle fille, se lia avec un ecclésiastique qui avait autorité dans ce lieu. Il lui inspira d'abord de l'aversion pour moi, jugeant bien que si elle avait de la confiance en moi, je ne lui conseillerais pas de souffrir ses visites si fréquentes. Elle entreprit1365 une retraite ; je la priai de ne la point faire que je n'y fusse, car c'était dans le temps que je faisais la mienne. Cet ecclésiastique était bien aise de la lui faire faire afin d'entrer dans toute sa confiance, ce qui lui eût même servi de prétexte pour de fréquentes visites. M. de Genève donna pour1366 directeur de notre maison le Père La Combe sans que je l'en eusse prié, de sorte que cela venait tout purement de Dieu. Je la priai donc1367, comme il devait1368 faire faire les retraites1369, de l’attendre. Comme je commençais déjà de m'insinuer dans son esprit, elle me l'accorda malgré sa propre inclination qui était assez de la faire sous cet ecclésiastique. Je commençai à lui parler d’oraison, et à la lui faire faire. Notre-Seigneur donna1370 tant de bénédiction, que cette fille, d'ailleurs très sage, se donna à Dieu tout de bon et de tout son coeur. La retraite1371 acheva de la gagner. Or comme elle connut apparemment que de se lier avec cet ecclésiastique était quelque chose d'imparfait, elle fut plus réservée, cela choqua beaucoup ce bon ecclesiastique et l'aigrit contre1372 le Père La Combe et contre moi; et ce fut là la source de toutes les persécutions qui m'arrivèrent. Le bruit de ma chambre finit lorsque1373 cela commença.
[5.] Cet ecclésiastique, qui confessait dans la maison, ne me regardait plus de bon oeil. Il commençait en secret à parler de moi avec mépris. Je le savais, et ne lui en témoignais jamais rien et ne cessais pour cela de me confesser à lui. Il vint un certain religieux le voir qui haïssait à mort le Père La Combe à cause de sa régularité. Ils se lièrent ensemble et conclurent qu'il me fallait faire sortir de la maison et s'en rendre maîtres. Ils machinèrent pour cela tous les moyens qu'ils purent trouver. L'ecclésiastique1374, qui se voyait secondé, ne gardait plus de mesure. Ils disaient que j'étais une bête, que j'avais l'air niais. Ils ne pouvaient juger de mon esprit que par mon air, car je ne leur parlais guère. Cela fut si loin que l'on prêchait536 tout haut ma1375 confession, et qu'elle courut même dans tout le diocèse, disant qu'il y avait des personnes d'un orgueil effroyable, qui au lieu de se confesser de gros péchés, se confessent de peccadilles; puis on faisait le détail de tout ce dont je m'étais confessée mot pour mot. Je veux croire que ce bon prêtre n'était accoutumé qu'à confesser des paysans1376 : les fautes d'une personne en l'état où j'étais, l'étonnaient, et lui faisaient regarder [153] ce qui était vraiment des fautes en moi comme des choses en l'air, car sans cela il n'en aurait pas assurément usé de la sorte. Je m'accusais cependant toujours d'un péché de ma vie passée, mais cela ne le contentait pas. Je sus qu'il faisait un fort grand bruit de ce que je ne m'accusais pas de péchés plus notables. J'écrivis au Père La Combe pour savoir si je pouvais confesser les péchés passés comme présents, afin de contenter ce bon homme : il me manda que non ; et que je me donnasse bien de garde de les confesser autrement que comme passés, et qu'il fallait dans la confession une extrême sincérité.
[6.] Ma manière de vie était telle que je n'avais point ou que très peu d'occasions de commettre des fautes, car je ne me mêlais de chose au monde dans la maison, laissant disposer les soeurs du temporel comme il leur plaisait, persuadée comme je l'étais qu'elles en usaient bien. Peu après que je fus là, je reçus une somme de dix-huit cents1377 livres qu’une de mes amies me prêtait pour achever de nous meubler, et que je lui rendis en faisant ma donation, qu’elles reçurent encore. Elles ménageaient autant qu'elles pouvaient et étaient assez bonnes économes, mais sans expérience, et elles n'avaient pas ce qu'il faut pour les établissements. Je ne me mêlais d'aucune chose que de faire mon office de sacristine et d'assister1378 à tous les offices que nous faisions, cette soeur dont j'ai parlé et moi. Il n'y avait que nous deux pour dire l’office, que nous disions avec autant d'exactitude que si nous avions été1379 plusieurs, et à la réserve des repas et des récréations, je restais tout le jour enfermée dans ma chambre. Je leur laissais rendre et recevoir toutes les visites, je n'entrais point dans tout cela. Tout ce que je faisais était de dire quelques mots à celles qui se retiraient pour se faire catholiques; et Notre-Seigneur donnait une telle bénédiction1380 à ce que je leur disais, qu'on en vit quelques-unes, dont on ne savait auparavant que faire1381, qui goûtaient Dieu d'une manière admirable, et qui avaient une affection inconcevable de rester à l'église. Vivant de cette sorte, je n'avais donc pas trop d'occasions. Ce1382 bon monsieur gagna une de nos soeurs qui avait l'esprit assez faible, c'était celle qui était économe. Cela commença un peu à me causer des croix de leur part. Quelques jours devant que ces persécutions se remuassent, étant à l'heure de minuit auprès de Notre-Seigneur, je lui dis : « Il me semble que vous ne m'aviez promis ici que des croix, et où sont-elles donc? je ne les vois pas. » Cette pensée me fut à peine venue qu'il m'en vint un si grand nombre, qu'elles se précipitaient, pour ainsi dire, les unes sur les autres1383.
[7.] Avant que de poursuivre je dirai que sitôt que nous fûmes arrivées, M. de Genève eut la bonté de nous permettre d'avoir le Saint Sacrement chez nous. D'abord que537 notre chapelle fut en état de cela nous eûmes cet avantage et comme nous le voulions mettre le jour de la Sainte-Croix, qui était notre fête, et dont j'avais même pris le nom sans savoir pourquoi afin de n'être pas connue, la chapelle n'étant pas encore suffisament fermée, je gardai trois nuits le Saint Sacrement couchant seule, dans la chapelle. Jamais je n'en ai passé avec plus de contentement. J'eus mouvement de prier pour cette ville infortunée qui était l'objet de ma tendresse, et qui fait la matière de toutes mes disgrâces. J'avais la foi, comme je l'ai encore plus à présent, qu'elle serait un jour, ô mon divin Epoux, le trône de vos miséricordes, et je n'en puis douter.
[8.] M. de Genève sachant que j'aimais le Saint Enfant Jésus, m'envoya une simple image de papier, pour mettre dans notre petite chambre, d'un Enfant Jésus1384 qui tenait des croix dans ses mains pour les distribuer. En la recevant, il me frappa au coeur qu'il venait les mains pleines pour me les distribuer et je les recevais de tout mon cœur ; car vous avez toujours eu cette bonté pour moi, mon Dieu, de ne me donner jamais des croix extraordinaires sans avoir tiré premièrement mon consentement, non de la nature de la croix en elle-même, mais d’une croix extraordinaire à souffrir qui m'était proposée. Et en même temps ces paroles dites pour Jésus-Christ mon divin modèle me venaient dans1385 l'esprit, proposito sibi gaudio sustinuit crucem, Au lieu de la joie dont il pouvait jouir, il a choisi de souffrir sa croix538. Il1386 me sembla, ô mon Dieu, que l’approbation et le succès me fut proposé, accompagné de mon salut ; ou 1387 la croix, la misère, le rebut, la persécution de toutes les créatures ; étant toute assurance de salut et votre seule gloire, ô amour, ce fut1388 l'objet de mon choix et de ma tendre1389 [154] inclination. Oui, proposito sibi gaudio, sustinuit crucem. Je me prosternai longtemps le visage contre terre comme pour recevoir sur moi tous vos coups, ô aimable Justice de mon Dieu, dont je me sentis dès ce moment passionnée. Tout intérêt propre étant péri et détruit en moi, il ne me restait plus que1390 l'intérêt de votre divine Justice. Frappez, ô divine Justice qui n'avez pas épargné Jésus-Christ homme-Dieu - qui s'est livré à la mort pour vous satisfaire ; vous n'avez trouvé que lui digne de vous, et vous trouvez encore en lui des coeurs qui vous sont propres pour exercer vos amoureuses cruautés.
[9.] Peu de jours après mon arrivée à Gex je vis la nuit en songe (mais songe mystérieux car je le distinguais très bien) le Père La Combe attaché à une grande croix, mais d'une1391 grandeur extraordinaire. Il était nu en la même manière que l'on dépeint Notre-Seigneur. Je voyais un monde épouvantable qui me comblait de confusion et qui rejetait sur moi l'ignominie de son supplice. Il me sembla qu'il avait plus de douleur que moi, mais que j'avais plus d'opprobre que lui. Cela me surprit d'autant plus que ne l'ayant vu alors qu’une fois1392, je ne pouvais m'imaginer ce que cela pouvait signifier, mais je l'ai bien vu accompli. Ces paroles me furent imprimées en même temps que je le vis attaché de cette sorte à la croix : Je frapperai le pasteur et les brebis seront dispersées ; et ces autres : J'ai prié pour toi en particulier, Pierre, afin que ta foi ne défaille point : Satan a demandé de te cribler539.
[10.] Ce bon ecclésiastique, comme j'ai dit, gagna cette fille et puis après la supérieure. J'étais d'une complexion fort délicate et, quelque bonne volonté que j'eusse, cela ne donnait point de force à mon corps. J'avais deux filles pour me servir; mais, comme la communauté avait besoin de l'une pour faire la cuisine et de l'autre pour la porte et pour d'autres usages, je les leur donnai, croyant cependant qu'elles ne trouveraient pas mauvais que je m'en servisse quelques fois, puisque d'ailleurs je leur laissais recevoir tout ce qui me revenait; car sitôt1393 que ma donation fut faite, elles reçurent la moitié de ma pension d’avance. Je crus donc qu'elles agréeraient que ces deux filles me1394 rendissent les services que je ne pouvais me rendre à moi-même1395, mais Notre-Seigneur permit qu'elles ne le voulurent pas. L'église était fort grande à balayer. Il me la fallait balayer seule. Il m'est arrivé plusieurs fois de tomber en défaillance sur le balai et de rester en de petits coins tout éteinte. Cela m'obligea de prier que quelquefois on la fit balayer par de grosses filles paysannes qui étaient là, nouvelles catholiques, et à la fin elles eurent la charité de le permettre. Ce qui m'embarrassait le plus était que je n'avais jamais blanchi, et il fallait blanchir tout le linge de la sacristie. Je prenais une des filles que j'avais amenée afin de le faire, parce que j'avais tout gâté. Ces bonnes soeurs venaient la tirer de ma chambre par le bras, lui disant qu'elle fît son affaire. Je1396 ne faisais pas semblant1397 de le remarquer, et de quelque manière qu'elles en usassent, je n'en témoignais rien, de sorte que ce bon ecclésiastique vit bien que je ne me retirerais pas pour tout cela. D'ailleurs cette bonne1398 soeur s'attachait de plus en plus à Notre-Seigneur par le moyen de l'oraison, et elle prenait plus d'amitié pour moi. C'est ce qui augmentait la peine de ce bon ecclésiastique1399, de manière qu'il ne pouvait retenir son feu contre moi. Un jour il s'avisa d'apporter à cette bonne fille un certain livre qui était fort suspect. Je le lui rendis, le priant instamment après l'avoir ouvert de ne point apporter de ces sortes de livres dans cette maison. Il s'en offensa extrêmement, et il partit pour aller à Annecy brouiller les cartes.
[l.] Jusqu'alors M. de Genève avait eu beaucoup d'estime et de bonté pour moi, c'est pourquoi il le surprit adroitement. Il fit entendre à ce prélat qu'il fallait, pour m'assurer à cette maison, m'obliger d'y donner le peu de fonds que je m'étais réservé, et de m'y engager en me faisant supérieure. Il savait fort bien que je ne m'y engagerais jamais et que, ma vocation étant pour ailleurs, je1400 ne donnerais jamais mon fonds à cette maison où je n'étais venue que comme en passant, et que je ne me ferais pas non plus supérieure, ainsi que je l'avais déjà témoigné plusieurs fois, et que1401, quand bien même je m'engagerais, ce ne serait qu'à condition que cela ne serait point. Je crois bien que cette peine d'être supérieure était un reste de propriété colorée d'humilité.
[2.] M. de Genève ne pénétra en nulle manière les intentions de cet ecclésiastique que l'on appelait dans le pays le petit évêque, à cause de l'ascendant qu'il avait pris1402 sur l'esprit de M. de Genève. Il crut que [155] c'était par affection pour moi et par zèle pour cette maison que cet homme désirait1403 de m'y engager ; c'est pourquoi il donna d'abord avec zèle dans cette proposition, se résolvant de la faire réussir à quelque prix que ce fut. L'ecclésiastique voyant qu'il avait si bien réussi, ne garda plus aucune mesure à mon égard. Il commença par faire arrêter les lettres que j'écrivais au Père La Combe, ensuite il fit prendre toutes celles que j'écrivais du côté de Paris et celles que l'on m'écrivait, afin de pouvoir impressionner les esprits comme il voudrait, et que je ne pusse ni le savoir, ni me défendre, ni mander les manières dont j'étais traitée. Une des filles que j'avais amenées voulut s'en retourner ne pouvant rester en ce lieu; ainsi il ne m'en resta plus qu’une, qui était infirme et trop occupée pour m'aider en bien des choses dont j'aurais eu besoin. Comme le Père La Combe devait venir pour les retraites, je crus qu'il adoucirait l'esprit aigri de cet homme, et qu'il me donnerait conseil.
[3.] Cependant l’on me proposa l'engagement et la supériorité. Je répondis que pour l'engagement il m'était impossible, puisque ma vocation était pour ailleurs, que1404 pour la supériorité, je ne pouvais être supérieure avant que d'être novice; qu'elles avaient toutes fait deux ans de noviciat avant de s'engager, que quand j'en aurais fait autant, je verrais ce que Dieu m'inspirerait. La supérieure me répondit assez brusquement que, si je les voulais quitter un jour, je n'avais qu'à le faire tout à l'heure. Cependant je ne me retirai pas pour cela, j'en usai toujours à mon ordinaire; mais je voyais le ciel se grossir peu à peu, et les orages venir de tout côté. La supérieure cependant affecta un air plus doux : elle me témoigna qu'elle désirait aussi bien que moi d'aller à Genève, que je ne m'engageasse pas et que je lui promisse seulement de la prendre si j'y allais. Elle me demanda si je n'étais pas engagée pour Genève pour quelque chose : elle voulait me sonder afin de voir si je n'avais point quelque dessein, ou peut-être quelque engagement de voeu, mais comme je n'avais point de conseil du Père La Combe, je ne lui dis rien. Elle me témoigna même beaucoup de confiance et semblait être unie à moi. Comme je suis fort franche et que Notre-Seigneur m'a donné beaucoup de droiture, je crus qu'elle allait de bonne foi : je lui témoignais même que je n'avais nul attrait pour la manière de vie des Nouvelles Catholiques, à cause des intrigues du dehors. Je lui témoignai encore que certaines abjurations et certains détours ne me plaisaient pas, parce que je voulais que l'on fut droit en tout; de sorte même que le refus que je fis de signer540 celles qui n'étaient pas selon la bonne foi les choqua un peu. Elle n'en fit rien paraître. Elle était bonne, et ne faisait1405 ces choses que parce que cet ecclésiastique lui disait qu’il était nécessaire d'en user de la sorte pour accréditer la maison au loin, et attirer des charités1406 de Paris. Je lui disais que si nous allions droit, Dieu ne nous manquerait jamais, qu'il1407 ferait plutôt des miracles. Je remarquai une chose qui fut que sitôt que l'on prit cette manière d'agir si éloignée de la droiture et de la sincérité, et même de la justice, ce que l'on croyait faire pour attirer les charités eut pour effet, sans que personne sût rien de cela, que l'on se refroidit et que la charité se resserra. O Dieu, n'est-ce pas vous qui inspirez la1408 charité et n'est-elle pas sœur de la vérité : comment donc l'attirer par le déguisement ? Il faut l'attirer par la confiance en Dieu et alors elle devient extrêmement libérale, tout autre manière d'en user la porte à se resserrer.
[4.] Un jour après que la supérieure eut1409 communié, elle me vint trouver et me dit que Notre-Seigneur lui avait fait connaître combien le Père La Combe lui était agréable et que c'était un saint, qu'elle se sentait fort portée à faire vœu de lui obéir. Elle paraissait dire cela de la meilleure foi du monde et je crois qu'elle parlait alors sincèrement, car elle avait des hauts et bas de faiblesse qui sont assez l'apanage de notre sexe, dont nous devons beaucoup nous humilier. Je lui dis qu'elle ne devait point faire cela; elle me dit qu'elle le voulait, et qu'elle allait le prononcer. Je m'y opposai fortement, disant que des choses de cette nature ne devaient pas se faire [156] à la légère ni sans avoir consulté la personne à laquelle on veut obéir pour voir si elle l'agréera. Elle se contenta de ma raison et écrivit au Père La Combe tout ce qu'elle disait s'être passé en elle et comme elle voulait faire voeu de lui obéir; que c'était Dieu qui la poussait à cela. Le Père La Combe lui fit réponse et elle me montra la lettre. Il lui mandait qu'elle ne devait jamais faire vœu d'obéir à aucun homme, et qu'il ne le lui conseillerait jamais, que tel qui nous est propre dans un temps ne l'est pas dans l'autre, qu'il faut rester libre, ne laissant pas d'obéir avec amour et charité tout de même que si l'on était engagé par vœu ; qu'à son égard il n'en avait jamais reçu de personne ni n'en recevrait jamais; que cela leur était même défendu1410 par leur règle; qu'il ne laisserait pas de la servir autant qu’il le pouvait et qu'il irait dans peu faire faire les retraites. Elle lui avait mandé aussi dans cette lettre qu'elle le priait de demander à Notre-Seigneur qu'il lui fît connaître s'il la destinait pour Genève, si elle irait avec moi, qu'elle était contente de toutes les volontés de Dieu; seulement qu'il lui dît les choses telles qu’il les connaissait. Il lui manda que sur cet article il lui dirait simplement ce qu'il en penserait.
[5.] Il est vrai que le principal caractère du Père La Combe est la simplicité et la droiture. Lorsqu’il fut venu pour les retraites, qui fut la troisième fois et la dernière qu’il vint à Gex, elle lui parla la première journée avec beaucoup d'empressement. Elle lui demanda si elle serait un jour unie à moi dans Genève. Il lui répondit avec sa droiture ordinaire : « Ma Mère, Notre-Seigneur m'a fait connaître que vous ne vous établirez jamais dans Genève, du moins vous, car pour les autres, je n'en ai pas de lumière ». Elle est morte aussi, c’est pourquoi cela s'est bien vérifié. Sitôt qu’il lui eut fait cette déclaration, elle parut animée contre lui et contre moi d'une manière surprenante. Elle fut trouver l'ecclésiastique, qui était avec l'économe dans une chambre, et ils prirent ensemble des mesures pour m'obliger à m'engager ou à me retirer. Ils croyaient que j'aimerais mieux m'engager que de me retirer, et veillèrent de plus près sur mes lettres.
[6.] Le père prêcha à sa prière, car ce n'était que pour tendre des pièges. Il avait fait un sermon de541 la charité à la paroisse qui avait enlevé542 tout le monde : elle lui demanda un sermon un peu intérieur. Il lui en prêcha un qu’il avait prêché à la Visitation de Thonon : La beauté de la fille du Roi vient du dedans543. Il leur fit comprendre ce que c'était que d'être intérieur, et ce que c'était que de faire ses actions par ce principe. Cet ecclésiastique qui y était avec un de ses affidés, dit que c'était contre lui qu'on avait prêché, et que c'étaient des erreurs. Il tira huit propositions, que le père n'avait point prêchées, et ne laissa pas de les ajuster le plus malicieusement qu’il put, et les envoya à un de ses amis à Rome pour les faire, disait-il, examiner à la Sacrée Congrégation et à l'Inquisition. Quoiqu'il les eût très mal digérées, elles ne laissèrent pas de passer pour très bonnes. Son ami lui manda qu'il n'y avait rien du tout de mauvais. Cela le fâcha fort, car il n'est pas assez bon théologien1411, à ce que j'ai ouï dire, pour juger de rien par lui-même. Il fit plus : c'est qu'il vint avec une colère surprenante le lendemain trouver le Père La Combe le querellant fortement, disant qu’il avait fait ce sermon pour l'offenser. Le père le lui tira de sa poche et lui montra qu’il avait écrit dessus les1412 lieux où il l'avait prêché, le temps, et les années, de sorte qu'il demeura interdit, mais non1413 pas apaisé. Il se mit encore plus en colère devant bien des gens qui s'assemblèrent là. Le père se mit à genoux, et en cette posture entendit [une] demi-heure durant toutes les injures qu'il plut à cet ecclésiastique de lui dire. On me le vint dire mais je ne voulus pas entrer en tout cela.
[7.] Le père dit à cet ecclésiastique, après avoir été traité de la sorte, avec1414 autant de douceur que d'humilité, qu'il était obligé d'aller à Annecy pour quelques affaires de leur couvent et que s'il voulait mander quelque chose à M. de Genève, il se chargerait des lettres. L'autre lui répondit de l'attendre, et qu'il allait écrire.
Ce bon [157] père eut la patience d'attendre plus de trois heures entières sans entendre de ses nouvelles. L’on me vint dire : « Savez-vous bien que le Père La Combe n'est pas parti, qu'il est dans l'église où il attend des lettres de M. N. ? », parlant de ce prêtre qui l'avait si mal traité, jusqu'à lui faire arracher des mains une lettre que je venais de lui donner pour ce bon ermite dont j'ai parlé. J'allai à l'église le prier d'envoyer un valet qui devait l'accompagner à Annecy voir si le paquet de ce monsieur était prêt, parce que le jour s'avançait si fort qu'il lui faudrait coucher en chemin. Cet homme trouva un valet de l'ecclésiastique à cheval qui lui dit : « C'est moi qui vas1415 » et comme il entrait, ce monsieur disait à un autre valet qu’il allât à toute bride, et1416 qu'il fût à1417 Annecy avant ce Père. Il ne l'avait fait attendre que pour faire partir un homme avant lui pour prévenir l'esprit de l'évêque, et il renvoya dire au Père qu'il n'avait point de lettre à lui donner.
[8.] Le Père La Combe ne laissa pas d'aller à Annecy. Lorsqu’il fut là, il trouva l'évêque fort prévenu et aigri. Il lui dit : « Mon Père, il faut absolument engager cette dame à donner ce qu'elle a à la maison de Gex, et la faire supérieure ». « Monseigneur, lui répondit le Père La Combe, vous savez ce qu'elle vous a dit elle-même de sa vocation et à Paris et en ce pays, et ainsi je ne crois pas qu'elle veuille s'engager ; et il n'y a point d'apparence qu'ayant tout quitté dans l'espérance d'entrer à Genève, elle s'engage ailleurs et qu'elle se rende par là impuissante d'accomplir les desseins de Dieu sur elle. Elle s'est offerte de rester avec ces bonnes filles comme pensionnaire : si elles veulent bien la garder en cette qualité, elle restera avec elles, sinon, elle est résolue de se retirer dans quelque couvent jusqu'à ce que Dieu en dispose autrement ». M. de Genève lui répondit : « Mon père, je sais tout cela, mais je sais en même temps qu'elle est si obéissante que si vous lui ordonnez de le faire, elle le fera assurément. - C'est par cette raison, Monseigneur, qu'elle est fort obéissante que l'on doit se précautionner dans les commandements que l’on lui fait, répartit le père, il n'y a pas d'apparence que je porte une dame étrangère qui n'a pour toute subsistance que ce qu'elle s'est réservé, de s'en dépouiller en faveur d'une maison qui n'est pas encore établie et qui peut-être ne s'établira pas. Si la maison vient à manquer ou à n'être plus utile, de quoi cette dame vivra-t-elle ? ira-t-elle à l'hôpital ? Effectivement cette maison, avant qu'il ne soit peu, ne sera d'aucune utilité, parce qu'il n'y a plus de protestants en1418 France. » M. de Genève lui dit : « Mon père, toutes ces raisons ne sont bonnes à rien. Si vous ne faites pas faire cela à cette dame, je vous interdirai544. » Cette manière de parler surprit un peu le père qui sait assez les règles de l'interdit, qui ne se fait pas sur des choses de cette nature. Il lui dit : « Monseigneur, je suis prêt non seulement de souffrir l'interdit, mais même la mort, plutôt que de rien faire contre mon honneur ni contre ma conscience », et se retira.
[9.] Il m'écrivit en même temps toutes choses par un exprès, afin que je prisse mes mesures là-dessus. Je n'eus point d'autre parti à prendre que de me retirer dans un couvent, mais avant que de le faire, je dis encore à ces bonnes soeurs que je m'en allais, car il survint en même temps une lettre que la religieuse à laquelle j'avais confié ma fille, et qui était celle qui parlait moins mal français et qui était fort vertueuse, était tombée malade1419, de sorte qu'elle me priait d'aller pour quelque temps auprès de ma fille. Je leur montrai cette lettre et leur dis que je voulais me retirer dans cette communauté ; que si elles cessaient de me poursuivre comme elles faisaient et qu'on laissât en repos le Père La Combe, qui passait pour l'apôtre [158] du pays à cause du fruit admirable qu'il faisait dans ses missions, que je retournerais sitôt que la maîtresse de ma fille se porterait mieux. C'était mon intention de le faire. Au lieu de cela, elles me poursuivirent avec plus de force, écrivirent à Paris contre moi, arrêtèrent toutes mes lettres, envoyèrent des libelles où il y avait que l'on reconnaîtrait la personne à une petite croix de bois qu'elle portait. C'est que j'avais au col une petite croix du tombeau de saint François de Sales
[10.] Cet ecclésiastique et son ami allèrent dans tous les lieux où le Père La Combe avait fait mission, le décrier et parler contre lui avec tant de force qu’une femme n'osait dire son Pater parce que, disait-elle, elle l'avait appris de lui. Ils firent dans tout le pays un scandale effroyable. Le Père La Combe n'était pas au pays, car le lendemain de mon arrivée aux Ursulines de Thonon, il partit dès le matin pour aller prêcher le Carême à la vallée d'Aoste. Il vint me dire adieu, et il me dit en même temps qu'il irait de là à Rome et qu'il n'en reviendrait peut-être pas ; que ses supérieurs pourraient bien l'y retenir ; qu'il était bien fâché de me laisser dans un pays étranger sans secours et persécutée de tout le monde; si cela ne me faisait point de peine. Je lui dis : « Mon père, je n'ai nulle peine de cela; je me sers des créatures pour Dieu et par son ordre; je m'en passe fort bien par sa miséricorde lorsqu'il les retire, et je suis fort contente de ne vous voir jamais, si telle est sa volonté, et de rester dans la persécution. » Lorsqu'il me disait cela, il ne savait pas qu'elle deviendrait aussi forte qu'elle fut. Après, il me dit qu'il partait fort content de me voir dans ces dispositions et s'en alla de cette sorte.
[11.] Mais avant de poursuivre davantage, je dirai ce qui était arrivé avant ce temps. Sitôt que je fus arrivée aux Ursulines, un prêtre fort âgé, qui passe pour un très saint homme, et qui depuis vingt ans n'était pas sorti de sa solitude, me1420 vint trouver et me dit qu'il avait eu une vision à mon occasion avant mon arrivée, qu'il avait vu une femme dans un bateau sur le lac et que M. de Genève avec quelques-uns de ses prêtres faisaient tous leurs efforts pour enfoncer le bateau où elle était et la faire noyer ; qu'il avait eu cette vision durant plus de deux heures avec peine d'esprit ; qu'il semblait quelquefois que cette femme était toute noyée et qu'elle ne paraissait plus du tout, puis lorsqu'elle semblait plus545 perdue1421, tout à coup elle reparaissait. « Enfin, dit-il, j'ai vu deux heures durant cette femme tantôt perdue, tantôt prête à sortir de danger sans que M. de Genève ait jamais désisté de la poursuivre. Cette femme était toujours également tranquille, mais jamais je ne l'ai vue avoir une entière liberté; de sorte que je conclus que M. de Genève vous poursuivra, et qu'il n'en reviendra jamais. Une telle personne croit qu'il reviendra, et moi je viens vous assurer que non, qu'il mourra en vous persécutant et qu’il ne changera pas. » J'avais1422 une intime amie : c'était la femme de ce gouverneur dont j'ai parlé546 dans cette histoire. Comme1423 elle vit que j'avais tout quitté pour Dieu, elle eut un extrême désir de me suivre. Elle fit ses diligences pour disposer toutes choses afin de me venir trouver, mais quand elle eut appris la persécution, elle vit bien qu'il n'y avait pas d'apparence d'aller dans un lieu d'où je serais peut-être obligée de me retirer, et elle mourut bientôt après.
[l.] Sitôt donc que le Père La Combe fut parti, la persécution devint plus forte qu'auparavant. M. de Genève me fit encore quelques honnêtetés, tant pour voir s'il me ferait faire ce qu'il désirait, que pour avoir le temps de sonder (159) comme les choses passeraient en France, et pour prévenir les esprits contre moi, empêchant toujours que je ne reçusse des lettres. Je n'en faisais tenir que très peu et celles qui étaient indispensables. L'ecclésiastique et un autre avaient vingt-deux lettres ouvertes1424 sur leur table qui n'étaient pas parvenues jusqu'à moi. Il y en avait une où l'on m'envoyait une procuration à signer, qui était fort nécessaire. Ils furent obligés d'y remettre une autre enveloppe pour me l'envoyer. M. de Genève écrivit au Père La Mothe et il n'eut pas de peine à le faire entrer dans ses intérêts. Il était malcontent de ce que je ne lui avais pas fait la pension qu'il espérait, ainsi qu'il me l'a dit quantité de fois fortement; et il trouvait mauvais que je ne prisse pas ses avis en tout, joint à cela quelques autres intérêts. Il se déclara d'abord contre moi. M. de Genève, qui ne voulait ménager que lui, se trouva assez fort de l'avoir dans son parti. Il en fit même son confident, et c'était lui qui débitait les nouvelles qu'on lui écrivait. La commune opinion est que ce qui le faisait agir de la sorte, et monsieur son frère, fut la crainte que je n'annulasse la donation si je revenais, et qu'ayant du support et des amis, je n'y fisse trouver de quoi la rompre ; ils se trompaient bien en cela, car je n'ai jamais eu la pensée d'aimer autre chose que la pauvreté de Jésus-Christ. Durant quelque temps le père me ménageait encore. Il m'écrivait des lettres qu'il adressait à M. de Genève et ils s'accommodaient si bien qu'il était seul dont je reçusse des lettres. Notre-Seigneur me donna de très belles lettres à lui écrire : mais au lieu d'en être touché, il s'en irritait. Je ne crois pas qu'il s'en puisse guère trouver de plus fortes ni de plus touchantes.
[2.] M.1425 de Genève, comme j'ai dit, me ménagea encore quelque temps, me faisant accroire qu'il1426 avait de la considération pour moi, mais il écrivit à beaucoup de gens à Paris, et1427 les soeurs aussi, à toutes ces personnes de piété dont j'avais reçu des lettres, afin de les prévenir contre moi, et d'éviter le blâme qui leur devait venir naturellement d'avoir traité si indignement une personne qui avait tout abandonné pour se dévouer au service de son diocèse, et de ne l'avoir maltraitée qu'après qu'elle s'était défaite de tous ses biens et qu'elle n'était plus1428 en état de retourner en France. Pour, dis-je, éviter un blâme si juste, il n'y avait point d'histoire fausse et fabuleuse qu'ils n'inventassent pour me décrier. Outre que je ne pouvais faire savoir la vérité en France, c'est que Notre-Seigneur m'inspirait de tout souffrir sans me justifier. Je le fis envers le Père La Mothe. Comme je vis qu'il tournait tout de travers, et qu'il paraissait plus aigri que l'évêque, je cessai de lui écrire. D'autre côté, les Nouvelles Catholiques qui sont en fort grand crédit, me blâmaient et condamnaient pour se disculper de leur violence. On ne voyait que condamnation et accusation sans aucune justification. Il n'était pas difficile de blâmer et imposer à qui ne se défendait pas.
[3.] J'étais dans ce couvent, et je1429 n'avais vu le Père La Combe que ce que j'ai marqué. Cependant on ne laissait pas de faire courir le bruit que je courais avec lui, qu'il m'avait promenée en carrosse dans Genève, que le carrosse avait versé et cent folies malicieuses. Le Père La Mothe débitait lui-même tout cela, soit qu'il le crut véritable ou autrement. Quand il les aurait crues véritables, il aurait dû les cacher. Mais1430 que dis-je mon Dieu et où m'égarais-je? N'était-ce pas vous qui permettiez toutes ces choses et qui ayant dessein de me faire souffrir les étranges persécutions qu’il m’a fallu souffrir depuis, permettiez que lui et son frère s'imprimassent de ces choses, et que les croyant vraies ils pussent les dire sans scrupule. Pour son frère, je crois qu'il ne le croyait que1431 sur le rapport du Père La Mothe qui les lui faisait croire véritables. Le Père La Mothe débita de plus que j'avais été en croupe à cheval derrière le Père La Combe, ce qui était d'autant plus faux que je n'ai jamais été de cette manière. Toutes ces calomnies tournèrent en ridicule / dans l’esprit des gens de bien, aussi bien (3.260) que dans celui des personnes du monde, // des personnes que l'on estimait auparavant des1432 saints. C'est en quoi il faut admirer la conduite de Dieu, car quel sujet avais-je donné de parler de la sorte? J'étais dans un couvent à cent cinquante lieues du Père La Combe, [160] et l’on ne laissait pas de faire de lui et de moi les contes les plus sanglants du monde.
[4.] Je ne savais pas que l'on poussât les choses si loin et avec tant de force, parce que je n'avais nulle nouvelle. Je voyais bien que je ne recevais plus de lettres d'aucun côté, ni de mes amis, ni des personnes de piété; mais comme je savais que l'on retenait toutes mes lettres, je n'étais pas surprise. Je vivais dans cette maison auprès de ma fille fort en repos; et ce fut une très grande providence, car ma fille ne savait plus parler français. Elle avait pris parmi ces petites filles des montagnes un air étranger et des manières fâcheuses. Elle avait oublié le peu qu'elle avait appris en France. J'eus bien sur son sujet de quoi en toutes manières renouveler des sacrifices. Pour son esprit et son jugement, il était à1433 surprendre, et les meilleures inclinations du monde. Il n'y avait que de petites colères, que l’on lui avait fait naître par certaines contrariétés hors1434 de saison et par des caresses mal appliquées. Cela ne venait que faute de savoir la manière d'élever. Dieu pourvut à tout à son égard, ainsi que je le dirai.
[5.] Je ne saurais presque rien dire de l'état intérieur que je portais, parce qu'il était si simple, si nu et si perdu, que les choses étaient en moi comme naturelles, je n'en pouvais juger que par les effets. Mon silence était assez grand et j'avais au commencement le loisir de goûter Dieu dans l'inconnu de lui-même dans ma petite cellule. Mais après, cette bonne sœur, comme je dirai, m'interrompit continuellement, et je me laissais aller par condescendance à tout ce qu'elle voulait de moi, et par un1435 certain fond que j'avais qui m'aurait fait obéir à un enfant. Je n'étais, ce me semble, interrompue de rien : toute cette tempête ne faisait pas la moindre altération à mon esprit ni à mon coeur. Mon fond était dans une généralité, paix, liberté, largeur547 inébranlables ; et quoique je souffrisse quelquefois quelque chose dans les sens, à cause des renversements continuels, cela n'entrait point, et c'étaient des vagues qui se brisaient contre le rocher. Le fond était si perdu dans la volonté de Dieu qu'il ne pouvait vouloir ou ne vouloir pas. Je demeurais abandonnée, sans me mettre en peine ni de ce que je ferais, ni de ce que je deviendrais, ni quelle serait la fin d'une si effroyable tempête, qui ne faisait que commencer1436. La conduite de la providence dans le moment présent faisait toute ma conduite sans conduite, car l'âme dans l'état dont je parle, ne peut désirer ni chercher une providence particulière ni extraordinaire; mais je me laissais conduire par la providence journalière de moment en moment sans penser au lendemain. J'étais comme un enfant entre vos mains, ô mon Dieu, je ne songeais pas d'un moment à l'autre, mais je reposais à l'ombre de votre protection, sans penser à rien et sans me soucier de moi-même non plus que si je n'eusse plus été. Mon1437 âme était dans un abandon si parfait, tant pour l'intérieur que pour l'extérieur, qu'elle ne pouvait prendre ni règle ni mesure1438 pour rien. Il lui était indifférent d'être d'une manière ou d'une autre, dans une compagnie ou dans une autre, à l'oraison ou à la conversation. Il faut avant de poursuivre que je dise comment Notre-Seigneur travailla à me mettre dans cette indifférence.
[6.] Lorsque j'étais encore dans mon ménage, sans autre directeur que son esprit, quelque possédée que je fusse de lui, et de quelque manière que je me trouvasse à l'oraison, sitôt qu’un de mes petits enfants venait frapper à ma porte, ou que la moindre personne venait à moi, il voulait que je l’interrompisse1439. Et une fois que j'étais si pénétrée de la divinité que je ne pouvais presque parler, il vint frapper à mon cabinet un de mes petits enfants qui1440 voulait jouer auprès de moi. Je crus qu'il ne fallait pas interrompre pour cela, et je renvoyai l'enfant sans lui ouvrir1441. Notre-Seigneur me1442 fit comprendre que tout cela était propriété; et ce que j'avais cru conserver se perdit. D'autres fois il m'envoyait rappeler ceux que j'avais congédiés. Il me fallut devenir souple comme une feuille dans votre main tout adorable, ô mon Dieu, en sorte que je reçusse tout également de votre providence. Quelquefois ils venaient m'interrompre pour des choses qui n'avaient pas l'ombre de raison, et cela à tout coup; il me les fallait recevoir également, la dernière fois comme la première, tout cela m'étant égal dans votre providence.
[7.] Ce ne sont point, ô mon Dieu, les actions en elles-mêmes qui vous sont agréables, mais l'obéissance à toutes vos volontés et la souplesse à ne tenir à rien548. C'est que par les petites choses l'âme insensiblement se dégage de tout, elle ne tient à rien, elle est propre pour tout ce que Dieu veut d'elle, et elle se trouve sans aucune [161] résistance. O volonté de Dieu, marquée par tant de petites providences, qu'il fait bon vous suivre ! parce que vous accoutumez l'âme à vous connaître, à ne tenir à rien, et à aller avec vous en quelque lieu que vous la meniez. Mon âme était alors, ce me semblait, comme une feuille, ou comme une plume, que le vent fait aller comme il lui plaît ; elle se laissait aller à l'opération de Dieu et à tout ce qu'il faisait intérieurement et extérieurement de même manière; se laissant conduire sans aucun choix, contente d'obéir à un enfant comme à un homme de science et d'expérience, ne regardant que Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu, qui ne permet jamais qu’une âme qui lui est entièrement abandonnée soit trompée, ô mon Dieu.
[8.] Je1443 ne saurais souffrir l'injustice que font la plupart des hommes qui ne font nulle difficulté de s'abandonner à un autre homme, et qui regardent cela comme prudence. L’on1444 s'abandonne à des hommes qui ne sont rien, et on dit hardiment : « Cette personne-là ne peut être trompée, car elle parle à1445 un tel qui est très honnête homme », et si l'on parle d'une âme qui s'abandonne toute à son Dieu et qui le suit avec fidélité, on dit hautement : « Cette1446 personne est trompée avec son abandon. » O amour Dieu ! manquez-vous ou de force, ou de fidélité, ou d'amour, ou de sagesse pour conduire ceux qui s'abandonnent à vous, et qui sont vos plus chers enfants ? J'ai vu des hommes assez hardis pour dire : « Suivez-moi, vous ne serez trompés ni égarés ». O mon amour, que ces gens-là sont eux-mêmes égarés par leur présomption et que j'irais bien plutôt à celui qui craindrait de m'égarer, qui ne se fiant ni à sa science ni à son expérience, ne s'appuierait que sur vous seul1447 ! tel était, ô mon Dieu, N. qui ne voulait pas conduire par ses voies ni ses sentiers, mais par l'abandon à votre divine conduite et tâchant de suivre votre esprit dans les âmes.1448
[9.] Sitôt que je fus arrivée aux Ursulines de Thonon, Notre-Seigneur me fit voir en songe deux voies par lesquelles ils conduisait les âmes, sous la figure de deux gouttes d'eau. L'une me paraissait d'une clarté, d'une beauté et netteté sans pareille, l'autre me paraissait avoir aussi de la clarté, mais elle était toute pleine de petites fibres ou filets de bourbe; et comme je les regardais attentivement, il me fut dit : « Ces deux eaux sont toutes deux bonnes pour étancher la soif, mais celle-ci se boit avec agrément, et l'autre avec un peu de dégoût. » Il en est de même de la voie de la foi pure et nue que de cette goutte fort claire et nette; elle plaît beaucoup à l'époux, parce qu'elle est toute pure et sans propriété. Il n'en est pas de même de la voie de lumière, qui1449 ne plaît pas tant à l'époux, et ne lui est pas à beaucoup près si agréable549.
[10.] Il me fut ensuite montré que cette voie si pure1450 était celle par laquelle Notre-Seigneur avait eu la bonté de me conduire jusqu'alors, que celle de lumières était celle par laquelle quelques âmes de lumière marchaient, et qu'elles y avaient entraîné le Père La Combe. En même temps il me parut revêtu d'une robe toute déchirée, et je vis tout à coup que l'on raccommoda cette robe sur moi. On en fit d'abord un quart, et ensuite un autre quart; puis longtemps après l'autre moitié fut toute faite, et il fut habillé de neuf magnifiquement. Comme j'étais en peine de ce que cela signifiait, Notre-Seigneur me fit entendre que, sans que je le susse, il me l'avait donné, l'attirant à une vie plus parfaite que celle qu'il avait menée jusqu'alors; que c'était dans le temps de ma petite vérole qu'il me l'avait donné, et qu'il m'en avait coûté ce mal et la perte de mon cadet; qu'il n'est pas seulement mon père, mais mon fils ; et que l'autre quart de la robe s'était fait lorsque, passant par le lieu de ma demeure, il fut touché plus vivement, et qu'il embrassa une vie plus intérieure et plus parfaite; et que depuis ce temps-là il a toujours continué, mais qu'il faut à présent que tout s'achève, Dieu voulant se servir de moi pour le faire marcher dans la foi nue et dans la perte : ce qui est arrivé.
Le lendemain, ce père étant venu dire la messe aux Ursulines, m'ayant demandé, je n'osais lui rien dire du tout, quoique1451 Notre-Seigneur me poussât très fort à le faire, par un reste d'amour-propre qui aurait passé pour humilité autrefois dans mon esprit. Je parlais pourtant [162] devant les sœurs qui étaient avec moi de la voie de foi, combien elle était plus glorieuse à Dieu et plus avantageuse à l'âme que toutes ces lumières et assurances qui font toujours vivre l'âme à elle-même. Cela les rebuta d'abord, et lui aussi, jusqu'à leur faire sentir de la peine contre moi. Je1452 voyais qu'ils étaient peinés, comme ils me l'ont avoué depuis. Je ne leur en dis pas pour lors davantage, mais comme le père est1453 d'une humilité achevée, il m'ordonna d'expliquer ce que je lui avais voulu dire. Je lui contai une partie de mon songe des deux gouttes d'eau : il n'entra pas cependant pour lors dans ce que je lui dis, l'heure n'étant pas encore venue. Après que je fus retournée à Gex, comme je continuais de me lever à minuit, le Père La Combe étant venu pour les retraites, la nuit, en faisant l’oraison, Notre-Seigneur me fit connaître que1454 j'étais sa mère, et qu'il était mon fils; il me confirma le songe que j'avais eu, et m'ordonna de le lui dire, et que, pour preuve de ce que je lui dirais, il examinât dans quel temps il fut touché d'une violente1455 contrition et si ce n'était pas dans le temps1456 de ma petite vérole. Notre-Seigneur me fit encore connaître qu'il donnait à des âmes quantité de personnes sans le leur faire connaître que quelquefois ; et qu'il m'en avait donné encore une pour laquelle acheter il m'avait ôté ma fille : ce qui se trouva juste en ce temps.
[11.] Ma difficulté, c’était de le dire à ce père, que je ne connaissais qu'à peine. Je voulais me le dissimuler à moi-même, et dire que c'était présomption, quoique je sentisse fort bien que c'était l'amour-propre qui voulait éluder cela pour éviter la confusion. Je me sentais pressée de le dire jusqu'au trouble. Je le fus trouver comme il se préparait pour dire la messe, et m'étant approchée de lui comme pour me confesser, je lui dis : « Mon père, Notre-Seigneur veut que je vous dise que je suis votre mère de grâce et je vous dirai le reste après votre messe. » Il dit la messe où il fut confirmé de ce que je lui avais dit. Après la messe, il voulut que je lui disse toutes les circonstances de toutes choses, et du songe. Je les lui dis. Il se souvint que Notre-Seigneur lui avait fait souvent connaître qu'il avait une mère de grâce qu'il ne connaissait point et, m'ayant demandé le temps que j'avais eu la petite vérole, je lui dis à la Saint François, et que mon cadet était mort peu de jours avant la Toussaint. Il reconnut que c'était le temps d'une touche si extraordinaire que Notre-Seigneur lui donna qu'il pensa mourir de contrition. Cela lui donna un tel renouvellement intérieur que, s'étant retiré pour prier car il se sentait fort recueilli1457, il fut saisi d'une joie intérieure et d'une émotion très1458 grande qui le fit entrer dans ce que je lui avais dit de la voie de la foi. Il m'ordonna de lui écrire ce que c'était que la voie de foi, et la différence qu'il y avait entre la voie de foi et celle de lumière. Ce fut en ce temps et pour lui que j'écrivis cet écrit de550 la foi que l'on a trouvé beau. Je n'en ai aucune copie, je crois pourtant qu'il subsiste encore551. Je ne savais ni ce que j'écrivais ni ce que j'avais écrit, non plus que dans tout ce que1459 j'ai écrit depuis. Je le donnai au père, qui me dit qu'il le lirait en allant à Aoste. Je dis les choses comme elles me viennent, sans ordre.
[12.] Sitôt1460 que je fus sortie de Gex, on commença par tourmenter étrangement cette bonne fille qui s'était donnée à Dieu et pour laquelle toute la tragédie s'était jouée. L'ecclésiastique l'attaqua plus fortement que jamais et, pour mieux y réussir, il me dépeignit d'une manière pitoyable, afin que, comme elle a de l'esprit, le ridicule dont il me tournerait lui fit perdre toute l'estime qu'elle avait pour moi et la portât à suivre sa conduite. Elle se confessait toujours à lui, mais elle ne voulait entrer avec lui en rien de plus particulier; d'un autre côté les sœurs lui faisaient voir l'amitié qu'elle avait pour moi comme des crimes effroyables. Elles voulaient lui faire dire ce qui n'était pas, on la tourmentait sans lui donner aucune relâche. M. de Genève lui écrivait de mettre toute sa confiance dans cet ecclésiastique. Elle dit que dans le fort de sa peine elle me voyait toutes les nuits en songe, que je l'encourageais à souffrir, et lui disais ce qu'il fallait répondre. Comme il n'y a point chez eux de vœux, surtout d'obéissance et qu'on ne lui avait rien défendu, elle trouva moyen de m'écrire un billet; ils la surprirent, il n'y avait rien qu’un peu d'amitié. L'ecclésiastique lui refusa l'absolution et la communion un mois durant à cause de ce billet. Les sœurs d'un autre côté lui faisaient de très grandes peines ; mais Dieu lui faisait la grâce de tout souffrir. Nous ne pouvions avoir aucun commerce ensemble, cependant Notre-Seigneur la soutint toujours.
[13.] Après Pâques de l'année 1682, M. de Genève vint à Thonon. J'eus l'occasion de lui parler à lui-même ; et Notre-Seigneur faisait que, lorsque je lui avais parlé, il restait content, mais les personnes qui l'avaient animé, revenaient à la charge. Il me pressa fort de retourner à Gex et de prendre la supériorité. Je lui répondis que, pour la supériorité, nul n'était supérieure sans avoir été novice1461, et que pour l'engagement, il savait lui-même ma vocation et ce que je lui avais dit à Paris et à Gex, que cependant je lui parlais comme à un évêque qui tenait la place de Dieu ; qu'il prit garde de ne regarder que Dieu en ce qu'il me dirait, qu’il connaissait toutes choses et savait ce que je lui avait dit, qu’après cela s'il1462 me disait de m'engager, tenant la place qu'il tenait, je le ferais. Il demeura tout interdit, et me dit : « Puisque vous me parlez de cette sorte, je ne puis point vous le conseiller1463. Ce n'est point à nous à aller contre les vocations, mais faites du bien à cette maison je vous prie. » Je1464 lui promis de le faire; et ayant reçu ma pension, je leur envoyai cent pistoles avec le dessein de continuer la même chose tout le temps que je serais dans le diocèse. Il se retira fort content, car assurément il aime le bien, et c'est dommage qu'il se laisse gouverner comme il fait par ces personnes qui lui font faire ce qu’elles veulent. Il1465 me dit même : « J'aime le Père La Combe, c'est un vrai serviteur de Dieu et il m'a dit bien1466 des choses dont je ne pouvais douter, car je les sentais en moi », mais, dit-il encore : « lorsque je dis cela, on dit que je me trompe et qu'il deviendra fou avant qu'il soit six mois1467 ; et une personne qui est venue m’accompagner de la Visitation ici m’a assuré que, sur sa vie, il serait bientôt fou. » Cet homme était1468 le religieux mécontent, ami de l'ecclésiastique. Cette1469 faiblesse m'étonna. Il me dit qu'il était très content des religieuses que le Père La Combe avait conduites, et qu'il n'avait rien moins trouvé que ce qu'on lui avait dit. Je pris de là occasion de lui dire qu'il devait, en toutes choses, s'en rapporter à lui-même, et non pas aux autres : il en demeura d'accord. Cependant à peine s'en fut-il retourné qu'il rentra dans ses premiers soupçons, il m'envoya dire par le même ecclésiastique que je m'engageasse (164) à Gex, et que c'était son sentiment. Je priai cet ecclésiastique de lui dire que je me tenais au conseil qu'il m'avait donné lui-même, qu'il1470 m'avait parlé en Dieu, et que l’on le faisait à présent parler en homme.
[l.] Mon âme était ainsi que je l'ai dit, dans un abandon entier et dans un très grand contentement au milieu de si fortes tempêtes. Elle ne pouvait faire autre chose que de demeurer dans sa première indifférence, ne voulant rien, même de Dieu, ni grâce ni disgrâce, ni douceur ni croix. Autrefois elle voulait la croix et la désirait de telle sorte qu'elle en était toute languissante : alors elle ne la pouvait ni désirer ni choisir, mais elle recevait toutes les croix d'un esprit toujours égal, les acceptant toutes indifféremment de la main de l'amour, soit d'une façon ou d'une autre, rudes ou légères, tout était bien venu. Ces personnes me venaient dire cent extravagances contre le Père La Combe, croyant par là m'engager à ne plus suivre ses conseils. Plus ils m'en disaient des choses désavantageuses, plus Notre-Seigneur m'en donnait d'estime dans le fond. Je leur disais : « Peut-être ne le verrai-je jamais, mais je suis bien aise de lui rendre justice. Ce n'est point lui qui m'empêche de m'engager, mais c'est que ce n'est pas ma vocation. » L’on me demanda qui savait mieux la connaître que l'évêque, que1471 j'étais trompée, que mon état ne valait rien. Cela m'était indifférent ; je ne pouvais ni être assurée, ni être incertaine, je me laissais là comme une personne qui n'a rien à penser ni à vouloir, ayant remis à Dieu le soin de vouloir pour elle, et d'exécuter ce qu'il veut, et en la manière qu'il le veut.
[2.] Cette âme n'a1472 aucune douceur ni saveur spirituelle : cela n'est plus de saison, elle demeure telle qu'elle est, dans son rien pour elle-même, et c'est sa place, et dans le tout pour Dieu, sans retour ni réflexion sur elle-même. Elle ne sait si elle a des vertus, des dons et des grâces en celui qui est l'auteur de tout cela, elle n'y pense pas et ne peut rien vouloir, et tout ce qui la regarde lui est comme étranger. Elle n'a pas même de désir de procurer la gloire de Dieu, laissant à Dieu le soin de se la procurer et elle est pour elle comme il lui plaît.
Dans cet état Dieu l'applique quelquefois à prier pour quelque âme, mais cela se fait sans choix ni préméditation, en paix, sans désir du succès. Que fait donc cette âme, dira-t-on? Elle se laisse conduire par les providences et par les créatures552, sans résistance. Sa vie au-dehors est toute commune, et pour le dedans, elle n'y voit rien, elle n'a aucune assurance intérieure1473 ni extérieure; et cependant elle ne fut jamais plus assurée. Plus tout est désespéré, plus son fond est tranquille malgré le ravage des sens et des créatures, qui1474, durant quelque temps après la nouvelle vie, fait quelque petit nuage et entre-deux, ainsi que je l'ai dit. Il faut remarquer qu'il ne se fait d'entre-deux que parce que l'âme n'est qu’unie immédiatement, mais non transformée, car sitôt qu'elle est mélangée et entièrement passée dans son être original, il n'y a plus d'entre-deux. Si elle faisait des péchés, il faudrait qu'elle fut rejetée et vomie pour ainsi parler. Elle ne trouve donc plus ces entre-deux, même les plus subtils et délicats, - je pourrai confondre car je ne marque pas assez les temps : ce que j’ai marqué était déjà écrit en mai 1682 - j’entends1475 les réflexions, les propriétés légères et superficielles, les fautes [165] actuelles, alors l'âme sent fort bien que cela met des entre-deux1476, elle sent bien l’impureté qui vient de l'agir humain ; une parole précipitée, un agir naturel ou empressement1477 cause ce brouillard mais elle ne peut ni l’empêcher ni y remédier, ni même le vouloir, parce qu’elle a tant de fois expérimenté que ses propres efforts non seulement lui sont inutiles mais aussi dommageables1478 ; ils la salissent encore plus à cause de son état de perte1479.
[3.] Au commencement de la voie de foi l'âme fait usage de ses défauts, en étant humiliée par1480 un retour simple, paisible, tranquille, aimant l'abjection qui lui en revient. Plus elle avance, plus cette simple action sans action se simplifie, mais ici il1481 n'est plus question de cela, l'âme demeure inébranlable, immobile, portant sans mouvement la peine que lui cause sa faute, sans action pour simple qu'elle soit. C'est ce que Dieu exige de l'âme dès qu'elle est fort passive; et cette conduite est celle qu'il a tenue sur moi dès les premières années, longtemps avant l'état de mort. Mais quelque fidélité que l'âme eût à ne faire nulle action sensible pour se défaire de sa peine, il y avait cependant une action presque imperceptible que l'âme alors ne connaît pas, et qu'elle n'a connue que parce que elle s'est trouvée dans la suite dans un état exempt de cette simple, mais très simple action. Il est impossible de me comprendre sans expérience. Cet endroit est fort difficile, et l'âme n'est forte dans ce procédé sans procédé qu'après bien des infidélités, car1482 alors, comme la faute est réelle et que l'âme sent son impureté, elle sent en même temps un secret instinct de s'en défaire ; mais dans ce degré ici, outre qu'elle n'y remédierait pas par rien qui vienne d'elle, c'est que c'est le seul amour de sa propre excellence qui la porte à se mouvoir. Il faut au degré dont je parle que toute la purgation1483 vienne de Dieu ; il faut attendre en repos, sans repos quelquefois, que1484 le Soleil de justice dissipe ces brouillards. Dans la suite cette conduite devient si naturelle que l'âme n'a pas même envie de rien faire. Elle se laisse en proie aux brûlements intérieurs avec une fermeté inébranlable, et quand elle verrait tout l'enfer armé, elle ne changerait pas de conduite. C'est alors qu'elle dit avec raison aussi bien que le Roi-Prophète : Quand je verrais une armée rangée en bataille, je ne craindrais pas; et sa force redoublerait mon courage553. Elle pourrait bien avoir une petite peur dans tous les sens1485, mais elle demeure fixe et ferme comme un rocher, aimant mieux être le jouet des démons dans son abandon parfait que de s'assurer par un soupir.
[4.] L'âme en cet état ne fait point de faute volontaire ; je le crois de la sorte, car il n'y a pas d'apparence que n'ayant de volonté pour quoique ce puisse être, grand ou petit, doux ou amer, pour honneur, bien, vie, perfection, salut, éternité, elle en trouvât pour offenser son Dieu : aussi cela n'est-il point. Les imperfections dont je parle sont1486 toutes dans la nature, et non en elle; encore est-ce en superficie, et cela se perd peu à peu. Il est vrai que notre nature est si rusée qu'elle se fourre partout, et l'âme n'est pas impeccable; mais ses plus grandes fautes sont ses réflexions, qui lui sont alors très dommageables, voulant se regarder sous prétexte même de dire son état. C'est pourquoi il ne faut nullement se mettre en peine de dire son état et d'en rendre compte si Dieu ne met dans l'esprit ce qu'il veut que l'on dise, et lorsque le directeur connaît l'état de l'âme, il ne l'exige pas; s'il l'exigeait, ou que la lumière actuelle en fut donnée, il le faudrait faire sans retour ni réflexion. La vue propre est comme celle [166] du basilic qui tue.
[5.] La même fermeté de l'âme pour ne pas remuer dans les peines de ses défauts, elle la doit avoir dans les tentations. Le diable craint fort d'approcher de telles âmes et il les laisse d'abord, n'osant plus les attaquer : il n'attaque que celles qui plient ou qui le craignent. Les âmes conduites par la foi ne sont pas d'ordinaire éprouvées par les démons; cela est pour les âmes conduites par les lumières. Car il est nécessaire de savoir que les épreuves sont toujours conformes à l'état de l'âme. Ceux qui sont conduits par les lumières, par les dons extraordinaires, extases, etc., ont aussi des épreuves extraordinaires qui se font par l'entremise des démons, car comme tout chez eux est dans l'assuré, l'épreuve même est une assurance. Mais il n'en est pas de même des âmes de foi nue : comme1487 elles sont conduites par la nudité, par la perte et par le plus1488 commun, leur épreuve aussi est toute commune, mais cela est bien plus terrible et les perd bien davantage; ce n'est rien d'extrordinaire qui leur cause la mort, ce n'est que le dérèglement de leur propre tempérament; ce sont des peines qu'elles regardent comme de véritables fautes, et qui ne leur donnent aucune assurance si ce n'est celle de leur perte totale. Ces deux états se sont1489 trouvés en saint Paul. Il dit en un endroit : qu'il lui a été donné un ange de Satan qui le soufflette, afin qu'il ne s'élève1490 pas pour ses hautes révélations554. Voilà l'épreuve conforme aux lumières. Mais1491 comme ce grand docteur et maître de la vie spirituelle devait éprouver de tous états, il n'en demeure pas là; il a une autre épreuve qu'il appelle, l'aiguillon de la chair afin de faire voir qu'il avait éprouvé de tout : il a prié, dit-il, trois fois; et il lui a été dit : Ma grâce te suffit, car la vertu se perfectionne dans l'infirmité. Tout ceci, quoique pour l'humilier, serait encore en1492 assurance. Cependant parce que ces révélations étaient assurées, il1493 a éprouvé un autre état qu'il appelle le corps du péché, et cette expression est admirable, car comme après la mort le corps ne se pourrit que de sa propre corruption, aussi en cet état il semble que l'âme n'éprouve que les exhalaisons du corps de péché, c'est à dire d'un corps corrompu par le péché : Misérable, dit-il, qui est-ce qui me délivrera de ce corps de mort555 ? car je sens que c'est un corps qui porte en soi la mort, et auquel je ne saurais rendre la vie : et puis, convaincu de son impuissance pour se délivrer d'un si grand mal, après avoir déploré sa misère, qui est alors sans assurance, et avec connaissance de son impuissance, misérable, dit-il que je suis, qui est-ce qui me délivrera de ce corps de mort, de ce corps puant et infect que je porte quoique je sois vivant, il se répond à lui-même : Ce sera la grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et comment entendez-vous cela, ô Paul? C'est que Jésus-Christ prenant en moi la1494 place de mon homme pécheur et charnel, en me dépouillant de ce vieil homme, de ce corps corrompu par le péché, me revêtira d'un nouveau1495; parce qu'il a vaincu la mort en moi lorsqu'il a dit : O mort, je serai ta mort, ô enfer, je serai ta morsure. Or l'aiguillon de la mort est le péché556. Lorsque Jésus-Christ aura vaincu en moi la mort par sa vie, et que dans ce duel admirable, sa1496 vie aura surmonté ma mort, il n'y aura plus d'aiguillon dans la mort, puisqu'il n'y aura plus de péché ; et ce sera alors que la grâce me délivrera de ce corps de péché par Jésus-Christ mon Sauveur. Je dis donc que la même fermeté que l'on doit avoir pour les défauts et les tentations pour ne donner aucune prise au démon, il la faut avoir pour les dons et les grâces1497.
[6.] En cet état tout est si intime que rien ne s'aperçoit. Mais s'il tombe quelque chose sur les sens, l'âme est inébranlable pour laisser aller et venir la grâce, ne faisant nul mouvement, quelque simple qu’il soit, ni pour goûter ni pour connaître. Elle laisse le tout comme s'il se passait dans un autre, sans y prendre nulle part. Au commencement, et assez longtemps, l'âme voit que la nature veut y prendre1498 sa part, et alors sa1499 fidélité consiste à la retenir sans lui permettre le moindre épanchement, mais l'habitude1500 [167] qu'elle a prise à la retenir fait qu'elle demeure immobile comme une chose1501 qui ne la touche plus, elle ne regarde plus rien, elle ne s'approprie plus rien, et elle laisse tout écouler en Dieu avec pureté, comme il en est sorti. Jusqu'à ce que l'âme soit en cet état, elle salit toujours un peu par son mélange l'opération de Dieu, semblable à ces ruisseaux qui contractent la corruption des lieux où ils coulent, mais sitôt que ces mêmes ruisseaux coulent dans un lieu pur, alors ils restent dans la pureté de leur source. Ceci détruit beaucoup la nature, et la chasse de chez elle, ne lui laissant aucun refuge, mais à moins de l'expérience et que Dieu ne fasse connaître cette conduite à l'âme, elle ne la peut comprendre ni se l'imaginer à cause de sa grande nudité. L'esprit est vide, n'est plus traversé de pensées, rien ne remplit un certain vide qui n'est plus pénible, et l'âme découvre en elle une capacité immense que rien ne peut ni borner ni empêcher. Les emplois extérieurs ne font plus de peine, et l'âme est dans un état de consistance557 qui ne se peut exprimer, et même qui sera peu compris.
[7.] O si les âmes avaient assez de courage pour se laisser perdre sans avoir pitié d'elles-mêmes, sans regarder à rien ni s'appuyer sur rien, quel1502 progrès ne feraient-elles pas! Mais personne ne veut perdre terre : tout au plus avance-t-on quelques pas; mais sitôt que la mer est agitée, on craint, on jette l'ancre, et souvent on quitte la navigation558. L'amour du propre intérêt fait tous ces désordres. Il est encore de conséquence ici de ne point regarder son état suivant le conseil de l'Epoux à l'épouse : Détournez vos yeux de moi, car ils me font envoler559, non seulement pour ne pas perdre courage, mais aussi à cause de l'amour-propre, qui est tellement enraciné que l'âme s'aperçoit souvent de sa vie et de l'empire qu'il voudrait prendre par certaine complaisance et préférence de son état560. Souvent aussi l'idée que l'on prend de la grandeur de son état fait que l'on voudrait voir la même perfection dans les autres. L’on prend des idées trop basses des autres, l’on se fait une peine de converser avec561 des gens trop humains. Il n'en est pas de même de l'âme bien abandonnée et bien morte : elle aimerait mieux converser avec les démons par l'ordre de la providence, que de converser avec les anges par son propre choix.
[8.] C'est pourquoi elle ne sait que choisir, ni état, ni condition, quelque parfaits qu'ils soient : elle se contente de tout ce qu'elle a, c’est1503 tout ce qu'il lui faut pour être pleinement contente. Elle ne saurait se mettre en peine de l'absence ni se réjouir de la présence des personnes les plus à Dieu et qui sembleraient lui être les plus nécessaires, et auxquelles elle a une entière confiance, parce qu'elle est pleinement satisfaite et qu'elle a tout ce qu'il lui faut, quoique tout lui manque. C'est ce qui fait qu'elle ne cherche point de voir ni de parler, mais qu'elle reçoit les providences et pour l'un et pour l'autre, sans quoi il y a toujours de l'humain, quelque beau prétexte que l’on prenne. L'âme1504 sent fort bien que tout ce qui se fait par choix et élection, et non par providence, lui nuit, loin de lui aider, ou du moins est1505 très peu fructueux. Mais qu'est-ce qui rend cette âme si pleinement contente1506 ? Elle n'en sait rien, elle est contente sans savoir le sujet de son contentement et sans le vouloir savoir, mais d'une1507 manière vaste, immense, indépendante des événements extérieurs, plus contente dans l'humiliation de ses propres misères et du rebut1508 de toutes les créatures par ordre de la providence, que sur le trône par son choix. S'il fallait qu'elle fît un soupir pour sortir du lieu le plus affreux, elle ne le ferait pas.
[9.] O vous seul qui conduisez ces âmes, et qui pouvez enseigner ces voies si perdues et si contraires à l'esprit ordinaire de la dévotion pleine de soi-même et de ses propres recherches, conduisez-y des âmes sans nombre afin de vous faire aimer purement ! Ce sont seulement ces âmes qui vous aiment comme vous voulez être aimé : tout autre amour, quelque grand et ardent qu'il paraisse, n'est point le pur amour1509, mais bien un amour mélangé de la propriété. Ces âmes ne peuvent plus faire d'austérités par elles-mêmes, ni en désirer, mais elles font indifféremment celles qu'on leur fait faire. Elles n'ont rien d'extraordinaire au-dehors, et leur vie est des plus communes, elles ne pensent point à s'humilier, se laissant telles qu'elles sont, car l'état d'anéantissement où elles sont est au-dessous de toute humilité. Telles âmes ne doivent point être [168] jugées de celles qui sont encore en état de se perfectionner par leurs soins, car elles prendraient souvent la simplicité avec laquelle ces personnes exemptes de propriété parlent de toutes choses et d'elles-mêmes, pour orgueil. Mais qu'elles sachent que cela n'est point, que ces âmes font les délices de Dieu, qui fait ses délices d'être avec les enfants des hommes562, c'est-à-dire, avec ces âmes tout enfantines et innocentes. Elles sont bien loin de l'orgueil, ne se pouvant attribuer que le néant et le péché; et elles sont si unes en Dieu, qu'elles ne voient plus que lui, et toutes choses en lui. Elles publieraient les grâces de Dieu avec la même facilité qu'elles diraient leurs misères, et elles disent l'un et l'autre indifféremment, selon que Dieu le leur permet et qu'il peut être utile pour le bien des âmes.
[10.] Ces retenues si bonnes et si saintes en un temps où Notre-Seigneur consacre par un profond silence toutes ses grâces et les peines ainsi que l'on a pu voir qu'il a fait en moi, seraient une propriété à l'âme dont je parle, parce qu'elle est au-dessus de soi. Ce passage de Jérémie est si beau : Il s'assiéra, et se taira, et s'élèvera par-dessus soi563 ! Tant que l'âme est encore dans la solitude d'elle-même, il faut qu'elle se contente du silence et du repos, mais ensuite il faut qu'elle passe outre, et qu'elle s'élève si fort au-dessus d'elle-même qu'enfin elle se perde elle-même en Dieu et toutes choses avec elle, et c'est alors qu'elle ne connaît plus ses vertus comme vertus, mais elle les a toutes en Dieu comme de Dieu, sans retour ni rapport à elle-même. C'est pourquoi celles qui sont encore en elles-mêmes ne doivent point mesurer la liberté de ces âmes, ni les comparer1510 avec leur agir rétréci, quoique très vertueux et propre pour elles, mais il faut qu'elles comprennent que ce qui fait la perfection de leur état serait imparfait pour les âmes dont je parle.
[11.] Ce qui fait la perfection d'un état fait toujours l'imperfection et le commencement de l'état qui suit. Il en est comme dans les degrés des sciences : celui par exemple qui1511 achève une classe et qui y est consommé, est imparfait dans celle qui suit, et il faut qu'il quitte sa manière d'agir qui le rendait parfait dans sa classe pour entrer dans une autre toute différente. Saint Paul dit si bien : Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, j'agissais en enfant564 et c'était la perfection de l'état d'enfance, qui a cent agréments; mais lorsqu'on est devenu homme parfait, les choses changent bien de face. Saint Paul en parle encore d'une autre manière, lorsqu’il dit, parlant de la loi, que l'on peut bien appliquer aux lois de perfection que l'on s'impose soi-même, La loi dit-il m’a servi comme d'un précepteur pour me conduire1512 à Jésus-Christ565. Donc cette loi et cette perfection que l'on s'impose, et que Notre-Seigneur même nous fait pratiquer, est très nécessaire pour arriver à Jésus-Christ ; mais lorsque Jésus-Christ est devenu notre vie, ce précepteur qui nous a été si utile nous est rendu inutile ; et si nous voulions toujours le suivre, nous ne nous laisserions pas assez conduire par Jésus-Christ, et nous n'entrerions jamais dans la parfaite liberté des enfants de Dieu qui naît de l'Esprit de Dieu.
[12.] Car lorsque l’on1513 se laisse conduire à l'Esprit de Dieu, il nous fait entrer dans la liberté de ses enfants adoptés en Jésus-Christ et par Jésus-Christ ; car où est l'Esprit de Dieu, là aussi est la liberté566, parce qu'il ne nous donna1514 pas son Esprit par mesure567, car ceux qu'il a prédestinés pour être de ses enfants il1515 les a appelés et ceux qu'il a appelés, il les a justifiés ; donc c'est lui qui opère en eux cette justice qui est conforme à leur appel. Mais à quoi les a-t-il destinées, ces âmes si chéries ? à être conformes à l'image de son Fils568. O c'est ici le1516 grand secret de cet appel et de cette justification, et pourquoi si peu d'âmes arrivent à cet état : c’est que l'on y est prédestiné1517 à être conforme à l'image du fils de Dieu. Mais, dira-t-on, tous les chrétiens ne sont-ils pas appelés à être conformes à l'image du Fils de Dieu ? oui chacun est appelé à lui être conforme en quelque chose, car si un chrétien ne portait pas sur lui l'image de Jésus-Christ, il ne serait pas sauvé, puisqu'il n'est sauvé que par ce caractère. Mais les âmes dont je parle sont destinées à porter Jésus-Christ lui-même, et à lui être conformes en tout et plus leur conformité [169] est parfaite, plus aussi sont-elles parfaites. L’on verra dans la suite de ce que j'ai à écrire combien il a plu à1518 Notre-Seigneur de se conformer mon âme.
[13.] C'est dans ces âmes que Dieu engendre son Verbe. Il leur fait porter les inclinations de ce même Verbe, sans que l'âme découvre en soi ces mêmes inclinations1519 durant un très long temps. Mais lorsque la lumière est donnée ou pour parler, ou pour écrire, l'âme connaît fort bien que, comme Jésus-Christ a mené une vie commune et naturelle, sans rien d'extraordinaire, si ce n'est sur la fin de sa vie, telle âme aussi n'a rien d'extraordinaire durant1520 un fort long temps. La conduite de la providence suivie à l'aveugle fait toute sa voie et sa vie, se faisant tout à tous, son cœur devenant tous les jours plus vaste pour porter le prochain, quelque défectueux qu’il soit, et elle voit bien que lorsqu'elle préfère le vertueux au défectueux, elle commet une faute, préférant1521 une certaine sympathie à l'ordre de Dieu. Jusqu'à ce qu'on en soit là, l’on est peu propre pour le prochain : ce n'est qu'alorsque l'on commence de lui aider efficacement. Ceci est difficile et l'on a peine à s'y rendre d'abord parce que l'on regarde cette manière d'agir comme perte de temps, défaut, amusement ; mais l'âme en qui Jésus-Christ vit, et dont il est la voie, la lumière, la vérité et la vie, voit bien les choses d'une autre manière. Elle ne trouve plus de créature antipathique ni difficile à porter, elle les porte par le coeur de Jésus-Christ.
[14.] C'est où commence la vie apostolique569. Mais tout le monde est-il appelé à cet état? Très peu, autant que je le puis comprendre; et même de ce peu qui y sont appelés, peu y marchent en vraie pureté570. Les âmes en lumière passive et dons extraordinaires, quoiqu'elles soient saintes et toutes séraphiques, n'entrent point dans cette voie. Il y a une voie de lumière, une vie sainte où la créature paraît tout admirable; comme cette vie est plus apparente, elle est aussi plus estimée des personnes qui n'ont pas la lumière1522. Ces personnes ont des choses fort éclatantes dans leur vie, elles ont une fidélité et un courage qui étonnent, et c'est ce qui orne admirablement la vie des saints. Mais pour les âmes qui marchent ce sentier1523, elles sont très peu connues. Dieu les dépouille, les affaiblit, les dénue tant et tant que, leur ôtant tout appui et tout espoir, elles sont obligées de se perdre en lui. Elles n'ont rien de grand qui paraisse; de là vient que, plus leur intérieur est grand, moins elles en peuvent parler, car comme l’on peut voir, très longtemps elles ne peuvent y voir1524 que misères et que pauvretés1525, ensuite elles ne se voient plus elles-mêmes. Les plus grands saints, les plus intérieurs, sont ceux dont on a parlé le moins. Pour la Sainte Vierge, il est vrai qu'on n'avait plus1526 rien à en dire après avoir dit qu'elle était la mère de Dieu, sa maternité renfermant toute la perfection possible d'une pure créature. Voyez Saint Joseph, la Madeleine, Sainte Scholastique, et tant d'autres, qu'en dit-on? Rien du tout. Saint Joseph a passé une partie de sa vie à faire de la charpente : quel emploi pour l'époux de la mère d'un Dieu! Jésus-Christ, tout de même. O si je pouvais exprimer ce que je conçois de cet état mais je ne puis que bégayer571 ! Je me suis beaucoup écartée de mon histoire, mais je ne suis pas maîtresse de faire autrement.
[l.] Etant donc comme j'ai dit, aux Ursulines de Thonon, après avoir parlé à M. de Genève, voyant comme il changeait à mesure que les autres l'impressionnaient de ce qu'ils voulaient, je lui écrivis quelques lettres, et au père La Mothe. Mais comme je vis que cela était inutile et qu'il en était plus aigri, que l'ecclésiastique prenait un plus grand soin de brouiller les choses plus je voulais les débrouiller, je1527 laissai tout là, sans1528 plus agir. Je voyais venir la tempête fondre sur nos têtes sans pouvoir y remédier. J'avais songé que je tirais une corde qui semblait d'abord d’aimant, et1529 qui ensuite me parut de fer ; et ensuite je vis un orage effroyable tomber sur1530 ma tête ; je m'abandonnais à la merci des ondes. Je voyais clairement les croix qui naissaient de toutes parts, et mon âme demeurait dans une profonde paix attendant venir les coups qu'elle1531 ne pouvait éviter. Je n'avais pas fait la [170] moindre chose qui pût m'attirer cela, et je regardais le torrent descendre avec impétuosité sans avoir contribué à l'orage. Comme je voyais que je n'y avais pas contribué et qu'il n'y avait rien à faire pour moi qu'à souffrir, je demeurais en repos sans me mettre en peine du succès. Un jour que l'on me vint dire que cet ecclésiastique avait gagné tout de nouveau cette pauvre fille que j'aimais beaucoup, et qui m'avait déjà coûté bien des peines, l’on me donna en même temps un moyen de l'empêcher ; mais cet agir humain répugnait à mon fond, et ces paroles me furent mises dans l'esprit : nisi dominus etc. Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent572. Je1532 la sacrifiai à Dieu, comme le reste. Mais Notre-Seigneur, qui n'avait permis cela que pour me détacher d'un amour que j'avais pour sa perfection, y pourvut lui-même, l'empêchant de se lier à lui d'une manière d'autant plus admirable qu'elle fut plus naturelle et plus contraire à leurs intentions. Dieu fit voir ensuite à cette bonne fille qu'il l'avait tirée de là par une bonté toute paternelle. Je ne lui cachai point ce qu'elle m'avait coûté, car assurément la chose était telle que je n'aurais pas tant senti la mort d'un de mes enfants que sa perte. Tant que je fus auprès d'elle, elle fut toujours vacillante, et l'on ne pouvait s'assurer sur elle, de sorte qu'il fallait à son égard vivre d'abandon : mais, ô bonté et puissance infinie de mon Dieu pour conserver sans nous ce que nous perdrions sans vous, je ne fus pas plutôt éloignée d'elle qu'elle devint inébranlable.
[2.] Pour moi, il ne se passait presque point de jour, et même quelquefois plus que tous les jours, c’était des1533 insultes nouvelles et des assauts qui venaient à l'improviste573. Les Nouvelles Catholiques, sur le rapport de M. de Genève, de l'ecclésiastique, et des soeurs de Gex, soulevèrent contre moi toutes les personnes de piété. J'étais peu sensible à cela. Si je l'avais pu être à quelque chose, c'eût été de ce que l'on faisait presque tout tomber sur le Père La Combe quoiqu'il fut absent ; et l'on se servait même de son absence pour détruire tout le bien qu'il avait fait dans le pays par ses missions et par ses sermons, et qui était inconcevable. Le diable gagna beaucoup à1534 cette affaire. Je ne pouvais cependant plaindre ce bon père, remarquant en cela la conduite de Dieu qui voulait l'anéantir. Je fis au commencement des fautes par le trop de soin et d'empressement que j'avais de le justifier, ce que je croyais une vraie justice. Je n'en faisais pas de même pour moi, car je ne me justifiais pas. Mais Notre-Seigneur me fit comprendre que je devais faire pour le père ce que je faisais pour moi, et le laisser détruire et anéantir, parce qu'il tirerait de cela une plus grande gloire qu'il n'avait fait de toute sa réputation.
[3.] L’on inventait tous les jours quelque nouvelle calomnie, il n'y avait point de ruse ni d'intervention dont on ne se servît contre moi. Ils venaient me voir aux grilles pour tâcher de me surprendre en parole, mais vous me gardiez si bien, ô Dieu, qu'ils1535 étaient eux-mêmes pris. Je n'avais nulle consolation des créatures, car la sœur qui était auprès de ma fille devint ma plus grande croix, elle disait que j'étais venue trop tard. Ce sont des personnes qui ne se règlent que par leurs lumières, et quand elles ne voient pas les choses réussir, comme1536 elles ne les regardent que par le succès, et qu'elles ne veulent pas avoir l'affront que l'on croie leurs lumières douteuses, elles cherchent hors de là de quoi s'appuyer. Pour moi qui n'avais point de lumières, je ne me souciais d'aucun succès, et je trouvais que tout réussissait assez bien puisqu'il allait à574 nous détruire. D'un autre côté, la fille que j'avais amenée et qui était restée avec moi me faisait des peines inconcevables : elle s'ennuyait et aurait voulu retourner, elle me contrariait et me condamnait depuis le matin jusqu'au soir, me représentant les biens que j'avais quittés, et que j'étais là entièrement inutile. Il1537 me fallait porter toutes les mauvaises humeurs que son mécontentement lui faisait naître.
[4.] L’on m’écrivais que le Père La Combe était fou et que je ne devais point suivre ses avis. Le1538 père La Mothe m'écrivait que j'étais rebelle à mon évêque et que je ne restais dans son diocèse que pour lui faire de la peine. D’un1539 côté je voyais qu'il1540 n'y avait rien à faire pour moi dans ce diocèse tant que l'évêque me serait contraire. Je faisais ce que je pouvais pour le gagner, mais il m'était impossible d'en venir à bout sans entrer dans l'engagement qu'il [171] demandait de moi, et il m'était impossible; cela, joint au peu d'éducation de ma fille, mettait quelquefois mes sens à l'agonie, mais le fond de mon âme était tranquille en un1541 point que je ne pouvais ni rien vouloir ni rien résoudre, me laissant comme si ces choses n'eussent point été. Lorsqu'il me venait quelque petit jour d'espérance, il m'était ôté d'abord et le désespoir faisait ma force.
[5.] Durant ce temps le Père La Combe fut à Rome, où loin d'être blâmé, il fut reçu avec tant d'honneur et sa doctrine estimée au point que la Sacrée Congrégation lui fit l'honneur de prendre son sentiment sur certains points de doctrine qu'elle trouva si justes et si clairs, qu'elle les suivit. Durant qu'il était à Rome, la soeur ne voulait point soigner ma fille, et lorsque j'en prenais le soin, elle le trouvait mauvais, de sorte que je ne savais que faire. D'un côté je ne lui voulais point faire de peine, et de l'autre, j'en avais beaucoup de voir ma fille comme elle était. Je priais cette soeur avec instance de la soigner et de ne lui laisser point venir de mauvaises habitudes, mais je ne pouvais pas même gagner sur elle qu'elle me promît d'y travailler : au contraire, je voyais tous les jours qu'elle l'abandonnait davantage. Je croyais que lorsque le Père La Combe serait de retour, il1542 mettrait ordre à tout, ou qu'il me dirait quelque chose de consolant; non que je le souhaitasse, car je ne pouvais ni m'affliger de son absence, ni vouloir son retour. Quelquefois j'étais assez infidèle pour me vouloir sonder moi-même et voir ce que je pourrais vouloir ; mais je ne trouvais rien, pas même d'aller à Genève. J'étais comme les frénétiques575 qui ne savent ce qui leur est propre.
[6.] Comme1543 l'on sut dans le pays que j'étais aux Ursulines, que j'avais quitté Gex, et que j'étais fort persécutée, M. de Monpezat, archevêque1544 de Sens, qui avait bien de la bonté pour moi, sachant que ma sœur, qui était ursuline de son diocèse, était obligée d'aller aux eaux pour une espèce de paralysie, il lui donna son obédience pour y aller et pour aller aussi dans le diocèse de Genève demeurer avec moi aux Ursulines, ou me ramener avec elle. D'un autre côté les ursulines de Thonon témoignèrent vouloir prendre les Constitutions de celles de Paris, et que ma sœur les leur apportât. Elle vint donc, et la providence se servit d'elle pour m'amener une fille qu'elle me voulait donner à son gré pour la façonner à sa mode et pour m'être propre ; non sans me crucifier - ce qui ne sera je crois jamais : que j’aie quelqu’un que Notre-Seigneur me donne sans lui donner en même temps de quoi me faire souffrir ; ou pour les porter à l’intérieur elles-mêmes1545, ou pour ne me laisser jamais sans croix. Cette fille était un ange et est encore à moi, mais non avec moi puisque je n’ai personne dans ma prison; c’est une fille à qui Notre-Seigneur avait fait des grâces bien singulières et qui était en très grande réputation dans le pays où elle passait pour sainte, Notre-Seigneur ne me l’amena que pour lui faire voir la différence de la sainteté conçue et comprise dans les dons dont elle était pour lors revêtue, de la sainteté qui s’acquiert par notre entière destruction, la perte de ses1546 dons et de ce que nous sommes - ma soeur vint donc me1547 trouver avec cette bonne fille au mois de juillet 1682.
Notre-Seigneur me l'envoya tout à propos pour apprendre à ma fille à lire et la soigner un peu. Je le lui avais déjà appris en sorte qu'elle lisait même dans l'Ecriture ; mais le temps que je l'avais laissée, l’on lui avait donné un si mauvais accent que c'était pitié. Ma sœur raccommoda tout cela ; mais si elle me procura cet avantage en la personne de ma fille, elle me causa quelques croix; car elle prit d'abord opposition pour la soeur qui soignait ma fille, et cette soeur pour elle, de sorte qu'elles ne pouvaient s'accorder. Je faisais ce que je pouvais pour les mettre d'accord mais outre que je n'en pouvais venir à bout, c'est que le soin que je prenais faisait croire à ma soeur que j'avais plus d'affection pour cette religieuse que pour elle; ce qui la peinait extrêmement, quoique cela ne fut point du tout, car j'avais moi-même beaucoup à souffrir d'elle, dont je ne disais rien ; mais il me fâchait de voir un bruit1548 où j'avais goûté une si profonde paix. La fille que j'avais amenée et qui était mécontente1549 de cette religieuse et d'être là, [172] parce qu'elle désirait de retourner auprès de ses parents, brouillait encore plus les choses; elle entretenait ma soeur dans son chagrin. Il1550 est vrai que ma soeur pratiquait la vertu et souffrait [de] certaines choses qui semblaient choquer sa raison, car elle ne pouvait comprendre qu'étant une religieuse fort âgée, étrangère, elle dût se soumettre à une religieuse encore du noviciat, qui était dans sa propre maison, et très basse de naissance. Je lui faisais voir ce que Jésus-Christ avait souffert. Ce qui m'étonnait extrêmement, c'est que je venais mieux à bout de ma soeur, qui n'était point spirituelle, que de cette fille qui se croyait fort élevée dans les dons et les lumières, et lorsqu'elle1551 avait conçu une chose, il n'était pas possible de la faire changer.
[7.] J'ai connu, ô mon Dieu, par cette fille, que ce n'était pas les plus grands dons qui sanctifient s'ils ne sont accompagnés d'une profonde humilité, et que la mort à toutes choses nous est infiniment plus utile : et cette même fille1552, qui se croyait au faîte de la perfection a bien vu par les épreuves qui lui sont arrivées dans la suite, qu'elle en était bien1553 éloignée. O mon Dieu, qu'il est vrai que l'on peut avoir de vos dons, et être encore très imparfait, et plein de soi-même! mais qu'il faut être pur et petit pour passer en vous, ô vraie vie. Jésus-Christ nous dit en soupirant : O que la porte qui conduit à la vie est étroite!576 O qu'elle est étroite cette porte qui conduit à cette vie en Dieu, et qu'il faut être petit et dépouillé de tout pour y passer! Mais sitôt que l'on est passé par cette porte étroite, qui n'est autre que la mort à nous-mêmes, ô que l'on trouve de largeur! David disait, ô mon Dieu, que vous l'aviez mis au large et que vous l'aviez sauvé577.
Le salut se trouve dans la perte de toutes choses : Vous m'avez conduit, dit-il, dans des lieux spacieux578. Quels sont ces lieux spacieux si ce n'est vous-même, Etre infini, principe de tout être où tous les êtres1554 aboutissent. Mais de quelle manière, ô David, avez-vous été conduit dans ces lieux spacieux? par la boue, le néant, l'élévation et l'abaissement. Il le dit : Vous m'avez élevé jusqu'aux nues, puis vous m'avez brisé tout entier579. J'ai été dans un abîme de boue dont je ne pouvais plus sortir. J'ai été réduit au néant et je ne l'ai pas su580. Il s'est ignoré soi-même. N'est-il pas dit ailleurs : Je suis perdu?581 C'est donc par des voies si nues, si perdues, que l'on trouve ce large immense, c'est par le rien que l'on trouve tout1555.
[8.] Après que le Père La Combe fut arrivé, il me vint voir, et écrivit à M. de Genève pour savoir s'il agréerait que je m'en servisse et m’y confessasse comme je l'avais fait autrefois, il me1556 manda de le faire, et ainsi je le fis dans toute la dépendance possible. En son absence, je m'étais toujours confessée au confesseur de la maison. La première chose qu'il me dit, ce fut que toutes ses lumières étaient tromperies, et que je pouvais m'en retourner. Je ne savais pourquoi il me disait cela. Il ajouta qu'il ne voyait jour à rien, et qu'ainsi il n'y avait pas d'apparence que Dieu voulût se servir de moi en ce pays. Ces paroles furent le premier bonjour qu'il me donna. Elles ne m'étonnèrent ni ne me firent aucune peine parce qu’il m'était indifférent d'être propre à quelque chose ou de n'être propre à rien; que Dieu voulût se servir de moi pour faire quelque chose pour sa gloire, ou qu'il ne me voulût employer à rien, tout m'était égal, qu'il se servît de moi ou d'un autre. C'est pourquoi ces paroles ne firent que m'affermir dans ma paix. Que peut craindre une âme qui ne veut rien et qui ne peut rien désirer? Si elle pouvait avoir quelque plaisir, ce serait d'être le jouet de la providence.
[9.] M. de Genève écrivit au père La Mothe pour l'engager à me faire retourner. Le père La Mothe me le manda, mais M. de Genève m'assura que cela n'était pas ainsi. Je ne savais que croire. Lorsque le Père La Combe me fit la proposition de m'en retourner, j'y sentis quelque légère répugnance dans les sens, qui ne dura que peu. L'âme ne peut que se laisser conduire par l'obéissance, non pas qu'elle regarde l'obéissance comme vertu, mais c'est qu'elle ne peut ni être autrement ni vouloir faire autrement : elle se laisse entraîner sans savoir pourquoi ni comment, comme une personne qui se laisserait entraîner au courant d'une rivière rapide. Elle ne peut point appréhender la tromperie, ni même faire retour sur cela. Autrefois c'était par abandon, mais dans son état présent, c'est sans savoir ni connaître ce qu'elle fait, comme [173] un enfant que sa mère tiendrait sur les vagues d'une mer agitée, qui ne craint rien parce qu'il ne voit ni ne connaît le péril, ou comme un fou qui se jette dans la mer sans crainte de s'y perdre. Ce n'est point encore cela, car se jeter dans la mer est une action propre que l'âme n'a point ici : elle s'y trouve et dort dans le vaisseau sans craindre le danger. L’on fut longtemps que l'on ne m'envoyait aucune assurance pour mon temporel. Je me voyais dépouillée de tout, sans assurance et sans aucuns papiers, sans peine et sans aucun souci de l'avenir, sans pouvoir craindre la pauvreté et la disette.
[10.] J’eus le premier carême que je passai aux Ursulines trois fois mal aux yeux d'une manière très douloureuse, car ce même abcès que j'avais eu autrefois entre le nez et l'oeil se renouvela jusqu'à trois fois. L'air et la chambre mal fermée où j'étais, joints à la nourriture du carême, n'y contribuèrent pas peu. Il est vrai que je souffris tout ce temps de très violentes douleurs, j'en avais la tête d'une enflure horrible, et avec cela, sans secours ni consolation. Mais que dis-je? Ma joie et ma consolation n'étaient-elle pas dans ma douleur et dans la plus étrange désolation? Oui, assurément. C'était une chose plaisante de voir1557 quantité de bonnes âmes qui ne me connaissaient pas, m'aimer et me plaindre; et tout le reste animé contre moi comme des furieux, sans me connaître et sans savoir pourquoi ils le faisaient. Pour comble d'affliction ma fille tomba malade à la mort. Ma sœur n'était pas encore arrivée; il n'y avait presque plus d'espérance de vie lorsque sa maîtresse tomba aussi fort malade. Les médecins ne trouvaient plus de remèdes pour la faire vivre. Je vis par là tout ce qu'on avait prédit et espéré1558 renversé, cependant je n'en pouvais avoir de peine, ni aucune vue sur l'avenir et mon abandon sans abandon dévorait tout.
[11.] Parmi tant de travers qui augmentaient chaque jour et qui, loin de paraître sur leur déclin, semblaient ne faire que commencer, comme il s'est trouvé bien vrai, ayant eu une si étrange suite, parmi tant de travers, dis-je1559, mon âme restait dans la même immobilité. Elle ne désirait ni secours ni assurance ; l'abandon des créatures et de Dieu même en apparence faisait toute ma force sans force propre. O Dieu, lorsque vous êtes le maître absolu d'un cœur, il ne peut avoir de trouble ni de souci, c'est vous seul qui remplissez tous ses désirs ; le coeur que vous possédez pleinement n'en a plus, et il est si paisible que la paix est toute sa nourriture. Il semble qu’elle soit1560 elle-même paix. Sainte Catherine de Gênes582 avait éprouvé cela lorsqu'elle dit : « qu'elle était si pénétrée de paix, qu'elle l'était jusqu'à la moelle des os583 », Cette paix même, comme je l'ai déjà dit, est bien différente de celle d'autrefois, car autrefois, la paix était plus savoureuse et plus aperçue : mais ici elle1561 ne s'aperçoit plus, elle ne laisse pas d'être infiniment plus1562 étendue, plus stable, plus en source, puisque comme je l'ai dit cette paix est Dieu même. O étendue de l'âme, ô vastitude admirable, tu peux bien comprendre, mais tu ne seras jamais comprise que de Dieu! O amour, quand1563 il n'y aurait jamais d'autre récompense des petits services que l'on vous rend que cet état fixe, au-dessus des vicissitudes, n'est-ce pas assez? Les1564 sens sont quelquefois comme des enfants vagabonds qui courent, mais ils ne troublent point ce fond sans fond qui est tout perdu, tout nu, et qui n'est plus empêché de rien, comme il n'est plus soutenu de rien. La voie par laquelle Dieu conduit l'âme ici est si fort différente de ce que l'on se figure ordinairement qu'à moins que Dieu n'en donne l'intelligence, on ne le peut comprendre.
Ma fille recouvra sa santé et sa maîtresse aussi, mais mes croix n’en furent pas abrégées à cause de sa mauvaise éducation. Je la voyais déchoir de jour à autre tant pour les qualités du corps que pour celles de l’esprit et même de la piété. Cet endroit m’a été le plus difficile à porter. Il me revenait souvent dans l’esprit que je pouvais me sacrifier sans sacrifier ma fille, que ce n’était peut-être pas l’ordre de Dieu que je le fisse, plus je lui voyais de talents à perdre plus j’en souffrais, je portais pourtant cette peine fort passivement comme le reste parce que, comme j’ai dit, je n’y pouvais mettre ordre ; lorsque je le disais à la sœur qui la soignait, elle me disait sèchement qu’elle n’y pouvait ni n’en ferait rien davantage, ainsi il me fallait faire tous les jours de nouveaux sacrifices ; elle n’était point soigneuse de la peigner lui laissant [174] gâter la tête et ne voulait pas que d’autres le fissent, de sorte que je ne voyais aucun moyen de remédier à ce mal que par la venue du Père. Je savais que j’étais obligée à son éducation et que j’y engageais ma conscience, et cependant je n’y voyais pas de remède pour des raisons que la charité me fait supprimer. J’avoue que c’est un endroit étrange que celui-là pour l’esprit, car s’il croyait que ce fut ordre ou volonté de Dieu, il1565 serait content, mais c’était tout le contraire. Cependant il fallait se perdre sur cet article comme sur le reste et attendre tout de la divine providence. D’un autre côté sa grand-mère la demandait et je craignais de m’opposer à Dieu en la retenant ; l’impuissance où je me trouvais d’élever ma fille jointe au peu d’éducation qu’on lui donnait a fait ma plus lourde croix, car je voyais fort bien tout ce qui lui manquait et rien n’échappait à mes yeux, il faut être mère pour comprendre cette sorte de peine.
Ma sœur donc étant arrivée, augmenta ces exercices584 extérieurs parce que comme son naturel est extrêmement vif1566 et éclairé, elle remarquait aisément le défaut d’éducation de l’enfant et les défauts de la maitresse, comme elle ignorait les raisons qui m’empêchaient de la lui ôter, elle ne pouvait convenir que1567 je la lui laissasse et me faisait sur cela bien de la peine. Je priai la sœur N. d’agréer que ma sœur en prit soin parce qu’elle savait les manières de France, mais je m’apercevais que cela la choquait beaucoup ; je connus depuis que vous n’aviez permis mon Dieu des1568 conduites si opposées à la raison que pour m’ôter ce qui me restait de trop naturel à l’égard de cet enfant. Car lorsque je la reprenais, je m’apercevais qu’il y avait quelque chose de trop humain, et que le désir de sa perfection était encore un défaut, en sorte qu’il me fallait laisser dévorer et brûler. O Dieu que vous êtes pur et que la pureté que vous exigez des âmes que vous voulez est forte, douce, agréable et cruelle! Vous ne laissez à l’âme aucun agir humain ni même raisonnable, vous renversez tout ce qu’elle veut faire de bon afin de lui faire tout attendre de vous. Je crois que comme Dieu m’a conduite de cette manière, détruisant dans mon intérieur tout ce que je voulais y établir, il a fait de même au-dehors me dépouillant de tout soit à mon égard soit à celui de ma fille, m’ôtant tout ce qui pouvait me consoler ou m’assurer de son éducation. Je n’aurais jamais cru les finesses de la nature et ses cachettes si je ne les avais éprouvées. J’avais plus de peine à souffrir la perte de ma fille que la mienne propre. O Dieu, à qui je l’ai sacrifiée tant et tant de fois, sacrifiez-là vous-même et en faites une victime de votre amour ! O qu’il m’a fallu souvent à son occasion faire l’office d’Abraham ! Abraham était certifié qu’il sacrifiait le corps de son fils à la volonté de Dieu, et moi je sacrifiais l’âme et le corps de ma fille incessamment sans savoir si c’était la volonté de Dieu, cependant il me fallait demeurer comme aveugle et muette et porter ce poids dans une fort grande nudité. Il me semblait quelquefois que si le Père La Combe y avait été, il y aurait mis ordre, et que cette fille qui avait de la confiance en lui à ce qu’elle disait lui aurait obéi, mais après, tout tombait en Dieu en sacrifice par simple et entier abandon, persuadée que Dieu pourrait raccommoder tout en un instant. Vous le fîtes, ô mon Dieu, avec une extrême bonté lorsque sa perte me devint indifférente. Ce n’est pas, ô mon Dieu, que vous n’ayez trouvé le secret de me faire faire des sacrifices souvent depuis à son égard, et le dernier et le plus grand de tous585, mais je puis et dois dire par reconnaissance à votre bonté que ce n’est plus la même chose, tout humain et naturel ayant été ôté à son égard et parfaitement détruit.
[12.] Lorsque j’ai parlé jusqu’à présent d'un état fixe1569 et ferme dans le fond, je n’ai pas prétendu qu'on ne peut plus déchoir ni tomber, cet état n’étant que pour le ciel, ni exclure1570 un état de souffrances dans le sens et la partie inférieure qui ne vient que de quelque impureté superficielle qui reste à purifier, ou, si vous voulez, comme un or très épuré au dehors, il n'a plus besoin1571 d'être purifié au feu, parce qu'il a souffert toute la purification foncière que celui qui l'emploie lui a voulu donner selon le degré de pureté où il le destine; mais comme il se salit au-dehors, il faut quelquefois le nettoyer extérieurement. Cela était de cette sorte alors.
[13.] Il y a encore une peine en cet état qui est infligée de Dieu même et qui ne peut venir que de lui. Tous les renversements du dehors ne peuvent [175] causer la moindre peine du fond, pour1572 légère qu'elle soit : ils ne1573 font que passer légèrement et effleurer la peau. Ces âmes ne peuvent souffrir que les peines infligées de la main de Dieu comme en Jésus-Christ, des douleurs qu’il opère1574 ou pour se les conformer ou pour le prochain, ainsi que je le dirai dans la suite. La pratique du moindre bien propriétairement, ou1575 la résistance à quelque chose que Dieu voudrait d'elles, serait la source de terribles peines. Mais l'âme délaissée, qui ne se reprend point, n'a plus rien à souffrir en l'état où elle est arrivée jusqu'ici, ni des hommes, ni des démons, quoiqu'ils déchargent sur elle toute leur rage. C'est contre une telle âme que tout l'enfer se remue. Tout cela cependant n'est pas proprement une souffrance, et ils n'auraient1576 aucun pouvoir s'il ne leur était donné d'en-haut. La vraie souffrance, c'est l'application de la main de Dieu, comme en Jésus-Christ. Le Père appliqua toute la force de son bras pour le faire souffrir, il porta le poids de toute la justice vengeresse d'un Dieu, et il fallait un Dieu pour porter tout le poids d'un Dieu juste et vengeur. Il faut aussi une âme transformée en Dieu pour porter le poids de Jésus-Christ homme-Dieu accablé du poids de la justice de son Père. Ce sont ces âmes qui sont destinées pour être victimes de1577 la justice de Dieu pour1578 en porter tout le poids et pour achever ce qui manque à la passion de Jésus-Christ586. Qu'est-ce qui manquait à votre passion, ô mon Seigneur? Tout n'a-t-il pas été consommé587 ? Vous l'avez dit vous-même. C'était l'extension de votre passion dans vos membres.
Les âmes dont je parle portent des souffrances très fortes sans que la paix de leur fond en soit altérée ni interrompue pour peu que ce soit; ni cette paix, pour grande qu'elle soit, ne diminue rien de la force de la souffrance parce qu’il faut porter Jésus-Christ homme-Dieu, le plus souffrant des hommes et le plus heureux, puisqu'il était Dieu glorieux et (homme) souffrant. Il peut y avoir en même temps une paix et un contentement parfait, et une peine de douleur excessive. Jésus-Christ au jardin en est l'expression, où il souffrit excessivement de l'abandon de Dieu son Père et du poids des péchés de tous1579 les hommes, ceci est expliqué en St Matthieu. Il y a1580 même des souffrances si excessives que les sens pleurent, crient et désirent leur délivrance, sans cependant rien diminuer de ce fond de paix et d'unité avec la volonté de Dieu, qui est d'autant plus grand qu'il est moins aperçu.
[1.] Les persécutions1581588 continuaient de la part des Nouvelles Catholiques, et devenaient même plus fortes, sans que je laissasse pour cela de leur faire tout le bien que je pouvais. Ce qui me fit quelque peine fut que la maîtresse de ma fille venait beaucoup s'entretenir avec moi ; Je voyais tant d'imperfection dans ses entretiens, quoique spirituels, que je ne pouvais m'empêcher de le lui témoigner, et comme cela la peinait, j'étais assez faible d'avoir de la peine de lui en faire, et pour continuer par pure1582 condescendance des choses que je voyais fort imparfaites.
[2.] Sitôt que le Père La Combe fut de retour, il mit1583 ordre à bien des choses qui regardaient ma fille, mais la maîtresse en eut tant de peine que l'amitié qu'elle1584 avait eue pour moi se changea en froideur et en éloignement. Cependant comme elle avait de la grâce, elle revenait facilement; mais1585 le fond de son naturel l'emportait. Je lui dis ma pensée sur ses défauts que je remarquais, parce qu'on me l'ordonna; mais quoique dans le moment Dieu l'éclairât pour voir que je disais la vérité, et qu'elle le fut encore plus dans1586 la suite, cela ne laissait pas de la refroidir. Les débats entre elle et ma soeur étaient plus forts, plus aigres1587. J'admirai en cela la conduite de Dieu et l'esprit qu'il donna à ma fille, qui n'avait que six ans et demi, c'est1588 qu'elle trouva par ses petites adresses le secret de1589 les contenter toutes deux, aimant mieux faire deux fois ses petits exercices auprès1590 de l'une et de l'autre, ce qui ne dura pas longtemps, car comme sa maîtresse la1591 négligeait ordinairement et qu'elle faisait les choses un temps, puis les laissait l’autre, elle1592 fut réduite à n'apprendre que ce que ma soeur lui enseignait et1593 moi aussi. Il1594 est vrai que la vivacité de ma soeur est si excessive qu'il est difficile sans une grâce particulière de s'y accommoder, mais il me paraissait qu'elle se surmontait en bien des choses. Autrefois j'avais peine à supporter ses manières, mais dans la suite j'aimais tout en Dieu.
[3.] Lorsque je dis que ces [176] différends me causaient de la peine, c'est une manière de m'expliquer, car je les voyais comme permission divine, sans vue cependant, car je ne faisais nulle attention, dévorant tout sans y penser, et cela aussi bien que le reste ; en sorte que j'en étais contente1595. Autrefois1596 ma plus grande peine aurait été de faire souffrir quelqu’un; mais alors j'aurais été aussi contente, dans l'ordre de Dieu, d'être1597 la croix de tout le monde, comme d'en être moi-même crucifiée. J'avais pourtant un certain instinct de pacifier toutes choses, et je le faisais autant qu'il m'était possible. Vous m'aviez donné, ô mon Dieu, une facilité à porter les défauts du prochain et une adresse très grande pour le contenter, une compassion de ses misères1598 que je n'avais pas auparavant. O Dieu, vous seul pouvez donner cette charité sans bornes. Je portais plus aisément les plus grands défauts des âmes imparfaites que certains défauts qui ne paraissaient rien dans des âmes que Dieu veut perfectionner. Je sens mon coeur s'élargir par la compassion sur les premiers, et une certaine fermeté pour les autres afin de ne les pas tolérer dans des défauts qui sont d'autant plus dangereux qu'ils s'en défient moins, à cause de leur subtilité589. Quoiqu'il semble que mes misères dussent m'imposer le silence, je ne saurais m'empêcher de reprendre ces âmes-là de leurs défauts, sans quoi1599 je souffrirais beaucoup. J’ai bien souffert1600 pour les imperfections de certaines âmes que Dieu me faisait sentir, et dont il m'appliquait1601 la souffrance pour leur1602 purification. J'en dirai tantôt quelque chose. Plus l'âme dont il s'agit est d'une grâce éminente, plus1603 le poids et la souffrance que j'en porte sont violents et plus ils me sont visibles, en sorte que je vois leur fond et1604 leurs manquements, je parle des fonciers, car les autres ne m'étonnent pas, ni même ne me font pas de1605 peine, je1606 les vois, dis-je, comme s'ils m'étaient découverts extérieurement. Cette vue ne diminue point l'estime que j'ai pour la personne ; mais elle me fait connaître ce qui lui manque et m'engage souvent à le dire.
[4.] Je n'ai nulle peine à user de condescendance avec les personnes imparfaites; au contraire, je suis portée, sans en savoir la raison, à en user de cette manière avec1607 elles, et j'en aurais du reproche si j'y manquais; mais avec les âmes de grâce, je ne puis porter cet agir humain, et je ne puis souffrir les conversations longues et fréquentes. C'est une chose dont peu de personnes sont capables et qui n'est guère connue. Les personnes spirituelles disent que ces conversations servent beaucoup ; je crois que cela est vrai pour un temps, et non pour l'autre, et qu'il y a un temps où cela nuit, surtout lorsque c'est par choix et par élection, notre penchant corrompant1608 tout, de sorte que les mêmes choses qui nous seraient utiles, Dieu nous y laissant entraîner par providence, deviendraient défectueuses lorsque nous les ferions par1609 nous-mêmes. Cela me paraît si clair qu'il me semble que si, par obéissance ou par ordre de la providence1610, je passais tout le jour avec les démons, cela m'ennuierait moins1611 que d'être une heure avec une personne spirituelle, par choix et par inclination humaine ; et cela est si vrai que, quelque morte que paraisse la nature lorsqu'elle fait élection d'une personne plutôt que de l'autre parce qu'elle lui plaît, pour s'entretenir avec elle sans1612 nécessité, elle s'aperçoit que la nature y a pris part, qu'elle a quelque peine à s'en séparer et qu'elle aurait plus d'inclination d'être avec cette personne qu'avec une autre ; ce qui est une propriété contraire à la suprême indifférence et à l'abandon total. Lorsque c'est la nécessité ou la providence, quelque conformité ou inclination que nous ayons avec elle, cela ne nous fait point de tort, parce que l'ordre et la volonté de Dieu purifient toutes choses.
[5.] La divine providence fait toute la règle et la conduite d'une âme perdue en Dieu, car comme telle1613 âme [177] ne peut avoir de vue sur soi, ni pour se regarder, ni pour se précautionner, quelquefois elle1614 pourrait avoir de la peine1615 de ce qu'elle fait des fautes sans pouvoir ni les prévoir ni s'en défendre. Mais une âme qui se1616 laisse conduire par la providence dans tous les moments, trouve que, sans y penser, elle fait tout bien et tout ce qu'il lui faut, parce1617 que Dieu à qui elle s'est confiée lui fait faire à chaque moment ce qu'il veut d'elle. Mais1618590 d'où vient donc que les âmes de ce degré ne laissent pas de faire des fautes? C'est qu'elles ne sont pas fidèles à se laisser au moment présent, souvent même, pour vouloir être trop fidèles, vous verrez des âmes très avancées faire quantité de fautes qu'elles ne peuvent ni prévoir ni éviter. Elles ne le peuvent à la vérité prévoir, et ce serait pour elle une infidélité de le vouloir faire; comme elles sont dans un grand oubli d'elles-mêmes, elles ne peuvent non plus les éviter. Qu'est-ce donc? Est-ce que Dieu abandonne les âmes qui se confient à lui ? Nullement. Dieu ferait plutôt un miracle pour les empêcher de tomber si elles étaient si abandonnées1619. Mais elles le paraissent toutes? Il est vrai qu'elles le sont quant à la volonté de l'être, mais elles ne le sont pas quant au moment présent. C'est ce qui fait qu'étant hors de l'ordre de Dieu, elles tombent et retombent aussi longtemps qu'elles sont hors de cet ordre divin, et sitôt qu'elles y rentrent, tout se fait très bien. Et assurément si les âmes de ce degré étaient assez fidèles pour ne laisser échapper aucun des moments de l'ordre de Dieu sur elles, elles ne tomberaient point de cette sorte. Cela me paraît plus clair que le jour : par exemple un os démis de sa place et hors du lieu où l'économie de la sagesse divine l'avait placé, ne cesse de faire mal jusqu'à ce qu'il soit dans son ordre naturel. D'où viennent tant de troubles et de renversements ? C’est que l'âme ne peut demeurer1620 dans sa place et se contenter de ce qu'elle a et de ce qui lui arrive de moment en moment. Il en est de même dans l'ordre de la nature et de celui de la grâce. Les diables souffriraient même plus1621 hors de l'enfer, contre l'ordre de Dieu, que dans l'enfer ; d’où vient même qu'il y a de la miséricorde dans l'enfer, et sainte Catherine de Gênes assure591 que si l'âme qui meurt en péché mortel ne trouvait pas l'enfer, qui est le lieu propre à son état, elle serait dans des tourments plus1622 grands que ceux qu'elle trouve en ce lieu. C’est ce qui fait qu'elle s'y précipite d'elle-même avec impétuosité.
[6.] Si les hommes savaient ce secret, ils seraient très pleinement1623 contents et satisfaits. Mais, ô malheur trop déplorable ! au lieu de se contenter de ce que l'on a, l’on veut toujours ce que l'on n'a pas. Mais lorsqu'il plaît à Dieu éclairer l'âme de ceci, elle commence d'être en paradis. Qu'est-ce qui fait le paradis? C'est l'ordre de Dieu, qui rend tous les saints infiniment contents quoique fort inégaux en gloire. D'où vient que des pauvres qui manquent de tout sont si contents, et que des rois à qui1624 tout abonde sont si malheureux? C'est que l'homme qui ne sait pas se contenter de ce qu'il a ne sera jamais sans désir et qui désire quelque chose, ne sera jamais content.
[7.] Toutes les âmes ont des désirs plus ou moins forts, excepté celles qui sont dans le moment divin. Il y a même de grandes âmes qui n'en ont que de presque imperceptibles; d'autres qui en ont de si grands qu'ils font l'admiration de ceux qui les connaissent. Les uns languissent sur la terre, parce qu'ils brûlent d'aller voir Dieu. Les autres souhaitent de souffrir et se consument d'ardeur pour le martyre, d'autres pour le salut du prochain. Tout cela est très excellent, mais celui qui se contente du moment divin, quoique exempt de tous ces désirs, est infiniment plus content et glorifie Dieu davantage. Ce n'est pas que dans le moment qu'il faut souffrir, comme c'est alors l'ordre de Dieu, le désir de ce que l'on a n'accompagne la chose même. Il est écrit : Le zèle1625 de votre maison m'a dévoré592, et ce fut dans ce moment l'ordre de Dieu que ces paroles eussent leur1626 effet, car combien Jésus-Christ avait-il été au temple ? ne dit-il pas [178] lui-même que1627 son heure n'était pas encore venue? Tant de saints, comme saint André, témoignent leurs désirs pour la croix lorsqu’ils la possèdent.
[8.] Les saints dans le ciel désirent toujours Dieu, et le possèdent toujours. Ce n'est pas proprement un désir de ces choses, c'est un appétit que le bien présent fait naître, et qui loin de causer de la peine et de l'inquiétude, augmente le plaisir de la jouissance. Ce désir est pris pour un vol ou un pas de l'esprit. C'est un avancement en Dieu que le désir des anges; d'où vient qu'ils jouissent continuellement et avancent sans cesse dans la jouissance, découvrant de nouvelles beautés en Dieu qui les ravissent, sans que l'éternité puisse jamais épuiser ces trésors toujours nouveaux de cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle. Ils connaîtront toujours ce qu'ils ont connu d'abord, et il y aura à tous les instants des nouveautés qui charmeront et qui les feront entrer dans de nouvelles jouissances. Ce sont là les désirs des anges.
[9.] Sainte Catherine de Gênes assure qu’une âme dans le purgatoire ne saurait désirer sa délivrance593 ; car ce serait une propriété imparfaite dont ces âmes ne sont pas capables. Elles demeurent abîmées dans l'ordre divin, sans pouvoir réfléchir sur elles-mêmes. Elle entend sans doute parler de ce désir qui porte avec soi un retour propriétaire qui regarde l'avantage de l'âme propre. Ce désir étant hors de l'ordre et de la disposition divine sur ces âmes, troublerait leur tranquillité et les mettrait dans une imperfection actuelle, dont elles sont absolument incapables. Mais pour l'instinct foncier qu'elles ont de retourner à leur centre, ce qui est dans leur nature, il est si fort, quoique paisible, qu'il serait capable d'anéantir ces âmes si elles n'étaient soutenues par une vertu divine. Quant aux désirs pris comme produits par leur volonté, elles n'en ont aucun ; quant à l’instinct1628 de l'union à leur origine, il est si fort, que c'est ce qui fait leur véritable tourment, en étant empêchées par1629 leurs imperfections. Car la pente de l'âme vers son centre est si forte que toutes les autres impétuosités que nous voyons dans les autres créatures inanimées pour y retourner, n’est pas l'ombre1630 de la tendance de l'âme pour sa fin. La raison est prise du côté de l'éminence du centre, qui a en soi une qualité d'autant plus attirante qu'il est plus excellent. L'excellence étant1631 infinie, il est aisé de juger de la force de son attrait. La noblesse de l'âme, qui ne tend qu'à son élévation, fait qu'elle a un poids d'impétuosité très fort vers son centre, et de cet attrait infini, et de la pente à suivre1632 cet attrait central. L’on peut juger de la peine des âmes du purgatoire, qui sont plus ou moins arrêtées selon que les obstacles qui les empêchent de se perdre en Dieu sont plus ou moins forts. C'est aussi la peine du dam dans1633 l'enfer, peine d'autant plus grande qu'elle est accompagnée du désespoir de pouvoir jamais être unies à leur centre, qui est la fin de leur création, car éternellement elles seront attirées de Dieu par une extrême violence, et repoussées avec plus de force par lui. C'est le plus fort tourment des damnés, tourment inconcevable.
[10.] Ce qui fait que nous ne sentons pas ce1634 poids si fort de notre retardement et cet attrait puissant pour notre centre, c'est à cause de notre corps qui en s'amusant à tous les objets créés, fait diversion, et ôte l'attention de l'âme, en sorte qu'elle ne sent cette vertu attirante du centre que par une inquiétude qui l'empêche de trouver aucun repos sur la terre. Une âme bien perdue en Dieu souffrirait toutes les peines possibles en paix et sans nul retour sur elle, tant parce qu'elle serait abîmée dans l'ordre et la volonté de Dieu que parce que, étant dans le repos central, elle ne peut plus souffrir d'inquiétude; ce qui n'empêche pas la souffrance toute pure et très forte, de même que l'abandon parfait n'empêche pas la souffrance des âmes du purgatoire. Je crois qu'il en est de même pour la purification comme pour la souffrance. Ces1635 âmes se laissent purifier à Dieu dans une passivité1636 consommée, laissant aux flammes le soin de faire ce que Dieu leur commande, sans retour ni réflexion. Les1637 âmes perdues en Dieu se laissent purifier à Dieu sans y mettre la main, se laissant dévorer au feu intérieur que leurs [179] fautes leur causent. Et de même que l'âme du purgatoire lorsqu'elle n'a plus rien à purifier ne souffre plus dans les flammes, aussi lorsque Dieu, par son activité divine, a purifié le défaut de la créature, la peine cesse et l'âme sent bien qu'elle est remise en sa place, de même que dans1638 le purgatoire les âmes souffrent plus ou moins selon qu'elles ont plus ou moins à purifier, de même l'âme dans cet état après sa chute souffre plus ou moins, selon la qualité de la faute. Je me suis furieusement écartée.
(Fin de l’an 1682 1639)
[l.] Après1640 que le Père La Combe fut revenu de Rome approuvé avec éloges pour sa doctrine, il fit ses fonctions de prêcher et de confesser comme à l'ordinaire, et comme j'avais en mon particulier une permission de Monsieur de Genève de me confesser à lui, je m'en servis. Il1641 me dit d'abord qu'il fallait m'en retourner, comme je l'ai dit. Je lui demandai la raison : « C'est que je crois, dit-il, que Dieu ne fera rien de vous ici, et que mes lumières1642 sont tromperies. » Ce qui le fit parler de la sorte fut, qu'étant à Lorette en dévotion dans la chapelle de la Sainte Vierge, il fut tiré tout à coup de sa voie de lumières et mis dans la voie de foi nue. Or comme cet état fait défaillir à toute lumière distincte, l'âme qui s'y trouve plongée se trouve dans une peine d'autant plus grande que son état avait été plus lumineux ; c’est ce qui lui fait juger que toutes ses lumières sur lesquelles elle s'appuyait auparavant ne sont que tromperies ; ce qui est vrai dans un sens et non dans un autre, car les lumières sont toujours lumières bonnes et véritables lorsqu'elles sont de Dieu, mais c'est qu'en nous y appuyant, nous les entendons ou les interprétons mal. Et c'est en cela qu'est la tromperie, car elles ont une signification connue de Dieu, mais nous leur donnons un sens, et l'amour-propre se fâche de1643 ce que les choses n'arrivent pas selon ses lumières, les accusant de fausseté. Elles sont très véritables en leur sens. Par exemple : une religieuse avait dit au Père La Combe que Dieu lui avait fait connaître que le père serait un jour confesseur de sa Souveraine. Cela en un sens1644 se pouvait prendre pour confesser ou diriger la princesse, et c'est dans ce sens qu'on le prenait, et moi, il m’a été donné1645 à connaître qu'il s'entendait de la persécution où il a eu l'occasion de confesser sa foi, de souffrir pour la volonté de Dieu qui est sa souveraine; et mille1646 autres choses. N'ai-je pas été fille de la Croix de Genève puisque le1647 voyage de Genève m'a attiré tant de croix, et mère d'un grand peuple, comme l'on verra dans la suite par les âmes que Dieu m'a données et qu'il me donne encore tous les jours au milieu de ma captivité.
[2.] Je lui rendis compte de ce que j'avais fait et souffert en son absence et du soin que N(otre) Seigneur) avait de m’éveiller à minuit. Il ne me réveillait jamais ni plus tôt ni plus tard qu’il ne fallait, lorsque je montais mon réveil il ne me réveillait point à l’heure et cela me faisait voir que vous vouliez, mon Dieu, que je vous fusse entièrement abandonnée, et lorsque pour quelques infirmités l’on me commandait de ne me point lever, je ne me réveillais point. J’ai fait longtemps cette expérience. Comme j’éprouvais, ô mon Dieu, le soin que vous preniez de toutes mes affaires, je les laissais entre vos mains, sans m’en mettre en peine et sans y réfléchir, et je voyais1648 sans cesse votre Providence s'étendre jusqu'aux moindres choses. Après avoir été plusieurs mois sans avoir nulles nouvelles de mes papiers et que l'on me pressait même pour écrire, me blâmant de mon peu de soin, une main invisible me retenait et ma paix et ma confiance étaient si grandes que je ne pouvais me mêler de rien. A quelque temps de là, je reçus une lettre de l'ecclésiastique du logis, qui me manda qu'il avait ordre de me venir voir et de m'apporter mes papiers. J'avais fait venir de Paris un ballot pour ma fille, assez considérable, il se perdit sur le lac, et je n'en pus apprendre nulles nouvelles sans que pourtant je m'en misse en peine. Je croyais toujours que l’on le trouverait. Celui qui l'avait fait charger le fit chercher un mois durant dans tous les environs sans en pouvoir apprendre de nouvelles. Au bout de trois mois une personne nous le fit rapporter. L’on le trouva chez un pauvre homme qui ne l'avait pas ouvert et qui ne savait pas qui l'avait apporté là. [180]
[3.] M. de Genève1649594 continuait à me persécuter, et lorsqu'il m'écrivait, c'était toujours en me faisant des honnêtés et des remerciements des charités que je faisais à Gex; et de l'autre côté, il disait que je ne donnais rien à cette maison. Il écrivit même contre moi aux Ursulines où je demeurais, leur mandant qu'elles empêchassent que j'eusse de conférence avec le Père La Combe de peur des suites funestes. Le supérieur de la maison, homme de mérite, et la supérieure, aussi bien que la communauté, se trouvèrent si indignés de cela, qu'ils ne purent s'empêcher de le témoigner à lui-même, qui1650 s'excusait toujours sur un respect apparent et sur un ‘je ne l’entendais pas de cette sorte’. Elles lui écrivirent que je ne voyais le père qu'au confessionnal, et non en conférence; qu'elles étaient si fort édifiées de moi qu'elles se trouvaient trop heureuses de m'avoir, et qu'elles regardaient cela comme une grande grâce de Dieu. Ce qu'elles disaient par pure charité ne plut guère à M. de Genève qui, voyant que l'on m'aimait dans cette maison, disait que je gagnais tout le monde et qu'il souhaitait que je fusse hors de son diocèse. Quoique je susse tout cela et que ces bonnes soeurs en eussent une extrême peine, je n'en pouvais avoir à cause de l'établissement où était mon âme, votre volonté, mon Dieu, me rendant tout égal : je vous trouve aussi bien dans une chose que dans une autre, et depuis que votre volonté m’est vous-même, tout dans cette volonté m'est vous, ô mon amour; de sorte que toutes les peines que les créatures peuvent faire, quelque déraisonnables et même passionnées qu'elles paraissent, ne se regardent pas en elles-mêmes, mais en Dieu; non que l'âme ait cette vue actuelle, mais cela est, et la foi habituelle fait tout voir en Dieu sans distinction. Aussi lorsque je vois ces pauvres âmes se donner tant de peines pour des discours en l'air, être toujours sur la précaution ou1651 dans l'éclaircissement, je leur porte compassion de leur peu de lumière, et plus les âmes ont de grâce, et plus cela me paraît étrange. L’on a cependant des raisons que l'amour-propre fait paraître très justes.
[4.] Sitôt que le Père La Combe fut arrivé, pour1652 me soulager un peu de la fatigue que me donnaient des conversations continuelles, je dis fatigue, parce que le corps était tout languissant de la force de l'opération de Dieu, je le priai de1653 me permettre une retraite et de dire qu’il voulait que j'en fisse une. Il le leur dit mais elles avaient peine à me laisser en repos. Ce fut là que je me laissai dévorer tout le jour à l'amour, qui ne faisait point d'autre opération que de me consumer peu à peu. Ce fut là où je sentis la qualité de mère, car1654 Dieu me donnait un je ne sais quoi pour la perfection du Père La Combe que je ne pouvais lui cacher. Il1655 me semblait que je voyais jusque dans le fond de son âme et jusqu'aux plus petits replis de son cœur. Premièrement Notre-Seigneur me fit voir qu'il était son serviteur choisi entre mille pour l'honorer singulièrement et qu'il n'y avait aucun homme sur la terre pour lors sur lequel il eût jeté comme sur lui des regards de complaisance, mais qu'il le voulait conduire par la mort totale et la perte entière, qu'il voulait que j'y contribuasse et qu'il se servirait de moi pour le faire marcher par un chemin où il ne m'avait fait passer la première qu'afin que je fusse en état d'y conduire les autres, et de leur dire1656 les routes par lesquelles j'avais passé, que mon âme était plus avancée pour lorsque la sienne de beaucoup, que Dieu nous voulait rendre uns et conformes, mais qu'il la passerait595 un jour d'un vol hardi et impétueux. Dieu sait combien j'en eus de joie et avec quel plaisir je verrais mes enfants surpasser leur mère en gloire, que je me livrerais volontiers en toute manière pour que cela fut de la sorte.
[5.] Dans cette retraite, il me vint un si fort mouvement d'écrire596 que je ne pouvais y résister. La violence que je me faisais pour ne le point faire me faisait malade et m'ôtait la parole. Je fus fort surprise de me trouver de cette sorte, car jamais cela ne m'était arrivé. Ce1657 n'est pas que j'eusse rien de particulier à écrire, je n'avais chose au monde ni pas même une idée de quoique ce soit. C'était un simple instinct, avec une plénitude que je ne pouvais supporter. J'étais comme ces mères trop pleines de lait, qui souffrent beaucoup. Je dis au Père La Combe après beaucoup de résistance la disposition où je me trouvais, il me dit qu'il avait eu de son côté [181] un fort mouvement de me commander d'écrire, mais qu'à cause que j'étais si languissante, qu’il n'avait osé me l'ordonner. Je lui dis que ma langueur ne venait que de ma résistance, que je croyais qu'aussitôt que j'écrirais, cela se passerait. Il me demanda : « Mais que voulez-vous écrire ? » Je lui dis : «je n'en sais rien, je1658 ne veux rien, et je n'ai nulle idée, et je croirais même faire une grande infidélité de m'en donner une, ni de penser un moment à ce que je pourrais écrire. » Il m'ordonna de le faire. En prenant la plume je ne savais pas le premier mot de ce que je voulais écrire. Je me mis à écrire sans savoir comment, et je trouvais que cela venait avec une impétuosité étrange. Ce qui me surprenait le plus était que cela coulait comme du fond et ne passait point par ma tête. Je n'étais pas encore accoutumée à cette manière d'écrire; cependant j'écrivis un traité entier de toute la voie intérieure sous la comparaison des rivières et des fleuves597. Quoiqu'il soit assez long et que la comparaison y soit soutenue jusqu'au bout, je n'ai jamais formé une pensée, ni n'ai jamais pris garde où j'en étais restée et, malgré des interruptions continuelles, je n'ai jamais rien relu que sur la fin, où je relus une ligne ou deux à cause d'un mot coupé que j'avais laissé; encore crus-je avoir fait une infidélité. Je ne savais avant d'écrire ce que j'allais écrire; était-il écrit, je n'y pensais plus. J'aurais fait une infidélité de retenir quelque pensée pour la mettre, et Notre-Seigneur me fit la grâce que cela n'arriva pas. A mesure que j'écrivais, je me sentais soulagée et je me portais mieux.
[6.) Comme1659 la voie par laquelle Dieu conduisait le Père La Combe était bien différente de celle par laquelle il avait marché jusqu'alors, qui était toute lumière, ardeur, connaissance, certitude, assurance, sentiments, et qu’il le conduisait par1660 le petit sentier de la foi et de la nudité, il avait une extrême peine à s'y ajuster, ce qui ne me causait pas une petite souffrance, car Dieu me faisait sentir et payer avec une extrême rigueur toutes ses résistances. « Qui, dis-je, pourrait exprimer ce qu'il a coûté à mon coeur avant que d’être formé selon1661 le vôtre et selon votre volonté ? Il1662 n'y a que vous, ô mon Dieu, qui l'avez fait qui le sachiez. Plus cette âme est précieuse devant vos yeux, plus vous avez voulu me la faire payer chèrement. Je peux bien dire que c'est sur moi que la robe de la nouvelle vie que vous lui avez donnée a été refaite. » Je fus réduite à une double peine, l'une était que la possession que Dieu avait de mon âme devenait tous les jours plus forte, en sorte que je passais quelquefois les jours sans qu'il me fut possible de prononcer une parole, car Dieu me voulait alors plus enfoncer en lui-même, et me perdre davantage en lui pour me faire passer en lui par une transformation entière. Quoique mon état fut insensible, il était si profond, et Dieu devenait si fort de plus en plus le maître1663, qu'il ne me laissait pas un mouvement propre.
Cet état ne m'empêchait point de condescendre598 à ma sœur et aux autres religieuses ; cependant les choses inutiles dans lesquelles elles s'occupaient ne pouvaient guère compatir à mon état, c'est ce qui me porta à demander de faire une retraite, pour me laisser posséder au gré de celui qui me tenait serrée d'une manière ineffable. Il purifia dans ce temps un reste de nature bien subtil et délicat, de sorte que mon âme se trouva dans une extrême pureté. Ce fut là que les entre-deux dont j'ai parlé furent consumés. Je n'en ai point vu depuis [182] de cette sorte, parce qu'il se fit un vrai599 mélange de l'amant et de l'amante, de telle sorte1664 qu'ils furent faits une même chose600. Ce fut alorsqu’il me fut donné d'écrire en manière purement divine. Tout ce que j'avais écrit autrefois, avant le temps de mon épreuve, fut condamné au feu par l'amour examinateur qui1665 trouvait du défaut dans tout ce qui paraissait le plus parfait. Je résistai, comme j'ai dit, mais Dieu devint si fort le maître qu'il me mettait à la mort dès que je lui résistais en la moindre chose. O Dieu! que j'éprouvais alors ces paroles : Qui a pu résister à Dieu et vivre en paix601 ? Je n'étais pas encore versée dans la manière dont il sait se faire obéir d'une âme qu’il possède parfaitement, c'est pourquoi je ne me rendais pas d'abord, mais enfin je suivis le1666 mouvement de l'Esprit en ce qu'il me faisait faire; et quoique je ne pensasse ni à arranger les choses, ni même à ce que j'écrivais, elles se trouvèrent aussi finies et aussi justes1667 que si j'avais pris tout le soin imaginable de les mettre dans l'ordre.
[7.] Vous1668 voulûtes, ô mon Dieu, pour m'accoutumer à la souplesse de votre Esprit, exiger des choses de moi pour un temps qui me coûtèrent beaucoup et me causèrent de bonnes croix. Notre-Seigneur me lia plus étroitement avec le Père La Combe, mais d'une union aussi pure que spirituelle. Il voulut que je lui disse jusqu'aux moindres de mes pensées, ou que je les lui écrivisse. Car comme il était souvent absent, soit en mission où il était continuellement, soit pour les affaires de la maison, il n'était pas souvent à Thonon, mais lorsqu’il y était, il fallait ou que je lui écrivisse ou les lui disse. Ceci1669 me coûta extrêmement tant parce que c'était une chose que je n'avais jamais faite dans le temps que je l'aurais pu commodément autrefois, étant encore en moi-même autrefois1670 où j'aurais pu parler à des directeurs ; mais cela me paraissait amusement et perte de temps, et alors que j’avais l’esprit net et vide de toute pensée presque tout le jour, et que celles qui venaient ne faisaient que paraître et tomber d’abord, il me fallait dire toutes mes pensées : il me semblait que par là je rentrais dans l’occupation de moi-même que j’avais perdue depuis bien du temps. Je me figurais1671 même, faute d'expérience, que cela ne se pouvait faire sans réflexion, et que, comme la réflexion était entièrement opposée à mon état, que c'était entièrement me nuire. Je1672 disais avec l'Épouse : J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-je ? J'ai dépouillé ma robe, comment la revêtirais-je602 ? Mon esprit qui est si nu sera-t-il rempli, et après n'avoir été assujettie qu'à Dieu seul, faut-il que je le sois à la créature? Car je ne comprenais pas alors le dessein de Dieu en cela. J'aurais bien voulu m'échapper si j'avais été maîtresse de moi-même, mais je ne pouvais, car outre que Notre-Seigneur me châtiait très rigoureusement lorsque je lui résistais le moins du monde, c'est que mon esprit restait toujours occupé de la pensée jusqu'à ce que j’eusse obéi; et loin d'avoir sa première netteté, il se salissait par cette espèce. Ce n’est pas que les pensées fussent sales. Oh non ! c’était souvent ou de bonnes choses ou du moins des indifférentes, mais c’est que ce vide1673 pur et net en était gâté. Que l'on trouble l'eau avec une canne d'or ou de bois, c'est toujours la troubler. Mais sitôt que j'avais [183] dit la pensée, mon esprit reprenait sa première paix, netteté et vide. J'étais surprise de voir que le besoin de lui écrire1674 augmentait chaque jour dans le dessein et l'ordre de Dieu. Mais ce qui me rassurait, c'est que j'étais tellement dégagée de tout sensible et de toute attache à son égard, que j'en étais dans l'étonnement. Plus l'union devenait forte, plus nous étions unis à Dieu et éloignés des sentiments humains.
[8.] J'étais plus portée à ne lui rien pardonner et à désirer sa propre destruction, afin que Dieu régnât seul. Je lui disais avec beaucoup de fidélité tout ce que Dieu me donnait à connaître qu'il désirait de lui, et ce fut là l'endroit fort à passer. L'obligation où Dieu me mit de lui dire les défauts essentiels de la soeur qui avait soin de ma fille, comme il était prévenu en sa faveur à cause des lumières qu'elle lui disait avoir, il se fâchait contre moi pour plusieurs jours lorsque je lui avais dit quelque chose, et cela lui causait du rebut pour moi et de l'éloignement. Ce1675 qui était étonnant c’est que, quoiqu’il ne m’en dît rien, Notre-Seigneur me le faisait sentir avec douleur. J'éprouvais1676 que Notre-Seigneur m'obligeait de le retenir, et me faisait payer par la souffrance son infidélité. D'un autre côté, si je voulais ne lui rien dire et retenir des vues qui ne servaient qu'à le peiner, Notre-Seigneur me mettait à la mort, et ne me donnait aucun repos que je ne lui eusse déclaré et ma peine et ma pensée, de sorte que j'ai souffert là-dessus un martyre qui passe tout ce qui s'en peut dire et qui a été très long.
[l.] Notre-Seigneur, qui voulait véritablement que je le portasse dans tous ses états1677, me faisant commencer depuis le premier jusqu'au dernier, comme je le dirai, et qui me voulait simplifier entièrement, me donna à l'égard du Père La Combe une obéissance miraculeuse ; je crois que Notre-Seigneur le faisait pour simplifier603 en moi le dehors comme le dedans, pour me faire exprimer Jésus Christ Enfant et obéissant, comme l’état où je fut mise après le fait bien voir, et aussi pour être un signe et un témoignage604 envers le Père La Combe, car comme il avait été conduit par les témoignages605, il ne pouvait sortir1678 de cette voie; et en tout ce qu'on lui disait, ou que Dieu lui faisait éprouver, il allait toujours cherchant le témoignage, c’est où1679 il a eu le plus de peine à mourir et pourquoi1680 il m'a tant fait souffrir. Notre-Seigneur, pour le faire entrer plus aisément dans ce qu'il voulait de lui et de moi, lui donna le plus grand de tous les témoignages, qui est cette obéissance miraculeuse ; et pour faire voir qu'elle ne dépendait pas de moi, et que Dieu la donnait pour lui, lorsqu'il fut assez fort pour perdre tout témoignage, et que Dieu le voulut faire entrer dans la perte, cette obéissance me fut ôtée de telle sorte que je ne pouvais plus obéir sans y faire attention, et cela se faisait pour le perdre davantage et lui ôter le soutien de ce témoignage, car alors tous mes efforts étaient inutiles. Il me fallait suivre au-dedans celui qui était mon maître, et qui me donnait cette répugnance à obéir qui ne dura que le temps qui était nécessaire pour perdre l'appui qu'il aurait pris et moi aussi de l'obéissance1681606.
Mais avant de parler de cela il faut dire que cette obéissance était si miraculeuse qu’en quelque extrémité de maladie que je fusse, je guérissais lorsqu’il me l’ordonnait soit de parole soit par lettre. J'avais1682 alors un si fort instinct pour sa perfection et pour [184) le voir mourir à lui-même, que je lui eusse souhaité tous les maux imaginables, loin de le plaindre. Lorsqu’il n'était pas fidèle, ou qu'il prenait les choses en vie1683607, je me sentais dévorée, ce qui ne me surprit pas peu, ayant été aussi indifférente que je l'avais été jusqu'alors. Je m'en plaignis à Notre-Seigneur qui me rassura avec une bonté extrême, aussi bien que sur l'extrême dépendance qu'il me donnait, qui devint telle que j'étais comme un enfant.
[2.] La fille que ma soeur m’avait amenée tomba1684 grièvement malade1685608. Notre-Seigneur lui donna la même dépendance pour moi que j'avais à l'égard du Père La Combe, avec quelque différence cependant. Je l'assistais de mon mieux, mais je trouvais que je n'avais presque rien à lui dire sinon à commander à son mal et à sa disposition, et tout ce que je lui disais était fait. Ce fut alorsque j'appris ce que c'était que de commander par le Verbe et d'obéir par le même Verbe. Je trouvais en moi Jésus-Christ commandant et obéissant également. Notre-Seigneur donna puissance au démon de tourmenter cette pauvre fille comme Job, et comme1686 s'il n'eût pas été assez fort tout seul, il se fit accompagner de cinq, qui la réduisirent à un tel état avec sa maladie qu'elle en était à la mort. Ces misérables fuyaient dès que j'approchais de son lit, et je n'en étais pas plus tôt sortie qu'ils revenaient avec plus de fureur et ils lui disaient : C'est pour nous dédommager du mal qu'elle nous a fait, parlant de moi. Comme je vis qu'elle était trop abattue, et que son corps faible ne pouvait plus souffrir le tourment qu'ils lui faisaient, je leur défendis de l'approcher pour un temps : ils se retirèrent aussitôt, mais le lendemain, à mon réveil, j'eus un fort mouvement de leur permettre de l'aller trouver, je lui dis : « J"ai permis au démon de vous tourmenter. » Ils revinrent1687 avec tant de fureur qu'ils la réduisirent à l'extrémité. Après avoir donné comme cela quelque relâche à diverses reprises, et leur avoir permis de retourner, j'eus un fort mouvement de leur défendre de ne plus l'attaquer. Je le leur défendis, ils n'y retournèrent pas depuis. Elle ne laissa pas d'être encore malade, jusqu'à ce qu’un jour qu'elle avait reçu Notre-Seigneur avec une telle faiblesse qu'elle ne pouvait presque avaler la sainte hostie, l'après-dîner, j'eus un fort mouvement de lui dire: « Levez-vous et ne soyez plus malade. » Elle se leva et ne fut plus malade. Les religieuses furent fort étonnées, et comme elles ne savaient rien de ce qui se passait et qu'elles la virent sur pied après avoir été le matin à l'extrémité, elles attribuèrent son mal à vapeur609.
[3.] Sitôt que les démons se furent retirés de cette fille, je sentis comme par une impression la rage où ils étaient contre moi. J'étais dans mon lit et je leur disais : « Venez à moi me tourmenter si votre maître vous le permet. » Mais bien loin de le faire, ils me fuyaient. Je compris d'abord que les démons craignaient plus que l'enfer une âme anéantie, et que ce ne sont pas celles qui sont conduites en foi qu'ils attaquent, pour les raisons que j'ai dites. Je sentais en moi une telle autorité sur le démon, bien loin de le craindre, qu'il me semblait que je les aurais tous fait fuir de l'enfer si j'y avais été. Il faut savoir que l'âme dont je parle, en qui Jésus-Christ vit et opère, ne fait pas les miracles comme ceux qui les font par une vertu qui est en eux : ceux-ci1688 s'opèrent par l'anéantissement de l'âme, de sorte que comme elle n'est plus rien, il ne lui faut rien attribuer de tout cela. Aussi elle ne dit point lorsque le mouvement la pousse : « Guérissez au nom de Jésus-Christ », car ce « guérissez au nom de Jésus-Christ » est une vertu de faire des miracles en la personne au nom de Jésus-Christ qui fait1689 le miracle, et qui dit par cette personne : Soyez guéri, et l'on est guéri, que les démons se retirent, et ils se retirent. Lorsqu’on dit cela, on ne sait pourquoi on le dit, ni ce qui le fait dire, mais c'est le Verbe qui parle et opère ce qu'il dit : dixit et facta sunt610. [185] L’on ne se sert point de prières avant cela, car ces miracles se font sans qu'on ait dessein de les faire, et sans que l'âme regarde cela comme miracle. L’on dit tout naturellement ce qui est donné de dire. Jésus-Christ voulut prier à la résurrection de Lazare, mais il ne le faisait1690 qu'à cause de ceux qui étaient présents, car il dit à son Père : Je sais que vous m'exaucez toujours, mais je dis cela afin que ceux-ci que vous m'avez envoyés croient611. Les autres serviteurs de Dieu gratifiés du don de miracles prient, et par là obtiennent ce qu'ils veulent, mais ici c'est le Verbe qui use de son autorité et qui agit par la parole de la personne en qui il vit et règne.
[4.] Sur quoi, il faut remarquer deux choses : l'une, que les âmes dont je parle ne font point leurs miracles pour l'ordinaire en donnant quelque chose, ou en touchant simplement, mais c'est par la parole, quoiqu'elles l'accompagnent quelquefois du toucher. C'est la parole toute-puissante. L'autre chose, que ces miracles requièrent le consentement, ou du moins qu'il n'y ait nulle opposition en celui sur qui on les fait. Notre-Seigneur Jésus-Christ demandait à ces bonnes gens qu'il guérissait : Voulez-vous être guéris612? Y avait-il du doute là-dessus que des gens qui venaient à lui pour cela ou qui ne désiraient autre chose, le voulussent. C’est là le secret de l'opération du Verbe et de la liberté de l'homme. Sur les morts ou sur les créatures inanimées, il n'en est pas de même ; il dit et son dire est faire ; mais là, il faut le consentement de l'âme.
Je l'ai éprouvé bien des fois, et je sentais en moi comme Dieu non seulement respecte1691 la liberté de l'homme, mais même comme il veut un consentement libre, car lorsque je disais : « Soyez guéris », ou pour des peines intérieures : « Soyez délivrés de vos peines », s'ils acquiesçaient sans rien répondre, ils étaient guéris et la parole était efficace; s'ils résistaient sous bons prétextes, comme disant : « Je serai guéri quand il plaira à Dieu », « Je ne veux être guéri que lorsqu'il le voudra », ou en manière de désespoir : « Je ne guérirai point », « Je ne sortirai point de cette peine », la parole n'avait point d'effet, et je la sentais en moi, je sentais que la vertu se retirait en moi et j'éprouvais ce que Notre-Seigneur dit lorsque la femme hémorroïsse le toucha et qu'il demanda : Qui m'a touché ? les apôtres lui dirent : La presse vous environne et vous demandez qui vous a touché ! c’est, répondit Notre-Seigneur, qu'il est sorti de moi une vertu divine613. De même Jésus-Christ en moi, ou plutôt par moi, faisait écouler cette vertu divine par le moyen de sa parole, mais lorsque cette vertu n'était pas reçue dans le sujet, faute de correspondance, je la sentais suspendue dans sa source, et cela me faisait une espèce de peine : je me serais quasi fâchée contre ces personnes ; mais lorsqu'il n'y avait point de résistance mais un plein acquiescement, cette vertu divine avait son plein effet. L’on ne saurait croire la délicatesse de cette vertu divine, et quoiqu'elle soit si puissante sur les choses inanimées, la moindre chose sur l'homme ou l'arrête tout à fait ou la restreint.
[5.] Il y eut une bonne religieuse affligée d'une violente tentation. Elle alla se déclarer à une sœur qu'elle croyait fort spirituelle et en état de la secourir, mais loin de trouver du secours, elle en fut fort rebutée ; l'autre la méprisant et la traitant même avec rigueur parce qu'elle avait des tentations, elle lui disait : « N'approchez pas de moi, je vous prie, puisque vous êtes de cette sorte. » Cette pauvre fille me vint trouver dans une désolation effroyable, se croyant perdue, à cause de ce que cette sœur lui avait dit. Je la consolai et Notre-Seigneur la soulagea d'abord, mais je ne pus [186] m'empêcher de lui dire qu'assurément l'autre serait punie et qu'elle tomberait dans un état pire que le sien. Celle qui en avait usé de la sorte me vint trouver fort contente1692 d'elle-même, et elle me dit ce qu'elle avait répondu, et m'ajouta qu'elle avait les personnes tentées en horreur; que pour elle, elle était à couvert de tout cela, et qu'elle n'avait jamais eu une mauvaise pensée. Je lui dis : « Ma sœur, pour l'amitié que j'ai pour vous, je vous souhaite la peine de celle qui vous a parlé, et encore une plus forte. » Elle me répondit assez fièrement : « Si vous la demandez à Dieu pour moi et que je lui demande le contraire, je crois que je serais du moins aussitôt exaucée que vous. » Je lui répondis avec assez de fermeté : « Si ce sont mes intérêts que je regarde, je ne serai pas exaucée, mais si ce sont ceux de Dieu seulement et les vôtres, il le fera plus tôt que vous ne pensez. » Je lui dis cela sans réflexion. La nuit même (c'était le soir que nous parlions), elle entra dans une si forte et furieuse1693 tentation, qu'il ne s'en est guère vu de pareilles ; elle lui continua de même force quinze jours. Ce fut alors qu'elle eut tout sujet de reconnaître sa faiblesse et ce que nous ferions sans la grâce. Elle conçut d'abord une haine pour moi inconcevable, disant que j'étais cause de sa peine, mais comme elle lui servit ainsi que la boue de l'aveugle-né à l'éclairer, elle vit fort bien ce qui lui avait attiré un état si terrible.
[6.] Je tombai malade à l'extrémité. Cette maladie, ô mon Dieu, fut1694 un moyen pour couvrir les grands mystères que vous vouliez opérer1695 en moi. Jamais maladie ne fut plus extraordinaire et plus longue dans son excès614. Elle dura depuis la Sainte-Croix de septembre jusqu’à1696 celle de mai. Ce fut là où la charité de N. pour moi fut aussi grande que mes besoins devinrent extrêmes. Je1697 fus réduite à un état de petit enfant, mais état qui ne paraissait qu'à ceux qui en étaient capables, mais pour les autres, je paraissais dans une situation ordinaire. Je fus mise dans la dépendance de Jésus-Christ enfant, qui voulut bien1698 se communiquer à moi dans son état d'enfance, et que je le portasse tel. Cet état me fut communiqué presque aussitôt que je tombai malade, et la dépendance égale à l'état. Plus j'allais en avant, plus j'étais affranchie de cette dépendance, comme les enfants sortent à peu près de la dépendance à mesure qu'ils croissent. Mon mal fut d'abord une fièvre continue de quarante jours. Depuis la Sainte-Croix de septembre jusqu'à l'Avent c’était une fièvre moins violente, mais après l'Avent, elle1699 me prit d'une manière plus violente. Le Maître voulut malgré mes maux que je le fusse recevoir à Noël, à minuit ; je descendis puis je remontai pour ne plus sortir du lit qu’à la Purification que l’on me commanda, toute à l’extrémité que j’étais, d’aller à la messe ; j’y fus : il n’y avait pas loin de ma cellule à l’église, et je vins me recoucher jusqu’à la St Joseph comme je dirai.
Le jour de Noël, mon enfance devint bien plus1700 grande, et mon mal augmenta. La fièvre s'alluma jusqu'à la rêverie615, avec cela un abcès qui se fit encore au coin de l'oeil et qui me fit de grandes douleurs. Il s'ouvrit tout à fait [187] à cette fois, et l’on me le pansa longtemps me fourrant un fer dedans jusqu'au bas de la joue. J'avais une fièvre si ardente et tant de faiblesse que l'on fut obligé de le laisser refermer sans le guérir, car mon corps exténué n'en pouvait porter les opérations sans être sur le point d'expirer. Je souffris avec une extrême patience; mais c'était un1701 enfant qui ne sait quasi ce qu'on lui fait. J'éprouvais tout ensemble et la force d'un Dieu et la faiblesse d'un petit enfant, et une1702 dépendance proportionnée. Si l’on m’avait donné le moindre remède sans envoyer demander la permission, il me faisait souffrir des maux extrêmes, il me restait dans le corps jusqu’à ce qu’on eut une permission, mais cela était tel que cela surprenait car l’on ne savait ce que c’était. Il n’y avait que la personne qui demandait les permissions qui le savait, et d’abord j’étais soulagée et les remèdes faisaient leurs fonctions ordinaires.
J'étais1703 si éloignée par mon esprit naturel de ces manières d'agir, qu'il ne me fallut pas moins que le pouvoir d'un Dieu pour m'y faire entrer ; je m'y laissais aller cependant, car mon intérieur était tel et si fort poussé de Dieu que je ne lui pouvais résister. J'étais, sans comparaison, comme ceux qui sont possédés de l'esprit malin qui leur fait1704 faire tout ce qu'il veut, aussi l'Esprit de Dieu s'était si fort rendu le maître qu'il me faisait faire tout ce qui lui plaisait, ses volontés ne m'étaient point cachées, il me conduisait par le dedans comme un enfant à mesure qu'il rendait tout mon extérieur enfantin. L’on m'apportait souvent le Bon Dieu, le1705 supérieur de la maison ayant ordonné que l'on m'accordât cette consolation dans l'extrémité où j'étais. Comme le Père La Combe me1706 l'apportait souvent lorsque le confesseur de la maison n'y était pas et qu’il me fallait confesser étant plus mal, il1707 remarquait, et les religieuses qui m'étaient familières le remarquaient aussi, que1708 j'avais le visage comme un petit enfant, et il me disait quelquefois dans son étonnement : « Ce n'est point vous, c'est un bel enfant1709 que je vois. » Pour moi, je n'apercevais rien au-dedans que la candeur et l'innocence d'un petit enfant. J'en avais les faiblesses, je pleurais quelquefois de douleur, mais cela n'était pas connu. Je jouais et riais d'une manière qui charmait la fille qui me soignait, et ces bonnes religieuses, qui ne connaissaient rien, disaient que j'avais quelque chose qui les charmait.
[7.] Notre-Seigneur1710 cependant, avec les faiblesses de son enfance, me donnait le pouvoir d'un Dieu sur les âmes, en sorte que d'une parole, je les mettais dans la peine ou dans la paix selon qu'il était nécessaire pour le bien de ces âmes. Je voyais que Dieu se faisait obéir en moi et de moi comme un souverain absolu, et je ne lui résistais plus. Je ne prenais de part à rien. Vous auriez fait en moi et par moi, mon Dieu, les plus grands miracles que je n'y aurais pas pu réfléchir. Je sentais au-dedans une candeur d'âme que je ne puis exprimer, exempte de malice. Avec cela, il me fallait continuer à dire mes pensées au Père La Combe ou les lui écrire, et l'aider selon1711 la lumière qui m'en était donnée. J'étais souvent si faible que je ne pouvais lever la tête pour prendre de la nourriture, et lorsque Dieu voulait que je lui écrivisse, soit pour l'aider et l'encourager, ou pour lui expliquer ce que Notre-Seigneur me donnait à connaître, [188] j'avais la force d'écrire. Mes lettres étaient-elles finies, je me trouvais dans la même faiblesse.
[l.] Ma soeur1712 n'était nullement capable616 de mon état, de sorte que souvent elle s'en scandalisait. Elle se fâchait lorsque l’on se cachait d'elle le moins du monde, et elle n'était pas capable d'un état que bien des personnes plus spirituelles qu'elle n'auraient pu comprendre, de sorte que je souffris beaucoup de toutes parts dans cette maladie. Les exercices de la douleur, quoique grande, étaient les moindres, ceux de la créature étaient bien autres. Je n'avais de consolation que de recevoir Notre-Seigneur et de voir quelquefois le Père La Combe; encore me fallait-il beaucoup souffrir à son occasion, ainsi que je l'ai dit, portant toutes ses différentes dispositions : je souffrais quelquefois lorsqu’il était infidèle à se laisser détruire, des tourments intolérables à me faire crier ; c’était une impression de peine que Dieu me faisait d’une extrême force et j’étais avec cela dans la plus extrême faiblesse. J'avais1713 des exercices617 étranges de ma soeur et de cette religieuse et de la fille qui voulait s'en retourner. Il fallait, à quelque extrémité que je pusse être, que j'écoutasse leurs différends qu'elles me disaient les unes après les autres1714; puis elles me querellaient de ce que je n'entrais pas dans leur parti. Elles ne me laissaient pas dormir, car comme la fièvre redoublait la nuit, je ne pouvais dormir qu’une heure, et j'aurais bien voulu dormir de jour, mais elles ne le voulaient pas, disant que c'était de peur de leur parler, de manière qu'il me fallait une patience très grande pour les supporter, car cela dura plus de six mois de cette sorte. Je crois que cela fut cause en partie de la rêverie618 que j'eus deux jours durant, car je ne dormais point et j'avais toujours du bruit, avec une douleur de tête effroyable. Je ne me plaignais de rien, et je souffrais gaiement comme un enfant. Le Père La Combe leur commanda de me donner quelque repos : elles le firent pour quelques jours mais cela ne dura pas, elles recommencèrent aussitôt.
[2.] Je ne saurais exprimer les miséricordes que Dieu me fit dans cette maladie et les lumières profondes qu'il me donna de l'avenir. Je vis le Démon déchaîné contre l'oraison et contre moi et qu'il allait faire soulever une persécution étrange contre les personnes d’oraison. J'écrivis tout cela au Père La Combe et, à moins qu'il n'ait brûlé les lettres, elles doivent être encore en nature. Le Démon n'osait1715 m'attaquer moi-même : il me craignait trop. Je le défiais quelquefois, mais il n'osait paraître et j'étais pour lui comme un foudre. Je compris alors ce que peut une âme anéantie. Notre-Seigneur me fit voir tout ce qui s'est passé depuis, comme les lettres de ce temps-là en font foi.
[3.] Un jour que je pensais en moi-même ce que c'était qu’une si grande dépendance, et une union si pure et si intime, je vis deux fois en songe Jésus-Christ Enfant d'une admirable beauté, et il me semble qu'il nous unissait très étroitement en me disant : « C'est1716 moi qui vous unis et qui veux que vous soyez un. »619 Et une autre fois il me fit voir le père qui s'écartait de moi par infidélité et il le ramenait avec une extrême bonté et il voulait qu'il m'aidât dans mon état d'enfance, comme je l'aidais dans son état de mort, mais je ne le faisais pas souffrir. Il n'y avait que pour moi à souffrir. Il avait une extrême charité pour moi, me traitant comme un vrai enfant1717, [189] et il me disait souvent : « Lorsque je suis auprès de vous, je suis comme si j'étais auprès d'un petit enfant. » J'étais incessamment réduite aux abois et prête à620 mourir sans mourir. Tous les neuvièmes (jours) j’avais1718 comme des agonies, j'étais plusieurs heures sans respirer que de loin à loin, puis je revenais tout à coup. La mort me flattait, car j'avais pour elle une grande tendresse, mais elle ne paraissait qu'en fuyant. Le père me1719 défendit de me réjouir de mourir, et je connus aussitôt que cela était imparfait, et je ne le fis plus. Je restai dans la suprême indifférence.
Il se passa tant de choses extraordinaires dans cette maladie qu'il me serait impossible de les raconter. Dieu faisait incessamment des miracles par le Père La Combe et pour me soulager et me donner de nouvelles forces lorsque j'étais à l'extrémité, et pour lui marquer à lui-même le soin qu'il devait avoir de moi et la dépendance qu’il voulait que j’eusse à1720 son égard. J'étais comme les petits enfants, sans penser à moi ni à mon mal. J'aurais été tous les jours sans prendre de nourriture que je n'y aurais pas pensé, et quelque chose que l'on me donnât, je la prenais, eût-il dû me faire mourir. L’on me traitait dans mes maux autrement qu'il ne fallait, les remèdes les augmentaient, mais je ne pouvais m'en mettre en peine. J'avais toujours le visage riant dans mes plus grands maux, de sorte que chacun en était étonné. Les religieuses avaient une extrême compassion de moi, il n'y avait que moi qui n'avais nul sentiment sur moi-même. Je vis plusieurs fois en songe le Père La Mothe qui me faisait des persécutions, et Notre-Seigneur me fit connaître qu'il me devait beaucoup tourmenter et que le Père La Combe me laisserait durant le temps de la persécution. Je le lui écrivis, et cela le fâcha beaucoup parce qu'il sentait bien son cœur trop uni à la volonté de Dieu et trop désireux de me servir dans cette même volonté pour faire cela. Il crut que c'était par défiance, mais cela s'est bien trouvé vrai : il m'a abandonnée dans la persécution, non par volonté mais par nécessité, ayant été lui-même persécuté le premier.
[4.] Le jour de la Purification621 que j'étais retombée dans une plus grande fièvre, le père m'ordonna d'aller à la messe. Il y avait cette fois vingt-deux jours que j'avais la fièvre continue plus violente qu'à l'ordinaire. Je1721 ne fis pas seulement une attention ni une réflexion sur mon état. Je me levai et je fus à la messe; je me remis au lit où je fus bien1722 plus mal qu'auparavant. Ce fut un jour de grâce pour moi ou plutôt pour le père; Dieu1723 lui en fit de très grandes à mon occasion. Vers le carême, le père, sans1724 faire attention qu'il avait un carême à prêcher, me voyant si mal, il dit à Notre-Seigneur de me soulager, et qu'il porterait bien une partie de mon mal1725. Il dit à nos filles de demander la même chose, c'est-à-dire qu'il me soulageât selon son intention. Il est vrai que je fus un peu mieux, mais il tomba malade; ce qui fit une grande alarme dans le lieu, à cause qu'il y devait prêcher. Il était si fort suivi que des gens venaient de cinq lieues passer plusieurs jours là pour l'entendre. Comme j'appris qu'il était si malade que le lundi gras622 on crut qu'il mourrait1726, je m'offris à Notre-Seigneur pour être plus malade et qu'il lui rendit la santé et le mit en état de prêcher à son peuple qui était affamé de l'entendre. Notre-Seigneur m'exauça si bien qu'il monta en chaire le mercredi des Cendres.
[5.] Ce fut dans cette maladie, mon Seigneur, que vous m'apprîtes qu'il1727 y avait une autre manière de converser avec les créatures qui sont tout à vous que la parole. Vous me fîtes [190] concevoir que comme vous êtes toujours parlant et opérant dans une âme, ô divin Verbe, quoique vous y paraissiez dans un profond silence, qu’il y avait aussi un moyen de se communiquer dans vos créatures par1728 vos créatures dans un silence ineffable.
[12.7] Je fus bien surprise de comprendre par une expérience que ce que vous aviez voulu de moi en m’obligeant à dire toutes mes pensées, avait été de me consommer dans la simplicité et d’y faire entrer le Père La Combe, me rendant souple à tous vos vouloirs ; car quelque croix qui me vint de dire mes pensées1729, quoique le Père La Combe trouvât souvent mauvaises les choses jusqu’au point de se dégoûter de me servir et qu’il me le témoignât, quoique par charité il passât par-dessus ses répugnances, je ne désistai jamais pour cela de les lui dire.
[12.8] Notre-Seigneur nous avait fait entendre1730 qu’il nous unissait par la foi et par la croix , aussi ç’a bien été une union de croix en toutes manières, tant par ce que je lui ai fait souffrir à lui-même et qu’il m’a fait souffrir réciproquement, qui était bien plus fort que tout ce que j’en puis dire, que par les croix que cela nous a attirées du dehors. Les souffrances que j’avais à son occasion étaient telles que j’en étais réduite aux abois. Ce qui a duré plusieurs années, car quoique j’aie été bien plus de temps éloignée de lui que proche, cela n’a point soulagé mon mal qui a duré jusqu’à ce qu’il ait été parfaitement anéanti et réduit au point où Dieu le voulait. Cette opération lui a fait souffrir des douleurs d’autant plus extrêmes que les desseins que Dieu avait sur lui étaient plus grands, et il m’a causé des douleurs cruelles. Lorsque j’étais à près de cent lieues de lui je sentais sa disposition. S’il était fidèle à se laisser détruire, j’étais en paix et au large, s’il était infidèle en réflexion ou hésitation, je souffrais des tourments étranges jusqu’à ce que cela fut passé. Il n’avait que faire de me mander son état pour que je le susse, de sorte que j’étais souvent couchée sur le carreau tout le jour sans me pouvoir remuer dans l’agonie. Après avoir souffert quinze jours de cette sorte des souffrances qui surpassaient tout ce que j’avais jamais souffert en ma vie, je recevais des lettres de lui par lesquelles j’apprenais son état tel que je le ressentais, puis incontinent je sentais qu’il était rentré dans l’état où Dieu le voulait, et alors j’éprouvais que peu à peu mon âme trouvait une paix et un large très grand qui était plus ou moins selon qu’il se délaissait plus ou moins à Notre-Seigneur.
Ceci n’était pas en moi une chose volontaire mais nécessaire, car si la nature avait pu secouer ce joug qui lui était plus dur et plus douloureux que la mort, elle l’aurait fait. Je disais : « O union nécessaire et non volontaire, tu n’es volontaire que parce que je ne suis plus maîtresse de moi-même et qu’il faut que je cède à celui qui a pris une si forte possession de moi après que je me fus donnée à lui librement et sans aucune réserve ! » Mon coeur avait en lui comme un écho et un contre-coup qui lui disaient toutes les dispositions où il était, mais lorsqu’il résistait à Dieu, je souffrais de si horribles tourments que je croyais quelquefois que cela m’arracherait la vie ; j’étais obligée quelquefois de me mettre sur le lit et de soutenir de cette sorte un mal qui me [191] paraîssait insoutenable, car enfin de porter une âme quelque éloignée que la personne soit de nous, et de souffrir toutes les rigueurs que l’amour lui fait souffrir et toutes les résistances, cela est étrange. Dans cette maladie, dis-je, j’appris un langage qui m’avait été inconnu jusqu’alors.
Je1731 m'aperçus peu à peu que lorsque l'on faisait entrer le Père La Combe ou1732 pour me confesser, ou pour me communier, je ne pouvais plus lui parler et qu'il se faisait à son égard dans mon fond le même silence qu’il se faisait à l'égard de Dieu. Je compris que Dieu me voulait apprendre que les hommes pouvaient dès cette vie apprendre le langage des anges. Peu à peu je fus réduite à ne lui parler qu'en silence, ce fut là que nous nous entendions en Dieu d'une manière ineffable et toute divine. Nos cœurs se parlaient et se communiquaient une grâce qui ne se peut dire. Ce fut un pays tout nouveau pour lui et pour moi, mais si divin, que je ne le puis exprimer. Au commencement cela se faisait d'une manière plus perceptible, c'est-à-dire1733 que Dieu nous pénétrait d'une manière si forte de lui-même et son divin Verbe nous faisait tellement une même chose en lui, mais d'une manière si pure mais aussi si1734 suave, que nous passions les heures dans ce profond silence toujours communicatif sans pouvoir dire une parole. C'est là que nous apprîmes par notre expérience les communications et les opérations du Verbe pour réduire les âmes dans son unité, et à quelle pureté on peut parvenir en cette vie. Il me fut donné de me communiquer de cette sorte à d'autres bonnes âmes, mais avec cette différence que dans les autres, je ne recevais rien, et ne faisais1735 que leur communiquer la grâce dont ils se remplissaient auprès de moi dans ce silence sacré qui leur communiquait une force et une grâce extraordinaires, mais je ne recevais rien d'elles. Mais pour le père, j'éprouvais1736 qu'il se faisait un flux et reflux de communication de1737 grâces qu’il recevait de moi et que je recevais de lui, qu’il me rendait et que je lui rendais la même grâce dans une extrême pureté.
[6.] Ce fut là que je compris le commerce ineffable de la très Sainte Trinité communiquée à tous les Bienheureux, comme il se fait un écoulement de Dieu dans l'âme de tous les Bienheureux, et que ce même Dieu, qui se communique à eux, fait un flux et reflux en eux de ses divines communications; que les bienheureux esprits et les saints de pareil degré ou hiérarchie se renvoient par un flux et reflux de communications ces écoulements divins, qu’ils répandent ensuite sur les hiérarchies inférieures, et que tout se réduisait dans son premier principe d'où sortent toutes ces communications. Je voyais que nous étions créés pour participer, dès cette vie, au bonheur ineffable du commerce de la Trinité, et au flux et reflux des divines Personnes qui se terminent en unité de principe, et qui redevient unité, sans jamais arrêter un moment la fécondité et la communication éternelle, un principe1738 sans principe qui communique incessamment et qui reçoit tout ce qu'il communique, qu'il fallait être très pur pour recevoir Dieu nuement, et le laisser écouler en1739 lui-même dans cette pureté, mais qu'il fallait être encore très pur pour recevoir et communiquer1740 le divin Verbe et le répandre ensuite par un flux et reflux de communication sur les autres âmes que Dieu nous donne. C'est ce qui nous rend1741 un en Dieu même et nous consomme dans son unité divine, où nous ne sommes plus faits qu 'une même chose623 en celui duquel tout dérive.
[7.] J'éprouvais [192] donc cet ordre hiérarchique et ces communications réciproques entre les saints d'un même rang et les anges d'un même ordre, et cet écoulement sur les saints et les esprits inférieurs, et cela avec telle plénitude qu'ils étaient tous remplis selon leur degré. Cette communication est Dieu même, qui se communique à tous les bienheureux en flux et reflux personnel ; tel qu'il se communique au-dedans, il se communique au-dehors à ses saints, et ils sont tous rendus participants du commerce ineffable de la très Ste Trinité. C'est pour rendre l'âme capable de ces communications qu’il faut qu'elle soit purifiée si fortement et si radicalement, sans quoi elle serait toujours propriétaire, elle retiendrait toujours quelque chose en elle et le retenant, elle ne serait plus propre au commerce ineffable de la Sainte Trinité. De plus il faut étendre sa capacité de recevoir, qui étant extrêmement rétrécie et bornée par le péché, n'est en état qu'à force de feu et de coups de marteau d'être propre pour les desseins éternels de Dieu dans sa création.
[8.] Il me fut montré comme cet ordre hiérarchique était dès1742 cette vie, et qu'il y avait des âmes qui communiquaient à une infinité d'autres âmes sans le connaître et à qui la grâce de la perfection des autres était attachée, et que cette hiérarchie se conservait1743 durant toute l'éternité où les âmes bienheureuses recevaient1744 des mêmes personnes par qui la grâce leur avait été communiquée, et que celles qui se communiquaient réciproquement seraient en pareil degré. Ce fut là que j'appris le secret de la fécondité et maternité spirituelles, et comme l’esprit rend1745 les âmes fécondes en lui-même, leur donnant de communiquer aux autres le Verbe qu'il leur communique. C'est ce que Saint Paul appelle formation de Jésus-Christ624 et engendrer en Jésus-Christ625, et que c'était de cette sorte qu'il me serait donné des enfants sans nombre, tant connus qu'inconnus. Tous ceux qui sont mes véritables enfants ont d'abord tendance à demeurer en silence auprès de moi, et j'ai même l'instinct de leur communiquer en silence ce que Dieu me donne pour eux. Dans ce silence je découvre leurs besoins et leurs manquements et je leur communique en Dieu même tout ce qui leur manque. Ils sentent fort bien ce qu'ils reçoivent et ce qui leur est communiqué avec plénitude. Quand ils ont une fois goûté cette manière de communiquer, toute autre leur devient à charge. Pour moi, lorsque je me sers de la parole et de la plume avec les âmes, je ne le fais qu'à cause de leur faiblesse, et parce que, ou elles ne sont pas assez pures pour les communications intimes, ou il faut encore user de condescendance, ou pour régler les choses du dehors.
[9.] Notre-Seigneur me fit éprouver avec les Saints du ciel la même communication qu'avec les saints de la terre, et c'est la manière d'être vraiment uni aux Saints en Dieu. J'éprouvais ces communications très intimes et très fortes, surtout avec ceux qui ont plus1746 de rapport de grâce, et auxquels on doit être plus uni dans le ciel. Au commencement cela était plus sensible parce que Notre-Seigneur avait la bonté de m'instruire par mon expérience. C'est la manière dont il a toujours usé envers moi, il ne m'a point éclairée par1747 des illustrations626 et connaissances, mais en me faisant expérimenter les choses : il me donnait la lumière de ce que j'expérimentais627. Je compris aussi la maternité de la Sainte Vierge et de quelle manière nous participons à sa maternité, et comment la parole de Jésus-Christ se trouve très réelle lorsqu'il dit : « celui qui fait la volonté de son Père devenant une même volonté avec la sienne, est fait sa mère, son frère et sa soeur628». Ils sont faits véritablement ses frères, le1748 produisant dans les âmes.
[10.] Ce fut dans ce silence ineffable que je compris ce qu'était la manière dont Jésus-Christ se communiquait à ses plus familiers et la communication de Saint Jean sur la poitrine de Notre-Seigneur au souper de la Cène. Ce n'était pas la première fois qu'il s'était mis de la sorte, et c'était parce qu'il était fort propre à recevoir ces1749 [193] divines communications qu'il était le disciple de la dilection et de l'amour ; ce fut dans ce grand banquet que Jésus-Christ comme Verbe s'écoulait dans Jean et lui découvrait ses plus profonds secrets avant que de se communiquer à lui par la manducation de son corps ; et c'est là que lui fut communiqué ce secret admirable de la génération éternelle du Verbe parce qu'il y fut rendu1750 participant du commerce ineffable de la Sainte Trinité. Il connut que c'était le1751 caractère des vrais enfants de Dieu, et comme la parole muette opérait, car cette parole en silence est la plus noble, la plus haute et la plus sublime de toutes les opérations ; ce fut là qu’il apprit la différence d'être né de la chair, de la volonté de l'homme ou de la volonté de Dieu629. Les opérations de la chair sont celles des hommes charnels, celles de la volonté de l'homme ce sont celles qui sont vertueuses, étant faites1752 par la bonne volonté de l'homme; mais celles dont je parle sont celles de la volonté de Dieu, où l'homme n'a point d'autre part que le consentement qu'il y donne, comme en Marie1753 qu'il me soit fait selon ta parole630. Elle ne donna pas seulement ce consentement pour elle seule afin que le Verbe s'incarnât en elle, mais elle le donna pour tous les hommes, qui sont ses enfants, c'est-à-dire tous ceux qui sont régénérés en Jésus-Christ; elle donna, dis-je, pour eux un consentement afin que le Verbe se communiquât à eux, et, comme le consentement qu'Eve avait donné au Démon pour le péché avait fait entrer la mort dans tous ses enfants, que631 le consentement que Marie donnerait communiquât la vie du Verbe à tous ses enfants.
[11.] C'est pourquoi Jésus-Christ est voie, vérité et vie632 et qu’il vient éclairer tout homme venant au monde, il est venu chez les siens et les siens ne l'ont point connu633 1754. Il n'est connu dans ses communications les plus intimes qu'à ceux à qui il est donné d'être faits enfants de Dieu et de devenir enfants. Ce fut ce mystère admirable qui s'opéra au pied de la croix. Lorsque Jésus-Christ dit à Saint Jean : Voilà votre mère et à la Sainte Vierge : Voilà votre fils634 il apprit à saint Jean qu'il voulait qu'il reçût de la Sainte Vierge ce qu'il recevait immédiatement de lui avant sa mort, et il fit connaître à la Sainte Vierge qu'il lui avait donné de se communiquer à saint Jean en manière filiale et par lui à toute l'Eglise. Ce fut dans ce moment que ces divines communications furent données aux hommes par Marie et par saint Jean1755, et ce fut pour cela qu'il voulut que son coeur fut ouvert, pour marquer qu'il envoyait son Esprit par son coeur, que c'était l'esprit de son coeur qu'il communiquait. Marie reçut donc le don de produire le Verbe dans tous les cœurs, et comme il se donnait par la manducation de son corps à tous les hommes, il voulut aussi se communiquer comme Verbe à tous les esprits, dont il est la vie. Ce ne fut pas seulement à saint Jean que cette communication fut faite, mais elle nous fut un exemple sensible de ces sortes de communications. Aussi Notre-Seigneur dit de saint Jean : Si je veux qu'il demeure ainsi jusqu'à ce que je vienne, qu’en as-tu affaire6351756 ? Il ne dit pas qu'il ne mourrait [194] point, mais : si je veux qu'il demeure ainsi, dans cette communication ineffable, jusqu’à ce que je vienne le recevoir au ciel, que t'importe? Je prétends me communiquer de même aux hommes disposés à me recevoir de la sorte.
[12.] O communications admirables1757 que celles qui se passèrent entre Marie et Saint Jean! O filiation toute divine, qui voulez bien vous étendre jusqu’à moi tout indigne que j’en suis! O divine Mère qui voulez bien communiquer votre fécondité et votre maternité toute divines à ce pauvre néant, j’entends cette fécondité des coeurs et des esprits. Notre-Seigneur voulut pour m’instruire à fond de ce mystère en faveur des autres, qu’une fille dont j’ai parlé eût1758 besoin de ce secours; je l’ai éprouvée de toutes manières, et lorsque je ne voulais pas qu’elle demeurât auprès de moi en silence, je voyais son intérieur tomber peu à peu, et même ses forces corporelles se perdre au point de tomber en défaillance. Lorsque j’eus fait assez d’expériences de cela pour comprendre ces manières de communications, les1759 besoins si extrêmes se passèrent, et je commençai à découvrir, surtout avec le Père La Combe lorsqu’il était absent, que la communication intérieure se faisait de loin comme de près. Quelquefois Notre-Seigneur me faisait comme arrêter court au milieu de mes occupations, et1760 j’éprouvais qu’il se faisait un écoulement de grâce pareil à celui que j’avais éprouvé étant auprès de lui, ce que j'ai aussi éprouvé avec bien d'autres, non pas toutefois en pareil degré, mais plus ou moins, sentant leurs infidélités, et connaissant leurs fautes par des impressions inconcevables, sans m'y tromper, ainsi que je le dirai dans la suite.
[1.] Dans cette maladie si longue, votre seul amour, ô mon Dieu, fit mon1761 occupation sans occupation. J'étais consumée nuit et jour, je ne pouvais me voir1762 en nulle manière tant j'étais perdue en vous, ô mon Bien souverain, et il semble bien à mon cœur qu'il n'est jamais sorti de ce divin Océan quoique vous l'ayez traîné dans la boue des humiliations les plus fortes. Qui pourra jamais comprendre, ô amour, que vous fassiez vos créatures être tellement une même chose avec vous, qu'elles se perdent tellement de vue qu'elles ne voient plus rien que vous? O perte qui est le bonheur des bonheurs, quoique tout s'opère en croix, morts et amertumes ! Jésus enfant était1763 donc tout vivant en moi, ou plutôt il était seul et je n'étais plus. Dans cet état d’oubli et de maladie j’étais quelquefois pressée d’écrire au Père La Combe pour l’encourager et fortifier dans ses peines, et la force m’en était donnée dans un temps où la faiblesse de mon corps était si grande que je ne pouvais qu’à peine me remuer dans mon lit ; avais-je écrit ce que l’amour disait, je rentrais dans ma première faiblesse. Vous1764 m'apprîtes, ô mon Amour, que votre état d'enfance ne serait pas le seul qu’il me faudrait porter, vous m'imprimâtes ces paroles comme d'un état réel dans lequel vous vouliez me faire entrer : Les oiseaux du ciel ont des nids et les renards ont des tanières, mais le fils de l'homme n'a pas où reposer son chef6361765. Vous m'avez bien fait éprouver cet état dans toute son étendue depuis ce temps, ne m'ayant jamais laissé même une demeure assurée où je pusse rester plus de quelques mois, et tous les jours dans l'incertitude de n'y être pas le lendemain; et avec cela, dans un dépouillement général de toutes les créatures, ne trouvant de refuge ni auprès de mes amis, qui avaient honte de moi et qui me renonçaient ouvertement à mesure qu'ils me voyaient dans le décri, ni parmi mes proches, dont la plupart se sont déclarés et mes adversaires et mes plus grands persécuteurs. Les autres ne m'ont jamais regardée qu'avec mépris et indignation, mes propres enfants me raillaient dans les compagnies. C'est bien, ô mon amour, cette seconde fois bien plus fortement que la première, quoique d'une manière moins sensible, que l'état de Job me doit être attribué. J'étais, comme dit [195] David, en opprobre à mes voisins, et l'objet des railleries publiques637. Mais avant que de passer outre, il faut continuer ce qui se passa dans ma maladie.
[2.] Une nuit que j'étais fort éveillée, vous me montrâtes à moi-même sous la figure de cette femme de l'Apocalypse - qui dit figure ne dit pas la réalité : le serpent d'airain, qui était la figure de Jésus-Christ, n'était pas Jésus-Christ - qui a1766 la lune sous ses pieds, environnée du soleil, douze étoiles sur sa tête, et étant enceinte, elle criait dans les1767 douleurs de son enfantement638. Vous1768 me fîtes comprendre que cette lune qui était sous ses pieds, marquait que1769 mon âme était au-dessus de la vicissitude et de l'inconstance dans1770 les événements; que j'étais tout environnée et pénétrée de vous-même, que les douze étoiles étaient les fruits de cet état et les dons dont il était gratifié; que j'étais grosse d'un fruit qui était cet esprit que vous vouliez que je communiquasse à tous mes enfants, soit de la manière que j'ai dit, soit par mes écrits; que le Démon était cet effroyable dragon qui ferait ses efforts pour dévorer le fruit, et des ravages horribles par toute la terre ; mais que vous conserveriez ce fruit dont j'étais pleine en vous-même, qu'il ne se perdrait point : aussi ai-je la confiance que, malgré la tempête et l'orage, tout ce que vous m'avez fait dire ou écrire sera conservé639. Que dans la rage où le Démon serait de n'avoir pas réussi dans le dessein qu'il a conçu contre ce fruit, il s'en prendrait à moi, et qu'il enverrait un fleuve contre moi pour m'engloutir, que ce fleuve serait celui de la calomnie qui voudrait m'entraîner avec rapidité ; mais que la terre s'ouvrirait, c'est-à-dire que cette calomnie tomberait peu à peu.
[3.] Vous me fîtes voir, ô mon Dieu, tout le monde animé contre moi sans que qui que ce soit fut pour moi; et vous m'assurâtes dans le silence ineffable de votre parole éternelle, que vous me donneriez des millions d'enfants640, que je vous enfanterais par la croix. Je n'étais plus en état de prendre part à cela, ni pour m'en humilier, ni pour m'en réjouir. Je vous laissais faire, ô1771 mon divin amour1772, ce que vous vouliez comme d'une chose qui était à vous, à laquelle je ne prenais plus d'intérêt particulier : mon seul intérêt était le vôtre. Vous me fîtes connaître comme le Démon allait susciter une persécution étrange contre l'oraison, qui serait la source de la même oraison, ou plutôt le moyen dont vous vous serviriez pour l'établir. Vous me fîtes encore connaître comment vous me conduiriez dans le désert, où vous me feriez nourrir un temps, des temps, et la moitié d'un temps641 ; les ailes qui me devaient conduire étaient le délaissement de tout moi-même à votre sainte volonté, et l'amour de cette même volonté. Je crois que je suis présentement dans ce désert, séparée de tout le monde par la captivité et je vois, ô mon Dieu, déjà s'accomplir une1773 partie de ce que vous m'aviez fait connaître. J'écrivis tout cela au Père La Combe, et vous m'unîtes encore plus fortement à lui. J’éprouvais, ô mon amour, que du même lien dont vous me serriez en vous-même, vous me liiez avec le Père La Combe et vous m'imprimâtes à son égard1774 la même parole que vous m'aviez imprimée par vous : Je vous unis en foi et en croix642. O Dieu, vous ne promettez rien en matière de croix que vous ne donniez abondamment. Pourrais-je dire, ô Dieu, les miséricordes que vous me faisiez? Non, elles demeureront en vous-même, étant d'une nature à ne pouvoir être décrites à cause de leur pureté et de leur profondeur, exemptes de toute distinction.
[4.] Dans mon état d’enfance j'étais1775 souvent à la mort, ainsi que je l'ai dit. Un jour que l'on me croyait presque guérie, sur les [196] quatre heures du matin, j'aperçus non sous aucune643 figure le dragon. Je ne le voyais pas, mais j'étais certaine que c'était lui. Je n'avais aucune peur car, comme je l'ai dit, je ne le saurais craindre parce que mon Seigneur me protège, et qu’il me tient à couvert sous l'ombre de ses ailes. Il sortit comme de la ruelle de mon lit, et me vint donner un furieux coup sur le pied gauche. Il me prit aussitôt un fort grand frisson, qui me dura quatre heures de suite, il fut suivi d'une fort grande fièvre. Les convulsions me prirent et le côté sur lequel il avait frappé était à demi-mort. Les redoublements venaient tous les matins à la même heure du coup, et les convulsions augmentaient chaque jour notablement. Le septième jour, après avoir été toute la nuit tantôt sans pouls et sans parole, tantôt un peu mieux, je sentis sur le matin que les convulsions montaient. Je sentais en même temps que la vie quittait les lieux les plus bas à mesure que les convulsions montaient en haut, elles se fixèrent dans1776 mes entrailles; je sentis alors de très grandes douleurs et un remuement pareil dans mes entrailles que si j'eusse eu un millier d'enfants qui eussent tous remué à la fois. Je n'ai jamais rien senti en ma vie d'approchant de cela, ceci dura très longtemps avec une extrême violence. Je sentais peu à peu que ma vie se retirait autour du coeur. Le Père La Combe me donna l'extrême-onction, la supérieure des ursulines l'en ayant prié parce qu'elles n'avaient point de prêtre1777 ordinaire. J'étais très contente de mourir, et le Père La Combe n'en avait nulle peine. Il serait difficile de comprendre, à moins de l'avoir éprouvé, comment une union si étroite qu'il n'y en a guère de semblable, peut porter sans sentir aucune peine une division pareille à celle de voir mourir une personne à qui l'on tient si fort. Il en était lui-même étonné, mais cependant il n'est pas difficile à concevoir que, n'étant unis qu'en Dieu même d'une manière si pure et si intime, la mort ne pouvait nous1778 diviser, au contraire, elle nous aurait encore unis plus étroitement. C'est une chose que j'ai éprouvée bien des fois, que la moindre division de sa volonté d’avec la mienne ou la moindre résistance1779 qu’il faisait à Dieu me faisaient souffrir des tourments inexplicables, et que de le voir mourir, prisonnier éloigné pour toujours, ne me faisait pas l'ombre de peine.
Le Père La Combe témoignait donc beaucoup de contentement de me voir mourir, et nous riions ensemble du moment qui faisait tout mon plaisir, car notre union était autre que tout ce qu'on saurait s'en imaginer. Cependant la mort s'approchait toujours de mon cœur, et je sentais les convulsions qui occupaient mes entrailles remonter à mon cœur. Je peux dire1780 que j'ai senti la mort sans mourir. Comme le Père La Combe, qui1781 était à genoux proche de mon lit, remarquait le changement de mon visage et mes yeux qui s'obscurcissaient, il vit bien que j'allais expirer ; il me demanda où était la mort et les convulsions ; je lui fis signe qu'elles gagnaient le coeur et que j'allais [197] mourir. O Dieu, vous ne voulûtes point encore de moi, vous me réserviez à bien d'autres douleurs que celles de la mort, si on peut appeler douleurs ce que l'on souffre dans l'état où vous m'avez mise par votre seule bonté. Vous inspirâtes au Père La Combe de mettre la main sur la couverture à l'endroit de mon cœur, et avec une voix forte qui fut ouïe de ceux qui étaient dans ma petite chambre qui était presque pleine, il1782 dit à la mort de ne passer pas outre. Elle obéit à cette voix et mon coeur reprenant un peu de vie, revint. Je sentis ces mêmes convulsions redescendre dans mes entrailles de la même manière qu'elles y étaient montées et elles restèrent tout le jour dans les entrailles avec la même violence qu'auparavant, puis redescendirent peu à peu jusqu'au lieu où le dragon avait frappé, et ce pied fut le dernier revivifié. Il me resta plus de deux mois une très grande faiblesse sur ce côté-là plus que sur l'autre, et même après que je fus mieux et en état de marcher, je ne pouvais me soutenir sur ce pied qui avait peine à me porter. Je restai encore malade et dans la langueur, où1783 vous me donniez, mon Dieu, toujours de nouveaux témoignages de votre amour. Combien de fois vous êtes-vous servi de votre serviteur pour me rendre la vie lorsque j'étais sur le point d'expirer !
[5.] Comme l'on vit que mes maux ne finissaient point, l’on jugea que l'air du lac sur lequel le couvent était situé m'était extrêmement contraire, et était la cause de tant d'accidents. L’on conclut qu’il m'en fallait sortir.
Durant1784 que j'étais ainsi malade, Notre-Seigneur donna la pensée au Père La Combe d'établir un hôpital dans ce lieu où il n'y en avait point, pour retirer644 les pauvres malades, et d'instituer aussi une congrégation de Dames de la Charité pour fournir à ceux qui ne pouvaient quitter leur famille pour aller à l'hôpital ce qui leur était nécessaire pour vivre dans leur maladie, à la manière de France, dont il n'y a aucune institution en ce pays-là. J'y entrai volontiers, et sans autre fonds que la providence et quelques chambres inutiles que messieurs de [la] Ville donnèrent, nous commençâmes. L’on la dédia au Saint Enfant Jésus, et il voulut bien y donner le premier645 les deniers1785 de ma pension qui lui appartiennent. Il y donna tant de bénédictions, que bien d'autres personnes se joignirent, et en peu (de temps) il y eut près de douze lits et il se donna à cet hôpital pour le servir trois personnes de grande piété qui, sans aucun salaire, se consacrèrent d'elles-mêmes au service des malades. Je leur donnai des onguents et des remèdes qu'elles distribuaient aux personnes riches, qui les payaient au profit des pauvres malades, et les donnaient1786 aux pauvres de la ville gratis. Ces dames1787 se sont si bien animées que, par leur charité et le soin de ces bonnes filles, cet hôpital est très bien entretenu. Ces dames s'unirent, comme je l’ai dit, aussi pour pourvoir aux malades qui ne pouvaient aller à l'hôpital et je leur donnai les petits règlements comme je les avais observés étant en France, ce qu'elles ont continué avec amour et charité. Il eut aussi1788 la dévotion de faire faire tous les [198] vingt-cinquièmes (des mois) la bénédiction dans la chapelle de la congrégation, qui est dédiée au Saint-Enfant-Jésus, et nous donnâmes pour cela un ornement complet à cette chapelle.
[6.] Toutes ces petites choses qui ne coûtaient guère et qui n'avaient de succès que dans la bénédiction que vous y donniez, mon Dieu, nous attirèrent de nouvelles persécutions. M. de Genève se trouva plus choqué que jamais, et sur ce qu'il vit que ces petites choses me faisaient aimer, il disait que je gagnais tout le monde. Il témoigna ouvertement qu'il ne me pouvait souffrir dans son diocèse, où je n’avais fait cependant que du bien, ou plutôt vous par moi. Il commença même à étendre la persécution jusque sur ces bonnes religieuses qui avaient de la bonté pour moi. La supérieure eut de fortes croix à mon occasion, mais elles ne durèrent pas longtemps, car comme je fus obligée, à cause de l'air, de me retirer après y avoir été deux ans et demi ou environ, elles furent plus en repos. D'un autre côté ma soeur s'ennuyait fort dans cette maison, et comme le temps des eaux approchait, l’on prit de là occasion de la renvoyer avec cette fille que j'avais amenée et qui me tourmenta si fort durant toute ma maladie. Je1789 ne gardai auprès de moi que celle que la providence m'avait envoyée par le moyen de ma soeur, et j'ai toujours cru que Dieu n'avait permis son voyage que pour me l'amener, Dieu me l'ayant choisie d’une manière convenable à l'état1790 qu'il voulait me faire porter.
[7.] Comme j'étais encore malade aux Ursulines, Monseigneur l'évêque de Verceil646, qui était extrêmement ami du père général des barnabites, lui demanda avec instance de lui chercher parmi ses religieux un homme de mérite, de piété et de doctrine, en qui il pût prendre confiance, et qui pût lui servir de théologal647 et de conseil; que son diocèse avait un extrême besoin de ce secours. Le général jeta d'abord les yeux sur le Père La Combe. Cela était d'autant plus faisable que ses six ans de supériorité finissaient. Le père général, avant que de l'engager tout à fait avec Monseigneur de Verceil, lui en écrivit pour savoir s'il n'y avait point de répugnance, l'assurant qu'il ne ferait que ce qu'il voudrait. Le Père La Combe répliqua1791 qu'il n'avait point d'autre volonté que celle de lui obéir et qu'il pouvait1792 ordonner de tout comme il lui plairait. Il me donna de cela avis et que nous allions être entièrement séparés. Je n'en eus aucun chagrin. Je fus bien aise que Notre-Seigneur se servît de lui sous un évêque qui le connût et qui lui rendît justice. On attendit encore quelque temps à le faire partir, tant parce que l'évêque était toujours à Rome, que parce que le temps de la supériorité du père n'était pas encore achevé.
[15.1] Je sortis donc des Ursulines et l'on me chercha une maison éloignée du lac. L’on n'en trouva point de vide qu’une qui avait tout l'air de la plus grande pauvreté. Il n'y avait de cheminée qu'à la cuisine, dans laquelle il fallait passer pour aller à la chambre. Je pris ma fille avec moi et lui donnai la plus grande chambre pour elle et pour la fille qui la soignait. On me mit dans un petit trou avec de la paille, qui avait une montée en échelle de bois. Comme je n'avais point de meubles que nos lits, qui étaient blancs, j'achetai quelques chaises de paille avec de la vaisselle de faïence, de terre, et de bois. Jamais je n'ai goûté un pareil contentement à celui que je trouvai dans ce petit endroit qui me paraissait si fort conforme à Jésus-Christ1793. Je trouvai tout meilleur sur le bois que sur l'argent. Je fis toutes mes petites provisions, croyant y vivre longtemps, mais le Démon ne me laissa guère jouir d'une si douce paix. Il serait difficile de dire les persécutions que l'on me fit. L’on me jetait des pierres dans mes châssis qui retombaient à mes pieds. J'avais fait accommoder le petit jardin, la nuit on venait tout arracher, rompre la treille, et renverser tout ce qui y était comme si les soldats y avaient été. L’on me venait injurier à la porte toute la nuit, faisant semblant de la rompre. Ces personnes ont dit depuis qui les avaient suscitées à cela. Quoique je fisse de temps en temps des charités à Gex, je n'en étais pas moins persécutée. L’on offrit à une personne une lettre de cachet648 pour faire rester le père La Combe à Thonon, croyant que ce serait un support pour moi dans la persécution, mais nous l'empêchâmes. Je ne savais pas les desseins de Dieu alors et qu'il me retirerait bientôt de ce lieu.
[8.] Avant1794649 de sortir des Ursulines, le bon ermite dont j'ai parlé, m'écrivit qu'il me priait avec instance d'aller à Lausanne qui n'était qu'à six lieues de Thonon, sur le lac, parce qu'il espérait toujours retirer sa soeur qui y demeurait, et qu’il la convertirait. L’on ne peut aller là parler de religion sans1795 risquer sa vie. Sitôt1796 que je fus en état de marcher, quoiqu'encore fort faible, je me résolus, aux instances de ce bon ermite, d'y aller. Nous prîmes un bateau et je priai le Père La Combe de nous y accompagner. Nous fûmes là assez aisément, mais comme le lac était encore éloigné de la ville de plus d'un quart de lieue, il me fallut malgré ma faiblesse, trouver des forces pour faire ce chemin à pied. Nous ne pûmes jamais trouver de voiture, les mariniers me soutenaient autant qu'ils pouvaient, mais cela n'était pas suffisant pour l'état où j'étais. Lorsque j'arrivai à la ville, je ne savais plus si j'avais un corps, si c'était sur mes jambes que je marchais ou sur des jambes étrangères, je ne me sentais pas, et je ne crois pas que sans miracle j’eusse pu porter une telle fatigue en l’état où j’étais. Je parlai1797 à cette femme avec le Père La Combe, mais elle venait de se marier, de sorte qu'il n'y eut rien à faire qu'à risquer notre vie, car1798 cette femme nous assura que, si ce n'avait été la considération de son frère duquel nous lui portâmes des lettres, elle nous aurait dénoncés comme venant débaucher les religionnaires. Sitôt que nous fûmes dehors, elle nous écrivit que si nous y revenions il n’y allait pas moins que de notre vie, qu’elle avait même été fort blâmée de n’avoir pas averti que nous étions là, car c’est une règle parmi eux dans ce lieu-là que qui leur parle de controverse est puni de mort. Nous pensâmes1799 encore périr sur le lac dans un lieu dangereux, où il vint une tempête qui nous allait engloutir si Dieu ne nous eût protégés à son ordinaire. A quelques jours de là, il périt au même endroit [200] une barque et trente-trois1800 personnes650.
[1.] Je1801peux dire n'avoir jamais goûté un pareil plaisir à celui de ce petit lieu si pauvre et si solitaire où je demeurais. Je m'y trouvais1802 plus heureuse que les souverains. Mais, ô mon Dieu, c'était encore un nid pour moi et un lieu de repos, et vous vouliez que je vous fusse semblable651. Le Démon, ainsi que je l'ai dit, aigrit mes persécuteurs. L’on me faisait prier de sortir du diocèse, et le bien que vous m'y faisiez faire, ô mon Seigneur, était plus condamné que les plus grands crimes. On tolérait ceux-là, et on ne me pouvait souffrir. Il ne m'est jamais venu en tout ce temps ni un chagrin ni un repentir de ce que j'avais fait en quittant tout, ni même une peine de n'avoir pas fait votre volonté, non que je fusse assurée de l'avoir faite, cette assurance aurait été trop pour moi, mais j'étais si perdue que je ne pouvais rien voir ni rien regarder, recevant tout également de la main de mon Dieu qui me ménageait ces croix ou par justice ou par miséricorde.
[2.] La marquise de Prunai, soeur du premier secrétaire d'Etat de Son Altesse Royale et son ministre, avait envoyé un exprès de Turin durant ma maladie pour me convier d'aller avec elle; qu'étant aussi persécutée que je l'étais dans le diocèse, je trouverais auprès d'elle un asile; que durant ce temps-là les choses s'adouciraient, et que lorsqu'elles seraient bien disposées, elle reviendrait avec moi et s'unirait à moi et à mon amie de Paris qui voulait aussi venir pour y travailler selon la volonté de Dieu. Je n'étais pas alors en état d'exécuter ce qu'elle voulait de moi et je faisais mon compte de rester aux Ursulines jusqu'à ce que les choses changeassent; elle ne m'en parla même plus. Cette dame est d'une piété des plus extraordinaires, qui a quitté la cour pour se retirer hors du bruit et se donner à Dieu. Elle est restée veuve à vingt-deux ans avec assez d'avantages naturels, et a tout refusé pour se consacrer à Notre-Seigneur, auquel elle est sans réserve. Lorsqu'elle sut que j'avais été obligée de quitter les Ursulines sans savoir la manière dont j'étais traitée, elle obtint une lettre de cachet pour obliger le Père La Combe d'aller à Turin passer quelques semaines pour sa propre utilité, et de me mener avec lui où je trouverais un1803 refuge. Comme elle fit tout cela à notre insu et que comme elle l'a dit depuis, une1804652 force supérieure le lui faisait faire sans en connaître la cause, si elle y avait bien pensé, étant aussi prudente qu'elle est, elle ne l'aurait peut-être pas fait, car les persécutions que Monseigneur de Genève nous procura en ce lieu, lui causèrent de bonnes humiliations. Notre-Seigneur a permis qu'il m'ait poursuivie d'une manière surprenante dans tous les lieux où j'ai été, sans me donner ni trêve ni relâche quoique je ne lui aie fait aucun mal, au contraire, j'aurais voulu donner mon sang et ma vie mille fois pour1805 le bien de son diocèse.
[3.] Comme cela s'était fait sans notre participation, nous crûmes sans hésiter que c'était la volonté de Dieu et peut-être un moyen dont il voulait se servir pour nous tirer de l'opprobre et de la persécution, me voyant chassée d'un côté et demandée de l'autre, de sorte qu'il fut conclu que j'irais à Turin et que le Père La Combe m'y conduirait, et de là irait à Verceil653. Je pris encore un religieux de mérite, qui enseignait la théologie depuis quatorze ans1806, afin de [201] faire les choses avec plus de bienséance, et ôter à nos ennemis tout sujet de parler. Je me fis encore accompagner1807 d'un garçon que j'avais amené de France et qui avait appris le métier de tailleur. Ils prirent des chevaux et je pris une litière pour ma fille, ma femme de chambre et moi; mais toutes les précautions sont inutiles quand il plaît à Dieu de crucifier. Nos adversaires écrivirent d'abord à Paris et l'on fit cent contes ridicules sur ce voyage, de vraies comédies, des1808 choses inventées à plaisir et les plus fausses du monde. C'était le père de La Mothe qui débitait tout cela, peut-être le croyait-il véritable; quand cela aurait été, il aurait dû le cacher par charité, mais étant aussi faux que cela l'était, il le devait plutôt taire. L’on dit que j'étais allée seule avec le père La Combe courir de province en province, et mille fables mal imaginées. Nous souffrions tout en patience, sans nous justifier ni nous plaindre. Si l’on regardait les choses sans passion, pouvais-je mieux faire dans l'état où elles étaient? et n'était-il pas honorable, et avantageux même selon la bienséance, d'être chez une dame de cette qualité et de ce mérite? N'était-ce pas assez pour couper court à la médisance ? et lorsque l'on n'est pas dans l'ordre, choisit-on des maisons de cette nature? Mais la passion n'a point d’yeux et la calomnie est un torrent qui emporte tout. A peine fûmes-nous arrivés à Turin que Mgr de Genève écrivit contre nous : il nous poursuivait par ses lettres, ne pouvant le faire autrement.
[4.] Le père La Combe se rendit à Verceil, et je restai à Turin chez la Marquise de Prunai Quelles croix ne me fallait-il pas essuyer de la part de ma famille, de M. de Genève654, des b(arnabites) et d'une infinité de personnes ? Mon fils aîné655 vint me quérir à l'occasion de la mort de ma belle-mère, ce qui me fut une augmentation de croix bien fortes; mais après que nous eûmes entendu toutes ses raisons, et comme l'on avait fait sans moi toutes les ventes des meubles, élu des tuteurs656 et ordonné1809 de tout sans ma participation, j'étais entièrement inutile. L’on ne jugea pas à propos de me faire retourner à cause de la rigueur de la saison. Vous seul savez, ô mon Dieu, ce que je souffris, car vous ne me faisiez point connaître votre volonté et le père La Combe disait n'avoir point de lumière pour me conduire. Vous savez, mon Seigneur, ce que cette dépendance m'a fait souffrir, car lui qui était doux pour tout le monde, avait souvent pour moi une extrême dureté. Vous étiez, ô mon Dieu, l'auteur de tout cela, et vous vouliez qu'il en usât de la sorte afin que je restasse sans consolation, car il conseillait très juste tous ceux1810 qui s'adressaient à lui. Quand il était question de me déterminer sur quelque chose, il ne le pouvait, et me disait qu'il n'avait point de lumière pour me conduire, que je fisse ce que je pourrais. Plus il me disait ces choses, plus je me sentais dépendante de lui, et impuissante à me déterminer. Nous avons été une bonne croix l'un à l'autre, nous avons bien éprouvé que notre union était en foi et en croix, car plus nous étions crucifiés, plus nous étions unis.
L’on s'est imaginé que notre union était naturelle et humaine; vous savez, ô mon Dieu, que nous n'y trouvions l'un et l'autre que croix, mort et destruction. Combien de fois nous disions-nous que, si l'union avait été naturelle, nous ne l'aurions pas conservée un moment parmi [202] tant de croix ! J'avoue que les croix qui me sont venues de cette part ont été les plus grandes de ma vie. Vous savez la pureté, l'innocence, et l'intégrité de cette union, et comme elle était toute fondée sur vous-même, ainsi que vous eûtes la bonté de m'en assurer. Ma dépendance devenait tous les jours plus grande parce que j'étais comme un petit enfant, qui ne peut et ne sait rien faire. Lorsque le père La Combe était où j'étais, c’est-à-dire dans le même lieu, ce qui a été rare depuis ma sortie des Ursulines, je1811 ne pouvais être longtemps sans le voir, tant à cause des étranges maux qui m'accablaient tout à coup et me réduisaient à la mort, qu'à cause de mon état d'enfance. Etait-il absent, je n'en avais ni peine ni besoin, je ne réfléchissais pas même sur lui, et je n'avais pas la moindre envie de le voir car mon besoin n'était pas dans ma volonté ou dans mon choix, ni même dans aucun penchant ou inclination, mais vous en étiez 1'auteur, mon Dieu ; et1812 comme vous n'êtes point contraire à vous-même, vous ne me donniez aucun besoin de lui lorsque vous me l'ôtiez.
[6.] La marquise de Prunai qui m'avait si fort désirée, voyant les grandes croix et les abjections où j'étais, se dégoûta de moi _- ma simplicité enfantine, qui était l'état où mon Dieu me tenait alors, passait dans son esprit pour bêtise, quoique Notre-Seigneur me fit rendre en cet état des oracles, car quand il était question d'aider quelqu’un, ou de quelque chose que Notre-Seigneur voulait de moi, il me donnait avec la faiblesse d'un enfant, qui ne paraissait que dans la candeur, une force divine - son cœur demeura fermé pour moi tout autant de temps que je fus là. Notre-Seigneur me fit pourtant leur dire tout ce qui leur arriverait, et qui leur est effectivement arrivé tant à elle qu'à mademoiselle sa fille et au vertueux ecclésiastique qui demeura chez elle. Elle ne laissa pas sur la fin de prendre plus d'amitié pour moi, et elle voyait bien que Notre-Seigneur était en moi. Mais c'était l'amour d'elle-même et la crainte de l'abjection, me voyant si fort décriée, qui lui avaient fermé le coeur. De plus elle croyait son état plus avancé qu'il n'était à cause du temps qu'elle était hors des épreuves; mais elle vit bientôt par expérience que je lui avais dit la vérité. Elle fut obligée pour des affaires de1813 famille de quitter Turin et de s'en aller à sa terre. Elle me fit de grandes instances pour y aller avec elle mais l'éducation de ma fille ne me le permettait pas car je ne voyais pas d’apparence de la mener en Italie dans une campagne.
De rester1814 à Turin sans la marquise de Prunai, il n'y avait nulle apparence, et d'autant moins qu'ayant1815 vécu fort retirée en ce lieu, je n'y avais fait aucune connaissance. Je ne savais que devenir. Le père La Combe, comme j'ai dit, n’y demeurait pas, il demeurait1816 à Verceil. Monseigneur de Verceil m'avait écrit le plus obligeamment du monde, me priant avec instance d'aller à Verceil pour demeurer auprès de lui, me promettant sa protection et m'assurant de son estime, ajoutant qu'il me regarderait comme sa propre sœur, que sur le récit qu'on lui avait fait de moi il désirait extrêmement de m'avoir. C'était madame sa sœur, [203] religieuse de la Visitation de Turin, qui est fort de mes amies, qui lui avait écrit de moi, et un gentilhomme français de sa connaissance; mais un certain honneur, un respect humain me retenait1817; je ne voulais pas que l'on pût dire que j'avais été chercher le Père La Combe, et que c'était pour aller là que j'avais été à Turin. Il avait aussi sa réputation à conserver, qui faisait qu'il ne pouvait agréer que j'y allasse, quelque forte instance que Monseigneur de Verceil en fît. S'il avait cru pourtant, et moi aussi, que c’eût été la volonté de Dieu, nous aurions passé par-dessus toutes ces considérations. Dieu nous tenait l’un et l’autre dans une si grande dépendance de ses ordres, qu'il ne nous les faisait point connaître, mais le moment divin de sa providence déterminait tout. Cela servait fort à faire mourir le père La Combe qui avait marché très longtemps par les certitudes. Mais Dieu les lui arracha toutes par un effet de sa bonté, qui voulait le1818 faire mourir sans réserve.
[7.] Durant tout le temps que je fus à Turin657, Notre-Seigneur me fit de1819 très grandes grâces, et je me trouvais tous les jours plus transformée en lui et (avais) toujours plus de connaissances de l'état des âmes, sans m'y méprendre ni me tromper, quoiqu'on ait voulu me persuader le contraire et que j'eusse fait moi-même tous mes efforts pour me donner d'autres pensées, ce qui ne m'a pas peu coûté ; car lorsque je disais ou écrivais au père La Combe l'état de quelques âmes qui lui paraissaient plus parfaites et plus avancées que la connaissance qui m'en était donnée, il1820 l'attribuait à l'orgueil, s'en fâchait très fort contre moi, et en prenait même du rebut pour mon état. Ma peine n'était pas de ce qu'il m'en estimait moins, nullement, car je n'étais pas même en état de faire réflexion s'il m'estimait ou non, mais c'est que Notre-Seigneur ne me permettait pas de changer de pensées, et qu'il m'obligeait à les lui dire. Il ne pouvait accorder, Dieu le permettant de la sorte pour le perdre davantage et lui ôter tout appui, il ne pouvait, dis-je, accorder une obéissance miraculeuse pour mille choses et une fermeté qui lui semblait alors extraordinaire, et même criminelle en certaines choses. Cela le mettait même en défiance de ma grâce, car il n'était pas encore affermi dans sa voie et ne comprenait pas assez qu'il1821 ne dépendait nullement de moi d'être d'une manière ou d'une autre; et que, si j'avais eu quelque puissance, je me serais accordée à ce qu'il disait pour m'épargner les croix que cela me causait, ou du moins j'aurais dissimulé par adresse. Mais je ne pouvais faire ni l'un ni l'autre et quand tout aurait dû périr, il fallait que je lui dise les choses comme Notre-Seigneur me les faisait dire.
Ce qui était surprenant, c’est que Dieu1822 m'a donné en cela une fidélité inviolable jusqu'au bout, sans que les croix, les peines, la peur d’être abandonnée du Père La Combe m'aient1823 fait manquer un moment à cette fidélité. Ces choses donc, qui lui paraissaient entêtement, faute de lumière, et que Dieu permettait de la sorte pour lui ôter l'appui qu'il aurait pris en1824 la grâce qui était en moi, le mettaient en division avec moi. Et quoiqu'il ne m'en témoignât rien, au contraire, qu'il tâchât de toutes ses forces de me le cacher, quelque éloigné qu'il fut de moi, je ne le pouvais ignorer, car Notre-Seigneur me le faisait sentir d'une manière [204] étrange, comme si l'on m'eût divisée de moi-même ; ce que je sentais plus ou moins douloureusement, selon que la division était plus ou moins forte, et sitôt qu'elle diminuait ou finissait, ma peine cessait, et j'étais mise dans le large, et cela quelque éloignée que je fusse de lui. Il éprouvait de son côté que sitôt qu'il était divisé d'avec moi, il l'était d'avec Dieu, et il m'a dit et écrit un grand nombre de fois : « Sitôt que je suis bien avec Dieu, je suis bien avec vous, et sitôt que je suis mal avec Dieu, je suis mal avec vous, » c'était ses propres termes. Il éprouvait que sitôt que Dieu le recevait dans son sein, c'était en l'unissant à moi, comme s'il n'eût voulu de lui que dans cette union ; et Notre-Seigneur me faisait payer toutes ses infidélités très fortement.
[5.] Au commencement1825 que je fus à Turin, le père La Combe y resta quelque temps en attendant une lettre de Mgr de Verceil; et il prit ce temps pour aller voir Monseigneur l'évêque d'Aoste, son intime ami et qui connaissait ma famille. Comme il sut la persécution de Monseigneur de Genève qui nous poursuivait à outrance du côté de la cour de Turin, il me fit offre d'aller dans son diocèse, et m'écrivit par le père La Combe des lettres les plus obligeantes du monde. Il me mandait que devant que Jérôme eût connu Paule1826658, c'était un saint ; mais après, de quelle manière en parlait-on ? Il me voulait faire entendre par là comment le père La Combe avait toujours passé pour un saint avant cette persécution que je lui avais attirée innocemment. Il me marquait en même temps qu'il conservait pour lui une estime très grande. Après qu’il fut de retour d’Aoste, il resta encore quelques semaines à Turin.
[8.] Pendant ce temps une veuve1827, qui est une bonne servante de Dieu, mais toute en lumière et sensibilité, vint à lui à confesse. Comme elle était dans un état tout sensible, elle disait des merveilles. Le Père La Combe en était ravi parce qu'il sentait le sensible de sa grâce. J'étais de l'autre côté du confessionnal. Après que j'eus longtemps attendu, il me dit deux ou trois mots, puis il me renvoya en me disant qu'il venait de trouver une âme qui était à Dieu; que c'était véritablement celle-là qui y était; qu'il en était tout embaumé; qu'il s'en fallait bien qu'il ne trouvât cela en moi, que je n'opérais plus sur son âme que mort. J'eus de la joie d'abord de ce qu'il avait trouvé une si sainte âme, parce que j'en ai toujours beaucoup, mon Seigneur, de vous voir glorifié. Je m'en retournai sans y faire davantage d'attention. En m'en retournant, Notre-Seigneur me fit voir clairement l'état de cette âme, qui était très bonne à la vérité, mais qui n'était que dans un commencement mélangé d'affection et d'un peu de silence, toute pleine de sensible; que c'était pour cela qu’il ressentait son état ; que, pour moi, en qui Notre-Seigneur avait tout détruit, j'étais bien éloignée de lui pouvoir communiquer du sensible. De plus Notre-Seigneur me fit entendre qu'étant en lui sans1828 rien qui me fut propre, qu’il ne communiquait par moi au père La Combe que ce qu'il lui communiquait par lui-même, qui était mort, nudité et dépouillement, et que toute autre chose le ferait vivre en lui-même et empêcherait sa mort ; que s'il s'arrêtait au sentiment1829, cela ruinerait son intérieur1830. Il me fallut lui écrire tout cela. En recevant ma lettre, il y remarqua d'abord un caractère de vérité, puis la réflexion étant survenue, il jugea que tout ce que je lui mandais était orgueil, et cela lui causa quelque éloignement de moi, car il avait encore dans l'esprit ses règles ordinaires de l'humilité conçue et comprise à notre manière, et ne voyait pas qu'il ne pouvait plus y avoir d'autre règle en moi que [205] de faire la volonté de mon Dieu. Je ne pensais plus à l'humilité ni à l'orgueil, mais je me laissais conduire comme un enfant qui dit et fait sans distinction tout ce qu'on lui fait dire et faire. Je comprends aisément que toutes les personnes qui ne sont pas entrées dans la perte totale, m'accuseront en cela d'orgueil, mais dans mon état, je n'y peux penser, je me laisse mener où l'on me mène; haut et bas, tout m'est également bon.
[9.] Il m'écrivit que d'abord il avait trouvé quelque chose dans ma lettre qui lui semblait véritable, et qu'il y était entré, mais qu'après l'avoir relue avec attention, il l'avait trouvée pleine d'orgueil, d'entêtement et de préférence de mes lumières aux autres. Je ne pouvais penser à tout cela pour le trouver en moi, ni m'en convaincre comme autrefois [en] le croyant, quoique je ne le visse pas. Cela n'était plus pour moi. Je ne pouvais réfléchir là-dessus. S'il y avait bien pensé, il aurait vu qu'une personne qui ne trouve de volonté ni de penchant pour rien, est bien éloignée de l'entêtement, et il aurait connu que c’était Dieu1831. Mais Notre-Seigneur ne le permettait pas alors. Je lui écrivis encore pour lui prouver la vérité de ce que je lui avais avancé, mais cela ne servit qu'à le confirmer dans les sentiments désavantageux qu'il avait conçus de moi. Il entra en division. Je connus le moment qu'il avait ouvert ma lettre et qu'il y était entré de cette manière, et je1832 fus mise dans ma souffrance ordinaire. Quand la fille qui lui était allée porter cette lettre, qui était la même [fille] dont j'ai parlé que Notre-Seigneur m'a fait amener, fut revenue, je le lui dis, et elle me dit que c'était à cette heure même qu'il avait lu ma lettre. Notre-Seigneur ne me donna plus de pensée de lui écrire sur ce sujet, mais le dimanche d'après, allant pour me confesser et m'étant mise à genoux, il me demanda d'abord si je persistais toujours dans mes sentiments d'orgueil et si je croyais toujours la même chose. Jusqu'alors je n'avais fait aucune réflexion ni sur ce que j'avais pensé, ni sur ce que je lui avais écrit, mais dans ce moment en ayant fait, cela me parut orgueil comme il me disait. Je lui répondis : « Il est vrai, mon père, que je suis orgueilleuse1833, et cette personne est bien plus à Dieu que moi. » Sitôt que j'eus prononcé ces paroles, je fus rejetée comme du Paradis dans le fond de l'Enfer. Je n'ai jamais souffert un pareil tournent. J'en étais hors de moi, mon visage changea tout à coup, et j’étais comme une personne qui va expirer et qui n'a plus de raison. Je tombai sur mes jambes. Le père s'aperçut d'abord de cela, et fut éclairé dans ce moment du peu de pouvoir que j'avais en ces choses et comme il me fallait dire et faire sans discernement ce que le Maître me faisait faire. Il me dit aussitôt : « Croyez ce que vous croyiez auparavant, je vous l'ordonne. » Sitôt qu'il m'eut dit cela, je commençai peu à peu à respirer et à prendre vie; à mesure qu'il entrait dans ce que je lui avais dit, mon âme retrouvait le large. Et je disais en m'en retournant qu'on ne me parle plus d'humilité, les vertus ne1834 sont plus pour moi; il n'y a pour moi qu'une seule chose qui est d'obéir à mon Dieu. Il connut bien à quelque temps de là par les manières d'agir de cette personne, qu'elle était bien éloignée de ce qu'il avait pensé. J'ai dit seulement cet exemple. J'en pourrais donner beaucoup d'autres à peu près pareils, mais celui-là suffit.
[1.] Une nuit, Notre-Seigneur me fit voir en songe qu'il voulait aussi purifier la fille qu'il m'avait donnée et la faire entrer véritablement dans la mort d'elle-même, mais qu'il fallait que cela [206] se fît aussi sur moi et à force de souffrances. Il fallut donc me résoudre à souffrir pour elle ce que je souffrais pour le père La Combe, quoique d'une manière différente. Elle m'a fait souffrir des tourments inconcevables. Comme elle résistait à Dieu bien plus que lui et qu'elle était bien plus propriétaire, elle avait plus à purifier, de sorte qu'il me fallait souffrir à son occasion des martyres que je ne pourrais faire concevoir quand je les dirais, ce qui m'est impossible. Ce qui augmenta encore ma peine659, c'est que le père La Combe ne l'a jamais comprise tant qu'elle a duré, l'attribuant toujours à défaut et imperfection de ma part. J'ai porté ce tourment pour cette fille trois ans entiers. Lorsque les1835 résistances étaient plus fortes et que le père l'approuvait sans que je le susse, j'entrais dans des tourments que je ne puis dire. J'en tombais malade; aussi étais-je presque toujours malade. Je passais quelquefois les jours entiers à terre, appuyée contre mon lit sans me pouvoir remuer, et souffrant des1836 tourments si excessifs que1837 quand j'aurais été sur le chevalet, je crois que je ne l'aurais pas senti, tant la peine du dedans était forte. Lorsque cette fille résistait davantage à Dieu et qu'alors elle1838 m'approchait, elle me brûlait, et lorsqu'elle me touchait, je sentais une douleur si étrange, que le feu matériel n'en aurait été que l'ombre. Pour l'ordinaire, je me laissais brûler avec des violences inconcevables; d'autres fois, je la priais de se retirer, parce que je ne pouvais plus supporter cette douleur. Elle prenait quelquefois cela pour aversion, et elle le disait au père La Combe, qui s'en fâchait et m'en reprenait sur ce pied. Cependant elle ne pouvait, lorsqu'elle était à elle-même, en juger tout à fait de cette manière, parce que Notre-Seigneur me faisait faire incessamment des miracles à son occasion. J'avais un pouvoir absolu sur son âme et sur son corps. Quelque mal qu'elle se trouvât, sitôt que je lui disais d'être guérie, elle l'était ; et pour le dedans, sitôt que je lui disais : « Soyez en paix », elle y était; et lorsque j'avais mouvement de la livrer à la peine et que je l'y livrais, elle entrait dans une peine inconcevable, mais presque toute sa peine, c'est moi qui l'ai portée avec des violences inexprimables.
[2.] O mon Dieu, il me semble que vous m'avez fait comprendre par mon expérience quelque chose de ce que vous avez souffert pour les hommes, et il me semblait par ce que je souffrais, qu'une partie de ce que vous avez souffert aurait consommé1839 dix mille mondes. Il ne fallait pas moins que la force d'un Dieu pour porter ce tourment1840 sans être anéanti. Une fois que j'étais assez malade et que cette fille était1841 dans ses résistances et dans ses propriétés, elle s'approcha de moi, je sentis un feu si violent, que je ne le pouvais, ce me semblait, supporter sans mourir. Il me paraît que ce feu est le même que celui du purgatoire. Je lui dis de se retirer à cause de ce que je souffrais. Comme elle crut que c'était par opposition pour elle, elle1842 s'opiniâtra à rester pour me faire amitié. Elle me1843 prit le bras. La violence de la douleur fut si excessive que sans faire nulle attention à ce que je faisais, étant tout hors de moi par l'excès de la peine, je me mordis le bras d'une si grande force, que j'emportai presque la pièce. Elle vit plutôt mon sang et la plaie que je m'étais faite qu'elle ne s'aperçut de la manière; cela lui fit comprendre qu'il y avait quelque [207] chose d'extraordinaire ; elle en fut avertir le père, qui était alors à1844 Turin car c’était au commencement et1845 il y avait du temps qu'il ne m'était venu voir, parce qu'il était en division et en peine. Il fut fort surpris du mal que je m'étais fait, il avait peine à comprendre ce qui me faisait souffrir, et j'avais peine à m'en expliquer et à le faire connaître. Sur le soir elle voulut s'approcher, je commandai à la peine que je souffrais pour elle de se saisir d'elle. Elle entra d'abord dans une peine si étrange qu'elle crut qu'elle allait mourir, et j'en fus délivrée pour ce moment; mais comme elle ne la pouvait supporter, je la pris1846 et la lui ôtai, la laissant en paix.
[3.] Notre-Seigneur me fit voir en songe les résistances qu'elle me ferait sous la figure de plusieurs animaux qui sortaient de son corps, et il me fit ressentir la peine de cette purification comme si, à mesure que l'on tirait ces animaux, l'on m'eût appliqué un fer rouge sur l'épaule droite. Ces animaux me parurent transparents, en sorte que le dehors en paraissait pur et clair comme un verre, et le dedans me paraissait plein d'animaux immondes; et il me fut donné à connaître qu'elle avait passé par la première purification qui est celle de l'extérieur; c'est pourquoi elle avait passé pour une sainte dans le monde, mais qu'elle n'avait point été purifiée foncièrement ; et que loin de cela, la purification extérieure avait comme fortifié son amour-propre et avait rendu son fond plus propriétaire; et je voyais qu'à mesure que je souffrais, ces animaux se détruisaient les uns les autres, en sorte qu'il n'en demeura plus qu'un qui dévora tous les autres; il paraissait avoir lui seul toute la malice des autres et se révoltait contre moi d'une manière surprenante.
[4.] Il faut savoir que sitôt que cela me fut montré et qu'il me fut donné de souffrir pour elle, elle entra extérieurement dans un état qui aurait pû passer pour folie. Elle n'était plus propre à me rendre aucun service, ne sortait point de colère, tout la choquait sans rime ni raison, des jalousies de tout le monde et mille autres défauts. Quoiqu'elle m'exerçât assez pour l'extérieur, tout cela ne me faisait nulle peine : il n'y avait que cette extrême douleur qui me faisait souffrir. Elle devint d'une maladresse effroyable, rompant et perdant tout, ne pouvant souffrir personne. Tous ceux qui me voyaient servie de cette manière me plaignaient, car elle avait cette disgrâce que, quelque envie qu'elle eût de bien faire, elle faisait tout mal, Notre-Seigneur le permettant de la sorte. Si j'étais malade, en sueur ou frisson, elle me jetait des pots d'eau sans y penser; si l'on m'avait apprêté quelque chose, ou elle-même, en croyant me mettre en appétit elle le jetait dans les cendres, si j'avais quelque chose qui me fut utile, elle le cassait ou perdait, et je ne lui disais jamais rien quoique cela allât si loin qu'il y avait lieu de croire que ma pension ne me suffirait pas pour la demi-année. Cela la désolait de ce que je ne lui disais jamais rien sur ce qui me regardait, car son affection pour moi était telle qu'elle avait bien plus de chagrin de cela que des autres fautes qui ne me regardaient pas, et pour moi, c'était tout le contraire, je n'avais pas l'ombre de la peine là-dessus. Ce que je ne pouvais (208) souffrir en elle c'était son amour-propre et sa propriété : je la reprenais là-dessus fortement et je lui disais : « Tout ce qui me regarde ne me fait nulle peine, mais je sens une si terrible opposition pour votre amour-propre que je n'en aurais pas davantage pour le Diable. » Je voyais clairement que le Démon ne peut nous nuire qu'autant que nous avons d'amour-propre et de propriété ; et j'avais plus d'aversion et plus d'horreur pour cet amour-propre et cette propriété que pour tous les diables. Au commencement j'avais de la peine de cette opposition horrible que1847 j'avais pour cette fille, que j'aimais d'ailleurs au point qu'il me semblait que je me serais plutôt défaite de mes enfants naturels que d'elle1848. Le père La Combe ne comprenant pas cela m'en reprenait et me faisait beaucoup souffrir, car cela1849 n'était pas en moi de moi, mais de Dieu; et sur ce qu'il la soutenait, cela me faisait souffrir doublement, car je souffrais l'infidélité de l'un et la propriété de l'autre. Notre-Seigneur me fit entendre que cela n'était point un défaut en moi, comme je me le persuadais, que c'était qu'il me donnait le discernement des esprits et que mon fond rejetterait ou accepterait ce qui était de lui ou n'en était pas.
[5.] Depuis ce temps, quoique je n'aie pas porté la purification des autres âmes comme de la sienne, je ne laisse pas de les connaître par le fond et non1850 par aucune lumière ni par ce qu'elles me disent, mais par le fond. Il est bon de dire ici qu'il ne faut pas se méprendre, et que les âmes qui sont encore en elles-mêmes, à quelque degré de lumière et d'ardeur qu'elles soient arrivées, prennent cela pour elles : elles croient souvent avoir ce discernement, et ce n'est autre chose qu'antipathie de nature. L’on a vu que Notre-Seigneur, ainsi que je l'ai dit, avait détruit en moi auparavant toute sorte d'antipathie naturelle. Il faut que le fond soit bien anéanti et qu'il ne dépende que de Dieu seul et que1851 l'âme ne se possède plus elle-même. Ceci1852 a duré trois ans; à mesure qu’elle se1853 purifiait, la peine diminuait jusqu'à ce que Notre-Seigneur me fit connaître que son état allait changer et qu'il aurait la bonté de me l'accorder. Il changea aussi tout à coup.
[6.] Quoique je souffrisse de si étranges tourments pour les personnes que Notre-Seigneur voulait purifier, je ne ressentais pas toutes les persécutions du dehors, bien qu'elles fussent très fortes. Monseigneur de Genève écrivait à différentes sortes de personnes qu'il1854 croyait qu'elles me feraient voir ses lettres, il leur mandait du bien de moi, et dans celles qu'il croyait que je ne verrais pas, il en écrivait beaucoup de mal. Notre-Seigneur permit que ces personnes, s'étant montré réciproquement leurs lettres, furent indignées d'un procédé si contraire à la bonne foi. Ils me les envoyèrent afin que je me précautionnasse. Je les ai gardées plus de deux ans puis je les ai brûlées pour ne point faire tort à ce prélat. La plus forte batterie660 fut celle qu'il fit auprès d'un des ministres, secrétaire d’Etat avec le frère de la marquise de Prunai. De plus il prit tout le soin imaginable pour me rendre suspecte et me décrier. Il se servit encore de certains abbés pour cela, et quoique je ne sortisse point et ne me montrasse pas, j'étais bien connue par le portrait désavantageux que Monseigneur de Genève faisait de moi. Cela ne fit pas autant d'impression qu'il en aurait fait s'il avait été mieux en cour. [209] Mais de certaines lettres que Madame Royale661 trouva après la mort du prince, qu'il lui avait écrites contre elle, firent que, pour son particulier, elle ne fit aucun fond sur ce que Monseigneur de Genève écrivait, au contraire, elle me fit faire des amitiés, et me fit dire d'aller la voir. Je la fus saluer, elle fit des caresses à ma fille qu’elle trouva à son gré, m'assura1855 de sa protection et qu'elle était bien aise que je fusse dans ses États.
[7.] Notre-Seigneur me fit connaître en songe1856 qu'il m'appelait pour aider au prochain. De tous les songes mystérieux que j'ai eus, il n'y en a eu aucun1857 qui m'ait fait plus d'impression que celui-là et dont l'onction de la grâce ait duré plus longtemps. Il me sembla qu'étant avec une autre personne de mes amies, nous montions une grande montagne au bas de laquelle il y avait une mer orageuse et remplie d'écueils, qu’il fallait1858 avoir traversée avant de venir à la montagne / B & P qui était toute couverte de cyprès. Lorsque nous l'eûmes montée nous trouvâmes à son sommet une autre montagne 4.77 // environnée1859 de haies et qui avait une porte fermant à clef. Nous y frappâmes, mais ma compagne redescendit, ou demeura à la porte, car elle n'entra point avec moi. Le Maître me vint ouvrir la porte, qui fut refermée à l'instant. Le Maître n'était autre que l'Epoux, qui m'ayant pris par la main, me mena dans le bois, qui était de cèdres. Cette montagne s'appelait le mont Liban662. Il y avait dans ce bois une chambre où l'Epoux me mena et dans cette chambre deux lits. Je lui demandai pour qui étaient ces deux lits, il me répondit : « Il y en a un pour ma Mère et l'autre pour vous, mon Epouse. » Il y avait dans cette chambre des animaux farouches de leur nature et opposés, qui vivaient ensemble d'une manière admirable : le chat se jouait avec l'oiseau et il y avait des faisans qui me venaient caresser; le loup et l'agneau vivaient ensemble. Je me souvins de cette prophétie d'Isaïe663, et de la chambre dont il est parlé dans le Cantique664. Ce lieu ne respirait que candeur et innocence. J'aperçus dans cette chambre un jeune garçon d'environ douze ans. L'Epoux1860 lui dit d'aller voir s'il n'y avait personne de retour du naufrage. Il ne servait que pour aller au bas de la montagne afin de découvrir s'il verrait quelqu'un. L'Epoux me dit, se retournant vers moi : « Je vous ai choisie, mon Epouse, pour retirer ici, auprès de vous, toutes les personnes qui auront assez de coeur pour passer cette mer effroyable et y faire naufrage. » Le petit garçon vint dire qu'il ne voyait encore personne qui fut revenu du naufrage. Je m'éveillai là-dessus si pénétrée de ce songe que l'onction m'en demeura plusieurs jours.
[8.] Mon état intérieur était toujours plus ferme et immobile, et mon esprit si net qu'il n'y entrait ni distraction ni pensée que celles qu'il plaisait à Notre-Seigneur d'y mettre ; mon oraison toujours1861 la même, non une oraison qui soit en moi mais en Dieu, si simple, si pure et si nette1862. C'est un état et non une oraison, dont je ne peux rien dire à cause de sa grande pureté. Je ne crois pas qu'il se puisse rien au monde de plus simple et de plus un. C'est un état dont on ne peut rien dire, parce qu'il passe toute expression : état où la créature est si fort perdue et abîmée que, quoiqu'elle soit libre au dehors, elle n'a plus pour le dedans chose au monde. Aussi son bonheur est inaltérable. Tout est Dieu, et l'âme n'aperçoit plus que (210) Dieu. Elle n'a plus de perfection à prétendre, plus de tendance, plus d'entre-deux, plus d'union : tout est consommé dans l'unité, mais d'une manière si libre, si aisée, si naturelle, que l'âme vit en Dieu et de Dieu, aussi aisément que le corps vit de l'air qu'il respire. Cet état n'est connu que de Dieu seul, car l'extérieur de ces âmes est très commun, et ces mêmes âmes qui font les délices de Dieu et l'objet de ses complaisances, sont souvent le but du mépris des créatures.
[1.] Etant1863 encore en Savoie, Dieu se servit de moi pour attirer à son amour un religieux de mérite, mais qui ne songeait guère à s'acheminer à la perfection. Il accompagna quelquefois le père La Combe lorsqu'il me venait assister dans ma maladie, et j'eus la pensée de le demander à Notre-Seigneur. La veille que je reçus l'extrême-onction, il s'approcha de mon lit, je lui dis que si Notre-Seigneur me faisait miséricorde après ma mort, il en sentirait les effets. Il se sentit touché intérieurement jusqu'aux larmes, et il était un de ceux qui étaient le plus opposés au père La Combe et celui qui avait fait le plus de contes de moi sans me connaître. Il s'en retourna chez eux tout changé, et il ne pouvait s'empêcher de désirer de me parler encore, et d'être extrêmement touché de ce qu'il croyait que j'allais mourir. Il pleurait si fort que les autres religieux s'en raillaient. Ils lui disaient : « Se peut-il une plus grande folie? Une dame de qui vous disiez mille maux il n'y a que deux jours, à présent qu'elle se meurt, vous la pleurez comme si elle était votre mère! » Rien ne pouvait ni l'empêcher de pleurer, ni lui ôter le désir de me parler encore. Notre-Seigneur exauça ses désirs et je me portai mieux. J'eus le temps de lui parler, il se donna à Dieu d'une manière admirable, quoiqu'il eût déjà de l'âge. Il changea jusqu'à son naturel, qui était fin et double, et devint simple comme un enfant. Il ne me pouvait appeler autrement que sa mère. Il prit aussi confiance au père La Combe, lui faisant même sa confession générale. L’on ne le connaissait plus et il ne se reconnaissait plus lui-même.
[2.] Il a été de cette sorte plusieurs années pour moi. Un jour qu'il me témoignait plus de confiance et d'amitié qu'à l'ordinaire, étant venu d’assez loin exprès pour1864 me voir et me découvrir son âme, il lui était arrivé de tomber de dessus son cheval et d'en avoir une douleur et une grosseur dangereuse, et qui pouvait avoir de fâcheuses suites à cause du lieu de son mal. Il me dit qu'il sentait bien de la douleur et que son chagrin était les suites d'un mal qu’il craignait beaucoup. Je1865 lui dis : « Vous n'en serez jamais incommodé. » Il crut, et fut entièrement guéri sans s'en être senti depuis. Comme il me témoignait à cause de cela plus de confiance, et me dit sans comparaison comme saint Pierre : « Quand tout le monde vous renoncerait, je ne vous renoncerais pas », sitôt qu'il m'eut dit cela, j'eus un fort mouvement qu'il me renoncerait, et lâcherait prise par infidélité ; et il me sembla en même temps que s'il s'y sacrifiait et s’il perdait l'estime de lui-même et de la force qu'il croyait avoir, cela1866 ne lui arriverait pas. Je lui dis : « Mon père, vous me renoncerez, assurément vous le ferez et vous quitterez prise. » Il se fâcha contre moi de cela, protestant toujours du contraire, qu'il n'était pas un enfant, qu'il n'y avait point d'homme plus ferme et plus constant que lui. Plus il me protestait de cela, plus j'avais [211] au-dedans une certitude du contraire. Je lui dis : « Mon Père, au nom de Dieu, je vous prie de vous sacrifier à lui pour me renoncer et être contre moi quelque temps s'il le permet ». Jamais il ne le voulut faire, quelque chose que je lui pusse dire, l'assurant1867 que s'il n'entrait pas dans cette disposition de sacrifice, il le ferait immanquablement. Il ne voulut jamais s'y soumettre, entrant même dans une douleur très grande de ce que, comme il disait, je1868 me défiais de lui. A six mois de là, il me revint voir, plus affectionné que jamais, et Notre-Seigneur lui fit beaucoup de grâces, il me disait1869 : « Voyez combien vous avez été mauvaise prophétesse et que je suis éloigné de vous renoncer. »
3. Un an après, étant avec le père La Combe, je lui dis : « Le père N. est1870 assurément changé et je le sens bien, car Notre-Seigneur me fait sentir quand il me donne quelqu'un en particulier : il faut1871 toujours souffrir quelque chose. » O mon Dieu, qu'il est bien vrai que je n'ai enfanté qu'avec douleur! Mais aussi quand ils étaient infidèles1872, je sentais qu'ils m'étaient ôtés et qu'ils ne m'étaient plus rien, ceux1873 que Notre-Seigneur ne m'ôtait pas et qui étaient chancelants ou infidèles pour un temps, il me faisait souffrir pour eux, je sentais bien qu'ils étaient infidèles, mais ils ne m'étaient pas ôtés et je connaissais que malgré leurs infidélités, ils reviendraient quelque jour1874. Lorsque je dis au père La Combe qu'il était changé, car je lui avais mandé il y avait plus d'un an qu’il changerait, lors donc que je lui dis qu’il était changé, il me dit1875 que c'était de mes imaginations. Il reçut peu de jours après une lettre pleine d'amitié de sa part et il me dit : « Voyez, comme il est changé. » En lisant cette lettre, j'eus encore une fort grande certitude qu'il était changé et qu'un reste de respect et de honte le faisait continuer d'écrire, et qu'il le ferait encore quelque temps. Il en arriva tout de même, il continua encore quelque temps des lettres forcées; puis il cessa d'écrire et le père La Combe apprit que la peur de perdre de certains amis l'avait changé. Il y en a de certains pour lesquels Notre-Seigneur me fait prier, ou me fait faire des démarches pour les aider, et d'autres pour lesquels il ne m'est pas seulement donné pour leur écrire une lettre pour les raffermir.
[4.] Il y en avait encore un qui était l'homme du monde le plus violent, qui ne gardait aucune mesure, et qui sentait plus son soldat que son religieux. Comme le père La Combe était son supérieur, et qu'il tâchait de le ramener et1876 par ses paroles et par ses exemples, il ne le pouvait souffrir, il avait même contre lui de fort grands emportements. Lorsqu'il disait la messe dans le lieu où j'étais, ce qui était rare, je1877 sentais, sans le connaître, qu'il n'était pas en bon état. Un jour que je le vis passer avec le calice qu'il tenait dans sa main pour aller dire la messe, il me prit pour lui une fort grande tendresse et comme une assurance qu'il était changé. J’étais encore aux Ursulines de Thonon, je1878 connus même que c'était un vase d'élection que Dieu s'était choisi d'une manière particulière. Il me fallut l'écrire au père La Combe pour obéir à l’esprit de Dieu. Lorsque le Père La Combe reçut mon billet, il me manda1879 que c'était là une des plus fausses idées qu'il m'eût encore vues, et qu'il ne voyait guère d'homme plus mal disposé que celui-là ; il disait cela parce que sa vie était connue de tout le pays et que comme il n’y avait vu aucun changement, il regardait1880 cela comme la plus ridicule rêverie qui fut jamais. Il fut fort surpris quand sur les quatre ou cinq heures du soir, ce père le fut trouver dans sa chambre, qui du plus fier des hommes [212] lui parut le plus doux. Il lui demanda pardon de tous les chagrins qu'il lui avait faits et1881 lui dit en répandant quelques larmes : « Je suis changé, mon père, et il s'est fait en moi un renversement que je ne comprends pas. » Il lui conta comme il avait vu la Sainte Vierge qui lui avait fait voir qu'il était en état de damnation, mais qu'elle avait prié pour lui.
Après qu’il eut quitté le Père La Combe quoiqu’il fut tard, (celui-ci) ne1882 put s’empêcher de m’écrire que1883 ce que je lui avais mandé d'un tel père était bien véritable, qu'il était changé, mais changé de bonne manière, et qu'il était rempli de joie, qu’il avait voulu avant la nuit me faire part de cette bonne nouvelle. Je1884 restai toute la nuit sur le carreau, sans dormir un moment, pénétrée d'onction des desseins de Dieu sur cette âme. Quelques jours après, Notre-Seigneur me fit connaître encore la même chose avec beaucoup d'onction, les grands desseins qu’il avait sur cet homme, qui est très savant et bon prédicateur. Je1885 fus encore une nuit sans dormir, toute pleine d’onction. Je ne pus m’empêcher de lui écrire les desseins que je croyais que Notre-Seigneur1886 avait sur lui : je donnai la lettre tout ouverte au père La Combe pour la lui donner. Il hésita quelque temps s'il la lui donnerait, n'osant se fier si tôt à lui ; comme il avait pris la résolution de la retenir ce Père passa devant1887 lui, il ne put s'empêcher de la lui donner. Loin d'en faire des railleries, il en fut fort touché et résolut de se donner tout à fait à Dieu. Il a peine à rompre tous ses liens, et semble encore être partagé entre Dieu et des attaches qui lui paraissent innocentes, quoique Dieu lui donne quantité de coups pour l'abattre tout à fait; mais ses résistances ne me font point perdre l'espérance de ce qu'il sera un jour.
[5.] Avant son changement, je vis en songe quantité d'oiseaux fort beaux, que chacun poursuivait à la chasse avec grand soin et avec envie de les prendre, et je les regardais tous sans y prendre de part et sans vouloir les prendre. Je fus fort étonné de voir qu'ils venaient tous se donner à moi, sans que je fisse aucun effort pour les avoir. Parmi tous ceux qui se donnèrent qui1888 étaient en assez grand nombre, il y en eut un d'une beauté extraordinaire et qui surpassait de beaucoup tous les autres. Tout le monde était empressé pour gagner celui-là; après s'être enfui de tous, et de moi aussi bien que des autres, il se vint donner à moi lorsque je ne l'attendais plus. Il y en eut un des autres qui après être venu, voltigea longtemps, tantôt se donnant, tantôt se retirant, puis il se donna tout à fait. Celui-là parut être le religieux dont j'ai parlé. D'autres se retirèrent tout à fait. J'eus deux nuits le même songe, mais le bel oiseau, qui n'avait pas de pareil, ne m'est pas inconnu, quoiqu'il ne soit pas encore venu. Que ce soit devant ou après ma mort qu'il se donne tout à Dieu, je suis assurée que cela sera.
[6.] Comme1889 j'étais chez la marquise de Prunai, indéterminée si je mettrais ma fille à la Visitation de Turin pour aller avec elle, ou si je prendrais un autre parti, - car lorsque j’écrivais1890 là-dessus au Père La Combe, il me répondait qu’il n’avait nulle lumière, ce qui ne le faisait pas peu souffrir et mourir1891, car il eut bien voulu avoir quelque certitude et Dieu les lui arrachait toutes, - je fus1892 fort surprise, lorsque je m'y attendais le moins, de le voir arriver de Verceil me disant qu'il fallait m'en retourner à Paris sans différer un moment. C'était le soir : il me dit de partir le lendemain matin. J'avoue que cette nouvelle imprévue me surprit, sans cependant m'émouvoir le moins du monde. Ce fut pour moi un double sacrifice de retourner en un lieu où je savais que l'on m'avait si fort décriée, vers une famille qui n'avait que du mépris pour moi et qui avait débité665 mon voyage que la seule nécessité m'avait fait faire, comme une course volontaire procurée par une attache humaine que j'avais pour le père La Combe, quoiqu'il fut très vrai que la seule nécessité de la providence m'y eût engagée. Vous seul, ô mon Dieu, saviez combien nous étions éloignés l'un et l'autre de ces sentiments, et que nous étions prêts [213] également de ne nous voir jamais dans votre volonté, comme de nous voir toujours dans votre même volonté1893. O Dieu, que les hommes sont peu capables de ces choses que vous faites vous-même pour votre gloire et pour être la source d'une infinité de croix, qui augmentaient, loin de diminuer ! Me voilà donc disposée à partir sans répliquer une parole, seule1894 avec ma fille et une femme de chambre, sans avoir personne pour me conduire, car le père La Combe était résolu de ne me pas accompagner, même pour passer la montagne, à cause que Monseigneur de Genève avait écrit partout que j'étais allée à Turin courir après lui. Mais le père provincial, qui était un homme de qualité de Turin et qui connaissait la vertu du père La Combe, lui dit qu'il ne me fallait pas laisser aller dans ces montagnes, surtout ayant ma fille666 avec moi, sans personne de connaissance, et qu'il lui ordonnait de m'accompagner. Il m'avoua qu'il y avait quelque sorte de répugnance, mais l'obéissance et le danger où j'aurais été exposée seule le firent passer par dessus ses répugnances. Il devait m'accompagner seulement jusqu'à Grenoble et s'en retourner de là à Turin. Je partis donc dans le dessein de m'en aller à Paris souffrir toutes les croix et essuyer toutes les confusions qu'il plairait à Dieu de me faire souffrir.
[7.] Ce qui me fit passer par Grenoble667 fut l'envie que j'avais de passer deux ou trois jours avec une grande servante de Dieu de mes amies. Lorsque je fus là, le père La Combe et cette dame me dirent de ne pas passer outre et que Dieu voulait se glorifier en moi et par moi dans ce lieu-là ; je me laissai1895 conduire à la providence comme un enfant. Cette bonne mère me conduisit d'abord chez une bonne veuve668, n'ayant pas trouvé de place à l'hôtellerie, croyant comme j’ai dit n'y passer que trois jours. Mais comme l'on me dit de rester à Grenoble, je restai chez elle. Je mis ma fille en religion et me résolus d'employer tout ce temps à me laisser posséder en solitude de celui qui est absolument maître de moi. Je ne fis aucune visite, mais je fus surprise1896 lorsque, peu de jours après mon arrivée, il vint me voir plusieurs personnes qui faisaient profession d'être à Dieu d'une manière singulière.
Je m'aperçus aussitôt d'un don de Dieu qui m'avait été communiqué, sans que je le comprisse, du discernement des esprits et de donner à1897 chacun ce qui lui était propre. Je me sentis tout à coup revêtue d'un état apostolique et je voyais clair dans le fond l'état des âmes de celles qui me parlaient, et cela avec tant de facilité, que celles qui venaient me voir étaient dans l’étonnement et se disaient les unes aux autres que je leur donnais à chacune ce qu’elles avaient besoin1898. C'était vous, ô mon Dieu, qui faisiez toutes ces choses : elles s'envoyaient (à moi) les unes les autres. Cela vint à tel excès que, pour l'ordinaire, depuis six heures du matin jusqu’à huit heures du soir, j'étais occupée à parler de Dieu. Il venait du monde de tous côtés, de loin et de près, des religieux, des prêtres, des hommes du monde, des filles, femmes et veuves, tous venaient les uns après les autres, et Dieu me donnait de quoi les contenter tous d'une manière admirable, sans que j'y pensasse ni que j'y fisse aucune attention. Rien ne m'était caché de leur état intérieur et de ce qui se passait en eux. Vous vous fîtes, ô mon Dieu, une infinité de conquêtes que vous seul savez. Il leur était donné une facilité surprenante pour l'oraison et Dieu leur [214] faisait de grandes grâces et opérait des changements merveilleux. J'avais une autorité miraculeuse sur les corps et sur les âmes de ces personnes que Notre-Seigneur faisait venir à moi, leur santé et leur état intérieur semblaient être en ma main. Le Père La Combe s’en retourna auprès de son évêque sitôt qu’il m’eut mise à Grenoble. Les1899 plus avancées de ces âmes trouvaient auprès de moi sans paroles qu'il leur était communiqué une grâce qu'elles ne pouvaient ni comprendre ni cesser d'admirer. Les autres trouvaient une onction dans mes paroles et qu'elles opéraient dans elles ce que je leur disais. Elles n'avaient, disaient-elles, jamais vu, ou plutôt, jamais expérimenté rien de pareil. Je vis des religieux de différents ordres et des prêtres de mérite à qui Notre-Seigneur fit de très grandes grâces ; ce qui est surprenant est que Dieu1900 faisait à tous des grâces sans exception, du moins à ceux qui venaient de bonne foi, car il y en avait qui venaient pour m’éprouver et pour avoir occasion de me condamner et me surprendre en mes paroles, y étant incitées par des personnes qui étaient pleines d’ennui à cause de l’applaudissement général, et à ces personnes Notre-Seigneur ne me donnait pas un mot à leur dire.
[8.] Lorsque je voulais me forcer pour leur parler, outre1901 que je n'en pouvais venir à bout, c'est que je sentais que Dieu ne le voulait pas de sorte que j’aimais mieux rester court. Les1902 uns s'en retournaient disant : « Mais l'on est fou d'aller voir cette dame : elle ne sait pas parler » ; d'autres me traitaient de bête, et je ne savais pas que ces personnes venaient1903 pour m'épier. Mais lorsqu'elles étaient sorties, il venait quelqu'un qui me disait : « Mon Dieu je n'ai jamais pu venir assez tôt pour vous dire de ne pas parler à ces personnes : elles venaient de la part de tels et tels pour vous épier et pour vous tenter. » Je leur disais : « Notre-Seigneur a prévenu votre charité, car je n'ai jamais pu leur dire un mot. »
[9.] Je sentais que ce que je disais venait de source, et que je n'étais que l'instrument de celui qui me faisait parler. Dans cet applaudissement général, Notre-Seigneur me fit comprendre ce que c'était que l'état apostolique dont il m'avait honoré, et que de vouloir bien s'abandonner à aider les âmes dans la pureté de son esprit, c'était s'exposer aux plus cruelles persécutions. Ces propres termes me furent imprimés : Se sacrifier pour aider au prochain c'est se sacrifier au gibet. Tels qui disent à présent de toi : béni soit celui qui nous vient au nom du Seigneur, diront bientôt : Tolle, crucifige669. Une1904 de mes amies parlant de l'estime générale que l'on avait de moi, je lui dis : « Remarquez ce que je vous dis aujourd'hui que vous entendrez donner des malédictions aux mêmes bouches qui donnent des bénédictions »; et Notre-Seigneur me fit comprendre qu'il fallait que je lui fusse conforme en tous ses états et que, s'il fut toujours resté avec la Sainte Vierge et saint Joseph dans une vie cachée, il n'eût jamais été crucifié, que lorsqu’il voulait crucifier quelqu'un de ses serviteurs d'une manière extraordinaire, il l'employait au service du prochain. Il est certain que toutes les âmes qui y sont employées de Dieu par destination apostolique et qui sont vraiment mises dans l'état apostolique, ont extrêmement à souffrir. Je ne parle pas de ceux qui s'y [215] mettent par eux-mêmes, et qui, n'y étant pas appelés de Dieu d'une manière singulière et n'ayant rien de la grâce de l'apostolat, n'ont aussi rien de la croix de l'apostolat; mais pour ceux qui se livrent à Dieu sans nulle réserve et qui veulent bien de tout leur coeur être le jouet de la Providence, sans restriction ni réserve, ah! pour ceux-là, ils sont assurément un spectacle à Dieu, aux anges et aux hommes : à Dieu de gloire, par la conformité avec Jésus-Christ, aux anges de joie, et aux hommes de cruauté et d'ignominie !
[1.] Avant que je fusse à Grenoble, dans le chemin, j'entrai chez des religieuses de la Visitation. Tout à coup, je fus frappée d'un tableau de Jésus-Christ au jardin, avec ces paroles : Père, s'il est possible, que ce calice passe! toutefois que votre volonté soit faite670. D'abord je compris que cela s'adressait à moi, et je me sacrifiai à la volonté de Dieu. Ce fut là où j'éprouvai une chose très extraordinaire : c'est que parmi un si grand nombre d'âmes, toutes bonnes et de grâce, et à qui Notre-Seigneur en fit beaucoup par moi, les unes m'étaient données comme de simples plantes à cultiver, auxquelles je ne sentais pas que Notre-Seigneur voulût que je prisse aucun intérêt : je connaissais leur état, mais je ne me sentais pas cette autorité absolue et elles ne m'appartenaient pas singulièrement. Ce fut là que je compris mieux la véritable maternité. Les autres m'étaient1905 données comme enfants, et pour eux, il m’en coûtait toujours1906 quelque chose, et j'avais autorité sur leurs âmes et sur leurs corps. De ces enfants, les uns étaient fidèles, et je connaissais qu'ils le seraient et ils m'étaient unis en charité ; les autres étaient infidèles et je connaissais que les1907 uns ne reviendraient jamais de leurs infidélités et ils m'étaient ôtés ; d’autres1908, que ce ne serait qu'un égarement. Je souffrais pour les uns et pour les autres des douleurs de coeur inconcevables, comme si l’on les eût tirés de mon cœur. Ce ne sont point des douleurs de cœur que l'on appelle défaillance ou fadeur de coeur, c'était un mal violent à l'endroit du cœur, qui était cependant spirituel, mais si violent, qu'il me faisait crier de toutes mes forces, et me réduisait au lit. En cet état, je ne pouvais prendre de nourriture, mais (il fallait) me laisser1909 dévorer à une douleur étrange. Lorsque ces mêmes enfants me quittaient et que, par lâcheté, faute de courage pour mourir à eux-mêmes, ils abandonnaient tout, ils m'étaient arrachés du coeur avec beaucoup de douleur.
[2.] Ce fut alorsque je compris que tous les prédestinés sortirent du cœur de Jésus-Christ et qu'il les enfanta sur le Calvaire dans des douleurs inconcevables, et ce fut pour cela et pour ce que j'ai dit qu'il voulut que son cœur fut ouvert extérieurement, pour marquer que c'était là la source d'où étaient sortis tous les prédestinés. O coeur qui m'as enfantée ! ce sera en toi que nous serons reçus à jamais. Notre-Seigneur parmi un si grand peuple qui le suivait, eut si peu de vrais enfants, c'est pourquoi il dit à son Père : Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez donnés, si ce n'est le fils de perdition671; faisant voir par là qu'il ne perdait aucun non seulement des apôtres, quoiqu'ils fissent de faux écarts, mais même de ceux qu'il allait enfanter sur le Calvaire par l'ouverture de son coeur. O mon amour, je puis dire que vous m'avez rendue participante de tous vos mystères, me les faisant éprouver d'une manière ineffable. Je fus donc associée à cette maternité divine en Jésus-Christ, qui a été ce qui m'a fait le plus souffrir, car deux heures de cette souffrance me changeaient plus que plusieurs jours1910 de fièvre [216] continue. J'ai quelquefois porté ces douleurs deux ou trois jours à crier : « Le cœur ! » de1911 toutes mes forces. La fille qui me servait voyait bien que le mal n'était pas naturel, mais elle ne savait pas ce qui me le causait. Si nous pouvions comprendre la moindre des douleurs que nous avons coûtées à Jésus-Christ nous en serions dans l'étonnement.
[3.] Dans le différent nombre de religieux qui me vinrent voir, il y eut un ordre qui ressentit plus que tout autre des effets de grâce, et ce fut de ce même ordre que quelques-uns avaient été, dans1912 une petite ville où le père La Combe avait fait la mission, troubler toutes les bonnes âmes qui s'étaient données sincèrement à Dieu, les tourmenter d'une manière inconcevable, leur brûlant tous les livres qui parlaient d’oraison, refusant l'absolution à ceux qui la faisaient, mettant dans la consternation et quasi dans le désespoir ceux qui, ayant été autrefois dans le crime et s'en étant retirés, s'étaient conservés dans la grâce par le moyen de l'oraison, vivant même d'une manière parfaite. Ces religieux vinrent à tel excès par l’indiscrétion de leur zèle, qu'ils firent une sédition dans cette ville, jusqu'à faire donner des coups de bâton en pleine rue à un père de l'Oratoire de condition et de mérite, parce qu'il faisait le soir la prière, et [que] les dimanches il y faisait une petite oraison courte et fervente qui accoutumait insensiblement ces bonnes âmes à faire l'oraison.
[4.] Je n'ai jamais eu en ma vie tant de consolation que de voir dans cette petite ville tant de bonnes âmes qui à l'envi les unes des autres se donnaient à Dieu de tout leur cœur. Il y avait des jeunes filles de douze et treize ans qui travaillaient presque tout le jour en silence pour s'entretenir avec Dieu, et qui en avaient acquis une très grande habitude. Comme c'étaient de pauvres filles, elles se mettaient deux ensemble, et celles qui savaient lire lisaient quelque chose à celles qui ne savaient pas lire. L’on voyait revivre là l'innocence des premiers chrétiens. Il y avait là une pauvre lavandière qui avait cinq enfants et un mari paralytique du bras droit, mais plus estropié d'esprit que de corps, il n'avait de force que pour la battre : cependant cette pauvre femme, avec une douceur d'ange, souffrait tout cela et gagnait la vie à cet homme et à ses cinq enfants. Cette femme avait un don d’oraison merveilleux et conservait la présence de Dieu et l'égalité dans les plus grandes misères et dans la pauvreté la plus extrême. Il y avait aussi une marchande fort prévenue de Dieu et une serrurière. C'était les trois amies. Elles lisaient1913 quelquefois à cette lavandière et elles étaient surprises qu'elle était instruite par Notre-Seigneur de tout ce qu'on lui lisait, et qu'elle en parlait divinement.
Ils envoyèrent1914 quérir cette femme et lui firent de grandes menaces si elle ne quittait l'oraison, lui disant qu'elle n'était que pour les religieux, et qu'elle était bien hardie de faire oraison. Elle leur répondit, ou plutôt celui qui l'enseignait, car elle était très ignorante d'elle-même, que Notre-Seigneur avait dit à tous de prier et qu'il avait dit : Je vous le dis à tous672, ne spécifiant ni prêtres ni religieux; que sans l'oraison elle ne pouvait jamais supporter les croix ni la pauvreté où elle était, qu'elle avait été autrefois sans oraison et qu'elle était un démon, et que depuis qu'elle l'avait faite, elle avait aimé Dieu de tout son coeur, et qu'ainsi quitter l'oraison c'était renoncer à son salut, ce qu'elle ne pouvait faire. Elle ajouta qu'ils prissent vingt personnes qui n'ont jamais fait oraison et vingt de ceux qui la font, puis : « informez-vous, disait-elle, de la vie des uns et [217] des autres et vous verrez si vous avez raison de condamner l'oraison. » Des paroles comme celles-là, pour une femme de cette condition, les devaient673 convaincre : elles ne servirent qu'à les aigrir ; ils l'assurèrent qu'elle n'aurait point l'absolution qu'elle n'eût promis de quitter l'oraison. Elle dit qu'il ne dépendait pas d'elle et que Notre-Seigneur était le maître de se communiquer à sa créature et d'en faire ce qu'il lui plairait. Ils lui refusèrent l'absolution et après en être venus jusqu'aux injures avec un bon tailleur qui servait Dieu de tout son coeur, ils se firent apporter tous les livres qui traitaient d’oraison, tous sans exception, et les brûlèrent eux-mêmes dans la place publique. Ils étaient fort enflés de leur expédition, mais la ville se souleva à cause des coups donnés au père de l'Oratoire, et les principaux allèrent à Monseigneur de Genève lui dire le scandale où l'on était de ces missionnaires nouveaux si différents des autres, parlant du père La Combe qui y avait été autrefois en mission, et l'on disait qu'on n'avait envoyé ceux-là que pour détruire ce qu'il avait fait. Monseigneur de Genève fut obligé de venir lui-même dans cette ville et de monter en chaire, protestant qu'il n'avait point part à cela, que les pères avaient poussé le zèle trop loin. Les religieux d'un autre côté disaient qu'ils avaient tout fait avec ordre.
Il y avait aussi à Thonon des filles qui s'étaient retirées ensemble : c'étaient de pauvres villageoises qui, afin de mieux gagner leur vie et de servir Dieu, s'étaient mises plusieurs ensemble. Il y en avait une qui faisait la lecture de temps en temps durant que les autres travaillaient et elles ne sortaient point sans demander de sortir à la plus ancienne. Elles faisaient des rubans1915 de fil, et gagnaient1916 comme cela leur vie chacune à leur métier, les fortes supportaient les faibles. L’on alla séparer ces pauvres filles et1917 encore d'autres dans plusieurs villages ; ils les chassaient de l'église.
[5.] Ce fut donc des religieux de ce même ordre dont Notre-Seigneur se servit pour établir l'oraison en je ne sais combien d'endroits, et ils portèrent cent fois plus de livres d’oraison dans les lieux où ils allèrent que leurs frères n'en avaient brûlé. Dieu me paraît si admirable dans ces sortes de choses ! J'eus donc occasion de connaître ces religieux de la manière que je vais dire.
[6.] Un1918 jour que j'étais malade, un frère qui s'entend très bien aux malades étant venu à la quête1919, et ayant su que j'étais mal, entra. Notre-Seigneur se servit de lui pour me donner des remèdes propres pour mon mal, et permit que nous entrâmes dans une conversation qui réveilla en lui l'amour qu'il avait pour Dieu, et qui était, à ce qu'il dit, étouffé par ses grandes occupations. Je lui fis comprendre qu'il n'y avait aucune occupation qui pût l'empêcher ni d'aimer Dieu, ni de s'occuper de lui. Il n'eut pas de peine à me croire, ayant déjà beaucoup de piété et de disposition à l'intérieur. Notre-Seigneur lui fit beaucoup de grâces et me le donna pour être un de mes enfants très véritables. Ce qui est admirable est que tous ceux que Notre-Seigneur m'a donnés de cette sorte, je sentais qu'il les acceptait en moi pour être mes enfants, car c'est lui qui en fait l'acceptation et qui les donne : je ne les enfante que sur la croix, comme il a enfanté tous les prédestinés sur la croix ; et c'est encore en ce sens qu'il me fait achever ce qui manque à sa Passion674, qui est cette application de la filiation divine. O bonté de Dieu d'associer de pauvres petites créatures à de si grands mystères !
[7.] Lors donc que Notre-Seigneur me donne quelques enfants de cette sorte, il leur donne à eux sans que je leur aie jamais témoigné ceci, une pente1920 très grande pour moi ; et sans qu'ils sachent eux-mêmes pourquoi ni [218] comment, ils ne peuvent s'empêcher de m'appeler leur mère : ce qui est arrivé même à plusieurs personnes de mérite, prêtres, religieux, filles de piété et même à une personne en dignité ecclésiastique, qui tous, sans que je leur aie jamais parlé, me1921 tiennent pour leur mère, et Notre-Seigneur a la bonté de les accepter en moi et de leur faire les mêmes grâces que si je les voyais. Un jour une personne étant1922 dans un état très pénible et dans un danger évident, sans penser à ce qu'elle faisait, cria tout haut : « Ma mère! ma mère! », pensant1923 à moi : elle fut délivrée à l'instant, avec une nouvelle certitude que j'étais sa mère et que Notre-Seigneur aurait la bonté de la secourir par moi dans tous ses besoins. Plusieurs, que je ne connaissais que par lettres, m'ont vue en songe répondre à toutes leurs difficultés et ceux qui sont plus spirituels participaient à la conversation675 ou union intime d'unité; mais ceux-là sont en petit nombre qui de loin n'ont que faire de lettres ni de discours pour l'entendre; les autres d'après1924, sont nourris intérieurement de la grâce que Notre-Seigneur leur communique par1925 moi en plénitude, se sentant remplir de cet écoulement de grâce.
[8.] Car lorsque Notre-Seigneur honore une âme de la fécondité spirituelle, et qu'il l'associe à sa maternité, il lui donne ce qu'il faut pour nourrir et soutenir ses enfants selon leur degré. C'est de cette sorte que voulant enfanter tous les prédestinés, il leur donne sa chair à manger : c'est pourquoi ceux qui mangent sa chair et boivent son sang, demeurent en lui et lui en eux, et qu'ils sont faits par là ses enfants676; mais ceux qui ne mangent1926 pas sa chair ne peuvent pas être ses enfants, parce1927 qu'ils ne sont pas associés à la filiation divine dont la nouvelle alliance est faite en son sang, à moins que par leur conversion à la mort, l'efficacité de ce sang ne leur soit appliquée, quoiqu’ils ne l’aient ni cru ni mangé durant leur vie. A cela l’on me dira que tant de saints anachorètes qui n’ont pas communié ne seraient donc pas sauvés. Ils le sont sans doute et comme ce n’est pas par défaut de foi mais par impuissance qu’ils n’ont pas communié, le Verbe s’est communiqué à eux en manière centrale et leur a donné par le fond le pain des anges qui n’est autre que lui-même comme Verbe, quoiqu’ils n’aient pas mangé sa chair.
[9.] Je1928 dis donc que dès que Jésus-Christ associe quelqu'un à la maternité spirituelle, il1929 en fait un moyen de se communiquer lui-même, et c'est cette communication de pur esprit qui fait la nourriture et le soutien foncier des âmes, mais soutien qu'elles goûtent, et qu'elles expérimentent être tout ce qu'il leur faut. Je sais que je ne serai pas entendue parce qu'il n'y a que la seule expérience qui puisse faire comprendre ceci1930. / J’étais quelquefois si pleine, que j'en étais malade, et je disais : « ô mon Seigneur, des coeurs pour me décharger de ma plénitude, sans quoi il faudra que j'expire ! j’en étais réduite au lit, et lorsque quelques-uns de ceux que Notre-Seigneur m'avait donnés pour enfant s'approchaient, ou qu'il m'en donnait de nouveaux en qui la grâce était de la sorte, je me sentais peu à peu vider et soulager, et // ils1931 éprouvaient / en eux une plénitude de grâce inconcevable et // un plus grand don d’oraison qui leur était communiqué chacun selon leur degré, ce qui ne les surprenait pas peu dans le commencement, mais dans la suite ils comprenaient ce mystère par leur expérience et ils sentaient un besoin de moi très grand et lorsque la nécessité m’a séparée d’eux ou que, comme j’ai dit, je ne les connaissais pas pour les avoir vus, les choses leur étaient communiquées de loin.
[l.] Il y avait là quelques bonnes filles qui m'étaient données particulièrement, surtout une, et j'avais un très grand pouvoir sur elle, et sur son corps pour lui rendre la santé, et sur son âme. Au commencement qu’elle venait à moi, elle sentait un fort grand attrait d'y venir et Notre-Seigneur lui donnait par moi tout ce dont elle avait besoin, mais sitôt qu'elle était éloignée de moi, le démon lui mettait dans l'esprit une aversion effroyable pour moi, [219] et lorsqu’il1932 me fallait venir voir, c'était avec des répugnances et des efforts effroyables qu'elle1933 se faisait, et elle s'en retournait quelquefois à moitié chemin par infidélité, n'ayant pas le courage de poursuivre; mais sitôt qu'elle était fidèle à passer outre, elle était délivrée de sa peine : sitôt qu’elle m'approchait, tout se dissipait; et1934 elle éprouvait auprès de moi cette plénitude de grâce qui nous a été apportée par Jésus-Christ. C'était une âme fort prévenue1935 de Dieu dès son enfance, à laquelle Notre-Seigneur avait fait bien des grâces, et qu'il avait conduite par1936 bien des douceurs. Un jour qu'elle était auprès de moi, j'eus mouvement de lui dire qu'elle allait entrer dans une bonne épreuve : elle y entra le1937 lendemain d'une manière très forte. Le diable lui mettait dans l'esprit une aversion pour moi effroyable : elle m'aimait par grâce et me haïssait par l'impression que le démon lui faisait d'une manière étrange; mais sitôt qu'elle m'approchait, il fuyait et la laissait en repos. Il lui mettait dans l'esprit que j'étais sorcière et que c'était par là que je chassais les démons et que je lui disais ce qui lui devait arriver, ensuite de quoi les choses arrivaient1938 comme je les lui avais dites. Elle avait un vomissement continuel, et lorsque je lui disais de ne plus vomir et de garder la nourriture, elle la gardait.
[2.] Un jour, avant que d'entrer dans l'épreuve que je dirai, elle vint me voir dès le matin parce que c'était ma fête, à dessein de venir à la messe avec moi et de communier. Elle ne me pouvait presque parler, tant elle avait alors d'aversion pour moi, et le diable ne voulait pas qu'elle me le dît de peur que je ne le chassasse. Il lui fermait la bouche et lui mettait dans l'esprit que tout ce que je lui disais et faisais, était par sort. Comme elle ne me disait mot, je connus sa peine et je la lui dis : elle me l'avoua. Lorsque1939 je fus à l'église, je lui dis : « Si c'est le démon qui me fait agir envers vous, je lui donne le pouvoir de vous tourmenter, mais si c'est un autre esprit qui me possède, je veux que durant la messe vous participiez à cet esprit. » Le peu de temps que l'on fut sans commencer la messe, il joua de son reste pour ce temps et lui imprima plus fortement que j'étais sorcière et que c'était ce qui me faisait agir, qu'elle voyait bien que depuis que je lui avais dit cela, elle était pis. Comme elle était dans le fort de sa peine et dans une aversion pour moi qui allait jusqu'à la rage, l’on commença la messe. Sitôt que le prêtre fit le signe de la croix, elle fut mise dans une paix de paradis et dans une union à Dieu si grande qu'elle ne savait si elle était sur terre ou au ciel. Nous communiâmes de la même manière, et elle se disait à elle-même dans ce temps : « Oh ! que je suis certaine que c'est Dieu qui la meut et la conduit ! » Après que la messe fut dite, elle me dit : « O ma mère, que j'ai bien senti ce que Dieu est en vous ! j'ai été dans le Paradis », ce sont ses termes. Mais comme je ne lui avais dit que jusqu'après la messe, le démon la vint attaquer avec plus de rage qu'auparavant.
[3.] Le plus grand mal qu'il lui fit fut de l'empêcher de me dire son état, car quoique Notre-Seigneur me le fît assez connaître, il voulait cependant qu'elle1940 me le dît. Elle fut fort mal, elle crut que c'était un abcès, et les syncopes qui lui arrivaient jointes à une douleur de tête le firent juger au médecin; elle a cru que1941 ce fut lorsque je touchai cet endroit de son côté que l'abcès creva et qu'elle le rendit; mais comme Notre-Seigneur ne me donna nulle connaissance que cela fut, je ne lui en dis rien et je n'y ai pas ajouté foi quoiqu'elle ait fait ses efforts pour me le persuader; mais [220] ce qui est certain c'est que Notre-Seigneur s'est servi de moi quantité de fois pour la guérir. Le Démon l'attaqua fortement, et n'étant pas content d'être seul, il prit bonne compagnie et lui fit beaucoup de peine. Je le chassais lorsque j'en avais le mouvement677, ou je la livrais comme j'avais fait d'autres fois, selon1942 que Notre-Seigneur me l'inspirait ; mais toujours, sitôt qu'elle s'approchait de moi et qu'elle se tenait en silence à recevoir la grâce, il la laissait en repos. Après mon absence, il crut qu'il se vengerait à son gré : ils vinrent jusqu'au nombre de seize pour la tourmenter. Elle me l'écrivit : je lui dis de les menacer, lorsqu'ils viendraient pour la tourmenter plus fortement, qu'elle me l'écrirait : ils la laissaient pour des moments. Puis je1943 leur défendis pour un temps de l'approcher ; et lorsqu'ils se présentaient de loin, elle leur disait : « Ma mère m'a dit que vous me laissiez en repos jusqu'à ce qu'elle le permette » : ils ne l'approchaient pas. Enfin je leur défendis une fois tout à fait et ils la laissèrent en repos.
[4.] Elle fut infidèle à Dieu et me fit des détours et des déguisements qui ne venaient que d'amour-propre. Je sentis d'abord cela et que mon fond la rejetait : non qu'elle cessât pour cela d'être du nombre de mes enfants, mais c'est que Notre-Seigneur ne pouvait souffrir ni son déguisement, ni sa duplicité. Plus elle me cachait les choses, plus Notre-Seigneur me les faisait connaître et plus il la rejetait de mon fond.
[5.] Je voyais, ou plutôt, j'expérimentais en cela comment Dieu rejette le pécheur de son sein, et surtout ceux qui agissent avec déguisement et tromperie : que ce n'est pas que Dieu les rejette par une volonté de les rejeter, ni par haine; mais par nécessité, à cause de leur péché ; qu'en Dieu l'immobilité d'amour est entière pour le pécheur; de sorte que, comme toute la cause de ce rejet est dans le pécheur, Dieu ne peut point le recevoir en lui ou dans sa grâce que la cause de ce rejet ne cesse, et cette1944 cause ne subsiste point dans l'effet du péché mais dans la volonté et l'inclination du pécheur, de sorte que1945, sitôt que cette volonté et inclination cessent du côté du pécheur, quelque sale et horrible qu'il soit, Dieu le purifie par sa charité et son amour, et le reçoit en sa grâce. Mais tant qu'il reste en l'homme la volonté du péché, quoique qu’il ne fasse pas même le péché qu'il veut par impuissance ou faute d'occasion, il est certain qu'il serait toujours rejeté1946 de Dieu à cause de sa volonté maligne. Or il faut comprendre que le rejet ne vient point d'une volonté qui soit en Dieu de rejeter ce pécheur, car sa volonté est que tous les hommes soient sauvés678 et qu'ils soient reçus en lui, qui est leur principe et leur fin, mais l'indisposition que le pécheur contracte et qui est entièrement opposée à Dieu et qu'il ne peut point recevoir en lui, tout1947 Dieu qu'il est, sans1948 se détruire soi-même, fait un rejet nécessaire de la part de Dieu de ce pécheur, qui rentre dans le lieu qui lui est propre sitôt1949 que la cause de ce rejet cesse. C'est pourquoi l'Ecriture dit : Convertissez-vous à moi et je me retournerai à vous679 : cessez de vouloir ce péché qui m'oblige, malgré mon amour, de vous rejeter et je me retournerai à vous pour vous prendre et vous attirer à moi, loin de vous rejeter.
[6.] Sitôt que cet homme pécheur est rejeté de Dieu, comme je l'ai dit, à cause que la matière de son rejet subsiste, il ne peut jamais être admis en la grâce de Dieu que la cause ne cesse, qui est dans la volonté de pécher, et quelque déréglé et abominable qu'ait été ce pécheur, il cesse d'être pécheur sitôt qu'il cesse de vouloir l'être. Parce que toute la rébellion est dans la volonté et cette volonté rebelle fait toute la dissemblance et empêche Dieu d'agir sur ce pécheur; mais sitôt que le pécheur cesse d'être rebelle en cessant de vouloir le péché, Dieu par une bonté infinie travaille incessamment à le purifier de l'ordure et des suites du péché, afin de le rendre propre à être reçu en lui.
[7.] Que si toute la vie de ce pécheur se passe à tomber et à se relever, toute l'opération de Dieu sur ce même pécheur durant toute sa vie sera [221] de le purifier des nouvelles saletés qu'il contracte, et il ne se fera rien pour sa perfection. Que si ce pécheur meurt dans le temps que sa volonté est rebelle et tournée pour le péché, comme la mort fixe pour toujours la disposition de l'âme et que la cause de son impureté est toujours subsistante, cette âme ne peut jamais être purifiée par la charité de Dieu et ne peut par conséquent jamais être reçue en lui, de sorte que son rejet sera éternel : et c'est la peine du dam que ce rejet, parce que cette âme tend nécessairement à son centre à cause de sa nature et qu'elle en est continuellement rejetée à cause de son impureté subsistante dans la cause, et non seulement dans l'effet. Car s'il ne subsistait que dans l'effet, comme je le dirai incontinent, elle serait purifiée, mais son péché étant toujours subsistant dans la cause, qui est la volonté rebelle, il est de toute impossibilité à Dieu de purifier ce pécheur après sa mort parce qu'il ne peut purifier que l'effet et non la cause tant qu'elle subsiste, et comme elle est rendue subsistante et immortelle par la mort de ce pécheur, il faut nécessairement que ce pécheur soit éternellement rejeté à cause de l'opposition absolue qu'il y a entre la pureté essentielle et l'impureté essentielle, et Dieu1950, tout Dieu qu'il est, ne peut point admettre un pécheur en sa grâce tant que son péché subsiste dans la cause, qui est la rébellion à Dieu, parce qu'il ne peut jamais être purifié tant que la cause subsiste. Il en est de même dans cette vie. Mais sitôt que la cause est ôtée et qu'elle ne subsiste plus, le péché n'est plus subsistant que dans son effet, ainsi ce pécheur peut être purifié, et Dieu y travaille dès l'instant que la cause ne subsiste plus, car cette cause empêche Dieu absolument de travailler, (le pécheur) étant dans1951 une révolte actuelle.
[8.] Si donc ce1952 pécheur vient à mourir pénitent, c'est-à-dire que la cause, qui est la volonté du pécheur, soit1953 ôtée, et qu'il ne reste plus que l'effet, qui est l'impureté causée par le péché, quelque horrible et sale que soit ce pécheur, il cesse d'être pécheur, quoiqu'il ne cesse pas d'être sale pour cela. Il est donc en état d'être purifié. Dieu par une charité infinie a mis un bain d'amour et de justice, mais bain douloureux pour purifier cette âme et ce bain est1954 le purgatoire, qui n'est pas douloureux en lui-même, mais il l'est dans la cause de la douleur, qui est l'impureté. Cette cause est-elle ôtée, qui n'est autre que le péché dans son effet, l'âme étant toute purifiée ne souffrirait plus rien1955 en ce lieu d'amour. Or Dieu rejette de sa grâce1956 la cause du péché, qui est la volonté rebelle; et il rejette par lui-même1957680 le damné à cause de son impureté, ce qui fait que non seulement il ne peut être reçu en Dieu, mais il ne peut non plus être admis en sa grâce, à cause de la rébellion de sa volonté entièrement opposée à la grâce. Il n'en est pas de même de l'âme du Purgatoire, qui n'ayant plus la cause du péché qui est la rébellion, est admise en la grâce de Dieu ; mais elle ne peut point pour cela être reçue en Dieu que toute l'impureté, qui est l'effet du péché, ne soit ôtée : de sorte que sa peine du dam et du sens tout ensemble ne vient que de son impureté et dissemblance; mais sitôt que toute impureté est ôtée, selon qu'il plaît à Dieu de donner un degré de gloire à cette âme, alors elle cesse et d'être rejetée de Dieu et de souffrir. Il y a cependant des âmes qui meurent si pures, qu'elles ne souffrent pas la peine du sens, mais quelque retardement. Je l'ai expliqué, c'est pourquoi je n'en dirai rien.
[9.] Je dis donc que dès cette vie il en est tout de même : les âmes sont reçues en grâce sitôt que la cause du péché cesse; mais elles ne sont reçues [222] en Dieu même que lorsque tout effet du péché est purifié ; et si on se salit continuellement, / l’on n’entre jamais en Dieu en cette vie // ou aussi, si1958, étant sali, l’on n'a pas le courage de se laisser purifier à Dieu autant qu'il le souhaite ; c’est pourquoi comme elles n’ont pas le courage de laisser faire Dieu, elles ne sont1959 pas purifiées à fond dans1960 cette vie, à cause que ces purifications ne s'opèrent que par la douleur et le renversement; et c'est ce qui fait que quantité d'âmes saintes et miraculeuses ont encore besoin de purgatoire. Car il faut savoir qu'il y a en nous deux choses à purifier, l'effet du péché et la cause du péché. J'ai dit que ceux qui meurent n'ont de subsistant que ce qui se trouve à leur mort. S'ils meurent en grâce, leur volonté n'étant point rebelle, ils n'ont plus la cause du péché, et ne la peuvent plus avoir, puisque leur volonté demeure fixe dans le bien. Il1961 n'en est pas de même sur la terre de l'homme qui n'est pas confirmé en charité, parce que n'étant pas dans l'immuable, il peut toujours changer, et sa volonté peut se rebeller jusqu'à ce qu'elle soit morte et passée en celui qui la rend immuable. Or il faut donc sur la terre que Dieu purifie non seulement l'impureté et les restes du péché, mais qu'il purifie la cause dans sa source, qui est ce fond de péché, ce levain, ce ferment qui en peut toujours faire naître, et rendre notre volonté rebelle, et par conséquent nous faire déchoir de la grâce. C'est la propriété. Et c'est la purification1962 foncière de notre nature, disposée à la révolte, prise en Adam que Dieu veut purifier dès cette vie, et qu'il purifie effectivement dans les âmes qu'il veut non seulement recevoir en sa grâce, ce qui n'a besoin que de cesser la révolte de la volonté, mais en lui-même. Il les purifie non seulement de l'effet du péché, mais de la cause, ôtant ce levain et ce ferment qui peut1963 toujours faire révolter la volonté. Et cela ne s'opère que par la mort de l'âme et son anéantissement, qui ne se fait qu'avec d'extrêmes douleurs, et par la perte de tout. C'est pourquoi il faut avoir un courage extraordinaire pour passer en Dieu dès cette vie et être anéanti au point qu'il le faut, perdant toute propre consistance. C'est pour cela que les âmes vraiment transformées selon1964 que le dit saint Paul, qui ne sont pas seulement transformées en grâce, mais en lui-même, sont plus rares que je ne peux dire.
[10.] Pour revenir, je1965 dis que cette fille fut rejetée de mon fond. La cause était subsistante en elle et non dans ma volonté. J'éprouvais qu'elle tenait toujours à moi par un certain lien, comme le pécheur tient à son Dieu, ce qui fait qu'il peut toujours être reçu en lui en cette vie lorsque la cause du rejet finit. Dieu sollicite incessamment cette volonté pour la faire cesser d'être rebelle et il n'épargne rien de son côté, mais elle est libre et la1966 grâce ne lui manque jamais, car sitôt qu'elle cesse de se rebeller, elle la trouve assise à1967 sa porte toute prête à se donner à lui. Oh ! si l’on concevait la bonté de Dieu et la malice du pécheur, l’on en serait surpris, et cela devrait nous faire mourir d'amour ! Je sentais donc comme cette fille et bien d'autres âmes, tenaient à la mienne par un lien de filiation, mais que je ne pouvais plus me communiquer à cette âme comme je faisais1968 auparavant, à cause du défaut de simplicité, qui n'était pas en chose passagère, car cela n'ôte pas la communication, mais dans la seule volonté1969 de dissimuler, et qu'il était impossible que cet écoulement de grâce se fit que [223] cette dissimulation subsistante et volontaire ne fut ôtée et détruite1970. Je lui en dis ce que je pus, mais elle faisait des nouvelles dissimulations pour cacher sa dissimulation de sorte que cela faisait que Dieu la rejetait toujours plus de moi et me1971 devenait plus opposée, non que je cessasse de l'aimer, car je connaissais bien que je l'aimais, mais c'était elle qui faisait son rejet qui ne pouvait finir que par elle. O Dieu, que vous êtes admirable de vouloir donner à de petites créatures la connaissance expérimentale de vos plus profonds secrets! Ce que j'ai éprouvé à l'égard de cette fille, je l'ai éprouvé de plusieurs, mais j'ai donné cela pour exemple.
[11.] Le père La Combe n'était pas encore en état de discerner ces choses, et je ne pouvais les lui expliquer qu'en lui disant que cette personne était artificieuse et dissimulée, mais il prenait cela en matière vertueuse681, qui n'était plus de mon ressort1972 et me disait que je faisais des jugements téméraires. Je ne comprenais pas même ce que c'était que jugement téméraire : tout cela1973 était éloigné de mon esprit, et je me souviens qu'une fois, lorsque j'étais en Piémont, il m'en voulut faire confesser. Je le fis parce qu'il me le disait, mais je souffris sur cela des tourments inconcevables, car Notre-Seigneur se fâchait de ce que l'on regardait cela en moi comme un défaut, au lieu de le regarder en lui, suprême vérité, qui ne juge point des choses comme les hommes en jugent, mais qui les voit selon ce qu'elles sont. Le père La Combe m'a fait encore beaucoup souffrir à l'occasion de cette personne, mais il fut éclairé par lui-même, Notre-Seigneur lui faisant voir des faussetés et duplicités manifestes.
/ Comme j’étais encore en Piémont, Notre-Seigneur me fit voir en songe une fille fort éloignée qu’il me donnait pour fille, c’est une grande âme et bien favorisée de Notre-Seigneur dans une simplicité et innocence (4.167) très grande, Notre-Seigneur la faisait communier de la main d’un ange lors qu’elle était malade, son obéissance est telle qu’elle obéit en dormant comme en veillant ; l’on la trouvait souvent ravie hors d’elle près de l’image du St Enfant Jésus qui fait toute sa dévotion, parce qu’elle le porte enfant dans son intérieur et dans son extérieur étant comme un enfant, mais comme elle n’a aucun don pour les âmes, il lui est seulement donné cet état de Jésus-Christ à porter. Sur ces communions qui se faisaient étant malade fort fréquemment, plusieurs personnes de mérite et de probité l’ont (4.168) examinée, et même M. le grand vicaire de l’archevêque qui est un homme d’un mérite très distingué l’a voulu éprouver lui-même : premièrement l’hostie était palpable à tous les prêtres qui la voulaient manier dans sa bouche, elle ne l’avalait ni ne la consommait que lorsqu’on lui disait, l’ange lui apportant l’hostie à l’heure que l’on lui marquait, M. le grand vicaire fit compter toutes les hosties du ciboire dont il prit la clef et dit que si c’était de la part de Dieu que cela se faisait, qu’il en prit dans un tel ciboire : (4.169) le lendemain après qu’elle eut communié l’on trouva une hostie de moins dans le ciboire. Cette bonne fille donc, quoiqu’éloignée de moi de plus de cent cinquante lieues dans le temps qu’elle me fut montrée et donnée pour fille, aussi eut la même connaissance de moi, en sorte qu’elle m’aurait dépeinte telle que j’étais. Notre-Seigneur lui dit que j’étais sa mère et qu’elle me devait obéir ; depuis ce temps j’avais pouvoir sur elle de loin comme de près par le moyen de son directeur pour la conduire, et Dieu bénissait tout et la faisait obéir pour (4.170) sa santé et ses dispositions intérieures très parfaitement. //
Avant que je fusse arrivée à Grenoble, la dame, mon amie, vit en songe que Notre-Seigneur me donnait une infinité d'enfants, mais ils étaient tous enfants et petits, vêtus de même sorte, portant sur leurs habits les marques de leur candeur et innocence. Elle crut que je venais là pour me charger des enfants1974 de l'hôpital, car l'intelligence ne lui en fut pas donnée, mais sitôt qu'elle me le conta, je compris que ce n'était pas cela, mais que Notre-Seigneur, par la fécondité spirituelle, me voulait donner un grand nombre d'enfants, mais qu'ils ne seraient mes vrais enfants que par la simplicité et candeur, et qu'il les attirerait par moi dans l'innocence. Aussi n'y a-t-il rien pour quoi j'aie tant d'opposition que pour la fourberie et la duplicité. Je me suis beaucoup écartée de ce que j'avais commencé à dire, mais je n'en suis pas la maîtresse.
[l.] Ce1975 bon frère dont j'ai parlé682, et1976 qui avait déjà reçu d'autres fois des grâces de Dieu assez grandes pour le disposer à l'intérieur, mais faute de secours, et peut-être de fidélité, il n'était pas avancé, ce bon frère, se sentit disposé à1977 me découvrir son coeur comme un enfant. Notre-Seigneur me donna tout ce qui lui était nécessaire, de sorte que ne pouvant douter de l'impression de sa grâce, il me dit, sans savoir ce qu'il disait ni pourquoi il le disait : « Vous êtes ma véritable mère. » Depuis ce temps, Notre-Seigneur eut la bonté de lui faire beaucoup de miséricordes par ce petit néant et je sentis bien qu'il était mon fils et des plus unis et fidèles. Toutes les fois qu'il me venait voir, Notre-Seigneur lui faisait de nouvelles miséricordes, et il s'en allait plein, fortifié, encouragé pour mourir véritablement à lui-même, et certifié du1978 pouvoir de Dieu en moi qu'il éprouvait et de sa1979 dépendance. Notre-Seigneur lui apprit peu à peu à parler en silence, et à recevoir [224] sa grâce sans l'entremise des paroles, mais cela ne s'opérait en lui qu'à mesure qu'il mourait plus à lui-même. Notre-Seigneur avait promis que lorsque l'on serait plusieurs assemblés en son nom, il serait au milieu d'eux683 : c'est1980 de cette sorte que cela s'opère très réellement. Comme il était déjà avancé dans l'oraison, et qu'il n'était qu'arrêté et retardé, il fut bientôt remis.
[2.] A mesure que son âme avançait assez pour pouvoir demeurer en silence devant Dieu et que le Verbe opérait en lui dans ce silence fécond et plein, et non par une fainéantise, comme ceux qui ne l'ont pas éprouvé se l'imaginent, il augmentait en grâce et en oraison. O parole1981 immédiate, parole ineffable qui dites tout sans rien articuler, qui êtes l'expression de ce que vous parlez ! Qui ne vous a pas éprouvé ne sait rien, quoiqu'il se croie bien savant. C'est en vous qu'est la source de toute science et lorsque vous êtes en plénitude dans une âme, qu'ignore-t-elle? A mesure donc que le Verbe se communiquait à lui en silence ineffable, il lui était donné de communiquer avec moi en silence et de recevoir par moi en silence les opérations de ce Divin Verbe, et ces opérations qu’il recevait, et qu'il ne pouvait1982 ignorer, parce que la plénitude devenait en lui plus abondante, - comme une écluse que l'on lève et qui se décharge avec profusion, et cela avec tant de force et tant de grâce dans les âmes bien disposées qu'un fleuve ne coule pas avec plus d'impétuosité. Mais hélas ! qu'il y a peu d'âmes assez pures pour que cela se passe en elles de la sorte ! cette plénitude qu'il recevait, le vidait toujours plus de lui-même, et le mettait en état d'un plus grand silence auprès de Dieu et d'une plus grande mort et séparation de toutes choses ; plus il mourait à tout, plus il était disposé et pour Dieu et pour moi.
[3.] O mon Dieu, je comprenais si bien que c'était de cette manière que vous vous communiquez avec profusion aux âmes qui sont toutes à vous! C’est dans ces âmes que votre grâce coule comme un fleuve, et c'est en elles que vous devenez une eau jaillissante jusqu'à la vie éternelle684 et cela avec tant d'abondance, qu'il a de quoi remplir une infinité de coeurs sans cesser d’être pleins685, chacun selon son degré1983. C'était cette plénitude si grande, à nulle autre pareille, dont l'ange salua la Sainte Vierge. Elle était dans une si parfaite plénitude qu'elle s'est écoulée et s'écoulera dans tous les saints éternellement comme leur reine hiérarchique et c'est en ce sens que toutes les grâces que Dieu donne aux hommes passent toutes par Marie. / 4.180 O divine Marie ! Dieu a bien voulu qu’une petite et misérable créature fut associée à votre maternité spirituelle, et qu’elle éprouvât que cette grâce s’écoule par fleuve et par torrent dans les autres âmes. //
Quelle abondance n'éprouvez-vous pas, vous qui communiquez à tous, et qui êtes le premier bassin, qui, regorgeant de votre plénitude, fournissez aux autres âmes tout ce qui leur est nécessaire ! O hiérarchie admirable, qui commence dès cette vie pour continuer dans toute l'éternité. Oui, il y a une hiérarchie parmi les saints comme parmi les anges, et ceux qui auront servi de canal dans leur plénitude pour arroser d'autres âmes, en serviront toute l'éternité en manière hiérarchique, et c'est en ce sens que la divine Eve686 est mère de tous les vivants, puisqu'il s'écoulera de sa plénitude dans les âmes de tous ceux qui vivront par la grâce, plus ou moins selon que les coeurs sont plus disposés et plus étendus et dilatés pour recevoir de cette plénitude et surabondance. Il faut une grande largeur et étendue d'âme pour recevoir beaucoup et assez pour donner aux autres. Ceux qui sont morts par le péché ne reçoivent rien de cette plénitude de vie et c'est pourquoi ils sont morts, parce que tous les passages par où la vie pouvait s'écouler en eux, sont bouchés; mais pour les âmes vivantes en charité, elles reçoivent toutes de cette plénitude plus ou moins, selon qu'elles sont plus ou moins disposées par la pureté et largeur d'âme.
[4.] Frère L. recevait1984 donc de cette sorte, aussi bien que plusieurs autres de mes enfants spirituels ; car ce que je dis de lui, je le dis de bien d'autres, mais je le donne pour exemple. Il lui était aussi [225] donné de quoi aider d'autres âmes, non en silence, mais en paroles : car pour la communication en silence, ceux qui sont en état de la recevoir ne sont pas pour cela en état de la communiquer. Il y a un grand chemin à faire auparavant. Le père La Combe communiquait et recevait ainsi que je l'ai dit, mais pour les autres, ils recevaient sans communiquer.
/ Avant que je fusse en Piémont, Notre-Seigneur me faisait éprouver des furies d’abandon étranges, je les appelais furies parce que je sentais l’entraînement des torrents furieux qui m’emportaient pour me laisser entraîner aux vouloirs divins en (4.184) moi afin qu’il fît par moi et de moi ce qu’il lui plairait, mon âme m’était montrée comme ces torrents qui coulent des montagnes et se précipitent avec une impétuosité inconcevable ; il n’y avait rien que Dieu eût pû vouloir de moi à quoi je ne me fusse laisser entraîner avec la même impétuosité que ce fleuve que rien ne peut retenir, se perd sans cesse dans la mer et entraîne avec soi tout ce qu’il rencontre, voilà comme cela était alors. Comme ce bon frère fut entièrement à Dieu, la providence (4.185) permit que //
[5.] Ce bon frère eut occasion de m'amener quelques-uns de ses compagnons, et Dieu les prenait tous pour lui, non qu'ils fussent mes enfants comme celui-là, ils étaient seulement des conquêtes. Et ce fut dans le même temps que Dieu me donnait ces bons religieux, que ces autres religieux du même ordre faisaient les ravages dont j'ai parlé, et1985 tâchaient de détruire l'esprit intérieur; et j'admirais comment Notre-Seigneur se dédommageait sur ces bons religieux, en leur répandant son Esprit avec plénitude, de ce que les autres voulaient lui faire perdre, ce qui n'eut pas grand effet, car ces bonnes âmes s'affermirent1986 par la persécution, loin de s'ébranler. Le supérieur et le maître des novices de la maison où était ce bon frère, se1987 déclarèrent contre moi sans me connaître, et étaient fâchés qu'une femme, disaient-ils, fut si fort recherchée. Et comme ils regardaient les choses en elles-mêmes, et non en Dieu, qui fait ce qu'il lui plaît, ils n'avaient que du mépris pour le don qui était renfermé dans un lieu si misérable, au lieu de n'estimer que Dieu et sa grâce, sans regarder la bassesse du sujet où il la répand. Ce bon frère fit en sorte que son supérieur me vint voir pour me remercier des charités, disait-il, que1988 je leur faisais. Notre-Seigneur permit qu'il trouva quelque chose dans ma conversation qui lui agréa. Enfin il fut achevé d'être gagné, et1989 ce fut lui qui, étant fait visiteur à quelque temps de là, débita une si grande quantité de ces livres qu'ils firent acheter à leurs frais par une extrême charité, que les autres avaient tâché de détruire en les faisant même brûler. Que vous êtes admirable, mon Dieu, dans vos conduites toutes sages et toutes amoureuses; et que vous savez bien triompher de la fausse sagesse des hommes et de toutes leurs précautions !
[6.] Il y avait dans le noviciat plusieurs novices : celui qui était le plus ancien était si fort dégoûté de sa vocation, qu'il ne savait plus que faire. La tentation était telle qu'il ne pouvait plus ni lire, ni étudier, ni prier, ni faire presque aucune de ses obligations. Le quêteur, un jour qu'il lui servait de compagnon, eut mouvement1990 de me l'amener : nous parlâmes un peu ensemble et Notre-Seigneur me fit découvrir la cause de son mal et le remède. Je le lui dis et il se mit à faire oraison, mais une oraison d'affection. Il changea tout à coup et Notre-Seigneur lui fit de très grandes grâces. A mesure que je lui parlais, il se faisait un effet de grâce dans son coeur et son âme s'ouvrait comme une terre sèche à la rosée. Il sentait qu'il était changé et quitte de sa peine avant que de sortir de la chambre. Il fit d'abord avec joie, et même avec perfection, tous ses exercices qu'il faisait auparavant avec dégoût, ou qu'il ne faisait point du tout. Il étudiait et priait facilement, et faisait tous ses devoirs, de sorte qu'il ne se reconnaissait plus lui-même, ni les autres. Mais ce qui l'étonnait davantage, était un germe de vie qui lui était resté, et un don d’oraison. Il voyait qu'il lui était donné sans peine ce qu'il ne pouvait avoir auparavant, quelque soin qu'il se donnât, et ce germe vivifiant était le principe qui le faisait agir et lui donnait grâce pour ses emplois et un fond de présence de Dieu, qui apportait avec soi tout bien. Il m'amena peu à peu tous les novices, qui ressentaient tous des effets de grâce, quoique différemment selon leur degré, en sorte [226] que jamais noviciat ne parut plus florissant.
[7.] Le père maître et le supérieur ne pouvaient s'empêcher d'admirer un si grand changement dans leurs novices, quoiqu'ils n'en pénétrassent pas la cause, et un jour, comme ils en parlaient à leur frère quêteur et qu'ils lui disaient, car ils l'avaient en grande estime, ayant du mérite et de la vertu, qu'ils étaient surpris du changement de leurs novices, et de la bénédiction que Notre-Seigneur avait donnée à leur noviciat, il leur dit : « Mes pères, si vous me le permettez, je vous dirai la cause. C'est cette dame contre laquelle vous déclamez si fort sans la connaître, dont Dieu s'est servi pour cela.» Ils furent fort surpris et ce père, quoique fort âgé, eut la petitesse, aussi bien que son gardien, de faire l'oraison de la manière qu'un petit livret que1991 Notre-Seigneur m'avait fait faire, et dont je parlerai tout à l'heure, l'apprend687. Ils s'en trouvèrent si bien, que le gardien disait : « Me voilà renouvelé. Je ne pouvais plus faire oraison, parce que mon raisonnement était émoussé et épuisé, et à présent j'en fais sans peine, et autant que je veux, avec beaucoup de fruit et une toute autre présence de Dieu. » Le père maître lui disait : « Il y a quarante ans que je suis religieux, je puis dire que je n'ai point su faire oraison ni connu et goûté Dieu que depuis ce temps-ci. » Je n'eus pour mes vrais enfants que le premier des novices dont j'ai parlé, le frère quêteur, et un autre père neveu du quêteur. Il y en eut bien d'autres de gagnés à Dieu d'une manière particulière. Je trouvais bien qu'ils étaient gagnés, mais je ne sentais pas à leur égard cette maternité et cet écoulement intime dont j'ai parlé, quoiqu'ils fussent cependant à Notre-Seigneur par mon moyen. Je ne sais si je pourrai bien me faire entendre.
[8.] Notre-Seigneur me donna un très grand nombre d'enfants et trois religieux fameux d'un ordre dont j'ai été et suis encore fort persécutée. Ceux-là me sont très intimes, surtout un. Il me fit servir à un grand nombre de religieuses et de filles vertueuses, et d'hommes même du monde, entre autres à un jeune homme de qualité, qui s'est donné à Dieu, et est à lui d'une manière bien particulière. C'est un homme fort intérieur, et qui dans le mariage est très saint. Notre-Seigneur m'envoya encore un abbé de qualité, qui avait quitté l'ordre de Malte pour prendre celui de la prêtrise. Il était parent d'un évêque de là auprès, qui avait des desseins sur lui. Notre-Seigneur lui a fait de très grandes grâces, et il est fort fidèle à l'oraison. Je ne pourrais décrire le grand nombre d'âmes qui me furent alors données, tant filles que femmes, religieux et prêtres, mais il y eut trois curés et un chanoine qui me furent donnés particulièrement, et un grand-vicaire. Il y eut aussi un prêtre qui me fut donné bien intimement, pour lequel je souffris beaucoup ; mais pour ne vouloir pas mourir à lui-même et se trop aimer, il me fut arraché tout à fait, et j'en souffris terriblement. Je souffrais avant qu'il me fut arraché, et je connaissais par ma souffrance qu'il allait m'être arraché et déchoir. Pour les autres, il y en a qui sont demeurés inébranlables, et d'autres que la tempête a un peu ébranlés ; mais ils ne sont pas arrachés; quoique ceux-là s'égarent, ils reviennent toujours; mais ceux qui sont arrachés ne reviennent plus.
[9.] Parmi le grand nombre de personnes que Notre-Seigneur me fit aider, et qui entrèrent toutes dans la voie de l'intérieur et se donnèrent à Dieu singulièrement, il y en avait quelques-unes qui me furent aussi données pour de vraies filles et toutes me reconnaissaient pour leur mère, et de celles-là quelques-unes étaient en état de rester en silence, mais cela était rare. Il y en avait une de qui Notre-Seigneur s'est servi pour en gagner bien d'autres à lui : elle était dans un étrange état de mort; lorsque je la vis, Notre-Seigneur lui donna la paix et la vie. Elle tomba ensuite malade à l'extrémité, et quoique les médecins dissent qu'elle mourrait, j'avais certitude du [227] contraire, et que Dieu s'en servirait comme il fait pour gagner des âmes. Il y avait dans un monastère une fille que des gens sans lumière avaient fait enfermer à cause qu'elle était dans la peine. Je la vis, je connus son mal et qu'elle n'était point ce que l'on pensait. Elle fut remise sitôt que je lui eus parlé; mais la supérieure ne trouva pas bon que je lui en dise ma pensée, parce que la personne qui l'avait réduite là par son peu de lumière, était son ami, de sorte qu'elles la tourmentèrent plus qu'auparavant et la remirent dans la peine.
[10.] Une1992 soeur d'un autre monastère était depuis huit ans dans une peine inconcevable, sans trouver personne qui la soulageât, car son directeur augmentait sa peine parce qu'il lui donnait des remèdes tout contraires à son mal. Je n'avais jamais été dans ce monastère, car je n'allais point aux monastères que l'on ne m'envoyât quérir. Notre-Seigneur ne me donnait aucune inclination ni mouvement de m'ingérer de moi-même, mais je me laissais conduire par la providence et j'allais où l'on m'envoyait quérir. Je fus fort surprise qu'à huit heures du soir l’on me vint quérir de la part de la supérieure. C'était en été, aux grands jours. Comme j'étais fort proche, j'y allai. Je trouvai une soeur qui me dit sa peine, et qu'elle avait été jusqu'à tel excès qu'elle avait pris un couteau pour se tuer688, n'y voyant point de remède; mais que le couteau lui était tombé de la main, et qu'une personne qui avait été la voir sans qu'elle lui eût découvert la nature de sa peine, lui avait conseillé de me parler. Notre-Seigneur me fit d’abord connaître de quoi il s'agissait, et qu'il voulait qu'elle s'abandonnât à lui, loin de lui résister, comme on le lui faisait faire depuis huit ans. Je la fis s'abandonner à Notre-Seigneur et elle entra d'abord dans une paix de paradis : toutes ses peines lui furent ôtées dès ce moment et ne sont jamais revenues depuis ce temps. C'est1993 la fille la plus capable qu'il y ait dans cette maison. Elle fut d'abord si changée qu'elle fut l'admiration de la communauté. Notre-Seigneur lui donna un fort grand don d’oraison, sa présence continuelle et facilité pour tout ; elle me fut donnée pour fille ; et une soeur domestique, qui est une sainte fille, peinée depuis vingt et deux ans, fut aussi délivrée de sa peine. Cela nous fit lier amitié, la supérieure et moi, qui était une très sainte fille en sa manière, parce que le changement et la paix de cette soeur la surprenaient, l'ayant vue dans de si terribles peines. Je fis encore d'autres liaisons dans ce monastère, où il y a des âmes à qui Notre-Seigneur fit bien des miséricordes par le moyen qu'il avait choisi.
[l.] Vous ne vous contentâtes pas de me faire parler, mon Dieu ; vous me donnâtes de plus le mouvement de lire l'Ecriture sainte. Il y avait du temps que je ne lisais plus, car je ne trouvais en moi aucun vide à remplir, au contraire plutôt trop de plénitude. Sitôt1994 que je commençai de lire l'Ecriture sainte, il1995 me fut donné d'écrire le passage que je lisais et aussitôt tout de suite, il m'en était donné l'explication. En écrivant le passage, je n'avais pas la moindre pensée sur l'explication, et sitôt qu'il était écrit, il m'était donné de l'expliquer, écrivant avec1996 une vitesse inconcevable. Devant que d'écrire je ne savais pas ce que j'allais écrire; en écrivant, je voyais que j'écrivais des choses que je n'avais jamais sues et la lumière m’en était donnée ; dans le temps de la manifestation je voyais que j'avais en moi des trésors1997 de science et de connaissance que je ne savais pas même avoir. Avais-je écrit, je ne me souvenais [228] de quoique ce soit de ce que j'avais écrit, et il ne m'en restait ni espèces ni images. Je n'aurais pas pu me servir de ce que j'avais écrit pour aider aux âmes, mais Notre-Seigneur me donnait dans le temps que je leur parlais, sans que j'y fisse nulle application, tout ce qui leur était nécessaire.
[2.] De cette sorte, Notre-Seigneur me fit expliquer toute la Sainte Ecriture1998. Je n'avais aucun livre que la Bible, et ne me suis servi que de celui-là, sans jamais rien chercher. Lorsque je me servais, en écrivant sur l'Ancien Testament, des passages du Nouveau pour appuyer ce que je disais, ce n'était pas que je les cherchasse, mais ils m'étaient donnés en même temps que l'explication ; et tout de même du Nouveau : je m'y servais des passages de l'Ancien, et ils m'étaient donnés de même, sans que je cherchasse rien. Je n'avais de temps pour écrire quasi que la nuit car il me fallait parler tout le jour, sans retour sur moi-même, non plus pour parler que pour écrire, sans me mettre plus en peine de ma santé ni de ma vie que de moi-même. Je ne dormais qu'une heure ou deux toutes les nuits, et avec cela la fièvre presque tous les jours et ordinairement1999 quarte, et cependant je continuais cela sans2000 incommodité, sans me soucier de mourir ou de vivre. Celui auquel j'étais sans nulle réserve faisait2001 de moi tout ce qu'il lui plaisait sans que je me mêlasse de son ouvrage. Vous m'éveilliez vous-même, ô mon Dieu; et il me fallait une dépendance et une obéissance si entières à vos volontés, que vous ne vouliez pas souffrir le moindre mouvement naturel. Lorsqu'il s'y mêlait la moindre chose, vous le punissiez, et il tombait d'abord.
[3.] Vous me faisiez écrire avec tant de pureté, qu'il me fallait cesser et reprendre comme vous le vouliez. Vous m'éprouviez de toutes manières : tout à coup vous me faisiez écrire, puis cesser aussitôt, et puis reprendre. Lorsque j'écrivais le jour, j'étais à tous coups interrompue et je laissais souvent les mots à moitié écrits, et vous me donniez ensuite ce qu'il vous plaisait. Ce2002 que j'écrivais n'était point dans ma tête, en sorte que j'avais la tête si libre, qu'elle était dans un vide entier. J'étais si dégagée de ce que j'écrivais, qu'il m'était comme étranger689. Il me prit une réflexion : j'en fus punie, mon écriture tarit aussitôt, et je restai comme une bête jusqu'à ce que je fusse éclairée là-dessus. La2003 moindre joie des grâces que vous me faisiez, était punie très rigoureusement.
Toutes les fautes qui sont dans mes écrits viennent de ce que n'étant pas accoutumée à l'opération de Dieu, j'y étais souvent infidèle, croyant bien faire de continuer2004 d'écrire lorsque j'en avais le temps, sans en avoir le mouvement, parce qu'on m'avait ordonné d'achever l'ouvrage : de sorte qu'il est aisé de voir des endroits qui sont beaux et soutenus, et d'autres qui n'ont ni2005 goût ni onction. Je les ai laissés tels qu'ils sont, afin que l'on voie la différence de l'Esprit de Dieu et de l'esprit humain et naturel, étant prête cependant de les raccommoder selon la lumière présente qui m'en est donnée, en cas qu'on me l'ordonne.
[4.] Quelle2006 épreuve ne tirâtes-vous pas de mon abandon avant ce temps? Ne me donniez-vous pas cent figures différentes pour voir si j'étais à vous sans réserve à2007 toute épreuve, et si j'avais encore quelque petit intérêt pour moi-même? Vous trouviez toujours cette âme souple et pliable à tous vos vouloirs. Que ne m'avez-vous point fait souffrir, dans quelle humiliation ne me jetâtes-vous pas pour contrebalancer vos grâces? A quoi, mon Dieu, ne me livrâtes-vous pas et par quels détroits pénibles ne2008 me fîtes-vous pas passer? Ce que je n'osais auparavant toucher du bout du doigt devint ma nourriture ordinaire. Mais je n'avais aucune peine de tout ce que vous [229] faisiez de moi. Je voyais avec plaisir et complaisance, ne prenant non plus d'intérêt à moi qu'à un chien mort, je voyais, dis-je, avec complaisance vos jeux divins. Vous m'éleviez au ciel, puis aussitôt vous me jetiez dans la boue, puis de la même main, vous me replaciez d'où vous m'aviez jetée. Je voyais que j'étais le jeu de votre amour et de votre volonté, la victime de votre divine justice; et tout m'était égal.
[5.] Il me semble, ô mon Dieu, que vous faites de vos plus chers amis comme la mer fait de ses vagues. Elle les pousse quelquefois avec impétuosité contre des rochers, où elles se brisent; d'autres fois contre du sable, ou sur la2009 bourbe; et puis aussitôt elle reprend dans son sein et y enfonce cette2010 vague avec d'autant plus de force qu'elle l'avait rejetée avec plus d'impétuosité. C'est le jeu que vous faites de vos amis, qui ne laissent pas d'être un en vous, changés et transformés en vous-même, quoique2011 vous fassiez un jeu continuel de les rejeter et de les reprendre dans votre sein en sorte que plus cette vague est poussée avec impétuosité2012, plus le gouffre qui l'engloutit est2013 profond. O mon Dieu, que j'aurais de choses à dire mais je ne puis rien dire des opérations de votre amour juste et bienfaisant, parce qu'elles sont trop subtiles.
[6.] Cet amour se2014 plaît infiniment à faire de ceux qu'il a rendus un en vous, les victimes continuelles de sa justice. Il semble que ces âmes ne soient faites que comme des holocaustes, pour être brûlées par l'amour sur l'autel de la divine justice. O qu'il y a peu d'âmes de cette sorte ! Elles sont presque toutes les2015 âmes de la miséricorde, et c'est beaucoup ; mais pour appartenir à la divine Justice, ô que cela est rare, mais qu'il est grand ! Ce sont les âmes de Dieu seul, qui n'ont plus nul intérêt en elles ni2016 pour elles : tout est pour Dieu, sans retour ni relation à elles-mêmes de salut, de perfection, d'éternité, de vie ou de mort; tout cela n'est point pour elles : leur affaire est de laisser la divine Justice se rassasier en elles, comme dit Déborah, du sang des morts, c'est-à-dire2017 de cette âme déjà morte par l'amour, où cette Justice se rassasie de cette âme morte et2018 de prendre sur elle la vengeance des péchés des autres. C'est trop peu que cela; elle se rassasie d'une gloire qui est propre à cet attribut, gloire qui ne permet pas le moindre retour sur la créature, et qui veut tout pour soi. La miséricorde est toute distributive en faveur de la créature; mais la justice dévore et ravit tout et ne peut rien vouloir que pour elle-même, sans qu'elle ait un retour sur la victime qu'elle sacrifie2019 : c'est pourquoi elle ne l'épargne pas. Mais elle veut des victimes volontaires, et qui n'aient plus d'autres objets qu'elle-même dans ce qu'elles souffrent, non plus qu'elle n'en a point d'autre qu'elle-même dans ce qu'elle fait souffrir. Ce n'est pas que l'âme ainsi dévorée par la divine Justice fasse nulle attention à cette aimable cruelle qui la traite si impitoyablement : non, elle n'a ni pensée ni retour, elle n'y pense que lorsqu'il lui est donné d'en écrire ou d'en parler. Mais cette justice ainsi dévorante ne se nourrit que de souffrances, que d'opprobres et d'ignominies, et de la même main dont elle a frappé sans retour l'auteur de la justice690, elle frappe d'autant plus fortement ceux qui sont prédestinés à lui être plus conformes2020. Mais, dira-t-on, comment donc une telle âme est-elle soutenue dans la cruauté de la divine Justice? Elle est soutenue sans soutien par la même cruauté : plus elle est délaissée, ce semble, de Dieu, plus elle est soutenue en Dieu au-dessus de tout soutien ; car il ne faut pas croire qu'une telle âme ait rien691 pour elle-même qui la puisse satisfaire ni au-dehors, ni au-dedans. Rien692 du tout. Tout est rigueur sans aucune rigueur, tout ce qui lui est donné ne lui est donné que pour le prochain, et pour faire connaître, aimer et posséder son Dieu.
[7.] Mon amie commença à prendre quelque jalousie de l'applaudissement que l'on me donnait, Dieu le [230] permettant de la sorte pour purifier encore cette sainte âme par cette faiblesse et par la peine qu'elle lui causa. Son amitié se changea en froideur et en quelque chose de plus. C'était vous, ô mon Dieu, qui le permettiez, ainsi que je l'ai dit. Certains confesseurs aussi commençèrent à se remuer, disant que ce n'était pas à moi de me2021 mêler d'aider aux âmes; qu'il y avait de leurs pénitents qui avaient pour moi une entière ouverture. C'était où il me fut facile de remarquer la différence des confesseurs qui ne cherchent que Dieu dans la conduite des âmes, et de ceux qui se recherchent eux-mêmes, car les premiers me venaient voir, et étaient ravis des grâces que Dieu faisait à leurs pénitentes, sans faire attention au canal dont il se servait. Les autres, au contraire, remuaient sous main pour soulever la ville contre moi. Je voyais qu'ils auraient eu raison de me combattre si je me fusse ingérée par moi-même, mais outre que je ne pouvais faire que ce que Notre-Seigneur me faisait faire, c'est que je ne cherchais personne, mais chacun venait de toutes parts, et je les recevais tous indifféremment. Quelquefois il en venait pour me combattre. Il vint deux religieux du même ordre que le frère quêteur dont j'ai parlé : l'un était provincial, très savant, et grand prédicateur; et l'autre prêchait le carême à la cathédrale. Ils vinrent séparément après avoir étudié quantité de choses difficiles pour me les proposer. Ils le firent : et quoique ce fussent des matières fort hors de ma portée, Notre-Seigneur me fit répondre avec autant de justesse que si je les eusse étudiées toute ma vie; ensuite de quoi je leur dis moi-même ce que Notre-Seigneur me donna. Ils s'en allèrent non seulement convaincus et contents, mais même épris2022 de votre amour, ô mon Dieu!
[8.] Je continuais toujours d'écrire, et avec une vitesse inconcevable, car la main ne pouvait presque suivre l'esprit qui dictait, et durant un si long ouvrage, je ne changeai point de conduite, ni me servis d'aucun livre. L'écrivain ne pouvait, quelque diligence qu'il fît, copier en cinq jours ce que j'écrivais en une nuit. Ce qui y est de bon vient de vous seul, ô mon Dieu; et ce qu'il y a de mauvais vient de moi, je veux dire, de mon2023 infidélité, et du mélange que j'ai fait sans le connaître de mon impureté avec votre pure et chaste doctrine. Au commencement, je commis bien des fautes, n'étant pas encore stylée à l'opération de l'Esprit de Dieu qui me faisait écrire. Car il me faisait cesser d'écrire lorsque j'avais le temps d'écrire, et que je le pouvais commodément; et lorsqu’il me semblait avoir un fort grand besoin de dormir, c'était alorsqu’il me faisait écrire. Lorsque j'écrivais le jour, c'était des interruptions continuelles, car je n'avais pas le temps de manger, à cause de la grande quantité de monde qui venait : il fallait tout quitter sitôt que l'on me demandait; et j'avais pour surcroît la fille qui me servait dans l'état dont j'ai parlé, qui sans raison me venait interrompre à tout coup selon que son humeur la prenait. Je laissais souvent le sens à moitié fini sans me mettre en peine si ce que j'écrivais était suivi ou2024 non. Les endroits qui pourront être défectueux, ne seront tels qu'à cause que quelquefois j'ai voulu écrire parce que j'avais le temps, et alors ce n'était pas la2025 grâce en source. Si ces endroits étaient fréquents2026, cela serait pitoyable.
Enfin, je m'accoutumai peu à peu à suivre Dieu à sa mode, et non à la mienne.
[9.] J'écrivis le Cantique des Cantiques en un jour et demi, et encore reçus-je des2027 visites. La vitesse avec laquelle je l'écrivis fut si grande, que le bras m'enfla et me devint tout raide. La nuit, il me faisait une fort grande douleur, et je ne croyais pas pouvoir écrire de longtemps. Il s'apparut à moi, comme je dormais, une âme de Purgatoire qui me pressait de demander sa délivrance à mon divin Epoux. Je le fis, et il me sembla qu'elle fut aussitôt délivrée693. Je lui dis : « S'il est vrai que vous êtes délivrée, guérissez mon bras », et il fut guéri à l'instant et en état d'écrire. J'ajouterai à tout ce que je viens de dire sur mes écrits, qu'il s'était perdu une partie très considérable du Livre des Juges. On me pria de le rendre complet. Je récrivis les endroits perdus. Longtemps après, ayant déménagé, on les trouva où l'on ne se serait jamais imaginé qu'ils dussent être : l'ancien et le nouveau se trouvèrent parfaitement conformes; ce qui étonna beaucoup de personnes de science et de mérite qui en firent la vérification.
[10.] Il me vint voir2028 un conseiller du Parlement694, qui est un modèle de sainteté. Ce bon serviteur de Dieu trouva sur ma table une méthode d’oraison que j'avais écrite il y avait longtemps. Il me la prit et l'ayant trouvée fort à son gré, il la donna à quelques personnes de ses amis à qui il la crut utile. Tous en voulaient des copies. Il résolut avec le bon frère de2029 la faire imprimer2030, ils me prièrent de l’arranger, je2031 le fis, j’y ajoutai quelque chose et une petite préface, et ils le firent imprimer sous le titre de Moyen court et facile de faire oraison. Et2032 c’est de cette sorte que ce petit livret, que2033 l’on a pris pour prétexte de m’emprisonner, fut imprimé. [231] Ce conseiller2034 est un de mes intimes amis et un grand serviteur de Dieu. Ce pauvre petit livret n'a pas laissé d'être déjà imprimé cinq ou six fois malgré la persécution et Notre-Seigneur y donne une fort grande bénédiction. Ces bons religieux en prirent quinze cents.
[11.] Le bon frère quêteur écrivait parfaitement bien et Notre-Seigneur lui inspira de copier mes écrits, du moins une partie. Il donna aussi la même pensée à un religieux d'un autre ordre, de sorte qu'ils en prirent chacun à copier. S'étant occupé, une nuit, à écrire quelque chose qu'il croyait pressé parce qu'il avait mal compris ce qu'on lui avait dit, comme il faisait extrêmement froid et qu'il était nu-jambes, elles lui enflèrent de telle sorte qu'il ne pouvait se remuer. Il vint me trouver tout triste, et comme dégoûté d'écrire. Il me dit son mal et qu’il ne pouvait faire sa quête. Je2035 lui dis d'être guéri et il le fut à l'instant, de sorte qu'il s'en alla fort content et fort désireux de transcrire cet ouvrage, par lequel il assure que Notre-Seigneur lui a fait de très grandes grâces. Il y avait aussi une bonne fille, mais qui est fort inconstante : elle avait un fort grand mal de tête; je la lui touchai et elle fut aussitôt guérie.
[12.] Le démon devint si enragé contre moi à cause des conquêtes que vous faisiez, ô mon Dieu, qu'il battait quelques-unes des personnes qui me venaient voir. Il y avait une bonne fille d'une grande simplicité, qui gagnait sa vie de son travail, c'est une fille qui a reçu des très grandes grâces de Notre-Seigneur. Le Démon lui cassa deux dents dans la bouche, la joue lui enfla d'une prodigieuse grosseur, et il lui dit que si elle me venait voir davantage, qu’il lui en ferait bien d'autres. Elle me vint trouver en cet état, et me dit dans son innocence : « Le méchant, il m'a fait cela à cause que je viens à vous; il dit bien des injures contre vous. » Je lui dis de lui défendre de ma part de la toucher. Voyant qu'il était pris, et qu'il n'osait la toucher car il ne pouvait faire ce que Dieu lui défendait par moi, il lui dit bien des injures, fit devant elle des postures affreuses, et l'assura qu'il allait susciter la plus étrange persécution que j'eusse jamais eue. Je me riais de tout cela, car je ne l'appréhende guère quoiqu'il me suscite de si étranges persécutions. Je sais qu'il servira malgré lui à la gloire de mon Dieu.
[l.] Cette pauvre fille me vint trouver un jour tout éplorée. Elle me dit : « O ma mère, que j'ai vu d'étranges choses! » Je lui demandai ce que c'était. « Hélas! dit-elle, je vous ai vue comme un agneau au milieu d'une troupe de loups enragés. J'ai vu une effroyable troupe de gens2036 de toutes robes, de tout âge, de tout sexe et condition, prêtres, religieux, gens mariés, filles et femmes avec des piques, des hallebardes, des épées nues, qui s'efforçaient de vous percer. Vous les laissiez faire sans vous remuer ni étonner, et sans vous défendre2037. Je regardais de tous côtés s'il ne viendrait point quelqu'un vous assister et vous défendre, mais je n'ai vu personne. » A quelques jours de là, ceux qui par envie faisaient une batterie secrète contre moi, éclatèrent tout à coup comme d’un tonnerre. Les libelles commencèrent à courir partout; et l'on me montra des lettres que des gens envieux avaient écrites contre moi sans me connaître, les plus effroyables du monde. L’on disait que j'étais sorcière, que c'était par magie que j'attirais les âmes, que tout ce qui était en moi était diabolique; que si je faisais quelques charités, c'était que je faisais de la fausse monnaie, et mille autres crimes dont2038 on m'accusait, et qui étaient aussi faux et aussi mal fondés les uns que les autres.
[2.] Comme la tempête s'augmentait chaque jour et que l'on me disait vraiment Crucifige ainsi que Notre-Seigneur me l'avait fait connaître dès l'abord, quelques-uns de mes amis me conseillèrent de m'absenter pour quelque temps. L'aumônier de Monseigneur de Grenoble695 me dit d'aller à la Sainte-Baume et à Marseille696 passer quelque temps; que l'on m'y souhaitait même, et qu'il y avait là des personnes bien intérieures; qu'il m'y accompagnerait avec une bonne fillle et un autre [232] ecclésiastique, et que, durant ce temps-là, la tempête passerait. Mais avant que de parler de ma sortie de Grenoble, il faut que je dise encore quelque chose de l'état que je portais en ce pays.
[3.] J'étais dans une si grande plénitude de Dieu, que j'étais souvent ou sur mon lit, ou alitée tout à fait, sans pouvoir parler; et lorsque2039 je n'ai eu aucun moyen de verser cette plénitude, Notre-Seigneur ne permit pas qu'elle fut si violente, car dans cette violence, je ne pouvais plus vivre, mon cœur ne souhaitait que de verser en d'autres cœurs sa surabondance. J'avais la même union et la même communication avec le père La Combe quoiqu'il fut si éloigné, que s'il eût été proche. Jésus-Christ m'était communiqué dans tous ses états. C'était alors son état apostolique qui était le plus marqué. Toutes les opérations de Dieu en moi m'étaient montrées en Jésus-Christ et expliquées par l'Ecriture sainte, de sorte que je portais en moi l’expérience de ce qui était écrit. Lorsque je ne pouvais2040 écrire ou communiquer d'une autre manière, j’étais toute languissante et j'éprouvais ce que Notre-Seigneur dit à ses disciples : J'ai une Pâque à manger avec vous697 ; ô qu’il me tarde qu’elle n’arrive ! c'était la communication de lui-même par la Cène, et par sa passion, lorsqu'il dit : Tout est consommé, et rendant l'esprit il baissa la tête698 parce qu'il communiquait son esprit à tous les hommes capables de le recevoir, il le remit entre les mains de son Père699 et de son Dieu, aussi bien que son Royaume, comme s'il disait à2041 son Père : « Mon Père, mon Royaume est que je règne pour vous et vous par moi sur les hommes : cela ne se peut faire que par l'épanchement de mon esprit sur eux. Que mon esprit leur soit donc communiqué par ma mort ! » Et c'est en cela qu'est la consommation de toutes choses. Souvent la plénitude trop grande m'ôtait la liberté d'écrire et je ne pouvais rien faire que rester couchée, sans parole. Quoique cela fut de la sorte, je n'avais rien pour moi : tout était pour les autres; comme ces nourrices qui sont pleines de2042 lait et qui pour cela ne sont pas plus sustentées, non qu'il me manquât rien, car depuis ma nouvelle2043 vie je n'ai pas eu un moment de vide.
[4.] Avant que d'écrire sur le livre des Rois2044 de tout ce qui regarde David, je fus mise dans une si étroite union avec ce saint patriarche, que je communiquais avec lui comme s'il eût été présent : non en images, espèces, ni figures, mon âme était trop éloignée de ces choses, mais en manière divine, en silence ineffable et en réalité parfaite. Je compris quel était ce saint patriarche, la grandeur de sa grâce, la conduite de Dieu sur lui, et toutes les circonstances des états par lesquels il avait passé, qu'il était une figure vivante de Jésus-Christ, et un pasteur choisi pour Israël. Il me sembla que tout ce que Notre-Seigneur me faisait faire pour2045 les âmes serait en union avec ce saint patriarche, et avec ceux pour lesquels il m'était donné en même temps une union pareille à celle que j'avais avec David, mon cher roi. O amour, ne me fîtes-vous pas connaître que l'union admirable et réelle entre ce saint patriarche et2046 moi ne serait jamais comprise de personne ? Car nul n'était en état de la comprendre.
[5.] Ce fut alors que vous m'apprîtes, ô mon Amour, que par cette union si admirable il m'était donné de porter Jésus-Christ Verbe-Dieu2047 dans les âmes. Jésus-Christ est né de David selon la chair. O combien de conquêtes me fîtes-vous faire dans cette union tout ineffable ! mes paroles y étaient efficaces et faisaient effet dans les cœurs, c’était la formation de Jésus-Christ dans les âmes. Je2048 n'étais nullement la maîtresse de parler ni de dire les choses; celui qui me conduisait, me les faisait dire comme il les voulait, et autant de temps qu'il lui plaisait. Il y avait des âmes auxquelles [233] l’on ne me laissait pas dire un mot et2049 d'autres pour lesquelles il y avait des déluges de grâce. Mais cet amour pur ne souffrait aucune superfluité ni amusement.
Quelquefois il y avait des âmes qui demandaient plusieurs fois les mêmes choses, et quand on les leur avaient dites selon leur besoin, et que ce n'était qu'envie de parler, sans que je fisse nulle attention je ne pouvais leur répondre, puis elles me disaient : « Vous dîtes cela dernièrement, faut-il nous y tenir ? » je leur disais, que oui ; et alors j'étais éclairée que c’était parce que la réponse aurait été inutile qu’elle ne m'était pas donnée, et, comme Notre-Seigneur a dit, que tout passerait mais que ses paroles ne passeraient point et qu’il n’y en a pas une qui n’ait son effet. Il2050 en était tout de même de celles que Notre-Seigneur conduisait par la mort d'elles-mêmes et qui venaient chercher de la consolation humaine : je n'avais pour elles que2051 le pur nécessaire, après quoi je ne pouvais plus parler. J'aurais2052 plutôt parlé de cent choses indifférentes parce que c'est ce qui est de moi, que Dieu laisse agir pour être toute à tous et n'incommoder pas le prochain, mais pour sa parole, il en est lui-même le dispensateur.
O si les prédicateurs parlaient dans cet esprit, quels fruits ne feraient-ils pas? Il y en avait d'autres, comme j'ai dit, auxquelles je2053 ne pouvais me communiquer qu'en silence, mais silence autant ineffable qu'efficace. Celles-là sont plus rares, et c'est le propre caractère de mes plus véritables2054 enfants. C'est, comme peut-être l'ai-je dit, car je pourrais bien répéter, la communication des esprits bienheureux.
[6.] Ce fut là que j'appris la vraie manière de traiter avec les saints du ciel en Dieu même, et aussi avec les saints de la terre. O communication si pure, qui te pourra comprendre que celui qui t'éprouve? si les hommes étaient esprit, l’on se parlerait en esprit, mais à cause de la faiblesse, il faut revenir aux paroles. J'eus de la consolation, il y a quelque temps, d'entendre lire cela dans saint Augustin2055 dans une conversation toute spirituelle qu'il eut avec sa mère700. Il se plaint qu'il en faut revenir2056 aux paroles à cause de notre faiblesse2057. Je2058 disais quelquefois : « O amour, donnez-moi des coeurs assez grands pour contenir une si grande plénitude. » Il me semblait que mille coeurs seraient trop petits.
J'avais des intelligences de la communication pendant la Cène2059 entre Jésus-Christ et saint Jean. Mes intelligences n'étaient pas des lumières mais des intelligences d'expérience. O que j'éprouvais véritablement, ô disciple bien-aimé, la communication de mon divin Maître à votre coeur, et la manière dont vous apprîtes les secrets ineffables, et comme vous continuâtes un pareil commerce avec la Sainte Vierge ! O que l'on peut bien appeler cette communication un admirable commerce! Il me fut donné à entendre que c'était là le parler de la crèche, et comme le Saint Enfant se communiquait aux rois et aux pasteurs, et leur donna la connaissance de sa divinité. Ce fut aussi de2060 cette manière que la sainte Vierge approchant de sainte Elisabeth, il se fit un commerce admirable entre Jésus-Christ et saint Jean; commerce qui lui communiqua l’esprit du Verbe et sa sainteté2061, qui fut si efficace qu'elle subsista toujours.
C'est pourquoi saint Jean-Baptiste ne témoigna nul empressement de venir voir Jésus-Christ après cette communication; car ils se communiquaient de loin comme de près, et afin de recevoir ces communications avec plus de plénitude, il se retira dans le désert, et lorsqu’il prêcha la pénitence, que dit-il de lui-même ? Il ne dit pas qu'il est la Parole, parce qu'il savait très bien2062 que c'était Jésus-Christ, Parole éternelle; mais il dit seulement, qu'il est la voix.
La voix sert de passage à la parole et la pousse; de sorte qu'après s'être rempli des communications du divin [234] Verbe, il fut fait l'expression de ce même Verbe, poussant par sa voix cette divine parole dans les âmes. Il le connut d'abord : il n'eut pas besoin qu'on lui dît qui il était; et s'il lui envoya de ses disciples, ce n'était point pour lui, mais pour eux-mêmes, afin de les rendre disciples de Jésus-Christ. Il ne baptisa que d'eau pour faire voir quelle était sa fonction, car comme l'eau en s'écoulant ne laisse rien, aussi la voix ne laisse rien. Il n'y a que la parole qui s'imprime2063. Il était donc fait pour porter la parole, mais il n'était pas la parole701; et celui qui était la parole baptisa avec le Saint-Esprit, parce qu'il avait le don de s'imprimer dans les âmes, et de se communiquer à elles par le Saint-Esprit. Je compris que la trinité créée ne se parlait point d’une autre manière : saint Joseph2064 et Marie se communiquaient par Jésus; Jésus était le principe et la fin de2065 leurs communications. O l'adorable commerce! Il ne se remarque pas que Jésus-Christ ait rien dit pendant sa vie cachée, quoiqu'il2066 soit vrai qu'il ne se perdra aucune de ses paroles. O amour, si tout ce que vous avez dit et opéré en silence était écrit, je ne crois pas que tout le monde pût contenir tous les livres qui s'en écriraient702.
[7.] Tout ce que j'éprouvais m'était montré dans l'Ecriture sainte, et je voyais avec admiration qu'il ne passait rien dans l'âme qui ne soit en Jésus-Christ et dans l'Ecriture sainte. Lorsque2067 je communiquais avec des coeurs étroits, je souffrais un fort grand tourment. C'était comme une eau impétueuse qui, ne trouvant pas d'issue, retourne contre2068 elle-même, et j'en étais quelquefois au mourir. O Dieu, pourrais-je décrire ou faire comprendre tout ce que je souffrais en ce lieu, et les miséricordes que vous m'y fîtes? Il faut passer quantité de choses sous silence, tant parce qu'elles ne se peuvent exprimer, que parce qu'elles ne seraient pas comprises. Ce qui m'a le plus fait souffrir a été le père La Combe703. Comme2069 il n'était pas encore affermi dans son état, et que Dieu l'exerçait par des croix et des renversements, ses2070 doutes et ses hésitations me donnaient des coups étranges : quelque éloigné qu'il fut de moi je ressentais ses peines et ses dispositions. Il portait un état de mort intérieure et d'alternatives des plus2071 cruelles du monde, et des plus terribles qui aient jamais été : aussi selon la connaissance que Dieu m'en a donné, c'est un de2072 ses serviteurs à présent sur terre qui lui est le plus agréable. Il me fut imprimé de lui qu'il était un vase d'élection que Dieu s'était choisi pour porter son nom parmi les Gentils, mais qu'il lui montrerait combien il faudrait souffrir pour ce même nom. Lorsque dans ces épreuves il se trouvait comme rejeté de Dieu, il se sentait en même temps divisé d'avec moi, et sitôt2073 que Dieu le recevait en lui, il se trouvait réuni à moi plus fortement que jamais et il se trouvait éclairé sur mon état d'une manière admirable, Dieu lui donnant une estime qui allait jusqu'à la vénération; de sorte qu'il ne pouvait me cacher ses sentiments; et il me répétait souvent : « Je ne puis être uni à vous hors de Dieu, car sitôt que je suis rejeté de Dieu, je le suis de vous et je me sens divisé d'avec vous, en doute et hésitation continuelle sur ce qui vous regarde; et sitôt que je suis bien avec Dieu, je suis bien avec vous. Je connais la grâce qu'il me fait de m'unir à vous et combien vous lui êtes chère, et le fond qu'il a mis en vous. »
[8.] O Dieu, qui comprendra jamais les unions pures et saintes que vous faites entre vos créatures! Le monde charnel n'en juge que charnellement, attribuant à une attache naturelle ce qui est la plus pure grâce. [235] Vous seul, ô Dieu, savez ce que j'ai souffert de ce côté-là. Toutes les autres croix, quoique très fortes, me paraissaient des ombres auprès de celles-là2074 / et de celles que je souffrais à l’occasion de la fille qui était auprès de moi. Ce qu’elle me faisait souffrir égalait le tourment du purgatoire. Toutes les grâces (4.258) lui étaient communiquées par moi ou par N. mais bien plus par moi. Lorsqu’elle se laissait détruire à Dieu, je la souffrais avec agrément, mais lorsqu’elle résistait à Dieu et qu’elle était propriétaire, je souffrais un tourment inexplicable et tel que tout ce que j’en pourrais dire ne serait qu’un faible crayon de la vérité. Je la priais quelquefois de se retirer, mais comme elle ne comprenait pas ce qu’elle me faisait souffrir, elle s’en affligeait, et disait que c’était par haine, de manière que j’étais comme obligée de la souffrir quoique je [fusse] sensible [à ] des (4.259) tourments intolérables et tels que je me fusse précipitée dans le feu avec plaisir pour éviter une pareille douleur. Elle s’en plaignait à N. disant que je ne la pouvais souffrir, et comme il croyait cela naturel, il me reprenait de défaut de charité, et je ne pouvais lui faire concevoir un état qui sera toujours incompréhensible à tous ceux qui n’en auront pas l’expérience. O Dieu, qui pourrait comprendre sans cela un tourment si étrange? Il y a tant de choses à dire sur ce que cette fille m’a fait souffrir que j’aime mieux m’en taire. (4.260) L’amitié trop naturelle qu’elle avait pour moi m’était un tourment inexplicable. Tous les défauts extérieurs que l’on croyait m’être d’une extrême incommodité ne me faisaient nulle peine : quoiqu’elle fut maladroite au point de faire incessamment tout le contraire de ce qu’il fallait et de ce qu’elle aurait voulu faire elle-même, lorsqu’elle m’avait fait quelque mal croyant me faire du bien, elle s’affligeait et était inconsolable, mais pour moi je n’en avais aucune peine. Quoiqu’elle me portât (4.261) bien du préjudice parce qu’elle perdait et rompait tout ce qu’elle tenait, je ne lui disais jamais rien de ces choses qui ne regardaient que ma personne ou mon intérêt, tout cela m’était trop indifférent : elle avait avec cela toute sorte de défauts naturels les plus insupportables; elle s’imaginait que ces défauts étaient la cause de ce que j’avais peine à souffrir les caresses, mais elle était bien trompée, et ce qui l’étonnait était que ce n’était jamais de cela dont je la reprenais. Sa propriété, la résistance qu’elle faisait à Dieu, l’inclination (4.262) naturelle qu’elle avait pour moi faisaient tout mon supplice; j’étais souvent réduite à me tenir couchée ou assise à terre appuyée, ne pouvant me remuer à cause de la violence de ma peine. N., comme j'ai dit, Dieu le permettant de la sorte, n’a jamais compris cet état non plus qu’un autre que je dirai dans la suite, qui ont été la source des plus fortes croix que j’ai jamais souffertes, les autres croix que j’ai décrites, ne m’étant presque plus sensibles, tant parce que, comme je l’ai dit, tout ce qui me vient (4.263) par dehors ne me peut plus peiner à moins que Dieu n’applique sa main au-dedans pour me les rendre sensibles, que parce que je ne me soucie non plus de mon honneur que de ma vie pourvu que mon Dieu se contente. Cette peine ne dépendait nullement de moi, Dieu seul l’opérant. Ce qui me fit encore beaucoup souffrir fut un discernement des esprits que Notre-Seigneur me donna, qui était tel que sitôt qu’une personne n’allait pas droit, j’en sentais l’impression au-dedans. Je comprenais d’abord les degrés ou états des âmes (4.264) sans que je pusse faire autrement ni changer de sentiment, si l’on peut apeler sentiment une chose qui était en moi sans moi, et où la pensée et la réflexion n’avaient aucune part.
Lorsque je disais à N. ce que Dieu me faisait connaître des personnes qu’il estimait, surtout de celles qui étaient en dons extraordinaires, et l’amour-propre qui était en elles, il prenait cela pour orgueil et défaut de charité. Lorsque je pouvais réfléchir le moins du monde sur ces (4.265) choses, je voyais que selon les règles ordinaires de la vertu telle que je l’avais conçue autrefois, il avait raison, mais je ne pouvais faire autrement, et mon tourment était très grand, car si je disais : « je ne lui dirai plus ces choses, peut-être me trompai-je ? » Vous me rejetiez ô mon Dieu, et j’entrais dans un enfer intérieur étrange, je ne me connaissais plus et j’étais comme ceux qui sont hors de sens; il fallait que pour rentrer dans ma première tranquillité, je m’écriasse ou de cœur ou de bouche, : « Eh bien, mon Dieu, je (4.266) continuerai de lui tout dire et écrire, » et sitôt que j’écrivais ou disais ces choses à N. il se fâchait, il entrait en peine contre moi, en doute, défiance et division, et sitôt qu’il entrait en division d’avec moi, je sentais comme si l’on m’eût divisé le cœur. Les divisions du corps ne sont rien, car absent ou présent tout m’était égal pourvu que son cœur demeurât fidèle à Dieu et qu’il ne se séparât pas de moi. Car son union a toujours été une union nécessaire et non pas volontaire. Je pris le dernier parti (4.267) qui fut de lui tout dire avec ma simplicité ordinaire, quoi qu’il m’en dût coûter, car je ne pouvais résister à Dieu, et après bien des tourments il connaissait que je lui disais la vérité; mais cette connaissance ne lui était donnée que tard afin de me faire souffrir.
Dieu m’a toujours donné une très grande fidélité et droiture à son égard ; Dieu lui montrait quelquefois cela, et il en était pénétré à un point qui n’était pas concevable, de voir la fidélité et droiture que Notre-Seigneur m’avait données et ce que j’avais (4.268) souffert. D’autres fois tout lui était caché, il ne sentait que la division et ne voyait que mes misères. Cela a duré longtemps de cette sorte, mais plus nous avons avancé, plus était-il certifié de notre état, et l’union plus forte et plus intime et la division plus rare. //
Notre-Seigneur me fit une fois comprendre que lorsque la Père La Combe serait2075 affermi en lui par état permanent, et qu’il n’aurait plus de vicissitudes intérieures, il n’en aurait non plus à mon égard, et qu’il demeurerait pour toujours uni à moi en2076 Dieu. Cela est à présent de cette sorte. Je voyais qu’il ne sentait l’union et la division qu’à cause de sa2077 faiblesse, et que son état n’était pas encore permanent2078; je ne la sentais que parce qu’il se divisait et qu’il me fallait porter tout cela, mais sitôt que l’union a été sans contrariété sans empêchement et dans sa perfection, il ne l’a plus sentie non plus que moi, si ce n’est par réveil, en conversation intérieure en la manière des bienheureux. L’union de l’âme avec Dieu ne se sent que parce qu’elle n’est pas entièrement parfaite, mais lorsqu’elle est consommée en unité, elle ne se sent plus, elle devient comme naturelle. L’on ne sent point l’union de l’âme avec le corps, le corps vit et opère dans cette union sans y penser ni faire attention à cette union ; cela est, il le sait, et toutes les fonctions de vie qu’il fait ne lui permettent2079 pas de l’ignorer; cependant l’on agit sans attention sur cela. Il en est de même de l’union à Dieu et avec certaines créatures en lui, car ce qui fait voir la pureté et éminence de cette union, c’est qu’elle suit celle de Dieu et est d’autant plus parfaite que celle de l’âme en Dieu est2080 plus consommée ; cependant s’il fallait rompre cette union si pure et si sainte, l’on la sentirait d’autant plus qu’elle est plus pure, parfaite et insensible, comme l’on sent très bien lorsque l’âme se veut séparer du corps par la mort quoique l’on ne sente pas son union.
[9.] Comme j’étais dans l’état d’enfance dont j’ai parlé et que le Père La Combe se fâchait et divisait d’avec moi, je pleurais comme un enfant et mon corps devenait tout languissant, et ce qui était admirable, c’est2081 que je me trouvais en même temps et plus faible que les petits enfants et forte comme Dieu. Je me trouvais toute divine et éclairée pour tout et ferme pour les plus fortes croix, et cependant la faiblesse même des plus petits enfants. O Dieu, je peux dire que je suis la créature du monde peut-être de laquelle vous avez voulu une plus grande dépendance. Vous me mettiez en toutes sortes d’états et de postures différentes, et mon âme ne voulait ni ne pouvait résister ; j’étais si fort à vous qu’il n’y avait chose au monde que vous eussiez pu exiger de moi à laquelle je ne me fusse rendue avec plaisir. O Dieu, je n’avais nul intérêt pour moi-même et si j’eusse pu apercevoir ce moi-même, je l’aurais déchiré en mille pièces, mais je ne l’apercevais plus. Pour l’ordinaire, je ne connais point ni ne sais point mon état; mais lorsque Dieu veut quelque chose de ce misérable néant, je sens qu’il est le maître absolu et que rien non seulement ne lui résiste, mais ne répugne pas même à ses vouloirs quelque rigoureux qu’ils paraissent. O amour, s’il y a un cœur au monde duquel vous soyez pleinement victorieux, je peux dire que c’est ce pauvre cœur. Vous le savez, ô amour, et que vos volontés les2082 plus rigoureuses sont sa vie et son plaisir car il ne2083 subsiste plus qu’en vous. Je me suis écartée, cela m’est ordinaire tant à cause des interruptions, et que j’ai même eu deux grièves maladies depuis que j’ai commençé d’écrire, que parce que je me laisse à ce qui m’entraîne.
[1.] [236] Pour2084 reprendre je dirai que l'aumônier de M. de Grenoble me persuada d'aller passer quelque temps à Marseille pour laisser apaiser la tempête, et que l'on m'y recevrait très bien, que c'était son pays, et qu'il y avait là beaucoup de gens2085 de bien. J'en écrivis au Père La Combe pour2086 avoir son agrément. Il me le permit. J'aurais pu aller à Verceil : car Monsieur de Verceil m'avait envoyé exprès des lettres les plus fortes, les plus pressantes et les plus engageantes du monde pour2087 m'obliger d'aller dans son diocèse; mais le respect humain et la peur de donner prise à mes ennemis (lorsque je me sers du terme d'ennemis ce n'est pas que je croie personne comme tel, ni que je puisse voir ceux dont Dieu se sert autrement que comme des intruments de sa justice, mais c'est pour m'expliquer)2088 m'en2089 donnaient un extrême éloignement. D'ailleurs la m(arquise) de P(runai), qui depuis mon départ de chez elle avait été plus éclairée par sa propre expérience, ayant éprouvé une partie des choses que j'avais cru lui devoir arriver, avait conçu pour moi une très forte amitié et une union très intime, en sorte que des soeurs les plus unies ne pouvaient l'être davantage que nous l'étions. Elle souhaitait extrêmement que je retournasse avec elle, ainsi que je lui avais promis autrefois; mais je ne pouvais m'y résoudre, de peur qu'on ne crut que j'allais où était le Père La Combe. Mais, ô Dieu2090, que ce reste d'amour-propre fut bien renversé par les ressorts de votre providence adorable! J'avais encore cet appui extérieur de pouvoir dire2091 que je n'avais jamais été chercher le père La Combe, et2092 qu'on ne pouvait pas dire cela de moi, ni m'accuser d'aucune attache, puisque2093, ne dépendant que de moi de demeurer auprès de lui, je ne le faisais pas. Monsieur de Genève2094 n'avait pas manqué d'écrire contre moi à Grenoble, comme il avait fait ailleurs. Son neveu avait été me décrier de maison en maison : tout cela m'était indifférent, et je ne laissais de procurer à son diocèse tout le bien dont j'étais capable. Je lui écrivis mêmes des honnêtetés ; mais son coeur était trop blessé sur l'intérêt, disait-il, pour2095 se rendre à ces choses. Ce sont ses propres termes.
Avant que je partisse de Grenoble, cette bonne enfant dont j'ai parlé que le Diable avait fort maltraitée, me vint trouver et me dit en pleurant : « Le Démon m'a dit que vous vous en alliez. » Il faut remarquer que je ne l'avais dit à personne. Le Démon lui dit donc que je m'en allais et que je le lui avais caché parce que je ne voulais pas que personne704 le sût ; mais qu'il m'allait bien attraper, qu'il serait devant moi dans tous les lieux où j'irais, que j'allais dans une ville qu’à705 peine serais-je arrivée qu'il soulèverait toute la ville contre moi, et lui fit entendre qu'il était enragé contre moi et qu'il me ferait tout le mal qu'il pourrait. Ce qui m'avait obligé de tenir mon départ secret, c'est que je craignais d'être accablée de visites et de témoignages d'amitié de quantité de bonnes personnes qui avaient bien de l'affection pour moi.
[2.] Je2096 m'embarquai donc sur le Rhône avec ma femme de chambre et une bonne fille de Grenoble, à laquelle Notre-Seigneur avait bien fait des grâces par mon moyen. Elle me fut une bonne source de croix. L'aumônier de M. de Grenoble m'accompagna avec un autre ecclésiastique, très homme de bien. Il nous arriva bien des aventures, et nous pensâmes périr, car, dans un endroit fort périlleux, le câble cassa tout à coup et le bateau alla donner contre une roche. Le maître pilote tomba du coup [237] à la renverse et se serait noyé sans des messieurs qui le sauvèrent. Il m'arriva encore un autre accident, qui était qu'étant descendue sur le Rhône et tous nos messieurs dans un petit bateau conduit par un enfant, nous croyions attraper un grand bateau2097, mais n'ayant pu nous accommoder, après avoir descendu plus d’une lieue, il fallut remonter jusqu'à Valence. Tout le monde sortit du bateau parce qu'il était trop chargé pour le remonter, et comme je ne pouvais marcher, je restai dedans à la merci des ondes, qui nous menaient où elles voulaient sans résistance; car l'enfant qui conduisait le bateau, et qui ne savait pas son métier, s'en prenait à ses larmes706, disant toujours que nous allions nous noyer. Je l'encourageais, de sorte qu'après avoir disputé plus de quatre heures contre les ondes, où ceux qui étaient sur le bord me croyaient tantôt tout à fait perdue, tantôt sauvée, nous2098 arrivâmes enfin. Ces périls si évidents qui effrayaient les autres, loin de m'alarmer, augmentaient ma paix : ce qui n'étonna pas peu l'aumônier de M. de Grenoble, qui était dans un effroi horrible lorsque le bateau alla donner contre le rocher et s'ouvrit; car me regardant attentivement dans son émotion, il remarqua que je ne sourcillais pas et que ma tranquillité n'en eut pas la moindre altération. Il est vrai que je ne sentais pas même les premiers mouvements de surprise, naturels à tout le monde dans ces occasions, et qui ne dépendent pas même de nous. Ce qui faisait ma paix dans ces périls qui surprennent d'abord, était le fond de mon intérieur, qui est dans un délaissement toujours fixe et ferme en Dieu, et parce que la mort m'est beaucoup plus agréable que la vie : il me faudrait bien plus d'abandon à Dieu pour vivre que pour mourir, si je pouvais vouloir quelque chose. Je suis indifférente à tout, c'est pourquoi rien n'altère mon fond.
[3.] En partant de Grenoble, un homme de qualité, grand serviteur de Dieu, et de mes intimes amis, m'avait donné une lettre pour un chevalier de Malte707 très dévot, et que j'ai toujours regardé depuis que je l'ai connu comme un homme que Notre-Seigneur destine pour servir beaucoup l'ordre de Malte, et pour en être l'exemple et le soutien2099 par sa sainte vie. Je lui dis même que je croyais qu'il irait à Malte, et que Dieu, assurément, se servirait de lui pour inspirer la piété à bien des chevaliers ; il est effectivement allé à Malte, où d'abord les premiers emplois lui furent donnés. Cet homme de qualité lui envoya un petit livre d’oraison intitulé Moyen court et imprimé à Grenoble. Ce2100 chevalier, si homme de bien, avait un aumônier fort opposé à l'intérieur. Il prit ce livre, il le condamna d'abord, et alla soulever une partie de la ville, entre autres soixante et douze personnes, qui se disent ouvertement les soixante et douze disciples2101 de M. de Saint-Cyran708.
Je n'étais arrivée qu'à dix heures du matin, et il n'était que quelques heures après midi que tout était en rumeur contre moi. Ils allèrent pour cela trouver Monsieur de Marseille709, lui disant qu'à cause de ce petit livre il me fallait chasser de Marseille. Ils lui donnèrent le livre, qu'il examina avec son théologal, et qu'il trouva fort bon. Il envoya quérir Monsieur de Malaval710 et un bon père récollet, qu'il savait m'être venus voir un peu après mon arrivée, pour s'informer d'eux d'où venait ce grand tumulte qui m'avait un peu fait rire, voyant sitôt accompli ce que le Démon avait dit à cette bonne fille. Monsieur de Malaval et ce bon religieux dirent à Monsieur de Marseille ce qu'ils pensèrent de moi, de sorte qu'il témoigna beaucoup de déplaisir de l'insulte qu'on m'avait faite. Je fus obligée de l'aller voir ; il me reçut avec une extrême bonté, jusqu'à me demander excuse. Il2102 me pria de rester à Marseille, qu'il me protégerait, il me fit2103 même demander où je logeais pour me venir voir.
Le lendemain, l'aumônier de Monsieur de Grenoble l'alla voir avec cet autre prêtre qui était venu avec nous. Monsieur de [238] Marseille leur témoigna encore le chagrin où il était des insultes qu'on m'avait fait sans sujet, et que c'était l'ordinaire de ces personnes d'insulter à tous ceux qui n'étaient de leur cabale, qu'ils l'avaient insulté lui-même. Ils ne se contentèrent pas de cela. Ils m'écrivirent des lettres les plus offensantes du monde, quoique ces gens ne me connussent pas. Je compris que Notre-Seigneur commençait tout de bon à m'ôter toute demeure, et ces paroles me furent renouvelées : Les oiseaux du ciel ont des nids, et les renards des tanières, et le Fils de l'Homme n'a pas où reposer son chef711 2104. J'entrai volontiers dans cet état.
[4.] Notre-Seigneur ne laissa pas de se servir de moi dans le peu de temps que je restai à Marseille pour aider à soutenir quelques bonnes âmes, entre autres un ecclésiastique qui ne me connaissait point. Il disait la messe dans une église où j'allais l'entendre. Après qu'il eut fait son action de grâces, voyant que je sortais, il me suivit, et étant entré dans la maison où je logeais, il me dit que Notre-Seigneur lui avait inspiré de s'adresser à moi et lui avait fait connaître que j'étais celle à laquelle il devait se découvrir pour son état intérieur. Il le fit avec autant de simplicité que d'humilité. Notre-Seigneur me donna tout ce qui lui était nécessaire, de quoi il fut rempli de contentement et de reconnaissance envers Notre-Seigneur, car2105 quoiqu'il y eût là bien des personnes spirituelles, et même de ses intimes amis, il n'avait jamais eu le mouvement de s'ouvrir à eux. C'était un grand serviteur de Dieu, qui l'avait2106 gratifié d'un don singulier d’oraison dès l'âge de huit ans. Il avait employé toute sa vie dans les missions, et avait un don très grand de discernement des esprits. En huit jours que je fus à Marseille, j'y vis bien de bonnes âmes, car j'avais cette consolation qu'au travers de la persécution Notre-Seigneur faisait toujours quelque coup de sa main, et ce bon ecclésiastique fut délivré d'une étrange peine dans laquelle il était depuis quelques années.
[5.] Sitôt que je fus partie de Grenoble, ceux qui me haïssaient sans me connaître faisaient courir des libelles contre moi. Une personne pour laquelle j'avais eu une très grande charité, je l’avais même retirée d'un engagement où elle était depuis plusieurs années, ayant contribué à faire écarter la personne à laquelle elle était attachée, elle en devint si furieuse contre moi, qu'elle alla elle-même trouver Monsieur de Grenoble pour lui parler contre moi, jusqu'à lui dire que je lui avais conseillé de faire un mal, que j'avais rompu2107, même avec frais2108, car il m'en coûta pour faire écarter2109 la personne. Ils vivaient ensemble depuis huit ans, et je ne la connaissais que depuis un mois. Elle allait de confesseur à confesseur dire la même chose afin de les animer contre moi. Le feu était allumé de toutes parts, il n'y avait que ceux qui me connaissaient et qui aimaient Dieu, qui soutenaient mon parti et qui se trouvaient plus liés à moi par la persécution. Il m'aurait été fort facile de détruire la calomnie, tant auprès de Monsieur de Grenoble que de la ville. Il n'y avait qu'à dire qui était la personne, et faire voir les fruits de son désordre, car je savais toutes choses, mais comme je ne pouvais déclarer la coupable sans faire connaître son complice, qui était très repentant et touché de Dieu, je crus qu'il valait mieux tout souffrir et me taire.
Il y avait un fort saint homme qui savait à fond toute son histoire ; il lui écrivit que si elle ne se rétractait de ses mensonges, il déclarerait sa mauvaise vie, afin de faire connaître sa méchanceté et mon innocence. Cette pauvre fille persévéra encore quelque temps dans sa malice, écrivant que j'étais sorcière, et qu'elle l'avait connu par révélation, avec bien d'autres choses.
Cependant quelque temps après, elle eut de2110 si cruels remords de conscience, qu'elle écrivit à Monsieur de Grenoble et à d'autres pour se rétracter. Elle me fit écrire à moi-même qu'elle était au désespoir de ce qu'elle avait fait, que Dieu l'en avait punie d'une telle manière que jamais elle n'avait été traitée de pareille sorte. Après ses rétractations le2111 bruit s'apaisa, Monsieur de Grenoble fut désabusé, et il m'a témoigné depuis ce temps beaucoup de bonté. Cette créature avait dit, entre autres choses, que je me faisais adorer, et des folies si étranges qu'il n'y en a point de pareilles. Comme [239] elle avait été autrefois folle, je crois qu'il y eut en ce qu'elle me fit plus de faiblesse que de malice.
[6.] Etant donc à Marseille, je ne savais plus2112 que devenir, car je ne voyais nulle apparence ni de rester là, ni de retourner à Grenoble, où j'avais laissé ma fille dans un couvent. D'un autre côté le père La Combe m'avait2113 mandé qu'il ne croyait pas que je dusse retourner2114 à Paris; j'y sentais même de fortes répugnances sans en savoir la raison, ce qui me faisait croire qu'il n'était pas encore temps2115. Un matin, je me sentis intérieurement pressée de partir. Je pris une litière pour aller trouver la marquise de Prunai, qui était, ce me semblait, le plus honnête refuge pour moi dans l'état où les choses étaient. Je2116 croyais pouvoir passer par Nice ainsi que l'on m'en avait assurée, mais je fus bien étonnée, étant à Nice, d'apprendre que la litière ne pouvait passer la montagne pour aller où je voulais. Je ne savais que devenir, ni de quel côté tourner, étant seule, abandonnée de tout le monde, sans savoir, ô mon Dieu, ce que vous vouliez de moi2117. Ma déroute et mes croix augmentaient chaque jour. Je me voyais sans refuge ni retraite, errante et vagabonde. Tous les artisans que je voyais dans les boutiques me paraissaient heureux d'avoir une demeure et un refuge, et je ne trouvais rien au monde de plus dur pour une personne comme moi, et qui aimait naturellement l'honneur, que2118 cette vie errante. Comme je ne savais quel parti prendre, l’on me vint dire qu'il partait le lendemain une petite chaloupe qui allait en un jour à Gênes712, que si je voulais, l’on me débarquerait à Savone713, et que je me ferais porter de là chez la marquise de Prunai2119 mon amie. Je consentis à cela, ne pouvant en aucune manière avoir d'autre voiture2120.
[7.] J'eus quelque joie de m'embarquer sur mer et je vous disais, ô mon Dieu : « Si je2121 suis l'excrément de la terre, le rebut et le mépris de la nature, je vais m'embarquer sur l'élément le plus infidèle de tous : vous pouvez m'abîmer dans ces ondes et je me ferai un plaisir de mourir de cette sorte. » Il vint une tempête dans un lieu assez dangereux pour un petit2122 bateau et les mariniers étaient des plus mauvais. L'irritation des flots faisait mon2123 plaisir, et j'en recevais un extrême de penser que ces ondes mutinées me serviraient peut-être de sépulcre. O2124 Dieu, peut-être fis-je quelques infidélités dans le plaisir que je prenais de me voir battre et ballotter de2125 ces flots enflés. Je m'imaginais me voir entre les mains de votre providence, il me semblait en être le jouet, et je vous disais, ô mon Dieu, dans mon langage : « Qu'il y ait donc au monde des victimes de votre providence, et que j'en sois une ! ne m'épargnez pas. » Ceux qui étaient avec moi s'apercevaient bien de mon intrépidité, mais ils en ignoraient la cause. Je vous demandais, ô mon amour, un petit trou de rocher pour m'y mettre et pour y vivre séparée de toutes les créatures. Je me figurais qu'une île déserte aurait2126 terminé toutes mes disgrâces, et m'aurait mise en état de faire infailliblement votre volonté, mais, ô mon amour, vous me destiniez une autre prison que le rocher, un autre exil que celui de l'île déserte. Vous2127 me réserviez, pour être battue, des vagues plus irritées que celles de la mer. La calomnie était les flots mutinés et impitoyables auxquels vous vouliez que je fusse exposée pour y être battue sans miséricorde; soyez-en béni à jamais, ô mon Dieu.
Nous fumes arrêtés par la tempête et au lieu d’une petite journée de chemin que nous devions faire pour aller à Gênes, nous2128 fûmes onze jours en chemin. Que mon coeur était paisible dans une si forte agitation. La tempête de la mer et la fureur des flots n'étaient que la figure de celles que toutes les créatures avaient contre moi714. Je vous disais : « O mon amour, armez-les toutes pour vous venger de mes infidélités et de celles de toutes les créatures. » Je voyais avec complaisance votre bras armé contre moi, et j'aimais plus que mille vies les coups qu'il me donnait. Nous ne pûmes débarquer à Savone : il fallut aller jusqu'à Gênes. Nous y arrivâmes la Semaine sainte.
[8.] Lorsque j'y fus, il me fallut essuyer les insultes des habitants, à cause du chagrin qu'ils avaient contre les Français pour les dégâts des bombes. Le doge venait d'en partir, et il avait emmené toutes les litières, c'est [240] pourquoi je n'en pouvais trouver715. Il me fallut rester plusieurs jours, faisant des dépenses excessives, car ces gens nous demandaient des sommes exorbitantes, et autant pour chaque personne que l'on eût demandé à Paris pour tous dans la meilleure auberge. Je n'avais presque plus d'argent, mais le fond de la providence ne me pouvait manquer. Je priais avec la dernière instance, quelque chose qu'il m'en pût coûter, que l'on me donnât une litière pour aller passer la fête de Pâques chez la marquise de Prunai. Cependant2129 il n'y avait plus que trois jours jusqu'à Pâques, et je ne savais point me faire entendre. A force de prier, l’on m'amena une méchante litière dont les mulets étaient boiteux, et l'on me dit que pour une somme excessive on me mènerait bien à Verceil, qui était à deux journées de là, mais non pas chez la marquise de Prunai parce que l'on ne savait pas même où était sa terre. J'en2130 eus une mortification étrange car je ne voulais point aller à Verceil; et cependant la proximité de Pâques, et le défaut d'argent dans un pays où l'on usait d'une espèce de tyrannie, me mettaient hors d'état de choisir et dans la nécessité absolue de me laisser conduire à Verceil.
[9.] Vous me conduisiez, ô mon Dieu, par votre divine providence où je ne voulais pas aller. Quoique la somme qu'il me fallait donner pour une si méchante voiture et pour deux journées de chemin fut dix louis d'or, qui valent seize livres de2131 ce pays-là la pièce, je ne laissai pas d'accepter un parti si déraisonnable par l'extrême nécessité où j'étais dans un pays où les voitures sont à très bon marché. Le voiturier qui nous menait était l'homme du monde le plus cruel, et encore, pour comble d'affliction, j'avais envoyé à Verceil l'ecclésiastique qui nous accompagnait, afin que l'on ne fut pas surpris de me voir après que j'avais protesté2132 que je n'y irais point. Cet ecclésiastique fut très maltraité en chemin par la haine qu'on portait aux Français2133, et l’on lui fit faire une partie du chemin à pied, de sorte que, quoiqu'il fut parti avant moi, il2134 ne me précéda que de quelques heures. Cet homme donc qui nous menait, voyant qu'il n'avait à faire qu'à des femmes, nous fit toutes les insultes possibles.
[10.] Nous passâmes par un bois tout plein de voleurs. Le muletier eut peur, et nous dit que s'il s’en trouvait quelques uns sur la route716, nous étions perdus, et qu'ils n'épargneraient personne : à peine nous eut-il dit cela, qu'il en parut quatre, bien armés; ils arrêtèrent d'abord la litière ; le muletier était fort effrayé ; ils vinrent à nous, et nous regardèrent. Je leur fis une inclination et un sourire, car je n'avais point de peur et j'étais abandonnée à la providence au point qu'il m'était égal de mourir de cette sorte ou d'une autre, dans la mer ou par la main des voleurs.
Mais ô mon Dieu, quelle était votre protection sur moi, et quel était mon abandon entre vos mains! Combien de périls ai-je couru sur les montagnes et sur les bords des précipices, combien de fois avez-vous arrêté le pied du mulet déjà penché dans le précipice, combien de fois ai-je pensé être précipitée de ces affreuses montagnes dans d'effroyables torrents que la profondeur dérobait à notre vue, mais qui se faisaient entendre par leur épouvantable bruit2135 ! Lorsque les périls étaient plus évidents, c'était où ma foi était plus forte et mon intrépidité2136, causée par une impuissance de vouloir autre chose que2137 ce qui m'arriverait, soit d'être brisée par les rochers, soit d'être noyée, ou tuée; tout m'était égal dans votre volonté, ô mon Dieu. Les gens qui me menaient, disaient n'avoir jamais vu un pareil courage, car les périls les plus effrayants et où la mort paraissait la plus certaine, étaient2138 ceux qui me plaisaient davantage. N'était-ce pas vous, ô mon Dieu, qui me reteniez dans le danger, et qui m'empêchiez de rouler dans le précipice dont nous avions déjà pris le penchant ? Plus j'étais prodigue d'une [241] vie que je ne souffrais que parce que vous la souffriez vous-même, plus vous preniez soin de la conserver. C'était, ô mon Dieu, comme2139 un défi entre nous deux, moi de m'abandonner à vous, et vous, de me conserver2140.
Les voleurs vinrent donc à2141 la litière, mais je ne les eus pas plutôt salués que2142 vous les fîtes changer de dessein : s'étant poussés l'un l'autre comme pour s'empêcher de me nuire, ils me saluèrent fort honnêtement, et avec un air de compassion peu ordinaire à ces personnes, ils se retirèrent. Je fus aussitôt frappée au coeur, ô mon amour, que c'était un coup de votre droite, qui avait d'autres desseins sur moi que de me faire mourir par les mains des voleurs.
Vous êtes, ô mon divin amour, ce fameux voleur qui enlevez vous-même toutes choses à vos amants, et après les avoir dépouillés de tout, vous devenez leur impitoyable meurtrier. O que le martyre que vous faites souffrir est bien autre que celui que tous les hommes ensemble pourraient inventer!
Le muletier qui me conduisait, me voyant seule avec deux filles, crut qu'il pourrait me maltraiter tant qu'il lui plairait, croyant peut-être2143 tirer de moi de l'argent. Au lieu de me mener à l'hôtellerie, il me mena dans un moulin où il n'y avait aucune femme ; il n'y avait qu'une seule chambre à douze lits où les meuniers et les muletiers couchaient ensemble, ils2144 étaient tout près les uns des autres sans ruelle. Ce fut2145 dans cette chambre où l'on voulut m'obliger de rester. Je dis que je n'étais pas personne à coucher où il m'avait conduite, et voulus2146 l'obliger à me mener à l'hôtellerie; il n'en voulut rien faire, il me fallut sortir à pied à dix heures du soir, portant une partie de mes hardes, il me fallut faire2147 bien plus d'un quart de lieue de ce pays-là où les lieues sont très grandes, à pied, au milieu des ténèbres sans savoir le chemin, traversant même un bout de ce bois aux voleurs, pour aller trouver l'hôtellerie. Cet homme nous voyant partir du lieu où il avait voulu nous faire coucher, non sans mauvais dessein, criait après nous en nous injuriant et se moquant de nous. Je portais mon humiliation avec plaisir, non pas sans la voir et la sentir, mais votre volonté, mon Dieu, et mon abandon me rendaient tout facile. Nous fûmes très bien reçues à l'hôtellerie, et ces bonnes gens nous firent2148 du mieux qu'ils purent pour nous raccommoder de notre fatigue, nous assurant que le lieu où l'on nous avait voulu mener était très dangereux. Le lendemain, il nous fallut encore retourner à pied trouver la litière ; cet homme ne nous la voulut jamais amener, au contraire, il nous fit encore cent insultes et, pour comble de disgrâce, il me vendit à la poste après avoir reçu mon argent, de sorte qu’il me fallut aller dans2149 une chaise de poste au lieu d'aller en litière. J'arrivai à Alexandrie dans cet équipage.
C'est une ville frontière dépendante d'Espagne, du côté du Milanais. Notre conducteur postillon voulut2150 nous mener, selon leur coutume, à la poste. Je fus fort étonnée lorsque je vis venir au-devant de lui la maîtresse du logis, non pour le recevoir, mais pour l'empêcher d'entrer2151. Elle avait ouï dire que c'était des femmes, de sorte que nous croyant autres que nous n'étions, elle ne voulait point de nous. Cependant le postillon voulait entrer malgré elle et elle ne voulait en aucune manière le laisser entrer. Leur2152 dispute s'échauffa tellement que quantité d'officiers de la garnison, avec un grand peuple, s'assemblèrent à ce bruit, qui étaient étonnés de la bizarrerie de cette femme qui ne voulait pas nous loger. Ils crurent qu'elle nous connaissait pour des personnes de mauvaise vie, de sorte qu'il nous fallut essuyer des brocards717. Quelque2153 instance que je fisse au postillon de2154 nous [242] mener ailleurs, il n'en voulut rien faire, et s'opiniâtra toujours à vouloir entrer, assurant la maîtresse que nous étions des personnes d'honneur et même de piété, dont il avait vu des marques. Il disait : « ce sont de si braves dames, ce sont ses termes2155, si vous aviez vu la dame, parlant de moi vous ne la rejetteriez pas. »
Enfin à force2156 d'instances il obligea cette femme de nous venir voir. Sitôt qu'elle nous eut regardées, elle fit comme les voleurs, elle se laissa fléchir et nous fit entrer. Je ne fus pas plus tôt descendue de cette chaise qu'elle me dit : « Allez vous enfermer dans cette chambre prochaine, et ne remuez pas afin que mon fils ne sache pas que vous y êtes, car sitôt qu'il le saura, il vous tuera. »
Elle nous le dit avec tant de force, aussi bien que la servante, que si la mort n'avait pas eu pour moi tant de2157 charmes qu'elle en a, je serais morte de frayeur. Ces deux pauvres filles étaient dans des alarmes effroyables. Sitôt que l'on remuait, ou que l'on venait ouvrir, elles croyaient que l'on venait nous égorger. La servante de la maison nous assurait toujours que le fils de la maison nous tuerait infailliblement s’il pouvait apercevoir que nous fussions là. Enfin2158 nous restâmes entre la mort et la vie jusqu'au lendemain, où nous apprîmes le serment que ce jeune homme avait fait de tuer toutes les femmes qui logeraient chez lui, parce que peu de jours auparavant, il avait eu une très grosse affaire qui l'avait pensé perdre : une femme de mauvaise vie ayant assassiné un honnête homme chez eux, cela leur avait beaucoup coûté, et il craignait de pareilles personnes avec raison.
[l.] Après ces sortes d'aventures, et d'autres que je serais trop longue à dire2159, j'arrivai à Verceil le soir du vendredi saint. J'allai à l'hôtellerie où je fus très mal reçue. J'eus de quoi faire un bon vendredi saint, qui dura bien longtemps. J'envoyai chercher le père La Combe que2160 je croyais déjà averti par l'ecclésiastique que j'avais envoyé devant, et qui m'aurait été d'une grande utilité, mais il ne venait que d'arriver. J'eus bien de bonnes confusions à boire tout le temps que je fus sans cet ecclésiastique, ce qui n'aurait pas été si je l'avais eu, car en ce pays-là, sitôt que des dames se font accompagner par des ecclésiastiques, on les regarde avec vénération comme des personnes d'honneur et de piété. Le père La Combe entra dans un chagrin étrange de mon arrivée; Dieu le permettant de la sorte, il ne put même me le dissimuler, en sorte que je me vis en arrivant sur le point de repartir, et que je l'eusse fait malgré mon extrême fatigue sans la fête de Pâques. Le père La Combe ne pouvait s'empêcher de me marquer sa mortification. Il disait que chacun croirait que je serais allée le trouver, et2161 que cela ferait tort à sa réputation. Il était dans une très haute estime dans ce pays. Je n'avais pas eu moins de peine à y aller, et c'était la seule nécessité qui me l'avait fait faire malgré mes répugnances, de sorte que je fus mise dans un état de souffrances, et Notre-Seigneur appuyant sa main me les rendit très fortes. Le père me2162 reçut avec un froid et des manières qui me firent assez voir ses sentiments, et qui redoublèrent ma peine. Je lui demandai s'il voulait que je m'en retournasse, que je partirais dès le moment, quoique je fusse accablée des fatigues d'un si long et si périlleux voyage, outre que j'étais bien abattue du2163 Carême, que j'avais jeûné avec la même exactitude que si je n'eusse pas voyagé. Il me dit qu'il ne savait pas comment Monsieur de Verceil prendrait mon arrivée dans un temps où il ne m'attendait plus, après que j'avais refusé si longtemps et avec opiniâtreté les offres obligeantes qu'il m'avait faites, qu'il ne témoignait même plus d'envie de me voir depuis2164 ce refus. Ce fut alorsqu’il me sembla que j'étais rejetée de dessus la [243] terre sans y pouvoir trouver aucun refuge et que toutes les créatures se joignaient ensemble pour2165 m'accabler. Je passai le reste de la nuit en cette hôtellerie sans y pouvoir dormir, et sans savoir quel parti je serais obligée de prendre, étant persécutée au point que je l'étais de mes ennemis, et un sujet de honte de mes amis.
[2.] Sitôt que l'on sut dans cette hôtellerie que j'étais de la connaissance du père La Combe, l’on m'y traita parfaitement bien. L’on l'estimait là2166 comme un saint. Le Père La Combe ne savait comment2167 dire à Monsieur de Verceil que j'étais arrivée, et2168 je portais sa peine bien plus vivement que la mienne. Sitôt que ce prélat sut que j'étais arrivée2169, comme il sait parfaitement bien vivre, il envoya sa nièce qui me prit dans son carrosse et m'emmena chez elle, mais les choses ne se faisaient que par façon, et Monsieur de Verceil ne m'ayant point vue, il ne savait comment prendre un voyage si fort à contre-temps après avoir refusé trois fois d'y aller quoiqu'il m'eût envoyé des exprès pour m'en prier. Il2170 se dégoûtait de moi. Cependant comme il fut informé que mon dessein n'était point de rester à Verceil, mais bien d'aller chez la marquise de Prunai, et que c'était la nécessité des fêtes qui me retenait, il ne fit rien paraître, au contraire, il mit ordre que je fusse très bien traitée. Il ne put pas me voir que Pâques ne fut passé, parce qu'il officiait toute la veille et le jour. Le soir, après que tout l’office du jour de Pâques fut fait, il se fit porter en chaise chez sa nièce pour me voir. Quoiqu'il n'entendît guère mieux le français que moi l'italien, il ne laissa pas d'être fort satisfait de la conversation qu'il avait eue avec moi. Il parut avoir autant de bonté pour moi qu'il avait eu d'indifférence auparavant. La seconde visite acheva de le gagner entièrement.
[3.] L’on ne peut pas avoir plus d'obligations que j'en ai à ce bon prélat. Il prit pour moi autant d'amitié que si j'eusse été sa soeur, et son seul divertissement dans ses continuelles occupations, était de passer quelque demi-heure avec moi à parler de Dieu. Il commença d'écrire2171 à Monsieur de Marseille pour le remercier de ce qu’il m’avait protégée dans la persécution, il écrivit aussi à Monsieur de Grenoble et il n'y avait rien qu'il ne fît pour me marquer son affection. Il ne pensa plus à autre chose qu'à chercher les moyens de m'arrêter dans son diocèse : il ne voulut jamais me permettre d'aller trouver la marquise de Prunai2172, au contraire, il lui écrivit pour l'inviter elle-même à venir avec moi dans2173 son diocèse. Il lui envoya même le père La Combe exprès pour l'exhorter à y venir, assurant qu'il voulait tous nous unir et faire une petite congrégation. La marquise de Prunai entra assez là-dedans, et sa fille aussi, de sorte qu'elles seraient venues avec le père La Combe si la marquise n'eût pas été malade; elle pensa m'envoyer sa fille et l'on remit le tout pour le temps qu'elle se porterait bien. Monsieur de Verceil commença par louer une grande maison, dont il fit même le marché pour l'acheter afin de nous y mettre. Elle était très propre2174 pour faire une communauté. Il écrivit aussi à une dame de Gênes de sa connaissance, sœur d'un cardinal, qui témoigna beaucoup de désir de s'unir à nous, et la chose était comptée déjà faite. Il y avait aussi de bonnes demoiselles fort dévotes qui étaient toutes prêtes à partir pour nous venir trouver. Mais, ô mon Dieu, votre volonté n'était pas de m'établir, mais bien de me détruire.
[4.] La fatigue du chemin jointe au chagrins continuels que me témoignait le Père La Combe, quoique l’amitié de Monsieur de Verceil pour moi l’eût un peu consolé, car l’on ne peut pas marquer plus d’estime que ce bon prélat en marquait pour moi, quoique, dis-je, l’amitié de Monsieur de Verceil eut un peu diminué le chagrin du Père La Combe [244] sur mon arrivée, il ne laissait pas d’en avoir encore beaucoup surtout lorsqu’il se laissait aller à la réflexion, et comme cela le mettait en division avec moi et qu’il me fallait souffrir tout cela d’une manière terrible, selon ce que j’ai écrit de la disposition où Dieu m’avait mise à son égard, cela2175 me fit tomber bien malade. J’aurais peine à exprimer les croix qu’il me fallut souffrir durant plusieurs mois de la part du Père La Combe car s’il était un jour remis, il était les mois de suite dans la peine, cela, joint à l’extrémité de la maladie, était un pesant fardeau et d’autant plus, ô mon amour, que vous me le faisiez porter sans soutien et sans consolation.
Cette fille2176 que j'avais amenée de Grenoble tomba fort malade2177. Ses parents, qui sont des gens fort intéressés, s'allèrent mettre en tête que si cette fille mourait entre mes mains, je lui ferais faire un testament en ma faveur. Ils se trompaient bien, car loin de vouloir avoir le bien des autres, j'avais donné même le mien. Son frère, rempli de cette appréhension, vint au plus vite, et la première chose dont il lui parla, quoiqu'il la trouvât guérie, fut de faire un testament. Cela fit un grand fracas dans Verceil, car il voulait l'emmener, et elle ne voulait pas s'en aller. Cependant comme je remarquais dans cette fille peu de solidité et de sincérité, je2178 crus que c'était une occasion que la divine providence me fournissait pour m'en défaire, ne m'étant pas propre. Je lui conseillai de faire ce que son frère voulait d'elle. Il fit amitié avec certains officiers de la garnison auxquels il dit des contes ridicules : que je voulais mal user de sa soeur, qu’il fit passer pour une fille de2179 qualité, quoiqu'elle fut de naissance commune. Cela m'attira beaucoup de croix et d'humiliations. Ils commencèrent à dire ce que j'avais toujours appréhendé, que j'étais venue à cause du père La Combe. Ils le persécutèrent même à mon occasion.
[5.] Monsieur de Verceil en était extrêmement fâché, mais il ne pouvait y mettre remède, car il ne pouvait se résoudre à me laisser aller, joint que je n'eusse pas été en état de cela aussi malade que je l'étais. L'amitié qu'il avait pour moi augmentait chaque jour, parce que, comme il aimait Dieu2180, il avait de l'amitié pour tous ceux qu'il croyait vouloir l'aimer. Comme il me vit si mal, il me venait voir avec assiduité et charité lorsqu'il était quitte de ses obligations et occupations2181. Cela ne lui causa pas peu de croix, et à moi aussi. Il me faisait de petits présents de fruits et d'autres choses de cette nature. Ses parents en prirent jalousie, disant que j'étais venue pour le ruiner2182 et emporter en France l'argent de Monsieur de Verceil. C'est ce qui était2183 le plus loin de ma pensée. Ce bon évêque dévorait toutes ces2184 croix par l’amitié qu’il avait pour moi, et faisait toujours beaucoup son2185 compte de m'arrêter dans son diocèse lorsque je serais guérie.
[6.] Le Père La Combe était son théologal et son confesseur, il l'estimait beaucoup, et le père faisait2186 de grands biens dans cette garnison, Dieu s'étant servi de lui pour convertir plusieurs des officiers et soldats. Il y en a qui de très scandaleux sont devenus des modèles de vertu : il faisait faire des retraites à ces petits officiers, prêchait et instruisait les soldats qui en profitaient beaucoup, faisant ensuite des confessions générales. Tout était mélangé en ce lieu de croix et d'âmes que l'on gagnait à Notre-Seigneur. Il y eut de ses religieux qui à son exemple travaillèrent à leur perfection, et quoique je n'entendisse presque point leur langue, et qu'ils n'entendissent point du tout la mienne, Notre-Seigneur faisait que nous nous entendions en ce qui regardait son service. Le Père recteur des Jésuites ayant ouï parler de moi, prit son temps que le Père La Combe était hors de Verceil, afin, disait-il, de m'éprouver. Il avait étudié des matières théologiques que je n'entendais pas ; il me fit quantité de questions. (245) Notre-Seigneur me donna de lui répondre d'une manière qu'il se retira si satisfait, qu'il ne pouvait s'en taire. Le Père La Combe était donc très bien auprès de Monsieur de Verceil, qui le considérait avec vénération.
[7.] Les barnabites de Paris, ou plutôt le Père d(e) La Mothe2187, s'avisa de le vouloir tirer de là pour le faire aller prêcher à Paris. Il en écrivit au Père général, disant qu'ils n'avaient point de sujets à Paris pour soutenir leur maison; que leur église était déserte; que c'était dommage de laisser un homme comme le Père La Combe dans un lieu où il ne faisait que corrompre son langage; qu'il fallait faire2188 paraître à Paris ses grands talents ; qu'au reste il ne pouvait plus porter le faix de la maison de Paris si l'on ne lui donnait un homme de cette trempe. Qui2189 n'aurait pas cru que tout cela était sincère? Monsieur de Verceil, qui était fort ami du général, en ayant avis, s'y opposa, et lui écrivit que c'était lui faire la dernière injure que de lui ôter un homme qui était fort utile, et dans le temps qu'il en avait le plus de besoin. Il avait raison, car il avait2190 alors un grand vicaire qu’il avait amené de Rome, qui après avoir été nonce du pape en France, s'était trouvé réduit par sa mauvaise conduite à vivre de ses messes dans Rome ; il2191 était dans une si grande nécessité qu'il attira la compassion de Monsieur de Verceil, qui le prit et lui donna de très bons appointements pour lui servir de grand vicaire.
Cet abbé, loin de reconnaître son bienfaiteur, suivant la bizarrerie de son humeur, était toujours contraire à Monsieur de Verceil et si quelque ecclésiastique était déréglé ou mécontent2192, c'était à lui que l'abbé se joignait contre son évêque. Tous ceux qui plaidaient contre ce prélat, ou qui l'outrageaient, étaient d'abord des amis du grand vicaire, qui non content de tout cela, travailla de2193 toutes ses forces à le brouiller en cour de Rome, disant qu'il était entièrement à la France au préjudice des intérêts de Sa Sainteté, et que pour marque de cela, il avait auprès de lui plusieurs Français. Il le brouillait aussi par ses menées secrètes à la cour de Savoie, de sorte que ce bon évêque avait des croix très fortes de cet homme. Ne le pouvant2194 plus supporter, il le pria de se retirer, et lui donna avec bien de la générosité tout ce qui lui était nécessaire pour le reconduire. Il fut extrêmement outré de ce qu'il sortait de chez Monsieur de Verceil, et tourna toute sa colère contre le Père La Combe, contre un gentilhomme français, et contre moi.
[8.] Le père général des barnabites ne voulait donc pas accorder au Père d(e) La Mothe ce qu'il demandait, de peur de choquer Monsieur de Verceil qui était fort son2195 ami, et de lui ôter un homme qui lui était fort nécessaire dans la conjoncture des affaires.
Pour moi, comme mes maux augmentaient chaque jour et que l'air qui est là extrêmement mauvais, me causait une toux continuelle avec la fièvre, que j'avais souvent des fluxions2196 sur la poitrine, il me fallait2197 beaucoup saigner. Je devins enflée. Le soir, j'étais d'une enflure très grande, et le matin, il n'y paraissait plus; la fièvre que j'avais toutes les nuits consumait les humeurs. C'était tout le côté droit qui m'enfla le premier : d'abord le bras seulement, et ensuite cela s'étendit et devint si considérable que l'on crut que je mourrais. Monsieur de Verceil s'en affligea beaucoup, car il ne pouvait se résoudre ni à me laisser aller, ni à me voir ainsi mourir dans son diocèse. Mais ayant fait consulter les médecins qui l'assurèrent que l'air du lieu m'était2198 mortel, il me dit avec bien des larmes : « J'aime mieux que vous viviez hors d'auprès de moi, que de vous voir mourir ici. »
Il se déporta718 de son dessein pour l'établissement de sa congrégation2199, car mon amie ne voulait point s'y établir sans moi et la dame génoise ne put quitter sa ville où elle était [246] extrêmement considérée. Les Génois la prièrent de faire là ce que Monsieur de Verceil voulait faire chez lui. C'était une congrégation à peu près comme celle de Mme de Miramion, parce qu'il n'y a dans ce pays que des religieuses cloîtrées. Dès le commencement que Monsieur de Verceil me proposa l'affaire, j'eus un pressentiment que cela ne réussirait pas, et que ce n'était pas ce que Notre-Seigneur voulait de moi. Je ne laissais pas de me rendre à tout ce que l'on voulait pour reconnaître les bontés de ce prélat, assurée que j'étais que Notre-Seigneur saurait bien empêcher tout ce qu'il ne voudrait pas de moi.
Comme ce bon prélat vit qu'il fallait se résoudre à me laisser aller, il me disait : « Vous voudriez être dans le diocèse de Genève, et l'évêque vous persécute et vous rejette, et moi, qui voudrais si bien vous avoir, je ne puis vous garder. » Monsieur de Verceil écrivit au2200 Père (de) La Mothe que je m'en irais au printemps, sitôt que la saison le pourrait permettre; qu'il était bien affligé d'être obligé de me laisser aller, et lui disait de2201 moi des choses capables de me jeter dans la confusion si je pouvais m'attribuer quelque chose. Il mandait qu'il ne m'avait regardée dans son diocèse que comme un ange, et mille autres choses que sa bonté lui suggérait. Je fis donc dès lors son compte de m'en retourner, mais Monsieur de Verceil croyait garder le Père La Combe et qu'il ne viendrait2202 point à Paris.
Cela eût été en effet de la sorte sans la mort du père général, ainsi que je le dirai dans la suite.
[9.] Presque tout le temps que je fus dans ce pays, Notre-Seigneur m'y fit souffrir beaucoup de croix, et me combla en même temps de grâces et d'humiliations, car chez moi l'un n'a jamais été sans l'autre. Je fus presque toujours malade et dans un état d'enfance. Je n'avais auprès de moi que cette fille dont j'ai parlé, qui ne pouvait me donner aucun soulagement en l'état où elle était, et qui semblait n'être avec moi que pour m'exercer et me faire étrangement souffrir. Ce fut là que j'écrivis l'Apocalypse et qu'il2203 me fut donné une plus grande certitude de tout ce que j'avais connu de2204 la persécution qui se devait faire aux serviteurs de Dieu les plus fidèles, selon que j'écrivis toutes ces choses touchant l'avenir. J'étais, comme j’ai dit, dans un état d'enfance de sorte qu’il n'y avait rien de plus grand que moi lorsqu’il me fallait parler ou écrire : il me semble que2205 j'étais toute divine, et2206 cependant rien de plus petit et de plus faible que moi, car j'étais comme un petit enfant. Notre-Seigneur voulut que non seulement je portasse son état d'enfance d'une manière qui charmait ceux qui en étaient capables, mais il voulut de plus que je commençasse d'honorer d'un culte extérieur sa divine enfance. Il inspira à ce bon frère quêteur, dont j'ai parlé, de m'envoyer un Enfant Jésus de cire. Il était d'une beauté ravissante, et je2207 m'apercevais que, plus je le regardais plus les dispositions d'enfance m'étaient imprimées,
/ et tout ce que je voulais était fait. Je faisais venir la pluie en le lui disant, et M. de (4.351) Verceil me disait : « Dites telle et telle chose à votre petit maître, il le fera. » Un jour N. (Père La Combe) me dit : « Dites qu’il pleuve, car la sécheresse est trop grande », il plut aussitôt, et il fut mouillé en s’en retournant : ou bien il me disait : « Dites à votre petit maître qu’il ne pleuve plus », et cela était fait. Un jour je doutai, car je fis une réflexion, et il ne vint pas de pluie, mais comme j’écrivai, il vint des gouttes d’eau sur mon papier, et en même temps j’eus du reproche sur mon peu de foi, que si j’avais cru, la pluie (4.342) fut aussi bien venue sur terre que sur mon papier. Mon petit maître voulut que je tinsse toujours jour et nuit une lampe allumée devant lui, et un jour que je dis en moi-même : « je ne la laisserai pas allumée à Paris, ainsi qu’est-il nécessaire de l’allumer ici ? » il me punit rigoureusement. Je la fis allumer au plus tôt et elle fut après deux jours sans diminuer le moins du monde, et il me reprochait au-dedans s’il ne la pouvait pas bien faire brûler sans moi. //
On ne saurait croire la peine que j'ai eue à me laisser aller à cet état d'enfance, car ma raison s'y perdait et il me semblait que c'était moi qui me donnais cet état. Lorsque j'avais réfléchi, il m'était ôté, et j'entrais dans une peine intolérable, mais sitôt que je m'y laissais aller, je me trouvais au-dedans dans une candeur, une innocence, une simplicité d'enfant, et quelque chose de divin. J'ai bien fait des infidélités sur cet état, ne pouvant me faire à un état si bas et si petit. O amour, vous vouliez me mettre en toutes sortes de postures afin que je ne vous résistasse plus, et que je fusse à tous vos vouloirs, sans retour ni réserve.
Comme j'étais encore à Verceil, il me vint un fort mouvement d'écrire à Madame [la duchesse] de Charost2208. Il y avait déjà quelques années qu'elle ne m'écrivait plus. Notre-Seigneur me fit connaître sa disposition et qu'il se servirait de moi pour lui aider. (247) Je demandai au Père La Combe s'il agréerait que je lui écrivisse, lui disant le mouvement que j'en avais, mais il ne le voulut pas. Je demeurai abandonnée et assurée tout ensemble que Notre-Seigneur nous unirait, et me fournirait d'une manière ou d'une autre le moyen de la servir. A quelque temps de là, je reçus une lettre d'elle, ce qui ne surprit pas peu le Père La Combe, et il me laissa alors en liberté de lui écrire tout ce que je voulais. Je le fis avec grande simplicité, et ce que je lui écrivis fut comme les premiers fondements de ce que Notre-Seigneur voulait d'elle, ayant bien voulu se servir de moi dans la suite pour l'aider et la faire entrer dans ses voies, étant une âme à laquelle je suis fort liée, et par elle à d'autres.
[l.] Le père général des barnabites, ami de Monsieur de Verceil, mourut. Sitôt qu'il fut mort, le Père [de] la Mothe2209 écrivit à celui qui était le vicaire général, et qui tenait sa place jusqu'à ce qu'il y en eût un autre d'élu. Il lui manda les mêmes choses qu'il avait mandées à l'autre, et la nécessité où il était d'avoir à Paris des sujets comme le Père La Combe2210, qu'il n'avait qui que ce soit pour prêcher l'annuel dans leur église. Ce bon père, qui croyait que le père La Mothe agissait de bonne foi, ayant appris d’ailleurs que j'étais obligée de m'en retourner en France à cause de mes incommodités, envoya un ordre au père La Combe de s'en aller à Paris et de m'accompagner tout le long du voyage719; le père La Mothe l'en avait prié, disant que, comme il m'accompagnait, cela exempterait leur maison de Paris, déjà pauvre, des frais d'un si long voyage2211. Le père La Combe qui ne pénétrait pas le venin caché sous un beau semblant, consentit à m'accompagner, sachant que c'était ma coutume de mener avec moi des ecclésiastiques ou religieux. Le père La Combe partit douze jours avant moi afin de faire quelques affaires et de m'accompagner seulement au passage des montagnes, qui2212 lui paraissait l'endroit où j'avais le plus besoin d'escorte.
Je partis le carême, le temps étant trouvé fort beau, non sans douleur du prélat, qui me faisait compassion dans le chagrin où il était d'avoir perdu le père La Combe et de me voir en aller. Il me fit conduire à ses frais jusqu'à Turin, me donnant un gentilhomme et un de ses ecclésiastiques pour m'accompagner.
[2.] Sitôt que la résolution fut prise que le père La Combe m'accompagnerait, le père La Mothe ne manqua pas de faire partout courir le bruit qu'il avait été obligé de le faire afin2213 de me faire retourner en France; quoiqu'il2214 sût bien que je devais m'en retourner avant qu'on sût que le père La Combe s'en retournerait. Il exagérait l'attache que j'avais pour lui, se faisant porter compassion, et chacun2215 disait que je devais me mettre sous la conduite du père La Mothe. Cependant2216 il dissimulait à notre égard, écrivant au père La Combe des lettres pleines d'estime, et à moi de tendresse, le priant d'amener sa chère sœur et de la servir dans ses infirmités et dans un si long voyage, qu'il lui serait sensiblement obligé de son soin, et cent choses de cette force.
[3.] Je ne pus pas me résoudre de partir sans aller voir mon amie la marquise de Prunai, malgré la difficulté des chemins. Je m'y fis porter, car il est imposssible d'aller là autrement à cause des montagnes, ou bien à2217 cheval, et je ne saurais y aller. Je fus passer douze jours2218 avec elle. J'arrivai justement la veille de l'Annonciation, et comme toute sa tendresse est pour le mystère de l'enfance de Jésus-Christ, et qu'elle savait la part que Notre-Seigneur m'y donnait, elle reçut une extrême joie de me (248) voir arriver pour passer cette fête avec elle. Il ne se peut rien de plus cordial que ce qui se passa entre nous avec bien de l'ouverture. Ce fut là qu'elle me dit que tout ce que je lui avais dit était arrivé; et un bon ecclésiastique qui demeure chez elle, très saint homme, m'en dit autant. Nous fimes ensemble des onguents et je lui donnai le secret de mes remèdes. Je l'encourageai, et le père La Combe aussi, à établir un hôpital en ce lieu, ce qu'elle fit dès le temps que nous y étions. J'y donnai le petit denier du saint Enfant Jésus, qui a toujours fait profiter tous les hôpitaux que l'on a établis sur la providence.
[4.] / Je crois avoir oublié de dire que Notre-Seigneur se servit aussi de moi pour en établir un près2219 de Grenoble, qui subsiste sans autre fonds que la providence. // Mes ennemis se sont servis de cela dans la suite pour me calomnier, disant que j'avais consumé le bien de mes enfants à établir des hôpitaux, quoiqu'il soit vrai que, loin d'avoir dépensé leur bien, je leur ai même donné le mien, et que ces hôpitaux n'ont été établis que sur le fonds de la divine providence, qui est inépuisable. Mais Notre-Seigneur a eu cette bonté pour moi, que tout ce qu'il m'a fait faire pour sa gloire m'est toujours tourné en croix. J'ai oublié de parler en détail de quantité de croix et de maladies, mais il y en a tant qu'il faut supprimer2220 quelque chose.
Dans les maladies que j'eus à Verceil j'eus toujours la même dépendance du père La Combe à cause de mon état d'enfance, avec l'impression de ces mots : et2221 il leur était soumis720. C'était l'état de Jésus-Christ qui m'était alors imprimé, / de sorte que lorsque j’étais évanouie ou à l’extrémité, et que les remèdes n’avaient plus d’effet, le commandement qu’il me faisait de guérir était efficace. Quelquefois il venait lorsque je suffoquais d’une oppression de poitrine, et il me commandait de guérir, et je guérissais. Je ne faisais alors nul retour sur moi-même ni sur ce qu’il me commandait, mais j’étais comme (4.366) un enfant, et j’en avais la candeur et l’innocence.
Comme l’on me voyait souvent mourante et tôt après sur pied, ceux qui n’étaient pas capables des opérations de la grâce, en faisaient des railleries et des médisances, surtout le Père de L(a) (Motte) comme je le dirai dans la suite. Tous mes maux, mes peines et mes disgrâces n’altéraient point ce fonds perdu en Dieu, la simplicité, la candeur et l’enfance étaient peintes sur mon visage, aussi bien que la (4.367) joie dans mes plus grands maux. Je faisais des chansons que je chantais dans mes plus grands accablements. //
[5.] Sitôt qu'il fut déterminé que je viendrais en France, Notre-Seigneur me fit connaître que c'était pour y avoir de plus grandes croix que je n'en avais encore eues, et le père La Combe en avait aussi2222 la connaissance, mais il me dit qu'il fallait m'immoler à tous les vouloirs divins, et être de nouveau une victime immolée à de nouveaux sacrifices. Il me mandait : Ne serait-ce pas une belle chose, et bien glorieuse à Dieu, s'il voulait nous faire servir dans cette grande ville de spectacle aux hommes et aux Anges? Je partis donc pour m'en revenir, avec un esprit de sacrifice pour2223 m'immoler à de nouveaux genres de supplices. Tout le long du chemin quelque chose me disait au-dedans les mêmes paroles de saint Paul : Je m'en vais à Jérusalem et l'Esprit me dit partout que des croix et des chaînes m'attendent721 2224. Je ne pouvais m'empêcher de le témoigner à mes plus intimes amis, qui faisaient leurs efforts pour m'arrêter en chemin. Ils voulaient même tous contribuer de ce qu'ils avaient pour m'arrêter et m'empêcher de venir à Paris, croyant que le pressentiment que j'avais était véritable. Mais il fallut poursuivre, et venir s'immoler pour celui qui s'est immolé le premier.
[6.] A Chambéry, nous y vîmes le2225 père La Mothe qui allait à l'élection du général722. Quoiqu'il affectât de l'amitié, il ne fut pas difficile de remarquer que ses pensées étaient autres que ses paroles, et qu'il avait conçu dans son esprit le dessein de nous perdre. Je ne parle des traitements du Père La Combe que2226 pour obéir au commandement que l'on m'a fait de ne rien omettre. L’on me fera plaisir de tout supprimer723. Je2227 le voyais avec bien de la clarté2228. Le père La Combe le remarqua bien aussi, mais il était résolu de se sacrifier, et de m'immoler à tout ce qu'il croyait volonté de Dieu. Quelques-uns même de mes amis nous avertirent que le père La Mothe avait de mauvais desseins, mais ils ne les jugeaient pas cependant aussi extrêmes qu'ils ont été. Ils croyaient qu'il2229 renverrait le père La Combe après l'avoir fait prêcher, et qu'il lui ferait pour cela des affaires. Il fut dit intérieurement au Père La Combe à Chambéry, de la même manière2230 qu'il lui avait été dit que nous serions ensemble, il lui fut dit que2231 nous serions [249] séparés. Nous nous séparâmes à Chambéry. Le père2232 La Mothe fut au chapitre, priant tous les jours avec des instances affectées le père La Combe de ne me point laisser, et de m'accompagner jusqu'à Paris. Le père La Combe lui2233 demanda permission de me laisser aller seule à Grenoble, parce qu’il était bien aise d'aller voir sa famille à Thonon, et qu'il irait me retrouver à Grenoble au bout de trois semaines. L’on ne lui accorda cela qu'avec peine, tant on affectait de sincérité.
[7.] Je partis donc pour Grenoble et le père La Combe pour Thonon. Sitôt que je fus arrivée, je tombai malade de la fièvre continue, qui me dura quinze jours où ce bon frère quêteur eut de quoi exercer sa charité : il me donna des remèdes, ne me faisant prendre presque autre chose que des vipères en toutes sauces ; cela, joint à la fièvre et au changement de climat, consomma peu à peu mon mal. / N. vint parce qu’on lui manda l’extrémité où j’étais et il me commanda de guérir. La fièvre me quitta aussitôt, car Notre-Seigneur lui a donné (4.374) sur mon extérieur ce pouvoir miraculeux, aussi étais-je dépendante pour l’extérieur seulement comme un enfant : pour le dedans il n’est plus à moi et je n’en saurais rien dire, mon maître en fait tout ce qu’il lui plaît. //
Tous2234 ceux que Dieu m'avait donnés la première fois que je fus à Grenoble, me vinrent voir durant ma maladie, et témoignèrent une extrême joie de me revoir2235. Ils me montrèrent les lettres et les rétractations de cette pauvre fille passionnée724, et je ne vis pas que personne fut resté impressionné de ses2236 contes. Monsieur de Grenoble me témoigna plus de bonté que jamais, m'assura n'en avoir jamais rien cru, et m'offrit de rester dans son diocèse. L’on me fit encore de nouvelles instances pour me porter à rester à l'hôpital général, mais ce n'était pas où vous me vouliez, ô mon Dieu : c'était sur le Calvaire.
/ Je découvris la quantité de dissimulations et d’artifices d’une fille dévote. N. ne me voulait pas croire, mais (4 .376) Notre-Seigneur lui fit voir et toucher des mensonges et fourberies incontestables. Elle avait plusieurs directeurs et confesseurs et elle leur faisait croire à chacun, le leur assurant même avec serment, qu’elle n’en avait qu’un ; et afin de les mieux tromper, elle se confessait trois fois en un jour, à l’un après l’autre, je ne pouvais souffrir cette dissimulation dans cette fille d’ailleurs appelée de Dieu pour l’intérieur, de sorte qu’elle me brûlait lorsqu’elle m’approchait, et Notre-Seigneur me (4.377) faisait connaître tout ce qu’elle faisait, et qu’elle était en grand danger de se perdre ; elle voulait se faire passer pour sainte, affectant des extases, et disant qu’elle rejetait toute autre nourriture que la sainte hostie. Je la fis un jour bien manger et lui défendis de rejeter ce que je lui avais fait manger ; elle ne la put jamais vomir. //
Nous étions si pénétrés de la croix, le père La Combe et moi, que tout nous annonçait croix2237. Cette bonne fille dont j'ai parlé, qui avait vu tant de persécutions et à laquelle le Diable fit tant de menaces, eut encore bien des pressentiments des croix qui allaient fondre sur nous, et elle disait : « Que voulez-vous aller faire là, pour être crucifiée ? » Tout le long du chemin725 les âmes intérieures et de grâce ne nous parlèrent que de croix2238, et cette impression que des chaînes et des persécutions m'attendaient726, ne me quittait pas un moment. Je vins donc, ô2239 mon amour, pour me sacrifier à votre volonté cachée. Vous savez quelles croix il m'a fallu essuyer de la part des miens, dans quel décri suis-je? Au2240 travers de tout cela, vous ne2241 laissiez pas de vous gagner des âmes en tout lieu et en tout temps, et2242 l'on se trouve trop bien payé de tant de peines quand elles ne procureraient que le salut et la perfection d'une seule âme.
C'est donc dans ce lieu, ô Dieu, que vous vouliez faire un théâtre de vos volontés par la croix et le2243 bien que vous voulez faire aux âmes.
Variantes 1 à 1183
Variantes 1184 à 2243
Ce début est précédé par “DIEU SEUL” dans l’édition Poiret P.
réfléchir, néanmoins ... chose. Je souhaiterais 1.3 B qui restitue le passage raturé illisible dans O de (beaucoup add. interl.) réfléchir, (un mot illisible Dieu m’ayant donné environ quinze mots raturés quelque chose). Je souhaiterais O
extrêmement de pouvoir P
Dieu (pour biffé) (sur add. interl.) moi O
semble qu'il détruise pour P
détruit auparavant, qu’il P
Dieu ! P qui introduit ainsi de très nombreuses exclamations ; nous n’en tiendrons plus compte.
« autrement Sainteté » P en note
lui (qu’on a quelque intelligence de la vraie sagesse add. marg.) O que O (le manuscrit n’introduit que très rarement un saut de paragraphe ; nous le signalerons)
ne subsister qu'en lui, que l’on comprend un peu ses voies et la conduite qu’il tient 1.9 B On apprécie la sobriété de cette leçon : Dieu suffit.
comme en jugent les hommes, qui P
bien, et qui P
Qui même examinera avec P
qui (semblables à celles des pharisiens,) seront P
des autres? Et qui ne croit pas P des hommes et qui ne croit pas 1.12 B
que misère P
il l'aime P
pendant P
zèle et il leur persuade 1.17 B
pendant P
plutôt P
qu’elles 1.19 B leurs œuvres de justice
pendant P
et que son P
dégagé de leur amour, et vide de toute propriété, sa foi B
ses œuvres, ou B
sert (d’abîme continuel et mots biffés) de contrepoids (à l’élèvement add. marg.) où (bien Dieu add. interl.) (il biffé) détruit O sert d’abîme continuel et de contrepoids où il détruit 1.22 B sert de contrepoids à l'élèvement ; ou bien des personnes en qui il détruit P. Nous adoptons la leçon commune à B et O avant correction.
oeuvres-là P
qui semble la 1.24 B
quoique mon (1.28) baptistaire soit du quatrième de mai B
à terme, car ma P
perdre, environ 7 mots raturés (et add. interl.) mourir O perdre, mais la perdre pour toujours, je pensai mourir 1.29 B
baptême. On P
lui-même; mais P qui saute l’allusion aux domestiques.
désolation une ligne raturée cela O ; la ligne raturée est reconstituée à partir de B
comment P
vous seul de P
eusse (peut-être) jamais P
aimée. Je l'aurais P
étaient des (fatales add. interl.) augures O étaient de fatales augures P
et m’abandonna (trop add. interl.) 1 mot raturé au soin des femmes (qui me négligèrent aussi add. marg.) deux lignes et demi raturées. Vous me protégiez O et m’abandonna … avec moi (1.41) et m’apprenaient de mauvaises chansons B.
longue. / J'avais alors quatre ans, quand Madame P
d'elle, car elle P
donné. J'étais P
d’avoir (rien raturé) fait dans cette maison (des fautes add. interl.) environ 6 mots raturés considérables O d'avoir rien fait dans cette maison de criminel du moins de considérable (1.43) B
malices (auxquelles on donnait le nom d'esprit, add. interl.) je vis O malices, je vis B
obscurité effroyable (où les âmes étaient tourmentées add. interl.) une ligne raturée, ma place O ; obscurité étrange B ; ligne raturée reconstituée à l’aide de B
seulement (et pour pénitence elle me donnait quelques dragées mots raturés); elle O
quelle saveur et D
Sections 9 à 11 absentes en cet endroit de O et de B , mais présentes par la suite dans O après 1.4.2. Nous rétablissons l’ordre primitif, annulant le déplacement de P.
des (valets raturé, non remplacé) qui O des valets qui 1.54 B des domestiques qui P
divertir une ligne raturée reconstituée à partir de B 1.57 . Comme O
et allai dans la rue avec d'autres enfants (jouer à des jeux qui n'avaient rien de conforme à ma naissance add. interl.).Vous O et allai jouer dans la rue avec d'autres enfants à des jeux qui n'avaient rien de conforme à l’éducation que j’eusse dû avoir. Vous 1.58 B et allai avec d’autres enfants dans la rue P
sans en rien dire à (personne add. interl.) environ 7 mots raturés , il me mena O
était fille de mon père, et P
j’avais été P
à ma portée, elle (était si habile qu’il ... deux lignes raturées) avait (bien raturé) des talents (naturels qui avaient été fort cultivés de plus elle était add. marg.) (...et par dessus tout cela environ dix mots raturés) fille O reconstitué à partir de B 1.62.
oraison; et sa foi était des plus grandes et des plus pures. Elle P fragment déplacé, voir variante suivante.
ses peines. Enfin elle P
choses que je 1.63 B
cette section est ajouté sur une feuille attachée de la main de Mme Guyon) depuis Comme mon père jusqu’à la section suivante début suivant inclus : L’on me remit aux Ursulines où ma sœur continua sa charité en mon endroit mais comme elle n’était pas O
Il m'en fit même de très difficiles. J'y répondais si à propos P
enfant. (Elle le fit et add. interl.) Elle parut O enfant. Elle le fit et parut P
Madame (qui était sa fille biffé) Mon O Rétabli entre parenthèses pour aider le lecteur d’aujourd’hui.
Comme mon père m'envoyait quérir souvent pour me voir, un jour que la Reine d'Angleterre était au logis, il m’envoya quérir, j’allais la saluer, la Reine d’Angleterre prit alors tant d’amitié pour moi qu’elle conçût la résolution de me demander à mon Père, ce qu’elle fit avec beaucoup d’instance, l’assurant qu’elle aurait le même soin de moi que si j’eusse été son enfant, que (1.65) c’était pour me mettre auprès de Madame qui devait être bientôt mariée, Madame ne le pressa pas moins l’assurant de la tendresse qu’elle aurait pour moi et qu’elle me ferait parfaitement bien élever. Elles restèrent même près d’un jour entier pour l’obtenir, jusqu’à se fâcher extrêmement contre mon Père qui ne voulut jamais consentir à cela. O mon Dieu, c'était vous qui empêchates (1.66) ce coup d’où dépendait mon salut. B
que je l’étais (trois mots biffés) qu’aurais-je (fait add. interl.) à O
On me renvoya aux Ursulines, où P
Mais comme elle n’était P
habitudes, (je devins menteuse colère et indévote add. marg.) je passais O
connaître (je ne demeurais pas longtemps dans ce mauvais état car les soins de ma sœur me ramenaient add. marg.) J’aimais O
Dieu, au P
grands désordres. Il 1.69 B
dévotion et je fus du temps que tous les jours j’y portais mon déjeuner, car B déjeuner, et cachais tout cela derrière son image, car P
croyais faire P
priver. J’étais cependant friande : je voulais bien me mortifier moi-même, mais je ne voulais pas être mortifiée, ce qui marque combien j’avais déjà de l’amour-propre. Un P
tous les jours. Vous P On note les déplacements de membres de phrases faits par P dans les variantes précédentes, qui ne changent pas le sens global.
rompu. Je criais de toutes mes forces. Les P
retirer, (allèrent add. marg.) chercher(ent) des sœurs domestiques. Je criais de toutes mes forces. Ces O retirer, allèrent chercher des sœurs domestiques. Ces P
le terme d(e retouché en u) (mon raturé) bonheur (que je goûtais dans cette maison add. interl.) (plusieurs mots raturés) , elle O
fait guère d'impression 1.81 B
cela comme la plus noire ingratitude, et B
je (quatre mots raturés) (repris mes premières manières add. interl.), ce O
suite. (Je devins menteuse et friande add. marg.). Je O
me frappait elle-même. Je ne pus pas tenir contre cette conduite rigoureuse, et je payais de la plus noire ingratitude toutes les bontés de ma soeur paternelle, ne la voyant plus. Cela ne l'empêcha pourtant point de me donner des marques de sa bonté ordinaire dans cette grande maladie dont j'ai parlé, où je vomissais le sang. Elle le fit d'autant plus volontiers, qu'elle sut que mon ingratitude était plutôt un effet de la crainte du châtiment que de mon mauvais coeur. Je crois que c'est la seule fois que la crainte du châtiment a agi avec tant de force sur moi : car dès lors, mon naturel me portait à avoir plus de chagrin de la peine que je pouvais causer à une personne pour laquelle j'avais de l'affection que de celle qu'elle pouvait me causer elle-même. Vous savez, ô mon Amour, que la crainte de vos châtiments n'a jamais fait beaucoup d'impression ni sur mon esprit ni sur mon coeur : le déplaisir de vous avoir offensé faisait toute ma douleur; et cela était tel qu'il me semblait que quand il n'y aurait eu ni Paradis ni Enfer, j'aurais toujours eu la même crainte de vous déplaire. Vous savez même qu'après mes fautes vos caresses m'étaient mille fois plus insupportables que vos rigueurs, et que j'aurais choisi mille fois l'enfer plutôt que de vous déplaire. Mon père, informé de tout ce qui se passait entre mes soeurs et moi, me retira chez lui, et j'avais P
plus méchante, mes 1.88 B plus (méchante raturé) (mauvaise add. interl.) mes O
nouvelles (et de plus mauvaises raturé ) vous O nouvelles. Vous P
mère (et de ...quand quinze mots environ raturés) vous m’ayez préservée de telle sorte (quatre lignes raturées) (que je n’aie jamais rien fait indigne de votre protection add. interl.). Je O
j'étais (méchante raturé) (mauvaise add. interl.), je O
longtemps (trois lignes raturées) mais elle était si occupée O
s’appliquer à moi. Cette fille ... faire, je B qui ne reproduit pas le début du § 8 : Vous m’envoyâtes ... offensé. offenser (quinze mots environ raturés), je O
était d’historique, après 1.97 B l'histoire. / Après O
occupée, je P
grands désordres, je priais et j’avais soin de me confesser souvent, je ne (1.99) retombai ... portée, d’un B
maison : car comme P
pour le boire et le manger P
eus d'autres P
retira, je crois que je n’y fus pas tant, ma 1.100 B retira (cinq mots env. raturés), ma O
moi, et elle P
demandait, et quoiqu'il se portât bien, on P
donner. Il me faisait de fois à autres diverses vexations. Un jour il P
teniez sur moi 1.103 B
d'occasion où je P
défauts, je faisais volontiers 1.105 B maltraitant (Je faisais biffé) (Il est vrai que j'étais mauvaise car j'étais retombée dans mes premiers défauts, de mentir et de me mettre en colère. Avec tous ces défauts, je ne laissais pas de faire add. marg.) volontiers O
et faire B et (à add. interl.) faire O
étonnent mais vous le serez bien davantage dans la suite lorsque B étonnent, Monsieur, mais la suite vous étonnera encore bien davantage lorsque P
et plus d'étendue P
Il me semblait P
ne puis souffrir P
P déplace le long développement qui suit entre 1.2.8 et 1.2.12 : commençant par: 1.2 9. Que ne puis-je... se terminant par 1.2.11 ...un démon P. Le ms. O est barré de traits croisés sur tout ce long développement f°14 et 15.
faire connaître aux 1.110 B
si (res add. interl.)serrées O
liberté, (les rendant par là) semblables P
cage, et qui sitôt qu'ils trouvent quelque ouverture, s'envolent P
jeunes, l’on leur donne de 1.113 B
s'échappent, et ce P
dangereuse. C'est P
pour être avec Dieu, quittent la volonté de Dieu, elles seront 1.115 B pour (être avec Dieu souligné et biffé) (suivre une dévotion à leur mode, add. interl.) quittent la volonté de Dieu, elles seront O dévotes, (car je ne parle pas ... pour suivre une dévotion à leur mode, quittent la volonté de Dieu:) Ces mères, dis-je, seront P
d'iniquité ? Qu'elles fassent leur dévotion de n'écarter jamais leurs filles d'elles : qu'elles les traitent en soeurs et non pas en esclaves : qu'elles leur fasse paraître qu'elles se divertissent de leurs divertissements. Cette conduite leur fera aimer la présence de leurs mères loin de l'éviter; et trouvant beaucoup de douceur auprès d'elles, elles P
quelque demi-heure 1.119 B
aurait aussi plus P
sur chacun une P
d'enfants, les idoles des P
mettre les enfants P
aurait plus que P
fin du long développement déplacé par P entre 1.2.8 et 1.2.12.
reprise de P : m’y laissais aller / 1.4.3 Il est vrai que notre liberté nous est bien funeste. Vous P ajout : Il est vrai ... funeste.
ma plus tendre P
et aigrissait mon esprit, mon 1.125 B et (s’ addition) aigrissait (trait d’interversion) mon esprit. mon O et mon esprit s’aigrissait. Mon P
mes habitudes déréglées, je 1.127 B mes (mauvaises add. interl.) habitudes (déréglées raturé), je O
de volontés. Enfin P
communion (qui fut précédée par une Confession générale) avec P
dévotion. On P
classe, cette demande ... ne l’était point, mais cependant ces deux manières 1.131 B classe (deux lignes raturées) (Leur add. marg..) deux manières O classe. Les manières P
opposées de mes deux soeurs me P
hélas qu’elle 1.132 B Hélas, car elle P
guère. Car mes P
réitérés. On P
cependant par mon orgueil la source d’une infinité de péchés que j’ai commis et que d’autres ont fait à mon occasion. Il 1.133 B cependant (par mon retouché en : pour moi) (orgueil la raturé) (une add. marg..) source (d’une infinité de péchés que j’ai commis et qu’on raturés) (d’orgueil et de(s fautes add. marg. biffée) vanité add. marg..) (six mots environ raturés) Il O ce qui donne le texte antérieur suivant : cependant par mon orgueil source d’une infinité de péchés que j’ai commis et qu’on... très proche de B ; nous prenons pour leçon O corrigé.
repos. J’aurais été fort contente sans la (1.134) jalousie que j’avais de mon frère lequel cependant me trouvait à son gré et m’aimais quelquefois avec excès, d’autres fois il avait peine à me souffrir. / Il m’arriva ... cela (1.137) me rendit plus sage, mais ce B repos (j’aurais été fort contente sans la jalousie que j’avais de mon frère lequel cependant me trouvait de son gré et m’aimait quelque fois mot illisible d’autres fois il avait peine à me souffrir raturé légèrement). Ce O repos. / 6. Ce P
tout à fait du 1.137 B
mon père (dont la vie est écrite dans la Relation des Missions étrangères, sous le nom de M. de Chamesson, quoique son nom fut de Toissi) passa P
n’ayant eu que deux heures à donner à mon père, l’on 1.138 B parti (n’ayant que deux heures à donner à mon père biffé). L’on O parti. On P
et la B et (de add. interl.) la O
j'avais la P
mes infidélités. Vous P
je puis dire P
d'absolution. Lorsque P
et Dieu me faisait la grâce de P
d’amour (croient raturé) (croiront add. interl.) en O d'amour croient en P add. interl. non reprise
violent (car je ne parle pas des tempéraments apathiques) elles P
l'agitation ont quelque P
qui alors sont P
est un B
de la B
coeur) (pour suivre le conseil biffé) et O
ce sacré nom 1.151 B
ce nom adorable B
papier; avec P
endroits et il P
pas (d’aller biffé) de penser (add. marg..) à d’autres communautés (quoique mon confesseur eût plus d’inclination pour les Bénédictines dont je ne connaissais pas alors le mérite biffé) je O pas de penser à d'autres Communautés. Je P
dérobais de la maison afin d’aller 1.152 B
monastère (ce qui m’était aisé parce que je restais presque tout le jour enfermée dans un cabinet qui était à mon frère mais qu’il n’occupait plus parce qu’il était au collège, l’on me croyait donc dans ce cabinet lorsque j’étais au monastère. Je crois bien que cette retraite... deux dernières lignes illisibles sur quatre lignes biffées lourdement), je O
communauté sur le dos, car 1.157 B communauté (sur le dos biffé) contre lui (add. interl.), car O Communauté contre lui, car P
de m’absoudre. Il n’y a point 1.158 B
mère après qu’elle fut guérie afin B
encore très faible P
de tomber elle-même, j’eus 1.160 B
et de lui donner toutes B
plaisait beaucoup. Lorsqu'il P omet Lorsqu'il me faisait lire auprès de lui, je lisais avec tant de dévotion qu'il en était surpris pour la rétablir avant Je continuai
venu non pour être (1.162) servi mais pour servir. Je B pour servir. Lorsqu'il me faisait lire auprès de lui, je lisais avec tant de dévotion qu'il en était surpris. Je P
apprises, elle m’avait appris de vous louer 1.162 B
plus grands dérèglements, ma 1.163 B
du repos, sans P
grande au très St sacrement et à la Ste 1.170 B
sont faibles B
conduite, et que ne sachant pas le mal que je faisais, et étant assurée d’ailleurs que 1.171 B conduite, (dix mots raturés), et étant assurée (d’ailleurs raturé) que O conduite; et qu'étant assurée que P
sortir le matin, elle ne m’en donnait presque (1.171) B sortir, elle m'en donna presque P
si criminelle de 1.172 B si (criminelle biffé) fautive de O
moi-même (quatre mots environ raturés). La O
que des personnes parlaient 1.173 B que quelques Demoiselles parlaient P
bien lorsque 1.174 B bien d'elles lorsque P
un gentilhomme 1.175 B
début variante P
aussi. Il dansait très bien, il B aussi (quatre mots raturés) il O
leur (appris biffé)(apprenais add. interl.) à O
jusqu’à lui faire entendre 1.178 B
il fit l’imaginable pour 1.179 B il fit (l’imaginable biffé) (ce qu’il put. add interl.) pour O
ne voulus jamais B
pas (avec quelle bonté ne leur récompenseriez vous pas add. marg..) au lieu O
treize ans mais 1.181 B
gentilhomme très accompli. Il avait un grand désir de m'épouser, mais mon père, qui avait résolu en lui-même de ne me marier à aucun de mes proches, à cause de la difficulté d'obtenir des dispenses sans alléguer des raisons ou fausses ou frivoles, s'y opposait. Comme ce jeune Gentilhomme était fort dévot à la Sainte Vierge et qu'il en disait tous les jours l’office, je le disais avec lui, et pour en avoir le temps, je quittai l’oraison, ce qui fut la source de mes maux. Je conservai encore l'esprit de piété un temps, car j'allais chercher les petites bergères pour les instruire et leur apprendre à vous prier, ô mon Dieu. Mais ce reste de piété n'était point nourri par l’oraison. Je me relâchais insensiblement ; je devins froide pour vous : tous mes anciens défauts se renouvelèrent et j'y ajoutai une vanité effroyable. L'amour que je commençai d'avoir pour moi-même éteignait ce qui restait en moi de votre amour. / 7. Je P
deux il P
Enfer, qu'il faut tâcher d'éviter le dernier, et tendre à la possession du premier ; et on P
l’esprit des choses vagues ne le fixent jamais et n’échauffent 1.185 B
contraire (aimer add. interl.) aimez O
et de haïr ce qui vous est contraire, aimez le souverain bien, laissez le souverain mal 1.186 B
coeur et le coeur sans amour 1.188 B coeur et le coeur (ne peut vivre add. interl.) sans amour O coeur, ni le coeur sans amour P
sans raisons d’aimer et 1.189 B sans raisonner (sur add. marg..) (d’ modifié en l’) amour et O
citernes remplies de 1.190 B citernes corrompues de O citernes rompues de P
soif, bien loin de P
source. Mais si P
A partir de ce numéro de paragraphe l’ordre de O diffère de P et la séquence devient : 8, 9, 12:2e phrase..., 13, 14, 11:5e phrase..., 10 - Les passage 12 : 1re phrase et 11 : début sont supprimés - En appelant les principales variantes de B : B1:1.192-1.201, B2 :1.203-1.205, B3 :1.208-1.212, B4 :1.224-1.225, on obtient les séquences partielles suivantes : 9, B1, 10 ; 10, B2, 10 ; 10, B3, 12, 13 ; 14, B4, 14 Ceci indique que P suit de près B alorsque O s’en écarte ; on contrôle d’ailleurs l’écriture parallèle de P 11, 12 avec B3. - On en conclut que P disposait d’une copie autre que O et proche de B , ce qui sera confirmé par d’autres variantes très proches sinon identiques à B ; P et O réécrivent tous deux B, jugé trop intime et compromettant, mais dans des ordres différents. - Nous suivons l’ordre O car celui de B, lui-même peu satisfaisant, ne justifie pas de contaminer notre édition ; et renvoyer le lecteur de O aux variantes B puis à une annexe B1-B5 est très incommodant.
Début variante P
Je tombai dans le plus profond... : §5.10 ci-dessous.
ravager. Je commençai à chercher dans la créature ce que j'avais trouvé en Dieu. Vous m'abandonnâtes à moi-même, parce que je vous avais abandonné la première ; et vous voulûtes en permettant que je fusse enfoncée dans l'abîme, me faire comprendre le besoin que j'avais de m'approcher de vous par l’oraison. Vous dites que vous perdrez ces âmes adultères qui s'éloignent de vous (Ps. 72, 27). Hélas, leur seul éloignement fait leur perte; puisqu'en s'éloignant de vous, ô divin Soleil, elles entrent dans la région des ténèbres, dans le froid de la mort, d'où elles ne se relèveraient jamais si vous ne vous rapprochiez d'elles, et si par votre divine lumière vous ne veniez peu à peu éclairer leurs ténèbres, et par votre chaleur vivifiante fondre leurs glaces mortelles et leur rendre la vie. Il P Après cet ajout, que l’on ne retrouve pas dans O mais au début (pour la deuxième phrase) et à la fin du long passage B précédent (à partir de : Vous m’abandonnâtes...), P continue par : / 10. Je tombai dans le plus grand des malheurs... que l’on retrouve plus loin dans O (24).
j'aurais bien voulu P
et il n'ôtait P
donnait point le P
sortir. On P
pécheurs, et cependant P
va se confesser on P
l’oraison, si on l'obligeait à P
persuadé à tous les docteurs 1.219 B
et contre qui P
s’il y a dans un grand monastère 1.221 B
avancée, que P
qui sont conduites par 1.222 B
l'anéantissement; et que P
mes infidélités et P
de la Ste Vierge 1.223 B
jours mes prières vocales, de me confesser assez souvent, et de communier presque P
j’aimais d’entendre parler de vous, ô mon Dieu, et si au lieu de trouver des personnes qui m’apprenaient à vous offenser, j’en eusse trouvé qui (1.225) m’eussent appris à vous aimer et qui m’eussent parlé de vous je B
entendre. Lorsque P
joie; et lorsqu'il P
j’avais à nos filles afin qu’elles me vinssent éveiller (1.225) mon B
§11, cinquième phrase dans P
cependant je faisais tous les crimes dont j’ai parlé, ô Dieu. Comment accorder des choses si opposées? J’aimais 1.226 B cependant j'avais tous les défauts dont j'ai parlé. O Dieu, comment accorder des choses si opposées? J’aimais P qui utilise une copie ici identique à B en l’amendant légèrement par ‘défauts’ au lieu de ‘crimes’.
dormir. Les livres que je lisais le plus ordinairement P
folie, j'étais P
faisais. On P
vous, ô ma 1.201 B
retiriez cependant d’un 1.202 B
se convertir à vous, vous B
n'avais jamais été P
le mensonge ne sortait point de ma bouche (sic) et l’endurcissement de mon coeur. 1.203 B
cœur, mais une impiété réelle, quoique 1.204 B Je mentais souvent; je sentis mon coeur corrompu et vain ; il n'y avait plus de piété dans mon âme, mais un état de tiédeur et d'indévotion réelle, quoique P
d’être modeste à l’église servit alors de couverture à mes péchés, la 1.205 B
vanité, qui jusqu'alors m'avait laissée en repos, s'empara B & P qui confirme son utilisation d’une copie ici identique à B.
miroir, je m’idolâtrais moi-même, et je trouvai tant de plaisir à me regarder qu’il me paraissait que les autres avaient raison d’en trouver à me voir. Cet B
de vaine complaisance. Ce P
horrible. Je dansais assez bien, toutes ces choses me rendirent si vaine 1.207 B
P continue ici par : 11. L'estime que j'avais de moi-même me faisait trouver des défauts dans toutes les autres de mon sexe. Je n'avais des yeux que pour voir mes bonnes qualités extérieures, et pour discerner les endroits faibles des autres. Je me cachais à moi-même mes défauts ; et si j'en remarquais quelques-uns, ils me paraissaient très peu de chose au prix de ceux que je voyais dans les autres, et je les excusais même dans mon esprit, me les figurant comme des perfections. Toute l'idée que j'avais de moi-même et des autres était fausse. / 12. Cependant, ô mon Dieu, votre extrême bonté vous portait à me rechercher de temps en temps. Vous frappiez à la porte de mon coeur. Il me prenait souvent de vives douleurs... P la suite est déplacée ci-dessus §9. On comparera avec le début de B, trouvant dans ce parallèle la confirmation de la possession par P d’un ms. très proche.
Fin du parallèle avec P qui poursuit par ‘12. Cependant...’
péché, il me prenait souvent de vives douleurs… : § 5.12 ci-dessus.
à bien parler. / Nous vînmes ensuite à (1.229) Paris où ma vanité devint plus grande par les personnes qui me recherchèrent; les affaires étant finies, nous nous en retournâmes, B qui saute le § 5.10 du chapitre précédent.
1. Nous vînmes ensuite à Paris où ma vanité devint plus grande. On n'épargnait rien pour me faire paraître. Je faisais parade d'une vaine beauté : j'avais soin de me faire voir et d'étaler mon orgueil : je voulais me faire aimer sans aimer personne. J'étais recherchée par bien des gens, qui paraissaient être des avantages pour moi : mais vous, ô mon Dieu, qui ne me vouliez pas perdre, ne permîtes pas que les choses réussissent. Mon père trouvait des difficultés que vous faisiez naître vous-même pour mon salut : car si j'avais épousé ces personnes, j'eusse été extrêmement exposée, et ma vanité aurait eu moyen de s'étendre./ 2. Il P qui développe par rapport à O en résumant B.
docilité; vous pourtant, ô mon Dieu, comptiez bien autrement ; et l'état où je me trouvai puis après trompa P
naturelle que P
L’autre principe de (ma add. interl.) confusion était O L'autre était P
car bien que P
la ruine des P
jours avant le P
mariage (car comme il était accordé à une autre à laquelle on donnait quasi le double et qui était d’une bonne maison de robe, il fallut aller à Paris pour rompre cet autre mariage ce qui lui causa bien de la peine biffé). Je O mariage. Je P
dans la ville, dans 1.248 B dans notre ville, et dans P
triste. Je P
était si différente 1.250 B
conduite (car add. interl.) leur manière de vivre était (si biffé) (très add. interl.) différente de celle de chez mon père (que c’était changer du blanc au noir biffé). Ma O
depuis longtemps P
vivait plus honnêtement tout 1.251 B
nommaient (fête biffé) (faste add. interl.), et O nommaient faste, et P
fus si surprise de ce changement que je ne savais que dire et 1.251 B fus (si biffé)(fort add. interl.) surprise de ce changement (que je ne savais que dire biffé), et O fus fort surprise de ce changement, et P
seizième année. Mon P
taire, ils 1.253 B taire (honteusement add. interl.) ils O taire honteusement ; et ils P
de vües (sic). Mais 1.255 B
choses qui l’humiliaient autant et plus que moi, mais il est vrai qu’elle n’était pas sensible au point d’honneur, car outre qu’elle était comme je l’ai dit d’un pays où la grossièreté (1.257) règne, c’est que son humeur était si extraordinaire (je crois pour ne l’avoir surmontée dans la jeunesse) qu’elle B choses qui les humiliaient autant et plus que moi (mais il est vrai qu’elle n’était pas sensible au point d’honneur, deux mots illisibles qu’elle était d’un pays où la grossièreté règne c’est que biffé) (car add. interl.) son humeur était si extraordinaire pour (je crois biffé) ne l’avoir jamais surmontée dans sa jeunesse qu’elle O choses très humiliantes : car son humeur était si extraordinaire, pour ne l’avoir jamais surmontée dans sa jeunesse, qu’elle P
personne (Mon mari même ne demeura avec elle qu’après son mariage où je fus faite la victime de ses humeurs. Jamais domestique n’avait demeuré un an avec elle biffé); cela venait (aussi add. interl.) de O personne ; cela venait aussi de P
vocales, elle P
ou bien en les P
forces dans l’oraison elle 1.258 B force (dans l’oraison biffé)(auprès de Dieu add.) elle O forces dans l’oraison, elle P
l’esprit, toute son occupation donc après que je fus mariée fut (1.258) B l’esprit. (Je fus donc faite la victime de ses humeurs add. marg.) : toute son occupation (donc biffé) après que je fus mariée fut O l'esprit. Je fus donc faite la victime de ses humeurs : toute son occupation fut P
continuellement, et elle P
mêmes sentiments à P
fils une ligne raturée. Ils O
peine, et ils me traitaient si mal que rien plus, d’un autre côté ma 1.259 B peine (et ils me traitaient si mal que rien plus biffé). D’un autre côté ma O peine. Ma P
qui était très sensible au point d'honneur P
porter. Ma belle-mère me parlait P
essuyer une bonne décharge à mon retour 1.262 B essuyer (une bonne décharge biffé) (des discours fâcheux add. interl.) à mon retour O essuyer des discours fâcheux à mon retour P
assez, elle disait que je ne l’aimais pas et que je m’attachais trop à mon mari elle ne me pouvait voir avec sa famille, et mon mari ne me pouvais souffrir avec la sienne de sorte 1.262 B assez, (elle disait que je ne l’aimais pas et que biffé) je m’attachais trop à mon mari (elle ne me pouvait voir avec sa famille et mots illisibles biffé) de sorte O
augmenta bien encore mes 1.263 B augmenta (bien encore biffé) mes O
esprit. / Mon mari voulait que je fusse tout le jour dans P
appartement, si bien que P
un peu. Elle parlait P
Comme je n’avais pas encore seize ans j’étais si timide 1.266 B
paroles dures. J'avais P
me traitait étrangement 1.267 B
étrangement. Pour P qui omet un passage.
chose (qui quoique moins grossier n’était pas moins offensant biffé), ce O chose, ce P
une minière de 1.268 B une (minière biffé)(source add. interl.) de O.
reproches. Ma belle-mère avait aussi une fille qui me faisait cent outrages croyant obliger sa maîtresse, elle me refusais tout ce que je lui demandais et venait m’épier et tout ce que je disais était (1.269) mal pris. Il y avait aussi un valet de chambre de mon mari qui lui faisait sa cour en m’insultant B reproches (Ma belle-mère avait aussi une fille qui me faisait cent outrages croyant obliger sa maîtresse, elle me refusais tout ce que je lui demandais et venait m’épier et tout ce que je disais était mal pris. Il y avait aussi un valet de chambre de mon mari qui lui faisait sa cour en m’insultant biffé). Lorsque O reproches. Lorsque P
me faisait des choses qui me couvraient de confusion : je P
porter, car ayant voulu en dire quelque chose à ma mère, elle le leur alla dire, je ne sais si ce fut qu’une plainte ou autrement mais enfin cela 1.270 B porter (car ayant voulu en dire quelque chose à ma mère, elle le leur alla dire, je ne sais si ce fut qu’une plainte ou autrement mais enfin biffé) (J’en voulus dire quelque chose à ma mère qui leur redit add. interl.) (et add. interl.) cela O porter. J'en voulus dire quelque chose à ma mère, et cela P
avec sa mère qu’il 1.271 B
moi-même, de mes déplaisirs, ce qui me paraissait plus étrange est que (1.271) sitôt que mon mari était seul avec moi, il entrait dans une passion d’amour si violente pour moi que cela m’était même à charge, il n’y avait rien alorsque j’eusse pu exiger de lui qu’il ne m’eût accordé et il n’était pas plus tôt avec sa mère qu’il reprenait sa première manière d’agir, j’avoue aussi que l’accablement de douleur où j’étais me rendait peu sensible à ses feux quoique (1.272) je ne lui témoignasse pas et que je tâchasse de faire ce que je devais, il est vrai aussi qu’étant encore si jeune, la douleur ne faisait pas une si profonde plaie que dans un âge plus avancé, que je me laissais gagner à ses caresses espérant qu’il m’aimerait mieux après et qu’il n’aurait pas de dureté pour moi, ce n’était point par dureté qu’il me traitait B moi-même (ce qui me paraissait plus étrange est que sitôt que mon mari était seul avec moi, il entrait dans une passion d’amour si violente pour moi que cela m’était même à charge. Il n’y avait rien alorsque j’eusse pu exiger de lui qu’il ne m’eût accordé et il n’était pas plus tôt avec ma belle-mère qu’il reprenait sa première manière d’agir. J’avoue aussi que l’accablement de douleur où j’étais me rendait peu sensible à ses feux quoique je ne lui témoignasse pas et que je tâchasse de faire ce que je devais. Il est vrai aussi qu’étant encore si jeune, la douleur ne faisait pas une si profonde plaie que dans un âge plus avancé, que je me laissais gagner à ses caresses espérant qu’il m’aimerait mieux après et qu’il n’aurait pas de dureté pour moi biffé) Ce n’était point par dureté (qu’il biffé) que mon mari (add. interl.) me traitait O moi-même. Ce n'était pas par dureté que mon mari me traitait P
continuellement était ce qui le rendait de cette sorte 1.273 B continuellement était ce qui (le rendait de cette sorte biffé) l’aigrissait (add. interl.). Ce O continuellement l'aigrissait./ 7. Ce P
tournasse au dehors (1.272) B
donner ombrage P
l'excès, jusqu'à refuser la main à ceux P
contre-pied deux lignes illisibles raturées cependant mon mari connut mon innocence et la fausseté de ce que ma belle-mère lui voulait imprimer, (j’étais si innocente que je regardais comme une mot illisible d’être aimée d’un autre que de mon mari trois lignes illisibles raturé). Je O On rétablit ces lignes à partir de B.
la divinité je 1.277 B
accidents. Je tâchai donc de réparer ma vie par la pénitence et par une confession générale la plus exacte que j'eusse encore faite. Je quittai P qui résume en une phrase le développement sur la confession.
j'y découvrais un P
offenser, ô mon Dieu. Je P
été depuis mon 1.280 B été (depuis biffé) mon O
pour les moindres choses des P
humeur et la vaincre, ce 1.281 B
de mon humeur que 1.282 B
j’ai bien éprouvé des sortes de croix 1.284 B
personnes et qu’au lieu d’y réussir l’on B réussir, on P
par ce que l’on croit, qui les doit obliger, et d’être avec cela depuis B par (ce que l’on croit qui les doit obliger biffé) (les mêmes choses qui devraient les add. marg.) obliger et d’être (avec cela biffé) depuis O par les mêmes choses qui devraient les obliger; et d'être encore obligée à être depuis P
l’aurait sanctifié 1.287 B
dedans. Il fit ce qu’il pût pour me cacher la nature de son mal, il ne lui fut pas difficile car je n’en avais jamais ouï parler et je n’en savais ni les conséquences ni les suites. Il eut 1.287 B dedans. (Il fit ce qu’il pût pour me cacher la nature de son mal, il ne lui fut pas difficile car je n’en avais jamais ouï parler et je n’en savais ni les conséquences ni les suites biffé) Il eut O dedans. Il eut P
Il eut cette (1.288) première fois la goutte B
souvent du lit B
même avec excès P
je me croyais trop P
particuliers aussi bien que les idolâtres d’une vaine beauté disaient 1.290 B particuliers sept mots raturés illisibles disaient O
fâcheuses. Comme tout le monde regardait ma belle-mère comme une personne redoutable et dont l’humeur était fort extraordinaire, l’on s’étonnait comment je pouvais vivre avec elle, mais s’ils l’eussent vû agir avec moi, ils s’en fussent bien étonnés davantage. D’ailleurs 1.291 B fâcheuses. (Mot illisible tout le monde regardait ma belle-mère comme trois mots illisibles redoutable cinq mots environ illisibles L’on s’étonnait comment je pouvais vivre avec elle, mais huit mots env illisibles) D'ailleurs O
rendrais B
revenait aussitôt parce que l’amour qu’il avait pour moi le faisait revenir aisément lors 1.294 B bientôt (parce que l’amour qu’il avait pour moi le faisait revenir aisément biffé) lors O
était toujours après 1.294 B
au-dedans. Mon mari avait P qui omet deux phrases.
fort, il disait même qu’il ne voyait aucune femme qui lui plût autant que la sienne, qu’il trouvait en elle tout ce qu’il pouvait souhaiter, lorsque 1.295 B fort, (il dit même qu’il ne voyait aucune femme qui lui plût autant que la sienne, qu’il trouvait en elle tout ce qu’il pouvait souhaiter biffé) . Lorsque O fort. Lorsque P
d'hommes qui n'en aient B & P
n'aurais pas P
avec (presque add. interl.) toutes O
grossier aussi bien que celui de parler à son avantage que j'avais au (souverain biffé) (suprême add. interl.) degré O grossier (aussi bien que celui de parler à son avantage) que j'avais au suprême degré P
orgueil, il est vrai que je n’avais guère de repos, car c’était à qui me tourmenterait le plus fortement. J’étais quelquefois inconsolable, car je n’avais personne qui prit part à ma douleur parce que je ne la (1.303) disait point, ce fus ce qui m’obligea de me donner à vous de plus en plus, ô mon Dieu, j’avais B orgueil. Trois lignes raturées. J'avais O
oraison, vous me donnâtes alors ô mon Dieu un don singulier de chasteté en sorte que je n’avais pas même une mauvaise pensée et que le (1.304) mariage même m’était beaucoup à charge. Je B oraison. (Vous me donnâtes alors ô mon Dieu un don de chasteté en sorte que je n’avais pas même une mauvaise pensée et que le mariage même m’était fort à charge biffé) Je O oraison./ 2. Je P
quelque sorte furent P
manière plus choquante que les autres, j’eus 1.305 B
que je le fus P
continuel, j'avais un P
nourriture : de P
J'avais de plus des P
accouchant, ma belle-mère voulait que l’on me traitât comme les plus robustes, mais comme elle vit que je demeurais comme morte entre les mains de ceux qui me tenaient, elle me laissa à la conduite de ceux qui avaient soin de moi, en disant cependant qu’elle n’avait pas fait tant de façons, comme 1.307 B accouchant. (Ma belle-mère voulait qu’on me traita... trois lignes raturées) Comme O
contentement, les chirurgiens étaient même étonnés de ma patience. Comme j’étais jeune car je n’avais qu’à peine 19 ans, je 1.308 B contentement, (les chirurgiens étaient même étonnés de ma patience comme j’étais jeune car je n’avais qu’à peine 19 ans biffé) contentement. Je P
abcès en (1.309) la mamelle qu’il B abcès (à la mamelle biffé) (au sein add. interl.) qu'il O
violent sur lequel ma belle-mère glosait beaucoup. Vous 1.309 B violent (sur lequel ma belle-mère mot illisible beaucoup biffé). Vous O
m’effrayaient point. Cette première couche accommoda mon extérieur, et me donna par conséquent plus de vanité, car 1.310 B m’effrayaient point (Cette première couche accommoda encore mon extérieur et me donna par conséquent plus de vanité biffé) (Cette première couche accommoda encore mon extérieur et me donna par conséquent plus de vanité rétabli par add. interl.),car O
aise d’être regardée, et loin d’éviter (1.311) les occasions, j’étais bien aise de me faire voir, j’allais B aise (dix mots environ raturés)(d'être regardée, (et biffé) loin d'(en add. interl.) éviter les occasions add. interl.), j'allais O aise d'être regardée, et loin d'éviter les occasions, j'allais P
m'échappait (ce qui arrivait assez fréquemment,) j'en pleurais P
causa qui furent très grandes, car outre trente mille livres d’argent comptant qu’il fallut donner, les autres dommages allèrent beaucoup plus loin, ce n’était point cela qui m’affligea ni même les humiliations qui en revinrent, mais 1.312 B causa, (qui furent très grandes car outre trente mille livres d’argent comptant qu’il fallut donner, les autres dommages allèrent beaucoup plus loin, ce n’était point cela qui m’affligea ni même les humiliations qui en mot illisible, biffé) mais O causa, mais P
famille, car quoique cette affaire qui venait de ma belle-mère, c’est-à-dire de son côté, ne m’eut dû rien coûter, cependant pour la satisfaire, il en fallut faire tous les frais et payer les deux tiers de cette somme, il 1.313 B famille, (car quoique cette affaire qui venait de ma belle-mère c’est-à-dire de son côté ne m’eusse dû rien coûter, cependant pour la satisfaire, il en fallut faire tous les frais et payer les deux tiers de cette somme biffé) Il O famille. Il P
inconsolable, disant qu’il fallait perdre en un moment ce qu’elle avait conservé avec tant de peine, elle faisait prier afin de sortir de cette affaire sans qu’il lui en coûta rien, elle B inconsolable (disant qu’il fallait perdre en un moment ce qu’elle avait conservé avec tant de peine elle faisait prier afin de sortir de cette affaire sans qu’il lui en coûta mot illisible, biffé) elle O inconsolable. Elle P
étaient en rente sur B étaient en rente à O étaient à P
tous malheurs O
mari, car mon mari est au ciel et j'en suis assurée, j'en ai même du scrupule (moi qui n’en ai de rien biffé). Je O mari (car mon mari est au ciel et j'en suis assurée), j'en ai même du scrupule. Je P
perdue, de plus c’est que de ces humeurs de ma belle-mère elle n’en était pas la maîtresse. Comme elle avait été élevée là dedans elle ne croyait pas mal faire, et (1.323) comme elle ne faisait point d’oraison elle n’était pas éclairée sur ces choses comme j’aurais pu l’être, car elle était assurément vertueuse, sage et de (sic) l’esprit, il est vrai qu’elle avait un confesseur sans capacité, qui ne la reprenait jamais de rien, l’on B perdue, (de plus c’est que ma belle-mère n’était pas maîtresse de ses humeurs comme elle avait été élevée là dedans elle ne croyait pas mal faire et comme elle ne faisait point oraison elle n’était pas éclairée sur ces choses comme j’avais pu l’être car elle était assurément vertueuse sage et elle avait de l’esprit, il est vrai qu’elle avait un confesseur sans capacité qui ne la reprenait jamais de rien biffé); L’on O perdue. On P
cet autre dont j'ai parlé. Ma belle-mère disait toujours de prier pour cela, mais je ne pouvais prier pour de l’argent et la plus étrange pauvreté et la paix m’auraient été plus supportables que l’état où j’étais, car je n’étais pas en état de trouver la paix en ces choses, la méditation 1.324 B cet autre (de l'Hôtel-de-Ville add. marg.) dont j'ai parlé.(Ma belle-mère disait toujours de prier pour cela, mais je ne pouvais prier pour de l’argent et la plus étrange pauvreté et la paix m’auraient été plus supportables que l’état où j’étais, car je n’étais pas en état de trouver la paix en ces choses biffé), La méditation O cet autre de l'Hôtel-de-Ville dont j'ai parlé. La méditation P
ne donnant B ne (me add. interl.) donnait O ne me donnait P
confiance à l’autre, j’aurais voulu être réduite à mendier mon pain, la 1.326 B confiance en l'autre. La P
l’Imitation de Jésus-Christ et P
bien, et quoique pour l’ordinaire je n’eusse point de cheveux abattus ni de cornettes relevant tout négligemment l’on me trouvait encore mieux, et les sentiments 1.328 B bien, et (quoique pour l’ordinaire je n’eusse point de cheveux abattus ni de cornettes, relevant (mes cheveux add. interl.) tout négligemment L’on me trouvait encore mieux biffé) et les sentiments O bien, et les sentiments P
paraître plus belle et me mieux accomoder pour cela, je 1.328 B paraître (plus belle et me biffé) mieux (accomoder pour cela biffé), je O paraître mieux, je P
ne vouloir point être regardée, estimée, et aimée. Combien 1.329 B moi. Combien P
contraire. Elles disaient même qu’elles m’avaient vu acheter du vermillon ce qui était très faux n’en ayant jamais mis. Il m’aurait été fort inutile ayant même quelquefois trop de rouge. / Je 1.330 B contraire (elles disaient même qu’elles m’avaient vu acheter du vermillon ce qui était très faux n’en ayant jamais mis, il m’aurait été tout inutile quand même quelque mot illisible trop de rouge raturé) Je O contraire. Je P
je retomberais dans P
l'Hôtel de L., où Me de L. avait B & O l'Hôtel de Longueville, où Madame de Longueville avait P
malade, car il sentit alors beaucoup d’amour pour moi, sa mère n’y était point, il me voyait tout le jour, et ainsi il parut que je lui plaisais beaucoup, il 1.336 B malade (car il sentit alors beaucoup d’amour pour moi, sa mère n’y était point il me voyait tout le jour et ainsi il parut que je lui plaisais beaucoup biffé), il O malade, il P
jardin, mais sous une allée écartée afin que Me de L que je n’avais pas encore été saluer ne m’aperçut; il en arriva cependant tout autrement, car elle me remarqua d’abord, et me fit venir vers elle, elle me fit rester (1.336) longtemps B jardin, (mais sous une allée écartée afin que Me de L que je n’avais pas encore saluée ne m’aperçut pas. Il en arriva cependant tout autrement car elle me remarqua d’abord et me fit venir vers elle, elle me fit rester biffé) (où je rencontrai Madame de Longueville, qui resta add. interl.) longtemps O jardin, où je rencontrai Madame de Longueville, qui resta longtemps P
content, car P
lui sans les discours continuels dont ma belle-mère l’entretenait. Il avait (1.338) pourtant de fréquents et violents emportements et une certaine humeur à tout contredire mais une longue patience le gagnait et comme il était raisonnable et l’esprit éclairé il voyait son tort, mais il n’aurait voulu ni l’avouer ni que l’on fit semblant de s’en apercevoir, je B lui (sans les discours continuels dont ma belle-mère l’entretenait, il avait pourtant de fréquents et violents emportements et une certaine humeur à tout contredire mais une longue patience le gagnait et comme il était raisonnable et l’esprit éclairé il trois mots illisibles mais il n’aurait voulu ni l’avouer ni que l’on fit semblant de s’en apercevoir biffé) Je O lui sans les discours continuels dont ma belle-mère l'entretenait / 9. Je P
m'applaudissaient et qui m’aimaient 1.339 B m'applaudissaient (et qui m’aimaient biffé) à O m'applaudissaient à P
longtemps, ce qu’il y avait en cela d’incommode, outre l’emportement c’est qu’incessamment il recommençait la même chose, vous 1.343 B longtemps, (ce qu’il y avait en cela d’incommode outre l’emportement c’est qu’incessamment il recommençait la même chose) Vous O longtemps. Vous P
revenir, mon mari était inconsolable, car dans le fond il m’aimait beaucoup et lorsqu’il me traitait mal c’était (1.346) son humeur qui l’emportait et dont il n’était pas le maître, ce que Dieu permettait pour mon avantage. Mr le Curé de St Jean de la paroisse dont j’étais me confessa, il avait bien de la piété et du discernement, je fis une revue depuis ma dernière confession, il parut B revenir, mon mari était inconsolable (car dans le fond il m’aimait beaucoup et lorsqu’il me traitait mal c’était son humeur qui l’emportait et dont il n’était pas le maître, ce que Dieu permettait pour mon avantage biffé) Mr le Curé de St Jean (de la paroisse dont j’étais biffé)(qui avait été intime ami de St François de Sales add. interl.) me confessa (il avait bien de la piété et du discernement biffé) Je fis une revue depuis ma dernière confession (générale add. interl.), il parut O revenir. Le prêtre qui me confessa, et qui avait bien de la piété et du discernement, car il avait été intime ami de St François de Sales, parut P
approche, (1.348) un soir que j’étais très mal mais non pas privée de connaissance, j’aperçut mon mari proche de mon lit, il était seul avec moi dans ce moment, je le priai de me dire les prières des agonisants, je lui indiquai même le livre où cela était, je le fis pour me contenter, mais il fut B approche. (dix mots environ raturés) mon mari (deux lignes raturées) fut O approche. Mon mari était inconsolable, et fut P
mourir. Comme P
il me voua la Fête de St François de Sales à P
A peine pouvais-je me P
amour, ô mon Dieu, se P
coeur, le O coeur, avec le P
et plusieurs autres P
mère, qui mourut comme un Ange, car Dieu, qui voulait commencer dès cette vie à récompenser ses grandes aumônes, lui donna une telle grâce de détachement, quoiqu'elle ne fut que vingt-quatre heures malade, qu'elle quittait tout ce qui lui était le plus cher sans chagrin. Il arriva quantité de choses dans ce temps que je supprime, Monsieur, pour ne vous être d'aucune utilité ni pour me faire connaître à vous, ni pour vous servir à vous-même. C'était une continuation de rencontres journalières de croix et d'occasions de vanité P qui introduit ainsi un déplacement, outre la suppression de la référence au frère.
dans une seconde grossesse P
même quelque temps P
double-tierce. J'étais toujours faible, et je ne vous servais point encore P
accorder votre amour avec l'amour de moi-même et des créatures, car P
non parce que je les aimais, car jusqu’alors je n’en aimais que très peu et faiblement, mais 1.357 B non parce que je les aimais, (dix mots environ raturés), mais O non que je les aimasse, mais P
que M. de Ch. B que Me de Ch. O que Madame de Charost qui P
elle y B
qu'elle vit bien que P
charité, elle remarqua que P
qui marquait P
lui découvrai ce 1.361 B lui (disais biffé)(découvrais add. interl.) ce O lui découvrais ce P
allé à la Cochinchine B & O allé en Cochinchine P
pour amener des P
Madame de C. O m'avait porté. Madame de Charost P
Geneviève Granger O
une des saintes 1.362 B
temps. La P
surprise de ce qu'il B & P
cessait ces prières P
plaisirs (car je n'avais pas dix neuf (sic) ans) lui donnaient de la tendresse pour moi, joint qu’il voyait bien le mal que j’aurais pu faire dans le monde si je me fusse mise de son parti, je 1.364 B plaisirs car je n'avais (que biffé)(pas add. interl.) dix-huit ans lui donnaient de la tendresse pour moi (joint qu’il voyait bien le mal que j’aurais pu faire dans le monde si je m’étais mise de son parti biffé). Je O plaisirs (car je n'avais pas dix-huit ans) lui donnaient de la tendresse pour moi. Je P
cf. pour Madame de Charost, §1.8.2 : ‘Elle me servit plus par ses exemples que par ses paroles’.
moment par votre seule bonté 1.367 B
efforts. Voilà P supprime le développement sur sa belle-mère.
ni à mes crimes, non 1.369 B
et je crois que 1.371 B
comprenait pas. Enfin P
l'eau ; mais P
que Dieu l'appelait pour P
considération de ce pays; mais P
furent inutiles : c'était P
il me semble P
Début de variante P
père dans la B père (dans biffé)(malgré add. interl.) la O
pas. Me L d de Ch. qui était encore chez lui (lui rendait bien des assistances secourables biffé)(l’assista avec bonté add. interl.) et O
jambe, je prenais (1.376) cela pour vrai B jambe, (je prenais cela pour vrai biffé)(ce qui était add. interl.), mais O
et je le fus trouver, il eut une extrême joie de me voir, je 1.376 B
assez pour être en état de me donner de nouvelles preuves de son affection B
l’auraient extrêmement affligé 1.377 B
Sitôt que ce bon religieux fut arrivé au pays, il alla voir mon père, qui en fut bien aise ; et qui se trouvant malade environ ce temps-là, pensa mourir de cette maladie. J'étais alors en couche de mon second fils. On me cacha le mal de mon père pendant quelque temps pour ménager ma santé; cependant une personne indiscrète me l'ayant appris, je me levai toute malade que j'étais, et j'allai le voir. La précipitation avec laquelle je relevais de couche me causa une dangereuse maladie. Mon père guérit ; non pas tout à fait, mais assez pour me donner de nouvelles marques de son affection. Je lui dis le désir que j'avais de vous aimer, ô mon Dieu, et la douleur où j'étais de ne le pouvoir faire selon mon désir. Mon père, qui m'aimait fort et uniquement, crut P qui réécrit et coupe un développement sur son père. et m’aimant uniquement crut 1.377 B
sans cette précaution dis-je 1.380 B
peine, et fut P
souligné P
quitta. / 7. Le P qui omet la raison invoquée.
autrement surpris lorsque 1.382 B
lorsque vous P
d'abord puisque dès lors P
très (suave biffé)(savoureuse add. interl.). J'éprouvais O très suave. J’éprouvais P
mais il était encore 1.388 B
défendre : mon extérieur, qui lui donnait beaucoup d'appréhension; mon extrême jeunesse, car je n'avais que dix-neuf ans; et une promesse P
souligné P
ô amour B
foi, qui P
deux autres, et P
lumière de la foi comme une lumière générale P
toutes les lumières P
sont dans les 1.395B
tant, quoiqu'ils ne le soient pas peu. /3. La P
ni presque jamais de P
lui-même et c’est 1.398 B & O lui-même. Il me paraît ... les plus sujettes à l'illusion. P qui intercale ce passage que nous reproduisons dans le texte ; en effet il provient peut-être de la copie proche de B en possession de P.
Ange (car Dieu ne parle point de cette sorte), elles P
intelligibles. /7. Les révélations P
et que le diable les 1.404 B
parole essentielle lui 1.405 B
j'ai décrits, c'est P
arrêtée par son impureté et sa propriété 1.406 B
souligné O
dans un lieu P
non souligné O
toutes choses P
sublime; mais restant ainsi dans P
perte inimaginable. / Vous 1.409 B
me laisse pas P
dans une union des puissances P
et dans une P
Les âmes qui P
fus soudain dégoûtée P
dont je pouvais m’imaginer 1.419 B
pointes de fer : elles P
bien le sang B
les bras P
choses, Monsieur, que P
Pour l'autre chose que je viens de dire c'est qu'il me P
la pensée m’en fut entièrement ôtée et 1.421 B
donner ce 1.422 B
madeleine de l’année (1.424) 1668 et B Madeleine (l'an 1668), et P
était le nom de la Magdelaine 1.424 B était (le nom biffé) (sous l’invocation add. interl.) de O était sous l'invocation de P
états que j’ai passé. Cela 1.425 B
voyais en P
tous en Dieu, sans 1.426 B
de Dieu. /7. Le P qui omet les saints !
amour que 1.428 B
Amour : « Je P place le début de citation après amour.
indulgences (car je n'avais jamais ouï dire que l'on pût être de cette façon), je P
écrit. / 8. Je P
toute la Compagnie, je 1.431 B
vous mon 1.432 B
propre, et enfin attirant avec elle les autres puissances par P
perte est appelée Anéantissement P
non souligné O
se doit point entendre P
physique, ce qui serait une ridiculité, mais 1.435 B
souligné O non souligné P
puissances s’opère dis-je de B
dit, elle devient 1.436 B
Dieu fait. Ceci 1.437 B Dieu fait et veut. Ceci P
consommer que par B
parce que ce sont autant d’actes propres P
en (différence raturé) dissemblance de O
concours (qui est la soumission) à P
charité, celle-ci, absorbant P
souligné O
est (ainsi raturé) perdue O est vraiment perdue P
absorbement (si la chose est dans la volonté) ou un éblouissement (si elle est dans l'esprit), qu'une P
qu’une ( mot raturé) perte O
ni la discerner ni la connaître P
quoiqu’à sa faveur nous discernions parfaitement les objets, qu’il nous 1.441 B
nous méprendre B
voit que Soleil absorbe dans P
des étoiles, mais que ces petites lumières en elles-mêmes se discernent fort bien, sans pourtant nous pouvoir bien éclairer; de même ces visions, extases, etc., se discernent P
mais cependant, en P
foi, mais foi passive 1.442 B
souligné O
ce 1.444 B
vertus. Cette P
Dieu, car Dieu P
fautes, mes O
mourir, on doit pendant P
sens : nous P
et de leur P
relâche, on P dorénavant nous n’indiquons plus les substitutions de l’on en on
et on l'empêcherait P
augmentiez mon amour et ma patience, ô mon Dieu, plus P
légères. O P omission
à ma manière d’agir du défaut, à mes mortifications du défaut, à mes pénitences du défaut, à 1.435 B
solitude, si 1.455 B
d'objet distinct pour moi, mais P
et netteté entière 1.457 B et (netteté biffé) (vastitude add. interl.) entière O
J'étais plongée P
qu’elle se dise C’est lui, à soi-même, et 1.458 B
extérieures, qui sont trop P
radicalement; et qui au contraire, servent P
C'est un embrasement intérieur P
pareil (traitement raturé) tourment O
qui n’est pas cependant arrivée jamais faute 1.466 B
âme (qui n'est pourtant jamais arrivée en Dieu entièrement, en cette vie, faute de courage pour se laisser entièrement purifier par le feu dévorant de la justice), qu'elle P parenthèses qui n’incluent pas une explication propre à P mais un texte de O.
vous ne vous en fussiez 1.467 B
chacune selon P
votre volonté P
ne puis dire P
s’en apercevaient, même, cela redoublait leur amour pour moi. / De 1.473 B s'en apercevaient. / 1. De P
humeur (qui voulait l'emporter en toutes choses, et surtout lorsque je voyais que j'avais raison et que les autres ne l'avaient pas), je P parenthèses
vous reprendre car Dieu m’est témoin que 1.477 B
annotation : « il manque ici un cahier... » après « ...qui étaient » (1.478) B ; reprise du manuscrit B en « de ses fables... » (1.503) B C’est le début du § 1.12.5
seule car elle O seule, puisqu'elle P
haïssaient. S'il P
pouvait alors donner P
silence (ce bon père dont j’ai parlé me voyant si jeune si mot illisible et pleine d’amour de la croix et du désir d’aimer mon Dieu souverainement s’attacha si fort à moi et conçut tant d’affection pour moi que sans un secours particulier de votre grâce ô mon Dieu cela m’eût été fort nuisible car il était mon directeur trois lignes biffées). Mon O
Il me disait P
moi. Vous me donnâtes alors, à mon Dieu, un don de chasteté en sorte que je n'avais pas même une mauvaise pensée, et que le mariage m'était fort à charge. Il P
été extrêmement fâchée 1.503 B
j’étais (une biffé) (votre add. interl.) captive O
étiez ô mon amour 1.505 B
disait : ‘Mais qu'est-ce P
paraît rien.’ Lorsque je me voulais forcer à 1.510 B
dedans. Quelquefois et toujours lorsque
l'amour. Je voulais persuader à une parente de mon mari de faire P
les mépriser. 1.511 B
Geneviève G. 1.512 B
sainte (quoique je fusse si pleine de misère et si éloignée de l'état où vous m'aviez mise ensuite, à mon Dieu, par votre seule miséricorde), mon confesseur, dis-je P
le récit de 1.514 B
croix (1.518) autant que B
vous vous êtes donnés à moi, je B
croix; ni, ce me semble, sans P
croyais puis après avoir P
Mère Granger et P
ne priais point au lieu P
travailler. Lorsque P
je fermais les yeux ou non ; et P
ouvrage, revenait P
pas, et s'il P
pour (vous biffé) (vu add. interl.) que O
Ô mon amour le 1.522 B
mais rien P
faire (j’étais biffé) (J'aimais add. interl.) sans O
mais (bien add. interl.) dans O
faux plaisirs dont 1.531 B
infidèle que de faire B
croix, délice de P
jamais écartée depuis 1.533 B
peine, et comme P
ou nommer N.S.J.C. O ou de Notre-Seigneur Jésus-Christ P
volonté de Dieu, je 1.540 B volonté (de Dieu biffé). Je O Dieu. Je ne pouvais rien demander pour moi ni pour autrui, ni rien vouloir que cette divine volonté. Je P
attrait, cela me consola car B
Ajout en fin de B
la mère G. 1.541 B
mais on me défendait d’y aller, mon confesseur et mon mari; je B
point (quelquefois deux heures durant l’on me disait des choses si fortes avec tant de colère en recommençant les mêmes choses que cela m’était insupportable biffé), cependant O point. Cependant P
savait (ce qui arrivait assez souvent) cela P
oraison tant dans 1.543 B oraison (mot raturé) dans O
quelquefois un tourment inexplicable 1.544 B quelquefois (des peines raturé) (des tourments add. interl.) inexplicables O
être aveugle 1.546 B
divertir de mon amour. / 5. J'allai P
mon amour est-il 1.549 B
pis-aller, quoique je B
et s’il 1.550 B
son aimable parole P
ils me disaient qui si je n’étais 1.552 B
vous (me faisiez avoir à vous biffé)(aviez sur moi add. interl.), ô O
Dieu, et comme vous me faisiez éprouver B
d’avantage; que 1.554 B d'avantage (sur moi add. interl.) que O
j’ai fait de trop funestes expérience(s) de 1.554 B j'ai (fait une add. marg..) trop (de biffé) funeste(s biffé) expérience(s biffé) de O j'ai fait une trop funeste expérience de P
infidélités, car P
seule. Je P
portaient, je n’ai pas laissé de craindre que cela ne fut occasion de chute 1.556 B portaient, (je n’ai pas laissé de craindre que cela n’ait été occasion de chute. biffé) Je O portaient. Je P
me relâchais, et P
un grand B
deux sortes de paroles P
distinction, comme P
l’âme, parler P
parler qui P
s'expriment entre elles sans parler, et P
et en s'unissant P
écrire (ce qui pourra m'arriver quelquefois, c'est pourquoi, Monsieur je vous prie d'excuser le peu de suite de cette histoire que vous avez voulue de moi, n'étant point en état de l'écrire d'une autre manière) : je dis donc que P
d'autres faiblesses. La P
ne puis m'en P
que voleter autour 1.567 B
Dieu et les ingratitudes, vous 1.568 B Dieu malgré mes ingratitudes. Vous P
un jour que par infidélité autant que par complaisance j’étais allée au 1.509 B
détacha quelque carrosse pour B
me faire un 1.510 B
témoigniez. On voulut me donner un régal à Saint-Cloud. On P
n'entrasse pas pour P
faveur des ténèbres 1.571 B leçon possible pour le texte principal si : de la ... correspond à une erreur reprise en : des
vanité à consentir d’y aller, je fis bien des fautes et je fus sans doute occasion de péché, (la faveur biffé de la mot raturé des ténèbres donna occasion à une personne qui m’aimait de prendre de ces libertés qu’on appelle honnêtes dans le monde et qui n’ayant jamais passé pour telles dans mon esprit furent les premières et les dernières pour moi biffé) ô Dieu O vanité. Mais ô Dieu P
trois fois (sic) mais 1.572 B
occasion (et dans un autre voyage que je fis avec mon mari en Touraine, avant ma petite vérole) comme P
vérole, (comme biffé) destinée à la boucherie comme ces animaux que 1.573 B
avec des larmes P
ou vouloir cesser 1.574 B
de me défaire de tout cela, et 1.575 B
prouvera. // Un P marques
pied (de la rue des blancs manteaux où je demeurais biffé) je O pied, je P
m'égarât (et me mena par dessus des quais et des ponts et ensuite par l’île biffé), comme O m'égarât. Comme P
ne demandait pas l’aumône et 1.576 B
dit. Continuant, il P
l'entendre et d'y assister avec respect. Cet P
me dit ensuite : ‘Je sais que vous aimez P
d'aumônes (et bien d'autres choses des qualités que Dieu m'avait données) ; mais P
cependant, ajouta-t-il 1.579 B
pont-au-double et regardant de P
connu 1.582 B
Ajout en fin de B formant répétition avec O : « J’ai oublié de dire aussi en parlant de ce bonhomme que je rencontrai à Paris, que lui ayant demandé qui il était, il me dit qu’il avait été autrefois crocheteur mais qu’il ne l’était plus. »
continuels souhaita P
et de là en P
paraître. Je reçus beaucoup de visites et d'applaudissements. Mon Dieu ! que je vis bien la folie des hommes, qui se laissaient prendre à une vaine beauté ! Je haissais P
dans ces approbations 1.585 B
grâces, ils P
prévenue (de vos miséricordes biffé)(d'une très grande miséricorde add. interl.). Il O
monde, (mais je crains bien que ce ne soit pas là le moindre mal que j’y ai fait, car de combien de crimes est-on coupable dans les autres par l’occasion que l’on y donne biffé). O O monde. O P
paraissait plus P
ce voyage (ajouté d’une autre main, en fin de troisième et dernière ligne de la page 594 incomplète, la suite sur le dernier feuillet de ce premier volume) ce voyage que pour l’honneur dans 1.595 B
comme il avait O comme cet autre avait P
mère G. 2.4 B souligné O
Dieu, dissimulé P
avaient été confiés 2.5 B
que je pusse correspondre à Dieu dans le monde avec la fidélité que je lui devais; car P
l'amour divin au-dedans P
ni de l'autre P
ne peux dire 2.8 B
et vous, loin P
receviez souvent à P
et me P
caresses : vos P
je (ne add. interl.) pouvais O
suis nullement surprise (2.10) B
se laiss(ât aller biffé)(e entraîner add. marg..) à O
sentais le plus P
attention, on n'y verra P
apportée que (2.12) B
faiblesse. Pour revenir je dis donc que (2.14) B faiblesse (Pour revenir biffé) je dis donc que O faiblesse. / 7. Je dis donc (pour revenir à mon sujet), que P
caresses après mes infidélités m'étaient P
concevable. Cette âme voudrait P
à porter (Je faisais des vers et des chansons pour me plaindre add. marg.) je O à porter! Je faisais des vers et des cantiques pour me plaindre. Je P
trouvai ma petite fille qui était fort malade de P
vérole en P
consulter ma mère aux (2.17) B
prendre. La Mère Granger me P
pouvais; mon père voulut me prendre chez lui avec mon second fils, que j'aimais bien tendrement; mais ma belle-mère ne voulut jamais. Elle persuada à mon mari que cela était inutile. Le P
prendre. Je puis dire qu'elle fut pour lors comme un autre Jephté, P
part ; chacun P
maison, que P
permîtes-vous pas P
moment dans une résignation entière tout P
ordonner. Je P
dans une entière résignation. Ce parent ... les choses. Je fis savoir à la mère G. que B
entière. Je ne puis dire P
indifférents, cependant P
desseins. Aussi P
de miséricorde 2.25 B
miséricorde. /3. Lorsque P
imaginations. Je fis savoir à la Mère Granger la situation où j'étais : comme elle avait le coeur tendre, elle eut de la peine de ces duretés, et m'encouragea à m'immoler à Notre-Seigneur. Enfin P déplacement cf. note 39.
ressource, consentit P
françois d’assise, le quatrième d’octobre 2.26 B Fr. (de Sales raturé) le 4 d’octobre O François d'Assise, le 4 octobre P
poitrine; et les P
saigner. Ma P
ne voulut jamais le permettre P
des remèdes 2.29 B des remèdes P
elle n’envoyait pas quérir son médecin qui n’était qu’à 2.29 B
crois qu'elle ne P
peut-être qu’elle me 2.29 B
qu'elle avait P
confiait. /4. C'était P omission.
vous, ô mon P
teniez dans P
la puis P
en moi aucune 2.32 B
mais que je P
amour et silence 2.32 B
moi ; si P
si ma 2.32 B
protection sur moi fut B
mal : il P
surpris qu’il le fut, lorsqu’il me vit ; et l’état 2.34 B
était et P
il n’est rien 2.34 B
mari auquel il dit que si l’on ne me saignait, j’allais mourir, il y consentit 2.35 B
saignée. Elle s'y opposa P
quoique j'eusse P
bras extrêmement enflés P
instant. Ma P
mit extrêmement en 2.37 B
belle-mère se mit fort en colère. La petite vérole sortit aussitôt, et il ordonna P
que j’eusse de lui, de 2.38 B
Dieu. / 6. Je fais tout ce détail pour faire comprendre combien il est avantageux de s'abandonner à Dieu sans réserve. Quoiqu'il nous laisse quelque moment en apparence, pour éprouver et exercer notre abandon, il ne nous manque cependant jamais lorsque le besoin est le plus pressant. On peut dire avec l'Ecriture, que c'est lui qui conduit aux portes de la mort et qui en retire (Rom 2, 6). Mon P qui ajoute ce commentaire.
la vérole 2.38 B de même ci dessous à chaque occurrence de la petite vérole ou variole.
comme le chirurgien s’en P
peux dire, l’espérance 2.40 B
douleur. (Mon parent m’écrivit en des termes qui font assez voir et sa douleur et la colère où il était croyant que je m’étais procuré ce mal par mon entêtement à ne pas vouloir sortir du logis, ce vieux gentilhomme dont j’ai parlé m’envoya de soixante lieues des remèdes, je ne m’en voulus pas servir biffé). Mon O
me venait (2.42) voir, quoi qu’il ne fut pas content de moi, il me demanda une fois si B
enfin de la campagne dans 2.47 B
lancette presque jusqu’au 2.48 B
goûter il 2.49 B
Je fus surprise d'un changement aussi extraordinaire que celui que je voyais en lui. Son visage P
fils. Mon P
voulut pas, il ne me fut jamais permis de m’en servir, il 2.54 B
monde allant sans être cachée dans les rues lors 2.55 B
violent ; afin P qui contracte le texte ; B omet la phrase : Je sortais ... orgueil.
Mon mari était alors presque toujours au lit ; il faisait si bon usage de son mal que je ne pouvais avoir de chagrin de ceux que Dieu lui envoyait. Quoiqu'il y eût plus de captivité pour moi, et plus de croix de toutes manières, j'étais fort contente que Dieu le sauvât par cette voie. Comme il ne trouvait P
Mon mari qui comme j’ai dit ne trouva plus en moi (2.72) ce je ne sais quoi qui calmait sa colère et adoucissait toutes ses rigueurs devint B
Cette servante dont 2.73 B
crieries ne me fâchaient 2.73 B
amour s’éteignit P
et on me P
ordonné devant des 2.78 B
fable de la maison. Je P
ne tarda guère O ne tardait guère P
croix et c’est une 2.84 B
père que si P
pas, que si l’on le remarquait c’était 2.88 B
de cela que de tout (2.89) B
aigrir et les portait à en dire davantage B
contre les miens, c’était 2.91 B
belle-mère me faisait, quoi qu’elle me fit bien de la peine, je ne parlais point non plus de ce que la servante me faisait 2.92 B
vouloir prendre du temps pour prier; ce P
8. Une des choses ... ne servait pas peu à m'humilier. P ajoute ce long paragraphe que l’on retrouve dans O et donc dans cette édition au chapitre 27, § 3.
Cela rendait P
qu’on ne P
messe mon mari s'éveillait P
achevée car je n’osais m’arrêter davantage, que la pluie 2.107 B
est le plus surprenant P
messes. La P
ni ouï dire, j’avais 2.113 B
entendues. Mon P
et je courais à la Mère Granger; mais P
un petit P
vestibule, où étant, personne P
terrible. (Trois lignes biffées) Quelquefois O terrible. Un jour ... cacher. Quelquefois B
dire tout : s’ils P
réussir (car ce qui les contentait un jour les choquait l’autre biffé) et O réussir; et P
moi tant 2.120 B
dire. (Il m’arriva un jour de l’appeler mot illisible cela les fâcha extrêmement et me valut pour longtemps de bonnes croix biffé) ce O dire. Ce P
(deux lignes biffées) Il O
extrême peine, je n’osais le reprendre, et si je le surprenais en mensonge, ce qui arrivait fréquemment, sa grand-mère lui disait « laisse-là dire, elle a été plus menteuse que toi, quand tu seras à son âge tu t"en corrigeras » de sorte qu’il me remettait cela devant les yeux sitôt que je le reprenais : « ma (2.122) grand-mère dit B
faisait avec sa 2.124 B
châtier, il y avait souvent de semblables tragédies et 2.125 B
cette servante lui 2.127 B
le contraire l’on ne me croyait pas, je faisais ce que je pouvais pour cette fille. Comme une si longue suite de maux dans mon mari le rendait susceptible de B
plaignait, (d’un autre côté cette fille lui persuadais que je trouvais mauvais qu’elle lui rendisse service et quoique je tâchasse de faire connaître le contraire trois mots illisibles pas, je faisais ce que je pouvais pour cette fille comme une si longue suite de maux rendait trois mots illisibles de toutes sortes d’impressions et de chagrins c’est ce qui faisait mes croix biffé). Il O Nous rétablissons les mots illisibles à partir de B
venir, elle me répondait ... si elle me répondait c’était B
réussir. (Lorsque j’allais faire quelque visite sans elle, ce qui était rare, elle se plaignait à mon mari que je la méprisais et que je ne voulais pas aller avec elle, j’allais aussitôt lui en demander pardon l’assurant que j’avais crû qu’elle ne voulait pas sortir et lorsque j’étais obligée d’en aller faire et que je lui demandais si elle voulait venir elle me grondait huit mots illisibles je la craignais si fort à cause trois lignes illisibles et si elle me parlait c’était d’une manière à me terrasser biffé). O O
vie (continuelle add. interl.) comme celle-là serait O vie continuelle comme celle-là me serait P
l'aimât. Dieu s'était déjà servi de moi pour gagner trois religieux de son ordre. L'empressement qu'il eut P
qui n’était distante de la ville que de demie lieue, la 2.134 B
goûta extrêmement sa manière d’esprit 2.135 B
me voir nous 2.136 B
revenir : et comme il P
moi, cela me P
contraire, elle réjouit, elle donne P
de nouveau qu’elle 2.145 B
vous vous servîtes même 2.156 B
Ajout en fin de B
veuve. / Notre-Seigneur P
dans de très fortes épreuves intérieures. 2.158 B
de très fortes épreuves intérieures. Je P
si douce me devint B
contraire. Il n’y avait ... entendre. Pour B contraire, (cinq mots raturés) O contraire. Il n'y avait qu'une chose sur laquelle vous avez toujours eu pour moi une protection visible : c'était la chasteté; vous m'en donniez un amour très grand, et en mettiez les effets dans mon âme, éloignant, même dans mon mariage, par des providences, des maladies et d'autres, ce qui pouvait l'affaiblir, même innocemment; de sorte que dès la seconde année de mon mariage, Dieu éloigna tellement mon coeur de tous les plaisirs sensuels que le mariage a été pour moi en toute manière un très rude sacrifice. Il y a plusieurs années qu'il me semble que mon coeur et mon esprit sont si séparés de mon corps, qu'il fait les choses comme s'il ne les faisait point. S'il mange ou se récrée, cela se fait avec une telle séparation que j'en suis étonnée et avec un amortissement entier de la vivacité du sentiment pour toutes les fonctions naturelles. Je crois que j'en dis assez pour me faire entendre. P ajout montrant qu’il dispose d’une copie proche de B.
histoire, je P
je connus Mr B(ertot) la 2.163 B
Pour reprendre la suite de mon histoire dont je me suis un peu écartée, je dirai que la petite vérole m'avait si fort gâté un oeil que je craignais de le perdre. J'avais P omet la plus grande partie du début de ce chapitre.
Point de mal, parce qu’elles étaient gâtées l’on m’en arracha une fois deux en une matinée, l’on était étonnéde mon courage, c’était (2.167) B point de mal (une ligne raturée) c’était O
faire tirer, au 2.167 B
d’Espagne, et cela faisait plus de mal, parce P
métier! / 2. Je demandai d'aller à Paris pour faire traiter mon oeil ; bien moins cependant pour cela, que pour voir M. Bertot, que la Mère Granger m'avait depuis peu donné pour Directeur, et qui était un homme d'une profonde lumière. Il fut donc conclu que j'irais à Paris. Je fus dire adieu à mon père, qui m'embrassa P
le passage qui suit est déplacé par P au § 8 : C’était ma fille unique, une enfant autant aimée qu’elle était aimable. Vous l’aviez pourvue... elle avait autant d’attaches pour moi que son frère en avait d’éloignement P
prier. Le P
croix dans l'église pour la baiser, mais P
Elle était pure et modeste comme un petit ange, très douce et obéissante. Son P
mort ; et l'ayant fait, je P
croient leurs volontés toutes perdues, qui pourtant en sont très éloignées? P
pour soi en intérêt de bien, d’honneur , de plaisir, de commodité, de liberté, de salut et d’éternité ; 2.183 B
arriva il y avait du temps. Sitôt qu’il fut tombé malade, comme il était fort cassé et qu’il me demandait beaucoup, mon mari m’envoya (2.186) quérir, il mourut la nuit même sur les quatre heures, l’abbesse B arriva. (Sitôt qu’il fut tombé malade il était deux mots illisibles qu’il me demandait beaucoup douze mots environ illisibles biffé). L’abbesse O arriva. L’abbesse P
valet. L’abbesse P
carosse et il P
périlleux. Il me fallut passer la nuit en cette sorte : une forêt qui est un coupe-gorge, j'y étais encore à minuit sonnant. Cette P
chagrins! /7. Je P
lit. Sur P
morte. » c'était ma fille unique, une enfant autant aimée qu’elle était aimable... suit un long passage déplacé, rétabli dans l’ordre de O, soit au §2 ci-dessus ...en avait d’éloignement / 9. Elle mourut d'une saignée à contre temps; mais que dis-je ? elle mourut par la main de l'Amour, qui me voulut dépouiller de tout. Il ne me restait plus que le fils de ma douleur : il tomba malade à la mort, et Dieu le rendit aux prières de la Mère Granger, ma seule consolation après Dieu. Les nouvelles de la mort de ma fille me surprirent très fort P Ce dernier passage déplacé est rétabli dans l’ordre de O soit au §9, à partir de la sixième phrase.
sans l’avoir su de P
plus douloureuse pour 2.197 B
à vous”. La P omission.
soupçonnés des nouveautés que 2.196 B
nouveautés. (Puisque je parle de l’erreur je dirai que Dieu m’avait donné dès mon enfance une telle horreur des hérétiques et de ceux qui étaient soupçonnés de nouveauté que je peux dire que sans les connaître j’avais un certain instinct intérieur qui me les faisait distinguer et quoi qu’ils aient fait tous leurs efforts pour me gagner, Dieu m’a toujours préservé de leurs embûches et ne m’a point laissé en repos que je ne me sois éloignée d’eux. Biffé). Mon O nouveautés. Mon P qui omet l’horreur des hérétiques !
le fait voir dans P
que (l’ombre de celles qu’il me fallut essuyer dans la suite biffé) l’ombre de celles qu’il me fallut essuyer dans la suite add. interl. Sitôt O
Un jour O Le jour P
L’Amour me tenait P
âge à P
Dieu. La P
amie me vint voir le lendemain, et me dit P
vous, ô mon Dieu, qu’elle 2.215 B vous (ô mon Dieu biffé) que O vous, ô mon Dieu, que P
pertes. Dieu P
portée. J’en P
l’éviter. J’étais P
m’appuyant sur moi-même. Je ne conseillerais pourtant pas à un autre d'en user de la sorte à moins qu'il ne fut dans les mêmes dispositions que j'étais alors. /4. Comme P qui modifie la fin du § précédent.
de faire un voyage à 2.221 B
avait dévotion B
extrême joie d’être seul avec moi parce que l’on ne disait rien contre moi, de sorte B
second fils duquel j’espère beaucoup. J’appris (2.223) B second fils. Le temps où j'étais proche d'accoucher était pour moi un temps de grande consolation car, quoique je fusse très malade en accouchant, l'amour que j'avais pour la croix me faisait envisager ce temps avec plaisir. Je me réjouissais de ce que la nature devait tant souffrir. D'ailleurs comme j'étais quelques semaines après la couche sans qu'on m'osât faire parler, à cause de ma grande faiblesse, c'était des temps de retraite et de silence pour moi, où je tâchais de me dédommager du peu de temps que j'avais dans les autres pour vous prier, ô mon Dieu, et pour demeurer seule à seul avec vous. / 5. Je ne parlerai point ici ... On retrouve ce § 5 à la fin du § 7 ci-dessous ... espérance de retour. / 6. Cet état terrible commença par la mort d'une personne qui était ma seule consolation après Dieu. J’appris P qui ajoute ici ce long développement couvrant les § 4 fin, 5, 6 début.
avant de m’en retourner que (2.223) B avant mon retour de Sainte-Reine que P
que (bien que je ne pusse voir cette mère qu'avec une extrême difficulté ni sans souffrir) elle P
n’avais autre chose à 2.226 B
plaisiez 2.228 B
totale. M. Bertot P
lieues (de là biffé) (du lieu où M. G. Mourut add. interl.) eut O
en Dieu et pour Dieu” et P
béatitude, et d’autant plus que je regardais l’enfant que je portais comme un prédestiné à cause des circonstances admirables que j’ai remarquées parce que l’on me l’a ordonné, mais (2.232) que ces temps si heureux me coûtèrent cher, puisque B
P a déplacé le passage (donné en note comme le § 5 suite du § 4) rétabli ici : « Je ne parlerai point ... sans nul soutien ni espérance de retour ».
8. Pouraugmentation de mes croix extérieures, mon frère changea à mon égard, car sa haine pour moi se remarquait de tout le monde. Son mariage se fit P
s’y faire mener quoiqu’il 2.233 B
quinze fois. Mais P
reconnaissance, il se brouilla plus que jamais avec mon mari. J'eus de quoi souffrir de deux personnes qui me rendaient le but de leur chagrin. En cette occasion P
remède. J’en fis P
père jésuite de ce que je sentais P
choses, et P
mais jamais depuis P
retournant d'Orléans j'avais P
allant, si bien que, quoiqu'il y eût beaucoup plus P
noce, mon frère P
mépris. Comme j’avais eu beaucoup d’attache P
et dans P
que mon frère et moi lui P
ne comprenait peut-être P
pas. Cette P
a avancé P
consistait. Il disait P
juges (et surtout Monsieur l’Intendant qui allait droit mais qui était mal informé biffé). Je O juges. Je P
les juges 2.248 B les juges O les autres juges P
Bruno note 43 : Ce chapitre est très mutilé dans l'édition de 1720 par suite d'importantes suppressions et du rejet plus loin, à la fin du chapitre 24, de la liaison platonique et tourmentée de Mme Guyon avec un Janséniste. Les passages omis ... permettent de penser qu'il s'agit bien d'un conflit affectif et non de vagues scrupules, car cette attirance combattue a pu aggraver la sécheresse. Le premier fragment (omis) Il vint dans le lieu ... se retrouvera, avec quelques variantes, au chapitre 24, § 4. – Nous rétablissons dans ce qui suit le texte lourdement raturé de O grâce à B, en indiquant toutefois entre parenthèses (B B) les rétablissements totalement illisibles mais dont on peut deviner à l’aide de quelques mots épars qu’il figurent sur O. Contrairement aux autres chapitres, on n’a donc pas affaire ici à des ajouts.
Début de variante B identique à O avant addition
gagnerais. Mais qu’il est difficile ... texte rétabli ... je ne m’aperçus pas d’abord de mon engagement mais comme je tombai B identique à O avant addition.
pouvais presque plus 2.234 B
que j’avais déjà essuyées ... qu’elles avaient paru plus éteintes, ô B.
davantage. Il vint ... gagnerais. (Mais qu’il est difficile de garder un juste milieu en ce que vous voulez de nous mot illisible qu’il est facile de se mots illisibles pas entièrement mort à soi-même, je commençai par prendre goût à sa conversation deux lignes illisibles ce qui me fit manquer à la grande exactitude que j’avais pour mes devoirs, je pris insensiblement trois lignes illisibles. Le tout biffé lourdement). (Environ en ce temps là add. interl.) je tombai (quelque aussitôt biffé) dans un état de privation totale très grande et très longue (je ne m’apperçus de ma faute que lorsque je n’y pouvais plus remédier biffé) (car l’ biffé)(dans un add. interl.) état d’affaiblissement et d’entier délaissement (dans lequel je tombai biffé) qui m’a duré près de sept ans sans (les peines intérieures que j’avais six lignes biffées lourdement) O douleur O davantage /1. Environ en ce temps-là, je tombai dans un état de privation totale très grande et très longue, dans un état d'affaiblissement et d'entier délaissement, qui m'a duré près de sept ans. O douleur P qui omet le premier fragment cité dans la note Bruno précédente.
à vous perdre de cette sorte, ô mon Amour, il me parut que je tombais chaque jour dans le pur naturel, et que je ne vous aimais plus du tout. Ce que je n'avais éprouvé P
amour des créatures et de soi-même. Dans P
volonté (2.261) B
mystères célébrés dans les fêtes P
opéreront (croix, dépouillement biffé), sécheresse O
causent. Si l'âme était fidèle P
la conduite de P
ne (servir biffé) (chercher add. interl.) Dieu O
...ne les connaissant pas fin de dix lignes barrées d’une croix) (cependant add. interl.) mes O
...doublassent pour favoriser mon inclination ... à moi. sept lignes barrées d’une croix O
anéantissement. / 7. Je tombai donc dans le pur naturel : cependant mes infidélités étaient d'une telle nature qu'elles auraient paru bien et vertu à tout autre qu'à mon Dieu, qui ne juge pas de la vertu par le nom qu'on lui donne, mais par la pureté et droiture du coeur qui l'exerce. Je sentais mon inclination P qui saute le long passage rétabli ici.
que des créatures P
dans les conversations, que P
moi. J’avais P
expérimentée. / 9. Je perdis P qui saute le long passage de O barré de plusieurs traits.
satisfaction promise 2.284 B
d’infidélités effroyables. Mon B
bénir, soin immense pour une créature ingrate, lorsque 2.285 B
satisfaction que je m’étais promise. Je P qui saute le long passage de O délimité par un crochet puis, page 92, barré d’une croix : J’étais dans une faiblesse incroyable ... vivre honnêtement avec (92) lui ... la manière que je dirai.
en aucune. Ceci 2.291 B
défendues alors, car il semblait 2.294 B
il me les défendit toutes, il est vrai que dans la (2.295) disposition où j’étais il m’aurait quasi été impossible d’en faire, je n’en avais pas le courage, et lorsque je l’ai voulu tenter tout me tombait des mains, Mr B(ertot) en me les défendant me dit B
persuader, puisque je P
sentiments, et comme P
afin d’empêcher que Mme votre belle-mère ne lui parle contre vous 2.302 B
souffrir. Ma belle-mère au même temps ne gardait P qui saute un passage
l’été. J’eus P
communier : mais n'osant pas le faire chaque jour ouvertement, le prêtre gardait une hostie sans P
cinq heures que dura cette cérémonie, fut que Notre-Seigneur P
avant que cette chapelle fut bâtie je P
bois et les cabinets. Combien m’avez-vous préservée, ô mon Dieu, des dangers et des bêtes venimeuses, comme 2.308 B bois. Comme P
venimeuses! Quelquefois B & P
y regarder je 2.309 B
gardât; il P
Ajout en fin de B
Ajout en fin de B
l’ai désiré 2.313 B
rentrer 2.314 B
Les médecins lui P
redoublements et, pour surcroît de mal, un abcès dans la vessie. J'étais assez disposée à tout ce qu'il plairait à la Providence d'en ordonner, car il y avait déjà du temps que je voyais bien qu'il ne pouvait plus guère vivre. Sa patience augmenta avec son mal. Sa maladie fut très crucifiante pour moi, cependant le bon usage qu'il en fit adoucit toutes mes peines. J’eus P qui saute le passage : La personne dont j’ai parlé ... il me plairait.
peine de ce que ma P
là dedans, et cela m'affligeait P
fut toujours 2.323 B
déchiquetât tout de coups 2.323 B
quérir le meilleur chirurgien P
fit après avoir reçu d'une manière édifiante tous les sacrements. Je P
qu’il mourût le jour qu’il mourut (2.325) afin de me faire voir que je devais être toute vôtre : il mourut la veille de la Madeleine. J’avais appris de renouveler tous les ans B qu’il mourut le jour qu’il mourut afin de me faire voir que je devais être toute vôtre, il mourut la veille de la Madeleine. Je renouvelais tous les ans O qu'il mourût la veille de la Madeleine, afin de me faire voir que je devais être toute vôtre. Je renouvelais tous les ans P dont nous adoptons la correction.
mourut. Le P
chambre, il faisait jour, j’aperçus 2.325 B
lendemain j’entrai P
cher époux je 2.326 B cher (divin add. interl.) époux (Notre-Seigneur Jésus Christ add. interl.) je O cher et divin Époux Notre-Seigneur Jésus-Christ P
depuis un moment, quoique 2.327 B
défiance. A P
Granger des B(énédictines) me parut 2.328 B
surprit, mais j'ai appris depuis qu'il y avait P
dernier. Une P
appris que mon mari venait P
résignation. Un religieux me P
de le veiller sans 2.331 B
pour époux. Je P
mari. Ce qui m’étonnait le plus est que je n’avais été (2.334) avec lui que cette seule fois, et que par une providence qui m’obligea de céder mon lit et d’aller dans le sien, cela me surprit B mari. Cela me surprit O
Début du passage corrigé O
ma garde noble, c’était 2.335 B
sorte, son enterrement et 2.336 B qui nous permet ici et par la suite d’assurer la lecture de O biffé.
pays à mes propres dépens. J'acquittai aussi de mes deniers les legs pieux qu'il voulait faire. Ma belle-mère s'opposa fortement à tout ce que je pouvais faire pour assurer mes intérêts. Je restai sans aucun secours P pays, (à mes propres dépens add. interl.) (comme tout l’argent et les meubles m’appartenaient et les revenus à cause de ma garde mot illisible c’était sur moi que je prenais les frais de l’enterrement c’est pourquoi je le voulus faire avec une extrême générosité, il y avait assurément en cela bien de l’amour propre mais enfin je crûs qu’il était de mon devoir d’en user de la sorte mot illisible (j’acquittais aussi les legs pieux qu’il voulait faire add. interl.) et les legs pieux qu’il n’avait pas faits quoi qu’il en eût le dessein parce qu’il n’avait point fait de testament montèrent à plus de deux mille livres. Ma belle-mère s’y opposa fortement mais selon la prudence humaine je ne devais pas laisser de faire ce que je fis, car si je ne l’avais pas fait, elle s’en serait plainte comme elle fit dans la suite de toutes choses, car elle avait l’adresse de ne s’opposer aux choses que d’elle à moi afin de trois mots illisibles d’affaire et de me laisser blasoner, car si ce que je faisais était trouvé bien, elle en avait toute la gloire et s’il était condamné, elle disait que je l’avais fait malgré elle. Elle s’opposa fortement à ce que je fisse les choses nécessaires pour assurer mes affaires, c’était s’attirer sa colère que de lui parler de la moindre chose qui pût assurer (ma belle-mère s’opposa fortement à tout ce que je pouvais faire pour assurer add. interl.) biffé) mes intérêts (non seulement elle ne voulait pas faire les choses qui dépendaient d’elle pour me mettre en sûreté, elle ne voulait pas même que je fisse celles qui dépendaient de moi, non contente de cela elle m’ôtait ce qu’elle pouvait croyant le pouvoir en sûreté de conscience parce qu’elle avait à ce qu’elle disait consulté des casuistes qui lui avaient dit que n’ayant point d’autres enfants que les miens cela lui était permis puisque cela reviendrait à mes enfants, si elle avait crû mal faire elle ne l’aurait pas fait biffé). Je restai sans aucun secours car mon frère O
ouvertement. Tout le monde la craignait je (2.339) B ouvertement. Je P ouvertement (tout le monde le craignait biffé). Je O
intelligence que j'en vins P
me mit en réputation 2.341 B
Ajout en fin de B
Fin du manuscrit B. avec l’inscription d’une autre main : ‘la suite manque, elle se trouve dans le manuscrit in 4°, chapitre 11e de la 3e partie.’
gentilhomme, on l'en pria, parce qu'il avait de la probité et un bon esprit, de sorte que P
vingt-deux (2.342) qui B
l’on eût pû terminer B
nouveaux dires qu'ils P
mon 2.345 B
fallu passer 2.346 B
fallu éprouver dans P
persuadait le plus, ô 2.350 B
penchant pour la B
familier. / 5. C'était P
attentivement votre conduite sur P
et que vous avez poussé P
semble que vous n'ayez changé P
écrire, plus P
j’aurais 2.354 B
difficile. / 6. Votre P
de charme et 2.355 B
liaison dont B
tomba (dans la liaison avec cette personne dont j’ai parlé et biffé) dans la privation P
liaison que pour entrer dans une autre (2.348) qui ne fut pas toutefois ni si dangereuse ni si pénible quoiqu’elle me causât bien plus d’humiliation. B qui nous sert à rétablir une ligne illisible biffée de O, voir la note suivante.
promptement. (Ce qui faisait plus souffrir cette âme destinée à la liberté était cette liaison qui devenait d'autant plus forte qu'elle faisait plus d'efforts pour la rompre. Ce qui augmentait encore sa peine était que le directeur ne voulait pas pour des raisons qu'elles rompît, mais bien qu'elle gardât un juste milieu, ce qui lui était entièrement impossible, car l'inclination augmentait plus elle la voulait détruire, et comme il n'y avait aucun mal apparent, je ne pouvais prétexter de rupture. Vous vouliez que je ne dusse ma délivrance qu'à votre seule grâce, comme l'on verra dans la suite, puisqu'ayant enfin obtenu la permission de rompre avec lui sur les raisons que j'en dis à M. B. (je ne rompis cette liaison que une ligne illisible bien plus d’humiliation biffé). Je rompis donc avec ce premier dont j'ai parlé quoique je susse qu'étant aussi violent qu'il était, cela me causerait bien des croix. Je dis même à M. B. tout ce que je prévoyais qui arriverait, mais qu'il me semblait que Dieu voulait que je passasse par dessus toutes sortes de considérations avec un grand courage pour lui marquer qu'au moins je voulais lui être fidèle en cela passage encadré). A mesure O
à cause que je sentais mon coeur occupé de la créature : enfin P
la (bonté biffé) (pureté add. interl.) de O
pures méprises et 2.362 B
désir violent 2.363 B
m’y fusse jetée 2.365 B
méconnaissable. Mr B(ertot) dis-je qui me les avait défendues (2.366) B méconnaissable, quoiqu'il me les eût défendues P
et je restais toute B
est des plus extraordinaire 2.369 B
minuit. Les médecins ne P
n’eût pas baptême fit faire des vœux à B
Vierge; après P
j’accouchai quoique je fusse si (malade biffé) (misérable add. interl.) et O j'accouchai heureusement quoique je fusse si misérable et P
consolation, au contraire, tout 2.370 B consolation. Tout P adopté consolation au contraire tout O
devoir être éternel sans 2.374 B
sept années et surtout sans 2.375 B
je vas B
domestique qui 2.376 B
enflée. Je B
vanité. La nécessité P
qu’il n’y avait nul moyen 2.377 B
que les B
tête (et surtout le vin blanc biffé), l’on ne pouvait pour tout l’empêcher d’en boire et l’on ne voulait pas lui faire peine étant aussi nécessaire qu’elle l’était. Je tâchai de cacher ce défaut tant que je pouvais mais il devint si violent qu’il n’y avait pas moyen de la supporter davantage. (Un jour qu’elle en était tombée comme morte, je sûs que des valets en avaient faits de fortes railleries, je voulais pour leur ôter la connaissance de ces choses, l’envoyer à la ville car j’étais à la campagne, sous prétexte de la faire soigner et purger afin de cacher ses misères aux domestiques et leur faire croire qu’elle était malade, j’envoyais cependant quérir biffé) (Je parlais à add. interl.) son confesseur (auquel elle ne disait rien de tout cela et lui en dit quelque chose biffé) afin qu’il tâchat adroitement de la corriger, d’autant plus facilement que n’étant plus obligée de veiller elle n’aurait besoin de ce soutien; au lieu de O tête. Cela lui passa en habitude. Je tâchais de cacher ce défaut, mais il devint si violent qu'il n'y avait pas moyen de la supporter. J'en parlai à son confesseur afin qu'il tâchât adroitement de la corriger : mais au lieu de P
peine. S'il venait P
déshonorée, que je l'avais mise au désespoir; que je me damnais, et que je serais cause de sa damnation. Vous P
qu’une autre fille qu’elle me servit 2.381 B
ses furies, lui donnant même toutes les marques de mon affection. Si quelque autre fille m'approchait pour me servir, elle la retirait avec furie, et me reprochait P
gronder. Ces manières d’agir et P
qu'il serait trop long de dire P
départ. J’avais avec P
car sans P
elle n'était pas capable P
si étranges défauts 2.383 B
M.B. Les P
Je fus bien douze ou quinze fois pour le voir sans pouvoir lui parler : dans l'espace de deux mois P
contre moi, ce qui était d’autant plus de conséquence (2.386) qu’il devenait plus grand, car M. b. M. était toujours en lui inspirant que je n’étais qu’une gueuse, que tout le bien venait de son côté, ce qui n’était pas tout à fait vrai. Cela vint à tel point que quand il parlait de moi, il ne m’appelait jamais sa mère, mais elle a dit, elle a fait. M. B. me trouva un prêtre dont on lui avait rendu de très bons témoignages il me l’envoya. Nous fîmes prier de part et d’autre pour connaître votre volonté mon Dieu, après quoi je l’arrêtai; ce fus dans ce même voyage que M. B. me permit de rompre avec la personne (2.387) dont j’ai parlé quoique je susse à cause du fort parti que ces personnes avaient dans le pays que cela me causerait de grandes croix. Je fus B contre moi, (ce qui était d’autant plus de conséquence qu’il devenait plus grand, car ma B. M. lui inspirait sans cesse que je n’étais qu’une gueuse, que tout le bien venait de son côté, ce qui n’était pas tout à fait vrai biffé) cela vint à tel point que quand il parlait de moi, il ne m’appelait jamais sa mère, mais elle a dit elle a fait. M. B. me trouva un prêtre dont on lui avait rendu de très bons témoignages il me l’envoya. Trois lignes biffées illisibles. Je fus O contre moi il parlait de moi, il ne m'appelait jamais ma mère, mais, elle a dit, elle a fait. M. Bertot me trouva un prêtre qui était fort homme de bien, et dont on lui avait rendu de très bons témoignages. Je fus P
madame de ch. au p. 2.387 B
presque plus rien 2.388 B
Vous le lui cachâtes B
Vous lui cachâtes si bien, ô mon Dieu, l'état de mon âme, pour P
mère des B(énédictines)s’était 2.388 B
nudité. Je croyais d’y demeurer pour désobéir, cela 2.389 B
de la grâce 2.389 B
être : et comme je ne doutais pas que ce ne fut par P
oraison mais 2.390 B
recueil de lettres 2.391 B
et on me disait de m'appliquer à la méditation : mais il m'était impossible. ô P
quelque chose. / Après mon retour, la première chose que je fis fut de rompre la liaison dont j'’ai parlé. Lorsqu’il vit (2.392) B quelque chose / 4. Il y avait dans le lieu où je demeurais une personne dont la doctrine était suspecte de …[Jansénisme]. Il possédait une dignité dans l'église, qui m'obligeait à avoir de la déférence pour lui. Comme il apprit d'abord l'opposition que j'avais pour toutes les personnes suspectes, et qu'il se persuada que j'avais quelque crédit dans ce lieu, il fit tout ses efforts pour m'engager dans ses sentiments. Je lui parlai avec tant de force qu'il demeura sans réplique. Cela ne fit qu'augmenter le désir qu'il avait conçu de me gagner, et de faire amitié avec moi. Il continua de m'importuner deux ans et demi. Comme il avait une humeur très obligeante, beaucoup d'esprit, et qu'il était très honnête, je ne me défiais point de lui, et parce que je sentais une grande force intérieure, et qu'en lui parlant Dieu m'était fort présent, je crus que c'était une marque infaillible que Dieu agréait que je le visse, et qu'assurément je le gagnerais. Dans les deux ans et demi que je fus obligée de le voir, je sentis des peines très grandes : car d'un côté j'étais entraînée comme malgré moi à le voir et à lui parler; et de l'autre il y avait beaucoup de choses en lui que je ne pouvais approuver, et pour lesquelles je sentais un extrême rebut. Dieu me paraissait irrité contre moi, parce que je suivais souvent par infidélité le penchant trop naturel que j'avais à m'entretenir avec lui, quoique ce ne fut pour l'ordinaire que de bonnes choses, ou tout au plus d'indifférentes ; mais comme je sentais que mon naturel était porté à ces entretiens, je voyais l'imperfection qu'il y avait de le suivre. Je m'en retirais souvent : mais il venait me demander pourquoi on ne me voyait plus, et faisait en sorte par ses assiduités auprès de mon mari malade que je ne pouvais éviter ses conversations. Je crus qu'il était plus court de rompre tout à fait; mais M. Bertot ne me le voulut permettre qu'après la mort de mon mari. Alors voyant enfin l'opposition qu'il avait pour la vie intérieure, et que je ne pouvais rien gagner sur son esprit, je rompis la liaison que j'avais avec lui. P qui place ici ce que nous avons lu au début du chapitre 21
Ils envoyaient aux 2.393 B
connu et non pas ma personne 2.393 B
n’était (goûtée biffé) (compté add. interl.) presque O
parlé, le trouble que je ressentais de l’autre liaison. Je m’aperçus... Ici commence dans B un long passage absent de O, que nous plaçons dans le texte principal, compte tenu de l’absence de deux pages de O, peut-être retirées intentionnellement, voir note suivante.
long. Comme je vis que 2.414 B
parlé. les pages 107 & 108 manquent et la page 109 débute par deux lignes raturées illisibles suivies de : (mon état intérieur ...plus au long barré d’une croix) comme je sus que l’on parlait de moi je me précautionnai de toutes mes forces (et il me semble que je ne faisais rien de blâmable, j’avais fait quelques fautes au commencement comme j’ai dit, mais alors je n’en faisais aucune biffé) mais le coup était donné il fallait qu’il eût son cours. Ce O impuissance (comme l’ecclesiastique ... lui avoir parlé après crochet et barré d’une croix) (je retombais dans une nouvelle liaison qui dura six mois; mais elle ne me fit pas tant de peine parce que cette personne était plus à Dieu. La personne avec qui j'avais rompu me décria donc partout, ce qui fit un peu de tort à ma réputation. C'était, ô mon Dieu, l'endroit où je tenais le plus, et qui m'a le plus coûté à perdre dans la suite add. marg.) O impuissance car je retombai dans une nouvelle liaison qui dura six mois; mais elle ne me fit pas tant de peine parce que cette personne était plus à Dieu. La personne avec qui j'avais rompu me décria donc partout, ce qui fit un peu de tort à ma réputation. C'était, ô mon Dieu, l'endroit où je tenais le plus, et qui m'a le plus coûté à perdre dans la suite. Comme je sus qu'on parlait de moi, je me précautionnai de toutes mes forces : mais le coup était donné, il fallait qu'il eût son cours. / 5. Ce P
me parut que P
monsieur de me condamner. Comme P
plus toutes ces pratiques, il P
Il publiait que c’était parce que je ne le voyais plus, voulant 2.416 B
offensantes, et quoique P C’était assez son air d’invectiver en chaire contre ceux qui ne lui plaisaient pas. Une ligne raturée. Quoique O plaisaient pas, il en fit d’étranges contre un bon missionnaire Jésuite qui ne s’en vengea qu’en le (2.417) louant dans le même lieu où l’autre l’avait condamné, quoique B
fautes que j’avais faites à son occasion, il 2.417 B fautes que j’avais faites à son occasion (ainsi que je l’ai dit add. interl.). Il O fautes et les infidélités que j'avais faites. Il P
elle. Je P
je regardai le monde sans défaut et moi 2.419 B
me croyais indigne 2.419 B
déchue. (Comme je vis que le décri de la part de ce monsieur devenait plus grand, pour lui ôter toute occasion de faire de cet ecclésiastique que M. Bertot m’avait donné quoi qu’il me fut d’une très grande utilité mais M. Bertot ne voulut jamais me le permettre quoique je lui fisse plusieurs instances pour cela qui ne venaient que de mon amour propre sans biffé)(le décri de la part de ce monsieur devenait toujours plus grand et en même temps add. interl. biffée) le O
amour propre car le plaisir de boire 2.424 B
ne sentais pas en 2.424 B
péchés. Je P
ce que l’on (Monsieur biffé) disait (de moi add. interl.) et O ce que ces messieurs disaient et P
et qu’il me semblait qu’il 2.426 B
pour les créatures et P pour (cette personne et pour toute autre biffé) (la créature add. interl.) et O
cette grâce (dont je ne saurais assez vous marquer ma reconnaissance), je P
cependant des P
m'en défaire, je l'aurais fait, au moins pendant quelque temps, puisqu'ensuite de cela P m’en défaire au moins (très longtemps durant biffé) (pendant quelque temps add. interl.) je l’aurais fait car ensuite de cela O
des 2.433 B
L’autre disposition P
mes austérités 2.436 B
jeunesse ne P
dans votre plus 2.439 B
plus chastes délices 2.444 B
parti, tout 2.445 B
je me forçais à les 2.446 B
peine : je P
ô mon divin amour 2.448 B
auquel j'écrivais de temps en temps selon la prière qu'il m'en avait faite, m'écrivit dans le plus fort de ma désolation de ne lui plus écrire P
avais plus de peine 2.450 B
écrire, des P écrire (dans ma première attache biffé) des O
pour prier 2.451 B
commises, l’entraînement P
d’outrepasser toute chose et 2.452 B
détruire sans miséricorde 2.452 B détruire (par votre biffé) (sans add. interl.) miséricorde O
tout il 2.454 B
générale de cela je 2.454 B
je ferais à 2.456 B
au-dedans. Mon frère P au-dedans (pour surcroît il arriva de très fortes humiliations. L’ecclésiastique qui était avec moi, on l’accusa d’avoir fait autrefois des choses très criminelles dont il était fort innocent, comme par là les ennemis et les miens avaient plus d’avantage, j’aurais été bien aise de m’en défaire afin de rompre le cou à la calomnie, je le demandai à nouveau à M. Bertot quoique je visse fort bien le tort que je faisais à mon fils de le lui ôter, mais il ne voulut jamais me le permettre de sorte qu’il me fallut boire la double confusion qui me venait de lui et de moi biffé) Mon frère O
décriaient quoiqu'il ne les eût pas vus auparavant P
proches de Mr B(ertot) lorsque 2.457 B probablement erroné
malgré tous les soins que j’avais de contenter ma belle-mère sans pouvoir y réussir, il me fallait non seulement souffrir chaque jour de nouveaux outrages, mais de plus passer pour une personne qui maltraitait ma belle-mère et la rendait malheureuse (2.458) je me résolus B
pour Montargis, elle 2.458 B
répondit assez froidement B
d’esprits humains malcontents 2.459 B
croient savoir 2.462 B
je voyais comme P
et plusieurs fois P
retour. Je dois avertir encore ici que le procédé de ma belle-mère était plutôt une conduite de Dieu sur moi qu'un défaut de sa part, car elle avait de la vertu et de l'esprit, et ôté certains défauts que des personnes qui ne font pas oraison ne connaissent pas, elle avait des bonnes qualités. Peut-être lui ai-je bien causé des croix sans le vouloir, elle m'en a causé sans peut-être le savoir, car l'opposition qu'elle avait pour mes manières lui pouvait être une sorte de croix. J'espère que ceci ne sera pas vu de personne qui puisse s'en scandaliser et qui ne soit en état de voir les choses en Dieu. /8. Une des pénitentes P qui transpose ce passage que l’on retrouvera plus loin dans O
lui, et qui était toujours à obséder ma belle-mère, fut 2.472 B lui, fut P
Un jour qu’accablé de peine et ne sachant que faire il m’était venu dans 2.474 B
une forte croix. J’espère que personne ne verra ceci qui 2.478 B
d'ingratitude ? / 2. Il faut P
peine. / 3. Dans P
Ce paragraphe Une des choses ... m’humilier est édité par P à la fin du précédent chapitre 16
agneau. Au commencement P qui saute le long passage : Une des choses qui m’a fait le plus de peine ... ne servait pas peu à m’humilier.
au contraire je les avais avec peine. Je 2.488 B
trouvée tout proche 2.489 B
chanter, cependant P
voix de France sans 2.490 B
m'informant de ce que d'autres P
nombre incomparable de 2.491 B
bontés et absorbées B
pour extravertir et dissiper 2.492 B
pénible, et croyant 2.493 B
lieu où P
me venait admirablement bien : Je 2.494 B
de la réprobation 2.495 B
dire. / 6. Pour reprendre donc mon histoire, il P
supérieur des barnabites de Thonon. Cela P
respect pour lui et 2.495 B
Cela pouvait lui marquer ou de se rendre dans cet Evêché là ou de s’y adresser à quelqu’un; ou peut-être aussi que les Protestants pourraient profiter de ses lumières D
est, me donnait comme force de P
temps de la nuit 2.499 B
dire. Selon P
de l’année 1680 j’eus une inspiration d’écrire 2.500 B
moi. Ce jour là vous 2.501 B
ou ils sont 2.501 B ou (121) elles sont O nous suivons B
Chambéry, lui fut rendue la veille P
paix-Dieu. La P
comparé (2.508) au bonheur B
de bien des années de souffrances. B
sans nulle propriété 2 .510 B
moi, qu'ils soient de justice ou de miséricorde, tout m'est égal. Il lui avait été dit : Vous demeurerez P
de particulier 2.511 B
votre puissante 2.512 B
espérance. Plus P
et vastité (sic) très 2.516 B
je n’en espérais plus 2.517 B je n'espérais plus P
en vous perdant, mon Dieu, en moi, je vous trouvai en Vous-même dans l'immuable, pour ne plus vous perdre P
ô mon P
sous bon prétexte et 2.519 B
car c'était là où je donnai ci-devant la liberté P
ôté, et me délivrant de mes P
rien qui la contentât, avouait P
fidèle amie et mon agréable compagne il 2.529 B
un certain fond 2.529 B
cela ? » et alors j'étais P
puissant effort (sic) 2.526 B
fille ou femme, mais 3.1 B
une jeune veuve 3.2 B
Je ne sais 3.2 B
abandonner les enfants 3.2 B
surprit beaucoup. Je 3.2 B
sa pensée. Quoique 3.5 B & P
fis, dont je parlerai dans P
restais contente P
miennes, j’en eus encore d’autres que j’écrirai en son lieu, comme 3.8 B miennes. / 3. Comme P
Siam mais vous me (3.9) servirez à cette B
à Annecy pour lui parler 3.10 B à N. pour lui parler O à Annecy pour trouver Monsieur de Genève et lui parler P
nous raisonnions de quelle manière il ferait un si long voyage sans être incommodé P
dirent que l'évêque de Genève était à Paris P
est arrivé à 3.10 B
pays. Il parla P
Mr. de Genève. Je lui dis (que mon dessein était d’aller dans ce pays là et y employer une partie de mes biens pour (un mot illisible biffé) (faire un établissement pour add. interl.) ceux qui voudraient véritablement se convertir et se donner à Dieu sans réserve, que quantité de serviteurs et servantes de Dieu m’avaient assuré que Dieu demandait cela de moi et quoique je ne sentisse aucun penchant marqué pour cela (en moi biffé) je crus néanmoins devoir obéir à la voix de Dieu qui m’était marquée par tant de personnes différentes qui ne s’étant jamais connues et étant fort éloignées les unes des autres me mandaient cependant la même chose add. marg. reprise par P) toutes choses qu’il approuva. Il me dit qu’il y avait des nouvelles catholiques... texte principal que nous reproduisons O Mr. de Genève. / 4. Je lui dis que mon dessein était d'aller en ce pays-là, et y employer mes biens pour faire un établissement pour tous ceux qui voudraient véritablement se convertir à Dieu et se donner à lui sans réserve : que quantité de serviteurs et servantes de Dieu m'avaient assuré que Dieu demandait cela de moi, et quoique je ne sentisse aucun penchant marqué pour cela, je croyais néanmoins devoir obéir à la voix de Dieu qui m'était marquée par tant de personnes différentes qui ne s'étaient jamais connues et, étant fort éloignées les unes des autres, me mandaient cependant la même chose... P
Je lui dis toutes choses qu’il approuva, il me dit qu’il y avait (3.12) de nouvelles Catholiques qui voulaient s’aller établir à Gex B qui dans sa brièveté s’écarte de O et P
4. M. de Genève approuva mon dessein et me dit qu'il y avait des Nouvelles Catholiques qui voulaient aller s'établir à Gex, et que c'était une providence. Je lui répondis que P
Car alorsque je 3.13 B
qui est vous, ô mon Dieu, comme, dis-je, il me paraissait qu'il fallait des lumières extraordinaires, cela P
et perfection 3.15 B
le p. g. m. fils B le P. Claude Martin, fils P
serait la P
peine à parler P
il ne m'aidait aucunement P
l’oraison qui est proprement d’affection 3.16 B
entre vos mains résolue 3.18 B
avancer ni pour la faire reculer 3.18 B
voyais auprès de moi, en P
de quelque personne qui 3.19 B
paraissait s'amortir depuis peu de temps. Je P
mourir, prit P
singulières comme de P
aller. Elle voyait qu'elle s'amusait à des fleurs et à des arbres. Ne trouvant personne qui voulût y aller, elle était fort en peine P
rencontra et me le dit. J'y courus P
reçut et accepta, m’embrassant comme 3.24 B
desseins. / Je reçus 3.24 B
en ses quartiers 3.24 B
connaître qu’il me voulait à Genève et 3.25 B
craignait d’abord beaucoup 3.25 B
le père g.l. m. dont 3.26 B le père G. L. M. dont O le père Claude Martin, dont P
que quelque somme pour 3.26 B
du p. l. c. en même temps qui 3.27 B
qui aime, et qui est mère, et sitôt 3.28 B
mon (âme biffé)(esprit add. interl.). Je O
volonté, ô mon Dieu. Je croyais 3.30 B
ils (me biffé)(se add. interl.) trompaient O
être volonté que d’être assurée en y manquant, puis je disais pour 3.30 B
cependant plusieurs messes P
jours et mes liens plus forts et ma séparation plus pleine de condamnation (3.33) car B
Ajout initialement plaçé en fin de B, soit au § 3.10
lui. Il me dit qu’il ne se mettrait pas là, c’était 3.37 B
eu liaison 3.37 B
où j’allais souvent P
de purification. Je P
avait à cela un répugnance inconcevable et 3.41 B
Je la fis sacrifier à 3.41 B
années. Cela 3.44 B
considérable, comme cependant ma P
Ajout en fin de B
raisons très particulières d’aimer, ainsi que l’on le verra dans la feuille qui le regarde, je 3.51 B
éducation, j’aurais 3.51 B éducation, ce qui me faisait plus de peine à abandonner que tout le reste. J'aurais P
moi et il me paraissait impossible de la quitter 3.51 B
triple quarte et enflée. (3.52) De B
la santé lui fut si parfaitement rendue quatre mois B
l’emmener. / Ce qui me faisait encore plus de peine que toutes mes ruptures. Car B
battue de toute part, par P
à Paris P
tomba fort malade 3.61 B
qui m’embarrassa B & P
dame, je P
sans autre assurance sinon celle que la divine Providence conduirait toutes choses P
jours avec moi sans 3.64 B
me fit entendre qu’elle 3.65 B
trouver ma sœur 3.66 B
et son 3.67 B
et sans me P
mes propres lumières P
cette misérable ville 3.70 B
refleurir la vérité que P
sens o Mgr que O
quelques signes de P
protection sur moi. Je O qui ne distingue ni partie ni chapitre.
qui la laissiez parler P
impuissance d’écrire humainement P
auraient dit mon P
bien les choses P
j’ai vu P
pris toute la diligence à moi 3.78 B
cherchait, l’on ne m’y trouvât B
tête, en disant après 3.87 B
ce paragraphe correspond à une section de O déplacée par P
fille, enfant d'une extrême délicatesse et qui n'avait que cinq ans, ne dormît point non plus, nous supportâmes cependant sans être malades P
si étrange fatigue 3.84 B
les eusse quittés 3.86 B
s’en aperçurent t-elles pas 3.87 B
Providence : car P
pas extrêmement dangereux 3.88 B pas extraordinairement dangereux P
nous aurions péri P
livres et P
ne resserrai pas 3.89 B
de suspicion et 3.90 B
Je n’étais pas empressée des biens B
je lui donnai les boutons qui tenaient les manches de mes chemises ; et une autre fois je donnai à un autre pauvre au nom de Jésus-Christ une petite bague toute simple que je portais comme une marque de mon mariage avec Jésus Enfant P
ans; et cela, selon P
simple qui n’admettait rien 3.92 B
sang. J’y honorai la P
même; et P
Genève chez Mr le Résident de France. J'eus P
fille qui déchéait à vue d'oeil. J'avais P
s’accomoder de ces choses. Mon 3.95 B
même dure 3.97 B
Père La Combe, le priant de me venir voir pour prendre des mesures là-dessus, et ne croyant pas P
consoler, et P
père, je P
sembla P
intime de l’âme, et P
moi en lui 3.97 B
mais de grâce P
invisible P
pour subsistance de la présence des corps 3.99 B
nouvelle mais B
lui. La P
et bien des choses ... car je 3.100 B
avez B
don que Dieu lui avait donné dans P
éminent. Il me dit qu'il fallait mener ma fille à Thonon, et qu'elle y serait très bien. Il P
messes. Il P
disposition. Je commençais déjà à m'éveiller pour prier à l'heure de minuit : mais P
pure. On doit remarquer sur ce sujet que, bien que P
s’affermissant P
l’illusion comme les visions etc. dont j’ai déjà tant parlé 3.106 B j’ai parlé P
du fond immédiatement et que de là il se répand P
Dieu mais il P
réunit de là dans P
sens (mot biffé illisible) elles O
l’avenir, tout est 3.108 B
présent en (manière de) moment éternel, en Dieu P
connaît, avec une P
choses comme P
l’esprit, je 3.110 B
demande. Aussitôt ces paroles me furent mises dans l'esprit avec beaucoup de vitesse : Tu es Pierre et sur cette pierre j'établirai mon Église : et comme Pierre est mort en croix, tu mourras sur la croix. Je fus certifiée que c'était ce que Dieu voulait de moi, mais de comprendre son exécution, c'est ce que je ne me suis pas mise en peine de savoir. Je P qui suit B.
messe et il 3.111 B
le P. L. C. disait 3.112 B
état qui P
ermite, nommé frère Anselme, d'une P
cordes de crin qui P
Il fut à P
douleur et de ce que nous avons 3.119 B douleur, que parce que j’ai P
sœur M. S. me 3.121 B
différente, et qui était même d’une nature qui me paraissait immangeable 3.123 B différente de la nôtre (y étaient à obstacles). Je P
nourriture. Notre P
dons était 3.127 B
santé. Sitôt P
sut au pays que 3.129 B
devenue folle et B
paraissait trop profonde 3.130 B
applaudissements. Le père La Mothe parut revenir m'estimer même; Mais cela ne dura pas longtemps. Un certain intérêt était ce qui le faisait agir. Lorsqu'il vit qu’une pension qu'il s'était imaginé que je lui ferais, n'était point, il changea tout à coup. La soeur Garnier changea d'abord pour moi, et se déclara contre moi, soit que ce fut une feinte ou un changement véritable. / 3. Pour
à (nous biffé)(me add.interl.) soutenir O
de gros vers, parce que les huguenots tuaient la viande 3.135 B
de sorte que P
la vie, comme je l’ai dit ailleurs, la facilité 3.136 B
je lui disais, avouant 3.140 B
faisait parler B
serviteur. Comme P note marg. : N(otre) M(ère) m’a ordonné d’abréger ce passage (indiqué par un trait vertical en marge depuis : Une des soeurs... jusqu’à la fin de la page 144) O
l'économie fut si ménagère qu'elle ne me donna point le nécessaire à vivre. Je P
m’en fournir, car P
réservé et ainsi 3.145 B omission.
continuer O que nous corrigeons.
tomber de la suie en grande quantité dans 3.146 B
fort rouge qu’elle B
toux violente que j’avais il eût dû beaucoup me nuire, après 3.147 B
qu’elle m’en demandait B
j'avais tout donné. On écrivit au père La Combe P
Il vint toute nuit 3.148 B Il marcha toute la nuit P
maison sans que je le susse, mes P
étant huguenots ils 3.149 B
plus mais P
saint. Et ainsi étant P
temps, de chasteté, de pauvreté et d'obéissance, d'obéir sans résistance à tout ce que je croirais volonté de Dieu et à l'Eglise, et d'honorer Jésus-Christ Enfant en la manière qu'il le voulait. J'avoue P
vôtre, ô mon P
vôtre que P
pour la soumission au St Siège 3.153 B pour (mots raturés) (la soumission à l’Eglise add.interl.) et O pour la soumission à l’Eglise. Et P
dans ces états B
providence. Comme vous avez fait dans la suite, vous 3.154 B ...suite. Vous dans O
reposer mon chef 3.155 B reposer (mon chef raturé)(ma tête add.interl) O
plutôt, avez-vous rendu, ô Dieu, mes volontés merveilleuses les faisant passer en vous? Il me semble de comprendre P
en Jésus-Christ. Ses volontés étaient devenues merveilleuses en Jésus-Christ quoique (sic)
Dieu, et cette volonté 3.156 B omission
merveilles et elle est encore rendue merveilleuse parce que sa volonté opère 3.158 B
que l’action est B
cruautés que (3.159) les créatures exercent sur elles, si B
s’il leur venait une volonté sur cela et B
Car (au reste) quoique P
volonté vue (sic), et elle en trouve 3.160 B volonté, c'est tout autre chose, et l'âme en trouve P
disait « voulez-vous être de cette manière », elle B
du saint enfant, bon 3.160 B du saint ENFANT JESUS, bon P
JESUS ENFANT P
voulu de moi, je m'éveillai toujours assez de temps avant minuit pour être levée à cette heure; et quand par défiance ou faute d'attention, j'ai monté mon réveil-matin, jamais je ne me suis éveillée. Cela P
conduite, ô mon Dieu, car P
temps en dormant même une possession singulière. / J’ai 3.163 B temps, même en dormant, une possession sigulière de vous. J’ai P
nouvelle (3.164) congrégation B
que Dieu a P
a eu la bonté que je lui gagnasse, et à qui il a voulu que je servisse 3.164 B
si peu étendue, et 3.165 B
lu d’approchant, je B
compris combien P
même. Ci-devant les P
disparues, et d’une P
n’accomode (sic) 3.168 B
vicissitude (sic) 3.170 B
vie (sic) B
en lui d’une B
fort surprenant P
moi ainsi que 3.172 B
retirement 3.173 B
servit B
fond (c'est-à-dire non en la concentrant en elle), mais en lui-même, afin de l'y faire passer (avec force), cette P
que par le 3.174 B
qui s’appelle 3.175 B
il y a B
n’avaient que 3.177 B
jusqu’à force de le tirer il s’éloignât tant de soi-même qu’il 3.178 B
voyais clair que B
rien paru O paru rien P
légères et en P
suite. Pour P
peine, ni ne P
Mais il faut reprendre ce que j'ai discontinué P
moi, que mon corps s'en affaiblissait : la P
délicieuse, très pure pourtant et P
plus ravie. Il 3.154 B
point de même 3.187 B
maréchal huguenot qui 3.189 B
qui, me regardant P
mon trajet, et 3.190 B
me jetait du B
à ce qui m’y poussait P
tuer, mais fort P
permettrait. / 10. Mes P
repos à Gex. On P
les plus grandes P
dem(oise)lle, qui fut si contente de ma réponse, qu'elle P
Ceci est écrit pour la première fois jusqu’ici et finit en novembre 1682 add.marg. de ce commentaire O désirer. L’on P
Exceptionnellement ouverture d’un nouveau paragraphe O
arrivée, ce O arrivée à Gex, ce P
Tutelle d’enfants nobles
pauvre et nu, dépouillé 3.197 B
dresser. Notre-Seigneur P
éprouvé (cela biffé)(quelque chose de pareil add.interl) par O
établi en moi comme P
comme il l’a été depuis. Je P
personnes craignaient trop Dieu 3.197 B personnes vous craignaient trop (mon add.interl) Dieu O
Je voyais (la biffé) (votre add.marg) main (de Dieu biffé)(là-dedans add.marg) et O
que (Dieu biffé) (vous me add.interl) donna(tes add.marg) pour O
jours (ce qui n'eut P
Une nuit P
assiette (et sa même assurance comprenant que c'était le démon. Les sens en eurent quelque petit effroi, mais pour l'âme elle demeura dans son assiette add.marg) ferme O
même un 3.199 B
minuit, il venait à cette heure-là et faisait P
même de frémissement 3.201 B
bougie à une lampe que je tenais allumée dans ma chambre parce que j'avais pris l’office de sacristine et le soin d'éveiller les soeurs à l'heure qu'elles se doivent lever, sonnant les Ave sans que j'aie jamais manqué pour mes incommodités de les éveiller, et d'être la première à toutes les observances. Je me servais de ma petite clarté pour regarder par toute P
qu’il y frappait plus fort, mais voyant que B que le démon y frappait plus fort qu’à l’ordinaire, mais comme il vit que P
bien. / Cette fille dont j’ai parlé que j’avais amenée, et pour laquelle cet ecclésiastique avait bien de l’amitié avait conçu contre moi une aversion qui paraissait tout ouvertement, elle entreprit 3.202 B bien. (Une des soeurs que j'avais amenées, et qui était une fille fort belle, se lia avec un ecclésiastique qui avait autorité dans ce lieu. Il lui inspira d'abord de l'aversion pour moi, jugeant bien que, si elle avait de la confiance en moi, je ne lui conseillerais pas de souffrir ses visites si fréquentes add.marg)(Cette fille dont j’ai parlé, que j’avais amenée et pour laquelle cet ecclésiastique avait bien de l’amitié avait conçu contre moi une aversion qui paraissait tout ouvertement biffé), Elle entreprit O
avait donné pour P
Je la priai donc que O Je priai donc cette fille que P Nous supprimons que
comme le Père La Combe devait P
retraites, elle voulut l’attendre P
faire dire. Notre-Seigneur y donna P
à Dieu de tout son cœur : sa retraite 3.204 B
imparfait, elle fut plus réservée cela choqua beaucoup ce bon ecclesiastique et contre B imparfait, elle fut plus réservée cela choqua beaucoup ce bon ecclésiastique et (l’aigrit add.interl) contre O imparfait, elle l’aigrit contre P
chambre ne finit que lorsque 3.204 B
machinèrent ensemble les moyens pour cela. L’ecclésiastique 3.205 B
prêchait touchant ma 3.206 B
confesser guères autre chose que des paysans 3.206 B
de huit cents 3.208 B
faire la sacristie, et assister 3.209 B
l’office, et (3.210) nous le disions avec autant d’exactitude que si nous eussions été B
une si grande bénédiction 3.210 B
disais, que l’on en vit de telles dont on ne savait que faire B
d’occasions de faillir. Ce P
venue (3.212) qu’elles me tombèrent sur le dos assez drû, car elles se précipitèrent les unes sur les autres B venues (qu'il m'en vint un si grand nombre, qu'elles add.marg)(qu’elles me tombèrent sur le dos assez dru car elles biffé) se précipitaient, pour ainsi dire, les unes sur les autres O
JESUS P
me sont venues dans 3.215 B
crucem. Il B
salut ou O Pour rendre l’anacoluthe compréhensible nous introduisons un point-et-virgule après salut et oui au lieu de ou.
Dieu, qu'il me fut proposé de choisir ou l'approbation des hommes et le succès accompagné de l'assurance de mon salut, ou la croix, la misère, le rebut, la persécution de toutes les créatures, la privation même de toute assurance de salut, et rien que VOTRE SEULE GLOIRE. O Amour, ce dernier fut P
ma plus tendre 3.215 B
restait que 3.216 B
à une croix d’une 3.217 B
vu qu’une fois B
servisse, leur laissant tout recevoir, car sitôt 3.219 B
agréeraient qu’elles me B
rendre moi-même B
les tirer de ma chambre par le bras, disant qu’elles fissent leurs affaires. Je 3.221 B
pas le semblant B
cette autre bonne P
de cet ecclésiastique 3.221 B
Et ma vocation étant pour Genève, que je 3.223 B
supérieure, parce que j’avais témoigné quantité de fois que je ne me ferais jamais supérieure, et que B
qu’il a pris 3.224 B
qu’il désirait B
pour Genève, que 3.226 B
Elle était et ne faisait 3.229 B
attirer les charités B
droit, que Dieu ne nous manquerait pas, qu’il B
Ah Dieu est-ce pas vous qui inspirez la 3.230 B (Ah biffé)(O add.interl) Dieu (n’était biffé)(n’est-ce add. interl) par vous qui inspir(iez biffé)(ez add.interl) la O
qu’elle eut O que la supérieure eut P
était défendu 3.233 B
assez théologien 3.238 B
qu’il (était biffé)(avait add.interl) écrit (sur biffé)(dessus add.interl) les O
interdit et non 3.238 B & O interdit mais non P
Le père, après avoir été traité de la sorte, dit à cet Ecclesiastique, avec P
qui y vais »; et P
entrait, ce même monsieur disait à un autre valet, d'aller à toute bride, et P
qu’il aille à toute bride et qu’il soit à O que nous corrigeons.
plus d’huguenots en 3.244 B
tombée fort malade 3.245 B
un prêtre fort solitaire qui passe pour un très homme de bien, me 3.249 B un prêtre fort âgé (et solitaire biffé) qui passe pour un très (saint add.interl) homme (de bien biffé)(et qui depuis vingt ans n’était pas sorti de sa solitude add.marg) me O
semblait perdue P
pas, il me dit encore autre chose, et me dit je ne le vois qu’avec frayeur, cela est bien vérifié à la lettre. J’avais 3.251 B pas, (il me dit encore autre chose, et me dit je ne le vois qu’avec frayeur, cela est bien vérifié à la lettre biffé). J’avais O nous donnons la leçon corrigée
parlé. Comme P
lettres de France ouvertes 3.243 B
fortes. Mr 3.255 B fortes (ni de plus touchantes add.interl). Mr O
faisant croire qu’il B
mais à Paris il écrivit à tout le monde et 3.255 B mais (à Paris biffé) il écrivit à (tout le monde biffé)(beaucoup de gens à Paris add.interl) et O
qu’elle n’est plus O qu’elle n’était plus P
couvent, où je 3.257 B
autrement. Il aurait pourtant dû cacher ces choses quand même il les aurait crues véritables. Mais P
Poour son frère et le mien je crois qu’ils ne les croyaient que 3.259 B
auparavant comme des 3.260 B
était toujours à 3.262 B
avait même fait naître par certaines raisons hors B
laissais aller à tout ce qu’elle voulait de moi, par condescendance et un 3.263 B laissais aller à tout ce qu’elle voulait de moi et par condescendance et par un P
faisait encore que de commençer 3.265 B
que si je n’étais plus. Mon B
prendre de règle ni de mesure 3.266 B
que j’interrompisse 3.267 B
petits qui B
renvoyai cet enfant sans lui vouloir ouvrir. B
N.S. s’en fâcha et me B
trompée. 8.Je P
prudence de le faire. L’on 3.271 B
elle se fie à B
hautement que cette B
ne s’en fierait qu’à vous seul. 3.272 B
Dieu, N. que vous m'avez donné, qui ne voulait pas conduire les âmes par ses propre voies, mais par l'abandon à votre divine conduite, tâchant de suivre votre Esprit en elles P
voie des lumières, qui 3.273 B
voie pure P
je n’osais rien dire, (quoique P
d’abord tous deux. Je 3.276 B
davantage croyant les choses disposées comme elles étaient mais comme le p. L. C. est 3.277 B
venue. Mais quand il vint à Gex pour faire les retraites, N(otre)-S(eigneur) me fit connaître la nuit, en faisant oraison, que P
s’une si violente 3.278 B
confirma (du biffé)(le add.interl) songe et m’ordonna de le lui dire et que pour preuve (qu’il vit biffé)(de ce que je lui dirai qu’il examinât add.interl) dans quel temps il fut touché d’une (mot biffé) violente contrition, si ce n’était pas (dans add.interl) le temps O
sentait tout recueilli 3.280 B
d’une onction très B
tous ceux que 3.281 B
ordre. / 12. Pour reprendre mon histoire, sitôt P
nul n’était supérieur sans être novice 3.283 B
dirait : que s’il P
vous conseiller P
Puisque ...prie en italiques P
fait. Il P
dit même bien 3.287 B
J’aime ...mois en italiques P
mois. C’était P
l’ecclésiastique, qui lui avait dit cela. Cette P
donné, qu’il P
l’évêque, et on me disait que P
veut. / 2. Une âme de cet état n’a P
assurance ni intérieure 3.293 B
et de la nature qui B
délicats : j’entends P
met entre-deux 3.295 B
naturel, un empressement B
mais même lui sont dommageables B
actuelles d'auparavant, que l'âme sentait alors fort bien comme des entre-deux, de même que l'impureté qui venait de l'agir humain, d'une parole précipitée, d'un agir naturel ou d'un empressement, qui causait un brouillard qu'elle ne pouvait empêcher, ni y remédier, ni même le vouloir, ayant tant de fois expérimenté que ses propres efforts non seulement lui avaient été inutiles, mais aussi dommageables, et qu'ils la salissaient encore plus, à cause de l'état de perte où elle était P
étant travaillée par 3.295 B étant (travaillée biffé)(humilié add.interl.) par O
simplifie. Ensuite, il P
des chutes, car 3.297 B
purification P
sans repos aperçu quelquefois que P sans repos (que le soleil se lève biffé) quelquefois que O
dans le sens P
point. Ses imperfections sont P
foi, comme 3.302 B
nudité, la perte est le plus B
états sont 3.303 B
souffleta, afin qu’il ne s’élevât P
conforme mais B
l’humilier, se fait en 3.304 B
assurées. / Il B
en soi la 3.306 B
revêtira du nouveau B
duel mémorable sa 3.307 B
mai 1682 add.marg. B
veut prendre 3.308 B
et sa B
mais puis après, l'habitude P
immobile, et comme si c'était une chose P
pitié d’elles, sans regarder ni s’appuyer à rien, quels 3.310 B
a, se tient paisible (3.313) partout où on la met, haut et bas dans un pays, ou dans un autre, tout ce qu'elle a c’est B a; elle se tient paisible partout où on la met, haut et bas, dans un pays ou dans un autre, tout ce qu'elle a est P
beau prétexte que l’on se couvre, l’âme 3.314 B beau que soit le prétexte dont on se couvre. L'âme P
ou que du moins tout lui est P
si parfaitement contente? P
mais contente d’une P
dans la boue de ses propres misères, et le rebut 3.315 B
le PUR AMOUR P
ni la comparer P
il en est de degrés et des sciences de la même sorte, par exemple celui qui 3.320 B
La loi nous a servi comme d'un précepteur pour nous conduire P
Dieu. / 12. Lorsqu’on P
donne P
enfants libres, il P
c’est le 3.323 B
C’est que ces âmes sont prédestinées 3.323 B
il plut à P
ces (3.325) inclinations B
et comme naturelle sans rien d’extraordinaire durant B
commet (3.326) un défaut préférant B
n'ont point la plus pure lumière P
cet autre sentier P
(car comme on l'a pu remarquer par ce qui a été dit), très longtemps elles ne peuvent y voir P
misères, pauvretés 3.328 B
qu’il n’y avait plus B
que plus je voulais débrouiller les choses, plus l'ecclésiastique prenait un plus grand soin de les brouiller, je P
tout sans 3.330 B
d’abord de diamant, et P
et qu’en même temps un orage effroyable tombait sur P
venir (le temps biffé)(les coups add.interl) qu’elle O
nisi dominus etc. Je B & O nisi dominus etc. Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent. Je P
jour qu’on ne me fit des P
gagna bien à 3.335 B gagna (bien biffé)(beaucoup add.interl) à O
voir pour tâcher de me surprendre en mes paroles; mais Dieu me gardait si bien qu'ils P
pas que les choses réussissent, comme P
inutile. J’écoutais tout cela et il 3.338 B
naître. / 4. Le P
pour le faire souffrir . D’un 3.339 B
peine. Je voyais d’ailleurs qu’il P
tranquille à un P
de retour de Rome, il en marge juin 82 3.341 B
en regard longue addition marginale d’environ 50 mots raturée illisible O
persécutée dans le diocèse de Grenoble Mr de M. archevêque 3.342 B
ou pour les ajuster elles-mêmes 3.344 B
ces B
m’être propre. Ma soeur vint me P
voir du bruit 3.347 B
mal contente B
dans ses chagrins, il B
cependant lorsqu’elle P
cette fille 3.349 B
était encore bien P
être et où tous les autres êtres 3.341 B
trouve le tout 3.342 B
me confessasse à lui comme je l’avais fait autrefois. L’évêque me P
consolation, (mais que dis-je ma joie et ma consolation add.interl) n’était-elle pas dans ma douleur et dans la plus étrange désolation (ma joie et ma consolation biffé). Oui, assurément. C’était une chose (plaisante biffé) assez particulière add.interl) de voir O
avait espéré P
Parmi toutes les traverses, dis-je 3.360 B
que cette âme soit P
mais alors elle O mais ici elle P
d’être plus 3.361 B
que de Dieu même, ô amour ! Quand 3.362 B
vicissitudes. Les B vicissitudes (n’est-ce pas assez add.interl) Les O
selon B
Ma soeur (donc biffé) étant arrivée (augmenta ses exercices extérieurs parce que comme biffé)(pris soin de l’éducation de ma fille add.interl) son naturel est (étant correction) extrêmement vif O
ôter (entièrement add.interl) elle ne pouvait (convenir biffé)(approuver add.interl) que O
permis des 3.361 B
comprendre. / 12. Lorsque je parle d’un état fixe P qui omet tout le long passage barré en croix et entouré d’un trait, débutant par “ma fille recouvra sa santé ...” et que nous restituons au paragraphe précédent.
prétendu exclure 3.371 B
je ne prétends pas en rigueur qu'on ne puisse plus déchoir ni tomber (ce qui n'est que pour le ciel). Je l'appelle permanent et fixe par rapport aux états qui l'ont précédé, pleins de vicissitudes et de variations. Je ne veux pas exclure non plus un état de souffrances dans le sens et la partie inférieure, ou qui ne vient que de quelque impureté superficielle qui reste à purifier, et qu'on peut comparer, si l'on veut, à un or très épuré dans sa substance, qui ne laisse pas de contracter quelque crasse au-dehors : cet or n'a plus besoin P
du sens pour 3.372 B
soit elles ne O
souffrir nulles peines que celles qui sont infligées de la main de Dieu, comme (cela s'est fait) en J(ésus)-C(hrist); nulles douleurs que celles que Dieu opère P
La pratique propriétaire du moindre bien P
et ces ennemis n’auraient P
être la victime de 3.374 B
Dieu, et pour P
Dieu et du poids de tous 3.376 B
hommes. Il y a P
l. Ma fille recouvra sa santé. Il faut dire de quelle manière cela arriva. Elle avait la petite vérole et le pourpre : on avait fait venir un médecin de Genève qui en désespéra. / On fit entrer le p(ère) La Combe pour la confesser : il lui donna sa bénédiction : dans le même instant la petite vérole et le pourpre disparurent, et la fièvre la quitta. Le médecin, quoique protestant, s'offrit de donner un certificat du miracle. Mais quoique ma fille fut rétablie, mes croix n'en furent pas abrégées, à cause de sa mauvaise éducation. Les persécutions P (Ma fille recouvra la santé quelques mots illisibles par pliure add.marg) Les persécutions O
pour avoir peine de lui en faire et de continuer par une pure 3.377 B
imparfaites. / 2. Le P(ère) La Combe mit P
que l’amitié (trop grande biffé) qu’elle O que l’amitié qu’elle P
facilement certains moments mais 3.378 B
qu’elle en fut encore plus éclairée dans P
sœur devenaient plus forts plus aigres B soeur devenaient plus forts et plus aigres P
demi, car elle n’en avait que cinq et quelques mois quand je l’amenai, c’est 3.379 B demi (car elle n’en avait que cinq et quelques mois quand je l’emmenai biffé), c’est O demi, c’est P
adresses la manière de P
exercices pour les faire auprès O exercices auprès P
comme elle la B & O comme sa maîtresse la P
les choses dans un temps, puis les laissait dans un autre, elle P
lui apprenait et 3.380 B
enseignait avec moi. Il P
cependant, je ne sais comment faire entendre ceci. Je ne faisais nulle attention (3.381) et m’en mot illisible devant tout sans y penser, aussi bien que le reste, en sorte que je ne pouvais que je n’en fusse contente B
permission divine (sans vue cependant. Je ne sais comme faire entendre ceci. Je ne faisais nulle attention dévorant tout sans y penser et cela aussi bien que le reste biffé) (aussi bien que le reste add.interl) en sorte que (je ne pouvais que je n’en fusse contente biffé)(j’en étais contente add.interl), autrefois O permission divine aussi bien que le reste ; en sorte que j'en étais contente. Autrefois P
Dieu que d’être P
de leurs misères B & O de ses misères P
ne saurais y penser ni m’empêcher de les reprendre sans quoi 3.383 B
beaucoup. Je n’ai pas peu souffert P
sentir et m’appliquait B & O sentir et dont il m’appliquait P
souffrance de leur P
éminente, plus elle m’est unie étroitement plus B
leurs fonds et 3.384 B
ni ne me font point de B
éminente, plus elle m'est unie étroitement, plus aussi le poids et la souffrance que j'en porte est violente. Je vois leur fond et leurs manquements (je parle des manquements fonciers, car les autres ne m'étonnent pas, ni même ne me font point de peine) ; je P
à user de cette manière (3.384) avec B
choix et par élection notre penchant corrompt 3.385 B choix, notre penchant humain corrompant P
les faissons par 3.386 B
si ou par ordre de providence B
cela me nuirait moins B
s’entretenir sans 3.387 B
comme une telle P
précautionner, elle P
avoir peine 3.388 B
Mais qu’elle se P
moments, elle trouvera que sans y penser elle fera tout bien et qu'elle aura tout ce qu'il lui faut; parce P
veut d'elle, et lui fournit les occasions propres pour cela, mais 3.388 B veut d’elle et lui fournit les occasions propres pour cela. Quand je dis qu'elle fera tout bien, c'est du côté de Dieu qui aime ce qui est de son ordre et de sa volonté ; mais non selon l'idée de l'homme ou de la raison, même de celle qui est illuminée; parce que Dieu cache ces personnes à tous les yeux, afin de se les conserver pour lui-même. Mais P
étaient (3.390) bien abandonnées B
l’âme n’a pas voulu demeurer P
Il en est de l'ordre de la grâce comme de celui de la nature. Les diables mêmes souffriraient plus P
tourments infiniment plus 3.392 B
seraient tous pleinement P
rois en qui 3.393 B
écrit touchant JésusChrist lorsqu'il chassa du temple ceux qui le profanaient : Le zèle P
paroles fissent leur 3.395 B
car hors de là, combien de fois J(ésus)-C(hrist) n'a-t-il pas été au temple sans de tels désirs? Ne dit-il pas lui-même en diverses rencontres que P
aucun, mais pour l’instinct P
tourment, empêchées qu'elles sont de le suivre par P
pour retourner au leur (sic) ne sont pas l'ombre P
L'excellence de Dieu étant B & P
attrait infini de Dieu, aussi bien que de la pente de l'âme à suivre P
dam aux âmes qui sont dans P
pas ici ce P
purification (de l'autre vie) comme pour la souffrance (en celle-ci). Là ces P
passiveté B
réflexion. Ici les P
place, et comme dans P
fin de ce qui est écrit en 82 add.marg. 3.403 B
écartée. (Fin de 82 add.marg) / Après O
Mr. de G. pour me confesser à lui, il 3.404 B Mr de G. (pour biffé)(de add.interl) me confesser à lui (je m’en servis add.interl), il O
que nos lumières 3.404 B que (nos biffé)(mes add.interl) lumières O
sens, puis l'amour-propre fâché de P
en leur sens, par exemple ce mot, tu seras confesseur de ta souveraine, en un sens 3.406 B en leur sens. Par exemple (ce mot tu seras biffé) (une (fille biffé) religieuse (avait biffé) dit au P(ère) La Combe que Dieu lui avait dit que le père serait un jour add.interl) confesseur de (ta retouché) sa souveraine en un sens O
prenait, mais il me fut donné P
et (3.407) nulle autre chose! B et ainsi de mille autres choses P
Genève puis le B Genève ( ce qui m'avait été prédit), puisque le P
captivité. / 2. Je rendis compte au p(ère) La Combe de ce que j'avais fait et souffert en son absence, et lui dis le soin que vous preniez, ô mon Dieu, de toutes mes affaires. Je voyais P
là. /Une fois que j'avais envoyé quérir tout l'argent qui me devait servir à vivre une année entière, la personne qui avait été recevoir la lettre de change ayant mis cet argent en deux sacs sur son cheval, oublia qu'il y était, et ayant donné le cheval à mener à un petit garçon, il laissa tomber l'argent de dessus le cheval au milieu du marché à Genève. J'arrivais dans ce moment, venant d'un autre côté, et étant descendue de ma litière, la première chose que je trouvai fut mon argent, sur lequel je marchai, et ce qui est surprenant, c'est qu'y ayant un si grand nombre de gens en cet endroit, personne ne l'avait aperçu. Il m'est arrivé quantité de choses à peu près pareilles que je ne rapporte pas pour éviter la longueur, me contentant de ces exemples pour faire voir la protection de Dieu. / 3. M. de Genève P ajout
à Mr. de Genève qui 3.411 B
la protection ou 3.413 B
justes. / 4. Pour P
je priai le p(ère) La Combe après son arrivée de P
Ce fut là aussi où je sentis la qualité de Mère spirituelle, car P
perfection des âmes que je ne pouvais cacher au p(ère) La Combe. Il P
de lui dire 3.416 B
sorte, ce 3.417 B
écrire? - Je n'en sais rien, lui répliquai-je, je P
mieux. / Comme O
et que maintenant il le faisait aller par P
Qui pourrait exprimer ce qu'il a coûté à mon coeur avant qu'il fut formé selon P
formé selon votre volonté, il 3.422 B
devenait de plus en plus fort le maître P
et de l’aimée, de sorte 3.424 B
feu exterminateur, qui B
je suivis donc à la fin le 3.425 B
aussi finies et justes B aussi suivies et aussi justes P
l’ordre. / Vous O l'ordre. / 7. (L'autre peine où je fus réduite, fut que) vous P
Thonon. Ceci P
commodément , étant encore en moi autrefois 3.427 B
perte de temps; je me figurais P
état, c'était me nuire fort. Je P
espèce, et quoique ce fut de bonnes choses, ou du moins d'indifférentes, ce vide P
besoin d’écrire 3.429 B besoin d’(lui add.interl) écrire O
causait même du rebut et de l’éloignement pour moi. Ce 3.431 B
l'éloignement. N(otre) S(eigneur) me le laissait sentir avec douleur quoiqu'il ne m'en dît rien. J'éprouvais P
tous les états 3.432 B
obéissance si miraculeuse, qu'en quelque extrémité de maladie que je fusse, je guérissais lorsqu'il me l'ordonnait soit de parole, soit par lettre. Je crois que N(otre) S(eigneur) le faisait pour me faire exprimer J(ESUS)-C(HRIST) ENFANT et obéissant, et aussi pour être un signe et un témoignage à ce bon père, qui ayant été conduit par les témoignages (c'est-à-dire marques sensibles, preuves et raisons perceptibles) ne pouvait sortir P
cherchant les témoignages. C’est là où P
par quoi P
aussi dans l’obéissance 3.435 B
pris (et peut-être moi aussi) dans l'obéissance. J’avais P
m’avait donnée tomba 3.436 B
enfant. / 2. Ma soeur m’avait amené une fille(en note : une de ces filles qui a été 12 ans à la Bastille quand Mad[ame] Guion y fut) que Dieu me voulait donner pour la façonner à sa mode, non sans me crucifier (ce qui ne fera jamais, je crois, que j'aie quelques personnes que Notre-Seigneur me donne sans leur donner aussi en même temps de quoi me faire souffrir, soit pour les porter à l'intérieur d'elles-mêmes, ou pour ne me laisser jamais sans croix). C'était une fille à qui Notre-Seigneur avait fait des grâces bien singulières, et qui était en très grande réputation dans le pays, où elle passait pour sainte. Notre-Seigneur ne me l'amena que pour lui faire voir la différence de la sainteté conçue et comprise dans les dons (de quoi elle était pour lors revêtue), d'avec la sainteté qui s'acquiert par notre entière destruction, par la perte de ces mêmes dons et de ce que nous sommes. Cette fille tomba grièvement malade P
Job. Le démon, comme P
trouver; ils revinrent P
eux de faire des miracles. Ceux-ci 3.440 B & P
miracles au moyen de Jésus-Christ. Ici il n’en est pas de même, c’est Jésus-Christ qui fait 3.441 B miracles au moyen de J(ésus)-C(hrist). Ici il n'en est pas de même, c'est JÉSUS-CHRIST qui fait P
mais il dit qu'il ne le faisait P
comme Dieu (non seulement add.interl) respecte O comment Dieu non seulement respecte P
me vint aussi trouver toute contente 3.448 B
entra dans une si furieuse 3.449 B
maladie fut P
que Dieu voulait opérer P
septembre 1683 jusqu’à P
mai. Je P
de JÉSUS-CHRIST ENFANT, qui voulait bien P
fièvre de quarante jours continue depuis la Ste-Croix de septembre jusqu'à l'avent c’était une fièvre moins violente aussi je ne compte la grande maladie que l’avent elle 3.450 B & O fièvre continue de quarante jours. Depuis la Sainte-Croix de septembre jusqu'à l'avent c’était une fièvre moins violente, mais après l'avent, elle P
à minuit. Le jour de Noël, mon enfance devint plus P
c’était comme un P
et avec une P
dépendance proportionnée. J’étais P
malin à qui il fait 3.455 B
souvent l’eucharistie, le P
le N. me B & O le Père La Combe me P
pas, il P
et ceux qui m’étaient familiers que 3.456 B
un petit enfant P
qui n’y connaissaient rien, disaient que j'avais quelque chose qui les surprenait et charmait en même temps. / 7. N(otre) S(eigneur) P
mes pensées et de les écrire et d’aider le p. L. C. selon 3.458 B
faiblesse. Je fus bien surprise ... que l'Amour lui fait souffrir (pour elle) et toutes ses résistances, cela est étrange. / l. Ma soeur P plaçe ici ce long passage que l’on retrouve plus loin dans O, au § 5 de ce chapitre.
dispositions, (je souffrais quelquefois lorsqu’il était infidèle à se laisser détruire, des tourments intolérables à me faire crier, c’était une impression de peine que Dieu me faisait d’une extrême force et j’étais avec cela dans la plus extrême faiblesse biffé), (7 mots env. raturés add. marg.) j’avais O dispositions. J’avais P
l’une après l’autre P
Il n’osait B & O Le démon n’osait P
étroitement. Cela me fit craindre. Il me dit : ‘Ne craignez point. C’est 3.463 B
Un jour que je pensais...étroitement (huit mots environ raturés)(en me disant add.interl) c’est moi... comme un vrai enfant O tout ce passage est barré d’une croix
abois tous les neuvièmes jours, et prête à mourir, sans mourir cependant. J'avais P
fuyant. Il me B & O
que je devais avoir à P
Il y avait (cette fois biffé) vingt deux jours que j’avais la fièvre continue (plus violente qu’à l’ordinaire add.interl), je O Il y avait vingt deux jours que j’avais la fièvre continue plus violente qu’à l’ordinaire P
lit bien P
pour N. Dieu B & O pour le père; Dieu P
carême, N. sans O carême, le bon père, sans P
un peu de mal 3.468 B un (peu biffé)(partie de mon add.interl) mal O
était malade c’était les jours gras en sorte que le lundi gras on crut qu’il mourrait O était si malade que le lundi gras on crut qu'il mourrait 3.469 B & P
m’apprîtes peu à peu qu’il P
créatures et par 3.470 B
dire cette pensée 3.471 B
avait entendre (sic) B
silence ineffable. J’appris alors un langage qui m’avait été inconnu jusque-là. Je P qui omet le long passage (rétabli ici) et le déplace à la fin du chapitre précédent, en 1.12.7 et 1.12.8.
lorsque l’on le faisait entrer ou O
plus sensible, c’est-à-dire 3.477 B
pure et si P
que pour les autres, je ne faisais P
d’elles. Pour le N. j’éprouvais 3.478 B & O d’elles. Mais pour le père, j’éprouvais P
communications de (89 add.marg) 3.478 B
communication entre elles; principe P
laisser recouler en P
pur pour recevoir et communiquer 3.480 B qui omet un membre de phrase
C’est là ce qui rend 3.481 B
était même dès P
conserverait P
recevrait P
comment l’Esprit-Saint rend P
ceux avec qui l’on a plus P
point éduquée par P
ses mères le O ses frères, le P
ses B & P
corps, et c’est ce secret admirable de la génération éternelle du verbe qui lui fut communiqué (3.489) parce qu’il fut rendu participant du verbe qui lui fut communiqué parce qu’il fut rendu B corps, et c’est ce secret admirable de la génération éternelle du Verbe (qui lui fut communiqué biffé) parce qu’il (fut mot illisible participant du Verbe biffé) qui lui fut là communiqué, il fut aussi rendu O corps, et c'est là que lui fut communiqué ce secret admirable de la génération éternelle du Verbe parce qu'il y fut rendu P
c’était là le B
vertueuses et sont faites 3.490 B
comme fit Marie P
point reçu P
par Jean 3.492 B
vienne, que t’importe P
ineffable (3.494) et que je communiquerai ensuite aux hommes. Ô communications admirables B ineffable (jusqu’à ce que je vienne le recevoir au ciel, que t’importe, je prétends me add.marg.)(et que je biffé) communique(rai biffé)(r retouche)(ensuite biffé)(de même add.marg) aux hommes (disposés à me recevoir de la sorte add.interl), ô communications (ineffables biffé) admirables O ineffable, que t'importe? Je prétends me communiquer de même aux hommes disposés à me recevoir de la sorte. / 12. O communications admirables P
fille (qui est celle dont j’ai parlé) eût P
ses P
court (3.496) et B
ô Dieu faisait mon 3.496 B
pouvais voir B
amertumes ! JESUS ENFANT était P
n’étais plus dans cet état d’oubli ...faiblesse (annotation en marge : dit déjà) O n’étais plus. Vous P
reposer sa tête P
l’Apocalypse qui a 4.1 B
criait les B
enfantement. Vous m’en explicâtes le mistère, vous 4.1 B enfantement. Vous m’en explicâtes le mystère, vous P
pieds était que O pieds, marquait que P
des inconstances dans 4.1 B
faire de moi, ô P
mon amour 4.4 B
mon Seigneur déjà accompli une 4.5 B
La Combe, à qui vous m'unîtes encore plus fortement, m'imprimant à son égard P
Dans ma maladie j’étais P
se firent dans 4.8 B
alors leur prêtre P
mort pût nous 4.9 B
fois, que la moindre résistance P
remonter jusque-là. Je puis dire P
mourir. Le Père, qui P
ma chambre (qui était presque pleine), il P
et languissante où 4.13 B
sortir. / Durant O qui introduit un nouveau paragraphe.
donner les premiers lits des deniers P
et on les donnait P
Ces bonnes dames P
Nous eûmes aussi P
maladie que je O maladie. Je P
choisie (d’une manière convenable biffé) à l’état O choisie propre à l’état P
Combe lui répliqua 4.19 B
et pouvait 4.20 B
conforme à (l'état de la petitesse de) Jésus-Christ P
pas encore achevé. / 8. Avant P qui déplace le second paragraphe de la section 1.14.7 précédente en 1.15.1; ceci est indiqué en marge de O page 198 : ‘transposé à la page 200’, depuis ‘comme j’étais encore malade aux Ursulines...’ Le début de la transposition prévue n’a pas été effectuée.
Religion à une personne sans 4.23 B
sans se risquer. Sitôt P
étrangères. Je parlai P
qu’à nous risquer, car P
religionnaires. Nous pensâmes P
23 personnes 4.26 B
Chapitre 15 / 1. Je sortis donc des Ursulines ...il me retirerait bientôt de ce lieu. / Je P Nous replaçons 1.15.1 à sa place d’origine en O soit en fin de 1.14.7
Je me trouvais 4.26 B
trouverais chez elle un 4.29 B
refuge. Elle fit tout cela à notre insu et (comme elle l'a dit depuis), une P
sang pour P
depuis douze ans 4.31 B depuis (douze biffé) (14 add.marg) ans O
fis accompagner 4.31 B
comédies de 4.32 B
l’on avait ordonné P
juste ceux P
j'étais (ce qui a été rare depuis ma sortie des ursulines), je P
l’auteur, et P
des (affaires biffé)(raisons add.interl) de O des raisons de P
permettait pas. De rester P
d’autant plus, qu’ayant O d’autant moins, qu’ayant P
dit, demeurait P
honneur me retenait P
Mais vous lui arrachiez toutes, ô mon Dieu, par un effet de votre bonté qui vouliez le 4.42 B
m’y faisait de 4.43 B
connaissance qu’il m’en donnait, il B
car il n’avait pas encore la lumière que c’était ce qui faisait d’autant plus voir que c’était (4.45) l’Esprit de Dieu qui me conduisait ; qu’il B
dire. Dieu P
les croix et les peines m’aient P
aurait pû prendre en 4.46 B
déplacé par P en 2.15.5 à la suite de 2.15.4 : ‘...vous me l’ôtiez’.
que saint Jérôme eût connu sainte Paule P
grande. Il voulait même se dépouiller de son évêché en sa faveur, étant fort âgé. / 8. Pendant qu’il fut à Turin, une veuve P
lui (comme j’y étais) sans P
s’arrêtait à ce (4.42) sentiment B
cela nuirait à son intérieur P
et il y aurait reconnu Dieu P
manière, où je 4.55 B
suis une orgueilleuse 4.56 B
d'humilité : les idées qu'on a des vertus, ne P
ses B
remuer, à souffrir des 4.60 B
tourments que B
Dieu, quand elle B
souffert pour les hommes aurait consumé P
84 add.marg 4.62 B
Une fois j’étais assez malade, elle était 4.63 B
opposition,elle B
amitié et B
le p. L. C. qui était encore à 4.64 B
Turin; et P
la repris P
opposition que P
que j'aurais plutôt éloigné mes propres enfants, que de me défaire d'elle P
souffrir; cependant cela P
connaître, non P
Dieu seul pour que ces choses soient de lui, et que 4.73 B
elle-même, pour que ces choses soient de Dieu. Ceci P
que cette âme se P
personnes : à celles qu'il P
saluer : elle m’assura P
l’an 1684
eux (il n’y en a eu add.interl) aucun O
écueils, laquelle il fallait P
P dispose d’une seconde source ici identique à B
douze ou treize ans, l’Epoux 4.79 B
oraison est toujours 4.80 B
Dieu, très simple, très pure et très nette P
créatures. / Etant O qui introduit un nouveau paragraphe.
venu exprès où j’étais assez loin pour O venu d’assez loin exprès pour P
mal si dangereux. Je P
sacrifiait, il perdrait l’estime de lui-même et de la force qu’il croyait avoir, que cela P
permet”, l’assurant P
grande de ce qu’il disait que je 4.88 B & O grande de ce que, comme il disait, je P
jamais, me disant : “Voyez combien vous êtes fausse prophète et que je suis bien éloigné de vous renoncer”. P
Le père (4.89) tel est B
changé, car Notre-Seigneur me le fait sentir. Quand il me donne quelqu'un en particulier, il me faut P
étaient devenus infidèles P
rien, mais pour ceux P
reviendraient un jour P
changé (et je lui avais mandé, il y avait plus d'un an, que j'avais connu qu'il changerait), il me dit P
le gagner et P
j’étais, je P
changé. Je P
La Combe qui me manda P
celui-là, et qu'il regardait P
avait causés et P
tard, il ne O
pour lui. Le père La Combe m'écrivit d'abord que P
joie. Je P
d’onction et je P
pleine de cette vue. Je lui écrivis les desseins que Notre-Seigneur P
lui, mais ce père passant en même temps devant P
donnèrent à moi qui 4.97 B donnèrent à moi et qui P
sera. / Comme O qui introduit un nouveau paragraphe.
Car alorsque j’écrivais 4.98 B
peu mourir B
parti, je fus P
dans (votre add.interl. d’une autre main) volonté, comme de nous voir toujours dans la même volonté 4.100 B
diminuer. Je pars donc sans répliquer une parole, seule 4.101 B
lieu-là. Le père La Combe s'en retourna à Verceil et moi je me laissai P
visite en ce lieu, non plus que dans tous les autres où j'avais demeuré, mais je fus bien surprise P
de douceur (sic) à 4.104 B
je discernais l'état des âmes des personnes qui me parlaient, et cela avec tant de facilité, qu'elles en étaient étonnées, et se disaient les unes aux autres, que je leur donnais à chacune ce dont elles avaient besoin P
main. Les P
grâces, et Dieu P
foi. / 8. Ce qui est surprenant, c'est que je n'avais pas un mot à dire à ceux qui venaient pour me surprendre et m'épier ; outre P
pas. Les P
pas qu’elles venaient 4.108 B
toi : BENI SOIT CELUI QUI NOUS VIENT AU NOM DU SEIGNEUR, diront bientôt : TOLLE, CRUCIFIGE. Une P
les uns m’étaient O les autres m’étaient P
et pour ceux-ci, il m'en coûtait toujours P
que de ces derniers les P
ôtés; pour ce qui est des autres P
mais me laisser O mais (il fallait) me laisser P
que (deux biffé)(plusieurs add.interl) jours O
crier : le coeur! De P
été, par un faux zèle, dans P
amies. L'une et l'autre lisaient P
divinement. Ces religieux envoyèrent P
faisaient de la toile, elles filaient, elles faisaient des rubans 4.127 B
rubans, elles filaient et gagnaient P
l’on alla chasser les pauvres filles d’ensemble, et B
dire. Dieu voulut se servir de ceux que l’on avait persécutés pour porter dans le même ordre l’esprit d’oraison. Un jour 4.128 B
venu chercher la quête B
donne sans que je leur aie jamais témoigné rien de ceci, une pente P
ecclésiastique sans que je leur aie jamais parlé qui me 4.131 B
un soir, une étant 4.131 B
haut ma mère ! pensant B
ou bien ‘de près’
intérieurement, de la grâce qui leur est communiquée par 4.132 B que (Notre-Seigneur add. interl) leur (est biffé) communiqué(e biffé) par
ceux qui ne croyant pas ce mistère ne mangent 4.133 B
ne peuvent être sauvés parce B
appliquée. Il est vrai qu'aux saints anachorètes le Verbe s'est communiqué en manière centrale et leur a donné par le fond le pain des Anges, qui n'est autre que lui-même comme Verbe, quoiqu'ils n'aient pas pu manger sa chair dans la bouche du corps. / 9. Je P
que ceux qu’il associe à la maternité, il 4.134 B
que l’expérience qui puisse faire concevoir ceci. 4.135 B
ceci. J'étais quelquefois si pleine de ces communications pures et divines qui s'écoulent de cette fontaine d'eaux vives dont parle saint Jean l'Evangéliste, qui rejaillira jusque dans la vie éternelle, que je disais : « O mon Seigneur, donnez-moi des coeurs pour me décharger de ma plénitude, sans quoi il faudra que j'expire », car ces écoulements de la Divinité dans le centre de mon âme furent quelquefois si vifs et si puissants, qu'ils redondaient même jusque sur le corps et j'en étais malade. Lorsque quelques-uns de ceux que Notre-Seigneur m'avait donnés pour enfants s'approchaient ou qu'il m'en donnait de nouveaux en qui la grâce était déjà forte, je me sentais peu à peu soulagée, et ils éprouvaient en eux une plénitude de grâce inconcevable et un plus grand don d’oraison, qui leur était communiqué, chacun selon leur degré; ce qui ne les surprenait pas peu dans le commencement, mais dans la suite ils comprenaient ce mystère par leur expérience et ils sentaient un besoin de moi très grand; et lorsque la nécessité m'a séparée d'eux, ou que (comme j'ai dit) je ne les connaissais pas, pour ne pas les avoir vus, les choses leur étaient communiquées de loin. Ils P d’après sa deuxième source proche de B
moi, de sorte que, lorsqu'il P
efforts terribles qu’elle P
se disposait, et 4.138 B
âme prévenue B
et conduit par B
entra dès le B
et que les choses lui arrivaient 4.139 B
l’avoua, (4.141) c’était une fille fort bien faite, lorsque B l’avoua (six mots environ raturés). Lorsque O
cependant pour l’en soulager qu’elle 4.143 B
elle prétend que B
d’autres selon 4.144 B
moments. Enfin je 4.145 B
cesse. Or cette P
volonté et inclination du péché, de sorte que 4.147 B
serait rejeté P
ne peut recevoir en Dieu tout 4.148 B
est, recevoir en lui, sans P
propre (qui n'est autre que Dieu) sitôt P
essentielle. Non, Dieu P
travailler étant dans O le pécheur étant alors dans P
actuelle. / 8. Mais si ce P
volonté de pécher, soit P
mais ce bain est P
souffrirait rien P
rejette par sa grâce 4.155 B
rejette de lui-même P
continuellement l’on n’entre jamais en Dieu en cette vie, ou si 4.157 B qui comble une lacune probable de O.
souhaite, on n'entre jamais en Dieu en cette vie. Ces âmes, qui n'ont pas le courage de laisser faire Dieu, ne sont P
purifiées alors dans 4.158 B
bien ou dans le mal. Il 4.159 B
Et c'est là cette purification P
cause ôtant ce levain et ce germe qui en peut 4.160 B cause au fond, de ce levain et de ce ferment P
vraiment transparentes en lui (2 Cor. 3, 18), selon P
revenir à mon sujet, je P
libre; cependant la P
trouve à P
cette fille comme je le faisais P
dans sa volonté P
fut détruite 4.163 B & P
plus en moi et qu’elle me P
C’est-à-dire qu’il jugeait de ma déclaration et de ce que je faisais comme on juge des personnes qui sont activement ou habituellement vertueuses en elles-mêmes
téméraire tant cela 4.165 B
des petits enfants 4.170 B
maîtresse. / Ce O nouveau paragraphe.
j’ai commençé à parler et 4.171 B
sentit d’abord porté à B
et fortifié du 4.172 B
éprouvait avec sa P
au milieu, c’est 4.173 B
se l’imaginent, à mesure dis-je que le divin verbe opérait en lui de cette sorte qui lui est convenable, car sa parole est silence et pourtant parole puissante et opérante dans le ciel où le Père ne cesse pas un moment de parler et d’opérer par son verbe dans tous les saints. N’est-il pas dit qu’il se fait au ciel un grand silence, ô parole 4.176 B
et des opérations qu'il ne pouvait P
sans que les âmes qui communiquent à tous cessent d’être toujours en plénitude note P
d’âme. / 4. Ce bon frère recevait P
dans ce temps que Dieu me donnait comme je dirai ces bons religieux, que ceux du même ordre dans l’endroit dont j’ai parlé faisaient ces ravages et 4.185 B dans le (même add.interl) temps que Dieu me donnait (comme je dirai biffé) ces bons religieux (que ceux du biffé)(que les religieux du add.interl) même ordre (dans l’endroit biffé) dont j’ai parlé (trait d’interversion) faisaient les ravages et O
ces autres bonnes âmes persécutées s’affermirent P
bon religieux, se 4.186 B
remercier disaient-ils des charités que 4.187 B
achevé de gagner (sic) et B
Le Questeur eût un jour, qui lui servait de compagnon, mouvement 4.189 B
petit livre que 4.193 B
peine mais j’espère qu’elle en sortira. / Une 4.200 B
depuis. 4.203 C’est B
plénitude et un besoin de m’en décharger. Sitôt 4.204 B
sainte sans que j’y pensasse, il 4.205 B
l’expliquer avec B
sues et, dans le temps de la manifestation, la lumière m'était donnée que j'avais en moi des trésors P
toute l’Ecriture. 4.206 B
avec cela j'avais presque tous les jours la fièvre, ordinairement P
continuais d’écrire sans P
sans réserve quelconque, faisait 4.208 B
plaisait. Toutes les fautes ... que l’on me l’ordonne. Ce 4.209-4.211 B qui déplace ainsi le paragraphe suivant
là-dessus, et il fallut même me confesser de cette réflexion. (4.212) La B
faire, voulant continuer 4.210 B
qui n’ayant ni B & O qui n’ont ni P
punie, quelle 4.212 B
à vous à B
détroits effroyables ne 4.213 B
ou dessus la 4.214 B
sein cette B
vous-même, ainsi (4.215) que les flots et les vagues font parties de la mer, quoique B
sein; ainsi que les flots et les vagues sont une partie de la mer, et qu'après qu'une vague a été poussée avec plus d'impétuosité P
l’engloutit d’abord est B
dire du tout des opérations de votre amour juste et bienfaisant qui se 4.215 B dire (du tout biffé) (des opérations add.interl.) de votre amour juste et bienfaisant (pour être trop subtiles, cet amour add.interl) qui se O dire des opérations de votre amour juste et bienfaisant, parce qu'elles sont trop subtiles. / 6. Cet amour se P
sorte. presque toutes sont les 4.216 B
en eux ni O ; on retrouve ‘eux’ dans ce qui suit, nous corrigeons en ‘elles’ suivant en cela P
des occis. C’est-à-dire 4.217 B
l’amour, et P
qu’elle se sacrifie 4.218 B
sont (pré ajout interl.) destinés à lui être plus conformes. O prédestinés, qu’ils le sont à lui être le plus conformes. P
à moi à faire à me
même pris 4.224 B
vient de mon 4.225 B
était plein ou 4.226 B
n’était plus 4.227 B
étaient plus fréquents B
et je reçus des B
m’enfla et me devint tout roide. La nuit il me faisait une fort grande douleur, et je ne croyais pas pouvoir écrire de longtemps. Il s'apparut à moi, comme je dormais, une âme de Purgatoire, qui me pressait (4.228) de demander sa délivrance à mon divin Epoux. Je le fis et il me sembla qu'elle fut aussitôt délivrée. Je lui dis : « S'il est vrai que vous êtes délivrée, guérissez mon bras » et il fut guéri à l'instant et en état d’écrire, il me vint voir B m’enfla. Il vint me voir O qui porte en marge l’annotation ‘looke the original and add -’ m’enfla et me devint tout raide ...vérification. / Il me vint voir m’enfla et (texte conforme à B) ...et en état d’écrire. J'ajouterai à tout ce que je viens de dire sur mes écrits, qu'il s'était perdu une partie très considérable du Livre des Juges. On me pria de le rendre complet. Je récrivis les endroits perdus. Longtemps après, ayant déménagé, on les trouva où l'on ne se serait jamais imaginé qu'ils dussent être : l'ancien et le nouveau se trouvèrent parfaitement conformes; ce qui étonna beaucoup de personnes de science et de mérite qui en firent la vérification. P Nous rétablissons l’ajout de B suivi de l’ajout propre à P.
frère Capucin de 4.228 B frère (deux mots illisibles biffés) de O
Sous le titre de Moyen court et très facile de faire oraison note P
de le ranger (sic) je 4.229 B
titre du moyen court et facile de faire l’oraison et B
petit livre que B
faire imprimer : l'impression commencée, et les approbations données, ils me prièrent d'y faire une préface. Je le fis ; et c'est de cette sorte que le petit livret, que l'on a pris ensuite pour prétexte de m'emprisonner, fut imprimé. Ce Conseiller P
d’écrire. Je P
au milieu d’une troupe de gens 4.234 B qui contracte
sans vous étonner ni vous défendre B
crimes horribles dont 4.235 B
parler car je n’en pouvais plus de plénitude, et lorsque 4.237 B
de sorte que je ne pouvais P
J'ai souhaité avec ardeur de manger cette Pâque avec vous; c'était la communication de lui-même par la Cène, et par sa Passion, lorsqu'il dit : Tout est consommé, et que rendant l'esprit il baissa la tête (parce qu'il communiquait son esprit à tous les hommes capables de le recevoir) et le remit entre les mains de son Père et de son Dieu, aussi bien que son Royaume, comme s'il avait dit à P
moi. C’était tout pour les autres, j’étais comme ces nourrices qui crèvent de 4.240 B
depuis la nouvelle 4.241 B
Auparavant que d’écrire le livre des Rois B
me faisait et me ferait faire P
saint roi et 4.243 B
de parler Jésus-Christ verbe Dieu B
âmes. Jésus-Christ est né de David selon la chair, ô combien de conquêtes me fîtes-vous faire dans cette union toute ineffable, mes paroles étaient efficaces et faisaient effet dans les cœurs. C’était la formation de Jésus-Christ dans les âmes. Je B
dire une parole et 4.244 B
donnée. Il P
Changement de main du manuscrit B
je n’(avais pour elles biffé) (e pouvais parler add.interl.). J’aurais 4.246 B
d’autres avec lesquels, comme j’ai dit, je B
mes véritables P
d’entendre dire cela à St Augustin 4.248 B
qu’il fallut en revenir B
de la faiblesse B de (la biffé) (notre add.interl) faiblesse O
faiblesse. Il y a quelques mois que j’entendis dire cela. Je 4.248 B
de ce mystère de la Cène 4.248 B
aussi (comme je l'ai dit quelque part) de P
et la sainteté 4.250 B
savait bien B
qui l’imprime 4.252 B
manière. Joseph B que (la trinité créée ne se parlait point d’une autre manière biffé) St Joseph O que saint Joseph P
était (la fin et biffé) le principe (et la fin add.interl) de O était le principe et la fin de P
O l’admirable commerce ! Il ne se dit rien de ce que J.C. a dit dans ce temps-là, quoiqu’il B
l’Ecriture sainte. Lorsque 4.253 B
qui ne se trouvant pas d’issue, résonne contre B
a été N. Comme 4.254 B
renversements étranges, ses B
d’alternatives les plus B
c’est celui de 4.255 B
d’avec moi, il doutait de mon état et avait de fortes peines contre moi, et sitôt B
ici commence une longue variante propre à B concernant une fille de Madame Guyon, probablement supprimée de O et de l’édition compte tenu de sa présence ultérieure et fidèle auprès d’elle.
lorqu’il serait 4.268 B lorsque le P. la Combe serait P
uni (à moi add. interl.) en O
la 4.269 B
pas (encore add. marg.) permanent O
que le corps fait ne nous permettent P
l’âme à Dieu et en lui est P
était surprenant, c’est P
les plus étranges et les 4.274 B
car elle ne O & B car il ne P
m’entraîne. / Pour O nouveau paragraphe
bien des gens (sic) 4.275 B
à N. pour B
car monseigneur de V. m’avait envoyé un exprès avec des lettres les plus engageantes du monde, les plus fortes et les plus pressantes pour B
parenthèses existent dans O
ennemis m’en 4.276 B ennemis (lorsque je me sers du terme d'ennemis ce n'est pas que je croie personne comme tel, ni que je puisse voir ceux dont Dieu se sert autrement que comme des intruments de sa justice; mais c'est pour m’expliquer), ces deux raisons, dis-je, m’en P
où était N. Mais ô mon Dieu 4.277 B
de dire B
chercher N. et 4.278 B
m’accuser d’attache puisque B m'accuser à ce sujet d'aucune attache à lui, puisque P
M. de G. B
blessé, disait-il, de l’intérêt, ce sont ses propres termes, pour se rendre à ces choses. Avant 4.279 B blessé sur (l’intérêt add.marg.) disait-il, pour se rendre à ces choses. Ce sont ses propres termes. Avant O
moi. / Je O nouveau paragraphe
Rhône avec un petit bateau et tous nos messieurs conduits par un enfant, nous croyons attraper un bateau 4.282 B
bord nous croyaient tantôt perdus tantôt sauvés, nous 4.283 B
beaucoup la religion de Malte et lui servir d’exemple et de soutien 4.285 B
moyen facile de faire l’oraison, ce 4.286 B
soixante et douze qui sont les plus zélés disciples B
demander (sur ce logis biffé)(excuses add.interl ), il 4.287 B
il fit 4.288 B
reposer sa tête P
reconnaissance vers lui, car 4.290 B
Dieu que N(otre) S(eigneur) avait 4.291 B
j’avais (pourtant) rompu P
même (avec retouché en à mes) frais 4.292 B
pour écarter B
eut, à ce qu’elle disait, de P
Après cette rétractation le 4.295 B
Marseille et ne sachant plus B
côté N. m’avait 4.296 B
dusse m’en retourner B
qu’il n’en était pas encore le temps B
l’état des choses. Je B
vouliez faire de moi. 4.297 B
aimait l’honneur autant que je l’aimais, que B
Mad. La marq. de Prunay 4.298 B
en nulle manière avoir d’autres voitures B
Dieu : ‘Je B
un si petit 4.299 B
faisait monter mon P
de sépulture. O B
voir battue et ballottée de B
île fortunée aurait 4.301 B
que l’île fortunée, vous 4.300 B
Dieu! Nous P
la M. de P. Je ne pus jamais trouver personne qui sût où était sa terre, cependant 4.303 B
où elle demeurait. J’en 4.304 B
seize francs de 4.305 B
après avoir protesté 4.306 B
chemin en haine des français B
parti devant moi cinq jours entiers, il B
leur effroyable bruit 4.308 B
forte aussi bien que mon intrépidité P
vouloir que 4.309 B
mort était le plus naturellement dépeinte, étaient B
mon amour comme 4.310 B
à vous sans mesure, et vous de soigner de moi et de me conserver. B
donc bien armés à B
salués o mon Dieu que B
plairait, s’imaginant peut-être P
couchaient ils 4.312 B
à plusieurs lits où les meuniers et les muletiers couchaient ensemble. Ce fut P
coucher (4.313) en pareil endroit, je voulus B
hardes, et faire P
gens firent 4.315 B
poste, et me força par là à aller dans P
frontière du milanais qui appartient aux espagnols. Notre postillon conducteur voulut 4.315 B
non pour nous recevoir, mais pour nous empêcher d’entrer. B
malgré elle. Leur P
des insultes. Quelque P
brocards. J’avais beau prier le postillion de 4.316 B
braves donnas. C’est leurs termes 4.317 B
marques. A force P
pas pour moi autant de 4.318 B
égorger. Enfin P
d’autres qui seraient trop longues à dire 4.319 B d’autres qu’il serait trop long à dire P
bien du temps. J’envoyai chercher N. que 4.320 B dans tout ce qui suit N. désigne le Père La Combe
que je le serais allé chercher, et 4.321 B
fortes. Il me 4.322 B & O fortes. Le père me P
je fusse bien accablée des fatigues d’un si long et si périlleux voyage dont j’étais bien abattue, tant du B
de m’avoir depuis 4.323 B
et que ls autres créatures se joignaient à elle pour B
bien car on le regardait là 4.324 B
il ne savait lui comment B
j’étais venue, et P
sût mon arrivée B
vue, ne savait comment prendre cela et se dégoûtait B vue, il ne savait comment prendre (cela biffé)( un voyage si fort à contre-temps après avoir refusé trois fois d'y aller quoiqu'il m'eût envoyé des exprès pour m'en prier add.marg). Il O
commença par écrire 4.326 B
trouver M. la M. de P. 4.327 B la marquise de Prunai est désigné par des initiales dans tout ce qui suit
l’inviter à venir elle-même dans B
était trop propre O était très propre P
son sujet, cela 4.330 B
chemin me fit tomber malade. Cette fille P
tomba aussi malade P
solidité, je P
pour être de qualité, quoiqu’elle (4.333) fut de fort basse naissance ; B
parce qu’aimant (4.334) Dieu B
de ses occupations B
pour les ruiner B
C’était B
ses B
toujours son 4.335 B
et il faisait B & O et le père faisait P
Les B. de Paris ou plutôt le p. de la M. 4.337 B qui utilise des initiales pour le père de la Mothe dans ce qui suit
langage, que c’était dommage de ne pas faire 4.338 B
trempe pour le soutenir. Qui B
il y avait B
Rome même, où il P
déréglé et mécontent 4.340 B
vicaire. Non content de cela il travaillait de B
Ne les pouvant 4.341 B
était son B
fièvre que j’avais souvent, accompagnée de fluxions P
potrine, de sorte qu’il me fallut
ni de me laisser aller ni de me voir mourir de cette (4.344) sorte dans son diocèse ; ayant fait consulter les médecins qui dirent que l’air m’était B
de la congrégation B
écrivit lui-même à Paris au 4.346 B
et mandais de 4.347 B
reviendrait B
là que j’écrivis sur l’Apocalypse(en note : C’est le tome VIII de ses Explications sur le NT, imprimé l’an 1713. C’est un des plus pleins et des plus substantiels de tous) et qu’ilP & 4.348 B là (que j’écrivis sur l’Apocalypse et add.marg.) qu’il O
connu auparavant de B
me semblait que 4.349 B
d'enfance : lorsqu’il me fallait parler ou écrire il n'y avait rien de plus grand que moi ; il me semblait que j'étais toute pleine de Dieu et P
inspira au bon frère capucin questeur dont j’ai parlé, de m’envoyer un enfant jésus de cire qui par un miracle de providence me vint dans une voiture assez incommode sans être cassé. Il était d’une beauté ravissante. Je ne pouvais prier, mais je 4.350 B inspira au bon frère (mot raturé) quêteur dont j’ai parlé de m’envoyer un Enfant Jésus de cire (qui par un miracle de providence me vint dans une voiture assez incommode sans être cassé biffé), il était d’une beauté ravissante (je ne pouvais le prier mais biffé)(et add.interl) je O inspira à ce bon frère quêteur, dont j'ai parlé, de m'envoyer un Enfant Jésus de cire, et d'une beauté ravissante, et je P
à M. la d. de C. 4.354 B à M. de N. O Madame de Ch. P La duchesse de Charost
Dans ce qui suit nous transcrivons le plus souvent en entier : Père la Mothe
Dans ce qui suit nous transcrivons le plus souvent en entier : Père La Combe
si grand voyage 4.357 B
passage de la montagne qui 4.358 B
faire venir afin 4.359 B
France ; il le disait de même dans la famille quoi qu’il B
et sur cela chacun P
je me devais mettre sous sa conduite ; cependant 4.360 B
montagnes si ce n’est à P
passer quinze jours 4.361 B
un a (blanc) près 4.363 B
faut bien supprimer 4.364 B
l’impression et 4.365 B
avais eues. N. en eut aussi 4.367 B
revenir, par un esprit de sacrifice et pour 4.368 B
m’y attendent B
premier. / Nous trouvâmes à Chambéry (4.370) le B
traitements de ce père que P
perdre. Je B
omettre. Je serai obligée malgré moi de parler souvent de lui. Je voudrais de tout mon coeur pouvoir supprimer ce que j'ai à en dire. Si ce qu'il a fait ne regardait que moi, je le supprimerais volontiers, mais je crois le devoir à la vérité et à l'innocence du père La Combe, si fort opprimé et accablé depuis si longtemps par une calomnie et par une prison de plusieurs années qui, selon toutes les apparences, durera autant que sa vie. Je me crois, dis-je, obligée de faire voir tous les artifices dont on s'est servi pour le noircir et le rendre odieux, et les motifs qui ont porté le père La Mothe à en user de la sorte. Quoique le père La Mothe paraisse beaucoup chargé dans ce que je dis de lui, je proteste devant Dieu que j'omets encore quantité de faits. Je voyais donc son dessein avec bien de la clarté P
été. Nous croyions qu’il 4.371 B
affaires. A Chambéry, il fut dit au père La Combe, intérieurement, et de la même manière P
ensemble, que P
Chambéry du p. de L. (père de la Motte) qui fut 4.371 B
Paris. Celui-ci lui 4.372 B
peu à peu mon enflure. N vint ... Tous B N désigne le père La Combe.
me voir 4.374 B
ces B
CROIX P
CROIX P
quittait point. Je vins donc à Paris. J’y vins ô 4.378 B
décri je suis : au 4.379 B
cela, vous ne P
et en tous endroits, et B
et par le P
[“2243 et par le P” exact ! 2244 : début des variantes de la Vie III”]
Table des matières
L’influence proche et lointaine 38
L’étrangeté d’un texte précurseur 47
L’écriture (par Andrée Villard) 52
La belle plume de Madame Guyon 52
La langue des honnêtes gens 53
Le langage des saints et la Bible 56
L’exercice de l’autobiographie 58
Les deux voix du discours amoureux 62
L'expression de l'indicible 65
Le témoignage et la direction 68
Les deux éditions du XVIIIe siècle 84
Les rééditions modernes et traductions 88
Vie par elle-même : I – II - III 90
Prisons, récit autobiographique. 93
Blois, témoignages en suppléments à la Vie 93
Lettres et poèmes en suppléments à la Vie 94
La Vie par elle-même I ‘Jeunesse’ 99
PREMIERE PARTIE, depuis sa naissance jusqu’à sa sortie de France. 99
1.1 FAIRE COMPRENDRE LA BONTE DE DIEU 99
1.2 NAISSANCE PERILLEUSE ET COUVENTS 104
1.3 SES DEUX SŒURS RELIGIEUSES 109
1.5 AMOURS ET DELAISSEMENT DE L’ORAISON 127
1.6 MARIAGE ET DESILLUSION 139
1.7 PREMIER ENFANT - TRAVERSES DOMESTIQUES 150
1.8 RENCONTRE ET EVEIL INTERIEUR 159
1.9 L’ORAISON AU-DESSUS DES EXTASES 167
1.10 AUSTERITES, AMOUR DIVIN, UNION EN CHARITE 172
1.13 DIEU PRESENT, DIEU ABSENT. 194
1.14 INFIDELITES ET SOUTIEN DE LA MERE GRANGER 208
1.16 HUMILIATIONS DOMESTIQUES 222
1.17 PEINES ET CONFIANCE EN LA MERE GRANGER 226
1.18 LE P. LA COMBE - PROMPTITUDES ET CHARITE 232
1.19 M. BERTOT - MORT DE SON PERE 239
1.20 UN SILENCE EFFICACE, PELERINAGE, MORT DE LA MERE GRANGER, HABILETE EN AFFAIRES 247
1.21 LES EPREUVES DE L'AMOUR JANSENISTE 255
1.23 LA NUIT DE LA COLERE DE DIEU 276
1.24 AIDE DU PRECEPTEUR, VENGEANCE DU JANSENISTE 283
1.26 EPREUVES ET DESOLATION 299
1.27 LA FIN DE LA NUIT - LE PERE LA COMBE 304
1.30 REGRETS A SON DEPART, HESITATIONS 323
(fin de la première partie) 332
Ecrits spirituels de jeunesse 333
« Divers écrits de Madame Guyon », manuscrit A.S.-S. 2057, extraits. 335
624. « CONDUITE DE DIEU ENVERS UNE SIMPLE BERGERE. » 4 mars 1674. 337
625. « LE JOUR DE LA TRANSFIGURATION... » Avant 1681. 338
626. « MON ETAT PRESENT... » Avant 1681. 343
627. « …UN CHEMIN FORT ARIDE… » Avant 1681. 346
628. « CES PAROLES DE JOB… » Avant 1681. 348
629. « JE SUIS TOUJOURS DANS LE MEME ETAT… » Avant 1681. 352
630. « …POUR PURIFIER… » Avant 1681. 354
631. « …UN ABîME DE MISèRES… » Avant 1681. 356
632. « …IL ME SEMBLE QUE JE NE SUIS QUE MISERES. » Avant 1681. 359
633. « DE LA SOUFFRANCE. » Avant 1681. 362
634. « PENSEES SUR LE GLORIA PATRIS. » Avant 1681. 363
635. « DIFFERENTES MANIERES DONT DIEU SE SERT… » Avant 1681 ? 366
636. « DIFFERENTES MANIERES DE VOIR EN ESPRIT... » Avant 1681. 370
637. « LA DISPOSITION DE MON ESPRIT... » Avant 1681. 374
638. « TOUTE MON OCCUPATION NE VIENT QUE DE L’AMOUR... » Avant 1681. 377
[le n° 639 correspond à une époque ultérieure. Il sera présenté au tome suivant « Vie III …] 379
640. DEVOIRS DE LA CREATURE INTELLIGENTE... Avant 1681 ? 379
La Vie par elle-même II ‘Voyages’ 381
SECONDE PARTIE, contenant ce qui lui est arrivé hors de France. 381
2.1 LE VOYAGE DE MELUN A GEX 381
2.2 COMMUNICATION ET PRESAGES 386
2.3 ETAT APOSTOLIQUE - A THONON 393
2.6 REFUS DU SUPERIORAT, DEPART DU P. LA COMBE 414
2.7 PERSECUTIONS. LES DEUX GOUTTES D’EAU 421
2.9 L’ETAT FIXE N’EXCLUT PAS DES SOUCIS 439
2.10 LA DIRECTION DES AMES 449
2.11 LES TORRENTS. UNION AU P. LA COMBE. 455
2.13 LA COMMUNICATION INTERIEURE 468
2.14 AUX PORTES DE LA MORT 477
2.16 DOULEURS ET REVES, LE MONT LIBAN 493
2.17 COMMUNICATION CONSCIENTE 498
2.18 COMMUNICATION ET MATERNITE 505
2.19 COMMUNICATION, SEPARATION DU PECHEUR 510
2.20 COMMUNICATIONS EFFICACES 518
2.21 EXPLICATIONS, CANTIQUE, MOYEN COURT 524
2.22 COMMUNICATIONS ET SOUFFRANCE POUR LE P. LA COMBE 531
2.23 MARSEILLE, GêNES, ALEXANDRIE 539
(fin de la seconde partie) 561
1Réduction des Explications qui couvrent vingt tomes de l’édition Poiret en un seul tome ; réduction des poésies-cantiques-emblèmes qui couvrent cinq volumes de l’édition Dutoit en une moitié d’un seul tome.
Par contre, de nombreux écrits ne furent jamais édités au dix-huitième siècle. Les Correspondance I à III couvrent pour la première fois certaines directions (5.Corespondance II), la période du procès (9.Correspondance III] et poursuit la ‘correspondance secrète’ entretenue avec Fénelon en 1689 (4.Correspondance I, année 1690).
Le lecteur trouvera mes présentations et études distribuées au fil de sa lecture ainsi qu’en 13.Témoingnages et Etudes. Ce qui couvre plus du dixième du volume textuel total.
2 ‘Une vie mystique’ reprend l’introduction à La Vie par elle-même et autres écrits biographiques parue chez Honoré Champion en 2001.
3 «…homo circumferens mortalitatem suam, circumferens testimonium peccati sui », saint AUGUSTIN, Confessions, Desclée de Brouwer, 1962, Prélude, p. 272 ; «…dijera mis grandes pecados y ruin vida », santa TERESA, Obras completas, B.A.C., Madrid, 1974, Libro de la vida, Prologo, p. 28.
4 A Mme Acarie, à Jeanne Françoise Frémyot baronne de Chantal, à Marie Guyart (Marie de l’Incarnation du Canada), à Mme Scarron (Mme de Maintenon)...
5 Dont elle parle peu : Peut-être doit-on prendre en compte l’influence du modèle fourni par les Actes des apôtres. Après la condamnation de Molinos elle a sûrement le souci de ne pas insister sur sa période italienne.
6 Ce que rapporte la Vie à ce sujet est confirmé par les enquêtes faites au moment de son procès.
7 Dont post-mortem le grand spirituel français Bernières auquel elle se rattache par Bertot et d’autres.
8 Ce qui est très rare : la durée moyenne d’enfermement à la Bastille ne dépassant pas quelques mois. Son emprisonnement est quasi simultané avec celui du célèbre homme au masque. Au milieu de son épreuve ses amis la croient morte.
9 On trouvera les dates et des précisions factuelles dans notre biographie chronologique placée en fin d’ouvrage.
10 Son soutien et premier guide intérieur, présenté ci-après.
11 Cette maladroite tentative est décrite très précisément dans sa correspondance avec la duchesse de Mortemart.
12 De même le Père La Combe mourra fou (ou sénile ?).
13 Dont témoignent surtout la correspondance des dernières années (1714-1717 alors que la dernière rédaction de la Vie est de 1709) ainsi que les Suppléments à la Vie.
14 MALLET-JORIS, Françoise, Jeanne Guyon, Flammarion, 1978.
15 GONDAL, Marie-Louise, Madame Guyon (1648-1717), un nouveau visage, Beauchesne, 1989.
16 La comparaison est moins critique dans CHEVALLIER, Marjolaine, Mme Guyon et Pierre Poiret, contribution à Madame Guyon, Rencontres autour de la vie et l’œuvre, Millon, 1997, Millon 1997 pp . 45-46. Antoinette Bourignon fut éditée par le jeune Poiret, bien avant qu’il ne connaîsse Madame Guyon. L’étude comparative entre les deux femmes reste à faire.
17 Lettre à Fénelon, automne 1690, B. N. ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 163 r°. L’édition de la correspondance dite secrète de Madame Guyon avec Fénelon est à reprendre et à compléter par ce manuscrit.
18 Réponse de Fénelon, B. N. ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 167 r° - FENELON, Correspondance, tome II, Klincksieck, 1972, Lettre 123.
19 Refus de prendre la direction des Nouvelles Catholiques de Gex malgré les pressions de M. de Genève. Cependant elle fit des vœux secrets : « J'avais fait cinq voeux en ce pays-là. Le premier de chasteté que j'avais déjà fait sitôt que je fus veuve, [le second] celui de pauvreté, c'est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens, je n'ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d'une obéissance aveugle à l'extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d'une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d'un attachement inviolable à la sainte Eglise. Le cinquième était un culte particulier à l'enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu'extérieur. » Lettre au duc de Chevreuse, 11 septembre 1694.
20 Elle sera suspecte de “protestantisme” au moment de son procès. En fait quiétistes ou piétistes feront face à des difficultés semblables.
21 Son Histoire du sentiment religieux devait s’appeler Histoire littéraire du mysticisme français au XVIIe siècle et approfondir la quiétude. Voir GOICHOT, Emile, Henri Bremond…, p. 74 et pp. 293-294.
22 Deux sources témoignent de l’appréciation par Bergson de Madame Guyon. Du Bos rapporte dans son Journal, 1923 : « Que celle-ci doit être unique d"après tous les témoignages … que je recueille depuis des années, et que je voudrais … lire sa Vie par elle-même dont Bergson me disait avant la guerre qu"à sa connaissance l"on ne rencontrait dans aucun ouvrage l"état mystique sous une forme aussi pure et aussi évidente ». J. Chevalier rapporte de son côté une conversation du 2 mars 1938 selon ses notes prises sous la dictée de Bergson : « Je lus d"abord Madame Guyon : et ce fut heureux, parce qu"elle est plus proche de nous, et me prépara à la vraie mystique… » J. Chevalier, (CHEVALIER, Jacques, Cadences II, Plon, 1951, p. 79).
23 BERGSON, Les Deux sources de la morale et de la religion (1932), Œuvres, PUF, 1959. V. Chapitre III, p. 1152.
24 Pour approcher les phénomènes mystiques dans leurs sources psychophysiologiques (Maréchal, Leuba, Bruno). Plus récemment en appliquant les grilles interprétatives de diverses écoles psychanalytiques (Certeau, Bruneau...).
25 Ces derniers sont devenus rares (disciples au XVIIIe s., Bremond, Bergson).
26 Cette apparente contradiction entre l’abondance sur elle-même et la réserve quant à l’essentiel mystique qui doit demeurer tel c'est-à-dire caché explique l’insatisfaction de Bergson ; la citation donné précédemment se poursuit ainsi : «[Madame Guyon] me prépara à la vraie mystique par ses qualités et par ses manques : elle ne me satisfit pas complètement, je trouvais qu"elle pensait trop à elle-même dans son union avec Dieu… » J. Chevalier, Cadences II, Plon, 1951, p.79.
27 Le risque d’une analyse est de décomposer la tresse de la Vie en ses fils et d’en revenir au schéma plus accessible mais moins révélateur de la Vida de Thérèse qui glisse des événements de la jeunesse à la description des états mystiques (chapitres X à XXII) pour revenir aux rapports avec ses directeurs et aux fondations avant de conclure (chapitres XXXVIII à XL).
28 La recherche d’invariants humains sous les formes de déterminations “scientifiques”, sociobiologiques ou socioéconomiques, n’excluant pas une progression historique par prises de consciences progressives, le fait souvent oublier.
29 Le divin peut répondre à une grande urgence en favorisant l’ouverture à la grâce, tel que le témoigne HILLESUM, Etty, Une vie bouleversée…, Seuil, 1995.
30 Termes ambigus – comme celui d’amour. P. Agaësse insiste au moins sur l’accueil à une présence agissante « au point qu’il n’y a pas …d’autre béatitude que de consentir à se laisser diviniser pour pouvoir un jour suivre ce conseil de Jean de la Croix : ‘Là où il n’y a pas d’amour, mettez de l’amour et vous recueillerez de l’amour’ » (article Mystique, DS, col. 1952 & 1984).
31 On peut se demander si le terme convient alors qu’il est réservé aux enseignements normatifs, par exemple théologiques. Filiation paraît un terme plus convenable mais trop restrictif car il ne rend pas compte du milieu humain dans lequel prennent place plusieurs échanges conscients d’une commune référence (ici entre notre auteur et au moins Enguerrand, Granger, Bertot).
32 Certaines figures sont connues par suite de leur don naturel, qui ne sont pas plus exemplaires que d’autres appartenant à la turba magna mystique entrevue par Brémond. . Ceci laisse penser que nous bâtissons l’histoire de la mystique sur des exceptions à la règle du silence. Souvent il a fallu l’intervention providentielle d’un tiers pour que leur témoignage parvienne jusqu’à nous : que connaîtrions-nous de Marie de l’Incarnation sans l’activité d’éditeur de son fils Dom Claude Martin ? Et l’oeuvre de Madame Guyon serait singulièrement amputée sans l’intervention improbable du pasteur Pierre Poiret. Ainsi la même eau de la grâce coule par des canaux visibles ou non et l’on peut ici recourir aux comparaisons imagées du torrent soit souterrain soit apparent, de la route visible de très loin lorsqu’elle franchit un col mais le plus souvent cachée dans la vallée.
33 Directeur Mistique, vol. III, lettre 32 ; Le Directeur Mistique (sic) rétabli en Directeur Mystique, désigne J. Bertot dont Madame Guyon a rassemblé les textes ainsi publiés sous ce titre en quatre volumes. Ils furent publiés en 1726, par les compagnons de Poiret. Nous utiliserons dorénavant l’abbréviation DM.
34 DM, vol. IV, lettre 72
35L’existence d’une transmission chez François d’Assise, Ruysbroeck, Catherine de Gênes, Jean de la Croix est possible et expliquerait leur fertilité. Elle est attestée chez des spirituels orthodoxes tels que Syméon le Nouveau Théologien ; Nil ; Séraphim de Sarov, Entretien avec Motovilov ; la lignée des staretz d’Optino ; Silouane. Voir BEHR-SIEGEL, Elisabeth : article « Monachisme » & article « Nil Sorskij », Dictionnaire de Spiritualité ; Prière et sainteté dans l’église russe, Cerf, 1950 & Bellefontaine, 1982 ; Le lieu du Cœur, Cerf, 1989. Voir aussi LOSSKY, V. & ARSENIEV, N., La Paternité spirituelle en Russie aux XVIII° et XIX° siècles, Bellefontaine, 1977. On pourrait évoquer d’autres traditions influentes dans nos cultures dont les générations hassidiques d’Europe orientale, des sufis d’origine andalouse etc.
36 Voir notre Bibliographie III.
37La reprise des mêmes termes et des mêmes comparaisons rendent difficile, sans une pratique approfondie, la distinction entre des textes attribués à Bernières, Bertot ou Guyon (celle-ci aurait réécrit Bertot ! selon Heurtevent), Caussade (qui a édité Guyon dans L’abandon à la Providence divine).
38 Ici s’imposerait l’études précise de vocabulaire, qui grossirait indûement cette préface à la Vie.
39 La Vie ne fait pas exception : le récit de sa troisième partie est tributaire de la correspondance qui, adressée au duc de Chevreuse ou à la duchesse de Mortemart, fut conservée et vue par Madame Guyon et présente une vivacité que nous ne pouvons qu’évoquer par quelques extraits parallèles au récit, donnés en notes.
40 Absence due à ‘l’exil’ canadien. Madame Guyon l’a cependant citée dans ses Justifications et a demandé conseil avant son départ en Savoie à son fils Dom Claude Martin.
41 Notre étude à paraître : Jacques Bertot et la formation mystique de Madame Guyon, explicitera les relations ou paires ayant permis de constituer le sous-ensemble de ce tableau directement lié à Bertot (col. 4 à 8).
42 Vie 1.8.2 p.000. [non corrigé : notre tapuscrit ne spécifiait pas les pages de l’édiiton Champion à venir ]
On fait ainsi référence au texte de la Vie, première partie, chapitre VIII, § 2, en reprenant la numérotation introduite par Poiret, et en la faisant suivre de la pagination propre à notre édition.
43 Vie 1.8.7 p.000.
44 Vie 1.8.6 à 1.8.9, p. 000. Archange Enguerrand a lui-même, étant jeune, rencontré Jean Aumont, ‘le pauvre villageois’, disciple de Bernières ; c’est une filière secondaire reliant Madame Guyon au groupe de l’Ermitage par deux intermédiaires (au lieu de la filière centrale par le seul Bertot). Enguerrand a laissé d’intéressantes correspondances de direction de religieuses ; voir AUMONT, Jean, L’ouverture intérieure du royaume de l’agneau occis dans nos coeurs avec le total assujetissement de l’âme à son divin empire… par un pauvre villageois... Paris, 1660. Voir DERVILLE, André, « Un Récollet Français méconnu : Archange Enguerrand », Archivum Franciscanum Historicum, 1997, 177 – 203.
45 Vie 1.12.7 p.000.
46 Vie 1.13.3, 1.14.5, 1.17.6, 1.17.7, 1.19.9 pp. 000.
47Vie 1.19.10 (contrat de mariage à Notre Seigneur enfant, le jour de la Madeleine), Vie 1.23.3 (Quoi! Vous n’aimez plus Dieu? ).
48 Vie 1.8.3 p.000.
49 BLEMUR, Mère Jacqueline Bouëtte de, « Eloge de feue la révérende mère Geneviève Granger de Saint Benoist, supérieure du monastère des bénédictines de Montargis », pp. 417 à 455 du tome second des Eloges de plusieurs personnes illustres en piété de l’ordre de St Benoist décédées en ces derniers siècles, Paris, 1679.
50 On peut penser, Geneviève Granger étant née en 1600 (soit vingt ans avant Bertot !) qu’il s’agissait plutôt d’échanges entre disciples appartenant au même groupe animé par Jean-Chrysostome, les deux Bernières, Michelle Mangon… Il est fort possible que nous n’estimions pas à sa valeur le rôle de la Mère Granger, dont on ne possède pas d’écrit.
51 Vie 1.19.1 p. 000. (prenant le ms. d’Oxford pour leçon ; 1.19.2 chez Poiret)
52 On doit à Jean Bruno ces importantes précisions sur cet épisode essentiel de la vie de Madame Guyon (BRUNO, Jean, « La Vie de Madame Guyon écrite par elle-même, extraits choisis et présentés par Jean Bruno I 1648-1681 » pub. dans Les Cahiers de La Tour Saint Jacques, VI, 1962, note 38 p. 72).
53 Le titre insiste sur la continuité de la filiation : Le Directeur Mistique ou les Oeuvres spirituelles de M. Bertot, ami intime de feu Mr de Bernières & directeur de Mad. Guyon...., 4 volumes, 1726 ; cité par DM ; l’ensemble forme un corpus de près de deux mille pages denses et profondes, répondant parfaitement à ce que laisse entrendre le titre.
54 HEURTEVENT, L’œuvre spirituelle de Jean de Bernières, Beauchesne, 1938. Paginations données entre parenthèses.
55 L’Addition de la fin du vol. II du DM rapporte les Conseils d’une grande servante de Dieu ... Marie des Valées (sic) et renvoie aux deux lettres que nous citons : 40 et 64, DM, vol. II. ; on connaît par ailleurs les liens étroits entre Marie des Vallées, Jean Eudes, Renty, Bernières.
56 DM, vol. II, lettre 64, p. 349
57 Torrents, Chapitre 3, §1 : « ces grandes rivières qui vont à pas lents et grave... » par opposition au torrent impropre aux charges mais image de l’élan mystique.
58 DM, vol. III, page 506 : lettre écrite en 1674 à un dirigé canadien.
59 CATHERINE DE BAR [Mère Mectilde du Saint-Sacrement], Lettres inédites, Bénédictines du Saint Sacrement, Rouen, 1976. Cette célèbre figure fondatrice est par ailleurs en relation avec Archange Enguerrand (Derville p. 178). On devine tout un réseau de relations croisées.
60 Le Denys des mystiques que la légende fait venir à Paris – l’auteur ancien le plus souvent cité par Madame Guyon dans ses Justifications.
61 FENELON, Correspondance établie par Jean ORCIBAL, puis Jean ORCIBAL, Jacques Le BRUN & Irénée NOYE, Klincksieck, 1972ss., puis Droz : Tome III, note 1 par ORCIBAL à la lettre no. 78, page 200 (ce tome III contient les notes aux lettres constituant le tome II, voir nos explications dans l’Index des sources donné en fin de volume).
62 On peut en effet douter de la nécessité d’une intervention de Fénelon compte tenu de l’assistance antérieure des ducs et de leurs femmes aux conférences de Bertot.
63 FENELON, Correspondance…, tome III, note 15 par ORCIBAL à la lettre no. 44, p. 155.
64 Addition 127 au Journal de Dangeau dans SAINT-SIMON, Mémoires, édités par A. de BOISLISLE, t. II, p. 413. Noter l’utilisation du terme école.
65 FENELON, Correspondance…, tome III, note 15 à la lettre n° 44 déjà citée (la note fait plus d’une page…)
66 Appréciant les mêmes auteurs dont Catherine de Gênes citée ailleurs par Bertot. Sa spiritualité est mieux cernée ci-après lorsque nous présentons un aperçu de son chemin spirituel.
67 DM, vol II, lettre 11, p. 44
68 DM, vol II, Lettre 16 p. 74 ; Canfeld avait joué un rôle important dans la réforme de à Montmartre.
69 On note le choix de Bertot pour régler (probablement en 1674) une affaire compliquée où Jean Eudes est attaqué par ses anciens confrères Oratoriens qui tentent de le discréditer en ridiculisant son attachement à Marie des Vallées.
70 DM, vol III, lettre 34, p. 143
71 DM, vol III, lettre 28 p. 94
72 A l’époque Maur de l’Enfant-Jésus vivait dans le sud-ouest de la France, comme un ermite, accueillant toutefois des visiteurs. Voir de CERTEAU, M., « Le père Maur de l’Enfant-Jésus, textes inédits », Revue d’Ascétique et de Mystique, 1959, 266-303 ; 21 lettres de Maur sont éditées “en parallèle” à celles de Madame Guyon dans le quatrième volume du DM.
73 DM, vol. II, lettre 6, p. 29
74 DM, vol. II , lettre 11, p. 40 ; dénuer : priver de tout bien spirituel sensible.
75 DM, vol. II , lettre de Madame Guyon et lettre 29 en réponse, p. 155
76 Vie 1.10.9
77 Vie 1.11.5
78 Vie 1.13.9
79 Vie 1.28.10
80 Vie 2.4
81 Vie 1.23 & 1.24
82 DM, vol. II, lettre 31, p. 170
83 Lettre au marquis de Fénelon, 1er juin 1716.
84 Vie 1.28
85 Lettre au duc de Chevreuse, le 20 avril 1693.
86 DM, vol. IV, Lettre no. 81 (= 3 x 3 x 3 x 3).
87 Dutoit vol II, lettre 196.
88 Lettres issues du DM de Bertot, puis des Correspondances des directions de Fénelon (partiellement réééditée), de Chevreuse, des disciples cis et trans.
89 Affirmation et vécu judaïques repris par les chétiens.
90 Le Tiers Ordre Régulier franciscain est lié à l’école de Madame Guyon par la figure méconnue mais essentielle du P. Chrysostome de Saint-Lô, confesseur de Bernières (et d’autres).
91 Depuis l’initiation : Accoutumez-vous à chercher Dieu dans votre coeur et vous l'y trouverez Vie § 1.8.6, reprise forte du Connais-toi toi-même de Delphes, plus généralement appel au retour à l’intériorité commun à tous les mystiques.
92 Les épithètes enthousiastes et inspirés, très négatifs pour les catholiques comme pour les protestants, étaient distribués largement par les théologiens orthodoxes. Ils évoquent en effet le goût pour la controverse, pour le millénarisme et le prophétisme.
93 GONDAL, Marie-Louise, “Madame Guyon à Thonon”, pub. dans Madame Guyon, Rencontres…, Millon 1997, p. 23.
94 La belle analogie offerte par les Torrents peut s’étendre à celle de l’être vivant analogue à l’eau qui s’écoule, qui est un don dépendant du ciel. En saison sèche, il ne reste que le lit pierreux et fixe, la forme sans contenu, qui ne permet pas de connaître la nature et le goût de l’eau, mais seulement ses effets indirects d’usure. L’être est-il comparable à l’eau (impermanente mais vivante) ou bien au lit pierreux (permanent mais mort) ? Il y a mille torrents car mille vallées pour une seule eau océane.
95 Valère NOVARINA, “Ouverture”, dans Rencontres…, Millon 1997, p.12
96 Une abondante correspondance couvre les toutes dernières années 1714 à 1717 et complète ce témoignage.
97 L’exploration systématique des textes sans concession de Jean-Chrysostome, Bernières, Bertot, Enguerrand, Maur etc. révèle des merveilles ignorées par suite de la condamnation de l’école suivi de l’assèchement qui réduisit la mystique aux phénomènes.
98 PACHET, P., “Mme Guyon et l’individu moderne”, Madame Guyon, Rencontres…, Millon, 1997, pp. 208-209 ; Influence possible sur Amiel ; Voir aussi : CHAVANNES, J.-Ph. Dutoit, sa vie, son caractère et ses doctrines, Lausanne, 1865 ; MASSON, Fénelon et Madame Guyon, Paris, 1907 ; FAVRE, J.-Ph. Dutoit, Genève, 1911 ; Fonds manuscrit important à exploiter à Lausanne.
99 CARIOU, Marie, Bergson entre Mme Guyon et Rousseau, Rencontres…, Millon 1997, p. 195
100 SCHRADER, H.-J., « Mme Guyon et le Piétisme allemand », dans Madame Guyon, Rencontres…, Millon 1997 : nous reprenons ici cette étude qui propose la richesse de recherches menées en milieu germanophone. V. aussi CHEVALLIER, Marjolaine, Pierre Poiret…
101 SCHRADER, H.-J., « Mme Guyon… : sur Goethe pp. 89, 125-126 ; citations de Jean-Paul pp. 92-93
102 id., pp. 100, 118
103 id., pp. 128.
104 Sur Wesley, ORCIBAL, Jean, “L’originalité théologique de John Wesley et les spiritualités du continent”, Etudes d’Histoire et de Littérature Religieuses, Klincksieck, 1997 ; sur l’influence outre atlantique, WARD, P. A., “Le Quiétisme aux Etats-Unis”, dans Rencontres…, Millon 1997, 131-143 - T. UPHAM, Life and Religious Opinions and Experiences of Madame de la Mothe Guyon, 1847, constitue un choix substantiel de passages de la Vie, documentés et intelligemment conçus.
105 Probablement par le chevalier de Klinckowström disciple de Dutoit et en relation avec Fleischbein.
106 DS, Article “Russie”, section intitulée « Du Mysticisme vague à la mystique du cœur », col. 1177.
107 CHEREL, Albert, Un aventurier Religieux … André-Michel Ramsay, Paris 1926.
108 L’Abandon à la Providence divine est ‘d’une plume apparentée à celle de Madame Guyon’ (M. OLPHE-GALLIARD, Introduction au Traité sur l’Oraison du coeur, note 17 p. 44 ) - De même pour la Manière courte… (A. RAYEZ : P. de CLORIVIERE, Prière et Oraison, par coll. Christus, n° 7, DDB, Paris, 1961, note 2 p.148 & J. LE BRUN cité par M. Olphe-Galliard). Ceci s’explique factuellement très simplement (hors d’une comparaison textuelle qui à nos yeux ne laisse aucun doute) : on connaît d’une part le séjour de Madame Guyon au couvent des Visitandines de Meaux et l’estime étonnante dont elle avait reçu les témoignages écrits de la part de la supérieure et des religieuses ; d’autre part, on sait, selon l’éditeur moderne de L’Abandon à la Providence divine, que : « Le P. de Caussade est en rapport à l’automne 1729 avec la Mère Françoise-Ignace de Bassompierre, ancienne supérieure de la Visitation de Meaux de 1718 à 1734... C’est par elle que la bibliothèque du monastère nancéien s’était enrichie d’un recueil d’opuscules spirituels manuscrits…”
109 GOICHOT, Emile, “Bremond et Madame Guyon”, dans Rencontres…, Millon 1997 pp. 174 & 179. Sur les difficultés d’aborder la mystique au début du siècle, v. du même auteur : Henri Bremond historien du sentiment religieux, Ophrys, 1982.
110 Communauté dont les membres prennent parfois des initiatives risquées par exemple à Grenoble par l’édition du Moyen Court.
111 La « grande » Thérèse réformatrice du Carmel (1515 – 1582), ordre qui abritera Thérèse de l’Enfant-Jésus (1873 - 1897).
112 Ursuline, dite du Canada (1599 – 1672), à ne pas confondre avec Mme Acarie, devenue sœur Marie de l’Incarnation (1566 – 1618).
113 A l’exception de Maine de Biran, v. son Journal, Ed. de la Baconnière, 1957 : par ex. vol. III, p.200 : “Le principe de la 3e vie (celle de la grâce) consiste dans la présence d’un esprit supérieur à celui de l’homme, qui … remplit son âme d’une joie, d’une paix ineffable…”
114 Les conditions de conservation documentaires ainsi que les critères retenus pour l’exemplarité, favorisent les appartenances institutionnelles : les notices du Dictionnaire de Spiritualité indique une proportion de dix-neuf clercs, religieux et religieuses (qui ne représentent pourtant “que” 2% environ de la population totale française au XVII° siècle) ayant fait l’objet d’une notice historique …pour un laïc.
115 Lettre au duc de Chevreuse, Pâques 1693, A.S.S. pièce 7278 autographe.
116 Lettre adressée à Fénelon, B. N. ms. Nouv. acq. fr. 11 010, f°. 72v°. Ce passage est omis dans les Lettres chrétiennes et spirituelles, Londres (Lyon), 1768, tome I, lettre 227.
1 V. II, X, p. 74 : les âmes qui "tombent et retombent" parce qu'elles sont "hors de l'ordre de Dieu", sont comparées a un "os démis de sa place et hors du lieu où l'économie de la sagesse divine l'avait placé (qui) ne cesse da faire mal...
2 : Mademoiselle de Scudéry ; v. Delphine Denis, La muse galante. Poétique de la conversation dans l'Ïuvre de Madeleine de Scudéry. Paris, Champion.
3 Philippe Sellier "Rhétorique et apologie Dieu parle bien de Dieu" dans Port-Royal et la littérature, Champion, 1999, p. 124 (v. Ps I, I-2 et 118-119).
4 Nous suggérerions de rapprocher cette expression de funiculus que donne le texte de la Vulgate pour traduire ("cordeau d'arpenteur", d'où dans la Bible, "part, lot, pi»ce, champ, etc.")V.Dt 32,9 et Ps, 105, 11. La hardiesse de tout ce passage sera si sév»rement jugée que, plus loin, elle s'en justifiera. (III, XIV, 9)
4 V. I, p. 192 "La personne dont j'ai parlé, avec qui..." et suit une série de relatifs.
5 C'est ce cÏur qui, quelques lignes plus haut subissait le châtiment du coupable dans la Bible : «O douleur la plus forte des douleurs ! Ce cÏur qui n'était occupé que de son Dieu, ne se trouva plus occupé que de la créature. Il sembla être rejeté du trône de Dieu pour vivre comme Nabuchodonosor, durant sept ans avec les bêtes. «I, p. 176.
6 «un exercice continuel d'amour et de foi»rend «l'âme soumise a tous les événements de la providence, la porte a une véritabe haine de soi-même...Il est vrai que sa confiance est pleine de repos exempte de souci et d'inquiétude. Elle ne peut faire autre chose que d'aimer et se reposer en son amour.»III, XIV, I0
117 En s’appuyant sur les remarquables apparats de Boislisle, Masson, Levesque, Orcibal, Bruno, Le Brun, Gondal.
118 Nous préparons l’édition critique de cette correspondance active et passive qui comporte près de mille cinq cents lettres – édition inexplicablement manquante aujourd’hui. Outre qu’elle forme la base nécessaire à toute étude sérieuse de la ‘querelle quiétiste’ (comme le montre l’utilisation qu’en fait Cognet dans Le Crépuscule des mystiques…), elle est unique par son témoignage sur la direction spirituelle et par la profondeur de son enseignement. Elle couvre une vie entière, transformant la dirigée (par Bertot) en directeur (de Fénelon, de Chevreuse, de disciples cis et trans).
119 L’ensemble A.S.S. ms. 2057 Cahiers de jeunesse et autres écrits constitue un gros dossier, fondamental pour la connaissance de Madame Guyon, dans lequel nous avons distingué 21 pièces très diverses (incluant l’autographe du célèbre Traité du Purgatoire).
120 Rien n’est moins abandonné que cette jeune femme volontaire, exigeante et inquiète (ce que démontre la correspondance avec Bertot et ce qui permet de comprendre la « dureté » de ce dernier). Elle sera transformée jusqu’à atteindre une très grande souplesse intérieure et attention à la grâce – tout à l’opposé de son naturel.
121 à l’exception de pièces de jeunesse du ms. 2057 et du Discours XII édité par Dutoit au vol. V des Lettres, p.142.
122 DS, art. Guyon, col. 1328.
123 GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie de madame Guyon (1648-1717) : La découverte et l’apport de deux nouveaux manuscrits”, XVII° Siècle, juillet-septembre 1989, no. 164, 41°année no. 3, 307-323.
124 (O) est une copie selon l’addition intéressante faite en marge, p. 230 : « Looke (sic : anglais ou néerlandais ?) the original and add. » : on verra que Poiret disposait non seulement de (O) mais d’une copie proche de (B) ; les étapes de la rédaction sont indiquées sur (O) p. 164 (Vie § 2.8.2) : « ce que j’ai marqué était déjà écrit en mai 1682 » et p. 151, en marge : « ceci est écrit pour la première fois jusqu’ici et finit (le t laisse le sens ambigu : s"agit-il de la rédaction ou du récit ?) en novembre 1682 ».
125 (O) p. 284 (Vie 3.8.4) : « Fait ce 21 d'août 1688, âgée de quarante ans; de ma prison, que j'aime ».
126 (O) p. 292 (Vie 3.9.9) : « ce 20 septembre 1688 ».
127 (O) p. 299 (Vie 3.10.15) : « fin jusqu’en 1688 tout entière ».
128 GONDAL, Marie-Louise, “Mme Guyon à Thonon”, dans Rencontres…, p.19, analyse les indices permettant de situer à la Bastille le compte-rendu de sa transformation spirituelle qui eut lieu à Thonon.
129 La deuxième partie de O se termine à la fin de (3.21.3) par ‘...impureté (mots biffés) décembre 1709’
130 Contrairement à la Vida de Thérèse, texte beaucoup plus court, travaillé sur plusieurs années avec l’intervention de ses confesseurs.
131 Certes avec la collaboration à distance et par intermédiaire de Madame Guyon dont témoignent quelques autographes, v. notre description du ms. d’Oxford. Les remaniements liés à ces interventions prouvées de l’auteur se bornent à des suppressions, à quelques modifications dans l’ordre du récit, à des corrections de style.
132En général on trouve des textes ‘mystiques’ ou ‘psychologiques’ ou événementiels et non l’entrelac. La vie naît de l’interaction entre ces composantes.
133 Copie du XVIIIe s. ; nous avons vérifié sur un extrait du chapitre 2.21 transmis en 1963 de M. Jean Marchand à M. Jean Bruno (BRUNO, pièce 39). Elle reproduit avec exactitude l’édition Poiret, ses variantes, son résumé plaçé en tête de chapitre et sa numérotation des paragraphes.
134 Nous tenons à disposition les copies complètes de O (Vie photocopiée et Supplément sous forme de diapositives), B, C, L - les ms. O et depuis peu B sont microfilmés - mais C (et L ?) ne le sont pas ! P est rare (Sèvres, BN … v. CHEVALLIER, Marjolaine, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium…)
135 GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie de madame Guyon (1648-1717) : La découverte et l’apport de deux nouveaux manuscrits”, XVII° Siècle, juillet-septembre 1989, no. 164, 41°année no. 3, 307-323.
136 Les reproductions récentes de l’édition Poiret n’apportaient rien de nouveau sinon des infidélités. Cf. notre Bibliographie commentée. Par contre les apports de Jean Bruno et de Marie-Louise Gondal constituent les deux étapes importantes pour la compréhension d’épisodes importants de la Vie et par l’édition des Récits de captivité.
137 Donné à la fin de notre édition car nous n’avons pas retrouvé dans le corps du texte d’indication permettant de le replacer malgré l’annotation marginale : “transposé à la p : (blanc)”.
138 Durand de la Pialière, a également recopié 256 lettres écrites de 1693 à 1698 par Mme Guyon au Duc de Chevreuse et à la Petite Duchesse [de Mortemart]. Gentilhomme normand , Mme Guyon « l’avait chargé en 1695 de lui trouver en Normandie un couvent où elle pourrait demeurer inconnue. Il est auprès de Mme Guyon lors de l’arrestation de celle-ci, le 27 décembre 1695 à Popincourt. En janvier 1707 il est auprès de Jeanne Guyon à Blois et écrit sous sa dictée une lettre ... Il est appelé ‘le gros’ … ou ‘le gros Enfant’ que Du Puy traduit : ‘M. de Pihal .[lière]" » NOYE, Irénée, « Etat documentaire des manuscrits des œuvres et des lettres de Madame Guyon », dans Madame Guyon – Rencontres... , Millon, 1997, p. 60.
139 Entre ces deux parties se place une longue section propre au ms. de Saint-Brieuc, donnant des ajouts, introduits chacun par ‘J’ai oublié...’ ; nous avons décidé de les replaçer au fil du texte principal.
140 Isaac Du Puy (ou Dupuy) est aussi l’auteur d’une copie des lettres écrites de 1693 à 1698 par Mme Guyon au Duc de Chevreuse. Voir la notice dans la Vie sur ce proche et fidèle disciple, le bon ‘put’, qui joue un rôle important pendant et après la mort de Madame Guyon.
141 malgré BRUNO, pièces75, 76.
142 GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie de madame Guyon (1648-1717) : La découverte et l’apport de deux nouveaux manuscrits”, XVII° Siècle, juillet-septembre 1989, no.164, 41°année no.3, 307-323.
143 « Selon les renseignements fournis par M. l'Archiviste de l'évêché de Saint-Brieuc, les ms. constituant le fonds ancien de la bibliothèque municipale de cette ville proviennent principalement : du séminaire de Saint-Brieuc, des abbayes de Beauport, Saint-Aubin des Bois et Lantenac, des Cordeliers de Tréguier, des Capucins de Guingamp et de Lannion. Le catalogue des manuscrits avait été dressé sur registre, en 1884, par M. Nimier, puis révisé par M. Petit puis M. Tempier, archiviste du département des Côtes du Nord. » GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie…”, op. cit., note.
144 Madame GUYON, Récits de captivité, texte établi, présenté et annoté par M.-L. Gondal, Millon, Grenoble, 1992
145 Madame GUYON, Récits…, op.cit., « Un témoignage », pp. 16 à 25.
146 Il serait souhaitable d’en assurer par sécurité une reproduction comme cela a été enfin réalisé pour le manuscrit de Saint-Brieuc ; à présent n’existe que ce seul petit volume contenant l’unique texte connu de ce récit des prisons (en dehors de nos diapositives).
147 GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie… op.cit.
148 Choix arbitraire - notre édition utilise déjà B comme leçon secondaire ; il eut été possible de prendre S2 pour leçon mais l’écriture n’est pas celle de O… Les différences s’avèrent en fait mineures, v. notes de variantes.
149 Egalement absent de O (qui serait donc ainsi daté de 1694 ? et pouvait appartenir à Fénelon ?), il fut édité pour la première fois par MASSON, Maurice, Fénelon et Mme Guyon. Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907.
150 « Les légères différences qu'elle présente avec le texte de la Vie imprimée sont dues sans doute à des corrections faites par M. de Chevreuse, à qui Mme Guyon avait soumis sa lettre avant de l'envoyer à destination. C'est lui aussi qui a dû la dater du 25 juillet, tandis que la Vie donne : août 1694, et Deforis après Bossuet : juin 1694. En général, les lettres de Mme Guyon, dans nos manuscrits, ne sont pas datées par elle-même, mais par M. de Chevreuse, qui y inscrivait le jour de réception. » BOSSUET, Correspondance par URBAIN & LEVESQUE, Paris, 1909-1925, 15 vol. [UL], Lettre 1083.
151 V. nos notes de bas de page du texte édité. (Osup) améliore le style et omet ou gomme les saillies de (L).
152 Selon la déclaration du traducteur et la référence : ‘…à feu ma femme’, Pétronille d’Eischweiler.
153 CHEVALLIER, Marjolaine, Pierre Poiret, Bibliotheca Dissidentium, tome V, Koerner, Baden-Baden, 1985, p.234, 39.1.
154 Nous avons consulté à Chantilly l’exemplaire coté A342/217-218-219, actuellement à Lyon ; la bibliothèque de Sèvres possède un deuxième exemplaire, rigoureusement identique, coté 25067bis, (il lui manque seulement le frontispice gravé en tête du vol. I)
155 L’an 1717. Le 9 de juin, à Blois note Poiret.
156 GONDAL, Marie-Louise, “L’autobiographie…” op.cit.
157 CHEVALLIER, Marjolaine, Pierre Poiret… pp.104 à 106.
158 On a vu que Poiret disposait bien de deux ms. : O annoté ainsi qu’une copie proche de B.
159 Soutenu par le marquis de Fénelon ? On comprend une sensibilité différente des cis et des trans face à la publication de faits récents sensibles.
160 Qui se posera par la suite en ‘gardien’ de la mémoire de Fénelon : il écrit une Vie de Fénelon en 1723. On y trouve l’affirmation selon laquelle notre Vie par Madame Guyon aurait été imprimée « contrairement à ses dernières intentions » ce qui est contredit par les corrections autographes de O envoyé à Poiret. Une certaine distance entre Madame Guyon et Ramsay nous apparaît dans la correspondance - ce qui n’empêche pas le ton protecteur de ce dernier qui, lorsqu’il fut un temps secrétaire de ‘Notre Mère’, ajoute au texte dicté par cette dernière des post-scriptum à l’intention des correspondants.
161 Cotes A342/220-221-222.
162 Mais sous une version au vocabulaire ‘modernisé’ voire simplifié, cas des rééditions actuellement disponibles (comm. pers. Ward)
163 Egalement absent de O (qui serait donc ainsi daté de 1694 ? et pouvait appartenir à Fénelon ?), il fut édité pour la première fois par MASSON, Maurice, Fénelon et Mme Guyon. Documents nouveaux et inédits, Paris, 1907.
164 La lettre S dénote les archives de Saint-Sulpice (A.S.-S) d’où proviennent ces feuillets. La lettre B est ajoutée parce que ce passage est commun avec le manuscrit de Saint-Brieuc B. A.S.-S nous sert de leçon et nous donnons les variantes B ainsi que les deux paginations afin de faciliter des repérages ou citations éventuelles. Voir ci-dessous le détail des sources secondaires S1 et S2 incluant ces feuillets.
165 Souvent pour mieux respecter l’ordre des événements ; mais le premier jet de l’écriture traduit parfois des contraintes psychologiques que nous devons respecter - et nous ne voulons pas contaminer notre leçon O.
166 Au prix de légères variantes qui demeurent cachées, ce qui constitue une raison supplémentaire à celle qui s’avère être la majeure : de signaler la décision qui avait été prise à l’époque d’éliminer tel passage que nous éditons entre ‘/’ et ‘//’ – car cette décision eut probablement souvent l’approbation de Madame Guyon (elle est parfois attestée par ses remarques portées en marge, que nous donnons en variantes).
167 Poiret disposait en effet d’au moins deux sources manuscrites et était à la fin de sa vie un disciple en relation épistolaire avec Madame Guyon - fort estimé par cette dernière.
168 Poiret avait déjà introduit un tel résumé sous la forme de sommaires en tête de ses chapitres. Ils cernaient le contenu spirituel en termes généraux plutôt que les événements parce que ces derniers étaient trop récents. Nous avons donc décidé de refaire le travail en privilégiant ces événements factuels et ceci en utilisant le plus souvent possible les termes mêmes de la Vie. Ce premier travail de condensation du texte de la Vie fut entrepris de nouveau sur le résumé analytique et nous l’avons utilisé dans notre introduction.
169 Madame Gondal l’a édité et annoté sous le titre « Récits de captivité ». Il constitue ici une « quatrième partie » de la Vie.
170 Ainsi la nommaient non seulement ses ennemis mais aussi le diplomate et sceptique Tronson. Ils soulignaient ainsi le scandale d’une femme qui ose assumer le rôle de médiation réservé à partir du milieu du Grand siècle aux confesseurs « directeurs de consciences ». Nous reprenons cette expression de “Dame Directrice” à son juste titre.
171 Il en est de même pour le découpage des Torrents réalisé par le même Poiret (que l’on retrouvera dans l’édition fac-similé chez Olms). Un tel découpage est indispensable pour se référer au texte – ce dernier, bien loin de n’être qu’un poème lyrique, est en effet très précis dans la description du déroulement de la vie intérieure.
172 Nous ne sommes pas certains d’avoir résolu tous les problèmes liés aux déplacements et à l’imbrication des textes (on trouvera indiquées en italiques dans les variantes en fin de volume certaines reconstitutions parfois complexes des déplacements opérés par Poiret). Par ailleurs la découverte d’une nouvelle source est toujours possible car une recherche systématique des manuscrits, en particulier à l’étranger, n’a pas été encore menée à terme.
173 Ce début est précédé par « DIEU SEUL » dans l’édition Poret [P].
174 Incipit du du manuscrit d’Oxford O : Puisque vous souhaittez de moy... Nous modernisons l’orthographe en conformité avec les principes d’édition exposés dans la Préface.
175 A la demande de son directeur, le Père La Combe. Sur celui-ci, v. Préface, p. 000, et v. Index des noms, La Combe.
176 La première rédaction de la Vie pourrait se rattacher à sa retraite, en décembre 1681, avec le Père La Combe qui lui a été donné pour directeur par M. de Genève à Gex, p. 000, 2.3.6. De même à Thonon, après sa retraite pascale de 1682 avec le même Père : « ... je me laissai dévorer à l’amour ... consumer peu à peu ... il me vint un si fort mouvement d’écrire [les Torrents] que je ne pouvais y résister. » [p. 000, 2.11.4-5] . Elle a alors trente-quatre ans.
177 Le P. La Combe entend en Savoie une parole intérieure : « Vous demeurerez dans un même lieu », le jour même de la Madeleine de l’an 1680 où la nuit intérieure de Madame Guyon prend fin [p. 000, 1.27.8 et 1.28.1].
178 Nous commençons et terminons les principaux passages biffés ou absents de O par ‘/’ et ‘//’. Voir Préface p.000
179 Le numéro « 2 » renvoie à une variante que l’on trouvera en fin de ce tome. Il en est de même pour tous les numéros 23 à 2243 ! attachés aux mots en texte courant (que l’on devrait indicer indicer un par un ! par Ctrl+Maj+B)...
180 Demande réitérée comme condition de la remise du manuscrit de la Vie à Bossuet. Il ne la respectera pas et ceci justifiera l’édition entreprise par Pierre Poiret après la mort de l’auteur, non sans provoquer une vive discussion dans le cercle guyonien, Ramsay s’opposant à Poiret, v. Préface p. 000.
181 Cette intention de l’auteur est développée ensuite : la description de ses misères jointe à l’affirmation des grâces qu’elle a reçues de Dieu doit encourager à entreprendre le chemin intérieur. Comme ce fut le cas de Paul, « Dieu prend pour faire ses ouvrages … des pécheurs convertis » de préférence aux « justes propriétaires » p. 000, 1.1.5.
182 Tourment. (un synonyme donné en note indique une entrée au glossaire)
183 Madame Guyon se souvient-elle ici du chaos naturel de roches, aujourd’hui appelés « les gorges du pont du diable », qui encombre le lit du cours supérieur de la Dranse, le torrent qui devient rivière avant de se jeter dans le lac Léman à Thonon ?
184 Job 28, 21-22.
185 Cf. SANDAEUS, Clavis pro theologia mystica, §VIII. sv. Mori Deo. Nihil aliud est, quam ab omnibus omnino rebus, quae peccati praestant occasionem, aut perfectionis obicem, separari, Deo ut jungamur. Ce n’est rien d’autre que, dans le but de nous unir à Dieu, nous séparer absolument de toutes les choses qui fournissent une occasion de péché ou qui dressent un obstacle à la perfection.
186 Rom. 11, 33.
187 Isaïe 64, 6.
188 Ps. 74, 3 & Ps. 9, 5.
189 Matth. 5, 20.
190 Propriétaires d’eux-mêmes et de leur justice.
191 terrible.
192 Luc 7, 47. Marie-Madeleine est une figure importante pour Madame Guyon, comme pour Bérulle, auteur des Elévations sur Sainte Madeleine. La Vie est concrètement rythmée par des événements importants qui coïncident avec le retour de son anniversaire à la fin juillet : plaie amoureuse éprouvée en 1668 [p. 000, 1.10.5], contrat de vœux dressé par la Mère Granger en 1672 puis renouvelé chaque année [p. 000, 1.19.10], veille de la mort de son mari en 1676 [p. 000, 1.22.7], fin de la nuit mystique en 1680 [p. 000, 1.28.1], arrivée de Madame Guyon à Gex l’année suivante [p. 000, 2.1.10], veille de son retour à Paris en 1686 [p. 000, 3.1.3].
193 Rom. 4, 3 18.
194 Ceci posé comme un fait établi.
195 I Cor. 1, 27.
196 Naissance à Montargis, ville dans laquelle Madame Guyon passera toute sa jeunesse ; on y voit toujours la demeure Renaissance dans laquelle elle serait née ainsi que certaines des maisons qu’elle habita. V. Index des lieux, Montargis.
197 Abcès.
198 Couvent des ursulines de Montargis où elle avait deux demi-sœurs religieuses.
199 « La Duchesse de Montbazon, après une vie passablement agitée, mourut en 1657 et fut enterrée, à sa demande, dans l'église des Bénédictines de Montargis, où elle avait une fille religieuse » résume BRUNO (Jean), Vie…, note 4 ; v. Index des noms, Montbazon.
200 sens d’affronts selon Bruno.
201 Jacques. La préférence de sa mère pour ce frère qui la persécute est soulignée de nouveau au § 1.4.1 p. 000. Sur la famille v. Préface, Table IV et note 25 ci-dessous.
202 Cf. les Confessions de Rousseau : « [je fus] traité en enfant chéri …Jamais une seule fois, jusqu’à ma sortie de la maison paternelle, on ne m"a laissé courir seul dans la rue avec les autres enfants » Partie I, Livre I. [ed. Musset-Pathay 1824, t. XIV, p. 11].
203 Nous constaterons dans la suite du récit la complexité des rapports de Mme Guyon avec ses demi-frères et sœurs qui traduit en partie celle de leurs origines. Leur père Claude Bouvier, épousa le 5 février 1622 en premières noces Marie Ozon et en eut quatre enfants : une fille aînée qui fut ursuline [Marie-Cécile, qui aura une influence bienfaisante et toute la confiance de la petite fille] puis trois fils dont l'un devint chartreux, l'autre barnabite [Dominique, qui jouera un rôle peu sympathique par la suite] et le dernier prêtre séculier. Puis Claude épousa le 8 janvier 1645 en secondes noces Jeanne Le Maistre de La Maisonfort [famille de la cousine amie à Saint-Cyr]. Cette dernière avait une fille de son premier mari qui fut également ursuline [Jeanne, qui ne put apprivoiser la petite fille]. C’est de ce deuxième mariage tardif que naquirent Jeanne-Marie et son frère Jacques. V. Préface, Tableau IV.
204 Madame Guyon aura par la suite l’occasion d’apprendre ou d’approfondir le latin par le précepteur de son fils qui lui sera attaché par Bertot.
205 Henriette-Marie de France, épouse de Charles Ier roi d’Angleterre, s'était réfugiée en France dès 1644.
206 En fait Henriette d'Angleterre, fille d’Henriette-Marie, n'épousera Philippe d'Orléans, frère de Louis XIV, qu’en mars 1661.
207 V. variante B (nous signalons quelques variantes significatives de B ou de P qui figurent en notes de fin).
208 Avide.
209 Planches de bois.
210 Ps. 68, 3
211 Syntaxe du XVII° siècle pour « auraient dû ».
212 Cette première influence bénéfique de la demi-sœur peut avoir contribué à la lecture de la Vie de Madame de Chantal comme au désir d’imiter celle-ci [p. 000, 1.4.8-9]. Marie-Cécile Bouvier de la Mothe, née en 1624, fit en effet profession en 1639 chez les ursulines de Montargis en présence de Mgr Fremyot, archevêque de Bourgogne, frère de Madame de Chantal ; Bruno cite CRESPIN, Les Récollets de Montargis, 1927, p. 77 (Dossier Guyon, pièce 20).
213 V. variante P.
214 Les confitures désignent, au XVII° siècle, des fruits confits. Parallèle au célèbre larcin de poires par saint AUGUSTIN, Œuvres, 13 Les Confessions, Desclée de Brouwer, 1962, Livre II, Chapitre IV. Rousseau reprendra ce thème.
215 Psal. 36,24.
216 Ce développement sur l‘éducation des enfants est à mettre en parallèle avec des textes de Fénelon et de Poiret. V. Index thématique, Education des enfants.
217 Nourriture.
218 Bruno nous fait remarquer : “bien que Mme Guyon ne semble nullement appliquer cette critique à ses proches, on note dans sa famille et sa belle-famille, une forte proportion de religieux et religieuses : sur dix enfants, seuls deux garçons et une fille restèrent dans le siècle et se marièrent”.
219 les tourments.
220 Le 15 avril 1659.
221 Philippe de Chamesson-Foissy (1632 – 1674) devait quitter Paris le 17 octobre 1661 avec Mgr François Pallu, l'évêque d'Héliopolis, et s'embarquer à Marseille le 2 janvier 1662. V. Index des noms, Chamesson-Foissy & Pallu.
222 En premier lieu, essentiellement.
223 Sortir brusquement.
224 L’Introduction à la Vie Dévote paraît à Lyon en 1609 [à Paris en 1619] et devient pour longtemps le bréviaire des chrétiens dans le monde. Le Traité de l’Amour de Dieu paraît à Lyon en 1616. V. FRANCOIS de SALES, saint -, Œuvres, par A. Ravier, Bibl. de la Pléiade, 1969.
225 Le Memoire très fidèle pour la vie de notre très digne et B. Mere Jeanne-Françoise Fremyot de Chantal fondatrice et première religieuse de l’ordre de la Visitation de la mère de Chaugy avait été communiqué aux premiers biographes, le jésuite A. Fichet et H. de Maupas du Tour, évêque du Puy, auteur de La Vie de la Vénérable Mère Jeanne Françoise Fremyot..., Paris, 1644. Sur cette figure, modèle à imiter pour la jeune fille, voir Index des noms, Madame de Chantal.
226 Représentation.
227 Erreur compréhensible si l’on tient compte des multiples manuels consacrés à l’oraison discursive - dont le plus illustre est dû à Ignace de Loyola. L’insuccès de ses tentatives de méditation explique son souci ultérieur d’exposer une approche simple et directe, ce qui conduira à la publication du Moyen court.
228 Elle demanda que l’on mette sur elle dans son cercueil, les papiers de ses vœux de chasteté, obéissance et pauvreté, propres à la vie religieuse, écrits par François de Sales et par elle, ce dernier signé de son sang. CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres – Œuvres diverses , Paris, Plon, vol. 2, p. 49.
229 En accord avec la dévotion du XVIIe siècle, n’excluant pas des excès ascétiques. V. Index thématique, ascèse.
230 Cant 3, 6.
231 Elle reconnaîtra par la suite le mérite de sa supérieure, la Mère Granger, qui la guidera. Sur le rayonnement du couvent v. Index des lieux, Montargis [Bénédictines].
232Ses parents apparaissent généreux [de même ils accueillent la duchesse de Charost Marie Fouquet, fille unique du surintendant, p.000, 1.8.2] et charitables avec libéralité [p.000, 1.5.3] : le contraste avec la famille de son mari sera difficilement vécu [p. 000, 1.6.3].
233 Cette insistance sur sa vocation religieuse répond aux critiques qui s’élèveront contre l’indépendance qu’elle a montré par la suite, tel son refus d’entrer chez les Nouvelles Catholiques. V. aussi p. 000, 1.6.3.
234 Pratique courante à l’époque. Des prêtres fervents comme Jean Eudes utilisent ce moyen de pression, v. Index thématique, confession.
235 Aussitôt.
236 Matth 20, 28.
237 Prières courtes et ferventes.
238 « Là où il y a de l’amour, il n’y a point de travail [peine] », CHANTAL, Jeanne de Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres, Plon, 1876, vol. 2 p. 198.
239 Ps. 33, 9.
240 La note de fin analyse l’ordre des paragraphes par comparaison des leçons données par O et B et informe sur des sources de P.
241 Ps. 79, 13.
242 Cette allusion nette à une initiation sexuelle par des filles plus âgées, sans en éprouver de plaisir, que l’on trouve déjà rapportée p. 000, 1.4.5 [B 1.135], correspond à des expériences de très grande jeunesse, probablement sans suite durable : dix à onze ans la première fois, treize à quatorze ans ici, au plus quinze ans, p.000, 1.6.1 [B 1.236]. Mais la culpabilité liée à la compulsion est là, renforcée par le confesseur ; l’expression qui suit, « suppôts de Satan », fait peut-être écho à quelque admonestation.
243 V. la variante P et la comparaison de l’ordre des paragraphes dans O, B, P.
244 Ps. 68, 2.
245 Le centre de l’âme ou cœur.
246 Premier des nombreux développements ne subordonnant pas l’accès à la grâce à la sainteté, rejetant l’ascèse même si « l’état de péché » appelle une rectification, opposant la voie imparfaite des lumières à celle de foi qui seule apporte l’efficacité tant désirée. Tous les principaux thèmes sont là, mêlés. Madame Guyon reviendra constamment pour encourager à la sobriété de la vie de foi, illustrée par le rêve de la goutte d’eau (Vie 2.7.9), et ceci jusqu’à la fin de sa vie : « Les vraies lumières mêmes sont à craindre, car on s’y attache avec une complaisance subtile et secrète. Elles font insensiblement un appui et une propriété …Elles empêchent la nudité et le dépouillement que Dieu demande des âmes avancées. De là vient que ces dons lumineux ne sont d’ordinaire que pour des âmes médiocrement mortes à elles-mêmes ; au lieu que celles que Dieu mêne plus loin outrepassent par simplicité tous ces dons sensibles … Il faut recevoir tout le monde avec petitesse, surtout les prêtres en autorité, mais il ne faut point se laisser brouiller et dévoyer par toutes sortes de bonnes gens sans expérience suffisante. Dieu donnera tout ce qu’il faut sans lumière distincte si on se contente des ténèbres de la foi et si on ne veut point de sûretés à sa mode pour s’appuyer sensiblement. » Lettre écrite vers 1714 A.S.S. ms. 2176 pièce 7417.
247 Affirmation à ne pas prendre trop au sérieux : elle conservera un goût pour les lectures de détente comme en témoigne le compte-rendu du Neuvième interrogatoire de Vincennes : « Elle ne dit pas à l’abbé Couturier en lui donnant ce livre de la belle Hélène, que ce livre étant pris dans le sens spirituel, il était bon et instructif … [f°184v°] qu’elle lui a bien parlé d’un autre livre, qui est celui de Grislidi [Grisélidis] dont elle a fait acheter des douzaines, parce qu’elle l’aime beaucoup ... un opéra spirituel qu’elle donna à feu M. le comte de Morstein ... [f°185] a composé un petit livre d’emblèmes [de Hugo, édité plus tard par Poiret] ... [f°185v°] a composé jusqu’au nombre de dix-neuf operas spirituels [perdus] ... [f°186] Pourceaugnac, le Bourgeois gentilhomme, L’Ombre de Molière, le Malade imaginaire, l’Amour médecin, George Dandin. … [f°186v° et 187] [liste de nombreux livres de chevalerie] …avons remontré à la répondante que la lecture de Don Quichotte et des autres livres de pareille qualité, paraît peu convenable à celle qui a été choisie, selon le père de la Combe [La Combe], comme une autre Sulamite pour expliquer le Cantique... » B.N. ms. 5250
248 manque de retenue, de pudeur.
249 V. la variante P et la comparaison de l’ordre des paragraphes dans B et P.
250 V. variante P intéressante.
251 Jacques Guyon, écuyer, seigneur du Chesnoy, de Champoulet, et l'un des seigneurs du canal de Briare, avait vingt-deux ans de plus que Jeanne-Marie de La Motte. V. Préface, Table IV et Index des noms, Guyon.
252 : associés.
253 M’éblouissait.
254 gérer, administrer.
255 Maintenue.
256 Eprouver.
257 Nombreuses erreurs d’accents circonflexes (ici l’accent est retiré) dans l’édition Champion. Non redressées...
258 une minière (biffé sur O et B et remplaçé par : une source) est un mot utilisé dans le sens rare suivant : « L’humeur est plus facilement évacuée et chassé hors du corps, estant jà esbranlé et desraciné de sa minière et foyer » Ambroise Paré cité par Littré.
259 Cette période de purification, et d’autres semblables, sont limitées dans le temps et ne contredisent pas l’extrait d’interrogatoire cité précédemment. Certaines lectures disparaîssent avec les attachements qu’elles contribuaient à entretenir ; lorsqu’elles ne font plus perdre la paix elles peuvent être reprises sans dommage.
260 Saint Jean Eudes rapporte à la troisième personne le récit suivant de Marie des Vallées – connue et appréciée de Madame Guyon : « Alors elle se résolut de se tuer. Pour cet effet elle prend un couteau …Dieu lui ouvrant l’esprit …Où suis-je? Et en quel état …je suis encore au monde, voici une table, un coffre, un lit …je suis encore en la terre et par conséquent je puis me sauver …elle a porté les sentiments de ceux qui sont dans le désespoir et qui se tuent eux-mêmes. » Manuscrit de Québec, livre II, copie Lelièvre, p. 45-46.
261 Le mot était imprécis, « aux fièvres et à la goutte / les médecins ne voient goutte » ; selon Ambroise Paré : «les gouttes qu"on appelle naturelles occupent les jointures … et celles de la vérole occupent plutôt le milieu des os, les rendant carieux et pourris. » La maladie est liée au dépôt d’urates.
262 « Mme Guyon eut cinq enfants en douze ans de mariage : l'aîné, Armand-Jacques [né le 21 mai 1665, mort en 1720 ou 21, dont descendent les familles Guyon de Montlivault et Guyon de Guercheville] ; un second fils, Armand-Claude [né le 8 janvier 1668, mort de la variole à l'automne 1670] ; une première fille, Marie-Anne [baptisée le 6 février 1669 et décédée au milieu de 1672, en même temps que le père de Mme Guyon] ; Jean-Baptiste-Denys [né le 31 mai 1674, connu sous le nom de Guyon de Sardière, grand bibliophile, mort célibataire en 1752] et enfin Jeanne-Marie, née le 21 mars 1676, baptisée le 29 avril, mariée à Louis-Nicolas Foucquet, comte de Vaux, en 1689, puis au duc de Sully en 1719, morte sans enfant en 1736]. [Les dates du Nobiliaire de Saint-Allais ne concordent pas toujours avec celles que donnent Urbain et Levesque dans leur Correspondance de Bossuet, t. VI, p. 535 et suiv., ou avec celles des Dossiers Bleus, 342, de la Bibliothèque nationale]…» note BRUNO, Vie…
263 la cible [le blanc est la partie centrale d’une cible].
264 Hospice.
265 Aurait dû.
266 Elle était morte le 17 mars 1664.
267 Insupportable.
268 « Cornette : cette coiffure assez simple pour être celle d"une femme en déshabillé paraît valoir un grand prix, ce dont témoigne Mme de Grignan lors du mariage de la fille de l’ancien ministre Louvois en 1694 : « l"habit de ses noces coûtera 5000 francs, ses cornettes cinq cents écus ».
269 La duchesse de Longueville, Anne-Geneviève, sœur du grand Condé. Parce qu’elle intervint en 1655 à Bayeux et en 1662 auprès de Rome en faveur des missions de Jean Eudes, ami de Bernières (C. BERTHELOT du CHESNAY, Les missions de Saint Jean Eudes…, pp. 106, 282, 329), on rejoint ici le milieu dévot qui formera Madame Guyon par l’intermédiaire de Bertot et de la Mère Granger.
270 Domestique de grande maison.
271 La variante P est significative.
272 Mme de Charost : « Marie Foucquet [1641?-14 avril 1716], fille unique du surintendant, épousa le 12 février 1657 Arnaud de Béthune, duc de Charost [1640-1er avril 1717], … qui prit en novembre 1695 le nom de duc de Béthune. Exilés à Montargis lors de la chute du surintendant, ils avaient logé chez M. de La Mothe et lié amitié avec Mme Guyon dont la fille épousera en 1689 le comte de Vaux, frère consanguin de la duchesse. Ces relations personnelles s'accompagnèrent vite de communes tendances mystiques. Saint-Simon paraît exceptionnellement bien renseigné lorsqu'il affirme que « Mme Guyon ne fit que suivre les errements d'un prêtre nommé Bertaut [Bertot] qui, bien des années avant elle, faisait des discours à l'abbaye de Montmartre, où se rassemblaient ses disciples, parmi lesquels on admirait l'assiduité avec laquelle M. de Noailles, depuis maréchal de France, et la duchesse de Charost, mère du gouverneur de Louis XV, s'y rendaient… » [Addition 127 à Dangeau dans Boislisle, t. II, p. 413…]. Saint-Simon désigne la duchesse comme « la grande âme du petit troupeau, l'amie de tous les temps de Mme Guyon, et celle devant qui M. de Cambrai était en respect et en admiration et tous ses amis en vénération profonde » [Boislisle, t. V, p. 173, cf. aussi t. II, p. 344 sq., t. III, p. 93, et la table]. C'est la duchesse de Charost qui mit en présence dans son château de Beynes Fénelon et Mme Guyon et qui fit aussi connaître la mystique aux Chevreuse, à la duchesse de Mortemart, puis en 1690, aux Beauvillier. » FENELON, Correspondance…, Lettre 267 du 26 juin 1694, note 4 (abrégée…) d’Orcibal.
273 Cf. le moderne « se multiplier » : faire preuve d’une activité extrême, être partout à la fois.
274 ci-dessus p. 000, 1.4.6.
275 V. p. 000, 1.12.7, note ; v. Préface p. 000.
276 Je m’étonnais.
277 Agir,
278 On rencontre ici le ‘réseau’ mystique auquel se rattachent les principales personnes qui ont influencé sur la jeune Madame Guyon : ce franciscain l’introduira à la Mère Granger [Vie 1.12.7] qui lui donnera pour directeur Jacques Bertot... Voir notre préface qui s’appuie sur les sources suivantes : « Ce Franciscain, dont Mme Guyon ne révèle pas le nom, pourrait être le récollet Archange Enguerrant [ou Enguerrand], si l'on en croit le témoignage de Hébert, qui, au cours d'un voyage à Montargis [où il y avait effectivement un couvent de récollets], rencontra le frère de Mme Guyon et n'entendit alors sur celle-ci que louanges. [Cf. Mémoires du curé de Versailles, François Hébert [1686-1704], publiés par G. Girard, préface de H. Bremond, Editions de France, 1927, p. 213.] En passant par Corbeil en juillet 1681 Mme Guyon devait revoir le même religieux [voir Vie 2.1.6] : or, le Père Enguerrant a été gardien du couvent des récollets de cette ville en 1682. [Cf. H. Lefebvre : Histoire chronologique de la province des Récollets de Paris, 1677-88, 1ere addition, p. XVIII]... » BRUNO, Vie… - Archange Enguerrand a lui-même rencontré Jean Aumont, ‘le pauvre villageois’, disciple de Bernières ; c’est une filière secondaire reliant Madame Guyon au groupe de l’Ermitage, la première passant par son maître mystique Jacques Bertot associé à la Mère Granger ; la direction spirituelle de religieuses par Enguerrand est intéressante - tout comme l’ouvrage d’Aumont, L’ouverture intérieure du royaume de l’agneau occis..., 1660 ; sur Enguerrand voir : A. Derville, “Un Récollet Français méconnu : Archange Enguerrand”, Archivum Franciscanum Historicum, 1997, 177- 203.
279 V. variante P
280 “Quelqu"une de ces âmes, faute d"être instruite qu"il faut chercher Dieu dans leur fond, et là le poursuivre sans sortir de chez elles, se portent à la méditation, et à chercher au dehors ce qu"elles ne trouveront jamais qu"au-dedans” ; “Lors donc que ces âmes sont instruites par quelqu’un que la Providence leur envoie qu’elles n’ont garde d’avancer, parce que leur blessure est au dedans et qu’elles veulent guérir le dehors ; qu’il faut au lieu de dissiper leur force au-dehors les retourner au-dedans d’elles-mêmes ; et rechercher dans le fond de leur cœur ce qu’elles cherchent au-dehors inutilement ; alors ces pauvres âmes éprouvent … qu’elles ont au-dedans d’elles-mêmes un trésor...” Torrents (nous suivons la copie d’Autun éditée par Morali : ici p. 92 correspondant à Poiret I. Ch.4. §12 & §14 (Description de la voie passive en foi).
281 Trouble, étonnement, surprise.
282 Retour au « christianisme intérieur ». Thème commun aux spirituels de toutes traditions: « Bien qu"Il soit au-dedans, je l"ai d"abord cherché dehors [dit 131] … Mon Maître spirituel m"a donné un unique précepte : "de dehors, m"a-t-il dit, entre au dedans [dit 18] » M. Bruno, Les dits de Lalla…, Les deux Océans, 1999 ; etc.
283 Luc 17, 21.
284 Hebr. 10, 7.
285 Cant. 1,2.
286 Au nombre de trois : entendement, mémoire, volonté. Sur le rôle essentiel de cette dernière, qui est d’ailleurs purifiée en dernier, v. saint Jean de la Croix, Vive flamme, stophe première ; v. CANFIELD, Benoît de -, La règle de Perfection, éd. Jean Orcibal, P.U.F., 1982 ; etc.
287 Nous donnons dans le texte la glose de P qui pourrait provenir d’un manuscrit parallèle à B. Nous impréterions ainsi ce passage assez obscur : une vision est d’un ordre inférieur au contact obscur mais direct avec le divin [le texte qui suit renvoie à Denys l’Aréopagite] parce qu’elle suppose une adaptation aux limitations de la représentation humaine.
288 2 Cor 11, 14.
289 Ps. 32, 9. Il a parlé et tout a été fait. P
290 Gal. 1, 16.
291 Gal. 2, 20.
292 v. Vie 2.4.3 fin & 2.4.4.
293 « L’attrait quasi universel des filles de la Visitation est d’une très simple présence de Dieu, avec un don et transport en lui de tout ce qu’elles sont, sans aucune exception, et un entier abandonnement d’elles-mêmes à sa sainte providence … j’ai reconnu que toutes celles qui, dès le commencement, s’appliquent à l’oraison comme il faut sont attirées d’abord. » CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Correspondance, éd. critique établie et annotée par Sœur Marie-Patricia Burns, Cerf, 1996, lettre 1858 ; Boudon, de l’école de Bernières et Madame Guyon, cite ce passage et ajoute qu’elle « estimait que la contemplation ... était une chose fort ordinaire ... qu’on la devait conseiller presque généralement ... que l’attrait que Dieu en donne y est quasi universel » BOUDON, Le Règne de Dieu en l’oraison mentale, éd. Migne I p. 607.
294 Col. 3, 3.
295 « J’ai eu cette vue que Dieu veut que j’aille à lui de toutes choses, très simplement et droitement, sans entremise de chose quelconque, et que je me contente de ce très simple regard en lui, sans aucun acte, mais par un absolu et entier abandonnement de tout ce que je suis et de toutes choses à sa sainte volonté, demeurant dans un repos d’amoureuse confiance ... lui laissant vouloir pour moi ... sans que jamais je me veuille arrêter volontairement à regarder ce qui se passe en moi ... acquiesçant simplement. » CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres – Œuvres diverses… vol. 2, p. 24.
296 Les âmes, variante Poiret.
297 Ainsi Marie de l’Incarnation [du Canada] : « Je mangeais de l"absinthe avec la viande et hors le repas j"en tenais longtemps dans la bouche et après en avoir bien goûté l"amertume, je la mangeais.» Dom Claude MARTIN, La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, 1677 (repr. Solesmes 1981), p. 63. Notre conception du corps a beaucoup changé : nous jugeons mal d’exercices de piété pratiqués à d’autres époques en les attribuant à un tempérament neurotique, hystérique ou masochiste.
298 Elle pensait peut-être au visage de Jésus souffleté et couvert de crachats. L’exercice de la volonté se heurte à une saine répugnance.
299 Qui exige,
300 A l’imitation de Xavier, de la Mère Granger, de saints cités par Benoît de Canfield. V. Index thématique, Ascèse.
301 Désirer.
302 22 juillet.
303 Absorption.
304 Thérèse d’Avila est ici le premier modèle ‘moderne’ cité par Madame Guyon qui s’en inspire comme le font toutes les autobiographes du siècle [v. PAIGE, Being interior : French catholic autobiographies…,1996]. Cependant : « La Vie de Ste Thérèse est bonne mais le Chemin de perfection est bien plus utile parce qu’il y est parlé d’une oraison simple et la Vie n’est pleine que de dons extraordinaires. » Lettre au duc de Chevreuse, 15 janvier 1693.
305 Représentation.
306 Il s’agit de la « blessure spirituelle et intérieure du cœur » [termes utilisés en note par Poiret], suite de la rencontre avec le bon père franciscain [A. Enguerrand], où se révéla, coulant d’une source située au centre d’elle-même, ce qu’elle cherchait en vain à l’extérieur.
307 De tels échecs expliquent l’abandon ultérieur du recours à tout volontarisme. Cet abandon conduira à l’accusation de « quiétisme ». Cependant parfois « il nous faut faire comme nos grangers ont fait aujourd’hui sur leur bateau qui conduisait notre blé sur le lac [d"Annecy] ... nous approcher doucement du rivage ... pour arriver, par l’humble connaissance de nous-même, à Dieu qui est notre port assuré. » CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres – Œuvres diverses…, vol. 2 p. 237. Madame Guyon utilise également dans ses Torrents l’image de la navigation - sur le lac Léman : la voile, une fois le port quitté, prend le relai des rames ; elle conseille toutefois au jeune marquis de Fénelon, vers 1715, la fidélité à la prière et le recours souple à une lecture.
308 « Tenez votre volonté si simplement unie à la sienne en tout ce qui lui plaira faire, de vous, en vous, par vous, et pour vous, et en toutes choses qui seront hors de vous, que rien ne soit entre deux ; ne pensez plus à chose quelconque de tout ce qui vous regarde, tant pour la vie que pour la mort » CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres – Œuvres diverses…, vol. 2 p. 62 – Influence possible de Canfield.
309 Argument contre l’effort volontaire qui s’oppose à la possession par le divin. Ce « quiétisme » dans la ligne de Madame de Chantal, de Canfield, de Bertot, de tous les mystiques, sera précisé dans une lettre de Madame Guyon à un disciple [non précisé par l’éditeur] : « Nous tâchons que tout se concentre dans le coeur sans nul effort de tête : car souvent Dieu cache sous des distractions vagues ce qu’il opère dans l’intime de l’âme, afin de le dérober à la connaissance … de notre amour-propre. L’abstraction de l’esprit a de grands inconvénients car, outre qu’elle ne fait guère de véritables intérieurs, elle nuit beaucoup à la santé et peut à la longue affaiblir l’esprit. Il n’en est pas de même de la volonté : plus elle est excitée à l’amour, plus elle se repose dans ce même amour, et plus elle a de force … Comprenez une bonne fois que nous ne pouvons jamais fixer notre imagination. Il n’y a que Dieu seul qui le puisse faire … Lorsque l’âme est accoutumée à aller à Dieu par l’amour dans la volonté, elle ne pense pas même à ses distractions et elles ne lui nuisent point. Elle les laisse pour ce qu’elles sont ; comme un grand bruit que l’on ferait autour de nous ne nous empêcherait point ni d’aimer ni de nous occuper de Dieu … Il me vient dans l’esprit que ce qui vous a fait éprouver une si grande différence entre la facilité que vous aviez au commencement et la difficulté que vous trouvez à présent, est que vous avez fait consister votre oraison dans une certaine suspension de l’esprit qui se peut faire même naturellement sans aucun don particulier d’en-haut ; au lieu que l’oraison qui vient de l’amour et de la volonté est toujours accompagnée d’une grâce particulière, puisqu’elle est le fruit de la pure charité …Il y a un grand abus, c’est qu’on s’imagine qu’il faut que la lumière soit donnée directement à l’entendement, et que c’est cette lumière qui échauffe le cœur ; mais c’est tout le contraire : la véritable lumière vient de l’amour, le feu en chauffant éclaire » GUYON, Correspondance, éd. Dutoit, vol.III, lettre 6.
310 I Jean 1, 9.
311 « …demeurer en une très simple unité et unique simplicité de la présence de Dieu, par un entier abandonnement de vous-même en sa très sainte volonté ; et toutes les fois que vous trouverez votre esprit hors de là, ramenez-l’y doucement, sans faire pour cela des actes sensibles de l’entendement ni de la volonté » CHANTAL, Jeanne-Françoise Frémyot de -, Sa vie et ses œuvres – Œuvres diverses…, vol. 2 p. 63.
312 II Jean 4, 16.
313 2 Cor. 4,10.
314 Col.3, 3.
315 Cf. tripalium : instrument de torture.
316 De même dans le chapitre XLI de la Vie de Catherine de Gênes cité par Poiret : « Dès que l'Amour eut pris sur lui le soin et le gouvernement de toute chose, il ne s'en relâcha plus. Pour ma part je ne m'occupais plus de rien, je n'arrivais plus à exercer l'intelligence, la mémoire et la volonté, tout comme si je n'en avais jamais eu. Et même chaque jour je me sens absorbée davantage en lui par un feu croissant. / Cela provenait de ce que l'Amour me libérait toujours plus de toutes les imperfections intérieures et extérieures et les consumait peu à peu. ... / J'avais donné les clefs de la maison à l'Amour avec large pouvoir d'y faire tout ce qu'il fallait, sans égard à l'âme, au corps, aux biens, aux parents, aux amis ni au monde, qu'il ne négligeât le moindre fétu de tout ce que réclamait la loi du pur amour. Et quand je vis qu'il acceptait ce soin et qu'il se mettait à l'œuvre, je me tournai vers cet Amour et je restai là, immobile, attentive à son activité nécessaire et gracieuse. » Pierre DEBONGNIES, « La Grande Dame du Pur Amour, Catherine de Gênes 1447-1510 Vie et Doctrine et Traité du Purgatoire» Etudes Carmélitaines (rééd. Desclée de Brouwer, 1960).
317 « On veut voir, connaître et sentir ce que l’on fait. Si c’est quelque chose d’imparfait, il est à craindre d’en être troublé et découragé; si c’est quelque chose de bon, la présomption excite notre esprit comme malgré nous; et quoiqu‘on n’y consente pas, cela ne laisse pas de ternir la glace pure de notre esprit, qui, comme un miroir, doit être dégagé de ces deux haleines, de la tristesse et de la complaisance en soi-même, afin que Dieu s’y présente au naturel. Si nous pouvions vivre sans réflexion et sans retours sur nous-mêmes, nous vivrions dans une parfaite pureté ; mais comme cela est difficile en cette vie, sitôt qu’on s’aperçoit que quelques-uns de ces petits nuages se sont élevés, il faut les laisser tomber aussitôt, ne s’en entretenant pas un moment; ce qui se fait en se tournant simplement vers Dieu d’une manière amoureuse et comme par un simple regard, sans acte distinct » GUYON, Correspondance, éd. Dutoit, vol. IV, lettre 78.
318 Madame Guyon décrit dans ces paragraphes la purification passive : la justification n’est pas acquise d’un coup – la voie purgative est incontournable. Mais cette purification est l’œuvre gratuite de la grâce. Ce n’est pas l’homme qui acquiert des mérites ou qui serait absout par quelque sacrement magique. V. CHEVALLIER, Marjolaine, Pierre Poiret…, seconde partie, chapitre IV : “L’option mystique”.
319 “Oza porta la main à l’arche de Dieu et la retint ; parce que les bœufs regimbaient, et l’avaient fait pencher. 7. En même temps la colère du Seigneur s’alluma contre Oza, et il le frappa à cause de sa témérité ; et Oza tomba mort sur la place devant l’arche de Dieu.” BIBLE, trad. Lemaître de Sacy : II Rois (Samuel II), VI 6-7.
320 Hebr. 12, 29.
321 Il ne lui est pas permis d’échapper au travail de purification intérieure en entreprenant des pénitences extraordinaires.
322 Capable : qui peut comprendre.
323 Gal. 2, 20.
324 Geneviève Granger, 1600 – 1674, Mère de Saint Benoît. « elle avait trouvé le secret de pacifier les âmes les plus travaillées de peines intérieures ...on trouvait le calme en l’approchant et on se sentait recueillie en sa présence » BLEMUR, Eloge… ; V. Préface p. 000.
325 Nourriture.
326« J'ai connu une personne qui jouant aux cartes avec son mari par condescendance, trouvait une union si forte et si intime qu'elle n'en trouva [n’en éprouvait ms. d’Autun éd. Morali] jamais de pareille dans l’oraison. » Torrents, éd. Poiret, Partie I, Chap.V, 10.
327 Dans l’Introduction à la vie dévote publiée en 1609, François de Sales adresse ses paroles à Philothée qui veut dire amoureuse de Dieu.
328 De Laurent Scupoli (v.1530 –1610), le Combat Spirituel est traduit en français en 1595. Il influença le XVIIe s. surtout à travers l’héritage de François de Sales.
329 Remarqué par la pensée.
330 Matth. 2,30.
331 Exod. 4,25.
332 Rom. 8, 26-27.
333 Recueillement.
334 Cf. la lettre adressée à Angélique Arnauld par Jeanne de Chantal : « ...mon esprit actif voudrait toujours faire quelque chose. Cependant j’ai grande expérience et souvent une claire lumière que Dieu ne veut de moi que ce seul unique et très simple regard en lui, mais sans aucun mélange d’aucun acte ni discours quelconque ... je ne vois ni ne peux rien voir ni regarder des choses de Dieu ni en avoir goût, sinon quelquefois en certaines lectures … il me veut tout à fait anéantir en toutes autres choses et réduire mon esprit à cette très simple et unique attention, sans qu’il veuille qu’aucune chose se remue en mon esprit. » CHANTAL, Correspondance…, Lettre 2040.
335 Allusion à sa correspondance avec Maur de l’Enfant-Jésus dont 21 lettres seront éditées dans le DM.
336 Perçu.
337 Entrevues.
338 En se confiant à.
339 Nouvelle peine.
340 « En » représente « larmes ».
341 Impuretées.
342 Jean 14, 23.
343 Ps. 126, 1.
344 Cant. 1, 6.
345 Ps. 32, 9.
346 Sans analyse par l’intellect.
347 Il a parlé et tout a été fait; il a commandé et tout a été créé Ps. 32, 9.
348 C'est-à-dire communiquer en silence de cœur à cœur.
349 Dans cette perspective du « parler sans paroles », elle écrira au duc de Chevreuse : « Ouvrez-moi donc tout votre coeur et demeurez uni à moi de plus en plus … Je sens que Dieu vous veut avancer et vous faire gagner le temps que vous avez été sans vous laisser posséder de lui. … vous m’êtes donné avec une force et une impétuosité qui ne m’est pas ordinaire et que j’éprouve pour très peu. Lettre du 20 avril 1693. On pourrait citer des textes parallèles adressés à Fénelon.
350 Cette brûlure insupportable est distincte du sentiment de culpabilité.
351 Fête galante avec musique et banquet offerte à une dame.
352 Il existe nombre de relations d’une rencontre avec un inconnu simple et éclairé, messager divin. Madame Guyon a probablement connue la ‘relation sur le jeune homme du coche’ de Surin qui circule rapidement en France, est imprimée de nombreuses fois à partir de 1648 et constitue une des nombreuses références à la science mystique des simples. V. Index thématique, Science cachée des simples.
353 En dernier.
354 Gravité.
355 Notre-Dame-des-Ardilliers, à Saumur. V. Index des lieux.
356 Au sens de « se rendre compte ».
357 Lorsque j’étais en santé (erreur du manuscrit).
358 Affaiblissement.
359 Job 1, 21.
360 Ps. 115, 12-13.
361 Trompait.
362 Se lier.
363 Il vit (erreur du ms.).
364 il renonça.
365 Peu clair : au sens d’assumer une fausse responsabilité ?
366 Je prenais soin.
367 Proposition complétive dépendant de écrire.
368 Partie de la chambre à coucher.
369 Pas de temps.
370 Je me mortifiais.
371 vînt.
372 Le monastère des Bénédictines était en dehors de la ville, près de la route de Courtenay, nous dit Bruno.
373 Geneviève et Jeanne Guyon. Elles figurent parmi les dignitaires du couvent [des Bénédictines] en 1656 et 1679. Guerrier p. 25, cité par Bruno.
374 François La Combe (1640 – 1715), qui deviendra un proche de Madame Guyon. Elle ne le désavouera jamais. V. Index des noms, La Combe.
375 Dominique, frère consanguin de Mme Guyon, provincial et visiteur des barnabites, ordre auquel appartenait le P. La Combe. V. Index des noms, Bouvier de la Mothe.
376 Intendante.
377 Nous plaçons ici dans son contexte un ajout de la fin du manuscrit B.
378 Variante P
379 Jacques Bertot (1622-1681), maître spirituel de Madame Guyon, que nous avons présenté dans notre Préface p. 000
380 « …Cette tempête frappa l'imagination des Montargois et l'un d'eux, Gilles de Montmeslier, nota dans son journal : «Le 21e jour de septembre 1671, jour de la St Matthieu, depuis minuit du matin jusquà six heures du jour, il se leva un grand vent et si furieux qu'il s'est trouvé universel ; lequel vent a abattu une grande partie des arbres qui étaient à la campagne, quantité de cheminées dans cette ville, comme deux aux Bénédictines, une au portail de la Porte de Loing, découvert quantité de maisons ... Sur la maison de M. Ozon le dit vent emporta une dalle de plomb de la longueur de quatre pieds de dessus la maison… » BRUNO, Vie… qui cite C. CUISSARD : Notes historiques sur la ville de Montargis, dans les Annales de la Société historique et archéologique du Gâtinais, t. 12, 1894, p. 93.
381 Tel Georges de la Tour représentant saint Joseph façonnant la poutre, éclairé de la flamme d’une bougie par Jésus enfant. Musée du Louvre (Percy Moore Turner) ; copie au musée de Besançon.
382 Qui lui avait envoyé ses instructions de direction sous la forme d’un ‘décalogue’. V. notre Préface.
383 Tout s’évapore en présence du maître parce qu’un flux intérieur sans paroles suffit.
384 Cette partie de la Vie est rédigée en 1682 : il n’est pas sûr que Madame Guyon ait eue alors - elle n’avait que 34 ans – l’entière compréhension de la façon dont Bertot la formait. Il a pu vouloir ‘sevrer’ assez durement sa dirigée. Cette formation aura duré dix ans, interrompue seulement par la mort de Bertot dont il semble avoir eu prescience lorsqu’il lui adresse des lettres en lui enjoignant de les garder pour consultation ultérieure (Voir le DM).
385 Se maintenir en vie.
386 V. la variante P.
387 Variante P.
388 Exod. 4, 25.
389 Apoc. 7, 3.
390 Femme du comte Henri Garnier des Chapelles, bailli et gouverneur des villes et château de Montargis (Bruno, dossier).
391 Aujourd’hui Asise-Sainte-Reine (Côte d’Or).
392 variante P.
393 Le 5 octobre 1674.
394 Rom. 11, 33.
395 Job 28, 21-22.
396 Jean-Baptiste Denis Guyon, connu sous le nom de Guyon de Sardière, (31 mai 1675 - 21 février 1752).
397 Jacques Bouvier de La Motte Bouron épousa, le 25 novembre 1674, une fille de Nicolas Tourtier, trésorier de France à Orléans.
398 Armand-Jacques (21 mai 1665 - 1720 ou 1721).
399 elle à la place de il, en accord avec « une personne ». Correction répétée lignes suivantes.
400 S’en occuper.
401 On retrouve ce remarquable esprit de décision lors du règlement à l’amiable de procès multiples à la mort du mari (Vie 1.22.10), dans sa correspondance avec Chevreuse, enfin lors des interrogatoires.
402 Dont le nom demeure incertain. S’agirait-il de E. Gentil, sous-prieur de 1674 à 1677 à Montargis, de Gaillard de Charentonneau, pieux laïc fondateur en 1677 des Petites Ecoles à Montargis, ou d’Henri Duhamel, curé de Saint-Maurice-sur-Aveyron, mentionné pour la méthode qu’il pratiquait de classer les pécheurs publics de sa paroisse en quatre catégories et de les reléguer plus ou moins loin de son église ? Et d’autres noms sont évoqués dans l’état des ecclésiastiques employés à Sainte Madeleine de Montargis joint à une lettre adressée en 1962 par Henri Perruchot à Jean Bruno (v. BRUNO, pièces 75, 76).
403 Dan. 4, 28-30.
404Le thème de l’abandon est souvent abordé par Mme Guyon dans sa correspondance de direction spirituelle : « …cette conduite est entièrement opposée à la sagesse humaine qui veut tout voir, tout prévoir et tout ranger, et cette sagesse prévoyante est opposée à l’abandon ; et c’est afin que l’âme reste abandonnée à son Dieu qu’il la conduit à l’aveugle voulant qu’elle reste comme un enfant sans soin ni souci de soi-même. » Lettre au duc de Chevreuse, le 5 décembre 1692. Seul cet abandon permet d’être purifié par Dieu : « …c’est à lui à tout faire et à vous de tout souffrir et vous regarder comme une statue qui se pourrait voir ébaucher. » Au même, 8 mai 1693. Elle précisera, s’adressant au marquis de Fénelon : « L’abandon ne consiste pas à négliger les fautes dont nous avons la lumière lorsqu’il est encore temps d’y remédier, mais bien après qu’elles sont passées, à s’abandonner à Dieu et en être plus humble par la connaissance de ce que nous sommes.» 21 juin 1716.
405 Sic. Connaissait.
406 « C’est ce qu’il a commencé à faire, vous jetant dans ce désert intérieur dans lequel vous dites qu’il vous a mise … N’y pensez pas trouver de route, ni des sentiers où vous puissiez avoir quelque assurance de votre voie. Ce sera seulement dans votre perte où vous trouverez votre assurance. Et parce qu’il vous faut trouver Dieu au delà de tout ce que l’esprit humain peut concevoir ou penser, il vous faudra quitter toutes les façons et les moyens humains et naturels dont on se sert pour l’ordinaire pour arriver à ce que l’on désire » DM vol. 4, Lettres Spirituelles du R. P. Maur de l’Enfant Jesus, Lettre 1 – Le P. Maur était un disciple de Jean de Saint-Samson et vivait à l’époque en ermite dans le sud-ouest de la France. 21 de ses lettres publiées dans le DM témoignent de relations épistolaires avec Madame Guyon.
407 Bertot éclaire ainsi la difficulté de l’apprentissage mystique à ce stade : « Au lieu d’aller selon les instincts de cette vocation, par la paix, par la perte, et par où [l’âme] n’avait rien … les mouvements de sa vocation ont été pervertis par sa nature empressée et précipitée … consumant pour soi l’obéissance, la mortification, les actes de vertu et le reste ... ce sont les bonnes choses mal prises qui l’ont aveuglée et qui lui ont caché Dieu : d’autant que par là s’augmentaient la plénitude de soi, la suffisance, la faim précipitée et un million de fautes, qui loin de calmer son âme, la mettaient incessamment en action pour soi et vers soi, au lieu de la porter à sortir de soi par un oubli véritable ... pour rectifier tout le passé, il n’y a qu’à se bien convaincre de cette vocation et de ce procédé divin, tâchant sur tout de vivre incessamment en paix et en abandon total, ne s’appuyant jamais sur rien qu’elle ait et dont son âme soit en possession ... Et ainsi peu à peu elle verra qu’en n’ayant rien elle aura tout et par ce moyen elle passera ... du créé à l’incréé, du fini à l’infini ... Mais ne vous attendez ni aux lumières ni aux goûts, elles vous traiteraient trop mal et diminueraient votre grâce. …[l’âme] viendra en la vraie et nue lumière comme une personne dans une rase campagne que nul objet n’arrête ; et ainsi en ne voyant rien elle voit tout ... Otez votre vous-même, vous ôtez les objets et vous donnez de cette manière la paix à votre coeur… Otez enfin la créature... [aux âmes] plus leur affaire s’avance, plus deviennent-elles calmes, simples et nues, jusque là qu’enfin tout leur devient lumière, non aperçue et manifeste aux sens, mais certaine et véritable à l’esprit » DM, vol. 2 lettre 61.
408 Dialogue (quelques années avant la mort du mari : la Mère Granger vit encore). Madame Guyon à Bertot : « Depuis dix ou douze jours M. N. a eu la goutte. J’ai cru qu’il était de l’ordre de Dieu de ne le pas quitter et de lui rendre tous les petits services que je pourrais. J’y suis demeurée, mais avec une telle paix et satisfaction que je n’en ai expérimenté de même … La bonne Mère [Granger] m’aide infiniment. Je suis bien heureuse qu’elle souffre que je lui conte mes misères: tout ce qu’elle me dit va bien avant dans mon cœur…» Lettre 29 de Bertot en réponse : « Vous avez très bien fait de m’écrire … vous ne pouvez être plus certaine par aucune chose de la vérité de cette divine lumière en votre âme que par cette paix et joie à vous contenter de l’ordre de Dieu dans le service que vous rendez à Mr. Remarquez donc que non seulement tout ce service est ordre de Dieu sur vous, mais encore tout ce que ce divin ordre opère en votre âme. Autrefois vous auriez désiré un million de choses et auriez été chagriné en ce bas emploi : mais l’esprit de Dieu … vous y fait trouver Dieu qui vous met dans le repos, et qui vous y fera trouver une plénitude … Vous faites bien d’être fidèle aux quatre heures d’oraison que vous faites: mais quand la providence vous en dérobera, pour lors laissez-vous heureusement surprendre ... Vous ne m’avez jamais mieux exprimé votre intérieur, ni mieux dit ce qui s’y passe; soyez-en certaine : c’est pourquoi je renvoie votre lettre avec celle-ci, afin que gardant l’une et l’autre, elles vous servent, d’autant que cela vous sera utile pour toute votre vie. » DM, vol. 2. On remarque la durée de l’oraison et la possible prescience de Bertot sur sa mort prochaine.
409 Façon d’être.
410 Maintenir.
411 A l’imitation de Jean de la Croix, au début de la réforme des Carmes, à Duruelo : « los labriegos (laboureurs) ...se acercan a contemplar la alqueria (auberge) …transformada en conventillo, se preguntan, impresionados, atonitos : Para qué seran tantas cruces y calaveras (têtes de mort) ? » Crisogono de Jesus, Vida de San Juan de la Cruz, BAC, 1974, p. 75.
412 Ordre du destinataire, le Père La Combe.
413 Jeanne-Marie Guyon, née le 21 mars 1676, cf. note Vie 2.17.6.
414 « Y » tient la place du pronom de la troisième personne et représente Dieu.
415 Il ne m’accordait pas de manger la moindre chose.V. Glossaire, souffrir.
416 A Sens l’archevêque prend le titre de primat des Gaules et de Germanie selon Expilly.
417 Cette précision fixe une date de rédaction antérieure à celle où elle signe une procuration qui signifie l’abandon de ses biens, Vie 2.5.1 ; avant mai 1682, Vie 2.8.2.
418 Ps. 115, 16-17.
419 Droit du survivant.
420 Reprises matrimoniales.
421 Renoncer.
422 « Mon capital » : ce qui était le plus important, l’essentiel pour moi.
423 De façon ordonnée en suivant exactement.
424 Nous entrons ici dans la description par Madame Guyon de la nuit mystique. Elle est décrite par l’un de ses correspondants ainsi : « Il y a bien de la différence entre les peines passagères qui arrivent ordinairement aux âmes dévotes en toutes sortes d’états, et entre celles-ci qui vont jusqu’à la moelle des os ou jusqu’à la substance de l’âme, s’il est permis de parler ainsi. Les autres sont pour peu de temps : celles-ci durent quelquefois plusieurs années, et même sont réitérées assez ordinairement ; parce qu’il se trouve peu de personnes qui puisse les soutenir ou assez longtemps ou assez fortement, pour pénétrer toute l’âme et la purifier entièrement. » DM vol. 4, lettre 14 du R. P. Maur de l’Enfant Jesus. – Elle-même témoigne de cet état : “Il faut perdre toute oraison, tout don de Dieu ; il n’y aura plus de présence de Dieu, il ne part pas pour un, deux ou trois ans, mais pour toujours…” Torrents I, Ch.8, §4 (et suivants).
425 « Dieu cependant, qui ne demande de l’âme si non qu’elle le veuille bien, la voyant en cette disposition, la dépouille si entièrement de toutes les lumières et de tous les bons désirs qu’elle avait pour cela, et la réduit dans un tel état de sécheresse et d’obscurité, et même d’impuissance de s’aider elle-même en quoique ce soit, qu’il lui semble que tout est perdu pour elle, et que tout ce qu’elle a vu et éprouvé autrefois de la part de Dieu, sont des illusions. » DM vol. 4, lettre 20 du R. P. Maur de l’Enfant Jesus.
426 On peut entendre ce mot comme l’expression d’un sentiment de déréliction.
427 Le renversement ou destruction n’est pas une simple métaphore mais une préparation de l’état apostolique. Dans cet état, elle témoigne ainsi : « Dieu qui veut faire un ouvrage bien plus merveilleux au-dedans, quoique caché aux yeux des hommes, renverse cet édifice que nous avons bâti nous-mêmes et n’en laisse pierre sur pierre afin d’en édifier un autre qui ne soit point bâti par la main des hommes. Plus l’édifice que l’on veut détruire est élevé plus sa destruction est difficile, plus on voit de dégât et de poussière quand il est détruit. Ces pierres si bien rangées, et qui faisaient le plaisir de la vue lorsque l’édifice était entier et rempli d’ornements, deviennent un chaos de matériaux épars et confus. Celui qui voit abattre ainsi sa maison se plaint beaucoup et croit qu’on lui a fait un grand dommage, et d’autant plus qu’il ne paraît pas que l’on rebâtisse l’édifice détruit. Mais qu’il prenne courage et qu’il attende en patience. Il verra la main de Dieu en faire un autre tout différent. » GUYON, Correspondance, Dutoit, vol. 3, lettre 51.
428 Le plus.
429 Bertot lui écrit : « Vous avez cru autrefois avoir des merveilles et vous n’aviez rien : et à présent que vous croyez n’avoir rien et être toute corruption et pauvreté, vous pouvez être tout si vous en faites usage, concourant avec Dieu, qui y agit en Dieu, vous laissant doucement pourrir et mourir et vous dénuer, et par là tomber dans le calme et l’abandon. » DM, vol. 2, lettre 31.
430 Rom. 7, 15-19.
431 Plancher surélevé dans une alcôve (Furetière).
432 Il lui écrira par la suite : « Puisque vous voulez bien que je vous nomme ma Fille, que vous l’êtes en effet devant Dieu qui l’a ainsi disposé, vous souffrirez que je vous traite en cette qualité, vous donnant ce que j’estime le plus, qui est un profond silence. Ainsi lorsque vous avez peut-être pensé que je vous oublierais, c’étais pour lorsque je pensais le plus à votre perfection : mais je vous parlerai toujours très peu; je crois que le temps de vous parler est passé, et que celui de vous entretenir en paix et en silence est arrivé. Demeurez donc paisible, contente devant Dieu ou plutôt en Dieu dans un profond silence; et pour lors vous entendrez ce Dieu parlant profondément et intimement au fond de votre âme. » DM, vol. 4, lettre 71 non datée.
433 condamnation.
434 Ps. 6, 27.
435 Job 3, 24.
436 une vraie perte.
437 Station (cf. stare) dans le cheminement de la vie spirituelle.
438 Sans consolation sentie mais non sans le conseil et surtout l’assistance intérieure promise par Bertot : « O, que vous seriez heureuse si vous pouviez vous laisser de la sorte, et ne plus jamais penser à vous! Servez un peu la divine Bonté comme s’il n’y avait ni paradis ni enfer. Dieu seul, Dieu seul encore une fois; et puis rien de tout le reste; C’est là toute ma science, ma force et tout mon fonds. Ne faites rien, laissez-vous et j’aurai soin de vous. » DM vol. 4 lettre 74 ; au-delà d’un tel conseil donné par de nombreux confesseurs (tel que Chardon, La croix de Jésus, 1647, analysé par Bremond dans La métaphysique des saints) Bertot poursuit : « Je vous en dis infiniment davantage intérieurement et en présence de Dieu ; si vous y êtes attentive vous l’entendrez. Soutenez-vous en Dieu nuement et simplement, seule et une, c’est-à-dire dépouillée de toutes choses, simplement toute telle que vous êtes, seule sans idée, et ramassée dans l’unité d’une seule chose, d’une seule pensée, d’une seule affaire …N’ayez donc plus d’idées, de pensées, de sentiments de vous-même, non plus que d’une chose qui n’a jamais été et ne sera jamais. Qu’il en soit de même de tout ce qui n’est point Dieu seul. Demeurons ainsi, j’y veux demeurer avec vous; et je vais commencer aujourd’hui à la sainte Messe. Je suis sûr que si je suis une fois élevé à l’autel, c’est-à-dire que si j’entre dans cette unité divine, je vous attirerai, vous et bien d’autres qui ne font qu’attendre; et tous ensemble n’étant qu’un en sentiment, en pensée, en amour, en conduite et en disposition, nous tomberons heureusement en Dieu seul, unis à son unité, ou plutôt n’étant qu’une unité en lui seul, par lui et pour lui. Adieu en Dieu. » DM, vol. 4, lettre 75.
439 du tout.
440 De cette période nous possédons la seule lettre datée de Bertot à Madame Guyon, attestée par Isaac du Puy, le copiste de la correspondance de cette dernière avec le duc de Chevreuse : « 22 mars 1677 / Il est de la dernière conséquence de reconnaître beaucoup Dieu et la conduite de sa divine providence dans tout ce qui nous arrive ; … une âme … peut rendre surnaturel tout ce qu’il y a de plus naturel en sa vie, non seulement pour les souffrances et ce qui nous fait souffrir mais généralement pour tout ce qui peut être l’occupation et l’emploi de la vie … comme nous voyons que nos yeux corporels étant capables de la lumière du soleil, nous voyons et nous découvrons sans peine la beauté des objets … Vous faites très bien d’être fidèle autant que vous le pouvez à votre oraison ; et quand la providence vous fournit des embarras … ne vous embarrassez pas, tâchez plutôt d’ajuster votre correspondance et l’emploi de votre esprit [f. 2 v°] selon que vous voyez que vous le pouvez, car, étant à cheval ou au milieu des distractions de votre emploi, vouloir faire votre oraison aussi tranquillement que si vous étiez dans une profonde solitude, c‘est hors l’ordre de Dieu. … Continuez aussi à vous conduire comme nous l’avons dit, étant mieux et plus utile pour l’intérieur et pour la gloire de Dieu d’avoir un peu de faute et de force dans votre emploi que [de se placer au-] dessus languissant de faiblesse ; ce qui vous embarrasserait beaucoup. » A.S.S. ms. 2174 pièce 7248.
441 Bertot a été confesseur au couvent de Montmartre pendant toute la seconde partie de sa vie d’où il dirigeait aussi de nombreux laïcs. V. Index des lieux, Montmartre.
442 Choisir, décider.
443 Madame de Charost, cf. Vie 1.8.2 p. 000 ; nous n’avons pas retrouvé le lieu, P…
444 Réflexions.
445 Sur les dangers du « néant » - qui semble avoir menaçé de nombreuses âmes à l’époque comme aujourd’hui – Maur de l’Enfant-Jésus, tout comme son maître Jean de Saint-Samson, est net et positif : « Vous dites que vous êtes toujours dans le néant … que je vous dise un secret des plus importants de la vie spirituelle sur lequel on ne s’avise guère de réfléchir, qui est que depuis qu’une âme s’est abandonnée à Dieu et à sa conduite, tout ce qui se fait désormais en elle et à l’entour d’elle, au-dehors et au-dedans, soit par Dieu soit par les créatures, soit bien soit mal, tout cela est tellement ordonné par la volonté de Dieu, à dessein de réduire cette âme dans l’état où il la veut, que de s’en détourner … c’est empêcher Dieu d’accomplir en nous ses desseins » DM vol. 4 Lettre 3 du R. P. Maur de l’Enfant Jesus. Le même en donne raison : « Car ce ne sont pas nos propres efforts qui nous font atteindre à Dieu : il faut que ce soit sa divine opération qui nous y fasse entrer … Il ne se faut pas former une idée du néant dans lequel il faut entrer, parce que tout ce que nous pouvons avoir en objet par notre pensée soit de Dieu, soit de l’abandon, soit du néant, n’est point une chose qui puisse faire notre bonheur; puisque ce n’est qu’un effet de notre pensée, et Dieu est encore au-delà de tout ce que nous pouvons penser. L’abandon et le néant ne nous paraissaient plus, lorsque nous y sommes consommés et abîmés. Nous y vivons et demeurons comme nous voyons les poissons vivre et se mouvoir en l’eau, sans l’aller chercher hors du lieu où ils sont. » Id. lettre suivante.
446 Jeter, précipiter dans un abîme, ruiner.
447 P regroupe ici ce que nous avons lu au début du chapitre 21. V. variante.
448 Janséniste.
449 Sens étymologique, réconfort et non divertissement.
450 Deux pages (un feuillet) manquent dans O, rétablies par B.
451 l’assiégeant.
452 Action de repousser, de rejeter.
453 Il alla si loin qu’il me proclama.
454 auraient dû.
455 II Cor. 12, 9.
456 qui était de mort mystique, d’insensibilité pour Dieu et les choses de Dieu etc. P
457 je n’aurais su ni le préserver ni l’espérer.
458 vomissement.
459 Ps. 9, 5 - Ps. 74, 3.
460 « Dans cette vie lorsque Dieu a purifié une âme par sa bonté il emplit cette capacité; c’est ce qui fait un certain rassasiement ; mais il augmente et dilate cette capacité, en la dilatant il la purifie, c’est ce qui fait la souffrance et la purgation intérieure: dans cette souffrance et purgation la vie est pénible, le corps a charge… » Lettre au duc de Chevreuse, 22 février 1694
461 Ps.120, 1-2.
462 quitter la communion.
463 nourriture.
464 Jansénistes.
465 Esquisse.
466 Pires misères.
467 A Bertot : “... dans une activité continuelle ... Je suis si peinée que je ne puis dire autre chose.” De Bertot : “Et quoique je vous aie dit autrefois que vous aviez besoin de soins et d’affaires pour occuper vos sens, ce n’est pas une marque que vous ne soyez appelée à une grande oraison ... Mais comme vos sens sont fort agiles et actifs, vous devez être assurée que, demeurant fort fidèle en la main de Dieu, il ne manquera jamais de les occuper. » DM, vol. 2, lettre 69.
468 En réalité.
469 Le franciscain Archange Enguerrand ; Madame Guyon le demandera pour confesseur à Vincennes ; on refusera. V. Vie 4.1.
470 Madame Guyon sera libre lorsqu’elle achètera une maison voisine de celle de sa belle-mère (en août 1678 selon Guerrier, p.55) pour s’y retirer. Elle est âgée de trente ans.
471 tristesse profonde.
472 Ps.30, 13.
473 Nous n’avons pas cette lettre mais Bertot, sur le thème de « si le grain ne meurt… » l’assure de même : « J’ai de la consolation que vous vous portez mieux ... le grain étant pourri il germera, et ce que je pourrais dire arrivera; mais ce ne sera jamais que vous ne soyez pourrie ... Lisez et relisez ceci; et sachez que jamais vous ne le mettrez en pratique de manière que votre esprit en soit content. Quand cela sera, votre pourriture sera achevée et elle commencera à germer. » DM, vol. 2, lettre 59.
474 Genève est célèbre par Calvin et pour sa défense opiniâtre face aux tentatives savoyardes du début du siècle. C’est pourtant une bien petite république si l’on compare le dénombrement (en 1770) des habitants de la « ...ville et république de Genève : 40 000 » à celui de la Confédération Helvétique d’un « ...total général de 1 841 531 (sic). » EXPILLY, Dictionnaire géographique, historique et politique des Gaules et de la France, Paris, 1762.
475 Inspiratrice probable du P. La Combe, auteur d’un Catéchisme spirituel pour les personnes qui désirent vivre chrétiennement. Ce témoignage d’une expérience profonde suit immédiatement deux copies des Torrents de Madame Guyon dans le recueil A.S.S. ms. 2056 constitué à St Sulpice vers 1700. V. Index des noms, Bon.
476 Le 22 juillet 1680.
477 « Dieu après nous avoir fait mourir à nous-même, devient notre résurrection et notre vie. Alors nous ne vivons plus, mais Dieu vit lui-même en nous de sa vie. Pour parvenir là, il faut donc suivre Dieu avec autant de docilité que de promptitude. » Lettre au duc de Chevreuse, 3 mars 1693
478 dépasser.
479 Peines.
480 Rom. 8, 18.
481 Matth. 10, 39 & 16, 25.
482 Apoc. 21, 7.
483 Jean 17, 23.
484 Col. 3, 3.
485 Mgr Jean d'Arenthon d’Alex, né en 1620 au château d'Alex, était depuis 1660 évêque de Genève, mais siégeait à Annecy. Dans son diocèse de Gex, peuplé de calvinistes, il fit détruire leurs temples. Il mourut en 1695.
486 Les Nouvelles Catholiques prenait en charge l’éducation des jeunes protestantes souvent arrachées à leurs familles. Fénelon en fut directeur. Le caractère ambigü sinon intolérable des situations qui en résultaient dût rapidement apparaître aux yeux de Madame Guyon. V. Index des noms, Nouvelles Catholiques.
487 Ville située au pied du Jura, à 20 km de Genève. V. Index des lieux.
488 Il s’agit de Dom Claude Martin, de la congrégation de Saint-Maur, fils de Marie de l’Incarnation. Cette dernière avait connu Jean de Bernières : nous sommes ainsi toujours au sein du « réseau spirituel » de « l’école du cœur » à laquelle appartient Madame Guyon. Dom Claude est cité nommément au § 10. V. Index des noms, Martin (Claude).
489 apaisée.
490 troublé entièrement, bouleversé.
491 Isa. 36, 6.
492 Ce cas de folie évoque la figure de Marie des Vallées connue de Madame Guyon - et bien d’autres (dont le plus célèbre est Surin).
493 Répétition.
494 Elle était alors renfermée à Sainte Marie, couvent de la Visitation de la rue St-Antoine à Paris.
495 Gal. 2, 20 - Act. 17, 28.
496 Isaie 41, 13-14.
497 J. Bertot meurt le 28 avril 1681.
498 “Il m'est venu dans l’esprit ce matin que M. Bertot, en mourant, m’ayant laissé son esprit directeur pour ses enfants, ceux qui se sont égarés aussi bien que ceux qui sont restés fidèles, n'auront la communication de cet esprit que par moi, mais dans votre union.” Lettre 38 à Fénelon, de l’été 1690, B.N. ms. n. acq. Fr. 11 010 , 136v°.
499 Elle arrivera à Gex, près de Genève, le 22 juillet 1681.
500 L’absence de ne nuit à notre époque.
501 Se défaire.
502 Ville à 30 km de Paris, assez importante à l‘époque. V. Index des lieux.
503 le « bon franciscain » Archange Enguerrand.
504 Ostensoir (le mot n’apparaît qu’à la fin du XVIIIe s.).
505 Le mot n’a son acception péjorative que depuis le XVIIIe s.
506 Osée 2, 19-20.
507 Exode 4, 25.
508 Ps. 39, 8-9.
509 en a à faire.
510 « Peut-être "oracles ". - Cette variante de sens possible, supprimée par Poiret dans ses errata, a été maintenue dans l'édition de 1791. Le manuscrit d'Oxford porte clairement : “miracles”, mot qui se retrouvera un peu plus loin dans le même contexte, 2.12.3 p.000 » relève Bruno – il s’agit bien de miracle lié à l’efficace mystique ; l’interprétation ‘oracles’ vient de tendances prophétiques actives autour de Poiret (il s’agit des illuminés cévenols) et plus encore de Dutoit (mais rejetées par Madame Guyon dans sa correspondance avec des disciples étrangers, sur le sujet précis des cévenols).
511 Matth. 13, 52.
512 Ps. 86, 1. Elle est fondée sur les saintes montagnes.
513 Sens incertain : rejoindre ou (plus probable) convertir.
514 Voici quelques extraits de ses lettres (Papiers du P. Léonard, aux Archives Nationales, L 22, n°15, f° 10 ss.): (1) à son demi-frère P. de la Motte : « J'ai toujours cru, et le crois encore, que la grâce d'une femme chrétienne est d'être cachée dans son ménage et d'observer [veiller à] ses enfants chrétiennement. J'en ai que j'aime avec une tendresse que je ne veux pas dire ; je sais la nécessité qu'ils ont d'être bien élevés. Cependant je les quitte, et pourquoi ? pour suivre la volonté de Dieu, qui m'est marquée par ceux qui me tiennent la place de Dieu. » (Elle avait consulté Bertot et Dom Claude Martin) - (2) En réponse au même : « Toute la première page est de vous sans vous... Mgr de Genève m'a procuré l'avantage de voir le R. P. de La Combe... Je vous prie de me faire avancer ma pension... L'on me menace de m'ôter ma fille. L'on dit que l'on fera ce que l'on pourra contre moi, et l'on craint que je donne mon bien. ...l'on peut me compter comme n'étant plus. Pour la vocation, si elle est de Dieu, il saura bien la soutenir, et si elle n'est pas de lui, elle se détruira d'elle-même. » (f° 13) – (3) au même : « …puisque ma belle-mère n'en veut point, il faut faire comme si j'étais morte et élire un tuteur à mes enfants. Ils ont assez de ce que je leur laisse pour en faire les frais ; si j'étais morte, il faudrait bien en user ainsi. Je renonce de bon cœur à tous mes droits et avantages, et quand je serais réduite à aller mendier mon pain, je ne changerai point de résolution. Je suis bien aise que M. H[uguet] et mes autres parents se déclarent aussi contre moi ; j'aurais de l'appui si cela n'était pas, et je suis bien aise de n'en avoir qu'en Dieu seul. Je ne suis assurément point femme à visions, mais je suis disposée à faire la volonté de Dieu au péril de ma vie. Vos appréhensions ne me troublent point, parce que je ne cherche ni ma propre gloire ni mes avantages. Dieu sera toujours mon Dieu, et c'est assez pour moi. Je suis en lui sans réserve toute à vous. » – (4) à son fils aîné : « Je ne vous eusse jamais quitté pour rien moins que pour Dieu » (f° 14 v°. ) – (5) à son fils cadet : « Mon cher enfant, je ne vous oublierai jamais devant Dieu, pour qui seul je vous ai quitté » (f°15) – En tout ceci Madame Guyon ne fait que suivre des exemples illustres tel celui de la baronne de Chantal (devenue la Mère de Chantal) ou celui de Marie Guyart (devenue Marie de l’Incarnation du Canada).
515 Adjectif à valeur dépréciative.
516 Sag. 7, 11.
517 Anthelme Garin, curé archiprêtre de Gex et supérieur des Nouvelles Catholiques (5 mars 1675), décédé le 8 septembre 1699 (BRUNO, pièce 67, se fonde sur REBORD et GAVARD, Dictionnaire du clergé…, Bourg, 1880).
518 « …il m'est de conséquence que ma famille ne sache pas surtout le vœu de pauvreté que j'ai fait, parce qu'ils disputeraient mon testament où je donne et récompense les personnes qui me servent depuis si longtemps. Je l'avais fait avant de faire les voeux, mais comme c'était en pays étranger, j'ai été obligée de le renouveler ici. Ce sont des dettes que de récompenser des filles qu'il y a quatorze ou quinze ans qui me servent. / J'avais fait cinq voeux en ce pays-là. Le premier de chasteté que j'avais déjà fait si tôt que je fus veuve, celui de pauvreté, c'est pourquoi je me suis dépouillée de tous mes biens, je n'ai jamais confié ceci à qui que ce soit. Le troisième d'une obéissance aveugle à l'extérieur à toutes les providences ou à ce qui me serait marqué par mes supérieurs ou directeurs, et au-dedans d'une totale dépendance de la grâce. Le quatrième d'un attachement inviolable à la Ste Eglise ma mère, non seulement dans ses décisions générales où tout catholique est obligé de se soumettre, mais dans ses inclinations, et de procurer le salut de mes frères dans ce même esprit. Le cinquième était un culte particulier à l'enfance de Jésus-Christ plus intérieur qu'extérieur; et quoique mon âme ne fut plus en état d'avoir besoin de ces voeux, Notre S[ei]g[neu]r me les fit faire extérieurement et me donna en même temps au-dedans l'effet réel de ces mêmes vœux. / Depuis ce temps il n'est pas en mon pouvoir de garder de l'argent. Je vis avec une entière pauvreté. J'ai eu une obéissance d'enfant qui ne me coûte rien, parce que je ne trouve pas même en ma volonté un premier mouvement de résistance. Je peux dire le même sur tout le reste. Sur l'enfance, elle me fut communiquée d'une manière très parfaite… » Lettre au duc de Chevreuse, 11 septembre 1694.
519 Ps. 15, 3.
520 Matth. 11, 26.
521 Jean 22, 23.
522 l’âme.
523 Ps. 41, 9 : “Je porte en moi la prière à Dieu qui est ma vie” TOB.
524 « Depuis que je ne me vois plus, il me semble n’avoir les yeux ouverts que sur Dieu, de sorte qu’on ne condamne ni n’approuve ce qu’on ne voit point. C’est ce qui fait que je n’ai nulle difficulté de croire que je suis mauvaise lorsqu’on me le dit, non que je puisse rien voir de particulier en quoi cela consiste, ni que j’en puisse avoir de peine, mais parce que je trouve en mon Dieu toute bonté, et qu’il ne me reproche rien car la moindre infidélité, ou le moindre entre-deux me serait un enfer. » Lettre au duc de Chevreuse, 26 octobre 1694.
525 si stupéfaite.
526 Ps. 86, 7.
527 Jean 16, 22.
528 Cant. 5, 2.
529 Une des inscriptions portées sur le dessin de la Montée du Carmel : « quando ya nolo queria tengolo todo sin querer », BN ms. 6296 (copie notariale d’un monte autographe).
530 Jean 12, 25.
531 « c'est-à-dire si disposée à recevoir également de la mains de Dieu les biens et les maux » P
532 var. B : point de même.
533 Thème présent au chapitre XIV de la Vie de sainte Catherine de Gênes citant des laudes de Jacopone de Todi.
534Si l’on ne veut voir ici le simple effet d’une hallucination faisant suite à la chute de cheval, on peut supposer l’influence de récits angoissés tel que celui-ci de Marie de l’Incarnation : « je ne fus pas plus tôt sur ma couche, qu"il se présenta à mon imagination un spectre horrible en forme humaine, que je voyais aussi clairement qu"en plein jour … il avait un visage long, tout plombé et bleuâtre, les yeux plus gros que ceux d"un bœuf… » Dom CLAUDE MARTIN, La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, 1677 (repr. Solesmes 1981), p. 205 (= Relation de 1654 Jamet ch. XXXV). Tout cela se passe la nuit - dont le tintamarre démoniaque que l’on retrouvera chez le curé d’Ars. Le plus souvent, le bon sens de notre auteur craint plus l’opposition des hommes que ces manifestations de Baraquin (le nom que Madame Guyon donne au diable, non sans une certaine dérision, dans sa correspondance).
535 Pratiques religieuses.
536 Proclamait.
537 Dès que
538 Hébr. 12, 2.
539 Matth. 26, 31 et Luc 22, 31-32.
540 Signature ou simple approbation ? V. glossaire, signer.
541 « de » exprime le propos, cf. le latin de = « au sujet de ».
542 Enthousiasmé.
543 Ps. 44, 14.
544 Suspendre (sens du latin chrétien) ; infra « interdit » sentence ecclésiastique défendant la célébration des offices.
545 le plus (archaïsme que corrige la variante).
546 Voir le récit de la conversion de cette femme « par le silence » : Vie 1.20.1-2, p. 000.
547 Cf. Vie 2.4.2, p. 000.
548 Le thème de la souplessse est abordé dans la correspondance, où Madame Guyon a recours aux analogies universelles offertes par les éléments air, glaise, eau : « plus sa volonté est souple sous la main de Dieu, plus elle [l"âme] perd toute consistance propre pour prendre à chaque instant la figure qu’il plaît à Dieu de lui donner. Il n’y a que l’eau qui puisse être de cette sorte. Tout ce qui fait un corps conserve toujours une forme, et par conséquent une opposition à être faite ce qu’on veut. L’eau prend la forme de tous les vases où on la met, elle prend toutes les couleurs. Notre volonté doit être de même à l’égard de Dieu. Jusqu’à ce qu’elle en soit venu là, elle n’est pas entièrement propre au dessein de Dieu. » Lettre au duc de Chevreuse, le 5 décembre 1692
549 Les Torrents établissent nettement la différence entre ces deux voies illustrées dans ce célèbre rêve des deux gouttes ; la goutte pure représente le chemin sans appuis, dit de foi nue ; la goutte bourbeuse représente le chemin s’aidant d’appuis visibles. Madame Guyon est une mystique sobre, adepte de la foi nue, peu sensible à l’éclat des lumières, qui va tenter d’orienter le Père La Combe en ce sens, avant d’autres : « ce n'est point sur les choses extraordinaires qu'il faut juger des gens. Il y a une impression du fond, qui est très sûre, et qui porte grâce avec soi ; et c'est par celle-là qu'il faut juger, mais nullement par les choses extraordinaires, qui sont fautives, et qui peuvent arriver aux âmes communes. Croyez-moi : au nom de Dieu, ne donnez point là-dedans ; allez par la foi pure et nue. Lorsque je dis ou écris les choses, je ne les dis point par vue prophétique ; mais je les dis comme un enfant qui dit ce qu'il pense, sans qu'il n’en reste rien après. » Lettre au duc de Chevreuse, 20 janvier 1693 ; « Notre conduite n’est pas de suivre des mouvements extraordinaires mais la conduite de la providence qu’on suit pas à pas. Lorsqu’on est pressé de se déterminer et qu’on n’a pas le temps de demander conseil, alors en se recueillant intérieurement, suivre son mouvement à la bonne heure, ou bien aller son chemin lorsque rien n’arrête, mais aller par des enthousiasmes, c’est le moyen de s’égarer. » Lettre à la petite duchesse [de Mortemart], août 1697.
550 Au sujet de.
551 Probablement repris dans les opuscules réunis sous le titre de Discours Spirituels, qui aborde fréquemment l’esprit intérieur de foi : « foi de confiance qui produit un abandon entier » (V. éd. Dutoit : tome I, pp. 366, 429-433 ; tome II, 110-114, 159-164, 304-306, 332-335). “C’est apparemment celui qui est dans le I. Tome des Discours spirituels et chrétiens, le discours LXII [pp. 421-440]. Voir aussi dans le II. Tome les discours XIV à XVII [pp. 96-114]” indique plus largement en note Poiret.
552 « en tant qu’elles servent d’instrument à accomplir la volonté de Dieu.” P
553 Ps. 26, 3 pour le début du moins : « Si une troupe en campagne campe contre moi, mon cœur n"a pas peur ; si une guerre éclate contre moi, j"ai confiance en elle ! » Dhorme.
554 2 Cor. 12, 7 : « …il m"a été mis une écharde dans ma chair, un ange de Satan chargé de me frapper, pour m"éviter tout orgueil. » TOB.
555 Rom. 7, 24.
556 Os. 13-14 et 1 Cor. 15, 55-56.
557 stabilité.
558 « Il faut vous accoutumer au pur amour et à la foi nue. L’un est inséparable de l’autre, plus la foi est pure, destituée de témoignages et de soutiens, plus l’amour devient comme une flamme pure qui s’élève au-dessus de toutes matières ; plus l’abandon est pur, plus il est privé d’assurance Lettre au duc de Chevreuse, 16 juin 1693.
559 Cant. 6, 4.
560 « Monsieur ! laissez-vous mener à Dieu sans faire un moment d'attention sur vous-même, et tout ira à merveille. Dieu vous aime, il vous a choisi pour lui, mais il veut seulement être le maître chez vous. » Lettre au même, 30 juin 1693
561 fréquenter.
562 Prov. 8, 31.
563 Lam. de Jér. 3, 28.
564 1 Cor. 13, 11.
565 Gal. 3, 24.
566 2 Cor. 3, 17.
567 Jean 3, 34.
568 Rom. 3, 29-30.
569 L’auteur a décrit tout le processus de purification depuis le retournement vers l’intérieur à l’âge de 19 ans (Vie 1.8.10 p. 000) jusqu’à sa libération de la nuit mystique à l’âge de 32 ans - précédant de très peu la mort de Bertot (Vie 1.28 p.000). Mais la vie mystique ne s’arrête pas à la mort prématurée de son maître : en effet on lit qu’elle lui succède : « il m'a semblé qu'il me fit part de son esprit pour aider ses enfants » (Vie 1.30.13 p.000). Elle est alors dans l’état qu’elle nomme apostolique par référence au modèle évangélique. Cet état est stable intérieurement mais il ne sera utile aux autres qu’à la suite d’un apprentissage douloureux et progressif décrit dans les deux dernières parties de la Vie.
570 Dont la grande Marie de l’Incarnation (du Canada) : « A l"âge donc de trente quatre à trente cinq ans … un esprit Apostolique … s"empara du mien afin qu"il n"eût plus de vie que dans Jésus… » Mais le long développement qui suit - « …mon esprit ne désistait point de ses courses, ni mon cœur de presser le Père Eternel par une activité amoureuse pour le salut de tant de millions d"âmes que je lui présentais » etc. – souligne par contraste le réalisme et la grande sobriété de Madame Guyon ! Dom CLAUDE MARTIN, La Vie de la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation…, pp. 300 à 302 (= Relation de 1654 Jamet ch. XXXIX).
571 « Plus l’état s’approfondit et plus toutes expressions de ce même état s’évanouissent en sorte qu’enfin on n’en peut plus rien dire; il est aisé d’en comprendre la raison, c’est que plus les grâces deviennent profondes et intimes, plus elles s’éloignent de tout sentiment … tout consiste à notre rien afin que Dieu soit tout en toutes choses; tous nos maux viennent de nos usurpations. Le vrai intérieur par son anéantissement porte en soi la médecine spirituelle pour un mal si dangereux; mais lorsqu’on s’approprie les états et la spiritualité, qu’on s’estime être quelque chose dans l’intérieur, on dégénère de ce même intérieur. » Lettre au duc de Chevreuse, reçue le 15 novembre 1695.
572 Ps. 126, 1.
573 Anacoluthe (phrase rompue où une construction amorcée est abandonnée et remplacée par une autre) que l’on ne peut résoudre.
574 « Aller à » + infinitif = tendre à, avoir pour but de.
575 Frénésie, « maladie qui cause une perpétuelle rêverie avec fièvre » Furetière.
576 Mat. 7, 24.
577 Ps. 117, 5, 14.
578 Ps. 17, 20.
579 Ps. 101, 11.
580 Ps. 68, 3.
581 Ps. 72, 22.
582 Catherine de Gênes est la mystique préférée de Madame Guyon qui respecte Thérèse d’Avila mais se méfie des lumières de sa voie (certes utiles pour l’assurer dans son œuvre novatrice). Catherine est très largement citée, malgré une œuvre mince constituée de dits rapportée par ses proches, dans les Justifications, avec Jean de la Croix et Jean de Saint-Samson, suivis de Thérèse, Denys etc.
583 « L'état de cette âme à ce stade est un sentiment d'une telle paix et d'une telle tranquillité, qu'il lui semble être toute immergée de coeur et d'entrailles, à l'intérieur comme à l'extérieur, dans une mer de très profonde paix. ... Elle est si remplie de cette paix que si on lui comprimait les chairs, les nerfs et les os, on n'en exprimerait que de la paix. » Vie, Chapitre XVIII, Pierre DEBONGNIES, “ La Grande Dame du Pur Amour, Catherine de Gênes…”, op.cit.
584 tourments
585 allusion à la menace du mariage de sa fille avec le neveu au mœurs dissolues de l’archevêque de Paris Harlay ? (cette rédaction précède la libération de Madame Guyon dont on espérait obtenir l’autorisation).
586 Col. 1, 6, 24.
587 Jean 19, 30.
588 V. variante P sur une guérison de sa fille par le Père La Combe.
589 Une telle fermeté, qui passe pour dureté, ne vient pas d’une décision mettant en jeu la volonté propre, mais vient souvent « sans en savoir la raison ». Dans ce qui suit le récit va passer du témoignage à l’exposition des conditions favorables à la direction mystique et indépendantes de la nature.
590 V. variante B et P
591 Madame Guyon reprend même le texte de Catherine de Gênes de très près : « De même que l'esprit net et purifié ne se connaît aucun lieu de repos sinon Dieu même puisqu'il a été créé à cette fin, de même l'âme pécheresse n'a de place nulle part... / Si l'âme ne trouvait pas à ce moment même cette destination qui procède de la justice divine, elle serait dans un enfer pire que l'enfer même. La raison en est que l'âme se trouverait hors de cette disposition divine qui n'est pas sans une part de miséricorde... » DEBONGNIES, Pierre, La Grande Dame du Pur Amour…, op. cit., Traité du Purgatoire § 8.
592 Jean 2, 17.
593 «Elles ne voient qu'une chose, la bonté divine qui travaille en elles, cette miséricorde qui s'exerce sur l'homme pour le ramener à Dieu. En conséquence, ni bien ni mal qui leur arrive à elles-mêmes ne peut attirer leur regard. » ; « ...la rouille, c'est-à-dire le péché, est ce qui recouvre l'âme. Au purgatoire cette rouille est consumée par le feu. Plus elle se consume, plus aussi l'âme s'expose au vrai soleil, à Dieu. Sa joie augmente à mesure que la rouille disparaît et que l'âme s'expose au rayon divin ... quant à la volonté, ces âmes ne peuvent jamais dire que ces peines soient des peines, tant elles sont satisfaites des dispositions divines auxquelles leur volonté est unie par pure charité. » DEBONGNIES, Pierre, « La Grande Dame du Pur Amour, Catherine de Gênes…, op. cit., Traité du Purgatoire § 1 ; 2.
594 V. la variante P pour son ajout.
595 Dépasser.
596 Passage souvent cité parce que traitant de l’écriture - avec ceux de Vie 2.21.3, 8, 9. L’écrit ne remplace pas la communication silencieuse, éventuellement il est un moyen d’union à l’occasion d’un anniversaire. A l’expression inconsidérée d‘écriture automatique’ faut-il substituer ‘écriture inspirée’ comme il peut arriver à des poètes ? Il ne s’agit évidemment pas d’une technique libératrice mais de ne pas interférer avec le flux qui se produit dans un état interdisant de toute façon le fonctionnement cérébral analytique. On regrette que Madame Guyon n’ait pas été contrainte après coup à une révision, structuration, condensation, par suite des rapports tardifs et difficiles entre Blois et la Hollande ainsi que par suite de la très grande fidélité de disciples dont Poiret.
597 “en 1683. C’est le Traité intitulé les Torrens, qui a été imprimé deux fois en Hollande dans les Opuscules spirituels de Mad[ame] Guion, au Tom. I l’an 1704, et plus complet au tome II. 1712.” P
598 Supporter avec bonté les faiblesses de quelqu’un.
599« ces termes sont familiers aux écrivains les plus spirituels, nommément au grand S.Macaire, comme il paraît par ses homélies.” P
600 Jean 17, 21-23 et 1 Cor. 6, 17.
601 Job 9, 4.
602 Cant 5, 3.
603 Cf. « simplicité = humilité » dans un contexte religieux.
604 V. Poiret : « témoignage », « c'est-à-dire marque sensible, preuve etraison perceptible », par exemple la guérison.
605 « C'est-à-dire marques sensibles, preuves et raisons perceptibles.” P
606 : dans l’obéissance (v. variante).
607 V. variante Poiret : « c'est-à-dire autrement que pour avancer sa mort mystique. » Pmystique ».
608 V. l’ajout de la variante P.
609 hystérie.
610 Ps. 32, 9.
611 Jean 11, 42.
612 Jean 5, 6.
613 Luc 9, 45-46.
614 La « grande maladie » accompagne la transformation vers la vie apostolique. Le « retour en enfance » qui l’accompagne souligne le contraste entre l’intensité de l’expérience et la fragilité de la nature.
615 Délire.
616 De capax, qui peut comprendre.
617 Peines.
618 Délire, perturbation d’esprit lié à la fièvre.
619 Songes parallèles à celui de la chambre située au sommet du mont Liban. Vie 2.16.7
620 = près de (qui, au XVIIe s. a les deux sens confondus : sur le point de et disposé à, notre « prêt à »).
621 Le 2 février.
622 Lundi gras = veille du mardi gras qui précède le mercredi des Cendres, ouverture du temps de carême (en général au mois de février).
623 Jean 17, 21-23.
624 Gal. 4, 19.
625 1 Cor. 4, 15 et Philém. 10.
626 Illustration = illumination que Dieu répand dans l’esprit (vocabulaire théologique).
627 Sur des sujets tels que la communion des saints, Madame Guyon se fie à son expérience, non à des visions ou à des révélations. Expérience silencieuse d’union en volonté et d’écoulement de grâce, décrite ensuite.
628 Matt. 13, 10.
629 Jean 5, 13.
630 Luc 1, 38.
631 Que = afin que, cf. supra.
632 Jean 14, 6.
633 Jean 1, 9, 11.
634 Jean 19, 26-27.
635 Jean 21, 22.
636 Matt. 8, 2.
637 Ps. 68, 8-9 et Ps. 78, 4.
638 Apoc. 12, 1 et 6.
639 Ce qui s’est vérifié et est tout à fait exceptionnel chez les mystiques.
640 Bertot utilisait beaucoup le mot ‘million’, c’est même un idiotisme qui permet d’authentifier ses textes.
641 Apoc. 12, 14.
642 Voir ci-dessus § 2.1.9 Poiret
643 Aucune a le sens positif de « quelque », nié par « non » : archaïsme.
644 faire aller dans une retraite
645 V. la variante Poiret : « il voulut bien y donner les premiers lits des deniers de ma pension… »
646 Vittorio Augustin Ripa, évêque (1679 – 1691), qui avait pleine confiance dans le P. La Combe, « son confesseur, le chargeant d’enseigner les cas de conscience aux prêtres du diocèse ... Le fruit de cette association spirituelle fut la parution à Verceil en 1686 de trois ouvrages spirituels. La Combe fit imprimer son Orationis mentalis analysis ... et Mme Guyon son Explication de l’Apocalypse, tous deux avec l’approbation de Mgr Ripa, qui lui-même publiait l’édition présumée de l’Orazione del cuore facilitata da Mons. Ripa ... il y a renversement des plans par rapport au schéma traditionnel ; ici c’est la mystique qui ouvre la voie à l’ascèse et provoque la conversion profonde du cœur. » V. DS tome 13 col. 682 à 684. Mgr Ripa avait séjourné à Jesi, où Petrucci était évêque : on trouve ainsi un lien entre ‘quiétistes’ italiens et français. - On note cette deuxième expérience heureuse acquise ainsi par Madame Guyon après celle du premier séjour à Grenoble, l’année précédente. La troisième expérience à Paris sera plus douloureuse.
647 Chanoine du chapitre d’une cathédrale chargé d’enseigner la théologie.
648 A opposer à une lettre de patente. Les lettres de cachet sont closes et authentifiées par l’apposition du cachet personnel du Prince.
649 V. le déplacement opéré par P.
650 Ce voyage écourté n’empêchera pas une communauté guyonnienne de s’établir durablement à Lausanne puis des érudits originaires de cette ville de témoigner en sa faveur (v. Index des lieux et notre préface).
651 Matt. 8, 20.
652 V. variante Poiret : « elle fit tout cela à notre insu et (comme elle l"a dit depuis) une force supérieure… »
653 Au nord-est de Turin, à une soixantaine de kilomètres.
654 d’Aranthon d’Alex ou Arenthon d’Alex (Jean d’), v. notice Dict. Hist. Géogr. Eccl.
655 Armand-Jacques Guyon, v. Index des noms.
656 Parmi les tuteurs se trouve Denis Huguet, cousin germain du mari de Madame Guyon, v. Index des noms.
657 Turin est à 65 kms de Verceil (Vercelli) et à 70 kms de Biella, résidence même de Mgr Ripa qui n’était ainsi éloigné que de 40 km environ de son évêché de Verceil. Madame Guyon a demeuré une petite année dans le diocèse de l’évêque qu’elle quitta au printemps 1686. V. ORCIBAL, Jean, Etudes d’Histoire et de Littérature Religieuses, Klincksieck, 1997, “Le cardinal Le Camus…”, page 804 - et sur l’évêque v. DS tome 13 col. 683.
658 Paula, dont le palais patricien à Rome se transformait en une sorte de monastère, rejoignit Jérôme à Salamine ou à Antioche en 385, accompagnée d’un groupe de vierges.
659 Souffrance infligée puis consentie dans un but ou au nom d’un idéal.
660 Querelle violente.
661 Il s’agit de Marie-Jeanne-Baptiste, 1644-1724, fille du duc de Nemours, seconde épouse et veuve de Charles-Emmanuel II de Savoie, mère du duc Victor-Amédée II, duc de Savoie à l’époque de Madame Guyon. Saint-Simon, s’étonne du « nom bizarre et nouveau de Madame Royale » dans ses Mémoires de l’année 1709. Communication de M. Jean Chagniot.
662 On peut citer des textes dont la force est au moins égale à cette description qui parut scandaleuse à Bossuet. Ainsi ce texte de Marie des Vallées, connue et estimée de Madame Guyon, dont la conclusion est l’unité de l’épouse à l’époux : « Un jour la S[ain]te Vierge parlant à la S[oeur] Marie lui dit : « Qui êtes-vous? – Je n’en sais rien, répondit-elle – Vous n’en savez rien, mon épouse, répliqua N[otre] S[eigneur], je m’en vais répondre pour vous ? – Alors N[otre] D[ame] derechef demanda à la S[oeur] Marie : ‘Qui êtes-vous ? – Je suis, dit-elle, la Maison du Soleil – Qui êtes-vous encore ? – Le château de Jésus – D’où venez-vous ? – Du Liban – Qu’en venez-vous de faire ? – Je viens d’un grand festin où mon époux et moi étions invités … - Où est maintenant votre époux ? – Il s’est aller coucher sur sa couche nuptiale – Quelle est sa couche nuptiale ? – C’est moi qui suis sa croix, car c’est lui qui souffre en moi. » (J. EUDES, La Vie admirable…, Ms. de Québec, transcription Lelièvre, p. 124)
663 Isaïe 11, 6.
664 Cant. 3, 4.
665 raconté
666 « Jeanne-Marie Guyon, née le 21mars 1676.
667 V. Index des lieux.
668 « Nous savons par un prêtre de Besançon, Rouxel, qui alla la voir à Grenoble, qu"elle y logeait chez « Mme Galle, veuve d"un trésorier âgée de plus de quatre-vingt ans... qu"elle appelait sa mère... qui avait même caractère et même doctrine » et dut mourir vers 1688 (A.S.S. n°7569, f. 2 v°, cf. 7570, f. 4 v°) » ORCIBAL, Jean, Etudes…, op. cit., page 802, note 20.
669 « Mets-le en croix, crucifie-le ».
670 Matt. 26, 39.
671 Jean 17, 12.
672 Marc 13, 33-37.
673 aurait dû
674 Col. 1, 24.
675 Fréquentation familière.
676 Jean 6, 57.
677 Impulsion.
678 Tim. 2, 4.
679 Zach. 1, 3.
680 de lui-même P.
681 “C'est-à-dire qu’il jugeait de ma déclaration et de ce que faisais, comme on juge des personnes qui sont activement ou habituellement vertueuses en elles-mêmes.” P
682 V. supra § 2.18.5 p.000.
683 Matt. 18, 20.
684 Jean 4, 14.
685 « sans que les âmes qui communiquent à tous, cessent d’être toujours en plénitude.” P
686 “La Ste vierge Marie.” P
687 Il s’agit du Moyen court et facile pour faire oraison.
688 L’intérieur d’un tel état de peine « d’enfer » a déjà cité à l’occasion du désespoir de la jeune mariée (Vie 1.6.9 p. 000).
689 « La foi est si pure, et si nue, que …l"âme ne peut s"en faire d"application …Il lui semble qu"elle dort …Mais lorsque Dieu veut qu"elle en parle ou écrive, les choses lui paraîssent très réelles dans ce moment. Je dis dans ce moment : car hors de là, il ne lui reste aucune idée… Lorsqu"elle écrit un mot, elle ne sait pas pour l"ordinaire celui qui doit suivre, et elle oublie aussitôt …elle écrit ce que l"Amour veut, et autant qu"il veut : hors de là elle demeure à sec, sans pouvoir rien ajouter d"elle-même. » Discours spirituels, t. I p.433 (cité par LE BRUN,J., “Madame Guyon et la Bible…”, p. 66)
690 « C’est-à-dire Jésus-Christ » (Poiret)
691 Sens positif : quelque chose.
692 Sens négatif : elle n’a « pour elle-même » rien du tout.
693Madame Guyon écrivit un Traité du Purgatoire que l’on comparera à celui de Catherine de Gênes. Il a été édité par GONDAL, M.-L., Madame Guyon, Le Purgatoire, (Traité du Purgatoire suivi de Trois moyens de purification et de mort et Figures scripturaires de la purification), Millon, 1998.
694 M. Giraud dont Madame Guyon invoque le témoignage le 25 août 1693 ? v. ORCIBAL, Etudes…, “Le cardinal le Camus”…, p.808.
695 Le Cardinal Le Camus. Son attitude dans le conflit du quiétisme fait l’objet d’une étude qui constitue la base de nos connaissances sur cette période des voyages : ORCIBAL, Etudes…, op. cit., “Le cardinal Le Camus, témoin au procès de Madame Guyon”, pp. 799 – 817. On constate « le parallélisme entre ses variations à l"égard de Mme Guyon et l"évolution de la situation politico-religieuse ».
696 « Il vient d’Italie ...six mille quintaux de chanvre de Piémont ...autant de quintaux de riz ...de Lombardie par Gênes et la rivière ou côte de même nom » EXPILLY, Dictionnaire…; ce qui explique que Madame Guyon ait pu facilement trouver un transport maritime, il est vrai peu sûr, même après le récent bombardement de Gênes par la marine royale de Louis XIV.
697 Luc 22,15.
698 Jean 19, 30.
699 Luc 23, 46.
700 « St Augustin parle de ce silence dans ses Confessions où il dit qu’étant appuyé sur une fenêtre il parlait avec sainte Monique, qu’ils furent enlevés dans ce silence ineffable qui dit tout sans rien expliquer ; mais qu’à cause de la faiblesse, il fallut revenir aux paroles. Plût à Dieu que nos coeurs fussent assez purs pour n’avoir point d’autre communication avec les créatures. » Lettre à la petite duchesse, fin 1697 - Il s’agit du célèbre entretien du livre IX, chapitre X : « En parlant ainsi de cette vie si heureuse … nous nous élevâmes jusqu"à la sentir … notre propre faiblesse nous faisant bientôt retourner aux paroles extérieures » (saint AUGUSTIN, Confessions, trad. d’Arnauld d’Andilly, Gallimard, 1993).
701 Inspiré de Jean I, 8-9 ?
702 Jean 21, 25.
703 Voir la lettre de 1683 (IV) du Père La Combe qui éclaircit admirablement ce passage, p. 000.
704 Valeur positive = quiconque.
705 Que a la valeur spatiale de où : « ville, où à ».
706 Ne luttait que contre ses larmes.
707 Il pourrait s’agir du comte de Fénelon qui partit le 27 de décembre 1684 « pour aller servir … contre le Turc », v. ORCIBAL, Fénelon, sa famille et ses débuts (Correspondance de Fénelon, tome I), App. II, « Relation de la croisade de Mr de Comte de Fénelon… »
708 Saint-Cyran (Jean-Ambroise Duvergier de Hauranne), (1581-1643) fut à la racine de Port-Royal. On peut ainsi parler de disciples - mais « janséniens » plutôt que « jansénistes », compte tenu de sa spiritualité qui déborde les limitations souvent impliquées par l’emploi critique de ce dernier terme. Il fut emprisonné 5 ans à Vincennes à la fin de sa vie.
709 Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, v. Index des noms, Vintimille.
710 « François Malaval (1627-1719), mystique aveugle de vaste culture, en contact avec Gassendi, le cardinal Bona... v. Index des noms.
711 Matt. 8, 20.
712 Le bombardement dont Gênes, attaqué par Duquesne, avait souffert du 17 au 23 mai 1684, explique le mauvais accueil qui fut réservé à la voyageuse.
713 Située à l’ouest de Gênes, cf. Tableau III Carte des lieux.
714 Les métaphores filées et les élégances de l’expression évoquent les lectures de romans que fit la jeune Jeanne-Marie.
715 La signature de la paix eut lieu le 12 février 1685. L’audience solennelle du 3 mai accordée par Louis XIV au Doge de Gênes situe le passage de Madame Guyon en mars 1685.
716 Nous corrigeons « s’il en trouvait quelqu’un ».
717 Railleries piquantes.
718 Renonça.
719 « Après la mort du général des Barnabites, le vicaire général Maurice Arpaud refusa le 4 septembre 1685 au P. de la Motte, supérieur de leur maison de Paris ...de lui envoyer le P. La Combe que M. de Verceil entendait garder. Mais Denis Huguet [tuteur] annonça alors au P. Arpaud que "le roi y mettrait la main" ...De fait, l"ambassadeur de France intervint et le P. Arpaud dut prier l "évêque de Verceuil de laisser partir le P. La Combe... » ORCIBAL, Etudes, “Le Cardinal Le Camus”, p. 804, note 34.
720 Luc 2, 51.
721 Act. 20, 23 P
722 Le chapitre général avait été convoqué le 30 avril 1686. ORCIBAL, Etudes, “Le Cardinal Le Camus”, p. 805 note 36.
723 Ici se place un ajout important de P, v. deuxième variante qui suit.
724 Cateau Barbe, v. Vie 3.18.4, lettres de Le Camus et Richebracque en notes.
725 « Après ce second séjour à Grenoble qu"il faut sans doute dater d"avril-mai 1686, elle passait par Lyon (elle y obtenait le 25 mai deux approbations pour le Moyen Court), par Chalon-sur-Saône où elle connut le chanoine Bernard qui la recommanda au curé de Dijon Cl. Quillot ; elle se trouvait le 2 juillet dans cette ville où elle resta quinze jours et regagnait Paris le 21 juillet 1686. » ORCIBAL, Etudes, “Le Cardinal Le Camus”, p. 805.
726 Actes 20, 23.